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diff --git a/76638-0.txt b/76638-0.txt new file mode 100644 index 0000000..c1a8bae --- /dev/null +++ b/76638-0.txt @@ -0,0 +1,6992 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76638 *** + + + + + + Au lecteur + + Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version + originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées. + + La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures. + + + + + ŒUVRES COMPLÈTES + + DE + + VICTOR HUGO + + + POÉSIE + + IX + + + TOUS DROITS RÉSERVÉS + + + + + ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX + + ŒUVRES COMPLÈTES + DE + VICTOR HUGO + + ILLUSTRÉES DE GRAVURES A L'EAU-FORTE + D'APRÈS LES DESSINS DE + FRANÇOIS FLAMENG + + POÉSIE + + IX + + LA LÉGENDE DES SIÈCLES + + III + + [Illustration] + + PARIS + ÉDITION HETZEL-QUANTIN + + LIBRAIRIE A. HOUSSIAUX + FRANÇIS GUILLOT, SUCCESSEUR + 7, RUE PERRONET, 7 + + + + + XXII + + SEIZIÈME SIÈCLE + + RENAISSANCE--PAGANISME + + LE SATYRE + + PROLOGUE + + + Un satyre habitait l'Olympe, retiré + Dans le grand bois sauvage au pied du mont sacré; + Il vivait là, chassant, rêvant, parmi les branches; + Nuit et jour, poursuivant les vagues formes blanches, + Il tenait à l'affût les douze ou quinze sens + Qu'un faune peut braquer sur les plaisirs passants. + Qu'était-ce que ce faune? On l'ignorait; et Flore + Ne le connaissait point, ni Vesper, ni l'Aurore + Qui sait tout, surprenant le regard du réveil + On avait beau parler à l'églantier vermeil, + Interroger le nid, questionner le souffle, + Personne ne savait le nom de ce maroufle. + Les sorciers dénombraient presque tous les sylvains; + Les ægipans étant fameux comme les vins, + En voyant la colline on nommait le satyre; + On connaissait Stulcas, faune de Pallantyre, + Gès, qui le soir riait, sur le Ménale assis, + Bos, l'ægipan de Crète; on entendait Chrysis, + Sylvain du Ptyx que l'homme appelle Janicule, + Qui jouait de la flûte au fond du crépuscule; + Anthrops, faune du Pinde, était cité partout; + Celui-ci, nulle part; les uns le disaient loup; + D'autres le disaient dieu, prétendant s'y connaître; + Mais, en tout cas, qu'il fût tout ce qu'il pouvait être, + C'était un garnement de dieu fort mal famé. + + Tout craignait ce sylvain à toute heure allumé; + La bacchante elle-même en tremblait; les napées + S'allaient blottir aux trous des roches escarpées; + Écho barricadait son antre trop peu sûr; + Pour ce songeur velu, fait de fange et d'azur, + L'andryade en sa grotte était dans une alcôve; + De la forêt profonde il était l'amant fauve; + Sournois, pour se jeter sur elle, il profitait + Du moment où la nymphe, à l'heure où tout se tait, + Éclatante, apparaît dans le miroir des sources; + Il arrêtait Lycère et Chloé dans leurs courses; + Il guettait, dans les lacs qu'ombrage le bouleau, + La naïade qu'on voit radieuse sous l'eau + Comme une étoile ayant la forme d'une femme; + Son œil lascif errait la nuit comme une flamme; + Il pillait les appâts splendides de l'été; + Il adorait la fleur, cette naïveté; + Il couvait d'une tendre et vaste convoitise + Le muguet, le troëne embaumé, le cytise, + Et ne s'endormait pas même avec le pavot; + Ce libertin était à la rose dévot; + Il était fort infâme au mois de mai; cet être + Traitait, regardant tout comme par la fenêtre, + Flore de mijaurée et Zéphir de marmot; + Si l'eau murmurait: J'aime! il la prenait au mot, + Et saisissait l'Ondée en fuite sous les herbes; + Ivre de leurs parfums, vautré parmi leurs gerbes, + Il faisait une telle orgie avec les lys, + Les myrtes, les sorbiers de ses baisers pâlis, + Et de telles amours, que, témoin du désordre, + Le chardon, ce jaloux, s'efforçait de le mordre; + Il s'était si crûment dans les excès plongé + Qu'il était dénoncé par la caille et le geai; + Son bras, toujours tendu vers quelque blonde tresse, + Traversait l'ombre; après les mois de sécheresse, + Les rivières, qui n'ont qu'un voile de vapeur, + Allant remplir leur urne à la pluie, avaient peur + De rencontrer sa face effrontée et cornue; + Un jour, se croyant seule et s'étant mise nue + Pour se baigner au flot d'un ruisseau clair, Psyché + L'aperçut tout à coup dans les feuilles caché, + Et s'enfuit, et s'alla plaindre dans l'empyrée; + Il avait l'innocence impudique de Rhée; + Son caprice, à la fois divin et bestial, + Montait jusqu'au rocher sacré de l'idéal, + Car partout où l'oiseau vole, la chèvre y grimpe; + Ce faune débraillait la forêt de l'Olympe; + Et, de plus, il était voleur, l'aventurier. + + Hercule l'alla prendre au fond de son terrier, + Et l'amena devant Jupiter par l'oreille. + + + I + + LE BLEU + + Quand le satyre fut sur la cime vermeille, + Quand il vit l'escalier céleste commençant, + On eût dit qu'il tremblait, tant c'était ravissant! + Et que, rictus ouvert au vent, tête éblouie + A la fois par les yeux, l'odorat et l'ouïe, + Faune ayant de la terre encore à ses sabots, + Il frissonnait devant les cieux sereins et beaux; + Quoique à peine fût-il au seuil de la caverne + De rayons et d'éclairs que Jupiter gouverne, + Il contemplait l'azur, des pléiades voisin; + Béant, il regardait passer, comme un essaim + De molles nudités sans fin continuées, + Toutes ces déités que nous nommons nuées. + C'était l'heure où sortaient les chevaux du soleil; + Le ciel, tout frémissant du glorieux réveil, + Ouvrait les deux battants de sa porte sonore; + Blancs, ils apparaissaient formidables d'aurore; + Derrière eux, comme un orbe effrayant, couvert d'yeux, + Éclatait la rondeur du grand char radieux; + On distinguait le bras du dieu qui les dirige; + Aquilon achevait d'atteler le quadrige; + Les quatre ardents chevaux dressaient leur poitrail d'or; + Faisant leurs premiers pas, ils se cabraient encor + Entre la zone obscure et la zone enflammée; + De leurs crins, d'où semblait sortir une fumée + De perles, de saphirs, d'onyx, de diamants, + Dispersée et fuyante au fond des éléments, + Les trois premiers, l'œil fier, la narine embrasée, + Secouaient dans le jour des gouttes de rosée; + Le dernier secouait des astres dans la nuit. + + Le ciel, le jour qui monte et qui s'épanouit, + La terre qui s'efface et l'ombre qui se dore, + Ces hauteurs, ces splendeurs, ces chevaux de l'aurore + Dont le hennissement provoque l'infini, + Tout cet ensemble auguste, heureux, calme, béni, + Puissant, pur, rayonnait; un coin était farouche; + Là brillaient, près de l'antre où Gorgone se couche, + Les armes de chacun des grands dieux que l'autan + Gardait sévère, assis sur des os de titan; + Là reposait la Force avec la Violence; + On voyait, chauds encor, fumer les fers de lance; + On voyait des lambeaux de chair aux coutelas + De Bellone, de Mars, d'Hécate et de Pallas, + Des cheveux au trident et du sang à la foudre. + + Si le grain pouvait voir la meule prête à moudre, + Si la ronce du bouc apercevait la dent, + Ils auraient l'air pensif du sylvain, regardant + Les armures des dieux dans le bleu vestiaire; + Il entra dans le ciel; car le grand bestiaire + Tenait sa large oreille et ne le lâchait pas; + Le bon faune crevait l'azur à chaque pas; + Il boitait, tout gêné de sa fange première; + Son pied fourchu faisait des trous dans la lumière, + La monstruosité brutale du sylvain + Étant lourde et hideuse au nuage divin. + Il avançait, ayant devant lui le grand voile + Sous lequel le matin glisse sa fraîche étoile; + Soudain il se courba sous un flot de clarté, + Et, le rideau s'étant tout à coup écarté, + Dans leur immense joie il vit les dieux terribles. + + Ces êtres surprenants et forts, ces invisibles, + Ces inconnus profonds de l'abîme, étaient là. + Sur douze trônes d'or que Vulcain cisela, + A la table où jamais on ne se rassasie, + Ils buvaient le nectar et mangeaient l'ambroisie. + Vénus était devant et Jupiter au fond. + Cypris, sur la blancheur d'une écume qui fond, + Reposait mollement, nue et surnaturelle, + Ceinte du flamboiement des yeux fixés sur elle, + Et, par moments, avec l'encens, les cœurs, les vœux, + Toute la mer semblait flotter dans ses cheveux. + Jupiter aux trois yeux songeait, un pied sur l'aigle; + Son sceptre était un arbre ayant pour fleur la règle; + On voyait dans ses yeux le monde commencé; + Et dans l'un le présent, dans l'autre le passé; + Dans le troisième errait l'avenir comme un songe; + Il ressemblait au gouffre où le soleil se plonge; + Des femmes, Danaé, Latone, Sémélé, + Flottaient dans son regard; sous son sourcil voilé, + Sa volonté parlait à sa toute-puissance; + La nécessité morne était sa réticence; + Il assignait les sorts; et ses réflexions + Étaient gloire aux Cadmus et roue aux Ixions; + Sa rêverie, où l'ombre affreuse venait faire + Des taches de noirceur sur un fond de lumière, + Était comme la peau du léopard tigré; + Selon qu'ils s'écartaient ou s'approchaient, au gré + De ses décisions clémentes ou funèbres, + Son pouce et son index faisaient dans les ténèbres + S'ouvrir ou se fermer les ciseaux d'Atropos; + La radieuse paix naissait de son repos, + Et la guerre sortait du pli de sa narine; + Il méditait, avec Thémis dans sa poitrine, + Calme, et si patient que les sœurs d'Arachné, + Entre le froid conseil de Minerve émané + Et l'ordre redoutable attendu par Mercure, + Filaient leur toile au fond de sa pensée obscure. + + Derrière Jupiter rayonnait Cupidon, + L'enfant cruel, sans pleurs, sans remords, sans pardon, + Qui, le jour qu'il naquit, riait, se sentant d'âge + A commencer, du haut des cieux, son brigandage. + + L'univers apaisé, content, mélodieux, + Faisait une musique autour des vastes dieux; + Partout où le regard tombait, c'était splendide; + Toute l'immensité n'avait pas une ride; + Le ciel réverbérait autour d'eux leur beauté; + Le monde les louait pour l'avoir bien dompté; + La bête aimait leurs arcs, l'homme adorait leurs piques; + Ils savouraient, ainsi que des fruits magnifiques, + Leurs attentats bénis, heureux, inexpiés; + Les haines devenaient des lyres sous leurs pieds, + Et même la clameur du triste lac Stymphale, + Partie horrible et rauque, arrivait triomphale. + + Au-dessus de l'Olympe éclatant, au delà + Du nouveau ciel qui naît et du vieux qui croula, + Plus loin que les chaos, prodigieux décombres, + Tournait la roue énorme aux douze cages sombres, + Le Zodiaque, ayant autour de ses essieux + Douze spectres tordant leur chaîne dans les cieux; + Ouverture du puits de l'infini sans borne; + Cercle horrible où le chien fuit près du capricorne; + Orbe inouï, mêlant dans l'azur nébuleux + Aux lions constellés les sagittaires bleus. + + Jadis, longtemps avant que la lyre thébaine + Ajoutât des clous d'or à sa conque d'ébène, + Ces êtres merveilleux que le Destin conduit, + Étaient tout noirs, ayant pour mère l'âpre Nuit; + Lorsque le Jour parut, il leur livra bataille; + Lutte affreuse! il vainquit; l'Ombre encore en tressaille; + De sorte que, percés des flèches d'Apollon, + Tous ces monstres, partout, de la tête au talon, + En souvenir du sombre et lumineux désastre, + Ont maintenant la plaie incurable d'un astre. + + Hercule, de ce poing qui peut fendre l'Ossa, + Lâchant subitement le captif, le poussa + Sur le grand pavé bleu de la céleste zone: + --Va, dit-il. Et l'on vit apparaître le faune, + Hérissé, noir, hideux, et cependant serein, + Pareil au bouc velu qu'à Smyrne le marin, + En souvenir des prés, peint sur les blanches voiles; + L'éclat de rire fou monta jusqu'aux étoiles, + Si joyeux, qu'un géant enchaîné sous le mont + Leva la tête et dit:--Quel crime font-ils donc? + Jupiter, le premier, rit; l'orageux Neptune + Se dérida, changeant la mer et la fortune; + Une Heure qui passait avec son sablier + S'arrêta, laissant l'homme et la terre oublier; + La gaîté fut, devant ces narines camuses, + Si forte, qu'elle osa même aller jusqu'aux Muses; + Vénus tourna son front, dont l'aube se voila, + Et dit:--Qu'est-ce que c'est que cette bête-là? + Et Diane chercha sur son dos une flèche; + L'urne du Potamos étonné resta sèche; + La colombe ferma ses doux yeux, et le paon + De sa roue arrogante insulta l'ægipan; + Les déesses riaient toutes comme des femmes. + Le faune, haletant parmi ces grandes dames, + Cornu, boiteux, difforme, alla droit à Vénus; + L'homme-chèvre ébloui regarda ses pieds nus; + Alors on se pâma; Mars embrassa Minerve, + Mercure prit la taille à Bellone avec verve, + La meute de Diane aboya sur l'Œta; + Le tonnerre n'y put tenir, il éclata; + Les immortels penchés parlaient aux immortelles; + Vulcain dansait; Pluton disait des choses telles + Que Momus en était presque déconcerté; + Pour que la reine pût se tordre en liberté, + Hébé cachait Junon derrière son épaule; + Et l'Hiver se tenait les côtes sur le pôle. + + Ainsi les dieux riaient du pauvre paysan. + + Et lui, disait tout bas à Vénus:--Viens-nous-en. + + Nulle voix ne peut rendre et nulle langue écrire + Le bruit divin que fit la tempête du rire. + Hercule dit:--Voilà le drôle en question. + --Faune, dit Jupiter, le grand amphictyon, + Tu mériterais bien qu'on te changeât en marbre, + En flot, ou qu'on te mît au cachot dans un arbre; + Pourtant je te fais grâce, ayant ri. Je te rends + A ton antre, à ton lac, à tes bois murmurants; + Mais, pour continuer le rire qui te sauve, + Gueux, tu vas nous chanter ton chant de bête fauve. + L'Olympe écoute. Allons, chante. + + Le chèvre-pieds + Dit:--Mes pauvres pipeaux sont tout estropiés; + Hercule ne prend pas bien garde lorsqu'il entre; + Il a marché dessus en traversant mon antre. + Or, chanter sans pipeaux, c'est fort contrariant. + + Mercure lui prêta sa flûte en souriant. + + L'humble ægipan, figure à l'ombre habituée, + Alla s'asseoir rêveur derrière une nuée, + Comme si, moins voisin des rois, il était mieux, + Et se mit à chanter un chant mystérieux. + + L'aigle, qui, seul, n'avait pas ri, dressa la tête. + + Il chanta, calme et triste. + + Alors sur le Taygète, + Sur le Mysis, au pied de l'Olympe divin, + Partout on vit, au fond du bois et du ravin, + Les bêtes qui passaient leur tête entre les branches; + La biche à l'œil profond se dressa sur ses hanches, + Et les loups firent signe aux tigres d'écouter; + On vit, selon le rhythme étrange, s'agiter + Le haut des arbres, cèdre, ormeau, pins qui murmurent, + Et les sinistres fronts des grands chênes s'émurent. + + Le faune énigmatique, aux Grâces odieux, + Ne semblait plus savoir qu'il était chez les dieux. + + + II + + LE NOIR + + Le satyre chanta la terre monstrueuse. + + L'eau perfide sur mer, dans les champs tortueuse, + Sembla dans son prélude errer comme à travers + Les sables, les graviers, l'herbe et les roseaux verts; + Puis il dit l'Océan, typhon couvert de baves, + Puis la Terre lugubre avec toutes ses caves, + Son dessous effrayant, ses trous, ses entonnoirs, + Où l'ombre se fait onde, où vont des fleuves noirs, + Où le volcan, noyé sous d'affreux lacs, regrette + La montagne, son casque, et le feu, son aigrette, + Où l'on distingue, au fond des gouffres inouïs, + Les vieux enfers éteints des dieux évanouis. + Il dit la séve; il dit la vaste plénitude + De la nuit, du silence et de la solitude, + Le froncement pensif du sourcil des rochers; + Sorte de mer ayant les oiseaux pour nochers, + Pour algue le buisson, la mousse pour éponge, + La végétation aux mille têtes songe; + Les arbres pleins de vent ne sont pas oublieux; + Dans la vallée, au bord des lacs, sur les hauts lieux, + Ils gardent la figure antique de la terre; + Le chêne est entre tous profond, fidèle, austère; + Il protége et défend le coin du bois ami + Où le gland l'engendra, s'entr'ouvrant à demi, + Où son ombrage attire et fait rêver le pâtre. + Pour arracher de là ce vieil opiniâtre, + Que d'efforts, que de peine au rude bûcheron! + Le sylvain raconta Dodone et Cithéron, + Et tout ce qu'aux bas-fonds d'Hémus, sur l'Érymanthe, + Sur l'Hymète, l'autan tumultueux tourmente; + Avril avec Tellus pris en flagrant délit, + Les fleuves recevant les sources dans leur lit, + La grenade montrant sa chair sous sa tunique, + Le rut religieux du grand cèdre cynique, + Et, dans l'âcre épaisseur des branchages flottants, + La palpitation sauvage du printemps. + + «Tout l'abîme est sous l'arbre énorme comme une urne. + La terre sous la plante ouvre son puits nocturne + Plein de feuilles, de fleurs et de l'amas mouvant + Des rameaux que, plus tard, soulèvera le vent, + Et dit:--Vivez! Prenez. C'est à vous. Prends, brin d'herbe! + Prends, sapin!--La forêt surgit; l'arbre superbe + Fouille le globe avec une hydre sous ses pieds; + La racine effrayante aux longs cous repliés, + Aux mille becs béants dans la profondeur noire, + Descend, plonge, atteint l'ombre et tâche de la boire, + Et, bue, au gré de l'air, du lieu, de la saison, + L'offre au ciel en encens ou la crache en poison, + Selon que la racine, embaumée ou malsaine, + Sort, parfum, de l'amour, ou, venin, de la haine. + De là, pour les héros, les grâces et les dieux, + L'œillet, le laurier-rose ou le lys radieux, + Et, pour l'homme qui pense et qui voit, la ciguë. + + «Mais qu'importe à la terre? Au chaos contiguë, + Elle fait son travail d'accouchement sans fin. + Elle a pour nourrisson l'universelle faim. + C'est vers son sein qu'en bas les racines s'allongent. + Les arbres sont autant de mâchoires qui rongent + Les éléments, épars dans l'air souple et vivant; + Ils dévorent la pluie, ils dévorent le vent; + Tout leur est bon, la nuit, la mort; la pourriture + Voit la rose et lui va porter sa nourriture; + L'herbe vorace broute au fond des bois touffus; + A toute heure, on entend le craquement confus + Des choses sous la dent des plantes; on voit paître + Au loin, de toutes parts, l'immensité champêtre; + L'arbre transforme tout dans son puissant progrès; + Il faut du sable, il faut de l'argile et du grès; + Il en faut au lentisque, il en faut à l'yeuse, + Il en faut à la ronce, et la terre joyeuse + Regarde la forêt formidable manger.» + + Le satyre semblait dans l'abîme songer; + Il peignit l'arbre vu du côté des racines, + Le combat souterrain des plantes assassines, + L'antre que le feu voit, qu'ignore le rayon, + Le revers ténébreux de la création, + Comment filtre la source et flambe le cratère; + Il avait l'air de suivre un esprit sous la terre; + Il semblait épeler un magique alphabet; + On eût dit que sa chaîne invisible tombait; + Il brillait; on voyait s'échapper de sa bouche + Son rêve avec un bruit d'ailes vague et farouche: + + «Les forêts sont le lieu lugubre; la terreur, + Noire, y résiste même au matin, ce doreur; + Les arbres tiennent l'ombre enchaînée à leurs tiges; + Derrière le réseau ténébreux des vertiges, + L'aube est pâle, et l'on voit se tordre les serpents + Des branches sur l'aurore horribles et rampants; + Là, tout tremble; au-dessus de la ronce hagarde, + Le mont, ce grand témoin, se soulève et regarde; + La nuit, les hauts sommets, noyés dans la vapeur, + Les antres froids, ouvrant la bouche avec stupeur, + Les blocs, ces durs profils, les rochers, ces visages + Avec qui l'ombre voit dialoguer les sages, + Guettent le grand secret, muets, le cou tendu; + L'œil des montagnes s'ouvre et contemple éperdu; + On voit s'aventurer dans les profondeurs fauves + La curiosité de ces noirs géants chauves; + Ils scrutent le vrai ciel, de l'Olympe inconnu; + Ils tâchent de saisir quelque chose de nu; + Ils sondent l'étendue auguste, chaste, austère, + Irritée, et, parfois surprenant le mystère, + Aperçoivent la Cause au pur rayonnement, + Et l'Énigme sacrée, au loin, sans vêtement, + Montrant sa forme blanche au fond de l'insondable. + O nature terrible! ô lien formidable + Du bois qui pousse avec l'idéal contemplé! + Bain de la déité dans le gouffre étoilé! + Farouche nudité de la Diane sombre + Qui, de loin regardée et vue à travers l'ombre, + Fait croître au front des rocs les arbres monstrueux! + O forêt!» + + Le sylvain avait fermé les yeux; + La flûte que, parmi des mouvements de fièvre, + Il prenait et quittait, importunait sa lèvre; + Le faune la jeta sur le sacré sommet; + Sa paupière était close, on eût dit qu'il dormait, + Mais ses cils roux laissaient passer de la lumière. + + Il poursuivit: + + «Salut! Chaos! gloire à la Terre! + Le chaos est un dieu; son geste est l'élément; + Et lui seul a ce nom sacré: Commencement. + C'est lui qui, bien avant la naissance de l'heure, + Surprit l'aube endormie au fond de sa demeure, + Avant le premier jour et le premier moment; + C'est lui qui, formidable, appuya doucement + La gueule de la nuit aux lèvres de l'aurore; + Et c'est de ce baiser qu'on vit l'étoile éclore. + Le chaos est l'époux lascif de l'infini. + Avant le Verbe, il a rugi, sifflé, henni; + Les animaux, aînés de tout, sont les ébauches + De sa fécondité comme de ses débauches. + Fussiez-vous dieux, songez en voyant l'animal! + Car il n'est pas le jour, mais il n'est pas le mal. + Toute la force obscure et vague de la terre + Est dans la brute, larve auguste et solitaire; + La sibylle au front gris le sait, et les devins + Le savent, ces rôdeurs des sauvages ravins; + Et c'est là ce qui fait que la thessalienne + Prend des touffes de poil aux cuisses de l'hyène, + Et qu'Orphée écoutait, hagard, presque jaloux, + Le chant sombre qui sort du hurlement des loups.» + + --Marsyas! murmura Vulcain, l'envieux louche. + Apollon attentif mit le doigt sur sa bouche. + Le faune ouvrit les yeux, et peut-être entendit; + Calme, il prit son genou dans ses deux mains, et dit: + + «Et maintenant, ô dieux! écoutez ce mot: L'âme! + Sous l'arbre qui bruit, près du monstre qui brame, + Quelqu'un parle. C'est l'Ame. Elle sort du chaos. + Sans elle, pas de vents, le miasme; pas de flots, + L'étang; l'âme, en sortant du chaos, le dissipe; + Car il n'est que l'ébauche et l'âme est le principe. + L'Être est d'abord moitié brute et moitié forêt; + Mais l'Air veut devenir l'Esprit, l'homme apparaît. + L'homme? qu'est-ce que c'est que ce sphinx? Il commence + En sagesse, ô mystère! et finit en démence. + O ciel qu'il a quitté, rends-lui son âge d'or!» + + Le faune, interrompant son orageux essor, + Ouvrit d'abord un doigt, puis deux, puis un troisième, + Comme quelqu'un qui compte en même temps qu'il sème, + Et cria, sur le haut Olympe vénéré: + + «O dieux! l'arbre est sacré, l'animal est sacré, + L'homme est sacré; respect à la terre profonde! + La terre où l'homme crée, invente, bâtit, fonde, + Géant possible, encor caché dans l'embryon, + La terre où l'animal erre autour du rayon, + La terre où l'arbre ému prononce des oracles, + Dans l'obscur infini tout rempli de miracles, + Est le prodige, ô dieux! le plus proche de vous; + C'est le globe inconnu qui vous emporte tous, + Vous les éblouissants, la grande bande altière, + Qui dans des coupes d'or buvez de la lumière, + Vous qu'une aube précède et qu'une flamme suit, + Vous les dieux, à travers la formidable nuit!» + + La sueur ruisselait sur le front du satyre, + Comme l'eau du filet que des mers on retire; + Ses cheveux s'agitaient comme au vent libyen. + + Phœbus lui dit:--Veux-tu la lyre? + + --Je veux bien, + Dit le faune; et, tranquille, il prit la grande lyre. + + Alors il se dressa debout dans le délire + Des rêves, des frissons, des aurores, des cieux, + Avec deux profondeurs splendides dans les yeux. + + --Il est beau! murmura Vénus épouvantée. + + Et Vulcain, s'approchant d'Hercule, dit: Antée. + Hercule repoussa du coude ce boiteux. + + + III + + LE SOMBRE + + Il ne les voyait pas, quoiqu'il fût devant eux. + + Il chanta l'Homme. Il dit cette aventure sombre, + L'homme, le chiffre élu, tête auguste du nombre, + Effacé par sa faute, et, désastreux reflux, + Retombé dans la nuit de ce qu'on ne voit plus; + Il dit les premiers temps, le bonheur, l'Atlantide; + Comment le parfum pur devint miasme fétide, + Comment l'hymne expira sous le clair firmament, + Comment la liberté devint joug, et comment + Le silence se fit sur la terre domptée; + Il ne prononça pas le nom de Prométhée, + Mais il avait dans l'œil l'éclair du feu volé; + Il dit l'humanité mise sous le scellé, + Il dit tous les forfaits et toutes les misères, + Depuis les rois peu bons jusqu'aux dieux peu sincères. + Tristes hommes; ils ont vu le ciel se fermer. + En vain, pieux, ils ont commencé par s'aimer; + En vain, frères, ils ont tué la Haine infâme, + Le monstre à l'aile onglée, aux sept gueules de flamme; + Hélas! comme Cadmus, ils ont bravé le sort; + Ils ont semé les dents de la bête; il en sort + Des spectres tournoyant comme la feuille morte, + Qui combattent, l'épée à la main, et qu'emporte + L'évanouissement du vent mystérieux. + Ces spectres sont les rois; ces spectres sont les dieux. + Ils renaissent sans fin, ils reviennent sans cesse; + L'antique égalité devient sous eux bassesse; + Dracon donne la main à Busiris; la Mort + Se fait code, et se met aux ordres du plus fort, + Et le dernier soupir libre et divin s'exhale + Sous la difformité de la loi colossale. + L'homme se tait, ployé sous cet entassement; + Il se venge; il devient pervers; il vole, il ment; + L'âme inconnue et sombre a des vices d'esclave; + Puisqu'on lui met un mont sur elle, elle en sort lave; + Elle brûle et ravage au lieu de féconder. + Et dans le chant du faune on entendait gronder + Tout l'essaim des fléaux furieux qui se lève. + Il dit la guerre; il dit la trompette et le glaive; + La mêlée en feu, l'homme égorgé sans remord, + La gloire, et dans la joie affreuse de la mort + Les plis voluptueux des bannières flottantes; + L'aube naît; les soldats s'éveillent sous les tentes; + La nuit, même en plein jour, les suit, planant sur eux; + L'armée en marche ondule au fond des chemins creux; + La baliste en roulant s'enfonce dans les boues; + L'attelage fumant tire, et l'on pousse aux roues; + Cris des chefs, pas confus; les moyeux des charrois + Balafrent les talus des ravins trop étroits. + On se rencontre, ô choc hideux! les deux armées + Se heurtent, de la même épouvante enflammées, + Car la rage guerrière est un gouffre d'effroi. + O vaste effarement! chaque bande a son roi. + Perce, épée! ô cognée, abats! massue, assomme! + Cheval, foule aux pieds l'homme, et l'homme et l'homme et l'homme! + Hommes, tuez, traînez les chars, roulez les tours; + Maintenant, pourrissez, et voici les vautours! + Des guerres sans fin naît le glaive héréditaire; + L'homme fuit dans les trous, au fond des bois, sous terre; + Et, soulevant le bloc qui ferme son rocher, + Écoute s'il entend les rois là-haut marcher; + Il se hérisse; l'ombre aux animaux le mêle; + Il déchoit; plus de femme, il n'a qu'une femelle; + Plus d'enfants, des petits; l'amour qui le séduit + Est fils de l'Indigence et de l'Air de la nuit; + Tous ses instincts sacrés à la fange aboutissent; + Les rois, après l'avoir fait taire, l'abrutissent, + Si bien que le bâillon est maintenant un mors. + Et sans l'homme pourtant les horizons sont morts; + Qu'est la création sans cette initiale? + Seul sur la terre il a la lueur faciale; + Seul il parle; et sans lui tout est décapité. + Et l'on vit poindre aux yeux du faune la clarté + De deux larmes coulant comme à travers la flamme. + Il montra tout le gouffre acharné contre l'âme; + Les ténèbres croisant leurs funestes rameaux; + Et la forêt du sort et la meute des maux, + Les hommes se cachant, les dieux suivant leurs pistes. + Et, pendant qu'il chantait toutes ces strophes tristes, + Le grand souffle vivant, ce transfigurateur, + Lui mettait sous les pieds la céleste hauteur; + En cercle autour de lui se taisaient les Borées; + Et, comme par un fil invisible tirées, + Les brutes, loups, renards, ours, lions chevelus, + Panthères, s'approchaient de lui de plus en plus; + Quelques-unes étaient si près des dieux venues, + Pas à pas, qu'on voyait leurs gueules dans les nues. + + Les dieux ne riaient plus; tous ces victorieux, + Tous ces rois, commençaient à prendre au sérieux + Cette espèce d'esprit qui sortait d'une bête. + + Il reprit: + + «Donc, les dieux et les rois sur le faîte, + L'homme en bas; pour valets aux tyrans, les fléaux. + L'homme ébauché ne sort qu'à demi du chaos, + Et jusqu'à la ceinture il plonge dans la brute; + Tout le trahit; parfois, il renonce à la lutte. + Où donc est l'espérance? Elle a lâchement fui. + Toutes les surdités s'entendent contre lui; + Le sol l'alourdit, l'air l'enfièvre, l'eau l'isole; + Autour de lui la mer sinistre se désole; + Grâce au hideux complot de tous ces guets-apens, + Les flammes, les éclairs, sont contre lui serpents; + Ainsi que le héros l'aquilon le soufflette; + La peste aide le glaive, et l'élément complète + Le despote, et la nuit s'ajoute au conquérant; + Ainsi la Chose vient mordre aussi l'homme, et prend + Assez d'âme pour être une force, complice + De son impénétrable et nocturne supplice; + Et la Matière, hélas! devient Fatalité. + Pourtant qu'on prenne garde à ce déshérité! + Dans l'ombre, une heure est là qui s'approche, et frissonne, + Qui sera la terrible et qui sera la bonne, + Qui viendra te sauver, homme, car tu l'attends, + Et changer la figure implacable du temps! + Qui connaît le destin? qui sonda le peut-être? + Oui, l'heure énorme vient, qui fera tout renaître, + Vaincra tout, changera le granit en aimant, + Fera pencher l'épaule au morne escarpement, + Et rendra l'impossible aux hommes praticable. + Avec ce qui l'opprime, avec ce qui l'accable, + Le genre humain se va forger son point d'appui; + Je regarde le gland qu'on appelle aujourd'hui, + J'y vois le chêne; un feu vit sous la cendre éteinte. + Misérable homme, fait pour la révolte sainte, + Ramperas-tu toujours parce que tu rampas? + Qui sait si quelque jour on ne te verra pas, + Fier, suprême, atteler les forces de l'abîme, + Et, dérobant l'éclair à l'Inconnu sublime, + Lier ce char d'un autre à des chevaux à toi? + Oui, peut-être on verra l'homme devenir loi, + Terrasser l'élément sous lui, saisir et tordre + Cette anarchie au point d'en faire jaillir l'ordre, + Le saint ordre de paix, d'amour et d'unité, + Dompter tout ce qui l'a jadis persécuté, + Se construire à lui-même une étrange monture + Avec toute la vie et toute la nature, + Seller la croupe en feu des souffles de l'enfer, + Et mettre un frein de flamme à la gueule du fer! + On le verra, vannant la braise dans son crible, + Maître et palefrenier d'une bête terrible, + Criant à toute chose: Obéis, germe, nais! + Ajustant sur le bronze et l'acier un harnais + Fait de tous les secrets que l'étude procure, + Prenant aux mains du vent la grande bride obscure, + Passer dans la lueur ainsi que les démons, + Et traverser les bois, les fleuves et les monts, + Beau, tenant une torche aux astres allumée, + Sur une hydre d'airain, de foudre et de fumée! + On l'entendra courir dans l'ombre avec le bruit + De l'aurore enfonçant les portes de la nuit! + Qui sait si quelque jour, grandissant d'âge en âge, + Il ne jettera pas son dragon à la nage, + Et ne franchira pas les mers, la flamme au front? + Qui sait si, quelque jour, brisant l'antique affront + Il ne lui dira pas: Envole-toi, matière! + S'il ne franchira point la tonnante frontière; + S'il n'arrachera pas de son corps brusquement + La pesanteur, peau vile, immonde vêtement + Que la fange hideuse à la pensée inflige? + De sorte qu'on verra tout à coup, ô prodige! + Ce ver de terre ouvrir ses ailes dans les cieux. + Oh! lève-toi, sois grand, homme! va, factieux! + Homme, un orbite d'astre est un anneau de chaîne, + Mais cette chaîne-là, c'est la chaîne sereine, + C'est la chaîne d'azur, c'est la chaîne du ciel; + Celle-là, tu t'y dois rattacher, ô mortel, + Afin--car un esprit se meut comme une sphère-- + De faire aussi ton cercle autour de la lumière! + Entre dans le grand chœur! va, franchis ce degré, + Quitte le joug infâme et prends le joug sacré! + Deviens l'Humanité, triple, homme, enfant et femme! + Transfigure-toi! va! sois de plus en plus l'âme! + Esclave, grain d'un roi, démon, larve d'un dieu, + Prends le rayon, saisis l'aube, usurpe le feu; + Torse ailé, front divin, monte au jour, monte au trône, + Et dans la sombre nuit jette les pieds du faune!» + + + IV + + L'ÉTOILÉ + + Le satyre un moment s'arrêta, respirant + Comme un homme levant son front hors d'un torrent; + Un autre être semblait sous sa face apparaître; + Les dieux s'étaient tournés inquiets vers le maître, + Et, pensifs, regardaient Jupiter stupéfait. + + Il reprit: + + «Sous le poids hideux qui l'étouffait, + Le réel renaîtra, dompteur du mal immonde. + Dieux, vous ne savez pas ce que c'est que le monde; + Dieux, vous avez vaincu, vous n'avez pas compris. + Vous avez au-dessus de vous d'autres esprits, + Qui, dans le feu, la nue, et l'onde et la bruine, + Songent, en attendant votre immense ruine. + Mais qu'est-ce que cela me fait à moi qui suis + La prunelle effarée au fond des vastes nuits? + Dieux, il est d'autres sphinx que le vieux sphinx de Thèbe. + Sachez ceci, tyrans de l'homme et de l'Érèbe, + Dieux qui versez le sang, dieux dont on voit le fond, + Nous nous sommes tous faits bandits sur ce grand mont + Où la terre et le ciel semblent en équilibre, + Mais vous pour être rois et moi pour être libre. + Pendant que vous semez haine, fraude et trépas, + Et que vous enjambez tout le crime en trois pas, + Moi je songe. Je suis l'œil fixe des cavernes. + Je vois. Olympes bleus et ténébreux Avernes, + Temples, charniers, forêts, cités, aigle, alcyon, + Sont devant mon regard la même vision; + Les dieux, les fléaux, ceux d'à présent, ceux d'ensuite, + Traversent ma lueur et sont la même fuite. + Je suis témoin que tout disparaît. Quelqu'un est. + Mais celui-là, jamais l'homme ne le connaît. + L'humanité suppose, ébauche, essaye, approche; + Elle façonne un marbre, elle taille une roche, + Et fait une statue, et dit: Ce sera lui. + L'homme reste devant cette pierre ébloui; + Et tous les à peu près, quels qu'ils soient, ont des prêtres. + Soyez les Immortels, faites! broyez les êtres, + Achevez ce vain tas de vivants palpitants, + Régnez; quand vous aurez, encore un peu de temps, + Ensanglanté le ciel que la lumière azure, + Quand vous aurez, vainqueurs, comblé votre mesure, + C'est bien, tout sera dit, vous serez remplacés + Par ce noir dieu final que l'homme appelle Assez! + Car Delphe et Pise sont comme des chars qui roulent, + Et les choses qu'on crut éternelles s'écroulent + Avant qu'on ait le temps de compter jusqu'à vingt.» + + Tout en parlant ainsi, le satyre devint + Démesuré; plus grand d'abord que Polyphème, + Puis plus grand que Typhon qui hurle et qui blasphème + Et qui heurte ses poings ainsi que des marteaux, + Puis plus grand que Titan, puis plus grand que l'Athos; + L'espace immense entra dans cette forme noire; + Et, comme le marin voit croître un promontoire, + Les dieux dressés voyaient grandir l'être effrayant; + Sur son front blêmissait un étrange orient; + Sa chevelure était une forêt; des ondes, + Fleuves, lacs, ruisselaient de ses hanches profondes; + Ses deux cornes semblaient le Caucase et l'Atlas; + Les foudres l'entouraient avec de sourds éclats; + Sur ses flancs palpitaient des prés et des campagnes, + Et ses difformités s'étaient faites montagnes; + Les animaux qu'avaient attirés ses accords, + Daims et tigres, montaient tout le long de son corps; + Des avrils tout en fleurs verdoyaient sur ses membres; + Le pli de son aisselle abritait des décembres; + Et des peuples errants demandaient leur chemin, + Perdus au carrefour des cinq doigts de sa main; + Des aigles tournoyaient dans sa bouche béante; + La lyre, devenue en le touchant géante, + Chantait, pleurait, grondait, tonnait, jetait des cris, + Les ouragans étaient dans les sept cordes pris + Comme des moucherons dans de lugubres toiles; + Sa poitrine terrible était pleine d'étoiles. + + Il cria: + + «L'avenir, tel que les cieux le font, + C'est l'élargissement dans l'infini sans fond, + C'est l'esprit pénétrant de toutes parts la chose! + On mutile l'effet en limitant la cause; + Monde, tout le mal vient de la forme des dieux. + On fait du ténébreux avec le radieux; + Pourquoi mettre au-dessus de l'Être, des fantômes? + Les clartés, les éthers, ne sont pas des royaumes. + Place au fourmillement éternel des cieux noirs, + Des cieux bleus, des midis, des aurores, des soirs! + Place à l'atome saint, qui brûle ou qui ruisselle! + Place au rayonnement de l'âme universelle! + Un roi c'est de la guerre, un dieu c'est de la nuit. + Liberté, vie et foi, sur le dogme détruit! + Partout une lumière et partout un génie! + Amour! tout s'entendra, tout étant l'harmonie! + L'azur du ciel sera l'apaisement des loups. + Place à Tout! Je suis Pan; Jupiter! à genoux.» + + + + + XXIII + + + Je me penchai. J'étais dans le lieu ténébreux; + Là gisent les fléaux avec la nuit sur eux; + Et je criai:--Tibère!--Eh bien? me dit cet homme. + --Tiens-toi là.--Soit.--Néron!--L'autre monstre de Rome + Dit:--Qui donc m'ose ainsi parler?--Bien. Tiens-toi là. + Je dis:--Sennachérib! Tamerlan! Attila! + --Qu'est-ce donc que tu veux? répondirent trois gueules. + --Restez là. Plus un mot. Silence. Soyez seules. + Je me tournai:--Nemrod!--Quoi?--Tais-toi.--Je repris: + --Cyrus! Rhamsès! Cambyse! Amilcar! Phalaris! + --Que veut-on?--Restez là.--Puis, passant aux modernes, + Je comparai les bruits de toutes les cavernes, + Les antres aux palais et les trônes aux bois, + Le grondement du tigre au cri d'Innocent trois; + Nuit sinistre où pas un des coupables n'échappe, + Ni sous la pourpre Othon, ni Gerbert sous la chape. + Pensif, je m'assurai qu'ils étaient bien là tous, + Et je leur dis:--Quel est le pire d'entre vous? + + Alors, du fond du gouffre, ombre patibulaire + Où le nid menacé par l'immense colère + Autrefois se blottit et se réfugia, + Satan cria:--C'est moi!--Crois-tu? dit Borgia. + + + + + XXIV + + CLARTÉ D'AMES + + + Sait-on si ce n'est pas de la clarté qui sort + Du cerveau des songeurs sacrés, creusant le sort, + La vie et l'inconnu, travailleurs de l'abîme? + Voici ce que j'ai vu dans une nuit sublime: + + Cette nuit-là pas une étoile ne brillait; + C'était au mois d'Eglad que nous nommons juillet; + Et sous l'azur noir, face immense du mystère, + Dans tous les lieux déserts qui sont sur cette terre, + Forêts, plages, ravins, caps où rien ne fleurit, + Les solitaires, ceux qui vivent par l'esprit, + Sondant l'éternité, l'âme, le temps, le nombre, + Effarés et sereins, étaient épars dans l'ombre; + L'un en Europe; l'autre en Inde, où, dans les bois + Cachant ses jeunes faons, la gazelle aux abois + Attend pour s'endormir que le lion s'endorme; + Un autre dans l'horreur de l'Afrique difforme. + Tous ces hommes avaient l'idéal pour objet; + Et chacun d'eux était dans son antre et songeait. + Ces prophètes étaient frères sans se connaître; + Pas un d'eux ne savait, isolé dans son être + Et sa pensée ainsi qu'un roi dans son état, + Que quelqu'un de semblable à lui-même existât; + Ils veillaient, et chacun se croyait seul au monde; + Aucun lien entre eux que l'énigme profonde + Et la recherche obscure et terrible de Dieu. + Ils pensaient; l'infini sans borne et sans milieu + Pesait sur eux; pas un qui de la solitude + N'eût la mystérieuse et sinistre attitude; + Pourtant ils étaient doux ces hommes effrayants. + + Sphar était attentif aux nuages fuyants; + Stélus laissait, du fond des mers, du bord des grèves, + Du haut des cieux, venir à lui les vastes rêves; + Pythagore disait: Dieu! fais ce que tu dois! + Thur regardait l'abîme et comptait sur ses doigts; + Sadoch rêvait l'éden, ayant pour lit des pierres; + Zès, qui n'ouvrait jamais qu'à demi les paupières, + Contemplait cette chose implacable, la nuit; + Sadoch guettait l'autre être insondable, le bruit; + Sostrate étudiait, dans l'eau qu'un souffle mène, + Dans la fumée et l'air, la destinée humaine; + Lycurgue, formidable et pâle, méditait; + Eschyle était semblable au rocher qui se tait, + Et tournait vers l'Etna fumant son grand front chauve; + Isaïe, habitant d'un sépulcre, esprit fauve, + Adressait la parole à ceux qui ne sont plus; + Comme Isaïe, un sage, un fou, Phégorbélus, + Parlait dans la nuée aux faces invisibles, + Et disait, feuilletant on ne sait quelles bibles: + --Je parle, et ne sais pas si je suis écouté; + Les spectres plus nombreux que les mouches d'été + M'entourent, et sur moi se précipite et tombe + La légion de ceux qui rêvent dans la tombe; + On me hait dans le monde étrange de la mort; + Je sens parfois, la nuit, un rêve qui me mord, + Et les êtres de l'ombre, essaim, foule inconnue, + M'attaquent quand je dors; pourtant je continue, + Et je cherche à savoir le grand secret caché + Qu'Ève devina presque et qu'entrevit Psyché.-- + Orobanchus, gardien de l'autel des Trois Grâces, + Maudissait vaguement les casques, les cuirasses + Et les glaives, semeurs tragiques du trépas, + Et, sombre, murmurait:--Mortels, n'oubliez pas + Qu'Aglaé dans sa main tient un bouton de rose.-- + Chacun recommandait à l'ombre quelque chose + De faible, le haillon, le chaume, le grabat; + Phtès, les damnés sur qui trop de haine s'abat, + Hermanès, l'humble toit du lépreux sans défense, + Gyr le droit, et Lysis la vénérable enfance. + Tous voulaient secourir l'homme, et le protéger + Contre ce monstre obscur, l'innombrable danger; + Tous calculaient le mal à fuir, le bien à faire. + La terre est sous les yeux du destin; cette sphère + Semble être par quelqu'un confiée aux penseurs. + + La nuit était immense, et dans ses épaisseurs + Tout sommeillait, les bois, les monts, les mers, les sables; + Eux, ils ne dormaient point, étant les responsables. + Les heures s'écoulaient, la nuit passait; mais rien, + Ni la faim, ni la soif, ni le vent syrien + Qui va des mers d'Adram jusqu'au Tibre de Rome, + Ne troublait ces esprits, souffrant des maux de l'homme; + Ils avaient la révolte en eux, l'altier frisson + Que donne, à qui se sent des ailes, la prison; + Chacun tâchait de rompre un anneau de la chaîne; + Plus d'imposture! plus de guerre! plus de haine! + Il sortait de chacun de ces séditieux + Une sommation qui s'en allait aux cieux. + La vérité faisait, claire, auguste, insensée, + De chacun de ces fronts jaillir une pensée, + La justice, la paix, l'enfer amnistié. + Ces cerveaux lumineux dégageaient la pitié, + La bonté, le pardon aux vivants éphémères, + L'espérance, la joie et l'amour, des chimères, + Des rêves comme en font les astres, s'ils en font; + Cela se répandait sous le zénith profond; + Tous ces hommes étaient plongés dans les ténèbres; + Seuls et noirs, combinant les rhythmes, les algèbres, + Le chiffre avec le chant, le passé, le présent, + Ajoutant quelque chose à l'homme, agrandissant + La prunelle, l'esprit, la parole, l'ouïe, + Ils songeaient; et l'aurore apparut, éblouie. + + + + + XXV + + LES CHUTES + + FLEUVES ET POËTES + + + Le grand Niagara s'écroule, le Rhin tombe; + L'abîme monstrueux tâche d'être une tombe, + Il hait le géant fleuve, et dit: j'engloutirai. + Et le fleuve, pareil au lion attiré + Dans l'antre inattendu d'une hydre aux mille têtes, + Lutte avec tous ses cris et toutes ses tempêtes. + Quoi! la nature immense est donc un lieu peu sûr! + Il se cabre, il résiste au précipice obscur, + Bave et bouillonne, et, blanc et noir comme le marbre, + Se cramponne aux rochers, se retient aux troncs d'arbre, + Penche, et, comme frappé de malédiction, + Roule, ainsi que tournait l'éternel Ixion. + Tordu, brisé, vaincu, Dieu même étant complice, + Le fleuve échevelé subit son dur supplice. + Le gouffre veut sa mort; mais l'effort des fléaux + Pour faire le néant, ne fait que le chaos; + L'affreux puits de l'enfer ouvre ses flancs funèbres, + Et rugit. Quel travail pour créer les ténèbres! + Il est l'envie, il est la rage, il est la nuit; + Et la destruction, voilà ce qu'il construit. + Pareil à la fumée au faîte du Vésuve, + Un nuage sinistre est sur l'énorme cuve, + Et cache le tourment du grand fleuve trahi. + Lui, le fécondateur, d'où vient qu'il est haï? + Qu'est-ce donc qu'il a fait au bois, au mont sublime, + Aux prés verts, pour que tous le livrent à l'abîme? + Sa force, sa splendeur, sa beauté, sa bonté, + Croulent. Quel guet-apens et quelle lâcheté! + L'eau s'enfle comme l'outre où grondent les Borées, + Et l'horreur se disperse en voix désespérées; + Tout est chute, naufrage, engloutissement, nuit, + Et l'on dirait qu'un rire infâme est dans ce bruit; + Rien n'est épargné, rien ne vit, rien ne surnage; + Le fleuve se débat dans l'atroce engrenage, + Tombe, agonise, et jette au lointain firmament + Une longue rumeur d'évanouissement. + Tout à coup, au-dessus de ce chaos qui souffre, + Apparaît, composé de tout ce que le gouffre + A de hideux, d'hostile et de torrentiel, + Un éblouissement auguste, l'arc-en-ciel; + Le piège est vil, la roche est traître, l'onde est noire, + Et tu sors de cette ombre épouvantable, ô gloire! + + + + + XXVI + + LA ROSE DE L'INFANTE + + + Elle est toute petite, une duègne la garde. + Elle tient à la main une rose, et regarde. + Quoi? que regarde-t-elle? Elle ne sait pas. L'eau, + Un bassin qu'assombrit le pin et le bouleau; + Ce qu'elle a devant elle; un cygne aux ailes blanches, + Le bercement des flots sous la chanson des branches, + Et le profond jardin rayonnant et fleuri. + Tout ce bel ange a l'air dans la neige pétri. + On voit un grand palais comme au fond d'une gloire, + Un parc, de clairs viviers où les biches vont boire, + Et des paons étoilés sous les bois chevelus. + L'innocence est sur elle une blancheur de plus; + Toutes ses grâces font comme un faisceau qui tremble. + Autour de cette enfant l'herbe est splendide et semble + Pleine de vrais rubis et de diamants fins; + Un jet de saphirs sort des bouches des dauphins. + Elle se tient au bord de l'eau; sa fleur l'occupe. + Sa basquine est en point de Gênes; sur sa jupe + Une arabesque, errant dans les plis du satin, + Suit les mille détours d'un fil d'or florentin. + La rose épanouie et toute grande ouverte, + Sortant du frais bouton comme d'une urne ouverte, + Charge la petitesse exquise de sa main; + Quand l'enfant, allongeant ses lèvres de carmin, + Fronce, en la respirant, sa riante narine, + La magnifique fleur, royale et purpurine, + Cache plus qu'à demi ce visage charmant, + Si bien que l'œil hésite, et qu'on ne sait comment + Distinguer de la fleur ce bel enfant qui joue, + Et si l'on voit la rose ou si l'on voit la joue. + Ses yeux bleus sont plus beaux sous son pur sourcil brun. + En elle tout est joie, enchantement, parfum; + Quel doux regard, l'azur! et quel doux nom, Marie! + Tout est rayon; son œil éclaire et son nom prie. + Pourtant, devant la vie et sous le firmament, + Pauvre être! elle se sent très grande vaguement; + Elle assiste au printemps, à la lumière, à l'ombre, + Au grand soleil couchant horizontal et sombre, + A la magnificence éclatante du soir, + Aux ruisseaux murmurants qu'on entend sans les voir, + Aux champs, à la nature éternelle et sereine, + Avec la gravité d'une petite reine; + Elle n'a jamais vu l'homme que se courbant; + Un jour, elle sera duchesse de Brabant; + Elle gouvernera la Flandre ou la Sardaigne. + Elle est l'infante, elle a cinq ans, elle dédaigne. + Car les enfants des rois sont ainsi; leurs fronts blancs + Portent un cercle d'ombre, et leurs pas chancelants + Sont des commencements de règne. Elle respire + Sa fleur en attendant qu'on lui cueille un empire; + Et son regard, déjà royal, dit: C'est à moi. + Il sort d'elle un amour mêlé d'un vague effroi. + Si quelqu'un, la voyant si tremblante et si frêle, + Fût-ce pour la sauver, mettait la main sur elle, + Avant qu'il eût pu faire un pas ou dire un mot, + Il aurait sur le front l'ombre de l'échafaud. + + La douce enfant sourit, ne faisant autre chose + Que de vivre et d'avoir dans la main une rose, + Et d'être là devant le ciel, parmi les fleurs. + + Le jour s'éteint; les nids chuchotent, querelleurs; + Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre; + La rougeur monte au front des déesses de marbre + Qui semblent palpiter sentant venir la nuit; + Et tout ce qui planait redescend; plus de bruit, + Plus de flamme; le soir mystérieux recueille + Le soleil sous la vague et l'oiseau sous la feuille. + + Pendant que l'enfant rit, cette fleur à la main, + Dans le vaste palais catholique romain + Dont chaque ogive semble au soleil une mitre, + Quelqu'un de formidable est derrière la vitre; + On voit d'en bas une ombre, au fond d'une vapeur, + De fenêtre en fenêtre errer, et l'on a peur; + Cette ombre au même endroit, comme en un cimetière, + Parfois est immobile une journée entière; + C'est un être effrayant qui semble ne rien voir; + Il rôde d'une chambre à l'autre, pâle et noir; + Il colle aux vitraux blancs son front lugubre, et songe; + Spectre blême! Son ombre aux feux du soir s'allonge; + Son pas funèbre est lent comme un glas de beffroi; + Et c'est la Mort, à moins que ce ne soit le Roi. + + C'est lui; l'homme en qui vit et tremble le royaume. + Si quelqu'un pouvait voir dans l'œil de ce fantôme + Debout en ce moment l'épaule contre un mur, + Ce qu'on apercevrait dans cet abîme obscur, + Ce n'est pas l'humble enfant, le jardin, l'eau moirée + Reflétant le ciel d'or d'une claire soirée, + Les bosquets, les oiseaux se becquetant entre eux, + Non; au fond de cet œil comme l'onde vitreux, + Sous ce fatal sourcil qui dérobe à la sonde + Cette prunelle autant que l'océan profonde, + Ce qu'on distinguerait, c'est, mirage mouvant, + Tout un vol de vaisseaux en fuite dans le vent, + Et, dans l'écume, au pli des vagues, sous l'étoile, + L'immense tremblement d'une flotte à la voile, + Et, là-bas, sous la brume, une île, un blanc rocher, + Écoutant sur les flots ces tonnerres marcher. + + Telle est la vision qui, dans l'heure où nous sommes, + Emplit le froid cerveau de ce maître des hommes, + Et qui fait qu'il ne peut rien voir autour de lui. + L'armada, formidable et flottant point d'appui + Du levier dont il va soulever tout un monde, + Traverse en ce moment l'obscurité de l'onde; + Le roi, dans son esprit, la suit des yeux, vainqueur, + Et son tragique ennui n'a plus d'autre lueur. + + Philippe deux était une chose terrible. + Iblis dans le coran et Caïn dans la bible + Sont à peine aussi noirs qu'en son Escurial + Ce royal spectre, fils du spectre impérial. + Philippe deux était le Mal tenant le glaive. + Il occupait le haut du monde comme un rêve. + Il vivait; nul n'osait le regarder; l'effroi + Faisait une lumière étrange autour du roi; + On tremblait rien qu'à voir passer ses majordomes; + Tant il se confondait, aux yeux troublés des hommes, + Avec l'abîme, avec les astres du ciel bleu! + Tant semblait grande à tous son approche de dieu! + Sa volonté fatale, enfoncée, obstinée, + Était comme un crampon mis sur la destinée; + Il tenait l'Amérique et l'Inde, il s'appuyait + Sur l'Afrique, il régnait sur l'Europe, inquiet + Seulement du côté de la sombre Angleterre; + Sa bouche était silence et son âme mystère; + Son trône était de piége et de fraude construit; + Il avait pour soutien la force de la nuit; + L'ombre était le cheval de sa statue équestre. + Toujours vêtu de noir, ce tout-puissant terrestre + Avait l'air d'être en deuil de ce qu'il existait; + Il ressemblait au sphinx qui digère et se tait, + Immuable; étant tout, il n'avait rien à dire. + Nul n'avait vu ce roi sourire; le sourire + N'étant pas plus possible à ces lèvres de fer + Que l'aurore à la grille obscure de l'enfer. + S'il secouait parfois sa torpeur de couleuvre, + C'était pour assister le bourreau dans son œuvre, + Et sa prunelle avait pour clarté le reflet + Des bûchers sur lesquels par moments il soufflait. + Il était redoutable à la pensée, à l'homme, + A la vie, au progrès, au droit, dévot à Rome; + C'était Satan régnant au nom de Jésus-Christ; + Les choses qui sortaient de son nocturne esprit + Semblaient un glissement sinistre de vipères. + L'Escurial, Burgos, Aranjuez, ses repaires, + Jamais n'illuminaient leurs livides plafonds; + Pas de festins, jamais de cour, pas de bouffons; + Les trahisons pour jeu, l'auto-da-fé pour fête. + Les rois troublés avaient au-dessus de leur tête + Ses projets dans la nuit obscurément ouverts; + Sa rêverie était un poids sur l'univers; + Il pouvait et voulait tout vaincre et tout dissoudre; + Sa prière faisait le bruit sourd d'une foudre; + De grands éclairs sortaient de ses songes profonds. + Ceux auxquels il pensait disaient: Nous étouffons. + Et les peuples, d'un bout à l'autre de l'empire, + Tremblaient, sentant sur eux ces deux yeux fixes luire. + + Charles fut le vautour, Philippe est le hibou. + + Morne en son noir pourpoint, la toison d'or au cou, + On dirait du destin la froide sentinelle; + Son immobilité commande; sa prunelle + Luit comme un soupirail de caverne; son doigt + Semble, ébauchant un geste obscur que nul ne voit, + Donner un ordre à l'ombre et vaguement l'écrire. + Chose inouïe! il vient de grincer un sourire. + Un sourire insondable, impénétrable, amer. + C'est que la vision de son armée en mer + Grandit de plus en plus dans sa sombre pensée; + C'est qu'il la voit voguer par son dessein poussée, + Comme s'il était là, planant sous le zénith; + Tout est bien; l'océan docile s'aplanit, + L'armada lui fait peur comme au déluge l'arche; + La flotte se déploie en bon ordre de marche, + Et, les vaisseaux gardant les espaces fixés, + Échiquier de tillacs, de ponts, de mâts dressés, + Ondule sur les eaux comme une immense claie. + Ces vaisseaux sont sacrés, les flots leur font la haie; + Les courants, pour aider ces nefs à débarquer, + Ont leur besogne à faire et n'y sauraient manquer; + Autour d'elles la vague avec amour déferle, + L'écueil se change en port, l'écume tombe en perle. + Voici chaque galère avec son gastadour; + Voilà ceux de l'Escaut, voilà ceux de l'Adour; + Les cent mestres de camp et les deux connétables; + L'Allemagne a donné ses ourques redoutables, + Naples ses brigantins, Cadix ses galions, + Lisbonne ses marins, car il faut des lions. + Et Philippe se penche, et, qu'importe l'espace! + Non-seulement il voit, mais il entend. On passe, + On court, on va. Voici le cri des porte-voix, + Le pas des matelots courant sur les pavois, + Les moços, l'amiral appuyé sur son page, + Les tambours, les sifflets des maîtres d'équipage, + Les signaux pour la mer, l'appel pour les combats, + Le fracas sépulcral et noir du branle-bas. + Sont-ce des cormorans? sont-ce des citadelles? + Les voiles font un vaste et sourd battement d'ailes; + L'eau gronde, et tout ce groupe énorme vogue, et fuit, + Et s'enfle et roule avec un prodigieux bruit. + Et le lugubre roi sourit de voir groupées + Sur quatre cents vaisseaux quatrevingt mille épées. + O rictus du vampire assouvissant sa faim! + Cette pâle Angleterre, il la tient donc enfin! + Qui pourrait la sauver? Le feu va prendre aux poudres. + Philippe dans sa droite a la gerbe des foudres; + Qui pourrait délier ce faisceau dans son poing? + N'est-il pas le seigneur qu'on ne contredit point? + N'est-il pas l'héritier de César? le Philippe + Dont l'ombre immense va du Gange au Pausilippe? + Tout n'est-il pas fini quand il a dit: Je veux! + N'est-ce pas lui qui tient la victoire aux cheveux? + N'est-ce pas lui qui lance en avant cette flotte, + Ces vaisseaux effrayants dont il est le pilote + Et que la mer charrie ainsi qu'elle le doit? + Ne fait-il pas mouvoir avec son petit doigt + Tous ces dragons ailés et noirs, essaim sans nombre? + N'est-il pas, lui, le roi? n'est-il pas l'homme sombre + A qui ce tourbillon de monstres obéit? + + Quand Béit-Cifresil, fils d'Abdallah-Béit, + Eut creusé le grand puits de la mosquée, au Caire, + Il y grava: «Le ciel est à Dieu; j'ai la terre.» + Et, comme tout se tient, se mêle et se confond, + Tous les tyrans n'étant qu'un seul despote au fond, + Ce que dit ce sultan jadis, ce roi le pense. + + Cependant, sur le bord du bassin, en silence, + L'infante tient toujours sa rose gravement, + Et, doux ange aux yeux bleus, la baise par moment. + Soudain un souffle d'air, une de ces haleines + Que le soir frémissant jette à travers les plaines, + Tumultueux zéphyr effleurant l'horizon, + Trouble l'eau, fait frémir les joncs, met un frisson + Dans les lointains massifs de myrte et d'asphodèle, + Vient jusqu'au bel enfant tranquille, et, d'un coup d'aile, + Rapide, et secouant même l'arbre voisin, + Effeuille brusquement la fleur dans le bassin, + Et l'infante n'a plus dans la main qu'une épine. + Elle se penche, et voit sur l'eau cette ruine; + Elle ne comprend pas; qu'est-ce donc? Elle a peur; + Et la voilà qui cherche au ciel avec stupeur + Cette brise qui n'a pas craint de lui déplaire. + Que faire? le bassin semble plein de colère; + Lui, si clair tout à l'heure, il est noir maintenant; + Il a des vagues; c'est une mer bouillonnant; + Toute la pauvre rose est éparse sur l'onde; + Ses cent feuilles que noie et roule l'eau profonde, + Tournoyant, naufrageant, s'en vont de tous côtés + Sur mille petits flots par la brise irrités; + On croit voir dans un gouffre une flotte qui sombre. + --Madame, dit la duègne avec sa face d'ombre + A la petite fille étonnée et rêvant, + Tout sur terre appartient aux princes, hors le vent. + + + + + XXVII + + L'INQUISITION + + + «Le baptême des volcans est un ancien usage qui remonte aux + premiers temps de la conquête. Tous les cratères du Nicaragua + furent alors sanctifiés, à l'exception du Momotombo, d'où l'on + ne vit jamais revenir les religieux qui s'étaient chargés d'aller + y planter la croix.» + + SQUIER. _Voyage dans l'Amérique du Sud._ + + + [Illustration: LE BAPTÊME DU VOLCAN. + + Dessiné par F. Flameng. Gravé par Teyssonnières. + L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.] + + + LES RAISONS DU MOMOTOMBO + + + Trouvant les tremblements de terre trop fréquents, + Les rois d'Espagne ont fait baptiser les volcans + Du royaume qu'ils ont en dessous de la sphère; + Les volcans n'ont rien dit et se sont laissé faire, + Et le Momotombo lui seul n'a pas voulu. + Plus d'un prêtre en surplis, par le saint-père élu, + Portant le sacrement que l'église administre, + L'œil au ciel, a monté la montagne sinistre; + Beaucoup y sont allés, pas un n'est revenu. + + O vieux Momotombo, colosse chauve et nu, + Qui songes près des mers, et fais de ton cratère + Une tiare d'ombre et de flamme à la terre, + Pourquoi, lorsqu'à ton seuil terrible nous frappons, + Ne veux-tu pas du Dieu qu'on t'apporte? Réponds. + + La montagne interrompt son crachement de lave, + Et le Momotombo répond d'une voix grave: + + --Je n'aimais pas beaucoup le dieu qu'on a chassé. + Cet avare cachait de l'or dans un fossé; + Il mangeait de la chair humaine; ses mâchoires + Étaient de pourriture et de sang toutes noires; + Son antre était un porche au farouche carreau, + Temple sépulcre orné d'un pontife bourreau; + Des squelettes riaient sous ses pieds; les écuelles + Où cet être buvait le meurtre étaient cruelles; + Sourd, difforme, il avait des serpents au poignet; + Toujours entre ses dents un cadavre saignait; + Ce spectre noircissait le firmament sublime. + J'en grondais quelquefois au fond de mon abîme. + Aussi, quand sont venus, fiers sur les flots tremblants, + Et du côté d'où vient le jour, des hommes blancs, + Je les ai bien reçus, trouvant que c'était sage. + L'âme a certainement la couleur du visage, + Disais-je, l'homme blanc, c'est comme le ciel bleu; + Et le dieu de ceux-ci doit être un très bon dieu. + On ne le verra point de meurtres se repaître.-- + J'étais content; j'avais horreur de l'ancien prêtre. + Mais quand j'ai vu comment travaille le nouveau, + Quand j'ai vu flamboyer, ciel juste! à mon niveau, + Cette torche lugubre, âpre, jamais éteinte, + Sombre, que vous nommez l'Inquisition sainte; + Quand j'ai pu voir comment Torquemada s'y prend + Pour dissiper la nuit du sauvage ignorant, + Comment il civilise, et de quelle manière + Le saint-office enseigne et fait de la lumière; + Quand j'ai vu dans Lima d'affreux géants d'osier, + Pleins d'enfants, pétiller sur un large brasier, + Et le feu dévorer la vie, et les fumées + Se tordre sur les seins des femmes allumées; + Quand je me suis senti parfois presque étouffé + Par l'âcre odeur qui sort de votre auto-da-fé, + Moi qui ne brûlais rien que l'ombre en ma fournaise, + J'ai pensé que j'avais eu tort d'être bien aise; + J'ai regardé de près le dieu de l'étranger, + Et j'ai dit:--Ce n'est pas la peine de changer. + + + + + XXVIII + + LA CHANSON + + DES AVENTURIERS DE LA MER + + + En partant du golfe d'Otrante + Nous étions trente; + Mais, en arrivant à Cadiz, + Nous étions dix. + + Tom Robin, matelot de Douvre, + Au Phare nous abandonna + Pour aller voir si l'on découvre + Satan, que l'archange enchaîna, + Quand un bâillement noir entr'ouvre + La gueule rouge de l'Etna. + + En partant du golfe d'Otrante, + Nous étions trente; + Mais, en arrivant à Cadiz, + Nous étions dix. + + En Calabre, une tarentaise + Rendit fou Spitafangama; + A Gaëte, Ascagne fut aise + De rencontrer Michellema; + L'amour ouvrit la parenthèse, + Le mariage la ferma. + + En partant du golfe d'Otrante, + Nous étions trente; + Mais, en arrivant à Cadiz, + Nous étions dix. + + A Naple, Ebid, de Macédoine, + Fut pendu; c'était un faquin. + A Capri, l'on nous prit Antoine; + Aux galères pour un sequin! + A Malte, Ofani se fit moine + Et Gobbo se fit arlequin. + + En partant du golfe d'Otrante, + Nous étions trente; + Mais, en arrivant à Cadiz, + Nous étions dix. + + Autre perte. André, de Pavie, + Pris par les turcs à Lipari, + Entra, sans en avoir envie, + + Au sérail, et, sous cet abri, + Devint vertueux pour la vie, + Ayant été fort amoindri. + + En partant du golfe d'Otrante, + Nous étions trente; + Mais, en arrivant à Cadiz, + Nous étions dix. + + Puis, trois de nous, que rien ne gêne, + Ni loi, ni dieu, ni souverain, + Allèrent, pour le prince Eugène + Aussi bien que pour Mazarin, + Aider Fuentes à prendre Gêne + Et d'Harcourt à prendre Turin. + + En partant du golfe d'Otrante, + Nous étions trente; + Mais, en arrivant à Cadiz, + Nous étions dix. + + Vers Livourne nous rencontrâmes + Les vingt voiles de Spinola. + Quel beau combat! Quatorze prames + Et six galères étaient là; + Mais, bah! rien qu'au bruit de nos rames + Toute la flotte s'envola. + + En partant du golfe d'Otrante, + Nous étions trente; + Mais, en arrivant à Cadiz, + Nous étions dix. + + A Notre-Dame de la Garde, + Nous eûmes un charmant tableau; + Lucca Diavolo par mégarde + Prit sa femme à Pier'Angelo; + Sur ce, l'ange se mit en garde, + Et jeta le diable dans l'eau. + + En partant du golfe d'Otrante, + Nous étions trente; + Mais, en arrivant à Cadiz, + Nous étions dix. + + A Palma, pour suivre Pescaire, + Huit nous quittèrent tour à tour; + Mais cela ne nous troubla guère; + On ne s'arrêta pas un jour. + Devant Alger on fit la guerre, + A Gibraltar on fit l'amour. + + En partant du golfe d'Otrante, + Nous étions trente; + Mais, en arrivant à Cadiz, + Nous étions dix. + + A nous dix, nous prîmes la ville; + --Et le roi lui-même!--Après quoi, + Maîtres du port, maîtres de l'île, + Ne sachant qu'en faire, ma foi, + D'une manière très civile, + Nous rendîmes la ville au roi. + + En partant du golfe d'Otrante, + Nous étions trente; + Mais, en arrivant à Cadiz, + Nous étions dix. + + On fit ducs et grands de Castille + Mes neuf compagnons de bonheur, + Qui s'en allèrent à Séville + Épouser des dames d'honneur. + Le roi me dit: «--Veux-tu ma fille?» + Et je lui dis: «--Merci, seigneur! + + En partant du golfe d'Otrante, + Nous étions trente; + Mais, en arrivant à Cadiz, + Nous étions dix. + + «J'ai, là-bas, où des flots sans nombre + Mugissent dans les nuits d'hiver, + Ma belle farouche à l'œil sombre, + Au sourire charmant et fier, + Qui, tous les soirs, chantant dans l'ombre, + Vient m'attendre au bord de la mer. + + En partant du golfe d'Otrante, + Nous étions trente; + Mais, en arrivant à Cadiz, + Nous étions dix. + + «J'ai ma Faënzette à Fiesone. + C'est là que mon cœur est resté. + Le vent fraîchit, la mer frissonne, + Je m'en retourne, en vérité! + O roi! ta fille a la couronne, + Mais Faënzette a la beauté!» + + En partant du golfe d'Otrante, + Nous étions trente; + Mais, en arrivant à Cadiz, + Nous étions dix. + + + + + XXIX + + MANSUÉTUDE DES ANCIENS JUGES + + + Les chambres de torture étaient d'âpres demeures; + On n'y passait jamais plus de quatre ou cinq heures, + Et l'on entrait jeune homme et l'on sortait vieillard. + Le juge pour le code et le bourreau pour l'art + S'épuisaient, et, mêlant fer rouge et loi romaine, + Ayant à travailler sur de la chair humaine, + N'épargnaient rien afin d'arriver à l'aveu. + Sous leurs mains, l'os, le muscle, et l'ongle et le cheveu + Frémissaient, et, hurlant plus fort selon la fibre + Qui tressaille, et selon le nerf profond qui vibre, + Un homme devenait un clavier où Vouglans + Jouait de l'agonie avec ses doigts sanglants. + Ne croyez pas pourtant que lui, ni Farinace, + Ou Levert, n'eussent rien au cœur que la menace; + Ils priaient au besoin le captif garrotté; + Ils sucraient la torture avec de la bonté; + L'accusé qui résiste attriste la grand'chambre; + Bénins, ils l'imploraient en lui brisant un membre; + Ils étaient paternels; ils se penchaient, prêchant, + Suppliant, regrettant d'agir, l'air pas méchant, + Pour faire à cet œil terne et sombre, à cette bouche, + A cette âme aux abois, vomir l'aveu farouche. + Pasquier leurrait d'espoir ces regards presque éteints; + Delancre au patient disait des vers latins; + Bodin, sachant par cœur Virgile et ses idylles, + Les citait; et parfois ils pleuraient, crocodiles. + + + + + XXX + + L'ÉCHAFAUD + + + C'était fini. Splendide, étincelant, superbe, + Luisant sur la cité comme la faulx sur l'herbe, + Large acier dont le jour faisait une clarté, + Ayant je ne sais quoi dans sa tranquillité + De l'éblouissement du triangle mystique, + Pareil à la lueur au fond d'un temple antique, + Le fatal couperet relevé triomphait. + Il n'avait rien gardé de ce qu'il avait fait + Qu'une petite tache imperceptible et rouge. + + Le bourreau s'en était retourné dans son bouge, + Et la peine de mort, remmenant ses valets, + Juges, prêtres, était rentrée en son palais, + Avec son tombereau terrible dont la roue, + Silencieuse, laisse un sillon dans la boue, + Qui se remplit de sang sitôt qu'elle a passé. + + La foule disait: bien! car l'homme est insensé, + Et ceux qui suivent tout, et dont c'est la manière, + Suivent même ce char et même cette ornière. + + J'étais là. Je pensais. Le couchant empourprait + Le grave Hôtel de Ville aux luttes toujours prêt, + Entre Hier qu'il médite et Demain dont il rêve. + L'échafaud achevait, resté seul sur la Grève, + La journée, en voyant expirer le soleil. + + Le crépuscule vint, aux fantômes pareil. + Et j'étais toujours là, je regardais la hache, + La nuit, la ville immense et la petite tache. + + A mesure qu'au fond du firmament obscur + L'obscurité croissait comme un effrayant mur, + L'échafaud, bloc hideux de charpentes funèbres, + S'emplissait de noirceur et devenait ténèbres; + Les horloges sonnaient, non l'heure, mais le glas; + Et toujours, sur l'acier, quoique le coutelas + Ne fût plus qu'une forme épouvantable et sombre, + La rougeur de la tache apparaissait dans l'ombre. + + Un astre, le premier qu'on aperçoit le soir, + Pendant que je songeais, montait dans le ciel noir. + + Sa lumière rendait l'échafaud plus difforme. + L'astre se répétait dans le triangle énorme; + Il y jetait, ainsi qu'en un lac, son reflet, + Lueur mystérieuse et sacrée; il semblait + Que sur la hache horrible, aux meurtres coutumière, + L'astre laissait tomber sa larme de lumière. + Son rayon, comme un dard qui heurte et rebondit, + Frappait le fer d'un choc lumineux; on eût dit + Qu'on voyait rejaillir l'étoile de la hache. + Comme un charbon tombant qui d'un feu se détache, + Il se répercutait dans ce miroir d'effroi; + Sur la justice humaine et sur l'humaine loi + De l'éternité calme auguste éclaboussure. + --Est-ce au ciel que ce fer a fait une blessure? + Pensai-je. Sur qui donc frappe l'homme hagard? + Quel est donc ton mystère, ô glaive?--Et mon regard + Errait, ne voyant plus rien qu'à travers un voile, + De la goutte de sang à la goutte d'étoile. + + + + + XXXI + + DIX-SEPTIÈME SIÈCLE + + LES MERCENAIRES + + LE RÉGIMENT DU BARON MADRUCE + + (GARDE IMPÉRIALE SUISSE) + + I + + + Lorsque le régiment des hallebardiers passe, + L'aigle à deux têtes, l'aigle à la griffe rapace, + L'aigle d'Autriche, dit: + + --Voilà le régiment + De mes hallebardiers qui va superbement. + Leurs plumets font venir les filles aux fenêtres; + Ils marchent droits, tendant la pointe de leurs guêtres; + Leur pas est si correct, sans tarder ni courir, + Qu'on croit voir des ciseaux se fermer et s'ouvrir. + Et la belle musique, ardente et militaire! + Leur clairon fait sortir une rumeur de terre. + Tout cet éclat de rire orgueilleux et vainqueur + Que le soldat muet refoule dans son cœur, + Étouffé dans les rangs, s'échappe et se délivre + Sous le chapeau chinois aux clochettes de cuivre; + Le tambour roule avec un faste oriental, + Et vibre, tout tremblant de plaques de métal; + Si bien qu'on croit entendre en sa voix claire et gaie + Sonner allègrement les sequins de la paie; + La fanfare s'envole en bruyant falbala. + Quels bons autrichiens que ces étrangers-là! + Gloire aux hallebardiers! Ils n'ont point de scrupule + Contre la populace et contre la crapule, + Corrigeant dans les gueux mal vêtus la fureur + De venir regarder de trop près l'empereur; + Autour des archiducs leur pertuisane veille, + Et souvent d'une fête elle revient vermeille, + Ayant fait en passant quelques trous dans la chair + Du bas peuple en haillons qui trouve le pain cher; + Ils ont un air fâché qui tient la foule en bride; + Le grand soleil leur creuse aux sourcils une ride; + Ce régiment est beau sous les armes, rêvant + A la terreur qui suit son drapeau dans le vent; + Il a, comme un palais, ses tours et sa façade; + Tous sont hardis et forts, du fifre à l'anspessade; + Gloire aux hallebardiers splendides! ces piquiers + Sont une rude pièce aux royaux échiquiers; + On sent que ces gaillards sortent des avalanches + Qui des cols du Malpas roulent jusqu'à Sallenches; + En guerre, au feu, ce sont des tigres pour l'élan; + A Schœnbrunn, chacun d'eux a l'air d'un chambellan; + Auprès de leur cocarde ils piquent une rose; + Et tous, en même temps, graves, ont quelque chose + De froid, de sépulcral, d'altier, de solennel, + Le grand baron Madruce étant leur colonel! + Leur hallebarde est longue et s'ajoute à leur taille; + Quand ce dur régiment est dans une bataille, + --Lâchât-on contre lui les mamelouks du Nil,-- + La meute des plus fiers escadrons, le chenil + Des bataillons les plus hideux, les plus épiques, + Regarde en reculant ce sanglier de piques. + Ils sont silencieux comme un nuage noir; + Ils laissent seulement par instants entrevoir + Une lueur tragique aux multitudes viles; + Parfois leur humeur change, ils entrent dans les villes, + Ivres et gais, frappant leurs marmites de fer, + Et font devant le seuil des maisons un bruit fier, + Heureux, vainqueurs, sanglants, chantant à pleine bouche + La noce de la joie et du sabre farouche; + Ils ont nommé, tuant, mourant pour de l'argent, + Trépas leur capitaine, et Danger leur sergent; + Ils traînent dans leurs rangs, avec gloire et furie, + Comme un trophée utile à mettre en batterie, + Six canons qu'a pleurés monsieur de Brandebourg. + Comme ils vous font japper cela contre un faubourg! + Comme ils en ont craché naguère la volée + Sur Comorn, la Hongrie étant démuselée! + Et comme ils ont troué de boulets le manteau + De Vérone, livrée au feu par Colalto! + Les déclarations de guerre les font rire; + Ils signent ce qu'il plaît à l'empereur d'écrire; + Sous les puissants édits, sous les rescrits altiers, + Au bas des hauts décrets, ils mettent volontiers + Ce grand paraphe obscur qu'on nomme la mêlée; + Leur bannière à longs plis, toute bariolée, + Est une glorieuse et fait claquer son fouet; + Walstein, comme une foudre au poing, les secouait; + Leur mode est d'envoyer la bombe en ambassade; + Ils sont pour l'ennemi de mine si maussade + Que s'ils allaient un jour, sur la terre ou la mer, + Guerroyer quelque prince allié de l'enfer, + Rien qu'en apercevant leurs profils sous le feutre, + Satan se sentirait le goût de rester neutre. + Aussi, lourde est la solde et riche est le loyer. + Quand on veut des héros, il faut les bien payer. + On n'a point vu, depuis Boleslas Lèvre-Torte, + Une bande de gens de bataille plus forte + Et des alignements d'estafiers plus hagards; + Max en fait cas, Tilly pour eux a des égards, + Fritz les aime; en voyant ces moustaches féroces, + Les femmes de la cour ont peur dans leurs carrosses + Et disent: «Qu'ils sont beaux!» Leurs os sont de granit; + L'électeur de Mayence en passant les bénit, + Et l'abbé de Fulda leur rit dans sa simarre; + Leur habit est d'un drap cramoisi, que chamarre + Un galon triomphal, auguste, étincelant; + Ils ont deux frocs de guerre, un jaune et l'autre blanc; + Sur le jaune, l'or brille et largement éclate; + Quand ils portent le blanc sur la veste écarlate, + Car la pompe des cours aime ce train changeant, + On leur voit sur le corps ruisseler tant d'argent + Que ces fils des glaciers semblent couverts de givre. + Une troupe d'enfants s'extasie à les suivre. + Ils gardent à Schœnbrunn le secret corridor. + Sur l'épaule, en brocart brodé de pourpre et d'or, + Ils ont, quoique plus d'un soit hérétique en somme, + Le blason de l'empire et le blason de Rome; + Mais leur cœur huguenot sans courroux le subit, + Et, quand l'âge ou la guerre ont usé leur habit + Et qu'il faut au Prater devant des rois paraître, + Chacun d'eux, devenu bon tailleur de bon reître, + S'accroupit, prend l'aiguille et remet en état + L'écusson orthodoxe à son dos apostat. + Ce sont de braves gens. Jamais ils ne vacillent. + En longs buissons mouvants leurs hallebardes brillent. + A Prague, à Parme, à Pesth, devant Mariendal, + Ils soutiennent le vaste empereur féodal; + La révolte autour d'eux se brise, échoue et sombre; + Ils ont le flamboiement, l'ordre et l'épaisseur sombre; + Le vertige me prend moi-même dans les airs + En regardant marcher cette forêt d'éclairs.-- + + + II + + Lorsque le régiment des hallebardiers passe, + L'aigle montagnard, l'aigle orageux de l'espace, + Qui parle au précipice et que le gouffre entend, + Et qui plane au-dessus des trônes, emportant + Dans le ciel son pays, la liberté, sa proie; + Le sublime témoin du soleil qui flamboie, + L'aigle des Alpes, roi du pic et du hallier, + Dresse la tête au bruit de ce pas régulier, + Et crie, et jusqu'au ciel sa voix hautaine monte: + + --O chute! ignominie! inexprimable honte! + Ces marcheurs alignés, ces êtres qui vont là + En pompe impériale, en housse de gala, + Ce sont de libres fils de ma libre montagne! + Ah! les bassets en laisse et les forçats au bagne + Sont grands, sont purs, sont fiers, sont beaux et glorieux + Près de ceux-ci, qui, nés dans les lieux sérieux + Où comme des roseaux les hauts mélèzes ploient, + Fils des rochers sacrés et terribles, emploient + La fermeté du pied dans les cols périlleux, + Le mystérieux sang des mères aux yeux bleus, + L'audace dont l'autan vous emplit les narines, + Le divin gonflement de l'air dans les poitrines, + La grâce des ravins couronnés de bouquets, + Et la force des monts, à se faire laquais! + La contrée affranchie et joyeuse, matrice + De l'idée indomptable, âpre et libératrice, + La patrie au flanc rude, aux bons pics arrogants, + Qui portait les héros mêlés aux ouragans, + Douce, délivrant l'homme et délivrant la bête, + Sauvage, ayant le bruit des chutes d'eau pour fête + Et la sereine horreur des autres pour palais, + La terre qui nous montre au milieu des chalets + Le fier archer d'Altorf tenant son arbalète, + Et, titan, au-dessus du lac qui le reflète, + Enjambant les grands monts comme des escaliers, + La voilà maintenant nourrice de geôliers, + Et l'on voit pendre ensemble à ses sombres mamelles + La honte avec la gloire, ainsi que deux jumelles! + L'aigle à deux fronts, marqué de son double soufflet, + A cette heure à travers nos pâtres boit son lait! + + Quoi! la trompe d'Uri sonnant de roche en roche, + La couronne de fer qu'un montagnard décroche, + Les baillis jetés bas, le Föhn soufflant dix mois, + Ces pentes de granit où saute le chamois + Et qui firent glisser Charles le Téméraire, + Le mont Blanc qui ne dit qu'à l'Himalaya: Frère! + Ces sommets, éclatants comme d'énormes lys; + Quoi! le Pilate, quoi! le Rigi, quoi! Titlis, + Ce triangle hideux de géants noirs, qui cerne + Et qui garde le lac tragique de Lucerne; + Quoi! la vaste gaîté des nuages, des fleurs, + Des eaux, des ouragans puissants et querelleurs; + Quoi! l'honneur, quoi! l'épieu de Sempach, la cognée + De Morat bondissant hors des bois indignée, + La faulx de Morgarten, la fourche de Granson; + La rudesse du roc, la fierté du buisson; + Ces cris, ces feux de paille allumés sur les faîtes; + Quoi! sur l'affreux faisceau des lances stupéfaites + L'immense éventrement de Winkelried joyeux; + Quoi! les filles d'Albis, anges aux chastes yeux, + Les grandes mers de glace et leurs ondes muettes, + Les porches d'ombre où fuit le vol des gypaëtes, + Quoi! l'homme affranchi, quoi! ces serments, cette foi, + Le bâton paysan brisant le glaive roi, + Quoi! dans l'altier sursaut de la vengeance austère, + Comme la vieille France a chassé l'Angleterre, + L'Helvétie en fureur chassant l'autrichien, + Et l'empereur, cet ours, et l'archiduc, ce chien, + T'ayant pour Jeanne d'Arc, ô Jungfrau formidable; + Quoi! toute cette histoire auguste, inabordable, + Escarpée, au front haut, au chant libre, à l'œil clair, + Blanche comme la neige, âpre comme l'hiver, + Et du farouche vent des cimes enivrée, + Terre et cieux! aboutit à la Suisse en livrée! + + Est-ce que le mont Blanc ne va pas se lever? + Ah! ceci va plus loin qu'on ne pourrait rêver! + Plus loin qu'on ne pourrait calomnier! Oui, certes, + L'indépendance errant dans nos gorges désertes, + Franche et vraie, et riant sous le ciel pluvieux, + A des ennemis; certe elle a des envieux; + Ces menteurs ont construit bien des choses contre elle; + Chaque jour, leur amère et lugubre querelle + Imagine une boue à lui jeter au front, + Et cherche quelque forme horrible de l'affront; + Ils ont contre sa vieille et vénérable gloire + Tout fait, tout publié, tout dit, tout semblé croire, + Ils ont tout supposé, tout vomi, tout bavé, + Mais cela cependant, ils ne l'ont pas trouvé; + Non, il n'en est pas un qui, dans sa rage, invente + La Liberté s'offrant aux rois comme servante! + + Qu'est-ce que nous allons devenir maintenant? + Devant ce résultat lugubre et surprenant, + Qu'est-ce qu'on va penser de vous, chênes, mélèzes, + Lacs qui vous insurgez sous les rudes falaises, + Granits qui des géants semblez le dur talon? + Qu'est-ce qu'on va penser de toi, fauve aquilon? + Qu'est-ce qu'on va penser de votre miel, abeilles? + Comme vous aurez honte, ô douces fleurs vermeilles, + Œillets, jasmins, d'avoir connu ces hommes-ci! + Puisque l'opprobre riche est par vos cœurs choisi, + Puisque c'est vous qu'on voit vêtus de l'or des princes, + Superbement hideux et gardeurs de provinces, + Pâtres, soyez maudits. Oh! vous étiez si beaux, + Honnêtes, en haillons, et libres, en sabots! + + Auriez-vous donc besoin de faste? Est-ce la pompe + Des parades, des cours, des galas qui vous trompe? + Mais alors, regardez. Est-ce que mes vallons + N'ont pas les torrents blancs d'écume pour galons? + Mai brode à mes rochers la passementerie + Des perles de rosée et des fleurs de prairie; + Mes vieux monts pour dorure ont le soleil levant; + Et chacun d'eux, brumeux, branle un panache au vent + D'où sort le roulement sinistre des tonnerres; + S'il vous faut, au milieu des forêts centenaires, + Une livrée, à vous les voisins du ciel bleu, + Pourquoi celle des rois, ayant celle de Dieu? + Ah! vous raccommodez vos habits! vos aiguilles, + Sœurs des sabres vendus, indigneraient des filles! + Ah! vous raccommodez vos habits! Venez voir, + Quand la saison commence à venter, à pleuvoir, + Comme l'altier Pelvoux, vieillard à tête blanche, + Sait, tout déguenillé de grêle et d'avalanche, + Mettre à ses cieux troués une pièce d'azur, + Et, croisant les genoux dans quelque gouffre obscur, + Tranquille, se servir de l'éclair pour recoudre + Sa robe de nuée et son manteau de foudre! + + Sur la terre où tout jette un miasme empoisonneur, + Où même cet instinct qu'on appelle l'honneur + De pente en pente au fond de la bassesse glisse, + Il n'est qu'un peuple libre, un montagnard, la Suisse; + Tous les autres, ramant l'ombre des deux côtés, + Sont les galériens des blêmes royautés; + Or, les rois ont eu l'art de mettre en équilibre + Les pauvres peuples serfs avec le peuple libre, + Et font garder, afin que l'ordre soit complet, + Les esclaves, forçats, par le libre, valet. + + Et dire que la Suisse eut jadis l'envergure + D'un peuple qui se lève et qui se transfigure! + O vils marchands d'eux-même! immonde abaissement! + Leur enfance a reçu ce haut enseignement + Qu'un peuple s'affranchit, c'est-à-dire se crée, + Par la révolte sainte et l'émeute sacrée, + Qu'il faut rompre ses fers, vaincre, et que le lion, + Superbe, pour crinière a la rébellion; + C'est leur dogme. A cette heure, ils ont dans leur service + De punir dans autrui leur vertu comme un vice; + Ils le font. Les voici prêtant main-forte aux rois + Contre un Sempach lombard, contre un Morat hongrois! + Si bien que, maintenant, c'est fini. Nous en sommes + A cette indignité qu'en tout pays les hommes + Entendent l'Helvétie, en des coins ténébreux, + Chuchoter, proposant à leurs maîtres contre eux + Ses archers, d'autant plus lâches qu'ils sont plus braves, + Fille publique auprès des nations esclaves; + Et que le despotisme, habile à tout plier, + Met au monde un carcan, à la Suisse un collier! + + Donc, César vous admet dans ses royaux repaires; + César daigne oublier que vous avez pour pères + Tous nos vieux héros, purs comme le firmament; + Même un peu de pardon se mêle à son paiement; + L'iniquité, le dol, le mal, la tyrannie, + Vous font grâce, et, riant, vous laissent l'ironie + De leur porte à défendre, et d'un tambour honteux + Et d'un clairon abject à sonner devant eux! + + Hélas! n'eût-on pas cru ces monts invulnérables! + + Oh! comme vous voilà fourvoyés, misérables! + D'où venez-vous? de Pesth. Et qu'avez-vous fait là? + L'aigle à deux fronts, sur qui Guillaume Tell souffla, + Suivait vos bataillons de son regard oblique; + Trois ans d'atrocité sur la place publique, + Trois ans de coups de hache et de barres de fer, + Les billots, les bûchers, les fourches, tout l'enfer, + Les supplices hurlant dans la brume hagarde, + C'est là ce que l'Autriche a mis sous votre garde. + Devant vous, on tuait le juste et l'innocent, + Les coudes des bourreaux étaient rouges de sang, + Les glaives s'ébréchaient sur les nuques, la corde + Coupait d'un hoquet noir le cri: Miséricorde! + On prodiguait au bois en feu plus de vivants + Qu'il n'en pouvait brûler, même aidé par les vents; + On mêlait le héros dans la flamme à l'apôtre, + L'un n'était pas fini que l'on commençait l'autre; + Les têtes des plus saints et des plus vénérés + Pourrissaient au soleil au bout des pieux ferrés; + On marquait d'un fer chaud le sein fumant des femmes, + On rouait des vieillards, et vous êtes infâmes. + Voilà ce que je dis, moi, l'aigle pour de bon. + + Le fourbe Gaïnas et le louche Bourbon + N'ont trahi que des rois dans leur noirceur profonde, + Mais vous, vous trahissez la liberté du monde; + Votre fanfare sort du charnier, vos tambours + Sont pleins du cri des morts dénonçant les Habsbourgs; + Et, lorsque vous croyez chanter dans la trompette, + Ce chant joyeux, la tombe en sanglot le répète. + Forçant Mantoue, à Pesth aidant le coutelas, + Buquoy, Mozellani, Londorone, Galas, + Sont vos chefs; vous avez, reîtres, fait une espèce + De hauts faits et d'exploits dont la fange est épaisse; + A Bergame, à Pavie, à Crême, à Guastalla, + Vous témoins, vous présents, vous mettant le holà, + A la sainte Italie on lisait sa sentence; + On promenait de rue en rue une potence, + Et vous, vous escortiez la charrette; et ceci + Ne vous quittera plus, et sans fin ni merci + Ce souvenir vous suit, étant de la nuit noire; + O malheureux! vos noms traverseront l'histoire + A jamais balafrés par l'ombre qui tombait + Sur vos drapeaux des bras difformes du gibet. + + Deuil sans fond! c'est l'honneur de leur pays qu'ils tuent; + En se prostituant, c'est moi qu'ils prostituent; + Nos vieux pins ont fourni leurs piques, dont l'acier + Apporte dans l'égout le reflet du glacier; + Ils traînent avec eux la Suisse, quoi qu'on dise, + Et les pâles aïeux sont dans leur bâtardise; + Nos héros sont mêlés à leurs rangs, nos grands noms + Sont de leurs lâchetés parents et compagnons, + De sorte que, dans l'ombre où César supplicie + Le Salzbourg, la Hongrie aux fers, la Dalmatie, + Quand Fritz jette au bûcher le Tyrol prisonnier, + Quand Jean lie au poteau l'Alsace, quand Reynier + Bat de verges Crémone échevelée et nue, + Quand Rodolphe après Jean et Reynier continue, + Quand Mathias livre Ancône au sabre du hulan, + Quand Albrecht Dent-de-fer exécute Milan, + Autour des nations qui râlent sur la claie, + Furst, et Guillaume Tell, et Melchthal font la haie! + + Est-ce qu'ils oseront rentrer sur nos hauteurs, + Ces anciens laboureurs et ces anciens pasteurs + Que l'Autriche aujourd'hui caserne dans ses bouges? + Est-ce qu'ils reviendront avec leurs habits rouges, + Portant sur leur front morne et dans leur œil fatal + La domesticité monstrueuse du mal! + S'ils osent revenir, si, pour faveur dernière, + L'Autriche leur permet d'emporter sa bannière, + S'ils rentrent dans nos monts avec cet étendard + Dont l'ombre fait d'un homme et d'un pâtre un soudard, + Oh! quelle auge de porcs, quelle cuve de fange, + Quelle étable inouïe, épouvantable, étrange, + Femmes, essuierez-vous avec ce drapeau-là? + Jamais dans plus de nuit un peuple ne croula. + Désespoir! désespoir de voir les Alpes sombres, + Honteuses, projeter leurs gigantesques ombres + Jusque dans l'antichambre infâme des tyrans! + Cieux profonds, purs azurs sacrés et fulgurants, + Laissez-moi m'en aller dans vos gouffres sublimes! + Que je perde de vue, au fond des clairs abîmes, + La terre, et l'homme, acteur féroce ou vil témoin! + O sombre immensité, laisse-moi fuir si loin + Que je voie, à travers tes prodigieux voiles, + Décroître le soleil et grandir les étoiles!-- + + * + + Aigle, ne t'en va pas; reste aux Alpes uni, + Et reprends confiance, au seuil de l'infini, + Aigle, dans la candeur des neiges éternelles; + Ne t'en va pas; et laisse en tes glauques prunelles + Les foudres apaisés redevenir rayons; + Penchons-nous, moins amers, sur ce que nous voyons; + La faute est sur le temps et n'est pas sur les hommes. + + Un flamboiement sinistre emporte les Sodomes, + Tout est dit. Mais la Suisse au-dessus de l'affront + Gardera l'auréole altière de son front; + Car c'est la roche avec de la bonté pétrie, + C'est la grande montagne et la grande patrie, + C'est la terre sereine assise près du ciel; + C'est elle qui, gardant pour les pâtres le miel, + Fit connaître l'abeille aux rois par les piqûres; + C'est elle qui, parmi les nations obscures, + La première alluma sa lampe dans la nuit; + Le cri de délivrance est fait avec son bruit; + Le mot Liberté semble une voix naturelle + De ses prés sous l'azur, de ses lacs sous la grêle, + Et tout dans ses monts, l'air, la terre, l'eau, le feu, + Le dit avec l'accent dont le prononce Dieu! + Au-dessus des palais de tous les rois ensemble, + La pauvre vieille Suisse, où le rameau seul tremble, + Tranquille, élèvera toujours sur l'horizon + Les pignons effrayants de sa haute maison. + Rien ne ternit ces pics que la tempête lave, + Volcans de neige ayant la lumière pour lave, + Qui versent sur l'Europe un long ruissellement + De courage, de foi, d'honneur, de dévouement, + Et semblent sur la terre une chaîne d'exemples; + Toujours ces monts auront des figures de temples. + Qu'est-ce qu'un peu de fange humaine jaillissant + Vers ces sublimités d'où la clarté descend? + Ces pics sont la ruine énorme des vieux âges + Où les hommes vivaient bons, aimants, simples, sages; + Débris du chaste éden par la paix habité, + Ils sont beaux; de l'aurore et de la vérité + Ils sont la colossale et splendide masure; + Où tombe le flocon que fait l'éclaboussure? + Qu'importe un jour de deuil quand, sous l'œil éternel, + Ce que noircit la terre est blanchi par le ciel? + + L'homme s'est vendu. Soit. A-t-on dans le louage + Compris le lac, le bois, la ronce, le nuage? + La nature revient, germe, fleurit, dissout, + Féconde, croît, décroît, rit, passe, efface tout. + La Suisse est toujours là, libre. Prend-on au piége + Le précipice, l'ombre et la bise et la neige? + Signe-t-on des marchés dans lesquels il soit dit + Que l'Ortheler s'enrôle et devient un bandit? + Quel poing cyclopéen, dites, ô roches noires, + Pourra briser la dent de Morcle en vos mâchoires? + Quel assembleur de bœufs pourra former un joug + Qui du pic de Glaris aille au piton de Zoug? + C'est naturellement que les monts sont fidèles + Et purs, ayant la forme âpre des citadelles, + Ayant reçu de Dieu des créneaux où le soir, + L'homme peut, d'embrasure en embrasure, voir + Étinceler le fer de lance des étoiles. + Est-il une araignée, aigle, qui dans ses toiles + Puisse prendre la trombe et la rafale et toi? + Quel chef recrutera le Salèze? à quel roi + Le Mythen dira-t-il: Sire, je vais descendre! + Qu'après avoir dompté l'Athos, quelque Alexandre, + Sorte de héros monstre aux cornes de taureau, + Aille donc relever sa robe à la Jungfrau! + Comme la vierge, ayant l'ouragan sur l'épaule, + Crachera l'avalanche à la face du drôle! + + Aigle, ne maudis pas, au nom des clairs torrents, + Les tristes hommes, fous, aveugles, ignorants. + Puis, est-ce pour jamais qu'on embauche les hommes? + Non, non. Les Alpes sont plus fortes que les Romes; + Le pays tire à lui l'humble pâtre pleurant; + Et si César l'a pris, le mont Blanc le reprend. + + Non, rien n'est mort ici. Tout grandit, et s'en vante. + L'Helvétie est sacrée, et la Suisse est vivante; + Ces monts sont des héros et des religieux; + Cette nappe de neige aux plis prodigieux + D'où jaillit, lorsqu'en mai la tiède brise ondoie, + Toute une floraison folle d'air et de joie, + Et d'où sortent des lacs et des flots murmurants, + N'est le linceul de rien, excepté des tyrans. + + Gloire aux monts! leur front brille et la nuit se dissipe; + C'est plus que le matin qui luit; c'est un principe! + Ces mystérieux jours blanchissant les hauteurs, + Qu'on prend pour des rayons, sont des libérateurs; + Toujours aux fiers sommets ces aubes sont données: + Aux Alpes Stauffacher, Pélage aux Pyrénées! + + La Suisse dans l'histoire aura le dernier mot + Puisqu'elle est deux fois grande, étant pauvre, et là-haut; + Puisqu'elle a sa montagne et qu'elle a sa cabane. + La houlette de Schwitz qu'une vierge enrubanne, + Fière, et, quand il le faut, se hérissant de clous, + Chasse les rois ainsi qu'elle chasse les loups. + Gloire au chaste pays que le Léman arrose! + A l'ombre de Melchthal, à l'ombre du mont Rose, + La Suisse trait sa vache et vit paisiblement. + Sa blanche liberté s'adosse au firmament. + + Le soleil, quand il vient dorer une chaumière, + Fait que le toit de paille est un toit de lumière; + Telle est la Suisse, ayant l'honneur dans ses prés verts, + Et de son indigence éclairant l'univers. + Tant que les nations garderont leurs frontières, + La Suisse éclatera parmi les plus altières; + Quand les peuples riront et s'embrasseront tous, + La Suisse sera douce au milieu des plus doux. + + Suisse! à l'heure où l'Europe enfin marchera seule, + Tu verras accourir vers toi, sévère aïeule, + La jeune Humanité sous son chapeau de fleurs; + Tes hommes bons seront chers aux hommes meilleurs; + Les fléaux disparus, faux dieu, faux roi, faux prêtre, + Laisseront le front blanc de la paix apparaître; + Et les peuples viendront en foule te bénir, + Quand la guerre mourra, quand, devant l'avenir, + On verra, dans l'horreur des tourbillons funèbres, + Se hâter pêle-mêle au milieu des ténèbres, + Comme d'affreux oiseaux heurtant leurs ailerons, + Une fuite effrénée et noire de clairons! + + En attendant, la Suisse a dit au monde: Espère! + Elle a de la vieille hydre effrayé le repaire; + Ce qu'elle a fait jadis pour les siècles est fait; + La façon dont la Suisse à Sempach triomphait + Reste la grande audace et la grande manière + D'attaquer une bête au fond de sa tanière. + Tous ses nuages, blancs ou noirs, sont des drapeaux. + L'exemple, c'est le fait dans sa gloire, au repos, + Qui charge lentement les cœurs et recommence; + Melchthal, grave et penché sur le monde, ensemence. + + Un jour, à Bâle, Albrecht, l'empereur triomphant, + Vit une jeune mère auprès d'un jeune enfant; + La mère était charmante; elle semblait encore, + Comme l'enfant, sortie à peine de l'aurore; + L'empereur écouta de près leurs doux ébats, + Et la mère disait à son enfant tout bas: + «Fils, quand tu seras grand, meurs pour la bonne cause.» + Oh! rien ne flétrira cette feuille de rose! + Toujours le despotisme en sentira le pli; + Toujours les mains prêtant le serment du Grutli + Apparaîtront en rêve au peuple en léthargie; + Toujours les oppresseurs auront, dans leur orgie, + Sur la lividité de leur face l'effroi + Du tocsin qu'Unterwald cache dans son beffroi. + Tant que les nations au joug seront nouées, + Tant que l'aigle à deux becs sera dans les nuées, + Tant que dans le brouillard des montagnes l'éclair + Ébauchera le spectre insolent de Gessler, + On verra Tell songer dans quelque coin terrible. + Et les iniquités, la violence horrible, + La fraude, le pouvoir du vainqueur meurtrier, + Cibles noires, craindront cet arbalétrier. + Assis à leur souper, car c'est leur crépuscule, + Et le jour qui pour nous monte, pour eux recule, + Les satrapes seront éblouissants à voir, + Raillant la conscience, insultant le devoir, + Mangeant dans les plats d'or et les coupes d'opales, + Joyeux; mais par instants ils deviendront tout pâles, + Feront taire l'orchestre, et, la sueur au front, + Penchés, se parlant bas, tremblants, regarderont + S'il n'est pas quelque part, là, derrière la table, + Calme, et serrant l'écrou de son arc redoutable. + Pourtant il se pourra qu'à de certains moments, + Dans les satiétés et les enivrements, + Ils se disent: «Les yeux n'ont plus rien de sévère; + Guillaume Tell est mort.» Ils rempliront leur verre, + Et le monde comme eux oubliera. Tout à coup, + A travers les fléaux et les crimes debout, + Et l'ombre, et l'esclavage, et les hontes sans nombre, + On entendra siffler la grande flèche sombre. + + Oui, c'est là la foi sainte, et, quand nous étouffons, + Dieu nous fait respirer par ces pensers profonds. + Au-dessus des tyrans l'histoire est abondante + En spectres que du doigt Tacite montre à Dante; + Tous ces fantômes sont la liberté planant, + Et toujours prête à dire aux hommes: Maintenant! + Et, depuis Padrona Kalil aux jambes nues + Jusqu'à Franklin ôtant le tonnerre des nues, + Depuis Léonidas jusqu'à Kosciuszko, + Le cri des uns du cri des autres est l'écho. + Oui, sur vos actions, de tant de deuil mêlées, + Multipliez les plis des pourpres étoilées, + Ayez pour vous l'oracle, et Delphe avec Endor, + Maîtres; riez, le front coiffé du laurier d'or, + Aux pieds de la fortune infâme et colossale; + Tout à coup Botzaris entrera dans la salle, + Byron se dressera, le poëte héros, + Tzavellas, indigné du succès des bourreaux, + Soufflettera le groupe effaré des victoires; + Et l'on verra surgir au-dessus de vos gloires + L'effrayant avoyer Gundoldingen, cassant + Sur César le sapin des Alpes teint de sang! + + + + + XXXII + + INFERI + + + On est dans l'invisible, on est dans l'impalpable. + Ici tout, jusqu'à l'air qu'on respire, est coupable, + Et l'eau qui pleure est un remords; + Sous on ne sait quelle ombre, on ne sait quelles formes + Flottent, et l'on voit, tels que des songes énormes, + Passer d'affreux univers morts! + + Suivis de loin d'un œil fixe qui les regarde, + Tristement éclairés dans leur fuite hagarde + Par d'horribles astres hiboux, + Charriant prêtre et roi, prince, esclave, ministre, + Traînant dans leurs agrès l'éternité sinistre + Qui porte l'ombre à ses deux bouts; + + Agitant des linceuls et secouant des chaînes, + Pleins de vers, fourmillant de monstres, noirs de haines, + Demandant au gouffre un flambeau, + En proie aux vents soufflant d'une bouche insensée, + Mondes spectres qui font hésiter la pensée + Entre le bagne et le tombeau; + + Ils vont! les uns chantant ainsi que des Sodomes; + Les autres, visions, créations, fantômes, + Sans palpitation, sans bruit; + Et derrière eux, chargés des maux que nous subîmes, + Ils ont pour les pousser d'abîmes en abîmes + Toute la fureur de la nuit! + + Ils vont! l'espace est morne et sourd; leurs envergures + Font dans l'affreux brouillard de lugubres figures. + Pas d'ancres et pas d'avirons. + L'hiver les bat, la grêle aux flots pressés les crible, + Et la pluie effarée à la crinière horrible + Tord les nuages sur leurs fronts. + + Chiourmes de la mort, égouts, fosses communes! + On les voit vaguement comme de sombres lunes. + Rien n'arrête leur vol hideux. + Au-dessus d'eux la brume et l'horreur se répandent, + La profondeur les hait; les précipices pendent + Dans les gouffres au-dessous d'eux. + + Ils traversent, allant où l'ouragan les lance, + Tantôt une tempête, et tantôt un silence; + L'univers vivant et profond + Ne les aperçoit pas dans les brouillards sans bornes; + Ils passent dans la nuit comme des faces mornes + Qui paraissent et qui s'en vont. + + Ces globes, qu'en prisons, Seigneur, vous transformâtes, + Ces planètes pontons, ces mondes casemates, + Flottes noires du châtiment, + Errent, et sur les flots tortueux et funèbres + Leurs mâts de nuit, portant des voiles de ténèbres, + Frissonnent éternellement. + + Des tourbillons ayant des formes de furies + Les poursuivent; les pleurs, sources jamais taries, + Les angoisses et les effrois, + Le désespoir, l'ennui, la démence, le crime, + Vident sur ces passants monstrueux de l'abîme + Toutes leurs urnes à la fois. + + Là sont tous les punis et tous les misérables; + Rongés par leurs passés, ulcères incurables, + La face aux trous de leurs cachots, + Criant: où sommes-nous? d'une voix éperdue, + Et distinguant parfois, sous eux, dans l'étendue, + Des monts, pustules du chaos. + + Là Caïn pleure, Achab frémit, Commode rêve, + Borgia rit; les vers de terre armés du glaive, + Les roseaux qui disaient: je veux! + Sont là; les Pharaons et les Sardanapales + S'y courbent; le vent souffle; au fond, des larves pâles + Penchent leurs sinistres cheveux. + + Là sont les trahisseurs mêlés aux parricides, + Tous les despotes fous redevenus lucides, + L'homme loup et l'homme renard; + Leur bagne par moment fait le bruit d'une claie; + Le ciel leur apparaît comme une immense plaie + Où chacun d'eux voit son poignard. + + L'ombre est un miroir sombre où leurs forfaits se montrent, + Leur remords est debout dans tout ce qu'ils rencontrent; + Partout, dans le morne chemin, + Chacun d'eux voit son crime, et le reste est chimère; + Le même spectre fait dire à Néron: ma mère! + Et crier: mon frère! à Caïn. + + Plus bas encor s'en vont dans l'ombre expiatoire + Des mondes dont la mort même ignore l'histoire, + Où le mal tord ses derniers nœuds, + Cieux où toute lueur expire évanouie, + A qui, dans la noirceur de leur brume inouïe, + Tibère apparaît lumineux. + + Quelques-uns ont été des édens et des astres. + Et l'on voit maintenant, tout chargés de désastres, + Rouler, éteints, désespérés, + L'un semant dans l'espace une effroyable graine, + L'autre traînant sa lèpre et l'autre sa gangrène, + Ces noirs soleils pestiférés! + + Et squelettes sans tête et crânes sans vertèbres, + Mages étudiant de lugubres algèbres, + Tous les maux par Satan rêvés, + Vices, hydres, dragons, sont là; l'horreur sanglote; + Ils passent; à l'avant le néant, leur pilote, + Regarde avec ses yeux crevés. + + Où vont-ils? La nuit s'ouvre et sur eux se referme. + Le ciel, quoiqu'il soit l'ombre où la clémence germe, + Ignore le gouffre puni; + Et nul ne sait combien de millions d'années + Doivent errer, traînant les larves forcenées, + Ces lazarets de l'infini. + + Et quel effroi sur terre, et même au fond des tombes + Quel frisson, si, parmi les foudres et les trombes, + Aux lueurs des astres fuyants, + Nous voyions, dans la nuit où le sort nous écroue, + Surgir subitement l'épouvantable proue + D'un de ces mondes effrayants! + + + + + XXXIII + + LE CERCLE DES TYRANS + + LIBERTÉ + + + De quel droit mettez-vous des oiseaux dans des cages + + De quel droit ôtez-vous ces chanteurs aux bocages, + Aux sources, à l'aurore, à la nuée, aux vents? + De quel droit volez-vous la vie à ces vivants? + Homme, crois-tu que Dieu, ce père, fasse naître + L'aile pour l'accrocher au clou de ta fenêtre? + Ne peux-tu vivre heureux et content sans cela? + Qu'est-ce qu'ils ont donc fait tous ces innocents-là + Pour être au bagne avec leur nid et leur femelle? + + Qui sait comment leur sort à notre sort se mêle? + Qui sait si le verdier qu'on dérobe aux rameaux, + Qui sait si le malheur qu'on fait aux animaux + Et si la servitude inutile des bêtes + Ne se résolvent pas en Nérons sur nos têtes? + Qui sait si le carcan ne sort pas des licous? + Oh! de nos actions qui sait les contre-coups, + Et quels noirs croisements ont au fond du mystère + Tant de choses qu'on fait en riant sur la terre? + Quand vous cadenassez sous un réseau de fer + Tous ces buveurs d'azur faits pour s'enivrer d'air, + Tous ces nageurs charmants de la lumière bleue, + Chardonneret, pinson, moineau franc, hochequeue, + Croyez-vous que le bec sanglant des passereaux + Ne touche pas à l'homme en heurtant ces barreaux? + Prenez garde à la sombre équité. Prenez garde! + Partout où pleure et crie un captif, Dieu regarde. + Ne comprenez-vous pas que vous êtes méchants? + A tous ces enfermés donnez la clef des champs! + Aux champs les rossignols, aux champs les hirondelles! + Les âmes expieront tout ce qu'on fait aux ailes. + La balance invisible a deux plateaux obscurs. + Prenez garde aux cachots dont vous ornez vos murs! + Du treillage aux fils d'or naissent les noires grilles; + La volière sinistre est mère des bastilles. + Respect aux doux passants des airs, des prés, des eaux! + Toute la liberté qu'on prend à des oiseaux + Le destin juste et dur la reprend à des hommes. + Nous avons des tyrans parce que nous en sommes. + Tu veux être libre, homme? et de quel droit, ayant + Chez toi le détenu, ce témoin effrayant? + Ce qu'on croit sans défense est défendu par l'ombre. + Toute l'immensité sur le pauvre oiseau sombre + Se penche, et te dévoue à l'expiation. + Je t'admire, oppresseur, criant: oppression! + Le sort te tient pendant que ta démence brave + Ce forçat qui sur toi jette une ombre d'esclave; + Et la cage qui pend au seuil de ta maison + Vit, chante, et fait sortir de terre la prison. + + + + + Archiloque l'atteste, Athènes l'entendit, + Un jour un magistrat devint terrible et dit: + --Je m'en vais, je cherche un refuge, + L'Aréopage pèse à faux poids. Temps d'effroi! + Voilez-vous, cieux! on voit le droit hors de la loi + Et la justice hors du juge! + + Cicéron était là quand un centurion + Brisa son glaive et dit à César:--Histrion, + Je connais ta pensée intime; + L'armée après toi marche avec ses généraux; + Pas moi. Je ne suis pas l'espèce de héros + Qu'il te faut pour commettre un crime. + + O noir Machiavel, génie et paria, + Tu t'en souviens, un jour un apôtre cria: + --C'est trop! le pape trompe l'homme. + Horreur! Satan et lui mettent le même anneau. + Jérusalem, ils font dévorer ton agneau + Par la vieille louve de Rome!-- + + La conscience humaine est engloutie au fond + D'un océan de honte où tout rampe et se fond, + Mer sombre et sans route frayée; + Ce gouffre écume et roule, et l'on voit par moment + Reparaître au milieu des flots confusément + Le cadavre de la noyée. + + + + + [Illustration: LE CERCUEIL DE CHARLES IER. + + Dessiné par F. Flameng. Gravé par Louveau-Rouveyre. + L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.] + + + Qu'est-ce que ce cercueil déposé sur deux chaises? + C'est Charles premier, roi. Les communes anglaises + Ont fait ce monument de justice. Et quel est + Cet homme à l'œil sévère, au rude gantelet, + Qui s'avance pensif vers la bière hagarde, + Soulève le couvercle effrayant, et regarde? + C'est Cromwell. Il fut grand; tout devant lui trembla. + + Soit; nous ne voulons plus de ces spectacles-là. + C'est grand dans le passé; c'est mauvais dans notre âge. + Quoiqu'un reste de nuit nous souille et nous outrage, + Désormais, ô vivants, nous avons fait ce pas, + Il faut aux nations un sauveur qui n'ait pas + De curiosité pour les têtes coupées; + Nous rejetons la hache au tas noir des épées; + Nous l'abhorrons; il faut aux hommes maintenant + Un libérateur pur, apaisé, rayonnant, + Qui ne soit pas vampire en même temps qu'archange, + Et qui n'ait pas au front, en tirant de la fange + Les peuples de misère et d'opprobre couverts, + La sinistre lueur des cercueils entr'ouverts. + + + + + Je marchais au hasard, devant moi, n'importe où; + Et je ne sais pourquoi je songeais à Coustou + Dont la blanche bergère, au seuil des Tuileries, + Faite pour tant d'amour, a vu tant de furies. + + Que de crimes commis dans ce palais! hélas! + + Les sculpteurs font voler marbre et pierre en éclats + Et font sortir des blocs dieux et déesses nues + Qui peuplent des jardins les longues avenues, + O fantômes sacrés! ô spectres radieux! + Leur front serein contemple et la terre et les cieux; + Le temps n'altère pas leurs traits indélébiles; + Ils ont cet air profond des choses immobiles; + Ils ont la nudité, le calme et la beauté; + La nature en secret sent leur divinité; + Les pleurs mystérieux de l'aube les arrosent. + Et je ne comprends pas comment les hommes osent, + Eux dont l'esprit n'a rien que d'obscures lueurs, + Montrer leur cœur difforme à ces marbres rêveurs. + + + + + UN VOLEUR A UN ROI + + + Vous êtes, sous le ciel par moments obscurci, + Un ambitieux, sire, et j'en suis un aussi; + Roi, nous avons, car l'homme est diversement ivre, + Le même but tous deux, c'est d'avoir de quoi vivre; + Il nous faut pour cela, suis-je sage? es-tu fou? + A toi, prince, un royaume, à moi penseur, un sou. + Tout l'homme est le même homme et fait la même chose. + Roi, la bonté de l'Être inconnu se compose + De la dispersion de tout dans l'infini; + Nul n'est déshérité, personne n'est banni; + Et les vents, car telle est l'immensité des souffles, + Jettent aux rois l'empire et l'obole aux maroufles. + Nous voulons tous les deux, à tout prix, n'importe où, + Toi grossir ton royaume et moi gagner mon sou; + Et dans notre sagesse et dans notre démence, + Roi, nous sommes aidés par le hasard immense. + Seulement je vaux plus que toi. Daigne écouter. + + Nous sommes tous deux fils, toi qu'il faut redouter, + De l'étrangère, et moi de la bohémienne; + Roi, que ta majesté fasse pendre la mienne, + Cela ne prouve pas qu'en notre désaccord + La tienne ait raison, sire, et que la mienne ait tort. + Je suis né, laisse-moi te raconter ce conte, + Pour avoir faim toujours et n'avoir jamais honte, + Car ce n'est pas honteux de manger. Rien n'est vrai + Que la faim; et l'enfer, dont l'homme fait l'essai, + C'est l'éternel refus du pain fuyant les bouches; + Et c'est pourquoi je rôde au fond des bois farouches. + Je ne suis pas méchant, moi qui parle; je veux, + Sans ôter aux mortels un seul de leurs cheveux, + Leur retirer un peu des choses superflues + Et pesantes qui font leurs bourses trop joufflues. + Je dépense à cela beaucoup de talent. Roi, + Je ne verse jamais le sang. Écoute-moi; + Médite si tu peux, et, si tu veux, digère, + Mais comprends-moi. Je hais le mal qui s'exagère; + Tuer, c'est de l'orgueil. Casser un bourgeois, fi! + A quoi bon? L'assassin est un larron bouffi. + Roi, je suis un aimant mystérieux qui passe + Et qui, par sa douceur éparse dans l'espace, + Attire, sans vacarme et sans brutalité, + Et fait venir à lui de bonne volonté + Les farthings endormis dans les poches des hommes. + Je m'annexe les sous sans mépriser les sommes; + Mais les bons sacs bien lourds c'est rare; il me suffit + D'un denier; et souvent je n'ai pour tout profit + De mes subtils travaux, dignes de vos estimes, + Messieurs les empereurs et rois, que cinq centimes; + Je m'en contente, étant aux hommes indulgent. + Je tâche de coûter au peuple peu d'argent, + Mais de manger. Avoir un trou, m'en faire un Louvre; + Guetter l'homme qui passe ou le volet qui s'ouvre; + Attendre qu'un marchand sous les brises du soir + Rêve, et laisse bâiller le tiroir du comptoir, + Vite y fourrer avec une agilité d'ange + Ma patte, et n'être vu dans ce mystère étrange + Que des astres pensifs au fond du ciel profond; + Épier la minute où les belles défont + Leur jarretière afin de leur chiper leur montre; + Des sous avec ma griffe opérer la rencontre; + Ajouter pour rallonge au destin mes dix doigts; + Dire à Dieu: Tu sais bien, au fond, que tu me dois, + Donc ne te fâche pas! telle est ma vie, altesse. + Vous avez la grandeur, moi j'ai la petitesse; + Mais devant le soleil, ce prodige flagrant, + L'infiniment petit vaut l'infiniment grand. + Vaut mieux. Je ne prends pas au sérieux l'étoffe + Qui m'habille, moi ver de terre et philosophe; + Jouer la comédie est le faible de Dieu; + Il ne s'irrite pas, mais il se moque un peu; + C'est un poëte; et l'homme est sa marionnette. + La naissance et la mort sont deux coups de sonnette, + L'un à l'entrée, et l'autre au départ du pantin; + Je ris avec le vieux machiniste Destin. + Tout est décor. Au fond la réalité manque. + Tout est fardé, le roi comme le saltimbanque; + Jocrisse, Hamlet. Sachez ceci, mortels tremblants, + Avec du calicot qui fait de grands plis blancs, + Avec de la farine et du blanc de céruse, + On est en scène un spectre, ou bien Pierrot. Ma ruse, + A moi, qui suis un être infinitésimal, + C'est de ne vraiment faire aux hommes aucun mal, + Et de vivre pourtant. Fais ça, je t'en défie. + + Roi, ce n'est pas de trop cette philosophie; + Je poursuis. + + Je prétends que je vaux mieux que toi, + Que tous; et je le prouve, à toi foule, à vous roi. + + J'ai remarqué que l'homme, infirme et pâle ébauche, + N'a rien que la main droite, et tout au plus la gauche, + Ce qui fait que toi, prince, homme, auguste animal, + Tu portes bien la force et la justice mal; + Alors j'ai médité, voulant dépasser l'homme; + Et, sûr de mon bon droit, mais d'emphase économe, + Bienveillant, point hâbleur, discret sous le ciel bleu, + Réparateur obscur des lacunes de Dieu, + A force de songer et de vouloir, à force + De sonder toute chose au delà de l'écorce, + Prince, et d'étudier à fond le cœur humain, + J'ai fini par avoir une troisième main. + Celle qu'on ne voit pas. La bonne. Tel est, sire, + Mon art. Le résultat, voleur. Masque de cire, + Fantôme, ombre, poussière et cendre, majesté, + As-tu compris? O rois, vous êtes un côté; + Je suis l'autre. Je suis l'homme d'esprit; le maître + Du crépuscule obscur, du risque, du peut-être, + Du néant, du passant, du souffle aérien; + Je possède ce tout que vous appelez rien; + Je combine le vent avec la destinée; + Et j'existe. Mon âme est vers l'azur tournée. + Et songeant qu'après tout, dans ce monde gueusard, + Je suis un becqueteur paisible du hasard, + Que mes dents ne sont pas des dents inexorables, + Que je ne répands point le sang des misérables + Comme un juge, comme un bourreau, comme un soldat, + Songeant que de zéro je suis le candidat, + Que mon ambition, sans haine et sans durée, + Plane sur les humains d'une aile modérée + Et s'arrête à l'endroit où s'achève ma faim, + Et que je ne fais rien que ce que font enfin + Les gais oiseaux du ciel sous l'orme et sous l'érable, + Pour n'être point méchant je me sens vénérable. + Oui, je suis un mortel doué de facultés + Que n'ont pas bien des rois dans le marbre sculptés; + Un baïoque, métal inerte, simple cuivre, + S'il me sent là, devient vivant, cherche à me suivre, + Et la monnaie en moi voit son Pygmalion; + Et les sous des bourgeois qui sans rébellion, + Sans bruit, reconnaissant un chef à mon approche, + Les quittent pour venir tendrement dans ma poche, + Représentent, seigneur, de ma part tant de soins, + Tant d'adresse, un si beau scrupule en mes besoins, + Et tant de glissements d'anguille et de couleuvre, + Qu'ils sont chez eux des sous et chez moi des chefs-d'œuvre. + Ah! quel art que le mien! Mon collaborateur, + Dieu, qui met le possible, ô prince, à ma hauteur, + Sait tout ce qu'il me faut de calcul, d'industrie, + D'héroïsme, d'aplomb, de haute rêverie, + De sourires au sort bourru, de doux regards + A la fortune, fille aimable aux yeux hagards, + De patience auguste et d'étude acharnée, + Et de travaux, pour faire, au bout d'une journée + De pas errants, d'essais puissants, d'efforts hardis, + Changer de maître à deux ou trois maravédis! + + Mais toi, quelle est ta peine? aucune; et ton mérite? + Nul. On croit être grand, quoi! parce qu'on hérite! + Ton père t'a laissé le monde en s'en allant. + Être né, quel effort! avoir faim, quel talent! + Téter sa mère, et puis manger un peuple! O prince! + Ton appétit est gros, mais ton génie est mince, + Un beau jour, sous ta pourpre et sous ton cordon bleu, + Trouvant qu'avoir un peuple à toi seul, c'est trop peu, + Tu jettes un regard de douce convoitise + Sur un empire ainsi qu'un bouc sur un cytise. + Tu dis: Si j'empochais le peuple d'à côté? + Alors, de force, aidé dans ta férocité + Par le prêtre qui fouille au fond du ciel, dévisse + La foudre, et met le Dieu de l'ombre à ton service, + De ton flamboiement noir toi-même t'aveuglant, + Tu saisis, glorieux, sacré, béni, sanglant, + N'importe quel pays qui soit à ta portée; + Toute la terre tremble et crie épouvantée; + Toi, tu viens dévorer, tu fais ce qu'on t'apprit; + Tu ne te mets en frais d'aucun effort d'esprit; + Tu fais assassiner tout avec nonchalance, + A coups d'obus, à coups de sabre, à coups de lance. + C'est simple. Eh bien, tu viens prendre une nation, + Voilà tout. N'es-tu pas l'extermination, + Le droit divin, l'élu qu'un fakir, un flamine, + Un bonze, a frotté d'huile et mis dans de l'hermine! + Va, prends. Les hommes sont ta chose. Alors cités, + Fleuves, monts, bois tremblants d'un vent sombre agités, + Les plaines, les hameaux, tant pis s'ils sont en flammes, + Les berceaux, les foyers sacrés, l'honneur des femmes, + Tu mets sur tout cela tes ongles monstrueux; + Et l'église te brûle un encens tortueux, + Et le doux tedeum éclaire avec des cierges + Le meurtre des enfants et le viol des vierges; + Et tout ce qui n'est pas gisant est à genoux. + + Moi, pendant ce temps-là je rôde, calme et doux. + + Telle est notre nuance, ô le meilleur des princes, + Je conquiers des liards, tu voles des provinces. + + + + + LES MANGEURS + + + Ils ont des surnoms, Juste, Auguste, Grand, Petit, + Bien-Aimé, Sage, et tous ont beaucoup d'appétit. + Qui sont-ils? Ils sont ceux qui nous mangent. La vie + Des hommes, notre vie à tous, leur est servie. + Ils nous mangent. Quel est leur droit? Le droit divin. + + Ils vivent. Tout le reste est inutile et vain, + Le vent après le vent, le nombre après le nombre + Passe, et le genre humain n'est qu'une fuite d'ombre. + + Est-ce qu'ils ont pour voix la foudre? Ils ont la voix + Que vous avez. Sont-ils malades? Quelquefois. + Sont-ils forts? Comme vous. Beaux? Comme vous. Leur âme? + Vous ressemble. Et de qui sont-ils nés? D'une femme. + Ils ont, pour vous dompter et vous accabler tous, + Des châteaux, des donjons. Bâtis par qui? Par vous. + Et quelle est leur grandeur? A peu près votre taille. + Ils ont une servante affreuse, la bataille; + Ils ont un noir valet qu'on nomme l'échafaud. + Ils ont pour fonction de n'avoir nul défaut, + D'être pour les passants chefs, souverains et maîtres, + Pour la femme aux seins nus sultans, dieux pour les prêtres. + Par ces êtres, élus du destin hasardeux, + La suprême parole est dite, et chacun d'eux + Pèse plus à lui seul qu'un monde et qu'une foule; + Il écrit: ma raison, sur le canon qui roule. + Et quels sont leurs cerveaux? Étroits. Leurs volontés? + Énormes. Quelles sont leurs œuvres? Écoutez. + + Celui-ci, que la croix du vieil Ivan protége, + A le bonheur d'avoir un sépulcre de neige + Assez grand pour y mettre un peuple tout entier; + Il y met la Pologne; il faut bien châtier + Ce peuple puisqu'il ose exister. Cette reine + Fut jeune, belle, heureuse, ignorante, sereine, + Et n'a jamais fait grâce, et tout son alphabet, + Hélas, commence au trône et finit au gibet. + Celui-ci parle au nom du martyr qu'on adore; + Sous la sublime croix qu'un reflet du ciel dore, + Cet homme, plein d'un sombre et périlleux pouvoir, + Prie et songe, et n'est pas épouvanté de voir + Son crucifix jeter l'ombre des guillotines. + Cet autre, torche au poing, dans les cités mutines, + Se rue, et brûle et pille, et d'Irun à Cadix + Règne, et fait fusiller un prisonnier sur dix, + Et dit: Je n'en fais pas fusiller davantage, + Étant civilisé; puis il reprend: Le Tage + Et l'Èbre feront voir que le maître est présent; + Peuples, je veux qu'on dise en voyant tant de sang + Et tant de morts passer que c'est le roi qui passe! + Cet autre est un césar de l'espèce rapace; + Le laurier est chétif, mais le profit est grand, + Cela suffit; il vient; et que fait-il? il prend. + Il empoche; quoi? tout; les sacs d'or qu'on lui compte, + Les provinces, les morts, Strasbourg, Metz, et la honte; + Ce que fit Metternich est refait par Bismarck. + Le père de cet autre a bombardé Saint-Marc + Et dans l'affreux Spielberg reconstruit la Bastille. + Cet autre à son visir a marié sa fille; + Cette fille abusant de son droit à l'enfant, + Met au monde un garçon, ce que la loi défend; + L'aïeul fait étrangler son petit-fils. Cet autre, + Jeune, dans les tripots et les femmes se vautre, + Puis il se dit: Je suis Bonaparte à peu près; + Si je songeais au trône et si je m'empourprais? + Il s'empourpre; il devient sanglant. C'est un vrai prince. + + Chez eux le plus puissant est souvent le plus mince; + Ils ont le cœur des rocs et la dent des lions; + Ils sont ivres d'encens, d'effroi, de millions, + De volupté, d'horreur, et leur splendeur est noire. + S'ils ont soif, il leur faut beaucoup de sang à boire; + La guerre leur en verse; il leur faut, s'ils ont faim, + Beaucoup de nations à dévorer. + + Enfin, + Revanche! les mangeurs sont mangés, ô mystère! + + --Comme c'est bon les rois! disent les vers de terre. + + + + + AUX ROIS + + I + + + Est-ce que vous croyez que nous qui sommes là, + Nous que de tout son poids toujours l'ombre accabla, + Nous le noir genre humain farouche, nous la plèbe, + Nous, les forçats du sol, les captifs de la glèbe, + Nous qui, de lassitude expirants, n'avons droit + Qu'à la faim, à la soif, à l'indigence, au froid, + Qui, tués de travail, agonisons pour vivre, + Nous qu'à force d'horreur le destin sombre enivre; + Est-ce que vous croyez que nous vous aimons, vous! + Nous vassaux, vous les rois! nous moutons, vous les loups? + Ah! vraiment, ce serait curieux que des hommes + Hideux, désespérés, hagards comme nous sommes, + Nus sous leurs toits infects et leurs haillons crasseux, + Se prissent de tendresse et d'extase pour ceux + Qui les mangent, pour ceux dont leur chair est la proie, + Qui construisent avec leur douleur de la joie, + Et qui, repus, gorgés, triomphants, gais, charmants, + Bâtissent des palais avec leurs ossements! + Vous fourmillez sur nous! vous pullulez horribles! + Ce serait un miracle à mettre dans les bibles + Que nous vous bénissions pour être dévorants + A nos dépens; qu'un peuple eût le goût des tyrans, + Qu'une nation fût de sa honte complice, + Que la suppliciée admirât le supplice + Comme une femme adore et baise son époux, + Et qu'un lion devînt amoureux de ses poux! + Vos vices, ô tyrans, ont pour lustre vos crimes; + Quand les rois, débauchés, ivrognes, bas, infimes, + Se sentent dégradés et vils à tous les yeux, + Vite en guerre! et voilà des hommes glorieux! + C'est avec notre sang que leur fange se lave. + Par vous l'homme est reptile et le peuple est esclave; + C'est par vous, j'en atteste ici le bleu matin, + J'en atteste l'affreux mystère du destin + Qui pèse sur nous tous et qui nous environne, + Par vous, les porte-sceptre et les porte-couronne, + Par vous, les tout-puissants et les forts, c'est par vous + Que nous avons l'infâme écorchure aux genoux, + Que nous sommes abjects, sinistres, incurables, + Et que notre misère est faite, ô misérables! + Aussi, je vous le dis, rois, nous vous détestons! + Nous rampons dans la cave éternelle à tâtons, + Notre prunelle luit, nous sommes dans nos antres, + Maigres, pensifs, avec nos petits sous nos ventres, + Et nous songeons à vous, les rois et les barons, + Et nous vous exécrons et nous vous abhorrons! + + Mais nous sommes pourtant façonnés de la sorte + Que demain, s'il advient, rois, que l'un de vous sorte + Tout à coup de la nuit avec un astre au front, + S'il est pour secourir son pays brave et prompt, + Ou s'il chante, toujours jeune et beau, malgré l'âge, + S'il est le roi David, s'il est le roi Pélage, + Nous sommes éblouis! les oublis, les pardons, + Nous remplissent le cœur, et nous ne demandons + Rien à celui-là, rien! Malgré notre souffrance, + S'il est grand par l'idée ou par la délivrance, + Nous l'aimons! nous aimons sa lyre! nous aimons + Son glaive flamboyant dans l'ombre sur les monts! + Nous pourrions lui garder rancune de vous autres; + Mais non, nous devenons ses soldats, ses apôtres, + Ses légions, son camp, sa tribu, ses amis. + Nous lui sommes acquis, nous lui sommes soumis, + Il peut faire de nous ce qu'il veut. Dans notre âme + Nous voyons nos cités et nos hameaux en flamme + Sauvés par ce vengeur qui chasse l'étranger; + Ou nous sentons au fond de nos haines plonger + L'hymne de paix sorti d'une bouche divine, + Notre cœur s'ouvre au chant sublime où l'on devine + Tout cet immense amour par qui le monde vit; + Et nous suivons Pélage et nous suivons David! + Oui, pour que l'un de vous, bien qu'en nous tout réclame, + Fasse fondre l'hiver que nous avons dans l'âme, + Pour qu'un de nos tyrans devienne un de nos dieux, + Pour que nous, qui souffrons sous le ciel radieux, + Nous fils du désespoir et fils de la patrie, + Nous servions l'un de vous avec idolâtrie, + Une chose suffit, c'est qu'on lui voie au poing + Le fer que l'étranger insolent n'attend point, + Ou que sa grande voix verse au cœur l'harmonie; + C'est qu'il soit un héros ou qu'il soit un génie! + + Rois, nous ne sommes pas plus méchants que cela. + + C'est pourtant vrai! toujours, quand un prince brilla, + Quand il eut un rayon quelconque sur la tête, + L'immense peuple altier, puissant, auguste, et bête, + S'est fait son serviteur, son chien, son courtisan. + + Mais celui-ci, qu'est-il? qu'a-t-il fait? parlons-en. + Il est né. Bien. Non, mal. C'est mal naître qu'entendre + Tout petit vous parler avec une voix tendre + Ceux que l'homme connaît par leur rugissement; + C'est mal naître, c'est naître épouvantablement + Qu'être dans son berceau léché d'une tigresse; + Par sa croissance, hélas! donner de l'allégresse + A l'hyène, et donner de la crainte à l'agneau, + C'est mal croître; être fait de bronze, être un anneau + De la chaîne de rois que l'humanité traîne, + C'est triste; et ce n'est point, certe, une aube sereine + Que celle qui voit naître un tyran! Celui-ci, + Donc, mal né, vécut mal. Les gueux ont pour souci + De voler des liards, il vola des provinces. + Il a fait ce que font à peu près tous les princes; + Il a mangé, dormi, bu, tué devant lui; + Il a régné féroce au hasard de l'ennui; + Il fut l'homme qui frappe, opprime, égorge, exile; + Ce fut un scélérat, ce fut un imbécile. + J'en parle simplement comme on en doit parler. + La mort savait son nom et vient de l'appeler; + Il est là. Le tombeau, c'est l'endroit difficile; + Ce n'est point un cachot, ce n'est point un asile; + C'est le lieu sombre où nul n'est plus en sûreté; + Le rendez-vous du fourbe avec la vérité, + Le rendez-vous de l'homme avec la conscience. + C'est là que l'inconnu perd enfin patience. + Vous autres vous vivez; mais l'âme, sans le corps, + Est nue et tremble; il faut qu'elle écoute. En dehors + Des bonnes actions qu'ils peuvent avoir faites, + S'ils ne sont ni docteurs, ni mages, ni prophètes, + Je n'ai pas de raison pour respecter les morts. + Honte aux vils trépassés que hante le remords, + Mêlé dans leur sépulcre au miasme insalubre! + Le fantôme est là seul sous le plafond lugubre; + Je m'ajoute aux vautours, je m'ajoute aux corbeaux. + Je sais que ce n'est point un de ces grands tombeaux + Où Rachel songe, où Jean médite, où pleure Électre, + Je me dresse, et je crache à la face du spectre. + + + II + + N'opposez à ce qui se passe + Ni vos néants, ni vos grandeurs. + Laissez en paix les profondeurs. + L'ombre travaille dans l'espace. + + Que fait-elle? Vous le saurez. + Derrière l'horizon, la nue + Monte, et l'on entend la venue + D'événements démesurés. + + L'humanité marche et s'éclaire; + Le progrès est l'immense aimant; + A ce qui vient tranquillement + N'ajoutez pas de la colère. + + N'irritez pas le peuple obscur, + Aveugles rois, tourbe inquiète! + Ne soyez pas l'enfant qui jette + Des pierres par-dessus le mur. + + Dieu, sous les faits, qui sont ses voiles, + Continue un dessein béni. + Montrer le poing à l'infini, + Cela ne fait rien aux étoiles. + + Dieu ne s'interrompt pas pour vous. + Ce qu'il fait, il faut qu'il le fasse. + Son travail, rude à la surface, + Dur pour vous, pour le peuple est doux. + + Rois, respect au progrès sublime; + Rois, craignez ces reflux grondants; + Ne faites pas, rois imprudents, + Perdre patience à l'abîme. + + Sait-on ses courroux, ses sanglots, + Ses chocs, son but, ses lois, ses formes? + Connaît-on les ordres énormes + Que le tonnerre donne aux flots? + + Ne vous mêlez pas de ces choses. + Votre vain souffle aérien + Agite l'eau, mais ne peut rien + Sur l'immobilité des causes. + + Hélas! tâchez de bien finir. + Redoutez l'onde soulevée, + Et ne troublez pas l'arrivée + Formidable de l'avenir. + + Ah! prenez garde! les marées + Qu'on nomme révolutions + Et qu'il faut que nous apaisions, + Par vous, princes, sont effarées, + + Et les gouffres sont plus amers, + Et la vague est plus écumante, + Quand l'orage insensé tourmente + La sombre liberté des mers. + + + + + XXXIV + + TÉNÈBRES + + + L'homme est humilié de son lot; il se croit + Fait pour un ciel plus pur, pour un sort moins étroit; + L'homme ne trouve pas de sa dignité d'être + Malade, las, souffrant, errant sans rien connaître, + Pareil au bœuf qui mange, au bouc qui s'assouvit, + Poudreux d'un pas qu'il fait, souillé d'un jour qu'il vit, + Fatigué du seul poids de l'heure vaine, esclave + Du lit qui le repose et du bain qui le lave; + Il s'irrite, il s'indigne; il se déclare enfin + Avili par la soif, insulté par la faim. + Hélas! vieillir, trembler comme une feuille d'arbre, + Se refroidir, sentir ses os devenir marbre, + Après des songes noirs avoir de froids réveils, + Quel sort! et l'homme pleure. + + --Eh, disent les soleils, + Qu'est-ce donc que veut l'homme? et quelle est sa folie? + Le joug universel le comprime et le lie; + Eh bien? que lui faut-il et de quoi se plaint-il? + L'être le plus grossier, l'être le plus subtil + Sont courbés comme lui par la force invisible. + Insensé, qui voudrait étreindre l'impossible + Dans les crispations débiles de son poing! + Il ne sait point que l'être est un; il ne sait point + Que le mystère obscur couvre tout de sa brume; + Que les vagues de l'ombre ont une affreuse écume + A qui nul front n'échappe, éblouissant ou noir, + Et que tout ce qui vit est fait pour recevoir + L'éclaboussure énorme et sombre de l'abîme. + Il trouve son destin trop humble et trop infime; + Il se sent abaissé par ce ciel écrasant; + Eh! c'est la loi commune, et rien n'en est exempt. + Il hait la cause; il garde à l'infini rancune; + Il voudrait être clair, limpide, sans aucune + De ces obscurités qui s'expliquent plus tard, + Que nous nommons énigme et qu'il nomme hasard; + Il se rêve complet, sans tache, sans problème, + Portant sur son front l'aube ainsi qu'un diadème, + Pur, lumineux, serein, parfait, calme; il voudrait + Être seul en dehors de l'effrayant secret. + Quoi! tout ce qui naît, vit, s'allume, se consomme, + Brille et meurt, ce serait pour aboutir à l'homme! + L'homme serait le but du splendide univers! + Mais que dirait la cendre et que diraient les vers? + Quoi! la création aurait pour toute fête + Et pour tout horizon d'avoir l'homme à son faîte! + Dieu serait pour l'atome un piédestal d'orgueil! + Non! l'homme souffre et rampe; il est son propre écueil; + Il tremble et tombe; il sent peser sur lui sans cesse + Son âme en ignorance et sa chair en bassesse; + Il est triste le soir et triste le matin; + Il tâte en vain le cercle où tourne son destin; + L'astre qu'il porte en lui suit une obscure ellipse; + La matière le voile et le sommeil l'éclipse; + Son berceau cache un gouffre ainsi que son cercueil; + C'est que tout a son crêpe et que tout a son deuil! + Eh! ne sommes-nous pas humiliés nous-même, + Nous les soleils, les feux du firmament suprême, + Quand l'ombre ouvre l'abîme où nous nous engouffrons, + Avec les sombres nuits, ces immenses affronts!-- + + + + + La nuit! la nuit! la nuit! Et voilà que commence + Le noir de profundis de l'océan immense. + Le marin tremble, aux flots livré; + Miserere, dit l'homme; et, dans le ciel qui gronde, + L'air dit: miserere! Miserere, dit l'onde; + Miserere! miserere! + + Le dolmen, dont l'ortie ensevelit les tables, + Pousse un soupir; les morts se dressent lamentables; + Gémissent-ils? écoutent-ils? + La jusquiame affreuse entr'ouvre ses corolles; + La mandragore laisse échapper des paroles + De ses mystérieux pistils. + + Qu'a-t-on fait à la ronce et qu'a-t-on fait à l'arbre? + Qu'ont-ils donc à pleurer? Pour qui l'antre de marbre + Verse-t-il ces larmes d'adieux? + Sont-ce les noirs Caïns d'une faute première? + Deuil! ils ont la souffrance et n'ont pas la lumière! + Ils ont des pleurs et n'ont pas d'yeux! + + Le navire se plaint comme un homme qui souffre, + Le tuyau grince et fume, et le flot qui s'engouffre + Blanchit les tambours du steamer, + Le crabe, le dragon, l'orphe aux larges ouïes, + Nagent dans l'ombre où rampe en formes inouïes + La vie horrible de la mer. + + Le hallier crie; il semble, à travers l'âpre bise, + Qu'on entende hurler Nemrod, Sylla, Cambyse, + Rongés du ver et du corbeau, + Et sortir, dans l'orage et la brume et la haine, + Des froids caveaux où sont les damnés à la chaîne, + Les rugissements du tombeau. + + Est-il quelqu'un qui cherche? est-il quelqu'un qui rêve? + Est-il quelqu'un qui marche à l'heure où sur la grève + Rôdent le spectre et l'assassin, + Et qui sache, ô vivants! pourquoi sanglote et râle + La forêt, monstrueuse et fauve cathédrale, + Où le vent sonne le tocsin? + + On entend vous parler à l'oreille des bouches; + On voit dans les clartés des branchages farouches + Où passent de mornes convois; + Le vent, bouleversant l'arbre aux cimes altières, + Emplit de tourbillons les blêmes cimetières; + Quelle est donc cette étrange voix? + + Quel est ce psaume énorme et que rien ne fait taire? + Et qui donc chante, avec les souffles de la terre, + Avec le murmure des cieux, + Avec le tremblement de la vague superbe, + Les joncs, les eaux, les bois, le sifflement de l'herbe + Le requiem mystérieux? + + O sépulcres! j'entends l'orgue effrayant de l'ombre, + Formé de tous les cris de la nature sombre + Et du bruit de tous les écueils; + La mort est au clavier qui frémit dans les branches, + Et les touches, tantôt noires et tantôt blanches, + Sont vos pierres et vos cercueils. + + + + + L'homme se trompe! Il voit que pour lui tout est sombre; + Il tremble et doute; il croit à la haine de l'ombre; + Son œil ne s'ouvre qu'à demi; + Il dit:--Ne suis-je pas le damné de la terre, + Lugubre atome, ayant l'immensité pour guerre + Et l'univers pour ennemi?-- + + S'il regarde la vie, elle est aussi le gouffre. + Toute l'histoire pleure et saigne et crie et souffre; + Tous les purs flambeaux sont éteints; + Morus après Caton dans le cirque se couche; + Le genre humain assiste au pugilat farouche + Des grands cœurs et des noirs destins. + + L'énigme universelle est proposée à l'âme, + L'âme cherche; la terre et l'eau, l'air et la flamme + Font le mal, triste vision! + Le vent, la mer, la nuit sont pris en forfaiture; + Hélas! que comprend-on? Peu de la créature, + Et rien de la création. + + Les faits, qui sont muets et qui semblent funèbres, + Surgissent au regard comme un bloc de ténèbres, + Et rien n'éclaire et rien ne luit; + L'horizon est de l'ombre où l'ombre se prolonge, + Où se dresse, devant l'humanité qui songe, + Toute une montagne de nuit. + + Le sombre sphinx Nature, accroupi sur la cime, + Rêve, pétrifiant de son regard d'abîme + Le mage aux essors inouïs, + Tout le groupe pensif des blêmes Zoroastres, + Les guetteurs de soleils et les espions d'astres, + Les effarés, les éblouis. + + Il semble à tout ce tas d'Œdipes qui frissonne + Que l'ouragan, clairon des nuages qui sonne, + La comète, horreur du voyant, + L'hiver, la mort, l'éclair, l'onde affreuse et vivante, + Tout ce que le mystère et l'ombre ont d'épouvante + Sorte de cet œil effrayant. + + La nuit autour du sphinx roule tumultueuse.-- + Si l'on pouvait lever sa patte monstrueuse, + Que contemplèrent tour à tour + Newton, l'esprit d'hier, et l'antique Mercure, + Sous la paume sinistre et sous la griffe obscure + On trouverait ce mot: Amour. + + + + + XXXV + + LA-HAUT + + + Un jour l'étoile vit la comète passer, + Rit, et, la regardant au gouffre s'enfoncer, + Cria:--La voyez-vous courir, la vagabonde? + Jadis, dans l'azur chaste où la sagesse abonde, + Elle était comme nous étoile vierge, ayant + Des paradis autour de son cœur flamboyant, + Et ses rayons, liant les sphères, freins et brides, + Faisaient tourner le vol des planètes splendides; + Rien n'égalait son nimbe auguste, et dans ses nœuds + Sa chevelure avait dix globes lumineux; + Elle était l'astre à qui tout un monde s'appuie. + Un jour, tout à coup, folle, ivre, elle s'est enfuie. + Un vertige l'a prise et l'a jetée au fond + Des chaos où Moloch avec Dieu se confond. + Quand elle en est sortie, elle était insensée; + Elle n'a plus voulu suivre que sa pensée, + Sa furie, un instinct fougueux, torrentiel, + Mauvais, car l'équilibre est la vertu du ciel. + Devant elle, au hasard, elle s'en est allée; + Elle s'est dans l'abîme immense échevelée; + Elle a dit: Je me donne au gouffre, à volonté! + Je suis l'infatigable; il est l'illimité. + Elle a voulu chercher, trouver, sonder, connaître, + Voir les mondes enfants, tâcher d'en faire naître, + Aller jusqu'en leur lit provoquer les soleils, + Examiner comment les enfers sont vermeils, + Voir Satan, visiter cet astre en sa tanière, + L'approcher, lui passer la main dans la crinière, + Et lui dire: «Lion, je t'aime! Iblis, Mammon, + Prends-moi, je viens m'offrir, déesse, à toi démon!» + Elle s'est faite, ainsi que l'air, fuyante et souple; + Elle a voulu goûter l'âcre extase du couple, + Et sans cesse épouser des univers nouveaux; + Elle a voulu toucher les croupes des chevaux + De la foudre, et, parmi les bruits visionnaires, + Rôder dans l'écurie énorme des tonnerres; + Elle a mis de l'éclair dans sa fauve clarté; + Elle a tout violé par curiosité; + Et l'on sent, en voyant ses flamboiements funèbres, + Que sa lumière s'est essuyée aux ténèbres. + Les soleils tour à tour l'ont. Elle a préféré + A la majesté fixe au haut du ciel sacré, + On ne sait quelle course, audacieuse, oblique, + Étrange; et maintenant elle est fille publique. + + Et la comète dit à l'étoile:--Vesta, + Tu te trompes. Je suis Vénus. Quand Dieu resta, + Après que le noir couple humain eut pris la fuite, + Seul dans le paradis, Satan lui dit: Ensuite? + Et Dieu vit que l'amour est un besoin qu'on a, + Et que sans lui le monde a froid; il m'ordonna + D'aller incendier le gouffre où tout commence, + Et Dieu mit la sagesse où tu vois la démence. + Depuis ce jour-là, j'erre et je vais en tous lieux + Rappeler à l'hymen les mondes oublieux. + J'illumine Uranus, je réchauffe Saturne, + Et je remets du feu dans les astres; mon urne + Reverse un flot d'aurore aux fontaines du jour; + Je suis la folle auguste ayant au front l'amour; + Je suis par les soleils formidables baisée; + Si je rencontre en route une lune épuisée, + Je la rallume, et l'ombre a ce flambeau de plus; + L'océan étoilé me roule en ses reflux; + Sur tous les globes, nés au fond des étendues, + Il est de sombres mers que je gonfle éperdues; + J'éveille du chaos le rut démesuré; + Voici l'épouse en feu qui vient! l'astre effaré + Regarde à son zénith, à travers la nuée, + L'impudeur de ma robe immense dénouée; + De mes accouplements l'espace est ébloui; + Dès qu'un gouffre me veut, j'accours et je dis: Oui! + Je passe d'Allioth à Sirius; ma bouche + Se colle au triple front d'Aldebaran farouche; + Et je me prostitue à l'infini, sachant + Que je suis la semence et que l'ombre est le champ; + De là des mondes; Dieu m'approuve quand j'ébauche + Une création que tu nommes débauche. + Celle qui lie entre eux les univers, c'est moi; + Sans moi, l'isolement hideux serait la loi; + Étoiles, on verrait de monstrueux désastres; + L'infini subirait l'égoïsme des astres; + Partout la nuit, la mort et le deuil, augmentés + Par la farouche horreur de vos virginités. + J'empêche l'effrayant célibat de l'abîme. + Je suis du pouls divin le battement sublime; + Mon trajet, à la fois idéal et réel, + Marque l'artère énorme et profonde du ciel; + Vous êtes la lumière et moi je suis la flamme; + Dieu me fit de son cœur et vous fit de son âme; + O mes sœurs, nous versons toutes de la clarté, + Étant, vous l'harmonie, et moi la liberté. + + + + + XXXVI + + LE GROUPE DES IDYLLES + + I + + ORPHÉE + + + J'atteste Tanaïs, le noir fleuve aux six urnes, + Et Zeus qui fait traîner sur les grands chars nocturnes + Rhéa par des taureaux et Nyx par des chevaux, + Et les anciens géants et les hommes nouveaux, + Pluton qui nous dévore, Uranus qui nous crée, + Que j'adore une femme et qu'elle m'est sacrée. + Le monstre aux cheveux bleus, Poséidon, m'entend; + Qu'il m'exauce. Je suis l'âme humaine chantant, + Et j'aime. L'ombre immense est pleine de nuées, + La large pluie abonde aux feuilles remuées, + Borée émeut les bois, Zéphyre émeut les blés, + Ainsi nos cœurs profonds sont par l'amour troublés. + J'aimerai cette femme appelée Eurydice, + Toujours, partout! Sinon que le ciel me maudisse, + Et maudisse la fleur naissante et l'épi mûr! + Ne tracez pas de mots magiques sur le mur. + + + II + + SALOMON + + Je suis le roi qu'emplit la puissance sinistre; + Je fais bâtir le temple et raser les cités; + Hiram mon architecte et Charos mon ministre + Rêvent à mes côtés; + + L'un étant ma truelle et l'autre étant mon glaive, + Je les laisse songer et ce qu'ils font est bien; + Mon souffle monte au ciel plus haut que ne s'élève + L'ouragan libyen; + + Dieu même en est parfois remué. Fils d'un crime, + J'ai la sagesse énorme et sombre; et le démon + Prendrait, entre le ciel suprême et son abîme, + Pour juge Salomon. + + C'est moi qui fais trembler et c'est moi qui fais croire; + Conquérant on m'admire, et, pontife, on me suit; + Roi, j'accable ici-bas les hommes par la gloire, + Et, prêtre, par la nuit; + + J'ai vu la vision des festins et des coupes + Et le doigt écrivant Mané Thécel Pharès, + Et la guerre, les chars, les clairons, et les croupes + Des chevaux effarés; + + Je suis grand; je ressemble à l'idole morose; + Je suis mystérieux comme un jardin fermé; + Pourtant, quoique je sois plus puissant que la rose + N'est belle au mois de mai, + + On peut me retirer mon sceptre d'or qui brille, + Et mon trône, et l'archer qui veille sur ma tour, + Mais on n'ôtera pas, ô douce jeune fille, + De mon âme l'amour; + + On n'en ôtera pas l'amour, ô vierge blonde + Qui comme une lueur te mires dans les eaux, + Pas plus qu'on n'ôtera de la forêt profonde + La chanson des oiseaux. + + + III + + ARCHILOQUE + + Le pilote connaît la figure secrète + Du fond de la mer sombre entre Zante et la Crète, + Le sage médecin connaît le mal qu'on a, + Le luthier, par la muse instruit, sait qu'Athana + A fait la flûte droite et Pan la flûte oblique; + Moi, je ne sais qu'aimer. Tout ce qu'un mage explique + En regardant un astre à travers des cyprès, + Dans les bois d'Éleusis la nuit, n'est rien auprès + De ce que je devine en regardant Stellyre. + Stellyre est belle. Ayez pitié de mon délire, + Dieux immortels! je suis en proie à sa beauté. + Sans elle je serais l'Archiloque irrité, + Mais elle m'attendrit. Muses, Stellyre est douce. + Pour que l'agneau la broute il faut que l'herbe pousse, + Et que l'adolescent croisse pour être aimé. + Par l'immense Vénus le monde est parfumé; + L'amour fait pardonner à l'Olympe la foudre; + L'Océan en créant Cypris voulut s'absoudre, + Et l'homme adore, au bord du gouffre horrible et vain, + La tempête achevée en sourire divin. + Stellyre a la gaîté du nid chantant dans l'arbre. + Moi qui suis de Paros, je me connais en marbre, + Elle est blanche, et pourtant femme comme Aglaura + Et Glycère; et, rêveur, je sais qu'elle mourra. + Tout finit par finir, hélas, même les roses! + Quoique Stellyre, ô dieux, ressemble aux fleurs écloses + A l'aurore, en avril, dans les joncs des étangs, + Faites, dieux immortels, qu'elle vive longtemps, + Car il sort de cette âme une clarté sereine; + Je la veux pour esclave, et je la veux pour reine; + Je suis un cœur dompté par elle, et qui consent; + Et ma haine est changée en amour. O passant, + Sache que la chanson que voici fut écrite + Quand Hipparque chassa d'Athène Onomacrite + Parce qu'il parlait bas à des dieux infernaux + Pour faire submerger l'archipel de Lemnos. + + + IV + + ARISTOPHANE + + Les jeunes filles vont et viennent sous les saules; + Leur chevelure cache et montre leurs épaules; + L'amphore sur leur front ne les empêche pas, + Quand Ménalque apparaît, de ralentir leur pas, + Et de dire: Salut, Ménalque! et la feuillée, + Par le rire moqueur des oiseaux réveillée, + Assiste à la rencontre ardente des amants; + Tant de baisers sont pris sous les rameaux charmants + Que l'amphore au logis arrive à moitié vide. + L'aïeule, inattentive au fil qu'elle dévide, + Gronde: Qu'as-tu donc fait, qui donc t'a pris la main, + Que l'eau s'est répandue ainsi sur le chemin? + La jeune fille dit: Je ne sais pas; et songe. + A l'heure où dans les champs l'ombre des monts s'allonge, + Le soir, quand on entend des bruits de chars lointains, + Il est bon de songer aux orageux destins + Et de se préparer aux choses de la vie; + C'est par le peu qu'il sait, par le peu qu'il envie, + Que l'homme est sage. Aimons. Le printemps est divin; + Nous nous sentons troublés par les fleurs du ravin, + Par l'indulgent avril, par les nids peu moroses, + Par l'offre de la mousse et le parfum des roses, + Et par l'obscurité des sentiers dans les bois. + Les femmes au logis rentrent, mêlant leurs voix, + Et plus d'une à causer sous les portes s'attarde. + Femme, qui parles mal de ton mari, prends garde, + Car ton petit enfant te regarde étonné. + Muses, vénérons Pan, de lierre couronné. + + + V + + ASCLÉPIADE + + Vous qui marchez, tournant vos têtes inquiètes, + Songez-y, le dieu Pan sait toujours où vous êtes. + Amants, si vous avez des raisons pour ne pas + Laisser voir quelle est l'ombre où se perdent vos pas, + Vous êtes mal cachés dans ce bois, prenez garde; + La tremblante forêt songe, écoute et regarde; + A tout ce hallier noir vous donnez le frisson; + Craignez que vos baisers ne troublent le buisson, + Craignez le tremblement confus des branches d'arbre; + La nature est une âme, elle n'est pas de marbre; + L'obscur souffle inconnu qui dans ce demi-jour + Passe, et que vous prenez pour le vent, c'est l'amour; + Et vous êtes la goutte et le monde est le vase, + Amants, votre soupir fait déborder l'extase; + Au-dessus de vos fronts les rameaux frémissants + Mêlent leurs bruits, leurs voix, leurs parfums, leur encens; + L'émotion au bois profond se communique, + Et la fauve dryade agite sa tunique. + + + VI + + THÉOCRITE + + O belle, crains l'Amour, le plus petit des dieux, + Et le plus grand; il est fatal et radieux; + Sa pensée est farouche et sa parole est douce; + On le trouve parfois accroupi dans la mousse, + Terrible et souriant, jouant avec les fleurs; + Il ne croit pas un mot de ce qu'il dit; les pleurs + Et les cris sont mêlés à son bonheur tragique; + Maïa fit la prairie, il fait la géorgique; + L'Amour en tout temps pleure, et triomphe en tout lieu; + La femme est confiante aux baisers de ce dieu, + Car ils ne piquent pas, sa lèvre étant imberbe. + --Tu vas mouiller ta robe à cette heure dans l'herbe, + Lyda, pourquoi vas-tu dans les champs si matin? + Lyda répond:--Je cède au ténébreux destin, + J'aime, et je vais guetter Damœtas au passage, + Et je l'attends encor le soir, étant peu sage, + Quand il fait presque nuit dans l'orme et le bouleau, + Quand la nymphe aux yeux verts danse au milieu de l'eau. + --Lyda, fuis Damœtas!--Je l'adore et je tremble. + Je ne puis lui donner toutes les fleurs ensemble, + Car l'une vient l'automne et l'autre vient l'été; + Mais je l'aime.--Lyda, Lyda, crains Astarté. + Cache ton cœur en proie à la sombre chimère. + Il ne faut raconter ses amours qu'à sa mère + A l'heure matinale où le croissant pâlit, + Quand elle se réveille en riant dans son lit. + + + VII + + BION + + Allons-nous-en rêveurs dans la forêt lascive. + L'amour est une mer dont la femme est la rive, + Les saintes lois d'en haut font à ses pieds vainqueurs + Mourir le grand baiser des gouffres et des cœurs. + Viens, la forêt s'ajoute à l'âme, et Cythérée + Devient fauve et terrible en cette horreur sacrée; + Viens, nous nous confierons aux bois insidieux, + Et nous nous aimerons à la façon des dieux; + Il faut que l'empyrée aux voluptés se mêle, + Et l'aigle, la colombe étant sa sœur jumelle, + S'envole volontiers du côté des amants. + Les cœurs sont le miroir obscur des firmaments; + Toutes nos passions reflètent les étoiles. + Par le déchirement magnifique des voiles + La nature constate et prouve l'unité; + Le rayon c'est l'amour, l'astre c'est la beauté. + Hyménée! Hyménée! allons sous les grands chênes. + O belle, je te tiens, parce que tu m'enchaînes, + Et tu m'as tellement dans tes nœuds enchantés + Lié, saisi, que j'ai toutes les libertés; + Je les prends; tu ne peux t'en plaindre, en étant cause. + Si le zéphyr te fâche, alors ne sois plus rose. + + + VIII + + MOSCHUS + + O nymphes, baignez-vous à la source des bois. + Le hallier, bien qu'il soit rempli de sombres voix, + Quoiqu'il ait des rochers où l'aigle fait son aire, + N'est jamais envahi par l'ombre qui s'accroît + Au point d'être sinistre et de n'avoir plus droit + A la nudité de Néère. + + Néère est belle, douce et pure, et transparaît + Blanche, à travers l'horreur de la noire forêt; + Un essaim rôde et parle aux fleurs de la vallée, + Un écho dialogue avec l'écho voisin, + Qu'est-ce que dit l'écho? qu'est-ce que dit l'essaim? + Qu'étant nue, elle est étoilée! + + Car l'éblouissement des astres est sur toi + Quand tu te baignes, chaste, avec ce vague effroi + Que toujours la beauté mêle à sa hardiesse, + Sous l'arbre où l'œil du faune ardent te cherchera. + Tu sais bien que montrer la femme, ô Néèra, + C'est aussi montrer la déesse. + + Moi, quoique par les rois l'homme soit assombri, + Je construis au-dessus de ma tête un abri + Avec des branches d'orme et des branches d'yeuse; + J'aime les prés, les bois, le vent jamais captif, + Néère et Phyllodoce, et je suis attentif + A l'idylle mélodieuse. + + Parce que, dans cette ombre où parfois nous dormons, + De lointains coups de foudre errent de monts en monts, + Parce que tout est plein d'éclairs visionnaires, + Parce que le ciel gronde, est-il donc en marchant + Défendu de rêver, et d'écouter le chant + D'une flûte entre deux tonnerres? + + + IX + + VIRGILE + + Déesses, ouvrez-moi l'Hélicon maintenant. + O bergers, le hallier sauvage est surprenant; + On y distingue au loin de confuses descentes + D'hommes ailés, mêlés à des nymphes dansantes; + Des clartés en chantant passent, et je les suis. + Les bois me laissent faire et savent qui je suis. + O pasteurs, j'ai Mantoue et j'aurai Parthénope; + Comme le taureau-dieu pressé du pied d'Europe, + Mon vers, tout parfumé de roses et de lys, + A l'empreinte du frais talon d'Amaryllis; + Les filles aux yeux bleus courent dans mes églogues; + Bacchus avec ses lynx, Diane avec ses dogues, + Errent, sans déranger une branche, à travers + Mes poèmes, et Faune est dans mes antres verts. + Quel qu'il soit, et fût-il consul, fût-il édile, + Le passant ne pourra rencontrer mon idylle + Sans trouble, et, tout à coup, voyant devant ses pas + Une pomme rouler et fuir, ne saura pas + Si dans votre épaisseur sacrée elle est jetée, + Forêts, pour Atalante, ou bien pour Galatée. + Mes vers seront si purs qu'après les avoir lus + Lycoris ne pourra que sourire à Gallus. + La forêt où je chante est charmante et superbe; + Je veux qu'un divin songe y soit couché dans l'herbe, + Et que l'homme et la femme, ayant mon âme entre eux, + S'ils entrent dans l'églogue en sortent amoureux. + + + X + + CATULLE + + Que faire au mois d'avril à moins de s'adorer? + Viens, nous allons songer, viens, nous allons errer. + Laissons Plaute à Chloé prouver qu'il la désire + Par un triple collier de corail de Corcyre; + Laissons Psellas charmer Fuscus par ses grands yeux, + Et par l'âpre douceur d'un chant mystérieux; + Laissons César dompter la fortune changeante, + Mettre un mors à l'équestre et sauvage Agrigente, + Au numide, à l'ibère, au scythe hasardeux; + Ayons le doux souci d'être seuls tous les deux. + Nous avons à nous l'air, le ciel, l'ombre, l'espace. + Nous ferons arrêter le muletier qui passe, + Nous boirons dans son outre un peu de vin sabin; + Et le soir, quand la lune, éclairant dans leur bain + Le faune et la naïade indistincte, se lève, + Nous chercherons un lit pour finir notre rêve, + Une mousse cachée au fond du hallier noir. + O belle, rien n'existe ici-bas que l'espoir, + Rien n'est sûr que l'hymen, rien n'est vrai que la joie; + L'amour est le vautour et nos cœurs sont la proie. + Quand, ainsi qu'y monta jadis la nymphe Hellé, + Une femme apparaît sur l'olympe étoilé, + Les dieux donnent de tels baisers à ses épaules, + Qu'une lueur subite éclaire les deux pôles, + Et la terre comprend qu'en ce ciel redouté + L'humanité s'accouple à la divinité. + Aimons. Allons aux bois où chantent les fauvettes. + Il faut vivre et sourire, il faut que tu revêtes + Cette robe d'azur qu'on nomme le bonheur. + L'Amour est un divin et tendre empoisonneur, + Laissons ce charmant traître approcher de nos bouches + Sa coupe où nous boirons les extases farouches + Et le sombre nectar des baisers éperdus. + Les cœurs sont insensés et les cieux leur sont dus; + Car la démence auguste et profonde des âmes + Met dans l'homme une étoile, et quand nous nous aimâmes + Nous nous sentîmes pleins de rayons infinis, + Et tu devins Vénus et je fus Adonis. + Le tremblement sacré des branches dans l'aurore + Conseille aux cœurs d'aimer, conseille aux nids d'éclore. + Il faut craindre et vouloir, chercher les prés fleuris + Et rêver, et s'enfuir, mais afin d'être pris. + Adorons-nous. Ainsi je médite et je chante. + Je songe à ta pudeur souveraine et touchante, + Je regarde attendri l'antre où tu me cédas; + Pendant que, fatiguée à suivre nos soldats, + La Victoire, au-dessus de nous, dans la nuée, + Rattache sa sandale, un instant dénouée. + + + XI + + LONGUS + + Chloé nue éblouit la forêt doucement; + Elle rit, l'innocence étant un vêtement; + Elle est nue, et s'y plaît; elle est belle, et l'ignore. + Elle ressemble à tous les songes qu'on adore; + Le lys blanc la regarde et n'a point l'air fâché; + La nuit croit voir Vénus, l'aube croit voir Psyché. + Le printemps est un tendre et farouche mystère; + On sent flotter dans l'air la faute involontaire + Qui se pose, au doux bruit du vent et du ruisseau, + Dans les âmes ainsi que dans les bois l'oiseau. + Séve! hymen! le printemps vient, et prend la nature + Par surprise, et, divin, apporte l'aventure + De l'amour aux forêts, aux fleurs, aux cœurs. Aimez. + Dans la source apparaît la nymphe aux doigts palmés, + Dans l'arbre la dryade et dans l'homme le faune; + Le baiser envolé fait aux bouches l'aumône. + + + XII + + DANTE + + Thalès n'était pas loin de croire que le vent + Et l'onde avaient créé les femmes; et, devant + Phellas, fille des champs, bien qu'il fût de la ville, + Ménandre n'était point parfaitement tranquille; + Moschus ne savait pas au juste ce que c'est + Que la femme, et tremblait quand Glycère passait; + Anaxagore, ayant l'inconnu pour étude, + Regardait une vierge avec inquiétude; + Virgile méditait sur Lycoris; Platon + Dénonçait à Paphos l'odeur du Phlégéton; + Plaute évitait Lydé; c'est que ces anciens hommes + Redoutaient vaguement la planète où nous sommes; + Agd et Tellus étaient des femelles pour eux; + Ils craignaient le travail perfide et ténébreux + Des parfums, des rayons, des souffles et des séves. + Les femmes après tout sont peut-être des rêves; + Quelle âme ont-elles? Nul ne peut savoir quel dieu + Ou quel démon sourit dans la nuit d'un œil bleu; + Nul ne sait, dans la vie immense enchevêtrée, + Si l'antre où rêve Pan, l'herbe où se couche Astrée, + Si la roche au profil pensif, si le zéphyr, + Si toute une forêt acharnée à trahir, + A force d'horreur, d'ombre, et d'aube, et de jeunesse, + Ne peut transfigurer en femme une faunesse; + Dans tout ils croyaient voir quelque spectre caché + Poindre, et Démogorgon s'ajoutait à Psyché. + Ces sages d'autrefois se tenaient sur leurs gardes. + La possibilité des méduses hagardes + Surgissant tout à coup, les rendait attentifs; + De la sombre nature ils se sentaient captifs; + Perse reconnaissait dans Églé, la bouffonne + Qui se barbouille avec des mûres, Tisiphone; + Et plusieurs s'attendaient à voir subitement + Transparaître Érynnis sous le masque charmant + De la naïve Aglaure ou d'Iphis la rieuse; + Tant la terre pour eux était mystérieuse. + + + XIII + + PÉTRARQUE + + Elle n'est plus ici; cependant je la vois + La nuit au fond des cieux, le jour au fond des bois! + Qu'est-ce que l'œil de chair auprès de l'œil de l'âme? + On est triste; on n'a pas près de soi cette femme, + On est dans l'ombre; eh bien, cette ombre aide à la voir, + Car l'étoile apparaît surtout dans le ciel noir. + Je vois ma mère morte, et je te vois absente, + O Laure! Où donc es-tu? Là-bas, éblouissante. + Je t'aime, je te vois. Sois là, ne sois pas là, + Je te vois. Tout n'est rien si tout n'est pas cela, + Aimer. Aimer suffit; pas d'autre stratagème + Pour être égal aux dieux que ce mot charmant: J'aime. + L'amour nous fait des dons au-dessus de nos sens, + Laure, et le plus divin, c'est de nous voir absents; + C'est de t'avoir, après que tu t'es exilée; + C'est de revoir partout ta lumière envolée! + Je demande: Es-tu là, doux être évanoui? + La prunelle dit: Non, mais l'âme répond: Oui. + + + XIV + + RONSARD + + C'est fort juste, tu veux commander en cédant; + Viens, ne crains rien; je suis éperdu, mais prudent; + Suis-moi; c'est le talent d'un amant point rebelle + De conduire au milieu des forêts une belle, + D'être ardent et discret, et d'étouffer sa voix + Dans le chuchotement mystérieux des bois. + Aimons-nous au-dessous du murmure des feuilles; + Viens, je veux qu'en ce lieu voilé tu te recueilles, + Et qu'il reste au gazon par ta langueur choisi + Je ne sais quel parfum de ton passage ici; + Laissons des souvenirs à cette solitude. + Si tu prends quelque molle et sereine attitude, + Si nous nous querellons, si nous faisons la paix, + Et si tu me souris sous les arbres épais, + Ce lieu sera sacré pour les nymphes obscures; + Et le soir, quand luiront les divins Dioscures, + Ces sauvages halliers sentiront ton baiser + Flotter sur eux dans l'ombre et les apprivoiser; + Les arbres entendront des appels plus fidèles, + De petits cœurs battront sous de petites ailes, + Et les oiseaux croiront que c'est toi qui bénis + Leurs amours et la fête adorable des nids. + C'est pourquoi, belle, il faut qu'en ce vallon tu rêves. + Et je rends grâce à Dieu, car il fit plusieurs Èves, + Une aux longs cheveux d'or, une autre au sein bruni, + Une gaie, une tendre, et, quand il eut fini, + Ce Dieu, qui crée au fond toujours les mêmes choses, + Avec ce qui restait des femmes, fit les roses. + + + XV + + SHAKESPEARE + + O doux être, fidèle et cependant ailé, + Ange et femme, est-il vrai que tu t'en sois allé? + Pour l'âme, la lueur inexprimable reste; + L'âme ne perd jamais de vue un front céleste; + Et quiconque est aimé devient céleste. Hélas, + L'absence est dure, mais le cœur noir, l'esprit las + Sont consolés par l'âme, invincible voyante. + L'éclair est passager, la nuée est fuyante, + Mais l'être aimé ne peut s'éclipser. Je te vois, + Je sens presque ta main, j'entends presque ta voix. + Oui, loin de toi je vis comme on vit dans un songe; + Ce que je touche est larve, apparence, mensonge; + J'aperçois ton sourire à travers l'infini; + Et, sans savoir pourquoi, disant: Suis-je puni? + Je pleure vaguement si loin de moi tu souffres. + La nature ignorée et sainte a de ces gouffres + Où le visionnaire est voisin du réel; + Ainsi la lune est presque un spectre dans le ciel; + Ainsi tout dans les bois en fantôme s'achève; + Ainsi c'est presque au fond d'un abîme et d'un rêve + Qu'un rossignol est triste et qu'un merle est rieur. + + Quel mystère insondé que l'œil intérieur! + Quelle insomnie auguste en nous! Quelle prunelle + Ouverte sur le bien et le mal, éternelle! + A quelle profondeur voit cet œil inconnu! + Comme devant l'esprit toute l'ombre est à nu! + L'œil de chair bien souvent pour l'erreur se décide, + La cécité pensive est quelquefois lucide; + Quoi donc! est-ce qu'on a besoin des yeux pour voir + L'héroïsme, l'honneur, la vertu, le devoir, + La réalité sainte et même la chimère? + Qui donc passe en clarté le grand aveugle Homère? + + + XVI + + RACAN + + Si toutes les choses qu'on rêve + Pouvaient se changer en amours, + Ma voix, qui dans l'ombre s'élève, + Osant toujours, tremblant toujours, + + Qui, dans l'hymne qu'elle module, + Mêle Astrée, Eros, Gabriel, + Les dieux et les anges, crédule + Aux douces puissances du ciel, + + Pareille aux nids qui, sous les voiles + De la nuit et des bois touffus, + Echangent avec les étoiles + Un grand dialogue confus, + + Sous la sereine et sombre voûte + Sans murs, sans portes et sans clés, + Mon humble voix prendrait la route + Que prennent les cœurs envolés, + + Et vous arriverait, touchante, + A travers les airs et les eaux, + Si toutes les chansons qu'on chante, + Pouvaient se changer en oiseaux. + + + XVII + + SEGRAIS + + O fraîche vision des jupes de futaine + Qui se troussent gaîment autour de la fontaine! + O belles aux bras blancs follement amoureux! + J'ai vu passer Aminthe au fond du chemin creux; + Elle a seize ans, et tant d'aurore sur sa tête + Qu'elle semble marcher au milieu d'une fête; + Elle est dans la prairie, elle est dans les forêts + La plus belle, et n'a pas l'air de le faire exprès; + C'est plus qu'une déesse et c'est plus qu'une fée, + C'est la bergère; c'est une fille coiffée + D'iris et de glaïeuls avec de grands yeux bleus; + Elle court dans les champs comme, aux temps fabuleux, + Couraient Léontium, Phyllodoce et Glycère; + Elle a la majesté du sourire sincère; + Quand elle parle, on croit entendre, ô bois profond, + Un rossignol chanter au-dessus de son front; + Elle est pure, sereine, aimable, épanouie, + Et j'en ai la prunelle à jamais éblouie; + Comme Faune la suit d'un regard enflammé! + Comme on sent que les nids, l'amour, le mois de mai, + Guettent dans le hallier ces douces âmes neuves! + Dans des prés où ne coule aucun des divins fleuves + Qu'on appelle Céphise, Eurotas ou Cydnus, + Elle trouve moyen d'avoir de beaux pieds nus; + Cette fille d'Auteuil semble née à Mégare! + Parfois dans des sentiers pleins d'ombre elle s'égare; + Oh! comme les oiseaux chuchotaient l'autre soir! + Pas plus que le raisin ne résiste au pressoir, + Pas plus que le roseau n'est au zéphyr rebelle, + Nul cœur pouvant aimer n'élude cette belle. + Comme la biche accourt et fuit à notre voix, + Elle est apprivoisée et sauvage à la fois; + Elle est toute innocente et n'a pas de contrainte; + Elle donne un baiser confiant et sans crainte + A quiconque est naïf comme un petit enfant; + Contre les beaux parleurs, fière, elle se défend; + Et c'est pourquoi je fais semblant d'être stupide; + Telle est la profondeur des amoureux. Et Gnide, + Amathonte et Paphos ne sont rien à côté + Du vallon où parfois passe cette beauté. + Muses, je chante, et j'ai près de moi Stésichore, + Plaute, Horace et Ronsard, d'autres bergers encore; + J'aime, et je suis Segrais qu'on nomme aussi Tircis; + Nous sommes sous un hêtre avec Virgile assis, + Et cette chanson s'est de ma flûte envolée, + Pendant que mes troupeaux paissent dans la vallée + Et que du haut des cieux l'astre éclaire et conduit + La descente sacrée et sombre de la nuit. + + + XVIII + + VOLTAIRE + + Dans la religion voir une bucolique; + Être assez huguenot pour être catholique; + Aimer Clorinde assez pour caresser Suzon; + Suivre un peu la sagesse et beaucoup la raison; + Planter là ses amis, mais ne pas les proscrire; + Croire aux dogmes tout juste assez pour en sourire; + Être homme comme un diable, abbé comme Chaulieu; + Ne rien exagérer, pas même le bon Dieu; + Baiser le saint chausson qu'offre à la gent dévote + Le pape, et préférer le pied nu de Javotte, + Tels sont les vrais instincts d'un sage en bon état. + Force tentations, et jamais d'attentat; + Avoir on ne sait quoi d'aimable dans la faute; + Ressembler à ce bon petit chevreau qui saute + Joyeux, libre, et qui broute, et boit aux étangs verts, + Si content qu'il en met l'oreille de travers; + Donner son cœur au ciel si Goton vous le laisse; + Commettre des péchés pour aller à confesse, + Car les péchés sont gais, et font avec douceur + Aux frais du confessé vivre le confesseur; + Pas trop de passion, pas trop d'apostasie, + C'est le bon sens. Suivez cette route choisie + Et sûre. C'est ainsi qu'on vieillit sans effroi; + Et c'est ainsi qu'on a de l'esprit, fût-on roi, + Et qu'on est Henri quatre, et qu'on a ses entrées + A la grand'messe, et chez Gabrielle d'Estrées. + + + XIX + + CHAULIEU + + Ayez de la faiblesse, ô femmes; c'est charmant + D'être faibles, et l'ombre est dans le firmament + Pour prouver le besoin que parfois ont de voiles + Même la blanche aurore et même les étoiles. + Les fleurs ne savent pas ce que va faire avril, + Elles ont peur; de quoi? D'un charme, ou d'un péril? + D'un péril et d'un charme. Eh bien, toi qui te mêles + Aux fleurs, et qui les vois trembler, tremble comme elles, + Mais pas plus. Oui, tremblez, belles; mais, croyez-moi, + Sur la frayeur des fleurs copiez votre émoi. + Voyez comme elles sont promptement rassurées. + Les roses sont autant de molles Cythérées, + Point méchantes; l'épine est la sœur du parfum. + Le ciel n'est point pour l'homme un témoin importun. + Aimons. On y consent au fond des empyrées. + Après avoir aimé les âmes sont sacrées. + L'heure où nous brillons touche à l'heure où nous tombons. + Brillez, tombez. Jadis les sages étaient bons; + Ils conseillaient la gloire aux héros, et la chute + Aux belles. L'herbe douce après la douce lutte + Devient un trône; Horace y fait asseoir Chloé. + Ainsi qu'un vieux trumeau dépeint et décloué + L'idylle aujourd'hui pend au grand plafond céleste, + Restaurons-la, suivons Galatée au pied leste, + Et je serai Virgile, et vous serez Églé, + O belle au frais fichu vainement épinglé! + Nous sommes des bergers, Gnide est notre village. + Attention! je vais commencer le pillage + Des appas, et l'on va courir dans les sillons; + Et vous ne ferez pas la chasse aux papillons, + Belle, les papillons étant de bon exemple. + O cieux profonds, l'amour est dieu, le bois est temple, + Et cette jeune fille à l'œil un peu moqueur + Est ma victorieuse et je suis son vainqueur! + + + XX + + DIDEROT + + Les philosophes sont d'avis que la nature + Se passe d'eux, ne tient qu'à sa propre droiture, + Ne consulte que l'ordre auguste, et que les lois + Sont les mêmes au fond des cieux, au fond des bois. + Vivre, aimer, tout est là. Le reste est ignorance; + Et la création est une transparence; + L'univers laisse voir toujours le même sceau, + L'amour, dans le soleil ainsi que dans l'oiseau; + Nos sens sont des conseils; des voix sont dans les choses; + Ces voix disent: Beautés, faites comme les roses; + Faites comme les nids, amants. Avril vainqueur + Sourit, laissez le ciel vous entrer dans le cœur. + Théocrite, ô ma belle, était tendre et facile; + Ces bons ménétriers de Grèce et de Sicile + Chantaient juste, et leur vers reste aimable et charmeur + Même quand la saison est de mauvaise humeur; + Ils étaient un peu fous comme tous les vrais sages; + Ils baisaient les pieds nus, guettaient les purs visages, + N'avaient point de sophas et point de canapés, + Et couchaient sur des lits de pampres frais coupés; + Ils se hâtaient d'aimer, car la vie est rapide; + La dernière heure éclôt dans la première ride; + Hélas, la pâle mort pousse d'un pied égal + Votre beauté, madame, et notre madrigal. + Vivons. Moi, j'ai l'amour pour devoir, et personne + N'a droit de s'informer, belles, si je frissonne + Parce que j'entrevois dans l'ombre un sein charmant; + Je prends ma part du vaste épanouissement; + Le plus sage en ce monde immense est le plus ivre. + Femme, écoute ton cœur, ne lis pas d'autre livre; + Ce qu'ont fait les aïeux les enfants le refont, + Et l'amour est toujours la même idylle au fond; + L'églogue en souriant se copie; elle calque + Margot sur Phyllodoce et Gros-Jean sur Ménalque. + Comme souffle le vent, comme luit le rayon, + Sois belle, aime! La vie est une fonction, + Et cette fonction par tout être est remplie + Sans qu'aucun instinct mente et qu'aucune loi plie; + Les accomplissements sont au-dessus de nous; + Le lys est pur, le ciel est bleu, l'amour est doux + Sans la permission de l'homme; nul système + N'empêche Églé de dire à Tityre: Je t'aime! + La Sorbonne n'a rien à voir dans tout cela; + Madame de Genlis peut faire _Paméla_ + Sans gêner les oiseaux des bois; et les mésanges, + Les pinsons, les moineaux, bêtes qui sont des anges, + Ne s'inquiètent point d'Arnauld ni de Pascal; + Et, quand des profondeurs du ciel zodiacal, + Vers l'aurore, à travers d'invisibles pilastres, + Il redescend, avec son attelage d'astres, + Là-haut, dans l'infini, l'énorme chariot + Sait peu ce que Voltaire écrit à Thiriot. + + + XXI + + BEAUMARCHAIS + + Allez-vous-en au bois, les belles paysannes! + Par-dessus les moulins, dont nous sommes les ânes, + Jetez tous vos bonnets, et mêlez à nos cœurs + Vos caprices, joyeux, charmants, tendres, moqueurs. + C'est dimanche. On entend jaser la cornemuse; + Le vent à chiffonner les fougères s'amuse; + Fête aux champs. Il s'agit de ne pas s'ennuyer. + Les oiseaux, qui n'ont point à payer de loyer, + Changent d'alcôve autant de fois que bon leur semble; + Tout frémit; ce n'est pas pour rien que le bois tremble; + Les fourches des rameaux sur les faunes cornus + Tressaillent; copions les oiseaux ingénus; + Ah! les petits pillards et comme ils font leurs orges! + Regardons s'entr'ouvrir les mouchoirs sur les gorges; + Errons, comme Daphnis et Chloé frémissants; + Nous n'aurons pas toujours le temps d'être innocents, + Soyons-le; jouissons du hêtre, du cytise, + Des mousses, du gazon; faisons cette bêtise, + L'amour, et livrons-nous naïvement à Dieu. + Puisque les prés sont verts, puisque le ciel est bleu, + Aimons. Par les grands mots l'idylle est engourdie; + N'ayons pas l'air de gens jouant la tragédie; + Disons tout ce qui peut nous passer par l'esprit; + Allons sous la charmille où l'églantier fleurit, + Dans l'ombre où sont les grands chuchotements des chênes. + Les douces libertés avec les douces chaînes, + Et beaucoup de réel dans un peu d'idéal, + Voilà ce que conseille en riant floréal. + L'enfant amour conduit ce vieux monde aux lisières; + Adorons les rosiers et même les rosières. + Oublions les sermons du pédant inhumain; + Que tout soit gaîté, joie, éclat de rire, hymen! + Et toi, viens avec moi, ma fraîche bien-aimée; + Qu'on entende chanter les nids sous la ramée, + L'alouette dans l'air, les coqs au poulailler, + Et que ton fichu seul ait le droit de bâiller! + + + XXII + + ANDRÉ CHÉNIER + + O belle, le charmant scandale des oiseaux + Dans les arbres, les fleurs, les prés et les roseaux, + Les rayons rencontrant les aigles dans les nues, + L'orageuse gaîté des néréides nues + Se jetant de l'écume et dansant dans les flots, + Blancheurs qui font rêver au loin les matelots, + Ces ébats glorieux des déesses mouillées + Prenant pour lit les mers comme toi les feuillées, + Tout ce qui joue, éclate et luit sur l'horizon + N'a pas plus de splendeur que ta fière chanson. + Ton chant ajouterait de la joie aux dieux mêmes. + Tu te dresses superbe. En même temps tu m'aimes; + Et tu viens te rasseoir sur mes genoux. Psyché + Par moments comme toi prenait un air fâché, + Puis se jetait au cou du jeune dieu, son maître. + Est-ce qu'on peut bouder l'amour? Aimer, c'est naître; + Aimer, c'est savourer, aux bras d'un être cher, + La quantité de ciel que Dieu mit dans la chair; + C'est être un ange avec la gloire d'être un homme. + Oh! ne refuse rien. Ne sois pas économe. + Aimons! Ces instants-là sont les seuls bons et sûrs. + O volupté mêlée aux éternels azurs! + Extase! ô volonté de là-haut! Je soupire, + Tu songes. Ton cœur bat près du mien. Laissons dire + Les oiseaux, et laissons les ruisseaux murmurer. + Ce sont des envieux. Belle, il faut s'adorer. + Il faut aller se perdre au fond des bois farouches. + Le ciel étoilé veut la rencontre des bouches; + Une lionne cherche un lion sur les monts. + Chante! il faut chanter. Aime! il faut aimer. Aimons. + Pendant que tu souris, pendant que mon délire + Abuse de ce doux consentement du rire, + Pendant que d'un baiser complice tu m'absous, + La vaste nuit funèbre est au-dessous de nous, + Et les morts, dans l'Hadès plein d'effrayants décombres, + Regardent se lever, sur l'horizon des ombres, + Les astres ténébreux de l'Érèbe qui font + Trembler leurs feux sanglants dans l'eau du Styx profond. + + + + + L'IDYLLE DU VIEILLARD + + LA VOIX D'UN ENFANT D'UN AN + + + Que dit-il? Croyez-vous qu'il parle? J'en suis sûr. + Mais à qui parle-t-il? A quelqu'un dans l'azur; + A ce que nous nommons les esprits; à l'espace, + Au doux battement d'aile invisible qui passe, + A l'ombre, au vent, peut-être au petit frère mort. + L'enfant apporte un peu de ce ciel dont il sort; + Il ignore, il arrive; homme, tu le recueilles. + Il a le tremblement des herbes et des feuilles. + La jaserie avant le langage est la fleur + Qui précède le fruit, moins beau qu'elle, et meilleur, + Si c'est être meilleur qu'être plus nécessaire. + L'enfant candide, au seuil de l'humaine misère, + Regarde cet étrange et redoutable lieu, + Ne comprend pas, s'étonne, et, n'y voyant pas Dieu, + Balbutie, humble voix confiante et touchante; + Ce qui pleure finit par être ce qui chante; + Ses premiers mots ont peur comme ses premiers pas. + Puis il espère. + + Au ciel où notre œil n'atteint pas + Il est on ne sait quel nuage de figures + Que les enfants, jadis vénérés des augures, + Aperçoivent d'en bas et qui les fait parler. + Ce petit voit peut-être un œil étinceler; + Il l'interroge; il voit, dans de claires nuées, + Des faces resplendir sans fin diminuées, + Et, fantômes réels qui pour nous seraient vains, + Le regarder, avec des sourires divins; + L'obscurité sereine étend sur lui ses branches; + Il rit, car de l'enfant les ténèbres sont blanches. + C'est là, dans l'ombre, au fond des éblouissements, + Qu'il dialogue avec des inconnus charmants; + L'enfant fait la demande et l'ange la réponse; + Le babil puéril dans le ciel bleu s'enfonce, + Puis s'en revient, avec les hésitations + Du moineau qui verrait planer les alcyons. + Nous appelons cela bégaiement; c'est l'abîme + Où, comme un être ailé qui va de cime en cime, + La parole, mêlée à l'éden, au matin, + Essayant de saisir là-haut un mot lointain, + Le prend, le lâche, cherche et trouve, et s'inquiète. + Dans ce que dit l'enfant le ciel profond s'émiette. + Quand l'enfant jase avec l'ombre qui le bénit, + La fauvette, attentive, au rebord de son nid + Se dresse, et ses petits passent, pensifs et frêles, + Leurs têtes à travers les plumes de ses ailes; + La mère semble dire à sa couvée: Entends, + Et tâche de parler aussi bien.--Le printemps, + L'aurore, le jour bleu du paradis paisible, + Les rayons, flèches d'or dont la terre est la cible, + Se fondent, en un rhythme obscur, dans l'humble chant + De l'âme chancelante et du cœur trébuchant. + Trébucher, chanceler, bégayer, c'est le charme + De cet âge où le rire éclôt dans une larme. + O divin clair-obscur du langage enfantin! + L'enfant semble pouvoir désarmer le destin; + L'enfant sans le savoir enseigne la nature; + Et cette bouche rose est l'auguste ouverture + D'où tombe, ô majesté de l'être faible et nu! + Sur le gouffre ignoré le logos inconnu. + L'innocence au milieu de nous, quelle largesse! + Quel don du ciel! Qui sait les conseils de sagesse, + Les éclairs de bonté, qui sait la foi, l'amour, + Que versent, à travers leur tremblant demi-jour, + Dans la querelle amère et sinistre où nous sommes, + Les âmes des enfants sur les âmes des hommes? + Le voit-on jusqu'au fond ce langage où l'on sent + Passer tout ce qui fait tressaillir l'innocent? + Non. Les hommes émus écoutent ces mêlées + De syllabes dans l'aube adorable envolées, + Idiome où le ciel laisse un reste d'accent, + Mais ne comprennent pas, et s'en vont en disant: + --Ce n'est rien; c'est un souffle, une haleine, un murmure; + Le mot n'est pas complet quand l'âme n'est pas mûre.-- + Qu'en savez-vous? Ce cri, ce chant qui sort d'un nid, + C'est l'homme qui commence et l'ange qui finit. + Vénérez-le. Le bruit mélodieux, la gamme + Dénouée et flottante où l'enfance amalgame + Le parfum de sa lèvre et l'azur de ses yeux, + Ressemble, ô vent du ciel, aux mots mystérieux + Que, pour exprimer l'ombre ou le jour, tu proposes + A la grande âme obscure éparse dans les choses. + L'être qui vient d'éclore en ce monde où tout ment, + Dit comme il peut son triste et doux étonnement. + Pour l'animal perdu dans l'énigme profonde, + Tout vient de l'homme. L'homme ébauche dans ce monde + Une explication du mystère, et par lui + Au fond du noir problème un peu de jour a lui. + Oui, le gazouillement, musique molle et vague, + Brouillard de mots divins confus comme la vague, + Chant dont les nouveau-nés ont le charmant secret, + Et qui de la maison passe dans la forêt, + Est tout un verbe, toute une langue, un échange + De l'aube avec l'étoile et de l'âme avec l'ange, + Idiome des nids, truchement des berceaux, + Pris aux petits enfants par les petits oiseaux. + + + + + XXXVII + + LES PAYSANS + + AU BORD DE LA MER + + + I + + + Les pauvres gens de la côte, + L'hiver, quand la mer est haute + Et qu'il fait nuit, + Viennent où finit la terre + Voir les flots pleins de mystère + Et pleins de bruit. + + Ils sondent la mer sans bornes; + Ils pensent aux écueils mornes + Et triomphants; + L'orpheline pâle et seule + Crie: O mon père! et l'aïeule + Dit: Mes enfants! + + La mère écoute et se penche; + La veuve à la coiffe blanche + Pleure et s'en va. + Ces cœurs qu'épouvante l'onde + Tremblent dans ta main profonde, + O Jéhovah. + + Où sont-ils tous ceux qu'on aime? + Elles ont peur. La nuit blême + Cache Vénus; + L'océan jette sa brume + Dans leur âme, et son écume + Sur leurs pieds nus. + + On guette, on doute, on ignore + Ce que l'ombre et l'eau sonore + Aux durs combats + Et les rocs aux trous d'éponges, + Pareils aux formes des songes, + Disent tout bas. + + L'une frémit, l'autre espère. + Le vent semble une vipère. + On pense à Dieu + Par qui l'esquif vogue ou sombre + Et qui change en gouffre d'ombre + Le gouffre bleu! + + + II + + La pluie inonde leurs tresses. + Elles mêlent leurs détresses + Et leurs espoirs. + Toutes ces tremblantes femmes, + Hélas! font voler leurs âmes + Sur les flots noirs. + + Et, selon ses espérances, + Chacun voit des apparences + A l'horizon. + Le troupeau des vagues saute + Et blanchit toute la côte + De sa toison. + + Et le groupe inquiet pleure. + Cet abîme obscur qu'effleure + Le goëland + Est comme une ombre vivante + Où la brebis Épouvante + Passe en bêlant. + + Ah! cette mer est méchante, + Et l'affreux vent d'ouest qui chante + En troublant l'eau, + Tout en sonnant sa fanfare, + Souffle souvent sur le phare + De Saint-Malo. + + + III + + Dans les mers il n'est pas rare + Que la foudre au lieu de phare + Brille dans l'air, + Et que sur l'eau qui se dresse + Le sloop-fantôme apparaisse + Dans un éclair. + + Alors tremblez. Car l'eau jappe + Quand le vaisseau mort la frappe + De l'aviron, + Car le bois devient farouche + Quand le chasseur spectre embouche + Son noir clairon. + + Malheur au chasse-marée + Qui voit la nef abhorrée! + O nuit! terreur! + Tout le navire frissonne, + Et la cloche, à l'avant, sonne + Avec horreur. + + C'est le hollandais! la barque + Que le doigt flamboyant marque! + L'esquif puni! + C'est la voile scélérate! + C'est le sinistre pirate + De l'infini! + + Il était hier au pôle + Et le voici! Tombe et geôle, + Il court sans fin. + Judas songe, sans prière, + Sur l'avant, et sur l'arrière + Rêve Caïn. + + Il suffirait, pour qu'une île + Croulât dans l'onde infertile, + Qu'il y passât; + Il fuit dans la nuit damnée, + La tempête est enchaînée + A ce forçat. + + Il change l'onde en hyène, + Et que veut-on que devienne + Le matelot, + Quand, brisant la lame en poudre, + L'enfer vomit dans la foudre + Ce noir brûlot? + + La lugubre goëlette + Jette à travers son squelette + Un blanc rayon; + La lame devient hagarde, + L'abîme effaré regarde + La vision. + + Les rocs qui gardent la terre + Disent: Va-t'en, solitaire! + Démon, va-t'en! + L'homme entend de sa chaumière + Aboyer les chiens de pierre + Après Satan. + + Et les femmes sur la grève + Se parlent du vaisseau rêve + En frémissant; + Il est plein de clameurs vagues; + Il traîne avec lui des vagues + Pleines de sang. + + + IV + + Et l'on se conte à voix basse + Que le noir vaisseau qui passe + Est en granit, + Et qu'à son bord rien ne bouge; + Les agrès sont en fer rouge, + Le mât hennit. + + Et l'on se met en prières, + Pendant que joncs et bruyères + Et bois touffus, + Vents sans borne et flots sans nombre, + Jettent dans toute cette ombre + Des cris confus. + + + V + + Et les écueils centenaires + Rendent des bruits de tonnerres + Dans l'ouragan; + Il semble en ces nuits d'automne + Qu'un canon monstrueux tonne + Sur l'océan. + + L'ombre est pleine de furie. + O chaos! onde ahurie, + Caps ruisselants, + Vent que les mères implorent, + Noir gouffre où s'entre-dévorent + Les flots hurlants! + + Comme un fou tirant sa chaîne, + L'eau jette des cris de haine + Aux durs récifs; + Les rocs, sourds à ses huées, + Mêlent aux blêmes nuées + Leurs fronts pensifs. + + La mer traîne en sa caverne + L'esquif que le flot gouverne, + Le mât détruit, + Et la barre, et la voilure + Que noue à sa chevelure + L'horrible nuit. + + Et sur les sombres falaises + Les pêcheuses granvillaises + Tremblent au vent, + Pendant que tu ris sur l'onde, + De l'autre côté du monde, + Soleil levant! + + + + + XXXVIII + + + Un homme aux yeux profonds passait; un patriarche + Lui demanda:--Combien as-tu de jours de marche, + O voyageur qui viens du côté du levant? + L'homme dit:--Je ne sais. Le vieux reprit:--Le vent, + O voyageur qui viens du côté de l'aurore, + T'a-t-il bien poursuivi? L'homme dit:--Je l'ignore. + Le vieillard dit:--Tu dois avoir près d'Engaddi + Trouvé la caravane allant vers le midi? + Combien de voyageurs et de bêtes de somme? + --Je n'ai rien rencontré ni rien compté, dit l'homme. + --Les hérons gris ont-ils passé dans le brouillard? + Dit le vieux. L'homme dit:--Je n'ai rien vu, vieillard. + Et le vieillard reprit:--Homme au sombre visage, + Aujourd'hui, dans ta route, as-tu, selon l'usage, + Auprès de la citerne entre Edom et Gaza, + Crié trois fois le nom du saint qui la creusa? + Et l'homme répondit:--Quel saint? que veux-tu dire? + Le vieillard repartit:--Homme, est-ce de la myrrhe + Ou du baume qu'on doit en tribut envoyer + Au tétrarque Antipas pour laver son foyer + Et parfumer son lit?--Je ne sais pas, dit l'homme. + --Quoi! tu ne connais point le roi que je te nomme? + --Non.--Le vieillard reprit:--Tu ne distingues pas + Entre le lit de pourpre où se couche Antipas + Et la paille qui sert aux bêtes de litière? + --Non, dit l'homme. + + Ils parlaient auprès d'un cimetière. + L'œil du vieillard tomba sur les fosses; il dit: + --Tous ces êtres, hélas! sur qui l'herbe grandit, + Étaient jadis vivants, bruyants, joyeux, utiles; + Maintenant les voilà tombés chez les reptiles, + Mangés des vers, mêlés à la terre, mêlés + A la cendre, et gisants.--Non, dit l'homme. Envolés. + Arriver au tombeau, c'est atteindre le faîte.-- + + Le patriarche alors reconnut un prophète, + Et murmura pensif, à voix basse, pendant + Que ce passant, doré par le rouge occident, + Disparaissait au loin dans le désert sublime: + --O savant seulement des choses de l'abîme! + + + + + Un grand esprit en marche a ses rumeurs, ses houles, + Ses chocs, et fait frémir profondément les foules, + Et remue en passant le monde autour de lui. + On est épouvanté si l'on n'est ébloui; + L'homme comme un nuage erre et change de forme; + Nul, si petit qu'il soit, n'échappe au souffle énorme; + Les plus humbles, pendant qu'il parle, ont le frisson. + + Ainsi quand, évadé dans le vaste horizon, + L'aquilon qui se hâte et qui cherche aventure + Tord la pluie et l'éclair, comme de sa ceinture + Une fille défait en souriant le nœud, + Quand l'immense vent gronde et passe, tout s'émeut; + Pas un brin d'herbe au fond des ravins, que ne touche + Cette rapidité formidable et farouche. + + + + + Autrefois, j'ai connu Ferdousi dans Mysore. + Il semblait avoir pris une flamme à l'aurore + Pour s'en faire une aigrette et se la mettre au front; + Il ressemblait aux rois que n'atteint nul affront, + Portait le turban rouge où le rubis éclate + Et traversait la ville habillé d'écarlate. + + Je le revis dix ans après vêtu de noir. + Et je lui dis: + + --O toi qu'on venait jadis voir + Comme un homme de pourpre errer devant nos portes, + Toi, le seigneur vermeil, d'où vient donc que tu portes + Cet habit noir, qui semble avec de l'ombre teint? + + --C'est, me répondit-il, que je me suis éteint. + + + + + LE LAPIDÉ + + + Celui qui parle ici marchait dans une plaine + Sombre au point qu'un sentier s'y distinguait à peine; + On entendait un bruit de foudre à l'horizon. + + Il vit on ne sait quoi d'affreux dans le gazon; + Un monceau d'ossements, noir sous un tas de pierres. + Alors, lui, le marcheur qui baisse les paupières, + Il s'arrêta, sévère et triste, et dit à Dieu: + + --Dieu! sous votre ciel calme et dans cet âpre lieu + Où le vent vient gronder et l'apôtre se taire, + Dans ce désert voisin d'Horeb, je vois à terre + Quelque chose qui fut un homme, et qui vivait. + C'était un mage; il eut debout à son chevet, + Tout le temps qu'il vécut, votre esprit formidable; + Et votre esprit parlait à son âme; et le sable, + Et la poussière, et l'eau qui coule du rocher, + N'ont jamais empêché ses pieds nus de marcher; + Il passait les torrents et traversait les plaines; + Il était sur la terre une de vos haleines; + Il parlait au pontife, au scribe, au juge, au roi, + Et sa bouche soufflait sur eux le vaste effroi; + Il ne ménageait pas non plus la sombre foule; + Il passait, dispersant sa parole, et la houle + A le même frisson sous la trombe, et le bois + Sous l'orage indigné, que l'homme sous sa voix. + Du moins ce fut ainsi tant que vécut ce mage. + En bas son âme, en haut l'astre, étaient du même âge. + Et le peuple à ses pieds songeait dans la cité + Quand il parlait au gouffre avec fraternité. + Si bien que maintenant le voici dans cette herbe. + Le peuple est trop obscur, le prêtre est trop superbe + Pour se laisser longtemps crier par un passant + Qu'il faut aider le faible et bénir l'innocent, + Qu'il faut craindre l'augure et son sceptre d'érable, + Mais que la vérité surtout est vénérable, + Et que les fils d'Adam doivent se dire entre eux + Qu'il s'agit d'être juste et non pas d'être heureux. + Cet homme était sublime et pur dans ses prières; + C'est pourquoi, je le dis, le voilà sous ces pierres. + Ce mage a cet amas d'affreux cailloux pour lit, + Qui le tua vivant et mort l'ensevelit. + Certes, l'arbre qui près du cadavre s'élève + A plus d'ombrage ayant à ses pieds plus de séve; + L'herbe est belle, et les vers de terre sont contents; + Les loups ont, j'en conviens, à manger pour longtemps; + L'hyène après la chair rongera le squelette; + J'entends se réjouir dans l'ombre la belette, + Et le corbeau, qui hait votre soleil divin; + Et l'églantier sauvage en fleur dans ce ravin + A pu boire le sang dont ses roses sont faites. + Est-ce donc à cela que servent les prophètes? + + Et Dieu lui répondit: + + --D'abord, c'est à cela. + Il faut que la fleur dise à l'aube: me voilà! + L'arbre existe; il est bon que l'herbe soit épaisse + Afin que la brebis joyeuse s'en repaisse; + Le ver de terre a droit de vivre; et le vautour + Dans le banquet du jour et de l'ombre a son tour; + Le grand ordre ignoré n'exclut pas la belette + De ceux que la mamelle universelle allaite; + Et moi qui sais que tout a pour racine tout, + Que, si l'un est couché, c'est que l'autre est debout, + Que l'être naît de l'être, et sans fin se transforme, + Et que l'éternité tourne en ce cercle énorme, + Sans quoi dans l'azur noir les soleils s'éteindraient, + Je ne vois pas pourquoi les prophètes seraient + Dispensés de donner leur chair pour nourriture + A l'affamée immense et sombre, la nature. + Et puis ce lapidé sert encore à ceci: + C'est qu'il te fait songer. L'homme passe, obscurci + Par la nuit, par l'hiver, par l'ombre, et par son âme, + Car il met de la cendre où j'ai mis de la flamme; + Eh bien, puisqu'il est sourd, et puisqu'il est haineux + A ceux qu'il voit venir ayant mon souffle en eux, + Puisqu'il a son plaisir pour loi, pour dieu son ventre, + Il est bon qu'en venant de jouer dans quelque antre + Ses jours, son bien, son cœur, tout, sur un coup de dé, + Soudain il voie à terre un sage lapidé, + Et qu'il compare, ému d'une terreur sacrée, + Les cadavres qu'il fait aux esprits que je crée. + + Et, poursuivit l'Esprit immense, écoute encor. + Quand, tels que des chasseurs menant au son du cor + Leur meute dans le bois sinistre des ténèbres, + Les peuples, devant eux poussant ces chiens funèbres, + Haine, Ignorance, Envie, Orgueil, Rébellion, + Ont traqué mon prophète ainsi que le lion, + Quand ils boivent le sang et le vin dans leurs salles, + Adorant, nains hideux, leurs fautes colossales, + Quand le brûleur, soufflant sur un tas de charbon, + Se dit mon prêtre, et quand le mal leur semble bon, + Les mages inspirés parlent aux multitudes, + Comme le sombre vent, du fond des solitudes; + Mais je n'ignore pas que ce n'est point assez. + Le prophète est bien grand, mais ne peut, je le sais, + Dire les mots divins qu'avec la langue humaine; + Il sied que le prodige et que le phénomène + Apparaisse, et me nomme aux peuples, oublieux + De tout ce que j'ai mis d'obscur sur les hauts lieux; + Il faut faire entrevoir à l'homme mon mystère, + L'ordre silencieux doit cesser de se taire, + Et, pour le ciel profond, c'est le moment d'avoir + La clameur rappelant les peuples au devoir; + Un avertissement farouche est nécessaire; + Votre terre a besoin qu'un verbe altier, sincère, + Innocent, prenne l'ombre effrayante à témoin; + Alors il faut quelqu'un qu'on entende de loin + Et qui parle plus haut que la voix ordinaire, + Et c'est un des emplois que je donne au tonnerre. + + + + + XXXIX + + L'AMOUR + + + Quoi! le libérateur qui par degrés desserre + La double chaîne noire, ignorance et misère, + Le balayeur qui jette au vent le préjugé, + Quoi! l'immense marcheur, jamais découragé, + Le Progrès, qui de flamme éblouit le vulgaire, + Détrône l'échafaud et musèle la guerre, + Qui fait avec les mœurs des ratures aux lois, + Change en romain l'étrusque, en français le gaulois, + Crée et brise, sans cesse use l'un contre l'autre + Les mensonges, et va, rapide et ferme apôtre, + Lui, dont la chaude haleine émeut l'homme troublé, + Quoi! lui, le destructeur flamboyant, étoilé, + De l'antique caverne et de l'antique geôle, + Il n'a pu fondre encor la glace que d'un pôle! + Quoi! celles qui de l'âme élèvent le niveau + Et qui n'ont qu'à passer pour faire un ciel nouveau, + Quoi! du pur idéal ces comètes errantes, + Ces guerrières du bien, ces vastes conquérantes, + Les révolutions, archanges de clarté, + N'ont mis que la moitié de l'homme en liberté! + L'autre est encore aux fers, et c'est la plus divine. + + Doux oiseaux qui chantez là-bas dans la ravine, + Quand donc lèvera-t-on l'écrou du triste amour? + + O rossignol de l'ombre, alouette du jour, + Vous, gais pillards des blés, des seigles et des orges, + Moineaux, vous, amoureux de l'azur, rouges-gorges, + Fauvettes qui planez de l'aube jusqu'au soir, + C'est pour vous, n'est-ce pas? une douleur de voir + Que la porte de l'air s'est brusquement fermée + Au moment où les cœurs à travers la ramée + S'envolaient, tendre essaim vers le ciel bleu poussé, + Et que la vieille cage horrible du passé, + Où toujours notre effort retombe et nous ramène, + Tient par une aile encor cette pauvre âme humaine! + O libres oiseaux, fiers, charmants, purs, sans ennuis, + Vous dites à l'aurore, aux fleurs, à l'astre, aux nuits: + --Est-ce qu'on ne peut pas aimer quand on est homme? + + Et l'aube où Dieu se montre, et l'astre où Dieu se nomme, + La nuit qui fait tomber ses soupirs les plus doux + Du nid des rossignols dans le trou des hiboux, + Les fleurs dont les parfums dans les rayons se fondent, + Et les herbes, les eaux, les pierres vous répondent, + D'une si douce voix qu'on ne peut l'exprimer: + --O bons petits oiseaux, tout est fait pour aimer! + + + + + Regardez-les jouer sur le sable accroupis, + Ou sur l'herbe, au milieu des fleurs, tendre tapis; + L'un traîne la charrette et l'autre tient la pelle. + Le paradis leur parle et l'hymen les appelle. + Six ans donne parfois une tape à trois ans. + Puis l'âge vient, on marche, ô frais sentiers glissants! + Elle a six ans, il a neuf ans; on se marie; + L'aurore et le printemps sont en coquetterie; + Les moineaux dans les bois font des choses entre eux + Qui changent deux enfants dans l'ombre en amoureux. + Encore un an, ou deux; les filles sont farouches, + Tout à coup, disent non, et sentent sur leur bouche + L'éclosion charmante et sombre du baiser; + O mères, prenez garde! Éros vient se poser + Dans les cœurs; fauve oiseau, sans loi, sans frein, sans règle, + Qui commence en colombe et finit comme l'aigle. + N'importe! c'est exquis. Cupidon est Bébé; + Pyrame ne sait pas de quel sexe est Thisbé; + Et Bérénice joue au volant avec Tite. + Bel âge, où l'idylle est encor toute petite! + + + + + Il faut boire et frapper la terre d'un pied libre! + Dit Horace; et la chose est vraie aux bords du Tibre, + Vraie aux bords de la Seine; et songeons aux amours, + Maintenant, dit Horace, et moi je dis: Toujours! + Amis! amis! amis! soyons tous frères! gloire + A la beauté, vêtue ou non! Va-t'en, nuit noire! + La jeune année arrive avec l'aurore au front, + Remet le temps à neuf, court d'un pas leste et prompt, + Lave le ciel, sourit à la terre engourdie, + Et commence gaîment, par une mélodie, + Le printemps. Chantez, nids! O fleurs, dans les fossés, + Les ravins, les étangs, les bois, les champs, croissez! + Boutons d'or que j'ai vus jadis aux Feuillantines, + Renaissez! Fourmillez, liserons, églantines, + Pâquerettes, iris, muguets, lilas, jasmins! + Le petit enfant mai frappe dans ses deux mains. + Allons, dépêchez-vous de naître, il vous appelle. + Il veut parer la terre ainsi qu'une chapelle, + Et mettre une guirlande autour du genre humain. + Avril s'appelle Amour et juin s'appelle Hymen, + Le fruit suivra la fleur. Faisons des nids, fauvettes! + La jeune fille rêve et rit quand vous en faites, + Donnez l'exemple, oiseaux! les vierges aux yeux doux + Vous regardent, ayant des ailes comme vous. + J'erre; un vent tiède émeut les bois, je vois les scènes + Que font les pauvres fleurs aux papillons obscènes; + Le lys vers le bourdon se penche, et, l'écoutant, + A l'air de s'écrier: Ah! vous m'en direz tant! + L'ombre a le tremblement sonore d'une tente + Et cache les amours; la nature est contente; + Et la fécondité fermente; et les appas, + Les soupirs, les baisers, ne s'inquiètent pas + Si quelque orage couve, et si cette gorgone, + La foudre, au loin, là-bas, à l'horizon bougonne. + Le vallon fleuri semble un encensoir fumant. + Quelqu'un a mis le feu partout, l'embrasement + Va de l'arbre au nuage et du ciel à la terre; + La prairie a l'éclat glorieux d'un cratère, + Partout des fleurs de pourpre, et tout flambe et tout luit, + Et la création bouillonnant à grand bruit + Bout tout entière ainsi qu'une eau dans la chaudière, + Et tout rit, le soleil étant l'incendiaire. + Oh! quelle vaste joie en cet abîme bleu! + A toute cette aurore il faudra dire adieu. + Hélas! cela finit par s'éteindre, une fête! + Nous n'y consentons pas, on détourne la tête, + A chaque heure qui passe on veut se retenir. + Mais rien ne ralentit le pas de l'avenir, + Il ne demande pas la permission d'être, + Il vient. Souvenons-nous que Demain est un traître, + Et, puisque nous avons Aujourd'hui, jouissons. + L'eau qui fuit en chantant nous donne des leçons, + Fuyons, mais chantons. L'air est plein de senteurs douces, + Un ensemencement de fleurs couvre les mousses. + L'homme est ombre; on ne peut guère dire pourquoi + Nous sommes sur la terre. Eh bien, je le dis, moi, + C'est pour aimer. Et Dieu nous a créés pour faire + Éclore un peu d'amour sur cette obscure sphère + Et pour faire lever un astre dans nos cœurs. + Être deux, c'est la loi. Les merles, ces moqueurs, + L'observent aussi bien que le ramier fidèle. + Si la nature, avec de si puissants coups d'aile, + Remue éperdument et partout à la fois + La vie au fond des mers, des cieux, des champs, des bois, + C'est afin d'arriver à son but, faire un couple. + Si le chêne est solide et si la branche est souple, + C'est parce que le nid a besoin dans l'azur + Que le rameau soit tendre, et que l'arbre soit sûr. + L'ombre en son innocence énorme a le satyre. + L'homme cherche, la vierge attend, la femme attire; + Léandre veut Héro, Manon veut Desgrieux; + Sachez cela, vous tous, vivants mystérieux. + Paix aux cœurs douloureux et joie aux fronts moroses! + Quel tourbillonnement éblouissant de roses! + + + + + EN GRÈCE! + + + Écoute, si tu veux, puisque nous nous aimons, + Nous allons tous les deux fuir par delà les monts; + Nous irons sous le ciel de Grèce, où sont les muses. + Tu verras, toi qu'un rien charme, toi qui t'amuses + Du vol d'un papillon, comment les aigles font + Quand ils planent autour du firmament profond; + Tu verras par moments le fronton blanc d'un temple, + Avec la modestie auguste de l'exemple, + Se montrer à demi derrière un bois vermeil; + Tu verras l'aloès étaler au soleil + Des petits lacs de pluie aux pointes de ses feuilles; + Toi qui souvent, pensive et pure, te recueilles, + Toi qui soupires, toi qui songes, toi qui vois, + Tu prêteras l'oreille à de sauvages voix, + Et tu te pencheras sur des échos sublimes; + Car c'est l'altier pays des gouffres et des cimes, + Belle, et le cœur de l'homme y devient oublieux + De tout ce qui n'est pas l'aurore et les hauts lieux; + Et tu seras bien là, toi radieuse et fière; + Tu seras à mon ombre et moi dans ta lumière. + + Viens; devant la splendeur de cet horizon bleu, + Nous sentirons en nous croître dans l'ombre un dieu; + Viens; nous nous aimerons dans ces fiers paysages + Comme s'aimaient jadis les belles et les sages, + Comme Socrate aimait Aspasie aux seins nus, + Comme Eschyle, le chantre immense, aimait Vénus, + Dans l'extase sereine et sainte, dans l'ivresse, + L'héroïsme, la joie et l'espoir; car la Grèce, + Terre où dans le réel l'idéal se confond, + Seule, a de ces amours, avec l'Olympe au fond. + + Oh! l'amour, le superbe amour, c'est le mystère! + Dieu manquerait au ciel s'il manquait à la terre, + Car la création n'est qu'un vaste baiser; + Aimer, c'est le moyen de Dieu pour apaiser. + C'est le cœur qui nous crée et l'âme qui nous sauve; + Car l'hostie et l'hymen, et l'autel et l'alcôve + Ont chacun un rayon sacré du même jour; + La prière est la sœur tremblante de l'amour; + Qui prie adore; aimer, c'est prier une femme; + Les deux lumières sont au fond la même flamme. + Belle au tendre regard, ce que nous demandons + Aux baisers, aux transports brûlants, aux abandons + S'achevant en sommeil dans les bras l'un de l'autre, + C'est ce que demandait aux tonnerres l'apôtre, + C'est ce que dans Tharsis, dans Thèbes, dans Ombos, + Le prophète éperdu demandait aux tombeaux, + La révélation, l'éternité, la vie! + A la suite d'une âme être une âme ravie, + Sentir l'être sacré frémir dans l'être cher, + Apercevoir un astre à travers une chair, + Voir à travers le cœur humain l'âme divine, + Achever ce qu'on voit avec ce qu'on devine, + C'est croire, c'est aimer. Par Ève l'homme naît. + La femme est vers le ciel tournée, et ce qui n'est + Que parfum dans la rose est encens dans la femme. + Adorons. + + Nous irons au pays du dictame, + Du laurier, et de l'arbre à palmes, cher aux dieux; + Lieux bénis où le vent reste mélodieux + A force d'avoir mis son souffle dans les lyres. + O femme, ô fier œil noir qui m'emplis de délires, + Viens montrer à ce ciel de Grèce ton éclair, + Viens montrer à Paros le marbre de ta chair; + Toi, la Vénus nouvelle, à la Vénus ancienne + Viens te comparer! toi, cette parisienne + Céleste, qui s'habille avec un goût profond, + Qui livre et cache, donne et reprend, sait à fond + L'art de la transparence enivrante, et câline + Mes yeux ardents avec la blanche mousseline, + Belle, viens compléter Athène avec Paris. + + O toi qui souffres, plains, consoles et souris, + Je t'aime. Tu me fais l'effet d'une harmonie + Éclose d'on ne sait quelle harpe infinie. + N'es-tu pas l'esprit simple et calme? N'as-tu pas + Un rhythme obscur et doux dans chacun de tes pas? + Galatée est lascive et Lesbie impudique; + Toi, même au bain, jamais ta chasteté n'abdique; + Ta beauté tremble et flotte au gré du flot mouvant, + Mais tu fuis si le bruit des feuilles dans le vent + Éveille le souci de pudeur qui t'obsède, + Et toute l'épaisseur de l'eau te vient en aide + Ainsi qu'une nuée au secours d'un rayon; + Naïade, tu craindrais un regard d'alcyon. + Tu dis: Mon cœur demeure innocent, puisqu'on m'aime! + Rien ne peut te ternir, ô pur albâtre; et, même + Dans les ravissements de l'amour accepté, + Tu restes la candeur, étant la volupté. + Parfois tu viens, muette et grave, sous l'yeuse + T'asseoir, puis te voilà subitement joyeuse, + Tu te mets à chanter quelque chanson d'enfant, + Et j'écoute, attendri, ton rire triomphant. + Oh! quel être charmant que celui qui varie + Tantôt son enjouement jusqu'à la rêverie, + Tantôt son chant plaintif jusqu'au refrain railleur, + Et qui, soudain, quittant pour le hallier en fleur + L'empyrée où l'esprit en plein azur s'enfonce, + Terrestre et cependant aérien, renonce + Au vol de l'ange et prend les ailes de l'oiseau! + Ta taille a la souplesse aimable du roseau; + Une lueur errante emplit ton sourcil sombre, + Comme si l'âme allait et venait dans cette ombre; + Il semble que Dieu met un ange à ton côté; + Tu m'éblouis; parfois je crois, fleur de beauté, + Entendre autour de toi des murmures d'abeille. + Quand près de moi tu viens, apportant ta corbeille, + Comme dans leur vieux cloître autrefois les nonnains, + Faire un tas de petits chefs-d'œuvre féminins, + Je t'admire, et je crois voir l'aube qui se lève. + On a beau tout rêver, tu dépasses le rêve; + Ton œil promet l'amour, ton cœur donne le ciel. + Tu passes dans la vie, humble, sans peur, sans fiel, + Sans faire de reproche à l'ombre, toi l'étoile. + Une musique sort, comme à travers un voile, + De ta beauté naïve et farouche à la fois; + Ta grâce est comme un luth qui vibre au fond du bois; + Tu sembles une note adorable ajoutée + Au concert qu'ici-bas l'âme écoute enchantée; + Car la femme est de tout le divin complément, + Car dans l'hymne éternel rien n'est faux, rien ne ment, + Et la nature, voix profonde, chante juste. + + Viens, nous habiterons un coin de terre auguste + Que je connais; un fleuve est dans ce paradis, + C'est le Diras, torrent superbe, qui jadis + Sortit de terre afin de secourir Hercule; + Puis, jusqu'à l'horizon si le regard recule, + On voit le Sperchius, sorti des mêmes monts + Que le Diras, hanté par les mêmes démons, + Qui serpente et qui va se perdre aux mers de Crète; + Puis Thélos, devant qui le tonnerre s'arrête, + Car c'est là qu'autrefois, fronçant leurs noirs sourcils, + Les grands amphictyons songeaient, en cercle assis. + + + + + XL + + LES MONTAGNES + + DÉSINTÉRESSEMENT + + + Le mont Blanc que cent monts entourent de leur chaîne, + Comme dans les bouleaux le formidable chêne, + Comme Samson parmi les enfants d'Amalec, + Comme la grande pierre au centre du cromlech, + Apparaît au milieu des Alpes qu'il encombre; + Et les monts, froncement du globe, relief sombre + De la terre pétrie au pied de Jéhovah, + Croûte qu'en se dressant quelque satan creva, + L'admirent, fiers sommets que la tempête arrose. + --Grand! dit le mont Géant.--Et beau! dit le mont Rose. + Et tous, Cervin, Combin, le Pilate fumant + Qui sonne tout entier comme un grand instrument, + Tant les troupeaux le soir l'emplissent de clarines, + Titlis soufflant l'orage au vent de ses narines, + Le Baken qui chassa Gessler, et le Rigi + Par qui plus d'ouragan sur le lac a rugi, + Pelvoux tout enivré de la senteur des sauges, + Cenis qui voit l'Isère, Albis qui voit les Vosges, + Morcle à la double dent, Dru noir comme un bourreau, + L'Orteler, et la Vierge immense, la Jungfrau + Qui ne livre son front qu'aux baisers des étoiles, + Schwitz tendant ses glaciers comme de blanches toiles, + Le haut Mythen, clocher de la cloche Aquilon, + Tous, du lac au chalet, de l'abîme au vallon, + Roulant la nue aux cieux et le bloc aux morènes, + Aiguilles, pics de neige et cimes souveraines, + Autour du puissant mont chantent, chœur monstrueux: + --C'est lui! le pâtre blanc des monts tumultueux! + Il nous protége tous, et tous il nous dépasse; + Il est l'enchantement splendide de l'espace; + Ses rocs sont épopée et ses vallons roman; + Il mêle un argent sombre aux moires du Léman; + L'océan aurait peur sous ses hautes falaises, + Et ses brins d'herbe sont plus fiers que nos mélèzes; + Il nous éclaire après que l'astre s'est couché; + Dans le brun crépuscule il apparaît penché, + Et l'on croit de Titan voir l'effrayante larve; + Il tresse le bleu Rhône aux cheveux d'or de l'Arve; + Sa cime, pour savoir lequel a plus d'amour + Et quel est le plus grand du regard ou du jour, + Confronte le soleil avec le gypaëte; + La nuit, quand il se dresse, énorme silhouette, + Croit voir un monde sombre éclore à l'horizon; + Il est superbe, il a la glace et le gazon; + L'archange à son sommet vient aiguiser son glaive; + Il a, comme son dogue, à ses pieds le Salève; + Il tisse, âpre fileur, les brouillards pluvieux; + Sa tiare surgit sur nos fronts envieux; + Ses pins sont les plus verts, sa neige est la plus blanche; + Il tient dans une main la colombe Avalanche + Et dans l'autre le vaste et fauve aigle Ouragan; + Il tire du fourreau, comme son yatagan, + La tourmente, et les lacs tremblent sous sa fumée; + Il plonge au bloc des nuits l'éclair, scie enflammée; + L'immensité le baise et le prend pour amant; + Une mer de cristal, d'azur, de diamant, + Crinière de glaçons digne du lion Pôle, + Tombe, effrayant manteau, de sa farouche épaule; + Ses précipices font reculer les chamois; + Sur son versant sublime il a les douze mois; + Il est plus haut, plus pur, plus grand que nous ne sommes; + Et nous l'insulterions si nous étions des hommes. + + + + + XLI + + L'OCÉAN + + I + + + Ces bâtiments qui font voile + Suivent chacun leur étoile + Et leur dessein; + Et l'eau bat toutes les proues, + Et l'air souffle à pleines joues + Sur cet essaim. + + Ils se dispersent sur l'onde. + Ils vont; ils jettent la sonde + Au flot félon; + Ils ont leur carte et leurs règles; + Ils vont où vont les quatre aigles + De l'aquilon. + + --Je pars, dit le capitaine, + Pour Gibraltar, pour Athène, + Pour Tafilet. + --Nous partons, disent les mousses, + Pour Malte où les nuits sont douces + Comme le lait. + + --Nous partons, dit le pilote, + Pour l'Inde où la jonque flotte, + Pour Tétuan, + Pour Chypre, île aux belles femmes... + --Et pour le pays des âmes, + Dit l'océan. + + La création aveugle + Hurle, glapit, grince et beugle; + Mais, sous sa main, + L'homme la dompte et la brise; + La forêt grondante est prise + Au piége humain. + + Le tigre au Jardin des plantes + Passe ses pattes tremblantes + Par les barreaux; + Toute bête est terrassée + Par l'amour et la pensée, + Ces deux héros. + + Tous deux ont le diadème. + Ces dompteurs, que l'enfer même + Jadis craignait, + Rois de tous les esclavages, + Tiennent les choses sauvages + Dans leur poignet. + + Le fier taureau d'Asturie, + Qui marchait dans sa furie + Sans dévier, + Lui plus noir que l'eau marine, + Un anneau dans la narine, + Suit un bouvier. + + Ce grand monstre, la nature, + Qui vivait à l'aventure, + N'écoutant rien, + Ouvrant sur l'homme qui souffre + Toutes les gueules du gouffre, + N'est plus qu'un chien. + + L'homme s'accroît et se hausse. + Nul ne sait ce qu'en sa fosse, + Loin du ciel bleu, + Voyant qu'il faut qu'il y dorme, + Le lion, forçat énorme, + Reproche à Dieu. + + Persée étouffe Gorgone. + Marthe écrase la dragone + Aux yeux ardents. + Visconti, vêtu de cuivre, + D'un coup de poing, à la guivre + Casse les dents. + + Béhémot craint l'homme blême. + Le boa, n'ouvrant pas même + L'œil à demi, + N'est plus, lui serpent superbe, + Qu'un tronc d'arbre qui dans l'herbe + S'est endormi. + + Le jaguar tourne en sa cage. + Le morse en un marécage + Croupit muré. + La chanson du pâtre attire + Hors des branches le satyre + Tout effaré. + + Depuis Hercule et Thésée, + Teb à la lance aiguisée, + Bellérophon, + Icare qui nomme un golfe, + Hermès sur le sphinx, Astolphe + Sur le griffon, + + Il n'est pas au monde un être + Qui ne reconnaisse un maître; + Tout est dompté. + La conquête se consomme; + L'ombre voit au front de l'homme + Une clarté. + + Le lynx s'abat sur le ventre + Quand la ménade en son antre + Chante Pæan; + On prend l'aigle dans son aire... + --Où donc est mon belluaire? + Dit l'océan. + + Et l'océan fauve ajoute: + --Je ne suis pas une route. + Que me veut-on? + Je te hais, flambeau sublime, + Que Colomb sur mon abîme + Passe à Fulton. + + J'ai ma vague, Etna sa lave. + Etna n'est pas un esclave. + Ni moi non plus. + J'ai pour reine et pour captive + La sombre terre attentive + A mon reflux. + + Je ne suis pas fait pour être, + Comme le sentier champêtre, + Plein de vivants; + Je suis l'Onde en sa tanière, + Que prennent à la crinière + Les quatre vents! + + Je suis le noir gouffre inculte; + Je donne, en mon fier tumulte, + Où rien ne ment, + Pour maître aux flots sourds l'air libre, + Et pour base à l'équilibre + Le tremblement. + + Rien n'arrête et ne dirige + Mon formidable quadrige, + Que les typhons + Traînent, et qui, de la Perse + Jusqu'aux Hébrides, disperse + Ses bruits profonds. + + Je suis la vaste mêlée, + Reptile, étant l'onde, ailée, + Étant le vent; + Force et fuite, haine et vie, + Houle immense, poursuivie + Et poursuivant. + + Je suis, dans l'ombre étoilée, + La figure échevelée + De l'inconnu; + Ma vague, qu'Éole augmente, + Est, quand il lui plaît, charmante + Comme un sein nu. + + Je ne suis pas votre auberge, + Je suis la tempête vierge + Qui peut briser + Caps et rochers comme verre, + A qui parfois le tonnerre + Prend un baiser. + + Je m'appelle solitude, + Je m'appelle inquiétude, + Et mon roulis + Couvre à jamais des navires, + Des voix, des chansons, des rires, + Ensevelis. + + Je suis funeste et salubre. + Je suis le fileur lugubre + Des noirs vallons + Que l'orage sans fin mouille, + Et qui file à sa quenouille + Les aquilons. + + Je suis, dans l'écume en poudre, + Le combattant de la foudre, + L'hydre titan. + Je suis sans forme et sans nombre. + Venez, les vents, l'horreur, l'ombre. + Homme, va-t'en. + + Je suis souffle, éclair et lame. + Je prends volontiers leur âme + Aux curieux. + Je suis le triple Cerbère + Dont le regard réverbère + Dieu furieux. + + J'ai plus de nuit que la tombe. + Léviathan dans ma trombe + N'est plus qu'un ver; + Tout tremble sur mon épaule. + Je lie au poteau du pôle + Le spectre hiver. + + Homme, la terre est ta mère. + Cherche ton bien éphémère + Dans ses douleurs; + Broie, arrache, brûle, embrase. + Perce des chemins. Écrase + Ce tas de fleurs! + + La plaine, quand on la ferre, + Obéit, et laisse faire + L'homme ennemi. + La terre est une imbécile; + Et la montagne est docile + A la fourmi. + + Les Alpes sont des géantes + Terribles, fauves, béantes, + L'orage au cou; + L'homme rit des monts féroces, + Et, taupe, sous les colosses, + Il fait son trou. + + Moi, je ne suis pas la rue. + J'ai pour roue et pour charrue + Le tourbillon; + Je bondis, c'est ma manière; + Je n'accepte pas l'ornière + Ni le sillon. + + J'écume à flots sur ma grève, + Va-t'en. Ne viens pas, fils d'Ève, + Frêle rival, + Sauter sur mon dos farouche + Et mettre un mors à la bouche + De mon cheval. + + Ma plaine est la grande plaine; + Mon souffle est la grande haleine; + Je suis terreur; + J'ai tous les vents de la terre + Pour passants, et le mystère + Pour laboureur. + + Le météore en ma houle + Tombe, la nuée y croule + En rugissant; + L'écueil, écumant monarque, + A qui je donne la barque, + Me rend le sang; + + L'aurore avec épouvante + Regarde mon eau vivante, + Mes rocs ouverts, + Mes colères, mes batailles, + Et les glissements d'écailles + Sous mes flots verts. + + Vénus m'apporte son globe. + Je lui relève sa robe + Jusqu'au genou. + Le zéphyr des moissons blondes, + S'il se risque sur mes ondes, + Y devient fou. + + Un jour l'orage des plaines + Vint chez moi sur mes baleines + Lancer ses traits; + Mais j'ai, d'un seul cri de rage, + Chassé ce canard sauvage + Dans vos marais! + + Quand il vit dans ma caverne + Se sauver l'hydre de Lerne, + Mon compagnon + Typhon dit: Cela nous souille, + Gardons-nous cette grenouille? + Et j'ai dit Non! + + Si je faisais une rose, + Moi, gouffre en qui toute chose + S'ébauche et vit, + Le soleil, flambeau fidèle, + Se lèverait auprès d'elle + Sans qu'on le vît. + + Hommes, vous rêvez de croire + Que vous vaincrez mon eau noire, + Aux fiers bouillons, + Ma vague aux mille étincelles, + En pendant à des ficelles + Quelques haillons! + + C'est donc là votre navire! + Une écorce qui chavire + Sous tout climat! + Cette épingle qui m'éraille, + C'est l'ancre, et ce brin de paille, + C'est le grand mât! + + Ces quatre planches mal jointes + Se déchireront aux pointes + Du moindre écueil. + L'homme au front triste, aux mains blanches, + Ne sait clouer que les planches + De son cercueil. + + Quoi! je serais si candide! + Porter sur mon dos splendide + Votre wagon! + Dans mon azur sans limite, + Voir fumer votre marmite, + Moi le dragon! + + Quoi! lui chez moi! l'homme! Il entre! + Sachez que devant mon antre, + Qu'emplit la nuit, + Le sage lion s'arrête, + Et qu'en voyant ma tempête + L'aigle s'enfuit! + + Votre présence m'outrage. + Dieu fit mon immense orage + Mystérieux + Et mes flots pleins de désastres, + Pour être vus par ses astres, + Non par vos yeux. + + Homme, ta marche est peu droite; + Ton commerce avide exploite + Les flots mouvants; + L'âpre soif de l'or t'anime; + Je donne pour rien l'abîme, + Toi, tu le vends. + + Ne viens pas chez moi, te dis-je. + Ne mêle pas au prodige + Tes vils chemins. + Crains mes fureurs justicières! + Ah! vous frémiriez, poussières, + Pâles humains, + + Si vous entendiez les choses + Que nous tous, les vents moroses + Et les saisons, + L'air qui souffle et l'eau qui tremble, + Quand nous sommes seuls ensemble, + Nous nous disons! + + Devant votre crépuscule + Mon sombre horizon recule; + Vous m'insultez! + Genre humain, foule confuse, + L'ombre éternelle refuse + Vos nouveautés. + + Elle refuse vos phares, + Vos boussoles, vos fanfares, + Vos noirs vaisseaux, + Et, quand passe votre flotte, + Indignée, elle sanglote + Au fond des eaux. + + Allez-vous-en! Je devine + Qu'on rêve une ère divine, + Fin des fléaux. + On court sur l'onde aplanie. + On m'emploie à l'harmonie, + Moi, le chaos! + + C'est la paix qui se prépare. + Je n'en veux point. Je sépare, + Je n'unis pas. + Je brise à coups de nageoires + Et je broie en mes mâchoires + Votre compas! + + L'homme doit courber sa tête + Sous la guerre et la tempête + Et le volcan. + La terre, c'est la géhenne. + Que chacun garde sa haine + Et son carcan. + + Tu n'es pas même un fantôme! + Monstre pour l'archange, atome + Pour le titan, + Rien pour l'espace et le nombre! + L'homme n'est qu'une pénombre; + L'Ombre est Satan. + + Être mauvais, c'est ta peine. + Sois mauvais. Ta race traîne + L'anneau de fer. + Nous sommes tous la souffrance; + Et l'hirondelle espérance + Fuit notre hiver. + + Sache que nous, et ces mondes + Qu'on voit, dans nos nuits immondes, + Au firmament, + Nous habitons l'insondable, + L'extrémité formidable + Du châtiment. + + Notre nuit est si fatale + Que si la pitié, vestale + Chère aux élus, + Disait: Où donc est ce monde? + J'ai peur que Dieu ne réponde: + Je ne sais plus! + + Donc subissez la loi dure. + Endurez ce que j'endure, + L'isolement; + Et soyez, dans votre bouge, + L'un pour l'autre le fer rouge, + Et non l'aimant. + + N'essayez pas, dans ma sphère, + D'être frères, et de faire, + Dans ce tombeau, + Quand tout à l'ombre ressemble, + De vos esprits mis ensemble + Un grand flambeau. + + Les hommes deviendraient anges! + Je ne veux pas de mésanges, + Moi, maintenant! + Je veux le glaive et le glaive. + Vivez comme dans un rêve, + Tas frissonnant! + + Faites comme ont fait vos pères, + Et crénelez vos repaires. + Abhorrez-vous. + Barricadez vos Sodomes. + Dévorez-vous. Soyez hommes + Et restez loups. + + Que l'Écosse ait sa claymore, + Le juif sa rage, et le more + Son yatagan; + Que chacun reste en sa ville; + Et qu'on me laisse tranquille + Dans l'ouragan. + + + II + + Et l'homme dit:--Mer affreuse, + Que le char des foudres creuse + Sous son essieu, + Tais-toi dans ton ossuaire. + Tu cherches ton belluaire? + Gouffre, c'est Dieu! + + Écoute-moi. La loi change. + Je vois poindre aux cieux l'archange! + L'esprit du ciel + M'a crié sur la montagne: + «Tout enfer s'éteint; nul bagne + N'est éternel.» + + Je ne hais plus, mer profonde. + J'aime. J'enseigne, je fonde. + Laisse passer. + Satan meurt, un autre empire + Naît, et la morsure expire + Dans un baiser. + + Tu ne dois plus dire: arrière! + Tu n'es plus une barrière, + Dragon marin. + Sers l'avenir! porte l'arche. + Rien n'arrête l'homme en marche + Vers Dieu serein. + + Rien! pas même toi, chimère, + Monstre de l'écume amère, + Géant puni, + Toi qui, seul dans ta nuit sombre, + As fait ton onde avec l'ombre + De l'infini! + + Je vais! je suis le prophète. + A la houle stupéfaite + Je dis mon nom. + La trombe accourt; ma pensée + Fait rentrer cette insensée + Au cabanon. + + L'esprit de l'homme, lumière, + Domptant la nature entière, + Onde ou volcan, + Plonge sa clarté sacrée + Dans la prunelle effarée + De l'ouragan. + + Pour qu'à nos pas on se range, + Nous n'avons qu'à dire à l'ange + Comme aux démons, + Qu'à dire aux torrents de soufre, + Et qu'à te dire à toi, gouffre: + Nous nous aimons! + + L'amour, c'est la loi suprême. + L'amour te vaincra toi-même. + Ton bruit est vain. + Pour que, caressant ta grève, + Ton hymne d'enfer s'achève + En chant divin, + + Pour que ton hurlement tombe, + Il suffit que la colombe + Qui vient le soir, + O sombre gouffre d'écume, + Laisse tomber une plume + Sur ton flot noir. + + L'amour, c'est le fond de l'homme. + L'amour, c'est l'antique pomme + Qu'Ève cueillit. + L'ombre passe, l'amour reste, + Il est astre au dais céleste, + Perle en ton lit. + + Nos inventions nouvelles + Prendront à tes vents des ailes; + Dieu nous sourit; + Nous monterons sur ta rage, + Nous attellerons l'orage + A notre esprit. + + Oui, malgré tes chocs sauvages, + Nous lierons tes deux rivages + D'un trait de feu; + L'avenir aura deux Romes, + Et, près de celle des hommes, + Celle de Dieu. + + L'avenir aura deux temples, + Deux lumières, deux exemples, + Un double hymen, + La liberté, force et verbe, + L'unité, portant la gerbe + Du genre humain. + + Tais-toi, mer! Les cœurs s'appellent, + Les fils de Caïn se mêlent + Aux fils d'Abel; + L'homme, que Dieu mène et juge, + Bâtira sur toi, déluge, + Une Babel. + + A cette Babel morale + Aboutira la spirale + Des deux Sions, + Où sans cesse recommence + Le fourmillement immense + Des nations; + + Et tu verras sans colère, + Du tropique au flot polaire + Dieu te calmant, + Au-dessus de l'eau sonore, + Se construire dans l'aurore + Superbement + + Les progrès et les idées, + Pont de cent mille coudées + Que rien ne rompt, + Et sur tes sombres marées + Ces arches démesurées + Resplendiront. + + + + + XLII + + A L'HOMME + + + * + + Si tu vas devant toi pour aller devant toi, + C'est bien; l'homme se meut, et c'est là son emploi; + C'est en errant ainsi, c'est en jetant la sonde + Qu'Euler trouve une loi, que Colomb trouve un monde. + Mais, rêvant l'absolu, si c'est Dieu que tu veux + Prendre comme on prendrait un fuyard aux cheveux, + Si tu prétends aller jusqu'à la fin des choses, + Et là, debout devant cette cause des causes, + Uranus des païens, Sabaoth des chrétiens, + Dire:--Réalité terrible, je te tiens!-- + Tu perds ta peine. + + * + + Ajuste, ô fils quelconque d'Ève, + N'importe quel calcul à n'importe quel rêve, + Ajoute à l'hypothèse une lunette, et mets + Des chiffres l'un sur l'autre, à couvrir les sommets + De l'Athos, du mont Blanc farouche, du Vésuve, + Monte sur le cratère ou plonge dans la cuve, + Fouille, creuse, escalade, envole-toi, descends, + Fais faire par Gambey des verres grossissants, + Guette, plane avec l'aigle ou rampe avec le crabe, + Crois tout, doute de tout, apprends l'hébreu, l'arabe, + Le chinois, sois indou, grec, bouddhiste, arien, + Va, tu ne saisiras l'extrémité de rien. + Poursuivre le réel, c'est chercher l'introuvable. + Le réel, ce fond vrai d'où sort toute la fable, + C'est la nature en fuite à jamais dans la nuit. + Le télescope au fond du ciel noir la poursuit, + Le microscope court dans l'abîme après elle; + Elle est inaccessible, imprenable, éternelle, + Et n'est pas moins énorme en dessous qu'en dessus. + Des aspects effrayants sont partout aperçus; + Le spectre vibrion vaut le soleil fantôme; + Un monde plus profond que l'astre, c'est l'atome; + Quand, sous l'œil des penseurs, l'infiniment petit + Sur l'infiniment grand se pose, il l'engloutit, + Puis l'infiniment grand remonte et le submerge. + Mère terrifiante et formidable vierge, + Multipliant son jour par son obscurité + Et sa maternité par sa virginité, + Chaste, obscène, et montrant aux mornes Pythagores + Son ventre ténébreux d'où sortent les aurores, + La nature fatale engendre éperdument + Des chaos d'où jaillit cette loi, l'élément. + Elle est le haut, le bas, l'immense ombre, l'aïeule; + Toute sa foule étant elle-même, elle est seule; + Monde, elle est la nature; âme, on l'appelle Dieu. + Tout être, quel qu'il soit, du gouffre est le milieu; + Pas de sortie et pas d'entrée; aucune porte; + On est là.--C'est pourquoi le chercheur triste avorte + C'est pourquoi le ciel juif succède au ciel romain; + C'est pourquoi ce songeur épars, le genre humain, + Entend à chaque instant vagir de nouveaux cultes; + C'est pourquoi l'homme, en proie à tant de noirs tumultes, + Rêve, et tâte l'espace, et veut un point d'appui, + Ayant peur de la nuit tragique autour de lui; + C'est pourquoi le messie est chassé par l'apôtre; + C'est pourquoi l'on a vu crouler, l'un après l'autre, + Ayant tous fait fléchir aux peuples le genou, + Brahma, Dagon, Baal, Odin, Allah, Vishnou. + L'idolâtrie échoue. Elle est, sur tout abîme, + Et dans tous les bas-fonds, le même essai sublime + Et la même chimère inutile, créant + Toujours le même Dieu pour le même néant. + + * + + Il est pourtant, ce Dieu. Mais sous son triple voile + La lunette avançant fait reculer l'étoile. + C'est une sainte loi que ce recul profond. + Les hommes en travail sont grands des pas qu'ils font; + Leur destination, c'est d'aller, portant l'arche; + Ce n'est pas de toucher le but, c'est d'être en marche; + Et cette marche, avec l'infini pour flambeau, + Sera continuée au delà du tombeau. + C'est le progrès. Jamais l'homme ne se repose, + Et l'on cherche une idole, et l'on trouve autre chose. + Cherchez l'Ame, elle échappe; allez, allez toujours! + + * + + Teutatès, Mahomet, Jésus, les antres sourds, + Les forêts, le druide et le mage, et ces folles + Augustes, qu'Apollon emplissait de paroles, + Et les temples du sang des génisses fumants, + N'arrivent qu'à des cris et qu'à des bégaiements. + L'à peu près, c'est la fin de toute idolâtrie. + La vérité ne sort que difforme et meurtrie + De l'effort d'engendrer, et, quel que soit l'œil fier + Du fœtus d'aujourd'hui sur l'embryon d'hier, + Quelque mépris qu'Orphée inspire à Chrysostome, + Quel que soit le dédain du koran pour le psaume, + Et quoi que Jéhovah tente après Jupiter, + Quoi que fasse Jean Huss accouchant de Luther, + Quoi qu'affirme l'autel, quoi que chante le prêtre, + Jamais le dernier mot, le grand mot, ne veut être + Dit, dans cette ombre énorme où le ciel se défend, + Par la religion, toujours en mal d'enfant. + + * + + C'est parce que je roule en moi ces choses sombres, + C'est parce que je vois l'aube dans les décombres, + Sur les trônes le mal, sur les autels la nuit, + C'est parce que, sondant ce qui s'évanouit, + Bravant tout ce qui règne, aimant tout ce qui souffre, + J'interroge l'abîme, étant moi-même gouffre; + C'est parce que je suis parfois, mage inclément, + Sachant que la clarté trompe et que le bruit ment, + Tenté de reprocher aux cieux visionnaires + Leur crachement d'éclairs et leur toux de tonnerres; + C'est parce que mon cœur, qui cherche son chemin, + N'accepte le divin qu'autant qu'il est humain; + C'est à cause de tous ces songes formidables + Que je m'en vais, sinistre, aux lieux inabordables, + Au bord des mers, au haut des monts, au fond des bois. + Là, j'entends mieux crier l'âme humaine aux abois; + Là je suis pénétré plus avant par l'idée + Terrible, et cependant de rayons inondée. + Méditer, c'est le grand devoir mystérieux; + Les rêves dans nos cœurs s'ouvrent comme des yeux; + Je rêve et je médite; et c'est pourquoi j'habite, + Comme celui qui guette une lueur subite, + Le désert, et non pas les villes; c'est pourquoi, + Sauvage serviteur du droit contre la loi, + Laissant derrière moi les molles cités pleines + De femmes et de fleurs qui mêlent leurs haleines, + Et les palais remplis de rires, de festins, + De danses, de plaisirs, de feux jamais éteints, + Je fuis, et je préfère à toute cette fête + La rive du torrent farouche, où le prophète + Vient boire dans le creux de sa main en été + Pendant que le lion boit de l'autre côté. + + + + + XLIII + + LE TEMPLE + + + Joie à la terre, et paix à celui qui contemple! + Écoutez. Vous ferez sur la montagne un temple, + Et vous le bâtirez la nuit pour que jamais + On ne sache qui l'a placé sur ces sommets; + Vous le ferez, ainsi l'ordonne le prophète, + Du toit aux fondements et de la base au faîte, + Avec des blocs mis l'un sur l'autre simplement; + Et ce temple, construit de roche sans ciment, + Sera presque aussi haut que toute la montagne. + Les forêts qu'un murmure éternel accompagne, + L'océan qui bondit ainsi que les troupeaux + Et n'a point de fatigue et n'a point de repos, + Les monts sans tache, blancs comme les cœurs sans vice, + C'est tout ce que verront du seuil de l'édifice + Les hommes qui viendront par cent chemins divers; + Car vous aurez compris qu'il faut que l'univers + Ait autour de ce temple une grave attitude; + Et vous l'aurez bâti dans une solitude + Afin qu'il soit tranquille, et pour que l'horizon + Convienne à cette auguste et farouche maison; + Et les hommes, pasteurs, apôtres, patriarches, + Regarderont le temple et monteront les marches, + Et sous la haute porte ils baisseront le front. + + Quand ils seront entrés, voici ce qu'ils verront: + + Au-dessous d'une voûte en granit, située + Si haut qu'il semblera qu'elle est dans la nuée, + Entre quatre grands murs nus et prodigieux, + Dans une ombre où partout on sentira des yeux, + Tout au fond d'une crypte obscure, une statue + Se dressera, d'un voile insondable vêtue, + Et de la tête aux pieds ce voile descendra; + Et, plus que sur Isis, et plus que sur Indra, + Plus que sur le Sina, plus que sur le Calvaire, + Les ténèbres seront sur ce spectre sévère, + Colosse par une âme inconnue habité; + Et l'on n'en verra rien que son énormité. + La figure sera haute de cent coudées, + Et d'un seul bloc; jamais les Indes, les Chaldées, + Et les sculpteurs d'Égypte ayant l'énigme en eux, + N'auront rien maçonné de plus vertigineux. + Nul ne pourra lever le voile aux plis de pierre. + Personne ne saura s'il est une paupière + Pouvant s'ouvrir, un œil pouvant verser des pleurs, + Sous ce masque, et s'il est quelqu'un sous les ampleurs + De ce suaire aux yeux humains inabordable; + Et tous contempleront l'Ignoré formidable. + Pourtant on sentira que ce spectre n'est pas + La haine, le glacier, le tombeau, le trépas; + Qu'il semble un spectre, étant sous le plus lourd des voiles, + Mais que ce noir linceul peut-être est plein d'étoiles; + On sentira qu'il aime, et que l'on est devant + Le seul être, le seul esprit, le seul vivant. + Grands, petits, faibles, forts, le géant et l'atome, + Sentiront l'univers présent dans ce fantôme; + D'une peur confiante envahis par degrés, + Ils seront effrayés et seront rassurés; + Le vieillard et l'enfant, l'ignorant et le mage, + Frémissants, comprendront qu'ils sont devant l'image + De la Réalité suprême, et qu'en ce lieu + Jéhovah, Jupiter et Brahma pèsent peu; + Que là s'évanouit tout dogme et toute bible, + Et que rien n'est méchant, quoique tout soit terrible. + + Oui, terrible, mais bon; formidable, mais doux. + Dans ce temple, païens, chrétiens, parsis, indous, + Tous ceux, fakir, santon, rabbin, flamine, bonze, + Qu'une religion tient dans sa main de bronze, + Sentiront cette main s'ouvrir et les lâcher. + + Le ciel; de l'idéal pétri dans du rocher, + On ne sait quoi de tendre au fond de cette pierre, + Une forme de nuit debout sur la frontière + De l'inconnu, muette et rigide, et pourtant + D'accord avec le monde immense palpitant, + L'âme qui fait tout naître et sur qui tout se fonde, + Voilà ce que ce temple, en son ombre profonde, + Fera vaguement voir à ceux qui passeront. + Les autres temples, faits de ce qui se corrompt, + Bâtis avec l'erreur, la démence et la fable, + Faux et vains, et faisant bégayer l'ineffable, + Autels que la raison en montant submergea, + Se seront écroulés depuis longtemps déjà + Au vaste ébranlement du genre humain en marche; + Mais celui-ci, n'ayant point de koran, point d'arche, + Point de prêtres, aucun pontife, aucun menteur, + Entouré de l'abîme et seul sur la hauteur, + Demeurera debout sur la terre où nous sommes, + Et ne craindra pas plus le passage des hommes + Que l'étoile ne craint le vol des alcyons. + + Il n'expliquera point au cœur les passions, + A l'esprit le problème, et la tombe à la vie; + Mais il fera germer chez tous l'ardente envie + De monter, de grandir, et de voir au delà. + Où? Plus loin. Le zénith que Thalès contempla, + Les constellations, ces effrayants fulgores + Que regardaient errer les pâles Pythagores, + Les orbes de la vie obscure entre-croisés, + La science qui cherche et dit: Jamais assez! + Ne contesteront point ce temple, et, dans l'espace, + Par tout le gouffre et par toute l'ombre qui passe + Il sera vénéré, n'ayant point ici-bas + Aggravé par l'erreur nos douleurs, nos combats, + Nos deuils, et n'ayant point de reproche à se faire. + + Sous l'âpre voûte ayant la grandeur d'une sphère, + La statue, impassible et voilée, aura l'air + De rêver, attentive aux forêts, à la mer, + Aux germes, à l'azur, aux nuages, aux astres; + Pas de frises aux toits; aux murs pas de pilastres; + Le granit nu qu'aucun ornement n'interrompt; + Et, rien ne remuant, les hommes trembleront; + Et les méchants seront mal à l'aise; et les justes, + Et les bons, et tous ceux dont les cœurs sont augustes, + Les sages, les penseurs, sentiront le plein jour + Sur leur âme, leur foi, leur espoir, leur amour, + Comme sous le regard d'une énorme prunelle. + + Derrière la statue, une lampe éternelle + Brûlera comme un feu dans l'antre aux visions, + Et, cachant le foyer, montrera les rayons + De façon à lui mettre une aurore autour d'elle, + Pour enseigner au peuple ému, grave et fidèle, + Que cette énigme est bien une divinité, + Et que si c'est la nuit c'est aussi la clarté. + Le colosse sera noir sur cette auréole; + Et nul souffle, nul vent d'orage, nul éole + Ne fera vaciller l'immobile lueur. + Les sages essuieront à leur front la sueur + Et sentiront l'horreur sacrée en leurs vertèbres, + Devant cette splendeur sortant de ces ténèbres, + Et comprendront que l'Être ignoré, mais certain, + Brille, étant le lever de l'éternel matin, + Et pourtant reste obscur, car aucune envergure, + Aucun esprit ne peut saisir cette figure; + Il est sans fin, sans fond, sans repos, sans sommeil. + Et pour être Mystère il n'est pas moins Soleil. + + + + + XLIV + + TOUT LE PASSÉ ET TOUT L'AVENIR + + I + + + L'être mystérieux qui me parle à ses heures + Disait: + + * + + --Vivants! l'orgueil habite vos demeures. + Il fait nuit dans votre cité! + Le ciel s'étonne, ô foule en vices consumée, + Qu'il sorte de la paille en feu tant de fumée, + De l'homme tant de vanité! + + Tu regardes les cieux de travers, triste race! + Tu ne te trouves pas sous l'azur à ta place. + Tu te plains, homme, ombre, roseau! + Balbutiant: Peut-être, et bégayant: Que sais-je? + Tu reproches le soir à l'aube, au lys la neige, + Et ton sépulcre à ton berceau! + + Tu reproches à Dieu l'œuvre incommensurable. + Tu frémis de traîner sur ton dos misérable + Tes vieux forfaits mal expiés, + D'être pris dans ton ciel comme en un marécage, + Et de sentir, ainsi qu'un écureuil en cage, + Tourner ta prison sous tes pieds! + + Homme, si tu pouvais, tu tenterais l'espace. + Ce globe, si ta force égalait ton audace, + S'évaderait sous ton orteil, + Et la création irait à l'aventure + Si ton souffle pouvait, ô folle créature, + Casser l'amarre du soleil! + + Car rien n'est à ton gré; tout te met mal à l'aise. + Ce coin du ciel est donc fait de plomb, qu'il te pèse! + Oh! tu voudrais rompre le sceau! + Comme tu frapperais dans tes mains, ombre frêle, + Pour la faire envoler de sa branche éternelle, + Si la terre était un oiseau! + + Hautain, dédaignant tout, que ta nef vogue ou sombre, + Tu voudrais t'en aller dans le désert de l'ombre, + Fuir, comme fuyaient les hébreux. + Tu dis: Rien de nouveau! tu dis avec colère: + Toujours la même aurore! Et l'étoile polaire + T'ennuie, ô pauvre œil ténébreux. + + Tu t'irrites d'être homme, oubli, poussière, atome; + D'ignorer quel épi tu portes, ô vil chaume! + D'être une algue dans le reflux; + De trembler comme un cerf que suit une lionne, + Et d'être, sous le ciel qui reste et qui rayonne, + Celui qui passe et qui n'est plus; + + Et de ne pouvoir pas faire avec tes menaces, + Avec tes doigts crispés et tes ongles tenaces, + Ta sagesse et ta passion, + Tes faux temples, tes faux soleils, tes faux tonnerres, + Tes meurtres, tes fureurs, tes crimes et tes guerres, + Un pli dans la création! + + * + + Ces myopes, jugeant le monde à leur optique, + Disent:--«Tout est manqué, la mer épileptique + Bave sur les écueils grondants; + La nuit fait le hibou si le jour fait le cygne, + La mort, chienne de l'ombre, à qui Satan fait signe, + Tient l'âme humaine entre ses dents. + + «Que nous veut la planète? et le globe? et la sphère? + Un monde est un néant. Dieu ne savait que faire, + Et bâillait, seul dans son réduit, + Quand, semant au hasard son œuvre et ses paroles, + Il jeta dans les cieux toutes ces outres folles, + Ivres de vent, pleines de bruit. + + «Qu'est-ce qu'un Dieu masqué dans l'incompréhensible? + Pourquoi le bien voilé? Pourquoi le mal visible? + Pourquoi tant de brume autour d'eux? + Pourquoi tant de fléaux sur la terre indignée? + Et pourquoi voyons-nous ces toiles d'araignée + Dans le crépuscule hideux? + + «Pourquoi le dur taureau qui frappe à coups de corne? + Pourquoi l'impur typhus sorti du marais morne + Où jadis l'hydre s'embourbait? + Christ voyait; à quoi bon aveugler Pythagore? + Le lys est beau; pourquoi créer la mandragore + Des gouttes de sang du gibet? + + «L'azur est radieux; mais pourquoi le nuage? + L'amour rit; mais pourquoi la douleur, ce péage? + Pourquoi Caïn auprès d'Abel? + Pourquoi livrer l'esprit de l'homme au trouble immense, + Et faire tournoyer l'alphabet en démence + Dans la spirale de Babel? + + «Pourquoi la pourriture et pourquoi les décombres? + Pourquoi le mille-pieds traînant ses pattes sombres? + Pourquoi la ronce qui nous hait? + Pourquoi l'épine au seuil des bois, comme une lance? + Pourquoi la mort? Pourquoi l'espace, ce silence? + Pourquoi l'univers, ce muet? + + «On comprend le printemps, l'aube, le nid, la rose; + Mais pourquoi les glaçons? Pourquoi le houx morose? + Pourquoi l'autour, ce criminel? + Pourquoi cette ombre froide où le jour se termine? + Pourquoi la bête fauve, et pourquoi la vermine?» + --Pourquoi vous? répond l'Éternel. + + * + + Ainsi parlent ces fous malheureux. Pour ces hommes + Qui ne t'épèlent pas, mystère en qui nous sommes, + Et qui regardent sans les voir + Les rites transparents qu'en ta nuit tu célèbres, + Dieu, c'est une figure au milieu des ténèbres, + C'est l'horreur difforme au front noir. + + C'est on ne sait quel spectre accroupi dans son antre, + Monstre dont on voit moins la face que le ventre, + Blême au seuil des gouffres ouverts, + Idiot éternel que l'immensité porte, + Et qui rêve, ayant l'ombre en sa prunelle morte, + Au cou ce goître, l'univers. + + * + + Ah! tu trouves tout mal! trop d'ombre et de misères! + D'autres mondes mieux faits te semblent nécessaires. + L'astre naît de brouillard terni; + On peut se servir mieux du germe et du mystère!-- + Parle. Dieu formidable attend, ô ver de terre, + Tes commandes dans l'infini. + + Ah! le travail te pèse et la douleur t'étonne! + Ah! décembre après juin te semble monotone! + Ah! pourrir répugne à ta chair! + Ah! tu n'es pas content de ce cercle où l'on erre! + Bien. Fais la guerre à Dieu. Canonne le tonnerre, + Croise l'épée avec l'éclair. + + Ah! tu portes en toi, reptile, un exemplaire + D'idéal qu'il eût dû copier pour te plaire! + Tu compares, homme de peu, + Moucheron que prendrait l'araignée en ses toiles, + Ce que ton front contient au ciel rempli d'étoiles, + Ce dedans du crâne de Dieu! + + Montre ta force. Allons, règne. Que l'étendue + Sous ton vaste regard se prosterne éperdue; + Prouve aux astres leur cécité; + Déplace les milieux, les axes et les centres; + Fouille l'onde et l'éther; poursuis dans tous ses antres + La monstrueuse immensité! + + Questionne, surprends, scrute, découvre, arrache! + Harponne au fond des mers le typhon qui s'y cache; + Trouve ce que nul n'a trouvé; + Sois le tout-puissant; fais des pêches inouïes; + Sonde et plonge; et reviens, traînant par les ouïes + L'hydre océan sur le pavé! + + * + + Ah! tu dis:--Dieu n'est pas, puisque le mal existe. + Je chasse Jéhovah parce que je suis triste.-- + Bien. Dresse-toi sur ton séant; + Etouffe en toi l'amour et l'espoir; raille et blâme; + Ferme ton volet sourd; allume dans ton âme + Le hideux réchaud du néant! + + Mars, Jupiter, Saturne, ô planètes profondes, + Vous, du moins, vous croyez! Le jour où tous les mondes + Épars dans le gouffre vermeil, + Retirant l'air céleste à leur voûte obscurcie, + Nieraient à la fois Dieu, cette sombre asphyxie + Irait éteindre le soleil! + + Oh! la création est une apothéose. + Le mont, l'arbre, l'oiseau, le lion et la rose + Disent dans l'ombre: Sois béni! + L'immense azur écoute, et leurs hymnes l'enchantent; + Et l'océan farouche et l'âpre ouragan chantent + Chacun leur strophe à l'infini. + + L'homme seul nie et crie:--A bas! tout est mensonge, + Rien n'existe. Le ciel est creux. L'être est un songe. + Pillons les jours comme un butin!-- + Dieu tranquille et lointain dore, à travers la brume, + Toute cette colère et toute cette écume + Brisée à ce roc, le destin. + + * + + Donc tu fais de toi l'axe et le sommet des êtres! + Ton ventre est ton autel et tes sens sont tes prêtres; + Vivre est le but que tu poursuis. + Tu prétends que le ciel redoutable te craigne. + Tu dis aux mers: Je veux! tu dis aux vents: Je règne! + Tu dis aux étoiles: Je suis! + + Ta chair s'adore et met à la torture l'âme. + Toi! toi seul! t'assouvir, voilà ton culte infâme; + Tes plaisirs sont des cruautés; + Tu fais le mal au bord du mystère sublime; + Tu viens t'accouder là; dans le puits de l'abîme + Tu craches tes iniquités. + + Rien ne rassasierait ta folie incurable. + Tu voudrais exprimer dans le broc misérable + Où tu bois, homme plein d'ennuis, + Dans ton verre où les vins immondes se répandent, + Les constellations, grappes d'astres qui pendent + A la treille immense des nuits. + + Car ton bâillement croit avoir, ô créature, + Droit de vie et de mort sur toute la nature; + Jéhovah n'est pas excepté. + Oh! comme frémirait d'orgueil ton âme noire, + Bandit, si tu pouvais condenser, prendre et boire + Le monde en une volupté! + + Hélas! pour en extraire une goutte d'ivresse, + Tu tordrais l'univers, l'aube qui te caresse, + La femme, l'enfant à l'œil bleu, + Content, sans hésiter à la savourer toute, + Et sans t'inquiéter si cette sombre goutte + Est une larme devant Dieu! + + Dieu n'est pas! Et d'ailleurs, quand, faisant ton entrée, + Beau, fier, devant la rampe assez mal éclairée, + Tu viens éblouir tes pareils, + Toi, premier rôle, roi du drame où tu te plonges, + Toi, l'acteur du destin, veut-on pas que tu songes + A cet allumeur de soleils? + + S'il existe--il faudrait d'abord que je le visse, + Dis-tu,--c'est bon, qu'il soit! et fasse son service!-- + Ah! l'homme en qui rien n'éteindra + La folle volonté de sonder l'insondable, + Mériterait qu'on mît son orgueil formidable + Sous ta douche, ô Niagara! + + Nains! Dieu vous met sa marque afin qu'on vous réclame. + Croyez-vous que la mort, qui n'accepte que l'âme, + Et qui pèse tout dans sa main, + Si son incorruptible et sinistre prunelle + N'y reconnaissait pas l'effigie éternelle, + Recevrait le liard humain? + + * + + Dieu n'est pas! ce seul mot serait une torture. + Vous n'avez donc jamais regardé la nature? + Heureux le sage, humble roseau, + Qui songe, et qui, pensif, voit bondir l'avalanche + De montagne en montagne, et qui, de branche en branche, + Voit sauter le petit oiseau! + + Vous n'avez donc jamais erré dans les ravines? + Vous n'avez donc jamais, parmi les fleurs divines, + Respiré la brise en marchant, + Et jamais écouté, dans les fermes lointaines, + Mugir les bœufs rêveurs quand rampent dans les plaines + Les longues ombres du couchant? + + Vous n'avez donc jamais contemplé l'invisible? + Jamais vu l'idéal, et gravi du possible + Le sommet désert, triste et grand? + Hélas! vous n'avez donc jamais, sous le ciel calme, + Vu luire l'auréole et frissonner la palme + Et sourire un martyr mourant? + + Vous n'avez donc jamais vu dans votre pensée + L'étendue, où s'en vont, d'une course insensée, + Les ténèbres, fuyant le jour? + Jamais vu l'infini qui rit à la chaumière, + Que le soleil ne peut emplir de sa lumière, + Mais que l'âme remplit d'amour? + + Dis, tu n'as donc jamais attaché ta prunelle + Sur la profondeur morne, obscure et solennelle, + A l'heure où le croissant reluit, + Où l'on voit s'arrondir sur les mers remuées + Ce fer d'or qu'a laissé tomber dans les nuées + Le sombre cheval de la nuit? + + * + + D'autres sont les croyants, pires que les impies. + Toutes les passions dans leur âme accroupies + Leur disent tout bas: Jouissez! + De Jéhovah qui tonne ils font leur économe; + Dieu n'est que le valet du coffre-fort de l'homme; + Hélas, hélas, ces insensés + + De la religion ont fait leur sentinelle; + Cieux profonds! ils ont mis leur sac d'or sous son aile; + L'ange veille au lot du mortel; + Leur champ importe au monde, à l'astre, à l'aube austère; + Ils ont fait une borne à ce morceau de terre + Avec la pierre de l'autel. + + Pour faire une clôture à leur haie, à leur ferme, + Pour servir de lien à la barre qui ferme + Leur verger, leur vigne ou leur pré, + Pour joindre les poteaux de leur porte en ruines, + Ils prennent, ô Jésus, la couronne d'épines + Qui fit saigner ton front sacré! + + Leur visage rayonne et plaît; leur voix caresse; + Ils sont doux et charmants; la grâce enchanteresse + Mêle son miel à leur jargon; + Leur sourire est la fleur s'ouvrant sous les rosées; + Le dedans est horrible, et toutes leurs pensées + Ont la figure du dragon. + + De leur humilité leur vanité se venge; + Ils disent: Que me font, si je vis et je mange, + La famine et le choléra! + Le faux poids dans leur droite, ils vendent, ils achètent; + Leur âme a des secrets que les démons cachètent + Et qu'un jour Dieu seul ouvrira. + + La femme sous leurs pieds souffre, à peine vivante; + Autrefois leur esclave, aujourd'hui leur servante! + Ils la pèsent avec l'argent. + L'enfant rampe ignorant et nu; que leur importe! + De quel droit est-il né? Le marteau de leur porte + Glace la main de l'indigent. + + Les maximes d'amour sur leur visage écrites + Mentent; ils sont méchants, avares, hypocrites, + Faux devant l'aurore qui naît; + Ils remettent aux fers ceux que Jésus délivre; + Puis, parce qu'à des jours indiqués sur un livre, + Pendant qu'une cloche sonnait, + + Ils ont pris sous leur bras un recueil de cantiques, + Décroché leur enseigne et fermé leurs boutiques + Et dit un benedicite, + Et qu'ils ont regardé pendant une heure un prêtre, + Et crié du latin dans l'ombre, ils pensent être + Quittes avec l'immensité! + + Ce grand Dieu se corrompt en vous, engeance folle! + Il entre dans votre âme idée, et sort idole; + Vous l'insultez dans vos korans; + Vous lui donnez vos yeux, vos vices, vos visages, + Vous le faites d'argile, hélas! comme vos sages, + Et d'airain comme vos tyrans! + + Partout bûchers, trépieds, pagodes éphémères; + Temples monstres bâtis par des dogmes chimères; + Thor, Vishnou, Teutatès, Ammon, + Bel qui rugit, Dagon qui siffle, Apis qui beugle; + La synagogue sourde et la mosquée aveugle; + Noirs autels pleins d'un Dieu démon! + + Les Parthénons font boire au juste la ciguë. + La cathédrale, avec sa double tour aiguë, + Debout devant le jour qui fuit, + Ignore, et, sans savoir, affirme, absout, condamne; + Dieu voit avec pitié ces deux oreilles d'âne + Se dresser dans la vaste nuit. + + * + + Dieu! Dieu! Dieu! le rocher où la lame déferle + Compte sur lui; c'est lui qui règne; il fait la perle + Et l'étoile pour les sondeurs; + L'azur le voile; il met, pour que le tigre y dorme, + De la mousse dans l'antre; il parle, voix énorme, + A l'ombre dans les profondeurs. + + Il règne, il songe; il fond les granits dans les soufres; + Il crée en même temps les soleils dans les gouffres + Et le liseron dans le pré; + Pour l'avoir un jour vu, la mer est encore ivre; + Les versants du Sina sont de son vaste livre + Le pupitre démesuré. + + L'océan calme, c'est le plat de son épée. + La montagne à sa voix s'enfuirait dissipée + Comme de l'eau dans le gazon; + Dans les éternités sans fin continuées + Ce Père habite; il fait des arches de nuées + Aux quatre coins de l'horizon. + + Il pense, il règle, il mène, il pèse, il juge, il aime, + Et laisse les festins rire à Lucullus blême + Qui paît, hideux, chauve et jauni, + Et se gonfle de vin comme une poche pleine; + Ce qu'une outre peut dire au ventre de Silène + N'importe pas à l'infini. + + Ce même Dieu qui fit d'avril une corbeille, + Qui fait l'oiseau chanteur pour les bois, et l'abeille + Pour l'herbe où l'aube étincela, + Donne au pôle effrayant, sans jour, sans fleur, sans arbre, + Pour qu'il puisse parfois chauffer ses mains de marbre, + Ta cheminée, ô sombre Hékla! + + Sous l'œil de cet esprit suprême et formidable, + L'eau monte en brume au front du pic inabordable + Et tombe en flots du haut des monts; + La créature éteinte est d'une autre suivie; + L'univers, où ce Dieu met la mort et la vie, + Respire par ces deux poumons. + + Devant ce Dieu s'enfuit tout ce qui hait son œuvre, + La tempête, le mal, l'épervier, la couleuvre, + Le méchant qui ment et qui nuit, + La trombe, affreux bandit qui dans les flots se vautre, + L'hiver boiteux qui fait marcher l'un après l'autre + Son jour court et sa longue nuit. + + Il fait lâcher la proie aux bêtes carnassières. + Les morts dans le sépulcre ont perdu leurs poussières; + Il rêve, et sait où sont leurs os. + En entendant passer son souffle dans l'espace, + Subitement l'enfer à la gueule rapace, + Les mondes hurlants du chaos, + + Les univers punis dont la clameur s'élance, + Les bagnes monstrueux de l'ombre, font silence, + Et dans la nuit des noirs arrêts + Cessent de secouer les chaînes qui leur pèsent, + Comme le soir, au pas d'un voyageur, se taisent + Les grenouilles dans le marais. + + Il tient une balance immense en équilibre; + Il met dans un plateau les cieux, la mer qui vibre, + Ceux qui sur le trône ont vécu, + Le monde et ses clartés, le mystère et ses voiles, + Et l'abîme jetant son écume d'étoiles; + Dans l'autre il met Caton vaincu. + + Ce qu'il est? regardez au-dessus de vos têtes; + Voyez le ciel, le jour, la nuit! Ce que vous êtes? + Cherchez dans votre cendrier. + Son année est sans fin. Prosternez vos pensées. + Les constellations sont des mouches posées + Sur l'énorme calendrier. + + Mais voyez-le donc, vous dont les chants sont des râles, + Vivants qui ne pouvez que mourir, ombres pâles, + Et qui ne savez qu'oublier! + L'océan goutte à goutte en sa clepsydre pleure; + Tout Sahara, tombant grain à grain, marque l'heure + Dans son effrayant sablier. + + Mêlez-le maintenant à vos anniversaires! + Allumez vos flambeaux, égrenez vos rosaires, + Sur vos lutrins soyez béants; + Ayez vos jours sacrés que plus de clarté dore; + Mettez, devant ce Dieu que couronne l'aurore, + Des tiares à vos néants! + + La bête des bois rit quand les hommes, vain nombre, + Vont clouant leurs erreurs sur Dieu, leur nom sur l'ombre, + Leur date sur l'immensité, + Se font centre du monde, eux les passants rapides, + Et s'en viennent chanter leurs bouts de l'an stupides + A la muette éternité. + + * + + Hélas! l'ange Justice ouvre ses yeux sinistres. + Il écrit en rêvant des noms sur ses registres. + Ah! ces tristes vivants ont tort! + Devant Dieu, qui d'en haut à la paix les convie + Et donne aux cœurs l'amour et verse aux fronts la vie, + Ils font la haine, ils font la mort! + + Ils bravent l'océan plein de magnificence, + Où flottent le mystère et la toute-puissance; + Ils souillent le gouffre irrité; + Sans prendre garde au vent qui s'épuise en huées, + Ils lèvent leur bannière au milieu des nuées, + Ces drapeaux de l'immensité! + + Ils ont pour dieux la force et la ruse aux yeux louches; + Ils font chanter des chants aux trompettes farouches + Dont nous, esprits, nous frissonnons, + Et rouler, balafrant la nature sacrée, + Sur les champs, sur les blés, sur les fleurs que Dieu crée, + La roue horrible des canons. + + Les générations meurent pour leur caprice. + Ils disent au tombeau: Prends l'homme et qu'il périsse! + O nains, pires que les géants! + Ils ouvrent cette nuit que nul rayon ne perce; + Ils y font brusquement tomber à la renverse + Les pâles cadavres béants! + + Ils rougissent de sang l'onde et les herbes vertes, + Ils dressent au sommet des collines désertes + Le noir gibet silencieux + Qui reste tout le jour sans changer d'attitude, + Mais qui, dès que la nuit brunit la solitude, + Élève ses bras vers les cieux. + + Nous sommes la justice auguste, immaculée! + Disent-ils, s'étalant dans leur chambre étoilée + Qu'entourent les spectres camards; + Et, pendant que la foule approuve et les admire, + Un long sanglot mêlé d'un long éclat de rire + Va des Montfaucons aux Clamarts! + + Ces hommes insensés se vautrent dans la joie; + Ils ont des lits de pourpre et des manteaux de soie; + Ils vivent, d'ombre et d'or chargés; + Cette vie est pour eux un palais plein de fêtes; + Ils laissent derrière eux les choses qu'ils ont faites. + C'est bien, buvez; c'est bien, mangez; + + Pendant qu'en haut la table éblouit les convives, + Et que les bouches sont comme des sources vives, + Que la chair fume avec l'encens, + Pendant que les archers gardent les avenues, + Que l'amour rit au spectre, et que les toutes nues + Chantent auprès des tout-puissants; + + Pendant que le banquet, rayonnant comme un phare, + Mêle le choc du verre au son de la fanfare, + Et qu'ils s'enivrent dans la nuit, + Sans même, dans leur joie immonde et sépulcrale, + S'informer s'il n'est pas quelque obscure spirale + Sous la salle pleine de bruit. + + O morts qui vous taisez au fond des catacombes, + L'expiation prend les pierres de vos tombes + Dans l'insondable profondeur, + Et de ces marbres froids qui dans l'ombre descendent + Fait un sombre escalier dont les marches attendent + Les lourds talons du commandeur! + + + II + + Pensif, je répondis à l'archange nocturne: + + * + + --Sévère esprit, ta voix sanglote comme l'urne + Qui verse un flot noir et glacé. + Sur qui te penches-tu? Tes paroles s'adressent + Aux tristes nations d'hier qui disparaissent, + Aux pâles foules du passé, + + Ton cri ressemble au chant des mornes Isaïes. + Le mystère autrefois, de ses brumes haïes, + Obstruait la terre et les cieux, + Et l'homme avait besoin que les prophètes blêmes + Lui parlassent du seuil de tous ces noirs problèmes + Ouvrant leurs porches monstrueux. + + L'homme ignorait. Marchant loin du sentier qui sauve, + Il allait au hasard dans la nature fauve, + Comme le loup au fond des bois, + Sourd à ces alphabets, perdu dans ces algèbres; + Les prophètes alors dans ces grandes ténèbres + Élevèrent leurs grandes voix. + + Il fallait avertir l'homme au bord de l'abîme. + Tout ici-bas semblait lui conseiller le crime; + Temps rude où le mal triomphait! + La forêt, de l'embûche était le noir ministre; + L'arbre avait l'air d'un monstre, et le rocher sinistre + Avait la forme du forfait. + + Ici gémissait Job, et là chantait Sodome. + L'homme à tous les fléaux, horrible, ajoutait l'homme; + La guerre infâme aidait la faim; + Comme on brûle une paille on allumait les villes; + Et l'on voyait Judas sortir des choses viles, + Et des choses sombres Caïn. + + Les prophètes chassaient le mal; ces personnages + Rendaient au Dieu vivant d'augustes témoignages; + L'homme de ces temps inhumains, + Affreux, baignant de sang les champs, l'onde et les sables, + S'arrêtait, s'il voyait ces songeurs formidables, + Pâles et levant leurs deux mains. + + Ils descendaient des monts, portant de sombres tables; + Ils mouraient en laissant les Talmuds redoutables + Ouverts sur l'aile des griffons, + Les farouches Védas, les Eddas, les Genèses, + Registres éclairés du reflet des fournaises, + Pages pleines de bruits profonds. + + Ils épouvantaient l'homme et la terre méchante; + Et depuis cinq mille ans, pendant que l'aube chante + Et que la fleur verse l'encens, + Le genre humain qui passe et que le temps dénombre + Entend, dans la caverne effrayante de l'ombre, + Gronder ces livres rugissants. + + Mais le passé s'en va. Regarde-nous; nous sommes + Un autre Adam, une autre Ève, de nouveaux hommes. + Nous bénissons quand nous souffrons. + Hier vivait d'horreur, de deuil, de sang, de fange; + Hier était le monstre et demain sera l'ange; + Le point du jour blanchit nos fronts. + + Deux êtres sont en nous: l'un ailé, l'autre immonde; + L'un montant vers Dieu, l'autre ombre et tache du monde, + Se ruant dans d'infâmes lits; + Et, pendant que le corps, marchant sur des semelles, + Vil, abject, boit l'opprobre et la lie aux gamelles, + L'âme boit la rosée aux lys. + + L'œuvre du genre humain, c'est de délivrer l'âme; + C'est de la dégager du triste épithalame + Que lui chante le corps impur; + C'est de la rendre, chaste, à la clarté première; + Car Dieu rêveur a fait l'âme pour la lumière + Comme il fit l'aile pour l'azur. + + Nous ne sommes plus ceux qui riaient à la face + De l'ombre impénétrable où tout rentre et s'efface, + Qui faisaient le mal sans frayeur, + Qui jetaient au cercueil ce cri: Va-t'en! je nie! + Et mettaient le néant, le rire et l'ironie + Dans la pelle du fossoyeur. + + Nous croyons en ce Dieu vivant; sa foi nous brûle; + Il inspire Brutus sur la chaise curule, + Guillaume Tell sous le sayon; + Nous allumons, courbés sous son vent qui nous pousse, + Notre liberté fière à sa majesté douce + Et notre foudre à son rayon. + + Il fait germer le ver dans sa morne cellule, + Change la larve affreuse en vive libellule, + Transfigure, affranchit, construit, + Émeut les tours de pierre et les tentes de toiles, + Et crée et vit! c'est lui qui pénètre d'étoiles + Les ailes noires de la nuit. + + Sa tiare splendide est une ruche immense, + Où, des roses soleils apportant la semence + Et de l'astre apportant le miel, + Essaim de flamme ayant le monde pour Hymètes, + Mouches de l'infini, les abeilles comètes + Volent de tous les points du ciel. + + Le Mal, le glaive au poing, voilé d'un voile d'ombre, + Nous guette; et la forêt que la broussaille encombre, + L'âpre rocher, le flot ingrat, + L'aident, complices noirs, contre la créature, + Et semblent par moments faire de la nature + L'antre où rêve ce scélérat. + + Mais nous luttons, esprit! nous vaincrons. Dieu nous mène. + Il est le feu qui va devant l'armée humaine, + Le dieu d'Ève et de Débora. + Un jour, bientôt, demain, tout changera de forme, + Et dans l'immensité, comme une fleur énorme, + L'univers s'épanouira! + + Nous vaincrons l'élément! cette bête de somme + Se couchera dans l'ombre à plat ventre sous l'homme; + La matière aura beau hurler; + Nous ferons de ses cris sortir l'hymne de l'ordre; + Et nous remplacerons les dents qui veulent mordre + Par la langue qui sait parler. + + Quand nous aurons fini le travail de la vigne, + Quand au Dieu qui fit l'aigle et l'air, l'onde et le cygne, + La tourmente et Léviathan, + Nous aurons rapporté toutes nos âmes anges, + Nous ferons du panier de ces saintes vendanges + La muselière de Satan. + + Satan, c'est l'appétit, pourceau qui mord l'idée; + C'est l'ivresse, fond noir de la coupe vidée; + Satan, c'est l'orgueil sans genoux; + C'est l'égoïsme, heureux du sang où ses mains trempent; + C'est le ventre hideux, cette caverne où rampent + Tous les monstres qui sont en nous. + + Satan c'est la douleur, c'est l'erreur, c'est la borne, + C'est le froid ténébreux, c'est la pesanteur morne + C'est la vis du sanglant pressoir; + C'est la force d'en bas liant tout de ses chaînes + Qui fait dans le ravin, sous l'ombre des grands chênes, + Crier les chariots le soir. + + Nous allons à l'amour, au bien, à l'harmonie. + O vivants qui flottez dans l'énigme infinie, + Un arbre, auguste à tous les yeux, + Conduit votre navire à travers l'âpre abîme; + Jésus ouvre ses bras sur la vergue sublime + De ce grand mât mystérieux. + + Derrière nous décroît le mal, noire masure. + Bientôt nous toucherons au port, le flot s'azure. + L'homme, qu'en vain le deuil poursuit, + Ne verra plus tomber dans l'ombre sur sa tête + L'effroi, l'hiver, l'horreur, l'ouragan, la tempête, + Ces vomissements de la nuit. + + Nous chasserons la guerre et le meurtre à coups d'aile; + Et cette frémissante et candide hirondelle + Qui vole vers l'éternité, + L'espérance, adoptant notre maison amie, + Viendra faire son nid dans la gueule endormie + Du vieux monstre Fatalité. + + Les peuples trouveront de nouveaux équilibres; + Oui, l'aube naît, demain les âmes seront libres; + Le jour est fait par le volcan; + L'homme illuminera l'ombre qui l'environne; + Et l'on verra, changeant l'esclavage en couronne, + Des fleurons sortir du carcan. + + Et quand ces temps viendront, ô joie! ô cieux paisibles! + Les astres, aujourd'hui l'un pour l'autre terribles, + Se regarderont doucement; + Les globes s'aimeront comme l'homme et la femme; + Et le même rayon qui traversera l'âme + Traversera le firmament. + + Les sphères vogueront avec le son des lyres. + Au lieu des mondes noirs pleins d'horribles délires, + Qui rugissent vils et maudits, + On entendra chanter sous le feuillage sombre + Les édens enivrés, et l'on verra dans l'ombre + Resplendir les bleus paradis. + + Dieu voudra. Tout à coup on verra les discordes, + La hache et son billot, les gibets et leurs cordes, + L'impur serpent des cieux banni, + Le sang, le cri, la haine, et l'ordure, et la vase, + Se changer en amour et devenir extase + Sous un baiser de l'infini. + + Dieu met, quand il lui plaît, sur l'orage et la haine, + Sur la foudre, forçat dont on entend la chaîne, + La sainte serrure des cieux, + Et, laissant écumer leurs voix exténuées, + Ferme avec l'arc-en-ciel courbé dans les nuées + Ce cadenas mystérieux. + + Au fond du gouffre où sont ceux qui se font proscrire, + Des plus profonds enfers stupéfaits de sourire + L'amour ira baiser les gonds, + Comme un rayon de l'aube, à l'orient ouverte, + Va dans la profondeur de l'eau sinistre et verte + Jusqu'aux écailles des dragons. + + Les globes se noueront par des nœuds invisibles; + Ils s'enverront l'amour comme la flèche aux cibles; + Tout sera vie, hymne et réveil; + Et comme des oiseaux vont d'une branche à l'autre, + Le Verbe immense ira, mystérieux apôtre, + D'un soleil à l'autre soleil. + + Les mondes, qu'aujourd'hui le mal habite et creuse, + Échangeront leur joie à travers l'ombre heureuse + Et l'espace silencieux; + Nul être, âme ou soleil, ne sera solitaire; + L'avenir, c'est l'hymen des hommes sur la terre + Et des étoiles dans les cieux. + + + + + TABLE + + DU + + TOME TROISIÈME + + + Pages. + XXII + + SEIZIÈME SIÈCLE.--RENAISSANCE.--PAGANISME + + LE SATYRE 3 + + I. Le bleu 6 + + II. Le noir 15 + + III. Le sombre 23 + + IV. L'étoilé 29 + + + XXIII + + Je me penchai. J'étais dans le lieu ténébreux 37 + + + XXIV + + CLARTÉ D'AMES + + CLARTÉ D'AMES 41 + + + XXV + + LES CHUTES + + FLEUVES ET POËTES 49 + + + XXVI + + LA ROSE DE L'INFANTE + + LA ROSE DE L'INFANTE 53 + + + XXVII + + L'INQUISITION + + LES RAISONS DU MOMOTOMBO 65 + + + XXVIII + + LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER + + LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER 71 + + + XXIX + + MANSUÉTUDE DES ANCIENS JUGES + + MANSUÉTUDE DES ANCIENS JUGES 79 + + + XXX + + L'ÉCHAFAUD + + L'ÉCHAFAUD 83 + + + XXXI + + DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.--LES MERCENAIRES + + LE RÉGIMENT DU BARON MADRUCE (Garde impériale + suisse) 89 + + + XXXII + + INFERI + + INFERI 115 + + + XXXIII + + LE CERCLE DES TYRANS + + LIBERTÉ 123 + + Archiloque l'atteste, Athènes l'entendit 127 + + Qu'est-ce que ce cercueil déposé sur deux chaises? 129 + + Je marchais au hasard devant moi, n'importe où 131 + + UN VOLEUR A UN ROI 133 + + LES MANGEURS 141 + + AUX ROIS 145 + + + XXXIV + + TÉNÈBRES + + L'homme est humilié de son lot 155 + + La nuit! la nuit! la nuit! 159 + + L'homme se trompe! il voit que pour lui tout est + sombre 163 + + + XXXV + + LA-HAUT + + LA-HAUT 169 + + + XXXVI + + LE GROUPE DES IDYLLES + + LE GROUPE DES IDYLLES 175 + + I. Orphée 175 + + II. Salomon 176 + + III. Archiloque 178 + + IV. Aristophane 179 + + V. Asclépiade 181 + + VI. Théocrite 182 + + VII. Bion 183 + + VIII. Moschus 184 + + IX. Virgile 186 + + X. Catulle 187 + + XI. Longus 189 + + XII. Dante 190 + + XIII. Pétrarque 191 + + XIV. Ronsard 192 + + XV. Shakespeare 194 + + XVI. Racan 195 + + XVII. Segrais 197 + + XVIII. Voltaire 199 + + XIX. Chaulieu 200 + + XX. Diderot 202 + + XXI. Beaumarchais 204 + + XXII. André Chénier 206 + + L'IDYLLE DU VIEILLARD 209 + + La voix d'un enfant d'un an 209 + + + XXXVII + + LES PAYSANS AU BORD DE LA MER + + LES PAYSANS AU BORD DE LA MER 215 + + + XXXVIII + + Un homme aux yeux profonds passait; un patriarche 227 + + Un grand esprit en marche a ses rumeurs, ses houles 231 + + Autrefois, j'ai connu Ferdousi dans Mysore 233 + + LE LAPIDÉ 235 + + + XXXIX + + L'AMOUR + + Quoi! le libérateur qui par degrés desserre 243 + + Regardez-les jouer sur le sable accroupis 247 + + Il faut boire et frapper la terre d'un pied + libre 249 + + EN GRÈCE 253 + + + XL + + LES MONTAGNES + + DÉSINTÉRESSEMENT 261 + + + XLI + + L'OCÉAN + + L'OCÉAN 267 + + + XLII + + A L'HOMME + + A L'HOMME 291 + + + XLIII + + LE TEMPLE + + LE TEMPLE 299 + + + XLIV + + TOUT LE PASSÉ ET TOUT L'AVENIR + + TOUT LE PASSÉ ET TOUT L'AVENIR 307 + + +Saint-Denis--Imp. J. Dardaillon--6-26 + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76638 *** |
