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diff --git a/76633-0.txt b/76633-0.txt new file mode 100644 index 0000000..e87ecfc --- /dev/null +++ b/76633-0.txt @@ -0,0 +1,10266 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76633 *** + + JOURNAL DE ROUTE + + * * * * * + TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET Cie. — MESNIL (EURE). + + + SAHARA ALGÉRIEN ET TUNISIEN + + * * * * * + + JOURNAL DE ROUTE + DE + =Henri DUVEYRIER= + + PUBLIÉ ET ANNOTÉ + PAR + =Ch. MAUNOIR et H. SCHIRMER= + + * * * * * + + PRÉCÉDÉ D’UNE BIOGRAPHIE DE H. DUVEYRIER + =Par Ch. MAUNOIR= + +[Décoration] + + PARIS + AUGUSTIN CHALLAMEL, ÉDITEUR + RUE JACOB, 17 + LIBRAIRIE MARITIME ET COLONIALE + * * * * * + 1905 + + + + + AVANT-PROPOS + + * * * * * + + +Les journaux de route de Duveyrier, c’est-à-dire les volumes de notes +d’où a été tiré le livre des _Touareg du Nord_, étaient restés inédits. +Duveyrier lui-même, ses écrits l’attestent, avait eu l’intention de les +publier quelque jour[1]. L’irrémédiable atteinte portée à sa santé par +les fièvres fezzaniennes ne lui en a sans doute pas laissé la force. + +M. Charles Maunoir, dont la haute science avait, pendant trente ans, +armé pour le succès tant de missions géographiques françaises, voulut +faire revivre la profonde érudition, la noble conscience de celui dont +il avait été l’ami le plus cher. Il publia, en 1902, le _Journal d’un +voyage dans la province d’Alger_, que Duveyrier écrivit à dix-sept ans. +On y trouve ces choses charmantes : un mérite naissant qui s’ignore et +la première impression de la terre d’Afrique sur l’esprit d’un grand +voyageur. M. Maunoir avait l’intention de compléter cette publication +par celle d’un des principaux journaux de route : celui du 13 janvier-15 +septembre 1860, dont le cadre s’écarte le plus de la région envisagée +dans _Les Touareg du Nord_. En tête de ce volume devait paraître la +biographie de son ami, que lui seul pouvait écrire, avec le souvenir de +tant d’années qui les avaient étroitement unis. La mort a interrompu M. +Maunoir avant qu’il eût terminé ces lignes, les dernières qu’ait +rédigées ce grand travailleur. + +Mme Maunoir a eu la pieuse pensée de réaliser le dernier vœu de son +mari. Elle a mené à bien cette publication, où l’on voit encore une fois +les deux collaborateurs réunis dans ce culte de la science qui fut leur +vie. + +Le texte édité ici a été vu d’abord par M. et Mme Maunoir ; c’est leur +goût très sûr qui a décidé du choix délicat des coupures à faire : +passages et chiffres déjà reproduits dans _Les Touareg du Nord_ ou le +_Corpus Inscriptionum_, détails personnels, sans intérêt pour la +géographie. Mme Maunoir m’a fait le grand honneur de me confier le +manuscrit ainsi défini. Je me suis attaché à le respecter aussi +scrupuleusement que possible, en ne corrigeant que des expressions +évidemment défectueuses, lapsus inévitables d’une rédaction faite au +courant de la plume. Lorsque, par exception, il m’est arrivé de +supprimer une phrase entière, inintelligible, écrite pendant un accès de +fièvre, une note en avertit le lecteur. Pour la transcription française +des noms arabes, à l’exception de ceux consacrés par l’usage, j’ai +adopté partout où cela a été possible celle à laquelle Duveyrier lui- +même s’est arrêté dans _Les Touareg du Nord_. Dans les autres cas j’ai +conservé la leçon manuscrite. Quant à l’orthographe et à la traduction +des citations en caractères arabes, Mme Maunoir a obtenu le précieux +concours de M. le professeur Houdas, qu’aucun service à rendre aux +études africaines ne laisse indifférent[2]. + +L’extrême dispersion des renseignements est inévitable dans un ouvrage +comme celui-ci. J’ai tâché d’en rendre la consultation plus facile par +un index des noms géographiques et des principales matières. Les +indications botaniques m’ont semblé mériter une attention particulière : +elles seront une nouvelle addition au tableau de la répartition +géographique des plantes sahariennes, dressé en 1881 par le professeur +Ascherson[3]. On en trouvera la liste dans un index spécial, avec la +synonymie botanique, d’après les catalogues existants et les rapports de +mission ultérieurs. + +Les notes que j’ai ajoutées au bas des pages ne représentent qu’un +minimum indispensable de commentaire. Elles indiquent seulement les +principaux documents anciens ou modernes qui m’ont semblé confirmer ou +modifier, en quelque chose d’essentiel, les faits et théories énoncés +par l’auteur. Une note additionnelle renvoie à quelques publications +capitales, survenues au cours de l’impression. On n’en verra pas moins +combien ces références présentent d’imperfections et de lacunes. Le +lecteur compétent m’excusera peut-être, s’il songe que pour le mettre +complètement au courant de toutes les questions touchées ici, il eût +fallu ajouter un second volume et changer le caractère de l’ouvrage. + +Ce caractère de journal quotidien, on devait le lui conserver au +contraire, car c’est cette variété concise, ce langage plein de saveur +qui en font le mérite et le charme. Duveyrier s’y révèle plus vivant que +dans le cadre sévère des _Touareg du Nord_, plus personnel aussi que +dans cette encyclopédie qu’il a écrite sous le contrôle d’un autre, et +où l’on risque de trouver parfois l’écho d’une pensée qui n’est pas la +sienne. Si riche que soit devenue la géographie de l’Afrique du Nord, la +critique remerciera Mme Maunoir d’avoir poursuivi la publication d’un +livre qui apporte encore du nouveau après 45 ans de découvertes ; il +fait honneur à la mémoire du savant qui l’a fait connaître comme au +grand voyageur qui l’a écrit. + + Henri SCHIRMER. + + +[Note 1 : _Les Touareg du Nord_. Paris, 1864, in-8, Introduction, p. +XII.] + +[Note 2 : Toutes les notes et corrections de M. Houdas sont marquées des +initiales (O. H.).] + +[Note 3 : En appendice dans Rohlfe, _Kufra_, Leipzig, 1881, in-8, p. +386-560.] + + + + + BIOGRAPHIE + + * * * * * + + +Les Duveyrier ou Du Veyrier, issus d’une famille noble du Languedoc qui +s’appela naguère Arnoux-Veyrier, se sont fixés à Aix en Provence depuis +plusieurs générations. + +A près de deux siècles en arrière, apparaissent un Duveyrier, procureur +au Parlement de Provence, et son frère, chanoine à la collégiale de +Pignans. + +Le procureur eut trois fils dont l’aîné devint secrétaire de l’Académie +d’Aix ; le second succéda à son oncle comme chanoine de Pignans. Le +troisième, Gaspard Duveyrier, fut d’épée. Le chevalier de Vertillac, ami +de la famille, l’incorpora, sous le titre de _cadet de Vertillac_, dans +le régiment d’Eu-infanterie. Blessé à la bataille de Parme (1732), où il +se conduisit vaillamment ; blessé, plus tard, d’une chute de cheval +tandis qu’il galopait devant les carrosses du roi, il était nommé +officier à l’Hôtel des Invalides à l’âge de 23 ans. + +Par la suite, on obtenait pour lui une lieutenance dans une compagnie +détachée sur les côtes de Provence. + +Gaspard Duveyrier fut le père de Joseph-Martial Duveyrier qui, chargé +comme lieutenant de la maréchaussée d’Aix de conduire Mirabeau au fort +de Joux, accorda à son prisonnier huit jours de liberté sur parole, et +n’eut pas à le regretter. Son frère, Honoré Duveyrier, avocat de mainte +cause célèbre, choisi pour défenseur du duc d’Orléans à la suite des +journées des 5 et 6 octobre, incarcéré par ordre de Robespierre et sauvé +par Hérault de Séchelles, à la veille des massacres de la Terreur, +devenait, dans le Tribunat, le collaborateur de Portalis, Siméon et +Pascalis pour la préparation du Code civil. + +La Restauration qui le trouva premier président de la cour impériale de +Montpellier, ne le maintint pas dans ses fonctions, tout en lui donnant +le titre de premier président honoraire. + +Honoré Duveyrier laissa deux fils, dont l’un, Honoré, magistrat congédié +aussi par la Restauration, s’achemina dans les voies de la littérature +dramatique. Il y marcha longtemps, sous le nom de Mélesville, en +compagnie d’Eugène Scribe. Le fils cadet de l’ancien tribun fut Charles +Duveyrier. Esprit curieux, remueur d’idées, Charles Duveyrier fut +chaudement saint-simonien et en souffrit, mais il conserva toujours les +aspirations humanitaires qui l’avaient conduit vers le saint-simonisme. +Par la suite, et tout en composant, lui aussi, comme son frère, des +pièces de théâtre dont plusieurs sont restées au répertoire, il s’occupa +de questions économiques, politiques et financières. Il y fit preuve de +qualités d’initiative qui, toutefois, ne le conduisirent pas à la +fortune. Doué d’une activité sans relâche et d’un savoir étendu, Sainte- +Beuve a pu écrire de lui : « Je le comparais à un flambeau qui marchait +toujours »[4]. + +Charles Duveyrier consacra la dernière période de sa vie à diriger les +travaux d’une vaste Encyclopédie conçue sur un plan particulier, et à +laquelle les grands financiers Péreire voulaient attacher leur nom. + +Nous arrivons enfin à Henri Duveyrier, l’éminent voyageur au pays des +Touareg, qui fut le fils de Charles Duveyrier. Pour ceux que de plus +longs détails sur la famille Duveyrier intéresseraient, ils les +trouveraient dans un ouvrage devenu rarissime : _Anecdotes historiques, +par le baron_ D. V., tiré à 100 exemplaires. Paris, 1837, in-8. +Imprimerie de E. Duverger. + +Les indications ci-dessus suffisent à établir que la famille Duveyrier a +compté au moins une demi-douzaine d’hommes de mérite en deux cents ans, +moyenne tout à fait honorable. + + +Henri Duveyrier est né à Paris, 48, rue de la Chaussée-d’Antin, le 28 +février 1840. + +La première école qu’il fréquenta fut celle de l’abbé Poiloup, à +Vaugirard. Il la quitta pour le collège fondé à Auteuil par l’abbé +Lévêque. Puis, son père, désireux de le préparer à une carrière +commerciale, l’envoya poursuivre ses études, de la fin de septembre 1854 +à la fin de l’année 1855, dans un pensionnat ecclésiastique établi à +Lautrach, près Memmingen, en Bavière. + +Pendant cette période, Henri Duveyrier tint un journal quotidien, pages +naïves où, naturellement, apparaissent certains traits qui se +retrouveront dans le caractère de l’homme, où s’accuse déjà une +orientation marquée vers certaines études qui, en définitive, +détermineront l’avenir de l’écolier. + +Le microcosme où il entrait parmi des représentants de diverses +nationalités a pu se trouver un peu déconcerté en présence du démenti +donné par ce Parisien appliqué, studieux, réfléchi, à l’opinion +accréditée sur la légèreté et la futilité des Français. Le Journal de +Henri Duveyrier, à Lautrach, a de la gravité ; l’enjouement, privilège +ordinaire de la jeunesse, s’y fait peu sentir. Il laisse entrevoir aussi +un esprit rebelle aux idées spéculatives et aux fantaisies de +l’imagination. C’est ainsi que, habituellement respectueux du devoir et +de ceux qui le prescrivaient, il se mit néanmoins en conflit avec un +professeur à propos du sujet choisi pour une narration en allemand : +« Pensées d’un jeune homme par un beau soir d’été ». Un autre sujet de +composition : « La louange des passions », lui inspire cette phrase : +« Je vais faire de mon mieux, mais ce sujet ne me plaît pas. Je n’aime +écrire ni pour les vertus ni pour les passions ». Par un verdict qui +semble empreint d’ironie, son discours fut choisi, « comme le meilleur +pour être déclamé à la fête de Monsieur le Directeur » ; mais le lauréat +ne se sentit pas le courage de le « déclamer » lui-même. + +Élève laborieux, très bien noté, Henri Duveyrier ne se bornait cependant +pas aux travaux prescrits par les programmes du pensionnat ; il était +sollicité d’un autre côté. + +Nous voyons, notées avec prédilection, les causeries dans lesquelles +quelque camarade lui a cité des légendes régionales ; il a même commencé +un recueil de légendes allemandes. Également empressé à recueillir des +renseignements philologiques, il copie des chants en langue tudesque et +en langue franque ; puis il se procure le _Pater_ en goth, en allemand +et en anglo-saxon. Enfin, il entreprend un petit vocabulaire gothique et +tudesque, afin de se préparer à lire les _Eddas_ ou la Bible d’Ulfilas. + +L’élève Duveyrier consigne très fréquemment, dans ses notes, des +indications relatives à l’histoire naturelle. Il signale l’époque +d’éclosion et le nom des premières fleurs du printemps ; il enregistre +la rencontre de papillons ou d’autres insectes, nouveaux pour lui. Des +plantes recueillies pendant les promenades, il compose son herbier qu’il +accompagne d’indications variées ; quelques feuillets consacrés à la +faune et à la flore portent ce titre : _Commentarii in faunam floramque +pagi Lautrach locorumque circumjunctorum, Lautrach, MDCCCLV_. La +météorologie a sa part dans un Journal tenu de décembre 1854 à août +1855, et dans un calendrier météorologique précédé de remarques. + +Ces études-là signalent nettement la direction dans laquelle Henri +Duveyrier s’acheminait. Un passage des notes constate aussi que M. le +Préfet de l’École lui a confisqué ses livres de latin et d’astronomie, +afin qu’il s’occupe exclusivement de l’allemand. + +Il n’avait pas encore atteint alors l’âge de seize ans et, déjà, d’après +des indications autobiographiques rédigées dans l’âge mûr, il avait +conçu le projet d’explorer quelque partie inconnue du continent +africain. + +De même que les réflexions et les jugements font presque absolument +défaut dans ces cahiers d’un enfant de quinze ans, les menus faits de la +vie quotidienne du pensionnat n’y sont enregistrés que fort +laconiquement et sans artifice. Toutefois, on y sent comme le souffle +d’une nature sincère, juste et bonne, ferme, d’ailleurs, à maintenir son +droit. + +Charles Duveyrier persistant à diriger son fils dans une voie qui, sans +trop de préjudice pour la culture intellectuelle, le conduirait à +l’indépendance plus rapidement que la filière universitaire, le fait +alors entrer à l’École commerciale de Leipzig. Là, Henri Duveyrier voit +s’élargir le champ de ses travaux, de ses idées et sent, en même temps, +se préciser ses aspirations. + +Il ne paraît pas avoir tenu un journal de son séjour à l’École de +Leipzig, d’où il sortit avec d’excellentes notes, après y être resté de +la fin de 1855 au commencement de 1857. C’est pendant cette période que, +tout en suivant les cours de l’École, il prend des leçons d’arabe d’un +orientaliste éminent, le docteur Fleischer, avec lequel il entretint de +longues relations. + +Plein de déférence pour les intentions de son père, il ébaucha, rentré +en France, des études de langue chinoise, afin de se mettre en mesure +d’aborder un terrain commercial relativement neuf. Mais il ne tarda pas +à comprendre que, dominé par la suggestion des voyages ayant pour but la +science, il ne cheminerait qu’à contre-cœur dans un autre sens[5]. Il +s’en ouvrit donc résolument à son père, qui finit par céder. Charles +Duveyrier étant d’esprit entreprenant, enclin aux initiatives, cette +capitulation, dictée surtout par l’affection, ne dut lui causer ni trop +d’efforts, ni trop de regrets. Ancien disciple de Saint-Simon, il ne +répudia pas la devise saint-simonienne : « A chacun suivant sa +capacité ». — Or c’était, à coup sûr, une présomption de capacité de la +part de son fils que d’avoir, de propos raisonné, choisi la route à +prendre. Quant au reste de la doctrine, n’était-ce pas devenir aussi +producteur, servir l’intérêt général, que d’aller, au prix d’un +dangereux labeur, demander à des terres inconnues la révélation de +nouveaux groupes humains, l’élargissement du champ d’activité de notre +civilisation ?[6] + +Quoi qu’il en soit, H. Duveyrier échappa à la carrière commerciale. Sans +aucun doute, il eût été un commerçant éclairé, laborieux et probe ; mais +ces qualités ne sont pas, dit-on, rigoureusement nécessaires et +suffisantes pour mener à la fortune, commun point de concours des +commerçants. Elles doivent être renforcées d’ambitions d’un ordre +spécial qui ne sont pas données à tous, et dont H. Duveyrier n’était pas +doué. Peu désireux de briller, sans grand souci du bien-être matériel, +il n’était pas séduit par le luxe. Les efforts tendus à d’autres fins +que la recherche de la vérité sur les choses de la nature et l’étude de +sciences libérales lui semblaient un peu oiseux. + +Charles Duveyrier avait si largement adopté les projets formés par son +fils qu’il le mit de suite à même de commencer à en préparer la +réalisation. + +Tous les ouvrages nécessaires furent achetés, et le candidat explorateur +entreprit, dès ce moment, quelques études spéciales. + +Au début de 1857, dans l’intention d’éprouver ses forces et ses +aptitudes, il accomplissait un voyage en Algérie. + +Débarqué à Alger le 26 février, il débute par une excursion à +Kandouri[7], à une trentaine de kilomètres dans l’ouest d’Alger, non +loin du lac Halloula. Kandouri était la résidence du Docteur Warnier, +homme de grande valeur, qui devait, par la suite, exercer une influence +considérable sur la vie et les travaux de Henri Duveyrier. + +Le 8 mars, il partait pour une course plus longue : Djelfa et Laghouât, +d’où il revint, dans le milieu d’avril, par Bou Zid et Caïd Djelloul. + +Cette course, exécutée avec Oscar Mac-Carthy dont les connaissances +variées furent précieuses à son compagnon de route, a été relevée dans +un journal récemment imprimé[8] à l’intention de ceux qui avaient connu +et aimé Henri Duveyrier. Ils ont assisté, ainsi, à ses premiers pas déjà +très fermes, dans une carrière où il a conquis une juste célébrité. + +Sa relation est empreinte d’une sincérité, d’une naïveté qui sont +presque des mérites littéraires. Entre autres faits, elle mentionne la +joie qu’inspira au futur voyageur la rencontre, à Laghouât, d’un Targui +envoyé par Ikhenoukhen, et avec lequel il eut d’excellents rapports. + +De là, peut-être, une prédisposition qui détermina le voyage de Henri +Duveyrier chez les Touareg. + +Voici en quels termes le jeune voyageur rapporte sa dernière entrevue +avec le Targui fortuitement rencontré... « Mohammed-Ahmed promit que, +lorsqu’il serait de retour dans son pays, il m’enverrait un livre en +targui, et comme je voulais lui faire un cadeau capable de cimenter +notre amitié, je crus n’avoir rien de mieux à faire que de lui donner +mes pistolets et ma poire à poudre, ce que je fis immédiatement. Ce +cadeau de ma part le rendit tout confus, et il dit à M. le +Commandant[9] : « Ce jeune homme est si bon pour moi ; il m’a donné du +tabac, du sucre, des foulards ; il me donne maintenant des pistolets. Je +ne sais comment le lui rendre ; je vais faire chercher mon méhari et le +lui donner. » Nous eûmes beaucoup de peine à lui faire comprendre que je +ne voulais pas le priver de son chameau qui allait lui devenir +nécessaire pour retourner à R’hât, et que, du reste, je serais fort +embarrassé pour l’emmener dans mon pays ; que je le remerciais beaucoup +de son offre et que j’en étais aussi content que si le méhari était +devenu ma propriété. Il demanda alors à M. le Commandant s’il n’y avait +pas moyen de m’emmener avec lui dans son pays. On lui répondit, pour +l’éprouver, qu’il n’aurait pas assez soin de moi ; mais le Targui prit +cela au sérieux, et se mit à expliquer avec chaleur que, chez lui, +c’était un devoir de prendre soin de son ami et que, sous sa protection, +il ne m’arriverait aucun mal. Je lui dis alors qu’un jour peut-être, +j’irais le voir. « In ch’Allah ! s’il plaît à Dieu, répondit-il, et il +se retira satisfait.... » + +A la suite de son voyage d’essai, H. Duveyrier publia, dans le recueil +de la Société orientale de Berlin, une notice sur quatre tribus +berbères[10] : les Beni-Menasser, les Zaouaoua, les Mzabites, les +Touareg Azdjer. Il y résumait ce qu’il avait pu apprendre sur ces tribus +« pendant son rapide et court voyage dans nos possessions algériennes ». +Cette publication de début consiste surtout en un vocabulaire comparé +des idiomes des quatre tribus. On y sent un auteur bien documenté et +soigneux de l’exactitude. + +L’année même où il faisait, en quelque sorte, ses premières armes, fut +marquée par un incident qui exerça sur la suite de ses travaux une +influence marquée. + +Pendant un voyage à Londres, où habitait une branche de sa famille, il +eut la bonne fortune d’être mis en relation avec Henri Barth, alors +occupé à écrire la relation de ses voyages. + +Dans une belle notice nécrologique consacrée au voyageur allemand, H. +Duveyrier raconte l’accueil qu’il reçut de lui[11]... « M. le professeur +Fleischer, de Leipzig, orientaliste éminent près duquel j’avais appris +la langue arabe, et qui connaissait mes projets de voyages en Afrique, +m’avait adressé et recommandé au Dr Barth, alors à Londres. Je le vis +pour la première fois en 1857. + +« Il essaya d’abord de me dissuader d’entreprendre si jeune ces durs +labeurs ; mais n’ayant pu ébranler ma ferme résolution, il me prodigua, +avec une bienveillante sollicitude, les instructions et les conseils. A +peine mon arrivée dans le pays des Beni-Mzab lui était-elle connue, +qu’il s’empressa de m’écrire. Par ses lettres, pleines d’affectueux +conseils et de précieuses indications, il veillait de loin au succès de +mon entreprise, m’ouvrant des points de vue nouveaux, me signalant les +faits capitaux qui devaient appeler mon attention. Bientôt il m’envoyait +une lettre circulaire, écrite en arabe, et adressée à tous ses amis du +Sahara et du Soudan, pour me protéger en cas de besoin. En même temps, +il me transmettait une lettre spéciale pour le cheikh El-Bakkây ; je +parvins heureusement à la remettre à son neveu, dont les bons offices +m’ont été très utiles. J’étais Français, cependant, mais l’esprit étroit +de rivalité ne pouvait avoir accès près de ce grand cœur... » + +Plusieurs lettres à Henri Duveyrier ou à son sujet, attestent, en effet, +les sentiments d’estime et de sympathie de Henri Barth pour un émule +dont il avait pressenti le mérite et avec lequel d’ailleurs, il resta, +jusqu’à la fin de sa vie, en relations très affectueuses. + +Quand mourut le Dr Barth (25 novembre 1865), la famille de l’illustre +explorateur fit hommage d’une partie de ses papiers scientifiques à +Henri Duveyrier qui avait si bien retenu ses leçons et si +consciencieusement étudié son œuvre. + +De retour d’Angleterre, vers le milieu de 1857, Henri Duveyrier se mit, +avec ardeur, en mesure d’entreprendre un voyage de pénétration au cœur +du Sahara. Il étudia, la plume à la main, ce que la géographie savait +alors des contrées vers lesquelles il allait se diriger. A la vérité, +pour le lointain Sahara central, les seules sources d’informations +précises étaient, outre la relation de Caillié, les ouvrages dans +lesquels Richardson, Barth, Overweg et Vogel avaient consigné les +importants résultats des missions anglaises accomplies par eux de 1850 à +1853. + +Les itinéraires de ces missions partant de Tripoli pour se diriger vers +le lac Tchad, traversaient, par Mourzouk et Rhât, les immensités +sahariennes comprises entre la côte et le Soudan. Les papiers de Henri +Duveyrier renferment des feuillets dans lesquels il avait commencé à +décrire sommairement les pays qu’il se proposait d’explorer. + +Dans d’autres pages il indiquait les grandes étapes de sa marche, les +résultats principaux à atteindre aux points de vue politique, +scientifique, commercial ; il y énumérait, avec un soin qui révèle +beaucoup de réflexion, les travaux à exécuter, les recherches à faire, +les notes à prendre. On sent, en ces pages, l’homme qui entend être +autre chose qu’un touriste audacieux, dominé par la seule pensée +« d’être le premier à avoir vu ». + +La jeunesse de l’auteur se révèle, toutefois, dans l’ampleur du projet +primitif qui comprenait une reconnaissance du Touât et l’exploration du +pays alpestre des Touareg Hoggar. + +Il s’est aperçu, en face de la réalité, que l’imprévu n’abandonne jamais +ses droits et que les projets les mieux étudiés comportent de grands +mécomptes, quand il s’agit de pénétrer dans des contrées nouvelles, au +milieu de populations méfiantes ou hostiles. + +Tout en s’assimilant les données acquises par ses devanciers et, plus +spécialement, par le docteur H. Barth, il travaillait avec ardeur à +acquérir les notions si variées qu’exige une exploration scientifique +largement comprise. + +Il s’attacha, en particulier, à bien connaître les méthodes, comme le +maniement des instruments de détermination des latitudes, longitudes et +altitudes. + +Cette préparation, qui est délicate, qui exige beaucoup d’application, +de soin, de persévérance, est en quelque sorte, une pierre de touche de +la vocation d’un candidat à la carrière d’explorateur. Les observations +astronomiques en cours de route ajoutent, d’ailleurs, aux difficultés, +parfois même aux dangers du voyage. + +Henri Duveyrier eut la bonne fortune de rencontrer, comme professeurs, +tout d’abord Lambert-Bey, l’un des ingénieurs que Méhémet-Ali avait +envoyés en avant-garde dans sa marche vers le Haut Nil ; puis un +astronome hors de pair, Yvon Villarceau ; enfin, M. Renou, membre de la +commission scientifique de l’Algérie, constituée en 1837. Il avait +commencé ses travaux scientifiques au milieu des combats livrés par les +colonnes expéditionnaires chargées d’établir l’autorité de la France +dans ce qui était alors le Sud-Algérien. + +M. Renou initia aussi H. Duveyrier aux observations météorologiques[12] +sans lesquelles il n’est pas d’exploration complète ; le professeur, +ici, se doubla d’un ami dont les lettres, pleines d’excellentes +instructions, attestent aussi la plus affectueuse sollicitude pour son +élève. + +En histoire naturelle et en géologie, c’est au Muséum qu’il demanda le +complément de l’instruction acquise dès sa jeunesse. + +Le savant naturaliste A. Duméril lui apprit l’art de préparer les +mammifères et les oiseaux pour les envoyer en Europe. + +M. Hérincq, auteur de travaux estimés, qui fut l’un des derniers à +porter le titre de « garde des Galeries de botanique au Muséum », se +chargea de l’initier aux soins faute desquels la formation d’un herbier +est à peu près peine perdue. + +Pour la géologie et la minéralogie, Henri Duveyrier eut les +renseignements de M. Hugard, alors aide-naturaliste au Muséum sous la +direction de l’éminent Dufrenoy. + +On a vu précédemment que l’élève de l’école de Lautrach s’intéressait +aux questions de linguistique et d’ethnographie ; aussi, ne manqua-t-il +pas demander à Léon Renier, à Ernest Renan, à son ancien professeur +Fleischer les directions nécessaires pour accomplir convenablement cette +partie de sa tâche. + +La recherche, la copie, l’estampage des inscriptions lui furent tout +spécialement recommandés, et nous savons qu’il a fait, dans cet ordre +d’idées, des découvertes enregistrées par l’épigraphie et l’histoire. + +H. Duveyrier savait trop combien il lui importait d’être bien compris +des peuples au milieu desquels il devait vivre, surtout de les bien +comprendre, pour ne pas chercher à se perfectionner dans la langue arabe +qu’il avait apprise à Leipzig. Il le fit sous la direction du Dr Perron, +de Reinaud, de Caussin de Perceval. + +Ses facultés en pleine sève de jeunesse, stimulées par la perspective du +voyage prochain, soutenues dans leur effort par une intense application +au travail et une méthode excellente, furent, pendant plus d’une année, +tendues sur l’accomplissement du programme d’études que H. Duveyrier +s’était fixé à lui-même. Il l’a exposé dans un texte qui dénote la +notion claire de tout ce qu’exige une exploration en pays nouveau. +L’influence des conseils du docteur Barth ne fut probablement pas tout à +fait étrangère à l’ampleur de ce programme. + +On y discerne aussi une pensée de haute solidarité, une inspiration à +servir les intérêts communs ; il y a là un reflet des théories du saint- +simonisme. + +En résumé, dans un ardent désir de réussite, H. Duveyrier s’était mis +promptement à même de recueillir avec discernement des données sur +l’histoire, la géographie physique et économique, l’ethnographie, la +linguistique des contrées, en grande partie inexplorées, où il allait +s’avancer. Sans doute, une initiation si rapide ne pouvait être ni +développée ni profonde. H. Duveyrier qui s’en rendait compte, fit de +constants efforts pour la compléter. M. Renou l’y encourageait en lui +écrivant d’amicales remontrances sur sa façon d’observer, soit en +astronomie, soit en météorologie. + +Il est superflu d’ajouter que les préparatifs matériels furent à la +hauteur de la préparation scientifique du voyage. On possède la liste +des instruments d’observation et des objets variés qui devaient +contribuer au succès de l’entreprise. + +H. Duveyrier n’ignorait pas les risques au-devant desquels il marchait. +— « Je sais très bien, écrivait-il dans l’un de ses carnets de notes, +que le voyage que je vais entreprendre n’est pas sans dangers, mais je +me sens plein de confiance en mes propres forces, et j’espère qu’avec +beaucoup de prudence et de patience, et toute mon énergie, je +parviendrai à les éviter, et que je mènerai ainsi mon expédition à bonne +fin. L’événement prouvera si je me suis trompé. » + +H. Duveyrier avait décidé de voyager ouvertement comme chrétien, au lieu +d’adopter ou de feindre l’Islamisme qui lui aurait été une sorte de +sauvegarde. Par respect pour lui-même et pour la croyance des autres, il +lui eût répugné de se livrer aux manifestations d’une foi factice. Sa +répulsion pour les voies tortueuses s’était doublée d’une confiance +juvénile, robuste, dans le prestige de l’honnêteté et la puissance de la +droiture. Ce furent là les éléments essentiels de sa résolution. Peut- +être aussi, en y réfléchissant, fut-il amené à conclure qu’un vernis de +religion musulmane pourrait ne pas suffire à protéger le voyageur +_roumi_ contre l’animadversion des Sahariens. En pareil cas, tout serait +perdu, même l’honneur. + +Quelque garantie qu’il vît dans l’honnêteté de ses intentions, Duveyrier +se prémunit contre le danger auquel l’exposait sa qualité de chrétien. +Recherchant les passages où le Coran prêche la tolérance envers les +autres religions et le respect pour les hôtes, il se mit en mesure de +discuter, de combattre les arguments qui seraient invoqués contre lui. + +Il lui restait les risques auxquels pouvait l’exposer, en sa qualité de +Français, quelque expédition militaire dans l’extrême-sud, coïncidant +avec son voyage. + +S’il s’interdisait de partager la foi des Arabes, il revêtit leur +costume, autant par hygiène que pour s’identifier, s’assimiler le plus +possible aux hommes dont il devait partager la vie, et auprès desquels +il entendait se montrer juste avant tout. Sur ce dernier point, il était +d’accord avec le Dr Barth qui lui écrivait, vers le milieu de 1859 : +«... la meilleure arme pour le voyageur chrétien, dans ce pays, consiste +en une probité impeccable vis-à-vis des indigènes... ». + +Voilà de nobles principes, et dignes de respect, mais trop élevés peut- +être pour émouvoir des gens à moitié barbares, habitués, par tradition, +à ne subir d’autre ascendant que celui de la force. La justice et la +probité ne sont, du reste, pas inconciliables avec la fermeté, la +sévérité auxquelles le voyageur le plus endurant est, parfois, obligé de +faire appel. + +Comme nom de voyage, il adopta celui de Sid-Saad-ben-Doufiry ; le nom de +Saad se traduit par notre nom de Félix, et ben-Doufiry signifie fils de +Duveyrier, ce dernier nom étant accommodé à la prononciation arabe. + + Charles MAUNOIR. + + +[Note 4 : _Lettre à la Princesse_ (1873), p. 245.] + +[Note 5 : Évidemment, ce n’était pas par un fugitif mouvement +d’enthousiasme juvénile que H. Duveyrier avait conçu le dessein +d’explorer l’Afrique. Dans l’introduction au Journal de son voyage chez +les Touareg, il écrivait, le 23 juin 1859 : « Depuis l’âge où les idées +commencent à prendre une tournure raisonnable, un attrait invincible m’a +attiré vers le continent africain... »] + +[Note 6 : Cette hypothèse au sujet des idées de Ch. Duveyrier trouve +confirmation dans une lettre qu’Arlès-Dufour, le grand financier saint- +simonien, écrivait à Henri Duveyrier et dont Charles Duveyrier avait, +lui-même, pris copie. On y lit le passage suivant : « Si, décidément, +tes aptitudes ne se plient aux études commerciales que par violence et +avec répugnance, il serait irréligieux à ton père et à moi d’abuser de +ton obéissance pour te les faire poursuivre, et il faudrait y renoncer +franchement pour te vouer sans réserve aux études auxquelles te poussent +évidemment ta vocation, c’est-à-dire ta nature. Dieu est très avare de +ces vocations évidentes qui ne permettent aucun doute, et c’est un +devoir sacré de les respecter, de les favoriser même, quand on le peut. +Si tu savais, mon enfant, combien d’existences manquées et malheureuses, +combien de forces perdues pour la société, par suite de vocations +méconnues et faussées !... »] + +[Note 7 : ... « Quand vous viendrez ici, je vous conduirai à Kandouri, +un Versailles sauvage, un Versailles du bon Dieu, un vrai paradis +terrestre. Là, vous verrez ce qu’était le monde quand il est sorti des +mains du Créateur. Vous vous y trouverez au milieu d’Arabes qui vous +traduiront la Bible en fait, beaucoup mieux que votre père et ses +collègues de la Société des artistes dramatiques n’ont traduit, au +théâtre, notre société moderne. » + +(Lettre du Dr Warnier à Henri Duveyrier, Alger, le 11 juillet 1855.)] + +[Note 8 : _Journal d’un voyage dans la province d’Alger_, par Henri +Duveyrier. Paris, Challamel. + +Cet ouvrage n’est pas dans le commerce.] + +[Note 9 : Le commandant Margueritte, devenu le général Margueritte, tué +à Sedan.] + +[Note 10 : Notizen über vier berberische Völkerschaften, während einer +Reise in Algerien nach Hallûla-See und nach Laguât in Februar, Marz und +April 1857, gesammelt von H. Duveyrier. — _Zeitschrift der deutschen +morgenländischen Gesellschaft_, t. XII, 1858, p. 176-186.] + +[Note 11 : Henri Barth, ses voyages en Afrique et en Asie. _Revue +contemporaine_, 1866, 4e livraison, 28 février.] + +[Note 12 : Nous avons une preuve du soin apporté par H. Duveyrier à sa +préparation, dans le fait qu’en 1858, du 6 au 12 novembre, il avait +fait, à la fenêtre de l’appartement que son père occupait, rue de +Grenelle, no 123, une série d’observations météorologiques dans le but +de régler la marche d’un baromètre anéroïde.] + + + + + JOURNAL DE ROUTE + + + PREMIÈRE PARTIE + + * * * * * + + CHAPITRE PREMIER + + DE BISKRA A L’OUED-RIGH ET AU SOUF + + + Biskra, 13 janvier 1860. + +J’ai fait aujourd’hui une liste des peuplades _nègres_ qui sont +représentées dans la petite colonie de Biskra. Voici la liste de ces +tribus ; je crois que, plus tard, elle devra être complétée. J’ai mis un +astérisque devant les noms de peuplades dont nous ne connaissons la +langue d’aucune manière : 1. Bornou. — 2. Haoussa. — 3. Bagirmi. — 4. +Felata. — 5. Mboum[13]. — 6. Mandara. — 7. Koenna[14]. — 8. * Kanembou. +— 9. Teda. — 10. Timbouktou (Zonghay). — 11. Mbāna. — 12. Ouaday. — 13. +* Manga[15]. — 14. * Doura. — 15. Katsena. — 16. Bambara. — 17. Logonē. +— 18. Derge. — 19. Affadē. — 20. Ngāla. — 21. Kouri. — 22. Maggari[16]. +— 23. Margi. — 24. Kerrekerre. — 25. Ngouzzoum[17]. — 26. Hadamoua[18]. + +Ces nègres ont formé un petit village de huttes en branches de palmiers, +situé à l’origine des plantations, près du nouveau Biskra, dont il forme +un petit faubourg. Les femmes portent des costumes de leur pays, tandis +que les hommes ont choisi, dans les costumes de tous les peuples avec +lesquels ils sont en relations, tous les oripeaux et les guenilles de +couleurs voyantes qu’ils ont pu se procurer. + +Je me promène dans l’oued Biskra ; dans les terres d’alluvions qui +renferment son lit, on trouve les coquilles d’une espèce de gastéropode +assez curieuse par ses formes qui rappellent celles des coquilles +marines. La bouche est formée par une échancrure, la forme générale est +entre celle de la limnea et celle de l’oliva, le test est assez dur ; +les bords de l’ouverture sont tranchants ; la couleur de la coquille est +d’un noir olivâtre, mais passe par toutes les couleurs jusqu’au blanc, +selon qu’elle est plus ou moins ancienne dans la couche d’alluvions. Ce +mollusque vit actuellement dans certains ruisseaux de l’oued +Biskra[19] ; on le trouve en masses considérables. — L’eau dans laquelle +il vit ressemble, comme goût, à celle que l’on boit en ville, c’est-à- +dire qu’elle est légèrement saumâtre. — Un mollusque herbivore se trouve +ici en grand nombre sur les tiges de cannes, roseaux qui croissent dans +l’eau. + +Je prends ici l’occasion de faire remarquer que les eaux des ruisseaux +en question renferment un second gastéropode, qui est turriculé et à +tours de spire ornés de côtes. Ce mollusque vit dans la vase, où l’on a +de la peine à le distinguer à cause de sa couleur cendrée. — Je crois +qu’il est identique à celui des eaux artésiennes de l’oued Righ[20]. Ce +dernier vit dans les _saquias_ des jardins de Tougourt, dans une espèce +de plante fluviatile (acotylédone, je crois) qui forme une mousse +verdâtre. J’en ai dans le flacon à alcool no 2. + + Biskra, 14 janvier. + +J’emploie ma matinée à prendre l’heure exacte à une minute près, pour M. +le colonel Séroka ; je fais, par la même occasion, le calcul du lever du +soleil pour cette année à Biskra ; je trouve qu’il faut retrancher 42 +minutes du temps du lever à Paris. — L’horloge avançait de 38 minutes ! +Les cadrans solaires ont, je crois, une erreur de quelques minutes, 7 +minutes environ. + +Dans l’après-midi, je vais avec ces Messieurs du télégraphe et M. +Colombo pour lever le plan du petit hameau de El’Aliya dont on voit les +hauts palmiers tout près de Biskra. — C’était pour montrer à ces +Messieurs comment il fallait opérer. + +El’Aliya touche d’un côté à l’oued dont les berges à pic s’éboulent à +chaque crue ; nous aperçûmes là des restes de fondations romaines et de +vastes tubes de terre cuite superposés, le tout enchâssé dans les +berges, et mis à nu par les eaux. Nous hésitons encore à déterminer quel +était l’usage de ces constructions. + +Près de là est un cimetière, que l’eau ronge aussi, laissant voir des +squelettes à moitié découverts. Je prendrai là quelques crânes pour ma +collection. + +Dans le milieu de l’oued, près d’El’Aliya, est une construction carrée, +évidemment romaine, remarquable en ce qu’elle n’a ni portes ni autres +ouvertures. Actuellement elle est remplie de terre jusqu’au sommet. Les +murs sont bien conservés, si ce n’est pour une ou deux petites brèches +rondes qu’y fit Salah Raïs avec son artillerie. Il croyait, comme les +Arabes aujourd’hui, que cette construction renferme un trésor. + +Un peu plus loin encore se trouve la coubba de Sidi-Zurzour qui fut +bâtie sur une construction analogue à celle dont je viens de parler. + +Le cours de l’oued dans toute sa longueur, à part quelques bandes de +terre végétale alluviale dont j’ai parlé plus haut, est couvert de +galets et de pierres roulées, quelquefois énormes ; la plupart sont de +grès, d’autres de calcaire compact. + + Biskra, 15 janvier. + +Aujourd’hui j’ai fait avec M. Colombo une promenade à pied à la source +thermale de Hammâm Salahîn. La direction est vers le nord, appuyant un +peu à l’ouest, je crois, et à 6 kilomètres du fort Saint-Germain ; +cependant je ne serais pas étonné que la distance fût un peu plus +grande. Les bains sont entourés d’une construction, avec des chambres +pour la commodité des baigneurs. Les eaux sont salées et ont, de plus, +une forte odeur d’hydrogène sulfuré. La température de l’eau au bord du +bassin, là où elle s’en échappe, était de : + + 44°,8 thermomètre 186 de Baudin. + + 44°,7 — 207 — + +Au milieu, à l’endroit où elle jaillit en bouillonnant, la température +prise par M. Colombo était de : + + 45°,1 thermomètre 207 de Baudin[21]. + +M. Colombo entra dans le bain, mais, pour moi, je me contentai d’y +mettre les pieds, qui me firent mal au bout de quelque temps. + +La raison de cette excursion était mon désir de me procurer des poissons +vivant dans la _saguia_ qui sort de la source, et qui conserve encore +assez longtemps sa température élevée et plus encore les sels dont elle +est saturée. Ces poissons, dont je réussis à me procurer quelques +exemplaires, ressemblent beaucoup à ceux des eaux artésiennes de l’oued +Righ[22] ; ils vivent dans une eau qui peut avoir 30°. — Dans la même +saguia croît une plante acotylédone خز[23], à feuilles filiformes très +ténues, la même, je crois, qui est si commune dans les _saguiet_ de +Tougourt, et qui sert de nourriture aux coquillages turriculés et aux +glyphisodons ou perches à dents fendues. J’en ai pris un échantillon, et +un Arabe qui était là m’a dit que cette plante servait de remède pour +les maux d’yeux. Sont-ce les sels dont elle doit être imprégnée qui lui +donnent cette vertu ? Je suis très porté à le croire. Autour de la +source thermale, on voit de nombreux tufs calcaires, presque entièrement +composés de débris végétaux. D’autres pierres s’y trouvent aussi ; j’en +ai recueilli. On trouve près de là un petit lac de forme circulaire, que +j’ai visité à mon premier passage ici. L’eau en est remarquablement +froide[24], et la profondeur m’en a été donnée (16 mètres) par M. +Colombo qui l’a mesurée. + +Voici la liste des plantes dont je me rappelle le nom et que nous avons +rencontrées en revenant de la source : _Bageul_, _remeth_, +_kelkha_,_methennân_, _rhardeg_, _sedra_, _gandoul_ (bou choucha)[25]. + + Biskra, 16-17 janvier. + +Visite au colonel Séroka. — Il me prête des calques superbes de cartes +sur le Sahara ; j’en copie un aujourd’hui même. + +Je remarque un fait important pour mes observations. Mon baromètre no +892 est dérangé. Mais il ne l’est que depuis mon départ pour +Constantine, car à cette époque je réglai mon anéroïde qui, maintenant, +suit à peu près la marche du Gay-Lussac de M. Colombo. + + Biskra, 18-19 janvier. + +M. Colombo dont j’ai déjà parlé est un ancien sous-officier. Il dirige +l’école arabe française de Biskra. C’est une école où les jeunes Arabes +peuvent apprendre le français et les éléments de nos sciences. Cette +école est assez bien suivie, et j’ai pu me rendre compte des progrès +intéressants qu’ont faits les élèves de M. Colombo. Leur maître est +assez versé dans la connaissance de l’arabe, et il se perfectionne +chaque jour dans la science par une étude diligente[26]. Son traitement +est de 1.800 fr. par an ; il a un aide, Arabe de Constantine, élève de +M. Cherbonneau, et qui, je crois, perçoit, un traitement de 100 fr. par +an. + +Le colonel Séroka me dit que l’on avait commencé un forage à ’Ain +Baghdad, et qu’il fut interrompu lors de la guerre d’Italie. + + 1er février 1860. + +Je quittai aujourd’hui Biskra ; MM. Manaud, Colombo et Falques vinrent +me dire adieu avant mon départ. J’avais dit adieu au colonel hier au +soir. + +Je suivis sur ma jument la marche lente des chameaux jusqu’à ce qu’étant +enfin arrivés en vue des broussailles de tamarix que l’on a cru pouvoir +nommer « forêt » de Saada, je fis partir ma monture au trot et j’arrivai +au bordj de Taïr Rassou. + +Le kaïd Si Khaled était absent, mais il revint bientôt ; il avait été en +cherche de sangliers et rentrait sans en avoir vu un seul. — Ce fut +peut-être là la raison de son accueil froid ; car il ne me fit servir +qu’une _berboucha_ qu’à la vérité il partagea avec moi. — Je n’avais du +reste que quelques moments à lui consacrer, et je repartis de suite pour +arriver à Chegga avant la nuit. + +La route de Tougourt sur laquelle je marchais est assez bien tracée, +surtout depuis que des voitures y sont allées. Aussi n’avais-je guère +crainte de me perdre. + +J’arrivai à Chegga après le coucher du soleil. J’y trouvai, outre M. +Lehaut, des officiers du bataillon avec qui j’avais fait connaissance à +Tougourt. + +Les chameaux arrivèrent pendant la nuit. + +Je dois noter que sur la route, un peu après la rivière, j’ai rencontré +cinq ou six petits monuments en forme de pyramides et une tombe, le tout +rassemblé sur un espace de quelques mètres carrés ; c’est un monument +élevé par les Oulad Moulet, pour éterniser le souvenir d’une défaite que +leur a infligée en cet endroit le chérif. + + 2 février. + +Je ne suis pas parti de bon matin. J’ai été voir, avec M. Lehaut[27], le +quatrième puits qu’il est en train de finir, espérons-le. + +Parti encore aujourd’hui en avant du bagage, j’arrivai d’assez bonne +heure à Oumm-et-Tiour. + +Oumm-et-Tiour est un petit village arabe, créé par les Français[28]. Il +compte aujourd’hui 28 maisons habitées et une mosquée remarquable à +cause de son beau minaret. On y compte plusieurs centaines de palmiers +âgés de deux à trois ans, qui vont donc porter leurs fruits l’année +prochaine. — Je crois que la plupart des habitants sont des Selmia. + +Chegga, au contraire, qui doit aussi son existence aux puits artésiens +de M. Lehaut, ne compte encore qu’une quinzaine de maisons au plus, en +comptant celles qu’occupent les forges, les employés, etc... Chegga n’a +pas de palmiers, et c’est la première année qu’on y ensemence. + + 3 février. + +Aujourd’hui je me rendis à Merhaier, la première oasis de l’Oued-Righ, +en venant du nord. + +Le cheikh étant absent, je me vis sur le point de manquer de guides pour +traverser le pays désert qui sépare ce point de l’Oued-Souf. Cependant, +heureusement pour moi, le cheikh arriva dans la soirée, et, après avoir +lu la lettre du colonel Séroka, il me dit que le lendemain je pourrais +partir à l’heure qui me conviendrait, avec cinq hommes à pied comme +escorte et un guide à cheval. + +Les plantations de palmiers de Merhaier, arrosées par des sources +artésiennes, sont, du moins dans cette saison, très pauvres en produits +de potager. Les arbres fruitiers y sont même fort rares ; c’est à peine +si on y voit un figuier et un pêcher égarés. + +Les eaux des fossés abondent en grenouilles. + +Les Rouâgha dont la race commence ici, sont remarquables par leur +physique et surtout par leur teint, qui approche beaucoup du type nègre. +Certains d’entre eux sont même plus noirs que les gens du nord du +Haoussa (Madja, etc.). Les femmes se vêtissent de bleu. Elles ne mettent +rien d’autre sur leur tête que leur vêtement ou haïk, absolument comme +on peint la madone. — Mais combien peu d’entre elles pourraient laisser +un doute à ce sujet et jouter de grâce et d’élégance de formes avec les +portraits de Raphaël ! Les femmes me paraissent jouir de la liberté à +laquelle elles ont droit. + + 4 février. + +Après avoir écrit quelques lettres et rassemblé mon monde, je me mis en +marche pour l’Oued-Souf. + +Nous primes d’abord la direction de l’Oued-el-Khorouf, qui n’a d’autre +importance que celle d’un canal de décharge des eaux de l’oued Righ dans +le chott Melghigh. Nous nous arrêtâmes à ’Ain ed ’Daouira, petit bassin +circulaire occupé par des roseaux et autres plantes aquatiques. C’est +probablement un « puits mort ». Nous fîmes là notre provision d’eau +douce (?) et coupâmes l’Oued-el-Khorouf. + +Nous nous rapprochâmes alors du chott, dont nous avions gardé la nappe +brillante sur notre gauche, avec les petites oasis de palmiers de +Choucha, Dindouga et de Wousli, cette dernière isolée au milieu des eaux +du chott. + +Nous continuâmes à travers un pays, qui tantôt apparaissait sous +l’aspect du chott avec son terrain meuble, composé de sable quartzeux +mélangé de sel et d’argiles, tantôt nous obligeait à traverser des +lignes de franches dunes de sables. + +Enfin nous nous arrêtons dans le Sif bou Delal. + + 5 février. + +La direction générale de la crête des dunes du Sif bou Delal est de 147° +magnétique ; c’est-à-dire qu’elles ont été formées sous l’influence d’un +vent du nord-ouest ou à peu près. + +Ma caravane se compose de quatre Rouaghas commandés par un Arabe, tous à +pied et armés de leur long fusil. Ils portent eux-mêmes leurs vivres, +composés de farine et de dattes, avec une petite provision d’eau. Le +guide, un « monsieur » boiteux, est en revanche monté sur un cheval +qu’il ne peut gouverner, et qui adresse de temps en temps des +compliments à ma jument. Mes deux Souafas ne quittent ni leurs fusils ni +leurs chameaux, et lorsque leurs animaux veulent descendre la pente des +dunes, ils se suspendent à leur queue pour faire le contrepoids des +bagages. + +Aujourd’hui nous atteignîmes, vers midi, les dunes de Gasbiya, du moins +nous nous en arrêtâmes à 1 kilomètre, car je jugeai inutile de les +gravir, l’_ógla_[29] qui existait autrefois au nord des dunes étant +sèche depuis deux ans. Je pris des visées de boussole sur les dunes de +Gasbiya et sur les sables de Retmaya, lesquels ne présentent pas de +sommets. + +Nous continuâmes ensuite notre route en prenant une nouvelle direction, +parce que la visite à Gasbiya nous avait obligés à nous détourner de la +route du Souf pour appuyer au nord. + +Je ne fais pas une description plus longue de notre route d’aujourd’hui +dont les détails se trouveront dans l’itinéraire. Je me borne à dire que +nous n’eûmes d’autre aventure que de rencontrer les traces de pas de +deux hommes, ô miracle ! dans cette solitude. — En revanche, les +empreintes de pas de gazelles, de lièvres, de gerboises et de +_djird_[30] étaient moins rares. + +Presque toute la route dans les sables. + + 6 février. + +Nous avons voyagé toute la journée dans une région de dunes désertes. Ce +fut un travail pénible pour les bêtes et pour les hommes. + +Ces dunes ne sont pas très hautes et affectent une forme allongée comme +les vagues de la mer. Elles doivent évidemment leur existence à la +prédominance des vents du nord-ouest ; ce qui viendrait confirmer +l’opinion de ceux qui veulent que les vents alizés règnent dans ces +parages[31]. — Les dunes se trouvent distribuées par zones assez larges, +séparées entre elles par des espaces relativement unis qui prennent le +nom d’oueds. + +La végétation de cette région est composée principalement d’àlenda et de +drin. L’_arta_, le _dhomrân_, le _harmel_, etc., s’y trouvent aussi, +mais en bien moins grand nombre. + +Le vent soufflait avec violence, enlevant le sable et ajoutant un fort +désagrément à celui du voyage dans un pays aussi désert, aussi monotone. + +Après avoir traversé une zone de dunes appelée le Medheheb-el-Charguia, +par opposition au Medheheb-el-Garbiya que nous laissions à droite, nous +arrivâmes dans les dunes de Messelmi, qu’il nous fallut gravir et +descendre pendant quelque temps jusqu’à ce que nous arrivâmes aux puits +du même nom. — Ils sont tous comblés ; les Arabes me disent dans leur +langage expressif : « Le vent les a ensevelis ». + +Quoique déjà bien épuisés, nous continuâmes notre route avec énergie, +et, après avoir traversé un « oued », nous atteignîmes les premières +dunes de Medjigger. Ces dunes, quoique de la même nature que les +précédentes, sont néanmoins plus élevées. + +Nous arrivâmes enfin aux puits, peu de temps avant le coucher du soleil. +Les puits de Medjigger sont entourés de maçonnerie. + +J’écrivis ce soir trois lettres, entre autres au colonel Séroka et à mon +père ; je fis quelques observations, mais lorsque je voulus observer le +passage de Jupiter au méridien, je m’aperçus que je m’y étais pris trop +tard, l’astre commençait à baisser. + +J’attends jusqu’à passé minuit pour observer la lune. + + 7 février. + +Notre journée nous mena à travers une région couverte de zones de +petites dunes allongées, séparées par des surfaces sablonneuses assez +unies. La végétation resta à peu près la même que les jours précédents, +si ce n’est que les àlenda devinrent plus communs. — Ce pays est semé de +puits ou plutôt de noms de puits, d’endroits où il y avait autrefois des +puits, lesquels ont été comblés par le vent. + +Le plus remarquable de ces puits, celui qui est le plus connu, est celui +de Moui-Tounsi, comblé depuis l’année où le chérif vint par ici. + +En sortant des dunes Moui-Tounsi, on entre dans Areg-el-Miyet, sables +dont le nom est dû à l’absence de végétation qui les caractérise. +Ensuite on arrive sur les plantations de palmiers de Rhamra. + +Rhamra était autrefois un village ; aujourd’hui on n’en voit plus que +les ruines, et les propriétaires des palmiers n’y viennent qu’à l’époque +de la récolte des dattes. + +Les plantations de l’Oued-Souf ont un caractère à part. Je vais parler +de celles de Guemâr ; si celles d’El-Oued en diffèrent, je les décrirai +ensuite. — Les palmiers de Guemâr sont disséminés par petits bouquets +dans les interstices des dunes. Ils ne m’ont pas semblé plantés dans une +dépression artificielle. De nombreux puits à bascules (en arabe +Khattâra) sont élevés dans le voisinage des palmiers pour en faciliter +l’arrosage. En été, on les arrose deux fois par jour, matin et soir ; en +hiver, je crois qu’on ne le fait qu’une seule fois. A 2 heures de la +nuit environ, les travailleurs quittent Guemâr à grand bruit et vont aux +palmiers travailler à ôter les sables d’autour des troncs, car le sable +empiète sans cesse sur les plantations. Ils choisissent pour cela la +nuit, même en hiver, afin d’éviter la chaleur du jour. Malgré ces soins, +les sables enterrent beaucoup de palmiers dont on voit les troncs +dénudés et morts. + +En approchant de la ville, nous entrâmes dans une plaine unie sans +sable, un _sahen_ ; les puits devinrent beaucoup plus fréquents ; nous +avions, à la droite, de petits jardins carrés entourés d’une haie de +branches de palmiers et possédant presque tous un puits à bascule, et +souvent encore une petite cabane aussi en branches et troncs de +palmiers. On y voyait surtout des cultures de tabac. + +Enfin nous arrivâmes à Guemâr. + +Je dois parler d’un petit incident amusant qui nous arriva avant que +nous fussions arrivés à Moui-Tounsi. — Mes guides souafa avaient +découvert des traces de pas et se montraient inquiets ; enfin ’Oina, qui +me précédait, se retourna vers moi et me dit d’une voix trop émue : +« Regarde, voilà du monde là-bas vers le sud. » J’eus beau écarquiller +mes yeux, je ne pus rien apercevoir. Mon homme prit son fusil et se mit +à délier la bande d’étoffe qui entourait la batterie. Je le priai de se +tenir tranquille et de ne pas faire de préparatifs guerriers tant qu’il +n’aurait pas vu autre chose qu’un chameau, car c’était là ce qu’il +appelait « du monde ». + +Nous finîmes par arriver sur deux chamelles, agenouillées derrière un +buisson, et nous pûmes voir leur maître, effrayé, s’enfuir à toutes +jambes. Nous le rappelâmes en lui faisant des signes de paix. Il revint. +C’était un vieillard toroud, à belle barbe et belles moustaches +blanches. Il gardait les troupeaux de moutons et de chèvres et les deux +chamelles que nous avions découvertes. Ce brave homme n’avait qu’une +_gandoura_ un peu courte pour tout vêtement ; il s’approcha à genoux de +mes Souafa (pour ne pas se découvrir), fuma une pipe avec eux, et, après +avoir échangé les nouvelles, nous reprîmes notre course vers Guemâr. + +Je reviens donc à notre arrivée dans cette ville. + +Je fus reçu avec un zèle prodigieux de la part des quatre cheikhs, qui +remplacent les huit membres de l’ancienne Djemâa. On me gêna même par la +persistance que l’on mit à me nourrir, à me tenir compagnie, etc., par +les protestations nombreuses qu’on me fit. — La visite du Qadhi me fut +bien agréable. C’est un homme instruit et civilisé, qui me donna de bons +renseignements historiques, et me promit de me faire une copie d’un +livre du cheikh el ’Adouâni, qu’il m’enverra à Biskra. + +Je fus logé dans la maison du cheikh Abd-el-Kader qui est un gros vieux +bonhomme de soixante-dix ans, à voix de stentor. — Il veut à toute force +être mon ami. + +Guemâr est une ville de 4.000 habitants environ. Les maisons sont +presque à hauteur d’homme, et de maigre apparence. Cependant elles +doivent être solides, étant bâties de pierres[32] et de chaux. Les +toits, surmontés de petits dômes, sont d’un effet original. Les murs des +maisons ne sont pas crépis ni égalisés, mais le tout paraît blanc. Il y +a très peu de maisons réunies. La ville possède un petit marché, +quelques boutiques et plusieurs mosquées, y compris une zaouia qui est +le plus beau monument de Guemâr. + +Les habitants de Guemâr sont une race paisible et laborieuse, je crois. +Ils se couvrent la tête d’un haïk simple ou d’un petit turban blanc. Les +cordes en poil de chameau ne sont pas ordinaires. Les femmes ont un type +à part qui n’est ni celui des Arabes nomades, ni celui des femmes de +l’Oued-Righ. — Les hommes m’ont paru avoir des physionomies rappelant +celles des Béni-Mezab, et cela s’explique par les données historiques +que je présenterai. + +Les tribus de Guemâr sont : les Ouled-Bou’Afi, les Ouled-Abd-el-Kader, +les Ouled-Abd-es-Sadiq avec la petite tribu des Ouled-Mousa, leurs +frères, les Ouled-Hôwimen. Ces quatre tribus ont chacune leur chef. + +La tradition rapporte que l’Oued-Souf était autrefois un véritable oued, +dans un pays sans sables, que les premières plantations de palmiers +étaient aussi dans ce pays avant que les dunes ne s’y fussent formées. — +Les dunes arrivèrent ensuite, poussées par les vents de l’est qui +dominent ; on peut voir maintenant où elles sont parvenues. + +Cette tradition confirmerait l’hypothèse de l’extension du Palus +Tritonis. Les sables formaient le fond de la mer et, à mesure qu’elle +recula, ils furent soumis à la force du vent[33]. + +Les Ouled-Hamid sont les premiers Arabes qui s’établirent dans l’Oued- +Souf ; c’étaient des Qoreich ; ils quittèrent la Syrie au temps de +Sidna’Otman ben ’Affan. + +Les Arabes aujourd’hui nommés Toroud[34] vinrent du Caire où ils +s’étaient révoltés ; ils allèrent jusqu’à Jiriga dans le Djérid, mais le +souverain de Tunis les expulsa à cause des troubles qu’ils +occasionnaient. — Ils prirent le nom de Toroud sur la route du Souf où +ils rencontrèrent un vieillard de ce nom, qui consentit à devenir leur +chef à cette condition. Ils eurent de longs combats à livrer aux ’Adouan +pour s’établir dans le Souf où ils vécurent ensuite tous ensemble. + +La population première du Souf était des Abadiâ[35]. Les Zenata y eurent +une ville, c’est ’Amich. + +Les habitants de Guemâr suivent la secte du marabout de Tolga, dans les +Zibân ; quelques-uns sont Tedjinis. + + 8 février. + +Aujourd’hui, je pris un plan grossier de la ville. En partant de Guemâr, +nous arrivâmes bientôt devant Tarhzout, qui est bien plus petite. On +voulut m’y retenir pour la nuit. Ensuite nous arrivâmes à Kouinin où les +mêmes offres me furent faites. Kouinin est peut-être aussi grande que +Tarhzout ou un peu plus. + +Entre Guemâr et El-Oued, on a toujours sur la gauche des bouquets de +palmiers disséminés dans les intervalles des dunes. A droite, des puits +en assez grand nombre et quelques carrés de culture. + +Entre Kouinin et El-Oued je rencontrai le khalifa qui était venu au- +devant de moi avec trois cavaliers ; je montai sur un de ses chevaux, un +peu fringant, et nous atteignîmes bientôt El-Oued. + +Le khalifa malheureusement a des appréhensions pour la sécurité des +routes du Djérid. + + 9-10 février. + +El-Oued est une ville d’environ 6.000 habitants, de même construction +que Guemâr ; seulement elle possède en plus une mosquée à minaret élevé, +et un bordj pour le khalifa. Les maisons sont composées en grande +partie, d’une cour dans laquelle est dressée une tente et qui contient +encore une hutte ou un hangar de branches de palmiers. Les Ouled-Hamed +habitent un quartier un peu à part, à l’est du bordj du khalifa. + +Outre les habitants de la ville, El-Oued possède encore un petit nombre +de tentes de nomades Harazlia et Nouail ; il m’a été dit que, s’il se +trouve quelques jeunes veuves parmi eux, elles n’ont aucune prétention à +des mœurs sévères. + +Le bordj du khalifa a été bâti d’après un dessin du capitaine Langlois ; +c’est un carré défendu à l’est et à l’ouest (à deux angles seulement) +par un bastion carré, dont l’un renferme la prison, qui est plus belle +que la plus belle maison de la ville. + +Les vêtements sont les mêmes que dans le reste du Souf. + +Les nègres ne se voient que très rarement. + +Les Juifs sont au nombre de quarante-sept, répartis dans onze maisons. +Ils font d’assez bonne anisette. + +Il y a ici des communications fréquentes avec l’étranger, Ghadâmès, le +Nefzaoua et le Djerid, Tunis même. Il y a aussi quelques marchands de +Ghâdamès et plusieurs du Djerid. + +Je me décide à aller à Ouarglă par la route directe. + +Les plantations d’ici sont dans des cavités creusées entre les dunes ; +les arbres ne sont pas arrosés, leurs racines trempant dans l’eau de la +couche souterraine. On prétend que les Souafa ont voulu m’en imposer en +me disant qu’ils arrosaient leurs palmiers[36]. + + 11 février. + +J’ai enfin pu partir aujourd’hui. + +Mais, avant de partir, je dois terminer mes notes sur El-Oued par la +mention des prix des objets que le hasard m’a fait voir. Les cotonnades +anglaises avec le nom de John Rose et qui viennent de Tunis se vendent +15 fr. la pièce de 75 draa[37]. Le musc de la Mekke, venant de l’Inde, +se vend, du moins j’en ai acheté à 1 fr. l’ouzena[38]. Ordinairement il +est plus cher. J’ai acheté à un prix ordinaire un haïk djeridi arrivé la +veille, pour 47 fr. 50. + +Les poules sont bon marché : j’en ai acheté sept à 1 fr. pièce, j’ai eu +dix-huit œufs pour 50 centimes. + +Le khalifa ne veut pas me laisser partir sans me donner des oranges +venant de Tunisie et un œuf d’autruche. + +En sortant d’El-Oued, nous avons suivi la route de Temassin pendant +quelque temps jusqu’au puits situé dans la dépression de Haouad-Tounsi. +Les dunes que nous avons à traverser, les plus hautes que j’aie vues +dans cette partie du Sahara, sont dépourvues de végétation. + +Du puits ci-dessus nommé, nous plongeâmes vers le sud. La caravane que +je suivais et pour laquelle j’avais attendu un jour à El-Oued, voulut +choisir la voie la plus courte par Bir-Righi et Matmata, mais comme +j’avais intérêt à voir la route de Hassi-Omran, je fis route à part, +menaçant de rendre compte au khalifa de ce que feraient les autres +membres de la caravane. Néanmoins nous nous séparâmes. + +Ce jour-là, nous n’allâmes guère plus loin ; après avoir voyagé quelque +temps dans des dunes de peu d’importance, séparées par des oueds ou +espaces de sables unis et plus garnis de végétation, nous campâmes pour +coucher. + +Déjà, ce soir, des députés de la caravane viennent pour parlementer. Je +les renvoie sans rien changer à ce que j’ai dit hier. + + 12 février. + +Toute la journée peut se résumer en ceci : nous avons traversé une +succession de zones de dunes basses et d’oueds, comme je les ai décrits +précédemment. La végétation est aussi celle des sables du nord de +l’Oued-Souf : genêts _retem_, _Ephedra_ et _drin_. Seulement je remarque +quelques plantes nouvelles qui sont : _ezal_, _markh_, _arabia_, et le +_lebin_ que j’avais oublié de noter parmi les plantes du nord de l’oued. + +J’ai monté à chameau hier et aujourd’hui. On conduit ma jument sans +selle par la bride ; je veux qu’elle se fatigue le moins possible et que +sa blessure se repose. + +J’ai oublié de noter que j’ai trois chameaux, deux chameliers, dont l’un +est le guide, et un domestique du khalifa, qui est bon cuisinier, et +partant très précieux. — Les chameaux et leurs maîtres me coûtent en +tout 45 fr. d’El-Oued à Ouarglă. + + 13 février. + +Nous n’avons fait qu’une très petite journée. J’ai voulu passer la nuit +au puits de Sidi-el-Bachir pour en prendre la latitude. + +Nous n’avons eu que peu de sables à traverser et cela seulement dans la +Chara de Sidi-el-Bachir que nous avons longée longtemps et enfin +traversée pour arriver au puits. + +La végétation a été la même que précédemment, sauf l’apparition de +_halma_ et de _sefâr_ (graminées) ; le _drin_ et le _markh_ dominaient. + +A notre arrivée au puits, nous y avons trouvé deux Touaregs avec leurs +enfants et un esclave qui abreuvaient leurs chameaux. Ce sont des gens +du Matmata, en route pour El-Oued où ils vont acheter du grain. + +Ils nous donnent la nouvelle que, hier ou avant-hier, les Oulad’Amar +(Oued-Righ) ont eu une querelle avec les Chaànba de Ouarglă, à cause de +leurs chameaux. Un des gens des Chaànba, un homme marquant, a été tué. +Les deux tribus sont sur le point de s’attaquer. + +Aujourd’hui j’ai vu, sur le sable, les traces d’un petit carnassier que +nos guides appellent _sefchi_ سڢشى, qu’ils dépeignent comme tigré de +blanc et de noir. C’est peut-être une espèce nouvelle. + +Je suis tout à fait guéri de mes douleurs rhumatismales dans les +épaules. Mais je subis le soir une diarrhée épouvantable. L’eau du puits +a un plus mauvais goût que celle des précédents, mais elle est +supérieure à celle de Tougourt. + + 14 février. + +Nous avons quitté le puits ce matin et avons voyagé dans l’oued Sidi-el- +Bachir, ayant pendant longtemps, à notre gauche, les sables du Ghourd de +Saàdiya. + +Nous traversâmes la Chouchet el ’Anz et continuâmes dans une région +« d’oued » sans que la végétation donnât lieu à d’autre remarque que +celle de l’apparition de l’_àlga_. + +Je remarquai quelques affleurements de calcaire compact. + +Nous nous arrêtons, ayant devant nous, à l’horizon, les sables de +Sayyâl. + + 15 février. + +Aujourd’hui une courte marche à travers une région assez sablonneuse, +principalement couverte d’_àlenda_, de _drin_ et de _hād_, nous mena au +puits de Oulad-Miloud ; quoique nous y fussions arrivés de bien bonne +heure, je résolus de m’y arrêter jusqu’à minuit pour obtenir la latitude +du lieu. + +Après midi, nous continuâmes la marche pour arriver bientôt dans le +voisinage du puits aujourd’hui comblé de Sayyâl, dont nous avions les +dunes à une petite distance à droite. Nous vîmes à 5 ou 600 mètres à +gauche le puits de Bey-Sâlah dont l’eau est salée et beaucoup moins +bonne que celle du Hassi-Miloud. + +Après avoir dépassé cette région vers la fin de la journée, je fus +surpris de voir un changement notable dans la végétation, qui se +composait de _bāgeul_, _dhomràn_, _zeita_, _drin_ et _sefâr_. + +Je me couche presque sans rien manger, malade de fatigue, car la marche +accélérée de nos chameaux m’avait beaucoup secoué, et, par suite, +courbaturé. + + 16 février. + +Une courte marche nous amena dans l’Oued-Sîdah, que j’avais soupçonné +auparavant être le bas de l’Oued-Igharghar. Mais il ne peut en être +ainsi, cet oued étant, comme tous les autres, une simple région délivrée +des sables, sans pente régulière[39], etc. + +Nous y trouvâmes d’abord un petit nombre de chameaux conduits par un +jeune garçon très gai, qui paraissait tuer le temps en chantant et qui +répondit de bon cœur (chose rare) à toutes les questions que je lui fis +adresser. Il menait ses chameaux à un puits nommé Rebahaya qu’il nous +dit être à _moins_ d’une demi-journée au sud, et il allait fort +lentement. + +Nous rencontrâmes plus loin deux voyageurs venant de Ouarglă avec deux +chameaux. Ils nous apprirent que la ville était moins éloignée que nous +ne le pensions et que nous y arriverions facilement demain. + +Nous entrâmes ensuite dans un bassin entouré de hauteurs de tous côtés, +et, après l’avoir traversé, nous nous arrêtâmes pour déjeuner à El-Bouïb +qui, comme le nom l’indique, n’est autre chose que l’endroit où l’on +sort du bassin : c’est sa porte. + +Là commence le terrain de Hamāda, remarquable surtout par la nature de +sa végétation rare et rabougrie, réduite à quelques petites touffes de +_bāguel_ et de _sefâr_, et à son sol uni quoique en partie sablonneux. + +Nous longeâmes, à une certaine distance, des chaînes de hauteurs que +nous avions sur la gauche et nous nous arrêtâmes avant de les avoir +dépassées. Cette plaine se nomme Sahan-er-Remâda. + +La jument n’a plus de _drin_ aujourd’hui ; je lui ai fait ramasser un +certain nombre de touffes de _sefâr_. + + 17 février. + +Nous avons d’abord voyagé sur la hamāda, longeant la même chaîne de +hauteurs que hier, puis nous sommes entrés dans une immense région unie, +à sol dur, à maigre végétation de _bāguel_ et coupé à de grandes +distances par des chaînes de gour plus ou moins étendues[40]. + +Après avoir marché longtemps dans cette région, nous finîmes, vers le +déclin du jour, par apercevoir une chaîne de hautes dunes que nous fûmes +obligés de contourner, et, après l’avoir traversée à un endroit aisé, +nous trouvâmes à notre droite une petite oasis de palmiers : nous +venions d’entrer dans le bassin d’Ouarglă. + +Cependant il fallut encore une longue marche dans un terrain totalement +dépourvu de végétation, avant d’atteindre les palmiers d’Aïn Beidha à +travers lesquels nous marchâmes quelque temps, ayant à notre droite la +longue oasis de ’Ajāja[41]. — Nous coupâmes ensuite la sebkha qui +entoure Ouarglă et, après des détours le long des palmiers de la ville, +nous y entrâmes par Bab es Soltan au coucher du soleil, lorsque le +mueddin appelait à la prière. + +On tarda assez longtemps à venir au-devant de moi, et j’en fis de graves +reproches aux chefs de la ville, avec lesquels du reste j’ai été en +relations très froides pendant le court séjour que j’ai fait à +Ouarglă[42]. + +On me donna une maison dans une rue appartenant aux Mezabites. C’est une +grande bâtisse un peu en ruines aujourd’hui, mais encore très habitable +et parfaitement appropriée aux besoins d’une grande famille indigène. +Elle a des arcades, mais en moins grand nombre que les maisons du Mezâb. + + +[Note 13 : Peut-être la peuplade des Mbou, signalée au S.-E. du +Baguirmi, ou plutôt celle des Mboumi, nègres païens des provinces de +Ngaoundéré et de Tibati, Adamaoua. (Cf. Mizon, _les royaumes foulbé du +Soudan Central_, _Annales de Géogr._, 1894-95, IV, p. 355, et Nolte, +_Bericht über einen Besuch beim Sultan von Tibati_, _Deutsches +Kolonialblatt_, 1900, p. 285.)] + +[Note 14 : Les Koana de Barth (_Reisen_, t. II, p. 696).] + +[Note 15 : Nom d’une région du Kanem septentrional, et d’une tribu du +Bornou occidental. Il s’agit sans doute de la première, car Barth (IV, +p. 35) mentionne les affinités linguistiques de la seconde.] + +[Note 16 : Les Makari de Barth.] + +[Note 17 : Probablement les Nguizzem de la carte ethnographique de +Nachtigal. (_Völkerkarte von Bornu, Sahara und Sudan_, t. II).] + +[Note 18 : Le rayon de ces importations d’esclaves s’étendait donc des +pays bambaras jusqu’au S.-E. du Baguirmi et au Ouadai. Rien ne montre +mieux le prodigieux mélange ethnique opéré par les ventes et reventes +successives de nègres sur les routes du désert.] + +[Note 19 : On sait que l’oued Biskra est ordinairement à sec, et que des +sources, qui arrosent la ville, sourdent dans son lit.] + +[Note 20 : Voir _Mollusques terrestres et fluviatiles recueillis par M. +Henri Duveyrier et décrits par M. J.-R. Bourguignat_. Supplément aux +_Touaregs du Nord_. Paris, 1864.] + +[Note 21 : Température d’après M. Lahache : 45°,8. (_Étude hydrologique +sur le Sahara français oriental_. Paris, 1900, p. 26.)] + +[Note 22 : Voir, sur ces poissons de l’oued Rir, _Documents relatifs à +la mission Choisy_. III. _Hydrologie du Sahara algérien, par M. +Rolland_, ch. III, p. 270-283. (Paris, 1895, in-4.)] + +[Note 23 : _khez_.] + +[Note 24 : Température au 22 mars 1861 : 18° C. (_Ville_, _Voyage +d’exploration dans les bassins du Hodna et de Sahara_. Paris, 1868, p. +207.)] + +[Note 25 : Il semble y avoir ici une méprise ; _bou choucha_, d’après le +catalogue de M. F. Foureau, p. 10, n’est pas synonyme de _guendoul_, et +désigne diverses espèces de sauge.] + +[Note 26 : M. Colombo fut le fidèle collaborateur du Bureau central +météorologique de France pour la station de Biskra.] + +[Note 27 : Sur les campagnes de forages artésiens du lieutenant Lehaut, +voir Rapport du colonel Séroka, _Revue algérienne et coloniale_, 1859, +p. 354-372, et Ville, ouvr. cité, p. 295 et suiv. Les trois premiers +sondages de Chegga fournissaient déjà environ 800 litres à la minute. +Celui dont il est question ici fut poussé à 150 mètres et donna 100 +litres à la minute. (_Rev. alg. et col._, 1860, III, p. 548.)] + +[Note 28 : « Avant le percement des puits artésiens, la plaine +présentait l’aspect désolant du désert ; pas une goutte d’eau. » (Jus, +Notes sur le Sahara, _Rev. alg. et col._, 1859, p. 51.)] + +[Note 29 : _Ogla, Oglat_ : réunion de plusieurs puits en un seul point, +où l’eau est très rapprochée du sol (F. Foureau).] + +[Note 30 : Rat rayé (_Mus barbarus_).] + +[Note 31 : Duveyrier a vu plus tard que les vents variaient avec les +saisons.] + +[Note 32 : Les pierres sont des cristaux de chaux. H. D.] + +[Note 33 : C’est la première idée qui vienne à l’esprit lorsqu’on aborde +le désert des sables. (Voir les théories analogues, Schirmer, _le +Sahara_, p. 4.) Dans la suite de son voyage, Duveyrier devait changer de +manière de voir : « la source de production des sables la plus +considérable, si ce n’est l’unique, est la désagrégation des roches ». +(_Les Touaregs du Nord_, p. 38.)] + +[Note 34 : Ou Troud. Cf. Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbères_, I, p. +155-156, sur l’origine des Troud et des Adouan, branches de la tribu +arabe des Soleïm.] + +[Note 35 : Les Abed d’Ibn-Khaldoun (_ibid._, III, p. 145).] + +[Note 36 : Ils arrosent cependant les jeunes plants (voir Vatonne, +_Mission de Ghâdamès_, p. 303, etc.).] + +[Note 37 : Draa, mesure de longueur variant de 0m,47 à 0m,67. Ces +mesures sont celles de Tunis. Le _draa-arbi_, en usage pour les tissus +de coton, est de 0m,47 ; il s’agit donc ici d’une pièce de 35 mètres.] + +[Note 38 : 1/16e d’once de Tunis. Duveyrier l’a évaluée ailleurs à 31 +grammes 8. (Notice sur le commerce du Souf dans le Sahara algérien, +_Revue algérienne et coloniale_, novembre 1860.)] + +[Note 39 : C’est, en réalité, un bras de l’ancienne zone d’épandage de +l’Igharghar, devenu presque méconnaissable. Les progrès de la dénudation +en ont fait une simple dépression allongée à sol de _reg_. (Cf. Foureau, +_Au Sahara, mes missions de 1892 et 1893_, carte.)] + +[Note 40 : C’est la zone des dépôts rouges tertiaires érodés et nivelés +par les eaux quaternaires, celle que M. Flamand nomme _zone d’épandage_ +des oueds Igharghar et Mya, et qu’on appelle d’ordinaire _région des +gour_, du nom des buttes (débris de plateau) qui en émergent.] + +[Note 41 : Une des forêts de palmiers d’Ouarglă. Le nom d’Aïn est +réservé ici aux puits artésiens qui les arrosent.] + +[Note 42 : Ceci ne doit pas surprendre. Ouarglă avait été à la dévotion +du chérif Mohammed-ben-Abdallah ; soumise une première fois en 1853, +elle avait de nouveau fait accueil au chérif lorsqu’il avait reparu +l’année suivante, si bien que, malgré la défaite et la disparition du +chef insurgé (1854) on avait jugé bon d’y envoyer le général Desvaux +avec une colonne en 1856. En somme, l’oasis obéissait aux nomades, qui, +eux, obéissaient aux Ouled-Sidi-Cheikh, dont la fidélité — exception +faite de Si-Hamza — restait toujours douteuse.] + + + + + CHAPITRE II + + OUARGLA ET TOUGOURT + + + 18 février. + +J’ai fait de longues promenades dans Ouarglă. J’ai d’abord visité le +marché, très salement tenu ; il avait à peine de la viande et du grain à +vendre, et aussi un peu de goudron. Les vendeurs étaient des Chaànba et +des gens d’El-Oued. + +Ensuite mon faible d’antiquaire m’a fait diriger mes pas vers la kasba, +c’est-à-dire vers le grand espace occupé par les ruines de l’ancien +château des sultans. Cette kasba m’a paru faire une petite ville à +part ; elle avait une porte encore debout comme celles de la ville ; la +distribution des appartements était assez resserrée, et par conséquent +il y en avait des quantités considérables. Tout cela est aujourd’hui +inhabitable, mais peut-être pourrait-on encore en faire le plan. + +Les rues d’Ouarglă sont étroites, bordées de maisons hautes comme celles +de l’Oued-Mezăb, avec des portes surmontées et encadrées de grossiers +dessins, ornées quelquefois d’un œuf d’autruche ; enfin on y lit de +petites inscriptions en caractères peu élégants, comme لا اله الا الله +ou bien نصر من الله. La ville possède de nombreux passages voûtés, qui +présentent pour l’été d’agréables lieux de repos pendant la chaleur du +jour. + +Il y a deux mosquées avec leurs minarets ; elles sont peu distantes +l’une de l’autre. + +Les trois tribus des Beni Sisin, des Beni Brahim et des Beni Ouaggin se +partagent la ville ; une colonie importante de Beni Mezāb habite le +quartier des Beni Sisin. Cette colonie a un intérêt historique très +grand. + +J’ai eu beau m’enquérir avec un soin tout particulier de documents +historiques, partout on m’a répondu qu’il n’en existait aucun. Cette +unanimité dans l’assertion, venant même d’ennemis réciproques, des +exploitants et des exploités, me fait croire qu’elle n’est que trop +vraie. + +J’ai vu Mouley ’Abd-el-Kader, le fils du dernier Sultan d’Ouarglă ; +c’est un jeune homme incapable de gouverner et d’un caractère frisant +l’inanité d’esprit. + +Dans mes promenades, je me suis vu interpeller de but en blanc pour +demander justice des exactions sans nombre des « marabouts[43] » +secondés par les cheikhs et les kaïds qui partagent le profit. Ces +désagréables discours m’ont été tenus plus d’une fois. On m’a, de plus, +apporté deux écrits anonymes, contenant des plaintes formulées, en me +priant de les faire parvenir au « maréchal[44] ». + +La population d’Ouarglă est de couleur plus que basanée ; les Khammâmès +ou cultivateurs sont aussi noirs que des nègres du Haoussa ; les gens de +sang noble sont quelquefois plus blancs, mais pas toujours, car j’en ai +vu qui ressemblaient presque à des nègres. Les Beni Ouarglă conviennent +eux-mêmes que leur couleur vient des nombreuses négresses qu’ils ont +prises autrefois et prennent même encore maintenant[45]. + +On me dit qu’il vient ici des caravanes de Rhât, de Goléâ, d’Insâlah. + +Dernièrement (il y a peu de jours), les grands de Goléâ, entre autres +Bel-Lechheb, sont venus auprès de Sidi-Zoubir. Maintenant le marabout +est à Metlili ; je serais curieux de savoir pourquoi. + +Il paraît que Sidi-Zoubir[46] « mange » le pays, exige des impôts +extraordinaires et une dîme sur tous les produits du pays. Ces +différentes contributions sont, bien entendu, pour son propre compte. +Plusieurs familles d’Ouarglă ont émigré à Tunis, pour ce motif. + + 19 février. + +Nous avons quitté Ouarglă dans la matinée avancée, parce que j’ai +employé plusieurs heures à écrire des lettres. + +En quittant la ville et après avoir traversé la sebkha, moins grande et +moins déterminée de ce côté que de celui où nous étions arrivés, nous +prîmes notre direction à travers une plaine légèrement accidentée, avec +végétation de _zeita_, et nous longeâmes, à 4 ou 6 kilomètres de +distance, un grand drâ[47] qui va jusqu’à Negousa. + +La nature du pays traversé ne changea qu’en ce que le sol s’aplanit et +que la végétation cessa presque entièrement. + +Arrivé à Negousa, j’appris d’abord du kaïd, fils du dernier sultan et +sultan lui-même, que les chroniques de la ville avaient été emportées +lors de la destruction de la ville, il y a cinq ans, par Mohammed ben +Abd Allah[48]. + +Pendant que l’on dressait les tentes, j’ai fait un tour dans la ville, +qui est presque entourée de ruines. On rencontre, presque en entrant, +des ruines remarquables d’une mosquée, dont toute une partie, avec de +hautes colonnes, est encore debout. Je traversai un grand nombre de +rues, presque toutes soutenues par des arcs-boutants. + +Je vis la kasba, où l’on travaillait à crépir les murs. Elle renferme +dans des constructions antérieures plusieurs maisons dont se sert le +kaïd. — Du reste, elle est assez bien tenue et appropriée à la grandeur +de la ville. + +Je vis de loin une zaouia à minaret et dôme blanchis, d’un effet fort +élégant. Ce soir, on y fait de la musique, ou, pour parler plus net, on +répète deux notes sur une timbale, depuis au moins deux heures. + +Les grands de la ville m’ont paru assez convenables. + +A mon retour ici, je me livrerai à des études de détail. + +J’ai trouvé, à Negousa, deux choses agréables : d’abord un cheval déjà +âgé, mais plein de feu et de fantasia, et très haut de taille ; je l’ai +échangé contre ma jument en ajoutant 75 fr. Ensuite j’ai trouvé un +Chaànba qui connaît le désert entre Ouarglă et Insalah, comme je devrais +connaître Paris et qui s’offre à me mener à Insalah moyennant 50 à 60 +douros. Nous n’irions que sur le Baten[49], et de là, avec ma lunette, +je pourrais voir Zaouïa[50], le premier village du Tidikelt, qui n’en +est éloigné que de deux journées. + + 21 février. + +Ce matin, le kaïd vint me rendre visite ; il me fit apporter de nouveau +du lait, des dattes et deux poulets. Je le congédiai avant mon départ, +craignant de faire sur mon nouveau cheval un peu plus de fantasia que je +ne le voulais. + +Tout se passa heureusement. Je partis de Negousa un peu tard, et fis +d’abord route dans un vaste espace de terrain, sablonneux, parsemé de +palmiers isolés et de petites plantations. Nous entrâmes ensuite dans un +terrain alternant de la _heicha_ ou petit bois taillis, à sol solide +légèrement sablonneux, à la _sebkha_ ou marais salant à sec, avec +végétation de broussailles isolées. + +Les plantes dominantes furent : la _zeita_, le _dhomrân_, le _tarfa_ et +le _belbâl_. + +Nous avions, à une certaine distance à gauche, les chaînes d’élévations +qui séparent cette région de la hamâda ; je pus distinguer à peine, vers +la fin du jour, les embouchures de l’Oued-Mezāb et de l’Oued-Nesa qui +viennent aboutir ensemble dans une sebkha qui nous apparaissait +blanchissante en deçà des collines[51]. Le brouillard causé par le vent +qui soulevait le sable et la poussière dans cette direction ne me permit +pas de bien comprendre le détail de ce point intéressant. + +Nous arrivâmes, vers 3 heures de l’après-midi, au puits de +’Araïfdji[52], où nous campâmes ayant devant nous la zone de dunes qui +portent le même nom que le puits. + +J’appris de mes guides que l’on ne perçait plus de puits artésiens à +Negousa et à Ouarglă, à cause de la dureté du sol à une certaine +profondeur[53]. Les sources existantes sont fort anciennes, on se +contente de les nettoyer. D’un autre côté, on me disait à Ouarglă qu’un +des tributs qu’exigeait Sidi-Zoubir était le forage d’une source chaque +année. + +Un de mes guides fut envoyé, il y a quelques années, par Sidi-Hamza à +Insalah. Le maréchal Randon avait désiré avoir des Touaregs à Alger[54], +et on envoyait une lettre de Sidi-Hamza pour faire les invitations chez +les Touaregs Hogar. La lettre fut portée par quelques Chaànba d’Ouarglă. +Ils suivirent le cours de l’oued Miya, trouvant de l’eau en quantité +dans les _rhedir_. C’était à l’époque de la maturité des dattes. A +Insalah ils furent reçus par les deux grands de la ville, le hadj Abd- +el-Kader et le hadj Mohammed, qui leur demandèrent s’ils étaient venus +comme _mîâd_ (en ambassade) ou comme marchands. Ils répondirent qu’ils +étaient venus pour faire du commerce. Mais lorsqu’ils montrèrent leur +lettre, hadj Mohammed entra dans une violente colère, menaça de tuer +Sidi-Hamza si jamais il venait à Insalah, « parce qu’il avait osé lui +envoyer une lettre des Français » ; il finit par dire qu’il tuerait les +six Chaànba qui avaient apporté la lettre. Les Chaànba s’excusèrent +habilement, en arabe, et dirent qu’ils n’étaient que porteurs d’une +lettre dont ils ignoraient le contenu. Ils échappèrent ainsi. + +Je rapporte ce fait pour prouver quels sont les sentiments des gens +d’Insalah à notre égard. + + 21 février. + +Nous traversâmes d’abord la zone des dunes d’’Araïfdji, à sa pointe +orientale, puis nous entrâmes dans une région passant de la _heicha_ à +la _hamâda_, avec végétation de _halhâl_, _àlenda_ et _dhomrân_. Cette +plaine, assez unie d’abord, était coupée de chaînes de hauteurs (_drà_, +_gour_, etc.) ; le brouillard intense qui cachait tout à peu de distance +de nous, à cause du sable et de la poussière que le vent soulevait, a +peut-être nui à l’exactitude de mes notes topographiques pour ce qui +concerne les hauteurs un peu éloignées. + +Nous rencontrâmes de nombreux affleurements circulaires de calcaire +blanc, absolument semblables à ceux qui m’avaient frappé à mon entrée +dans le Sahara, sur la route de Biskra à l’Oued-Mezăb. — Nous dépassons +deux témoins (_gour_) presque entièrement composés de pierre à Jésus +feuilletée ; le sol au bas est jonché de calcaire blanc et noir et de +morceaux de silex, ou plutôt de quartz compact ou pétro-silex. + +Nous voulions passer le puits de Mâmar pour camper plus en avant, mais +un des chameaux qui boitait considérablement depuis le matin, +s’accroupit ici et on vit bien qu’il ne pouvait guère aller plus loin. +Nous restâmes donc au Hassi-Mâmar, près duquel croissaient des tamarix +d’une espèce à petites fleurs roses et blanches charmantes. Un des +guides partit pour voir s’il ne trouverait pas des Arabes qui lui +prêteraient un autre chameau. + +Nous campons par un vent terrible dans du sable, de sorte que tous les +objets sous la tente en sont couverts en moins de rien. Pour la première +fois, on est obligé de faire la cuisine dans la tente. + + 22 février. + +Je résolus aujourd’hui d’atteindre Blidet-Amar à quelque prix que ce +fût. Nous partîmes de bonne heure avec un nouveau chameau qu’un des +Chaànba avait été chercher. Nous voyageâmes rapidement dans une contrée +alternativement de sable et de sebkha. Nous arrivâmes après une courte +marche au Hassi-Sidi-Messaoud, mais ne nous y arrêtâmes pas. + +Nous longeâmes ensuite de loin des hauteurs nommées Merguet, du nom +d’une petite sebkha toute blanche de sel qui apparut bientôt sur la +gauche. + +Nous vîmes de même, sans nous y arrêter, le petit pâté de dunes nommé +Areg-ed-Demm. + +Notre marche fut très longue, et le pays parcouru n’offrit qu’un intérêt +médiocre. La végétation alternait toujours du _zeita_ au _belbâl_, au +_drin_ et aux autres plantes des sables ou de sebkha que nous avions +rencontrées auparavant. + +Enfin, vers la fin du jour, nous aperçûmes au loin sur la gauche les +hauteurs appelées El-’Anât que j’ai relevées sur ma route de Guerâra à +Tougourt. Ce ne fut qu’après le coucher du soleil que nous touchâmes les +plantations de l’oasis de Berrâri et lorsque nous arrivâmes aux murs de +Blidet-Amar la nuit était déjà venue. + +Le cheikh que je fis venir dans ma tente ne me parut pas plus zélé qu’il +ne fallait, mais j’avais peu besoin de lui. Cependant il m’apporta, sur +ma demande, des œufs, du lait et de la paille pour mon cheval. + +Je remarquai pendant le court séjour que je fis à Blidet-Amar (je ne +suis pas entré dans la ville), que les murs en « toub[55] » des maisons +isolées, situées hors des murs pour recevoir les Arabes nomades à +l’époque de la récolte des dattes, sont remplis de coquilles des deux +espèces de petits gastéropodes que j’ai déjà observés dans les eaux +artésiennes de Tougourt et du nord de l’Oued-Righ. + + 23 février. + +Aujourd’hui, à mon grand désespoir, je trouve la montre de M. Colombo +arrêtée et tout à fait dérangée. + +Je partis de bonne heure tout seul, laissant ma tente et mes effets en +arrière ; quoique le soleil fût déjà à une certaine hauteur au-dessus de +l’horizon, je fis tant galoper et trotter mon cheval que j’arrivai à +Tougourt une heure avant le déjeuner, c’est-à-dire vers 9 h. du matin. + +Mon cheval était tout couvert d’écume, et le kaïd qui fut, avec M. +Guillemot, la première personne que je rencontrai, me mena tout de suite +dans sa maison ; il fit mettre le cheval à l’écurie et me présenta au +capitaine Canat. + +Mon courrier est assez considérable et très bon en somme. Je reçois +entre autres une lettre de mon excellent maître et ami le Dr Fleischer +qui me requiert formellement de comparer les différents dialectes +berbères avec les langues égyptiennes. Je ne manquerai pas de le +faire[56] ; cela aura deux résultats : 1o de m’indiquer des faits pour +la classification des langues berbères ; 2o des faits pour déterminer +l’âge relatif des différents dialectes. + +Je reçois de M. de Dalmas, chef du cabinet de l’empereur, des lettres de +recommandation du Bey de Tunis pour les différents kaïds et aghas de son +gouvernement. Comme, d’autre part, je ne puis espérer recevoir mon +chronomètre que vers le commencement d’avril, époque du retour du +capitaine Langlois à Biskra, je me décide à entreprendre dans le sud de +la Tunisie, un voyage de vingt jours à un mois. + +Mon bagage arrive, et je fais planter ma tente à la porte de la kasba. + + 24 février. + +Nous employâmes notre après-midi, M. Auer, un lieutenant de la légion, +et moi, à faire une partie de chasse _dans_ la Chemorra. — La Chemorra +est une vaste dépression couverte de marécages qui s’étend à l’est des +plantations de Tougourt et vers le nord. + +Nous parcourûmes un des marais de la Chemorra ; nous avions, par +endroits, de l’eau jusqu’à mi-jambe, dans d’autres nous marchions +presque à sec ; enfin, lorsqu’il fallait traverser de nombreux fossés +profonds qui sillonnent les marais en divers sens, c’est à peine si de +vigoureux élans pouvaient nous les faire franchir ; nous échouâmes +chacun à notre tour, de manière à nous mettre dans l’eau jusqu’à la +ceinture. + +Je dirai d’abord que notre chasse eut peu de succès ; les canards de +Barbarie qui étaient le but de notre course, se levèrent à un kilomètre +environ et ne revinrent plus. Les chiens furent mis en défaut par deux +chats sauvages qui nous échappèrent. Ces animaux sont gris avec des +raies noires ; ils sont un peu plus gros qu’un chat domestique et ont +établi leur fort dans les touffes de broussailles et de roseaux des +marais ; ils ne craignent pas l’eau, à en juger par leurs retraites +quelquefois entourées de fossés qu’ils sont obligés de traverser, et par +les nombreuses flaques d’eau qui les environnent. Ces chats viennent la +nuit dans les jardins ; ils cherchent leur pâture dans les basses-cours, +et en automne, dans les couches de melons et de pastèques. — J’espère +pouvoir m’en procurer un avant mon départ de ces contrées. + +Les autres animaux des marais sont des flamants de deux espèces, me dit +M. Auer ; des bécassines, des sarcelles, des alouettes, des hérons, des +bergeronnettes, enfin un tout petit oiseau qui a la langue +prodigieusement longue. + +Il y a des poissons dans les fossés et dans les mousses aquatiques et +conferves vivent les deux espèces de petits gastéropodes de Tougourt ; +les mélanies y sont aussi, dit Auer, mais je ne les ai pas trouvées. — +Il y a aussi quelques coléoptères d’eau et des libellules. J’oubliais +les cousins et les moustiques. Les cousins font une piqûre douloureuse, +les boutons qui en résultent enflent prodigieusement et gênent beaucoup. +Je suis revenu couvert de leurs piqûres au front, aux yeux, aux joues, +aux mains, jusqu’aux mollets. Le tout a été traité à l’eau sédative. + +Le sol des marécages se couvre, lorsqu’il se dessèche, de concrétions de +sels, dans le genre des pétrifications qui entourent les sources à +dépôts calcaires. + +La végétation du sol se compose de tamarix, quoiqu’en petit nombre, et +d’une quantité de plantes dans le genre du _baguel_ et du _belbāl_, mais +beaucoup plus grosses et juteuses ; ce sont des plantes grasses +articulées. — Il y a, en grandes quantités aussi, des joncs qui arrivent +aux genoux et qui se terminent par une pointe qui abîme les jambes dans +la marche. — L’eau contient un assez grand nombre de mousses aquatiques +et de conferves (?). + +Pour ce qui concerne les fièvres si renommées de Tougourt, elles +arrivent deux fois par an et durent chaque fois un mois ; les moments du +fléau sont les mois de mai et d’octobre. Déjà, dans le mois d’avril, il +y a sept jours de fièvre[57]. A l’époque des fièvres, les fossés qui +entourent la ville et toutes les eaux stagnantes des oasis prennent une +couleur chocolat qui approche même de la couleur sang[58]. C’est le +signal de l’arrivée de la fièvre. Alors on lâche deux fois par semaine +les eaux des saguias dans les fossés qui entourent Tougourt, les +habitants préfèrent renouveler ainsi l’eau de ces fossés et laisser +leurs palmiers manquer un peu d’eau. Si on ne prenait pas cette +précaution, les fièvres seraient beaucoup plus graves[59]. + +Depuis trois mois que les hommes de la légion et du génie sont à +Tougourt, les santés se sont maintenues bonnes ; il n’y a eu qu’un petit +nombre de diarrhées aisées à guérir. Ces diarrhées tiennent du reste aux +eaux du pays[60] ; moi-même j’en ressens l’effet toutes les fois que je +passe ici, et Auer, qui est cependant le doyen de l’endroit, me dit être +dévoyé à état permanent. Lorsqu’il éprouve des échauffements +(relativement parlant), sa santé s’en ressent. + + 25 février. + +Aujourd’hui le courrier est arrivé. Je suis resté à la kasba pour +l’attendre, et j’ai profité de ce repos pour écrire toutes mes lettres. +La seule chose intéressante de la journée est que, vers le milieu du +jour, le caporal Dhem vint me trouver me disant qu’il y avait sur la +terrasse une négresse qui donnait des coups de couteau sur la tête de +son enfant. + +Je montai et trouvai en effet une des négresses qui se sont réfugiées +chez Auer, tenant son enfant d’un mois devant elle et le dorlotant pour +l’empêcher de crier ; il avait le long du front, à la naissance des +cheveux, cinq ou six incisions qui lui couvraient la tête de sang. Je +demandai à la mère ce qu’elle lui faisait, elle me dit que c’était un +préservatif contre les maux d’yeux. Elle se préparait à faire encore +deux incisions au bas des reins, mais je m’y opposai et j’emportai le +rasoir. + + 26 février. + +Encore aujourd’hui je suis resté à la kasba, à faire des observations +pour corriger celles d’Auer, et à finir ma correspondance. + +Ce n’est que vers le soir que nous sommes partis pour la chasse, nous +trois chasseurs ; il s’agissait d’abattre quelques courlis (?), oiseaux +qui se tiennent dans les sables aux environs de la ville et qui courent +avec une vitesse extraordinaire. Nous ne pûmes pas les approcher ; de +mon côté, je tuai deux petits oiseaux (alouettes du Sahara), sans huppe, +à couleur pâle, une raie noire près du bord des ailes lorsqu’elles les +étendent ; le bec est fort long. + +Je cause avec un Targui des Kelrhela (Hogar) de qui j’obtiens des +documents itinéraires. + + 27-28 février. + +J’ai été dans les jardins pour observer la température des puits[61]. + +J’entends parler aujourd’hui pour la première fois d’une singulière +maladie des nègres. Il paraît que certains d’entre eux sont sujets à des +jours de folie ou de lunatisme, pendant lesquels ils font toutes sortes +d’excentricités[62]. On appelle cela Moulā Rās en Haoussa, « bōri ou +bōli » et encore « ébĕlīs ». J’apprends encore que les musulmans y sont +sujets. Même ceux de ce pays-ci. + +Nous faisons une grande promenade à cheval en tournant les plantations +au nord et redescendant de l’autre côté de la Chemorra. Nous sommes +obligés pour cela de traverser une partie de l’oued Righ, dépression qui +à cet endroit a le caractère de sebkha, mais de sebkha peu saline. Les +cartes du bureau arabe ont été assez bien faites à cet endroit ; il faut +absolument représenter cette dépression sur la carte, mais ne pas la +laisser confondre avec un lac. + +Nous voyons de nombreux canards, même un flamant isolé. + + 29 février. + +Je reste la matinée à Tougourt et déjeune encore avec Auer et la +compagnie, mais j’avais eu la précaution de faire mes adieux la veille. +Cependant le kaïd vient à cheval au moment du départ et veut à toutes +forces m’accompagner un peu. Je lui dis adieu à la porte de la ville. +Cette fois, il paraît avoir fait de grands frais de recommandations à +mon sujet. Il s’est mis entièrement à ma disposition. + +Nous partons, et laissant un peu à droite deux des villages qui +entourent Tougourt, nous passons entre les _deux_ forêts de palmiers, et +traversons les marais de la Chemorra dans leur largeur. Peu après, nous +entrâmes dans une zone de dunes peu élevées, qui nous conduisit dans un +« oued » ou plaine assez unie appelée Oued-es-Sédīri. Comme nous étions +partis tard et que cette plaine est assez vaste, je me décidai à planter +la tente de bonne heure pour donner le temps à la viande de bœuf de +cuire. + +La plante qui couvre les endroits à sec de la Chemorra se nomme +_rhodhdhām_[63] ; elle fleurit au printemps, et j’attends mon retour +pour en prendre un échantillon. + +Ce matin, j’ai sorti mon thermomètre étalon, et j’ai fait des +comparaisons avec mon thermomètre fronde 207 et le thermomètre à alcool +d’Auer. + + +[Note 43 : Les Ouled-Sidi-Cheikh.] + +[Note 44 : Le maréchal Randon, gouverneur de l’Algérie de 1852 à 1858.] + +[Note 45 : Duveyrier n’a donc discerné, à cette époque, aucun type +spécial à cette population. L’idée d’une race autochtone foncée, dite +« garamantique », ne lui est venue que plus tard. (Voir _les Touaregs du +Nord_.)] + +[Note 46 : Si-Zoubir-bou-Bekr, le plus jeune frère de Si-Hamza, chef des +Ouled-Sidi-Cheikh. D’abord partisan du chérif, il s’était rallié à son +frère (décembre 1853 et avait été investi (février 1854) du khalifalik +d’Ouarglă (comprenant les cinq caïdats d’Ouarglă-Ngoussa, des Mekhadma, +des Saïd Otba et des Chambba-bou-Rouba), sous la suzeraineté de Si- +Hamza, nommé commandant du Sud. (_Mémoires du maréchal Randon_, Paris, +1875, I, p. 163-173). Mais Si-Hamza était loin, et Si-Zoubir le vrai +maître du pays.] + +[Note 47 : Drâ, « chaîne de collines et surtout de dunes, peu épaisse, +assez longue ». (Foureau.)] + +[Note 48 : Sur les origines du Chérif, voir les _Lettres familières sur +l’Algérie_ (2e édit. Alger, 1893, p. 214-242) du colonel Pein, qui fut +lui-même un des plus vaillants acteurs de la conquête de l’Extrême-Sud.] + +[Note 49 : Faîte du plateau de Tademayt.] + +[Note 50 : Zaouïa Moulaï Heïba.] + +[Note 51 : La sebkha Safioun, partie de la zone d’épandage de l’Oued-Mya +(Rolland, Rapport hydrologique, _Documents relatifs à la mission +Choisy_, t. III, p. 18).] + +[Note 52 : Profondeur, 2 mètres. — Température, 15°,2 à 15°,25 (Note de +H. Duveyrier). C’est l’Arefigi de M. Lahache. (Voir l’analyse des eaux, +_Étude hydrologique du Sahara français_. Paris, 1900, p. 103.)] + +[Note 53 : Sur l’outillage incroyablement primitif des indigènes voir le +colonel Pein (ouv. cité, p. 29-38) qui en parle comme témoin oculaire.] + +[Note 54 : Les mémoires du maréchal Randon ne signalent pas cette +tentative. Ils mentionnent seulement les négociations plus heureuses de +Si-Hamza avec les Touaregs Azdjer, qui furent la cause première de +l’envoi du capitaine de Bonnemain à Ghadamès et de l’interprète Bou- +Derba à Ghât. Ces négociations remontent à 1855-1856 ; l’idée première +de nouer des relations avec les Touaregs remonte à 1853. (Randon, +_Mémoires_, I, p. 250-255, 448.) Le maréchal se promettait beaucoup du +commerce du Sud. Voir, comme contre-partie, le récit humoristique du +colonel Pein, ouv. cité, p. 484-488. Sur Si-Hamza lui-même, voir A. +Bernard et N. Lacroix (_Historique de la pénétration saharienne_, Alger, +1900, p. 21, 37), qui citent une lettre inédite du général Durrieu +relative au projet de mission à Insalah.] + +[Note 55 : Briques simplement séchées au soleil.] + +[Note 56 : Duveyrier, atteint d’une grave maladie à son retour, n’a pu +s’acquitter de cette partie de sa tâche.] + +[Note 57 : D’après le Dr Sériziat, dès les premiers jours d’avril. +(Histoire médico-chirurgicale de la colonne du Sud, _Bull. de la Soc. +Algérienne de Climatologie_, 1871, p. 41.)] + +[Note 58 : M. Lahache a donné l’explication de cette teinte sanguine. +(_Étude hydrologique sur le Sahara français oriental_. Paris, 1900, p. +54.)] + +[Note 59 : Il est démontré aujourd’hui que l’insalubrité est en raison +directe de l’étendue des bas-fonds alternativement remplis d’eau +saumâtre et asséchés. A Tougourt, où les fossés ont été presque tous +comblés par l’administration française, « le nombre des cas de fièvre a +beaucoup diminué ». (Dr Weisgerber, Observations sur les conditions +sanitaires, _Doc. Mission Choisy_, t. III, p. 473-475.)] + +[Note 60 : Presque toutes les eaux du Sahara algérien sont chargées de +sulfates de chaux et de magnésie ; celles des puits artésiens de +Tougourt, qui ont donné à l’analyse de 3 à 4 grammes de sels anhydres +par litre, ne sont ni les plus minéralisées, ni les plus nocives, mais +contiennent toutefois une forte proportion de sulfate de chaux. (Voir +Weisgerber, rapport cité, p. 480, et Lahache, ouv. cité, p. 48, 71.)] + +[Note 61 : Ces observations ont été publiées dans _les Touaregs du +Nord_, p. 113.] + +[Note 62 : Voir _Touaregs du Nord_, p. 436.] + +[Note 63 : Nom inconnu. Faut-il lire Gueddâm, _Salsola vermiculata_ ?] + + + + + CHAPITRE III + + DE TOUGOURT AU DJERID PAR LE SOUF + + + 1er mars 1860. + +A peine voulions-nous partir ce matin, que le chameau qui portait les +cantines, et qui est très timide, effrayé par quelque chose, prit tout à +coup le galop, et après quelques instants de résistance, les cantines +volèrent en l’air, une des chaînes s’étant cassée. Les caisses +retombèrent sens dessus dessous à mon grand crève-cœur. — Après avoir +procédé à l’ouverture des cantines, je trouvai deux flacons vides +cassés, une bouteille de vin et un grand flacon d’eau sédative dans le +même état. Le dégât causé par cet accident est assez grave, mon sucre +est presque entièrement perdu, et beaucoup de linges et de livres sont +plus ou moins tachés. De plus, je perds deux flacons précieux pour +mettre des objets d’histoire naturelle. + +Le chamelier à qui appartient le chameau, et qui avait insisté pour +qu’on lui confiât les cantines malgré les observations d’Ahmed, aura une +bonne amende en arrivant au Souf. + +Après ce retard, nous nous mîmes en marche, et traversâmes +alternativement des zones de dunes et des _oueds_. La végétation se +composait d’_alenda_, _zeita_, _sefār_, _drīn_, _lebbîn_ et _arta_. + +Nous arrivâmes dans l’après-midi aux puits de Mouia Ferdjān[64]. Ils +sont au nombre de trois et entourés chacun d’un petit mur en maçonnerie +pour empêcher que les sables ne les comblent. L’eau de ces puits, de +celui de l’est en particulier, est très bonne et a une température assez +basse. + +Nous ne nous arrêtâmes aux puits que le temps d’abreuver mon cheval et +de remplir les outres, et nous continuâmes encore un peu dans un pays +semblable à celui que nous avions laissé derrière nous. — Nous campâmes +de bonne heure, pour les mêmes raisons culinaires que la veille. + + 2 mars. + +Nous continuâmes de voyager dans une contrée alternant de l’oued aux +dunes, et passâmes notamment plusieurs de ces dernières, comme Sif +Soltan, Sif er Retem et Sif el Lehoudi. Nous déjeunâmes dans l’oued +Nàīma. + +Ensuite nous traversâmes un pays où les dunes devenaient de plus en plus +hautes. En route nous rencontrâmes trois spahis venus d’El-Oued et se +rendant à Tougourt ; ils vinrent tous me serrer la main, nous +échangeâmes les nouvelles et partîmes chacun de notre côté. Nous +rencontrâmes ensuite des gens du Souf venus avec des chameaux pour +ramasser du bois et du drin, ces deux objets manquant dans les dunes +plus près de leur pays, là où la consommation en était facile. + +Nous arrivâmes enfin à Ourmās, plantations de palmiers et jardins +_creusés_ dans les sables. On y voit un assez bon nombre de maisons et +nous y remarquâmes quelques habitants, quoique ce ne soit guère qu’en +automne que cet endroit soit habité à cause des fruits et des dattes. Au +moment de quitter Ourmas, Ahmed me fit remarquer trois petits dômes de +maçonnerie émergeant du sable ; il me dit que c’était le toit d’une +maison qu’il avait vue avant que les sables ne l’eussent ensevelie. + +De là, après avoir traversé une zone de hautes dunes, nous entrâmes dans +un terrain plus aisé, et atteignîmes bientôt Kouinin. + +Le cheikh nous reçut bien, nous donna sa maison, et comme j’y entrai +avant que la famille ne l’eût quittée, je pus voir deux dames d’une +beauté incontestable et une négresse toute réjouie qui n’avait +probablement jamais rien vu d’aussi extraordinaire que ma personne et +mon bagage. Le tout annonçait une certaine civilisation et un vrai bien- +être. La maison et le mobilier répondaient parfaitement à la figure des +femmes et à leur habillement. + +Après un bon dîner, je me mets en poste d’observation avec l’intention +de faire de bonnes observations astronomiques. — Le vent qui avait cessé +au coucher du soleil et qui a repris depuis me gênera probablement. + +Je vois, à mon grand regret, que la lunette de mon sextant est +insuffisante pour me permettre d’observer des occultations, du moins +quand la lune est aussi brillante[65]. + + 3 mars. + +Kouinin est bâti tout à fait comme Guémār ; c’est-à-dire que les cours +des maisons sont entourées d’appartements réels, et qu’on n’y voit pas +de tente au milieu comme à El-Oued, c’est-à-dire le nomadisme luttant +contre l’état sédentaire. Les murs varient de hauteur depuis l’épaule +d’un homme jusqu’à sa tête ; les dômes, etc., ne sont ni égalisés ni +crépis, de sorte que le tout n’offre pas un spectacle de propreté ni +d’élégance. + +Au moment du départ, on cria que le khalifa était arrivé et, en effet, +je vis déboucher au bout de la rue plusieurs cavaliers. Nous allâmes au- +devant les uns des autres, et mîmes pied à terre à distance respectueuse +pour venir nous prendre la main et nous informer de nos précieuses +santés. Car telle est la règle. + +Ceci fit que je fus obligé de partir pour El-Oued sans faire le levé de +la route, car à cheval et du pas où nous allions, il ne fallait pas y +penser. + +J’appris que le khalifa retenait une caravane très nombreuse pour me +faire passer au Djérid en bonne compagnie. + +Je passe la journée à écrire des lettres qui partent aujourd’hui même +pour Tougourt. Je mets mes itinéraires au courant ; dessine un peu et +fais des observations. + + 4 mars. + +Ma journée n’a pas été heureuse. J’ai eu le malheur de casser mon +dernier baromètre Fortin, cependant je pourrai le raccommoder dès que +j’aurai des tubes. Cela n’en est pas moins très fâcheux, vu que les +notes barométriques devaient être un des résultats les plus intéressants +de mon voyage[66]. + +Je passe la matinée à finir de copier au net l’itinéraire de l’Oued-Righ +ici. + +Il arrive une caravane du Djérid qui donne les meilleures nouvelles ; il +en était venu une hier encore. + +Je fais encore acheter par Ahmed différentes choses qui me manquent, et +je m’amuse à décrasser un certain nombre de monnaies romaines et +semblables que je me suis procurées ici. Elles courent comme les +« felous[67] » de Tunis. + +Presque toutes sont très petites. Les principales sont de Constantin ; +d’autres portent des figures de souverains avec une couronne ressemblant +aux couronnes les plus primitives du moyen âge ; enfin j’en ai où l’on +reconnaît l’éléphant et le palmier et qui doivent venir de Carthage. +Outre cela, il y a des médailles avec des figures de saints, des anges +ailés, etc., etc., qui doivent avoir une origine chrétienne, et étaient +frappées pour accomplir un vœu, comme l’une d’elles paraît me le +prouver. + +Ces médailles sont trouvées dans les ruines de Besseriani[68] et de +_Hēdra_[69] principalement. + +Le soir, je vais voir trois noces. La première était à une tente dans +les sables à l’ouest de la ville. La mère du marié vint nous faire ses +excuses en nous disant que ce n’était qu’une petite fille et que, par +conséquent, on n’avait pas voulu avoir une grande fête. Cette petite +fille venait de se sauver de chez ses parents pour se réfugier dans la +tente de l’homme qu’elle aimait. On dit que demain elle sera donnée +légalement. C’est bien le moins lorsqu’il n’est plus possible de la +reprendre. + +Les autres noces avaient plus d’apparat, je veux dire de bruit. Les +femmes sont rassemblées dans une cour, quelquefois en cercle et tournant +le dos, d’autres fois la figure découverte et de face. Elles +bredouillent quelques chants presque inintelligibles et font you-you aux +jeunes gens qui viennent avec beaucoup d’embarras tirer un coup de fusil +dans le sable à côté d’elles. Quelquefois les Messieurs se préparent à +la décharge par une sorte de pas (de danse) tout à fait curieux, et qui +imite le pas de la danse arabe au commencement de l’exercice. + +Du reste, les femmes et les hommes ne se parlent pas. Si (et cela +arrive) une des femmes invitées a un _amant_, celui-ci vient à la fête +faire le plus de bruit qu’il peut pour se montrer dans son plus beau +jour. En revenant, je rencontrai des bandes de jeunes gens chantant en +chœur toujours la même complainte et le plus fort qu’ils pouvaient, pour +être entendus des femmes dans les maisons. — Je remarquai que ceux qui +se distinguaient le plus à la noce étaient pour la plupart de fort +jeunes gens. + +Le puits est ici l’endroit des intrigues et des amours. Quand un homme +va au puits pour abreuver son cheval, et il choisit alors un puits d’eau +excellente situé dans les dunes hors de la ville, son amie choisit aussi +ce moment pour aller y puiser l’eau et ils se voient de cette manière. +Du reste, l’amant choisit toute occasion opportune. Son amie est-elle +mariée ? il saisit le moment où le mari va au marché, aux plantations, +etc... Les amants de ce pays ne peuvent pas manger l’un devant l’autre : +ils doivent paraître fuir la nourriture. + + mars. + +Comme tous les jours de départ, ce matin ne fut pas très gai à passer ; +c’étaient des oublis, des ordres, des contre-ordres à n’en plus finir. + +Enfin, lorsque tout fut prêt de mon côté, on s’aperçut que la caravane +d’El-Oued n’était pas encore tout à fait prête à partir. Je n’en voulus +pas moins partir immédiatement, et le khalifa ainsi que deux ou trois +autres notables montèrent à cheval pour me faire un peu la conduite. + +Nous partîmes par le quartier des Oulad Hamed et entrâmes immédiatement +dans les dunes et les « Ghitan », c’est-à-dire jardins de palmiers +creusés dans le sable. Quelques-uns de ces « ghitan » étaient tellement +profonds, que le faîte des palmiers hauts de 15 à 20 mètres n’atteignait +que la hauteur de mon épaule ou de ma tête (moi étant sur la route). + +Le vieux cheikh qui accompagnait le khalifa, proposa au moment de la +séparation de réciter la « fātĭha », mais le khalifa fit semblant de ne +pas comprendre ou espéra peut-être que je n’avais pas fait attention à +la proposition. Du reste, je tiens peu aux _fātĭha_ et aux bénédictions, +mais, si j’y tenais, j’aurais peut-être préféré celle-là à d’autres. + +Après nous être quittés, nous entrâmes dans un océan de dunes dépourvues +de toute végétation, nous avions laissé les jardins derrière nous. — +Nous touchâmes bientôt à un four à chaux primitif ; on extrait la pierre +à chaux sur place. C’est le même type de plâtre ou de calcaire friable, +saccharoïde, que j’ai observé la première fois à Chegga du Sud. + +Près de là je trouvai un peu de _lebbīn_, euphorbiacée qui croit +volontiers dans les intervalles des dunes. Je fus surpris de rencontrer +aussi deux ou trois papillons, qu’il fallut renoncer à attraper. + +Après une marche assez longue dans les sables, nous entrâmes dans un +terrain uni et arrivâmes bientôt au puits de Tĕrfāoui au nord duquel il +y a une petite ligne de jardins où l’on cultive principalement des +oignons, mais où l’on paraissait tenter la culture du palmier. Deux +individus étaient en train de ramasser les crottes de chameaux pour les +enfouir autour du pied des jeunes plants. + +De là nous reprîmes les dunes et eûmes de nouveau une longue et +ennuyeuse marche à fournir avant d’arriver au Sahēn, sorte de plaine +unie au milieu de laquelle est situé le puits du même nom où devait se +réunir la caravane. Nous trouvâmes déjà campés depuis hier au soir de +nombreux voyageurs comptant 60 fusils ; plus tard, dans la soirée, la +caravane d’El-Oued nous rejoignit. Je plantai ma tente près du puits +entre les deux caravanes. Un cheikh de Kouinin et un domestique du +khalifa attendaient mon arrivée ; aussitôt qu’ils se furent assurés que +j’avais rejoint la caravane, ils repartirent pour coucher à Djebīla[70]. + +Cette caravane est la première que j’aie vue aussi grande et aussi +complète. Il y a des Souāfa, des gens du Djérid, des Ghadamsia[71], +etc.... ; les bêtes de somme sont très variées, depuis le cheval +jusqu’au chameau et aux bourricots. Une vieille de l’Ouest (Ouled +Naīl ?) s’est adjointe à mon petit camp ; elle se rend au Djérid où sa +fille est mariée. Elle invoque tous les quarts d’heure Sidi Mohammed +el’Aïd, le saint vivant de Temassin[72]. — Je fais porter à un de mes +chameaux son modeste bagage. + +Ce soir, nous entendons des Khouan[73] de Sidi Moustapha qui chantent +leur prière avec accompagnement de musique. Ceci est dans la caravane +campée au nord. Au sud nous avons une musique moins monotone, c’est le +chant et la voix des femmes qui y sont en nombre. + +Je remarque que, dans les jardins au milieu des dunes, l’on a soin de +garnir la crête de ces dernières d’une haie de palmes presque +entièrement enterrées pour que les sables ne soient pas portés par le +vent dans le jardin, et, d’un autre côté, pour que les sables que l’on +déblaye ne retombent pas dans le « ghoūt »[74]. + + 6 mars. + +Je fus malade toute la nuit, ayant une indigestion très douloureuse. +Aussi ce matin me fallut-il une bonne dose d’énergie pour ordonner le +départ comme d’habitude et monter en selle. + +Au moment de partir, je reçus mon courrier de Tougourt, qui +malheureusement ne renfermait qu’une lettre de mon père et une d’Auer. +Je reçois la lettre du Ministre des affaires étrangères pour M. Botta. + +Les gens de la caravane parurent mettre plus de soin qu’hier à se +rassembler en un seul bloc, mais les peines furent vaines, au bout de +quelque temps, les pelotons de la caravane étaient séparés par plusieurs +kilomètres. — On voulut aussi m’effrayer, je ne sais quel intérêt +avaient ces hommes à ne pas aller par la route orientale que j’avais +choisie. On voulut me faire croire qu’à un des puits nous allions +trouver 1.200 cavaliers de Nemēmcha insoumis. Je me bornai à leur +demander comment le puits pouvait abreuver tant de monde et tant de +chevaux. + +Pendant que je marchais avec mes chameaux isolés, un homme assez drôle +se joignit à nous. Il était coiffé d’un turban vert et d’une calotte +rouge. Son vêtement consistait en deux burnous assez sales, et comme +arme il portait, jeté sur son dos, un immense sabre. Cet homme avait des +manières très européennes, celles d’un homme peu distingué, bien +entendu, et il parlait beaucoup. Il nous dit qu’il était depuis quarante +ans « policeman » à Tunis, que sur trois nuits il en passait une de +garde. Les policemen ne sont pas payés à Tunis et il nous raconta qu’il +ne s’était fait inscrire comme tel que pour avoir l’avantage de sortir +le soir après le couvre-feu, et d’aller dans telle et telle maison qui +lui plaisait, chez les jolies femmes qui lui convenaient, beaucoup même, +à l’en croire. Ensuite, si la police n’est pas payée, elle se fait plus +d’argent sans cela, car elle permet toutes débauches nocturnes pourvu +qu’on lui graisse la main. — Mon homme avait aussi un faible pour les +spiritueux et il avait emporté de la _mahia_ avec lui. + +Pendant que nous causions ainsi, un pèlerin marocain qui nous suivait +tout couvert de guenilles nous cria : « Voilà un mouton » ; en effet, il +y avait à quelques pas de nous une brebis perdue et boiteuse. Ahmed et +le policeman tunisien fondirent dessus et, après un débat où la probité +de chacun se fit jour, l’animal fut égorgé par le policeman, qui le +considéra de bonne prise. + +Le soir, on la dépèce et la distribue. + +Quant au pays que nous traversâmes, ce fut une plaine uniforme, à sol +sablonneux et à végétation de _ălenda_, _semhari_, _arta_, _drīn_ et +_baguel_. De temps en temps une petite traînée de dunes en interrompait +la monotonie. + +Nous touchâmes à un puits nommé Wourrāda ; actuellement il est comblé. +Voilà l’histoire de cet événement. Le puits ayant été rempli de _drīn_ +pour une cause ou une autre, un pasteur y descendit dans l’intention de +le nettoyer. Comme il ne revenait pas, le frère de cet homme y descendit +aussi, mais y trouva la mort par asphyxie[75] ; enfin l’oncle des deux +jeunes gens voulut leur porter secours et faillit périr ; cependant il +put sortir. On combla le puits, qui sert de tombeau aux deux pasteurs. + +Vers la fin de la marche, un habitant du Djérid, monté sur son chameau, +prit un tambour de basque et commença une longue improvisation sur un +marabout vivant de Nefta, Moustapha ben Azoūz. Il jouait admirablement +bien de son instrument, et improvisait avec tant de facilité que je crus +qu’il récitait une litanie. Les couplets, composés de quatre vers, +étaient tous terminés par la même rime, et se terminaient par le refrain +que répétaient en chœur des jeunes gens de la caravane. Malheureusement +le chant m’empêchait de juger du sens des vers. — Cela m’arrive pour les +chœurs chantés à l’Opéra dans ma langue maternelle. + +Nous nous arrêtons au puits de Guettāra Ahmed ben ’Amara[76]. Je suis +dans un grand état d’épuisement et j’ai un peu de fièvre. Ce matin, +j’avais pris un peu d’huile de ricin, je prends ce soir une dose de +quinine dans du café et deux petites tasses de vin. — Une heure après je +me sens beaucoup mieux. + + 7 mars. + +Hier au soir, après que j’avais fini de rédiger mes notes, les +principaux membres de la caravane du Souf (Kouinin, Tarhzout et Guémār) +vinrent me visiter pour m’annoncer comme une chose arrangée qu’ils ne +partiraient pas le lendemain parce qu’ils venaient de recevoir la +nouvelle que nous allions passer au milieu des douars des Hammama. Ce +n’étaient pas les hommes que ces « braves » redoutaient, mais bien les +femmes, les enfants et les chiens. On allait envoyer un homme au cheikh +Moustapha, le marabout de Nefta et, selon qu’il dirait ou non d’arriver +sans crainte, on irait plus loin ou l’on s’en retournerait. Je m’opposai +net à une telle mesure, et fis demander dans la caravane quels étaient +ceux qui voulaient partir demain avec moi. La division fut très nette ; +les gens du Djérid, de Ghadāmès, ne voulaient pas rester, ceux d’El- +Oued, du Souf seuls étaient de l’avis contraire. Je décidai le départ. +Toute la nuit fut passée à se disputer dans le camp, mais quand le jour +parut, tout le monde était du même avis, qui était de me suivre. + +Nous rencontrâmes beaucoup de douars, de troupeaux des Oulād Sidi ’Abid +de la Régence de Tunis, mais ils ne firent que nous donner des +nouvelles, certes peu rassurantes. + +Vers le milieu de la journée, avant d’atteindre le puits d’El- +Khofch[77], toute la caravane résolut de ne pas passer par Nakhlet-el- +Mengoub, comme l’avait ordonné le kaïd. Moi, de mon côté, je m’obstinai +à prendre ce chemin, et nous nous séparâmes de très mauvaise humeur, +ayant à peine six ou sept hommes avec moi. Cependant, comme hier, mon +attitude déterminée leur fit accepter mon choix et ils nous rejoignirent +tous, sauf les Djéridiya, qui du reste ne nous étaient pas du tout +obligés. Nous continuâmes donc notre marche dans un sol de _heicha_, la +végétation de _dhomrān_[78], _zeita_, _souid_, etc., qui caractérise la +contrée de Chegga du Sud et la _heicha_ de l’Oued-Righ. Nous étions très +inquiets, les Hammama ne se trouvaient pas campés aux palmiers d’El- +Mengoub, et nous devions nous rapprocher sans cesse de leurs douars. + +Vers la fin du jour, nous aperçûmes les palmiers de Nafta et plus loin, +vers l’ouest, les montagnes de Negrîn et de Tamerza. Lorsque nous +voulûmes camper quelques instants avant le coucher du soleil, nous +tombâmes sur les troupeaux des Hammama, et pûmes nous assurer que la +tribu n’était pas loin. Les bergers vinrent dans le camp demander +différentes choses, ci du feu, là de l’eau, plus loin des dattes. Ils +vinrent jusqu’à mon feu où j’étais assis et demandèrent à boire à Ahmed. + +Nous entendîmes, le soir, les chants de leurs femmes, les cris des +enfants et les bêlements des troupeaux. + +Cette nuit ne fut pas très agréable à passer, plusieurs hommes de la +caravane la passèrent à veiller, le « policeman » tunisien entre autres. +Je veillai, pour ma part, la moitié de la nuit, et fis de longues rondes +dedans et hors du camp, que nous avions établi en demi-cercle, mon lit +et mon bagage en formant le centre. Aujourd’hui nous n’avons pas cru +devoir dresser la tente. + +J’entendis, vers le matin, le cri cadencé d’un chacal en chasse, auquel +répondit bientôt le chien d’un des troupeaux. + + 8 mars. + +Nous partîmes aujourd’hui avant la pointe du jour et commençâmes à +marcher vigoureusement dans l’espoir de dépasser la « nedjă » du Hammama +avant qu’elle ne prît notre route. + +Cependant, lorsque le soleil eut un peu monté à l’horizon, les yeux +perçants de mon guide découvrirent la nedjă s’avançant de notre côté sur +le sommet des _gour_ des Beni Mezab. A partir de ce moment, nous n’eûmes +pas une minute de repos. Chaque ondulation de cette immense ligne de +chameaux, de troupeaux et d’hommes était interprétée par mes trop +timides Souafa comme un signal d’attaque. + +Ce ne fut guère que lorsque nous fûmes entrés dans le chott[79] que nous +pûmes bien nous rendre compte du nombre des ennemis et de leurs +mouvements. Lorsque la « nedjă », qui jusqu’alors s’était tenue sur les +hauteurs, commença à se rapprocher du chott, les fantassins souafa +s’assirent par terre, tournant le dos aux Hammama ; Mohammed le guide, +qui à cet instant aperçut les cavaliers en avant des troupeaux, s’élança +à la tête des chameaux en criant d’arrêter. Il y eut là un mouvement +rapide qui me montra qu’en cas d’attaque, je ne pouvais compter que sur +bien peu de monde. Ahmed sauta à bas du chameau qu’il montait ; ôta son +burnous et arma son fusil, d’autres suivirent son exemple. Enfin +l’incertitude dura quelques instants, et l’on crut remarquer que les +cavaliers reprenaient la direction, je fis remettre les chameaux en +marche, mais ne pus pas empêcher quelques coups de feu de fantazia de +partir, la chose la plus inconsidérée dans notre position. + +J’eus là l’émotion de celui qui va être entraîné dans un combat pour son +droit, mais qui n’avait cherché de querelle à personne. Armé de mon +revolver, j’étais décidé à mesurer mes cinq coups et à démonter au moins +deux ou trois cavaliers. La lutte aurait été déplorable ; des guerriers +consommés, en nombre considérable, auraient certainement eu le dessus +sur quelques hommes déterminés mais embarrassés par une foule timorée et +inutile, par des femmes, des enfants et des chameaux chargés de sommes +considérables. + +Bientôt la « nedjă » se trouva à notre hauteur ; nous voyions cette +foule de cavaliers ; les quinze douars peuvent, d’après des +renseignements précis, mettre sur pied mille hommes. Ce n’était +cependant là qu’une des neuf fractions des Hammama qui, ayant eu à se +plaindre de son kaïd, avait envoyé une plainte au bey, mais se sauvait +sans attendre la réponse, décidée à revenir si le bey lui accordait sa +demande, et à quitter son gouvernement pour toujours si on ne faisait +pas attention à son grief. + +Nous marchions très vite et arrivâmes enfin près des palmiers de Ghîtān +ed Cherfā, où nous rencontrâmes deux cavaliers hammama attardés, que +nous saluâmes en passant. Ils sont bien montés, ont d’énormes étriers, +et sont surtout remarquables par leur manière de s’envelopper dans leur +haouli, ne laissant voir que le milieu du visage ; leur chachiă est +enfoncée jusqu’aux sourcils ; enfin ils n’ont pas de corde de poil de +chameau. Ahmed me dit qu’ils revêtent quelquefois des haïks de coton +bleu, comme les femmes du Souf. + +Nous déjeunâmes à côté des plantations de Nafta, où nous rencontrâmes un +dernier Hammami et nous empressâmes ensuite d’entrer dans la ville ; je +descendis à la maison du Bey. + + +[Note 64 : Profondeur, 5 mètres. — Température, 17°,30. (Note de H. +Duveyrier.)] + +[Note 65 : Le détail des observations astronomiques de Duveyrier a été +publié dans les _Les Touaregs du Nord_, p. 134-140.] + +[Note 66 : Duveyrier n’en continua pas moins à observer à l’aide de +l’anéroïde. « J’ai pu, dit-il, en faire usage concurremment avec les +Fortin et pendant assez de temps, avant que ces instruments aient été +brisés, pour bien étudier les dilatations de l’anéroïde et le corriger +de ses erreurs. » (_Les Touaregs du Nord_, p. 123.)] + +[Note 67 : Nom donné à la petite monnaie de cuivre en Tunisie et au +Maroc.] + +[Note 68 : _Ad Majores_, au nord du chott Rharsa, à 4 kilomètres au +S.-E. de l’oasis actuelle de Négrine. (V. Masqueray, _Ruines anciennes +de Khenchela à Besseriani_, _Revue Africaine_, 1879, p. 68.)] + +[Note 69 : Haïdra, au N.-E. de Tébessa ?] + +[Note 70 : Djebīla (« la Grasse »), un des villages du Souf, à 22 km. +N.-E. d’El-Oued.] + +[Note 71 : Gens de Ghadamès.] + +[Note 72 : Zaouïa des Tidjaniya.] + +[Note 73 : « Frères » disciples du marabout de Nefta dont il est +question plus loin.] + +[Note 74 : Dépression.] + +[Note 75 : Beaucoup de puits dégagent de l’hydrogène sulfuré, provenant +de la décomposition, dans l’eau chargée de sulfate de chaux, des +nombreuses matières organiques, tombées par l’orifice presque toujours +dépourvu de margelle.] + +[Note 76 : Profondeur 6m,20. — Température 20°,2 (H. Duv.).] + +[Note 77 : Profondeur 5m,50. — Température 21° (H. Duv.).] + +[Note 78 : Autre forme du mot ذمران] + +[Note 79 : Le chott El-Djérid.] + + + + + CHAPITRE IV + + AU DJÉRID + + +En traversant la rivière, ayant devant moi d’une part les constructions +pittoresques de la ville et de l’autre les beaux jardins de palmiers, je +fus frappé par le charme du site, qui me soulagea de l’appréhension du +danger et du dépit que m’avait causé le manque de courage de mes +compagnons de route. + +Nafta compte 3.000 hommes[80] ; il faut ajouter à cela les femmes et les +enfants non pubères. Les Juifs y sont 54 hommes avec les mêmes +additions. Les hommes s’habillent de fines jaquettes et pantalons +d’étoffes venus de Tunis, et s’enveloppent des beaux burnous si renommés +du Djérid ; ils ne portent pas de corde en poil de chameau. Les femmes, +dont plusieurs m’ont paru assez bien, mettent un pardessus d’étoffe +bleue foncée, comme au Souf, seulement elles sont plus propres et ont +des vêtements de dessous mieux arrangés. La population est du reste tout +à fait « beldiya » ; on y trouve pas mal d’embonpoint. Du reste, il y a +ici tout ce qui caractérise une grande ville arabe, des cafetiers en +vestes de soie brodée, des boutiques bien fournies, etc., etc. N’y +avait-il pas jusqu’à un fou, qui, comme celui d’El-Goléâ, paraît +attacher un intérêt particulier à mon humble personne, et est revenu +jusqu’à trois fois m’accabler de ses malédictions. On le chasse assez +rudement pour un fou musulman. + +Les Juifs se distinguent par un turban noir. Les femmes se voilent +occasionnellement dans la rue en ramenant leur haïk sur leur figure. + +La ville de Nafta paie actuellement un impôt qui s’élève à 350.000 +francs ou 70.000 douros, parmi lesquels il faut compter 30.000 douros +d’exactions de la part des employés du gouvernement. Ces chiffres sont +énormes, comparés à ce qui existe en Algérie. Chaque homme, petit ou +vieux, paie 23 francs annuellement ; le reste de l’impôt est sur les +palmiers. + +Les maisons de Nafta sont construites fort élevées, en briques minces, +je dirais presque en tuiles jaunes et rouges, unies par du mortier de +glaise ; elles ont un aspect fort élégant à l’extérieur et sont encore +ornées par divers dessins que forment les briques au-dessus des portes +et quelquefois tout le long des frontons. Certains quartiers de la ville +sont un peu ruinés ; vers le côté est on voit une tour assez élevée. Les +boutiques, sur le marché, sont disposées de la même manière économique +et simple qu’à Tougourt. + +Mais ce qui frappe le plus à Nafta, c’est sa rivière impétueuse, qui +coule auprès des palmiers, c’était la première fois que je voyais cela. +A l’endroit où elle se divise en deux branches, au moyen de +constructions en bois très solides et ingénieuses, pour aller arroser +les plantations, l’eau a 27° (à 4 h. p. m.). Le matin, on voit de la +vapeur ou du brouillard à sa surface[81]. L’eau renferme quelques +mousses aquatiques et les mêmes coquilles noires[82] que j’ai récoltées +dans l’oued Biskra, plus une variété cannelée des mêmes. + +Les jardins renferment, outre de magnifiques palmiers, des figuiers, des +citronniers, des limoniers, des orangers, des pêchers. On n’y trouve ni +oliviers ni pruniers, deux arbres qui se trouvent à Tōzer. Le _tarfa_ +croît aux environs des plantations. + +Les deux kaïds, le frère de Si’Ali Saci et Sid el ’Abid sont fort +aimables et me font beaucoup de politesses. Nous allons nous promener +ensemble et nous déjeunons et dînons ensemble. La cuisine qu’on nous +fait est exquise, dans le goût européen même. Il n’y a pas de ruines +romaines à Nafta. + +Un fait curieux est ici la même progression des sables de l’est à +l’ouest dont on se plaignait tant à Guémār. J’ai vu en effet les sables +amoncelés en dunes près de l’endroit d’où part la route de Tōzer ; ils +pénètrent dans les plantations, enterrent les palmiers, les maisons et +font que la ville s’élève progressivement[83]. Ainsi s’il n’y a pas de +ruines romaines aujourd’hui, on ne peut pas affirmer qu’il n’y en a +jamais eu ; elles ont pu être enterrées depuis longtemps. + +Tous les Souafa de la caravane se sont empressés d’aller voir leur +cheikh et marabout Sidi Moustapha, chanter de nombreux « la illah ! » et +jouer de la « bendīr ». + +Les rues de Nafta sont spacieuses, mais non d’une propreté exemplaire, +quoiqu’on ne puisse pas non plus les accuser du contraire. + +Les gens de Nafta hébergent les Hammama, leur donnent la diffa et de +l’orge pour leurs chevaux lorsqu’ils viennent en ville, pour qu’en +revanche ceux-ci les épargnent lorsqu’ils les rencontrent en voyage ! + + 9 mars. + +Je décide de ne partir pour Tōzer que demain matin. + +Le matin, je vais voir les sources de l’oued Nafta ; cela me donne +l’occasion de voir dans les jardins le « _nebqa_ », un _Rhamnus_[84] qui +atteint 20 mètres de haut et de grandes dimensions ; son fruit est gros +comme une grosse cerise, atteint même la grosseur d’une prune. + +Les sources qui forment l’oued sont assez chaudes, elles sortent de +dessous une couche de marnes très épaisse, qui par exemple au Ras- +el’Aioun[85] atteint une hauteur d’environ 30 mètres. Ces marnes varient +de structure, de couleur et de friabilité. Le reste du terrain de Nafta +se compose de grès très friables, si l’on peut appeler ainsi un +conglomérat de sables quartzeux renfermant de petites veines de glaise, +et des rognons atteignant quelquefois un volume considérable de grès +véritable renfermant quelquefois de la marne. + +Les eaux de l’Oued renferment des poissons qui vivent surtout dans les +endroits où l’eau est le plus chaude. Ils ont des taches rougeâtres ou +orangées, quelques-unes prenant 1/5e du dos. — Les flaques d’eau formées +par les sources nombreuses renferment des coquilles différentes de +celles de l’Oued. + +Les animaux de Nafta à noter sont les bœufs (en petit nombre), les +lapins (!), les chiens de races variées, les chèvres de race européenne. + +Je vais voir le soir le marabout Sid’Moustapha ben Azoûz, qui me reçoit +d’une façon fort civile, et s’efforce de me faire comprendre que tous, +musulmans, chrétiens et juifs sont ses enfants, tous ceux que Dieu a +créés[86] ; il approuve mes études. Nous mangeons sa « bénédiction », +pour rendre la parole arabe. — Sa zaouiya était remplie de monde, +surtout de pèlerins venus du Souf avec moi. + +Je suis obligé de donner de longs détails sur l’électricité, la vapeur +et beaucoup de choses semblables. + +Pendant que je dessinais la zaouiya de Sidi et Tabăi, de nombreux +curieux s’étaient rassemblés et parmi eux des tolba[87] : on montra +beaucoup de mauvais vouloir, et lorsque je demandai le nom de la +zaouiya, on refusa de me le donner ; c’est Sidel’Abīdi qui la reconnaît +sur le dessin et m’en donne le nom. Je me plains de cela, et on me donne +un mokhazeni[88] pour écarter la foule. Je finis la journée très bien. + +Les nuages qui ont occupé le ciel tout le temps de mon séjour m’ont +empêché de faire des observations astronomiques. A midi le soleil était +visible par intervalles, j’essayai de le prendre au méridien, mais mon +observation est, je le crains, peu concordante, parce que les deux kaïds +étaient à mes côtés et m’ennuyaient de questions. + + 10 mars. + +Nous sommes partis de Nefta d’assez bonne heure par un ouragan +épouvantable, le vent venant du nord-est avec beaucoup de force. Nous +étions gelés, quoique la température de l’air ne fût pas très basse. La +route de Nafta à Tōzer est très insignifiante, elle longe le chott à une +petite distance ; on est sur un terrain élevé, presque dénué de +végétation et très peu accidenté. Un peu avant d’arriver, on voit le +Djebel Tarfaouï. + +Tōzer a moins de population que Nafta (1.900 hommes), mais possède des +plantations beaucoup plus considérables : 300.000 palmiers. Les +constructions sont ici les mêmes qu’à Nafta ; la ville possède aussi une +rivière qui prend sa source au bout ouest des plantations et qui est +aussi considérable que celle de Nafta ; après avoir traversé les +plantations, elle va encore se perdre dans le chott. + +Je trouve ici le vice-consul Si Mohammed ben Rabah, à peine installé +depuis vingt jours ; nous nous embrassons en nous rencontrant, et je +suis charmé de trouver une perle d’homme dans ce personnage. Il possède +beaucoup de biens dans la ville et à Nafta, mais de crainte qu’on ne lui +reproche de la fantasia depuis son installation comme consul _français_, +il affecte une mise très simple. + +Les autorités me souhaitent la bienvenue, mais sont très occupées à +recueillir le reste de l’impôt que va venir prendre la _mahalla_. + +Je vais à cheval et le vice-consul sur sa mule à Beled el Hadar[89] voir +des restes de constructions romaines[90] qui servent de fondation à un +minaret isolé. La grande mosquée est à côté ; on m’avait dit qu’elle +renfermait des inscriptions, mais y étant entré, je n’y reconnus qu’un +inscription arabe, sculptée et peut-être intéressante comme monument de +culture architecturale. Mon habit me permet d’entrer dans une mosquée +sans faire trop de scandale. Quelqu’un ayant demandé dans le temple qui +j’étais, le vice-consul se contenta de répondre : « Un homme de l’Ouest. +— Quelqu’un qui cherche des inscriptions hébraïques ? — Oui. » + +Les fondations du minaret sont très solides, en pierres carrées ; plus +haut, des tronçons de colonnes et d’autres pierres ont été installées +dans la construction arabe ; enfin au-dessus de la porte on voit deux +pierres sculptées grossièrement. D’inscriptions, point. + +Mon cheval fit des sauts à n’en plus finir jusqu’à notre retour en +ville. Il y a des tentes des Hammāma auprès de la ville. J’ai pu voir +leur intérieur, qui ressemble en tout à celui des autres Arabes. + +Le vice-consul me fait apporter une table et une chaise. + +Tōzer compte 1.900 hommes depuis l’âge de puberté jusqu’aux vieillards. +L’impôt s’élève à 542.000 réals tounsi en comptant les exactions. Le +réal tounsi vaut 75 centimes. Ici on m’indique comme impôt de Nafta la +somme de 588.000 réals tounsi ; donc encore plus que Sid el’Abīdi +n’avait dit. On prétend encore que l’air de ce pays vaut mieux que celui +de Nafta, qui est déjà très bon[91]. + + 11 mars. + +Malgré toutes les précautions que je croyais avoir prises, je ne pus +partir que dans la soirée. Si Mohammed ben Rabah et deux « mokhazeni » +m’accompagnèrent jusqu’à Degach. Cette fois, j’avais abandonné le +chameau et mis mon bagage sur deux mulets que j’ai loués 40 francs d’ici +à Gabès et retour. Outre Ahmed, j’ai cru devoir prendre encore un +domestique qui aura pour gages 13 francs. + +La route qui sépare Tôzer de Degach est très insignifiante ; on verra +dans l’itinéraire les traits principaux qui la caractérisent. Je dois +cependant remarquer que dans l’oued à sec qui sépare en deux la ville de +Degach, la constitution géologique des berges consiste en forts lits de +conglomérat de sables quartzeux séparés par de minces couches d’argile, +le tout ayant une position légèrement inclinée[92]. + +Dans tout le cercle d’el Ouidĭān ou de Tāgiroūs, dans lequel nous venons +d’entrer, il n’y a que 1.600 hommes et les biens de la terre se +réduisent à 188.000 palmiers ou oliviers, car cet arbre qui commence à +Tōzer, mais y est peu commun, se trouve ici en plus grand nombre. + +Dans ce pays, on considère Tōzer et Gafsa comme ayant le climat le plus +sain ; ensuite viennent Nafta et Degāch avec un bon climat encore, mais +Kĕrĭz est malsain ; les fièvres s’y montrent. El-Hamma près d’ici de +même ; l’autre Hamma près de Gabès encore de même, enfin le Nefzāoua +compte pour le plus mauvais climat. + +Les maisons ici sont construites en tōb, et sont loin d’égaler les +constructions de Nafta et de Tōzer. + +Je suis reçu par le khalifa et attends inutilement un ciel étoilé, et +presque avec autant de succès mon dîner. Cependant ce dernier arrive +très tard, et je me couche. La nuit, toutes les bêtes de somme font une +cohue générale, on peut à peine les séparer ; mon cheval est fortement +mordu en deux endroits. + + 12 mars. + +Ce matin, nous sommes partis de bonne heure et une courte marche nous +mena aux deux villages de Zorgān et d’Oulad Madjed. Dans ce dernier +endroit je m’arrêtai au minaret, isolé comme celui de Belīdet el Hadar, +et comme lui bâti sur des fondations romaines ; je le gravis à travers +différents casse-cou ; il est bâti en briques et de construction solide. +On m’avait dit que je devais trouver là une inscription latine, mais il +n’y en a aucune. Il fut question alors de la mosquée, j’y entrai et +trouvai une inscription arabe entourant le dôme de la niche de l’imān, +de même qu’à Belīdet el Hadar. + +Désappointés, nous continuâmes notre marche et entrâmes dans les +palmiers ; nous ne tardâmes pas à arriver aux ruines romaines du Guebba +qui sont au milieu de la _ghaba_[93]. Un indigène instruit me dit que +cette ville, car ce devait en être une, se nommait alors +« Tagiānoūs[94] ». Les ruines, presque partout se réduisant à des +fondations, car je suis persuadé que le reste était bâti en briques, +s’étendent sur un grand espace ; on reconnaît les plans des maisons ; et +çà et là, parmi les pierres dispersées, on rencontre un tronçon de +colonne ou une autre pierre travaillée. Deux monuments sont encore assez +apparents. C’est d’abord une petite construction carrée, évidemment +enterrée de beaucoup, qui me frappa par ce fait que les pierres de +taille sont surmontées d’un reste de construction en briques, identiques +à celles des maisons de Tōzer. + +[Illustration : Portion de muraille (Guebba). Ruines romaines. — La +niche dans la muraille est évidemment une écluse bouchée.] + +L’autre ruine consiste en un long mur ou sommet de muraille, entièrement +en pierre de taille avec une sorte de fausse porte voûtée, qui pourrait +être encore une écluse pour les eaux ; de même que le mur pouvait faire +partie d’un réservoir ; mais les indigènes rapportent eux-mêmes que les +sables, la terre elle-même s’exhausse toujours par suite des vents qui +l’amènent, et me disaient que, s’il y avait des inscriptions à Guebba, +le vent les aurait ensevelies. Aujourd’hui les palmiers croissent au +milieu des enceintes des maisons de l’ancienne ville romaine, ce qui +prouve que cette partie des plantations est postérieure à l’occupation +romaine. + +En quittant Guebba, nous atteignîmes bientôt Kēriz, petite ville bâtie +en terre et en vase sur une élévation. En attendant le déjeuner, je +partis pour aller voir une inscription latine dans la montagne. + +Avant d’entrer dans les rochers, nous découvrîmes dans l’embouchure d’un +ravin un petit douār de 5 à 6 misérables tentes de Hammāma. Nous +gravîmes la montagne, et environ aux trois quarts de sa hauteur, nous +nous arrêtâmes à un rocher plat, très raviné par la pluie, et formant +une table inclinée. Là se trouve une inscription écrite très +grossièrement et à la légère, en lettres de 50 centimètres de hauteur ; +elle se compose de trois lignes ; à côté il y en a une seconde de deux +lignes et beaucoup plus petite, qui, plus facile à restaurer que +l’autre, indique que cet endroit était consacré à Mercure et avait le +privilège d’asile. La nature de cette inscription et surtout sa position +dans un endroit peu accessible et isolé est digne de remarque. + +[Illustration : Inscription du Djébel-Sebaa Regoûd au nord de +Kerîz[95].] + +La nature géologique de la montagne de Sebaa Regoûd est un calcaire +coquillier marin. Il contient beaucoup de fossiles[96], notamment des +oursins. Je trouve sur la route plusieurs plantes et fleurs nouvelles +pour moi, toutes très humbles. + +Nous retournons, et à la hauteur du douar, deux femmes habillées de bleu +viennent demander qui je suis ; il leur est répondu : « Un Occidental de +l’Occident ». + +De Kērīz une très courte marche nous amena à Sedāda, qui lui ressemble +beaucoup. Les habitants de cette ville ne sont pas aussi civilisés que +ceux des autres ; ils m’ennuient même beaucoup. On fait déjà des +difficultés pour me montrer des ruines romaines ; nous allons à +Tamezrarit, petite _ghaba_ de palmiers, oliviers et autres cultures qui +se trouve un peu à l’est ; là je me fâche contre le cheikh qui me paraît +très soupçonneux et je fais tourner bride. Je reviendrai si les ruines +en valent la peine[97]. + +De retour à la maison qui m’est destinée, je la fais évacuer par tout le +monde, et comme quelques Arabes Hammāma et autres va-nu-pieds semblent +trouver drôle qu’on les empêche _de voir_ un roumi qui cherche des +pierres romaines, et que ces Messieurs se disputent avec Ahmed pour ne +pas s’en aller, je fais venir le cheikh, et exécute une scène éloquente +où je qualifie de chiens les susdits Arabes ; le cheikh tâche de me +surpasser de colère et me propose de les mettre tous en prison. + +Le ciel s’éclaircit le soir et je puis prendre la latitude des lieux. +Les cartes ont une erreur énorme pour tout le sud de la Tunisie. + + 13 mars. + +Ce matin, en m’éveillant, je trouvai la pluie, et le ciel menaçant de ne +pas s’éclaircir de toute la journée, je profitai de ce que le second +« mokhazeni » n’était pas encore arrivé pour accéder à la demande de mes +gens qui ne se souciaient pas outre mesure de partir. + +J’eus lieu d’être très mécontent de la conduite du cheikh et de ses +administrés ; comme il était une heure et que le _déjeuner_ ne semblait +pas devoir paraître, je fis appeler le cheikh et lui adressai des +reproches très vifs sur toute sa conduite ; je fis venir un des +cavaliers, lui ordonnai de monter à cheval, d’aller avertir le vice- +consul de mes tracas, et en même temps d’apporter des vivres de Tōzer. + +Dans l’intervalle, le second mokhazeni était venu avec deux officiers du +Makhzen, portant titres de chaouchs ; ceux-ci, voyant cela, se fâchèrent +tout de bon, et firent sentir au cheikh combien sa manière d’agir était +déplacée envers quelqu’un muni de passeports de leur seigneur. Le cheikh +me pria instamment de faire rappeler le cavalier, mais je tins ferme, le +menaçant de plus de parler de tout cela à Hammouda Bey. Enfin le chaouch +le plus civilisé me vainquit et me fit envoyer ’Amar chercher le +mokhāzeni. A partir de ce moment, tout rentra dans l’ordre. + +Dans la soirée, on vint me dire qu’il y avait des ruines près de +Tamezrarīt ; je montai à cheval et m’y rendis avec le cheikh, Ahmed et +un guide ; nous suivîmes la route frayée qui mène à Zitouna, etc., et +arrivâmes à un emplacement appelé par les indigènes Kesár Bent el ’Abrī. +C’est un espace assez vaste, occupé par des fondations de très vastes +enceintes. En fait de pierres travaillées, on n’y remarque qu’un moulin +à huile. Ces fondations sont en pierres de petites dimensions, et, si je +ne me trompe, on y distingue des briques ; l’alignement des murailles +est irréprochable, l’épaisseur des murs peut être de 40 centimètres. + +Chemin faisant, j’appris du cheikh qui est très bavard, que dans le +Djérid il n’y avait autrefois que deux sultans : celui de Guebba et +celui de Belīdet el Hadar ; que chacun avait son minaret : celui de +Belīdet el Hadar existe encore entier ; celui de Guebba (dont j’ai +décrit plus haut la base) a été détruit par le propriétaire de la +plantation où sont les ruines. + +D’autres renseignements, venant de la même source, montrent combien les +Hammāma sont des gens terribles. A la saison des dattes, toutes les +nuits il y a des coups de feu tirés entre les habitants de Sédāda el les +Hammāma campés au sud qui veulent obtenir des dattes de force. L’automne +dernier, des gens de cette tribu rencontrèrent sur le chott un troupeau +conduit par un berger des leurs ; ils lui volèrent un mouton ; le berger +les poursuivit et les atteignit aux plantations ; ils se disputèrent, et +les voleurs égorgèrent (littéralement) le malheureux. — Il y a un défilé +dans la montagne qui conduit à Gafsa ; chaque jour, on peut être sûr +qu’il y a une cinquantaine de Hammāma embusqués ; un des leurs fait +vigie sur un rocher, et quand ils aperçoivent une faible compagnie de +trois ou quatre voyageurs, ils tombent dessus, tuent les hommes et +emportent tout. — C’est déplorable[98]. + +Personne ne sort dans ce pays sans être armé ; ceci est à la lettre, on +ne peut pas s’éloigner de 4 à 500 mètres des villes sans avoir à +craindre quelque guet-apens. + + +[Note 80 : Chiffres donnés par les kaïds (H. Duv.).] + +[Note 81 : M. Dru a précisé la température des sources : « 26°,2 au +milieu du bassin, 28° sur les bords aux points où l’eau sort de terre, +et 30° sous les cabanes en troncs de palmiers qui vont chercher l’eau un +peu plus profondément dans l’argile ». (Note sur l’hydrologie, la +géologie et la paléontologie du bassin des chotts, _in_ Roudaire, +_Rapport sur la dernière expédition des Chotts_. Paris, 1881, p. 43.)] + +[Note 82 : _Melanopsis Maroccana_. (Bourguignat, Appendice aux _Touaregs +du Nord_, p. 21.)] + +[Note 83 : En 1887, l’envahissement continuait et affectait surtout le +sud de l’oasis. La cause principale de la progression des sables est la +destruction de la végétation aux alentours de l’oasis. (Voir l’enquête +de M. Baraban, _A travers la Tunisie_. Paris, 1887, p. 120 et suiv.).] + +[Note 84 : C’est le _Zizyphus Spina Christi_, qu’on appelle zefzef en +Algérie. Il est remarquable, au point de vue des anciennes relations du +Djérid avec l’Orient, que le nom donné ici, nebqa, nabq, soit celui +usité en Égypte. (V. Duveyrier, _les Touaregs du Nord_, p. 159 ; +Ascherson dit qu’en Égypte le nom de nebeq s’applique au fruit (Pflanzen +des mittlern Nord-Afrika, dans Rohlfs, _Kufra_, p. 471).] + +[Note 85 : « Tête des sources. »] + +[Note 86 : Cela rappelle la paternité du Père Enfantin (H. Duv.).] + +[Note 87 : Lettrés. Les zaouiyas de Nafta sont nombreuses, et les +fanatiques faillirent faire un mauvais parti à la mission Roudaire.] + +[Note 88 : Cavalier du Makhzen.] + +[Note 89 : Un des villages de l’oasis, l’emplacement de l’antique +Tuzurus ?] + +[Note 90 : Duveyrier écrit ailleurs : « La distribution d’eau se fait +encore au moyen d’ouvrages en pierres de taille que les Romains ont +laissés. » (Excursion dans le Djérid, _Revue algérienne et coloniale_, +1860, II, p. 346.)] + +[Note 91 : Cette salubrité est très relative. En réalité, toutes ces +oasis ombreuses respirent la fièvre (voir Vuillemin, _Étude médicale sur +le Djérid_, _Archives de médecine militaire_, 1884, IV, p. 7, et sur les +conditions sanitaires des oasis en général, les témoignages réunis par +Schirmer, _le Sahara_, chap. XIII).] + +[Note 92 : L’inclinaison des couches, par suite de failles diverses, est +un fait général sur les bords du chott Djérid. « Partout on constate des +formations redressées sous les angles les plus divers. » (Dru, dans +Rapport Roudaire cité p. 47.)] + +[Note 93 : « Forêt » (de palmiers).] + +[Note 94 : Probablement la Takious du moyen âge, la Thiges de la Table +de Peutinger. Cf. Tissot, II, p. 683.] + +[Note 95 : Cf. dans Tissot, II, p. 684, note de M. S. Reinach.] + +[Note 96 : Voir Dru et Munier-Chalmas, rapport cité, p. 57 et suiv.] + +[Note 97 : Il ne faut pas oublier, pour apprécier ces recherches de +Duveyrier, qu’on savait alors peu de chose de ces ruines du Djérid. Il +n’y a guère à citer avant lui que Shaw, Desfontaines, Pellissier et +Berbrugger. Les études de Tissot, qui avait passé au Djérid en 1853 et +1857, étaient encore inédites.] + +[Note 98 : Cette région n’a pas cessé d’être mal famée jusqu’à +l’occupation française. Lors de la dernière mission Roudaire, les +indigènes fréquentaient le moins possible cette rive nord du chott +Djérid. (Rapport cité, p. 17.)] + + + + + CHAPITRE V + + NEFZAOUA ET GABÈS + + + 14 mars. + +Nous partîmes après le lever du soleil, et entrâmes de suite dans le +chott, cependant la végétation nous suivit encore quelque temps ; nous +notâmes en particulier quelques _tarfa_, du _zeita_ et le _bougriba_. + +Ensuite nous entrâmes dans le chott véritable dont la surface variait de +la terre glaise solide et glissante aux terres noirâtres détrempées et à +une surface de sol très solide. Cette dernière se trouvait couverte de +dessins circulaires en forme de damier, absolument semblables aux +dessins en relief que présentent les affleurements calcaires depuis +Biskra jusqu’à El-Guerāra. + +Je pus prendre des directions de boussole vers différents points du +Djébel-Chāreb[99], qui correspondent à des points qui m’ont été indiqués +comme possédant des ruines romaines. + +Le voyage sur le chott n’eut rien de remarquable jusqu’au moment où nous +arrivâmes à un puits romain, ou du moins à ce que je prends pour un +puits romain comblé. Ce sont de grandes pierres plates rangées en +rayonnant. On appelle cet endroit Oumm el Goreīnat ; une minute avant +d’y arriver, nous avions coupé une flaque d’eau formant le bas de l’oued +Zitouna[100]. + +Ensuite nous continuâmes notre longue route à travers cette mer +desséchée. Nous revîmes, avant d’arriver dans le Nefzāoua, la même +gradation de la végétation que nous avions remarquée en quittant le +Djérid. Les _tarfa_ se montrèrent encore. + +Lorsque nous entrâmes dans le Nefzāoua, la végétation se montra +excessivement variée, et surtout nouvelle pour moi ; quantité de roseaux +et de graminées. + +La première ville ou plutôt le premier village que nous y rencontrâmes +fut celui de Zaouiyēt ed Debabkha. Celui-ci et tous les autres du +Nefzāoua sont tout petits et enfoncés dans des plantations de palmiers ; +souvent ils en sont tout à fait entourés. On voit à côté des villages de +petites oasis de palmiers, qui autrefois avaient chacune leur village, +mais ils furent alternativement détruits et changèrent de place ou +furent tout à fait oubliés. + +Nous n’arrivâmes que fort tard au bordj situé tout près du village de +Mansoura et non loin de Tellimīn. Le bordj est ce qui reste de +l’ancienne Tŏrra, nom qui est resté à la source qui coule au bas du +bordj. + +Je suis reçu par le kaïd Si Mohammed es Saïs. A l’entrée du bordj, un +vieux « zouāoui » se mit à me fouiller pour voir si j’avais des armes, +mais je l’envoyai à tous les diables, et Ahmed ne manqua pas de lui +administrer une poussade. Je trouvai dans le kaïd un homme comme il +faut, et je prévis de suite que je n’aurais aucun désagrément dans le +Nefzāoua. Je trouvai là un juif faisant fonction de receveur des impôts. +Le kaïd ne passe dans le Nefzaoua que peu de mois avant l’arrivée de la +colonne dans le Djérid. Puis il revient à Tunis avec elle. Outre que le +séjour est peu agréable pour ce grand seigneur, il est probable que sa +vie n’y serait pas toujours sûre ; aussi prend-on même pour le court +moment de son séjour de grandes précautions ; il n’est pas permis +d’entrer dans le bordj avec des armes. On a bien soin d’étaler devant la +porte un vieux canon de fer, et il y en a un autre qui passe sa gueule à +une petite fenêtre sur la façade. — La petite garnison de zouaves passe +toute l’année ici ; les hommes sont établis dans le pays. + +Je dois remarquer que, sur le chott, nous trouvâmes les traces de la +voiture de Si Ali Saci ; outre que cette voiture probablement légère +peut y passer sans difficultés, le chott dans son état actuel +supporterait la plus grosse artillerie. Ceci est un fait intéressant à +comparer avec ce que disaient les voyageurs arabes du moyen âge. Le +chott a probablement changé, comme bien d’autres sebkhas de ces +contrées[101]. + +Le bordj est bâti en grande partie avec des matériaux de constructions +romaines ; sur la façade, on voit même une pierre ornée de sculptures, +mais il n’y a pas d’inscriptions. La porte du petit village de Mansoura +est supportée par des pierres romaines. + + 15 mars. + +Avant de déjeuner, nous allâmes voir Tellimīn ; en descendant du bordj, +on me fit remarquer à la prise d’eau une pierre écrite « en hébreu », +que je trouvai être une inscription en bon arabe ; comme elle est +vieille de 96 ans, je pris la peine dans la soirée d’en prendre un +estampage. + +Avant d’arriver à Tellimīn, nous eûmes à tourner une assez grande mare, +qui est au moins aussi grande que la moitié de la ville. + +Je suis entré dans une quantité de maisons, et je puis donner quelques +détails sur l’intérieur, quoique mon séjour y ait été peu long. La ville +est bâtie en matériaux de constructions romaines, puis en petites +pierres, le tout uni au moyen de glaise. Les maisons ne sont pas plus +hautes que celles de Tougourt et présentent un intérieur au moins aussi +sale et misérable. Les rues ne sont ni très étroites, ni trop larges, et +tout la ville est remplie d’immondices et d’ordures. La mosquée, à +moitié en plein air, est bâtie sur l’emplacement de l’ancienne église +chrétienne. Le plafond est supporté par des colonnes qui sont au nombre +de neuf dans la longueur et de trois dans la largeur. Toutes ont des +chapiteaux de dessins différents, dont j’ai essayé de représenter trois +échantillons (pl.). + +J’ai trouvé deux inscriptions latines dans l’intérieur des maisons de la +ville ; la première doit se lire : « Sexto Cocceio Vibiano proconsuli +provinciæ Africæ, patrono municipii dedicavit perpetuus populus » (ou +pecuniâ publicâ). + +La seconde se rétablit aisément par : « Hadriano conditori municipii +dedicavit populus perpetuus ». + +Ces inscriptions enseignent qu’Hadrien fut le fondateur de la ville, et +que cette ville était assez importante pour former un +« municipium »[102]. + +La légende rapporte qu’autrefois le sultan de Tellimīn ne sortait pas +sans être accompagné de 5.000 cavaliers tous montés sur des chevaux +mâles ; aujourd’hui malheureusement la ville est loin de posséder autant +de forces. C’est encore d’ici, d’après une autre tradition, que seraient +sortis les habitants de Tougourt, qui auraient émigré sous la conduite +de leur chef, chassés par un conquérant. Je dois dire à ce sujet que les +vêtements, la coiffure, même le type des femmes du Nefzāoua ressemblent +beaucoup à tout ce que nous connaissons dans l’Oued-Righ. Elles +s’habillent de coton bleu et gardent sur le devant de la tête une mèche +de cheveux laineux qui sont tressés en mille petites tresses dans les +grandes occasions. Les hommes, au contraire, ont plutôt le type arabe +et, à l’exception de quelques rares sujets, donnent encore un exemple de +plus de cette singulière loi des races croisées, que les femmes +conservent plutôt le type de la race inférieure. — La langue parlée dans +le Nefzāoua est l’arabe, le berbère y est aujourd’hui inconnu. + +[Illustration : Nos 1 et 2. — Inscriptions dans des murs de maisons à +Tillimīn. + +No 3, _a b c_. — Chapiteaux de colonnes dans l’ancienne église, +aujourd’hui mosquée de Tillimīn. — _a b_, de face ; _c_, de profil.] + +Après notre excursion de Tellimīn, nous allâmes à Kébilli[103], qui est +une ville importante et digne de beaucoup d’attention. J’ai encore ici à +faire les mêmes remarques anthropologiques qu’à Tellimīn, mais en +ajoutant que la ville et ses habitants annoncent un bien plus haut degré +d’aisance et de civilisation. On voit encore dans la ville de nombreuses +pierres romaines qui ont servi de matériaux à la construction des +maisons. Cependant la ville actuelle n’est pas très ancienne, Rhōma[104] +ayant détruit au moins en partie le Kébilli ancien. On compte cinq +mosquées, et les trois que j’ai visitées sont évidemment sur +l’emplacement d’églises, comme le témoignent les colonnes qui en +supportent le toit. Ici je n’ai pas trouvé d’inscriptions. + +En revenant, je vis par la porte de la prison un homme aux fers, qui, je +le crains, n’a commis d’autre crime que de refuser de donner au kaïd une +grosse somme d’argent qu’on lui demandait par exaction. Cet homme me +supplie d’intercéder pour lui, mais je ne vois pas trop ce que je puis +faire. Il est de toutes façons très digne de pitié. + + 16 mars. + +Nous partîmes du bordj. J’avais une escorte de quatre cavaliers, et le +kaïd lui-même, accompagné de deux piétons, me fit la conduite quelque +temps. + +Nous nous dirigeâmes vers la chaîne de collines, qui commence avec le +Nefzāoua, et qui dans cet endroit augmente beaucoup de proportions ; +nous la coupâmes et entrâmes dans un pays de plaine, aboutissant au +chott ; nous avons d’un côté la chaîne lointaine du Djébel-Chāreb et de +l’autre les hauteurs du Djébel-Nefzāoua[105]. + +Après une marche assez longue, nous arrivâmes à la dernière ville du +Nefzāoua ; c’est Lemmāguès, ville aujourd’hui ruinée et habitée, je +crois, par une seule famille, outre les gens de la zaouiya, dont le +marabout, drôle de nègre armé d’une pioche et en costume de travail, +vint nous demander le prix de sa bénédiction. Je le menaçai du bâton +pour toute réponse ; là se termina notre entretien. Dans les +constructions de la ville, je remarque encore bon nombre de pierres +romaines, voire même des tronçons de colonnes. + +Avant d’arriver à la ville, nous touchâmes à la source qui se trouve au +commencement des plantations de palmiers ; là nous trouvâmes un groupe +de jeunes filles des Hammāma occupées à remplir des outres qu’elles +chargeaient à mesure sur des ânes. Elles étaient gardées par un chien. +Ces filles arabes étaient vêtues de bleu et coiffées avec une certaine +grâce, leurs oreilles et leurs cheveux étaient ornées d’anneaux de +cuivre qui étaient d’un joli effet. Mais ces demoiselles n’avaient rien +de virginal, ni leur timbre de voix, ni surtout leur langage ; il choqua +jusqu’à mes guides, qui les appelèrent en moquerie « chiennes de +Hammāmiāt ». Leur visage n’avait rien de joli ni d’intéressant, et leurs +poitrines étaient un peu plus décolletées que ne le comportent nos +idées. + +Nous partîmes de Lemmaguès où nous ne fîmes qu’une courte halte pour +déjeuner et continuâmes notre route dans un pays qui n’était interrompu +que par quelques ravines descendant des montagnes et allant au chott. La +végétation était remarquable en ce qu’on y voyait associés le _zeita_, +le _souid_, le _tarfa_, plantes qui croissent de préférence dans les +lieux bas et près de l’eau, et le _halfa_ du pays, qui, s’il est +semblable à son frère des hauts plateaux algériens[106], ne vient +ordinairement que sur les endroits élevés et exposés aux vents. + +Nous fîmes lever trois outardes, qu’un de mes cavaliers chercha en vain +à atteindre à balles. Nous vîmes aussi une petite troupe de gazelles. + +Nous atteignîmes enfin l’endroit où était la veille la zmala du khalifa +des Aărād, avec une partie des Beni-Zid, mais à mon grand +désappointement, nous trouvâmes la place vide. Les tentes avaient été +plantées plus loin, et le guide fut d’avis qu’ils avaient pris la +direction du Djébel-Chāreb. Je fis néanmoins arrêter ma petite troupe et +me décidai à passer la nuit où nous étions. Nous avions pour nourriture +des dattes, du pain et des œufs, mais les bêtes de somme eurent à +jeûner ; mon cheval seul eut environ la moitié de sa ration habituelle +du soir. Le cheikh Săīd de Kébilli partit à cheval pour explorer le pays +en avant ; il revint disant qu’il n’avait rien trouvé sinon une tache +noirâtre dans le lointain et qui pouvait aussi bien être des arbres que +des tentes. Nous nous établîmes donc de notre mieux sur la frontière des +Hammāma et des Beni-Zīd, deux tribus puissantes qui ont la plus mauvaise +renommée comme pillards et qui, de plus, sont ennemies l’un de l’autre. + +Notre repos ne fut interrompu que par les cris d’un chameau égaré. Nous +crûmes qu’il était chassé par des maraudeurs et préparâmes nos armes, +mais nous nous étions trompés, c’était tout simplement un jeune chameau +qui cherchait sa mère. + + 17 mars. + +Nous nous mîmes en marche d’assez bonne heure, continuant à traverser le +pays plat et ayant à notre droite les montagnes du Nefzāoua. Nous +voyions à gauche le Djébel-Châreb se réunir au Hadifa, pic élevé que +j’ai visé à la boussole plusieurs fois pour en déterminer la position. +Nous traversâmes de nombreux oueds ; la végétation se montra la même +qu’hier. + +Peu de temps après le départ, nous rencontrâmes deux ou trois voyageurs +qui nous apprirent que la smalah avait campé un peu plus en avant, et +bientôt en effet nous l’aperçûmes au pied de la montagne. Le cheikh Săīd +fut encore détaché pour aller porter une lettre au khalifa et il nous +rejoignit plus tard avec un ordre écrit d’un chef à son remplaçant à +Hāmma. + +Nous arrivâmes à Aïn el Magroun[107], source qui sort de rochers de grès +friables et qui a de petits dépôts calcaires ; il y a là un +rassemblement de beaucoup d’eau, mais elle est un peu salie. Dans les +berges de grès qui entourent la source, je remarquai des morceaux de +bois fossiles passant quelquefois à une couleur et une forme presque +charbonneuse ; ces morceaux de bois me frappèrent d’autant plus que +leurs dimensions dépassaient de beaucoup tout ce que la plaine +renfermait de gros troncs ou de grosses racines. + +Nous continuâmes notre voyage et arrivâmes bientôt à la fin des +montagnes du Nefzāoua, et aperçûmes alors à l’horizon les hauteurs des +Matmata, puis les plantations d’El-Hamma au pied d’une chaîne de +hauteurs nommées El-Kheneg. Sur l’un des dernier pitons des montagnes du +Nefzaoua, on me dit qu’il y a les ruines d’une petite ville peut-être +romaine, perchée comme un nid d’aigle : on l’appelle Belīd Oulad +Mehanna. + +Il ne nous fallut pas longtemps pour atteindre la petite ville de Hamma. +Elle est entourée de plantations et se trouve divisée en deux villages, +celui d’El-Hamma, puis celui de Kessàr par environ 40°, à 1 kilomètre de +là ; entre les deux villages se trouve le bordj de construction arabe ou +turque, où logent des soldats zouāoua. Près du bordj sont les sources +thermales qui ont donné son nom à la ville. + +Il y en a trois principales : + + { l’eau dans les bains 44°,4 + ’Aïn-Hamma { + { dans le petit canal près du bassin 43°,95 + + { Dans les bains 46°,45 + ’Aïn-el-Bordj { + { dans le bain, à l’ouest 45°,95 + + ’Aïn-Mejada 45° + +C’est cette dernière, je crois, qui alimente les bains des femmes. + +Les deux bains dont j’ai parlé sont de construction romaine, + +au moins quant aux fondations, tout entières en fortes pierres de +taille ; je dois mentionner qu’au plafond d’une des chambres de bains +d’Aïn-Hamma, il y a une pierre, ornée de sculptures et d’une inscription +arabe, aujourd’hui trop effacée pour que j’aie pu en tirer un sens. — Il +y a là des travaux de bassins, de canaux, etc., qui sont fort +intéressants. + +La ville de Hamma[108] est bâtie peu élevée, les maisons sont crépies, +du moins en partie, et on a mis encore là à contribution pour leur +édification de nombreuses pierres romaines et des tronçons de colonnes. +L’ancienne ville romaine était près du bordj. Les citadins de Hamma sont +très sévères pour la réclusion de leurs femmes. Elles se cachent la +figure lorsqu’elles sont obligées de sortir ; leurs vêtements ne +diffèrent pas, autant que j’ai pu le voir de ceux des Nefzāoua. Mais +j’ai pu voir des visages de petites filles très mignons et promettant de +jeunes beautés. Les femmes des Benî-Zîd que je rencontre allant au bain, +sont remarquables au moins par leurs coiffures ornées d’une ligne de +pièces d’or sur le front. Elles prennent un soin particulier de leurs +personnes, et sont plus attrayantes que les femmes des pays que je viens +de quitter. Ayant eu l’indiscrétion de jeter un coup d’œil furtif sur le +« bain des dames », je pus voir une d’entre elles exécuter devant ses +compagnes un pas assez gracieux. + +Quant aux hommes de Hamma, ils s’enveloppent dans un haïk grossier +souvent de couleur brune et orné au bas d’une frange de cordonnets. Je +serais presque tenté de les croire encore plus fanatiques et méfiants +que les habitants du Djérid. C’est étonnant. Il y a quelques juifs à +Kessár. + + 18 mars. + +Nous partîmes ce matin pour Gabès, et y arrivâmes après une demi-journée +de marche. Le pays traversé est assez fortement accidenté, surtout sur +la droite ; c’est l’influence des hauteurs des Matmata qui se fait +sentir, et peut-être ce système de montagnes a-t-il une grande part dans +le soulèvement qui a fait un lac du Palus Tritonis[109]. + +Nous rencontrâmes beaucoup de troupeaux et d’Arabes s’en allant au +désert. C’étaient des Benî-Zîd et des Mehadeba (Zaouiya). + +Nous eûmes à traverser de larges plantations avant d’entrer à Gabès, et +nous coupâmes enfin l’oued qui forme une petite rivière ; là je vis +plusieurs juives assez bien vêtues qui étaient en train de laver leur +linge. Je remarquerai à cette occasion que le costume des juives et des +musulmanes ne diffère pas à Gabès. + +Nous descendîmes à la porte du kaïd qui était en train de rendre la +justice, et je n’y restai que quelques instants, car le bruit des +plaintes arabes m’est insupportable. Le chef est un homme assez arrondi, +et déjà un peu âgé : il me reçut bien et me dit que, ces jours derniers, +il était venu ici un Français, voyageant à ses frais avec des spahis de +Tunis. Il était en ce moment à Djerba, et devait revenir incessamment. + +On me logea dans une belle maison juive, où était aussi le bagage du +Français, une de ses mules et un domestique. La maîtresse de la maison, +une vieille juive de Tripoli, fit une sortie en poussant des cris +épouvantables sur une note qui ferait envie à tous les sopranos +possibles en apercevant le monde qui avait envahi son domicile ; elle ne +voulut pas croire que je fusse Européen ; il fallut cependant bien +qu’elle s’apaisât, et je pus m’établir assez confortablement. — Bientôt +il y eut bonnes relations entre les dames de la maison et moi. + +Gabès ou plutôt El-Menzel[110], celle des deux villes de Gabès où je +suis, est assez bien bâtie. Les maisons sont hautes et blanchies à la +chaux ; les pierres des constructions viennent pour la plupart de +l’ancienne ville romaine. Il y a un marché et un petit bazar couvert ; +quantité de boutiques et ateliers tenus pour la plupart par des juifs, +qui sont ici en très grand nombre. Les vêtements des hommes (musulmans) +sont les mêmes que ceux d’El-Hamma ; ils sont du reste très variés. Les +musulmanes s’habillent comme les juives, à ce qu’on me dit du moins, car +elles sont séquestrées avec une grande sévérité. Le costume des juives +est assez élégant quoique primitif ; le bleu y domine. Quant aux juifs, +ils s’habillent comme ceux d’Alger, avec des culottes noires, turbans, +etc., des couleurs et des modes les plus diverses. La population juive +peut atteindre 1.000 âmes. + +Je trouvai à Gabès une borne milliaire, qui a été apportée d’une ruine +romaine près de la mer, à l’est de Ketana et de Zerig-el-Berraniya. — +Voici l’inscription[111] : + +[Illustration : Fac-similé de l’inscription de la borne milliaire de +Henchir Aichou (de la carte de Sainte-Marie), à l’est de Ketana et au +bord de la mer, sur la route du pèlerinage. — Pierre aujourd’hui à Gabès +où je l’ai trouvée.] + +J’en ai pris du reste un estampage pour être bien sûr de la lecture. + + 19 mars. + +J’ai été ce matin faire une promenade au bord de la mer, qui est à 3 +kil. de la ville. Nous passâmes d’abord le bordj, et laissant +Djarra[112] à notre gauche, nous nous dirigeâmes vers la rivière. +Arrivés à l’endroit où sont construits d’assez grands magasins pour les +approvisionnements de l’armée, je vis quatre ou cinq felouques, ou +embarcations pontées ou demi-pontées à voiles latines. C’est là toute la +flotte commerçante du port de Gabès, si l’on peut appeler port le bord +de la rivière où viennent aborder les bâtiments. Le peu de profondeur de +cette rivière, et le manque de port véritable empêchent les bâtiments +même d’un faible tonnage de venir toucher ici. Tout le commerce, d’après +ce qu’on me dit, est un commerce de cabotage, avec Djerba et Tripoli. — +Auprès du magasin, sont étalés par terre plusieurs canons de fer, les +uns sans culasse, les autres sans bouche, les derniers enfin tout rongés +par la rouille. + +Sur la plage qui est très basse (de sorte que j’estime à 2 mètres +environ l’altitude de Gabès), je trouvai les mêmes coquillages que je +m’amusais à recueillir autrefois à Toulon, et en partie aussi à +Trouville. — D’ici j’eus devant les yeux un spectacle que je voyais pour +la première fois ; la mer et des plantations de palmiers se touchant +presque ; mais la verdure des palmiers qui, au sortir d’un désert, me +paraissait si fraîche, me semblait terne et brûlée, comparée avec la +belle couleur foncée de la mer. + +Je m’assis pour jouir quelques instants de ce bon air et du beau +spectacle de la mer qui a toujours eu tant d’attraits pour moi. + +Nous nous en retournâmes ensuite, et je remarquai la végétation du +rivage où le _harmel_, le _zeita_ et la plante grasse articulée des +marais de la Chemorra (Tougourt) se trouvaient réunis. + +Je passe la journée à me reposer, à écrire quelques lettres et à lire un +peu. + + 20 mars. + +J’ai été au bord de la mer, et je n’ai pas pu résister à la tentation de +prendre un bain, court il est vrai, mais qui, je l’espère, me fera du +bien ; l’eau avait environ 15° de même que l’air vers 2 heures et demie +de l’après-midi. Les mariniers me disent qu’à l’entrée de l’oued la plus +grande profondeur d’eau que l’on trouve à marée haute ne dépasse pas 5 à +6 pieds, une hauteur d’homme. + +Je mesure au pas métrique un sas au bord de la mer, pour donner quelque +sûreté à mon plan de la rivière de Gabès, qui est tout à recommencer. + +J’apprends que le Bey a donné les ordres les plus sévères aux kaïds des +villes maritimes de la régence pour qu’ils ne commettent pas +d’exactions ; le kadhi est responsable sur sa tête s’il n’avertit pas le +Bey le cas échéant. + +On me parle beaucoup des montagnes de Ghomerâçen[113], etc. Les tribus +arabes qui y habitent (outre les habitants des villes qui sont berbères) +sont les plus pillardes et brigandes que j’aie jamais entendu +mentionner ; elles ne s’épargnent même pas entre elles. Les hommes ont +écrit sur le canon de leur fusil les noms de ceux qu’ils ont tué, et +celui qui en a le plus est le plus respecté. On m’en cite qui ont leurs +canons de fusils tout couverts de ces marques. Il y a quelque temps, le +chef de l’armée des Aàrād[114] vint à Gabès et, pour une raison ou une +autre, il voulut soumettre la montagne, en particulier le ksar +Mouddenin. Il partit de Gabès, jurant de rapporter tous les brigands +enchaînés. Malheureusement les soldats tunisiens portent des pantalons, +et lorsque du ksar Mouddenin on vit approcher l’armée, on cria partout : +les Chrétiens ! les Chrétiens ! et on commença à écraser l’armée de +pierres. Il y eut déroute complète et le chef lui-même arriva malade à +Gabès. + + 21 mars. + +Je pars dans la matinée et n’ayant plus de levé à faire sur une route +que j’ai déjà parcourue, je fais attention à la végétation qui se +compose de _halfa_, de _bou griba_ à fleurs jaunes et de _chih_ ; vers +El-Hamma, en traversant la montagne, on voit apparaître le thym. La vie +animale est très animée, je remarque des quantités de fourmis et autres +hyménoptères, de lépidoptères et coléoptères. + +A notre arrivée, j’envoyai un mokhazeni prévenir le cheikh ; mais il fut +reçu comme un chien dans un jeu de quilles, parce que le grossier kaïd +de Gabès avait eu la bêtise de renvoyer mes deux cavaliers (de Hamma) +sans leur donner seulement de l’orge pour leurs chevaux. Moi-même je fus +accueilli on ne peut plus froidement ; le cheikh me fit mener à Kessar, +de l’autre côté du bordj. Là, je fus reçu très malhonnêtement ; on +refusa de chercher un logis avant d’avoir vu la lettre du Bey. Moi qui +l’avais donnée à Gabès, je refusai de la montrer, et, voyant les +mauvaises dispositions des habitants, je me décidai à camper en plein +air, et j’écrivis à la hâte une lettre au khalifa des Benî-Zîd en le +priant d’envoyer du monde pour me tirer de cette position et surtout +pour m’accompagner sur la route de Gafsa. + +Je vins donc me réfugier au pied du bordj, et le chef de la garnison +sortit pour savoir ce que je voulais ; lorsqu’il eut vu les lettres du +Bey que j’avais dans mon portefeuille, il se fâcha tout rouge, et ne +comprenant pas plus que moi la conduite des gens de Hamma, il me dit : +« Il ne nous est pas permis de vous recevoir dans le bordj, mais voici +une construction séparée où vous pouvez vous installer, et je vous +considère désormais comme mes hôtes ; mes hommes veilleront la nuit sur +vous. » Je m’installai, remerciant le brave homme de sa bonté, et à +peine étais-je assis que les grands de Hamma vinrent me faire toutes +sortes d’excuses et de protestations ; ils me priaient de venir en ville +où on m’avait préparé une belle maison. Je refusai net, et eus à +résister pendant plus d’une heure à leurs supplications. — Enfin ils me +quittèrent et m’envoyèrent à dîner et de l’orge pour les bêtes. — Pour +moi, je dînai avec le commandant du fort, qui ne voulut pas se défaire +de ses droits d’hôte. + + +[Note 99 : Appelé aussi Cherb-el-Dakhlania.] + +[Note 100 : Ce serait une variante de la voie méridionale de Thélepte à +Tacapé de la Table de Peutinger ; d’après Tissot, elle passait par Nefta +et la rive méridionale du chott Djérid. (Voir _Géog. comparée de la +province romaine d’Afrique_, II, p. 686 et la note additionnelle de M. +Salomon Reinach.)] + +[Note 101 : Le degré d’humidité des chotts varie pourtant d’année en +année, selon l’abondance des pluies et l’élévation du niveau des nappes +souterraines, qui affleurent et font équilibre à l’évaporation dans les +parties basses. C’est ainsi que la mission Roudaire a trouvé sur le même +trajet du Kriz au Nefzaoua un sol fangeux et détrempé (rapport cité, p. +41). Ici, comme dans le reste du Sahara, il y a bien desséchement +progressif, mais ce desséchement est infiniment lent.] + +[Note 102 : Ces deux inscriptions ont été reproduites par Tissot (_Géog. +comparée_, II, p. 702-703) et dans le _Corpus_, I. (L. VIII, 84 et 83) +d’après les copies de G. Temple et de Tissot lui-même. M. S. Reinach a +signalé de légères différences entre ces reproductions et le dessin, +dont le fac-similé est donné ici. On sait que Tissot a identifié +Tellimīn avec le Limes Thamallensis de la Notitia Dignitatum, le Turris +Tamallensis de l’itinéraire d’Antonin. Voir aussi, sur l’occupation +romaine de la région au sud des chotts, Cagnat, _L’armée romaine +d’Afrique_, p. 561, 753 et suiv. et le chap. VIII du mémoire du regretté +P. Blanchet : _Mission archéologique dans le centre et le sud de la +Tunisie_, avril-août 1895, _Nouv. Archives des Missions scient. et +litt._, IX, 1899.] + +[Note 103 : L’Ad Templum des cartes.] + +[Note 104 : Rhoma ou Rhouma, chef insurgé du Djébel Tripolitain, où il +brava successivement les armées des Karamanli de Tripoli, puis des +Turcs. Il fut attiré à Tripoli et pris par trahison en 1843.] + +[Note 105 : Appelé aussi Djébel-Tebaga.] + +[Note 106 : Cette remarque n’est pas inutile, car les Tripolitains +donnent le nom d’halfa à une autre graminée, _Lygeum Spartum_ L. et +appellent l’alfa algérien _guedim_ ou _bechna_ (_Les Touaregs du Nord_, +p. 203). L’alfa algérien est ici près de sa limite sud.] + +[Note 107 : Sans doute l’oued Magroun de la mission Roudaire, ruisseau +permanent issu d’une des nombreuses sources qui jaillissent au pied du +massif crétacé du Tébaga. (Dru, rapport cité, p. 39.)] + +[Note 108 : _Aquae Tacapitanae_. Cf. Tissot, II, p. 654.] + +[Note 109 : Duveyrier était parti avec cette idée. Il s’en est expliqué +dans une lettre au Dr Barth, datée de Biskra, 19 déc. 1859, dont le +brouillon en allemand se retrouve dans ses papiers : « Je regarde comme +très probable la connexion du Chott Melrir avec le Palus Tritonis des +géographes anciens. Je me représente cette grande dépression reliée +jadis aux sebkhas du Djérid, et celles-ci unies à la Méditerranée. Il +suffirait d’admettre un soulèvement progressif du sol... » Il ajoutait, +il est vrai : « Je me suis arrêté trop longtemps à ces indications +incomplètes, et je manque ici à mon principe, qu’un voyageur en route +doit bâtir aussi peu d’hypothèses que possible. » — Sur le seuil de +Gabès et sa formation, voir notamment L. Dru, _Rapport sur la dernière +expédition des chotts_, Paris, 1881, p. 49-51 et coupe. Sur la région +des Matmata, voir P. Blanchet, _Le Djébel-Demmer_ (_Annales de Géogr._, +1897, p. 239-254) et commandant Rebillet, _le Sud de la Tunisie_, Gabès, +1886.] + +[Note 110 : L’ancien Menzel a été en partie détruit lors de la prise de +Gabès en 1881.] + +[Note 111 : Reproduite dans Tissot (II, p. 199, 811) et dans Guérin +(_Voyage archéologique dans la Régence de Tunis_, II, p. 191) qui la +croyait apportée de Henchir Lemtou.] + +[Note 112 : L’autre ville de l’oasis de Gabès.] + +[Note 113 : Ghoumracen, village troglodytique du Djébel el Abiod, +appartenant aux Ourghamma.] + +[Note 114 : L’agha des Aarad, comme la plupart des autres gouverneurs de +province, résidait à Tunis et venait à Gabès avec sa colonne pour faire +rentrer les impôts.] + + + + + CHAPITRE VI + + RETOUR AU DJÉRID PAR GAFSA + + + 22 mars. + +En partant du bordj, nous traversâmes longtemps les plantations, au +milieu desquelles apparaissaient çà et là quelques maisons habitées, +entourées de basses-cours ; après avoir enfin franchi la limite des +palmiers, nous entrâmes dans une plaine à végétation de _zeita_ et à sol +sablonneux mais solide ; nous y voyageâmes quelque temps et pénétrâmes +enfin dans une sebkha qui représente ici le grand chott. + +La surface unie et nue, la vraie sebkha, ne dura qu’un instant et nous +continuâmes dans un terrain de bonnes terres, avec quantité de _chih_, +de _remeth_ qui apparaît ici, et enfin de _sedra_. Presque sans +discontinuité nous voyons des traces de labours, ce qui prouve assez que +le chott n’est plus en cet endroit le même que dans l’espace qui sépare +le Djérid du Nefzāoua. + +Lorsque nous sortîmes du chott, nous entrâmes dans les montagnes que +nous avions eues devant nous depuis le moment où nous avions quitté El- +Hamma. La vallée de Hareīga se prolonge ici entre deux lignes de +hauteurs : celle de gauche est le Hadīfa ; nous continuâmes longtemps +dans cette vallée, trouvant souvent des restes de petits établissements +romains, postes et autres ; notamment nous touchâmes à des ruines que je +crois être celles d’un petit temple ; les pierres, quoiqu’en petit +nombre, étaient d’énormes dimensions et un grand nombre d’entre elles +avaient une forme courbe, comme si elles avaient servi à former une +arcade. + +Après avoir dépassé le Hadifa, nous entrâmes dans l’interminable vallée +ou plaine de Săgui. Tous les oueds, à partir de ce moment, prennent leur +cours vers la droite. Le sol de cette plaine est excellent et +parfaitement labourable ; actuellement, il est vrai, le manque d’eau +empêche qu’on ne la cultive, sauf dans des proportions insignifiantes, +mais il semblerait qu’à l’époque de l’occupation romaine, il en était +tout autrement, à en juger par de nombreuses traces d’établissements +romains qu’on rencontre en la traversant[115]. L’oued qui forme le fond +de la plaine, et qui reçoit des ravines des deux lignes de montagnes, a +pu autrefois contenir beaucoup plus d’eau qu’aujourd’hui. J’entends dire +qu’il tient des rhedirs[116] et de grandes mares jusque pendant quatre +mois, lorsque la pluie tombe. + +Nous avions l’intention de marcher jusqu’à El-Ayaēcha ou El-Guettār ; +mais, en route, je fus frappé par trois ou quatre pierres romaines +d’assez grandes dimensions, et quoique nous les eussions dépassées, je +revins vers elles et, sans descendre de cheval, je pus distinguer une +inscription sous un tronçon de colonne. Je fis aussitôt revenir la +caravane, et décidai de passer la nuit ici. + +Nous trouvâmes un monolithe arrondi, sortant d’une base carrée et couché +à terre ; à côté se trouvaient les débris incomplets d’une autre colonne +semblable ; c’était sur un de ces débris que j’avais vu l’inscription. +La colonne complète avait aussi été couverte d’une longue inscription, +mais le temps et la main des enfants arabes, qui s’étaient amusés à +marteler l’inscription, l’avaient rendue illisible. Je pus bien +reconnaître çà et là quelques lettres isolées, mais n’avais pas le temps +de les copier ; le travail eût été trop long et trop pénible. Je le +laisse à un successeur. Outre le tronçon de colonne gisant sur le sol, +il y en avait un autre à demi enterré ; un peu de travail le mit à jour, +et j’eus le bonheur d’y trouver une partie de l’inscription qui devait +être fort longue. Comme cette inscription est très incomplète[117], je +me contenterai de reproduire ce que j’ai pu y reconnaître. + +[Illustration : Deux tronçons de colonne portant une inscription. Săgui +(route de Gabès à Gafsa).+Inscription relative à une fortification de la +route de Gabès à Gafsa. Borne milliaire de Săgui.] + +Lorsque nous eûmes fini de déterrer ces pierres, j’en vis une autre dont +la partie visible, peut-être longue d’un mètre, me parut être une pierre +tumulaire, et, ignorant ses dimensions, je fis commencer le travail pour +la déterrer. Le premier résultat de notre travail fut de découvrir que +cette pierre était longue de plus de 2 mètres, large de 50 centimètres +et épaisse de 45. Nous n’avions pas d’autres instruments que des +couteaux et des piquets de tente, et mes six hommes parvinrent à +renverser cet énorme bloc. Mais nous fûmes bien récompensés, car nous +trouvâmes une belle inscription très peu endommagée. + +Pour illustrer nos mœurs, je noterai qu’au moment où la pierre cédait à +nos efforts, on signala trois hommes à l’horizon ; comme ils étaient +encore assez loin, nous terminâmes le travail et courûmes ensuite à nos +armes. Je pris moi-même mon revolver et allai gratter un peu mon +inscription. — Nous avions fait de grands préparatifs guerriers, +inutiles heureusement, car les arrivants étaient de petits marchands +sans armes, qui poussaient devant eux quelques agneaux et chevreaux +qu’ils venaient d’acheter aux Hammāma. Je leur achetai un agneau pour +récompenser mes hommes (5 fr.) et si nous avions eu de l’eau à volonté, +nous aurions été les plus heureux des mortels. Il fallut souffrir de la +soif, moi excepté. Nos pauvres bêtes de somme aussi furent obligées de +rester à jeun, car le pays ne produit que du _chih_ et du _remeth_, et +les bêtes ne mangent que très peu la première de ces plantes +seulement[118]. + +L’inscription que nous venions de déterrer était une borne +milliaire[119] et son contenu très intéressant, quoique les chiffres +aient été proprement martelés à l’époque romaine sans doute. + + 23 mars. + +Les maîtres des agneaux qui avaient passé la nuit avec nous, et aussi +sacrifié un agneau de leur côté, nous firent changer un peu notre +direction. Nous voyions devant nous une chaîne de montagnes ; il +s’agissait de savoir si nous passerions à droite ou à gauche : nous +suivîmes leur conseil et prîmes à gauche. + +Le pays était identiquement le même que celui que nous avions traversé +hier, et nous rencontrions encore de temps en temps des restes de +constructions romaines, que je pris pour des fermes. Je dois noter +spécialement la première ruine, qui se trouve à 480 mètres au nord-ouest +des inscriptions, et qui par ses restes de pierres de taille énormes me +fait penser qu’il y avait là un petit temple ou tout autre bâtiment +public. Nous laissâmes bien loin sur la droite, près des montagnes, une +« porte », probablement un arc de triomphe dont me parlent les cavaliers +du makhzen. + +Au bout de quelque temps, nous arrivâmes à une construction romaine +connue sous le nom de Henchir es Somăa. C’est un monument tumulaire en +forme de tour carrée ; l’intérieur que l’on peut voir à travers les +dégradations formait une chambre carrée aussi haute que le monument. Le +tout peut avoir 15 pieds de haut, pas plus de 20 pieds. Le monument a +aujourd’hui une position inclinée du côté de l’ouest, ce qui tient aux +pierres qui ont été arrachées de la base de ce côté. + +[Illustration] + +Je fis une esquisse rapide de cette ruine, et pendant que je déjeunais, +un cavalier étant parti questionner des bergers dont nous voyions les +moutons au loin, revint avec la nouvelle que nous nous étions trompés de +route. — Un cavalier du kaïd du Nefzāoua qui nous rejoignit bientôt, +emmenant avec lui un domestique du kaïd et une négresse sur un mulet, +nous tira d’embarras en nous montrant la route. + +Nous coupâmes la montagne, du moins une partie très basse de la +montagne, à un endroit où la route romaine de Gafsa à Tacape devait +aussi passer, à en juger par les restes de constructions qui se +montraient de temps en temps à droite et à gauche de la route et par des +lignes de pierres qui me semblent avoir été mises pour démarquer la voie +romaine. Outre les plantes de Sagui, je notai ici le _retem_, le +_rhardeg_ et le _harmel_. + +La montagne était de calcaire ; quelquefois le sol prenait une teinte +verdâtre due à des argiles (?) ; enfin dans ces endroits on remarquait +des pierres luisantes : sulfate de chaux à l’état cristallin +grossièrement fibreux. + +Nous entrâmes ensuite dans une autre plaine où nous rencontrâmes encore +des traces de labours. Là il nous arriva un petit accident, un de nos +mulets tomba par terre, et entra dans des convulsions qui me firent +craindre qu’il ne mourût. Cependant ce n’était qu’une violente colique, +et peu à peu il se remit et nous pûmes enfin gagner El-Guettar. + +El-Guettār est une petite ville, ou plutôt un village, bâti en pierres +et en terre à la manière arabe ; on n’y remarque pas la moindre trace +d’occupation romaine. Du reste, la ville est très peu importante et les +maisons sont la plupart en ruines. El-Guettār possède des plantations de +palmiers et d’oliviers en proportion avec son importance. Les dattes se +nomment kĕsébba. Les habitants s’habillent comme ceux du Nefzāoua et les +femmes, quoique vêtues de bleu, mettent aussi un haïk blanc. Leur +coiffure est la même que celle des Nailiyat, avec les fausses tresses de +chaque côté de la tête. Au reste, la ville compte comme arabe et les +habitants ont une renommée de pillards. + +D’après le _Nautical Almanach_, le Ramadhan ne devait commencer que +demain (à Constantinople ?), mais la question étant grave, beaucoup +d’individus se mirent à consulter le ciel, et vinrent me dire que la +nouvelle lune avait paru et s’était couchée presque aussitôt. + +El-Guettār est appuyée sur un renflement du bas de la montagne[120]. + + 24 mars. + +J’ai oublié hier de dire deux choses intéressantes sur Guettār. La +première est relative à la nature des eaux qui arrosent les plantations. +On creuse des trous assez vastes de 3 à 6 mètres de profondeur, selon la +proximité de la montagne, et on met à découvert un _ruisseau_ d’eau. Je +crois que les palmiers plongent leurs racines dans l’eau, mais pour les +grains, etc... on les arrose à force de bras au moyen de puits +semblables à ceux des Beni-Mezab. + +La seconde est d’autant plus remarquable qu’ordinairement les Arabes ne +se confient pas vite au premier venu. Mais à peine étais-je installé +dans la maison du cheikh que plusieurs habitants de Guettār vinrent me +trouver et me dirent en levant les mains au ciel : « Mon Dieu, combien +nous désirerions que les Français fussent les maîtres de ce pays ! » + +Je restai à Guettār la première partie du jour ; je dois remarquer que +les femmes jouissent ici d’une grande liberté. Elles causèrent sans +façon avec moi, et me contèrent leurs petits « bobos ». Une de ces dames +était évidemment malade du poumon, et j’eus l’indiscrétion de lui +demander à voir l’endroit où elle souffrait. Cela ne fit aucune +difficulté. Aussi sa complaisance fut-elle payée par un peu de +médicaments et de bons conseils, comme celui de porter de la laine. En +effet, toutes les femmes de ces contrées se vêtent de coton. + +Après avoir pris la hauteur du soleil à midi, nous nous mîmes en route. +Nous trouvâmes une plaine très unie, entourée de montagnes que nous +n’atteignîmes pas. Le paysage ne variait qu’en ce qu’il était plus ou +moins inculte ; le changement fut très sensible lorsque nous approchâmes +de l’oasis de Lâla. Nous traversâmes alors des champs de céréales en +orge. + +Le camp de l’armée du Bey Hamouda[121] nous apparut de loin avec ses +tentes blanches, et lorsque nous approchâmes, je pus m’amuser à +considérer le mouvement extraordinaire qui y régnait. Il y avait une +foule de cavaliers allant et venant, des soldats vêtus à l’européenne ; +au milieu des tentes des soldats on remarquait deux pavillons surmontés +d’une pomme dorée : c’étaient les tentes du Bey Hamouda et du ministre +garde des sceaux. Le camp était entouré de tentes d’Arabes qui +probablement étaient là pour le service des munitions de bouche, enfin +on voyait dans la plaine des troupeaux de chevaux, qui avaient été +enlevés dernièrement au Hammāma, soit comme complément du tribut, soit +comme amende. + +Nous passâmes au milieu de tout ce mouvement, causant beaucoup de +surprise. Nous nous arrêtâmes dans la ville de Gafsa, qui se trouvait de +l’autre côté de l’oued Beyâch, à la maison de Si elʿAbidi, khalifa de Si +ʿAli Saci. Mais comme on ne mettait pas trop d’empressement à nous +recevoir, et surtout parce qu’on prétendait me faire partager un logis +avec d’autres étrangers, je me remis aussitôt en selle, et allai avec +Ahmed et un _mokhazeni_, voir Si ‘Ali Saci[122]. + +On me fit attendre assez longtemps dans sa tente, et Ahmed fut mandé +pour donner des détails sur ma personne. Enfin le seigneur parut, me +salua d’une manière très affable, et me fit asseoir à ses côtés ; je lui +remis aussitôt les lettres que j’avais à son adresse et lorsqu’il les +eut lues, il donna des ordres pour mon installation et me pria de rester +à _déjeuner_ avec lui après le coucher du soleil. + +J’acceptai volontiers son offre et envoyai Ahmed présider à mon +installation. + +Pendant que j’étais dans la tente de Si ʿAli Saci très occupé alors par +les affaires financières de son département, je reçus la visite de +plusieurs Européens au service du Bey ; tous me parurent très bornés, et +me déplurent au plus haut degré ; je dois en excepter seulement le +médecin du Bey, qui sait le français et est à part cela un fort aimable +homme. + +Après le dîner, je partis pour Gafsa où je trouvai tout à souhait. +Cependant je ne pus pas bien dormir, à cause du bruit que firent les +gens de la maison, qui se disputaient pour avoir leur dîner d’abord, et +ensuite se mirent à chanter et à rire d’une manière désespérante. Je +suis à part cela dévoré par des puces depuis le Nefzāoua[123]. + + 25 mars. + +Je me levai tard, et me rendis de bonne heure au camp ; j’y eus un bout +de conversation avec Si ʿAli Saci toujours très occupé, et j’allai +déjeuner chez le médecin, à qui le Bey a fait cadeau d’un cheval hier ; +nous eûmes un fameux repas venant en partie de la cuisine du Bey, avec +vin de Marsala. + +Je revins en ville plus tard que je ne l’aurais voulu, et en route on me +montra l’exécuteur des hautes œuvres, qui porte l’habit d’un canonnier à +cheval. Je trouvai le Khalifa tout prêt à nous montrer les inscriptions +latines que renferme la ville. Je crus d’abord qu’il n’y en avait que +quelques-unes, mais le travail fut beaucoup plus grand que je ne l’avais +pensé. Je ne connaissais pas encore bien le labeur de la lecture d’une +inscription endommagée ; et ce labeur se renouvela douze fois dans mon +après-midi. La plupart des inscriptions sont très avariées, étant toutes +placées dans les murailles des maisons, en dehors, et quelques-unes à +moitié enterrées dans le sol. Si j’étais plus ferré en archéologie, +peut-être eussé-je rendu, mieux que je ne l’ai fait, ces monuments +épigraphiques, mais enfin je vais livrer ici le résultat de mes +lectures[124]. Quant à des estampages, l’état inégal de la surface des +pierres n’aurait pas permis de donner grand’chose de bon. + +Dans notre promenade nous touchâmes au Termīl, qui est la source célèbre +de la ville, elle est près du bordj, et on y descend par quelques +marches ; toutes les constructions à l’entour sont fort solides et +datent de l’époque romaine. Le bordj lui-même est un magnifique fort, le +plus beau de la régence après ceux de Tunis ; il occupe un vaste +emplacement et est fort élevé ; l’architecture en est élégante. Je vis +aussi en me promenant l’arc de triomphe (?) et aussi les ruines d’une +église chrétienne dont les arcades sont encore très bien conservées. + +Au point de vue pittoresque, le fait le plus intéressant de ma journée +est ma visite à un juif nommé Moucti ; il est Algérien d’origine, sa +maison est un petit palais, et il a une nombreuse famille ; il me reçut +dans une chambre avec un lit à rideaux, pendule, etc., et me fit servir +de l’absinthe du pays qui est excellente et des gâteaux. C’est une jeune +et belle femme qui me servit ; elle peut servir de type du costume des +dames de la famille et, me dit Ahmed, des Tunisiennes en général. Ce qui +le caractérise est le pantalon collant, depuis la cheville jusqu’au +haut, et l’espèce de juste-au-corps collant sur la poitrine. C’est un +singulier contraste avec l’ampleur des autres modes musulmanes, mais il +n’est pas dépourvu d’élégance, et là il était fort bien porté. Je fus +très bien reçu par tout le monde et avec des manières très gracieuses. + +Le soir, je vais dans le bordj faire des observations astronomiques +complètes. + + 26 mars. + +Aujourd’hui j’ai fini ma tournée archéologique, et quoique j’aie encore +trouvé trois inscriptions, je ne doute pas que je sois loin d’avoir tous +les documents épigraphiques de Gafsa. + +Je profitai de ma promenade pour observer près de la maison du Bey un +vaste bassin, vraie piscine de construction romaine, dont l’eau est +encore plus chaude que celle du Termīl. Il y a des poissons, les mêmes +que ceux du Termīl, dont j’aurais bien voulu prendre un échantillon, car +je suis bien sûr qu’ils forment une espèce nouvelle pour moi, c’est-à- +dire différente de celles que j’ai observées jusqu’à présent en Afrique. + +Je me promène avec un tailleur de pierres de Dresde qui, bien que jeune +encore, a vu beaucoup de pays ; maintenant il est ici un des élégants du +pays, s’est fait musulman ; il travaille à construire des maisons et +gagne, me dit-il, 5 fr. par jour. Il me propose d’aller voir vers +l’ouest de la ville de vastes carrières souterraines du temps des +Romains, mais comme ce fait a moins d’intérêt pour moi que pour lui, je +me borne à en prendre note. + +Je vais au camp. L’armée reste encore attendant l’argent d’El-Ayaēcha +qui ne paraît pas se presser. Si ‘Ali me reçoit toujours très bien, je +prends congé de lui, car demain je me mets en route. + +Le Bey a demandé hier à son médecin quelques détails sur moi. + +Source du Termīl = Temp. 30°. + + { Temp. 23°,5, prise le 28 au matin. + Puits de la cour = { + { Prof. 11 1/2 _dra_ = 5m,75. + + 27 mars. + +Nous partîmes de Gafsa assez longtemps après le lever du soleil, car le +seul moment où je puis dormir dans cette ville est précisément le matin, +où les puces qui font aussi le ramadan me laissent un peu de repos. + +La route qui nous mène à Hamma était trop longue pour l’heure de notre +départ. Nous suivîmes tantôt de près tantôt de loin le cours de l’oued +Beyâch, qui change plusieurs fois de nom en cette petite étendue de +pays. L’oued forme le fond d’une large vallée ou plaine bordée à gauche +par le Djebel-Chareb, et à droite par la continuation des montagnes de +Gafsa. Il finit réellement à Tarfaouï où nous traversâmes une sorte de +chott sablonneux, mais cependant plus loin, et jusqu’à près d’El-Hamma, +je pus voir le fond de la plaine occupé par une sebkha allongée +ressemblant à un oued. + +Vers la fin de la journée nous nous rapprochâmes des dernières hauteurs +du Chareb ; nous rencontrâmes là plusieurs piétons hammāma qui nous +firent hâter la marche ; je ne puis pas m’expliquer la terreur que ces +gens inspirent à mes compagnons de route. Cependant un chaouch alla voir +ce qu’ils voulaient, et nous trouvâmes de simples voyageurs comme nous. +Un de ces Hammāma se joignit à nous. + +Nous n’atteignîmes El-Hamma que bien tard dans la nuit ; j’arrêtai mon +itinéraire à la Hadjra Soûda, pour le reprendre demain. A notre arrivée, +nous fûmes reçus par un ami de Si ʿAli Saci auquel ce seigneur nous +avait recommandés. + + 28 mars. + +L’oasis d’El-Hamma a environ 380 hommes de population, ce qui donne un +chiffre d’environ un millier d’habitants. L’année dernière, le pays ne +payait que 4.000 réaux ; cette année, il donne 12.000 réaux ; la +différence de l’impôt tient à ceci, que l’année dernière il y avait un +autre cheik, et qu’un homme de l’oasis alla au Bey et lui dit : « Donne- +moi El-Hamma, je te donnerai un revenu triple de ce que cette oasis te +rapporte. » C’est ainsi que se passent les choses dans ce pays ; ainsi +aujourd’hui chaque homme de la ville est taxé à 31r,6, soit environ 21 +fr. ! + +J’ai couché à Nemlāt, un des villages de l’oasis. + +Ce matin, j’ai été me promener à cheval, j’ai vu les sources d’eau +chaude, qui sont d’eau douce ; on y voit une piscine et une ligne de +pierres, un quai de construction romaine. — Voici les températures : + + Ruisseau sortant de terre 37° 3 + + Dans l’eau, près d’une source dans le sable 39° 1 + + Dans la piscine, à la source 39° 6 + +Plus loin, je visitai la Hadjra Soūda, rocher noir qui se montre isolé à +peu de distance des palmiers sur la route de Tunis. Ce rocher est +curieux, en ce qu’il est évidemment d’origine plutonienne, ou +métamorphique ; il est de couleur noire et de structure ovoïde ; il est +très dur. La forme est allongée, on voit que c’est une roche éruptive +qui a été poussée des sous terre par une force qui a probablement donné +naissance à une hauteur que l’on voit à côté. + +L’oued d’El-Hamma est d’eau salée et tiède ; il nourrit de singuliers +petits poissons, qui portent leurs petits dans leur bouche[125], et Si- +Mohammed ben Rabah me dit qu’ils appellent leurs petits en battant des +nageoires, à la manière des poules, que les petits savent ce signal et +viennent se réfugier dans la bouche du gros. + +Les constructions de Hamma sont moitié comme celles du Djérid[126], +moitié comme celles des qsours[127] ; mais on n’y voit pas d’élément +romain. + +Nous rencontrons ici un Nemmouchi des Oulād el ʿAïsawi, qui vient +demander au Bey, pour sa tribu, la permission d’entrer dans la Régence ; +il me dit qu’ils m’amèneront en paix à Négrīn, si le Bey le leur +demande, mais à part il dit à Ahmed que, s’il avait su que nous étions +en voyage, il serait venu nous égorger tous deux de nuit, parce que nous +sommes des chrétiens ! + +Il me dit qu’il y a un mois, la nouvelle leur est arrivée que les +Kabyles se sont révoltés et nous ont vaincus et que les Français, en +désespoir de cause, ont promis 50 douros et un cheval à quiconque +viendra à leur secours (des Musulmans) ! + +J’arrive à Tōzer en très peu de temps, et y trouve le vice-consul qui +m’installe dans une maison à côté de la sienne. + + 29 mars. + +J’ai passé la journée, à la maison, à mettre au courant mes itinéraires, +et, le soir, j’ai calculé quelques latitudes. + +Aujourd’hui comme hier, le temps est lourd et le ciel couvert de nuages +transparents. + +Le soir, un coup de vent à la tombée de la nuit disperse mon herbier qui +était à sécher ; je crains bien que beaucoup de plantes ne soient +perdues. C’est un coup de « chĕhili[128] ». + +Je détermine le genre des poissons de l’oued de Hamma, de Termīl, etc... +Ce sont des « cyprinus » (Cuvier) ; dans l’édition allemande de Vogt, +ils ne sont pas décrits et probablement ils ne le sont pas du tout. + + 30 mars. + +Ce matin, au moment où j’y pensais le moins, lisant sur mon lit, je vois +ma cour envahie par des hommes et des chevaux. Je demande ce que cela +veut dire et prie tout le monde de s’en aller. Mais comme le sont +souvent les serviteurs des hommes les plus gracieux, ces gens font la +sourde oreille et refusent de m’obéir. Il y a longtemps que la moutarde +me chatouille le nez à propos de l’insolence des gens du makhzen. Cette +fois, le manque de politesse est trop formel ; je n’y tiens plus, et +empoignant la chaise de Si Mohammed, je fais une charge furieuse sur +hommes et chevaux et en deux minutes suis maître du champ de bataille. + +Dans la soirée, arrive le voyageur français dont j’ai parlé à Gabès : +c’est M. Guérin, professeur de rhétorique et voyageur historien. Il +connaît déjà l’Orient et nous nous connaissons de Paris où nous suivions +ensemble les cours de M. Caussin de Perceval. Il arrive dans un état +déplorable, car ils ont été assaillis en route par l’ouragan d’ouest +dont nous n’avons pu nous faire qu’une faible idée en ville. Nous +causons tout de suite d’inscriptions, et rectifions mutuellement +quelques erreurs que nous avions commises dans les lectures. + +Le khalifa qui vient voir M. Guérin me fait ses excuses sur ce qui s’est +passé ce matin. + +L’armée est arrivée à Hamma et viendra demain ici. + + 31 mars. + +Ce matin, le Bey a fait son entrée avec sa petite armée ; on a tiré +vingt coups de canon pendant une petite revue que le Bey a faite à son +arrivée. + +Je vais voir Si ʿAli Saci qui me reçoit avec une extrême politesse et se +tient debout pendant que nous causons. Il promet de m’expédier après- +demain, et demain il me donne du monde pour aller à Sebaa-Regoud ; la +caverne a quelque chose d’intéressant au point de vue géologique. + +Promenade à Belidet-el-Hadar[129] avec M. Guérin[130] ; nous +reconnaissons, auprès du minaret dont j’ai déjà parlé, le plan par +colonnes d’un vaste temple ou église ; les entrepas des colonnes ont +2m,50 environ. M. Guérin est d’avis que les buttes de sable et de débris +de brique qui entourent la petite ville marquent la circonférence de +l’ancien Tusurus. Nous trouvons près de là un puits romain carré, de +nombreuses pierres dans les maisons. + +Puis nous visitons la prise d’eau romaine, qui est encore très bien +conservée. + + 1er avril 1860. + +Je vais voir encore une fois le Djebel Sebaa Regoud. + +Je n’ai qu’une note topographique à ajouter à celles que j’ai déjà, +c’est que 600 à l’ouest de Keriz, on coupe l’oued Sebie Biar qui sort de +la montagne ; à sa source il y a un puits romain (carrière) ; l’oued est +petit et va arroser les palmiers. + +[Illustration : Gravure rupestre du Djebel Sebaa Regoud trouvée sur un +banc plat de concrétions calcaires très solides, épais de 0m,10 à 0m,15, +reposant sur des grès. (H. Duv.)] + +La grotte ou plutôt les grottes[131] sont dans un ravin, au nord un peu +est de la ville, à une petite distance. Celle que j’ai visitée, la plus +grande, se divise en deux branches ; la branche profonde est très +difficile, on n’y pénètre qu’en rampant sur le ventre, et souvent la +paroi est trop étroite pour qu’on passe les deux épaules en même temps. +Dans la chambre étroite où on arrive il y a beaucoup de fossiles dont +j’ai pris des échantillons ; on trouve sur la paroi des stalagmites en +forme de couches. Sur une de ces couches je lus : READE 1845. La grotte +ne s’arrête pas là, elle se prolonge par différents couloirs ; un +tailleur de pierres allemand me dit qu’on voit encore les traces des +coups de marteau qui ont servi à la creuser, et que l’un des couloirs +conduit à une chambre taillée de main d’homme. + +Je retourne ensuite à l’inscription[132], dont je complète le dessin, je +découvre un peu plus haut, sur la même plate-forme, une figure +grossièrement taillée comme l’inscription elle-même. C’est peut-être une +grossière imitation de la lune[133]. Dans le ravin, je remarque la +formation de la montagne. Les assises les plus basses qui soient +découvertes sont des bancs de terre glaise sans fossiles, alternant avec +des bancs de sable fin et entassé (grès très tendre en formation) et +remplies de jolis petits cailloux de quartz hyalin ou autre et de silex. +Par-dessus tout cela vient le calcaire coquillier marin. + + 2 avril. + +M. Guérin revient aujourd’hui de Nafta. Nous faisons une grande tournée +dans l’oasis. Puis nous revenons en ville et nous voyons les différents +quartiers qui sont : au S.-O. Zebda ; au S. Oulad el Hādef, à l’E. un +peu N. Zaouyet Debabsa qui est séparée de la ville, au N. Oussouāu, au +N.-N.-O. le tombeau du Sidi ʿAbīd, à l’O. un peu N. Guetna, à l’ouest +Masrhona et un peu plus loin Cherfā. + +A un petit partage d’eau de El ʿAguela dans l’oued Zebbāla, à 4 h. 1/2, +l’eau avait 28° 4, l’air au thermomètre fronde 26°,4. + + 3 avril. + +J’ai oublié de mentionner hier qu’outre de nombreuses pierres romaines, +fondations de maisons, colonnes (dont une de marbre), constructions dans +les saguias, partages d’eau, etc., que nous avons rencontrés dans les +plantations et les villages de Tōzer, nous avons encore remarqué en +ville une pierre portant une branche de zizyphus lotus très bien +sculptée en relief. + + +[Note 115 : Sur l’occupation romaine du sud de la Tunisie, voir, outre +les ouvrages généraux de Tissot, Cagnat, Gauckler, Toutain, etc., les +études du Dr Carton (_Revue Tunisienne_, 1895, p. 201, 1896, p. 373, +530), de P. Blanchet (rapp. cité, _N. Arch. des Missions_, IX, 1899) et +de A. du Paty de Clam (_Bull. de Géogr. historique et descriptive_, +1897, p. 408-424).] + +[Note 116 : Flaques d’eau douce.] + +[Note 117 : Voir la reconstitution dans Tissot, II, p. 658.] + +[Note 118 : Ceci ne s’applique qu’aux chameaux du sud algérien et +tunisien. C’est ainsi que ceux de la Cyrénaïque mangent très bien le +remeth (Rohlfs, _Kufra_, p. 538) et que ceux du Fezzàn font du chih leur +nourriture favorite (Ascherson, _Kufra_, p. 481). C’est précisément la +répugnance des chameaux à se nourrir de plantes inaccoutumées qui oblige +les caravanes à changer d’animaux dans la traversée du désert.] + +[Note 119 : Dite milliaire d’Asprenas. (Cf. pour lecture plus complète +Tissot, II, p. 650 et _C. I. L._, VIII, 10023.)] + +[Note 120 : Le Djébel Arbet ou Orbata (crétacé).] + +[Note 121 : Frère du Bey régnant.] + +[Note 122 : Kaïd du Djérid.] + +[Note 123 : On sait que la puce épargne le Sahara proprement dit.] + +[Note 124 : Voir à l’Appendice.] + +[Note 125 : M. Warnier me dit que probablement les poissons de Hamma +gardent leurs petits dans leur bouche pour empêcher que la chaleur de +l’eau ne leur fasse mal.] + +[Note 126 : C’est-à-dire en briques.] + +[Note 127 : C’est-à-dire en tôb (argile séchée au soleil).] + +[Note 128 : Sirocco.] + +[Note 129 : Ou Bled-el-Adher : un des villages situés dans l’oasis de +Tōzer.] + +[Note 130 : Voir V. Guérin, _Voyage archéologique dans la Régence de +Tunis_. Paris, 1862, in-8o.] + +[Note 131 : Elles ont valu à la montagne le nom de Sebaa Regoud « des +Sept Dormants ». Voir sur la légende Tissot, II, p. 366, 683.] + +[Note 132 : Cf. p. 54.] + +[Note 133 : On lit dans une note de Duveyrier : « M. Tissot a donné, +page 480 du tome I de sa _Géographie comparée_, la reproduction de mon +dessin, sans en indiquer la provenance. M. Tissot comptait réparer cet +oubli. »] + + + + + CHAPITRE VII + + DE TOZER A BISKRA + + +Nous partîmes de Tōzer un peu trop tard pour la route qui nous +attendait. Jusqu’à Hamma nous ne vîmes rien que je n’eusse noté +auparavant ; nous entrâmes alors dans des marécages qui évidemment sont +cause de l’insalubrité de toute l’oasis. Ils s’étendent vers le chott, +et sont formés par les eaux de l’oued qui se perdent peu à peu dans les +terres. + +Notre marche était peu rapide, aussi mîmes-nous beaucoup de temps à +sortir de ces terrains glissants et meubles peu propres à la marche des +chameaux. + +Après les marécages vint une curieuse nature de terrain ; c’était le bas +de l’oued Beyāch, endroit où autrefois avait séjourné la mer, à en juger +à la fois par la nature de sebkha du sol, et surtout par les coquilles +de _Cardium edule_[134] qui s’y trouvaient mêlées à celles du _Bulimus +truncatus_ apporté par les eaux de l’oued. La végétation devient ici +plus rare ; les tamarix s’y maintinrent cependant toujours. Toute cette +plaine est très dangereuse à cause des excursions de maraude qu’y font +les Hammāmas d’un côté et les Nemēmcha de l’autre. C’est pourquoi nous +ne marchions pas sans quelque inquiétude, et les mokhazenis nous +racontèrent différentes histoires terribles de drames qui s’étaient +passés dans cet endroit. + +Enfin nous entrâmes dans le chott[135], qui est une petite imitation du +grand chott de Nefzāoua ; il finit par former plusieurs bassins de plus +en plus bas, fournis d’une végétation assez riche quoique uniforme, elle +se compose principalement d’une plante nommée « _goreyna_ » et de +« _zeita_ ». + +La nuit nous surprit en route, ce qui nous fit hâter la marche ; après, +nous débouchâmes dans une plaine uniforme et aride, et enfin, au moment +où nous nous rapprochions de Chebika, nous nous trouvâmes sur un champ +de pierres très dures, qui ont été apportées de la montagne par les +ravines qui en descendent. Quelques-unes de ces pierres atteignaient une +grande dimension. + +La montagne que nous longions en nous en rapprochant est très régulière +à son sommet ; en cet endroit, elle avait une altitude croissante de +droite à gauche jusque vers Chebika. + +Nous coupâmes au bas des palmiers les fondations des murailles d’une +ville romaine qui, d’après ce que j’ai vu le lendemain, doit avoir eu +une certaine importance ; cet endroit est aujourd’hui consacré à des +cultures de céréales. — Nous montâmes ensuite dans les plantations (ici +l’expression convient très bien), nous les trouvâmes arrosées par des +eaux courantes, où l’on remarquait çà et là dans les canaux des pierres +grossièrement taillées, mais évidemment de travail romain, qui ont été +apportées des ruines de la ville, ou bien même sont peut-être encore à +leur place. + +Arrivés au petit village de Chebika, on fit quelques difficultés pour +nous recevoir, car on craignait quelque exaction du Bey, mais lorsqu’on +nous eut bien reconnus, il fallut nous loger, et l’on choisit une maison +au sommet de la ville. — Les rues sont tellement agrestes qu’il fallut +décharger les chameaux à la porte de la ville, et monter le bagage à +bras d’hommes. Voyant que j’avais à faire à de pauvres gens, je les +avertis tout d’abord que je paierais tout ce qui me serait livré. Je me +couchai bientôt ; et ne pris pas part au dîner qui fut très maigre. + + 4 avril. + +Ce matin, je pus examiner la curieuse position de Chebika. Elle est +bâtie en amphithéâtre sur un rocher, entre deux ravins qui descendent de +la montagne. Au nord du rocher s’élève un roc peu important, mais qui +présente de curieux murs bâtis très anciennement sur certains côtés pour +compléter une forteresse naturelle. Ne pouvant pas très bien reconnaître +l’âge de ces constructions, j’en ai pris un échantillon de ciment. La +source de Chebika, ʿAîn Chebika, coule du nord et descend à l’est +arroser les plantations, qui s’étendent au sud ; on trouve encore un +bouquet de palmiers à l’ouest ; ce dernier s’appelle ʿAin Beidha. Du +reste, la ville compte à peine 20 hommes, ce qui donne un très petit +chiffre de population totale. Ce sont des Hammāma. La tradition leur +rappelle que le nom chrétien de cette ville ou plutôt sa traduction est +Qoçeïr Ech-Chems, le château du soleil (ηλιοπολις). Ils prétendent aussi +que les chrétiens fendirent une partie de la ravine pour amener l’eau à +la ville. + +Je retournai voir les restes de l’ancien établissement ; il s’étend sur +toute la ligne sud des plantations. Cette promenade me convainc une fois +de plus de l’importance de ce point sous l’occupation romaine ; +cependant les pierres y étaient très mal taillées[136]. + +Les habitants de la ville sont pauvres, comme je l’ai dit, mais j’ai vu +quelques jolies femmes, toutes vêtues à la mode occidentale. + +Je partis ensuite pour Midas ; outre mes deux mokhazenis, on nous donna +cinq hommes armés de fusils, dont on me vanta beaucoup le courage, mais +dont la conversation annonçait très peu de décence. Nous longeâmes +pendant quelque temps le bord de la montagne[137] puis arrivâmes à un +endroit appelé Foum en Nâs. C’est une fort large ouverture dans la +montagne, qui donne passage à une petite rivière[138] qui se perd près +de là et qui est employée en partie à arroser des semis de céréales que +nous apercevons verdoyants. Nous entrons dans cette coupure et +rencontrons l’oued, tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche, l’eau en +est fraîche et bonne. Le chemin devient plus difficile à mesure que les +rochers se rapprochent, et bientôt ils nous rendent la marche très +pénible. Vers cet endroit, j’aperçus, à mi-hauteur de la montagne, les +ruines d’un petit fort romain, où l’on reconnaît encore une partie de +voûte ; il pouvait avoir 25 mètres de long sur 8 mètres de large +environ, et commandait le passage ; il porte aujourd’hui le nom de El- +Hānout. Plus loin je touchai une petite source appelée El-ʿAouina, elle +sort du roc vif et est réputée fraîche en été ; son eau a 21°,9. Nous +montâmes ensuite dans des passages où c’est un miracle que les chameaux +et les caisses ne se soient pas mille fois renversés. Nous marchions +fort lentement, et, après deux petites terrasses que nous atteignîmes, +nous retombâmes dans l’oued, qui nous conduisit presque aussitôt en vue +des palmiers de Tamerza. + +Nous laissâmes les palmiers à droite, et entrâmes dans un affluent de +l’oued, qui porte le nom d’El-Oudey, et qui contribue pour un petit +filet d’eau. Les deux côtés de la montagne formaient comme deux murs +presque à pic, qui tantôt, s’élargissant, bordaient une surface de sable +unie, tantôt se rétrécissaient et formaient des défilés des plus +pittoresques et des plus curieux. Les tamaris persistaient ; l’eau +courante était couverte par places d’une petite cypéracée que j’ai +cueillie à Nafta. Nous passâmes à Garen un premier défilé, auprès duquel +celui d’El-Kantara n’est rien ; les murailles me parurent être d’un +marbre grossier ; deux vautours planaient au-dessus de leur domaine, et +les excréments répandus par endroits indiquaient qu’ils avaient là leurs +nids. Toute cette partie de la montagne présentait des traits +géologiques très prononcés ; des couches inclinées attestaient le mode +de formation[139]. Après des détours et des montées sans fin, où hommes +et bêtes se trouvaient épuisés, surtout ceux qui jeûnaient, nous fûmes +obligés, pour passer un défilé, de décharger les caisses et de les +porter à bras d’hommes ; peu après, nous aperçûmes sur les hauteurs les +restes d’un petit blockhaus carré romain, encore assez bien conservé, +qui dominait le passage. Nous gravîmes ensuite une pente et, +redescendant de l’autre côté, nous nous trouvâmes à côté de Midas. + +L’oasis de Midas est située comme un nid d’aigle dans une assiette[140] +au milieu de la montagne ; les ravins qui l’entourent ne la laissent +accessible que d’un côté où l’on voit plusieurs koubbas appelés les +Sebaa Regoud. On entre dans la ville par les plantations, et, de l’autre +côté, les maisons sont suspendues sur un ravin ou précipice comme à +Constantine ; la population de Midas peut monter à 30 hommes environ. Ce +sont des Beldîa. Toute la petite oasis présente les sites les plus +charmants ; les jardins offrent un sauvage pittoresque que l’on y +rencontre rarement ; quelques palmiers surtout, à la tête du ravin, +adossés à un rocher à pic de strates horizontales, me tentèrent beaucoup +pour un croquis, mais je crus devoir y renoncer. + +Nous fîmes notre entrée en ville par la seule porte qui s’ouvre dans la +muraille (comme à Chebika) et fûmes bien reçus quoique froidement. Il +n’y eut qu’un petit incident fâcheux, ce fut une scène d’injures que fit +le maître de la maison où on nous installa, un nègre, qui fit sortir les +mokhazenis de leur assiette et engagea une lutte corps à corps, dans +laquelle ils eurent le dessus. Je craignis un moment que la lutte ne +devînt sérieuse et m’armai moi-même en faisant armer mon monde ; je +sortis pour parler au nègre, mais je vis heureusement que tout +s’apaisait peu à peu. + +Il y avait en ville les chefs des Oulad Sidi’Abid au nombre desquels se +trouvait Si Ramdhān, leur chef, pour qui Si ʿAli Saci avait donné une +lettre. Ils vinrent tous, et se conduisirent très bien, car il faut bien +leur pardonner leur curiosité, causée par leur ignorance. Ils causèrent +et plaisantèrent avec moi. Plusieurs ont leur maison ici. Ils me +demandèrent entre autres si Paris était près de Sidi’Okba. Je sacrifiai +ma demi-journée à mes hôtes, ne voulant pas les indisposer par des +observations et mon travail ordinaire ; je craignis de gâter mes +affaires au moment de quitter la régence de Tunis, et en même temps le +pays de la peur. Du reste, j’y gagnai d’un autre côté en jetant un coup +d’œil dans les mœurs et l’état social et moral de cette population. + +Ce que j’en dirai peut s’appliquer à Chebika et probablement aussi à +Tamerza qui est la grande ville de la montagne, et où réside +ordinairement un parent de Si ʿAli Saci. Actuellement il est à Tōzer, il +a eu des difficultés avec ses administrés qui ne doivent pas être +faciles, à cause de l’impôt ; le Bey menace de faire détruire la ville. +Les hommes de Midas sont mal vêtus, et pour la plupart malades. Je n’ai +jamais eu autant de consultations. La syphilis est très commune à tous +les degrés : descendue aux jambes, aux bras, etc., rendant une femme +impotente ; enfin on me l’amène sous la triste forme d’un petit enfant à +la mamelle couvert de glandes et dégoûtant de saleté, déjà jauni par la +mort ! Les femmes sont habillées à l’occidentale avec d’assez vives +couleurs ; quelques-unes, je dirai même la plupart, ne sont pas mal. +Mais le pays est, à ce que je crois, perdu par les maladies vénériennes +et la fièvre. Les Oulad Sidi’Abid paraissent eux-mêmes beaucoup souffrir +des maladies vénériennes. — Les femmes sont assez libres et me jettent +quelques coups d’œil intéressants. — On voit pas mal de nègres. + +La tradition rapporte que cette petite ville se nommait autrefois +Merdās. + +Dans les pierres qui, avec de la terre, servent à construire les +maisons, je reconnais d’assez grandes pierres taillées, quelques-unes +même debout en plan. Évidemment il y avait là un établissement romain, +moins étendu, mais mieux construit que celui de Chebika. + + 5 avril. + +Nous eûmes de la peine à obtenir ce matin les hommes qui devaient +m’escorter jusqu’à Négrīn. Les deux mokhazenis, il faut leur rendre +cette justice, ne me quittèrent que lorsque tout le monde fut prêt. Je +fus accompagné par onze hommes. + +Nous remontions un long oued (oued Midas) ; le terrain était très aisé, +mais les malheureux chameaux affamés et fatigués ne nous permirent pas +de voyager aussi vite que nous l’eussions désiré. D’abord des montagnes +très élevées nous surplombaient à droite et à gauche, puis à mesure que +nous avancions, les montagnes s’éloignèrent et enfin cessèrent tout à +fait sur la droite, car je ne puis compter comme telles les hauteurs de +Hoouarīn et autres[141] qui nous apparaissaient à peine à travers les +vapeurs. La végétation était maigre et rare ; je pus à peine distinguer +les espèces qui se présentèrent sur la route. Le pays est très dénudé, +sauvage et incultivable ; l’eau y est extrêmement rare ; nous ne +rencontrâmes qu’un puits, appelé El-Hassey, creusé dans l’oued. C’est +près de cet endroit que je vis le seul emplacement évident d’un petit +poste romain ; quelques pierres et de nombreux fragments de poterie +antique sur un mamelon sont tout ce qu’il en reste. + +Cette route est très dangereuse, étant exposée aux incursions des +Hammāma et des Oulad el’Aisāoui ; aussi mon escorte était-elle très peu +rassurée, ce qui était d’un autre côté très peu rassurant pour moi. Nous +rencontrâmes plusieurs tas de pierres indiquant autant de victimes des +brigandages qui s’y commettent. Un voyage dans le Sahara pendant le +ramadan avec des musulmans trop consciencieux est du reste une chose +presque impossible et bien fatigante. C’était le cas ici ; plusieurs des +hommes, et Ahmed lui-même, jeûnaient et ne pouvaient pas même boire une +goutte d’eau. Comment pouvait-on exiger d’eux de marcher rapidement et +d’activer la marche des chameaux ? + +Enfin nous atteignîmes des renflements de sable que l’on appelle Erg el +Djemīl ; nous les coupâmes et avançâmes vers le but de notre voyage, qui +nous apparaissait à l’horizon ; nous voyions du moins les hauteurs entre +lesquelles Négrīn est enclavée. Bientôt nous entrâmes dans un pays très +accidenté, sillonné de ravins et de rochers et qui présente quelques +difficultés. L’oued de Negrīn se distinguait très bien sur la gauche et +nous laissâmes, au bout de quelque temps, le bouquet de palmiers de +Zaghouān où logent deux ou trois familles. + +J’envoyai en avant un homme pour annoncer ma venue à Négrīn, et j’avoue +que j’étais un peu incertain de la nature de l’accueil que j’allais +recevoir ; bientôt mes doutes furent dissipés, car nous rencontrâmes +deux des grands de la ville venus à ma rencontre ; ils me saluèrent en +m’embrassant sur l’épaule et me souhaitèrent la bienvenue. On me logea +dans la maison du cheikh qui venait d’arriver, et qui me salua à mon +entrée. C’est un jeune homme nommé Cheikh Mohammed qui a de très bonnes +manières, et qui me paraît très dévoué à la cause des Français. Je reçus +la visite des grands de la ville, qui se conduisirent très bien et que +je ne congédiai que vers le _maghreb_[142]. L’accueil de Négrīn, après +ma course si aventureuse dans la Tunisie, me fit bien du plaisir. Le +cheikh avait été averti de ma venue il y a deux jours par une lettre +venue de Tebessa (car Négrīn dépend de Tebessa qui est à trois journées +de marche). En un mot, je croyais être dans un pays pacifié, et on verra +demain qu’il n’en était rien. + +Négrīn se trouve bâtie dans un ravin d’un abord difficile sur le bord +occidental de l’oued. Les palmiers sont plantés dans le lit même de la +vallée, et en échelons, car la pente de l’oued ici est très forte et le +ruisseau qui coule au milieu des palmiers va par bonds et cascades. +Cette nature du sol permet que l’on arrose facilement les palmiers, car +on n’a qu’à détourner à chaque jardin l’eau qui est nécessaire à +l’arrosage, et le courant de l’oued l’y amène par sa propre force au +moyen d’un saguia. — Outre les palmiers, les plantations renfermaient +encore des figuiers, des abricotiers, des pêchers et surtout des +oliviers. + +Dans la soirée, on m’annonça qu’un des chameaux était tellement malade +que le départ pour demain était impossible ; je me soumis de mauvaise +grâce ; mais l’espoir de bien explorer Besseriani[143] me consola un +peu. + + 6 avril. + +Ce matin, je partis avec le cheikh, un autre cavalier et Ahmed, pour +explorer les ruines de Besseriani ; un assez grand nombre d’hommes +devaient nous rejoindre aux ruines par un chemin plus court mais plus +difficile pour les chevaux. En quittant la ville, nous gardâmes quelque +temps les plantations à notre gauche, et marchâmes tantôt sur les +hauteurs dominant les ravins, tantôt dans le lit même de ces derniers ; +nous atteignîmes enfin l’oued, qui forme ici une petite rivière, coulant +entre de nombreux tamaris et au milieu d’un thalweg bordé de petites +collines ; là commencent les labours et les semis d’orge. Nous ne +quittâmes l’oued que lorsque nous fûmes près des ruines ; nous le +laissâmes alors, sur la droite, aller arroser les labours qui commencent +au N.-O. de Besseriani, et se prolonger à l’ouest et enfin au S.-O. +jusqu’à 1 kilomètre au delà des ruines. A gauche nous avions, à peu de +distance, un sommet de la chaîne de montagnes qui borde d’un côté l’oued +de Négrīn. De là la montagne[144] se prolonge très haute vers l’orient, +formant ainsi la limite du véritable Sahara : à ses pieds s’étend un +terrain rocheux et raviné, formant une pente rapide vers le sud, et qui +est excessivement difficile à traverser. + +La première ruine que je touchai est un support d’arc de triomphe +formant le seul vestige reconnaissable qui en reste ; au pied étaient +dispersées de nombreuses pierres de taille assez volumineuses qui +avaient complété ce monument ; dans la partie intérieure du support de +l’arc, au milieu de la baie, se distingue une colonne mutilée formant +corps avec le support, laquelle colonne était ornée de cannelures et +d’un chapiteau sculpté[145]. Au pied de l’arc de triomphe, je trouvai +deux pierres portant chacune une inscription, malheureusement un peu +mutilées et effacées par les intempéries des saisons. Peut-être ces deux +pierres font-elles partie d’une même inscription qui était placée au- +dessus de l’arc de triomphe[146] : + +[Illustration] + +A côté du support de l’arc encore debout, se trouve un mur d’une +admirable construction, encore très bien conservé jusqu’à une certaine +hauteur ; peut-être servait-il à soutenir l’autre pilier de l’arc ; +cependant je le crois à peine, à cause de la distance qui sépare les +deux ruines. + +De là je me rendis au monument le plus remarquable que renferme +actuellement Besseriani ; c’est un arc de triomphe encore très bien +conservé dans sa partie principale. A son sommet se trouve une belle +pierre très plane sur laquelle on lit le milieu d’une inscription en +grosses et belles lettres d’un travail fini et d’une régularité +remarquable. En regardant l’inscription, on a sur la gauche du monument +un mur y attenant, encore assez bien conservé ; le tout atteste +l’importance considérable[147] de l’établissement romain, et la +tradition à Midas m’avait déjà appris qu’autrefois, Besseriani +commandait à toutes les petites villes des environs que j’ai visitées +depuis Chebika. J’ai dessiné sur les lieux mêmes, sur la planche I, une +esquisse grossière de ce monument[148]. La belle inscription de cet arc +de triomphe étant incomplète, je me mis à chercher les deux pierres qui +manquaient, et je parvins bientôt à en trouver une seconde formant le +commencement du document. Dans une ruine dont je parlerai tout à +l’heure, je trouvai bien une troisième pierre portant trois lignes d’une +inscription en aussi gros caractères que la première, mais je ne trouve +pas à première vue un sens ni beaucoup de rapport entre ces trois lignes +et les quatre lignes de la première inscription ; il est cependant +probable qu’elle en fait partie[149]. Voici les deux premières : + +[Illustration] + +Voici maintenant la troisième pierre que j’ai trouvée à une petite +distance de l’arc de triomphe, dans des ruines de belles et grandes +pierres qui devaient appartenir à quelque bâtiment public ; la surface +de cette pierre a plus souffert que celle des autres. + +[Illustration] + +J’allai ensuite à un monceau de ruines, peut-être les restes d’un autre +arc de triomphe, qui est situé à l’ouest du dernier monument, et à peu +près sur la ligne des ruines que j’ai visitées les premières, c’est-à- +dire plus dans le voisinage des labours. J’y trouvai d’énormes pierres +de taille parfaitement taillées, trois portaient des inscriptions +malheureusement un peu écornées[150]. + +[Illustration] + +Besseriani, ainsi que la ville romaine de Chebika, sont situées au bas +de la montagne, là où l’oued sort des rochers, et l’on voit à l’opposite +que les Arabes et les Berbères ont bâti leurs villages au milieu des +rochers dans les positions les plus difficiles[151]. + +Je prenais quelques angles pour baser un plan grossier de Besseriani, +lorsque l’on signala cinq cavaliers à l’horizon. Or ce pays est +tellement peu sûr que l’on donna immédiatement le signal de se +rassembler et que l’on cria aux cultivateurs dans les labours de se +rallier à nous. Dans la bagarre, je négligeai de remettre mon haïk que +j’avais ôté pour travailler, et me contentai de mes burnous et de mes +culottes. Chacun arma son fusil et je sortis mon revolver pour être prêt +le cas échéant. + +Les cavaliers ne nous avaient pas vus à cheval, et ils n’étaient plus +très éloignés, lorsque quatre d’entre nous, dont le cheikh, partirent au +galop pour aller au-devant d’eux. Dès qu’ils nous aperçurent, les +étrangers s’enfuirent à fond de train, l’un d’eux gagnant le Sahara ; +les autres tâchèrent de se réfugier dans la montagne. Aussitôt tout le +monde cria qu’ils étaient ennemis, Hammāma ou Oulad el’Aisāoui, venus +pour un coup de main, et nous partîmes nous aussi au galop pour prêter +main forte au cheikh. Le terrain dans lequel nous galopions est un +labyrinthe de casse-cou, et Ahmed et moi, ne connaissant pas le pays, +nous allions hésitants ; le vieux qui était resté faisait un peu le +traînard ; je m’aperçus bientôt que la peur l’enchaînait, et lui répétai +plusieurs fois de prendre les devants ; je fus enfin obligé de le +menacer de mon revolver pour le décider à nous guider. Nous galopions +toujours, et pendant ce temps nous n’entendions que les cris de guerre +sauvages que poussaient nos amis ; un fort coup de feu nous échappa au +milieu du bruit du galop de nos chevaux. Nous arrivâmes enfin au pied de +la montagne et rejoignîmes les nôtres, au moment où les étrangers, que +leur fuite folle avait portés sur des points inaccessibles, +abandonnaient leurs montures pour sauver leurs têtes. Nous nous +contentâmes de prendre trois chevaux dont un fort beau, puis nous +tâchâmes de poursuivre celui qui avait gagné le Sahara, mais +abandonnâmes bientôt ses traces. + +Pendant que nous revenions triomphants, et que mon brave Ahmed se voyait +déjà de retour à Biskra, monté sur un cheval, nous aperçûmes au loin un +homme qui venait en faisant des protestations ; c’était un homme bien +connu des Nemēmcha soumis, qui, reconnaissant enfin la nature de notre +cavalerie, venait demander de quel droit nous avions fait acte +d’ennemis. Il nous raconta qu’il nous avait pris pour des Hammāma ou des +Oulad el’Aisāoui et que c’était là la cause de leur fuite. Nous sûmes +donc que nous avions fait méprise des deux parts, et revînmes ensemble à +Besseriani. Nous promîmes de rendre les chevaux à leurs maîtres dès que +ceux-ci viendraient les réclamer, ce qu’ils firent à Négrīn dans la +soirée. Nous rentrâmes épuisés à Besseriani, où j’achevai de dessiner +l’arc de triomphe debout, et nous retournâmes en ville, rencontrant sur +notre route une foule d’habitants, hommes et femmes, qui venaient soit +prendre part au combat, soit savoir ce qui était arrivé. — Deux de nos +cavaliers ne voulurent pas laisser échapper l’occasion de faire une +fantazia, et nous entrâmes chez nous. + +A peine étais-je assis, qu’un homme ensanglanté, venant demander +justice, se présenta devant moi. On avait tué une chèvre aujourd’hui, et +il avait acheté la peau de la bête avec la tête, croyait-il ; le vendeur +prétendit que c’était sans la tête ; l’acheteur jura qu’il ne la +rendrait pas, quoi qu’il dût arriver ; il s’ensuivit un combat, où mon +homme reçut sur la tête un coup de pierre qui lui avait fait une forte +blessure ; le crâne heureusement n’avait pas été entamé. Comme je +n’avais pas entendu l’adversaire, je priai le cheikh de s’enquérir de +cette affaire ; et les deux parties ayant tort, il proposa une amende de +6 douros pour chacun. + +Ma course effrénée de ce matin, en plein soleil, sans mon haïk, m’avait +été nuisible et je commençai, dès le retour, à sentir les symptômes d’un +violent mal de tête avec dégoût, presque mal de cœur. + +Vers les trois heures de l’après-midi, arriva en ville un jeune homme +nous annonçant que des Hammāma l’avaient dépouillé et venaient d’emmener +les troupeaux de chèvres de Négrīn, dont il était le gardien, et qui +étaient au pâturage près de Zaghouān. Aussitôt le cheikh, quoique +jeûnant, fit seller son cheval et se prépara à la poursuite ainsi que +les hommes armés de la ville ; les chevaux partaient, et dans le premier +mouvement je montai aussi en selle, oubliant ma maladie ; je pris le +fusil d’Ahmed qui avait été au frais sous les palmiers ; mais, à peine +sorti de la ville, je vis que j’étais trop malade pour suivre l’allure +des autres chevaux, et laissant le mien à un des fantassins, je revins +vers la ville. Je rencontrai Ahmed, qui me gronda de m’être dérangé, et +plus encore d’avoir laissé mon cheval ; mais c’était un peu tard. Dans +la soirée tout le monde revint, les Hammāma, au nombre de 7 à 8 +fantassins, avaient pris la fuite dans la montagne, abandonnant les +troupeaux, et n’emportant qu’un fusil et un burnous. J’appris à cette +occasion que trois familles de Négrīn habitaient Zaghouān. Après le +retour de la petite armée, je tombai très malade, et n’eus que le temps +de prendre de l’ipécacuanha, puis après les vomissements une dose de +quinine ; j’eus un instant le délire et un mal de tête fou, puis je +tombai dans un état de prostration jusque vers les 10 heures du soir. Je +me réveillai alors presque guéri, me déshabillai et me couchai ; il +faisait une chaleur très grande. + +Je vis, avant de tomber tout à fait malade, les hommes que nous avions +poursuivis le matin ; l’un d’eux était précisément celui qui avait été +réclamer sa jument à Si-Mohammed ben Rabah, et qui la ramenait dans sa +tribu. Ils avaient rencontré dans le chott un homme des Oulad +el’Aisāoui, l’avaient dépouillé et renvoyé après lui avoir administré +une bastonnade. Mes aventures d’aujourd’hui dénotent que ce pays est +loin d’être pacifié. En effet, les gens de Négrīn n’osent à la lettre +pas sortir de chez eux pour aller commercer, de crainte des vexations et +actes d’hostilité des Oulad el’Aisāoui et des Hammāma. Tous les ans, ces +deux tribus hostiles leur enlèvent leurs troupeaux de chèvres et tout ce +qu’ils peuvent prendre. Le seul chemin qui leur soit ouvert est la route +de Tebessa depuis l’occupation française. + + 7 avril. + +Aujourd’hui, je suis resté à la maison toute la journée ; j’étais +heureusement guéri. J’écrivis dès le matin une lettre au cheikh de +Ferkān, pour lui demander une mule et deux hommes, qui m’accompagnent +demain à Zéribet Ahmed. + +Dans le milieu de la journée, la nouvelle arriva qu’un mulet qui était à +paître dans les plantations avait disparu, et il parut évident que +c’étaient les Hammāma d’hier qui, cachés dans la montagne, n’avaient pas +voulu partir sans butin et étaient venus dans la journée enlever ce +mulet. Le village fut encore sur le point de se mettre en armes, mais on +abandonna ensuite le projet. + +J’apprends aujourd’hui que Négrīn peut compter environ 60 maisons et +peut-être 120 hommes en état de porter les armes. La population se +divise en quatre tribus ; les Oulad ech Cheikh, les Oukid Hamza ; les +Obbaouma et les Oulad Mansour. Le tribut de Négrīn est de 1.180 francs +par an. + +A Négrīn, un individu vint me trouver, et, après m’avoir fait comprendre +qu’il avait beaucoup d’argent, il me pria de lui écrire une amulette +pour que sa femme qu’il avait répudiée revînt à lui. Il l’aimait et elle +en préférait un autre avec lequel elle devait se marier. Je répondis à +cet homme que, si j’avais le pouvoir d’écrire de tels talismans, je +commencerais par m’en servir, mais qu’en tous cas je ne lui aurais pas +pris un centime. + +Ferkān subit l’influence des Oulad el’Aisāoui, qui s’y font héberger de +force, et se servent du village comme point de ravitaillement dans leurs +expéditions de pillages. Cela tient à ce que les habitants ont beaucoup +de Nemēmcha et même d’Oulad el’Aisāoui au milieu d’eux. Outre ces +étrangers, la population de la ville se divise en trois tribus, les +Oulad Brahīm, les Oulad ’Adouān et les Oulad Yoūnis. Le tout forme 65 +maisons et, partant, peut-être 130 hommes au moins en état de porter les +armes ; ce chiffre me fait soupçonner un peu de bonne volonté de leur +part à héberger nos ennemis. + +Des messagers viennent de Ferkān, apportant une réponse peu polie ; je +les gronde bien fort et les renvoie brusquement ; cela cause des +pourparlers à n’en plus finir, des séances avec différents hommes de +Ferkān qui venaient d’arriver au Djérid[152]. On finit par s’en aller en +promettant de revenir avant demain avec la mule et les deux hommes. + + 8 avril. + +Nous quittons Négrīn de bonne heure, le cheikh de Ferkān, qui a au moins +un digne extérieur, est venu lui-même cette nuit amener le mulet et les +deux hommes que j’avais demandés. Il nous accompagne ce matin jusqu’à la +rivière de Ghēsrān[153] où nous faisons boire les chevaux et remplissons +nos outres, puis nous partons chacun de notre côté, lui retournant à +Ferkān, et nous coupant dans le Sahara pour atteindre le Zāb. Quatre +cavaliers de Négrīn m’accompagnent : je renvoie le cinquième, qui, +voulant tuer un lièvre, décharge son fusil qui éclate, sans causer +d’accident heureusement. + +Nous voyageons dans un terrain aisé, le commencement du Sahara, qui se +prolonge indéfiniment sur la gauche, et nous avons toute la journée à +une certaine distance sur la droite, la chaîne de collines, au milieu de +laquelle est bâtie Ferkān, et qui est séparée par une plaine de +montagnes plus hautes[154]. Je déjeune dans l’oued Djērech maintenant à +sec, parce que l’année n’a pas été pluvieuse. + +Une autre longue marche nous amène à l’oued el Miyta, dont le lit est +divisé en plusieurs canaux à cet endroit. Un peu plus loin, vers +l’ouest, commencent des plaines appelées communément El Feyyād[155], et +qui méritent beaucoup d’attention. Le sol de ces plaines est composé +d’argiles mêlées de sables et très lavées[156] ; par conséquent, elles +renferment tous les éléments de fécondité, et il ne leur manque en effet +que l’eau[157]. Après les pluies se montrent une quantité de plantes +annuelles, telles que graminées et petites fleurs champêtres que les +ardeurs de l’été dessèchent ; tandis que, dans les années sèches comme +celle-ci, cette végétation elle-même ne se montre pas. Dans plusieurs +endroits de ces Feyyād, les Arabes labourent lorsque les pluies +arrivent ; dans d’autres parties beaucoup plus rares les oueds +descendant de la montagne leur permettent de cultiver chaque année. Or +il est évident que si, par des barrages ingénieux ou des forages +artésiens, on parvient à assurer de l’eau à ces plaines désertes, on +assurera par le fait même de belles récoltes sur une superficie +considérable de celle partie du Sahara. + +Ces plaines cultivables sont séparées par des renflements à peine +sensibles couverts de cailloux et de pierres anguleuses. + +Nous marchâmes bien toute la journée, et nous n’atteignîmes l’oued +Ouazzāren que quelques instants après le coucher du soleil. Cet oued +est, comme les précédents, bordé de tamaris ; et nous plantâmes la tente +au chant des chouettes qui s’appelaient dans ces fourrés. Je n’ai pas +besoin de dire que l’oued est à sec. + + 9 avril. + +Aujourd’hui encore nous nous sommes mis en mouvement avant le lever du +soleil, et nous continuâmes de voyager dans les plaines cultivables que +j’ai notées hier ; je remarquai ici pour la première fois bien +distinctement le mirage, _sarab_. La plaine au sud-est paraissait un lac +à l’horizon et des lignes de _Rhamnus arabica_ et de tamaris semblaient +dominer les eaux et former un rivage. Je crus d’abord que c’était le +chott, mais fus obligé de m’apercevoir de mon erreur. Du reste, ces +plaines nues, uniformes et de couleur grisâtre, frappées par les rayons +obliques du soleil le matin ou le soir, offrent toutes les conditions +nécessaires pour le phénomène du mirage. Les inégalités du sol, de +vraies gerçures sur une peau, disparaissent à peu de distance pour +l’œil. + +Nous traversâmes quelques ravines et aperçûmes au bout de quelque temps +les oasis de Bādes, Liana et Kessad, ressortant sur la couleur rougeâtre +des montagnes ; peu après, le village de Zéribet Ahmed nous apparut, et +nous l’atteignîmes pour déjeuner. + +Zéribet Ahmed est un village muré, placé sur une petite élévation. Il +n’a pas de palmiers, et la petite saguia qui passe devant le village est +à sec parce que Liana en absorbe toute l’eau[158]. Les habitants ont +voulu réclamer contre une mesure qui leur ôte leurs récoltes, leur seule +ressource bien sûre ; mais il est probable que dans les années +pluvieuses, l’eau de l’oued arrive jusque chez eux. Ils boivent +actuellement à un puits situé vers le sud-ouest du village, à une +certaine distance. Il y avait au pied des murs trois ou quatre tentes de +Nemēmcha. Les habitants sortirent pour reconnaître les nouveaux venus, +mais je ne voulus pas m’arrêter chez eux ; les quatre Negarniya[159] me +quittèrent ici, et laissant les chameaux suivre de leur pas, je partis +en avant pour arriver le plus tôt possible. + +A moitié route, mon guide me montra sur la gauche « les ruines d’un +village qui fut détruit par un scorpion ». Ce village malheureux était +bâti dans le même genre que Zéribet Ahmed, et a dû être encore moins +considérable. + +J’arrivai enfin à Zéribet el Ouad, nous touchâmes d’abord l’oued, dans +lequel sont plantés les palmiers ; puis, le descendant un peu, nous le +coupâmes en face de la ville, au moment où nous touchions à la goubba de +Sidi-Hassen, marabout célèbre dans le pays. Nous traversâmes la petite +rivière qui coule au fond du thalweg, et entrâmes en ville par quelques +minces jardins. Je trouvai chez El Arbi, le mamelouk italien[160], le +meilleur accueil, et décidai aussitôt que je profiterais de son départ +pour aller à Biskra cette nuit. + + 10 avril. + +Hier au soir, nous sommes partis à 9 heures et demie ; nous avons voyagé +toute la nuit par le vent et le froid, et ce matin je suis arrivé avant +El Arbi que je laisse à Sidi’Okba. Je déjeune avec le colonel, qui donne +par le télégraphe la nouvelle de mon arrivée à Constantine. + + +[Note 134 : Le _Cardium edule fossile_ se trouve représenté dans les +chotts tunisiens par deux formes principales : la forme actuelle +méditerranéenne, et la forme saumâtre des étangs de la Barre, de +Lavalduc, de la Caspienne, etc. (Dru, in _Rapport Roudaire sur la dern. +expéd. des chotts_, p. 55).] + +[Note 135 : Le chott El-Rharsa.] + +[Note 136 : Il y a donc peut-être quelque exagération à dire avec Tissot +que Duveyrier « représente ces ruines comme celles d’une _grande_ +ville ». (Ouv. cité, II, p. 682.)] + +[Note 137 : C’est la chaîne occidentale de Gafsa ou Djebel Blidji, qui +renferme une partie des gisements de phosphate découverts en 1885 par M. +Ph. Thomas.] + +[Note 138 : L’oued Alenda, ou oued Tamerza.] + +[Note 139 : Voir la coupe N.-S. de M. Thomas de Midas au Rharsa : il y a +là deux anticlinaux démantelés du crétacé supérieur, flanqués l’un et +l’autre des deux côtés par les couches redressées de l’éocène +inférieur.] + +[Note 140 : Sur le plus septentrional des deux anticlinaux précités.] + +[Note 141 : C’est la bordure sud du plateau des Nemencha, plus connue +sous le nom de Djebel Ong. (Cf. Blayac, _Le pays des Nememcha_, _Annales +de Géographie_ 1899, p. 149 et suiv.)] + +[Note 142 : Le coucher du soleil.] + +[Note 143 : _Ad Majores_, Cf. Baudot, _Rec. des notices et mémoires de +la Soc. archéol. de Constantine_, 1876, p. 124 et suiv. ; Masqueray, +_Revue Africaine_, 1879, p. 65 et suiv. ; Tissot, II, p. 530, etc.] + +[Note 144 : Djebel Majour (Blayac, art. cité).] + +[Note 145 : Masqueray l’attribue à la fin du IVe siècle.] + +[Note 146 : Cf. la lecture légèrement différente de Baudot reproduite, +dans Tissot, II, p. 533 et _C. I. L._, VIII, 2480.] + +[Note 147 : Cf. Tissot, II, p. 531, et Masqueray, p. 75-76.] + +[Note 148 : Ce dessin n’a pas été retrouvé. Duveyrier le porte déjà +manquant dans une table manuscrite de 1869.] + +[Note 149 : Voir la lecture plus complète dans Tissot, II, p. 531.] + +[Note 150 : Cf. les textes de Tissot, II, p. 534 et de Masqueray.] + +[Note 151 : Il ne faut pas oublier toutefois que les _castella_, qui +permettaient aux colons du Sud de communiquer avec le Nord par les +gorges de l’oued Hallaïl, sont perchés comme les villages indigènes +(Blayac, art. cité, p. 158).] + +[Note 152 : Négrīn était ainsi considérée comme la dernière oasis du +Djérid, Ferkān comme la première du Zab.] + +[Note 153 : Oued Kesrane, la rivière de Négrīn.] + +[Note 154 : Plaine de Mdila et Djebel Sidi-Abîd.] + +[Note 155 : Nom plus connu au singulier : El Faïdh.] + +[Note 156 : Veut dire sans doute qu’elles ne sont pas salées.] + +[Note 157 : On a supprimé ici une phrase incompréhensible. Duveyrier +était évidemment sous le coup de sa récente indisposition, et cette +partie de son journal s’en ressent.] + +[Note 158 : D’après la coutume, Liana a droit à deux tiers du volume +d’eau de l’oued el Arab. Le tiers restant doit être réparti entre les +oasis d’El Ksar, Badès, El Djadi et Zéribet Ahmed. (Féliu, _Le régime +des eaux dans le Sahara de Constantine_. Blida, 1896, p. 90-92.)] + +[Note 159 : « Gens de Négrīn. »] + +[Note 160 : Appelé aussi El Arbi Mamelouk. C’était un maréchal des logis +d’origine piémontaise, qui, élevé en musulman, était entré au titre +indigène au 3e spahis. Il rendit à Zéribet de bons services, fut nommé +lieutenant, puis caïd des Beni-Salah, dont il empêcha la révolte en +1871, ce qui le désigna au général de Lacroix pour le caïdat du Souf, +lorsque ce groupe d’oasis fut distrait du caïdat de Tougourt. Il fut +assassiné en 1873, peut-être à l’instigation du marabout de Temacine, +Si-Maammar, celui même que Duveyrier soupçonna toujours d’avoir +encouragé le meurtre de Dournaux-Dupéré. Duveyrier, dans ses lettres, +parla toujours d’El Arbi avec la plus grande estime. « Sa mort, +écrivait-il en 1873, est un malheur pour la paix du Sahara. »] + + + + + DEUXIÈME PARTIE + + * * * * * + + CHAPITRE PREMIER + + DANS L’OUED-RIGH + + + Le 28 mai 1860. + +[Illustration : Inscription arabe du tombeau de Sidi’Okba.] + +Je quittai Biskra et me rendis à Sidi’Okba. La mosquée de Sidi’Okba est +assez vaste et élevée ; on y voit une grande porte en bois sculpté qui +était autrefois garnie d’argent, dit la tradition ; elle ne sert plus +maintenant, du moins elle était fermée pendant ma visite, et on entre +dans le temple par une petite porte qui donne d’abord dans la chambre +aux ablutions où l’on voit plusieurs bassins allongés qui ont l’air de +sarcophages romains. Le tombeau de Sidi’Okba est dans la mosquée et se +compose d’une chambre dont je n’ai vu que les murs extérieurs. Sur un +des côtés de la porte on voit une inscription coufique en relief sur une +bande de terre cuite et formant une ligne écrite de bas en haut, on y +lit : + +au-dessus de la porte même est une autre inscription ancienne aussi ; +elle est sculptée en relief sur une planche de bois coloriée. Dans la +ville on voit de temps à autre des pierres romaines encastrées dans les +murs. + +Le jardin du kaïd seul possède des orangers et des citronniers. + + Le 29 mai. + +Je pars pour Zéribet el Ouad. La route traverse d’abord les immenses +terrains de labours de Sidi’Okba. Tous les grains sont coupés, je ne +vois plus qu’un petit champ où l’on fait la moisson. Ensuite on entre +dans une succession de plaines séparées par les rivières à sec ; tout ce +pays est d’excellente terre labourable, il n’y manque que de l’eau, et +la seule végétation actuelle est limitée à quelques rares touffes de +_guetaf_, de tamarix, etc. Nous voyons du mirage à l’horizon devant nous +et sur la droite. Ces terres végétales sont des alluvions apportées de +la montagne. Nous voyons à droite l’oasis d’Aïn Naga, à une petite +distance. Enfin j’arrive à Zéribet vers 3 heures et demie du soir, par +une très grande chaleur, le vent a soufflé toute la journée en sirocco. + + Le 30 mai. + +Zéribet el Ouad peut avoir 1.500 âmes ; il y a un détachement de 45 +spahis commandés par mon ami El Arbi. La rivière sur laquelle la ville +est bâtie s’appelle Ouad el’Arāb ; il suffit qu’elle ait deux crues par +an pour que les habitants de la contrée puissent arroser non seulement +leurs labours autour de la ville, mais encore ceux de la plaine d’El +Faïdh, et alors les récoltes sont d’une richesse dont on n’a pas d’idée, +mais depuis que la sécurité règne dans la montagne, les Chaouia ont fait +sans cesse de nouveaux barrages à mesure que leurs cultures augmentent +et l’eau devient de plus en plus rare à Zéribet el Ouad. La dernière +crue a eu lieu au milieu de l’automne dernier, et depuis lors il y a +toujours eu de l’eau dans l’ouad dans les trous et dépressions du lit. +Dans ces trous vivent des barbeaux dont quelques-uns atteignent un pied +de longueur ; ils ont une couleur plus pâle et plus jaunâtre que les +autres barbeaux de ce pays, ce qui fit croire aux spahis français que ce +n’était pas un poisson de cette espèce. + +Les jardins de palmiers, qui sont en petit nombre, sont arrosés par des +puits à bascule comme au Souf[161] ; ces puits, creusés dans le lit de +la rivière, ont très peu de profondeur. Celui du jardin d’El Arbi avait +une température de 22°,0 à une profondeur de 3m,75 dans l’après-midi. El +Arbi cultive dans son jardin qu’il a établi depuis quelques mois +seulement des légumes français pour montrer l’exemple aux indigènes : +pommes de terre, haricots, choux, laitue, luzerne, carotte, navets, et +tout est venu très bien dans la terre d’alluvion qui a reçu les +semences. + +Il n’y a pas de puces à Sidi’Okba ni à Zéribet, à cette époque du moins. + + Le 31 mai. + +Nous partons, El Arbi et moi, avec une dizaine de spahis et, laissant le +bagage derrière, nous voyageons rapidement à travers une plaine unie, de +terre végétale, et à peine parsemée çà et là de touffes de _guetaf_ et +de tamarix. Nous avons toujours à notre droite l’oued el Arab à une +distance variable. + +Nous arrivons de bonne heure à El Faïdh et nous arrêtons à une petite +baraque auprès du puits artésien inachevé, et recouvert en ce moment par +une grossière maçonnerie. Nous ne trouvons ici que quelques tentes +d’Arabes qui gardent les puits, mais il y a deux villages tout près de +là : Beled Oulad Bou Hadîdja et Beled Oulad’Amer, du nom de deux tribus +autrefois en querelles continuelles, mais qui, depuis la domination +française, sont forcées, comme tant d’autres, à vivre en paix. Ces +villages ne sont habités que pendant l’hiver, ou, s’ils le sont aussi +pendant l’été, c’est que l’oued el Arab a coulé deux fois dans l’année, +ce qui a rendu possible les magnifiques labours dans les plaines d’El +Faïdh. Dans ces grandes occasions, on mêle du sable aux grains de blé et +d’orge pour qu’ils ne tombent pas trop près les uns des autres. Le puits +artésien, qui est déjà à 130 mètres de profondeur[162] et qui jusqu’à +présent n’a rendu que des terres semblables à celle du sol ou +différentes seulement par une plus grande proportion d’argile, donnerait +une fertilité certaine à ces terres qui ne sont plus arrosées maintenant +que rarement, car les montagnards, depuis que la sécurité règne dans +leur pays, ont construit des quantités de barrages nouveaux qui +absorbent les petites crues. Il y a longtemps que l’eau de la rivière +n’est parvenue à El Faïdh ; la dernière crue date du milieu de l’automne +dernier. + +Autrefois il y avait des plantations de palmiers à El Faïdh. Aujourd’hui +il ne reste plus qu’un seul dattier comme témoin de ce fait. Ils ont été +coupés dans une querelle de tribu. + +L’eau que l’on boit à El Faïdh est bonne, elle est tirée des oglas +creusées dans le lit à sec de la rivière, lequel est entouré de tamaris. + +La faune de ce pays est remarquable à deux points de vue : d’abord, il y +a de nombreux sangliers, dont les coups de boutoir sont visibles au pied +de presque toutes les touffes de broussailles. Ensuite, le serpent des +jongleurs égyptiens existe aussi ici, le mâle est appelé ثعبان, la +femelle نعجة, à moins que ce ne soient deux espèces différentes. Cette +espèce atteint presque 2 mètres de long et la grosseur de la cuisse (?) +elle est de couleur noire, et lorsqu’elle est en colère, se lève sur la +queue et se promène en étalant la peau de son cou en éventail. M. Hénon +en a vu une morte que El Arbi lui a envoyée. + +La végétation est, je crois, de _guetaf_. + + Le 1er juin. + +El Arbi m’avait déjà quitté la veille au soir, mais il m’avait laissé +ses spahis. Nous partîmes de bonne heure, et en arrivant aux _oglas_, +mon sacré Brahim qui n’a jamais brillé jusqu’ici que comme pilier de +café, ménage si mal le chameau des cantines que les deux caisses sont +jetées à terre. Heureusement rien n’est cassé, mais cet événement fait +oublier à mes serviteurs de prendre de l’eau, et nous voilà partis pour +faire deux lieues dans le Sahara sans trouver d’eau. Aussi dès que je +m’aperçois de leur oubli, je pars en avant à cheval avec un des +serviteurs du kaïd qui me servait de guide. + +Nous traversons une plaine appelées Farfaria, à sol de terre labourable +tout boursouflé dans lequel les chevaux enfoncent beaucoup. La +végétation est excessivement rare ; par endroits elle est nulle. Elle se +compose de tamaris formant des buissons sur le bord des rivières à sec +qui se trouvent ici près du chott en très grand nombre, de _guetaf_ plus +rare et enfin de _jell_ et de _Bou ’akerich_[163]. Le pays est d’une +grande uniformité ; plus on approche de Sidi Mohammed Moussa, plus on +rencontre de plaques d’efflorescences salines. Enfin lorsqu’on arrive à +ce bosquet de palmiers, le sol est devenu _heïcha_, la végétation est +plus dure, et se compose des mêmes espèces qu’avant. + +En arrivant à Sidi Mohammed Moussa, nous croyions trouver de l’eau +potable, mais celle que nous trouvâmes était trop salée pour être bue. +Il y a là une mosquée assez grande entourée de quelques petites +maisons ; le village était abandonné ainsi que quelques petites huttes +en branches d’arbres semées dans les jardins. Les petites plantations +assez clairsemées, inégalement distribuées et peu importantes, sont +remplies de tourterelles. Nous apprîmes plus tard que personne ne +pouvait plus habiter cet endroit depuis que l’eau était devenue si salée +et si amère. + +Après nous être reposés un instant, nous continuâmes notre route et ne +tardâmes pas à arriver à El-Haouch, village bâti sur le côté d’un fort +beau bois de palmiers. Les habitants d’El-Haouch étaient tous dans la +forêt de Saada où ils avaient semé des céréales cet hiver. Ils sont +obligés d’émigrer ainsi à quelque distance du village toutes les années +où la rivière ne leur apporte pas l’eau nécessaire pour qu’ils puissent +labourer autour de leur village. Nous ne trouvâmes donc que les gardiens +des maisons et très peu de ressources alimentaires ; on me laissa la +mosquée pour habitation et je m’y installai de mon mieux. Les chameaux +n’arrivèrent que vers 3 heures. J’avais envoyé de l’eau à leur +rencontre. J’achetai une poule 1 franc ; et Ahmed et moi nous tirâmes +quelques tourterelles dans les jardins. L’eau d’El-Haouch est très +mauvaise. + + 2 juin. + +J’avais envoyé dès mon arrivée quelqu’un au cheik d’El-Haouch à Saada, +et il m’envoya dans la nuit un cavalier et un piéton pour me conduire à +Merhayyer (la Changée). + +Nous voyageons aujourd’hui dans une plaine couverte de sable ou de +gravier, où souvent des affleurements de calcaire blanc se font jour. Le +relief de cette plaine est assez accidenté on y voit presque toujours +des _drâ_ ou lignes de hauteurs à l’horizon. La végétation est assez +fournie : d’abord elle se compose de _zeita_, de _jell_ et d’_isrif_, +puis enfin de _drin_, de _zeita_ et de _greyna_. Dans la première partie +de la route nous voyons sur la gauche de petites buttes qui indiquent +l’emplacement d’un ancien _qsar_ appelé Djeneyyen جنين (le petit +jardin). Il y avait autrefois des sources d’eau douce dans cet endroit ; +mais elles sont devenues salées et alors on a abandonné les lieux. Il ne +reste de la _ghâba_ que quelques palmiers-broussailles. + +Nous arrivons à l’oued Itel par une très grande chaleur. Cet endroit +s’appelle Sētīl ; on y trouve des oglas ou trous peu profonds ayant un +peu d’eau au fond. Cette eau était autrefois renommée comme très bonne. +El Arbi en partant m’avait dit : « Vous retrouverez là l’eau de Mengoūb +et de Zerig ech Chaaba. » Or dans le meilleur trou l’eau était verdâtre, +lourde et avait un goût salé amer très désagréable. L’oued Itel n’est +ici qu’une petite dépression large d’une centaine de mètres, garnie de +sable et de gravier, mais sans berge. Son lit est couvert de tamaris. Il +y a quelques jours qu’un campement de Toroūd était ici ; ils ont émigré +à Bir el Asli dans le Sahara de Tinedla. + + Dimanche 3 juin. + +En quittant Setīl on continue jusqu’au Dhahâr[164] la plaine de même +conformation que celle d’hier. La végétation est composée de _retem_, +d’_isrif_, de _methennan_ et de _guerch_. Au Dhahâr, qui est le talus +formé par une plaine supérieure qui cesse tout d’un coup pour faire +place à une plaine plus basse, je trouvai dans les berges la même terre +rougeâtre sableuse que l’on retrouve autour du qsar de Merhayyer. + +Ici commence l’oued Righ naturel[165], le chott Melghigh n’est plus qu’à +une petite distance sur la gauche. On en longe même le bord pendant +quelque temps. A partir de là commence un sol ou _heicha_ boursouflé, +souvent couvert d’efflorescences de sel, et caractérisé par une autre +végétation : _zeita_, _greyna_, _ghardeg_ (?), etc. A moitié chemin +entre Merhayyer et Setil se voient sur le chott les premières taches de +palmiers, celle de Merouān ; à partir de là elles se succèdent presque +sans relâche ; à droite on voit quelques _cherias_ ou bosquets de +palmiers nourris par une source. Enfin on arrive aux deux petites oasis +d’Ourir et de Nesigha, qui se touchent presque. A Ourir il n’y a jamais +eu de _qsar_, mais il y a une mosquée ; à Nesigha, au contraire, il y en +avait un autrefois. + +Nous arrivons enfin à Merhayyer. Le soir, je vais voir une noce de +Rouāgha. C’est certainement fort curieux. La fête a lieu lorsque la +chaleur du jour a passé et continue jusqu’au _maghreb_. Sept jours de +suite elle se prolonge. Sur la place de la ville viennent prendre place +les jeunes gens qui cherchent une épouse ou une amie (?) et ils +s’asseyent sur les bancs de terre situés aux abords des maisons. Ils ont +mis leurs plus beaux burnous et d’énormes chachias sous leur haïk qui +est lui-même attaché par une énorme _berima_. Vient ensuite le _maâllem_ +ou maître de musique, qui est aussi fort beau et qui ouvre le concert +par un air de flageolet ; il a pour acolytes deux timbales طبل et la +musique commence pour ne plus changer sur un ton lent saccadé. C’est +alors que viennent les jeunes filles de la ville deux à deux, trois à +trois, toujours les amies ensemble. Elles marchent lentement, par petits +pas, infligeant à leur corps une cadence, une ondulation presque +imperceptible qui commence aux pieds et finit à la tête. Elles marchent +les yeux pudiquement baissés ; vêtues de leurs plus beaux vêtements, +ayant au milieu de leur coiffure multicolore de petits rameaux de +tamaris. Elles se tiennent par la main ; les avant-bras levés vers leur +tête pour montrer aux jeunes hommes leurs mains teintes de henné. Tantôt +elles suivent le _maâllem_ qui ne dédaigne pas de battre de temps en +temps des entrechats devant elles, et ensuite de sautiller accroupi +devant un autre groupe qui recule alors lentement. Le _maâllem_ et un +acolyte me distinguant avec le cheikh et Ahmed vint s’agenouiller à +quelques pas de moi et me fit l’honneur d’un concert à mon intention ; +je déboursai un franc, ce qui lui donna des forces considérables. +Plusieurs des groupes de statues firent des détours pour se faire +admirer de plus près par Si Saad et vinrent passer lentement devant moi. +C’étaient surtout les plus grandes. Il y avait de toutes petites filles. +Enfin un groupe attira mon attention parce que chacune des demoiselles +qui le composaient avait un fichu de soie jeté sur la figure. C’étaient +les mariées ; il y en avait trois. + + 4 juin. + +Le cheikh de Merhayer prétend que sa ville est plus élevée que Tougourt, +mais tout le monde est de l’avis contraire. + +Nesigha avait autrefois une _dechera_ ; mais cette _dechera_ se dépeupla +peu à peu, les habitants moururent et sous le règne du cheikh Brahim la +dernière famille émigra à Merhayyer. C’est une vieille femme de cette +famille qui a émigré elle-même et qui me raconte ce fait. Elle me donne +beaucoup d’autres renseignements curieux. La _dechera_ de Nezigha ne fut +jamais bien grande. Ourīr a une mosquée dédiée à Sidi Mokhfi qui était +Righi[166]. Merhayyer est très ancienne, quoique fondée sous les +musulmans ; la Zaouiya de Sidi Embārek Sāim, de même ; elle fut bâtie +quarante ans après la fondation de la ville. Ce marabout était un chérif +arabe venu de loin. C’est depuis le règne du cheikh Hamed que la langue +arabe a prévalu dans les villages du Ras el Ouad, et qu’elle a remplacé +le Righi. + +Voici la liste des cheikhs de Tougourt[167] : + + +Sidi Mohammed ben Yahiya, marabout arabe nayli, régna quarante ans ; son +règne fut un règne doux. + +Cheikh Hamed, fonda la dynastie des Beni-Djellab, famille aussi arabe, +qui, dit-on, descend des Mérinides. Ce fut un bon souverain ainsi que +cheikh Brahim. + +El-Khāzen ne régna que trois à quatre mois. + +Cheikh Brahim régna de treize à quatorze ans. + +Cheikh Mohammed régna longtemps, eut pour fils les trois souverains +suivants : + +Cheikh ’Amor vient au trône deux ans avant la prise d’Alger ; + +Cheikh Brahim régna quatre ou cinq ans. + +Cheikh ’Ali régna quatre ou cinq ans. + +Cheikh Ben Abd er Rahman régna onze ans. + +Cheikh Selman régna trois mois et fut chassé par les Français au mois de +novembre 1854. + + +Les Mehadjeriya de Tougourt tirent leur origine, me dit-on ici, d’un +juif apostat qui vint à Tougourt, déjà musulman, sous l’ancienne +dynastie (Sidi Mohammed ben Yahiya). Cette indication est fausse[168]. + +La vieille femme me dit d’elle-même ces paroles singulièrement +curieuses : احناڢم باب الوصڢان, c’est-à-dire qu’elle reconnaît elle-même +que les Rouagha forment (ou formaient) la limite septentrionale du pays +des nègres. + +Les deux ou trois palmiers isolés au sud-ouest de Merhayyer, séparés du +fossé par un petit _dra’_, indiquent l’emplacement d’une _dechera_ +appelée El-Gharbi, dont les habitants possédaient une partie des +palmiers de Merhayyer. Les deux villes étaient ennemies l’une de +l’autre. El-Gharbi succomba dans la lutte et ses habitants, chassés du +village, furent se réfugier dans le Nefzāoua, au Djérid et une faible +partie entra à Merhayyer. + +Voici les noms de tribus de Merhayyer : Oulad Hassen, — Oulad Imen, — +Oulad Mouça, — Oulad Bou ’Ali, — Oulad Djabou qui étaient autrefois à +El-Gharbi, — Er-Riāb, arabes habitant 2 à 3 maisons. Les Arabes de +l’Oued-Righ sont Selmiya, Rahmān, Oulad Moulet. Ces derniers ont une +centaine de tentes ; les deux autres tribus sont beaucoup plus fortes. +Les tribus de Nesigha étaient : O. Sidi Mohammed ben ’Aiça, O. el +Gharib, O. el Hāchi. Ils étaient tous Rouāgha et comptaient une +vingtaine de maisons. + +Je m’enquiers des maladies de l’Oued-Righ, du moins de celles qui sont +le plus communes à Merhayyer. + + +Ophtalmie, peu. — Maux de tête, beaucoup. — Fièvres pernicieuses, peu. — +Douleurs : on dit qu’elles proviennent du travail. — Syphilis, très peu. +— Phtisie, peu, on n’en meurt pas. La plupart des morts viennent des +fièvres. + + +L’oasis de Merhayyer compte huit sources coulant encore. Une forte et +sept petites. Elles ont 84 à 90 _dra_ (42 à 45 m.) de profondeur[169] ; +les unes sont douces, les autres sont salées ; la plus forte source est +salée. — Ourīr et Nesigha ont chacun une source. — Les palmiers +broussailles de Tamidount et de Merouān ne sont pas arrosés ; ils +donnent de petites dattes que mangent les chacals et les gazelles. + + +Sources artésiennes : ’Aïn Mellāḥa, eau assez bonne, température 24°,2 ; +profondeur d’après la tradition, 42m,5. — ’Ain Baṭṭāḥ-boum, température +24°,5 ; profondeur, 42 mètres. + + +Le nombre des palmiers de Merhayyer, de Nesigha, d’Ourīr et de Dendoūga +s’élève à 25 ou 26.000 ; mais ce chiffre doit probablement subir une +correction notable en augmentation, de même que ceux que je donnerai +pour l’Oued-Righ. Les cheikhs qui les ont comptés, croyant que le +chiffre qu’ils donneraient devait servir de base à un impôt, ont +naturellement indiqué le moins possible. + +Dendoūga, dans le chott Melghigh, possède une _dechera_ abandonnée ; +elle avait autrefois une population de Selmiya et de Fouānīs (Rouāgha) ; +il y avait environ 15 maisons. Dendoūga possède une source et Choucha +aussi. + +Parmi les Rouāgha, les blancs et les noirs sont considérés comme au même +niveau ; il n’y a pas d’idée de noblesse attachée à la blancheur de la +peau. Dans l’hypothèse probable de l’homogénéité primitive d’une race +noire dans l’Oued-Righ et le Nefzāoua, race successivement modifiée par +l’élément berbère et par l’élément arabe, ce serait dans les mélanges de +ces trois races qu’il faudrait chercher l’explication des nuances de +couleur, puisque les traits restent toujours les mêmes, et donnent +quelquefois le singulier spectacle de nègres et de négresses presque +blancs. A Sidi Khelil, à Merhayyer on ne fait pas de « ghēchem » ou vin +de palmier. + +Autrefois les Beni-Djellab demandaient au cheikh de Merhayyer 100 ou 130 +réals torbāga (de Tunis) et à la ville 250 réals torbāga. Le cheikh +Mohammed demandait autrefois 500 réals, mais les Français diminuèrent +l’impôt comme ci-dessus sous les derniers Beni-Djellab. Aujourd’hui il +n’y a à Merhayyer que les Oulad Hassen qui paient tribut à la France +parce qu’ils n’ont pas voulu accepter notre autorité dans l’origine. +Leur redevance monte à 156 douros. — Nesigha paie 31 douros et Dendoūga +44. En tout 1.155 francs. A Oumm et Tiour les habitants sont Selmiya. A +Chegga, ce sont des Chorfā. + +A Merhayyer on cultive de l’orge dans de petits carrés entourés de +petits murs en terre, on laboure à la pioche (?). Du blé, il n’y en a +que très peu. Tout le travail des Rouāgha est l’agriculture. + +A Djenéyyen il y a beaucoup de sangliers. Il y a deux ans, un de ces +animaux s’est égaré jusqu’à Merhayyer. + +A Merhayyer la plupart des hommes n’ont qu’une femme ; 25 hommes +seulement en ont deux et un seul ménage en a trois. Les ménages ont deux +enfants en moyenne ; jamais plus de cinq. + +Il n’y a pas de poissons dans les eaux de Merhayyer _parce qu’elles ne +forment pas de « bahar[170] »_. + +Voici la liste des espèces de dattes qui se trouvent dans l’oasis : + + +El-Ghers, Degla (principales). — Degel. — El’Ammāri. — Deglet Noūr. — +Tīndjouhert. — El Itīma. — Zintebouch. — Tīsīnīn. — El’Adjīna. — Bou +Khennoūs. — Hamrāt el Kāïd. — Kouttich ed Degla (du Zāb). — Tīfziouīn. — +El Kenta. — ’Abd el ’Azzàz. — El Kesebba. — Dhofor el Goṭṭ. — Degla +Morhoss. — Bou ’Aroūs. + + +L’Oued-Righ compte 44 villages, dont 3 sont abandonnés. + + 5 juin. + +Nous partons de Merhayyer ; je ne puis plus y rester, quoique le ciel ne +m’ait pas encore permis de faire hier même une simple observation de +latitude. + +Nous arrivons à Sidi Khelil de bonne heure. Ce village est, comme +Merhayyer, entouré d’un fossé d’eau, dans lequel je vois des poissons, +quoique l’eau soit couleur d’urine de vache. Sidi Khelil a 50 maisons et +9 sources d’eau coulante, quoique d’un faible débit. C’est un marabout +qui a bâti ce village auquel il a donné son nom. Le nombre de palmiers +de Sidi Khelil est à celui de Merhayyer dans le rapport de 2-3. — L’eau +de cette oasis est peut-être un peu moins bonne que celle de Merhayyer, +mais elle est cependant très buvable. — A l’ouest de Sidi Khelil, +contiguë à la ville, on trouve une grande mare dans laquelle je vois des +négrillons du pays prendre leurs ébats. Il y a deux tribus à Sidi +Khelil[171], les Oulad Zaïr et les Zerāib Selimān. + +Je vais coucher à Tinedla. Tinedla n’a que peu d’importance ; il n’y a +qu’une quinzaine d’hommes adultes, environ 3.000 palmiers arrosés par 7 +sources. Elle ne paie pas de tribut. — El-Bārĕd, près de Tinedla, ne +compte que 8 hommes, 2.000 palmiers et une seule source. L’odeur des +marais est écœurante. Le soir, je vois planer au-dessus du village un +crapaud volant. + + 6 juin. + +Je pars de Tinedla, et j’arrive de très bonne heure à Ourhlāna. Je +trouve ici M. Zickel, lieutenant d’artillerie, avec qui j’avais fait +connaissance à la table du bon commandant Robbe à Batna. Il commande ici +la brigade des forages artésiens. Le puits qu’on a entrepris est déjà +très avancé ; il a 53m,89 ; la température de l’eau dans un intervalle +du travail est de 24°,1 (th. 303 de Salleron). Je me démunis de mon +anéroïde et d’un thermomètre Salleron no 303 pour que M. Zickel puisse +faire des observations. M. Zickel a un fonds d’instruction générale qui +manquait à mon pauvre ami Lehaut. + +Ourhlāna a 2.000 palmiers arrosés par 5 sources principales ; la +population du village est de 200 hommes et de 180 femmes. Je passe la +_gaïla_ ici et je vais coucher à Sidi Rāched. A Ourhlāna, le puits +donnait déjà une source notable, qui n’était venue que la veille. J’eus +le curieux spectacle de voir les Rouāgha travailler aux saguias au son +de la musique. Ils ont, à ce qu’il paraît, égorgé un chevreau sur +l’orifice du puits. + +Nous avons passé les deux _Tamernas_. — Tamerna Djedida a 100 hommes +adultes. Les palmiers sont arrosés par 2 sources. + + 7-11 juin. + +Je vais à Tougourt. Je vois, en passant, les ruines de la curieuse +mosquée de Tāla, ville puissante que détruisirent les Beni-Djellāb. + +Le cheikh Bou Chĕmal de Nezla, l’un des hommes les plus nobles de +l’Oued-Righ et un ancien ami et conseiller des Beni-Djellāb, me donne +les renseignements suivants. + +Autrefois les Beni-Mezāb occupaient Tougourt et Ghamra, voire même +Temassīn[172]. + +Les Beni-Djellāb, lorsqu’ils furent chassés par les Français, avaient +régné 550 ans. ’Omar ben Qetla (Ben-Djellāb) fut celui qui fit +apostasier les Juifs aujourd’hui Medjehariya. Il avait une maîtresse +juive nommée Hokāya ; celle-ci lui dit un jour : « Si tu veux convertir +les Juifs, il faut attendre que leurs palmiers (car ils en possédaient) +aient des dattes[173] et les menacer de les chasser comme les Beni-Mezāb +et de les dépouiller de leurs biens, s’ils ne passent pas à +l’islamisme. » Ben Qetla suivit ce conseil, et, après 5 jours de +réflexion, les Juifs se convertirent[174]. + +Sidi Mohammed ben Yahiya et Sidi Serr Allah, du temps de la Djemāa avant +les Beni-Djellāb, sont les deux marabouts qui chassèrent les Beni-Mezāb. + +Les Beni-Djellāb avaient des mœurs très légères ; on connaît l’amour des +liqueurs fortes des derniers souverains de la dynastie. — Près de +Tougourt se trouve une jolie goubba à deux coupoles appelée Dār Nedjma, +qui fut le tombeau d’un des fidèles partisans du premier souverain qui +se faisait passer pour marabout. Plus tard les Beni-Djellāb avaient là +une jolie chambre, et y donnaient des rendez-vous aux plus belles femmes +des plus nobles familles de Tougourt, qui y venaient sous prétexte de +pèlerinage. + + L’impôt annuel de l’Oued-Righ et du Souf s’élève à 80.000 fr. + + Les dépenses de l’Oued-Righ et du Souf sont : + + Traitement du caïd et des cheiks 26.660 fr. + + Cavalerie (Khialas) du caïd 46.800 + + Tirailleurs indigènes à Tougourt 42.000 + + Poste 10.800 + ------- + Total des dépenses 126.260 126.260 fr. + ------- + Excès des dépenses sur les recettes 46.260 fr. + +Le capitaine Cannat a fait compter les palmiers de l’Oued-Righ par les +cheikhs de chaque village, ce qui est un très mauvais moyen ; il a +obtenu le chiffre de 400.000 palmiers. Plus tard, il compta lui-même à +Meggarîn les palmiers et en trouva 2.000 de plus dans cette petite +oasis. Le lieutenant Auer a calculé le nombre des palmiers de Tougourt. +Il a compté réellement les arbres sur un petit espace et a ensuite fait +la proportion sur la superficie de l’oasis basée sur son plan. — Il a +obtenu 180.000 palmiers, tandis que Cannat en avait seulement 85.000 par +le calcul des cheikhs. En se basant sur la différence des données sur +Tougourt d’Auer et de Cannat et en acceptant celle d’Auer comme bonne, +on aurait 848.000 palmiers pour l’Oued-Righ. — Auer estime cependant le +nombre à seulement 600.000 palmiers. El-Ouad, me dit le kaïd, a avec +’Amîch 60.000 palmiers. En admettant 600.000 palmiers dans l’Oued-Righ +et en faisant payer 0 fr. 20 par arbre, on aurait 120.000 francs par an, +ce qui suffirait pour payer les dépenses quand on aura modifié le +service des postes. — Le Souf donnerait du reste de quoi payer le +surplus, 6.260 francs, et le gouvernement aurait encore un bon revenu en +plus. + + +[Note 161 : Ils reçoivent aussi de l’eau de l’oued Guechtan, tributaire +qui a son confluent à Zéribet el Ouad. (Féliu, p. 93.)] + +[Note 162 : Il y a ici une légère erreur. Commencé le 6 novembre 1857 +par M. Jus, ce forage fut suspendu le 1er mars 1858 à une profondeur de +156 mètres, le matériel n’étant pas prévu pour des profondeurs plus +grandes. (Ville, _Voyage d’exploration dans les bassins du Hodna et du +Sahara_, p. 268-270.)] + +[Note 163 : Peut-être l’_akrecht_ du catalogue Foureau (_Lithospermum +callosum_).] + +[Note 164 : Appelé aussi Koudiat el Dor, le « mamelon du retour ». Sur +la légende attachée à ce nom, cf. Féraud, _Rev. Africaine_, 1879, p. +62.] + +[Note 165 : Car on doit y compter Oumm et Tiour, depuis que les puits +artésiens y ont été forés (H. Duv.).] + +[Note 166 : Righi (pluriel Rouagha) : habitant de l’Oued-Righ ou Oued- +Rir.] + +[Note 167 : Cf. le _Kitab-el-Adouani_, traduct. Ch. Féraud, _Recueil +Soc. archéol. de Constantine_, 1868, et le mémoire du même auteur : _Les +Ben-Djellab, sultans de Tougourt_, _Revue Africaine_, 1879-1880.] + +[Note 168 : A noter que le _Kitab-el-Adouani_ assigne une origine juive +aux premiers ksour de l’Oued-Rir.] + +[Note 169 : Ville, qui a mesuré lui-même en 1861 quatre de ces puits +indigènes, leur a trouvé une profondeur de 27 à 30 mètres, et ne croit +pas qu’ils aient dépassé 42 mètres à l’origine. (_Voyage d’exploration_, +etc., p. 331).] + +[Note 170 : _Bahar_ (pluriel _behour_) : petits bassins plus ou moins +circulaires, remplis par une nappe d’eau ascendante.] + +[Note 171 : J’ai quelques doutes si ces tribus appartiennent à S. Khelil +ou à Tinedla, ce serait peut-être à la dernière ville (????) (H. Duv.).] + +[Note 172 : Confirmé entre autres par Ibn-Khaldoun, qui écrivait au XIVe +siècle que les Azzaba (ancêtres des Mzabites) étaient en majorité parmi +les hérétiques de Tougourt (_Hist. des Berbères_, traduct. de Slane, +III, p. 278). — La principale mosquée de la ville s’appelle aujourd’hui +encore Djama-el-Azzabiya.] + +[Note 173 : Ces palmiers étaient à un endroit appelé aujourd’hui Khalouā +(H. Duv.).] + +[Note 174 : Cf. une deuxième tradition dans Féraud (_Rev. Africaine_ +1879, p. 354 et suiv.).] + + + + + CHAPITRE II + + AU SOUF + + + 12 juin. + +Je n’ai quitté Tougourt qu’après midi, et je suis parti à cheval avec un +spahi bleu qui ne savait pas le chemin. Après avoir traversé la +Chemorra, nous sommes entrés immédiatement dans les sables, alternant de +dunes à de simples ondulations. D’abord ces sables, comme tous ceux qui +avoisinent les lieux habités, n’ont aucune végétation. Plus loin nous +vîmes des oueds bien garnis de végétation et nous arrivâmes au puits +Mouïa Rebah qui ne contenait alors que très peu d’eau et qui avait déjà +une mauvaise odeur. De là nous allâmes à Hassi Embārek au commencement +de hautes dunes, que nous traversâmes sans cesse pour arriver à Taibāt +et Guebliā. Nous trouvâmes à ce dernier puits de petits camps d’Oulad +Seih. + +J’arrivai à la nuit tombante à Taibāt qui est une petite bourgade au +milieu des dunes. Elle est bâtie à la mode du Souf. Les maisons ont de +petits murs en chaux et pierre à plâtre et les chambres sont surmontées +de petits dômes. On voit ici le tombeau d’un cheikh et une mosquée. Les +habitants sont des Oulad Seih ; les palmiers sont plantés comme au Souf. + + 13 juin. + +Nous sommes partis avec le bagage et avons traversé pendant longtemps +une zone de dunes très difficiles, surtout pour des chameaux du Tell +comme sont les miens. D’abord nous avions rencontré des jardins qui +portent le nom de Khobna. Notre marche est très lente, et nous nous +arrêtons pour passer la _gaïla_ au puits de Dhemerini dont l’eau est +assez bonne. De là nous ne partons que tard, à cause du sirocco qui m’a +indisposé et nous allons coucher au Kétif, la plus haute dune de sable +de cette région. + + 14 juin. + +Nous sommes partis de bon matin, tous ensemble ; mais Ahmed et moi nous +prenons le devant sur nos chevaux, ayant un guide à pied. Après une +bonne marche, nous arrivons au puits des Haouād Tounsi ; puis nous ne +quittons plus les dunes jusqu’à El-Ouad. J’ai déjà passé à Haouād Tounsi +en allant à Ouarglā. Je trouvai le kaïd qui me reçut très bien. + +J’apprends qu’un « rhezi » de Toroud avec quelques Touaregs de Cheikh +Othman sont partis pour aller razzier des tribus arabes de la +Tripolitaine ou de la Tunisie. (Ceci est intéressant. Voir au Djébel le +résultat.) Le Cheikh Othman était ici il y a peu de temps ; il se +disposait à aller à Ghadāmès pour s’entretenir avec Ikhenoukhen qui est +campé près de là, au sujet d’un différend qui s’est élevé entre leurs +tribus. J’espère donc, une fois de plus, pouvoir aller avec lui. + +Je cause longtemps avec un Ghadamsi qui s’en retourne chez lui. Il est +parti de Ghadamès au milieu du ramadan ; on lui a dit qu’il devait venir +un Français et un Anglais. Le Français, c’est moi sans doute. + + 15 juin. + +Ahmed est tombé malade de fièvres la nuit dernière. Je passe une partie +de la journée à le médicamenter ; il est d’une faiblesse extraordinaire +contre la maladie, lui qui ne craint rien d’ordinaire. Il dit à qui veut +l’entendre qu’il est perdu. Cependant, le soir, il peut déjà se +promener. Sa femme lui en a tant dit, qu’il vient me déclarer qu’il ne +peut pas voyager cet été ; mais le soir le kaïd lui parle devant les +_mechaikh_, et le décide à revenir sur cette idée. + +Je fais causer un homme des Ghorībi, tribu arabe du Nefzāoua, qui ont +quelques palmiers à El-Ouad, et qui ne vont pas l’été avec les Oulad +Yagoub dont ils sont plutôt les ennemis. + +Les Arabes du Nefzāoua sont les Oulad Yagoub, les Ghorīb, les Merāzīg et +les Solaā. — Les Ghorīb qui possèdent la ville de Sabrīa se divisent en + + { { Bidhan. + { { + { { Chebib. + { { + { Sabria. { Fodhély. + { { + { { Rehamla. + { { + { { Keraima. + { + Ghorīb { El-Ghenaim. + { + { Djerarda. + { + { Touamer. + { + { O. ’Ali. + { + { O. Nouiser. + { + { El-Gherisiyin. + +Sabria est à un long jour de Kebilli et à cinq jours d’El-Ouad ; ses +puits sont comme ceux du Souf, de même que ses غدران établis dans les +sables. Voici la liste des puits du Sahara des Ghorīb : le pays où ils +sont creusés est par 120° de Nefzāoua. + + Bir Djedid à 3 jours de Kebilli ; à 5 jours d’El-Ouad. + + El-’Ogla 4 — — 5 — — } + } près + El-Oudey (el Merhotta) à 2 jours de Kebilli ; à 5 jours } les uns + d’El-Ouad. } des + } autres. + El-Hiadh — 2½ — — 4 — — } + + Moui Sefar — 4 — — 3 — — + + El-Gounna — 2 — — 5 — — + + Moui Dhô — 2½ — — 4½ — — } + } près + El-Beskri — 2 — — 5 — — } les uns + } des + El-Mahrouga — 2 — — 5 — — } autres. + +Le puits le plus à la _guibla_[175] est celui de El-Oudey el-Merhotta. + +Je donne la permission à Ahmed de vendre son cheval et sa selle. + + 16 juin. + +J’avais résolu d’aller voir ’Amich qui commence près d’El-Ouad et se +prolonge vers la _guibla_ d’une longueur dépassant un peu la distance de +Kouïnin ; mais j’ai abandonné mon projet ; je crains que la promenade ne +vaille pas la fatigue qu’elle doit coûter par la chaleur que nous avons. +J’ai employé mon dernier jour ici à prendre des renseignements +commerciaux. + + + _Notes sur le commerce d’El-Ouad._ + + +Le commerce d’El-Ouad suit quatre directions principales et il est +curieux de noter qu’aucune d’elles ne se dirige vers nos possessions. +Biskra, et peut-être Tebessa, Tougourt aussi ont, il est vrai, des +relations avec le Souf (El-Ouad), mais le commerce qui en est la base +est bien languissant, et est en grande partie réservé aux villes de +Souf, Gomar, Kouïnin et Ezgoum. + +Les quatre canaux principaux du commerce d’El-Ouad sont : 1o Tunis ; 2o +le Djérid ; 3o Gabès ; 4o Ghadāmès. — C’est par cette dernière ville +qu’ont lieu des transactions avec Rhat et le Soudan. — A ces quatre +emporiums on pourrait ajouter Ouarglā. + +Voici les prix courants à El-Ouad des marchandises venant de Tunis, et +qui, pour peu qu’ils entrent dans le rayon des produits de fabrique, +sont tous anglais ou maltais : + + + _Prix courant :_ + + Cotonnades de Malte, pièces de 22m,5 à 23m,5 de longueur ; + marque, une ancre et un dauphin enchevêtrés et au-dessous + « Patent » 9 fr. + + Amberguiz ou madapolam, pièces de 37m,5 17 + + Cotonnades bleues de Malte, pièces de 35m de long sur + 1m de large 16 50 + + Calottes rouges[176] tunisiennes, 1 paquet de 6, 1re qualité 30 » + + Soie non travaillée, blanche ou teinte, 1re qualité, 1/2 kil. 20 » + + — — qualité inférieure, + 1/2 kil. 10 » + + Fusils de Tunis à pierre, l’un 30 » + + Foulards de coton teints (anglais ?), la douzaine 6 » + + Foulards de soie noirs ou rouges, la douzaine 25 » + + Mousseline grossière,[177] la pièce de 22m,5 7 50 + + Essence de roses, 1re qualité, 1 mithcal[178] ou 6 fioles 5 » + + — 2e qualité, une oukiya[179] 2 50 + + Civette,[180] l’oukiya 12 » + + Musc, l’oukiya 65 » + + Papier blanc écolier, les 500 feuilles 5 » + + Cassonade (belle qualité), le 1/2 kil. » + + Corail, gros grains (beau corail), l’oukiya 10 » + + Alun blanc, les 50 kil. 33 » + + El-Mabroūka, racine, remède contre la syphilis, + le 1/2 kil.[181] 3 » + + Boîtes à parfums en bois. 5 boîtes les unes dans les autres 1 » + +Quant au commerce avec le Djérid, il repose presque exclusivement sur +les tissus fins de laine et de soie de ce pays. A El-Ouad, voilà les +prix moyens des différents vêtements djéridis : + + Burnous non cousus, de 20 fr. à 22 fr. 50 et 25 francs. + + Haïks de laine, de 22 fr. 50 à 25 et 30 francs. + + Haïks de laine et soie, de 65 fr. à 70 et 75 francs. + +C’est-à-dire que, pour les haïks djéridis, on peut en avoir depuis 22 +fr. 50 jusqu’à 75 fr. Ces mêmes burnous qui sont vendu 20 fr. à El-Ouad +ont été achetés pour 17 fr. 50 au Djérid. Ceux de 25 fr. ont coûté 22 +fr. 50. Les haïks sont vendus à El-Ouad pour 10 francs de plus qu’ils +ont coûté au Djérid. Le prix du louage d’un chameau d’El-Ouad à Tozer +est de 12 francs en moyenne. En hiver de 10 francs ; en été il va +jusqu’à 15 francs. + +De Gabès on n’apporte guère que deux produits, mais ils sont de nature à +fixer l’attention, car tous les deux sont employés dans l’industrie +européenne. + + Le henné, que l’on me dit meilleur que celui du Zāb, + se vend ici » 50 + + La garance, les 50 kil. » 40 + +Ghadāmès envoie à El-Ouad des produits d’une nature toute spéciale. + + Pièces de cotonnade bleue fabriquée au Soudan[182], + longueur 4 mètres ; se vend au détail dans des boutiques + à 4 fr. le mètre ; en gros on les vend à leur arrivée + de Ghadāmès à 10 » + + Troūnia,[183] les 50 kil. 50 » + + Peaux de chèvres ou de moutons tannées et rouges, chaque 3 » + + Civette, meilleure que celle de Tunis, 1 oukiya 30 » + + Alun, les 50 kil. 33 30 + + Or : 1o en poudre,[184] en moyenne le mithcal 11 » + + — 2o en objets travaillés[185], le mithcal 9 fr. 50 à 10 » + +Ce sont les prix de Ghadāmès ; exceptionnellement il se trouve, comme à +présent, que les marchands de Ghadāmès, par suite de l’encombrement du +marché, n’ont aucun profit, perdent même à El-Ouad. + +Prix du transport d’une charge de chameau : + + FRANCS + + { 80 en été. + D’El-Ouad à Tunis { + { 40 en hiver. + + { 15 à 17.50 en été. + — au Djérid { + { 10 à 12 en hiver. + + — à Gabès 10 en hiver. + + — au Nefzāoua 15 — + + — à Biskra 15 — + + { 40 en été. + — à Ghadāmès { + { 25 ou 30 fr. seulement en hiver. + + — à Ouārgla 20 en hiver. + + — au Mezâb 25 — + + — à Tebessa 22 50 — + + De Ghadāmès à Tripoli 24 — + + — à Rhat 64 en été. + + 1 kantar ⅓ (mesure d’El-Ouad) de henné coûte à Gabès 53 fr. + + 1 kantar ⅓ (mesure d’El-Ouad) de garance vaut à Gabès 33 50 + + D’El-Oued à Tunis 13 jours de caravane. + + — à Nafta 4 — — + + — à Gabès 9 — — + + — au Nefzāoua 6 — — + + — à Biskra 5 — — + + — à Ghadāmès 14 — — + + — à Ouārgla 9 — — + + — à Tebessa 7 — — par Négrīn. + + { d’El-Ouad à Temassin 3 j. + { + { Temassīn à Belidet Amar 1 j. + — à Guerara 9 — — { + { Belidet à Hadjira 2 jours. + { + { Hadjira à Guerara 3 jours. + + 17 juin. + +J’ai le plaisir de voir Ahmed se remettre tout à fait aujourd’hui. Je +lui laisse beaucoup de commissions ; il me rejoindra à Tougourt. Dans +l’après-midi je pars. J’ai trois domestiques à part Ahmed. Nous +voyageons d’El-Ouad à Ezgoum à travers des dunes où l’on ne trouverait +pas un seul brin de végétation. Il fait beaucoup de vent ; le paysage +est très uniforme, mais n’en est pas moins remarquable. + +J’arrive à Ezgoum où je retrouve quelques-uns de mes anciens compagnons +de voyage du Djérid, qui ont maintenant honte de leur manque de courage +pendant la route. Ezgoum est très bien bâti, c’est sous ce rapport la +première ville du Souf. Les maisons sont assez élevées quoique sans +étage supérieur ; les rues sont bien alignées. Les maisons sont +surmontées de nombreuses petites coupoles[186] au sommet desquelles, +comme aussi sur les murs qui les relient, on a distribué des pommeaux en +maçonnerie d’un très joli effet. La ville m’a paru très propre. Les +habitants sont plus civilisés que le reste des Souafa ; ils ont pompé la +civilisation à Tunis et aussi ont tâché d’en introduire chez eux ce +qu’ils pouvaient. Leur cuisine d’apparat par exemple est tunisienne. Ils +ont aussi pris de Tunis une grande sévérité extérieure de mœurs, du +moins à ce qu’on me dit. + +[Illustration] + +La ville d’Ezgoum[187] compte maintenant 14 générations. La ville la +plus ancienne de Souf est Taghzoūt ; la plus moderne, El-Ouad excepté, +est Gomār. Lorsqu’on a fondé Ezgoūm, il n’y avait aux environs que fort +peu de sables, et pas de dunes comme à présent ; ainsi, encore en 1813, +lorsque l’on bâtit le minaret de la mosquée (il a 9 mètres de hauteur), +on pouvait voir de son sommet les feux d’El-Ouad qui à cette époque ne +comptait guère que des huttes de palmes (_zeraīb_), et l’on apercevait +aussi du bois enflammé quand on en transportait pour allumer un feu de +Gomār à Taghzoūt. Inutile de dire qu’aujourd’hui ce serait impossible. + +Autrefois, dans l’Ouad Jardaniya qui est un peu au nord de Sidi’Aoūn, il +y avait des labours arrosés par des sources. On voit encore aujourd’hui, +me dit-on, les traces des _saguias_. On trouve aux environs des terrains +de _sebkha_ comme dans l’Oued-Righ. + +L’historien du Souf Cheikh el’Adouâni était d’Ezgoum ; c’était, +m’assure-t-on, un saint homme. Il faisait sa prière du matin avec la +_djema’a_ et celle du _dhahor_ à Bagdad en Syrie. + +La population des villes soufīa (excepté El-Ouad) se compose aujourd’hui +exclusivement de Toroūd et d’Adouān. Ezgoum est dans ce cas. Dans les +villes du Souf les Adouāns dominent. A El-Ouad et ʿAmich il n’y a que +des Toroūd. Les premiers habitants du Souf à ’Amīch et Hassikhalifa +furent des Zenāta[188] païens (ou chrétiens ?), ensuite vinrent les +’Adouān et puis les Toroud. Ezgoum possède une jolie _goubba_ élancée, +dédiée à Sidi Abd-el-Kader. + +Les vents du nord-est dominent en été dans le Souf ; ces vents, unis aux +siroccos du sud-est, sont la cause du progrès des dunes vers l’ouest. +Leur force et peut-être leur fréquence doivent surpasser celles des +vents du nord-ouest de l’hiver. + +Je suis piqué, le soir, deux fois au bras par un gros scorpion qui +s’était introduit entre mon bras et ma chemise. Il sort par le cou de la +gandoura. Je fais de petites fissures sur les piqûres et j’y applique de +l’alcool camphré. Mon bras cependant reste engourdi un instant. + + 18 juin. + +J’arrive de bonne heure à Gomār, après avoir traversé une zone de sables +dénudée, absolument semblable à celle qui sépare El-Ouad d’Ezgoum. Je +trouve que le qadhi a tenu sa promesse et m’apporte une copie de Cheikh +el’Adouāni ; cependant je dois noter ici que le qadhi et même Si +Mohammed el’Aïd déclarent que ce livre contient avec du vrai beaucoup de +fantaisie. Il faudra débrouiller cela. + +Le kaïd arrive d’El-Ouad dans la matinée, nous allons ensemble chez le +marabout Si Mohammed el’Aïd que nous trouvons dans une maison assez +belle, mais couché sur un lit déchiré et vêtu d’un haïk à peine propre. +Cette fois, le marabout se montre très poli et daigne causer avec nous +de mille et un sujets. Il a reçu les lettres du général et toutes celles +que je lui ai apportées. Il me promet tout son concours ; en somme, je +suis content de cette entrevue. Nous déjeunons là ; on nous apporte, en +fait de friandises, du concombre frais et une pastèque verte, mais +mangeable. + + Le 19 juin. + +Je fais une visite à Si Mohammed el’Aïd qui me donne son _ouerd_ et qui +me remet différentes lettres pour les Touareg Cheikh Othman et Cheikh +Ikhenoukhen. Le marabout cause d’une manière très aimable comme hier. Il +veut me faire son mokaddem à Paris. + +J’ai oublié de noter que pour le commerce d’El-Ouad la monnaie de compte +est le réal _bou cherchour_, équivalant à 1 fr. 35. Il vaut à Tunis deux +réals tounsi dits _nehas_. On le divise en quarts « _rouba’_ » ou en +huitièmes « _themen_ ». Un réal a 94 _nasri_. + +Je visite les puits de Gomar, et j’en choisis 4. + + Bir Talat Chriaa’ Prof. 6m,75 Temp. 21°,05 + + Bir Sidi Abder Rahman, 6m,66 21°,70 + + Bir Djama’ el gharbi, 6m,50 21°,35 + + Bir Djama’ el Akhouān. 6m,84 21°,20 + +On m’apporte le soir un dîner fort peu convenable ; je le fais envoyer +au kaïd en le priant de m’y trouver un morceau de viande. Le kaïd frappe +d’une amende de 200 francs le cheikh qui a apporté le dîner, et il +m’envoie le sien avec d’excellente viande grasse. + + Le 20 juin. + +Je suis parti aujourd’hui de Gomar. En passant devant les jardins, je +remarquai deux arbres fruitiers : figuier et grenadier. On était en +train d’arroser les plates-bandes. Nous voyageâmes d’abord à travers une +région de sables, qui, comme toutes celles qui avoisinent les villes du +Souf, est tout à fait dénudée. Puis nous revîmes la végétation, qui dans +cette région consiste principalement en drin et alenda. Nous avons le +sirocco toute la journée, mais nonobstant nous marchons bien ; et nous +campons un peu en deçà de Mouïa el Ferdjān. + + 21 juin. + +Nous nous mettons en route de très bonne heure et nous arrivons très +vite à Mouïa el Ferdjān. A la _gaïla_ j’ai le spectacle d’un ouragan +très curieux quoique peu agréable. Toute la journée il a fait un sirocco +violent. A 1h,20 du soir, le ciel s’est couvert ; coups de vents +terribles qui renversent deux fois ma tente ; ces vents viennent du +S.-S.-E. — 5mm de pluie d’orage ; deux coups de tonnerre lointains. A +1h,35, coups de tonnerre très haut au-dessus de nous ; pas tout à fait +au zénith (N.-O.), puis au N.-E., puis de l’horizon. A 2h,10, coups de +vent épouvantables. Le vent chasse le sable de manière à me faire mal +aux jambes. A 2h,35, coups de tonnerre au zénith au N. et au N.-O., ciel +couvert, vent de N.-O. faible. Éclairs au N. + +En partant de l’endroit où nous avons fait la sieste (d’une singulière +façon) nous atteignons vite une sorte de forêt ou de bois taillis appelé +_zouitaya_ du _zeïta_, _Statice monopetala_[189], qui y est pour ainsi +dire la seule plante dominante. Cela me rappelle les environs de Chegga +du sud. Cette _zouïtaya_ finit à l’Erg Meggarīn, où nous voyons, entre +les dunes, des dépressions de sables humides, ce qui fait dire à mes +Souāfa que c’est un « Erg toloūa » ; on pourrait y planter, comme au +Souf, des palmiers s’arrosant eux-mêmes par absorption. + +Nous arrivons à Meggarīn Djedid, où je laisse mon monde et je continue +jusqu’à Tougourt avec le spahi bleu. A Tougourt au coucher du soleil, +ciel embrasé d’un rouge sombre ; air lourd, le soir pluie. Je trouve ici +Auer malade et le caporal Dhem ayant manqué d’être emporté par les +fièvres deux jours avant. Cependant tous vont un peu mieux. Abd Allah +l’Allemand va aussi mieux. + + Tougourt, du 22 juin au 1er juillet. + +Je fais un peu de photographie. + +J’essaye de faire un baromètre en passant par la délicate expérience de +Torricelli. Je casse 4 tubes de verre en faisant bouillir le mercure, +mais le 5e tube réussit et j’ai restauré ainsi mon no 903 de Tonnelot. + +L’oasis de Tougourt est très vaste, elle possède environ 180.000 +palmiers, d’après une bonne évaluation faite par M. Auer. Ce chiffre +représente les palmiers en rapport. Il y avait, il y a deux ans, 325 +puits artésiens d’un débit plus ou moins fort dans toute l’oasis en +comptant les palmiers appartenant aux villes de Tebesbest, Nezla, Sidi- +Bou-Djenan, Beni-Souid, Zaouya Sidi el Abid, etc. Le nombre des puits +tel que l’a donné M. Auer, il y a deux ans, n’a pas dû changer depuis, +en comptant les puits qui ont tari et ceux qui ont été forés depuis, +tant par les indigènes que par les sondages français. + +A 5 kilomètres de Tougourt au sud-sud-est se trouve un lac d’eau salée +Merd-jādja qui a 1/2 kilomètre de long sur 200 mètres de large et une +profondeur maximum de 45 mètres (Auer). + +Tout près de Nezla se trouve le tout petit village de Sidi-Mohammed ben +Yahiya qui est le tombeau du marabout qui régna sur Tougourt avant les +Beni-Djellāb. + +A l’extrémité sud de l’oasis se trouvent des prolongements de jardins +qui ont actuellement dépassé les premières hauteurs de Bou Yerrō et qui, +plantés de palmiers encore en broussaille et arrosés par des puits +artésiens, donnent un bon témoignage de l’influence française sur +l’oasis, car ils ont été commencés depuis la conquête. C’est le cheikh +Bou Chemăl qui en a eu l’initiative et la plupart des jardins lui +appartiennent. + +Les hauteurs de Bou Yerrō commencent à 4 kilomètres sur la route de +Merdjadja (en partant de Tougourt) ; elles sont de peu d’importance, +mais doivent exister sur les cartes. + +On trouve dans l’oasis palmiers, abricotiers, figuiers, grenadiers, +poiriers (peu), pommiers (peu), vignes (peu), cotonniers (d’ancienne et +de nouvelle date). Ce dernier arbre devient très fort ; il n’est pas +utilisé. Légumes, choux, ail, oignons, tomates, _gara_, _kabouya_, sorte +de concombre, melons, pastèques, poivre rouge, _bou deraga_ (pourpier), +navets, carottes, radis blanc (_fedjel_), haricots du Souf (peu), fèves, +poireau, — luzerne en quantité, orge (pas de blé), réglisse (en +quantité, sauvage). Le henné ne vient pas, du moins les essais faits par +les indigènes avec des graines envoyées de Biskra n’ont pas réussi. La +garance se trouve un peu à Meggarin, à Ghamra, à Tamerna et à Sidi +Khelil. + +La ville de Tougourt est construite en _tôb_[190]. Les maisons n’ont +qu’un étage. La ville est entourée de fossés remplis d’une eau +stagnante[191] et salée qui nourrit des poissons et quelques serpents +d’eau. Elle a aujourd’hui une seule porte, Bab-el-Khrūkha[192] qui +s’ouvre au nord-est et qui est gardée par un détachement de tirailleurs +indigènes. La Kasba est au sud-ouest du côté opposé. Elle comprend des +bâtiments assez considérables quoique peu élevés qui ont été construits +par les Beni Djellăb, et ensuite diversement modifiés par les Français +jusqu’à la construction de la caserne l’année dernière ; ce dernier +bâtiment forme un carré oblong à un étage ; les pièces sont hautes et +bien aérées. Les démolitions de la Kasba pour la construction de la +caserne ont détruit la seconde petite porte appelée Bab-el-Ghadăr ou de +la trahison, qui était particulière à la Kasba et que j’ai vue encore +debout. A la prise de Tougourt la ville avait quatre portes en comptant +celle de la Kasba que je viens de nommer, mais les Français en ont fait +fermer deux. Les rues de Tougourt sont étroites, mais assez propres, +dans le quartier des Medjehariya il y a deux rues couvertes. Les +principaux monuments de la ville sont, à part la Kasba, la grande +mosquée, rétablie par les Français et l’ancienne mosquée avec son +minaret de construction djéridienne en petites tuiles qui porte encore +des traces de boulets de Salah Bey[193]. Les maisons de Tougourt sont de +la couleur du sol ; elles possèdent toute une cour intérieure autour de +laquelle sont rangés des magasins et les chambres. Le marché de la +viande se tient sur une petite place qui est à la porte de la mosquée, +mais le marché du vendredi où se font presque toutes les transactions se +tient devant la Kasba sur une place bordée de boutiques et de magasins +grossiers garantis du soleil par une sorte de voûte soutenue par des +piliers carrés. + +Le kaïd, qui a son logement dans la Kasba, a 35 spahis bleus commandés +par un officier indigène. M. Auer[194] 100 tirailleurs indigènes. + +La population de Tougourt se compose de Rouăgha, de Mestāoua (Rouāgha +mêlés de sang arabe ou Arabes mêlés de sang righi) et de Medjehariya ou +juifs convertis à l’Islam. La population est divisée en trois +quartiers : les Rouāgha habitent le quartier Tellis situé à l’est ; les +Medjehariya habitent le quartier auquel ils ont donné leur nom à l’ouest +et les Mestāoua habitent au nord. La Kasba occupe le sud. Les +habillements des trois castes sont les mêmes, seulement les Medjehariya +se distinguent par leur propreté, les Mestāoua sont plus propres que les +Rouāgha et d’une couleur plus blanche. Les Medjehariya ont conservé +entièrement le type israélite, surtout les femmes, parmi lesquelles il y +en a de fort jolies. Ils ne se marient qu’entre eux et sont fort sévères +de mœurs et de principes religieux ; ils n’aiment pas qu’on leur +rappelle leur origine. Cependant eux, comme le reste de la population, +boivent des spiritueux, seulement ils le font en cachette. + +J’ai déjà décrit les fêtes du mariage des Rouāgha. Ils s’unissent aussi +facilement qu’ils se divorcent et cette facilité des unions n’exclut pas +cependant une moralité peu stricte à notre point de vue européen. J’ai +déjà dit que les femmes des premières maisons de l’Oued-Righ ne +faisaient pas de difficultés à devenir les maîtresses des derniers +Djellāb, et je connais encore aujourd’hui deux cheikhs qui ont encore +dans leur harem des femmes qui pourraient raconter bien des petites +choses qui se sont passées dans l’absence de leurs maris alors exilés. +Je me suis laissé dire que, quand on rencontrait dans l’oasis une Righia +bien seule, elle refusait rarement d’accorder son corps. Ceci s’applique +cependant plus à Ouarglā qu’à Tougourt ou Temassīn, car dans ces deux +villes, surtout dans la dernière, tous les travaux d’extérieur +reviennent au mari, et la femme reste plutôt dans la maison. A Ouarglā, +au contraire, on m’a raconté qu’il se passait bien de petites aventures +aux sources où les femmes viennent puiser l’eau. Il doit en être de même +à Merhayyer. + +La plupart des prostituées de Tougourt sont des Righia, des Soufia et +des Naylia, en comprenant sous cette dernière dénomination les Harazlia +et enfin toutes les Arabes de l’ouest. Je ne puis m’empêcher de noter +ici quelques détails sur les Naylia ; ils paraîtront curieux pour +déterminer les mœurs des Arabes du désert algérien. Mais qu’on ne croie +pas que nous soyons pour quelque chose dans cela, au contraire, depuis +notre domination nous avons cherché à limiter de diverses manières cette +vaste prostitution. Les femmes de l’Oued-Righ et du Souf qui exercent le +métier à Tougourt sont généralement des veuves ; il y a des cas où elles +trouvent ensuite à se remarier. Les Naylia sont en grande partie aussi +de jeunes veuves, mais on voit aussi parmi elles des mères ou des pères +amener leurs filles encore vierges et vendre cette virginité qui est +toujours longtemps marchandée. Les Naylia viennent à l’époque de la +maturité des dattes et un petit nombre d’entre elles seulement restent +jusqu’au printemps suivant. Leur but est d’acheter des dattes pour leur +année. Autrefois on ne connaissait pas d’autre manière de payer leurs +faveurs que par une certaine quantité de dattes ; deux fois les deux +mains pleines par exemple était un très bon prix. + +Une autre particularité commune à Tougourt et à Temassīn sont les +_halladj_[195], sorte d’hommes efféminés qui, je crois, avaient un nom +chez les Grecs. On en voit même avec des cheveux blancs danser mollement +avec les femmes dans les danses publiques à Témassīn. + +Parmi les coutumes bizarres des Rouāgha, coutume que l’on reproche aussi +aux Beni-Mezāb[196], et que des écrivains du moyen âge imputent aux +habitants de Sedjelmāsa, est la prédilection qu’ils ont pour la viande +de chien. Ils prétendent s’excuser de cette licence contre leur loi +religieuse en disant que c’est un préventif contre les fièvres. C’est +surtout pendant l’hiver que les Rouāgha achètent des chiens qui leur +sont alors vendus en plein marché par les Arabes du dehors. On les +engraisse, on les fait rôtir, et ils sont mangés en grande fête avec +force lagmi[197]. + +Les Rouāgha sont très superstitieux ; mon ami M. Auer m’a souvent +raconté l’effet singulier produit par une éclipse de lune sur les +habitants de Tougourt. Les tolbas sortirent en corps et battant à tour +de bras sur des plats de bois et des marmites, ils rappelaient la lune +en invoquant leur prophète : « Ya chefā Si Mohammed ! »[198] Ils +croient, comme beaucoup d’autres populations algériennes, à la toute- +puissance des _djenoun_[199]. Les femmes surtout les redoutent, et +attribuent à ces esprits toutes leurs indispositions. Ordinairement on +combat leur influence par des amulettes ou bien on tâche de les apaiser +par des offrandes de couscous, de tchertchoukha, plats que l’on dépose à +l’endroit où l’on suppose que les djenoun se tiennent, et qui est +souvent dans les lieux d’aisance. + +Tougourt peut compter 300 maisons, et a, dans la saison d’été, une +population d’environ 1.500 âmes ; en hiver, où des familles du Souf et +des Arabes viennent habiter la ville pendant six mois, la population +peut monter au double 3.000 âmes. Nezla, Tebesbest, Zaouiya ont chacune +plus d’habitants que Tougourt même. + +Dans les mariages, le dernier jour, on amène la mariée chez son futur ; +si c’est une vierge, elle est portée sur un lit en _djérid_ (comme la +plupart des Rouāgha en usent) par quatre hommes ; si c’est une veuve, +elle est portée simplement dans les bras d’un homme. + + 1er juillet. + +Je vais à Temassīn avec un spahi, le marabout Si Mammar m’y avait fait +appeler pour m’y trouver en présence du Cheikh Othmān ; je trouve un +chef targui bien mis sans recherche, mais proprement, accompagné de deux +ou trois jeunes hommes de sa tribu terriblement marqués de la petite +vérole. Tous ont un visage ouvert, je dirais presque prévenant. + +Nous avons une longue conférence. Cheikh Othman lit les dernières +lettres que j’ai pour lui ; mais tout en m’offrant ses services, il +cherche vivement à me détourner de rien entreprendre cette année, où +tout le Sahara est sens dessus dessous : les Hoggar en querelle avec les +Azgar d’un côté et les Aouelimiden de l’autre ; la grande razzia d’Aïr +par les Arabes de la Tripolitaine, etc., enfin les habitants d’Insalah +en guerre avec le sud du Touat. Cependant, après de longues et +éloquentes délibérations, Si Mammar décide, force même un peu Cheikh +Othman à m’accompagner à Ghadāmès ; de là il ira consulter Ikhenoukhen +sur ce qu’il y a à faire, et savoir si ce chef tout-puissant m’accorde +sa protection, et viendra me rendre réponse, d’où nous conclurons nos +plans postérieurs. Je dis adieu au Cheikh Othman ; je conviens avec Si +Mammar d’envoyer 50 fr. au Cheikh Othman pour qu’il fasse ses provisions +de route et il doit me rejoindre à El-Ouad vers le 20 de ce mois. — Il a +son camp tout maltraité par la petite vérole, personne n’est sur pied ; +les troupeaux sont en mauvais état ; la _nezla_[200] est à Bey Salah +(puits). + +J’ai bu à Temassīn de l’eau des rhedirs de l’oued Retem[201]. Il a plu +dans le Sahara, et les oueds voisins se sont remplis. + + 2 à 12 juillet. + +Je commence à sentir quelques caresses sourdes de fièvres ; je suis +obligé de me tenir, comme avant, renfermé dans la Kasba. + +Travaux de linguistique. Je recueille un vocabulaire complet du dialecte +righi de Temassīn. + +Le 7 juillet, malade au lit. + +Le 11, mangé les premières figues _Kartous_. + +Renseignements historiques recueillis par moi auprès de Ben Chemāl[202]. +Les premiers sultans de Tougourt furent la dynastie des Oulad Beiffo, +dont les descendants excessivement pauvres habitent encore un des +villages de l’oasis, Tebesbest, je crois. Ils gouvernèrent Tougourt et +Kedima, dont l’emplacement était dans la _Ghaba_[203] près de Sidi +Mohammed ben Yahiya. C’étaient des Rouāgha. Tougourt el Kedīma fut peu à +peu abandonnée, dit-on, à cause des scorpions, et la nouvelle ville fut +bâtie par Sidi Zekri, marabout righi de Tougourt et Kedima. Une Djemaʿa +gouverna Tougourt dans l’origine, et Sidi Zekri n’en fut que le bon +conseiller ; Tala était alors plus puissante que Tougourt ; elle avait +des cheikhs ; dont le plus célèbre est connu sous le nom de Cheikh el +Tālāoui. Sidi Mohammed Ben Yahiya succéda à Sidi Zekri et gouverna de +même par ses conseils. Il résida 40 ans dans la Kasba. Lorsque ce +marabout avait 15 ans, Sidi Khelil, Sidi Ali Ben Soultān et Sidi Embarek +es Saim venaient faire leur pèlerinage à Sidi Bou Haniya près de Goūg. + +Avant la mort de Sidi Mohammed, deux frères du nom de Beni Djellāb +passaient souvent à Tougourt. Leur pays originaire était Telemsen (ils +descendaient des Mérinides) et ils avaient alors leurs biens dans le +Djebel Sahāri. A Tougourt ils prêtèrent des sommes considérables à tous +ceux qui leur en demandaient, si bien qu’au bout de bien des années, ils +vinrent un jour à Tougourt et voulurent faire leurs comptes, ne voulant +plus y revenir. On trouva que tout le bien de Tougourt ne pourrait plus +payer les dettes des habitants. Les habitants de Tougourt allèrent à +Sidi Mohammed Ben Yahiya et lui demandèrent conseil ; ce marabout se fit +amener les deux frères Ben Djellāb, et leur dit qu’il allait habiter +dans son village (le même qui porte aujourd’hui son nom) et qu’il leur +abandonnait la ville et tout ce qu’elle renfermait. — Ainsi commença la +dynastie des Ben Djellāb. — Plus tard les Oulad Sidi M. Ben Yahiya ne +s’entendirent pas bien avec les Ben Djellāb et ils émigrèrent dans le +Tell où ils sont actuellement avec les Oulad Abd en Nous près de +Constantine. + +Dans ce temps-là, il y avait des juifs à Tougourt. + +L’un des frères Ben Djellāb, ʿAbd el Hakk el Merīni, fut le premier +cheikh de Tougourt ; — de là à Cheikh Selmān il y a une lacune dans la +généalogie ; le cheikh Ben Chemāl ne connaît pendant ce temps d’autre +fait que la destruction de Tāla qui eut lieu, comme il croit, sous le +fils d’Abd-el-Hakk. Abd-el-Hakk conquit lui-même Meggarin, Qsoūr, etc., +et ne s’arrêta que devant Tala qui résista à ses armes. Mais son fils +usa d’un stratagème qui lui réussit. Il offrit au cheikh de Tala de +cimenter une paix durable en épousant sa fille. Celui-ci y consentit. — +Ben Djellāb déguisa, le jour désigné pour la fête, un homme en mariée ; +il fit travestir un grand nombre de ses serviteurs en femmes venues à la +fête ; tous portaient des armes sous leurs vêtements. Il fit accompagner +le tout de 50 cavaliers. Le cheikh de Tala reçut sa prétendue femme et +sa suite et fit loger les cavaliers chez ses serviteurs. La fausse +mariée avait prévenu qu’elle donnerait le signal de l’attaque en tuant +le cheikh lorsqu’il viendrait la nuit. Cela arriva en effet : dans la +nuit, en entendant le coup de feu du signal, tous les serviteurs de Ben +Djellāb se précipitèrent au carnage et eurent bientôt raison de la ville +qui fut détruite par des renforts venus de Tougourt. + +Sous le cheikh Selmān, le premier à partir de la lacune, eut lieu un +événement curieux. Une femme arabe appelée Oumm Hāni Bent el Bey (fille +d’une femme Douaouda[204] et d’un bey de Constantine), voulut devenir +cheikha des Arabes au Sahara et fit de grandes razzias elle-même à +cheval et armée, tua le Douaouda, son mari, ses frères et beaucoup +d’autres chefs. Enfin Selman voulut faire une alliance avec elle et lui +proposa d’épouser son fils. Elle fit semblant d’accepter, mais lorsque +Selman vint à son camp, à la Regouba de Sidi Khelil avec 500 chevaux, on +distribua habilement son monde dans les tentes et Selman logea dans la +tente de Bent el Bey. La nuit, elle tua elle-même le cheikh et ce fut le +signal d’une tuerie générale. + +Cheikh Mohammed ben Selman lui succéda ; puis Selman, son fils ; Brahim, +fils du précédent ; Abd-el-Kader ; Hamed, fils de Brahim ; ’Amer, fils +d’Abd-el-Kader ; Mohammed el Akhal, fils de Hamed ; Hamed, fils de +Mohammed ; Abd-el-Kader, petit-fils d’Amer ; Farhāt, frère du +précédent ; Brahim, fils de Hamed ; El-Khāzen ben Farhat ; Mohammed, +fils de Hamed ; ’Omar, fils de Mohammed ; Brahim, fils de Mohammed ; +’Ali, fils de Mohammed ; Ben Abd er Rahman, petit-fils d’Amer ; Selman, +fils d’Ali ; les Français. + + 13 juillet. + +Je pars de Tougourt dans la soirée et nous prenons la route de Mouïa el +Ferdjān. Après deux heures de marche, nous faisons halte dans une +dépression qui continue le bas-fond de la Chemorra (en deçà des dunes). +L’endroit s’appelle Benga. Le sol portant trace de l’action des eaux est +très dur formé d’un conglomérat de sable et de petits morceaux de chaux +et de calcaire. + + 14 juillet. + +Nous marchons 5 heures et faisons la sieste entre El-Ouibed et El- +Māleha. De là, une heure et demie de marche au puits de Mouï Chabbi dont +nous trouvons l’eau pourrie et verdâtre. On l’avait récemment fourni +d’une nouvelle garniture de drīn. + +De là, une heure 20 minutes au puits de Mouïa el Ferdjān. Je relève ce +petit bout de route que je n’avais pas encore fait. + + 15 juillet. + +Hier au soir, j’ai eu un premier accès de fièvre. + +Nous marchons 5 heures 1/4 et arrivons au puits de Mouïa el Kaïd. Après +la sieste, 2 h. 3/4 de marche nous amènent dans les dunes de l’Erg-Said, +où la nuit nous prend et où nous couchons. + +J’ai remarqué dans la dernière partie de la route que le guide était +souvent obligé de frayer un chemin artificiel aux chameaux dans les +dunes. Il disait en travaillant : « El-Bahri oua’ar » (le vent de l’est +est dur). Il est clair, en effet, que c’est ce vent qui, dans cette +saison, fait progresser les dunes vers l’ouest. Toutes les dunes que +nous coupons ont la forme des vagues de la mer ; elles sont orientées à +angle droit de la route ; leur côté à pic était de notre côté, c’est-à- +dire qu’elles viennent en sens opposé. C’est donc un vent d’E.-N.-E. ou +de N.-E. qui les produit. + + 16 juillet. + +Une marche de 3 heures 3/4 nous amène à Kouïnīn par Ourmās. Je croyais +d’abord ne faire que la sieste à Kouïnīn, mais une fièvre violente me +prend ; vomissements, courbature générale ; douleurs de poitrine et de +reins, faiblesse. Je prends de l’ipécacuanha qui agit ; de la quinine +deux fois, que je rends. Eau sucrée et éther. + +Tribus de Kouïnīn : + + Djebirāt } + } + Oulad Mansoūr } Toroūd. + } + El-Gouāïd } + + El-Beldiya (Soufiya) — ’Adouān. + +On me raconte ici que les ancêtres de la population actuelle lui ont +raconté qu’autrefois, lorsqu’ils montaient sur leurs palmiers, ils +dominaient une rivière d’eau courante, qui commençait à Chegga (nord du +Souf) et finissait à ’Amīch (Ras el Ouad)[205]. Cette rivière était +comme celle de Nefta. Encore aujourd’hui, les Souafas en creusant un +nouveau jardin trouvent des chaudrons de fer et d’autres objets +appartenant à la population passée, dans des endroits inhabités +aujourd’hui. + + 17 juillet. + +Je me rends à El-Ouad comme je peux sur un cheval qu’on me prête à +Kouïnīn. Je trouve le kaïd qui me reçoit bien comme d’habitude ; mais je +suis obligé de changer quelque chose aux dispositions qu’il avait prises +pour mon départ, ce qui va me causer quelques retards. + +— Je pèse un _mithcal_ d’El-Ouad, et j’obtiens par ces doubles pesées 4 +gr. 175 ; ce mithcal a 21 _nouayā_[206] ; celui de Constantine en a 26. + + 18 juillet. + +Ce jour s’est annoncé comme devant être très chaud ; mais le ciel fut +pur. Je passai ma journée sur mon lit, attendant pour utiliser mes +faibles forces que le moment de l’éclipse fût arrivé. Je calculai par +construction graphique le moment où elle devait avoir lieu, mais me +trompai fort en prenant pour heure, celle où l’éclipse _totale_ aurait +lieu sous la longitude d’El-Ouad. Et l’éclipse ne devait pas être totale +ici. Cela fut cause que quand j’allai à la lunette, dix minutes avant le +premier contact (comme je le croyais), je trouvai le disque solaire +entamé. Je me mis en observation, et je vis la lune couvrir +successivement les taches du soleil. L’éclipse était au moins au tiers +et la population d’El-Ouad ne s’en était pas aperçue ; alors elle fut +simultanément reconnue, et quelques bavardages inquiets firent place à +un profond silence. Mais lorsque les progrès de l’éclipse furent +marquants, des cris poussés de tous les côtés annoncèrent la détresse +des Arabes. On entendait partout : « Iā chĭfā Si Mohammed rasoul +Allah ! » + +Je vis le disque lunaire approcher à une distance extrêmement minime du +bord du soleil ; je crus un instant voir certaines montagnes faire +éclipse totale et au moment où je m’apprêtais à marquer l’heure de ce +contact, l’éclipse commença à diminuer. + +Je vis alors des pigeons voler au-dessus de la maison, se rendant à +leurs gîtes. Des Arabes de la ville me disent avoir vu des étoiles. La +lumière la plus faible a été celle qui succède dans cette saison au +coucher du soleil. L’éclipse diminua lentement et je pus observer le +dernier contact à 4 h. 54 m. 45 p. de mon chronomètre qui marque encore +le temps de Paris. + +Après l’éclipse, j’eus une députation des _mechaikh_ qui vinrent me +demander si l’année serait pluvieuse. Ma prédiction accomplie de +l’éclipse, mon ancienne prédiction de pluie de cet hiver, vérifiée par +le fait, leur faisait croire que non seulement je puis prédire la pluie, +mais encore la donner. + +Je fus pris le soir de fièvre violente et de vomissements ; le soleil et +la chaleur brûlante à laquelle j’ai été exposé pendant plusieurs heures +avaient rappelé la fièvre. + + 19 juillet. + +Cette nuit, le kaïd vient me réveiller et me dire qu’ayant reçu la +nouvelle que les Oulad Yagoub étaient en course, il allait faire monter +son goum et aller les chercher. Il partit avant le jour. — Je vais +mieux. Je reçois des plaintes contre le kaïd. + + 20-21 juillet. + +Je reste encore chez moi toute la journée. — Je prends de nombreux +renseignements sur le pays qui sépare le Souf du Nefzāoua. Des Ourghamma +de Kessār Mouddenīn, marabouts, viennent ici pour voir si on leur +ouvrira le marché d’El-Ouad. Les Ghorib de Sabrīya[207] qui sont sur +leur route et qui apportent ici les mêmes produits qu’ils apporteraient, +leur ont fait peur. De façon qu’ils ont laissé leurs marchandises, +consistant principalement en beurre, à Sabrīya, et qu’ils sont venus en +_mi’ad_. Je leur fais un petit discours qui les enchante, et leur ouvre +le marché ; je promets même d’intimider les Ghorib, ce qui est très +facile, vu que cette tribu réside à moitié dans le Nefzāoua et à moitié +au Souf (El-Ouad) où ils ont des palmiers. + + 22 juillet. + +J’écris à Biskra pour rendre compte des plaintes que j’entends contre le +kaïd. + +Je reste encore toute la journée à la maison. + + 23-24-25 juillet. + +Le kaïd revient avec ses goums ; il n’a rien trouvé dans sa course, +cependant on tire des coups de fusils au retour comme s’il y avait eu +une victoire ; ces Arabes sont toujours les mêmes. + +Hier et aujourd’hui on a fait l’Achoura ; nous sommes, je crois, à peu +près au milieu des dix jours de fêtes. La fête a lieu la nuit, des +bandes de jeunes gens se promènent dans les rues en chantant au son d’un +bendier ; puis ont lieu quelques scènes, des individus se déguisent en +mettant quelques hardes grotesques s’ils en ont, puis ils se couchent +et, prenant une voix de polichinelle, ils font des dialogues +invariablement terminés par des disputes et des coups comme chez +Gringalet. Cette année, la fête est peu brillante. Un homme hier a reçu +un coup de sabre sur le dos pendant la mascarade et il a une large +blessure. Cela a été fait par méchanceté. + +Le cheikh Ahmed Ben Touāti vient me voir, c’est un homme qui me plaît +beaucoup, franc et ouvert ; il connaît très bien le Sahara, il vient du +reste à Ghardaya (puits) six mois[208] : il est venu en trois jours sur +un méhari et avait reçu des nouvelles de Ghadāmès par un homme monté sur +son méhari qui était allé de Ghadāmès à Bīr Ghardâya en cinq jours. + +_Note sur le commerce d’El-Ouad._ — Pour l’or, j’apprends d’une manière +plus certaine que le _mithcal_ de _teber_[209] se vend ordinairement 15 +francs lorsqu’il est recherché et 13 fr. 30 lorsqu’il abonde[210]. Quant +au _khôss_[211], il vaut, dans les mêmes circonstances, de 11 fr. 10 à +13 fr. et 13 fr. 15. J’ai déjà dit que le mithcal d’ici a 21 _nouaya_ et +pèse 4 gr. 175 ; tandis que le mithcal de Constantine a 26 _nouaya_, que +par conséquent le poids du mithcal d’El-Ouad se rapporte à celui de +Constantine comme 21 à 26. + +Les dépouilles d’autruches sont vendues sur le marché par les chasseurs +eux-mêmes ; et il n’y a personne qui en fasse un commerce spécial[212]. +On les achète isolément pour les porter à Tunis ou à Tébessa. Voici les +prix de vente sur le marché. — Une belle dépouille de mâle (_delīm_) +vaut 100 fr. et 125 fr. lorsqu’elles sont recherchées et très belles. +Une belle dépouille de femelle (_ramdha_) ne vaut que 40 fr. au plus 45 +fr. Un œuf d’autruche vaut de 50 à 60 centimes. + +Le commerce du Souf avec _Tébessa_ repose sur les objets suivants : + +1o Exportation du Souf. — Dattes, peaux brutes de chèvres (avec poil), +tabac en feuilles, vêtements de laine ; + +2o Importation de Tébessa, — _Gountĕs_ (racine condimentale), beurre, +laine, moutons, chèvres, blé, _gueddīd_ (viande desséchée). + +Quant aux objets que le Soūf donne à Tunis, ce sont : des vêtements +confectionnés, des peaux brutes de chèvres et de moutons (pour +Kaïrouān), des _douros_, des chameaux, des dattes. + +_Ouargla._ — On y apporte d’El-Ouad, de l’huile, du tabac, des vêtements +confectionnés, des meules (venues de Gafsa), de la garance, du blé, des +cotonnades, des pierres à fusil (venues de Tunis), du soufre[213]. On en +rapporte de la laine, des chameaux, du beurre, de la graisse, de la +viande desséchée, de jeunes plants de palmiers en grand nombre, qui sont +vendus sur le marché, des burnous du Mzāb, du sel, des dattes. + +_Biskra et le Zab._ On y apporte : vêtements confectionnés, peaux brutes +de chèvres, dattes, _tellīs_[214], (_gherāra_), du tabac ; ce dernier +article vaut ici 25 c. à 50 c. le _kef_ composé de 5 plants ou 4 grands +et 6 petits. Voici la liste des objets qu’on en rapporte avec les prix +qu’ils obtiennent à El-Ouad : + + +Henné, le 1/2 kil. 0 fr. 70 à 1 fr. 35. + +Tapis arabes, qualités diverses, de 100 à 300 francs. + +Laine, la toison à 2 francs. + +_Settāl_ (gamelles en fer battu pour boire), les grands 1 fr. 60, les +petits 1 franc[215]. + +Indigo, la bonne qualité, le 1/2 kil. 6 fr. 20, la qualité inférieure 4 +francs[216]. + +Foulards de coton imprimés, les bons, la douzaine 6 fr., la qualité +inférieure 3 francs. + +Bougie, le 1/2 kil. 1 fr. 35 jusqu’à 1 fr. 50. + +Sucre blanc, le 1/2 kil. 1 fr. 50. + +Cassonnade, le 1/2 kil. 0 fr. 90 à 1 franc. + +Ganse blanche, le 1/2 kil. 6 francs. + +Loŭk, substance tinctoriale[217], les 50 kil. 150 fr. la bonne qualité. + +Tărtăr id. les 50 kil. 150 francs. id. + +Miroirs ronds montés en cuivre, les grands, la douzaine, 1 fr. 60. + +id. les petits, id. 1 franc. + +Miroirs ronds montés en étain, les grands, la douzaine, 1 franc. + +id. les petits, id. 0 fr. 75. + +Ficelle, le 1/2 kil. 2 francs. + +Grandes aiguilles pour tellis, le 100 de 50 à 60 centimes. + +Gaze grossière, pièces de 16 à 17 drà, 3 francs. + +Abricots secs, 1 fr. le saa (2 1/2 kil.). + +Beurre, mesure de 5 3/4 livres, selon les temps, de 7 fr. à 3 fr. 50. + +Souliers de Constantine, la paire, 4 à 5 francs. + +Burnous ’abbāsi (épais), les beaux, 60 à 65 francs. + +id. qualité inférieure, 40 à 45 francs. + +Calottes rouges de fabrique, les grandes 2 fr. 50, les petites 1 fr. 50. + +Soie, le 1/2 kil. 20 fr. la qualité supérieure et 15 fr. la qualité +inférieure. + +Café en grains, 2 fr. le kil. + +Suif (de Bou Saada), selon le temps, de 50-60 cent. à 1 fr. la livre. + +Savon (hadjri) en morceaux, le 1/2 kil. 0 fr. 75 à 1 franc. + +id. arabe liquide, le 1/2 kil. 75 à 1 fr. 10. + +Alun, la livre 30 à 40 centimes. + +Aiguilles, le cent, 20 centimes. + + +Les cotons ne peuvent pas faire concurrence à ceux venus de Tunis qui +sont de fabrique anglaise. + +_Gabès._ — On y apporte du Souf : laine de rebut (servant à faire des +couvertures brunes dont se vêtissent les gens du Sahel, peaux de chèvres +et de moutons non préparées, tabac en quantité, chameaux, dattes +(_degla_). + +Le commerce d’El-Ouad avec _Gabès_, surtout celui par la route directe, +est fait par les gens de Matouiya[218] qui, étant sujets du Bey de +Tunis, jouissent d’un peu plus de sécurité que les Souafa. Cette route +est rendue très dangereuse pour le voisinage des Oulad Yagoūb. + +_Ghadāmès._ — On y apporte des vêtements confectionnés surtout, des +dattes (_degla_[219], _rhers_, _fezzāni_), du tabac et des grains (blé +et orge) lorsqu’ils sont chers à Ghadāmès. + +_Beni Mezab._ — On y apporte des meules, des vêtements (_haouli_), +fusils (de Tunis), des pioches (de Kairouān), des pièges à gazelles (de +Kairouān), soufre, garance, huile, cotonnades, _guemmām_ (gomme +adorante). On en rapporte des chameaux, des _guedaouis_ (blouses de +laine de couleurs différentes), burnous, laines, moutons, viande +desséchée, suif. + +On me dit que, dans les mauvaises années, il vient ici 5-600 mitcals +d’or de Ghadāmès ; dans les bonnes années, de 1.500 à 3.000 mithcals. +Cela ne fait que pour 45.000 fr. d’affaires dans les meilleures +conditions. Cela fait 12.525 grammes d’or.) L’_oukiya_ de Tunis timbrée += 31 gr. 725 ; elle a 7 2/3 de mithcal. + +Le soir, je suis piqué par un scorpion ; la douleur monte très vite à +l’aisselle (du bord de l’index), je souffre excessivement. La nuit, je +ressens des picotements ou de la paralysie aux pieds, au nez et aux +lèvres. Je me soigne en mettant de l’ammoniaque sur la piqûre élargie au +bistouri, et en buvant un peu de ce médicament dans de l’eau. Ampoules +sur le doigt piqué. Froid sur tout le membre atteint, taches violettes, +etc. + + +[Note 175 : Le plus au sud.] + +[Note 176 : Chéchias.] + +[Note 177 : _Mebred_.] + +[Note 178 : Ce poids est le mithcal de Tunis. Duveyrier dit ailleurs +(_Revue algér. et col._, novembre 1860) qu’il l’a trouvé égal à 4 gr. +175. Les mithcal de Tripoli et d’Agadès sont un peu plus forts.] + +[Note 179 : Once, 1/16 de la livre tunisienne, que Duveyrier évalue à +508 grammes.] + +[Note 180 : _Zebed_, sorte de pommade faite avec la graisse de l’animal +du même nom, et dans laquelle il entre en outre de l’huile, du benjoin, +du girofle, etc.] + +[Note 181 : Ce que Duveyrier appelle ici 1/2 kil. est la livre +tunisienne de 508 grammes. (Cf. son article de la _Revue alg. et col._)] + +[Note 182 : _Açaïb et saye_ ou _tourkedi_.] + +[Note 183 : Natron, carbonate de soude plus ou moins pur, extrait des +petits lacs du Fezzān.] + +[Note 184 : _Teber_.] + +[Note 185 : _Khores_.] + +[Note 186 : Cf. sur leur construction, J. Brunhes, _Les oasis du Souf et +du Mzab_, _La Géographie_, V, 1902, p. 14-15.] + +[Note 187 : La vue ci-jointe a été trouvée, sans indication d’origine, +dans les papiers de Duveyrier.] + +[Note 188 : Tradition confirmée par Ibn Khaldoun : au IXe siècle, les +Zenata occupaient le Sahara algérien et tunisien (_Hist. des Berbères_, +traduct. de Slane, III, p. 275, 286, 303, etc.).] + +[Note 189 : Le _zeïta_, comme Duveyrier l’a reconnu plus tard, n’est pas +le _Statice monopetala_ L., mais une autre plombaginacée : _Limoniastrum +Guyonianum_ Dur.] + +[Note 190 : Briques d’argile séchées au soleil.] + +[Note 191 : En grande partie comblés depuis par les soins du bureau +arabe.] + +[Note 192 : Une autre porte, Bab-el-Gharb, a été rouverte plus tard.] + +[Note 193 : Bey de Constantine, qui assiégea Tougourt en 1788.] + +[Note 194 : Le lieutenant Auer a été un remarquable exemple d’endurance +européenne au Sahara. Resté lié avec Duveyrier, il lui écrivait de +Biskra en 1869, évoquant le souvenir de leur commun séjour à Tougourt : +« J’ai vieilli depuis, mais n’ai perdu ni la volonté virile, ni la +santé, bien que je compte aujourd’hui vingt ans de séjour au Sahara. +Vous avez bien raison de me déconseiller l’Europe ; ma nature, toute +forte qu’elle soit, ne supporterait plus un autre climat, et je veux +passer en Afrique les jours qui me restent à vivre » (29 décembre +1869).] + +[Note 195 : حلاج veut dire, en arabe, is qui gossypium a semine mundat. +(H. Duv.)] + +[Note 196 : On sait qu’avant de se fixer au Mzab, une partie des +Ibâdhites a habité cette région. (Masqueray, _Chron. d’Abou-Zakaria_, p. +262, etc.)] + +[Note 197 : Lait de palmier fermenté.] + +[Note 198 : Dans cette éclipse une vieille femme de Tebesbest, +soupçonnée de sorcellerie, fut accusée d’avoir caché la lune dans un +seau d’eau. Ses voisins et le cheikh de Tebesbest vinrent prier le kaïd +de la mettre en prison. (H. Duv.) L’éclipse de soleil du 18 juillet 1860 +eut moins d’effet : on ne fit « que peu de cas de l’événement, excepté +quelques talebs trop croyants qui se portaient vers la mosquée pour +prier et conjurer le sorcier qui causait ce désastre au soleil ; à leur +sortie, les autres leur riaient au nez. » (Lettre d’Auer à Duveyrier, 22 +juillet 1860.)] + +[Note 199 : _Djinn_ (pluriel _djenoun_) : génies.] + +[Note 200 : Groupe de tentes.] + +[Note 201 : Les marabouts s’en font apporter constamment par les Arabes +de leur confrérie, parce qu’ils craignent les fièvres occasionnées par +les eaux de l’oued Righ (H. Duv.).] + +[Note 202 : Cf. Féraud, _le Sahara de Constantine_.] + +[Note 203 : La « forêt de palmiers » de Nezla, à 2 kilomètres de la +ville actuelle.] + +[Note 204 : Douaouda, tribu arabe qui fit irruption au XIe siècle dans +l’Oued-Rir et à Ouargla. (Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbères_, II, p. +73.)] + +[Note 205 : Cf. sur cette légende Jus dans Rolland, _Hydrologie du +Sahara_, p. 224.] + +[Note 206 : Graines de caroubier.] + +[Note 207 : Oasis de l’extrémité ouest du Nefzāoua.] + +[Note 208 : C’est-à-dire : y garde ses troupeaux au pâturage.] + +[Note 209 : Poudre d’or.] + +[Note 210 : Le gramme de poudre d’or vaut donc, d’après les +circonstances du marché, de 3 fr. 59 cent. 3 (maximum) à 3 fr. 23 cent. +3 (H. Duv.).] + +[Note 211 : _Khores_, poudre d’or mélangée de débris d’or travaillé.] + +[Note 212 : Ces dépouilles venaient de l’Erg, au nord de Ghadāmès ; les +autruches y ont à peu près disparu aujourd’hui.] + +[Note 213 : Pour la fabrication de la poudre.] + +[Note 214 : Toile de bât (sacs de chargement) pour les chameaux.] + +[Note 215 : Fabrication européenne. (Cf. Duveyrier, _Notice sur le +commerce du Souf_ (_Rev. algér. et coloniale_, nov. 1860).] + +[Note 216 : Fabrication européenne.] + +[Note 217 : Gomme-laque (rectification de Duv., art. cité).] + +[Note 218 : Petite ville du littoral au nord de Gabès.] + +[Note 219 : Ou _deglet-nour_ (espèces diverses de dattes).] + + + + + TROISIÈME PARTIE + + VOYAGE A GHADAMÈS + + * * * * * + + CHAPITRE PREMIER + + DANS L’ERG + + + 26 juillet. + +Ce matin, on charge les chameaux pour le voyage de Ghadāmès. + +Je vais au bordj rendre au kaïd une visite qu’il m’a faite de bon matin, +et nous mangeons ensemble la pastèque des adieux. Il est plus aimable +que les jours derniers, et me promet de m’envoyer à Berresof le prochain +courrier. Enfin nous partons. J’ai repris mon ancienne manière de +voyager sur mon matelas plié en deux sur le dos d’un chameau. + +Nous traversons bientôt un cimetière, et entrons ensuite dans ’Amīch. +’Amīch est le prolongement de l’oued Souf : c’est là que se perdait +l’ancienne rivière, selon la tradition. En effet, ce pays a bien la +forme d’une longue dépression (très peu sensible), faisant suite à celle +qui commence à Ghamra et arrive à El-Ouad ; en le traversant dans sa +longueur comme nous le faisons aujourd’hui, on a à droite (ouest) des +dunes assez hautes à une petite distance et l’on traverse des groupes de +maisons et de nombreuses cabanes en palmes (_zérība_, pl. _zeraīb_), +formant ainsi pour ainsi dire autant de petits hameaux qui prennent le +nom de « _nezla_ », mot emprunté à la vie nomade. C’est dans ’Amīch que +vivent une partie des Toroūd, quand ils ne sont pas avec leurs troupeaux +dans le Sahara. A gauche de la route sont les jardins de palmiers +dispersés dans les intervalles des dunes. On peut voir là de magnifiques +échantillons de palmiers. + +Nous rencontrons un cavalier rebāyi ; il est à remarquer, pour cette +portion des Toroud, que leur manière de se vêtir et de harnacher leurs +chevaux, et leurs fusils surtout, sont identiques à ceux des tribus du +sud de la Tunisie et de la Tripolitaine. Ces tribus sont surtout +caractérisées par le haïk tourné simplement par-dessus une calotte rouge +un peu renfoncée sur le côté et qui paraît à moitié sous le haïk ; par +leurs vastes et immenses étriers et enfin par leurs longs fusils à +crosse ornée de nacre et de corail. Je possède une de ces armes. + +Nous nous arrêtons à la zaouiya de Sidi Abd el Qāder, presque à +l’extrémité d’ʿAmīch. Le kaïd avait prévenu de mon arrivée, de sorte que +je trouve un bon tapis étendu dans l’élégante et propre goubba, et je +m’établis dans ce lieu saint. On m’apporte un repas inmangeable, mais +succulent pour des Arabes. Il fait si chaud que, malgré mon désir de +m’éloigner le plus tôt possible du Souf, nous restons la nuit ici. Le +soir, de pieux khouān de toutes les sectes possibles étaient venus faire +leurs récitations et chants autour de la goubba. Je les disperse en leur +faisant remarquer que le désert est vaste et qu’il n’est pas hospitalier +de troubler le sommeil d’un voyageur. + +ʿAmich a, à mon estime, autant d’habitants qu’El-Ouad, à la saison où +toutes les huttes sont occupées (9 à 10.000 habitants). Les femmes ici +s’habillent comme à El-Ouad, de deux manières, soit avec un _haouli_ +blanc accroché sur les épaules, soit avec un _haouli_ bleu suspendu de +la même manière ; puis elles ont de grosses tresses de laine de chaque +côté de la figure, et quelques-unes savent se faire pardonner cette +hérésie par des ornements rouges de bon goût du côté droit de la figure. + + 27 juillet. + +Nous partons d’assez bonne heure, et rencontrons sur la première partie +de la route des partis de Toroud avec leurs bagages, femmes, enfants, +troupeaux rentrant à El-Ouad. Une de ces dames, assez jolie, demande, en +faisant la mine à Ahmed, où nous allons. Ahmed lui répond : « Comment, +toi tu vas faire paître tes chameaux dans le Sahara et nous, nous +n’irions pas faire paître les nôtres ? » + +Nous rencontrons aussi un nègre occupé à ramasser des crottes de +chameaux sur la route pour fumer les palmiers. Ce travail, je dois le +dire, a une grande importance dans le Souf et occupe beaucoup de monde ; +on va jusqu’à une et deux journées de marche pour en ramasser. Ces +crottes servent à entourer la racine des _jeunes plants_ de palmier ; +ensuite on n’en met plus. + +Nous laissons bientôt sur la droite un chemin qui passe d’abord au puits +de Zerrīt et se continue ainsi jusqu’à Ghadāmès. Nous passons la _gaïla_ +dans le pays appelé Drā el Khezīn, ce sont des dunes plus régulières et +moins accidentées que les autres, il y avait là un puits que M. de +Bonnemain[220] a vu donnant de l’eau. Nous reprenons, le soir, notre +route et allons coucher près de Moui Bel Rhīt. + +Nous avons vu aujourd’hui deux plantes nouvelles pour moi : le +_goseyba_, graminée, et le _godhām_ ou _guedhām_, plante dans le genre +du _dhomrān_. + + 28 juillet. + +Avant de partir, je mesure la direction de l’arête de la dune sous +laquelle j’ai dormi ; je la trouve égale à 150° (boussole) ; les grains +de sable sont chassés par le vent de l’est vers l’ouest. Presque au +début de la journée, nous arrivons aux Haouād el Azoūl où nous nous +séparons de la route de Mouï ’Aissa qui reste sur la droite. La +végétation de cet endroit est composée principalement de _drin_, _arta_ +et _ārfij_. Nous passons ensuite le puits mort de Mouï el Arneb. Tous +ces puits morts que nous allons rencontrer ne le sont ainsi que +momentanément ; ainsi, dès que les bergers trouvent de bons pâturages +dans un endroit, ils refont le puits le plus voisin et y restent jusqu’à +ce que bon leur semble. + +Une bonne marche de la matinée nous amène à Choūchet el Guedhām, puits +de bonne eau, où nous arrivons au moment où on allait abreuver un +troupeau de moutons et de chèvres. Les pasteurs de la tribu des Mesăaba +(celle d’Ahmed) lui laissent choisir le plus bel agneau qu’il peut +trouver et ne veulent pas en recevoir le prix ; ils viennent plus tard +me rendre leurs hommages. Après avoir fait notre provision d’eau, nous +rétrogradons un peu pour venir passer la sieste sous de petites huttes +de broussailles faites probablement par une caravane qui a passé avant +nous. Après une longue sieste, une courte marche nous amène au puits +mort de Mouï er Rebăya el Gueblaoui[221] (par opposition au puits de +même nom qui se trouve entre le Souf et l’Oued-Righ). + + 29 juillet. + +Après avoir longé dans toute son étendue une petite chaîne de dunes +(Zemlet Ahmed Ben ’Aād), nous arrivons à un puits appelé Bīr ez Zouāīt, +dont l’eau de couleur verdâtre est lourde et légèrement saumâtre. Nous +nous arrêtons ici une heure, et en me promenant aux environs, je vois à +mon grand étonnement, dans un petit bas-fond semblable à celui du puits, +la surface du sable couverte par endroits de petites coquilles minces et +fragiles ressemblant en tous points à des coquilles d’eau douce, telles +que celles des genres _Limnæa_ ou _Bulla_[222]. Je m’abstiens de toutes +notices et dissertations sur cette trouvaille. Je remarquerai cependant +qu’aujourd’hui nous avons ensuite rencontré un grand nombre de petits +bas-fonds de ce genre, mais que je n’ai pu examiner ; ils ont au plus +100 mètres carrés de superficie et ne peuvent pas être pris en +considération sur la carte. + +Nous voyageons le reste de la journée dans une plaine unie de sable avec +végétation variée d’_alenda_, _arta_, _ezal_, _drin_, etc... Nous +rencontrons un jeune _ourân_, des cigales et un petit oiseau gris que +j’ai déjà rencontré dans le Sahara et qui a pour cri la gamme en sautant +une note sur deux, chant à intervalles écartés de six à huit pauses. + +Nous faisons la sieste dans un endroit qui ne présente rien de +remarquable, et après la sieste nous atteignons facilement, quoique à la +nuit tombante, le puits de Maleh ben ’Aoūn. Nous y rencontrons deux +Toroūd avec une dizaine de chameaux venant de Berresof et qui ne font +que prendre de l’eau au puits. + + 30 juillet. + +Notre marche d’aujourd’hui n’a été que fort peu de chose ; nous allons +simplement à Mouï Rebah ; le pays qui sépare ce puits de celui où nous +avons couché hier est une plaine de sables unis légèrement ondulés et +couverts d’une assez riche végétation (comme hier) de _drin_, _arta_, +_’alenda_, _baguel_, _ezal_. Nous passons plusieurs puits morts et un +puits d’eau saumâtre. + +Pendant la marche, mes gens prennent une gerboise des sables, que je +dépiote en arrivant. Au puits de Mouï er Rebah, Ahmed tue une sorte de +petit corbeau ou de grande corneille à tête et à nuque d’un brun bois +pourri foncé ; le reste du plumage est tout noir. Les chameliers et mes +gens mangent cet oiseau. En route une autre prise, celle d’un gros mâle +de _cherchimāna_ (_Scincus_ .....) à bandes latérales brun foncé, +séparées par des bandes de jaune gomme gutte. Tête d’un noir brunâtre +clair. + +Nous arrivons au puits de Mouï er Rebah que l’on me dit avoir été creusé +par les Djohāla[223] ; le fait est que ce puits est très célèbre dans le +Sahara. L’eau en est bonne, mais a dans ce moment un goût de renfermé et +de corrompu, qu’elle doit à ce qu’il n’y a pas de troupeaux dans le +voisinage, et que l’eau n’a pas l’occasion de se renouveler par suite de +grandes quantités absorbées au dehors. Dans la soirée nous voyons +arriver deux ou trois chameaux chargés en partie de « jell » (crottes de +chameau) ; on vient en prendre bien loin pour fumer les jardins du +Souf ! + +J’ai oublié de noter qu’hier, peu de temps après notre départ, nous +fûmes rejoints par un nègre marron qui demanda la permission de nous +suivre à Ghadāmès ; je lui accorde cette permission, car je ne puis que +favoriser l’émancipation des esclaves. Cependant Ahmed et mes autres +compagnons ne partagent pas mes principes. Le nègre nous suivra donc et +si son maître ne vient pas à temps à Berresof, il ira à Ghadāmès et sera +là en sûreté. Le motif de la fuite de ce nègre (qui est de Kanō) est que +son maître lui donne toujours les plus pénibles tâches à remplir, et +qu’il lui défend d’aller aux fêtes des nègres. + +Je ne fais pas une longue sieste, et, le soir, je veille un peu pour +tâcher de faire des observations astronomiques. + + 31 juillet. + +Nous passons plusieurs puits et nous arrêtons pour faire la sieste en +sortant d’une ligne de dunes, à un endroit où le _hād_ apparaît pour la +première fois. Nous traversons un immense _sahan_[224] uni parsemé de +petits morceaux de calcaire (vétusté) ; si j’osais le penser, je +croirais que c’est un bassin d’eau desséché. Il est bordé en partie de +petits bourrelets de dunes. Nous couchons à une _ogla_ très profonde +appelée Dakhlet Sidi-’Aoūn, qu’il ne faut pas confondre avec El ’ogla +ech Cherguiya de Berresof. + + 1er août 1860. + +Aujourd’hui les dunes apparaissent à droite et à gauche de notre route +sous forme de petits chaînons. Nous passons plusieurs puits et +rencontrons des troupeaux de chameaux et aussi une ou deux huttes +habitées par des Ferdjān qui ont là un cheval ; on nous apporte un peu +d’une boisson composée pour cet animal de lait de chamelle coupé d’eau. +Nous arrivons à la sieste à Bir er Reguia’t[225] où nous trouvons une +douzaine de « zeraïb » occupées par des Roubaa’ya[226]. Ces gens +prennent plaisir à effrayer mes hommes, déjà si impressionnés par l’idée +d’aller au-devant d’un inconnu. Ils finissent par me faire croire à la +possibilité que les Touāreg campés autour de Ghadāmès nous empêcheraient +d’y entrer. + +Une marche moyenne dans l’après-midi nous amène à Berresof, le dernier +puits sur notre route. Nous trouvons ici plusieurs groupes de huttes +habitées par des Roubaa’ya. La caravane partie peu de jours avant nous +avec le Ghadāmsi est encore ici ; elle attend son guide qui est dans les +dunes à la chasse du « beguer », antilope oryx ou leucoryx. Elle nous +rassure sur les bruits que nous avons entendus ce matin. + +Je reçois dans la soirée la visite des principaux Roubaa’ya campés ici ; +ils se mettent entièrement à ma disposition, et se plaignent en même +temps de ce que, depuis le gouvernement des Français, ils ne peuvent pas +aller razzier leurs voisins et sont, au contraire, exposés aux attaques +de tous. Je leur explique de mon mieux la politique des Français à cet +égard. Ils craignent ici les Ourghamma, les Beni-Zid et les Oulād +Yagoub, qui tous ne sont pas loin de ce point. Dans la soirée il y a +noce chez les Roubaa’ya ; étant un peu fatigué, je n’y vais pas, mais +mes serviteurs me racontent que des femmes y faisaient une sorte de +danse ayant leur chevelure dénouée, qu’elles jettaient à droite et à +gauche. + + 2 août. + +Dans la matinée on m’annonce qu’un petit parti de méhara est en vue, je +m’empresse de monter sur une dune et bientôt je distingue que ce sont +des Touāreg. C’est le cheikh Othman, monté sur son haut méhari blanc et +son entourage. Nous nous saluons, et bientôt il vient dans ma tente où +nous avons un long entretien public. Il me remet deux lettres de France, +et une du kaïd Si Ali Bey[227]. Il me donne à lire aussi une lettre de +Hadj Ikhenoukhen dans laquelle ce chef des Azdjer lui reproche de rester +dans un doux loisir tandis que ses frères les Touareg sont en guerre les +uns avec les autres, et lui dit que son devoir à lui marabout est de +rapprocher les ennemis et de cimenter la paix. + +Le cheikh Othman me conseille quatre choses : la première, d’avoir +beaucoup de patience ; la seconde, d’être libéral en présents ; la +troisième, de ne pas intervenir au désert dans le conseil des guides ; +la quatrième, d’emporter beaucoup d’eau. Le cheikh Othman a connu le +major Laing (er Raīs) ; il sait encore compter en anglais, ce que le +major lui avait appris. Il reconduisit de Timbouktou (?) à Insalah un +des garçons de service de Laing qui était du Fezzān. J’expose la +politique française vis-à-vis du Sud au cheikh Othman et lui demande son +avis ; ce qu’il m’en dit sera le sujet d’une dépêche que je ferai demain +au général de Martimprey. + +Le soir, je vais voir la noce qui est à son dernier jour. On a mis la +mariée dans une « djahfa » ou cage recouverte de haoulis rouge sur le +dos d’un chameau blanc. Derrière le chameau sont quelques femmes assez +bien, qui frappent sur un tambourin attaché à la bête en chantant une de +leurs chansons monotones. Devant la mariée les jeunes gens de la +_nezla_, en très grand nombre et tous bien mis, font la fantasia avec +leurs longs fusils orientaux dans lesquels ils fourrent des quantités de +poudre de sorte que leurs détonations ressemblent au bruit de +l’artillerie. C’est ridicule. Un des performants ayant tiré un coup +faible, j’entends un des jeunes gens dire : « C’est une femme ! » — Je +remarque un des assistants qui sous son haouli s’est entouré la figure +d’une pièce de « çay » bleu. C’est une mode qui, à ce que l’on me dit, +est usitée chez les Hamamma. + +Le cheikh Othman a amené cinq Touareg avec lui ; ce matin ; on leur a +donné la diffa des Roubaa’ya qui m’était destinée. Le soir, ils ont leur +diffa à eux. — Je vais au puits pour le mesurer, et j’y trouve des +Touareg qui sont de bons garçons ; l’un d’eux, encore jeune, a la tête +nue et rasée, sauf une ligne de cheveux longs depuis le milieu du front +jusqu’au cou derrière la tête. Ils sont étonnés de voir que je connais +leurs divisions de castes et un peu leur alphabet. Ils admirent le +chapelet que m’a donné Si Mohammed el’Aïd. + +Pendant que j’étais au puits, deux jeunes femmes des Roubaa’ya +emplissaient leurs outres. Elles laissent tomber leur « delou »[228] +dans le puits. Toutes deux sont vêtues de blanc et ont une petite pièce +d’étoffe de laine bleu foncé jetée sur la tête, qu’elles ramènent de +côté devant leur figure pour ne pas être aperçues des hommes. Malgré +cela, je puis voir qu’elles ne sont pas mal. L’une d’elles, en se +baissant pour prendre son outre, nous donne quelques instants le +spectacle d’un joli petit sein bien rond qu’elle n’a pas d’objection à +laisser exposé aux regards tandis qu’elle prend tant de soin à cacher sa +figure. On me dit que les Ourghamma, qui étaient venus sous prétexte de +cimenter la paix avec El-Ouad, ont fait un mauvais coup en s’en allant +et ont emmené un chameau qu’ils ont trouvé sur leur route. + + 3 août. + +Aujourd’hui il n’y a d’autres choses de remarquable que la demande du +Ghadamsi et de ses compagnons d’El-Ouad de partir avant nous. Le cheikh +Othman leur refuse net cette permission. Ces gens sont effrayés du sort +qui peut nous attendre et ne veulent le partager en aucune façon. Il y a +avec le Ghadamsi deux gens d’El-Ouad qui se rendent à Tripoli. + +Le puits est toute la journée le rendez-vous des Roubaa’ya et Oulad +Hamed campés ici autour et qui sont divisés en trois petites nezlas ; +c’est là que la djemaa se tient, et l’on cause tandis que les femmes +puisent de l’eau et qu’un joueur de flûte joue des airs. Le puits n’est +pas un instant inoccupé tant il y a de monde, de chameaux, de moutons de +chèvres et d’ânes à abreuver. On m’apporte un agneau dont j’envoie la +moitié à Othman, qui vient passer une partie de la journée avec moi. On +veut reprendre le nègre. Hier et une partie de la journée, il est resté +caché dans les dunes et n’a mangé que quelques dattes qu’il avait +emportées. + +J’ai eu des conversations très intéressantes avec Othman ; j’écris au +général de Martimprey[229] et à Paris. + +Observations astronomiques comme hier soir. + + 5 août. + +Aujourd’hui nous devons partir. Les chameaux et les méhara arrivent des +pâturages et on les mène au puits ; ces malheureuses bêtes en reviennent +avec le ventre rond comme un tonneau et un corps aussi large que haut. +On dirait qu’elles savent en buvant qu’elles vont traverser un désert +sans eau et qu’elles reconnaissent les puits qui précèdent les routes de +la soif. Les mehara seuls ne boivent peut-être pas assez. Les chameaux +que le khebir Mohammed m’a amenés de Sahan el Kelb[230] sont les plus +beaux animaux de cette espèce que j’aie encore vus ; ce sont de vrais +monstres par leurs proportions gigantesques. Je prends un peu de repos à +la _gaïla_, mais pas assez, au milieu du bruit de l’emballage. Je ferme +mon courrier et je plie bagage. + +Nous partons. Nous traversons un pays tout à fait analogue à celui qui +précède Berresof, immédiatement au nord. Ce sont des espaces sablonneux, +couverts d’une végétation dense de _drīn_, appelé par les Roubaa’ya et +les Arabes de l’est _sebot_, et de _halma_, enfin de _hād_ et de +_seffār_. Ces espaces sablonneux sont coupés par des chaînons de dunes à +cime régulière, qui prennent le nom de _Zemla_. Avant la nuit nous +trouvons du _baguel_. + +La première nuit de marche fut pénible pour moi ; le sommeil me vint +d’autant plus vile que j’étais accoutumé, depuis l’été, à faire la +sieste au milieu du jour. Je ne puis m’empêcher d’admirer, quand la lune +s’est levée, les Touareg sur leurs méhara. Avec leurs armes desquelles +tombent des lanières de peau diversement ornementées ; leur vêtement +fantastique et leur immobilité sur ces grands animaux au pas lent et +régulier, ils ont quelque chose qui me reporte en pensée aux temps de +notre chevalerie. Et réellement les Touareg ont dans le caractère +quelque chose de chevaleresque qui me plaît beaucoup. Au départ, tous +mes Arabes invoquent Dieu, le prophète et tous les saints de leur +paradis pour qu’ils nous protègent sur cette route dangereuse par sa +longueur et son manque d’eau absolu. Nous dépassons Ghourd el Liyya +derrière lequel arrive la route de Djedid à laquelle nous nous joignons. +Cette route est, au dire de mes guides, _la plus ancienne_ et la plus +directe. Autrefois le dernier puits était précisément celui de Djedid ; +mais depuis quelque temps on en a creusé un un peu plus au Sud, c’est le +puits de Bou Khalfa. La fatigue me fait commander l’arrêt d’un peu bonne +heure pour mes guides, qui sont scandalisés de cet acte de despotisme. + + 6 août. + +Après trois heures de sommeil nous repartons. Les guides aiguillonnent +mes domestiques un peu mous en leur disant : « Il faut fuir devant la +mort ! » Le pays continue à garder le même aspect, nous rencontrons par +endroits des pierres noires et grises (dolomies ?) identiques à celle de +la chebka des Beni Mzāb, ce qui se trouve confirmé plus tard par +l’apparition d’affleurements de ce plateau et par l’assertion du cheikh +Othman que l’on trouve près de Ghadāmès, près de notre route, une dune +très élevée au sommet de laquelle perce un rocher. + +Une tête de gazelle que nous trouvons me montre que la gazelle commune +du pays est de la variété nommée _rim_, caractérisée par ses cornes plus +droites et très rapprochée : je crois que c’est l’antilope Corinna. +L’autre gazelle commune (_dorcas_ ?) est plus rare, mais se trouve +cependant aussi quelquefois dans ces dunes. Les chasseurs Toroud la +nomment _el himed_ parce qu’elle affectionne plutôt les _hamada_. + +Nous faisons la sieste à l’heure habituelle et avons fait dans nos 24 +heures 13 h. 4 m. de marche. Depuis ce matin, comme par un fait exprès, +le sirocco s’est levé et a remplacé le vent d’est qui nous avait +favorisé sans cesse depuis El-Ouad. Nous repartons à peu près à la même +heure qu’hier, cependant pas d’aussi bonne heure à cause de la chaleur +qui accompagne le sirocco. + +Nous rencontrons sur la route trois charges de chameaux de vêtements et +d’autres menus objets rassemblés en un tas. Ces sortes de dépôts, +occasionnés le plus souvent par la mort d’un chameau, sont +religieusement respectés sur cette route, et j’apprends d’Othman qu’il +en est de même sur les routes de Ghadāmès au Touat et au Soudan par +l’Aïr ; elles restent quelquefois des années sans que le propriétaire +trouve une occasion pour les faire enlever. + +Un peu plus loin, nous trouvons les premières traces de cet animal que +les chasseurs des dunes appellent « beguer », mais dont le vrai nom +arabe est مَهَى[231] et qui est notre antilope oryx ou leucoryx. + +Près de Ghourd et Trouniya la nuit nous surprend, et peu après nous +arrive un accident qui manque de nous causer un retard sérieux. Un des +chameaux des Touareg s’était mêlé aux miens, et soit qu’il eût été +effrayé par quelque chose, soit qu’il voulût rejoindre ses frères, il +prit tout d’un coup le galop en faisant des sauts et des gambades dont +je n’aurais pas cru un chameau capable et il disparut dans les dunes. +Quand les Touareg arrivèrent, nous constatâmes que sur quatre outres +qu’il portait deux avaient été crevées et ne contenaient plus rien. +Othman attribua cet accident à l’_aïn_[232], en disant qu’un de ses +suivants, Ihemma, venait de dire tout à l’heure que l’on ne manquerait +pas d’eau, et cela avait porté malheur. Après bien des discussions, il +fut convenu que le maître du chameau irait sur son méhari à sa recherche +et tâcherait de nous rattraper. On lui fit une petite part d’eau dans +une outre et il partit, tandis que nous continuâmes notre route. + +Lorsque la lune se leva, je pus remarquer que la végétation avait +notablement diminué de force et de nombre ; nous n’avons plus que de +rares pieds de _seffār_ et de _hād_. Dans l’obscurité complète (lueur +des étoiles) je puis continuer presque aussi bien qu’en plein jour le +levé des distances et des directions, seulement le détail des dunes à +droite et à gauche de la route souffre de cette route de nuit. Je +remarque des affleurements du plateau calcaire. Nous voyageons entre des +rangées de dunes, qui tantôt s’éloignent tantôt se rapprochent et +quelquefois nous barrent la route ; mais elles sont alors très +diminuées. De temps en temps aussi nous trouvons des _sahan_ analogues à +ceux dans lesquels les puits sont creusés, mais ici on trouve parsemées +sur leur surface des pierres (dolomies appartenant au plateau). + + 7 août. + +Après un repos beaucoup moins long que celui d’hier nous repartons, et +rencontrons bientôt de nouveaux affleurements de calcaire. Nous arrivons +au commencement de la chaleur du jour à des dépressions irrégulières +allongées courant à peu près du E. 1/4 S. à l’O. 1/4 N., et séparées par +des chaînons de dunes. Othman m’assure que ces dépressions s’en vont +jusque sur la route de Ouarglā à Ghadāmès où elles prennent le nom de +Oudiān el Halma[233]. Je commence à remarquer qu’Othman a le sens +géographique très développé et qu’il possède, ce que je n’ai remarqué +chez aucun Arabe, la connaissance du rapport des différents accidents du +sol et de leur enchaînement. Nous faisons la sieste dans un de ces +derniers oueds, après une marche totale de 13 h. 46 m. + +Dans la soirée, un de mes Arabes m’apporte une corne de _meha_[234] +qu’il a ramassée sur la route. Nous rencontrons des traces de chacals, +ce qui me donne l’occasion d’apprendre du cheikh Othman que partout, +dans son pays, les chacals boivent et ne s’éloignent pas de plus d’un ou +deux jours de la source qui les abreuve, qu’il ne connaît que l’Erg où +le chacal vive naturellement sans boire[235]. Le _fenek_ au contraire ne +boit jamais, et aussi se trouve-t-il presque exclusivement dans ces +sables. Un proverbe arabe dit : Trace de chacal, eau proche ; trace de +_fenek_, ceins-toi et marche. + +Mon serviteur Ahmed a encore des accès de fièvre, ce qui dérange tout, +mes deux autres Arabes n’étant bons à rien ou à très peu de chose. La +végétation est toujours presque nulle[236]. Nous arrivons dans la nuit +au Sahan Tángăr où la route de Moui ’Aissa vient rejoindre celle de +Djedid ; près de là il y a, à droite, un petit _ghourd_[237] appelé +Gherīd Tángăr. Mes chameliers me font remarquer que la marche est +devenue plus rapide parce que les chameaux commencent à avoir diminué +notablement leur provision d’eau et ont le ventre allégé. Nous faisons +la halte de nuit à Ghourd es Sīd. + + 8 août. + +Après un sommeil d’environ une heure et demie, nous nous remettons en +marche, et suivons des sortes de boyaux entre deux dunes ; quelquefois +ces boyaux s’élargissent et ressemblent à de petits oueds (style du +Souf). Nous faisons la sieste dans une dépression après avoir fait une +marche de 14 h. 11 m. depuis hier à pareille heure. + +Ahmed, au départ le soir, est encore pris par la fièvre. + +Le cheikh Othman me dit que nous sommes ici au Dhahar el ’Erg, c’est-à- +dire au point culminant de la région des dunes, qu’à partir d’ici le sol +va en s’abaissant vers Ghadāmès et vers El-Ouād[238]. Cet avis a besoin +d’être pesé, mais le fait sur lequel s’appuie mon compagnon targui est +indubitable, c’est la forme nouvelle que prennent les dunes. Les +_ghourds_ sont encore petits, pas aussi hauts que le Ketef, à mon avis, +mais leurs formes ont changé ; ils ont pris des formes de montagnes +pointues, anguleuses sur toutes les faces ; les ghourds sont moins +allongés. Nous rencontrons de temps en temps en travers de la route des +dunes en cordons hauts de 1 à 3 mètres seulement, mais longues de 400 à +700 mètres et très régulières, que le vent change sans cesse de force et +de direction. Ces endroits sont toujours un obstacle pénible pour les +chameaux et tout le monde se met à l’ouvrage pour leur frayer un chemin +oblique avec une pente légère. Le vieil Othman est toujours le premier à +l’ouvrage. + +Deux des Arabes ont des symptômes d’ophtalmie. + +Le khebir me dit que Ghourd Meçaouda est, selon lui, à moitié route de +Ghadāmès à Berresof. Au ghourd Rouba que nous avons passé il y a +longtemps, vient se joindre à notre route une des routes de Bīr +Ghardāya ; d’autres viennent ici et d’autres plus loin encore. Cette +route est peu stable, comme on le voit, et dépend du caprice du guide. +La végétation est toujours presque nulle. Nous arrivons au ghourd Ben +’Akkou, qui est le point très connu anciennement comme faisant le point +du milieu entre le puits de Djedid et Ghadāmès. + +Dans le Haoudh[239] es Sefār je remarque une petite butte d’un blanc +éclatant. Nous nous arrêtons pour dormir un peu dans un endroit appelé +Ma’dhema. + + 9 août. + +Nous partons comme toujours de bonne heure, et marchons entre les +_ghourds_ et les _zemlāt_[240]. Nous arrivons bientôt dans une série de +bas-fonds entre les dunes, que l’on a désignés sous le nom générique +d’El-Hiádh[241]. De temps en temps des pierres de calcaire gris plus ou +moins décomposé. Nous allons faire la sieste à l’extrémité sud du Haoudh +El-Hadj S’aīd, aussi nommé Hoūdh el Belbelāt à cause de la plante nommée +_belbal_ qui y croît. Le sol de ce terrain est très ferme, composé de +détritus de calcaire. Othman et les guides me désignent cet endroit +comme étant celui où l’on devrait tenter le forage d’un puits. La +présence de _belbal_, disent-ils, est un signe que l’eau ne doit pas +être loin. L’endroit me paraîtrait, à moi aussi, bien choisi. + +Nous avons rencontré avant l’étape deux Souāfa venant de Ghadāmès avec +un chameau ; ils apportent la nouvelle que la plus grande partie des +Touareg ont quitté les environs de la ville par suite de la petite +vérole qui y règne et qui les décime. Si Othman me dit : « Dieu a créé +la petite vérole ennemie des Touareg et aussi la craignent-ils très +fort ». On me dit plus tard à Ghadāmès que si elle est si fatale pour +les Touareg, c’est qu’ils sont sales, et que même quand ils ont de +l’eau, ils font leurs ablutions en se frottant les mains sur une pierre. + +Nous avons marché 14 h. 50 m. depuis la dernière étape. A notre départ, +la végétation, presque nulle comme toujours, se compose d’_álenda_, de +_drīn_ et de _hād_. A la nuit nous passons deux tombeaux d’individus +assassinés par les Arabes, dont l’un nommé Mîdi de Ghadāmès a donné son +nom à un ghourd voisin. Le vent a tourné à l’est. Nous marchons toute la +nuit et ne nous arrêtons qu’à 6 h. 65 m. du chronomètre le 10 août pour +faire la sieste. Cette deuxième étape a été de 13 h. 30 m. de marche. + + 10 août 1860. + +Nous nous arrêtons pour la sieste épuisés de fatigue[242] ; je n’ose pas +comparer celle de mes domestiques à la mienne tant j’aurais pitié d’eux. +On verse dans le nez d’un chameau qui souffre de la soif une gamelle +d’eau. Cela vaut beaucoup mieux que donner à boire, parce que le peu +d’eau dont on peut disposer ne fait rien dans l’estomac de l’animal. +Nous arrivons près du ghourd Mámmer, à une dépression où je reconnais la +roche blanc d’argent dont j’ai parlé. Je trouve que c’est une terre très +savonneuse et salissant les doigts, toute imprégnée de coquilles de +_planorbis_, signe évident qu’il y avait là un petit lac autrefois. Tout +à côté de cette terre se trouve sous le sable une poussière noire, qui +m’intrigue beaucoup et dont je prends une petite quantité[243]. + +A la tombée de la nuit, le chameau sur lequel je suis monté, sur un lit +formé de mon matelas jeté sur les caisses, prend peur et part au galop +en sautant ; je suis lancé en l’air et un peu plus loin tombent les +cantines. Rien n’est cassé heureusement ni sur moi ni dans les caisses. +J’aurais été tué ou estropié si j’étais tombé sous les cantines. + +Les dunes diminuent notablement et rapidement de hauteur, elles +reprennent la forme de _zemlat_. Nous traversons un petit _hamada_, +nommé Hameida, et nous reprenons les dunes, redevenues simples +ondulations de sables. Nous voyageons toute la nuit ; de bonne heure +nous entrons sur la hamada de Ghadāmès qui est d’abord recouverte de +sable, puis apparaît comme la chebka des Beni Mezāb, semée de pierres de +dolomies violettes, noires ou grises. + +Peu après nous descendons dans une dépression profonde[244] de la +chebka ; c’est un chott à sol de _heicha_, tout semblable à celui de +l’Oued-Righ ; nous dépassons une grande dune située au milieu et enfin +nous arrivons à l’autre extrémité à une petite _ghaba_[245], appartenant +à la zaouiya de Sidi Maābed. + +Marche de cette étape, 15 h. 36 m. + + +[Note 220 : Cf. _Relation du voyage de M. de Bonnemain_, par A. +Cherbonneau, _Nouv. Annales des Voyages_, juin 1857, et A. Bernard et N. +Lacroix, _Historique de la pénétration saharienne_. Alger, 1900, p. +46-47.] + +[Note 221 : Du Sud.] + +[Note 222 : D’après la détermination de Bourguignat : _Physa contorta_, +_Physa Brocchii_, _Physa truncata_, _Planorbis Maresianus_. (_Les +Touareg du Nord_, Append., p. 27.) On sait, par les explorations de MM. +Foureau et Flamand, que les fonds de sebkha à coquilles d’eau douce et +saumâtre se rencontrent fréquemment dans l’Erg, où ils apparaissent +entre les dunes. Le vent soulève les tests légers des coquilles et les +éparpille sur les sables.] + +[Note 223 : Géants auxquels les indigènes attribuent aussi les tombeaux +mégalithiques (_Touareg du Nord_, p. 416).] + +[Note 224 : « Dépression de terrain solide en forme de bassin arrondi au +milieu des sables » (H. Duv.).] + +[Note 225 : Le vrai nom de ces puits est Maatig (H. Duv.).] + +[Note 226 : Ou Rebaya ; fraction des Souafa.] + +[Note 227 : Le kaïd de Tougourt.] + +[Note 228 : Seau de cuir.] + +[Note 229 : Le général de Martimprey fut un des principaux partisans du +commerce du Sud. Commandant des forces de terre et de mer en Algérie, il +écrivait dans une lettre officielle du 22 juillet 1860, reçue par +Duveyrier à ce puits de Berresof : « Un décret impérial vient de faire +tomber les barrières qui s’opposaient à nos relations commerciales avec +le Sud ; aujourd’hui et désormais les produits soudanais et sahariens +doivent entrer en Algérie en toute franchise. Veuillez répandre cette +bonne nouvelle... » Et il ajoutait ce _post-scriptum_ de sa main : +« Avant d’avoir reçu votre lettre qui me fait connaître l’intention où +vous êtes de vous faire accompagner par le cheikh Othman, je venais +d’adresser à ce chef l’invitation de se rendre auprès de moi. J’ai hâte +de conclure tous les arrangements qui pourront le plus tôt possible, la +sécurité existant à un degré suffisant, amener la liaison des relations +qu’il faut établir entre l’Algérie, le Soudan et les régions +intermédiaires... Vous comprenez que je tienne à ce que le cheikh Othman +soit ici quand l’Empereur y viendra. » — On sait que le cheikh Othman +préféra suivre Duveyrier.] + +[Note 230 : « La cuvette du chien », un des pâturages de l’Erg.] + +[Note 231 : Meha. « Beguer » ou « beguer el-ouahch » est le nom +vulgaire. (O. H.)] + +[Note 232 : Cf. _Les Touareg du Nord_, p. 415-416.] + +[Note 233 : « Les oueds du halma » (_Plantago ovata_). M. Foureau les a +retrouvés en 1893 sur la route de Ghadāmès à Tougourt, et en 1896 plus +au sud, vers 30° de latitude, mais là ce ne sont plus que des sillons ou +entonnoirs coupés de dunes sans orientation régulière. (_Dans le grand +Erg_, Paris, 1896, p. 43.)] + +[Note 234 : Antilope addax (_Les Touareg du Nord_, p. 225.] + +[Note 235 : On rapporte le même fait du mouton en hiver. L’Erg est plus +riche en plantes vertes qui, mâchées, fournissent une certaine quantité +d’eau.] + +[Note 236 : Plantes notées sur le carnet pendant cette journée de +marche : _drine_, _neci_.] + +[Note 237 : Dune à plusieurs arêtes, pâté de dunes.] + +[Note 238 : Ce renseignement n’a pas été reporté sur la carte de +Duveyrier. Il mérite pourtant sérieuse considération, car M. Foureau, +faisant en 1893 une route un peu plus occidentale, a noté vers 31° de +latitude, l’altitude extraordinaire de 406 mètres, résultat de trois +lectures barométriques (renseignement manuscrit de M. Foureau). En +admettant une correction à faire du fait des variations atmosphériques, +il n’en faut pas moins voir dans ce « dos de l’Erg » un relief réel.] + +[Note 239 : « La cuvette du Sfar » (variété d’_Arthratherum_).] + +[Note 240 : Ce sont les longs cordons de sable signalés plus haut.] + +[Note 241 : Pluriel de _el haoudh_.] + +[Note 242 : Le carnet porte ce jour-là : Végétation rare et maigre : +_ézal_, _alenda_, _halma_.] + +[Note 243 : C’est le _torba_ des Arabes. La poussière noire doit sa +coloration à des éléments tourbeux.] + +[Note 244 : Le carnet de route dit : plus basse de dix mètres.] + +[Note 245 : Endroit planté d’arbres (O. H.).] + + + + + CHAPITRE II + + ARRIVÉE A GHADAMÈS + + + 11 août. + +Nous trouvâmes dans cette _ghaba_ un jeune homme de la zaouiya, vêtu de +pantalons blancs descendant jusqu’à la cheville, d’une sorte de blouse +blanche et d’un turban blanc. Ce jeune homme ne me reconnut pas pour +chrétien parce qu’il est rare de rencontrer un Français jambes, pieds et +bras nus et en chemise. Il me salua, croyant probablement que j’étais +Tunisien, et nous aida à débarrasser les chameaux. Je m’établis sur mon +matelas, à l’ombre d’un palmier ; la chaleur, le sirocco violent qui +nous avait fouettés dans le chott, nous avaient épuisés et brûlés. + +La nouvelle de l’arrivée d’Othman fut bientôt portée à Ghadāmès et une +foule de Touareg Ifoghas, à pied ou montés à méhara, vinrent au-devant +de lui. Il leur expliqua loin de moi qui j’étais et pourquoi j’étais +venu et plusieurs d’entre eux demandèrent s’ils pouvaient venir me +saluer. Ils vinrent en effet, et je leur fis des compliments. Tout ceci +est bien poli et n’aurait jamais lieu en pays arabe. La foule des +Touareg augmenta beaucoup, et, quand nous partîmes, nous avions une +nombreuse escorte en très beaux habits de parade. Tout ce monde se +comporta bien et ne fit aucune remarque sur ce que je relevais le pays. +Nous laissâmes d’abord le zaouiya de Sidi Maābed à droite avec ses +palmiers ; c’est non seulement une zaouiya, mais encore un petit +village. Plus loin, nous passons à une plus grande distance la zaouiya +de Sidi Mohammed es Senoūsi, bâtie depuis trois ans par cet ennemi +mortel des Français et des chrétiens. Dans le petit bassin dans lequel +se trouve la zaouiya, les puits sont comme à El-Guettar (Tunisie). On +creuse un puits près du bord élevé de la dépression ; on y trouve de +l’eau coulant légèrement ; on creuse plus loin un autre puits dans la +direction du courant, et ainsi de suite ; de sorte que l’eau d’un puits +passe dans l’autre. De la zaouiya nous marchons dans la chebka, dans un +labyrinthe, et nous arrivons en vue de Ghadāmès, qui est située au haut +du plateau. Nous laissons en même temps à gauche le commencement de la +_ghaba_ et à droite des ruines gigantesques que je crois romaines. + +Nous arrivons à la porte de Ghadāmès, qui est tout entourée par les +palmiers, sauf à cet endroit. Nous laissons en face de la porte +plusieurs nezla de petites tentes de peau des Touareg. Arrivés en dedans +des murs, on me dit que le moudir est dans les jardins ; j’envoie un de +mes domestiques, qui arrive avec la réponse qu’il faut que je vienne en +personne ou que j’envoie mon firman. + +Je me rends en personne dans le jardin où je trouve le moudir, un vieux +turc abruti, en chemise et gilet de coton et une calotte idem, assis sur +un tapis, par terre. Il a avec lui de petits serviteurs turcs mulâtres, +un interprète assez bien et assez beau et un qawwas, qui est venu de +Tripoli pour une affaire à part. Ce dernier, habillé à l’européenne, +porte, entre autres, des pantalons blancs, des escarpins et des cheveux. +Le moudir Hadj Ibrahim me reçoit sans daigner se lever, mais il est +obligé de me souhaiter la bienvenue lorsqu’il a lu le firman du Pacha. +Je reste là, il fait chercher une maison pour m’y loger et y fait +conduire le bagage après m’avoir interrogé sur le contenu des cantines +et des _gherair_[246]. Je dîne avec lui ; il mange à table le premier ; +je ne dis rien, mais je n’en pense pas moins. Ce vieux squelette à +moustaches ne fait pas un changement de place de cinq pas sans traîner +après lui ses immenses pistolets. La conversation roule sur le Iemen où +il a vécu longtemps, et Saouakim où il a connu, il y a deux ans et demi, +le voyageur Hadj Iskander[247] allant au Soudan. + +Le soir, je vais à la maison qui m’est destinée, en attendant mieux, et +qui se trouve près de la ghaba. Je suis heureux de me reposer. De la +ghaba à Ghadāmès, 1 heure 2 minutes. + + 12 août. + +Ce matin, de bonne heure, je suis encore dans mon lit, lorsque vient me +trouver un des petits négroturcs frisés du moudir, armé d’un sac en +toile et d’un billet très aimable, mais très inintelligible. Le petit +négroturc est plus clair et m’exprime que son noble maître désire une +bouteille d’araki. Or, en fait de liqueurs, je possède une bouteille +entamée d’absinthe, et une d’eau de noix. Je remets au petit l’eau de +noix et on l’emporte avec de grandes précautions. + +Je vais ensuite chez le moudir pour lui parler de la maison que je dois +habiter et que je veux louer ; il me retient à déjeuner. Je vois la +maison qu’on m’a destinée ; elle ne peut pas me convenir ; on m’en +montre une seconde, qui est moins mal et que je prends. + +Le moudir me retient à dîner et j’accepte, quoique je commence à avoir +assez de sa société et de ses repas. Mais, pendant l’après-midi, je vois +revenir le négroturc qui, après bien des caresses, me montre une +damejeanne qu’il a apportée et que son maître voudrait avoir remplie +d’araki, contre remboursement bien entendu. Ceci me paraît trop fort, et +je renvoie le bonhomme avec le « non » le plus formel et le plus +véridique. Je fais suivre Ahmed, qui va dire au moudir, qu’étant +indisposé, je ne viendrai pas dîner chez lui. Le moudir cependant +prétexte qu’il s’est mis en frais et qu’il faut que je fasse honneur à +son repas. + +A l’heure dite, je ne me rends à son habitation que lorsqu’on vient me +chercher. Je trouve tout le monde en prières de l’air le plus contrit du +monde. On sert plusieurs plats, parmi lesquels une poule pour cinq +personnes ; le moudir s’excuse sur ce « qu’il n’a pas pu trouver de +viande en ville ». J’avais vu un mouton et plusieurs chèvres dans les +rues. Le stupide homme me demande : « Y a-t-il de la viande dans votre +pays ? — Oui, nous autres Français, nous en mangeons deux fois par jour. +— En France ou bien en Alger ? — En France, à Alger et même à +Ghadāmès. » Notez qu’au déjeuner nous n’avions eu que des légumes. Je +n’ai lâché mot que de force à dîner, et, sans attendre le café, je suis +revenu chez moi. Or le moudir avait dit qu’il se chargeait de mon dîner +et de celui de mes gens. On apporte en effet ce dernier, et il se +compose de deux assiettes, l’une contenant un peu de légumes qui ne +dépassent pas le fond de l’assiette, l’autre contient la même quantité +de vermicelle. Enfin quelques onces de pain. Je fais renvoyer le tout +chez le donateur. Ahmed et Brahim dans les rues sombres et couvertes de +Ghadāmès manquent l’un de renverser une femme, l’autre de se casser la +tête. + +Je vois deux fois Othman ; bonnes nouvelles de chez les Touareg. Il +trouve le moudir ce que j’ai dit. Le moudir a des soldats sous ses +ordres. Ce sont des Djebaliya, depuis l’âge le plus jeune jusqu’aux +vieillards à barbe blanche. Ils ont pour se vêtir un _haouli_, de sorte +qu’ils laissent leurs poitrines, y compris les tétons, nues, ce qui, je +n’ai pas besoin de le dire, serait plus gracieux chez une belle femme +que chez ces squelettes affamés. + +C’est la nuit que les femmes des Ghadamsya sortent pour aller à la +fontaine et à leurs affaires. Celles que j’ai vues sur les toits +portaient un haïk bleu tourné comme chez les femmes des Beni-Mezab. J’ai +vu dans les rues d’autres femmes sans voiles et portant un diadème de +cuivre doré : ce sont ce qu’on appelle ici des ’Atriya, c’est-à-dire de +la caste mélangée de sang noir. Ce sont les mulâtresses. + +Les maisons de Ghadāmès sont hautes, ayant quelquefois un rez-de- +chaussée et deux ou même trois étages[248] ; les murs, bâtis en briques +de terre crue, sont blanchis à la chaux. L’architecture ressemble à +celle des Beni-Mezab. Les rues sont couvertes et fort obscures en plein +jour, à plus forte raison de nuit. La ville et les plantations sont +entourées de murailles et l’on reconnaît en certains endroits que ces +murailles ont été détruites deux fois avant celles qui existent +aujourd’hui. + +La ville possède un citronnier ; il y a maintenant des pastèques en +quantité, mais elles sont dures ; les melons sont aussi en grand +nombre ; ce sont les meilleurs que j’aie trouvés dans le Sahara. Il y a +des citrouilles, _gauráa_, tomates, etc. Les dattes de la petite espèce +noire sont mûres, mais on ne les a pas encore cueillies. + +La ville est remplie de Touareg. Il paraît qu’ils m’ont tous très bien +vu, d’après les discours d’introduction qu’a faits Othman. Ceux qui sont +venus hier me voir dans la Ghaba avaient demandé à Othman : « Pouvons- +nous venir le saluer ? » + +Le moudir fait donner la bastonnade devant moi à un nègre colossal qui +avait commis le crime d’aller voir deux fois cette année une négresse +dans une maison particulière. + + 13 août. + +Le matin, je change de demeure ; le pauvre cheikh Ali[249], qui bégaye +tant qu’on ne peut pas se moquer de lui, est presque toute la journée +chez moi ; il va me chercher tout ce qui me manque. + +Je fais la sieste et écris quelques lettres. A l’heure du Medjelès, qui +a lieu toutes les semaines à pareil jour et une autre fois par semaine, +le moudir fait envoyer chercher mon firman. Je trouve bon de donner +aussi celui du Bey de Tunis et le décret des douanes, qui sont tous lus, +et sont le sujet d’un commentaire de la part du moudir. Dans la soirée, +on m’annonce sa venue ; j’ai une explication avec lui, mais il est si +bête, si borné, si entiché de son osmanlisme que l’on n’arrive à rien +avec lui. Enfin, il dîne avec moi. Il vient ici avec un armement +complet. Il me promet que, partout où j’irai, il me fera accompagner par +deux de ses fameux soldats. + +J’apprends aujourd’hui que les nobles Ghadāmsia (sang blanc) qui +épousent une ’Atriya sont mal vus, que les ’Atriya mâles ne trouvent +jamais à épouser une femme noble. + + 14 août. + +De bonne heure, le cheikh Ali vient m’apporter un panier de légumes. Il +m’apprend que chaque grande famille de nobles a ses ’Atriya nés depuis +longtemps des négresses de ses aïeux, et doit les protéger, leur fournir +du travail et de la nourriture s’ils sont dans le besoin. Il paraît que +les femmes ’Atriya n’ont pas toujours des mœurs très chastes. + +On m’apporte des dattes mûres ; elles sont toutes petites et noirâtres, +mais je ne les trouve pas mauvaises. + +Des Touareg viennent à l’heure du déjeuner frapper à la porte pour me +voir, mais je ne fais pas ouvrir. Le cheikh Othman m’approuve. Du reste, +ils n’ont pas insisté. Dans l’après-midi, le petit Abyssin m’apporte un +panier de légumes de la part du moudir. On sème en ce moment une +graminée, céréale, appelée ici El-Gossob[250], et dans le nord _dra’_ ; +on ne la récolte qu’à la fin de l’automne. + +Visites de quelques grands de la ville. + + 15 août. + +Je sors accompagné de deux soldats et je vais voir d’abord les +Esnām[251], ces restes de constructions que je crois être les ruines de +la ville ancienne du temps des Romains. Ce sont des supports de vastes +arcades, je le crois du moins ; tout à l’entour, s’étendent des débris +de pierres, et des fondations comme on en voit dans toutes les ruines +romaines de ce pays. Les pierres ne sont pas taillées ; quelquefois +cependant elles sont dégrossies ; elles sont unies par un ciment de +plâtre. Au milieu des décombres sont quelques tentes touareg, mais leurs +occupants n’étaient pas là et nous n’eûmes à disputer le chemin qu’à +deux lévriers qui gardaient les tentes. + +Je vais voir la source ; elle forme un bassin profond d’une eau +transparente et d’un bleu charmant ; l’eau donne naissance à quelques +mousses aquatiques qui paraissent au fond en plusieurs endroits. Des +libellules rouge brique planent au-dessus de l’eau. Je ne vois pas de +poissons. Le bassin a une forme inégale : il est garni de pierres. L’eau +s’écoule d’une manière insensible à l’œil par un canal souterrain près +de l’endroit où l’on vient puiser l’eau. Le kaïd el mā, chargé de +distribuer l’eau, est loin de là dans une petite niche sur le marché. + +Je passe la soirée couché sur un banc de la rue, où j’ai fait porter une +couverture et des coussins. Je regarde le mouvement autour de moi. Il y +a plusieurs négresses qui paraissent à poste fixe près d’ici ; elles +jacassent toute la journée. Quelques nobles Ghadamsia passent devant +moi ; les uns me saluent, les autres ne me disent rien. Je rends les +saluts à ceux qui me parlent. Les noirs dépassent de beaucoup parmi les +passants le nombre des blancs. Presque pas de Touareg. + +Un de mes voisins possède une jument du Touat ; c’est le seul cheval +qu’il y ait en ce moment à Ghadāmès. + +J’obtiens le soir la latitude de Ghadāmès par le passage de Mars au +méridien : j’ai 30° 6′ 33″ N. + + 16 août. + +Je vais me promener dans la ville. Il y a près d’ici, je crois dans le +quartier d’El Aouina[252], un petit marché où l’on vend des liqueurs ; +il est remarquable aussi sous un autre point de vue. D’un côté il est +bordé d’arcades, et je remarque un tronçon de colonne qui me paraît être +évidemment romain. Du côté opposé coule sous terre une petite rigole +auprès de laquelle est un abreuvoir et un lavoir. Plusieurs petites +auges carrées, en pierres de différentes grandeurs, sont encore ici en +souvenir de l’ancienne Ghadāmès. Mais j’étudierai tout cela +systématiquement un peu plus tard. + +Je rends une visite au moudir et je le trouve très bien. Cependant, +j’apprends plus tard qu’il a eu une violente dispute avec sa femme +turque à la suite de laquelle celle-ci a demandé du poison pour le tuer. +De là rupture, et la femme répudiée s’en est allée à Dérdj. Le fils du +moudir qui est à Sinaoun est parti pour Tripoli aussitôt qu’il a appris +cette nouvelle. De sorte que le moudir est d’une humeur de chien pour +tout le monde. Je donne de l’opium au moudir, qui est dérangé à état +permanent. Il m’envoie le soir une excellente pastèque. + +Il est curieux de voir les Ghadāmsia savoir presque tous le haoussa ; +rarement ils parlent à leurs esclaves dans une autre langue. Les enfants +blancs et les esclaves apprennent d’abord le ghadāmsia[253], et ce n’est +que plus tard qu’ils se mettent à l’arabe. + +On a toutes les peines du monde à se procurer ici des légumes, des +melons et de la viande. Tout est pris d’avance : les acheteurs vont +chercher les fruitiers jusque dans leur ghaba, et le peu qui arrive au +marché est de suite accaparé. Quant à de la viande, depuis que je suis +ici, les Arabes n’ont pas apporté de moutons, il se passe quelquefois +quinze jours sans qu’il en vienne. On est réduit aux poules, pigeons et +à quelques chevreaux. + +Le soir, je fais porter mon lit sur la terrasse et j’y dors en compagnie +de mon fusil chargé à balles. J’ai la distraction de voir les ombres de +mes voisines, blanches et noires, se promener sur les terrasses +d’alentour et d’entendre leur caquet à voix basse. + + 17 août. + +Ihemma, le petit bandit targui qui accompagnait Si ’Othman, m’apporte +quelques lignes de tefinagh que m’ont écrites ses sœurs auxquelles +j’avais envoyé à chacune un miroir. + +Je vais voir le marché qui a lieu toutes les semaines à pareil jour. Il +a lieu immédiatement après la prière à la mosquée au dohor. On prend ses +places d’avance ; le moudir m’a envoyé deux soldats qui sont postés à +côté de moi pour écarter les badauds. Je vois arriver le moudir, avec +son page abyssin et ses longs pistolets, puis le qawwas ; ils entrent +dans la mosquée par une porte à part donnant sur le marché. La prière ne +dure qu’un instant ; je suis ensuite rejoint par le cheikh de la ville +(Cheikh Ali) et il se rassemble autour de moi plusieurs Ghadāmsia, entre +autres Abd el Aziz, bel homme à barbe grisonnante et à beaux vêtements, +qui connaît de vue Tombouctou, Oualata, Tichit, le Soudan et le Touat, +ainsi que les pays intermédiaires. C’est un homme intelligent et +d’autant plus poli qu’il connaît Tunis et Tripoli. Nous nous tenons sous +un corridor, près de la boutique du gomrekdji[254]. Nous voyons passer +beaucoup de Touareg, dont plusieurs sont d’une taille colossale. +Quelques-uns me saluent ; d’autres me regardent et passent ; deux +Sakomāren[255] seulement se permettent de dire : « Fi ! c’est lui qui a +amené Cheikh Othman ». Mais cette parole de la bouche d’Imrhad n’a pas +beaucoup de poids. + +Le marché n’est pas brillant ; on y vend des cotonnades anglaises et +maltaises, des étoffes de coton bleu à rayons rouges, du Soudan, dont +les unes servent de couverture et les autres de vêtements de dessus aux +femmes de Ghadāmès. On vend quelques fusils, des chameaux et un coffre. +On me dit que d’ordinaire le marché est plus beau. + +Les Sakomaren qui sont ici sont des chameliers qui doivent amener au +Touat la grande caravane des Ghadāmsia dont les bagages sont déjà +exposés hors de la ville en attendant que les affaires soient arrangées +avec Ikhenoukhen. + + 18 août. + +De bon matin, un Targui m’amène un enfant parent de Si ’Othman, qui est +affecté d’un œdème très avancé provenant d’un anévrisme du cœur. Cet +enfant, âgé de 12 ans, fait mal à voir ; outre sa maladie qui l’a rendu +presque impotent, et qui a répandu une couleur jaune uniforme sur ses +chairs molles, il a eu encore dernièrement la petite vérole, qui a +laissé sur lui des traces profondes. Je déclare après l’examen que, +lorsque Si ’Othman viendra, je lui dirai mon avis sur la maladie. Je +crains toujours que les gens ignorants ne pensent que j’ai le remède de +telle ou telle maladie et que je ne veux pas la guérir. + +Quelque temps après, je reçois la visite bienvenue de trois dames +targuies, l’une d’elles est jeune, assez grande et d’une blancheur +rare ; elle est de plus très bien peignée. Sa coiffure est, sur le +devant, identique à nos bandeaux plats d’Europe, mais ces derniers se +terminent derrière les oreilles par deux nattes courtes et épaisses. Les +ornements de ces Targuiāt sont sobres ; la belle porte trois légers +bracelets à chaque bras ; le tout est de bon goût et serait bien vu en +Europe. Ainsi ce ne sont plus les ornements grossiers des Arabes. + +La conversation roule sur très peu de choses parce que ces dames me font +la malice de prétendre ne pas comprendre l’arabe, de sorte que je suis à +m’éreinter à chercher de rares expressions dans le cinquième volume du +Dr Barth. — Elles partent d’un éclat de rire formidable quand je +parviens à leur désigner « ulhi »[256] et « teraouen »[257] comme étant +le siège primitif de la maladie du jeune Targui qui est le frère de +l’une d’elles. Lorsque nous étions ainsi aux prises, arrive Si’Othman +qui, en voyant les Targuiāt, s’écrie : « Bism Illah er Rahman er +Rahim », expression que les Touareg emploient lorsqu’ils sont affectés +d’une surprise pénible. Nous parlons de nos affaires et, pendant ce +temps, les Targuiāt veulent s’en aller ; l’une d’elles retrouve son +arabe pour me demander du tabac. Je leur dis que je n’en ai pas, mais +que, si elles veulent bien revenir, j’espère être plus riche. + +Aujourd’hui, on vend au marché tous les moutons qui sont arrivés hier. +Le cheikh Ali me dit qu’on en vend quelquefois 300 en un seul jour. Les +occasions sont si rares que l’on fait ses provisions. Le même homme me +raconte qu’à la dernière vente il acheta trois moutons, que cinq jours +après il en vendit deux, et qu’il eut le troisième pour profit de sa +spéculation. J’achète un mouton, hier j’en avais acheté un autre +engraissé en ville. Les moutons se vendent, comme du reste tout ce qui +passe sur le marché, par l’entremise de « dellāl », crieurs, et tout est +cédé à l’enchère. Les principaux marchands, et en général tous ceux qui +ont besoin de quelques-uns des articles en vente, se tiennent assis +autour du marché ; et les crieurs passent en exposant la marchandise et +en indiquant le dernier prix offert. + +J’apprends qu’autrefois, les Ouled Hamed d’El-Ouad prélevaient un petit +tribut, « ghefara », sur les marchands de Ghadāmès qui passaient par le +Souf se rendant à Tunis ; depuis l’occupation française, cela n’a plus +lieu. + +Autrefois, la route de Ghadāmès à Gabès était très fréquentée, +maintenant personne ne fait plus ce voyage de crainte des Ourghemma. Je +vois plusieurs Ghadāmsia qui ont fait chacun une demi-douzaine de fois +cette route. + +Les nouvelles d’Ikhenoukhen sont qu’il est arrivé à Māsīn avec ses +chameaux altérés (les puits de cette région sont presque tous à sec +cette année). A Māsīn, ils ont trouvé le puisard contenant très peu +d’eau (le mot Māsīn ne signifie pas autre chose) ; il faut qu’il +séjourne là jusqu’à ce que les chameaux aient bu pour pouvoir franchir +les dernières étapes jusqu’à Ghadāmès. Le puits d’Inguelzām[258] est +aussi tari. + +Toujours des difficultés pour trouver des légumes et des fruits. Santé +parfaite. + + 19 août. + +Je reçois dans la matinée la visite de Si ’Othman et d’un vieux Targui +qui semble être de ses intimes ; je leur fais voir les livres arabes que +je destine à Cheikh el Bakkay de Tombouctou. Parmi ces livres est mon +Coran doré sur tranche ; Si ’Othman en est épris. Il commence à chanter +la sourate de la vache et j’ai peine à l’arrêter. Voyant que ce livre +faisait tant de plaisir à mon ami, je lui en fais présent. Si ’Othman ne +peut contenir des démonstrations de joie enfantine. Là-dessus, il s’en +va pour prévenir le crieur, qui est en train de lui procurer une +« Neskha » manuscrite, qu’il n’en a pas besoin. + +A peine Othman était-il sorti qu’au milieu de mon déjeuner arrive ma +belle Targuie d’hier, accompagnée cette fois d’une belle jeune femme +seulement. Elles me disent qu’Othman leur a défendu de venir et que +c’est pour cela qu’elles ont attendu sa sortie. J’apprends aujourd’hui +que Télengui, c’est le nom de la belle Targuie, est mariée, mais elle me +dit que son mari part demain pour le Touat. Je leur fais cadeau à +chacune d’un foulard de coton et d’un miroir, et d’un peu d’argent pour +acheter du tabac, car toutes les Targuiāt fument. En échange de mes +présents, Télingui me demande du papier pour m’écrire du tefinagh. +Télengui me distrait beaucoup ; je l’engage à revenir. Son vêtement se +compose d’une blouse bleu de ciel, à manches courtes, n’atteignant pas +le coude, et d’une couverture de coton blanc dont elle s’enveloppe tout +entière, sauf la figure. + +Les moutons des Arabes d’ici ont tous la grosse queue ; au Souf ils n’en +ont pas de cette espèce, mais les Nemēmcha et les Hamamma en possèdent. + +Dans la soirée, Ikhenoukhen envoie à Othman deux Targuis, pour lui dire +de venir apporter de l’eau à une demi-journée de Ghadāmès. Ikhenoukhen, +à ce qu’il paraît, veut avoir des nouvelles ; il sait maintenant que je +suis venu. Dans la soirée Othman vient me dire adieu ; il part cette +nuit. Il ne sera absent qu’un jour, deux au plus. + +J’apprends que le district de Dérdj est très malsain, des fièvres très +violentes y règnent. C’est une terre de labours avec des sources ; on y +cultive du blé et du guessob. Othman me dit qu’il y a des fièvres +jusqu’à Ghadāmès, et me demande de la quinine pour deux femmes targuies +qui sont fiévreuses. + + 20 août. + +Ce matin, je prie le cheikh Ali de vouloir bien emporter chez lui les +objets qu’il a encore ici et qui lui font faire par jour trois ou quatre +ascensions chez moi. Cela ne peut pas durer. Le petit bègue, au lieu de +s’exécuter, me fait dire, quelque temps après, qu’il a trouvé une autre +maison et qu’il m’invite à venir la voir ; je lui fais répondre que je +me trouve bien ici et que les convenances m’obligent à ne pas changer de +demeure comme de chemise. Cheikh Ali me fait dire là-dessus qu’il +viendra me déranger vingt fois par jour ; je sors alors et je trouve mon +homme à la porte ; il est chassé comme un chien, avec défense expresse +de remettre les pieds ici. + +Dans la chaleur du jour, je vais chez le moudir pour signaler la +conduite du cheikh, et déclare que je ne sortirai que par la force d’une +maison que j’avais acceptée à contre-cœur ; mais le petit bègue est aux +cent coups, et il jure, à qui veut l’entendre, qu’il me chassera de sa +maison, et qu’il enverra, s’il le faut, cinq ou six esclaves armés pour +me faire sortir ; il menace mes domestiques de prêcher le Djehad, ou +guerre sainte, et dit que, dans ce cas, toute la ville suivrait son +avis. Il bégaye sa colère partout, dans la rue et chez le moudir. + +Le moudir vient me trouver et tâche de m’apaiser : en me disant qu’il a +vu la nouvelle maison, qu’elle est plus belle que celle que j’habite et +que le loyer en est très bon marché. Mais toutes ces conditions ne me +font pas changer d’avis, et je lui renouvelle ma déclaration que, si +l’on voulait me faire changer de demeure, il fallait employer la force, +et que, dans ce cas, je ne sortirais de ma maison que pour me rendre à +Tripoli. Le moudir me fait entrevoir qu’il n’est pas tout à fait le +maître ici, que les Touareg le sont plus que lui, et que, si le cheikh +en venait aux extrémités, la seule chose qu’il pourrait faire serait de +déclarer que tout ce qui m’adviendrait serait fait à lui et serait une +injure pour le gouvernement turc. Pendant ce temps, il m’emporte le fond +d’un petit flacon d’absinthe qui me reste, ma dernière goutte de +spiritueux. + +Enfin, après le coucher du soleil, le moudir revient accompagné d’El +Mokhtar, l’un des membres du Medjelès. Ils me disent que le Medjelès a +été assemblé extraordinairement pendant toute l’après-midi, que l’on a +vivement blâmé la conduite du cheikh et que l’on a conclu que, s’il n’y +avait pas moyen d’arranger les choses autrement, le cheikh serait obligé +à me céder sa maison pour le temps de mon séjour. Là-dessus, ils me +prient de pardonner la conduite de Cheikh Ali. Ceci est une autre +question. Je déclare que, comme homme, je lui pardonne volontiers, mais, +comme représentant de mon gouvernement, je ne puis le faire aussi +facilement, et que je demande mûre réflexion à ce sujet. Là-dessus ces +messieurs se retirent après avoir pris le café. + +J’ai reçu la visite d’un marchand de Ghadāmès, l’un de ceux qui +prêtèrent de l’argent à Barth, à Kanō, lors de son retour de Tombouctou +et au joli taux de 100 % au bout de quatre mois. Je lui fais des +compliments sur sa libéralité, d’autant plus que l’argent qu’il prêtait +était de l’argent anglais ; mais il me dit _qu’il avait calculé le +profit que lui aurait rapporté cet argent mis en ivoire dans le même +espace de temps_ et prêté son argent avec le même profit. + +Les Targuiāt (les deux mêmes qu’hier) sont venues me voir, mais ne sont +restées qu’un instant, elles m’ont apporté quelques lignes de Tefinagh. + +J’ai tellement cru aujourd’hui qu’il allait se passer quelque chose, que +j’ai fondu des balles de revolver. + + +[Note 246 : Pluriel de _gherâra_, sac en laine servant à contenir les +objets chargés sur les chameaux. (O. H.)] + +[Note 247 : Nom pris par le baron de Krafft. Sur son séjour en +Tripolitaine, voir _Mittheil. de Petermann_, 1861-1862, _passim_.] + +[Note 248 : Ces dernières doivent être très peu nombreuses ; Mircher ne +parle que de maisons à rez-de-chaussée et un étage (_Mission de +Ghadāmès_, p. 100).] + +[Note 249 : C’était le _cheikh el bled_, ou maire de la ville.] + +[Note 250 : Draa désigne au Sahara, suivant les régions, tantôt le +sorgho à grains noirs, tantôt le millet blanc à chandelles. Il s’agit +probablement du dernier. (Cf. Catalogue Foureau, p. 15.)] + +[Note 251 : « Les idoles. » On sait qu’après avoir visité Djerma au +Fezzân, Duveyrier a rapporté les Esnamen aux Garamantes. (_Les Touareg +du Nord_, p. 251.) Vatonne se borne à les qualifier « d’affreuses ruines +sans caractère et sans intérêt ». (_Mission de Ghadāmès_, p. 268.)] + +[Note 252 : Ce quartier porte aussi un autre nom intéressant pour les +origines : Beni-Mâzigh.] + +[Note 253 : C’est-à-dire le dialecte berbère.] + +[Note 254 : _Isaqqamaren_, vassaux des Kel-Rhela.] + +[Note 255 : « Douanier ». (O. H.)] + +[Note 256 : _Oulhi_, le cœur.] + +[Note 257 : _Touraouen_, le poumon.] + +[Note 258 : Inguelzam, Māsīn, points d’eau de la roule orientale de Ghât +à Ghadāmes.] + + + + + CHAPITRE III + + IKHENOUKHEN + + + 21 août. + +Dans la matinée vient me voir le petit brigand Ihemma ; il me raconte +encore qu’il veut assommer un Targui qui s’est servi d’un de ses +chameaux sans sa permission. Il m’annonce le premier qu’Ikhenoukhen est +arrivé, avec très peu de monde et deux chameaux seulement. + +Ikhenoukhen est arrivé d’un côté et Othman est parti de l’autre, de +sorte qu’ils se sont croisés ; cependant Othman revient lui-même dans +l’après-midi, et me dit que les nouvelles sont bonnes. Ikhenoukhen est +très occupé ; il est encombré de visites ; le moudir va le voir et une +foule de Ghadāmsia ; on traite l’affaire du vol des chameaux et puis +celle du départ de la caravane du Touat. Il paraît qu’il n’est pas bien +disposé pour les Hogar, et qu’il défend aux Ghadāmsia de prendre des +chameliers Sakomaren qui sont ici (ils sont imrhad des Hogar) ; il veut +que les chameliers soient Azgar ou Ifoghas[259] ; les Hogar sont +ennemis. Il déclare qu’il brûlerait les charges des chameaux de la +caravane si elle partait avec les Sakomaren. La nouvelle arrive de Rhat, +que l’Aïr a envoyé deux députés à Rhat pour dire que la route du Soudan +était de nouveau ouverte, ce qui cause grande joie aux Ghadāmsia, et +fait espérer qu’il y aura cette année un marché à Rhat, ce dont on +commençait à désespérer. On apporte en même temps la nouvelle que le +Hadj Ahmed, frère de Si ’Othman et chef des Touareg Hogar, va arriver +ici sous peu. + +Othman vient me prier, de la part du cheikh Ali, de lui pardonner ce +qu’il a fait avant-hier. + + 22 août. + +Othman vient me prendre dans la matinée et me mène chez Ikhenoukhen. Le +sultan des Azgar est campé au loin, hors des plantations, tant il craint +la petite vérole qui règne à Ghadāmès. (quoiqu’elle ait beaucoup +diminué). Je trouve Ikhenoukhen entouré de quelques Touareg, de deux +Ouled Hamed, et de deux Ghadāmsia. Il me fait asseoir d’un geste +imperceptible et, sans se mouvoir, me fait, ainsi qu’à Othman, les +questions de politesse targuie : « Mattoullid ? Māni ouinnek ? » — +Comment vous portez-vous par cette chaleur ? Grâce à Dieu vous êtes venu +ici, et les circonstances m’y ont aussi amené, etc., etc. + +Ensuite, Othman fait lire les lettres adressées au cheikh Ikhenoukhen +lui-même, et les firmans de Tripoli et de Tunis que j’ai. On est obligé +de traduire les passages importants, car Ikhenoukhen comprend à peine +l’arabe et ne le parle pas. Après cette cérémonie, Ikhenoukhen, qui a +montré tout le temps la plus grande réserve, me souhaite froidement la +bienvenue, puis nous prenons congé de lui. Othman trouve que l’accueil +qu’il m’a fait est bon, quoique j’aie presque été tenté d’abord de +croire le contraire. Il me dit que l’habitude des Touareg est de +paraître fuir d’abord une nouvelle connaissance, mais que les autres +Touareg qui assistent à notre entrevue ont certainement dit en eux- +mêmes : Ikhenoukhen se réjouit déjà du cadeau qu’il obtiendra de ce +Français. + +J’ai ensuite une très longue conversation avec Othman au sujet de mes +projets ; je leur donne une plus grande extension et pense aller de Rhat +à Insalah. Il me dit que cela se décidera à l’arrivée de son frère Hadj +Ahmed[260]. + +Je demande à deux des Hamed d’El-Ouad, qui ont été trois fois d’El-Ouad +à Rhat, ce qu’ils ont emporté. C’est des douros. Ils en ont rapporté des +ânes touareg ; prix à Rhat, 6 1/2, 7 et 8 douros, et à El-Ouad 60, 61, +80 fr. Des chameaux (petites chamelles) achetés 100, 105, 110 francs et +vendus à El-Ouad 150, 160 francs. — Zebed (civette), achetée l’once 26 +fr. 50 et vendue 33 francs. Outres du Soudan achetées 3 fr. 40 à 4 +francs et vendues 6 fr. Peaux de buffles (kelābo), achetées 10 fr. les +grandes, vendues 11 fr. 40 et 15 fr. + + 23 août. + +Aujourd’hui, pas d’événements ; je cause avec un Ghadamsi, Mohammed ben +Mohammed, qui connaît très bien Rhat. Il m’explique plusieurs des +particularités du commerce de Ghadāmès. + +L’ivoire, et les principales autres denrées du Soudan qui viennent ici, +ne sont jamais vendues sur place, mais sont dirigées sur Tripoli. Elles +ne pourraient être obtenues ici que pour un prix très approché de celui +de Tripoli, comme par exemple 2 % en moins. L’or est quelquefois vendu +en petites quantités sur le marché, par des individus qui ont besoin +d’argent immédiatement. Les peaux de panthères et les autres petits +articles se trouvent aussi de temps en temps. + +Les Ghadāmsia qui vont à Rhat donnent un cadeau de 10 douros[261] à +Ikhenoukhen, et ils peuvent alors commercer comme bon leur semble. A +Rhat même, les charges d’ivoire ne font que passer ; sauf dans de rares +cas, par exemple quand un marchand du Soudan a besoin de quelques objets +qui se trouvent sur le marché de Rhat, il envoie un peu d’ivoire qui se +vend là et dont le prix sert à acheter ce dont il a besoin. La plupart +des marchands Ghadāmsia du Soudan envoient leurs caravanes à des +correspondants à Rhat et à Ghadāmès et leurs produits ne sont vendus +qu’à Tripoli même. A Rhat, les maisons se louent 6 douros pour le temps +qu’on y reste à la foire, soit 15 jours, soit un an. + +Les Ghadāmsia ne prennent pas de commission entre eux, ils se rendent de +petits services commerciaux sans exiger de rétribution. + +Aujourd’hui, il est arrivé une petite caravane de Rhat avec un +chargement d’ivoire. Les nouvelles qu’elle apporte sont bonnes, l’Aïr a +fait la paix avec Rhat, et l’on espère avoir un marché cette année, ce +dont on avait d’abord douté. Les Ghadāmsia confient leurs marchandises +aux chameliers touareg, qui les transportent à destination avec le plus +grand scrupule. + + 24 août. + +Dans la matinée, je suis encore obligé de me fâcher « tout rouge » +contre mes domestiques. + +Je reçois la visite de quelques Touareg. Dans la soirée, je vais voir +Ikhenoukhen. Il sort de sa tente seul et vient nous rejoindre dans la +dépression où il campe, à part de toute oreille indiscrète, et nous nous +asseyons. Il me salue, cette fois comme une vieille connaissance, et +commence, en bon Targui, par des questions de politesse. « Comment +allez-vous ? Comment trouvez-vous le temps ? Supportez-vous bien cette +chaleur ? Êtes-vous rétabli de votre voyage dans l’Erg ? C’est là que +nous voyions du merveilleux lorsque nous allions sur nos méhara piller +les Chaanba et les Souâfa, etc. » Puis, après avoir rendu ces +politesses, je commençai à parler ; Si ’Othman traduisait mes paroles en +Temāhaght[262]. + +Je dis à Ikhenoukhen que le sultan d’Alger qui lui avait envoyé Si +Ismail[263] était rentré en France, mais que son successeur, qui était +mû par les mêmes idées, m’avait envoyé à lui comme gage de son amitié et +de son grand désir de lier des relations amicales avec les chefs touareg +et en particulier lui Ikhenoukhen. Je lui expliquai nos intentions de +commerce avec le Soudan, et notre désir de le voir l’intermédiaire entre +nous et les noirs. Je l’assurai que tous les Touareg qui viendraient +chez nous seraient reçus avec honneur et empressement ; qu’on les +traiterait selon leur rang et qu’on leur ferait de beaux cadeaux ; que, +si lui-même Ikhenoukhen voulait se décider à faire le voyage d’Alger, il +pouvait compter sur toute la sincérité, tous les égards et toutes les +marques d’amitié qu’il pourrait désirer. + +Ikhenoukhen me répondit qu’il était devenu vieux et qu’il ne pouvait +s’absenter du milieu des siens, qu’il avait déjà tant de peines à les +tenir d’accord et à apaiser leurs querelles naissantes, qu’il ne pouvait +pas penser à s’éloigner d’eux. Puis, passant à un autre sujet, il causa +pendant quelque temps à Othman en temahaght et je les vis rire ensemble. +Ils ne voulurent pas me dire de quoi il s’agissait ; mais, plus tard, je +le sus par Othman et j’en parlerai à l’occasion. + +Se retournant vers moi, il me fit la question insidieuse : « Pourquoi +les Anglais sont-ils bien reçus partout et pourquoi les Français, quand +ils envoient même leurs domestiques, sont-ils en butte à toutes sortes +de difficultés et toujours mal reçus ? » Je lui répondis : « Cette +demande m’étonne, car j’aurais cru que vous saviez cette raison mieux +que moi-même. Mais je vais vous l’expliquer brièvement. Vous ne +connaissez les Anglais que comme marchands et voyageurs riches et +prodigues ; vous ne les avez donc rencontrés que vous offrant des +profits et des gains considérables ; il est naturel que l’accueil qu’on +leur fait soit bon. Mais nous, Dieu nous a mis maîtres d’Alger, nous +avons été sans cesse forcés de combattre, toujours malgré nous, et ce +que vous savez de nous, la connaissance que vous avez de notre +administration et de nos vues, vous l’avez reçue à travers une digue +d’ennemis. Sans vous parler du chérif, la digue ennemie nous l’avons au +milieu de nous, ce sont les Chaanba, ce sont les Souāfa, les Beni-Mezab +et enfin tous ceux qui sont nos voisins. Moi-même, à El-Goléa, j’ai été +menacé de la mort par des Chaanba qui avaient été faire leur soumission +à Alger. Je crains plus les Chaanba que les Iboguelan[264]. » + +Ikhenoukhen approuva énergiquement mon avis par un « hakk » +significatif. Il me dit que c’était précisément là la différence, mais +que pour lui il n’ouvrait pas son oreille à ces mauvais bruits, et qu’il +s’était fait une ligne de conduite, dans toute sa vie, de ne faire que +le bien, de ne jamais léser le faible et de redresser les torts ; que, +puisque j’étais venu à lui, il me mènerait partout où je voudrais dans +l’étendue de son commandement. + +Pour persuader encore plus le chef de notre « non-ogrerie », je lui fis +la remarque que le sultan de Constantinople, celui du Caire, celui de +Tripoli, de Tunis et de Fez étaient nos amis, comme aussi celui des +Anglais, qu’ils avaient la plupart des officiers et des industriels +français chez eux, et que nous étions sur le meilleur pied ; que si +réellement nous étions si mauvais, ces hommes puissants et éclairés ne +manqueraient pas de se tenir éloignés de nous. Ikhenoukhen fit alors une +allusion aux événements de Syrie qui me désappointa ; il me donna la +nouvelle d’une intervention anglaise et française, mais je lui objectai +que je n’avais pas de nouvelles aussi neuves. Il mentionna aussi +l’entreprise du canal de Suez dont il ne comprenait pas le but. Je le +lui expliquai en particulier au point de vue du pèlerinage de la Mekke +et lui dis que le chef de l’entreprise était un Français et l’ami intime +de mon père. + +Passant à mon voyage, je dis à Ikhenoukhen que mon but était de voir le +marché de Rhat et de revenir par In-Salah. Rhat, me répondit-il, c’est +très facile, mais In-Salah, je ne peux pas mentir, ma puissance ne +s’étend pas jusque-là ; les gens du pays même ne sont pas mes amis. +Mais, ajouta-t-il : « Voilà le sultan d’In-Salah », et il me montra Si +’Othman. Othman se défendit de toutes ses forces, mais Ikhenoukhen +revint au moins trente fois à la charge pour me faire comprendre que +c’était lui qui pouvait me mener à In-Salah. Othman tint ferme. + +En terminant, Ikhenoukhen me dit qu’il voudrait bien me voir recevoir de +Tripoli un firman qui recommanderait qu’on me traitât bien et que le +pacha y fît la remarque que ce qui serait fait pour moi serait fait pour +lui. Je dis au chef targui : « Bien, je vais demander ce firman, mais je +dois te dire, en toute franchise, notre amour-propre est blessé de voir +que tu nous aimes pour un autre et non pas pour nous-mêmes ». +Ikhenoukhen, prenant quelques pierres et les lançant négligemment de +côté, dit : « Les Turcs, voilà le cas que nous en faisons, nous savons +que ce sont vos esclaves ; partout où vient un conseil de vous, c’est +lui qui gouverne réellement le pays et le gouvernement turc ne peut plus +rien d’arbitraire ; nous autres, nous n’avons pas besoin du firman, mais +nous serons bien aises de le montrer à d’autres. » + +Je terminai en priant Ikhenoukhen de consentir à échanger un traité +d’amitié. Il me répondit que cela ne pressait pas et que nous nous +retrouverions encore souvent. Puis, je lui fis dire par Othman que je +n’avais pas apporté de présents en nature, craignant de ne pas tomber +sur ce qui lui plairait, mais que je lui destinais 100 douros et une +bague, avec une pierre précieuse, que je lui laissais en souvenir. Il +répondit que le profit n’était rien pour lui et qu’il agissait ainsi +envers moi parce qu’il le trouvait bon (je compris plus tard que la +somme offerte lui paraissait peut-être un peu faible[265] en comparaison +des présents anglais), que du reste rien ne pressait et que ce que je +remettrais à Othman lui parviendrait. Là-dessus, nous nous saluâmes +amicalement et nous revînmes chacun de notre côté. + +Dans la nuit, je prends des renseignements sur les exactions du kaïd Ali +Bey[266] et de son cousin le khalifa. + + 25 août. + +Hier au soir, en allant voir Ikhenoukhen, j’ai remarqué que le sol de la +grande dépression où il est campé est composé, sauf une légère couche +superficielle, de cette roche terreuse, blanche et savonneuse déjà notée +dans les dunes, et j’y trouvai des planorbes et des limnées, ces +dernières un peu plus fortes que celles rencontrées au puits de Zouait. + +Visite de Telingui, qui vient avec son brigand de frère et sa vieille +sœur. Telingui est toujours aussi belle et aussi gaie ; elle ne reste +pas longtemps. Je lui donne une feuille de papier pour qu’elle me la +remplisse de mots targuis en Tefînagh. + +J’ai été obligé de rosser deux de mes serviteurs à coups de bâton ; ce +sont de vrais sauvages et ils ont la tête dure ! J’ai été forcé de les +menacer de mort dans le cas où ils s’en iraient. Ils trouvent le voyage +dur et s’imaginent qu’ils peuvent me planter là et s’en retourner chez +eux. Ahmed a repris la fièvre. + +Les melons ont fini ; les pastèques sont à leur fin. J’achète +aujourd’hui des citrons verts pour faire de la limonade. J’ai déjà dit +qu’il y a un seul citronnier à Ghadāmès. + +J’apprends que les pauvres Touareg, principalement les femmes, se +retirent à Ghadāmès ; dans chaque maison où ils se présentent et +demandent, on leur donne des vivres, de sorte qu’ils peuvent vivre sans +rien faire. C’est une coutume très ancienne, et une obligation des +Ghadāmsia qui rappelle les conditions de vie des habitants du Djérid. + +L’eau d’ici est très lourde, les indigènes l’ont pesée comparativement à +celle des endroits voisins. Le moudir, moi et mes domestiques, nous +sommes à l’état permanent au _nec plus ultra_ de la diarrhée[267]. Mes +domestiques trouvent aussi l’air lourd. + + 26 août. + +Voici la raison pour laquelle, pendant ma conférence avec Ikhenoukhen, +ce chef s’est entretenu avec Othman, à part, en targui et en riant. +Ikhenoukhen a reçu la nouvelle qu’une lettre était arrivée ici, +engageant la personne, à qui elle est adressée, à me _tuer, moi et Si +’Othman_ ou, au moins, à chercher quelqu’un qui exécutât la commission. +Or, on a dit à Ikhenoukhen que la lettre vient de Sidi Hamza, ce qui +déroute un peu Othman parce qu’il serait étonnant qu’il eût déjà reçu +avis de notre départ _ensemble_. Othman, en homme fin, me fait part d’un +soupçon que cela pourrait bien venir de Sidi Ali Bey qui aurait mis le +nom de Sidi Hamza en avant pour cacher le sien. Cela me paraît aussi +possible parce qu’Ali Bey doit savoir que j’ai donné avis à l’autorité +de ses exactions dans le Souf. Mais alors pourquoi vouloir la mort de Si +’Othman ? Je noterai ici un fait qui m’apparaît significatif +aujourd’hui : M. Margueritte, alors commandant supérieur de Laghouât, me +dit à mon retour d’El Goléa[268], lorsqu’il eut connaissance de tous les +détails de cette entreprise : « Écoutez, autant que je connais l’homme +(Sidi Hamza), je ne trouverais pas impossible qu’il vous eût envoyé une +lettre de recommandation pressante pour les gens d’El Goléa tout en les +prévenant directement de vous traiter le plus mal possible afin d’ôter +l’envie à tout autre de revenir. » En effet, il est très connu que Sidi +Hamza voudrait que nous ne vissions le Sud que par ses yeux[269]. J’ai +voulu écrire cette nouvelle, avant que son authenticité fût tout à fait +établie, afin que, dans le cas où elle serait vraie et que je dusse +succomber, l’on pût trouver dans mes papiers des indications pour tomber +sur la vraie trace du crime. Toutefois, je le déclare, cette nouvelle +m’a peu ému, et m’amuse plutôt qu’elle ne me chagrine. + +On me raconte qu’Ikhenoukhen reste quelquefois deux jours sans manger +par fantazia ; il affecte de se faire apporter de bons repas et invite +ceux qui sont présents à s’attabler, refusant lui-même de rien prendre. +De même, lorsqu’il alla chez les Hoggar, il resta deux jours et une +nuit, accroupi à l’arabe, à recevoir des visites et sans demander le +temps de se reposer. Toujours par fantazia. + +Si ’Abd el Aziz, qui alla à Tombouctou avec le major Laing, me dit +qu’ils prirent la route d’Inzize (partis d’Aqàbli) et que, de là, ils +coupèrent le Tanezrouft obliquement sur Am Rannān où ils prirent de +l’eau. + + +[Note 259 : Ceci indique que les tribus maraboutiques des Ifoghas ne +font partie ni des Azdjer ni des Hoggar, mais sont en quelque sorte +leurs intermédiaires.] + +[Note 260 : Duveyrier songeait encore à explorer l’Ahaggar. Il l’avait +écrit à Barth, qui l’encourageait en ces termes : « Votre lettre me +remplit de joie ; elle me prouve que nous pouvons encore espérer vous +voir explorer le massif si intéressant des Hoggar et combler cette +lacune capitale de notre connaissance de l’Afrique du Nord... Mes vœux +les plus sincères vous accompagnent dans cette tentative grosse de +difficultés et de périls. » (Lettre du 11 juin 1860, retrouvée dans les +papiers de Duveyrier.)] + +[Note 261 : Le mot douro, en Tripolitaine, s’appliquait indifféremment à +notre pièce de 5 francs, au douro d’Espagne (appelé aussi bou-medfa), et +au thaler Marie-Thérèse (appelé aussi bou-tir). Le cours de ces monnaies +variait d’ailleurs beaucoup par rapport à la monnaie de compte légale +(le mahboub = 20 piastres turques).] + +[Note 262 : Temahaght ou temahaq (_Les Touareg du Nord_, p. 317).] + +[Note 263 : Ismaïl Bou-Derba.] + +[Note 264 : Tribu traitée de brigands par les Touareg eux-mêmes.] + +[Note 265 : Duveyrier dut finalement payer quatre fois autant (2.000 +fr.).] + +[Note 266 : Ali Bey, kaïd de Tougourt.] + +[Note 267 : L’eau de la source de Ghadāmès renferme 2 gr. 54 de sels par +litre, dont 0,38 de sulfate de magnésie et 0,90 de sulfate de chaux. Les +indigènes y sont accoutumés, mais tous les étrangers en subissent les +effets. (_Mission de Ghadāmès, Rapports officiels_, Paris, 1863, in-8, +p. 260, 326.)] + +[Note 268 : Voir entre autres, sur ce séjour, _Excursion à El-Golea’a_, +_Nouv. Annales des voyages_, novembre 1859. p. 189-197 et _Bulletin Soc. +de Géogr._ Paris, 1859, XVIII, p. 217.] + +[Note 269 : De très intéressantes lettres du maréchal Randon et du +général Durrieu (juin-juillet 1858) ont été publiées depuis par MM. +Augustin Bernard et le commandant Lacroix (_Historique de la pénétration +saharienne_. Alger, 1900, in-8, p. 34-37). Elles montrent quelle était +alors l’opinion dominante à Alger. Dans une lettre adressée à Duveyrier +le 27 mai 1861, le Dr Warnier donne la même note : « On sait ici à quoi +s’en tenir. Dans votre mission, me disait-on hier après lecture de votre +lettre, vous trouverez comme premier obstacle nos grands chefs +indigènes... » (Papiers de Duveyrier.)] + + + + + CHAPITRE IV + + GHADAMÉSIENS ET TOUAREG + + + 27 août. + +Voici quelques renseignements sur la soie de tsámia[270]. + +L’insecte qui la produit vit sur le tamarinier dont le fruit est appelé +aussi tsámia en haoussa. Il émigre tous les deux ou trois ans, d’une +province du Haoussa à l’autre, pour reparaître au bout de quelque temps +dans celle d’où il est sorti. Ce ver n’est pas cultivé. Il vit sauvage +et les gens du pays attendent l’époque où il devient chrysalide pour +aller faire la récolte dans la campagne. On détache les cocons pêle-mêle +avec les chrysalides et on les jette dans de l’eau bouillante pour tuer +les insectes. C’est dans cet état que la soie est vendue à Kanō. On la +vend à Kanō par petites portions appelées nōnō de quatre ou cinq fois la +quantité que j’en possède (7 gr. 65), c’est-à-dire 34 gr. 5 et au prix +de 15-20 oud’a[271], lorsqu’elle est bon marché, ou de 50 oud’a +lorsqu’elle est chère. Les acheteurs secouent alors la soie et en font +tomber les chrysalides, et cette soie est filée à la main comme bourre ; +on ne dévide pas les cocons. Cette soie a le défaut, me dit-on, de ne +pas prendre les couleurs, cependant je vois ici des tissus du Soudan, +coton et tsámia, où cette dernière est teinte en rose. On ne fait pas de +vêtements de tsámia pure, mais de petites bandes alternatives coton et +tsámia. Les chrysalides, pilées et infusées dans de l’eau, sont un +remède contre les douleurs d’oreille ; on verse la décoction dans +l’oreille du malade. On n’apporte pas de tsámia brute à Rhat ni à +Ghadāmès. + +La « nila » ou teinture bleue qui sert à teindre les cotonnades du +Soudan est estimée par les Touareg comme ornement et comme hygiénique. +Ils l’achètent ici à la livre aux Ghadāmsia et s’en frottent les bras et +les mains ; les femmes, les lèvres, les joues et le front. C’est, comme +je le dis, un ornement sans lequel un homme n’est pas considéré et une +femme n’est pas belle et, de plus, un préservatif contre le froid et un +émollient ou lénitif pour la peau. + +Aujourd’hui, Othman va à Tābia où Ikhenoukhen s’est rendu de son côté, +ils ont une longue discussion avec Eg ech Cheikh[272] qui est campé là. +On discute les moyens de faire la paix avec les Hoggār ; naturellement, +il n’y aurait qu’un moyen, c’est de rendre de chaque côté les chameaux +qui auraient été volés. + + 28 août. + +Après ma leçon de targui, Ihemma me raconte qu’à Tabia il y a une +inscription qu’un Ghadāmsi a copiée et apportée en ville que, l’ayant +montrée aux Touareg, ils n’ont pas pu la lire parce que _nos_ Tefinaghen +ne sont pas tout à fait pareils aux leurs. Ce serait donc une +inscription latine ? Ihemma a été chargé par moi de faire des +recherches. + +Il me raconte qu’il y a aux environs des tombeaux des Djohāla[273] où +les Touareg vont dormir lorsqu’ils veulent avoir une inspiration, comme, +par exemple, savoir où un voleur s’est enfui, et que le lendemain, à +leur réveil, les maîtres des tombeaux leur ont dit ce qu’ils +cherchaient. + +Aujourd’hui part une petite compagnie de gens du Souf qui emportent des +lettres de moi ; je crois aussi que mes lettres au Consul de Tripoli +partent aujourd’hui. + + 29 août. + +Les Touareg ont presque tous leur amie. Ils la prônent comme les +chevaliers prônaient leur dame, et ils inscrivent sur les rochers ou sur +les murs à Ghadāmès des louanges à leur adresse en Tefinaghen. Si je +dois les croire, l’amie n’est que pour les yeux et non pas pour le lit, +comme chez les Arabes. Ils se vêtissent de leur mieux et vont causer +avec elle et là se bornent leurs relations. La nuit les Touareg veillent +longtemps ; j’entends toujours un son semblable au violon, et j’apprends +que ce sont les Targuiāt qui jouent du rebāb en s’accompagnant de la +voix ; lorsqu’une femme chante, les hommes s’accroupissent en cercle +autour d’elle et écoutent. Presque tous et toutes savent improviser. + +Il y a au Dhâhara (endroit où campent les Touareg) des prostituées qui +vivent sous la tente ; je sais cela parce que j’ai aujourd’hui un malade +syphilitique et que je le questionne sur la manière dont sa maladie lui +est venue. + +Je reste à la maison, prends ma leçon de targui. Ihemma me dit que sa +sœur Télingui ne pourra plus venir parce que son mari l’a beaucoup +grondée de venir me voir. + +Mon cordonnier qui me fait une belle paire de souliers brodés en soie, +est situé dans le quartier des Beni-Ouazit et nous, nous sommes dans +celui des Beni-Oulid ; c’est le marché qui fait la limite entre les deux +tribus, et il n’y a jamais eu de mur entre eux, pas de سور, mais un سوڧ, +ce qui a pu causer l’erreur de C. Ritter[274]. Or, je désire avoir des +bottes molles, et j’envoie à mon cordonnier pour le prier de venir +prendre mesure ; il me fait répondre qu’il ne sortira pas pour 100.000 +rials de son quartier pour venir dans le mien. J’apprends que les hommes +nobles « harār » ne sortent de leur quartier pour aller dans l’autre +qu’à de rares exceptions et qu’il y en a qui n’ont jamais vu l’autre +quartier. Ils envoient les nègres et les mulâtres en commissions. +Autrefois les deux tribus étaient ennemies, mais maintenant, +quoiqu’elles aient fait la paix, l’ancienne retenue respective existe +très forte. Les Beni Oulid ont deux chará ou rues voûtées ; les Beni +Ouazit en ont quatre. + + 30 août. + +Les retards qu’éprouve la caravane du Touāt sont des suites de la razzia +des Oulad Ba Hammou sur les Azgar, laquelle razzia fut rattrapée à deux +jours du Touāt par Ikhenoukhen et à la suite de laquelle on parla de +rendre les chameaux enlevés de part et d’autre. Il y a ici des +Sakomaren[275], imrad des Hoggar et des Oulad Ba Hammou ainsi que des +gens d’In-Salah, mais en petit nombre. Tous ces gens craignent de se +mettre en route avant d’avoir été autorisés par Ikhenoukhen, sans cela +ils pourraient bien être attrapés en route et dévalisés. D’un autre +côté, la caravane des Ghadāmsia, conduite par les Ifoghas ne veut pas +aller au Touāt avant de voir les affaires arrangées ici, de crainte +qu’on use de représailles sur eux à In-Salah. + +La nouvelle arrive que les Ourghamma sont montés à cheval pour aller en +expédition et on ne sait pas où. Ikhenoukhen part à cheval pour aller +voir où sont ses chameaux, qu’il trouve au Tabia ; tout le monde se +tient sur le qui-vive. On envoie une vigie à Mézezzem. + +Ihemma a été au Tabia ce matin et a cherché partout l’inscription en +question, mais ne l’a pas trouvée. L’individu qui l’a apportée est fou +actuellement (il a plus de 150 ans, disent les Touareg). + + 31 août. + +Aujourd’hui, dans l’après-midi, part une caravane pour le Touāt ; il +arrive depuis quelques jours des nouvelles de Tripoli. + +Il paraît que chez les Touareg une femme, pour être « comme il faut », +doit avoir beaucoup d’amis et n’en préférer aucun. Elle leur donne des +témoignages d’amitié comme, par exemple, d’écrire sur leurs voiles +rouges en broderie ou sur leurs boucliers et anneaux de bras des +inscriptions Tefinagh. Si une femme n’a qu’un ami, on se moque d’elle et +on lui dit que c’est son mari et qu’elle est pervertie. Cependant les +maris sont jaloux de la préférence et ils tueraient leur femme si celle- +ci leur disait : « Un tel est mieux que toi », à plus forte raison s’ils +apprenaient qu’elle commet des infidélités. De son côté, la femme ne +peut pas supporter de rivale, et elle divorce, car elle a ce droit, +quand elle apprend que son mari en courtise une autre. Les Touareg ne +prennent jamais une nouvelle femme sans divorcer avec l’ancienne. +Quoique la femme donne souvent son avis dans les conseils, dans le +ménage le mari est tout à fait le maître et il peut tuer sa femme, si +elle le mérite, sans que ses parents lui demandent compte de son action. +Mais d’un autre côté les parents de la femme exigent qu’elle soit bien +habillée, bien nourrie et pas délaissée. + +Un Ghadāmsi estime à 3.000 le nombre des habitants de la ville y compris +les femmes ; ce nombre est bien trop faible[276]. + +L’impôt de Ghadāmès est de 2.500 mitcals d’or, ou bien, au taux moyen de +16 1/2 rials tounsi le mitcal, 30.937 fr. 50. Je prends des +renseignements sur la douane ; en moyenne, elle prélève ici ou à Tripoli +13 % de la valeur des objets importés du Soudan. La poudre d’or seule ne +paie rien. Les Ghadāmsia dansent dans les rues les jours de fête ; les +Touareg ne dansent jamais, ni les hommes, ni les femmes ; les tribus +assujetties des Imrad seules ont cette coutume en commun avec les +nègres. + + 1er septembre 1860. + +Je vais de bonne heure chez un commerçant nommé Brahim ben Ahmed, qui +est revenu du Soudan au mois de Ramadhan dernier. Je m’y rends avec le +cheikh Ali. Nous sommes reçus dans une chambre haute entourée de petits +réduits à portes en bois peint en rouge et à tapisseries. La chambre est +blanchie, le parquet est couvert de nattes et de coussins touareg ; les +murs sont presque cachés par des grands plats en métal doré, cloués au +mur, et par des multitudes de petites corbeilles rondes sans anses de +toutes grandeurs. En somme, cette chambre est très jolie, et j’étais +loin de m’imaginer que les Ghadāmsia avaient un intérieur aussi +attrayant. + +Nous trouvons ici rassemblées les principales marchandises du Soudan ; +j’examine chacune d’elles en détail et je prends note de sa nature et du +prix qu’elle atteint ici. Par la même occasion j’apprends que le tarif +de la douane pour les objets du Soudan n’est que de 9 % ; cependant je +dois m’informer de cela auprès de l’amine. Après le travail en question +on nous sert du thé, qu’on apporte dans une théière anglaise, et que +nous buvons avec des trempades de « biscuit ». Je m’amuse beaucoup du +jeune fils mulâtre que mon hôte a ramené du Soudan et qui ne sait pas +encore un mot d’arabe. Il y a aussi de nombreux esclaves. + +’Aissa, le petit Targui malade d’un œdème, meurt tranquillement. On ne +manque pas de remarquer que j’avais prédit qu’il ne vivrait pas +longtemps. + +Les caravanes qui sont parties aujourd’hui et hier peuvent avoir 300 +chameaux ; ce nombre n’est pas normal ; il est causé par l’insécurité de +la route, qui régnait depuis trois mois et qu’Othman vient de faire +cesser. Les gens d’In-Salāh qui étaient ici avaient attendu trois mois +sans pouvoir partir. + + 2 septembre. + +Je m’amuse à recueillir des notes sur les coutumes intimes des Ghadāmsia +et des Touareg. + +Les Ghadāmsia ne mangent pas devant leurs femmes. Celles-ci font la +cuisine, leur apprêtent la viande et la leur servent. Les Ghadāmsia +mangent à leur gré et ne laissent que les os à leurs femmes. Ceci est +littéral ; il est même considéré comme inconvenant à une femme de manger +de la viande. Les Touareg, au contraire, mangent en compagnie de leur +épouse ; s’ils mangeaient à part, ce serait la mépriser. Ils lui donnent +même la meilleure part. Dans la viande, il y a certaines parties que les +femmes Targuiāt considéreraient comme inconvenant de manger, ce sont le +cœur, l’intestin gras ; le café aussi et le thé sont dans cette +catégorie d’aliments. Les Targuiāt, au contraire, se réservent le foie +et les reins qu’aucun Targui ne mangerait. + +Quand quelqu’un meurt, on ne pleure pas chez les Touareg, on ne vient +pas comme chez les Arabes faire des visites de condoléances et des +singeries. Les Touareg disent à ceux qui pleurent dans ces occasions : +« Réserve tes larmes pour toi ». Comme aujourd’hui meurt une des proches +parentes d’Othman, vieille femme malade de la petite vérole, je puis me +convaincre qu’ils supportent très bien les pertes de leurs proches. Les +Ghadāmsia, au contraire, font le deuil à l’arabe. Les « Atrîyat » +surtout se montrent dans ces occasions. Elles courent à la maison du +mort et pleurent en disant « Ya Sidi » ! Manaaraf chey » ! etc., puis +viennent rire à la porte du mort. Elles sont de véritables pleureuses et +n’accourent que pour recevoir un peu d’argent. + +Je reçois la visite de deux Targuiāt, dont l’une est Tekiddout qui doit +être ma maîtresse de Tefinagh. Elle emporte le papier et viendra demain +me donner ma première leçon. Ces deux dames sont très dégourdies et je +suis de plus en plus frappé des rapports qu’il y a entre l’esprit des +Targuiāt, leurs relations avec les hommes, leurs idées de convenance et +celles qu’ont mes concitoyennes. Tekiddout ramène si habilement son +voile (haïk) sur sa figure, que je ne puis voir ses traits, j’ai beau +user de tous les moyens possibles, je ne puis l’amener à se découvrir. +Elle donne pour prétexte que je suis jeune et beau ! Chez les Touareg, +c’est du reste une manière de montrer le respect ou la timidité que de +se couvrir la bouche, la figure entière, même de tourner le dos à la +personne à qui l’on parle. + +Le soir, je reçois la visite d’Othman et d’un Arabe Kounta, de la suite +du parent du cheikh el Bakkay qui est ici et qui a épousé la fille de +Ikhenoukhen. Je suis frappé des manières polies de cet Arabe qui n’est +cependant pas de la première classe. En s’en allant et emportant le +petit présent que je lui fais, il me prie de rester assis. + + 3 septembre. + +Aujourd’hui vient un express de Rhat qui donne de bonnes nouvelles. Le +Hadj Ahmed est retourné au Hoggar. La paix règne partout. On attend à +Rhat de grandes caravanes du Soudan. + +D’un autre côté, arrive une ambassade des Ghorīb et des Merazig à +Ikhenoukhen. J’apprends à cette occasion que les Ghorīb paient à ce chef +chaque année un tribut de haoulis pour prévenir les razzias que les +Touāreg faisaient sur eux autrefois. Les Merāzig paient de même un +tribut à mon ami Othman. Or, cette fois, les deux tribus ont envoyé +leurs députés à Ikhenoukhen, et Othman en est jaloux. Nous allons voir +comment se passera cette aventure. + +Je reçois la visite de Tekiddout et peu après celle d’Othman qui +reproche à cette Targuie de venir ici, mais elle paraît se moquer pas +mal de son avis. Après le départ de Tekiddout, Othman reste longtemps +avec moi et me raconte plusieurs chansons qu’il a faites ou qu’on a +faites à son sujet. J’en écris une avec sa traduction. + +Les Touareg, surtout les chefs et les amateurs de femmes, considèrent +comme mal de manger d’une bête plumée ; ils ont raison en parlant de +l’autruche qui a une mauvaise odeur, mais ils n’ont pas d’excuses pour +les autres oiseaux. Les marabouts et Othman, par conséquent, mangent de +tout ce que les Arabes mangent. + +Les Ghadāmsia prennent presque tous le thé, même les plus pauvres ; le +café est peu estimé d’eux. + +Les Touareg ne se lavent presque jamais ; je suis fâché de le dire ; et, +comme ils ne changent pas de vêtements, la plupart exhalent une odeur +écœurante de sueur concentrée. Il y a cependant des exceptions. Ils +prétendent que l’eau ne leur va pas et leur donne des maladies. Les +Touareg prétendent, avec raison, que les villes ne leur vont pas ; en +effet, ici à Ghadāmès, il règne parmi eux des maladies nombreuses dont +les principales sont la dysenterie, diarrhée, fièvres et petite vérole. +Quant aux fièvres, il paraît que ce pays n’en est pas exempt, ainsi les +soldats qui gardent la porte sont en ce moment tous pris de la fièvre, +et ils grelottent toute la journée ; les Touareg en souffrent aussi, et +Ahmed, mon premier domestique, en a encore des attaques, surtout ces +jours derniers. Maintenant, je vais le mettre à un traitement régulier +jusqu’à parfaite guérison. + + 4 septembre. + +Aujourd’hui partent encore environ 55 chameaux pour In-Salah. La plupart +des charges sont des cotonnades anglaises. + +J’ai probablement négligé de noter une coutume des Touareg qui est de ne +jamais coucher en ville. Cela est encore considéré A’ïb ou péché, tant +pour les hommes que pour les femmes. Jamais ils ne manquent à cette +règle. Quand les Touareg arrivent à Ghadāmès, ils vont trouver leur ami +Ghadāmsi, c’est-à-dire le marchand qui leur confie ses charges de +marchandises, etc. Celui-ci sort une tente de toile ronde pour son ami +targui et la lui prête pendant tout le temps de son séjour. + +Othman se moque chez moi des Merazig et des Ghorib ; les Arabes, me dit- +il, sont si avares du bien de ce monde, que l’ambassade du Nefzaoua, +composée de sept hommes, est arrivée sur trois chameaux ! Ils ont +apporté un présent de haoulis, mais tous les parents et amis +d’Ikhenoukhen viennent lui demander leur part du tribut, de sorte qu’il +n’en conservera probablement rien pour lui. + +Je vais voir le moudir dans son jardin ; comme il est là, seul avec le +cheikh, il est très aimable et m’explique qu’il a des dettes +occasionnées par ses longs voyages dans les dernières années, que c’est +pour cela qu’il désire rester à Ghadāmès quelques années pour se +refaire. — Ce Turc est à crever de rire avec ses airs d’importance. Je +ne vais pas le voir qu’il ne me répète plusieurs fois avec une grimace +dégoûtée : « Mon cœur est fatigué des affaires de ce monde ». + + 5 septembre. + +Je vais de bon matin voir Ikhenoukhen. J’ai une longue conversation avec +lui et son frère ’Omar el Hadj, au sujet de mon départ pour le Djebel. +Ils sont d’avis que je m’abstienne d’y aller, tant à cause des nouvelles +d’une expédition des Ourghamma, qu’à cause de la longueur de la route. +Ils semblent être près de leur départ. Ikhenoukhen, avec qui je parle +ensuite des affaires politiques, accepte de faire un traité avec +l’Algérie ; il conseille de ne s’adresser qu’à lui et à ses deux frères, +les autres chefs des Azgar, les Imarasāten[277], amis des Anglais en +particulier, étant en quelque sorte sous ses ordres. + +Je vais ensuite voir Hadj Mohammed ou Ahmed, le plus grand commerçant de +la ville et l’homme le plus considéré, qui vient d’arriver, il y a peu +de jours, de Tripoli ; il me conseille de partir pour le Djebel, +m’assurant que j’aurai toujours le temps de trouver Ikhenoukhen ici. Là- +dessus, après être entré un instant au Medjélès, je vais faire part à Si +’Othman de ma décision et le prie d’aller trouver Ikhenoukhen pour lui +en parler. + +J’apprends que Sid el Bakkay, qui a épousé une fille d’Ikhenoukhen (il +est parent de Sidi Ahmed el Bakkay de Tombouctou), est en ce moment un +peu en querelle avec son beau-père, parce qu’il voudrait que les Azgar +fissent la guerre aux Hoggar qui sont les ennemis de sa propre famille ; +or, depuis trois ans et plus qu’il est auprès d’Ikhenoukhen, il ne fait +que l’exciter à cette rupture. Ikhenoukhen a trop de bon sens pour ne +pas voir que ce serait la perte des Touareg que de suivre ce conseil ; +de la petite bouderie de la part du marabout. + +J’apprends qu’un Rahti, qui est parti pour son pays il y a peu de jours, +a déclaré que jamais un Français n’entrerait à Rhat, et, comme il +parlait un peu haut dans le marché, Si ’Othman a été obligé de le mettre +au silence. Il va porter de mauvaises nouvelles à Rhat, et certainement +nous allons trouver tout le monde prévenu à notre arrivée. Ikhenoukhen +ne veut partir qu’avec tout son monde. + + +[Note 270 : Ceci est une réponse aux instructions du Dr Warnier. Elles +sont contenues dans une volumineuse correspondance, embrassant toute la +durée du voyage, pendant lequel Warnier n’a cessé de jouer le rôle de +Mentor. Mentor systématique et autoritaire parfois, et qui n’abdiqua pas +lors de la rédaction des _Touareg du Nord_, dont le brouillon renferme +plus d’une page entièrement raturée et modifiée de sa main. Duveyrier +souffrit de cette tutelle, et certaines de ses lettres (1867-1870) en +parlent d’un ton amer. Plus tard, il ne voulut se rappeler que les soins +dévoues du médecin, et le zele enthousiaste de l’initiateur scientifique +que Warnier avait été. « La mort, écrivait Duveyrier en 1875, efface +certains souvenirs et en ravive d’autres. Je n’ai pas besoin de vous +dire que ceux-là sont les meilleurs. » (Lettre au commandant Warnier, +frère du Docteur.) Il avait raison. Qu’on en juge par cette lettre de +Warnier (27 décembre 1859), reçue par Duveyrier à Biskra le 8 janvier +1860, et qu’on voudrait pouvoir citer tout entière : + +«... Dans un voyage comme celui que vous entreprenez, un explorateur +doit se rattacher à tout ce qu’il y a de forces vives dans son pays. La +Société d’acclimatation de Paris est aujourd’hui à la tête d’un +mouvement important. Elle a créé à Alger un comité dont le domaine +embrasse l’Afrique entière. Ce comité sera heureux d’entrer en relations +avec vous, pour tout ce que le pays que vous allez explorer peut donner +et recevoir. Vous êtes sur un des points du globe les moins connus, et +si pauvre qu’il soit, il peut donner en végétaux, en minéraux, en +animaux, des choses nouvelles, utilisées ou non par les indigènes. Parmi +les choses sur lesquelles j’appelle surtout votre attention, est celle- +ci : Déterminer la limite botanique des végétaux qui appartiennent au +bassin méditerranéen, et entre autres l’olivier... Là ou finissent ces +espèces, doit commencer une région botanique nouvelle, la région +désertique, entre lesquelles peut se trouver une région intermédiaire, +la région saharienne, donnant à la fois l’hospitalité à des végétaux +méditerranéens et désertiques. Il importe à la science que ces limites +soient bien précisées... J’appelle surtout votre attention sur les +acacias producteurs de gomme... On en trouve en Tunisie, en Marokie, à +peu de distance du littoral. Où commencent-ils au sud de l’Algérie ? Où +pourrait-on les introduire ? L’Argan, commun au Maroc, se montre-t-il +dans notre Sud ?... Je vous serais infiniment reconnaissant, +_personnellement_, si vous vouliez bien m’envoyer la liste des arbres, +arbustes, avec leurs noms indigènes et lieux de station... Il y a de +nombreux tamarix, espèces nouvelles pour la plupart. Ces espèces +produisent des galles (Takaout) employées comme succédanés des galles du +chêne. — Quid ?... Avez-vous étudié avec soin le système d’aménagement +des eaux des Beni Mzab ? D’après ce que j’en sais, c’est merveilleux. +Sans aucun doute, le général Desvaux vous aura recommandé d’étudier les +lignes de fond sous lesquelles on peut espérer trouver des eaux +artésiennes ; c’est avec la sonde que la civilisation doit pénétrer dans +le Sud... J’appelle aussi votre attention sur l’action du climat +relativement à la coloration de la peau... Déterminez la limite +méridionale des civilisations qui ont pénétré dans ce continent ; vous +les trouverez indiquées par des ruines... Ne négligez pas de recueillir +des renseignements précis sur les poids, les mesures et les monnaies... +Si des règlements relatifs à l’usage des eaux tombent sous votre main, +rapportez-nous-les, soit en original, soit en copie. Recueillez ce qui +est tradition orale. La teinture et la tannerie ont atteint un certain +degré de développement : sachez nous dire quels sont les procédés de +fabrication... On a signalé dans le Sud des gisements de combustible +minéral. Tâchez de savoir ce qu’il en est... Notez également toute +rencontre d’oiseaux ou d’insectes migrateurs. Les sauterelles qui +ravagent périodiquement le Nord de l’Afrique prennent naissance dans le +Sud. Quels sont les foyers de production ?... Notez aussi la limite où +parviennent d’un côté les produits manufacturés ou les matières +premières du Nord, et de l’autre côté ceux venant du Soudan... J’ai +remarqué que la race nègre, dans ses migrations vers le Nord, +rencontrait des obstacles hygiéniques analogues à ceux de l’Européen +venant en Algérie. Enregistrez tout ce que vous apprendrez à ce sujet... +Du foyer soudanien ont dû sortir, en plantes et animaux, des espèces +originaires de ce foyer. Quelles sont-elles et quelles modifications +ont-elles éprouvées ?... Quel est l’arbre appelé en arabe tsámia, qui +produit la soie végétale du Soudan, avec laquelle on brode les +turbans ?... L’Angleterre n’a fait de si grands sacrifices pour +l’exploration de l’Afrique que pour savoir si, en cas de rupture avec +les États-Unis, ses manufactures pourraient trouver un foyer d’origine +du coton. La France aussi a intérêt à voir accroître le champ de cette +culture... Il importe donc de recueillir tous les renseignements... +Informez-vous des lieux d’où l’on tire le nitre ou azotate de potasse, +de l’importance de la production... Le soufre doit exister dans +certaines parties : — attention spéciale. » (Papiers de Duveyrier.)] + +[Note 271 : Ouda, cauri.] + +[Note 272 : Chef de la tribu des Imanghasaten, rivale de celle des +Oraghen dans la confédération des Azdjer.] + +[Note 273 : Païens. On trouve la même superstition attribuée par +Pomponius Mela aux anciens habitants d’Augile (cf. les remarques de Duv. +_Les Touareg du Nord_, p. 415) et chez les habitants actuels de l’Aïr +(_Journ. de voyage_ d’Erwin de Bary, trad. Schirmer, Paris, 1898, p. +187).] + +[Note 274 : Ritter (_Géogr. gén. comparée_, III, p. 316) avait dit qu’un +mur très large sépare diamétralement la ville, et que les deux tribus ne +communiquent que par une porte fermée à la première apparence de +trouble. Richardson (1845) et la _Relation du voyage de M. le capitaine +de Bonnemain_, publiée par Cherbonneau en 1857 dans les _Nouv. Annales +des voyages_, n’avaient ni infirmé ni confirmé cette information.] + +[Note 275 : Ou mieux Isaqqamaren.] + +[Note 276 : Mircher (1862) dit 6 à 7.000 (ouv. cité, p. 98) ; Rohlfs +(1865) dit 5.000 (_Quer durch Afrika_, Leipzig, 1874, I, p. 81).] + +[Note 277 : Imanghasaten. Sur leur rivalité avec les chefs des Oraghen, +voir _Les Touareg du Nord_, p. 355-6 ; voir aussi Schirmer, _Pourquoi +Flatters et ses compagnons sont morts_. Paris, 1896, p. 15-20.] + + + + + CHAPITRE V + + A GHADAMÈS (_suite_) + + + 6 septembre. + +Autrefois, les Beni Oulid et les Beni Ouazit étaient ennemis ; +aujourd’hui encore, ils sont loin d’être amis, et leur inimitié s’est +seulement transformée en jalousie. Encore aujourd’hui, les Beni Oulid +ont l’ouest, c’est-à-dire voyagent à Tunis et au Souf ; les gens de ces +contrées viennent aussi à eux. Ils ont aussi Douirat et Nalout. Les Beni +Ouazit, au contraire, vont à Tripoli et dans l’est et les gens de ces +contrées viennent descendre dans leur quartier. + +On prétend maintenant que les seuls individus atteints de fièvres à +Ghadāmès les ont emportées soit de Derdj (les soldats), soit de Ouargla +et du Fezzan. Ceci expliquerait ce phénomène qui est singulier vu +l’élévation de Ghadāmès et la nature de son terrain[278]. + +On m’apporte une inscription latine. Elle est gravée sur une plaque de +grès assez tendre, rougeâtre ; le fac-similé que j’en ai fait est +exact ; elle ne présente, du reste, guère de difficultés pour la lecture +des lettres, même de celles des deux mots qui ont été martelés. +L’endroit d’où provient cette inscription, et que j’ai été voir +aujourd’hui, contient les fondations d’un édifice, sûrement l’un des +« castrorum » indiqués dans le texte de l’inscription[279]. Cet endroit +peut être déterminé de la manière suivante : En tirant une droite d’El- +Esnām à la pointe des jardins que j’ai relevés sur la gauche en venant +de Sidi Maabed, les fondations dans lesquelles on a déterré +l’inscription sont à peu près au milieu des deux points. +Malheureusement, cette inscription est incomplète. Je n’en ai sous les +yeux qu’une moitié, c’est-à-dire le milieu, auquel il manque les deux +côtés. Les côtés cassés, surtout celui de gauche, ont été polis et +travaillés, comme si on s’était servi de cette pierre pour une bâtisse +plus récente. + +[Illustration : INSCRIPTION ROMAINE TROUVÉE A GHADAMÈS. + +Hauteur de la pierre, 0m,52. — Largeur, 0m,26. + +Les lettres des deux premières lignes ont 1 centimètre de plus que les +autres. Le trait de la gravure est brisé partout où il y a eu +martelage.] + +Je dessine les chapiteaux des colonnes de la place d’El-Aouïna[280]. +J’apprends que, dans la mosquée, il y en a beaucoup de semblables, mais, +quoique ce soit un sujet curieux d’études que ce monument qui a peut- +être eu autrefois une autre destination, je ne crois pas pouvoir +demander de les voir[281]. + +J’ai été faire une longue promenade aux Esnām et de là aux tentes des +Touareg du Dhahara. J’ai passé auprès de la cabane de paille proprette +de Tekiddout ; elle était là, par terre ; quand elle m’a vu, elle m’a +salué en riant et en mettant ses mains sur sa figure. Je vois là des +charges de chameaux arrangées par terre et je vois venir des chameaux +chargés, qui sortent de la ville. Tout cela est encore pour In-Salāh, +et, tous les jours, partent de petits partis de Touareg. + +Du Dhahara, ce plateau où sont les Touareg, on a une vue très étendue +sur la Hamada vers l’est ; on voit là se dérouler cette surface déserte +et nue, avec ses différentes teintes ; des blancs éclatant au rouge +pâle, et les nombreuses « goūr » ou témoins qui la surmontent. Ghadāmès +pointe à travers les palmiers et l’on n’en aperçoit que les sommets +curieux des maisons, blanchies à la chaux ; ces coquettes terrasses +blanches ressortent d’une manière très agréable à l’œil de la verdure +foncée des palmiers. + +Je rentre en ville et vais à la source où je me baigne. L’eau est +tiède ; en hiver elle fume. La source qui alimente le bassin est très +forte, car, les Ghadāmsia ayant vidé il y a quelque temps l’immense +bassin qu’elle remplit, il ne fallut à la source que trois demi-heures +pour rétablir le niveau ordinaire. Ces trois demi-heures représentent 70 +qila ou mesures du petit entonnoir en līf qui, rempli d’eau et jusqu’à +ce qu’il soit vide, représente un qīla. Plus tard, je mesurerai +approximativement la capacité du bassin de la source, et obtiendrai +ainsi le jaugeage approché de la source. Des négrillons se baignaient en +même temps que moi ; ils nagent comme des chiens, refoulant l’eau +derrière eux, alternativement d’un bras et de l’autre. Ils nagent du +reste comme des poissons. La source ne renferme pas de poissons, ni de +coquillages. On y voit quelques plantes aquatiques cryptogames et des +libellules rasent la surface de l’eau. Othman vient le soir et me dit +que Ikhenoukhen ne s’oppose pas à ce que j’aille à Tripoli. + +Quand les Touareg ici perdent quelqu’un, ils changent de suite +l’emplacement de leur tente. + + Le 7 septembre. + +Je vais voir Sid el Bakkay, le parent de Sidi Ahmed de Tombouctou ; je +lui fais présent d’un haouli de fabrique et d’une tabatière d’argent, +deux des objets que j’ai reçus du gouvernement pour faire des présents. +Je trouve un homme civilisé, qui cause de Barth (dont je lui montre le +billet)[282] et qui m’invite à aller à Tombouctou, m’assurant que Sidi +Ahmed me préserverait du mal, comme il en avait défendu mon ami. Je suis +très content de la connaissance de ce marabout ; il est très intelligent +et très convenable. + +Je reçois dans la gaïla des visites de Tekiddout et de sa sœur Chaddy ; +cette dernière finit par m’avouer qu’elle a une maladie dont je lui +donne le remède. Tekiddout m’écrit sur une feuille de papier ses pensées +qui n’étaient pas tout à fait orthodoxes ; nous restons un bon moment à +blaguer, tout à fait en petit comité. + +Je vais voir Hadj Ahmed ou Mohammed, et lui dis que je vais partir ; il +m’encourage à aller à Tripoli et me dit que la route est sûre. + + Le 8 septembre. + +Le matin, je vais voir Ikhenoukhen que j’exhorte de plus en plus à se +rendre à Alger ; il me fait entrevoir qu’il me donnera, à mon départ, un +de ses frères ; lui, ne peut pas quitter son pays à cause de l’état des +esprits. + +Je reviens chez moi et reste à écrire plusieurs lettres. Dans la gaïla, +je reçois la visite d’une négresse très jolie et très richement +habillée ; elle est de Ghadāmès. Je n’ai jamais vu une personne aussi +pleine de fantazia : elle est près de mettre la maison sens dessus +dessous, mais cela m’amuse beaucoup. Comme elle était venue en compagnie +d’une voisine de traits moins délicats, elle s’en va avec elle, mais dit +à Ahmed qu’elle reviendra et qu’elle veut venir habiter près de nous. La +manière dont elle s’est introduite est curieuse. Elle dit à Ahmed dans +la rue : « Je veux voir le consul. » — « Que lui veux-tu ? » — C’est lui +qui m’a dit de venir. + +Vers l’aser[283], Si ’Othman se présente et j’envoie Ahmed avec lui +remettre à Ikhenoukhen le présent que je lui destine et dont je lui ai +parlé depuis longtemps. Ce présent se compose de 100 douros (500 francs) +pour lui et de 50 douros (250 francs) pour son frère Omar el Hadj. + +Ahmed revient seul. Il est resté longtemps et me raconte ce qui s’est +passé. Ikhenoukhen n’accepte pas cette somme ; elle ne lui suffit pas, +prétend-il, à nourrir sa jument un mois. Il est ici, à Ghadāmès, mal vu +par tout le monde, mal vu par les Turcs, mal vu par ses frères les +Touareg, et tout cela à cause de sa prédilection pour les Français. Il +ne mange ici que sur la ville et il a du « nif[284] » avec elle. +Pourquoi les Anglais sont-ils préférés ? C’est parce qu’ils jettent les +douros à droite et à gauche. Ils lui ont donné à lui et à ses frères 900 +douros (4.500 francs) et des effets (expédition de Richardson, etc.). +Partout où les Anglais ont passé, ils ont rempli le ventre du monde. Ce +n’est qu’en les imitant que nous pourrons nous faire un parti. Lui, doit +m’accompagner à Rhat avec tous ses parents et ses amis ; il faut avancer +en forces et la somme que je lui donne ne suffit pas de loin à cette +expédition. Enfin ses compagnons sont tous venus lui demander leur part +de mon présent et il ne lui restera rien. Si nous étions venus pour +avancer avec de tels moyens, nous n’avions qu’à nous en retourner en +paix ; il nous donnerait une ou deux fois autant que cela. Les Ghadāmsia +étaient prêts à faire de grands sacrifices pour empêcher que je +réussisse. Cette nouvelle me bouleverse, et Si ’Othman ne vient pas le +soir. J’annule mon départ demain pour Tripoli. + +Le moudir vient ; je le reçois comme un chien dans un jeu de quilles, +tant je suis de mauvaise humeur ; du reste, il vient pour me recommander +de lui apporter 20 litres de liqueurs, ce qui est peu délicat de sa +part. Je le force à se lever et à s’en aller. + +Ikhenoukhen m’a affirmé que la nouvelle de la lettre de Sidi Hamza est +vraie. Elle a été apportée au chef des Oulād Messāoud, qui est parti +d’ici hier ; il est certain que cet homme a la lettre parce qu’il a juré +que c’est vrai. Sidi Hamza recommande de me tuer, moi et Si ’Othman ou +bien les Oulād Messāoud ne valent rien. Nous ne savons pas d’où la +lettre est arrivée, mais à coup sûr, c’est Ouled el Ghediyyēr qui l’a +apportée ou un autre Chaanbi qui nous a précédés ici de quelques jours +seulement. + + Le 9 septembre. + +Othman vient de très bonne heure, je l’envoie à Ikhenoukhen lui demander +quelle est la somme qu’il juge nécessaire que je lui donne. Ikhenoukhen +se refuse à parler dans ce sens et me fait prier de me rendre auprès de +lui dans la soirée. Je passe une journée très monotone ; tout le monde +me croit parti. + +Le soir, je vais au camp du chef des Azgar. Il vient au-devant de nous +avec son frère Omar el Hadj. Je vois qu’Ahmed a exagéré la valeur du +discours d’Ikhenoukhen hier ; ce chef est fâché de l’impression que j’en +ai reçue. Il me dit que la somme que je lui ai donnée ne compte pour +rien chez lui, que de tels cadeaux sont ceux qu’il peut faire, lui. Tous +ses compagnons vont lui demander leur part du présent que je lui ai fait +et il ne lui en restera plus rien. Je lui répondis que, s’il en était +ainsi, je préférais ne rien décider de moi-même, et demander avis au +général gouverneur ; qu’une occasion se présentait aujourd’hui tout à +propos. Ikhenoukhen approuva cette décision ; il me demanda de faire +connaître au général l’état des choses et les services qu’il était +disposé à nous rendre, ajoutant que la réponse, quelle qu’elle soit, +serait la bienvenue. Quant à moi, il me demanda de ne pas me tracasser, +d’aller tranquillement à Tripoli et qu’à mon retour, je le trouverais +ici, et que j’atteindrais mon but de toutes façons, même sans présent. +Il insista pour me faire bien sentir que la chose qu’il craindrait la +plus au monde serait d’entendre dire qu’il eût imposé des conditions de +force à son hôte. + +Je quittai Ikhenoukhen, réconcilié avec lui, et même impressionné par la +noble tournure avec laquelle il envisageait l’affaire. + +Je passai la soirée à écrire des lettres qui partiront demain. + + 10 septembre. + +Dans la matinée, je me rendis avec le Ghadāmsi, ami de ma nation, qui +m’a donné l’inscription latine, pour examiner une pierre sculptée qui +avait été déterrée l’an dernier dans des constructions souterraines tout +près d’une maison nommée Taskô[285], un très ancien bordj qui +appartenait autrefois au gouvernement, mais que Hadj Mohammed Heika a +acheté[286]. + +Le moudir m’envoie un billet en me priant de lui rapporter de Tripoli 28 +bouteilles de liqueurs ; je m’empresserai de ne pas exécuter cette +modeste commission. + +Il arrive une nombreuse caravane de Tripoli ; je ne note pas tous les +arrivages de ce côté, j’aurais trop à faire. + +Nous avons une nouvelle curieuse. Les Ourghamma sont réellement allés en +expédition. Ils ont attaqué près de Sinaoun la caravane qui avait amené +Hadj Ahmed ou Mohammed, et qui retournait vers Tripoli. Ils ont emmené +les chameaux, mais les gens de Sinaoun sont partis à mehara et ont +rattrapé le _rhezi_ près de son pays ; ils sont tombés sur six +cavaliers, pendant que les autres étaient allés faire boire leurs +chevaux, et ont enlevé tout le butin et, je crois, les selles des +cavaliers. + + 11 septembre. + +Je reprends l’étude de la langue targuie. Tekiddout me trouve trop peu +généreux, au moins le prétend-elle, et prétexte toutes sortes +d’occupations pour ne pas se charger de m’écrire de nouveaux papiers. +Ihemma m’a trouvé une autre femme jeune, jolie, blanche et modeste qui +vient avec lui ; elle a, de plus, la qualité de ne pas comprendre un mot +d’arabe. Elle me promet de revenir et de m’apporter de l’écriture +tefīnagh. Elle l’écrit avec de l’ocre rouge et de l’encre. + +Othman vient me demander des médicaments pour la femme d’Ikhenoukhen ; +ce chef la répudie, mais elle vit toujours à ses côtés avec ses enfants. +Elle me demande un collyre pour les yeux et de la quinine. + +Le _qadhi_, qui est un gros homme bien modeste et assez bon, je crois, +m’envoie un bout de papier sur lequel est copié ce passage d’un livre +musulman, passage relatif à Ghadāmès[287]. + +« Ghadāmès est dans le Sahara à sept journées (de marche) du Djebel +Nefousa. C’est une jolie ville, ancienne et antérieure à l’islamisme. +Les peaux dites _ghadamsi_ tirent leur nom de cette ville. On y trouve +des souterrains et des grottes[288] qui servirent de prisons à la reine +Kahina qui régna en Ifriqiya. Ces souterrains ont été édifiés par les +anciens. Ce sont de merveilleuses constructions et leurs voûtes, +établies au-dessous du sol, font l’étonnement du spectateur. En les +examinant, on voit qu’elles sont l’œuvre de souverains anciens et de +nations aujourd’hui disparues. + +« Le pays n’a pas toujours été désertique et il a été autrefois fertile +et peuplé. Le comestible qu’il produit en plus grande abondance est la +truffe, appelée par les habitants _terfâs_. Elles deviennent si grosses +dans ces régions que les gerboises et les lièvres y creusent leurs +gîtes. + +« Ghadāmès est le point d’où on se rend à Tadmekka et autres localités +du Soudan qui en est située à quarante jours de marche. Les habitants +sont des Berbères musulmans ; ils portent le voile à la façon des autres +Berbères du Sahara, tels que les Lemtouna et les Messoufa. » + +Ici se termine le passage extrait du livre intitulé : _Erraudh el-miʿ- +ṭâr fi akhbâr el-aqṭâr_ dont l’auteur est Abd-Ennour el Ḥimyari el +Tounsi. Ce passage a été transcrit par Mohalhil el Ghadāmsi dans son +ouvrage intitulé : _Menâqib Ech-cheikh Sidi Abdallah-ben-Abou-Bakr El- +ghadamsi_. + +Autant que ma mémoire est fidèle, ce passage est le même que celui de +l’anonyme du sixième siècle de l’hégire publié à Vienne, par M. Alfred +de Kremer. S’il en était ainsi, nous aurions le nom de l’auteur de ce +livre, lequel nom est jusqu’à présent inconnu. + + 12 septembre. + +Je vais faire une longue promenade ce matin. Je m’enquiers d’abord de la +santé de Sid el Bakkay auquel j’enverrai des médicaments ce soir. De là, +je me rends aux tentes des Targuiāt ; j’en trouve une couchée, malade +d’un anévrisme (cette affection serait-elle commune chez les Touareg ?) +et ayant des hémorragies par le nez. De là, je me rends à la zériba de +Tekiddout, j’y trouve le moutard malade, qui va un peu mieux, avec son +père Kel es Soūki[289] qui a été à Alger ; mais les dames sont absentes +et je n’ai pas ce que je désirais le plus. J’examine leur intérieur ; il +y a une natte assez proprement arrangée dans un coin et formant chambre, +où l’on doit être à peu près chez soi. Je vois là la rebaza que la +célèbre courtisane sait si bien manier. Le corps du violon et l’archet +sont couverts d’inscriptions tefinag qui viennent de la main de ses +auditeurs. Un certain nombre de vases, en gourdes et en nattes, complète +l’ameublement ; la cuisine est dans un coin à l’extérieur et elle est +garantie par un mur. + +Là commence le cimetière des Beni Ouazit. C’est quelque chose +d’effrayant que l’immense espace couvert des tombeaux de cette moitié de +la population de la ville. Il y en a de tous les âges, depuis la période +païenne jusqu’à nos jours. Les plus récents sont indiqués par deux +pierres droites peu élevées, situées à la tête et aux pieds du mort. +L’espace qui sépare ces pierres est limité par une petite ligne de gros +cailloux de chaque côté du corps, les deux lignes sont très resserrées. +Puis viennent des tombeaux plus anciens ; les pierres à la tête et aux +pieds deviennent très grandes, elles atteignent, en certains endroits, +hauteur d’homme. J’ai cherché en vain sur leur surface des signes ou des +dessins : je n’y ai rien trouvé ; ces tombeaux datent, selon la +tradition, d’avant l’islamisme. Puis viennent enfin les plus anciennes +sépultures, beaucoup plus vastes que les précédentes ; elles affectent +des formes ovales, rondes ou carrées (quadrilatères allongés) ; on n’y +remarque plus des pierres droites, mais des enceintes très bien +déterminées et des fondations solides et soignées. Quelques-uns de ces +tombeaux ronds sont indiqués par une bosse de terrain avec des débris de +constructions et forment ainsi des tumulus[290]. Les tombeaux portent le +cachet d’une haute antiquité et sont très intéressants ; je reviendrai +les étudier. Ils m’ont vivement rappelé les petites enceintes que Mac- +Carthy et moi avons rencontrées en 1857 sur la route de Taguin à Boghar. +Mais ces dernières n’avaient pas l’air aussi soigné que celles de +Ghadāmès. + +Nous traversons les routes de Tripoli et des endroits entourés de murs +en démolition qui indiquent la place d’anciens jardins, aujourd’hui tout +à fait détruits et abandonnés. Nous laissons à droite El Bir, +construction de pierre assez remarquable, et entrons dans la _ghaba_. Je +remarque un amandier. Nous rentrons en ville après avoir traversé une +partie des rues qui m’étaient inconnues et où je rencontre des +chapiteaux de colonnes et des colonnes carrées, des pierres plates, +etc., toutes de constructions et de travail anciens. + +Māla, ma gentille amie targuie, m’apporte de l’écriture tefinagh et me +l’explique avec Ihemma. J’envoie à Moussa, frère de Kelāla, un des +jeunes champions les plus puissants d’Ikhenoukhen, un cadeau consistant +en un haouli de fabrique, rouge, pour femme (acheté d’Othman) et un haïk +de fabrique, blanc, pour homme. + + 13 septembre. + +Je retourne aux tombeaux. En passant, je vois Sid el Bakkay, mais le +trouvant très occupé, je le laisse avec son entourage, Omar el Hadj, +etc., et je continue mon chemin. Je lui laisse des médicaments pour lui +et pour son domestique ; entre autres, de l’aloès enveloppé de papier de +plomb. J’apprends ensuite qu’il a mangé le médicament et son enveloppe. + +Je remarque sur le rebord de la hamada, en haut de l’immense cimetière, +des marques très anciennes creusées dans le roc ; ce sont des trous +ronds très régulièrement creusés, en nombre inégal, sur les pierres +plates ; ces trous forment autant de petits réservoirs ou bols dans +lesquels les moutards Touareg s’amusent à pisser, mais qui n’ont pas dû +avoir toujours la même destination. Je remarquai ensuite des tracés de +contours de sandales ou de souliers, plutôt les premières. Si je me +souviens bien, la pointe était dirigée vers la ville, c’est-à-dire vers +l’est et, ces contours de sandales rapprochées, telles que celles d’un +homme debout, et ces petits réservoirs, pourraient bien indiquer la +place où se tenait un homme et celle où il sacrifiait aux mânes des +morts du cimetière. + +Je remarque en examinant de plus près les tombes que celles qui sont +indiquées par une pierre à la tête et une aux pieds du mort, quelque +grandes et pointues que soient ces pierres, sont toutes musulmanes ; en +les regardant bien, je découvre quelques fragments d’inscriptions arabes +indiquant les noms des principaux personnages, nous remarquons ceux de +femmes maraboutes, et celui d’un Es Soūqi, ancêtre de Si ’Othman. Les +grandes tombes carrées et celles qui sont arrondies surtout doivent +seules avoir une antiquité antérieure à l’Islam. + +En sortant de cet amas de tombes, nous arrivons, toujours dans la +dépression où la ville est bâtie et où se trouvent aussi les cimetières, +à un endroit où le sol se compose d’une pâte cristalline légère de +plâtre[291]. C’est là un des endroits où on l’exploite, c’est-à-dire où +l’on en extrait. Cette roche est identique à celle qui se retrouve +partout dans l’Oued Righ, et principalement au puits d’El Hachchāna près +de Chegga du Sud. + +Nous montons la hamada qui ne domine Ghadāmès que de 3, 4 mètres de ce +côté. Le sol est composé de pierres très grosses et d’autres plus +petites semées sans ordre et s’appuyant sur le plateau. La couleur du +calcaire varie du blanc au brun et au gris de rouille. Je découvre des +empreintes de différents bivalves, notamment d’une coquille à côtes +(_griphus_)[292]. + +D’ici, nous plongeons directement sur El-Esnām, laissant à droite assez +loin, le Dhahara avec les tentes des Touareg. Nous rencontrons des +tombeaux d’un autre ordre et d’une antiquité moins incertaine ; ils +ressemblent en tout à ceux des environs de Djelfa que je visitai en 1857 +avec Mac Carthy et le Dr Reboud. Ce sont de petites enceintes en grandes +pierres plates, ouvertes par une des petites extrémités et qui devaient +être autrefois recouvertes par d’autres pierres plates. Ces tombeaux ne +me paraissent pas devoir renfermer un homme étendu, mais bien dans une +position repliée, assis, accroupi ou autrement. La plupart de ces +sépultures ont été fouillées ; nous-mêmes en creusons une et sortons +quelques ossements et un petit morceau de cuivre qui devait faire partie +d’une parure indigène. Les tombeaux de ce genre, de différentes +grandeurs, sont fréquents ; et on les trouve dans différents degrés de +conservation. Ihemma m’assure qu’à Rhat, il y en a et que l’on en +rencontre quelquefois en plein Sahara[293]. + +En approchant d’El-Esnām, les hautes constructions du plateau, Ihemma me +raconte que, près des piliers immenses, se trouvent des tombeaux en +forme de buttes sur lesquels les femmes des Touareg allaient se coucher +lorsque les Touareg étaient en expédition et où elles obtenaient des +nouvelles. Elles se paraient de leur mieux et allaient se coucher sur le +tombeau ; alors venait « idébni », esprit, sous la forme d’un homme, qui +leur racontait ce qui s’était passé dans l’expédition. Si elles +n’étaient pas bien parées, il les étranglait. Ces révélations ont lieu +en plein jour et on me dit qu’elles sont toujours vérifiées[294]. Les +Touareg, du reste, sont très superstitieux ; ils n’osent pas se +présenter seuls à la tombe d’un de leurs amis de peur qu’il ne revienne. + +Dans la soirée, j’ai un exemple de la liberté des relations qu’il y a +entre les Touareg. Ihemma, qui a à peine vingt ans, conseille à Othman +qui en a près de soixante, de ne pas sentir du camphre que je lui +offrais de crainte qu’il ne perdît ses forces sexuelles en lui disant +que Tekiddout prétendait qu’il était l’amant d’une femme qu’il nomma. +Othman assura que ce n’était pas vrai et ne fit aucun reproche à Ihemma +de son observation. + +Les Ifoghas, qui écoutent les conseils d’Othman, et lui obéissent en +quelque sorte, sont exaspérés de la conduite des Mérazig[295] qui +devaient apporter leur tribut à Othman ; ils parlent d’aller les +razzier. + +La rebazā, cette espèce de violon ou de violoncelle des dames targuies, +forme un point important de la vie de ces gens. Tous les soirs, +j’entends jouer de cet instrument ; hier des Imrhad chantaient. Lorsque +les Touareg se battent entre eux et qu’un parti est mis en déroute, les +vainqueurs crient avec ces cris sauvages qui sont particuliers aux +Touareg : « Hé ! Hé ! Il n’y a donc pas de rebazā ? » Alors il est rare +que les vaincus ne reviennent pas à la charge avec fureur. La crainte du +qu’en-dira-t-on des femmes a une grande influence sur les Touareg. + + 14 septembre. + +Aujourd’hui, je ne fais pas de promenade ; j’ai une longue leçon de +tefinagh avec Mala et Ihemma. Mala est toute jeune, sans méchanceté ni +préventions et très jolie. Pendant la leçon, je m’amuse avec son petit +pied et, après la leçon, quand Ihemma s’en va, j’échange plusieurs +baisers avec elle. Nous sommes donc très bons amis. Elle m’a promis de +revenir à mon retour et de me jouer ici de la rebazā. + +Dans l’après-midi, je travaille à emballer ; j’arrange dans ma chambre +les objets que je laisse et je mets dans les cantines le peu de bagages +que j’emporte. + +Je vais, le soir, avec Othman voir Ikhenoukhen, qui vient avec son +frère ; j’apprends que j’ai maigri depuis mon arrivée. C’est le chef des +Azgar qui me fait cette remarque. Je décide Ikhenoukhen à écrire au +général gouverneur de l’Algérie. Ikhenoukhen me dit adieu et me dit que +tout sera facile, faisant allusion probablement à mon voyage à Rhat. Je +dis à Si ’Othman ce qu’il faudrait écrire dans la lettre. + + 15 septembre. + +Emballage et départ pour Tripoli. + + +[Note 278 : Rohlfs y mentionne cependant des moustiques (_Quer durch +Afrika_, I, p. 74).] + +[Note 279 : Duveyrier donne ici au mot _castrorum_ un sens trop précis. +Cf. au sujet de cette inscription la lettre suivante de Tissot, à qui +Duveyrier avait communiqué son estampage : «... Grâce à l’estampage, +j’ai pu corriger quelques incertitudes qui se sont glissées dans le fac- +similé (ceci pour votre seconde édition). Le P de la 2e ligne est +certainement un D. L’antépénultième lettre de la 6e ligne est un P. +(J’ai obtenu une image très exacte et directe de l’estampage en la +posant sur un lit de farine : les moindres détails sont alors moulés +comme certains lézards le sont dans le sable du Sahara). En cherchant à +restituer l’inscription tout entière et en calculant le nombre de +lettres absentes, j’arrive à la lecture suivante : + + + Imp. CAES. M. AVRELio Severo + + AleXANDRO. PIO. FELici Aug. + + et iuliAE MAMMEAE. AVG. matri + + aug. et CASTRORUM. SVB cura M. ul + + pii Maximi ? LEG. AVG. PR. PR. CV. VEX illatio + + leg. iii Aug. SEVERIANÆ PER. . + + . . . . . . . . . . VM] LEG. EIVSDEM + + . . . . . . . PERFECIT. + + +A l’Empereur César M. Aurélius Severus Alexander Pieux, Heureux, +Auguste, et à Julia Mammaea Auguste, mère d’Auguste et des Camps. Par +l’ordre de M. Ulpius Maximus (?) Légat Propréteur d’Auguste, personnage +clarissime, le détachement de la Légion Troisième Auguste Pieuse, +Vengeresse, commandé par..., Centurion de la dite Légion, a achevé [ce +monument]. + +« Nous connaissons trois légats propréteurs d’Afrique sous Alexandre +Sévère : le nom qui m’a paru convenir le mieux, eu égard à la place +disponible, est celui que j’ai fait figurer à titre purement +hypothétique dans la restitution. » (Lettre du 7 avril 1879). Voir aussi +le texte définitivement adopté par MM. R. Cagnat et J. Schmidt (_C. I. +L._, VIII, Suppl. Pars I, 10990). + +Quant à la nature de ces ruines, Duveyrier a été plus tard beaucoup +moins affirmatif. On lit sur un brouillon de lettre à M. Cagnat : « Dans +_Les Touareg du Nord_, p. 252-3, j’ai eu tort de m’exprimer comme si le +camp de Ghadāmès était une réalité vue ; j’ai supposé que Cidamus devait +avoir possédé un camp. Voilà tout. » Comme l’a établi M. Cagnat +(_L’Armée romaine d’Afrique_, Paris, 1892, p. 555), on ne peut douter de +l’existence de la forteresse romaine. Mais son emplacement reste +incertain.] + +[Note 280 : Cf. _Les Touareg du Nord_, pl. X.] + +[Note 281 : En 1864, Rohlfs, voyageant comme mokaddem de l’ordre de +Mouley-Taïeb d’Ouezzan, a pu pénétrer dans les mosquées de Ghadāmès. +« Toutes, comme j’ai pu m’en assurer moi-même, reposent intérieurement +sur des colonnes romaines, qui toutefois sont disposées pêle-mêle, sans +ordre aucun : ici une colonne dorique à côté d’une colonne corinthienne, +là une colonne ionique à côté d’une colonne dorique, etc. » (_Reise +durch Marokko und Reise durch die grosse Wüste_, 4e édit., Norden, 1884, +in-8o, p. 245-6.)] + +[Note 282 : Recommandation de Barth pour le cheikh el Bakkay de +Tombouctou.] + +[Note 283 : Deux à trois heures avant le coucher du soleil.] + +[Note 284 : Avoir du nif avec quelqu’un signifie « être en délicatesse +avec lui ». Au propre, _fin_ veut dire _nez_ et, métaphoriquement, +_amour-propre, susceptibilité_. (O. H.)] + +[Note 285 : Taskô est le nom d’une des rues de Ghadāmès. (Voir _Les +Touareg du Nord_, p. 262 ; _Mission de Ghadāmès_, p. 99.)] + +[Note 286 : Voir le dessin et la mention de ce bas-relief dans _Les +Touareg du Nord_, pl. X, p. 250-251. Le journal donne quelques détails +complémentaires : « La hauteur de la pierre est d’un peu moins de 55 +centimètres et la largeur de 50 centimètres à peu près. Les accidents +ont rendu incertains plusieurs des contours, principalement la figure +des deux personnages. »] + +[Note 287 : Ce passage, traduit par M. le professeur Houdas, est en +arabe dans le manuscrit de Duveyrier.] + +[Note 288 : Ce mot doit être entendu dans le sens de cavité souterraine +artificielle ; il sert à expliquer le synonyme précédent d’un usage +moins courant (O. H.).] + +[Note 289 : De la tribu des Kêl es Soûk.] + +[Note 290 : Cf. E. de Bary, _Senams et tumuli de la chaîne de montagnes +de la Tripolitaine_, trad. du Dr Dargaud, _Revue d’Ethnographie_, II, +1883, p. 426-437 ; — Foureau, _Mission chez les Touareg_. Paris, 1895, +p. 8, 34-35, 102, etc. ; G. Mercier, _Les mégalithes du Sahara_, Rec. +des Notices et Mém. Soc. d’archéol. de Constantine, 1900, p. 247, etc.] + +[Note 291 : Voir l’analyse, _Touareg du Nord_, p. 47.] + +[Note 292 : Cf. _Les Touareg du Nord_, p. 47 ; Vatonne, _Mission de +Ghadāmès_, p. 268-269. Ces bivalves n’ont pu être déterminés.] + +[Note 293 : Voir Tissot, I, p. 499-501 ; Erwin de Bary. trad. Schirmer, +p. 41-42 ; Rabourdin, _Documents relatifs à la mission Flatters_, Paris, +1885, p. 256.] + +[Note 294 : Cf. Erwin de Bary, trad. citée, p. 187-188.] + +[Note 295 : Tribu du Nefzaoua, ayant pour centre l’oasis de Negga et +fréquentant le marché de Ghadāmès.] + + + + + ERRATA + + * * * * * + + + Page 11 _au lieu _dhomran_, _lisez :_ _dhomrân_. + de :_ + + — 18 — سڢش — سڢشى (O. H.). + + — — ligne 11, — _soufar_, — _sefâr_. + + — 20 ligne 4, — El Benib, — El Bouïb (O. H.). + + — 22 — نصر صن الله — نصر من الله (O. + H.). + + — — — اله لا اله — لا اله الا الله + (O. H.). + + — 26 ligne 13, — Insalah, — In-Salah. + + — 26 dern. — en Arabes, — en arabe. + ligne, + + — 34 ligne 18, — _lebīn_, — _lebbîn_. + + — 40 note 74 — Entonnoir, — Dépression (O. + H.). + + — 42 ligne 15, — Hamamma, — Hammama. + + — 43 note 78 — ذصان — ذمران (O. H.). + + — 48 note 84 — _Zegzeg_, — _Zefzef_ (O. H.). + + — 57 av.-dern. — Oumel — Oumm el (O. H.). + l. + + — 58 ligne 37, — Si Ali — Si Ali Saci. + Sari, + + — 101 ligne 1, — La tribu, — Le tribut. + + — 111 ligne 8, — lecrīma, — berima (O. H.). + + — 111 ligne 10, — صبل — طبل (O. H.). + + — 112 ligne 33, — احن َڢم — احناڢم (O. H.). + + — 120 ligne 13, — غكلن — غدران (O. H.). + + — 127 note 189 — Duocyries, — Duveyrier. + + — 128 lignes 6 — Merd-jadja, — Merdjadja (O. + et 19, H.). + + — 131 note 195 — ٮادج — حلاج (O. H.). + + — 137 ligne 20, — Ia chïfā — Ya chïfā (O. H.). + + { (tellis) sac + { pour mulet ou + { cheval. + — 140 note 214 — Toile de — { + bât, { (guerara) sac + { pour chameaux + { (O. H.). + + — 144 ligne 8, — Abed el — Abd el Qader (O. + Qader, H.). + + — 146 — _ouran_, — _ourân_. + + — 150 lignes 1 — Roubaaya, — Roubayaa. + et 9, + + + + + ADDENDA + + * * * * * + +P. 53, 81 : travaux hydrauliques dans le Sud tunisien : Cf. les études +du Dr Carton dans _Bull. archéol. du Comité des Travaux hist._ 1888 et +_Rev. tunisienne_, III, 1896, p. 281 ; Gauckler, _Enquête sur les +installations hydrauliques romaines en Tunisie_, II, Tunis, 1903. + +P. 56 : ruines de l’Oued Zitouna : M. le capitaine Privé qui a étudié +cette région de 1881 à 1884, a signalé les restes de trois _oppida_ au +débouché des gorges du Zitouna. (Cf. pour l’extension progressive de la +colonisation romaine vers le Sud, J. Toutain, _Note sur une inscription +trouvée dans le Djebel Asker au Sud de Gafsa_ (_Bull. Archéol. Comité +Trav. hist._ 1903, p. 202-205). + +P. 57, note [100] : Dans un mémoire très important (_Notes et documents +sur les voies stratégiques et sur l’occupation militaire du Sud tunisien +à l’époque romaine, par MM. les capitaines Donau et Le Bœuf, les +lieutenants de Pontbriand, Goulon et Tardy_, _Bull. archéol. Comité +Trav. hist._, 1903, p. 272-409), M. J. Toutain a groupé tous les +renseignements recueillis depuis sur les routes de la région des chotts +(routes de Tacape au Nefzaoua, p. 289-303, 336). Voir aussi Gauckler, +_Rapport sur l’exploration du Sud tunisien en 1903_, _ibid._, 1904, p. +149-150 : route de Capsa à Turris Tamalleni. + +P. 65 : El Hamma : il y a en réalité dans l’oasis deux bourgs : El Ksar +et Dabdaba, et deux villages : Zaouïet el Mehadjba et Sombat (ce dernier +tout récent). Sur El Hamma et le caractère de ses habitants, voir la +notice anonyme parue dans la _Revue tunisienne_, X, 1903, p. 424-436 : +_Les Beni-Zid et l’oasis d’El Hamma_. + +P. 66 : El Hamma : P. Blanchet (_Mission archéologique dans le centre et +le sud de la Tunisie_, _Archives des missions scient. et litt._, IX, +1899, p. 145-146) a donné des détails sur les sources et les restes de +construction romaine. + +P. 72-3 : Hareïga et Sagui : Cf. Toutain, art. cités, _Bull. archéol. +Comité 1903_, p. 205-7, 287-8 ; _ibid._, 1904, p. 129, 142, 146 ; +Gauckler, _ibid._, 1904, p. 146-149 : route de Tacapes à Capsa ; +149-150 : route de Tuzurus à la côte par le Sagui. + +P. 74 : milliaire d’Asprenas : voir sur un autre milliaire du même +proconsul, capitaine Hilaire, _Reconnaissance du segment Tacape-Thasarte +de la voie romaine_, etc. _Bull. archéol. Comité_ 1899, p. 542-555. + +P. 75 : Henchir Somàa : Cf. Tissot, II, p. 657-8, et capitaine Donau, +_Note sur une voie de Turris Tamalleni à Capsa et sur quelques ruines +romaines situées dans le Blad Segui_, _Bull. Archéol. Comité_, 1904, p. +356-359. + +P. 80 : inscr. de Gafsa : ces textes n’ont pas été retrouvés dans le +manuscrit. + +P. 96 : inscr. I : voir pour la suite de cette inscr. (dédicace à Trajan +par L. Minicius Natalis, légat de la légion IIIe Auguste), Tissot, II, +p. 532 ; _C. I. L._, VIII, 2478=17969. + +P. 103, 107 : Oued el Arab : Cf. _Enquête administrative sur les travaux +hydrauliques anciens en Algérie, publiée par les soins de M. S. Gsell_, +_Bibl. d’archéologie africaine_, fasc. VII, Paris, 1902, in-8, _Rapport +de M. le Lt Touchard_, p. 104-114 et croquis. + +P. 194 : ligne 4 : Le manuscrit porte ici la mention suivante : « Cette +inscription, que je vais envoyer à Tougourt, est très importante, étant +la seule qui ait été trouvée à Ghadāmès jusqu’à ce jour. (Faux !) » +Duveyrier fait évidemment allusion à Richardson ou à l’inscription +publiée en 1847 par Letronne et reproduite depuis dans le _Corpus I. L._ +(VIII, 2). Letronne la tenait de M. de Bourville, chancelier du consulat +de France à Tripoli, qui l’avait reçue lui-même d’un Arabe. Cette copie +était si défectueuse, qu’on n’en pouvait lire que les deux premiers +mots : _Diis Manibus_ (_Revue archéol._, 1847, p. 301-302.) + +Le _Corpus_ (VIII, 2) cite en outre ce passage de Letronne : « Je tiens +de M. de Bourville qu’un M. Richardson, agent, disait-on, de la Société +pour l’abolition de l’esclavage, se rendit à Ghadāmès vers la fin de +juin 1845. Après y avoir séjourné peu de temps, il en revint et remit au +consul général d’Angleterre à Tripoli un marbre portant une inscription +latine et une figure d’homme en bas-relief, probablement un monument +funéraire, qui est peut-être encore à présent au consulat ; M. +Richardson déclara qu’il existe à Ghadāmès plusieurs monuments +analogues. » + +Voici comment s’exprime Richardson lui-même : « This Kesar En Ensara +(les Esnam), together with the bas-relief, and the latin inscription, +copied by a Moor from a tomb-stone, beginning with the words _Diis +Manibus_, are more than sufficiant evidence to prove that Ghadāmès was +colonized. The same Moorish prince who blew up the ruins, carried away +also to Tripolis the tomb-stone, from which a Moor copied the +inscription, and which transcript I brought with me from Ghadāmès ». +(_Travels in the Great Desert of Sahara_, I, Londres, 1848, p. 356.) — +On lit d’autre part dans un rapport de Richardson au Foreign Office (_An +Account of the Oasis and City of Ghadames_), p. 18 : « I have however in +my possession a copy of a Latin inscription, said to have been found in +a tomb, but so badly copied as to be almost illegible. The tablet of +stone was taken away some thirty years ago by an officer of Yousef +Bashaw. Also I have a slab, on which there is a very rudely sculptured +relief of a Greek or Roman soldier, holding, apparently, a horse ; but +only the forepart or the animal remains, the rest is broken off. I will +send you this the first opportunity, and if of any value, it may be +presented to the British Museum. » Ces deux textes prouvent que +Richardson n’a connu et rapporté de Ghadāmès qu’une seule copie +d’inscription latine, copie illisible, à part _Diis Manibus_, tout comme +celle de Letronne, et que Richardson ne s’est pas donné la peine de +reproduire dans son ouvrage. On peut se demander s’il ne faut pas +rapporter les deux copies susdites à un seul et même modèle, qui serait +à chercher à Tripoli. En tout cas, la note de Letronne pourrait +disparaître d’une nouvelle édition du _Corpus_, sans que ce magistral +recueil risque de paraître moins complet. + + + + + INDEX + DES NOMS GÉOGRAPHIQUES ET DES PRINCIPALES MATIÈRES + + * * * * * + + + Abadiâ, 15. + + ’Adouan, 15, 101, 125. + + Affadē, 3. + + ’Aïn ed Daouira, 10. + + ’Aïn el Magroun, 65. + + Aïr, 172, 174. + + ’Amich, 15, 117, 125, 136, 143, 144. + + Areg-el-Miyet, 12. + + ’Atrya, 162, 163, 187. + + Azzaba, 116. + + Baghdad, 7. + + Bagirmi, 3. + + Bambara, 3. + + Belidet el Hadar, 50, 56, 84. + + Belīd Oulad Mehanna, 65. + + Beni Brahim, 22. + + Beni-Djellab, 112, 114, 116, 129, 133, 135. + + Beni Mâzigh, 165. + + Beni Mezab, 23, 116, 131, 141. + + Beni Ouaggin, 23. + + Beni Ouazit, 184, 192, 200. + + Beni Oulid, 184, 192. + + Beni Sisin, 22. + + Beni Zid, 64, 66. + + Berrāri, 28. + + Berresof, 148-150. + + Besseriani, 37, 94-98. + + Biskra, 3, 4. + + Blidet-Amar, 28. + + Bornou, 3. + + Chaâmba, 18, 22, 26. + + Chebika, 88. + + Chegga, 8, 9, 114, 136. + + Chemorra, 29, 135. + + Chott El Djerid, 57, 58, 59, 72. + + Chott El Rharsa, 87. + + Chott Melghigh, 10, 110, 114. + + Commerce de Ghadāmès, 166, 168, 170, 172, 174, 185-189, 192, 194, 199. + + Commerce du Souf, 16, 120-123, 139, 173-174. + + Degach, 51. + + Dendouga, 114. + + Derge, 3. + + Dhahâr, 110. + + Dhahâr el ’Erg, 155. + + Djebel Sebaa Regoûd, 54, 85. + + Djebel Tebaga, 63. + + Djedid, 152. + + Djérid, 15, 16, 46-56, 82-86, 121-122. + + Doura, 3. + + Dunes, 10, 11, 12, 14-18, 20, 27, 34, 35, 39, 40, 47, 93, 118, 127, + 136, 145, 148, 151, 152, 154-157. + + El ’Aliya, 5. + + El Barĕd, 115. + + El Esnām, 164. + + El Faïdh (plur. El Feyyād), 102, 106, 107. + + El Goléa, 23. + + El Guettār, 77, 78. + + El Hamma, 52, 82, 83. + + El Hamma (Nefzaoua), 52, 65, 66. + + El Hanoūt, 89. + + El Haouch, 109. + + El Menzel, 68. + + El Oued, 15, 16, 36, 117, 119, 139. + + Ez Goum, 123-125. + + Farfaria, 108. + + Felata, 3. + + Ferkān, 101-102. + + Fièvres, 30, 32, 42, 51, 52, 87, 100, 113, 127, 133, 135, 136, 137, + 154, 169, 189, 192. + + Fouānīs, 114. + + Gabès, 67, 70. + + Gafsa, 79, 81. + + Ghadāmès, 16, 119, 121-123, 141, 160-204. + + Ghamra, 12, 116, 128, 143. + + Ghomerācen, 70. + + Ghorib, 119, 138, 188, 189. + + Guebba, 52 + + Guemâr (Gomar), 12-15, 125. + + Hadamoua, 3. + + Hammâm Salahīn, 5. + + Hammama, 43, 44, 45, 48, 56, 63, 87, 89, 99, 100. + + Haoussa, 3, 9. + + Harazlia, 16. + + Hareīga, 72. + + Henchir es Somăa, 75. + + Ifoghas, 172, 203. + + Imanghasaten, 190. + + In-Salah, 26, 177, 185, 187, 189, 194. + + Irrigation, 47, 48, 50, 53, 66, 77, 78, 86, 89, 102, 103, 106, 164. + + Jiriga, 15. + + Juifs, 16, 46, 58, 66-68, 80, 112, 130, 134. + + Kanembou, 3. + + Kano, 182. + + Katsena, 3. + + Kebilli, 60, 63. + + Kêl es Soûk, 200, 202. + + Kĕriz, 52, 53. + + Kerrekerre, 3. + + Kesàr bent el’Abrī, 56. + + Kessār, 65, 66. + + Koënna, 3. + + Kouïnin, 15, 35, 36, 136. + + Kouri, 3. + + Lemmāguès, 63. + + Liana, 103. + + Logonē, 3. + + Maggari, 3. + + Mandara, 3. + + Manga, 3. + + Mansoura, 59. + + Margi, 3. + + Matmata, 18. + + Mbāna, 3. + + Mboum, 3. + + Medjehariya, 112, 116, 129, 130. + + Meggarîn, 117, 128. + + Merazig, 119, 188, 189, 203. + + Merhaïer, 9, 110-114. + + Merouān, 110, 113. + + Messelmi, 11. + + Mestāoua, 129. + + Midās, 90. + + Monnaie, 37, 121, 126, 137, 139, 141, 174. + + Nafta, Nefta, 46, 47, 48, 49. + + Naylia, 130. + + Nefzaoua, 52, 57, 58-63, 119. + + Negousa, 24. + + Negrīn, 93, 94, 98-101. + + Nesigha, 110, 111, 113. + + Nezla, 127, 128, 132, 143. + + Ngāla, 3. + + Ngouzzoum, 3. + + Nouaïl, 16. + + Ouaday, 3. + + Ouargla, 21, 22, 23, 130, 140. + + Oudiān el Halma, 154. + + Ouad Beyāch, 81, 87. + + Ouad el Arab, 103, 106, 107. + + Ouad el Khorouf, 9, 10. + + Ouad el Miyta, 102. + + Ouad’ Igharghar, 19. + + Ouad Itel, 110. + + Ouad Jardaniya, 124. + + Ouad Mezāb, 25. + + Ouad Retem, 133. + + Ouad Righ, 9, 18, 32, 43, 60, 110-117. + + Ouad Sīdah, 19. + + Oulad Madjed, 52. + + Oulad Abdelkader, 14. + + Oulad Abd es Sadiq, 14. + + Oulad ’Amar, 18. + + Oulad Ba Hammou, 185. + + Oulad-Bou’Afi, 14. + + Oulad el’Aïsaouï, 100, 101. + + Oulad Hamid, 15, 16, 168, 173. + + Oulad Hassen, 114. + + Oulad Hôwimen, 14. + + Oulad Mansour, 136. + + Oulad Moulet, 8, 113. + + Oulad Mousa, 14. + + Oulad Sidi Abid, 92. + + Oulad Sidi Cheikh, 23. + + Oulad Yagoub, 119, 141. + + Oum el Goreīnat, 57. + + Oumm et Tiour, 8, 114. + + Ourghamma, 138, 150, 168, 185, 198. + + Ourhlana, 115. + + Ourir, 110, 112. + + Ourmās, 35. + + Palus Tritonis, 14, 67. + + Puits, 11-13, 19, 26, 31, 34, 38, 41, 42, 106, 118, 120, 126, 135, + 145, 152, 156, 159. + + Puits artésiens, 7-9, 26, 107, 113-115, 127. + + Qoreich, 15. + + Rebāya, Roubaa’ya, 143, 148-150. + + Rhat, 172-174, 188, 191, 203. + + Rouâgha, 9, 111-113. + + Ruines romaines, 5, 50-54, 56, 57, 59, 60, 63, 65, 66, 68, 72-77, 80, + 81, 85, 86, 88, 89, 92, 94-97, 165, 192-194, 201. + + Saada, 8. + + Sabrīa, 119. + + Săgui, 73. + + Sakomaren (Isaqqamaren), 166, 172, 185. + + Sedāda, 54. + + Selmia, Selmiya, 9, 113, 114. + + Sidi Khelil, 115, 128. + + Sidi Okba, 105. + + Sif bou Delal, 10. + + Sirocco (Chehili), 127, 152. + + Solaā, 119. + + Souf, 14, 15, 35, 117, 120, 136. + + Tadmekka, 199. + + Tagiānoūs, 52. + + Tahrzout, 15, 124. + + Taïbāt, 118. + + Tāla, 133, 134. + + Tamerna, 116, 128. + + Tebesbest, 132. + + Teda, 3. + + Tedjini, 15. + + Tellimīn, 59, 60. + + Temassīn, 132, 133. + + Tinedla, 115. + + Tolga, 15. + + Tombeaux, 200-203. + + Torba, 157. + + Toroud, 13, 15, 119, 125, 143. + + Tŏrra, 58. + + Tougourt, 29, 30, 60, 112, 116, 117, 127-133. + + Touareg, 18, 119, 150, 152, 156, 166-169, 171-173, 175-180, 183-208. + + Tozeur, 50, 51. + + Traite des nègres, 3, 23, 165. + + Tsamia (soie de), 181-182. + + Zaouïas, 49, 132, 159. + + Zaouiyēt ed Debabkha, 58. + + Zenata, 15, 125. + + Zeribet Ahmed, 103. + + Zeribet el Ouad, 104-106. + + Zonghay, 3. + + * * * * * + + + INDEX DES NOMS PROPRES + + + Abd-Ennour el Himyari el Tounsi, 199. + + Auer, 29, 117, 127, 129, 131. + + Barth, 173, 195. + + Canat, 117. + + Colombo, 6, 7. + + El Arbi Mamelouk, 104, 106. + + Fleischer, 29. + + Ikhenoukhen, 172-180, 183-185, 188, 189, 190, 196-198. + + Kahina, 199. + + Kēlala, 201. + + Kremer (A. de), 200. + + Laing (major), 180. + + Lehaut, 8, 9. + + Mac Carthy, 201, 202. + + Margueritte, 179. + + Martimprey (de), 151. + + Mohalhil el Ghadāmsi, 199. + + Othman (cheikh), 132, 149, 154, 168, 172, 173, 177, 183, 188. + + Randon (maréchal), 179. + + Rhōma, 60. + + Séroka (Cel), 4, 7. + + Sid el Bakkay, 190, 195. + + Sidi Hamza, 23, 26, 179, 197. + + Si Zoubir-bou-Bekr, 23. + + Tissot (Ch.), 86, 192-193. + + Warnier (Dr), 179, 181. + + Zickel, 115. + + * * * * * + + + + + INDEX DES PLANTES CITÉES + + * * * * * + + +Avec la synonymie arabe-latine d’après : + +Ascherson, _Pflanzen des mittlern Nord-Afrika_. Append. VII, à Rohlfs, +_Kufra_, Leipzig, 1881, in-8, p. 386-559. + +_Le Pays du mouton_. Ouvrage publié par ordre de M. Jules Cambon, +gouverneur gén. de l’Algérie (par MM. Turlin, F. Accardo, G. B. M. +Flamand). Alger, 1893, in-fol., Append. : Table alphabétique des noms +arabes des principaux végétaux des Hauts Plateaux et du Sahara algérien, +CXXI pages. + +Foureau, _Essai de catalogue des noms arabes et berbères de quelques +plantes, arbustes et arbres algériens et sahariens_, Paris, 1896, in-4, +48 pages. + +Foureau, _Mon neuvième voyage au Sahara_, Paris, 1898, in-8, Append. V, +p. 142-144. + +En cas de divergences, Ascherson est désigné par la lettre (A), _Le Pays +du mouton_, par (P. M.), Foureau par (F1) et (F2), _Les Touareg du +Nord_, par T. du N. Les chiffres indiquent la page correspondante du +_Journal_ de Duveyrier. + + + Abricotier, 128. + + Ail, 128. + + Alenda, _Ephedra alata_ Decaisne, 11, 12, 19, 27, 34, 41, 126, 146, + 147, 157. + + Alga, _Henophyton deserti_ Coss., 18. + + Arfiji, _Rhanterium adpressum_ Coss., Dur. (P. M.), 145. + + Arta, _Calligonum comosum_ L’Hérit., 145, 146, 147. + + Baguel, _Anabasis articulata_ Moq. Tand., 7, 19, 20, 41, 147, 151. + + Belbâl, _Anabasis articulata_ Moq. Tand. D’après A., aussi + _Zygophyllum album_ L. en Tripolitne ; d’après F1 et F2, aussi + _Caroxylon tetragonum_, 25, 28, 156. + + Bou akerich, 108. + + Bou choucha, _Salvia lanigera_ Peir. _Salvia phlomoïdes_ Asso., 7. + + Bou deraga, ?, 128. + + Bou griba, _Zygophyllum cornutum_ Coss., _Z. Geslini_ Coss., _Z. + album_ L. (Cf. T. du N., p. 157), 47, 70. + + Carotte, 128. + + Chih, _Artemisia herba alba_ Asso. ; aussi _Artemisia campestris_ L. + (A.) et _Artemisia atlantica_ (F1) (Cf. T. du N., p. 177-178), 70, + 72, 75. + + Chou, 128. + + Citronnier, 47, 178. + + Cotonnier, 128. + + Dattier, 12, 15, 16, 20, 25, 28, 30, 39, 44, 47, 50-52, 58, 69, 77, + 93, 104, 106, 107, 109, 110, 113, 117, 127, 128, 140, 143, 144. + + Dhomràn, _Traganum nudatum_ Del., 11, 19, 25, 27, 43. + + Drin, _Aristida pungens_ Desf., 11, 17-19, 28, 34, 41, 109, 126, 146, + 147, 151, 154, 157. + + Ephedra, 17. + + Ezal (azal), _Calligonum comosum_ L’Hérit. ; aussi _Caroxylon + articulatum_ Moq. Tand. (P. M.), 17, 146, 147, 157. + + Fedjel (fidjl), _Raphanus sativus_ L. (A.), 128. + + Fève, 128. + + Figuier, 9, 47, 126, 128, 133. + + Gandoul, _Calycotome spinosa_ Lmk (A.), _guendoul_ (genêt épineux) (P. + M.), _Calycotome villosa_, _spinosa_, _intermedia_ (F1), 7. + + Garana, 128. + + Godhâm (guedhâm), _Salsola vermiculata_ L., 145. + + Goreyna (greïna), _Halocnemum tetragonum_ (F1) ; gueraïna, _Halogeton + sativus_ Moq. (P. M.), 88, 109, 110. + + Goseyba, graminée ? 145. + + Gossob (draa), _Penicillaria spicata_ Willd., 163, 169. + + Grenadier, 126, 128. + + Guerch, ? 110. + + Guetaf, _Atriplex halimus_ L., 106, 108. + + Hâd, _Cornulaca monacantha_ Del., 19, 147, 151, 153, 157. + + Halfa, _Stipa tenacissima_ L., 64, 70. + + Halhâl, _Lavandula Stoechas_ L. (P. M.), _Lavandula multifida_ L. + (F1), 27. + + Halma, _Plantago ovata_ Forsk, 18, 151, 153, 157. + + Haricot, 128. + + Harmel, _Peganum Harmala_ L., 11, 69, 77. + + Isrif, _Suaeda vermiculata_ Forsk, 109, 110. + + Jell, _Ruta bracteosa_ D. C., 108, 109. + + Jonc, 30. + + Kabouya, _Cucurbita Pepo_ Seringe, 128. + + Kelkha, _Ferula communis_ Desf. (P. M.), 7. + + Khez (Khazz = une _Lemna_ dans les oasis égyptiennes (A.), 6. + + Lebbîn, _Euphorbia guyoniana_ Boiss. _Euphorbia Paralias_ L., 34, 39. + + Luzerne, 128. + + Markh, _Genista Saharae_ Coss. (A.) (Cf. T. du N., p. 161), 17, 18. + + Melon, 128, 165. + + Methennân, _Thymelaea hirsuta_ Endl. _Passerina hirsuta_ L., 7, 110. + + Navet, 128. + + Nebqa, _Zizyphus Spina Christi_ Willd. (A.) (Cf. T. du N., p. 159), + 48. + + Neci, _Aristida plumosa_ L. _Arthratherum plumosum_ Nees. 154. + + Oignon, 128. + + Olivier, 51, 77. + + Oranger, 47. + + Orge, 128. + + Pastèque, 128, 178. + + Pêcher, 9, 47. + + Poireau, 128. + + Poirier, 128. + + Poivre rouge, 128. + + Pommier, 128. + + Réglisse, 128. + + Remeth, _Haloxylon articulatum_ Boiss. _Caroxylon articulatum_ Moq. + Tand., 7, 72, 75. + + Retem, _Retama raetam_ Webb. ; aussi _Genista barbara_ Mumby ; + _Genista Duriaei_ Spach (P. M.), 17, 77, 110. + + _Rhamnus arabica_, 103. + + Rhardeg, _Nitraria tridentata_ Desf. (A., P. M.) ; aussi _Salix + tridentata_ Viv. (Cosson, ap. A.) (Cf. T. du N., p. 175), 7, 77, 110. + + Rhodhdhâm, ghedem, _Salicornia fruticosa_ L., en Tripolitaine (A.), + guedhdham, _Salsola brevifolia_ Desf. (P. M.), 33. + + Sebot, _Aristida pungens_ Desf. _Arthratherum pungens_ P. B. Variété + non déterminée (F2) (Cf. T. du N., p. 204), 151. + + Sedra, _Zizyphus Lotus_ L., 7, 72. + + Sefâr, _Aristida brachyptera_ Coss. et Balansa ; aussi _Aristida + plumosa_ P. M., (F1 et F2), 18-20, 34, 151, 153, 156. + + Semhari, _Helianthemum sessiliflorum_ Pers. ; aussi _Helianthemum + metlilense_ Coss. et Dur. (P. M.), 41. + + Souïd, _Suaeda vermiculata_ Desf. ; aussi _Suaeda fruticosa_ Moq. + Tand. (A. et F1) ; aussi _Salsola vera_ (F2), 43, 64. + + Tabac, 13, 139-141. + + Thym, 70. + + Tarfa, _Tamarix africana_ Poiret ; aussi _Tamarix gallica_ L. 25, 47, + 57, 58, 64, 81. + + Terfâs, _Terfezia africana_ Chatin (P. M.). _Terfezia Leonis_ Tulasne, + 199. + + Tomate, 128. + + Vigne, 128. + + Zeïta, _Limoniastrum Guyonianum_ Dur., 19, 24, 25, 28, 34, 43, 57, 64, + 69, 72, 88, 109, 110, 127. + + _Zizyphus Lotus_, 86. (Voir aussi _Sedra_). + + _Zizyphus Spina Christi_, 48. + + * * * * * + + + INDEX DES ANIMAUX CITÉS + + + Alouette, 30, 32. + + Autruche, 139. + + Barbeau, 106. + + Bécassine, 30. + + Beguer-el-ouahch, 148, 153. + + Bergeronnette, 30. + + Bœuf, 49. + + _Bulimus truncatus_, 87. + + Canard, 32. + + _Cardium edule_, 87. + + Chacal, 154. + + Chameau, 155. + + Chat sauvage, 30. + + Cherchimāna, 147. + + Cheval, 161. + + Cigale, 146. + + Courlis, 32. + + Cyprinus, 83. + + Djird, 11. + + Fenek, 154. + + Flamant, 30, 32. + + Gazelle, 63. + + Gazelle commune, 152. + + Gerboise, 147. + + Héron, 30. + + Himed, 152. + + Lapin, 49. + + Libellules, 30, 164. + + Limnées, 178. + + Meha, 153, 154. + + Melania, 30. + + _Melanopsis Maroccana_, 47. + + Moustiques, 30, 192. + + Mouton, 154, 169. + + Nadja, 108. + + Ouran, 146. + + Outarde, 64. + + _Physa contorta_, 146. + + _Physa Brocchii_, 146. + + _Physa truncata_, 146. + + _Planorbis_, 157, 178. + + _Planorbis Maresianus_, 146. + + Pigeon, 165. + + Poule, 165. + + Rim, 152. + + Sanglier, 114. + + Sarcelle, 30. + + Scorpion, 141. + + Sefchi, 18. + + * * * * * + + + + + TABLE DES MATIÈRES + + * * * * * + + + Pages. + + AVANT-PROPOS V + + BIOGRAPHIE IX + + PREMIÈRE PARTIE + + CHAPITRE PREMIER. — De Biskra à l’Oued-Righ et au Souf 3 + + CHAPITRE II. — Ouargla et Tougourt 22 + + CHAPITRE III. — De Tougourt au Djérid par le Souf 34 + + CHAPITRE IV. — Au Djérid 46 + + CHAPITRE V. — Nefzaoua et Gabès 57 + + CHAPITRE VI. — Retour au Djérid par Gafsa 72 + + CHAPITRE VII. — De Tozer à Biskra 87 + + DEUXIÈME PARTIE + + CHAPITRE PREMIER. — Dans l’Oued-Righ 105 + + CHAPITRE II. — Au Souf 118 + + TROISIÈME PARTIE + + VOYAGE A GHADAMÈS + + CHAPITRE PREMIER. — Dans l’Erg 143 + + CHAPITRE II. — Arrivée à Ghadāmès 159 + + CHAPITRE III. — Ikhenoukhen 172 + + CHAPITRE IV. — Ghadamésiens et Touareg 181 + + CHAPITRE V. — A Ghadāmès (_suite_) 192 + + Errata 205 + + Addenda 207 + + Index des noms géographiques 209 + + Index des noms propres 211 + + Index des plantes citées 212 + + Index des animaux cités 214 + + * * * * * + + + + +Note du transcripteur : + + + Les changements dans l’ERRATA ont été apportés, sauf l'orthographe + d'" Insalah " et " Robaa’ya " et la modification de la note 214 (page + 140). + + Autrement : + + Page 47, note 81, " _dernière expédition des Chotts_. Paris, 1891 " + a été remplacé par " 1881 " + + Page 52, " d’égaler les contructions " a été remplacé par + " constructions " + + Page 66, " et d’une inscri tion arabe " a été remplacé par + " inscription " + + Page 162, " un nègre co-ossal qui " a été remplacé par " colossal " + + Page 173, Ajouté ( avant " quoiqu’elle ait beaucoup " + + Page 175, Ajouté » après " les Chaanba et les Souâfa, etc. " + + Page 176, Ajouté » après " et toujours mal reçus ? " et "Chaanba que + les Iboguelan." + + Page 177, Ajouté » après " le montrer à d’autres. " + + Page 214, " ghedem, _Salicornia fructicosa_ " a été remplacé par + " _fruticosa_ " + + Quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe ont été + apportés, mais la plupart des variations orthographiques ont été + laissées telles quelles. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76633 *** |
