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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76638 ***
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+ ŒUVRES COMPLÈTES
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+ DE
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+ VICTOR HUGO
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+ POÉSIE
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+ IX
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+ TOUS DROITS RÉSERVÉS
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+ ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX
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+ ŒUVRES COMPLÈTES
+ DE
+ VICTOR HUGO
+
+ ILLUSTRÉES DE GRAVURES A L'EAU-FORTE
+ D'APRÈS LES DESSINS DE
+ FRANÇOIS FLAMENG
+
+ POÉSIE
+
+ IX
+
+ LA LÉGENDE DES SIÈCLES
+
+ III
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+ [Illustration]
+
+ PARIS
+ ÉDITION HETZEL-QUANTIN
+
+ LIBRAIRIE A. HOUSSIAUX
+ FRANÇIS GUILLOT, SUCCESSEUR
+ 7, RUE PERRONET, 7
+
+
+
+
+ XXII
+
+ SEIZIÈME SIÈCLE
+
+ RENAISSANCE--PAGANISME
+
+ LE SATYRE
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+ PROLOGUE
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+ Un satyre habitait l'Olympe, retiré
+ Dans le grand bois sauvage au pied du mont sacré;
+ Il vivait là, chassant, rêvant, parmi les branches;
+ Nuit et jour, poursuivant les vagues formes blanches,
+ Il tenait à l'affût les douze ou quinze sens
+ Qu'un faune peut braquer sur les plaisirs passants.
+ Qu'était-ce que ce faune? On l'ignorait; et Flore
+ Ne le connaissait point, ni Vesper, ni l'Aurore
+ Qui sait tout, surprenant le regard du réveil
+ On avait beau parler à l'églantier vermeil,
+ Interroger le nid, questionner le souffle,
+ Personne ne savait le nom de ce maroufle.
+ Les sorciers dénombraient presque tous les sylvains;
+ Les ægipans étant fameux comme les vins,
+ En voyant la colline on nommait le satyre;
+ On connaissait Stulcas, faune de Pallantyre,
+ Gès, qui le soir riait, sur le Ménale assis,
+ Bos, l'ægipan de Crète; on entendait Chrysis,
+ Sylvain du Ptyx que l'homme appelle Janicule,
+ Qui jouait de la flûte au fond du crépuscule;
+ Anthrops, faune du Pinde, était cité partout;
+ Celui-ci, nulle part; les uns le disaient loup;
+ D'autres le disaient dieu, prétendant s'y connaître;
+ Mais, en tout cas, qu'il fût tout ce qu'il pouvait être,
+ C'était un garnement de dieu fort mal famé.
+
+ Tout craignait ce sylvain à toute heure allumé;
+ La bacchante elle-même en tremblait; les napées
+ S'allaient blottir aux trous des roches escarpées;
+ Écho barricadait son antre trop peu sûr;
+ Pour ce songeur velu, fait de fange et d'azur,
+ L'andryade en sa grotte était dans une alcôve;
+ De la forêt profonde il était l'amant fauve;
+ Sournois, pour se jeter sur elle, il profitait
+ Du moment où la nymphe, à l'heure où tout se tait,
+ Éclatante, apparaît dans le miroir des sources;
+ Il arrêtait Lycère et Chloé dans leurs courses;
+ Il guettait, dans les lacs qu'ombrage le bouleau,
+ La naïade qu'on voit radieuse sous l'eau
+ Comme une étoile ayant la forme d'une femme;
+ Son œil lascif errait la nuit comme une flamme;
+ Il pillait les appâts splendides de l'été;
+ Il adorait la fleur, cette naïveté;
+ Il couvait d'une tendre et vaste convoitise
+ Le muguet, le troëne embaumé, le cytise,
+ Et ne s'endormait pas même avec le pavot;
+ Ce libertin était à la rose dévot;
+ Il était fort infâme au mois de mai; cet être
+ Traitait, regardant tout comme par la fenêtre,
+ Flore de mijaurée et Zéphir de marmot;
+ Si l'eau murmurait: J'aime! il la prenait au mot,
+ Et saisissait l'Ondée en fuite sous les herbes;
+ Ivre de leurs parfums, vautré parmi leurs gerbes,
+ Il faisait une telle orgie avec les lys,
+ Les myrtes, les sorbiers de ses baisers pâlis,
+ Et de telles amours, que, témoin du désordre,
+ Le chardon, ce jaloux, s'efforçait de le mordre;
+ Il s'était si crûment dans les excès plongé
+ Qu'il était dénoncé par la caille et le geai;
+ Son bras, toujours tendu vers quelque blonde tresse,
+ Traversait l'ombre; après les mois de sécheresse,
+ Les rivières, qui n'ont qu'un voile de vapeur,
+ Allant remplir leur urne à la pluie, avaient peur
+ De rencontrer sa face effrontée et cornue;
+ Un jour, se croyant seule et s'étant mise nue
+ Pour se baigner au flot d'un ruisseau clair, Psyché
+ L'aperçut tout à coup dans les feuilles caché,
+ Et s'enfuit, et s'alla plaindre dans l'empyrée;
+ Il avait l'innocence impudique de Rhée;
+ Son caprice, à la fois divin et bestial,
+ Montait jusqu'au rocher sacré de l'idéal,
+ Car partout où l'oiseau vole, la chèvre y grimpe;
+ Ce faune débraillait la forêt de l'Olympe;
+ Et, de plus, il était voleur, l'aventurier.
+
+ Hercule l'alla prendre au fond de son terrier,
+ Et l'amena devant Jupiter par l'oreille.
+
+
+ I
+
+ LE BLEU
+
+ Quand le satyre fut sur la cime vermeille,
+ Quand il vit l'escalier céleste commençant,
+ On eût dit qu'il tremblait, tant c'était ravissant!
+ Et que, rictus ouvert au vent, tête éblouie
+ A la fois par les yeux, l'odorat et l'ouïe,
+ Faune ayant de la terre encore à ses sabots,
+ Il frissonnait devant les cieux sereins et beaux;
+ Quoique à peine fût-il au seuil de la caverne
+ De rayons et d'éclairs que Jupiter gouverne,
+ Il contemplait l'azur, des pléiades voisin;
+ Béant, il regardait passer, comme un essaim
+ De molles nudités sans fin continuées,
+ Toutes ces déités que nous nommons nuées.
+ C'était l'heure où sortaient les chevaux du soleil;
+ Le ciel, tout frémissant du glorieux réveil,
+ Ouvrait les deux battants de sa porte sonore;
+ Blancs, ils apparaissaient formidables d'aurore;
+ Derrière eux, comme un orbe effrayant, couvert d'yeux,
+ Éclatait la rondeur du grand char radieux;
+ On distinguait le bras du dieu qui les dirige;
+ Aquilon achevait d'atteler le quadrige;
+ Les quatre ardents chevaux dressaient leur poitrail d'or;
+ Faisant leurs premiers pas, ils se cabraient encor
+ Entre la zone obscure et la zone enflammée;
+ De leurs crins, d'où semblait sortir une fumée
+ De perles, de saphirs, d'onyx, de diamants,
+ Dispersée et fuyante au fond des éléments,
+ Les trois premiers, l'œil fier, la narine embrasée,
+ Secouaient dans le jour des gouttes de rosée;
+ Le dernier secouait des astres dans la nuit.
+
+ Le ciel, le jour qui monte et qui s'épanouit,
+ La terre qui s'efface et l'ombre qui se dore,
+ Ces hauteurs, ces splendeurs, ces chevaux de l'aurore
+ Dont le hennissement provoque l'infini,
+ Tout cet ensemble auguste, heureux, calme, béni,
+ Puissant, pur, rayonnait; un coin était farouche;
+ Là brillaient, près de l'antre où Gorgone se couche,
+ Les armes de chacun des grands dieux que l'autan
+ Gardait sévère, assis sur des os de titan;
+ Là reposait la Force avec la Violence;
+ On voyait, chauds encor, fumer les fers de lance;
+ On voyait des lambeaux de chair aux coutelas
+ De Bellone, de Mars, d'Hécate et de Pallas,
+ Des cheveux au trident et du sang à la foudre.
+
+ Si le grain pouvait voir la meule prête à moudre,
+ Si la ronce du bouc apercevait la dent,
+ Ils auraient l'air pensif du sylvain, regardant
+ Les armures des dieux dans le bleu vestiaire;
+ Il entra dans le ciel; car le grand bestiaire
+ Tenait sa large oreille et ne le lâchait pas;
+ Le bon faune crevait l'azur à chaque pas;
+ Il boitait, tout gêné de sa fange première;
+ Son pied fourchu faisait des trous dans la lumière,
+ La monstruosité brutale du sylvain
+ Étant lourde et hideuse au nuage divin.
+ Il avançait, ayant devant lui le grand voile
+ Sous lequel le matin glisse sa fraîche étoile;
+ Soudain il se courba sous un flot de clarté,
+ Et, le rideau s'étant tout à coup écarté,
+ Dans leur immense joie il vit les dieux terribles.
+
+ Ces êtres surprenants et forts, ces invisibles,
+ Ces inconnus profonds de l'abîme, étaient là.
+ Sur douze trônes d'or que Vulcain cisela,
+ A la table où jamais on ne se rassasie,
+ Ils buvaient le nectar et mangeaient l'ambroisie.
+ Vénus était devant et Jupiter au fond.
+ Cypris, sur la blancheur d'une écume qui fond,
+ Reposait mollement, nue et surnaturelle,
+ Ceinte du flamboiement des yeux fixés sur elle,
+ Et, par moments, avec l'encens, les cœurs, les vœux,
+ Toute la mer semblait flotter dans ses cheveux.
+ Jupiter aux trois yeux songeait, un pied sur l'aigle;
+ Son sceptre était un arbre ayant pour fleur la règle;
+ On voyait dans ses yeux le monde commencé;
+ Et dans l'un le présent, dans l'autre le passé;
+ Dans le troisième errait l'avenir comme un songe;
+ Il ressemblait au gouffre où le soleil se plonge;
+ Des femmes, Danaé, Latone, Sémélé,
+ Flottaient dans son regard; sous son sourcil voilé,
+ Sa volonté parlait à sa toute-puissance;
+ La nécessité morne était sa réticence;
+ Il assignait les sorts; et ses réflexions
+ Étaient gloire aux Cadmus et roue aux Ixions;
+ Sa rêverie, où l'ombre affreuse venait faire
+ Des taches de noirceur sur un fond de lumière,
+ Était comme la peau du léopard tigré;
+ Selon qu'ils s'écartaient ou s'approchaient, au gré
+ De ses décisions clémentes ou funèbres,
+ Son pouce et son index faisaient dans les ténèbres
+ S'ouvrir ou se fermer les ciseaux d'Atropos;
+ La radieuse paix naissait de son repos,
+ Et la guerre sortait du pli de sa narine;
+ Il méditait, avec Thémis dans sa poitrine,
+ Calme, et si patient que les sœurs d'Arachné,
+ Entre le froid conseil de Minerve émané
+ Et l'ordre redoutable attendu par Mercure,
+ Filaient leur toile au fond de sa pensée obscure.
+
+ Derrière Jupiter rayonnait Cupidon,
+ L'enfant cruel, sans pleurs, sans remords, sans pardon,
+ Qui, le jour qu'il naquit, riait, se sentant d'âge
+ A commencer, du haut des cieux, son brigandage.
+
+ L'univers apaisé, content, mélodieux,
+ Faisait une musique autour des vastes dieux;
+ Partout où le regard tombait, c'était splendide;
+ Toute l'immensité n'avait pas une ride;
+ Le ciel réverbérait autour d'eux leur beauté;
+ Le monde les louait pour l'avoir bien dompté;
+ La bête aimait leurs arcs, l'homme adorait leurs piques;
+ Ils savouraient, ainsi que des fruits magnifiques,
+ Leurs attentats bénis, heureux, inexpiés;
+ Les haines devenaient des lyres sous leurs pieds,
+ Et même la clameur du triste lac Stymphale,
+ Partie horrible et rauque, arrivait triomphale.
+
+ Au-dessus de l'Olympe éclatant, au delà
+ Du nouveau ciel qui naît et du vieux qui croula,
+ Plus loin que les chaos, prodigieux décombres,
+ Tournait la roue énorme aux douze cages sombres,
+ Le Zodiaque, ayant autour de ses essieux
+ Douze spectres tordant leur chaîne dans les cieux;
+ Ouverture du puits de l'infini sans borne;
+ Cercle horrible où le chien fuit près du capricorne;
+ Orbe inouï, mêlant dans l'azur nébuleux
+ Aux lions constellés les sagittaires bleus.
+
+ Jadis, longtemps avant que la lyre thébaine
+ Ajoutât des clous d'or à sa conque d'ébène,
+ Ces êtres merveilleux que le Destin conduit,
+ Étaient tout noirs, ayant pour mère l'âpre Nuit;
+ Lorsque le Jour parut, il leur livra bataille;
+ Lutte affreuse! il vainquit; l'Ombre encore en tressaille;
+ De sorte que, percés des flèches d'Apollon,
+ Tous ces monstres, partout, de la tête au talon,
+ En souvenir du sombre et lumineux désastre,
+ Ont maintenant la plaie incurable d'un astre.
+
+ Hercule, de ce poing qui peut fendre l'Ossa,
+ Lâchant subitement le captif, le poussa
+ Sur le grand pavé bleu de la céleste zone:
+ --Va, dit-il. Et l'on vit apparaître le faune,
+ Hérissé, noir, hideux, et cependant serein,
+ Pareil au bouc velu qu'à Smyrne le marin,
+ En souvenir des prés, peint sur les blanches voiles;
+ L'éclat de rire fou monta jusqu'aux étoiles,
+ Si joyeux, qu'un géant enchaîné sous le mont
+ Leva la tête et dit:--Quel crime font-ils donc?
+ Jupiter, le premier, rit; l'orageux Neptune
+ Se dérida, changeant la mer et la fortune;
+ Une Heure qui passait avec son sablier
+ S'arrêta, laissant l'homme et la terre oublier;
+ La gaîté fut, devant ces narines camuses,
+ Si forte, qu'elle osa même aller jusqu'aux Muses;
+ Vénus tourna son front, dont l'aube se voila,
+ Et dit:--Qu'est-ce que c'est que cette bête-là?
+ Et Diane chercha sur son dos une flèche;
+ L'urne du Potamos étonné resta sèche;
+ La colombe ferma ses doux yeux, et le paon
+ De sa roue arrogante insulta l'ægipan;
+ Les déesses riaient toutes comme des femmes.
+ Le faune, haletant parmi ces grandes dames,
+ Cornu, boiteux, difforme, alla droit à Vénus;
+ L'homme-chèvre ébloui regarda ses pieds nus;
+ Alors on se pâma; Mars embrassa Minerve,
+ Mercure prit la taille à Bellone avec verve,
+ La meute de Diane aboya sur l'Œta;
+ Le tonnerre n'y put tenir, il éclata;
+ Les immortels penchés parlaient aux immortelles;
+ Vulcain dansait; Pluton disait des choses telles
+ Que Momus en était presque déconcerté;
+ Pour que la reine pût se tordre en liberté,
+ Hébé cachait Junon derrière son épaule;
+ Et l'Hiver se tenait les côtes sur le pôle.
+
+ Ainsi les dieux riaient du pauvre paysan.
+
+ Et lui, disait tout bas à Vénus:--Viens-nous-en.
+
+ Nulle voix ne peut rendre et nulle langue écrire
+ Le bruit divin que fit la tempête du rire.
+ Hercule dit:--Voilà le drôle en question.
+ --Faune, dit Jupiter, le grand amphictyon,
+ Tu mériterais bien qu'on te changeât en marbre,
+ En flot, ou qu'on te mît au cachot dans un arbre;
+ Pourtant je te fais grâce, ayant ri. Je te rends
+ A ton antre, à ton lac, à tes bois murmurants;
+ Mais, pour continuer le rire qui te sauve,
+ Gueux, tu vas nous chanter ton chant de bête fauve.
+ L'Olympe écoute. Allons, chante.
+
+ Le chèvre-pieds
+ Dit:--Mes pauvres pipeaux sont tout estropiés;
+ Hercule ne prend pas bien garde lorsqu'il entre;
+ Il a marché dessus en traversant mon antre.
+ Or, chanter sans pipeaux, c'est fort contrariant.
+
+ Mercure lui prêta sa flûte en souriant.
+
+ L'humble ægipan, figure à l'ombre habituée,
+ Alla s'asseoir rêveur derrière une nuée,
+ Comme si, moins voisin des rois, il était mieux,
+ Et se mit à chanter un chant mystérieux.
+
+ L'aigle, qui, seul, n'avait pas ri, dressa la tête.
+
+ Il chanta, calme et triste.
+
+ Alors sur le Taygète,
+ Sur le Mysis, au pied de l'Olympe divin,
+ Partout on vit, au fond du bois et du ravin,
+ Les bêtes qui passaient leur tête entre les branches;
+ La biche à l'œil profond se dressa sur ses hanches,
+ Et les loups firent signe aux tigres d'écouter;
+ On vit, selon le rhythme étrange, s'agiter
+ Le haut des arbres, cèdre, ormeau, pins qui murmurent,
+ Et les sinistres fronts des grands chênes s'émurent.
+
+ Le faune énigmatique, aux Grâces odieux,
+ Ne semblait plus savoir qu'il était chez les dieux.
+
+
+ II
+
+ LE NOIR
+
+ Le satyre chanta la terre monstrueuse.
+
+ L'eau perfide sur mer, dans les champs tortueuse,
+ Sembla dans son prélude errer comme à travers
+ Les sables, les graviers, l'herbe et les roseaux verts;
+ Puis il dit l'Océan, typhon couvert de baves,
+ Puis la Terre lugubre avec toutes ses caves,
+ Son dessous effrayant, ses trous, ses entonnoirs,
+ Où l'ombre se fait onde, où vont des fleuves noirs,
+ Où le volcan, noyé sous d'affreux lacs, regrette
+ La montagne, son casque, et le feu, son aigrette,
+ Où l'on distingue, au fond des gouffres inouïs,
+ Les vieux enfers éteints des dieux évanouis.
+ Il dit la séve; il dit la vaste plénitude
+ De la nuit, du silence et de la solitude,
+ Le froncement pensif du sourcil des rochers;
+ Sorte de mer ayant les oiseaux pour nochers,
+ Pour algue le buisson, la mousse pour éponge,
+ La végétation aux mille têtes songe;
+ Les arbres pleins de vent ne sont pas oublieux;
+ Dans la vallée, au bord des lacs, sur les hauts lieux,
+ Ils gardent la figure antique de la terre;
+ Le chêne est entre tous profond, fidèle, austère;
+ Il protége et défend le coin du bois ami
+ Où le gland l'engendra, s'entr'ouvrant à demi,
+ Où son ombrage attire et fait rêver le pâtre.
+ Pour arracher de là ce vieil opiniâtre,
+ Que d'efforts, que de peine au rude bûcheron!
+ Le sylvain raconta Dodone et Cithéron,
+ Et tout ce qu'aux bas-fonds d'Hémus, sur l'Érymanthe,
+ Sur l'Hymète, l'autan tumultueux tourmente;
+ Avril avec Tellus pris en flagrant délit,
+ Les fleuves recevant les sources dans leur lit,
+ La grenade montrant sa chair sous sa tunique,
+ Le rut religieux du grand cèdre cynique,
+ Et, dans l'âcre épaisseur des branchages flottants,
+ La palpitation sauvage du printemps.
+
+ «Tout l'abîme est sous l'arbre énorme comme une urne.
+ La terre sous la plante ouvre son puits nocturne
+ Plein de feuilles, de fleurs et de l'amas mouvant
+ Des rameaux que, plus tard, soulèvera le vent,
+ Et dit:--Vivez! Prenez. C'est à vous. Prends, brin d'herbe!
+ Prends, sapin!--La forêt surgit; l'arbre superbe
+ Fouille le globe avec une hydre sous ses pieds;
+ La racine effrayante aux longs cous repliés,
+ Aux mille becs béants dans la profondeur noire,
+ Descend, plonge, atteint l'ombre et tâche de la boire,
+ Et, bue, au gré de l'air, du lieu, de la saison,
+ L'offre au ciel en encens ou la crache en poison,
+ Selon que la racine, embaumée ou malsaine,
+ Sort, parfum, de l'amour, ou, venin, de la haine.
+ De là, pour les héros, les grâces et les dieux,
+ L'œillet, le laurier-rose ou le lys radieux,
+ Et, pour l'homme qui pense et qui voit, la ciguë.
+
+ «Mais qu'importe à la terre? Au chaos contiguë,
+ Elle fait son travail d'accouchement sans fin.
+ Elle a pour nourrisson l'universelle faim.
+ C'est vers son sein qu'en bas les racines s'allongent.
+ Les arbres sont autant de mâchoires qui rongent
+ Les éléments, épars dans l'air souple et vivant;
+ Ils dévorent la pluie, ils dévorent le vent;
+ Tout leur est bon, la nuit, la mort; la pourriture
+ Voit la rose et lui va porter sa nourriture;
+ L'herbe vorace broute au fond des bois touffus;
+ A toute heure, on entend le craquement confus
+ Des choses sous la dent des plantes; on voit paître
+ Au loin, de toutes parts, l'immensité champêtre;
+ L'arbre transforme tout dans son puissant progrès;
+ Il faut du sable, il faut de l'argile et du grès;
+ Il en faut au lentisque, il en faut à l'yeuse,
+ Il en faut à la ronce, et la terre joyeuse
+ Regarde la forêt formidable manger.»
+
+ Le satyre semblait dans l'abîme songer;
+ Il peignit l'arbre vu du côté des racines,
+ Le combat souterrain des plantes assassines,
+ L'antre que le feu voit, qu'ignore le rayon,
+ Le revers ténébreux de la création,
+ Comment filtre la source et flambe le cratère;
+ Il avait l'air de suivre un esprit sous la terre;
+ Il semblait épeler un magique alphabet;
+ On eût dit que sa chaîne invisible tombait;
+ Il brillait; on voyait s'échapper de sa bouche
+ Son rêve avec un bruit d'ailes vague et farouche:
+
+ «Les forêts sont le lieu lugubre; la terreur,
+ Noire, y résiste même au matin, ce doreur;
+ Les arbres tiennent l'ombre enchaînée à leurs tiges;
+ Derrière le réseau ténébreux des vertiges,
+ L'aube est pâle, et l'on voit se tordre les serpents
+ Des branches sur l'aurore horribles et rampants;
+ Là, tout tremble; au-dessus de la ronce hagarde,
+ Le mont, ce grand témoin, se soulève et regarde;
+ La nuit, les hauts sommets, noyés dans la vapeur,
+ Les antres froids, ouvrant la bouche avec stupeur,
+ Les blocs, ces durs profils, les rochers, ces visages
+ Avec qui l'ombre voit dialoguer les sages,
+ Guettent le grand secret, muets, le cou tendu;
+ L'œil des montagnes s'ouvre et contemple éperdu;
+ On voit s'aventurer dans les profondeurs fauves
+ La curiosité de ces noirs géants chauves;
+ Ils scrutent le vrai ciel, de l'Olympe inconnu;
+ Ils tâchent de saisir quelque chose de nu;
+ Ils sondent l'étendue auguste, chaste, austère,
+ Irritée, et, parfois surprenant le mystère,
+ Aperçoivent la Cause au pur rayonnement,
+ Et l'Énigme sacrée, au loin, sans vêtement,
+ Montrant sa forme blanche au fond de l'insondable.
+ O nature terrible! ô lien formidable
+ Du bois qui pousse avec l'idéal contemplé!
+ Bain de la déité dans le gouffre étoilé!
+ Farouche nudité de la Diane sombre
+ Qui, de loin regardée et vue à travers l'ombre,
+ Fait croître au front des rocs les arbres monstrueux!
+ O forêt!»
+
+ Le sylvain avait fermé les yeux;
+ La flûte que, parmi des mouvements de fièvre,
+ Il prenait et quittait, importunait sa lèvre;
+ Le faune la jeta sur le sacré sommet;
+ Sa paupière était close, on eût dit qu'il dormait,
+ Mais ses cils roux laissaient passer de la lumière.
+
+ Il poursuivit:
+
+ «Salut! Chaos! gloire à la Terre!
+ Le chaos est un dieu; son geste est l'élément;
+ Et lui seul a ce nom sacré: Commencement.
+ C'est lui qui, bien avant la naissance de l'heure,
+ Surprit l'aube endormie au fond de sa demeure,
+ Avant le premier jour et le premier moment;
+ C'est lui qui, formidable, appuya doucement
+ La gueule de la nuit aux lèvres de l'aurore;
+ Et c'est de ce baiser qu'on vit l'étoile éclore.
+ Le chaos est l'époux lascif de l'infini.
+ Avant le Verbe, il a rugi, sifflé, henni;
+ Les animaux, aînés de tout, sont les ébauches
+ De sa fécondité comme de ses débauches.
+ Fussiez-vous dieux, songez en voyant l'animal!
+ Car il n'est pas le jour, mais il n'est pas le mal.
+ Toute la force obscure et vague de la terre
+ Est dans la brute, larve auguste et solitaire;
+ La sibylle au front gris le sait, et les devins
+ Le savent, ces rôdeurs des sauvages ravins;
+ Et c'est là ce qui fait que la thessalienne
+ Prend des touffes de poil aux cuisses de l'hyène,
+ Et qu'Orphée écoutait, hagard, presque jaloux,
+ Le chant sombre qui sort du hurlement des loups.»
+
+ --Marsyas! murmura Vulcain, l'envieux louche.
+ Apollon attentif mit le doigt sur sa bouche.
+ Le faune ouvrit les yeux, et peut-être entendit;
+ Calme, il prit son genou dans ses deux mains, et dit:
+
+ «Et maintenant, ô dieux! écoutez ce mot: L'âme!
+ Sous l'arbre qui bruit, près du monstre qui brame,
+ Quelqu'un parle. C'est l'Ame. Elle sort du chaos.
+ Sans elle, pas de vents, le miasme; pas de flots,
+ L'étang; l'âme, en sortant du chaos, le dissipe;
+ Car il n'est que l'ébauche et l'âme est le principe.
+ L'Être est d'abord moitié brute et moitié forêt;
+ Mais l'Air veut devenir l'Esprit, l'homme apparaît.
+ L'homme? qu'est-ce que c'est que ce sphinx? Il commence
+ En sagesse, ô mystère! et finit en démence.
+ O ciel qu'il a quitté, rends-lui son âge d'or!»
+
+ Le faune, interrompant son orageux essor,
+ Ouvrit d'abord un doigt, puis deux, puis un troisième,
+ Comme quelqu'un qui compte en même temps qu'il sème,
+ Et cria, sur le haut Olympe vénéré:
+
+ «O dieux! l'arbre est sacré, l'animal est sacré,
+ L'homme est sacré; respect à la terre profonde!
+ La terre où l'homme crée, invente, bâtit, fonde,
+ Géant possible, encor caché dans l'embryon,
+ La terre où l'animal erre autour du rayon,
+ La terre où l'arbre ému prononce des oracles,
+ Dans l'obscur infini tout rempli de miracles,
+ Est le prodige, ô dieux! le plus proche de vous;
+ C'est le globe inconnu qui vous emporte tous,
+ Vous les éblouissants, la grande bande altière,
+ Qui dans des coupes d'or buvez de la lumière,
+ Vous qu'une aube précède et qu'une flamme suit,
+ Vous les dieux, à travers la formidable nuit!»
+
+ La sueur ruisselait sur le front du satyre,
+ Comme l'eau du filet que des mers on retire;
+ Ses cheveux s'agitaient comme au vent libyen.
+
+ Phœbus lui dit:--Veux-tu la lyre?
+
+ --Je veux bien,
+ Dit le faune; et, tranquille, il prit la grande lyre.
+
+ Alors il se dressa debout dans le délire
+ Des rêves, des frissons, des aurores, des cieux,
+ Avec deux profondeurs splendides dans les yeux.
+
+ --Il est beau! murmura Vénus épouvantée.
+
+ Et Vulcain, s'approchant d'Hercule, dit: Antée.
+ Hercule repoussa du coude ce boiteux.
+
+
+ III
+
+ LE SOMBRE
+
+ Il ne les voyait pas, quoiqu'il fût devant eux.
+
+ Il chanta l'Homme. Il dit cette aventure sombre,
+ L'homme, le chiffre élu, tête auguste du nombre,
+ Effacé par sa faute, et, désastreux reflux,
+ Retombé dans la nuit de ce qu'on ne voit plus;
+ Il dit les premiers temps, le bonheur, l'Atlantide;
+ Comment le parfum pur devint miasme fétide,
+ Comment l'hymne expira sous le clair firmament,
+ Comment la liberté devint joug, et comment
+ Le silence se fit sur la terre domptée;
+ Il ne prononça pas le nom de Prométhée,
+ Mais il avait dans l'œil l'éclair du feu volé;
+ Il dit l'humanité mise sous le scellé,
+ Il dit tous les forfaits et toutes les misères,
+ Depuis les rois peu bons jusqu'aux dieux peu sincères.
+ Tristes hommes; ils ont vu le ciel se fermer.
+ En vain, pieux, ils ont commencé par s'aimer;
+ En vain, frères, ils ont tué la Haine infâme,
+ Le monstre à l'aile onglée, aux sept gueules de flamme;
+ Hélas! comme Cadmus, ils ont bravé le sort;
+ Ils ont semé les dents de la bête; il en sort
+ Des spectres tournoyant comme la feuille morte,
+ Qui combattent, l'épée à la main, et qu'emporte
+ L'évanouissement du vent mystérieux.
+ Ces spectres sont les rois; ces spectres sont les dieux.
+ Ils renaissent sans fin, ils reviennent sans cesse;
+ L'antique égalité devient sous eux bassesse;
+ Dracon donne la main à Busiris; la Mort
+ Se fait code, et se met aux ordres du plus fort,
+ Et le dernier soupir libre et divin s'exhale
+ Sous la difformité de la loi colossale.
+ L'homme se tait, ployé sous cet entassement;
+ Il se venge; il devient pervers; il vole, il ment;
+ L'âme inconnue et sombre a des vices d'esclave;
+ Puisqu'on lui met un mont sur elle, elle en sort lave;
+ Elle brûle et ravage au lieu de féconder.
+ Et dans le chant du faune on entendait gronder
+ Tout l'essaim des fléaux furieux qui se lève.
+ Il dit la guerre; il dit la trompette et le glaive;
+ La mêlée en feu, l'homme égorgé sans remord,
+ La gloire, et dans la joie affreuse de la mort
+ Les plis voluptueux des bannières flottantes;
+ L'aube naît; les soldats s'éveillent sous les tentes;
+ La nuit, même en plein jour, les suit, planant sur eux;
+ L'armée en marche ondule au fond des chemins creux;
+ La baliste en roulant s'enfonce dans les boues;
+ L'attelage fumant tire, et l'on pousse aux roues;
+ Cris des chefs, pas confus; les moyeux des charrois
+ Balafrent les talus des ravins trop étroits.
+ On se rencontre, ô choc hideux! les deux armées
+ Se heurtent, de la même épouvante enflammées,
+ Car la rage guerrière est un gouffre d'effroi.
+ O vaste effarement! chaque bande a son roi.
+ Perce, épée! ô cognée, abats! massue, assomme!
+ Cheval, foule aux pieds l'homme, et l'homme et l'homme et l'homme!
+ Hommes, tuez, traînez les chars, roulez les tours;
+ Maintenant, pourrissez, et voici les vautours!
+ Des guerres sans fin naît le glaive héréditaire;
+ L'homme fuit dans les trous, au fond des bois, sous terre;
+ Et, soulevant le bloc qui ferme son rocher,
+ Écoute s'il entend les rois là-haut marcher;
+ Il se hérisse; l'ombre aux animaux le mêle;
+ Il déchoit; plus de femme, il n'a qu'une femelle;
+ Plus d'enfants, des petits; l'amour qui le séduit
+ Est fils de l'Indigence et de l'Air de la nuit;
+ Tous ses instincts sacrés à la fange aboutissent;
+ Les rois, après l'avoir fait taire, l'abrutissent,
+ Si bien que le bâillon est maintenant un mors.
+ Et sans l'homme pourtant les horizons sont morts;
+ Qu'est la création sans cette initiale?
+ Seul sur la terre il a la lueur faciale;
+ Seul il parle; et sans lui tout est décapité.
+ Et l'on vit poindre aux yeux du faune la clarté
+ De deux larmes coulant comme à travers la flamme.
+ Il montra tout le gouffre acharné contre l'âme;
+ Les ténèbres croisant leurs funestes rameaux;
+ Et la forêt du sort et la meute des maux,
+ Les hommes se cachant, les dieux suivant leurs pistes.
+ Et, pendant qu'il chantait toutes ces strophes tristes,
+ Le grand souffle vivant, ce transfigurateur,
+ Lui mettait sous les pieds la céleste hauteur;
+ En cercle autour de lui se taisaient les Borées;
+ Et, comme par un fil invisible tirées,
+ Les brutes, loups, renards, ours, lions chevelus,
+ Panthères, s'approchaient de lui de plus en plus;
+ Quelques-unes étaient si près des dieux venues,
+ Pas à pas, qu'on voyait leurs gueules dans les nues.
+
+ Les dieux ne riaient plus; tous ces victorieux,
+ Tous ces rois, commençaient à prendre au sérieux
+ Cette espèce d'esprit qui sortait d'une bête.
+
+ Il reprit:
+
+ «Donc, les dieux et les rois sur le faîte,
+ L'homme en bas; pour valets aux tyrans, les fléaux.
+ L'homme ébauché ne sort qu'à demi du chaos,
+ Et jusqu'à la ceinture il plonge dans la brute;
+ Tout le trahit; parfois, il renonce à la lutte.
+ Où donc est l'espérance? Elle a lâchement fui.
+ Toutes les surdités s'entendent contre lui;
+ Le sol l'alourdit, l'air l'enfièvre, l'eau l'isole;
+ Autour de lui la mer sinistre se désole;
+ Grâce au hideux complot de tous ces guets-apens,
+ Les flammes, les éclairs, sont contre lui serpents;
+ Ainsi que le héros l'aquilon le soufflette;
+ La peste aide le glaive, et l'élément complète
+ Le despote, et la nuit s'ajoute au conquérant;
+ Ainsi la Chose vient mordre aussi l'homme, et prend
+ Assez d'âme pour être une force, complice
+ De son impénétrable et nocturne supplice;
+ Et la Matière, hélas! devient Fatalité.
+ Pourtant qu'on prenne garde à ce déshérité!
+ Dans l'ombre, une heure est là qui s'approche, et frissonne,
+ Qui sera la terrible et qui sera la bonne,
+ Qui viendra te sauver, homme, car tu l'attends,
+ Et changer la figure implacable du temps!
+ Qui connaît le destin? qui sonda le peut-être?
+ Oui, l'heure énorme vient, qui fera tout renaître,
+ Vaincra tout, changera le granit en aimant,
+ Fera pencher l'épaule au morne escarpement,
+ Et rendra l'impossible aux hommes praticable.
+ Avec ce qui l'opprime, avec ce qui l'accable,
+ Le genre humain se va forger son point d'appui;
+ Je regarde le gland qu'on appelle aujourd'hui,
+ J'y vois le chêne; un feu vit sous la cendre éteinte.
+ Misérable homme, fait pour la révolte sainte,
+ Ramperas-tu toujours parce que tu rampas?
+ Qui sait si quelque jour on ne te verra pas,
+ Fier, suprême, atteler les forces de l'abîme,
+ Et, dérobant l'éclair à l'Inconnu sublime,
+ Lier ce char d'un autre à des chevaux à toi?
+ Oui, peut-être on verra l'homme devenir loi,
+ Terrasser l'élément sous lui, saisir et tordre
+ Cette anarchie au point d'en faire jaillir l'ordre,
+ Le saint ordre de paix, d'amour et d'unité,
+ Dompter tout ce qui l'a jadis persécuté,
+ Se construire à lui-même une étrange monture
+ Avec toute la vie et toute la nature,
+ Seller la croupe en feu des souffles de l'enfer,
+ Et mettre un frein de flamme à la gueule du fer!
+ On le verra, vannant la braise dans son crible,
+ Maître et palefrenier d'une bête terrible,
+ Criant à toute chose: Obéis, germe, nais!
+ Ajustant sur le bronze et l'acier un harnais
+ Fait de tous les secrets que l'étude procure,
+ Prenant aux mains du vent la grande bride obscure,
+ Passer dans la lueur ainsi que les démons,
+ Et traverser les bois, les fleuves et les monts,
+ Beau, tenant une torche aux astres allumée,
+ Sur une hydre d'airain, de foudre et de fumée!
+ On l'entendra courir dans l'ombre avec le bruit
+ De l'aurore enfonçant les portes de la nuit!
+ Qui sait si quelque jour, grandissant d'âge en âge,
+ Il ne jettera pas son dragon à la nage,
+ Et ne franchira pas les mers, la flamme au front?
+ Qui sait si, quelque jour, brisant l'antique affront
+ Il ne lui dira pas: Envole-toi, matière!
+ S'il ne franchira point la tonnante frontière;
+ S'il n'arrachera pas de son corps brusquement
+ La pesanteur, peau vile, immonde vêtement
+ Que la fange hideuse à la pensée inflige?
+ De sorte qu'on verra tout à coup, ô prodige!
+ Ce ver de terre ouvrir ses ailes dans les cieux.
+ Oh! lève-toi, sois grand, homme! va, factieux!
+ Homme, un orbite d'astre est un anneau de chaîne,
+ Mais cette chaîne-là, c'est la chaîne sereine,
+ C'est la chaîne d'azur, c'est la chaîne du ciel;
+ Celle-là, tu t'y dois rattacher, ô mortel,
+ Afin--car un esprit se meut comme une sphère--
+ De faire aussi ton cercle autour de la lumière!
+ Entre dans le grand chœur! va, franchis ce degré,
+ Quitte le joug infâme et prends le joug sacré!
+ Deviens l'Humanité, triple, homme, enfant et femme!
+ Transfigure-toi! va! sois de plus en plus l'âme!
+ Esclave, grain d'un roi, démon, larve d'un dieu,
+ Prends le rayon, saisis l'aube, usurpe le feu;
+ Torse ailé, front divin, monte au jour, monte au trône,
+ Et dans la sombre nuit jette les pieds du faune!»
+
+
+ IV
+
+ L'ÉTOILÉ
+
+ Le satyre un moment s'arrêta, respirant
+ Comme un homme levant son front hors d'un torrent;
+ Un autre être semblait sous sa face apparaître;
+ Les dieux s'étaient tournés inquiets vers le maître,
+ Et, pensifs, regardaient Jupiter stupéfait.
+
+ Il reprit:
+
+ «Sous le poids hideux qui l'étouffait,
+ Le réel renaîtra, dompteur du mal immonde.
+ Dieux, vous ne savez pas ce que c'est que le monde;
+ Dieux, vous avez vaincu, vous n'avez pas compris.
+ Vous avez au-dessus de vous d'autres esprits,
+ Qui, dans le feu, la nue, et l'onde et la bruine,
+ Songent, en attendant votre immense ruine.
+ Mais qu'est-ce que cela me fait à moi qui suis
+ La prunelle effarée au fond des vastes nuits?
+ Dieux, il est d'autres sphinx que le vieux sphinx de Thèbe.
+ Sachez ceci, tyrans de l'homme et de l'Érèbe,
+ Dieux qui versez le sang, dieux dont on voit le fond,
+ Nous nous sommes tous faits bandits sur ce grand mont
+ Où la terre et le ciel semblent en équilibre,
+ Mais vous pour être rois et moi pour être libre.
+ Pendant que vous semez haine, fraude et trépas,
+ Et que vous enjambez tout le crime en trois pas,
+ Moi je songe. Je suis l'œil fixe des cavernes.
+ Je vois. Olympes bleus et ténébreux Avernes,
+ Temples, charniers, forêts, cités, aigle, alcyon,
+ Sont devant mon regard la même vision;
+ Les dieux, les fléaux, ceux d'à présent, ceux d'ensuite,
+ Traversent ma lueur et sont la même fuite.
+ Je suis témoin que tout disparaît. Quelqu'un est.
+ Mais celui-là, jamais l'homme ne le connaît.
+ L'humanité suppose, ébauche, essaye, approche;
+ Elle façonne un marbre, elle taille une roche,
+ Et fait une statue, et dit: Ce sera lui.
+ L'homme reste devant cette pierre ébloui;
+ Et tous les à peu près, quels qu'ils soient, ont des prêtres.
+ Soyez les Immortels, faites! broyez les êtres,
+ Achevez ce vain tas de vivants palpitants,
+ Régnez; quand vous aurez, encore un peu de temps,
+ Ensanglanté le ciel que la lumière azure,
+ Quand vous aurez, vainqueurs, comblé votre mesure,
+ C'est bien, tout sera dit, vous serez remplacés
+ Par ce noir dieu final que l'homme appelle Assez!
+ Car Delphe et Pise sont comme des chars qui roulent,
+ Et les choses qu'on crut éternelles s'écroulent
+ Avant qu'on ait le temps de compter jusqu'à vingt.»
+
+ Tout en parlant ainsi, le satyre devint
+ Démesuré; plus grand d'abord que Polyphème,
+ Puis plus grand que Typhon qui hurle et qui blasphème
+ Et qui heurte ses poings ainsi que des marteaux,
+ Puis plus grand que Titan, puis plus grand que l'Athos;
+ L'espace immense entra dans cette forme noire;
+ Et, comme le marin voit croître un promontoire,
+ Les dieux dressés voyaient grandir l'être effrayant;
+ Sur son front blêmissait un étrange orient;
+ Sa chevelure était une forêt; des ondes,
+ Fleuves, lacs, ruisselaient de ses hanches profondes;
+ Ses deux cornes semblaient le Caucase et l'Atlas;
+ Les foudres l'entouraient avec de sourds éclats;
+ Sur ses flancs palpitaient des prés et des campagnes,
+ Et ses difformités s'étaient faites montagnes;
+ Les animaux qu'avaient attirés ses accords,
+ Daims et tigres, montaient tout le long de son corps;
+ Des avrils tout en fleurs verdoyaient sur ses membres;
+ Le pli de son aisselle abritait des décembres;
+ Et des peuples errants demandaient leur chemin,
+ Perdus au carrefour des cinq doigts de sa main;
+ Des aigles tournoyaient dans sa bouche béante;
+ La lyre, devenue en le touchant géante,
+ Chantait, pleurait, grondait, tonnait, jetait des cris,
+ Les ouragans étaient dans les sept cordes pris
+ Comme des moucherons dans de lugubres toiles;
+ Sa poitrine terrible était pleine d'étoiles.
+
+ Il cria:
+
+ «L'avenir, tel que les cieux le font,
+ C'est l'élargissement dans l'infini sans fond,
+ C'est l'esprit pénétrant de toutes parts la chose!
+ On mutile l'effet en limitant la cause;
+ Monde, tout le mal vient de la forme des dieux.
+ On fait du ténébreux avec le radieux;
+ Pourquoi mettre au-dessus de l'Être, des fantômes?
+ Les clartés, les éthers, ne sont pas des royaumes.
+ Place au fourmillement éternel des cieux noirs,
+ Des cieux bleus, des midis, des aurores, des soirs!
+ Place à l'atome saint, qui brûle ou qui ruisselle!
+ Place au rayonnement de l'âme universelle!
+ Un roi c'est de la guerre, un dieu c'est de la nuit.
+ Liberté, vie et foi, sur le dogme détruit!
+ Partout une lumière et partout un génie!
+ Amour! tout s'entendra, tout étant l'harmonie!
+ L'azur du ciel sera l'apaisement des loups.
+ Place à Tout! Je suis Pan; Jupiter! à genoux.»
+
+
+
+
+ XXIII
+
+
+ Je me penchai. J'étais dans le lieu ténébreux;
+ Là gisent les fléaux avec la nuit sur eux;
+ Et je criai:--Tibère!--Eh bien? me dit cet homme.
+ --Tiens-toi là.--Soit.--Néron!--L'autre monstre de Rome
+ Dit:--Qui donc m'ose ainsi parler?--Bien. Tiens-toi là.
+ Je dis:--Sennachérib! Tamerlan! Attila!
+ --Qu'est-ce donc que tu veux? répondirent trois gueules.
+ --Restez là. Plus un mot. Silence. Soyez seules.
+ Je me tournai:--Nemrod!--Quoi?--Tais-toi.--Je repris:
+ --Cyrus! Rhamsès! Cambyse! Amilcar! Phalaris!
+ --Que veut-on?--Restez là.--Puis, passant aux modernes,
+ Je comparai les bruits de toutes les cavernes,
+ Les antres aux palais et les trônes aux bois,
+ Le grondement du tigre au cri d'Innocent trois;
+ Nuit sinistre où pas un des coupables n'échappe,
+ Ni sous la pourpre Othon, ni Gerbert sous la chape.
+ Pensif, je m'assurai qu'ils étaient bien là tous,
+ Et je leur dis:--Quel est le pire d'entre vous?
+
+ Alors, du fond du gouffre, ombre patibulaire
+ Où le nid menacé par l'immense colère
+ Autrefois se blottit et se réfugia,
+ Satan cria:--C'est moi!--Crois-tu? dit Borgia.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ CLARTÉ D'AMES
+
+
+ Sait-on si ce n'est pas de la clarté qui sort
+ Du cerveau des songeurs sacrés, creusant le sort,
+ La vie et l'inconnu, travailleurs de l'abîme?
+ Voici ce que j'ai vu dans une nuit sublime:
+
+ Cette nuit-là pas une étoile ne brillait;
+ C'était au mois d'Eglad que nous nommons juillet;
+ Et sous l'azur noir, face immense du mystère,
+ Dans tous les lieux déserts qui sont sur cette terre,
+ Forêts, plages, ravins, caps où rien ne fleurit,
+ Les solitaires, ceux qui vivent par l'esprit,
+ Sondant l'éternité, l'âme, le temps, le nombre,
+ Effarés et sereins, étaient épars dans l'ombre;
+ L'un en Europe; l'autre en Inde, où, dans les bois
+ Cachant ses jeunes faons, la gazelle aux abois
+ Attend pour s'endormir que le lion s'endorme;
+ Un autre dans l'horreur de l'Afrique difforme.
+ Tous ces hommes avaient l'idéal pour objet;
+ Et chacun d'eux était dans son antre et songeait.
+ Ces prophètes étaient frères sans se connaître;
+ Pas un d'eux ne savait, isolé dans son être
+ Et sa pensée ainsi qu'un roi dans son état,
+ Que quelqu'un de semblable à lui-même existât;
+ Ils veillaient, et chacun se croyait seul au monde;
+ Aucun lien entre eux que l'énigme profonde
+ Et la recherche obscure et terrible de Dieu.
+ Ils pensaient; l'infini sans borne et sans milieu
+ Pesait sur eux; pas un qui de la solitude
+ N'eût la mystérieuse et sinistre attitude;
+ Pourtant ils étaient doux ces hommes effrayants.
+
+ Sphar était attentif aux nuages fuyants;
+ Stélus laissait, du fond des mers, du bord des grèves,
+ Du haut des cieux, venir à lui les vastes rêves;
+ Pythagore disait: Dieu! fais ce que tu dois!
+ Thur regardait l'abîme et comptait sur ses doigts;
+ Sadoch rêvait l'éden, ayant pour lit des pierres;
+ Zès, qui n'ouvrait jamais qu'à demi les paupières,
+ Contemplait cette chose implacable, la nuit;
+ Sadoch guettait l'autre être insondable, le bruit;
+ Sostrate étudiait, dans l'eau qu'un souffle mène,
+ Dans la fumée et l'air, la destinée humaine;
+ Lycurgue, formidable et pâle, méditait;
+ Eschyle était semblable au rocher qui se tait,
+ Et tournait vers l'Etna fumant son grand front chauve;
+ Isaïe, habitant d'un sépulcre, esprit fauve,
+ Adressait la parole à ceux qui ne sont plus;
+ Comme Isaïe, un sage, un fou, Phégorbélus,
+ Parlait dans la nuée aux faces invisibles,
+ Et disait, feuilletant on ne sait quelles bibles:
+ --Je parle, et ne sais pas si je suis écouté;
+ Les spectres plus nombreux que les mouches d'été
+ M'entourent, et sur moi se précipite et tombe
+ La légion de ceux qui rêvent dans la tombe;
+ On me hait dans le monde étrange de la mort;
+ Je sens parfois, la nuit, un rêve qui me mord,
+ Et les êtres de l'ombre, essaim, foule inconnue,
+ M'attaquent quand je dors; pourtant je continue,
+ Et je cherche à savoir le grand secret caché
+ Qu'Ève devina presque et qu'entrevit Psyché.--
+ Orobanchus, gardien de l'autel des Trois Grâces,
+ Maudissait vaguement les casques, les cuirasses
+ Et les glaives, semeurs tragiques du trépas,
+ Et, sombre, murmurait:--Mortels, n'oubliez pas
+ Qu'Aglaé dans sa main tient un bouton de rose.--
+ Chacun recommandait à l'ombre quelque chose
+ De faible, le haillon, le chaume, le grabat;
+ Phtès, les damnés sur qui trop de haine s'abat,
+ Hermanès, l'humble toit du lépreux sans défense,
+ Gyr le droit, et Lysis la vénérable enfance.
+ Tous voulaient secourir l'homme, et le protéger
+ Contre ce monstre obscur, l'innombrable danger;
+ Tous calculaient le mal à fuir, le bien à faire.
+ La terre est sous les yeux du destin; cette sphère
+ Semble être par quelqu'un confiée aux penseurs.
+
+ La nuit était immense, et dans ses épaisseurs
+ Tout sommeillait, les bois, les monts, les mers, les sables;
+ Eux, ils ne dormaient point, étant les responsables.
+ Les heures s'écoulaient, la nuit passait; mais rien,
+ Ni la faim, ni la soif, ni le vent syrien
+ Qui va des mers d'Adram jusqu'au Tibre de Rome,
+ Ne troublait ces esprits, souffrant des maux de l'homme;
+ Ils avaient la révolte en eux, l'altier frisson
+ Que donne, à qui se sent des ailes, la prison;
+ Chacun tâchait de rompre un anneau de la chaîne;
+ Plus d'imposture! plus de guerre! plus de haine!
+ Il sortait de chacun de ces séditieux
+ Une sommation qui s'en allait aux cieux.
+ La vérité faisait, claire, auguste, insensée,
+ De chacun de ces fronts jaillir une pensée,
+ La justice, la paix, l'enfer amnistié.
+ Ces cerveaux lumineux dégageaient la pitié,
+ La bonté, le pardon aux vivants éphémères,
+ L'espérance, la joie et l'amour, des chimères,
+ Des rêves comme en font les astres, s'ils en font;
+ Cela se répandait sous le zénith profond;
+ Tous ces hommes étaient plongés dans les ténèbres;
+ Seuls et noirs, combinant les rhythmes, les algèbres,
+ Le chiffre avec le chant, le passé, le présent,
+ Ajoutant quelque chose à l'homme, agrandissant
+ La prunelle, l'esprit, la parole, l'ouïe,
+ Ils songeaient; et l'aurore apparut, éblouie.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ LES CHUTES
+
+ FLEUVES ET POËTES
+
+
+ Le grand Niagara s'écroule, le Rhin tombe;
+ L'abîme monstrueux tâche d'être une tombe,
+ Il hait le géant fleuve, et dit: j'engloutirai.
+ Et le fleuve, pareil au lion attiré
+ Dans l'antre inattendu d'une hydre aux mille têtes,
+ Lutte avec tous ses cris et toutes ses tempêtes.
+ Quoi! la nature immense est donc un lieu peu sûr!
+ Il se cabre, il résiste au précipice obscur,
+ Bave et bouillonne, et, blanc et noir comme le marbre,
+ Se cramponne aux rochers, se retient aux troncs d'arbre,
+ Penche, et, comme frappé de malédiction,
+ Roule, ainsi que tournait l'éternel Ixion.
+ Tordu, brisé, vaincu, Dieu même étant complice,
+ Le fleuve échevelé subit son dur supplice.
+ Le gouffre veut sa mort; mais l'effort des fléaux
+ Pour faire le néant, ne fait que le chaos;
+ L'affreux puits de l'enfer ouvre ses flancs funèbres,
+ Et rugit. Quel travail pour créer les ténèbres!
+ Il est l'envie, il est la rage, il est la nuit;
+ Et la destruction, voilà ce qu'il construit.
+ Pareil à la fumée au faîte du Vésuve,
+ Un nuage sinistre est sur l'énorme cuve,
+ Et cache le tourment du grand fleuve trahi.
+ Lui, le fécondateur, d'où vient qu'il est haï?
+ Qu'est-ce donc qu'il a fait au bois, au mont sublime,
+ Aux prés verts, pour que tous le livrent à l'abîme?
+ Sa force, sa splendeur, sa beauté, sa bonté,
+ Croulent. Quel guet-apens et quelle lâcheté!
+ L'eau s'enfle comme l'outre où grondent les Borées,
+ Et l'horreur se disperse en voix désespérées;
+ Tout est chute, naufrage, engloutissement, nuit,
+ Et l'on dirait qu'un rire infâme est dans ce bruit;
+ Rien n'est épargné, rien ne vit, rien ne surnage;
+ Le fleuve se débat dans l'atroce engrenage,
+ Tombe, agonise, et jette au lointain firmament
+ Une longue rumeur d'évanouissement.
+ Tout à coup, au-dessus de ce chaos qui souffre,
+ Apparaît, composé de tout ce que le gouffre
+ A de hideux, d'hostile et de torrentiel,
+ Un éblouissement auguste, l'arc-en-ciel;
+ Le piège est vil, la roche est traître, l'onde est noire,
+ Et tu sors de cette ombre épouvantable, ô gloire!
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ LA ROSE DE L'INFANTE
+
+
+ Elle est toute petite, une duègne la garde.
+ Elle tient à la main une rose, et regarde.
+ Quoi? que regarde-t-elle? Elle ne sait pas. L'eau,
+ Un bassin qu'assombrit le pin et le bouleau;
+ Ce qu'elle a devant elle; un cygne aux ailes blanches,
+ Le bercement des flots sous la chanson des branches,
+ Et le profond jardin rayonnant et fleuri.
+ Tout ce bel ange a l'air dans la neige pétri.
+ On voit un grand palais comme au fond d'une gloire,
+ Un parc, de clairs viviers où les biches vont boire,
+ Et des paons étoilés sous les bois chevelus.
+ L'innocence est sur elle une blancheur de plus;
+ Toutes ses grâces font comme un faisceau qui tremble.
+ Autour de cette enfant l'herbe est splendide et semble
+ Pleine de vrais rubis et de diamants fins;
+ Un jet de saphirs sort des bouches des dauphins.
+ Elle se tient au bord de l'eau; sa fleur l'occupe.
+ Sa basquine est en point de Gênes; sur sa jupe
+ Une arabesque, errant dans les plis du satin,
+ Suit les mille détours d'un fil d'or florentin.
+ La rose épanouie et toute grande ouverte,
+ Sortant du frais bouton comme d'une urne ouverte,
+ Charge la petitesse exquise de sa main;
+ Quand l'enfant, allongeant ses lèvres de carmin,
+ Fronce, en la respirant, sa riante narine,
+ La magnifique fleur, royale et purpurine,
+ Cache plus qu'à demi ce visage charmant,
+ Si bien que l'œil hésite, et qu'on ne sait comment
+ Distinguer de la fleur ce bel enfant qui joue,
+ Et si l'on voit la rose ou si l'on voit la joue.
+ Ses yeux bleus sont plus beaux sous son pur sourcil brun.
+ En elle tout est joie, enchantement, parfum;
+ Quel doux regard, l'azur! et quel doux nom, Marie!
+ Tout est rayon; son œil éclaire et son nom prie.
+ Pourtant, devant la vie et sous le firmament,
+ Pauvre être! elle se sent très grande vaguement;
+ Elle assiste au printemps, à la lumière, à l'ombre,
+ Au grand soleil couchant horizontal et sombre,
+ A la magnificence éclatante du soir,
+ Aux ruisseaux murmurants qu'on entend sans les voir,
+ Aux champs, à la nature éternelle et sereine,
+ Avec la gravité d'une petite reine;
+ Elle n'a jamais vu l'homme que se courbant;
+ Un jour, elle sera duchesse de Brabant;
+ Elle gouvernera la Flandre ou la Sardaigne.
+ Elle est l'infante, elle a cinq ans, elle dédaigne.
+ Car les enfants des rois sont ainsi; leurs fronts blancs
+ Portent un cercle d'ombre, et leurs pas chancelants
+ Sont des commencements de règne. Elle respire
+ Sa fleur en attendant qu'on lui cueille un empire;
+ Et son regard, déjà royal, dit: C'est à moi.
+ Il sort d'elle un amour mêlé d'un vague effroi.
+ Si quelqu'un, la voyant si tremblante et si frêle,
+ Fût-ce pour la sauver, mettait la main sur elle,
+ Avant qu'il eût pu faire un pas ou dire un mot,
+ Il aurait sur le front l'ombre de l'échafaud.
+
+ La douce enfant sourit, ne faisant autre chose
+ Que de vivre et d'avoir dans la main une rose,
+ Et d'être là devant le ciel, parmi les fleurs.
+
+ Le jour s'éteint; les nids chuchotent, querelleurs;
+ Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre;
+ La rougeur monte au front des déesses de marbre
+ Qui semblent palpiter sentant venir la nuit;
+ Et tout ce qui planait redescend; plus de bruit,
+ Plus de flamme; le soir mystérieux recueille
+ Le soleil sous la vague et l'oiseau sous la feuille.
+
+ Pendant que l'enfant rit, cette fleur à la main,
+ Dans le vaste palais catholique romain
+ Dont chaque ogive semble au soleil une mitre,
+ Quelqu'un de formidable est derrière la vitre;
+ On voit d'en bas une ombre, au fond d'une vapeur,
+ De fenêtre en fenêtre errer, et l'on a peur;
+ Cette ombre au même endroit, comme en un cimetière,
+ Parfois est immobile une journée entière;
+ C'est un être effrayant qui semble ne rien voir;
+ Il rôde d'une chambre à l'autre, pâle et noir;
+ Il colle aux vitraux blancs son front lugubre, et songe;
+ Spectre blême! Son ombre aux feux du soir s'allonge;
+ Son pas funèbre est lent comme un glas de beffroi;
+ Et c'est la Mort, à moins que ce ne soit le Roi.
+
+ C'est lui; l'homme en qui vit et tremble le royaume.
+ Si quelqu'un pouvait voir dans l'œil de ce fantôme
+ Debout en ce moment l'épaule contre un mur,
+ Ce qu'on apercevrait dans cet abîme obscur,
+ Ce n'est pas l'humble enfant, le jardin, l'eau moirée
+ Reflétant le ciel d'or d'une claire soirée,
+ Les bosquets, les oiseaux se becquetant entre eux,
+ Non; au fond de cet œil comme l'onde vitreux,
+ Sous ce fatal sourcil qui dérobe à la sonde
+ Cette prunelle autant que l'océan profonde,
+ Ce qu'on distinguerait, c'est, mirage mouvant,
+ Tout un vol de vaisseaux en fuite dans le vent,
+ Et, dans l'écume, au pli des vagues, sous l'étoile,
+ L'immense tremblement d'une flotte à la voile,
+ Et, là-bas, sous la brume, une île, un blanc rocher,
+ Écoutant sur les flots ces tonnerres marcher.
+
+ Telle est la vision qui, dans l'heure où nous sommes,
+ Emplit le froid cerveau de ce maître des hommes,
+ Et qui fait qu'il ne peut rien voir autour de lui.
+ L'armada, formidable et flottant point d'appui
+ Du levier dont il va soulever tout un monde,
+ Traverse en ce moment l'obscurité de l'onde;
+ Le roi, dans son esprit, la suit des yeux, vainqueur,
+ Et son tragique ennui n'a plus d'autre lueur.
+
+ Philippe deux était une chose terrible.
+ Iblis dans le coran et Caïn dans la bible
+ Sont à peine aussi noirs qu'en son Escurial
+ Ce royal spectre, fils du spectre impérial.
+ Philippe deux était le Mal tenant le glaive.
+ Il occupait le haut du monde comme un rêve.
+ Il vivait; nul n'osait le regarder; l'effroi
+ Faisait une lumière étrange autour du roi;
+ On tremblait rien qu'à voir passer ses majordomes;
+ Tant il se confondait, aux yeux troublés des hommes,
+ Avec l'abîme, avec les astres du ciel bleu!
+ Tant semblait grande à tous son approche de dieu!
+ Sa volonté fatale, enfoncée, obstinée,
+ Était comme un crampon mis sur la destinée;
+ Il tenait l'Amérique et l'Inde, il s'appuyait
+ Sur l'Afrique, il régnait sur l'Europe, inquiet
+ Seulement du côté de la sombre Angleterre;
+ Sa bouche était silence et son âme mystère;
+ Son trône était de piége et de fraude construit;
+ Il avait pour soutien la force de la nuit;
+ L'ombre était le cheval de sa statue équestre.
+ Toujours vêtu de noir, ce tout-puissant terrestre
+ Avait l'air d'être en deuil de ce qu'il existait;
+ Il ressemblait au sphinx qui digère et se tait,
+ Immuable; étant tout, il n'avait rien à dire.
+ Nul n'avait vu ce roi sourire; le sourire
+ N'étant pas plus possible à ces lèvres de fer
+ Que l'aurore à la grille obscure de l'enfer.
+ S'il secouait parfois sa torpeur de couleuvre,
+ C'était pour assister le bourreau dans son œuvre,
+ Et sa prunelle avait pour clarté le reflet
+ Des bûchers sur lesquels par moments il soufflait.
+ Il était redoutable à la pensée, à l'homme,
+ A la vie, au progrès, au droit, dévot à Rome;
+ C'était Satan régnant au nom de Jésus-Christ;
+ Les choses qui sortaient de son nocturne esprit
+ Semblaient un glissement sinistre de vipères.
+ L'Escurial, Burgos, Aranjuez, ses repaires,
+ Jamais n'illuminaient leurs livides plafonds;
+ Pas de festins, jamais de cour, pas de bouffons;
+ Les trahisons pour jeu, l'auto-da-fé pour fête.
+ Les rois troublés avaient au-dessus de leur tête
+ Ses projets dans la nuit obscurément ouverts;
+ Sa rêverie était un poids sur l'univers;
+ Il pouvait et voulait tout vaincre et tout dissoudre;
+ Sa prière faisait le bruit sourd d'une foudre;
+ De grands éclairs sortaient de ses songes profonds.
+ Ceux auxquels il pensait disaient: Nous étouffons.
+ Et les peuples, d'un bout à l'autre de l'empire,
+ Tremblaient, sentant sur eux ces deux yeux fixes luire.
+
+ Charles fut le vautour, Philippe est le hibou.
+
+ Morne en son noir pourpoint, la toison d'or au cou,
+ On dirait du destin la froide sentinelle;
+ Son immobilité commande; sa prunelle
+ Luit comme un soupirail de caverne; son doigt
+ Semble, ébauchant un geste obscur que nul ne voit,
+ Donner un ordre à l'ombre et vaguement l'écrire.
+ Chose inouïe! il vient de grincer un sourire.
+ Un sourire insondable, impénétrable, amer.
+ C'est que la vision de son armée en mer
+ Grandit de plus en plus dans sa sombre pensée;
+ C'est qu'il la voit voguer par son dessein poussée,
+ Comme s'il était là, planant sous le zénith;
+ Tout est bien; l'océan docile s'aplanit,
+ L'armada lui fait peur comme au déluge l'arche;
+ La flotte se déploie en bon ordre de marche,
+ Et, les vaisseaux gardant les espaces fixés,
+ Échiquier de tillacs, de ponts, de mâts dressés,
+ Ondule sur les eaux comme une immense claie.
+ Ces vaisseaux sont sacrés, les flots leur font la haie;
+ Les courants, pour aider ces nefs à débarquer,
+ Ont leur besogne à faire et n'y sauraient manquer;
+ Autour d'elles la vague avec amour déferle,
+ L'écueil se change en port, l'écume tombe en perle.
+ Voici chaque galère avec son gastadour;
+ Voilà ceux de l'Escaut, voilà ceux de l'Adour;
+ Les cent mestres de camp et les deux connétables;
+ L'Allemagne a donné ses ourques redoutables,
+ Naples ses brigantins, Cadix ses galions,
+ Lisbonne ses marins, car il faut des lions.
+ Et Philippe se penche, et, qu'importe l'espace!
+ Non-seulement il voit, mais il entend. On passe,
+ On court, on va. Voici le cri des porte-voix,
+ Le pas des matelots courant sur les pavois,
+ Les moços, l'amiral appuyé sur son page,
+ Les tambours, les sifflets des maîtres d'équipage,
+ Les signaux pour la mer, l'appel pour les combats,
+ Le fracas sépulcral et noir du branle-bas.
+ Sont-ce des cormorans? sont-ce des citadelles?
+ Les voiles font un vaste et sourd battement d'ailes;
+ L'eau gronde, et tout ce groupe énorme vogue, et fuit,
+ Et s'enfle et roule avec un prodigieux bruit.
+ Et le lugubre roi sourit de voir groupées
+ Sur quatre cents vaisseaux quatrevingt mille épées.
+ O rictus du vampire assouvissant sa faim!
+ Cette pâle Angleterre, il la tient donc enfin!
+ Qui pourrait la sauver? Le feu va prendre aux poudres.
+ Philippe dans sa droite a la gerbe des foudres;
+ Qui pourrait délier ce faisceau dans son poing?
+ N'est-il pas le seigneur qu'on ne contredit point?
+ N'est-il pas l'héritier de César? le Philippe
+ Dont l'ombre immense va du Gange au Pausilippe?
+ Tout n'est-il pas fini quand il a dit: Je veux!
+ N'est-ce pas lui qui tient la victoire aux cheveux?
+ N'est-ce pas lui qui lance en avant cette flotte,
+ Ces vaisseaux effrayants dont il est le pilote
+ Et que la mer charrie ainsi qu'elle le doit?
+ Ne fait-il pas mouvoir avec son petit doigt
+ Tous ces dragons ailés et noirs, essaim sans nombre?
+ N'est-il pas, lui, le roi? n'est-il pas l'homme sombre
+ A qui ce tourbillon de monstres obéit?
+
+ Quand Béit-Cifresil, fils d'Abdallah-Béit,
+ Eut creusé le grand puits de la mosquée, au Caire,
+ Il y grava: «Le ciel est à Dieu; j'ai la terre.»
+ Et, comme tout se tient, se mêle et se confond,
+ Tous les tyrans n'étant qu'un seul despote au fond,
+ Ce que dit ce sultan jadis, ce roi le pense.
+
+ Cependant, sur le bord du bassin, en silence,
+ L'infante tient toujours sa rose gravement,
+ Et, doux ange aux yeux bleus, la baise par moment.
+ Soudain un souffle d'air, une de ces haleines
+ Que le soir frémissant jette à travers les plaines,
+ Tumultueux zéphyr effleurant l'horizon,
+ Trouble l'eau, fait frémir les joncs, met un frisson
+ Dans les lointains massifs de myrte et d'asphodèle,
+ Vient jusqu'au bel enfant tranquille, et, d'un coup d'aile,
+ Rapide, et secouant même l'arbre voisin,
+ Effeuille brusquement la fleur dans le bassin,
+ Et l'infante n'a plus dans la main qu'une épine.
+ Elle se penche, et voit sur l'eau cette ruine;
+ Elle ne comprend pas; qu'est-ce donc? Elle a peur;
+ Et la voilà qui cherche au ciel avec stupeur
+ Cette brise qui n'a pas craint de lui déplaire.
+ Que faire? le bassin semble plein de colère;
+ Lui, si clair tout à l'heure, il est noir maintenant;
+ Il a des vagues; c'est une mer bouillonnant;
+ Toute la pauvre rose est éparse sur l'onde;
+ Ses cent feuilles que noie et roule l'eau profonde,
+ Tournoyant, naufrageant, s'en vont de tous côtés
+ Sur mille petits flots par la brise irrités;
+ On croit voir dans un gouffre une flotte qui sombre.
+ --Madame, dit la duègne avec sa face d'ombre
+ A la petite fille étonnée et rêvant,
+ Tout sur terre appartient aux princes, hors le vent.
+
+
+
+
+ XXVII
+
+ L'INQUISITION
+
+
+ «Le baptême des volcans est un ancien usage qui remonte aux
+ premiers temps de la conquête. Tous les cratères du Nicaragua
+ furent alors sanctifiés, à l'exception du Momotombo, d'où l'on
+ ne vit jamais revenir les religieux qui s'étaient chargés d'aller
+ y planter la croix.»
+
+ SQUIER. _Voyage dans l'Amérique du Sud._
+
+
+ [Illustration: LE BAPTÊME DU VOLCAN.
+
+ Dessiné par F. Flameng. Gravé par Teyssonnières.
+ L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]
+
+
+ LES RAISONS DU MOMOTOMBO
+
+
+ Trouvant les tremblements de terre trop fréquents,
+ Les rois d'Espagne ont fait baptiser les volcans
+ Du royaume qu'ils ont en dessous de la sphère;
+ Les volcans n'ont rien dit et se sont laissé faire,
+ Et le Momotombo lui seul n'a pas voulu.
+ Plus d'un prêtre en surplis, par le saint-père élu,
+ Portant le sacrement que l'église administre,
+ L'œil au ciel, a monté la montagne sinistre;
+ Beaucoup y sont allés, pas un n'est revenu.
+
+ O vieux Momotombo, colosse chauve et nu,
+ Qui songes près des mers, et fais de ton cratère
+ Une tiare d'ombre et de flamme à la terre,
+ Pourquoi, lorsqu'à ton seuil terrible nous frappons,
+ Ne veux-tu pas du Dieu qu'on t'apporte? Réponds.
+
+ La montagne interrompt son crachement de lave,
+ Et le Momotombo répond d'une voix grave:
+
+ --Je n'aimais pas beaucoup le dieu qu'on a chassé.
+ Cet avare cachait de l'or dans un fossé;
+ Il mangeait de la chair humaine; ses mâchoires
+ Étaient de pourriture et de sang toutes noires;
+ Son antre était un porche au farouche carreau,
+ Temple sépulcre orné d'un pontife bourreau;
+ Des squelettes riaient sous ses pieds; les écuelles
+ Où cet être buvait le meurtre étaient cruelles;
+ Sourd, difforme, il avait des serpents au poignet;
+ Toujours entre ses dents un cadavre saignait;
+ Ce spectre noircissait le firmament sublime.
+ J'en grondais quelquefois au fond de mon abîme.
+ Aussi, quand sont venus, fiers sur les flots tremblants,
+ Et du côté d'où vient le jour, des hommes blancs,
+ Je les ai bien reçus, trouvant que c'était sage.
+ L'âme a certainement la couleur du visage,
+ Disais-je, l'homme blanc, c'est comme le ciel bleu;
+ Et le dieu de ceux-ci doit être un très bon dieu.
+ On ne le verra point de meurtres se repaître.--
+ J'étais content; j'avais horreur de l'ancien prêtre.
+ Mais quand j'ai vu comment travaille le nouveau,
+ Quand j'ai vu flamboyer, ciel juste! à mon niveau,
+ Cette torche lugubre, âpre, jamais éteinte,
+ Sombre, que vous nommez l'Inquisition sainte;
+ Quand j'ai pu voir comment Torquemada s'y prend
+ Pour dissiper la nuit du sauvage ignorant,
+ Comment il civilise, et de quelle manière
+ Le saint-office enseigne et fait de la lumière;
+ Quand j'ai vu dans Lima d'affreux géants d'osier,
+ Pleins d'enfants, pétiller sur un large brasier,
+ Et le feu dévorer la vie, et les fumées
+ Se tordre sur les seins des femmes allumées;
+ Quand je me suis senti parfois presque étouffé
+ Par l'âcre odeur qui sort de votre auto-da-fé,
+ Moi qui ne brûlais rien que l'ombre en ma fournaise,
+ J'ai pensé que j'avais eu tort d'être bien aise;
+ J'ai regardé de près le dieu de l'étranger,
+ Et j'ai dit:--Ce n'est pas la peine de changer.
+
+
+
+
+ XXVIII
+
+ LA CHANSON
+
+ DES AVENTURIERS DE LA MER
+
+
+ En partant du golfe d'Otrante
+ Nous étions trente;
+ Mais, en arrivant à Cadiz,
+ Nous étions dix.
+
+ Tom Robin, matelot de Douvre,
+ Au Phare nous abandonna
+ Pour aller voir si l'on découvre
+ Satan, que l'archange enchaîna,
+ Quand un bâillement noir entr'ouvre
+ La gueule rouge de l'Etna.
+
+ En partant du golfe d'Otrante,
+ Nous étions trente;
+ Mais, en arrivant à Cadiz,
+ Nous étions dix.
+
+ En Calabre, une tarentaise
+ Rendit fou Spitafangama;
+ A Gaëte, Ascagne fut aise
+ De rencontrer Michellema;
+ L'amour ouvrit la parenthèse,
+ Le mariage la ferma.
+
+ En partant du golfe d'Otrante,
+ Nous étions trente;
+ Mais, en arrivant à Cadiz,
+ Nous étions dix.
+
+ A Naple, Ebid, de Macédoine,
+ Fut pendu; c'était un faquin.
+ A Capri, l'on nous prit Antoine;
+ Aux galères pour un sequin!
+ A Malte, Ofani se fit moine
+ Et Gobbo se fit arlequin.
+
+ En partant du golfe d'Otrante,
+ Nous étions trente;
+ Mais, en arrivant à Cadiz,
+ Nous étions dix.
+
+ Autre perte. André, de Pavie,
+ Pris par les turcs à Lipari,
+ Entra, sans en avoir envie,
+
+ Au sérail, et, sous cet abri,
+ Devint vertueux pour la vie,
+ Ayant été fort amoindri.
+
+ En partant du golfe d'Otrante,
+ Nous étions trente;
+ Mais, en arrivant à Cadiz,
+ Nous étions dix.
+
+ Puis, trois de nous, que rien ne gêne,
+ Ni loi, ni dieu, ni souverain,
+ Allèrent, pour le prince Eugène
+ Aussi bien que pour Mazarin,
+ Aider Fuentes à prendre Gêne
+ Et d'Harcourt à prendre Turin.
+
+ En partant du golfe d'Otrante,
+ Nous étions trente;
+ Mais, en arrivant à Cadiz,
+ Nous étions dix.
+
+ Vers Livourne nous rencontrâmes
+ Les vingt voiles de Spinola.
+ Quel beau combat! Quatorze prames
+ Et six galères étaient là;
+ Mais, bah! rien qu'au bruit de nos rames
+ Toute la flotte s'envola.
+
+ En partant du golfe d'Otrante,
+ Nous étions trente;
+ Mais, en arrivant à Cadiz,
+ Nous étions dix.
+
+ A Notre-Dame de la Garde,
+ Nous eûmes un charmant tableau;
+ Lucca Diavolo par mégarde
+ Prit sa femme à Pier'Angelo;
+ Sur ce, l'ange se mit en garde,
+ Et jeta le diable dans l'eau.
+
+ En partant du golfe d'Otrante,
+ Nous étions trente;
+ Mais, en arrivant à Cadiz,
+ Nous étions dix.
+
+ A Palma, pour suivre Pescaire,
+ Huit nous quittèrent tour à tour;
+ Mais cela ne nous troubla guère;
+ On ne s'arrêta pas un jour.
+ Devant Alger on fit la guerre,
+ A Gibraltar on fit l'amour.
+
+ En partant du golfe d'Otrante,
+ Nous étions trente;
+ Mais, en arrivant à Cadiz,
+ Nous étions dix.
+
+ A nous dix, nous prîmes la ville;
+ --Et le roi lui-même!--Après quoi,
+ Maîtres du port, maîtres de l'île,
+ Ne sachant qu'en faire, ma foi,
+ D'une manière très civile,
+ Nous rendîmes la ville au roi.
+
+ En partant du golfe d'Otrante,
+ Nous étions trente;
+ Mais, en arrivant à Cadiz,
+ Nous étions dix.
+
+ On fit ducs et grands de Castille
+ Mes neuf compagnons de bonheur,
+ Qui s'en allèrent à Séville
+ Épouser des dames d'honneur.
+ Le roi me dit: «--Veux-tu ma fille?»
+ Et je lui dis: «--Merci, seigneur!
+
+ En partant du golfe d'Otrante,
+ Nous étions trente;
+ Mais, en arrivant à Cadiz,
+ Nous étions dix.
+
+ «J'ai, là-bas, où des flots sans nombre
+ Mugissent dans les nuits d'hiver,
+ Ma belle farouche à l'œil sombre,
+ Au sourire charmant et fier,
+ Qui, tous les soirs, chantant dans l'ombre,
+ Vient m'attendre au bord de la mer.
+
+ En partant du golfe d'Otrante,
+ Nous étions trente;
+ Mais, en arrivant à Cadiz,
+ Nous étions dix.
+
+ «J'ai ma Faënzette à Fiesone.
+ C'est là que mon cœur est resté.
+ Le vent fraîchit, la mer frissonne,
+ Je m'en retourne, en vérité!
+ O roi! ta fille a la couronne,
+ Mais Faënzette a la beauté!»
+
+ En partant du golfe d'Otrante,
+ Nous étions trente;
+ Mais, en arrivant à Cadiz,
+ Nous étions dix.
+
+
+
+
+ XXIX
+
+ MANSUÉTUDE DES ANCIENS JUGES
+
+
+ Les chambres de torture étaient d'âpres demeures;
+ On n'y passait jamais plus de quatre ou cinq heures,
+ Et l'on entrait jeune homme et l'on sortait vieillard.
+ Le juge pour le code et le bourreau pour l'art
+ S'épuisaient, et, mêlant fer rouge et loi romaine,
+ Ayant à travailler sur de la chair humaine,
+ N'épargnaient rien afin d'arriver à l'aveu.
+ Sous leurs mains, l'os, le muscle, et l'ongle et le cheveu
+ Frémissaient, et, hurlant plus fort selon la fibre
+ Qui tressaille, et selon le nerf profond qui vibre,
+ Un homme devenait un clavier où Vouglans
+ Jouait de l'agonie avec ses doigts sanglants.
+ Ne croyez pas pourtant que lui, ni Farinace,
+ Ou Levert, n'eussent rien au cœur que la menace;
+ Ils priaient au besoin le captif garrotté;
+ Ils sucraient la torture avec de la bonté;
+ L'accusé qui résiste attriste la grand'chambre;
+ Bénins, ils l'imploraient en lui brisant un membre;
+ Ils étaient paternels; ils se penchaient, prêchant,
+ Suppliant, regrettant d'agir, l'air pas méchant,
+ Pour faire à cet œil terne et sombre, à cette bouche,
+ A cette âme aux abois, vomir l'aveu farouche.
+ Pasquier leurrait d'espoir ces regards presque éteints;
+ Delancre au patient disait des vers latins;
+ Bodin, sachant par cœur Virgile et ses idylles,
+ Les citait; et parfois ils pleuraient, crocodiles.
+
+
+
+
+ XXX
+
+ L'ÉCHAFAUD
+
+
+ C'était fini. Splendide, étincelant, superbe,
+ Luisant sur la cité comme la faulx sur l'herbe,
+ Large acier dont le jour faisait une clarté,
+ Ayant je ne sais quoi dans sa tranquillité
+ De l'éblouissement du triangle mystique,
+ Pareil à la lueur au fond d'un temple antique,
+ Le fatal couperet relevé triomphait.
+ Il n'avait rien gardé de ce qu'il avait fait
+ Qu'une petite tache imperceptible et rouge.
+
+ Le bourreau s'en était retourné dans son bouge,
+ Et la peine de mort, remmenant ses valets,
+ Juges, prêtres, était rentrée en son palais,
+ Avec son tombereau terrible dont la roue,
+ Silencieuse, laisse un sillon dans la boue,
+ Qui se remplit de sang sitôt qu'elle a passé.
+
+ La foule disait: bien! car l'homme est insensé,
+ Et ceux qui suivent tout, et dont c'est la manière,
+ Suivent même ce char et même cette ornière.
+
+ J'étais là. Je pensais. Le couchant empourprait
+ Le grave Hôtel de Ville aux luttes toujours prêt,
+ Entre Hier qu'il médite et Demain dont il rêve.
+ L'échafaud achevait, resté seul sur la Grève,
+ La journée, en voyant expirer le soleil.
+
+ Le crépuscule vint, aux fantômes pareil.
+ Et j'étais toujours là, je regardais la hache,
+ La nuit, la ville immense et la petite tache.
+
+ A mesure qu'au fond du firmament obscur
+ L'obscurité croissait comme un effrayant mur,
+ L'échafaud, bloc hideux de charpentes funèbres,
+ S'emplissait de noirceur et devenait ténèbres;
+ Les horloges sonnaient, non l'heure, mais le glas;
+ Et toujours, sur l'acier, quoique le coutelas
+ Ne fût plus qu'une forme épouvantable et sombre,
+ La rougeur de la tache apparaissait dans l'ombre.
+
+ Un astre, le premier qu'on aperçoit le soir,
+ Pendant que je songeais, montait dans le ciel noir.
+
+ Sa lumière rendait l'échafaud plus difforme.
+ L'astre se répétait dans le triangle énorme;
+ Il y jetait, ainsi qu'en un lac, son reflet,
+ Lueur mystérieuse et sacrée; il semblait
+ Que sur la hache horrible, aux meurtres coutumière,
+ L'astre laissait tomber sa larme de lumière.
+ Son rayon, comme un dard qui heurte et rebondit,
+ Frappait le fer d'un choc lumineux; on eût dit
+ Qu'on voyait rejaillir l'étoile de la hache.
+ Comme un charbon tombant qui d'un feu se détache,
+ Il se répercutait dans ce miroir d'effroi;
+ Sur la justice humaine et sur l'humaine loi
+ De l'éternité calme auguste éclaboussure.
+ --Est-ce au ciel que ce fer a fait une blessure?
+ Pensai-je. Sur qui donc frappe l'homme hagard?
+ Quel est donc ton mystère, ô glaive?--Et mon regard
+ Errait, ne voyant plus rien qu'à travers un voile,
+ De la goutte de sang à la goutte d'étoile.
+
+
+
+
+ XXXI
+
+ DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
+
+ LES MERCENAIRES
+
+ LE RÉGIMENT DU BARON MADRUCE
+
+ (GARDE IMPÉRIALE SUISSE)
+
+ I
+
+
+ Lorsque le régiment des hallebardiers passe,
+ L'aigle à deux têtes, l'aigle à la griffe rapace,
+ L'aigle d'Autriche, dit:
+
+ --Voilà le régiment
+ De mes hallebardiers qui va superbement.
+ Leurs plumets font venir les filles aux fenêtres;
+ Ils marchent droits, tendant la pointe de leurs guêtres;
+ Leur pas est si correct, sans tarder ni courir,
+ Qu'on croit voir des ciseaux se fermer et s'ouvrir.
+ Et la belle musique, ardente et militaire!
+ Leur clairon fait sortir une rumeur de terre.
+ Tout cet éclat de rire orgueilleux et vainqueur
+ Que le soldat muet refoule dans son cœur,
+ Étouffé dans les rangs, s'échappe et se délivre
+ Sous le chapeau chinois aux clochettes de cuivre;
+ Le tambour roule avec un faste oriental,
+ Et vibre, tout tremblant de plaques de métal;
+ Si bien qu'on croit entendre en sa voix claire et gaie
+ Sonner allègrement les sequins de la paie;
+ La fanfare s'envole en bruyant falbala.
+ Quels bons autrichiens que ces étrangers-là!
+ Gloire aux hallebardiers! Ils n'ont point de scrupule
+ Contre la populace et contre la crapule,
+ Corrigeant dans les gueux mal vêtus la fureur
+ De venir regarder de trop près l'empereur;
+ Autour des archiducs leur pertuisane veille,
+ Et souvent d'une fête elle revient vermeille,
+ Ayant fait en passant quelques trous dans la chair
+ Du bas peuple en haillons qui trouve le pain cher;
+ Ils ont un air fâché qui tient la foule en bride;
+ Le grand soleil leur creuse aux sourcils une ride;
+ Ce régiment est beau sous les armes, rêvant
+ A la terreur qui suit son drapeau dans le vent;
+ Il a, comme un palais, ses tours et sa façade;
+ Tous sont hardis et forts, du fifre à l'anspessade;
+ Gloire aux hallebardiers splendides! ces piquiers
+ Sont une rude pièce aux royaux échiquiers;
+ On sent que ces gaillards sortent des avalanches
+ Qui des cols du Malpas roulent jusqu'à Sallenches;
+ En guerre, au feu, ce sont des tigres pour l'élan;
+ A Schœnbrunn, chacun d'eux a l'air d'un chambellan;
+ Auprès de leur cocarde ils piquent une rose;
+ Et tous, en même temps, graves, ont quelque chose
+ De froid, de sépulcral, d'altier, de solennel,
+ Le grand baron Madruce étant leur colonel!
+ Leur hallebarde est longue et s'ajoute à leur taille;
+ Quand ce dur régiment est dans une bataille,
+ --Lâchât-on contre lui les mamelouks du Nil,--
+ La meute des plus fiers escadrons, le chenil
+ Des bataillons les plus hideux, les plus épiques,
+ Regarde en reculant ce sanglier de piques.
+ Ils sont silencieux comme un nuage noir;
+ Ils laissent seulement par instants entrevoir
+ Une lueur tragique aux multitudes viles;
+ Parfois leur humeur change, ils entrent dans les villes,
+ Ivres et gais, frappant leurs marmites de fer,
+ Et font devant le seuil des maisons un bruit fier,
+ Heureux, vainqueurs, sanglants, chantant à pleine bouche
+ La noce de la joie et du sabre farouche;
+ Ils ont nommé, tuant, mourant pour de l'argent,
+ Trépas leur capitaine, et Danger leur sergent;
+ Ils traînent dans leurs rangs, avec gloire et furie,
+ Comme un trophée utile à mettre en batterie,
+ Six canons qu'a pleurés monsieur de Brandebourg.
+ Comme ils vous font japper cela contre un faubourg!
+ Comme ils en ont craché naguère la volée
+ Sur Comorn, la Hongrie étant démuselée!
+ Et comme ils ont troué de boulets le manteau
+ De Vérone, livrée au feu par Colalto!
+ Les déclarations de guerre les font rire;
+ Ils signent ce qu'il plaît à l'empereur d'écrire;
+ Sous les puissants édits, sous les rescrits altiers,
+ Au bas des hauts décrets, ils mettent volontiers
+ Ce grand paraphe obscur qu'on nomme la mêlée;
+ Leur bannière à longs plis, toute bariolée,
+ Est une glorieuse et fait claquer son fouet;
+ Walstein, comme une foudre au poing, les secouait;
+ Leur mode est d'envoyer la bombe en ambassade;
+ Ils sont pour l'ennemi de mine si maussade
+ Que s'ils allaient un jour, sur la terre ou la mer,
+ Guerroyer quelque prince allié de l'enfer,
+ Rien qu'en apercevant leurs profils sous le feutre,
+ Satan se sentirait le goût de rester neutre.
+ Aussi, lourde est la solde et riche est le loyer.
+ Quand on veut des héros, il faut les bien payer.
+ On n'a point vu, depuis Boleslas Lèvre-Torte,
+ Une bande de gens de bataille plus forte
+ Et des alignements d'estafiers plus hagards;
+ Max en fait cas, Tilly pour eux a des égards,
+ Fritz les aime; en voyant ces moustaches féroces,
+ Les femmes de la cour ont peur dans leurs carrosses
+ Et disent: «Qu'ils sont beaux!» Leurs os sont de granit;
+ L'électeur de Mayence en passant les bénit,
+ Et l'abbé de Fulda leur rit dans sa simarre;
+ Leur habit est d'un drap cramoisi, que chamarre
+ Un galon triomphal, auguste, étincelant;
+ Ils ont deux frocs de guerre, un jaune et l'autre blanc;
+ Sur le jaune, l'or brille et largement éclate;
+ Quand ils portent le blanc sur la veste écarlate,
+ Car la pompe des cours aime ce train changeant,
+ On leur voit sur le corps ruisseler tant d'argent
+ Que ces fils des glaciers semblent couverts de givre.
+ Une troupe d'enfants s'extasie à les suivre.
+ Ils gardent à Schœnbrunn le secret corridor.
+ Sur l'épaule, en brocart brodé de pourpre et d'or,
+ Ils ont, quoique plus d'un soit hérétique en somme,
+ Le blason de l'empire et le blason de Rome;
+ Mais leur cœur huguenot sans courroux le subit,
+ Et, quand l'âge ou la guerre ont usé leur habit
+ Et qu'il faut au Prater devant des rois paraître,
+ Chacun d'eux, devenu bon tailleur de bon reître,
+ S'accroupit, prend l'aiguille et remet en état
+ L'écusson orthodoxe à son dos apostat.
+ Ce sont de braves gens. Jamais ils ne vacillent.
+ En longs buissons mouvants leurs hallebardes brillent.
+ A Prague, à Parme, à Pesth, devant Mariendal,
+ Ils soutiennent le vaste empereur féodal;
+ La révolte autour d'eux se brise, échoue et sombre;
+ Ils ont le flamboiement, l'ordre et l'épaisseur sombre;
+ Le vertige me prend moi-même dans les airs
+ En regardant marcher cette forêt d'éclairs.--
+
+
+ II
+
+ Lorsque le régiment des hallebardiers passe,
+ L'aigle montagnard, l'aigle orageux de l'espace,
+ Qui parle au précipice et que le gouffre entend,
+ Et qui plane au-dessus des trônes, emportant
+ Dans le ciel son pays, la liberté, sa proie;
+ Le sublime témoin du soleil qui flamboie,
+ L'aigle des Alpes, roi du pic et du hallier,
+ Dresse la tête au bruit de ce pas régulier,
+ Et crie, et jusqu'au ciel sa voix hautaine monte:
+
+ --O chute! ignominie! inexprimable honte!
+ Ces marcheurs alignés, ces êtres qui vont là
+ En pompe impériale, en housse de gala,
+ Ce sont de libres fils de ma libre montagne!
+ Ah! les bassets en laisse et les forçats au bagne
+ Sont grands, sont purs, sont fiers, sont beaux et glorieux
+ Près de ceux-ci, qui, nés dans les lieux sérieux
+ Où comme des roseaux les hauts mélèzes ploient,
+ Fils des rochers sacrés et terribles, emploient
+ La fermeté du pied dans les cols périlleux,
+ Le mystérieux sang des mères aux yeux bleus,
+ L'audace dont l'autan vous emplit les narines,
+ Le divin gonflement de l'air dans les poitrines,
+ La grâce des ravins couronnés de bouquets,
+ Et la force des monts, à se faire laquais!
+ La contrée affranchie et joyeuse, matrice
+ De l'idée indomptable, âpre et libératrice,
+ La patrie au flanc rude, aux bons pics arrogants,
+ Qui portait les héros mêlés aux ouragans,
+ Douce, délivrant l'homme et délivrant la bête,
+ Sauvage, ayant le bruit des chutes d'eau pour fête
+ Et la sereine horreur des autres pour palais,
+ La terre qui nous montre au milieu des chalets
+ Le fier archer d'Altorf tenant son arbalète,
+ Et, titan, au-dessus du lac qui le reflète,
+ Enjambant les grands monts comme des escaliers,
+ La voilà maintenant nourrice de geôliers,
+ Et l'on voit pendre ensemble à ses sombres mamelles
+ La honte avec la gloire, ainsi que deux jumelles!
+ L'aigle à deux fronts, marqué de son double soufflet,
+ A cette heure à travers nos pâtres boit son lait!
+
+ Quoi! la trompe d'Uri sonnant de roche en roche,
+ La couronne de fer qu'un montagnard décroche,
+ Les baillis jetés bas, le Föhn soufflant dix mois,
+ Ces pentes de granit où saute le chamois
+ Et qui firent glisser Charles le Téméraire,
+ Le mont Blanc qui ne dit qu'à l'Himalaya: Frère!
+ Ces sommets, éclatants comme d'énormes lys;
+ Quoi! le Pilate, quoi! le Rigi, quoi! Titlis,
+ Ce triangle hideux de géants noirs, qui cerne
+ Et qui garde le lac tragique de Lucerne;
+ Quoi! la vaste gaîté des nuages, des fleurs,
+ Des eaux, des ouragans puissants et querelleurs;
+ Quoi! l'honneur, quoi! l'épieu de Sempach, la cognée
+ De Morat bondissant hors des bois indignée,
+ La faulx de Morgarten, la fourche de Granson;
+ La rudesse du roc, la fierté du buisson;
+ Ces cris, ces feux de paille allumés sur les faîtes;
+ Quoi! sur l'affreux faisceau des lances stupéfaites
+ L'immense éventrement de Winkelried joyeux;
+ Quoi! les filles d'Albis, anges aux chastes yeux,
+ Les grandes mers de glace et leurs ondes muettes,
+ Les porches d'ombre où fuit le vol des gypaëtes,
+ Quoi! l'homme affranchi, quoi! ces serments, cette foi,
+ Le bâton paysan brisant le glaive roi,
+ Quoi! dans l'altier sursaut de la vengeance austère,
+ Comme la vieille France a chassé l'Angleterre,
+ L'Helvétie en fureur chassant l'autrichien,
+ Et l'empereur, cet ours, et l'archiduc, ce chien,
+ T'ayant pour Jeanne d'Arc, ô Jungfrau formidable;
+ Quoi! toute cette histoire auguste, inabordable,
+ Escarpée, au front haut, au chant libre, à l'œil clair,
+ Blanche comme la neige, âpre comme l'hiver,
+ Et du farouche vent des cimes enivrée,
+ Terre et cieux! aboutit à la Suisse en livrée!
+
+ Est-ce que le mont Blanc ne va pas se lever?
+ Ah! ceci va plus loin qu'on ne pourrait rêver!
+ Plus loin qu'on ne pourrait calomnier! Oui, certes,
+ L'indépendance errant dans nos gorges désertes,
+ Franche et vraie, et riant sous le ciel pluvieux,
+ A des ennemis; certe elle a des envieux;
+ Ces menteurs ont construit bien des choses contre elle;
+ Chaque jour, leur amère et lugubre querelle
+ Imagine une boue à lui jeter au front,
+ Et cherche quelque forme horrible de l'affront;
+ Ils ont contre sa vieille et vénérable gloire
+ Tout fait, tout publié, tout dit, tout semblé croire,
+ Ils ont tout supposé, tout vomi, tout bavé,
+ Mais cela cependant, ils ne l'ont pas trouvé;
+ Non, il n'en est pas un qui, dans sa rage, invente
+ La Liberté s'offrant aux rois comme servante!
+
+ Qu'est-ce que nous allons devenir maintenant?
+ Devant ce résultat lugubre et surprenant,
+ Qu'est-ce qu'on va penser de vous, chênes, mélèzes,
+ Lacs qui vous insurgez sous les rudes falaises,
+ Granits qui des géants semblez le dur talon?
+ Qu'est-ce qu'on va penser de toi, fauve aquilon?
+ Qu'est-ce qu'on va penser de votre miel, abeilles?
+ Comme vous aurez honte, ô douces fleurs vermeilles,
+ Œillets, jasmins, d'avoir connu ces hommes-ci!
+ Puisque l'opprobre riche est par vos cœurs choisi,
+ Puisque c'est vous qu'on voit vêtus de l'or des princes,
+ Superbement hideux et gardeurs de provinces,
+ Pâtres, soyez maudits. Oh! vous étiez si beaux,
+ Honnêtes, en haillons, et libres, en sabots!
+
+ Auriez-vous donc besoin de faste? Est-ce la pompe
+ Des parades, des cours, des galas qui vous trompe?
+ Mais alors, regardez. Est-ce que mes vallons
+ N'ont pas les torrents blancs d'écume pour galons?
+ Mai brode à mes rochers la passementerie
+ Des perles de rosée et des fleurs de prairie;
+ Mes vieux monts pour dorure ont le soleil levant;
+ Et chacun d'eux, brumeux, branle un panache au vent
+ D'où sort le roulement sinistre des tonnerres;
+ S'il vous faut, au milieu des forêts centenaires,
+ Une livrée, à vous les voisins du ciel bleu,
+ Pourquoi celle des rois, ayant celle de Dieu?
+ Ah! vous raccommodez vos habits! vos aiguilles,
+ Sœurs des sabres vendus, indigneraient des filles!
+ Ah! vous raccommodez vos habits! Venez voir,
+ Quand la saison commence à venter, à pleuvoir,
+ Comme l'altier Pelvoux, vieillard à tête blanche,
+ Sait, tout déguenillé de grêle et d'avalanche,
+ Mettre à ses cieux troués une pièce d'azur,
+ Et, croisant les genoux dans quelque gouffre obscur,
+ Tranquille, se servir de l'éclair pour recoudre
+ Sa robe de nuée et son manteau de foudre!
+
+ Sur la terre où tout jette un miasme empoisonneur,
+ Où même cet instinct qu'on appelle l'honneur
+ De pente en pente au fond de la bassesse glisse,
+ Il n'est qu'un peuple libre, un montagnard, la Suisse;
+ Tous les autres, ramant l'ombre des deux côtés,
+ Sont les galériens des blêmes royautés;
+ Or, les rois ont eu l'art de mettre en équilibre
+ Les pauvres peuples serfs avec le peuple libre,
+ Et font garder, afin que l'ordre soit complet,
+ Les esclaves, forçats, par le libre, valet.
+
+ Et dire que la Suisse eut jadis l'envergure
+ D'un peuple qui se lève et qui se transfigure!
+ O vils marchands d'eux-même! immonde abaissement!
+ Leur enfance a reçu ce haut enseignement
+ Qu'un peuple s'affranchit, c'est-à-dire se crée,
+ Par la révolte sainte et l'émeute sacrée,
+ Qu'il faut rompre ses fers, vaincre, et que le lion,
+ Superbe, pour crinière a la rébellion;
+ C'est leur dogme. A cette heure, ils ont dans leur service
+ De punir dans autrui leur vertu comme un vice;
+ Ils le font. Les voici prêtant main-forte aux rois
+ Contre un Sempach lombard, contre un Morat hongrois!
+ Si bien que, maintenant, c'est fini. Nous en sommes
+ A cette indignité qu'en tout pays les hommes
+ Entendent l'Helvétie, en des coins ténébreux,
+ Chuchoter, proposant à leurs maîtres contre eux
+ Ses archers, d'autant plus lâches qu'ils sont plus braves,
+ Fille publique auprès des nations esclaves;
+ Et que le despotisme, habile à tout plier,
+ Met au monde un carcan, à la Suisse un collier!
+
+ Donc, César vous admet dans ses royaux repaires;
+ César daigne oublier que vous avez pour pères
+ Tous nos vieux héros, purs comme le firmament;
+ Même un peu de pardon se mêle à son paiement;
+ L'iniquité, le dol, le mal, la tyrannie,
+ Vous font grâce, et, riant, vous laissent l'ironie
+ De leur porte à défendre, et d'un tambour honteux
+ Et d'un clairon abject à sonner devant eux!
+
+ Hélas! n'eût-on pas cru ces monts invulnérables!
+
+ Oh! comme vous voilà fourvoyés, misérables!
+ D'où venez-vous? de Pesth. Et qu'avez-vous fait là?
+ L'aigle à deux fronts, sur qui Guillaume Tell souffla,
+ Suivait vos bataillons de son regard oblique;
+ Trois ans d'atrocité sur la place publique,
+ Trois ans de coups de hache et de barres de fer,
+ Les billots, les bûchers, les fourches, tout l'enfer,
+ Les supplices hurlant dans la brume hagarde,
+ C'est là ce que l'Autriche a mis sous votre garde.
+ Devant vous, on tuait le juste et l'innocent,
+ Les coudes des bourreaux étaient rouges de sang,
+ Les glaives s'ébréchaient sur les nuques, la corde
+ Coupait d'un hoquet noir le cri: Miséricorde!
+ On prodiguait au bois en feu plus de vivants
+ Qu'il n'en pouvait brûler, même aidé par les vents;
+ On mêlait le héros dans la flamme à l'apôtre,
+ L'un n'était pas fini que l'on commençait l'autre;
+ Les têtes des plus saints et des plus vénérés
+ Pourrissaient au soleil au bout des pieux ferrés;
+ On marquait d'un fer chaud le sein fumant des femmes,
+ On rouait des vieillards, et vous êtes infâmes.
+ Voilà ce que je dis, moi, l'aigle pour de bon.
+
+ Le fourbe Gaïnas et le louche Bourbon
+ N'ont trahi que des rois dans leur noirceur profonde,
+ Mais vous, vous trahissez la liberté du monde;
+ Votre fanfare sort du charnier, vos tambours
+ Sont pleins du cri des morts dénonçant les Habsbourgs;
+ Et, lorsque vous croyez chanter dans la trompette,
+ Ce chant joyeux, la tombe en sanglot le répète.
+ Forçant Mantoue, à Pesth aidant le coutelas,
+ Buquoy, Mozellani, Londorone, Galas,
+ Sont vos chefs; vous avez, reîtres, fait une espèce
+ De hauts faits et d'exploits dont la fange est épaisse;
+ A Bergame, à Pavie, à Crême, à Guastalla,
+ Vous témoins, vous présents, vous mettant le holà,
+ A la sainte Italie on lisait sa sentence;
+ On promenait de rue en rue une potence,
+ Et vous, vous escortiez la charrette; et ceci
+ Ne vous quittera plus, et sans fin ni merci
+ Ce souvenir vous suit, étant de la nuit noire;
+ O malheureux! vos noms traverseront l'histoire
+ A jamais balafrés par l'ombre qui tombait
+ Sur vos drapeaux des bras difformes du gibet.
+
+ Deuil sans fond! c'est l'honneur de leur pays qu'ils tuent;
+ En se prostituant, c'est moi qu'ils prostituent;
+ Nos vieux pins ont fourni leurs piques, dont l'acier
+ Apporte dans l'égout le reflet du glacier;
+ Ils traînent avec eux la Suisse, quoi qu'on dise,
+ Et les pâles aïeux sont dans leur bâtardise;
+ Nos héros sont mêlés à leurs rangs, nos grands noms
+ Sont de leurs lâchetés parents et compagnons,
+ De sorte que, dans l'ombre où César supplicie
+ Le Salzbourg, la Hongrie aux fers, la Dalmatie,
+ Quand Fritz jette au bûcher le Tyrol prisonnier,
+ Quand Jean lie au poteau l'Alsace, quand Reynier
+ Bat de verges Crémone échevelée et nue,
+ Quand Rodolphe après Jean et Reynier continue,
+ Quand Mathias livre Ancône au sabre du hulan,
+ Quand Albrecht Dent-de-fer exécute Milan,
+ Autour des nations qui râlent sur la claie,
+ Furst, et Guillaume Tell, et Melchthal font la haie!
+
+ Est-ce qu'ils oseront rentrer sur nos hauteurs,
+ Ces anciens laboureurs et ces anciens pasteurs
+ Que l'Autriche aujourd'hui caserne dans ses bouges?
+ Est-ce qu'ils reviendront avec leurs habits rouges,
+ Portant sur leur front morne et dans leur œil fatal
+ La domesticité monstrueuse du mal!
+ S'ils osent revenir, si, pour faveur dernière,
+ L'Autriche leur permet d'emporter sa bannière,
+ S'ils rentrent dans nos monts avec cet étendard
+ Dont l'ombre fait d'un homme et d'un pâtre un soudard,
+ Oh! quelle auge de porcs, quelle cuve de fange,
+ Quelle étable inouïe, épouvantable, étrange,
+ Femmes, essuierez-vous avec ce drapeau-là?
+ Jamais dans plus de nuit un peuple ne croula.
+ Désespoir! désespoir de voir les Alpes sombres,
+ Honteuses, projeter leurs gigantesques ombres
+ Jusque dans l'antichambre infâme des tyrans!
+ Cieux profonds, purs azurs sacrés et fulgurants,
+ Laissez-moi m'en aller dans vos gouffres sublimes!
+ Que je perde de vue, au fond des clairs abîmes,
+ La terre, et l'homme, acteur féroce ou vil témoin!
+ O sombre immensité, laisse-moi fuir si loin
+ Que je voie, à travers tes prodigieux voiles,
+ Décroître le soleil et grandir les étoiles!--
+
+ *
+
+ Aigle, ne t'en va pas; reste aux Alpes uni,
+ Et reprends confiance, au seuil de l'infini,
+ Aigle, dans la candeur des neiges éternelles;
+ Ne t'en va pas; et laisse en tes glauques prunelles
+ Les foudres apaisés redevenir rayons;
+ Penchons-nous, moins amers, sur ce que nous voyons;
+ La faute est sur le temps et n'est pas sur les hommes.
+
+ Un flamboiement sinistre emporte les Sodomes,
+ Tout est dit. Mais la Suisse au-dessus de l'affront
+ Gardera l'auréole altière de son front;
+ Car c'est la roche avec de la bonté pétrie,
+ C'est la grande montagne et la grande patrie,
+ C'est la terre sereine assise près du ciel;
+ C'est elle qui, gardant pour les pâtres le miel,
+ Fit connaître l'abeille aux rois par les piqûres;
+ C'est elle qui, parmi les nations obscures,
+ La première alluma sa lampe dans la nuit;
+ Le cri de délivrance est fait avec son bruit;
+ Le mot Liberté semble une voix naturelle
+ De ses prés sous l'azur, de ses lacs sous la grêle,
+ Et tout dans ses monts, l'air, la terre, l'eau, le feu,
+ Le dit avec l'accent dont le prononce Dieu!
+ Au-dessus des palais de tous les rois ensemble,
+ La pauvre vieille Suisse, où le rameau seul tremble,
+ Tranquille, élèvera toujours sur l'horizon
+ Les pignons effrayants de sa haute maison.
+ Rien ne ternit ces pics que la tempête lave,
+ Volcans de neige ayant la lumière pour lave,
+ Qui versent sur l'Europe un long ruissellement
+ De courage, de foi, d'honneur, de dévouement,
+ Et semblent sur la terre une chaîne d'exemples;
+ Toujours ces monts auront des figures de temples.
+ Qu'est-ce qu'un peu de fange humaine jaillissant
+ Vers ces sublimités d'où la clarté descend?
+ Ces pics sont la ruine énorme des vieux âges
+ Où les hommes vivaient bons, aimants, simples, sages;
+ Débris du chaste éden par la paix habité,
+ Ils sont beaux; de l'aurore et de la vérité
+ Ils sont la colossale et splendide masure;
+ Où tombe le flocon que fait l'éclaboussure?
+ Qu'importe un jour de deuil quand, sous l'œil éternel,
+ Ce que noircit la terre est blanchi par le ciel?
+
+ L'homme s'est vendu. Soit. A-t-on dans le louage
+ Compris le lac, le bois, la ronce, le nuage?
+ La nature revient, germe, fleurit, dissout,
+ Féconde, croît, décroît, rit, passe, efface tout.
+ La Suisse est toujours là, libre. Prend-on au piége
+ Le précipice, l'ombre et la bise et la neige?
+ Signe-t-on des marchés dans lesquels il soit dit
+ Que l'Ortheler s'enrôle et devient un bandit?
+ Quel poing cyclopéen, dites, ô roches noires,
+ Pourra briser la dent de Morcle en vos mâchoires?
+ Quel assembleur de bœufs pourra former un joug
+ Qui du pic de Glaris aille au piton de Zoug?
+ C'est naturellement que les monts sont fidèles
+ Et purs, ayant la forme âpre des citadelles,
+ Ayant reçu de Dieu des créneaux où le soir,
+ L'homme peut, d'embrasure en embrasure, voir
+ Étinceler le fer de lance des étoiles.
+ Est-il une araignée, aigle, qui dans ses toiles
+ Puisse prendre la trombe et la rafale et toi?
+ Quel chef recrutera le Salèze? à quel roi
+ Le Mythen dira-t-il: Sire, je vais descendre!
+ Qu'après avoir dompté l'Athos, quelque Alexandre,
+ Sorte de héros monstre aux cornes de taureau,
+ Aille donc relever sa robe à la Jungfrau!
+ Comme la vierge, ayant l'ouragan sur l'épaule,
+ Crachera l'avalanche à la face du drôle!
+
+ Aigle, ne maudis pas, au nom des clairs torrents,
+ Les tristes hommes, fous, aveugles, ignorants.
+ Puis, est-ce pour jamais qu'on embauche les hommes?
+ Non, non. Les Alpes sont plus fortes que les Romes;
+ Le pays tire à lui l'humble pâtre pleurant;
+ Et si César l'a pris, le mont Blanc le reprend.
+
+ Non, rien n'est mort ici. Tout grandit, et s'en vante.
+ L'Helvétie est sacrée, et la Suisse est vivante;
+ Ces monts sont des héros et des religieux;
+ Cette nappe de neige aux plis prodigieux
+ D'où jaillit, lorsqu'en mai la tiède brise ondoie,
+ Toute une floraison folle d'air et de joie,
+ Et d'où sortent des lacs et des flots murmurants,
+ N'est le linceul de rien, excepté des tyrans.
+
+ Gloire aux monts! leur front brille et la nuit se dissipe;
+ C'est plus que le matin qui luit; c'est un principe!
+ Ces mystérieux jours blanchissant les hauteurs,
+ Qu'on prend pour des rayons, sont des libérateurs;
+ Toujours aux fiers sommets ces aubes sont données:
+ Aux Alpes Stauffacher, Pélage aux Pyrénées!
+
+ La Suisse dans l'histoire aura le dernier mot
+ Puisqu'elle est deux fois grande, étant pauvre, et là-haut;
+ Puisqu'elle a sa montagne et qu'elle a sa cabane.
+ La houlette de Schwitz qu'une vierge enrubanne,
+ Fière, et, quand il le faut, se hérissant de clous,
+ Chasse les rois ainsi qu'elle chasse les loups.
+ Gloire au chaste pays que le Léman arrose!
+ A l'ombre de Melchthal, à l'ombre du mont Rose,
+ La Suisse trait sa vache et vit paisiblement.
+ Sa blanche liberté s'adosse au firmament.
+
+ Le soleil, quand il vient dorer une chaumière,
+ Fait que le toit de paille est un toit de lumière;
+ Telle est la Suisse, ayant l'honneur dans ses prés verts,
+ Et de son indigence éclairant l'univers.
+ Tant que les nations garderont leurs frontières,
+ La Suisse éclatera parmi les plus altières;
+ Quand les peuples riront et s'embrasseront tous,
+ La Suisse sera douce au milieu des plus doux.
+
+ Suisse! à l'heure où l'Europe enfin marchera seule,
+ Tu verras accourir vers toi, sévère aïeule,
+ La jeune Humanité sous son chapeau de fleurs;
+ Tes hommes bons seront chers aux hommes meilleurs;
+ Les fléaux disparus, faux dieu, faux roi, faux prêtre,
+ Laisseront le front blanc de la paix apparaître;
+ Et les peuples viendront en foule te bénir,
+ Quand la guerre mourra, quand, devant l'avenir,
+ On verra, dans l'horreur des tourbillons funèbres,
+ Se hâter pêle-mêle au milieu des ténèbres,
+ Comme d'affreux oiseaux heurtant leurs ailerons,
+ Une fuite effrénée et noire de clairons!
+
+ En attendant, la Suisse a dit au monde: Espère!
+ Elle a de la vieille hydre effrayé le repaire;
+ Ce qu'elle a fait jadis pour les siècles est fait;
+ La façon dont la Suisse à Sempach triomphait
+ Reste la grande audace et la grande manière
+ D'attaquer une bête au fond de sa tanière.
+ Tous ses nuages, blancs ou noirs, sont des drapeaux.
+ L'exemple, c'est le fait dans sa gloire, au repos,
+ Qui charge lentement les cœurs et recommence;
+ Melchthal, grave et penché sur le monde, ensemence.
+
+ Un jour, à Bâle, Albrecht, l'empereur triomphant,
+ Vit une jeune mère auprès d'un jeune enfant;
+ La mère était charmante; elle semblait encore,
+ Comme l'enfant, sortie à peine de l'aurore;
+ L'empereur écouta de près leurs doux ébats,
+ Et la mère disait à son enfant tout bas:
+ «Fils, quand tu seras grand, meurs pour la bonne cause.»
+ Oh! rien ne flétrira cette feuille de rose!
+ Toujours le despotisme en sentira le pli;
+ Toujours les mains prêtant le serment du Grutli
+ Apparaîtront en rêve au peuple en léthargie;
+ Toujours les oppresseurs auront, dans leur orgie,
+ Sur la lividité de leur face l'effroi
+ Du tocsin qu'Unterwald cache dans son beffroi.
+ Tant que les nations au joug seront nouées,
+ Tant que l'aigle à deux becs sera dans les nuées,
+ Tant que dans le brouillard des montagnes l'éclair
+ Ébauchera le spectre insolent de Gessler,
+ On verra Tell songer dans quelque coin terrible.
+ Et les iniquités, la violence horrible,
+ La fraude, le pouvoir du vainqueur meurtrier,
+ Cibles noires, craindront cet arbalétrier.
+ Assis à leur souper, car c'est leur crépuscule,
+ Et le jour qui pour nous monte, pour eux recule,
+ Les satrapes seront éblouissants à voir,
+ Raillant la conscience, insultant le devoir,
+ Mangeant dans les plats d'or et les coupes d'opales,
+ Joyeux; mais par instants ils deviendront tout pâles,
+ Feront taire l'orchestre, et, la sueur au front,
+ Penchés, se parlant bas, tremblants, regarderont
+ S'il n'est pas quelque part, là, derrière la table,
+ Calme, et serrant l'écrou de son arc redoutable.
+ Pourtant il se pourra qu'à de certains moments,
+ Dans les satiétés et les enivrements,
+ Ils se disent: «Les yeux n'ont plus rien de sévère;
+ Guillaume Tell est mort.» Ils rempliront leur verre,
+ Et le monde comme eux oubliera. Tout à coup,
+ A travers les fléaux et les crimes debout,
+ Et l'ombre, et l'esclavage, et les hontes sans nombre,
+ On entendra siffler la grande flèche sombre.
+
+ Oui, c'est là la foi sainte, et, quand nous étouffons,
+ Dieu nous fait respirer par ces pensers profonds.
+ Au-dessus des tyrans l'histoire est abondante
+ En spectres que du doigt Tacite montre à Dante;
+ Tous ces fantômes sont la liberté planant,
+ Et toujours prête à dire aux hommes: Maintenant!
+ Et, depuis Padrona Kalil aux jambes nues
+ Jusqu'à Franklin ôtant le tonnerre des nues,
+ Depuis Léonidas jusqu'à Kosciuszko,
+ Le cri des uns du cri des autres est l'écho.
+ Oui, sur vos actions, de tant de deuil mêlées,
+ Multipliez les plis des pourpres étoilées,
+ Ayez pour vous l'oracle, et Delphe avec Endor,
+ Maîtres; riez, le front coiffé du laurier d'or,
+ Aux pieds de la fortune infâme et colossale;
+ Tout à coup Botzaris entrera dans la salle,
+ Byron se dressera, le poëte héros,
+ Tzavellas, indigné du succès des bourreaux,
+ Soufflettera le groupe effaré des victoires;
+ Et l'on verra surgir au-dessus de vos gloires
+ L'effrayant avoyer Gundoldingen, cassant
+ Sur César le sapin des Alpes teint de sang!
+
+
+
+
+ XXXII
+
+ INFERI
+
+
+ On est dans l'invisible, on est dans l'impalpable.
+ Ici tout, jusqu'à l'air qu'on respire, est coupable,
+ Et l'eau qui pleure est un remords;
+ Sous on ne sait quelle ombre, on ne sait quelles formes
+ Flottent, et l'on voit, tels que des songes énormes,
+ Passer d'affreux univers morts!
+
+ Suivis de loin d'un œil fixe qui les regarde,
+ Tristement éclairés dans leur fuite hagarde
+ Par d'horribles astres hiboux,
+ Charriant prêtre et roi, prince, esclave, ministre,
+ Traînant dans leurs agrès l'éternité sinistre
+ Qui porte l'ombre à ses deux bouts;
+
+ Agitant des linceuls et secouant des chaînes,
+ Pleins de vers, fourmillant de monstres, noirs de haines,
+ Demandant au gouffre un flambeau,
+ En proie aux vents soufflant d'une bouche insensée,
+ Mondes spectres qui font hésiter la pensée
+ Entre le bagne et le tombeau;
+
+ Ils vont! les uns chantant ainsi que des Sodomes;
+ Les autres, visions, créations, fantômes,
+ Sans palpitation, sans bruit;
+ Et derrière eux, chargés des maux que nous subîmes,
+ Ils ont pour les pousser d'abîmes en abîmes
+ Toute la fureur de la nuit!
+
+ Ils vont! l'espace est morne et sourd; leurs envergures
+ Font dans l'affreux brouillard de lugubres figures.
+ Pas d'ancres et pas d'avirons.
+ L'hiver les bat, la grêle aux flots pressés les crible,
+ Et la pluie effarée à la crinière horrible
+ Tord les nuages sur leurs fronts.
+
+ Chiourmes de la mort, égouts, fosses communes!
+ On les voit vaguement comme de sombres lunes.
+ Rien n'arrête leur vol hideux.
+ Au-dessus d'eux la brume et l'horreur se répandent,
+ La profondeur les hait; les précipices pendent
+ Dans les gouffres au-dessous d'eux.
+
+ Ils traversent, allant où l'ouragan les lance,
+ Tantôt une tempête, et tantôt un silence;
+ L'univers vivant et profond
+ Ne les aperçoit pas dans les brouillards sans bornes;
+ Ils passent dans la nuit comme des faces mornes
+ Qui paraissent et qui s'en vont.
+
+ Ces globes, qu'en prisons, Seigneur, vous transformâtes,
+ Ces planètes pontons, ces mondes casemates,
+ Flottes noires du châtiment,
+ Errent, et sur les flots tortueux et funèbres
+ Leurs mâts de nuit, portant des voiles de ténèbres,
+ Frissonnent éternellement.
+
+ Des tourbillons ayant des formes de furies
+ Les poursuivent; les pleurs, sources jamais taries,
+ Les angoisses et les effrois,
+ Le désespoir, l'ennui, la démence, le crime,
+ Vident sur ces passants monstrueux de l'abîme
+ Toutes leurs urnes à la fois.
+
+ Là sont tous les punis et tous les misérables;
+ Rongés par leurs passés, ulcères incurables,
+ La face aux trous de leurs cachots,
+ Criant: où sommes-nous? d'une voix éperdue,
+ Et distinguant parfois, sous eux, dans l'étendue,
+ Des monts, pustules du chaos.
+
+ Là Caïn pleure, Achab frémit, Commode rêve,
+ Borgia rit; les vers de terre armés du glaive,
+ Les roseaux qui disaient: je veux!
+ Sont là; les Pharaons et les Sardanapales
+ S'y courbent; le vent souffle; au fond, des larves pâles
+ Penchent leurs sinistres cheveux.
+
+ Là sont les trahisseurs mêlés aux parricides,
+ Tous les despotes fous redevenus lucides,
+ L'homme loup et l'homme renard;
+ Leur bagne par moment fait le bruit d'une claie;
+ Le ciel leur apparaît comme une immense plaie
+ Où chacun d'eux voit son poignard.
+
+ L'ombre est un miroir sombre où leurs forfaits se montrent,
+ Leur remords est debout dans tout ce qu'ils rencontrent;
+ Partout, dans le morne chemin,
+ Chacun d'eux voit son crime, et le reste est chimère;
+ Le même spectre fait dire à Néron: ma mère!
+ Et crier: mon frère! à Caïn.
+
+ Plus bas encor s'en vont dans l'ombre expiatoire
+ Des mondes dont la mort même ignore l'histoire,
+ Où le mal tord ses derniers nœuds,
+ Cieux où toute lueur expire évanouie,
+ A qui, dans la noirceur de leur brume inouïe,
+ Tibère apparaît lumineux.
+
+ Quelques-uns ont été des édens et des astres.
+ Et l'on voit maintenant, tout chargés de désastres,
+ Rouler, éteints, désespérés,
+ L'un semant dans l'espace une effroyable graine,
+ L'autre traînant sa lèpre et l'autre sa gangrène,
+ Ces noirs soleils pestiférés!
+
+ Et squelettes sans tête et crânes sans vertèbres,
+ Mages étudiant de lugubres algèbres,
+ Tous les maux par Satan rêvés,
+ Vices, hydres, dragons, sont là; l'horreur sanglote;
+ Ils passent; à l'avant le néant, leur pilote,
+ Regarde avec ses yeux crevés.
+
+ Où vont-ils? La nuit s'ouvre et sur eux se referme.
+ Le ciel, quoiqu'il soit l'ombre où la clémence germe,
+ Ignore le gouffre puni;
+ Et nul ne sait combien de millions d'années
+ Doivent errer, traînant les larves forcenées,
+ Ces lazarets de l'infini.
+
+ Et quel effroi sur terre, et même au fond des tombes
+ Quel frisson, si, parmi les foudres et les trombes,
+ Aux lueurs des astres fuyants,
+ Nous voyions, dans la nuit où le sort nous écroue,
+ Surgir subitement l'épouvantable proue
+ D'un de ces mondes effrayants!
+
+
+
+
+ XXXIII
+
+ LE CERCLE DES TYRANS
+
+ LIBERTÉ
+
+
+ De quel droit mettez-vous des oiseaux dans des cages
+
+ De quel droit ôtez-vous ces chanteurs aux bocages,
+ Aux sources, à l'aurore, à la nuée, aux vents?
+ De quel droit volez-vous la vie à ces vivants?
+ Homme, crois-tu que Dieu, ce père, fasse naître
+ L'aile pour l'accrocher au clou de ta fenêtre?
+ Ne peux-tu vivre heureux et content sans cela?
+ Qu'est-ce qu'ils ont donc fait tous ces innocents-là
+ Pour être au bagne avec leur nid et leur femelle?
+
+ Qui sait comment leur sort à notre sort se mêle?
+ Qui sait si le verdier qu'on dérobe aux rameaux,
+ Qui sait si le malheur qu'on fait aux animaux
+ Et si la servitude inutile des bêtes
+ Ne se résolvent pas en Nérons sur nos têtes?
+ Qui sait si le carcan ne sort pas des licous?
+ Oh! de nos actions qui sait les contre-coups,
+ Et quels noirs croisements ont au fond du mystère
+ Tant de choses qu'on fait en riant sur la terre?
+ Quand vous cadenassez sous un réseau de fer
+ Tous ces buveurs d'azur faits pour s'enivrer d'air,
+ Tous ces nageurs charmants de la lumière bleue,
+ Chardonneret, pinson, moineau franc, hochequeue,
+ Croyez-vous que le bec sanglant des passereaux
+ Ne touche pas à l'homme en heurtant ces barreaux?
+ Prenez garde à la sombre équité. Prenez garde!
+ Partout où pleure et crie un captif, Dieu regarde.
+ Ne comprenez-vous pas que vous êtes méchants?
+ A tous ces enfermés donnez la clef des champs!
+ Aux champs les rossignols, aux champs les hirondelles!
+ Les âmes expieront tout ce qu'on fait aux ailes.
+ La balance invisible a deux plateaux obscurs.
+ Prenez garde aux cachots dont vous ornez vos murs!
+ Du treillage aux fils d'or naissent les noires grilles;
+ La volière sinistre est mère des bastilles.
+ Respect aux doux passants des airs, des prés, des eaux!
+ Toute la liberté qu'on prend à des oiseaux
+ Le destin juste et dur la reprend à des hommes.
+ Nous avons des tyrans parce que nous en sommes.
+ Tu veux être libre, homme? et de quel droit, ayant
+ Chez toi le détenu, ce témoin effrayant?
+ Ce qu'on croit sans défense est défendu par l'ombre.
+ Toute l'immensité sur le pauvre oiseau sombre
+ Se penche, et te dévoue à l'expiation.
+ Je t'admire, oppresseur, criant: oppression!
+ Le sort te tient pendant que ta démence brave
+ Ce forçat qui sur toi jette une ombre d'esclave;
+ Et la cage qui pend au seuil de ta maison
+ Vit, chante, et fait sortir de terre la prison.
+
+
+
+
+ Archiloque l'atteste, Athènes l'entendit,
+ Un jour un magistrat devint terrible et dit:
+ --Je m'en vais, je cherche un refuge,
+ L'Aréopage pèse à faux poids. Temps d'effroi!
+ Voilez-vous, cieux! on voit le droit hors de la loi
+ Et la justice hors du juge!
+
+ Cicéron était là quand un centurion
+ Brisa son glaive et dit à César:--Histrion,
+ Je connais ta pensée intime;
+ L'armée après toi marche avec ses généraux;
+ Pas moi. Je ne suis pas l'espèce de héros
+ Qu'il te faut pour commettre un crime.
+
+ O noir Machiavel, génie et paria,
+ Tu t'en souviens, un jour un apôtre cria:
+ --C'est trop! le pape trompe l'homme.
+ Horreur! Satan et lui mettent le même anneau.
+ Jérusalem, ils font dévorer ton agneau
+ Par la vieille louve de Rome!--
+
+ La conscience humaine est engloutie au fond
+ D'un océan de honte où tout rampe et se fond,
+ Mer sombre et sans route frayée;
+ Ce gouffre écume et roule, et l'on voit par moment
+ Reparaître au milieu des flots confusément
+ Le cadavre de la noyée.
+
+
+
+
+ [Illustration: LE CERCUEIL DE CHARLES IER.
+
+ Dessiné par F. Flameng. Gravé par Louveau-Rouveyre.
+ L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]
+
+
+ Qu'est-ce que ce cercueil déposé sur deux chaises?
+ C'est Charles premier, roi. Les communes anglaises
+ Ont fait ce monument de justice. Et quel est
+ Cet homme à l'œil sévère, au rude gantelet,
+ Qui s'avance pensif vers la bière hagarde,
+ Soulève le couvercle effrayant, et regarde?
+ C'est Cromwell. Il fut grand; tout devant lui trembla.
+
+ Soit; nous ne voulons plus de ces spectacles-là.
+ C'est grand dans le passé; c'est mauvais dans notre âge.
+ Quoiqu'un reste de nuit nous souille et nous outrage,
+ Désormais, ô vivants, nous avons fait ce pas,
+ Il faut aux nations un sauveur qui n'ait pas
+ De curiosité pour les têtes coupées;
+ Nous rejetons la hache au tas noir des épées;
+ Nous l'abhorrons; il faut aux hommes maintenant
+ Un libérateur pur, apaisé, rayonnant,
+ Qui ne soit pas vampire en même temps qu'archange,
+ Et qui n'ait pas au front, en tirant de la fange
+ Les peuples de misère et d'opprobre couverts,
+ La sinistre lueur des cercueils entr'ouverts.
+
+
+
+
+ Je marchais au hasard, devant moi, n'importe où;
+ Et je ne sais pourquoi je songeais à Coustou
+ Dont la blanche bergère, au seuil des Tuileries,
+ Faite pour tant d'amour, a vu tant de furies.
+
+ Que de crimes commis dans ce palais! hélas!
+
+ Les sculpteurs font voler marbre et pierre en éclats
+ Et font sortir des blocs dieux et déesses nues
+ Qui peuplent des jardins les longues avenues,
+ O fantômes sacrés! ô spectres radieux!
+ Leur front serein contemple et la terre et les cieux;
+ Le temps n'altère pas leurs traits indélébiles;
+ Ils ont cet air profond des choses immobiles;
+ Ils ont la nudité, le calme et la beauté;
+ La nature en secret sent leur divinité;
+ Les pleurs mystérieux de l'aube les arrosent.
+ Et je ne comprends pas comment les hommes osent,
+ Eux dont l'esprit n'a rien que d'obscures lueurs,
+ Montrer leur cœur difforme à ces marbres rêveurs.
+
+
+
+
+ UN VOLEUR A UN ROI
+
+
+ Vous êtes, sous le ciel par moments obscurci,
+ Un ambitieux, sire, et j'en suis un aussi;
+ Roi, nous avons, car l'homme est diversement ivre,
+ Le même but tous deux, c'est d'avoir de quoi vivre;
+ Il nous faut pour cela, suis-je sage? es-tu fou?
+ A toi, prince, un royaume, à moi penseur, un sou.
+ Tout l'homme est le même homme et fait la même chose.
+ Roi, la bonté de l'Être inconnu se compose
+ De la dispersion de tout dans l'infini;
+ Nul n'est déshérité, personne n'est banni;
+ Et les vents, car telle est l'immensité des souffles,
+ Jettent aux rois l'empire et l'obole aux maroufles.
+ Nous voulons tous les deux, à tout prix, n'importe où,
+ Toi grossir ton royaume et moi gagner mon sou;
+ Et dans notre sagesse et dans notre démence,
+ Roi, nous sommes aidés par le hasard immense.
+ Seulement je vaux plus que toi. Daigne écouter.
+
+ Nous sommes tous deux fils, toi qu'il faut redouter,
+ De l'étrangère, et moi de la bohémienne;
+ Roi, que ta majesté fasse pendre la mienne,
+ Cela ne prouve pas qu'en notre désaccord
+ La tienne ait raison, sire, et que la mienne ait tort.
+ Je suis né, laisse-moi te raconter ce conte,
+ Pour avoir faim toujours et n'avoir jamais honte,
+ Car ce n'est pas honteux de manger. Rien n'est vrai
+ Que la faim; et l'enfer, dont l'homme fait l'essai,
+ C'est l'éternel refus du pain fuyant les bouches;
+ Et c'est pourquoi je rôde au fond des bois farouches.
+ Je ne suis pas méchant, moi qui parle; je veux,
+ Sans ôter aux mortels un seul de leurs cheveux,
+ Leur retirer un peu des choses superflues
+ Et pesantes qui font leurs bourses trop joufflues.
+ Je dépense à cela beaucoup de talent. Roi,
+ Je ne verse jamais le sang. Écoute-moi;
+ Médite si tu peux, et, si tu veux, digère,
+ Mais comprends-moi. Je hais le mal qui s'exagère;
+ Tuer, c'est de l'orgueil. Casser un bourgeois, fi!
+ A quoi bon? L'assassin est un larron bouffi.
+ Roi, je suis un aimant mystérieux qui passe
+ Et qui, par sa douceur éparse dans l'espace,
+ Attire, sans vacarme et sans brutalité,
+ Et fait venir à lui de bonne volonté
+ Les farthings endormis dans les poches des hommes.
+ Je m'annexe les sous sans mépriser les sommes;
+ Mais les bons sacs bien lourds c'est rare; il me suffit
+ D'un denier; et souvent je n'ai pour tout profit
+ De mes subtils travaux, dignes de vos estimes,
+ Messieurs les empereurs et rois, que cinq centimes;
+ Je m'en contente, étant aux hommes indulgent.
+ Je tâche de coûter au peuple peu d'argent,
+ Mais de manger. Avoir un trou, m'en faire un Louvre;
+ Guetter l'homme qui passe ou le volet qui s'ouvre;
+ Attendre qu'un marchand sous les brises du soir
+ Rêve, et laisse bâiller le tiroir du comptoir,
+ Vite y fourrer avec une agilité d'ange
+ Ma patte, et n'être vu dans ce mystère étrange
+ Que des astres pensifs au fond du ciel profond;
+ Épier la minute où les belles défont
+ Leur jarretière afin de leur chiper leur montre;
+ Des sous avec ma griffe opérer la rencontre;
+ Ajouter pour rallonge au destin mes dix doigts;
+ Dire à Dieu: Tu sais bien, au fond, que tu me dois,
+ Donc ne te fâche pas! telle est ma vie, altesse.
+ Vous avez la grandeur, moi j'ai la petitesse;
+ Mais devant le soleil, ce prodige flagrant,
+ L'infiniment petit vaut l'infiniment grand.
+ Vaut mieux. Je ne prends pas au sérieux l'étoffe
+ Qui m'habille, moi ver de terre et philosophe;
+ Jouer la comédie est le faible de Dieu;
+ Il ne s'irrite pas, mais il se moque un peu;
+ C'est un poëte; et l'homme est sa marionnette.
+ La naissance et la mort sont deux coups de sonnette,
+ L'un à l'entrée, et l'autre au départ du pantin;
+ Je ris avec le vieux machiniste Destin.
+ Tout est décor. Au fond la réalité manque.
+ Tout est fardé, le roi comme le saltimbanque;
+ Jocrisse, Hamlet. Sachez ceci, mortels tremblants,
+ Avec du calicot qui fait de grands plis blancs,
+ Avec de la farine et du blanc de céruse,
+ On est en scène un spectre, ou bien Pierrot. Ma ruse,
+ A moi, qui suis un être infinitésimal,
+ C'est de ne vraiment faire aux hommes aucun mal,
+ Et de vivre pourtant. Fais ça, je t'en défie.
+
+ Roi, ce n'est pas de trop cette philosophie;
+ Je poursuis.
+
+ Je prétends que je vaux mieux que toi,
+ Que tous; et je le prouve, à toi foule, à vous roi.
+
+ J'ai remarqué que l'homme, infirme et pâle ébauche,
+ N'a rien que la main droite, et tout au plus la gauche,
+ Ce qui fait que toi, prince, homme, auguste animal,
+ Tu portes bien la force et la justice mal;
+ Alors j'ai médité, voulant dépasser l'homme;
+ Et, sûr de mon bon droit, mais d'emphase économe,
+ Bienveillant, point hâbleur, discret sous le ciel bleu,
+ Réparateur obscur des lacunes de Dieu,
+ A force de songer et de vouloir, à force
+ De sonder toute chose au delà de l'écorce,
+ Prince, et d'étudier à fond le cœur humain,
+ J'ai fini par avoir une troisième main.
+ Celle qu'on ne voit pas. La bonne. Tel est, sire,
+ Mon art. Le résultat, voleur. Masque de cire,
+ Fantôme, ombre, poussière et cendre, majesté,
+ As-tu compris? O rois, vous êtes un côté;
+ Je suis l'autre. Je suis l'homme d'esprit; le maître
+ Du crépuscule obscur, du risque, du peut-être,
+ Du néant, du passant, du souffle aérien;
+ Je possède ce tout que vous appelez rien;
+ Je combine le vent avec la destinée;
+ Et j'existe. Mon âme est vers l'azur tournée.
+ Et songeant qu'après tout, dans ce monde gueusard,
+ Je suis un becqueteur paisible du hasard,
+ Que mes dents ne sont pas des dents inexorables,
+ Que je ne répands point le sang des misérables
+ Comme un juge, comme un bourreau, comme un soldat,
+ Songeant que de zéro je suis le candidat,
+ Que mon ambition, sans haine et sans durée,
+ Plane sur les humains d'une aile modérée
+ Et s'arrête à l'endroit où s'achève ma faim,
+ Et que je ne fais rien que ce que font enfin
+ Les gais oiseaux du ciel sous l'orme et sous l'érable,
+ Pour n'être point méchant je me sens vénérable.
+ Oui, je suis un mortel doué de facultés
+ Que n'ont pas bien des rois dans le marbre sculptés;
+ Un baïoque, métal inerte, simple cuivre,
+ S'il me sent là, devient vivant, cherche à me suivre,
+ Et la monnaie en moi voit son Pygmalion;
+ Et les sous des bourgeois qui sans rébellion,
+ Sans bruit, reconnaissant un chef à mon approche,
+ Les quittent pour venir tendrement dans ma poche,
+ Représentent, seigneur, de ma part tant de soins,
+ Tant d'adresse, un si beau scrupule en mes besoins,
+ Et tant de glissements d'anguille et de couleuvre,
+ Qu'ils sont chez eux des sous et chez moi des chefs-d'œuvre.
+ Ah! quel art que le mien! Mon collaborateur,
+ Dieu, qui met le possible, ô prince, à ma hauteur,
+ Sait tout ce qu'il me faut de calcul, d'industrie,
+ D'héroïsme, d'aplomb, de haute rêverie,
+ De sourires au sort bourru, de doux regards
+ A la fortune, fille aimable aux yeux hagards,
+ De patience auguste et d'étude acharnée,
+ Et de travaux, pour faire, au bout d'une journée
+ De pas errants, d'essais puissants, d'efforts hardis,
+ Changer de maître à deux ou trois maravédis!
+
+ Mais toi, quelle est ta peine? aucune; et ton mérite?
+ Nul. On croit être grand, quoi! parce qu'on hérite!
+ Ton père t'a laissé le monde en s'en allant.
+ Être né, quel effort! avoir faim, quel talent!
+ Téter sa mère, et puis manger un peuple! O prince!
+ Ton appétit est gros, mais ton génie est mince,
+ Un beau jour, sous ta pourpre et sous ton cordon bleu,
+ Trouvant qu'avoir un peuple à toi seul, c'est trop peu,
+ Tu jettes un regard de douce convoitise
+ Sur un empire ainsi qu'un bouc sur un cytise.
+ Tu dis: Si j'empochais le peuple d'à côté?
+ Alors, de force, aidé dans ta férocité
+ Par le prêtre qui fouille au fond du ciel, dévisse
+ La foudre, et met le Dieu de l'ombre à ton service,
+ De ton flamboiement noir toi-même t'aveuglant,
+ Tu saisis, glorieux, sacré, béni, sanglant,
+ N'importe quel pays qui soit à ta portée;
+ Toute la terre tremble et crie épouvantée;
+ Toi, tu viens dévorer, tu fais ce qu'on t'apprit;
+ Tu ne te mets en frais d'aucun effort d'esprit;
+ Tu fais assassiner tout avec nonchalance,
+ A coups d'obus, à coups de sabre, à coups de lance.
+ C'est simple. Eh bien, tu viens prendre une nation,
+ Voilà tout. N'es-tu pas l'extermination,
+ Le droit divin, l'élu qu'un fakir, un flamine,
+ Un bonze, a frotté d'huile et mis dans de l'hermine!
+ Va, prends. Les hommes sont ta chose. Alors cités,
+ Fleuves, monts, bois tremblants d'un vent sombre agités,
+ Les plaines, les hameaux, tant pis s'ils sont en flammes,
+ Les berceaux, les foyers sacrés, l'honneur des femmes,
+ Tu mets sur tout cela tes ongles monstrueux;
+ Et l'église te brûle un encens tortueux,
+ Et le doux tedeum éclaire avec des cierges
+ Le meurtre des enfants et le viol des vierges;
+ Et tout ce qui n'est pas gisant est à genoux.
+
+ Moi, pendant ce temps-là je rôde, calme et doux.
+
+ Telle est notre nuance, ô le meilleur des princes,
+ Je conquiers des liards, tu voles des provinces.
+
+
+
+
+ LES MANGEURS
+
+
+ Ils ont des surnoms, Juste, Auguste, Grand, Petit,
+ Bien-Aimé, Sage, et tous ont beaucoup d'appétit.
+ Qui sont-ils? Ils sont ceux qui nous mangent. La vie
+ Des hommes, notre vie à tous, leur est servie.
+ Ils nous mangent. Quel est leur droit? Le droit divin.
+
+ Ils vivent. Tout le reste est inutile et vain,
+ Le vent après le vent, le nombre après le nombre
+ Passe, et le genre humain n'est qu'une fuite d'ombre.
+
+ Est-ce qu'ils ont pour voix la foudre? Ils ont la voix
+ Que vous avez. Sont-ils malades? Quelquefois.
+ Sont-ils forts? Comme vous. Beaux? Comme vous. Leur âme?
+ Vous ressemble. Et de qui sont-ils nés? D'une femme.
+ Ils ont, pour vous dompter et vous accabler tous,
+ Des châteaux, des donjons. Bâtis par qui? Par vous.
+ Et quelle est leur grandeur? A peu près votre taille.
+ Ils ont une servante affreuse, la bataille;
+ Ils ont un noir valet qu'on nomme l'échafaud.
+ Ils ont pour fonction de n'avoir nul défaut,
+ D'être pour les passants chefs, souverains et maîtres,
+ Pour la femme aux seins nus sultans, dieux pour les prêtres.
+ Par ces êtres, élus du destin hasardeux,
+ La suprême parole est dite, et chacun d'eux
+ Pèse plus à lui seul qu'un monde et qu'une foule;
+ Il écrit: ma raison, sur le canon qui roule.
+ Et quels sont leurs cerveaux? Étroits. Leurs volontés?
+ Énormes. Quelles sont leurs œuvres? Écoutez.
+
+ Celui-ci, que la croix du vieil Ivan protége,
+ A le bonheur d'avoir un sépulcre de neige
+ Assez grand pour y mettre un peuple tout entier;
+ Il y met la Pologne; il faut bien châtier
+ Ce peuple puisqu'il ose exister. Cette reine
+ Fut jeune, belle, heureuse, ignorante, sereine,
+ Et n'a jamais fait grâce, et tout son alphabet,
+ Hélas, commence au trône et finit au gibet.
+ Celui-ci parle au nom du martyr qu'on adore;
+ Sous la sublime croix qu'un reflet du ciel dore,
+ Cet homme, plein d'un sombre et périlleux pouvoir,
+ Prie et songe, et n'est pas épouvanté de voir
+ Son crucifix jeter l'ombre des guillotines.
+ Cet autre, torche au poing, dans les cités mutines,
+ Se rue, et brûle et pille, et d'Irun à Cadix
+ Règne, et fait fusiller un prisonnier sur dix,
+ Et dit: Je n'en fais pas fusiller davantage,
+ Étant civilisé; puis il reprend: Le Tage
+ Et l'Èbre feront voir que le maître est présent;
+ Peuples, je veux qu'on dise en voyant tant de sang
+ Et tant de morts passer que c'est le roi qui passe!
+ Cet autre est un césar de l'espèce rapace;
+ Le laurier est chétif, mais le profit est grand,
+ Cela suffit; il vient; et que fait-il? il prend.
+ Il empoche; quoi? tout; les sacs d'or qu'on lui compte,
+ Les provinces, les morts, Strasbourg, Metz, et la honte;
+ Ce que fit Metternich est refait par Bismarck.
+ Le père de cet autre a bombardé Saint-Marc
+ Et dans l'affreux Spielberg reconstruit la Bastille.
+ Cet autre à son visir a marié sa fille;
+ Cette fille abusant de son droit à l'enfant,
+ Met au monde un garçon, ce que la loi défend;
+ L'aïeul fait étrangler son petit-fils. Cet autre,
+ Jeune, dans les tripots et les femmes se vautre,
+ Puis il se dit: Je suis Bonaparte à peu près;
+ Si je songeais au trône et si je m'empourprais?
+ Il s'empourpre; il devient sanglant. C'est un vrai prince.
+
+ Chez eux le plus puissant est souvent le plus mince;
+ Ils ont le cœur des rocs et la dent des lions;
+ Ils sont ivres d'encens, d'effroi, de millions,
+ De volupté, d'horreur, et leur splendeur est noire.
+ S'ils ont soif, il leur faut beaucoup de sang à boire;
+ La guerre leur en verse; il leur faut, s'ils ont faim,
+ Beaucoup de nations à dévorer.
+
+ Enfin,
+ Revanche! les mangeurs sont mangés, ô mystère!
+
+ --Comme c'est bon les rois! disent les vers de terre.
+
+
+
+
+ AUX ROIS
+
+ I
+
+
+ Est-ce que vous croyez que nous qui sommes là,
+ Nous que de tout son poids toujours l'ombre accabla,
+ Nous le noir genre humain farouche, nous la plèbe,
+ Nous, les forçats du sol, les captifs de la glèbe,
+ Nous qui, de lassitude expirants, n'avons droit
+ Qu'à la faim, à la soif, à l'indigence, au froid,
+ Qui, tués de travail, agonisons pour vivre,
+ Nous qu'à force d'horreur le destin sombre enivre;
+ Est-ce que vous croyez que nous vous aimons, vous!
+ Nous vassaux, vous les rois! nous moutons, vous les loups?
+ Ah! vraiment, ce serait curieux que des hommes
+ Hideux, désespérés, hagards comme nous sommes,
+ Nus sous leurs toits infects et leurs haillons crasseux,
+ Se prissent de tendresse et d'extase pour ceux
+ Qui les mangent, pour ceux dont leur chair est la proie,
+ Qui construisent avec leur douleur de la joie,
+ Et qui, repus, gorgés, triomphants, gais, charmants,
+ Bâtissent des palais avec leurs ossements!
+ Vous fourmillez sur nous! vous pullulez horribles!
+ Ce serait un miracle à mettre dans les bibles
+ Que nous vous bénissions pour être dévorants
+ A nos dépens; qu'un peuple eût le goût des tyrans,
+ Qu'une nation fût de sa honte complice,
+ Que la suppliciée admirât le supplice
+ Comme une femme adore et baise son époux,
+ Et qu'un lion devînt amoureux de ses poux!
+ Vos vices, ô tyrans, ont pour lustre vos crimes;
+ Quand les rois, débauchés, ivrognes, bas, infimes,
+ Se sentent dégradés et vils à tous les yeux,
+ Vite en guerre! et voilà des hommes glorieux!
+ C'est avec notre sang que leur fange se lave.
+ Par vous l'homme est reptile et le peuple est esclave;
+ C'est par vous, j'en atteste ici le bleu matin,
+ J'en atteste l'affreux mystère du destin
+ Qui pèse sur nous tous et qui nous environne,
+ Par vous, les porte-sceptre et les porte-couronne,
+ Par vous, les tout-puissants et les forts, c'est par vous
+ Que nous avons l'infâme écorchure aux genoux,
+ Que nous sommes abjects, sinistres, incurables,
+ Et que notre misère est faite, ô misérables!
+ Aussi, je vous le dis, rois, nous vous détestons!
+ Nous rampons dans la cave éternelle à tâtons,
+ Notre prunelle luit, nous sommes dans nos antres,
+ Maigres, pensifs, avec nos petits sous nos ventres,
+ Et nous songeons à vous, les rois et les barons,
+ Et nous vous exécrons et nous vous abhorrons!
+
+ Mais nous sommes pourtant façonnés de la sorte
+ Que demain, s'il advient, rois, que l'un de vous sorte
+ Tout à coup de la nuit avec un astre au front,
+ S'il est pour secourir son pays brave et prompt,
+ Ou s'il chante, toujours jeune et beau, malgré l'âge,
+ S'il est le roi David, s'il est le roi Pélage,
+ Nous sommes éblouis! les oublis, les pardons,
+ Nous remplissent le cœur, et nous ne demandons
+ Rien à celui-là, rien! Malgré notre souffrance,
+ S'il est grand par l'idée ou par la délivrance,
+ Nous l'aimons! nous aimons sa lyre! nous aimons
+ Son glaive flamboyant dans l'ombre sur les monts!
+ Nous pourrions lui garder rancune de vous autres;
+ Mais non, nous devenons ses soldats, ses apôtres,
+ Ses légions, son camp, sa tribu, ses amis.
+ Nous lui sommes acquis, nous lui sommes soumis,
+ Il peut faire de nous ce qu'il veut. Dans notre âme
+ Nous voyons nos cités et nos hameaux en flamme
+ Sauvés par ce vengeur qui chasse l'étranger;
+ Ou nous sentons au fond de nos haines plonger
+ L'hymne de paix sorti d'une bouche divine,
+ Notre cœur s'ouvre au chant sublime où l'on devine
+ Tout cet immense amour par qui le monde vit;
+ Et nous suivons Pélage et nous suivons David!
+ Oui, pour que l'un de vous, bien qu'en nous tout réclame,
+ Fasse fondre l'hiver que nous avons dans l'âme,
+ Pour qu'un de nos tyrans devienne un de nos dieux,
+ Pour que nous, qui souffrons sous le ciel radieux,
+ Nous fils du désespoir et fils de la patrie,
+ Nous servions l'un de vous avec idolâtrie,
+ Une chose suffit, c'est qu'on lui voie au poing
+ Le fer que l'étranger insolent n'attend point,
+ Ou que sa grande voix verse au cœur l'harmonie;
+ C'est qu'il soit un héros ou qu'il soit un génie!
+
+ Rois, nous ne sommes pas plus méchants que cela.
+
+ C'est pourtant vrai! toujours, quand un prince brilla,
+ Quand il eut un rayon quelconque sur la tête,
+ L'immense peuple altier, puissant, auguste, et bête,
+ S'est fait son serviteur, son chien, son courtisan.
+
+ Mais celui-ci, qu'est-il? qu'a-t-il fait? parlons-en.
+ Il est né. Bien. Non, mal. C'est mal naître qu'entendre
+ Tout petit vous parler avec une voix tendre
+ Ceux que l'homme connaît par leur rugissement;
+ C'est mal naître, c'est naître épouvantablement
+ Qu'être dans son berceau léché d'une tigresse;
+ Par sa croissance, hélas! donner de l'allégresse
+ A l'hyène, et donner de la crainte à l'agneau,
+ C'est mal croître; être fait de bronze, être un anneau
+ De la chaîne de rois que l'humanité traîne,
+ C'est triste; et ce n'est point, certe, une aube sereine
+ Que celle qui voit naître un tyran! Celui-ci,
+ Donc, mal né, vécut mal. Les gueux ont pour souci
+ De voler des liards, il vola des provinces.
+ Il a fait ce que font à peu près tous les princes;
+ Il a mangé, dormi, bu, tué devant lui;
+ Il a régné féroce au hasard de l'ennui;
+ Il fut l'homme qui frappe, opprime, égorge, exile;
+ Ce fut un scélérat, ce fut un imbécile.
+ J'en parle simplement comme on en doit parler.
+ La mort savait son nom et vient de l'appeler;
+ Il est là. Le tombeau, c'est l'endroit difficile;
+ Ce n'est point un cachot, ce n'est point un asile;
+ C'est le lieu sombre où nul n'est plus en sûreté;
+ Le rendez-vous du fourbe avec la vérité,
+ Le rendez-vous de l'homme avec la conscience.
+ C'est là que l'inconnu perd enfin patience.
+ Vous autres vous vivez; mais l'âme, sans le corps,
+ Est nue et tremble; il faut qu'elle écoute. En dehors
+ Des bonnes actions qu'ils peuvent avoir faites,
+ S'ils ne sont ni docteurs, ni mages, ni prophètes,
+ Je n'ai pas de raison pour respecter les morts.
+ Honte aux vils trépassés que hante le remords,
+ Mêlé dans leur sépulcre au miasme insalubre!
+ Le fantôme est là seul sous le plafond lugubre;
+ Je m'ajoute aux vautours, je m'ajoute aux corbeaux.
+ Je sais que ce n'est point un de ces grands tombeaux
+ Où Rachel songe, où Jean médite, où pleure Électre,
+ Je me dresse, et je crache à la face du spectre.
+
+
+ II
+
+ N'opposez à ce qui se passe
+ Ni vos néants, ni vos grandeurs.
+ Laissez en paix les profondeurs.
+ L'ombre travaille dans l'espace.
+
+ Que fait-elle? Vous le saurez.
+ Derrière l'horizon, la nue
+ Monte, et l'on entend la venue
+ D'événements démesurés.
+
+ L'humanité marche et s'éclaire;
+ Le progrès est l'immense aimant;
+ A ce qui vient tranquillement
+ N'ajoutez pas de la colère.
+
+ N'irritez pas le peuple obscur,
+ Aveugles rois, tourbe inquiète!
+ Ne soyez pas l'enfant qui jette
+ Des pierres par-dessus le mur.
+
+ Dieu, sous les faits, qui sont ses voiles,
+ Continue un dessein béni.
+ Montrer le poing à l'infini,
+ Cela ne fait rien aux étoiles.
+
+ Dieu ne s'interrompt pas pour vous.
+ Ce qu'il fait, il faut qu'il le fasse.
+ Son travail, rude à la surface,
+ Dur pour vous, pour le peuple est doux.
+
+ Rois, respect au progrès sublime;
+ Rois, craignez ces reflux grondants;
+ Ne faites pas, rois imprudents,
+ Perdre patience à l'abîme.
+
+ Sait-on ses courroux, ses sanglots,
+ Ses chocs, son but, ses lois, ses formes?
+ Connaît-on les ordres énormes
+ Que le tonnerre donne aux flots?
+
+ Ne vous mêlez pas de ces choses.
+ Votre vain souffle aérien
+ Agite l'eau, mais ne peut rien
+ Sur l'immobilité des causes.
+
+ Hélas! tâchez de bien finir.
+ Redoutez l'onde soulevée,
+ Et ne troublez pas l'arrivée
+ Formidable de l'avenir.
+
+ Ah! prenez garde! les marées
+ Qu'on nomme révolutions
+ Et qu'il faut que nous apaisions,
+ Par vous, princes, sont effarées,
+
+ Et les gouffres sont plus amers,
+ Et la vague est plus écumante,
+ Quand l'orage insensé tourmente
+ La sombre liberté des mers.
+
+
+
+
+ XXXIV
+
+ TÉNÈBRES
+
+
+ L'homme est humilié de son lot; il se croit
+ Fait pour un ciel plus pur, pour un sort moins étroit;
+ L'homme ne trouve pas de sa dignité d'être
+ Malade, las, souffrant, errant sans rien connaître,
+ Pareil au bœuf qui mange, au bouc qui s'assouvit,
+ Poudreux d'un pas qu'il fait, souillé d'un jour qu'il vit,
+ Fatigué du seul poids de l'heure vaine, esclave
+ Du lit qui le repose et du bain qui le lave;
+ Il s'irrite, il s'indigne; il se déclare enfin
+ Avili par la soif, insulté par la faim.
+ Hélas! vieillir, trembler comme une feuille d'arbre,
+ Se refroidir, sentir ses os devenir marbre,
+ Après des songes noirs avoir de froids réveils,
+ Quel sort! et l'homme pleure.
+
+ --Eh, disent les soleils,
+ Qu'est-ce donc que veut l'homme? et quelle est sa folie?
+ Le joug universel le comprime et le lie;
+ Eh bien? que lui faut-il et de quoi se plaint-il?
+ L'être le plus grossier, l'être le plus subtil
+ Sont courbés comme lui par la force invisible.
+ Insensé, qui voudrait étreindre l'impossible
+ Dans les crispations débiles de son poing!
+ Il ne sait point que l'être est un; il ne sait point
+ Que le mystère obscur couvre tout de sa brume;
+ Que les vagues de l'ombre ont une affreuse écume
+ A qui nul front n'échappe, éblouissant ou noir,
+ Et que tout ce qui vit est fait pour recevoir
+ L'éclaboussure énorme et sombre de l'abîme.
+ Il trouve son destin trop humble et trop infime;
+ Il se sent abaissé par ce ciel écrasant;
+ Eh! c'est la loi commune, et rien n'en est exempt.
+ Il hait la cause; il garde à l'infini rancune;
+ Il voudrait être clair, limpide, sans aucune
+ De ces obscurités qui s'expliquent plus tard,
+ Que nous nommons énigme et qu'il nomme hasard;
+ Il se rêve complet, sans tache, sans problème,
+ Portant sur son front l'aube ainsi qu'un diadème,
+ Pur, lumineux, serein, parfait, calme; il voudrait
+ Être seul en dehors de l'effrayant secret.
+ Quoi! tout ce qui naît, vit, s'allume, se consomme,
+ Brille et meurt, ce serait pour aboutir à l'homme!
+ L'homme serait le but du splendide univers!
+ Mais que dirait la cendre et que diraient les vers?
+ Quoi! la création aurait pour toute fête
+ Et pour tout horizon d'avoir l'homme à son faîte!
+ Dieu serait pour l'atome un piédestal d'orgueil!
+ Non! l'homme souffre et rampe; il est son propre écueil;
+ Il tremble et tombe; il sent peser sur lui sans cesse
+ Son âme en ignorance et sa chair en bassesse;
+ Il est triste le soir et triste le matin;
+ Il tâte en vain le cercle où tourne son destin;
+ L'astre qu'il porte en lui suit une obscure ellipse;
+ La matière le voile et le sommeil l'éclipse;
+ Son berceau cache un gouffre ainsi que son cercueil;
+ C'est que tout a son crêpe et que tout a son deuil!
+ Eh! ne sommes-nous pas humiliés nous-même,
+ Nous les soleils, les feux du firmament suprême,
+ Quand l'ombre ouvre l'abîme où nous nous engouffrons,
+ Avec les sombres nuits, ces immenses affronts!--
+
+
+
+
+ La nuit! la nuit! la nuit! Et voilà que commence
+ Le noir de profundis de l'océan immense.
+ Le marin tremble, aux flots livré;
+ Miserere, dit l'homme; et, dans le ciel qui gronde,
+ L'air dit: miserere! Miserere, dit l'onde;
+ Miserere! miserere!
+
+ Le dolmen, dont l'ortie ensevelit les tables,
+ Pousse un soupir; les morts se dressent lamentables;
+ Gémissent-ils? écoutent-ils?
+ La jusquiame affreuse entr'ouvre ses corolles;
+ La mandragore laisse échapper des paroles
+ De ses mystérieux pistils.
+
+ Qu'a-t-on fait à la ronce et qu'a-t-on fait à l'arbre?
+ Qu'ont-ils donc à pleurer? Pour qui l'antre de marbre
+ Verse-t-il ces larmes d'adieux?
+ Sont-ce les noirs Caïns d'une faute première?
+ Deuil! ils ont la souffrance et n'ont pas la lumière!
+ Ils ont des pleurs et n'ont pas d'yeux!
+
+ Le navire se plaint comme un homme qui souffre,
+ Le tuyau grince et fume, et le flot qui s'engouffre
+ Blanchit les tambours du steamer,
+ Le crabe, le dragon, l'orphe aux larges ouïes,
+ Nagent dans l'ombre où rampe en formes inouïes
+ La vie horrible de la mer.
+
+ Le hallier crie; il semble, à travers l'âpre bise,
+ Qu'on entende hurler Nemrod, Sylla, Cambyse,
+ Rongés du ver et du corbeau,
+ Et sortir, dans l'orage et la brume et la haine,
+ Des froids caveaux où sont les damnés à la chaîne,
+ Les rugissements du tombeau.
+
+ Est-il quelqu'un qui cherche? est-il quelqu'un qui rêve?
+ Est-il quelqu'un qui marche à l'heure où sur la grève
+ Rôdent le spectre et l'assassin,
+ Et qui sache, ô vivants! pourquoi sanglote et râle
+ La forêt, monstrueuse et fauve cathédrale,
+ Où le vent sonne le tocsin?
+
+ On entend vous parler à l'oreille des bouches;
+ On voit dans les clartés des branchages farouches
+ Où passent de mornes convois;
+ Le vent, bouleversant l'arbre aux cimes altières,
+ Emplit de tourbillons les blêmes cimetières;
+ Quelle est donc cette étrange voix?
+
+ Quel est ce psaume énorme et que rien ne fait taire?
+ Et qui donc chante, avec les souffles de la terre,
+ Avec le murmure des cieux,
+ Avec le tremblement de la vague superbe,
+ Les joncs, les eaux, les bois, le sifflement de l'herbe
+ Le requiem mystérieux?
+
+ O sépulcres! j'entends l'orgue effrayant de l'ombre,
+ Formé de tous les cris de la nature sombre
+ Et du bruit de tous les écueils;
+ La mort est au clavier qui frémit dans les branches,
+ Et les touches, tantôt noires et tantôt blanches,
+ Sont vos pierres et vos cercueils.
+
+
+
+
+ L'homme se trompe! Il voit que pour lui tout est sombre;
+ Il tremble et doute; il croit à la haine de l'ombre;
+ Son œil ne s'ouvre qu'à demi;
+ Il dit:--Ne suis-je pas le damné de la terre,
+ Lugubre atome, ayant l'immensité pour guerre
+ Et l'univers pour ennemi?--
+
+ S'il regarde la vie, elle est aussi le gouffre.
+ Toute l'histoire pleure et saigne et crie et souffre;
+ Tous les purs flambeaux sont éteints;
+ Morus après Caton dans le cirque se couche;
+ Le genre humain assiste au pugilat farouche
+ Des grands cœurs et des noirs destins.
+
+ L'énigme universelle est proposée à l'âme,
+ L'âme cherche; la terre et l'eau, l'air et la flamme
+ Font le mal, triste vision!
+ Le vent, la mer, la nuit sont pris en forfaiture;
+ Hélas! que comprend-on? Peu de la créature,
+ Et rien de la création.
+
+ Les faits, qui sont muets et qui semblent funèbres,
+ Surgissent au regard comme un bloc de ténèbres,
+ Et rien n'éclaire et rien ne luit;
+ L'horizon est de l'ombre où l'ombre se prolonge,
+ Où se dresse, devant l'humanité qui songe,
+ Toute une montagne de nuit.
+
+ Le sombre sphinx Nature, accroupi sur la cime,
+ Rêve, pétrifiant de son regard d'abîme
+ Le mage aux essors inouïs,
+ Tout le groupe pensif des blêmes Zoroastres,
+ Les guetteurs de soleils et les espions d'astres,
+ Les effarés, les éblouis.
+
+ Il semble à tout ce tas d'Œdipes qui frissonne
+ Que l'ouragan, clairon des nuages qui sonne,
+ La comète, horreur du voyant,
+ L'hiver, la mort, l'éclair, l'onde affreuse et vivante,
+ Tout ce que le mystère et l'ombre ont d'épouvante
+ Sorte de cet œil effrayant.
+
+ La nuit autour du sphinx roule tumultueuse.--
+ Si l'on pouvait lever sa patte monstrueuse,
+ Que contemplèrent tour à tour
+ Newton, l'esprit d'hier, et l'antique Mercure,
+ Sous la paume sinistre et sous la griffe obscure
+ On trouverait ce mot: Amour.
+
+
+
+
+ XXXV
+
+ LA-HAUT
+
+
+ Un jour l'étoile vit la comète passer,
+ Rit, et, la regardant au gouffre s'enfoncer,
+ Cria:--La voyez-vous courir, la vagabonde?
+ Jadis, dans l'azur chaste où la sagesse abonde,
+ Elle était comme nous étoile vierge, ayant
+ Des paradis autour de son cœur flamboyant,
+ Et ses rayons, liant les sphères, freins et brides,
+ Faisaient tourner le vol des planètes splendides;
+ Rien n'égalait son nimbe auguste, et dans ses nœuds
+ Sa chevelure avait dix globes lumineux;
+ Elle était l'astre à qui tout un monde s'appuie.
+ Un jour, tout à coup, folle, ivre, elle s'est enfuie.
+ Un vertige l'a prise et l'a jetée au fond
+ Des chaos où Moloch avec Dieu se confond.
+ Quand elle en est sortie, elle était insensée;
+ Elle n'a plus voulu suivre que sa pensée,
+ Sa furie, un instinct fougueux, torrentiel,
+ Mauvais, car l'équilibre est la vertu du ciel.
+ Devant elle, au hasard, elle s'en est allée;
+ Elle s'est dans l'abîme immense échevelée;
+ Elle a dit: Je me donne au gouffre, à volonté!
+ Je suis l'infatigable; il est l'illimité.
+ Elle a voulu chercher, trouver, sonder, connaître,
+ Voir les mondes enfants, tâcher d'en faire naître,
+ Aller jusqu'en leur lit provoquer les soleils,
+ Examiner comment les enfers sont vermeils,
+ Voir Satan, visiter cet astre en sa tanière,
+ L'approcher, lui passer la main dans la crinière,
+ Et lui dire: «Lion, je t'aime! Iblis, Mammon,
+ Prends-moi, je viens m'offrir, déesse, à toi démon!»
+ Elle s'est faite, ainsi que l'air, fuyante et souple;
+ Elle a voulu goûter l'âcre extase du couple,
+ Et sans cesse épouser des univers nouveaux;
+ Elle a voulu toucher les croupes des chevaux
+ De la foudre, et, parmi les bruits visionnaires,
+ Rôder dans l'écurie énorme des tonnerres;
+ Elle a mis de l'éclair dans sa fauve clarté;
+ Elle a tout violé par curiosité;
+ Et l'on sent, en voyant ses flamboiements funèbres,
+ Que sa lumière s'est essuyée aux ténèbres.
+ Les soleils tour à tour l'ont. Elle a préféré
+ A la majesté fixe au haut du ciel sacré,
+ On ne sait quelle course, audacieuse, oblique,
+ Étrange; et maintenant elle est fille publique.
+
+ Et la comète dit à l'étoile:--Vesta,
+ Tu te trompes. Je suis Vénus. Quand Dieu resta,
+ Après que le noir couple humain eut pris la fuite,
+ Seul dans le paradis, Satan lui dit: Ensuite?
+ Et Dieu vit que l'amour est un besoin qu'on a,
+ Et que sans lui le monde a froid; il m'ordonna
+ D'aller incendier le gouffre où tout commence,
+ Et Dieu mit la sagesse où tu vois la démence.
+ Depuis ce jour-là, j'erre et je vais en tous lieux
+ Rappeler à l'hymen les mondes oublieux.
+ J'illumine Uranus, je réchauffe Saturne,
+ Et je remets du feu dans les astres; mon urne
+ Reverse un flot d'aurore aux fontaines du jour;
+ Je suis la folle auguste ayant au front l'amour;
+ Je suis par les soleils formidables baisée;
+ Si je rencontre en route une lune épuisée,
+ Je la rallume, et l'ombre a ce flambeau de plus;
+ L'océan étoilé me roule en ses reflux;
+ Sur tous les globes, nés au fond des étendues,
+ Il est de sombres mers que je gonfle éperdues;
+ J'éveille du chaos le rut démesuré;
+ Voici l'épouse en feu qui vient! l'astre effaré
+ Regarde à son zénith, à travers la nuée,
+ L'impudeur de ma robe immense dénouée;
+ De mes accouplements l'espace est ébloui;
+ Dès qu'un gouffre me veut, j'accours et je dis: Oui!
+ Je passe d'Allioth à Sirius; ma bouche
+ Se colle au triple front d'Aldebaran farouche;
+ Et je me prostitue à l'infini, sachant
+ Que je suis la semence et que l'ombre est le champ;
+ De là des mondes; Dieu m'approuve quand j'ébauche
+ Une création que tu nommes débauche.
+ Celle qui lie entre eux les univers, c'est moi;
+ Sans moi, l'isolement hideux serait la loi;
+ Étoiles, on verrait de monstrueux désastres;
+ L'infini subirait l'égoïsme des astres;
+ Partout la nuit, la mort et le deuil, augmentés
+ Par la farouche horreur de vos virginités.
+ J'empêche l'effrayant célibat de l'abîme.
+ Je suis du pouls divin le battement sublime;
+ Mon trajet, à la fois idéal et réel,
+ Marque l'artère énorme et profonde du ciel;
+ Vous êtes la lumière et moi je suis la flamme;
+ Dieu me fit de son cœur et vous fit de son âme;
+ O mes sœurs, nous versons toutes de la clarté,
+ Étant, vous l'harmonie, et moi la liberté.
+
+
+
+
+ XXXVI
+
+ LE GROUPE DES IDYLLES
+
+ I
+
+ ORPHÉE
+
+
+ J'atteste Tanaïs, le noir fleuve aux six urnes,
+ Et Zeus qui fait traîner sur les grands chars nocturnes
+ Rhéa par des taureaux et Nyx par des chevaux,
+ Et les anciens géants et les hommes nouveaux,
+ Pluton qui nous dévore, Uranus qui nous crée,
+ Que j'adore une femme et qu'elle m'est sacrée.
+ Le monstre aux cheveux bleus, Poséidon, m'entend;
+ Qu'il m'exauce. Je suis l'âme humaine chantant,
+ Et j'aime. L'ombre immense est pleine de nuées,
+ La large pluie abonde aux feuilles remuées,
+ Borée émeut les bois, Zéphyre émeut les blés,
+ Ainsi nos cœurs profonds sont par l'amour troublés.
+ J'aimerai cette femme appelée Eurydice,
+ Toujours, partout! Sinon que le ciel me maudisse,
+ Et maudisse la fleur naissante et l'épi mûr!
+ Ne tracez pas de mots magiques sur le mur.
+
+
+ II
+
+ SALOMON
+
+ Je suis le roi qu'emplit la puissance sinistre;
+ Je fais bâtir le temple et raser les cités;
+ Hiram mon architecte et Charos mon ministre
+ Rêvent à mes côtés;
+
+ L'un étant ma truelle et l'autre étant mon glaive,
+ Je les laisse songer et ce qu'ils font est bien;
+ Mon souffle monte au ciel plus haut que ne s'élève
+ L'ouragan libyen;
+
+ Dieu même en est parfois remué. Fils d'un crime,
+ J'ai la sagesse énorme et sombre; et le démon
+ Prendrait, entre le ciel suprême et son abîme,
+ Pour juge Salomon.
+
+ C'est moi qui fais trembler et c'est moi qui fais croire;
+ Conquérant on m'admire, et, pontife, on me suit;
+ Roi, j'accable ici-bas les hommes par la gloire,
+ Et, prêtre, par la nuit;
+
+ J'ai vu la vision des festins et des coupes
+ Et le doigt écrivant Mané Thécel Pharès,
+ Et la guerre, les chars, les clairons, et les croupes
+ Des chevaux effarés;
+
+ Je suis grand; je ressemble à l'idole morose;
+ Je suis mystérieux comme un jardin fermé;
+ Pourtant, quoique je sois plus puissant que la rose
+ N'est belle au mois de mai,
+
+ On peut me retirer mon sceptre d'or qui brille,
+ Et mon trône, et l'archer qui veille sur ma tour,
+ Mais on n'ôtera pas, ô douce jeune fille,
+ De mon âme l'amour;
+
+ On n'en ôtera pas l'amour, ô vierge blonde
+ Qui comme une lueur te mires dans les eaux,
+ Pas plus qu'on n'ôtera de la forêt profonde
+ La chanson des oiseaux.
+
+
+ III
+
+ ARCHILOQUE
+
+ Le pilote connaît la figure secrète
+ Du fond de la mer sombre entre Zante et la Crète,
+ Le sage médecin connaît le mal qu'on a,
+ Le luthier, par la muse instruit, sait qu'Athana
+ A fait la flûte droite et Pan la flûte oblique;
+ Moi, je ne sais qu'aimer. Tout ce qu'un mage explique
+ En regardant un astre à travers des cyprès,
+ Dans les bois d'Éleusis la nuit, n'est rien auprès
+ De ce que je devine en regardant Stellyre.
+ Stellyre est belle. Ayez pitié de mon délire,
+ Dieux immortels! je suis en proie à sa beauté.
+ Sans elle je serais l'Archiloque irrité,
+ Mais elle m'attendrit. Muses, Stellyre est douce.
+ Pour que l'agneau la broute il faut que l'herbe pousse,
+ Et que l'adolescent croisse pour être aimé.
+ Par l'immense Vénus le monde est parfumé;
+ L'amour fait pardonner à l'Olympe la foudre;
+ L'Océan en créant Cypris voulut s'absoudre,
+ Et l'homme adore, au bord du gouffre horrible et vain,
+ La tempête achevée en sourire divin.
+ Stellyre a la gaîté du nid chantant dans l'arbre.
+ Moi qui suis de Paros, je me connais en marbre,
+ Elle est blanche, et pourtant femme comme Aglaura
+ Et Glycère; et, rêveur, je sais qu'elle mourra.
+ Tout finit par finir, hélas, même les roses!
+ Quoique Stellyre, ô dieux, ressemble aux fleurs écloses
+ A l'aurore, en avril, dans les joncs des étangs,
+ Faites, dieux immortels, qu'elle vive longtemps,
+ Car il sort de cette âme une clarté sereine;
+ Je la veux pour esclave, et je la veux pour reine;
+ Je suis un cœur dompté par elle, et qui consent;
+ Et ma haine est changée en amour. O passant,
+ Sache que la chanson que voici fut écrite
+ Quand Hipparque chassa d'Athène Onomacrite
+ Parce qu'il parlait bas à des dieux infernaux
+ Pour faire submerger l'archipel de Lemnos.
+
+
+ IV
+
+ ARISTOPHANE
+
+ Les jeunes filles vont et viennent sous les saules;
+ Leur chevelure cache et montre leurs épaules;
+ L'amphore sur leur front ne les empêche pas,
+ Quand Ménalque apparaît, de ralentir leur pas,
+ Et de dire: Salut, Ménalque! et la feuillée,
+ Par le rire moqueur des oiseaux réveillée,
+ Assiste à la rencontre ardente des amants;
+ Tant de baisers sont pris sous les rameaux charmants
+ Que l'amphore au logis arrive à moitié vide.
+ L'aïeule, inattentive au fil qu'elle dévide,
+ Gronde: Qu'as-tu donc fait, qui donc t'a pris la main,
+ Que l'eau s'est répandue ainsi sur le chemin?
+ La jeune fille dit: Je ne sais pas; et songe.
+ A l'heure où dans les champs l'ombre des monts s'allonge,
+ Le soir, quand on entend des bruits de chars lointains,
+ Il est bon de songer aux orageux destins
+ Et de se préparer aux choses de la vie;
+ C'est par le peu qu'il sait, par le peu qu'il envie,
+ Que l'homme est sage. Aimons. Le printemps est divin;
+ Nous nous sentons troublés par les fleurs du ravin,
+ Par l'indulgent avril, par les nids peu moroses,
+ Par l'offre de la mousse et le parfum des roses,
+ Et par l'obscurité des sentiers dans les bois.
+ Les femmes au logis rentrent, mêlant leurs voix,
+ Et plus d'une à causer sous les portes s'attarde.
+ Femme, qui parles mal de ton mari, prends garde,
+ Car ton petit enfant te regarde étonné.
+ Muses, vénérons Pan, de lierre couronné.
+
+
+ V
+
+ ASCLÉPIADE
+
+ Vous qui marchez, tournant vos têtes inquiètes,
+ Songez-y, le dieu Pan sait toujours où vous êtes.
+ Amants, si vous avez des raisons pour ne pas
+ Laisser voir quelle est l'ombre où se perdent vos pas,
+ Vous êtes mal cachés dans ce bois, prenez garde;
+ La tremblante forêt songe, écoute et regarde;
+ A tout ce hallier noir vous donnez le frisson;
+ Craignez que vos baisers ne troublent le buisson,
+ Craignez le tremblement confus des branches d'arbre;
+ La nature est une âme, elle n'est pas de marbre;
+ L'obscur souffle inconnu qui dans ce demi-jour
+ Passe, et que vous prenez pour le vent, c'est l'amour;
+ Et vous êtes la goutte et le monde est le vase,
+ Amants, votre soupir fait déborder l'extase;
+ Au-dessus de vos fronts les rameaux frémissants
+ Mêlent leurs bruits, leurs voix, leurs parfums, leur encens;
+ L'émotion au bois profond se communique,
+ Et la fauve dryade agite sa tunique.
+
+
+ VI
+
+ THÉOCRITE
+
+ O belle, crains l'Amour, le plus petit des dieux,
+ Et le plus grand; il est fatal et radieux;
+ Sa pensée est farouche et sa parole est douce;
+ On le trouve parfois accroupi dans la mousse,
+ Terrible et souriant, jouant avec les fleurs;
+ Il ne croit pas un mot de ce qu'il dit; les pleurs
+ Et les cris sont mêlés à son bonheur tragique;
+ Maïa fit la prairie, il fait la géorgique;
+ L'Amour en tout temps pleure, et triomphe en tout lieu;
+ La femme est confiante aux baisers de ce dieu,
+ Car ils ne piquent pas, sa lèvre étant imberbe.
+ --Tu vas mouiller ta robe à cette heure dans l'herbe,
+ Lyda, pourquoi vas-tu dans les champs si matin?
+ Lyda répond:--Je cède au ténébreux destin,
+ J'aime, et je vais guetter Damœtas au passage,
+ Et je l'attends encor le soir, étant peu sage,
+ Quand il fait presque nuit dans l'orme et le bouleau,
+ Quand la nymphe aux yeux verts danse au milieu de l'eau.
+ --Lyda, fuis Damœtas!--Je l'adore et je tremble.
+ Je ne puis lui donner toutes les fleurs ensemble,
+ Car l'une vient l'automne et l'autre vient l'été;
+ Mais je l'aime.--Lyda, Lyda, crains Astarté.
+ Cache ton cœur en proie à la sombre chimère.
+ Il ne faut raconter ses amours qu'à sa mère
+ A l'heure matinale où le croissant pâlit,
+ Quand elle se réveille en riant dans son lit.
+
+
+ VII
+
+ BION
+
+ Allons-nous-en rêveurs dans la forêt lascive.
+ L'amour est une mer dont la femme est la rive,
+ Les saintes lois d'en haut font à ses pieds vainqueurs
+ Mourir le grand baiser des gouffres et des cœurs.
+ Viens, la forêt s'ajoute à l'âme, et Cythérée
+ Devient fauve et terrible en cette horreur sacrée;
+ Viens, nous nous confierons aux bois insidieux,
+ Et nous nous aimerons à la façon des dieux;
+ Il faut que l'empyrée aux voluptés se mêle,
+ Et l'aigle, la colombe étant sa sœur jumelle,
+ S'envole volontiers du côté des amants.
+ Les cœurs sont le miroir obscur des firmaments;
+ Toutes nos passions reflètent les étoiles.
+ Par le déchirement magnifique des voiles
+ La nature constate et prouve l'unité;
+ Le rayon c'est l'amour, l'astre c'est la beauté.
+ Hyménée! Hyménée! allons sous les grands chênes.
+ O belle, je te tiens, parce que tu m'enchaînes,
+ Et tu m'as tellement dans tes nœuds enchantés
+ Lié, saisi, que j'ai toutes les libertés;
+ Je les prends; tu ne peux t'en plaindre, en étant cause.
+ Si le zéphyr te fâche, alors ne sois plus rose.
+
+
+ VIII
+
+ MOSCHUS
+
+ O nymphes, baignez-vous à la source des bois.
+ Le hallier, bien qu'il soit rempli de sombres voix,
+ Quoiqu'il ait des rochers où l'aigle fait son aire,
+ N'est jamais envahi par l'ombre qui s'accroît
+ Au point d'être sinistre et de n'avoir plus droit
+ A la nudité de Néère.
+
+ Néère est belle, douce et pure, et transparaît
+ Blanche, à travers l'horreur de la noire forêt;
+ Un essaim rôde et parle aux fleurs de la vallée,
+ Un écho dialogue avec l'écho voisin,
+ Qu'est-ce que dit l'écho? qu'est-ce que dit l'essaim?
+ Qu'étant nue, elle est étoilée!
+
+ Car l'éblouissement des astres est sur toi
+ Quand tu te baignes, chaste, avec ce vague effroi
+ Que toujours la beauté mêle à sa hardiesse,
+ Sous l'arbre où l'œil du faune ardent te cherchera.
+ Tu sais bien que montrer la femme, ô Néèra,
+ C'est aussi montrer la déesse.
+
+ Moi, quoique par les rois l'homme soit assombri,
+ Je construis au-dessus de ma tête un abri
+ Avec des branches d'orme et des branches d'yeuse;
+ J'aime les prés, les bois, le vent jamais captif,
+ Néère et Phyllodoce, et je suis attentif
+ A l'idylle mélodieuse.
+
+ Parce que, dans cette ombre où parfois nous dormons,
+ De lointains coups de foudre errent de monts en monts,
+ Parce que tout est plein d'éclairs visionnaires,
+ Parce que le ciel gronde, est-il donc en marchant
+ Défendu de rêver, et d'écouter le chant
+ D'une flûte entre deux tonnerres?
+
+
+ IX
+
+ VIRGILE
+
+ Déesses, ouvrez-moi l'Hélicon maintenant.
+ O bergers, le hallier sauvage est surprenant;
+ On y distingue au loin de confuses descentes
+ D'hommes ailés, mêlés à des nymphes dansantes;
+ Des clartés en chantant passent, et je les suis.
+ Les bois me laissent faire et savent qui je suis.
+ O pasteurs, j'ai Mantoue et j'aurai Parthénope;
+ Comme le taureau-dieu pressé du pied d'Europe,
+ Mon vers, tout parfumé de roses et de lys,
+ A l'empreinte du frais talon d'Amaryllis;
+ Les filles aux yeux bleus courent dans mes églogues;
+ Bacchus avec ses lynx, Diane avec ses dogues,
+ Errent, sans déranger une branche, à travers
+ Mes poèmes, et Faune est dans mes antres verts.
+ Quel qu'il soit, et fût-il consul, fût-il édile,
+ Le passant ne pourra rencontrer mon idylle
+ Sans trouble, et, tout à coup, voyant devant ses pas
+ Une pomme rouler et fuir, ne saura pas
+ Si dans votre épaisseur sacrée elle est jetée,
+ Forêts, pour Atalante, ou bien pour Galatée.
+ Mes vers seront si purs qu'après les avoir lus
+ Lycoris ne pourra que sourire à Gallus.
+ La forêt où je chante est charmante et superbe;
+ Je veux qu'un divin songe y soit couché dans l'herbe,
+ Et que l'homme et la femme, ayant mon âme entre eux,
+ S'ils entrent dans l'églogue en sortent amoureux.
+
+
+ X
+
+ CATULLE
+
+ Que faire au mois d'avril à moins de s'adorer?
+ Viens, nous allons songer, viens, nous allons errer.
+ Laissons Plaute à Chloé prouver qu'il la désire
+ Par un triple collier de corail de Corcyre;
+ Laissons Psellas charmer Fuscus par ses grands yeux,
+ Et par l'âpre douceur d'un chant mystérieux;
+ Laissons César dompter la fortune changeante,
+ Mettre un mors à l'équestre et sauvage Agrigente,
+ Au numide, à l'ibère, au scythe hasardeux;
+ Ayons le doux souci d'être seuls tous les deux.
+ Nous avons à nous l'air, le ciel, l'ombre, l'espace.
+ Nous ferons arrêter le muletier qui passe,
+ Nous boirons dans son outre un peu de vin sabin;
+ Et le soir, quand la lune, éclairant dans leur bain
+ Le faune et la naïade indistincte, se lève,
+ Nous chercherons un lit pour finir notre rêve,
+ Une mousse cachée au fond du hallier noir.
+ O belle, rien n'existe ici-bas que l'espoir,
+ Rien n'est sûr que l'hymen, rien n'est vrai que la joie;
+ L'amour est le vautour et nos cœurs sont la proie.
+ Quand, ainsi qu'y monta jadis la nymphe Hellé,
+ Une femme apparaît sur l'olympe étoilé,
+ Les dieux donnent de tels baisers à ses épaules,
+ Qu'une lueur subite éclaire les deux pôles,
+ Et la terre comprend qu'en ce ciel redouté
+ L'humanité s'accouple à la divinité.
+ Aimons. Allons aux bois où chantent les fauvettes.
+ Il faut vivre et sourire, il faut que tu revêtes
+ Cette robe d'azur qu'on nomme le bonheur.
+ L'Amour est un divin et tendre empoisonneur,
+ Laissons ce charmant traître approcher de nos bouches
+ Sa coupe où nous boirons les extases farouches
+ Et le sombre nectar des baisers éperdus.
+ Les cœurs sont insensés et les cieux leur sont dus;
+ Car la démence auguste et profonde des âmes
+ Met dans l'homme une étoile, et quand nous nous aimâmes
+ Nous nous sentîmes pleins de rayons infinis,
+ Et tu devins Vénus et je fus Adonis.
+ Le tremblement sacré des branches dans l'aurore
+ Conseille aux cœurs d'aimer, conseille aux nids d'éclore.
+ Il faut craindre et vouloir, chercher les prés fleuris
+ Et rêver, et s'enfuir, mais afin d'être pris.
+ Adorons-nous. Ainsi je médite et je chante.
+ Je songe à ta pudeur souveraine et touchante,
+ Je regarde attendri l'antre où tu me cédas;
+ Pendant que, fatiguée à suivre nos soldats,
+ La Victoire, au-dessus de nous, dans la nuée,
+ Rattache sa sandale, un instant dénouée.
+
+
+ XI
+
+ LONGUS
+
+ Chloé nue éblouit la forêt doucement;
+ Elle rit, l'innocence étant un vêtement;
+ Elle est nue, et s'y plaît; elle est belle, et l'ignore.
+ Elle ressemble à tous les songes qu'on adore;
+ Le lys blanc la regarde et n'a point l'air fâché;
+ La nuit croit voir Vénus, l'aube croit voir Psyché.
+ Le printemps est un tendre et farouche mystère;
+ On sent flotter dans l'air la faute involontaire
+ Qui se pose, au doux bruit du vent et du ruisseau,
+ Dans les âmes ainsi que dans les bois l'oiseau.
+ Séve! hymen! le printemps vient, et prend la nature
+ Par surprise, et, divin, apporte l'aventure
+ De l'amour aux forêts, aux fleurs, aux cœurs. Aimez.
+ Dans la source apparaît la nymphe aux doigts palmés,
+ Dans l'arbre la dryade et dans l'homme le faune;
+ Le baiser envolé fait aux bouches l'aumône.
+
+
+ XII
+
+ DANTE
+
+ Thalès n'était pas loin de croire que le vent
+ Et l'onde avaient créé les femmes; et, devant
+ Phellas, fille des champs, bien qu'il fût de la ville,
+ Ménandre n'était point parfaitement tranquille;
+ Moschus ne savait pas au juste ce que c'est
+ Que la femme, et tremblait quand Glycère passait;
+ Anaxagore, ayant l'inconnu pour étude,
+ Regardait une vierge avec inquiétude;
+ Virgile méditait sur Lycoris; Platon
+ Dénonçait à Paphos l'odeur du Phlégéton;
+ Plaute évitait Lydé; c'est que ces anciens hommes
+ Redoutaient vaguement la planète où nous sommes;
+ Agd et Tellus étaient des femelles pour eux;
+ Ils craignaient le travail perfide et ténébreux
+ Des parfums, des rayons, des souffles et des séves.
+ Les femmes après tout sont peut-être des rêves;
+ Quelle âme ont-elles? Nul ne peut savoir quel dieu
+ Ou quel démon sourit dans la nuit d'un œil bleu;
+ Nul ne sait, dans la vie immense enchevêtrée,
+ Si l'antre où rêve Pan, l'herbe où se couche Astrée,
+ Si la roche au profil pensif, si le zéphyr,
+ Si toute une forêt acharnée à trahir,
+ A force d'horreur, d'ombre, et d'aube, et de jeunesse,
+ Ne peut transfigurer en femme une faunesse;
+ Dans tout ils croyaient voir quelque spectre caché
+ Poindre, et Démogorgon s'ajoutait à Psyché.
+ Ces sages d'autrefois se tenaient sur leurs gardes.
+ La possibilité des méduses hagardes
+ Surgissant tout à coup, les rendait attentifs;
+ De la sombre nature ils se sentaient captifs;
+ Perse reconnaissait dans Églé, la bouffonne
+ Qui se barbouille avec des mûres, Tisiphone;
+ Et plusieurs s'attendaient à voir subitement
+ Transparaître Érynnis sous le masque charmant
+ De la naïve Aglaure ou d'Iphis la rieuse;
+ Tant la terre pour eux était mystérieuse.
+
+
+ XIII
+
+ PÉTRARQUE
+
+ Elle n'est plus ici; cependant je la vois
+ La nuit au fond des cieux, le jour au fond des bois!
+ Qu'est-ce que l'œil de chair auprès de l'œil de l'âme?
+ On est triste; on n'a pas près de soi cette femme,
+ On est dans l'ombre; eh bien, cette ombre aide à la voir,
+ Car l'étoile apparaît surtout dans le ciel noir.
+ Je vois ma mère morte, et je te vois absente,
+ O Laure! Où donc es-tu? Là-bas, éblouissante.
+ Je t'aime, je te vois. Sois là, ne sois pas là,
+ Je te vois. Tout n'est rien si tout n'est pas cela,
+ Aimer. Aimer suffit; pas d'autre stratagème
+ Pour être égal aux dieux que ce mot charmant: J'aime.
+ L'amour nous fait des dons au-dessus de nos sens,
+ Laure, et le plus divin, c'est de nous voir absents;
+ C'est de t'avoir, après que tu t'es exilée;
+ C'est de revoir partout ta lumière envolée!
+ Je demande: Es-tu là, doux être évanoui?
+ La prunelle dit: Non, mais l'âme répond: Oui.
+
+
+ XIV
+
+ RONSARD
+
+ C'est fort juste, tu veux commander en cédant;
+ Viens, ne crains rien; je suis éperdu, mais prudent;
+ Suis-moi; c'est le talent d'un amant point rebelle
+ De conduire au milieu des forêts une belle,
+ D'être ardent et discret, et d'étouffer sa voix
+ Dans le chuchotement mystérieux des bois.
+ Aimons-nous au-dessous du murmure des feuilles;
+ Viens, je veux qu'en ce lieu voilé tu te recueilles,
+ Et qu'il reste au gazon par ta langueur choisi
+ Je ne sais quel parfum de ton passage ici;
+ Laissons des souvenirs à cette solitude.
+ Si tu prends quelque molle et sereine attitude,
+ Si nous nous querellons, si nous faisons la paix,
+ Et si tu me souris sous les arbres épais,
+ Ce lieu sera sacré pour les nymphes obscures;
+ Et le soir, quand luiront les divins Dioscures,
+ Ces sauvages halliers sentiront ton baiser
+ Flotter sur eux dans l'ombre et les apprivoiser;
+ Les arbres entendront des appels plus fidèles,
+ De petits cœurs battront sous de petites ailes,
+ Et les oiseaux croiront que c'est toi qui bénis
+ Leurs amours et la fête adorable des nids.
+ C'est pourquoi, belle, il faut qu'en ce vallon tu rêves.
+ Et je rends grâce à Dieu, car il fit plusieurs Èves,
+ Une aux longs cheveux d'or, une autre au sein bruni,
+ Une gaie, une tendre, et, quand il eut fini,
+ Ce Dieu, qui crée au fond toujours les mêmes choses,
+ Avec ce qui restait des femmes, fit les roses.
+
+
+ XV
+
+ SHAKESPEARE
+
+ O doux être, fidèle et cependant ailé,
+ Ange et femme, est-il vrai que tu t'en sois allé?
+ Pour l'âme, la lueur inexprimable reste;
+ L'âme ne perd jamais de vue un front céleste;
+ Et quiconque est aimé devient céleste. Hélas,
+ L'absence est dure, mais le cœur noir, l'esprit las
+ Sont consolés par l'âme, invincible voyante.
+ L'éclair est passager, la nuée est fuyante,
+ Mais l'être aimé ne peut s'éclipser. Je te vois,
+ Je sens presque ta main, j'entends presque ta voix.
+ Oui, loin de toi je vis comme on vit dans un songe;
+ Ce que je touche est larve, apparence, mensonge;
+ J'aperçois ton sourire à travers l'infini;
+ Et, sans savoir pourquoi, disant: Suis-je puni?
+ Je pleure vaguement si loin de moi tu souffres.
+ La nature ignorée et sainte a de ces gouffres
+ Où le visionnaire est voisin du réel;
+ Ainsi la lune est presque un spectre dans le ciel;
+ Ainsi tout dans les bois en fantôme s'achève;
+ Ainsi c'est presque au fond d'un abîme et d'un rêve
+ Qu'un rossignol est triste et qu'un merle est rieur.
+
+ Quel mystère insondé que l'œil intérieur!
+ Quelle insomnie auguste en nous! Quelle prunelle
+ Ouverte sur le bien et le mal, éternelle!
+ A quelle profondeur voit cet œil inconnu!
+ Comme devant l'esprit toute l'ombre est à nu!
+ L'œil de chair bien souvent pour l'erreur se décide,
+ La cécité pensive est quelquefois lucide;
+ Quoi donc! est-ce qu'on a besoin des yeux pour voir
+ L'héroïsme, l'honneur, la vertu, le devoir,
+ La réalité sainte et même la chimère?
+ Qui donc passe en clarté le grand aveugle Homère?
+
+
+ XVI
+
+ RACAN
+
+ Si toutes les choses qu'on rêve
+ Pouvaient se changer en amours,
+ Ma voix, qui dans l'ombre s'élève,
+ Osant toujours, tremblant toujours,
+
+ Qui, dans l'hymne qu'elle module,
+ Mêle Astrée, Eros, Gabriel,
+ Les dieux et les anges, crédule
+ Aux douces puissances du ciel,
+
+ Pareille aux nids qui, sous les voiles
+ De la nuit et des bois touffus,
+ Echangent avec les étoiles
+ Un grand dialogue confus,
+
+ Sous la sereine et sombre voûte
+ Sans murs, sans portes et sans clés,
+ Mon humble voix prendrait la route
+ Que prennent les cœurs envolés,
+
+ Et vous arriverait, touchante,
+ A travers les airs et les eaux,
+ Si toutes les chansons qu'on chante,
+ Pouvaient se changer en oiseaux.
+
+
+ XVII
+
+ SEGRAIS
+
+ O fraîche vision des jupes de futaine
+ Qui se troussent gaîment autour de la fontaine!
+ O belles aux bras blancs follement amoureux!
+ J'ai vu passer Aminthe au fond du chemin creux;
+ Elle a seize ans, et tant d'aurore sur sa tête
+ Qu'elle semble marcher au milieu d'une fête;
+ Elle est dans la prairie, elle est dans les forêts
+ La plus belle, et n'a pas l'air de le faire exprès;
+ C'est plus qu'une déesse et c'est plus qu'une fée,
+ C'est la bergère; c'est une fille coiffée
+ D'iris et de glaïeuls avec de grands yeux bleus;
+ Elle court dans les champs comme, aux temps fabuleux,
+ Couraient Léontium, Phyllodoce et Glycère;
+ Elle a la majesté du sourire sincère;
+ Quand elle parle, on croit entendre, ô bois profond,
+ Un rossignol chanter au-dessus de son front;
+ Elle est pure, sereine, aimable, épanouie,
+ Et j'en ai la prunelle à jamais éblouie;
+ Comme Faune la suit d'un regard enflammé!
+ Comme on sent que les nids, l'amour, le mois de mai,
+ Guettent dans le hallier ces douces âmes neuves!
+ Dans des prés où ne coule aucun des divins fleuves
+ Qu'on appelle Céphise, Eurotas ou Cydnus,
+ Elle trouve moyen d'avoir de beaux pieds nus;
+ Cette fille d'Auteuil semble née à Mégare!
+ Parfois dans des sentiers pleins d'ombre elle s'égare;
+ Oh! comme les oiseaux chuchotaient l'autre soir!
+ Pas plus que le raisin ne résiste au pressoir,
+ Pas plus que le roseau n'est au zéphyr rebelle,
+ Nul cœur pouvant aimer n'élude cette belle.
+ Comme la biche accourt et fuit à notre voix,
+ Elle est apprivoisée et sauvage à la fois;
+ Elle est toute innocente et n'a pas de contrainte;
+ Elle donne un baiser confiant et sans crainte
+ A quiconque est naïf comme un petit enfant;
+ Contre les beaux parleurs, fière, elle se défend;
+ Et c'est pourquoi je fais semblant d'être stupide;
+ Telle est la profondeur des amoureux. Et Gnide,
+ Amathonte et Paphos ne sont rien à côté
+ Du vallon où parfois passe cette beauté.
+ Muses, je chante, et j'ai près de moi Stésichore,
+ Plaute, Horace et Ronsard, d'autres bergers encore;
+ J'aime, et je suis Segrais qu'on nomme aussi Tircis;
+ Nous sommes sous un hêtre avec Virgile assis,
+ Et cette chanson s'est de ma flûte envolée,
+ Pendant que mes troupeaux paissent dans la vallée
+ Et que du haut des cieux l'astre éclaire et conduit
+ La descente sacrée et sombre de la nuit.
+
+
+ XVIII
+
+ VOLTAIRE
+
+ Dans la religion voir une bucolique;
+ Être assez huguenot pour être catholique;
+ Aimer Clorinde assez pour caresser Suzon;
+ Suivre un peu la sagesse et beaucoup la raison;
+ Planter là ses amis, mais ne pas les proscrire;
+ Croire aux dogmes tout juste assez pour en sourire;
+ Être homme comme un diable, abbé comme Chaulieu;
+ Ne rien exagérer, pas même le bon Dieu;
+ Baiser le saint chausson qu'offre à la gent dévote
+ Le pape, et préférer le pied nu de Javotte,
+ Tels sont les vrais instincts d'un sage en bon état.
+ Force tentations, et jamais d'attentat;
+ Avoir on ne sait quoi d'aimable dans la faute;
+ Ressembler à ce bon petit chevreau qui saute
+ Joyeux, libre, et qui broute, et boit aux étangs verts,
+ Si content qu'il en met l'oreille de travers;
+ Donner son cœur au ciel si Goton vous le laisse;
+ Commettre des péchés pour aller à confesse,
+ Car les péchés sont gais, et font avec douceur
+ Aux frais du confessé vivre le confesseur;
+ Pas trop de passion, pas trop d'apostasie,
+ C'est le bon sens. Suivez cette route choisie
+ Et sûre. C'est ainsi qu'on vieillit sans effroi;
+ Et c'est ainsi qu'on a de l'esprit, fût-on roi,
+ Et qu'on est Henri quatre, et qu'on a ses entrées
+ A la grand'messe, et chez Gabrielle d'Estrées.
+
+
+ XIX
+
+ CHAULIEU
+
+ Ayez de la faiblesse, ô femmes; c'est charmant
+ D'être faibles, et l'ombre est dans le firmament
+ Pour prouver le besoin que parfois ont de voiles
+ Même la blanche aurore et même les étoiles.
+ Les fleurs ne savent pas ce que va faire avril,
+ Elles ont peur; de quoi? D'un charme, ou d'un péril?
+ D'un péril et d'un charme. Eh bien, toi qui te mêles
+ Aux fleurs, et qui les vois trembler, tremble comme elles,
+ Mais pas plus. Oui, tremblez, belles; mais, croyez-moi,
+ Sur la frayeur des fleurs copiez votre émoi.
+ Voyez comme elles sont promptement rassurées.
+ Les roses sont autant de molles Cythérées,
+ Point méchantes; l'épine est la sœur du parfum.
+ Le ciel n'est point pour l'homme un témoin importun.
+ Aimons. On y consent au fond des empyrées.
+ Après avoir aimé les âmes sont sacrées.
+ L'heure où nous brillons touche à l'heure où nous tombons.
+ Brillez, tombez. Jadis les sages étaient bons;
+ Ils conseillaient la gloire aux héros, et la chute
+ Aux belles. L'herbe douce après la douce lutte
+ Devient un trône; Horace y fait asseoir Chloé.
+ Ainsi qu'un vieux trumeau dépeint et décloué
+ L'idylle aujourd'hui pend au grand plafond céleste,
+ Restaurons-la, suivons Galatée au pied leste,
+ Et je serai Virgile, et vous serez Églé,
+ O belle au frais fichu vainement épinglé!
+ Nous sommes des bergers, Gnide est notre village.
+ Attention! je vais commencer le pillage
+ Des appas, et l'on va courir dans les sillons;
+ Et vous ne ferez pas la chasse aux papillons,
+ Belle, les papillons étant de bon exemple.
+ O cieux profonds, l'amour est dieu, le bois est temple,
+ Et cette jeune fille à l'œil un peu moqueur
+ Est ma victorieuse et je suis son vainqueur!
+
+
+ XX
+
+ DIDEROT
+
+ Les philosophes sont d'avis que la nature
+ Se passe d'eux, ne tient qu'à sa propre droiture,
+ Ne consulte que l'ordre auguste, et que les lois
+ Sont les mêmes au fond des cieux, au fond des bois.
+ Vivre, aimer, tout est là. Le reste est ignorance;
+ Et la création est une transparence;
+ L'univers laisse voir toujours le même sceau,
+ L'amour, dans le soleil ainsi que dans l'oiseau;
+ Nos sens sont des conseils; des voix sont dans les choses;
+ Ces voix disent: Beautés, faites comme les roses;
+ Faites comme les nids, amants. Avril vainqueur
+ Sourit, laissez le ciel vous entrer dans le cœur.
+ Théocrite, ô ma belle, était tendre et facile;
+ Ces bons ménétriers de Grèce et de Sicile
+ Chantaient juste, et leur vers reste aimable et charmeur
+ Même quand la saison est de mauvaise humeur;
+ Ils étaient un peu fous comme tous les vrais sages;
+ Ils baisaient les pieds nus, guettaient les purs visages,
+ N'avaient point de sophas et point de canapés,
+ Et couchaient sur des lits de pampres frais coupés;
+ Ils se hâtaient d'aimer, car la vie est rapide;
+ La dernière heure éclôt dans la première ride;
+ Hélas, la pâle mort pousse d'un pied égal
+ Votre beauté, madame, et notre madrigal.
+ Vivons. Moi, j'ai l'amour pour devoir, et personne
+ N'a droit de s'informer, belles, si je frissonne
+ Parce que j'entrevois dans l'ombre un sein charmant;
+ Je prends ma part du vaste épanouissement;
+ Le plus sage en ce monde immense est le plus ivre.
+ Femme, écoute ton cœur, ne lis pas d'autre livre;
+ Ce qu'ont fait les aïeux les enfants le refont,
+ Et l'amour est toujours la même idylle au fond;
+ L'églogue en souriant se copie; elle calque
+ Margot sur Phyllodoce et Gros-Jean sur Ménalque.
+ Comme souffle le vent, comme luit le rayon,
+ Sois belle, aime! La vie est une fonction,
+ Et cette fonction par tout être est remplie
+ Sans qu'aucun instinct mente et qu'aucune loi plie;
+ Les accomplissements sont au-dessus de nous;
+ Le lys est pur, le ciel est bleu, l'amour est doux
+ Sans la permission de l'homme; nul système
+ N'empêche Églé de dire à Tityre: Je t'aime!
+ La Sorbonne n'a rien à voir dans tout cela;
+ Madame de Genlis peut faire _Paméla_
+ Sans gêner les oiseaux des bois; et les mésanges,
+ Les pinsons, les moineaux, bêtes qui sont des anges,
+ Ne s'inquiètent point d'Arnauld ni de Pascal;
+ Et, quand des profondeurs du ciel zodiacal,
+ Vers l'aurore, à travers d'invisibles pilastres,
+ Il redescend, avec son attelage d'astres,
+ Là-haut, dans l'infini, l'énorme chariot
+ Sait peu ce que Voltaire écrit à Thiriot.
+
+
+ XXI
+
+ BEAUMARCHAIS
+
+ Allez-vous-en au bois, les belles paysannes!
+ Par-dessus les moulins, dont nous sommes les ânes,
+ Jetez tous vos bonnets, et mêlez à nos cœurs
+ Vos caprices, joyeux, charmants, tendres, moqueurs.
+ C'est dimanche. On entend jaser la cornemuse;
+ Le vent à chiffonner les fougères s'amuse;
+ Fête aux champs. Il s'agit de ne pas s'ennuyer.
+ Les oiseaux, qui n'ont point à payer de loyer,
+ Changent d'alcôve autant de fois que bon leur semble;
+ Tout frémit; ce n'est pas pour rien que le bois tremble;
+ Les fourches des rameaux sur les faunes cornus
+ Tressaillent; copions les oiseaux ingénus;
+ Ah! les petits pillards et comme ils font leurs orges!
+ Regardons s'entr'ouvrir les mouchoirs sur les gorges;
+ Errons, comme Daphnis et Chloé frémissants;
+ Nous n'aurons pas toujours le temps d'être innocents,
+ Soyons-le; jouissons du hêtre, du cytise,
+ Des mousses, du gazon; faisons cette bêtise,
+ L'amour, et livrons-nous naïvement à Dieu.
+ Puisque les prés sont verts, puisque le ciel est bleu,
+ Aimons. Par les grands mots l'idylle est engourdie;
+ N'ayons pas l'air de gens jouant la tragédie;
+ Disons tout ce qui peut nous passer par l'esprit;
+ Allons sous la charmille où l'églantier fleurit,
+ Dans l'ombre où sont les grands chuchotements des chênes.
+ Les douces libertés avec les douces chaînes,
+ Et beaucoup de réel dans un peu d'idéal,
+ Voilà ce que conseille en riant floréal.
+ L'enfant amour conduit ce vieux monde aux lisières;
+ Adorons les rosiers et même les rosières.
+ Oublions les sermons du pédant inhumain;
+ Que tout soit gaîté, joie, éclat de rire, hymen!
+ Et toi, viens avec moi, ma fraîche bien-aimée;
+ Qu'on entende chanter les nids sous la ramée,
+ L'alouette dans l'air, les coqs au poulailler,
+ Et que ton fichu seul ait le droit de bâiller!
+
+
+ XXII
+
+ ANDRÉ CHÉNIER
+
+ O belle, le charmant scandale des oiseaux
+ Dans les arbres, les fleurs, les prés et les roseaux,
+ Les rayons rencontrant les aigles dans les nues,
+ L'orageuse gaîté des néréides nues
+ Se jetant de l'écume et dansant dans les flots,
+ Blancheurs qui font rêver au loin les matelots,
+ Ces ébats glorieux des déesses mouillées
+ Prenant pour lit les mers comme toi les feuillées,
+ Tout ce qui joue, éclate et luit sur l'horizon
+ N'a pas plus de splendeur que ta fière chanson.
+ Ton chant ajouterait de la joie aux dieux mêmes.
+ Tu te dresses superbe. En même temps tu m'aimes;
+ Et tu viens te rasseoir sur mes genoux. Psyché
+ Par moments comme toi prenait un air fâché,
+ Puis se jetait au cou du jeune dieu, son maître.
+ Est-ce qu'on peut bouder l'amour? Aimer, c'est naître;
+ Aimer, c'est savourer, aux bras d'un être cher,
+ La quantité de ciel que Dieu mit dans la chair;
+ C'est être un ange avec la gloire d'être un homme.
+ Oh! ne refuse rien. Ne sois pas économe.
+ Aimons! Ces instants-là sont les seuls bons et sûrs.
+ O volupté mêlée aux éternels azurs!
+ Extase! ô volonté de là-haut! Je soupire,
+ Tu songes. Ton cœur bat près du mien. Laissons dire
+ Les oiseaux, et laissons les ruisseaux murmurer.
+ Ce sont des envieux. Belle, il faut s'adorer.
+ Il faut aller se perdre au fond des bois farouches.
+ Le ciel étoilé veut la rencontre des bouches;
+ Une lionne cherche un lion sur les monts.
+ Chante! il faut chanter. Aime! il faut aimer. Aimons.
+ Pendant que tu souris, pendant que mon délire
+ Abuse de ce doux consentement du rire,
+ Pendant que d'un baiser complice tu m'absous,
+ La vaste nuit funèbre est au-dessous de nous,
+ Et les morts, dans l'Hadès plein d'effrayants décombres,
+ Regardent se lever, sur l'horizon des ombres,
+ Les astres ténébreux de l'Érèbe qui font
+ Trembler leurs feux sanglants dans l'eau du Styx profond.
+
+
+
+
+ L'IDYLLE DU VIEILLARD
+
+ LA VOIX D'UN ENFANT D'UN AN
+
+
+ Que dit-il? Croyez-vous qu'il parle? J'en suis sûr.
+ Mais à qui parle-t-il? A quelqu'un dans l'azur;
+ A ce que nous nommons les esprits; à l'espace,
+ Au doux battement d'aile invisible qui passe,
+ A l'ombre, au vent, peut-être au petit frère mort.
+ L'enfant apporte un peu de ce ciel dont il sort;
+ Il ignore, il arrive; homme, tu le recueilles.
+ Il a le tremblement des herbes et des feuilles.
+ La jaserie avant le langage est la fleur
+ Qui précède le fruit, moins beau qu'elle, et meilleur,
+ Si c'est être meilleur qu'être plus nécessaire.
+ L'enfant candide, au seuil de l'humaine misère,
+ Regarde cet étrange et redoutable lieu,
+ Ne comprend pas, s'étonne, et, n'y voyant pas Dieu,
+ Balbutie, humble voix confiante et touchante;
+ Ce qui pleure finit par être ce qui chante;
+ Ses premiers mots ont peur comme ses premiers pas.
+ Puis il espère.
+
+ Au ciel où notre œil n'atteint pas
+ Il est on ne sait quel nuage de figures
+ Que les enfants, jadis vénérés des augures,
+ Aperçoivent d'en bas et qui les fait parler.
+ Ce petit voit peut-être un œil étinceler;
+ Il l'interroge; il voit, dans de claires nuées,
+ Des faces resplendir sans fin diminuées,
+ Et, fantômes réels qui pour nous seraient vains,
+ Le regarder, avec des sourires divins;
+ L'obscurité sereine étend sur lui ses branches;
+ Il rit, car de l'enfant les ténèbres sont blanches.
+ C'est là, dans l'ombre, au fond des éblouissements,
+ Qu'il dialogue avec des inconnus charmants;
+ L'enfant fait la demande et l'ange la réponse;
+ Le babil puéril dans le ciel bleu s'enfonce,
+ Puis s'en revient, avec les hésitations
+ Du moineau qui verrait planer les alcyons.
+ Nous appelons cela bégaiement; c'est l'abîme
+ Où, comme un être ailé qui va de cime en cime,
+ La parole, mêlée à l'éden, au matin,
+ Essayant de saisir là-haut un mot lointain,
+ Le prend, le lâche, cherche et trouve, et s'inquiète.
+ Dans ce que dit l'enfant le ciel profond s'émiette.
+ Quand l'enfant jase avec l'ombre qui le bénit,
+ La fauvette, attentive, au rebord de son nid
+ Se dresse, et ses petits passent, pensifs et frêles,
+ Leurs têtes à travers les plumes de ses ailes;
+ La mère semble dire à sa couvée: Entends,
+ Et tâche de parler aussi bien.--Le printemps,
+ L'aurore, le jour bleu du paradis paisible,
+ Les rayons, flèches d'or dont la terre est la cible,
+ Se fondent, en un rhythme obscur, dans l'humble chant
+ De l'âme chancelante et du cœur trébuchant.
+ Trébucher, chanceler, bégayer, c'est le charme
+ De cet âge où le rire éclôt dans une larme.
+ O divin clair-obscur du langage enfantin!
+ L'enfant semble pouvoir désarmer le destin;
+ L'enfant sans le savoir enseigne la nature;
+ Et cette bouche rose est l'auguste ouverture
+ D'où tombe, ô majesté de l'être faible et nu!
+ Sur le gouffre ignoré le logos inconnu.
+ L'innocence au milieu de nous, quelle largesse!
+ Quel don du ciel! Qui sait les conseils de sagesse,
+ Les éclairs de bonté, qui sait la foi, l'amour,
+ Que versent, à travers leur tremblant demi-jour,
+ Dans la querelle amère et sinistre où nous sommes,
+ Les âmes des enfants sur les âmes des hommes?
+ Le voit-on jusqu'au fond ce langage où l'on sent
+ Passer tout ce qui fait tressaillir l'innocent?
+ Non. Les hommes émus écoutent ces mêlées
+ De syllabes dans l'aube adorable envolées,
+ Idiome où le ciel laisse un reste d'accent,
+ Mais ne comprennent pas, et s'en vont en disant:
+ --Ce n'est rien; c'est un souffle, une haleine, un murmure;
+ Le mot n'est pas complet quand l'âme n'est pas mûre.--
+ Qu'en savez-vous? Ce cri, ce chant qui sort d'un nid,
+ C'est l'homme qui commence et l'ange qui finit.
+ Vénérez-le. Le bruit mélodieux, la gamme
+ Dénouée et flottante où l'enfance amalgame
+ Le parfum de sa lèvre et l'azur de ses yeux,
+ Ressemble, ô vent du ciel, aux mots mystérieux
+ Que, pour exprimer l'ombre ou le jour, tu proposes
+ A la grande âme obscure éparse dans les choses.
+ L'être qui vient d'éclore en ce monde où tout ment,
+ Dit comme il peut son triste et doux étonnement.
+ Pour l'animal perdu dans l'énigme profonde,
+ Tout vient de l'homme. L'homme ébauche dans ce monde
+ Une explication du mystère, et par lui
+ Au fond du noir problème un peu de jour a lui.
+ Oui, le gazouillement, musique molle et vague,
+ Brouillard de mots divins confus comme la vague,
+ Chant dont les nouveau-nés ont le charmant secret,
+ Et qui de la maison passe dans la forêt,
+ Est tout un verbe, toute une langue, un échange
+ De l'aube avec l'étoile et de l'âme avec l'ange,
+ Idiome des nids, truchement des berceaux,
+ Pris aux petits enfants par les petits oiseaux.
+
+
+
+
+ XXXVII
+
+ LES PAYSANS
+
+ AU BORD DE LA MER
+
+
+ I
+
+
+ Les pauvres gens de la côte,
+ L'hiver, quand la mer est haute
+ Et qu'il fait nuit,
+ Viennent où finit la terre
+ Voir les flots pleins de mystère
+ Et pleins de bruit.
+
+ Ils sondent la mer sans bornes;
+ Ils pensent aux écueils mornes
+ Et triomphants;
+ L'orpheline pâle et seule
+ Crie: O mon père! et l'aïeule
+ Dit: Mes enfants!
+
+ La mère écoute et se penche;
+ La veuve à la coiffe blanche
+ Pleure et s'en va.
+ Ces cœurs qu'épouvante l'onde
+ Tremblent dans ta main profonde,
+ O Jéhovah.
+
+ Où sont-ils tous ceux qu'on aime?
+ Elles ont peur. La nuit blême
+ Cache Vénus;
+ L'océan jette sa brume
+ Dans leur âme, et son écume
+ Sur leurs pieds nus.
+
+ On guette, on doute, on ignore
+ Ce que l'ombre et l'eau sonore
+ Aux durs combats
+ Et les rocs aux trous d'éponges,
+ Pareils aux formes des songes,
+ Disent tout bas.
+
+ L'une frémit, l'autre espère.
+ Le vent semble une vipère.
+ On pense à Dieu
+ Par qui l'esquif vogue ou sombre
+ Et qui change en gouffre d'ombre
+ Le gouffre bleu!
+
+
+ II
+
+ La pluie inonde leurs tresses.
+ Elles mêlent leurs détresses
+ Et leurs espoirs.
+ Toutes ces tremblantes femmes,
+ Hélas! font voler leurs âmes
+ Sur les flots noirs.
+
+ Et, selon ses espérances,
+ Chacun voit des apparences
+ A l'horizon.
+ Le troupeau des vagues saute
+ Et blanchit toute la côte
+ De sa toison.
+
+ Et le groupe inquiet pleure.
+ Cet abîme obscur qu'effleure
+ Le goëland
+ Est comme une ombre vivante
+ Où la brebis Épouvante
+ Passe en bêlant.
+
+ Ah! cette mer est méchante,
+ Et l'affreux vent d'ouest qui chante
+ En troublant l'eau,
+ Tout en sonnant sa fanfare,
+ Souffle souvent sur le phare
+ De Saint-Malo.
+
+
+ III
+
+ Dans les mers il n'est pas rare
+ Que la foudre au lieu de phare
+ Brille dans l'air,
+ Et que sur l'eau qui se dresse
+ Le sloop-fantôme apparaisse
+ Dans un éclair.
+
+ Alors tremblez. Car l'eau jappe
+ Quand le vaisseau mort la frappe
+ De l'aviron,
+ Car le bois devient farouche
+ Quand le chasseur spectre embouche
+ Son noir clairon.
+
+ Malheur au chasse-marée
+ Qui voit la nef abhorrée!
+ O nuit! terreur!
+ Tout le navire frissonne,
+ Et la cloche, à l'avant, sonne
+ Avec horreur.
+
+ C'est le hollandais! la barque
+ Que le doigt flamboyant marque!
+ L'esquif puni!
+ C'est la voile scélérate!
+ C'est le sinistre pirate
+ De l'infini!
+
+ Il était hier au pôle
+ Et le voici! Tombe et geôle,
+ Il court sans fin.
+ Judas songe, sans prière,
+ Sur l'avant, et sur l'arrière
+ Rêve Caïn.
+
+ Il suffirait, pour qu'une île
+ Croulât dans l'onde infertile,
+ Qu'il y passât;
+ Il fuit dans la nuit damnée,
+ La tempête est enchaînée
+ A ce forçat.
+
+ Il change l'onde en hyène,
+ Et que veut-on que devienne
+ Le matelot,
+ Quand, brisant la lame en poudre,
+ L'enfer vomit dans la foudre
+ Ce noir brûlot?
+
+ La lugubre goëlette
+ Jette à travers son squelette
+ Un blanc rayon;
+ La lame devient hagarde,
+ L'abîme effaré regarde
+ La vision.
+
+ Les rocs qui gardent la terre
+ Disent: Va-t'en, solitaire!
+ Démon, va-t'en!
+ L'homme entend de sa chaumière
+ Aboyer les chiens de pierre
+ Après Satan.
+
+ Et les femmes sur la grève
+ Se parlent du vaisseau rêve
+ En frémissant;
+ Il est plein de clameurs vagues;
+ Il traîne avec lui des vagues
+ Pleines de sang.
+
+
+ IV
+
+ Et l'on se conte à voix basse
+ Que le noir vaisseau qui passe
+ Est en granit,
+ Et qu'à son bord rien ne bouge;
+ Les agrès sont en fer rouge,
+ Le mât hennit.
+
+ Et l'on se met en prières,
+ Pendant que joncs et bruyères
+ Et bois touffus,
+ Vents sans borne et flots sans nombre,
+ Jettent dans toute cette ombre
+ Des cris confus.
+
+
+ V
+
+ Et les écueils centenaires
+ Rendent des bruits de tonnerres
+ Dans l'ouragan;
+ Il semble en ces nuits d'automne
+ Qu'un canon monstrueux tonne
+ Sur l'océan.
+
+ L'ombre est pleine de furie.
+ O chaos! onde ahurie,
+ Caps ruisselants,
+ Vent que les mères implorent,
+ Noir gouffre où s'entre-dévorent
+ Les flots hurlants!
+
+ Comme un fou tirant sa chaîne,
+ L'eau jette des cris de haine
+ Aux durs récifs;
+ Les rocs, sourds à ses huées,
+ Mêlent aux blêmes nuées
+ Leurs fronts pensifs.
+
+ La mer traîne en sa caverne
+ L'esquif que le flot gouverne,
+ Le mât détruit,
+ Et la barre, et la voilure
+ Que noue à sa chevelure
+ L'horrible nuit.
+
+ Et sur les sombres falaises
+ Les pêcheuses granvillaises
+ Tremblent au vent,
+ Pendant que tu ris sur l'onde,
+ De l'autre côté du monde,
+ Soleil levant!
+
+
+
+
+ XXXVIII
+
+
+ Un homme aux yeux profonds passait; un patriarche
+ Lui demanda:--Combien as-tu de jours de marche,
+ O voyageur qui viens du côté du levant?
+ L'homme dit:--Je ne sais. Le vieux reprit:--Le vent,
+ O voyageur qui viens du côté de l'aurore,
+ T'a-t-il bien poursuivi? L'homme dit:--Je l'ignore.
+ Le vieillard dit:--Tu dois avoir près d'Engaddi
+ Trouvé la caravane allant vers le midi?
+ Combien de voyageurs et de bêtes de somme?
+ --Je n'ai rien rencontré ni rien compté, dit l'homme.
+ --Les hérons gris ont-ils passé dans le brouillard?
+ Dit le vieux. L'homme dit:--Je n'ai rien vu, vieillard.
+ Et le vieillard reprit:--Homme au sombre visage,
+ Aujourd'hui, dans ta route, as-tu, selon l'usage,
+ Auprès de la citerne entre Edom et Gaza,
+ Crié trois fois le nom du saint qui la creusa?
+ Et l'homme répondit:--Quel saint? que veux-tu dire?
+ Le vieillard repartit:--Homme, est-ce de la myrrhe
+ Ou du baume qu'on doit en tribut envoyer
+ Au tétrarque Antipas pour laver son foyer
+ Et parfumer son lit?--Je ne sais pas, dit l'homme.
+ --Quoi! tu ne connais point le roi que je te nomme?
+ --Non.--Le vieillard reprit:--Tu ne distingues pas
+ Entre le lit de pourpre où se couche Antipas
+ Et la paille qui sert aux bêtes de litière?
+ --Non, dit l'homme.
+
+ Ils parlaient auprès d'un cimetière.
+ L'œil du vieillard tomba sur les fosses; il dit:
+ --Tous ces êtres, hélas! sur qui l'herbe grandit,
+ Étaient jadis vivants, bruyants, joyeux, utiles;
+ Maintenant les voilà tombés chez les reptiles,
+ Mangés des vers, mêlés à la terre, mêlés
+ A la cendre, et gisants.--Non, dit l'homme. Envolés.
+ Arriver au tombeau, c'est atteindre le faîte.--
+
+ Le patriarche alors reconnut un prophète,
+ Et murmura pensif, à voix basse, pendant
+ Que ce passant, doré par le rouge occident,
+ Disparaissait au loin dans le désert sublime:
+ --O savant seulement des choses de l'abîme!
+
+
+
+
+ Un grand esprit en marche a ses rumeurs, ses houles,
+ Ses chocs, et fait frémir profondément les foules,
+ Et remue en passant le monde autour de lui.
+ On est épouvanté si l'on n'est ébloui;
+ L'homme comme un nuage erre et change de forme;
+ Nul, si petit qu'il soit, n'échappe au souffle énorme;
+ Les plus humbles, pendant qu'il parle, ont le frisson.
+
+ Ainsi quand, évadé dans le vaste horizon,
+ L'aquilon qui se hâte et qui cherche aventure
+ Tord la pluie et l'éclair, comme de sa ceinture
+ Une fille défait en souriant le nœud,
+ Quand l'immense vent gronde et passe, tout s'émeut;
+ Pas un brin d'herbe au fond des ravins, que ne touche
+ Cette rapidité formidable et farouche.
+
+
+
+
+ Autrefois, j'ai connu Ferdousi dans Mysore.
+ Il semblait avoir pris une flamme à l'aurore
+ Pour s'en faire une aigrette et se la mettre au front;
+ Il ressemblait aux rois que n'atteint nul affront,
+ Portait le turban rouge où le rubis éclate
+ Et traversait la ville habillé d'écarlate.
+
+ Je le revis dix ans après vêtu de noir.
+ Et je lui dis:
+
+ --O toi qu'on venait jadis voir
+ Comme un homme de pourpre errer devant nos portes,
+ Toi, le seigneur vermeil, d'où vient donc que tu portes
+ Cet habit noir, qui semble avec de l'ombre teint?
+
+ --C'est, me répondit-il, que je me suis éteint.
+
+
+
+
+ LE LAPIDÉ
+
+
+ Celui qui parle ici marchait dans une plaine
+ Sombre au point qu'un sentier s'y distinguait à peine;
+ On entendait un bruit de foudre à l'horizon.
+
+ Il vit on ne sait quoi d'affreux dans le gazon;
+ Un monceau d'ossements, noir sous un tas de pierres.
+ Alors, lui, le marcheur qui baisse les paupières,
+ Il s'arrêta, sévère et triste, et dit à Dieu:
+
+ --Dieu! sous votre ciel calme et dans cet âpre lieu
+ Où le vent vient gronder et l'apôtre se taire,
+ Dans ce désert voisin d'Horeb, je vois à terre
+ Quelque chose qui fut un homme, et qui vivait.
+ C'était un mage; il eut debout à son chevet,
+ Tout le temps qu'il vécut, votre esprit formidable;
+ Et votre esprit parlait à son âme; et le sable,
+ Et la poussière, et l'eau qui coule du rocher,
+ N'ont jamais empêché ses pieds nus de marcher;
+ Il passait les torrents et traversait les plaines;
+ Il était sur la terre une de vos haleines;
+ Il parlait au pontife, au scribe, au juge, au roi,
+ Et sa bouche soufflait sur eux le vaste effroi;
+ Il ne ménageait pas non plus la sombre foule;
+ Il passait, dispersant sa parole, et la houle
+ A le même frisson sous la trombe, et le bois
+ Sous l'orage indigné, que l'homme sous sa voix.
+ Du moins ce fut ainsi tant que vécut ce mage.
+ En bas son âme, en haut l'astre, étaient du même âge.
+ Et le peuple à ses pieds songeait dans la cité
+ Quand il parlait au gouffre avec fraternité.
+ Si bien que maintenant le voici dans cette herbe.
+ Le peuple est trop obscur, le prêtre est trop superbe
+ Pour se laisser longtemps crier par un passant
+ Qu'il faut aider le faible et bénir l'innocent,
+ Qu'il faut craindre l'augure et son sceptre d'érable,
+ Mais que la vérité surtout est vénérable,
+ Et que les fils d'Adam doivent se dire entre eux
+ Qu'il s'agit d'être juste et non pas d'être heureux.
+ Cet homme était sublime et pur dans ses prières;
+ C'est pourquoi, je le dis, le voilà sous ces pierres.
+ Ce mage a cet amas d'affreux cailloux pour lit,
+ Qui le tua vivant et mort l'ensevelit.
+ Certes, l'arbre qui près du cadavre s'élève
+ A plus d'ombrage ayant à ses pieds plus de séve;
+ L'herbe est belle, et les vers de terre sont contents;
+ Les loups ont, j'en conviens, à manger pour longtemps;
+ L'hyène après la chair rongera le squelette;
+ J'entends se réjouir dans l'ombre la belette,
+ Et le corbeau, qui hait votre soleil divin;
+ Et l'églantier sauvage en fleur dans ce ravin
+ A pu boire le sang dont ses roses sont faites.
+ Est-ce donc à cela que servent les prophètes?
+
+ Et Dieu lui répondit:
+
+ --D'abord, c'est à cela.
+ Il faut que la fleur dise à l'aube: me voilà!
+ L'arbre existe; il est bon que l'herbe soit épaisse
+ Afin que la brebis joyeuse s'en repaisse;
+ Le ver de terre a droit de vivre; et le vautour
+ Dans le banquet du jour et de l'ombre a son tour;
+ Le grand ordre ignoré n'exclut pas la belette
+ De ceux que la mamelle universelle allaite;
+ Et moi qui sais que tout a pour racine tout,
+ Que, si l'un est couché, c'est que l'autre est debout,
+ Que l'être naît de l'être, et sans fin se transforme,
+ Et que l'éternité tourne en ce cercle énorme,
+ Sans quoi dans l'azur noir les soleils s'éteindraient,
+ Je ne vois pas pourquoi les prophètes seraient
+ Dispensés de donner leur chair pour nourriture
+ A l'affamée immense et sombre, la nature.
+ Et puis ce lapidé sert encore à ceci:
+ C'est qu'il te fait songer. L'homme passe, obscurci
+ Par la nuit, par l'hiver, par l'ombre, et par son âme,
+ Car il met de la cendre où j'ai mis de la flamme;
+ Eh bien, puisqu'il est sourd, et puisqu'il est haineux
+ A ceux qu'il voit venir ayant mon souffle en eux,
+ Puisqu'il a son plaisir pour loi, pour dieu son ventre,
+ Il est bon qu'en venant de jouer dans quelque antre
+ Ses jours, son bien, son cœur, tout, sur un coup de dé,
+ Soudain il voie à terre un sage lapidé,
+ Et qu'il compare, ému d'une terreur sacrée,
+ Les cadavres qu'il fait aux esprits que je crée.
+
+ Et, poursuivit l'Esprit immense, écoute encor.
+ Quand, tels que des chasseurs menant au son du cor
+ Leur meute dans le bois sinistre des ténèbres,
+ Les peuples, devant eux poussant ces chiens funèbres,
+ Haine, Ignorance, Envie, Orgueil, Rébellion,
+ Ont traqué mon prophète ainsi que le lion,
+ Quand ils boivent le sang et le vin dans leurs salles,
+ Adorant, nains hideux, leurs fautes colossales,
+ Quand le brûleur, soufflant sur un tas de charbon,
+ Se dit mon prêtre, et quand le mal leur semble bon,
+ Les mages inspirés parlent aux multitudes,
+ Comme le sombre vent, du fond des solitudes;
+ Mais je n'ignore pas que ce n'est point assez.
+ Le prophète est bien grand, mais ne peut, je le sais,
+ Dire les mots divins qu'avec la langue humaine;
+ Il sied que le prodige et que le phénomène
+ Apparaisse, et me nomme aux peuples, oublieux
+ De tout ce que j'ai mis d'obscur sur les hauts lieux;
+ Il faut faire entrevoir à l'homme mon mystère,
+ L'ordre silencieux doit cesser de se taire,
+ Et, pour le ciel profond, c'est le moment d'avoir
+ La clameur rappelant les peuples au devoir;
+ Un avertissement farouche est nécessaire;
+ Votre terre a besoin qu'un verbe altier, sincère,
+ Innocent, prenne l'ombre effrayante à témoin;
+ Alors il faut quelqu'un qu'on entende de loin
+ Et qui parle plus haut que la voix ordinaire,
+ Et c'est un des emplois que je donne au tonnerre.
+
+
+
+
+ XXXIX
+
+ L'AMOUR
+
+
+ Quoi! le libérateur qui par degrés desserre
+ La double chaîne noire, ignorance et misère,
+ Le balayeur qui jette au vent le préjugé,
+ Quoi! l'immense marcheur, jamais découragé,
+ Le Progrès, qui de flamme éblouit le vulgaire,
+ Détrône l'échafaud et musèle la guerre,
+ Qui fait avec les mœurs des ratures aux lois,
+ Change en romain l'étrusque, en français le gaulois,
+ Crée et brise, sans cesse use l'un contre l'autre
+ Les mensonges, et va, rapide et ferme apôtre,
+ Lui, dont la chaude haleine émeut l'homme troublé,
+ Quoi! lui, le destructeur flamboyant, étoilé,
+ De l'antique caverne et de l'antique geôle,
+ Il n'a pu fondre encor la glace que d'un pôle!
+ Quoi! celles qui de l'âme élèvent le niveau
+ Et qui n'ont qu'à passer pour faire un ciel nouveau,
+ Quoi! du pur idéal ces comètes errantes,
+ Ces guerrières du bien, ces vastes conquérantes,
+ Les révolutions, archanges de clarté,
+ N'ont mis que la moitié de l'homme en liberté!
+ L'autre est encore aux fers, et c'est la plus divine.
+
+ Doux oiseaux qui chantez là-bas dans la ravine,
+ Quand donc lèvera-t-on l'écrou du triste amour?
+
+ O rossignol de l'ombre, alouette du jour,
+ Vous, gais pillards des blés, des seigles et des orges,
+ Moineaux, vous, amoureux de l'azur, rouges-gorges,
+ Fauvettes qui planez de l'aube jusqu'au soir,
+ C'est pour vous, n'est-ce pas? une douleur de voir
+ Que la porte de l'air s'est brusquement fermée
+ Au moment où les cœurs à travers la ramée
+ S'envolaient, tendre essaim vers le ciel bleu poussé,
+ Et que la vieille cage horrible du passé,
+ Où toujours notre effort retombe et nous ramène,
+ Tient par une aile encor cette pauvre âme humaine!
+ O libres oiseaux, fiers, charmants, purs, sans ennuis,
+ Vous dites à l'aurore, aux fleurs, à l'astre, aux nuits:
+ --Est-ce qu'on ne peut pas aimer quand on est homme?
+
+ Et l'aube où Dieu se montre, et l'astre où Dieu se nomme,
+ La nuit qui fait tomber ses soupirs les plus doux
+ Du nid des rossignols dans le trou des hiboux,
+ Les fleurs dont les parfums dans les rayons se fondent,
+ Et les herbes, les eaux, les pierres vous répondent,
+ D'une si douce voix qu'on ne peut l'exprimer:
+ --O bons petits oiseaux, tout est fait pour aimer!
+
+
+
+
+ Regardez-les jouer sur le sable accroupis,
+ Ou sur l'herbe, au milieu des fleurs, tendre tapis;
+ L'un traîne la charrette et l'autre tient la pelle.
+ Le paradis leur parle et l'hymen les appelle.
+ Six ans donne parfois une tape à trois ans.
+ Puis l'âge vient, on marche, ô frais sentiers glissants!
+ Elle a six ans, il a neuf ans; on se marie;
+ L'aurore et le printemps sont en coquetterie;
+ Les moineaux dans les bois font des choses entre eux
+ Qui changent deux enfants dans l'ombre en amoureux.
+ Encore un an, ou deux; les filles sont farouches,
+ Tout à coup, disent non, et sentent sur leur bouche
+ L'éclosion charmante et sombre du baiser;
+ O mères, prenez garde! Éros vient se poser
+ Dans les cœurs; fauve oiseau, sans loi, sans frein, sans règle,
+ Qui commence en colombe et finit comme l'aigle.
+ N'importe! c'est exquis. Cupidon est Bébé;
+ Pyrame ne sait pas de quel sexe est Thisbé;
+ Et Bérénice joue au volant avec Tite.
+ Bel âge, où l'idylle est encor toute petite!
+
+
+
+
+ Il faut boire et frapper la terre d'un pied libre!
+ Dit Horace; et la chose est vraie aux bords du Tibre,
+ Vraie aux bords de la Seine; et songeons aux amours,
+ Maintenant, dit Horace, et moi je dis: Toujours!
+ Amis! amis! amis! soyons tous frères! gloire
+ A la beauté, vêtue ou non! Va-t'en, nuit noire!
+ La jeune année arrive avec l'aurore au front,
+ Remet le temps à neuf, court d'un pas leste et prompt,
+ Lave le ciel, sourit à la terre engourdie,
+ Et commence gaîment, par une mélodie,
+ Le printemps. Chantez, nids! O fleurs, dans les fossés,
+ Les ravins, les étangs, les bois, les champs, croissez!
+ Boutons d'or que j'ai vus jadis aux Feuillantines,
+ Renaissez! Fourmillez, liserons, églantines,
+ Pâquerettes, iris, muguets, lilas, jasmins!
+ Le petit enfant mai frappe dans ses deux mains.
+ Allons, dépêchez-vous de naître, il vous appelle.
+ Il veut parer la terre ainsi qu'une chapelle,
+ Et mettre une guirlande autour du genre humain.
+ Avril s'appelle Amour et juin s'appelle Hymen,
+ Le fruit suivra la fleur. Faisons des nids, fauvettes!
+ La jeune fille rêve et rit quand vous en faites,
+ Donnez l'exemple, oiseaux! les vierges aux yeux doux
+ Vous regardent, ayant des ailes comme vous.
+ J'erre; un vent tiède émeut les bois, je vois les scènes
+ Que font les pauvres fleurs aux papillons obscènes;
+ Le lys vers le bourdon se penche, et, l'écoutant,
+ A l'air de s'écrier: Ah! vous m'en direz tant!
+ L'ombre a le tremblement sonore d'une tente
+ Et cache les amours; la nature est contente;
+ Et la fécondité fermente; et les appas,
+ Les soupirs, les baisers, ne s'inquiètent pas
+ Si quelque orage couve, et si cette gorgone,
+ La foudre, au loin, là-bas, à l'horizon bougonne.
+ Le vallon fleuri semble un encensoir fumant.
+ Quelqu'un a mis le feu partout, l'embrasement
+ Va de l'arbre au nuage et du ciel à la terre;
+ La prairie a l'éclat glorieux d'un cratère,
+ Partout des fleurs de pourpre, et tout flambe et tout luit,
+ Et la création bouillonnant à grand bruit
+ Bout tout entière ainsi qu'une eau dans la chaudière,
+ Et tout rit, le soleil étant l'incendiaire.
+ Oh! quelle vaste joie en cet abîme bleu!
+ A toute cette aurore il faudra dire adieu.
+ Hélas! cela finit par s'éteindre, une fête!
+ Nous n'y consentons pas, on détourne la tête,
+ A chaque heure qui passe on veut se retenir.
+ Mais rien ne ralentit le pas de l'avenir,
+ Il ne demande pas la permission d'être,
+ Il vient. Souvenons-nous que Demain est un traître,
+ Et, puisque nous avons Aujourd'hui, jouissons.
+ L'eau qui fuit en chantant nous donne des leçons,
+ Fuyons, mais chantons. L'air est plein de senteurs douces,
+ Un ensemencement de fleurs couvre les mousses.
+ L'homme est ombre; on ne peut guère dire pourquoi
+ Nous sommes sur la terre. Eh bien, je le dis, moi,
+ C'est pour aimer. Et Dieu nous a créés pour faire
+ Éclore un peu d'amour sur cette obscure sphère
+ Et pour faire lever un astre dans nos cœurs.
+ Être deux, c'est la loi. Les merles, ces moqueurs,
+ L'observent aussi bien que le ramier fidèle.
+ Si la nature, avec de si puissants coups d'aile,
+ Remue éperdument et partout à la fois
+ La vie au fond des mers, des cieux, des champs, des bois,
+ C'est afin d'arriver à son but, faire un couple.
+ Si le chêne est solide et si la branche est souple,
+ C'est parce que le nid a besoin dans l'azur
+ Que le rameau soit tendre, et que l'arbre soit sûr.
+ L'ombre en son innocence énorme a le satyre.
+ L'homme cherche, la vierge attend, la femme attire;
+ Léandre veut Héro, Manon veut Desgrieux;
+ Sachez cela, vous tous, vivants mystérieux.
+ Paix aux cœurs douloureux et joie aux fronts moroses!
+ Quel tourbillonnement éblouissant de roses!
+
+
+
+
+ EN GRÈCE!
+
+
+ Écoute, si tu veux, puisque nous nous aimons,
+ Nous allons tous les deux fuir par delà les monts;
+ Nous irons sous le ciel de Grèce, où sont les muses.
+ Tu verras, toi qu'un rien charme, toi qui t'amuses
+ Du vol d'un papillon, comment les aigles font
+ Quand ils planent autour du firmament profond;
+ Tu verras par moments le fronton blanc d'un temple,
+ Avec la modestie auguste de l'exemple,
+ Se montrer à demi derrière un bois vermeil;
+ Tu verras l'aloès étaler au soleil
+ Des petits lacs de pluie aux pointes de ses feuilles;
+ Toi qui souvent, pensive et pure, te recueilles,
+ Toi qui soupires, toi qui songes, toi qui vois,
+ Tu prêteras l'oreille à de sauvages voix,
+ Et tu te pencheras sur des échos sublimes;
+ Car c'est l'altier pays des gouffres et des cimes,
+ Belle, et le cœur de l'homme y devient oublieux
+ De tout ce qui n'est pas l'aurore et les hauts lieux;
+ Et tu seras bien là, toi radieuse et fière;
+ Tu seras à mon ombre et moi dans ta lumière.
+
+ Viens; devant la splendeur de cet horizon bleu,
+ Nous sentirons en nous croître dans l'ombre un dieu;
+ Viens; nous nous aimerons dans ces fiers paysages
+ Comme s'aimaient jadis les belles et les sages,
+ Comme Socrate aimait Aspasie aux seins nus,
+ Comme Eschyle, le chantre immense, aimait Vénus,
+ Dans l'extase sereine et sainte, dans l'ivresse,
+ L'héroïsme, la joie et l'espoir; car la Grèce,
+ Terre où dans le réel l'idéal se confond,
+ Seule, a de ces amours, avec l'Olympe au fond.
+
+ Oh! l'amour, le superbe amour, c'est le mystère!
+ Dieu manquerait au ciel s'il manquait à la terre,
+ Car la création n'est qu'un vaste baiser;
+ Aimer, c'est le moyen de Dieu pour apaiser.
+ C'est le cœur qui nous crée et l'âme qui nous sauve;
+ Car l'hostie et l'hymen, et l'autel et l'alcôve
+ Ont chacun un rayon sacré du même jour;
+ La prière est la sœur tremblante de l'amour;
+ Qui prie adore; aimer, c'est prier une femme;
+ Les deux lumières sont au fond la même flamme.
+ Belle au tendre regard, ce que nous demandons
+ Aux baisers, aux transports brûlants, aux abandons
+ S'achevant en sommeil dans les bras l'un de l'autre,
+ C'est ce que demandait aux tonnerres l'apôtre,
+ C'est ce que dans Tharsis, dans Thèbes, dans Ombos,
+ Le prophète éperdu demandait aux tombeaux,
+ La révélation, l'éternité, la vie!
+ A la suite d'une âme être une âme ravie,
+ Sentir l'être sacré frémir dans l'être cher,
+ Apercevoir un astre à travers une chair,
+ Voir à travers le cœur humain l'âme divine,
+ Achever ce qu'on voit avec ce qu'on devine,
+ C'est croire, c'est aimer. Par Ève l'homme naît.
+ La femme est vers le ciel tournée, et ce qui n'est
+ Que parfum dans la rose est encens dans la femme.
+ Adorons.
+
+ Nous irons au pays du dictame,
+ Du laurier, et de l'arbre à palmes, cher aux dieux;
+ Lieux bénis où le vent reste mélodieux
+ A force d'avoir mis son souffle dans les lyres.
+ O femme, ô fier œil noir qui m'emplis de délires,
+ Viens montrer à ce ciel de Grèce ton éclair,
+ Viens montrer à Paros le marbre de ta chair;
+ Toi, la Vénus nouvelle, à la Vénus ancienne
+ Viens te comparer! toi, cette parisienne
+ Céleste, qui s'habille avec un goût profond,
+ Qui livre et cache, donne et reprend, sait à fond
+ L'art de la transparence enivrante, et câline
+ Mes yeux ardents avec la blanche mousseline,
+ Belle, viens compléter Athène avec Paris.
+
+ O toi qui souffres, plains, consoles et souris,
+ Je t'aime. Tu me fais l'effet d'une harmonie
+ Éclose d'on ne sait quelle harpe infinie.
+ N'es-tu pas l'esprit simple et calme? N'as-tu pas
+ Un rhythme obscur et doux dans chacun de tes pas?
+ Galatée est lascive et Lesbie impudique;
+ Toi, même au bain, jamais ta chasteté n'abdique;
+ Ta beauté tremble et flotte au gré du flot mouvant,
+ Mais tu fuis si le bruit des feuilles dans le vent
+ Éveille le souci de pudeur qui t'obsède,
+ Et toute l'épaisseur de l'eau te vient en aide
+ Ainsi qu'une nuée au secours d'un rayon;
+ Naïade, tu craindrais un regard d'alcyon.
+ Tu dis: Mon cœur demeure innocent, puisqu'on m'aime!
+ Rien ne peut te ternir, ô pur albâtre; et, même
+ Dans les ravissements de l'amour accepté,
+ Tu restes la candeur, étant la volupté.
+ Parfois tu viens, muette et grave, sous l'yeuse
+ T'asseoir, puis te voilà subitement joyeuse,
+ Tu te mets à chanter quelque chanson d'enfant,
+ Et j'écoute, attendri, ton rire triomphant.
+ Oh! quel être charmant que celui qui varie
+ Tantôt son enjouement jusqu'à la rêverie,
+ Tantôt son chant plaintif jusqu'au refrain railleur,
+ Et qui, soudain, quittant pour le hallier en fleur
+ L'empyrée où l'esprit en plein azur s'enfonce,
+ Terrestre et cependant aérien, renonce
+ Au vol de l'ange et prend les ailes de l'oiseau!
+ Ta taille a la souplesse aimable du roseau;
+ Une lueur errante emplit ton sourcil sombre,
+ Comme si l'âme allait et venait dans cette ombre;
+ Il semble que Dieu met un ange à ton côté;
+ Tu m'éblouis; parfois je crois, fleur de beauté,
+ Entendre autour de toi des murmures d'abeille.
+ Quand près de moi tu viens, apportant ta corbeille,
+ Comme dans leur vieux cloître autrefois les nonnains,
+ Faire un tas de petits chefs-d'œuvre féminins,
+ Je t'admire, et je crois voir l'aube qui se lève.
+ On a beau tout rêver, tu dépasses le rêve;
+ Ton œil promet l'amour, ton cœur donne le ciel.
+ Tu passes dans la vie, humble, sans peur, sans fiel,
+ Sans faire de reproche à l'ombre, toi l'étoile.
+ Une musique sort, comme à travers un voile,
+ De ta beauté naïve et farouche à la fois;
+ Ta grâce est comme un luth qui vibre au fond du bois;
+ Tu sembles une note adorable ajoutée
+ Au concert qu'ici-bas l'âme écoute enchantée;
+ Car la femme est de tout le divin complément,
+ Car dans l'hymne éternel rien n'est faux, rien ne ment,
+ Et la nature, voix profonde, chante juste.
+
+ Viens, nous habiterons un coin de terre auguste
+ Que je connais; un fleuve est dans ce paradis,
+ C'est le Diras, torrent superbe, qui jadis
+ Sortit de terre afin de secourir Hercule;
+ Puis, jusqu'à l'horizon si le regard recule,
+ On voit le Sperchius, sorti des mêmes monts
+ Que le Diras, hanté par les mêmes démons,
+ Qui serpente et qui va se perdre aux mers de Crète;
+ Puis Thélos, devant qui le tonnerre s'arrête,
+ Car c'est là qu'autrefois, fronçant leurs noirs sourcils,
+ Les grands amphictyons songeaient, en cercle assis.
+
+
+
+
+ XL
+
+ LES MONTAGNES
+
+ DÉSINTÉRESSEMENT
+
+
+ Le mont Blanc que cent monts entourent de leur chaîne,
+ Comme dans les bouleaux le formidable chêne,
+ Comme Samson parmi les enfants d'Amalec,
+ Comme la grande pierre au centre du cromlech,
+ Apparaît au milieu des Alpes qu'il encombre;
+ Et les monts, froncement du globe, relief sombre
+ De la terre pétrie au pied de Jéhovah,
+ Croûte qu'en se dressant quelque satan creva,
+ L'admirent, fiers sommets que la tempête arrose.
+ --Grand! dit le mont Géant.--Et beau! dit le mont Rose.
+ Et tous, Cervin, Combin, le Pilate fumant
+ Qui sonne tout entier comme un grand instrument,
+ Tant les troupeaux le soir l'emplissent de clarines,
+ Titlis soufflant l'orage au vent de ses narines,
+ Le Baken qui chassa Gessler, et le Rigi
+ Par qui plus d'ouragan sur le lac a rugi,
+ Pelvoux tout enivré de la senteur des sauges,
+ Cenis qui voit l'Isère, Albis qui voit les Vosges,
+ Morcle à la double dent, Dru noir comme un bourreau,
+ L'Orteler, et la Vierge immense, la Jungfrau
+ Qui ne livre son front qu'aux baisers des étoiles,
+ Schwitz tendant ses glaciers comme de blanches toiles,
+ Le haut Mythen, clocher de la cloche Aquilon,
+ Tous, du lac au chalet, de l'abîme au vallon,
+ Roulant la nue aux cieux et le bloc aux morènes,
+ Aiguilles, pics de neige et cimes souveraines,
+ Autour du puissant mont chantent, chœur monstrueux:
+ --C'est lui! le pâtre blanc des monts tumultueux!
+ Il nous protége tous, et tous il nous dépasse;
+ Il est l'enchantement splendide de l'espace;
+ Ses rocs sont épopée et ses vallons roman;
+ Il mêle un argent sombre aux moires du Léman;
+ L'océan aurait peur sous ses hautes falaises,
+ Et ses brins d'herbe sont plus fiers que nos mélèzes;
+ Il nous éclaire après que l'astre s'est couché;
+ Dans le brun crépuscule il apparaît penché,
+ Et l'on croit de Titan voir l'effrayante larve;
+ Il tresse le bleu Rhône aux cheveux d'or de l'Arve;
+ Sa cime, pour savoir lequel a plus d'amour
+ Et quel est le plus grand du regard ou du jour,
+ Confronte le soleil avec le gypaëte;
+ La nuit, quand il se dresse, énorme silhouette,
+ Croit voir un monde sombre éclore à l'horizon;
+ Il est superbe, il a la glace et le gazon;
+ L'archange à son sommet vient aiguiser son glaive;
+ Il a, comme son dogue, à ses pieds le Salève;
+ Il tisse, âpre fileur, les brouillards pluvieux;
+ Sa tiare surgit sur nos fronts envieux;
+ Ses pins sont les plus verts, sa neige est la plus blanche;
+ Il tient dans une main la colombe Avalanche
+ Et dans l'autre le vaste et fauve aigle Ouragan;
+ Il tire du fourreau, comme son yatagan,
+ La tourmente, et les lacs tremblent sous sa fumée;
+ Il plonge au bloc des nuits l'éclair, scie enflammée;
+ L'immensité le baise et le prend pour amant;
+ Une mer de cristal, d'azur, de diamant,
+ Crinière de glaçons digne du lion Pôle,
+ Tombe, effrayant manteau, de sa farouche épaule;
+ Ses précipices font reculer les chamois;
+ Sur son versant sublime il a les douze mois;
+ Il est plus haut, plus pur, plus grand que nous ne sommes;
+ Et nous l'insulterions si nous étions des hommes.
+
+
+
+
+ XLI
+
+ L'OCÉAN
+
+ I
+
+
+ Ces bâtiments qui font voile
+ Suivent chacun leur étoile
+ Et leur dessein;
+ Et l'eau bat toutes les proues,
+ Et l'air souffle à pleines joues
+ Sur cet essaim.
+
+ Ils se dispersent sur l'onde.
+ Ils vont; ils jettent la sonde
+ Au flot félon;
+ Ils ont leur carte et leurs règles;
+ Ils vont où vont les quatre aigles
+ De l'aquilon.
+
+ --Je pars, dit le capitaine,
+ Pour Gibraltar, pour Athène,
+ Pour Tafilet.
+ --Nous partons, disent les mousses,
+ Pour Malte où les nuits sont douces
+ Comme le lait.
+
+ --Nous partons, dit le pilote,
+ Pour l'Inde où la jonque flotte,
+ Pour Tétuan,
+ Pour Chypre, île aux belles femmes...
+ --Et pour le pays des âmes,
+ Dit l'océan.
+
+ La création aveugle
+ Hurle, glapit, grince et beugle;
+ Mais, sous sa main,
+ L'homme la dompte et la brise;
+ La forêt grondante est prise
+ Au piége humain.
+
+ Le tigre au Jardin des plantes
+ Passe ses pattes tremblantes
+ Par les barreaux;
+ Toute bête est terrassée
+ Par l'amour et la pensée,
+ Ces deux héros.
+
+ Tous deux ont le diadème.
+ Ces dompteurs, que l'enfer même
+ Jadis craignait,
+ Rois de tous les esclavages,
+ Tiennent les choses sauvages
+ Dans leur poignet.
+
+ Le fier taureau d'Asturie,
+ Qui marchait dans sa furie
+ Sans dévier,
+ Lui plus noir que l'eau marine,
+ Un anneau dans la narine,
+ Suit un bouvier.
+
+ Ce grand monstre, la nature,
+ Qui vivait à l'aventure,
+ N'écoutant rien,
+ Ouvrant sur l'homme qui souffre
+ Toutes les gueules du gouffre,
+ N'est plus qu'un chien.
+
+ L'homme s'accroît et se hausse.
+ Nul ne sait ce qu'en sa fosse,
+ Loin du ciel bleu,
+ Voyant qu'il faut qu'il y dorme,
+ Le lion, forçat énorme,
+ Reproche à Dieu.
+
+ Persée étouffe Gorgone.
+ Marthe écrase la dragone
+ Aux yeux ardents.
+ Visconti, vêtu de cuivre,
+ D'un coup de poing, à la guivre
+ Casse les dents.
+
+ Béhémot craint l'homme blême.
+ Le boa, n'ouvrant pas même
+ L'œil à demi,
+ N'est plus, lui serpent superbe,
+ Qu'un tronc d'arbre qui dans l'herbe
+ S'est endormi.
+
+ Le jaguar tourne en sa cage.
+ Le morse en un marécage
+ Croupit muré.
+ La chanson du pâtre attire
+ Hors des branches le satyre
+ Tout effaré.
+
+ Depuis Hercule et Thésée,
+ Teb à la lance aiguisée,
+ Bellérophon,
+ Icare qui nomme un golfe,
+ Hermès sur le sphinx, Astolphe
+ Sur le griffon,
+
+ Il n'est pas au monde un être
+ Qui ne reconnaisse un maître;
+ Tout est dompté.
+ La conquête se consomme;
+ L'ombre voit au front de l'homme
+ Une clarté.
+
+ Le lynx s'abat sur le ventre
+ Quand la ménade en son antre
+ Chante Pæan;
+ On prend l'aigle dans son aire...
+ --Où donc est mon belluaire?
+ Dit l'océan.
+
+ Et l'océan fauve ajoute:
+ --Je ne suis pas une route.
+ Que me veut-on?
+ Je te hais, flambeau sublime,
+ Que Colomb sur mon abîme
+ Passe à Fulton.
+
+ J'ai ma vague, Etna sa lave.
+ Etna n'est pas un esclave.
+ Ni moi non plus.
+ J'ai pour reine et pour captive
+ La sombre terre attentive
+ A mon reflux.
+
+ Je ne suis pas fait pour être,
+ Comme le sentier champêtre,
+ Plein de vivants;
+ Je suis l'Onde en sa tanière,
+ Que prennent à la crinière
+ Les quatre vents!
+
+ Je suis le noir gouffre inculte;
+ Je donne, en mon fier tumulte,
+ Où rien ne ment,
+ Pour maître aux flots sourds l'air libre,
+ Et pour base à l'équilibre
+ Le tremblement.
+
+ Rien n'arrête et ne dirige
+ Mon formidable quadrige,
+ Que les typhons
+ Traînent, et qui, de la Perse
+ Jusqu'aux Hébrides, disperse
+ Ses bruits profonds.
+
+ Je suis la vaste mêlée,
+ Reptile, étant l'onde, ailée,
+ Étant le vent;
+ Force et fuite, haine et vie,
+ Houle immense, poursuivie
+ Et poursuivant.
+
+ Je suis, dans l'ombre étoilée,
+ La figure échevelée
+ De l'inconnu;
+ Ma vague, qu'Éole augmente,
+ Est, quand il lui plaît, charmante
+ Comme un sein nu.
+
+ Je ne suis pas votre auberge,
+ Je suis la tempête vierge
+ Qui peut briser
+ Caps et rochers comme verre,
+ A qui parfois le tonnerre
+ Prend un baiser.
+
+ Je m'appelle solitude,
+ Je m'appelle inquiétude,
+ Et mon roulis
+ Couvre à jamais des navires,
+ Des voix, des chansons, des rires,
+ Ensevelis.
+
+ Je suis funeste et salubre.
+ Je suis le fileur lugubre
+ Des noirs vallons
+ Que l'orage sans fin mouille,
+ Et qui file à sa quenouille
+ Les aquilons.
+
+ Je suis, dans l'écume en poudre,
+ Le combattant de la foudre,
+ L'hydre titan.
+ Je suis sans forme et sans nombre.
+ Venez, les vents, l'horreur, l'ombre.
+ Homme, va-t'en.
+
+ Je suis souffle, éclair et lame.
+ Je prends volontiers leur âme
+ Aux curieux.
+ Je suis le triple Cerbère
+ Dont le regard réverbère
+ Dieu furieux.
+
+ J'ai plus de nuit que la tombe.
+ Léviathan dans ma trombe
+ N'est plus qu'un ver;
+ Tout tremble sur mon épaule.
+ Je lie au poteau du pôle
+ Le spectre hiver.
+
+ Homme, la terre est ta mère.
+ Cherche ton bien éphémère
+ Dans ses douleurs;
+ Broie, arrache, brûle, embrase.
+ Perce des chemins. Écrase
+ Ce tas de fleurs!
+
+ La plaine, quand on la ferre,
+ Obéit, et laisse faire
+ L'homme ennemi.
+ La terre est une imbécile;
+ Et la montagne est docile
+ A la fourmi.
+
+ Les Alpes sont des géantes
+ Terribles, fauves, béantes,
+ L'orage au cou;
+ L'homme rit des monts féroces,
+ Et, taupe, sous les colosses,
+ Il fait son trou.
+
+ Moi, je ne suis pas la rue.
+ J'ai pour roue et pour charrue
+ Le tourbillon;
+ Je bondis, c'est ma manière;
+ Je n'accepte pas l'ornière
+ Ni le sillon.
+
+ J'écume à flots sur ma grève,
+ Va-t'en. Ne viens pas, fils d'Ève,
+ Frêle rival,
+ Sauter sur mon dos farouche
+ Et mettre un mors à la bouche
+ De mon cheval.
+
+ Ma plaine est la grande plaine;
+ Mon souffle est la grande haleine;
+ Je suis terreur;
+ J'ai tous les vents de la terre
+ Pour passants, et le mystère
+ Pour laboureur.
+
+ Le météore en ma houle
+ Tombe, la nuée y croule
+ En rugissant;
+ L'écueil, écumant monarque,
+ A qui je donne la barque,
+ Me rend le sang;
+
+ L'aurore avec épouvante
+ Regarde mon eau vivante,
+ Mes rocs ouverts,
+ Mes colères, mes batailles,
+ Et les glissements d'écailles
+ Sous mes flots verts.
+
+ Vénus m'apporte son globe.
+ Je lui relève sa robe
+ Jusqu'au genou.
+ Le zéphyr des moissons blondes,
+ S'il se risque sur mes ondes,
+ Y devient fou.
+
+ Un jour l'orage des plaines
+ Vint chez moi sur mes baleines
+ Lancer ses traits;
+ Mais j'ai, d'un seul cri de rage,
+ Chassé ce canard sauvage
+ Dans vos marais!
+
+ Quand il vit dans ma caverne
+ Se sauver l'hydre de Lerne,
+ Mon compagnon
+ Typhon dit: Cela nous souille,
+ Gardons-nous cette grenouille?
+ Et j'ai dit Non!
+
+ Si je faisais une rose,
+ Moi, gouffre en qui toute chose
+ S'ébauche et vit,
+ Le soleil, flambeau fidèle,
+ Se lèverait auprès d'elle
+ Sans qu'on le vît.
+
+ Hommes, vous rêvez de croire
+ Que vous vaincrez mon eau noire,
+ Aux fiers bouillons,
+ Ma vague aux mille étincelles,
+ En pendant à des ficelles
+ Quelques haillons!
+
+ C'est donc là votre navire!
+ Une écorce qui chavire
+ Sous tout climat!
+ Cette épingle qui m'éraille,
+ C'est l'ancre, et ce brin de paille,
+ C'est le grand mât!
+
+ Ces quatre planches mal jointes
+ Se déchireront aux pointes
+ Du moindre écueil.
+ L'homme au front triste, aux mains blanches,
+ Ne sait clouer que les planches
+ De son cercueil.
+
+ Quoi! je serais si candide!
+ Porter sur mon dos splendide
+ Votre wagon!
+ Dans mon azur sans limite,
+ Voir fumer votre marmite,
+ Moi le dragon!
+
+ Quoi! lui chez moi! l'homme! Il entre!
+ Sachez que devant mon antre,
+ Qu'emplit la nuit,
+ Le sage lion s'arrête,
+ Et qu'en voyant ma tempête
+ L'aigle s'enfuit!
+
+ Votre présence m'outrage.
+ Dieu fit mon immense orage
+ Mystérieux
+ Et mes flots pleins de désastres,
+ Pour être vus par ses astres,
+ Non par vos yeux.
+
+ Homme, ta marche est peu droite;
+ Ton commerce avide exploite
+ Les flots mouvants;
+ L'âpre soif de l'or t'anime;
+ Je donne pour rien l'abîme,
+ Toi, tu le vends.
+
+ Ne viens pas chez moi, te dis-je.
+ Ne mêle pas au prodige
+ Tes vils chemins.
+ Crains mes fureurs justicières!
+ Ah! vous frémiriez, poussières,
+ Pâles humains,
+
+ Si vous entendiez les choses
+ Que nous tous, les vents moroses
+ Et les saisons,
+ L'air qui souffle et l'eau qui tremble,
+ Quand nous sommes seuls ensemble,
+ Nous nous disons!
+
+ Devant votre crépuscule
+ Mon sombre horizon recule;
+ Vous m'insultez!
+ Genre humain, foule confuse,
+ L'ombre éternelle refuse
+ Vos nouveautés.
+
+ Elle refuse vos phares,
+ Vos boussoles, vos fanfares,
+ Vos noirs vaisseaux,
+ Et, quand passe votre flotte,
+ Indignée, elle sanglote
+ Au fond des eaux.
+
+ Allez-vous-en! Je devine
+ Qu'on rêve une ère divine,
+ Fin des fléaux.
+ On court sur l'onde aplanie.
+ On m'emploie à l'harmonie,
+ Moi, le chaos!
+
+ C'est la paix qui se prépare.
+ Je n'en veux point. Je sépare,
+ Je n'unis pas.
+ Je brise à coups de nageoires
+ Et je broie en mes mâchoires
+ Votre compas!
+
+ L'homme doit courber sa tête
+ Sous la guerre et la tempête
+ Et le volcan.
+ La terre, c'est la géhenne.
+ Que chacun garde sa haine
+ Et son carcan.
+
+ Tu n'es pas même un fantôme!
+ Monstre pour l'archange, atome
+ Pour le titan,
+ Rien pour l'espace et le nombre!
+ L'homme n'est qu'une pénombre;
+ L'Ombre est Satan.
+
+ Être mauvais, c'est ta peine.
+ Sois mauvais. Ta race traîne
+ L'anneau de fer.
+ Nous sommes tous la souffrance;
+ Et l'hirondelle espérance
+ Fuit notre hiver.
+
+ Sache que nous, et ces mondes
+ Qu'on voit, dans nos nuits immondes,
+ Au firmament,
+ Nous habitons l'insondable,
+ L'extrémité formidable
+ Du châtiment.
+
+ Notre nuit est si fatale
+ Que si la pitié, vestale
+ Chère aux élus,
+ Disait: Où donc est ce monde?
+ J'ai peur que Dieu ne réponde:
+ Je ne sais plus!
+
+ Donc subissez la loi dure.
+ Endurez ce que j'endure,
+ L'isolement;
+ Et soyez, dans votre bouge,
+ L'un pour l'autre le fer rouge,
+ Et non l'aimant.
+
+ N'essayez pas, dans ma sphère,
+ D'être frères, et de faire,
+ Dans ce tombeau,
+ Quand tout à l'ombre ressemble,
+ De vos esprits mis ensemble
+ Un grand flambeau.
+
+ Les hommes deviendraient anges!
+ Je ne veux pas de mésanges,
+ Moi, maintenant!
+ Je veux le glaive et le glaive.
+ Vivez comme dans un rêve,
+ Tas frissonnant!
+
+ Faites comme ont fait vos pères,
+ Et crénelez vos repaires.
+ Abhorrez-vous.
+ Barricadez vos Sodomes.
+ Dévorez-vous. Soyez hommes
+ Et restez loups.
+
+ Que l'Écosse ait sa claymore,
+ Le juif sa rage, et le more
+ Son yatagan;
+ Que chacun reste en sa ville;
+ Et qu'on me laisse tranquille
+ Dans l'ouragan.
+
+
+ II
+
+ Et l'homme dit:--Mer affreuse,
+ Que le char des foudres creuse
+ Sous son essieu,
+ Tais-toi dans ton ossuaire.
+ Tu cherches ton belluaire?
+ Gouffre, c'est Dieu!
+
+ Écoute-moi. La loi change.
+ Je vois poindre aux cieux l'archange!
+ L'esprit du ciel
+ M'a crié sur la montagne:
+ «Tout enfer s'éteint; nul bagne
+ N'est éternel.»
+
+ Je ne hais plus, mer profonde.
+ J'aime. J'enseigne, je fonde.
+ Laisse passer.
+ Satan meurt, un autre empire
+ Naît, et la morsure expire
+ Dans un baiser.
+
+ Tu ne dois plus dire: arrière!
+ Tu n'es plus une barrière,
+ Dragon marin.
+ Sers l'avenir! porte l'arche.
+ Rien n'arrête l'homme en marche
+ Vers Dieu serein.
+
+ Rien! pas même toi, chimère,
+ Monstre de l'écume amère,
+ Géant puni,
+ Toi qui, seul dans ta nuit sombre,
+ As fait ton onde avec l'ombre
+ De l'infini!
+
+ Je vais! je suis le prophète.
+ A la houle stupéfaite
+ Je dis mon nom.
+ La trombe accourt; ma pensée
+ Fait rentrer cette insensée
+ Au cabanon.
+
+ L'esprit de l'homme, lumière,
+ Domptant la nature entière,
+ Onde ou volcan,
+ Plonge sa clarté sacrée
+ Dans la prunelle effarée
+ De l'ouragan.
+
+ Pour qu'à nos pas on se range,
+ Nous n'avons qu'à dire à l'ange
+ Comme aux démons,
+ Qu'à dire aux torrents de soufre,
+ Et qu'à te dire à toi, gouffre:
+ Nous nous aimons!
+
+ L'amour, c'est la loi suprême.
+ L'amour te vaincra toi-même.
+ Ton bruit est vain.
+ Pour que, caressant ta grève,
+ Ton hymne d'enfer s'achève
+ En chant divin,
+
+ Pour que ton hurlement tombe,
+ Il suffit que la colombe
+ Qui vient le soir,
+ O sombre gouffre d'écume,
+ Laisse tomber une plume
+ Sur ton flot noir.
+
+ L'amour, c'est le fond de l'homme.
+ L'amour, c'est l'antique pomme
+ Qu'Ève cueillit.
+ L'ombre passe, l'amour reste,
+ Il est astre au dais céleste,
+ Perle en ton lit.
+
+ Nos inventions nouvelles
+ Prendront à tes vents des ailes;
+ Dieu nous sourit;
+ Nous monterons sur ta rage,
+ Nous attellerons l'orage
+ A notre esprit.
+
+ Oui, malgré tes chocs sauvages,
+ Nous lierons tes deux rivages
+ D'un trait de feu;
+ L'avenir aura deux Romes,
+ Et, près de celle des hommes,
+ Celle de Dieu.
+
+ L'avenir aura deux temples,
+ Deux lumières, deux exemples,
+ Un double hymen,
+ La liberté, force et verbe,
+ L'unité, portant la gerbe
+ Du genre humain.
+
+ Tais-toi, mer! Les cœurs s'appellent,
+ Les fils de Caïn se mêlent
+ Aux fils d'Abel;
+ L'homme, que Dieu mène et juge,
+ Bâtira sur toi, déluge,
+ Une Babel.
+
+ A cette Babel morale
+ Aboutira la spirale
+ Des deux Sions,
+ Où sans cesse recommence
+ Le fourmillement immense
+ Des nations;
+
+ Et tu verras sans colère,
+ Du tropique au flot polaire
+ Dieu te calmant,
+ Au-dessus de l'eau sonore,
+ Se construire dans l'aurore
+ Superbement
+
+ Les progrès et les idées,
+ Pont de cent mille coudées
+ Que rien ne rompt,
+ Et sur tes sombres marées
+ Ces arches démesurées
+ Resplendiront.
+
+
+
+
+ XLII
+
+ A L'HOMME
+
+
+ *
+
+ Si tu vas devant toi pour aller devant toi,
+ C'est bien; l'homme se meut, et c'est là son emploi;
+ C'est en errant ainsi, c'est en jetant la sonde
+ Qu'Euler trouve une loi, que Colomb trouve un monde.
+ Mais, rêvant l'absolu, si c'est Dieu que tu veux
+ Prendre comme on prendrait un fuyard aux cheveux,
+ Si tu prétends aller jusqu'à la fin des choses,
+ Et là, debout devant cette cause des causes,
+ Uranus des païens, Sabaoth des chrétiens,
+ Dire:--Réalité terrible, je te tiens!--
+ Tu perds ta peine.
+
+ *
+
+ Ajuste, ô fils quelconque d'Ève,
+ N'importe quel calcul à n'importe quel rêve,
+ Ajoute à l'hypothèse une lunette, et mets
+ Des chiffres l'un sur l'autre, à couvrir les sommets
+ De l'Athos, du mont Blanc farouche, du Vésuve,
+ Monte sur le cratère ou plonge dans la cuve,
+ Fouille, creuse, escalade, envole-toi, descends,
+ Fais faire par Gambey des verres grossissants,
+ Guette, plane avec l'aigle ou rampe avec le crabe,
+ Crois tout, doute de tout, apprends l'hébreu, l'arabe,
+ Le chinois, sois indou, grec, bouddhiste, arien,
+ Va, tu ne saisiras l'extrémité de rien.
+ Poursuivre le réel, c'est chercher l'introuvable.
+ Le réel, ce fond vrai d'où sort toute la fable,
+ C'est la nature en fuite à jamais dans la nuit.
+ Le télescope au fond du ciel noir la poursuit,
+ Le microscope court dans l'abîme après elle;
+ Elle est inaccessible, imprenable, éternelle,
+ Et n'est pas moins énorme en dessous qu'en dessus.
+ Des aspects effrayants sont partout aperçus;
+ Le spectre vibrion vaut le soleil fantôme;
+ Un monde plus profond que l'astre, c'est l'atome;
+ Quand, sous l'œil des penseurs, l'infiniment petit
+ Sur l'infiniment grand se pose, il l'engloutit,
+ Puis l'infiniment grand remonte et le submerge.
+ Mère terrifiante et formidable vierge,
+ Multipliant son jour par son obscurité
+ Et sa maternité par sa virginité,
+ Chaste, obscène, et montrant aux mornes Pythagores
+ Son ventre ténébreux d'où sortent les aurores,
+ La nature fatale engendre éperdument
+ Des chaos d'où jaillit cette loi, l'élément.
+ Elle est le haut, le bas, l'immense ombre, l'aïeule;
+ Toute sa foule étant elle-même, elle est seule;
+ Monde, elle est la nature; âme, on l'appelle Dieu.
+ Tout être, quel qu'il soit, du gouffre est le milieu;
+ Pas de sortie et pas d'entrée; aucune porte;
+ On est là.--C'est pourquoi le chercheur triste avorte
+ C'est pourquoi le ciel juif succède au ciel romain;
+ C'est pourquoi ce songeur épars, le genre humain,
+ Entend à chaque instant vagir de nouveaux cultes;
+ C'est pourquoi l'homme, en proie à tant de noirs tumultes,
+ Rêve, et tâte l'espace, et veut un point d'appui,
+ Ayant peur de la nuit tragique autour de lui;
+ C'est pourquoi le messie est chassé par l'apôtre;
+ C'est pourquoi l'on a vu crouler, l'un après l'autre,
+ Ayant tous fait fléchir aux peuples le genou,
+ Brahma, Dagon, Baal, Odin, Allah, Vishnou.
+ L'idolâtrie échoue. Elle est, sur tout abîme,
+ Et dans tous les bas-fonds, le même essai sublime
+ Et la même chimère inutile, créant
+ Toujours le même Dieu pour le même néant.
+
+ *
+
+ Il est pourtant, ce Dieu. Mais sous son triple voile
+ La lunette avançant fait reculer l'étoile.
+ C'est une sainte loi que ce recul profond.
+ Les hommes en travail sont grands des pas qu'ils font;
+ Leur destination, c'est d'aller, portant l'arche;
+ Ce n'est pas de toucher le but, c'est d'être en marche;
+ Et cette marche, avec l'infini pour flambeau,
+ Sera continuée au delà du tombeau.
+ C'est le progrès. Jamais l'homme ne se repose,
+ Et l'on cherche une idole, et l'on trouve autre chose.
+ Cherchez l'Ame, elle échappe; allez, allez toujours!
+
+ *
+
+ Teutatès, Mahomet, Jésus, les antres sourds,
+ Les forêts, le druide et le mage, et ces folles
+ Augustes, qu'Apollon emplissait de paroles,
+ Et les temples du sang des génisses fumants,
+ N'arrivent qu'à des cris et qu'à des bégaiements.
+ L'à peu près, c'est la fin de toute idolâtrie.
+ La vérité ne sort que difforme et meurtrie
+ De l'effort d'engendrer, et, quel que soit l'œil fier
+ Du fœtus d'aujourd'hui sur l'embryon d'hier,
+ Quelque mépris qu'Orphée inspire à Chrysostome,
+ Quel que soit le dédain du koran pour le psaume,
+ Et quoi que Jéhovah tente après Jupiter,
+ Quoi que fasse Jean Huss accouchant de Luther,
+ Quoi qu'affirme l'autel, quoi que chante le prêtre,
+ Jamais le dernier mot, le grand mot, ne veut être
+ Dit, dans cette ombre énorme où le ciel se défend,
+ Par la religion, toujours en mal d'enfant.
+
+ *
+
+ C'est parce que je roule en moi ces choses sombres,
+ C'est parce que je vois l'aube dans les décombres,
+ Sur les trônes le mal, sur les autels la nuit,
+ C'est parce que, sondant ce qui s'évanouit,
+ Bravant tout ce qui règne, aimant tout ce qui souffre,
+ J'interroge l'abîme, étant moi-même gouffre;
+ C'est parce que je suis parfois, mage inclément,
+ Sachant que la clarté trompe et que le bruit ment,
+ Tenté de reprocher aux cieux visionnaires
+ Leur crachement d'éclairs et leur toux de tonnerres;
+ C'est parce que mon cœur, qui cherche son chemin,
+ N'accepte le divin qu'autant qu'il est humain;
+ C'est à cause de tous ces songes formidables
+ Que je m'en vais, sinistre, aux lieux inabordables,
+ Au bord des mers, au haut des monts, au fond des bois.
+ Là, j'entends mieux crier l'âme humaine aux abois;
+ Là je suis pénétré plus avant par l'idée
+ Terrible, et cependant de rayons inondée.
+ Méditer, c'est le grand devoir mystérieux;
+ Les rêves dans nos cœurs s'ouvrent comme des yeux;
+ Je rêve et je médite; et c'est pourquoi j'habite,
+ Comme celui qui guette une lueur subite,
+ Le désert, et non pas les villes; c'est pourquoi,
+ Sauvage serviteur du droit contre la loi,
+ Laissant derrière moi les molles cités pleines
+ De femmes et de fleurs qui mêlent leurs haleines,
+ Et les palais remplis de rires, de festins,
+ De danses, de plaisirs, de feux jamais éteints,
+ Je fuis, et je préfère à toute cette fête
+ La rive du torrent farouche, où le prophète
+ Vient boire dans le creux de sa main en été
+ Pendant que le lion boit de l'autre côté.
+
+
+
+
+ XLIII
+
+ LE TEMPLE
+
+
+ Joie à la terre, et paix à celui qui contemple!
+ Écoutez. Vous ferez sur la montagne un temple,
+ Et vous le bâtirez la nuit pour que jamais
+ On ne sache qui l'a placé sur ces sommets;
+ Vous le ferez, ainsi l'ordonne le prophète,
+ Du toit aux fondements et de la base au faîte,
+ Avec des blocs mis l'un sur l'autre simplement;
+ Et ce temple, construit de roche sans ciment,
+ Sera presque aussi haut que toute la montagne.
+ Les forêts qu'un murmure éternel accompagne,
+ L'océan qui bondit ainsi que les troupeaux
+ Et n'a point de fatigue et n'a point de repos,
+ Les monts sans tache, blancs comme les cœurs sans vice,
+ C'est tout ce que verront du seuil de l'édifice
+ Les hommes qui viendront par cent chemins divers;
+ Car vous aurez compris qu'il faut que l'univers
+ Ait autour de ce temple une grave attitude;
+ Et vous l'aurez bâti dans une solitude
+ Afin qu'il soit tranquille, et pour que l'horizon
+ Convienne à cette auguste et farouche maison;
+ Et les hommes, pasteurs, apôtres, patriarches,
+ Regarderont le temple et monteront les marches,
+ Et sous la haute porte ils baisseront le front.
+
+ Quand ils seront entrés, voici ce qu'ils verront:
+
+ Au-dessous d'une voûte en granit, située
+ Si haut qu'il semblera qu'elle est dans la nuée,
+ Entre quatre grands murs nus et prodigieux,
+ Dans une ombre où partout on sentira des yeux,
+ Tout au fond d'une crypte obscure, une statue
+ Se dressera, d'un voile insondable vêtue,
+ Et de la tête aux pieds ce voile descendra;
+ Et, plus que sur Isis, et plus que sur Indra,
+ Plus que sur le Sina, plus que sur le Calvaire,
+ Les ténèbres seront sur ce spectre sévère,
+ Colosse par une âme inconnue habité;
+ Et l'on n'en verra rien que son énormité.
+ La figure sera haute de cent coudées,
+ Et d'un seul bloc; jamais les Indes, les Chaldées,
+ Et les sculpteurs d'Égypte ayant l'énigme en eux,
+ N'auront rien maçonné de plus vertigineux.
+ Nul ne pourra lever le voile aux plis de pierre.
+ Personne ne saura s'il est une paupière
+ Pouvant s'ouvrir, un œil pouvant verser des pleurs,
+ Sous ce masque, et s'il est quelqu'un sous les ampleurs
+ De ce suaire aux yeux humains inabordable;
+ Et tous contempleront l'Ignoré formidable.
+ Pourtant on sentira que ce spectre n'est pas
+ La haine, le glacier, le tombeau, le trépas;
+ Qu'il semble un spectre, étant sous le plus lourd des voiles,
+ Mais que ce noir linceul peut-être est plein d'étoiles;
+ On sentira qu'il aime, et que l'on est devant
+ Le seul être, le seul esprit, le seul vivant.
+ Grands, petits, faibles, forts, le géant et l'atome,
+ Sentiront l'univers présent dans ce fantôme;
+ D'une peur confiante envahis par degrés,
+ Ils seront effrayés et seront rassurés;
+ Le vieillard et l'enfant, l'ignorant et le mage,
+ Frémissants, comprendront qu'ils sont devant l'image
+ De la Réalité suprême, et qu'en ce lieu
+ Jéhovah, Jupiter et Brahma pèsent peu;
+ Que là s'évanouit tout dogme et toute bible,
+ Et que rien n'est méchant, quoique tout soit terrible.
+
+ Oui, terrible, mais bon; formidable, mais doux.
+ Dans ce temple, païens, chrétiens, parsis, indous,
+ Tous ceux, fakir, santon, rabbin, flamine, bonze,
+ Qu'une religion tient dans sa main de bronze,
+ Sentiront cette main s'ouvrir et les lâcher.
+
+ Le ciel; de l'idéal pétri dans du rocher,
+ On ne sait quoi de tendre au fond de cette pierre,
+ Une forme de nuit debout sur la frontière
+ De l'inconnu, muette et rigide, et pourtant
+ D'accord avec le monde immense palpitant,
+ L'âme qui fait tout naître et sur qui tout se fonde,
+ Voilà ce que ce temple, en son ombre profonde,
+ Fera vaguement voir à ceux qui passeront.
+ Les autres temples, faits de ce qui se corrompt,
+ Bâtis avec l'erreur, la démence et la fable,
+ Faux et vains, et faisant bégayer l'ineffable,
+ Autels que la raison en montant submergea,
+ Se seront écroulés depuis longtemps déjà
+ Au vaste ébranlement du genre humain en marche;
+ Mais celui-ci, n'ayant point de koran, point d'arche,
+ Point de prêtres, aucun pontife, aucun menteur,
+ Entouré de l'abîme et seul sur la hauteur,
+ Demeurera debout sur la terre où nous sommes,
+ Et ne craindra pas plus le passage des hommes
+ Que l'étoile ne craint le vol des alcyons.
+
+ Il n'expliquera point au cœur les passions,
+ A l'esprit le problème, et la tombe à la vie;
+ Mais il fera germer chez tous l'ardente envie
+ De monter, de grandir, et de voir au delà.
+ Où? Plus loin. Le zénith que Thalès contempla,
+ Les constellations, ces effrayants fulgores
+ Que regardaient errer les pâles Pythagores,
+ Les orbes de la vie obscure entre-croisés,
+ La science qui cherche et dit: Jamais assez!
+ Ne contesteront point ce temple, et, dans l'espace,
+ Par tout le gouffre et par toute l'ombre qui passe
+ Il sera vénéré, n'ayant point ici-bas
+ Aggravé par l'erreur nos douleurs, nos combats,
+ Nos deuils, et n'ayant point de reproche à se faire.
+
+ Sous l'âpre voûte ayant la grandeur d'une sphère,
+ La statue, impassible et voilée, aura l'air
+ De rêver, attentive aux forêts, à la mer,
+ Aux germes, à l'azur, aux nuages, aux astres;
+ Pas de frises aux toits; aux murs pas de pilastres;
+ Le granit nu qu'aucun ornement n'interrompt;
+ Et, rien ne remuant, les hommes trembleront;
+ Et les méchants seront mal à l'aise; et les justes,
+ Et les bons, et tous ceux dont les cœurs sont augustes,
+ Les sages, les penseurs, sentiront le plein jour
+ Sur leur âme, leur foi, leur espoir, leur amour,
+ Comme sous le regard d'une énorme prunelle.
+
+ Derrière la statue, une lampe éternelle
+ Brûlera comme un feu dans l'antre aux visions,
+ Et, cachant le foyer, montrera les rayons
+ De façon à lui mettre une aurore autour d'elle,
+ Pour enseigner au peuple ému, grave et fidèle,
+ Que cette énigme est bien une divinité,
+ Et que si c'est la nuit c'est aussi la clarté.
+ Le colosse sera noir sur cette auréole;
+ Et nul souffle, nul vent d'orage, nul éole
+ Ne fera vaciller l'immobile lueur.
+ Les sages essuieront à leur front la sueur
+ Et sentiront l'horreur sacrée en leurs vertèbres,
+ Devant cette splendeur sortant de ces ténèbres,
+ Et comprendront que l'Être ignoré, mais certain,
+ Brille, étant le lever de l'éternel matin,
+ Et pourtant reste obscur, car aucune envergure,
+ Aucun esprit ne peut saisir cette figure;
+ Il est sans fin, sans fond, sans repos, sans sommeil.
+ Et pour être Mystère il n'est pas moins Soleil.
+
+
+
+
+ XLIV
+
+ TOUT LE PASSÉ ET TOUT L'AVENIR
+
+ I
+
+
+ L'être mystérieux qui me parle à ses heures
+ Disait:
+
+ *
+
+ --Vivants! l'orgueil habite vos demeures.
+ Il fait nuit dans votre cité!
+ Le ciel s'étonne, ô foule en vices consumée,
+ Qu'il sorte de la paille en feu tant de fumée,
+ De l'homme tant de vanité!
+
+ Tu regardes les cieux de travers, triste race!
+ Tu ne te trouves pas sous l'azur à ta place.
+ Tu te plains, homme, ombre, roseau!
+ Balbutiant: Peut-être, et bégayant: Que sais-je?
+ Tu reproches le soir à l'aube, au lys la neige,
+ Et ton sépulcre à ton berceau!
+
+ Tu reproches à Dieu l'œuvre incommensurable.
+ Tu frémis de traîner sur ton dos misérable
+ Tes vieux forfaits mal expiés,
+ D'être pris dans ton ciel comme en un marécage,
+ Et de sentir, ainsi qu'un écureuil en cage,
+ Tourner ta prison sous tes pieds!
+
+ Homme, si tu pouvais, tu tenterais l'espace.
+ Ce globe, si ta force égalait ton audace,
+ S'évaderait sous ton orteil,
+ Et la création irait à l'aventure
+ Si ton souffle pouvait, ô folle créature,
+ Casser l'amarre du soleil!
+
+ Car rien n'est à ton gré; tout te met mal à l'aise.
+ Ce coin du ciel est donc fait de plomb, qu'il te pèse!
+ Oh! tu voudrais rompre le sceau!
+ Comme tu frapperais dans tes mains, ombre frêle,
+ Pour la faire envoler de sa branche éternelle,
+ Si la terre était un oiseau!
+
+ Hautain, dédaignant tout, que ta nef vogue ou sombre,
+ Tu voudrais t'en aller dans le désert de l'ombre,
+ Fuir, comme fuyaient les hébreux.
+ Tu dis: Rien de nouveau! tu dis avec colère:
+ Toujours la même aurore! Et l'étoile polaire
+ T'ennuie, ô pauvre œil ténébreux.
+
+ Tu t'irrites d'être homme, oubli, poussière, atome;
+ D'ignorer quel épi tu portes, ô vil chaume!
+ D'être une algue dans le reflux;
+ De trembler comme un cerf que suit une lionne,
+ Et d'être, sous le ciel qui reste et qui rayonne,
+ Celui qui passe et qui n'est plus;
+
+ Et de ne pouvoir pas faire avec tes menaces,
+ Avec tes doigts crispés et tes ongles tenaces,
+ Ta sagesse et ta passion,
+ Tes faux temples, tes faux soleils, tes faux tonnerres,
+ Tes meurtres, tes fureurs, tes crimes et tes guerres,
+ Un pli dans la création!
+
+ *
+
+ Ces myopes, jugeant le monde à leur optique,
+ Disent:--«Tout est manqué, la mer épileptique
+ Bave sur les écueils grondants;
+ La nuit fait le hibou si le jour fait le cygne,
+ La mort, chienne de l'ombre, à qui Satan fait signe,
+ Tient l'âme humaine entre ses dents.
+
+ «Que nous veut la planète? et le globe? et la sphère?
+ Un monde est un néant. Dieu ne savait que faire,
+ Et bâillait, seul dans son réduit,
+ Quand, semant au hasard son œuvre et ses paroles,
+ Il jeta dans les cieux toutes ces outres folles,
+ Ivres de vent, pleines de bruit.
+
+ «Qu'est-ce qu'un Dieu masqué dans l'incompréhensible?
+ Pourquoi le bien voilé? Pourquoi le mal visible?
+ Pourquoi tant de brume autour d'eux?
+ Pourquoi tant de fléaux sur la terre indignée?
+ Et pourquoi voyons-nous ces toiles d'araignée
+ Dans le crépuscule hideux?
+
+ «Pourquoi le dur taureau qui frappe à coups de corne?
+ Pourquoi l'impur typhus sorti du marais morne
+ Où jadis l'hydre s'embourbait?
+ Christ voyait; à quoi bon aveugler Pythagore?
+ Le lys est beau; pourquoi créer la mandragore
+ Des gouttes de sang du gibet?
+
+ «L'azur est radieux; mais pourquoi le nuage?
+ L'amour rit; mais pourquoi la douleur, ce péage?
+ Pourquoi Caïn auprès d'Abel?
+ Pourquoi livrer l'esprit de l'homme au trouble immense,
+ Et faire tournoyer l'alphabet en démence
+ Dans la spirale de Babel?
+
+ «Pourquoi la pourriture et pourquoi les décombres?
+ Pourquoi le mille-pieds traînant ses pattes sombres?
+ Pourquoi la ronce qui nous hait?
+ Pourquoi l'épine au seuil des bois, comme une lance?
+ Pourquoi la mort? Pourquoi l'espace, ce silence?
+ Pourquoi l'univers, ce muet?
+
+ «On comprend le printemps, l'aube, le nid, la rose;
+ Mais pourquoi les glaçons? Pourquoi le houx morose?
+ Pourquoi l'autour, ce criminel?
+ Pourquoi cette ombre froide où le jour se termine?
+ Pourquoi la bête fauve, et pourquoi la vermine?»
+ --Pourquoi vous? répond l'Éternel.
+
+ *
+
+ Ainsi parlent ces fous malheureux. Pour ces hommes
+ Qui ne t'épèlent pas, mystère en qui nous sommes,
+ Et qui regardent sans les voir
+ Les rites transparents qu'en ta nuit tu célèbres,
+ Dieu, c'est une figure au milieu des ténèbres,
+ C'est l'horreur difforme au front noir.
+
+ C'est on ne sait quel spectre accroupi dans son antre,
+ Monstre dont on voit moins la face que le ventre,
+ Blême au seuil des gouffres ouverts,
+ Idiot éternel que l'immensité porte,
+ Et qui rêve, ayant l'ombre en sa prunelle morte,
+ Au cou ce goître, l'univers.
+
+ *
+
+ Ah! tu trouves tout mal! trop d'ombre et de misères!
+ D'autres mondes mieux faits te semblent nécessaires.
+ L'astre naît de brouillard terni;
+ On peut se servir mieux du germe et du mystère!--
+ Parle. Dieu formidable attend, ô ver de terre,
+ Tes commandes dans l'infini.
+
+ Ah! le travail te pèse et la douleur t'étonne!
+ Ah! décembre après juin te semble monotone!
+ Ah! pourrir répugne à ta chair!
+ Ah! tu n'es pas content de ce cercle où l'on erre!
+ Bien. Fais la guerre à Dieu. Canonne le tonnerre,
+ Croise l'épée avec l'éclair.
+
+ Ah! tu portes en toi, reptile, un exemplaire
+ D'idéal qu'il eût dû copier pour te plaire!
+ Tu compares, homme de peu,
+ Moucheron que prendrait l'araignée en ses toiles,
+ Ce que ton front contient au ciel rempli d'étoiles,
+ Ce dedans du crâne de Dieu!
+
+ Montre ta force. Allons, règne. Que l'étendue
+ Sous ton vaste regard se prosterne éperdue;
+ Prouve aux astres leur cécité;
+ Déplace les milieux, les axes et les centres;
+ Fouille l'onde et l'éther; poursuis dans tous ses antres
+ La monstrueuse immensité!
+
+ Questionne, surprends, scrute, découvre, arrache!
+ Harponne au fond des mers le typhon qui s'y cache;
+ Trouve ce que nul n'a trouvé;
+ Sois le tout-puissant; fais des pêches inouïes;
+ Sonde et plonge; et reviens, traînant par les ouïes
+ L'hydre océan sur le pavé!
+
+ *
+
+ Ah! tu dis:--Dieu n'est pas, puisque le mal existe.
+ Je chasse Jéhovah parce que je suis triste.--
+ Bien. Dresse-toi sur ton séant;
+ Etouffe en toi l'amour et l'espoir; raille et blâme;
+ Ferme ton volet sourd; allume dans ton âme
+ Le hideux réchaud du néant!
+
+ Mars, Jupiter, Saturne, ô planètes profondes,
+ Vous, du moins, vous croyez! Le jour où tous les mondes
+ Épars dans le gouffre vermeil,
+ Retirant l'air céleste à leur voûte obscurcie,
+ Nieraient à la fois Dieu, cette sombre asphyxie
+ Irait éteindre le soleil!
+
+ Oh! la création est une apothéose.
+ Le mont, l'arbre, l'oiseau, le lion et la rose
+ Disent dans l'ombre: Sois béni!
+ L'immense azur écoute, et leurs hymnes l'enchantent;
+ Et l'océan farouche et l'âpre ouragan chantent
+ Chacun leur strophe à l'infini.
+
+ L'homme seul nie et crie:--A bas! tout est mensonge,
+ Rien n'existe. Le ciel est creux. L'être est un songe.
+ Pillons les jours comme un butin!--
+ Dieu tranquille et lointain dore, à travers la brume,
+ Toute cette colère et toute cette écume
+ Brisée à ce roc, le destin.
+
+ *
+
+ Donc tu fais de toi l'axe et le sommet des êtres!
+ Ton ventre est ton autel et tes sens sont tes prêtres;
+ Vivre est le but que tu poursuis.
+ Tu prétends que le ciel redoutable te craigne.
+ Tu dis aux mers: Je veux! tu dis aux vents: Je règne!
+ Tu dis aux étoiles: Je suis!
+
+ Ta chair s'adore et met à la torture l'âme.
+ Toi! toi seul! t'assouvir, voilà ton culte infâme;
+ Tes plaisirs sont des cruautés;
+ Tu fais le mal au bord du mystère sublime;
+ Tu viens t'accouder là; dans le puits de l'abîme
+ Tu craches tes iniquités.
+
+ Rien ne rassasierait ta folie incurable.
+ Tu voudrais exprimer dans le broc misérable
+ Où tu bois, homme plein d'ennuis,
+ Dans ton verre où les vins immondes se répandent,
+ Les constellations, grappes d'astres qui pendent
+ A la treille immense des nuits.
+
+ Car ton bâillement croit avoir, ô créature,
+ Droit de vie et de mort sur toute la nature;
+ Jéhovah n'est pas excepté.
+ Oh! comme frémirait d'orgueil ton âme noire,
+ Bandit, si tu pouvais condenser, prendre et boire
+ Le monde en une volupté!
+
+ Hélas! pour en extraire une goutte d'ivresse,
+ Tu tordrais l'univers, l'aube qui te caresse,
+ La femme, l'enfant à l'œil bleu,
+ Content, sans hésiter à la savourer toute,
+ Et sans t'inquiéter si cette sombre goutte
+ Est une larme devant Dieu!
+
+ Dieu n'est pas! Et d'ailleurs, quand, faisant ton entrée,
+ Beau, fier, devant la rampe assez mal éclairée,
+ Tu viens éblouir tes pareils,
+ Toi, premier rôle, roi du drame où tu te plonges,
+ Toi, l'acteur du destin, veut-on pas que tu songes
+ A cet allumeur de soleils?
+
+ S'il existe--il faudrait d'abord que je le visse,
+ Dis-tu,--c'est bon, qu'il soit! et fasse son service!--
+ Ah! l'homme en qui rien n'éteindra
+ La folle volonté de sonder l'insondable,
+ Mériterait qu'on mît son orgueil formidable
+ Sous ta douche, ô Niagara!
+
+ Nains! Dieu vous met sa marque afin qu'on vous réclame.
+ Croyez-vous que la mort, qui n'accepte que l'âme,
+ Et qui pèse tout dans sa main,
+ Si son incorruptible et sinistre prunelle
+ N'y reconnaissait pas l'effigie éternelle,
+ Recevrait le liard humain?
+
+ *
+
+ Dieu n'est pas! ce seul mot serait une torture.
+ Vous n'avez donc jamais regardé la nature?
+ Heureux le sage, humble roseau,
+ Qui songe, et qui, pensif, voit bondir l'avalanche
+ De montagne en montagne, et qui, de branche en branche,
+ Voit sauter le petit oiseau!
+
+ Vous n'avez donc jamais erré dans les ravines?
+ Vous n'avez donc jamais, parmi les fleurs divines,
+ Respiré la brise en marchant,
+ Et jamais écouté, dans les fermes lointaines,
+ Mugir les bœufs rêveurs quand rampent dans les plaines
+ Les longues ombres du couchant?
+
+ Vous n'avez donc jamais contemplé l'invisible?
+ Jamais vu l'idéal, et gravi du possible
+ Le sommet désert, triste et grand?
+ Hélas! vous n'avez donc jamais, sous le ciel calme,
+ Vu luire l'auréole et frissonner la palme
+ Et sourire un martyr mourant?
+
+ Vous n'avez donc jamais vu dans votre pensée
+ L'étendue, où s'en vont, d'une course insensée,
+ Les ténèbres, fuyant le jour?
+ Jamais vu l'infini qui rit à la chaumière,
+ Que le soleil ne peut emplir de sa lumière,
+ Mais que l'âme remplit d'amour?
+
+ Dis, tu n'as donc jamais attaché ta prunelle
+ Sur la profondeur morne, obscure et solennelle,
+ A l'heure où le croissant reluit,
+ Où l'on voit s'arrondir sur les mers remuées
+ Ce fer d'or qu'a laissé tomber dans les nuées
+ Le sombre cheval de la nuit?
+
+ *
+
+ D'autres sont les croyants, pires que les impies.
+ Toutes les passions dans leur âme accroupies
+ Leur disent tout bas: Jouissez!
+ De Jéhovah qui tonne ils font leur économe;
+ Dieu n'est que le valet du coffre-fort de l'homme;
+ Hélas, hélas, ces insensés
+
+ De la religion ont fait leur sentinelle;
+ Cieux profonds! ils ont mis leur sac d'or sous son aile;
+ L'ange veille au lot du mortel;
+ Leur champ importe au monde, à l'astre, à l'aube austère;
+ Ils ont fait une borne à ce morceau de terre
+ Avec la pierre de l'autel.
+
+ Pour faire une clôture à leur haie, à leur ferme,
+ Pour servir de lien à la barre qui ferme
+ Leur verger, leur vigne ou leur pré,
+ Pour joindre les poteaux de leur porte en ruines,
+ Ils prennent, ô Jésus, la couronne d'épines
+ Qui fit saigner ton front sacré!
+
+ Leur visage rayonne et plaît; leur voix caresse;
+ Ils sont doux et charmants; la grâce enchanteresse
+ Mêle son miel à leur jargon;
+ Leur sourire est la fleur s'ouvrant sous les rosées;
+ Le dedans est horrible, et toutes leurs pensées
+ Ont la figure du dragon.
+
+ De leur humilité leur vanité se venge;
+ Ils disent: Que me font, si je vis et je mange,
+ La famine et le choléra!
+ Le faux poids dans leur droite, ils vendent, ils achètent;
+ Leur âme a des secrets que les démons cachètent
+ Et qu'un jour Dieu seul ouvrira.
+
+ La femme sous leurs pieds souffre, à peine vivante;
+ Autrefois leur esclave, aujourd'hui leur servante!
+ Ils la pèsent avec l'argent.
+ L'enfant rampe ignorant et nu; que leur importe!
+ De quel droit est-il né? Le marteau de leur porte
+ Glace la main de l'indigent.
+
+ Les maximes d'amour sur leur visage écrites
+ Mentent; ils sont méchants, avares, hypocrites,
+ Faux devant l'aurore qui naît;
+ Ils remettent aux fers ceux que Jésus délivre;
+ Puis, parce qu'à des jours indiqués sur un livre,
+ Pendant qu'une cloche sonnait,
+
+ Ils ont pris sous leur bras un recueil de cantiques,
+ Décroché leur enseigne et fermé leurs boutiques
+ Et dit un benedicite,
+ Et qu'ils ont regardé pendant une heure un prêtre,
+ Et crié du latin dans l'ombre, ils pensent être
+ Quittes avec l'immensité!
+
+ Ce grand Dieu se corrompt en vous, engeance folle!
+ Il entre dans votre âme idée, et sort idole;
+ Vous l'insultez dans vos korans;
+ Vous lui donnez vos yeux, vos vices, vos visages,
+ Vous le faites d'argile, hélas! comme vos sages,
+ Et d'airain comme vos tyrans!
+
+ Partout bûchers, trépieds, pagodes éphémères;
+ Temples monstres bâtis par des dogmes chimères;
+ Thor, Vishnou, Teutatès, Ammon,
+ Bel qui rugit, Dagon qui siffle, Apis qui beugle;
+ La synagogue sourde et la mosquée aveugle;
+ Noirs autels pleins d'un Dieu démon!
+
+ Les Parthénons font boire au juste la ciguë.
+ La cathédrale, avec sa double tour aiguë,
+ Debout devant le jour qui fuit,
+ Ignore, et, sans savoir, affirme, absout, condamne;
+ Dieu voit avec pitié ces deux oreilles d'âne
+ Se dresser dans la vaste nuit.
+
+ *
+
+ Dieu! Dieu! Dieu! le rocher où la lame déferle
+ Compte sur lui; c'est lui qui règne; il fait la perle
+ Et l'étoile pour les sondeurs;
+ L'azur le voile; il met, pour que le tigre y dorme,
+ De la mousse dans l'antre; il parle, voix énorme,
+ A l'ombre dans les profondeurs.
+
+ Il règne, il songe; il fond les granits dans les soufres;
+ Il crée en même temps les soleils dans les gouffres
+ Et le liseron dans le pré;
+ Pour l'avoir un jour vu, la mer est encore ivre;
+ Les versants du Sina sont de son vaste livre
+ Le pupitre démesuré.
+
+ L'océan calme, c'est le plat de son épée.
+ La montagne à sa voix s'enfuirait dissipée
+ Comme de l'eau dans le gazon;
+ Dans les éternités sans fin continuées
+ Ce Père habite; il fait des arches de nuées
+ Aux quatre coins de l'horizon.
+
+ Il pense, il règle, il mène, il pèse, il juge, il aime,
+ Et laisse les festins rire à Lucullus blême
+ Qui paît, hideux, chauve et jauni,
+ Et se gonfle de vin comme une poche pleine;
+ Ce qu'une outre peut dire au ventre de Silène
+ N'importe pas à l'infini.
+
+ Ce même Dieu qui fit d'avril une corbeille,
+ Qui fait l'oiseau chanteur pour les bois, et l'abeille
+ Pour l'herbe où l'aube étincela,
+ Donne au pôle effrayant, sans jour, sans fleur, sans arbre,
+ Pour qu'il puisse parfois chauffer ses mains de marbre,
+ Ta cheminée, ô sombre Hékla!
+
+ Sous l'œil de cet esprit suprême et formidable,
+ L'eau monte en brume au front du pic inabordable
+ Et tombe en flots du haut des monts;
+ La créature éteinte est d'une autre suivie;
+ L'univers, où ce Dieu met la mort et la vie,
+ Respire par ces deux poumons.
+
+ Devant ce Dieu s'enfuit tout ce qui hait son œuvre,
+ La tempête, le mal, l'épervier, la couleuvre,
+ Le méchant qui ment et qui nuit,
+ La trombe, affreux bandit qui dans les flots se vautre,
+ L'hiver boiteux qui fait marcher l'un après l'autre
+ Son jour court et sa longue nuit.
+
+ Il fait lâcher la proie aux bêtes carnassières.
+ Les morts dans le sépulcre ont perdu leurs poussières;
+ Il rêve, et sait où sont leurs os.
+ En entendant passer son souffle dans l'espace,
+ Subitement l'enfer à la gueule rapace,
+ Les mondes hurlants du chaos,
+
+ Les univers punis dont la clameur s'élance,
+ Les bagnes monstrueux de l'ombre, font silence,
+ Et dans la nuit des noirs arrêts
+ Cessent de secouer les chaînes qui leur pèsent,
+ Comme le soir, au pas d'un voyageur, se taisent
+ Les grenouilles dans le marais.
+
+ Il tient une balance immense en équilibre;
+ Il met dans un plateau les cieux, la mer qui vibre,
+ Ceux qui sur le trône ont vécu,
+ Le monde et ses clartés, le mystère et ses voiles,
+ Et l'abîme jetant son écume d'étoiles;
+ Dans l'autre il met Caton vaincu.
+
+ Ce qu'il est? regardez au-dessus de vos têtes;
+ Voyez le ciel, le jour, la nuit! Ce que vous êtes?
+ Cherchez dans votre cendrier.
+ Son année est sans fin. Prosternez vos pensées.
+ Les constellations sont des mouches posées
+ Sur l'énorme calendrier.
+
+ Mais voyez-le donc, vous dont les chants sont des râles,
+ Vivants qui ne pouvez que mourir, ombres pâles,
+ Et qui ne savez qu'oublier!
+ L'océan goutte à goutte en sa clepsydre pleure;
+ Tout Sahara, tombant grain à grain, marque l'heure
+ Dans son effrayant sablier.
+
+ Mêlez-le maintenant à vos anniversaires!
+ Allumez vos flambeaux, égrenez vos rosaires,
+ Sur vos lutrins soyez béants;
+ Ayez vos jours sacrés que plus de clarté dore;
+ Mettez, devant ce Dieu que couronne l'aurore,
+ Des tiares à vos néants!
+
+ La bête des bois rit quand les hommes, vain nombre,
+ Vont clouant leurs erreurs sur Dieu, leur nom sur l'ombre,
+ Leur date sur l'immensité,
+ Se font centre du monde, eux les passants rapides,
+ Et s'en viennent chanter leurs bouts de l'an stupides
+ A la muette éternité.
+
+ *
+
+ Hélas! l'ange Justice ouvre ses yeux sinistres.
+ Il écrit en rêvant des noms sur ses registres.
+ Ah! ces tristes vivants ont tort!
+ Devant Dieu, qui d'en haut à la paix les convie
+ Et donne aux cœurs l'amour et verse aux fronts la vie,
+ Ils font la haine, ils font la mort!
+
+ Ils bravent l'océan plein de magnificence,
+ Où flottent le mystère et la toute-puissance;
+ Ils souillent le gouffre irrité;
+ Sans prendre garde au vent qui s'épuise en huées,
+ Ils lèvent leur bannière au milieu des nuées,
+ Ces drapeaux de l'immensité!
+
+ Ils ont pour dieux la force et la ruse aux yeux louches;
+ Ils font chanter des chants aux trompettes farouches
+ Dont nous, esprits, nous frissonnons,
+ Et rouler, balafrant la nature sacrée,
+ Sur les champs, sur les blés, sur les fleurs que Dieu crée,
+ La roue horrible des canons.
+
+ Les générations meurent pour leur caprice.
+ Ils disent au tombeau: Prends l'homme et qu'il périsse!
+ O nains, pires que les géants!
+ Ils ouvrent cette nuit que nul rayon ne perce;
+ Ils y font brusquement tomber à la renverse
+ Les pâles cadavres béants!
+
+ Ils rougissent de sang l'onde et les herbes vertes,
+ Ils dressent au sommet des collines désertes
+ Le noir gibet silencieux
+ Qui reste tout le jour sans changer d'attitude,
+ Mais qui, dès que la nuit brunit la solitude,
+ Élève ses bras vers les cieux.
+
+ Nous sommes la justice auguste, immaculée!
+ Disent-ils, s'étalant dans leur chambre étoilée
+ Qu'entourent les spectres camards;
+ Et, pendant que la foule approuve et les admire,
+ Un long sanglot mêlé d'un long éclat de rire
+ Va des Montfaucons aux Clamarts!
+
+ Ces hommes insensés se vautrent dans la joie;
+ Ils ont des lits de pourpre et des manteaux de soie;
+ Ils vivent, d'ombre et d'or chargés;
+ Cette vie est pour eux un palais plein de fêtes;
+ Ils laissent derrière eux les choses qu'ils ont faites.
+ C'est bien, buvez; c'est bien, mangez;
+
+ Pendant qu'en haut la table éblouit les convives,
+ Et que les bouches sont comme des sources vives,
+ Que la chair fume avec l'encens,
+ Pendant que les archers gardent les avenues,
+ Que l'amour rit au spectre, et que les toutes nues
+ Chantent auprès des tout-puissants;
+
+ Pendant que le banquet, rayonnant comme un phare,
+ Mêle le choc du verre au son de la fanfare,
+ Et qu'ils s'enivrent dans la nuit,
+ Sans même, dans leur joie immonde et sépulcrale,
+ S'informer s'il n'est pas quelque obscure spirale
+ Sous la salle pleine de bruit.
+
+ O morts qui vous taisez au fond des catacombes,
+ L'expiation prend les pierres de vos tombes
+ Dans l'insondable profondeur,
+ Et de ces marbres froids qui dans l'ombre descendent
+ Fait un sombre escalier dont les marches attendent
+ Les lourds talons du commandeur!
+
+
+ II
+
+ Pensif, je répondis à l'archange nocturne:
+
+ *
+
+ --Sévère esprit, ta voix sanglote comme l'urne
+ Qui verse un flot noir et glacé.
+ Sur qui te penches-tu? Tes paroles s'adressent
+ Aux tristes nations d'hier qui disparaissent,
+ Aux pâles foules du passé,
+
+ Ton cri ressemble au chant des mornes Isaïes.
+ Le mystère autrefois, de ses brumes haïes,
+ Obstruait la terre et les cieux,
+ Et l'homme avait besoin que les prophètes blêmes
+ Lui parlassent du seuil de tous ces noirs problèmes
+ Ouvrant leurs porches monstrueux.
+
+ L'homme ignorait. Marchant loin du sentier qui sauve,
+ Il allait au hasard dans la nature fauve,
+ Comme le loup au fond des bois,
+ Sourd à ces alphabets, perdu dans ces algèbres;
+ Les prophètes alors dans ces grandes ténèbres
+ Élevèrent leurs grandes voix.
+
+ Il fallait avertir l'homme au bord de l'abîme.
+ Tout ici-bas semblait lui conseiller le crime;
+ Temps rude où le mal triomphait!
+ La forêt, de l'embûche était le noir ministre;
+ L'arbre avait l'air d'un monstre, et le rocher sinistre
+ Avait la forme du forfait.
+
+ Ici gémissait Job, et là chantait Sodome.
+ L'homme à tous les fléaux, horrible, ajoutait l'homme;
+ La guerre infâme aidait la faim;
+ Comme on brûle une paille on allumait les villes;
+ Et l'on voyait Judas sortir des choses viles,
+ Et des choses sombres Caïn.
+
+ Les prophètes chassaient le mal; ces personnages
+ Rendaient au Dieu vivant d'augustes témoignages;
+ L'homme de ces temps inhumains,
+ Affreux, baignant de sang les champs, l'onde et les sables,
+ S'arrêtait, s'il voyait ces songeurs formidables,
+ Pâles et levant leurs deux mains.
+
+ Ils descendaient des monts, portant de sombres tables;
+ Ils mouraient en laissant les Talmuds redoutables
+ Ouverts sur l'aile des griffons,
+ Les farouches Védas, les Eddas, les Genèses,
+ Registres éclairés du reflet des fournaises,
+ Pages pleines de bruits profonds.
+
+ Ils épouvantaient l'homme et la terre méchante;
+ Et depuis cinq mille ans, pendant que l'aube chante
+ Et que la fleur verse l'encens,
+ Le genre humain qui passe et que le temps dénombre
+ Entend, dans la caverne effrayante de l'ombre,
+ Gronder ces livres rugissants.
+
+ Mais le passé s'en va. Regarde-nous; nous sommes
+ Un autre Adam, une autre Ève, de nouveaux hommes.
+ Nous bénissons quand nous souffrons.
+ Hier vivait d'horreur, de deuil, de sang, de fange;
+ Hier était le monstre et demain sera l'ange;
+ Le point du jour blanchit nos fronts.
+
+ Deux êtres sont en nous: l'un ailé, l'autre immonde;
+ L'un montant vers Dieu, l'autre ombre et tache du monde,
+ Se ruant dans d'infâmes lits;
+ Et, pendant que le corps, marchant sur des semelles,
+ Vil, abject, boit l'opprobre et la lie aux gamelles,
+ L'âme boit la rosée aux lys.
+
+ L'œuvre du genre humain, c'est de délivrer l'âme;
+ C'est de la dégager du triste épithalame
+ Que lui chante le corps impur;
+ C'est de la rendre, chaste, à la clarté première;
+ Car Dieu rêveur a fait l'âme pour la lumière
+ Comme il fit l'aile pour l'azur.
+
+ Nous ne sommes plus ceux qui riaient à la face
+ De l'ombre impénétrable où tout rentre et s'efface,
+ Qui faisaient le mal sans frayeur,
+ Qui jetaient au cercueil ce cri: Va-t'en! je nie!
+ Et mettaient le néant, le rire et l'ironie
+ Dans la pelle du fossoyeur.
+
+ Nous croyons en ce Dieu vivant; sa foi nous brûle;
+ Il inspire Brutus sur la chaise curule,
+ Guillaume Tell sous le sayon;
+ Nous allumons, courbés sous son vent qui nous pousse,
+ Notre liberté fière à sa majesté douce
+ Et notre foudre à son rayon.
+
+ Il fait germer le ver dans sa morne cellule,
+ Change la larve affreuse en vive libellule,
+ Transfigure, affranchit, construit,
+ Émeut les tours de pierre et les tentes de toiles,
+ Et crée et vit! c'est lui qui pénètre d'étoiles
+ Les ailes noires de la nuit.
+
+ Sa tiare splendide est une ruche immense,
+ Où, des roses soleils apportant la semence
+ Et de l'astre apportant le miel,
+ Essaim de flamme ayant le monde pour Hymètes,
+ Mouches de l'infini, les abeilles comètes
+ Volent de tous les points du ciel.
+
+ Le Mal, le glaive au poing, voilé d'un voile d'ombre,
+ Nous guette; et la forêt que la broussaille encombre,
+ L'âpre rocher, le flot ingrat,
+ L'aident, complices noirs, contre la créature,
+ Et semblent par moments faire de la nature
+ L'antre où rêve ce scélérat.
+
+ Mais nous luttons, esprit! nous vaincrons. Dieu nous mène.
+ Il est le feu qui va devant l'armée humaine,
+ Le dieu d'Ève et de Débora.
+ Un jour, bientôt, demain, tout changera de forme,
+ Et dans l'immensité, comme une fleur énorme,
+ L'univers s'épanouira!
+
+ Nous vaincrons l'élément! cette bête de somme
+ Se couchera dans l'ombre à plat ventre sous l'homme;
+ La matière aura beau hurler;
+ Nous ferons de ses cris sortir l'hymne de l'ordre;
+ Et nous remplacerons les dents qui veulent mordre
+ Par la langue qui sait parler.
+
+ Quand nous aurons fini le travail de la vigne,
+ Quand au Dieu qui fit l'aigle et l'air, l'onde et le cygne,
+ La tourmente et Léviathan,
+ Nous aurons rapporté toutes nos âmes anges,
+ Nous ferons du panier de ces saintes vendanges
+ La muselière de Satan.
+
+ Satan, c'est l'appétit, pourceau qui mord l'idée;
+ C'est l'ivresse, fond noir de la coupe vidée;
+ Satan, c'est l'orgueil sans genoux;
+ C'est l'égoïsme, heureux du sang où ses mains trempent;
+ C'est le ventre hideux, cette caverne où rampent
+ Tous les monstres qui sont en nous.
+
+ Satan c'est la douleur, c'est l'erreur, c'est la borne,
+ C'est le froid ténébreux, c'est la pesanteur morne
+ C'est la vis du sanglant pressoir;
+ C'est la force d'en bas liant tout de ses chaînes
+ Qui fait dans le ravin, sous l'ombre des grands chênes,
+ Crier les chariots le soir.
+
+ Nous allons à l'amour, au bien, à l'harmonie.
+ O vivants qui flottez dans l'énigme infinie,
+ Un arbre, auguste à tous les yeux,
+ Conduit votre navire à travers l'âpre abîme;
+ Jésus ouvre ses bras sur la vergue sublime
+ De ce grand mât mystérieux.
+
+ Derrière nous décroît le mal, noire masure.
+ Bientôt nous toucherons au port, le flot s'azure.
+ L'homme, qu'en vain le deuil poursuit,
+ Ne verra plus tomber dans l'ombre sur sa tête
+ L'effroi, l'hiver, l'horreur, l'ouragan, la tempête,
+ Ces vomissements de la nuit.
+
+ Nous chasserons la guerre et le meurtre à coups d'aile;
+ Et cette frémissante et candide hirondelle
+ Qui vole vers l'éternité,
+ L'espérance, adoptant notre maison amie,
+ Viendra faire son nid dans la gueule endormie
+ Du vieux monstre Fatalité.
+
+ Les peuples trouveront de nouveaux équilibres;
+ Oui, l'aube naît, demain les âmes seront libres;
+ Le jour est fait par le volcan;
+ L'homme illuminera l'ombre qui l'environne;
+ Et l'on verra, changeant l'esclavage en couronne,
+ Des fleurons sortir du carcan.
+
+ Et quand ces temps viendront, ô joie! ô cieux paisibles!
+ Les astres, aujourd'hui l'un pour l'autre terribles,
+ Se regarderont doucement;
+ Les globes s'aimeront comme l'homme et la femme;
+ Et le même rayon qui traversera l'âme
+ Traversera le firmament.
+
+ Les sphères vogueront avec le son des lyres.
+ Au lieu des mondes noirs pleins d'horribles délires,
+ Qui rugissent vils et maudits,
+ On entendra chanter sous le feuillage sombre
+ Les édens enivrés, et l'on verra dans l'ombre
+ Resplendir les bleus paradis.
+
+ Dieu voudra. Tout à coup on verra les discordes,
+ La hache et son billot, les gibets et leurs cordes,
+ L'impur serpent des cieux banni,
+ Le sang, le cri, la haine, et l'ordure, et la vase,
+ Se changer en amour et devenir extase
+ Sous un baiser de l'infini.
+
+ Dieu met, quand il lui plaît, sur l'orage et la haine,
+ Sur la foudre, forçat dont on entend la chaîne,
+ La sainte serrure des cieux,
+ Et, laissant écumer leurs voix exténuées,
+ Ferme avec l'arc-en-ciel courbé dans les nuées
+ Ce cadenas mystérieux.
+
+ Au fond du gouffre où sont ceux qui se font proscrire,
+ Des plus profonds enfers stupéfaits de sourire
+ L'amour ira baiser les gonds,
+ Comme un rayon de l'aube, à l'orient ouverte,
+ Va dans la profondeur de l'eau sinistre et verte
+ Jusqu'aux écailles des dragons.
+
+ Les globes se noueront par des nœuds invisibles;
+ Ils s'enverront l'amour comme la flèche aux cibles;
+ Tout sera vie, hymne et réveil;
+ Et comme des oiseaux vont d'une branche à l'autre,
+ Le Verbe immense ira, mystérieux apôtre,
+ D'un soleil à l'autre soleil.
+
+ Les mondes, qu'aujourd'hui le mal habite et creuse,
+ Échangeront leur joie à travers l'ombre heureuse
+ Et l'espace silencieux;
+ Nul être, âme ou soleil, ne sera solitaire;
+ L'avenir, c'est l'hymen des hommes sur la terre
+ Et des étoiles dans les cieux.
+
+
+
+
+ TABLE
+
+ DU
+
+ TOME TROISIÈME
+
+
+ Pages.
+ XXII
+
+ SEIZIÈME SIÈCLE.--RENAISSANCE.--PAGANISME
+
+ LE SATYRE 3
+
+ I. Le bleu 6
+
+ II. Le noir 15
+
+ III. Le sombre 23
+
+ IV. L'étoilé 29
+
+
+ XXIII
+
+ Je me penchai. J'étais dans le lieu ténébreux 37
+
+
+ XXIV
+
+ CLARTÉ D'AMES
+
+ CLARTÉ D'AMES 41
+
+
+ XXV
+
+ LES CHUTES
+
+ FLEUVES ET POËTES 49
+
+
+ XXVI
+
+ LA ROSE DE L'INFANTE
+
+ LA ROSE DE L'INFANTE 53
+
+
+ XXVII
+
+ L'INQUISITION
+
+ LES RAISONS DU MOMOTOMBO 65
+
+
+ XXVIII
+
+ LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER
+
+ LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER 71
+
+
+ XXIX
+
+ MANSUÉTUDE DES ANCIENS JUGES
+
+ MANSUÉTUDE DES ANCIENS JUGES 79
+
+
+ XXX
+
+ L'ÉCHAFAUD
+
+ L'ÉCHAFAUD 83
+
+
+ XXXI
+
+ DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.--LES MERCENAIRES
+
+ LE RÉGIMENT DU BARON MADRUCE (Garde impériale
+ suisse) 89
+
+
+ XXXII
+
+ INFERI
+
+ INFERI 115
+
+
+ XXXIII
+
+ LE CERCLE DES TYRANS
+
+ LIBERTÉ 123
+
+ Archiloque l'atteste, Athènes l'entendit 127
+
+ Qu'est-ce que ce cercueil déposé sur deux chaises? 129
+
+ Je marchais au hasard devant moi, n'importe où 131
+
+ UN VOLEUR A UN ROI 133
+
+ LES MANGEURS 141
+
+ AUX ROIS 145
+
+
+ XXXIV
+
+ TÉNÈBRES
+
+ L'homme est humilié de son lot 155
+
+ La nuit! la nuit! la nuit! 159
+
+ L'homme se trompe! il voit que pour lui tout est
+ sombre 163
+
+
+ XXXV
+
+ LA-HAUT
+
+ LA-HAUT 169
+
+
+ XXXVI
+
+ LE GROUPE DES IDYLLES
+
+ LE GROUPE DES IDYLLES 175
+
+ I. Orphée 175
+
+ II. Salomon 176
+
+ III. Archiloque 178
+
+ IV. Aristophane 179
+
+ V. Asclépiade 181
+
+ VI. Théocrite 182
+
+ VII. Bion 183
+
+ VIII. Moschus 184
+
+ IX. Virgile 186
+
+ X. Catulle 187
+
+ XI. Longus 189
+
+ XII. Dante 190
+
+ XIII. Pétrarque 191
+
+ XIV. Ronsard 192
+
+ XV. Shakespeare 194
+
+ XVI. Racan 195
+
+ XVII. Segrais 197
+
+ XVIII. Voltaire 199
+
+ XIX. Chaulieu 200
+
+ XX. Diderot 202
+
+ XXI. Beaumarchais 204
+
+ XXII. André Chénier 206
+
+ L'IDYLLE DU VIEILLARD 209
+
+ La voix d'un enfant d'un an 209
+
+
+ XXXVII
+
+ LES PAYSANS AU BORD DE LA MER
+
+ LES PAYSANS AU BORD DE LA MER 215
+
+
+ XXXVIII
+
+ Un homme aux yeux profonds passait; un patriarche 227
+
+ Un grand esprit en marche a ses rumeurs, ses houles 231
+
+ Autrefois, j'ai connu Ferdousi dans Mysore 233
+
+ LE LAPIDÉ 235
+
+
+ XXXIX
+
+ L'AMOUR
+
+ Quoi! le libérateur qui par degrés desserre 243
+
+ Regardez-les jouer sur le sable accroupis 247
+
+ Il faut boire et frapper la terre d'un pied
+ libre 249
+
+ EN GRÈCE 253
+
+
+ XL
+
+ LES MONTAGNES
+
+ DÉSINTÉRESSEMENT 261
+
+
+ XLI
+
+ L'OCÉAN
+
+ L'OCÉAN 267
+
+
+ XLII
+
+ A L'HOMME
+
+ A L'HOMME 291
+
+
+ XLIII
+
+ LE TEMPLE
+
+ LE TEMPLE 299
+
+
+ XLIV
+
+ TOUT LE PASSÉ ET TOUT L'AVENIR
+
+ TOUT LE PASSÉ ET TOUT L'AVENIR 307
+
+
+Saint-Denis--Imp. J. Dardaillon--6-26
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76638 ***