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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76633 ***
+
+ JOURNAL DE ROUTE
+
+ * * * * *
+ TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET Cie. — MESNIL (EURE).
+
+
+ SAHARA ALGÉRIEN ET TUNISIEN
+
+ * * * * *
+
+ JOURNAL DE ROUTE
+ DE
+ =Henri DUVEYRIER=
+
+ PUBLIÉ ET ANNOTÉ
+ PAR
+ =Ch. MAUNOIR et H. SCHIRMER=
+
+ * * * * *
+
+ PRÉCÉDÉ D’UNE BIOGRAPHIE DE H. DUVEYRIER
+ =Par Ch. MAUNOIR=
+
+[Décoration]
+
+ PARIS
+ AUGUSTIN CHALLAMEL, ÉDITEUR
+ RUE JACOB, 17
+ LIBRAIRIE MARITIME ET COLONIALE
+ * * * * *
+ 1905
+
+
+
+
+ AVANT-PROPOS
+
+ * * * * *
+
+
+Les journaux de route de Duveyrier, c’est-à-dire les volumes de notes
+d’où a été tiré le livre des _Touareg du Nord_, étaient restés inédits.
+Duveyrier lui-même, ses écrits l’attestent, avait eu l’intention de les
+publier quelque jour[1]. L’irrémédiable atteinte portée à sa santé par
+les fièvres fezzaniennes ne lui en a sans doute pas laissé la force.
+
+M. Charles Maunoir, dont la haute science avait, pendant trente ans,
+armé pour le succès tant de missions géographiques françaises, voulut
+faire revivre la profonde érudition, la noble conscience de celui dont
+il avait été l’ami le plus cher. Il publia, en 1902, le _Journal d’un
+voyage dans la province d’Alger_, que Duveyrier écrivit à dix-sept ans.
+On y trouve ces choses charmantes : un mérite naissant qui s’ignore et
+la première impression de la terre d’Afrique sur l’esprit d’un grand
+voyageur. M. Maunoir avait l’intention de compléter cette publication
+par celle d’un des principaux journaux de route : celui du 13 janvier-15
+septembre 1860, dont le cadre s’écarte le plus de la région envisagée
+dans _Les Touareg du Nord_. En tête de ce volume devait paraître la
+biographie de son ami, que lui seul pouvait écrire, avec le souvenir de
+tant d’années qui les avaient étroitement unis. La mort a interrompu M.
+Maunoir avant qu’il eût terminé ces lignes, les dernières qu’ait
+rédigées ce grand travailleur.
+
+Mme Maunoir a eu la pieuse pensée de réaliser le dernier vœu de son
+mari. Elle a mené à bien cette publication, où l’on voit encore une fois
+les deux collaborateurs réunis dans ce culte de la science qui fut leur
+vie.
+
+Le texte édité ici a été vu d’abord par M. et Mme Maunoir ; c’est leur
+goût très sûr qui a décidé du choix délicat des coupures à faire :
+passages et chiffres déjà reproduits dans _Les Touareg du Nord_ ou le
+_Corpus Inscriptionum_, détails personnels, sans intérêt pour la
+géographie. Mme Maunoir m’a fait le grand honneur de me confier le
+manuscrit ainsi défini. Je me suis attaché à le respecter aussi
+scrupuleusement que possible, en ne corrigeant que des expressions
+évidemment défectueuses, lapsus inévitables d’une rédaction faite au
+courant de la plume. Lorsque, par exception, il m’est arrivé de
+supprimer une phrase entière, inintelligible, écrite pendant un accès de
+fièvre, une note en avertit le lecteur. Pour la transcription française
+des noms arabes, à l’exception de ceux consacrés par l’usage, j’ai
+adopté partout où cela a été possible celle à laquelle Duveyrier lui-
+même s’est arrêté dans _Les Touareg du Nord_. Dans les autres cas j’ai
+conservé la leçon manuscrite. Quant à l’orthographe et à la traduction
+des citations en caractères arabes, Mme Maunoir a obtenu le précieux
+concours de M. le professeur Houdas, qu’aucun service à rendre aux
+études africaines ne laisse indifférent[2].
+
+L’extrême dispersion des renseignements est inévitable dans un ouvrage
+comme celui-ci. J’ai tâché d’en rendre la consultation plus facile par
+un index des noms géographiques et des principales matières. Les
+indications botaniques m’ont semblé mériter une attention particulière :
+elles seront une nouvelle addition au tableau de la répartition
+géographique des plantes sahariennes, dressé en 1881 par le professeur
+Ascherson[3]. On en trouvera la liste dans un index spécial, avec la
+synonymie botanique, d’après les catalogues existants et les rapports de
+mission ultérieurs.
+
+Les notes que j’ai ajoutées au bas des pages ne représentent qu’un
+minimum indispensable de commentaire. Elles indiquent seulement les
+principaux documents anciens ou modernes qui m’ont semblé confirmer ou
+modifier, en quelque chose d’essentiel, les faits et théories énoncés
+par l’auteur. Une note additionnelle renvoie à quelques publications
+capitales, survenues au cours de l’impression. On n’en verra pas moins
+combien ces références présentent d’imperfections et de lacunes. Le
+lecteur compétent m’excusera peut-être, s’il songe que pour le mettre
+complètement au courant de toutes les questions touchées ici, il eût
+fallu ajouter un second volume et changer le caractère de l’ouvrage.
+
+Ce caractère de journal quotidien, on devait le lui conserver au
+contraire, car c’est cette variété concise, ce langage plein de saveur
+qui en font le mérite et le charme. Duveyrier s’y révèle plus vivant que
+dans le cadre sévère des _Touareg du Nord_, plus personnel aussi que
+dans cette encyclopédie qu’il a écrite sous le contrôle d’un autre, et
+où l’on risque de trouver parfois l’écho d’une pensée qui n’est pas la
+sienne. Si riche que soit devenue la géographie de l’Afrique du Nord, la
+critique remerciera Mme Maunoir d’avoir poursuivi la publication d’un
+livre qui apporte encore du nouveau après 45 ans de découvertes ; il
+fait honneur à la mémoire du savant qui l’a fait connaître comme au
+grand voyageur qui l’a écrit.
+
+ Henri SCHIRMER.
+
+
+[Note 1 : _Les Touareg du Nord_. Paris, 1864, in-8, Introduction, p.
+XII.]
+
+[Note 2 : Toutes les notes et corrections de M. Houdas sont marquées des
+initiales (O. H.).]
+
+[Note 3 : En appendice dans Rohlfe, _Kufra_, Leipzig, 1881, in-8, p.
+386-560.]
+
+
+
+
+ BIOGRAPHIE
+
+ * * * * *
+
+
+Les Duveyrier ou Du Veyrier, issus d’une famille noble du Languedoc qui
+s’appela naguère Arnoux-Veyrier, se sont fixés à Aix en Provence depuis
+plusieurs générations.
+
+A près de deux siècles en arrière, apparaissent un Duveyrier, procureur
+au Parlement de Provence, et son frère, chanoine à la collégiale de
+Pignans.
+
+Le procureur eut trois fils dont l’aîné devint secrétaire de l’Académie
+d’Aix ; le second succéda à son oncle comme chanoine de Pignans. Le
+troisième, Gaspard Duveyrier, fut d’épée. Le chevalier de Vertillac, ami
+de la famille, l’incorpora, sous le titre de _cadet de Vertillac_, dans
+le régiment d’Eu-infanterie. Blessé à la bataille de Parme (1732), où il
+se conduisit vaillamment ; blessé, plus tard, d’une chute de cheval
+tandis qu’il galopait devant les carrosses du roi, il était nommé
+officier à l’Hôtel des Invalides à l’âge de 23 ans.
+
+Par la suite, on obtenait pour lui une lieutenance dans une compagnie
+détachée sur les côtes de Provence.
+
+Gaspard Duveyrier fut le père de Joseph-Martial Duveyrier qui, chargé
+comme lieutenant de la maréchaussée d’Aix de conduire Mirabeau au fort
+de Joux, accorda à son prisonnier huit jours de liberté sur parole, et
+n’eut pas à le regretter. Son frère, Honoré Duveyrier, avocat de mainte
+cause célèbre, choisi pour défenseur du duc d’Orléans à la suite des
+journées des 5 et 6 octobre, incarcéré par ordre de Robespierre et sauvé
+par Hérault de Séchelles, à la veille des massacres de la Terreur,
+devenait, dans le Tribunat, le collaborateur de Portalis, Siméon et
+Pascalis pour la préparation du Code civil.
+
+La Restauration qui le trouva premier président de la cour impériale de
+Montpellier, ne le maintint pas dans ses fonctions, tout en lui donnant
+le titre de premier président honoraire.
+
+Honoré Duveyrier laissa deux fils, dont l’un, Honoré, magistrat congédié
+aussi par la Restauration, s’achemina dans les voies de la littérature
+dramatique. Il y marcha longtemps, sous le nom de Mélesville, en
+compagnie d’Eugène Scribe. Le fils cadet de l’ancien tribun fut Charles
+Duveyrier. Esprit curieux, remueur d’idées, Charles Duveyrier fut
+chaudement saint-simonien et en souffrit, mais il conserva toujours les
+aspirations humanitaires qui l’avaient conduit vers le saint-simonisme.
+Par la suite, et tout en composant, lui aussi, comme son frère, des
+pièces de théâtre dont plusieurs sont restées au répertoire, il s’occupa
+de questions économiques, politiques et financières. Il y fit preuve de
+qualités d’initiative qui, toutefois, ne le conduisirent pas à la
+fortune. Doué d’une activité sans relâche et d’un savoir étendu, Sainte-
+Beuve a pu écrire de lui : « Je le comparais à un flambeau qui marchait
+toujours »[4].
+
+Charles Duveyrier consacra la dernière période de sa vie à diriger les
+travaux d’une vaste Encyclopédie conçue sur un plan particulier, et à
+laquelle les grands financiers Péreire voulaient attacher leur nom.
+
+Nous arrivons enfin à Henri Duveyrier, l’éminent voyageur au pays des
+Touareg, qui fut le fils de Charles Duveyrier. Pour ceux que de plus
+longs détails sur la famille Duveyrier intéresseraient, ils les
+trouveraient dans un ouvrage devenu rarissime : _Anecdotes historiques,
+par le baron_ D. V., tiré à 100 exemplaires. Paris, 1837, in-8.
+Imprimerie de E. Duverger.
+
+Les indications ci-dessus suffisent à établir que la famille Duveyrier a
+compté au moins une demi-douzaine d’hommes de mérite en deux cents ans,
+moyenne tout à fait honorable.
+
+
+Henri Duveyrier est né à Paris, 48, rue de la Chaussée-d’Antin, le 28
+février 1840.
+
+La première école qu’il fréquenta fut celle de l’abbé Poiloup, à
+Vaugirard. Il la quitta pour le collège fondé à Auteuil par l’abbé
+Lévêque. Puis, son père, désireux de le préparer à une carrière
+commerciale, l’envoya poursuivre ses études, de la fin de septembre 1854
+à la fin de l’année 1855, dans un pensionnat ecclésiastique établi à
+Lautrach, près Memmingen, en Bavière.
+
+Pendant cette période, Henri Duveyrier tint un journal quotidien, pages
+naïves où, naturellement, apparaissent certains traits qui se
+retrouveront dans le caractère de l’homme, où s’accuse déjà une
+orientation marquée vers certaines études qui, en définitive,
+détermineront l’avenir de l’écolier.
+
+Le microcosme où il entrait parmi des représentants de diverses
+nationalités a pu se trouver un peu déconcerté en présence du démenti
+donné par ce Parisien appliqué, studieux, réfléchi, à l’opinion
+accréditée sur la légèreté et la futilité des Français. Le Journal de
+Henri Duveyrier, à Lautrach, a de la gravité ; l’enjouement, privilège
+ordinaire de la jeunesse, s’y fait peu sentir. Il laisse entrevoir aussi
+un esprit rebelle aux idées spéculatives et aux fantaisies de
+l’imagination. C’est ainsi que, habituellement respectueux du devoir et
+de ceux qui le prescrivaient, il se mit néanmoins en conflit avec un
+professeur à propos du sujet choisi pour une narration en allemand :
+« Pensées d’un jeune homme par un beau soir d’été ». Un autre sujet de
+composition : « La louange des passions », lui inspire cette phrase :
+« Je vais faire de mon mieux, mais ce sujet ne me plaît pas. Je n’aime
+écrire ni pour les vertus ni pour les passions ». Par un verdict qui
+semble empreint d’ironie, son discours fut choisi, « comme le meilleur
+pour être déclamé à la fête de Monsieur le Directeur » ; mais le lauréat
+ne se sentit pas le courage de le « déclamer » lui-même.
+
+Élève laborieux, très bien noté, Henri Duveyrier ne se bornait cependant
+pas aux travaux prescrits par les programmes du pensionnat ; il était
+sollicité d’un autre côté.
+
+Nous voyons, notées avec prédilection, les causeries dans lesquelles
+quelque camarade lui a cité des légendes régionales ; il a même commencé
+un recueil de légendes allemandes. Également empressé à recueillir des
+renseignements philologiques, il copie des chants en langue tudesque et
+en langue franque ; puis il se procure le _Pater_ en goth, en allemand
+et en anglo-saxon. Enfin, il entreprend un petit vocabulaire gothique et
+tudesque, afin de se préparer à lire les _Eddas_ ou la Bible d’Ulfilas.
+
+L’élève Duveyrier consigne très fréquemment, dans ses notes, des
+indications relatives à l’histoire naturelle. Il signale l’époque
+d’éclosion et le nom des premières fleurs du printemps ; il enregistre
+la rencontre de papillons ou d’autres insectes, nouveaux pour lui. Des
+plantes recueillies pendant les promenades, il compose son herbier qu’il
+accompagne d’indications variées ; quelques feuillets consacrés à la
+faune et à la flore portent ce titre : _Commentarii in faunam floramque
+pagi Lautrach locorumque circumjunctorum, Lautrach, MDCCCLV_. La
+météorologie a sa part dans un Journal tenu de décembre 1854 à août
+1855, et dans un calendrier météorologique précédé de remarques.
+
+Ces études-là signalent nettement la direction dans laquelle Henri
+Duveyrier s’acheminait. Un passage des notes constate aussi que M. le
+Préfet de l’École lui a confisqué ses livres de latin et d’astronomie,
+afin qu’il s’occupe exclusivement de l’allemand.
+
+Il n’avait pas encore atteint alors l’âge de seize ans et, déjà, d’après
+des indications autobiographiques rédigées dans l’âge mûr, il avait
+conçu le projet d’explorer quelque partie inconnue du continent
+africain.
+
+De même que les réflexions et les jugements font presque absolument
+défaut dans ces cahiers d’un enfant de quinze ans, les menus faits de la
+vie quotidienne du pensionnat n’y sont enregistrés que fort
+laconiquement et sans artifice. Toutefois, on y sent comme le souffle
+d’une nature sincère, juste et bonne, ferme, d’ailleurs, à maintenir son
+droit.
+
+Charles Duveyrier persistant à diriger son fils dans une voie qui, sans
+trop de préjudice pour la culture intellectuelle, le conduirait à
+l’indépendance plus rapidement que la filière universitaire, le fait
+alors entrer à l’École commerciale de Leipzig. Là, Henri Duveyrier voit
+s’élargir le champ de ses travaux, de ses idées et sent, en même temps,
+se préciser ses aspirations.
+
+Il ne paraît pas avoir tenu un journal de son séjour à l’École de
+Leipzig, d’où il sortit avec d’excellentes notes, après y être resté de
+la fin de 1855 au commencement de 1857. C’est pendant cette période que,
+tout en suivant les cours de l’École, il prend des leçons d’arabe d’un
+orientaliste éminent, le docteur Fleischer, avec lequel il entretint de
+longues relations.
+
+Plein de déférence pour les intentions de son père, il ébaucha, rentré
+en France, des études de langue chinoise, afin de se mettre en mesure
+d’aborder un terrain commercial relativement neuf. Mais il ne tarda pas
+à comprendre que, dominé par la suggestion des voyages ayant pour but la
+science, il ne cheminerait qu’à contre-cœur dans un autre sens[5]. Il
+s’en ouvrit donc résolument à son père, qui finit par céder. Charles
+Duveyrier étant d’esprit entreprenant, enclin aux initiatives, cette
+capitulation, dictée surtout par l’affection, ne dut lui causer ni trop
+d’efforts, ni trop de regrets. Ancien disciple de Saint-Simon, il ne
+répudia pas la devise saint-simonienne : « A chacun suivant sa
+capacité ». — Or c’était, à coup sûr, une présomption de capacité de la
+part de son fils que d’avoir, de propos raisonné, choisi la route à
+prendre. Quant au reste de la doctrine, n’était-ce pas devenir aussi
+producteur, servir l’intérêt général, que d’aller, au prix d’un
+dangereux labeur, demander à des terres inconnues la révélation de
+nouveaux groupes humains, l’élargissement du champ d’activité de notre
+civilisation ?[6]
+
+Quoi qu’il en soit, H. Duveyrier échappa à la carrière commerciale. Sans
+aucun doute, il eût été un commerçant éclairé, laborieux et probe ; mais
+ces qualités ne sont pas, dit-on, rigoureusement nécessaires et
+suffisantes pour mener à la fortune, commun point de concours des
+commerçants. Elles doivent être renforcées d’ambitions d’un ordre
+spécial qui ne sont pas données à tous, et dont H. Duveyrier n’était pas
+doué. Peu désireux de briller, sans grand souci du bien-être matériel,
+il n’était pas séduit par le luxe. Les efforts tendus à d’autres fins
+que la recherche de la vérité sur les choses de la nature et l’étude de
+sciences libérales lui semblaient un peu oiseux.
+
+Charles Duveyrier avait si largement adopté les projets formés par son
+fils qu’il le mit de suite à même de commencer à en préparer la
+réalisation.
+
+Tous les ouvrages nécessaires furent achetés, et le candidat explorateur
+entreprit, dès ce moment, quelques études spéciales.
+
+Au début de 1857, dans l’intention d’éprouver ses forces et ses
+aptitudes, il accomplissait un voyage en Algérie.
+
+Débarqué à Alger le 26 février, il débute par une excursion à
+Kandouri[7], à une trentaine de kilomètres dans l’ouest d’Alger, non
+loin du lac Halloula. Kandouri était la résidence du Docteur Warnier,
+homme de grande valeur, qui devait, par la suite, exercer une influence
+considérable sur la vie et les travaux de Henri Duveyrier.
+
+Le 8 mars, il partait pour une course plus longue : Djelfa et Laghouât,
+d’où il revint, dans le milieu d’avril, par Bou Zid et Caïd Djelloul.
+
+Cette course, exécutée avec Oscar Mac-Carthy dont les connaissances
+variées furent précieuses à son compagnon de route, a été relevée dans
+un journal récemment imprimé[8] à l’intention de ceux qui avaient connu
+et aimé Henri Duveyrier. Ils ont assisté, ainsi, à ses premiers pas déjà
+très fermes, dans une carrière où il a conquis une juste célébrité.
+
+Sa relation est empreinte d’une sincérité, d’une naïveté qui sont
+presque des mérites littéraires. Entre autres faits, elle mentionne la
+joie qu’inspira au futur voyageur la rencontre, à Laghouât, d’un Targui
+envoyé par Ikhenoukhen, et avec lequel il eut d’excellents rapports.
+
+De là, peut-être, une prédisposition qui détermina le voyage de Henri
+Duveyrier chez les Touareg.
+
+Voici en quels termes le jeune voyageur rapporte sa dernière entrevue
+avec le Targui fortuitement rencontré... « Mohammed-Ahmed promit que,
+lorsqu’il serait de retour dans son pays, il m’enverrait un livre en
+targui, et comme je voulais lui faire un cadeau capable de cimenter
+notre amitié, je crus n’avoir rien de mieux à faire que de lui donner
+mes pistolets et ma poire à poudre, ce que je fis immédiatement. Ce
+cadeau de ma part le rendit tout confus, et il dit à M. le
+Commandant[9] : « Ce jeune homme est si bon pour moi ; il m’a donné du
+tabac, du sucre, des foulards ; il me donne maintenant des pistolets. Je
+ne sais comment le lui rendre ; je vais faire chercher mon méhari et le
+lui donner. » Nous eûmes beaucoup de peine à lui faire comprendre que je
+ne voulais pas le priver de son chameau qui allait lui devenir
+nécessaire pour retourner à R’hât, et que, du reste, je serais fort
+embarrassé pour l’emmener dans mon pays ; que je le remerciais beaucoup
+de son offre et que j’en étais aussi content que si le méhari était
+devenu ma propriété. Il demanda alors à M. le Commandant s’il n’y avait
+pas moyen de m’emmener avec lui dans son pays. On lui répondit, pour
+l’éprouver, qu’il n’aurait pas assez soin de moi ; mais le Targui prit
+cela au sérieux, et se mit à expliquer avec chaleur que, chez lui,
+c’était un devoir de prendre soin de son ami et que, sous sa protection,
+il ne m’arriverait aucun mal. Je lui dis alors qu’un jour peut-être,
+j’irais le voir. « In ch’Allah ! s’il plaît à Dieu, répondit-il, et il
+se retira satisfait.... »
+
+A la suite de son voyage d’essai, H. Duveyrier publia, dans le recueil
+de la Société orientale de Berlin, une notice sur quatre tribus
+berbères[10] : les Beni-Menasser, les Zaouaoua, les Mzabites, les
+Touareg Azdjer. Il y résumait ce qu’il avait pu apprendre sur ces tribus
+« pendant son rapide et court voyage dans nos possessions algériennes ».
+Cette publication de début consiste surtout en un vocabulaire comparé
+des idiomes des quatre tribus. On y sent un auteur bien documenté et
+soigneux de l’exactitude.
+
+L’année même où il faisait, en quelque sorte, ses premières armes, fut
+marquée par un incident qui exerça sur la suite de ses travaux une
+influence marquée.
+
+Pendant un voyage à Londres, où habitait une branche de sa famille, il
+eut la bonne fortune d’être mis en relation avec Henri Barth, alors
+occupé à écrire la relation de ses voyages.
+
+Dans une belle notice nécrologique consacrée au voyageur allemand, H.
+Duveyrier raconte l’accueil qu’il reçut de lui[11]... « M. le professeur
+Fleischer, de Leipzig, orientaliste éminent près duquel j’avais appris
+la langue arabe, et qui connaissait mes projets de voyages en Afrique,
+m’avait adressé et recommandé au Dr Barth, alors à Londres. Je le vis
+pour la première fois en 1857.
+
+« Il essaya d’abord de me dissuader d’entreprendre si jeune ces durs
+labeurs ; mais n’ayant pu ébranler ma ferme résolution, il me prodigua,
+avec une bienveillante sollicitude, les instructions et les conseils. A
+peine mon arrivée dans le pays des Beni-Mzab lui était-elle connue,
+qu’il s’empressa de m’écrire. Par ses lettres, pleines d’affectueux
+conseils et de précieuses indications, il veillait de loin au succès de
+mon entreprise, m’ouvrant des points de vue nouveaux, me signalant les
+faits capitaux qui devaient appeler mon attention. Bientôt il m’envoyait
+une lettre circulaire, écrite en arabe, et adressée à tous ses amis du
+Sahara et du Soudan, pour me protéger en cas de besoin. En même temps,
+il me transmettait une lettre spéciale pour le cheikh El-Bakkây ; je
+parvins heureusement à la remettre à son neveu, dont les bons offices
+m’ont été très utiles. J’étais Français, cependant, mais l’esprit étroit
+de rivalité ne pouvait avoir accès près de ce grand cœur... »
+
+Plusieurs lettres à Henri Duveyrier ou à son sujet, attestent, en effet,
+les sentiments d’estime et de sympathie de Henri Barth pour un émule
+dont il avait pressenti le mérite et avec lequel d’ailleurs, il resta,
+jusqu’à la fin de sa vie, en relations très affectueuses.
+
+Quand mourut le Dr Barth (25 novembre 1865), la famille de l’illustre
+explorateur fit hommage d’une partie de ses papiers scientifiques à
+Henri Duveyrier qui avait si bien retenu ses leçons et si
+consciencieusement étudié son œuvre.
+
+De retour d’Angleterre, vers le milieu de 1857, Henri Duveyrier se mit,
+avec ardeur, en mesure d’entreprendre un voyage de pénétration au cœur
+du Sahara. Il étudia, la plume à la main, ce que la géographie savait
+alors des contrées vers lesquelles il allait se diriger. A la vérité,
+pour le lointain Sahara central, les seules sources d’informations
+précises étaient, outre la relation de Caillié, les ouvrages dans
+lesquels Richardson, Barth, Overweg et Vogel avaient consigné les
+importants résultats des missions anglaises accomplies par eux de 1850 à
+1853.
+
+Les itinéraires de ces missions partant de Tripoli pour se diriger vers
+le lac Tchad, traversaient, par Mourzouk et Rhât, les immensités
+sahariennes comprises entre la côte et le Soudan. Les papiers de Henri
+Duveyrier renferment des feuillets dans lesquels il avait commencé à
+décrire sommairement les pays qu’il se proposait d’explorer.
+
+Dans d’autres pages il indiquait les grandes étapes de sa marche, les
+résultats principaux à atteindre aux points de vue politique,
+scientifique, commercial ; il y énumérait, avec un soin qui révèle
+beaucoup de réflexion, les travaux à exécuter, les recherches à faire,
+les notes à prendre. On sent, en ces pages, l’homme qui entend être
+autre chose qu’un touriste audacieux, dominé par la seule pensée
+« d’être le premier à avoir vu ».
+
+La jeunesse de l’auteur se révèle, toutefois, dans l’ampleur du projet
+primitif qui comprenait une reconnaissance du Touât et l’exploration du
+pays alpestre des Touareg Hoggar.
+
+Il s’est aperçu, en face de la réalité, que l’imprévu n’abandonne jamais
+ses droits et que les projets les mieux étudiés comportent de grands
+mécomptes, quand il s’agit de pénétrer dans des contrées nouvelles, au
+milieu de populations méfiantes ou hostiles.
+
+Tout en s’assimilant les données acquises par ses devanciers et, plus
+spécialement, par le docteur H. Barth, il travaillait avec ardeur à
+acquérir les notions si variées qu’exige une exploration scientifique
+largement comprise.
+
+Il s’attacha, en particulier, à bien connaître les méthodes, comme le
+maniement des instruments de détermination des latitudes, longitudes et
+altitudes.
+
+Cette préparation, qui est délicate, qui exige beaucoup d’application,
+de soin, de persévérance, est en quelque sorte, une pierre de touche de
+la vocation d’un candidat à la carrière d’explorateur. Les observations
+astronomiques en cours de route ajoutent, d’ailleurs, aux difficultés,
+parfois même aux dangers du voyage.
+
+Henri Duveyrier eut la bonne fortune de rencontrer, comme professeurs,
+tout d’abord Lambert-Bey, l’un des ingénieurs que Méhémet-Ali avait
+envoyés en avant-garde dans sa marche vers le Haut Nil ; puis un
+astronome hors de pair, Yvon Villarceau ; enfin, M. Renou, membre de la
+commission scientifique de l’Algérie, constituée en 1837. Il avait
+commencé ses travaux scientifiques au milieu des combats livrés par les
+colonnes expéditionnaires chargées d’établir l’autorité de la France
+dans ce qui était alors le Sud-Algérien.
+
+M. Renou initia aussi H. Duveyrier aux observations météorologiques[12]
+sans lesquelles il n’est pas d’exploration complète ; le professeur,
+ici, se doubla d’un ami dont les lettres, pleines d’excellentes
+instructions, attestent aussi la plus affectueuse sollicitude pour son
+élève.
+
+En histoire naturelle et en géologie, c’est au Muséum qu’il demanda le
+complément de l’instruction acquise dès sa jeunesse.
+
+Le savant naturaliste A. Duméril lui apprit l’art de préparer les
+mammifères et les oiseaux pour les envoyer en Europe.
+
+M. Hérincq, auteur de travaux estimés, qui fut l’un des derniers à
+porter le titre de « garde des Galeries de botanique au Muséum », se
+chargea de l’initier aux soins faute desquels la formation d’un herbier
+est à peu près peine perdue.
+
+Pour la géologie et la minéralogie, Henri Duveyrier eut les
+renseignements de M. Hugard, alors aide-naturaliste au Muséum sous la
+direction de l’éminent Dufrenoy.
+
+On a vu précédemment que l’élève de l’école de Lautrach s’intéressait
+aux questions de linguistique et d’ethnographie ; aussi, ne manqua-t-il
+pas demander à Léon Renier, à Ernest Renan, à son ancien professeur
+Fleischer les directions nécessaires pour accomplir convenablement cette
+partie de sa tâche.
+
+La recherche, la copie, l’estampage des inscriptions lui furent tout
+spécialement recommandés, et nous savons qu’il a fait, dans cet ordre
+d’idées, des découvertes enregistrées par l’épigraphie et l’histoire.
+
+H. Duveyrier savait trop combien il lui importait d’être bien compris
+des peuples au milieu desquels il devait vivre, surtout de les bien
+comprendre, pour ne pas chercher à se perfectionner dans la langue arabe
+qu’il avait apprise à Leipzig. Il le fit sous la direction du Dr Perron,
+de Reinaud, de Caussin de Perceval.
+
+Ses facultés en pleine sève de jeunesse, stimulées par la perspective du
+voyage prochain, soutenues dans leur effort par une intense application
+au travail et une méthode excellente, furent, pendant plus d’une année,
+tendues sur l’accomplissement du programme d’études que H. Duveyrier
+s’était fixé à lui-même. Il l’a exposé dans un texte qui dénote la
+notion claire de tout ce qu’exige une exploration en pays nouveau.
+L’influence des conseils du docteur Barth ne fut probablement pas tout à
+fait étrangère à l’ampleur de ce programme.
+
+On y discerne aussi une pensée de haute solidarité, une inspiration à
+servir les intérêts communs ; il y a là un reflet des théories du saint-
+simonisme.
+
+En résumé, dans un ardent désir de réussite, H. Duveyrier s’était mis
+promptement à même de recueillir avec discernement des données sur
+l’histoire, la géographie physique et économique, l’ethnographie, la
+linguistique des contrées, en grande partie inexplorées, où il allait
+s’avancer. Sans doute, une initiation si rapide ne pouvait être ni
+développée ni profonde. H. Duveyrier qui s’en rendait compte, fit de
+constants efforts pour la compléter. M. Renou l’y encourageait en lui
+écrivant d’amicales remontrances sur sa façon d’observer, soit en
+astronomie, soit en météorologie.
+
+Il est superflu d’ajouter que les préparatifs matériels furent à la
+hauteur de la préparation scientifique du voyage. On possède la liste
+des instruments d’observation et des objets variés qui devaient
+contribuer au succès de l’entreprise.
+
+H. Duveyrier n’ignorait pas les risques au-devant desquels il marchait.
+— « Je sais très bien, écrivait-il dans l’un de ses carnets de notes,
+que le voyage que je vais entreprendre n’est pas sans dangers, mais je
+me sens plein de confiance en mes propres forces, et j’espère qu’avec
+beaucoup de prudence et de patience, et toute mon énergie, je
+parviendrai à les éviter, et que je mènerai ainsi mon expédition à bonne
+fin. L’événement prouvera si je me suis trompé. »
+
+H. Duveyrier avait décidé de voyager ouvertement comme chrétien, au lieu
+d’adopter ou de feindre l’Islamisme qui lui aurait été une sorte de
+sauvegarde. Par respect pour lui-même et pour la croyance des autres, il
+lui eût répugné de se livrer aux manifestations d’une foi factice. Sa
+répulsion pour les voies tortueuses s’était doublée d’une confiance
+juvénile, robuste, dans le prestige de l’honnêteté et la puissance de la
+droiture. Ce furent là les éléments essentiels de sa résolution. Peut-
+être aussi, en y réfléchissant, fut-il amené à conclure qu’un vernis de
+religion musulmane pourrait ne pas suffire à protéger le voyageur
+_roumi_ contre l’animadversion des Sahariens. En pareil cas, tout serait
+perdu, même l’honneur.
+
+Quelque garantie qu’il vît dans l’honnêteté de ses intentions, Duveyrier
+se prémunit contre le danger auquel l’exposait sa qualité de chrétien.
+Recherchant les passages où le Coran prêche la tolérance envers les
+autres religions et le respect pour les hôtes, il se mit en mesure de
+discuter, de combattre les arguments qui seraient invoqués contre lui.
+
+Il lui restait les risques auxquels pouvait l’exposer, en sa qualité de
+Français, quelque expédition militaire dans l’extrême-sud, coïncidant
+avec son voyage.
+
+S’il s’interdisait de partager la foi des Arabes, il revêtit leur
+costume, autant par hygiène que pour s’identifier, s’assimiler le plus
+possible aux hommes dont il devait partager la vie, et auprès desquels
+il entendait se montrer juste avant tout. Sur ce dernier point, il était
+d’accord avec le Dr Barth qui lui écrivait, vers le milieu de 1859 :
+«... la meilleure arme pour le voyageur chrétien, dans ce pays, consiste
+en une probité impeccable vis-à-vis des indigènes... ».
+
+Voilà de nobles principes, et dignes de respect, mais trop élevés peut-
+être pour émouvoir des gens à moitié barbares, habitués, par tradition,
+à ne subir d’autre ascendant que celui de la force. La justice et la
+probité ne sont, du reste, pas inconciliables avec la fermeté, la
+sévérité auxquelles le voyageur le plus endurant est, parfois, obligé de
+faire appel.
+
+Comme nom de voyage, il adopta celui de Sid-Saad-ben-Doufiry ; le nom de
+Saad se traduit par notre nom de Félix, et ben-Doufiry signifie fils de
+Duveyrier, ce dernier nom étant accommodé à la prononciation arabe.
+
+ Charles MAUNOIR.
+
+
+[Note 4 : _Lettre à la Princesse_ (1873), p. 245.]
+
+[Note 5 : Évidemment, ce n’était pas par un fugitif mouvement
+d’enthousiasme juvénile que H. Duveyrier avait conçu le dessein
+d’explorer l’Afrique. Dans l’introduction au Journal de son voyage chez
+les Touareg, il écrivait, le 23 juin 1859 : « Depuis l’âge où les idées
+commencent à prendre une tournure raisonnable, un attrait invincible m’a
+attiré vers le continent africain... »]
+
+[Note 6 : Cette hypothèse au sujet des idées de Ch. Duveyrier trouve
+confirmation dans une lettre qu’Arlès-Dufour, le grand financier saint-
+simonien, écrivait à Henri Duveyrier et dont Charles Duveyrier avait,
+lui-même, pris copie. On y lit le passage suivant : « Si, décidément,
+tes aptitudes ne se plient aux études commerciales que par violence et
+avec répugnance, il serait irréligieux à ton père et à moi d’abuser de
+ton obéissance pour te les faire poursuivre, et il faudrait y renoncer
+franchement pour te vouer sans réserve aux études auxquelles te poussent
+évidemment ta vocation, c’est-à-dire ta nature. Dieu est très avare de
+ces vocations évidentes qui ne permettent aucun doute, et c’est un
+devoir sacré de les respecter, de les favoriser même, quand on le peut.
+Si tu savais, mon enfant, combien d’existences manquées et malheureuses,
+combien de forces perdues pour la société, par suite de vocations
+méconnues et faussées !... »]
+
+[Note 7 : ... « Quand vous viendrez ici, je vous conduirai à Kandouri,
+un Versailles sauvage, un Versailles du bon Dieu, un vrai paradis
+terrestre. Là, vous verrez ce qu’était le monde quand il est sorti des
+mains du Créateur. Vous vous y trouverez au milieu d’Arabes qui vous
+traduiront la Bible en fait, beaucoup mieux que votre père et ses
+collègues de la Société des artistes dramatiques n’ont traduit, au
+théâtre, notre société moderne. »
+
+(Lettre du Dr Warnier à Henri Duveyrier, Alger, le 11 juillet 1855.)]
+
+[Note 8 : _Journal d’un voyage dans la province d’Alger_, par Henri
+Duveyrier. Paris, Challamel.
+
+Cet ouvrage n’est pas dans le commerce.]
+
+[Note 9 : Le commandant Margueritte, devenu le général Margueritte, tué
+à Sedan.]
+
+[Note 10 : Notizen über vier berberische Völkerschaften, während einer
+Reise in Algerien nach Hallûla-See und nach Laguât in Februar, Marz und
+April 1857, gesammelt von H. Duveyrier. — _Zeitschrift der deutschen
+morgenländischen Gesellschaft_, t. XII, 1858, p. 176-186.]
+
+[Note 11 : Henri Barth, ses voyages en Afrique et en Asie. _Revue
+contemporaine_, 1866, 4e livraison, 28 février.]
+
+[Note 12 : Nous avons une preuve du soin apporté par H. Duveyrier à sa
+préparation, dans le fait qu’en 1858, du 6 au 12 novembre, il avait
+fait, à la fenêtre de l’appartement que son père occupait, rue de
+Grenelle, no 123, une série d’observations météorologiques dans le but
+de régler la marche d’un baromètre anéroïde.]
+
+
+
+
+ JOURNAL DE ROUTE
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ DE BISKRA A L’OUED-RIGH ET AU SOUF
+
+
+ Biskra, 13 janvier 1860.
+
+J’ai fait aujourd’hui une liste des peuplades _nègres_ qui sont
+représentées dans la petite colonie de Biskra. Voici la liste de ces
+tribus ; je crois que, plus tard, elle devra être complétée. J’ai mis un
+astérisque devant les noms de peuplades dont nous ne connaissons la
+langue d’aucune manière : 1. Bornou. — 2. Haoussa. — 3. Bagirmi. — 4.
+Felata. — 5. Mboum[13]. — 6. Mandara. — 7. Koenna[14]. — 8. * Kanembou.
+— 9. Teda. — 10. Timbouktou (Zonghay). — 11. Mbāna. — 12. Ouaday. — 13.
+* Manga[15]. — 14. * Doura. — 15. Katsena. — 16. Bambara. — 17. Logonē.
+— 18. Derge. — 19. Affadē. — 20. Ngāla. — 21. Kouri. — 22. Maggari[16].
+— 23. Margi. — 24. Kerrekerre. — 25. Ngouzzoum[17]. — 26. Hadamoua[18].
+
+Ces nègres ont formé un petit village de huttes en branches de palmiers,
+situé à l’origine des plantations, près du nouveau Biskra, dont il forme
+un petit faubourg. Les femmes portent des costumes de leur pays, tandis
+que les hommes ont choisi, dans les costumes de tous les peuples avec
+lesquels ils sont en relations, tous les oripeaux et les guenilles de
+couleurs voyantes qu’ils ont pu se procurer.
+
+Je me promène dans l’oued Biskra ; dans les terres d’alluvions qui
+renferment son lit, on trouve les coquilles d’une espèce de gastéropode
+assez curieuse par ses formes qui rappellent celles des coquilles
+marines. La bouche est formée par une échancrure, la forme générale est
+entre celle de la limnea et celle de l’oliva, le test est assez dur ;
+les bords de l’ouverture sont tranchants ; la couleur de la coquille est
+d’un noir olivâtre, mais passe par toutes les couleurs jusqu’au blanc,
+selon qu’elle est plus ou moins ancienne dans la couche d’alluvions. Ce
+mollusque vit actuellement dans certains ruisseaux de l’oued
+Biskra[19] ; on le trouve en masses considérables. — L’eau dans laquelle
+il vit ressemble, comme goût, à celle que l’on boit en ville, c’est-à-
+dire qu’elle est légèrement saumâtre. — Un mollusque herbivore se trouve
+ici en grand nombre sur les tiges de cannes, roseaux qui croissent dans
+l’eau.
+
+Je prends ici l’occasion de faire remarquer que les eaux des ruisseaux
+en question renferment un second gastéropode, qui est turriculé et à
+tours de spire ornés de côtes. Ce mollusque vit dans la vase, où l’on a
+de la peine à le distinguer à cause de sa couleur cendrée. — Je crois
+qu’il est identique à celui des eaux artésiennes de l’oued Righ[20]. Ce
+dernier vit dans les _saquias_ des jardins de Tougourt, dans une espèce
+de plante fluviatile (acotylédone, je crois) qui forme une mousse
+verdâtre. J’en ai dans le flacon à alcool no 2.
+
+ Biskra, 14 janvier.
+
+J’emploie ma matinée à prendre l’heure exacte à une minute près, pour M.
+le colonel Séroka ; je fais, par la même occasion, le calcul du lever du
+soleil pour cette année à Biskra ; je trouve qu’il faut retrancher 42
+minutes du temps du lever à Paris. — L’horloge avançait de 38 minutes !
+Les cadrans solaires ont, je crois, une erreur de quelques minutes, 7
+minutes environ.
+
+Dans l’après-midi, je vais avec ces Messieurs du télégraphe et M.
+Colombo pour lever le plan du petit hameau de El’Aliya dont on voit les
+hauts palmiers tout près de Biskra. — C’était pour montrer à ces
+Messieurs comment il fallait opérer.
+
+El’Aliya touche d’un côté à l’oued dont les berges à pic s’éboulent à
+chaque crue ; nous aperçûmes là des restes de fondations romaines et de
+vastes tubes de terre cuite superposés, le tout enchâssé dans les
+berges, et mis à nu par les eaux. Nous hésitons encore à déterminer quel
+était l’usage de ces constructions.
+
+Près de là est un cimetière, que l’eau ronge aussi, laissant voir des
+squelettes à moitié découverts. Je prendrai là quelques crânes pour ma
+collection.
+
+Dans le milieu de l’oued, près d’El’Aliya, est une construction carrée,
+évidemment romaine, remarquable en ce qu’elle n’a ni portes ni autres
+ouvertures. Actuellement elle est remplie de terre jusqu’au sommet. Les
+murs sont bien conservés, si ce n’est pour une ou deux petites brèches
+rondes qu’y fit Salah Raïs avec son artillerie. Il croyait, comme les
+Arabes aujourd’hui, que cette construction renferme un trésor.
+
+Un peu plus loin encore se trouve la coubba de Sidi-Zurzour qui fut
+bâtie sur une construction analogue à celle dont je viens de parler.
+
+Le cours de l’oued dans toute sa longueur, à part quelques bandes de
+terre végétale alluviale dont j’ai parlé plus haut, est couvert de
+galets et de pierres roulées, quelquefois énormes ; la plupart sont de
+grès, d’autres de calcaire compact.
+
+ Biskra, 15 janvier.
+
+Aujourd’hui j’ai fait avec M. Colombo une promenade à pied à la source
+thermale de Hammâm Salahîn. La direction est vers le nord, appuyant un
+peu à l’ouest, je crois, et à 6 kilomètres du fort Saint-Germain ;
+cependant je ne serais pas étonné que la distance fût un peu plus
+grande. Les bains sont entourés d’une construction, avec des chambres
+pour la commodité des baigneurs. Les eaux sont salées et ont, de plus,
+une forte odeur d’hydrogène sulfuré. La température de l’eau au bord du
+bassin, là où elle s’en échappe, était de :
+
+ 44°,8 thermomètre 186 de Baudin.
+
+ 44°,7 — 207 —
+
+Au milieu, à l’endroit où elle jaillit en bouillonnant, la température
+prise par M. Colombo était de :
+
+ 45°,1 thermomètre 207 de Baudin[21].
+
+M. Colombo entra dans le bain, mais, pour moi, je me contentai d’y
+mettre les pieds, qui me firent mal au bout de quelque temps.
+
+La raison de cette excursion était mon désir de me procurer des poissons
+vivant dans la _saguia_ qui sort de la source, et qui conserve encore
+assez longtemps sa température élevée et plus encore les sels dont elle
+est saturée. Ces poissons, dont je réussis à me procurer quelques
+exemplaires, ressemblent beaucoup à ceux des eaux artésiennes de l’oued
+Righ[22] ; ils vivent dans une eau qui peut avoir 30°. — Dans la même
+saguia croît une plante acotylédone خز[23], à feuilles filiformes très
+ténues, la même, je crois, qui est si commune dans les _saguiet_ de
+Tougourt, et qui sert de nourriture aux coquillages turriculés et aux
+glyphisodons ou perches à dents fendues. J’en ai pris un échantillon, et
+un Arabe qui était là m’a dit que cette plante servait de remède pour
+les maux d’yeux. Sont-ce les sels dont elle doit être imprégnée qui lui
+donnent cette vertu ? Je suis très porté à le croire. Autour de la
+source thermale, on voit de nombreux tufs calcaires, presque entièrement
+composés de débris végétaux. D’autres pierres s’y trouvent aussi ; j’en
+ai recueilli. On trouve près de là un petit lac de forme circulaire, que
+j’ai visité à mon premier passage ici. L’eau en est remarquablement
+froide[24], et la profondeur m’en a été donnée (16 mètres) par M.
+Colombo qui l’a mesurée.
+
+Voici la liste des plantes dont je me rappelle le nom et que nous avons
+rencontrées en revenant de la source : _Bageul_, _remeth_,
+_kelkha_,_methennân_, _rhardeg_, _sedra_, _gandoul_ (bou choucha)[25].
+
+ Biskra, 16-17 janvier.
+
+Visite au colonel Séroka. — Il me prête des calques superbes de cartes
+sur le Sahara ; j’en copie un aujourd’hui même.
+
+Je remarque un fait important pour mes observations. Mon baromètre no
+892 est dérangé. Mais il ne l’est que depuis mon départ pour
+Constantine, car à cette époque je réglai mon anéroïde qui, maintenant,
+suit à peu près la marche du Gay-Lussac de M. Colombo.
+
+ Biskra, 18-19 janvier.
+
+M. Colombo dont j’ai déjà parlé est un ancien sous-officier. Il dirige
+l’école arabe française de Biskra. C’est une école où les jeunes Arabes
+peuvent apprendre le français et les éléments de nos sciences. Cette
+école est assez bien suivie, et j’ai pu me rendre compte des progrès
+intéressants qu’ont faits les élèves de M. Colombo. Leur maître est
+assez versé dans la connaissance de l’arabe, et il se perfectionne
+chaque jour dans la science par une étude diligente[26]. Son traitement
+est de 1.800 fr. par an ; il a un aide, Arabe de Constantine, élève de
+M. Cherbonneau, et qui, je crois, perçoit, un traitement de 100 fr. par
+an.
+
+Le colonel Séroka me dit que l’on avait commencé un forage à ’Ain
+Baghdad, et qu’il fut interrompu lors de la guerre d’Italie.
+
+ 1er février 1860.
+
+Je quittai aujourd’hui Biskra ; MM. Manaud, Colombo et Falques vinrent
+me dire adieu avant mon départ. J’avais dit adieu au colonel hier au
+soir.
+
+Je suivis sur ma jument la marche lente des chameaux jusqu’à ce qu’étant
+enfin arrivés en vue des broussailles de tamarix que l’on a cru pouvoir
+nommer « forêt » de Saada, je fis partir ma monture au trot et j’arrivai
+au bordj de Taïr Rassou.
+
+Le kaïd Si Khaled était absent, mais il revint bientôt ; il avait été en
+cherche de sangliers et rentrait sans en avoir vu un seul. — Ce fut
+peut-être là la raison de son accueil froid ; car il ne me fit servir
+qu’une _berboucha_ qu’à la vérité il partagea avec moi. — Je n’avais du
+reste que quelques moments à lui consacrer, et je repartis de suite pour
+arriver à Chegga avant la nuit.
+
+La route de Tougourt sur laquelle je marchais est assez bien tracée,
+surtout depuis que des voitures y sont allées. Aussi n’avais-je guère
+crainte de me perdre.
+
+J’arrivai à Chegga après le coucher du soleil. J’y trouvai, outre M.
+Lehaut, des officiers du bataillon avec qui j’avais fait connaissance à
+Tougourt.
+
+Les chameaux arrivèrent pendant la nuit.
+
+Je dois noter que sur la route, un peu après la rivière, j’ai rencontré
+cinq ou six petits monuments en forme de pyramides et une tombe, le tout
+rassemblé sur un espace de quelques mètres carrés ; c’est un monument
+élevé par les Oulad Moulet, pour éterniser le souvenir d’une défaite que
+leur a infligée en cet endroit le chérif.
+
+ 2 février.
+
+Je ne suis pas parti de bon matin. J’ai été voir, avec M. Lehaut[27], le
+quatrième puits qu’il est en train de finir, espérons-le.
+
+Parti encore aujourd’hui en avant du bagage, j’arrivai d’assez bonne
+heure à Oumm-et-Tiour.
+
+Oumm-et-Tiour est un petit village arabe, créé par les Français[28]. Il
+compte aujourd’hui 28 maisons habitées et une mosquée remarquable à
+cause de son beau minaret. On y compte plusieurs centaines de palmiers
+âgés de deux à trois ans, qui vont donc porter leurs fruits l’année
+prochaine. — Je crois que la plupart des habitants sont des Selmia.
+
+Chegga, au contraire, qui doit aussi son existence aux puits artésiens
+de M. Lehaut, ne compte encore qu’une quinzaine de maisons au plus, en
+comptant celles qu’occupent les forges, les employés, etc... Chegga n’a
+pas de palmiers, et c’est la première année qu’on y ensemence.
+
+ 3 février.
+
+Aujourd’hui je me rendis à Merhaier, la première oasis de l’Oued-Righ,
+en venant du nord.
+
+Le cheikh étant absent, je me vis sur le point de manquer de guides pour
+traverser le pays désert qui sépare ce point de l’Oued-Souf. Cependant,
+heureusement pour moi, le cheikh arriva dans la soirée, et, après avoir
+lu la lettre du colonel Séroka, il me dit que le lendemain je pourrais
+partir à l’heure qui me conviendrait, avec cinq hommes à pied comme
+escorte et un guide à cheval.
+
+Les plantations de palmiers de Merhaier, arrosées par des sources
+artésiennes, sont, du moins dans cette saison, très pauvres en produits
+de potager. Les arbres fruitiers y sont même fort rares ; c’est à peine
+si on y voit un figuier et un pêcher égarés.
+
+Les eaux des fossés abondent en grenouilles.
+
+Les Rouâgha dont la race commence ici, sont remarquables par leur
+physique et surtout par leur teint, qui approche beaucoup du type nègre.
+Certains d’entre eux sont même plus noirs que les gens du nord du
+Haoussa (Madja, etc.). Les femmes se vêtissent de bleu. Elles ne mettent
+rien d’autre sur leur tête que leur vêtement ou haïk, absolument comme
+on peint la madone. — Mais combien peu d’entre elles pourraient laisser
+un doute à ce sujet et jouter de grâce et d’élégance de formes avec les
+portraits de Raphaël ! Les femmes me paraissent jouir de la liberté à
+laquelle elles ont droit.
+
+ 4 février.
+
+Après avoir écrit quelques lettres et rassemblé mon monde, je me mis en
+marche pour l’Oued-Souf.
+
+Nous primes d’abord la direction de l’Oued-el-Khorouf, qui n’a d’autre
+importance que celle d’un canal de décharge des eaux de l’oued Righ dans
+le chott Melghigh. Nous nous arrêtâmes à ’Ain ed ’Daouira, petit bassin
+circulaire occupé par des roseaux et autres plantes aquatiques. C’est
+probablement un « puits mort ». Nous fîmes là notre provision d’eau
+douce (?) et coupâmes l’Oued-el-Khorouf.
+
+Nous nous rapprochâmes alors du chott, dont nous avions gardé la nappe
+brillante sur notre gauche, avec les petites oasis de palmiers de
+Choucha, Dindouga et de Wousli, cette dernière isolée au milieu des eaux
+du chott.
+
+Nous continuâmes à travers un pays, qui tantôt apparaissait sous
+l’aspect du chott avec son terrain meuble, composé de sable quartzeux
+mélangé de sel et d’argiles, tantôt nous obligeait à traverser des
+lignes de franches dunes de sables.
+
+Enfin nous nous arrêtons dans le Sif bou Delal.
+
+ 5 février.
+
+La direction générale de la crête des dunes du Sif bou Delal est de 147°
+magnétique ; c’est-à-dire qu’elles ont été formées sous l’influence d’un
+vent du nord-ouest ou à peu près.
+
+Ma caravane se compose de quatre Rouaghas commandés par un Arabe, tous à
+pied et armés de leur long fusil. Ils portent eux-mêmes leurs vivres,
+composés de farine et de dattes, avec une petite provision d’eau. Le
+guide, un « monsieur » boiteux, est en revanche monté sur un cheval
+qu’il ne peut gouverner, et qui adresse de temps en temps des
+compliments à ma jument. Mes deux Souafas ne quittent ni leurs fusils ni
+leurs chameaux, et lorsque leurs animaux veulent descendre la pente des
+dunes, ils se suspendent à leur queue pour faire le contrepoids des
+bagages.
+
+Aujourd’hui nous atteignîmes, vers midi, les dunes de Gasbiya, du moins
+nous nous en arrêtâmes à 1 kilomètre, car je jugeai inutile de les
+gravir, l’_ógla_[29] qui existait autrefois au nord des dunes étant
+sèche depuis deux ans. Je pris des visées de boussole sur les dunes de
+Gasbiya et sur les sables de Retmaya, lesquels ne présentent pas de
+sommets.
+
+Nous continuâmes ensuite notre route en prenant une nouvelle direction,
+parce que la visite à Gasbiya nous avait obligés à nous détourner de la
+route du Souf pour appuyer au nord.
+
+Je ne fais pas une description plus longue de notre route d’aujourd’hui
+dont les détails se trouveront dans l’itinéraire. Je me borne à dire que
+nous n’eûmes d’autre aventure que de rencontrer les traces de pas de
+deux hommes, ô miracle ! dans cette solitude. — En revanche, les
+empreintes de pas de gazelles, de lièvres, de gerboises et de
+_djird_[30] étaient moins rares.
+
+Presque toute la route dans les sables.
+
+ 6 février.
+
+Nous avons voyagé toute la journée dans une région de dunes désertes. Ce
+fut un travail pénible pour les bêtes et pour les hommes.
+
+Ces dunes ne sont pas très hautes et affectent une forme allongée comme
+les vagues de la mer. Elles doivent évidemment leur existence à la
+prédominance des vents du nord-ouest ; ce qui viendrait confirmer
+l’opinion de ceux qui veulent que les vents alizés règnent dans ces
+parages[31]. — Les dunes se trouvent distribuées par zones assez larges,
+séparées entre elles par des espaces relativement unis qui prennent le
+nom d’oueds.
+
+La végétation de cette région est composée principalement d’àlenda et de
+drin. L’_arta_, le _dhomrân_, le _harmel_, etc., s’y trouvent aussi,
+mais en bien moins grand nombre.
+
+Le vent soufflait avec violence, enlevant le sable et ajoutant un fort
+désagrément à celui du voyage dans un pays aussi désert, aussi monotone.
+
+Après avoir traversé une zone de dunes appelée le Medheheb-el-Charguia,
+par opposition au Medheheb-el-Garbiya que nous laissions à droite, nous
+arrivâmes dans les dunes de Messelmi, qu’il nous fallut gravir et
+descendre pendant quelque temps jusqu’à ce que nous arrivâmes aux puits
+du même nom. — Ils sont tous comblés ; les Arabes me disent dans leur
+langage expressif : « Le vent les a ensevelis ».
+
+Quoique déjà bien épuisés, nous continuâmes notre route avec énergie,
+et, après avoir traversé un « oued », nous atteignîmes les premières
+dunes de Medjigger. Ces dunes, quoique de la même nature que les
+précédentes, sont néanmoins plus élevées.
+
+Nous arrivâmes enfin aux puits, peu de temps avant le coucher du soleil.
+Les puits de Medjigger sont entourés de maçonnerie.
+
+J’écrivis ce soir trois lettres, entre autres au colonel Séroka et à mon
+père ; je fis quelques observations, mais lorsque je voulus observer le
+passage de Jupiter au méridien, je m’aperçus que je m’y étais pris trop
+tard, l’astre commençait à baisser.
+
+J’attends jusqu’à passé minuit pour observer la lune.
+
+ 7 février.
+
+Notre journée nous mena à travers une région couverte de zones de
+petites dunes allongées, séparées par des surfaces sablonneuses assez
+unies. La végétation resta à peu près la même que les jours précédents,
+si ce n’est que les àlenda devinrent plus communs. — Ce pays est semé de
+puits ou plutôt de noms de puits, d’endroits où il y avait autrefois des
+puits, lesquels ont été comblés par le vent.
+
+Le plus remarquable de ces puits, celui qui est le plus connu, est celui
+de Moui-Tounsi, comblé depuis l’année où le chérif vint par ici.
+
+En sortant des dunes Moui-Tounsi, on entre dans Areg-el-Miyet, sables
+dont le nom est dû à l’absence de végétation qui les caractérise.
+Ensuite on arrive sur les plantations de palmiers de Rhamra.
+
+Rhamra était autrefois un village ; aujourd’hui on n’en voit plus que
+les ruines, et les propriétaires des palmiers n’y viennent qu’à l’époque
+de la récolte des dattes.
+
+Les plantations de l’Oued-Souf ont un caractère à part. Je vais parler
+de celles de Guemâr ; si celles d’El-Oued en diffèrent, je les décrirai
+ensuite. — Les palmiers de Guemâr sont disséminés par petits bouquets
+dans les interstices des dunes. Ils ne m’ont pas semblé plantés dans une
+dépression artificielle. De nombreux puits à bascules (en arabe
+Khattâra) sont élevés dans le voisinage des palmiers pour en faciliter
+l’arrosage. En été, on les arrose deux fois par jour, matin et soir ; en
+hiver, je crois qu’on ne le fait qu’une seule fois. A 2 heures de la
+nuit environ, les travailleurs quittent Guemâr à grand bruit et vont aux
+palmiers travailler à ôter les sables d’autour des troncs, car le sable
+empiète sans cesse sur les plantations. Ils choisissent pour cela la
+nuit, même en hiver, afin d’éviter la chaleur du jour. Malgré ces soins,
+les sables enterrent beaucoup de palmiers dont on voit les troncs
+dénudés et morts.
+
+En approchant de la ville, nous entrâmes dans une plaine unie sans
+sable, un _sahen_ ; les puits devinrent beaucoup plus fréquents ; nous
+avions, à la droite, de petits jardins carrés entourés d’une haie de
+branches de palmiers et possédant presque tous un puits à bascule, et
+souvent encore une petite cabane aussi en branches et troncs de
+palmiers. On y voyait surtout des cultures de tabac.
+
+Enfin nous arrivâmes à Guemâr.
+
+Je dois parler d’un petit incident amusant qui nous arriva avant que
+nous fussions arrivés à Moui-Tounsi. — Mes guides souafa avaient
+découvert des traces de pas et se montraient inquiets ; enfin ’Oina, qui
+me précédait, se retourna vers moi et me dit d’une voix trop émue :
+« Regarde, voilà du monde là-bas vers le sud. » J’eus beau écarquiller
+mes yeux, je ne pus rien apercevoir. Mon homme prit son fusil et se mit
+à délier la bande d’étoffe qui entourait la batterie. Je le priai de se
+tenir tranquille et de ne pas faire de préparatifs guerriers tant qu’il
+n’aurait pas vu autre chose qu’un chameau, car c’était là ce qu’il
+appelait « du monde ».
+
+Nous finîmes par arriver sur deux chamelles, agenouillées derrière un
+buisson, et nous pûmes voir leur maître, effrayé, s’enfuir à toutes
+jambes. Nous le rappelâmes en lui faisant des signes de paix. Il revint.
+C’était un vieillard toroud, à belle barbe et belles moustaches
+blanches. Il gardait les troupeaux de moutons et de chèvres et les deux
+chamelles que nous avions découvertes. Ce brave homme n’avait qu’une
+_gandoura_ un peu courte pour tout vêtement ; il s’approcha à genoux de
+mes Souafa (pour ne pas se découvrir), fuma une pipe avec eux, et, après
+avoir échangé les nouvelles, nous reprîmes notre course vers Guemâr.
+
+Je reviens donc à notre arrivée dans cette ville.
+
+Je fus reçu avec un zèle prodigieux de la part des quatre cheikhs, qui
+remplacent les huit membres de l’ancienne Djemâa. On me gêna même par la
+persistance que l’on mit à me nourrir, à me tenir compagnie, etc., par
+les protestations nombreuses qu’on me fit. — La visite du Qadhi me fut
+bien agréable. C’est un homme instruit et civilisé, qui me donna de bons
+renseignements historiques, et me promit de me faire une copie d’un
+livre du cheikh el ’Adouâni, qu’il m’enverra à Biskra.
+
+Je fus logé dans la maison du cheikh Abd-el-Kader qui est un gros vieux
+bonhomme de soixante-dix ans, à voix de stentor. — Il veut à toute force
+être mon ami.
+
+Guemâr est une ville de 4.000 habitants environ. Les maisons sont
+presque à hauteur d’homme, et de maigre apparence. Cependant elles
+doivent être solides, étant bâties de pierres[32] et de chaux. Les
+toits, surmontés de petits dômes, sont d’un effet original. Les murs des
+maisons ne sont pas crépis ni égalisés, mais le tout paraît blanc. Il y
+a très peu de maisons réunies. La ville possède un petit marché,
+quelques boutiques et plusieurs mosquées, y compris une zaouia qui est
+le plus beau monument de Guemâr.
+
+Les habitants de Guemâr sont une race paisible et laborieuse, je crois.
+Ils se couvrent la tête d’un haïk simple ou d’un petit turban blanc. Les
+cordes en poil de chameau ne sont pas ordinaires. Les femmes ont un type
+à part qui n’est ni celui des Arabes nomades, ni celui des femmes de
+l’Oued-Righ. — Les hommes m’ont paru avoir des physionomies rappelant
+celles des Béni-Mezab, et cela s’explique par les données historiques
+que je présenterai.
+
+Les tribus de Guemâr sont : les Ouled-Bou’Afi, les Ouled-Abd-el-Kader,
+les Ouled-Abd-es-Sadiq avec la petite tribu des Ouled-Mousa, leurs
+frères, les Ouled-Hôwimen. Ces quatre tribus ont chacune leur chef.
+
+La tradition rapporte que l’Oued-Souf était autrefois un véritable oued,
+dans un pays sans sables, que les premières plantations de palmiers
+étaient aussi dans ce pays avant que les dunes ne s’y fussent formées. —
+Les dunes arrivèrent ensuite, poussées par les vents de l’est qui
+dominent ; on peut voir maintenant où elles sont parvenues.
+
+Cette tradition confirmerait l’hypothèse de l’extension du Palus
+Tritonis. Les sables formaient le fond de la mer et, à mesure qu’elle
+recula, ils furent soumis à la force du vent[33].
+
+Les Ouled-Hamid sont les premiers Arabes qui s’établirent dans l’Oued-
+Souf ; c’étaient des Qoreich ; ils quittèrent la Syrie au temps de
+Sidna’Otman ben ’Affan.
+
+Les Arabes aujourd’hui nommés Toroud[34] vinrent du Caire où ils
+s’étaient révoltés ; ils allèrent jusqu’à Jiriga dans le Djérid, mais le
+souverain de Tunis les expulsa à cause des troubles qu’ils
+occasionnaient. — Ils prirent le nom de Toroud sur la route du Souf où
+ils rencontrèrent un vieillard de ce nom, qui consentit à devenir leur
+chef à cette condition. Ils eurent de longs combats à livrer aux ’Adouan
+pour s’établir dans le Souf où ils vécurent ensuite tous ensemble.
+
+La population première du Souf était des Abadiâ[35]. Les Zenata y eurent
+une ville, c’est ’Amich.
+
+Les habitants de Guemâr suivent la secte du marabout de Tolga, dans les
+Zibân ; quelques-uns sont Tedjinis.
+
+ 8 février.
+
+Aujourd’hui, je pris un plan grossier de la ville. En partant de Guemâr,
+nous arrivâmes bientôt devant Tarhzout, qui est bien plus petite. On
+voulut m’y retenir pour la nuit. Ensuite nous arrivâmes à Kouinin où les
+mêmes offres me furent faites. Kouinin est peut-être aussi grande que
+Tarhzout ou un peu plus.
+
+Entre Guemâr et El-Oued, on a toujours sur la gauche des bouquets de
+palmiers disséminés dans les intervalles des dunes. A droite, des puits
+en assez grand nombre et quelques carrés de culture.
+
+Entre Kouinin et El-Oued je rencontrai le khalifa qui était venu au-
+devant de moi avec trois cavaliers ; je montai sur un de ses chevaux, un
+peu fringant, et nous atteignîmes bientôt El-Oued.
+
+Le khalifa malheureusement a des appréhensions pour la sécurité des
+routes du Djérid.
+
+ 9-10 février.
+
+El-Oued est une ville d’environ 6.000 habitants, de même construction
+que Guemâr ; seulement elle possède en plus une mosquée à minaret élevé,
+et un bordj pour le khalifa. Les maisons sont composées en grande
+partie, d’une cour dans laquelle est dressée une tente et qui contient
+encore une hutte ou un hangar de branches de palmiers. Les Ouled-Hamed
+habitent un quartier un peu à part, à l’est du bordj du khalifa.
+
+Outre les habitants de la ville, El-Oued possède encore un petit nombre
+de tentes de nomades Harazlia et Nouail ; il m’a été dit que, s’il se
+trouve quelques jeunes veuves parmi eux, elles n’ont aucune prétention à
+des mœurs sévères.
+
+Le bordj du khalifa a été bâti d’après un dessin du capitaine Langlois ;
+c’est un carré défendu à l’est et à l’ouest (à deux angles seulement)
+par un bastion carré, dont l’un renferme la prison, qui est plus belle
+que la plus belle maison de la ville.
+
+Les vêtements sont les mêmes que dans le reste du Souf.
+
+Les nègres ne se voient que très rarement.
+
+Les Juifs sont au nombre de quarante-sept, répartis dans onze maisons.
+Ils font d’assez bonne anisette.
+
+Il y a ici des communications fréquentes avec l’étranger, Ghadâmès, le
+Nefzaoua et le Djerid, Tunis même. Il y a aussi quelques marchands de
+Ghâdamès et plusieurs du Djerid.
+
+Je me décide à aller à Ouarglă par la route directe.
+
+Les plantations d’ici sont dans des cavités creusées entre les dunes ;
+les arbres ne sont pas arrosés, leurs racines trempant dans l’eau de la
+couche souterraine. On prétend que les Souafa ont voulu m’en imposer en
+me disant qu’ils arrosaient leurs palmiers[36].
+
+ 11 février.
+
+J’ai enfin pu partir aujourd’hui.
+
+Mais, avant de partir, je dois terminer mes notes sur El-Oued par la
+mention des prix des objets que le hasard m’a fait voir. Les cotonnades
+anglaises avec le nom de John Rose et qui viennent de Tunis se vendent
+15 fr. la pièce de 75 draa[37]. Le musc de la Mekke, venant de l’Inde,
+se vend, du moins j’en ai acheté à 1 fr. l’ouzena[38]. Ordinairement il
+est plus cher. J’ai acheté à un prix ordinaire un haïk djeridi arrivé la
+veille, pour 47 fr. 50.
+
+Les poules sont bon marché : j’en ai acheté sept à 1 fr. pièce, j’ai eu
+dix-huit œufs pour 50 centimes.
+
+Le khalifa ne veut pas me laisser partir sans me donner des oranges
+venant de Tunisie et un œuf d’autruche.
+
+En sortant d’El-Oued, nous avons suivi la route de Temassin pendant
+quelque temps jusqu’au puits situé dans la dépression de Haouad-Tounsi.
+Les dunes que nous avons à traverser, les plus hautes que j’aie vues
+dans cette partie du Sahara, sont dépourvues de végétation.
+
+Du puits ci-dessus nommé, nous plongeâmes vers le sud. La caravane que
+je suivais et pour laquelle j’avais attendu un jour à El-Oued, voulut
+choisir la voie la plus courte par Bir-Righi et Matmata, mais comme
+j’avais intérêt à voir la route de Hassi-Omran, je fis route à part,
+menaçant de rendre compte au khalifa de ce que feraient les autres
+membres de la caravane. Néanmoins nous nous séparâmes.
+
+Ce jour-là, nous n’allâmes guère plus loin ; après avoir voyagé quelque
+temps dans des dunes de peu d’importance, séparées par des oueds ou
+espaces de sables unis et plus garnis de végétation, nous campâmes pour
+coucher.
+
+Déjà, ce soir, des députés de la caravane viennent pour parlementer. Je
+les renvoie sans rien changer à ce que j’ai dit hier.
+
+ 12 février.
+
+Toute la journée peut se résumer en ceci : nous avons traversé une
+succession de zones de dunes basses et d’oueds, comme je les ai décrits
+précédemment. La végétation est aussi celle des sables du nord de
+l’Oued-Souf : genêts _retem_, _Ephedra_ et _drin_. Seulement je remarque
+quelques plantes nouvelles qui sont : _ezal_, _markh_, _arabia_, et le
+_lebin_ que j’avais oublié de noter parmi les plantes du nord de l’oued.
+
+J’ai monté à chameau hier et aujourd’hui. On conduit ma jument sans
+selle par la bride ; je veux qu’elle se fatigue le moins possible et que
+sa blessure se repose.
+
+J’ai oublié de noter que j’ai trois chameaux, deux chameliers, dont l’un
+est le guide, et un domestique du khalifa, qui est bon cuisinier, et
+partant très précieux. — Les chameaux et leurs maîtres me coûtent en
+tout 45 fr. d’El-Oued à Ouarglă.
+
+ 13 février.
+
+Nous n’avons fait qu’une très petite journée. J’ai voulu passer la nuit
+au puits de Sidi-el-Bachir pour en prendre la latitude.
+
+Nous n’avons eu que peu de sables à traverser et cela seulement dans la
+Chara de Sidi-el-Bachir que nous avons longée longtemps et enfin
+traversée pour arriver au puits.
+
+La végétation a été la même que précédemment, sauf l’apparition de
+_halma_ et de _sefâr_ (graminées) ; le _drin_ et le _markh_ dominaient.
+
+A notre arrivée au puits, nous y avons trouvé deux Touaregs avec leurs
+enfants et un esclave qui abreuvaient leurs chameaux. Ce sont des gens
+du Matmata, en route pour El-Oued où ils vont acheter du grain.
+
+Ils nous donnent la nouvelle que, hier ou avant-hier, les Oulad’Amar
+(Oued-Righ) ont eu une querelle avec les Chaànba de Ouarglă, à cause de
+leurs chameaux. Un des gens des Chaànba, un homme marquant, a été tué.
+Les deux tribus sont sur le point de s’attaquer.
+
+Aujourd’hui j’ai vu, sur le sable, les traces d’un petit carnassier que
+nos guides appellent _sefchi_ سڢشى, qu’ils dépeignent comme tigré de
+blanc et de noir. C’est peut-être une espèce nouvelle.
+
+Je suis tout à fait guéri de mes douleurs rhumatismales dans les
+épaules. Mais je subis le soir une diarrhée épouvantable. L’eau du puits
+a un plus mauvais goût que celle des précédents, mais elle est
+supérieure à celle de Tougourt.
+
+ 14 février.
+
+Nous avons quitté le puits ce matin et avons voyagé dans l’oued Sidi-el-
+Bachir, ayant pendant longtemps, à notre gauche, les sables du Ghourd de
+Saàdiya.
+
+Nous traversâmes la Chouchet el ’Anz et continuâmes dans une région
+« d’oued » sans que la végétation donnât lieu à d’autre remarque que
+celle de l’apparition de l’_àlga_.
+
+Je remarquai quelques affleurements de calcaire compact.
+
+Nous nous arrêtons, ayant devant nous, à l’horizon, les sables de
+Sayyâl.
+
+ 15 février.
+
+Aujourd’hui une courte marche à travers une région assez sablonneuse,
+principalement couverte d’_àlenda_, de _drin_ et de _hād_, nous mena au
+puits de Oulad-Miloud ; quoique nous y fussions arrivés de bien bonne
+heure, je résolus de m’y arrêter jusqu’à minuit pour obtenir la latitude
+du lieu.
+
+Après midi, nous continuâmes la marche pour arriver bientôt dans le
+voisinage du puits aujourd’hui comblé de Sayyâl, dont nous avions les
+dunes à une petite distance à droite. Nous vîmes à 5 ou 600 mètres à
+gauche le puits de Bey-Sâlah dont l’eau est salée et beaucoup moins
+bonne que celle du Hassi-Miloud.
+
+Après avoir dépassé cette région vers la fin de la journée, je fus
+surpris de voir un changement notable dans la végétation, qui se
+composait de _bāgeul_, _dhomràn_, _zeita_, _drin_ et _sefâr_.
+
+Je me couche presque sans rien manger, malade de fatigue, car la marche
+accélérée de nos chameaux m’avait beaucoup secoué, et, par suite,
+courbaturé.
+
+ 16 février.
+
+Une courte marche nous amena dans l’Oued-Sîdah, que j’avais soupçonné
+auparavant être le bas de l’Oued-Igharghar. Mais il ne peut en être
+ainsi, cet oued étant, comme tous les autres, une simple région délivrée
+des sables, sans pente régulière[39], etc.
+
+Nous y trouvâmes d’abord un petit nombre de chameaux conduits par un
+jeune garçon très gai, qui paraissait tuer le temps en chantant et qui
+répondit de bon cœur (chose rare) à toutes les questions que je lui fis
+adresser. Il menait ses chameaux à un puits nommé Rebahaya qu’il nous
+dit être à _moins_ d’une demi-journée au sud, et il allait fort
+lentement.
+
+Nous rencontrâmes plus loin deux voyageurs venant de Ouarglă avec deux
+chameaux. Ils nous apprirent que la ville était moins éloignée que nous
+ne le pensions et que nous y arriverions facilement demain.
+
+Nous entrâmes ensuite dans un bassin entouré de hauteurs de tous côtés,
+et, après l’avoir traversé, nous nous arrêtâmes pour déjeuner à El-Bouïb
+qui, comme le nom l’indique, n’est autre chose que l’endroit où l’on
+sort du bassin : c’est sa porte.
+
+Là commence le terrain de Hamāda, remarquable surtout par la nature de
+sa végétation rare et rabougrie, réduite à quelques petites touffes de
+_bāguel_ et de _sefâr_, et à son sol uni quoique en partie sablonneux.
+
+Nous longeâmes, à une certaine distance, des chaînes de hauteurs que
+nous avions sur la gauche et nous nous arrêtâmes avant de les avoir
+dépassées. Cette plaine se nomme Sahan-er-Remâda.
+
+La jument n’a plus de _drin_ aujourd’hui ; je lui ai fait ramasser un
+certain nombre de touffes de _sefâr_.
+
+ 17 février.
+
+Nous avons d’abord voyagé sur la hamāda, longeant la même chaîne de
+hauteurs que hier, puis nous sommes entrés dans une immense région unie,
+à sol dur, à maigre végétation de _bāguel_ et coupé à de grandes
+distances par des chaînes de gour plus ou moins étendues[40].
+
+Après avoir marché longtemps dans cette région, nous finîmes, vers le
+déclin du jour, par apercevoir une chaîne de hautes dunes que nous fûmes
+obligés de contourner, et, après l’avoir traversée à un endroit aisé,
+nous trouvâmes à notre droite une petite oasis de palmiers : nous
+venions d’entrer dans le bassin d’Ouarglă.
+
+Cependant il fallut encore une longue marche dans un terrain totalement
+dépourvu de végétation, avant d’atteindre les palmiers d’Aïn Beidha à
+travers lesquels nous marchâmes quelque temps, ayant à notre droite la
+longue oasis de ’Ajāja[41]. — Nous coupâmes ensuite la sebkha qui
+entoure Ouarglă et, après des détours le long des palmiers de la ville,
+nous y entrâmes par Bab es Soltan au coucher du soleil, lorsque le
+mueddin appelait à la prière.
+
+On tarda assez longtemps à venir au-devant de moi, et j’en fis de graves
+reproches aux chefs de la ville, avec lesquels du reste j’ai été en
+relations très froides pendant le court séjour que j’ai fait à
+Ouarglă[42].
+
+On me donna une maison dans une rue appartenant aux Mezabites. C’est une
+grande bâtisse un peu en ruines aujourd’hui, mais encore très habitable
+et parfaitement appropriée aux besoins d’une grande famille indigène.
+Elle a des arcades, mais en moins grand nombre que les maisons du Mezâb.
+
+
+[Note 13 : Peut-être la peuplade des Mbou, signalée au S.-E. du
+Baguirmi, ou plutôt celle des Mboumi, nègres païens des provinces de
+Ngaoundéré et de Tibati, Adamaoua. (Cf. Mizon, _les royaumes foulbé du
+Soudan Central_, _Annales de Géogr._, 1894-95, IV, p. 355, et Nolte,
+_Bericht über einen Besuch beim Sultan von Tibati_, _Deutsches
+Kolonialblatt_, 1900, p. 285.)]
+
+[Note 14 : Les Koana de Barth (_Reisen_, t. II, p. 696).]
+
+[Note 15 : Nom d’une région du Kanem septentrional, et d’une tribu du
+Bornou occidental. Il s’agit sans doute de la première, car Barth (IV,
+p. 35) mentionne les affinités linguistiques de la seconde.]
+
+[Note 16 : Les Makari de Barth.]
+
+[Note 17 : Probablement les Nguizzem de la carte ethnographique de
+Nachtigal. (_Völkerkarte von Bornu, Sahara und Sudan_, t. II).]
+
+[Note 18 : Le rayon de ces importations d’esclaves s’étendait donc des
+pays bambaras jusqu’au S.-E. du Baguirmi et au Ouadai. Rien ne montre
+mieux le prodigieux mélange ethnique opéré par les ventes et reventes
+successives de nègres sur les routes du désert.]
+
+[Note 19 : On sait que l’oued Biskra est ordinairement à sec, et que des
+sources, qui arrosent la ville, sourdent dans son lit.]
+
+[Note 20 : Voir _Mollusques terrestres et fluviatiles recueillis par M.
+Henri Duveyrier et décrits par M. J.-R. Bourguignat_. Supplément aux
+_Touaregs du Nord_. Paris, 1864.]
+
+[Note 21 : Température d’après M. Lahache : 45°,8. (_Étude hydrologique
+sur le Sahara français oriental_. Paris, 1900, p. 26.)]
+
+[Note 22 : Voir, sur ces poissons de l’oued Rir, _Documents relatifs à
+la mission Choisy_. III. _Hydrologie du Sahara algérien, par M.
+Rolland_, ch. III, p. 270-283. (Paris, 1895, in-4.)]
+
+[Note 23 : _khez_.]
+
+[Note 24 : Température au 22 mars 1861 : 18° C. (_Ville_, _Voyage
+d’exploration dans les bassins du Hodna et de Sahara_. Paris, 1868, p.
+207.)]
+
+[Note 25 : Il semble y avoir ici une méprise ; _bou choucha_, d’après le
+catalogue de M. F. Foureau, p. 10, n’est pas synonyme de _guendoul_, et
+désigne diverses espèces de sauge.]
+
+[Note 26 : M. Colombo fut le fidèle collaborateur du Bureau central
+météorologique de France pour la station de Biskra.]
+
+[Note 27 : Sur les campagnes de forages artésiens du lieutenant Lehaut,
+voir Rapport du colonel Séroka, _Revue algérienne et coloniale_, 1859,
+p. 354-372, et Ville, ouvr. cité, p. 295 et suiv. Les trois premiers
+sondages de Chegga fournissaient déjà environ 800 litres à la minute.
+Celui dont il est question ici fut poussé à 150 mètres et donna 100
+litres à la minute. (_Rev. alg. et col._, 1860, III, p. 548.)]
+
+[Note 28 : « Avant le percement des puits artésiens, la plaine
+présentait l’aspect désolant du désert ; pas une goutte d’eau. » (Jus,
+Notes sur le Sahara, _Rev. alg. et col._, 1859, p. 51.)]
+
+[Note 29 : _Ogla, Oglat_ : réunion de plusieurs puits en un seul point,
+où l’eau est très rapprochée du sol (F. Foureau).]
+
+[Note 30 : Rat rayé (_Mus barbarus_).]
+
+[Note 31 : Duveyrier a vu plus tard que les vents variaient avec les
+saisons.]
+
+[Note 32 : Les pierres sont des cristaux de chaux. H. D.]
+
+[Note 33 : C’est la première idée qui vienne à l’esprit lorsqu’on aborde
+le désert des sables. (Voir les théories analogues, Schirmer, _le
+Sahara_, p. 4.) Dans la suite de son voyage, Duveyrier devait changer de
+manière de voir : « la source de production des sables la plus
+considérable, si ce n’est l’unique, est la désagrégation des roches ».
+(_Les Touaregs du Nord_, p. 38.)]
+
+[Note 34 : Ou Troud. Cf. Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbères_, I, p.
+155-156, sur l’origine des Troud et des Adouan, branches de la tribu
+arabe des Soleïm.]
+
+[Note 35 : Les Abed d’Ibn-Khaldoun (_ibid._, III, p. 145).]
+
+[Note 36 : Ils arrosent cependant les jeunes plants (voir Vatonne,
+_Mission de Ghâdamès_, p. 303, etc.).]
+
+[Note 37 : Draa, mesure de longueur variant de 0m,47 à 0m,67. Ces
+mesures sont celles de Tunis. Le _draa-arbi_, en usage pour les tissus
+de coton, est de 0m,47 ; il s’agit donc ici d’une pièce de 35 mètres.]
+
+[Note 38 : 1/16e d’once de Tunis. Duveyrier l’a évaluée ailleurs à 31
+grammes 8. (Notice sur le commerce du Souf dans le Sahara algérien,
+_Revue algérienne et coloniale_, novembre 1860.)]
+
+[Note 39 : C’est, en réalité, un bras de l’ancienne zone d’épandage de
+l’Igharghar, devenu presque méconnaissable. Les progrès de la dénudation
+en ont fait une simple dépression allongée à sol de _reg_. (Cf. Foureau,
+_Au Sahara, mes missions de 1892 et 1893_, carte.)]
+
+[Note 40 : C’est la zone des dépôts rouges tertiaires érodés et nivelés
+par les eaux quaternaires, celle que M. Flamand nomme _zone d’épandage_
+des oueds Igharghar et Mya, et qu’on appelle d’ordinaire _région des
+gour_, du nom des buttes (débris de plateau) qui en émergent.]
+
+[Note 41 : Une des forêts de palmiers d’Ouarglă. Le nom d’Aïn est
+réservé ici aux puits artésiens qui les arrosent.]
+
+[Note 42 : Ceci ne doit pas surprendre. Ouarglă avait été à la dévotion
+du chérif Mohammed-ben-Abdallah ; soumise une première fois en 1853,
+elle avait de nouveau fait accueil au chérif lorsqu’il avait reparu
+l’année suivante, si bien que, malgré la défaite et la disparition du
+chef insurgé (1854) on avait jugé bon d’y envoyer le général Desvaux
+avec une colonne en 1856. En somme, l’oasis obéissait aux nomades, qui,
+eux, obéissaient aux Ouled-Sidi-Cheikh, dont la fidélité — exception
+faite de Si-Hamza — restait toujours douteuse.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE II
+
+ OUARGLA ET TOUGOURT
+
+
+ 18 février.
+
+J’ai fait de longues promenades dans Ouarglă. J’ai d’abord visité le
+marché, très salement tenu ; il avait à peine de la viande et du grain à
+vendre, et aussi un peu de goudron. Les vendeurs étaient des Chaànba et
+des gens d’El-Oued.
+
+Ensuite mon faible d’antiquaire m’a fait diriger mes pas vers la kasba,
+c’est-à-dire vers le grand espace occupé par les ruines de l’ancien
+château des sultans. Cette kasba m’a paru faire une petite ville à
+part ; elle avait une porte encore debout comme celles de la ville ; la
+distribution des appartements était assez resserrée, et par conséquent
+il y en avait des quantités considérables. Tout cela est aujourd’hui
+inhabitable, mais peut-être pourrait-on encore en faire le plan.
+
+Les rues d’Ouarglă sont étroites, bordées de maisons hautes comme celles
+de l’Oued-Mezăb, avec des portes surmontées et encadrées de grossiers
+dessins, ornées quelquefois d’un œuf d’autruche ; enfin on y lit de
+petites inscriptions en caractères peu élégants, comme لا اله الا الله
+ou bien نصر من الله. La ville possède de nombreux passages voûtés, qui
+présentent pour l’été d’agréables lieux de repos pendant la chaleur du
+jour.
+
+Il y a deux mosquées avec leurs minarets ; elles sont peu distantes
+l’une de l’autre.
+
+Les trois tribus des Beni Sisin, des Beni Brahim et des Beni Ouaggin se
+partagent la ville ; une colonie importante de Beni Mezāb habite le
+quartier des Beni Sisin. Cette colonie a un intérêt historique très
+grand.
+
+J’ai eu beau m’enquérir avec un soin tout particulier de documents
+historiques, partout on m’a répondu qu’il n’en existait aucun. Cette
+unanimité dans l’assertion, venant même d’ennemis réciproques, des
+exploitants et des exploités, me fait croire qu’elle n’est que trop
+vraie.
+
+J’ai vu Mouley ’Abd-el-Kader, le fils du dernier Sultan d’Ouarglă ;
+c’est un jeune homme incapable de gouverner et d’un caractère frisant
+l’inanité d’esprit.
+
+Dans mes promenades, je me suis vu interpeller de but en blanc pour
+demander justice des exactions sans nombre des « marabouts[43] »
+secondés par les cheikhs et les kaïds qui partagent le profit. Ces
+désagréables discours m’ont été tenus plus d’une fois. On m’a, de plus,
+apporté deux écrits anonymes, contenant des plaintes formulées, en me
+priant de les faire parvenir au « maréchal[44] ».
+
+La population d’Ouarglă est de couleur plus que basanée ; les Khammâmès
+ou cultivateurs sont aussi noirs que des nègres du Haoussa ; les gens de
+sang noble sont quelquefois plus blancs, mais pas toujours, car j’en ai
+vu qui ressemblaient presque à des nègres. Les Beni Ouarglă conviennent
+eux-mêmes que leur couleur vient des nombreuses négresses qu’ils ont
+prises autrefois et prennent même encore maintenant[45].
+
+On me dit qu’il vient ici des caravanes de Rhât, de Goléâ, d’Insâlah.
+
+Dernièrement (il y a peu de jours), les grands de Goléâ, entre autres
+Bel-Lechheb, sont venus auprès de Sidi-Zoubir. Maintenant le marabout
+est à Metlili ; je serais curieux de savoir pourquoi.
+
+Il paraît que Sidi-Zoubir[46] « mange » le pays, exige des impôts
+extraordinaires et une dîme sur tous les produits du pays. Ces
+différentes contributions sont, bien entendu, pour son propre compte.
+Plusieurs familles d’Ouarglă ont émigré à Tunis, pour ce motif.
+
+ 19 février.
+
+Nous avons quitté Ouarglă dans la matinée avancée, parce que j’ai
+employé plusieurs heures à écrire des lettres.
+
+En quittant la ville et après avoir traversé la sebkha, moins grande et
+moins déterminée de ce côté que de celui où nous étions arrivés, nous
+prîmes notre direction à travers une plaine légèrement accidentée, avec
+végétation de _zeita_, et nous longeâmes, à 4 ou 6 kilomètres de
+distance, un grand drâ[47] qui va jusqu’à Negousa.
+
+La nature du pays traversé ne changea qu’en ce que le sol s’aplanit et
+que la végétation cessa presque entièrement.
+
+Arrivé à Negousa, j’appris d’abord du kaïd, fils du dernier sultan et
+sultan lui-même, que les chroniques de la ville avaient été emportées
+lors de la destruction de la ville, il y a cinq ans, par Mohammed ben
+Abd Allah[48].
+
+Pendant que l’on dressait les tentes, j’ai fait un tour dans la ville,
+qui est presque entourée de ruines. On rencontre, presque en entrant,
+des ruines remarquables d’une mosquée, dont toute une partie, avec de
+hautes colonnes, est encore debout. Je traversai un grand nombre de
+rues, presque toutes soutenues par des arcs-boutants.
+
+Je vis la kasba, où l’on travaillait à crépir les murs. Elle renferme
+dans des constructions antérieures plusieurs maisons dont se sert le
+kaïd. — Du reste, elle est assez bien tenue et appropriée à la grandeur
+de la ville.
+
+Je vis de loin une zaouia à minaret et dôme blanchis, d’un effet fort
+élégant. Ce soir, on y fait de la musique, ou, pour parler plus net, on
+répète deux notes sur une timbale, depuis au moins deux heures.
+
+Les grands de la ville m’ont paru assez convenables.
+
+A mon retour ici, je me livrerai à des études de détail.
+
+J’ai trouvé, à Negousa, deux choses agréables : d’abord un cheval déjà
+âgé, mais plein de feu et de fantasia, et très haut de taille ; je l’ai
+échangé contre ma jument en ajoutant 75 fr. Ensuite j’ai trouvé un
+Chaànba qui connaît le désert entre Ouarglă et Insalah, comme je devrais
+connaître Paris et qui s’offre à me mener à Insalah moyennant 50 à 60
+douros. Nous n’irions que sur le Baten[49], et de là, avec ma lunette,
+je pourrais voir Zaouïa[50], le premier village du Tidikelt, qui n’en
+est éloigné que de deux journées.
+
+ 21 février.
+
+Ce matin, le kaïd vint me rendre visite ; il me fit apporter de nouveau
+du lait, des dattes et deux poulets. Je le congédiai avant mon départ,
+craignant de faire sur mon nouveau cheval un peu plus de fantasia que je
+ne le voulais.
+
+Tout se passa heureusement. Je partis de Negousa un peu tard, et fis
+d’abord route dans un vaste espace de terrain, sablonneux, parsemé de
+palmiers isolés et de petites plantations. Nous entrâmes ensuite dans un
+terrain alternant de la _heicha_ ou petit bois taillis, à sol solide
+légèrement sablonneux, à la _sebkha_ ou marais salant à sec, avec
+végétation de broussailles isolées.
+
+Les plantes dominantes furent : la _zeita_, le _dhomrân_, le _tarfa_ et
+le _belbâl_.
+
+Nous avions, à une certaine distance à gauche, les chaînes d’élévations
+qui séparent cette région de la hamâda ; je pus distinguer à peine, vers
+la fin du jour, les embouchures de l’Oued-Mezāb et de l’Oued-Nesa qui
+viennent aboutir ensemble dans une sebkha qui nous apparaissait
+blanchissante en deçà des collines[51]. Le brouillard causé par le vent
+qui soulevait le sable et la poussière dans cette direction ne me permit
+pas de bien comprendre le détail de ce point intéressant.
+
+Nous arrivâmes, vers 3 heures de l’après-midi, au puits de
+’Araïfdji[52], où nous campâmes ayant devant nous la zone de dunes qui
+portent le même nom que le puits.
+
+J’appris de mes guides que l’on ne perçait plus de puits artésiens à
+Negousa et à Ouarglă, à cause de la dureté du sol à une certaine
+profondeur[53]. Les sources existantes sont fort anciennes, on se
+contente de les nettoyer. D’un autre côté, on me disait à Ouarglă qu’un
+des tributs qu’exigeait Sidi-Zoubir était le forage d’une source chaque
+année.
+
+Un de mes guides fut envoyé, il y a quelques années, par Sidi-Hamza à
+Insalah. Le maréchal Randon avait désiré avoir des Touaregs à Alger[54],
+et on envoyait une lettre de Sidi-Hamza pour faire les invitations chez
+les Touaregs Hogar. La lettre fut portée par quelques Chaànba d’Ouarglă.
+Ils suivirent le cours de l’oued Miya, trouvant de l’eau en quantité
+dans les _rhedir_. C’était à l’époque de la maturité des dattes. A
+Insalah ils furent reçus par les deux grands de la ville, le hadj Abd-
+el-Kader et le hadj Mohammed, qui leur demandèrent s’ils étaient venus
+comme _mîâd_ (en ambassade) ou comme marchands. Ils répondirent qu’ils
+étaient venus pour faire du commerce. Mais lorsqu’ils montrèrent leur
+lettre, hadj Mohammed entra dans une violente colère, menaça de tuer
+Sidi-Hamza si jamais il venait à Insalah, « parce qu’il avait osé lui
+envoyer une lettre des Français » ; il finit par dire qu’il tuerait les
+six Chaànba qui avaient apporté la lettre. Les Chaànba s’excusèrent
+habilement, en arabe, et dirent qu’ils n’étaient que porteurs d’une
+lettre dont ils ignoraient le contenu. Ils échappèrent ainsi.
+
+Je rapporte ce fait pour prouver quels sont les sentiments des gens
+d’Insalah à notre égard.
+
+ 21 février.
+
+Nous traversâmes d’abord la zone des dunes d’’Araïfdji, à sa pointe
+orientale, puis nous entrâmes dans une région passant de la _heicha_ à
+la _hamâda_, avec végétation de _halhâl_, _àlenda_ et _dhomrân_. Cette
+plaine, assez unie d’abord, était coupée de chaînes de hauteurs (_drà_,
+_gour_, etc.) ; le brouillard intense qui cachait tout à peu de distance
+de nous, à cause du sable et de la poussière que le vent soulevait, a
+peut-être nui à l’exactitude de mes notes topographiques pour ce qui
+concerne les hauteurs un peu éloignées.
+
+Nous rencontrâmes de nombreux affleurements circulaires de calcaire
+blanc, absolument semblables à ceux qui m’avaient frappé à mon entrée
+dans le Sahara, sur la route de Biskra à l’Oued-Mezăb. — Nous dépassons
+deux témoins (_gour_) presque entièrement composés de pierre à Jésus
+feuilletée ; le sol au bas est jonché de calcaire blanc et noir et de
+morceaux de silex, ou plutôt de quartz compact ou pétro-silex.
+
+Nous voulions passer le puits de Mâmar pour camper plus en avant, mais
+un des chameaux qui boitait considérablement depuis le matin,
+s’accroupit ici et on vit bien qu’il ne pouvait guère aller plus loin.
+Nous restâmes donc au Hassi-Mâmar, près duquel croissaient des tamarix
+d’une espèce à petites fleurs roses et blanches charmantes. Un des
+guides partit pour voir s’il ne trouverait pas des Arabes qui lui
+prêteraient un autre chameau.
+
+Nous campons par un vent terrible dans du sable, de sorte que tous les
+objets sous la tente en sont couverts en moins de rien. Pour la première
+fois, on est obligé de faire la cuisine dans la tente.
+
+ 22 février.
+
+Je résolus aujourd’hui d’atteindre Blidet-Amar à quelque prix que ce
+fût. Nous partîmes de bonne heure avec un nouveau chameau qu’un des
+Chaànba avait été chercher. Nous voyageâmes rapidement dans une contrée
+alternativement de sable et de sebkha. Nous arrivâmes après une courte
+marche au Hassi-Sidi-Messaoud, mais ne nous y arrêtâmes pas.
+
+Nous longeâmes ensuite de loin des hauteurs nommées Merguet, du nom
+d’une petite sebkha toute blanche de sel qui apparut bientôt sur la
+gauche.
+
+Nous vîmes de même, sans nous y arrêter, le petit pâté de dunes nommé
+Areg-ed-Demm.
+
+Notre marche fut très longue, et le pays parcouru n’offrit qu’un intérêt
+médiocre. La végétation alternait toujours du _zeita_ au _belbâl_, au
+_drin_ et aux autres plantes des sables ou de sebkha que nous avions
+rencontrées auparavant.
+
+Enfin, vers la fin du jour, nous aperçûmes au loin sur la gauche les
+hauteurs appelées El-’Anât que j’ai relevées sur ma route de Guerâra à
+Tougourt. Ce ne fut qu’après le coucher du soleil que nous touchâmes les
+plantations de l’oasis de Berrâri et lorsque nous arrivâmes aux murs de
+Blidet-Amar la nuit était déjà venue.
+
+Le cheikh que je fis venir dans ma tente ne me parut pas plus zélé qu’il
+ne fallait, mais j’avais peu besoin de lui. Cependant il m’apporta, sur
+ma demande, des œufs, du lait et de la paille pour mon cheval.
+
+Je remarquai pendant le court séjour que je fis à Blidet-Amar (je ne
+suis pas entré dans la ville), que les murs en « toub[55] » des maisons
+isolées, situées hors des murs pour recevoir les Arabes nomades à
+l’époque de la récolte des dattes, sont remplis de coquilles des deux
+espèces de petits gastéropodes que j’ai déjà observés dans les eaux
+artésiennes de Tougourt et du nord de l’Oued-Righ.
+
+ 23 février.
+
+Aujourd’hui, à mon grand désespoir, je trouve la montre de M. Colombo
+arrêtée et tout à fait dérangée.
+
+Je partis de bonne heure tout seul, laissant ma tente et mes effets en
+arrière ; quoique le soleil fût déjà à une certaine hauteur au-dessus de
+l’horizon, je fis tant galoper et trotter mon cheval que j’arrivai à
+Tougourt une heure avant le déjeuner, c’est-à-dire vers 9 h. du matin.
+
+Mon cheval était tout couvert d’écume, et le kaïd qui fut, avec M.
+Guillemot, la première personne que je rencontrai, me mena tout de suite
+dans sa maison ; il fit mettre le cheval à l’écurie et me présenta au
+capitaine Canat.
+
+Mon courrier est assez considérable et très bon en somme. Je reçois
+entre autres une lettre de mon excellent maître et ami le Dr Fleischer
+qui me requiert formellement de comparer les différents dialectes
+berbères avec les langues égyptiennes. Je ne manquerai pas de le
+faire[56] ; cela aura deux résultats : 1o de m’indiquer des faits pour
+la classification des langues berbères ; 2o des faits pour déterminer
+l’âge relatif des différents dialectes.
+
+Je reçois de M. de Dalmas, chef du cabinet de l’empereur, des lettres de
+recommandation du Bey de Tunis pour les différents kaïds et aghas de son
+gouvernement. Comme, d’autre part, je ne puis espérer recevoir mon
+chronomètre que vers le commencement d’avril, époque du retour du
+capitaine Langlois à Biskra, je me décide à entreprendre dans le sud de
+la Tunisie, un voyage de vingt jours à un mois.
+
+Mon bagage arrive, et je fais planter ma tente à la porte de la kasba.
+
+ 24 février.
+
+Nous employâmes notre après-midi, M. Auer, un lieutenant de la légion,
+et moi, à faire une partie de chasse _dans_ la Chemorra. — La Chemorra
+est une vaste dépression couverte de marécages qui s’étend à l’est des
+plantations de Tougourt et vers le nord.
+
+Nous parcourûmes un des marais de la Chemorra ; nous avions, par
+endroits, de l’eau jusqu’à mi-jambe, dans d’autres nous marchions
+presque à sec ; enfin, lorsqu’il fallait traverser de nombreux fossés
+profonds qui sillonnent les marais en divers sens, c’est à peine si de
+vigoureux élans pouvaient nous les faire franchir ; nous échouâmes
+chacun à notre tour, de manière à nous mettre dans l’eau jusqu’à la
+ceinture.
+
+Je dirai d’abord que notre chasse eut peu de succès ; les canards de
+Barbarie qui étaient le but de notre course, se levèrent à un kilomètre
+environ et ne revinrent plus. Les chiens furent mis en défaut par deux
+chats sauvages qui nous échappèrent. Ces animaux sont gris avec des
+raies noires ; ils sont un peu plus gros qu’un chat domestique et ont
+établi leur fort dans les touffes de broussailles et de roseaux des
+marais ; ils ne craignent pas l’eau, à en juger par leurs retraites
+quelquefois entourées de fossés qu’ils sont obligés de traverser, et par
+les nombreuses flaques d’eau qui les environnent. Ces chats viennent la
+nuit dans les jardins ; ils cherchent leur pâture dans les basses-cours,
+et en automne, dans les couches de melons et de pastèques. — J’espère
+pouvoir m’en procurer un avant mon départ de ces contrées.
+
+Les autres animaux des marais sont des flamants de deux espèces, me dit
+M. Auer ; des bécassines, des sarcelles, des alouettes, des hérons, des
+bergeronnettes, enfin un tout petit oiseau qui a la langue
+prodigieusement longue.
+
+Il y a des poissons dans les fossés et dans les mousses aquatiques et
+conferves vivent les deux espèces de petits gastéropodes de Tougourt ;
+les mélanies y sont aussi, dit Auer, mais je ne les ai pas trouvées. —
+Il y a aussi quelques coléoptères d’eau et des libellules. J’oubliais
+les cousins et les moustiques. Les cousins font une piqûre douloureuse,
+les boutons qui en résultent enflent prodigieusement et gênent beaucoup.
+Je suis revenu couvert de leurs piqûres au front, aux yeux, aux joues,
+aux mains, jusqu’aux mollets. Le tout a été traité à l’eau sédative.
+
+Le sol des marécages se couvre, lorsqu’il se dessèche, de concrétions de
+sels, dans le genre des pétrifications qui entourent les sources à
+dépôts calcaires.
+
+La végétation du sol se compose de tamarix, quoiqu’en petit nombre, et
+d’une quantité de plantes dans le genre du _baguel_ et du _belbāl_, mais
+beaucoup plus grosses et juteuses ; ce sont des plantes grasses
+articulées. — Il y a, en grandes quantités aussi, des joncs qui arrivent
+aux genoux et qui se terminent par une pointe qui abîme les jambes dans
+la marche. — L’eau contient un assez grand nombre de mousses aquatiques
+et de conferves (?).
+
+Pour ce qui concerne les fièvres si renommées de Tougourt, elles
+arrivent deux fois par an et durent chaque fois un mois ; les moments du
+fléau sont les mois de mai et d’octobre. Déjà, dans le mois d’avril, il
+y a sept jours de fièvre[57]. A l’époque des fièvres, les fossés qui
+entourent la ville et toutes les eaux stagnantes des oasis prennent une
+couleur chocolat qui approche même de la couleur sang[58]. C’est le
+signal de l’arrivée de la fièvre. Alors on lâche deux fois par semaine
+les eaux des saguias dans les fossés qui entourent Tougourt, les
+habitants préfèrent renouveler ainsi l’eau de ces fossés et laisser
+leurs palmiers manquer un peu d’eau. Si on ne prenait pas cette
+précaution, les fièvres seraient beaucoup plus graves[59].
+
+Depuis trois mois que les hommes de la légion et du génie sont à
+Tougourt, les santés se sont maintenues bonnes ; il n’y a eu qu’un petit
+nombre de diarrhées aisées à guérir. Ces diarrhées tiennent du reste aux
+eaux du pays[60] ; moi-même j’en ressens l’effet toutes les fois que je
+passe ici, et Auer, qui est cependant le doyen de l’endroit, me dit être
+dévoyé à état permanent. Lorsqu’il éprouve des échauffements
+(relativement parlant), sa santé s’en ressent.
+
+ 25 février.
+
+Aujourd’hui le courrier est arrivé. Je suis resté à la kasba pour
+l’attendre, et j’ai profité de ce repos pour écrire toutes mes lettres.
+La seule chose intéressante de la journée est que, vers le milieu du
+jour, le caporal Dhem vint me trouver me disant qu’il y avait sur la
+terrasse une négresse qui donnait des coups de couteau sur la tête de
+son enfant.
+
+Je montai et trouvai en effet une des négresses qui se sont réfugiées
+chez Auer, tenant son enfant d’un mois devant elle et le dorlotant pour
+l’empêcher de crier ; il avait le long du front, à la naissance des
+cheveux, cinq ou six incisions qui lui couvraient la tête de sang. Je
+demandai à la mère ce qu’elle lui faisait, elle me dit que c’était un
+préservatif contre les maux d’yeux. Elle se préparait à faire encore
+deux incisions au bas des reins, mais je m’y opposai et j’emportai le
+rasoir.
+
+ 26 février.
+
+Encore aujourd’hui je suis resté à la kasba, à faire des observations
+pour corriger celles d’Auer, et à finir ma correspondance.
+
+Ce n’est que vers le soir que nous sommes partis pour la chasse, nous
+trois chasseurs ; il s’agissait d’abattre quelques courlis (?), oiseaux
+qui se tiennent dans les sables aux environs de la ville et qui courent
+avec une vitesse extraordinaire. Nous ne pûmes pas les approcher ; de
+mon côté, je tuai deux petits oiseaux (alouettes du Sahara), sans huppe,
+à couleur pâle, une raie noire près du bord des ailes lorsqu’elles les
+étendent ; le bec est fort long.
+
+Je cause avec un Targui des Kelrhela (Hogar) de qui j’obtiens des
+documents itinéraires.
+
+ 27-28 février.
+
+J’ai été dans les jardins pour observer la température des puits[61].
+
+J’entends parler aujourd’hui pour la première fois d’une singulière
+maladie des nègres. Il paraît que certains d’entre eux sont sujets à des
+jours de folie ou de lunatisme, pendant lesquels ils font toutes sortes
+d’excentricités[62]. On appelle cela Moulā Rās en Haoussa, « bōri ou
+bōli » et encore « ébĕlīs ». J’apprends encore que les musulmans y sont
+sujets. Même ceux de ce pays-ci.
+
+Nous faisons une grande promenade à cheval en tournant les plantations
+au nord et redescendant de l’autre côté de la Chemorra. Nous sommes
+obligés pour cela de traverser une partie de l’oued Righ, dépression qui
+à cet endroit a le caractère de sebkha, mais de sebkha peu saline. Les
+cartes du bureau arabe ont été assez bien faites à cet endroit ; il faut
+absolument représenter cette dépression sur la carte, mais ne pas la
+laisser confondre avec un lac.
+
+Nous voyons de nombreux canards, même un flamant isolé.
+
+ 29 février.
+
+Je reste la matinée à Tougourt et déjeune encore avec Auer et la
+compagnie, mais j’avais eu la précaution de faire mes adieux la veille.
+Cependant le kaïd vient à cheval au moment du départ et veut à toutes
+forces m’accompagner un peu. Je lui dis adieu à la porte de la ville.
+Cette fois, il paraît avoir fait de grands frais de recommandations à
+mon sujet. Il s’est mis entièrement à ma disposition.
+
+Nous partons, et laissant un peu à droite deux des villages qui
+entourent Tougourt, nous passons entre les _deux_ forêts de palmiers, et
+traversons les marais de la Chemorra dans leur largeur. Peu après, nous
+entrâmes dans une zone de dunes peu élevées, qui nous conduisit dans un
+« oued » ou plaine assez unie appelée Oued-es-Sédīri. Comme nous étions
+partis tard et que cette plaine est assez vaste, je me décidai à planter
+la tente de bonne heure pour donner le temps à la viande de bœuf de
+cuire.
+
+La plante qui couvre les endroits à sec de la Chemorra se nomme
+_rhodhdhām_[63] ; elle fleurit au printemps, et j’attends mon retour
+pour en prendre un échantillon.
+
+Ce matin, j’ai sorti mon thermomètre étalon, et j’ai fait des
+comparaisons avec mon thermomètre fronde 207 et le thermomètre à alcool
+d’Auer.
+
+
+[Note 43 : Les Ouled-Sidi-Cheikh.]
+
+[Note 44 : Le maréchal Randon, gouverneur de l’Algérie de 1852 à 1858.]
+
+[Note 45 : Duveyrier n’a donc discerné, à cette époque, aucun type
+spécial à cette population. L’idée d’une race autochtone foncée, dite
+« garamantique », ne lui est venue que plus tard. (Voir _les Touaregs du
+Nord_.)]
+
+[Note 46 : Si-Zoubir-bou-Bekr, le plus jeune frère de Si-Hamza, chef des
+Ouled-Sidi-Cheikh. D’abord partisan du chérif, il s’était rallié à son
+frère (décembre 1853 et avait été investi (février 1854) du khalifalik
+d’Ouarglă (comprenant les cinq caïdats d’Ouarglă-Ngoussa, des Mekhadma,
+des Saïd Otba et des Chambba-bou-Rouba), sous la suzeraineté de Si-
+Hamza, nommé commandant du Sud. (_Mémoires du maréchal Randon_, Paris,
+1875, I, p. 163-173). Mais Si-Hamza était loin, et Si-Zoubir le vrai
+maître du pays.]
+
+[Note 47 : Drâ, « chaîne de collines et surtout de dunes, peu épaisse,
+assez longue ». (Foureau.)]
+
+[Note 48 : Sur les origines du Chérif, voir les _Lettres familières sur
+l’Algérie_ (2e édit. Alger, 1893, p. 214-242) du colonel Pein, qui fut
+lui-même un des plus vaillants acteurs de la conquête de l’Extrême-Sud.]
+
+[Note 49 : Faîte du plateau de Tademayt.]
+
+[Note 50 : Zaouïa Moulaï Heïba.]
+
+[Note 51 : La sebkha Safioun, partie de la zone d’épandage de l’Oued-Mya
+(Rolland, Rapport hydrologique, _Documents relatifs à la mission
+Choisy_, t. III, p. 18).]
+
+[Note 52 : Profondeur, 2 mètres. — Température, 15°,2 à 15°,25 (Note de
+H. Duveyrier). C’est l’Arefigi de M. Lahache. (Voir l’analyse des eaux,
+_Étude hydrologique du Sahara français_. Paris, 1900, p. 103.)]
+
+[Note 53 : Sur l’outillage incroyablement primitif des indigènes voir le
+colonel Pein (ouv. cité, p. 29-38) qui en parle comme témoin oculaire.]
+
+[Note 54 : Les mémoires du maréchal Randon ne signalent pas cette
+tentative. Ils mentionnent seulement les négociations plus heureuses de
+Si-Hamza avec les Touaregs Azdjer, qui furent la cause première de
+l’envoi du capitaine de Bonnemain à Ghadamès et de l’interprète Bou-
+Derba à Ghât. Ces négociations remontent à 1855-1856 ; l’idée première
+de nouer des relations avec les Touaregs remonte à 1853. (Randon,
+_Mémoires_, I, p. 250-255, 448.) Le maréchal se promettait beaucoup du
+commerce du Sud. Voir, comme contre-partie, le récit humoristique du
+colonel Pein, ouv. cité, p. 484-488. Sur Si-Hamza lui-même, voir A.
+Bernard et N. Lacroix (_Historique de la pénétration saharienne_, Alger,
+1900, p. 21, 37), qui citent une lettre inédite du général Durrieu
+relative au projet de mission à Insalah.]
+
+[Note 55 : Briques simplement séchées au soleil.]
+
+[Note 56 : Duveyrier, atteint d’une grave maladie à son retour, n’a pu
+s’acquitter de cette partie de sa tâche.]
+
+[Note 57 : D’après le Dr Sériziat, dès les premiers jours d’avril.
+(Histoire médico-chirurgicale de la colonne du Sud, _Bull. de la Soc.
+Algérienne de Climatologie_, 1871, p. 41.)]
+
+[Note 58 : M. Lahache a donné l’explication de cette teinte sanguine.
+(_Étude hydrologique sur le Sahara français oriental_. Paris, 1900, p.
+54.)]
+
+[Note 59 : Il est démontré aujourd’hui que l’insalubrité est en raison
+directe de l’étendue des bas-fonds alternativement remplis d’eau
+saumâtre et asséchés. A Tougourt, où les fossés ont été presque tous
+comblés par l’administration française, « le nombre des cas de fièvre a
+beaucoup diminué ». (Dr Weisgerber, Observations sur les conditions
+sanitaires, _Doc. Mission Choisy_, t. III, p. 473-475.)]
+
+[Note 60 : Presque toutes les eaux du Sahara algérien sont chargées de
+sulfates de chaux et de magnésie ; celles des puits artésiens de
+Tougourt, qui ont donné à l’analyse de 3 à 4 grammes de sels anhydres
+par litre, ne sont ni les plus minéralisées, ni les plus nocives, mais
+contiennent toutefois une forte proportion de sulfate de chaux. (Voir
+Weisgerber, rapport cité, p. 480, et Lahache, ouv. cité, p. 48, 71.)]
+
+[Note 61 : Ces observations ont été publiées dans _les Touaregs du
+Nord_, p. 113.]
+
+[Note 62 : Voir _Touaregs du Nord_, p. 436.]
+
+[Note 63 : Nom inconnu. Faut-il lire Gueddâm, _Salsola vermiculata_ ?]
+
+
+
+
+ CHAPITRE III
+
+ DE TOUGOURT AU DJERID PAR LE SOUF
+
+
+ 1er mars 1860.
+
+A peine voulions-nous partir ce matin, que le chameau qui portait les
+cantines, et qui est très timide, effrayé par quelque chose, prit tout à
+coup le galop, et après quelques instants de résistance, les cantines
+volèrent en l’air, une des chaînes s’étant cassée. Les caisses
+retombèrent sens dessus dessous à mon grand crève-cœur. — Après avoir
+procédé à l’ouverture des cantines, je trouvai deux flacons vides
+cassés, une bouteille de vin et un grand flacon d’eau sédative dans le
+même état. Le dégât causé par cet accident est assez grave, mon sucre
+est presque entièrement perdu, et beaucoup de linges et de livres sont
+plus ou moins tachés. De plus, je perds deux flacons précieux pour
+mettre des objets d’histoire naturelle.
+
+Le chamelier à qui appartient le chameau, et qui avait insisté pour
+qu’on lui confiât les cantines malgré les observations d’Ahmed, aura une
+bonne amende en arrivant au Souf.
+
+Après ce retard, nous nous mîmes en marche, et traversâmes
+alternativement des zones de dunes et des _oueds_. La végétation se
+composait d’_alenda_, _zeita_, _sefār_, _drīn_, _lebbîn_ et _arta_.
+
+Nous arrivâmes dans l’après-midi aux puits de Mouia Ferdjān[64]. Ils
+sont au nombre de trois et entourés chacun d’un petit mur en maçonnerie
+pour empêcher que les sables ne les comblent. L’eau de ces puits, de
+celui de l’est en particulier, est très bonne et a une température assez
+basse.
+
+Nous ne nous arrêtâmes aux puits que le temps d’abreuver mon cheval et
+de remplir les outres, et nous continuâmes encore un peu dans un pays
+semblable à celui que nous avions laissé derrière nous. — Nous campâmes
+de bonne heure, pour les mêmes raisons culinaires que la veille.
+
+ 2 mars.
+
+Nous continuâmes de voyager dans une contrée alternant de l’oued aux
+dunes, et passâmes notamment plusieurs de ces dernières, comme Sif
+Soltan, Sif er Retem et Sif el Lehoudi. Nous déjeunâmes dans l’oued
+Nàīma.
+
+Ensuite nous traversâmes un pays où les dunes devenaient de plus en plus
+hautes. En route nous rencontrâmes trois spahis venus d’El-Oued et se
+rendant à Tougourt ; ils vinrent tous me serrer la main, nous
+échangeâmes les nouvelles et partîmes chacun de notre côté. Nous
+rencontrâmes ensuite des gens du Souf venus avec des chameaux pour
+ramasser du bois et du drin, ces deux objets manquant dans les dunes
+plus près de leur pays, là où la consommation en était facile.
+
+Nous arrivâmes enfin à Ourmās, plantations de palmiers et jardins
+_creusés_ dans les sables. On y voit un assez bon nombre de maisons et
+nous y remarquâmes quelques habitants, quoique ce ne soit guère qu’en
+automne que cet endroit soit habité à cause des fruits et des dattes. Au
+moment de quitter Ourmas, Ahmed me fit remarquer trois petits dômes de
+maçonnerie émergeant du sable ; il me dit que c’était le toit d’une
+maison qu’il avait vue avant que les sables ne l’eussent ensevelie.
+
+De là, après avoir traversé une zone de hautes dunes, nous entrâmes dans
+un terrain plus aisé, et atteignîmes bientôt Kouinin.
+
+Le cheikh nous reçut bien, nous donna sa maison, et comme j’y entrai
+avant que la famille ne l’eût quittée, je pus voir deux dames d’une
+beauté incontestable et une négresse toute réjouie qui n’avait
+probablement jamais rien vu d’aussi extraordinaire que ma personne et
+mon bagage. Le tout annonçait une certaine civilisation et un vrai bien-
+être. La maison et le mobilier répondaient parfaitement à la figure des
+femmes et à leur habillement.
+
+Après un bon dîner, je me mets en poste d’observation avec l’intention
+de faire de bonnes observations astronomiques. — Le vent qui avait cessé
+au coucher du soleil et qui a repris depuis me gênera probablement.
+
+Je vois, à mon grand regret, que la lunette de mon sextant est
+insuffisante pour me permettre d’observer des occultations, du moins
+quand la lune est aussi brillante[65].
+
+ 3 mars.
+
+Kouinin est bâti tout à fait comme Guémār ; c’est-à-dire que les cours
+des maisons sont entourées d’appartements réels, et qu’on n’y voit pas
+de tente au milieu comme à El-Oued, c’est-à-dire le nomadisme luttant
+contre l’état sédentaire. Les murs varient de hauteur depuis l’épaule
+d’un homme jusqu’à sa tête ; les dômes, etc., ne sont ni égalisés ni
+crépis, de sorte que le tout n’offre pas un spectacle de propreté ni
+d’élégance.
+
+Au moment du départ, on cria que le khalifa était arrivé et, en effet,
+je vis déboucher au bout de la rue plusieurs cavaliers. Nous allâmes au-
+devant les uns des autres, et mîmes pied à terre à distance respectueuse
+pour venir nous prendre la main et nous informer de nos précieuses
+santés. Car telle est la règle.
+
+Ceci fit que je fus obligé de partir pour El-Oued sans faire le levé de
+la route, car à cheval et du pas où nous allions, il ne fallait pas y
+penser.
+
+J’appris que le khalifa retenait une caravane très nombreuse pour me
+faire passer au Djérid en bonne compagnie.
+
+Je passe la journée à écrire des lettres qui partent aujourd’hui même
+pour Tougourt. Je mets mes itinéraires au courant ; dessine un peu et
+fais des observations.
+
+ 4 mars.
+
+Ma journée n’a pas été heureuse. J’ai eu le malheur de casser mon
+dernier baromètre Fortin, cependant je pourrai le raccommoder dès que
+j’aurai des tubes. Cela n’en est pas moins très fâcheux, vu que les
+notes barométriques devaient être un des résultats les plus intéressants
+de mon voyage[66].
+
+Je passe la matinée à finir de copier au net l’itinéraire de l’Oued-Righ
+ici.
+
+Il arrive une caravane du Djérid qui donne les meilleures nouvelles ; il
+en était venu une hier encore.
+
+Je fais encore acheter par Ahmed différentes choses qui me manquent, et
+je m’amuse à décrasser un certain nombre de monnaies romaines et
+semblables que je me suis procurées ici. Elles courent comme les
+« felous[67] » de Tunis.
+
+Presque toutes sont très petites. Les principales sont de Constantin ;
+d’autres portent des figures de souverains avec une couronne ressemblant
+aux couronnes les plus primitives du moyen âge ; enfin j’en ai où l’on
+reconnaît l’éléphant et le palmier et qui doivent venir de Carthage.
+Outre cela, il y a des médailles avec des figures de saints, des anges
+ailés, etc., etc., qui doivent avoir une origine chrétienne, et étaient
+frappées pour accomplir un vœu, comme l’une d’elles paraît me le
+prouver.
+
+Ces médailles sont trouvées dans les ruines de Besseriani[68] et de
+_Hēdra_[69] principalement.
+
+Le soir, je vais voir trois noces. La première était à une tente dans
+les sables à l’ouest de la ville. La mère du marié vint nous faire ses
+excuses en nous disant que ce n’était qu’une petite fille et que, par
+conséquent, on n’avait pas voulu avoir une grande fête. Cette petite
+fille venait de se sauver de chez ses parents pour se réfugier dans la
+tente de l’homme qu’elle aimait. On dit que demain elle sera donnée
+légalement. C’est bien le moins lorsqu’il n’est plus possible de la
+reprendre.
+
+Les autres noces avaient plus d’apparat, je veux dire de bruit. Les
+femmes sont rassemblées dans une cour, quelquefois en cercle et tournant
+le dos, d’autres fois la figure découverte et de face. Elles
+bredouillent quelques chants presque inintelligibles et font you-you aux
+jeunes gens qui viennent avec beaucoup d’embarras tirer un coup de fusil
+dans le sable à côté d’elles. Quelquefois les Messieurs se préparent à
+la décharge par une sorte de pas (de danse) tout à fait curieux, et qui
+imite le pas de la danse arabe au commencement de l’exercice.
+
+Du reste, les femmes et les hommes ne se parlent pas. Si (et cela
+arrive) une des femmes invitées a un _amant_, celui-ci vient à la fête
+faire le plus de bruit qu’il peut pour se montrer dans son plus beau
+jour. En revenant, je rencontrai des bandes de jeunes gens chantant en
+chœur toujours la même complainte et le plus fort qu’ils pouvaient, pour
+être entendus des femmes dans les maisons. — Je remarquai que ceux qui
+se distinguaient le plus à la noce étaient pour la plupart de fort
+jeunes gens.
+
+Le puits est ici l’endroit des intrigues et des amours. Quand un homme
+va au puits pour abreuver son cheval, et il choisit alors un puits d’eau
+excellente situé dans les dunes hors de la ville, son amie choisit aussi
+ce moment pour aller y puiser l’eau et ils se voient de cette manière.
+Du reste, l’amant choisit toute occasion opportune. Son amie est-elle
+mariée ? il saisit le moment où le mari va au marché, aux plantations,
+etc... Les amants de ce pays ne peuvent pas manger l’un devant l’autre :
+ils doivent paraître fuir la nourriture.
+
+ mars.
+
+Comme tous les jours de départ, ce matin ne fut pas très gai à passer ;
+c’étaient des oublis, des ordres, des contre-ordres à n’en plus finir.
+
+Enfin, lorsque tout fut prêt de mon côté, on s’aperçut que la caravane
+d’El-Oued n’était pas encore tout à fait prête à partir. Je n’en voulus
+pas moins partir immédiatement, et le khalifa ainsi que deux ou trois
+autres notables montèrent à cheval pour me faire un peu la conduite.
+
+Nous partîmes par le quartier des Oulad Hamed et entrâmes immédiatement
+dans les dunes et les « Ghitan », c’est-à-dire jardins de palmiers
+creusés dans le sable. Quelques-uns de ces « ghitan » étaient tellement
+profonds, que le faîte des palmiers hauts de 15 à 20 mètres n’atteignait
+que la hauteur de mon épaule ou de ma tête (moi étant sur la route).
+
+Le vieux cheikh qui accompagnait le khalifa, proposa au moment de la
+séparation de réciter la « fātĭha », mais le khalifa fit semblant de ne
+pas comprendre ou espéra peut-être que je n’avais pas fait attention à
+la proposition. Du reste, je tiens peu aux _fātĭha_ et aux bénédictions,
+mais, si j’y tenais, j’aurais peut-être préféré celle-là à d’autres.
+
+Après nous être quittés, nous entrâmes dans un océan de dunes dépourvues
+de toute végétation, nous avions laissé les jardins derrière nous. —
+Nous touchâmes bientôt à un four à chaux primitif ; on extrait la pierre
+à chaux sur place. C’est le même type de plâtre ou de calcaire friable,
+saccharoïde, que j’ai observé la première fois à Chegga du Sud.
+
+Près de là je trouvai un peu de _lebbīn_, euphorbiacée qui croit
+volontiers dans les intervalles des dunes. Je fus surpris de rencontrer
+aussi deux ou trois papillons, qu’il fallut renoncer à attraper.
+
+Après une marche assez longue dans les sables, nous entrâmes dans un
+terrain uni et arrivâmes bientôt au puits de Tĕrfāoui au nord duquel il
+y a une petite ligne de jardins où l’on cultive principalement des
+oignons, mais où l’on paraissait tenter la culture du palmier. Deux
+individus étaient en train de ramasser les crottes de chameaux pour les
+enfouir autour du pied des jeunes plants.
+
+De là nous reprîmes les dunes et eûmes de nouveau une longue et
+ennuyeuse marche à fournir avant d’arriver au Sahēn, sorte de plaine
+unie au milieu de laquelle est situé le puits du même nom où devait se
+réunir la caravane. Nous trouvâmes déjà campés depuis hier au soir de
+nombreux voyageurs comptant 60 fusils ; plus tard, dans la soirée, la
+caravane d’El-Oued nous rejoignit. Je plantai ma tente près du puits
+entre les deux caravanes. Un cheikh de Kouinin et un domestique du
+khalifa attendaient mon arrivée ; aussitôt qu’ils se furent assurés que
+j’avais rejoint la caravane, ils repartirent pour coucher à Djebīla[70].
+
+Cette caravane est la première que j’aie vue aussi grande et aussi
+complète. Il y a des Souāfa, des gens du Djérid, des Ghadamsia[71],
+etc.... ; les bêtes de somme sont très variées, depuis le cheval
+jusqu’au chameau et aux bourricots. Une vieille de l’Ouest (Ouled
+Naīl ?) s’est adjointe à mon petit camp ; elle se rend au Djérid où sa
+fille est mariée. Elle invoque tous les quarts d’heure Sidi Mohammed
+el’Aïd, le saint vivant de Temassin[72]. — Je fais porter à un de mes
+chameaux son modeste bagage.
+
+Ce soir, nous entendons des Khouan[73] de Sidi Moustapha qui chantent
+leur prière avec accompagnement de musique. Ceci est dans la caravane
+campée au nord. Au sud nous avons une musique moins monotone, c’est le
+chant et la voix des femmes qui y sont en nombre.
+
+Je remarque que, dans les jardins au milieu des dunes, l’on a soin de
+garnir la crête de ces dernières d’une haie de palmes presque
+entièrement enterrées pour que les sables ne soient pas portés par le
+vent dans le jardin, et, d’un autre côté, pour que les sables que l’on
+déblaye ne retombent pas dans le « ghoūt »[74].
+
+ 6 mars.
+
+Je fus malade toute la nuit, ayant une indigestion très douloureuse.
+Aussi ce matin me fallut-il une bonne dose d’énergie pour ordonner le
+départ comme d’habitude et monter en selle.
+
+Au moment de partir, je reçus mon courrier de Tougourt, qui
+malheureusement ne renfermait qu’une lettre de mon père et une d’Auer.
+Je reçois la lettre du Ministre des affaires étrangères pour M. Botta.
+
+Les gens de la caravane parurent mettre plus de soin qu’hier à se
+rassembler en un seul bloc, mais les peines furent vaines, au bout de
+quelque temps, les pelotons de la caravane étaient séparés par plusieurs
+kilomètres. — On voulut aussi m’effrayer, je ne sais quel intérêt
+avaient ces hommes à ne pas aller par la route orientale que j’avais
+choisie. On voulut me faire croire qu’à un des puits nous allions
+trouver 1.200 cavaliers de Nemēmcha insoumis. Je me bornai à leur
+demander comment le puits pouvait abreuver tant de monde et tant de
+chevaux.
+
+Pendant que je marchais avec mes chameaux isolés, un homme assez drôle
+se joignit à nous. Il était coiffé d’un turban vert et d’une calotte
+rouge. Son vêtement consistait en deux burnous assez sales, et comme
+arme il portait, jeté sur son dos, un immense sabre. Cet homme avait des
+manières très européennes, celles d’un homme peu distingué, bien
+entendu, et il parlait beaucoup. Il nous dit qu’il était depuis quarante
+ans « policeman » à Tunis, que sur trois nuits il en passait une de
+garde. Les policemen ne sont pas payés à Tunis et il nous raconta qu’il
+ne s’était fait inscrire comme tel que pour avoir l’avantage de sortir
+le soir après le couvre-feu, et d’aller dans telle et telle maison qui
+lui plaisait, chez les jolies femmes qui lui convenaient, beaucoup même,
+à l’en croire. Ensuite, si la police n’est pas payée, elle se fait plus
+d’argent sans cela, car elle permet toutes débauches nocturnes pourvu
+qu’on lui graisse la main. — Mon homme avait aussi un faible pour les
+spiritueux et il avait emporté de la _mahia_ avec lui.
+
+Pendant que nous causions ainsi, un pèlerin marocain qui nous suivait
+tout couvert de guenilles nous cria : « Voilà un mouton » ; en effet, il
+y avait à quelques pas de nous une brebis perdue et boiteuse. Ahmed et
+le policeman tunisien fondirent dessus et, après un débat où la probité
+de chacun se fit jour, l’animal fut égorgé par le policeman, qui le
+considéra de bonne prise.
+
+Le soir, on la dépèce et la distribue.
+
+Quant au pays que nous traversâmes, ce fut une plaine uniforme, à sol
+sablonneux et à végétation de _ălenda_, _semhari_, _arta_, _drīn_ et
+_baguel_. De temps en temps une petite traînée de dunes en interrompait
+la monotonie.
+
+Nous touchâmes à un puits nommé Wourrāda ; actuellement il est comblé.
+Voilà l’histoire de cet événement. Le puits ayant été rempli de _drīn_
+pour une cause ou une autre, un pasteur y descendit dans l’intention de
+le nettoyer. Comme il ne revenait pas, le frère de cet homme y descendit
+aussi, mais y trouva la mort par asphyxie[75] ; enfin l’oncle des deux
+jeunes gens voulut leur porter secours et faillit périr ; cependant il
+put sortir. On combla le puits, qui sert de tombeau aux deux pasteurs.
+
+Vers la fin de la marche, un habitant du Djérid, monté sur son chameau,
+prit un tambour de basque et commença une longue improvisation sur un
+marabout vivant de Nefta, Moustapha ben Azoūz. Il jouait admirablement
+bien de son instrument, et improvisait avec tant de facilité que je crus
+qu’il récitait une litanie. Les couplets, composés de quatre vers,
+étaient tous terminés par la même rime, et se terminaient par le refrain
+que répétaient en chœur des jeunes gens de la caravane. Malheureusement
+le chant m’empêchait de juger du sens des vers. — Cela m’arrive pour les
+chœurs chantés à l’Opéra dans ma langue maternelle.
+
+Nous nous arrêtons au puits de Guettāra Ahmed ben ’Amara[76]. Je suis
+dans un grand état d’épuisement et j’ai un peu de fièvre. Ce matin,
+j’avais pris un peu d’huile de ricin, je prends ce soir une dose de
+quinine dans du café et deux petites tasses de vin. — Une heure après je
+me sens beaucoup mieux.
+
+ 7 mars.
+
+Hier au soir, après que j’avais fini de rédiger mes notes, les
+principaux membres de la caravane du Souf (Kouinin, Tarhzout et Guémār)
+vinrent me visiter pour m’annoncer comme une chose arrangée qu’ils ne
+partiraient pas le lendemain parce qu’ils venaient de recevoir la
+nouvelle que nous allions passer au milieu des douars des Hammama. Ce
+n’étaient pas les hommes que ces « braves » redoutaient, mais bien les
+femmes, les enfants et les chiens. On allait envoyer un homme au cheikh
+Moustapha, le marabout de Nefta et, selon qu’il dirait ou non d’arriver
+sans crainte, on irait plus loin ou l’on s’en retournerait. Je m’opposai
+net à une telle mesure, et fis demander dans la caravane quels étaient
+ceux qui voulaient partir demain avec moi. La division fut très nette ;
+les gens du Djérid, de Ghadāmès, ne voulaient pas rester, ceux d’El-
+Oued, du Souf seuls étaient de l’avis contraire. Je décidai le départ.
+Toute la nuit fut passée à se disputer dans le camp, mais quand le jour
+parut, tout le monde était du même avis, qui était de me suivre.
+
+Nous rencontrâmes beaucoup de douars, de troupeaux des Oulād Sidi ’Abid
+de la Régence de Tunis, mais ils ne firent que nous donner des
+nouvelles, certes peu rassurantes.
+
+Vers le milieu de la journée, avant d’atteindre le puits d’El-
+Khofch[77], toute la caravane résolut de ne pas passer par Nakhlet-el-
+Mengoub, comme l’avait ordonné le kaïd. Moi, de mon côté, je m’obstinai
+à prendre ce chemin, et nous nous séparâmes de très mauvaise humeur,
+ayant à peine six ou sept hommes avec moi. Cependant, comme hier, mon
+attitude déterminée leur fit accepter mon choix et ils nous rejoignirent
+tous, sauf les Djéridiya, qui du reste ne nous étaient pas du tout
+obligés. Nous continuâmes donc notre marche dans un sol de _heicha_, la
+végétation de _dhomrān_[78], _zeita_, _souid_, etc., qui caractérise la
+contrée de Chegga du Sud et la _heicha_ de l’Oued-Righ. Nous étions très
+inquiets, les Hammama ne se trouvaient pas campés aux palmiers d’El-
+Mengoub, et nous devions nous rapprocher sans cesse de leurs douars.
+
+Vers la fin du jour, nous aperçûmes les palmiers de Nafta et plus loin,
+vers l’ouest, les montagnes de Negrîn et de Tamerza. Lorsque nous
+voulûmes camper quelques instants avant le coucher du soleil, nous
+tombâmes sur les troupeaux des Hammama, et pûmes nous assurer que la
+tribu n’était pas loin. Les bergers vinrent dans le camp demander
+différentes choses, ci du feu, là de l’eau, plus loin des dattes. Ils
+vinrent jusqu’à mon feu où j’étais assis et demandèrent à boire à Ahmed.
+
+Nous entendîmes, le soir, les chants de leurs femmes, les cris des
+enfants et les bêlements des troupeaux.
+
+Cette nuit ne fut pas très agréable à passer, plusieurs hommes de la
+caravane la passèrent à veiller, le « policeman » tunisien entre autres.
+Je veillai, pour ma part, la moitié de la nuit, et fis de longues rondes
+dedans et hors du camp, que nous avions établi en demi-cercle, mon lit
+et mon bagage en formant le centre. Aujourd’hui nous n’avons pas cru
+devoir dresser la tente.
+
+J’entendis, vers le matin, le cri cadencé d’un chacal en chasse, auquel
+répondit bientôt le chien d’un des troupeaux.
+
+ 8 mars.
+
+Nous partîmes aujourd’hui avant la pointe du jour et commençâmes à
+marcher vigoureusement dans l’espoir de dépasser la « nedjă » du Hammama
+avant qu’elle ne prît notre route.
+
+Cependant, lorsque le soleil eut un peu monté à l’horizon, les yeux
+perçants de mon guide découvrirent la nedjă s’avançant de notre côté sur
+le sommet des _gour_ des Beni Mezab. A partir de ce moment, nous n’eûmes
+pas une minute de repos. Chaque ondulation de cette immense ligne de
+chameaux, de troupeaux et d’hommes était interprétée par mes trop
+timides Souafa comme un signal d’attaque.
+
+Ce ne fut guère que lorsque nous fûmes entrés dans le chott[79] que nous
+pûmes bien nous rendre compte du nombre des ennemis et de leurs
+mouvements. Lorsque la « nedjă », qui jusqu’alors s’était tenue sur les
+hauteurs, commença à se rapprocher du chott, les fantassins souafa
+s’assirent par terre, tournant le dos aux Hammama ; Mohammed le guide,
+qui à cet instant aperçut les cavaliers en avant des troupeaux, s’élança
+à la tête des chameaux en criant d’arrêter. Il y eut là un mouvement
+rapide qui me montra qu’en cas d’attaque, je ne pouvais compter que sur
+bien peu de monde. Ahmed sauta à bas du chameau qu’il montait ; ôta son
+burnous et arma son fusil, d’autres suivirent son exemple. Enfin
+l’incertitude dura quelques instants, et l’on crut remarquer que les
+cavaliers reprenaient la direction, je fis remettre les chameaux en
+marche, mais ne pus pas empêcher quelques coups de feu de fantazia de
+partir, la chose la plus inconsidérée dans notre position.
+
+J’eus là l’émotion de celui qui va être entraîné dans un combat pour son
+droit, mais qui n’avait cherché de querelle à personne. Armé de mon
+revolver, j’étais décidé à mesurer mes cinq coups et à démonter au moins
+deux ou trois cavaliers. La lutte aurait été déplorable ; des guerriers
+consommés, en nombre considérable, auraient certainement eu le dessus
+sur quelques hommes déterminés mais embarrassés par une foule timorée et
+inutile, par des femmes, des enfants et des chameaux chargés de sommes
+considérables.
+
+Bientôt la « nedjă » se trouva à notre hauteur ; nous voyions cette
+foule de cavaliers ; les quinze douars peuvent, d’après des
+renseignements précis, mettre sur pied mille hommes. Ce n’était
+cependant là qu’une des neuf fractions des Hammama qui, ayant eu à se
+plaindre de son kaïd, avait envoyé une plainte au bey, mais se sauvait
+sans attendre la réponse, décidée à revenir si le bey lui accordait sa
+demande, et à quitter son gouvernement pour toujours si on ne faisait
+pas attention à son grief.
+
+Nous marchions très vite et arrivâmes enfin près des palmiers de Ghîtān
+ed Cherfā, où nous rencontrâmes deux cavaliers hammama attardés, que
+nous saluâmes en passant. Ils sont bien montés, ont d’énormes étriers,
+et sont surtout remarquables par leur manière de s’envelopper dans leur
+haouli, ne laissant voir que le milieu du visage ; leur chachiă est
+enfoncée jusqu’aux sourcils ; enfin ils n’ont pas de corde de poil de
+chameau. Ahmed me dit qu’ils revêtent quelquefois des haïks de coton
+bleu, comme les femmes du Souf.
+
+Nous déjeunâmes à côté des plantations de Nafta, où nous rencontrâmes un
+dernier Hammami et nous empressâmes ensuite d’entrer dans la ville ; je
+descendis à la maison du Bey.
+
+
+[Note 64 : Profondeur, 5 mètres. — Température, 17°,30. (Note de H.
+Duveyrier.)]
+
+[Note 65 : Le détail des observations astronomiques de Duveyrier a été
+publié dans les _Les Touaregs du Nord_, p. 134-140.]
+
+[Note 66 : Duveyrier n’en continua pas moins à observer à l’aide de
+l’anéroïde. « J’ai pu, dit-il, en faire usage concurremment avec les
+Fortin et pendant assez de temps, avant que ces instruments aient été
+brisés, pour bien étudier les dilatations de l’anéroïde et le corriger
+de ses erreurs. » (_Les Touaregs du Nord_, p. 123.)]
+
+[Note 67 : Nom donné à la petite monnaie de cuivre en Tunisie et au
+Maroc.]
+
+[Note 68 : _Ad Majores_, au nord du chott Rharsa, à 4 kilomètres au
+S.-E. de l’oasis actuelle de Négrine. (V. Masqueray, _Ruines anciennes
+de Khenchela à Besseriani_, _Revue Africaine_, 1879, p. 68.)]
+
+[Note 69 : Haïdra, au N.-E. de Tébessa ?]
+
+[Note 70 : Djebīla (« la Grasse »), un des villages du Souf, à 22 km.
+N.-E. d’El-Oued.]
+
+[Note 71 : Gens de Ghadamès.]
+
+[Note 72 : Zaouïa des Tidjaniya.]
+
+[Note 73 : « Frères » disciples du marabout de Nefta dont il est
+question plus loin.]
+
+[Note 74 : Dépression.]
+
+[Note 75 : Beaucoup de puits dégagent de l’hydrogène sulfuré, provenant
+de la décomposition, dans l’eau chargée de sulfate de chaux, des
+nombreuses matières organiques, tombées par l’orifice presque toujours
+dépourvu de margelle.]
+
+[Note 76 : Profondeur 6m,20. — Température 20°,2 (H. Duv.).]
+
+[Note 77 : Profondeur 5m,50. — Température 21° (H. Duv.).]
+
+[Note 78 : Autre forme du mot ذمران]
+
+[Note 79 : Le chott El-Djérid.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE IV
+
+ AU DJÉRID
+
+
+En traversant la rivière, ayant devant moi d’une part les constructions
+pittoresques de la ville et de l’autre les beaux jardins de palmiers, je
+fus frappé par le charme du site, qui me soulagea de l’appréhension du
+danger et du dépit que m’avait causé le manque de courage de mes
+compagnons de route.
+
+Nafta compte 3.000 hommes[80] ; il faut ajouter à cela les femmes et les
+enfants non pubères. Les Juifs y sont 54 hommes avec les mêmes
+additions. Les hommes s’habillent de fines jaquettes et pantalons
+d’étoffes venus de Tunis, et s’enveloppent des beaux burnous si renommés
+du Djérid ; ils ne portent pas de corde en poil de chameau. Les femmes,
+dont plusieurs m’ont paru assez bien, mettent un pardessus d’étoffe
+bleue foncée, comme au Souf, seulement elles sont plus propres et ont
+des vêtements de dessous mieux arrangés. La population est du reste tout
+à fait « beldiya » ; on y trouve pas mal d’embonpoint. Du reste, il y a
+ici tout ce qui caractérise une grande ville arabe, des cafetiers en
+vestes de soie brodée, des boutiques bien fournies, etc., etc. N’y
+avait-il pas jusqu’à un fou, qui, comme celui d’El-Goléâ, paraît
+attacher un intérêt particulier à mon humble personne, et est revenu
+jusqu’à trois fois m’accabler de ses malédictions. On le chasse assez
+rudement pour un fou musulman.
+
+Les Juifs se distinguent par un turban noir. Les femmes se voilent
+occasionnellement dans la rue en ramenant leur haïk sur leur figure.
+
+La ville de Nafta paie actuellement un impôt qui s’élève à 350.000
+francs ou 70.000 douros, parmi lesquels il faut compter 30.000 douros
+d’exactions de la part des employés du gouvernement. Ces chiffres sont
+énormes, comparés à ce qui existe en Algérie. Chaque homme, petit ou
+vieux, paie 23 francs annuellement ; le reste de l’impôt est sur les
+palmiers.
+
+Les maisons de Nafta sont construites fort élevées, en briques minces,
+je dirais presque en tuiles jaunes et rouges, unies par du mortier de
+glaise ; elles ont un aspect fort élégant à l’extérieur et sont encore
+ornées par divers dessins que forment les briques au-dessus des portes
+et quelquefois tout le long des frontons. Certains quartiers de la ville
+sont un peu ruinés ; vers le côté est on voit une tour assez élevée. Les
+boutiques, sur le marché, sont disposées de la même manière économique
+et simple qu’à Tougourt.
+
+Mais ce qui frappe le plus à Nafta, c’est sa rivière impétueuse, qui
+coule auprès des palmiers, c’était la première fois que je voyais cela.
+A l’endroit où elle se divise en deux branches, au moyen de
+constructions en bois très solides et ingénieuses, pour aller arroser
+les plantations, l’eau a 27° (à 4 h. p. m.). Le matin, on voit de la
+vapeur ou du brouillard à sa surface[81]. L’eau renferme quelques
+mousses aquatiques et les mêmes coquilles noires[82] que j’ai récoltées
+dans l’oued Biskra, plus une variété cannelée des mêmes.
+
+Les jardins renferment, outre de magnifiques palmiers, des figuiers, des
+citronniers, des limoniers, des orangers, des pêchers. On n’y trouve ni
+oliviers ni pruniers, deux arbres qui se trouvent à Tōzer. Le _tarfa_
+croît aux environs des plantations.
+
+Les deux kaïds, le frère de Si’Ali Saci et Sid el ’Abid sont fort
+aimables et me font beaucoup de politesses. Nous allons nous promener
+ensemble et nous déjeunons et dînons ensemble. La cuisine qu’on nous
+fait est exquise, dans le goût européen même. Il n’y a pas de ruines
+romaines à Nafta.
+
+Un fait curieux est ici la même progression des sables de l’est à
+l’ouest dont on se plaignait tant à Guémār. J’ai vu en effet les sables
+amoncelés en dunes près de l’endroit d’où part la route de Tōzer ; ils
+pénètrent dans les plantations, enterrent les palmiers, les maisons et
+font que la ville s’élève progressivement[83]. Ainsi s’il n’y a pas de
+ruines romaines aujourd’hui, on ne peut pas affirmer qu’il n’y en a
+jamais eu ; elles ont pu être enterrées depuis longtemps.
+
+Tous les Souafa de la caravane se sont empressés d’aller voir leur
+cheikh et marabout Sidi Moustapha, chanter de nombreux « la illah ! » et
+jouer de la « bendīr ».
+
+Les rues de Nafta sont spacieuses, mais non d’une propreté exemplaire,
+quoiqu’on ne puisse pas non plus les accuser du contraire.
+
+Les gens de Nafta hébergent les Hammama, leur donnent la diffa et de
+l’orge pour leurs chevaux lorsqu’ils viennent en ville, pour qu’en
+revanche ceux-ci les épargnent lorsqu’ils les rencontrent en voyage !
+
+ 9 mars.
+
+Je décide de ne partir pour Tōzer que demain matin.
+
+Le matin, je vais voir les sources de l’oued Nafta ; cela me donne
+l’occasion de voir dans les jardins le « _nebqa_ », un _Rhamnus_[84] qui
+atteint 20 mètres de haut et de grandes dimensions ; son fruit est gros
+comme une grosse cerise, atteint même la grosseur d’une prune.
+
+Les sources qui forment l’oued sont assez chaudes, elles sortent de
+dessous une couche de marnes très épaisse, qui par exemple au Ras-
+el’Aioun[85] atteint une hauteur d’environ 30 mètres. Ces marnes varient
+de structure, de couleur et de friabilité. Le reste du terrain de Nafta
+se compose de grès très friables, si l’on peut appeler ainsi un
+conglomérat de sables quartzeux renfermant de petites veines de glaise,
+et des rognons atteignant quelquefois un volume considérable de grès
+véritable renfermant quelquefois de la marne.
+
+Les eaux de l’Oued renferment des poissons qui vivent surtout dans les
+endroits où l’eau est le plus chaude. Ils ont des taches rougeâtres ou
+orangées, quelques-unes prenant 1/5e du dos. — Les flaques d’eau formées
+par les sources nombreuses renferment des coquilles différentes de
+celles de l’Oued.
+
+Les animaux de Nafta à noter sont les bœufs (en petit nombre), les
+lapins (!), les chiens de races variées, les chèvres de race européenne.
+
+Je vais voir le soir le marabout Sid’Moustapha ben Azoûz, qui me reçoit
+d’une façon fort civile, et s’efforce de me faire comprendre que tous,
+musulmans, chrétiens et juifs sont ses enfants, tous ceux que Dieu a
+créés[86] ; il approuve mes études. Nous mangeons sa « bénédiction »,
+pour rendre la parole arabe. — Sa zaouiya était remplie de monde,
+surtout de pèlerins venus du Souf avec moi.
+
+Je suis obligé de donner de longs détails sur l’électricité, la vapeur
+et beaucoup de choses semblables.
+
+Pendant que je dessinais la zaouiya de Sidi et Tabăi, de nombreux
+curieux s’étaient rassemblés et parmi eux des tolba[87] : on montra
+beaucoup de mauvais vouloir, et lorsque je demandai le nom de la
+zaouiya, on refusa de me le donner ; c’est Sidel’Abīdi qui la reconnaît
+sur le dessin et m’en donne le nom. Je me plains de cela, et on me donne
+un mokhazeni[88] pour écarter la foule. Je finis la journée très bien.
+
+Les nuages qui ont occupé le ciel tout le temps de mon séjour m’ont
+empêché de faire des observations astronomiques. A midi le soleil était
+visible par intervalles, j’essayai de le prendre au méridien, mais mon
+observation est, je le crains, peu concordante, parce que les deux kaïds
+étaient à mes côtés et m’ennuyaient de questions.
+
+ 10 mars.
+
+Nous sommes partis de Nefta d’assez bonne heure par un ouragan
+épouvantable, le vent venant du nord-est avec beaucoup de force. Nous
+étions gelés, quoique la température de l’air ne fût pas très basse. La
+route de Nafta à Tōzer est très insignifiante, elle longe le chott à une
+petite distance ; on est sur un terrain élevé, presque dénué de
+végétation et très peu accidenté. Un peu avant d’arriver, on voit le
+Djebel Tarfaouï.
+
+Tōzer a moins de population que Nafta (1.900 hommes), mais possède des
+plantations beaucoup plus considérables : 300.000 palmiers. Les
+constructions sont ici les mêmes qu’à Nafta ; la ville possède aussi une
+rivière qui prend sa source au bout ouest des plantations et qui est
+aussi considérable que celle de Nafta ; après avoir traversé les
+plantations, elle va encore se perdre dans le chott.
+
+Je trouve ici le vice-consul Si Mohammed ben Rabah, à peine installé
+depuis vingt jours ; nous nous embrassons en nous rencontrant, et je
+suis charmé de trouver une perle d’homme dans ce personnage. Il possède
+beaucoup de biens dans la ville et à Nafta, mais de crainte qu’on ne lui
+reproche de la fantasia depuis son installation comme consul _français_,
+il affecte une mise très simple.
+
+Les autorités me souhaitent la bienvenue, mais sont très occupées à
+recueillir le reste de l’impôt que va venir prendre la _mahalla_.
+
+Je vais à cheval et le vice-consul sur sa mule à Beled el Hadar[89] voir
+des restes de constructions romaines[90] qui servent de fondation à un
+minaret isolé. La grande mosquée est à côté ; on m’avait dit qu’elle
+renfermait des inscriptions, mais y étant entré, je n’y reconnus qu’un
+inscription arabe, sculptée et peut-être intéressante comme monument de
+culture architecturale. Mon habit me permet d’entrer dans une mosquée
+sans faire trop de scandale. Quelqu’un ayant demandé dans le temple qui
+j’étais, le vice-consul se contenta de répondre : « Un homme de l’Ouest.
+— Quelqu’un qui cherche des inscriptions hébraïques ? — Oui. »
+
+Les fondations du minaret sont très solides, en pierres carrées ; plus
+haut, des tronçons de colonnes et d’autres pierres ont été installées
+dans la construction arabe ; enfin au-dessus de la porte on voit deux
+pierres sculptées grossièrement. D’inscriptions, point.
+
+Mon cheval fit des sauts à n’en plus finir jusqu’à notre retour en
+ville. Il y a des tentes des Hammāma auprès de la ville. J’ai pu voir
+leur intérieur, qui ressemble en tout à celui des autres Arabes.
+
+Le vice-consul me fait apporter une table et une chaise.
+
+Tōzer compte 1.900 hommes depuis l’âge de puberté jusqu’aux vieillards.
+L’impôt s’élève à 542.000 réals tounsi en comptant les exactions. Le
+réal tounsi vaut 75 centimes. Ici on m’indique comme impôt de Nafta la
+somme de 588.000 réals tounsi ; donc encore plus que Sid el’Abīdi
+n’avait dit. On prétend encore que l’air de ce pays vaut mieux que celui
+de Nafta, qui est déjà très bon[91].
+
+ 11 mars.
+
+Malgré toutes les précautions que je croyais avoir prises, je ne pus
+partir que dans la soirée. Si Mohammed ben Rabah et deux « mokhazeni »
+m’accompagnèrent jusqu’à Degach. Cette fois, j’avais abandonné le
+chameau et mis mon bagage sur deux mulets que j’ai loués 40 francs d’ici
+à Gabès et retour. Outre Ahmed, j’ai cru devoir prendre encore un
+domestique qui aura pour gages 13 francs.
+
+La route qui sépare Tôzer de Degach est très insignifiante ; on verra
+dans l’itinéraire les traits principaux qui la caractérisent. Je dois
+cependant remarquer que dans l’oued à sec qui sépare en deux la ville de
+Degach, la constitution géologique des berges consiste en forts lits de
+conglomérat de sables quartzeux séparés par de minces couches d’argile,
+le tout ayant une position légèrement inclinée[92].
+
+Dans tout le cercle d’el Ouidĭān ou de Tāgiroūs, dans lequel nous venons
+d’entrer, il n’y a que 1.600 hommes et les biens de la terre se
+réduisent à 188.000 palmiers ou oliviers, car cet arbre qui commence à
+Tōzer, mais y est peu commun, se trouve ici en plus grand nombre.
+
+Dans ce pays, on considère Tōzer et Gafsa comme ayant le climat le plus
+sain ; ensuite viennent Nafta et Degāch avec un bon climat encore, mais
+Kĕrĭz est malsain ; les fièvres s’y montrent. El-Hamma près d’ici de
+même ; l’autre Hamma près de Gabès encore de même, enfin le Nefzāoua
+compte pour le plus mauvais climat.
+
+Les maisons ici sont construites en tōb, et sont loin d’égaler les
+constructions de Nafta et de Tōzer.
+
+Je suis reçu par le khalifa et attends inutilement un ciel étoilé, et
+presque avec autant de succès mon dîner. Cependant ce dernier arrive
+très tard, et je me couche. La nuit, toutes les bêtes de somme font une
+cohue générale, on peut à peine les séparer ; mon cheval est fortement
+mordu en deux endroits.
+
+ 12 mars.
+
+Ce matin, nous sommes partis de bonne heure et une courte marche nous
+mena aux deux villages de Zorgān et d’Oulad Madjed. Dans ce dernier
+endroit je m’arrêtai au minaret, isolé comme celui de Belīdet el Hadar,
+et comme lui bâti sur des fondations romaines ; je le gravis à travers
+différents casse-cou ; il est bâti en briques et de construction solide.
+On m’avait dit que je devais trouver là une inscription latine, mais il
+n’y en a aucune. Il fut question alors de la mosquée, j’y entrai et
+trouvai une inscription arabe entourant le dôme de la niche de l’imān,
+de même qu’à Belīdet el Hadar.
+
+Désappointés, nous continuâmes notre marche et entrâmes dans les
+palmiers ; nous ne tardâmes pas à arriver aux ruines romaines du Guebba
+qui sont au milieu de la _ghaba_[93]. Un indigène instruit me dit que
+cette ville, car ce devait en être une, se nommait alors
+« Tagiānoūs[94] ». Les ruines, presque partout se réduisant à des
+fondations, car je suis persuadé que le reste était bâti en briques,
+s’étendent sur un grand espace ; on reconnaît les plans des maisons ; et
+çà et là, parmi les pierres dispersées, on rencontre un tronçon de
+colonne ou une autre pierre travaillée. Deux monuments sont encore assez
+apparents. C’est d’abord une petite construction carrée, évidemment
+enterrée de beaucoup, qui me frappa par ce fait que les pierres de
+taille sont surmontées d’un reste de construction en briques, identiques
+à celles des maisons de Tōzer.
+
+[Illustration : Portion de muraille (Guebba). Ruines romaines. — La
+niche dans la muraille est évidemment une écluse bouchée.]
+
+L’autre ruine consiste en un long mur ou sommet de muraille, entièrement
+en pierre de taille avec une sorte de fausse porte voûtée, qui pourrait
+être encore une écluse pour les eaux ; de même que le mur pouvait faire
+partie d’un réservoir ; mais les indigènes rapportent eux-mêmes que les
+sables, la terre elle-même s’exhausse toujours par suite des vents qui
+l’amènent, et me disaient que, s’il y avait des inscriptions à Guebba,
+le vent les aurait ensevelies. Aujourd’hui les palmiers croissent au
+milieu des enceintes des maisons de l’ancienne ville romaine, ce qui
+prouve que cette partie des plantations est postérieure à l’occupation
+romaine.
+
+En quittant Guebba, nous atteignîmes bientôt Kēriz, petite ville bâtie
+en terre et en vase sur une élévation. En attendant le déjeuner, je
+partis pour aller voir une inscription latine dans la montagne.
+
+Avant d’entrer dans les rochers, nous découvrîmes dans l’embouchure d’un
+ravin un petit douār de 5 à 6 misérables tentes de Hammāma. Nous
+gravîmes la montagne, et environ aux trois quarts de sa hauteur, nous
+nous arrêtâmes à un rocher plat, très raviné par la pluie, et formant
+une table inclinée. Là se trouve une inscription écrite très
+grossièrement et à la légère, en lettres de 50 centimètres de hauteur ;
+elle se compose de trois lignes ; à côté il y en a une seconde de deux
+lignes et beaucoup plus petite, qui, plus facile à restaurer que
+l’autre, indique que cet endroit était consacré à Mercure et avait le
+privilège d’asile. La nature de cette inscription et surtout sa position
+dans un endroit peu accessible et isolé est digne de remarque.
+
+[Illustration : Inscription du Djébel-Sebaa Regoûd au nord de
+Kerîz[95].]
+
+La nature géologique de la montagne de Sebaa Regoûd est un calcaire
+coquillier marin. Il contient beaucoup de fossiles[96], notamment des
+oursins. Je trouve sur la route plusieurs plantes et fleurs nouvelles
+pour moi, toutes très humbles.
+
+Nous retournons, et à la hauteur du douar, deux femmes habillées de bleu
+viennent demander qui je suis ; il leur est répondu : « Un Occidental de
+l’Occident ».
+
+De Kērīz une très courte marche nous amena à Sedāda, qui lui ressemble
+beaucoup. Les habitants de cette ville ne sont pas aussi civilisés que
+ceux des autres ; ils m’ennuient même beaucoup. On fait déjà des
+difficultés pour me montrer des ruines romaines ; nous allons à
+Tamezrarit, petite _ghaba_ de palmiers, oliviers et autres cultures qui
+se trouve un peu à l’est ; là je me fâche contre le cheikh qui me paraît
+très soupçonneux et je fais tourner bride. Je reviendrai si les ruines
+en valent la peine[97].
+
+De retour à la maison qui m’est destinée, je la fais évacuer par tout le
+monde, et comme quelques Arabes Hammāma et autres va-nu-pieds semblent
+trouver drôle qu’on les empêche _de voir_ un roumi qui cherche des
+pierres romaines, et que ces Messieurs se disputent avec Ahmed pour ne
+pas s’en aller, je fais venir le cheikh, et exécute une scène éloquente
+où je qualifie de chiens les susdits Arabes ; le cheikh tâche de me
+surpasser de colère et me propose de les mettre tous en prison.
+
+Le ciel s’éclaircit le soir et je puis prendre la latitude des lieux.
+Les cartes ont une erreur énorme pour tout le sud de la Tunisie.
+
+ 13 mars.
+
+Ce matin, en m’éveillant, je trouvai la pluie, et le ciel menaçant de ne
+pas s’éclaircir de toute la journée, je profitai de ce que le second
+« mokhazeni » n’était pas encore arrivé pour accéder à la demande de mes
+gens qui ne se souciaient pas outre mesure de partir.
+
+J’eus lieu d’être très mécontent de la conduite du cheikh et de ses
+administrés ; comme il était une heure et que le _déjeuner_ ne semblait
+pas devoir paraître, je fis appeler le cheikh et lui adressai des
+reproches très vifs sur toute sa conduite ; je fis venir un des
+cavaliers, lui ordonnai de monter à cheval, d’aller avertir le vice-
+consul de mes tracas, et en même temps d’apporter des vivres de Tōzer.
+
+Dans l’intervalle, le second mokhazeni était venu avec deux officiers du
+Makhzen, portant titres de chaouchs ; ceux-ci, voyant cela, se fâchèrent
+tout de bon, et firent sentir au cheikh combien sa manière d’agir était
+déplacée envers quelqu’un muni de passeports de leur seigneur. Le cheikh
+me pria instamment de faire rappeler le cavalier, mais je tins ferme, le
+menaçant de plus de parler de tout cela à Hammouda Bey. Enfin le chaouch
+le plus civilisé me vainquit et me fit envoyer ’Amar chercher le
+mokhāzeni. A partir de ce moment, tout rentra dans l’ordre.
+
+Dans la soirée, on vint me dire qu’il y avait des ruines près de
+Tamezrarīt ; je montai à cheval et m’y rendis avec le cheikh, Ahmed et
+un guide ; nous suivîmes la route frayée qui mène à Zitouna, etc., et
+arrivâmes à un emplacement appelé par les indigènes Kesár Bent el ’Abrī.
+C’est un espace assez vaste, occupé par des fondations de très vastes
+enceintes. En fait de pierres travaillées, on n’y remarque qu’un moulin
+à huile. Ces fondations sont en pierres de petites dimensions, et, si je
+ne me trompe, on y distingue des briques ; l’alignement des murailles
+est irréprochable, l’épaisseur des murs peut être de 40 centimètres.
+
+Chemin faisant, j’appris du cheikh qui est très bavard, que dans le
+Djérid il n’y avait autrefois que deux sultans : celui de Guebba et
+celui de Belīdet el Hadar ; que chacun avait son minaret : celui de
+Belīdet el Hadar existe encore entier ; celui de Guebba (dont j’ai
+décrit plus haut la base) a été détruit par le propriétaire de la
+plantation où sont les ruines.
+
+D’autres renseignements, venant de la même source, montrent combien les
+Hammāma sont des gens terribles. A la saison des dattes, toutes les
+nuits il y a des coups de feu tirés entre les habitants de Sédāda el les
+Hammāma campés au sud qui veulent obtenir des dattes de force. L’automne
+dernier, des gens de cette tribu rencontrèrent sur le chott un troupeau
+conduit par un berger des leurs ; ils lui volèrent un mouton ; le berger
+les poursuivit et les atteignit aux plantations ; ils se disputèrent, et
+les voleurs égorgèrent (littéralement) le malheureux. — Il y a un défilé
+dans la montagne qui conduit à Gafsa ; chaque jour, on peut être sûr
+qu’il y a une cinquantaine de Hammāma embusqués ; un des leurs fait
+vigie sur un rocher, et quand ils aperçoivent une faible compagnie de
+trois ou quatre voyageurs, ils tombent dessus, tuent les hommes et
+emportent tout. — C’est déplorable[98].
+
+Personne ne sort dans ce pays sans être armé ; ceci est à la lettre, on
+ne peut pas s’éloigner de 4 à 500 mètres des villes sans avoir à
+craindre quelque guet-apens.
+
+
+[Note 80 : Chiffres donnés par les kaïds (H. Duv.).]
+
+[Note 81 : M. Dru a précisé la température des sources : « 26°,2 au
+milieu du bassin, 28° sur les bords aux points où l’eau sort de terre,
+et 30° sous les cabanes en troncs de palmiers qui vont chercher l’eau un
+peu plus profondément dans l’argile ». (Note sur l’hydrologie, la
+géologie et la paléontologie du bassin des chotts, _in_ Roudaire,
+_Rapport sur la dernière expédition des Chotts_. Paris, 1881, p. 43.)]
+
+[Note 82 : _Melanopsis Maroccana_. (Bourguignat, Appendice aux _Touaregs
+du Nord_, p. 21.)]
+
+[Note 83 : En 1887, l’envahissement continuait et affectait surtout le
+sud de l’oasis. La cause principale de la progression des sables est la
+destruction de la végétation aux alentours de l’oasis. (Voir l’enquête
+de M. Baraban, _A travers la Tunisie_. Paris, 1887, p. 120 et suiv.).]
+
+[Note 84 : C’est le _Zizyphus Spina Christi_, qu’on appelle zefzef en
+Algérie. Il est remarquable, au point de vue des anciennes relations du
+Djérid avec l’Orient, que le nom donné ici, nebqa, nabq, soit celui
+usité en Égypte. (V. Duveyrier, _les Touaregs du Nord_, p. 159 ;
+Ascherson dit qu’en Égypte le nom de nebeq s’applique au fruit (Pflanzen
+des mittlern Nord-Afrika, dans Rohlfs, _Kufra_, p. 471).]
+
+[Note 85 : « Tête des sources. »]
+
+[Note 86 : Cela rappelle la paternité du Père Enfantin (H. Duv.).]
+
+[Note 87 : Lettrés. Les zaouiyas de Nafta sont nombreuses, et les
+fanatiques faillirent faire un mauvais parti à la mission Roudaire.]
+
+[Note 88 : Cavalier du Makhzen.]
+
+[Note 89 : Un des villages de l’oasis, l’emplacement de l’antique
+Tuzurus ?]
+
+[Note 90 : Duveyrier écrit ailleurs : « La distribution d’eau se fait
+encore au moyen d’ouvrages en pierres de taille que les Romains ont
+laissés. » (Excursion dans le Djérid, _Revue algérienne et coloniale_,
+1860, II, p. 346.)]
+
+[Note 91 : Cette salubrité est très relative. En réalité, toutes ces
+oasis ombreuses respirent la fièvre (voir Vuillemin, _Étude médicale sur
+le Djérid_, _Archives de médecine militaire_, 1884, IV, p. 7, et sur les
+conditions sanitaires des oasis en général, les témoignages réunis par
+Schirmer, _le Sahara_, chap. XIII).]
+
+[Note 92 : L’inclinaison des couches, par suite de failles diverses, est
+un fait général sur les bords du chott Djérid. « Partout on constate des
+formations redressées sous les angles les plus divers. » (Dru, dans
+Rapport Roudaire cité p. 47.)]
+
+[Note 93 : « Forêt » (de palmiers).]
+
+[Note 94 : Probablement la Takious du moyen âge, la Thiges de la Table
+de Peutinger. Cf. Tissot, II, p. 683.]
+
+[Note 95 : Cf. dans Tissot, II, p. 684, note de M. S. Reinach.]
+
+[Note 96 : Voir Dru et Munier-Chalmas, rapport cité, p. 57 et suiv.]
+
+[Note 97 : Il ne faut pas oublier, pour apprécier ces recherches de
+Duveyrier, qu’on savait alors peu de chose de ces ruines du Djérid. Il
+n’y a guère à citer avant lui que Shaw, Desfontaines, Pellissier et
+Berbrugger. Les études de Tissot, qui avait passé au Djérid en 1853 et
+1857, étaient encore inédites.]
+
+[Note 98 : Cette région n’a pas cessé d’être mal famée jusqu’à
+l’occupation française. Lors de la dernière mission Roudaire, les
+indigènes fréquentaient le moins possible cette rive nord du chott
+Djérid. (Rapport cité, p. 17.)]
+
+
+
+
+ CHAPITRE V
+
+ NEFZAOUA ET GABÈS
+
+
+ 14 mars.
+
+Nous partîmes après le lever du soleil, et entrâmes de suite dans le
+chott, cependant la végétation nous suivit encore quelque temps ; nous
+notâmes en particulier quelques _tarfa_, du _zeita_ et le _bougriba_.
+
+Ensuite nous entrâmes dans le chott véritable dont la surface variait de
+la terre glaise solide et glissante aux terres noirâtres détrempées et à
+une surface de sol très solide. Cette dernière se trouvait couverte de
+dessins circulaires en forme de damier, absolument semblables aux
+dessins en relief que présentent les affleurements calcaires depuis
+Biskra jusqu’à El-Guerāra.
+
+Je pus prendre des directions de boussole vers différents points du
+Djébel-Chāreb[99], qui correspondent à des points qui m’ont été indiqués
+comme possédant des ruines romaines.
+
+Le voyage sur le chott n’eut rien de remarquable jusqu’au moment où nous
+arrivâmes à un puits romain, ou du moins à ce que je prends pour un
+puits romain comblé. Ce sont de grandes pierres plates rangées en
+rayonnant. On appelle cet endroit Oumm el Goreīnat ; une minute avant
+d’y arriver, nous avions coupé une flaque d’eau formant le bas de l’oued
+Zitouna[100].
+
+Ensuite nous continuâmes notre longue route à travers cette mer
+desséchée. Nous revîmes, avant d’arriver dans le Nefzāoua, la même
+gradation de la végétation que nous avions remarquée en quittant le
+Djérid. Les _tarfa_ se montrèrent encore.
+
+Lorsque nous entrâmes dans le Nefzāoua, la végétation se montra
+excessivement variée, et surtout nouvelle pour moi ; quantité de roseaux
+et de graminées.
+
+La première ville ou plutôt le premier village que nous y rencontrâmes
+fut celui de Zaouiyēt ed Debabkha. Celui-ci et tous les autres du
+Nefzāoua sont tout petits et enfoncés dans des plantations de palmiers ;
+souvent ils en sont tout à fait entourés. On voit à côté des villages de
+petites oasis de palmiers, qui autrefois avaient chacune leur village,
+mais ils furent alternativement détruits et changèrent de place ou
+furent tout à fait oubliés.
+
+Nous n’arrivâmes que fort tard au bordj situé tout près du village de
+Mansoura et non loin de Tellimīn. Le bordj est ce qui reste de
+l’ancienne Tŏrra, nom qui est resté à la source qui coule au bas du
+bordj.
+
+Je suis reçu par le kaïd Si Mohammed es Saïs. A l’entrée du bordj, un
+vieux « zouāoui » se mit à me fouiller pour voir si j’avais des armes,
+mais je l’envoyai à tous les diables, et Ahmed ne manqua pas de lui
+administrer une poussade. Je trouvai dans le kaïd un homme comme il
+faut, et je prévis de suite que je n’aurais aucun désagrément dans le
+Nefzāoua. Je trouvai là un juif faisant fonction de receveur des impôts.
+Le kaïd ne passe dans le Nefzaoua que peu de mois avant l’arrivée de la
+colonne dans le Djérid. Puis il revient à Tunis avec elle. Outre que le
+séjour est peu agréable pour ce grand seigneur, il est probable que sa
+vie n’y serait pas toujours sûre ; aussi prend-on même pour le court
+moment de son séjour de grandes précautions ; il n’est pas permis
+d’entrer dans le bordj avec des armes. On a bien soin d’étaler devant la
+porte un vieux canon de fer, et il y en a un autre qui passe sa gueule à
+une petite fenêtre sur la façade. — La petite garnison de zouaves passe
+toute l’année ici ; les hommes sont établis dans le pays.
+
+Je dois remarquer que, sur le chott, nous trouvâmes les traces de la
+voiture de Si Ali Saci ; outre que cette voiture probablement légère
+peut y passer sans difficultés, le chott dans son état actuel
+supporterait la plus grosse artillerie. Ceci est un fait intéressant à
+comparer avec ce que disaient les voyageurs arabes du moyen âge. Le
+chott a probablement changé, comme bien d’autres sebkhas de ces
+contrées[101].
+
+Le bordj est bâti en grande partie avec des matériaux de constructions
+romaines ; sur la façade, on voit même une pierre ornée de sculptures,
+mais il n’y a pas d’inscriptions. La porte du petit village de Mansoura
+est supportée par des pierres romaines.
+
+ 15 mars.
+
+Avant de déjeuner, nous allâmes voir Tellimīn ; en descendant du bordj,
+on me fit remarquer à la prise d’eau une pierre écrite « en hébreu »,
+que je trouvai être une inscription en bon arabe ; comme elle est
+vieille de 96 ans, je pris la peine dans la soirée d’en prendre un
+estampage.
+
+Avant d’arriver à Tellimīn, nous eûmes à tourner une assez grande mare,
+qui est au moins aussi grande que la moitié de la ville.
+
+Je suis entré dans une quantité de maisons, et je puis donner quelques
+détails sur l’intérieur, quoique mon séjour y ait été peu long. La ville
+est bâtie en matériaux de constructions romaines, puis en petites
+pierres, le tout uni au moyen de glaise. Les maisons ne sont pas plus
+hautes que celles de Tougourt et présentent un intérieur au moins aussi
+sale et misérable. Les rues ne sont ni très étroites, ni trop larges, et
+tout la ville est remplie d’immondices et d’ordures. La mosquée, à
+moitié en plein air, est bâtie sur l’emplacement de l’ancienne église
+chrétienne. Le plafond est supporté par des colonnes qui sont au nombre
+de neuf dans la longueur et de trois dans la largeur. Toutes ont des
+chapiteaux de dessins différents, dont j’ai essayé de représenter trois
+échantillons (pl.).
+
+J’ai trouvé deux inscriptions latines dans l’intérieur des maisons de la
+ville ; la première doit se lire : « Sexto Cocceio Vibiano proconsuli
+provinciæ Africæ, patrono municipii dedicavit perpetuus populus » (ou
+pecuniâ publicâ).
+
+La seconde se rétablit aisément par : « Hadriano conditori municipii
+dedicavit populus perpetuus ».
+
+Ces inscriptions enseignent qu’Hadrien fut le fondateur de la ville, et
+que cette ville était assez importante pour former un
+« municipium »[102].
+
+La légende rapporte qu’autrefois le sultan de Tellimīn ne sortait pas
+sans être accompagné de 5.000 cavaliers tous montés sur des chevaux
+mâles ; aujourd’hui malheureusement la ville est loin de posséder autant
+de forces. C’est encore d’ici, d’après une autre tradition, que seraient
+sortis les habitants de Tougourt, qui auraient émigré sous la conduite
+de leur chef, chassés par un conquérant. Je dois dire à ce sujet que les
+vêtements, la coiffure, même le type des femmes du Nefzāoua ressemblent
+beaucoup à tout ce que nous connaissons dans l’Oued-Righ. Elles
+s’habillent de coton bleu et gardent sur le devant de la tête une mèche
+de cheveux laineux qui sont tressés en mille petites tresses dans les
+grandes occasions. Les hommes, au contraire, ont plutôt le type arabe
+et, à l’exception de quelques rares sujets, donnent encore un exemple de
+plus de cette singulière loi des races croisées, que les femmes
+conservent plutôt le type de la race inférieure. — La langue parlée dans
+le Nefzāoua est l’arabe, le berbère y est aujourd’hui inconnu.
+
+[Illustration : Nos 1 et 2. — Inscriptions dans des murs de maisons à
+Tillimīn.
+
+No 3, _a b c_. — Chapiteaux de colonnes dans l’ancienne église,
+aujourd’hui mosquée de Tillimīn. — _a b_, de face ; _c_, de profil.]
+
+Après notre excursion de Tellimīn, nous allâmes à Kébilli[103], qui est
+une ville importante et digne de beaucoup d’attention. J’ai encore ici à
+faire les mêmes remarques anthropologiques qu’à Tellimīn, mais en
+ajoutant que la ville et ses habitants annoncent un bien plus haut degré
+d’aisance et de civilisation. On voit encore dans la ville de nombreuses
+pierres romaines qui ont servi de matériaux à la construction des
+maisons. Cependant la ville actuelle n’est pas très ancienne, Rhōma[104]
+ayant détruit au moins en partie le Kébilli ancien. On compte cinq
+mosquées, et les trois que j’ai visitées sont évidemment sur
+l’emplacement d’églises, comme le témoignent les colonnes qui en
+supportent le toit. Ici je n’ai pas trouvé d’inscriptions.
+
+En revenant, je vis par la porte de la prison un homme aux fers, qui, je
+le crains, n’a commis d’autre crime que de refuser de donner au kaïd une
+grosse somme d’argent qu’on lui demandait par exaction. Cet homme me
+supplie d’intercéder pour lui, mais je ne vois pas trop ce que je puis
+faire. Il est de toutes façons très digne de pitié.
+
+ 16 mars.
+
+Nous partîmes du bordj. J’avais une escorte de quatre cavaliers, et le
+kaïd lui-même, accompagné de deux piétons, me fit la conduite quelque
+temps.
+
+Nous nous dirigeâmes vers la chaîne de collines, qui commence avec le
+Nefzāoua, et qui dans cet endroit augmente beaucoup de proportions ;
+nous la coupâmes et entrâmes dans un pays de plaine, aboutissant au
+chott ; nous avons d’un côté la chaîne lointaine du Djébel-Chāreb et de
+l’autre les hauteurs du Djébel-Nefzāoua[105].
+
+Après une marche assez longue, nous arrivâmes à la dernière ville du
+Nefzāoua ; c’est Lemmāguès, ville aujourd’hui ruinée et habitée, je
+crois, par une seule famille, outre les gens de la zaouiya, dont le
+marabout, drôle de nègre armé d’une pioche et en costume de travail,
+vint nous demander le prix de sa bénédiction. Je le menaçai du bâton
+pour toute réponse ; là se termina notre entretien. Dans les
+constructions de la ville, je remarque encore bon nombre de pierres
+romaines, voire même des tronçons de colonnes.
+
+Avant d’arriver à la ville, nous touchâmes à la source qui se trouve au
+commencement des plantations de palmiers ; là nous trouvâmes un groupe
+de jeunes filles des Hammāma occupées à remplir des outres qu’elles
+chargeaient à mesure sur des ânes. Elles étaient gardées par un chien.
+Ces filles arabes étaient vêtues de bleu et coiffées avec une certaine
+grâce, leurs oreilles et leurs cheveux étaient ornées d’anneaux de
+cuivre qui étaient d’un joli effet. Mais ces demoiselles n’avaient rien
+de virginal, ni leur timbre de voix, ni surtout leur langage ; il choqua
+jusqu’à mes guides, qui les appelèrent en moquerie « chiennes de
+Hammāmiāt ». Leur visage n’avait rien de joli ni d’intéressant, et leurs
+poitrines étaient un peu plus décolletées que ne le comportent nos
+idées.
+
+Nous partîmes de Lemmaguès où nous ne fîmes qu’une courte halte pour
+déjeuner et continuâmes notre route dans un pays qui n’était interrompu
+que par quelques ravines descendant des montagnes et allant au chott. La
+végétation était remarquable en ce qu’on y voyait associés le _zeita_,
+le _souid_, le _tarfa_, plantes qui croissent de préférence dans les
+lieux bas et près de l’eau, et le _halfa_ du pays, qui, s’il est
+semblable à son frère des hauts plateaux algériens[106], ne vient
+ordinairement que sur les endroits élevés et exposés aux vents.
+
+Nous fîmes lever trois outardes, qu’un de mes cavaliers chercha en vain
+à atteindre à balles. Nous vîmes aussi une petite troupe de gazelles.
+
+Nous atteignîmes enfin l’endroit où était la veille la zmala du khalifa
+des Aărād, avec une partie des Beni-Zid, mais à mon grand
+désappointement, nous trouvâmes la place vide. Les tentes avaient été
+plantées plus loin, et le guide fut d’avis qu’ils avaient pris la
+direction du Djébel-Chāreb. Je fis néanmoins arrêter ma petite troupe et
+me décidai à passer la nuit où nous étions. Nous avions pour nourriture
+des dattes, du pain et des œufs, mais les bêtes de somme eurent à
+jeûner ; mon cheval seul eut environ la moitié de sa ration habituelle
+du soir. Le cheikh Săīd de Kébilli partit à cheval pour explorer le pays
+en avant ; il revint disant qu’il n’avait rien trouvé sinon une tache
+noirâtre dans le lointain et qui pouvait aussi bien être des arbres que
+des tentes. Nous nous établîmes donc de notre mieux sur la frontière des
+Hammāma et des Beni-Zīd, deux tribus puissantes qui ont la plus mauvaise
+renommée comme pillards et qui, de plus, sont ennemies l’un de l’autre.
+
+Notre repos ne fut interrompu que par les cris d’un chameau égaré. Nous
+crûmes qu’il était chassé par des maraudeurs et préparâmes nos armes,
+mais nous nous étions trompés, c’était tout simplement un jeune chameau
+qui cherchait sa mère.
+
+ 17 mars.
+
+Nous nous mîmes en marche d’assez bonne heure, continuant à traverser le
+pays plat et ayant à notre droite les montagnes du Nefzāoua. Nous
+voyions à gauche le Djébel-Châreb se réunir au Hadifa, pic élevé que
+j’ai visé à la boussole plusieurs fois pour en déterminer la position.
+Nous traversâmes de nombreux oueds ; la végétation se montra la même
+qu’hier.
+
+Peu de temps après le départ, nous rencontrâmes deux ou trois voyageurs
+qui nous apprirent que la smalah avait campé un peu plus en avant, et
+bientôt en effet nous l’aperçûmes au pied de la montagne. Le cheikh Săīd
+fut encore détaché pour aller porter une lettre au khalifa et il nous
+rejoignit plus tard avec un ordre écrit d’un chef à son remplaçant à
+Hāmma.
+
+Nous arrivâmes à Aïn el Magroun[107], source qui sort de rochers de grès
+friables et qui a de petits dépôts calcaires ; il y a là un
+rassemblement de beaucoup d’eau, mais elle est un peu salie. Dans les
+berges de grès qui entourent la source, je remarquai des morceaux de
+bois fossiles passant quelquefois à une couleur et une forme presque
+charbonneuse ; ces morceaux de bois me frappèrent d’autant plus que
+leurs dimensions dépassaient de beaucoup tout ce que la plaine
+renfermait de gros troncs ou de grosses racines.
+
+Nous continuâmes notre voyage et arrivâmes bientôt à la fin des
+montagnes du Nefzāoua, et aperçûmes alors à l’horizon les hauteurs des
+Matmata, puis les plantations d’El-Hamma au pied d’une chaîne de
+hauteurs nommées El-Kheneg. Sur l’un des dernier pitons des montagnes du
+Nefzaoua, on me dit qu’il y a les ruines d’une petite ville peut-être
+romaine, perchée comme un nid d’aigle : on l’appelle Belīd Oulad
+Mehanna.
+
+Il ne nous fallut pas longtemps pour atteindre la petite ville de Hamma.
+Elle est entourée de plantations et se trouve divisée en deux villages,
+celui d’El-Hamma, puis celui de Kessàr par environ 40°, à 1 kilomètre de
+là ; entre les deux villages se trouve le bordj de construction arabe ou
+turque, où logent des soldats zouāoua. Près du bordj sont les sources
+thermales qui ont donné son nom à la ville.
+
+Il y en a trois principales :
+
+ { l’eau dans les bains 44°,4
+ ’Aïn-Hamma {
+ { dans le petit canal près du bassin 43°,95
+
+ { Dans les bains 46°,45
+ ’Aïn-el-Bordj {
+ { dans le bain, à l’ouest 45°,95
+
+ ’Aïn-Mejada 45°
+
+C’est cette dernière, je crois, qui alimente les bains des femmes.
+
+Les deux bains dont j’ai parlé sont de construction romaine,
+
+au moins quant aux fondations, tout entières en fortes pierres de
+taille ; je dois mentionner qu’au plafond d’une des chambres de bains
+d’Aïn-Hamma, il y a une pierre, ornée de sculptures et d’une inscription
+arabe, aujourd’hui trop effacée pour que j’aie pu en tirer un sens. — Il
+y a là des travaux de bassins, de canaux, etc., qui sont fort
+intéressants.
+
+La ville de Hamma[108] est bâtie peu élevée, les maisons sont crépies,
+du moins en partie, et on a mis encore là à contribution pour leur
+édification de nombreuses pierres romaines et des tronçons de colonnes.
+L’ancienne ville romaine était près du bordj. Les citadins de Hamma sont
+très sévères pour la réclusion de leurs femmes. Elles se cachent la
+figure lorsqu’elles sont obligées de sortir ; leurs vêtements ne
+diffèrent pas, autant que j’ai pu le voir de ceux des Nefzāoua. Mais
+j’ai pu voir des visages de petites filles très mignons et promettant de
+jeunes beautés. Les femmes des Benî-Zîd que je rencontre allant au bain,
+sont remarquables au moins par leurs coiffures ornées d’une ligne de
+pièces d’or sur le front. Elles prennent un soin particulier de leurs
+personnes, et sont plus attrayantes que les femmes des pays que je viens
+de quitter. Ayant eu l’indiscrétion de jeter un coup d’œil furtif sur le
+« bain des dames », je pus voir une d’entre elles exécuter devant ses
+compagnes un pas assez gracieux.
+
+Quant aux hommes de Hamma, ils s’enveloppent dans un haïk grossier
+souvent de couleur brune et orné au bas d’une frange de cordonnets. Je
+serais presque tenté de les croire encore plus fanatiques et méfiants
+que les habitants du Djérid. C’est étonnant. Il y a quelques juifs à
+Kessár.
+
+ 18 mars.
+
+Nous partîmes ce matin pour Gabès, et y arrivâmes après une demi-journée
+de marche. Le pays traversé est assez fortement accidenté, surtout sur
+la droite ; c’est l’influence des hauteurs des Matmata qui se fait
+sentir, et peut-être ce système de montagnes a-t-il une grande part dans
+le soulèvement qui a fait un lac du Palus Tritonis[109].
+
+Nous rencontrâmes beaucoup de troupeaux et d’Arabes s’en allant au
+désert. C’étaient des Benî-Zîd et des Mehadeba (Zaouiya).
+
+Nous eûmes à traverser de larges plantations avant d’entrer à Gabès, et
+nous coupâmes enfin l’oued qui forme une petite rivière ; là je vis
+plusieurs juives assez bien vêtues qui étaient en train de laver leur
+linge. Je remarquerai à cette occasion que le costume des juives et des
+musulmanes ne diffère pas à Gabès.
+
+Nous descendîmes à la porte du kaïd qui était en train de rendre la
+justice, et je n’y restai que quelques instants, car le bruit des
+plaintes arabes m’est insupportable. Le chef est un homme assez arrondi,
+et déjà un peu âgé : il me reçut bien et me dit que, ces jours derniers,
+il était venu ici un Français, voyageant à ses frais avec des spahis de
+Tunis. Il était en ce moment à Djerba, et devait revenir incessamment.
+
+On me logea dans une belle maison juive, où était aussi le bagage du
+Français, une de ses mules et un domestique. La maîtresse de la maison,
+une vieille juive de Tripoli, fit une sortie en poussant des cris
+épouvantables sur une note qui ferait envie à tous les sopranos
+possibles en apercevant le monde qui avait envahi son domicile ; elle ne
+voulut pas croire que je fusse Européen ; il fallut cependant bien
+qu’elle s’apaisât, et je pus m’établir assez confortablement. — Bientôt
+il y eut bonnes relations entre les dames de la maison et moi.
+
+Gabès ou plutôt El-Menzel[110], celle des deux villes de Gabès où je
+suis, est assez bien bâtie. Les maisons sont hautes et blanchies à la
+chaux ; les pierres des constructions viennent pour la plupart de
+l’ancienne ville romaine. Il y a un marché et un petit bazar couvert ;
+quantité de boutiques et ateliers tenus pour la plupart par des juifs,
+qui sont ici en très grand nombre. Les vêtements des hommes (musulmans)
+sont les mêmes que ceux d’El-Hamma ; ils sont du reste très variés. Les
+musulmanes s’habillent comme les juives, à ce qu’on me dit du moins, car
+elles sont séquestrées avec une grande sévérité. Le costume des juives
+est assez élégant quoique primitif ; le bleu y domine. Quant aux juifs,
+ils s’habillent comme ceux d’Alger, avec des culottes noires, turbans,
+etc., des couleurs et des modes les plus diverses. La population juive
+peut atteindre 1.000 âmes.
+
+Je trouvai à Gabès une borne milliaire, qui a été apportée d’une ruine
+romaine près de la mer, à l’est de Ketana et de Zerig-el-Berraniya. —
+Voici l’inscription[111] :
+
+[Illustration : Fac-similé de l’inscription de la borne milliaire de
+Henchir Aichou (de la carte de Sainte-Marie), à l’est de Ketana et au
+bord de la mer, sur la route du pèlerinage. — Pierre aujourd’hui à Gabès
+où je l’ai trouvée.]
+
+J’en ai pris du reste un estampage pour être bien sûr de la lecture.
+
+ 19 mars.
+
+J’ai été ce matin faire une promenade au bord de la mer, qui est à 3
+kil. de la ville. Nous passâmes d’abord le bordj, et laissant
+Djarra[112] à notre gauche, nous nous dirigeâmes vers la rivière.
+Arrivés à l’endroit où sont construits d’assez grands magasins pour les
+approvisionnements de l’armée, je vis quatre ou cinq felouques, ou
+embarcations pontées ou demi-pontées à voiles latines. C’est là toute la
+flotte commerçante du port de Gabès, si l’on peut appeler port le bord
+de la rivière où viennent aborder les bâtiments. Le peu de profondeur de
+cette rivière, et le manque de port véritable empêchent les bâtiments
+même d’un faible tonnage de venir toucher ici. Tout le commerce, d’après
+ce qu’on me dit, est un commerce de cabotage, avec Djerba et Tripoli. —
+Auprès du magasin, sont étalés par terre plusieurs canons de fer, les
+uns sans culasse, les autres sans bouche, les derniers enfin tout rongés
+par la rouille.
+
+Sur la plage qui est très basse (de sorte que j’estime à 2 mètres
+environ l’altitude de Gabès), je trouvai les mêmes coquillages que je
+m’amusais à recueillir autrefois à Toulon, et en partie aussi à
+Trouville. — D’ici j’eus devant les yeux un spectacle que je voyais pour
+la première fois ; la mer et des plantations de palmiers se touchant
+presque ; mais la verdure des palmiers qui, au sortir d’un désert, me
+paraissait si fraîche, me semblait terne et brûlée, comparée avec la
+belle couleur foncée de la mer.
+
+Je m’assis pour jouir quelques instants de ce bon air et du beau
+spectacle de la mer qui a toujours eu tant d’attraits pour moi.
+
+Nous nous en retournâmes ensuite, et je remarquai la végétation du
+rivage où le _harmel_, le _zeita_ et la plante grasse articulée des
+marais de la Chemorra (Tougourt) se trouvaient réunis.
+
+Je passe la journée à me reposer, à écrire quelques lettres et à lire un
+peu.
+
+ 20 mars.
+
+J’ai été au bord de la mer, et je n’ai pas pu résister à la tentation de
+prendre un bain, court il est vrai, mais qui, je l’espère, me fera du
+bien ; l’eau avait environ 15° de même que l’air vers 2 heures et demie
+de l’après-midi. Les mariniers me disent qu’à l’entrée de l’oued la plus
+grande profondeur d’eau que l’on trouve à marée haute ne dépasse pas 5 à
+6 pieds, une hauteur d’homme.
+
+Je mesure au pas métrique un sas au bord de la mer, pour donner quelque
+sûreté à mon plan de la rivière de Gabès, qui est tout à recommencer.
+
+J’apprends que le Bey a donné les ordres les plus sévères aux kaïds des
+villes maritimes de la régence pour qu’ils ne commettent pas
+d’exactions ; le kadhi est responsable sur sa tête s’il n’avertit pas le
+Bey le cas échéant.
+
+On me parle beaucoup des montagnes de Ghomerâçen[113], etc. Les tribus
+arabes qui y habitent (outre les habitants des villes qui sont berbères)
+sont les plus pillardes et brigandes que j’aie jamais entendu
+mentionner ; elles ne s’épargnent même pas entre elles. Les hommes ont
+écrit sur le canon de leur fusil les noms de ceux qu’ils ont tué, et
+celui qui en a le plus est le plus respecté. On m’en cite qui ont leurs
+canons de fusils tout couverts de ces marques. Il y a quelque temps, le
+chef de l’armée des Aàrād[114] vint à Gabès et, pour une raison ou une
+autre, il voulut soumettre la montagne, en particulier le ksar
+Mouddenin. Il partit de Gabès, jurant de rapporter tous les brigands
+enchaînés. Malheureusement les soldats tunisiens portent des pantalons,
+et lorsque du ksar Mouddenin on vit approcher l’armée, on cria partout :
+les Chrétiens ! les Chrétiens ! et on commença à écraser l’armée de
+pierres. Il y eut déroute complète et le chef lui-même arriva malade à
+Gabès.
+
+ 21 mars.
+
+Je pars dans la matinée et n’ayant plus de levé à faire sur une route
+que j’ai déjà parcourue, je fais attention à la végétation qui se
+compose de _halfa_, de _bou griba_ à fleurs jaunes et de _chih_ ; vers
+El-Hamma, en traversant la montagne, on voit apparaître le thym. La vie
+animale est très animée, je remarque des quantités de fourmis et autres
+hyménoptères, de lépidoptères et coléoptères.
+
+A notre arrivée, j’envoyai un mokhazeni prévenir le cheikh ; mais il fut
+reçu comme un chien dans un jeu de quilles, parce que le grossier kaïd
+de Gabès avait eu la bêtise de renvoyer mes deux cavaliers (de Hamma)
+sans leur donner seulement de l’orge pour leurs chevaux. Moi-même je fus
+accueilli on ne peut plus froidement ; le cheikh me fit mener à Kessar,
+de l’autre côté du bordj. Là, je fus reçu très malhonnêtement ; on
+refusa de chercher un logis avant d’avoir vu la lettre du Bey. Moi qui
+l’avais donnée à Gabès, je refusai de la montrer, et, voyant les
+mauvaises dispositions des habitants, je me décidai à camper en plein
+air, et j’écrivis à la hâte une lettre au khalifa des Benî-Zîd en le
+priant d’envoyer du monde pour me tirer de cette position et surtout
+pour m’accompagner sur la route de Gafsa.
+
+Je vins donc me réfugier au pied du bordj, et le chef de la garnison
+sortit pour savoir ce que je voulais ; lorsqu’il eut vu les lettres du
+Bey que j’avais dans mon portefeuille, il se fâcha tout rouge, et ne
+comprenant pas plus que moi la conduite des gens de Hamma, il me dit :
+« Il ne nous est pas permis de vous recevoir dans le bordj, mais voici
+une construction séparée où vous pouvez vous installer, et je vous
+considère désormais comme mes hôtes ; mes hommes veilleront la nuit sur
+vous. » Je m’installai, remerciant le brave homme de sa bonté, et à
+peine étais-je assis que les grands de Hamma vinrent me faire toutes
+sortes d’excuses et de protestations ; ils me priaient de venir en ville
+où on m’avait préparé une belle maison. Je refusai net, et eus à
+résister pendant plus d’une heure à leurs supplications. — Enfin ils me
+quittèrent et m’envoyèrent à dîner et de l’orge pour les bêtes. — Pour
+moi, je dînai avec le commandant du fort, qui ne voulut pas se défaire
+de ses droits d’hôte.
+
+
+[Note 99 : Appelé aussi Cherb-el-Dakhlania.]
+
+[Note 100 : Ce serait une variante de la voie méridionale de Thélepte à
+Tacapé de la Table de Peutinger ; d’après Tissot, elle passait par Nefta
+et la rive méridionale du chott Djérid. (Voir _Géog. comparée de la
+province romaine d’Afrique_, II, p. 686 et la note additionnelle de M.
+Salomon Reinach.)]
+
+[Note 101 : Le degré d’humidité des chotts varie pourtant d’année en
+année, selon l’abondance des pluies et l’élévation du niveau des nappes
+souterraines, qui affleurent et font équilibre à l’évaporation dans les
+parties basses. C’est ainsi que la mission Roudaire a trouvé sur le même
+trajet du Kriz au Nefzaoua un sol fangeux et détrempé (rapport cité, p.
+41). Ici, comme dans le reste du Sahara, il y a bien desséchement
+progressif, mais ce desséchement est infiniment lent.]
+
+[Note 102 : Ces deux inscriptions ont été reproduites par Tissot (_Géog.
+comparée_, II, p. 702-703) et dans le _Corpus_, I. (L. VIII, 84 et 83)
+d’après les copies de G. Temple et de Tissot lui-même. M. S. Reinach a
+signalé de légères différences entre ces reproductions et le dessin,
+dont le fac-similé est donné ici. On sait que Tissot a identifié
+Tellimīn avec le Limes Thamallensis de la Notitia Dignitatum, le Turris
+Tamallensis de l’itinéraire d’Antonin. Voir aussi, sur l’occupation
+romaine de la région au sud des chotts, Cagnat, _L’armée romaine
+d’Afrique_, p. 561, 753 et suiv. et le chap. VIII du mémoire du regretté
+P. Blanchet : _Mission archéologique dans le centre et le sud de la
+Tunisie_, avril-août 1895, _Nouv. Archives des Missions scient. et
+litt._, IX, 1899.]
+
+[Note 103 : L’Ad Templum des cartes.]
+
+[Note 104 : Rhoma ou Rhouma, chef insurgé du Djébel Tripolitain, où il
+brava successivement les armées des Karamanli de Tripoli, puis des
+Turcs. Il fut attiré à Tripoli et pris par trahison en 1843.]
+
+[Note 105 : Appelé aussi Djébel-Tebaga.]
+
+[Note 106 : Cette remarque n’est pas inutile, car les Tripolitains
+donnent le nom d’halfa à une autre graminée, _Lygeum Spartum_ L. et
+appellent l’alfa algérien _guedim_ ou _bechna_ (_Les Touaregs du Nord_,
+p. 203). L’alfa algérien est ici près de sa limite sud.]
+
+[Note 107 : Sans doute l’oued Magroun de la mission Roudaire, ruisseau
+permanent issu d’une des nombreuses sources qui jaillissent au pied du
+massif crétacé du Tébaga. (Dru, rapport cité, p. 39.)]
+
+[Note 108 : _Aquae Tacapitanae_. Cf. Tissot, II, p. 654.]
+
+[Note 109 : Duveyrier était parti avec cette idée. Il s’en est expliqué
+dans une lettre au Dr Barth, datée de Biskra, 19 déc. 1859, dont le
+brouillon en allemand se retrouve dans ses papiers : « Je regarde comme
+très probable la connexion du Chott Melrir avec le Palus Tritonis des
+géographes anciens. Je me représente cette grande dépression reliée
+jadis aux sebkhas du Djérid, et celles-ci unies à la Méditerranée. Il
+suffirait d’admettre un soulèvement progressif du sol... » Il ajoutait,
+il est vrai : « Je me suis arrêté trop longtemps à ces indications
+incomplètes, et je manque ici à mon principe, qu’un voyageur en route
+doit bâtir aussi peu d’hypothèses que possible. » — Sur le seuil de
+Gabès et sa formation, voir notamment L. Dru, _Rapport sur la dernière
+expédition des chotts_, Paris, 1881, p. 49-51 et coupe. Sur la région
+des Matmata, voir P. Blanchet, _Le Djébel-Demmer_ (_Annales de Géogr._,
+1897, p. 239-254) et commandant Rebillet, _le Sud de la Tunisie_, Gabès,
+1886.]
+
+[Note 110 : L’ancien Menzel a été en partie détruit lors de la prise de
+Gabès en 1881.]
+
+[Note 111 : Reproduite dans Tissot (II, p. 199, 811) et dans Guérin
+(_Voyage archéologique dans la Régence de Tunis_, II, p. 191) qui la
+croyait apportée de Henchir Lemtou.]
+
+[Note 112 : L’autre ville de l’oasis de Gabès.]
+
+[Note 113 : Ghoumracen, village troglodytique du Djébel el Abiod,
+appartenant aux Ourghamma.]
+
+[Note 114 : L’agha des Aarad, comme la plupart des autres gouverneurs de
+province, résidait à Tunis et venait à Gabès avec sa colonne pour faire
+rentrer les impôts.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE VI
+
+ RETOUR AU DJÉRID PAR GAFSA
+
+
+ 22 mars.
+
+En partant du bordj, nous traversâmes longtemps les plantations, au
+milieu desquelles apparaissaient çà et là quelques maisons habitées,
+entourées de basses-cours ; après avoir enfin franchi la limite des
+palmiers, nous entrâmes dans une plaine à végétation de _zeita_ et à sol
+sablonneux mais solide ; nous y voyageâmes quelque temps et pénétrâmes
+enfin dans une sebkha qui représente ici le grand chott.
+
+La surface unie et nue, la vraie sebkha, ne dura qu’un instant et nous
+continuâmes dans un terrain de bonnes terres, avec quantité de _chih_,
+de _remeth_ qui apparaît ici, et enfin de _sedra_. Presque sans
+discontinuité nous voyons des traces de labours, ce qui prouve assez que
+le chott n’est plus en cet endroit le même que dans l’espace qui sépare
+le Djérid du Nefzāoua.
+
+Lorsque nous sortîmes du chott, nous entrâmes dans les montagnes que
+nous avions eues devant nous depuis le moment où nous avions quitté El-
+Hamma. La vallée de Hareīga se prolonge ici entre deux lignes de
+hauteurs : celle de gauche est le Hadīfa ; nous continuâmes longtemps
+dans cette vallée, trouvant souvent des restes de petits établissements
+romains, postes et autres ; notamment nous touchâmes à des ruines que je
+crois être celles d’un petit temple ; les pierres, quoiqu’en petit
+nombre, étaient d’énormes dimensions et un grand nombre d’entre elles
+avaient une forme courbe, comme si elles avaient servi à former une
+arcade.
+
+Après avoir dépassé le Hadifa, nous entrâmes dans l’interminable vallée
+ou plaine de Săgui. Tous les oueds, à partir de ce moment, prennent leur
+cours vers la droite. Le sol de cette plaine est excellent et
+parfaitement labourable ; actuellement, il est vrai, le manque d’eau
+empêche qu’on ne la cultive, sauf dans des proportions insignifiantes,
+mais il semblerait qu’à l’époque de l’occupation romaine, il en était
+tout autrement, à en juger par de nombreuses traces d’établissements
+romains qu’on rencontre en la traversant[115]. L’oued qui forme le fond
+de la plaine, et qui reçoit des ravines des deux lignes de montagnes, a
+pu autrefois contenir beaucoup plus d’eau qu’aujourd’hui. J’entends dire
+qu’il tient des rhedirs[116] et de grandes mares jusque pendant quatre
+mois, lorsque la pluie tombe.
+
+Nous avions l’intention de marcher jusqu’à El-Ayaēcha ou El-Guettār ;
+mais, en route, je fus frappé par trois ou quatre pierres romaines
+d’assez grandes dimensions, et quoique nous les eussions dépassées, je
+revins vers elles et, sans descendre de cheval, je pus distinguer une
+inscription sous un tronçon de colonne. Je fis aussitôt revenir la
+caravane, et décidai de passer la nuit ici.
+
+Nous trouvâmes un monolithe arrondi, sortant d’une base carrée et couché
+à terre ; à côté se trouvaient les débris incomplets d’une autre colonne
+semblable ; c’était sur un de ces débris que j’avais vu l’inscription.
+La colonne complète avait aussi été couverte d’une longue inscription,
+mais le temps et la main des enfants arabes, qui s’étaient amusés à
+marteler l’inscription, l’avaient rendue illisible. Je pus bien
+reconnaître çà et là quelques lettres isolées, mais n’avais pas le temps
+de les copier ; le travail eût été trop long et trop pénible. Je le
+laisse à un successeur. Outre le tronçon de colonne gisant sur le sol,
+il y en avait un autre à demi enterré ; un peu de travail le mit à jour,
+et j’eus le bonheur d’y trouver une partie de l’inscription qui devait
+être fort longue. Comme cette inscription est très incomplète[117], je
+me contenterai de reproduire ce que j’ai pu y reconnaître.
+
+[Illustration : Deux tronçons de colonne portant une inscription. Săgui
+(route de Gabès à Gafsa).+Inscription relative à une fortification de la
+route de Gabès à Gafsa. Borne milliaire de Săgui.]
+
+Lorsque nous eûmes fini de déterrer ces pierres, j’en vis une autre dont
+la partie visible, peut-être longue d’un mètre, me parut être une pierre
+tumulaire, et, ignorant ses dimensions, je fis commencer le travail pour
+la déterrer. Le premier résultat de notre travail fut de découvrir que
+cette pierre était longue de plus de 2 mètres, large de 50 centimètres
+et épaisse de 45. Nous n’avions pas d’autres instruments que des
+couteaux et des piquets de tente, et mes six hommes parvinrent à
+renverser cet énorme bloc. Mais nous fûmes bien récompensés, car nous
+trouvâmes une belle inscription très peu endommagée.
+
+Pour illustrer nos mœurs, je noterai qu’au moment où la pierre cédait à
+nos efforts, on signala trois hommes à l’horizon ; comme ils étaient
+encore assez loin, nous terminâmes le travail et courûmes ensuite à nos
+armes. Je pris moi-même mon revolver et allai gratter un peu mon
+inscription. — Nous avions fait de grands préparatifs guerriers,
+inutiles heureusement, car les arrivants étaient de petits marchands
+sans armes, qui poussaient devant eux quelques agneaux et chevreaux
+qu’ils venaient d’acheter aux Hammāma. Je leur achetai un agneau pour
+récompenser mes hommes (5 fr.) et si nous avions eu de l’eau à volonté,
+nous aurions été les plus heureux des mortels. Il fallut souffrir de la
+soif, moi excepté. Nos pauvres bêtes de somme aussi furent obligées de
+rester à jeun, car le pays ne produit que du _chih_ et du _remeth_, et
+les bêtes ne mangent que très peu la première de ces plantes
+seulement[118].
+
+L’inscription que nous venions de déterrer était une borne
+milliaire[119] et son contenu très intéressant, quoique les chiffres
+aient été proprement martelés à l’époque romaine sans doute.
+
+ 23 mars.
+
+Les maîtres des agneaux qui avaient passé la nuit avec nous, et aussi
+sacrifié un agneau de leur côté, nous firent changer un peu notre
+direction. Nous voyions devant nous une chaîne de montagnes ; il
+s’agissait de savoir si nous passerions à droite ou à gauche : nous
+suivîmes leur conseil et prîmes à gauche.
+
+Le pays était identiquement le même que celui que nous avions traversé
+hier, et nous rencontrions encore de temps en temps des restes de
+constructions romaines, que je pris pour des fermes. Je dois noter
+spécialement la première ruine, qui se trouve à 480 mètres au nord-ouest
+des inscriptions, et qui par ses restes de pierres de taille énormes me
+fait penser qu’il y avait là un petit temple ou tout autre bâtiment
+public. Nous laissâmes bien loin sur la droite, près des montagnes, une
+« porte », probablement un arc de triomphe dont me parlent les cavaliers
+du makhzen.
+
+Au bout de quelque temps, nous arrivâmes à une construction romaine
+connue sous le nom de Henchir es Somăa. C’est un monument tumulaire en
+forme de tour carrée ; l’intérieur que l’on peut voir à travers les
+dégradations formait une chambre carrée aussi haute que le monument. Le
+tout peut avoir 15 pieds de haut, pas plus de 20 pieds. Le monument a
+aujourd’hui une position inclinée du côté de l’ouest, ce qui tient aux
+pierres qui ont été arrachées de la base de ce côté.
+
+[Illustration]
+
+Je fis une esquisse rapide de cette ruine, et pendant que je déjeunais,
+un cavalier étant parti questionner des bergers dont nous voyions les
+moutons au loin, revint avec la nouvelle que nous nous étions trompés de
+route. — Un cavalier du kaïd du Nefzāoua qui nous rejoignit bientôt,
+emmenant avec lui un domestique du kaïd et une négresse sur un mulet,
+nous tira d’embarras en nous montrant la route.
+
+Nous coupâmes la montagne, du moins une partie très basse de la
+montagne, à un endroit où la route romaine de Gafsa à Tacape devait
+aussi passer, à en juger par les restes de constructions qui se
+montraient de temps en temps à droite et à gauche de la route et par des
+lignes de pierres qui me semblent avoir été mises pour démarquer la voie
+romaine. Outre les plantes de Sagui, je notai ici le _retem_, le
+_rhardeg_ et le _harmel_.
+
+La montagne était de calcaire ; quelquefois le sol prenait une teinte
+verdâtre due à des argiles (?) ; enfin dans ces endroits on remarquait
+des pierres luisantes : sulfate de chaux à l’état cristallin
+grossièrement fibreux.
+
+Nous entrâmes ensuite dans une autre plaine où nous rencontrâmes encore
+des traces de labours. Là il nous arriva un petit accident, un de nos
+mulets tomba par terre, et entra dans des convulsions qui me firent
+craindre qu’il ne mourût. Cependant ce n’était qu’une violente colique,
+et peu à peu il se remit et nous pûmes enfin gagner El-Guettar.
+
+El-Guettār est une petite ville, ou plutôt un village, bâti en pierres
+et en terre à la manière arabe ; on n’y remarque pas la moindre trace
+d’occupation romaine. Du reste, la ville est très peu importante et les
+maisons sont la plupart en ruines. El-Guettār possède des plantations de
+palmiers et d’oliviers en proportion avec son importance. Les dattes se
+nomment kĕsébba. Les habitants s’habillent comme ceux du Nefzāoua et les
+femmes, quoique vêtues de bleu, mettent aussi un haïk blanc. Leur
+coiffure est la même que celle des Nailiyat, avec les fausses tresses de
+chaque côté de la tête. Au reste, la ville compte comme arabe et les
+habitants ont une renommée de pillards.
+
+D’après le _Nautical Almanach_, le Ramadhan ne devait commencer que
+demain (à Constantinople ?), mais la question étant grave, beaucoup
+d’individus se mirent à consulter le ciel, et vinrent me dire que la
+nouvelle lune avait paru et s’était couchée presque aussitôt.
+
+El-Guettār est appuyée sur un renflement du bas de la montagne[120].
+
+ 24 mars.
+
+J’ai oublié hier de dire deux choses intéressantes sur Guettār. La
+première est relative à la nature des eaux qui arrosent les plantations.
+On creuse des trous assez vastes de 3 à 6 mètres de profondeur, selon la
+proximité de la montagne, et on met à découvert un _ruisseau_ d’eau. Je
+crois que les palmiers plongent leurs racines dans l’eau, mais pour les
+grains, etc... on les arrose à force de bras au moyen de puits
+semblables à ceux des Beni-Mezab.
+
+La seconde est d’autant plus remarquable qu’ordinairement les Arabes ne
+se confient pas vite au premier venu. Mais à peine étais-je installé
+dans la maison du cheikh que plusieurs habitants de Guettār vinrent me
+trouver et me dirent en levant les mains au ciel : « Mon Dieu, combien
+nous désirerions que les Français fussent les maîtres de ce pays ! »
+
+Je restai à Guettār la première partie du jour ; je dois remarquer que
+les femmes jouissent ici d’une grande liberté. Elles causèrent sans
+façon avec moi, et me contèrent leurs petits « bobos ». Une de ces dames
+était évidemment malade du poumon, et j’eus l’indiscrétion de lui
+demander à voir l’endroit où elle souffrait. Cela ne fit aucune
+difficulté. Aussi sa complaisance fut-elle payée par un peu de
+médicaments et de bons conseils, comme celui de porter de la laine. En
+effet, toutes les femmes de ces contrées se vêtent de coton.
+
+Après avoir pris la hauteur du soleil à midi, nous nous mîmes en route.
+Nous trouvâmes une plaine très unie, entourée de montagnes que nous
+n’atteignîmes pas. Le paysage ne variait qu’en ce qu’il était plus ou
+moins inculte ; le changement fut très sensible lorsque nous approchâmes
+de l’oasis de Lâla. Nous traversâmes alors des champs de céréales en
+orge.
+
+Le camp de l’armée du Bey Hamouda[121] nous apparut de loin avec ses
+tentes blanches, et lorsque nous approchâmes, je pus m’amuser à
+considérer le mouvement extraordinaire qui y régnait. Il y avait une
+foule de cavaliers allant et venant, des soldats vêtus à l’européenne ;
+au milieu des tentes des soldats on remarquait deux pavillons surmontés
+d’une pomme dorée : c’étaient les tentes du Bey Hamouda et du ministre
+garde des sceaux. Le camp était entouré de tentes d’Arabes qui
+probablement étaient là pour le service des munitions de bouche, enfin
+on voyait dans la plaine des troupeaux de chevaux, qui avaient été
+enlevés dernièrement au Hammāma, soit comme complément du tribut, soit
+comme amende.
+
+Nous passâmes au milieu de tout ce mouvement, causant beaucoup de
+surprise. Nous nous arrêtâmes dans la ville de Gafsa, qui se trouvait de
+l’autre côté de l’oued Beyâch, à la maison de Si elʿAbidi, khalifa de Si
+ʿAli Saci. Mais comme on ne mettait pas trop d’empressement à nous
+recevoir, et surtout parce qu’on prétendait me faire partager un logis
+avec d’autres étrangers, je me remis aussitôt en selle, et allai avec
+Ahmed et un _mokhazeni_, voir Si ‘Ali Saci[122].
+
+On me fit attendre assez longtemps dans sa tente, et Ahmed fut mandé
+pour donner des détails sur ma personne. Enfin le seigneur parut, me
+salua d’une manière très affable, et me fit asseoir à ses côtés ; je lui
+remis aussitôt les lettres que j’avais à son adresse et lorsqu’il les
+eut lues, il donna des ordres pour mon installation et me pria de rester
+à _déjeuner_ avec lui après le coucher du soleil.
+
+J’acceptai volontiers son offre et envoyai Ahmed présider à mon
+installation.
+
+Pendant que j’étais dans la tente de Si ʿAli Saci très occupé alors par
+les affaires financières de son département, je reçus la visite de
+plusieurs Européens au service du Bey ; tous me parurent très bornés, et
+me déplurent au plus haut degré ; je dois en excepter seulement le
+médecin du Bey, qui sait le français et est à part cela un fort aimable
+homme.
+
+Après le dîner, je partis pour Gafsa où je trouvai tout à souhait.
+Cependant je ne pus pas bien dormir, à cause du bruit que firent les
+gens de la maison, qui se disputaient pour avoir leur dîner d’abord, et
+ensuite se mirent à chanter et à rire d’une manière désespérante. Je
+suis à part cela dévoré par des puces depuis le Nefzāoua[123].
+
+ 25 mars.
+
+Je me levai tard, et me rendis de bonne heure au camp ; j’y eus un bout
+de conversation avec Si ʿAli Saci toujours très occupé, et j’allai
+déjeuner chez le médecin, à qui le Bey a fait cadeau d’un cheval hier ;
+nous eûmes un fameux repas venant en partie de la cuisine du Bey, avec
+vin de Marsala.
+
+Je revins en ville plus tard que je ne l’aurais voulu, et en route on me
+montra l’exécuteur des hautes œuvres, qui porte l’habit d’un canonnier à
+cheval. Je trouvai le Khalifa tout prêt à nous montrer les inscriptions
+latines que renferme la ville. Je crus d’abord qu’il n’y en avait que
+quelques-unes, mais le travail fut beaucoup plus grand que je ne l’avais
+pensé. Je ne connaissais pas encore bien le labeur de la lecture d’une
+inscription endommagée ; et ce labeur se renouvela douze fois dans mon
+après-midi. La plupart des inscriptions sont très avariées, étant toutes
+placées dans les murailles des maisons, en dehors, et quelques-unes à
+moitié enterrées dans le sol. Si j’étais plus ferré en archéologie,
+peut-être eussé-je rendu, mieux que je ne l’ai fait, ces monuments
+épigraphiques, mais enfin je vais livrer ici le résultat de mes
+lectures[124]. Quant à des estampages, l’état inégal de la surface des
+pierres n’aurait pas permis de donner grand’chose de bon.
+
+Dans notre promenade nous touchâmes au Termīl, qui est la source célèbre
+de la ville, elle est près du bordj, et on y descend par quelques
+marches ; toutes les constructions à l’entour sont fort solides et
+datent de l’époque romaine. Le bordj lui-même est un magnifique fort, le
+plus beau de la régence après ceux de Tunis ; il occupe un vaste
+emplacement et est fort élevé ; l’architecture en est élégante. Je vis
+aussi en me promenant l’arc de triomphe (?) et aussi les ruines d’une
+église chrétienne dont les arcades sont encore très bien conservées.
+
+Au point de vue pittoresque, le fait le plus intéressant de ma journée
+est ma visite à un juif nommé Moucti ; il est Algérien d’origine, sa
+maison est un petit palais, et il a une nombreuse famille ; il me reçut
+dans une chambre avec un lit à rideaux, pendule, etc., et me fit servir
+de l’absinthe du pays qui est excellente et des gâteaux. C’est une jeune
+et belle femme qui me servit ; elle peut servir de type du costume des
+dames de la famille et, me dit Ahmed, des Tunisiennes en général. Ce qui
+le caractérise est le pantalon collant, depuis la cheville jusqu’au
+haut, et l’espèce de juste-au-corps collant sur la poitrine. C’est un
+singulier contraste avec l’ampleur des autres modes musulmanes, mais il
+n’est pas dépourvu d’élégance, et là il était fort bien porté. Je fus
+très bien reçu par tout le monde et avec des manières très gracieuses.
+
+Le soir, je vais dans le bordj faire des observations astronomiques
+complètes.
+
+ 26 mars.
+
+Aujourd’hui j’ai fini ma tournée archéologique, et quoique j’aie encore
+trouvé trois inscriptions, je ne doute pas que je sois loin d’avoir tous
+les documents épigraphiques de Gafsa.
+
+Je profitai de ma promenade pour observer près de la maison du Bey un
+vaste bassin, vraie piscine de construction romaine, dont l’eau est
+encore plus chaude que celle du Termīl. Il y a des poissons, les mêmes
+que ceux du Termīl, dont j’aurais bien voulu prendre un échantillon, car
+je suis bien sûr qu’ils forment une espèce nouvelle pour moi, c’est-à-
+dire différente de celles que j’ai observées jusqu’à présent en Afrique.
+
+Je me promène avec un tailleur de pierres de Dresde qui, bien que jeune
+encore, a vu beaucoup de pays ; maintenant il est ici un des élégants du
+pays, s’est fait musulman ; il travaille à construire des maisons et
+gagne, me dit-il, 5 fr. par jour. Il me propose d’aller voir vers
+l’ouest de la ville de vastes carrières souterraines du temps des
+Romains, mais comme ce fait a moins d’intérêt pour moi que pour lui, je
+me borne à en prendre note.
+
+Je vais au camp. L’armée reste encore attendant l’argent d’El-Ayaēcha
+qui ne paraît pas se presser. Si ‘Ali me reçoit toujours très bien, je
+prends congé de lui, car demain je me mets en route.
+
+Le Bey a demandé hier à son médecin quelques détails sur moi.
+
+Source du Termīl = Temp. 30°.
+
+ { Temp. 23°,5, prise le 28 au matin.
+ Puits de la cour = {
+ { Prof. 11 1/2 _dra_ = 5m,75.
+
+ 27 mars.
+
+Nous partîmes de Gafsa assez longtemps après le lever du soleil, car le
+seul moment où je puis dormir dans cette ville est précisément le matin,
+où les puces qui font aussi le ramadan me laissent un peu de repos.
+
+La route qui nous mène à Hamma était trop longue pour l’heure de notre
+départ. Nous suivîmes tantôt de près tantôt de loin le cours de l’oued
+Beyâch, qui change plusieurs fois de nom en cette petite étendue de
+pays. L’oued forme le fond d’une large vallée ou plaine bordée à gauche
+par le Djebel-Chareb, et à droite par la continuation des montagnes de
+Gafsa. Il finit réellement à Tarfaouï où nous traversâmes une sorte de
+chott sablonneux, mais cependant plus loin, et jusqu’à près d’El-Hamma,
+je pus voir le fond de la plaine occupé par une sebkha allongée
+ressemblant à un oued.
+
+Vers la fin de la journée nous nous rapprochâmes des dernières hauteurs
+du Chareb ; nous rencontrâmes là plusieurs piétons hammāma qui nous
+firent hâter la marche ; je ne puis pas m’expliquer la terreur que ces
+gens inspirent à mes compagnons de route. Cependant un chaouch alla voir
+ce qu’ils voulaient, et nous trouvâmes de simples voyageurs comme nous.
+Un de ces Hammāma se joignit à nous.
+
+Nous n’atteignîmes El-Hamma que bien tard dans la nuit ; j’arrêtai mon
+itinéraire à la Hadjra Soûda, pour le reprendre demain. A notre arrivée,
+nous fûmes reçus par un ami de Si ʿAli Saci auquel ce seigneur nous
+avait recommandés.
+
+ 28 mars.
+
+L’oasis d’El-Hamma a environ 380 hommes de population, ce qui donne un
+chiffre d’environ un millier d’habitants. L’année dernière, le pays ne
+payait que 4.000 réaux ; cette année, il donne 12.000 réaux ; la
+différence de l’impôt tient à ceci, que l’année dernière il y avait un
+autre cheik, et qu’un homme de l’oasis alla au Bey et lui dit : « Donne-
+moi El-Hamma, je te donnerai un revenu triple de ce que cette oasis te
+rapporte. » C’est ainsi que se passent les choses dans ce pays ; ainsi
+aujourd’hui chaque homme de la ville est taxé à 31r,6, soit environ 21
+fr. !
+
+J’ai couché à Nemlāt, un des villages de l’oasis.
+
+Ce matin, j’ai été me promener à cheval, j’ai vu les sources d’eau
+chaude, qui sont d’eau douce ; on y voit une piscine et une ligne de
+pierres, un quai de construction romaine. — Voici les températures :
+
+ Ruisseau sortant de terre 37° 3
+
+ Dans l’eau, près d’une source dans le sable 39° 1
+
+ Dans la piscine, à la source 39° 6
+
+Plus loin, je visitai la Hadjra Soūda, rocher noir qui se montre isolé à
+peu de distance des palmiers sur la route de Tunis. Ce rocher est
+curieux, en ce qu’il est évidemment d’origine plutonienne, ou
+métamorphique ; il est de couleur noire et de structure ovoïde ; il est
+très dur. La forme est allongée, on voit que c’est une roche éruptive
+qui a été poussée des sous terre par une force qui a probablement donné
+naissance à une hauteur que l’on voit à côté.
+
+L’oued d’El-Hamma est d’eau salée et tiède ; il nourrit de singuliers
+petits poissons, qui portent leurs petits dans leur bouche[125], et Si-
+Mohammed ben Rabah me dit qu’ils appellent leurs petits en battant des
+nageoires, à la manière des poules, que les petits savent ce signal et
+viennent se réfugier dans la bouche du gros.
+
+Les constructions de Hamma sont moitié comme celles du Djérid[126],
+moitié comme celles des qsours[127] ; mais on n’y voit pas d’élément
+romain.
+
+Nous rencontrons ici un Nemmouchi des Oulād el ʿAïsawi, qui vient
+demander au Bey, pour sa tribu, la permission d’entrer dans la Régence ;
+il me dit qu’ils m’amèneront en paix à Négrīn, si le Bey le leur
+demande, mais à part il dit à Ahmed que, s’il avait su que nous étions
+en voyage, il serait venu nous égorger tous deux de nuit, parce que nous
+sommes des chrétiens !
+
+Il me dit qu’il y a un mois, la nouvelle leur est arrivée que les
+Kabyles se sont révoltés et nous ont vaincus et que les Français, en
+désespoir de cause, ont promis 50 douros et un cheval à quiconque
+viendra à leur secours (des Musulmans) !
+
+J’arrive à Tōzer en très peu de temps, et y trouve le vice-consul qui
+m’installe dans une maison à côté de la sienne.
+
+ 29 mars.
+
+J’ai passé la journée, à la maison, à mettre au courant mes itinéraires,
+et, le soir, j’ai calculé quelques latitudes.
+
+Aujourd’hui comme hier, le temps est lourd et le ciel couvert de nuages
+transparents.
+
+Le soir, un coup de vent à la tombée de la nuit disperse mon herbier qui
+était à sécher ; je crains bien que beaucoup de plantes ne soient
+perdues. C’est un coup de « chĕhili[128] ».
+
+Je détermine le genre des poissons de l’oued de Hamma, de Termīl, etc...
+Ce sont des « cyprinus » (Cuvier) ; dans l’édition allemande de Vogt,
+ils ne sont pas décrits et probablement ils ne le sont pas du tout.
+
+ 30 mars.
+
+Ce matin, au moment où j’y pensais le moins, lisant sur mon lit, je vois
+ma cour envahie par des hommes et des chevaux. Je demande ce que cela
+veut dire et prie tout le monde de s’en aller. Mais comme le sont
+souvent les serviteurs des hommes les plus gracieux, ces gens font la
+sourde oreille et refusent de m’obéir. Il y a longtemps que la moutarde
+me chatouille le nez à propos de l’insolence des gens du makhzen. Cette
+fois, le manque de politesse est trop formel ; je n’y tiens plus, et
+empoignant la chaise de Si Mohammed, je fais une charge furieuse sur
+hommes et chevaux et en deux minutes suis maître du champ de bataille.
+
+Dans la soirée, arrive le voyageur français dont j’ai parlé à Gabès :
+c’est M. Guérin, professeur de rhétorique et voyageur historien. Il
+connaît déjà l’Orient et nous nous connaissons de Paris où nous suivions
+ensemble les cours de M. Caussin de Perceval. Il arrive dans un état
+déplorable, car ils ont été assaillis en route par l’ouragan d’ouest
+dont nous n’avons pu nous faire qu’une faible idée en ville. Nous
+causons tout de suite d’inscriptions, et rectifions mutuellement
+quelques erreurs que nous avions commises dans les lectures.
+
+Le khalifa qui vient voir M. Guérin me fait ses excuses sur ce qui s’est
+passé ce matin.
+
+L’armée est arrivée à Hamma et viendra demain ici.
+
+ 31 mars.
+
+Ce matin, le Bey a fait son entrée avec sa petite armée ; on a tiré
+vingt coups de canon pendant une petite revue que le Bey a faite à son
+arrivée.
+
+Je vais voir Si ʿAli Saci qui me reçoit avec une extrême politesse et se
+tient debout pendant que nous causons. Il promet de m’expédier après-
+demain, et demain il me donne du monde pour aller à Sebaa-Regoud ; la
+caverne a quelque chose d’intéressant au point de vue géologique.
+
+Promenade à Belidet-el-Hadar[129] avec M. Guérin[130] ; nous
+reconnaissons, auprès du minaret dont j’ai déjà parlé, le plan par
+colonnes d’un vaste temple ou église ; les entrepas des colonnes ont
+2m,50 environ. M. Guérin est d’avis que les buttes de sable et de débris
+de brique qui entourent la petite ville marquent la circonférence de
+l’ancien Tusurus. Nous trouvons près de là un puits romain carré, de
+nombreuses pierres dans les maisons.
+
+Puis nous visitons la prise d’eau romaine, qui est encore très bien
+conservée.
+
+ 1er avril 1860.
+
+Je vais voir encore une fois le Djebel Sebaa Regoud.
+
+Je n’ai qu’une note topographique à ajouter à celles que j’ai déjà,
+c’est que 600 à l’ouest de Keriz, on coupe l’oued Sebie Biar qui sort de
+la montagne ; à sa source il y a un puits romain (carrière) ; l’oued est
+petit et va arroser les palmiers.
+
+[Illustration : Gravure rupestre du Djebel Sebaa Regoud trouvée sur un
+banc plat de concrétions calcaires très solides, épais de 0m,10 à 0m,15,
+reposant sur des grès. (H. Duv.)]
+
+La grotte ou plutôt les grottes[131] sont dans un ravin, au nord un peu
+est de la ville, à une petite distance. Celle que j’ai visitée, la plus
+grande, se divise en deux branches ; la branche profonde est très
+difficile, on n’y pénètre qu’en rampant sur le ventre, et souvent la
+paroi est trop étroite pour qu’on passe les deux épaules en même temps.
+Dans la chambre étroite où on arrive il y a beaucoup de fossiles dont
+j’ai pris des échantillons ; on trouve sur la paroi des stalagmites en
+forme de couches. Sur une de ces couches je lus : READE 1845. La grotte
+ne s’arrête pas là, elle se prolonge par différents couloirs ; un
+tailleur de pierres allemand me dit qu’on voit encore les traces des
+coups de marteau qui ont servi à la creuser, et que l’un des couloirs
+conduit à une chambre taillée de main d’homme.
+
+Je retourne ensuite à l’inscription[132], dont je complète le dessin, je
+découvre un peu plus haut, sur la même plate-forme, une figure
+grossièrement taillée comme l’inscription elle-même. C’est peut-être une
+grossière imitation de la lune[133]. Dans le ravin, je remarque la
+formation de la montagne. Les assises les plus basses qui soient
+découvertes sont des bancs de terre glaise sans fossiles, alternant avec
+des bancs de sable fin et entassé (grès très tendre en formation) et
+remplies de jolis petits cailloux de quartz hyalin ou autre et de silex.
+Par-dessus tout cela vient le calcaire coquillier marin.
+
+ 2 avril.
+
+M. Guérin revient aujourd’hui de Nafta. Nous faisons une grande tournée
+dans l’oasis. Puis nous revenons en ville et nous voyons les différents
+quartiers qui sont : au S.-O. Zebda ; au S. Oulad el Hādef, à l’E. un
+peu N. Zaouyet Debabsa qui est séparée de la ville, au N. Oussouāu, au
+N.-N.-O. le tombeau du Sidi ʿAbīd, à l’O. un peu N. Guetna, à l’ouest
+Masrhona et un peu plus loin Cherfā.
+
+A un petit partage d’eau de El ʿAguela dans l’oued Zebbāla, à 4 h. 1/2,
+l’eau avait 28° 4, l’air au thermomètre fronde 26°,4.
+
+ 3 avril.
+
+J’ai oublié de mentionner hier qu’outre de nombreuses pierres romaines,
+fondations de maisons, colonnes (dont une de marbre), constructions dans
+les saguias, partages d’eau, etc., que nous avons rencontrés dans les
+plantations et les villages de Tōzer, nous avons encore remarqué en
+ville une pierre portant une branche de zizyphus lotus très bien
+sculptée en relief.
+
+
+[Note 115 : Sur l’occupation romaine du sud de la Tunisie, voir, outre
+les ouvrages généraux de Tissot, Cagnat, Gauckler, Toutain, etc., les
+études du Dr Carton (_Revue Tunisienne_, 1895, p. 201, 1896, p. 373,
+530), de P. Blanchet (rapp. cité, _N. Arch. des Missions_, IX, 1899) et
+de A. du Paty de Clam (_Bull. de Géogr. historique et descriptive_,
+1897, p. 408-424).]
+
+[Note 116 : Flaques d’eau douce.]
+
+[Note 117 : Voir la reconstitution dans Tissot, II, p. 658.]
+
+[Note 118 : Ceci ne s’applique qu’aux chameaux du sud algérien et
+tunisien. C’est ainsi que ceux de la Cyrénaïque mangent très bien le
+remeth (Rohlfs, _Kufra_, p. 538) et que ceux du Fezzàn font du chih leur
+nourriture favorite (Ascherson, _Kufra_, p. 481). C’est précisément la
+répugnance des chameaux à se nourrir de plantes inaccoutumées qui oblige
+les caravanes à changer d’animaux dans la traversée du désert.]
+
+[Note 119 : Dite milliaire d’Asprenas. (Cf. pour lecture plus complète
+Tissot, II, p. 650 et _C. I. L._, VIII, 10023.)]
+
+[Note 120 : Le Djébel Arbet ou Orbata (crétacé).]
+
+[Note 121 : Frère du Bey régnant.]
+
+[Note 122 : Kaïd du Djérid.]
+
+[Note 123 : On sait que la puce épargne le Sahara proprement dit.]
+
+[Note 124 : Voir à l’Appendice.]
+
+[Note 125 : M. Warnier me dit que probablement les poissons de Hamma
+gardent leurs petits dans leur bouche pour empêcher que la chaleur de
+l’eau ne leur fasse mal.]
+
+[Note 126 : C’est-à-dire en briques.]
+
+[Note 127 : C’est-à-dire en tôb (argile séchée au soleil).]
+
+[Note 128 : Sirocco.]
+
+[Note 129 : Ou Bled-el-Adher : un des villages situés dans l’oasis de
+Tōzer.]
+
+[Note 130 : Voir V. Guérin, _Voyage archéologique dans la Régence de
+Tunis_. Paris, 1862, in-8o.]
+
+[Note 131 : Elles ont valu à la montagne le nom de Sebaa Regoud « des
+Sept Dormants ». Voir sur la légende Tissot, II, p. 366, 683.]
+
+[Note 132 : Cf. p. 54.]
+
+[Note 133 : On lit dans une note de Duveyrier : « M. Tissot a donné,
+page 480 du tome I de sa _Géographie comparée_, la reproduction de mon
+dessin, sans en indiquer la provenance. M. Tissot comptait réparer cet
+oubli. »]
+
+
+
+
+ CHAPITRE VII
+
+ DE TOZER A BISKRA
+
+
+Nous partîmes de Tōzer un peu trop tard pour la route qui nous
+attendait. Jusqu’à Hamma nous ne vîmes rien que je n’eusse noté
+auparavant ; nous entrâmes alors dans des marécages qui évidemment sont
+cause de l’insalubrité de toute l’oasis. Ils s’étendent vers le chott,
+et sont formés par les eaux de l’oued qui se perdent peu à peu dans les
+terres.
+
+Notre marche était peu rapide, aussi mîmes-nous beaucoup de temps à
+sortir de ces terrains glissants et meubles peu propres à la marche des
+chameaux.
+
+Après les marécages vint une curieuse nature de terrain ; c’était le bas
+de l’oued Beyāch, endroit où autrefois avait séjourné la mer, à en juger
+à la fois par la nature de sebkha du sol, et surtout par les coquilles
+de _Cardium edule_[134] qui s’y trouvaient mêlées à celles du _Bulimus
+truncatus_ apporté par les eaux de l’oued. La végétation devient ici
+plus rare ; les tamarix s’y maintinrent cependant toujours. Toute cette
+plaine est très dangereuse à cause des excursions de maraude qu’y font
+les Hammāmas d’un côté et les Nemēmcha de l’autre. C’est pourquoi nous
+ne marchions pas sans quelque inquiétude, et les mokhazenis nous
+racontèrent différentes histoires terribles de drames qui s’étaient
+passés dans cet endroit.
+
+Enfin nous entrâmes dans le chott[135], qui est une petite imitation du
+grand chott de Nefzāoua ; il finit par former plusieurs bassins de plus
+en plus bas, fournis d’une végétation assez riche quoique uniforme, elle
+se compose principalement d’une plante nommée « _goreyna_ » et de
+« _zeita_ ».
+
+La nuit nous surprit en route, ce qui nous fit hâter la marche ; après,
+nous débouchâmes dans une plaine uniforme et aride, et enfin, au moment
+où nous nous rapprochions de Chebika, nous nous trouvâmes sur un champ
+de pierres très dures, qui ont été apportées de la montagne par les
+ravines qui en descendent. Quelques-unes de ces pierres atteignaient une
+grande dimension.
+
+La montagne que nous longions en nous en rapprochant est très régulière
+à son sommet ; en cet endroit, elle avait une altitude croissante de
+droite à gauche jusque vers Chebika.
+
+Nous coupâmes au bas des palmiers les fondations des murailles d’une
+ville romaine qui, d’après ce que j’ai vu le lendemain, doit avoir eu
+une certaine importance ; cet endroit est aujourd’hui consacré à des
+cultures de céréales. — Nous montâmes ensuite dans les plantations (ici
+l’expression convient très bien), nous les trouvâmes arrosées par des
+eaux courantes, où l’on remarquait çà et là dans les canaux des pierres
+grossièrement taillées, mais évidemment de travail romain, qui ont été
+apportées des ruines de la ville, ou bien même sont peut-être encore à
+leur place.
+
+Arrivés au petit village de Chebika, on fit quelques difficultés pour
+nous recevoir, car on craignait quelque exaction du Bey, mais lorsqu’on
+nous eut bien reconnus, il fallut nous loger, et l’on choisit une maison
+au sommet de la ville. — Les rues sont tellement agrestes qu’il fallut
+décharger les chameaux à la porte de la ville, et monter le bagage à
+bras d’hommes. Voyant que j’avais à faire à de pauvres gens, je les
+avertis tout d’abord que je paierais tout ce qui me serait livré. Je me
+couchai bientôt ; et ne pris pas part au dîner qui fut très maigre.
+
+ 4 avril.
+
+Ce matin, je pus examiner la curieuse position de Chebika. Elle est
+bâtie en amphithéâtre sur un rocher, entre deux ravins qui descendent de
+la montagne. Au nord du rocher s’élève un roc peu important, mais qui
+présente de curieux murs bâtis très anciennement sur certains côtés pour
+compléter une forteresse naturelle. Ne pouvant pas très bien reconnaître
+l’âge de ces constructions, j’en ai pris un échantillon de ciment. La
+source de Chebika, ʿAîn Chebika, coule du nord et descend à l’est
+arroser les plantations, qui s’étendent au sud ; on trouve encore un
+bouquet de palmiers à l’ouest ; ce dernier s’appelle ʿAin Beidha. Du
+reste, la ville compte à peine 20 hommes, ce qui donne un très petit
+chiffre de population totale. Ce sont des Hammāma. La tradition leur
+rappelle que le nom chrétien de cette ville ou plutôt sa traduction est
+Qoçeïr Ech-Chems, le château du soleil (ηλιοπολις). Ils prétendent aussi
+que les chrétiens fendirent une partie de la ravine pour amener l’eau à
+la ville.
+
+Je retournai voir les restes de l’ancien établissement ; il s’étend sur
+toute la ligne sud des plantations. Cette promenade me convainc une fois
+de plus de l’importance de ce point sous l’occupation romaine ;
+cependant les pierres y étaient très mal taillées[136].
+
+Les habitants de la ville sont pauvres, comme je l’ai dit, mais j’ai vu
+quelques jolies femmes, toutes vêtues à la mode occidentale.
+
+Je partis ensuite pour Midas ; outre mes deux mokhazenis, on nous donna
+cinq hommes armés de fusils, dont on me vanta beaucoup le courage, mais
+dont la conversation annonçait très peu de décence. Nous longeâmes
+pendant quelque temps le bord de la montagne[137] puis arrivâmes à un
+endroit appelé Foum en Nâs. C’est une fort large ouverture dans la
+montagne, qui donne passage à une petite rivière[138] qui se perd près
+de là et qui est employée en partie à arroser des semis de céréales que
+nous apercevons verdoyants. Nous entrons dans cette coupure et
+rencontrons l’oued, tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche, l’eau en
+est fraîche et bonne. Le chemin devient plus difficile à mesure que les
+rochers se rapprochent, et bientôt ils nous rendent la marche très
+pénible. Vers cet endroit, j’aperçus, à mi-hauteur de la montagne, les
+ruines d’un petit fort romain, où l’on reconnaît encore une partie de
+voûte ; il pouvait avoir 25 mètres de long sur 8 mètres de large
+environ, et commandait le passage ; il porte aujourd’hui le nom de El-
+Hānout. Plus loin je touchai une petite source appelée El-ʿAouina, elle
+sort du roc vif et est réputée fraîche en été ; son eau a 21°,9. Nous
+montâmes ensuite dans des passages où c’est un miracle que les chameaux
+et les caisses ne se soient pas mille fois renversés. Nous marchions
+fort lentement, et, après deux petites terrasses que nous atteignîmes,
+nous retombâmes dans l’oued, qui nous conduisit presque aussitôt en vue
+des palmiers de Tamerza.
+
+Nous laissâmes les palmiers à droite, et entrâmes dans un affluent de
+l’oued, qui porte le nom d’El-Oudey, et qui contribue pour un petit
+filet d’eau. Les deux côtés de la montagne formaient comme deux murs
+presque à pic, qui tantôt, s’élargissant, bordaient une surface de sable
+unie, tantôt se rétrécissaient et formaient des défilés des plus
+pittoresques et des plus curieux. Les tamaris persistaient ; l’eau
+courante était couverte par places d’une petite cypéracée que j’ai
+cueillie à Nafta. Nous passâmes à Garen un premier défilé, auprès duquel
+celui d’El-Kantara n’est rien ; les murailles me parurent être d’un
+marbre grossier ; deux vautours planaient au-dessus de leur domaine, et
+les excréments répandus par endroits indiquaient qu’ils avaient là leurs
+nids. Toute cette partie de la montagne présentait des traits
+géologiques très prononcés ; des couches inclinées attestaient le mode
+de formation[139]. Après des détours et des montées sans fin, où hommes
+et bêtes se trouvaient épuisés, surtout ceux qui jeûnaient, nous fûmes
+obligés, pour passer un défilé, de décharger les caisses et de les
+porter à bras d’hommes ; peu après, nous aperçûmes sur les hauteurs les
+restes d’un petit blockhaus carré romain, encore assez bien conservé,
+qui dominait le passage. Nous gravîmes ensuite une pente et,
+redescendant de l’autre côté, nous nous trouvâmes à côté de Midas.
+
+L’oasis de Midas est située comme un nid d’aigle dans une assiette[140]
+au milieu de la montagne ; les ravins qui l’entourent ne la laissent
+accessible que d’un côté où l’on voit plusieurs koubbas appelés les
+Sebaa Regoud. On entre dans la ville par les plantations, et, de l’autre
+côté, les maisons sont suspendues sur un ravin ou précipice comme à
+Constantine ; la population de Midas peut monter à 30 hommes environ. Ce
+sont des Beldîa. Toute la petite oasis présente les sites les plus
+charmants ; les jardins offrent un sauvage pittoresque que l’on y
+rencontre rarement ; quelques palmiers surtout, à la tête du ravin,
+adossés à un rocher à pic de strates horizontales, me tentèrent beaucoup
+pour un croquis, mais je crus devoir y renoncer.
+
+Nous fîmes notre entrée en ville par la seule porte qui s’ouvre dans la
+muraille (comme à Chebika) et fûmes bien reçus quoique froidement. Il
+n’y eut qu’un petit incident fâcheux, ce fut une scène d’injures que fit
+le maître de la maison où on nous installa, un nègre, qui fit sortir les
+mokhazenis de leur assiette et engagea une lutte corps à corps, dans
+laquelle ils eurent le dessus. Je craignis un moment que la lutte ne
+devînt sérieuse et m’armai moi-même en faisant armer mon monde ; je
+sortis pour parler au nègre, mais je vis heureusement que tout
+s’apaisait peu à peu.
+
+Il y avait en ville les chefs des Oulad Sidi’Abid au nombre desquels se
+trouvait Si Ramdhān, leur chef, pour qui Si ʿAli Saci avait donné une
+lettre. Ils vinrent tous, et se conduisirent très bien, car il faut bien
+leur pardonner leur curiosité, causée par leur ignorance. Ils causèrent
+et plaisantèrent avec moi. Plusieurs ont leur maison ici. Ils me
+demandèrent entre autres si Paris était près de Sidi’Okba. Je sacrifiai
+ma demi-journée à mes hôtes, ne voulant pas les indisposer par des
+observations et mon travail ordinaire ; je craignis de gâter mes
+affaires au moment de quitter la régence de Tunis, et en même temps le
+pays de la peur. Du reste, j’y gagnai d’un autre côté en jetant un coup
+d’œil dans les mœurs et l’état social et moral de cette population.
+
+Ce que j’en dirai peut s’appliquer à Chebika et probablement aussi à
+Tamerza qui est la grande ville de la montagne, et où réside
+ordinairement un parent de Si ʿAli Saci. Actuellement il est à Tōzer, il
+a eu des difficultés avec ses administrés qui ne doivent pas être
+faciles, à cause de l’impôt ; le Bey menace de faire détruire la ville.
+Les hommes de Midas sont mal vêtus, et pour la plupart malades. Je n’ai
+jamais eu autant de consultations. La syphilis est très commune à tous
+les degrés : descendue aux jambes, aux bras, etc., rendant une femme
+impotente ; enfin on me l’amène sous la triste forme d’un petit enfant à
+la mamelle couvert de glandes et dégoûtant de saleté, déjà jauni par la
+mort ! Les femmes sont habillées à l’occidentale avec d’assez vives
+couleurs ; quelques-unes, je dirai même la plupart, ne sont pas mal.
+Mais le pays est, à ce que je crois, perdu par les maladies vénériennes
+et la fièvre. Les Oulad Sidi’Abid paraissent eux-mêmes beaucoup souffrir
+des maladies vénériennes. — Les femmes sont assez libres et me jettent
+quelques coups d’œil intéressants. — On voit pas mal de nègres.
+
+La tradition rapporte que cette petite ville se nommait autrefois
+Merdās.
+
+Dans les pierres qui, avec de la terre, servent à construire les
+maisons, je reconnais d’assez grandes pierres taillées, quelques-unes
+même debout en plan. Évidemment il y avait là un établissement romain,
+moins étendu, mais mieux construit que celui de Chebika.
+
+ 5 avril.
+
+Nous eûmes de la peine à obtenir ce matin les hommes qui devaient
+m’escorter jusqu’à Négrīn. Les deux mokhazenis, il faut leur rendre
+cette justice, ne me quittèrent que lorsque tout le monde fut prêt. Je
+fus accompagné par onze hommes.
+
+Nous remontions un long oued (oued Midas) ; le terrain était très aisé,
+mais les malheureux chameaux affamés et fatigués ne nous permirent pas
+de voyager aussi vite que nous l’eussions désiré. D’abord des montagnes
+très élevées nous surplombaient à droite et à gauche, puis à mesure que
+nous avancions, les montagnes s’éloignèrent et enfin cessèrent tout à
+fait sur la droite, car je ne puis compter comme telles les hauteurs de
+Hoouarīn et autres[141] qui nous apparaissaient à peine à travers les
+vapeurs. La végétation était maigre et rare ; je pus à peine distinguer
+les espèces qui se présentèrent sur la route. Le pays est très dénudé,
+sauvage et incultivable ; l’eau y est extrêmement rare ; nous ne
+rencontrâmes qu’un puits, appelé El-Hassey, creusé dans l’oued. C’est
+près de cet endroit que je vis le seul emplacement évident d’un petit
+poste romain ; quelques pierres et de nombreux fragments de poterie
+antique sur un mamelon sont tout ce qu’il en reste.
+
+Cette route est très dangereuse, étant exposée aux incursions des
+Hammāma et des Oulad el’Aisāoui ; aussi mon escorte était-elle très peu
+rassurée, ce qui était d’un autre côté très peu rassurant pour moi. Nous
+rencontrâmes plusieurs tas de pierres indiquant autant de victimes des
+brigandages qui s’y commettent. Un voyage dans le Sahara pendant le
+ramadan avec des musulmans trop consciencieux est du reste une chose
+presque impossible et bien fatigante. C’était le cas ici ; plusieurs des
+hommes, et Ahmed lui-même, jeûnaient et ne pouvaient pas même boire une
+goutte d’eau. Comment pouvait-on exiger d’eux de marcher rapidement et
+d’activer la marche des chameaux ?
+
+Enfin nous atteignîmes des renflements de sable que l’on appelle Erg el
+Djemīl ; nous les coupâmes et avançâmes vers le but de notre voyage, qui
+nous apparaissait à l’horizon ; nous voyions du moins les hauteurs entre
+lesquelles Négrīn est enclavée. Bientôt nous entrâmes dans un pays très
+accidenté, sillonné de ravins et de rochers et qui présente quelques
+difficultés. L’oued de Negrīn se distinguait très bien sur la gauche et
+nous laissâmes, au bout de quelque temps, le bouquet de palmiers de
+Zaghouān où logent deux ou trois familles.
+
+J’envoyai en avant un homme pour annoncer ma venue à Négrīn, et j’avoue
+que j’étais un peu incertain de la nature de l’accueil que j’allais
+recevoir ; bientôt mes doutes furent dissipés, car nous rencontrâmes
+deux des grands de la ville venus à ma rencontre ; ils me saluèrent en
+m’embrassant sur l’épaule et me souhaitèrent la bienvenue. On me logea
+dans la maison du cheikh qui venait d’arriver, et qui me salua à mon
+entrée. C’est un jeune homme nommé Cheikh Mohammed qui a de très bonnes
+manières, et qui me paraît très dévoué à la cause des Français. Je reçus
+la visite des grands de la ville, qui se conduisirent très bien et que
+je ne congédiai que vers le _maghreb_[142]. L’accueil de Négrīn, après
+ma course si aventureuse dans la Tunisie, me fit bien du plaisir. Le
+cheikh avait été averti de ma venue il y a deux jours par une lettre
+venue de Tebessa (car Négrīn dépend de Tebessa qui est à trois journées
+de marche). En un mot, je croyais être dans un pays pacifié, et on verra
+demain qu’il n’en était rien.
+
+Négrīn se trouve bâtie dans un ravin d’un abord difficile sur le bord
+occidental de l’oued. Les palmiers sont plantés dans le lit même de la
+vallée, et en échelons, car la pente de l’oued ici est très forte et le
+ruisseau qui coule au milieu des palmiers va par bonds et cascades.
+Cette nature du sol permet que l’on arrose facilement les palmiers, car
+on n’a qu’à détourner à chaque jardin l’eau qui est nécessaire à
+l’arrosage, et le courant de l’oued l’y amène par sa propre force au
+moyen d’un saguia. — Outre les palmiers, les plantations renfermaient
+encore des figuiers, des abricotiers, des pêchers et surtout des
+oliviers.
+
+Dans la soirée, on m’annonça qu’un des chameaux était tellement malade
+que le départ pour demain était impossible ; je me soumis de mauvaise
+grâce ; mais l’espoir de bien explorer Besseriani[143] me consola un
+peu.
+
+ 6 avril.
+
+Ce matin, je partis avec le cheikh, un autre cavalier et Ahmed, pour
+explorer les ruines de Besseriani ; un assez grand nombre d’hommes
+devaient nous rejoindre aux ruines par un chemin plus court mais plus
+difficile pour les chevaux. En quittant la ville, nous gardâmes quelque
+temps les plantations à notre gauche, et marchâmes tantôt sur les
+hauteurs dominant les ravins, tantôt dans le lit même de ces derniers ;
+nous atteignîmes enfin l’oued, qui forme ici une petite rivière, coulant
+entre de nombreux tamaris et au milieu d’un thalweg bordé de petites
+collines ; là commencent les labours et les semis d’orge. Nous ne
+quittâmes l’oued que lorsque nous fûmes près des ruines ; nous le
+laissâmes alors, sur la droite, aller arroser les labours qui commencent
+au N.-O. de Besseriani, et se prolonger à l’ouest et enfin au S.-O.
+jusqu’à 1 kilomètre au delà des ruines. A gauche nous avions, à peu de
+distance, un sommet de la chaîne de montagnes qui borde d’un côté l’oued
+de Négrīn. De là la montagne[144] se prolonge très haute vers l’orient,
+formant ainsi la limite du véritable Sahara : à ses pieds s’étend un
+terrain rocheux et raviné, formant une pente rapide vers le sud, et qui
+est excessivement difficile à traverser.
+
+La première ruine que je touchai est un support d’arc de triomphe
+formant le seul vestige reconnaissable qui en reste ; au pied étaient
+dispersées de nombreuses pierres de taille assez volumineuses qui
+avaient complété ce monument ; dans la partie intérieure du support de
+l’arc, au milieu de la baie, se distingue une colonne mutilée formant
+corps avec le support, laquelle colonne était ornée de cannelures et
+d’un chapiteau sculpté[145]. Au pied de l’arc de triomphe, je trouvai
+deux pierres portant chacune une inscription, malheureusement un peu
+mutilées et effacées par les intempéries des saisons. Peut-être ces deux
+pierres font-elles partie d’une même inscription qui était placée au-
+dessus de l’arc de triomphe[146] :
+
+[Illustration]
+
+A côté du support de l’arc encore debout, se trouve un mur d’une
+admirable construction, encore très bien conservé jusqu’à une certaine
+hauteur ; peut-être servait-il à soutenir l’autre pilier de l’arc ;
+cependant je le crois à peine, à cause de la distance qui sépare les
+deux ruines.
+
+De là je me rendis au monument le plus remarquable que renferme
+actuellement Besseriani ; c’est un arc de triomphe encore très bien
+conservé dans sa partie principale. A son sommet se trouve une belle
+pierre très plane sur laquelle on lit le milieu d’une inscription en
+grosses et belles lettres d’un travail fini et d’une régularité
+remarquable. En regardant l’inscription, on a sur la gauche du monument
+un mur y attenant, encore assez bien conservé ; le tout atteste
+l’importance considérable[147] de l’établissement romain, et la
+tradition à Midas m’avait déjà appris qu’autrefois, Besseriani
+commandait à toutes les petites villes des environs que j’ai visitées
+depuis Chebika. J’ai dessiné sur les lieux mêmes, sur la planche I, une
+esquisse grossière de ce monument[148]. La belle inscription de cet arc
+de triomphe étant incomplète, je me mis à chercher les deux pierres qui
+manquaient, et je parvins bientôt à en trouver une seconde formant le
+commencement du document. Dans une ruine dont je parlerai tout à
+l’heure, je trouvai bien une troisième pierre portant trois lignes d’une
+inscription en aussi gros caractères que la première, mais je ne trouve
+pas à première vue un sens ni beaucoup de rapport entre ces trois lignes
+et les quatre lignes de la première inscription ; il est cependant
+probable qu’elle en fait partie[149]. Voici les deux premières :
+
+[Illustration]
+
+Voici maintenant la troisième pierre que j’ai trouvée à une petite
+distance de l’arc de triomphe, dans des ruines de belles et grandes
+pierres qui devaient appartenir à quelque bâtiment public ; la surface
+de cette pierre a plus souffert que celle des autres.
+
+[Illustration]
+
+J’allai ensuite à un monceau de ruines, peut-être les restes d’un autre
+arc de triomphe, qui est situé à l’ouest du dernier monument, et à peu
+près sur la ligne des ruines que j’ai visitées les premières, c’est-à-
+dire plus dans le voisinage des labours. J’y trouvai d’énormes pierres
+de taille parfaitement taillées, trois portaient des inscriptions
+malheureusement un peu écornées[150].
+
+[Illustration]
+
+Besseriani, ainsi que la ville romaine de Chebika, sont situées au bas
+de la montagne, là où l’oued sort des rochers, et l’on voit à l’opposite
+que les Arabes et les Berbères ont bâti leurs villages au milieu des
+rochers dans les positions les plus difficiles[151].
+
+Je prenais quelques angles pour baser un plan grossier de Besseriani,
+lorsque l’on signala cinq cavaliers à l’horizon. Or ce pays est
+tellement peu sûr que l’on donna immédiatement le signal de se
+rassembler et que l’on cria aux cultivateurs dans les labours de se
+rallier à nous. Dans la bagarre, je négligeai de remettre mon haïk que
+j’avais ôté pour travailler, et me contentai de mes burnous et de mes
+culottes. Chacun arma son fusil et je sortis mon revolver pour être prêt
+le cas échéant.
+
+Les cavaliers ne nous avaient pas vus à cheval, et ils n’étaient plus
+très éloignés, lorsque quatre d’entre nous, dont le cheikh, partirent au
+galop pour aller au-devant d’eux. Dès qu’ils nous aperçurent, les
+étrangers s’enfuirent à fond de train, l’un d’eux gagnant le Sahara ;
+les autres tâchèrent de se réfugier dans la montagne. Aussitôt tout le
+monde cria qu’ils étaient ennemis, Hammāma ou Oulad el’Aisāoui, venus
+pour un coup de main, et nous partîmes nous aussi au galop pour prêter
+main forte au cheikh. Le terrain dans lequel nous galopions est un
+labyrinthe de casse-cou, et Ahmed et moi, ne connaissant pas le pays,
+nous allions hésitants ; le vieux qui était resté faisait un peu le
+traînard ; je m’aperçus bientôt que la peur l’enchaînait, et lui répétai
+plusieurs fois de prendre les devants ; je fus enfin obligé de le
+menacer de mon revolver pour le décider à nous guider. Nous galopions
+toujours, et pendant ce temps nous n’entendions que les cris de guerre
+sauvages que poussaient nos amis ; un fort coup de feu nous échappa au
+milieu du bruit du galop de nos chevaux. Nous arrivâmes enfin au pied de
+la montagne et rejoignîmes les nôtres, au moment où les étrangers, que
+leur fuite folle avait portés sur des points inaccessibles,
+abandonnaient leurs montures pour sauver leurs têtes. Nous nous
+contentâmes de prendre trois chevaux dont un fort beau, puis nous
+tâchâmes de poursuivre celui qui avait gagné le Sahara, mais
+abandonnâmes bientôt ses traces.
+
+Pendant que nous revenions triomphants, et que mon brave Ahmed se voyait
+déjà de retour à Biskra, monté sur un cheval, nous aperçûmes au loin un
+homme qui venait en faisant des protestations ; c’était un homme bien
+connu des Nemēmcha soumis, qui, reconnaissant enfin la nature de notre
+cavalerie, venait demander de quel droit nous avions fait acte
+d’ennemis. Il nous raconta qu’il nous avait pris pour des Hammāma ou des
+Oulad el’Aisāoui et que c’était là la cause de leur fuite. Nous sûmes
+donc que nous avions fait méprise des deux parts, et revînmes ensemble à
+Besseriani. Nous promîmes de rendre les chevaux à leurs maîtres dès que
+ceux-ci viendraient les réclamer, ce qu’ils firent à Négrīn dans la
+soirée. Nous rentrâmes épuisés à Besseriani, où j’achevai de dessiner
+l’arc de triomphe debout, et nous retournâmes en ville, rencontrant sur
+notre route une foule d’habitants, hommes et femmes, qui venaient soit
+prendre part au combat, soit savoir ce qui était arrivé. — Deux de nos
+cavaliers ne voulurent pas laisser échapper l’occasion de faire une
+fantazia, et nous entrâmes chez nous.
+
+A peine étais-je assis, qu’un homme ensanglanté, venant demander
+justice, se présenta devant moi. On avait tué une chèvre aujourd’hui, et
+il avait acheté la peau de la bête avec la tête, croyait-il ; le vendeur
+prétendit que c’était sans la tête ; l’acheteur jura qu’il ne la
+rendrait pas, quoi qu’il dût arriver ; il s’ensuivit un combat, où mon
+homme reçut sur la tête un coup de pierre qui lui avait fait une forte
+blessure ; le crâne heureusement n’avait pas été entamé. Comme je
+n’avais pas entendu l’adversaire, je priai le cheikh de s’enquérir de
+cette affaire ; et les deux parties ayant tort, il proposa une amende de
+6 douros pour chacun.
+
+Ma course effrénée de ce matin, en plein soleil, sans mon haïk, m’avait
+été nuisible et je commençai, dès le retour, à sentir les symptômes d’un
+violent mal de tête avec dégoût, presque mal de cœur.
+
+Vers les trois heures de l’après-midi, arriva en ville un jeune homme
+nous annonçant que des Hammāma l’avaient dépouillé et venaient d’emmener
+les troupeaux de chèvres de Négrīn, dont il était le gardien, et qui
+étaient au pâturage près de Zaghouān. Aussitôt le cheikh, quoique
+jeûnant, fit seller son cheval et se prépara à la poursuite ainsi que
+les hommes armés de la ville ; les chevaux partaient, et dans le premier
+mouvement je montai aussi en selle, oubliant ma maladie ; je pris le
+fusil d’Ahmed qui avait été au frais sous les palmiers ; mais, à peine
+sorti de la ville, je vis que j’étais trop malade pour suivre l’allure
+des autres chevaux, et laissant le mien à un des fantassins, je revins
+vers la ville. Je rencontrai Ahmed, qui me gronda de m’être dérangé, et
+plus encore d’avoir laissé mon cheval ; mais c’était un peu tard. Dans
+la soirée tout le monde revint, les Hammāma, au nombre de 7 à 8
+fantassins, avaient pris la fuite dans la montagne, abandonnant les
+troupeaux, et n’emportant qu’un fusil et un burnous. J’appris à cette
+occasion que trois familles de Négrīn habitaient Zaghouān. Après le
+retour de la petite armée, je tombai très malade, et n’eus que le temps
+de prendre de l’ipécacuanha, puis après les vomissements une dose de
+quinine ; j’eus un instant le délire et un mal de tête fou, puis je
+tombai dans un état de prostration jusque vers les 10 heures du soir. Je
+me réveillai alors presque guéri, me déshabillai et me couchai ; il
+faisait une chaleur très grande.
+
+Je vis, avant de tomber tout à fait malade, les hommes que nous avions
+poursuivis le matin ; l’un d’eux était précisément celui qui avait été
+réclamer sa jument à Si-Mohammed ben Rabah, et qui la ramenait dans sa
+tribu. Ils avaient rencontré dans le chott un homme des Oulad
+el’Aisāoui, l’avaient dépouillé et renvoyé après lui avoir administré
+une bastonnade. Mes aventures d’aujourd’hui dénotent que ce pays est
+loin d’être pacifié. En effet, les gens de Négrīn n’osent à la lettre
+pas sortir de chez eux pour aller commercer, de crainte des vexations et
+actes d’hostilité des Oulad el’Aisāoui et des Hammāma. Tous les ans, ces
+deux tribus hostiles leur enlèvent leurs troupeaux de chèvres et tout ce
+qu’ils peuvent prendre. Le seul chemin qui leur soit ouvert est la route
+de Tebessa depuis l’occupation française.
+
+ 7 avril.
+
+Aujourd’hui, je suis resté à la maison toute la journée ; j’étais
+heureusement guéri. J’écrivis dès le matin une lettre au cheikh de
+Ferkān, pour lui demander une mule et deux hommes, qui m’accompagnent
+demain à Zéribet Ahmed.
+
+Dans le milieu de la journée, la nouvelle arriva qu’un mulet qui était à
+paître dans les plantations avait disparu, et il parut évident que
+c’étaient les Hammāma d’hier qui, cachés dans la montagne, n’avaient pas
+voulu partir sans butin et étaient venus dans la journée enlever ce
+mulet. Le village fut encore sur le point de se mettre en armes, mais on
+abandonna ensuite le projet.
+
+J’apprends aujourd’hui que Négrīn peut compter environ 60 maisons et
+peut-être 120 hommes en état de porter les armes. La population se
+divise en quatre tribus ; les Oulad ech Cheikh, les Oukid Hamza ; les
+Obbaouma et les Oulad Mansour. Le tribut de Négrīn est de 1.180 francs
+par an.
+
+A Négrīn, un individu vint me trouver, et, après m’avoir fait comprendre
+qu’il avait beaucoup d’argent, il me pria de lui écrire une amulette
+pour que sa femme qu’il avait répudiée revînt à lui. Il l’aimait et elle
+en préférait un autre avec lequel elle devait se marier. Je répondis à
+cet homme que, si j’avais le pouvoir d’écrire de tels talismans, je
+commencerais par m’en servir, mais qu’en tous cas je ne lui aurais pas
+pris un centime.
+
+Ferkān subit l’influence des Oulad el’Aisāoui, qui s’y font héberger de
+force, et se servent du village comme point de ravitaillement dans leurs
+expéditions de pillages. Cela tient à ce que les habitants ont beaucoup
+de Nemēmcha et même d’Oulad el’Aisāoui au milieu d’eux. Outre ces
+étrangers, la population de la ville se divise en trois tribus, les
+Oulad Brahīm, les Oulad ’Adouān et les Oulad Yoūnis. Le tout forme 65
+maisons et, partant, peut-être 130 hommes au moins en état de porter les
+armes ; ce chiffre me fait soupçonner un peu de bonne volonté de leur
+part à héberger nos ennemis.
+
+Des messagers viennent de Ferkān, apportant une réponse peu polie ; je
+les gronde bien fort et les renvoie brusquement ; cela cause des
+pourparlers à n’en plus finir, des séances avec différents hommes de
+Ferkān qui venaient d’arriver au Djérid[152]. On finit par s’en aller en
+promettant de revenir avant demain avec la mule et les deux hommes.
+
+ 8 avril.
+
+Nous quittons Négrīn de bonne heure, le cheikh de Ferkān, qui a au moins
+un digne extérieur, est venu lui-même cette nuit amener le mulet et les
+deux hommes que j’avais demandés. Il nous accompagne ce matin jusqu’à la
+rivière de Ghēsrān[153] où nous faisons boire les chevaux et remplissons
+nos outres, puis nous partons chacun de notre côté, lui retournant à
+Ferkān, et nous coupant dans le Sahara pour atteindre le Zāb. Quatre
+cavaliers de Négrīn m’accompagnent : je renvoie le cinquième, qui,
+voulant tuer un lièvre, décharge son fusil qui éclate, sans causer
+d’accident heureusement.
+
+Nous voyageons dans un terrain aisé, le commencement du Sahara, qui se
+prolonge indéfiniment sur la gauche, et nous avons toute la journée à
+une certaine distance sur la droite, la chaîne de collines, au milieu de
+laquelle est bâtie Ferkān, et qui est séparée par une plaine de
+montagnes plus hautes[154]. Je déjeune dans l’oued Djērech maintenant à
+sec, parce que l’année n’a pas été pluvieuse.
+
+Une autre longue marche nous amène à l’oued el Miyta, dont le lit est
+divisé en plusieurs canaux à cet endroit. Un peu plus loin, vers
+l’ouest, commencent des plaines appelées communément El Feyyād[155], et
+qui méritent beaucoup d’attention. Le sol de ces plaines est composé
+d’argiles mêlées de sables et très lavées[156] ; par conséquent, elles
+renferment tous les éléments de fécondité, et il ne leur manque en effet
+que l’eau[157]. Après les pluies se montrent une quantité de plantes
+annuelles, telles que graminées et petites fleurs champêtres que les
+ardeurs de l’été dessèchent ; tandis que, dans les années sèches comme
+celle-ci, cette végétation elle-même ne se montre pas. Dans plusieurs
+endroits de ces Feyyād, les Arabes labourent lorsque les pluies
+arrivent ; dans d’autres parties beaucoup plus rares les oueds
+descendant de la montagne leur permettent de cultiver chaque année. Or
+il est évident que si, par des barrages ingénieux ou des forages
+artésiens, on parvient à assurer de l’eau à ces plaines désertes, on
+assurera par le fait même de belles récoltes sur une superficie
+considérable de celle partie du Sahara.
+
+Ces plaines cultivables sont séparées par des renflements à peine
+sensibles couverts de cailloux et de pierres anguleuses.
+
+Nous marchâmes bien toute la journée, et nous n’atteignîmes l’oued
+Ouazzāren que quelques instants après le coucher du soleil. Cet oued
+est, comme les précédents, bordé de tamaris ; et nous plantâmes la tente
+au chant des chouettes qui s’appelaient dans ces fourrés. Je n’ai pas
+besoin de dire que l’oued est à sec.
+
+ 9 avril.
+
+Aujourd’hui encore nous nous sommes mis en mouvement avant le lever du
+soleil, et nous continuâmes de voyager dans les plaines cultivables que
+j’ai notées hier ; je remarquai ici pour la première fois bien
+distinctement le mirage, _sarab_. La plaine au sud-est paraissait un lac
+à l’horizon et des lignes de _Rhamnus arabica_ et de tamaris semblaient
+dominer les eaux et former un rivage. Je crus d’abord que c’était le
+chott, mais fus obligé de m’apercevoir de mon erreur. Du reste, ces
+plaines nues, uniformes et de couleur grisâtre, frappées par les rayons
+obliques du soleil le matin ou le soir, offrent toutes les conditions
+nécessaires pour le phénomène du mirage. Les inégalités du sol, de
+vraies gerçures sur une peau, disparaissent à peu de distance pour
+l’œil.
+
+Nous traversâmes quelques ravines et aperçûmes au bout de quelque temps
+les oasis de Bādes, Liana et Kessad, ressortant sur la couleur rougeâtre
+des montagnes ; peu après, le village de Zéribet Ahmed nous apparut, et
+nous l’atteignîmes pour déjeuner.
+
+Zéribet Ahmed est un village muré, placé sur une petite élévation. Il
+n’a pas de palmiers, et la petite saguia qui passe devant le village est
+à sec parce que Liana en absorbe toute l’eau[158]. Les habitants ont
+voulu réclamer contre une mesure qui leur ôte leurs récoltes, leur seule
+ressource bien sûre ; mais il est probable que dans les années
+pluvieuses, l’eau de l’oued arrive jusque chez eux. Ils boivent
+actuellement à un puits situé vers le sud-ouest du village, à une
+certaine distance. Il y avait au pied des murs trois ou quatre tentes de
+Nemēmcha. Les habitants sortirent pour reconnaître les nouveaux venus,
+mais je ne voulus pas m’arrêter chez eux ; les quatre Negarniya[159] me
+quittèrent ici, et laissant les chameaux suivre de leur pas, je partis
+en avant pour arriver le plus tôt possible.
+
+A moitié route, mon guide me montra sur la gauche « les ruines d’un
+village qui fut détruit par un scorpion ». Ce village malheureux était
+bâti dans le même genre que Zéribet Ahmed, et a dû être encore moins
+considérable.
+
+J’arrivai enfin à Zéribet el Ouad, nous touchâmes d’abord l’oued, dans
+lequel sont plantés les palmiers ; puis, le descendant un peu, nous le
+coupâmes en face de la ville, au moment où nous touchions à la goubba de
+Sidi-Hassen, marabout célèbre dans le pays. Nous traversâmes la petite
+rivière qui coule au fond du thalweg, et entrâmes en ville par quelques
+minces jardins. Je trouvai chez El Arbi, le mamelouk italien[160], le
+meilleur accueil, et décidai aussitôt que je profiterais de son départ
+pour aller à Biskra cette nuit.
+
+ 10 avril.
+
+Hier au soir, nous sommes partis à 9 heures et demie ; nous avons voyagé
+toute la nuit par le vent et le froid, et ce matin je suis arrivé avant
+El Arbi que je laisse à Sidi’Okba. Je déjeune avec le colonel, qui donne
+par le télégraphe la nouvelle de mon arrivée à Constantine.
+
+
+[Note 134 : Le _Cardium edule fossile_ se trouve représenté dans les
+chotts tunisiens par deux formes principales : la forme actuelle
+méditerranéenne, et la forme saumâtre des étangs de la Barre, de
+Lavalduc, de la Caspienne, etc. (Dru, in _Rapport Roudaire sur la dern.
+expéd. des chotts_, p. 55).]
+
+[Note 135 : Le chott El-Rharsa.]
+
+[Note 136 : Il y a donc peut-être quelque exagération à dire avec Tissot
+que Duveyrier « représente ces ruines comme celles d’une _grande_
+ville ». (Ouv. cité, II, p. 682.)]
+
+[Note 137 : C’est la chaîne occidentale de Gafsa ou Djebel Blidji, qui
+renferme une partie des gisements de phosphate découverts en 1885 par M.
+Ph. Thomas.]
+
+[Note 138 : L’oued Alenda, ou oued Tamerza.]
+
+[Note 139 : Voir la coupe N.-S. de M. Thomas de Midas au Rharsa : il y a
+là deux anticlinaux démantelés du crétacé supérieur, flanqués l’un et
+l’autre des deux côtés par les couches redressées de l’éocène
+inférieur.]
+
+[Note 140 : Sur le plus septentrional des deux anticlinaux précités.]
+
+[Note 141 : C’est la bordure sud du plateau des Nemencha, plus connue
+sous le nom de Djebel Ong. (Cf. Blayac, _Le pays des Nememcha_, _Annales
+de Géographie_ 1899, p. 149 et suiv.)]
+
+[Note 142 : Le coucher du soleil.]
+
+[Note 143 : _Ad Majores_, Cf. Baudot, _Rec. des notices et mémoires de
+la Soc. archéol. de Constantine_, 1876, p. 124 et suiv. ; Masqueray,
+_Revue Africaine_, 1879, p. 65 et suiv. ; Tissot, II, p. 530, etc.]
+
+[Note 144 : Djebel Majour (Blayac, art. cité).]
+
+[Note 145 : Masqueray l’attribue à la fin du IVe siècle.]
+
+[Note 146 : Cf. la lecture légèrement différente de Baudot reproduite,
+dans Tissot, II, p. 533 et _C. I. L._, VIII, 2480.]
+
+[Note 147 : Cf. Tissot, II, p. 531, et Masqueray, p. 75-76.]
+
+[Note 148 : Ce dessin n’a pas été retrouvé. Duveyrier le porte déjà
+manquant dans une table manuscrite de 1869.]
+
+[Note 149 : Voir la lecture plus complète dans Tissot, II, p. 531.]
+
+[Note 150 : Cf. les textes de Tissot, II, p. 534 et de Masqueray.]
+
+[Note 151 : Il ne faut pas oublier toutefois que les _castella_, qui
+permettaient aux colons du Sud de communiquer avec le Nord par les
+gorges de l’oued Hallaïl, sont perchés comme les villages indigènes
+(Blayac, art. cité, p. 158).]
+
+[Note 152 : Négrīn était ainsi considérée comme la dernière oasis du
+Djérid, Ferkān comme la première du Zab.]
+
+[Note 153 : Oued Kesrane, la rivière de Négrīn.]
+
+[Note 154 : Plaine de Mdila et Djebel Sidi-Abîd.]
+
+[Note 155 : Nom plus connu au singulier : El Faïdh.]
+
+[Note 156 : Veut dire sans doute qu’elles ne sont pas salées.]
+
+[Note 157 : On a supprimé ici une phrase incompréhensible. Duveyrier
+était évidemment sous le coup de sa récente indisposition, et cette
+partie de son journal s’en ressent.]
+
+[Note 158 : D’après la coutume, Liana a droit à deux tiers du volume
+d’eau de l’oued el Arab. Le tiers restant doit être réparti entre les
+oasis d’El Ksar, Badès, El Djadi et Zéribet Ahmed. (Féliu, _Le régime
+des eaux dans le Sahara de Constantine_. Blida, 1896, p. 90-92.)]
+
+[Note 159 : « Gens de Négrīn. »]
+
+[Note 160 : Appelé aussi El Arbi Mamelouk. C’était un maréchal des logis
+d’origine piémontaise, qui, élevé en musulman, était entré au titre
+indigène au 3e spahis. Il rendit à Zéribet de bons services, fut nommé
+lieutenant, puis caïd des Beni-Salah, dont il empêcha la révolte en
+1871, ce qui le désigna au général de Lacroix pour le caïdat du Souf,
+lorsque ce groupe d’oasis fut distrait du caïdat de Tougourt. Il fut
+assassiné en 1873, peut-être à l’instigation du marabout de Temacine,
+Si-Maammar, celui même que Duveyrier soupçonna toujours d’avoir
+encouragé le meurtre de Dournaux-Dupéré. Duveyrier, dans ses lettres,
+parla toujours d’El Arbi avec la plus grande estime. « Sa mort,
+écrivait-il en 1873, est un malheur pour la paix du Sahara. »]
+
+
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ DANS L’OUED-RIGH
+
+
+ Le 28 mai 1860.
+
+[Illustration : Inscription arabe du tombeau de Sidi’Okba.]
+
+Je quittai Biskra et me rendis à Sidi’Okba. La mosquée de Sidi’Okba est
+assez vaste et élevée ; on y voit une grande porte en bois sculpté qui
+était autrefois garnie d’argent, dit la tradition ; elle ne sert plus
+maintenant, du moins elle était fermée pendant ma visite, et on entre
+dans le temple par une petite porte qui donne d’abord dans la chambre
+aux ablutions où l’on voit plusieurs bassins allongés qui ont l’air de
+sarcophages romains. Le tombeau de Sidi’Okba est dans la mosquée et se
+compose d’une chambre dont je n’ai vu que les murs extérieurs. Sur un
+des côtés de la porte on voit une inscription coufique en relief sur une
+bande de terre cuite et formant une ligne écrite de bas en haut, on y
+lit :
+
+au-dessus de la porte même est une autre inscription ancienne aussi ;
+elle est sculptée en relief sur une planche de bois coloriée. Dans la
+ville on voit de temps à autre des pierres romaines encastrées dans les
+murs.
+
+Le jardin du kaïd seul possède des orangers et des citronniers.
+
+ Le 29 mai.
+
+Je pars pour Zéribet el Ouad. La route traverse d’abord les immenses
+terrains de labours de Sidi’Okba. Tous les grains sont coupés, je ne
+vois plus qu’un petit champ où l’on fait la moisson. Ensuite on entre
+dans une succession de plaines séparées par les rivières à sec ; tout ce
+pays est d’excellente terre labourable, il n’y manque que de l’eau, et
+la seule végétation actuelle est limitée à quelques rares touffes de
+_guetaf_, de tamarix, etc. Nous voyons du mirage à l’horizon devant nous
+et sur la droite. Ces terres végétales sont des alluvions apportées de
+la montagne. Nous voyons à droite l’oasis d’Aïn Naga, à une petite
+distance. Enfin j’arrive à Zéribet vers 3 heures et demie du soir, par
+une très grande chaleur, le vent a soufflé toute la journée en sirocco.
+
+ Le 30 mai.
+
+Zéribet el Ouad peut avoir 1.500 âmes ; il y a un détachement de 45
+spahis commandés par mon ami El Arbi. La rivière sur laquelle la ville
+est bâtie s’appelle Ouad el’Arāb ; il suffit qu’elle ait deux crues par
+an pour que les habitants de la contrée puissent arroser non seulement
+leurs labours autour de la ville, mais encore ceux de la plaine d’El
+Faïdh, et alors les récoltes sont d’une richesse dont on n’a pas d’idée,
+mais depuis que la sécurité règne dans la montagne, les Chaouia ont fait
+sans cesse de nouveaux barrages à mesure que leurs cultures augmentent
+et l’eau devient de plus en plus rare à Zéribet el Ouad. La dernière
+crue a eu lieu au milieu de l’automne dernier, et depuis lors il y a
+toujours eu de l’eau dans l’ouad dans les trous et dépressions du lit.
+Dans ces trous vivent des barbeaux dont quelques-uns atteignent un pied
+de longueur ; ils ont une couleur plus pâle et plus jaunâtre que les
+autres barbeaux de ce pays, ce qui fit croire aux spahis français que ce
+n’était pas un poisson de cette espèce.
+
+Les jardins de palmiers, qui sont en petit nombre, sont arrosés par des
+puits à bascule comme au Souf[161] ; ces puits, creusés dans le lit de
+la rivière, ont très peu de profondeur. Celui du jardin d’El Arbi avait
+une température de 22°,0 à une profondeur de 3m,75 dans l’après-midi. El
+Arbi cultive dans son jardin qu’il a établi depuis quelques mois
+seulement des légumes français pour montrer l’exemple aux indigènes :
+pommes de terre, haricots, choux, laitue, luzerne, carotte, navets, et
+tout est venu très bien dans la terre d’alluvion qui a reçu les
+semences.
+
+Il n’y a pas de puces à Sidi’Okba ni à Zéribet, à cette époque du moins.
+
+ Le 31 mai.
+
+Nous partons, El Arbi et moi, avec une dizaine de spahis et, laissant le
+bagage derrière, nous voyageons rapidement à travers une plaine unie, de
+terre végétale, et à peine parsemée çà et là de touffes de _guetaf_ et
+de tamarix. Nous avons toujours à notre droite l’oued el Arab à une
+distance variable.
+
+Nous arrivons de bonne heure à El Faïdh et nous arrêtons à une petite
+baraque auprès du puits artésien inachevé, et recouvert en ce moment par
+une grossière maçonnerie. Nous ne trouvons ici que quelques tentes
+d’Arabes qui gardent les puits, mais il y a deux villages tout près de
+là : Beled Oulad Bou Hadîdja et Beled Oulad’Amer, du nom de deux tribus
+autrefois en querelles continuelles, mais qui, depuis la domination
+française, sont forcées, comme tant d’autres, à vivre en paix. Ces
+villages ne sont habités que pendant l’hiver, ou, s’ils le sont aussi
+pendant l’été, c’est que l’oued el Arab a coulé deux fois dans l’année,
+ce qui a rendu possible les magnifiques labours dans les plaines d’El
+Faïdh. Dans ces grandes occasions, on mêle du sable aux grains de blé et
+d’orge pour qu’ils ne tombent pas trop près les uns des autres. Le puits
+artésien, qui est déjà à 130 mètres de profondeur[162] et qui jusqu’à
+présent n’a rendu que des terres semblables à celle du sol ou
+différentes seulement par une plus grande proportion d’argile, donnerait
+une fertilité certaine à ces terres qui ne sont plus arrosées maintenant
+que rarement, car les montagnards, depuis que la sécurité règne dans
+leur pays, ont construit des quantités de barrages nouveaux qui
+absorbent les petites crues. Il y a longtemps que l’eau de la rivière
+n’est parvenue à El Faïdh ; la dernière crue date du milieu de l’automne
+dernier.
+
+Autrefois il y avait des plantations de palmiers à El Faïdh. Aujourd’hui
+il ne reste plus qu’un seul dattier comme témoin de ce fait. Ils ont été
+coupés dans une querelle de tribu.
+
+L’eau que l’on boit à El Faïdh est bonne, elle est tirée des oglas
+creusées dans le lit à sec de la rivière, lequel est entouré de tamaris.
+
+La faune de ce pays est remarquable à deux points de vue : d’abord, il y
+a de nombreux sangliers, dont les coups de boutoir sont visibles au pied
+de presque toutes les touffes de broussailles. Ensuite, le serpent des
+jongleurs égyptiens existe aussi ici, le mâle est appelé ثعبان, la
+femelle نعجة, à moins que ce ne soient deux espèces différentes. Cette
+espèce atteint presque 2 mètres de long et la grosseur de la cuisse (?)
+elle est de couleur noire, et lorsqu’elle est en colère, se lève sur la
+queue et se promène en étalant la peau de son cou en éventail. M. Hénon
+en a vu une morte que El Arbi lui a envoyée.
+
+La végétation est, je crois, de _guetaf_.
+
+ Le 1er juin.
+
+El Arbi m’avait déjà quitté la veille au soir, mais il m’avait laissé
+ses spahis. Nous partîmes de bonne heure, et en arrivant aux _oglas_,
+mon sacré Brahim qui n’a jamais brillé jusqu’ici que comme pilier de
+café, ménage si mal le chameau des cantines que les deux caisses sont
+jetées à terre. Heureusement rien n’est cassé, mais cet événement fait
+oublier à mes serviteurs de prendre de l’eau, et nous voilà partis pour
+faire deux lieues dans le Sahara sans trouver d’eau. Aussi dès que je
+m’aperçois de leur oubli, je pars en avant à cheval avec un des
+serviteurs du kaïd qui me servait de guide.
+
+Nous traversons une plaine appelées Farfaria, à sol de terre labourable
+tout boursouflé dans lequel les chevaux enfoncent beaucoup. La
+végétation est excessivement rare ; par endroits elle est nulle. Elle se
+compose de tamaris formant des buissons sur le bord des rivières à sec
+qui se trouvent ici près du chott en très grand nombre, de _guetaf_ plus
+rare et enfin de _jell_ et de _Bou ’akerich_[163]. Le pays est d’une
+grande uniformité ; plus on approche de Sidi Mohammed Moussa, plus on
+rencontre de plaques d’efflorescences salines. Enfin lorsqu’on arrive à
+ce bosquet de palmiers, le sol est devenu _heïcha_, la végétation est
+plus dure, et se compose des mêmes espèces qu’avant.
+
+En arrivant à Sidi Mohammed Moussa, nous croyions trouver de l’eau
+potable, mais celle que nous trouvâmes était trop salée pour être bue.
+Il y a là une mosquée assez grande entourée de quelques petites
+maisons ; le village était abandonné ainsi que quelques petites huttes
+en branches d’arbres semées dans les jardins. Les petites plantations
+assez clairsemées, inégalement distribuées et peu importantes, sont
+remplies de tourterelles. Nous apprîmes plus tard que personne ne
+pouvait plus habiter cet endroit depuis que l’eau était devenue si salée
+et si amère.
+
+Après nous être reposés un instant, nous continuâmes notre route et ne
+tardâmes pas à arriver à El-Haouch, village bâti sur le côté d’un fort
+beau bois de palmiers. Les habitants d’El-Haouch étaient tous dans la
+forêt de Saada où ils avaient semé des céréales cet hiver. Ils sont
+obligés d’émigrer ainsi à quelque distance du village toutes les années
+où la rivière ne leur apporte pas l’eau nécessaire pour qu’ils puissent
+labourer autour de leur village. Nous ne trouvâmes donc que les gardiens
+des maisons et très peu de ressources alimentaires ; on me laissa la
+mosquée pour habitation et je m’y installai de mon mieux. Les chameaux
+n’arrivèrent que vers 3 heures. J’avais envoyé de l’eau à leur
+rencontre. J’achetai une poule 1 franc ; et Ahmed et moi nous tirâmes
+quelques tourterelles dans les jardins. L’eau d’El-Haouch est très
+mauvaise.
+
+ 2 juin.
+
+J’avais envoyé dès mon arrivée quelqu’un au cheik d’El-Haouch à Saada,
+et il m’envoya dans la nuit un cavalier et un piéton pour me conduire à
+Merhayyer (la Changée).
+
+Nous voyageons aujourd’hui dans une plaine couverte de sable ou de
+gravier, où souvent des affleurements de calcaire blanc se font jour. Le
+relief de cette plaine est assez accidenté on y voit presque toujours
+des _drâ_ ou lignes de hauteurs à l’horizon. La végétation est assez
+fournie : d’abord elle se compose de _zeita_, de _jell_ et d’_isrif_,
+puis enfin de _drin_, de _zeita_ et de _greyna_. Dans la première partie
+de la route nous voyons sur la gauche de petites buttes qui indiquent
+l’emplacement d’un ancien _qsar_ appelé Djeneyyen جنين (le petit
+jardin). Il y avait autrefois des sources d’eau douce dans cet endroit ;
+mais elles sont devenues salées et alors on a abandonné les lieux. Il ne
+reste de la _ghâba_ que quelques palmiers-broussailles.
+
+Nous arrivons à l’oued Itel par une très grande chaleur. Cet endroit
+s’appelle Sētīl ; on y trouve des oglas ou trous peu profonds ayant un
+peu d’eau au fond. Cette eau était autrefois renommée comme très bonne.
+El Arbi en partant m’avait dit : « Vous retrouverez là l’eau de Mengoūb
+et de Zerig ech Chaaba. » Or dans le meilleur trou l’eau était verdâtre,
+lourde et avait un goût salé amer très désagréable. L’oued Itel n’est
+ici qu’une petite dépression large d’une centaine de mètres, garnie de
+sable et de gravier, mais sans berge. Son lit est couvert de tamaris. Il
+y a quelques jours qu’un campement de Toroūd était ici ; ils ont émigré
+à Bir el Asli dans le Sahara de Tinedla.
+
+ Dimanche 3 juin.
+
+En quittant Setīl on continue jusqu’au Dhahâr[164] la plaine de même
+conformation que celle d’hier. La végétation est composée de _retem_,
+d’_isrif_, de _methennan_ et de _guerch_. Au Dhahâr, qui est le talus
+formé par une plaine supérieure qui cesse tout d’un coup pour faire
+place à une plaine plus basse, je trouvai dans les berges la même terre
+rougeâtre sableuse que l’on retrouve autour du qsar de Merhayyer.
+
+Ici commence l’oued Righ naturel[165], le chott Melghigh n’est plus qu’à
+une petite distance sur la gauche. On en longe même le bord pendant
+quelque temps. A partir de là commence un sol ou _heicha_ boursouflé,
+souvent couvert d’efflorescences de sel, et caractérisé par une autre
+végétation : _zeita_, _greyna_, _ghardeg_ (?), etc. A moitié chemin
+entre Merhayyer et Setil se voient sur le chott les premières taches de
+palmiers, celle de Merouān ; à partir de là elles se succèdent presque
+sans relâche ; à droite on voit quelques _cherias_ ou bosquets de
+palmiers nourris par une source. Enfin on arrive aux deux petites oasis
+d’Ourir et de Nesigha, qui se touchent presque. A Ourir il n’y a jamais
+eu de _qsar_, mais il y a une mosquée ; à Nesigha, au contraire, il y en
+avait un autrefois.
+
+Nous arrivons enfin à Merhayyer. Le soir, je vais voir une noce de
+Rouāgha. C’est certainement fort curieux. La fête a lieu lorsque la
+chaleur du jour a passé et continue jusqu’au _maghreb_. Sept jours de
+suite elle se prolonge. Sur la place de la ville viennent prendre place
+les jeunes gens qui cherchent une épouse ou une amie (?) et ils
+s’asseyent sur les bancs de terre situés aux abords des maisons. Ils ont
+mis leurs plus beaux burnous et d’énormes chachias sous leur haïk qui
+est lui-même attaché par une énorme _berima_. Vient ensuite le _maâllem_
+ou maître de musique, qui est aussi fort beau et qui ouvre le concert
+par un air de flageolet ; il a pour acolytes deux timbales طبل et la
+musique commence pour ne plus changer sur un ton lent saccadé. C’est
+alors que viennent les jeunes filles de la ville deux à deux, trois à
+trois, toujours les amies ensemble. Elles marchent lentement, par petits
+pas, infligeant à leur corps une cadence, une ondulation presque
+imperceptible qui commence aux pieds et finit à la tête. Elles marchent
+les yeux pudiquement baissés ; vêtues de leurs plus beaux vêtements,
+ayant au milieu de leur coiffure multicolore de petits rameaux de
+tamaris. Elles se tiennent par la main ; les avant-bras levés vers leur
+tête pour montrer aux jeunes hommes leurs mains teintes de henné. Tantôt
+elles suivent le _maâllem_ qui ne dédaigne pas de battre de temps en
+temps des entrechats devant elles, et ensuite de sautiller accroupi
+devant un autre groupe qui recule alors lentement. Le _maâllem_ et un
+acolyte me distinguant avec le cheikh et Ahmed vint s’agenouiller à
+quelques pas de moi et me fit l’honneur d’un concert à mon intention ;
+je déboursai un franc, ce qui lui donna des forces considérables.
+Plusieurs des groupes de statues firent des détours pour se faire
+admirer de plus près par Si Saad et vinrent passer lentement devant moi.
+C’étaient surtout les plus grandes. Il y avait de toutes petites filles.
+Enfin un groupe attira mon attention parce que chacune des demoiselles
+qui le composaient avait un fichu de soie jeté sur la figure. C’étaient
+les mariées ; il y en avait trois.
+
+ 4 juin.
+
+Le cheikh de Merhayer prétend que sa ville est plus élevée que Tougourt,
+mais tout le monde est de l’avis contraire.
+
+Nesigha avait autrefois une _dechera_ ; mais cette _dechera_ se dépeupla
+peu à peu, les habitants moururent et sous le règne du cheikh Brahim la
+dernière famille émigra à Merhayyer. C’est une vieille femme de cette
+famille qui a émigré elle-même et qui me raconte ce fait. Elle me donne
+beaucoup d’autres renseignements curieux. La _dechera_ de Nezigha ne fut
+jamais bien grande. Ourīr a une mosquée dédiée à Sidi Mokhfi qui était
+Righi[166]. Merhayyer est très ancienne, quoique fondée sous les
+musulmans ; la Zaouiya de Sidi Embārek Sāim, de même ; elle fut bâtie
+quarante ans après la fondation de la ville. Ce marabout était un chérif
+arabe venu de loin. C’est depuis le règne du cheikh Hamed que la langue
+arabe a prévalu dans les villages du Ras el Ouad, et qu’elle a remplacé
+le Righi.
+
+Voici la liste des cheikhs de Tougourt[167] :
+
+
+Sidi Mohammed ben Yahiya, marabout arabe nayli, régna quarante ans ; son
+règne fut un règne doux.
+
+Cheikh Hamed, fonda la dynastie des Beni-Djellab, famille aussi arabe,
+qui, dit-on, descend des Mérinides. Ce fut un bon souverain ainsi que
+cheikh Brahim.
+
+El-Khāzen ne régna que trois à quatre mois.
+
+Cheikh Brahim régna de treize à quatorze ans.
+
+Cheikh Mohammed régna longtemps, eut pour fils les trois souverains
+suivants :
+
+Cheikh ’Amor vient au trône deux ans avant la prise d’Alger ;
+
+Cheikh Brahim régna quatre ou cinq ans.
+
+Cheikh ’Ali régna quatre ou cinq ans.
+
+Cheikh Ben Abd er Rahman régna onze ans.
+
+Cheikh Selman régna trois mois et fut chassé par les Français au mois de
+novembre 1854.
+
+
+Les Mehadjeriya de Tougourt tirent leur origine, me dit-on ici, d’un
+juif apostat qui vint à Tougourt, déjà musulman, sous l’ancienne
+dynastie (Sidi Mohammed ben Yahiya). Cette indication est fausse[168].
+
+La vieille femme me dit d’elle-même ces paroles singulièrement
+curieuses : احناڢم باب الوصڢان, c’est-à-dire qu’elle reconnaît elle-même
+que les Rouagha forment (ou formaient) la limite septentrionale du pays
+des nègres.
+
+Les deux ou trois palmiers isolés au sud-ouest de Merhayyer, séparés du
+fossé par un petit _dra’_, indiquent l’emplacement d’une _dechera_
+appelée El-Gharbi, dont les habitants possédaient une partie des
+palmiers de Merhayyer. Les deux villes étaient ennemies l’une de
+l’autre. El-Gharbi succomba dans la lutte et ses habitants, chassés du
+village, furent se réfugier dans le Nefzāoua, au Djérid et une faible
+partie entra à Merhayyer.
+
+Voici les noms de tribus de Merhayyer : Oulad Hassen, — Oulad Imen, —
+Oulad Mouça, — Oulad Bou ’Ali, — Oulad Djabou qui étaient autrefois à
+El-Gharbi, — Er-Riāb, arabes habitant 2 à 3 maisons. Les Arabes de
+l’Oued-Righ sont Selmiya, Rahmān, Oulad Moulet. Ces derniers ont une
+centaine de tentes ; les deux autres tribus sont beaucoup plus fortes.
+Les tribus de Nesigha étaient : O. Sidi Mohammed ben ’Aiça, O. el
+Gharib, O. el Hāchi. Ils étaient tous Rouāgha et comptaient une
+vingtaine de maisons.
+
+Je m’enquiers des maladies de l’Oued-Righ, du moins de celles qui sont
+le plus communes à Merhayyer.
+
+
+Ophtalmie, peu. — Maux de tête, beaucoup. — Fièvres pernicieuses, peu. —
+Douleurs : on dit qu’elles proviennent du travail. — Syphilis, très peu.
+— Phtisie, peu, on n’en meurt pas. La plupart des morts viennent des
+fièvres.
+
+
+L’oasis de Merhayyer compte huit sources coulant encore. Une forte et
+sept petites. Elles ont 84 à 90 _dra_ (42 à 45 m.) de profondeur[169] ;
+les unes sont douces, les autres sont salées ; la plus forte source est
+salée. — Ourīr et Nesigha ont chacun une source. — Les palmiers
+broussailles de Tamidount et de Merouān ne sont pas arrosés ; ils
+donnent de petites dattes que mangent les chacals et les gazelles.
+
+
+Sources artésiennes : ’Aïn Mellāḥa, eau assez bonne, température 24°,2 ;
+profondeur d’après la tradition, 42m,5. — ’Ain Baṭṭāḥ-boum, température
+24°,5 ; profondeur, 42 mètres.
+
+
+Le nombre des palmiers de Merhayyer, de Nesigha, d’Ourīr et de Dendoūga
+s’élève à 25 ou 26.000 ; mais ce chiffre doit probablement subir une
+correction notable en augmentation, de même que ceux que je donnerai
+pour l’Oued-Righ. Les cheikhs qui les ont comptés, croyant que le
+chiffre qu’ils donneraient devait servir de base à un impôt, ont
+naturellement indiqué le moins possible.
+
+Dendoūga, dans le chott Melghigh, possède une _dechera_ abandonnée ;
+elle avait autrefois une population de Selmiya et de Fouānīs (Rouāgha) ;
+il y avait environ 15 maisons. Dendoūga possède une source et Choucha
+aussi.
+
+Parmi les Rouāgha, les blancs et les noirs sont considérés comme au même
+niveau ; il n’y a pas d’idée de noblesse attachée à la blancheur de la
+peau. Dans l’hypothèse probable de l’homogénéité primitive d’une race
+noire dans l’Oued-Righ et le Nefzāoua, race successivement modifiée par
+l’élément berbère et par l’élément arabe, ce serait dans les mélanges de
+ces trois races qu’il faudrait chercher l’explication des nuances de
+couleur, puisque les traits restent toujours les mêmes, et donnent
+quelquefois le singulier spectacle de nègres et de négresses presque
+blancs. A Sidi Khelil, à Merhayyer on ne fait pas de « ghēchem » ou vin
+de palmier.
+
+Autrefois les Beni-Djellab demandaient au cheikh de Merhayyer 100 ou 130
+réals torbāga (de Tunis) et à la ville 250 réals torbāga. Le cheikh
+Mohammed demandait autrefois 500 réals, mais les Français diminuèrent
+l’impôt comme ci-dessus sous les derniers Beni-Djellab. Aujourd’hui il
+n’y a à Merhayyer que les Oulad Hassen qui paient tribut à la France
+parce qu’ils n’ont pas voulu accepter notre autorité dans l’origine.
+Leur redevance monte à 156 douros. — Nesigha paie 31 douros et Dendoūga
+44. En tout 1.155 francs. A Oumm et Tiour les habitants sont Selmiya. A
+Chegga, ce sont des Chorfā.
+
+A Merhayyer on cultive de l’orge dans de petits carrés entourés de
+petits murs en terre, on laboure à la pioche (?). Du blé, il n’y en a
+que très peu. Tout le travail des Rouāgha est l’agriculture.
+
+A Djenéyyen il y a beaucoup de sangliers. Il y a deux ans, un de ces
+animaux s’est égaré jusqu’à Merhayyer.
+
+A Merhayyer la plupart des hommes n’ont qu’une femme ; 25 hommes
+seulement en ont deux et un seul ménage en a trois. Les ménages ont deux
+enfants en moyenne ; jamais plus de cinq.
+
+Il n’y a pas de poissons dans les eaux de Merhayyer _parce qu’elles ne
+forment pas de « bahar[170] »_.
+
+Voici la liste des espèces de dattes qui se trouvent dans l’oasis :
+
+
+El-Ghers, Degla (principales). — Degel. — El’Ammāri. — Deglet Noūr. —
+Tīndjouhert. — El Itīma. — Zintebouch. — Tīsīnīn. — El’Adjīna. — Bou
+Khennoūs. — Hamrāt el Kāïd. — Kouttich ed Degla (du Zāb). — Tīfziouīn. —
+El Kenta. — ’Abd el ’Azzàz. — El Kesebba. — Dhofor el Goṭṭ. — Degla
+Morhoss. — Bou ’Aroūs.
+
+
+L’Oued-Righ compte 44 villages, dont 3 sont abandonnés.
+
+ 5 juin.
+
+Nous partons de Merhayyer ; je ne puis plus y rester, quoique le ciel ne
+m’ait pas encore permis de faire hier même une simple observation de
+latitude.
+
+Nous arrivons à Sidi Khelil de bonne heure. Ce village est, comme
+Merhayyer, entouré d’un fossé d’eau, dans lequel je vois des poissons,
+quoique l’eau soit couleur d’urine de vache. Sidi Khelil a 50 maisons et
+9 sources d’eau coulante, quoique d’un faible débit. C’est un marabout
+qui a bâti ce village auquel il a donné son nom. Le nombre de palmiers
+de Sidi Khelil est à celui de Merhayyer dans le rapport de 2-3. — L’eau
+de cette oasis est peut-être un peu moins bonne que celle de Merhayyer,
+mais elle est cependant très buvable. — A l’ouest de Sidi Khelil,
+contiguë à la ville, on trouve une grande mare dans laquelle je vois des
+négrillons du pays prendre leurs ébats. Il y a deux tribus à Sidi
+Khelil[171], les Oulad Zaïr et les Zerāib Selimān.
+
+Je vais coucher à Tinedla. Tinedla n’a que peu d’importance ; il n’y a
+qu’une quinzaine d’hommes adultes, environ 3.000 palmiers arrosés par 7
+sources. Elle ne paie pas de tribut. — El-Bārĕd, près de Tinedla, ne
+compte que 8 hommes, 2.000 palmiers et une seule source. L’odeur des
+marais est écœurante. Le soir, je vois planer au-dessus du village un
+crapaud volant.
+
+ 6 juin.
+
+Je pars de Tinedla, et j’arrive de très bonne heure à Ourhlāna. Je
+trouve ici M. Zickel, lieutenant d’artillerie, avec qui j’avais fait
+connaissance à la table du bon commandant Robbe à Batna. Il commande ici
+la brigade des forages artésiens. Le puits qu’on a entrepris est déjà
+très avancé ; il a 53m,89 ; la température de l’eau dans un intervalle
+du travail est de 24°,1 (th. 303 de Salleron). Je me démunis de mon
+anéroïde et d’un thermomètre Salleron no 303 pour que M. Zickel puisse
+faire des observations. M. Zickel a un fonds d’instruction générale qui
+manquait à mon pauvre ami Lehaut.
+
+Ourhlāna a 2.000 palmiers arrosés par 5 sources principales ; la
+population du village est de 200 hommes et de 180 femmes. Je passe la
+_gaïla_ ici et je vais coucher à Sidi Rāched. A Ourhlāna, le puits
+donnait déjà une source notable, qui n’était venue que la veille. J’eus
+le curieux spectacle de voir les Rouāgha travailler aux saguias au son
+de la musique. Ils ont, à ce qu’il paraît, égorgé un chevreau sur
+l’orifice du puits.
+
+Nous avons passé les deux _Tamernas_. — Tamerna Djedida a 100 hommes
+adultes. Les palmiers sont arrosés par 2 sources.
+
+ 7-11 juin.
+
+Je vais à Tougourt. Je vois, en passant, les ruines de la curieuse
+mosquée de Tāla, ville puissante que détruisirent les Beni-Djellāb.
+
+Le cheikh Bou Chĕmal de Nezla, l’un des hommes les plus nobles de
+l’Oued-Righ et un ancien ami et conseiller des Beni-Djellāb, me donne
+les renseignements suivants.
+
+Autrefois les Beni-Mezāb occupaient Tougourt et Ghamra, voire même
+Temassīn[172].
+
+Les Beni-Djellāb, lorsqu’ils furent chassés par les Français, avaient
+régné 550 ans. ’Omar ben Qetla (Ben-Djellāb) fut celui qui fit
+apostasier les Juifs aujourd’hui Medjehariya. Il avait une maîtresse
+juive nommée Hokāya ; celle-ci lui dit un jour : « Si tu veux convertir
+les Juifs, il faut attendre que leurs palmiers (car ils en possédaient)
+aient des dattes[173] et les menacer de les chasser comme les Beni-Mezāb
+et de les dépouiller de leurs biens, s’ils ne passent pas à
+l’islamisme. » Ben Qetla suivit ce conseil, et, après 5 jours de
+réflexion, les Juifs se convertirent[174].
+
+Sidi Mohammed ben Yahiya et Sidi Serr Allah, du temps de la Djemāa avant
+les Beni-Djellāb, sont les deux marabouts qui chassèrent les Beni-Mezāb.
+
+Les Beni-Djellāb avaient des mœurs très légères ; on connaît l’amour des
+liqueurs fortes des derniers souverains de la dynastie. — Près de
+Tougourt se trouve une jolie goubba à deux coupoles appelée Dār Nedjma,
+qui fut le tombeau d’un des fidèles partisans du premier souverain qui
+se faisait passer pour marabout. Plus tard les Beni-Djellāb avaient là
+une jolie chambre, et y donnaient des rendez-vous aux plus belles femmes
+des plus nobles familles de Tougourt, qui y venaient sous prétexte de
+pèlerinage.
+
+ L’impôt annuel de l’Oued-Righ et du Souf s’élève à 80.000 fr.
+
+ Les dépenses de l’Oued-Righ et du Souf sont :
+
+ Traitement du caïd et des cheiks 26.660 fr.
+
+ Cavalerie (Khialas) du caïd 46.800
+
+ Tirailleurs indigènes à Tougourt 42.000
+
+ Poste 10.800
+ -------
+ Total des dépenses 126.260 126.260 fr.
+ -------
+ Excès des dépenses sur les recettes 46.260 fr.
+
+Le capitaine Cannat a fait compter les palmiers de l’Oued-Righ par les
+cheikhs de chaque village, ce qui est un très mauvais moyen ; il a
+obtenu le chiffre de 400.000 palmiers. Plus tard, il compta lui-même à
+Meggarîn les palmiers et en trouva 2.000 de plus dans cette petite
+oasis. Le lieutenant Auer a calculé le nombre des palmiers de Tougourt.
+Il a compté réellement les arbres sur un petit espace et a ensuite fait
+la proportion sur la superficie de l’oasis basée sur son plan. — Il a
+obtenu 180.000 palmiers, tandis que Cannat en avait seulement 85.000 par
+le calcul des cheikhs. En se basant sur la différence des données sur
+Tougourt d’Auer et de Cannat et en acceptant celle d’Auer comme bonne,
+on aurait 848.000 palmiers pour l’Oued-Righ. — Auer estime cependant le
+nombre à seulement 600.000 palmiers. El-Ouad, me dit le kaïd, a avec
+’Amîch 60.000 palmiers. En admettant 600.000 palmiers dans l’Oued-Righ
+et en faisant payer 0 fr. 20 par arbre, on aurait 120.000 francs par an,
+ce qui suffirait pour payer les dépenses quand on aura modifié le
+service des postes. — Le Souf donnerait du reste de quoi payer le
+surplus, 6.260 francs, et le gouvernement aurait encore un bon revenu en
+plus.
+
+
+[Note 161 : Ils reçoivent aussi de l’eau de l’oued Guechtan, tributaire
+qui a son confluent à Zéribet el Ouad. (Féliu, p. 93.)]
+
+[Note 162 : Il y a ici une légère erreur. Commencé le 6 novembre 1857
+par M. Jus, ce forage fut suspendu le 1er mars 1858 à une profondeur de
+156 mètres, le matériel n’étant pas prévu pour des profondeurs plus
+grandes. (Ville, _Voyage d’exploration dans les bassins du Hodna et du
+Sahara_, p. 268-270.)]
+
+[Note 163 : Peut-être l’_akrecht_ du catalogue Foureau (_Lithospermum
+callosum_).]
+
+[Note 164 : Appelé aussi Koudiat el Dor, le « mamelon du retour ». Sur
+la légende attachée à ce nom, cf. Féraud, _Rev. Africaine_, 1879, p.
+62.]
+
+[Note 165 : Car on doit y compter Oumm et Tiour, depuis que les puits
+artésiens y ont été forés (H. Duv.).]
+
+[Note 166 : Righi (pluriel Rouagha) : habitant de l’Oued-Righ ou Oued-
+Rir.]
+
+[Note 167 : Cf. le _Kitab-el-Adouani_, traduct. Ch. Féraud, _Recueil
+Soc. archéol. de Constantine_, 1868, et le mémoire du même auteur : _Les
+Ben-Djellab, sultans de Tougourt_, _Revue Africaine_, 1879-1880.]
+
+[Note 168 : A noter que le _Kitab-el-Adouani_ assigne une origine juive
+aux premiers ksour de l’Oued-Rir.]
+
+[Note 169 : Ville, qui a mesuré lui-même en 1861 quatre de ces puits
+indigènes, leur a trouvé une profondeur de 27 à 30 mètres, et ne croit
+pas qu’ils aient dépassé 42 mètres à l’origine. (_Voyage d’exploration_,
+etc., p. 331).]
+
+[Note 170 : _Bahar_ (pluriel _behour_) : petits bassins plus ou moins
+circulaires, remplis par une nappe d’eau ascendante.]
+
+[Note 171 : J’ai quelques doutes si ces tribus appartiennent à S. Khelil
+ou à Tinedla, ce serait peut-être à la dernière ville (????) (H. Duv.).]
+
+[Note 172 : Confirmé entre autres par Ibn-Khaldoun, qui écrivait au XIVe
+siècle que les Azzaba (ancêtres des Mzabites) étaient en majorité parmi
+les hérétiques de Tougourt (_Hist. des Berbères_, traduct. de Slane,
+III, p. 278). — La principale mosquée de la ville s’appelle aujourd’hui
+encore Djama-el-Azzabiya.]
+
+[Note 173 : Ces palmiers étaient à un endroit appelé aujourd’hui Khalouā
+(H. Duv.).]
+
+[Note 174 : Cf. une deuxième tradition dans Féraud (_Rev. Africaine_
+1879, p. 354 et suiv.).]
+
+
+
+
+ CHAPITRE II
+
+ AU SOUF
+
+
+ 12 juin.
+
+Je n’ai quitté Tougourt qu’après midi, et je suis parti à cheval avec un
+spahi bleu qui ne savait pas le chemin. Après avoir traversé la
+Chemorra, nous sommes entrés immédiatement dans les sables, alternant de
+dunes à de simples ondulations. D’abord ces sables, comme tous ceux qui
+avoisinent les lieux habités, n’ont aucune végétation. Plus loin nous
+vîmes des oueds bien garnis de végétation et nous arrivâmes au puits
+Mouïa Rebah qui ne contenait alors que très peu d’eau et qui avait déjà
+une mauvaise odeur. De là nous allâmes à Hassi Embārek au commencement
+de hautes dunes, que nous traversâmes sans cesse pour arriver à Taibāt
+et Guebliā. Nous trouvâmes à ce dernier puits de petits camps d’Oulad
+Seih.
+
+J’arrivai à la nuit tombante à Taibāt qui est une petite bourgade au
+milieu des dunes. Elle est bâtie à la mode du Souf. Les maisons ont de
+petits murs en chaux et pierre à plâtre et les chambres sont surmontées
+de petits dômes. On voit ici le tombeau d’un cheikh et une mosquée. Les
+habitants sont des Oulad Seih ; les palmiers sont plantés comme au Souf.
+
+ 13 juin.
+
+Nous sommes partis avec le bagage et avons traversé pendant longtemps
+une zone de dunes très difficiles, surtout pour des chameaux du Tell
+comme sont les miens. D’abord nous avions rencontré des jardins qui
+portent le nom de Khobna. Notre marche est très lente, et nous nous
+arrêtons pour passer la _gaïla_ au puits de Dhemerini dont l’eau est
+assez bonne. De là nous ne partons que tard, à cause du sirocco qui m’a
+indisposé et nous allons coucher au Kétif, la plus haute dune de sable
+de cette région.
+
+ 14 juin.
+
+Nous sommes partis de bon matin, tous ensemble ; mais Ahmed et moi nous
+prenons le devant sur nos chevaux, ayant un guide à pied. Après une
+bonne marche, nous arrivons au puits des Haouād Tounsi ; puis nous ne
+quittons plus les dunes jusqu’à El-Ouad. J’ai déjà passé à Haouād Tounsi
+en allant à Ouarglā. Je trouvai le kaïd qui me reçut très bien.
+
+J’apprends qu’un « rhezi » de Toroud avec quelques Touaregs de Cheikh
+Othman sont partis pour aller razzier des tribus arabes de la
+Tripolitaine ou de la Tunisie. (Ceci est intéressant. Voir au Djébel le
+résultat.) Le Cheikh Othman était ici il y a peu de temps ; il se
+disposait à aller à Ghadāmès pour s’entretenir avec Ikhenoukhen qui est
+campé près de là, au sujet d’un différend qui s’est élevé entre leurs
+tribus. J’espère donc, une fois de plus, pouvoir aller avec lui.
+
+Je cause longtemps avec un Ghadamsi qui s’en retourne chez lui. Il est
+parti de Ghadamès au milieu du ramadan ; on lui a dit qu’il devait venir
+un Français et un Anglais. Le Français, c’est moi sans doute.
+
+ 15 juin.
+
+Ahmed est tombé malade de fièvres la nuit dernière. Je passe une partie
+de la journée à le médicamenter ; il est d’une faiblesse extraordinaire
+contre la maladie, lui qui ne craint rien d’ordinaire. Il dit à qui veut
+l’entendre qu’il est perdu. Cependant, le soir, il peut déjà se
+promener. Sa femme lui en a tant dit, qu’il vient me déclarer qu’il ne
+peut pas voyager cet été ; mais le soir le kaïd lui parle devant les
+_mechaikh_, et le décide à revenir sur cette idée.
+
+Je fais causer un homme des Ghorībi, tribu arabe du Nefzāoua, qui ont
+quelques palmiers à El-Ouad, et qui ne vont pas l’été avec les Oulad
+Yagoub dont ils sont plutôt les ennemis.
+
+Les Arabes du Nefzāoua sont les Oulad Yagoub, les Ghorīb, les Merāzīg et
+les Solaā. — Les Ghorīb qui possèdent la ville de Sabrīa se divisent en
+
+ { { Bidhan.
+ { {
+ { { Chebib.
+ { {
+ { Sabria. { Fodhély.
+ { {
+ { { Rehamla.
+ { {
+ { { Keraima.
+ {
+ Ghorīb { El-Ghenaim.
+ {
+ { Djerarda.
+ {
+ { Touamer.
+ {
+ { O. ’Ali.
+ {
+ { O. Nouiser.
+ {
+ { El-Gherisiyin.
+
+Sabria est à un long jour de Kebilli et à cinq jours d’El-Ouad ; ses
+puits sont comme ceux du Souf, de même que ses غدران établis dans les
+sables. Voici la liste des puits du Sahara des Ghorīb : le pays où ils
+sont creusés est par 120° de Nefzāoua.
+
+ Bir Djedid à 3 jours de Kebilli ; à 5 jours d’El-Ouad.
+
+ El-’Ogla 4 — — 5 — — }
+ } près
+ El-Oudey (el Merhotta) à 2 jours de Kebilli ; à 5 jours } les uns
+ d’El-Ouad. } des
+ } autres.
+ El-Hiadh — 2½ — — 4 — — }
+
+ Moui Sefar — 4 — — 3 — —
+
+ El-Gounna — 2 — — 5 — —
+
+ Moui Dhô — 2½ — — 4½ — — }
+ } près
+ El-Beskri — 2 — — 5 — — } les uns
+ } des
+ El-Mahrouga — 2 — — 5 — — } autres.
+
+Le puits le plus à la _guibla_[175] est celui de El-Oudey el-Merhotta.
+
+Je donne la permission à Ahmed de vendre son cheval et sa selle.
+
+ 16 juin.
+
+J’avais résolu d’aller voir ’Amich qui commence près d’El-Ouad et se
+prolonge vers la _guibla_ d’une longueur dépassant un peu la distance de
+Kouïnin ; mais j’ai abandonné mon projet ; je crains que la promenade ne
+vaille pas la fatigue qu’elle doit coûter par la chaleur que nous avons.
+J’ai employé mon dernier jour ici à prendre des renseignements
+commerciaux.
+
+
+ _Notes sur le commerce d’El-Ouad._
+
+
+Le commerce d’El-Ouad suit quatre directions principales et il est
+curieux de noter qu’aucune d’elles ne se dirige vers nos possessions.
+Biskra, et peut-être Tebessa, Tougourt aussi ont, il est vrai, des
+relations avec le Souf (El-Ouad), mais le commerce qui en est la base
+est bien languissant, et est en grande partie réservé aux villes de
+Souf, Gomar, Kouïnin et Ezgoum.
+
+Les quatre canaux principaux du commerce d’El-Ouad sont : 1o Tunis ; 2o
+le Djérid ; 3o Gabès ; 4o Ghadāmès. — C’est par cette dernière ville
+qu’ont lieu des transactions avec Rhat et le Soudan. — A ces quatre
+emporiums on pourrait ajouter Ouarglā.
+
+Voici les prix courants à El-Ouad des marchandises venant de Tunis, et
+qui, pour peu qu’ils entrent dans le rayon des produits de fabrique,
+sont tous anglais ou maltais :
+
+
+ _Prix courant :_
+
+ Cotonnades de Malte, pièces de 22m,5 à 23m,5 de longueur ;
+ marque, une ancre et un dauphin enchevêtrés et au-dessous
+ « Patent » 9 fr.
+
+ Amberguiz ou madapolam, pièces de 37m,5 17
+
+ Cotonnades bleues de Malte, pièces de 35m de long sur
+ 1m de large 16 50
+
+ Calottes rouges[176] tunisiennes, 1 paquet de 6, 1re qualité 30 »
+
+ Soie non travaillée, blanche ou teinte, 1re qualité, 1/2 kil. 20 »
+
+ — — qualité inférieure,
+ 1/2 kil. 10 »
+
+ Fusils de Tunis à pierre, l’un 30 »
+
+ Foulards de coton teints (anglais ?), la douzaine 6 »
+
+ Foulards de soie noirs ou rouges, la douzaine 25 »
+
+ Mousseline grossière,[177] la pièce de 22m,5 7 50
+
+ Essence de roses, 1re qualité, 1 mithcal[178] ou 6 fioles 5 »
+
+ — 2e qualité, une oukiya[179] 2 50
+
+ Civette,[180] l’oukiya 12 »
+
+ Musc, l’oukiya 65 »
+
+ Papier blanc écolier, les 500 feuilles 5 »
+
+ Cassonade (belle qualité), le 1/2 kil. »
+
+ Corail, gros grains (beau corail), l’oukiya 10 »
+
+ Alun blanc, les 50 kil. 33 »
+
+ El-Mabroūka, racine, remède contre la syphilis,
+ le 1/2 kil.[181] 3 »
+
+ Boîtes à parfums en bois. 5 boîtes les unes dans les autres 1 »
+
+Quant au commerce avec le Djérid, il repose presque exclusivement sur
+les tissus fins de laine et de soie de ce pays. A El-Ouad, voilà les
+prix moyens des différents vêtements djéridis :
+
+ Burnous non cousus, de 20 fr. à 22 fr. 50 et 25 francs.
+
+ Haïks de laine, de 22 fr. 50 à 25 et 30 francs.
+
+ Haïks de laine et soie, de 65 fr. à 70 et 75 francs.
+
+C’est-à-dire que, pour les haïks djéridis, on peut en avoir depuis 22
+fr. 50 jusqu’à 75 fr. Ces mêmes burnous qui sont vendu 20 fr. à El-Ouad
+ont été achetés pour 17 fr. 50 au Djérid. Ceux de 25 fr. ont coûté 22
+fr. 50. Les haïks sont vendus à El-Ouad pour 10 francs de plus qu’ils
+ont coûté au Djérid. Le prix du louage d’un chameau d’El-Ouad à Tozer
+est de 12 francs en moyenne. En hiver de 10 francs ; en été il va
+jusqu’à 15 francs.
+
+De Gabès on n’apporte guère que deux produits, mais ils sont de nature à
+fixer l’attention, car tous les deux sont employés dans l’industrie
+européenne.
+
+ Le henné, que l’on me dit meilleur que celui du Zāb,
+ se vend ici » 50
+
+ La garance, les 50 kil. » 40
+
+Ghadāmès envoie à El-Ouad des produits d’une nature toute spéciale.
+
+ Pièces de cotonnade bleue fabriquée au Soudan[182],
+ longueur 4 mètres ; se vend au détail dans des boutiques
+ à 4 fr. le mètre ; en gros on les vend à leur arrivée
+ de Ghadāmès à 10 »
+
+ Troūnia,[183] les 50 kil. 50 »
+
+ Peaux de chèvres ou de moutons tannées et rouges, chaque 3 »
+
+ Civette, meilleure que celle de Tunis, 1 oukiya 30 »
+
+ Alun, les 50 kil. 33 30
+
+ Or : 1o en poudre,[184] en moyenne le mithcal 11 »
+
+ — 2o en objets travaillés[185], le mithcal 9 fr. 50 à 10 »
+
+Ce sont les prix de Ghadāmès ; exceptionnellement il se trouve, comme à
+présent, que les marchands de Ghadāmès, par suite de l’encombrement du
+marché, n’ont aucun profit, perdent même à El-Ouad.
+
+Prix du transport d’une charge de chameau :
+
+ FRANCS
+
+ { 80 en été.
+ D’El-Ouad à Tunis {
+ { 40 en hiver.
+
+ { 15 à 17.50 en été.
+ — au Djérid {
+ { 10 à 12 en hiver.
+
+ — à Gabès 10 en hiver.
+
+ — au Nefzāoua 15 —
+
+ — à Biskra 15 —
+
+ { 40 en été.
+ — à Ghadāmès {
+ { 25 ou 30 fr. seulement en hiver.
+
+ — à Ouārgla 20 en hiver.
+
+ — au Mezâb 25 —
+
+ — à Tebessa 22 50 —
+
+ De Ghadāmès à Tripoli 24 —
+
+ — à Rhat 64 en été.
+
+ 1 kantar ⅓ (mesure d’El-Ouad) de henné coûte à Gabès 53 fr.
+
+ 1 kantar ⅓ (mesure d’El-Ouad) de garance vaut à Gabès 33 50
+
+ D’El-Oued à Tunis 13 jours de caravane.
+
+ — à Nafta 4 — —
+
+ — à Gabès 9 — —
+
+ — au Nefzāoua 6 — —
+
+ — à Biskra 5 — —
+
+ — à Ghadāmès 14 — —
+
+ — à Ouārgla 9 — —
+
+ — à Tebessa 7 — — par Négrīn.
+
+ { d’El-Ouad à Temassin 3 j.
+ {
+ { Temassīn à Belidet Amar 1 j.
+ — à Guerara 9 — — {
+ { Belidet à Hadjira 2 jours.
+ {
+ { Hadjira à Guerara 3 jours.
+
+ 17 juin.
+
+J’ai le plaisir de voir Ahmed se remettre tout à fait aujourd’hui. Je
+lui laisse beaucoup de commissions ; il me rejoindra à Tougourt. Dans
+l’après-midi je pars. J’ai trois domestiques à part Ahmed. Nous
+voyageons d’El-Ouad à Ezgoum à travers des dunes où l’on ne trouverait
+pas un seul brin de végétation. Il fait beaucoup de vent ; le paysage
+est très uniforme, mais n’en est pas moins remarquable.
+
+J’arrive à Ezgoum où je retrouve quelques-uns de mes anciens compagnons
+de voyage du Djérid, qui ont maintenant honte de leur manque de courage
+pendant la route. Ezgoum est très bien bâti, c’est sous ce rapport la
+première ville du Souf. Les maisons sont assez élevées quoique sans
+étage supérieur ; les rues sont bien alignées. Les maisons sont
+surmontées de nombreuses petites coupoles[186] au sommet desquelles,
+comme aussi sur les murs qui les relient, on a distribué des pommeaux en
+maçonnerie d’un très joli effet. La ville m’a paru très propre. Les
+habitants sont plus civilisés que le reste des Souafa ; ils ont pompé la
+civilisation à Tunis et aussi ont tâché d’en introduire chez eux ce
+qu’ils pouvaient. Leur cuisine d’apparat par exemple est tunisienne. Ils
+ont aussi pris de Tunis une grande sévérité extérieure de mœurs, du
+moins à ce qu’on me dit.
+
+[Illustration]
+
+La ville d’Ezgoum[187] compte maintenant 14 générations. La ville la
+plus ancienne de Souf est Taghzoūt ; la plus moderne, El-Ouad excepté,
+est Gomār. Lorsqu’on a fondé Ezgoūm, il n’y avait aux environs que fort
+peu de sables, et pas de dunes comme à présent ; ainsi, encore en 1813,
+lorsque l’on bâtit le minaret de la mosquée (il a 9 mètres de hauteur),
+on pouvait voir de son sommet les feux d’El-Ouad qui à cette époque ne
+comptait guère que des huttes de palmes (_zeraīb_), et l’on apercevait
+aussi du bois enflammé quand on en transportait pour allumer un feu de
+Gomār à Taghzoūt. Inutile de dire qu’aujourd’hui ce serait impossible.
+
+Autrefois, dans l’Ouad Jardaniya qui est un peu au nord de Sidi’Aoūn, il
+y avait des labours arrosés par des sources. On voit encore aujourd’hui,
+me dit-on, les traces des _saguias_. On trouve aux environs des terrains
+de _sebkha_ comme dans l’Oued-Righ.
+
+L’historien du Souf Cheikh el’Adouâni était d’Ezgoum ; c’était,
+m’assure-t-on, un saint homme. Il faisait sa prière du matin avec la
+_djema’a_ et celle du _dhahor_ à Bagdad en Syrie.
+
+La population des villes soufīa (excepté El-Ouad) se compose aujourd’hui
+exclusivement de Toroūd et d’Adouān. Ezgoum est dans ce cas. Dans les
+villes du Souf les Adouāns dominent. A El-Ouad et ʿAmich il n’y a que
+des Toroūd. Les premiers habitants du Souf à ’Amīch et Hassikhalifa
+furent des Zenāta[188] païens (ou chrétiens ?), ensuite vinrent les
+’Adouān et puis les Toroud. Ezgoum possède une jolie _goubba_ élancée,
+dédiée à Sidi Abd-el-Kader.
+
+Les vents du nord-est dominent en été dans le Souf ; ces vents, unis aux
+siroccos du sud-est, sont la cause du progrès des dunes vers l’ouest.
+Leur force et peut-être leur fréquence doivent surpasser celles des
+vents du nord-ouest de l’hiver.
+
+Je suis piqué, le soir, deux fois au bras par un gros scorpion qui
+s’était introduit entre mon bras et ma chemise. Il sort par le cou de la
+gandoura. Je fais de petites fissures sur les piqûres et j’y applique de
+l’alcool camphré. Mon bras cependant reste engourdi un instant.
+
+ 18 juin.
+
+J’arrive de bonne heure à Gomār, après avoir traversé une zone de sables
+dénudée, absolument semblable à celle qui sépare El-Ouad d’Ezgoum. Je
+trouve que le qadhi a tenu sa promesse et m’apporte une copie de Cheikh
+el’Adouāni ; cependant je dois noter ici que le qadhi et même Si
+Mohammed el’Aïd déclarent que ce livre contient avec du vrai beaucoup de
+fantaisie. Il faudra débrouiller cela.
+
+Le kaïd arrive d’El-Ouad dans la matinée, nous allons ensemble chez le
+marabout Si Mohammed el’Aïd que nous trouvons dans une maison assez
+belle, mais couché sur un lit déchiré et vêtu d’un haïk à peine propre.
+Cette fois, le marabout se montre très poli et daigne causer avec nous
+de mille et un sujets. Il a reçu les lettres du général et toutes celles
+que je lui ai apportées. Il me promet tout son concours ; en somme, je
+suis content de cette entrevue. Nous déjeunons là ; on nous apporte, en
+fait de friandises, du concombre frais et une pastèque verte, mais
+mangeable.
+
+ Le 19 juin.
+
+Je fais une visite à Si Mohammed el’Aïd qui me donne son _ouerd_ et qui
+me remet différentes lettres pour les Touareg Cheikh Othman et Cheikh
+Ikhenoukhen. Le marabout cause d’une manière très aimable comme hier. Il
+veut me faire son mokaddem à Paris.
+
+J’ai oublié de noter que pour le commerce d’El-Ouad la monnaie de compte
+est le réal _bou cherchour_, équivalant à 1 fr. 35. Il vaut à Tunis deux
+réals tounsi dits _nehas_. On le divise en quarts « _rouba’_ » ou en
+huitièmes « _themen_ ». Un réal a 94 _nasri_.
+
+Je visite les puits de Gomar, et j’en choisis 4.
+
+ Bir Talat Chriaa’ Prof. 6m,75 Temp. 21°,05
+
+ Bir Sidi Abder Rahman, 6m,66 21°,70
+
+ Bir Djama’ el gharbi, 6m,50 21°,35
+
+ Bir Djama’ el Akhouān. 6m,84 21°,20
+
+On m’apporte le soir un dîner fort peu convenable ; je le fais envoyer
+au kaïd en le priant de m’y trouver un morceau de viande. Le kaïd frappe
+d’une amende de 200 francs le cheikh qui a apporté le dîner, et il
+m’envoie le sien avec d’excellente viande grasse.
+
+ Le 20 juin.
+
+Je suis parti aujourd’hui de Gomar. En passant devant les jardins, je
+remarquai deux arbres fruitiers : figuier et grenadier. On était en
+train d’arroser les plates-bandes. Nous voyageâmes d’abord à travers une
+région de sables, qui, comme toutes celles qui avoisinent les villes du
+Souf, est tout à fait dénudée. Puis nous revîmes la végétation, qui dans
+cette région consiste principalement en drin et alenda. Nous avons le
+sirocco toute la journée, mais nonobstant nous marchons bien ; et nous
+campons un peu en deçà de Mouïa el Ferdjān.
+
+ 21 juin.
+
+Nous nous mettons en route de très bonne heure et nous arrivons très
+vite à Mouïa el Ferdjān. A la _gaïla_ j’ai le spectacle d’un ouragan
+très curieux quoique peu agréable. Toute la journée il a fait un sirocco
+violent. A 1h,20 du soir, le ciel s’est couvert ; coups de vents
+terribles qui renversent deux fois ma tente ; ces vents viennent du
+S.-S.-E. — 5mm de pluie d’orage ; deux coups de tonnerre lointains. A
+1h,35, coups de tonnerre très haut au-dessus de nous ; pas tout à fait
+au zénith (N.-O.), puis au N.-E., puis de l’horizon. A 2h,10, coups de
+vent épouvantables. Le vent chasse le sable de manière à me faire mal
+aux jambes. A 2h,35, coups de tonnerre au zénith au N. et au N.-O., ciel
+couvert, vent de N.-O. faible. Éclairs au N.
+
+En partant de l’endroit où nous avons fait la sieste (d’une singulière
+façon) nous atteignons vite une sorte de forêt ou de bois taillis appelé
+_zouitaya_ du _zeïta_, _Statice monopetala_[189], qui y est pour ainsi
+dire la seule plante dominante. Cela me rappelle les environs de Chegga
+du sud. Cette _zouïtaya_ finit à l’Erg Meggarīn, où nous voyons, entre
+les dunes, des dépressions de sables humides, ce qui fait dire à mes
+Souāfa que c’est un « Erg toloūa » ; on pourrait y planter, comme au
+Souf, des palmiers s’arrosant eux-mêmes par absorption.
+
+Nous arrivons à Meggarīn Djedid, où je laisse mon monde et je continue
+jusqu’à Tougourt avec le spahi bleu. A Tougourt au coucher du soleil,
+ciel embrasé d’un rouge sombre ; air lourd, le soir pluie. Je trouve ici
+Auer malade et le caporal Dhem ayant manqué d’être emporté par les
+fièvres deux jours avant. Cependant tous vont un peu mieux. Abd Allah
+l’Allemand va aussi mieux.
+
+ Tougourt, du 22 juin au 1er juillet.
+
+Je fais un peu de photographie.
+
+J’essaye de faire un baromètre en passant par la délicate expérience de
+Torricelli. Je casse 4 tubes de verre en faisant bouillir le mercure,
+mais le 5e tube réussit et j’ai restauré ainsi mon no 903 de Tonnelot.
+
+L’oasis de Tougourt est très vaste, elle possède environ 180.000
+palmiers, d’après une bonne évaluation faite par M. Auer. Ce chiffre
+représente les palmiers en rapport. Il y avait, il y a deux ans, 325
+puits artésiens d’un débit plus ou moins fort dans toute l’oasis en
+comptant les palmiers appartenant aux villes de Tebesbest, Nezla, Sidi-
+Bou-Djenan, Beni-Souid, Zaouya Sidi el Abid, etc. Le nombre des puits
+tel que l’a donné M. Auer, il y a deux ans, n’a pas dû changer depuis,
+en comptant les puits qui ont tari et ceux qui ont été forés depuis,
+tant par les indigènes que par les sondages français.
+
+A 5 kilomètres de Tougourt au sud-sud-est se trouve un lac d’eau salée
+Merd-jādja qui a 1/2 kilomètre de long sur 200 mètres de large et une
+profondeur maximum de 45 mètres (Auer).
+
+Tout près de Nezla se trouve le tout petit village de Sidi-Mohammed ben
+Yahiya qui est le tombeau du marabout qui régna sur Tougourt avant les
+Beni-Djellāb.
+
+A l’extrémité sud de l’oasis se trouvent des prolongements de jardins
+qui ont actuellement dépassé les premières hauteurs de Bou Yerrō et qui,
+plantés de palmiers encore en broussaille et arrosés par des puits
+artésiens, donnent un bon témoignage de l’influence française sur
+l’oasis, car ils ont été commencés depuis la conquête. C’est le cheikh
+Bou Chemăl qui en a eu l’initiative et la plupart des jardins lui
+appartiennent.
+
+Les hauteurs de Bou Yerrō commencent à 4 kilomètres sur la route de
+Merdjadja (en partant de Tougourt) ; elles sont de peu d’importance,
+mais doivent exister sur les cartes.
+
+On trouve dans l’oasis palmiers, abricotiers, figuiers, grenadiers,
+poiriers (peu), pommiers (peu), vignes (peu), cotonniers (d’ancienne et
+de nouvelle date). Ce dernier arbre devient très fort ; il n’est pas
+utilisé. Légumes, choux, ail, oignons, tomates, _gara_, _kabouya_, sorte
+de concombre, melons, pastèques, poivre rouge, _bou deraga_ (pourpier),
+navets, carottes, radis blanc (_fedjel_), haricots du Souf (peu), fèves,
+poireau, — luzerne en quantité, orge (pas de blé), réglisse (en
+quantité, sauvage). Le henné ne vient pas, du moins les essais faits par
+les indigènes avec des graines envoyées de Biskra n’ont pas réussi. La
+garance se trouve un peu à Meggarin, à Ghamra, à Tamerna et à Sidi
+Khelil.
+
+La ville de Tougourt est construite en _tôb_[190]. Les maisons n’ont
+qu’un étage. La ville est entourée de fossés remplis d’une eau
+stagnante[191] et salée qui nourrit des poissons et quelques serpents
+d’eau. Elle a aujourd’hui une seule porte, Bab-el-Khrūkha[192] qui
+s’ouvre au nord-est et qui est gardée par un détachement de tirailleurs
+indigènes. La Kasba est au sud-ouest du côté opposé. Elle comprend des
+bâtiments assez considérables quoique peu élevés qui ont été construits
+par les Beni Djellăb, et ensuite diversement modifiés par les Français
+jusqu’à la construction de la caserne l’année dernière ; ce dernier
+bâtiment forme un carré oblong à un étage ; les pièces sont hautes et
+bien aérées. Les démolitions de la Kasba pour la construction de la
+caserne ont détruit la seconde petite porte appelée Bab-el-Ghadăr ou de
+la trahison, qui était particulière à la Kasba et que j’ai vue encore
+debout. A la prise de Tougourt la ville avait quatre portes en comptant
+celle de la Kasba que je viens de nommer, mais les Français en ont fait
+fermer deux. Les rues de Tougourt sont étroites, mais assez propres,
+dans le quartier des Medjehariya il y a deux rues couvertes. Les
+principaux monuments de la ville sont, à part la Kasba, la grande
+mosquée, rétablie par les Français et l’ancienne mosquée avec son
+minaret de construction djéridienne en petites tuiles qui porte encore
+des traces de boulets de Salah Bey[193]. Les maisons de Tougourt sont de
+la couleur du sol ; elles possèdent toute une cour intérieure autour de
+laquelle sont rangés des magasins et les chambres. Le marché de la
+viande se tient sur une petite place qui est à la porte de la mosquée,
+mais le marché du vendredi où se font presque toutes les transactions se
+tient devant la Kasba sur une place bordée de boutiques et de magasins
+grossiers garantis du soleil par une sorte de voûte soutenue par des
+piliers carrés.
+
+Le kaïd, qui a son logement dans la Kasba, a 35 spahis bleus commandés
+par un officier indigène. M. Auer[194] 100 tirailleurs indigènes.
+
+La population de Tougourt se compose de Rouăgha, de Mestāoua (Rouāgha
+mêlés de sang arabe ou Arabes mêlés de sang righi) et de Medjehariya ou
+juifs convertis à l’Islam. La population est divisée en trois
+quartiers : les Rouāgha habitent le quartier Tellis situé à l’est ; les
+Medjehariya habitent le quartier auquel ils ont donné leur nom à l’ouest
+et les Mestāoua habitent au nord. La Kasba occupe le sud. Les
+habillements des trois castes sont les mêmes, seulement les Medjehariya
+se distinguent par leur propreté, les Mestāoua sont plus propres que les
+Rouāgha et d’une couleur plus blanche. Les Medjehariya ont conservé
+entièrement le type israélite, surtout les femmes, parmi lesquelles il y
+en a de fort jolies. Ils ne se marient qu’entre eux et sont fort sévères
+de mœurs et de principes religieux ; ils n’aiment pas qu’on leur
+rappelle leur origine. Cependant eux, comme le reste de la population,
+boivent des spiritueux, seulement ils le font en cachette.
+
+J’ai déjà décrit les fêtes du mariage des Rouāgha. Ils s’unissent aussi
+facilement qu’ils se divorcent et cette facilité des unions n’exclut pas
+cependant une moralité peu stricte à notre point de vue européen. J’ai
+déjà dit que les femmes des premières maisons de l’Oued-Righ ne
+faisaient pas de difficultés à devenir les maîtresses des derniers
+Djellāb, et je connais encore aujourd’hui deux cheikhs qui ont encore
+dans leur harem des femmes qui pourraient raconter bien des petites
+choses qui se sont passées dans l’absence de leurs maris alors exilés.
+Je me suis laissé dire que, quand on rencontrait dans l’oasis une Righia
+bien seule, elle refusait rarement d’accorder son corps. Ceci s’applique
+cependant plus à Ouarglā qu’à Tougourt ou Temassīn, car dans ces deux
+villes, surtout dans la dernière, tous les travaux d’extérieur
+reviennent au mari, et la femme reste plutôt dans la maison. A Ouarglā,
+au contraire, on m’a raconté qu’il se passait bien de petites aventures
+aux sources où les femmes viennent puiser l’eau. Il doit en être de même
+à Merhayyer.
+
+La plupart des prostituées de Tougourt sont des Righia, des Soufia et
+des Naylia, en comprenant sous cette dernière dénomination les Harazlia
+et enfin toutes les Arabes de l’ouest. Je ne puis m’empêcher de noter
+ici quelques détails sur les Naylia ; ils paraîtront curieux pour
+déterminer les mœurs des Arabes du désert algérien. Mais qu’on ne croie
+pas que nous soyons pour quelque chose dans cela, au contraire, depuis
+notre domination nous avons cherché à limiter de diverses manières cette
+vaste prostitution. Les femmes de l’Oued-Righ et du Souf qui exercent le
+métier à Tougourt sont généralement des veuves ; il y a des cas où elles
+trouvent ensuite à se remarier. Les Naylia sont en grande partie aussi
+de jeunes veuves, mais on voit aussi parmi elles des mères ou des pères
+amener leurs filles encore vierges et vendre cette virginité qui est
+toujours longtemps marchandée. Les Naylia viennent à l’époque de la
+maturité des dattes et un petit nombre d’entre elles seulement restent
+jusqu’au printemps suivant. Leur but est d’acheter des dattes pour leur
+année. Autrefois on ne connaissait pas d’autre manière de payer leurs
+faveurs que par une certaine quantité de dattes ; deux fois les deux
+mains pleines par exemple était un très bon prix.
+
+Une autre particularité commune à Tougourt et à Temassīn sont les
+_halladj_[195], sorte d’hommes efféminés qui, je crois, avaient un nom
+chez les Grecs. On en voit même avec des cheveux blancs danser mollement
+avec les femmes dans les danses publiques à Témassīn.
+
+Parmi les coutumes bizarres des Rouāgha, coutume que l’on reproche aussi
+aux Beni-Mezāb[196], et que des écrivains du moyen âge imputent aux
+habitants de Sedjelmāsa, est la prédilection qu’ils ont pour la viande
+de chien. Ils prétendent s’excuser de cette licence contre leur loi
+religieuse en disant que c’est un préventif contre les fièvres. C’est
+surtout pendant l’hiver que les Rouāgha achètent des chiens qui leur
+sont alors vendus en plein marché par les Arabes du dehors. On les
+engraisse, on les fait rôtir, et ils sont mangés en grande fête avec
+force lagmi[197].
+
+Les Rouāgha sont très superstitieux ; mon ami M. Auer m’a souvent
+raconté l’effet singulier produit par une éclipse de lune sur les
+habitants de Tougourt. Les tolbas sortirent en corps et battant à tour
+de bras sur des plats de bois et des marmites, ils rappelaient la lune
+en invoquant leur prophète : « Ya chefā Si Mohammed ! »[198] Ils
+croient, comme beaucoup d’autres populations algériennes, à la toute-
+puissance des _djenoun_[199]. Les femmes surtout les redoutent, et
+attribuent à ces esprits toutes leurs indispositions. Ordinairement on
+combat leur influence par des amulettes ou bien on tâche de les apaiser
+par des offrandes de couscous, de tchertchoukha, plats que l’on dépose à
+l’endroit où l’on suppose que les djenoun se tiennent, et qui est
+souvent dans les lieux d’aisance.
+
+Tougourt peut compter 300 maisons, et a, dans la saison d’été, une
+population d’environ 1.500 âmes ; en hiver, où des familles du Souf et
+des Arabes viennent habiter la ville pendant six mois, la population
+peut monter au double 3.000 âmes. Nezla, Tebesbest, Zaouiya ont chacune
+plus d’habitants que Tougourt même.
+
+Dans les mariages, le dernier jour, on amène la mariée chez son futur ;
+si c’est une vierge, elle est portée sur un lit en _djérid_ (comme la
+plupart des Rouāgha en usent) par quatre hommes ; si c’est une veuve,
+elle est portée simplement dans les bras d’un homme.
+
+ 1er juillet.
+
+Je vais à Temassīn avec un spahi, le marabout Si Mammar m’y avait fait
+appeler pour m’y trouver en présence du Cheikh Othmān ; je trouve un
+chef targui bien mis sans recherche, mais proprement, accompagné de deux
+ou trois jeunes hommes de sa tribu terriblement marqués de la petite
+vérole. Tous ont un visage ouvert, je dirais presque prévenant.
+
+Nous avons une longue conférence. Cheikh Othman lit les dernières
+lettres que j’ai pour lui ; mais tout en m’offrant ses services, il
+cherche vivement à me détourner de rien entreprendre cette année, où
+tout le Sahara est sens dessus dessous : les Hoggar en querelle avec les
+Azgar d’un côté et les Aouelimiden de l’autre ; la grande razzia d’Aïr
+par les Arabes de la Tripolitaine, etc., enfin les habitants d’Insalah
+en guerre avec le sud du Touat. Cependant, après de longues et
+éloquentes délibérations, Si Mammar décide, force même un peu Cheikh
+Othman à m’accompagner à Ghadāmès ; de là il ira consulter Ikhenoukhen
+sur ce qu’il y a à faire, et savoir si ce chef tout-puissant m’accorde
+sa protection, et viendra me rendre réponse, d’où nous conclurons nos
+plans postérieurs. Je dis adieu au Cheikh Othman ; je conviens avec Si
+Mammar d’envoyer 50 fr. au Cheikh Othman pour qu’il fasse ses provisions
+de route et il doit me rejoindre à El-Ouad vers le 20 de ce mois. — Il a
+son camp tout maltraité par la petite vérole, personne n’est sur pied ;
+les troupeaux sont en mauvais état ; la _nezla_[200] est à Bey Salah
+(puits).
+
+J’ai bu à Temassīn de l’eau des rhedirs de l’oued Retem[201]. Il a plu
+dans le Sahara, et les oueds voisins se sont remplis.
+
+ 2 à 12 juillet.
+
+Je commence à sentir quelques caresses sourdes de fièvres ; je suis
+obligé de me tenir, comme avant, renfermé dans la Kasba.
+
+Travaux de linguistique. Je recueille un vocabulaire complet du dialecte
+righi de Temassīn.
+
+Le 7 juillet, malade au lit.
+
+Le 11, mangé les premières figues _Kartous_.
+
+Renseignements historiques recueillis par moi auprès de Ben Chemāl[202].
+Les premiers sultans de Tougourt furent la dynastie des Oulad Beiffo,
+dont les descendants excessivement pauvres habitent encore un des
+villages de l’oasis, Tebesbest, je crois. Ils gouvernèrent Tougourt et
+Kedima, dont l’emplacement était dans la _Ghaba_[203] près de Sidi
+Mohammed ben Yahiya. C’étaient des Rouāgha. Tougourt el Kedīma fut peu à
+peu abandonnée, dit-on, à cause des scorpions, et la nouvelle ville fut
+bâtie par Sidi Zekri, marabout righi de Tougourt et Kedima. Une Djemaʿa
+gouverna Tougourt dans l’origine, et Sidi Zekri n’en fut que le bon
+conseiller ; Tala était alors plus puissante que Tougourt ; elle avait
+des cheikhs ; dont le plus célèbre est connu sous le nom de Cheikh el
+Tālāoui. Sidi Mohammed Ben Yahiya succéda à Sidi Zekri et gouverna de
+même par ses conseils. Il résida 40 ans dans la Kasba. Lorsque ce
+marabout avait 15 ans, Sidi Khelil, Sidi Ali Ben Soultān et Sidi Embarek
+es Saim venaient faire leur pèlerinage à Sidi Bou Haniya près de Goūg.
+
+Avant la mort de Sidi Mohammed, deux frères du nom de Beni Djellāb
+passaient souvent à Tougourt. Leur pays originaire était Telemsen (ils
+descendaient des Mérinides) et ils avaient alors leurs biens dans le
+Djebel Sahāri. A Tougourt ils prêtèrent des sommes considérables à tous
+ceux qui leur en demandaient, si bien qu’au bout de bien des années, ils
+vinrent un jour à Tougourt et voulurent faire leurs comptes, ne voulant
+plus y revenir. On trouva que tout le bien de Tougourt ne pourrait plus
+payer les dettes des habitants. Les habitants de Tougourt allèrent à
+Sidi Mohammed Ben Yahiya et lui demandèrent conseil ; ce marabout se fit
+amener les deux frères Ben Djellāb, et leur dit qu’il allait habiter
+dans son village (le même qui porte aujourd’hui son nom) et qu’il leur
+abandonnait la ville et tout ce qu’elle renfermait. — Ainsi commença la
+dynastie des Ben Djellāb. — Plus tard les Oulad Sidi M. Ben Yahiya ne
+s’entendirent pas bien avec les Ben Djellāb et ils émigrèrent dans le
+Tell où ils sont actuellement avec les Oulad Abd en Nous près de
+Constantine.
+
+Dans ce temps-là, il y avait des juifs à Tougourt.
+
+L’un des frères Ben Djellāb, ʿAbd el Hakk el Merīni, fut le premier
+cheikh de Tougourt ; — de là à Cheikh Selmān il y a une lacune dans la
+généalogie ; le cheikh Ben Chemāl ne connaît pendant ce temps d’autre
+fait que la destruction de Tāla qui eut lieu, comme il croit, sous le
+fils d’Abd-el-Hakk. Abd-el-Hakk conquit lui-même Meggarin, Qsoūr, etc.,
+et ne s’arrêta que devant Tala qui résista à ses armes. Mais son fils
+usa d’un stratagème qui lui réussit. Il offrit au cheikh de Tala de
+cimenter une paix durable en épousant sa fille. Celui-ci y consentit. —
+Ben Djellāb déguisa, le jour désigné pour la fête, un homme en mariée ;
+il fit travestir un grand nombre de ses serviteurs en femmes venues à la
+fête ; tous portaient des armes sous leurs vêtements. Il fit accompagner
+le tout de 50 cavaliers. Le cheikh de Tala reçut sa prétendue femme et
+sa suite et fit loger les cavaliers chez ses serviteurs. La fausse
+mariée avait prévenu qu’elle donnerait le signal de l’attaque en tuant
+le cheikh lorsqu’il viendrait la nuit. Cela arriva en effet : dans la
+nuit, en entendant le coup de feu du signal, tous les serviteurs de Ben
+Djellāb se précipitèrent au carnage et eurent bientôt raison de la ville
+qui fut détruite par des renforts venus de Tougourt.
+
+Sous le cheikh Selmān, le premier à partir de la lacune, eut lieu un
+événement curieux. Une femme arabe appelée Oumm Hāni Bent el Bey (fille
+d’une femme Douaouda[204] et d’un bey de Constantine), voulut devenir
+cheikha des Arabes au Sahara et fit de grandes razzias elle-même à
+cheval et armée, tua le Douaouda, son mari, ses frères et beaucoup
+d’autres chefs. Enfin Selman voulut faire une alliance avec elle et lui
+proposa d’épouser son fils. Elle fit semblant d’accepter, mais lorsque
+Selman vint à son camp, à la Regouba de Sidi Khelil avec 500 chevaux, on
+distribua habilement son monde dans les tentes et Selman logea dans la
+tente de Bent el Bey. La nuit, elle tua elle-même le cheikh et ce fut le
+signal d’une tuerie générale.
+
+Cheikh Mohammed ben Selman lui succéda ; puis Selman, son fils ; Brahim,
+fils du précédent ; Abd-el-Kader ; Hamed, fils de Brahim ; ’Amer, fils
+d’Abd-el-Kader ; Mohammed el Akhal, fils de Hamed ; Hamed, fils de
+Mohammed ; Abd-el-Kader, petit-fils d’Amer ; Farhāt, frère du
+précédent ; Brahim, fils de Hamed ; El-Khāzen ben Farhat ; Mohammed,
+fils de Hamed ; ’Omar, fils de Mohammed ; Brahim, fils de Mohammed ;
+’Ali, fils de Mohammed ; Ben Abd er Rahman, petit-fils d’Amer ; Selman,
+fils d’Ali ; les Français.
+
+ 13 juillet.
+
+Je pars de Tougourt dans la soirée et nous prenons la route de Mouïa el
+Ferdjān. Après deux heures de marche, nous faisons halte dans une
+dépression qui continue le bas-fond de la Chemorra (en deçà des dunes).
+L’endroit s’appelle Benga. Le sol portant trace de l’action des eaux est
+très dur formé d’un conglomérat de sable et de petits morceaux de chaux
+et de calcaire.
+
+ 14 juillet.
+
+Nous marchons 5 heures et faisons la sieste entre El-Ouibed et El-
+Māleha. De là, une heure et demie de marche au puits de Mouï Chabbi dont
+nous trouvons l’eau pourrie et verdâtre. On l’avait récemment fourni
+d’une nouvelle garniture de drīn.
+
+De là, une heure 20 minutes au puits de Mouïa el Ferdjān. Je relève ce
+petit bout de route que je n’avais pas encore fait.
+
+ 15 juillet.
+
+Hier au soir, j’ai eu un premier accès de fièvre.
+
+Nous marchons 5 heures 1/4 et arrivons au puits de Mouïa el Kaïd. Après
+la sieste, 2 h. 3/4 de marche nous amènent dans les dunes de l’Erg-Said,
+où la nuit nous prend et où nous couchons.
+
+J’ai remarqué dans la dernière partie de la route que le guide était
+souvent obligé de frayer un chemin artificiel aux chameaux dans les
+dunes. Il disait en travaillant : « El-Bahri oua’ar » (le vent de l’est
+est dur). Il est clair, en effet, que c’est ce vent qui, dans cette
+saison, fait progresser les dunes vers l’ouest. Toutes les dunes que
+nous coupons ont la forme des vagues de la mer ; elles sont orientées à
+angle droit de la route ; leur côté à pic était de notre côté, c’est-à-
+dire qu’elles viennent en sens opposé. C’est donc un vent d’E.-N.-E. ou
+de N.-E. qui les produit.
+
+ 16 juillet.
+
+Une marche de 3 heures 3/4 nous amène à Kouïnīn par Ourmās. Je croyais
+d’abord ne faire que la sieste à Kouïnīn, mais une fièvre violente me
+prend ; vomissements, courbature générale ; douleurs de poitrine et de
+reins, faiblesse. Je prends de l’ipécacuanha qui agit ; de la quinine
+deux fois, que je rends. Eau sucrée et éther.
+
+Tribus de Kouïnīn :
+
+ Djebirāt }
+ }
+ Oulad Mansoūr } Toroūd.
+ }
+ El-Gouāïd }
+
+ El-Beldiya (Soufiya) — ’Adouān.
+
+On me raconte ici que les ancêtres de la population actuelle lui ont
+raconté qu’autrefois, lorsqu’ils montaient sur leurs palmiers, ils
+dominaient une rivière d’eau courante, qui commençait à Chegga (nord du
+Souf) et finissait à ’Amīch (Ras el Ouad)[205]. Cette rivière était
+comme celle de Nefta. Encore aujourd’hui, les Souafas en creusant un
+nouveau jardin trouvent des chaudrons de fer et d’autres objets
+appartenant à la population passée, dans des endroits inhabités
+aujourd’hui.
+
+ 17 juillet.
+
+Je me rends à El-Ouad comme je peux sur un cheval qu’on me prête à
+Kouïnīn. Je trouve le kaïd qui me reçoit bien comme d’habitude ; mais je
+suis obligé de changer quelque chose aux dispositions qu’il avait prises
+pour mon départ, ce qui va me causer quelques retards.
+
+— Je pèse un _mithcal_ d’El-Ouad, et j’obtiens par ces doubles pesées 4
+gr. 175 ; ce mithcal a 21 _nouayā_[206] ; celui de Constantine en a 26.
+
+ 18 juillet.
+
+Ce jour s’est annoncé comme devant être très chaud ; mais le ciel fut
+pur. Je passai ma journée sur mon lit, attendant pour utiliser mes
+faibles forces que le moment de l’éclipse fût arrivé. Je calculai par
+construction graphique le moment où elle devait avoir lieu, mais me
+trompai fort en prenant pour heure, celle où l’éclipse _totale_ aurait
+lieu sous la longitude d’El-Ouad. Et l’éclipse ne devait pas être totale
+ici. Cela fut cause que quand j’allai à la lunette, dix minutes avant le
+premier contact (comme je le croyais), je trouvai le disque solaire
+entamé. Je me mis en observation, et je vis la lune couvrir
+successivement les taches du soleil. L’éclipse était au moins au tiers
+et la population d’El-Ouad ne s’en était pas aperçue ; alors elle fut
+simultanément reconnue, et quelques bavardages inquiets firent place à
+un profond silence. Mais lorsque les progrès de l’éclipse furent
+marquants, des cris poussés de tous les côtés annoncèrent la détresse
+des Arabes. On entendait partout : « Iā chĭfā Si Mohammed rasoul
+Allah ! »
+
+Je vis le disque lunaire approcher à une distance extrêmement minime du
+bord du soleil ; je crus un instant voir certaines montagnes faire
+éclipse totale et au moment où je m’apprêtais à marquer l’heure de ce
+contact, l’éclipse commença à diminuer.
+
+Je vis alors des pigeons voler au-dessus de la maison, se rendant à
+leurs gîtes. Des Arabes de la ville me disent avoir vu des étoiles. La
+lumière la plus faible a été celle qui succède dans cette saison au
+coucher du soleil. L’éclipse diminua lentement et je pus observer le
+dernier contact à 4 h. 54 m. 45 p. de mon chronomètre qui marque encore
+le temps de Paris.
+
+Après l’éclipse, j’eus une députation des _mechaikh_ qui vinrent me
+demander si l’année serait pluvieuse. Ma prédiction accomplie de
+l’éclipse, mon ancienne prédiction de pluie de cet hiver, vérifiée par
+le fait, leur faisait croire que non seulement je puis prédire la pluie,
+mais encore la donner.
+
+Je fus pris le soir de fièvre violente et de vomissements ; le soleil et
+la chaleur brûlante à laquelle j’ai été exposé pendant plusieurs heures
+avaient rappelé la fièvre.
+
+ 19 juillet.
+
+Cette nuit, le kaïd vient me réveiller et me dire qu’ayant reçu la
+nouvelle que les Oulad Yagoub étaient en course, il allait faire monter
+son goum et aller les chercher. Il partit avant le jour. — Je vais
+mieux. Je reçois des plaintes contre le kaïd.
+
+ 20-21 juillet.
+
+Je reste encore chez moi toute la journée. — Je prends de nombreux
+renseignements sur le pays qui sépare le Souf du Nefzāoua. Des Ourghamma
+de Kessār Mouddenīn, marabouts, viennent ici pour voir si on leur
+ouvrira le marché d’El-Ouad. Les Ghorib de Sabrīya[207] qui sont sur
+leur route et qui apportent ici les mêmes produits qu’ils apporteraient,
+leur ont fait peur. De façon qu’ils ont laissé leurs marchandises,
+consistant principalement en beurre, à Sabrīya, et qu’ils sont venus en
+_mi’ad_. Je leur fais un petit discours qui les enchante, et leur ouvre
+le marché ; je promets même d’intimider les Ghorib, ce qui est très
+facile, vu que cette tribu réside à moitié dans le Nefzāoua et à moitié
+au Souf (El-Ouad) où ils ont des palmiers.
+
+ 22 juillet.
+
+J’écris à Biskra pour rendre compte des plaintes que j’entends contre le
+kaïd.
+
+Je reste encore toute la journée à la maison.
+
+ 23-24-25 juillet.
+
+Le kaïd revient avec ses goums ; il n’a rien trouvé dans sa course,
+cependant on tire des coups de fusils au retour comme s’il y avait eu
+une victoire ; ces Arabes sont toujours les mêmes.
+
+Hier et aujourd’hui on a fait l’Achoura ; nous sommes, je crois, à peu
+près au milieu des dix jours de fêtes. La fête a lieu la nuit, des
+bandes de jeunes gens se promènent dans les rues en chantant au son d’un
+bendier ; puis ont lieu quelques scènes, des individus se déguisent en
+mettant quelques hardes grotesques s’ils en ont, puis ils se couchent
+et, prenant une voix de polichinelle, ils font des dialogues
+invariablement terminés par des disputes et des coups comme chez
+Gringalet. Cette année, la fête est peu brillante. Un homme hier a reçu
+un coup de sabre sur le dos pendant la mascarade et il a une large
+blessure. Cela a été fait par méchanceté.
+
+Le cheikh Ahmed Ben Touāti vient me voir, c’est un homme qui me plaît
+beaucoup, franc et ouvert ; il connaît très bien le Sahara, il vient du
+reste à Ghardaya (puits) six mois[208] : il est venu en trois jours sur
+un méhari et avait reçu des nouvelles de Ghadāmès par un homme monté sur
+son méhari qui était allé de Ghadāmès à Bīr Ghardâya en cinq jours.
+
+_Note sur le commerce d’El-Ouad._ — Pour l’or, j’apprends d’une manière
+plus certaine que le _mithcal_ de _teber_[209] se vend ordinairement 15
+francs lorsqu’il est recherché et 13 fr. 30 lorsqu’il abonde[210]. Quant
+au _khôss_[211], il vaut, dans les mêmes circonstances, de 11 fr. 10 à
+13 fr. et 13 fr. 15. J’ai déjà dit que le mithcal d’ici a 21 _nouaya_ et
+pèse 4 gr. 175 ; tandis que le mithcal de Constantine a 26 _nouaya_, que
+par conséquent le poids du mithcal d’El-Ouad se rapporte à celui de
+Constantine comme 21 à 26.
+
+Les dépouilles d’autruches sont vendues sur le marché par les chasseurs
+eux-mêmes ; et il n’y a personne qui en fasse un commerce spécial[212].
+On les achète isolément pour les porter à Tunis ou à Tébessa. Voici les
+prix de vente sur le marché. — Une belle dépouille de mâle (_delīm_)
+vaut 100 fr. et 125 fr. lorsqu’elles sont recherchées et très belles.
+Une belle dépouille de femelle (_ramdha_) ne vaut que 40 fr. au plus 45
+fr. Un œuf d’autruche vaut de 50 à 60 centimes.
+
+Le commerce du Souf avec _Tébessa_ repose sur les objets suivants :
+
+1o Exportation du Souf. — Dattes, peaux brutes de chèvres (avec poil),
+tabac en feuilles, vêtements de laine ;
+
+2o Importation de Tébessa, — _Gountĕs_ (racine condimentale), beurre,
+laine, moutons, chèvres, blé, _gueddīd_ (viande desséchée).
+
+Quant aux objets que le Soūf donne à Tunis, ce sont : des vêtements
+confectionnés, des peaux brutes de chèvres et de moutons (pour
+Kaïrouān), des _douros_, des chameaux, des dattes.
+
+_Ouargla._ — On y apporte d’El-Ouad, de l’huile, du tabac, des vêtements
+confectionnés, des meules (venues de Gafsa), de la garance, du blé, des
+cotonnades, des pierres à fusil (venues de Tunis), du soufre[213]. On en
+rapporte de la laine, des chameaux, du beurre, de la graisse, de la
+viande desséchée, de jeunes plants de palmiers en grand nombre, qui sont
+vendus sur le marché, des burnous du Mzāb, du sel, des dattes.
+
+_Biskra et le Zab._ On y apporte : vêtements confectionnés, peaux brutes
+de chèvres, dattes, _tellīs_[214], (_gherāra_), du tabac ; ce dernier
+article vaut ici 25 c. à 50 c. le _kef_ composé de 5 plants ou 4 grands
+et 6 petits. Voici la liste des objets qu’on en rapporte avec les prix
+qu’ils obtiennent à El-Ouad :
+
+
+Henné, le 1/2 kil. 0 fr. 70 à 1 fr. 35.
+
+Tapis arabes, qualités diverses, de 100 à 300 francs.
+
+Laine, la toison à 2 francs.
+
+_Settāl_ (gamelles en fer battu pour boire), les grands 1 fr. 60, les
+petits 1 franc[215].
+
+Indigo, la bonne qualité, le 1/2 kil. 6 fr. 20, la qualité inférieure 4
+francs[216].
+
+Foulards de coton imprimés, les bons, la douzaine 6 fr., la qualité
+inférieure 3 francs.
+
+Bougie, le 1/2 kil. 1 fr. 35 jusqu’à 1 fr. 50.
+
+Sucre blanc, le 1/2 kil. 1 fr. 50.
+
+Cassonnade, le 1/2 kil. 0 fr. 90 à 1 franc.
+
+Ganse blanche, le 1/2 kil. 6 francs.
+
+Loŭk, substance tinctoriale[217], les 50 kil. 150 fr. la bonne qualité.
+
+Tărtăr id. les 50 kil. 150 francs. id.
+
+Miroirs ronds montés en cuivre, les grands, la douzaine, 1 fr. 60.
+
+id. les petits, id. 1 franc.
+
+Miroirs ronds montés en étain, les grands, la douzaine, 1 franc.
+
+id. les petits, id. 0 fr. 75.
+
+Ficelle, le 1/2 kil. 2 francs.
+
+Grandes aiguilles pour tellis, le 100 de 50 à 60 centimes.
+
+Gaze grossière, pièces de 16 à 17 drà, 3 francs.
+
+Abricots secs, 1 fr. le saa (2 1/2 kil.).
+
+Beurre, mesure de 5 3/4 livres, selon les temps, de 7 fr. à 3 fr. 50.
+
+Souliers de Constantine, la paire, 4 à 5 francs.
+
+Burnous ’abbāsi (épais), les beaux, 60 à 65 francs.
+
+id. qualité inférieure, 40 à 45 francs.
+
+Calottes rouges de fabrique, les grandes 2 fr. 50, les petites 1 fr. 50.
+
+Soie, le 1/2 kil. 20 fr. la qualité supérieure et 15 fr. la qualité
+inférieure.
+
+Café en grains, 2 fr. le kil.
+
+Suif (de Bou Saada), selon le temps, de 50-60 cent. à 1 fr. la livre.
+
+Savon (hadjri) en morceaux, le 1/2 kil. 0 fr. 75 à 1 franc.
+
+id. arabe liquide, le 1/2 kil. 75 à 1 fr. 10.
+
+Alun, la livre 30 à 40 centimes.
+
+Aiguilles, le cent, 20 centimes.
+
+
+Les cotons ne peuvent pas faire concurrence à ceux venus de Tunis qui
+sont de fabrique anglaise.
+
+_Gabès._ — On y apporte du Souf : laine de rebut (servant à faire des
+couvertures brunes dont se vêtissent les gens du Sahel, peaux de chèvres
+et de moutons non préparées, tabac en quantité, chameaux, dattes
+(_degla_).
+
+Le commerce d’El-Ouad avec _Gabès_, surtout celui par la route directe,
+est fait par les gens de Matouiya[218] qui, étant sujets du Bey de
+Tunis, jouissent d’un peu plus de sécurité que les Souafa. Cette route
+est rendue très dangereuse pour le voisinage des Oulad Yagoūb.
+
+_Ghadāmès._ — On y apporte des vêtements confectionnés surtout, des
+dattes (_degla_[219], _rhers_, _fezzāni_), du tabac et des grains (blé
+et orge) lorsqu’ils sont chers à Ghadāmès.
+
+_Beni Mezab._ — On y apporte des meules, des vêtements (_haouli_),
+fusils (de Tunis), des pioches (de Kairouān), des pièges à gazelles (de
+Kairouān), soufre, garance, huile, cotonnades, _guemmām_ (gomme
+adorante). On en rapporte des chameaux, des _guedaouis_ (blouses de
+laine de couleurs différentes), burnous, laines, moutons, viande
+desséchée, suif.
+
+On me dit que, dans les mauvaises années, il vient ici 5-600 mitcals
+d’or de Ghadāmès ; dans les bonnes années, de 1.500 à 3.000 mithcals.
+Cela ne fait que pour 45.000 fr. d’affaires dans les meilleures
+conditions. Cela fait 12.525 grammes d’or.) L’_oukiya_ de Tunis timbrée
+= 31 gr. 725 ; elle a 7 2/3 de mithcal.
+
+Le soir, je suis piqué par un scorpion ; la douleur monte très vite à
+l’aisselle (du bord de l’index), je souffre excessivement. La nuit, je
+ressens des picotements ou de la paralysie aux pieds, au nez et aux
+lèvres. Je me soigne en mettant de l’ammoniaque sur la piqûre élargie au
+bistouri, et en buvant un peu de ce médicament dans de l’eau. Ampoules
+sur le doigt piqué. Froid sur tout le membre atteint, taches violettes,
+etc.
+
+
+[Note 175 : Le plus au sud.]
+
+[Note 176 : Chéchias.]
+
+[Note 177 : _Mebred_.]
+
+[Note 178 : Ce poids est le mithcal de Tunis. Duveyrier dit ailleurs
+(_Revue algér. et col._, novembre 1860) qu’il l’a trouvé égal à 4 gr.
+175. Les mithcal de Tripoli et d’Agadès sont un peu plus forts.]
+
+[Note 179 : Once, 1/16 de la livre tunisienne, que Duveyrier évalue à
+508 grammes.]
+
+[Note 180 : _Zebed_, sorte de pommade faite avec la graisse de l’animal
+du même nom, et dans laquelle il entre en outre de l’huile, du benjoin,
+du girofle, etc.]
+
+[Note 181 : Ce que Duveyrier appelle ici 1/2 kil. est la livre
+tunisienne de 508 grammes. (Cf. son article de la _Revue alg. et col._)]
+
+[Note 182 : _Açaïb et saye_ ou _tourkedi_.]
+
+[Note 183 : Natron, carbonate de soude plus ou moins pur, extrait des
+petits lacs du Fezzān.]
+
+[Note 184 : _Teber_.]
+
+[Note 185 : _Khores_.]
+
+[Note 186 : Cf. sur leur construction, J. Brunhes, _Les oasis du Souf et
+du Mzab_, _La Géographie_, V, 1902, p. 14-15.]
+
+[Note 187 : La vue ci-jointe a été trouvée, sans indication d’origine,
+dans les papiers de Duveyrier.]
+
+[Note 188 : Tradition confirmée par Ibn Khaldoun : au IXe siècle, les
+Zenata occupaient le Sahara algérien et tunisien (_Hist. des Berbères_,
+traduct. de Slane, III, p. 275, 286, 303, etc.).]
+
+[Note 189 : Le _zeïta_, comme Duveyrier l’a reconnu plus tard, n’est pas
+le _Statice monopetala_ L., mais une autre plombaginacée : _Limoniastrum
+Guyonianum_ Dur.]
+
+[Note 190 : Briques d’argile séchées au soleil.]
+
+[Note 191 : En grande partie comblés depuis par les soins du bureau
+arabe.]
+
+[Note 192 : Une autre porte, Bab-el-Gharb, a été rouverte plus tard.]
+
+[Note 193 : Bey de Constantine, qui assiégea Tougourt en 1788.]
+
+[Note 194 : Le lieutenant Auer a été un remarquable exemple d’endurance
+européenne au Sahara. Resté lié avec Duveyrier, il lui écrivait de
+Biskra en 1869, évoquant le souvenir de leur commun séjour à Tougourt :
+« J’ai vieilli depuis, mais n’ai perdu ni la volonté virile, ni la
+santé, bien que je compte aujourd’hui vingt ans de séjour au Sahara.
+Vous avez bien raison de me déconseiller l’Europe ; ma nature, toute
+forte qu’elle soit, ne supporterait plus un autre climat, et je veux
+passer en Afrique les jours qui me restent à vivre » (29 décembre
+1869).]
+
+[Note 195 : حلاج veut dire, en arabe, is qui gossypium a semine mundat.
+(H. Duv.)]
+
+[Note 196 : On sait qu’avant de se fixer au Mzab, une partie des
+Ibâdhites a habité cette région. (Masqueray, _Chron. d’Abou-Zakaria_, p.
+262, etc.)]
+
+[Note 197 : Lait de palmier fermenté.]
+
+[Note 198 : Dans cette éclipse une vieille femme de Tebesbest,
+soupçonnée de sorcellerie, fut accusée d’avoir caché la lune dans un
+seau d’eau. Ses voisins et le cheikh de Tebesbest vinrent prier le kaïd
+de la mettre en prison. (H. Duv.) L’éclipse de soleil du 18 juillet 1860
+eut moins d’effet : on ne fit « que peu de cas de l’événement, excepté
+quelques talebs trop croyants qui se portaient vers la mosquée pour
+prier et conjurer le sorcier qui causait ce désastre au soleil ; à leur
+sortie, les autres leur riaient au nez. » (Lettre d’Auer à Duveyrier, 22
+juillet 1860.)]
+
+[Note 199 : _Djinn_ (pluriel _djenoun_) : génies.]
+
+[Note 200 : Groupe de tentes.]
+
+[Note 201 : Les marabouts s’en font apporter constamment par les Arabes
+de leur confrérie, parce qu’ils craignent les fièvres occasionnées par
+les eaux de l’oued Righ (H. Duv.).]
+
+[Note 202 : Cf. Féraud, _le Sahara de Constantine_.]
+
+[Note 203 : La « forêt de palmiers » de Nezla, à 2 kilomètres de la
+ville actuelle.]
+
+[Note 204 : Douaouda, tribu arabe qui fit irruption au XIe siècle dans
+l’Oued-Rir et à Ouargla. (Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbères_, II, p.
+73.)]
+
+[Note 205 : Cf. sur cette légende Jus dans Rolland, _Hydrologie du
+Sahara_, p. 224.]
+
+[Note 206 : Graines de caroubier.]
+
+[Note 207 : Oasis de l’extrémité ouest du Nefzāoua.]
+
+[Note 208 : C’est-à-dire : y garde ses troupeaux au pâturage.]
+
+[Note 209 : Poudre d’or.]
+
+[Note 210 : Le gramme de poudre d’or vaut donc, d’après les
+circonstances du marché, de 3 fr. 59 cent. 3 (maximum) à 3 fr. 23 cent.
+3 (H. Duv.).]
+
+[Note 211 : _Khores_, poudre d’or mélangée de débris d’or travaillé.]
+
+[Note 212 : Ces dépouilles venaient de l’Erg, au nord de Ghadāmès ; les
+autruches y ont à peu près disparu aujourd’hui.]
+
+[Note 213 : Pour la fabrication de la poudre.]
+
+[Note 214 : Toile de bât (sacs de chargement) pour les chameaux.]
+
+[Note 215 : Fabrication européenne. (Cf. Duveyrier, _Notice sur le
+commerce du Souf_ (_Rev. algér. et coloniale_, nov. 1860).]
+
+[Note 216 : Fabrication européenne.]
+
+[Note 217 : Gomme-laque (rectification de Duv., art. cité).]
+
+[Note 218 : Petite ville du littoral au nord de Gabès.]
+
+[Note 219 : Ou _deglet-nour_ (espèces diverses de dattes).]
+
+
+
+
+ TROISIÈME PARTIE
+
+ VOYAGE A GHADAMÈS
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ DANS L’ERG
+
+
+ 26 juillet.
+
+Ce matin, on charge les chameaux pour le voyage de Ghadāmès.
+
+Je vais au bordj rendre au kaïd une visite qu’il m’a faite de bon matin,
+et nous mangeons ensemble la pastèque des adieux. Il est plus aimable
+que les jours derniers, et me promet de m’envoyer à Berresof le prochain
+courrier. Enfin nous partons. J’ai repris mon ancienne manière de
+voyager sur mon matelas plié en deux sur le dos d’un chameau.
+
+Nous traversons bientôt un cimetière, et entrons ensuite dans ’Amīch.
+’Amīch est le prolongement de l’oued Souf : c’est là que se perdait
+l’ancienne rivière, selon la tradition. En effet, ce pays a bien la
+forme d’une longue dépression (très peu sensible), faisant suite à celle
+qui commence à Ghamra et arrive à El-Ouad ; en le traversant dans sa
+longueur comme nous le faisons aujourd’hui, on a à droite (ouest) des
+dunes assez hautes à une petite distance et l’on traverse des groupes de
+maisons et de nombreuses cabanes en palmes (_zérība_, pl. _zeraīb_),
+formant ainsi pour ainsi dire autant de petits hameaux qui prennent le
+nom de « _nezla_ », mot emprunté à la vie nomade. C’est dans ’Amīch que
+vivent une partie des Toroūd, quand ils ne sont pas avec leurs troupeaux
+dans le Sahara. A gauche de la route sont les jardins de palmiers
+dispersés dans les intervalles des dunes. On peut voir là de magnifiques
+échantillons de palmiers.
+
+Nous rencontrons un cavalier rebāyi ; il est à remarquer, pour cette
+portion des Toroud, que leur manière de se vêtir et de harnacher leurs
+chevaux, et leurs fusils surtout, sont identiques à ceux des tribus du
+sud de la Tunisie et de la Tripolitaine. Ces tribus sont surtout
+caractérisées par le haïk tourné simplement par-dessus une calotte rouge
+un peu renfoncée sur le côté et qui paraît à moitié sous le haïk ; par
+leurs vastes et immenses étriers et enfin par leurs longs fusils à
+crosse ornée de nacre et de corail. Je possède une de ces armes.
+
+Nous nous arrêtons à la zaouiya de Sidi Abd el Qāder, presque à
+l’extrémité d’ʿAmīch. Le kaïd avait prévenu de mon arrivée, de sorte que
+je trouve un bon tapis étendu dans l’élégante et propre goubba, et je
+m’établis dans ce lieu saint. On m’apporte un repas inmangeable, mais
+succulent pour des Arabes. Il fait si chaud que, malgré mon désir de
+m’éloigner le plus tôt possible du Souf, nous restons la nuit ici. Le
+soir, de pieux khouān de toutes les sectes possibles étaient venus faire
+leurs récitations et chants autour de la goubba. Je les disperse en leur
+faisant remarquer que le désert est vaste et qu’il n’est pas hospitalier
+de troubler le sommeil d’un voyageur.
+
+ʿAmich a, à mon estime, autant d’habitants qu’El-Ouad, à la saison où
+toutes les huttes sont occupées (9 à 10.000 habitants). Les femmes ici
+s’habillent comme à El-Ouad, de deux manières, soit avec un _haouli_
+blanc accroché sur les épaules, soit avec un _haouli_ bleu suspendu de
+la même manière ; puis elles ont de grosses tresses de laine de chaque
+côté de la figure, et quelques-unes savent se faire pardonner cette
+hérésie par des ornements rouges de bon goût du côté droit de la figure.
+
+ 27 juillet.
+
+Nous partons d’assez bonne heure, et rencontrons sur la première partie
+de la route des partis de Toroud avec leurs bagages, femmes, enfants,
+troupeaux rentrant à El-Ouad. Une de ces dames, assez jolie, demande, en
+faisant la mine à Ahmed, où nous allons. Ahmed lui répond : « Comment,
+toi tu vas faire paître tes chameaux dans le Sahara et nous, nous
+n’irions pas faire paître les nôtres ? »
+
+Nous rencontrons aussi un nègre occupé à ramasser des crottes de
+chameaux sur la route pour fumer les palmiers. Ce travail, je dois le
+dire, a une grande importance dans le Souf et occupe beaucoup de monde ;
+on va jusqu’à une et deux journées de marche pour en ramasser. Ces
+crottes servent à entourer la racine des _jeunes plants_ de palmier ;
+ensuite on n’en met plus.
+
+Nous laissons bientôt sur la droite un chemin qui passe d’abord au puits
+de Zerrīt et se continue ainsi jusqu’à Ghadāmès. Nous passons la _gaïla_
+dans le pays appelé Drā el Khezīn, ce sont des dunes plus régulières et
+moins accidentées que les autres, il y avait là un puits que M. de
+Bonnemain[220] a vu donnant de l’eau. Nous reprenons, le soir, notre
+route et allons coucher près de Moui Bel Rhīt.
+
+Nous avons vu aujourd’hui deux plantes nouvelles pour moi : le
+_goseyba_, graminée, et le _godhām_ ou _guedhām_, plante dans le genre
+du _dhomrān_.
+
+ 28 juillet.
+
+Avant de partir, je mesure la direction de l’arête de la dune sous
+laquelle j’ai dormi ; je la trouve égale à 150° (boussole) ; les grains
+de sable sont chassés par le vent de l’est vers l’ouest. Presque au
+début de la journée, nous arrivons aux Haouād el Azoūl où nous nous
+séparons de la route de Mouï ’Aissa qui reste sur la droite. La
+végétation de cet endroit est composée principalement de _drin_, _arta_
+et _ārfij_. Nous passons ensuite le puits mort de Mouï el Arneb. Tous
+ces puits morts que nous allons rencontrer ne le sont ainsi que
+momentanément ; ainsi, dès que les bergers trouvent de bons pâturages
+dans un endroit, ils refont le puits le plus voisin et y restent jusqu’à
+ce que bon leur semble.
+
+Une bonne marche de la matinée nous amène à Choūchet el Guedhām, puits
+de bonne eau, où nous arrivons au moment où on allait abreuver un
+troupeau de moutons et de chèvres. Les pasteurs de la tribu des Mesăaba
+(celle d’Ahmed) lui laissent choisir le plus bel agneau qu’il peut
+trouver et ne veulent pas en recevoir le prix ; ils viennent plus tard
+me rendre leurs hommages. Après avoir fait notre provision d’eau, nous
+rétrogradons un peu pour venir passer la sieste sous de petites huttes
+de broussailles faites probablement par une caravane qui a passé avant
+nous. Après une longue sieste, une courte marche nous amène au puits
+mort de Mouï er Rebăya el Gueblaoui[221] (par opposition au puits de
+même nom qui se trouve entre le Souf et l’Oued-Righ).
+
+ 29 juillet.
+
+Après avoir longé dans toute son étendue une petite chaîne de dunes
+(Zemlet Ahmed Ben ’Aād), nous arrivons à un puits appelé Bīr ez Zouāīt,
+dont l’eau de couleur verdâtre est lourde et légèrement saumâtre. Nous
+nous arrêtons ici une heure, et en me promenant aux environs, je vois à
+mon grand étonnement, dans un petit bas-fond semblable à celui du puits,
+la surface du sable couverte par endroits de petites coquilles minces et
+fragiles ressemblant en tous points à des coquilles d’eau douce, telles
+que celles des genres _Limnæa_ ou _Bulla_[222]. Je m’abstiens de toutes
+notices et dissertations sur cette trouvaille. Je remarquerai cependant
+qu’aujourd’hui nous avons ensuite rencontré un grand nombre de petits
+bas-fonds de ce genre, mais que je n’ai pu examiner ; ils ont au plus
+100 mètres carrés de superficie et ne peuvent pas être pris en
+considération sur la carte.
+
+Nous voyageons le reste de la journée dans une plaine unie de sable avec
+végétation variée d’_alenda_, _arta_, _ezal_, _drin_, etc... Nous
+rencontrons un jeune _ourân_, des cigales et un petit oiseau gris que
+j’ai déjà rencontré dans le Sahara et qui a pour cri la gamme en sautant
+une note sur deux, chant à intervalles écartés de six à huit pauses.
+
+Nous faisons la sieste dans un endroit qui ne présente rien de
+remarquable, et après la sieste nous atteignons facilement, quoique à la
+nuit tombante, le puits de Maleh ben ’Aoūn. Nous y rencontrons deux
+Toroūd avec une dizaine de chameaux venant de Berresof et qui ne font
+que prendre de l’eau au puits.
+
+ 30 juillet.
+
+Notre marche d’aujourd’hui n’a été que fort peu de chose ; nous allons
+simplement à Mouï Rebah ; le pays qui sépare ce puits de celui où nous
+avons couché hier est une plaine de sables unis légèrement ondulés et
+couverts d’une assez riche végétation (comme hier) de _drin_, _arta_,
+_’alenda_, _baguel_, _ezal_. Nous passons plusieurs puits morts et un
+puits d’eau saumâtre.
+
+Pendant la marche, mes gens prennent une gerboise des sables, que je
+dépiote en arrivant. Au puits de Mouï er Rebah, Ahmed tue une sorte de
+petit corbeau ou de grande corneille à tête et à nuque d’un brun bois
+pourri foncé ; le reste du plumage est tout noir. Les chameliers et mes
+gens mangent cet oiseau. En route une autre prise, celle d’un gros mâle
+de _cherchimāna_ (_Scincus_ .....) à bandes latérales brun foncé,
+séparées par des bandes de jaune gomme gutte. Tête d’un noir brunâtre
+clair.
+
+Nous arrivons au puits de Mouï er Rebah que l’on me dit avoir été creusé
+par les Djohāla[223] ; le fait est que ce puits est très célèbre dans le
+Sahara. L’eau en est bonne, mais a dans ce moment un goût de renfermé et
+de corrompu, qu’elle doit à ce qu’il n’y a pas de troupeaux dans le
+voisinage, et que l’eau n’a pas l’occasion de se renouveler par suite de
+grandes quantités absorbées au dehors. Dans la soirée nous voyons
+arriver deux ou trois chameaux chargés en partie de « jell » (crottes de
+chameau) ; on vient en prendre bien loin pour fumer les jardins du
+Souf !
+
+J’ai oublié de noter qu’hier, peu de temps après notre départ, nous
+fûmes rejoints par un nègre marron qui demanda la permission de nous
+suivre à Ghadāmès ; je lui accorde cette permission, car je ne puis que
+favoriser l’émancipation des esclaves. Cependant Ahmed et mes autres
+compagnons ne partagent pas mes principes. Le nègre nous suivra donc et
+si son maître ne vient pas à temps à Berresof, il ira à Ghadāmès et sera
+là en sûreté. Le motif de la fuite de ce nègre (qui est de Kanō) est que
+son maître lui donne toujours les plus pénibles tâches à remplir, et
+qu’il lui défend d’aller aux fêtes des nègres.
+
+Je ne fais pas une longue sieste, et, le soir, je veille un peu pour
+tâcher de faire des observations astronomiques.
+
+ 31 juillet.
+
+Nous passons plusieurs puits et nous arrêtons pour faire la sieste en
+sortant d’une ligne de dunes, à un endroit où le _hād_ apparaît pour la
+première fois. Nous traversons un immense _sahan_[224] uni parsemé de
+petits morceaux de calcaire (vétusté) ; si j’osais le penser, je
+croirais que c’est un bassin d’eau desséché. Il est bordé en partie de
+petits bourrelets de dunes. Nous couchons à une _ogla_ très profonde
+appelée Dakhlet Sidi-’Aoūn, qu’il ne faut pas confondre avec El ’ogla
+ech Cherguiya de Berresof.
+
+ 1er août 1860.
+
+Aujourd’hui les dunes apparaissent à droite et à gauche de notre route
+sous forme de petits chaînons. Nous passons plusieurs puits et
+rencontrons des troupeaux de chameaux et aussi une ou deux huttes
+habitées par des Ferdjān qui ont là un cheval ; on nous apporte un peu
+d’une boisson composée pour cet animal de lait de chamelle coupé d’eau.
+Nous arrivons à la sieste à Bir er Reguia’t[225] où nous trouvons une
+douzaine de « zeraïb » occupées par des Roubaa’ya[226]. Ces gens
+prennent plaisir à effrayer mes hommes, déjà si impressionnés par l’idée
+d’aller au-devant d’un inconnu. Ils finissent par me faire croire à la
+possibilité que les Touāreg campés autour de Ghadāmès nous empêcheraient
+d’y entrer.
+
+Une marche moyenne dans l’après-midi nous amène à Berresof, le dernier
+puits sur notre route. Nous trouvons ici plusieurs groupes de huttes
+habitées par des Roubaa’ya. La caravane partie peu de jours avant nous
+avec le Ghadāmsi est encore ici ; elle attend son guide qui est dans les
+dunes à la chasse du « beguer », antilope oryx ou leucoryx. Elle nous
+rassure sur les bruits que nous avons entendus ce matin.
+
+Je reçois dans la soirée la visite des principaux Roubaa’ya campés ici ;
+ils se mettent entièrement à ma disposition, et se plaignent en même
+temps de ce que, depuis le gouvernement des Français, ils ne peuvent pas
+aller razzier leurs voisins et sont, au contraire, exposés aux attaques
+de tous. Je leur explique de mon mieux la politique des Français à cet
+égard. Ils craignent ici les Ourghamma, les Beni-Zid et les Oulād
+Yagoub, qui tous ne sont pas loin de ce point. Dans la soirée il y a
+noce chez les Roubaa’ya ; étant un peu fatigué, je n’y vais pas, mais
+mes serviteurs me racontent que des femmes y faisaient une sorte de
+danse ayant leur chevelure dénouée, qu’elles jettaient à droite et à
+gauche.
+
+ 2 août.
+
+Dans la matinée on m’annonce qu’un petit parti de méhara est en vue, je
+m’empresse de monter sur une dune et bientôt je distingue que ce sont
+des Touāreg. C’est le cheikh Othman, monté sur son haut méhari blanc et
+son entourage. Nous nous saluons, et bientôt il vient dans ma tente où
+nous avons un long entretien public. Il me remet deux lettres de France,
+et une du kaïd Si Ali Bey[227]. Il me donne à lire aussi une lettre de
+Hadj Ikhenoukhen dans laquelle ce chef des Azdjer lui reproche de rester
+dans un doux loisir tandis que ses frères les Touareg sont en guerre les
+uns avec les autres, et lui dit que son devoir à lui marabout est de
+rapprocher les ennemis et de cimenter la paix.
+
+Le cheikh Othman me conseille quatre choses : la première, d’avoir
+beaucoup de patience ; la seconde, d’être libéral en présents ; la
+troisième, de ne pas intervenir au désert dans le conseil des guides ;
+la quatrième, d’emporter beaucoup d’eau. Le cheikh Othman a connu le
+major Laing (er Raīs) ; il sait encore compter en anglais, ce que le
+major lui avait appris. Il reconduisit de Timbouktou (?) à Insalah un
+des garçons de service de Laing qui était du Fezzān. J’expose la
+politique française vis-à-vis du Sud au cheikh Othman et lui demande son
+avis ; ce qu’il m’en dit sera le sujet d’une dépêche que je ferai demain
+au général de Martimprey.
+
+Le soir, je vais voir la noce qui est à son dernier jour. On a mis la
+mariée dans une « djahfa » ou cage recouverte de haoulis rouge sur le
+dos d’un chameau blanc. Derrière le chameau sont quelques femmes assez
+bien, qui frappent sur un tambourin attaché à la bête en chantant une de
+leurs chansons monotones. Devant la mariée les jeunes gens de la
+_nezla_, en très grand nombre et tous bien mis, font la fantasia avec
+leurs longs fusils orientaux dans lesquels ils fourrent des quantités de
+poudre de sorte que leurs détonations ressemblent au bruit de
+l’artillerie. C’est ridicule. Un des performants ayant tiré un coup
+faible, j’entends un des jeunes gens dire : « C’est une femme ! » — Je
+remarque un des assistants qui sous son haouli s’est entouré la figure
+d’une pièce de « çay » bleu. C’est une mode qui, à ce que l’on me dit,
+est usitée chez les Hamamma.
+
+Le cheikh Othman a amené cinq Touareg avec lui ; ce matin ; on leur a
+donné la diffa des Roubaa’ya qui m’était destinée. Le soir, ils ont leur
+diffa à eux. — Je vais au puits pour le mesurer, et j’y trouve des
+Touareg qui sont de bons garçons ; l’un d’eux, encore jeune, a la tête
+nue et rasée, sauf une ligne de cheveux longs depuis le milieu du front
+jusqu’au cou derrière la tête. Ils sont étonnés de voir que je connais
+leurs divisions de castes et un peu leur alphabet. Ils admirent le
+chapelet que m’a donné Si Mohammed el’Aïd.
+
+Pendant que j’étais au puits, deux jeunes femmes des Roubaa’ya
+emplissaient leurs outres. Elles laissent tomber leur « delou »[228]
+dans le puits. Toutes deux sont vêtues de blanc et ont une petite pièce
+d’étoffe de laine bleu foncé jetée sur la tête, qu’elles ramènent de
+côté devant leur figure pour ne pas être aperçues des hommes. Malgré
+cela, je puis voir qu’elles ne sont pas mal. L’une d’elles, en se
+baissant pour prendre son outre, nous donne quelques instants le
+spectacle d’un joli petit sein bien rond qu’elle n’a pas d’objection à
+laisser exposé aux regards tandis qu’elle prend tant de soin à cacher sa
+figure. On me dit que les Ourghamma, qui étaient venus sous prétexte de
+cimenter la paix avec El-Ouad, ont fait un mauvais coup en s’en allant
+et ont emmené un chameau qu’ils ont trouvé sur leur route.
+
+ 3 août.
+
+Aujourd’hui il n’y a d’autres choses de remarquable que la demande du
+Ghadamsi et de ses compagnons d’El-Ouad de partir avant nous. Le cheikh
+Othman leur refuse net cette permission. Ces gens sont effrayés du sort
+qui peut nous attendre et ne veulent le partager en aucune façon. Il y a
+avec le Ghadamsi deux gens d’El-Ouad qui se rendent à Tripoli.
+
+Le puits est toute la journée le rendez-vous des Roubaa’ya et Oulad
+Hamed campés ici autour et qui sont divisés en trois petites nezlas ;
+c’est là que la djemaa se tient, et l’on cause tandis que les femmes
+puisent de l’eau et qu’un joueur de flûte joue des airs. Le puits n’est
+pas un instant inoccupé tant il y a de monde, de chameaux, de moutons de
+chèvres et d’ânes à abreuver. On m’apporte un agneau dont j’envoie la
+moitié à Othman, qui vient passer une partie de la journée avec moi. On
+veut reprendre le nègre. Hier et une partie de la journée, il est resté
+caché dans les dunes et n’a mangé que quelques dattes qu’il avait
+emportées.
+
+J’ai eu des conversations très intéressantes avec Othman ; j’écris au
+général de Martimprey[229] et à Paris.
+
+Observations astronomiques comme hier soir.
+
+ 5 août.
+
+Aujourd’hui nous devons partir. Les chameaux et les méhara arrivent des
+pâturages et on les mène au puits ; ces malheureuses bêtes en reviennent
+avec le ventre rond comme un tonneau et un corps aussi large que haut.
+On dirait qu’elles savent en buvant qu’elles vont traverser un désert
+sans eau et qu’elles reconnaissent les puits qui précèdent les routes de
+la soif. Les mehara seuls ne boivent peut-être pas assez. Les chameaux
+que le khebir Mohammed m’a amenés de Sahan el Kelb[230] sont les plus
+beaux animaux de cette espèce que j’aie encore vus ; ce sont de vrais
+monstres par leurs proportions gigantesques. Je prends un peu de repos à
+la _gaïla_, mais pas assez, au milieu du bruit de l’emballage. Je ferme
+mon courrier et je plie bagage.
+
+Nous partons. Nous traversons un pays tout à fait analogue à celui qui
+précède Berresof, immédiatement au nord. Ce sont des espaces sablonneux,
+couverts d’une végétation dense de _drīn_, appelé par les Roubaa’ya et
+les Arabes de l’est _sebot_, et de _halma_, enfin de _hād_ et de
+_seffār_. Ces espaces sablonneux sont coupés par des chaînons de dunes à
+cime régulière, qui prennent le nom de _Zemla_. Avant la nuit nous
+trouvons du _baguel_.
+
+La première nuit de marche fut pénible pour moi ; le sommeil me vint
+d’autant plus vile que j’étais accoutumé, depuis l’été, à faire la
+sieste au milieu du jour. Je ne puis m’empêcher d’admirer, quand la lune
+s’est levée, les Touareg sur leurs méhara. Avec leurs armes desquelles
+tombent des lanières de peau diversement ornementées ; leur vêtement
+fantastique et leur immobilité sur ces grands animaux au pas lent et
+régulier, ils ont quelque chose qui me reporte en pensée aux temps de
+notre chevalerie. Et réellement les Touareg ont dans le caractère
+quelque chose de chevaleresque qui me plaît beaucoup. Au départ, tous
+mes Arabes invoquent Dieu, le prophète et tous les saints de leur
+paradis pour qu’ils nous protègent sur cette route dangereuse par sa
+longueur et son manque d’eau absolu. Nous dépassons Ghourd el Liyya
+derrière lequel arrive la route de Djedid à laquelle nous nous joignons.
+Cette route est, au dire de mes guides, _la plus ancienne_ et la plus
+directe. Autrefois le dernier puits était précisément celui de Djedid ;
+mais depuis quelque temps on en a creusé un un peu plus au Sud, c’est le
+puits de Bou Khalfa. La fatigue me fait commander l’arrêt d’un peu bonne
+heure pour mes guides, qui sont scandalisés de cet acte de despotisme.
+
+ 6 août.
+
+Après trois heures de sommeil nous repartons. Les guides aiguillonnent
+mes domestiques un peu mous en leur disant : « Il faut fuir devant la
+mort ! » Le pays continue à garder le même aspect, nous rencontrons par
+endroits des pierres noires et grises (dolomies ?) identiques à celle de
+la chebka des Beni Mzāb, ce qui se trouve confirmé plus tard par
+l’apparition d’affleurements de ce plateau et par l’assertion du cheikh
+Othman que l’on trouve près de Ghadāmès, près de notre route, une dune
+très élevée au sommet de laquelle perce un rocher.
+
+Une tête de gazelle que nous trouvons me montre que la gazelle commune
+du pays est de la variété nommée _rim_, caractérisée par ses cornes plus
+droites et très rapprochée : je crois que c’est l’antilope Corinna.
+L’autre gazelle commune (_dorcas_ ?) est plus rare, mais se trouve
+cependant aussi quelquefois dans ces dunes. Les chasseurs Toroud la
+nomment _el himed_ parce qu’elle affectionne plutôt les _hamada_.
+
+Nous faisons la sieste à l’heure habituelle et avons fait dans nos 24
+heures 13 h. 4 m. de marche. Depuis ce matin, comme par un fait exprès,
+le sirocco s’est levé et a remplacé le vent d’est qui nous avait
+favorisé sans cesse depuis El-Ouad. Nous repartons à peu près à la même
+heure qu’hier, cependant pas d’aussi bonne heure à cause de la chaleur
+qui accompagne le sirocco.
+
+Nous rencontrons sur la route trois charges de chameaux de vêtements et
+d’autres menus objets rassemblés en un tas. Ces sortes de dépôts,
+occasionnés le plus souvent par la mort d’un chameau, sont
+religieusement respectés sur cette route, et j’apprends d’Othman qu’il
+en est de même sur les routes de Ghadāmès au Touat et au Soudan par
+l’Aïr ; elles restent quelquefois des années sans que le propriétaire
+trouve une occasion pour les faire enlever.
+
+Un peu plus loin, nous trouvons les premières traces de cet animal que
+les chasseurs des dunes appellent « beguer », mais dont le vrai nom
+arabe est مَهَى[231] et qui est notre antilope oryx ou leucoryx.
+
+Près de Ghourd et Trouniya la nuit nous surprend, et peu après nous
+arrive un accident qui manque de nous causer un retard sérieux. Un des
+chameaux des Touareg s’était mêlé aux miens, et soit qu’il eût été
+effrayé par quelque chose, soit qu’il voulût rejoindre ses frères, il
+prit tout d’un coup le galop en faisant des sauts et des gambades dont
+je n’aurais pas cru un chameau capable et il disparut dans les dunes.
+Quand les Touareg arrivèrent, nous constatâmes que sur quatre outres
+qu’il portait deux avaient été crevées et ne contenaient plus rien.
+Othman attribua cet accident à l’_aïn_[232], en disant qu’un de ses
+suivants, Ihemma, venait de dire tout à l’heure que l’on ne manquerait
+pas d’eau, et cela avait porté malheur. Après bien des discussions, il
+fut convenu que le maître du chameau irait sur son méhari à sa recherche
+et tâcherait de nous rattraper. On lui fit une petite part d’eau dans
+une outre et il partit, tandis que nous continuâmes notre route.
+
+Lorsque la lune se leva, je pus remarquer que la végétation avait
+notablement diminué de force et de nombre ; nous n’avons plus que de
+rares pieds de _seffār_ et de _hād_. Dans l’obscurité complète (lueur
+des étoiles) je puis continuer presque aussi bien qu’en plein jour le
+levé des distances et des directions, seulement le détail des dunes à
+droite et à gauche de la route souffre de cette route de nuit. Je
+remarque des affleurements du plateau calcaire. Nous voyageons entre des
+rangées de dunes, qui tantôt s’éloignent tantôt se rapprochent et
+quelquefois nous barrent la route ; mais elles sont alors très
+diminuées. De temps en temps aussi nous trouvons des _sahan_ analogues à
+ceux dans lesquels les puits sont creusés, mais ici on trouve parsemées
+sur leur surface des pierres (dolomies appartenant au plateau).
+
+ 7 août.
+
+Après un repos beaucoup moins long que celui d’hier nous repartons, et
+rencontrons bientôt de nouveaux affleurements de calcaire. Nous arrivons
+au commencement de la chaleur du jour à des dépressions irrégulières
+allongées courant à peu près du E. 1/4 S. à l’O. 1/4 N., et séparées par
+des chaînons de dunes. Othman m’assure que ces dépressions s’en vont
+jusque sur la route de Ouarglā à Ghadāmès où elles prennent le nom de
+Oudiān el Halma[233]. Je commence à remarquer qu’Othman a le sens
+géographique très développé et qu’il possède, ce que je n’ai remarqué
+chez aucun Arabe, la connaissance du rapport des différents accidents du
+sol et de leur enchaînement. Nous faisons la sieste dans un de ces
+derniers oueds, après une marche totale de 13 h. 46 m.
+
+Dans la soirée, un de mes Arabes m’apporte une corne de _meha_[234]
+qu’il a ramassée sur la route. Nous rencontrons des traces de chacals,
+ce qui me donne l’occasion d’apprendre du cheikh Othman que partout,
+dans son pays, les chacals boivent et ne s’éloignent pas de plus d’un ou
+deux jours de la source qui les abreuve, qu’il ne connaît que l’Erg où
+le chacal vive naturellement sans boire[235]. Le _fenek_ au contraire ne
+boit jamais, et aussi se trouve-t-il presque exclusivement dans ces
+sables. Un proverbe arabe dit : Trace de chacal, eau proche ; trace de
+_fenek_, ceins-toi et marche.
+
+Mon serviteur Ahmed a encore des accès de fièvre, ce qui dérange tout,
+mes deux autres Arabes n’étant bons à rien ou à très peu de chose. La
+végétation est toujours presque nulle[236]. Nous arrivons dans la nuit
+au Sahan Tángăr où la route de Moui ’Aissa vient rejoindre celle de
+Djedid ; près de là il y a, à droite, un petit _ghourd_[237] appelé
+Gherīd Tángăr. Mes chameliers me font remarquer que la marche est
+devenue plus rapide parce que les chameaux commencent à avoir diminué
+notablement leur provision d’eau et ont le ventre allégé. Nous faisons
+la halte de nuit à Ghourd es Sīd.
+
+ 8 août.
+
+Après un sommeil d’environ une heure et demie, nous nous remettons en
+marche, et suivons des sortes de boyaux entre deux dunes ; quelquefois
+ces boyaux s’élargissent et ressemblent à de petits oueds (style du
+Souf). Nous faisons la sieste dans une dépression après avoir fait une
+marche de 14 h. 11 m. depuis hier à pareille heure.
+
+Ahmed, au départ le soir, est encore pris par la fièvre.
+
+Le cheikh Othman me dit que nous sommes ici au Dhahar el ’Erg, c’est-à-
+dire au point culminant de la région des dunes, qu’à partir d’ici le sol
+va en s’abaissant vers Ghadāmès et vers El-Ouād[238]. Cet avis a besoin
+d’être pesé, mais le fait sur lequel s’appuie mon compagnon targui est
+indubitable, c’est la forme nouvelle que prennent les dunes. Les
+_ghourds_ sont encore petits, pas aussi hauts que le Ketef, à mon avis,
+mais leurs formes ont changé ; ils ont pris des formes de montagnes
+pointues, anguleuses sur toutes les faces ; les ghourds sont moins
+allongés. Nous rencontrons de temps en temps en travers de la route des
+dunes en cordons hauts de 1 à 3 mètres seulement, mais longues de 400 à
+700 mètres et très régulières, que le vent change sans cesse de force et
+de direction. Ces endroits sont toujours un obstacle pénible pour les
+chameaux et tout le monde se met à l’ouvrage pour leur frayer un chemin
+oblique avec une pente légère. Le vieil Othman est toujours le premier à
+l’ouvrage.
+
+Deux des Arabes ont des symptômes d’ophtalmie.
+
+Le khebir me dit que Ghourd Meçaouda est, selon lui, à moitié route de
+Ghadāmès à Berresof. Au ghourd Rouba que nous avons passé il y a
+longtemps, vient se joindre à notre route une des routes de Bīr
+Ghardāya ; d’autres viennent ici et d’autres plus loin encore. Cette
+route est peu stable, comme on le voit, et dépend du caprice du guide.
+La végétation est toujours presque nulle. Nous arrivons au ghourd Ben
+’Akkou, qui est le point très connu anciennement comme faisant le point
+du milieu entre le puits de Djedid et Ghadāmès.
+
+Dans le Haoudh[239] es Sefār je remarque une petite butte d’un blanc
+éclatant. Nous nous arrêtons pour dormir un peu dans un endroit appelé
+Ma’dhema.
+
+ 9 août.
+
+Nous partons comme toujours de bonne heure, et marchons entre les
+_ghourds_ et les _zemlāt_[240]. Nous arrivons bientôt dans une série de
+bas-fonds entre les dunes, que l’on a désignés sous le nom générique
+d’El-Hiádh[241]. De temps en temps des pierres de calcaire gris plus ou
+moins décomposé. Nous allons faire la sieste à l’extrémité sud du Haoudh
+El-Hadj S’aīd, aussi nommé Hoūdh el Belbelāt à cause de la plante nommée
+_belbal_ qui y croît. Le sol de ce terrain est très ferme, composé de
+détritus de calcaire. Othman et les guides me désignent cet endroit
+comme étant celui où l’on devrait tenter le forage d’un puits. La
+présence de _belbal_, disent-ils, est un signe que l’eau ne doit pas
+être loin. L’endroit me paraîtrait, à moi aussi, bien choisi.
+
+Nous avons rencontré avant l’étape deux Souāfa venant de Ghadāmès avec
+un chameau ; ils apportent la nouvelle que la plus grande partie des
+Touareg ont quitté les environs de la ville par suite de la petite
+vérole qui y règne et qui les décime. Si Othman me dit : « Dieu a créé
+la petite vérole ennemie des Touareg et aussi la craignent-ils très
+fort ». On me dit plus tard à Ghadāmès que si elle est si fatale pour
+les Touareg, c’est qu’ils sont sales, et que même quand ils ont de
+l’eau, ils font leurs ablutions en se frottant les mains sur une pierre.
+
+Nous avons marché 14 h. 50 m. depuis la dernière étape. A notre départ,
+la végétation, presque nulle comme toujours, se compose d’_álenda_, de
+_drīn_ et de _hād_. A la nuit nous passons deux tombeaux d’individus
+assassinés par les Arabes, dont l’un nommé Mîdi de Ghadāmès a donné son
+nom à un ghourd voisin. Le vent a tourné à l’est. Nous marchons toute la
+nuit et ne nous arrêtons qu’à 6 h. 65 m. du chronomètre le 10 août pour
+faire la sieste. Cette deuxième étape a été de 13 h. 30 m. de marche.
+
+ 10 août 1860.
+
+Nous nous arrêtons pour la sieste épuisés de fatigue[242] ; je n’ose pas
+comparer celle de mes domestiques à la mienne tant j’aurais pitié d’eux.
+On verse dans le nez d’un chameau qui souffre de la soif une gamelle
+d’eau. Cela vaut beaucoup mieux que donner à boire, parce que le peu
+d’eau dont on peut disposer ne fait rien dans l’estomac de l’animal.
+Nous arrivons près du ghourd Mámmer, à une dépression où je reconnais la
+roche blanc d’argent dont j’ai parlé. Je trouve que c’est une terre très
+savonneuse et salissant les doigts, toute imprégnée de coquilles de
+_planorbis_, signe évident qu’il y avait là un petit lac autrefois. Tout
+à côté de cette terre se trouve sous le sable une poussière noire, qui
+m’intrigue beaucoup et dont je prends une petite quantité[243].
+
+A la tombée de la nuit, le chameau sur lequel je suis monté, sur un lit
+formé de mon matelas jeté sur les caisses, prend peur et part au galop
+en sautant ; je suis lancé en l’air et un peu plus loin tombent les
+cantines. Rien n’est cassé heureusement ni sur moi ni dans les caisses.
+J’aurais été tué ou estropié si j’étais tombé sous les cantines.
+
+Les dunes diminuent notablement et rapidement de hauteur, elles
+reprennent la forme de _zemlat_. Nous traversons un petit _hamada_,
+nommé Hameida, et nous reprenons les dunes, redevenues simples
+ondulations de sables. Nous voyageons toute la nuit ; de bonne heure
+nous entrons sur la hamada de Ghadāmès qui est d’abord recouverte de
+sable, puis apparaît comme la chebka des Beni Mezāb, semée de pierres de
+dolomies violettes, noires ou grises.
+
+Peu après nous descendons dans une dépression profonde[244] de la
+chebka ; c’est un chott à sol de _heicha_, tout semblable à celui de
+l’Oued-Righ ; nous dépassons une grande dune située au milieu et enfin
+nous arrivons à l’autre extrémité à une petite _ghaba_[245], appartenant
+à la zaouiya de Sidi Maābed.
+
+Marche de cette étape, 15 h. 36 m.
+
+
+[Note 220 : Cf. _Relation du voyage de M. de Bonnemain_, par A.
+Cherbonneau, _Nouv. Annales des Voyages_, juin 1857, et A. Bernard et N.
+Lacroix, _Historique de la pénétration saharienne_. Alger, 1900, p.
+46-47.]
+
+[Note 221 : Du Sud.]
+
+[Note 222 : D’après la détermination de Bourguignat : _Physa contorta_,
+_Physa Brocchii_, _Physa truncata_, _Planorbis Maresianus_. (_Les
+Touareg du Nord_, Append., p. 27.) On sait, par les explorations de MM.
+Foureau et Flamand, que les fonds de sebkha à coquilles d’eau douce et
+saumâtre se rencontrent fréquemment dans l’Erg, où ils apparaissent
+entre les dunes. Le vent soulève les tests légers des coquilles et les
+éparpille sur les sables.]
+
+[Note 223 : Géants auxquels les indigènes attribuent aussi les tombeaux
+mégalithiques (_Touareg du Nord_, p. 416).]
+
+[Note 224 : « Dépression de terrain solide en forme de bassin arrondi au
+milieu des sables » (H. Duv.).]
+
+[Note 225 : Le vrai nom de ces puits est Maatig (H. Duv.).]
+
+[Note 226 : Ou Rebaya ; fraction des Souafa.]
+
+[Note 227 : Le kaïd de Tougourt.]
+
+[Note 228 : Seau de cuir.]
+
+[Note 229 : Le général de Martimprey fut un des principaux partisans du
+commerce du Sud. Commandant des forces de terre et de mer en Algérie, il
+écrivait dans une lettre officielle du 22 juillet 1860, reçue par
+Duveyrier à ce puits de Berresof : « Un décret impérial vient de faire
+tomber les barrières qui s’opposaient à nos relations commerciales avec
+le Sud ; aujourd’hui et désormais les produits soudanais et sahariens
+doivent entrer en Algérie en toute franchise. Veuillez répandre cette
+bonne nouvelle... » Et il ajoutait ce _post-scriptum_ de sa main :
+« Avant d’avoir reçu votre lettre qui me fait connaître l’intention où
+vous êtes de vous faire accompagner par le cheikh Othman, je venais
+d’adresser à ce chef l’invitation de se rendre auprès de moi. J’ai hâte
+de conclure tous les arrangements qui pourront le plus tôt possible, la
+sécurité existant à un degré suffisant, amener la liaison des relations
+qu’il faut établir entre l’Algérie, le Soudan et les régions
+intermédiaires... Vous comprenez que je tienne à ce que le cheikh Othman
+soit ici quand l’Empereur y viendra. » — On sait que le cheikh Othman
+préféra suivre Duveyrier.]
+
+[Note 230 : « La cuvette du chien », un des pâturages de l’Erg.]
+
+[Note 231 : Meha. « Beguer » ou « beguer el-ouahch » est le nom
+vulgaire. (O. H.)]
+
+[Note 232 : Cf. _Les Touareg du Nord_, p. 415-416.]
+
+[Note 233 : « Les oueds du halma » (_Plantago ovata_). M. Foureau les a
+retrouvés en 1893 sur la route de Ghadāmès à Tougourt, et en 1896 plus
+au sud, vers 30° de latitude, mais là ce ne sont plus que des sillons ou
+entonnoirs coupés de dunes sans orientation régulière. (_Dans le grand
+Erg_, Paris, 1896, p. 43.)]
+
+[Note 234 : Antilope addax (_Les Touareg du Nord_, p. 225.]
+
+[Note 235 : On rapporte le même fait du mouton en hiver. L’Erg est plus
+riche en plantes vertes qui, mâchées, fournissent une certaine quantité
+d’eau.]
+
+[Note 236 : Plantes notées sur le carnet pendant cette journée de
+marche : _drine_, _neci_.]
+
+[Note 237 : Dune à plusieurs arêtes, pâté de dunes.]
+
+[Note 238 : Ce renseignement n’a pas été reporté sur la carte de
+Duveyrier. Il mérite pourtant sérieuse considération, car M. Foureau,
+faisant en 1893 une route un peu plus occidentale, a noté vers 31° de
+latitude, l’altitude extraordinaire de 406 mètres, résultat de trois
+lectures barométriques (renseignement manuscrit de M. Foureau). En
+admettant une correction à faire du fait des variations atmosphériques,
+il n’en faut pas moins voir dans ce « dos de l’Erg » un relief réel.]
+
+[Note 239 : « La cuvette du Sfar » (variété d’_Arthratherum_).]
+
+[Note 240 : Ce sont les longs cordons de sable signalés plus haut.]
+
+[Note 241 : Pluriel de _el haoudh_.]
+
+[Note 242 : Le carnet porte ce jour-là : Végétation rare et maigre :
+_ézal_, _alenda_, _halma_.]
+
+[Note 243 : C’est le _torba_ des Arabes. La poussière noire doit sa
+coloration à des éléments tourbeux.]
+
+[Note 244 : Le carnet de route dit : plus basse de dix mètres.]
+
+[Note 245 : Endroit planté d’arbres (O. H.).]
+
+
+
+
+ CHAPITRE II
+
+ ARRIVÉE A GHADAMÈS
+
+
+ 11 août.
+
+Nous trouvâmes dans cette _ghaba_ un jeune homme de la zaouiya, vêtu de
+pantalons blancs descendant jusqu’à la cheville, d’une sorte de blouse
+blanche et d’un turban blanc. Ce jeune homme ne me reconnut pas pour
+chrétien parce qu’il est rare de rencontrer un Français jambes, pieds et
+bras nus et en chemise. Il me salua, croyant probablement que j’étais
+Tunisien, et nous aida à débarrasser les chameaux. Je m’établis sur mon
+matelas, à l’ombre d’un palmier ; la chaleur, le sirocco violent qui
+nous avait fouettés dans le chott, nous avaient épuisés et brûlés.
+
+La nouvelle de l’arrivée d’Othman fut bientôt portée à Ghadāmès et une
+foule de Touareg Ifoghas, à pied ou montés à méhara, vinrent au-devant
+de lui. Il leur expliqua loin de moi qui j’étais et pourquoi j’étais
+venu et plusieurs d’entre eux demandèrent s’ils pouvaient venir me
+saluer. Ils vinrent en effet, et je leur fis des compliments. Tout ceci
+est bien poli et n’aurait jamais lieu en pays arabe. La foule des
+Touareg augmenta beaucoup, et, quand nous partîmes, nous avions une
+nombreuse escorte en très beaux habits de parade. Tout ce monde se
+comporta bien et ne fit aucune remarque sur ce que je relevais le pays.
+Nous laissâmes d’abord le zaouiya de Sidi Maābed à droite avec ses
+palmiers ; c’est non seulement une zaouiya, mais encore un petit
+village. Plus loin, nous passons à une plus grande distance la zaouiya
+de Sidi Mohammed es Senoūsi, bâtie depuis trois ans par cet ennemi
+mortel des Français et des chrétiens. Dans le petit bassin dans lequel
+se trouve la zaouiya, les puits sont comme à El-Guettar (Tunisie). On
+creuse un puits près du bord élevé de la dépression ; on y trouve de
+l’eau coulant légèrement ; on creuse plus loin un autre puits dans la
+direction du courant, et ainsi de suite ; de sorte que l’eau d’un puits
+passe dans l’autre. De la zaouiya nous marchons dans la chebka, dans un
+labyrinthe, et nous arrivons en vue de Ghadāmès, qui est située au haut
+du plateau. Nous laissons en même temps à gauche le commencement de la
+_ghaba_ et à droite des ruines gigantesques que je crois romaines.
+
+Nous arrivons à la porte de Ghadāmès, qui est tout entourée par les
+palmiers, sauf à cet endroit. Nous laissons en face de la porte
+plusieurs nezla de petites tentes de peau des Touareg. Arrivés en dedans
+des murs, on me dit que le moudir est dans les jardins ; j’envoie un de
+mes domestiques, qui arrive avec la réponse qu’il faut que je vienne en
+personne ou que j’envoie mon firman.
+
+Je me rends en personne dans le jardin où je trouve le moudir, un vieux
+turc abruti, en chemise et gilet de coton et une calotte idem, assis sur
+un tapis, par terre. Il a avec lui de petits serviteurs turcs mulâtres,
+un interprète assez bien et assez beau et un qawwas, qui est venu de
+Tripoli pour une affaire à part. Ce dernier, habillé à l’européenne,
+porte, entre autres, des pantalons blancs, des escarpins et des cheveux.
+Le moudir Hadj Ibrahim me reçoit sans daigner se lever, mais il est
+obligé de me souhaiter la bienvenue lorsqu’il a lu le firman du Pacha.
+Je reste là, il fait chercher une maison pour m’y loger et y fait
+conduire le bagage après m’avoir interrogé sur le contenu des cantines
+et des _gherair_[246]. Je dîne avec lui ; il mange à table le premier ;
+je ne dis rien, mais je n’en pense pas moins. Ce vieux squelette à
+moustaches ne fait pas un changement de place de cinq pas sans traîner
+après lui ses immenses pistolets. La conversation roule sur le Iemen où
+il a vécu longtemps, et Saouakim où il a connu, il y a deux ans et demi,
+le voyageur Hadj Iskander[247] allant au Soudan.
+
+Le soir, je vais à la maison qui m’est destinée, en attendant mieux, et
+qui se trouve près de la ghaba. Je suis heureux de me reposer. De la
+ghaba à Ghadāmès, 1 heure 2 minutes.
+
+ 12 août.
+
+Ce matin, de bonne heure, je suis encore dans mon lit, lorsque vient me
+trouver un des petits négroturcs frisés du moudir, armé d’un sac en
+toile et d’un billet très aimable, mais très inintelligible. Le petit
+négroturc est plus clair et m’exprime que son noble maître désire une
+bouteille d’araki. Or, en fait de liqueurs, je possède une bouteille
+entamée d’absinthe, et une d’eau de noix. Je remets au petit l’eau de
+noix et on l’emporte avec de grandes précautions.
+
+Je vais ensuite chez le moudir pour lui parler de la maison que je dois
+habiter et que je veux louer ; il me retient à déjeuner. Je vois la
+maison qu’on m’a destinée ; elle ne peut pas me convenir ; on m’en
+montre une seconde, qui est moins mal et que je prends.
+
+Le moudir me retient à dîner et j’accepte, quoique je commence à avoir
+assez de sa société et de ses repas. Mais, pendant l’après-midi, je vois
+revenir le négroturc qui, après bien des caresses, me montre une
+damejeanne qu’il a apportée et que son maître voudrait avoir remplie
+d’araki, contre remboursement bien entendu. Ceci me paraît trop fort, et
+je renvoie le bonhomme avec le « non » le plus formel et le plus
+véridique. Je fais suivre Ahmed, qui va dire au moudir, qu’étant
+indisposé, je ne viendrai pas dîner chez lui. Le moudir cependant
+prétexte qu’il s’est mis en frais et qu’il faut que je fasse honneur à
+son repas.
+
+A l’heure dite, je ne me rends à son habitation que lorsqu’on vient me
+chercher. Je trouve tout le monde en prières de l’air le plus contrit du
+monde. On sert plusieurs plats, parmi lesquels une poule pour cinq
+personnes ; le moudir s’excuse sur ce « qu’il n’a pas pu trouver de
+viande en ville ». J’avais vu un mouton et plusieurs chèvres dans les
+rues. Le stupide homme me demande : « Y a-t-il de la viande dans votre
+pays ? — Oui, nous autres Français, nous en mangeons deux fois par jour.
+— En France ou bien en Alger ? — En France, à Alger et même à
+Ghadāmès. » Notez qu’au déjeuner nous n’avions eu que des légumes. Je
+n’ai lâché mot que de force à dîner, et, sans attendre le café, je suis
+revenu chez moi. Or le moudir avait dit qu’il se chargeait de mon dîner
+et de celui de mes gens. On apporte en effet ce dernier, et il se
+compose de deux assiettes, l’une contenant un peu de légumes qui ne
+dépassent pas le fond de l’assiette, l’autre contient la même quantité
+de vermicelle. Enfin quelques onces de pain. Je fais renvoyer le tout
+chez le donateur. Ahmed et Brahim dans les rues sombres et couvertes de
+Ghadāmès manquent l’un de renverser une femme, l’autre de se casser la
+tête.
+
+Je vois deux fois Othman ; bonnes nouvelles de chez les Touareg. Il
+trouve le moudir ce que j’ai dit. Le moudir a des soldats sous ses
+ordres. Ce sont des Djebaliya, depuis l’âge le plus jeune jusqu’aux
+vieillards à barbe blanche. Ils ont pour se vêtir un _haouli_, de sorte
+qu’ils laissent leurs poitrines, y compris les tétons, nues, ce qui, je
+n’ai pas besoin de le dire, serait plus gracieux chez une belle femme
+que chez ces squelettes affamés.
+
+C’est la nuit que les femmes des Ghadamsya sortent pour aller à la
+fontaine et à leurs affaires. Celles que j’ai vues sur les toits
+portaient un haïk bleu tourné comme chez les femmes des Beni-Mezab. J’ai
+vu dans les rues d’autres femmes sans voiles et portant un diadème de
+cuivre doré : ce sont ce qu’on appelle ici des ’Atriya, c’est-à-dire de
+la caste mélangée de sang noir. Ce sont les mulâtresses.
+
+Les maisons de Ghadāmès sont hautes, ayant quelquefois un rez-de-
+chaussée et deux ou même trois étages[248] ; les murs, bâtis en briques
+de terre crue, sont blanchis à la chaux. L’architecture ressemble à
+celle des Beni-Mezab. Les rues sont couvertes et fort obscures en plein
+jour, à plus forte raison de nuit. La ville et les plantations sont
+entourées de murailles et l’on reconnaît en certains endroits que ces
+murailles ont été détruites deux fois avant celles qui existent
+aujourd’hui.
+
+La ville possède un citronnier ; il y a maintenant des pastèques en
+quantité, mais elles sont dures ; les melons sont aussi en grand
+nombre ; ce sont les meilleurs que j’aie trouvés dans le Sahara. Il y a
+des citrouilles, _gauráa_, tomates, etc. Les dattes de la petite espèce
+noire sont mûres, mais on ne les a pas encore cueillies.
+
+La ville est remplie de Touareg. Il paraît qu’ils m’ont tous très bien
+vu, d’après les discours d’introduction qu’a faits Othman. Ceux qui sont
+venus hier me voir dans la Ghaba avaient demandé à Othman : « Pouvons-
+nous venir le saluer ? »
+
+Le moudir fait donner la bastonnade devant moi à un nègre colossal qui
+avait commis le crime d’aller voir deux fois cette année une négresse
+dans une maison particulière.
+
+ 13 août.
+
+Le matin, je change de demeure ; le pauvre cheikh Ali[249], qui bégaye
+tant qu’on ne peut pas se moquer de lui, est presque toute la journée
+chez moi ; il va me chercher tout ce qui me manque.
+
+Je fais la sieste et écris quelques lettres. A l’heure du Medjelès, qui
+a lieu toutes les semaines à pareil jour et une autre fois par semaine,
+le moudir fait envoyer chercher mon firman. Je trouve bon de donner
+aussi celui du Bey de Tunis et le décret des douanes, qui sont tous lus,
+et sont le sujet d’un commentaire de la part du moudir. Dans la soirée,
+on m’annonce sa venue ; j’ai une explication avec lui, mais il est si
+bête, si borné, si entiché de son osmanlisme que l’on n’arrive à rien
+avec lui. Enfin, il dîne avec moi. Il vient ici avec un armement
+complet. Il me promet que, partout où j’irai, il me fera accompagner par
+deux de ses fameux soldats.
+
+J’apprends aujourd’hui que les nobles Ghadāmsia (sang blanc) qui
+épousent une ’Atriya sont mal vus, que les ’Atriya mâles ne trouvent
+jamais à épouser une femme noble.
+
+ 14 août.
+
+De bonne heure, le cheikh Ali vient m’apporter un panier de légumes. Il
+m’apprend que chaque grande famille de nobles a ses ’Atriya nés depuis
+longtemps des négresses de ses aïeux, et doit les protéger, leur fournir
+du travail et de la nourriture s’ils sont dans le besoin. Il paraît que
+les femmes ’Atriya n’ont pas toujours des mœurs très chastes.
+
+On m’apporte des dattes mûres ; elles sont toutes petites et noirâtres,
+mais je ne les trouve pas mauvaises.
+
+Des Touareg viennent à l’heure du déjeuner frapper à la porte pour me
+voir, mais je ne fais pas ouvrir. Le cheikh Othman m’approuve. Du reste,
+ils n’ont pas insisté. Dans l’après-midi, le petit Abyssin m’apporte un
+panier de légumes de la part du moudir. On sème en ce moment une
+graminée, céréale, appelée ici El-Gossob[250], et dans le nord _dra’_ ;
+on ne la récolte qu’à la fin de l’automne.
+
+Visites de quelques grands de la ville.
+
+ 15 août.
+
+Je sors accompagné de deux soldats et je vais voir d’abord les
+Esnām[251], ces restes de constructions que je crois être les ruines de
+la ville ancienne du temps des Romains. Ce sont des supports de vastes
+arcades, je le crois du moins ; tout à l’entour, s’étendent des débris
+de pierres, et des fondations comme on en voit dans toutes les ruines
+romaines de ce pays. Les pierres ne sont pas taillées ; quelquefois
+cependant elles sont dégrossies ; elles sont unies par un ciment de
+plâtre. Au milieu des décombres sont quelques tentes touareg, mais leurs
+occupants n’étaient pas là et nous n’eûmes à disputer le chemin qu’à
+deux lévriers qui gardaient les tentes.
+
+Je vais voir la source ; elle forme un bassin profond d’une eau
+transparente et d’un bleu charmant ; l’eau donne naissance à quelques
+mousses aquatiques qui paraissent au fond en plusieurs endroits. Des
+libellules rouge brique planent au-dessus de l’eau. Je ne vois pas de
+poissons. Le bassin a une forme inégale : il est garni de pierres. L’eau
+s’écoule d’une manière insensible à l’œil par un canal souterrain près
+de l’endroit où l’on vient puiser l’eau. Le kaïd el mā, chargé de
+distribuer l’eau, est loin de là dans une petite niche sur le marché.
+
+Je passe la soirée couché sur un banc de la rue, où j’ai fait porter une
+couverture et des coussins. Je regarde le mouvement autour de moi. Il y
+a plusieurs négresses qui paraissent à poste fixe près d’ici ; elles
+jacassent toute la journée. Quelques nobles Ghadamsia passent devant
+moi ; les uns me saluent, les autres ne me disent rien. Je rends les
+saluts à ceux qui me parlent. Les noirs dépassent de beaucoup parmi les
+passants le nombre des blancs. Presque pas de Touareg.
+
+Un de mes voisins possède une jument du Touat ; c’est le seul cheval
+qu’il y ait en ce moment à Ghadāmès.
+
+J’obtiens le soir la latitude de Ghadāmès par le passage de Mars au
+méridien : j’ai 30° 6′ 33″ N.
+
+ 16 août.
+
+Je vais me promener dans la ville. Il y a près d’ici, je crois dans le
+quartier d’El Aouina[252], un petit marché où l’on vend des liqueurs ;
+il est remarquable aussi sous un autre point de vue. D’un côté il est
+bordé d’arcades, et je remarque un tronçon de colonne qui me paraît être
+évidemment romain. Du côté opposé coule sous terre une petite rigole
+auprès de laquelle est un abreuvoir et un lavoir. Plusieurs petites
+auges carrées, en pierres de différentes grandeurs, sont encore ici en
+souvenir de l’ancienne Ghadāmès. Mais j’étudierai tout cela
+systématiquement un peu plus tard.
+
+Je rends une visite au moudir et je le trouve très bien. Cependant,
+j’apprends plus tard qu’il a eu une violente dispute avec sa femme
+turque à la suite de laquelle celle-ci a demandé du poison pour le tuer.
+De là rupture, et la femme répudiée s’en est allée à Dérdj. Le fils du
+moudir qui est à Sinaoun est parti pour Tripoli aussitôt qu’il a appris
+cette nouvelle. De sorte que le moudir est d’une humeur de chien pour
+tout le monde. Je donne de l’opium au moudir, qui est dérangé à état
+permanent. Il m’envoie le soir une excellente pastèque.
+
+Il est curieux de voir les Ghadāmsia savoir presque tous le haoussa ;
+rarement ils parlent à leurs esclaves dans une autre langue. Les enfants
+blancs et les esclaves apprennent d’abord le ghadāmsia[253], et ce n’est
+que plus tard qu’ils se mettent à l’arabe.
+
+On a toutes les peines du monde à se procurer ici des légumes, des
+melons et de la viande. Tout est pris d’avance : les acheteurs vont
+chercher les fruitiers jusque dans leur ghaba, et le peu qui arrive au
+marché est de suite accaparé. Quant à de la viande, depuis que je suis
+ici, les Arabes n’ont pas apporté de moutons, il se passe quelquefois
+quinze jours sans qu’il en vienne. On est réduit aux poules, pigeons et
+à quelques chevreaux.
+
+Le soir, je fais porter mon lit sur la terrasse et j’y dors en compagnie
+de mon fusil chargé à balles. J’ai la distraction de voir les ombres de
+mes voisines, blanches et noires, se promener sur les terrasses
+d’alentour et d’entendre leur caquet à voix basse.
+
+ 17 août.
+
+Ihemma, le petit bandit targui qui accompagnait Si ’Othman, m’apporte
+quelques lignes de tefinagh que m’ont écrites ses sœurs auxquelles
+j’avais envoyé à chacune un miroir.
+
+Je vais voir le marché qui a lieu toutes les semaines à pareil jour. Il
+a lieu immédiatement après la prière à la mosquée au dohor. On prend ses
+places d’avance ; le moudir m’a envoyé deux soldats qui sont postés à
+côté de moi pour écarter les badauds. Je vois arriver le moudir, avec
+son page abyssin et ses longs pistolets, puis le qawwas ; ils entrent
+dans la mosquée par une porte à part donnant sur le marché. La prière ne
+dure qu’un instant ; je suis ensuite rejoint par le cheikh de la ville
+(Cheikh Ali) et il se rassemble autour de moi plusieurs Ghadāmsia, entre
+autres Abd el Aziz, bel homme à barbe grisonnante et à beaux vêtements,
+qui connaît de vue Tombouctou, Oualata, Tichit, le Soudan et le Touat,
+ainsi que les pays intermédiaires. C’est un homme intelligent et
+d’autant plus poli qu’il connaît Tunis et Tripoli. Nous nous tenons sous
+un corridor, près de la boutique du gomrekdji[254]. Nous voyons passer
+beaucoup de Touareg, dont plusieurs sont d’une taille colossale.
+Quelques-uns me saluent ; d’autres me regardent et passent ; deux
+Sakomāren[255] seulement se permettent de dire : « Fi ! c’est lui qui a
+amené Cheikh Othman ». Mais cette parole de la bouche d’Imrhad n’a pas
+beaucoup de poids.
+
+Le marché n’est pas brillant ; on y vend des cotonnades anglaises et
+maltaises, des étoffes de coton bleu à rayons rouges, du Soudan, dont
+les unes servent de couverture et les autres de vêtements de dessus aux
+femmes de Ghadāmès. On vend quelques fusils, des chameaux et un coffre.
+On me dit que d’ordinaire le marché est plus beau.
+
+Les Sakomaren qui sont ici sont des chameliers qui doivent amener au
+Touat la grande caravane des Ghadāmsia dont les bagages sont déjà
+exposés hors de la ville en attendant que les affaires soient arrangées
+avec Ikhenoukhen.
+
+ 18 août.
+
+De bon matin, un Targui m’amène un enfant parent de Si ’Othman, qui est
+affecté d’un œdème très avancé provenant d’un anévrisme du cœur. Cet
+enfant, âgé de 12 ans, fait mal à voir ; outre sa maladie qui l’a rendu
+presque impotent, et qui a répandu une couleur jaune uniforme sur ses
+chairs molles, il a eu encore dernièrement la petite vérole, qui a
+laissé sur lui des traces profondes. Je déclare après l’examen que,
+lorsque Si ’Othman viendra, je lui dirai mon avis sur la maladie. Je
+crains toujours que les gens ignorants ne pensent que j’ai le remède de
+telle ou telle maladie et que je ne veux pas la guérir.
+
+Quelque temps après, je reçois la visite bienvenue de trois dames
+targuies, l’une d’elles est jeune, assez grande et d’une blancheur
+rare ; elle est de plus très bien peignée. Sa coiffure est, sur le
+devant, identique à nos bandeaux plats d’Europe, mais ces derniers se
+terminent derrière les oreilles par deux nattes courtes et épaisses. Les
+ornements de ces Targuiāt sont sobres ; la belle porte trois légers
+bracelets à chaque bras ; le tout est de bon goût et serait bien vu en
+Europe. Ainsi ce ne sont plus les ornements grossiers des Arabes.
+
+La conversation roule sur très peu de choses parce que ces dames me font
+la malice de prétendre ne pas comprendre l’arabe, de sorte que je suis à
+m’éreinter à chercher de rares expressions dans le cinquième volume du
+Dr Barth. — Elles partent d’un éclat de rire formidable quand je
+parviens à leur désigner « ulhi »[256] et « teraouen »[257] comme étant
+le siège primitif de la maladie du jeune Targui qui est le frère de
+l’une d’elles. Lorsque nous étions ainsi aux prises, arrive Si’Othman
+qui, en voyant les Targuiāt, s’écrie : « Bism Illah er Rahman er
+Rahim », expression que les Touareg emploient lorsqu’ils sont affectés
+d’une surprise pénible. Nous parlons de nos affaires et, pendant ce
+temps, les Targuiāt veulent s’en aller ; l’une d’elles retrouve son
+arabe pour me demander du tabac. Je leur dis que je n’en ai pas, mais
+que, si elles veulent bien revenir, j’espère être plus riche.
+
+Aujourd’hui, on vend au marché tous les moutons qui sont arrivés hier.
+Le cheikh Ali me dit qu’on en vend quelquefois 300 en un seul jour. Les
+occasions sont si rares que l’on fait ses provisions. Le même homme me
+raconte qu’à la dernière vente il acheta trois moutons, que cinq jours
+après il en vendit deux, et qu’il eut le troisième pour profit de sa
+spéculation. J’achète un mouton, hier j’en avais acheté un autre
+engraissé en ville. Les moutons se vendent, comme du reste tout ce qui
+passe sur le marché, par l’entremise de « dellāl », crieurs, et tout est
+cédé à l’enchère. Les principaux marchands, et en général tous ceux qui
+ont besoin de quelques-uns des articles en vente, se tiennent assis
+autour du marché ; et les crieurs passent en exposant la marchandise et
+en indiquant le dernier prix offert.
+
+J’apprends qu’autrefois, les Ouled Hamed d’El-Ouad prélevaient un petit
+tribut, « ghefara », sur les marchands de Ghadāmès qui passaient par le
+Souf se rendant à Tunis ; depuis l’occupation française, cela n’a plus
+lieu.
+
+Autrefois, la route de Ghadāmès à Gabès était très fréquentée,
+maintenant personne ne fait plus ce voyage de crainte des Ourghemma. Je
+vois plusieurs Ghadāmsia qui ont fait chacun une demi-douzaine de fois
+cette route.
+
+Les nouvelles d’Ikhenoukhen sont qu’il est arrivé à Māsīn avec ses
+chameaux altérés (les puits de cette région sont presque tous à sec
+cette année). A Māsīn, ils ont trouvé le puisard contenant très peu
+d’eau (le mot Māsīn ne signifie pas autre chose) ; il faut qu’il
+séjourne là jusqu’à ce que les chameaux aient bu pour pouvoir franchir
+les dernières étapes jusqu’à Ghadāmès. Le puits d’Inguelzām[258] est
+aussi tari.
+
+Toujours des difficultés pour trouver des légumes et des fruits. Santé
+parfaite.
+
+ 19 août.
+
+Je reçois dans la matinée la visite de Si ’Othman et d’un vieux Targui
+qui semble être de ses intimes ; je leur fais voir les livres arabes que
+je destine à Cheikh el Bakkay de Tombouctou. Parmi ces livres est mon
+Coran doré sur tranche ; Si ’Othman en est épris. Il commence à chanter
+la sourate de la vache et j’ai peine à l’arrêter. Voyant que ce livre
+faisait tant de plaisir à mon ami, je lui en fais présent. Si ’Othman ne
+peut contenir des démonstrations de joie enfantine. Là-dessus, il s’en
+va pour prévenir le crieur, qui est en train de lui procurer une
+« Neskha » manuscrite, qu’il n’en a pas besoin.
+
+A peine Othman était-il sorti qu’au milieu de mon déjeuner arrive ma
+belle Targuie d’hier, accompagnée cette fois d’une belle jeune femme
+seulement. Elles me disent qu’Othman leur a défendu de venir et que
+c’est pour cela qu’elles ont attendu sa sortie. J’apprends aujourd’hui
+que Télengui, c’est le nom de la belle Targuie, est mariée, mais elle me
+dit que son mari part demain pour le Touat. Je leur fais cadeau à
+chacune d’un foulard de coton et d’un miroir, et d’un peu d’argent pour
+acheter du tabac, car toutes les Targuiāt fument. En échange de mes
+présents, Télingui me demande du papier pour m’écrire du tefinagh.
+Télengui me distrait beaucoup ; je l’engage à revenir. Son vêtement se
+compose d’une blouse bleu de ciel, à manches courtes, n’atteignant pas
+le coude, et d’une couverture de coton blanc dont elle s’enveloppe tout
+entière, sauf la figure.
+
+Les moutons des Arabes d’ici ont tous la grosse queue ; au Souf ils n’en
+ont pas de cette espèce, mais les Nemēmcha et les Hamamma en possèdent.
+
+Dans la soirée, Ikhenoukhen envoie à Othman deux Targuis, pour lui dire
+de venir apporter de l’eau à une demi-journée de Ghadāmès. Ikhenoukhen,
+à ce qu’il paraît, veut avoir des nouvelles ; il sait maintenant que je
+suis venu. Dans la soirée Othman vient me dire adieu ; il part cette
+nuit. Il ne sera absent qu’un jour, deux au plus.
+
+J’apprends que le district de Dérdj est très malsain, des fièvres très
+violentes y règnent. C’est une terre de labours avec des sources ; on y
+cultive du blé et du guessob. Othman me dit qu’il y a des fièvres
+jusqu’à Ghadāmès, et me demande de la quinine pour deux femmes targuies
+qui sont fiévreuses.
+
+ 20 août.
+
+Ce matin, je prie le cheikh Ali de vouloir bien emporter chez lui les
+objets qu’il a encore ici et qui lui font faire par jour trois ou quatre
+ascensions chez moi. Cela ne peut pas durer. Le petit bègue, au lieu de
+s’exécuter, me fait dire, quelque temps après, qu’il a trouvé une autre
+maison et qu’il m’invite à venir la voir ; je lui fais répondre que je
+me trouve bien ici et que les convenances m’obligent à ne pas changer de
+demeure comme de chemise. Cheikh Ali me fait dire là-dessus qu’il
+viendra me déranger vingt fois par jour ; je sors alors et je trouve mon
+homme à la porte ; il est chassé comme un chien, avec défense expresse
+de remettre les pieds ici.
+
+Dans la chaleur du jour, je vais chez le moudir pour signaler la
+conduite du cheikh, et déclare que je ne sortirai que par la force d’une
+maison que j’avais acceptée à contre-cœur ; mais le petit bègue est aux
+cent coups, et il jure, à qui veut l’entendre, qu’il me chassera de sa
+maison, et qu’il enverra, s’il le faut, cinq ou six esclaves armés pour
+me faire sortir ; il menace mes domestiques de prêcher le Djehad, ou
+guerre sainte, et dit que, dans ce cas, toute la ville suivrait son
+avis. Il bégaye sa colère partout, dans la rue et chez le moudir.
+
+Le moudir vient me trouver et tâche de m’apaiser : en me disant qu’il a
+vu la nouvelle maison, qu’elle est plus belle que celle que j’habite et
+que le loyer en est très bon marché. Mais toutes ces conditions ne me
+font pas changer d’avis, et je lui renouvelle ma déclaration que, si
+l’on voulait me faire changer de demeure, il fallait employer la force,
+et que, dans ce cas, je ne sortirais de ma maison que pour me rendre à
+Tripoli. Le moudir me fait entrevoir qu’il n’est pas tout à fait le
+maître ici, que les Touareg le sont plus que lui, et que, si le cheikh
+en venait aux extrémités, la seule chose qu’il pourrait faire serait de
+déclarer que tout ce qui m’adviendrait serait fait à lui et serait une
+injure pour le gouvernement turc. Pendant ce temps, il m’emporte le fond
+d’un petit flacon d’absinthe qui me reste, ma dernière goutte de
+spiritueux.
+
+Enfin, après le coucher du soleil, le moudir revient accompagné d’El
+Mokhtar, l’un des membres du Medjelès. Ils me disent que le Medjelès a
+été assemblé extraordinairement pendant toute l’après-midi, que l’on a
+vivement blâmé la conduite du cheikh et que l’on a conclu que, s’il n’y
+avait pas moyen d’arranger les choses autrement, le cheikh serait obligé
+à me céder sa maison pour le temps de mon séjour. Là-dessus, ils me
+prient de pardonner la conduite de Cheikh Ali. Ceci est une autre
+question. Je déclare que, comme homme, je lui pardonne volontiers, mais,
+comme représentant de mon gouvernement, je ne puis le faire aussi
+facilement, et que je demande mûre réflexion à ce sujet. Là-dessus ces
+messieurs se retirent après avoir pris le café.
+
+J’ai reçu la visite d’un marchand de Ghadāmès, l’un de ceux qui
+prêtèrent de l’argent à Barth, à Kanō, lors de son retour de Tombouctou
+et au joli taux de 100 % au bout de quatre mois. Je lui fais des
+compliments sur sa libéralité, d’autant plus que l’argent qu’il prêtait
+était de l’argent anglais ; mais il me dit _qu’il avait calculé le
+profit que lui aurait rapporté cet argent mis en ivoire dans le même
+espace de temps_ et prêté son argent avec le même profit.
+
+Les Targuiāt (les deux mêmes qu’hier) sont venues me voir, mais ne sont
+restées qu’un instant, elles m’ont apporté quelques lignes de Tefinagh.
+
+J’ai tellement cru aujourd’hui qu’il allait se passer quelque chose, que
+j’ai fondu des balles de revolver.
+
+
+[Note 246 : Pluriel de _gherâra_, sac en laine servant à contenir les
+objets chargés sur les chameaux. (O. H.)]
+
+[Note 247 : Nom pris par le baron de Krafft. Sur son séjour en
+Tripolitaine, voir _Mittheil. de Petermann_, 1861-1862, _passim_.]
+
+[Note 248 : Ces dernières doivent être très peu nombreuses ; Mircher ne
+parle que de maisons à rez-de-chaussée et un étage (_Mission de
+Ghadāmès_, p. 100).]
+
+[Note 249 : C’était le _cheikh el bled_, ou maire de la ville.]
+
+[Note 250 : Draa désigne au Sahara, suivant les régions, tantôt le
+sorgho à grains noirs, tantôt le millet blanc à chandelles. Il s’agit
+probablement du dernier. (Cf. Catalogue Foureau, p. 15.)]
+
+[Note 251 : « Les idoles. » On sait qu’après avoir visité Djerma au
+Fezzân, Duveyrier a rapporté les Esnamen aux Garamantes. (_Les Touareg
+du Nord_, p. 251.) Vatonne se borne à les qualifier « d’affreuses ruines
+sans caractère et sans intérêt ». (_Mission de Ghadāmès_, p. 268.)]
+
+[Note 252 : Ce quartier porte aussi un autre nom intéressant pour les
+origines : Beni-Mâzigh.]
+
+[Note 253 : C’est-à-dire le dialecte berbère.]
+
+[Note 254 : _Isaqqamaren_, vassaux des Kel-Rhela.]
+
+[Note 255 : « Douanier ». (O. H.)]
+
+[Note 256 : _Oulhi_, le cœur.]
+
+[Note 257 : _Touraouen_, le poumon.]
+
+[Note 258 : Inguelzam, Māsīn, points d’eau de la roule orientale de Ghât
+à Ghadāmes.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE III
+
+ IKHENOUKHEN
+
+
+ 21 août.
+
+Dans la matinée vient me voir le petit brigand Ihemma ; il me raconte
+encore qu’il veut assommer un Targui qui s’est servi d’un de ses
+chameaux sans sa permission. Il m’annonce le premier qu’Ikhenoukhen est
+arrivé, avec très peu de monde et deux chameaux seulement.
+
+Ikhenoukhen est arrivé d’un côté et Othman est parti de l’autre, de
+sorte qu’ils se sont croisés ; cependant Othman revient lui-même dans
+l’après-midi, et me dit que les nouvelles sont bonnes. Ikhenoukhen est
+très occupé ; il est encombré de visites ; le moudir va le voir et une
+foule de Ghadāmsia ; on traite l’affaire du vol des chameaux et puis
+celle du départ de la caravane du Touat. Il paraît qu’il n’est pas bien
+disposé pour les Hogar, et qu’il défend aux Ghadāmsia de prendre des
+chameliers Sakomaren qui sont ici (ils sont imrhad des Hogar) ; il veut
+que les chameliers soient Azgar ou Ifoghas[259] ; les Hogar sont
+ennemis. Il déclare qu’il brûlerait les charges des chameaux de la
+caravane si elle partait avec les Sakomaren. La nouvelle arrive de Rhat,
+que l’Aïr a envoyé deux députés à Rhat pour dire que la route du Soudan
+était de nouveau ouverte, ce qui cause grande joie aux Ghadāmsia, et
+fait espérer qu’il y aura cette année un marché à Rhat, ce dont on
+commençait à désespérer. On apporte en même temps la nouvelle que le
+Hadj Ahmed, frère de Si ’Othman et chef des Touareg Hogar, va arriver
+ici sous peu.
+
+Othman vient me prier, de la part du cheikh Ali, de lui pardonner ce
+qu’il a fait avant-hier.
+
+ 22 août.
+
+Othman vient me prendre dans la matinée et me mène chez Ikhenoukhen. Le
+sultan des Azgar est campé au loin, hors des plantations, tant il craint
+la petite vérole qui règne à Ghadāmès. (quoiqu’elle ait beaucoup
+diminué). Je trouve Ikhenoukhen entouré de quelques Touareg, de deux
+Ouled Hamed, et de deux Ghadāmsia. Il me fait asseoir d’un geste
+imperceptible et, sans se mouvoir, me fait, ainsi qu’à Othman, les
+questions de politesse targuie : « Mattoullid ? Māni ouinnek ? » —
+Comment vous portez-vous par cette chaleur ? Grâce à Dieu vous êtes venu
+ici, et les circonstances m’y ont aussi amené, etc., etc.
+
+Ensuite, Othman fait lire les lettres adressées au cheikh Ikhenoukhen
+lui-même, et les firmans de Tripoli et de Tunis que j’ai. On est obligé
+de traduire les passages importants, car Ikhenoukhen comprend à peine
+l’arabe et ne le parle pas. Après cette cérémonie, Ikhenoukhen, qui a
+montré tout le temps la plus grande réserve, me souhaite froidement la
+bienvenue, puis nous prenons congé de lui. Othman trouve que l’accueil
+qu’il m’a fait est bon, quoique j’aie presque été tenté d’abord de
+croire le contraire. Il me dit que l’habitude des Touareg est de
+paraître fuir d’abord une nouvelle connaissance, mais que les autres
+Touareg qui assistent à notre entrevue ont certainement dit en eux-
+mêmes : Ikhenoukhen se réjouit déjà du cadeau qu’il obtiendra de ce
+Français.
+
+J’ai ensuite une très longue conversation avec Othman au sujet de mes
+projets ; je leur donne une plus grande extension et pense aller de Rhat
+à Insalah. Il me dit que cela se décidera à l’arrivée de son frère Hadj
+Ahmed[260].
+
+Je demande à deux des Hamed d’El-Ouad, qui ont été trois fois d’El-Ouad
+à Rhat, ce qu’ils ont emporté. C’est des douros. Ils en ont rapporté des
+ânes touareg ; prix à Rhat, 6 1/2, 7 et 8 douros, et à El-Ouad 60, 61,
+80 fr. Des chameaux (petites chamelles) achetés 100, 105, 110 francs et
+vendus à El-Ouad 150, 160 francs. — Zebed (civette), achetée l’once 26
+fr. 50 et vendue 33 francs. Outres du Soudan achetées 3 fr. 40 à 4
+francs et vendues 6 fr. Peaux de buffles (kelābo), achetées 10 fr. les
+grandes, vendues 11 fr. 40 et 15 fr.
+
+ 23 août.
+
+Aujourd’hui, pas d’événements ; je cause avec un Ghadamsi, Mohammed ben
+Mohammed, qui connaît très bien Rhat. Il m’explique plusieurs des
+particularités du commerce de Ghadāmès.
+
+L’ivoire, et les principales autres denrées du Soudan qui viennent ici,
+ne sont jamais vendues sur place, mais sont dirigées sur Tripoli. Elles
+ne pourraient être obtenues ici que pour un prix très approché de celui
+de Tripoli, comme par exemple 2 % en moins. L’or est quelquefois vendu
+en petites quantités sur le marché, par des individus qui ont besoin
+d’argent immédiatement. Les peaux de panthères et les autres petits
+articles se trouvent aussi de temps en temps.
+
+Les Ghadāmsia qui vont à Rhat donnent un cadeau de 10 douros[261] à
+Ikhenoukhen, et ils peuvent alors commercer comme bon leur semble. A
+Rhat même, les charges d’ivoire ne font que passer ; sauf dans de rares
+cas, par exemple quand un marchand du Soudan a besoin de quelques objets
+qui se trouvent sur le marché de Rhat, il envoie un peu d’ivoire qui se
+vend là et dont le prix sert à acheter ce dont il a besoin. La plupart
+des marchands Ghadāmsia du Soudan envoient leurs caravanes à des
+correspondants à Rhat et à Ghadāmès et leurs produits ne sont vendus
+qu’à Tripoli même. A Rhat, les maisons se louent 6 douros pour le temps
+qu’on y reste à la foire, soit 15 jours, soit un an.
+
+Les Ghadāmsia ne prennent pas de commission entre eux, ils se rendent de
+petits services commerciaux sans exiger de rétribution.
+
+Aujourd’hui, il est arrivé une petite caravane de Rhat avec un
+chargement d’ivoire. Les nouvelles qu’elle apporte sont bonnes, l’Aïr a
+fait la paix avec Rhat, et l’on espère avoir un marché cette année, ce
+dont on avait d’abord douté. Les Ghadāmsia confient leurs marchandises
+aux chameliers touareg, qui les transportent à destination avec le plus
+grand scrupule.
+
+ 24 août.
+
+Dans la matinée, je suis encore obligé de me fâcher « tout rouge »
+contre mes domestiques.
+
+Je reçois la visite de quelques Touareg. Dans la soirée, je vais voir
+Ikhenoukhen. Il sort de sa tente seul et vient nous rejoindre dans la
+dépression où il campe, à part de toute oreille indiscrète, et nous nous
+asseyons. Il me salue, cette fois comme une vieille connaissance, et
+commence, en bon Targui, par des questions de politesse. « Comment
+allez-vous ? Comment trouvez-vous le temps ? Supportez-vous bien cette
+chaleur ? Êtes-vous rétabli de votre voyage dans l’Erg ? C’est là que
+nous voyions du merveilleux lorsque nous allions sur nos méhara piller
+les Chaanba et les Souâfa, etc. » Puis, après avoir rendu ces
+politesses, je commençai à parler ; Si ’Othman traduisait mes paroles en
+Temāhaght[262].
+
+Je dis à Ikhenoukhen que le sultan d’Alger qui lui avait envoyé Si
+Ismail[263] était rentré en France, mais que son successeur, qui était
+mû par les mêmes idées, m’avait envoyé à lui comme gage de son amitié et
+de son grand désir de lier des relations amicales avec les chefs touareg
+et en particulier lui Ikhenoukhen. Je lui expliquai nos intentions de
+commerce avec le Soudan, et notre désir de le voir l’intermédiaire entre
+nous et les noirs. Je l’assurai que tous les Touareg qui viendraient
+chez nous seraient reçus avec honneur et empressement ; qu’on les
+traiterait selon leur rang et qu’on leur ferait de beaux cadeaux ; que,
+si lui-même Ikhenoukhen voulait se décider à faire le voyage d’Alger, il
+pouvait compter sur toute la sincérité, tous les égards et toutes les
+marques d’amitié qu’il pourrait désirer.
+
+Ikhenoukhen me répondit qu’il était devenu vieux et qu’il ne pouvait
+s’absenter du milieu des siens, qu’il avait déjà tant de peines à les
+tenir d’accord et à apaiser leurs querelles naissantes, qu’il ne pouvait
+pas penser à s’éloigner d’eux. Puis, passant à un autre sujet, il causa
+pendant quelque temps à Othman en temahaght et je les vis rire ensemble.
+Ils ne voulurent pas me dire de quoi il s’agissait ; mais, plus tard, je
+le sus par Othman et j’en parlerai à l’occasion.
+
+Se retournant vers moi, il me fit la question insidieuse : « Pourquoi
+les Anglais sont-ils bien reçus partout et pourquoi les Français, quand
+ils envoient même leurs domestiques, sont-ils en butte à toutes sortes
+de difficultés et toujours mal reçus ? » Je lui répondis : « Cette
+demande m’étonne, car j’aurais cru que vous saviez cette raison mieux
+que moi-même. Mais je vais vous l’expliquer brièvement. Vous ne
+connaissez les Anglais que comme marchands et voyageurs riches et
+prodigues ; vous ne les avez donc rencontrés que vous offrant des
+profits et des gains considérables ; il est naturel que l’accueil qu’on
+leur fait soit bon. Mais nous, Dieu nous a mis maîtres d’Alger, nous
+avons été sans cesse forcés de combattre, toujours malgré nous, et ce
+que vous savez de nous, la connaissance que vous avez de notre
+administration et de nos vues, vous l’avez reçue à travers une digue
+d’ennemis. Sans vous parler du chérif, la digue ennemie nous l’avons au
+milieu de nous, ce sont les Chaanba, ce sont les Souāfa, les Beni-Mezab
+et enfin tous ceux qui sont nos voisins. Moi-même, à El-Goléa, j’ai été
+menacé de la mort par des Chaanba qui avaient été faire leur soumission
+à Alger. Je crains plus les Chaanba que les Iboguelan[264]. »
+
+Ikhenoukhen approuva énergiquement mon avis par un « hakk »
+significatif. Il me dit que c’était précisément là la différence, mais
+que pour lui il n’ouvrait pas son oreille à ces mauvais bruits, et qu’il
+s’était fait une ligne de conduite, dans toute sa vie, de ne faire que
+le bien, de ne jamais léser le faible et de redresser les torts ; que,
+puisque j’étais venu à lui, il me mènerait partout où je voudrais dans
+l’étendue de son commandement.
+
+Pour persuader encore plus le chef de notre « non-ogrerie », je lui fis
+la remarque que le sultan de Constantinople, celui du Caire, celui de
+Tripoli, de Tunis et de Fez étaient nos amis, comme aussi celui des
+Anglais, qu’ils avaient la plupart des officiers et des industriels
+français chez eux, et que nous étions sur le meilleur pied ; que si
+réellement nous étions si mauvais, ces hommes puissants et éclairés ne
+manqueraient pas de se tenir éloignés de nous. Ikhenoukhen fit alors une
+allusion aux événements de Syrie qui me désappointa ; il me donna la
+nouvelle d’une intervention anglaise et française, mais je lui objectai
+que je n’avais pas de nouvelles aussi neuves. Il mentionna aussi
+l’entreprise du canal de Suez dont il ne comprenait pas le but. Je le
+lui expliquai en particulier au point de vue du pèlerinage de la Mekke
+et lui dis que le chef de l’entreprise était un Français et l’ami intime
+de mon père.
+
+Passant à mon voyage, je dis à Ikhenoukhen que mon but était de voir le
+marché de Rhat et de revenir par In-Salah. Rhat, me répondit-il, c’est
+très facile, mais In-Salah, je ne peux pas mentir, ma puissance ne
+s’étend pas jusque-là ; les gens du pays même ne sont pas mes amis.
+Mais, ajouta-t-il : « Voilà le sultan d’In-Salah », et il me montra Si
+’Othman. Othman se défendit de toutes ses forces, mais Ikhenoukhen
+revint au moins trente fois à la charge pour me faire comprendre que
+c’était lui qui pouvait me mener à In-Salah. Othman tint ferme.
+
+En terminant, Ikhenoukhen me dit qu’il voudrait bien me voir recevoir de
+Tripoli un firman qui recommanderait qu’on me traitât bien et que le
+pacha y fît la remarque que ce qui serait fait pour moi serait fait pour
+lui. Je dis au chef targui : « Bien, je vais demander ce firman, mais je
+dois te dire, en toute franchise, notre amour-propre est blessé de voir
+que tu nous aimes pour un autre et non pas pour nous-mêmes ».
+Ikhenoukhen, prenant quelques pierres et les lançant négligemment de
+côté, dit : « Les Turcs, voilà le cas que nous en faisons, nous savons
+que ce sont vos esclaves ; partout où vient un conseil de vous, c’est
+lui qui gouverne réellement le pays et le gouvernement turc ne peut plus
+rien d’arbitraire ; nous autres, nous n’avons pas besoin du firman, mais
+nous serons bien aises de le montrer à d’autres. »
+
+Je terminai en priant Ikhenoukhen de consentir à échanger un traité
+d’amitié. Il me répondit que cela ne pressait pas et que nous nous
+retrouverions encore souvent. Puis, je lui fis dire par Othman que je
+n’avais pas apporté de présents en nature, craignant de ne pas tomber
+sur ce qui lui plairait, mais que je lui destinais 100 douros et une
+bague, avec une pierre précieuse, que je lui laissais en souvenir. Il
+répondit que le profit n’était rien pour lui et qu’il agissait ainsi
+envers moi parce qu’il le trouvait bon (je compris plus tard que la
+somme offerte lui paraissait peut-être un peu faible[265] en comparaison
+des présents anglais), que du reste rien ne pressait et que ce que je
+remettrais à Othman lui parviendrait. Là-dessus, nous nous saluâmes
+amicalement et nous revînmes chacun de notre côté.
+
+Dans la nuit, je prends des renseignements sur les exactions du kaïd Ali
+Bey[266] et de son cousin le khalifa.
+
+ 25 août.
+
+Hier au soir, en allant voir Ikhenoukhen, j’ai remarqué que le sol de la
+grande dépression où il est campé est composé, sauf une légère couche
+superficielle, de cette roche terreuse, blanche et savonneuse déjà notée
+dans les dunes, et j’y trouvai des planorbes et des limnées, ces
+dernières un peu plus fortes que celles rencontrées au puits de Zouait.
+
+Visite de Telingui, qui vient avec son brigand de frère et sa vieille
+sœur. Telingui est toujours aussi belle et aussi gaie ; elle ne reste
+pas longtemps. Je lui donne une feuille de papier pour qu’elle me la
+remplisse de mots targuis en Tefînagh.
+
+J’ai été obligé de rosser deux de mes serviteurs à coups de bâton ; ce
+sont de vrais sauvages et ils ont la tête dure ! J’ai été forcé de les
+menacer de mort dans le cas où ils s’en iraient. Ils trouvent le voyage
+dur et s’imaginent qu’ils peuvent me planter là et s’en retourner chez
+eux. Ahmed a repris la fièvre.
+
+Les melons ont fini ; les pastèques sont à leur fin. J’achète
+aujourd’hui des citrons verts pour faire de la limonade. J’ai déjà dit
+qu’il y a un seul citronnier à Ghadāmès.
+
+J’apprends que les pauvres Touareg, principalement les femmes, se
+retirent à Ghadāmès ; dans chaque maison où ils se présentent et
+demandent, on leur donne des vivres, de sorte qu’ils peuvent vivre sans
+rien faire. C’est une coutume très ancienne, et une obligation des
+Ghadāmsia qui rappelle les conditions de vie des habitants du Djérid.
+
+L’eau d’ici est très lourde, les indigènes l’ont pesée comparativement à
+celle des endroits voisins. Le moudir, moi et mes domestiques, nous
+sommes à l’état permanent au _nec plus ultra_ de la diarrhée[267]. Mes
+domestiques trouvent aussi l’air lourd.
+
+ 26 août.
+
+Voici la raison pour laquelle, pendant ma conférence avec Ikhenoukhen,
+ce chef s’est entretenu avec Othman, à part, en targui et en riant.
+Ikhenoukhen a reçu la nouvelle qu’une lettre était arrivée ici,
+engageant la personne, à qui elle est adressée, à me _tuer, moi et Si
+’Othman_ ou, au moins, à chercher quelqu’un qui exécutât la commission.
+Or, on a dit à Ikhenoukhen que la lettre vient de Sidi Hamza, ce qui
+déroute un peu Othman parce qu’il serait étonnant qu’il eût déjà reçu
+avis de notre départ _ensemble_. Othman, en homme fin, me fait part d’un
+soupçon que cela pourrait bien venir de Sidi Ali Bey qui aurait mis le
+nom de Sidi Hamza en avant pour cacher le sien. Cela me paraît aussi
+possible parce qu’Ali Bey doit savoir que j’ai donné avis à l’autorité
+de ses exactions dans le Souf. Mais alors pourquoi vouloir la mort de Si
+’Othman ? Je noterai ici un fait qui m’apparaît significatif
+aujourd’hui : M. Margueritte, alors commandant supérieur de Laghouât, me
+dit à mon retour d’El Goléa[268], lorsqu’il eut connaissance de tous les
+détails de cette entreprise : « Écoutez, autant que je connais l’homme
+(Sidi Hamza), je ne trouverais pas impossible qu’il vous eût envoyé une
+lettre de recommandation pressante pour les gens d’El Goléa tout en les
+prévenant directement de vous traiter le plus mal possible afin d’ôter
+l’envie à tout autre de revenir. » En effet, il est très connu que Sidi
+Hamza voudrait que nous ne vissions le Sud que par ses yeux[269]. J’ai
+voulu écrire cette nouvelle, avant que son authenticité fût tout à fait
+établie, afin que, dans le cas où elle serait vraie et que je dusse
+succomber, l’on pût trouver dans mes papiers des indications pour tomber
+sur la vraie trace du crime. Toutefois, je le déclare, cette nouvelle
+m’a peu ému, et m’amuse plutôt qu’elle ne me chagrine.
+
+On me raconte qu’Ikhenoukhen reste quelquefois deux jours sans manger
+par fantazia ; il affecte de se faire apporter de bons repas et invite
+ceux qui sont présents à s’attabler, refusant lui-même de rien prendre.
+De même, lorsqu’il alla chez les Hoggar, il resta deux jours et une
+nuit, accroupi à l’arabe, à recevoir des visites et sans demander le
+temps de se reposer. Toujours par fantazia.
+
+Si ’Abd el Aziz, qui alla à Tombouctou avec le major Laing, me dit
+qu’ils prirent la route d’Inzize (partis d’Aqàbli) et que, de là, ils
+coupèrent le Tanezrouft obliquement sur Am Rannān où ils prirent de
+l’eau.
+
+
+[Note 259 : Ceci indique que les tribus maraboutiques des Ifoghas ne
+font partie ni des Azdjer ni des Hoggar, mais sont en quelque sorte
+leurs intermédiaires.]
+
+[Note 260 : Duveyrier songeait encore à explorer l’Ahaggar. Il l’avait
+écrit à Barth, qui l’encourageait en ces termes : « Votre lettre me
+remplit de joie ; elle me prouve que nous pouvons encore espérer vous
+voir explorer le massif si intéressant des Hoggar et combler cette
+lacune capitale de notre connaissance de l’Afrique du Nord... Mes vœux
+les plus sincères vous accompagnent dans cette tentative grosse de
+difficultés et de périls. » (Lettre du 11 juin 1860, retrouvée dans les
+papiers de Duveyrier.)]
+
+[Note 261 : Le mot douro, en Tripolitaine, s’appliquait indifféremment à
+notre pièce de 5 francs, au douro d’Espagne (appelé aussi bou-medfa), et
+au thaler Marie-Thérèse (appelé aussi bou-tir). Le cours de ces monnaies
+variait d’ailleurs beaucoup par rapport à la monnaie de compte légale
+(le mahboub = 20 piastres turques).]
+
+[Note 262 : Temahaght ou temahaq (_Les Touareg du Nord_, p. 317).]
+
+[Note 263 : Ismaïl Bou-Derba.]
+
+[Note 264 : Tribu traitée de brigands par les Touareg eux-mêmes.]
+
+[Note 265 : Duveyrier dut finalement payer quatre fois autant (2.000
+fr.).]
+
+[Note 266 : Ali Bey, kaïd de Tougourt.]
+
+[Note 267 : L’eau de la source de Ghadāmès renferme 2 gr. 54 de sels par
+litre, dont 0,38 de sulfate de magnésie et 0,90 de sulfate de chaux. Les
+indigènes y sont accoutumés, mais tous les étrangers en subissent les
+effets. (_Mission de Ghadāmès, Rapports officiels_, Paris, 1863, in-8,
+p. 260, 326.)]
+
+[Note 268 : Voir entre autres, sur ce séjour, _Excursion à El-Golea’a_,
+_Nouv. Annales des voyages_, novembre 1859. p. 189-197 et _Bulletin Soc.
+de Géogr._ Paris, 1859, XVIII, p. 217.]
+
+[Note 269 : De très intéressantes lettres du maréchal Randon et du
+général Durrieu (juin-juillet 1858) ont été publiées depuis par MM.
+Augustin Bernard et le commandant Lacroix (_Historique de la pénétration
+saharienne_. Alger, 1900, in-8, p. 34-37). Elles montrent quelle était
+alors l’opinion dominante à Alger. Dans une lettre adressée à Duveyrier
+le 27 mai 1861, le Dr Warnier donne la même note : « On sait ici à quoi
+s’en tenir. Dans votre mission, me disait-on hier après lecture de votre
+lettre, vous trouverez comme premier obstacle nos grands chefs
+indigènes... » (Papiers de Duveyrier.)]
+
+
+
+
+ CHAPITRE IV
+
+ GHADAMÉSIENS ET TOUAREG
+
+
+ 27 août.
+
+Voici quelques renseignements sur la soie de tsámia[270].
+
+L’insecte qui la produit vit sur le tamarinier dont le fruit est appelé
+aussi tsámia en haoussa. Il émigre tous les deux ou trois ans, d’une
+province du Haoussa à l’autre, pour reparaître au bout de quelque temps
+dans celle d’où il est sorti. Ce ver n’est pas cultivé. Il vit sauvage
+et les gens du pays attendent l’époque où il devient chrysalide pour
+aller faire la récolte dans la campagne. On détache les cocons pêle-mêle
+avec les chrysalides et on les jette dans de l’eau bouillante pour tuer
+les insectes. C’est dans cet état que la soie est vendue à Kanō. On la
+vend à Kanō par petites portions appelées nōnō de quatre ou cinq fois la
+quantité que j’en possède (7 gr. 65), c’est-à-dire 34 gr. 5 et au prix
+de 15-20 oud’a[271], lorsqu’elle est bon marché, ou de 50 oud’a
+lorsqu’elle est chère. Les acheteurs secouent alors la soie et en font
+tomber les chrysalides, et cette soie est filée à la main comme bourre ;
+on ne dévide pas les cocons. Cette soie a le défaut, me dit-on, de ne
+pas prendre les couleurs, cependant je vois ici des tissus du Soudan,
+coton et tsámia, où cette dernière est teinte en rose. On ne fait pas de
+vêtements de tsámia pure, mais de petites bandes alternatives coton et
+tsámia. Les chrysalides, pilées et infusées dans de l’eau, sont un
+remède contre les douleurs d’oreille ; on verse la décoction dans
+l’oreille du malade. On n’apporte pas de tsámia brute à Rhat ni à
+Ghadāmès.
+
+La « nila » ou teinture bleue qui sert à teindre les cotonnades du
+Soudan est estimée par les Touareg comme ornement et comme hygiénique.
+Ils l’achètent ici à la livre aux Ghadāmsia et s’en frottent les bras et
+les mains ; les femmes, les lèvres, les joues et le front. C’est, comme
+je le dis, un ornement sans lequel un homme n’est pas considéré et une
+femme n’est pas belle et, de plus, un préservatif contre le froid et un
+émollient ou lénitif pour la peau.
+
+Aujourd’hui, Othman va à Tābia où Ikhenoukhen s’est rendu de son côté,
+ils ont une longue discussion avec Eg ech Cheikh[272] qui est campé là.
+On discute les moyens de faire la paix avec les Hoggār ; naturellement,
+il n’y aurait qu’un moyen, c’est de rendre de chaque côté les chameaux
+qui auraient été volés.
+
+ 28 août.
+
+Après ma leçon de targui, Ihemma me raconte qu’à Tabia il y a une
+inscription qu’un Ghadāmsi a copiée et apportée en ville que, l’ayant
+montrée aux Touareg, ils n’ont pas pu la lire parce que _nos_ Tefinaghen
+ne sont pas tout à fait pareils aux leurs. Ce serait donc une
+inscription latine ? Ihemma a été chargé par moi de faire des
+recherches.
+
+Il me raconte qu’il y a aux environs des tombeaux des Djohāla[273] où
+les Touareg vont dormir lorsqu’ils veulent avoir une inspiration, comme,
+par exemple, savoir où un voleur s’est enfui, et que le lendemain, à
+leur réveil, les maîtres des tombeaux leur ont dit ce qu’ils
+cherchaient.
+
+Aujourd’hui part une petite compagnie de gens du Souf qui emportent des
+lettres de moi ; je crois aussi que mes lettres au Consul de Tripoli
+partent aujourd’hui.
+
+ 29 août.
+
+Les Touareg ont presque tous leur amie. Ils la prônent comme les
+chevaliers prônaient leur dame, et ils inscrivent sur les rochers ou sur
+les murs à Ghadāmès des louanges à leur adresse en Tefinaghen. Si je
+dois les croire, l’amie n’est que pour les yeux et non pas pour le lit,
+comme chez les Arabes. Ils se vêtissent de leur mieux et vont causer
+avec elle et là se bornent leurs relations. La nuit les Touareg veillent
+longtemps ; j’entends toujours un son semblable au violon, et j’apprends
+que ce sont les Targuiāt qui jouent du rebāb en s’accompagnant de la
+voix ; lorsqu’une femme chante, les hommes s’accroupissent en cercle
+autour d’elle et écoutent. Presque tous et toutes savent improviser.
+
+Il y a au Dhâhara (endroit où campent les Touareg) des prostituées qui
+vivent sous la tente ; je sais cela parce que j’ai aujourd’hui un malade
+syphilitique et que je le questionne sur la manière dont sa maladie lui
+est venue.
+
+Je reste à la maison, prends ma leçon de targui. Ihemma me dit que sa
+sœur Télingui ne pourra plus venir parce que son mari l’a beaucoup
+grondée de venir me voir.
+
+Mon cordonnier qui me fait une belle paire de souliers brodés en soie,
+est situé dans le quartier des Beni-Ouazit et nous, nous sommes dans
+celui des Beni-Oulid ; c’est le marché qui fait la limite entre les deux
+tribus, et il n’y a jamais eu de mur entre eux, pas de سور, mais un سوڧ,
+ce qui a pu causer l’erreur de C. Ritter[274]. Or, je désire avoir des
+bottes molles, et j’envoie à mon cordonnier pour le prier de venir
+prendre mesure ; il me fait répondre qu’il ne sortira pas pour 100.000
+rials de son quartier pour venir dans le mien. J’apprends que les hommes
+nobles « harār » ne sortent de leur quartier pour aller dans l’autre
+qu’à de rares exceptions et qu’il y en a qui n’ont jamais vu l’autre
+quartier. Ils envoient les nègres et les mulâtres en commissions.
+Autrefois les deux tribus étaient ennemies, mais maintenant,
+quoiqu’elles aient fait la paix, l’ancienne retenue respective existe
+très forte. Les Beni Oulid ont deux chará ou rues voûtées ; les Beni
+Ouazit en ont quatre.
+
+ 30 août.
+
+Les retards qu’éprouve la caravane du Touāt sont des suites de la razzia
+des Oulad Ba Hammou sur les Azgar, laquelle razzia fut rattrapée à deux
+jours du Touāt par Ikhenoukhen et à la suite de laquelle on parla de
+rendre les chameaux enlevés de part et d’autre. Il y a ici des
+Sakomaren[275], imrad des Hoggar et des Oulad Ba Hammou ainsi que des
+gens d’In-Salah, mais en petit nombre. Tous ces gens craignent de se
+mettre en route avant d’avoir été autorisés par Ikhenoukhen, sans cela
+ils pourraient bien être attrapés en route et dévalisés. D’un autre
+côté, la caravane des Ghadāmsia, conduite par les Ifoghas ne veut pas
+aller au Touāt avant de voir les affaires arrangées ici, de crainte
+qu’on use de représailles sur eux à In-Salah.
+
+La nouvelle arrive que les Ourghamma sont montés à cheval pour aller en
+expédition et on ne sait pas où. Ikhenoukhen part à cheval pour aller
+voir où sont ses chameaux, qu’il trouve au Tabia ; tout le monde se
+tient sur le qui-vive. On envoie une vigie à Mézezzem.
+
+Ihemma a été au Tabia ce matin et a cherché partout l’inscription en
+question, mais ne l’a pas trouvée. L’individu qui l’a apportée est fou
+actuellement (il a plus de 150 ans, disent les Touareg).
+
+ 31 août.
+
+Aujourd’hui, dans l’après-midi, part une caravane pour le Touāt ; il
+arrive depuis quelques jours des nouvelles de Tripoli.
+
+Il paraît que chez les Touareg une femme, pour être « comme il faut »,
+doit avoir beaucoup d’amis et n’en préférer aucun. Elle leur donne des
+témoignages d’amitié comme, par exemple, d’écrire sur leurs voiles
+rouges en broderie ou sur leurs boucliers et anneaux de bras des
+inscriptions Tefinagh. Si une femme n’a qu’un ami, on se moque d’elle et
+on lui dit que c’est son mari et qu’elle est pervertie. Cependant les
+maris sont jaloux de la préférence et ils tueraient leur femme si celle-
+ci leur disait : « Un tel est mieux que toi », à plus forte raison s’ils
+apprenaient qu’elle commet des infidélités. De son côté, la femme ne
+peut pas supporter de rivale, et elle divorce, car elle a ce droit,
+quand elle apprend que son mari en courtise une autre. Les Touareg ne
+prennent jamais une nouvelle femme sans divorcer avec l’ancienne.
+Quoique la femme donne souvent son avis dans les conseils, dans le
+ménage le mari est tout à fait le maître et il peut tuer sa femme, si
+elle le mérite, sans que ses parents lui demandent compte de son action.
+Mais d’un autre côté les parents de la femme exigent qu’elle soit bien
+habillée, bien nourrie et pas délaissée.
+
+Un Ghadāmsi estime à 3.000 le nombre des habitants de la ville y compris
+les femmes ; ce nombre est bien trop faible[276].
+
+L’impôt de Ghadāmès est de 2.500 mitcals d’or, ou bien, au taux moyen de
+16 1/2 rials tounsi le mitcal, 30.937 fr. 50. Je prends des
+renseignements sur la douane ; en moyenne, elle prélève ici ou à Tripoli
+13 % de la valeur des objets importés du Soudan. La poudre d’or seule ne
+paie rien. Les Ghadāmsia dansent dans les rues les jours de fête ; les
+Touareg ne dansent jamais, ni les hommes, ni les femmes ; les tribus
+assujetties des Imrad seules ont cette coutume en commun avec les
+nègres.
+
+ 1er septembre 1860.
+
+Je vais de bonne heure chez un commerçant nommé Brahim ben Ahmed, qui
+est revenu du Soudan au mois de Ramadhan dernier. Je m’y rends avec le
+cheikh Ali. Nous sommes reçus dans une chambre haute entourée de petits
+réduits à portes en bois peint en rouge et à tapisseries. La chambre est
+blanchie, le parquet est couvert de nattes et de coussins touareg ; les
+murs sont presque cachés par des grands plats en métal doré, cloués au
+mur, et par des multitudes de petites corbeilles rondes sans anses de
+toutes grandeurs. En somme, cette chambre est très jolie, et j’étais
+loin de m’imaginer que les Ghadāmsia avaient un intérieur aussi
+attrayant.
+
+Nous trouvons ici rassemblées les principales marchandises du Soudan ;
+j’examine chacune d’elles en détail et je prends note de sa nature et du
+prix qu’elle atteint ici. Par la même occasion j’apprends que le tarif
+de la douane pour les objets du Soudan n’est que de 9 % ; cependant je
+dois m’informer de cela auprès de l’amine. Après le travail en question
+on nous sert du thé, qu’on apporte dans une théière anglaise, et que
+nous buvons avec des trempades de « biscuit ». Je m’amuse beaucoup du
+jeune fils mulâtre que mon hôte a ramené du Soudan et qui ne sait pas
+encore un mot d’arabe. Il y a aussi de nombreux esclaves.
+
+’Aissa, le petit Targui malade d’un œdème, meurt tranquillement. On ne
+manque pas de remarquer que j’avais prédit qu’il ne vivrait pas
+longtemps.
+
+Les caravanes qui sont parties aujourd’hui et hier peuvent avoir 300
+chameaux ; ce nombre n’est pas normal ; il est causé par l’insécurité de
+la route, qui régnait depuis trois mois et qu’Othman vient de faire
+cesser. Les gens d’In-Salāh qui étaient ici avaient attendu trois mois
+sans pouvoir partir.
+
+ 2 septembre.
+
+Je m’amuse à recueillir des notes sur les coutumes intimes des Ghadāmsia
+et des Touareg.
+
+Les Ghadāmsia ne mangent pas devant leurs femmes. Celles-ci font la
+cuisine, leur apprêtent la viande et la leur servent. Les Ghadāmsia
+mangent à leur gré et ne laissent que les os à leurs femmes. Ceci est
+littéral ; il est même considéré comme inconvenant à une femme de manger
+de la viande. Les Touareg, au contraire, mangent en compagnie de leur
+épouse ; s’ils mangeaient à part, ce serait la mépriser. Ils lui donnent
+même la meilleure part. Dans la viande, il y a certaines parties que les
+femmes Targuiāt considéreraient comme inconvenant de manger, ce sont le
+cœur, l’intestin gras ; le café aussi et le thé sont dans cette
+catégorie d’aliments. Les Targuiāt, au contraire, se réservent le foie
+et les reins qu’aucun Targui ne mangerait.
+
+Quand quelqu’un meurt, on ne pleure pas chez les Touareg, on ne vient
+pas comme chez les Arabes faire des visites de condoléances et des
+singeries. Les Touareg disent à ceux qui pleurent dans ces occasions :
+« Réserve tes larmes pour toi ». Comme aujourd’hui meurt une des proches
+parentes d’Othman, vieille femme malade de la petite vérole, je puis me
+convaincre qu’ils supportent très bien les pertes de leurs proches. Les
+Ghadāmsia, au contraire, font le deuil à l’arabe. Les « Atrîyat »
+surtout se montrent dans ces occasions. Elles courent à la maison du
+mort et pleurent en disant « Ya Sidi » ! Manaaraf chey » ! etc., puis
+viennent rire à la porte du mort. Elles sont de véritables pleureuses et
+n’accourent que pour recevoir un peu d’argent.
+
+Je reçois la visite de deux Targuiāt, dont l’une est Tekiddout qui doit
+être ma maîtresse de Tefinagh. Elle emporte le papier et viendra demain
+me donner ma première leçon. Ces deux dames sont très dégourdies et je
+suis de plus en plus frappé des rapports qu’il y a entre l’esprit des
+Targuiāt, leurs relations avec les hommes, leurs idées de convenance et
+celles qu’ont mes concitoyennes. Tekiddout ramène si habilement son
+voile (haïk) sur sa figure, que je ne puis voir ses traits, j’ai beau
+user de tous les moyens possibles, je ne puis l’amener à se découvrir.
+Elle donne pour prétexte que je suis jeune et beau ! Chez les Touareg,
+c’est du reste une manière de montrer le respect ou la timidité que de
+se couvrir la bouche, la figure entière, même de tourner le dos à la
+personne à qui l’on parle.
+
+Le soir, je reçois la visite d’Othman et d’un Arabe Kounta, de la suite
+du parent du cheikh el Bakkay qui est ici et qui a épousé la fille de
+Ikhenoukhen. Je suis frappé des manières polies de cet Arabe qui n’est
+cependant pas de la première classe. En s’en allant et emportant le
+petit présent que je lui fais, il me prie de rester assis.
+
+ 3 septembre.
+
+Aujourd’hui vient un express de Rhat qui donne de bonnes nouvelles. Le
+Hadj Ahmed est retourné au Hoggar. La paix règne partout. On attend à
+Rhat de grandes caravanes du Soudan.
+
+D’un autre côté, arrive une ambassade des Ghorīb et des Merazig à
+Ikhenoukhen. J’apprends à cette occasion que les Ghorīb paient à ce chef
+chaque année un tribut de haoulis pour prévenir les razzias que les
+Touāreg faisaient sur eux autrefois. Les Merāzig paient de même un
+tribut à mon ami Othman. Or, cette fois, les deux tribus ont envoyé
+leurs députés à Ikhenoukhen, et Othman en est jaloux. Nous allons voir
+comment se passera cette aventure.
+
+Je reçois la visite de Tekiddout et peu après celle d’Othman qui
+reproche à cette Targuie de venir ici, mais elle paraît se moquer pas
+mal de son avis. Après le départ de Tekiddout, Othman reste longtemps
+avec moi et me raconte plusieurs chansons qu’il a faites ou qu’on a
+faites à son sujet. J’en écris une avec sa traduction.
+
+Les Touareg, surtout les chefs et les amateurs de femmes, considèrent
+comme mal de manger d’une bête plumée ; ils ont raison en parlant de
+l’autruche qui a une mauvaise odeur, mais ils n’ont pas d’excuses pour
+les autres oiseaux. Les marabouts et Othman, par conséquent, mangent de
+tout ce que les Arabes mangent.
+
+Les Ghadāmsia prennent presque tous le thé, même les plus pauvres ; le
+café est peu estimé d’eux.
+
+Les Touareg ne se lavent presque jamais ; je suis fâché de le dire ; et,
+comme ils ne changent pas de vêtements, la plupart exhalent une odeur
+écœurante de sueur concentrée. Il y a cependant des exceptions. Ils
+prétendent que l’eau ne leur va pas et leur donne des maladies. Les
+Touareg prétendent, avec raison, que les villes ne leur vont pas ; en
+effet, ici à Ghadāmès, il règne parmi eux des maladies nombreuses dont
+les principales sont la dysenterie, diarrhée, fièvres et petite vérole.
+Quant aux fièvres, il paraît que ce pays n’en est pas exempt, ainsi les
+soldats qui gardent la porte sont en ce moment tous pris de la fièvre,
+et ils grelottent toute la journée ; les Touareg en souffrent aussi, et
+Ahmed, mon premier domestique, en a encore des attaques, surtout ces
+jours derniers. Maintenant, je vais le mettre à un traitement régulier
+jusqu’à parfaite guérison.
+
+ 4 septembre.
+
+Aujourd’hui partent encore environ 55 chameaux pour In-Salah. La plupart
+des charges sont des cotonnades anglaises.
+
+J’ai probablement négligé de noter une coutume des Touareg qui est de ne
+jamais coucher en ville. Cela est encore considéré A’ïb ou péché, tant
+pour les hommes que pour les femmes. Jamais ils ne manquent à cette
+règle. Quand les Touareg arrivent à Ghadāmès, ils vont trouver leur ami
+Ghadāmsi, c’est-à-dire le marchand qui leur confie ses charges de
+marchandises, etc. Celui-ci sort une tente de toile ronde pour son ami
+targui et la lui prête pendant tout le temps de son séjour.
+
+Othman se moque chez moi des Merazig et des Ghorib ; les Arabes, me dit-
+il, sont si avares du bien de ce monde, que l’ambassade du Nefzaoua,
+composée de sept hommes, est arrivée sur trois chameaux ! Ils ont
+apporté un présent de haoulis, mais tous les parents et amis
+d’Ikhenoukhen viennent lui demander leur part du tribut, de sorte qu’il
+n’en conservera probablement rien pour lui.
+
+Je vais voir le moudir dans son jardin ; comme il est là, seul avec le
+cheikh, il est très aimable et m’explique qu’il a des dettes
+occasionnées par ses longs voyages dans les dernières années, que c’est
+pour cela qu’il désire rester à Ghadāmès quelques années pour se
+refaire. — Ce Turc est à crever de rire avec ses airs d’importance. Je
+ne vais pas le voir qu’il ne me répète plusieurs fois avec une grimace
+dégoûtée : « Mon cœur est fatigué des affaires de ce monde ».
+
+ 5 septembre.
+
+Je vais de bon matin voir Ikhenoukhen. J’ai une longue conversation avec
+lui et son frère ’Omar el Hadj, au sujet de mon départ pour le Djebel.
+Ils sont d’avis que je m’abstienne d’y aller, tant à cause des nouvelles
+d’une expédition des Ourghamma, qu’à cause de la longueur de la route.
+Ils semblent être près de leur départ. Ikhenoukhen, avec qui je parle
+ensuite des affaires politiques, accepte de faire un traité avec
+l’Algérie ; il conseille de ne s’adresser qu’à lui et à ses deux frères,
+les autres chefs des Azgar, les Imarasāten[277], amis des Anglais en
+particulier, étant en quelque sorte sous ses ordres.
+
+Je vais ensuite voir Hadj Mohammed ou Ahmed, le plus grand commerçant de
+la ville et l’homme le plus considéré, qui vient d’arriver, il y a peu
+de jours, de Tripoli ; il me conseille de partir pour le Djebel,
+m’assurant que j’aurai toujours le temps de trouver Ikhenoukhen ici. Là-
+dessus, après être entré un instant au Medjélès, je vais faire part à Si
+’Othman de ma décision et le prie d’aller trouver Ikhenoukhen pour lui
+en parler.
+
+J’apprends que Sid el Bakkay, qui a épousé une fille d’Ikhenoukhen (il
+est parent de Sidi Ahmed el Bakkay de Tombouctou), est en ce moment un
+peu en querelle avec son beau-père, parce qu’il voudrait que les Azgar
+fissent la guerre aux Hoggar qui sont les ennemis de sa propre famille ;
+or, depuis trois ans et plus qu’il est auprès d’Ikhenoukhen, il ne fait
+que l’exciter à cette rupture. Ikhenoukhen a trop de bon sens pour ne
+pas voir que ce serait la perte des Touareg que de suivre ce conseil ;
+de la petite bouderie de la part du marabout.
+
+J’apprends qu’un Rahti, qui est parti pour son pays il y a peu de jours,
+a déclaré que jamais un Français n’entrerait à Rhat, et, comme il
+parlait un peu haut dans le marché, Si ’Othman a été obligé de le mettre
+au silence. Il va porter de mauvaises nouvelles à Rhat, et certainement
+nous allons trouver tout le monde prévenu à notre arrivée. Ikhenoukhen
+ne veut partir qu’avec tout son monde.
+
+
+[Note 270 : Ceci est une réponse aux instructions du Dr Warnier. Elles
+sont contenues dans une volumineuse correspondance, embrassant toute la
+durée du voyage, pendant lequel Warnier n’a cessé de jouer le rôle de
+Mentor. Mentor systématique et autoritaire parfois, et qui n’abdiqua pas
+lors de la rédaction des _Touareg du Nord_, dont le brouillon renferme
+plus d’une page entièrement raturée et modifiée de sa main. Duveyrier
+souffrit de cette tutelle, et certaines de ses lettres (1867-1870) en
+parlent d’un ton amer. Plus tard, il ne voulut se rappeler que les soins
+dévoues du médecin, et le zele enthousiaste de l’initiateur scientifique
+que Warnier avait été. « La mort, écrivait Duveyrier en 1875, efface
+certains souvenirs et en ravive d’autres. Je n’ai pas besoin de vous
+dire que ceux-là sont les meilleurs. » (Lettre au commandant Warnier,
+frère du Docteur.) Il avait raison. Qu’on en juge par cette lettre de
+Warnier (27 décembre 1859), reçue par Duveyrier à Biskra le 8 janvier
+1860, et qu’on voudrait pouvoir citer tout entière :
+
+«... Dans un voyage comme celui que vous entreprenez, un explorateur
+doit se rattacher à tout ce qu’il y a de forces vives dans son pays. La
+Société d’acclimatation de Paris est aujourd’hui à la tête d’un
+mouvement important. Elle a créé à Alger un comité dont le domaine
+embrasse l’Afrique entière. Ce comité sera heureux d’entrer en relations
+avec vous, pour tout ce que le pays que vous allez explorer peut donner
+et recevoir. Vous êtes sur un des points du globe les moins connus, et
+si pauvre qu’il soit, il peut donner en végétaux, en minéraux, en
+animaux, des choses nouvelles, utilisées ou non par les indigènes. Parmi
+les choses sur lesquelles j’appelle surtout votre attention, est celle-
+ci : Déterminer la limite botanique des végétaux qui appartiennent au
+bassin méditerranéen, et entre autres l’olivier... Là ou finissent ces
+espèces, doit commencer une région botanique nouvelle, la région
+désertique, entre lesquelles peut se trouver une région intermédiaire,
+la région saharienne, donnant à la fois l’hospitalité à des végétaux
+méditerranéens et désertiques. Il importe à la science que ces limites
+soient bien précisées... J’appelle surtout votre attention sur les
+acacias producteurs de gomme... On en trouve en Tunisie, en Marokie, à
+peu de distance du littoral. Où commencent-ils au sud de l’Algérie ? Où
+pourrait-on les introduire ? L’Argan, commun au Maroc, se montre-t-il
+dans notre Sud ?... Je vous serais infiniment reconnaissant,
+_personnellement_, si vous vouliez bien m’envoyer la liste des arbres,
+arbustes, avec leurs noms indigènes et lieux de station... Il y a de
+nombreux tamarix, espèces nouvelles pour la plupart. Ces espèces
+produisent des galles (Takaout) employées comme succédanés des galles du
+chêne. — Quid ?... Avez-vous étudié avec soin le système d’aménagement
+des eaux des Beni Mzab ? D’après ce que j’en sais, c’est merveilleux.
+Sans aucun doute, le général Desvaux vous aura recommandé d’étudier les
+lignes de fond sous lesquelles on peut espérer trouver des eaux
+artésiennes ; c’est avec la sonde que la civilisation doit pénétrer dans
+le Sud... J’appelle aussi votre attention sur l’action du climat
+relativement à la coloration de la peau... Déterminez la limite
+méridionale des civilisations qui ont pénétré dans ce continent ; vous
+les trouverez indiquées par des ruines... Ne négligez pas de recueillir
+des renseignements précis sur les poids, les mesures et les monnaies...
+Si des règlements relatifs à l’usage des eaux tombent sous votre main,
+rapportez-nous-les, soit en original, soit en copie. Recueillez ce qui
+est tradition orale. La teinture et la tannerie ont atteint un certain
+degré de développement : sachez nous dire quels sont les procédés de
+fabrication... On a signalé dans le Sud des gisements de combustible
+minéral. Tâchez de savoir ce qu’il en est... Notez également toute
+rencontre d’oiseaux ou d’insectes migrateurs. Les sauterelles qui
+ravagent périodiquement le Nord de l’Afrique prennent naissance dans le
+Sud. Quels sont les foyers de production ?... Notez aussi la limite où
+parviennent d’un côté les produits manufacturés ou les matières
+premières du Nord, et de l’autre côté ceux venant du Soudan... J’ai
+remarqué que la race nègre, dans ses migrations vers le Nord,
+rencontrait des obstacles hygiéniques analogues à ceux de l’Européen
+venant en Algérie. Enregistrez tout ce que vous apprendrez à ce sujet...
+Du foyer soudanien ont dû sortir, en plantes et animaux, des espèces
+originaires de ce foyer. Quelles sont-elles et quelles modifications
+ont-elles éprouvées ?... Quel est l’arbre appelé en arabe tsámia, qui
+produit la soie végétale du Soudan, avec laquelle on brode les
+turbans ?... L’Angleterre n’a fait de si grands sacrifices pour
+l’exploration de l’Afrique que pour savoir si, en cas de rupture avec
+les États-Unis, ses manufactures pourraient trouver un foyer d’origine
+du coton. La France aussi a intérêt à voir accroître le champ de cette
+culture... Il importe donc de recueillir tous les renseignements...
+Informez-vous des lieux d’où l’on tire le nitre ou azotate de potasse,
+de l’importance de la production... Le soufre doit exister dans
+certaines parties : — attention spéciale. » (Papiers de Duveyrier.)]
+
+[Note 271 : Ouda, cauri.]
+
+[Note 272 : Chef de la tribu des Imanghasaten, rivale de celle des
+Oraghen dans la confédération des Azdjer.]
+
+[Note 273 : Païens. On trouve la même superstition attribuée par
+Pomponius Mela aux anciens habitants d’Augile (cf. les remarques de Duv.
+_Les Touareg du Nord_, p. 415) et chez les habitants actuels de l’Aïr
+(_Journ. de voyage_ d’Erwin de Bary, trad. Schirmer, Paris, 1898, p.
+187).]
+
+[Note 274 : Ritter (_Géogr. gén. comparée_, III, p. 316) avait dit qu’un
+mur très large sépare diamétralement la ville, et que les deux tribus ne
+communiquent que par une porte fermée à la première apparence de
+trouble. Richardson (1845) et la _Relation du voyage de M. le capitaine
+de Bonnemain_, publiée par Cherbonneau en 1857 dans les _Nouv. Annales
+des voyages_, n’avaient ni infirmé ni confirmé cette information.]
+
+[Note 275 : Ou mieux Isaqqamaren.]
+
+[Note 276 : Mircher (1862) dit 6 à 7.000 (ouv. cité, p. 98) ; Rohlfs
+(1865) dit 5.000 (_Quer durch Afrika_, Leipzig, 1874, I, p. 81).]
+
+[Note 277 : Imanghasaten. Sur leur rivalité avec les chefs des Oraghen,
+voir _Les Touareg du Nord_, p. 355-6 ; voir aussi Schirmer, _Pourquoi
+Flatters et ses compagnons sont morts_. Paris, 1896, p. 15-20.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE V
+
+ A GHADAMÈS (_suite_)
+
+
+ 6 septembre.
+
+Autrefois, les Beni Oulid et les Beni Ouazit étaient ennemis ;
+aujourd’hui encore, ils sont loin d’être amis, et leur inimitié s’est
+seulement transformée en jalousie. Encore aujourd’hui, les Beni Oulid
+ont l’ouest, c’est-à-dire voyagent à Tunis et au Souf ; les gens de ces
+contrées viennent aussi à eux. Ils ont aussi Douirat et Nalout. Les Beni
+Ouazit, au contraire, vont à Tripoli et dans l’est et les gens de ces
+contrées viennent descendre dans leur quartier.
+
+On prétend maintenant que les seuls individus atteints de fièvres à
+Ghadāmès les ont emportées soit de Derdj (les soldats), soit de Ouargla
+et du Fezzan. Ceci expliquerait ce phénomène qui est singulier vu
+l’élévation de Ghadāmès et la nature de son terrain[278].
+
+On m’apporte une inscription latine. Elle est gravée sur une plaque de
+grès assez tendre, rougeâtre ; le fac-similé que j’en ai fait est
+exact ; elle ne présente, du reste, guère de difficultés pour la lecture
+des lettres, même de celles des deux mots qui ont été martelés.
+L’endroit d’où provient cette inscription, et que j’ai été voir
+aujourd’hui, contient les fondations d’un édifice, sûrement l’un des
+« castrorum » indiqués dans le texte de l’inscription[279]. Cet endroit
+peut être déterminé de la manière suivante : En tirant une droite d’El-
+Esnām à la pointe des jardins que j’ai relevés sur la gauche en venant
+de Sidi Maabed, les fondations dans lesquelles on a déterré
+l’inscription sont à peu près au milieu des deux points.
+Malheureusement, cette inscription est incomplète. Je n’en ai sous les
+yeux qu’une moitié, c’est-à-dire le milieu, auquel il manque les deux
+côtés. Les côtés cassés, surtout celui de gauche, ont été polis et
+travaillés, comme si on s’était servi de cette pierre pour une bâtisse
+plus récente.
+
+[Illustration : INSCRIPTION ROMAINE TROUVÉE A GHADAMÈS.
+
+Hauteur de la pierre, 0m,52. — Largeur, 0m,26.
+
+Les lettres des deux premières lignes ont 1 centimètre de plus que les
+autres. Le trait de la gravure est brisé partout où il y a eu
+martelage.]
+
+Je dessine les chapiteaux des colonnes de la place d’El-Aouïna[280].
+J’apprends que, dans la mosquée, il y en a beaucoup de semblables, mais,
+quoique ce soit un sujet curieux d’études que ce monument qui a peut-
+être eu autrefois une autre destination, je ne crois pas pouvoir
+demander de les voir[281].
+
+J’ai été faire une longue promenade aux Esnām et de là aux tentes des
+Touareg du Dhahara. J’ai passé auprès de la cabane de paille proprette
+de Tekiddout ; elle était là, par terre ; quand elle m’a vu, elle m’a
+salué en riant et en mettant ses mains sur sa figure. Je vois là des
+charges de chameaux arrangées par terre et je vois venir des chameaux
+chargés, qui sortent de la ville. Tout cela est encore pour In-Salāh,
+et, tous les jours, partent de petits partis de Touareg.
+
+Du Dhahara, ce plateau où sont les Touareg, on a une vue très étendue
+sur la Hamada vers l’est ; on voit là se dérouler cette surface déserte
+et nue, avec ses différentes teintes ; des blancs éclatant au rouge
+pâle, et les nombreuses « goūr » ou témoins qui la surmontent. Ghadāmès
+pointe à travers les palmiers et l’on n’en aperçoit que les sommets
+curieux des maisons, blanchies à la chaux ; ces coquettes terrasses
+blanches ressortent d’une manière très agréable à l’œil de la verdure
+foncée des palmiers.
+
+Je rentre en ville et vais à la source où je me baigne. L’eau est
+tiède ; en hiver elle fume. La source qui alimente le bassin est très
+forte, car, les Ghadāmsia ayant vidé il y a quelque temps l’immense
+bassin qu’elle remplit, il ne fallut à la source que trois demi-heures
+pour rétablir le niveau ordinaire. Ces trois demi-heures représentent 70
+qila ou mesures du petit entonnoir en līf qui, rempli d’eau et jusqu’à
+ce qu’il soit vide, représente un qīla. Plus tard, je mesurerai
+approximativement la capacité du bassin de la source, et obtiendrai
+ainsi le jaugeage approché de la source. Des négrillons se baignaient en
+même temps que moi ; ils nagent comme des chiens, refoulant l’eau
+derrière eux, alternativement d’un bras et de l’autre. Ils nagent du
+reste comme des poissons. La source ne renferme pas de poissons, ni de
+coquillages. On y voit quelques plantes aquatiques cryptogames et des
+libellules rasent la surface de l’eau. Othman vient le soir et me dit
+que Ikhenoukhen ne s’oppose pas à ce que j’aille à Tripoli.
+
+Quand les Touareg ici perdent quelqu’un, ils changent de suite
+l’emplacement de leur tente.
+
+ Le 7 septembre.
+
+Je vais voir Sid el Bakkay, le parent de Sidi Ahmed de Tombouctou ; je
+lui fais présent d’un haouli de fabrique et d’une tabatière d’argent,
+deux des objets que j’ai reçus du gouvernement pour faire des présents.
+Je trouve un homme civilisé, qui cause de Barth (dont je lui montre le
+billet)[282] et qui m’invite à aller à Tombouctou, m’assurant que Sidi
+Ahmed me préserverait du mal, comme il en avait défendu mon ami. Je suis
+très content de la connaissance de ce marabout ; il est très intelligent
+et très convenable.
+
+Je reçois dans la gaïla des visites de Tekiddout et de sa sœur Chaddy ;
+cette dernière finit par m’avouer qu’elle a une maladie dont je lui
+donne le remède. Tekiddout m’écrit sur une feuille de papier ses pensées
+qui n’étaient pas tout à fait orthodoxes ; nous restons un bon moment à
+blaguer, tout à fait en petit comité.
+
+Je vais voir Hadj Ahmed ou Mohammed, et lui dis que je vais partir ; il
+m’encourage à aller à Tripoli et me dit que la route est sûre.
+
+ Le 8 septembre.
+
+Le matin, je vais voir Ikhenoukhen que j’exhorte de plus en plus à se
+rendre à Alger ; il me fait entrevoir qu’il me donnera, à mon départ, un
+de ses frères ; lui, ne peut pas quitter son pays à cause de l’état des
+esprits.
+
+Je reviens chez moi et reste à écrire plusieurs lettres. Dans la gaïla,
+je reçois la visite d’une négresse très jolie et très richement
+habillée ; elle est de Ghadāmès. Je n’ai jamais vu une personne aussi
+pleine de fantazia : elle est près de mettre la maison sens dessus
+dessous, mais cela m’amuse beaucoup. Comme elle était venue en compagnie
+d’une voisine de traits moins délicats, elle s’en va avec elle, mais dit
+à Ahmed qu’elle reviendra et qu’elle veut venir habiter près de nous. La
+manière dont elle s’est introduite est curieuse. Elle dit à Ahmed dans
+la rue : « Je veux voir le consul. » — « Que lui veux-tu ? » — C’est lui
+qui m’a dit de venir.
+
+Vers l’aser[283], Si ’Othman se présente et j’envoie Ahmed avec lui
+remettre à Ikhenoukhen le présent que je lui destine et dont je lui ai
+parlé depuis longtemps. Ce présent se compose de 100 douros (500 francs)
+pour lui et de 50 douros (250 francs) pour son frère Omar el Hadj.
+
+Ahmed revient seul. Il est resté longtemps et me raconte ce qui s’est
+passé. Ikhenoukhen n’accepte pas cette somme ; elle ne lui suffit pas,
+prétend-il, à nourrir sa jument un mois. Il est ici, à Ghadāmès, mal vu
+par tout le monde, mal vu par les Turcs, mal vu par ses frères les
+Touareg, et tout cela à cause de sa prédilection pour les Français. Il
+ne mange ici que sur la ville et il a du « nif[284] » avec elle.
+Pourquoi les Anglais sont-ils préférés ? C’est parce qu’ils jettent les
+douros à droite et à gauche. Ils lui ont donné à lui et à ses frères 900
+douros (4.500 francs) et des effets (expédition de Richardson, etc.).
+Partout où les Anglais ont passé, ils ont rempli le ventre du monde. Ce
+n’est qu’en les imitant que nous pourrons nous faire un parti. Lui, doit
+m’accompagner à Rhat avec tous ses parents et ses amis ; il faut avancer
+en forces et la somme que je lui donne ne suffit pas de loin à cette
+expédition. Enfin ses compagnons sont tous venus lui demander leur part
+de mon présent et il ne lui restera rien. Si nous étions venus pour
+avancer avec de tels moyens, nous n’avions qu’à nous en retourner en
+paix ; il nous donnerait une ou deux fois autant que cela. Les Ghadāmsia
+étaient prêts à faire de grands sacrifices pour empêcher que je
+réussisse. Cette nouvelle me bouleverse, et Si ’Othman ne vient pas le
+soir. J’annule mon départ demain pour Tripoli.
+
+Le moudir vient ; je le reçois comme un chien dans un jeu de quilles,
+tant je suis de mauvaise humeur ; du reste, il vient pour me recommander
+de lui apporter 20 litres de liqueurs, ce qui est peu délicat de sa
+part. Je le force à se lever et à s’en aller.
+
+Ikhenoukhen m’a affirmé que la nouvelle de la lettre de Sidi Hamza est
+vraie. Elle a été apportée au chef des Oulād Messāoud, qui est parti
+d’ici hier ; il est certain que cet homme a la lettre parce qu’il a juré
+que c’est vrai. Sidi Hamza recommande de me tuer, moi et Si ’Othman ou
+bien les Oulād Messāoud ne valent rien. Nous ne savons pas d’où la
+lettre est arrivée, mais à coup sûr, c’est Ouled el Ghediyyēr qui l’a
+apportée ou un autre Chaanbi qui nous a précédés ici de quelques jours
+seulement.
+
+ Le 9 septembre.
+
+Othman vient de très bonne heure, je l’envoie à Ikhenoukhen lui demander
+quelle est la somme qu’il juge nécessaire que je lui donne. Ikhenoukhen
+se refuse à parler dans ce sens et me fait prier de me rendre auprès de
+lui dans la soirée. Je passe une journée très monotone ; tout le monde
+me croit parti.
+
+Le soir, je vais au camp du chef des Azgar. Il vient au-devant de nous
+avec son frère Omar el Hadj. Je vois qu’Ahmed a exagéré la valeur du
+discours d’Ikhenoukhen hier ; ce chef est fâché de l’impression que j’en
+ai reçue. Il me dit que la somme que je lui ai donnée ne compte pour
+rien chez lui, que de tels cadeaux sont ceux qu’il peut faire, lui. Tous
+ses compagnons vont lui demander leur part du présent que je lui ai fait
+et il ne lui en restera plus rien. Je lui répondis que, s’il en était
+ainsi, je préférais ne rien décider de moi-même, et demander avis au
+général gouverneur ; qu’une occasion se présentait aujourd’hui tout à
+propos. Ikhenoukhen approuva cette décision ; il me demanda de faire
+connaître au général l’état des choses et les services qu’il était
+disposé à nous rendre, ajoutant que la réponse, quelle qu’elle soit,
+serait la bienvenue. Quant à moi, il me demanda de ne pas me tracasser,
+d’aller tranquillement à Tripoli et qu’à mon retour, je le trouverais
+ici, et que j’atteindrais mon but de toutes façons, même sans présent.
+Il insista pour me faire bien sentir que la chose qu’il craindrait la
+plus au monde serait d’entendre dire qu’il eût imposé des conditions de
+force à son hôte.
+
+Je quittai Ikhenoukhen, réconcilié avec lui, et même impressionné par la
+noble tournure avec laquelle il envisageait l’affaire.
+
+Je passai la soirée à écrire des lettres qui partiront demain.
+
+ 10 septembre.
+
+Dans la matinée, je me rendis avec le Ghadāmsi, ami de ma nation, qui
+m’a donné l’inscription latine, pour examiner une pierre sculptée qui
+avait été déterrée l’an dernier dans des constructions souterraines tout
+près d’une maison nommée Taskô[285], un très ancien bordj qui
+appartenait autrefois au gouvernement, mais que Hadj Mohammed Heika a
+acheté[286].
+
+Le moudir m’envoie un billet en me priant de lui rapporter de Tripoli 28
+bouteilles de liqueurs ; je m’empresserai de ne pas exécuter cette
+modeste commission.
+
+Il arrive une nombreuse caravane de Tripoli ; je ne note pas tous les
+arrivages de ce côté, j’aurais trop à faire.
+
+Nous avons une nouvelle curieuse. Les Ourghamma sont réellement allés en
+expédition. Ils ont attaqué près de Sinaoun la caravane qui avait amené
+Hadj Ahmed ou Mohammed, et qui retournait vers Tripoli. Ils ont emmené
+les chameaux, mais les gens de Sinaoun sont partis à mehara et ont
+rattrapé le _rhezi_ près de son pays ; ils sont tombés sur six
+cavaliers, pendant que les autres étaient allés faire boire leurs
+chevaux, et ont enlevé tout le butin et, je crois, les selles des
+cavaliers.
+
+ 11 septembre.
+
+Je reprends l’étude de la langue targuie. Tekiddout me trouve trop peu
+généreux, au moins le prétend-elle, et prétexte toutes sortes
+d’occupations pour ne pas se charger de m’écrire de nouveaux papiers.
+Ihemma m’a trouvé une autre femme jeune, jolie, blanche et modeste qui
+vient avec lui ; elle a, de plus, la qualité de ne pas comprendre un mot
+d’arabe. Elle me promet de revenir et de m’apporter de l’écriture
+tefīnagh. Elle l’écrit avec de l’ocre rouge et de l’encre.
+
+Othman vient me demander des médicaments pour la femme d’Ikhenoukhen ;
+ce chef la répudie, mais elle vit toujours à ses côtés avec ses enfants.
+Elle me demande un collyre pour les yeux et de la quinine.
+
+Le _qadhi_, qui est un gros homme bien modeste et assez bon, je crois,
+m’envoie un bout de papier sur lequel est copié ce passage d’un livre
+musulman, passage relatif à Ghadāmès[287].
+
+« Ghadāmès est dans le Sahara à sept journées (de marche) du Djebel
+Nefousa. C’est une jolie ville, ancienne et antérieure à l’islamisme.
+Les peaux dites _ghadamsi_ tirent leur nom de cette ville. On y trouve
+des souterrains et des grottes[288] qui servirent de prisons à la reine
+Kahina qui régna en Ifriqiya. Ces souterrains ont été édifiés par les
+anciens. Ce sont de merveilleuses constructions et leurs voûtes,
+établies au-dessous du sol, font l’étonnement du spectateur. En les
+examinant, on voit qu’elles sont l’œuvre de souverains anciens et de
+nations aujourd’hui disparues.
+
+« Le pays n’a pas toujours été désertique et il a été autrefois fertile
+et peuplé. Le comestible qu’il produit en plus grande abondance est la
+truffe, appelée par les habitants _terfâs_. Elles deviennent si grosses
+dans ces régions que les gerboises et les lièvres y creusent leurs
+gîtes.
+
+« Ghadāmès est le point d’où on se rend à Tadmekka et autres localités
+du Soudan qui en est située à quarante jours de marche. Les habitants
+sont des Berbères musulmans ; ils portent le voile à la façon des autres
+Berbères du Sahara, tels que les Lemtouna et les Messoufa. »
+
+Ici se termine le passage extrait du livre intitulé : _Erraudh el-miʿ-
+ṭâr fi akhbâr el-aqṭâr_ dont l’auteur est Abd-Ennour el Ḥimyari el
+Tounsi. Ce passage a été transcrit par Mohalhil el Ghadāmsi dans son
+ouvrage intitulé : _Menâqib Ech-cheikh Sidi Abdallah-ben-Abou-Bakr El-
+ghadamsi_.
+
+Autant que ma mémoire est fidèle, ce passage est le même que celui de
+l’anonyme du sixième siècle de l’hégire publié à Vienne, par M. Alfred
+de Kremer. S’il en était ainsi, nous aurions le nom de l’auteur de ce
+livre, lequel nom est jusqu’à présent inconnu.
+
+ 12 septembre.
+
+Je vais faire une longue promenade ce matin. Je m’enquiers d’abord de la
+santé de Sid el Bakkay auquel j’enverrai des médicaments ce soir. De là,
+je me rends aux tentes des Targuiāt ; j’en trouve une couchée, malade
+d’un anévrisme (cette affection serait-elle commune chez les Touareg ?)
+et ayant des hémorragies par le nez. De là, je me rends à la zériba de
+Tekiddout, j’y trouve le moutard malade, qui va un peu mieux, avec son
+père Kel es Soūki[289] qui a été à Alger ; mais les dames sont absentes
+et je n’ai pas ce que je désirais le plus. J’examine leur intérieur ; il
+y a une natte assez proprement arrangée dans un coin et formant chambre,
+où l’on doit être à peu près chez soi. Je vois là la rebaza que la
+célèbre courtisane sait si bien manier. Le corps du violon et l’archet
+sont couverts d’inscriptions tefinag qui viennent de la main de ses
+auditeurs. Un certain nombre de vases, en gourdes et en nattes, complète
+l’ameublement ; la cuisine est dans un coin à l’extérieur et elle est
+garantie par un mur.
+
+Là commence le cimetière des Beni Ouazit. C’est quelque chose
+d’effrayant que l’immense espace couvert des tombeaux de cette moitié de
+la population de la ville. Il y en a de tous les âges, depuis la période
+païenne jusqu’à nos jours. Les plus récents sont indiqués par deux
+pierres droites peu élevées, situées à la tête et aux pieds du mort.
+L’espace qui sépare ces pierres est limité par une petite ligne de gros
+cailloux de chaque côté du corps, les deux lignes sont très resserrées.
+Puis viennent des tombeaux plus anciens ; les pierres à la tête et aux
+pieds deviennent très grandes, elles atteignent, en certains endroits,
+hauteur d’homme. J’ai cherché en vain sur leur surface des signes ou des
+dessins : je n’y ai rien trouvé ; ces tombeaux datent, selon la
+tradition, d’avant l’islamisme. Puis viennent enfin les plus anciennes
+sépultures, beaucoup plus vastes que les précédentes ; elles affectent
+des formes ovales, rondes ou carrées (quadrilatères allongés) ; on n’y
+remarque plus des pierres droites, mais des enceintes très bien
+déterminées et des fondations solides et soignées. Quelques-uns de ces
+tombeaux ronds sont indiqués par une bosse de terrain avec des débris de
+constructions et forment ainsi des tumulus[290]. Les tombeaux portent le
+cachet d’une haute antiquité et sont très intéressants ; je reviendrai
+les étudier. Ils m’ont vivement rappelé les petites enceintes que Mac-
+Carthy et moi avons rencontrées en 1857 sur la route de Taguin à Boghar.
+Mais ces dernières n’avaient pas l’air aussi soigné que celles de
+Ghadāmès.
+
+Nous traversons les routes de Tripoli et des endroits entourés de murs
+en démolition qui indiquent la place d’anciens jardins, aujourd’hui tout
+à fait détruits et abandonnés. Nous laissons à droite El Bir,
+construction de pierre assez remarquable, et entrons dans la _ghaba_. Je
+remarque un amandier. Nous rentrons en ville après avoir traversé une
+partie des rues qui m’étaient inconnues et où je rencontre des
+chapiteaux de colonnes et des colonnes carrées, des pierres plates,
+etc., toutes de constructions et de travail anciens.
+
+Māla, ma gentille amie targuie, m’apporte de l’écriture tefinagh et me
+l’explique avec Ihemma. J’envoie à Moussa, frère de Kelāla, un des
+jeunes champions les plus puissants d’Ikhenoukhen, un cadeau consistant
+en un haouli de fabrique, rouge, pour femme (acheté d’Othman) et un haïk
+de fabrique, blanc, pour homme.
+
+ 13 septembre.
+
+Je retourne aux tombeaux. En passant, je vois Sid el Bakkay, mais le
+trouvant très occupé, je le laisse avec son entourage, Omar el Hadj,
+etc., et je continue mon chemin. Je lui laisse des médicaments pour lui
+et pour son domestique ; entre autres, de l’aloès enveloppé de papier de
+plomb. J’apprends ensuite qu’il a mangé le médicament et son enveloppe.
+
+Je remarque sur le rebord de la hamada, en haut de l’immense cimetière,
+des marques très anciennes creusées dans le roc ; ce sont des trous
+ronds très régulièrement creusés, en nombre inégal, sur les pierres
+plates ; ces trous forment autant de petits réservoirs ou bols dans
+lesquels les moutards Touareg s’amusent à pisser, mais qui n’ont pas dû
+avoir toujours la même destination. Je remarquai ensuite des tracés de
+contours de sandales ou de souliers, plutôt les premières. Si je me
+souviens bien, la pointe était dirigée vers la ville, c’est-à-dire vers
+l’est et, ces contours de sandales rapprochées, telles que celles d’un
+homme debout, et ces petits réservoirs, pourraient bien indiquer la
+place où se tenait un homme et celle où il sacrifiait aux mânes des
+morts du cimetière.
+
+Je remarque en examinant de plus près les tombes que celles qui sont
+indiquées par une pierre à la tête et une aux pieds du mort, quelque
+grandes et pointues que soient ces pierres, sont toutes musulmanes ; en
+les regardant bien, je découvre quelques fragments d’inscriptions arabes
+indiquant les noms des principaux personnages, nous remarquons ceux de
+femmes maraboutes, et celui d’un Es Soūqi, ancêtre de Si ’Othman. Les
+grandes tombes carrées et celles qui sont arrondies surtout doivent
+seules avoir une antiquité antérieure à l’Islam.
+
+En sortant de cet amas de tombes, nous arrivons, toujours dans la
+dépression où la ville est bâtie et où se trouvent aussi les cimetières,
+à un endroit où le sol se compose d’une pâte cristalline légère de
+plâtre[291]. C’est là un des endroits où on l’exploite, c’est-à-dire où
+l’on en extrait. Cette roche est identique à celle qui se retrouve
+partout dans l’Oued Righ, et principalement au puits d’El Hachchāna près
+de Chegga du Sud.
+
+Nous montons la hamada qui ne domine Ghadāmès que de 3, 4 mètres de ce
+côté. Le sol est composé de pierres très grosses et d’autres plus
+petites semées sans ordre et s’appuyant sur le plateau. La couleur du
+calcaire varie du blanc au brun et au gris de rouille. Je découvre des
+empreintes de différents bivalves, notamment d’une coquille à côtes
+(_griphus_)[292].
+
+D’ici, nous plongeons directement sur El-Esnām, laissant à droite assez
+loin, le Dhahara avec les tentes des Touareg. Nous rencontrons des
+tombeaux d’un autre ordre et d’une antiquité moins incertaine ; ils
+ressemblent en tout à ceux des environs de Djelfa que je visitai en 1857
+avec Mac Carthy et le Dr Reboud. Ce sont de petites enceintes en grandes
+pierres plates, ouvertes par une des petites extrémités et qui devaient
+être autrefois recouvertes par d’autres pierres plates. Ces tombeaux ne
+me paraissent pas devoir renfermer un homme étendu, mais bien dans une
+position repliée, assis, accroupi ou autrement. La plupart de ces
+sépultures ont été fouillées ; nous-mêmes en creusons une et sortons
+quelques ossements et un petit morceau de cuivre qui devait faire partie
+d’une parure indigène. Les tombeaux de ce genre, de différentes
+grandeurs, sont fréquents ; et on les trouve dans différents degrés de
+conservation. Ihemma m’assure qu’à Rhat, il y en a et que l’on en
+rencontre quelquefois en plein Sahara[293].
+
+En approchant d’El-Esnām, les hautes constructions du plateau, Ihemma me
+raconte que, près des piliers immenses, se trouvent des tombeaux en
+forme de buttes sur lesquels les femmes des Touareg allaient se coucher
+lorsque les Touareg étaient en expédition et où elles obtenaient des
+nouvelles. Elles se paraient de leur mieux et allaient se coucher sur le
+tombeau ; alors venait « idébni », esprit, sous la forme d’un homme, qui
+leur racontait ce qui s’était passé dans l’expédition. Si elles
+n’étaient pas bien parées, il les étranglait. Ces révélations ont lieu
+en plein jour et on me dit qu’elles sont toujours vérifiées[294]. Les
+Touareg, du reste, sont très superstitieux ; ils n’osent pas se
+présenter seuls à la tombe d’un de leurs amis de peur qu’il ne revienne.
+
+Dans la soirée, j’ai un exemple de la liberté des relations qu’il y a
+entre les Touareg. Ihemma, qui a à peine vingt ans, conseille à Othman
+qui en a près de soixante, de ne pas sentir du camphre que je lui
+offrais de crainte qu’il ne perdît ses forces sexuelles en lui disant
+que Tekiddout prétendait qu’il était l’amant d’une femme qu’il nomma.
+Othman assura que ce n’était pas vrai et ne fit aucun reproche à Ihemma
+de son observation.
+
+Les Ifoghas, qui écoutent les conseils d’Othman, et lui obéissent en
+quelque sorte, sont exaspérés de la conduite des Mérazig[295] qui
+devaient apporter leur tribut à Othman ; ils parlent d’aller les
+razzier.
+
+La rebazā, cette espèce de violon ou de violoncelle des dames targuies,
+forme un point important de la vie de ces gens. Tous les soirs,
+j’entends jouer de cet instrument ; hier des Imrhad chantaient. Lorsque
+les Touareg se battent entre eux et qu’un parti est mis en déroute, les
+vainqueurs crient avec ces cris sauvages qui sont particuliers aux
+Touareg : « Hé ! Hé ! Il n’y a donc pas de rebazā ? » Alors il est rare
+que les vaincus ne reviennent pas à la charge avec fureur. La crainte du
+qu’en-dira-t-on des femmes a une grande influence sur les Touareg.
+
+ 14 septembre.
+
+Aujourd’hui, je ne fais pas de promenade ; j’ai une longue leçon de
+tefinagh avec Mala et Ihemma. Mala est toute jeune, sans méchanceté ni
+préventions et très jolie. Pendant la leçon, je m’amuse avec son petit
+pied et, après la leçon, quand Ihemma s’en va, j’échange plusieurs
+baisers avec elle. Nous sommes donc très bons amis. Elle m’a promis de
+revenir à mon retour et de me jouer ici de la rebazā.
+
+Dans l’après-midi, je travaille à emballer ; j’arrange dans ma chambre
+les objets que je laisse et je mets dans les cantines le peu de bagages
+que j’emporte.
+
+Je vais, le soir, avec Othman voir Ikhenoukhen, qui vient avec son
+frère ; j’apprends que j’ai maigri depuis mon arrivée. C’est le chef des
+Azgar qui me fait cette remarque. Je décide Ikhenoukhen à écrire au
+général gouverneur de l’Algérie. Ikhenoukhen me dit adieu et me dit que
+tout sera facile, faisant allusion probablement à mon voyage à Rhat. Je
+dis à Si ’Othman ce qu’il faudrait écrire dans la lettre.
+
+ 15 septembre.
+
+Emballage et départ pour Tripoli.
+
+
+[Note 278 : Rohlfs y mentionne cependant des moustiques (_Quer durch
+Afrika_, I, p. 74).]
+
+[Note 279 : Duveyrier donne ici au mot _castrorum_ un sens trop précis.
+Cf. au sujet de cette inscription la lettre suivante de Tissot, à qui
+Duveyrier avait communiqué son estampage : «... Grâce à l’estampage,
+j’ai pu corriger quelques incertitudes qui se sont glissées dans le fac-
+similé (ceci pour votre seconde édition). Le P de la 2e ligne est
+certainement un D. L’antépénultième lettre de la 6e ligne est un P.
+(J’ai obtenu une image très exacte et directe de l’estampage en la
+posant sur un lit de farine : les moindres détails sont alors moulés
+comme certains lézards le sont dans le sable du Sahara). En cherchant à
+restituer l’inscription tout entière et en calculant le nombre de
+lettres absentes, j’arrive à la lecture suivante :
+
+
+ Imp. CAES. M. AVRELio Severo
+
+ AleXANDRO. PIO. FELici Aug.
+
+ et iuliAE MAMMEAE. AVG. matri
+
+ aug. et CASTRORUM. SVB cura M. ul
+
+ pii Maximi ? LEG. AVG. PR. PR. CV. VEX illatio
+
+ leg. iii Aug. SEVERIANÆ PER. .
+
+ . . . . . . . . . . VM] LEG. EIVSDEM
+
+ . . . . . . . PERFECIT.
+
+
+A l’Empereur César M. Aurélius Severus Alexander Pieux, Heureux,
+Auguste, et à Julia Mammaea Auguste, mère d’Auguste et des Camps. Par
+l’ordre de M. Ulpius Maximus (?) Légat Propréteur d’Auguste, personnage
+clarissime, le détachement de la Légion Troisième Auguste Pieuse,
+Vengeresse, commandé par..., Centurion de la dite Légion, a achevé [ce
+monument].
+
+« Nous connaissons trois légats propréteurs d’Afrique sous Alexandre
+Sévère : le nom qui m’a paru convenir le mieux, eu égard à la place
+disponible, est celui que j’ai fait figurer à titre purement
+hypothétique dans la restitution. » (Lettre du 7 avril 1879). Voir aussi
+le texte définitivement adopté par MM. R. Cagnat et J. Schmidt (_C. I.
+L._, VIII, Suppl. Pars I, 10990).
+
+Quant à la nature de ces ruines, Duveyrier a été plus tard beaucoup
+moins affirmatif. On lit sur un brouillon de lettre à M. Cagnat : « Dans
+_Les Touareg du Nord_, p. 252-3, j’ai eu tort de m’exprimer comme si le
+camp de Ghadāmès était une réalité vue ; j’ai supposé que Cidamus devait
+avoir possédé un camp. Voilà tout. » Comme l’a établi M. Cagnat
+(_L’Armée romaine d’Afrique_, Paris, 1892, p. 555), on ne peut douter de
+l’existence de la forteresse romaine. Mais son emplacement reste
+incertain.]
+
+[Note 280 : Cf. _Les Touareg du Nord_, pl. X.]
+
+[Note 281 : En 1864, Rohlfs, voyageant comme mokaddem de l’ordre de
+Mouley-Taïeb d’Ouezzan, a pu pénétrer dans les mosquées de Ghadāmès.
+« Toutes, comme j’ai pu m’en assurer moi-même, reposent intérieurement
+sur des colonnes romaines, qui toutefois sont disposées pêle-mêle, sans
+ordre aucun : ici une colonne dorique à côté d’une colonne corinthienne,
+là une colonne ionique à côté d’une colonne dorique, etc. » (_Reise
+durch Marokko und Reise durch die grosse Wüste_, 4e édit., Norden, 1884,
+in-8o, p. 245-6.)]
+
+[Note 282 : Recommandation de Barth pour le cheikh el Bakkay de
+Tombouctou.]
+
+[Note 283 : Deux à trois heures avant le coucher du soleil.]
+
+[Note 284 : Avoir du nif avec quelqu’un signifie « être en délicatesse
+avec lui ». Au propre, _fin_ veut dire _nez_ et, métaphoriquement,
+_amour-propre, susceptibilité_. (O. H.)]
+
+[Note 285 : Taskô est le nom d’une des rues de Ghadāmès. (Voir _Les
+Touareg du Nord_, p. 262 ; _Mission de Ghadāmès_, p. 99.)]
+
+[Note 286 : Voir le dessin et la mention de ce bas-relief dans _Les
+Touareg du Nord_, pl. X, p. 250-251. Le journal donne quelques détails
+complémentaires : « La hauteur de la pierre est d’un peu moins de 55
+centimètres et la largeur de 50 centimètres à peu près. Les accidents
+ont rendu incertains plusieurs des contours, principalement la figure
+des deux personnages. »]
+
+[Note 287 : Ce passage, traduit par M. le professeur Houdas, est en
+arabe dans le manuscrit de Duveyrier.]
+
+[Note 288 : Ce mot doit être entendu dans le sens de cavité souterraine
+artificielle ; il sert à expliquer le synonyme précédent d’un usage
+moins courant (O. H.).]
+
+[Note 289 : De la tribu des Kêl es Soûk.]
+
+[Note 290 : Cf. E. de Bary, _Senams et tumuli de la chaîne de montagnes
+de la Tripolitaine_, trad. du Dr Dargaud, _Revue d’Ethnographie_, II,
+1883, p. 426-437 ; — Foureau, _Mission chez les Touareg_. Paris, 1895,
+p. 8, 34-35, 102, etc. ; G. Mercier, _Les mégalithes du Sahara_, Rec.
+des Notices et Mém. Soc. d’archéol. de Constantine, 1900, p. 247, etc.]
+
+[Note 291 : Voir l’analyse, _Touareg du Nord_, p. 47.]
+
+[Note 292 : Cf. _Les Touareg du Nord_, p. 47 ; Vatonne, _Mission de
+Ghadāmès_, p. 268-269. Ces bivalves n’ont pu être déterminés.]
+
+[Note 293 : Voir Tissot, I, p. 499-501 ; Erwin de Bary. trad. Schirmer,
+p. 41-42 ; Rabourdin, _Documents relatifs à la mission Flatters_, Paris,
+1885, p. 256.]
+
+[Note 294 : Cf. Erwin de Bary, trad. citée, p. 187-188.]
+
+[Note 295 : Tribu du Nefzaoua, ayant pour centre l’oasis de Negga et
+fréquentant le marché de Ghadāmès.]
+
+
+
+
+ ERRATA
+
+ * * * * *
+
+
+ Page 11 _au lieu _dhomran_, _lisez :_ _dhomrân_.
+ de :_
+
+ — 18 — سڢش — سڢشى (O. H.).
+
+ — — ligne 11, — _soufar_, — _sefâr_.
+
+ — 20 ligne 4, — El Benib, — El Bouïb (O. H.).
+
+ — 22 — نصر صن الله — نصر من الله (O.
+ H.).
+
+ — — — اله لا اله — لا اله الا الله
+ (O. H.).
+
+ — 26 ligne 13, — Insalah, — In-Salah.
+
+ — 26 dern. — en Arabes, — en arabe.
+ ligne,
+
+ — 34 ligne 18, — _lebīn_, — _lebbîn_.
+
+ — 40 note 74 — Entonnoir, — Dépression (O.
+ H.).
+
+ — 42 ligne 15, — Hamamma, — Hammama.
+
+ — 43 note 78 — ذصان — ذمران (O. H.).
+
+ — 48 note 84 — _Zegzeg_, — _Zefzef_ (O. H.).
+
+ — 57 av.-dern. — Oumel — Oumm el (O. H.).
+ l.
+
+ — 58 ligne 37, — Si Ali — Si Ali Saci.
+ Sari,
+
+ — 101 ligne 1, — La tribu, — Le tribut.
+
+ — 111 ligne 8, — lecrīma, — berima (O. H.).
+
+ — 111 ligne 10, — صبل — طبل (O. H.).
+
+ — 112 ligne 33, — احن َڢم — احناڢم (O. H.).
+
+ — 120 ligne 13, — غكلن — غدران (O. H.).
+
+ — 127 note 189 — Duocyries, — Duveyrier.
+
+ — 128 lignes 6 — Merd-jadja, — Merdjadja (O.
+ et 19, H.).
+
+ — 131 note 195 — ٮادج — حلاج (O. H.).
+
+ — 137 ligne 20, — Ia chïfā — Ya chïfā (O. H.).
+
+ { (tellis) sac
+ { pour mulet ou
+ { cheval.
+ — 140 note 214 — Toile de — {
+ bât, { (guerara) sac
+ { pour chameaux
+ { (O. H.).
+
+ — 144 ligne 8, — Abed el — Abd el Qader (O.
+ Qader, H.).
+
+ — 146 — _ouran_, — _ourân_.
+
+ — 150 lignes 1 — Roubaaya, — Roubayaa.
+ et 9,
+
+
+
+
+ ADDENDA
+
+ * * * * *
+
+P. 53, 81 : travaux hydrauliques dans le Sud tunisien : Cf. les études
+du Dr Carton dans _Bull. archéol. du Comité des Travaux hist._ 1888 et
+_Rev. tunisienne_, III, 1896, p. 281 ; Gauckler, _Enquête sur les
+installations hydrauliques romaines en Tunisie_, II, Tunis, 1903.
+
+P. 56 : ruines de l’Oued Zitouna : M. le capitaine Privé qui a étudié
+cette région de 1881 à 1884, a signalé les restes de trois _oppida_ au
+débouché des gorges du Zitouna. (Cf. pour l’extension progressive de la
+colonisation romaine vers le Sud, J. Toutain, _Note sur une inscription
+trouvée dans le Djebel Asker au Sud de Gafsa_ (_Bull. Archéol. Comité
+Trav. hist._ 1903, p. 202-205).
+
+P. 57, note [100] : Dans un mémoire très important (_Notes et documents
+sur les voies stratégiques et sur l’occupation militaire du Sud tunisien
+à l’époque romaine, par MM. les capitaines Donau et Le Bœuf, les
+lieutenants de Pontbriand, Goulon et Tardy_, _Bull. archéol. Comité
+Trav. hist._, 1903, p. 272-409), M. J. Toutain a groupé tous les
+renseignements recueillis depuis sur les routes de la région des chotts
+(routes de Tacape au Nefzaoua, p. 289-303, 336). Voir aussi Gauckler,
+_Rapport sur l’exploration du Sud tunisien en 1903_, _ibid._, 1904, p.
+149-150 : route de Capsa à Turris Tamalleni.
+
+P. 65 : El Hamma : il y a en réalité dans l’oasis deux bourgs : El Ksar
+et Dabdaba, et deux villages : Zaouïet el Mehadjba et Sombat (ce dernier
+tout récent). Sur El Hamma et le caractère de ses habitants, voir la
+notice anonyme parue dans la _Revue tunisienne_, X, 1903, p. 424-436 :
+_Les Beni-Zid et l’oasis d’El Hamma_.
+
+P. 66 : El Hamma : P. Blanchet (_Mission archéologique dans le centre et
+le sud de la Tunisie_, _Archives des missions scient. et litt._, IX,
+1899, p. 145-146) a donné des détails sur les sources et les restes de
+construction romaine.
+
+P. 72-3 : Hareïga et Sagui : Cf. Toutain, art. cités, _Bull. archéol.
+Comité 1903_, p. 205-7, 287-8 ; _ibid._, 1904, p. 129, 142, 146 ;
+Gauckler, _ibid._, 1904, p. 146-149 : route de Tacapes à Capsa ;
+149-150 : route de Tuzurus à la côte par le Sagui.
+
+P. 74 : milliaire d’Asprenas : voir sur un autre milliaire du même
+proconsul, capitaine Hilaire, _Reconnaissance du segment Tacape-Thasarte
+de la voie romaine_, etc. _Bull. archéol. Comité_ 1899, p. 542-555.
+
+P. 75 : Henchir Somàa : Cf. Tissot, II, p. 657-8, et capitaine Donau,
+_Note sur une voie de Turris Tamalleni à Capsa et sur quelques ruines
+romaines situées dans le Blad Segui_, _Bull. Archéol. Comité_, 1904, p.
+356-359.
+
+P. 80 : inscr. de Gafsa : ces textes n’ont pas été retrouvés dans le
+manuscrit.
+
+P. 96 : inscr. I : voir pour la suite de cette inscr. (dédicace à Trajan
+par L. Minicius Natalis, légat de la légion IIIe Auguste), Tissot, II,
+p. 532 ; _C. I. L._, VIII, 2478=17969.
+
+P. 103, 107 : Oued el Arab : Cf. _Enquête administrative sur les travaux
+hydrauliques anciens en Algérie, publiée par les soins de M. S. Gsell_,
+_Bibl. d’archéologie africaine_, fasc. VII, Paris, 1902, in-8, _Rapport
+de M. le Lt Touchard_, p. 104-114 et croquis.
+
+P. 194 : ligne 4 : Le manuscrit porte ici la mention suivante : « Cette
+inscription, que je vais envoyer à Tougourt, est très importante, étant
+la seule qui ait été trouvée à Ghadāmès jusqu’à ce jour. (Faux !) »
+Duveyrier fait évidemment allusion à Richardson ou à l’inscription
+publiée en 1847 par Letronne et reproduite depuis dans le _Corpus I. L._
+(VIII, 2). Letronne la tenait de M. de Bourville, chancelier du consulat
+de France à Tripoli, qui l’avait reçue lui-même d’un Arabe. Cette copie
+était si défectueuse, qu’on n’en pouvait lire que les deux premiers
+mots : _Diis Manibus_ (_Revue archéol._, 1847, p. 301-302.)
+
+Le _Corpus_ (VIII, 2) cite en outre ce passage de Letronne : « Je tiens
+de M. de Bourville qu’un M. Richardson, agent, disait-on, de la Société
+pour l’abolition de l’esclavage, se rendit à Ghadāmès vers la fin de
+juin 1845. Après y avoir séjourné peu de temps, il en revint et remit au
+consul général d’Angleterre à Tripoli un marbre portant une inscription
+latine et une figure d’homme en bas-relief, probablement un monument
+funéraire, qui est peut-être encore à présent au consulat ; M.
+Richardson déclara qu’il existe à Ghadāmès plusieurs monuments
+analogues. »
+
+Voici comment s’exprime Richardson lui-même : « This Kesar En Ensara
+(les Esnam), together with the bas-relief, and the latin inscription,
+copied by a Moor from a tomb-stone, beginning with the words _Diis
+Manibus_, are more than sufficiant evidence to prove that Ghadāmès was
+colonized. The same Moorish prince who blew up the ruins, carried away
+also to Tripolis the tomb-stone, from which a Moor copied the
+inscription, and which transcript I brought with me from Ghadāmès ».
+(_Travels in the Great Desert of Sahara_, I, Londres, 1848, p. 356.) —
+On lit d’autre part dans un rapport de Richardson au Foreign Office (_An
+Account of the Oasis and City of Ghadames_), p. 18 : « I have however in
+my possession a copy of a Latin inscription, said to have been found in
+a tomb, but so badly copied as to be almost illegible. The tablet of
+stone was taken away some thirty years ago by an officer of Yousef
+Bashaw. Also I have a slab, on which there is a very rudely sculptured
+relief of a Greek or Roman soldier, holding, apparently, a horse ; but
+only the forepart or the animal remains, the rest is broken off. I will
+send you this the first opportunity, and if of any value, it may be
+presented to the British Museum. » Ces deux textes prouvent que
+Richardson n’a connu et rapporté de Ghadāmès qu’une seule copie
+d’inscription latine, copie illisible, à part _Diis Manibus_, tout comme
+celle de Letronne, et que Richardson ne s’est pas donné la peine de
+reproduire dans son ouvrage. On peut se demander s’il ne faut pas
+rapporter les deux copies susdites à un seul et même modèle, qui serait
+à chercher à Tripoli. En tout cas, la note de Letronne pourrait
+disparaître d’une nouvelle édition du _Corpus_, sans que ce magistral
+recueil risque de paraître moins complet.
+
+
+
+
+ INDEX
+ DES NOMS GÉOGRAPHIQUES ET DES PRINCIPALES MATIÈRES
+
+ * * * * *
+
+
+ Abadiâ, 15.
+
+ ’Adouan, 15, 101, 125.
+
+ Affadē, 3.
+
+ ’Aïn ed Daouira, 10.
+
+ ’Aïn el Magroun, 65.
+
+ Aïr, 172, 174.
+
+ ’Amich, 15, 117, 125, 136, 143, 144.
+
+ Areg-el-Miyet, 12.
+
+ ’Atrya, 162, 163, 187.
+
+ Azzaba, 116.
+
+ Baghdad, 7.
+
+ Bagirmi, 3.
+
+ Bambara, 3.
+
+ Belidet el Hadar, 50, 56, 84.
+
+ Belīd Oulad Mehanna, 65.
+
+ Beni Brahim, 22.
+
+ Beni-Djellab, 112, 114, 116, 129, 133, 135.
+
+ Beni Mâzigh, 165.
+
+ Beni Mezab, 23, 116, 131, 141.
+
+ Beni Ouaggin, 23.
+
+ Beni Ouazit, 184, 192, 200.
+
+ Beni Oulid, 184, 192.
+
+ Beni Sisin, 22.
+
+ Beni Zid, 64, 66.
+
+ Berrāri, 28.
+
+ Berresof, 148-150.
+
+ Besseriani, 37, 94-98.
+
+ Biskra, 3, 4.
+
+ Blidet-Amar, 28.
+
+ Bornou, 3.
+
+ Chaâmba, 18, 22, 26.
+
+ Chebika, 88.
+
+ Chegga, 8, 9, 114, 136.
+
+ Chemorra, 29, 135.
+
+ Chott El Djerid, 57, 58, 59, 72.
+
+ Chott El Rharsa, 87.
+
+ Chott Melghigh, 10, 110, 114.
+
+ Commerce de Ghadāmès, 166, 168, 170, 172, 174, 185-189, 192, 194, 199.
+
+ Commerce du Souf, 16, 120-123, 139, 173-174.
+
+ Degach, 51.
+
+ Dendouga, 114.
+
+ Derge, 3.
+
+ Dhahâr, 110.
+
+ Dhahâr el ’Erg, 155.
+
+ Djebel Sebaa Regoûd, 54, 85.
+
+ Djebel Tebaga, 63.
+
+ Djedid, 152.
+
+ Djérid, 15, 16, 46-56, 82-86, 121-122.
+
+ Doura, 3.
+
+ Dunes, 10, 11, 12, 14-18, 20, 27, 34, 35, 39, 40, 47, 93, 118, 127,
+ 136, 145, 148, 151, 152, 154-157.
+
+ El ’Aliya, 5.
+
+ El Barĕd, 115.
+
+ El Esnām, 164.
+
+ El Faïdh (plur. El Feyyād), 102, 106, 107.
+
+ El Goléa, 23.
+
+ El Guettār, 77, 78.
+
+ El Hamma, 52, 82, 83.
+
+ El Hamma (Nefzaoua), 52, 65, 66.
+
+ El Hanoūt, 89.
+
+ El Haouch, 109.
+
+ El Menzel, 68.
+
+ El Oued, 15, 16, 36, 117, 119, 139.
+
+ Ez Goum, 123-125.
+
+ Farfaria, 108.
+
+ Felata, 3.
+
+ Ferkān, 101-102.
+
+ Fièvres, 30, 32, 42, 51, 52, 87, 100, 113, 127, 133, 135, 136, 137,
+ 154, 169, 189, 192.
+
+ Fouānīs, 114.
+
+ Gabès, 67, 70.
+
+ Gafsa, 79, 81.
+
+ Ghadāmès, 16, 119, 121-123, 141, 160-204.
+
+ Ghamra, 12, 116, 128, 143.
+
+ Ghomerācen, 70.
+
+ Ghorib, 119, 138, 188, 189.
+
+ Guebba, 52
+
+ Guemâr (Gomar), 12-15, 125.
+
+ Hadamoua, 3.
+
+ Hammâm Salahīn, 5.
+
+ Hammama, 43, 44, 45, 48, 56, 63, 87, 89, 99, 100.
+
+ Haoussa, 3, 9.
+
+ Harazlia, 16.
+
+ Hareīga, 72.
+
+ Henchir es Somăa, 75.
+
+ Ifoghas, 172, 203.
+
+ Imanghasaten, 190.
+
+ In-Salah, 26, 177, 185, 187, 189, 194.
+
+ Irrigation, 47, 48, 50, 53, 66, 77, 78, 86, 89, 102, 103, 106, 164.
+
+ Jiriga, 15.
+
+ Juifs, 16, 46, 58, 66-68, 80, 112, 130, 134.
+
+ Kanembou, 3.
+
+ Kano, 182.
+
+ Katsena, 3.
+
+ Kebilli, 60, 63.
+
+ Kêl es Soûk, 200, 202.
+
+ Kĕriz, 52, 53.
+
+ Kerrekerre, 3.
+
+ Kesàr bent el’Abrī, 56.
+
+ Kessār, 65, 66.
+
+ Koënna, 3.
+
+ Kouïnin, 15, 35, 36, 136.
+
+ Kouri, 3.
+
+ Lemmāguès, 63.
+
+ Liana, 103.
+
+ Logonē, 3.
+
+ Maggari, 3.
+
+ Mandara, 3.
+
+ Manga, 3.
+
+ Mansoura, 59.
+
+ Margi, 3.
+
+ Matmata, 18.
+
+ Mbāna, 3.
+
+ Mboum, 3.
+
+ Medjehariya, 112, 116, 129, 130.
+
+ Meggarîn, 117, 128.
+
+ Merazig, 119, 188, 189, 203.
+
+ Merhaïer, 9, 110-114.
+
+ Merouān, 110, 113.
+
+ Messelmi, 11.
+
+ Mestāoua, 129.
+
+ Midās, 90.
+
+ Monnaie, 37, 121, 126, 137, 139, 141, 174.
+
+ Nafta, Nefta, 46, 47, 48, 49.
+
+ Naylia, 130.
+
+ Nefzaoua, 52, 57, 58-63, 119.
+
+ Negousa, 24.
+
+ Negrīn, 93, 94, 98-101.
+
+ Nesigha, 110, 111, 113.
+
+ Nezla, 127, 128, 132, 143.
+
+ Ngāla, 3.
+
+ Ngouzzoum, 3.
+
+ Nouaïl, 16.
+
+ Ouaday, 3.
+
+ Ouargla, 21, 22, 23, 130, 140.
+
+ Oudiān el Halma, 154.
+
+ Ouad Beyāch, 81, 87.
+
+ Ouad el Arab, 103, 106, 107.
+
+ Ouad el Khorouf, 9, 10.
+
+ Ouad el Miyta, 102.
+
+ Ouad’ Igharghar, 19.
+
+ Ouad Itel, 110.
+
+ Ouad Jardaniya, 124.
+
+ Ouad Mezāb, 25.
+
+ Ouad Retem, 133.
+
+ Ouad Righ, 9, 18, 32, 43, 60, 110-117.
+
+ Ouad Sīdah, 19.
+
+ Oulad Madjed, 52.
+
+ Oulad Abdelkader, 14.
+
+ Oulad Abd es Sadiq, 14.
+
+ Oulad ’Amar, 18.
+
+ Oulad Ba Hammou, 185.
+
+ Oulad-Bou’Afi, 14.
+
+ Oulad el’Aïsaouï, 100, 101.
+
+ Oulad Hamid, 15, 16, 168, 173.
+
+ Oulad Hassen, 114.
+
+ Oulad Hôwimen, 14.
+
+ Oulad Mansour, 136.
+
+ Oulad Moulet, 8, 113.
+
+ Oulad Mousa, 14.
+
+ Oulad Sidi Abid, 92.
+
+ Oulad Sidi Cheikh, 23.
+
+ Oulad Yagoub, 119, 141.
+
+ Oum el Goreīnat, 57.
+
+ Oumm et Tiour, 8, 114.
+
+ Ourghamma, 138, 150, 168, 185, 198.
+
+ Ourhlana, 115.
+
+ Ourir, 110, 112.
+
+ Ourmās, 35.
+
+ Palus Tritonis, 14, 67.
+
+ Puits, 11-13, 19, 26, 31, 34, 38, 41, 42, 106, 118, 120, 126, 135,
+ 145, 152, 156, 159.
+
+ Puits artésiens, 7-9, 26, 107, 113-115, 127.
+
+ Qoreich, 15.
+
+ Rebāya, Roubaa’ya, 143, 148-150.
+
+ Rhat, 172-174, 188, 191, 203.
+
+ Rouâgha, 9, 111-113.
+
+ Ruines romaines, 5, 50-54, 56, 57, 59, 60, 63, 65, 66, 68, 72-77, 80,
+ 81, 85, 86, 88, 89, 92, 94-97, 165, 192-194, 201.
+
+ Saada, 8.
+
+ Sabrīa, 119.
+
+ Săgui, 73.
+
+ Sakomaren (Isaqqamaren), 166, 172, 185.
+
+ Sedāda, 54.
+
+ Selmia, Selmiya, 9, 113, 114.
+
+ Sidi Khelil, 115, 128.
+
+ Sidi Okba, 105.
+
+ Sif bou Delal, 10.
+
+ Sirocco (Chehili), 127, 152.
+
+ Solaā, 119.
+
+ Souf, 14, 15, 35, 117, 120, 136.
+
+ Tadmekka, 199.
+
+ Tagiānoūs, 52.
+
+ Tahrzout, 15, 124.
+
+ Taïbāt, 118.
+
+ Tāla, 133, 134.
+
+ Tamerna, 116, 128.
+
+ Tebesbest, 132.
+
+ Teda, 3.
+
+ Tedjini, 15.
+
+ Tellimīn, 59, 60.
+
+ Temassīn, 132, 133.
+
+ Tinedla, 115.
+
+ Tolga, 15.
+
+ Tombeaux, 200-203.
+
+ Torba, 157.
+
+ Toroud, 13, 15, 119, 125, 143.
+
+ Tŏrra, 58.
+
+ Tougourt, 29, 30, 60, 112, 116, 117, 127-133.
+
+ Touareg, 18, 119, 150, 152, 156, 166-169, 171-173, 175-180, 183-208.
+
+ Tozeur, 50, 51.
+
+ Traite des nègres, 3, 23, 165.
+
+ Tsamia (soie de), 181-182.
+
+ Zaouïas, 49, 132, 159.
+
+ Zaouiyēt ed Debabkha, 58.
+
+ Zenata, 15, 125.
+
+ Zeribet Ahmed, 103.
+
+ Zeribet el Ouad, 104-106.
+
+ Zonghay, 3.
+
+ * * * * *
+
+
+ INDEX DES NOMS PROPRES
+
+
+ Abd-Ennour el Himyari el Tounsi, 199.
+
+ Auer, 29, 117, 127, 129, 131.
+
+ Barth, 173, 195.
+
+ Canat, 117.
+
+ Colombo, 6, 7.
+
+ El Arbi Mamelouk, 104, 106.
+
+ Fleischer, 29.
+
+ Ikhenoukhen, 172-180, 183-185, 188, 189, 190, 196-198.
+
+ Kahina, 199.
+
+ Kēlala, 201.
+
+ Kremer (A. de), 200.
+
+ Laing (major), 180.
+
+ Lehaut, 8, 9.
+
+ Mac Carthy, 201, 202.
+
+ Margueritte, 179.
+
+ Martimprey (de), 151.
+
+ Mohalhil el Ghadāmsi, 199.
+
+ Othman (cheikh), 132, 149, 154, 168, 172, 173, 177, 183, 188.
+
+ Randon (maréchal), 179.
+
+ Rhōma, 60.
+
+ Séroka (Cel), 4, 7.
+
+ Sid el Bakkay, 190, 195.
+
+ Sidi Hamza, 23, 26, 179, 197.
+
+ Si Zoubir-bou-Bekr, 23.
+
+ Tissot (Ch.), 86, 192-193.
+
+ Warnier (Dr), 179, 181.
+
+ Zickel, 115.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ INDEX DES PLANTES CITÉES
+
+ * * * * *
+
+
+Avec la synonymie arabe-latine d’après :
+
+Ascherson, _Pflanzen des mittlern Nord-Afrika_. Append. VII, à Rohlfs,
+_Kufra_, Leipzig, 1881, in-8, p. 386-559.
+
+_Le Pays du mouton_. Ouvrage publié par ordre de M. Jules Cambon,
+gouverneur gén. de l’Algérie (par MM. Turlin, F. Accardo, G. B. M.
+Flamand). Alger, 1893, in-fol., Append. : Table alphabétique des noms
+arabes des principaux végétaux des Hauts Plateaux et du Sahara algérien,
+CXXI pages.
+
+Foureau, _Essai de catalogue des noms arabes et berbères de quelques
+plantes, arbustes et arbres algériens et sahariens_, Paris, 1896, in-4,
+48 pages.
+
+Foureau, _Mon neuvième voyage au Sahara_, Paris, 1898, in-8, Append. V,
+p. 142-144.
+
+En cas de divergences, Ascherson est désigné par la lettre (A), _Le Pays
+du mouton_, par (P. M.), Foureau par (F1) et (F2), _Les Touareg du
+Nord_, par T. du N. Les chiffres indiquent la page correspondante du
+_Journal_ de Duveyrier.
+
+
+ Abricotier, 128.
+
+ Ail, 128.
+
+ Alenda, _Ephedra alata_ Decaisne, 11, 12, 19, 27, 34, 41, 126, 146,
+ 147, 157.
+
+ Alga, _Henophyton deserti_ Coss., 18.
+
+ Arfiji, _Rhanterium adpressum_ Coss., Dur. (P. M.), 145.
+
+ Arta, _Calligonum comosum_ L’Hérit., 145, 146, 147.
+
+ Baguel, _Anabasis articulata_ Moq. Tand., 7, 19, 20, 41, 147, 151.
+
+ Belbâl, _Anabasis articulata_ Moq. Tand. D’après A., aussi
+ _Zygophyllum album_ L. en Tripolitne ; d’après F1 et F2, aussi
+ _Caroxylon tetragonum_, 25, 28, 156.
+
+ Bou akerich, 108.
+
+ Bou choucha, _Salvia lanigera_ Peir. _Salvia phlomoïdes_ Asso., 7.
+
+ Bou deraga, ?, 128.
+
+ Bou griba, _Zygophyllum cornutum_ Coss., _Z. Geslini_ Coss., _Z.
+ album_ L. (Cf. T. du N., p. 157), 47, 70.
+
+ Carotte, 128.
+
+ Chih, _Artemisia herba alba_ Asso. ; aussi _Artemisia campestris_ L.
+ (A.) et _Artemisia atlantica_ (F1) (Cf. T. du N., p. 177-178), 70,
+ 72, 75.
+
+ Chou, 128.
+
+ Citronnier, 47, 178.
+
+ Cotonnier, 128.
+
+ Dattier, 12, 15, 16, 20, 25, 28, 30, 39, 44, 47, 50-52, 58, 69, 77,
+ 93, 104, 106, 107, 109, 110, 113, 117, 127, 128, 140, 143, 144.
+
+ Dhomràn, _Traganum nudatum_ Del., 11, 19, 25, 27, 43.
+
+ Drin, _Aristida pungens_ Desf., 11, 17-19, 28, 34, 41, 109, 126, 146,
+ 147, 151, 154, 157.
+
+ Ephedra, 17.
+
+ Ezal (azal), _Calligonum comosum_ L’Hérit. ; aussi _Caroxylon
+ articulatum_ Moq. Tand. (P. M.), 17, 146, 147, 157.
+
+ Fedjel (fidjl), _Raphanus sativus_ L. (A.), 128.
+
+ Fève, 128.
+
+ Figuier, 9, 47, 126, 128, 133.
+
+ Gandoul, _Calycotome spinosa_ Lmk (A.), _guendoul_ (genêt épineux) (P.
+ M.), _Calycotome villosa_, _spinosa_, _intermedia_ (F1), 7.
+
+ Garana, 128.
+
+ Godhâm (guedhâm), _Salsola vermiculata_ L., 145.
+
+ Goreyna (greïna), _Halocnemum tetragonum_ (F1) ; gueraïna, _Halogeton
+ sativus_ Moq. (P. M.), 88, 109, 110.
+
+ Goseyba, graminée ? 145.
+
+ Gossob (draa), _Penicillaria spicata_ Willd., 163, 169.
+
+ Grenadier, 126, 128.
+
+ Guerch, ? 110.
+
+ Guetaf, _Atriplex halimus_ L., 106, 108.
+
+ Hâd, _Cornulaca monacantha_ Del., 19, 147, 151, 153, 157.
+
+ Halfa, _Stipa tenacissima_ L., 64, 70.
+
+ Halhâl, _Lavandula Stoechas_ L. (P. M.), _Lavandula multifida_ L.
+ (F1), 27.
+
+ Halma, _Plantago ovata_ Forsk, 18, 151, 153, 157.
+
+ Haricot, 128.
+
+ Harmel, _Peganum Harmala_ L., 11, 69, 77.
+
+ Isrif, _Suaeda vermiculata_ Forsk, 109, 110.
+
+ Jell, _Ruta bracteosa_ D. C., 108, 109.
+
+ Jonc, 30.
+
+ Kabouya, _Cucurbita Pepo_ Seringe, 128.
+
+ Kelkha, _Ferula communis_ Desf. (P. M.), 7.
+
+ Khez (Khazz = une _Lemna_ dans les oasis égyptiennes (A.), 6.
+
+ Lebbîn, _Euphorbia guyoniana_ Boiss. _Euphorbia Paralias_ L., 34, 39.
+
+ Luzerne, 128.
+
+ Markh, _Genista Saharae_ Coss. (A.) (Cf. T. du N., p. 161), 17, 18.
+
+ Melon, 128, 165.
+
+ Methennân, _Thymelaea hirsuta_ Endl. _Passerina hirsuta_ L., 7, 110.
+
+ Navet, 128.
+
+ Nebqa, _Zizyphus Spina Christi_ Willd. (A.) (Cf. T. du N., p. 159),
+ 48.
+
+ Neci, _Aristida plumosa_ L. _Arthratherum plumosum_ Nees. 154.
+
+ Oignon, 128.
+
+ Olivier, 51, 77.
+
+ Oranger, 47.
+
+ Orge, 128.
+
+ Pastèque, 128, 178.
+
+ Pêcher, 9, 47.
+
+ Poireau, 128.
+
+ Poirier, 128.
+
+ Poivre rouge, 128.
+
+ Pommier, 128.
+
+ Réglisse, 128.
+
+ Remeth, _Haloxylon articulatum_ Boiss. _Caroxylon articulatum_ Moq.
+ Tand., 7, 72, 75.
+
+ Retem, _Retama raetam_ Webb. ; aussi _Genista barbara_ Mumby ;
+ _Genista Duriaei_ Spach (P. M.), 17, 77, 110.
+
+ _Rhamnus arabica_, 103.
+
+ Rhardeg, _Nitraria tridentata_ Desf. (A., P. M.) ; aussi _Salix
+ tridentata_ Viv. (Cosson, ap. A.) (Cf. T. du N., p. 175), 7, 77, 110.
+
+ Rhodhdhâm, ghedem, _Salicornia fruticosa_ L., en Tripolitaine (A.),
+ guedhdham, _Salsola brevifolia_ Desf. (P. M.), 33.
+
+ Sebot, _Aristida pungens_ Desf. _Arthratherum pungens_ P. B. Variété
+ non déterminée (F2) (Cf. T. du N., p. 204), 151.
+
+ Sedra, _Zizyphus Lotus_ L., 7, 72.
+
+ Sefâr, _Aristida brachyptera_ Coss. et Balansa ; aussi _Aristida
+ plumosa_ P. M., (F1 et F2), 18-20, 34, 151, 153, 156.
+
+ Semhari, _Helianthemum sessiliflorum_ Pers. ; aussi _Helianthemum
+ metlilense_ Coss. et Dur. (P. M.), 41.
+
+ Souïd, _Suaeda vermiculata_ Desf. ; aussi _Suaeda fruticosa_ Moq.
+ Tand. (A. et F1) ; aussi _Salsola vera_ (F2), 43, 64.
+
+ Tabac, 13, 139-141.
+
+ Thym, 70.
+
+ Tarfa, _Tamarix africana_ Poiret ; aussi _Tamarix gallica_ L. 25, 47,
+ 57, 58, 64, 81.
+
+ Terfâs, _Terfezia africana_ Chatin (P. M.). _Terfezia Leonis_ Tulasne,
+ 199.
+
+ Tomate, 128.
+
+ Vigne, 128.
+
+ Zeïta, _Limoniastrum Guyonianum_ Dur., 19, 24, 25, 28, 34, 43, 57, 64,
+ 69, 72, 88, 109, 110, 127.
+
+ _Zizyphus Lotus_, 86. (Voir aussi _Sedra_).
+
+ _Zizyphus Spina Christi_, 48.
+
+ * * * * *
+
+
+ INDEX DES ANIMAUX CITÉS
+
+
+ Alouette, 30, 32.
+
+ Autruche, 139.
+
+ Barbeau, 106.
+
+ Bécassine, 30.
+
+ Beguer-el-ouahch, 148, 153.
+
+ Bergeronnette, 30.
+
+ Bœuf, 49.
+
+ _Bulimus truncatus_, 87.
+
+ Canard, 32.
+
+ _Cardium edule_, 87.
+
+ Chacal, 154.
+
+ Chameau, 155.
+
+ Chat sauvage, 30.
+
+ Cherchimāna, 147.
+
+ Cheval, 161.
+
+ Cigale, 146.
+
+ Courlis, 32.
+
+ Cyprinus, 83.
+
+ Djird, 11.
+
+ Fenek, 154.
+
+ Flamant, 30, 32.
+
+ Gazelle, 63.
+
+ Gazelle commune, 152.
+
+ Gerboise, 147.
+
+ Héron, 30.
+
+ Himed, 152.
+
+ Lapin, 49.
+
+ Libellules, 30, 164.
+
+ Limnées, 178.
+
+ Meha, 153, 154.
+
+ Melania, 30.
+
+ _Melanopsis Maroccana_, 47.
+
+ Moustiques, 30, 192.
+
+ Mouton, 154, 169.
+
+ Nadja, 108.
+
+ Ouran, 146.
+
+ Outarde, 64.
+
+ _Physa contorta_, 146.
+
+ _Physa Brocchii_, 146.
+
+ _Physa truncata_, 146.
+
+ _Planorbis_, 157, 178.
+
+ _Planorbis Maresianus_, 146.
+
+ Pigeon, 165.
+
+ Poule, 165.
+
+ Rim, 152.
+
+ Sanglier, 114.
+
+ Sarcelle, 30.
+
+ Scorpion, 141.
+
+ Sefchi, 18.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+ * * * * *
+
+
+ Pages.
+
+ AVANT-PROPOS V
+
+ BIOGRAPHIE IX
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ CHAPITRE PREMIER. — De Biskra à l’Oued-Righ et au Souf 3
+
+ CHAPITRE II. — Ouargla et Tougourt 22
+
+ CHAPITRE III. — De Tougourt au Djérid par le Souf 34
+
+ CHAPITRE IV. — Au Djérid 46
+
+ CHAPITRE V. — Nefzaoua et Gabès 57
+
+ CHAPITRE VI. — Retour au Djérid par Gafsa 72
+
+ CHAPITRE VII. — De Tozer à Biskra 87
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ CHAPITRE PREMIER. — Dans l’Oued-Righ 105
+
+ CHAPITRE II. — Au Souf 118
+
+ TROISIÈME PARTIE
+
+ VOYAGE A GHADAMÈS
+
+ CHAPITRE PREMIER. — Dans l’Erg 143
+
+ CHAPITRE II. — Arrivée à Ghadāmès 159
+
+ CHAPITRE III. — Ikhenoukhen 172
+
+ CHAPITRE IV. — Ghadamésiens et Touareg 181
+
+ CHAPITRE V. — A Ghadāmès (_suite_) 192
+
+ Errata 205
+
+ Addenda 207
+
+ Index des noms géographiques 209
+
+ Index des noms propres 211
+
+ Index des plantes citées 212
+
+ Index des animaux cités 214
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+Note du transcripteur :
+
+
+ Les changements dans l’ERRATA ont été apportés, sauf l'orthographe
+ d'" Insalah " et " Robaa’ya " et la modification de la note 214 (page
+ 140).
+
+ Autrement :
+
+ Page 47, note 81, " _dernière expédition des Chotts_. Paris, 1891 "
+ a été remplacé par " 1881 "
+
+ Page 52, " d’égaler les contructions " a été remplacé par
+ " constructions "
+
+ Page 66, " et d’une inscri tion arabe " a été remplacé par
+ " inscription "
+
+ Page 162, " un nègre co-ossal qui " a été remplacé par " colossal "
+
+ Page 173, Ajouté ( avant " quoiqu’elle ait beaucoup "
+
+ Page 175, Ajouté » après " les Chaanba et les Souâfa, etc. "
+
+ Page 176, Ajouté » après " et toujours mal reçus ? " et "Chaanba que
+ les Iboguelan."
+
+ Page 177, Ajouté » après " le montrer à d’autres. "
+
+ Page 214, " ghedem, _Salicornia fructicosa_ " a été remplacé par
+ " _fruticosa_ "
+
+ Quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe ont été
+ apportés, mais la plupart des variations orthographiques ont été
+ laissées telles quelles.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76633 ***