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Galiani.</span> Correspondance. (En collaboration +avec Lucien Perey.) <i>Ouvrage couronné par l’Académie +française</i></td> +<td class="bot r w3"><div>2 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">La Jeunesse de Madame d’Épinay</span>, d’après des lettres +et des documents inédits. (En collaboration avec +Lucien Perey.) <i>Ouvrage couronné par l’Académie +française</i></td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Dernières Années de Madame d’Épinay</span>, d’après des +lettres et des documents inédits. (En collaboration +avec Lucien Perey.) <i>Ouvrage couronné par l’Académie +française</i></td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">La vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney.</span> +(En collaboration avec Lucien Perey)</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Querelles de philosophes</span> : +<span class="sc">Voltaire et Jean-Jacques Rousseau</span></td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Trois mois à la Cour de Frédéric.</span> Lettres inédites de +d’Alembert</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">15220. — Imprimerie A. Lahure, 9, rue de Fleurus, à Paris.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c0">PRÉFACE</h2> + + +<p>Au mois d’octobre 1884 la Comédie française se +préparait à célébrer en grande pompe le deuxième +centenaire du grand Corneille, lorsqu’on apprit que +M. le curé de Saint-Roch, jaloux de s’associer, dans +la mesure de ses moyens, à la fête que préparaient +ses paroissiens, venait d’écrire aux Comédiens +pour les convier à une messe solennelle en l’honneur +de l’illustre poète.</p> + +<p>Cette initiative, qui rompait ouvertement avec les +vieilles traditions de l’Église à l’égard des gens de +théâtre, ne fut pas sans causer un assez vif étonnement +et elle souleva même d’amères récriminations +dans quelques feuilles religieuses.</p> + +<p>Non seulement les Comédiens français acceptèrent +avec joie la proposition de leur pasteur, mais ils lui +envoyèrent une généreuse offrande et toute la +compagnie se rendit en corps à la cérémonie, qui fut +entourée du plus vif éclat.</p> + +<p>En lisant dans les journaux, qui les reproduisaient +à l’envi, tous les détails de cette fête religieuse, +nous nous reportions d’un siècle en arrière et nous +nous rappelions une cérémonie identique, qui +s’était accomplie à Paris, à l’église de Saint-Jean-de-Latran, +en 1763. La même Comédie française, +désireuse d’honorer la mémoire de Crébillon, faisait +dire une messe solennelle pour le repos de l’âme du +célèbre auteur et elle y assistait tout entière en +costume de gala.</p> + +<p>Mais l’issue fut bien différente. Alors que M. le +curé de Saint-Roch n’a encouru, à notre su, d’autre +blâme que celui de l’<i>Univers</i>, le curé de Saint-Jean-de-Latran +fut condamné à trois mois de séminaire +et il dut distribuer aux pauvres l’argent qu’il +avait reçu de la troupe française.</p> + +<p>En voyant ce contraste si frappant, et par un enchaînement +d’idées assez naturel, le désir nous vint +de connaître en détail les raisons qui avaient attiré si +longtemps sur les comédiens les foudres de l’Église +et de la société civile. Nulle part nous n’avons +trouvé de réponse satisfaisante. Les quelques ouvrages +publiés sur la question sont fort anciens, le +plus récent date de 1825 ; tous sont incomplets, +confus et indigestes.</p> + +<p>Il nous parut qu’il y avait là une lacune à combler.</p> + +<p>Au moment où le préjugé civil et religieux qui +a pesé pendant plus de dix-huit siècles sur les gens +de théâtre, tend à disparaître, il nous a semblé intéressant +de suivre à travers les âges les fortunes +diverses du comédien, d’indiquer à grandes lignes les +transformations successives qui se sont opérées dans +sa situation et de rappeler les scandales fameux +auxquels ont donné lieu les lois injustes et draconiennes +qui l’opprimaient<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Il n’est pas sans intérêt de faire remarquer que ce préjugé +existe en Chine plus vivace que jamais. Le général Tcheng-ki-tong, +dans ses études sur l’Empire Céleste, donne à ce sujet de +très curieux détails. (Voir le <i>Temps</i> du 27 septembre 1883.)</p> +</div> +<p>Nous nous sommes efforcé de présenter la question +d’une façon claire et attrayante ; dans ce but +nous n’avons pas hésité à nous servir de tous les +documents édits ou inédits de nature à donner au +lecteur une vue d’ensemble et à éclairer bien des +points restés obscurs.</p> + +<p>La question est moins connue qu’on ne pourrait +le croire. Chaque jour on discute si le reste de +préjugé qui frappe encore les comédiens doit ou +non disparaître complètement, mais on sait mal les +origines de ce préjugé, on sait à peine dans quelle +mesure il s’exerçait. Nous n’en voulons d’autre +preuve que les discussions soulevées par la cérémonie +de Saint-Roch, à laquelle nous venons de +faire allusion.</p> + +<p>M. Livet, dans le <i>Temps</i> du 2 octobre 1884, assura +que les comédiens n’avaient jamais été séparés de +l’Église par une excommunication juridiquement +valable, que les foudres de l’Église dirigées contre +eux n’avaient qu’un caractère purement moral et +qu’on ne leur avait jamais refusé les sacrements. +« Le curé de Saint-Roch a donc pu, dit-il, sans +manquer à la tradition officielle de l’Église, convoquer +les comédiens du Théâtre-Français à assister au +service religieux célébré dans son église en l’honneur +de Pierre Corneille. »</p> + +<p>M. Gazier (<i>Revue critique</i>, 1884) contesta aussitôt +ces assertions ; il reconnut bien qu’on mariait les +comédiens et qu’on les confessait, mais il nia qu’on +leur donnât les derniers sacrements et qu’on leur +accordât la sépulture ecclésiastique.</p> + +<p>M. Livet riposta. M. Monval intervint dans la discussion +avec l’autorité qu’il possède sur tout ce qui +touche au théâtre, mais la question n’en fut pas pour +cela résolue ; chacun des adversaires resta sur son +terrain et refusa de se laisser convaincre.</p> + +<p>Il y a quelques jours à peine, M. Larroumet, dans +son remarquable ouvrage sur la <i>Comédie de Molière</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, +écrivait : « On n’est pas près de s’entendre sur cette +question de la conduite du clergé à l’égard de +Molière en particulier et des comédiens en général. » +M. Copin, dans son récent travail sur Talma<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, affirme +que depuis le commencement du dix-septième siècle +les comédiens se mariaient parfaitement à l’église, +de même qu’ils y étaient enterrés : « Lorsque le curé +de Saint-Eustache refusait d’enterrer Molière, dit-il, +c’était à l’auteur de <i>Tartuffe</i> et non au comédien +qu’il fermait les portes de son église. Lorsque le curé +de Saint-Sulpice refusait de marier Talma, c’était +à l’interprète de <i>Charles IX</i> et non au comédien qu’il +refusait le sacrement du mariage ; il est fort important +d’établir ces distinctions nécessaires, sans +quoi l’on ne saurait plus à quoi s’en tenir sur la +conduite de l’Église envers les comédiens. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Hachette, 1887.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Frinzine et Cie, 1887.</p> +</div> +<p>Ces affirmations contradictoires montrent à quel +point la question est restée douteuse pour beaucoup +d’excellents esprits, elles suffiraient pour prouver +l’utilité du travail que nous publions aujourd’hui.</p> + +<p>Les principaux ouvrages auxquels nous avons eu +recours sont :</p> + +<p><i>Les origines du théâtre moderne</i>, par M. Magnin, +1838. (Leipzig, chez Brockhaus et Avenarius.) Il +n’existe malheureusement que le premier volume de +cette œuvre si remarquable.</p> + +<p><i>Le Théâtre français sous Louis XIV</i>, par Eugène +Despois. (Hachette, 1875.)</p> + +<p><i>Les lettres sur les spectacles</i>, par M. Desprez de +Boissy. (1777.)</p> + +<p><i>Questions importantes sur la comédie de nos +jours</i>, par l’abbé Parisis. (Valenciennes, 1789.)</p> + +<p><i>Des comédiens et du clergé</i>, par le baron d’Henin +de Cuvillers. (1825.)</p> + +<p><i>Encore des comédiens et du clergé</i>, par le même. +(1825.)</p> + +<p><i>Le Moliériste</i>, par M. G. Monval.</p> + +<p><i>L’opéra secret, la comédie et la galanterie au +dix-huitième siècle, la comédie à la cour</i>, par +M. Adolphe Jullien.</p> + +<p><i>La Théologie morale</i>, par Mgr Gousset, archevêque +de Reims.</p> + +<p>Nous tenons à exprimer ici toute notre gratitude +à Mlle Bartet, l’éminente sociétaire de la Comédie +française, qui a bien voulu nous confier sa précieuse +collection d’autographes. Nous remercions également +M. Ch. Nuitter, bibliothécaire de l’Opéra, MM. Thierry, +Bertall et Reynaud, de la Bibliothèque nationale, qui +bien souvent nous ont guidé dans nos recherches.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">LES COMÉDIENS HORS LA LOI</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1">I</h2> + +<p class="d2"><span class="sc">Sommaire</span> : Préambule. — Le théâtre en Orient et en Grèce.</p> + + +<p>Pour bien comprendre l’idée déshonorante qui +s’est attachée à la profession du théâtre pendant tant +de siècles, et qui, aujourd’hui même, n’est pas +encore complètement effacée, il est nécessaire d’examiner +la situation que les comédiens ont occupée, +tant au point de vue civil qu’au point de vue religieux, +aux différentes époques de l’histoire.</p> + +<p>Nous les verrons donc en Grèce d’abord, puis à +Rome sous la république et les empereurs ; nous +les suivrons pendant les premiers siècles de l’ère +chrétienne et la longue nuit du moyen âge, jusqu’à +la renaissance du théâtre sous Henri IV et Louis XIII. +Nous consacrerons une étude particulière au dix-septième +et au dix-huitième siècle qui, par une +singulière inconséquence, leur prodiguèrent à la fois +tous les honneurs et tous les mépris. Enfin un +rapide coup d’œil sur la Révolution et le dix-neuvième +siècle terminera ce travail et permettra au +lecteur de porter une vue d’ensemble sur cette question +étrange et qui a si vivement passionné nos pères.</p> + +<p>Quand nous aurons montré ce qu’étaient les comédiens +à Rome, et les raisons impérieuses qui motivèrent +les anathèmes des Pères de l’Église, on s’expliquera +facilement comment s’est créé et perpétué +en France le préjugé qui a mis les comédiens hors +la loi ; on verra par suite de quelle fausse et +injuste assimilation la société civile et la société +religieuse renouvelèrent contre eux jusqu’en 1789 +des lois d’infamie et d’excommunication qui n’avaient +plus aucune raison d’être. En replaçant les +comédiens dans le droit commun, le dix-neuvième +siècle n’a fait que leur rendre une exacte mais +tardive justice.</p> + +<hr> + + +<p>A quelque époque de l’histoire et dans quelque +pays que l’on se place, en Orient comme en Occident, +partout le théâtre est né de la religion, et les premiers +acteurs ont toujours été des prêtres représentant +devant les sectateurs de leur culte.</p> + +<p>Toutes les religions en effet ont eu besoin de +parler au peuple, et de lui montrer sous une forme +tangible les idées mystérieuses qu’il ne pouvait +saisir. Pour arriver à ce but, il fallait recourir à +des moyens matériels ; or, quel moyen plus efficace +que le théâtre ?</p> + +<p>Chez tous les peuples de l’antiquité, aux Indes, +en Assyrie, dans la vieille Égypte, il n’y avait +d’autres fêtes que celles que l’on donnait en l’honneur +des idoles.</p> + +<p>Les précurseurs de la comédie et de la tragédie +en Grèce furent les prêtres mêmes de Bacchus et +de Cérès qui, dans le mystère du temple, cherchaient +à frapper l’imagination des initiés par des tableaux +et des représentations figuratives<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Toutes les cérémonies +du culte étaient accompagnées de danses et +d’actions dramatiques : on représentait les divers +épisodes de la vie des dieux, la naissance de Bacchus +et l’histoire de Cérès, leur mariage mystique, l’enlèvement +de Proserpine, etc.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Pendant fort longtemps certains rites du culte grec ne furent +révélés qu’à un petit nombre d’initiés. Les initiations avaient +lieu dans le temple d’Éleusis dédié à Cérès.</p> +</div> +<p>Peu à peu, le nombre des initiés augmentant, +on dut transporter hors du temple ces rites commémoratifs, +mais on les célébra tout d’abord dans +l’enceinte même de l’hiéron de Bacchus<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Ces spectacles +publics éclipsèrent les fêtes mystérieuses du +sanctuaire et les assistants devenant chaque jour +plus nombreux, on en arriva assez rapidement à +les représenter en dehors des enceintes sacrées. On +y admit bientôt des poètes, qui concouraient entre +eux en composant des dithyrambes à la gloire des +dieux. Ceux qui remportaient le prix étaient couronnés +par les archontes. Toutes les fêtes religieuses +ne tardèrent pas à comprendre des concours scéniques ; +mais, une fois sortis du temple, ils se transformèrent +en véritables tragédies, et formèrent +insensiblement un théâtre national.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> On appelait hiéron, non pas seulement le temple consacré +aux dieux, mais aussi le territoire, souvent considérable, qui +l’entourait et en formait une dépendance.</p> +</div> +<p>On continua cependant à considérer le théâtre +comme un lieu consacré ; il fut ouvert à tous et +gratuit, on y réserva toujours une place d’honneur +aux prêtres de Bacchus. Pour couvrir les frais des +représentations, des sacrifices qui les précédaient +et les suivaient, pour subvenir aux prix qu’on y distribuait, +les archontes avaient recours à une caisse +appelée le trésor théorique. Ce trésor était alimenté +par des amendes, par des dons et des legs pieux ; +on le considérait comme appartenant aux dieux et +nul n’y pouvait toucher dans un but profane sous +peine de sacrilège<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Il fut défendu par une loi, sous peine de mort, non seulement +d’employer les fonds de cette caisse à l’entretien des +flottes ou de l’armée, mais même de le proposer.</p> +</div> +<p>Les fêtes des Grecs étaient innombrables ; il y en +avait en l’honneur de toutes les divinités de l’Olympe. +Les plus célèbres étaient les Dionysiaques, ou fêtes +de Bacchus ; elles duraient plusieurs jours et l’on +accourait de la Grèce entière pour entendre les +nouvelles pièces qu’à la gloire du dieu on représentait +sur le théâtre. La cérémonie comprenait, en +dehors des concours scéniques, une procession composée +de silènes, de satyres, de dieux Pans, de tityres, +couverts de peaux de faon, couronnés de lierre, +ivres ou feignant de l’être ; ils agitaient des thyrses, +portaient des phallus, et chantaient des hymnes à +Bacchus, en dansant au son du tambourin et des +cymbales ; au milieu d’eux s’avançaient, calmes et +les yeux baissés, les jeunes filles des familles les plus +distinguées, tenant sur leurs têtes des corbeilles qui +contenaient les gâteaux sacrés et les symboles mystiques. +La procession se continuait une partie de la +nuit à la lueur des lambeaux et se terminait par une +orgie folle. Pendant ces jours solennels les dettes +ne pouvaient être réclamées, les sentences judiciaires, +les emprisonnements étaient suspendus.</p> + +<p>Dans les Panathénées, la cérémonie principale +comprenait la procession du péplum ou voile de Minerve. +L’élite de la population prenait part au cortège ; +en tête s’avançaient les magistrats d’Athènes, +puis venaient les gardiens des lois et des rites +sacrés, les canéphores, les jeunes hommes et les +femmes appartenant aux plus anciennes familles. La +procession terminée, on commençait les danses et +les jeux gymnastiques ; ensuite avaient lieu les représentations +dramatiques dans lesquelles les poètes +se disputaient le prix.</p> + +<p>Les jeux Olympiques, Néméens, Isthmiques, +Pythiens, étaient tous également empreints d’un +caractère profondément religieux. On ne cessait d’y +rappeler les actions et les bienfaits des dieux, et le +peuple, sous la direction des prêtres, y prenait la +part la plus active.</p> + +<p>C’était, en Grèce, une coutume immuable de +faire intervenir directement le peuple dans les +cérémonies du culte. Les citoyens, qu’un zèle pieux +animait, se trouvaient donc tout naturellement +amenés à figurer dans les représentations théâtrales, +à côté des comédiens de profession. Pour +toutes les fêtes, qui exigeaient des concours scéniques, +on désignait dans chaque tribu un chorège. +Sa mission consistait à former à ses frais, et avec +des citoyens de la tribu, un chœur, soit comique, +soit tragique, en état de figurer sur la scène et +de prêter son appui aux poètes qui prenaient part +au concours. On considérait les chœurs comme +remplissant une fonction sacerdotale ; ceux qui en +faisaient partie se trouvaient exemptés du service +militaire et inviolables pendant la durée de leurs +fonctions.</p> + +<p>Dans de semblables conditions, comment le +moindre déshonneur aurait-il pu s’attacher aux +citoyens qui figuraient dans ces fêtes hiératiques ? +Quel que fût le rôle que l’on y jouât, que l’on fît +partie des processions ou que l’on parût sur le +théâtre, que l’on courût dans l’arène ou que l’on +lût une pièce de vers, il n’y avait pas de distinction : +on remplissait un devoir religieux, dans une fête +consacrée aux dieux. Aussi regardait-on comme un +honneur d’y être admis et ces fonctions étaient-elles +fort recherchées.</p> + +<p>Lorsque des modifications inévitables se produisirent +dans les représentations, lorsqu’elles se rapprochèrent +du drame profane, la même idée persista, +les comédiens continuèrent à jouir de l’estime +publique. Leur profession était à ce point considérée +qu’ils possédaient des droits et des privilèges +qu’on accordait rarement aux autres citoyens, qu’ils +pouvaient parvenir aux emplois les plus honorables +et qu’à plusieurs reprises on vit des acteurs chargés +des plus hautes fonctions publiques.</p> + +<p>Mais à côté de ce théâtre national et religieux, +il existait encore en Grèce des spectacles populaires +dont le genre était singulièrement inférieur et bas. +Chanteurs et danseurs ambulants, aulètes ou citharèdes, +charlatans, devins, bouffons, mimes, couraient +les rues et les carrefours à la grande joie +du peuple qu’ils amusaient par leurs farces grossières. +Ces comédiens, il est vrai, ne pouvaient +prendre part aux concours scéniques ni paraître +sur le théâtre dans les jours solennels, ils ne jouissaient +pas de la considération qu’on accordait à +leurs confrères d’un ordre plus relevé, mais cependant +ils se trouvaient, comme eux, revêtus d’un +caractère religieux, comme eux ils étaient formellement +consacrés au culte de Bacchus.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">II</h2> + +<p class="d2"><span class="sc">Sommaire</span> : Le théâtre à Rome sous la République +et sous les empereurs païens.</p> + + +<p>Par quelles raisons le comédien qui en Grèce +vivait respecté et honoré, fut-il, à Rome, déconsidéré +et frappé d’infamie ?</p> + +<p>Le théâtre eut cependant chez les Romains la +même origine que chez les Grecs et là, comme +partout, c’est le clergé qui, en rappelant par des +cérémonies symboliques les principaux événements +de la mythologie, éveilla le génie dramatique du +peuple. A Rome comme à Athènes toutes les fêtes +portaient l’empreinte profonde de l’acte religieux +qui leur avait donné naissance.</p> + +<p>Parmi les plus célèbres on peut citer les Lupercales +et les Saturnales.</p> + +<p>Les Lupercales se célébraient en l’honneur du +dieu Pan, protecteur des bergers et tueur de loups. +Elles avaient pour objet de rendre un culte à la +fécondité et elles sont restées fameuses par les +scandales qu’elles favorisaient. Comme toutes les +solennités antiques, elles commençaient par des +sacrifices. Puis venait une procession de prêtres nus +ou à peine couverts d’une peau de bouc ; armés de +fouets et de lanières, ils couraient les rues de la +ville et se frayaient un passage à travers la foule. +Les femmes se précipitaient au-devant d’eux pour +recevoir les coups de fouet qui devaient rendre +fécondes les stériles et éviter les douleurs de l’enfantement +à celles qui étaient enceintes.</p> + +<p>Pendant les Saturnales toutes les conditions sociales +se trouvaient bouleversées ; on regardait Saturne +comme le symbole de l’égalité primitive : l’esclave +devenait le maître, le maître servait son esclave, les +plus grandes licences étaient autorisées<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Des sacrifices +précédaient la fête et un banquet solennel +était donné devant le temple du dieu.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Les Saturnales revenaient tous les ans, le 16 des calendes +de janvier. Elles durèrent d’abord un jour, puis sept. Pendant +ces jours de fête la punition même d’un coupable exigeait un +sacrifice expiatoire.</p> +</div> +<p>Ces cérémonies demi-hiératiques, demi-populaires, +et qui avaient pour acteurs à la ville les citoyens, à +la campagne les laboureurs, les bergers, etc., furent +l’origine du théâtre.</p> + +<p>En 390, sur le conseil des prêtres d’Étrurie<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, on +introduisit à Rome les jeux scéniques dans l’espoir +d’apaiser les dieux et de faire cesser la peste qui +dévastait la ville ; depuis lors ces jeux firent partie +de toutes les fêtes sacerdotales. Le théâtre fut +placé sous la protection des dieux ; Bacchus, Apollon, +Vénus, présidaient à ses destinées, et on attribua un +caractère divin à tout ce qui s’y rapportait.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> L’Étrurie fut en relations avec les Grecs et posséda des acteurs +et des théâtres bien avant Rome.</p> +</div> +<p>Plus tard, on adjoignit aux jeux scéniques les +jeux du cirque, c’est-à-dire les combats de gladiateurs<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, +les courses de chevaux, les combats d’animaux ; +mais cette innovation ne modifia en aucune +façon le caractère attribué à ces cérémonies : elles +restèrent des actes formels de piété.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Les combats de l’amphithéâtre eurent pour origine les libations +sanglantes et expiatoires qu’il était d’usage d’accomplir +dans les temps anciens à la mort des guerriers. Cette coutume +fit partie des rites funéraires et on l’étendit ensuite aux fêtes +publiques sous la forme de combats de gladiateurs.</p> +</div> +<p>Tous les spectacles qui se donnaient dans le +cirque étaient précédés d’une procession consacrée +aux dieux. Elle partait du Capitole et faisait le tour +de la place publique. A sa tête s’avançaient à cheval +les jeunes enfants des chevaliers romains ; après eux +venaient les fils de bourgeois à pied. Ensuite paraissaient +les chars, les gladiateurs, ceux qui devaient +se disputer le prix de la course. Enfin des musiciens +jouaient des airs religieux et des danseurs exécutaient +des danses sévères et martiales. La marche +était terminée par des statues des dieux portées sur +des brancards. Les prêtres assistaient à tous les +jeux du cirque ; on sait le rôle joué par les Vestales +dans les combats de gladiateurs.</p> + +<p>L’intervention indispensable du clergé dans ces +représentations, sa présence obligatoire dans ces +fêtes païennes montre bien le caractère hiératique +qu’elles avaient conservé et qu’elles gardèrent +jusqu’au dernier jour. Il n’y eut jamais à Rome de +théâtre qui ne fût consacré aux dieux et qui ne fût +rempli de leurs simulacres.</p> + +<p>Les jeux qui se célébraient en l’honneur du culte +national étaient toujours gratuits ; ils étaient défrayés +en partie par un trésor sacré qu’administraient les +pontifes<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, en partie par les édiles et les préteurs.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Ce trésor était alimenté par le produit des bois sacrés et +par les amendes. Alexandre Sévère le grossit d’une taxe levée +sur les courtisanes.</p> +</div> +<p>A l’origine, il en fut à Rome comme en Grèce ; +ceux qui montaient sur le théâtre furent considérés +comme des prêtres remplissant une fonction sacerdotale. +Plus tard, quand on eut appelé des histrions +d’Étrurie, on continua à regarder avec estime une +profession qui ne s’exerçait qu’en l’honneur des +dieux. Toute la jeunesse romaine prit part aux jeux +scéniques.</p> + +<p>Quand les fêtes publiques perdirent leur caractère +purement religieux, quand elles nécessitèrent la +présence d’acteurs en grand nombre, on prit l’habitude +de ne faire monter sur la scène que des +esclaves, ou des gens de la lie du peuple<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Tombée +en de telles mains, la profession du théâtre devint +infâme, et il fut interdit à tout citoyen de l’exercer +sous peine d’être chassé de sa tribu et privé de +tous ses droits.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Il y avait des maîtres qui faisaient instruire leurs esclaves +dans l’art du théâtre et qui tiraient profit de leurs talents.</p> +</div> +<p>Les esclaves qui montaient sur la scène, n’en +restaient pas moins dans la condition servile et +demeuraient soumis aux lois qui la régissaient. +Peu à peu, et par une tendance bien naturelle, les +magistrats en arrivèrent à vouloir appliquer à tous +les histrions les lois qui frappaient les esclaves. +Ce fut même bientôt une nécessité, car les comédiens +étaient devenus si nombreux et ils menaient +une conduite si bien en rapport avec la bassesse +de leur origine, que souvent le préteur ne savait +comment réprimer les excès de cette classe turbulente +et indisciplinée. En effet, il n’avait plus +seulement affaire à des esclaves ; des affranchis, des +étrangers, des hommes libres même, figuraient +maintenant sur la scène, et, vis-à-vis d’eux, il se +trouvait désarmé ; il voulut pouvoir sévir et les +traiter comme leurs camarades esclaves, sans distinction +d’origine. C’est ainsi que le magistrat fut +amené à prononcer contre tous les comédiens la +note d’infamie qui les plaçait dans sa dépendance +absolue et complète.</p> + +<p>Il faut, du reste, bien remarquer qu’on désignait +par comédiens ou histrions<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, non pas seulement les +quelques acteurs qui figuraient dans de véritables +représentations dramatiques, mais les chanteurs, +les danseurs, les musiciens, les mimes, les pantomimes, +tous ceux qui prenaient part aux jeux du +cirque, cette tourbe immense et immonde qui, de +tous les coins du monde connu, se précipita sur +Rome et y apporta ses vices et son immoralité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Les deux mots étaient synonymes : le premier était grec ; +le second, étrusque.</p> +</div> +<p>En frappant d’infamie les histrions, le préteur +n’entendait en aucune façon attacher une idée déshonorante +ni à l’art dramatique ni même à ses +interprètes ; il lui aurait été d’autant plus impossible +de le faire, qu’en agissant ainsi il se fût +attaqué à la religion elle-même et à ceux qui +accomplissaient en quelque sorte les cérémonies +du culte. Ce que le préteur condamnait, c’était la +catégorie de gens qui exerçaient l’art du théâtre ; +par leur origine, et en dehors même de leur profession, +ils se trouvaient tout naturellement soumis +à toutes les sévérités de la loi<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Ils étaient payés pour divertir le peuple et l’argent qu’ils +recevaient contribuait encore à les déconsidérer.</p> +</div> +<p>La meilleure preuve que l’on puisse en donner, +c’est que la jeunesse romaine n’avait pas craint, +pendant fort longtemps, de monter sur la scène ; +elle avait même pris pour ce divertissement un +goût si prononcé, que, quand elle dut céder la place +aux comédiens de profession, elle eut soin de se +réserver un genre de pièces nommées <i>Atellanes</i><a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. +« Les jeunes gens, dit Tite-Live, ne permirent pas +que les histrions souillassent ce nouveau genre ; +de sorte qu’il fut établi qu’on pouvait jouer des +Atellanes sans être rayé de sa tribu, ni exclu du +service des légions. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Les <i>Atellanes</i> venaient d’Atella, ville de Campanie. C’étaient +des pièces dont le dialogue n’était pas écrit. Les acteurs improvisaient +sur un scénario dont ils convenaient.</p> +</div> +<p>Il n’y eut pas, du reste, que le métier de comédien +qui fut frappé d’infamie ; certains arts, certaines +sciences, qui n’étaient exercés habituellement +que par des esclaves eurent le même sort. +Ainsi les médecins, les mathématiciens, les astronomes, +qui étaient tous ou presque tous des Grecs +ou des Africains pris à la guerre, furent déclarés +infâmes. Il est évident que leur profession n’était +pour rien dans cette réprobation de la loi, qu’on +ne frappait que l’origine de ceux qui l’exerçaient.</p> + +<p>La note d’infamie assimila le comédien à l’esclave +dans la plupart des cas. Désormais, comme l’esclave, +il peut être jeté en prison et puni de châtiments +corporels sur un simple ordre des préteurs ou des +édiles, sans procès, sans discussion, sans appel. Le +fouet est le châtiment réservé à l’esclave, on l’applique +au comédien<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. De même qu’un esclave ne peut +se dérober à son maître, de même, une fois monté +sur le théâtre, l’histrion n’a plus le droit de le +quitter : il y est rivé jusqu’à sa mort.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Lucien raconte que quand un acteur représentait un dieu +et qu’il jouait mal son rôle, on le faisait fouetter pour le punir +de dégrader la majesté divine. Caligula entendant un jour les +cris d’un acteur qu’on frappait de verges, trouva sa voix si belle +qu’il ordonna de prolonger son supplice.</p> +</div> +<p>L’histrion ne peut exercer aucune charge publique +et il n’a pas la capacité nécessaire pour contracter +une obligation. La loi le met au même rang +que la prostituée : il ne peut postuler au barreau ; +il ne peut être ni accusateur ni témoin en matière +criminelle, excepté dans les affaires de ses semblables +ou qui se sont passées sur le théâtre, de +même que la prostituée n’est admise à déposer +que de ce qui se passe dans la maison publique. +On ne peut épouser une comédienne ou fille de +comédienne sans être comédien soi-même. On ne +peut leur rien donner ni directement ni indirectement ; +les biens qu’elles auront reçus doivent être +rendus à la famille ou confisqués<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> On avait dû prendre des mesures contre la captation.</p> +</div> +<p>On voit dans quel ordre d’idées étaient conçues +les lois romaines contre les histrions<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Ces lois sont fort nombreuses ; il serait beaucoup trop long +de les énumérer ici et nous ne signalons que les plus importantes.</p> +</div> +<p>Elles amenèrent une situation des plus curieuses ; +d’un côté le préteur frappait les comédiens +d’infamie, de l’autre le clergé païen s’en servait et +persistait à leur laisser le caractère religieux dont +ils avaient jusqu’alors été revêtus. De telle sorte +que ces mêmes gens que la société civile déclarait +infâmes n’en continuaient pas moins à jouer en +l’honneur des dieux et à se parer des titres de la +hiérarchie religieuse. Cette étrange contradiction +n’a pas échappé aux Pères de l’Église, qui tous l’ont +vivement relevée.</p> + +<p>Pour s’expliquer les lois qui frappaient à Rome +les histrions malgré leurs attaches religieuses, il +faut se rendre compte de ce que fut le théâtre romain +et du rôle qu’ils y jouaient.</p> + +<p>Les Romains ne possédaient pas le goût fin et +délicat des Grecs ; on ne vit chez eux ni véritable +théâtre ni littérature dramatique ; pendant fort longtemps +ils ne connurent que les farces appelées +<i lang="la" xml:lang="la">saturæ</i><a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> et les intermèdes joués par des acteurs +sans cothurne. Plus tard, il est vrai, le théâtre grec +fit son apparition, mais sans grand succès. A part +quelques rares exceptions, il n’y eut pas à Rome +de comédiens dignes de ce nom, ils n’y avaient +pas d’emploi.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> On appelait ainsi de petits drames qui comprenaient à la +fois des paroles, de la musique et de la danse, d’où leur nom +de <i lang="la" xml:lang="la">saturæ</i> (farces).</p> +</div> +<p>A mesure que les Romains subjuguaient les +peuples, les captifs esclaves affluaient à Rome, et +le goût des spectacles sanglants se développa au +point d’effacer bientôt les quelques tentatives d’art +dramatique qui avaient pu se produire.</p> + +<p>Les mœurs s’abaissèrent graduellement, la mollesse +succéda à l’austérité, la débauche gagna chaque +jour du terrain. Les conquêtes, les guerres +heureuses, l’esclavage, furent les germes les plus +actifs de corruption.</p> + +<p>« Les légions de Manlius, dit Tite-Live, rapportèrent +dans Rome le luxe et la mollesse de l’Asie. +Elles introduisirent les lits ornés de bronze, les +tapis précieux, les voiles et les tissus déliés. Ce fut +depuis cette époque qu’on vit paraître dans les +festins des chanteurs, des baladins et des joueuses +de harpe. »</p> + +<p>« Lorsque j’entrai dans une des écoles où les +nobles envoient leurs fils, s’écrie Scipion Émilien, +grands dieux ! j’y trouvai plus de cinq cents jeunes +filles et jeunes garçons qui recevaient, au milieu +d’histrions et de gens infâmes, des leçons de lyre, +de chant, d’attitudes, et je vis un enfant de douze +ans exécutant une danse digne de l’esclave le +plus impudique<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Duruy, <i>Histoire des Romains</i>.</p> +</div> +<p>Les spectacles que les Romains préféraient par-dessus +tout étaient les jeux du cirque. Ce qui les +passionnait, c’était la lutte des chars, les hécatombes +d’hommes, de lions, de tigres, d’éléphants, de panthères +mouchetées, les combats de taureaux à la +mode thessalienne. On voyait descendre dans l’arène +jusqu’à cinq cents couples de gladiateurs. Trajan, +après la seconde guerre contre les Daces, donna des +jeux qui durèrent cent vingt-trois jours ; plus +de dix mille gladiateurs y succombèrent. Pour +l’inauguration du théâtre de Venus Victrix, Pompée +fit tuer quatre cent dix panthères et six cents lions. +Dans ces jeux grandioses et barbares, où les acteurs +se comptaient par centaines, tous les rôles étaient +remplis par des captifs ou des esclaves.</p> + +<p>Le goût du peuple pour ces spectacles était tel, +que quand les citoyens se trouvaient au théâtre, ils +ne pouvaient plus s’en arracher<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. Les magistrats nouveaux +se ruinaient en représentations pour conserver +la faveur populaire. Pompée fit construire un théâtre +de pierre qui pouvait contenir 40 000 spectateurs<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> ; +les théâtres d’Auguste et de Balbus en recevaient +aisément 30 000 ; celui de l’édile Marcus Scaurus +en contenait 80 000. Au grand cirque, il y avait +place pour 380 000 personnes qui assistaient gratuitement +à la fête.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Varron mentionne le premier essai que l’on ait fait des +pigeons voyageurs. Il raconte que les Romains apportaient au +théâtre, dans leur sein, des colombes domestiques ; quand la représentation +se prolongeait, ils attachaient un billet au col de la +colombe, l’oiseau prenait son vol et allait au logis du maître +porter les ordres dont il était chargé.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Jusqu’alors il n’y avait eu que des cirques de bois qu’on +construisait pour une cérémonie et qu’on détruisait ensuite ; +le peuple s’y tenait debout, on évitait le confortable qui lui +aurait donné le goût des jeux et par suite de l’oisiveté. Quand +Pompée construisit un cirque de pierre, les vieux sénateurs l’accusèrent +de corrompre les mœurs publiques ; il fit aussitôt élever +tout à côté un temple à Vénus, disant que le cirque n’était +qu’une dépendance du temple.</p> +</div> +<p>Les histrions célèbres recevaient des sommes considérables. +Ésope, après avoir vécu toute sa vie avec +un faste et une prodigalité inouïs, laissa, en mourant, +une fortune de plus de quatre millions. Roscius +touchait du trésor public mille deniers romains +par jour ; la comédienne Dionysia, cinquante mille +écus par an.</p> + +<p>Sous Auguste, la passion des Romains pour les +spectacles, pour la danse, pour les musiciens, toucha +à son apogée. Un genre nouveau s’était introduit +dans le théâtre, mais il abaissa encore le niveau +de l’art dramatique déjà si peu élevé. Des bouffons, +venus de la Toscane, apportèrent les mimes. Les +mimes étaient des pièces en vers très courtes, accompagnées +des danses les plus licencieuses. C’est +ce qui fit leur succès. Un de leurs principaux attraits +fut encore l’introduction des femmes sur la scène. +Jusqu’alors leurs rôles avaient été remplis par des +hommes en travesti. Les mimes, dès leur apparition, +furent admis dans les fêtes solennelles, aux +jeux floraux, romains, funèbres, plébéiens, votifs, +apollinaires, etc.</p> + +<p>Les Romains aimaient beaucoup la danse et la +faisaient figurer dans un grand nombre de cérémonies ; +mais elle dégénérait toujours et prenait le +caractère le plus libre. Ainsi la danse nuptiale, +d’usage dans les noces, offrait la peinture de toutes +les actions du mariage. Lorsque, de la vie privée, ils +transportèrent la danse sur le théâtre, bien loin +de la purifier, ils lui demandèrent des tableaux d’une +extrême volupté. Dans les jeux qui se célébraient +en l’honneur de Flore, des courtisanes nues paraissaient +sur la scène et s’y livraient aux danses les +plus lascives.</p> + +<p>Pour faire disparaître toute littérature dramatique, +il y avait encore un degré à descendre. On le +franchit bientôt. Des mimes on arriva aux pantomimes. +La pantomime ne s’adressait qu’aux yeux. +Il n’y avait plus ni poésie, ni prose, rien que des +gestes.</p> + +<p>Ces pantomimes étaient en quelque sorte devenues +nécessaires, depuis que Rome renfermait des +populations et des idiomes variés ; on trouva dans +ces pièces sans paroles une espèce de langage et de +lien universel qui convenait merveilleusement à ce +public hétérogène, à ce composé de toutes les +nations.</p> + +<p>Les pantomimes jouirent, sous Auguste, d’une +vogue incroyable. Pour plaire au peuple, on en +arriva à pousser si loin le langage des sens qu’on +représentait sur la scène Léda se livrant aux caresses +du cygne, Pasiphaé cédant aux étreintes du taureau +crétois.</p> + +<p>Ces représentations causaient dans Rome un tel +enthousiasme qu’elles faisaient oublier la perte des +libertés publiques et qu’Auguste en usait comme +d’un dérivatif aux conversations du Forum. « Laissez +le peuple se passionner pour les spectacles du cirque, +disait l’illustre pantomime Pylade à l’empereur, il +s’occupera moins de l’établissement de votre autorité, +il y mettra moins d’obstacles. »</p> + +<p>Le rival de Pylade, Bathylle, parlait avec la même +audace :</p> + +<p>« Notre profession, seigneur, sert votre politique +plus efficacement que vous ne l’avez pensé, nous +amusons les sens oisifs et nous calmons bien des +cœurs irrités qui s’occuperaient de leurs chagrins +dans la solitude. »</p> + +<p>Auguste voulut protéger ceux qui servaient si +bien ses vues politiques. Il les enleva à la juridiction +des magistrats et des préteurs pour les soumettre +à la sienne, et il leur accorda, au moins +en dehors du théâtre, le privilège dont jouissaient +les citoyens, de ne pouvoir être condamnés au +fouet, punition infâme et réservée aux seuls esclaves.</p> + +<p>Dès que les comédiens ne furent plus soumis au +préteur, leur licence devint extrême, et sous le règne +de Tibère ils provoquèrent des troubles violents. +Pylade devint tellement arrogant, qu’un jour, jouant +<i>Hercule furieux</i>, il s’amusa à lancer des flèches +sur le public et il blessa grièvement plusieurs des +assistants. Jaloux du plus ou moins de succès qu’ils +obtenaient, les pantomimes pendant les entr’actes +s’égorgeaient derrière la scène. Les spectateurs +eux-mêmes prenaient parti pour tel ou tel acteur, +ils en venaient aux mains, à chaque instant des +luttes horribles et meurtrières ensanglantaient le +théâtre.</p> + +<p>Les jeux du cirque n’offraient pas un spectacle +moins terrible. Les combattants, qu’il s’agît de +courses à cheval, de courses de chars ou de courses +à pied, étaient divisés en factions, selon la couleur +de leur habit. Aux factions blanches et rouges, on +en ajouta bientôt deux autres, la verte et la bleue. +On appelait blanc, rouge, vert et bleu, non seulement +ceux qui couraient dans le cirque, mais ceux +d’entre le peuple qui étaient pour l’un ou l’autre +de ces partis<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Ces factions, selon le roi Théodoric, marquaient les quatre +saisons de l’année : la verte, le printemps ; la rouge, l’été ; la +blanche, l’automne ; la bleue, l’hiver. Domitien en inventa deux +nouvelles, la dorée et la pourprée, mais elles ne subsistèrent pas +longtemps.</p> +</div> +<p>Sous Tibère, les factions en arrivèrent à la fureur +et les jeux du cirque furent souvent troublés par +des scènes sanglantes. « La passion de ce peuple +est telle, écrivait Juvénal, que si les verts étaient +battus, Rome serait dans la même consternation +qu’après la défaite de Cannes. »</p> + +<p>Pour arrêter ces désordres, le Sénat voulut rétablir +la peine du fouet contre les histrions qui, par +leurs intrigues, soulèveraient le peuple ; mais l’empereur +s’y opposa, préférant réserver pour lui seul +ce précieux moyen de gouvernement.</p> + +<p>Cependant, effrayé de l’audace grandissante des +comédiens, tremblant de devenir lui-même la victime +des factions dont l’audace augmentait chaque +jour, Tibère chassa de l’Italie cette tourbe de mimes, +pantomimes, gladiateurs, factionnaires, danseurs, +qui épouvantaient la capitale du monde. Les théâtres +furent fermés.</p> + +<p>Caïus Caligula les rouvrit et rappela les comédiens ; +jamais on ne vit plus de spectacles que sous +son règne, jamais la licence ne fut poussée à un +pareil excès. L’empereur, imbu des idées grecques, +monta lui-même sur la scène et fut tour à tour +chanteur, danseur, gladiateur et cocher.</p> + +<p>Néron suivit cet exemple ; il s’entoura d’histrions +et partagea tous leurs dérèglements ; son plus +grand bonheur était de paraître sur le théâtre et de +recevoir des applaudissements<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. Il fit cependant +établir une distinction entre ceux qui jouaient un +rôle pour leur plaisir et ceux qui jouaient par intérêt ; +les premiers ne pouvaient être frappés d’infamie. +Il institua les fêtes Juvénales, où les chevaliers, +les sénateurs, les femmes du premier rang, étaient +obligés de figurer sur la scène.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Il se donna en spectacle dans tous les genres ; on le vit +successivement, comédien, chanteur, lutteur, joueur de flûte, +conducteur de chars. Lorsqu’il paraissait au théâtre, c’était un +préfet du prétoire qui portait sa harpe, un consulaire annonçait +le programme. C’est lui qui eut la première idée de la +<i>claque</i>, mais il l’organisa dans des proportions grandioses : +cinq mille jeunes gens sous la conduite de chevaliers formaient +son personnel à gages ; leur marque distinctive était une épaisse +chevelure et un anneau d’argent, qu’ils portaient à la main +gauche.</p> +</div> +<p>De pareils exemples et de pareils encouragements +augmentèrent encore les débordements du théâtre. +Les pantomimes vivaient dans l’intimité des chevaliers +et des sénateurs, ils occupaient les premières +charges ; l’on voyait leurs statues s’élever sous les +portiques et dans les lieux mêmes où l’on plaçait +celles des empereurs. Le palais impérial fut rempli +de baladins, de courtisanes, de chanteuses et de +danseuses. Les femmes les plus qualifiées entretenaient +des comédiens et affichaient outrageusement +leur passion.</p> + +<p>L’engouement pour eux devint tel, que l’histrion +Pâris<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> souilla la couche de l’empereur Domitien ; le +coupable, il est vrai, fut massacré, l’impératrice +répudiée, et tous les comédiens chassés de Rome. +Mais à la mort de Domitien, ils revinrent plus nombreux +que jamais.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Les Romains mirent sur le tombeau de Pâris une épitaphe +qui invitait les passants à rendre hommage à ce qui renfermait, +selon les expressions de Martial, toutes les grâces, tous les +amours, toutes les voluptés, la gloire du théâtre et les délices de +Rome.</p> +</div> +<p>Sous le règne de Marc-Aurèle, Lucius Vérus ramena, +après la guerre des Parthes, tant de joueuses +de flûte, tant de bouffons, de baladins et de joueurs +de gobelets, qu’il paraissait plutôt victorieux des +histrions que des Parthes.</p> + +<p>Rien ne peint mieux la passion que les Romains +éprouvaient pour les jeux et les spectacles que ce +qu’Ammien Marcellin rapporte : on chassa de Rome +tous les philosophes sous prétexte qu’on craignait +la famine et l’on conserva 6000 pantomimes, +3000 acteurs et autant d’actrices.</p> + +<p>Depuis l’établissement de l’empire, la vie romaine +était devenue une orgie continuelle. Sous les règnes +des derniers empereurs païens la dissolution ne +connut plus de bornes ; les spectacles avaient naturellement +suivi la progression décroissante des +mœurs. On en arriva à mêler les meurtres aux jeux +de la scène : dans une représentation d’<i>Hercule +furieux</i> on brûla un homme vivant aux acclamations +des spectateurs. On se passionna pour les nudités. +On se pressait en foule pour voir nager dans de vastes +réservoirs des femmes nues, qui représentaient les +naïades ; aux jeux du cirque, des femmes nues dansaient +sur la corde. A Gaza (Syrie), aux fêtes de Majuma, +où la déesse Vénus était en grande vénération, +pendant les sept jours de fêtes, des femmes se montraient +nues sur le théâtre. Les sens blasés du peuple +avaient sans cesse besoin de nouveaux excitants. On +crut en trouver dans ces exhibitions scandaleuses ; +le public prit l’habitude de demander à grands cris, +à la fin des représentations, les actrices et les acteurs : +on les faisait tous comparaître nus sur la scène<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Un jour Caton assistait aux jeux Floraux ; intimidé par sa +présence le peuple n’osait demander qu’on dépouillât les actrices. +Caton, prévenu, se retira pour ne pas empêcher l’observation +des rites accoutumés.</p> +</div> +<p>Voilà, rapidement résumé, ce qu’étaient les spectacles +et les histrions chez les Romains : il était bon +de le rappeler, pour expliquer la conduite de l’Église +chrétienne vis-à-vis du théâtre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">III<br> +<span class="xsmall ssf">DU TROISIÈME AU SIXIÈME SIÈCLE</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Les Pères de l’Église condamnent les spectacles et les +comédiens. — Canons des conciles. — Le théâtre et les comédiens +sous les empereurs chrétiens. — Les spectacles en +Orient. — Invasion des barbares en Occident. — Suppression +des théâtres.</p> + + +<p>Lorsque le christianisme commença à se répandre +dans le monde, il proscrivit sans pitié les spectacles +et il frappa d’anathème tous ceux qui prenaient une +part active à ces divertissements profanes. Cette +rigueur s’explique fort aisément.</p> + +<p>Les deux religions qui se trouvaient en présence +étaient en effet le contre-pied l’une de l’autre et +leur morale offrait le plus saisissant contraste.</p> + +<p>Le paganisme avec sa mythologie licencieuse, +avec ses dieux égrillards, soumis à toutes les passions +et à toutes les faiblesses humaines, avait créé +des mœurs étranges. On ne connaissait à Rome ni +la chasteté, ni la pudeur ; l’adultère y était devenu si +fréquent, qu’on ne distinguait plus l’honnête femme +de la prostituée ; le divorce, dont on abusait étrangement, +rendait le lien du mariage complètement +illusoire ; on aimait à voir couler le sang, on le +répandait à flots dans les jeux du cirque ; l’esclavage +était en honneur et le maître possédait le droit de +vie ou de mort sur son esclave. Satisfaire ses passions, +ne songer qu’à ses plaisirs, tel paraissait +être le but de la vie.</p> + +<p>La religion chrétienne, au contraire, ne reconnaît +qu’un Dieu unique, immuable, impeccable, source +de toutes les perfections. Elle érige en vertus essentielles +la pudeur, la chasteté ; elle considère l’adultère +comme un crime et déclare indissolubles les +liens du mariage ; elle défend de verser le sang, +prêche l’égalité et condamne l’esclavage ; en même +temps, elle s’élève avec force contre tout ce qui +peut donner le goût de la dissipation, car maintenant +le but de la vie n’est plus le plaisir, on ne doit +songer qu’à faire son salut et à gagner le ciel.</p> + +<p>Ces deux religions si dissemblables vécurent côte +à côte pendant près de six siècles, chacune s’efforçant +de faire triompher sa morale et ses idées.</p> + +<p>Il est tout naturel que, conformément à son dogme +et pour mettre les mœurs en rapport avec le nouvel +état social qu’elle voulait établir, l’Église chrétienne +ait protesté contre les jeux sanglants du cirque et +contre les turpitudes du théâtre romain. Il est également +naturel que, pour agir plus efficacement +encore et supprimer le mal en en supprimant les +auteurs, elle ait proscrit tous ceux qui apportaient +une collaboration quelconque à ces spectacles pernicieux : +histrions, bouffons, mimes, pantomimes, +danseurs musiciens, cochers, factionnaires, etc., tous +confondus sous le terme générique de comédiens.</p> + +<p>Une autre cause suffirait encore à expliquer sa +sévérité contre les spectacles ; trop souvent elle en +faisait les frais. On ne se contentait pas en effet d’y +tourner en dérision ses dogmes et ses cérémonies, +ses néophytes par centaines étaient jetés aux bêtes +et servaient aux plaisirs du peuple dans les jeux +du cirque.</p> + +<p>Mais la raison principale qui provoqua les rigueurs +des Pères de l’Église, c’est que les spectacles à +Rome n’étaient autre chose, nous l’avons vu, que +des cérémonies religieuses, des actes véritables de +piété envers les dieux. Comment, dans de pareilles +conditions, l’Église chrétienne n’aurait-elle pas +condamné les représentations publiques et ceux qui +y prenaient part ? N’était-il pas pour elle d’une +importance vitale de sévir sans pitié contre tout ce +qui formait obstacle à son établissement et perpétuait +les souvenirs du paganisme ? En réalité cette +question du théâtre fut une question purement religieuse +et tous les autres motifs invoqués ne furent +que secondaires.</p> + +<p>Les Pères de l’Église l’ont implicitement reconnu. +Saint Isidore, dans ses <i>Origines</i>, invite les chrétiens +à s’abstenir des jeux du cirque où les superstitions +païennes présentent aux regards le triomphe de la +vanité, de la débauche et de l’idolâtrie.</p> + +<p>« Que dirai-je des vaines et inutiles occupations +de la comédie et des grandes folies de la tragédie ? +s’écrie saint Cyprien<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. Quand même ces choses ne +seraient pas consacrées aux idoles, il ne serait pas +néanmoins permis aux fidèles chrétiens d’en être +les acteurs et les spectateurs. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Évêque de Carthage au troisième siècle.</p> +</div> +<p>« Vous me demandez, dit encore saint Cyprien +à un évêque qui l’avait consulté, si un comédien +doit être reçu dans notre religion. Il ne convient ni +à la Majesté divine, ni à l’honneur de l’Église, de +se souiller par un infâme commerce<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Non seulement saint Cyprien refuse la communion au comédien, +mais il la refuse encore à celui qui, sans être comédien, +s’occupe à instruire, à former, à exercer les comédiens. « C’est +perdre plutôt qu’instruire la jeunesse, dit-il, que de lui enseigner +ce qu’elle ne doit jamais apprendre et qu’on n’aurait jamais +dû savoir. On ne peut communiquer avec un tel homme, mais +cependant s’il est pauvre, qu’il revienne sincèrement de ses +désordres et qu’il cesse d’engraisser des victimes pour l’enfer, +on peut lui faire l’aumône. »</p> +</div> +<p>« N’allons point au théâtre, dit Tertullien<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, qui +est une assemblée particulière d’impudicité… où +un comédien y joue avec les gestes les plus honteux +et les plus naturels, où des femmes, oubliant la pudeur +de leur sexe, osent faire sur un théâtre, et à la +vue de tout le monde, ce qu’elles auraient honte de +commettre dans leurs maisons, où elles ne sont vues +de personne. On y fait paraître jusqu’à des filles perdues, +victimes infâmes de la débauche publique… +Je ne dis rien de ce qui doit demeurer dans les ténèbres, +de peur d’être coupable de ces crimes par +le seul récit que j’en ferais<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Célèbre Père de l’Église latine (160-230).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Lactance parle des mouvements pleins d’impudence que l’on +voit dans la personne des comédiens. Leurs corps efféminés sous +la démarche et l’habit de femmes représentent les gestes les +plus lascifs, les plus dissolus.</p> +</div> +<p>Saint Chrysostome<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> compare ceux qui, de son +temps, allaient à la comédie, à David prenant plaisir +à regarder nue dans son bain Bethsabée, et il dit +que le théâtre est le rendez-vous de tous les crimes, +que tout y est plein d’effronterie, d’abomination et +d’impiété<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Père de l’Église et évêque de Constantinople (347-407).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> D’après saint Salvien, prêtre du quatrième siècle, « la comédie +est pire que le blasphème, le larcin, l’homicide et tous +les autres crimes ». Ces crimes en effet ne rendent pas coupables +ceux qui en sont spectateurs ou qui en entendent le récit, tandis +qu’on ne peut voir les jeux du théâtre sans tomber dans le +désordre ; le spectateur est complice de l’acteur, ceux qui +étaient allés chastes à la comédie en reviennent adultères.</p> +</div> +<p>On voit, par ces quelques citations, ce que l’Église +proscrit dans les spectacles. Ce sont les souvenirs de +l’idolâtrie, les impudicités auxquelles on assiste, les +blasphèmes qu’on y entend. Idolâtries, impudicités, +blasphèmes, c’est là en effet tout le théâtre romain à +l’époque des Pères. Quoi de plus naturel, de plus +légitime que leurs anathèmes contre de si détestables +exemples ?</p> + +<p>La campagne contre les comédiens fut poursuivie +par les conciles.</p> + +<p>Le canon 62 du concile d’Elvire<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, tenu l’an 305, +concerne les histrions, les pantomimes et les cochers +du cirque :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Le concile d’Elvire est le premier qui ait été réuni en +Espagne.</p> +</div> +<p>« S’ils veulent embrasser la foi chrétienne, y est-il +dit, nous ordonnons qu’ils renoncent auparavant à +leur profession et s’engagent à ne plus l’exercer ; +qu’ensuite ils soient admis<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a> ; s’ils manquent à leur +promesse, qu’ils soient chassés et retranchés de +l’Église. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Bien des comédiens profitèrent de la permission que l’Église +leur accordait et se réconcilièrent avec elle. Plusieurs même +furent canonisés. On peut citer : Genest, acteur célèbre du temps +de Dioclétien ; Porphyre, comédien d’Andrinople, sous Julien +l’Apostat ; Ardélion, qui vécut à l’époque de Justinien.</p> +</div> +<p>Le canon 5 du premier concile d’Arles, tenu l’an +314, porte :</p> + +<p>« Nous ordonnons que tous les cochers du cirque +et les comédiens soient séparés de la communion +tant qu’ils exercent ce métier. »</p> + +<p>Le troisième concile de Carthage, en 397, défend +aux enfants des évêques ou des clercs<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> de donner des +spectacles profanes et même d’y assister, comme cela +était défendu aux laïques eux-mêmes (canon 11). +On lit encore dans le trente-cinquième canon : +« On ne refusera ni le baptême, ni la pénitence +aux gens de théâtre, ni aux apostats convertis. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> On sait que pendant assez longtemps le mariage des prêtres +fut autorisé.</p> +</div> +<p>Tous ces canons sont fort logiques et n’ont rien +d’excessif. Il était vraiment bien naturel que l’Église +exigeât des comédiens, qui se convertissaient, de +quitter tout d’abord le théâtre, c’est-à-dire le culte +des faux dieux, et qu’elle continuât à les exclure de +la communion s’ils persistaient dans leur profession. +Il ne faut pas oublier en effet que ces canons concernaient +une catégorie d’individus qui tous encore +étaient païens.</p> + +<p>Les conciles d’Arles, d’Elvire, de Carthage, etc., +n’étaient que provinciaux et leur autorité par conséquent +ne s’étendait pas au delà de la province ecclésiastique +dans laquelle ils avaient été rassemblés<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. +Comment leur doctrine, en ce qui concernait les +comédiens tout au moins, se répandit-elle ? Par une +raison fort simple. Dans ces premiers temps du +christianisme, les conciles, même provinciaux, réunissaient +des évêques de différents pays et tranchaient +des questions qui intéressaient l’Église entière ; il en +résultait que leurs canons jouissaient d’un grand +crédit. Le concile d’Arles, par exemple, fut dans ce +cas ; on y comptait plus de six cents évêques venus +des Gaules, de l’Afrique, de l’Italie, de la Sicile, de +la Sardaigne, de l’Espagne et du pays des Bretons, +etc. Une fois de retour dans leur diocèse, ces +prélats s’empressaient d’appliquer les canons qu’ils +avaient contribué à faire adopter<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>. C’est ainsi que +les décisions de quelques conciles au sujet des comédiens +furent bientôt admises dans un grand nombre +de provinces ; mais il n’y eut jamais de condamnation +générale prononcée contre les gens de théâtre +ni par les papes, ni par un seul concile œcuménique.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Il y a trois sortes de conciles :</p> + +<p>1<sup>o</sup> Le concile général ou œcuménique : Ses canons sont obligatoires +pour toute l’Église ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Le concile national, ses canons sont obligatoires pour la +nation entière ;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Le concile provincial, qui a force de loi pour toute la province +ecclésiastique.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Chaque évêque a le droit en synode (réunion des prêtres +du diocèse), ou hors du synode, de porter des lois particulières +pour son diocèse ; c’est à lui d’apprécier si ce qui est admis dans +le diocèse voisin doit être défendu dans le sien propre, et réciproquement.</p> +</div> +<p>A l’infamie civile, qui déjà frappait les histrions de +par la loi du préteur, s’ajouta donc l’infamie canonique. +Désormais l’Église chrétienne les regarde comme +exclus de la communion, et, imitant les rigueurs +de la loi romaine, elle les place sur le même rang +que la prostituée. Elle les prive du sacrement de +la pénitence ; aucun prêtre ne peut leur donner l’absolution, +à moins qu’ils ne quittent irrévocablement +leur métier. On ne refuse pas le baptême à +leurs enfants, puisqu’on l’accorde même aux enfants +d’hérétiques, mais on ne peut le donner à un adulte +comédien. On n’accepte les histrions ni comme parrain +ni comme marraine, on leur refuse la confirmation, +le sacrement du mariage, la sainte communion, +à la vie et à la mort, même à Pâques, +soit en secret, soit publiquement ; enfin on ne leur +accorde même pas la sépulture ecclésiastique.</p> + +<p>Les canons des conciles ne produisirent pas plus +d’effet que les objurgations des saints Pères ; la foule +se pressa plus nombreuse que jamais aux représentations +publiques.</p> + +<p>En 312, Constantin<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> embrasse le christianisme. +En 313, par l’édit de Milan, il déclare la religion +chrétienne religion de l’empire. Soutenue par le +gouvernement, l’Église redouble d’efforts dans sa +lutte contre la société païenne, mais elle reste +impuissante devant la vogue croissante des spectacles. +On a même dû multiplier les jours de fête ; +en 345, on en compte jusqu’à 175 par an. Le goût +des peuples pour le théâtre est tel, qu’ils en oublient +jusqu’au soin de leur défense. Carthage est prise +par les Vandales<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> pendant que toute la population +assiste à une représentation du cirque, et les applaudissements +des spectateurs sont assez bruyants pour +couvrir les cris de ceux qu’on égorge dans la ville.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Né en 274, proclamé César en 306. En 330, il transporte le +siège de l’empire à Byzance. Il meurt en 337.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> La prise de Carthage eut lieu en 345.</p> +</div> +<p>Le même sort fut partagé par la ville d’Antioche, +dont l’empereur Julien disait : « On y voit tant +d’acteurs, danseurs, sauteurs, joueurs d’instruments, +qu’il y a plus de comédiens que de citoyens. » Le +peuple assistait dans le cirque aux bouffonneries +d’un mime, lorsque les Perses s’emparèrent de +la ville.</p> + +<p>Ces deux exemples passèrent pour une punition +du ciel et fournirent à l’Église un nouvel et facile +argument contre le théâtre.</p> + +<p>On pourrait s’étonner de l’acharnement déployé +par le christianisme dans cette lutte, si l’on ne savait +par les conciles eux-mêmes que les prêtres de la +religion nouvelle se montraient aussi passionnés +pour ces spectacles païens que le reste du peuple, +et que les menaces et les châtiments de leurs supérieurs +ecclésiastiques ne pouvaient les en détourner.</p> + +<p>On comprend combien à une époque de transition, +et dans ces premiers siècles presque barbares, +il était difficile pour l’Église d’obtenir de ses serviteurs +une régularité parfaite et une stricte observance +de ses préceptes. Il fallut des siècles à cette +société encore tout imprégnée du paganisme et de +l’effroyable dissolution de la Rome païenne, pour +s’habituer aux mœurs nouvelles ; le clergé lui-même +ne s’épura que peu à peu et fort lentement.</p> + +<p>Le concile de Laodicée<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> est bien instructif à cet +égard. Ses canons interdisent aux prêtres et aux +clercs de prêter à usure<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>, de fréquenter les cabarets, +de faire les agapes dans l’église, d’y manger +et d’y dresser des tables, de se baigner avec des +femmes<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>, d’être magiciens, enchanteurs, mathématiciens +ou astrologues, de faire des ligatures ou +phylactères<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>, d’assister aux spectacles qui se font +aux noces et aux festins, d’y danser, etc.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Le concile de Laodicée (Asie Mineure) fut tenu vers 364. +C’est un des plus célèbres de l’antiquité.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Plus tard, on excommunia les usuriers parce qu’il y avait +un grand nombre de prêtres qui exerçaient ce métier.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Les Romains étaient loin d’avoir sur la pudeur les mêmes +idées que nous ; le nu ne les choquait pas. L’usage des bains +communs aux deux sexes existait de tout temps chez eux et il +fallut à l’Église plusieurs siècles d’efforts pour arriver à déraciner +à peu près cet usage : « Que dirai-je des vierges qui vont se +laver dans les bains publics, écrit saint Cyprien, et qui prostituent +aux yeux lascifs des corps consacrés à la pudeur ? Car +lorsqu’elles s’exposent ainsi nues à la vue des hommes, ne fomentent-elles +pas les passions déshonnêtes ? N’allument-elles pas +les désirs de ceux qui les regardent ? « C’est à eux, dites-vous, à +voir avec quels desseins ils viennent là ; pour moi, je ne songe +qu’à me laver et à me rafraîchir. » Un bain de cette sorte ne +vous nettoie pas, mais vous salit encore davantage. Vous ne +regardez personne impudiquement ; à la bonne heure, mais l’on +vous regarde impudiquement ; vos yeux ne sont point souillés +d’un plaisir infâme, mais le plaisir que vous donnez aux autres +vous souille vous-même. Du bain, vous en faites un spectacle, et +l’on ne voit pas sur le théâtre des choses plus déshonnêtes que +celles que vous y faites. » Au septième siècle, le concile de +Constantinople <span lang="la" xml:lang="la">in Trullo</span> interdisait encore aux prêtres, sous peine +de déposition, et aux laïques, sous peine d’excommunication, de +se baigner avec des femmes.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Les phylactères dont il est parlé dans ce canon sont les amulettes, +c’est-à-dire les prétendus remèdes accompagnés d’enchantement +pour guérir ou prévenir les maladies.</p> +</div> +<p>On renouvela ces défenses pendant plusieurs +siècles<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>, mais sans grand succès.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> L’Église eut toutes les peines du monde à moraliser ses clercs. +Ainsi en 692 le concile de Constantinople prononce la peine de +la déposition contre ceux du clergé qui auront eu commerce avec +une vierge consacrée à Dieu ; il renouvelle les anciens canons +qui défendent aux clercs d’avoir avec eux des femmes étrangères ; +il leur défend d’exiger de l’argent pour donner la communion ; +il condamne à la déposition les prêtres qui feront commerce de +nourrir et d’assembler des femmes de mauvaise vie, ceux qui, +sous le nom de mariage, enlèveront des femmes ou prêteront +secours aux ravisseurs, etc., etc. On pourrait multiplier les citations.</p> +</div> +<p>Les empereurs, aussi bien en Orient qu’en Occident<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>, +s’efforçaient de concilier les désirs de +l’Église avec les nécessités de leur gouvernement. +Ils défendirent expressément de donner des représentations +le dimanche et les jours de fête, pour ne +pas profaner les jours consacrés au culte du Seigneur. +Saint Chrysostome obtint même d’Arcadius<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> +l’abolition des jeux Majuma ; mais l’empereur, malgré +les pressantes instances du saint, refusa de supprimer +les autres spectacles, « de peur d’attrister +le peuple ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> A la mort de Théodose le Grand, ses deux fils Honorius et +Arcadius se partagèrent l’empire.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Fils aîné de Théodose, il naquit en 384 et mourut en 408. +A la mort de son père, il reçut en partage l’empire d’Orient.</p> +</div> +<p>En effet, malgré leur ardeur de néophytes et leur +très vif désir de se conformer aux vœux de l’Église, +les empereurs ne se souciaient nullement de risquer +leur popularité et de compromettre leur sûreté ; +or, ils se rendaient très bien compte que la suppression +des théâtres entraînerait des séditions +redoutables, que le peuple se soulèverait, que les +histrions eux-mêmes prendraient les armes et que +l’imprudent, qui aurait osé toucher à cette corporation +si nombreuse et si dangereuse, expierait +probablement son audace par la perte de son +trône.</p> + +<p>Ce qui se passa à l’époque de Justinien<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a> montre +bien à quel point était justifiée la terreur qu’inspiraient +les comédiens. Sous son règne les factions +du cirque devinrent des partis politiques et religieux. +Les bleus, soutiens acharnés de l’orthodoxie, s’attachèrent +à l’empereur ; les verts penchaient pour +l’hérésie et voulaient rétablir la famille déchue +d’Anastase. Cette rivalité donna naissance à des +luttes effroyables. Constantinople fut livrée au pillage +et incendiée. Après plusieurs jours de lutte, +Justinien eut le dessus ; les verts furent écrasés ; +plus de 40 000 hommes périrent.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Il fut associé à l’empire en 537 ; la mort de Justin le laissa +seul maître du pouvoir quelques mois plus tard.</p> +</div> +<p>Ce terrible événement fit supprimer le nom de +faction dans les jeux du cirque ; mais la passion +pour les spectacles n’en fut nullement atténuée.</p> + +<p>Justinien abolit l’idolâtrie dans tout l’Orient, et +il s’efforça de seconder en toutes choses les vues du +clergé. C’est sous son règne que la religion chrétienne +obtint enfin l’abrogation de cette loi barbare, +qui empêchait le comédien une fois monté sur le +théâtre d’en descendre jamais. Les empereurs chrétiens +avaient adopté presque en entier le droit romain +et ils avaient reproduit, sans y rien changer, +tout ce qui concernait les histrions. Il en résultait +qu’il y avait contradiction absolue entre la loi civile +et la loi religieuse : la première ne permettait pas +au comédien de quitter sa profession, la seconde le +repoussait sans pitié tant qu’il l’exerçait. En vain +l’Église avait-elle demandé qu’on permît à ceux +qui se convertissaient de ne plus paraître sur le +théâtre ; pendant longtemps elle n’avait pu l’obtenir. +Sous Honorius<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a> elle eut un instant gain de cause ; +mais l’empereur dut rapporter son décret pour ne +pas s’exposer à une sédition. Le christianisme finit +cependant par triompher de toutes les résistances, +et Justinien par une loi autorisa le comédien converti, +libre ou esclave, à ne plus remonter sur +le théâtre : personne au monde, pas même son +père, pas même son maître, n’eut le droit de l’y +contraindre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Deuxième fils de Théodose (384-423). Il avait reçu en partage +l’empire d’Occident.</p> +</div> +<p>L’empereur ne prit pas avec moins de zèle les +intérêts de la religion contre les écarts du clergé. +Les censures ecclésiastiques étant impuissantes, il +fit une loi qui défendit aux prêtres de paraître aux +spectacles sous peine de graves châtiments canoniques<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a> :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Les contrevenants devaient être interdits et enfermés trois +ans dans un monastère.</p> +</div> +<p>« Nous les y avons souvent exhortés, dit l’empereur, +mais sans succès : Nous ordonnons donc +que nul diacre, nul prêtre et, bien plus expressément, +que nul évêque n’assistera jamais aux jeux +publics de dés, ni aux spectacles du théâtre, s’il est +croyable qu’il y en ait qui y assistent ; car qui pourrait +croire qu’on y voit ceux qui, par ordination, +doivent entretenir un commerce perpétuel avec +Jésus-Christ et attirer sur les fidèles l’Esprit-Saint, +ceux dont la tête et les mains sont consacrées à +Dieu par l’onction sainte, afin qu’ils conservent tous +leurs organes exempts de toute souillure ? »</p> + +<p>Les sévérités de la loi étaient d’autant plus pressantes +qu’on voyait des prêtres ne plus se contenter +d’assister aux spectacles, mais encore embrasser +eux-mêmes la profession maudite. « Si quelque ecclésiastique, +dit la loi, déshonore la dignité de son +état jusqu’à se faire comédien, il devient infâme et +perd tout privilège clérical. » Cependant on ne le +condamne pas immédiatement et l’on pousse la faiblesse +jusqu’à lui laisser un an pour quitter la +scène et rentrer dans le giron de l’Église.</p> + +<p>Justinien défendit encore aux sénateurs et aux +grands officiers de s’unir à des femmes de théâtre ; +mais il négligea de prêcher d’exemple et épousa +lui-même Théodora, la célèbre comédienne.</p> + +<p>L’empire d’Orient échappa en partie aux invasions +des barbares ; les spectacles purent donc y +subsister sans difficulté. Constantinople fut envahie +par les bouffons, les chanteurs, les danseurs, les +farceurs, etc. Comme par le passé, on vit les prêtres +de la religion chrétienne assister sans scrupule à +leurs jeux et les conciles ne cesser de fulminer +contre des spectacles que tous leurs efforts avaient +été jusqu’alors impuissants à déraciner. Le concile +de Constantinople <span lang="la" xml:lang="la">in Trullo</span>, l’an 692<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, défend à tous +les ecclésiastiques d’assister ou de prendre part aux +courses de chevaux et aux spectacles des farceurs. Il +interdit aux clercs, sous peine de déposition, et aux +laïques, sous peine d’excommunication, de se trouver +aux spectacles et aux combats contre les bêtes, ou +de faire sur le théâtre les personnages de farceurs +et de danseurs. Il ordonne de supprimer divers jeux +indécents qui se faisaient aux jours des Calendes, +les danses publiques des femmes, les déguisements +d’hommes en femmes, de femmes en hommes ; +l’usage des masques et l’invocation de Bacchus +pendant les vendanges, etc.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Il s’assembla dans le dôme du palais nommé en latin <i lang="la" xml:lang="la">trullus</i>.</p> +</div> +<p>Qu’étaient devenus les théâtres en Occident depuis +l’invasion des barbares ?</p> + +<p>Dans les Gaules, en Italie, en Espagne, en Afrique, +l’Église n’eut plus besoin de les proscrire ; ils disparurent +tout naturellement sous les pas des Goths et +des Vandales. Rome, cependant, échappa quelque +temps encore à une destruction complète, et c’est ce +qui explique comment les spectacles purent s’y +maintenir jusqu’au temps du pape Gélase<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>, à la fin +du cinquième siècle. Ce pontife ne parvint qu’à +grand’peine à faire cesser les Lupercales ; elles duraient +encore grâce à l’impudicité qui en faisait le +fond et qui les rendait un des plaisirs favoris de la +populace.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Il fut pape de 492 à 496.</p> +</div> +<p>Sous Justinien, Rome fut prise et pillée par +Totila<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> ; à partir de ce moment les représentations +théâtrales, derniers vestiges du paganisme, disparurent +complètement.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> En 546.</p> +</div> +<p>La Provence, elle aussi, tant qu’elle échappa à +l’invasion, conserva ses comédiens, en dépit de tous +les efforts du clergé. En 446, saint Hilaire, évêque +d’Arles, fit enlever les marbres de l’amphithéâtre +pour décorer les églises, il fit briser les statues et +ordonna d’en enfouir les débris, « afin, dit-il, d’ôter +à l’idolâtrie tout prétexte de retour ». Cette persistance +des spectacles motiva le deuxième concile +d’Arles<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a> qui, comme le précédent et sans plus de +succès, condamna les comédiens et les conducteurs +de chars dans les jeux publics. Au commencement +du sixième siècle, saint Césaire<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a> fulminait encore +contre le théâtre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> En 452.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Évêque d’Arles.</p> +</div> +<p>L’invasion de la Provence par les Francs mit fin +aux représentations publiques en Occident.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br> +<span class="xsmall ssf">DU SIXIÈME AU QUATORZIÈME SIÈCLE</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Premiers essais dramatiques dans les églises. — <i>La +fête des fous</i>. — <i>Les Mystères</i>. — <i>Confrérie de la Passion</i>.</p> + + +<p>Au fur et à mesure que le monde romain s’écroule +sous les invasions réitérées des barbares, l’Église +chrétienne recueille la civilisation près de disparaître ; +mais ces arts, ces sciences, ces lettres, qu’elle sauve +d’un irrémédiable naufrage, elle s’en empare et s’en +fait la gardienne exclusive. Puis, les transformant +sous l’inspiration de sa morale et les adaptant à son +dogme, elle s’en sert pour dominer toutes les facultés +humaines et édifier la civilisation chrétienne sur les +ruines du polythéisme.</p> + +<p>Du sixième au douzième siècle, on traverse une +période hiératique ; l’Église est toute-puissante ; c’est +elle qui a sauvé le monde de la barbarie, et les peuples +reconnaissants acceptent son joug sans résistance +et même avec bonheur.</p> + +<p>Nous allons voir se reproduire au moins pendant +cette période, en ce qui concerne le théâtre, les +mêmes transformations auxquelles nous avons assisté +en Grèce et en Italie aux époques sacerdotales. Nous +allons voir l’art dramatique renaître dans le sanctuaire +et s’y développer peu à peu, jusqu’au jour +où, par la force même des choses, l’Église devenant +impuissante à le retenir, il lui échappera sans retour.</p> + +<p>Même à l’époque où les Pères de l’Église et les +conciles jetaient leurs anathèmes contre les spectacles, +le christianisme n’avait pu échapper à ce besoin +impérieux de toutes les religions naissantes et il +avait dû céder à cette loi fatale qui le condamnait à +se servir du théâtre que lui-même proscrivait. Dès +les premiers siècles de son établissement, on le voit +recourir à ce précieux moyen de séduction et de +puissance ; il institue des représentations destinées +à faire connaître les mystères du culte nouveau, à +les propager et à donner aux fidèles des enseignements +nobles et élevés.</p> + +<p>Noël, la Circoncision, l’Épiphanie, l’Assomption, +l’Ascension, la Pentecôte<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>, etc., etc., servent de prétexte +à des cérémonies symboliques qui se célèbrent +dans le temple et auxquelles le peuple accourt en +foule.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Pendant le moyen âge, l’usage s’était établi d’accorder au +peuple, à l’occasion des principales fêtes de l’année, des immunités +et des franchises qui rappelaient absolument celles dont +jouissaient les Grecs aux fêtes Dionysiaques.</p> +</div> +<p>« L’Église, a dit M. Magnin<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>, faisait appel à l’imagination +dramatique ; elle instituait des cérémonies +figuratives, multipliait les processions et les translations +de reliques, et instituait enfin ses offices, qui +sont de véritables drames : celui de <span lang="la" xml:lang="la">præsepe</span> ou de +la crèche, à Noël ; celui de l’étoile ou des trois rois, +à l’Épiphanie ; celui du sépulcre ou des trois Maries, +à Pâques, où les trois saintes femmes étaient représentées +par trois chanoines, la tête voilée de leur +aumusse, <i lang="la" xml:lang="la">ad similitudinem mulierum</i>, comme dit +le Rituel ; celui de l’Ascension, où l’on voyait, quelquefois +sur le jubé, quelquefois sur la galerie extérieure, +au-dessus du portail, un prêtre représenter +l’ascension du Christ : toutes cérémonies vraiment +mimiques, qui ont fait longtemps l’admiration des +fidèles, et dont l’orthodoxie a été reconnue par une +bulle d’Innocent III… On voit encore le génie naissant +du christianisme s’essayer au drame, soit dans +des compositions littéraires et érudites, soit dans les +dialogues des liturgies apostoliques, où le prêtre, le +diacre et le peuple prennent successivement la parole ; +soit surtout dans l’établissement de quelques +usages presque scéniques, comme les chants alternatifs +pendant les repas communs ou agapes, les +danses pratiquées à de certaines processions et autour +des tombeaux des martyrs ; soit enfin dans une foule +d’autres coutumes. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> <i>Origines du théâtre moderne</i>.</p> +</div> +<p>Le christianisme ne se borna pas dans ses tentatives +dramatiques aux cérémonies figuratives dont +nous venons de parler. Dès le sixième siècle, de véritables +jeux scéniques et même l’usage des masques +pénètrent dans certains monastères de femmes ; dès +les huitième et neuvième siècles les obsèques des +abbés et des abbesses se terminent par de petits drames +funèbres, dont les religieux et les religieuses se +partagent les rôles. Au dixième siècle, on voit fréquemment +représenter dans les couvents les vies de +saints et les pieuses légendes des martyrs. Aux +onzième et douzième siècles, le drame ecclésiastique +se déploie dans les cathédrales avec splendeur et +magnificence<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Magnin, <i>Origines du théâtre moderne</i>.</p> +</div> +<p>L’art dramatique n’a donc pas disparu tout entier +avec le théâtre romain ; il s’est, il est vrai, complètement +modifié et transformé, mais il n’y a pas eu, à +proprement parler, d’interruption entre l’art ancien et +l’art nouveau. Il en résulta que l’influence des fêtes +païennes pénétra dans l’Église chrétienne et que +dans maintes coutumes on retrouve leurs traces profondément +marquées.</p> + +<p>Les cérémonies pieuses qui avaient lieu dans le +temple, et où le clergé jouait le premier rôle, n’étaient +pas toujours en effet des objets d’édification ; à +certains jours de l’année, on y ajoutait des bouffonneries +indécentes et les parodies les plus scandaleuses +se mêlaient quelquefois à la célébration du +culte.</p> + +<p>L’Église supporta pendant des siècles ces spectacles +sacrilèges ; on ne s’expliquerait pas cette longue +tolérance, si l’on ne savait que sa politique a toujours +été de transformer ce qu’elle ne pouvait détruire. +Les temples du paganisme qui avaient échappé à +la ruine, elle les a bénits, puis s’en est servi pour +son propre usage. Elle a agi de même pour les traditions +païennes qui avaient résisté à ses attaques ; +quand elle les vit profondément enracinées dans +l’esprit du peuple, au lieu de poursuivre une lutte +stérile, elle les adopta et les transforma en légendes +chrétiennes. C’est ainsi que l’on vit figurer dans +le culte catholique ces idolâtries qui rappelaient +à s’y méprendre les fêtes de l’antiquité, les Saturnales, +les Calendes, les Lupercales. Les principaux +saints de la religion nouvelle se partagèrent la succession +des divinités de l’Olympe ; les fêtes de saint +Nicolas, saint Martin, saint Éloi, sainte Catherine, +donnaient lieu à des réjouissances où revivaient +toutes les coutumes du paganisme.</p> + +<p>La plus importante de ces fêtes du moyen âge était +celle des <i>Fous</i>, appelée aussi fête des <i>Diacres</i>, des +<i>Innocents</i> ou de l’<i>Ane</i><a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>, suivant les époques et les +localités. Elle avait pour but de rappeler aux puissants +de la terre que leur supériorité ne serait pas +éternelle, et pendant sa durée tous les rangs ecclésiastiques +se trouvaient confondus<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>. C’était un souvenir +évident des Saturnales.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Il y avait dans la fête de l’Ane un chant qui imitait complètement +l’« <span lang="la" xml:lang="la">Evoe, Bacche</span> », des adorateurs de Bacchus.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Elle avait lieu une fois l’an, au mois de décembre, et durait +plusieurs jours.</p> +</div> +<p>La cérémonie se composait d’une espèce de drame +liturgique moitié religieux, moitié burlesque. On +dressait le théâtre au milieu même des églises et +l’on y commettait toute espèce de folies. On élisait +un évêque et même quelquefois un pape des fous ; +on le revêtait d’habits pontificaux et on le promenait +par la ville au son des cloches et des instruments. Les +prêtres se montraient barbouillés de lie et travestis +de la manière la plus ridicule, souvent demi-nus ou +couverts de peaux de cerf ; ils entraient dans le +chœur en dansant et en chantant des chansons +obscènes, les diacres et les sous-diacres mangeaient +des boudins et des saucisses sur l’autel, devant le +célébrant ; ils jouaient, sous ses yeux, aux cartes, aux +dés, à la pomme, aux boules, enfin ils brûlaient dans +les encensoirs des morceaux de vieilles savates et lui +en faisaient respirer l’odeur<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Millin. — La fête des fous ne fut définitivement supprimée +qu’en 1547.</p> +</div> +<p>Les jeunes clercs, les sous-diacres officiaient publiquement +à la place des prêtres. Ensuite, « ils se promenaient +dans des chariots par les rues, et montaient +sur des échafauds, chantant toutes les chansons les +plus vilaines et faisant toutes les postures et toutes +les bouffonneries les plus effrontées<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. » Le clergé +ne jouait pas seul un rôle dans ces grotesques parodies, +les laïques étaient souvent admis à y prendre +part.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Mézeray.</p> +</div> +<p>Ce ne fut pas seulement dans les cathédrales et +dans les collégiales qu’eut lieu cette fête impie ; +elle avait pénétré dans les monastères des deux +sexes, et le jour de sa célébration on y autorisait +les plus coupables folies ; les religieuses elles-mêmes +se déguisaient avec une grande indécence<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Les bas-reliefs obscènes qui se trouvent sculptés en si +grand nombre sur les murs des cathédrales, et où les prêtres +eux-mêmes ne sont pas plus respectés que la décence, témoignent +encore des excès que le clergé tolérait pendant ces jours de fête.</p> +</div> +<p>Ces bouffonneries étranges, et qu’on a peine à +s’expliquer aujourd’hui, avaient cependant leur raison +d’être ; elles rompaient la monotonie de la vie +du cloître et le peuple, gémissant sous la glèbe, frappé +sans cesse par les maladies, la famine et la guerre, y +trouvait une utile diversion à sa misère et à ses +maux.</p> + +<p>En dehors de ces fêtes qui n’étaient qu’accidentelles, +en dehors des cérémonies pieuses données +fréquemment dans les couvents et les églises, il n’y +eut en fait d’art dramatique pendant la plus grande +partie du moyen âge que les farces grossières des +bateleurs.</p> + +<p>A côté du théâtre religieux créé par l’Église +et resté entièrement sous sa domination, il existait +en effet un théâtre populaire. Après la disparition +des spectacles sous les invasions des barbares, les +jeux des carrefours n’avaient pas complètement disparu ; +les mimes, en petit nombre, il est vrai, avaient +continué leurs danses et leurs farces, et on les vit +pendant plusieurs siècles errer de province en province +et « porter la semence de cette mauvaise +plante que le christianisme avait arrachée »<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Riccoboni, <i>Réflexions historiques et critiques sur les +théâtres de l’Europe</i>.</p> +</div> +<p>A l’époque de Charlemagne ils reparurent en +grand nombre ; ils venaient de l’Orient, où leurs +jeux s’étaient perpétués sans interruption.</p> + +<p>Pendant les dixième, onzième et douzième siècles, +on continua à ne rencontrer en fait de comédiens que +des danseurs et des jongleurs ; les uns faisaient +métier de réjouir le peuple par des sauts périlleux et +des postures ridicules ; les autres se rendaient dans +les maisons particulières et contribuaient à l’agrément +des festins par leurs chants et leurs danses. +Ces spectacles suffisaient à l’imagination des peuples.</p> + +<p>A partir du treizième siècle, il n’en est plus ainsi +et nous allons voir le drame moderne se dégager +peu à peu de la pensée religieuse qui lui a donné +naissance.</p> + +<p>De même qu’en Grèce le grand nombre des initiés +avait forcé les prêtres à quitter le temple et à +transporter leurs rites mystérieux dans le terrain +sacré qui l’entourait, de même, au moyen âge, le +clergé fut insensiblement amené à représenter hors +de l’église certains drames liturgiques dont la +pompe et l’éclat attiraient une grande affluence et +pour lesquels l’espace restreint du sanctuaire devenait +insuffisant. On les joua d’abord sur les parvis +ou dans les cimetières, qui toujours entouraient +les églises.</p> + +<p>Ces représentations obtenant le plus grand succès, +et le nombre des personnages qui y prenaient +part augmentant sans cesse, il fallut recourir au +concours des laïques. Le clergé choisit lui-même des +acteurs parmi les fidèles, et peu à peu il organisa +des confréries qu’il conviait à lui prêter assistance +et au besoin à le suppléer.</p> + +<p>C’était le premier pas vers l’émancipation du +théâtre. Les confréries allaient se trouver entraînées +tout naturellement à s’approprier le genre +auquel on les exerçait, et à jouer pour leur propre +compte.</p> + +<p>Quand l’Église comprit que le théâtre était sur le +point de lui échapper, loin d’opposer à cette évolution +inévitable une résistance inutile, elle se mit elle-même +à la tête du mouvement ; puisqu’il devait y avoir un +théâtre, elle résolut de le faire sien et de s’en servir +pour étendre son influence et sa domination. Elle +transporta donc au dehors les spectacles religieux qui +jusqu’à ce moment n’avaient eu lieu que dans les +églises, les couvents et les cimetières ; mais elle +remplaça de simples récits bibliques par des dialogues +auxquels elle donna un développement beaucoup +plus considérable ; elle les transforma ainsi en +véritables drames, destinés à montrer au peuple les +mystères de la religion, à éclairer ces âmes naïves et +confiantes, et à frapper leur imagination enfantine.</p> + +<p>On joua d’abord les divers épisodes de la vie du +Christ, la fuite en Égypte, la Passion, le martyre et +les miracles des saints, enfin les événements remarquables +arrivés aux Croisés pendant leur séjour en +Terre sainte<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> On ne se piquait pas dans ces spectacles d’une pudeur excessive. +Dans le Mystère de sainte Barbe, celle-ci était dépouillée +nue sur la scène ; fréquemment certains rôles figuratifs consistaient +à être tout nus.</p> +</div> +<p>Le peuple prenant le plus vif plaisir à ces Mystères, +un certain nombre de bourgeois se réunirent pour +les représenter régulièrement, et dans ce but ils +louèrent au bourg de Saint-Maur un terrain commode +où ils élevèrent un théâtre. Ils jouaient tous les dimanches +et jours de fête des scènes du Nouveau Testament. +Avant de commencer, un acteur s’avançait sur +le devant de l’estrade et annonçait ainsi le spectacle +au public : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, +nous allons représenter devant vous…, etc. » +Tous les Mystères se terminaient par ces mots : +« <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum laudamus.</i> »</p> + +<p>Ces bourgeois vivaient en si bonne intelligence +avec l’Église, que les curés de Paris avancèrent la +grand’messe et retardèrent l’heure des vêpres pour +que le clergé pût assister aux représentations<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> ; on +vit même pendant fort longtemps des ecclésiastiques +prendre part à ces divertissements dramatiques, et +monter eux-mêmes sur la scène<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> M. Magnin cite un manuscrit du quinzième siècle (Bibliothèque +nationale) qui contient quarante drames ou miracles, tous +en l’honneur de la Vierge, tous précédés ou suivis du sermon, +qui leur servait de prologue ou d’épilogue.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Un jour, à Metz, Monseigneur Nicolle, curé de Saint-Victor, +faillit mourir en croix. Jean de Nicey, chapelain de Métrange, +en jouant Judas, se pendit si maladroitement, qu’on ne le sauva +qu’à grand peine. (Fournel, <i>Curiosités théâtrales</i>.)</p> +</div> +<p>A une époque où le ciel et l’enfer étaient le but +unique et constant des préoccupations du peuple, +les Mystères causèrent une ivresse universelle. Malheureusement, +cet enthousiasme amena quelquefois +des troubles, et en 1398 le prévôt de Paris interdit +les représentations de Saint-Maur.</p> + +<p>Les artistes coururent implorer la justice de +Charles VI. Ce prince fit donner une représentation +en sa présence ; il en sortit tellement satisfait, qu’aussitôt, +« par des lettres et chartes bien et dûment +scellées en lacs de soie et cires vertes », il constitua +les acteurs en société régulière sous le titre de <i>Confrères +de la Passion</i>, et il leur accorda « permission +perpétuelle de représenter tels Mystères qu’il +leur conviendrait ». Il était enjoint au prévôt de +Paris, ainsi qu’à tous les autres officiers, de ne les +molester en aucune façon.</p> + +<p>Cette autorisation royale marque bien nettement +le moment où l’art dramatique sort enfin de l’Église +qui lui a donné asile depuis près de huit siècles, +pour entrer définitivement dans le domaine séculier.</p> + +<p>Autorisés par les lettres du roi à établir leur +industrie à Paris, les Confrères y transportèrent leur +théâtre en 1402 et l’y établirent dans l’hôpital de +la Charité, qu’ils louèrent aux Prémontrés<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> Cette maison avait été bâtie hors de la porte de Paris, du +côté de Saint-Denis, par deux gentilshommes allemands, pour recevoir +les pèlerins et les pauvres voyageurs. Les confrères construisirent +dans la grande salle de cet hôpital un théâtre et ils +y jouèrent leurs pièces. Il se forma, dans la suite, différentes +confréries dans plusieurs villes du royaume. Le Mystère de la +Passion se célèbre encore aujourd’hui tous les dix ans à Oberammergau, +dans la haute Bavière ; il y a environ quatre cents acteurs +qui représentent les principaux événements de l’Écriture, +depuis l’expulsion d’Adam et Ève du Paradis terrestre jusqu’à +la résurrection de Jésus-Christ.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">V<br> +<span class="xsmall ssf">DU TREIZIÈME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Opinion de l’Église sur le théâtre. — Les <i>Scolastiques</i>. — L’Église +de France maintient contre les comédiens les +censures prononcées par les premiers conciles. — Le gallicanisme. — Philippe-Auguste. — Saint +Louis. — Les <i>Clercs +de la basoche</i>. — Les <i>Enfants sans-souci</i>. — Mélange du +sacré et du profane. — Intervention de l’Église. — Léon X. — La +Réforme. — Sévérité des Parlements contre le théâtre. — On +interdit les pièces sacrées aux <i>Confrères de la Passion</i>. — Les +<i>Confrères</i> achètent l’hôtel de Bourgogne. — Renaissance +du théâtre. — Jodelle. — Règne d’Henri III. — <i lang="it" xml:lang="it">Gli Gelosi.</i> — Les +<i>Confrères</i> renoncent au théâtre et cèdent leur privilège. — Troupe +de l’hôtel de Bourgogne. — Henri IV. — Isabella +Andreini.</p> + + +<p>Comment l’Église pouvait-elle concilier cet établissement +progressif d’un théâtre, qui était exclusivement +son œuvre, avec les anathèmes si nettement +formulés par les saints Pères et les conciles contre +les spectacles et les comédiens ?</p> + +<p>Il est bien évident qu’elle ne se frappait pas elle-même +et qu’elle ne considérait à aucun degré le +drame religieux, sous quelque forme qu’on le +représentât, comme rentrant dans la catégorie qu’elle +avait proscrite si sévèrement. Il en fut ainsi tant que +le théâtre resta sous sa tutelle absolue. Quand il eut +échappé à ses mains affaiblies, elle ne modifia pas +sensiblement son opinion, et, si elle le regarda avec +moins de bienveillance, elle ne jugea point tout +d’abord qu’il fût digne de ses rigueurs.</p> + +<p>Du reste, au treizième siècle, une école religieuse +des plus célèbres se sépara nettement de l’opinion +des Pères de l’Église. Les Scolastiques<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> soutinrent +que l’on devait regarder le théâtre, sinon avec faveur, +du moins avec indifférence, et presque tous furent +d’avis de lui faire grâce. Albert le Grand, le fondateur +de l’école, saint Thomas<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>, saint Bonaventure, +saint Antonin, sont unanimes<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>. Ils reconnaissent +que les divertissements sont nécessaires à l’homme +et qu’on peut les autoriser, pourvu toutefois qu’ils +se maintiennent dans les bornes d’une honnête +réserve.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> On désigne par Scolastiques les maîtres renommés qui enseignaient +dans leurs écoles la théologie et la philosophie. A +une époque où les manuscrits étaient rares et hors de prix, le +seul moyen de s’instruire était de faire partie d’une université.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> « L’emploi des comédiens institué pour donner quelque délassement +aux hommes n’est pas en soi illicite, dit saint Thomas, +ils ne sont point dans l’état de péché, pourvu qu’ils usent honnêtement +de leurs talents, c’est-à-dire qu’ils évitent les mots et les +actions défendus et qu’ils ne représentent point dans les temps +qui ne sont point permis. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Un des plus célèbres cependant, Alexandre d’Alès, sous qui +saint Bonaventure étudiait vers l’an 1240, se sépare des autres +auteurs de la même école. Il considère que les jeux portent +d’ordinaire au mal, qu’ils ont toujours passé pour infâmes, et +il les condamne comme ils ont toujours été condamnés pendant +les douze premiers siècles.</p> +</div> +<p>Du moment que l’on admettait la légitimité des +spectacles, ceux qui les représentaient ne devaient +plus encourir de châtiments canoniques.</p> + +<p>Depuis la suppression du théâtre païen, qu’était-il +advenu des censures prononcées contre les +histrions ? Avaient-elles été formellement dénoncées, +ou s’étaient-elles trouvées tout naturellement abrogées ? +Dans tous les pays de l’Europe elles étaient +tombées en désuétude ; en France seulement elles +existaient comme par le passé ; mais au lieu de +les appliquer à ces représentations sacrilèges données +dans les églises, et qui rappelaient si bien le +paganisme, on les réservait uniquement aux tréteaux +populaires, et à ces farces ridicules qui faisaient +la joie des carrefours.</p> + +<p>Cependant depuis le sixième siècle les censures +des premiers conciles n’avaient plus de raison d’être, +puisque l’idolâtrie avait disparu, qu’elles concernaient +des histrions païens et que tout le monde +était chrétien.</p> + +<p>Les vielleurs, jongleurs, tabarins, farceurs, +truands, danseurs de corde, vendeurs d’orviétan, +montreurs d’ours, singes et chiens savants, qui +couraient les villes et les campagnes et amusaient +le peuple, ne ressemblaient en aucune façon aux +histrions de la Rome impériale. Quel rapport pouvait-on +établir entre leurs bouffonneries et les sanglantes +hécatombes des jeux du cirque, les obscénités +du théâtre romain ? En quoi leurs jeux rappelaient-ils +l’idolâtrie et les fêtes religieuses du paganisme ?</p> + +<p>Le genre des farceurs était bas, il est vrai, leurs +plaisanteries souvent grossières, mais ces spectacles +étaient fort bien appropriés à des populations +encore barbares et pour lesquelles un genre plus +raffiné eût été lettre morte. Si on pouvait leur +reprocher de ne pas toujours suffisamment respecter +la décence et de donner au peuple le goût de la +dissipation et du plaisir, c’étaient là de minces +griefs et qui assurément ne motivaient pas les +peines rigoureuses infligées pendant les premiers +siècles.</p> + +<p>Aussi s’explique-t-on fort bien comment ces châtiments +canoniques avaient cessé d’être en vigueur +dans toute l’Europe. En France au contraire ils subsistaient +plus que jamais ; l’autorité spirituelle et +l’autorité séculière se trouvaient d’accord pour les +maintenir, et nous allons voir pour quelles raisons.</p> + +<p>Les bateleurs qui, au temps de Charlemagne, +rapportèrent d’Orient les farces et les jeux burlesques, +furent reçus à bras ouverts. Charmés de ces +spectacles qu’ils ne connaissaient plus, le peuple et +les grands les suivaient avec empressement. Agobard +se plaint qu’on laisse mourir les pauvres de faim et +qu’on comble de biens les histrions.</p> + +<p>L’Église de France ne vit pas reparaître sans +une certaine inquiétude ces comédiens dont elle avait +gardé si mauvais souvenir. Ce sentiment ne fit que +s’accentuer quand elle s’aperçut que son clergé ressentait +encore pour eux cette passion excessive dont +il avait autrefois donné tant de preuves et qui avait +si longtemps résisté à toutes les censures. Elle +s’effraya de le voir fréquenter assidûment des représentations +dont trop souvent la décence était +bannie, et où l’on parodiait même quelquefois les +cérémonies religieuses<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>. Les conciles au neuvième +siècle en prirent prétexte pour interdire sévèrement +à tous les membres du clergé d’entretenir aucuns +rapports avec les comédiens<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a> ; cette interdiction se +comprenait d’autant mieux, que leur situation canonique +ne s’était pas modifiée.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Sous Louis le Débonnaire (778-839), des bouffons jouèrent +des farces revêtus d’habits religieux ; ils furent punis par le bannissement +et des peines corporelles.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Le concile de Chalon-sur-Saône, en 813, défend aux ecclésiastiques +d’assister aux spectacles sous peine de suspense. On +lit dans son neuvième canon : « Les prêtres doivent s’éloigner +de tous les objets qui ne font que charmer les oreilles ou surprendre +les yeux par des apparences vaines et pernicieuses, et ils +ne doivent pas seulement rejeter et fuir les comédies, les farces +et les jeux déshonnêtes, mais ils doivent encore représenter aux +fidèles l’obligation où ils sont de les rejeter et de les fuir. »</p> + +<p>Le concile de Paris, tenu en 829, établit que tous les chrétiens +sont obligés de ne point écouter les bouffonneries et les farces, +à plus forte raison, ajoute-t-il, les ministres du Seigneur doivent-ils +fuir les discours extravagants et déshonnêtes des histrions. +Les conciles de Mayence, de Tours, de Reims, font les mêmes +défenses.</p> +</div> +<p>Elle se perpétua même tout naturellement, par +suite de l’attitude que prit le clergé de France. Pour +se protéger contre les empiétements des papes et +se mettre à l’abri des changements qu’ils apportaient +sans cesse à la discipline, les évêques venaient +de jeter les fondements du gallicanisme : ils déclarèrent +immuables tous les canons promulgués par les +premiers conciles jusqu’au huitième siècle et qui +étaient passés dans les coutumes de l’Église de +France<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>. Du moment qu’on adoptait les canons de +ces conciles, il n’y avait pas de raison de rejeter +ceux qui concernaient les comédiens ; ils se trouvèrent +donc tout naturellement reproduits ; mais il +fut implicitement reconnu et admis qu’ils ne concernaient +que le théâtre populaire et qu’ils ne pouvaient +s’appliquer qu’aux seuls bateleurs dont les +jeux, aux yeux de certains esprits, rappelaient ceux +du paganisme.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Les papes pendant de longs siècles s’efforcèrent d’étendre +leur domination sur toute l’Europe ; la société civile résista de +son mieux contre un envahissement qui menaçait de la faire +disparaître, et la lutte en général aboutit à des transactions entre +le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Vers le milieu du +neuvième siècle, au moment où parurent les <i>fausses décrétales</i> +d’Isidore, la cour de Rome cherchait encore par tous les moyens +à accroître son autorité et à diminuer celle des évêques, qui +subissaient trop l’influence des princes dont ils dépendaient. +Dans ce but, le Saint-Siège décréta que les décisions des synodes +particuliers n’auraient de valeur qu’autant qu’ils auraient reçu +son approbation. Les prélats de France s’élevèrent contre cette +prétention et, pour se protéger, « ils déclarèrent s’en rapporter +à l’ancien droit, aux anciens canons de l’Église universelle, +aux lois et aux libertés compétant aux évêques et aux conciles +des divers pays et royaumes, d’après la pratique et la théorie des +huit premiers siècles », et ils refusèrent de reconnaître les lois, +les décrets et les décisions plus modernes des papes, s’ils +n’étaient pas d’accord avec les anciens droits, coutumes et +usages existant en France. C’est là la source des libertés gallicanes.</p> +</div> +<p>L’Église du reste ne pouvait regarder avec faveur +cette race nomade et vagabonde, qui vivait dans le +désordre et la débauche, et, en dehors même de leur +profession, elle était appelée à traiter les comédiens +avec une certaine sévérité. Dans la pratique cependant +elle usa vis-à-vis d’eux d’une très large tolérance, +qui ne fit que s’accentuer jusqu’au dix-septième +siècle.</p> + +<p>L’État, bien plus encore que l’Église, déployait ses +rigueurs contre ces histrions qui ne lui inspiraient +aucune confiance. Leur grand nombre, leur absence +de scrupules, l’enthousiasme incroyable qu’excitaient +leurs bouffonneries, les firent à plusieurs +reprises considérer comme un danger public. Déjà +sous Charlemagne, l’empereur reproduisant la loi romaine, +les avait mis au nombre des personnes infâmes +et il ne leur était pas permis de présenter une +accusation en justice.</p> + +<p>Philippe-Auguste prit contre eux des mesures plus +sévères encore. « Il signala sa piété, dit Mézeray, +par l’expulsion des comédiens, jongleurs et farceurs, +qu’il chassa de sa cour comme gens qui ne +servent qu’à flatter et à nourrir les voluptés et la +fainéantise, à remplir les esprits oiseux de vaines +chimères, qui les gâtent, et à causer dans les cœurs +des mouvements déréglés que la sagesse et la religion +nous commandent si fort d’étouffer. Les +princes avaient accoutumé de faire de beaux présents +à ces gens-là et de leur donner leurs plus +précieux habits ; mais lui étant persuadé, comme le +dit Rigord, son historien, que donner aux histrions, +c’était sacrifier au diable, aima mieux suivre +l’exemple du saint et charitable Henry I<sup>er</sup>, qui avait +fait vœu de vendre les siens pour en employer +l’argent à nourrir et entretenir les pauvres. »</p> + +<p>Saint Louis, « dont les seules délices étaient le chant +des psaumes », ne se montra pas plus favorable pour +les farceurs ; il les considérait comme « une peste +publique capable de corrompre les mœurs de tous ses +sujets », et il s’efforça de les chasser du royaume.</p> + +<p>Cependant le théâtre créé par l’Église n’avait pas +tardé à dégénérer et à sortir des bornes qui lui avaient +été fixées. Les <i>Confrères de la Passion</i>, après avoir +joui paisiblement et sans conteste du privilège +qui leur avait été octroyé, virent bientôt paraître +des concurrents. Les <i>Clercs de la basoche</i> obtinrent +à leur tour la permission de jouer en public ; mais, +pour ne pas empiéter sur le genre de leurs devanciers, +au lieu de représenter Dieu, la Vierge et les +Saints, ils personnifièrent les Vertus et les Vices. +Peu après, une troisième compagnie se forma ; elle +se composait de jeunes gens qui prirent le nom +d’<i>Enfants sans-souci</i>.</p> + +<p>Le peuple, fatigué des pièces liturgiques, abandonna +les Confrères pour courir à leurs concurrents. Dans +l’espoir de ramener leur clientèle, et pour rendre +leurs pièces plus attrayantes, les Confrères modifièrent +leur genre ; ils mêlèrent à leurs cantiques +des chants profanes et des farces grotesques aux +mystères sacrés. Froissard raconte que les spectateurs, +loin de s’en plaindre, y vinrent plus nombreux que +jamais. Ce mélange du sacré et du profane n’était +pas nouveau ; nous l’avons vu se perpétuer dans +les temples mêmes depuis la fin du paganisme.</p> + +<p>Quand l’Église vit le théâtre s’emparer de ces +bouffonneries mi-religieuses, mi-profanes, dont elle +avait eu jusqu’alors le monopole, elle fit un retour +sur elle-même et elle s’aperçut un peu tard, il +est vrai, des graves inconvénients qu’entraînait sa +participation aux scènes sacrilèges qui souillaient les +églises. Depuis longtemps déjà, il faut le reconnaître, +bien des conciles et des synodes s’étaient +élevés contre ces spectacles indécents, mais sans +succès<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a> ; les évêques dans leurs diocèses, les curés +dans leurs paroisses, les abbés dans leurs couvents, +n’osaient affronter l’opposition du bas clergé et du +peuple. Ce ne fut qu’au quinzième siècle que, la +civilisation gagnant du terrain, et les esprits devenant +plus éclairés, on se décida à prendre des mesures +énergiques.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Plusieurs conciles en effet défendent les déguisements, les +masques, les danses, les chansons indécentes dans les églises. +Au onzième siècle, le pape Eugène II prescrit aux prêtres +d’avertir les hommes et les femmes, qui se réunissent à l’église +les jours de fête, de ne point former des chœurs de danse en +sautant et en chantant des paroles obscènes, à l’imitation des +païens. En 1215, un concile de la province de Bordeaux interdit +sous peine d’excommunication les danses qui se faisaient le jour +de la fête des fous, ainsi que le sacre dérisoire des évêques. +Les Conciles de Bude en Hongrie (1279), de Cologne (1280), +de Nîmes (1284), de Bayeux (1300), de Strasbourg (1310), de +Nicosie (1353), prononcent les mêmes peines.</p> +</div> +<p>Le concile de Bâle<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>, en particulier, s’éleva avec +force contre ces turpitudes. Il est probable cependant +que l’Église serait restée impuissante à les +faire disparaître, si l’autorité royale ne lui était venue +en aide. Sous le règne de Charles VII, le roi +fit appliquer sévèrement dans ses États le décret +du concile de Bâle, et en 1444 il invita la Faculté +de théologie de Paris à écrire aux évêques pour +les adjurer de détruire la scandaleuse superstition +connue sous le nom de fête des fous, « détestable +reste de l’idolâtrie des païens et du culte de l’infâme +Janus<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Le concile de Bâle, en 1435, se plaint qu’à certaines fêtes +on voit dans les églises des gens en habits pontificaux, avec une +crosse et une mitre, donner la bénédiction comme les évêques ; +que quelques-uns représentent des jeux de théâtre, font des +mascarades et des danses d’hommes et de femmes. Le concile +ordonne aux évêques, aux doyens et aux curés, sous peine +de suspense et de privation de leurs revenus ecclésiastiques pendant +trois mois, de ne pas permettre à l’avenir de semblables +bouffonneries. Le synode diocésain de Sens (1524), celui de +Chartres (1538), le concile de Sens, en 1528, font les mêmes +défenses.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> En réponse à la lettre de la Faculté de théologie, un prédicateur +osa soutenir en chaire que la fête des Fous était aussi +agréable à Dieu que celle de la Conception de la Vierge. Malgré +l’intervention royale, ces coutumes duraient encore au dix-septième +siècle dans certains diocèses.</p> +</div> +<p>A mesure que l’Église retirait sa protection aux +fêtes des Fous, de l’Ane, etc., les laïques s’emparaient +de ces parodies et ils formaient ces associations +joyeuses en si grand nombre dont les souvenirs +durent encore dans certaines provinces de France<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Il y en avait dans presque toutes les villes.</p> +</div> +<p>Ce ne fut pas seulement contre les représentations +scandaleuses dans les églises que le clergé de France +eut à sévir, la passion que les ecclésiastiques +éprouvaient pour les jeux du théâtre, avait causé +de grands désordres. On voyait sans cesse des clercs, +des prêtres, des évêques, non seulement fréquenter +assidûment des spectacles qui les détournaient de +leurs devoirs professionnels, mais encore s’y mêler +et se laisser entraîner à des fréquentations indignes +de leur caractère. Lorsque les prêtres disaient leur +première messe, on faisait venir dans l’église des +bouffons, des joueurs d’instruments et des farceurs +de tous genres<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>. Les jours de fête de certaines confréries, +il était d’usage de se rendre, avec des images +pieuses attachées sur des bâtons, aux maisons des +laïques ; ces processions burlesques étaient composées +de prêtres, de femmes et de danseurs<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>. Rien +n’était plus commun que de voir des clercs monter +sur le théâtre en compagnie d’histrions<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>. Tous ces +usages furent rigoureusement proscrits<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Le concile de Béziers, en 1233, interdit aux moines de +vendre du vin dans l’enceinte du monastère et d’introduire +sous ce prétexte des gens infâmes, des histrions et des jongleurs.</p> + +<p>Un concile tenu à Paris vers 1515 défend aux clercs d’assister +aux jeux de théâtre, de se trouver aux assemblées où l’on chante +des chansons galantes et déshonnêtes, et où l’on fait des danses +obscènes ; il leur interdit également les mascarades, les jeux de +théâtre, enfin de faire le métier de comédiens, de bouffons, de +jongleurs.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> Les statuts synodaux du diocèse de Beauvais en 1554, ceux +du diocèse de Soissons en 1561, interdisent sévèrement ces +farces sacrilèges.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> En 1579 ce scandale subsistait encore ; l’assemblée du clergé +de France, tenue à Melun la même année, interdit aux clercs la +profession du théâtre sous les peines les plus sévères.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Le synode de Paris, en 1557, les défend sous peine d’excommunication +et d’une amende arbitraire, et il ordonne aux +prêtres de ne prendre aucune part à ces folies.</p> +</div> +<p>Il est du reste à remarquer que jusqu’à la fin +du dix-septième siècle les conciles et les synodes +tenus en France ne frappent pas plus le théâtre que +les comédiens ; ce qu’ils condamnent, c’est l’abus +dans lequel on est tombé, ce sont les représentations +sacrilèges, ce sont les rapports intimes et constants +du clergé avec des histrions d’une moralité moins +que douteuse. Nous avons déjà vu le même fait se +produire pendant les premiers siècles ; c’est le peu +de retenue des clercs et l’indifférence dédaigneuse +avec laquelle ils accueillent les censures ecclésiastiques, +qui forcent l’Église à conserver vis-à-vis des +histrions une attitude hostile.</p> + +<p>Ce n’était pas seulement le bas clergé que possédait +la passion des spectacles, les plus hauts dignitaires +de l’Église s’en montraient souvent partisans acharnés. +Dès l’an 1500 les papes avaient à Rome un +théâtre splendide.</p> + +<p>Léon X témoignait pour l’art dramatique un +goût excessif<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>. En 1516 le cardinal Bertrand de Bibbiena +fit jouer devant lui la <i>Calandra</i>, comédie +satirique, immorale et impie, dont l’auteur était un +abbé. Le Saint-Père déployait une magnificence sans +pareille dans les spectacles qu’il laissait représenter +dans son palais. Il fit venir, de Florence à Rome, les +acteurs qui jouaient la <i>Mandragore</i>, de Machiavel, +avec tous les costumes et les décors, et il donna au +Vatican, en présence de la cour pontificale, une représentation +de cette comédie si spirituelle, mais +également si licencieuse ; l’on y voit des moines se +laisser corrompre à prix d’argent, et se servir de leur +ministère pour favoriser les plus honteux désordres<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> Léon X (Jean de Médicis) (1475-1521) ; il monta sur le trône +pontifical en 1513.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> Saint Charles Borromée, qui vivait en Italie au seizième +siècle, ne permit pas d’abord les spectacles : « Nous avons trouvé +à propos, dit-il, dans le concile de Milan, d’exhorter les princes +et les magistrats, de chasser de leurs provinces, les comédiens, +les farceurs, les bateleurs et autres gens semblables de mauvaise +vie et de défendre aux hôteliers et à tous autres, sous de +grièves peines, de les recevoir chez eux. » Il interdit également +aux ecclésiastiques d’assister jamais aux jeux de spectacle, et +dans le troisième synode de Milan, il ordonne encore aux prédicateurs +de reprendre avec force ceux qui suivent les spectacles +et de ne pas cesser de représenter aux peuples « combien ils doivent +détester et avoir en exécration les jeux, les spectacles et autres +semblables badineries, qui sont des restes du paganisme, qui sont +contraires à la discipline chrétienne, et qui sont les sources de +toutes les calamités publiques dont les chrétiens sont affligés ».</p> + +<p>La rigueur de l’évêque s’atténua cependant, car il permit +aux comédiens de Milan de représenter des comédies dans son +diocèse en observant les règles prescrites par saint Thomas ; +ils s’engagèrent par serment à respecter dans leurs pièces +l’honnêteté et la décence.</p> +</div> +<p>Plus d’un évêque suivait l’exemple du pape. +En 1518, quand Henri II fit son entrée solennelle à +Lyon, le cardinal de Ferrare, primat des Gaules, +archevêque de Lyon, donna en l’honneur du roi +une représentation dramatique et lyrique.</p> + +<p>Quel que pût être le goût que certains prélats +éprouvaient pour le théâtre, le grand événement qui +s’était passé au commencement du seizième siècle +contribua à pousser l’Église de France dans la voie +du rigorisme ; elle ne voulut pas montrer moins +d’austérité que la Religion réformée qui proscrivait +sévèrement tous les vains amusements<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>, et elle redoubla +de rigueur contre les abus qu’elle avait laissés +se glisser parmi ses membres.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> On lit dans la Discipline des protestants en France, chapitre +<small>XIV</small>, art. 28 : « Les momeries et bateleries ne seront point +souffertes, ni faire le Roy boit, ni le Mardi gras : semblablement +les joueurs de passe-passe, tours de souplesse et marionnettes. Et +les magistrats chrétiens exhortez ne les souffrir, d’autant que +cela entretient la curiosité et apporte de la dépense et perte de +temps. Ne sera aussi loisible aux fidèles d’assister aux comédies, +tragédies, farces, moralités et autres jeux joués en public +ou en particulier, vu que de tout temps cela a été défendu entre +les chrétiens, comme apportant corruption des bonnes mœurs. »</p> +</div> +<p>Dès que le théâtre eut échappé à sa tutelle et abandonné +le genre religieux dans lequel elle avait voulu +le maintenir, l’Église tout naturellement s’en désintéressa ; +non seulement elle lui retira la protection +dont elle avait jusqu’alors couvert tous ses écarts, +mais encore, oubliant qu’il était exclusivement son +œuvre, elle l’assimila aux farces populaires et elle +frappa tous ceux qui montaient sur la scène des censures +qui déjà pesaient, au moins théoriquement, +sur les jongleurs et les bateleurs.</p> + +<p>Livré à lui-même, le théâtre eut à supporter maintes +traverses. Si les rois de France ne lui ménagèrent +pas les encouragements, s’ils donnèrent sans cesse à +ses interprètes des marques irrécusables de leur +bienveillance, les parlements au contraire témoignèrent +toujours aux comédiens l’hostilité la plus caractérisée ; +considérant les canons des premiers conciles +comme ayant force de loi en France, ils adoptèrent +la théorie de l’Église en ce qui concernait les gens +de théâtre et ils y restèrent fidèles jusqu’en 1789 ; +non seulement ils les regardèrent comme exerçant +une profession infâme, mais ils leur suscitèrent +des querelles à tout propos.</p> + +<p>Dès le quinzième siècle le Parlement de Paris +s’était élevé contre la licence des comédiens ; ils ne +se contentaient pas en effet d’attaquer les personnes +privées, ils ne ménageaient pas davantage le gouvernement +et leurs pièces étaient devenues de véritables +satires politiques. Les Clercs de la basoche en particulier +avaient pris de telles libertés qu’on dut les réprimer +par des ordonnances ; il leur fut interdit de +jouer aucune pièce qui n’eût été examinée et approuvée +par des commissaires du Parlement. Comme +ils continuaient à mériter les censures, un arrêt du +14 août 1442 leur infligea plusieurs jours de prison +au pain et à l’eau. Le 19 juillet 1477, le roi de la basoche +et ses grands officiers, persistant dans leurs +errements, furent condamnés aux verges par tous les +carrefours, à la confiscation et au bannissement.</p> + +<p>Heureusement pour les comédiens, Louis XII +abrogea tous les arrêts qui les concernaient.</p> + +<p>En 1541, on s’aperçut que les aumônes étaient +moins abondantes que par le passé ; le Parlement +attribua cette diminution des recettes à l’établissement +des théâtres, où se dissipait l’argent du peuple ; +pour indemniser les pauvres, il condamna les Confrères +de la Passion « à leur bailler mille livres +tournois, sauf à ordonner dans l’avenir plus grande +somme ». C’est la première idée du droit des +pauvres.</p> + +<p>Peu de temps après, les jeux des bateleurs et jongleurs +étaient interdits parce que leurs représentations +avaient pris un tel développement, que le +peuple y perdait son temps et y dépensait son argent +au lieu de le donner à la boîte des pauvres<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> L’arrêt du Parlement de Paris est du 12 novembre 1543. Il y +a de semblables arrêts du 6 octobre 1584, du 10 décembre 1588.</p> +</div> +<p>Nous avons vu les Confrères, pour garder leur +clientèle, mêler des représentations profanes aux +pièces sacrées. L’Église, après avoir si longtemps +cultivé ce genre mi-burlesque, mi-religieux, venait +de le proscrire ; aussi n’entendait-elle pas le laisser +adopter par d’autres et elle demanda à l’autorité +civile d’intervenir.</p> + +<p>Le Parlement partagea sa susceptibilité, et en 1541 +il interdit « sous de grièves peines » la continuation +des représentations. L’arrêt allègue, pour motiver +sa sévérité, que ces farces ou comédies dérisoires +sont choses défendues par les saints canons, qu’elles +font dépenser de l’argent mal à propos aux bourgeois +et aux artisans de la ville, enfin que les réunions +qu’elles provoquent donnent lieu à des parties « d’assignation +d’adultère et de fornication ».</p> + +<p>Il est juste de dire que les représentations des +Confrères ne se passaient pas toujours dans un +calme parfait ; depuis le genre profane qu’ils +avaient adopté, les assemblées étaient devenues +des plus tumultueuses, et il allait en résulter pour +eux d’assez graves inconvénients.</p> + +<p>En 1545, les religieux de l’hôpital de la Trinité, +fatigués du scandale presque incessant qu’occasionnaient +les mystères et les farces, prièrent les comédiens +d’aller chercher fortune ailleurs. La salle de +la Passion fut transformée en logements pour les +pauvres.</p> + +<p>Les Confrères expulsés se réfugièrent à l’hôtel de +Flandre, mais ils ne purent y rester. Fatigués de +ces pérégrinations et désireux d’y mettre un terme, +ils résolurent d’acheter un terrain pour être maîtres +chez eux. A force de sollicitations, et malgré l’opposition +du Parlement, ils obtinrent en 1548 la permission +d’acquérir l’ancien hôtel des ducs de Bourgogne. +Ce n’était plus qu’une masure, mais ils +surent en tirer parti et bientôt leur nouveau théâtre +fut achevé. Sur la façade on voyait un écusson en +pierre que deux anges soutenaient et sur lequel était +sculptée une croix avec les instruments de la Passion.</p> + +<p>Dès qu’elle fut installée dans son nouveau local, +la Confrérie sollicita du Parlement l’autorisation +de continuer à représenter les mystères. Elle demandait +en outre que, conformément à son privilège +primitif on fît défense à tous autres comédiens +de jouer à l’avenir « tant en la ville que faubourgs +et banlieue de Paris ».</p> + +<p>L’interdiction des sujets sacrés fut provoquée par +le procureur général du Parlement ; il déclara qu’il +y avait dans ces représentations « plusieurs choses +qu’il n’était pas expédient de déclarer au peuple, +comme gens ignorants et imbéciles qui pourraient +en prendre occasion de judaïsme, à faute d’intelligence. » +En conséquence, la Cour défendit formellement +aux Confrères de jouer à l’avenir aucuns +mystères sacrés « sous peine d’amende arbitraire », +mais elle les autorisa à représenter « tous autres +mystères profanes, honnêtes et licites ».</p> + +<p>Sur le second point de leur requête, les Confrères +furent plus heureux. En effet le Parlement les confirma +dans tous leurs privilèges, et il fit défense « à +toutes autres personnes de jouer ni de représenter +aucune pièce tant dans la ville que dans la banlieue +de Paris, sinon sous le nom et au profit de la Confrérie<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> Henri II, par des lettres patentes du mois de mars 1559, +confirma tous les privilèges que ses prédécesseurs avaient +accordés aux Confrères.</p> +</div> +<p>L’interdiction des pièces religieuses provoqua la +renaissance du théâtre en France. Les auteurs, forcés +d’innover, commencèrent à traduire les comédies +et les tragédies des anciens, ils imitèrent les +poètes grecs et latins. C’est dans les collèges que le +genre nouveau fit sa première apparition<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a> et il +souleva un véritable enthousiasme ; en 1552, Jodelle<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a> +fit jouer au collège de Boncourt sa tragédie de <i>Cléopâtre</i>. +Henri II assista à une représentation, et il en +fut si satisfait qu’il accorda à l’auteur une gratification +de 500 écus<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> L’usage de jouer dans les collèges est fort ancien ; un règlement +de 1488 exige que le principal censure toutes les comédies +jouées par ses élèves et qu’il n’y laisse rien subsister de déshonnête.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Jodelle (Étienne) (1532-1573).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> En 1558, on donna au collège de Beauvais <i>la Trésorière</i> de +Jacques Grévin ; deux ans après, on représenta dans le même collège +<i>César ou la Liberté vengée</i> et <i>les Esbahis</i>, en présence de la +cour et de la duchesse de Lorraine. Les représentations dans les +collèges furent interdites par une ordonnance rendue à Blois en +1579 ; mais on n’en tint aucun compte et elles continuèrent +comme par le passé.</p> +</div> +<p>En même temps que l’imitation des pièces antiques +se répandait en France, Catherine de Médicis +importait d’Italie les bouffonneries et les ballets, +qui devinrent sous Henri II les divertissements +favoris de la cour. « La reine, dit Brantôme, prenoit +grand plaisir aux farces des Zani et des Pantalons +et y rioit tout son soûl, car elle rioit volontiers, +et aussi de son naturel elle étoit joviale et aimoit +à dire le mot. »</p> + +<p>Sous le règne de Henri III la faveur des histrions +grandit encore, au grand scandale de certains +esprits. « La corruption du temps étoit telle, +dit l’Étoile, que les farceurs, bouffons, putains et +mignons avoient tout crédit auprès du roi. »</p> + +<p>Henri III ne se contenta pas des comédiens qui +déjà se trouvaient à sa cour ; il fit encore venir de +Venise en 1576 une nouvelle troupe surnommée +<i lang="it" xml:lang="it">Gli Gelosi</i> ou les Jaloux (jaloux de plaire). Après +avoir joué dans la salle des États de Blois, en présence +du roi, ils vinrent à Paris où ils débutèrent le +dimanche 29 mai 1577, à l’hôtel de Bourgogne. +Le 19 juin, ils s’installèrent rue des Poulies, dans +l’hôtel de Bourbon que le roi leur avait donné<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>. Ils +prenaient quatre sols par personne. Leurs jeux étranges, +leurs pantomines jusqu’alors inconnues en +France, attirèrent une foule énorme aux représentations. +L’affluence était si considérable, que les +quatre meilleurs prédicateurs de Paris n’en avaient +pas autant quand ils prêchaient<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> L’hôtel du Petit-Bourbon provenait de la confiscation des +biens du connétable de Bourbon, après sa trahison sous François +I<sup>er</sup>. Il était situé le long de la Seine, entre le vieux Louvre +et Saint-Germain-l’Auxerrois.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> L’Étoile, 19 juin 1577.</p> +</div> +<p>« Le luxe, dit Mézeray, qui cherchait partout +des divertissements, appela du fond de l’Italie une +bande de comédiens, dont les pièces toutes d’intrigues, +d’amourettes et d’inventions agréables, pour +exciter et chatouiller les plus douces passions, étaient +de pernicieuses leçons d’impudicité. Ils obtinrent +des lettres patentes pour leur établissement comme +si c’eût été quelque célèbre compagnie. Le Parlement +les rebuta comme personnes que les bonnes mœurs, +les saints canons, les Pères de l’Église et nos rois +mêmes avaient toujours déclarées infâmes et leur +défendit de jouer. »</p> + +<p>En effet, par un arrêt du 20 juin 1577, le Parlement +interdit aux bouffons italiens de poursuivre +leurs représentations parce qu’elles « n’enseignaient +que paillardises ». Le roi leur accorda aussitôt des +lettres patentes, les autorisant à continuer leurs +jeux. Ces lettres furent présentées au Parlement +pour être enregistrées, mais elles furent accueillies +par une fin de non-recevoir et « défense fut faite +aux comédiens de plus obtenir et présenter à la +Cour de semblables lettres sous peine de 10 000 +livres parisis d’amende, applicables à la boîte des +pauvres ».</p> + +<p>Mais Henri III n’entendait pas laisser molester +ses protégés et il envoya au Parlement des lettres +expresses de jussion<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Gli Gelosi</i> ne restèrent que quelques années en France ; ils +retournèrent bientôt en Italie, mais ils furent remplacés par de +nouvelles troupes italiennes, en 1581 et en 1588.</p> +</div> +<p>C’est en vain que les magistrats renouvelaient +leurs défenses, les comédiens italiens ou français, +se sentant soutenus par la protection royale, se +moquaient des arrêts que le Parlement prodiguait +contre eux<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a> et poursuivaient paisiblement le cours +de leurs succès.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Les principaux arrêts du Parlement sont datés du 6 octobre +1584 et du 10 décembre 1588. Un arrêt de même nature fut +encore prononcé contre les comédiens en 1594, mais sans plus +de succès que les précédents.</p> +</div> +<p>Les Confrères de la Passion eux-mêmes avaient +profité de la licence générale pour reprendre +leurs farces grossières et sacrilèges : « Il y a +un grand mal qui se tolère à Paris les jours +de dimanches et de fêtes, lit-on dans les remontrances +des États de Blois, ce sont les spectacles +publics par les Français et les Italiens, et par-dessus +tout un cloaque et maison de Satan, nommé +l’hôtel de Bourgogne… En ce lieu se donnent +mille assignations scandaleuses au préjudice de +l’honnêteté et de la pudicité des femmes, et la ruine +des familles des pauvres artisans, desquels la salle +basse est toute pleine, et lesquels plus de deux +heures avant le jeu passent leur temps en devis +impudiques, jeux de cartes et de dés, en gourmandises +et ivrogneries. »</p> + +<p>Fatigués de ces réclamations incessantes, comprenant +du reste que les pièces profanes ne convenaient +pas au titre religieux qui caractérisait +leur société, les Confrères résolurent de ne plus +monter sur le théâtre. En 1588 ils cédèrent à +une troupe de comédiens, moyennant une rétribution +annuelle, leur privilège et l’hôtel de Bourgogne<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> La société de la Passion se réserva seulement deux loges, +les plus proches du théâtre ; elles étaient distinguées par des +barreaux et on leur donnait le nom de loges des maîtres.</p> +</div> +<p>Ces nouveaux venus abandonnèrent définitivement +le genre sacré pour s’adonner uniquement +au profane. Ils y obtinrent le plus grand succès et +Henri IV lui-même tint à honneur de leur témoigner +ses encouragements en leur accordant une pension +annuelle de 1200 livres<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>. D’Aubigné reproche amèrement +au roi et à son ministre d’avoir retranché +beaucoup de dépenses à la cour pour payer les +dettes de l’État, et de laisser subsister la pension +des comédiens, de toutes les dépenses la plus inutile +et la première à supprimer.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Cette pension se payait encore en 1608. On en trouve la +preuve dans une lettre du roi à Sully. (Mémoires de Sully, t. III.)</p> +</div> +<p>Henri IV ne fut pas moins favorable aux Italiens +qu’aux comédiens français. Sous son règne Isabella +Andreini<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, qui faisait partie de la troupe des princes +de Mantoue, vint à Paris ; elle y fut très applaudie, +et lorsqu’elle partit, le roi et la reine la comblèrent +de présents.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Isabella Andreini (1562-1604) était admirablement douée. +Excellente comédienne, habile musicienne, elle chantait à ravir +et composait des vers et des ouvrages en prose.</p> +</div> +<p>En regagnant sa patrie, la comédienne tomba +malade à Lyon où elle mourut le 11 juin 1604. +Ses funérailles eurent lieu avec la plus grande +pompe et le clergé lui accorda la rare faveur de +laisser graver son nom et ses armes sur une des +pierres de l’église<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> On lit au registre de la Procure de Sainte-Croix de Lyon +cette singulière annotation : « Le vendredi XI juing après vespres +a esté enterré le corps de feu dame Élisabeth Andreiny, +native de Padoue, vivante fame du sieur Francisco Andrèni, Florentin, +de son estat comédien. Elle est décédée avec le commun +bruit d’estre une des plus rares femmes du monde, tant pour +estre docte que bien disante en plusieurs sortes de langues. Ilz +ont donné pour les droictz cinq escuz et cinq pour la permission +de mettre une pierre avec son nom et ses armes auprès du pilier +du bénitier. » (Armand Baschet. <i>Les Comédiens italiens à la +cour de France</i>, Plon, 1882.)</p> +</div> +<p>Pendant la régence de Marie de Médicis, les +comédiens continuèrent à jouir à la cour d’une +faveur marquée. Les Italiens, en particulier, reçurent +de la reine de nombreuses marques de protection. +Elle chercha à attirer Arlequin en France et elle lui +fit des avances incroyables ; elle lui écrivait lettre +sur lettre pour le faire venir, l’appelant toujours +« mon compère », et l’acteur lui répondait familièrement +« ma commère ». Malgré les instances les +plus flatteuses, il fit attendre son arrivée plus de +deux ans.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br> +<span class="xsmall ssf">DIX-SEPTIÈME SIÈCLE</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : La troupe du Marais. — La troupe de l’hôtel de Bourgogne +reçoit le titre de <i>Troupe royale des comédiens</i>. — Richelieu +encourage le théâtre. — Difficulté pour les comédiens +de trouver une salle. — L’abbé d’Aubignac et la <i>Pratique +du théâtre</i>. — Déclaration de Louis XIII réhabilitant +l’état de comédien. — Mazarin protège la comédie italienne. — Passion +d’Anne d’Autriche pour la comédie. — Mazarin +introduit en France l’opéra. — La troupe de Molière. — Elle +reçoit le titre de <i>Troupe du Roi au Palais-Royal</i>. — Considération +dont on entoure les comédiens. — Faveurs que le +roi accorde à Molière et à Lulli. — Floridor.</p> + + +<p>Après avoir imité les pièces antiques, les auteurs +s’emparent de la littérature espagnole que la captivité +de François I<sup>er</sup> et les guerres de religion ont peu à peu +fait connaître ; Robert Garnier<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>, Alexandre Hardy<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>, +Rotrou, continuent la régénération du théâtre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Garnier (Robert) (1545-1601) poète dramatique ; il était très +supérieur à Jodelle.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Hardy (Alexandre) (1560-1631). Il imita beaucoup les auteurs +espagnols. La troupe de comédiens du Marais l’avait pris à +gages et il écrivit pour eux près de 600 pièces, tragédies et comédies. +C’est évidemment des pièces de Hardy que Mlle Beaupré +disait plus tard : « Nous avions ci-devant des pièces de théâtre +pour trois écus, que l’on nous faisait en une nuit. On y était +accoutumé et nous y gagnions beaucoup. » A cette époque il +fallait renouveler sans cesse l’affiche, et la fécondité de Hardy +était précieuse.</p> +</div> +<p>Loin de se montrer rebelle à cet art nouveau et +épuré, la foule se presse aux représentations de l’hôtel +de Bourgogne. Encouragée par un pareil succès, +une nouvelle troupe s’établit en 1600 au Marais, à +l’<i>Hôtel d’Argent</i>, au coin de la rue de la Poterie. +Ces nouveaux venus prennent le nom de <i>Comédiens +du Marais</i><a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> Pour réparer le tort qu’ils allaient faire à leurs confrères de +l’hôtel de Bourgogne, ils s’engagèrent à leur payer une redevance +d’un écu tournois par représentation.</p> +</div> +<p>En même temps que le goût d’un genre plus relevé +se répandait dans le peuple, le gouvernement +crut sage et prudent de veiller à ce que la décence +et l’honnêteté, jusqu’alors trop souvent méconnues, +fussent désormais respectées sur la scène. Dans ce +but une ordonnance de police rendue en 1609 défendit +aux comédiens de jouer aucunes pièces ou +farces avant de les avoir communiquées au procureur +du roi.</p> + +<p>Dès les premières années du règne de Louis XIII, +la troupe de l’hôtel de Bourgogne jouit d’une telle +faveur que le roi l’autorisa à prendre le titre de +<i>Troupe royale des comédiens</i>. Elle devint ainsi une +institution monarchique et échappa à la juridiction +du Parlement pour dépendre uniquement du bon +plaisir royal<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> En 1615, grâce à la protection du roi, la <i>Troupe royale</i> obtint +la jouissance perpétuelle de la salle de l’hôtel de Bourgogne, +mais elle s’engagea à payer à la Confrérie de la Passion trois +livres tournois par représentation. (Frères Parfaict, <i>Histoire du +Théâtre français</i>, tome III.)</p> +</div> +<p>Bientôt Corneille parut et donna successivement +<i>Mélite</i>, <i>Médée</i>, <i>le Cid</i>, etc. C’était la révélation d’un +genre encore inconnu en France et qui en quelques +années allait toucher à sa perfection.</p> + +<p>Le cardinal de Richelieu ne jugea pas que l’art +dramatique, tel qu’il existait alors, fût de nature à +pervertir les mœurs ; comprenant que les comédiens +qui devenaient les interprètes des œuvres les plus +belles de l’intelligence n’avaient rien de commun +avec les histrions de la Rome des Césars, avec les +bateleurs et les farceurs du moyen âge, il ne leur +ménagea pas les encouragements, et il n’hésita pas à se +déclarer le protecteur avéré du théâtre. A sa demande, +Louis XIII accorda à la troupe royale une subvention +annuelle de 12 000 livres. Le cardinal lui-même +prêcha d’exemple : non seulement il composa des +tragédies, mais il fit construire dans son palais une +salle splendide qui coûta plus de 200 000 écus. Le +roi et toute la cour étaient invités aux représentations +du Palais-Cardinal ; on y conviait les évêques +comme de raison, et un banc des mieux placés leur +était toujours réservé ; on le désignait même sous +le nom de <i>banc des évêques</i>.</p> + +<p>Richelieu fit plus encore ; il donna sur la scène du +Palais-Cardinal des drames et des ballets où les princes +et les plus grands seigneurs tenaient des rôles, +et où toute la cour assistait. Pour plaire au ministre, +des prélats ne dédaignaient pas de prendre part à +ces divertissements. Son ami et son fidèle compagnon, +l’abbé de Boisrobert<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>, se montrait tellement assidu +aux spectacles, qu’on appelait le théâtre la paroisse de +l’abbé de Boisrobert.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> Boisrobert (François Le Métel de) (1592-1662), chanoine de +la cathédrale de Rouen, est resté célèbre par son esprit et la vivacité +de ses saillies. Guy-Patin l’appelait : « Un prêtre qui vit +en goinfre, fort déréglé et fort dissolu ». Il a composé un assez +grand nombre de pièces pour le théâtre qu’il aimait à la folie.</p> +</div> +<p>Malgré la protection éclatante accordée aux comédiens +par le souverain et son ministre, il existait encore +contre eux d’assez grandes préventions, dues en majeure +partie à la réputation fort équivoque qu’avaient +laissée les farceurs des siècles précédents. Nous n’en +voulons d’autre preuve que la difficulté qu’ils éprouvaient +à trouver un local pour leurs représentations.</p> + +<p>En 1632, le théâtre du Marais vint s’établir rue +Michel-le-Comte ; mais à peine la nouvelle salle fut-elle +ouverte que les voisins présentèrent requête au +Parlement pour en demander la suppression. La rue +était fort étroite, disaient-ils, très fréquentée par les +carrosses, et comme « elle est composée de maisons à +portes cochères, appartenantes et habitées par plusieurs +personnes de qualité et officiers des cours +souveraines, qui doivent le service de leurs charges, +ils souffrent de grandes incommodités à cause que +lesdits comédiens jouent leurs comédies et farces +même en ce saint temps de carême ». Les habitants +sont « contraints le plus souvent d’attendre la nuit +bien tard pour rentrer dans leurs maisons, au grand +danger de leurs personnes par l’insolence des laquais +et filous, coutumiers à chercher tels prétextes +et occasions pour exercer plus impunément leurs voleries, +qui sont à présent fort fréquentes dans ladite +rue, et plusieurs personnes battues et excédées avec +perte de leurs manteaux et chapeaux, étant les suppliants, +tous les jours de comédie, en péril de voir +piller et voler leurs maisons. »</p> + +<p>Par arrêt du 22 mars 1633, le Parlement fit droit +à une requête si légitime et les malheureux comédiens +virent fermer leur salle. Après avoir erré pendant +près de deux ans, ils finirent par trouver asile +dans un jeu de paume de la rue Vieille-du-Temple et +ils s’y établirent définitivement en 1635.</p> + +<p>Non content de protéger efficacement le théâtre, +le cardinal ministre voulut en fixer les règles, et c’est +sur sa demande qu’un de ses familiers, l’abbé d’Aubignac<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>, +écrivit la <i>Pratique du théâtre</i><a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>, « que l’Éminence +avait passionnément souhaitée ». A la <i>Pratique</i> +l’abbé joignit un <i>Projet de réforme</i><a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a> ; il reconnaissait +tout d’abord l’infamie dont les lois avaient noté +les comédiens et la créance commune qui faisait +considérer les spectacles comme contraires au christianisme ; +puis il étudiait avec soin la manière de prévenir +les inconvénients inhérents à la vie de théâtre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Aubignac (François Hédelin, abbé d’) (1604-1676). Il était +précepteur du duc de Fronsac, neveu de Richelieu. L’abbé s’est +essayé successivement dans tous les genres de littérature, mais +sans succès.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> La Harpe disait de cette <i>Pratique du théâtre</i> : « Ce n’est +qu’un lourd et ennuyeux écrit, fait par un pédant sans esprit et +sans jugement, qui entend mal ce qu’il a lu et qui croit connaître +le théâtre parce qu’il sait le grec. » Comme conclusion à +sa <i>Pratique</i>, l’abbé écrivit une tragédie qui fit périr d’ennui tous +les spectateurs, bien que l’auteur eût scrupuleusement observé, +disait-il, les règles d’Aristote.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>Projet de réforme du théâtre à la suite de la pratique</i>, +tome I, page 354. Ce <i>Projet</i> ne fut imprimé qu’en 1658. Déjà +en 1639 avait paru un ouvrage intitulé <i>Apologie du théâtre</i>, +par Georges de Scudéry. Paris, in-4<sup>o</sup>.</p> +</div> +<p>Dans le but de moraliser les coulisses, d’Aubignac +proposait d’interdire aux filles de monter sur +la scène, à moins qu’elles n’eussent leur père ou +leur mère dans leur compagnie ; il défendait aux +veuves de jouer pendant leur année de deuil et il +les obligeait à se remarier six mois après l’expiration +de cette année. Une personne de probité et +de capacité (lisez l’abbé d’Aubignac) devait être +nommée intendant ou grand maître des théâtres et +des jeux publics en France. Les fonctions de ce +grand maître étaient des plus importants et comportaient +des attributions multiples et variées<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Elles avaient beaucoup d’analogie avec celles que s’arrogèrent +plus tard les gentilshommes de la Chambre.</p> +</div> +<p>C’est à lui qu’incombait le soin de « maintenir +le théâtre en l’honnêteté » ; c’est lui « qui veillait +sur les actions des comédiens et qui en rendait +compte au roi pour y donner l’ordre nécessaire ». +C’est lui qui choisissait les acteurs et les obligeait +« d’étudier la représentation des spectacles aussi +bien que les récits et les expressions des sentiments, +afin qu’on n’y vît rien que d’achevé ». Le grand +maître devait aussi lire les pièces présentées par les +poètes et en examiner l’honnêteté et la bienséance. +Il devait encore s’occuper « de trouver un lieu +commode et spacieux pour dresser un théâtre selon +les modèles des anciens… Autour de ce théâtre +seraient bâties des maisons pour loger gratuitement +les deux troupes nécessaires à la ville de Paris. »</p> + +<p>Dans de telles conditions et avec des comédiens +si bien surveillés, il n’y avait plus aucune raison de +maintenir contre eux les censures civiles ou ecclésiastiques +qui les frappaient. Aussi l’abbé d’Aubignac +pouvait-il écrire comme conclusion de ses +projets de réforme :</p> + +<p>« Une déclaration du roi portera, d’une part, que les +jeux de théâtre n’étant plus un acte de fausse religion +et d’idolâtrie comme autrefois, mais seulement +un divertissement public, et d’un autre côté les représentations +étant ramenées à l’honnêteté et les +comédiens ne vivant plus dans la débauche et +avec scandale, Sa Majesté lève la note d’infamie +décernée contre eux par les ordonnances et arrêts. »</p> + +<p>Tel était en effet le but que poursuivait Richelieu. +Non seulement il s’efforçait par tous les moyens de +réagir contre les fâcheux souvenirs laissés par les +farceurs du moyen âge en démontrant que la troupe +royale n’avait rien de commun avec ces misérables +histrions, mais il voulait encore donner aux comédiens +une situation et leur créer dans le monde +une place honorable, reconnue de tous et protégée +par le gouvernement lui-même.</p> + +<p>Pour y parvenir, il fit enregistrer au Parlement +une déclaration ainsi conçue :</p> + +<p>« Louis, etc…, Les continuelles bénédictions +qu’il plaît à Dieu de répandre sur notre règne, nous +obligeant de plus en plus à faire tout ce qui dépend +de nous pour retrancher tous les dérèglements par +lesquels il peut être offensé ; la crainte que nous avons +que les comédies, qui se représentent utilement pour +le divertissement des peuples, ne soient quelquefois +accompagnées de représentations peu honnêtes, qui +laissent de mauvaises impressions sur les esprits, fait +que nous sommes résolu de donner les ordres requis +pour éviter tels inconvénients. A ces causes, nous +avons fait et faisons inhibitions et défenses par ces +présentes, signées de notre main, à tous comédiens de +représenter aucunes actions malhonnêtes ni d’user +d’aucune parole lascive ou à double entente, qui +puissent blesser l’honnêteté publique, et sur peine +d’être déclaré infâme, et autres peines qu’il y écherra. +Enjoignons à nos juges, chacun dans son district, +de tenir la main à ce que notre volonté soit religieusement +observée, et en cas que lesdits comédiens +contreviennent à notre présente déclaration, +nous voulons et entendons que nosdits juges leur +interdisent le théâtre et procèdent contre eux par +telles voies qu’ils aviseront, selon les qualités de +l’acteur, sans néanmoins qu’ils puissent ordonner +plus grande peine que l’amende et le bannissement. +Et en cas que lesdits comédiens règlent tellement +les actions du théâtre, qu’elles soient du tout +exemptes d’impuretés, nous voulons que leur exercice, +qui peut innocemment divertir nos peuples de diverses +occupations mauvaises, ne puisse leur être +imputé à blâme, ni préjudicier à leur réputation +dans le commerce public, ce que nous faisons afin +que le désir qu’ils auront d’éviter le reproche qu’on +leur a fait jusqu’ici, leur donne autant de sujet de se +contenir dans les termes de leur devoir des représentations +qu’ils feront, que la crainte des peines +qui leur seraient inévitables, s’ils contrevenaient à +la présente déclaration.</p> + +<p>« Donné à Saint-Germain-en-Laye, le 16 avril 1641, +etc. »</p> + +<p>Cette déclaration relevait les comédiens de toutes +les censures et pénalités qui avaient pu leur être infligées, +et les replaçait dans le droit commun. Désormais +leur profession est reconnue par le Parlement +et personne ne peut la leur imputer à blâme ; ils +sont devenus des citoyens et leur réputation dépend +de leur conduite personnelle.</p> + +<p>Personne ne s’éleva contre la déclaration royale ; +le clergé s’en choqua moins que tout autre, puisqu’elle +était l’œuvre du cardinal lui-même ; il eût +du reste été mal venu à protester, car les plus hauts +dignitaires de l’Église protégeaient publiquement le +théâtre<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>, beaucoup le soutenaient de leurs deniers et +de leur influence<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Lorsque Mondory (1578-1651), qui dirigeait la troupe du +Marais, prit sa retraite, il reçut de Richelieu une pension de +2000 livres ; le cardinal de la Valette lui en accorda une également, +et plusieurs seigneurs, désireux de faire leur cour au ministre, +ne se montrèrent pas moins généreux.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> Richelieu n’était pas le seul prince de l’Église amateur de +comédies. En 1646, le cardinal Bichi, nonce du pape, siégeant à +Carpentras, fit jouer dans le palais archiépiscopal <i>Akebar, roi +du Mogol</i>, dont la musique était de l’abbé Mailly.</p> +</div> +<p>C’est surtout à l’époque de la Fronde que le goût +pour la comédie se répandit dans les hautes classes, +les comédiens de la troupe royale étaient fréquemment +mandés à la cour pour y jouer les pièces de leur répertoire.</p> + +<p>Mazarin ne se montra pas moins passionné que +Richelieu pour les représentations théâtrales. Il +combla de ses faveurs non seulement les comédiens +français, mais encore les italiens qui avaient été un +peu négligés sous le règne de son prédécesseur ; il +leur fit accorder la salle du Petit-Bourbon, construite +sous Henri III pour <i lang="it" xml:lang="it">Gli Gelosi</i>. Grâce à la protection +du cardinal, ils reçurent une pension de 15 000 +livres et ils furent autorisés à prendre le titre de +<i>Troupe italienne entretenue par Sa Majesté</i>. On +les faisait venir fréquemment à la cour, mais leur +théâtre à l’encontre de celui des Français n’était pas +exempt d’une grande licence<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Ces pièces italiennes étaient d’un genre tout à fait particulier. +Il n’y avait pas de texte précis auquel les acteurs dussent se +conformer. On attachait un simple canevas aux murs du théâtre, +par derrière les coulisses, et les acteurs allaient voir, au commencement +de chaque scène, ce qu’ils avaient à dire. De cette +façon le texte et le jeu variaient chaque jour, et l’on croyait toujours +voir une pièce nouvelle.</p> +</div> +<p>Anne d’Autriche ressentait pour la comédie un +goût des plus vifs ; elle l’aimait à ce point que pendant +l’année de son grand deuil elle se cachait pour +l’entendre<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>. Plus tard elle y allait publiquement ; elle +donnait sans cesse des fêtes où l’on jouait des comédies, +et où l’on dansait des ballets ; la plus grande +affluence se pressait à ces représentations, les prélats +s’y faisaient remarquer par leur assiduité. Le +banc des évêques existait plus que jamais et plus +que jamais était fort occupé.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> Mme de Motteville, <i>Mémoires</i>.</p> +</div> +<p>Les comédiens étaient reçus à la cour avec considération ; +on raconte même à ce sujet une anecdote +assez curieuse sur la mère de Baron, excellente comédienne +et de plus fort jolie femme ; sa beauté soulevait +de vives jalousies. Mme Baron assistait souvent +à la toilette de la reine mère, et quand elle se présentait, +Sa Majesté disait aux dames qui se trouvaient +présentes : « Mesdames, voici la Baron », et +toutes, craignant un rapprochement qui ne pouvait +que leur être défavorable, s’empressaient de prendre +la fuite<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Cette anecdote est racontée par l’abbé d’Allainval.</p> +</div> +<p>Cependant Anne d’Autriche ne put pas se livrer +à son penchant favori sans soulever quelques protestations : +« Le curé de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui +était le curé de la cour, homme pieux et sévère, +lui écrivit qu’elle ne pouvait en conscience souffrir +la comédie, surtout l’Italienne, comme plus libre et +moins modeste. Cette lettre troubla la reine, qui ne +voulait souffrir rien de contraire à ce qu’elle devait +à Dieu. Elle consulta sur ce sujet beaucoup de docteurs. +Plusieurs évêques lui dirent que les comédies +qui ne représentaient que des choses saintes, ne pouvaient +être un mal ; que les courtisans avaient +besoin de ces occupations pour en éviter de plus +mauvaises, que la dévotion des rois devait être différente +de celle des particuliers, et qu’ils pouvaient +autoriser ces divertissements<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>. La comédie fut approuvée +et l’enjouement de l’Italienne se sauva sous +la protection des pièces sérieuses<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> L’abbé de Latour excuse les courtisans d’aller au théâtre +avec le roi et il les justifie par « l’exemple de Naaman, à qui le +prophète Élisée permit d’accompagner le roi de Syrie, son maître, +dans le temple de ses idoles, et de se baisser avec lui quand il +les adorerait. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Mme de Motteville, <i>Mémoires</i>.</p> +</div> +<p>Ainsi les écarts des Italiens ne furent tolérés que +grâce à la tenue irréprochable des comédiens français +et à la moralité des pièces qu’ils représentaient. +Il est bon de le faire remarquer, car nous verrons +quelle étrange et injuste distinction on établit plus +tard entre ces deux espèces de comédiens.</p> + +<p>Mazarin ne se contenta pas du théâtre tel qu’il +existait en France ; il introduisit encore un genre +nouveau qu’on tenait en grande estime dans sa patrie, +mais qui chez nous n’était pas encore connu, nous +voulons parler de l’opéra. En 1645, il fit venir d’Italie +une troupe de chanteurs, de cantatrices et de +musiciens qui donnèrent le 24 décembre, en présence +de Louis XIV et de toute la cour, la <i lang="it" xml:lang="it">Festa della +finta Pazza</i>, de Giulio Strozzi ; les intermèdes se +composaient d’un ballet de singes et d’ours, d’une +danse d’autruches et d’une entrée de perroquets. En +avril 1654, on jouait encore « la superbe comédie +italienne des <i>Noces de Thétis et de Pélée</i>, dont les +entr’actes sont composés de dix entrées d’un agréable +ballet ».</p> + +<p>C’est donc sous les auspices et par les soins du +clergé que l’opéra fut introduit en France.</p> + +<p>Le succès de ces opéras et de ces ballets<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a> fut tel, +qu’on en vit jouer à la cour par les plus grands +seigneurs et que le jeune roi lui-même ne dédaignait +pas d’y figurer ; il parut plusieurs fois dans les +ballets des <i>Noces de Thélis et de Pelée</i> et « chaque +fois y déployait de nouvelles grâces ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Les ballets étaient un genre qu’on ne goûtait guère qu’à +la cour et dans les collèges de jésuites. L’abbé de Pure mettait +sur la même ligne la tragédie et le ballet et il écrivait cette singulière +appréciation : « La tragédie et le ballet sont deux sortes +de peinture, où l’on met en vue ce que le monde ou l’histoire a +de plus illustre, où l’on déterre et où l’on étale les plus fins et les +plus profonds mystères de la nature et de la morale. » A cette +époque, les femmes n’étaient pas admises dans les ballets ; leurs +rôles étaient joués par des hommes.</p> +</div> +<p>En 1660, à l’occasion du mariage de Louis XIV +avec Marie-Thérèse d’Autriche, Mazarin fit représenter +à la cour l’opéra d’<i>Ercole amante</i>, avec des intermèdes +de danse où parurent le roi et la jeune +reine ; « l’abbé Molani y chantait un rôle ».</p> + +<p>L’intervention du clergé dans les questions théâtrales +est donc constante et indiscutable. Il ne se +borne pas à encourager l’art dramatique sous ses +diverses formes, il se mêle sans cesse aux représentations ; +on voit sans étonnement, sans scandale, +des ecclésiastiques et même de hauts dignitaires de +l’Église, composer pour le théâtre ; on les voit monter +sur la scène, non seulement sans mériter les censures +de leurs supérieurs, mais encore avec leur +agrément.</p> + +<p>L’Église semble avoir oublié ses anciennes sévérités +contre les histrions, ou tout au moins comprendre +qu’il n’y a plus lieu de les appliquer. Elle +vit avec eux dans la meilleure intelligence.</p> + +<p>Les comédiens de l’hôtel de Bourgogne voulant, +en 1660, célébrer la conclusion de la paix, font chanter +dans l’église Saint-Sauveur, leur paroisse, un +motet, <span lang="la" xml:lang="la">Te Deum</span> et messe ; et quand la cérémonie +fut achevée, raconte Loret, nous tous qui étions là,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le curé, prêtres et vicaires,</div> +<div class="verse">Chantres, comédiens et moi,</div> +<div class="verse">Criâmes tous : Vive le Roi !</div> +<div class="verse">La troupe des chantres, ensuite,</div> +<div class="verse">Dans un cabaret fut conduite,</div> +<div class="verse">Où messieurs les musiciens,</div> +<div class="verse">Par l’ordre des comédiens,</div> +<div class="verse">Furent, pour achever la fête,</div> +<div class="verse">Traités à pistole par tête,</div> +<div class="verse">Où l’on but assez pour trois jours<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> <i>Muse historique.</i></p> +</div> +<p>Mazarin ne se borne pas à faire représenter des +opéras et des ballets, tout le théâtre de l’époque figure +à la cour, et, dans son esprit large et tolérant, +le prince de l’Église n’hésite pas à recevoir dans +son palais et avec grand honneur les pièces de +Molière : « Le mardi 26 octobre 1660, dit le registre +de la Grange, on donna l’<i>Étourdi et les Précieuses</i> +chez M. le cardinal Mazarin. Le roi vit la comédie +incognito, debout, appuyé sur le dossier du fauteuil +de Son Éminence. » Les titres les moins voilés n’avaient +pas le don d’effaroucher le cardinal ministre : +peu de temps après on jouait le <i>Cocu</i> au Palais-Cardinal, +en présence du roi.</p> + +<p>La troupe royale, les Italiens, les comédiens du +Marais, ne suffisant pas à satisfaire l’engouement du +public, une quatrième troupe vint bientôt s’établir +dans la capitale.</p> + +<p>Après un assez long séjour en province, Molière +et sa troupe revinrent à Paris en octobre 1658. +Monsieur, frère du roi, les autorisa à prendre le +titre de <i>Comédiens de Monsieur</i>, et il poussa la +générosité jusqu’à leur accorder une pension mensuelle +de 300 livres, qui ne fut jamais payée. Grâce +à cette protection, Molière put s’installer au Petit-Bourbon, +qu’occupaient les comédiens italiens ; il fut +convenu que les deux troupes se partageraient la +semaine et que chacune jouerait trois fois. Cette +combinaison dura deux ans, Français et Italiens faisant +le meilleur ménage du monde. Mais en 1660 le +théâtre du Petit-Bourbon fut démoli et on éleva sur +l’emplacement qu’il occupait la colonnade du Louvre. +Les comédiens expulsés ne restèrent pas sans asile ; +le roi leur donna la salle du Palais-Royal sous +l’obligation de la partager avec les Italiens, comme +ils l’avaient fait déjà de celle du Petit-Bourbon.</p> + +<p>La troupe de Molière ne devait par rester à Monsieur, +une plus haute destinée l’attendait. Le +Roi fut si satisfait de la représentation qu’elle lui +donna en 1665 à Saint-Germain, qu’il voulut se l’attacher. +Il lui accorda 6000 livres de pension et l’autorisation +de prendre le titre de <i>Troupe du Roi au +Palais-Royal</i>.</p> + +<p>En 1669, Louis XIV organisa définitivement +l’Opéra, et c’est l’abbé Perrin qui en reçut la direction<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>. +Par lettres patentes, il obtint pour douze ans +le privilège d’établir « en la ville de Paris et autres +du royaume des académies de musique pour chanter +en public des pièces de théâtre » ; la nouvelle +salle fut construite rue Mazarine et prit le titre +d’Académie royale de musique. Le premier opéra +fut représenté le 18 mars 1671<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Perrin (Pierre), mort en 1680. Il prit le titre d’abbé sans y +avoir aucun droit, mais dans le seul but de faciliter son entrée +dans la société ; il devint introducteur des ambassadeurs près +de Gaston, duc d’Orléans. C’est lui qui composa la première +comédie française en musique.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> L’opéra fut peu goûté pendant fort longtemps ; Saint-Evremond +l’appelle « une sottise chargée de musique, de danses, de +machines, de décorations ; une sottise magnifique, mais toujours +une sottise ; un travail bizarre de poésie et de musique, +où le poète et le musicien, également gênés l’un par l’autre, se +donnent bien de la peine à faire un méchant ouvrage. »</p> +</div> +<p>Louis XIV, jeune, galant, adorant les plaisirs, ne +néglige rien pour honorer l’art théâtral et il s’efforce +de faire disparaître les préventions que la protection +de Richelieu et de Mazarin n’ont pu encore +complètement effacer. Lui-même monte sur le théâtre +et joue avec des comédiens pour bien prouver qu’il +ne regarde comme déshonorantes ni leur fréquentation +ni leur profession ; il figure dans les ballets +de Benserade, dans les divertissements de Molière, +il y chante, il y danse, il y débite des vers<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>. Les +seigneurs et les dames de la cour, les princes et les +princesses, tout le monde suit naturellement son +exemple, on voit les noms les plus illustres à côté +d’acteurs et d’actrices de profession<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>. En 1671, le +roi fait établir aux Tuileries un vaste théâtre où il +donne des représentations.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> En 1661, Louis XIV fonde l’Académie de danse où sont +appelés les treize plus habiles danseurs du royaume.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> En 1681 on représenta à Saint-Germain-en-Laye, en +présence du roi, le ballet du <i>Triomphe de l’Amour</i>. Le Dauphin +et la Dauphine, Mademoiselle, la princesse de Conti, les autres +princes, princesses, seigneurs et dames de la cour figurèrent +dans ce ballet. C’est la première fois qu’on voyait des femmes +danser sur la scène ; jusqu’alors leurs rôles étaient remplis, +ainsi qu’il était d’usage en Italie, par des danseurs déguisés. +Le mélange des deux sexes fut si apprécié, qu’à partir de +ce moment on introduisit les femmes dans les ballets de l’Académie +de musique. L’usage se répandit également de faire +paraître les danseurs sur la scène à visage découvert ; jusqu’en +1672 ils étaient restés masqués.</p> +</div> +<p>Les comédiens français jouent à la cour depuis la +Saint-Martin jusqu’au jeudi d’avant la Passion. Lorsque +le roi va à Fontainebleau, une partie de la troupe le +suit ; les acteurs sont traités avec une considération +inusitée : « Les comédiens, dit Chappuzeau<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>, sont +tenus d’aller au Louvre quand le roi les mande et +on leur fournit de carrosses autant qu’il en est besoin. +Mais quand ils marchent à Saint-Germain, à +Chambord, à Versailles ou en d’autres lieux, outre leur +pension qui court toujours, outre les carrosses, chariots +et chevaux qui leur sont fournis de l’écurie, +ils ont une gratification en commun de 1000 écus +par mois, chacun 2 écus par jour pour leur dépense, +leurs gens à proportion et leurs logements par fourriers. +En représentant la comédie, il est ordonné de +chez le roi à chacun des acteurs ou des actrices, à +Paris ou ailleurs, été et hiver, trois pièces de bois, +une bouteille de vin, un pain et deux bougies blanches +pour le Louvre, et à Saint-Germain un flambeau pesant +deux livres ; ce qui leur est apporté ponctuellement +par les officiers de la fruiterie, sur les registres de +laquelle est couchée une collation de 25 écus tous les +jours que les comédiens représentent chez le roi, +étant alors commensaux<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>. Il faut ajouter à ces avantages +qu’il n’y a guère de gens de qualité qui ne +soient bien aises de régaler les comédiens qui leur +ont donné quelque lien d’estime ; ils tirent du plaisir +de leur conversation, et savent qu’en cela ils plairont +au roi, qui souhaite qu’on les traite favorablement. +Aussi voit-on les comédiens s’approcher le +plus qu’ils peuvent des princes et des grands seigneurs, +surtout de ceux qui les entretiennent dans +l’esprit du roi, et qui, dans les occasions, savent +les appuyer de leur crédit<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> <i>Le théâtre français</i>, par Samuel Chappuzeau, 1674.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> M. Despois fait remarquer que le tableau est quelque peu +flatté, et que les dépenses du voyage n’étaient pas toujours couvertes +par l’indemnité allouée. Ainsi il relève dans les registres +de la comédie pour un voyage à Fontainebleau ce compte évidemment +peu rémunérateur : « 2000 livres reçues, sur quoi il a été +dépensé 2138 livres 15 sols ». (<i>Le théâtre français sous Louis XIV</i>.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> Molière était appelé fréquemment chez les maréchaux +d’Aumont, de la Meilleraie, chez les ducs de Roquelaure, de +Mercœur, etc. Le grand Condé lui aurait dit un jour : « Je vous +prie à toutes vos heures vides de venir me trouver ; je quitterai +tout pour être à vous. » (Larroumet, <i>la Comédie de Molière</i>.)</p> +</div> +<p>Les comédiens se montraient fort reconnaissants +des égards qu’on avait pour eux : « Leur soin principal, +dit encore Chappuzeau, est de bien faire leur +cour chez le roi, de qui ils dépendent non seulement +comme sujets, mais aussi comme étant particulièrement +à Sa Majesté, qui les entretient à son +service, et leur paye régulièrement leurs pensions. »</p> + +<p>Louis XIV ne se contenta pas de traiter honorablement +les comédiens, il voulut encore donner une +marque éclatante de sa protection à ceux qui, comme +Molière et Lulli, illustraient son règne par leurs talents +comme auteurs et comme acteurs<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> La faveur royale cependant ne put préserver Molière des +brutalités célèbres de M. de la Feuillade.</p> +</div> +<p>Molière reçut une pension de 1000 livres et le +titre de valet de chambre du roi, charge à laquelle +jusqu’au règne de François I<sup>er</sup> la noblesse +seule pouvait prétendre. Lorsque le comédien fut +père pour la première fois, Louis XIV, que le marquis +de Créqui représente, et la duchesse d’Orléans, +qui délègue la maréchale du Plessy, tiennent l’enfant +sur les fonts de baptême<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>. On ne peut méconnaître +le but que poursuivait le roi et les mobiles +qui le faisaient agir<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Le fait est d’autant plus à remarquer que Louis XIV répondait +ainsi à une infâme calomnie : un comédien de l’hôtel de +Bourgogne, Montfleury, venait en effet d’écrire au roi en accusant +formellement Molière d’avoir épousé sa propre fille. (Larroumet.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> On a dit, sans que cela ait été prouvé, que l’Académie +avait offert à Molière une place sur ses bancs à la condition de +renoncer à la scène ; mais le directeur de théâtre aurait motivé +son refus sur le tort que sa retraite causerait à sa troupe.</p> + +<p>M. Despois dit avec raison qu’il est absurde de supposer que +Molière aurait pu être reçu dans une compagnie où Bossuet, +l’archevêque de Paris, et tant d’autres esprits hostiles, jouissaient +de la plus grande autorité. En 1778, l’Académie eut des +remords de n’avoir jamais compté l’illustre comédien au nombre +de ses membres, elle décida que son buste serait placé dans +la salle des Assemblées avec cette inscription :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre.</div> +</div> + +</div></div> +<p>Louis XIV ne montra pas moins de bienveillance +pour la comédie Italienne ; en 1664 il accepta pour +filleul Louis Biancolelli, fils de l’arlequin Dominique.</p> + +<p>Lulli<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a> fut encore plus favorisé que Molière. +Depuis 1661 il était surintendant et compositeur de +la musique de chambre du roi, ce qui ne l’empêchait +pas de monter quelquefois sur le théâtre ; +à plusieurs reprises il joua le rôle de Mufti dans la +cérémonie du <i>Bourgeois gentilhomme</i>. Cependant +le roi et la reine tinrent sur les fonds du baptême +son fils aîné qui fut reçu en survivance de sa charge. +Son second fils fut doté dès sa naissance de l’abbaye +de Saint-Hilaire, près de Narbonne.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> Lulli (Jean-Baptiste) (1635-1687). Il débuta comme marmiton +chez Mlle de Montpensier. La princesse ayant appris que +ses dispositions pour la musique étaient très supérieures à +celles qu’il témoignait pour l’art culinaire, l’admit au nombre +de ses musiciens et le reçut même dans son intimité. Lulli la +remercia en composant des couplets, accompagnés d’une musique +des plus expressives, et qui étaient destinés à immortaliser +un bruit léger, mais fâcheux, échappé un jour à la princesse. +Mlle de Montpensier chassa l’ingrat, qui fut recueilli dans la +troupe des musiciens du roi. Il composa une foule de symphonies, +gigues, sarabandes, qui charmèrent Louis XIV et firent du +compositeur un des hommes indispensables de la cour.</p> +</div> +<p>La profession de comédien passait pour empêcher +d’acquérir la noblesse ; néanmoins Louis XIV +accorda à Lulli des lettres de noblesse. Un an +après il l’autorisa à acheter une charge de +secrétaire du roi. Le corps des secrétaires s’émut +et refusa de recevoir le comédien compositeur ; le +roi ordonna de passer outre et les lettres furent +enregistrées sur son ordre. Ces distinctions honorifiques +n’empêchèrent pas Lulli de remonter sur +la scène ; en 1681 on le voit encore jouer à Saint-Germain +le rôle du Mufti.</p> + +<p>Non-seulement on regardait l’état de comédien +comme empêchant d’acquérir la noblesse, mais on +assurait même que tout noble qui embrassait cette +profession perdait par cela même les titres qu’il +pouvait avoir. Un exemple célèbre prouva le contraire. +Josias de Soulas, dit Floridor<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>, après avoir servi +dans les gardes françaises et obtenu le grade d’enseigne, +se fit comédien, il portait le titre d’écuyer. +Il fut attaqué comme usurpateur de noblesse et +sommé de produire ses titres : Floridor répondit +qu’ils étaient en Allemagne et demanda un délai +pour les faire venir. Le Roi le lui accorda et défendit +de le poursuivre en attendant<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> Floridor, sieur de Primefosse (1608-1672), comédien français.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Arrêt du Conseil (1668) pour Josias de Soulas, escuyer, +sieur de Floridor, qui lui donne délai d’un an pour rapporter les +titres de sa noblesse et cependant fait défense de le poursuivre. +(Campardon, <i>Les Comédiens du Roi de la troupe française</i>, 1879.)</p> +</div> +<p>Les frères Parfaict font observer avec beaucoup +de raison, et c’est là la conclusion qu’il faut tirer de +l’intervention de Louis XIV, que « si la profession +de comédien dérogeait à la noblesse, on n’aurait +pas demandé ses titres à Floridor, on lui aurait +simplement allégué sa profession, et tout de suite +on l’aurait condamné à l’amende comme usurpateur +de noblesse. »</p> + +<p>Par une étrange contradiction, alors qu’on +contestait à un gentilhomme le droit de figurer +à la comédie en conservant ses qualités, il était +admis qu’il pouvait, sans déroger, être reçu à l’Opéra. +En effet, il avait été déclaré officiellement, et par des +règlements confirmés par des arrêts rendus au conseil +du Roi, que « tous gentilhommes, demoiselles +et autres personnes peuvent chanter à l’Opéra sans +que pour cela ils dérogent aux titres de noblesse ni +à leurs privilèges, droits et immunités ».</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br> +<span class="xsmall ssf">DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Tolérance de l’Église vis-à-vis des comédiens. — Sévérité +théorique de quelques rituels. — Les collèges des Jésuites. — Leurs +théâtres. — Querelles entre les Jésuites et les Jansénistes. — <i>Traité +de la comédie</i>, par Nicole. — <i>Traité de la +comédie et des spectacles</i>, par le prince de Conti. — Indignation +causée par les représentations de <i>Tartuffe</i>. — Incidents +qui accompagnent la mort de Molière.</p> + + +<p>Nous venons de voir le théâtre fort en honneur +sous les cardinaux Richelieu et Mazarin, fort aimé +de Louis XIV durant la première partie de son règne.</p> + +<p>Pendant toute cette période, le clergé ne cesse de +donner les plus vifs encouragements à l’art dramatique. +Loin de le condamner, il le protège, le soutient, +et dans un engouement peut-être irréfléchi mais +à coup sûr exagéré, il en arrive à intervenir d’une +façon active dans les représentations. On comprend +facilement que, dans de pareilles conditions, les peines +canoniques que l’Église infligeait aux comédiens des +premiers siècles et qui s’étaient perpétuées, tout au +moins théoriquement, contre les bateleurs pendant +le moyen âge et la Renaissance, n’aient pas pu, sous +Richelieu et Mazarin, être remises en vigueur. Aussi +voit-on pendant la première moitié du dix-septième +siècle les comédiens vivre fort paisiblement à l’abri +des tracasseries civiles et religieuses ; l’Église les +reçoit à la sainte table, elle leur accorde sans difficulté +le sacrement du mariage, et à leur mort pas un +curé ne songe à leur refuser la sépulture ecclésiastique.</p> + +<p>Il y avait cependant une grande différence entre +la situation qui leur était faite au point de vue civil +et au point de vue religieux ; il n’est pas inutile de +la souligner.</p> + +<p>Au point de vue civil, ils avaient été officiellement +relevés de l’indignité qui les frappait par la fameuse +déclaration de Louis XIII. Au point de vue canonique +au contraire, rien n’avait été changé ; dans la +pratique, il est vrai, on laissait tomber en désuétude +des lois anciennes et surannées, mais elles ne +continuaient pas moins à exister, et elles se trouvaient +fidèlement reproduites par les rituels dans +un certain nombre de provinces ecclésiastiques. Il +suffisait donc d’une interprétation rigoureuse ou +d’un esprit intolérant pour exposer les comédiens aux +plus pénibles traitements.</p> + +<p>Ainsi, en 1624, Jean de Gondy, archevêque de +Paris, déclare dans son Synodicon qu’on doit priver +les comédiens des sacrements et de la sépulture ecclésiastique.</p> + +<p>Félix de Vialard, évêque et comte de Châlons-sur-Marne, +dans le rituel de son diocèse en 1649, ne veut +pas admettre pour parrains les bateleurs et les comédiens ; +il déclare qu’il faut repousser de la sainte table +ceux qui en sont indignes, tels que les excommuniés, +les interdits et les gens visiblement infâmes comme +les femmes publiques, les concubinaires et les comédiens.</p> + +<p>On lit dans dans le rituel de Paris, composé +en 1654, à l’article du très-saint-sacrement de +l’Eucharistie : « On doit admettre à la sacrée communion +tous les fidèles, excepté ceux auxquels il est +défendu par de justes raisons de s’en approcher, et +il en faut éloigner ceux qui en sont publiquement +indignes, c’est-à-dire ceux qui sont notoirement +excommuniés ou interdits ; ceux dont l’infamie est +connue, comme les femmes débauchées, ceux qui +vivent dans un commerce criminel d’impureté, les +concubinaires, les comédiens, les usuriers, les magiciens, +les sorciers, les blasphémateurs, et autres semblables +pécheurs, s’il n’est constant qu’ils font pénitence +et qu’ils s’amendent, et qu’ils n’aient auparavant +réparé le scandale public qu’ils ont causé. » +C’est, on le voit, la reproduction littérale des anciens +canons<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> Les rituels de Belley (1621), d’Alet (1667), éloignent de la +communion les comédiens et les farceurs comme les concubinaires +et les femmes publiques ; ils ne les admettent ni comme parrains +ni comme marraines.</p> +</div> +<p>Mais, nous le répétons, la plus large tolérance +régnait dans la pratique, et jusqu’à la mort de +Molière, les évêques ne suscitèrent presque jamais +de difficultés à ceux qui montaient sur la scène.</p> + +<p>Cette heureuse situation ne devait pas se prolonger, +la rivalité des Jésuites et des Jansénistes +allait attirer sur les comédiens une véritable persécution.</p> + +<p>Voici comment et à quelle occasion commencèrent +les hostilités.</p> + +<p>Il existait un ordre religieux renommé par l’habileté +avec laquelle il formait la jeunesse et dont les +collèges jouissaient à juste titre de la plus grande +réputation. Les Jésuites avaient d’abord rigoureusement +interdit à leurs élèves d’assister « aux spectacles, +comédies ou jeux publics », n’admettant à +cette règle qu’une exception en faveur du supplice +d’un hérétique « mis à la torture ou brûlé vif » ; +mais ce rigorisme dura peu ; dès le début du dix-septième +siècle, ils affichèrent hautement leur indulgence +pour le théâtre, et ils le firent rentrer dans +leur système d’éducation, à ce point qu’ils s’efforçaient +d’en inspirer le goût à leurs écoliers. C’est +chez eux que se forma Corneille<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> L’abbé de Latour raconte qu’au Pérou et au Mexique le +théâtre eut pour fondateurs les Jésuites.</p> +</div> +<p>Le penchant des Pères pour le théâtre n’était un +secret pour personne ; partout dans leurs collèges ils +faisaient représenter des pièces de leur composition ; +primitivement ces ouvrages durent être écrits en +latin et le sujet ne put en être que religieux, ou se +rapportant directement aux études de leurs élèves. +On jouait en effet sur leurs théâtres des pièces allégoriques +telles que la <i>Défaite du Solécisme</i>, où l’on +voyait <i>l’Infinitif</i> terrasser le <i>Que retranché</i> et danser +une gavotte devant son ennemi expirant à ses pieds ; +mais ce genre, forcément aride et borné, fut bientôt +délaissé et les Pères ne tardèrent pas à aborder des +sujets absolument profanes ; on vit leurs écoliers +représenter les œuvres de Plaute, de Térence, de +Sénèque, etc.<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> Chappuzeau, <i>Le théâtre français</i>, 1674.</p> +</div> +<p>Ces représentations étaient assez fréquentes ; elles +n’avaient pas lieu, comme on pourrait le croire, dans +l’intimité et en présence de quelques parents ou +amis ; le public y était admis librement et il payait +sa place tout comme au théâtre. On y accourait en +foule, et les femmes particulièrement marquaient un +goût des plus vifs pour ce genre de divertissements.</p> + +<p>Loret raconte qu’on payait quinze sols au mois +d’août 1658 pour voir jouer au collège Saint-Ignace +la tragédie latine d’<i>Athalie</i> et les quatre ballets qui +l’accompagnaient :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">On y dansa quatre ballets,</div> +<div class="verse">Moitié graves, moitié follets,</div> +<div class="verse">Chacun ayant plusieurs entrées,</div> +<div class="verse">Dont plusieurs furent admirées ;</div> +<div class="verse">Et vrai, comme rimeur je suis,</div> +<div class="verse">La Vérité, sortant du puits,</div> +<div class="verse">Par ses pas et ses pirouettes</div> +<div class="verse">Ravit et prudes et coquettes.</div> +</div> + +</div> +<p>Il était d’usage en effet qu’un ballet accompagnât +ces représentations, et souvent on avait recours +pour les rôles les plus importants à des danseurs de +profession.</p> + +<p>La Vérité sortant du puits pourrait paraître une +distraction assez mondaine dans un collège de Jésuites, +si l’on ne savait qu’à cette époque les femmes +ne figuraient pas encore dans les ballets<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Voir page 100, note 1.</p> +</div> +<p>En province également, les Jésuites représentaient +régulièrement dans leurs maisons d’éducation. En +1658, à Lyon, le roi assiste à une « fort belle tragédie +au collège des Pères<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a> » ; en 1660, après son +mariage, les écoliers des Jésuites de Bordeaux +jouent en sa présence une comédie sur le sujet de +la <i>Paix</i> « avec toute la pompe et tous les agréments +possibles, cette pièce étant mêlée de plusieurs +entrées de ballets fort divertissantes »<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> Déjà en 1650 Louis XIV, âgé de douze ans, avait entendu +au collège de Clermont (depuis Louis-le-Grand) la tragédie latine +de Suzanna, du Père Jourdain.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> Extraits de la <i>Gazette</i>. — La même année, et toujours à +propos du mariage du roi, les Jésuites représentèrent une pièce +allégorique intitulée <i>le Mariage du Lys et de l’Impériale</i>.</p> +</div> +<p>L’amour des ballets devient si violent dans la compagnie +qu’un Jésuite, le Père Menestrier<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>, en compose +l’histoire et la théorie. Il décrit avec emphase tous +ceux donnés au collège de Clermont et il s’efforce d’en +montrer l’ingéniosité et la finesse. Figurer dans +ces divertissements est, à l’en croire, un des plus +grands bonheurs auxquels on puisse prétendre, et il +raconte que, selon Virgile, une des joies des bienheureux +dans l’Élysée consiste à danser des ballets. +Enfin, pour prouver la complète innocence du genre, +il rappelle qu’il a toujours été protégé par les papes et +qu’un d’entre eux s’y est même adonné.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> Menestrier (Claude-François) (1631-1705), jésuite, très érudit +et très versé dans les arts d’agrément. Il a écrit un grand +nombre d’ouvrages sur la chevalerie, les tournois, le blason, la +musique, la danse, le théâtre, etc.</p> +</div> +<p>Le goût pour les représentations théâtrales avait +gagné les communautés religieuses. « L’on y dresse +tous les ans, dit Chappuzeau, de superbes théâtres +pour des tragédies, dans lesquelles par un mélange +ingénieux du sérieux et du profane toutes les passions +sont poussées jusqu’au bout. On y emploie même +pour de certains rôles d’autres personnes que des +écoliers<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> Les communautés de femmes elles-mêmes ne dédaignaient +pas ce genre de spectacle. Déjà en 1595 les Dames de Saint-Antoine +avaient joué <i>Cléopâtre</i> devant un auditoire d’abbés ; +elles représentaient les rôles d’hommes en travesti. Dans les +premières années du dix-septième siècle, les religieuses de Maubuisson +« passaient tout leur temps, hors de l’office, à se divertir +en toutes les manières qu’elles pouvaient, à jouer des comédies +pour réjouir les sociétés qui les venaient voir ». (Sainte-Beuve, +<i>Port-Royal</i>.)</p> +</div> +<p>Les Jésuites avaient eu même l’heureuse inspiration +de faire servir le théâtre à la propagation de +leurs idées et de composer des comédies théologiques +où leurs ennemis les Jansénistes étaient malmenés +de la belle manière. Pendant le carnaval de 1650, +ils représentèrent, entre autres, Jansénius chargé de +fers et traîné en triomphe par la <i>Grâce suffisante</i>.</p> + +<p>La protection avérée que les Pères accordaient +au théâtre, l’indulgence extrême avec laquelle ils regardaient +tout ce qui concernait la comédie et les comédiens, +devaient provoquer naturellement de la +part des Jansénistes des sentiments tout différents +et leur faire entreprendre une campagne en règle +contre l’art dramatique.</p> + +<p>En 1658, l’abbé d’Aubignac fit paraître sa <i>Pratique +du théâtre</i> ; elle éveilla bien des susceptibilités. +En 1665, un incident assez futile vint mettre le feu +aux poudres et engager une lutte dont l’issue devait +être désastreuse pour les comédiens. Desmarets de +Saint-Sorlin, auteur des <i>Visionnaires</i> et du poème +de <i>Clovis</i><a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>, s’avisa tout à coup de prendre à partie les +Jansénistes. Ceux-ci ripostèrent et par la plume de +Nicole, qui garda du reste l’anonyme ; ils traitèrent les +faiseurs de romans et les poètes de théâtre « d’empoisonneurs +publics, non des corps, mais des âmes ». « Plus +le poète, disaient-ils, a eu soin de couvrir d’un voile +d’honnêteté les passions criminelles qu’il décrit, plus +il les a rendues dangereuses et capables de surprendre +et de corrompre les âmes simples et innocentes. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> Desmarets de Saint-Sorlin (Jean) (1595-1676), de l’Académie +française. Il faisait partie du cercle intime du cardinal de +Richelieu et c’est ce qui causa son succès ; il a écrit des tragédies +détestables qui n’en furent pas moins représentées par ordre +du cardinal. Après une existence des plus relâchées, il passa +à la dévotion la plus outrée. Il prit parti pour les Jésuites et se +crut appelé par le ciel à combattre les hérétiques, c’est-à-dire +les Jansénistes ; il les attaqua avec la dernière violence.</p> + +<p>La pièce des <i>Visionnaires</i> eut un succès inouï, grâce aux +allusions qu’elle contenait contre l’hôtel de Rambouillet. Dans +son <i>Clovis</i>, poème étrange et d’un halluciné, l’auteur prétendait +avoir « traité en vaincus et foulé aux pieds Homère et +Virgile ».</p> +</div> +<p>Racine se persuada que cette phrase était à son +adresse. Furieux d’une attaque que rien ne justifiait, +il répondit par une lettre des plus mordantes : +« Nous connaissons, dit-il aux docteurs de Port-Royal, +l’austérité de votre morale ; nous ne trouvons pas +étrange que vous damniez les poètes, vous en damnez +bien d’autres qu’eux ; ce qui nous surprend, c’est de +voir que vous voulez empêcher les hommes de les honorer. +Eh ! messieurs, contentez-vous de donner les +rangs dans l’autre monde, ne réglez pas les récompenses +de celui-ci ; vous l’avez quitté il y a longtemps ; +laissez-le juge des choses qui lui appartiennent. +Plaignez-le si vous voulez d’aimer des bagatelles et +d’estimer ceux qui les font, mais ne leur enviez point +de misérables honneurs auxquels vous avez renoncé. »</p> + +<p>Une fois la lutte engagée, les combattants ne devaient +pas se borner à une première escarmouche. Nicole +publie le <i>Traité de la Comédie</i>, « composé, dirent les +Jésuites, pour venger le Port-Royal du grand Corneille, +qui se déclarait hautement contre la nouvelle secte. »</p> + +<p>Le janséniste, reprenant la doctrine des Pères de +l’Église, condamne sans hésiter et le théâtre et les +comédiens : « La comédie, dit-il est une école et un +exercice de vice… Le métier de comédien est un +emploi indigne d’un chrétien, ceux qui l’exercent +sont obligés de le quitter… cette profession est +contraire au christianisme<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> Ce qui indigne le plus Nicole, « c’est, dit-il, qu’on ait entrepris +dans ce siècle-ci de justifier la comédie et de la faire passer +pour un divertissement qui se pouvait allier avec la dévotion… +On ne se contente pas de suivre le vice, on veut +encore qu’il soit honoré et qu’il ne soit pas flétri par le nom +honteux de vice, qui trouble toujours un peu le plaisir qu’on +y prend par l’horreur qui l’accompagne. On a donc tâché de +faire en sorte que la conscience s’accommodât avec la passion +et ne la vînt point inquiéter par ses importuns remords. »</p> +</div> +<p>Nicole ne devait pas rester seul dans la lice<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>. Il y +fut bientôt rejoint par un nouveau champion qui +allait lui prêter l’appui de son nom, et on peut ajouter +de son talent.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> Déjà, en 1660, M. Bourdelot, avocat au Parlement de Paris, +avait fait imprimer une lettre contre les désordres de la comédie. +En 1672, M. Voisin, conseiller du roi, écrivit encore avec +violence contre les spectacles du temps.</p> +</div> +<p>Armand de Bourbon, prince de Conti<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>, après +avoir aimé le théâtre au point d’entretenir une +troupe de comédiens, fut touché de la grâce et +devint fort dévot, qui plus est janséniste<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>. Il +éprouva naturellement le désir de brûler ce qu’il +avait adoré et, en 1666, il publia un <i>Traité de la +comédie et des spectacles</i> selon la tradition de +l’Église. Il y avait rassemblé avec soin tous les passages +des Pères et des conciles qui condamnaient le +théâtre. A en croire le prince, « la troupe des comédiens +est une troupe diabolique, et se divertir à la +comédie, c’est se réjouir au démon ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> Conti (Armand de Bourbon, prince de) (1629-1686), frère +puîné du grand Condé.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> Il avait été élevé par les Jésuites et avait même joué chez +eux dans sa jeunesse.</p> +</div> +<p>L’abbé d’Aubignac ne voulut pas laisser avilir +l’art que lui-même avait si bien prôné et il riposta +à la diatribe du prince de Conti par une apologie +de la comédie sous ce titre : <i>Dissertation sur la +condamnation des théâtres</i>. Il y relevait les assertions +du prince et assurait que l’opinion des Pères +de l’Église ne prouvait rien, attendu que de leur +temps on ne pouvait assister aux spectacles sans +faire acte d’idolâtrie.</p> + +<p>Les attaques de Nicole et du prince de Conti ne +passèrent point inaperçues ; elles ranimèrent le zèle +de tous ceux qui n’aimaient pas le théâtre et le +croyaient préjudiciable aux mœurs. Une campagne en +règle fut organisée.</p> + +<p>Molière, fort inconsciemment, allait lui-même +fournir des armes à ceux qu’une haine aveugle +animait contre l’art dramatique. <i>Tartuffe</i>, dès +qu’il parut, en 1667<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>, souleva dans les rangs du +clergé tout entier la plus violente indignation. +Un curé de Paris, Pierre Roullé, demandait que +l’auteur, « ce démon vêtu de chair et habillé en +homme, le plus signalé impie et libertin qu’on vit +jamais dans les siècles passés », fût livré au feu +« avant-coureur de celui de l’enfer » ; Bourdaloue +le dénonçait en pleine chaire ; Bossuet ne se montrait +pas plus indulgent et reprochait aux œuvres du +poète de n’être qu’un tissu de bouffonneries, d’impiétés, +d’infamies et de grossièretés. Quant à l’archevêque +de Paris, Hardouin de Péréfixe, il lançait +un mandement où il défendait « de représenter, +lire ou entendre réciter le <i>Tartuffe</i>, sous peine +d’excommunication. » Toutes les anciennes préventions +de l’Église contre le théâtre et les comédiens +se réveillèrent avec plus de force que jamais.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> Les trois premiers actes avaient déjà été joués le 12 mai +1664 en présence du roi, pendant les fêtes de Versailles.</p> +</div> +<p>Pour bien montrer l’émoi causé par le <i>Tartuffe</i><a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>, +<i>Don Juan</i>, etc., il est intéressant de reproduire ce +jugement d’un écrivain religieux<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a> :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> La pièce fut d’abord interdite par ordre du président de +Lamoignon. S’il faut en croire une anecdote du temps, on allait +commencer le spectacle quand l’interdiction arriva, et Molière +s’avançant sur le devant de la scène osa dire : « Nous allions +vous jouer le <i>Tartuffe</i>, mais M. le premier Président ne veut +pas qu’on le joue. » C’est seulement le 5 février 1669 que le roi +autorisa les représentations.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> Baillet (Adrien) (1649-1706), vicaire de campagne, puis bibliothécaire +de l’avocat général Lamoignon.</p> +</div> +<p>« Molière est un des plus dangereux ennemis que +le monde ait suscités à l’Église. Il fait encore après +sa mort le même ravage dans le cœur de ses lecteurs, +qu’il avait fait pendant sa vie dans celui de ses +spectateurs. La galanterie n’est pas la seule science +qu’on apprend à son école, on y apprend aussi les +maximes ordinaires du libertinage contre les sentiments +véritables de la religion. Elles sont répandues +d’une manière si fine et si cachée dans la +plupart de ses autres pièces, qu’il est infiniment plus +difficile de s’en défendre que dans son <i>Tartuffe</i>, +où il mène ouvertement à l’irréligion. C’est la plus +scandaleuse de toutes ses pièces. Il y a prétendu +comprendre, dans la juridiction de son théâtre, les +droits qu’ont les ministres de l’Église de reprendre +les hypocrites et la fausse dévotion. On voit bien +par la manière dont il a confondu les choses, qu’il +était franc novice dans la dévotion, dont il ne connaissait +que le nom. Les comédiens sont des gens +décriés de tous les temps, que l’Église regarde +comme retranchés de son corps, mais quand Molière +aurait été innocent jusqu’alors, il aurait cessé de +l’être, dès qu’il eut la présomption de croire que +Dieu voulait se servir de lui pour corriger le vice. +Tertullien a eu raison d’appeler le théâtre le royaume +du diable ; faut-il pour trouver le remède, aller +consulter Béelzébuth, tandis que nous avons des +prophètes en Israël, etc.<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a> ? »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> Baillet, <i>Jugement des Poètes</i>, art. 1420.</p> +</div> +<p>Les prédications de Nicole et du prince de Conti, +l’exaspération soulevée par les représentations de +<i>Tartuffe</i>, portèrent leurs fruits. Le clergé exhuma +contre les comédiens tous les anathèmes des +premiers siècles qui sommeillaient au fond de +quelques rituels, et il ne songea plus qu’à trouver +l’occasion de les leur appliquer. Déjà, en 1671, Floridor +étant tombé malade, le curé de Saint-Eustache, +avant de le confesser, lui fit promettre de ne plus +reparaître sur le théâtre ; le comédien s’y engagea, +et cependant quand il mourut il fut enterré sans +cérémonie<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>. Molière, dont les œuvres avaient en +partie motivé ces rigueurs inattendues, allait en +devenir une des premières victimes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> <i>Moliériste</i>, septembre 1886.</p> +</div> +<p>Jusqu’alors, comme nous l’avons déjà vu, l’Église +a accordé aux comédiens le même traitement qu’à +tous les chrétiens, et Molière ainsi que sa famille a +joui de cette tolérance. Le 6 janvier 1654, le comédien +figure en qualité de parrain sur les registres +des églises Saint-Firmin et Notre-Dame des Tables, à +Montpellier<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>. » En 1670 et en 1672, on voit encore +son nom sur les registres des églises avec le titre +de parrain<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>. Le lundi 20 février 1662 il a épousé +Armande Béjart<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>, par permission de M. Comtes, +doyen de Notre-Dame et grand vicaire de M. le cardinal +de Retz, archevêque de Paris ; le mariage n’a +pas souffert la moindre difficulté.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> <i>Id.</i>, 1<sup>er</sup> mai 1879.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> <i>Id.</i>, novembre 1883 et septembre 1885.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> Béjart (Armande) (1645-1700), aussi célèbre par sa beauté +que par ses succès au théâtre.</p> +</div> +<p>En 1672, la sœur d’Armande, Madeleine Béjart<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a> +meurt. Par son testament elle laisse d’abondantes +aumônes et elle demande que son corps repose dans +le cimetière de l’église Saint-Paul où sa famille +possède une concession. En effet, après avoir été +présentée à l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, sa +paroisse, elle est, « par permission spéciale de +M<sup>gr</sup> l’Archevêque, portée en carrosse à l’église +Saint Paul et inhumée sous les charniers de ladite +église. » Le registre de la paroisse la désigne +comme <i>comédienne de la troupe du Roi</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> Madeleine Béjart (1618-1672) ; elle excellait dans les rôles de +soubrette.</p> +</div> +<p>Mais ce qui est bien plus formel encore, Molière +lui-même a un confesseur attitré : « M. Bernard, +prêtre habitué en l’église de Saint-Germain », et +l’année même de sa mort<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a> le comédien a reçu les +sacrements à Pâques, de la main de cet ecclésiastique. +A une époque où la communion pascale était +à peu près une obligation, il n’est pas étonnant que +Molière se soit conformé à la règle imposée, mais +ce qu’il est important de constater, c’est qu’encore +à cette époque on ne refusait nullement les sacrements +aux comédiens, même pas à l’auteur de +<i>Tartuffe</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> Voir Eudore Soulié, <i>Recherches sur Molière</i>, pages 79 et 261.</p> +</div> +<p>Le poète est frappé à mort le 17 février 1673, +pendant une représentation du <i>Malade imaginaire</i>. +Sentant son heure dernière approcher, il +demande à recevoir les secours de la religion ; +on court à l’église Saint-Eustache, où les deux +ecclésiastiques de service, apprenant quel est +l’homme qui réclame leur assistance, refusent de +se déranger. On se rend alors chez un prêtre du +voisinage qui, plus compatissant, consent à venir +voir le moribond ; mais ces allées et venues avaient +pris du temps et quand il arriva, Molière n’avait +plus besoin de ses services : il était mort entouré +des siens et de deux pauvres religieuses qui venaient +quêter chaque année à Paris et auxquelles il +donnait l’hospitalité.</p> + +<p>Les camarades du défunt voulurent lui faire un +convoi magnifique. Le curé de Saint-Eustache, +M. Merlin, non seulement s’y opposa, mais encore, +s’armant du texte même du rituel de Paris, il refusa +de laisser inhumer le corps<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> Le clergé possédait exclusivement la police des cimetières.</p> +</div> +<p>La veuve du comédien adressa aussitôt à l’archevêque +de Paris<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a> une requête des plus pressantes, en +faisant valoir les actes de piété, encore tout récents, +de son mari. On a dit que l’archevêque avait répondu +par une fin de non-recevoir absolue. Ce n’est pas +exact : il se borna à renvoyer la requête à l’official +pour en informer<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> Harlay de Champvallon. Il est resté célèbre par la légèreté +de ses mœurs ; il avait entre autres une maîtresse, Mme de +Bretonvilliers que le peuple avait surnommée « la cathédrale ».</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> Au-dessous de la lettre est écrite cette phrase : « Renvoyée +au sieur abbé de Benjamin, notre official, pour informer des faits +contenus en la présente requête. »</p> +</div> +<p>Cependant redoutant un refus, Mlle Molière<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a> se +rendit à Versailles pour solliciter l’intervention du +roi : « Si mon mari est criminel, Sire, s’écria-t-elle, +ses crimes ont été autorisés par Votre Majesté +même ! » Louis XIV, froissé de ces paroles, la congédia +brusquement, lui disant que l’affaire ne le +concernait pas, qu’elle était du ressort de l’archevêque ; +en même temps il donnait l’ordre à Harlay +de Champvallon d’éviter l’éclat et le scandale, et de +ne pas s’opposer à l’inhumation.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> Les comédiennes n’avaient pas le droit de porter le titre de +madame.</p> +</div> +<p>En bon courtisan, l’archevêque s’inclina, mais, +pour sauver les apparences, il fit assurer que Molière +avait témoigné son repentir d’avoir exercé la profession +du théâtre. Il permit donc « au curé de Saint-Eustache +de donner la sépulture ecclésiastique au +corps du défunt dans le cimetière de la paroisse, +à condition néanmoins « que ce sera sans aucune +pompe et avec deux prêtres seulement, et hors des +heures du jour, et qu’il ne sera fait aucun service +solennel pour lui, ni dans ladite paroisse Saint-Eustache, +ni ailleurs, même dans aucune église des réguliers, +et <i>que notre présente permission sera sans +préjudice aux règles du rituel de notre église que +nous voulons être observées selon leur forme et +teneur</i><a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> Cette dernière restriction montre bien la volonté formelle +du prélat de faire revivre désormais dans son diocèse les lois +canoniques contre les comédiens.</p> +</div> +<p>Le convoi n’eut lieu que quatre jours après le +décès, et, conformément aux ordres de Champvallon, +il se fit à neuf heures du soir. Le corps ne fut +même pas présenté à l’église, on le porta directement +au cimetière Saint-Joseph dans une bière de +bois, couverte du poêle des tapissiers ; il était escorté +de « six enfants bleus, tenant six cierges, dans six +chandeliers d’argent, et de deux ecclésiastiques. » +Il n’y eut pas de chants ; beaucoup d’amis suivirent +un flambeau à la main.</p> + +<p>« La populace, dit Voltaire, qui ne connaissait +dans Molière que le comédien, et qui ignorait qu’il +avait été un excellent auteur, un philosophe, un +grand homme dans son genre, s’attroupa en foule à +la porte de sa maison le jour de son convoi. Sa veuve +fut obligée de jeter de l’argent par les fenêtres, et +ces misérables qui auraient, sans savoir pourquoi, +troublé l’enterrement, accompagnèrent son corps +avec respect. »</p> + +<p>On craignit en effet que le peuple, surexcité par la +passion religieuse, ne se livrât à une manifestation +scandaleuse ; pour calmer les esprits, on distribua +cinq sols à tous les pauvres présents et on dépensa +ainsi de 1000 à 1200 livres.</p> + +<p>Le cortège parvint sans encombre jusqu’à la rue +Montmartre où se trouvait le cimetière, mais la porte +était fermée et on avait oublié les clefs ; il fallut les +aller chercher. En les attendant, tout le monde put +lire à la lueur des torches ces vers placardés sur le +mur :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Il est passé ce Molière</div> +<div class="verse">Du théâtre à la bière ;</div> +<div class="verse">Le pauvre homme a fait un faux bond ;</div> +<div class="verse">Et ce tant renommé bouffon</div> +<div class="verse">N’a jamais su si bien faire</div> +<div class="verse">Le <i>Malade imaginaire</i></div> +<div class="verse">Qu’il a fait le mort pour tout de bon.</div> +</div> + +</div> +<p>Enfin les clefs arrivèrent et la triste cérémonie +put s’achever sans incident. Molière fut enseveli au +milieu du cimetière, au pied de la croix<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>. Pas une +parole ne fut prononcée sur la tombe<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> M. L. Moland, dans une savante dissertation, croit que le +corps du comédien fut aussitôt enlevé du terrain religieux et +transporté dans l’enceinte réservée aux enfants morts sans baptême. +(<i>Moliériste</i>, juin 1884.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> Plus heureux que Molière, Lulli fut enterré sans difficulté +aux Petits-Pères. Sur son mausolée la Mort est représentée +tenant d’une main un flambeau renversé et de l’autre un rideau +au-dessus du buste du musicien.</p> +</div> +<p>Chapelle, outré de cette mesquine persécution, +témoigna son indignation en publiant ces vers :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Puisqu’à Paris on dénie</div> +<div class="verse">La terre, après le trépas,</div> +<div class="verse">A ceux qui, pendant leur vie,</div> +<div class="verse">Ont joué la comédie,</div> +<div class="verse">Pourquoi ne jette-t-on pas</div> +<div class="verse">Les bigots à la voirie ?</div> +<div class="verse">Ils sont dans le même cas.</div> +</div> + +</div> +<p>Un siècle plus tard, Chamfort ayant écrit l’éloge +de Molière, son œuvre fut couronnée par l’Académie. +C’est à ce sujet que Voltaire lui écrivait : « Tout ce +que vous dites, monsieur, de l’admirable Molière, +et la manière dont vous le dites, sont dignes de lui +et du beau siècle où il a vécu. Vous avez fait sentir +bien adroitement l’absurde injustice dont usèrent +envers ce philosophe du théâtre des personnes +qui jouaient sur un théâtre plus respecté. Vous +avez passé habilement sur l’obstination avec laquelle +un débauché refusa la sépulture d’un sage.</p> + +<p>« L’archevêque Champvallon mourut depuis, comme +vous savez à Conflans, de la mort des bienheureux, +sur Mme de Lesdiguières, et il fut enterré pompeusement +au son de toutes les cloches, avec toutes les belles +cérémonies qui conduisent infailliblement l’âme +d’un archevêque dans l’empyrée<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>. Mais Louis XIV +avait eu bien de la peine à empêcher que celui +qui était supérieur à Plaute et à Térence ne fût +jeté à la voirie : c’était le dessein de l’archevêque +et des dames de la halle, qui n’étaient pas philosophes. +Les Anglais nous avaient donné, cent ans +auparavant, un autre exemple ; ils avaient érigé, +dans la cathédrale de Strafford, un monument magnifique +à Shakespeare, qui pourtant n’est guère +comparable à Molière ni pour les arts ni pour les +mœurs<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> Il était mort en effet d’une attaque d’apoplexie en la +compagnie de Mme de Lesdiguières. Mme de Sévigné écrit +à ce propos : « Il s’agit maintenant de trouver quelqu’un qui +se charge de l’oraison funèbre du mort. On prétend qu’il n’y +a que deux petites bagatelles qui rendent cet ouvrage +difficile, c’est la vie et la mort. » Le Père Gaillard consentit +cependant à se charger de l’oraison funèbre, mais à condition +qu’il ne parlerait pas du défunt.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> Ferney, 27 septembre 1769.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br> +<span class="xsmall">DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)<br> +1673-1689</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Lulli obtient l’autorisation d’établir l’Opéra au +théâtre du Palais-Royal. — <i>La troupe de Molière</i>, dépossédée, +achète le théâtre de la rue Guénégaud. — Elle se réunit à la +troupe du <i>Marais</i>. — En 1680, Louis XIV ordonne la fusion +des deux troupes de l’<i>Hôtel de Bourgogne et de Guénégaud</i>. — La +Comédie française est constituée. — Autorité des gentilshommes +de la chambre. — La Dauphine. — Les spectacles +sont fermés pendant la quinzaine de Pâques. — La <i>Comédie</i> +est expulsée de l’hôtel <i>Guénégaud</i>. — Après des pérégrinations +sans nombre, elle s’établit au jeu de paume de l’Étoile.</p> + + +<p>La troupe de Molière n’eut pas seulement la douleur +de perdre le chef dont elle tirait toute son illustration, +un nouveau malheur lui était réservé. Lulli, +en 1672, avait fait révoquer à son profit le privilège +de l’abbé Perrin et il s’était emparé de l’Opéra<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a> ; +aussitôt la mort de Molière, il sollicita la permission +de s’établir au théâtre du Palais-Royal et il l’obtint, +grâce à la protection dont Louis XIV ne cessait de +lui donner des preuves<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> Personne ne fut plus jaloux que Lulli du privilège qui lui +était concédé. Il défendit la musique aux Italiens, parce que c’était +empiéter sur ses droits. On vit alors paraître sur la scène à la +Comédie italienne un âne qui se mit à braire : « Taisez-vous, +insolent, lui dit Arlequin, la musique nous est défendue. » En +1677, il fit interdire les représentations des marionnettes parce +qu’elles chantaient et que l’Opéra seul avait le droit de chanter. +Il fit défendre aux comédiens français d’avoir plus de six violons +dans leur orchestre, parce que l’Opéra seul avait le droit +de faire de la musique. Même pour chanter ou faire de la musique +dans les théâtres de société, il fallait obtenir l’autorisation +par écrit de Lulli.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> L’Opéra installé au Palais-Royal y resta pendant tout le dix-huitième +siècle.</p> +</div> +<p>La troupe de Molière, dépossédée de son théâtre, +fut obligée d’émigrer ; elle acheta rue Mazarine une +maison dans laquelle se trouvait une fort belle salle +et on désigna la nouvelle installation sous le nom +de théâtre de Guénégaud. En même temps, dans l’espoir +de combler le vide qu’avait laissé dans ses rangs +la mort de l’illustre comédien, elle se réunit à la +troupe du Marais. Colbert autorisa la fusion des deux +troupes et il composa lui-même la liste des acteurs. +On trouve là la première intervention directe et formelle +du pouvoir royal dans les affaires de la comédie.</p> + +<p>De 1673 à 1680 il n’y eut donc que deux troupes +de comédiens français à Paris, la troupe de Guénégaud +et celle de l’hôtel de Bourgogne.</p> + +<p>En 1680, Louis XIV, désireux de posséder un théâtre +où tous les talents fussent rassemblés, réunit en +une seule les deux troupes, et il lui donna le privilège +exclusif de représenter dans Paris<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> Le roi adressa, le 22 octobre, au lieutenant général de police +une lettre de cachet ordonnant la réunion des comédiens de l’hôtel +de Bourgogne et de Guénégaud. En vertu de cet ordre signé +Colbert, les comédiens furent autorisés à former une société et à +passer entre eux des actes d’union.</p> +</div> +<p>La nouvelle troupe s’établit au théâtre Guénégaud<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a> ; +elle prit le titre de <i>Comédiens du Roi</i> et, par +un brevet du 24 août 1682, Louis XIV lui accorda +une pension annuelle de 12 000 livres.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> Les Italiens, expulsés du Palais-Royal en même temps que +la troupe de Molière, profitèrent de la réunion des deux troupes +au théâtre Guénégaud pour se faire attribuer l’hôtel de Bourgogne. +De cette façon ils purent représenter tous les jours ; mais +ils jouèrent souvent en français, ce qui était contraire au privilège +qu’on venait d’accorder aux <i>Comédiens du Roi</i> : ces derniers +réclamèrent et la contestation fut portée devant Louis XIV. +Baron pour les Français, Dominique pour les Italiens, s’étaient +chargés de plaider la cause de leurs camarades. Dès que Baron +eut exposé ses raisons, Dominique, s’adressant au roi, lui dit +avant de commencer : « En quelle langue Votre Majesté veut-elle +que je parle ? » « Eh ! parle comme tu voudras », lui dit le +roi. « J’ai gagné mon procès, répliqua Dominique, nous ne +demandons pas autre chose. » Le roi se mit à rire et déclara +qu’il ne s’en dédirait pas.</p> +</div> +<p>La même année, les Comédiens furent autorisés +à prélever leurs frais journaliers sur la recette du +théâtre, avant de donner une participation quelconque +aux auteurs<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> Depuis quelques années, les acteurs avaient renoncé à +l’usage d’acheter les pièces pour un prix débattu.</p> +</div> +<p>A partir de ce jour la Comédie française est constituée ; +les Comédiens, il est vrai, perdent leur liberté +et se trouvent placés dans une dépendance complète : +ils font partie de la <i>Maison du Roi</i>, ils appartiennent +au monarque d’une façon absolue et sans +réserve. Mais le roi ne peut s’occuper des affaires +intérieures du théâtre, des détails continuels de la +gestion, et il délègue ses pouvoirs aux quatre +premiers gentilshommes de la chambre qui agiront +et ordonneront en son nom. C’est ainsi que les Gentilshommes +se trouvèrent investis d’une autorité qui, +d’abord assez restreinte, se transforma plus tard en +une tyrannie journalière<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> Mercier, dans la querelle qu’il eut avec les Comédiens en +1775, a donné l’origine de cette charge de gentilhomme de la +chambre : « Ces charges, dit-il, sont un démembrement de +celle du grand chambrier de France, office très ancien, qui existait +à la cour des Césars avant la naissance de la monarchie +française. Ceux qui en étaient pourvus se nommaient <i lang="la" xml:lang="la">Præpositi +sacri cubiculi</i>. Les fonctions de cet office consistaient originairement, +selon le Père Anselme, à coucher le roi, le lever, faire +son lit et sa chambre… Pour donner de la dignité à cet office, +le roi inféoda la charge et la conféra pour être tenue à foi et +hommage. Par là celui qui en était pourvu devenait vassal immédiat +du prince, avait le droit de le suivre à la guerre et de +combattre à ses côtés ; un tel honneur rendit cette charge une +des premières dignités de l’État. En 824 on voit cet office exercé +par Bonnard, comte de Barcelone. Mais le fief de grand chambrier +étant sans domaines, on crut devoir lui en assigner un +et l’on y attacha quelques droits à percevoir, par forme de cens, +sur les communautés des cloutiers, des marchands de chapeaux +et de vieilles robes. Ce droit fut supprimé par François I<sup>er</sup>. Le +même roi jugea à propos de diviser les fonctions domestiques +de cette charge entre deux officiers, sous la dénomination de +premiers gentilshommes de la chambre. Depuis cette époque, +leur nombre a été porté à quatre. Mais on n’a point inféodé +leur charge, on n’a point recréé en leur faveur le cens et la justice +qui constituaient le fief de la grande chambrerie ; il ne leur +reste donc de cet office que des droits sans juridiction et des +devoirs circonscrits dans l’intérieur du palais, etc. » (Grimm, +<i>Corresp. littér.</i>, août 1775.)</p> +</div> +<p>Dès 1680, le duc de Créqui arrête la liste de la +nouvelle troupe et renvoie les acteurs qui ne lui +conviennent pas. En 1684, un nouvel arrêté fixe +la situation des Comédiens vis-à-vis des Gentilshommes :</p> + +<p>« Les ordres qui viendront de la part de messieurs +les premiers gentilshommes de la chambre du roi +aux Comédiens, seront mis entre les mains du contrôleur +général de l’argenterie et menus plaisirs +en exercice, qui en délivrera des copies signées de +lui toutes les fois que les Comédiens l’en requerront. +Et, pour ce qui concerne la troupe en général +et les rôles des pièces à jouer en particulier, aucun +des Comédiens ne pourra distribuer lesdits rôles, +ni faire autre chose concernant le théâtre que de +leur consentement, et, en cas de difficultés, ils +s’adresseront à leurs supérieurs. A l’égard des pièces +pour la cour, on leur prescrira les rôles qu’ils doivent +jouer. Fait à Versailles, le 18 juin 1684, signé : +le duc de Créqui<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> Bib. nat., Mss. 24 330, (Despois).</p> +</div> +<p>Ainsi les pouvoirs des Gentilshommes de la +chambre ne se bornent pas, comme cela eût été raisonnable, +au service à la cour ; ils s’étendent encore +sur le service des Comédiens à la ville.</p> + +<p>Au début, cette autorité n’eut pas lieu de s’exercer +très fréquemment, car le roi pria la Dauphine, +cette Allemande disgracieuse et revêche, qui s’ennuyait +si prodigieusement en France<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>, de s’occuper +des Comédiens français, et les Gentilshommes se +bornaient à exécuter les ordres de la princesse. +Ainsi le 23 avril 1685, le duc de Saint-Aignan donne +aux Comédiens un règlement de discipline intérieure, +conformément aux instructions qu’il a reçues de la +Dauphine. Ce règlement est déposé chez un notaire, +et le 4 mars 1686 il est passé un acte par +lequel la troupe s’engage à s’y conformer.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> « Madame la Dauphine, lit-on dans les <i>Souvenirs de Madame +de Caylus</i>, était non seulement laide et si choquante que Sanguin, +envoyé par le roi en Bavière dans le temps qu’on traitait son +mariage, ne put s’empêcher de dire au roi au retour : « Sire, +sauvez le premier coup d’œil. » Cependant Monseigneur l’aima +et peut-être n’aurait aimé qu’elle, si la mauvaise humeur et +l’ennui qu’elle lui causa ne l’avaient forcé à chercher des consolations +et des amusements ailleurs… Elle passait sa vie renfermée +dans de petits cabinets derrière son appartement, sans vue +et sans air ; ce qui, joint à son humeur naturellement mélancolique, +lui donna des vapeurs ; ces vapeurs, prises pour des +maladies effectives, lui firent faire des remèdes violents ; et +enfin ces remèdes beaucoup plus que ses maux lui causèrent la +mort. »</p> +</div> +<p>Après la mort de la princesse, la seconde femme +du Dauphin hérita de ses attributions. Plus tard ce +fut la duchesse de Berry.</p> + +<p>Depuis les discussions théologiques sur le théâtre, +qui avaient précédé la mort de Molière, le clergé +s’était sensiblement refroidi à l’égard de la comédie ; +ce brusque revirement devait avoir son contre-coup +à la cour. Peu à peu un changement évident s’opère +dans l’esprit de Louis XIV. On voit que les +influences religieuses qui l’entourent ne sont pas +inactives, on pressent que la faveur du théâtre +commence à décliner et qu’une modification profonde +ne va pas tarder à se produire.</p> + +<p>En 1687, sur l’ordre du roi, le lieutenant de police +fait défense aux Comédiens français ou italiens de +jouer la comédie pendant la quinzaine de Pâques, +et désormais tous les ans les théâtres seront fermés +durant cette période<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> Cette ordonnance fut étendue aux autres scènes. On fermait +aussi les théâtres à la maladie du roi et à la mort des princes. +Lors de la mort du Dauphin, fils de Louis XIV, ils furent +interrompus vingt-huit jours ; lors de celle du Dauphin, fils de +Louis XV, la vacance fut de vingt-six jours.</p> +</div> +<p>Un fait encore plus caractéristique montre bien +l’hostilité qui déjà règne contre les spectacles. +Pendant cette même année 1687 on se dispose à +ouvrir le collège des Quatre-Nations ; en en prenant +possession la Sorbonne déclare qu’elle ne peut tolérer +le voisinage de la Comédie, que c’est perdre +le collège que de donner aux écoliers une occasion +si prochaine de dissipation et de vice. Elle obtient +gain de cause : « Aujourd’hui, vingtième jour de +juin, disent les registres, M. de la Reynie nous a +mandés pour nous donner ordre, de la part du roi +et de M. de Louvois, que la troupe eût à changer +d’établissement, à cause de la proximité du collège +des Quatre-Nations, où les docteurs vont enseigner +et sont près d’en prendre possession. »</p> + +<p>Les Comédiens durent courber la tête et abandonner +l’hôtel Guénégaud. Ils se mirent à la recherche +d’un nouveau local et nous allons les suivre +dans leur pénible et douloureuse odyssée. Leurs +premières tentatives furent couronnées d’un insuccès +complet ; partout où ils se présentaient, le curé de +la paroisse protestait avec indignation et, sous un +prétexte ou sous un autre, parvenait à les évincer.</p> + +<p>« Ils ont déjà marchandé des places dans cinq ou +six endroits, écrit Racine à Boileau ; mais partout où +ils vont, c’est merveille d’entendre comme les curés +crient. Le curé de Saint-Germain-de-l’Auxerrois a +déjà obtenu qu’ils ne seraient point à l’hôtel de +Sourdis, parce que de leur théâtre on aurait entendu +tout à plein les orgues, et de l’église on aurait +parfaitement entendu les violons. »</p> + +<p>Quant aux orgues, c’eût été au théâtre à s’en +plaindre et non à l’église. Quant aux violons, il +est bon de rappeler que, pour ne pas empiéter sur +le privilège de l’opéra, on n’en tolérait que six à la +Comédie. Quelle que fût leur sonorité, ils ne devaient +pas être bien bruyants ; mais tous les prétextes +étaient bons pour se débarrasser de ces « histrions » +qu’on fuyait « comme le feu ou la peste<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> Abbé de Latour.</p> +</div> +<p>Boileau, qui ne paraît pas s’apitoyer plus que +Racine sur les infortunes de la Comédie, répond à +son ami : « S’il y a quelque malheur dont on se +puisse réjouir, c’est, à mon avis, celui des Comédiens : +si l’on continue à les traiter comme on fait, +il faudra qu’ils aillent s’établir entre la Villette et +la porte Saint-Martin<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a> ; encore ne sais-je s’ils n’auront +point sur les bras le curé de Saint-Laurent. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> C’est-à-dire à Montfaucon, où l’on déposait les vidanges de +la ville.</p> +</div> +<p>Repoussée de l’hôtel de Sourdis, la Comédie +propose d’occuper l’hôtel de Nemours, rue de +Savoie, dans la paroisse Saint-André. Cette fois, +aucune objection n’est soulevée et le roi donne +son autorisation. Les acteurs se croient au terme de +leurs tribulations et s’en félicitent hautement. Leur +allégresse fut de courte durée. Le curé de Saint-André +n’avait péché que par ignorance. Dès qu’il +connut le voisinage dont il était menacé, son premier +soin fut d’obtenir une audience du roi ; il +représenta qu’il ne possédait déjà dans sa paroisse +que des auberges et des coquetiers, et que si on +laissait encore un théâtre s’y établir, autant valait +fermer l’église.</p> + +<p>Les Grands-Augustins, dont le couvent se trouvait +sur la paroisse Saint-André, appuyèrent chaudement +la requête du curé, demandant avec instance +qu’on leur épargnât de si fâcheux voisins. Cette +susceptibilité et ces scrupules paraissaient d’autant +plus étranges que les Augustins étaient eux-mêmes +des spectateurs fort assidus de la Comédie, +qu’ils avaient voulu vendre aux acteurs un terrain +rue d’Anjou pour y établir leur théâtre, et que la +négociation eût réussi, si l’emplacement n’avait +paru trop incommode.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, le roi céda encore aux obsessions +du clergé et il retira à la troupe française +l’autorisation qu’il lui avait donnée.</p> + +<p>Les Comédiens, sans perdre courage, recommencèrent +leurs pérégrinations ; ils découvrirent, rue +des Petits-Champs, l’hôtel de Lussan et l’achetèrent +avec l’agrément royal ; mais le curé de Saint-Eustache +ne l’entendait pas ainsi ; il porta ses plaintes +au roi, représentant que cet endroit était le +quartier le plus considérable de la paroisse ; plusieurs +propriétaires voisins se joignirent à lui : +encore une fois Louis XIV révoqua la permission +accordée.</p> + +<p>Enfin, après des difficultés sans nombre, les +Comédiens finirent par trouver un asile ; on leur +permit d’acheter le jeu de paume de l’Étoile, situé +dans la rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. +C’est là que, sur les dessins de François d’Orbay, +fut bâti l’hôtel de la Comédie, qui prit à dater de ce +jour le titre de Comédie française. Sur la façade +on grava cette inscription : <i>Hôtel des Comédiens +entretenus par le Roi</i><a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> La Comédie y resta jusqu’en 1770 ; à cette époque elle s’établit +aux Tuileries, dans la salle des « Machines », pendant qu’on +construisait un théâtre définitif sur l’emplacement de l’hôtel de +Condé : cette nouvelle salle ne fut prête qu’en 1782. Elle fut brûlée +en 1799, et c’est sur l’emplacement qu’elle occupait que +s’élève actuellement l’Odéon.</p> +</div> +<p>L’abbé de Latour s’indigne qu’on ait osé mettre +au frontispice une pareille inscription : « Une troupe +de comédiens, dit-il, n’étant composée que de gens +vicieux, infâmes et méprisables, la comédie n’étant +qu’un composé de bouffonneries, de passions et de +vices, les histrions ne sont que tolérés. »</p> + +<p>L’ouverture du théâtre se fit après la rentrée de +Pâques, le lundi 18 avril 1689. La nouvelle salle +se trouvait sur le territoire de la paroisse Saint-Sulpice +et c’est désormais avec le curé de cette +église que les Comédiens français auront presque +tous leurs démêlés<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a> Talma raconte dans ses <i>Mémoires</i> que quand il visita cette +salle, on lui fit voir un petit couloir qui correspondait aux baignoires +et qui avait son ouverture dans une rue voisine : « C’est +par ce couloir, dit-il, que les prêtres de Saint-Sulpice qui voulaient, +sans être vus, voir <i>Tartuffe</i> et <i>Mahomet</i>, faisaient leur +entrée et leur sortie. »</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br> +<span class="xsmall ssf">DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)<br> +1694</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Sévérité de l’Église de France à l’égard des comédiens. — Le +Père Caffaro prend leur défense. — Indignation +de Bossuet. — Le Père Caffaro est obligé de se rétracter. — Les +évêques adoptent la doctrine de Bossuet.</p> + + +<p>Comme nous l’avons vu dans un précédent chapitre, +la condamnation si inattendue des comédies +et des comédiens par le clergé peut être regardée +comme une suite des disputes qui agitaient l’Église +de France et la divisaient en deux partis fameux. +Bien que les Jansénistes aient eu le dessous, leur +esprit triompha : le rigorisme et l’intolérance s’implantèrent +en France, et le clergé s’y montra à l’avenir +plus sévère que nulle part ailleurs. Il manifesta +bientôt la plus vive antipathie pour tous les divertissements, +et en particulier pour l’art dramatique. +Proscrivant le théâtre, il devait être fatalement +amené à proscrire ses interprètes.</p> + +<p>A partir de cette époque, l’Église gallicane fait +revivre les châtiments ecclésiastiques prononcés +contre les histrions par le concile d’Arles et qu’avaient +reproduits quelques rituels.</p> + +<p>Désormais les acteurs sont frappés d’une condamnation +collective et sans appel. On va rechercher +toutes les pénalités qui existaient contre les +mimes, les farceurs, les bateleurs, les cochers du +cirque, et on les applique aux acteurs du dix-septième +siècle.</p> + +<p>Ils sont excommuniés à la vie et à la mort. On +leur refuse tous les sacrements : le mariage, la communion, +le baptême ; on ne les accepte ni pour parrains +ni pour marraines. Même pendant la maladie, +même au moment de la mort, on ne leur accorde +pas le sacrement de l’Eucharistie. Enfin on dénie à +leur dépouille mortelle la sépulture ecclésiastique.</p> + +<p>Ces lois rigoureuses étaient publiées chaque dimanche +au prône par tous les curés de Paris.</p> + +<p>Pour obtenir les bienfaits des sacrements, le comédien +devait déposer entre les mains de son confesseur +une renonciation définitive à sa profession +criminelle. Cette condition était extrêmement dure : +renoncer à son état, c’était pour l’acteur perdre +son gagne-pain, briser sa carrière. Pour le Comédien +français c’était sacrifier encore la pension qui lui +était accordée après vingt ans d’exercice.</p> + +<p>L’Église avait-elle le droit d’agir ainsi ? Pouvait-elle +s’armer des lois d’un simple concile provincial, +tenu il y avait près de quinze siècles, pour frapper +les comédiens d’excommunication ?</p> + +<p>Elle s’appuyait sur ce principe qui était la base +même du gallicanisme : c’est que les canons des +conciles jusqu’au huitième siècle avaient force de +loi, que leur autorité restait immuable, que personne +au monde, pas même le pape, ne pouvait les +modifier en quelque point que ce fût.</p> + +<p>Par suite de cette idée et en raison de ce respect +pour les anciens conciles, l’Église gallicane avait +toujours considéré leurs canons comme subsistant. +Ceux qui s’appliquaient aux comédiens étaient +tombés en désuétude, il est vrai ; mais le jour où +le clergé fut entraîné dans la voie de la rigueur, +rien ne fut plus aisé que de les faire revivre, puisqu’ils +n’avaient pas été abrogés et même ne pouvaient +l’être.</p> + +<p>Du reste la doctrine de l’Église de France sur les +comédiens n’était pas, comme on l’a dit, générale +et absolue. Elle variait suivant les diocèses<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>. Les +uns l’admettaient sans conteste, l’inscrivaient dans +leurs rituels et la proclamaient chaque dimanche +au prône des paroisses ; pour eux les comédiens +étaient gens excommuniés en vertu du concile +d’Arles. D’autres, au contraire, ne parlaient point +d’excommunication, mais ils regardaient les comédiens +comme infâmes par état et les assimilaient +aux <i>pécheurs publics</i>, qui sont indignes des sacrements : +on les frappait au même titre que les concubinaires +et les femmes publiques<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a>. Enfin certains +diocèses, moins enclins aux théories gallicanes, se +conformaient au rituel romain<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a> et ne considéraient +en aucune façon les gens de théâtre comme séparés +de la communion<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> Il n’est pas fait mention de l’excommunication contre les +comédiens dans la formule du prône des rituels d’Orléans (1642), +d’Alet (1687), de Reims (1637), de Langres (1679), de Périgueux +(1680), de Coutances (1682), d’Amiens (1687), d’Agen (1688), de +Chartres (1689).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> Les rituels d’Amiens (1687), d’Agen (1688), mettent les +comédiens au nombre des pécheurs publics et les déclarent +comme tels indignes de la sainte communion.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> La bulle <i lang="la" xml:lang="la">Apostolicæ Sedi</i> de Paul V (27 juin 1614) avait +prescrit dans toute l’Église latine l’usage exclusif du rituel +romain, mais les gallicans n’en tenaient compte.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> Le rituel romain n’exclut nullement les comédiens des +sacrements. Les rituels d’Orléans (1642), de Périgueux (1680), de +Coutances (1682), de Chartres (1689), etc., s’expriment comme +le rituel romain.</p> +</div> +<p>La doctrine était donc éminemment variable ; tout +dépendait du diocèse<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a> ; et en cela les évêques n’outrepassaient +pas leurs droits, puisqu’il leur est +permis de porter des lois particulières pour la province +qu’ils administrent, et de condamner ce qui +est absous dans le diocèse voisin, d’absoudre ce qui +y est condamné.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> Le rituel de Reims (1677) exclut formellement de la communion +les bateleurs et les farceurs, et il les prive de la sépulture +ecclésiastique, mais il ne parle pas des comédiens. Les rituels +d’Orléans (1642), de Reims (1677), de Coutances (1682), +de Chartres (1689), de Langres (1697), de Paris (1697), n’excluent +pas nommément les comédiens comme indignes du titre +de parrain. Le rituel d’Agen (1688), au contraire, interdit au +comédiens, aux bateleurs et aux farceurs les fonctions de parrain +et marraine.</p> +</div> +<p>Cependant des esprits sensés et modérés protestaient +contre une application aussi déraisonnable de +lois surannées. Ils faisaient observer que, même en +admettant l’autorité des premiers conciles, leurs +canons s’appliquaient à une classe d’individus toute +différente, à un état social disparu depuis des siècles, +et que c’était véritablement commettre une étrange +confusion que de prétendre assimiler l’histrion et le +gladiateur de la Rome païenne, voire même le bateleur +ou le farceur du moyen âge, au comédien du +dix-septième siècle, qui interprétait les chefs-d’œuvre +de notre littérature. Les uns comme les autres +portaient le nom de comédiens, mais c’était là leur +seul point de ressemblance, et ce nom qui s’était perpétué +à travers les âges formait l’unique grief que +l’on pût invoquer contre eux.</p> + +<p>La singulière contradiction qui consistait à honorer +les comédiens, à les faire jouer à la cour, à se +presser en foule à leurs représentations, à ne pouvoir +se passer d’eux, et en même temps à les excommunier, +devait frapper tous les esprits réfléchis. La Bruyère +écrit dans son chapitre <i>des Jugements</i> : « La condition +des comédiens était infâme chez les Romains et +honorable chez les Grecs : qu’est-elle chez nous ? On +pense comme les Romains, on vit avec eux comme +les Grecs. » Il dit encore : « Quoi de plus bizarre ? +Une foule de chrétiens se rassemblent dans une +salle pour applaudir à une troupe d’excommuniés +qui ne le sont que par le plaisir qu’ils leur donnent. +Il me semble qu’il faudrait ou fermer les théâtres +ou prononcer moins sévèrement sur l’état des comédiens<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> <i>Caractères</i>.</p> +</div> +<p>Un théatin, le Père Caffaro, fut frappé d’une aussi +monstrueuse inconséquence, et en 1694 il publia, +sous le voile de l’anonyme, une lettre où il exposait +ses raisons en faveur de la comédie et des comédiens<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>. +Il assurait que le théâtre tel qu’il existait +alors en France « ne contenait que des leçons de +vertu, d’humanité et de morale, et rien que l’oreille +la plus chaste ne pût entendre » ; il démontrait combien +il était déraisonnable de s’appuyer pour le combattre +sur l’opinion des Pères de l’Église ; il prenait +la peine d’expliquer que les anathèmes des conciles +ne s’appliquaient qu’aux jeux sanglants du cirque +et aux scandaleux spectacles du théâtre romain ; que +vouloir les appliquer aux tragédies de Corneille et +de Racine, aux comédies de Molière, était aussi absurde +que ridicule.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> Cette lettre servait de préface à une édition des comédies +de Boursault.</p> +</div> +<p>Le Père Caffaro ajoutait cet argument, qui pouvait +paraître péremptoire : « Tous les jours, à la cour, +les évêques, les cardinaux et les nonces du pape ne +font pas de difficulté d’assister à la comédie, et il +n’y aurait pas moins d’imprudence que de folie de +conclure que tous ces grands prélats sont des impies +et des libertins, puisqu’ils autorisent le crime par +leur présence. »</p> + +<p>De deux choses l’une en effet : ou la comédie est +permise, et alors le clergé peut s’y montrer sans +scandale ; ou elle est défendue, et il doit s’en abstenir +prudemment. Mais que penser de ces prélats qui +défendent un spectacle qu’eux-mêmes encouragent +et auquel ils assistent en foule ? On ne saurait être +à ce point inconséquent.</p> + +<p>Le Père Caffaro ne manquait pas de logique dans +sa défense du théâtre : « J’ai fait encore quelquefois, +disait-il, une réflexion qui me paraît assez +judicieuse, en jetant les yeux sur les affiches qu’on +lit au coin des rues, où l’on invite toutes sortes de +personnes à venir à la comédie et aux autres spectacles +qui se jouent avec privilège du Roi et par des troupes +entretenues par Sa Majesté : « Quoi ! disais-je en moi-même, +si l’on invitait les gens à quelque mauvaise +action, à se trouver dans des lieux infâmes, +ou bien à manger de la viande les jours qui nous +sont défendus<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>, il est constant que les magistrats, +bien loin de permettre la publication de ces +sortes d’affiches, en puniraient sévèrement les +auteurs. » Il faut donc que la comédie ne soit pas +si mauvaise, puisque les magistrats ne la défendent +point, que les prélats ne s’y opposent en aucune +manière, et qu’elle se joue avec le privilège d’un +prince qui gouverne ses sujets avec tant de sagesse +et de piété, et qui ne voudrait pas par sa présence +autoriser un crime dont il serait plus coupable que +les autres. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> Il était strictement défendu de manger de la viande pendant +le carême et les jours maigres fixés par l’Église. La police +exerçait une surveillance des plus sévères. Pendant le carême, +les boucheries de l’Hôtel-de-Ville vendaient seules de la viande +et elles n’en délivraient : 1<sup>o</sup> qu’aux malades qui apportaient des +certificats de leurs curés ou médecins ; 2<sup>o</sup> qu’à ceux qui faisaient +profession de la religion prétendue réformée et fournissaient +attestation de cette profession. Les contrevenants parmi les vendeurs +étaient mis trois heures au carreau et emprisonnés jusqu’à +Pâques. Il y avait des peines plus sévères en cas de récidive.</p> +</div> +<p>L’argument était excellent. Il y avait en effet dans +le royaume des lois civiles fort sévères contre les +blasphémateurs, contre ceux qui mangeaient de la +viande les jours défendus, et en général contre quiconque +violait les règlements de l’Église. Comment +n’y aurait-il pas eu de châtiments civils contre +la comédie et les comédiens si l’art dramatique eût +été blâmable ? Comment le roi aurait-il assisté aux +représentations ? Comment aurait-il pu entretenir les +comédiens et leur donner des privilèges s’ils avaient +été blasphémateurs, libertins ou impies ?</p> + +<p>Comment donc osait-on frapper des hommes qui +n’exerçaient leur art que par la volonté royale et +en vertu d’arrêts du Parlement ; des hommes qui +n’étaient même pas libres de quitter leur profession, +puisqu’ils ne pouvaient se retirer qu’avec l’agrément +du roi, qui souvent le refusait ? Comment +sous le même gouvernement la religion frappait-elle +d’anathème le comédien que la loi tolérait et même +encourageait ?</p> + +<p>Enfin le Père Caffaro déclarait avoir connu des +comédiens qui, hors du théâtre et dans leur famille, +menaient la vie du monde la plus exemplaire ; il +rappelait qu’à sa connaissance ils faisaient des aumônes +considérables « dont les magistrats et les +supérieurs des couvents pourraient rendre de bons +témoignages. Je doute, ajoutait-il, qu’on puisse +dire la même chose des personnes zélées qui parlent si +haut contre eux. »</p> + +<p>Cette lettre, intitulée <i>Lettre d’un théologien</i>, fit +grand bruit. Bossuet, qui se trouvait à la tête de +l’Église de France<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>, et qui s’était toujours posé en adversaire +résolu des spectacles, s’indigna qu’un ecclésiastique +eût osé les défendre, et il prit aussitôt la +plume pour écraser l’imprudent théatin. En même +temps qu’il le sommait de désavouer ses erreurs, il +publiait les <i>Maximes et réflexions sur la comédie</i><a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> Il avait fait adopter en 1682 la fameuse Déclaration des +libertés de l’Église gallicane, qui surbordonnait l’Église à la +royauté et permettait au roi d’intervenir dans ses affaires intérieures ; +à mesure qu’on enlevait aux papes les droits dont ils +avaient joui dans le passé, l’État se les arrogeait. Fénelon écrivait : +« Ce n’est plus de Rome que viennent les empiétements et les +usurpations ; le roi est, en réalité, plus le maître de l’Église +gallicane que le pape ; l’autorité du roi sur l’Église a passé +aux mains des juges séculiers ; les laïques dominent les évêques. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> <i>Maximes et réflexions sur la comédie</i>, par M. Jacques Bénigne +Bossuet, évêque de Meaux ; Paris, 1694.</p> +</div> +<p>L’évêque juge l’art dramatique avec une extrême +sévérité ; il condamne « les impiétés et les infamies +dont sont pleines les comédies de Molière, et +qui remplissent les théâtres des équivoques les plus +grossières dont on ait jamais infecté les oreilles des +chrétiens<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>. » « C’est lire trop négligemment les +saints Pères, écrit-il, que d’assurer qu’ils ne blâment +dans les spectacles de leur temps que l’idolâtrie et +les scandaleuses et manifestes impudicités ; c’est +être trop sourd à la vérité que de ne sentir pas que +leurs raisons portent plus loin ; ils blâment dans les +jeux et dans les théâtres l’inutilité, la prodigieuse +dissipation, le trouble, les passions excitées, la vanité, +la parure, etc. » D’après lui l’Église excommunierait +tous les chrétiens qui fréquentent le théâtre si le +nombre des coupables était moins grand, et si elle +ne craignait de troubler l’ordre de la société. Il ne +s’élève pas avec moins de violence contre les comédiens. +« Saint Thomas, dit-il, regarde leur profession +comme infâme, et il appelle gains illicites et +honteux ceux qui proviennent de la prostitution et +du métier d’histrion. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> Ce n’était pas seulement les comédies de Molière que +Bossuet proscrivait à Meaux ; il avait exigé du présidial que l’on +interdît les marionnettes.</p> +</div> +<p>L’évêque de Meaux assurait que les comédiens +avaient été excommuniés de tout temps : « La pratique +constante, écrivait-il, est de priver des sacrements, +et à la vie et à la mort, ceux qui jouent la +comédie, s’ils ne renoncent à leur art, et de les +repousser de la sainte Table comme des pécheurs +publics. »</p> + +<p>Cette affirmation était complètement inexacte ; +nous avons vu jusqu’au <i>Tartuffe</i> l’Église user vis-à-vis +des gens de théâtre de la plus large tolérance.</p> + +<p>Enfin Bossuet, rappelant la mort de Molière, prononçait +ces paroles cruelles : « La postérité saura +peut-être la fin de ce poète comédien qui, en jouant +son <i>Malade imaginaire</i> ou son <i>Médecin par force</i>, +reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut +peu d’heures après, et passa des plaisanteries du +théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier +soupir, au tribunal de Celui qui a dit : « Malheur à +vous qui riez, car vous pleurerez ! »</p> + +<p>L’évêque, dans sa réponse, touchait à bien des sujets, +mais il avait soin de laisser de côté les arguments +embarrassants soulevés par le Père Caffaro. Ainsi il +n’expliquait nullement comment pouvaient se concilier +les rigueurs du clergé avec son intervention +continuelle dans les affaires de théâtre et avec la +protection déclarée du roi<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> Le Père Lebrun de l’Oratoire se joignit à Bossuet pour écraser +le Père Caffaro. Dans son <i>Discours sur la comédie</i> il déclare +les comédies illicites et nuisibles : « Parce qu’on y tourne perpétuellement +en ridicule les parents qui tâchent d’empêcher les +engagements amoureux de leurs enfants ; parce qu’elles apprennent +aux femmes à tromper leurs maris, comme dans la comédie +de <i>Georges Dandin</i> ; parce qu’elles louent le crime et le font +commettre par des divinités, comme dans <i>Amphitryon</i>, etc. »</p> +</div> +<p>Sur l’ordre de l’archevêque de Paris, le Père Caffaro +fut obligé de publier un désaveu aussi humble +que solennel. Il dut déclarer publiquement qu’il +n’avait eu aucune part à l’écrit en question ; il +avouait cependant avoir composé, une douzaine +d’années auparavant, un article où, « par légèreté +de jeunesse et n’ayant jamais vu de comédie », il la +justifiait ; il reconnaissait même que la lettre incriminée +était tirée de son œuvre « presque mot +pour mot » ; mais il n’en faisait pas moins une soumission +complète, et souscrivait sans réserve à +« tout ce qui est dit soit directement, soit indirectement, +contre les comédiens dans le rituel de +Paris ».</p> + +<p>Bossuet fut suivi dans sa campagne contre le +théâtre par tout ce que le clergé français comptait de +plus éminent : « Les spectacles sont-ils des œuvres +de Satan ou des œuvres de Jésus-Christ ? demande +Massillon. Quoi ! les spectacles tels que nous les +voyons aujourd’hui, plus criminels encore par la débauche +publique des créatures infortunées qui montent +sur le théâtre que par les scènes impures +ou passionnées qu’elles débitent ; les spectacles seraient +les œuvres de Jésus-Christ ! Jésus-Christ animerait +une bouche d’où sortent des airs profanes et +lascifs ! Jésus-Christ formerait lui même les sons +d’une voix qui corrompt les cœurs ! Jésus-Christ paraîtrait +sur les théâtres, en la personne d’un acteur +ou d’une actrice effrontée, gens infâmes selon les +lois des hommes !… Non ! ce sont là des œuvres +de Satan<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a> ! »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> <i>Sermon sur le petit nombre des élus</i>.</p> +</div> +<p>Fléchier<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>, Bourdaloue, Fénelon, ne se montrèrent +pas plus favorables aux représentations dramatiques.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> Mandement de M. Esprit Fléchier, évêque de Nîmes, de +8 septembre 1708 contre les spectacles.</p> +</div> +<p>A partir de cette époque, la question du théâtre +devint un des grands sujets de discussion et pendant +tout le dix-huitième siècle on ne cessa d’écrire pour +ou contre les spectacles<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> La lettre du Père Caffaro provoqua des réfutations sans +nombre, qui presque toutes parurent en 1694.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">X<br> +<span class="xsmall ssf">DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XIV</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Louis XIV retire au théâtre sa protection. — L’Église +excommunie les comédiens et leur refuse tous les sacrements. — Ils +réclament inutilement auprès du pape. — Les comédiens +italiens ne sont pas excommuniés. — La même faveur est +accordée aux artistes de l’Opéra.</p> + + +<p>Ce n’était pas en vain que les voix les plus autorisées +du clergé s’élevaient avec violence contre la +comédie. Nous avons déjà vu le roi subir dans une +certaine mesure les influences religieuses qui l’entouraient ; +nous allons le voir y céder de plus en plus.</p> + +<p>Il y a eu pendant le règne de Louis XIV deux +périodes bien distinctes. Dans la première, le roi est +jeune, galant, amoureux, tout lui réussit, il ne +songe qu’aux fêtes et aux plaisirs, il adore les spectacles, +les opéras, les ballets, et protège hautement +tout ce qui touche à l’art théâtral.</p> + +<p>La fin du règne est toute différente. A la jeunesse, +à la gaieté ont succédé la vieillesse et le chagrin ; +aux perspectives riantes, aux victoires faciles ont +succédé la fortune adverse et les sombres horizons ; +Mme de Maintenon, triste et revêche, règne au +lieu et place des Lavallière et des Montespan ; l’austérité +a pris la place de la galanterie, une odieuse +intolérance terrorise les consciences, l’édit de Nantes +est révoqué, et c’est le sabre à la main qu’on porte aux +réformés la parole divine. Le clergé lui-même s’est +divisé ; deux sectes ardentes et passionnées troublent +l’État et menacent l’Église d’un nouveau schisme.</p> + +<p>Cette seconde période n’est pas favorable à l’art +dramatique ; non seulement le clergé l’attaque avec +violence et le condamne sans pitié, mais bien des +esprits éminents suivent l’impulsion et deviennent +ses adversaires déclarés.</p> + +<p>« Entre tous les plaisirs dangereux pour la vertu, +dit d’Aguesseau, il n’y en a pas qui soient plus à +craindre que ceux du théâtre. »</p> + +<p>Racine lui même abandonne la scène qui a fait +sa gloire et exhorte son fils à suivre cet exemple. +« Vous savez, lui écrit-il, ce que je vous ai dit des +opéras et des comédies ; on doit en jouer à Marly : +le roi et la cour savent le scrupule que je me fais +d’y aller, et ils auroient une mauvaise opinion de +vous, si vous aviez si peu d’égards pour mes sentiments. +Je sais bien que vous ne serez pas déshonoré +devant les hommes en allant au spectacle, mais +comptez-vous pour rien de vous déshonorer devant +Dieu ? »</p> + +<p>« Quoi, dit Boileau, des maximes qui feroient +horreur dans le langage ordinaire se produisent +impunément dès qu’elles sont mises en vers, elles +montent sur le théâtre. C’est peu d’y installer les +exemples qui instruisent à pécher et qui ont été détestés +par les païens eux-mêmes, on en fait aujourd’hui +des conseils et même des préceptes. »</p> + +<p>Sous l’influence des années et des événements, +sous la pression de la piété étroite de Mme de +Maintenon, le roi s’éloigne peu à peu de la comédie +et des comédiens. La cour naturellement suit son +exemple ; elle devient triste et morne, tourne à la +dévotion, et elle s’empresse de manifester à l’égard +du théâtre des scrupules d’autant plus vifs qu’ils +sont plus tardifs et en général moins sincères. +En 1692, un contemporain peut écrire : « L’opéra +et la comédie sont devenus des divertissements +bourgeois et on ne les voit presque plus à la cour. »</p> + +<p>En 1701, Louis XIV fait écrire par Ponchartrain +au lieutenant de police, d’Argenson : « Sa Majesté +veut que vous avertissiez les comédiens qu’ils ne +doivent représenter aucune pièce nouvelle qu’ils ne +vous l’aient auparavant communiquée ; son intention +étant qu’ils ne puissent représenter aucune +pièce qui ne soit dans la dernière pureté<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>. » Puis +le roi institue la censure et en 1706 il confie la +police des théâtres au lieutenant de police.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> Corresp. administ. sous Louis XIV.</p> +</div> +<p>Les acteurs, n’étant plus protégés par la faveur +royale, durent courber la tête devant les anathèmes de +l’Église, et se résigner à vivre comme des excommuniés.</p> + +<p>On avait pu croire que les pénibles incidents qui +avaient accompagné la mort de Molière ne provenaient +que d’un excès de zèle ou de l’intolérance +d’un prélat, et qu’ils ne se renouvelleraient pas ; +il n’en fut rien. Désormais les sévérités du clergé +ne restent pas purement théoriques, et dès 1673 la +nouvelle discipline se répand et s’affirme dans toute +sa désolante rigueur.</p> + +<p>En 1684, Brécourt<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a> succombe. A son lit de mort, +il fait appeler le curé de Saint-Sulpice, mais il ne +reçoit les secours de la religion qu’après avoir renoncé +formellement à son état par un acte signé de +lui et de quatre ecclésiastiques<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>. Plus tard Raisin +(Cadet)<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a> et Sallé<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a> doivent renoncer par-devant notaires !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> Brécourt (Guillaume Marcoureau, sieur de) (1638-1684) +auteur dramatique et comédien français. « Il aimait avec excès +le jeu, les femmes et le vin ; il était très brave, mais bretteur. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a> « En présence de M. Claude Bottu de la Barondière, +prestre, docteur en théologie de la maison de Sorbonne, curé +de l’église et paroisse de Saint-Sulpice à Paris et des tesmoins +après nommez, Guillaume Marcoureau de Brécourt a reconnu +qu’ayant cy-devant fait la profession de comédien, il y renonce +entièrement et promet d’un cœur véritable et sincère de ne la +plus exercer ny monter sur le théâtre, quoyqu’il revînt dans une +pleine et entière santé. » (Registres de Saint-Sulpice) (<i>Moliériste</i> +de décembre 1883.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> Raisin (Cadet), comédien français, surnommé le petit +Molière. Il mourut le 5 septembre 1693 et fut inhumé à Saint-Sulpice.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> Sallé (Jean-Baptiste) (1609-1706), comédien français. Avant +d’entrer au théâtre il avait voulu embrasser l’état monastique +et était resté assez longtemps chez les capucins.</p> +</div> +<p>Rosimond<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a> meurt subitement en 1686, dans la +paroisse Saint-Sulpice. Sa piété était fervente, il avait +traduit les psaumes en vers français et écrit une <i>Vie +des saints</i> pour tous les jours de l’année<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>. Et cependant, +comme il était mort sans avoir eu le temps de +renoncer à sa profession, il fut enseveli sans clergé, +sans luminaire et sans aucune prière dans un endroit +du cimetière de Saint-Sulpice où l’on enterrait les +enfants morts sans baptême<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> Rosimond (Claude de la Rose, sieur de) (1645-1686). On +prétend qu’en apprenant sa mort son cabaretier s’écria, les +larmes aux yeux : « Je perds plus de huit cents livres de +rente ! »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> Il l’avait publiée sous son nom de famille, J. B. de Mesnil.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> Il y avait dans tous les cimetières un endroit réservé aux +enfants mort-nés, aux suicidés, aux excommuniés, etc.</p> +</div> +<p>Quand la Champmeslé tomba gravement malade, +elle fit appeler un prêtre, mais elle refusa d’abord +de renoncer à son état. « M. de Bort, écrit Racine, +m’apprit avant-hier que la Champmeslé étoit à l’extrémité, +de quoi il me parut très affligé ; mais ce qui +est le plus affligeant, c’est de quoi il ne se soucie +guère apparemment, je veux dire de l’obstination +avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de +renoncer à la comédie, ayant déclaré, à ce qu’on +m’a dit, qu’elle trouvoit très glorieux pour elle de +mourir comédienne. Il faut espérer que, quand elle +verra la mort de plus près, elle changera de langage, +comme font d’ordinaire la plupart de ces gens +qui font tant les fiers quand ils se portent bien. » +Deux mois plus tard, Racine écrit que la Champmeslé +est morte avec d’assez bons sentiments, après avoir +renoncé à la comédie, « très repentante de sa vie +passée, mais surtout fort affligée de mourir ».</p> + +<p>L’excommunication qui frappait les comédiens était +la conséquence directe, comme nous l’avons vu, des +doctrines de l’Église gallicane et de son rigorisme +exagéré. Elle n’existait qu’en France. Partout ailleurs +personne n’avait l’étrange idée de confondre les +comédiens de l’époque avec les histrions d’autrefois +et ils jouissaient de la considération qu’ils méritaient +par leur conduite personnelle. Ni en Italie, ni en +Espagne, ni en Allemagne, ni en Angleterre, ils +n’étaient excommuniés. Il arrivait même ce fait extrêmement +bizarre ; c’est qu’alors que les comédiens +subissaient en France les peines canoniques les plus +sévères, à Rome, se trouvant sous la juridiction spirituelle +et temporelle des souverains pontifes, ils jouissaient +en paix des droits de tous les citoyens, ils +approchaient des sacrements sans difficulté, et ils +recevaient la sépulture dans les églises comme tous +les autres bons catholiques.</p> + +<p>Il y a un fait plus bizarre encore : non seulement +les souverains pontifes n’avaient jamais condamné +les comédiens, mais ils ne pouvaient même pas les +relever de l’excommunication que le clergé français +faisait peser sur eux.</p> + +<p>En 1696, on célébra un jubilé. Les comédiens, +s’imaginant que c’était un temps de grâce pour +eux comme pour les autres pécheurs, se présentèrent +au tribunal de la pénitence, mais les confesseurs +leur refusèrent l’absolution, tant qu’ils ne s’engageraient +pas par écrit à ne plus remonter sur le +théâtre. Désireux de sortir de la situation fausse où +ils se trouvaient placés, les comédiens adressèrent +une requête au pape Innocent XII. Après lui avoir +démontré qu’ils ne représentaient à Paris que « des +pièces honnêtes, purgées de toutes saletés, plus +propres à porter les fidèles au bien qu’au mal, et +inspirant de l’horreur pour le vice et de l’amour +pour la vertu », ils prièrent le pape de leur dire si +les évêques avaient le droit de les excommunier.</p> + +<p>Cette requête fut lue et examinée dans la congrégation +du concile<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>, qui renvoya les postulants devant +l’archevêque de Paris « pour qu’ils fussent traités +suivant le droit ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a> La <i>congrégation du concile</i> se compose de cardinaux qu’on +appelle les <i>Pères interprètes du concile de Trente</i>. Pie IV l’avait +instituée pour veiller à l’observance des canons de ce concile. Plus +tard Sixte-Quint lui conféra le pouvoir d’interpréter les décrets +du concile dans les points qui paraissaient douteux et dans ceux +qui concernaient la réforme des mœurs et de la discipline.</p> +</div> +<p>En 1701, sous Clément XI, une nouvelle supplique +n’eut pas plus de succès.</p> + +<p>Comment les papes, qui, à Rome, protégeaient les +spectacles, pouvaient-ils tolérer l’injuste anathème +qui frappait les comédiens français et refusaient-ils +d’agréer une requête si légitime ? C’est qu’il n’était +pas en leur pouvoir d’y faire droit. Ils se trouvaient +désarmés vis-à-vis du clergé de France. Le pape +eût-il levé l’excommunication qui pesait sur les +acteurs, le clergé n’aurait point adhéré au bref +du Saint-Père et le Parlement de son côté n’aurait +jamais consenti à l’enregistrer ; il serait resté lettre +morte. L’Église gallicane ne reconnaissait pas la +cour de Rome en fait de discipline intérieure et les +évêques annonçaient hautement leur volonté de +résister aux ordres du pontife s’il prenait le parti +des comédiens.</p> + +<p>Le traitement si différent qu’on accordait aux +gens de théâtre, suivant qu’ils se trouvaient en +France ou en Italie, amena la situation la plus +singulière. Alors que notre clergé réservait toutes ses +rigueurs pour nos comédiens, il accueillait à bras +ouverts les Italiens, qui, on se le rappelle, s’étaient +établis définitivement à Paris en 1660.</p> + +<p>Loin d’être exclus de la communion des fidèles, +ils recevaient les sacrements, se mariaient à l’église, +étaient enterrés en terre sainte, et on les admettait +dans la confrérie du Saint-Sacrement<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a> ; ils faisaient +relâche le vendredi pour motif de piété, et l’on vit à +Paris Arlequin, Scaramouche, Pantalon, en habits +de ville, il est vrai, tenir les cordons du dais à la +procession. Quand Scaramouche mourut, il laissa +cent mille écus à son fils, qui était prêtre. Il fut +inhumé avec un grand concours de monde à Saint-Eustache, +la même paroisse qui avait refusé la +sépulture à Molière. L’Église accordait les mêmes +immunités à tous les acteurs de la comédie italienne, +même à ceux qui étaient Français. Ce n’était donc +pas la nationalité qui jouissait du privilège, mais le +théâtre lui-même.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> On les citait du reste pour leur dévotion : leurs chambres +étaient tapissées d’images saintes ; ils avaient tous chez eux un +tableau de la Madone de Bologne ; il y en avait toujours un dans +la loge du distributeur des billets.</p> +</div> +<p>La distinction que le clergé établissait entre les +Français et les Italiens paraît d’autant plus inexplicable, +que notre théâtre était aussi réservé et décent +que le théâtre italien l’était peu. La liberté des Italiens +ne connaissait pas de bornes<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a> ; en 1697 ils +furent expulsés de France parce qu’ils n’observaient +pas les règlements, qu’ils jouaient des pièces licencieuses +et qu’ils ne s’étaient pas corrigés des obscénités +et des gestes inconvenants<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> Alors qu’on défendait à Molière de jouer <i>Tartuffe</i>, on permettait +aux Italiens de représenter <i>Scaramouche ermite</i>, et on +les laissait afficher des titres de pièces que l’on interdisait ailleurs +comme scandaleux.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> M. d’Argenson, lieutenant de police, se transporta à onze +heures du matin au théâtre, fit apposer les scellés sur toutes +les portes et défendit aux acteurs de la part du roi de continuer +leurs spectacles, Sa Majesté ne jugeant pas à propos de les +garder à son service. Saint-Simon accompagne cet événement +des réflexions suivantes : « Le roi chassa fort précipitamment +toute la troupe des comédiens italiens et n’en voulut plus d’autre. +Tant qu’ils n’avoient fait que se déborder en ordures sur le +théâtre et quelquefois en impiétés, on n’avoit fait qu’en rire ; +mais ils s’avisèrent de jouer une pièce qui s’appeloit la <i>Fausse +Prude</i>, où Mme de Maintenon fut aisément reconnue, tout le +monde y courut ; mais après trois ou quatre représentations +qu’ils donnèrent de suite, ils eurent ordre de fermer leur +théâtre et de vider le royaume en un mois. Cela fit grand +bruit, et si ces comédiens y perdirent leur établissement par +leur hardiesse et leur folie, celle qui les fit chasser n’y gagna +pas par la licence avec laquelle ce ridicule événement donna +lieu d’en parler. »</p> +</div> +<p>D’où provenait la faveur accordée aux Italiens ? +Comment l’anathème qui frappait les comédiens +de France se transformait-il pour eux en bénédictions +sans nombre ? Probablement de la situation +qu’occupaient les acteurs en Italie et à Rome +même. L’Église gallicane n’aura pas osé excommunier +les mêmes hommes que les souverains pontifes +toléraient dans leur royaume et aux spectacles desquels +les prélats et le clergé romain assistaient sans +scrupule. On créa donc une exception en leur faveur, +et les évêques les couvrirent de leur protection +alors qu’ils repoussaient impitoyablement nos comédiens.</p> + +<p>Par une nouvelle inconséquence, car tout est inconséquence +dans cette question, les chanteurs et les +chanteuses, les danseurs et les danseuses de l’Académie +royale de musique échappaient aux sévérités +du clergé, parce qu’à proprement parler ils n’étaient +pas comédiens et n’en portaient pas le nom.</p> + +<p>Il aurait fallu cependant être logique, et, du moment +que, sans se préoccuper de savoir si les mêmes +appellations désignaient bien les mêmes classes d’individus +au troisième et au dix-septième siècle, on +adoptait aveuglément les canons des conciles, on +devait les appliquer dans toute leur rigueur et à +tous ceux qu’ils concernaient. Pourquoi ne pas +frapper les chanteurs, les danseurs, les musiciens, +les cochers, etc., pour lesquels les premiers conciles +s’étaient montrés si impitoyables ? Pourquoi avoir +deux poids et deux mesures, condamner les uns et +épargner les autres ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">XI<br> +<span class="xsmall ssf">DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XIV</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Existence des comédiens. — Leur piété. — Leur +générosité envers les pauvres et les églises. — Le droit des +pauvres. — Place importante que les comédiens occupent +dans la société. — Leur vanité.</p> + + +<p>Les comédiens, par leur conduite collective et individuelle, +méritaient-ils à ce point les sévérités de +l’Église ? Nous ne le croyons pas. Chappuzeau<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>, qui +est, il est vrai, un observateur par trop bienveillant, +parle avec éloges de la dignité de leur vie, et il cite +avec orgueil l’attestation qui leur fut donnée par +le chancelier de France : « J’aurois tort, dit-il, de +passer ici sous silence le glorieux témoignage qu’un +des premiers magistrats rendit, il y a quelques +années, aux comédiens de Paris, « que l’on n’avoit +jamais vu aucun de leur corps donner lieu aux +rigueurs de la justice, ce qu’en tout autre corps, +quelque considérable qu’il puisse être, on auroit de +la peine à rencontrer. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> <i>Le Théâtre françois</i>, par Samuel Chappuzeau, à Lyon, 1674, +in-12.</p> +</div> +<p>Le même écrivain insiste sur la vertu des acteurs, +sur leur piété, et sur l’édification véritable qu’ils +donnaient au public :</p> + +<p>« Quoique leur profession les oblige à représenter +incessamment des intrigues d’amour, de rire et de +folâtrer sur le théâtre, de retour chez eux, ce ne +sont plus les mêmes ; c’est un grand sérieux et un +entretien solide, et dans la conduite de leurs familles +on découvre la même vertu et la même honnêteté +que dans les familles des autres bourgeois +qui vivent bien<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a>. Ils ont grand soin, les dimanches +et fêtes, d’assister aux exercices de piété, et ne +représentent alors la comédie qu’après que l’office +entier de ces jours-là est achevé…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> Les comédiennes de l’époque étaient presque toutes mariées, +ce qui était déjà une garantie. La comédie devait souvent faire +relâche par suite de l’accouchement d’un de ses principaux +sujets et c’est ce qui faisait émettre à l’abbé de Pure ce vœu fort +peu orthodoxe : « Il seroit à souhaiter que toutes les comédiennes +fussent et jeunes et belles, et, s’il se pouvoit, toujours +filles, ou du moins jamais grosses. Car outre ce que la fécondité +de leur ventre coûte à la beauté de leur visage ou de leur taille, +c’est un mal qui dure plus depuis qu’il a commencé qu’il ne +tarde à revenir depuis qu’il a fini. » (<i>Idée des spectacles</i>, p. 170.)</p> +</div> +<p>« Aux fêtes solennelles et dans les deux semaines +de la Passion, les comédiens ferment le théâtre. Ils +se donnent particulièrement, durant ce temps-là, +aux exercices pieux, et aiment surtout la prédication, +qui est un des plus utiles. Quelques-uns +d’entre eux m’ont dit que, puisqu’ils avoient embrassé +un genre de vie qui est fort du monde, ils +devoient, hors de leurs occupations, travailler doublement +à s’en détacher, et cette pensée est fort +chrétienne. Ainsi la charité, qui couvre une multitude +de péchés, est fort en usage entre les comédiens ; +ils en donnent des marques assez visibles, ils +font des aumônes, et particulières et générales, +et les troupes de Paris prennent de leur mouvement +des boîtes de plusieurs hôpitaux et maisons +religieuses, qu’on leur ouvre tous les mois. J’ai vu +même des troupes de campagne, qui ne font pas de +grands gains, dévouer aux hôpitaux des lieux où +elles se trouvent la recette entière d’une représentation, +choisissant pour ce jour-là leur plus belle +pièce pour attirer plus de monde. »</p> + +<p>Chappuzeau a vu ses amis d’un œil évidemment +prévenu ; le tableau qu’il nous trace de leurs vertus +est fort attendrissant, mais il a oublié les ombres et +la ressemblance complète fait défaut.</p> + +<p>On pouvait cependant citer de la part des comédiens +de nombreux actes de piété, et l’assiduité de +certains d’entre eux aux exercices religieux était +connue. Ils fermaient le théâtre pour le jour de +l’Ascension et écrivaient pieusement sur leur registre : +« Relâche donnée pour le respect de la fête +de l’Ascension de Notre-Seigneur ». En 1688 ils +inauguraient encore leur registre à Pâques par la formule : +« Commencé au nom de Dieu et de la sainte +Vierge, aujourd’hui lundi 26 avril. » Enfin ils représentaient +fréquemment des pièces saintes et avaient +pris l’habitude de jouer régulièrement <i>Polyeucte</i> +avant et après Pâques pour sanctifier le premier et +le dernier jour de l’année théâtrale.</p> + +<p>Plus d’une comédienne quitta le théâtre pour +consacrer sa vie entière à des pratiques de dévotion. +Une des plus célèbres est Mlle Gauthier<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a>. Un jour, à +l’occasion de l’anniversaire de sa naissance, elle +entendit la messe. La grâce la toucha, elle quitta +la scène et vint s’enfermer au couvent de l’Antiquaille +à Lyon<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a>, où elle prit l’habit de carmélite le +20 janvier 1725, sous le nom de sœur Augustine +de la Miséricorde<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> Elle était née en 1690.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> Les religieuses du couvent jouirent depuis l’année 1726 de +la pension de 1000 francs que Mlle Gauthier avait obtenue en +prenant sa retraite du théâtre.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> Voici ce qu’en dit Duclos : « La nouvelle convertie était +grande et bien faite, son teint avait de la fraîcheur. Sans rien +perdre de sa gaieté naturelle, Mlle Gauthier devint une des plus +ferventes religieuses du couvent. Le bruit qui s’était fait autour +d’elle et le charme exquis de sa conversation lui attiraient sans +cesse de nombreux et illustres visiteurs, qui ne se lassaient pas +d’admirer le rare spectacle de tant d’esprit uni à tant de vertu. » +La sœur Augustine vécut 32 ans dans son cloître et mourut +le 28 avril 1757, entourée de la vénération de la ville entière.</p> +</div> +<p>Jusqu’aux premières années du dix-huitième siècle +la procession du Saint-Sacrement de la paroisse Saint-Sulpice +passait par la rue des Fossés-Saint-Germain +devant la porte de la Comédie ; il y avait là un reposoir +aux frais de la société et sur l’autel était un présent +en argenterie de la valeur d’environ 3000 fr.<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> Sous le cardinal de Noailles, la procession modifia sa +route et elle cessa de passer devant l’hôtel de la Comédie. On +fit de même pour le Viatique ; quand quelqu’un était malade au +delà de l’hôtel, le clergé faisait un grand tour pour revenir par +l’autre bout de la rue. « Il est vrai, dit l’abbé de Latour, que +les autres paroisses n’ont pas la même attention pour l’Opéra, +les Italiens, et non plus que les autres villes du royaume, où +il y a des théâtres publics, Lyon, Bordeaux, Marseille, etc. On ne +s’embarrasse pas plus des salles de spectacles que des cloaques +ou des amas de boue, qui se trouvent quelquefois dans les rues, +qu’on se contente de faire cacher par des tapisseries. »</p> +</div> +<p>Madeleine Béjart dans son testament léguait à +l’église Saint-Paul une rente perpétuelle pour deux +messes de Requiem par semaine ; elle laissait également +une somme à distribuer chaque jour à cinq +pauvres gens « en mémoire des cinq plaies de Notre-Seigneur. » +Ces fondations, qui se montaient à +200 livres de rente, furent acceptées avec plaisir par +les marguilliers de la paroisse.</p> + +<p>La générosité des comédiens était extrême, et on +ne faisait jamais en vain appel à leur bon cœur. +On les voyait, sans y être nullement forcés, verser +entre les mains du clergé des aumônes abondantes. +Ainsi les Français avaient décidé de prélever chaque +mois sur la recette une certaine somme pour la distribuer +aux communautés religieuses les plus pauvres +de la ville de Paris. C’est ce qui avait lieu. Voici +quel était le montant pour chaque mois :</p> + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap">Aux Cordeliers</td> +<td class="bot">3 livres.</td></tr> +<tr><td class="drap">Aux Récollets</td> +<td class="bot">3 id.</td></tr> +<tr><td class="drap">Aux Carmes déchaussés</td> +<td class="bot">3 id.</td></tr> +<tr><td class="drap">Aux Petits-Augustins</td> +<td class="bot">3 id.</td></tr> +<tr><td class="drap">Aux Grands-Augustins</td> +<td class="bot">3 id.</td></tr> +</table> +</div> +<p>Plus une redevance de 18 sous, chaque dimanche, +désignée sous ce titre : « Chandelles des religieux ». +Ces religieux étaient les capucins ; ils avaient droit +aux aumônes du théâtre comme remplissant les +fonctions de pompiers<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> Despois, <i>le Théâtre sous Louis XIV</i>.</p> +</div> +<p>Les Révérends Pères Cordeliers, jaloux de n’être +point compris dans ces libéralités, présentèrent aux +Comédiens le placet suivant :</p> + +<p>« Les Pères Cordeliers vous supplient très humblement +d’avoir la bonté de les mettre au nombre +des pauvres religieux à qui vous faites la charité. Il +n’y a pas de communauté à Paris, qui en ait plus +besoin, eu égard à leur grand nombre et à l’extrême +pauvreté de leur maison, qui le plus souvent manque +de pain. L’honneur qu’ils ont d’être vos voisins leur +fait espérer que vous leur accorderez l’effet de leur +prière, qu’ils redoubleront envers le Seigneur pour +la prospérité de votre chère compagnie. »</p> + +<p>Cette supplique fut portée à l’assemblée le 11 juin +1696, et il y fut résolu de donner aux Pères Cordeliers +du grand couvent 36 livres par an, qui seraient +payées à raison de 3 livres par mois.</p> + +<p>En 1700 les Pères Augustins réformés du faubourg +Saint-Germain demandèrent la même faveur et elle +leur fut accordée sans peine. Voici la copie de leur +placet et de la délibération des comédiens :</p> + +<blockquote> +<p class="c">« A Messieurs de l’illustre compagnie +de la Comédie du Roi.</p> + +<p>« Les religieux Augustins réformés du faubourg +Saint-Germain vous supplient très humblement de +leur faire part des aumônes et charités que vous +distribuez aux pauvres maisons religieuses de cette +ville de Paris, dont ils sont du nombre, et ils prieront +Dieu pour vous.</p> + +<p class="sign"><span class="blkl">« Signé : F. A. Maché, prieur.<br> +« F. Joseph Richar, procureur. »</span></p> +</blockquote> + +<p>« Sur le placet des religieux dits Petits-Augustins +du faubourg Saint-Germain, la Compagnie a résolu +de leur donner, comme aux autres couvents, soixante +sols par mois. »</p> + +<p>Il est juste d’ajouter que le clergé régulier, qui +dépendait uniquement de la cour de Rome, repoussait +les doctrines gallicanes ; il ne partageait donc +en aucune façon les préventions du clergé de France +à l’égard des comédiens, qu’il regardait au contraire +avec sympathie : c’est ce qui explique ces demandes +de subsides un peu surprenantes au premier abord. +Du reste l’Église de France elle-même ne se faisait +pas scrupule de recourir à la bourse des acteurs +et de les faire contribuer de force aux frais d’un +culte dont les bienfaits leur étaient refusés. Ce n’était +pas là une des moins étranges contradictions du +sujet qui nous occupe.</p> + +<p>Le 4 janvier 1689, l’hôtel des Comédiens du Roi +est taxé à la somme de 185 livres 8 sous 4 deniers +pour la contribution à l’acquittement des dettes de la +fabrique de Saint-Sulpice. Le 25 août 1695, le cardinal +de Fürstemberg, abbé de Saint-Germain-des-Prés, +extirpe encore à la troupe française une somme +de 250 livres à titre de redevance annuelle pour +lui et ses successeurs<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> Despois, <i>le Théâtre sous Louis XIV</i>.</p> +</div> +<p>Quand c’était le tour pour la maison qu’habitait +un acteur de fournir le pain bénit, un ministre +de l’Église se rendait chez lui pour l’avertir que le +dimanche suivant il eût à envoyer son offrande ; mais +on ne l’autorisait pas à la faire en personne, il devait +ou la faire porter par d’autres ou en envoyer le +prix en argent.</p> + +<p>Il n’est pas moins curieux de voir le clergé, quand +ses propres intérêts se trouvaient lésés, intervenir +avec énergie pour soutenir les droits de la comédie. +A la suite de l’arrêt du 21 octobre 1680 et à la +demande des Français qui s’appuyaient sur leur privilège, +le lieutenant de police fit défense aux farceurs +de la foire Saint-Germain de continuer leurs +spectacles<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a> ; mais l’abbaye de Saint-Germain louait +son terrain très cher aux forains ; elle craignit +de perdre d’aussi précieux clients, et le cardinal +d’Estrées, abbé de Saint-Germain, évêque de Laon, +en appela de l’ordonnance de police ; il intervint +lui-même dans l’instance pour soutenir les franchises +de la foire et la liberté des Tabarins<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> Les forains prétendirent qu’ils n’étaient pas comédiens, +mais de simples farceurs de toutes les nations, qu’ils étaient +errants et qu’ils ne jouaient que des scènes détachées. Ils +furent condamnés cependant et le Parlement confirma l’ordonnance +de police par un arrêt du 22 février 1707. Les forains +eurent alors recours à la ruse. Ils se bornèrent à des monologues ; +quand deux acteurs étaient en scène, un seul parlait ; +le second lui répondait par gestes ou se sauvait dans les coulisses +d’où il faisait la réponse. Sur une nouvelle réclamation +des Comédiens français, les forains achetèrent le droit de représenter +des pièces. La même tracasserie eut lieu avec l’Opéra qui +prétendit qu’il n’était permis de chanter qu’à l’Académie de +musique. Les forains tournèrent la difficulté et imaginèrent alors +des rouleaux de papier qui descendaient des frises et sur lesquels +étaient écrites les chansons qui composaient la scène ; les +acteurs faisaient les gestes et quelqu’un aposté dans la salle +chantait. La querelle se termina par une transaction.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> Le même cardinal d’Estrées attira à Saint-Germain en 1709 +une troupe dirigée par un Suisse et lui loua à bail un terrain +sur lequel il lui garantit toute liberté.</p> +</div> +<p>Comment l’Église pouvait-elle recevoir de l’argent +des comédiens, accepter leurs reposoirs et leurs +offrandes ?</p> + +<p>Le Père Lebrun, dans sa réponse au Père Caffaro, +n’avait-il pas hautement déclaré qu’on devait repousser +leurs aumônes, même pour les pauvres, attendu +qu’ils sont excommuniés et qu’on ne peut rien accepter +des excommuniés ? N’avait-il pas cité les constitutions +apostoliques, qui disent : « Si l’on est +forcé de recevoir de l’argent de quelque impie, jetez-le +dans le feu, de peur que la veuve et l’orphelin +ne deviennent, malgré eux, assez injustes pour se +servir de cet argent et en acheter de quoi vivre. Il +faut que les présents des impies soient plutôt la +proie des flammes que la nourriture des gens de +bien. » Bossuet n’avait-il pas dit que le gain de la +comédie n’était pas moins infâme que celui de la +prostitution ?</p> + +<p>Cependant nous venons de voir le clergé non +seulement accepter l’argent des acteurs, mais même +le solliciter ; dès qu’il s’agissait de profiter de leurs +libéralités, on les considérait comme d’excellents +chrétiens. Les esprits mal faits s’étonnaient de voir, +suivant les cas, tantôt des scrupules si excessifs +tantôt une conscience si large.</p> + +<p>On a encore reproché à l’Église de prendre au +théâtre le droit des pauvres pour les hôpitaux, et de +savoir fort bien en cette occasion recevoir l’argent +des excommuniés. Ici la critique est moins juste. +L’Église n’est pas intervenue pour le droit des +pauvres ; en 1677, les biens de la <i>Confrérie de la +Passion</i> ayant été confisqués au profit de l’hôpital +général, les Comédiens durent payer une redevance +annuelle à cet hôpital pour le loyer de l’hôtel de +Bourgogne ; c’était là une redevance fort légitime. En +1701, les Comédiens demandèrent la permission +d’élever le prix des places. Le roi les y autorisa, +mais il les frappa d’un impôt en faveur des pauvres. +Ce n’est pas le clergé qui en profitait, mais bien +l’Hôtel-Dieu ; ce n’est pas le clergé qui l’a imposé, +c’est le roi<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> Les Comédiens durent abandonner aux pauvres le sixième +de la recette ; des difficultés s’étant élevées et la Comédie ne +voulant donner le sixième qu’une fois tous les frais payés, l’hôpital +transigea pour une somme de 40 000 livres par an. L’Opéra, +par ordonnance du 10 avril 1721, après avoir prélevé 600 livres +pour ses frais, fut condamné à payer le neuvième de la recette +aux receveurs de l’Hôtel-Dieu. Plus tard ce droit des pauvres +fut porté au quart de la recette pour tous les spectacles. Les +théâtres essayèrent à plusieurs reprises de se délivrer de cet +impôt ; en 1751, il fut très sérieusement question de le supprimer, +M. d’Argenson, chargé de la police, ayant résolu d’expulser +tous les pauvres du royaume en les faisant embarquer pour les +colonies. Du moment qu’il n’y avait plus de pauvres, les théâtres +se trouvaient tout naturellement libérés. Malheureusement ce +séduisant projet n’aboutit pas. Les spectacles forains furent bientôt +imposés comme les autres théâtres et ils donnaient un +très gros revenu. En 1780, le quart des pauvres pour les forains +seulement s’éleva à 200 000 livres.</p> +</div> +<p>La générosité des comédiens, leurs libéralités incessantes, +les efforts mêmes qu’ils faisaient pour +se réhabiliter dans l’esprit public ne parvenaient pas +à les relever de l’injuste mépris qui s’attachait à +leur profession et on le leur faisait durement sentir. +Un jour Dancourt<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a> apportait à M. de Harlay et aux +administrateurs de l’hôpital général la redevance +que le théâtre payait aux pauvres. Dancourt, qui +avait été avocat, était toujours chargé par ses camarades +de porter la parole en leur nom dans les +grandes circonstances. Il prononça un fort beau discours, +dans lequel il s’efforça de prouver que les comédiens, +par les secours qu’ils procuraient aux hôpitaux, +méritaient d’être à l’abri de l’excommunication. +L’archevêque de Paris et le président de Harlay ne +furent pas sensibles à la harangue. « Dancourt, +répondit le président, nous avons des oreilles pour +vous entendre, des mains pour recevoir les aumônes +que vous faites aux pauvres, mais nous n’avons +point de langue pour vous répondre. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> Dancourt (Florent Carton) (1661-1725) auteur dramatique et +comédien français. Un soir Dancourt jouait une de ses pièces, +l’<i>Opéra de village</i>, et il chantait ces deux vers :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">En parterre, il bout’ra nos prés,</div> +<div class="verse">Choux et poireaux seront sablés,</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">lorsque le marquis de Sablé se présenta sur la scène dans un +état d’ébriété presque complet. A ce mot de « sablés », il crut que +Dancourt se moquait de lui et il lui donna un soufflet. L’acteur +dut dévorer l’affront.</p> +</div> +<p>Par une inconséquence singulière et dont nous +allons retrouver de fréquents exemples pendant tout +le dix-huitième siècle, ces mêmes comédiens, +chassés de l’Église, n’en jouissaient pas moins +d’une place importante dans la société, du moins +ceux qui, par leur talent, s’élevaient au-dessus du +commun. Non seulement les membres de la noblesse +ne dédaignaient pas de monter avec eux sur la scène +et de leur donner la réplique, mais ils les traitaient +sur un pied d’intimité qu’on a peine à concevoir +aujourd’hui.</p> + +<p>La familiarité de Baron<a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a> avec les grands seigneurs +était telle que, se trouvant un soir au jeu avec le +prince de Conti, il lui dit : « Va pour cent louis, +Mons de Conti. » Le prince eut assez d’esprit pour +répondre en souriant : « Tope à Britannicus ! »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> Baron (Michel Boyron dit) (1653-1729), comédien et auteur +dramatique. Il débuta chez un montreur de phénomènes ; Molière +l’en fit sortir et dirigea son éducation.</p> +</div> +<p>Déjà l’on ne comptait plus les bonnes fortunes des +gens de théâtre et maintes grandes dames ne rougissaient +pas de rechercher leurs faveurs. On se +rappelle l’aventure de Baron avec Mlle de la Force, +qui l’accueillait chaque nuit chez elle : un jour de +réception, il se présente dans le salon de sa maîtresse. +Furieuse de ce manque de tact, elle lui demande +avec impertinence ce qu’il désire. « Madame, +je viens chercher mon bonnet de nuit », répond +l’acteur non moins insolemment<a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> Baron a écrit <i>l’Homme à bonnes fortunes</i>, où il a retracé +quelques-unes de ses aventures galantes.</p> +</div> +<p>Ce penchant pour les comédiens, voire même +pour les danseurs et les bateleurs de la foire inspirait +à la Bruyère cette satire dédaigneuse : « Roscius +entre sur la scène de bonne grâce : oui, Lélie, et +j’ajoute encore qu’il a les jambes bien tournées, +qu’il joue bien et de longs rôles… Mais est-il le seul +qui ait de l’agrément dans ce qu’il fait ? et ce qu’il +fait, est-ce la chose la plus honnête que l’on puisse +faire ? Roscius d’ailleurs ne peut être à vous : il est +à une autre, et quand cela ne serait pas ainsi, il est +retenu : Claudie attend pour l’avoir qu’il se soit dégoûté +de Messaline. Prenez Bathylle, Lélie ; où trouverez-vous, +je ne dis pas dans l’ordre des chevaliers +que vous dédaignez, mais même parmi les farceurs, +un jeune homme qui s’élève si haut en dansant, et +qui fasse mieux la cabriole ? Voudriez-vous le sauteur +Cobus, qui, jetant ses pieds en avant, tourne une fois +en l’air avant que de tomber à terre ? Ignorez-vous +qu’il n’est plus jeune ? Pour Bathylle, dites-vous, la +presse y est trop grande, et il refuse plus de dames +qu’il n’en agrée. Mais vous avez Dracon, le joueur de +flûte : nul autre de son métier n’enfle plus décemment +ses joues, en soufflant dans le hautbois ou le +flageolet. Vous soupirez, Lélie : est-ce que Dracon +aurait fait un choix, ou que malheureusement on +vous aurait prévenue ? Se serait-il enfin engagé à +Césonie, qui l’a tant couru, qui lui a sacrifié une +grande foule d’amants, je dirai même toute la fleur +des Romains ; à Césonie, qui est d’une famille patricienne, +qui est si jeune, si belle et si sérieuse ? Je +vous plains, Lélie, si vous avez pris par contagion ce +nouveau goût qu’ont tant de femmes romaines pour +ce qu’on appelle des hommes publics, et exposés par +leur condition à la vue des autres. »</p> + +<p>Et la Bruyère conclut en conseillant à Lélie de +porter ses ardeurs amoureuses au bourreau, que la +loi met sur le même rang que l’acteur et dont le cœur +peut-être sera inoccupé.</p> + +<p>L’accueil qu’ils recevaient partout, les égards excessifs +qu’on leur témoignait rendaient la morgue +des comédiens extrême et leur orgueil insatiable. +Pendant une répétition Baron traitait Racine avec +un tel mépris que le poète exaspéré lui dit : « Je +vous ai fait venir pour jouer un rôle dans ma +pièce et non pour me donner des conseils. » Le +même Baron prétendait que les comédiens devaient +être élevés sur les genoux des reines ; et il disait +modestement en parlant de lui : « Tous les cent ans +on peut voir un César, mais il en faut deux mille +pour produire un Baron, et depuis Roscius je ne +connais que moi. » Ayant été envoyé par ses camarades +chez M. de Harlay, premier président du Parlement, +il commença son discours par ces mots : +« Ma compagnie me députe…, etc. » Le magistrat, +après l’avoir écouté, lui répondit en souriant : « J’en +rendrai compte à ma troupe. »</p> + +<p>Les acteurs jouissaient d’un revenu considérable, +et la plupart menaient grand train<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>. C’est ce qui +faisait dire à la Bruyère parlant de la comédie : +« Il n’y a point d’art si mécanique ni de si vile condition, +où les avantages ne soient plus sûrs, plus +prompts et plus solides. Le comédien couché dans +son carrosse jette de la boue au visage de Corneille +qui passe à pied<a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> Le cocher et le laquais de Baron furent un jour battus par +les gens du marquis de Biron. Le comédien alla trouver ce seigneur +et lui dit : « Monsieur le marquis, vos gens ont battu les +miens, je vous en demande justice. » « Mon pauvre Baron, que +veux-tu que je te dise, lui répondit le marquis, pourquoi as-tu +des gens ? »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> <i>Caractères</i>.</p> +</div> +<p>On comblait les gens de théâtre de cadeaux de +tous genres. Le duc d’Aumont donna à Baron un +habit de cour scintillant de paillettes, qu’il n’avait +porté que trois fois et qui valait plus de 8000 livres<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>. +Mlle Lecouvreur avait reçu tant de costumes des +dames de la cour qu’à sa mort Mlle Pélissier, de +l’Opéra, acheta sa défroque théâtrale 60 000 écus.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> Ces costumes étaient offerts aux acteurs pour interpréter +leurs rôles ; jusqu’au milieu du dix-huitième siècle on conserva +l’habitude de jouer en costume de ville.</p> +</div> +<p>Même avec le parterre, généralement peu endurant, +les comédiens se permettaient les plus grandes +libertés.</p> + +<p>Les Français donnèrent <i>Mithridate</i> à Paris, un +jour que les meilleurs d’entre eux étaient allés jouer +à Versailles. Les acteurs, qui parurent dans le premier +acte, furent hués et sifflés au point qu’ils +n’osaient plus reparaître au second ; l’un d’eux cependant +se décida à haranguer les spectateurs : il arrive +bien humblement, dans son habit de théâtre, jusqu’au +bord des lampes, et il dit d’un air de mortification : +« Messieurs, Mlle Duclos, M. Beaubourg, +MM. Ponteuil et Baron ont été obligés d’aller remplir +leurs devoirs chez le roi ; nous sommes au désespoir +de n’avoir pas leur talent et de ne pouvoir les remplacer ; +nous n’avons pu, pour ne pas fermer notre +théâtre aujourd’hui, vous donner que <i>Mithridate</i>. +Nous savons qu’il est et sera joué par les plus mauvais +acteurs ; vous ne les avez même pas encore tous +vus, car je ne vous cacherai pas que c’est moi qui +joue le rôle de Mithridate. » Sur cela, grands éclats +de rire, applaudissements de toute la salle, et la +représentation fut soufferte<a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> <i>Anecdotes dramatiques</i>, 1775.</p> +</div> +<p>Si les comédiens parlaient quelquefois au public +avec esprit, on les vit aussi dans bien des circonstances +le traiter avec une véritable arrogance. Baron +entrant en scène dans <i>Iphigénie</i>, débuta d’un ton +fort bas :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Oui, c’est Agamemnon, c’est ton roi qui t’éveille.</div> +</div> + +</div> +<p>« Plus haut ! » lui cria-t-on de toutes parts.</p> + +<p>« Si je le disais plus haut, je le dirais mal », répondit-il, +et le parterre se tut.</p> + +<p>Ce même acteur s’était retiré du théâtre vers 1691 +en prétextant des scrupules religieux. Quelques années +plus tard, il reparut sur la scène. Un soir jouant +le rôle de Rodrigue du <i>Cid</i>, il souleva un éclat de +rire universel lorsqu’il dit :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Je suis jeune, il est vrai…,</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">il répéta la phrase, et les rires redoublèrent : « Messieurs, +dit-il aux spectateurs, je vais recommencer +encore, mais je vous préviens que si l’on rit de nouveau, +je quitte le théâtre pour n’y plus reparaître. » +Le public, rappelé au respect de ce qu’il devait au +talent et à l’âge du comédien, garda le silence<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> Baron mourut en 1729. Il renonça une seconde fois à la profession +de comédien et fut inhumé dans le cimetière St-Benoît.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12">XII<br> +<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Le théâtre sous la Régence. — Les théâtres de société : +la duchesse du Maine. — Goût des jésuites pour l’art dramatique. — Le +théâtre en Italie et à Rome. — Sévérité du +clergé français. — Les refus de sacrements. — Intervention +du Parlement.</p> + + +<p>Après la mort de Louis XIV, le théâtre regagne +rapidement le terrain que l’austérité de mode à la +fin du dernier règne lui a fait perdre. Dès 1716 le régent, +trouvant qu’une troisième scène est nécessaire +à la ville de Paris, fait rassembler en Italie une troupe +de comédiens aussi parfaite que possible ; il leur +donne l’hôtel de Bourgogne et le titre de « comédiens +italiens de Son Altesse Royale, monseigneur le duc +d’Orléans, régent<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> Ils vinrent en France sous la direction de Riccoboni et débutèrent +le 18 mai 1716, sur la scène du Palais-Royal, où ils jouèrent +d’abord alternativement avec l’Opéra. Ils ne prirent possession +que le 1<sup>er</sup> juin du théâtre de l’hôtel de Bourgogne. A la mort du +régent, on les autorisa à placer sur la porte de l’hôtel les armes +de Sa Majesté et au-dessous, sur un marbre noir, cette inscription +en lettres d’or : « Hôtel des comédiens italiens ordinaires du +Roi, entretenus par Sa Majesté, rétablis à Paris en l’année +M.DCC.XVI. » Ils obtinrent une pension de 15 000 livres.</p> +</div> +<p>Les théâtres de société commencent à se répandre ; +on en compte déjà plusieurs dans Paris, +entre autres celui que la présidente Lejay a fait +bâtir dans la cour de son hôtel<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a> ; le plus célèbre +est celui de la duchesse du Maine<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>. La duchesse, une +des femmes les plus spirituelles de son temps, est +dévorée de l’amour des fêtes et des plaisirs. Elle a +quitté Versailles, où elle s’ennuyait à périr, et s’est +réfugiée à Sceaux, où elle peut se divertir tout à son +aise. Installée dans son château, elle joue chaque +jour la comédie ; Baron est devenu un de ses familiers +et lui donne la réplique ; l’académicien de Malézieu<a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a> +dirige le théâtre et l’abbé Genest compose +les tragédies ; Voltaire lui-même figure dans la +troupe et comme auteur et comme acteur<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> Elle faisait jouer la comédie par des jeunes gens du quartier. +C’est chez elle qu’Adrienne Lecouvreur fit ses débuts. Les +Comédiens français, jaloux des succès de ce théâtre en miniature, +le firent fermer.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> Saint-Simon disait d’elle : « Une femme, dont l’esprit, et +elle en avoit infiniment, avoit achevé de se gâter et de se corrompre +par la lecture des romans et des pièces de théâtre, dans les +passions desquels elle s’abandonnoit tellement qu’elle a passé des +années à les apprendre par cœur et à les jouer publiquement elle-même. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> On l’avait surnommé l’abbé Rhinocéros, délicate allusion +à l’énormité de son nez.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> Il joua entre autres le rôle de Cicéron dans <i>Rome sauvée</i>. +En 1752 le poète écrivait à Thibouville : « Mettez-moi toujours aux +pieds de Mme la duchesse du Maine. C’est une âme prédestinée ; +elle aimera la comédie jusqu’au dernier moment, et quand +elle sera malade, je vous conseille de lui administrer quelque +pièce au lieu de l’extrême-onction. On meurt comme on a +vécu. » La duchesse mourut en 1753, âgée de 77 ans.</p> +</div> +<p>Dans tout l’éclat de la jeunesse et du talent, l’auteur +de la <i>Henriade</i> écrit avec enthousiasme : « Il y +a plus de vingt maisons dans Paris, dans lesquelles +on représente des tragédies et des comédies ; on a +fait même beaucoup de pièces nouvelles pour ces sociétés +particulières. On ne saurait croire combien est +utile cet amusement qui demande beaucoup de soin +et d’attention. Il forme le goût de la jeunesse, il +donne de la grâce au corps et à l’esprit, il contribue +au talent de la parole, il retire les jeunes gens de la +débauche en les accoutumant aux plaisirs purs de +l’esprit<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a> Notes du <i>Temple du Goût</i> (variantes), 1733.</p> +</div> +<p>Les jésuites eux-mêmes, qui ont dû à la fin du +dernier règne mettre un frein à leur penchant pour +l’art dramatique, reprennent leur distraction favorite. +Le Père Lallemand<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a>, le Père Du Cerceau<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>, font représenter +leurs œuvres sur les théâtres de leurs collèges. +Le Père Lejay<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a> écrit non seulement des drames latins, +mais encore des ballets, et dans la <i lang="la" xml:lang="la">Bibliotheca +rhetorum</i> il trace la théorie du genre. Le Père +Porée<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>, le précepteur de Voltaire, compose des tragédies +pleines de gaieté et de morale.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> (1660-1748).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> (1670-1730). Il composa un grand nombre de pièces, soit en +latin, soit en français.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> (1657-1734). Il eut Voltaire pour élève.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> Le Père Porée (1675-1741).</p> +</div> +<p>En 1733, au collège Louis-le-Grand, où il professait +la rhétorique, le Père Porée prononce devant les +cardinaux de Polignac, de Bissy et devant le nonce du +pape, un discours qui montre bien quelle était alors +sur le théâtre l’opinion de la Compagnie. Parlant +non en théologien, mais en citoyen et en chrétien, +le jésuite démontre que le théâtre peut et doit être +une école de bonnes mœurs et il place même la +poésie dramatique au-dessus de la philosophie et +de l’histoire. Il rappelle que saint Charles Borromée +revoyait lui-même les pièces qu’on représentait à +Milan de son temps, que Richelieu « donnait à la +réforme et à la perfection de la scène des jours qu’il +dérobait aux affaires de la guerre, de l’Église et de +l’État », que Racine composait <i>Esther</i> et <i>Athalie</i> +pour l’éducation des demoiselles de Saint-Cyr ; que +les jésuites enfin faisaient jouer à leurs élèves des +pièces que venaient entendre les plus grands personnages. +L’orateur ne se montrait pas moins favorable +à l’opéra.</p> + +<p>Comment se fait-il donc, se demande le Père Porée +en terminant, que tant d’hommes pieux et savants +condamnent absolument le théâtre ? C’est que notre +théâtre n’est pas ce qu’il devrait être, qu’il s’est jeté +dans la galanterie et qu’au lieu de rester l’école des +mœurs il est souvent devenu l’école des vices.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, et malgré ces restrictions, on +voit que les jésuites sont toujours partisans des spectacles. +Après s’être enorgueillis de Corneille, qui est +sorti de leur collège, ils ne se montrent pas moins +fiers de Voltaire, qu’ils ont formé et dont ils ont dirigé +les premiers essais. Reconnaissant des soins +qu’il a reçus, le poète donne à ses précepteurs sa +tragédie de la <i>Mort de César</i>, et c’est sur la scène +d’un de leurs collèges qu’elle est jouée pour la première +fois<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a> On peut lire sur ce sujet la curieuse correspondance de +Voltaire avec l’abbé Asselin, proviseur du collège d’Harcourt, +rue de la Harpe à Paris. (Voir <i>Corresp. génér.</i>, édition Molland, +tome I.)</p> +</div> +<p>En encourageant l’art dramatique, les jésuites ne +faisaient que suivre l’exemple qu’ils recevaient +d’Italie. Là, plus qu’ailleurs encore, les théâtres +étaient en honneur et on en trouvait dans les plus +petites villes ; le prix des places était tellement modique +que le président de Brosses en témoignait +son extrême étonnement. « Les premières places ne +coûtent pas dix sous, écrivait-il, mais la nation italienne +a tellement le goût des spectacles que la +quantité des gens et du menu peuple qui y vont +tire les comédiens d’affaire. »</p> + +<p>Le clergé italien regardait le théâtre comme une +distraction fort légitime et il s’y montrait sans scrupule : +« Je n’ai jamais vu tant de moines à la procession +qu’il y en avoit à la comédie, écrit encore le +spirituel président. Je ne vis point de jésuites et je +m’informai s’ils n’y alloient pas. Un prêtre, placé +à côté de moi, me répondit que, bien qu’ils fussent +plus pharisiens que les autres, ils ne laissent pas +d’y venir quelquefois. »</p> + +<p>On tolérait même un singulier mélange du sacré +et du profane ; généralement pendant les entr’actes +on quêtait pour le luminaire de la paroisse, et c’était +toujours une femme jeune et belle qu’on chargeait +de ce soin, de façon à réveiller, s’il était nécessaire, +la charité des spectateurs.</p> + +<p>De Brosses assista à Vérone à une scène bien +étrange : « Que je n’oublie pas de vous dire la surprise +singulière que j’eus en allant à la comédie la +première fois que j’y allai. Une cloche de la ville ayant +sonné un coup, j’entendis derrière moi un mouvement +subit tel que je crus que l’amphithéâtre venoit +en ruine, d’autant mieux qu’en même temps je vis +fuir les actrices, quoiqu’il y en eût une qui, selon +son rôle, fût d’abord évanouie. Le vrai sujet de mon +étonnement étoit que ce que nous appelons l’<span lang="la" xml:lang="la">Angelus</span> +ou le Pardon venoit de sonner, que toute l’assemblée +s’étoit mise promptement à genoux, tournée +vers l’Orient ; que les acteurs s’y étoient de même +jetés dans la coulisse ; que l’on chanta fort bien +l’<span lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</span>, après quoi l’actrice évanouie revint, +fit fort honnêtement la révérence ordinaire après +l’<span lang="la" xml:lang="la">Angelus</span>, se remit dans son état d’évanouissement, +et la pièce continua. Il faudroit avoir vu ce coup +de théâtre pour se figurer à quel point il est original. »</p> + +<p>L’abbé Coyer dans son <i>Voyage d’Italie</i>, en 1775, +dit encore : « La religion n’y est pas en contradiction +avec le gouvernement qui soutient, qui pensionne +les théâtres. Les spectacles inquiètent si +peu les consciences italiennes, que ceux qui sont +chargés par état d’édifier le public, les fréquentent +sans scrupule et sans scandale. »</p> + +<p>Il en était à Rome de même que dans le reste de +l’Italie ; les théâtres y étaient nombreux et fort suivis, +aussi bien par le clergé que par le peuple ; plusieurs +même se trouvaient placés sous le vocable d’un +saint. Aussi les réformés opposaient-ils avec éclat +Genève, où les marionnettes même étaient défendues, +à Rome où les spectacles prospéraient sous +l’œil bienveillant de l’autorité papale.</p> + +<p>La situation en France était bien différente. Le +dix-huitième siècle fut le siècle du théâtre par excellence ; +jamais il ne fut plus en honneur, jamais +il n’excita une passion plus violente ; et cependant, +par un singulier contraste, à aucune époque, depuis +l’empire romain, on ne vit ses interprètes plus sévèrement +traités.</p> + +<p>La doctrine que les prédications de Bossuet avaient +fait prévaloir, non seulement ne s’était pas atténuée, +mais encore, dès le commencement du règne de +Louis XV, le clergé séculier redoubla de sévérité et +d’intolérance envers les comédiens.</p> + +<p>L’Église de France, pendant tout le dix-huitième +siècle, observe rigoureusement, dans la plupart des +diocèses, la pratique établie depuis la mort de +Molière. Elle regarde tous ceux qui montent sur le +théâtre comme des excommuniés et les traite comme +tels, c’est-à-dire qu’elle leur refuse les sacrements à +la vie et à la mort, et qu’elle ne leur accorde même +pas la sépulture ecclésiastique.</p> + +<p>Cette doctrine souleva les plus violentes récriminations +et amena des controverses sans nombre. +Les uns soutenaient que le clergé, en excommuniant +les comédiens, outrepassait ses pouvoirs ; les +autres affirmaient au contraire qu’il ne faisait qu’user +strictement des droits qui lui étaient conférés.</p> + +<p>Parmi ceux, et ils sont nombreux, qui ont discuté +avec le plus d’acharnement cette question des +droits de l’Église, il faut citer l’abbé de Latour<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>. +L’abbé prit parti avec violence contre les comédiens, +et dans un volumineux dossier<a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a> il accumula toutes +les preuves qui, selon lui, rendaient parfaitement +légitimes les peines canoniques que l’Église leur +infligeait.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> Latour (Bertrand de) (1700-1780), doyen du chapitre de la +cathédrale de Montauban, prédicateur et fécond écrivain ecclésiastique.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> <i>Réflexions morales, politiques, historiques et littéraires +sur le théâtre</i>, par l’abbé de Latour. A Avignon, chez Marc +Chave, imprimeur-libraire, 1763.</p> +</div> +<p>Comme on alléguait, non sans raison, qu’en fait, +il n’y avait pas d’excommunication générale frappant +les gens de théâtre, qu’on ne pouvait relever contre +eux que des lois particulières, l’abbé croit réfuter +victorieusement cette objection en écrivant :</p> + +<p>« On n’a pas besoin de l’excommunication pour +être en droit, pour être même obligé de refuser +les sacrements aux comédiens. La qualité de pécheurs +publics et scandaleux y suffit. Dieu l’a expressément +ordonné : « Ne donnez pas les choses saintes aux +chiens. » Le pécheur en est indigne et ce seroit +un scandale de voir ainsi profaner les sacrements. +C’est ce qui dans tous les temps a été universellement +reconnu… Il est donc bien inutile de se +répandre en invectives contre l’excommunication +des comédiens. N’y en eût-il aucune, leur sort ne +seroit pas plus heureux. Indépendamment de toute +censure, la seule notoriété de leurs représentations +les exclut de toute réception publique des sacrements +et leur métier de toute réception secrète. »</p> + +<p>Mais alors, objectait-on à l’abbé, si leur situation +est si clairement définie, quel besoin l’Église a-t-elle +de les désigner spécialement, de faire contre +eux des lois particulières, telles que celles que l’on +trouve dans les rituels ? Par une raison fort simple, +répond l’abbé, « c’est que les comédiens ont la +mauvaise foi de ne pas convenir du crime de leur +état. » Il faut avouer que si l’argument n’est pas irréfutable, +il est au moins inattendu.</p> + +<p>La thèse soutenue par M. de Latour manquait +par la base ; la qualité de pécheurs publics et scandaleux, +qu’il attribuait si bénévolement aux comédiens, +n’était pas si bien caractérisée qu’elle pût +être efficacement et sans conteste invoquée contre eux.</p> + +<p>L’Église outrepassait-elle donc ses pouvoirs en +repoussant les comédiens de la communion ?</p> + +<p>La question de l’excommunication a joué un très +grand rôle au dix-huitième siècle, et pour la bien +comprendre il faut rappeler en quelques mots les +lois qui régissaient la matière<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> Il y a plusieurs sortes d’excommunications :</p> + +<p>1<sup>o</sup> L’excommunication majeure, qui retranche entièrement de +la communion de l’Église ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> L’excommunication mineure, qui interdit seulement l’usage +des sacrements ;</p> + +<p>3<sup>o</sup> L’excommunication <i>de droit</i>, qui est portée par le droit +canon ;</p> + +<p>4<sup>o</sup> L’excommunication de fait ou <i lang="la" xml:lang="la">ipso facto</i>, que l’on encourt +par le seul fait en accomplissant une chose défendue sous peine +d’excommunication.</p> +</div> +<p>Le pouvoir des ministres de l’Église, au point de +vue de l’excommunication, se trouvait maintenu dans +des bornes très étroites. Il y avait un principe essentiel +qui dominait toute la question, c’est qu’aucun +citoyen ne pouvait être frappé d’excommunication, +si le crime dont il était convaincu n’était pas soumis +par la loi civile à cette peine. Par conséquent, hors +les cas spécifiés par la loi et par les canons reçus +dans le royaume, l’Église demeurait impuissante. +Elle ne pouvait refuser les sacrements et la sépulture +ecclésiastique, tant qu’une censure formelle +n’avait pas été expressément dénoncée par sentence +du juge ecclésiastique et de plus confirmée par un +jugement civil.</p> + +<p>Le clergé chercha naturellement à étendre ses +pouvoirs et ne pouvant heurter de front les lois qui +réglaient ses rapports avec l’État, il s’efforça de les +tourner. C’est alors que l’on vit apparaître ces excommunications +pour causes indéterminées, pour +vérités englobées, ces excommunications <i lang="la" xml:lang="la">ipso facto</i>, +sourdement pratiquées.</p> + +<p>La société civile s’éleva avec raison contre ces +abus de pouvoir qui mettaient obstacle à la liberté +de conscience, et dont le moindre tort était de violer +la loi. Ils étaient très fréquents et soulevaient d’incessantes +querelles entre le Parlement et le clergé, le +premier soutenant les droits de l’État, le second cherchant +à défendre ses propres empiétements.</p> + +<p>En 1738 survint un incident assez curieux. +L’Église refusait alors les sacrements aux Quesnellistes +notoires<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a> ; les Parlements intervinrent et déclarèrent +qu’on ne pouvait les dénier qu’à des pécheurs +frappés préalablement par une sentence civile ; +or il n’y en avait aucune condamnant les Quesnellistes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> Comme le clergé lui-même était profondément divisé, on +avait imaginé les <i>billets de confession</i>. Toute personne qui, à son +lit de mort, voulait recevoir les sacrements, devait produire un +billet de confession, attestant qu’elle avait reçu l’absolution d’un +prêtre non janséniste. A défaut de cette déclaration, on lui +refusait impitoyablement les secours de la religion.</p> +</div> +<p>Le clergé riposta que la prétention des Parlements +n’était nullement fondée ; et se basant sur la +pratique qu’on lui laissait suivre à l’égard des comédiens, +il rappela qu’il ne leur accordait ni la communion +ni la sépulture ecclésiastique, et que cependant +il n’existait contre eux aucune sentence civile<a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> L’abbé de Latour prétendait qu’en fait la sentence civile +existait. « La qualité de comédien, dit-il, dissipe tous les nuages… +un état public toléré par le magistrat, objet de l’inspection de la +police, exercé journellement sous ses yeux, équivaut à des sentences +et à des dénonciations juridiques ; l’acceptation du magistrat +le dénonce pour comédien, la note d’infamie imprimée par +la loi sur la profession et sur ceux qui l’exercent est une dénonciation +du crime. »</p> +</div> +<p>Le Parlement de Paris, dans ses Remontrances au +roi, du 28 juin 1738, nia qu’on pût faire entre les deux +cas aucune assimilation ; il reconnut bien qu’on refusait +la communion et la terre sainte aux comédiens +sans aucune opposition de la part des magistrats, +mais, dit-il, « c’est qu’ils sont de ces hommes diffamés +dont le crime est aussi public que la profession +qu’ils exercent est solennellement défendue. »</p> + +<p>On voit que le Parlement restait fidèle à son esprit +et qu’il n’hésitait pas à invoquer contre son vieil +ennemi le comédien des arguments qui n’étaient pas +plus fondés en théorie qu’en pratique.</p> + +<p>La question des sacrements se présenta fréquemment +et elle fut toujours tranchée en faveur des +citoyens et de l’État. En 1753, on publia une consultation +« de plusieurs canonistes et avocats de +Paris sur la compétence des juges séculiers, par +rapport au refus des sacrements », dans laquelle on +soutenait que c’était un délit purement ecclésiastique +et de la compétence du seul juge d’Église.</p> + +<p>Les avocats protestèrent et le bâtonnier prenant +la parole en leur nom réclama contre les pernicieux +principes qui régnaient dans cet ouvrage. « Nous +avons toujours soutenu, dit-il, qu’un double titre +assure à la puissance temporelle le droit de connaître +des refus publics de sacrement. Elle doit empêcher +qu’on n’inflige des peines aussi graves dans d’autres +cas que ceux qui sont exprimés par les règlements +ecclésiastiques reçus dans le royaume. Les ministres +de l’Église sont, comme tous les autres sujets du roi, +soumis à son autorité<a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> Extrait des registres du Parlement du 13 février 1753.</p> +</div> +<p>La consultation des quelques « canonistes et avocats » +fut, sur l’ordre du Parlement, lacérée et brûlée +dans la cour du Palais, au pied du grand escalier, +par l’exécuteur de la haute justice.</p> + +<p>La loi de l’État, qui interdisait de refuser les +sacrements hors les cas spécifiés, n’était pas dépourvue +de sanction. Quand un curé repoussait de +la communion son paroissien, qui s’était présenté +publiquement pour la recevoir dans les formes +usitées dans l’Église, le paroissien n’avait qu’à en +appeler comme d’abus ; il obtenait justice et l’ecclésiastique +qui avait outrepassé ses pouvoirs était sévèrement +frappé<a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> Ces refus de sacrements étaient très fréquents et les arrêts +condamnant les curés récalcitrants à l’amende et au bannissement +ne l’étaient pas moins.</p> +</div> +<p>On s’est étonné que les comédiens n’aient pas +réclamé comme les autres citoyens auprès du Parlement +contre les refus de sacrements et de sépulture +dont ils étaient victimes ; comment ne faisaient-ils +pas valoir que non seulement aucune excommunication +générale ne pouvait être relevée contre eux, +mais encore qu’aucune sentence civile ne les frappait, +et que, par conséquent, le clergé vis-à-vis d’eux +excédait ses droits ?</p> + +<p>Par une raison fort simple, c’est que si la doctrine +de l’Église était rigoureuse et excessive, en droit +elle était parfaitement légitime. En effet, l’Église ne +pouvait porter d’excommunication que dans les cas +admis par la loi et par les canons reçus dans le +royaume. Or les canons des conciles, jusqu’au huitième +siècle, n’étaient-ils pas acceptés en France, et +le concile d’Arles n’excluait-il pas formellement les +comédiens de la communion ? La réponse n’était pas +douteuse. Du moment que ces canons étaient reçus +dans le royaume de tout temps, rien ne s’opposait à +ce qu’on les appliquât ; c’est ce que faisait l’Église +en toute autorité, et c’est ce qui paralysait l’intervention +du Parlement. On pouvait objecter que beaucoup +de rituels ne s’appuyaient pas sur le concile +d’Arles pour repousser les comédiens, et qu’ils les +faisaient simplement rentrer dans la catégorie des +pécheurs publics. Peu importait. Le fait essentiel, +c’est que le clergé, en refusant les sacrements aux +comédiens, restait dans les limites des pouvoirs que +la loi lui accordait.</p> + +<p>Du reste, en dehors de la question de droit, on sait +la profonde antipathie que les gens de robe éprouvaient +pour les gens de théâtre, et si par aventure les +comédiens avaient porté leurs doléances aux pieds +du Parlement, ils eussent été honteusement repoussés ; +ils connaissaient trop bien ces sentiments pour +qu’aucun d’eux s’exposât à un affront qui ne lui eût +certes pas été ménagé. On s’explique donc parfaitement +comment, pendant tout le dix-huitième siècle, +les magistrats n’ont jamais troublé l’Église dans l’application +qu’elle faisait de ses lois canoniques contre +les comédiens et comment ces derniers n’ont jamais +eu recours à la justice des Parlements.</p> + +<p>La doctrine de l’Église de France ne se modifia pas +jusqu’en 1789. Presque tous les rituels de l’époque +reproduisent les anathèmes prononcés par le rituel +de Paris contre les comédiens, et lecture en était faite +chaque dimanche au prône des paroisses<a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>. Mais, +comme nous avons déjà eu lieu de le faire remarquer +pour le dix-septième siècle, cette doctrine n’était +pas immuable, elle variait suivant les diocèses<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a> Le <i>Dictionnaire universel dogmatique, canonique, historique</i>, +par le R. P. Richard (1760), dit textuellement à l’article <span class="xsmall">COMÉDIEN</span> : +« Les comédiens sont des personnes infâmes que l’Église +déclare publiquement excommuniées tous les dimanches au prône +des messes de paroisse, conformément aux décrets des anciens +conciles. De là il s’ensuit : 1<sup>o</sup> qu’ils sont dans un état de damnation ; +2<sup>o</sup> qu’on ne peut leur accorder ni l’absolution, ni la communion, +soit pendant la vie, soit à la mort, ni la sépulture ecclésiastique, +à moins qu’ils ne quittent absolument leur profession ; +3<sup>o</sup> qu’on ne peut rien leur donner sans un grand péché, hors le +cas d’une extrême nécessité. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> Les distinctions que nous avons établies pour le dix-septième +siècle se reproduisent pendant le dix-huitième ; ainsi il +n’est pas fait mention de la sentence d’excommunication dans la +formule du prône des rituels de Toul (1700), de Besançon (1715), +de Bordeaux (1728), de Sarlat (1729), de Blois (1730), de Périgueux +(1733), de Clermont (1733), de Meaux (1734), de Strasbourg +(1742), de Soissons (1755), de Châlons (1776), de Nantes +(1776), de Paris (1777), de Lodève (1781), de Saint-Dié (1783), de +Tours (1785), de Lyon (1787), de Verdun (1787), etc., etc.</p> + +<p>Certains rituels regardent les comédiens, les bateleurs et les +farceurs comme infâmes par état et à ce titre les éloignent de la +communion conjointement avec les concubinaires et les femmes +publiques. Tels sont les rituels de Paris (1697), de Bordeaux +(1726), de Sarlat (1729), d’Auxerre (1730), de Blois (1730), de +Meaux (1734), d’Évreux (1741), de Bourges (1746), de Boulogne +(1750), de Soissons (1753), de Clermont (1773), de Limoges (1774), +de Poitiers (1776), de Lodève (1781), de Beauvais (1783), de Saint-Dié +(1784), de Lyon (1787).</p> + +<p>Au contraire, les rituels de Toul (1700), de Besançon (1705), de +Metz (1713), de Strasbourg (1742), de Bayeux (1744), de Périgueux +(1763), s’expriment comme le rituel romain et n’excluent pas les +comédiens des sacrements.</p> + +<p>Quelques rituels excluent les gens de théâtre du titre de parrain ; +tels sont ceux d’Auxerre (1730), de Clermont (1734), de Bourges +(1746), de Soissons (1753), de Limoges (1774), de Lyon (1787). +D’autres, au contraire, ne les repoussent en aucune façon ; tels +sont ceux de Toul (1700), de Metz (1713), de Besançon (1715), de +Bordeaux (1728), de Sarlat (1729), de Blois (1730), de Meaux +(1734), d’Évreux (1741), de Strasbourg (1741), de Bayeux (1744), +de Tarbes (1751), de Périgueux (1763), de Troyes (1768), de Paris +(1777), de Beauvais (1783), de Saint-Dié (1783).</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13">XIII<br> +<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : On refuse la sépulture à Adrienne Lecouvreur. — Indignation +de Voltaire. — Discipline de l’Église à l’égard des +comédiens : mariage, derniers sacrements, sépulture. — Faveur +accordée aux comédiens italiens et aux artistes de l’Opéra.</p> + + +<p>Le refus de sépulture, que l’Église avait érigé en +principe à l’égard des comédiens, amena les plus regrettables +scandales et on ne peut s’en étonner quand +on songe aux conséquences qui résultaient de cette +doctrine à une époque où le clergé possédait seul +la police des cimetières<a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>. Refuser la sépulture ecclésiastique, +c’était chasser le corps du champ du repos, +c’était le condamner à un enfouissement nocturne, +clandestin, sans parents et sans amis, c’était quelquefois +même le condamner à la voirie, c’est-à-dire à +une tombe ignominieuse et ignorée, obtenue par +pitié des magistrats<a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> Le refus de la sépulture ecclésiastique emporte, d’après les +règles canoniques, la privation de l’inhumation en terre bénite, +de la sonnerie des cloches, des prières et cérémonies publiques +de l’Église. Le corps doit être enterré dans la partie du cimetière +réservée pour la sépulture des enfants morts sans baptême.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> « Ceux à qui la sépulture ecclésiastique n’était point accordée +ne pouvaient être inhumés qu’en vertu d’une ordonnance +du juge de police des lieux, rendue sur les conclusions du procureur +du roi ou de celui des hauts justiciers. » (Déclaration +du 9 avril 1736).</p> +</div> +<p>L’exemple le plus fameux des tristes conséquences +qu’entraînait la rigueur de l’Église est celui d’Adrienne +Lecouvreur. La célèbre actrice mourut dans tout +l’éclat de la beauté, de la jeunesse et de la gloire. +Rien ne put fléchir cependant le préjugé barbare qui +pesait sur sa profession, et ses plus dévoués amis ne +purent épargner à sa cendre une suprême injure.</p> + +<p>Elle succomba le 23 mars 1730 dans des circonstances +particulièrement dramatiques. Le bruit courut +qu’elle avait été empoisonnée par la duchesse de +Bouillon, fille du prince de Sobieski. « Mme de +Bouillon est capricieuse, violente, emportée, excessivement +galante, dit Mlle Aïssé, ses goûts s’étendent +depuis le prince jusqu’au comédien. » Elle avait en +effet pour amants le comte de Clermont et un acteur +de l’opéra nommé Tribou ; cela ne l’empêcha point +de se prendre de fantaisie pour le comte de Saxe, +mais Maurice ne répondit pas à ses avances<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>. Outrée +de ce dédain et convaincue que la Lecouvreur en +était la cause, Mme de Bouillon chercha à faire +empoisonner la tragédienne ; mais la trame fut dévoilée +par celui-là même qui devait en être l’instrument +et pour cette fois le complot échoua. Quelque +temps après, à une représentation de <i>Phèdre</i>, la duchesse +était aux premières loges ; Adrienne l’aperçut +et ne put modérer sa colère. Au troisième acte, +Phèdre dit à Œnone :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> Barbier et Favart prétendent que le maréchal de Saxe ne +joua aucun rôle dans cette tragédie ; Tribou aurait aimé la +Lecouvreur, et cela seul aurait suffi pour décider la duchesse +de Bouillon à faire périr sa rivale.</p> +</div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i10">… Je sais mes perfidies,</div> +<div class="verse">Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies,</div> +<div class="verse">Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix,</div> +<div class="verse">Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.</div> +</div> + +</div> +<p>Au lieu d’adresser ces vers à sa confidente, la Lecouvreur +les prononça en se tournant du côté de la +duchesse. Le public comprit et applaudit beaucoup. +Ce fut l’arrêt de mort de la tragédienne. Peu de +jours après, la duchesse implacable « fit passer à la +pauvre Phèdre le goût des vanités de ce monde ». +Elle se trouva mal au théâtre ; « la pauvre créature +s’en alla chez elle et quatre jours après, à une heure +de l’après-midi, elle mourut lorsqu’on la croyait hors +d’affaire… elle finit comme une chandelle. On l’a +ouverte, on lui a trouvé les entrailles gangrenées. On +prétend qu’elle a été empoisonnée dans un lavement<a id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_242" href="#FNanchor_242"><span class="label">[242]</span></a> <i>Lettres</i> de Mlle Aïssé. Voltaire nie cette mort violente. +« Mlle Lecouvreur mourut entre mes bras, dit-il, d’une inflammation +d’entrailles ; et ce fut moi qui la fis ouvrir. Tout ce que +dit Mlle Aïssé sont des bruits populaires qui n’ont aucun fondement. »</p> +</div> +<p>Le jour de sa mort, elle reçut la visite d’un vicaire +de Saint-Sulpice : « Je sais ce qui vous amène, lui dit-elle, +vous pouvez être tranquille, je n’ai pas oublié +vos pauvres dans mon testament. » Puis dirigeant le +bras vers le buste du maréchal de Saxe, elle s’écria : +« Voilà mon univers, mon espoir et mes dieux<a id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a> ! » +Le vicaire lui demanda une renonciation formelle +à sa profession, mais elle ne voulut rien entendre +et il dut se retirer. Elle léguait deux mille +livres à l’église de Saint-Sulpice ; néanmoins le curé, +M. Longuet<a id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>, lui refusa non seulement la sépulture +chrétienne, mais il ne voulut même pas la laisser +ensevelir au cimetière dans l’endroit où l’on enterrait +les enfants morts sans baptême ; il fallut un ordre +du lieutenant de police pour que ses restes mortels +trouvassent enfin un dernier asile sur les berges de la +Seine.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_243" href="#FNanchor_243"><span class="label">[243]</span></a> Michelet.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_244" href="#FNanchor_244"><span class="label">[244]</span></a> C’est le même curé qui avait demandé au régent que la +Comédie française fût expulsée de la paroisse de Saint-Sulpice ; +n’ayant pu l’obtenir, il défendit à la procession, non seulement +de traverser la rue de la Comédie, mais même celles qui aboutissaient +à ce passage profane.</p> +</div> +<p>M. de Laubinière, un des amis de la Lecouvreur, +fut seul autorisé à lui rendre les derniers devoirs. +Au milieu de la nuit, il transporta</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><b>. . . . .</b> par charité</div> +<div class="verse">Ce corps autrefois si vanté,</div> +<div class="verse">Dans un vieux fiacre empaqueté,</div> +<div class="verse">Vers le bord de notre rivière<a id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_245" href="#FNanchor_245"><span class="label">[245]</span></a> Voltaire.</p> +</div> +<p>Deux portefaix creusèrent une fosse et l’on y +enfouit précipitamment le cadavre de</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Celle qui dans la Grèce aurait eu des autels<a id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">[246]</a>.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_246" href="#FNanchor_246"><span class="label">[246]</span></a> D’Argental, qui avait passionnément aimé la comédienne, +accepta d’être son exécuteur testamentaire. Il avait 86 ans +lorsqu’on découvrit le lieu où elle avait été enterrée ; l’hôtel du +marquis de Sommery, à l’angle sud-est des rues de Grenelle et +de Bourgogne, s’élevait sur le funèbre emplacement. D’Argental +fit placer dans la muraille une plaque de marbre sur laquelle +étaient gravés quelques vers destinés à rappeler l’événement. +Le 30 avril 1797 (2 floréal an V), les Comédiens français demandèrent +au gouvernement la permission de rechercher les +cendres d’Adrienne Lecouvreur et de les déposer dans le lieu +ordinaire des sépultures. Leur demande fut agréée et l’autorité +municipale conviée à seconder de tout son pouvoir l’exécution +de ce projet.</p> +</div> +<p>Sous le coup de sa douleur et transporté d’indignation, +Voltaire composa cette ode d’une pensée si +élevée et si philosophique.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ombre illustre, console-toi ;</div> +<div class="verse">En tout lieu la terre est égale,</div> +<div class="verse">Et lorsque la Parque fatale</div> +<div class="verse">Nous fait subir sa triste loi,</div> +<div class="verse">Peu nous importe où notre cendre</div> +<div class="verse">Doive reposer pour attendre</div> +<div class="verse">Ce temps où tous les préjugés</div> +<div class="verse">Seront à la fin abrogés.</div> +<div class="verse">Ces lieux cessent d’être profanes</div> +<div class="verse">En contenant d’illustres mânes.</div> +<div class="verse">Ton tombeau sera respecté ;</div> +<div class="verse">S’il n’est pas souvent fréquenté</div> +<div class="verse">Par les diseurs de patenôtres,</div> +<div class="verse">Sans doute il le sera par d’autres,</div> +<div class="verse">Dont l’hommage plus naturel</div> +<div class="verse">Rendra ton mérite immortel !</div> +<div class="verse">Au lieu d’ennuyeuses matines,</div> +<div class="verse">Les Grâces, en habit de deuil,</div> +<div class="verse">Chanteront des hymnes divines,</div> +<div class="verse">Tous les matins sur ton cercueil.</div> +<div class="verse">Théophile, Corneille, Racine</div> +<div class="verse">Sans cesse répandront des fleurs,</div> +<div class="verse">Tandis que Jocaste et Pauline</div> +<div class="verse">Verseront un torrent de pleurs<a id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a>.</div> +<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . .</b></div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_247" href="#FNanchor_247"><span class="label">[247]</span></a> Le chevalier de Rochemort composa cette épitaphe sur la +mort de Mlle Lecouvreur.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ci-gît l’actrice inimitable</div> +<div class="verse">De qui l’esprit et les talents</div> +<div class="verse">Les grâces et les sentiments</div> +<div class="verse">La rendaient partout adorable.</div> +<div class="verse">L’opinion était si forte</div> +<div class="verse">Qu’elle devait toujours durer,</div> +<div class="verse">Qu’après même qu’elle fut morte</div> +<div class="verse">On refusa de l’enterrer.</div> +</div> + +</div> +<p class="sign">(<i>Corresp.</i> de Favart.)</p> +</div> +<p>Peu après, le philosophe s’élevait encore contre +l’absurde contradiction qui permettait d’accabler +d’honneurs les comédiens pendant leur vie et d’outrager +leurs cendres. Se laissant aller à sa juste colère, +il se révoltait contre « l’esclavage et la folle +superstition » auxquels on était assujetti en France, +et il faisait ressortir éloquemment la liberté dont on +jouissait en Angleterre. Un contraste douloureux +venait en effet de s’établir entre la conduite du peuple +anglais et la sévérité outrée du clergé de France. +Anne Oldfields, la grande actrice d’Angleterre, étant +morte, son corps resta exposé plusieurs jours à Westminster, +puis il fut porté en grande pompe à l’Abbaye +et enseveli à côté des rois et des grands hommes<a id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a> ; +les plus illustres personnages tenaient les coins du +poêle.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_248" href="#FNanchor_248"><span class="label">[248]</span></a> 1<sup>er</sup> mai 1731. Un demi-siècle plus tard, Garrick vint la +rejoindre et reçut les mêmes honneurs.</p> +</div> +<p>Voltaire envoya ses plaintes amères à Thiériot, qui, +fidèle à son surnom<a id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a>, les communiqua à quelques +intimes ; bien qu’il n’en ait pas laissé prendre de +copie, les principaux passages furent reproduits. +Cette protestation contre une pratique de l’Église +provoqua une grande effervescence ; le clergé tout entier +se souleva, et demanda justice ; la situation +devint si critique que, redoutant une arrestation, le +philosophe crut devoir s’enfuir et rester éloigné de +Paris jusqu’à ce que l’émoi fût un peu calmé.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_249" href="#FNanchor_249"><span class="label">[249]</span></a> Voltaire l’appelait Thiériot-Trompette.</p> +</div> +<p>Voltaire ne s’était pas contenté de faire entendre +dans des vers éloquents un cri de révolte contre un +usage barbare, il avait voulu fomenter une véritable +insurrection à la Comédie. Usant de son influence +sur les interprètes tragiques, il leur conseilla de déserter +la scène en masse et de déclarer qu’ils n’exerceraient +plus leur profession, « tant qu’on ne traiterait +pas les pensionnaires du roi comme les autres +citoyens qui n’ont pas l’honneur d’appartenir au roi. » +Ils le promirent, mais n’en firent rien : « Ils préférèrent +l’opprobre avec un peu d’argent à un honneur +qui leur eût valu davantage. »</p> + +<p>Ce refus de sépulture, qui est resté célèbre parmi +les grands scandales du dix-huitième siècle, ne fut +pas, comme on pourrait le supposer, un cas isolé. +En province aussi bien qu’à Paris, on voit sans +cesse le clergé refuser la sépulture chrétienne aux +corps des comédiens, morts sans avoir eu le temps +ou la volonté de renoncer formellement à leur état<a id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>. +Chaque fois qu’un comédien gravement malade fait +appeler un prêtre, avant toute chose l’ecclésiastique +commence par exiger la promesse solennelle +de renoncer au théâtre. La pratique est à peu près +constante.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_250" href="#FNanchor_250"><span class="label">[250]</span></a> Le diocèse d’Arras, un des plus sévères contre les comédiens, +nous en fournit de fréquents exemples. Charles-François Bidault, +dit Stigny, comédien, meurt à Valenciennes le 13 février 1717. +Le curé de Saint-Géry lui refuse la sépulture à cause de son état, +et le magistrat ordonne que le corps soit enseveli hors le cimetière. +En 1749, un comédien est enterré dans le bois de Bonne-Espérance. +En 1753, pour une actrice, le mène fait se reproduit ; +en dépit de tous les efforts, la sépulture ecclésiastique lui est refusée. +En 1757, toujours dans la même ville, un comédien, Legrand +Le Père, subit encore le même sort ; en vain assure-t-on qu’il assistait +chaque jour à la messe, son corps est chassé de l’église et +on est obligé de l’enterrer sur le rempart. Le 22 mars 1769, le +magistrat ordonne que le cadavre du nommé Després de Verteuil, +comédien attaché aux spectacles de Valenciennes, qui avait été +trouvé dans l’Escaut près du pont Nérin, et qu’on croit avoir été +assassiné, soit inhumé hors de sépulture ecclésiastique, le curé +de Saint-Géry la lui ayant refusée à cause de la profession de comédien. +En 1787, Devez-Dufresnel est enterré sur l’esplanade à dix +heures du soir.</p> +</div> +<p>Presque toujours le mourant cédait et acceptait +ce qu’on exigeait de lui. S’il revenait à la santé, +de deux choses l’une : ou il oubliait sa promesse +et n’en tenait aucun compte, ou un ordre du premier +Gentilhomme l’obligeait à reparaître sur la scène sans +se soucier le moins du monde de l’engagement qu’il +avait pris vis-à-vis de l’Église. En 1732, Mlle Dufresne<a id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>, +<i lang="la" xml:lang="la">in articulo mortis</i>, signe au curé de Saint-Sulpice +un billet ainsi conçu : « Je promets à Dieu +et à M. le curé de Saint-Sulpice de ne jamais remonter +sur le théâtre. » « Ah ! le beau billet qu’a +la Châtre ! » s’écrie Voltaire<a id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a>. En 1766, Molé<a id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>, se +croyant perdu, renonce au théâtre ; moyennant +cette formalité, il est confessé et administré : il +guérit et son premier soin est de reprendre sa profession. +En 1771, Mlle Dubois<a id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a> fut à toute extrémité ; +elle fit aussitôt appeler un confesseur et prit l’engagement +ordinaire. Dès qu’elle fut rétablie, elle reparut +au théâtre comme par le passé.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_251" href="#FNanchor_251"><span class="label">[251]</span></a> Catherine-Jeanne Dupré (1694-1759) avait épousé Dufresne.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_252" href="#FNanchor_252"><span class="label">[252]</span></a> Voltaire à M. de Formont, 20 avril 1732.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_253" href="#FNanchor_253"><span class="label">[253]</span></a> François-Réné Molé (1734-1802) ; il n’avait pas vingt ans quand +il fut admis à la Comédie française, où il jouit bientôt d’une +grande réputation.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_254" href="#FNanchor_254"><span class="label">[254]</span></a> De la Comédie française.</p> +</div> +<p>Quand Mme Favart<a id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a> succomba en 1772, l’abbé +de Voisenon<a id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a>, qui vivait avec elle, fit tout ce qu’il +put pour la réconcilier avec l’Église et la décider à +renoncer à la scène ; mais elle résistait énergiquement, +car elle tenait beaucoup aux 15 000 livres de +rente que lui valait son état de comédienne. L’abbé +fit tant de démarches auprès des Gentilshommes de +la chambre qu’il obtint la promesse pour sa maîtresse +de recevoir ses appointements sous forme de pension, +même en cas de retraite. Rassurée sur son avenir, +l’actrice n’hésita plus et signa la déclaration qu’on +lui demandait ; elle fit d’autant mieux qu’elle ne se +releva pas et mourut bientôt entre son mari et l’abbé +qui la soignaient avec un égal dévouement<a id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">[257]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_255" href="#FNanchor_255"><span class="label">[255]</span></a> Elle était connue sous le nom de Mlle Chantilly, quand elle +épousa Favart ; elle appartenait à la comédie italienne. Maurice +de Saxe éprouva pour elle une passion qui ne fut nullement +réciproque ; pour en venir à ses fins, il obtint deux lettres de +cachet et il fit enfermer les deux époux. Après une assez +longue réclusion, la malheureuse comédienne plia devant la +nécessité et céda aux obsessions du maréchal. C’est là une des +moins belles actions du comte de Saxe ; il n’en fut pas récompensé, +car sa liaison avec Mme Favart hâta sa mort.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_256" href="#FNanchor_256"><span class="label">[256]</span></a> On a dit de Voisenon qu’il était « prêtre de son métier, +libertin par habitude et croyant par peur. » Mme Geoffrin en +parlant de lui et du maréchal de Richelieu écrivait : « Ces +hommes-là ne sont que des épluchures de grands vices. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_257" href="#FNanchor_257"><span class="label">[257]</span></a> Ils formaient un des ménages à trois les plus curieux du +dix-huitième siècle.</p> +</div> +<p>On pourrait s’étonner que l’intolérance de l’Église +n’ait pas amené pendant le dix-huitième siècle plus +de scandales mémorables. Cela tient à deux causes : +la première, c’est que la plupart des comédiens +avaient déjà quitté la scène quand ils succombaient, +et que par conséquent on n’avait pas à leur demander +de renoncer à une profession qu’ils n’exerçaient +plus ; la seconde, c’est que ceux qui, au moment de +mourir, appartenaient encore au théâtre, acceptaient, +à part de bien rares exceptions, de signer la renonciation +qu’on exigeait d’eux.</p> + +<p>Parmi les sacrements qu’on déniait aux comédiens, +il y en avait un d’une importance capitale, c’était +celui du mariage. A une époque où le mariage +religieux existait seul, où l’état civil se trouvait +entièrement entre les mains du clergé, on peut +se rendre compte du trouble profond qu’amenait le +refus de ce sacrement. C’était condamner ou au célibat +ou au concubinage, c’était favoriser le vice, +frapper les enfants de bâtardise, etc. Quelque graves +que fussent ces raisons, l’Église n’en tenait compte +et persistait dans sa discipline.</p> + +<p>Pour obvier à ces inconvénients, les acteurs +avaient recours à un subterfuge assez singulier. Le +comédien, qui désirait s’unir en légitimes noces, renonçait +au théâtre. En vertu de cette renonciation, +l’archevêque ou l’ordinaire accordait la permission +de bénir le mariage. Une fois la cérémonie accomplie, +le premier Gentilhomme envoyait au nouveau +marié l’ordre de remonter sur le théâtre et celui-ci +s’empressait d’y déférer. Mais l’Église n’entendait pas +être jouée de la sorte ; l’archevêque de Paris, après +plusieurs unions célébrées dans des conditions analogues, +déclara qu’en dépit de toutes les renonciations +il ne donnerait plus à aucun comédien la permission +de se marier, à moins qu’il ne lui apportât +une déclaration signée par les quatre premiers Gentilshommes +de la chambre, s’engageant à ne pas lui +donner l’ordre de reprendre son service. C’est ce qui +se passa pour Molé lorsqu’il voulut épouser Mlle d’Epinay, +de la Comédie française<a id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">[258]</a> ; l’archevêque lui +refusa obstinément l’autorisation nécessaire. L’acteur +eut alors recours à une ruse. Par l’intermédiaire +d’un de ses amis, il obtint que la permission serait +glissée parmi les papiers qui, chaque jour, étaient +remis au prélat pour la signature. L’archevêque, +comme d’habitude, signa sans lire. Molé et Mlle d’Épinay +en profitèrent pour se marier au plus vite<a id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a>. +Dès qu’il fut averti de la supercherie, Christophe de +Beaumont entra dans une violente indignation, mais +ne pouvant reprendre le sacrement escamoté, il interdit +le prêtre qui avait béni les époux, bien qu’il +fût en réalité fort innocent. Tout le monde n’était pas +aussi audacieux ni aussi heureux que Molé.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_258" href="#FNanchor_258"><span class="label">[258]</span></a> Pierrette-Hélène Pinet, dite d’Épinay (1740-1782), était fille +d’un perruquier.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_259" href="#FNanchor_259"><span class="label">[259]</span></a> Le mariage fut célébré le 10 janvier 1769, à six heures du +matin, c’est-à-dire presque clandestinement malgré l’autorisation +de l’archevêché.</p> +</div> +<p>On peut citer encore d’autres exemples des stratagèmes +auxquels les comédiens durent avoir recours +pour se marier. Gervais, chantre de l’Opéra, s’étant +épris de la belle Tourneuse, danseuse de la foire, +voulut l’épouser ; pour y arriver ils changèrent de +nom et de domicile et s’unirent dans une paroisse où +ils n’étaient pas connus. Peu de temps après, dégoûtés +l’un de l’autre, ils résolurent de rompre leurs +liens et en appelèrent comme d’abus, sous le prétexte +qu’ils n’avaient pas été unis par le curé de leur +paroisse. Néanmoins, et comme un juste châtiment, +leur mariage fut confirmé. Le même cas exactement +se présenta pour la Duclos<a id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a>, qui, âgée de 60 ans, +épousa Duchemin, jeune homme de 17 ans ; malgré +les énergiques réclamations des époux, on les jugea +bien assortis et on tint leur union pour excellente.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_260" href="#FNanchor_260"><span class="label">[260]</span></a> Duclos (Marie-Anne de Châteauneuf) (1670-1748). Elle exerçait +un véritable prestige sur ses auditeurs, leur inspirant à +son gré la terreur ou la pitié. C’est elle qui dans <i>Inès de Castro</i> +interrompit son rôle en voyant le public se moquer de la présence +des enfants sur la scène, et s’écria : « Ris donc, sot de +parterre, à l’endroit le plus touchant de la tragédie. » Sa boutade +fut couverte d’applaudissements.</p> +</div> +<p>Brizard n’obtint la permission de se marier que +sur un ordre formel de Louis XV.</p> + +<p>La confession et la communion étaient impitoyablement +refusées aux comédiens. Lekain, qui conserva +toute sa vie des sentiments religieux, avait +l’habitude, chaque année, pendant la clôture annuelle, +de se rendre à Avignon, territoire du Saint-Siège, +et d’y faire ses Pâques. Il revenait ensuite à +Paris et reprenait tranquillement l’exercice de sa +profession<a id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_261" href="#FNanchor_261"><span class="label">[261]</span></a> De Manne.</p> +</div> +<p>Par suite de la bizarrerie dont nous avons déjà +fait mention, l’Église regardait les comédiens italiens<a id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a> +et les artistes de l’Opéra comme de parfaits +chrétiens, et elle leur accordait sans hésitation +tous les sacrements qu’elle refusait aux comédiens +français<a id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">[263]</a>. Les danseuses de l’Académie royale de +musique rendaient le pain bénit comme tous les +autres paroissiens et elles le faisaient même avec +éclat ; personne ne s’en étonnait.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_262" href="#FNanchor_262"><span class="label">[262]</span></a> Un auteur de l’époque affirme qu’avant de rentrer en France +en 1716 les comédiens italiens avaient obtenu du pape une bulle +les mettant à l’abri de l’excommunication. Nous l’avons vainement +cherchée dans le Bullaire et son existence nous paraît assez peu +vraisemblable.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_263" href="#FNanchor_263"><span class="label">[263]</span></a> Le fameux arlequin Dominique, Carlin, Mme Riccoboni, +Mlle Colombe, Thomassin, se montrèrent en toutes circonstances +de véritables chrétiens. En 1735, Mme Riccoboni quitta la scène +et se consacra aux exercices de piété. Un soir, à la comédie italienne, +un acteur jouait le rôle d’un ours, revêtu de la peau de +cet animal ; tout à coup un orage épouvantable éclate ; on voit +aussitôt, à la stupéfaction générale, l’ours se mettre dévotement +à genoux, faire un signe de croix avec sa patte, puis se relever +et continuer son rôle.</p> +</div> +<p>En 1768, Mlle Camille, de la comédie italienne, +mourut des suites de ses excès. Elle reçut tous les +sacrements et fut enterrée dans l’église du lieu sans +qu’on lui ait demandé en aucune façon de renoncer +à sa profession. Il y avait à son convoi un cortège +magnifique, on y comptait plus de 50 carrosses bourgeois.</p> + +<p>Il en était de même pour le sacrement du +mariage. Arlequin épousait solennellement Mme Arlequin +à la paroisse Saint-Sauveur<a id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">[264]</a>. M. et Mme +Laruette<a id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">[265]</a>, M. et Mme Trial<a id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a>, bien qu’ils fussent Français, +se marièrent également sans difficulté à l’église +de leur paroisse, parce qu’ils appartenaient à la comédie +italienne. « Ainsi, dit Grimm, il n’y a point +de péché ni d’excommunication de jouer la comédie +sur la rive droite de la Seine, mais on est à tous +les diables quand on joue sur la rive gauche<a id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">[267]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_264" href="#FNanchor_264"><span class="label">[264]</span></a> Un homme se rendit un jour chez Chirac, le plus grand +médecin de France : « Monsieur, lui dit-il en l’abordant, je me +porte mal, et ma maladie, ce sont des vapeurs. » « Monsieur, +répartit le médecin, je vous ordonne, pour tout remède, d’aller à +la comédie italienne et d’y voir jouer Arlequin, qui est très +agréable et très plaisant. » « Monsieur, répliqua le malade, cet +Arlequin, c’est moi. » Grimm. (<i>Nouv. Littér.</i>, 1747-1755.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_265" href="#FNanchor_265"><span class="label">[265]</span></a> Laruette (Jean Louis) (1731-1792), chanteur et compositeur. +Son absence de voix et sa figure vieillotte firent pendant +vingt-sept ans la joie des habitués de la comédie italienne.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_266" href="#FNanchor_266"><span class="label">[266]</span></a> Trial (Antoine) (1737-1795). Sa voix était grêle et nasillarde, +mais il avait un jeu plein de finesse et de gaieté. Trial et +sa femme assistaient chaque dimanche à la grand’messe.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_267" href="#FNanchor_267"><span class="label">[267]</span></a> Grimm, <i>Corresp. littér.</i>, octobre 1769. En 1716, lorsqu’ils +revinrent en France, les comédiens italiens commencèrent leur +registre par ces mots : « Au nom de Dieu, de la vierge Marie, de +saint François de Paule et des âmes du Purgatoire, nous avons +commencé le 18 mai par l’<i>Heureuse surprise</i>. » Les comédiens +italiens restèrent dans les meilleurs termes avec l’Église pendant +tout le dix-huitième siècle. Le jour de la Fête-Dieu, ils suivaient +la procession et contribuaient à l’élévation d’un magnifique +reposoir. En 1768, ils obtinrent même que la procession +passerait devant leur théâtre richement tendu ; pour reconnaître +cette attention, les acteurs firent relâche, ce qui équivalait +à une perte de 1 500 livres. Le curé de Saint-Sulpice +refusa la même faveur à la Comédie française, et celui de Saint-Roch +à l’Académie de musique.</p> +</div> +<p>« Le dieu de Rome et de Paris ne sont-ils pas les +mêmes, s’écriait le comédien Laval dans sa réponse +à J.-J. Rousseau ? Que dirait un sauvage qui viendrait +entendre le prône dans l’église de Saint-Sulpice +où le même prêtre excommuniera dans la même +matinée les mêmes gens qu’il communiera dans celle +de Saint-Sauveur<a id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">[268]</a> ? »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_268" href="#FNanchor_268"><span class="label">[268]</span></a> C’est à l’église de Saint-Sauveur que les comédiens italiens +avaient l’habitude d’accomplir leurs dévotions.</p> +</div> +<p>La doctrine de l’Église n’était pas absolue, et, bien +qu’elle fût en général observée à Paris, il s’est présenté +certains cas où des comédiens italiens et des +artistes de l’Opéra furent traités comme de simples +Comédiens français ; cela dépendait du plus ou moins +de tolérance des curés et de l’interprétation plus ou +moins large qu’ils faisaient des rituels de leurs diocèses.</p> + +<p>Une lettre de Louis Riccoboni, conservée aux archives +de la Comédie française<a id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">[269]</a>, montre que les Italiens +eux-mêmes n’étaient pas toujours à l’abri de +difficultés avec le clergé. Le curé de leur paroisse +leur refusait quelquefois la confession et la communion ; +ils étaient alors réduits à s’adresser aux moines +qui, plus tolérants, les accueillaient avec bienveillance<a id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a>. +Riccoboni reconnaît cependant que le clergé +séculier, tout en y mettant une certaine mauvaise +grâce, ne leur refusait ni le sacrement du mariage +ni la sépulture ecclésiastique<a id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_269" href="#FNanchor_269"><span class="label">[269]</span></a> Cette lettre est citée par M. Monval dans le <i>Moliériste</i> ; l’érudit +écrivain l’accompagne des observations les plus intéressantes.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_270" href="#FNanchor_270"><span class="label">[270]</span></a> Les moines n’étaient pas soumis à l’autorité diocésaine et +ils ne reconnaissaient pas les rituels gallicans ; mais ils ne pouvaient +ni marier ni enterrer.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_271" href="#FNanchor_271"><span class="label">[271]</span></a> Sylvia et Mario de la comédie italienne se sont mariés en +1720 à l’église de Saint-Germain du grand Drancy, avec la permission +du curé de Saint-Eustache, leur paroisse. Le registre de Saint-Eustache +désigne Mario comme « officier de S. A. Mgr. le Régent ». (<i>Moliériste</i>, +mai 1885). Le fils de Riccoboni a été marié à Saint-Eustache, +Sticcoti à Saint-Sauveur ; jamais l’archevêché ne refuse +l’autorisation. Il en est de même pour les enterrements.</p> +</div> +<p>L’horreur de certains prélats pour les comédiens +était si grande qu’ils ne voulaient pas souffrir leur +présence dans les églises, même dans un but pieux. +M. de Saint-Albin, archevêque de Cambrai, écrivant +en février 1738 à M. le curé de Saint-Nicolas de +Valenciennes, lui ordonne de faire connaître à qui +il appartient combien il est indécent et contraire +au respect dû aux saints mystères, de faire chanter +des messes, etc., par des comédiens, et de les faire +ainsi passer du théâtre à l’église. « Au reste, ajoutait-il, +je vous recommande, et à tous ceux qui travaillent +dans le ministère, de suivre à l’égard des acteurs et +des actrices de la comédie, les règles établies par les +saints canons, que je n’ai jamais eu l’intention de relâcher, +quoi qu’en puissent dire certaines gens, qui +souhaiteraient que j’en eusse adouci la rigueur. »</p> + +<p>En 1744, toutes les loges et les décorations du +Concert spirituel<a id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a> ayant été détruites, on emprunta +le théâtre de l’Opéra pour y tenir le Concert. M. de +Vintimille, archevêque de Paris, trouva si indécent +qu’on chantât des choses saintes sur le théâtre de +l’Opéra, qu’il défendit la représentation, et il n’y eut +point de Concert, tant qu’on n’eut pas trouvé un +lieu moins profane.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_272" href="#FNanchor_272"><span class="label">[272]</span></a> « Le Concert spirituel, dit l’<i>Almanach des spectacles</i> en 1752, +est comme le supplément des théâtres de Paris. C’est lui qui +supplée le jour où tous les théâtres sont fermés, c’est-à-dire au +temps de Pâques, de la Pentecôte, aux fêtes solennelles, à celles +de la Vierge, de la Toussaint, etc. L’établissement de ce spectacle +se fit en 1729, et c’est Philidor qui en fut le fondateur et le premier +directeur. On y exécute des motets et d’autres pièces tirées +des meilleurs maîtres qui ont travaillé sur des paroles latines. » +Sous le règne de Louis XV, les actrices étaient admises à ce Concert. +Une duchesse, se trouvant un jour assise auprès de Sophie +Arnould, s’écria avec dédain : « Les femmes honnêtes devraient +bien être reconnues à des marques particulières. » « Vous voulez +donc, repartit Sophie, mettre le public dans le cas de les compter. »</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c14">XIV<br> +<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Situation civile des comédiens. — Droits excessifs des +gentilshommes de la chambre. — Le For-l’Évêque. — L’hôpital. — Comédiens +en prison.</p> + + +<p>Si la société religieuse mettait les comédiens du +dix-huitième siècle au même niveau que les histrions +païens, la société civile se montrait-elle plus équitable +à leur égard, leur accordait-elle un traitement +en rapport avec la considération qu’ils méritaient par +leur conduite personnelle ?</p> + +<p>En aucune façon. Elle fut pour eux plus dure encore +que ne l’était la société religieuse.</p> + +<p>En 1709, les comédiens eurent un procès qui vint +devant le Parlement ; la Cour ne consentit à les entendre +que par une condescendance tout exceptionnelle +et l’avocat général eut grand soin de le leur faire +observer : « Les comédiens, dit ce magistrat, n’ont +point d’état légal en France ; ils ne peuvent se flatter +d’être entendus en corps, n’ayant aucune lettre +patente, mais un simple brevet du roi. Cependant +la Cour, par grâce, n’a pas voulu user de cette rigueur +et refuser l’audience envers un corps à qui on ne +donne même pas le nom de communauté mais de +troupe, dont on ne connaît pas l’établissement par +une voie juridique, etc. » On se rappelle qu’en 1737 +la Cour avait traité les comédiens « d’hommes diffamés, +dont le crime est aussi public que la profession +qu’ils exercent est solennellement défendue. »</p> + +<p>Cette théorie fut adoptée avec enthousiasme par +les adversaires du théâtre et l’on peut lire dans +l’abbé de Latour : « Tout le pompeux étalage des +titres de la Comédie française porte à faux ; la +communauté des savetiers est plus légitime que la +troupe des comédiens. »</p> + +<p>Aux yeux des Parlements le comédien reste frappé +de la note d’infamie que le préteur lui a infligée à +Rome et qui s’est perpétuée dans les coutumes françaises. +C’est là une tache indélébile dont rien n’a +pu le laver. Au point de vue civil, sa profession est +déclarée infâme comme celle du bourreau.</p> + +<p>Voyons quelle situation était faite en France aux +gens de théâtre par les lois civiles et quelle liberté +leur était accordée.</p> + +<p>Jusqu’en 1789, il n’existe en réalité à Paris que +trois théâtres : La Comédie française, l’Opéra, la Comédie +italienne, tous trois munis d’un privilège exclusif +qui empêche toute concurrence<a id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a>. Les artistes +de ces trois théâtres portent le nom de <i>Comédiens +du Roi</i> et à ce titre ils sont soumis à la juridiction +des Gentilshommes de la chambre et du ministre de +la <i>Maison du Roi</i>. Tous les autres acteurs, c’est-à-dire +ceux qui appartiennent aux théâtres de la foire<a id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a>, +et sont par conséquent d’un ordre inférieur, dépendent +du lieutenant de police<a id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">[275]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_273" href="#FNanchor_273"><span class="label">[273]</span></a> Les trois jours élégants pour la Comédie française étaient +le lundi, le mercredi et le samedi ; pour la Comédie italienne, +le lundi et le jeudi. On ne jouait l’opéra que trois fois par +semaine, le dimanche, le mardi et le vendredi ; le vendredi +était le jour préféré du beau monde.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_274" href="#FNanchor_274"><span class="label">[274]</span></a> Les foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent duraient, +la première, pendant les mois de février, mars et avril ; la seconde, +pendant les mois de juillet, août et septembre. Il y avait +spectacle tous les jours. On y voyait des pantomimes, des danseurs +de corde, des voltigeurs, des sauteurs et des marionnettes.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_275" href="#FNanchor_275"><span class="label">[275]</span></a> Tous les théâtres étaient placés sous la surveillance du lieutenant +de police ; mais ce dernier, au moins pour les théâtres +royaux, n’agissait que lorsqu’il survenait quelque scandale public.</p> +</div> +<p>Si cette autorité ne s’était exercée sur les comédiens +qu’en tant que comédiens, elle eût été fort +compréhensible, mais elle s’exerçait encore sur eux +en tant que citoyens et d’une façon odieuse, vexatoire +et arbitraire.</p> + +<p>Le comédien se trouve sous la dépendance absolue +des Gentilshommes et de la police. Pour lui la justice +n’existe pas, il est hors la loi. Sans jugement, sans +appel, sans recours possible, il est frappé d’emprisonnement +et même quelquefois de châtiments corporels. +Il ne s’appartient plus ; une fois monté sur +la scène, il n’a plus le droit de la quitter.</p> + +<p>Ces droits étranges, bizarres, exorbitants, n’étaient +que la reproduction, cela est incontestable, +des pouvoirs que possédait autrefois le préteur. Dix-huit +siècles se sont écoulés et le comédien est +encore frappé d’infamie, il est encore considéré +comme un esclave qu’on peut enfermer arbitrairement, +et qui n’est pas libre de sa destinée. De +même que l’Église, dans les pénalités qu’elle lui +inflige, s’appuie sur les canons des anciens conciles, +sans se préoccuper de savoir s’il n’est pas monstrueux +d’assimiler le comédien du dix-huitième siècle à +l’histrion ou au cocher du cirque, de même la société +civile, qui s’est emparée du droit romain, en fait +revivre tous les articles sans se soucier davantage +de l’équité et de la justice. Il faut insister sur ce +point, car si on a, et avec raison, souvent reproché +au clergé ses rigueurs surannées, on n’a pas, à notre +avis, suffisamment fait ressortir l’iniquité des lois +civiles à l’égard des gens de théâtre.</p> + +<p>Rome plaçait au même niveau le comédien et la +prostituée. L’Église chrétienne avait suivi cet +exemple. Le dix-huitième siècle ne crut pas pouvoir +mieux faire que de les imiter. De même qu’il met la +prostituée hors la loi, il y met aussi le comédien. +Il n’établit entre eux qu’une différence : ils ne dépendent +pas de la même juridiction. La prostituée est +soumise à l’arbitraire de la police ; le comédien, du +moins celui qui appartient aux théâtres royaux, est +soumis à l’arbitraire de la <i>maison du Roi</i> et des +Gentilshommes de la chambre.</p> + +<p>Cette différence, était grande. Le joug des Gentilshommes, +quelque dur qu’il fût, était incomparablement +plus doux que celui de la police. Aussi +voyait-on toutes les femmes galantes s’efforcer d’obtenir +leur inscription sur les registres d’un des trois +théâtres royaux. L’Opéra surtout formait le but de +toutes leurs ambitions. Au milieu de cet immense +personnel, il était relativement facile de se faire +comprendre sur la liste des choristes, figurantes, +danseuses, etc. ; il n’était même pas besoin d’un talent +bien décidé pour pénétrer à l’Académie royale de +musique et se faire inscrire comme « fille du magasin ». +On désignait ainsi les demoiselles du chant +ou de la danse qui n’avaient pas achevé leurs études +et figuraient sur la scène avant d’être engagées. +Une fois à l’Opéra, la fille galante se trouvait absolument +soustraite à l’action de la police et la bravait +impunément.</p> + +<p>Le théâtre, en effet, était un lieu d’immunité, et en +cela la loi française reproduisait encore la loi romaine +dans ce qu’elle avait de plus immoral. Toute jeune +fille, quel que fût son âge, qui parvenait à entrer au +théâtre, se trouvait par ce seul fait émancipée, et elle +échappait complètement à l’autorité paternelle et +maternelle. Il en était de même pour la femme +mariée ; les droits du mari venaient se briser devant +cet asile inviolable qui s’appelait le théâtre.</p> + +<p>Le comédien ne pouvait se retirer sans l’autorisation +des Gentilshommes ; quelque légitimes, quelque +impérieux que fussent ses motifs de quitter la +scène, il restait soumis à une décision arbitraire et +qui n’était pas toujours conforme à ses désirs. Il +n’avait pas le droit de sortir de France sans une +permission signée du premier Gentilhomme en exercice, +et ce dernier la refusait presque toujours<a id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">[276]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_276" href="#FNanchor_276"><span class="label">[276]</span></a> Cette rigueur provenait de ce que les comédiens, chanteurs, +danseurs, etc., recevaient à l’étranger des appointements beaucoup +plus considérables qu’en France, et que si on les avait +laissés s’éloigner, il n’y aurait bientôt plus eu à Paris de sujets +pour les trois théâtres. Plusieurs fois des artistes se sauvèrent +en dépit des ordres du roi et de la surveillance dont ils étaient +l’objet ; ceux qu’on rattrapait étaient très sévèrement punis.</p> +</div> +<p>Quiconque appartenait à la profession du théâtre +ne pouvait se dérober à l’invitation des Gentilshommes +de la chambre. La réputation d’un acteur +de Lyon, de Marseille, de Bordeaux, etc., parvenait-elle +à Paris, le premier Gentilhomme envoyait un +ordre de début, accompagné d’une lettre de cachet ; +qu’il le voulût ou non, le comédien était traîné +à Paris et obligé de jouer.</p> + +<p>Un comédien, même sans engagement, n’avait pas +le droit de refuser de monter sur la scène. En 1768 +un sieur Fierville, acteur célèbre, vint de Berlin +à Paris ; mais malgré les sollicitations des Gentilshommes +il s’obstina à ne pas vouloir débuter à la +Comédie française. Cela suffit pour le faire arrêter +et on l’enferma en prison, à Châlons-sur-Marne.</p> + +<p>On allait même plus loin encore. Une femme ou +une fille du peuple paraissait-elle devoir réussir au +théâtre, on l’y inscrivait d’office et une lettre de +cachet l’enlevait à sa famille, en dépit de toutes les +protestations. C’est ainsi que Sophie Arnould, à +peine âgée de quatorze ans, malgré la résistance opiniâtre +de sa mère, fut attachée à l’Académie royale +de musique.</p> + +<p>Ces pratiques amenaient même une étrange contradiction +entre les exigences de l’Église et celles de +l’État. Alors que le clergé imposait au comédien +l’obligation <i lang="la" xml:lang="la">sine qua non</i> de renoncer à sa profession, +s’il voulait recevoir les sacrements de la +religion, se marier, être enterré en terre sainte, +l’État ne le laissait pas libre de quitter le théâtre. +Les empereurs chrétiens avaient, sur les instances +mêmes de l’Église, aboli cet usage barbare ; mais +le dix-huitième siècle, qui croyait qu’on ne pouvait +traiter les gens de théâtre avec trop de sévérité, en +était revenu à la loi romaine dans toute sa rigueur. +Le comédien se trouvait donc dans l’impossibilité +d’échapper aux foudres de l’Église ; même quand +il s’était conformé aux prescriptions du clergé, qu’il +avait de bonne foi, sincèrement, renoncé à sa profession, +il n’était nullement à l’abri d’un ordre des +premiers Gentilshommes lui enjoignant de remonter +sur le théâtre et le replaçant par conséquent sous +les coups de l’excommunication. Ainsi, d’un côté, +excommunication formelle s’il reste au théâtre, de +l’autre, impossibilité matérielle de le quitter en +raison des droits de l’État. Excommunié s’il joue, en +prison s’il ne joue pas. Voilà la situation que le dix-huitième +siècle fait au comédien<a id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">[277]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_277" href="#FNanchor_277"><span class="label">[277]</span></a> Le gouvernement élevait même la prétention de forcer le +public à se rendre au théâtre. On peut rappeler le curieux incident +qui se passa en 1753 à Marseille. Le duc de Villars, gouverneur +de Provence, fit augmenter le prix des places de la comédie +en l’honneur de la Dumesnil. Les habitants aimèrent mieux rester +chez eux que de payer plus cher. Le gouverneur dénonça à la +cour cette désertion comme une révolte, et M. de Saint-Florentin +écrivit aux échevins pour les menacer de priver à l’avenir leur +ville de troupes de comédiens. Les échevins lui répondirent spirituellement +que les habitants ne faisaient que se conformer aux +prescriptions de leur évêque, M. de Belzunce.</p> +</div> +<p>La contradiction était si frappante, si révoltante, +qu’on ne pouvait manquer d’en tirer parti. Plus d’un +acteur, désireux de quitter le théâtre, n’hésita pas à +prétexter des scrupules religieux et à se mettre sous +la protection de l’archevêque de Paris. Ce n’était +pas une raison pour que sa demande fût forcément +agréée<a id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">[278]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_278" href="#FNanchor_278"><span class="label">[278]</span></a> En 1759 il y eut à Paris un procès assez singulier. « Ramponeau, +cabaretier de la Courtille, était un bouffon dont les propos, +la face, les allures comiques, firent espérer à Gaudron, entrepreneur +des spectacles sur le boulevard, d’attirer beaucoup de +monde à son théâtre, s’il pouvait l’y faire monter. Ils passèrent +un accord par lequel Ramponeau s’engageait à représenter pendant +trois mois, avec un dédit de mille livres. A la veille de la +première représentation, Ramponeau, qui avait fait ailleurs un +nouveau marché où il trouvait mieux son compte, fit signifier à +Gaudron un acte où, prenant le ton dévot, il lui déclare qu’il ne +peut faire son salut en exécutant ses promesses, et que le zèle +avec lequel il veut travailler à conserver ses bonnes mœurs +l’oblige de renoncer pour jamais au théâtre. Gaudron demanda +que le dévot Ramponeau fût du moins condamné à lui payer le +dédit de cent pistoles. » Le procès ne fut point jugé. Voltaire a +écrit sur cette aventure le <i>Plaidoyer de Ramponeau</i>.</p> +</div> +<p>Il existait une grande différence entre les lois +religieuses et les lois civiles, et il est essentiel de la +faire remarquer. Alors que les lois religieuses ne +s’appliquaient guère qu’à la Comédie française, les +lois civiles étaient générales pour tous ceux qui +montaient sur la scène ; elles concernaient aussi +bien les Italiens, les chanteurs de l’Opéra, les danseurs, +que les artistes de la Comédie.</p> + +<p>En dehors du théâtre et des questions de théâtre, +le comédien jouissait-il des droits de tous les +citoyens ?</p> + +<p>En aucune manière. Le comédien n’est pas citoyen, +il est placé sur le même rang que le bourreau, +comme lui il est frappé d’une note d’infamie : il ne +peut témoigner en justice, il ne peut exercer aucun +emploi, aucune fonction publique, même celles que +l’on achète à prix d’argent ; il n’est admis ni aux +fonctions municipales ni aux charges militaires. Certaines +compagnies, celle des avocats par exemple, +vont même plus loin ; elles repoussent de leur corps +celui qui épouse une comédienne ou une fille de +comédienne<a id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">[279]</a>. C’est toujours la reproduction de la +loi romaine.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_279" href="#FNanchor_279"><span class="label">[279]</span></a> En 1775, François de Neufchâteau, avocat au Parlement, +épousa Mlle Dubus, fille d’un ancien danseur de l’Opéra et nièce +de Préville ; le Conseil des Avocats considéra cette union comme +une mésalliance et Neufchâteau fut rayé du tableau. Il voulut +alors acheter une charge d’avocat aux Conseils, mais il fut impitoyablement +repoussé. Sa jeune femme mourut de chagrin.</p> +</div> +<p>Le droit d’emprisonnement, accordé aux Gentilshommes, +n’était pas une vaine menace, un épouvantail +destiné à maintenir dans l’ordre une troupe +turbulente et mutine. Il était parfaitement réel, et +on l’exerçait à chaque instant. On ne peut s’imaginer +avec quel souverain mépris les comédiens +étaient traités et avec quelle désinvolture on les +mettait au cachot pour des peccadilles. Pas une +semaine ne s’écoulait sans qu’un acteur ne fût +emprisonné, en vertu d’une lettre de cachet lancée +par le premier Gentilhomme.</p> + +<p>De même que la Bastille et Vincennes recevaient +la noblesse et les gens de lettres, de même, les +comédiens avaient également une prison attitrée, +le For l’Évêque<a id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">[280]</a> ; ils s’y rencontraient avec les débiteurs +insolvables. Les comédiennes partageaient le +même sort que leurs camarades, mais comme leurs +écarts étaient souvent plus graves et méritaient quelquefois +un châtiment plus sévère, il y avait pour +elles dans ce cas une seconde maison de détention, +l’hôpital de la Salpêtrière<a id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>, ou simplement <i>l’Hôpital</i>, +dont le nom seul évoquait les images les plus terrifiantes. +Outre la honte d’une infâme promiscuité, +quiconque entrait à l’Hôpital avait la tête rasée et +couchait sur la paille ; la nourriture ne se composait +que de pain, de potage et d’eau ; le costume consistait +en une robe de tiretaine et des sabots. Empressons-nous +d’ajouter que cette peine fut très rarement +appliquée aux comédiennes, mais nous verrons plus +d’une fois le parterre dans ses moments de mauvaise +humeur leur rappeler cette terrible menace, toujours +suspendue sur leurs têtes, par ces cris : « A l’Hôpital ! +à l’Hôpital ! »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_280" href="#FNanchor_280"><span class="label">[280]</span></a> Le For l’Évêque était autrefois le siège de la juridiction +épiscopale ; il donnait sur la rue Saint-Germain-l’Auxerrois et +avait son entrée quai de la Mégisserie.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_281" href="#FNanchor_281"><span class="label">[281]</span></a> La Salpêtrière, située au faubourg Saint-Victor-lez-Paris, au +confluent de la Seine et de la Bièvre, était spécialement la prison +des prostituées incorrigibles ; on y enfermait en outre les femmes +condamnées soit par ordre du roi, soit par une mesure administrative, +soit par une mesure de police, ou en vertu d’un +jugement. Prostituées, condamnées, filles et femmes détenues sur +la plainte de leurs parents ou de leurs maris, ou par ordre du +roi, comédiennes, toutes se trouvaient soumises au même régime +et il était des plus rigoureux. Il y avait cependant des quartiers +différents suivant les causes de l’emprisonnement.</p> +</div> +<p>Les acteurs au For l’Évêque ne cessaient pas leur +service au théâtre ; un exempt venait les prendre en +voiture pour l’heure de la représentation, et, dès que +la pièce était jouée, il les ramenait fidèlement à la +prison. Ils y jouissaient d’un bien-être relatif ; on +leur permettait de recevoir des visites et de faire +venir la nourriture du dehors ; ils en profitaient +pour donner des festins auxquels leurs amis étaient +conviés. De telle sorte qu’à part la privation de +liberté la punition n’était pas des plus pénibles.</p> + +<p>Les plus illustres de la troupe tragique n’étaient +pas plus épargnés que de simples bateleurs ; pour la +moindre faute on les jetait au For l’Évêque. Lekain +y fut envoyé à plusieurs reprises, tantôt pour s’être +absenté sans permission, tantôt pour être resté à +Ferney, chez Voltaire, un jour de plus que son congé +ne l’y autorisait. Le patriarche avait beau solliciter +son ami le maréchal de Richelieu, le noble duc lui +répondait : « Si Lekain n’est pas à Paris le 4, il +sera mis en prison. » Et Lekain n’étant arrivé que +le 5, c’est au For l’Évêque qu’il descendit<a id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">[282]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_282" href="#FNanchor_282"><span class="label">[282]</span></a> En 1756, l’affluence était si grande au For l’Évêque que, +faute de pièce convenable à lui donner, on enferma Lekain +dans un cachot étroit et malsain ; sur les réclamations de ses +amis, on le transféra à l’Abbaye.</p> +</div> +<p>Pour montrer avec quelle déplorable facilité on +usait de la prison, quelques exemples ne seront peut-être +pas inutiles. En 1751, les Comédiens français +qui se croyaient maîtres chez eux et s’imaginaient +avoir le droit de bâtir sur leur terrain sans être +obligés d’en demander la permission, avaient fait +construire dans l’enfoncement de la première coulisse +de chaque côté du théâtre de petites loges, qu’ils +comptaient louer à l’année et dont ils espéraient +beaucoup de profit. Le duc de Richelieu, mécontent +que ce changement eût été fait sans son autorisation, +ordonna de jeter bas sur l’heure ces nouvelles loges +et il vint lui-même après souper, à trois heures du +matin, constater que ses ordres étaient exécutés. +C’est à cette occasion qu’on lui donna le sobriquet +de Jacques Desloges. Mais La Noue s’étant permis +d’écrire un mémoire des plus mesurés pour prouver +le droit de ses camarades de faire des changements +dans leur salle, il fut mis au For l’Évêque et il +y resta dix-sept jours.</p> + +<p>Souvent aussi ce n’était pas pour des motifs aussi +futiles et aussi peu fondés que les acteurs étaient incarcérés. +Ainsi, en 1735, à la reprise solennelle de +l’opéra de <i>Jephté</i>, qui avait attiré au théâtre la plus +brillante et la plus nombreuse assistance, Mlle Lemaure<a id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">[283]</a>, +qui jouait le rôle d’Iphise, ne trouva rien de +mieux que d’abandonner la scène au beau milieu de +la représentation, pour s’en aller souper en ville. +M. de Maurepas, ministre de la maison du roi, qui se +trouvait au théâtre, voyant le spectacle interrompu +et en apprenant la cause, délivra aussitôt contre la +comédienne une lettre de cachet avec ordre de la +mettre sur l’heure à exécution. C’est ce qui eut +lieu ; mais le plus plaisant fut de voir l’intendant de +la généralité de Paris, Louis Achille de Harlay, chez +lequel la cantatrice devait souper, l’accompagner +jusqu’à la prison en grande cérémonie.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_283" href="#FNanchor_283"><span class="label">[283]</span></a> « Pour la Lemaure, dit Mlle Aïssé, elle est bête comme un +pot ; mais elle a la plus belle et la plus surprenante voix qu’il y +ait dans le monde ; elle a beaucoup d’entrailles. » (Décembre 1730.)</p> +</div> +<p>En 1762, on dut un jour, à la Comédie française, +rendre l’argent, parce qu’une actrice qu’on ne pouvait +suppléer, venait de tomber malade. Cette actrice +indisposée était Mlle Dubois qui, dans ce moment, +se trouvait en grande loge à l’Opéra. Elle fut envoyée +au For l’Évêque et de plus condamnée à payer les +frais et le profit de la représentation.</p> + +<p>Dans la pièce d’<i>Olivette</i>, juge des enfers<a id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>, il y +avait un couplet qui finissait par ce refrain :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_284" href="#FNanchor_284"><span class="label">[284]</span></a> Opéra comique en un acte par M. Fleury.</p> +</div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Un petit moment plus tard,</div> +<div class="verse">Si ma mère fût venue,</div> +<div class="verse">J’étais, j’étais… perdue.</div> +</div> + +</div> +<p>« Une jeune actrice fort jolie, qui chantait ce couplet, +avait coutume, aux répétitions, de substituer, par plaisanterie, +au mot « perdue » une rime un peu grenadière +dont l’énergie lui plaisait fort. La force de +l’habitude lui fit prononcer ce malheureux mot à une +représentation devant une assemblée très nombreuse. +Ce fut un coup de théâtre général ; plusieurs dames +sortirent précipitamment de leurs loges ; d’autres +restèrent parce que le public polisson criait bis. +L’actrice paraissait étonnée que l’on fît tant de bruit +pour si peu de chose. Un exempt vint la prier de le +suivre en prison, où elle fut conduite, escortée +joyeusement de la plus grande partie des spectateurs<a id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">[285]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_285" href="#FNanchor_285"><span class="label">[285]</span></a> <i>Anecdotes dramatiques</i>, 1775.</p> +</div> +<p>En 1769, Mlle Arnould<a id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a> manqua gravement à +Fontainebleau à Mme Du Barry qui s’en plaignit au +roi. Sa Majesté ordonna que Mlle Arnould serait +mise pour six mois à l’Hôpital, mais Mme Du Barry, +revenue à des idées plus modérées, demanda elle-même +la grâce de la coupable ; elle ne l’obtint +qu’avec peine<a id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">[287]</a>. Les camarades de Mlle Arnould eurent +grand soin de ne pas laisser ignorer son aventure +et la répandirent avec une charité merveilleuse ; de +plus, toutes les fois que cette actrice paraissait parmi +elles, on avait toujours soin de prononcer négligemment +le mot d’hôpital pour bien humilier la reine +d’Opéra.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_286" href="#FNanchor_286"><span class="label">[286]</span></a> Sophie Arnould, née en 1744 dans la chambre où l’amiral +Coligny fut assassiné, mourut en 1803. Un jour, au théâtre de +la cour, tout le monde s’extasiait sur sa voix. « Oui, dit Galiani, +c’est le plus bel asthme que j’aie jamais entendu. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_287" href="#FNanchor_287"><span class="label">[287]</span></a> Lorsqu’elle apprit la mort de Louis XV et l’exil de la +Du Barry, Sophie Arnould dit en s’adressant aux demoiselles +d’Opéra : « Pleurons, mes sœurs, nous voilà orphelines de père +et de mère. »</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c15">XV<br> +<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Autorité des Gentilshommes de la chambre sur la +<i>Comédie française</i>. — Conséquences de cette autorité. — Le +duc d’Aumont et M. de Cury. — La Comédie italienne. — L’Opéra.</p> + + +<p>Il nous reste à voir comment les pouvoirs des +Gentilshommes de la chambre s’exerçaient sur les +comédiens en tant que comédiens.</p> + +<p>Commençons par la Comédie française : à tout +seigneur tout honneur<a id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">[288]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_288" href="#FNanchor_288"><span class="label">[288]</span></a> Napoléon I<sup>er</sup> a dit un jour : « Le Théâtre-Français est la +gloire de la France, l’Opéra n’en est que la vanité. »</p> +</div> +<p>Par son institution même, la Comédie faisait +partie de la maison du roi et elle se trouvait placée +sous la direction des quatre Gentilshommes de la +chambre. Leur autorité ne s’exerça d’abord que +dans les occasions importantes et lorsqu’il s’agissait +de modifier les règlements. Peu à peu, par suite +d’empiètements successifs, ils accrurent leurs pouvoirs, +et ils en arrivèrent à s’occuper des moindres +détails de l’administration du théâtre. Rien n’échappait +à leur autorité et la Comédie se trouvait sous +leur dépendance absolue ; ils y régnaient en maîtres, +on peut même dire en tyrans redoutables et +redoutés.</p> + +<p>Non seulement ils ordonnaient les spectacles, +mais ils donnaient les ordres de début, recevaient +les acteurs, fixaient les parts ou fractions de part +qui devaient leur être accordées ; non seulement ils +désignaient les emplois que chacun devait tenir, les +uns de paysans, de financiers, les autres de rois, de +reines, etc., mais ils infligeaient les amendes, renvoyaient +les artistes qui n’avaient pas le don de leur +plaire, gardaient ceux, au contraire, qui leur +agréaient, sans que le talent ou le mérite guidassent +leurs décisions<a id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_289" href="#FNanchor_289"><span class="label">[289]</span></a> Lekain eut toutes les peines du monde à se faire admettre +à la Comédie et il ne reçut tout d’abord qu’une part dérisoire. +« J’ai connu des acteurs, lui écrivait Voltaire, qui étaient excellents +pour moucher les chandelles, et qui furent reçus à une +part entière dès qu’ils parurent. Pour vous, vous vous êtes borné +à faire les délices du public, il faudra bien que les grâces de +la cour viennent ensuite ; mais il y a plus d’un métier dans +lequel on travaille pour des ingrats. » (Potsdam, 5 mars 1752.)</p> +</div> +<p>Augmentations, gratifications, retraites, pensions, +tout dépendait d’eux, rien ne pouvait se décider +sans leur ordre<a id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">[290]</a>. La Comédie était livrée à l’arbitraire +le plus complet.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_290" href="#FNanchor_290"><span class="label">[290]</span></a> Voici un spécimen des ordres envoyés par les Gentilshommes :</p> + +<p>« Nous, duc de Gesvres, pair de France, premier gentilhomme +de la chambre du roi,</p> + +<p>« Ordonnons à la troupe des Comédiens français de Sa Majesté +de faire incessamment débuter sur son théâtre la demoiselle +Clairon dans les rôles qu’elle aura choisis, et ce, à fin que nous +puissions juger de ses talents pour la comédie, etc.</p> + +<p>« Mandons à M. de Bonneval, intendant des menus plaisirs +en exercice, de tenir la main à l’exécution du présent ordre.</p> + +<p class="sign"><span class="blk">« Fait à Versailles, ce 10 septembre 1743.<br> +« Le duc <span class="sc">de Gesvres</span>. »</span></p> +</div> +<p>Il faut bien reconnaître que la troupe comique, +par sa mauvaise gestion et ses dissensions intestines, +avait provoqué et légitimé les envahissements successifs +des Gentilshommes. Tant qu’on l’avait laissée +s’administrer elle-même, il ne se passait pas de +jour où l’on ne vît quelque scandale. Les Comédiens +se querellaient sans cesse et leurs réunions dégénéraient +presque toujours en scènes violentes. Ce +fut à ce point que le duc de Tresmes dut les menacer +de châtiments sévères, s’ils n’apportaient pas +plus de décence dans leurs délibérations.</p> + +<p>« Comme Sa Majesté a été informée, écrivait-il, +que dans les assemblées qui se tiennent, tant ordinaires +qu’extraordinaires, il y arrive souvent des +désordres, et qu’au lieu d’employer le temps à +décider sur les pièces qu’on doit jouer pendant la +semaine ou sur les choses convenables au plaisir du +public et au bien de la troupe, on l’emploie à se +quereller et à se dire des choses piquantes et +souvent outrageantes…, il est défendu aux Comédiens, +pendant ces assemblées, de parler d’autres +choses que de celles pour lesquelles l’assemblée aura +été convoquée et de se servir d’autres termes que +de ceux qui sont usités et permis parmi les honnêtes +gens pour dire les motifs de leur avis et leurs +raisons de décider, sans qu’il soit permis à aucun +desdits comédiens ou comédiennes d’interrompre +sous quelque prétexte que ce soit, à peine contre +celui qui interrompra, ou qui, en opinant, se sera +servi de termes piquants ou injurieux contre +quelqu’un de ses camarades, de cinquante livres +d’amende, applicables aux pauvres, et de plus grande +punition si le cas y échoit<a id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">[291]</a>… »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_291" href="#FNanchor_291"><span class="label">[291]</span></a> 27 octobre 1712. <i>Inédit.</i> Arch. nat., O<sup>1</sup>844. On peut donner +une idée du ton qui régnait dans ces réunions en racontant +l’altercation qui s’éleva un jour entre Mlle Dancourt et Ponteuil. +Ce dernier décriait sans cesse les pièces de Dancourt. Indignée +de ce mauvais procédé, Mlle Dancourt fit à son camarade, en pleine +assemblée, une sortie des plus violentes ; elle l’appela traître à +sa compagnie et le couvrit littéralement d’injures. Quand elle +eut épuisé les épithètes les plus malsonnantes, Ponteuil lui +répondit avec grand sang-froid : « Eh bien, mademoiselle, est-ce +là tout ? vous avez beau chercher à me dire toutes les horreurs +du monde, vous avez beau faire, vous ne m’appellerez jamais p… »</p> +</div> +<p>En dépit de toutes les menaces, la situation ne se +modifia pas, et du temps de Clairon<a id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">[292]</a> on se querellait +plus que jamais. « L’assemblée générale de la Comédie, +dit la tragédienne, ne peut être mieux peinte +que par ces vers de Mme Pernelle :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_292" href="#FNanchor_292"><span class="label">[292]</span></a> Clairon (Claire-Joseph Léris) (1723-1802). C’est à elle et à +Lekain que l’on dut la réforme du costume tréâtral. Jusqu’alors +les acteurs paraissaient sur la scène avec les habits qu’on portait +à la cour : « Les hommes avaient généralement la fraise plate, +les hauts-de-chausse à bouts de dentelles, le justaucorps à petites +basques, la longue épée, les souliers à nœuds énormes ; et les +femmes, le corsage court et rond, le sein découvert, la grande, +ample et solide jupe à queue, les talons hauts, les cheveux +crêpés et bouffants ou retombant en boucles. Les Grecs et les +Romains paraissaient avec des chapeaux à plumes, des gants +blancs à franges d’or, une épée suspendue à un large baudrier. » +(Fournel, <i>Curiosités théâtrales</i>). Clairon osa la première, dans le +rôle de Roxane, paraître sans paniers et les bras nus ; dans +l’<i>Électre</i> de Crébillon, on la vit en simple habit d’esclave, échevelée +et les mains chargées de chaînes. Elle poussa même un +jour la vérité du costume jusqu’à se montrer en chemise au +V<sup>e</sup> acte de <i>Didon</i>, où un songe l’arrache de son lit. Cette dernière +innovation parut exagérée, et on pria l’actrice de ne pas renouveler +son expérience.</p> +</div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">On n’y respecte rien, chacun y parle haut,</div> +<div class="verse">Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud<a id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>. »</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_293" href="#FNanchor_293"><span class="label">[293]</span></a> <i>Mémoires</i> de Clairon.</p> +</div> +<p>« Le théâtre, dit Grimm en 1769, grâce aux +intrigues et aux tracasseries intérieures des acteurs +et des actrices, et à l’autorité des Gentilshommes +brochant sur le tout, s’achemine de plus en plus +vers sa ruine. Il suffit que Molé ait un rôle intéressant +dans une pièce pour que Préville ne veuille plus +jouer, les inimitiés particulières décident du sort de +tout et les auteurs sont victimes des caprices du +foyer. »</p> + +<p>La distribution des rôles provoquait des contestations +incessantes dont les échos arrivaient jusqu’au +public. Aussi se plaignait-on souvent qu’on laissât +encore aux acteurs trop de liberté et qu’ils ne +fussent pas contenus par une main plus énergique +et plus sévère. « On ne devroit pas laisser les comédiens +maîtres de refuser un rôle, surtout dans les +pièces nouvelles, dit Collé ; les gentilshommes de la +chambre devroient les leur faire jouer malgré eux, et +les punir quand ils y manquent : c’est la cause pour +laquelle le public est souvent si mal servi. »</p> + +<p>Les Gentilshommes, voyant leurs empiétements +acceptés sans discussion, voulurent bientôt s’arroger +d’autres droits. Non contents de leur autorité sur les +Comédiens, ils prétendirent étendre leur juridiction +jusqu’aux auteurs.</p> + +<p>Bien que l’aréopage comique fût demeuré jusqu’alors +juge souverain pour la réception ou le refus des +pièces, les Gentilshommes trouvaient encore moyen +de s’immiscer dans une question à laquelle ils auraient +dû rester complètement étrangers : tantôt ils arrêtaient +indéfiniment la représentation d’une pièce +dont l’auteur n’avait point trouvé grâce devant eux, +tantôt, au contraire, ils en faisaient jouer une de leur +propre autorité et contre l’avis des artistes.</p> + +<p>En 1759, ils voulurent faire consacrer cet excès +de pouvoir et, au grand émoi des auteurs, le duc +d’Aumont fit distribuer un nouveau règlement portant +« que les pièces, auparavant d’être reçues, seraient +communiquées d’abord à MM. les Gentilshommes +de la chambre. » « On auroit dû ajouter, +dit Collé : « qui ne savent ni lire ni écrire. » Un +autre article portait que « MM. les auteurs n’entreroient +plus dans l’orchestre, mais à l’amphithéâtre +seulement. » C’était les reléguer avec les perruquiers +des comédiens.</p> + +<p>Les auteurs furieux protestèrent ; on reconnut +qu’il y avait malentendu quant aux places qu’ils +pourraient occuper, mais on ne céda pas sur la +présentation préalable des pièces. Les écrivains qui +appartenaient à l’Académie trouvèrent ce règlement +impertinent, et réclamèrent ; le duc de Nivernais +leur assura, de la part du duc d’Aumont, que cela +ne regardait point les auteurs <i>dignitaires</i>, c’est le +terme qu’il employa pour désigner ceux qui faisaient +partie de l’Académie<a id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>. Les <i>dignitaires</i>, satisfaits, +n’eurent rien de plus pressé que d’abandonner leurs +confrères qui furent obligés de se soumettre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_294" href="#FNanchor_294"><span class="label">[294]</span></a> On peut rappeler que les Comédiens français étaient en +excellents termes avec l’Académie et qu’il y avait même entre +eux échange de bons procédés. En 1732, Quinault-Dufresne se +rendit à l’Académie, escorté de sept de ses camarades, et il offrit à +la docte compagnie ses entrées à la Comédie. La proposition fut +acceptée avec reconnaissance, et les Immortels, par réciprocité, +invitèrent les Comédiens à assister désormais à leurs séances.</p> +</div> +<p>On peut aisément supposer les abus qu’entraînait +l’autorité des Gentilshommes de la chambre. Des +pouvoirs aussi considérables, s’exerçant sans contrôle, +et sous le seul régime du bon plaisir, sur une troupe +comme celle de la Comédie française, devaient fatalement +amener des injustices, des passe-droits et +provoquer des querelles incessantes.</p> + +<p>Collé, qui se plaignait si amèrement de la +faiblesse des Gentilshommes et leur reprochait de +ne pas savoir user de leurs pouvoirs, ne pouvait +s’empêcher cependant de protester contre une tyrannie +dont le public était la première victime. « Je +ne plains point les comédiens, écrit-il ; il faudroit +avoir de la pitié de reste pour en conserver pour de +pareils hommes, mais le public souffre du cruel +despotisme des Gentilshommes. Ce sont ces grands +messieurs qui, pour en jouir avec plus de sûreté, +ont établi une garde tyrannique qui gêne les suffrages +et la liberté publique ; ils font, moyennant +cela, recevoir les acteurs et les actrices qui leur +plaisent<a id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">[295]</a>. » Pour maintenir les spectateurs en effet +et étouffer plus facilement les protestations, on avait +remplacé les archers de robe courte, qui autrefois +gardaient le théâtre, par des gardes françaises<a id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">[296]</a> ; il y +avait une file de militaires de chaque côté du parterre, +lieu ordinaire des réclamations tumultueuses<a id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_295" href="#FNanchor_295"><span class="label">[295]</span></a> Février 1764.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_296" href="#FNanchor_296"><span class="label">[296]</span></a> La garde fut établie aux deux comédies à la rentrée de 1751. +Elle avait toujours existé à l’Opéra.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_297" href="#FNanchor_297"><span class="label">[297]</span></a> Le parterre était debout ; ce ne fut qu’en 1782, dans la +nouvelle salle du faubourg Saint-Germain (l’Odéon), qu’on +installa des bancs pour les spectateurs.</p> +</div> +<p>Dans une administration où tout dépendait des +Gentilshommes, c’était à qui chercherait à conquérir +leurs bonnes grâces ; on peut facilement s’imaginer +le rôle que jouaient les actrices : « Quand donc, +s’écrie Collé indigné, sera-t-on délivré de la tyrannie +de MM. les Gentilshommes, et de leur despotisme +sur la comédie, et de leur mauvais goût, et +de leur ignorance, et de leur libertinage avec les +comédiennes, qui leur fait accorder tout à ces +femmes, ou pour ces femmes, ou à cause de ces +femmes<a id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a> ? »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_298" href="#FNanchor_298"><span class="label">[298]</span></a> 1770. — Clairon dit dans ses <i>Mémoires</i> : « il faut réduire +MM. les Gentilshommes à la simple autorité qu’ils avoient autrefois ; +qu’une place à la Comédie, une part, un emploi, ne soient +plus la récompense de la séduction et de la débauche, que le +public soit seul juge des talents, etc. »</p> +</div> +<p>Les mauvais propos, vrais ou faux, que provoquaient +ces relations, et le scandale qui en résultait, +faisaient dire à Dazincourt<a id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a> : « Nos grands seigneurs +prennent la Comédie française pour leurs +écuries ; ils y mettent leurs juments<a id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_299" href="#FNanchor_299"><span class="label">[299]</span></a> Dazincourt (Joseph-Jean-Baptiste Albouy, dit) (1747-1809). +Il débuta à Paris le 26 mars 1777 avec un grand succès. C’est +lui que Marie-Antoinette choisit comme professeur de déclamation. +Sous Napoléon, il eut la direction des spectacles particuliers. +Il mourut en 1809 après de longues souffrances. « Qu’est-ce +que la vie ? s’écriait-il dans ses moments de tristesse. « Le +fouet, l’indigestion et l’apoplexie. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_300" href="#FNanchor_300"><span class="label">[300]</span></a> 1785, Charles Maurice.</p> +</div> +<p>Il est évident que bien des actrices jouissaient +d’une situation hors de proportion avec leur mérite, +et que, au grand détriment de la Comédie, la faveur +régnait en souveraine au lieu et place de la justice<a id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_301" href="#FNanchor_301"><span class="label">[301]</span></a> Favart raconte un assez joli mot de Mlle Collet, lors de ses +débuts à la comédie italienne. M. de la Ferté, intendant des +Menus, protégeait hautement Mlle Lafond. Piquée de la préférence +accordée à sa camarade, Mlle Collet alla le trouver et lui dit en +pleurant : « Je sais, monsieur, que vous avez des bontés pour +Mlle Lafond, parce qu’elle en a pour vous. Tout le monde dit que +vous voulez me nuire, parce que je n’ai pas voulu, mais ce sont +de vilains propos. Vous savez bien, monsieur, que cela n’est +pas vrai, et que, si vous m’aviez fait l’honneur de me demander +quelque chose, je suis trop attachée à mes devoirs et trop honnête +fille pour avoir osé prendre la liberté de vous refuser. »</p> +</div> +<p>Le despotisme des Gentilshommes s’exerçait du +reste de toutes manières, et ils ne ménageaient pas +plus les intérêts pécuniaires de la Comédie que ses +intérêts moraux. Même aux époques où la situation +du théâtre était la plus précaire<a id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">[302]</a>, ils élevaient la +prétention de faire entrer gratuitement leur famille, +leurs parents, leurs amis ; si on les eût écoutés, la +cour entière aurait toujours assisté gratis au spectacle, +le peuple seul eût payé ses places<a id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a>. C’est ce qui +faisait écrire à Voltaire : « Notre ami Lekain nous +dit que le tripot ne va pas mieux que le reste de la +France ; que les quatre premiers Gentilshommes ont +la grandeur d’âme d’entrer à la Comédie pour rien, +eux, leurs parents, leurs laquais et les commères +de leurs laquais. Cela est tout à fait noble<a id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_302" href="#FNanchor_302"><span class="label">[302]</span></a> A plusieurs reprises dans le cours du dix-huitième siècle, +la situation de la Comédie fut des plus critiques ; le public désertait +la salle et les acteurs jouaient devant des banquettes vides. En +1753, les Comédiens imaginèrent d’ajouter aux pièces du répertoire +des ballets et des pantomimes, dans l’espoir que « les sauts +et les gargouillades » des danseurs ramèneraient la vogue dans +leur salle. « C’est en faveur de ces ballets, écrit Grimm, que le +public semble souffrir encore qu’on lui représente les chefs-d’œuvre +de Corneille, de Racine et de Molière, et c’est pour l’empêcher +d’abandonner entièrement le spectacle de la Nation que les +Comédiens français ont été forcés d’avoir recours à un expédient +si humiliant pour notre goût. » (<i>Corresp. littér.</i>, 15 juillet 1753.) +L’Opéra protesta contre une innovation qui, disait-il, empiétait +sur son privilège, et il fut interdit à la Comédie de continuer ses +ballets. La Comédie s’inclina, mais elle cessa toutes représentations. +En même temps, Mlle Gaussin, à la tête d’une députation, +se rendait à la cour et suppliait le roi de lever l’interdiction. +Louis XV se laissa toucher et autorisa formellement les Comédiens +à posséder une troupe « cabriolante ».</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_303" href="#FNanchor_303"><span class="label">[303]</span></a> On avait toutes les peines du monde à obtenir des grands +seigneurs et des militaires de payer leurs places ; c’est un des +abus contre lequel il fut le plus difficile de réagir.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_304" href="#FNanchor_304"><span class="label">[304]</span></a> Voltaire à d’Argental, 4 avril 1762.</p> +</div> +<p>Cette intervention constante des premiers Gentilshommes +amena souvent des retraites fâcheuses. Bien +des acteurs, blessés d’un mauvais procédé ou d’une +impertinence qu’ils étaient obligés de supporter, +quittèrent la scène. C’est ainsi qu’on perdit Grandval, +qui, mécontent de quelques mots déplacés du +duc de Fronsac, se retira prématurément au grand +détriment du théâtre. Ce fut pis encore quand le duc +d’Aumont s’empara de la direction de la Comédie, à +l’exclusion de ses trois collègues qui consentirent à +cette usurpation.</p> + +<p>« Le public a vu avec chagrin, écrit Grimm<a id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">[305]</a>, +des retraites forcées, des réceptions de sujets sans +talents et sans espérance ; tout a paru se régler +suivant le caprice d’un despote sans goût et sans +lumière… Si le règne de M. d’Aumont dure, il est +à craindre que nous n’ayons bientôt plus de Comédie +française. Les anciens acteurs, les sujets les plus +agréables au public, révoltés d’une tyrannie à laquelle +ils n’étaient point accoutumés, se sont retirés ou +vont se retirer incessamment ;… après quoi on n’aura +plus qu’à mettre la clef à la porte de la Comédie. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_305" href="#FNanchor_305"><span class="label">[305]</span></a> <i>Corresp. littér.</i>, février 1760.</p> +</div> +<p>Le règne despotique du duc d’Aumont inspira à +M. de Cury, intendant des Menus, qui venait d’être +remercié, une parodie assez plaisante de la scène de +Cinna, dans laquelle Auguste délibère s’il retiendra +ou abdiquera l’empire.</p> + +<p>Le duc, fatigué du pouvoir, est sur le point de +résigner ses fonctions ; il consulte Lekain et d’Argental :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Que chacun se retire, et qu’aucun n’entre ici ;</div> +<div class="verse">Vous, Lekain, demeurez, vous, d’Argental, aussi.</div> +<div class="verse">Cet empire absolu que j’ai dans les coulisses</div> +<div class="verse">De chasser les acteurs, d’essayer les actrices,</div> +<div class="verse">Cette grandeur sans borne et cet illustre rang</div> +<div class="verse">Que j’eusse moins brigué s’il eût coûté du sang,</div> +<div class="verse">Enfin tout ce qu’adore, en ma haute fortune,</div> +<div class="verse">Du vil comédien la bassesse importune,</div> +<div class="verse">N’est que de ces beautés dont l’éclat éblouit,</div> +<div class="verse">Et qu’on cesse d’aimer sitôt qu’on en jouit.</div> +<div class="verse">Dans sa possession j’ai trouvé, pour tous charmes,</div> +<div class="verse">D’effroyables soucis, d’éternelles alarmes.</div> +<div class="verse">Le mousquetaire altier m’a montré le bâton<a id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>,</div> +<div class="verse">Le public insolent m’accable de lardon.</div> +<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . .</b></div> +<div class="verse">Voilà, mes chers amis, ce qui me trouble l’âme</div> +<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . .</b></div> +<div class="verse">Ne considérez point cette grandeur suprême,</div> +<div class="verse">Odieuse au public et pesante à moi-même ;</div> +<div class="verse">Suivant vos seuls avis, je serai, cet hiver,</div> +<div class="verse">Ou directeur de troupe ou simple duc et pair.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_306" href="#FNanchor_306"><span class="label">[306]</span></a> Le premier janvier 1760, le duc d’Aumont, qui avait enlevé +aux officiers des mousquetaires leurs entrées à la Comédie, reçut +de ces messieurs une épée dont la lame était collée dans +le fourreau, sur lequel on lisait la devise du rideau du théâtre +italien : <i lang="la" xml:lang="la">Sublato jure nocendi</i>.</p> +</div> +<p>Lekain, « mettant bas » le respect qui pourrait +l’empêcher d’oser émettre un avis complètement sincère, +supplie le duc de rester dans l’intérêt de la +Comédie. « Qu’importent les criailleries du parterre, +dit-il, n’avons-nous pas la garde ? »</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Que l’amour du bon goût, que la pitié vous touche !</div> +<div class="verse">Notre troupe à genoux vous parle par ma bouche.</div> +<div class="verse">Considérez combien vous nous avez coûté !</div> +<div class="verse">Non que nous vous croyions avoir trop acheté,</div> +<div class="verse">De l’argent qu’elle perd la troupe est trop payée,</div> +<div class="verse">Mais, la quittant ainsi, vous l’auriez ruinée.</div> +<div class="verse">Conservez-la, seigneur, en lui faisant un maître</div> +<div class="verse">Sous lequel sa splendeur sans doute va renaître.</div> +</div> + +</div> +<p>Le duc d’Aumont persuadé se décide à garder +l’empire tragique.</p> + +<p>Cette parodie fut attribuée à Marmontel, qui en +était fort innocent ; mais M. d’Aumont, exaspéré du +persiflage, fit envoyer l’auteur supposé à la Bastille +et de plus il obtint qu’on lui enlevât le privilège du +<i>Mercure</i>, c’est-à-dire son pain.</p> + +<p>Les pouvoirs des Gentilshommes ne devaient +d’abord s’étendre que sur ce qui regardait le service +de la Comédie française ; mais quand la comédie +italienne en s’établissant à Paris, en 1716, eut reçu +un privilège, une subvention, et fut devenue troupe +royale, elle tomba tout naturellement sous le même +joug ; comme au Théâtre français, les Gentilshommes +donnaient les ordres de début, et intervenaient sans +cesse dans l’administration<a id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_307" href="#FNanchor_307"><span class="label">[307]</span></a> Il y avait des parts comme à la Comédie française, et les +acteurs se partageaient les bénéfices. La police du théâtre était +confiée à trois semainiers, qui veillaient également à l’exécution +des règlements. La comédie italienne possédait une troupe de +ballets.</p> +</div> +<p>L’Académie royale de musique<a id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a> était soumise à +l’autorité directe du ministre de la maison du roi ; +administrée d’abord par des directeurs privilégiés, +elle fut en 1749 confiée à la prévôté des marchands, +qui en garda la direction jusqu’en 1776<a id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">[309]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_308" href="#FNanchor_308"><span class="label">[308]</span></a> L’Opéra était établi au théâtre du Palais-Royal depuis 1673 ; +il y resta jusqu’en 1763. Brûlé à cette époque, on le transporta +aux Tuileries. En 1770, la nouvelle salle, élevée place du Palais-Royal, +fut inaugurée. Brûlée encore en 1781, on la reconstruisit +à la porte Saint-Martin.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_309" href="#FNanchor_309"><span class="label">[309]</span></a> Elle afferma le théâtre de 1757 à 1776. A cette époque on lui +enleva l’administration et le privilège ; et jusqu’en 1789 l’Opéra +fut dirigé par un comité nommé par le roi. Sa Majesté fut à +plusieurs reprises obligée d’intervenir pour combler les déficits.</p> +</div> +<p>L’autorité des Gentilshommes ne s’exerçait pas +seulement sur les théâtres de Paris ; elle s’étendait +encore, dans une certaine mesure, sur le reste de +la France ; ils avaient le droit d’enlever aux scènes +de province<a id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a> tous les acteurs qu’ils jugeaient en +état de figurer sur un des trois théâtres royaux<a id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_310" href="#FNanchor_310"><span class="label">[310]</span></a> Les théâtres royaux possédaient également le droit souverain +d’enlever aux autres scènes, pour se les approprier, toutes +les pièces à leur convenance.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_311" href="#FNanchor_311"><span class="label">[311]</span></a> En province les théâtres se trouvaient placés sous la juridiction +des magistrats municipaux.</p> +</div> +<p>Tous ces pouvoirs extraordinaires étaient admis +sans discussion et ils furent exercés journellement +jusqu’en 1789.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c16">XVI<br> +<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Peu de sympathie du public pour les comédiens. — Attaque +de J.-J. Rousseau. — Réponse de d’Alembert. — Intervention +de Voltaire. — Son opinion sur les comédiens et le +théâtre.</p> + + +<p>Les traitements rigoureux, presque barbares, que +l’Église et la société civile infligeaient aux comédiens +pendant le dix-huitième siècle, ne paraissent pas +avoir soulevé l’indignation publique. Le préjugé contre +eux avait poussé de si profondes racines, on s’était +depuis longtemps si bien habitué à les considérer +comme hors la loi, qu’on ne s’inquiétait guère de ce +qui leur advenait et qu’à leur égard tout paraissait +naturel et légitime. On trouvait fort bon, il est vrai, +de jouir de leurs talents, on les encourageait par des +applaudissements unanimes, mais quant à modifier +leur situation sociale, quant à faire disparaître le +ridicule anathème qui pesait sur eux, nul n’y songeait +et ne s’en souciait. Sur ce point l’opinion leur +était manifestement hostile, et loin de les soutenir +dans leurs revendications, elle s’y montrait toujours +défavorable.</p> + +<p>La bourgeoisie qu’irritaient leurs succès à la cour +et à la ville, les décriait volontiers et si les grands +les entouraient d’excessives adulations, ils trouvaient +en même temps fort avantageux de les maintenir +dans un véritable état d’ilotisme. Seule la petite +secte philosophique leur montrait quelque sympathie +et paraissait ne pas vouloir les oublier dans la campagne +qu’elle venait d’entreprendre contre les injustices +et les préjugés de l’époque.</p> + +<p>Les témoignages contemporains montrent à quel +point était poussé le mauvais vouloir à l’égard des +gens de théâtre.</p> + +<p>« Quant au rang que tient dans l’ordre de la société +un comédien, dit Collé, j’avoue que le préjugé +l’a réglé et qu’il lui a assigné sa place au-dessus de +celle du bourreau, en la jugeant pourtant moins nécessaire. +Cependant, sans adopter un préjugé aveugle +qui pousse les choses au delà du but, il faut convenir +néanmoins que le mépris que l’on a pour un histrion +est assez bien fondé sur la bassesse d’une profession +ou plutôt d’un métier dans lequel l’homme qui +l’exerce est obligé de me faire rire pour mon argent.</p> + +<p>« Les mœurs de toute cette race-là ont d’ailleurs +augmenté infiniment ce mépris de préjugé que l’on +a pour leur art et il a passé à leurs personnes. Je sais +bien que nos petits philosophes ont des raisonnements +tout faits, dans leurs manufactures métaphysiques, +pour saper par le fondement ce préjugé-là et +beaucoup d’autres, qui, même comme préjugés, +sont fort utiles ; mais en donnant des preuves convaincantes +aux hommes, on ne les amène pas à avoir +de la considération pour des gens auxquels on a voué +un mépris né avec nous. Pour déraciner en nous +ce mépris, il faudroit imaginer une abstraction métaphysique +par laquelle nous verrions un comédien +parfaitement honnête homme, et qui n’auroit d’autre +tare que de s’être fait comédien, et c’est ce qui +ne s’est point encore rencontré parmi nous. »</p> + +<p>Cette question du théâtre, et de la situation sociale +qui devait être faite à ses interprètes, est une de celles +qui ont le plus vivement passionné les deux derniers +siècles. Au dix-septième, la discussion était restée +entre théologiens ; au dix-huitième, les philosophes +interviennent et c’est entre eux que se poursuit +une querelle qui, pour l’Église, n’a plus de +raison d’être puisque sa doctrine fait loi.</p> + +<p>La société civile et la société religieuse allaient +trouver un auxiliaire inattendu dans un philosophe +qui jusqu’alors n’avait pas passé pour un ennemi +déclaré des spectacles, bien au contraire. Après avoir +fait représenter des opéras, des ballets, des comédies, +J.-J. Rousseau, fidèle à son goût pour la contradiction, +fut saisi tout à coup de la plus vertueuse indignation +contre l’art dramatique. Non content de se tenir +désormais à l’écart de cet art funeste, il voulut en +détourner son prochain, et c’est ainsi qu’il fut +amené à écrire la <i>Lettre sur les spectacles</i>. Cette +lettre répondait à l’article <span class="sc">Genève</span> de d’Alembert, +dans lequel l’encyclopédiste avait émis le vœu de +voir un théâtre s’élever dans la cité de Calvin.</p> + +<p>L’opinion de Rousseau n’admet pas d’ambiguïté : +« L’effet du théâtre, dit-il, est de donner une nouvelle +énergie à toutes les passions… Tout est mauvais +et pernicieux dans la comédie. Plus elle est +agréable, plus son effet est funeste aux mœurs. Qui +peut disconvenir que le théâtre de Molière ne soit +une école de vices et de mauvaises mœurs, plus +dangereuse que les livres mêmes où l’on fait profession +de les enseigner ? » Les écrivains religieux +les plus austères ne parlaient pas autrement.</p> + +<p>Le philosophe ne se borna pas à publier une diatribe +contre les spectacles ; il s’attaqua avec violence +aux interprètes tragiques et comiques. Pour +lui la profession de comédien est infâme et la conduite +de ceux qui l’exercent ne l’explique que trop. +« En commençant par observer les faits, avant de +raisonner sur les causes, dit-il, je vois en général que +l’état de comédien est un état de licence et de mauvaises +mœurs ; que les hommes y sont livrés au désordre ; +que les femmes y mènent une vie scandaleuse ; +que les uns et les autres, avares et prodigues tout +à la fois, toujours accablés de dettes, et toujours +versant l’argent à pleines mains, sont aussi peu retenus +sur leurs dissipations que peu scrupuleux sur +les moyens d’y pourvoir. Je vois encore que par tout +pays leur profession est déshonorante ; que ceux +qui l’exercent, excommuniés ou non, sont partout +méprisés, et qu’à Paris même, où ils ont plus de considération +et une meilleure conduite que partout +ailleurs, un bourgeois craindrait de fréquenter ces +mêmes comédiens qu’on voit tous les jours à la table +des grands. »</p> + +<p>Voilà des faits incontestables. Il est possible, +poursuit le philosophe, que ce ne soient là que des +préjugés, mais ces préjugés sont universels.</p> + +<p>Avant de s’élever contre ce préjugé, il faut premièrement +s’assurer « si ce n’est qu’un préjugé, +et si la profession de comédien n’est pas en effet +déshonorante en elle-même. Qu’est-ce que le talent +du comédien ? L’art de se contrefaire, de revêtir un +autre caractère que le sien, de paraître différent de +ce qu’on est, de se passionner de sang-froid, etc… +Qu’est-ce que la profession du comédien ? Un métier, +par lequel il se donne en représentation pour de +l’argent, se soumet à l’ignominie et aux affronts +qu’on achète le droit de lui faire, et met publiquement +sa personne en vente. J’adjure tout homme +sincère de dire s’il ne sent pas au fond de son âme +qu’il y a dans ce trafic de soi-même quelque chose +de servile et de bas. »</p> + +<p>Rousseau en conclut que l’esprit que le comédien +reçoit de son état est « un mélange de bassesse, de +fausseté, de ridicule orgueil et d’indigne avilissement, +qui le rend propre à toutes sortes de personnages, +hors le plus noble de tous, celui d’homme, +qu’il abandonne. »</p> + +<p>Mais ce n’est pas tout. De ce que le comédien +représente des passions qu’il n’éprouve pas en réalité, +de ce qu’il cultive un art où l’imitation joue le +plus grand rôle, le philosophe genevois tire des conclusions +réellement stupéfiantes. Il se demande avec +anxiété : « Ces hommes si bien parés, si bien exercés +au ton de la galanterie et aux accents de la +passion, n’abuseront-ils jamais de cet art pour +séduire de jeunes personnes ? Ces valets filous, si +subtils de la langue et de la main sur la scène, dans +les besoins d’un métier plus dispendieux que lucratif, +n’auront-ils jamais de distractions utiles ? Ne +prendront-ils jamais la bourse d’un fils prodigue ou +d’un père avare pour celle de Léandre ou d’Argan ? +Partout la tentation de mal faire augmente avec la +facilité, et il faut que les comédiens soient plus vertueux +que les autres hommes s’ils ne sont pas plus +corrompus. »</p> + +<p>Jean-Jacques n’admet même pas que la morale +puisse exister dans un état aussi dangereux : forcément, +fatalement, la comédienne est condamnée au +vice ; « celle qui se met à prix en représentation s’y +mettra bientôt en personne. »</p> + +<p>« Quoi ! dit-il, malgré mille timides précautions, +une femme honnête et sage, exposée au moindre +danger, a bien de la peine encore à se conserver un +cœur à l’épreuve ; et ces jeunes personnes audacieuses, +sans autre éducation qu’un système de +coquetterie et des rôles amoureux, dans une parure +très peu modeste, sans cesse entourées d’une jeunesse +ardente et téméraire, au milieu des douces +voix de l’amour et du plaisir, résisteront-elles à leur +âge, à leur cœur, aux objets qui les environnent, +aux discours qu’on leur tient, aux occasions toujours +renaissantes et à l’or auquel elles sont d’avance à +demi vendues ? »</p> + +<p>Dans de pareilles conditions Rousseau estime que +la résistance est impossible. Que penser d’une profession +qui par son essence même ne vous permet +pas de rester vertueux ?</p> + +<p>Mais il ne s’agit ici que des comédiennes. Les comédiens +trouvent-ils grâce auprès du philosophe ? +Pas davantage, et à ses yeux leur vertu n’est pas plus +en sûreté que celle de leurs camarades : « Je n’ai +pas besoin, je crois, d’expliquer comment le désordre +des actrices entraîne celui des acteurs… Je +n’ai pas besoin de montrer comment d’un état déshonorant +naissent des sentiments déshonnêtes, ni +comment des vices divisent ceux que l’intérêt commun +devrait réunir. »</p> + +<p>Quel remède porter à tant de maux ? Ne pourrait-on +par des lois sévères réformer le théâtre et les +mœurs des comédiens ? Ce serait peine perdue. +« Quand les maux de l’homme lui viennent de sa nature +ou d’une manière de vivre qu’il ne peut changer, +les médecins les préviennent-ils ? Défendre au comédien +d’être vicieux, c’est défendre à l’homme d’être +malade. »</p> + +<p>C’est à cette conclusion consolante que s’arrête le +philosophe genevois. Pour lui, le seul moyen efficace +de moraliser la scène est de faire disparaître la +cause, c’est-à-dire de supprimer le théâtre.</p> + +<p>D’Alembert prit la peine de répliquer et de réfuter +les singulières théories de Jean-Jacques : « La plupart +des orateurs chrétiens en attaquant la comédie, +riposta-t-il malicieusement, condamnent ce qu’ils ne +connaissent pas. Vous avez au contraire étudié, +analysé, composé vous-même, pour en mieux juger +les effets, le poison dangereux dont vous cherchez à +nous préserver ; et vous décriez nos pièces de théâtre +avec l’avantage non seulement d’en avoir vu, +mais d’en avoir fait. »</p> + +<p>Sans vouloir suivre l’encyclopédiste dans son +argumentation, nous citerons cependant le curieux +passage qu’il consacre aux femmes de théâtre. Ne +gardant pas plus de mesure dans sa défense que Jean-Jacques +dans son attaque, d’Alembert croit pouvoir +se porter garant de la vertu des comédiennes avec +une assurance qui frise le ridicule.</p> + +<p>« La chasteté des comédiennes, j’en conviens avec +vous, dit-il, est plus exposée que celle des femmes +du monde, mais aussi la gloire de vaincre en sera +plus grande : il n’est pas rare d’en voir qui résistent +longtemps, et il serait plus commun d’en trouver +qui résistassent toujours, si elles n’étaient découragées +de la continence par le peu de considération +qu’elles en retirent… Qu’on accorde des distinctions +aux comédiennes sages, et ce sera, j’ose le prédire +l’ordre de l’État le plus sévère dans ses mœurs. »</p> + +<p>D’Alembert ne fut pas le seul à relever les singulières +imputations de Jean-Jacques. La <i>Lettre sur +les spectacles</i> avait soulevé dans le monde des +théâtres une émotion indescriptible ; les extraits que +l’on vient de lire ne l’expliquent que trop aisément. +L’indignation était générale et plusieurs comédiens +prirent la plume pour réfuter des articulations calomnieuses. +Un certain Laval, entre autres, publia, pour +réhabiliter sa profession, une brochure dont les arguments +ne manquaient ni de justesse ni de valeur<a id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_312" href="#FNanchor_312"><span class="label">[312]</span></a> L’ouvrage de Rousseau provoqua une foule de réfutations, +dont on peut trouver la liste dans les <i>Lettres sur les spectacles</i> +par M. Desprez de Boissy. Paris, 1773.</p> +</div> +<p>Ce débat sur la considération que méritaient les +gens de théâtre n’était pas nouveau ; il avait déjà +soulevé des discussions passionnées. Quelques années +auparavant, les comédiens, violemment attaqués +par l’abbé Desfontaines<a id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a>, étaient eux-même entrés +dans la lice et avaient fait composer en leur honneur +un petit opuscule<a id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">[314]</a> destiné à mettre en relief leurs +mérites et leurs vertus ; mais leurs arguments, +quelque excellents qu’ils pussent être, avaient le tort +de venir de la partie intéressée et se trouvaient par +conséquent d’avance frappés de nullité. Heureusement +pour eux les acteurs avaient trouvé des +défenseurs dans le parti encyclopédique, et, à leur +tête, le plus puissant de tous, l’homme le plus +capable d’abattre un préjugé et de faire triompher +la vérité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_313" href="#FNanchor_313"><span class="label">[313]</span></a> L’abbé Desfontaines avait d’abord été au mieux avec les +comédiens, qui l’avaient même chargé de répondre à une attaque +de Riccoboni ; il écrivit dans ce but les <i>Lettres d’un Garçon +de café</i>, où il réhabilitait la profession du théâtre. Pour reconnaître +ce service, les Comédiens français « donnèrent à l’auteur +une somme d’argent, le régalèrent et lui accordèrent ses entrées +gratuites. » Mais Desfontaines se brouilla avec Voltaire et l’irascible +philosophe exigea des comédiens une rupture complète +avec l’abbé. Le 9 août 1742, à la première représentation de +<i>Mahomet</i>, Desfontaines fut consigné à la porte du théâtre. Furieux +de cette injure, il publia des <i>Observations sur les écrits modernes</i> +où il couvrait d’injures les comédiens. Mme de Vaudreuil +disait un jour à l’abbé : « Vous ne craignez donc pas les ennemis ? » +« Dieu m’en garde, répondit-il, c’est toute ma fortune. » +(<i>Tablettes d’un gentilhomme sous Louis XV.</i>)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_314" href="#FNanchor_314"><span class="label">[314]</span></a> Il portait le titre de <i>Lettre d’un comédien de Paris à un +de ses camarades en province</i>. Bruxelles, 1742. L’auteur était +M. Janvier de Flinville.</p> +</div> +<p>Depuis les vers indignés que lui avait inspirés le +traitement barbare infligé aux restes de Mlle Lecouvreur, +Voltaire, en toute occasion, s’était efforcé +de lutter contre le préjugé qui mettait hors la +loi les gens de théâtre. Il était doublement dans +son rôle en agissant ainsi : lui qui ne pouvait supporter +l’injustice, qui toujours prit parti pour l’opprimé, +ne devait pas voir de sang-froid l’indignité +dont étaient frappés, au mépris de toute équité, des +hommes respectables qu’il estimait et qu’il regardait +comme ses amis.</p> + +<p>Mais il y avait encore une autre raison pour qu’il +cherchât à faire revenir son siècle sur d’absurdes +préventions. N’était-il pas le premier auteur dramatique +de l’époque et ces hommes si maltraités, si +avilis, n’étaient-ils pas chaque jour ses interprètes ? +Cette seule raison eût été suffisante pour motiver +son intervention active, pressante, incessante.</p> + +<p>Dès 1738, répondant à Mlle Quinault qui l’engageait +à composer de nouvelles tragédies, il lui parlait +du dégoût qu’il éprouvait et de son désir de se dérober +aux fureurs de l’envie et aux jugements inconsidérés +des hommes.</p> + +<p>« Personne n’était plus capable que vous, lui écrivait-il, +de donner quelque considération à l’état +charmant que vous ennoblissez tous les jours. Mais +ce bel état en est-il moins décrié par les bigots, +moins indifférent aux personnes de la cour ? Et répand-on +moins d’opprobre sur un état qui demande +des lumières, de l’éducation, des talents, sur une +étude et sur un art qui n’enseigne que la morale, +les bienséances et les vertus ?</p> + +<p>« J’ai toujours été indigné<a id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a> pour vous et pour +moi que des travaux si difficiles et si utiles fussent +payés de tant d’ingratitude, mais à présent mon +indignation est changée en découragement. Je ne +réformerai point les abus du monde ; il vaut mieux +y renoncer. Le public est une bête féroce : il faut +l’enchaîner ou la fuir. Je n’ai point de chaînes pour +elle, mais j’ai le secret de la retraite… »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_315" href="#FNanchor_315"><span class="label">[315]</span></a> A Mlle Quinault. Cirey, 16 août 1738.</p> +</div> +<p>En toute occasion il faisait le panégyrique des comédiens ; +il ne cessait de s’élever contre les rigueurs +dont ils étaient victimes, rigueurs souvent même contradictoires +et qui nous couvraient de ridicule aux +yeux des étrangers.</p> + +<p>« Lorsque les Italiens et les Anglais, disait-il<a id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor">[316]</a>, +apprennent que l’on excommunie des personnes gagées +par le roi…, qu’on déclare œuvres du démon +des pièces revues par les magistrats les plus sévères +et représentées devant une reine vertueuse, que voulez-vous +qu’ils pensent de notre nation, et comment +peuvent-ils concevoir, ou que nos lois autorisent un +art déclaré si infâme, ou qu’on ose marquer de tant +d’infamie un art autorisé par les lois, récompensé +par les souverains, cultivé par les plus grands hommes<a id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a> ? »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_316" href="#FNanchor_316"><span class="label">[316]</span></a> <i>Lettres philosophiques</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_317" href="#FNanchor_317"><span class="label">[317]</span></a> L’abbé de Latour, qui n’est jamais à bout d’arguments quand +il s’agit des comédiens, prévoit cette objection et y répond : « Il +n’y a pas inconséquence, dit-il, à déshonorer des gens qu’on +protège, qu’on paye, qu’on pensionne, car il est à propos quelquefois +que l’État encourage et protège des professions déshonorantes +mais utiles, sans que ceux qui les exercent en doivent +être plus considérés pour cela. »</p> +</div> +<p>Le châtelain de Ferney défendait le théâtre avec +non moins d’énergie que ses interprètes ; et il ne +pouvait concevoir comment des hommes étaient assez +insensés pour attaquer un art qui ne pouvait +produire que de bons et salutaires effets. « Il vaut +mieux voir l’<i>Œdipe</i> de Sophocle, mandait-il au marquis +Albergati Capacelli, que de perdre au jeu la +nourriture de ses enfants, son temps dans un café, +sa raison dans un cabaret, sa santé dans des réduits +de débauche, et toute la douceur de sa vie dans le +besoin et dans la privation des plaisirs de l’esprit<a id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor">[318]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_318" href="#FNanchor_318"><span class="label">[318]</span></a> 23 décembre 1760.</p> +</div> +<p>Voltaire depuis plusieurs années habitait près de +Genève ; il avait vainement tenté d’acclimater l’art +dramatique dans la Rome protestante. Furieux de sa +déconvenue et des tracasseries que le clergé calviniste +ne cessait de lui susciter à propos de ses +représentations de Tournay et de Ferney, il accusait +volontiers les réformateurs des infortunes du +théâtre et des comédiens.</p> + +<p>« Ce sont les hérétiques, il le faut avouer, +s’écriait-il, qui ont commencé à se déchaîner contre +le plus beau de tous les arts. Léon X ressuscitait la +scène tragique ; il n’en fallait pas davantage aux +prétendus réformateurs pour crier : A l’œuvre de +Satan ! Aussi la ville de Genève et plusieurs illustres +bourgades de Suisse ont été cent cinquante ans sans +souffrir chez elles un violon. Quelques catholiques +un peu visigoths, de deçà les monts, craignirent les +reproches des réformateurs et crièrent aussi haut +qu’eux. Ainsi peu à peu s’établit dans notre France +la mode de diffamer César et Pompée, et de refuser +certaines cérémonies à certaines personnes gagées +par le roi et travaillant sous les yeux du magistrat<a id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_319" href="#FNanchor_319"><span class="label">[319]</span></a> <i>Police des spectacles.</i></p> +</div> +<p>Le philosophe de Ferney n’avait garde de laisser +dans l’oubli la contradiction si choquante qui existait +entre Paris et Rome :</p> + +<p>« Rome, de qui nous avons appris notre catéchisme, +n’en use point comme nous, disait-il ; elle +a su toujours tempérer les lois selon les temps et +selon les besoins ; elle a su distinguer les bateleurs +effrontés, qu’on censurait autrefois avec raison, d’avec +les pièces de théâtre de Trissin et de plusieurs évêques +et cardinaux qui ont aidé à ressusciter la tragédie. +Aujourd’hui même on représente à Rome publiquement +des comédies dans des maisons religieuses. +Les dames y vont sans scandale ; on ne croit point +que des dialogues récités sur des planches soient +une infamie diabolique. On a vu jusqu’à la pièce de +<i>Georges Dandin</i> exécutée à Rome par des religieuses, +en présence d’une foule d’ecclésiastiques et de +dames. Les sages Romains se gardent bien surtout +d’excommunier ces messieurs qui chantent le dessus +dans les opéras italiens ; car, en vérité, c’est bien +assez d’être châtré dans ce monde, sans être encore +damné dans l’autre. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c17">XVII<br> +<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Clairon prend en main la cause des comédiens. — Mémoire +de Huerne de la Mothe. — Il est condamné par le +Parlement. — Indignation de Voltaire. — L’abbé Grizel et +l’Intendant des Menus.</p> + + +<p>Les comédiens ne se résignaient pas sans peine à +la situation douloureuse qui leur était faite, et à plusieurs +reprises, pendant le dix-huitième siècle, ils cherchèrent +à conquérir les droits que la société civile +et la société religieuse leur refusaient obstinément.</p> + +<p>Une actrice en particulier, Mlle Clairon, se montrait +plus affectée que tout autre de l’indignité dont sa +profession était frappée ; c’est elle qui, la première, +osa se révolter contre un injuste traitement et +s’élever ouvertement contre l’opprobre dont on +couvrait sa profession. Par la place considérable +qu’elle tenait à la Comédie, par la gloire dont elle +était environnée, par l’enthousiasme que le public +lui témoignait, l’illustre tragédienne paraissait plus +en situation que personne de se faire écouter et +d’amener quelque heureux changement dans une +situation vraiment intolérable.</p> + +<p>En 1760, elle se décida à prendre en main la cause +des comédiens ; mais, estimant fort judicieusement +qu’à chaque jour suffit sa peine, elle se contenta de +protester tout d’abord contre l’excommunication +dont les gens de sa caste restaient frappés. Elle supposait +avec raison que le jour où l’Église ne persisterait +plus dans ses censures, l’État ne tarderait pas à +l’imiter. Se défiant de ses propres talents, la tragédienne +se borna à jeter quelques notes sur le papier +et elle les confia à un avocat au Parlement, M. Huerne +de la Mothe, en le priant d’exposer dans un lumineux +mémoire toutes les raisons qui militaient en +faveur de la réhabilitation religieuse des gens de +théâtre. Sous l’empire, s’il faut l’en croire, des scrupules +religieux qui tourmentaient sa conscience, elle +écrivit à son avocat :</p> + +<p>« Monsieur, la confiance que j’ai en vos lumières et +la juste douleur que me cause l’excommunication et, +par conséquent, l’infamie qu’on attache à mon état, +me fait vous prier de jeter les yeux sur les mémoires +ci-joints.</p> + +<p>« Née citoyenne, élevée dans la religion chrétienne +catholique que suivaient mes pères, je respecte ses +ministres, je suis soumise aux décisions de l’Église. +D’après cette profession de foi, et ce que j’ai pu +rassembler de preuves, de titres pour et contre ma +profession, voyez sans me flatter ce que je dois +espérer ou craindre. Quelque chose que vous +décidiez, je vous aurai la plus grande obligation de +fixer mon incertitude ; elle est affreuse pour une +âme pénétrée de ses devoirs<a id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor">[320]</a>… »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_320" href="#FNanchor_320"><span class="label">[320]</span></a> Clairon dans ses <i>Mémoires</i> prétend à tort n’avoir eu qu’une +part très indirecte à la publication du travail de Huerne.</p> +</div> +<p>Se conformant aux instructions de la comédienne, +Huerne résuma la question dans une brochure qu’il +intitula : <i>Liberté de la France contre le pouvoir +arbitraire de l’excommunication</i>. Il reprenait tout +ce qui avait déjà été dit sur le sujet par Voltaire et +les quelques personnes qui s’en étaient occupées ; +mais il avait le tort de le dire en moins bons termes. +L’auteur affirmait qu’il n’existait contre les comédiens +aucunes lois formelles de l’Église et il mettait +le clergé au défi de les produire ; il assurait en +outre que l’excommunication n’était valable que sous +certaines conditions dont aucune n’avait été remplie.</p> + +<p>A ce propos, il entrait dans une discussion interminable +et absolument incompréhensible sur les pouvoirs +que possédait l’Église en France au point de +vue de l’excommunication.</p> + +<p>Ce travail aussi diffus que long ne fut pas accueilli +avec faveur. « Le mémoire de Huerne, dit Grimm, +est d’un imbécile, et si cruellement fait et si mal +écrit, qu’il n’est pas possible d’en soutenir la lecture. » +« Comment lire sans se fâcher, s’écrie Voltaire, +le détestable style du détestable avocat qui +a fait un mémoire si illisible<a id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor">[321]</a> ? »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_321" href="#FNanchor_321"><span class="label">[321]</span></a> A d’Argental, 27 avril 1761.</p> +</div> +<p>Malheureusement pour lui, Huerne, entraîné par +son sujet, avait parlé en termes peu mesurés du cardinal +de Noailles et de l’Église en général. C’était +une grave imprudence, on le lui fit bien voir. Les +avocats s’empressèrent de repousser de leur corps +un confrère aussi compromettant, et d’eux-mêmes +ils le déférèrent au Parlement en y dénonçant son +ouvrage. Le bâtonnier des avocats, vu la gravité de +l’affaire, porta lui-même la parole devant le Parlement +et il qualifia en termes indignés les piteuses +élucubrations de son collègue.</p> + +<p>« Il n’y a aucune de ces pièces, s’écria-t-il, où il n’y +ait du venin ; nous oserions même assurer qu’à +chaque page il a des propos inconvenants et des erreurs +ou des impiétés… C’est une critique indécente +de tout ce qui condamne la comédie et frappe sur les +acteurs ; ce n’est qu’un tissu de propositions scandaleuses, +de principes erronés, de fausses maximes et +de propos injurieux à la religion, contraires aux +bonnes mœurs, attentatoires aux deux puissances… +Le tout est un ouvrage de ténèbres… »</p> + +<p>Après le bâtonnier des avocats, M<sup>e</sup> Omer Joly de +Fleury, avocat général, demanda la parole, et il requit +une condamnation sévère contre l’audacieux +apologiste des comédiens. Sur ses conclusions on prit +un arrêté qui condamnait le livre à être lacéré et +brûlé par la main de l’exécuteur de la haute justice +et ordonnait que ledit Huerne de la Mothe serait et +demeurerait rayé du tableau des avocats<a id="FNanchor_322" href="#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_322" href="#FNanchor_322"><span class="label">[322]</span></a> 11 mai 1761.</p> +</div> +<p>La sentence prononcée, le premier président fit un +petit compliment de circonstance au bâtonnier et aux +avocats en les félicitant de leur zèle pour tout ce qui +intéressait l’ordre public et la discipline du barreau.</p> + +<p>Le lendemain l’exécution eut lieu dans la cour +du Palais, au pied du grand escalier. En apprenant +cet autodafé, Voltaire écrivait à Helvétius : « Voilà +un pauvre bavard rayé du tableau des bavards, et la +consultation de Mlle Clairon incendiée. Une pauvre +fille demande à être chrétienne et on ne veut pas +qu’elle le soit. Eh ! messieurs les inquisiteurs, accordez-vous +donc ! »</p> + +<p>Clairon comprit que la cause qui lui tenait tant +au cœur n’était pas encore mûre pour la discussion, +et elle se résigna à attendre des jours meilleurs. +Elle ne voulut pas cependant avoir le dessous, du +moins aux yeux du public, dans une affaire qui +avait fait un bruit énorme, et laisser sur le pavé celui +qui s’était compromis pour elle. Elle alla trouver +le duc de Choiseul et sollicita un dédommagement +en faveur de Huerne de la Mothe.</p> + +<p>Le duc, en homme d’esprit, lui répondit que +ceux qui avaient condamné l’ouvrage n’avaient probablement +jamais été à la Comédie, et il s’empressa +de créer dans son ministère un bureau particulier +à la tête duquel il plaça l’avocat des comédiens avec +3800 livres d’appointements et un logement à +Versailles.</p> + +<p>L’ouvrage de Huerne provoqua un certain nombre +de réponses, et le sujet devint d’actualité. On ne +voyait plus que brochures pour ou contre les comédiens.</p> + +<p>Chevrier<a id="FNanchor_323" href="#Footnote_323" class="fnanchor">[323]</a>, qui rédigeait l’<i>Observateur des spectacles</i>, +publia dans son journal une lettre assez plaisante +d’un soi-disant marchand d’étoffes de la rue +Saint-Honoré. Cet honorable commerçant avait lu, +pour son malheur, une brochure intitulée : <i>Examen +des motifs des condamnations prononcées contre +les comédiens</i>, et aussitôt ses scrupules s’étaient +éveillés. La lettre est adressée à un docteur de Sorbonne, +auquel il soumet le cas qui trouble sa quiétude :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_323" href="#FNanchor_323"><span class="label">[323]</span></a> « M. de Chevrier, lit-on dans les <i>Anecdotes dramatiques</i>, +partit le 2 juillet pour Amsterdam. Il descendit à l’hôtel de Turenne +et se coucha à onze heures après un copieux souper. A +trois heures du matin, il fut incommodé ; il se leva, on vint le +soigner, tout à coup il s’écria : « Je n’en puis plus, j’étouffe », +et dans l’instant il fit la grimace au plancher. Le chirurgien +arriva au moment qu’il venoit d’expirer ; il parut étonné qu’un +auteur se soit avisé de mourir d’une indigestion. Effectivement +cela est impertinent :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Un prélat peut mourir d’un coulis trop épais,</div> +<div class="verse">Mais un auteur, ô temps, ô mœurs, ô siècle !… »</div> +</div> + +</div></div> +<p>« Monsieur, je viens de parcourir un livre qui +alarme ma conscience ; le casuiste qui a composé +l’ouvrage dont j’ai l’honneur de vous entretenir ne +condamne point la comédie en elle-même, et j’en +suis charmé, car j’aime à rire, mais il soutient que +les condamnations prononcées par l’Église contre les +comédiens sont justes, parce que le spectacle est une +assemblée où des objets mondains s’offrent aux +yeux, touchent le cœur, et le font passer du scandale +au crime.</p> + +<p>« Le rôle que je joue dans ma boutique m’intimide +autant que si je représentais sur le théâtre +de la Comédie française.</p> + +<p>« Je ne puis plus ouvrir ma boutique sans risquer +mon salut ; j’ai huit enfants, je vends en conscience ; +ayez la bonté de m’indiquer la voie que je dois +suivre, car enfin je suis damné, s’il est vrai que +ceux qui tiennent des assemblées ou des objets mondains, +etc…, essuient ce funeste sort.</p> + +<p>« Les comédiens sont autorisés par le prince à +représenter leurs pièces ; je vends mes étoffes avec +privilège. L’affiche annonce le spectacle du jour, +et les acteurs n’obligent personne à y venir ; plus +coupable qu’eux dans cette circonstance, j’ai, indépendamment +de mon enseigne, qui avertit les passants, +une femme et deux filles jolies dont les discours +agaçants et les yeux tendres attirent les chalands : +ils entrent, de jolies femmes arrivent, et +voilà le moment critique pour ma conscience…</p> + +<p>« Encore un coup, monsieur, je ne décide point +si ces proscriptions sont fondées, mais je suis malheureusement +autorisé à penser que les mêmes peines +me menacent avec plus de raison encore, +puisque ma boutique, que je suis obligé d’ouvrir à +tout le monde, et le luxe dont je dois augmenter le +progrès pour le soutien de mon commerce, me +rendent bien plus coupable que les comédiens à +qui on reproche les mêmes inconvénients.</p> + +<p>« Daignez me retirer de cet abîme en me persuadant +que je puis vendre des étoffes en conscience, +sans craindre les foudres de l’Église romaine. »</p> + +<p>Dès qu’il connut les événements qui se passaient +à Paris, Voltaire ne put s’empêcher de protester +avec indignation contre le jugement du Parlement ; +en même temps il cherchait par ses témoignages +d’estime et d’affection à consoler les comédiens de +leur mésaventure et à mettre un peu de baume sur +une blessure que les récentes discussions venaient +de raviver cruellement.</p> + +<p>S’adressant à Lekain il lui dit :</p> + +<p>« Mon cher Roscius, je vous écris rarement. La +poste est trop chère pour vous faire payer des lettres +inutiles.</p> + +<p>« J’ai lu le mémoire de votre avocat contre les +excommuniants. Il y a des choses dont il est à souhaiter +qu’il eût été mieux informé. J’avais écrit, +il y a quelques années au confesseur du pape, à un +théologien pantalon de Venise, à un preti buggerone +de Florence et à un autre de Rome pour avoir des autorités +sur cette matière ; je crois que je remis les +réponses entre les mains de M. d’Argental.</p> + +<p>« Cette excommunication est un reste de la barbarie +absurde dans laquelle nous avons croupi. Cela +fait détester ceux qu’on appelle rigoristes, ce sont +des monstres ennemis de la société. On accable les +jésuites et on fait bien, ils étaient trop insolents. +Mais on laisse dominer les jansénistes et on fait mal. +Il faudrait, pour saisir un juste milieu et pour prendre +un parti modéré et honnête, étrangler l’auteur des +<i>Nouvelles ecclésiastiques</i> avec les boyaux de frère +Bertier. Sur ce je vous embrasse. »</p> + +<p>A la suite de la déconvenue qu’elle venait d’éprouver, +Clairon songeait à quitter la scène. Prévenu de +ces dispositions, le poète prodiguait à la tragédienne +les plus délicates flatteries.</p> + +<p>« Ménagez votre santé qui est encore plus précieuse +que la perfection de votre art, lui écrivait-il. +J’aurais bien voulu que vous eussiez pu passer +quelques mois auprès d’Esculape-Tronchin ; je me +flatte qu’il vous aurait mise en état d’orner longtemps +la scène française, à laquelle vous êtes si +nécessaire. Quand on pousse l’art aussi loin que +vous, il devient respectable, même à ceux qui ont la +grossièreté barbare de le condamner. Je ne prononce +pas votre nom, je ne lis pas un morceau de Corneille +ou une pièce de Racine sans une véhémente indignation +contre les fripons et contre les fanatiques qui +ont l’insolence de proscrire un art qu’ils devraient +du moins étudier pour mériter, s’il se peut, d’être +entendus, quand ils osent parler. Il y a tantôt +soixante ans que cette infâme superstition me met en +colère. Ces animaux-là entendent bien peu leurs intérêts +de révolter contre eux ceux qui savent penser, +parler et écrire, et de les mettre dans la nécessité +de les traiter comme les derniers des hommes. +L’odieuse contradiction de nos Français, chez qui on +flétrit ce qu’on admire, doit vous déplaire autant +qu’à moi, et vous donner de violents dégoûts…</p> + +<p>« Adieu, mademoiselle, soyez aussi heureuse que +vous méritez de l’être, croyez que je vous admire autant +que je méprise les ennemis de la raison et des +arts, et que je vous aime autant que je les déteste<a id="FNanchor_324" href="#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_324" href="#FNanchor_324"><span class="label">[324]</span></a> Ferney, 23 juillet 1761.</p> +</div> +<p>Voltaire était désolé qu’on ait laissé paraître le pitoyable +ouvrage de Huerne de la Mothe. Pourquoi Clairon +ne s’était-elle pas adressée à lui ? Avec quel plaisir, +avec quelle joie ne se serait-il pas chargé de défendre +ses chers comédiens ? N’avait-il pas entre les mains +des pièces péremptoires, entre autres la décision du +confesseur de Clément XII, qu’on lui avait confiée, il +y a plus de vingt ans<a id="FNanchor_325" href="#Footnote_325" class="fnanchor">[325]</a> ? Mais le mal était fait, il fallait +recourir à un autre moyen.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_325" href="#FNanchor_325"><span class="label">[325]</span></a> A Mlle Clairon, 7 août 1761.</p> +</div> +<p>Le philosophe rappelait alors qu’il existait une +ordonnance de Louis XIII où il était dit expressément : +« Nous voulons que l’exercice des comédiens, +qui peut divertir innocemment nos peuples, +ne puisse leur être imputé à blâme, ni préjudicier à +leur réputation dans le commerce public. » Cette +déclaration avait été enregistrée au Parlement. Quoi +de plus simple que de la faire renouveler ? Il suffisait +d’un peu de bonne volonté de la part des Gentilshommes. +Le roi aurait simplement à déclarer +que : « Sur le compte à lui rendu par les quatre +premiers Gentilshommes de sa chambre, et sur sa +propre expérience que jamais les comédiens n’ont +contrevenu à la déclaration de 1641, il les maintient +dans tous les droits de la société, et dans toutes les +prérogatives des citoyens attachés particulièrement +à son service<a id="FNanchor_326" href="#Footnote_326" class="fnanchor">[326]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_326" href="#FNanchor_326"><span class="label">[326]</span></a> Voltaire à Mlle Clairon, 27 août 1761.</p> +</div> +<p>Malheureusement les choses les plus simples sont +souvent les plus difficiles à obtenir, et Clairon, malgré +toute son influence sur les Gentilshommes, ne +parvint pas à obtenir leur intervention.</p> + +<p>Voltaire ne put contenir son impatience plus longtemps +et à son tour il entra dans la lice en publiant +la spirituelle conversation de l’Intendant des Menus +avec l’abbé Grizel. Il y exposait avec verve et gaieté +toutes les raisons qui militaient en faveur des comédiens :</p> + +<p>« Je suppose, disait l’Intendant des Menus à l’abbé +Grizel, que nous n’eussions jamais entendu parler de +comédie avant Louis XIV ; je suppose que ce prince +eût été le premier qui eût donné des spectacles, qu’il +eût fait composer <i>Cinna</i>, <i>Athalie</i> et <i>le Misanthrope</i>, +qu’il les eût fait représenter par des seigneurs +et des dames devant tous les ambassadeurs de l’Europe ; +je demande s’il serait tombé dans l’esprit du +curé La Chétardie, ou du curé Fantin, connus tous +deux par les mêmes aventures, ou d’un seul autre +curé, ou d’un seul habitué, ou d’un seul moine, d’excommunier +ces seigneurs et ces dames, et Louis XIV +lui-même ; de leur refuser le sacrement du mariage +et la sépulture !</p> + +<p>« Non, sans doute, dit l’abbé Grizel ; une si absurde +impertinence n’aurait passé par la tête de personne. »</p> + +<p>« Je vais plus loin, dit l’Intendant des Menus. +Quand Louis XIV et toute sa cour dansèrent sur le +théâtre, quand Louis XV dansa avec tant de jeunes +seigneurs de son âge dans la salle des Tuileries, +pensez-vous qu’ils aient été excommuniés ? »</p> + +<p>« Vous vous moquez de moi, dit Grizel ; nous +sommes bien bêtes, je l’avoue, mais nous ne le +sommes pas assez pour imaginer une telle sottise. »</p> + +<p>L’abbé fait alors observer à son interlocuteur que +tout le mal vient de ce que les acteurs jouent pour +de l’argent ; c’est là le fait délictueux qui attire sur +eux les foudres de l’Église.</p> + +<p>« Eh quoi ! reprend le Menu, c’est uniquement, +dites-vous, parce qu’on paye vingt sous au parterre ; +cependant ces vingt sous ne changent point l’espèce : +les choses ne sont ni meilleures ni pires, soit +qu’on les paye, soit qu’on les ait gratis. Un <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> +tire également une âme du purgatoire, soit +qu’on le chante pour dix écus en musique, soit qu’on +vous le donne en faux-bourdon pour douze francs, soit +qu’on vous le psalmodie par charité : donc <i>Cinna</i> et +<i>Athalie</i> ne sont pas plus diaboliques quand ils sont +représentés pour vingt sous, que quand le roi veut +bien en gratifier sa cour. Or, si on n’a pas excommunié +Louis XIV quand il dansa pour son plaisir, +il ne paraît pas juste qu’on excommunie ceux qui +donnent ce plaisir pour quelque argent avec la permission +du roi de France… »</p> + +<p>« Il y a des tempéraments, répond Grizel ; tout dépend +sagement de la volonté arbitraire d’un curé ou +d’un vicaire. Nous sommes assez heureux et assez +sages pour n’avoir en France aucune règle certaine. »</p> + +<p>« Soyez logiques, cependant, reprend l’Intendant. +Les canons de vos conciles excommunient aussi bien +les sorciers que les comédiens ; or vous enterrez des +sorciers en terre sainte et vous refuseriez la sépulture +à Mlle Clairon si elle mourait après avoir joué +<i>Pauline</i> ? »</p> + +<p>« Je vous ai déjà dit, riposte l’abbé, que cela +est arbitraire. J’enterrerais de tout mon cœur +Mlle Clairon, s’il y avait un gros honoraire à gagner ; +mais il se peut qu’il se trouve un curé qui fasse le +difficile : alors on ne s’avisera pas de faire du fracas +en sa faveur, et d’appeler comme d’abus au Parlement. +Les acteurs de Sa Majesté sont d’ordinaire des +citoyens nés de familles pauvres ; leurs parents n’ont +ni assez d’argent, ni assez de crédit pour gagner un +procès ; le public ne s’en soucie guère ; il jouit des +talents de Mlle Lecouvreur pendant sa vie, il la laissa +traiter comme un chien après sa mort, et ne fit qu’en +rire. »</p> + +<p>Le Menu arrive à un argument capital et de nature +à terrasser son adversaire :</p> + +<p>« Monsieur, oubliez-vous que les comédiens sont +gagés par le roi, et que vous ne pouvez pas excommunier +un officier du roi faisant sa charge ? Donc il +ne vous est pas permis d’excommunier un comédien +du roi jouant <i>Cinna</i> et <i>Polyeucte</i> par ordre du roi<a id="FNanchor_327" href="#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_327" href="#FNanchor_327"><span class="label">[327]</span></a> On lit en effet dans les <i>Lois ecclésiastiques</i> : « On ne peut +excommunier les officiers du roi pour tout ce qui regarde les +fonctions de leur charge. »</p> +</div> +<p>« Et où avez-vous pris, dit Grizel, que nous ne +pouvons damner un officier du roi ? C’est apparemment +dans vos libertés de l’Église gallicane ? Mais ne +savez-vous pas que nous excommunions les rois +eux-mêmes…, que nous sommes les maîtres d’anathématiser +tous les princes, et de les faire mourir +de mort subite ; et après cela vous irez vous lamenter +de ce que nous tombons sur quelques princes de +théâtre ? »</p> + +<p>L’Intendant des Menus, un peu piqué, répond à +son interlocuteur :</p> + +<p>« Monsieur, excommuniez mes maîtres tant qu’il +vous plaira, ils sauront bien vous punir ; mais songez +que c’est moi qui porte aux acteurs de Sa Majesté +l’ordre de venir se damner devant elle. S’ils sont +hors du giron, je suis hors du giron ; s’ils pèchent +mortellement en faisant verser des larmes à des +hommes vertueux dans des pièces vertueuses, c’est +moi qui les fais pécher ; s’ils vont à tous les diables, +c’est moi qui les y mène. Je reçois l’ordre des +premiers Gentilshommes de la chambre, ils sont +plus coupables que moi ; le roi et la reine, qui ordonnent +qu’on les amuse et qu’on les instruise, sont +cent fois plus coupables encore. Voyez, s’il vous +plaît, à quel point vous êtes absurde ; vous souffrez +que des citoyens au service de Sa Majesté soient +jetés aux chiens, pendant qu’à Rome et dans tous +les autres pays on les traite honnêtement pendant +leur vie et après leur mort. »</p> + +<p>Grizel riposte à cet argument : « Ne voyez-vous +pas que c’est parce que nous sommes un peuple +grave, sérieux, conséquent, supérieur en tout aux +autres peuples ? Tout est contradiction chez nous. La +France est le royaume de l’esprit et de la sottise, +de l’industrie et de la paresse, de la philosophie et +du fanatisme, de la gaieté et du pédantisme, des +lois et des abus, du bon goût et de l’impertinence… +Le pape est assez puissant en Italie pour n’avoir pas +besoin d’excommunier d’honnêtes gens qui ont des +talents estimables ; mais il est des animaux dans +Paris, aux cheveux plats, et à l’esprit de même, qui +sont dans la nécessité de se faire valoir. S’ils ne +cabalent pas, s’ils ne prêchent pas le rigorisme, +s’ils ne crient pas contre les beaux-arts, ils se trouvent +anéantis dans la foule. Les passants ne regardent +les chiens que quand ils aboient, et on veut +être regardé. Tout est jalousie de métier dans ce +monde. Je vous dis notre secret ; ne me décelez pas, +et faites-moi le plaisir de me donner une loge grillée +à la première tragédie de M. Colardeau. »</p> + +<p>« Je vous le promets, dit l’Intendant. J’aime +votre franchise ; laissons paisiblement subsister de +vieilles sottises ; peut-être tomberont-elles d’elles-mêmes, +et nos petits-enfants nous traiteront de +bonnes gens comme nous traitons nos pères d’imbéciles. »</p> + +<p>La prophétie de Voltaire s’est réalisée.</p> + +<p>Il faut reconnaître que si la conversation de l’Intendant +des Menus avec l’abbé Grizel brillait par +une verve étincelante, jointe à beaucoup de bon sens, +elle n’était guère de nature à faire revenir le clergé +des préventions qu’il nourrissait contre les comédiens +et qu’en somme le philosophe servait assez +mal ses protégés. Du reste il n’examinait qu’un +côté de la question, et il aurait dû, pour se montrer +équitable, attaquer les lois civiles avec non moins +de violence que les lois religieuses. Les unes +n’étaient pas moins inconséquentes que les autres.</p> + +<p>L’incident qui eut lieu lors des obsèques de +Sarrazin montra bientôt qu’on se trouvait plus que +jamais éloigné de la conciliation et de l’apaisement. +Jusqu’alors on n’avait pas, en général, contesté aux +comédiens le droit de faire dire des prières pour +l’âme de leurs camarades morts réconciliés avec +l’Église. Ainsi en 1761, lors de la mort de Mlle Camouche<a id="FNanchor_328" href="#Footnote_328" class="fnanchor">[328]</a>, +jeune actrice de la troupe française, les +Comédiens firent célébrer un service à la paroisse +de Saint-Sulpice, et ils y assistèrent en corps, après +y avoir invité tous les gens de leur connaissance +par des billets imprimés.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_328" href="#FNanchor_328"><span class="label">[328]</span></a> Mlle Camouche était à peine âgée de vingt ans ; elle avait +débuté trois ans auparavant dans les grands rôles tragiques. Sa +figure était belle, mais ses talents médiocres. Avant de mourir, +Mlle Camouche avait renoncé à sa profession, aussi fut-elle +enterrée à l’église.</p> +</div> +<p>L’année suivante, Sarrazin<a id="FNanchor_329" href="#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a> mourut. Retiré du +théâtre depuis plusieurs années, il obtint sans difficulté +les secours de la religion et fut enterré à +Saint-Sulpice. Mais quand ses camarades, quelques +jours plus tard, voulurent faire dire un service en +son honneur, ils se heurtèrent à un refus formel ; +on leur répondit que les curés ne pouvaient pas dire +de prières à la requête de gens excommuniés.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_329" href="#FNanchor_329"><span class="label">[329]</span></a> Sarrazin (1729-1759) porta d’abord le petit collet puis il +embrassa la carrière théâtrale. « C’était un grand comédien, dit +Grimm. Aucun de ses confrères n’a jamais approché de la simplicité +et de la vérité de son jeu. » Voltaire était loin de partager +cet enthousiasme ; il prétendait que Sarrazin récitait les vers +comme on lit la Gazette. Un jour, dans une répétition, agacé de +la mollesse de l’acteur, il lui cria à brûle-pourpoint : « Mais, +monsieur, songez donc que vous êtes Brutus, le plus ferme de +tous les consuls romains, et qu’il ne faut pas parler au dieu Mars +comme si vous disiez : « Ah ! bonne sainte Vierge, faites-moi +gagner un lot de cent francs à la loterie. »</p> +</div> +<p>Un refus du même genre, mais plus étrange encore, +se produisit peu de temps après et provoqua un +scandale qui amusa tout Paris. En 1763, Crébillon, +l’un des quarante de l’Académie française, succomba +à l’âge de quatre-vingt-neuf ans. Peu d’auteurs +avaient joui depuis le commencement du siècle +d’autant de réputation ; il la devait plus encore à +sa longue rivalité avec Voltaire qu’à son propre +talent<a id="FNanchor_330" href="#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_330" href="#FNanchor_330"><span class="label">[330]</span></a> Il était né le 15 février 1674. « Il jouissait sur la fin de ses +jours, raconte Favart, de sept à huit mille livres de rente ; mais +les femmes, par l’ascendant qu’elles avaient sur lui, le dépouillaient +de tout. Il était souvent obligé, pour vivre, d’avoir +recours à la bourse de ses amis. Il adorait le sexe, mais ne +l’estimait point. Il n’a jamais respecté que deux sœurs, filles +d’un apothicaire nommé Péage : il leur fit deux enfants par +délicatesse de sentiment. Le père, qui ne connaissait pas ce +raffinement-là, prétendit que l’honneur de sa famille était +blessé, et qu’il fallait que M. de Crébillon épousât tout au moins +une des deux, en lui laissant la liberté du choix. Le hasard en +décida, et notre auteur se maria à la mère de M. Crébillon fils ; +l’autre devint ce qu’elle put. Il ne goûta pas longtemps les douceurs +du mariage ; il fut si affligé de la mort de son épouse, +qu’il cherchait partout des consolations. Dans l’espérance où il +était de pouvoir trouver une femme aussi estimable que celle +qu’il avait perdue, il mettait à l’essai toutes celles qu’il rencontrait. +La passion qu’il ressentait pour les femmes n’était balancée +que par celle qu’il avait pour les animaux domestiques. » (<i>Journal +de Favart.</i>)</p> +</div> +<p>Les Comédiens français, désireux de témoigner +publiquement leur reconnaissance à l’auteur qui +pendant si longtemps avait illustré leur scène, résolurent +de faire dire une messe pour le repos de son +âme. Ce souhait n’avait rien d’extravagant ni de +répréhensible. Cependant, craignant, s’ils sollicitaient +un curé de Paris, de s’exposer à un refus fort humiliant, +les Comédiens eurent l’idée assez ingénieuse +de s’adresser à l’église de Saint-Jean-de-Latran, qui +appartenait à l’Ordre de Malte et ne se trouvait +pas placée sous la juridiction de l’archevêque de +Paris.</p> + +<p>Le curé de Saint-Jean-de-Latran se laissa persuader +et il s’engagea à célébrer le 6 juillet un service +solennel. Ravis d’une faveur aussi inespérée, les +Comédiens saisirent avec empressement l’occasion +de mettre le clergé dans l’embarras en faisant une +manifestation qui contrastât avec leur situation +d’excommuniés. Tout ce que Paris comptait de plus +distingué par la naissance et par le rang, tous les +membres des académies, tous les gens de lettres +furent conviés par des billets imprimés de la part +de Messieurs les Comédiens français et du Roi.</p> + +<p>Les avenues de l’église, ainsi que la porte, étaient +tendues de noir ; à l’intérieur de longues draperies +noires semées de larmes d’argent tapissaient toute +la nef. De grands candélabres d’argent avec des +girandoles d’or supportaient un luminaire considérable, +qui seul rompait la profonde obscurité dans +laquelle le temple était plongé. L’éclat des lumières, +au milieu de ces draperies mortuaires, produisait +l’effet le plus saisissant<a id="FNanchor_331" href="#Footnote_331" class="fnanchor">[331]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_331" href="#FNanchor_331"><span class="label">[331]</span></a> L’<i>Almanach des spectacles</i>, auquel nous empruntons ces +détails, ne tarit pas en descriptions sur cette importante cérémonie.</p> +</div> +<p>Tout le clergé, revêtu de ses plus beaux ornements, +figurait à l’autel. La majesté du lieu, la solennité du +service, le recueillement des assistants, tout contribuait +à la pompe de la cérémonie.</p> + +<p>Les Comédiens français faisaient naturellement les +honneurs ; ils attendaient les invités à la porte de +l’Église et les conduisaient aux places qui leur étaient +réservées. M. de Crébillon, fils du défunt, occupait +le premier rang. Les assistants furent si nombreux +qu’à peine le vaisseau put les contenir. L’Académie +française envoya une députation. L’Opéra, la Comédie +italienne, tous les corps comiques assistèrent +au service.</p> + +<p>La Comédie se trouvait au grand complet, les +hommes d’un côté, les femmes de l’autre ; les actrices +étaient sans rouge. Mlle Clairon, portant un +long manteau de deuil, représentait avec beaucoup +de dignité ; ses camarades tenaient à la main de +superbes missels tout neufs achetés pour la circonstance. +L’assistance se rendit à l’offrande dans le +plus grand ordre, et les acteurs se firent remarquer +par leur générosité. Cette brillante cérémonie devait +avoir des suites.</p> + +<p>L’archevêque de Paris<a id="FNanchor_332" href="#Footnote_332" class="fnanchor">[332]</a>, qui n’avait pu l’empêcher +à temps, fit les reproches les plus vifs à l’Ordre de +Malte et il demanda la suppression du privilège qui +enlevait l’église à son autorité. On tint aussitôt un +consistoire chez l’ambassadeur de l’Ordre et, dans +l’espoir d’apaiser la colère du prélat, il fut décidé +que le curé de Saint-Jean-de-Latran recevrait une +punition pour avoir causé un scandale dans l’Église +de Paris en communiquant avec des excommuniés. +L’infortuné curé fut condamné à trois mois de séminaire, +et de plus à distribuer aux pauvres l’argent +qu’il avait reçu pour les frais du service.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_332" href="#FNanchor_332"><span class="label">[332]</span></a> M. de Beaumont.</p> +</div> +<p>A cette nouvelle les Comédiens montrèrent la plus +vive indignation. Ils s’adressèrent aux premiers Gentilshommes +et aux Ministres pour avoir raison de +cet outrage. Clairon voulait que la Comédie donnât +sa démission en masse pour forcer la cour à faire +enfin abolir cette loi absurde portée contre des gens +que « le roi pensionnait pour se donner au diable ». +Mais le préjugé était encore trop puissant ; tous les +efforts échouèrent, et il fallut se résigner à attendre +une occasion meilleure.</p> + +<p>Le scandale provoqué par la cérémonie de Saint-Jean-de-Latran +fit du tort à Crébillon, qui n’en pouvait +mais. Son buste en marbre fut exécuté par l’ordre +du roi ; quand il fut terminé, on voulut le poser dans +l’église Saint-Gervais, où le célèbre auteur était +inhumé, mais le curé s’y opposa formellement, « à la +sollicitation, dit Favart, de plusieurs dévotes qui +trouvent très scandaleux que le buste d’un homme +d’esprit mort en bon chrétien figure à côté des +simulacres de MM. les marguilliers qui n’étaient +que des sots<a id="FNanchor_333" href="#Footnote_333" class="fnanchor">[333]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_333" href="#FNanchor_333"><span class="label">[333]</span></a> Favart à Durazzo, 17 avril 1764.</p> +</div> +<p>Le curé cependant finit par revenir à des sentiments +plus conciliants et il laissa la troupe comique +élever dans l’église une statue et un mausolée, +avec tous les attributs du théâtre, à l’auteur de <i>Rhadamiste</i>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c18">XVIII<br> +<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)<br> +1765</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Querelle de Saint-Foix et de Clairon. — Intervention +de Fréron. — Il est condamné à la prison. — La reine obtient +sa grâce. — Dubois et Blainville font un faux serment. — Le +<i>Siège de Calais</i>. — Les Comédiens refusent de jouer avec +Dubois. — Troubles à la Comédie. — Arrestation des Comédiens. — Clairon +est mise en liberté. — Bellecour fait amende +honorable. — Les Comédiens sont relâchés.</p> + + +<p>Au commencement de 1765 survint un incident +dont toute la capitale allait s’occuper.</p> + +<p>M. de Saint-Foix<a id="FNanchor_334" href="#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a>, que Clairon n’aimait pas, +venait de composer une pièce intitulée <i>les Grâces</i> ; +il obtint qu’elle serait jouée à Versailles, et il fut convenu +qu’elle paraîtrait comme petite pièce le même +jour que la tragédie d’<i>Olympie</i>. Le roi avait témoigné +le désir d’entendre l’œuvre nouvelle, mais il demanda +que le spectacle fût terminé à neuf heures pour +pouvoir se rendre au conseil. Les actrices qui jouaient +dans <i>les Grâces</i>, et notamment Mlle Dolliguy<a id="FNanchor_335" href="#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a>, +devaient faire partie du cortège d’Olympie ; mais afin +qu’elles eussent le temps de s’habiller et que la petite +pièce pût commencer sans perte de temps, +M. de la Ferté, intendant des Menus-Plaisirs, décida +qu’elles seraient remplacées dans le cortège par +des choristes de l’Opéra. Prévenue de ce changement, +Clairon, qui remplissait le rôle d’Olympie, +s’y opposa formellement, et elle déclara qu’elle +n’achèverait pas son rôle si Mlle Dolligny quittait la +scène avant le dernier vers de la tragédie. Il fallut +s’incliner, l’entr’acte fut long, et le roi sortit avant +l’apparition des <i>Grâces</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_334" href="#FNanchor_334"><span class="label">[334]</span></a> Saint-Foix (1698-1776).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_335" href="#FNanchor_335"><span class="label">[335]</span></a> Mlle Dolligny avait été reçue à la Comédie française en 1763 +pour jouer les rôles tendres et ingénus. Un fâcheux incident +signala ses débuts. En rentrant dans la coulisse, elle fit un faux +pas et tomba si malheureusement que le public jouit d’un spectacle +qui ne faisait nullement partie du programme. Sans être +jolie, elle avait de la fraîcheur, de la jeunesse, une figure intéressante, +un son de voix si touchant qu’elle fut bientôt l’idole +du public. Ses camarades tout naturellement la détestaient. Elle +avait encore le tort d’être d’une sagesse et d’une vertu rares. +Le marquis de Gouffler, raconte Bachaumont (26 janvier 1766), +lui fit des offres brillantes qui furent repoussées ; il la demanda +alors en mariage et lui envoya le contrat tout prêt à signer. +Elle lui répondit fort prudemment qu’elle s’estimait trop pour +être sa maîtresse et trop peu pour être sa femme.</p> +</div> +<p>Saint-Foix, furieux, écrivit dans l’<i>Année littéraire</i> +de Fréron<a id="FNanchor_336" href="#Footnote_336" class="fnanchor">[336]</a> une lettre qui se terminait par ces mots : +« J’aime mieux la franchise du vice que la morgue +orgueilleuse de la dignité. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_336" href="#FNanchor_336"><span class="label">[336]</span></a> Fréron (1719-1776). « Il y a eu de tout temps des Frérons +dans la littérature, écrivait Voltaire à Laharpe, mais on dit +qu’il faut qu’il y ait des chenilles, parce que les rossignols les +mangent afin de mieux chanter. » (22 décembre 1763.)</p> +</div> +<p>Clairon supposa avec raison que la phrase était +à son adresse, et, pour se venger, elle fit ramasser +toutes les estampes d’un portrait de Saint-Foix +qu’on venait de graver ; elle enleva la figure, la remplaça +par une tête d’hyène et remit le tout dans le +commerce. Paris en fut inondé.</p> + +<p>La lutte ainsi engagée ne devait pas se terminer +si vite ; le poète riposta par ces vers sanglants :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i2">Pour la fameuse Frétillon<a id="FNanchor_337" href="#Footnote_337" class="fnanchor">[337]</a></div> +<div class="verse i1">On a frappé, dit-on, un médaillon ;</div> +<div class="verse i2">Mais à quelque prix qu’on le donne,</div> +<div class="verse">Fût-ce pour douze sols, fût-ce même pour un,</div> +<div class="verse i1">Il ne sera jamais aussi commun</div> +<div class="verse i2">Que le fut jadis sa personne.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_337" href="#FNanchor_337"><span class="label">[337]</span></a> On avait publié à Rouen, en 1740, un infâme libelle contre +Mlle Clairon sous le titre : <i>Histoire de Mlle Cronel, dite Frétillon</i>. +Ce nom était la plus cruelle injure qu’on pût adresser à +la tragédienne ; quand elle fut reçue à la Comédie, elle dit à ses +camarades : « Mesdemoiselles, je chercherai toutes les occasions +de vous être agréable, mais quiconque m’appellera Frétillon, +je proteste que je lui f…… le meilleur soufflet qu’elle +ait reçu de sa vie. » (De Manne.)</p> +</div> +<p>Fréron, qui avait déjà publié la première attaque +de Saint-Foix, crut à propos de ne pas abandonner +son collaborateur en pleine lutte, et à son tour il +ouvrit les hostilités. Il ne le fit pas cependant ouvertement ; +il se contenta de faire un pompeux éloge +de Mlle Dolligny<a id="FNanchor_338" href="#Footnote_338" class="fnanchor">[338]</a> et d’amener en contraste un portrait +infâme où, bien qu’il ne la nommât pas, il +n’était que trop facile de reconnaître Clairon.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_338" href="#FNanchor_338"><span class="label">[338]</span></a> La curieuse lettre que nous donnons ici, et que nous +devons à l’extrême obligeance de Mlle Bartet, montre que, si de +nouvelles difficultés s’élevèrent encore trois ans plus tard entre +Clairon et Mlle Dolligny, la première du moins agit avec délicatesse +vis-à-vis de celle dont on avait cherché à lui faire une +ennemie. Elle lui écrivait le 14 novembre 1768 :</p> + +<p>« On vient de me dire, mademoiselle, que je vous causois la +peine la plus sensible en désirant qu’une autre que vous jouât +le rôle d’Iphise. Il faut qu’on ne vous ait pas dit ni mes raisons ni +les termes dont je me suis servie ; vous seriez sûrement contente +de l’un et de l’autre. Si je n’étois pas malade et même obligée +de garder mon lit, je volerois chez vous pour justifier la droiture +de mes intentions. En attendant que je le puisse, je proteste +au moins que je n’ai jamais voulu, que je ne veux pas, que +sûrement je ne voudrai jamais ni vous affliger ni vous nuire. +Si vous croyez votre talent compromis en ne jouant pas, je cède. +Mon refus portoit sur l’inégalité de nos forces, de nos organes, +sur le peu de vraisemblance que nos âges mettroient dans la +confiance d’Électre pour sa sœur, et voilà tout. On auroit dû +vous dire que je n’avois parlé de vos talents qu’avec éloge, +et que j’avois exigé les plus grands ménagements dans la demande +qu’on devoit vous faire. Mais enfin, mademoiselle, si la représentation +des Menus-Plaisirs a lieu, je vous laisse maîtresse absolue, +je n’apporterai d’obstacle à rien de ce qui pourra vous plaire. »</p> +</div> +<p>« On dit que le vertueux M. Fréron, écrit Grimm, +connu par son amour pour la vérité et son fanatisme +pour les bonnes mœurs, s’est laissé entraîner +un peu loin par sa ferveur pour la chasteté, et que le +public a cru reconnaître dans sa philippique contre +les actrices qui vivent dans le désordre les erreurs +célèbres de la première jeunesse de Mlle Clairon<a id="FNanchor_339" href="#Footnote_339" class="fnanchor">[339]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_339" href="#FNanchor_339"><span class="label">[339]</span></a> <i>Corresp. littér.</i>, février 1765.</p> +</div> +<p>L’actrice, outrée de cette attaque injustifiée, alla +trouver les Gentilshommes de la chambre et menaça +de se retirer si elle n’obtenait pas justice de ce « vil +journaliste ». La plainte était légitime. On sollicita +et on obtint un ordre du roi pour mener l’imprudent +écrivain au For l’Évêque.</p> + +<p>Heureusement pour lui, Fréron fut subitement +frappé d’un accès de goutte, qui le mit dans l’impossibilité +de remuer. C’est du moins ce qu’il expliqua +à l’exempt qui vint le chercher, et on lui accorda +quelques jours de répit<a id="FNanchor_340" href="#Footnote_340" class="fnanchor">[340]</a>. Il en profita pour mettre +en campagne tous ses amis. L’abbé de Voisenon, un +de ses plus intimes, s’adressa au duc de Duras, Gentilhomme +de la chambre, mais le duc répondit qu’il +n’accorderait la grâce qu’à la demande de Mlle Clairon +elle-même. « Aux carrières plutôt », s’écria le +folliculaire en parodiant le mot du philosophe grec. +En même temps il protestait contre l’interprétation +donnée à ses articles, et il écrivait lettre sur lettre +au maréchal de Richelieu pour l’assurer de son innocence. +Enfin il se donna tant de mal, il fit si bien +mouvoir toutes ses relations, qu’il réussit à intéresser +la reine à sa cause et que Marie Leczinska demanda +sa grâce<a id="FNanchor_341" href="#Footnote_341" class="fnanchor">[341]</a>. « Il est bien honteux qu’un pareil coquin +trouve des protections respectables<a id="FNanchor_342" href="#Footnote_342" class="fnanchor">[342]</a> », s’écrie d’Alembert.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_340" href="#FNanchor_340"><span class="label">[340]</span></a> Au cours de cette querelle fameuse, un partisan de l’actrice +régala Fréron de cette épigramme :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Aliboron, de la goutte attaqué,</div> +<div class="verse">Se confessoit, croyant sa fin prochaine,</div> +<div class="verse">Et détailloit, de remords provoqué,</div> +<div class="verse">De ses méfaits une liste assez pleine.</div> +<div class="verse">Naïvement chacun étoit marqué,</div> +<div class="verse">Basse impudence et noire hypocrisie,</div> +<div class="verse">Stupide orgueil, mensonge, ivrognerie ;</div> +<div class="verse">Il ne croyoit en oublier aucun.</div> +<div class="verse">Le confesseur dit : Vous en passez un.</div> +<div class="verse">— Un : non, pardieu, j’en dis assez, je pense.</div> +<div class="verse">— Eh ! mon ami, le péché d’ignorance.</div> +</div> + +</div> +<p class="sign">(Favart, Corresp. avec Durazzo, mars 1765.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_341" href="#FNanchor_341"><span class="label">[341]</span></a> Le roi Stanislas était parrain du fils de Fréron.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_342" href="#FNanchor_342"><span class="label">[342]</span></a> D’Alembert à Voltaire, 27 février 1765.</p> +</div> +<p>Cependant le bruit se répand que Fréron va être +gracié. A cette nouvelle, Clairon s’indigne ; elle écrit +aussitôt aux Gentilshommes une lettre des plus pathétiques, +où elle leur témoigne son regret de voir +que ses talents ne sont plus agréables au roi, puisqu’on +la laisse avilir impunément, et elle prie qu’on +lui accorde sa retraite. Puis, estimant que le premier +ministre ne peut être trop tôt mis au courant d’un +pareil projet, elle se rend chez le duc de Choiseul +pour lui narrer ces graves événements.</p> + +<p>S’il faut en croire les mémoires contemporains, le +duc lui aurait répondu, avec une douce ironie : +« Mademoiselle, nous sommes, vous et moi, chacun +sur un théâtre ; mais avec la différence que vous +choisissez les rôles qui vous conviennent et que vous +êtes toujours sûre des applaudissements du public. +Il n’y a que quelques gens de mauvais goût comme +ce malheureux Fréron qui vous refusent leurs suffrages. +Moi, au contraire, j’ai ma tâche souvent très +désagréable ; j’ai beau faire de mon mieux, on me +critique, on me condamne, on me hue, on me bafoue, +et cependant je ne donne point ma démission. +Immolons, vous et moi, nos ressentiments à la +patrie, et servons-la de notre mieux, chacun dans +notre genre. D’ailleurs la reine ayant fait grâce, +vous pouvez, sans compromettre votre dignité, imiter +la clémence de Sa Majesté<a id="FNanchor_343" href="#Footnote_343" class="fnanchor">[343]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_343" href="#FNanchor_343"><span class="label">[343]</span></a> Bachaumont, 21 février 1765.</p> +</div> +<p>Clairon se retira fort peu satisfaite du persiflage, +et elle réunit chez elle tous ses camarades, sous la +présidence du duc de Duras, pour aviser à la conduite +qu’elle devait tenir. Les esprits se montraient +fort échauffés, et il n’était question de rien moins +que d’une désertion en masse si l’on ne faisait pas +droit à la Melpomène moderne. Le duc de Duras +fut chargé de porter cet ultimatum à M. de Saint-Florentin, +ministre d’État.</p> + +<p>Cependant des amis intervinrent, on fit comprendre +à la comédienne qu’elle ne pouvait résister +aux volontés de la reine, et elle finit par céder<a id="FNanchor_344" href="#Footnote_344" class="fnanchor">[344]</a>. +Fréron, à cette nouvelle, éprouva une joie si vive +que la goutte, qui le tenait alité depuis le commencement +de la querelle, disparut comme par enchantement.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_344" href="#FNanchor_344"><span class="label">[344]</span></a> Comme compensation, le due de Richelieu envoya aux +Comédiens, en les autorisant à les garder dans leurs archives, +les lettres qu’il avait reçues de Fréron.</p> +</div> +<p>Clairon resta profondément irritée de n’avoir pu +obtenir justice de celui qui l’avait si cruellement +outragée. Elle comprit que c’était à sa profession +qu’elle devait cet injuste traitement ; aussi attendit-elle +impatiemment l’occasion de recommencer la +lutte en faveur de l’émancipation des comédiens. +Un futile incident lui fournit le prétexte qu’elle +désirait.</p> + +<p>Un certain Dubois, acteur médiocre de la Comédie, +eut recours aux soins d’un chirurgien et négligea +de le payer. L’homme de l’art le cita en justice, +mais Dubois affirma sous serment qu’il avait réglé +sa dette, et il trouva même un de ses camarades, +Blainville, qui déclara également par serment avoir +assisté au payement.</p> + +<p>Le procureur du chirurgien, voyant que son adversaire +n’était pas à un faux serment près, eut recours +à un autre expédient ; il fit imprimer un +mémoire dans lequel il soutint que ni le serment de +Dubois ni celui de Blainville ne pouvaient être reçus +en justice, attendu qu’ils exerçaient tous les deux +un métier infâme. A Rome, en effet, le témoignage +des histrions n’était pas admis ; les lois romaines +étant appliquées aux comédiens du dix-huitième +siècle, on pouvait en conclure que leur serment +n’avait aucune valeur ; bien des esprits éclairés partageaient +cette opinion et la thèse était parfaitement +soutenable.</p> + +<p>Mais Dubois et Blainville poussèrent des cris d’indignation ; +la Comédie prit naturellement fait et +cause pour eux ; tous les acteurs se levèrent comme +un seul homme pour demander satisfaction de l’insulte +publique faite à l’état de comédien. Malheureusement, +quand on vint à l’éclaircissement des faits, +il fut prouvé que Dubois et Blainville étaient des fripons ; +qu’ils avaient fait un faux serment et que le +chirurgien n’avait réellement pas été payé. Les Comédiens +s’empressèrent de désintéresser le disciple +d’Esculape ; puis ils eurent le bon esprit de ne pas +chercher à pallier la faute de leurs camarades et ils +mirent autant d’empressement à les répudier qu’ils +en avaient mis à les défendre, tant qu’ils les avaient +crus innocents. En somme, leur conduite fut des +plus correctes et des plus honorables. Ils s’adressèrent +aux Gentilshommes de la chambre en racontant +les faits et en demandant l’expulsion immédiate +des coupables. « M. de Richelieu, dit Bachaumont, +a traité l’affaire comme une affaire de vilains ; +il n’a pas voulu s’en mêler, il en a remis la décision +aux Comédiens, disant qu’ils étoient les pairs de +Dubois et qu’ils pouvoient le juger<a id="FNanchor_345" href="#Footnote_345" class="fnanchor">[345]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_345" href="#FNanchor_345"><span class="label">[345]</span></a> 6 avril 1765.</p> +</div> +<p>Les acteurs n’hésitèrent pas, ils chassèrent avec +éclat les deux fripons.</p> + +<p>On donnait à ce moment sur la scène de la Comédie +le <i>Siège de Calais</i>, de du Belloy<a id="FNanchor_346" href="#Footnote_346" class="fnanchor">[346]</a> ; la pièce était +encore dans toute sa nouveauté et obtenait un succès +étourdissant<a id="FNanchor_347" href="#Footnote_347" class="fnanchor">[347]</a>. Dubois y jouait le rôle de Mauny ; on +ne voulut pas naturellement interrompre le succès +par suite de son départ, et Bellecour fut chargé de +le remplacer. Les affiches annoncèrent simplement +au public cette modification dans l’interprétation. +Mais Dubois avait une fille<a id="FNanchor_348" href="#Footnote_348" class="fnanchor">[348]</a> qui faisait elle-même +partie de la Comédie. « Animée, dit Grimm, de cette +piété filiale qui mène droit à l’héroïsme, elle entreprend +de sauver son père, à quelque prix que ce +soit… L’histoire prétend que la beauté, suivant +l’usage, trouva les dieux propices, qu’un des premiers +Gentilshommes de la chambre, se rappelant +les anciennes bontés de la belle Dubois, ne put la +voir dans cet état sans lui en demander de nouvelles +et sans lui promettre de finir ses malheurs. » Le duc +de Fronsac, auquel il est fait ici allusion, obtint +l’intervention de son père, le maréchal de Richelieu, +et le dévouement filial de Mlle Dubois ne resta pas +stérile.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_346" href="#FNanchor_346"><span class="label">[346]</span></a> Lorsque Voltaire vint à Paris en 1778, Lemierre et du +Belloy, en qualité d’auteurs tragiques, crurent devoir lui rendre +visite. « Messieurs, leur dit Voltaire, ce qui me console de quitter +la vie, c’est que je laisse après moi MM. Lemierre et du +Belloy. » Lemierre racontait volontiers cette anecdote, et il ne +manquait jamais d’ajouter : « Ce pauvre du Belloy ne se doutait +pas que Voltaire se moquait de lui. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_347" href="#FNanchor_347"><span class="label">[347]</span></a> On la donna trois fois à Versailles, le Roi en agréa la dédicace +et il accorda à l’auteur une gratification de mille écus et +une médaille d’or.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_348" href="#FNanchor_348"><span class="label">[348]</span></a> Mlle Dubois passait pour avoir peu de talent ; elle avait eu +cependant beaucoup de succès dans la tragédie de <i>Tancrède</i>, +car Voltaire écrivait d’elle, après la représentation : « Je ne connaissais +pas cette aimable actrice, ce que vous m’en écrivez me +charme. Je tremblais pour le Théâtre français, Mlle Clairon est +prête à lui échapper. Remercions la Providence d’être venue à +notre secours. Si les suffrages d’un vieux philosophe peuvent +encourager notre jeune actrice, faites-lui dire, mon ancien ami, +tout ce que j’ai dit autrefois à l’immortelle Lecouvreur… Dites-lui +surtout d’aimer ; le théâtre appartient à l’Amour, ses héros +sont enfants de Cythère. » « Il paraît, dit Grimm, que le devoir +d’aimer, que M. de Voltaire impose aux actrices, est celui dont +Mlle Dubois s’acquitte le mieux. »</p> +</div> +<p>Le <i>Siège de Calais</i> était affiché pour le soir avec +Bellecour<a id="FNanchor_349" href="#Footnote_349" class="fnanchor">[349]</a> ; à midi un ordre du roi transmis par les +premiers Gentilshommes, arrive à la Comédie, enjoignant +de jouer la pièce avec Dubois dans le rôle +de Mauny. On juge de la consternation des Comédiens +et de leur indignation ; ils se réunirent chez +Clairon pour aviser aux mesures à prendre ; à l’unanimité +ils décidèrent de refuser de jouer.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_349" href="#FNanchor_349"><span class="label">[349]</span></a> Bellecour (1724-1778), comédien français.</p> +</div> +<p>Sur les quatre heures et demie, Lekain arrive au +théâtre et demande aux semainiers qui jouera le rôle +de Mauny. « C’est Dubois, lui est-il répondu, suivant +l’ordre du roi. » « En ce cas, reprend-il, voilà mon +rôle. » Et il part. Molé, Brizard<a id="FNanchor_350" href="#Footnote_350" class="fnanchor">[350]</a>, Dauberval, viennent +successivement et jouent la même scène. Enfin Clairon +paraît, sortant de son lit, assurant qu’elle est +toute malade, mais qu’elle sait « ce qu’elle doit au +public et qu’elle mourra plutôt sur le théâtre que de +lui manquer. » Puis elle demande négligemment qui +remplit le rôle de Mauny : « Dubois », lui dit-on. A +ce mot elle se trouve mal et retourne bien vite +se mettre au lit<a id="FNanchor_351" href="#Footnote_351" class="fnanchor">[351]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_350" href="#FNanchor_350"><span class="label">[350]</span></a> Brizard (1721-1791), comédien français. Voltaire ne l’aimait +pas parce qu’il le trouvait froid : « Je n’ai jamais conçu comment +l’on peut être froid, disait-il ; quiconque n’est pas animé, est indigne +de vivre, je le compte au rang des morts. » (A d’Argental, +11 mars 1764.) Il disait encore : « Brizard est un cheval de carrosse, +moi je suis un cheval de fiacre, mais je fais pleurer. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_351" href="#FNanchor_351"><span class="label">[351]</span></a> Clairon, dans ses <i>Mémoires</i>, prétend au contraire que seule +elle était disposée à se soumettre à l’ordre royal, et que ce sont +les camarades qui ont mené toute la cabale. La mémoire lui +faisait volontairement défaut.</p> +</div> +<p>Les semainiers ne savaient à quel saint se vouer ; +il n’y avait point là de Gentilshommes de la chambre ; +l’heure du spectacle approchait, il fallait prendre +à tout prix une détermination. On consulta +M. de Biron, qui se trouvait par hasard au théâtre, +et, sur son avis, on décida de donner le <i>Joueur</i> au +lieu du <i>Siège de Calais</i>.</p> + +<p>Pendant ce temps la salle s’était remplie ; Mlle Dubois +avait convoqué tous ses amis, et ils étaient nombreux ; +elle-même, ses beaux cheveux épars, les yeux +rougis de larmes, courait de loge en loge pour exciter +l’ardeur de ses partisans ; sa beauté, son émotion, +attendrissaient tous les cœurs<a id="FNanchor_352" href="#Footnote_352" class="fnanchor">[352]</a>. Enfin la toile +se lève. Bouret<a id="FNanchor_353" href="#Footnote_353" class="fnanchor">[353]</a>, ses gants blancs à la main, s’avance : +« Messieurs, dit-il, nous sommes au désespoir de ne +pouvoir donner le <i>Siège</i>… » Un tumulte épouvantable +lui coupe la parole : « Point de désespoir, +s’écrie le parterre, nous voulons le <i>Siège de Calais</i> +et Dubois. » Le bruit gagne tout le théâtre, la salle +entière est en combustion. L’irritation du public +contre les Comédiens ne connaît plus de bornes ; la +salle, les corridors, le foyer, retentissent d’injures +contre eux. Un jeune et bouillant colonel d’infanterie +s’écrie dans son indignation : « Oh ! que n’ai-je mon +régiment ici ! »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_352" href="#FNanchor_352"><span class="label">[352]</span></a> « Jeune, jolie, ayant l’avantage de rendre tous les Gentilshommes +de la chambre heureux… elle vint, les cheveux épars, +dans les foyers, demander vengeance de mes atrocités et des +malheurs de son respectable père. » (Clairon, <i>Mémoires</i>.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_353" href="#FNanchor_353"><span class="label">[353]</span></a> Bouret, comédien français mort en 1783.</p> +</div> +<p>Un seul mot sensé fut prononcé dans cette célèbre +soirée : un homme, qui avait conservé son sang-froid, +arrêta dans le foyer un des plus courroucés pour +lui montrer le portrait de Molière : « Voilà un +de ces gueux, lui dit-il, qui a été plus envié à la +France que ne le sera vraisemblablement jamais aucun +premier Gentilhomme de la chambre. »</p> + +<p>Cependant l’orage continuait à gronder dans la +salle, et c’est surtout contre Clairon que la colère +du public se déchaînait. On entendait hurler de tous +côtés : « La Clairon, à l’hôpital ! à l’hôpital, la Clairon ! » +La garde voulut intervenir pour rétablir l’ordre, +mais l’effervescence était telle qu’on pouvait +redouter les plus grands malheurs et que le sang +aurait certainement coulé, si M. de Biron n’avait eu +la sagesse d’ordonner aux soldats de s’abstenir de +toute intervention. En même temps il conseillait +aux Comédiens d’entrer en scène et de commencer +quand même la représentation. Préville<a id="FNanchor_354" href="#Footnote_354" class="fnanchor">[354]</a> et Mme Bellecour<a id="FNanchor_355" href="#Footnote_355" class="fnanchor">[355]</a> +se présentent en effet. A leur vue, les cris +redoublent, ils sont sifflés outrageusement et ne +peuvent se faire entendre. Après quelques efforts +infructueux, ils rentrent dans la coulisse. Le tumulte +ne fait que s’en accroître, on n’entend que ces +cris forcenés : « Les comédiens sont des insolents ! +au cachot, les insolents ! à l’hôpital, la Clairon ! au +cachot, tous ces coquins ! »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_354" href="#FNanchor_354"><span class="label">[354]</span></a> Préville (Pierre Dubus dit), comédien français (1721-1799).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_355" href="#FNanchor_355"><span class="label">[355]</span></a> Mme Bellecour (Mlle Beauménard) (1730-1799).</p> +</div> +<p>Enfin à sept heures un sergent vient haranguer +le parterre et lui annoncer qu’on va rendre l’argent. +La foule finit par se calmer et par évacuer le théâtre.</p> + +<p>Cette mémorable journée garda le nom de <i>journée +du Siège de Calais</i>.</p> + +<p>Les semainiers coururent sans perdre de temps +chez le lieutenant de police pour le mettre au courant +de ces graves événements. Le lendemain, tout +Paris était en fermentation ; on ne parlait que de +cette étrange aventure ; les uns louaient les Comédiens +de leur probité, mais la grande majorité leur +était hostile et demandait qu’on leur infligeât une +punition exemplaire.</p> + +<p>Collé, se faisant l’interprète du sentiment public, +écrivait :</p> + +<p>« Je ne puis m’empêcher de dire que la superbe +Mlle Clairon a pensé occasionner une véritable tragédie +et que si la garde royale avoit fait ce jour-là +son devoir, il y eût eu réellement beaucoup de sang +de répandu… Et pourquoi ? Parce que Mlle Clairon, +enivrée d’orgueil et de vanité, veut que les Comédiens +aient un honneur. Que l’on me passe de dire +ici que voilà bien du bruit pour une omelette au +lard, et, en suivant toujours la noblesse de cette +comparaison, j’ajouterai pour une omelette au lard +rance et aux œufs couvés, car c’est à cette idée +basse que je compare l’honneur de tous les Comédiens +du monde. En effet, à moins que d’accorder +que l’honneur revient comme les ongles, comment +peut-on arranger que les Comédiens aient de l’honneur ?</p> + +<p>« Le lendemain de cette équipée des Comédiens, +le public parut, en y réfléchissant, être encore plus +indigné de l’insolence et du manque de respect de +ces histrions : le cri contre eux étoit général ; j’excepte +cependant quelques fanatiques amis de la +demoiselle Clairon, et quelques-uns de ces prétendus +philosophes qui, dans de pareilles occasions, ne manquent +point de raisonner faux, et de prendre le +mauvais parti avec le ton sourcilleux des sages fous, +et l’air despotique et impudent de leur baroque philosophie<a id="FNanchor_356" href="#Footnote_356" class="fnanchor">[356]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_356" href="#FNanchor_356"><span class="label">[356]</span></a> Avril 1765.</p> +</div> +<p>Les philosophes, en effet, prêtèrent aux Comédiens, +dans cette grave occurrence, l’appui de leur parole +et de leur plume. Grimm, qui confirme l’hostilité du +public, ne dissimule pas combien il en est révolté : +« Tout Paris, dit-il, condamne les Comédiens sans +miséricorde, et sans savoir de quoi il est question. +Charmant public, que tu es aimable dans tes jugements ! +qu’on est heureux de te servir, toi qui sais +si bien oublier en un moment tous les services passés, +et qui aimes à outrager ce que tu as applaudi +vingt ans de suite ! Avec cette noble reconnaissance, +tu ne saurais manquer d’avoir de grands génies, de +grands artistes, de grands talents. Charmant public, +que tu es aimable ! »</p> + +<p>Les Gentilshommes de la chambre se réunirent +chez M. de Sartines pour aviser aux mesures à prendre. +Il fut décidé que les coupables seraient envoyés immédiatement +au For l’Évêque.</p> + +<p>Brizard, dont la femme accouchait le même jour, +et Dauberval furent arrêtés et incarcérés sans délai ; +mais on se présenta vainement chez Molé et chez +Lekain : prévoyant ce qui allait se passer, ils avaient +quitté Paris en écrivant une belle lettre où ils déclaraient +que l’honneur ne leur permettait pas de jouer +avec un fripon. Cependant, en apprenant l’emprisonnement +de leurs camarades, ils quittèrent volontairement +leur retraite et vinrent les rejoindre au +For l’Évêque<a id="FNanchor_357" href="#Footnote_357" class="fnanchor">[357]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_357" href="#FNanchor_357"><span class="label">[357]</span></a> Nous avons retrouvé le récit de ces événements dans la correspondance +d’un témoin oculaire qui touchait de très près à +Mlle Clairon, M. de Valbelle ; son témoignage est trop important et +trop curieux pour ne pas le citer. Cet officier écrivait à Voltaire +le 16 avril 1765 :</p> + +<p>« Il y eut hier à la Comédie le tapage le plus épouvantable. +Dubois a eu un procès infâme avec son chirurgien. Il a fait un +faux serment. Ce maraud, en outre, est un assez mauvais comédien. +Sur le scandale que faisoit son affaire, M. de Richelieu +signe l’ordre de le chasser ; le lendemain il suspend l’exécution +de son ordre et il veut avoir les avis de tous les Comédiens. Ils +s’assemblent et jugent, ils étoient vingt. Tous les vingt déclarent +par écrit, chacun sur une feuille à part, sans s’être concertés, +que Dubois est un fripon. Sur cela, M. de Richelieu +trouve qu’il faut le garder, et hier, à une heure après midi, il +envoie l’ordre de lui faire jouer, dans la pièce affichée, le rôle +qu’il avoit fait lui-même apprendre à Bellecour. L’injustice à la +fin produit l’indépendance. Lekain et Molé ont commencé par +s’éloigner et se mettre en sûreté. Ils ont envoyé sur les quatre +heures leur désistement à la Comédie. Mlle Clairon a suivi avec +transport un si noble exemple. Brizard s’est dévoué ensuite et +toute la Comédie en a fait autant. La salle étoit remplie, on a +proposé le <i>Joueur</i>, qui étoit la seule pièce que l’on pût donner +sans Dubois et sans les deux acteurs qui avoient disparu. Le +parterre s’est obstiné à avoir la tragédie annoncée. On a vu dix +fois le moment où le feu alloit être mis à la salle. Mlle Dubois +étoit partout, animant le public contre les Comédiens ; enfin à +huit heures on est sorti sans avoir eu de pièce. Aujourd’hui le +théâtre est fermé, et l’on ignore quand on le rouvrira. Brizard +et Dauberval sont déjà au For l’Évêque. Mlle Clairon espère +qu’on lui fera le même honneur. On court après Lekain et Molé ; +tous les autres se présentent, et rien n’est encore prononcé sur +eux ; mais quoi qu’on puisse faire, rien ne les forcera à paroître +à côté de Dubois. Les partis les plus violents ne serviront qu’à +les affermir dans leur résolution. On ne pardonneroit pas en +vérité à M. de Fronsac la légèreté que le très aimable maréchal +son père a mise à toute cette affaire. Je ne sais comment il s’en +tirera. Il arrive aujourd’hui de Versailles. Vous qui lui avez +donné l’honneur de la bataille de Fontenoy, nous verrons quel +parti vous tirerez pour lui de cette journée-ci.</p> + +<p>« C’est avec tout l’enthousiasme et tous les sentiments que +vous devez attendre de tout être pensant que j’ai l’honneur d’être, +monsieur… » (Lettre inédite. Bibliot. nat., Mss. n., acq. 2777.)</p> +</div> +<p>En attendant que son tour vînt, Clairon, quoique +malade, avait ouvert ses salons ; étendue sur une +chaise longue, elle recevait et la cour et la ville. +Il n’était question, bien entendu, que du grand événement, +de la rare énergie déployée par la tragédienne +et des conséquences qui en allaient résulter. +On raconte que des officiers faisant cercle chez elle, +elle avait saisi l’occasion de leur demander si sa conduite +n’était pas conforme aux lois de l’honneur et +si eux-mêmes ne quitteraient pas tous le service +plutôt que de rester avec un infâme. « Sans doute, +mademoiselle, riposta gaiement l’un d’eux, mais ce +ne serait pas un jour de siège. »</p> + +<p>Enfin un exempt se présenta pour mener en prison +l’auguste Melpomène ; elle objecta son état de +maladie, mais il ne voulut rien entendre, et elle +dut s’incliner<a id="FNanchor_358" href="#Footnote_358" class="fnanchor">[358]</a>. Elle trouva cependant moyen de +transformer en un nouveau triomphe ce qui devait +être pour elle une fâcheuse disgrâce.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_358" href="#FNanchor_358"><span class="label">[358]</span></a> Les gazettes du temps prétendent que lorsque l’exempt +signifia à l’actrice l’ordre de détention, elle reçut la nouvelle +avec noblesse : « Je suis soumise, dit-elle, aux ordres du roi ; +tout en moi est à la disposition de Sa Majesté, mes biens, ma +personne, ma vie, en dépendent ; mais mon honneur restera +intact et le roi lui-même n’y peut rien. » « Vous avez raison, +mademoiselle, répliqua l’exempt facétieux, où il n’y a rien, le +roi perd ses droits. »</p> +</div> +<p>Mme de Sauvigny, intendante de Paris, se trouvait +chez Clairon lorsque l’exempt se présenta ; elle +obtint la faveur de la conduire elle-même au For +l’Évêque. Tous trois montèrent dans le vis-à-vis de +l’intendante : l’exempt prit place sur le devant, +Mme de Sauvigny dans le fond, avec l’actrice sur +ses genoux ; ils traversèrent tout Paris dans cet +étrange équipage, à la grande joie des spectateurs. +On donna à la tragédienne le meilleur logement de +la prison, et ses amies, la duchesse de Villeroy, Mme +de Sauvigny, la duchesse de Duras, le firent somptueusement +meubler. A peine incarcérée, elle commença +à recevoir et elle donna chaque jour des soupers +« divins et nombreux ». Grands seigneurs, +grandes dames, toute la cour venait lui rendre visite ; +l’affluence était telle, que le quai du For l’Évêque +était garni de carrosses du matin au soir ; il devint +de bon ton de visiter les comédiens emprisonnés.</p> + +<p>La plupart d’entre eux, Brizard, Lekain, Molé, +Clairon, etc., outrés du traitement qui leur était infligé, +se montraient résolus à quitter la scène. Lekain +écrivait fièrement de sa prison à M. de Sartines :</p> + +<blockquote> +<p class="date">« Le 20 avril 1765.</p> + +<p class="ind">« Monseigneur,</p> + +<p>« L’asile d’où je prends la liberté de vous écrire, +prouve évidemment à Votre Grandeur que la nécessité +où je me suis vu réduit de manquer au public, +ne m’en a jamais imposé sur la punition qui pouvoit +en résulter.</p> + +<p>« S’il est dur à tout homme sensible d’être privé +de sa liberté, en revanche il est bien doux d’être +en paix avec soi-même, et de paroître, sans rougir, +dans le cercle de tous les honnêtes gens… Vous êtes +vraisemblablement instruit de la violence qu’on nous +a faite, pour nous rendre un camarade que nous +avions jugé malhonnête homme… Le mépris que +le maréchal de Richelieu a fait de nos représentations +les plus respectueuses, en dévoilant son peu de délicatesse +ou l’excès de son orgueil, me désola par la +portion qui en jaillissoit sur moi-même… La conduite +actuelle de la Comédie françoise doit lui mériter +les éloges de tous les honnêtes gens… Si j’ai +mérité les châtiments du magistrat, il me restera le +plaisir de savoir que ma conduite a pu m’acquérir +son estime<a id="FNanchor_359" href="#Footnote_359" class="fnanchor">[359]</a>. »</p> +</blockquote> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_359" href="#FNanchor_359"><span class="label">[359]</span></a> <i>Mémoires</i> de Lekain.</p> +</div> +<p>Et il demandait son congé.</p> + +<p>Molé écrivait du For l’Évêque à Garrick, le 21 avril +1765 : « Nous en voilà réduits encore à notre première +alternative, ou nous déshonorer, nous flétrir +de notre volonté, ou garder pour asile celui des malheureux +ou des criminels, et pourtant quelquefois +celui des honnêtes gens. Vous sentez que notre +choix n’est pas douteux, et qu’entre le mépris et +l’estime il n’y a pas à hésiter, quelque prix qu’il en +coûte. » Décidé à demander son congé définitif, Molé +priait son correspondant de lui prêter cent louis qui +lui seraient bien nécessaires, vu la dureté des temps<a id="FNanchor_360" href="#Footnote_360" class="fnanchor">[360]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_360" href="#FNanchor_360"><span class="label">[360]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en"><i>Correspondence</i> of Garrick</span>.</p> +</div> +<p>Cependant Clairon était toujours malade. Son +chirurgien fit des représentations et déclara que sa +santé serait en danger si elle restait plus longtemps +en prison. Elle fut en conséquence autorisée à retourner +chez elle, après cinq jours de détention ; +mais elle fut mise aux arrêts dans son appartement +avec défense expresse de recevoir plus de six personnes, +parmi lesquelles Mme de Sauvigny, M. de +Valbelle et un Russe « pot au feu<a id="FNanchor_361" href="#Footnote_361" class="fnanchor">[361]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_361" href="#FNanchor_361"><span class="label">[361]</span></a> Bachaumont. D’après les Mémoires du temps, ce Russe se +contentait de « baiser la main » de la tragédienne ; M. de Valbelle +jouait un rôle plus actif.</p> +</div> +<p>A peine en liberté, la tragédienne s’occupa de +venir en aide à ses camarades moins heureux qu’elle. +En même temps elle remuait ciel et terre pour +triompher de Dubois et de la puissante cabale qui +le soutenait.</p> + +<p>Elle écrivait à Lekain :</p> + +<blockquote> +<p class="date">« <i>De chez moi</i>, 22 avril 1765.</p> + +<p>« Je viens d’avoir une très grande conférence +avec une personne parfaitement instruite. L’indigne +protégé du maréchal de Richelieu ne reparoîtra +jamais. On ne me l’a pas articulé aussi positivement ; +mais on m’a dit que tous ceux dont notre sort +dépend, sont convenus qu’il falloit renoncer à la +Comédie, ou au projet de nous dégrader : on craint +les désistements ; tenons ferme, respectueusement, +et tout ira bien.</p> + +<p>« J’ai demandé qu’on vous changeât de lieu, par +la crainte que j’ai que vous ne tombiez tous malades +où vous êtes ; que l’on fixât le temps de votre détention…</p> + +<p>« Enfin, mon cher ami, j’ose espérer que cela ne +sera pas bien long et que la semaine prochaine, au +plus tard, nous serons tous chacun chez nous, +jouissant de notre gloire<a id="FNanchor_362" href="#Footnote_362" class="fnanchor">[362]</a>. »</p> +</blockquote> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_362" href="#FNanchor_362"><span class="label">[362]</span></a> <i>Mémoires</i> de Lekain.</p> +</div> +<p>Les Comédiens ne restèrent pas au For l’Évêque dont +les conditions hygiéniques étaient déplorables ; à +force de sollicitations, on obtint qu’ils seraient transférés +à la prison militaire de l’Abbaye. C’est là +qu’ils achevèrent leur temps de détention.</p> + +<p>A la nouvelle des événements qui se passaient à +Paris, Garrick s’empressa de mander à Clairon +toute la part qu’il prenait à sa mésaventure. La +tragédienne lui répondit :</p> + +<blockquote> +<p class="date">« De Paris, 9 mai 1765.</p> + +<p>« Mon âme à jamais pénétrée d’un traitement +aussi barbare qu’injuste avoit besoin, mon cher +ami, du plaisir que votre lettre vient de lui faire. +Cette lettre a suspendu quelques moments l’indignation +et la douleur qui me consument. Jamais ma +santé n’a donné de si grandes inquiétudes pour ma +vie, jamais les accidents auxquels je suis sujette +n’ont été aussi multipliés et aussi violents, mais, +soyez tranquille, mon courage est encore au-dessus +de mes maux.</p> + +<p>« Le croiriez-vous ? Mes camarades sont encore en +prison. Moi, l’on m’en a fait sortir le cinquième jour, +mais l’on m’a mise aux arrêts chez moi avec défense +de recevoir plus de six personnes nommées. On dit +que Dubois a demandé son congé ; on espère qu’il +sera accepté et que nous serons libres ce soir ou +demain. Il en est temps. Comme on n’a voulu permettre +à aucun de mes camarades de me venir voir, j’ignore +ce qu’ils pensent et ce qu’ils feront tous. Je suis +décidée à ne leur donner aucun conseil, à ne +m’occuper que de moi et surtout de l’estime des +honnêtes gens ; je l’obtiendrai, j’ose en être sûre.</p> + +<p>« Je ne vous ferai point part de toutes mes +réflexions sur le passé, le présent et l’avenir, non que +je craigne de les soumettre à vos lumières et à votre +amitié, mais ma lettre peut être ouverte, on pourroit +m’interpréter mal, je ne veux donner aucun prétexte +à la persécution. Embrassez pour moi Mme Garrick, +soyez sûrs tous deux que je vous aime, vous estime +et vous regrette autant qu’il est possible et autant +que vous avez droit de l’attendre du cœur le plus +sensible et le plus reconnaissant<a id="FNanchor_363" href="#Footnote_363" class="fnanchor">[363]</a>. »</p> +</blockquote> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_363" href="#FNanchor_363"><span class="label">[363]</span></a> Lettre inédite. Coll. Stassaert (Académie royale de Belgique).</p> +</div> +<p>Le Théâtre français, à la suite des incidents que +nous venons de raconter, fut fermé pendant toute +une soirée. On le rouvrit le surlendemain ; mais, pour +éviter des scènes tumultueuses, on ne fit afficher +que fort tard, en sorte qu’il y eut très peu de +monde du vrai public ; la salle était remplie d’exempts +et de sergents des gardes. Le lieutenant de police, +M. de Sartines, assistait à la représentation.</p> + +<p>Avant de commencer la pièce, Bellecour parut et +demanda humblement pardon au public, au nom de +la troupe, de lui avoir manqué. Son compliment, +que Grimm appelle « un chef-d’œuvre de bassesse +et de platitude », fut prononcé par ordre supérieur.</p> + +<p>« Messieurs, dit-il, c’est avec la plus vive douleur +que nous nous présentons devant vous. Nous ressentons +avec la plus grande amertume le malheur +de vous avoir manqué. Notre âme ne peut être plus +affectée qu’elle l’est du tort réel que nous avons. +Il n’est aucune satisfaction que l’on ne vous doive. +Nous attendons avec soumission les peines qu’on +voudra bien nous imposer et qui ont été déjà +imposées à plusieurs de nos camarades. Notre +repentir est sincère, et ce qui ajoute encore à nos +regrets, c’est d’être forcés de renfermer au fond de +nos cœurs les sentiments de zèle, d’attachement et +de respect que nous vous devons et qui doivent vous +paroître suspects dans ce moment-ci. Le temps +seul en peut prouver la réalité. C’est par nos soins +et les efforts que nous ferons pour contribuer à +vos amusements, que nous espérons vous ôter +jusqu’au moindre souvenir de notre faute ; et c’est +des bontés et de l’indulgence dont vous nous avez +tant de fois honorés que nous attendons la grâce +que nous vous demandons, et que nous osons vous +supplier de nous accorder<a id="FNanchor_364" href="#Footnote_364" class="fnanchor">[364]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_364" href="#FNanchor_364"><span class="label">[364]</span></a> Fréron, rappelant méchamment cette scène dans la quarantième +lettre, se fait écrire de Venise : « Le sieur Guadagny ayant +refusé de chanter à la table du doge, ayant même répondu et parlé +avec beaucoup de hauteur, a été condamné à une prison de +quinze jours, les fers aux pieds, et a été ensuite exilé. Une garde +de soldats l’a conduit auparavant jusqu’à la chambre du trône, +en le faisant passer par la grande place qui étoit remplie de masques, +et, après avoir chanté devant Sa Seigneurie, il a demandé à +genoux et obtenu son pardon. Tout le monde a été attendri et +touché de la façon avec laquelle il a chanté à travers les pleurs +et les sanglots, comme le cygne qui ne chante, dit-on, jamais +mieux que lorsqu’il est près de sa mort. Quoi qu’il en soit, +c’est ainsi qu’en tout pays on devroit punir les chanteurs et +histrions insolents. »</p> +</div> +<p>Le parterre sans pitié couvrit d’applaudissements +cette tirade si humiliante.</p> + +<p>Bellecour, en rentrant dans les foyers, ne dissimula +pas combien il était pénétré de la scène honteuse +qu’on l’avait forcé à jouer, et il déclara qu’il +ne se serait jamais prêté à un pareil rôle si son attachement +pour la compagnie ne l’emportait encore +sur ce qu’il se devait à lui-même.</p> + +<p>Les représentations continuèrent donc ; mais +comme on ne pouvait se passer de tous les acteurs +qui étaient en prison, on les amenait chaque soir au +théâtre sous bonne escorte et des exempts les reconduisaient +ensuite au For l’Évêque.</p> + +<p>La maladie de Clairon, l’emprisonnement des +principaux sujets et la « consternation universelle +de la troupe » mirent la Comédie dans l’impossibilité +de donner des représentations suivies ; elle dut +prendre plusieurs jours de congé. « On ne croiroit +jamais, dit Bachaumont, l’importance que l’on met +à l’accommodement d’une affaire qui n’en devroit +avoir d’autre qu’une soumission servile et aveugle +de la part des histrions<a id="FNanchor_365" href="#Footnote_365" class="fnanchor">[365]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_365" href="#FNanchor_365"><span class="label">[365]</span></a> 6 mai 1765.</p> +</div> +<p>Tout se termina par un compromis. D’abord M. du +Belloy, dans le but d’être agréable à Clairon, retira +le <i>Siège de Calais</i> ; de cette façon le public n’était +plus en droit de réclamer la pièce avec Dubois. Ensuite +on obtint que cet acteur, cause de tout le tapage, +demanderait sa retraite. Bien qu’il n’eût que +vingt-neuf ans de service et qu’il en fallût trente, on +lui accorda 1500 livres de pension et 500 livres de +pension extraordinaire pour avoir formé une élève, +sa fille<a id="FNanchor_366" href="#Footnote_366" class="fnanchor">[366]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_366" href="#FNanchor_366"><span class="label">[366]</span></a> Il était d’usage d’accorder une pension de 500 livres à tout +comédien qui avait formé un élève.</p> +</div> +<p>A la suite de cet arrangement, les comédiens détenus +au For l’Évêque furent mis en liberté. Ils étaient +restés vingt-six jours en prison, mais leur obstination +avait fini par les faire triompher.</p> + +<p>La cause que Clairon et ses camarades venaient de +soutenir était juste et on peut s’étonner qu’elle n’ait +pas reçu l’appui du public. Comment osait-on leur +reprocher d’être trop scrupuleux sur les questions +d’honneur ? Malheureusement la tragédienne avait +porté tort elle-même à sa cause par sa vanité, ses +prétentions, ses menaces incessantes de démission ; +il n’était question que de vers, de tableaux, de bustes, +d’estampes, de médailles faites en son honneur ; ce +besoin d’occuper sans cesse les esprits finit par fatiguer. +On triompha de la voir dans cette même prison +où elle avait voulu faire mettre Fréron un mois auparavant. +Le public « a été assez imbécile, dit +Grimm, et assez malhonnête pour se venger sur le +talent de l’actrice et de ses camarades et pour les +traiter dans ces dernières querelles avec une indignité +que je ne lui pardonnerai de longtemps. »</p> + +<p>Quant au duc de Richelieu, furieux d’être obligé de se +soumettre, il accorda à Dubois une place dans la troupe +de Bordeaux. En même temps il se vengeait des comédiens +en exerçant contre eux les plus mesquines +persécutions. C’est ce qui faisait écrire à Lekain :</p> + +<p>« Vous voudrez bien m’excuser, mon cher Garrick, +si j’ai tant tardé à vous donner des nouvelles +de la suite de notre malheureuse aventure. Nous +nous en sommes tirés assez glorieusement, mais +aux dépens de notre recette et de notre liberté ; +c’est ainsi que l’on gagne toujours son procès en +France contre les gens de qualité. M. le maréchal +de Richelieu fait tout ce qu’il peut pour nous +faire éprouver la suite de son ressentiment ; mais +il aura beau faire, il ne pourra dissimuler à qui +que ce soit qu’il est honteux d’attendre que l’on +soit maréchal de France, et que l’on ait soixante-dix +ans, pour faire des étourderies dignes d’un +jeune mousquetaire<a id="FNanchor_367" href="#Footnote_367" class="fnanchor">[367]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_367" href="#FNanchor_367"><span class="label">[367]</span></a> Paris, 1<sup>er</sup> juin 1765. <span lang="en" xml:lang="en"><i>Correspondence</i> of Garrick</span>.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c19">XIX<br> +<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)<br> +1765-1766</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Voltaire exhorte Clairon à quitter le théâtre, si on +ne donne pas aux comédiens les droits de citoyen. — Lekain +demande son congé. — Voyage de Clairon à Ferney. — Vers à +Clairon sur sa retraite. — On propose d’ériger la Comédie +française en <i>Académie royale dramatique</i>. — Mémoire de +Jabineau de la Voute. — Le Roi refuse de modifier la situation +des comédiens. — Voltaire et Mlle Corneille.</p> + + +<p>Cette aventure fit un bruit énorme et passionna tout +Paris. Les uns, et parmi eux il faut compter la +noblesse et presque toute la secte encyclopédique, +prirent parti pour les comédiens. Les autres, c’est-à-dire +la majorité de la bourgeoisie et des gens de +lettres, s’acharnèrent contre eux<a id="FNanchor_368" href="#Footnote_368" class="fnanchor">[368]</a> ; à leurs yeux il n’y +avait point d’humiliation qui ne fût justifiée à l’égard +des « histrions ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_368" href="#FNanchor_368"><span class="label">[368]</span></a> « Je ne puis concevoir, écrivait Clairon, comment des auteurs, +obligés de capter la bienveillance des comédiens, vivant +avec eux, partageant leurs travaux et leurs salaires, nés pour la +plupart dans la plus chétive bourgeoisie, s’aveuglent au point +de se réunir aux sots, à la populace, pour insulter ceux qui les +font vivre, connoître et souvent valoir. » (<i>Mémoires</i>.)</p> +</div> +<p>Voltaire, lui, n’hésita pas. Dès qu’il fut au courant +des faits, dès qu’il connut la détermination de Clairon +de ne pas remonter sur le théâtre, si elle n’obtenait +pas justice, il crut le moment venu pour les +comédiens de prendre des résolutions extrêmes et de +se délivrer enfin d’un joug insupportable. Pénétré de +cette idée il s’empressa d’envoyer à la tragédienne +une note pressante pour la soutenir dans ses résolutions +et l’exhorter à ne pas se démentir :</p> + +<p>« L’homme qui s’intéresse le plus à la gloire de +Mlle Clairon et à l’honneur des beaux-arts, la supplie +très instamment de saisir ce moment pour déclarer +que c’est une contradiction trop absurde d’être au +For l’Évêque, si on ne joue pas, et d’être excommunié +par l’évêque si on joue ; qu’il est impossible de soutenir +ce double affront, et qu’il faut enfin que les +Welches se décident. Les acteurs, qui ont marqué +tant de sentiments d’honneur dans cette affaire, se +joindront sans doute à elle. Que Mlle Clairon réussisse +ou ne réussisse pas, elle sera révérée du public, +et si elle remonte sur le théâtre comme une esclave +qu’on fait danser avec ses fers, elle perd toute considération. +J’attends d’elle une fermeté qui lui fera +autant d’honneur que ses talents, et qui fera une +époque mémorable<a id="FNanchor_369" href="#Footnote_369" class="fnanchor">[369]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_369" href="#FNanchor_369"><span class="label">[369]</span></a> 1<sup>er</sup> mai 1765.</p> +</div> +<p>En même temps, car il ne négligeait aucune influence, +il s’adressait à Richelieu ; bien qu’il n’ignorât +pas le rôle que le maréchal avait joué dans les +derniers événements<a id="FNanchor_370" href="#Footnote_370" class="fnanchor">[370]</a>, il crut pouvoir, par de délicates +flatteries, le rallier à la cause qu’il regardait +comme celle de la vérité et de la justice, et qu’il +brûlait de voir triompher.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_370" href="#FNanchor_370"><span class="label">[370]</span></a> « Votre maréchal a tenu une jolie conduite, mandait d’Alembert +à Voltaire. Son procédé est atroce et abominable ; aussi +finira-t-il aux yeux du public par avoir tout l’odieux et tout le +ridicule de cette affaire. »</p> +</div> +<p>« Permettez-moi de vous dire un petit mot des +spectacles, qui sont nécessaires à Paris et que vous +protégez, lui écrivait-il… Est-il juste qu’on perde +tous ses droits de citoyen et jusqu’à celui de la sépulture, +parce qu’on est sous votre autorité ? Si quelqu’un +peut jamais avoir la gloire de faire cesser cet opprobre +c’est assurément vous, et Paris vous élèverait +une statue comme Gênes. Mais quelquefois les choses +les plus simples et les plus petites sont plus difficiles +que les grandes, et tel homme qui peut faire +capituler une armée d’Anglais ne peut triompher +d’un curé<a id="FNanchor_371" href="#Footnote_371" class="fnanchor">[371]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_371" href="#FNanchor_371"><span class="label">[371]</span></a> 13 mai 1765.</p> +</div> +<p>Clairon suivit les conseils de Voltaire ; elle refusa +de remonter sur le théâtre tant qu’on n’aurait pas accordé +aux comédiens les droits de tous les citoyens. +Elle prétexta l’état de sa santé et demanda son +congé. La tragédienne dans ses <i>Mémoires</i> assure +que le duc d’Aumont fit près d’elle les plus vives +instances pour la déterminer à reparaître sur la +scène. « Il m’offrit, dit-elle, de me faire payer par +le roi, de ne plus dépendre d’aucuns supérieurs ; +de n’avoir plus rien à démêler avec les Comédiens ; +de ne jouer que quand bon me sembleroit, sans +autre soin que celui d’écrire à l’assemblée : « Je +désire telle pièce pour tel jour. » La Melpomène +fut inflexible.</p> + +<p>Voyant l’inutilité de ses efforts, le duc lui promit, +si elle restait au théâtre, de l’aider à relever la comédie +de « la honte de l’excommunication. »</p> + +<p>« Je ne dissimulerai point, dit la tragédienne, que +je mêlois infiniment de vanité au désir juste et naturel +d’avoir un état plus honnête : mon talent ne +peut s’écrire ni se peindre, l’idée s’en perd avec mes +contemporains, et j’avois lieu de croire que je le +constaterois supérieur même à ce qu’il fut jamais, +si j’obtenois la gloire de surmonter les préjugés de +ma nation : le tenter seulement disoit beaucoup pour +moi. J’acceptai. »</p> + +<p>Il fut convenu qu’on allait faire les démarches +nécessaires et que, si elles réussissaient, Clairon +reprendrait sa place à la Comédie. En attendant, on +lui accorda un congé jusqu’à Pâques, afin qu’elle eût +le temps d’aller à Genève et « de s’y faire raccommoder +ce qu’elle avoit de malade<a id="FNanchor_372" href="#Footnote_372" class="fnanchor">[372]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_372" href="#FNanchor_372"><span class="label">[372]</span></a> Bachaumont.</p> +</div> +<p>Lekain fut encore moins hésitant que sa camarade. +Le 15 juin, il écrivait au duc de Richelieu pour +solliciter son congé et il le faisait en termes aussi +fermes que dignes :</p> + +<p>« Permettez-moi, Monseigneur, de vous demander +pour seule et unique grâce la permission de me retirer, +et d’abandonner un état qui ne peut faire illusion +qu’à des fanatiques, mais que tout homme +sage doit regarder d’un œil plus réfléchi. L’exemple +dernier n’a que trop prouvé que cet état étoit encore +la victime d’un préjugé aussi absurde que barbare. +Je sais que vous êtes le maître de disposer de +tout : vous m’en avez donné des preuves convaincantes +à la clôture du théâtre de 1761, et nommément +à la rentrée dernière ; mais il est un droit +que tout citoyen, né dans un état monarchique, +peut et doit réclamer, c’est celui de sa liberté<a id="FNanchor_373" href="#Footnote_373" class="fnanchor">[373]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_373" href="#FNanchor_373"><span class="label">[373]</span></a> <i>Mémoires</i> de Lekain.</p> +</div> +<p>En même temps il mandait à Garrick : « Je n’ai +pas comme Moïse le don de lire dans les choses à +venir, mais, autant que je puis m’y connoître, il +faut que notre établissement ou culbute ou se relève +à Pâques prochain ; nous ne pouvons pas demeurer +diffamés comme nous le sommes. » Il +faisait ressortir l’étrange différence qui existait +entre Paris et Londres, au point de vue des comédiens : +« Vous êtes dans les bonnes grâces de votre +clergé, disait-il à Garrick, et le nôtre nous envoie +à tous les diables ; vous êtes votre maître et nous +sommes esclaves ; vous jouissez d’une gloire véritable +et la nôtre nous est toujours disputée ; vous +avez une fortune brillante et nous sommes pauvres : +voilà de furieuses oppositions<a id="FNanchor_374" href="#Footnote_374" class="fnanchor">[374]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_374" href="#FNanchor_374"><span class="label">[374]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en"><i>Correspondence</i> of Garrick</span>.</p> +</div> +<p>En apprenant ces projets de retraite, Garrick répondait : +« Pauvre Paris ! que je te plains ! les Lekain, +les Dumesnil<a id="FNanchor_375" href="#Footnote_375" class="fnanchor">[375]</a> et les Clairon ne peuvent pas +être trouvés tous les jours sur le Pont-Neuf, malgré +qu’on le croiroit à la manière dont vos ducs les ont +traités<a id="FNanchor_376" href="#Footnote_376" class="fnanchor">[376]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_375" href="#FNanchor_375"><span class="label">[375]</span></a> Lorsque Garrick vint à Paris, il vit jouer Dumesnil et +Clairon. « Eh bien ! lui demandait-on, comment avez-vous trouvé +le jeu des deux rivales ? » « Il est impossible, répondit-il, de +rencontrer une plus parfaite actrice que Mlle Clairon. » « Et +Mlle Dumesnil, qu’en pensez-vous ? » « En la voyant, je n’ai pas +pu songer à l’actrice : c’est Agrippine, c’est Sémiramis, c’est +Athalie que j’ai vues ! » On prétend que Mlle Dumesnil se livrait à +la boisson et que, lorsqu’elle jouait, « son laquais était toujours +dans la coulisse, la bouteille à la main, pour l’abreuver. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_376" href="#FNanchor_376"><span class="label">[376]</span></a> 25 juillet 1765.</p> +</div> +<p>Molé demanda également son congé, mais il lui +fut formellement refusé, ainsi qu’à Lekain.</p> + +<p>Pour se consoler de ses mésaventures, et pendant +que l’on préparait les négociations qui devaient +réhabiliter son état, Clairon fit un voyage qu’elle +projetait depuis fort longtemps ; sous prétexte de +consulter Tronchin, elle se rendit à Ferney où Voltaire +la reçut comme « dans un temple où l’encens brûlait +pour elle seule ». Il donna en son honneur des fêtes +qui sont restées célèbres ; la grande actrice, à la +demande de son hôte, consentit à monter sur la +scène et à donner quelques représentations<a id="FNanchor_377" href="#Footnote_377" class="fnanchor">[377]</a>. Son +triomphe fut complet et quand elle partit le patriarche +reconnaissant lui adressa des vers débordants d’enthousiasme. +Comme d’Alembert lui reprochait ses +exagérations, il lui répondit : « Croyez, mon cher +philosophe, que je ne donnerai jamais à aucun grand +seigneur les éloges que j’ai prodigués à Mlle Clairon ; +le mérite et la persécution sont mes cordons bleus. » +Il écrivait à d’Argental : « Je sais bien que j’ai +été un peu loin avec Mlle Clairon ; mais j’ai cru +qu’il fallait un tel baume sur les blessures qu’elle +avait reçues au For l’Évêque. Plus on a voulu l’avilir +et plus j’ai voulu l’élever<a id="FNanchor_378" href="#Footnote_378" class="fnanchor">[378]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_377" href="#FNanchor_377"><span class="label">[377]</span></a> Voir les détails des brillantes fêtes de Ferney dans la <i>Vie +intime de Voltaire aux Délices et à Ferney</i>. (Paris, Calmann-Lévy.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_378" href="#FNanchor_378"><span class="label">[378]</span></a> 17 septembre 1765.</p> +</div> +<p>Pendant son séjour chez le patriarche, la tragédienne +ne perdait pas de vue le but qu’elle poursuivait +depuis plusieurs années avec tant de ténacité. +Ses amis la tenaient fidèlement au courant de tout +ce qui se tramait dans l’ombre et le mystère en faveur +de la Comédie. Les conjurés avaient même déjà +choisi celui qui devait plaider leur cause. Bien que +les Comédiens n’aient pas eu la main heureuse +en 1761, c’est encore à un avocat, M<sup>e</sup> Jabineau de +la Voute<a id="FNanchor_379" href="#Footnote_379" class="fnanchor">[379]</a>, qu’ils confièrent leurs intérêts.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_379" href="#FNanchor_379"><span class="label">[379]</span></a> Pierre Jabineau de la Voute, né à Étampes en 1721, mort +en 1787.</p> +</div> +<p>Comme les pénalités infligées à Huerne de la Mothe +n’étaient pas de nature encourageante, Clairon écrivait +à Lekain pour l’assurer que leur avocat ne courrait +aucun danger :</p> + +<blockquote> +<p class="date">« Ferney, 14 août 1765. »</p> + +<p>« Cela va le mieux du monde, mon cher camarade. +Dites à la personne que je ne vois pas le moindre +risque à courir pour elle ; qu’elle ne peut jamais +être découverte, si elle ne veut pas l’être ; et +que si par hasard elle l’étoit, elle auroit à répondre +que nous l’avons exigé, vous et moi, comme le service +le plus important. Au fait, que demandons-nous ? +Un prétexte pour mettre à couvert et notre honneur +et notre sensibilité ; celui qui nous le fournira, peut-il +jamais être blâmable ? Quand l’injure ne tombe +sur aucun particulier, qu’elle n’attaque que des +préjugés absurdes, qu’on peut avec de la plaisanterie +seulement ôter à sa nation un ridicule qui la +fait bafouer de toutes les nations policées et donner +à une société qu’on opprime une existence qu’elle +mérite ; quand on n’attaque aucune loi, qu’a-t-on à +craindre ?</p> + +<p>« D’ailleurs on n’ira en avant, sur le point qui le +concerne, que lorsque toutes les batteries seront +bien dressées pour le reste ; il ne court au moins +aucun risque d’être prêt. Si, dans le temps, nous +ne voyons sûrement pas de probabilités pour le succès, +nous n’avons rien de mieux à faire que de garder +le silence et de jeter tout au feu ; et nous le +ferons. Si nous voyons jour à faire de grandes choses, +nous irons en avant, et nous lui devrons la plus +éternelle reconnoissance…</p> + +<p>« Bonjour, mon cher camarade, je joue aujourd’hui +<i>Tancrède</i>, pour notre cher patriarche, qui +ne se porte pas trop bien, et qui m’a fait jurer par +la devise de Tancrède de ne jamais reparoître, que +la comédie n’eût un état<a id="FNanchor_380" href="#Footnote_380" class="fnanchor">[380]</a>. »</p> +</blockquote> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_380" href="#FNanchor_380"><span class="label">[380]</span></a> A peu près à la même époque Clairon écrivait à Garrick : +« Il faut encore que je vous dise que le plus coquin, le plus fourbe, +le plus méchant des hommes est M. Lekain ; ce n’est pas un ouï-dire, +j’en ai les preuves par écrit de sa main. Cependant, c’est à +moi seule qu’il doit un quart de plus pour sa femme, une pension +du roi pour lui, et un certificat sur sa probité, attaquée par +un de ses supérieurs même et plus que suspectée par les autres. » +(<span lang="en" xml:lang="en"><i>Correspondence</i> of Garrick.</span>)</p> +</div> +<p>Au moment où tout Paris, on pourrait dire toute la +France, attendait avec anxiété le parti qu’allait +prendre la « divine Melpomène », parut une épître +charmante, où, sous une forme badine, l’auteur raillait +la comédienne sur son indécision et ses scrupules, +mais où en même temps il la couvrait de fleurs +et d’éloges :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Rentres-tu ? ne rentres-tu pas ?</div> +<div class="verse">Prononce. Éclaircis ce mystère.</div> +<div class="verse">Quand la gloire te tend les bras</div> +<div class="verse">Pourquoi ferois-tu la sévère ?</div> +<div class="verse">On se demande tour à tour :</div> +<div class="verse">« Eh ! bien ! sait-on quelque nouvelle ?</div> +<div class="verse">« L’aurons-nous ? reparoîtra-t-elle ?</div> +<div class="verse">« Jouera-t-elle au moins pour la cour ? »</div> +<div class="verse">C’est une alarme universelle,</div> +<div class="verse">Un deuil qui croît de jour en jour.</div> +<div class="verse">L’Europe entière te rappelle ;</div> +<div class="verse">Sourde à sa voix, veux-tu, cruelle,</div> +<div class="verse">Bouder et l’Europe et l’Amour ?</div> +<div class="verse">Oui l’Amour, il marche à ta suite,</div> +<div class="verse">Il te doit ses touchants attraits,</div> +<div class="verse">A ta voix il pleure ou s’irrite,</div> +<div class="verse">Ses triomphes sont tes bienfaits,</div> +<div class="verse">Et ta couronne de cyprès</div> +<div class="verse">Est sa parure favorite.</div> +<div class="verse">Allons, il faut prendre un parti,</div> +<div class="verse">Ma Clairon, vois où nous en sommes,</div> +<div class="verse">Plus d’actrices, plus de grands hommes,</div> +<div class="verse">Tout meurt, tout est anéanti,</div> +<div class="verse">Tu mets tout Paris au régime.</div> +<div class="verse">Reprenant ses antiques droits,</div> +<div class="verse">En vain Dumesnil quelquefois</div> +<div class="verse">Pour nous enchanter se ranime,</div> +<div class="verse">En vain Brizard, les sens troublés,</div> +<div class="verse">Vient étaler sur notre scène</div> +<div class="verse">Ses beaux cheveux gris pommelés</div> +<div class="verse">Et son âme républicaine,</div> +<div class="verse">Chevelure, âme, rien ne prend,</div> +<div class="verse">Tous nos jeunes talents succombent,</div> +<div class="verse">L’un sur l’autre les drames tombent,</div> +<div class="verse">Le public ne voit ni n’entend.</div> +<div class="verse">Souveraine, toujours chérie,</div> +<div class="verse">Tes États sont dans l’anarchie ;</div> +<div class="verse">Pour rendre encor le mal complet,</div> +<div class="verse">D’un quart la recette est baissée,</div> +<div class="verse">Et Melpomène est éclipsée</div> +<div class="verse">Par le singe de Nicolet.</div> +<div class="verse">Toi seule, à nos vœux indocile,</div> +<div class="verse">Causes les maux dont je gémis.</div> +<div class="verse">Tel jadis le courroux d’Achille</div> +<div class="verse">Fit les malheurs de son pays.</div> +<div class="verse">On dit, oh ! la plaisante histoire,</div> +<div class="verse">Que par un scrupule enfantin</div> +<div class="verse">Tu ne veux pas, dois-je le croire ?</div> +<div class="verse">Trouver Laïs sur le chemin</div> +<div class="verse">Où tu prends ton vol pour la gloire.</div> +<div class="verse">Ce bruit est faux, je le soutiens.</div> +<div class="verse">Laïs est si bonne personne,</div> +<div class="verse">Elle a des amants la friponne,</div> +<div class="verse">C’est un avoir qui sied fort bien.</div> +<div class="verse">Je suis juste, sois indulgente ;</div> +<div class="verse">Il est permis d’être catin</div> +<div class="verse">Depuis dix-huit ans jusqu’à trente,</div> +<div class="verse">Et d’en avoir quitté le train</div> +<div class="verse">On gémit encore à quarante.</div> +<div class="verse">D’ailleurs l’aigle au milieu des airs,</div> +<div class="verse">Planant au-dessus des collines,</div> +<div class="verse">Se jouant parmi les éclairs,</div> +<div class="verse">Du haut de ces routes divines,</div> +<div class="verse">Voit-il à l’ombre des buissons</div> +<div class="verse">Les jeux des mouches libertines</div> +<div class="verse">Et les amours des papillons ?</div> +<div class="verse">Ah ! j’y suis ; tu voudrois détruire</div> +<div class="verse">Ce ridicule préjugé</div> +<div class="verse">Qui, très sottement protégé,</div> +<div class="verse">Fait qu’on flétrit ce qu’on admire ;</div> +<div class="verse">Tu voudrois que tout simplement</div> +<div class="verse">Mérope, Alzire, Bérénice,</div> +<div class="verse">Allassent jurer en justice,</div> +<div class="verse">Et qu’on les crût sur leurs serments.</div> +<div class="verse">Tu voudrois sans trop de caprices</div> +<div class="verse">Jouir des mêmes droits que nous,</div> +<div class="verse">Et que Jésus-Christ, mort pour tous,</div> +<div class="verse">Fût aussi mort pour les actrices.</div> +<div class="verse">J’approuve fort de tels désirs,</div> +<div class="verse">Et le pape plein de sagesse</div> +<div class="verse">Devroit, exauçant tes soupirs,</div> +<div class="verse">Te donner pour menus plaisirs</div> +<div class="verse">Le droit de mentir à confesse,</div> +<div class="verse">Dans un de ces étuis sacrés</div> +<div class="verse">Par les dévotes révérés.</div> +<div class="verse">Combien j’aimerois Ariane,</div> +<div class="verse">Moitié sainte, moitié profane,</div> +<div class="verse">A quelques carmes débauchés</div> +<div class="verse">Demandant avec tous ses charmes</div> +<div class="verse">L’absolution de nos larmes</div> +<div class="verse">Et le pardon de nos péchés.</div> +<div class="verse">Je ne puis cacher mes penchants,</div> +<div class="verse">J’aime les dieux du paganisme ;</div> +<div class="verse">Ces dieux-là sont de bonnes gens,</div> +<div class="verse">Ils favorisent les talents</div> +<div class="verse">Et proscrivent le fanatisme ;</div> +<div class="verse">Clairon, tu leur dois de l’encens,</div> +<div class="verse">Et puisque le christianisme</div> +<div class="verse">N’ose, malgré tes vœux ardents,</div> +<div class="verse">Te compter parmi ses enfants,</div> +<div class="verse">Et t’immole au froid cagotisme,</div> +<div class="verse">Choisis enfin des dieux plus doux,</div> +<div class="verse">Console-toi par notre estime,</div> +<div class="verse">Nous prendrons tes crimes sur nous ;</div> +<div class="verse">Sois toujours païenne et sublime,</div> +<div class="verse">Tu feras encor des jaloux.</div> +</div> + +</div> +<p>Cette pièce<a id="FNanchor_381" href="#Footnote_381" class="fnanchor">[381]</a> ne fut pas seule dans son genre ; vers +la même époque, un mauvais plaisant publia une +épître du pape à Clairon, où le souverain pontife +joignait ses prières à celles de toute la France pour +obtenir de la tragédienne qu’elle renonçât à ses projets +de départ.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_381" href="#FNanchor_381"><span class="label">[381]</span></a> Nous avons trouvé ces vers dans la collection Stassaert, à +l’Académie royale de Bruxelles. Ils ne portent pas de nom d’auteur, +mais nous croyons ne pas trop nous avancer en les attribuant +à Colardeau dont ils ont absolument le cachet.</p> +</div> +<p>Après plusieurs mois d’absence, Clairon revint à +Paris. Sans perdre de temps, elle s’occupa de la +fameuse question qui la préoccupait à tant de titres. +Tous ses amis furent mis en mouvement. Tout le +monde s’ingéniait à trouver une combinaison qui fît +enfin rentrer les comédiens dans le droit commun ; +les avocats les plus habiles étaient consultés, on rédigeait +consultation sur consultation, mémoire sur +mémoire. Jabineau de la Voute préparait son dossier ; +des comités se réunissaient à chaque instant +chez la tragédienne dans l’espoir d’arriver à une conclusion +satisfaisante. On s’avisa tout à coup d’un +subterfuge assez ingénieux.</p> + +<p>Comme nous l’avons déjà dit, l’excommunication +qui frappait les comédiens ne pesait pas sur la Comédie +italienne, bien que son genre fût souvent trivial +et bas. L’Opéra se trouvait dans le même cas par +une raison au moins singulière, c’est qu’il ne portait +pas le titre d’Opéra, mais d’Académie royale +de musique<a id="FNanchor_382" href="#Footnote_382" class="fnanchor">[382]</a>, que ceux qui en faisaient partie n’appartenaient +pas à un théâtre, mais à une académie, et +qu’ils n’étaient pas regardés comme des comédiens.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_382" href="#FNanchor_382"><span class="label">[382]</span></a> « Ce titre, disait J.-J. Rousseau, lui donne le droit de faire +la plus mauvaise musique de l’Europe et d’empêcher dans toute +l’étendue du royaume qu’on en fasse de bonne. » On appelait +souvent l’Académie de musique la « triste veuve ».</p> +</div> +<p>Déjà en 1761, quand la consultation inspirée par +Clairon à Huerne de la Mothe eut si mal réussi, on +avait eu l’idée, pour soustraire les Comédiens aux +censures de l’Église, de substituer au nom de Comédie +française celui d’Académie nationale de déclamation : +de cette façon les acteurs n’étant plus des +comédiens, ils se trouvaient sur le même pied que +ceux de l’Opéra, et on ne pouvait leur refuser le +même traitement. Le projet n’aboutit pas.</p> + +<p>En 1766, on revint à cette idée d’<i>Académie +nationale de déclamation</i> ou d’<i>Académie royale +dramatique</i> et l’on projeta de la faire établir par +lettres patentes enregistrées au Parlement. Les membres +de cette académie auraient joui de leurs droits +civils et auraient échappé à l’excommunication +comme leurs confrères de l’Académie de musique. +Les Comédiens prétendaient même avoir trouvé des +lettres patentes de Louis XIII les établissant valets +de chambre du roi ; on résolut donc de réclamer +de plus en leur faveur le titre de valets de chambre +de Sa Majesté, et pour les actrices celui de femmes +de chambre de la reine.</p> + +<p>Voltaire, bien entendu, était l’âme de la conjuration. +Pendant que Clairon stimulait à Paris l’activité +de ses partisans, le patriarche envoyait de Ferney +note sur note et fournissait ainsi les matériaux +du mémoire destiné à prouver le bien-fondé des +réclamations de la troupe comique.</p> + +<p>Jabineau de la Voute s’acquitta avec zèle de la +mission qui lui était confiée, trop de zèle même, car +Voltaire, à qui le Mémoire naturellement fut soumis, +dut modérer son enthousiasme et le rappeler avec +beaucoup de bon sens au calme et à la modération : +« Je vous prie, lui écrivait-il, de ne point mettre dans +le projet de Déclaration : « Voulons et nous plaît +que tout gentilhomme et demoiselle puisse représenter +sur le théâtre, etc. » Cette clause choquerait +la noblesse du royaume. Il semblerait qu’on inviterait +les gentilshommes à être comédiens ; une telle +déclaration serait révoltante. Contentons-nous d’indiquer +cette permission, sans l’exprimer… Il faut +tâcher de rendre l’état de comédien honnête et non +pas noble<a id="FNanchor_383" href="#Footnote_383" class="fnanchor">[383]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_383" href="#FNanchor_383"><span class="label">[383]</span></a> 4 février 1766.</p> +</div> +<p>Pour bien démontrer combien la condamnation +qui pesait sur les comédiens était ridicule, le patriarche +engageait M. de la Voute à rappeler qu’à +Rome les mathématiciens étaient également frappés +par la loi : « Cet exemple, lui mandait-il, me paraît +décisif ; nos mathématiciens, nos comédiens ne sont +point ceux qui encoururent quelquefois par les lois +romaines une note d’infamie ; certainement cette +infamie qu’on objecte n’est qu’une équivoque, une +erreur de nom<a id="FNanchor_384" href="#Footnote_384" class="fnanchor">[384]</a>. » Autrement il faudrait excommunier +l’Académie des sciences.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_384" href="#FNanchor_384"><span class="label">[384]</span></a> 4 février 1766.</p> +</div> +<p>Ne doutant plus du succès, Voltaire calculait déjà +avec ravissement toutes les conséquences du changement +qui se préparait.</p> + +<p>« Je renvoie à mes divins anges, écrit-il aux +d’Argental, le Mémoire de M. de la Voute pour les +Comédiens. La tournure que vous avez prise est très +habile. La Déclaration du roi sera un bouclier contre +la prêtraille ; elle sera enregistrée, et quand les +cuistres refuseront la sépulture à un citoyen, pensionnaire +du roi, on leur lâchera le Parlement. »</p> + +<p>En même temps il recommandait à Clairon de ne +pas se laisser leurrer par de vaines promesses et de +rester inébranlable dans sa retraite tant que la Déclaration +du roi érigeant la Comédie française en Académie +dramatique n’aurait pas été formellement +accordée et enregistrée. L’enthousiasme du patriarche +était au comble, il touchait enfin au but si ardemment +poursuivi depuis tant d’années.</p> + +<p>« Ce sera une grande époque dans l’histoire des +beaux-arts, s’écrie-t-il, je ne vois nul obstacle à cette +Déclaration ; elle est déjà minutée. J’ai été la mouche +du coche dans cette affaire. J’ai fourni quelques +passages des anciens jurisconsultes en faveur des +spectacles, et j’en suis encore tout étonné<a id="FNanchor_385" href="#Footnote_385" class="fnanchor">[385]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_385" href="#FNanchor_385"><span class="label">[385]</span></a> 12 février, à Mlle Clairon.</p> +</div> +<p>Jugeant la cause gagnée, Voltaire prenait bien vite +les devants pour s’attribuer le beau rôle ; il y avait +droit en effet, mais un peu moins d’empressement +et un peu plus de modestie n’eussent pas été inutiles, +comme on ne tardera pas à le voir.</p> + +<p>Au moment où tout le monde vivait dans l’attente +du grand événement, le solitaire de Ferney adressait +à sa « chère Melpomène » une requête que nous +nous ferions scrupule de ne pas reproduire, car elle +empruntait aux circonstances un caractère vraiment +des plus plaisants. Voltaire recourant à l’influence +d’une excommuniée pour obtenir une cure en faveur +d’un de ses protégés serait assurément un spectacle +fort inattendu, si cette époque, fertile en contrastes, +ne nous en ménageait de tous les genres.</p> + +<p>Il écrivait à Clairon :</p> + +<p>« Un drôle de corps de prêtre du pays de Henri IV, +nommé Doléac, demeurant à Paris sur la paroisse +Sainte-Marguerite, meurt d’envie d’être curé du village +de Cazeaux. M. de Villepinte donne ce bénéfice. Le +prêtre a cru que j’avais du crédit auprès de vous +et que vous en aviez bien davantage auprès de +M. de Villepinte ; si tout cela est vrai, donnez-vous +le plaisir de nommer un curé au pied des Pyrénées +à la requête d’un homme qui vous en prie au pied +des Alpes. Souvenez-vous que Molière, l’ennemi des +médecins, obtint de Louis XIV un canonicat pour le +fils d’un médecin.</p> + +<p>« Les curés, qui ont pris la liberté de vous excommunier, +vous canoniseront, quand ils sauront que +c’est vous qui donnez des cures… Je voudrais que +vous disposassiez de celle de Saint-Sulpice.</p> + +<p>« Je ne sais pas quand vous remonterez sur le +jubé de votre paroisse. Vous devriez choisir, pour +votre premier rôle, celui de lire au public la Déclaration +du roi en faveur des beaux-arts contre les +sots ; c’est à vous qu’il appartient de la lire<a id="FNanchor_386" href="#Footnote_386" class="fnanchor">[386]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_386" href="#FNanchor_386"><span class="label">[386]</span></a> 30 mars 1766.</p> +</div> +<p>Cependant le travail de Jabineau de la Voute n’eut +pas le succès espéré. M. de Saint-Florentin, circonvenu +de tous côtés, avait consenti à s’en charger et +à le présenter au roi. Il le lut en effet à une réunion +du conseil, mais quelqu’un fit observer que les privilèges +accordés aux comédiens par Louis XIII n’ayant +pas été révoqués, il ne tenait qu’à eux de les faire +valoir dans l’occasion. Quant au roi, il dit à M. de +Saint-Florentin : « Je vois où vous voulez en venir ; les +comédiens ne seront jamais sous mon règne que ce +qu’ils ont été sous celui de mes prédécesseurs ; qu’on +ne m’en reparle plus. »</p> + +<p>C’est ainsi qu’échouèrent les projets si savamment +et si laborieusement préparés.</p> + +<p>Fidèle à sa promesse, Clairon ne reparut plus sur +la scène<a id="FNanchor_387" href="#Footnote_387" class="fnanchor">[387]</a>. En vain une députation de la Comédie +française vint-elle la supplier de se laisser fléchir, +la grande actrice fut inébranlable<a id="FNanchor_388" href="#Footnote_388" class="fnanchor">[388]</a>. « La jalousie de +mes camarades, dit-elle dans ses <i>Mémoires</i>, la folle +et barbare administration de mes supérieurs, la +facilité que trouvent toujours les méchants à faire +de ce public si respectable une bête brute ou féroce +à volonté, la réprobation de l’Église, le ridicule +d’être Français sans jouir des droits de citoyen, le +silence des lois sur l’esclavage et l’oppression des +comédiens, m’avoient fait trop sentir la pesanteur, +le danger et l’avilissement de mes chaînes pour que +je consentisse à les porter plus longtemps. » Et elle +ajoutait modestement : « Le moment de ma liberté +m’a paru le plus précieux de ma vie. Rentrée dans +tous mes droits de citoyenne, je me contente de +déplorer le malheur de ceux qui sont encore dans +l’esclavage ; je me tais et me console, en lisant Épictète, +de tous les hasards de la nature et du sort. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_387" href="#FNanchor_387"><span class="label">[387]</span></a> Elle n’avait que quarante-deux ans. On ne la revit plus +qu’à la cour et chez quelques grands seigneurs.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_388" href="#FNanchor_388"><span class="label">[388]</span></a> On craignait que son départ ne causât la ruine du théâtre ; +cependant on ne la voyait pas souvent sur la scène ; un jour ses +camarades lui reprochant ses absences, elle leur répondit avec +orgueil : « Il est vrai que je ne joue pas fréquemment, mais une +de mes représentations vous fait vivre pendant un mois. »</p> +</div> +<p>Voltaire éprouva la plus amère déception en +apprenant le peu de succès de ses combinaisons. Il +se consola en couvrant d’éloges la conduite de +Clairon. « Je ne puis, écrivait-il à Mme d’Argental, +blâmer une actrice qui aime mieux renoncer à son +art que de l’exercer avec honte. De mille absurdités +qui m’ont révolté depuis cinquante ans, une des +plus monstrueuses, à mon avis, est de déclarer +infâmes ceux qui récitent de beaux vers, par ordre +du roi. Pauvre nation, qui n’existe actuellement +dans l’Europe que par les beaux-arts et qui cherche +à les déshonorer<a id="FNanchor_389" href="#Footnote_389" class="fnanchor">[389]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_389" href="#FNanchor_389"><span class="label">[389]</span></a> 18 avril 1766.</p> +</div> +<p>Le duc de Richelieu, malgré les pressantes instances +du patriarche, ne s’était pas montré favorable +aux demandes des Comédiens. Quand la négociation +eut échoué, le philosophe écrivit spirituellement à +son vieil ami : « Je suis bien fâché pour le public +et pour les beaux-arts que vous protégez de voir le +théâtre privé de Mlle Clairon, lorsqu’elle est dans +la force de son talent. J’y perds plus qu’un autre, +puisqu’elle faisait valoir mes sottises… Elle a +renoncé à l’excommunication, et moi aussi, car j’ai +pris mon congé. Il n’y a que vous qui restez excommunié, +puisque vous restez toujours premier Gentilhomme +de la chambre disposant souverainement +des œuvres de Satan. Il est clair que celui qui les ordonne, +est bien plus maudit que les pauvres diables +qui les exécutent<a id="FNanchor_390" href="#Footnote_390" class="fnanchor">[390]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_390" href="#FNanchor_390"><span class="label">[390]</span></a> 17 mai 1766.</p> +</div> +<p>Le premier soin de Clairon après avoir quitté le +théâtre, et être ainsi rentrée dans le giron de l’Église, +fut de jouir avec éclat des droits qui lui avaient été +si longtemps refusés ; elle saisit avec empressement +l’occasion de se montrer un dimanche à l’église de +Saint-Sulpice. « Vous m’enchantez de me dire que +Mlle Clairon a rendu le pain bénit, mande Voltaire +à d’Alembert, on aurait bien dû la claquer à Saint-Sulpice. +Je m’y intéresse d’autant plus, moi qui +vous parle, que je rends le pain bénit tous les ans +avec une magnificence de village<a id="FNanchor_391" href="#Footnote_391" class="fnanchor">[391]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_391" href="#FNanchor_391"><span class="label">[391]</span></a> 1<sup>er</sup> juillet 1766.</p> +</div> +<p>Il faut bien le dire, si les comédiens avaient +trouvé de chaleureux appuis, le roi en repoussant +leur demande, se faisait l’interprète de l’opinion +publique, qui ne pouvait concevoir qu’un comédien +devînt l’égal de tous les citoyens.</p> + +<p>« Quelle étoit donc leur prétention, s’écrie Collé, +faisant allusion aux récentes et infructueuses tentatives, +d’être déclarés citoyens ? Ils le sont, mais +comme il est juste, dans un ordre inférieur aux +autres… Quand les comédiens auroient obtenu des +lettres patentes du roi pour être au niveau des autres +citoyens, quand ces lettres auroient été enregistrées +au Parlement, le roi et le Parlement auroient-ils par +là détruit l’opinion publique ? En seroient-ils restés +moins infâmes dans l’idée de toute notre nation ? +En supposant même que ce soit un préjugé, son +extinction peut-elle être opérée par des lettres patentes +et par l’arrêt qui les enregistre ? »</p> + +<p>Non content de témoigner aux « histrions » en +quelle piètre estime il les tient, Collé éprouve +encore le besoin de rabaisser leur art et la façon +dont ils l’exercent en empruntant au règne animal +les moins obligeantes comparaisons.</p> + +<p>« J’ai, dit-il, quelques petites observations à faire +sur ce titre ambitieux d’<i>Académie dramatique</i> ; les +perroquets, sous le prétexte qu’ils rendent les idées +des hommes en les estropiant, ont-ils jamais pu +porter leurs prétentions jusqu’à être déclarés +hommes, et à nous vouloir faire croire qu’ils +pensent ? La plus grande partie des comédiens est +dans le cas de ces petits oiseaux charmants, +et plus souvent encore dans la classe des singes, +par leur imitation, leur libertinage et leur malfaisance<a id="FNanchor_392" href="#Footnote_392" class="fnanchor">[392]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_392" href="#FNanchor_392"><span class="label">[392]</span></a> Collé, avril 1766.</p> +</div> +<p>Et l’auteur se félicite en terminant que le gouvernement +ait eu la sagesse de repousser un projet +dont la réalisation n’aurait fait qu’augmenter la corruption +des mœurs.</p> + +<p>Le préjugé contre les comédiens était si fort, si +enraciné, que Voltaire lui-même, qui s’en moquait +avec tant d’esprit, en subissait l’influence. En 1761, +dans un de ces accès de sensibilité assez fréquents +chez lui, le patriarche avait adopté une nièce<a id="FNanchor_393" href="#Footnote_393" class="fnanchor">[393]</a> du +grand Corneille. En 1763, grâce à l’intermédiaire des +d’Argental et de Mlle Clairon, il fut question d’un +mariage pour la jeune fille. Les négociations étaient +déjà assez avancées lorsque Voltaire apprit que le +futur, M. de Cormont, se trouvait dans une situation +de fortune plus que précaire. Le mariage fut +rompu.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_393" href="#FNanchor_393"><span class="label">[393]</span></a> A proprement parler, Mlle Corneille était la petite-fille d’un +oncle du grand Corneille.</p> +</div> +<p>« Toute cette aventure a été assez triste, écrit le +philosophe à d’Argental. Il est vraisemblable que +M. de Cormont a toujours caché à M. de Valbelle et +à Mlle Clairon l’état de ses affaires, sans quoi nous +serions en droit de penser que ni l’un ni l’autre +n’ont eu pour nous beaucoup d’égards. Nous serions +d’autant plus autorisés dans nos soupçons, que Mlle +Clairon ayant dit qu’elle allait marier Mlle Corneille, +Lekain nous écrivit qu’elle épousait un comédien et +nous en félicitait. J’estime les comédiens quand ils +sont bons, et je veux qu’ils ne soient ni infâmes dans +ce monde, ni damnés dans l’autre ; mais l’idée de +donner la cousine de M. de la Tour du Pin à un comédien +est un peu révoltante, et cela paraissait tout +simple à Lekain<a id="FNanchor_394" href="#Footnote_394" class="fnanchor">[394]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_394" href="#FNanchor_394"><span class="label">[394]</span></a> 10 janvier 1763.</p> +</div> +<p>Cette question de la réhabilitation des acteurs +avait fait tellement de bruit que tout le monde s’en +occupait et que les combinaisons les plus étranges +germaient dans certaines têtes.</p> + +<p>Pour remédier « à l’inconvénient de la roture et +de l’infamie des gens de théâtre », un auteur demandait +sérieusement qu’on n’admît dans les troupes +comiques que des gentilshommes ou des demoiselles +bien titrées, à l’imitation des chapitres de Lyon, de +Strasbourg, de Remiremont, et de l’Ordre de Malte<a id="FNanchor_395" href="#Footnote_395" class="fnanchor">[395]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_395" href="#FNanchor_395"><span class="label">[395]</span></a> Fréron, <i>Année littéraire</i>, 8 octobre 1760.</p> +</div> +<p>En 1769, une idée non moins ridicule fut mise +en avant. Dans sa <i>Dissertation sur les spectacles</i>, +M. Rabelleau insistait pour qu’on fît de la profession +de comédien une espèce de milice que chaque citoyen +serait obligé d’exercer avant d’être admis à +aucune charge publique à la cour, dans le ministère +et dans la magistrature. L’auteur reprochait aux comédiens +d’être la cause de la corruption des théâtres, +et en modifiant le recrutement il espérait moraliser +la scène et les coulisses. Malheureusement cet +ingénieux projet n’eut pas de suite.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c20">XX<br> +<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Passion générale pour les spectacles. — Scènes particulières. — Le +clergé se montre au théâtre. — Succès des +comédiens dans le monde. — Leur intimité avec la noblesse. — Flatteries +dont ils sont l’objet. — Leurs bonnes fortunes. — Maladie +de Molé.</p> + + +<p>Après les incidents que nous venons de raconter, +les comédiens comprirent qu’ils n’avaient plus rien +à espérer ; ils se résignèrent donc et courbèrent la +tête sous le double anathème qui les frappait.</p> + +<p>Il est vraiment étrange que l’opinion publique +se soit montrée si hostile à leur réhabilitation. C’est +en effet à l’époque où le préjugé attaché à leur profession +règne avec le plus de force ; c’est à l’époque +où les condamnations civiles et canoniques pèsent +sur eux le plus durement, que le théâtre et ses interprètes +jouissent d’une vogue incomparable.</p> + +<p>Voyons quel accueil recevaient dans le monde et +même près du clergé ces hommes hors la loi et +excommuniés, voyons comment on traitait « l’art +funeste » qu’ils exerçaient.</p> + +<p>Le goût des spectacles est devenu dominant en +France. Les théâtres publics ne suffisant plus à +l’enthousiasme général, les scènes de société se multiplient ; +à la cour, à l’armée, dans les châteaux, +dans les couvents, dans les maisons particulières, +partout la fièvre dramatique sévit avec intensité. +« La fureur incroyable de jouer la comédie gagne +journellement, dit Bachaumont, et malgré le ridicule +dont l’immortel auteur de la <i>Métromanie</i> a couvert +tous les histrions bourgeois, il n’est pas de procureur +qui, dans sa bastide, ne veuille avoir des tréteaux +et une troupe<a id="FNanchor_396" href="#Footnote_396" class="fnanchor">[396]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_396" href="#FNanchor_396"><span class="label">[396]</span></a> <i>Mémoires secrets</i>, 17 novembre 1770.</p> +</div> +<p>Mme de Pompadour a donné l’exemple en créant +le théâtre des Petits-Cabinets en 1747. Comédie, +vaudeville, opéra, ballet, tous les genres y figurent +successivement, et la favorite s’y fait applaudir par +la finesse de son jeu et l’éclat de son chant. La plus +haute noblesse interprète les rôles ; les ducs de Chartres, +d’Ayen, de Coigny, de Duras, de Nivernais, +de la Vallière, jouent avec le plus grand succès ; la +duchesse de Brancas, la marquise de Livry, Mme de +Marchais donnent la réplique à la royale courtisane.</p> + +<p>A Bagnolet, chez le duc d’Orléans, les représentations +sont continuelles. Le duc excelle dans les +rôles de paysan et de financier ; sa maîtresse, Mme +de Montesson, déploie un véritable talent et l’on s’accorde +à dire qu’elle ne serait pas déplacée à la Comédie +française. La marquise de Crest, la comtesse +de Lamarck, le vicomte de Gand, le comte de +Ségur, le comte de Bonnac-Donnezan, forment la +troupe habituelle. C’est à Bagnolet que l’on joue +pour la première fois <i>le Roi et le Meunier</i> et la +<i>Partie de Chasse de Henri IV</i>, de Collé<a id="FNanchor_397" href="#Footnote_397" class="fnanchor">[397]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_397" href="#FNanchor_397"><span class="label">[397]</span></a> Collé composait pour le théâtre de Bagnolet des pièces d’une +grivoiserie extrême et qu’il eût été impossible de présenter sur +un théâtre public. La <i>Partie de chasse</i> fut jouée cependant, mais +interdite aussitôt ; il est vrai qu’on la donna en province, où les +échevins, chargés de la police et des spectacles, se montraient +moins sévères. Collé composa encore pour la scène de Bagnolet +<i>le Berceau</i>, tirée d’un conte de la Fontaine. Il y avait trois lits +sur le théâtre pour six personnes. La pièce fut accueillie avec +beaucoup de froideur ; c’est ce qui engagea un des spectateurs +à dire au duc d’Orléans : « Monseigneur, je crois qu’il faudrait +bassiner tous ces lits-là. »</p> +</div> +<p>On peut encore citer les théâtres du prince de +Conti au Temple et à l’Isle-Adam, de la duchesse de +Bourbon à Chantilly, de la duchesse de Mazarin à +Chilly, du maréchal de Richelieu à l’hôtel des Menus, +etc., etc. ; la liste en est innombrable. A Paris +seulement on comptait plus de 160 scènes particulières.</p> + +<p>Toutes les classes de la société étaient envahies par +cette manie du théâtre. La Popelinière donnait dans +son magnifique château de Passy des fêtes qui sont +restées célèbres. Qui ne se rappelle les représentations +de la <i>Chevrette</i> où Mme d’Épinay brillait d’un +si vif éclat et où Rousseau fit ses débuts. M. de +Magnanville, qui succéda aux d’Épinay, hérita de leur +goût pour l’art dramatique.</p> + +<p>Les courtisanes en renom auraient cru déroger en +ne se mettant pas au goût du jour. Les demoiselles +Verrières, « les Aspasies du siècle », avaient théâtre +à la ville et à la campagne ; les représentations +qu’elles donnaient attiraient une énorme affluence +et l’on voyait chez elles toute la haute société ; il y +avait même des loges grillées pour les grandes +dames et les abbés qui, par un reste de pudeur, +voulaient voir sans être vus. Colardeau, Laharpe +fournissaient les pièces inédites qu’interprétaient +les amis de la maison. Les théâtres de la Guimard, +dirigés par Carmontelle, ne jouissaient pas d’une +moins grande réputation.</p> + +<p>Cette rage dramatique avait pris de telles proportions +qu’on voyait dans les garnisons des officiers +jouer la comédie pour se distraire et même figurer +avec des actrices. Ils firent plus encore ; désireux +de déployer leurs talents à Paris, ils louèrent la +salle d’Audinot aux boulevards et y jouèrent deux +opéras comiques, <i>le Déserteur</i> et <i>les Sabots</i><a id="FNanchor_398" href="#Footnote_398" class="fnanchor">[398]</a>. Mais +le duc de Choiseul, trouva la plaisanterie fort indécente, +et il fut à l’avenir interdit à tout officier de +paraître sur les scènes de société<a id="FNanchor_399" href="#Footnote_399" class="fnanchor">[399]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_398" href="#FNanchor_398"><span class="label">[398]</span></a> Le 19 décembre 1770.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_399" href="#FNanchor_399"><span class="label">[399]</span></a> Cette interdiction fut prononcée en 1772 par le marquis +de Monteynard, ministre de la guerre.</p> +</div> +<p>Les comédies dans les collèges avaient continué +avec le plus grand succès depuis la Régence, mais +en 1765, peu après l’expulsion des jésuites, le +Parlement, redoutant pour la jeunesse le goût des +distractions mondaines, défendit formellement aux +écoliers de représenter ni comédie ni tragédie<a id="FNanchor_400" href="#Footnote_400" class="fnanchor">[400]</a>. +L’arrêt fut peu respecté. Les séminaires, les communautés +religieuses, les couvents même de jeunes +filles<a id="FNanchor_401" href="#Footnote_401" class="fnanchor">[401]</a>, donnaient fréquemment des représentations +dramatiques.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_400" href="#FNanchor_400"><span class="label">[400]</span></a> Article 49 de l’arrêt du Parlement du 29 janvier 1765 portant +règlement pour les collèges.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_401" href="#FNanchor_401"><span class="label">[401]</span></a> A l’Abbaye-aux-Bois on jouait <i>Polyeucte</i>, <i>Esther</i>, le <i>Cid</i>, la +<i>Mort de Pompée</i> ; on donnait le ballet d’<i>Orphée et Eurydice</i>, etc., +interprétés par les pensionnaires. (<i>Histoire d’une grande dame +au dix-huitième siècle</i>, par Lucien Perey, 1887.)</p> +</div> +<p>L’enthousiasme excessif que l’on éprouvait pour +les théâtres particuliers s’explique fort aisément. +Outre l’agrément de jouer la comédie entre soi et +de déployer sur la scène des talents variés, on pouvait +encore, grâce à cette ingénieuse innovation, +donner des spectacles même dans les temps défendus, +et alors que les théâtres publics étaient rigoureusement +fermés. De plus, on pouvait y représenter des +pièces d’une extrême licence et que la police n’aurait +jamais tolérées sur une scène publique. La +grivoiserie, qui faisait le fond du répertoire de +société, devenait un attrait de plus et donnait une +vogue immense à ce genre de spectacle<a id="FNanchor_402" href="#Footnote_402" class="fnanchor">[402]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_402" href="#FNanchor_402"><span class="label">[402]</span></a> L’archevêque de Paris, M. de Beaumont, fit interdire cependant +à plusieurs reprises certaines représentations par trop scandaleuses. +Cette intervention de l’Église jusque dans le domicile +privé est à signaler.</p> +</div> +<p>La plus brillante société se pressait à ces réunions ; +grands seigneurs, grandes dames, y accouraient en +foule, et les membres du clergé ne s’y montraient +pas les moins assidus. Il en résultait même quelquefois +pour eux des mésaventures assez fâcheuses, +mais elles n’avaient pas le don de leur inspirer plus +de retenue<a id="FNanchor_403" href="#Footnote_403" class="fnanchor">[403]</a>. A un spectacle particulier chez la comtesse +d’Amblimont, assistaient plusieurs prélats et +parmi eux l’évêque d’Orléans, M. de Jarente, qui +tenait la feuille des bénéfices. Le duc de Choiseul +lui présenta deux jeunes abbés en le priant d’écouter +leur requête ; l’évêque, séduit par la grâce et la réserve +des postulants, leur promit tout ce qu’ils demandaient, +et avant de les quitter leur donna une +fraternelle accolade. Mais quelle fut sa stupéfaction +en revoyant quelques instants plus tard sur la scène +deux actrices charmantes qui ressemblaient à s’y +tromper à ses protégés. Une petite parade où +sa méprise était racontée et les rires de l’assistance, +qu’on avait mise dans la confidence, ne lui +laissèrent bientôt plus le moindre doute<a id="FNanchor_404" href="#Footnote_404" class="fnanchor">[404]</a>. Il fut le +premier à rire de la raillerie<a id="FNanchor_405" href="#Footnote_405" class="fnanchor">[405]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_403" href="#FNanchor_403"><span class="label">[403]</span></a> A une époque où les évêchés se distribuaient comme les +régiments et où la vocation était la chose dont on s’occupait le +moins, on ne peut trouver étonnant de voir la conduite des prélats +ne pas différer sensiblement de celle des grands seigneurs.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_404" href="#FNanchor_404"><span class="label">[404]</span></a> Tout Paris sut l’aventure ; on en fit une farce intitulée le +<i>Ballet des abbés</i> ; elle fit rage sur les théâtres particuliers.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_405" href="#FNanchor_405"><span class="label">[405]</span></a> M. de Jarente ne se contentait pas d’aimer le théâtre, il +aimait aussi ses interprètes, et il prodigua à la Guimard des +preuves indiscutables du vif intérêt qu’il lui portait. On prétend +même qu’il l’enrichit des deniers de la feuille des bénéfices. La +danseuse était fort maigre ; c’est ce qui faisait dire à Sophie +Arnould : « Je ne sais pas comment cette chenille est si maigre ; +elle vit cependant sur une si bonne feuille. »</p> +</div> +<p>Le clergé, on le voit, n’avait pas résisté à la contagion, +mais ce n’était pas seulement dans les spectacles +de société qu’il se montrait, on le rencontrait +aussi aux théâtres publics.</p> + +<p>« On a beau le défendre, dit un auteur du temps, +peut-on espérer que le clergé n’ira point au spectacle, +lorsque de toutes parts on lui en ouvre l’entrée, +on lui en fournit l’occasion, on l’invite, on le presse, +on le force presque d’y venir ? A Paris, le monde a +formé dans le clergé une foule d’élèves intrépides +et aguerris contre les bienséances, les canons et la +religion. Qui connoît mieux les anecdotes théâtrales, +qui y fournit plus de matière, qui lit plus régulièrement +les pièces, juge plus hardiment, prononce +plus décisivement, qui sent, qui goûte mieux le jeu +des acteurs et les grâces des actrices, que ceux que +leur état devroit y rendre les plus étrangers ? Pour les +pièces de communauté ou de collège, ce sont les +spectateurs les plus bénévoles et les meilleurs +acteurs. »</p> + +<p>Pendant tout le dix-huitième siècle les abbés tonsurés +fréquentent régulièrement l’Opéra et la Comédie. +Tous cependant n’osaient pas s’y montrer, et +beaucoup prenaient un déguisement pour s’y rendre. +L’abbé de Montempuis y fut rencontré en demoiselle +et puni par l’interdiction et l’exil. D’autres s’y +rendaient dans des loges grillées où ils se trouvaient +à l’abri des regards curieux et malins ; ils évitaient +ainsi les railleries que les spectateurs ne leur ménageaient +pas. Les anecdotes sur les rapports des abbés +et du parterre abondent.</p> + +<p>Un soir, à l’Opéra, un abbé, escortant deux jeunes +et jolies femmes, se fait ouvrir la loge du maréchal +de Noailles, qui passait pour malheureux à la guerre. +A peine sont-ils installés que le maréchal se présente +et réclame sa loge ; une altercation s’élève, +lorsque tout à coup l’abbé s’adressant au parterre, +qui suivait la discussion avec intérêt, s’écrie : +« Messieurs, je vous fais juges de la question. Voici +M. le maréchal de Noailles qui n’a jamais pris de +places et qui veut aujourd’hui prendre la mienne ? +Dois-je lui céder ? » « Non, non », répond le parterre +enchanté de la raillerie, et le maréchal sifflé est +contraint de se retirer.</p> + +<p>A une représentation d’<i>Abdilly</i>, de Mme Riccoboni, +le parterre aperçut un abbé aux premières +loges et se mit à dire : « A bas monsieur l’abbé, à bas ! » +Comme la clameur augmentait, l’interpellé se leva +et dit fort poliment : « Pardon, messieurs, mais +la dernière fois que je fus me placer parmi vous, +on me vola ma montre ; j’ai mieux aimé payer ma +place plus cher et moins risquer. » Le parterre +n’insista pas.</p> + +<p>A la première de <i>Brutus</i>, un abbé s’était placé +sur le devant d’une loge, bien qu’il y eût des dames +derrière lui. Le parterre galant s’indigna du procédé +et s’écria avec persistance : « Place aux dames ! à bas +la calotte ! » A la fin, impatienté, l’abbé prit sa +calotte et la jeta au milieu du parterre en disant : +« Tiens, la voilà la calotte, tu la mérites bien ! » +Et le parterre d’applaudir.</p> + +<p>On s’explique difficilement comment une société +qui éprouvait pour le théâtre une passion aussi violente, +et qui lui accordait une si large place dans +son existence, pouvait infliger à ses interprètes les +traitements humiliants et rigoureux dont nous avons +fait un rapide exposé.</p> + +<p>Mais tout était contradiction à cette époque ; ces +mêmes hommes qu’on excommuniait et qu’on traitait +en parias, jouissaient en même temps d’un incroyable +crédit et étaient l’objet d’un engouement +qui dépasse toute description. L’un n’était pas plus +justifié que l’autre, et l’on peut dire à bon droit +qu’ils ne méritaient</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité.</div> +</div> + +</div> +<p>Les illustres comédiens qui succédèrent à Baron +dans la première moitié du dix-huitième siècle ne +jouirent pas dans la société d’une situation inférieure +à celle qu’il avait occupée. Mlle Quinault<a id="FNanchor_406" href="#Footnote_406" class="fnanchor">[406]</a> réunissait +à sa table tout ce que la noblesse et la littérature +comptaient de célébrités. Son salon, où se rencontraient +les encyclopédistes, fut longtemps fort à la +mode ; on y voyait parmi les plus fidèles Voltaire, +Marivaux, le comte de Caylus, d’Alembert, J.-J. Rousseau, +etc.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_406" href="#FNanchor_406"><span class="label">[406]</span></a> Jeanne-Françoise Quinault (1699-1783) se retira du théâtre +en 1741. Elle est restée célèbre par ses dîners du <i>bout du +banc</i>. Elle mourut dans son salon en causant et, suivant l’expression +de J. Janin, « ensevelie dans ses dentelles ».</p> +</div> +<p>Adrienne Lecouvreur était tellement recherchée +de la bonne société qu’elle ne pouvait suffire aux +invitations qu’elle recevait, et qu’elle se plaignait +que les duchesses, par leurs assiduités, vinssent troubler +sa vie paisible et retirée. Sa maison était le +rendez-vous des hommes les plus remarquables dans +les lettres, dans les arts, dans les armes. Elle +possédait à la cour une véritable influence, qu’elle +employait au service de ses amis.</p> + +<p>Un critique de l’époque a spirituellement dépeint +l’ardente curiosité qu’excitaient les gens de théâtre.</p> + +<p>« Les papiers publics en font chaque semaine une +honorable mention ; les Mercures, les affiches, les +journaux, les feuilles de Desfontaines, de Fréron, de +la Porte, transmettent à la postérité les événements +importants du monde dramatique ; on célèbre le début +d’une actrice, les hommages poétiques de ses +amants, les compliments d’ouverture et de clôture<a id="FNanchor_407" href="#Footnote_407" class="fnanchor">[407]</a> ; +on détaille avec soin les beautés, les défauts, les +succès, les revers de chaque pièce ; on en présente à +toute la France de longs morceaux avec les noms +fameux de Valère et de Colombine. Ces histoires intéressantes +sont lues avec avidité et c’est la seule +partie de ces feuilles que parcourt la moitié des lecteurs… +Ajoutons cette foule d’almanachs, de tablettes, +d’histoires, de dictionnaires de théâtre, cette +inondation de programmes et d’affiches qui parent +les carrefours et arrêtent les passants par leurs couleurs +et leurs vignettes, ces listes innombrables d’acteurs, +de danseurs, de sauteurs, de chanteurs, qui +apprennent au public, comme une chose de la dernière +importance, qu’un tel a joué le rôle de Scaramouche, +une telle celui de soubrette, que celui-ci a +chanté une ariette, celui-là dansé un pas de trois<a id="FNanchor_408" href="#Footnote_408" class="fnanchor">[408]</a>. +Les affaires de l’État n’occupèrent jamais tant d’imprimeurs, +de colporteurs et de lecteurs. Il y a cinquante +ans que le seul soupçon d’une fortune si éclatante +eût été pris pour une injure ; on rendait encore justice +au métier de comédien, on le méprisait ; aujourd’hui, +c’est un état brillant dans le monde : un acteur +est un homme de conséquence, ses talents sont +précieux, ses fonctions glorieuses, son ton imposant, +son air avantageux ; on est trop heureux de l’avoir, +on se l’arrache. Les pièces dramatiques font les délices +des gens de goût, nulle fête n’est bien solennisée +sans elles ; un gazetier raconte sans rougir, mais +non pas sans rire : « On a assisté au <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i>, à la +messe, au sermon ; de là, on est allé à la Comédie. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_407" href="#FNanchor_407"><span class="label">[407]</span></a> Au commencement et à la fin de l’année théâtrale, il était +d’usage de faire adresser un compliment au public par un des +acteurs. Cette vieille coutume subsista jusqu’en 1791.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_408" href="#FNanchor_408"><span class="label">[408]</span></a> Ce n’est cependant qu’en 1791 que l’on prit l’habitude d’afficher +les noms des acteurs qui jouaient dans la représentation +du soir.</p> +</div> +<p>Cette passion effrénée pour le spectacle amena +forcément des rapports constants entre les comédiens +et la noblesse, la bourgeoisie, la finance. Non +seulement toutes ces troupes nobles ou bourgeoises, +remplies d’inexpérience et d’ignorance, devaient sans +cesse recourir à la science des comédiens, mais fort +souvent encore elles étaient obligées de confier certains +rôles trop importants ou trop difficiles à des +artistes de profession. La promiscuité devint bientôt +complète, et l’on vit les représentants les plus +illustres de la noblesse française figurer sur la scène +avec les interprètes ordinaires de Voltaire et de +Molière, on vit les femmes les plus titrées donner +sans vergogne la réplique aux actrices de la Comédie +française et de l’Opéra.</p> + +<p>En dehors même du prestige et de la séduction +toujours exercée par les gens du théâtre sur les +gens du monde, ces rapports de tous les jours amenaient +une intimité forcée et une familiarité qui devint +promptement excessive. Ces excommuniés, ces +« histrions » frappés d’infamie et hors la loi, n’avaient +pas de meilleurs amis que les membres de +l’aristocratie et ils en recevaient sans cesse des témoignages +d’estime et d’affection.</p> + +<p>Le roi les comble de cadeaux ; à chaque instant +il leur accorde des pensions sur sa cassette particulière ; +son exemple est suivi par plus d’un grand +seigneur ; le prince de Condé donne plus de 50 000 +livres à la seule troupe des Français. Richelieu offre +à Molé un costume qui valait 10 000 livres. Le +baron d’Oppède fait présent à Fleury<a id="FNanchor_409" href="#Footnote_409" class="fnanchor">[409]</a> d’un habit +qu’il n’avait porté qu’une fois et qu’il avait payé +18 000 livres. Lors de ses débuts à la Comédie +française, Mlle Raucourt reçoit de Mme du Barry +un magnifique costume de théâtre. Les princesses +de Beauvau, de Guéménée, la duchesse de Villeroy, +imitent l’exemple de la favorite. Presque +toutes les dames de la cour envoient à la jeune +comédienne les robes merveilleuses qu’elles avaient +portées aux fêtes du mariage du Dauphin. Ces dons, +qui de nos jours pourraient paraître singuliers, +étaient au contraire fort appréciés et n’impliquaient +aucune idée fâcheuse.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_409" href="#FNanchor_409"><span class="label">[409]</span></a> Fleury, comédien français (1751-1822).</p> +</div> +<p>Mlle Clairon, qui régnait en souveraine reconnue +et respectée de la Comédie française, reçut des honneurs +qui auraient troublé et fait sombrer une +modestie plus solide encore que la sienne. Non seulement +elle voyait toute la cour à ses pieds, les hommes +de lettres la couvrir d’éloges et de fleurs, Voltaire +lui-même en des vers éloquents transmettre à la +postérité l’admiration qu’elle lui inspirait, mais +encore de grandes dames, telles que la duchesse +de Villeroy, la princesse Galitzin<a id="FNanchor_410" href="#Footnote_410" class="fnanchor">[410]</a>, la princesse +Radziwill, Mme de Sauvigny, etc., se faire un titre +de gloire de son amitié, et Mme Necker, l’austère +Mme Necker elle-même, ne lui ménager ni les caresses +ni les flatteries.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_410" href="#FNanchor_410"><span class="label">[410]</span></a> Femme du ministre plénipotentiaire de Russie à la cour de +Vienne.</p> +</div> +<p>Elle dominait sur la littérature comme au théâtre. +N’est-ce pas chez elle qu’au milieu d’une auguste réunion +a lieu, en 1772, l’apothéose de Voltaire ? Vêtue +en prêtresse d’Apollon et voilée de l’antique péplum, +elle se présente une couronne de lauriers à la main ; +puis après avoir récité avec l’air de l’inspiration et +le ton de l’enthousiasme une ode de Marmontel, +elle couronne en grande pompe le buste du solitaire +de Ferney. Et le vieux philosophe ravi de tant d’honneurs +riposte aussitôt :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les talents, l’esprit, le génie,</div> +<div class="verse">Chez Clairon sont très assidus ;</div> +<div class="verse">Car chacun aime sa patrie.</div> +<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . .</b></div> +<div class="verse">Vous avez orné mon image</div> +<div class="verse">Des lauriers qui croissent chez vous ;</div> +<div class="verse">Ma gloire en dépit des jaloux</div> +<div class="verse">Fut en tous les temps votre ouvrage.</div> +</div> + +</div> +<p>On épuisa pour elle toutes les formes de l’adulation. +Le fameux Garrick fit graver une estampe où +elle était représentée recevant de Melpomène une +couronne de lauriers ; comme légende se trouvait +ce quatrain :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">J’ai prédit que Clairon illustreroit la scène,</div> +<div class="verse i1">Et mon espoir n’a point été déçu ;</div> +<div class="verse i2">Elle a couronné Melpomène,</div> +<div class="verse">Melpomène lui rend ce qu’elle en a reçu.</div> +</div> + +</div> +<p>Les fanatiques de l’actrice firent aussitôt frapper +des médailles d’après l’estampe de Garrick, et ils instituèrent +« l’ordre de la Médaille » dont ils se décorèrent<a id="FNanchor_411" href="#Footnote_411" class="fnanchor">[411]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_411" href="#FNanchor_411"><span class="label">[411]</span></a> Bachaumont.</p> +</div> +<p>La princesse Galitzin chargea Carle van Loo de +peindre la tragédienne en Médée, traversant les airs +sur son char magique, et montrant à son perfide +époux ses enfants égorgés à ses pieds. Le tableau +terminé, elle en fit don à son amie et il fut exposé +au salon du Louvre, à côté de ceux de la famille +royale. Le roi, voulant également accorder à Clairon +un témoignage de sa satisfaction, ordonna que le +tableau serait gravé à ses frais et il lui fit cadeau de +la planche<a id="FNanchor_412" href="#Footnote_412" class="fnanchor">[412]</a>. Quand l’estampe parut, ce fut une véritable +fureur pour la posséder, bien qu’elle coûtât +un louis.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_412" href="#FNanchor_412"><span class="label">[412]</span></a> Il donna également à l’actrice un cadre magnifique et qui +coûtait plus de cinq mille livres. Plus tard le cadre et le tableau +furent offerts au margrave d’Anspach, par Clairon elle-même.</p> +</div> +<p>Paris était inondé d’épîtres, d’odes, de stances +à la gloire de l’actrice, et ses admirateurs, désireux +de transmettre à la postérité un monument durable +de leur enthousiasme, firent composer un recueil de +tout ce qui avait été écrit et fait en son honneur.</p> + +<p>Ce n’était pas seulement à la ville que les gens de +théâtre recueillaient ces témoignages éclatants de la +faveur dont ils étaient l’objet ; au cours de leurs représentations, +on ne leur ménageait ni les encouragements +ni les applaudissements : « Les moindres +lueurs de talents qu’ils annoncent, dit M. de Querlon, +excitent une chaleur qui fait assiéger toutes les entrées +du théâtre avec un empressement forcené, ou +plutôt avec une fureur que les gens rassis ne peuvent +considérer sans étonnement<a id="FNanchor_413" href="#Footnote_413" class="fnanchor">[413]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_413" href="#FNanchor_413"><span class="label">[413]</span></a> Déjà à cette époque les billets faisaient l’objet d’un commerce +qui soulevait les plus violentes réclamations. On lit dans +les <i>Anecdotes dramatiques</i> à propos de la première représentation +de <i>Timoléon</i> (1764) : « Les jours de pièces nouvelles, il se +commet un monopole criant sur les billets du parterre. Il est de +fait qu’aujourd’hui, à <i>Timoléon</i>, on n’en a pas délivré la sixième +partie au guichet. On voyoit de toutes parts les garçons de café, +les Savoyards, les cuistres du canton, rançonner les curieux, et +agioter sur nos plaisirs. Les plus modérés vouloient tripler leur +mise, et le taux de la place étoit depuis trois livres jusqu’à +six francs. Le magistrat qui préside à la police ignore sans doute +ce désordre qui ne peut provenir que d’une intelligence sourde +entre les subalternes de la Comédie et les agents de leur cupidité. »</p> +</div> +<p>Lorsque Lekain parut pour la première fois sur la +scène française, il souleva un enthousiasme indescriptible +et en même temps des protestations sans +nombre : « Tout Paris, dit Grimm, a pris parti pour +ou contre et s’est passionné pour cet acteur comme +on se passionnait autrefois à Rome pour les pantomimes. »</p> + +<p>Les débuts de Mlle Raucourt<a id="FNanchor_414" href="#Footnote_414" class="fnanchor">[414]</a> plongèrent Paris +dans une véritable ivresse. La jeune actrice était à +peine âgée de dix-sept ans, grande, bien faite, de la +figure la plus intéressante ; son jeu plein de noblesse +et d’intelligence souleva des applaudissements frénétiques ; +le public riait et pleurait tout à la fois, +enfin le délire devint tel que les gens s’embrassaient +sans se connaître. Le soir même, la nouvelle +de ce grand événement se répandait dans la capitale, +et le nom de Raucourt était dans toutes les bouches. +« Elle sera la gloire immortelle du Théâtre français, +s’écrie Grimm. » « C’est un vrai prodige, propre +à faire crever de dépit toutes ses concurrentes les +plus consommées », dit Bachaumont.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_414" href="#FNanchor_414"><span class="label">[414]</span></a> Mlle Raucourt (1756-1815) débuta le 23 décembre 1772.</p> +</div> +<p>Les mêmes transports se renouvelèrent les jours +suivants ; loin de diminuer, ils ne faisaient qu’augmenter.</p> + +<p>Quand la débutante devait paraître, les portes de +la Comédie étaient assiégées dès le matin : « On s’y +étouffait, les domestiques qu’on envoyait retenir des +places couraient risque de la vie, on en emportait +chaque fois plusieurs sans connaissance, et l’on prétend +qu’il en est mort des suites de leur intrépidité. » +On faisait sur les billets l’agiotage le plus effréné. +Grimm raconte qu’il entendit une vieille matrone +dire à la vue de cette horrible bagarre : « N’ayez +pas peur, s’il était question du salut de leur patrie, +ils ne s’exposeraient pas ainsi. » Et le critique ne +peut s’empêcher de faire quelques réflexions philosophiques +et peu consolantes sur un peuple « qui +se passionne à cet excès pour un acteur ou pour une +actrice<a id="FNanchor_415" href="#Footnote_415" class="fnanchor">[415]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_415" href="#FNanchor_415"><span class="label">[415]</span></a> Grimm, <i>Corresp. littér.</i>, janvier 1773.</p> +</div> +<p>Faut-il rappeler les succès de Jelyotte<a id="FNanchor_416" href="#Footnote_416" class="fnanchor">[416]</a>, qui dès +ses débuts à l’Opéra devint l’idole du public : « Il +faisoit les délices de la cour et de la ville ; dès qu’il +chantoit il se faisoit un silence involontaire qui avoit +quelque chose de religieux… Il vivoit dans la plus +grande compagnie, ne s’attachant qu’à ce qui étoit +du plus haut parage<a id="FNanchor_417" href="#Footnote_417" class="fnanchor">[417]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_416" href="#FNanchor_416"><span class="label">[416]</span></a> Célèbre chanteur de l’Opéra, il prit sa retraite en 1756 et +mourut en 1797.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_417" href="#FNanchor_417"><span class="label">[417]</span></a> <i>Mémoires</i> de Dufort, comte de Cheverny.</p> +</div> +<p>« On tressailloit de joie dès qu’il paroissoit sur la +scène, raconte Marmontel ; on l’écoutoit avec l’ivresse +du plaisir, et toujours l’applaudissement marquoit +les repos de sa voix… Les jeunes femmes en étoient +folles : on les voyoit à demi-corps élancées hors de +leurs loges, donner en spectacle elles-mêmes l’excès +de leur émotion, et plus d’une, des plus jolies, +vouloit bien la lui témoigner… Il jouissoit dans +les bureaux et les cabinets des ministres d’un crédit +très considérable… Homme à bonnes fortunes +autant et plus qu’il n’auroit voulu être, il étoit renommé +pour sa discrétion, et de ses nombreuses +conquêtes on n’a connu que celles qui ont voulu +s’afficher. »</p> + +<p>Personne en effet plus que les comédiens n’était +de mode auprès des femmes du monde. Si Jelyotte +fut souvent heureux, beaucoup de ses camarades de +théâtre n’eurent rien à lui envier. Peut-être furent-ils +moins discrets, mais la liste serait longue si l’on +voulait citer tous ceux dont les aventures retentissantes +ont fourni matière à la chronique scandaleuse +de l’époque.</p> + +<p>La princesse de Robecq, fille du maréchal de +Luxembourg, ne cachait nullement la passion qu’elle +éprouvait pour Larrivée, le chanteur<a id="FNanchor_418" href="#Footnote_418" class="fnanchor">[418]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_418" href="#FNanchor_418"><span class="label">[418]</span></a> Larrivée (1733-1802). Son seul défaut était de chanter du +nez. Un jour un plaisant du parterre s’écria : « Voilà un nez +qui a une superbe voix. »</p> +</div> +<p>Clairval, de la Comédie italienne, était la coqueluche +de toutes les femmes et il est resté célèbre +par ses succès galants, plus encore que par ceux +qu’il obtenait sur la scène. Il avait débuté dans la +vie par être garçon-perruquier, mais ses admiratrices, +ne pouvant supporter cette idée, s’imaginèrent +de le faire descendre d’une ancienne maison +d’Écosse<a id="FNanchor_419" href="#Footnote_419" class="fnanchor">[419]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_419" href="#FNanchor_419"><span class="label">[419]</span></a> Clairval (Jean-Baptiste Guignard dit) (1737-1795). On avait +écrit ces vers sous un de ses portraits :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Cet auteur minaudier et ce chanteur sans voix</div> +<div class="verse">Écorche les auteurs qu’il rasoit autrefois.</div> +</div> + +</div></div> +<p>La comtesse de Stainville s’éprit de Clairval au +point de s’afficher sans réserve<a id="FNanchor_420" href="#Footnote_420" class="fnanchor">[420]</a>. Le mari<a id="FNanchor_421" href="#Footnote_421" class="fnanchor">[421]</a> ferma +longtemps les yeux, ainsi qu’il était de bon ton à +l’époque<a id="FNanchor_422" href="#Footnote_422" class="fnanchor">[422]</a> ; mais un soir, rentrant à l’improviste chez +sa maîtresse, Mlle Beaumesnil, de l’Opéra, il y +trouva installé l’inévitable Clairval. Cette fois, c’en +était trop ; être trompé par sa femme, passe encore, +mais être trahi par sa maîtresse avec l’amant de sa +femme, voilà qui devenait du dernier mauvais +goût. Par un sentiment d’équité qu’on appréciera, le +comte fit expier à Mme de Stainville l’infidélité de +Mlle Beaumesnil. Usant de ses droits, il fit enfermer +la comtesse dans un couvent ; elle y tomba dans la +plus haute dévotion. Quant à la comédienne, indignée +de la conduite de son amant, elle déclara qu’elle ne +le reverrait de sa vie, ne voulant pas qu’on pût la +soupçonner d’avoir eu part à l’iniquité qu’il avait +commise.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_420" href="#FNanchor_420"><span class="label">[420]</span></a> Lauzun, qui avait précédé Clairval dans les bonnes grâces +de la comtesse et qui s’était vu quitter pour le comédien, raconte +avec une naïveté charmante les débuts de cette liaison dont il +faisait les frais : « Trouvant un jour la comtesse baignée de larmes +et dans l’état le plus déplorable, je la pressai tellement de me dire +ce qui causoit ses peines, qu’elle m’avoua, en sanglotant, qu’elle +aimoit Clairval, et qu’il l’adoroit. Elle s’étoit dit mille fois inutilement +tout ce que je pouvois lui dire contre une inclination si +déraisonnable, et dont les suites ne pouvoient qu’être funestes. +J’entrepris de la ramener à la raison ; je la prêchois, je la persuadois +de renoncer à lui, elle me donnoit des paroles qu’elle +ne tenoit pas. J’étois douloureusement affligé de voir se perdre +une personne qui m’étoit aussi chère. Je fus trouver Clairval : +je lui fis sentir tous les dangers qu’il couroit, et tous ceux +qu’il faisoit courir à Mme de Stainville. Je fus content de ses +réponses : elles furent nobles et sensibles : « Monsieur », me dit-il, +« si je courois seul des risques, un regard de Mme de Stainville +payeroit ma vie ; je me sens capable de tout supporter +pour elle sans me plaindre ; mais il s’agit de son bonheur, de +sa tranquillité, dites-moi le plan de conduite que je dois suivre +et soyez sûr que je ne m’en écarterai pas. » Il ne tint pas +mieux ses promesses. » (<i>Mémoires</i> de Lauzun).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_421" href="#FNanchor_421"><span class="label">[421]</span></a> Stainville (Jacques de Choiseul, comte de) ; il était frère du +duc de Choiseul et devint maréchal de France en 1782. Il épousa +Thomasse Thérèse de Clermont-Resnel, à peine âgé de quinze +ans ; elle avait une grande fortune et une figure charmante. +Tout fut réglé pendant que M. de Choiseul était encore à l’armée ; +on lui envoya l’ordre de revenir et on le maria six heures après +son arrivée à Paris.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_422" href="#FNanchor_422"><span class="label">[422]</span></a> On cite à ce propos un bon mot de Caillot, camarade de +Clairval. Ce dernier n’était pas très rassuré sur les conséquences +de sa liaison avec Mme de Stainville et il consultait Caillot sur +le parti qu’il avait à prendre : « M. de Stainville, lui disait-il, +me menace de cent coups de bâton si je vais chez sa femme. +Madame m’en offre deux cents si je ne me rends pas à ses ordres. +Que faire ? » « Obéir à la femme, répondit Caillot sans +hésiter ; il y a cent pour cent à gagner. »</p> +</div> +<p>Deux femmes du monde, l’une Française, l’autre +Polonaise, se disputaient les bonnes grâces de Chassé. +Elles se battirent au pistolet au bois de Boulogne ; +la Française fut blessée et enfermée dans un couvent. +Pendant que le duel avait lieu, Chassé, étendu sur +une chaise longue, se désolait d’inspirer de telles +passions. Louis XV lui fit dire par Richelieu de cesser +cette comédie : « Dites à Sa Majesté, répondit +Chassé, que ce n’est pas ma faute, mais celle de la +Providence, qui m’a créé l’homme le plus aimable +du royaume. » « Apprenez, faquin, riposta le duc, +que vous ne venez qu’en troisième ; je passe après +le roi. »</p> + +<p>Tout ce qui concernait les comédiens passionnait +Paris, les moindres incidents de leur existence +passaient de bouche en bouche et devenaient l’événement +du jour. En 1765, lorsque Clairon prit sa +retraite, pendant plus d’un mois il ne fut bruit dans +la capitale que de cette fatale disgrâce. En 1769, +quand Sophie Arnould voulut se retirer, l’émoi ne +fut pas moindre. Les gens de la cour et du plus haut +parage intervinrent ; à force de soins et d’habileté, +ils finirent par amener une réconciliation entre +l’actrice et les directeurs de l’Opéra.</p> + +<p>On s’intéressait à la santé des comédiens comme +on aurait pu le faire à celle des plus illustres personnages.</p> + +<p>Le 14 avril 1760, on rouvrit le Théâtre français +par l’<i>Orphelin de la Chine</i> ; on fit le compliment +d’usage et en annonçant le rétablissement de la +santé de Préville, qui venait d’être souffrant, l’orateur +ne craignit pas de dire : « Une maladie cruelle +vous a privés longtemps d’un acteur comique que +vous aimez, j’oserais dire que vous adorez, et que +vous reverrez bientôt avec transport. » Aussitôt les +applaudissements éclatèrent, les battements de pieds +et de mains furent universels, et recommencèrent à +plusieurs reprises pour bien témoigner l’approbation +que le public donnait à ces paroles d’une si rare +outrecuidance.</p> + +<p>Quand en 1766, après une assez longue absence +causée par la maladie, Lekain reparut sur la scène, +le public fit éclater des transports de joie indicibles ; +on lui fit l’application des quatre premiers vers de +son rôle du comte de Warwick<a id="FNanchor_423" href="#Footnote_423" class="fnanchor">[423]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_423" href="#FNanchor_423"><span class="label">[423]</span></a> Tragédie de Laharpe.</p> +</div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Je ne m’en défends pas ; ces transports, ces hommages,</div> +<div class="verse">Tout le peuple à l’envi volant sur le rivage,</div> +<div class="verse">Prêtent un nouveau charme à mes félicités ;</div> +<div class="verse">Ces tributs sont bien doux quand ils sont mérités.</div> +</div> + +</div> +<p>La salle entière retentit d’acclamations.</p> + +<p>A la fin de 1766, Molé est atteint d’une fluxion +de poitrine. Le parterre demande des nouvelles du +malade ; on lui en donne de fort mauvaises. A partir +de ce moment, pendant six semaines, il exigea tous +les jours un bulletin de santé de l’acteur bien-aimé. +Cette maladie devint l’unique sujet de conversation ; +tout Paris était bouleversé, il semblait qu’une calamité +publique fût imminente. Il devint de bon ton +de se rendre chez le comédien ; la cour et la ville +s’inscrivirent chez lui, mais les carrosses faisaient +queue aux environs de sa demeure pour que le bruit +ne pût troubler son repos ; on prétend même que +Louis XV envoya deux fois s’informer de sa santé. +On apprit que le médecin lui avait ordonné pour sa +convalescence de prendre un peu de bon vin, toutes +les dames s’empressèrent de lui en envoyer ; il reçut +en quelques jours plus de deux mille bouteilles des +crus les plus célèbres et il eut la cave la mieux garnie +de Paris.</p> + +<p>Molé avait la tête tournée par toutes ces folies. On +prétendit qu’il avait répondu à son médecin qui +fixait à sa guérison un terme assez éloigné : « Ce +terme est peut-être trop court pour ma santé, mais +il est trop long pour l’intérêt de ma gloire. » A +quoi l’Esculape riposta : « Tâchez de vous tranquilliser +et tout ira bien. Au reste, vous savez qu’on a +reproché à Louis XIV de parler trop souvent de sa +gloire. »</p> + +<p>Pendant le cours de cette fameuse maladie on +apprit que le comédien avait vingt mille livres de +dettes. Le souci de sa situation pécuniaire pouvait +être nuisible au prompt rétablissement du cher +malade. On résolut aussitôt de faire une souscription +pour payer ce qu’il devait. Clairon, bien qu’elle eût +quitté la scène, offrit de donner sur un théâtre particulier +une représentation au bénéfice de son ancien +camarade ; le prix du billet fut fixé à un louis, mais +on pouvait donner davantage. La duchesse de Villeroy, +la comtesse d’Egmont et quelques autres dames +se chargèrent de la distribution des billets. Malheur à +qui refusait son concours : « Il étoit même ignoble, +dit Bachaumont, de ne prendre qu’un billet. » On +comptait quatre prélats parmi les souscripteurs : le +prince Louis, l’archevêque de Lyon, l’évêque de +Blois, etc.</p> + +<p>La représentation eut lieu sur le théâtre du +baron d’Esclapon, au faubourg Saint-Germain. Elle +produisit vingt-quatre mille livres ; mais, en vrai talon +rouge, Molé, au lieu de payer ses dettes, acheta des +diamants à sa maîtresse.</p> + +<p>Une partie du public cependant avait mal pris +ces derniers incidents. Quelques esprits moins +enthousiastes calculèrent qu’avec l’argent qu’on donnait +à un « histrion » on aurait pu préserver du +froid et de la faim bien des pauvres de Paris pendant +tout un hiver. Les épigrammes ne manquèrent pas +et on en arriva à faire la parodie de Molé et de sa +maladie. Le singe de Nicolet faisait depuis un +an l’admiration de la capitale en dansant sur la +corde<a id="FNanchor_424" href="#Footnote_424" class="fnanchor">[424]</a> ; on annonça qu’il était malade, le parterre +demanda de ses nouvelles, on fit une souscription, +etc.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_424" href="#FNanchor_424"><span class="label">[424]</span></a> Nicolet était installé au boulevard et ses représentations +bouffonnes attiraient un monde énorme ; ce fut au point que la +Comédie française s’en inquiéta. Déjà, en 1759, les Comédiens +s’étaient plaints à M. de Saint-Florentin de ce que leurs privilèges +étaient « ébranlés jusque dans leurs principes et attaqués par +l’audace et la voracité des gueux de la foire ». En 1764, l’Opéra +et la Comédie italienne se joignirent aux Français pour obtenir +que le genre de Nicolet fut réduit uniquement à la pantomime. +Le forain se rendit, consterné et suppliant, à la toilette de +Mlle Clairon dans l’espoir de faire cesser la persécution. « Cela +n’est pas possible, lui dit Melpomène avec dignité, nos parts] +n’ont pas été à 8000 livres cette année. » « Ah ! mademoiselle, +lui répondit Nicolet, venez chez moi, vous y gagnerez, et moi +aussi. »</p> +</div> +<p>Les vers les plus méchants coururent à cette occasion ; +on peut citer ceux du chevalier de Boufflers :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Quel est ce gentil animal</div> +<div class="verse">Qui dans ces jours de carnaval</div> +<div class="verse">Tourne à Paris toutes les têtes</div> +<div class="verse">Et pour qui l’on donne des fêtes ?</div> +<div class="verse">Ce ne peut être que Molet,</div> +<div class="verse">Ou le singe de Nicolet.</div> +<div class="verse"><b>. . . . . . . . .</b></div> +<div class="verse">De sa nature cependant</div> +<div class="verse">Cet animal est impudent,</div> +<div class="verse">Mais dans ce siècle de licence</div> +<div class="verse">La fortune suit l’insolence,</div> +<div class="verse">Et court du logis de Molet</div> +<div class="verse">Chez le singe de Nicolet.</div> +<div class="verse"><b>. . . . . . . . .</b></div> +<div class="verse">L’animal un peu libertin</div> +<div class="verse">Tombe malade un beau matin,</div> +<div class="verse">Voilà tout Paris dans la peine,</div> +<div class="verse">On crut voir la mort de Turenne ;</div> +<div class="verse">Ce n’étoit pourtant que Molet,</div> +<div class="verse">Ou le singe de Nicolet.</div> +<div class="verse"><b>. . . . . . . . .</b></div> +<div class="verse">Si la mort étendoit son deuil</div> +<div class="verse">Ou sur Voltaire, ou sur Choiseul,</div> +<div class="verse">Paris seroit moins en alarmes,</div> +<div class="verse">Et répandroit bien moins de larmes</div> +<div class="verse">Que n’en feroit verser Molet,</div> +<div class="verse">Ou le singe de Nicolet<a id="FNanchor_425" href="#Footnote_425" class="fnanchor">[425]</a>.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_425" href="#FNanchor_425"><span class="label">[425]</span></a> Bachaumont, 2 mars 1767.</p> +</div> +<p>Dauberval<a id="FNanchor_426" href="#Footnote_426" class="fnanchor">[426]</a>, le danseur, n’était pas moins goûté du +beau sexe que son camarade Molé. En 1774, ne +pouvant acquitter ses dettes, qui montaient à plus de +50 000 livres, il se préparait à partir pour la Russie +où l’appelaient de brillantes promesses. A cette +nouvelle, tout Paris fut en alarmes. Mme du Barry +organisa une quête et elle fixait elle-même la cotisation +que chacun devait payer. En quelques jours +elle réunit 90 000 livres et le précieux danseur +resta. Deux ans plus tard, il tomba gravement +malade, et l’on vit se renouveler les scènes ridicules +qui s’étaient passées lors de la maladie de Molé. La +porte du danseur se trouva assiégée d’une multitude +de visites, comme si la vie de l’homme le plus précieux +à l’État eût été en danger ; on ne respira que +quand il fut sauvé.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_426" href="#FNanchor_426"><span class="label">[426]</span></a> Dauberval (Jean Bercher dit) (1742-1806) fut surnommé le +Préville de la danse. Il fit construire dans sa maison un magnifique +salon qui lui coûta plus de 45 000 livres. Grâce à un +mécanisme ingénieux, ce salon se transformait aisément en salle +de spectacle. Dauberval eut la permission d’y donner des bals. +Il y donnait également des répétitions à la noblesse pour les +divertissements et les représentations qui devaient avoir lieu à +la cour ou chez les particuliers.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c21">XXI<br> +<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV (<span class="xsmall maigre">SUITE ET FIN</span>)</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Orgueil des comédiens. — Leur mépris pour les +auteurs. — Leur paresse. — Ils jouent rarement. — Leurs +revenus. — Indulgence extrême du parterre à leur égard. — Duels +de comédiens.</p> + + +<p>Un pareil engouement de la part du public devait +fatalement tourner la tête des comédiens. Ils en +arrivèrent à une morgue extravagante et à une fatuité +dont on se fait difficilement l’idée.</p> + +<p>Un jour, une dame de la cour traversait le Palais-Royal +avec son mari. Poussée par la foule, elle marche +sur le pied d’un promeneur ; elle lui fait aussitôt +ses excuses et lui demande poliment si elle ne +lui a point fait mal : « Non, madame, répond-il, +mais vous avez failli mettre tout Paris en deuil pendant +quinze jours. » « Ah ! s’écrie le mari, c’est +Vestris<a id="FNanchor_427" href="#Footnote_427" class="fnanchor">[427]</a>. » « Vous ne le saviez pas, monsieur, reprit +le danseur d’un air de mépris, mais Mme votre +épouse le savait bien, elle. » Il avait pris sa maladresse +pour une agacerie<a id="FNanchor_428" href="#Footnote_428" class="fnanchor">[428]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_427" href="#FNanchor_427"><span class="label">[427]</span></a> Vestris (1729-1808). On l’avait surnommé le dieu de la danse.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_428" href="#FNanchor_428"><span class="label">[428]</span></a> <i>Mémoires</i> de Mme d’Oberkirch.</p> +</div> +<p>Dufresne disait modestement en parlant de lui : +« On me croit heureux, erreur populaire ! Je préférerais +à mon état celui d’un gentilhomme qui mangerait +tranquillement ses douze mille livres de rente +dans son vieux castel<a id="FNanchor_429" href="#Footnote_429" class="fnanchor">[429]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_429" href="#FNanchor_429"><span class="label">[429]</span></a> Les comédiens aspiraient même déjà aux distinctions +honorifiques qu’on paraît décidé à leur accorder de nos jours. +On raconte qu’un acteur, qui avait été au service, demanda la +croix de Saint-Louis en promettant de prendre le temps d’essuyer +son rouge. « Alors, dit le ministre sollicité, c’est assez +d’une serviette. » (<i>Tablettes d’un gentilhomme</i>.)</p> +</div> +<p>Lorsque Mlle Lemaure<a id="FNanchor_430" href="#Footnote_430" class="fnanchor">[430]</a> consentit à se faire entendre +à la cour pour les fêtes du mariage du Dauphin +en 1745, elle imposa comme condition qu’un +carrosse du roi viendrait la prendre pour la conduire +à Versailles et qu’un Gentilhomme de la +chambre l’accompagnerait à l’aller et au retour. On +s’inclina devant ces exigences, et lorsque la cantatrice +traversa Paris dans ce superbe équipage, en +considérant la foule qui se pressait sur son passage +elle ne put contenir ce mot d’un orgueil si naïf : +« Mon Dieu, que je voudrais être à l’une de ces fenêtres +pour me voir passer ! »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_430" href="#FNanchor_430"><span class="label">[430]</span></a> Lemaure (Catherine Nicole) (1704-1783).</p> +</div> +<p>Lesage, dans son immortel <i>Gil Blas</i>, donne un +exemple bien plaisant de l’étrange vanité des comédiens. +Quand Gil Blas, installé comme intendant chez +la comédienne Arsénie, reçoit dix pistoles de sa +maîtresse pour donner un souper : « Madame, lui +répond-il, avec cette somme je promets d’apporter +de quoi régaler toute la troupe même. » « Mon ami, +reprend Arsénie, corrigez s’il vous plaît vos expressions : +sachez qu’il ne faut point dire la troupe ; il +faut dire la compagnie. On dit bien une troupe de +bandits, une troupe de gueux, une troupe d’auteurs ; +mais apprenez qu’on doit dire une compagnie +de comédiens<a id="FNanchor_431" href="#Footnote_431" class="fnanchor">[431]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_431" href="#FNanchor_431"><span class="label">[431]</span></a> <i>Gil Blas</i>, livre III, chap. <small>X</small>.</p> +</div> +<p>C’est en effet vis-à-vis des auteurs que la morgue +des comédiens avait particulièrement lieu de s’exercer ; +on ne peut s’imaginer en quelle piètre estime +les tenaient les gens de théâtre. Lesage nous le +montre encore : « Eh ! madame, s’écrie Rosimiro +chez Arsénie, de quoi vous inquiétez-vous ? Les +auteurs sont-ils dignes de notre attention ? Si +nous allions de pair avec eux, ce seroit le moyen +de les gâter. Je connois ces petits messieurs, je +les connois ; ils s’oublieroient bientôt. Traitons-les +toujours en esclaves et ne craignons point de lasser +leur patience. Si leurs chagrins les éloignent de +nous quelquefois, la fureur d’écrire nous les ramène +et ils sont encore trop heureux que nous voulions +bien jouer leurs pièces<a id="FNanchor_432" href="#Footnote_432" class="fnanchor">[432]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_432" href="#FNanchor_432"><span class="label">[432]</span></a> Ibid., livre III, chap. <small>XI</small>.</p> +</div> +<p>On sait le fameux mot de Clairon : « Quand un +auteur a fini une pièce, il n’a fait que le plus facile. » +Elle parlait en connaissance de cause et cette +boutade est plus vraie qu’on ne le pourrait croire<a id="FNanchor_433" href="#Footnote_433" class="fnanchor">[433]</a>. +Le sort des auteurs était vraiment digne de pitié. +Pas d’affront qu’on ne leur fît subir, pas d’humiliation +qui ne leur fût imposée. Tantôt on refusait +leurs pièces sans raison, sans motif aucun, sans +même les lire ; tantôt on les recevait et on ne les +jouait jamais. Les malheureux écrivains ne parvenaient +à se faire représenter qu’à force de bassesses.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_433" href="#FNanchor_433"><span class="label">[433]</span></a> Voltaire écrivait en 1722 à M. Lefébure : « C’est pis si vous +composez pour le théâtre. Vous commencez par comparaître +devant l’aréopage de vingt comédiens, gens dont la profession, +quoique utile et agréable, est cependant flétrie par l’injuste +mais irrévocable cruauté du public. Ce malheureux avilissement, +où ils sont, les irrite, ils trouvent en vous un client, et ils +vous prodiguent tout le mépris dont ils sont couverts. »</p> +</div> +<p>Quelquefois à bout de patience et de ressources, +ils portaient leurs doléances devant le public, juge +souverain. C’est ce que fit un certain Boivin, poète +famélique et septuagénaire. Il sut intéresser le +parterre à sa pièce des <i>Chérusques</i> et la représentation +en fut exigée. Le malheureux vieillard alla +relancer Molé dans sa maison de campagne à Antony : +« Eh ! monsieur, cessez de m’accabler, lui dit +ce Tarquin superbe, l’on vous jouera, et ne venez +plus de grâce traîner dans mon antichambre. » Les +<i>Chérusques</i> furent représentés, mais les comédiens +exaspérés savaient à peine leur rôle et le parterre +ne leur ménagea pas ses invectives.</p> + +<p>L’instruction des comédiens, leur goût littéraire, +leur profonde connaissance de la scène, pouvaient-ils +dans une certaine mesure expliquer le dédain qu’ils +témoignaient aux écrivains ? En aucune façon et, à +part quelques glorieuses exceptions, ils se montraient +en général très inférieurs à ceux qu’ils malmenaient. +Ce n’était pas toujours le bon goût en effet +qui dictait leurs arrêts ; ils refusèrent des pièces qui +furent données avec éclat sur d’autres scènes, et en +revanche ils en acceptèrent qui tombèrent piteusement<a id="FNanchor_434" href="#Footnote_434" class="fnanchor">[434]</a>. +« On ne peut revenir, dit Bachaumont, du +peu de goût, ou, pour mieux dire, de l’imbécillité +des Comédiens ; on ne conçoit pas que cet aréopage +si difficile et si impertinent à l’égard des auteurs, +qu’il fait valeter plusieurs années de suite, ait +donné les mains à recevoir un drame aussi complètement +ridicule que celui du <i>Jeune Homme</i><a id="FNanchor_435" href="#Footnote_435" class="fnanchor">[435]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_434" href="#FNanchor_434"><span class="label">[434]</span></a> La reine demandait un jour à Lekain : « Comment la Comédie +s’y prend-elle pour recevoir tant de mauvaises pièces ? » +« Madame, répondit-il, c’est le secret de la Comédie. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_435" href="#FNanchor_435"><span class="label">[435]</span></a> Bachaumont, 19 mai 1764. La pièce était si détestable que +le parterre refusa de la laisser finir.</p> +</div> +<p>Le manque de discernement des Comédiens était +si bien accrédité, qu’on publia une caricature où le +tribunal comique était représenté sous l’emblème +d’un certain nombre de bûches en coiffures et en +perruques<a id="FNanchor_436" href="#Footnote_436" class="fnanchor">[436]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_436" href="#FNanchor_436"><span class="label">[436]</span></a> Il n’y avait pas alors de comité de lecture : toute la troupe +était appelée à émettre son avis. Clairon blâmait ce système +qui donnait au plus ignorant les mêmes droits qu’au plus +éclairé. « Je voudrois, dit-elle, qu’on fît un conseil de dix ou +douze comédiens, dont le goût, le savoir, l’expérience, seroient reconnus, +pour les faire juges de toutes les grandes affaires. Ce +seroit là qu’on iroit lire, et que dans le calme de cette assemblée +on pourroit donner des avis, prescrire des corrections, +motiver des refus. » (<i>Mémoires</i>.)</p> +</div> +<p>L’insolence de la troupe comique avec les auteurs +amena souvent d’amusantes méprises. Voltaire, pour +se venger de mille petites misères, lui joua même un +tour assez spirituel. Un jeune homme se présente un +jour au semainier avec une pièce intitulée le <i>Droit +du seigneur</i> ; il est reçu avec l’impertinence ordinaire, +mais il fait tant de respectueuses instances +qu’il obtient qu’on jettera les yeux sur sa comédie. +Il revient quelques jours après et on lui dit qu’elle +est détestable. Néanmoins il réclame une lecture ; on +lui rit au nez, en lui disant que la compagnie ne +s’assemble pas pour de pareilles misères. Il a recours +aux suppliques et aux prières ; enfin par compassion +il obtient un jour de lecture : son œuvre est +conspuée par le comique aréopage. Quelque temps +après Voltaire adresse la même pièce aux Comédiens +sous le titre de l’<i>Écueil du sage</i> ; elle est reçue +avec respect, lue avec admiration, et on prie M. de +Voltaire de continuer à être le bienfaiteur de la +compagnie. L’aventure fut ébruitée et tout Paris +s’en égaya.</p> + +<p>Il existait au répertoire de la Comédie une tragédie +de Rotrou intitulée <i>Wenceslas</i>. Sur l’ordre de +Mme de Pompadour, Marmontel fut chargé de la remanier +et de la rajeunir ; il y changea ainsi plus +de 1200 vers. Lekain commença par refuser de +jouer le rôle de Ladislas tel que Marmontel l’avait +refait, disant que sa mémoire s’y refusait et que, +malgré lui, les anciens vers lui reviendraient à +l’esprit. Pour terminer le débat, le maréchal de Duras +lui permit de lire son rôle. Mais le jour de la +représentation à Versailles, on fut bien étonné de +voir Lekain jouer de mémoire sans papier et sans +manquer un seul mot. La pièce reçut les plus vifs +applaudissements et Marmontel fut accablé d’éloges, +dont les trois quarts portaient sur les beaux vers +dont le rôle de Ladislas était plein. Dès que la représentation +fut terminée, M. de Duras se précipita +pour féliciter le comédien. Marmontel arrive : « Vous +devez, lui dit le duc, de grands remerciements à +M. Lekain pour son zèle et sa bonne volonté. » +« Des remerciements, s’écrie le poète furieux, je +viens vous porter les plus grandes plaintes ; les vers +du rôle de monsieur ne sont ni de Rotrou ni les +miens. » Lekain, pour se jouer de Marmontel, avait +trouvé plaisant de faire composer son rôle par Colardeau, +et c’était l’œuvre de ce dernier qu’il venait +de réciter avec tant de succès devant le public. +« Colardeau, dit Collé, est inexcusable, c’est un lâche +de se prêter vis-à-vis d’un de ses confrères aux +menées d’un comédien ; voilà comment les gens +de lettres s’avilissent et deviennent le jouet des +sots qui ne sont faits que pour les respecter. »</p> + +<p>Même vis-à-vis d’un homme comme Voltaire, à qui +ils devaient tant, qui était le pourvoyeur habituel de +leur scène, et qui généreusement leur abandonnait +toujours ses droits d’auteur, les Comédiens se montraient +de la plus rare impertinence : « A l’égard +des comédiens de votre ville de Paris, écrivait le philosophe +à d’Argental, je puis dire d’eux ce que saint +Paul disait des Crétois de son temps : « Ce sont de +méchantes bêtes et des ventres paresseux… Je puis +ajouter encore que ce sont des ingrats<a id="FNanchor_437" href="#Footnote_437" class="fnanchor">[437]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_437" href="#FNanchor_437"><span class="label">[437]</span></a> A d’Argental, 19 avril 1773.</p> +</div> +<p>Quand le philosophe leur donnait ses tragédies, +bien loin de respecter scrupuleusement l’œuvre du +grand homme, ils l’altéraient à leur gré, et ne songeaient +qu’à se faire valoir. Ils changeaient les vers, +allongeaient les passages qui leur agréaient, écourtaient +ceux qui n’avaient pas le don de leur plaire, +bref mutilaient sans scrupule la pièce qu’on leur +avait donnée. « Recommandez bien au fidèle Lekain, +mandait Voltaire à d’Argental, d’empêcher qu’on +n’étrique l’étoffe, qu’on ne la coupe, qu’on ne la +recouse avec des vers welches ; il en résulte des +choses abominables. Un Gui Duchêne achète le manuscrit +mutilé, écrit à la diable, et l’on est déshonoré +dans la postérité, si postérité il y a. Cela dessèche +le sang et abrège les jours d’un pauvre +homme<a id="FNanchor_438" href="#Footnote_438" class="fnanchor">[438]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_438" href="#FNanchor_438"><span class="label">[438]</span></a> Au même, 22 juin 1764.</p> +</div> +<p>L’excessive vanité des Comédiens provoqua de +plaisantes scènes : un jour l’affiche portait <i>Ydoménée</i><a id="FNanchor_439" href="#Footnote_439" class="fnanchor">[439]</a> +par un I grec. Clairon se plaignit de la part de l’auteur +de cette faute d’orthographe. L’afficheur, +mandé devant l’assemblée, reçut des observations ; +il s’excusa en disant qu’il n’avait agi que d’après +les ordres du semainier : « Voilà qui est impossible, +riposta avec dignité Mlle Clairon, il n’y a point de +comédien parmi nous qui ne sache orthographer. » +« Vous me donnez la preuve du contraire, mademoiselle, +lui répliqua l’imprimeur, il faut dire orthographier<a id="FNanchor_440" href="#Footnote_440" class="fnanchor">[440]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_439" href="#FNanchor_439"><span class="label">[439]</span></a> Tragédie de M. Lemierre (1764).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_440" href="#FNanchor_440"><span class="label">[440]</span></a> <i>Anecdotes littéraires</i>. La prétention de la tragédienne était +superflue à une époque où personne ne se piquait de savoir +l’orthographe et où Voltaire lui-même n’y attachait aucune importance. +Les lettres de Clairon fourmillent de fautes.</p> +</div> +<p>La paresse de la troupe française était à la hauteur +de sa vanité ; on avait toutes les peines du +monde à lui faire apprendre ses rôles. Pendant les +répétitions de <i>Zaïre</i>, Voltaire apporta d’assez nombreux +changements au texte primitif, mais il se +heurta au mauvais vouloir de ses interprètes et en +particulier de Dufresne.</p> + +<p>« Chaque jour le poète était à la porte du comédien, +pour l’engager à concourir par un peu de +complaisance au plus grand succès de sa pièce, +mais l’acteur faisait dire qu’il était sorti. Voltaire +ne se rebutait pas : il montait à la porte de l’appartement, +et y glissait ses corrections. Dufresne +ne les lisait point ou n’y avait aucun égard : le +poète eut recours à un stratagème qui lui réussit. +Sachant que le comédien devait donner un +grand dîner, il fit faire, pour ce jour-là, un pâté de +perdrix et le lui envoya en gardant l’anonyme. Dufresne +le reçut avec reconnaissance et remit à un +autre temps le soin de connaître son bienfaiteur. +Le pâté fut servi aux grandes acclamations de tous +les convives. L’ouverture s’en fit avec pompe ; la +surprise égala la curiosité et le plaisir surpassa la +surprise à la vue de douze perdrix tenant chacune +dans leur bec plusieurs billets, qui, semblables à +ces feuilles mystérieuses des sibylles, contenaient +tous les vers qu’il fallait ajouter, retrancher ou +changer dans le rôle de Dufresne<a id="FNanchor_441" href="#Footnote_441" class="fnanchor">[441]</a>. » Ce dernier +ne résista pas à un procédé aussi spirituel et il se +décida à apprendre son rôle.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_441" href="#FNanchor_441"><span class="label">[441]</span></a> <i>Anecdotes dramatiques</i>.</p> +</div> +<p>Satisfaire le public était devenu la moindre préoccupation +des Comédiens : « Ils sont, dit Collé, +d’une paresse et d’une négligence à faire grincer +les dents<a id="FNanchor_442" href="#Footnote_442" class="fnanchor">[442]</a>. » Ils restreignaient de plus en plus leur +répertoire et ne donnaient guère dans l’année que +trois ou quatre pièces nouvelles<a id="FNanchor_443" href="#Footnote_443" class="fnanchor">[443]</a> ; il y en avait une +quarantaine de reçues, mais elles restaient en magasin. +Les premiers rôles ne jouaient qu’à de rares +intervalles et dans des pièces rebattues ; la moitié +de l’année, on ne voyait figurer sur la scène que les +doublures. Lekain, vers la fin de sa carrière, ne +jouait pas plus de huit ou dix fois par an<a id="FNanchor_444" href="#Footnote_444" class="fnanchor">[444]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_442" href="#FNanchor_442"><span class="label">[442]</span></a> Collé, janvier 1771.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_443" href="#FNanchor_443"><span class="label">[443]</span></a> Autrefois ils en représentaient une douzaine tous les ans.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_444" href="#FNanchor_444"><span class="label">[444]</span></a> En 1776, après une représentation de l’<i>Orphelin de la +Chine</i>, Lekain fut rappelé par des applaudissements unanimes : +« Oui, c’est très bien, s’écria une voix partie des loges, mais à +une condition : c’est que monsieur jouera plus souvent. »</p> +</div> +<p>La grande aisance dont jouissaient les artistes de +la troupe française contribuait encore à l’indépendance +de leurs allures. Tout Comédien à part entière +retirait par an dix mille livres des petites loges et +quatre ou cinq mille de la salle<a id="FNanchor_445" href="#Footnote_445" class="fnanchor">[445]</a>. Ils tiraient d’autres +profits, et des plus importants, en jouant sur les théâtres +de société. L’abus devint tel qu’ils négligeaient +complètement la Comédie française. Les premiers +Gentilshommes intervinrent<a id="FNanchor_446" href="#Footnote_446" class="fnanchor">[446]</a> et leur défendirent de +représenter en ville sans une permission expresse, +mais cette sévérité fut de courte durée.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_445" href="#FNanchor_445"><span class="label">[445]</span></a> A ce propos, Bachaumont raconte sur Lekain une anecdote +curieuse : « On exalte, on se transmet de bouche en bouche un +mot sublime du sieur Lekain. On félicitoit cet acteur sur le +repos dont il alloit jouir, sur la gloire et l’argent qu’il avoit +gagnés. « Quant à la gloire, répondit modestement cet acteur, +je ne me flatte pas d’en avoir acquis beaucoup. Quant à l’argent +je n’ai pas lieu d’être aussi content qu’on le croiroit…, ma part +se monte au plus à dix ou douze mille livres. » « Comment, morbleu ! +s’écria un chevalier de Saint-Louis qui écoutoit le propos, comment, +morbleu ! un vil histrion n’est pas content de douze mille livres +de rente, et moi qui suis au service du roi, qui dors sur un canon +et qui prodigue mon sang pour la patrie, je suis trop heureux +d’obtenir mille livres de pension. » « Eh ! comptez-vous pour rien, +monsieur, la liberté de me parler ainsi ? » répondit le bouillant +Orosmane. » (12 avril 1767).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_446" href="#FNanchor_446"><span class="label">[446]</span></a> En 1769.</p> +</div> +<p>La province était aussi pour les Comédiens une +source de revenus considérables. Les meilleurs acteurs +partaient avant la fin de l’année théâtrale +pour visiter les grandes villes où ils gagnaient plus +en huit jours que ne leur valait à Paris une part +entière ; à leur retour ils se retiraient dans leurs +maisons de campagne, sans s’occuper de rien préparer +pour la rentrée.</p> + +<p>Enfants gâtés du public, ils se croyaient tout permis, +et ils agissaient avec un sans-gêne incroyable. Le 21 +juin 1763, les Français donnèrent la comédie gratis ; +ils jouèrent le <i>Mercure galant</i> et les <i>Trois cousines</i>. +Entre les deux pièces, Mlle Clairon et +Mlle Dubois se présentèrent sur le théâtre et jetèrent +de l’argent au peuple en criant : « Vive le roi ! » +La populace enchantée s’empressa de crier à son tour : +« Vivent le roi et Mlle Clairon ! Vivent le roi et +Mlle Dubois ! » « On trouve l’action des deux reines +comiques de la dernière insolence », dit Bachaumont +qui raconte l’anecdote, mais elle n’en avait pas moins +été acceptée avec enthousiasme.</p> + +<p>Mlle Arnould refuse un soir de chanter à l’Opéra +sous prétexte de maladie ; elle est remplacée par Mlle +Beaumesnil. Tout à coup, au milieu de la représentation, +une loge s’ouvre et l’on voit apparaître Sophie +Arnould en toilette de gala : « Je viens, dit-elle, +prendre une leçon de Mlle Beaumesnil. » Au lieu de +l’envoyer au For l’Évêque comme on aurait dû le +faire, on se contenta de la réprimander et le public +ne lui tint pas rigueur.</p> + +<p>Le parterre si exigeant, et parfois si injuste, se +montrait souvent aussi plein d’indulgence et supportait +les insolences des comédiens avec une rare +mansuétude. Un jour, Le Grand, que le Dauphin avait +fait venir de Pologne, et que le public recevait mal +parce que sa figure lui déplaisait, harangua le parterre +en ces termes : « Messieurs, il vous est plus facile de +vous faire à ma figure qu’à moi d’en changer », et +on l’applaudit.</p> + +<p>Un soir Dugazon<a id="FNanchor_447" href="#Footnote_447" class="fnanchor">[447]</a> remplace Préville à l’improviste +dans le rôle de Brid’oison. Le public, mécontent +du changement, siffle. « J’en-en-en-tends bien », dit +Dugazon en se tournant vers le parterre. Les sifflets +redoublent : « Je vous dis que j’en-en-en-tends +bien », répète l’acteur. Le tumulte augmente encore : +« Eh bien ; est-ce que vous croyez que je +n’en-en-en-tends pas ? » Et le parterre désarmé se +met à rire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_447" href="#FNanchor_447"><span class="label">[447]</span></a> Dugazon (1746-1809), comédien français. On mit au-dessous +d’un de ses portraits ce quatrain :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i6">En fait de comédie</div> +<div class="verse">Le talent de Monsieur est la bouffonnerie,</div> +<div class="verse">Et le style comique est si fort de son goût</div> +<div class="verse">Qu’il ne peut s’empêcher de bouffonner partout.</div> +</div> + +</div></div> +<p>L’habitude de faire un compliment à la rentrée et +à la clôture des spectacles avait peu à peu amené +les acteurs à entretenir les spectateurs de leurs +affaires intimes. En 1774, à la clôture, Dugazon +remercia le public des bontés dont il daignait honorer +toute sa famille, Mme Vestris<a id="FNanchor_448" href="#Footnote_448" class="fnanchor">[448]</a> et Mlle Dugazon, +ses sœurs, et il « s’attendrit sur ces liens du sang +si précieux à toute âme sensible », ajoute le chroniqueur.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_448" href="#FNanchor_448"><span class="label">[448]</span></a> Elle avait fait partie de la troupe du duc de Wurtemberg. +Le duc, dont elle était la favorite, la surprit un jour avec Vestris, +le frère du fameux danseur ; pour se venger, il les fit marier sur +l’heure.</p> +</div> +<p>Une année, aux Italiens, quand selon l’usage tous +les acteurs eurent salué le parterre par un couplet, +Mlle Deschamps vint prendre Clairval par la main +et lui dit : « Allons, monsieur Clairval, vous qui +savez si bien faire votre cour aux dames, c’est à +vous à leur adresser un compliment. » Cette naïveté +fut applaudie avec un transport « tout à fait scandaleux ».</p> + +<p>Bien que le duel fût en général un passe-temps +réservé à la noblesse, les comédiens y avaient quelquefois +recours. A plusieurs reprises, pendant le +règne de Louis XV, ils vidèrent leurs querelles les +armes à la main<a id="FNanchor_449" href="#Footnote_449" class="fnanchor">[449]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_449" href="#FNanchor_449"><span class="label">[449]</span></a> Déjà en 1649 un duel eut lieu entre deux actrices. Mlle +Beaupré, qui appartenait à la troupe du Marais, à la suite +d’une dispute, adressa un cartel à sa camarade, Catherine des +Urlis, et toutes deux se battirent à l’épée sur le théâtre même. +Catherine des Urlis fut blessée au cou.</p> +</div> +<p>En 1750, deux acteurs des Français, Roselly et +Ribou eurent un duel dont l’issue fut fatale à l’un +des combattants. Dans un voyage à Fontainebleau, +la reine ayant demandé que Roselly jouât, Ribou<a id="FNanchor_450" href="#Footnote_450" class="fnanchor">[450]</a> +furieux chercha une querelle à son camarade et lui +donna un soufflet. L’affaire en serait probablement +restée là, grâce à l’intervention des Gentilshommes de +la chambre, si Mlle Gauthier n’avait dit tout haut : +« En vérité, il est bien singulier que des gens qui ont +chacun une épée à leur côté s’amusent à se dire des +pouilles. » Elle envenima si bien la querelle qu’on +alla sur le terrain et que Roselly tomba percé de +deux coups d’épée. Il mourut quelques jours après<a id="FNanchor_451" href="#Footnote_451" class="fnanchor">[451]</a>. +On prétendit qu’il avait répondu au confesseur qui +lui demandait l’engagement de ne plus reparaître +sur le théâtre :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_450" href="#FNanchor_450"><span class="label">[450]</span></a> Ribou, fils du libraire de ce nom, avait une figure agréable, +un son de voix gracieux, « un jeu plein de naturel et de +dignité, on dirait que c’est un seigneur qui joue pour son +plaisir. » (Grimm, <i>Nouv. litt.</i>, 1747-1755).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_451" href="#FNanchor_451"><span class="label">[451]</span></a> On fit paraître à propos de ce duel l’épigramme suivante :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ribou, si dans le feu du zèle qui t’entraîne,</div> +<div class="verse">De tout mauvais acteur tu veux purger la scène,</div> +<div class="verse i1">Vite, occis-nous le plat et fat Drouin,</div> +<div class="verse">Pourfends le sot Baron et le hideux Lekain,</div> +<div class="verse">Et, pour mettre le comble à ce service extrême,</div> +<div class="verse i1">Tout aussitôt transperce-toi toi-même.</div> +</div> + +</div></div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">N’abusez point, Probus, de l’état où je suis.</div> +</div> + +</div> +<p>Ribou prit la fuite et se cacha à l’étranger.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c22">XXII<br> +<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XVI</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Débuts du règne. — Passion de la reine pour le +théâtre. — La comédie à Trianon. — Le clergé et les spectacles. — Succès +des comédiens dans le monde. — Enthousiasme +qu’ils excitent à Paris et en province.</p> + + +<p>L’engouement pour les spectacles, déjà si excessif +sous le règne de Louis XV, devient sous celui de son +successeur une passion effrénée, le goût pour les +comédiens devient de la folie pure.</p> + +<p>Se rendre au théâtre est devenu un des devoirs +essentiels de la journée. « Il y a vingt-cinq ans, +dit Mlle Clairon en 1786, qu’une femme qui auroit +paru plus de deux ou trois fois par mois au spectacle, +se seroit affichée de la manière du monde la +plus indécente. Grâce à l’invention des petites loges, +elles y vont impunément tous les jours, et ce n’est +qu’à l’instant du souper qu’on les trouve chez +elles<a id="FNanchor_452" href="#Footnote_452" class="fnanchor">[452]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_452" href="#FNanchor_452"><span class="label">[452]</span></a> Grimm, <i>Correspondance littéraire</i>, mai 1786.</p> +</div> +<p>L’exemple part de haut, et la reine elle-même +éprouve pour l’art dramatique un irrésistible penchant. +N’étant encore que dauphine, elle jouait la +comédie en cachette du vieux roi et elle prenait de +Dugazon des leçons de déclamation ; dans son aveugle +frivolité, elle usait de tout son crédit pour faire +autoriser les représentations du <i>Barbier</i> ; mais +Mme Du Barry, plus avisée, s’y opposait. Dès qu’elle +fut sur le trône, Marie-Antoinette fit lever l’interdit +et la pièce fut jouée au mois de janvier 1775. En +même temps, elle cherchait à organiser des représentations +à Versailles ; longtemps elle eut à lutter +contre les répugnances du roi qui détestait le +théâtre au point de jeter au feu, lorsqu’on la lui +présenta, la liste du nouveau répertoire en s’écriant : +« Voilà le cas que je fais de ces choses-là. » La +reine cependant finit par vaincre les scrupules de +Louis XVI, et elle put s’adonner à son goût en toute +liberté.</p> + +<p>La Comédie française et la Comédie italienne sont +appelées très fréquemment à la cour. Leurs représentations +paraissant encore insuffisantes, la reine +fait donner à la Montausier<a id="FNanchor_453" href="#Footnote_453" class="fnanchor">[453]</a> l’autorisation de s’installer +avec sa troupe à Versailles et le privilège de +suivre le roi dans toutes ses résidences : « Il y avait +souvent, dans les petits voyages de Choisy, spectacle +deux fois dans la même journée : grand opéra, comédie +française ou italienne à l’heure ordinaire, et, à +onze heures du soir, on rentrait dans la salle de +spectacle pour assister à des représentations de +parodies, où les premiers acteurs de l’Opéra se +montraient dans les rôles et sous les costumes les +plus bizarres<a id="FNanchor_454" href="#Footnote_454" class="fnanchor">[454]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_453" href="#FNanchor_453"><span class="label">[453]</span></a> Montausier (Marguerite Brunet dite la) (1730-1820). Elle +débuta au théâtre, mais sans grand succès ; sa véritable vocation +était de diriger des troupes de comédiens. Ses relations avec la +cour la rendirent suspecte pendant la Révolution, et en 1792, +pour faire acte de civisme, elle équipa une compagnie franche +de trente hommes.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_454" href="#FNanchor_454"><span class="label">[454]</span></a> <i>Mémoires</i> de Mme Campan, chap. <small>VII</small>.</p> +</div> +<p>On donnait les parodies d’<i>Ermelinde</i> et d’<i>Iphigénie</i>. +<i>Ermelinde</i> avait d’abord été représentée à +Paris, chez la Guimard, et l’on sait combien les pièces +de ces théâtres particuliers étaient souvent licencieuses. +Celle-ci se conformait à l’usage ; elle eut +cependant le plus grand succès, et le roi parut s’en +amuser beaucoup. On en conclut à tort que Louis XVI +avait un goût marqué pour la grivoiserie, et on lui +servit sans plus tarder d’autres pièces du même +genre. <i>La Princesse a, e, i, o, u</i>, fut jouée à Choisy +en présence du roi, avec des applaudissements unanimes : +« Cette parade est des plus équivoques et +des plus dégoûtantes, disent les <i>Mémoires secrets</i>, +pour quelqu’un qui ne porteroit pas à ce genre de +spectacle une certaine bonhomie… Du reste, on +n’y trouve rien contre les bonnes mœurs, mais une +gaieté polissonne et des propos si poissards qu’on a +été obligé d’avoir recours aux poissardes les plus +consommées pour exercer et styler les acteurs. Les +hommes étoient habillés en femmes et les femmes en +hommes : c’étoit une déraison, une farce générale. »</p> + +<p>Partout où la reine se trouvait, il lui fallait un +théâtre ; en juin 1778, étant à Marly, où il n’y avait +pas de salle de comédie, elle en fit installer une à la +hâte dans une grange et on appela la Montausier +avec sa troupe. Enfin en 1780 on organisa le théâtre +de Trianon ; la reine voulait elle-même monter +sur la scène, le roi s’y opposa d’abord, puis, +comme toujours, finit par céder. Les principaux +acteurs étaient : la reine, le comte d’Artois, la comtesse +Diane de Polignac, la duchesse de Guiche, Mme +Élisabeth, la duchesse de Polignac, Mme de Polastron, +le comte d’Adhémar, le comte de Vaudreuil, +le duc de Guiche, etc. Caillot<a id="FNanchor_455" href="#Footnote_455" class="fnanchor">[455]</a> et Dazincourt furent +chargés de diriger les répétitions.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_455" href="#FNanchor_455"><span class="label">[455]</span></a> Caillot (1732-1816), comédien français.</p> +</div> +<p>On pense bien que de pareils exemples ne firent +que donner une nouvelle recrudescence aux théâtres +particuliers. Plus encore que pendant le dernier +règne, Paris en était inondé. Mais le genre, loin de +s’épurer, devenait de plus en plus licencieux. Monsieur, +en particulier, donna à son château de Brunoy +une représentation qui fit scandale et où plusieurs +femmes du monde, révoltées enfin des grivoiseries +qu’on leur présentait, se levèrent et se retirèrent.</p> + +<p>Le genre léger avait gagné les théâtres publics +eux-mêmes ; ils n’en étaient que plus fréquentés : +« La troupe du sieur Lécluse, intitulée aujourd’hui +le spectacle des <i>Variétés amusantes</i>, dit Bachaumont, +est devenue à la mode : c’est la fureur du +moment. Malgré les grossièretés dont ce théâtre est +infecté, les femmes les plus qualifiées, les plus +sages, en raffolent<a id="FNanchor_456" href="#Footnote_456" class="fnanchor">[456]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_456" href="#FNanchor_456"><span class="label">[456]</span></a> 13 juillet 1779.</p> +</div> +<p>Le clergé suivait l’exemple général et ne se montrait +pas plus réservé que la cour elle-même. L’archevêque +de Paris écrivait cependant au ministre +Malesherbes pour se plaindre que la Montausier, +fière de son privilège, donnât des représentations +les jours de fêtes solennelles et qu’elle affectât de +choisir les époques où les spectacles étaient prohibés +à Paris pour donner le sien à Versailles, dans +l’espérance d’y avoir plus de monde : « Les honnêtes +gens, disait le prélat, gémissent sur un usage aussi +abusif, aussi contraire à la décence, et que le Roi, +étant Dauphin, désapprouvoit fort, à ce qu’on m’a +assuré. J’espère donc, monsieur, de votre amour +pour la religion et de votre zèle pour le bon ordre, +que vous vous porterez à faire cesser un pareil scandale<a id="FNanchor_457" href="#Footnote_457" class="fnanchor">[457]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_457" href="#FNanchor_457"><span class="label">[457]</span></a> Adolphe Jullien, <i>la Comédie à la cour</i>.</p> +</div> +<p>Mais s’il y avait scandale à donner des spectacles +les jours de fête religieuse, il était encore bien plus +fâcheux de voir des prélats se montrer aux représentations +les moins réservées.</p> + +<p>En mars 1778 on représenta chez Mme de Montesson +<i>l’Amant romanesque</i> et le <i>Jugement de +Midas</i><a id="FNanchor_458" href="#Footnote_458" class="fnanchor">[458]</a>. « Outre beaucoup d’abbés qui y ont assisté, +il y avoit, suivant la coutume, des archevêques et +des évêques au nombre de douze. Ces prélats y sont +venus avec la même aisance, la même impudence +que s’ils fussent entrés dans le sanctuaire pour y +officier. Ils entouroient M. le duc d’Orléans et l’un +d’eux a prêté son manteau pour Midas. Quoiqu’il y +ait quelques gravelures dans la deuxième pièce, +Nos Seigneurs ont fait bonne contenance et n’ont +point été déconcertés<a id="FNanchor_459" href="#Footnote_459" class="fnanchor">[459]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_458" href="#FNanchor_458"><span class="label">[458]</span></a> Opéra comique en trois actes, musique de Grétry.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_459" href="#FNanchor_459"><span class="label">[459]</span></a> Bachaumont, 30 mars 1778.</p> +</div> +<p>Il y avait cependant une excommunication spéciale +portée par le concile d’Elvire contre ceux qui +prêtaient leurs habits aux comédiens ; ils étaient +privés pendant trois ans de la communion. Mais si l’on +observait scrupuleusement les canons des conciles +quand il s’agissait de chasser de l’église les comédiens, +on s’empressait de n’en tenir aucun compte +quand ils excluaient du théâtre les hommes d’église.</p> + +<p>Au mois d’avril on donna encore chez Mme de +Montesson <i>la Belle Arsène</i>, opéra comique où il y +avait des ballets « extrêmement voluptueux ». « Les +prélats y sont venus comme à l’ordinaire, mais en +moindre nombre ; ils n’étoient que huit ; on y +remarquoit entres autres l’archevêque de Narbonne +et l’évêque de Saint-Omer. Mme de Montesson remplissoit +le rôle de la belle Arsène, M. de Caumartin +celui d’Alcindor, et différentes femmes et seigneurs +de cette cour faisoient les autres. Mais les danses +étoient exécutées par ce que l’Opéra a de meilleur +en élèves de Terpsichore. Le coup d’œil le plus +curieux pour un philosophe étoit celui des évêques, +tous la lorgnette à la main, savourant avec un +plaisir qui se manifestoit sur leur physionomie +les mouvements les plus lascifs, les attitudes les +plus lubriques des danseuses et ils n’en perdoient +rien<a id="FNanchor_460" href="#Footnote_460" class="fnanchor">[460]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_460" href="#FNanchor_460"><span class="label">[460]</span></a> Bachaumont, 9 avril 1778.</p> +</div> +<p>S’il ne faut accepter qu’avec réserve les détails +égrillards où se complaît le chroniqueur, on peut, +quant au fait en lui-même, s’en rapporter à son récit.</p> + +<p>Plus peut-être qu’à aucune époque, le goût pour +les gens de théâtre était devenu une véritable monomanie. +Marie-Antoinette appelait la Guimard à +ses conseils de toilette, et la danseuse n’ignorait pas +le prix que la reine attachait à ses avis. Un jour, +pour une escapade, on la menait au For l’Évêque : +« Ne pleure pas, dit-elle à sa suivante, je viens d’écrire +à la reine que j’ai trouvé une nouvelle manière +d’échafauder les cheveux, je serai libre avant ce +soir. » Et ce fut comme elle avait dit. Mlle Raucourt +jouissait au plus haut degré de la protection de la +reine : « Sa Majesté assiste à toutes ses représentations, +écrit Mme d’Oberkirch, et l’encourage par +les éloges les plus flatteurs<a id="FNanchor_461" href="#Footnote_461" class="fnanchor">[461]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_461" href="#FNanchor_461"><span class="label">[461]</span></a> <i>Mémoires</i> de Mme d’Oberkirch.</p> +</div> +<p>Toutes les élégantes copiaient les costumes des +actrices. La <i>lévite</i> de Mlle Saint-Val dans le rôle de +la comtesse Almaviva, fut adoptée avec fureur et +on lui donna le nom de la comédienne. Mlle Contat<a id="FNanchor_462" href="#Footnote_462" class="fnanchor">[462]</a>, +jouant le rôle de Suzanne, portait un bonnet fort +élégant ; la mode s’en empara sous le nom de « bonnet +soufflé à la Suzanne ». Mlle Raucourt faisait +scandale par ses folles dépenses, on imagina aussitôt +un chapeau à la Raucourt, figurant un panier percé ; +les plus honnêtes femmes n’hésitèrent pas à s’en +parer.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_462" href="#FNanchor_462"><span class="label">[462]</span></a> Contat (Louise) (1760-1813), de la Comédie française.</p> +</div> +<p>On jouait la comédie chez Mlle Guimard devant la +plus auguste assemblée : princes du sang, ministres, +grands seigneurs s’y trouvaient confondus. La danseuse +dépensait plus de 100 000 livres par an<a id="FNanchor_463" href="#Footnote_463" class="fnanchor">[463]</a> ; elle +avait un hôtel superbe où elle déployait un luxe +inouï<a id="FNanchor_464" href="#Footnote_464" class="fnanchor">[464]</a>. Son théâtre lui coûtait des sommes considérables. +Un jour, après une représentation à la cour, +le roi lui accorda une pension de 1500 livres. « Je +l’accepte, dit-elle dédaigneusement, à cause de la +main dont elle vient, car c’est une goutte d’eau dans +la mer ; c’est à peine de quoi payer le moucheur de +chandelles de mon théâtre. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_463" href="#FNanchor_463"><span class="label">[463]</span></a> Elle passait pour fort charitable, donnait beaucoup à la +paroisse et ses gens avaient ordre de ne jamais renvoyer un +pauvre : « Je donne l’exemple, disait-elle, afin qu’on ne me refuse +pas plus tard. » Pendant l’hiver de 1768, on raconta qu’elle montait +elle-même dans les galetas secourir les indigents ; la nouvelle +fit grand bruit ; Marmontel composa une ode sur ce spectacle +touchant ; un curé loua en chaire la bienfaisance de la danseuse, +tout le monde était attendri : « J’ai envie, dit Grimm, en +racontant l’anecdote, de faire ici le rôle de ce bon curé de village, +qui, ayant prêché à ses paysans la Passion de Notre-Seigneur, +et les voyant tous pleurer de l’excès de ses souffrances, +eut quelque pitié de les renvoyer chez eux si affligés, et leur +dit : « Mes enfants, ne pleurez pourtant pas tant, car tout cela +n’est peut-être pas vrai. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_464" href="#FNanchor_464"><span class="label">[464]</span></a> En 1786, Mlle Guimard vendit sa maison de la rue de la +Chaussée-d’Antin au moyen d’une loterie de 2500 billets à 120 +livres l’un. Un officier public assista au tirage. Ce fut le numéro +2175 qui gagna ; il appartenait à la comtesse du Lau, qui revendit +l’hôtel 500 000 livres au banquier Perregaux.</p> +</div> +<p>Mlle Laguerre en mourant laissa plus de 1 800 000 +livres. Le duc de Bourbon eut un enfant d’une actrice, +Mlle Michelot ; l’enfant fut baptisé sous le nom du +duc et tenu par procuration au nom de Mlle de +Condé, sa sœur, et du prince de Soubise<a id="FNanchor_465" href="#Footnote_465" class="fnanchor">[465]</a>. Le comte +de Mercy-Argenteau, ambassadeur de l’empereur et +de l’impératrice reine, comblait de biens Mlle Levasseur<a id="FNanchor_466" href="#Footnote_466" class="fnanchor">[466]</a> +de l’Opéra ; il lui fit don d’une terre titrée et +en 1790, complètement subjugué, il épousa la comédienne<a id="FNanchor_467" href="#Footnote_467" class="fnanchor">[467]</a>. +Mlle Saint-Huberty devint comtesse d’Entraigues<a id="FNanchor_468" href="#Footnote_468" class="fnanchor">[468]</a> +et elle reçut du comte de Provence le cordon +de l’ordre de Saint-Michel<a id="FNanchor_469" href="#Footnote_469" class="fnanchor">[469]</a>, pour le courage dont +elle fit preuve en faisant évader son mari. Mlle Lolotte +Gaucher<a id="FNanchor_470" href="#Footnote_470" class="fnanchor">[470]</a>, fille d’un comédien, fut déclarée +comtesse d’Hérouville. Personne ne murmura de +cette alliance. La maison du comte devint le rendez-vous +du goût, de l’esprit, de la politesse, des talents +et de tout ce qu’il y avait de plus recommandable à +la cour et à la ville<a id="FNanchor_471" href="#Footnote_471" class="fnanchor">[471]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_465" href="#FNanchor_465"><span class="label">[465]</span></a> L’enfant mourut.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_466" href="#FNanchor_466"><span class="label">[466]</span></a> Mlle Levasseur se montra en toutes choses d’une extrême +précocité ; on assure qu’elle fut mère à neuf ans.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_467" href="#FNanchor_467"><span class="label">[467]</span></a> Le comte de Clermont avait épousé Mlle Leduc. Mlle Rem était +devenue la seconde femme de M. Le Normant d’Étiolles ; on +écrivit sur cette union :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Pour réparer <span lang="la" xml:lang="la">miseriam</span></div> +<div class="verse">Que Pompadour laisse à la France,</div> +<div class="verse">Son mari, plein de conscience,</div> +<div class="verse">Vient d’épouser <span lang="la" xml:lang="la">Rempublicam</span>.</div> +</div> + +</div></div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_468" href="#FNanchor_468"><span class="label">[468]</span></a> (1756-1812).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_469" href="#FNanchor_469"><span class="label">[469]</span></a> Elle était la seconde femme honorée de cet ordre ; la première +fut Mlle Quinault.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_470" href="#FNanchor_470"><span class="label">[470]</span></a> Elle avait inspiré la plus violente passion à mylord d’Albermale, +ambassadeur d’Angleterre.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_471" href="#FNanchor_471"><span class="label">[471]</span></a> <i>Mémoires</i> de Dufort de Cheverny.</p> +</div> +<p>Grisés par la place de plus en plus grande qu’on +leur laissait prendre dans la société, flattés d’occuper +à un si haut point l’opinion, les comédiens ne se +faisaient pas faute d’entretenir ce beau zèle et à chaque +instant on les voyait prendre le public pour juge +dans les moindres querelles qui survenaient entre +eux.</p> + +<p>Une dispute éclate à la Comédie à propos de +quelques rôles entre Mme Vestris qui a l’emploi +des premières princesses et Mlle Sainval l’aînée, +reçue pour l’emploi des reines. Les Gentilshommes +tranchent le différend en faveur de Mme Vestris +que protège le duc de Duras. L’actrice satisfaite +cède alors à sa rivale les rôles qui faisaient l’objet +du litige et propose modestement de la doubler. +Elle a soin de faire insérer dans le Journal de Paris +une note où son bon procédé est exalté.</p> + +<p>Mlle Sainval, outrée de voir son ennemie faire un +étalage public de beaux sentiments, voulut répondre, +mais on refusa sa lettre. Elle fit alors imprimer +un mémoire, et le répandit à profusion. Le maréchal +de Duras furieux la fit exiler par lettre de cachet +à Clermont en Beauvaisis. C’était une punition réservée +jusqu’alors aux personnes illustres et qu’on +n’avait point exercée encore envers une comédienne. +Cette querelle devint un des événements du dix-huitième +siècle, la cour et la ville étaient divisées +en deux partis : lettres, libelles, mémoires, épigrammes, +se succédaient sans interruption.</p> + +<p>En 1784, nouvelle querelle entre Mme Vestris et +Sainval cadette ; le public est encore mis dans la +confidence. Nouvelles discussions, nouveaux mémoires, +rédigés par les plus fameux avocats.</p> + +<p>Quand on représenta à Fontainebleau la <i>Didon</i> +de Piccini, Mlle Saint-Huberty excita des transports +incroyables<a id="FNanchor_472" href="#Footnote_472" class="fnanchor">[472]</a>. Louis XVI lui-même applaudissait à +tout rompre ; sur l’heure il accorda à la cantatrice +une pension de 1500 livres, et il envoya le maréchal +de Duras lui exprimer toute sa satisfaction. « Ce fut, +écrit un des assistants, la plus belle scène de la +soirée. Lorsque M. le maréchal de Duras entra dans +les coulisses, suivi d’une foule de courtisans en habit +de gala, Mme Saint-Huberty n’avait pas encore eu le +temps de changer de costume. Elle était debout, sa +couronne sur la tête, drapée dans le manteau de +pourpre de la reine de Carthage. Marmontel et +Piccini, ivres de bonheur, s’étaient jetés à ses +genoux et lui embrassaient les mains. On aurait dit +deux coupables à qui elle faisait grâce de la vie. Ils +ne se relevèrent pas quand M. de Duras s’approcha +pour répéter les paroles du roi. L’actrice écoutait le +maréchal, et son visage, encore animé par l’inspiration, +s’illuminait de la joie du triomphe, le rouge +de l’orgueil montait à son front. C’était un spectacle +admirable. Elle avait tant de grandeur, de noblesse, +de majesté avec ces hommes à ses pieds, que mieux +encore que sur le théâtre elle donnait l’idée de la +reine de Carthage ; tous les grands seigneurs présents +avaient l’air de ses courtisans<a id="FNanchor_473" href="#Footnote_473" class="fnanchor">[473]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_472" href="#FNanchor_472"><span class="label">[472]</span></a> Elle parut costumée à l’antique. Déjà précédemment dans une +pièce qui se passait en Thessalie, elle s’était montrée revêtue +d’une longue tunique de lin, les jambes nues et chaussée de +brodequins. Le lendemain il lui fut interdit de reparaître en +scène dans ce costume.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_473" href="#FNanchor_473"><span class="label">[473]</span></a> M. de Duras, étant allé lui rendre visite quelques jours plus +tard, « trouva la sublime Didon enveloppée dans un mauvais +jupon ; elle faisait une partie de piquet avec son petit jockey, +sur un coin de table recouvert d’un vieux torchon en guise de +tapis. » (Gaboriau, <i>les Comédiennes adorées</i>.)</p> +</div> +<p>Quand <i>Didon</i> fut représentée à Paris, l’enthousiasme +ne fut pas moindre. Le public en délire ne +savait comment témoigner à l’actrice son admiration ; +la salle entière sanglotait et n’interrompait ses +larmes que pour éclater en applaudissements frénétiques.</p> + +<p>La province ne se montrait pas moins idolâtre de +tout ce qui touchait à la comédie. Les acteurs de +Paris qui parcouraient les grandes villes de France, +étaient l’objet d’ovations incessantes.</p> + +<p>Lorsque Mlle Sainval l’aînée fut exilée de Paris, +pour occuper ses loisirs elle se rendit à Bordeaux, +où elle joua avec le plus grand succès ; jamais actrice +n’avait fait une pareille sensation. « Quoiqu’on fût +dans le temps le plus pressant des vendanges, on a +tout quitté pour elle, et le dernier jour, comme elle +finissait <i>Mérope</i>, deux Amours sortant d’un nuage +sont venus poser une couronne sur sa tête aux acclamations +du public, qui lui a jeté à son tour d’autres +couronnes et des pièces de vers, en demandant à +grands cris une représentation à son profit. »</p> + +<p>Larive donna également des représentations à +Bordeaux ; il y excita de tels transports qu’à la +sortie du spectacle il trouvait les avenues de sa demeure +toutes parsemées de lauriers<a id="FNanchor_474" href="#Footnote_474" class="fnanchor">[474]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_474" href="#FNanchor_474"><span class="label">[474]</span></a> <i>Histoire des Théâtres de Bordeaux</i>, par Detchevery.</p> +</div> +<p>Quand Mme Saint-Huberty se rendit en province, +elle souleva un enthousiasme incroyable ; les ovations +que reçoivent certaines actrices de nos jours, +et qui nous paraissent si excessives, n’en sont que +de pâles imitations. A Marseille, on donna à la cantatrice +une fête digne d’une souveraine. On ne pourrait +y croire, si un témoin digne de foi n’en attestait +tous les détails.</p> + +<p>« Mme Saint-Huberty, écrit M. Campion<a id="FNanchor_475" href="#Footnote_475" class="fnanchor">[475]</a>, vêtue +ce jour-là à la grecque, est arrivée par mer sur une +très belle gondole, portant pavillon de Marseille, +armée de huit rameurs, vêtus de même à la grecque ; +elle étoit suivie de 200 chaloupes chargées de ceux +qui vouloient voir la fête et encore plus celle qui en +étoit l’objet. Elle a débarqué sur le rivage, au bruit +d’une décharge de boîtes, et des acclamations du +peuple. Un moment après, elle a remis en mer pour +jouir du spectacle d’une joute. Le vainqueur lui a +apporté la couronne et l’a reçue de nouveau de ses +mains avec le prix de son triomphe. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_475" href="#FNanchor_475"><span class="label">[475]</span></a> 15 août 1785.</p> +</div> +<p>Une fois descendue de la gondole, la cantatrice +s’étendit sur une espèce de divan et elle reçut en +souveraine les hommages des spectateurs. Puis dans +une petite pièce allégorique, on la proclama la +dixième Muse et Apollon, détachant sa propre couronne, +la lui remit au bruit de l’artillerie et des applaudissements. +A Toulouse, à Lyon, à Strasbourg, +même délire, même enthousiasme.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c23">XXIII<br> +<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XVI (<span class="xsmall maigre">SUITE ET FIN</span>)</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Duels de comédiens. — Voltaire et les Comédiens +français. — Le tripot comique. — Le tripot lyrique. — Rousseau, +Lays et Chéron. — Les Comédiens à la Force. — Fuite de +Lays, de Nivelon. — Arrestation de Mlle Théodore. — Les +comédiens et le clergé.</p> + + +<p>Plus encore que sous le règne précédent, les +comédiens se montrèrent friands de la lame, et on +les vit souvent régler leurs différends l’épée à la +main.</p> + +<p>Fleury, à la suite de querelles de théâtre, se +battit plusieurs fois avec Dugazon. En 1781, une +rencontre eut lieu aux Champs-Élysées entre Larive +et Florence. L’année suivante, Dugazon et Dazincourt +allèrent sur le terrain et furent blessés tous +deux. « Voilà peut-être, dit Grimm, de quoi dégoûter +beaucoup d’honnêtes gens du plus barbare, du plus +ridicule, et cependant du plus respecté de tous nos +usages. »</p> + +<p>Nous ne saurions passer sous silence le duel fameux +de Dugazon et de Desessart<a id="FNanchor_476" href="#Footnote_476" class="fnanchor">[476]</a>. Ce dernier remplissait +à la Comédie française les rôles de financier. +Il était « gros comme un muids », dit Laharpe, et +cette corpulence lui avait valu de la part de ses camarades +le surnom de « l’Éléphant ». Lorsque +l’éléphant de la ménagerie du roi mourut, Dugazon, +qui se plaisait aux mystifications, alla trouver son +camarade et le pria de venir avec lui chez le ministre +pour l’aider dans un petit proverbe qu’il y devait +représenter. « Quel costume dois-je prendre », demande +Desessart ? « Mets-toi en grand deuil, lui +répond son camarade, tu représenteras un héritier. » +Desessart se conforme scrupuleusement au programme. +Il passe un habit noir avec des crêpes, des +pleureuses, etc., et l’on se rend chez le ministre, où +se trouvait réunie nombreuse compagnie. « Monseigneur, +dit Dugazon, la Comédie française a été +on ne peut plus affligée de la mort du bel animal +qui faisait l’ornement de la ménagerie du roi et je +viens, au nom de mon théâtre, vous demander pour +notre camarade la survivance de l’éléphant. » On +peut se figurer la joie de l’assistance en entendant +ce discours et en voyant le pauvre Desessart qui ne +savait quelle contenance garder. Furieux de cette +plaisanterie, il provoque son camarade et l’on part +pour le bois de Boulogne en compagnie des témoins +obligatoires dans ces sortes de rencontres. Au moment +où l’on allait croiser le fer, Dugazon demande +la parole : « J’ai trop d’avantages, dit-il, laissez-moi +égaliser les chances. » Puis il tire un morceau de +craie de sa poche, et, avec le plus grand sang-froid, +trace un rond sur l’énorme ventre de son adversaire. +« Tout ce qui sera hors du rond ne comptera pas », +dit-il, et il se remet en garde. L’hilarité des témoins +gagna Desessart lui-même, qui renonça à ses projets +homicides ; le duel fut remplacé par un joyeux +déjeuner.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_476" href="#FNanchor_476"><span class="label">[476]</span></a> Desessart (Denis Dechanet dit) (1740-1793), comédien français.</p> +</div> +<p>Les comédiennes elles-mêmes ne voulurent pas +laisser à leurs camarades du sexe fort, le monopole +de ces rencontres d’un genre si aristocratique. +Mlle Beaumesnil, chanteuse de l’Opéra, s’étant prise +de querelle avec une danseuse du même théâtre, +Mlle Théodore, à propos d’une rivalité d’amour, les +deux actrices résolurent d’en appeler au sort des +armes. Elles se rendirent à la porte Maillot accompagnées +de leurs témoins. Le duel devait avoir lieu +au pistolet. Heureusement Rey, basse-taille de l’Opéra, +passa par là. En voyant les préparatifs du combat, +il intervint et chercha à détourner ses camarades de +leur dessein ; elles ne voulurent rien entendre. Mais +pendant la harangue il avait déposé les pistolets sur +l’herbe humide, et, quand on en fit usage, tous deux +ratèrent. Il ne restait plus qu’à s’embrasser et à +aller déjeuner ; c’est ce que l’on fit.</p> + +<p>Jusqu’en 1789 les comédiens continuent à témoigner +le plus parfait mépris aux écrivains qui +alimentent leur répertoire. Quand Voltaire vint à +Paris en 1778 pour triompher et mourir dans une +apothéose, il eut à subir les plus détestables procédés +de la part du « tripot comique », comme il +le désignait toujours. Ni son âge, ni son génie, ni les +bienfaits dont il avait comblé la compagnie ne purent +lui concilier la déférence à laquelle il avait tant de +droits. Lekain, qui lui devait tout, refusa nettement +de jouer dans <i>Irène</i> le rôle de l’ermite Léonce. +Outré d’un tel procédé, le marquis de Thibouville +écrivit au comédien une lettre publique où il lui reprochait +amèrement « son ingratitude et son impudence ». +Lekain finit par céder ; mais sa bonne volonté +tardive n’eut pas lieu d’être mise à l’épreuve, +il mourut la veille même du jour où Voltaire arrivait +à Paris.</p> + +<p>Ce n’est pas seulement avec Lekain que la représentation +d’<i>Irène</i> souleva des difficultés : le maréchal +de Richelieu voulait que le rôle de Zoé fût donné +à Mme Molé ; Voltaire préférait Mlle Sainval cadette ; +ce n’est que grâce à l’intervention de Sophie Arnould +qu’il put obtenir l’interprète qu’il désirait. +Mais il faut voir dans quels termes le poète, alors au +comble de la gloire, écrit aux époux Molé pour leur +témoigner sa gratitude<a id="FNanchor_477" href="#Footnote_477" class="fnanchor">[477]</a> : « Le vieux malade de Ferney +n’a point de termes pour exprimer la reconnaissance +qu’il doit à l’amitié que M. Molé veut bien lui témoigner, +et aux extrêmes bontés de Mme Molé. Elle lui +sacrifie ce qui n’était pas digne d’elle et ce qu’elle +embellira lorsqu’elle daignera le reprendre ; il est +pénétré de ce qu’il doit à sa complaisance ; il espère +l’être de ses talents quand il aura le plaisir de l’entendre. +Il lui présente ses respectueux remerciements<a id="FNanchor_478" href="#Footnote_478" class="fnanchor">[478]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_477" href="#FNanchor_477"><span class="label">[477]</span></a> 20 février 1778.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_478" href="#FNanchor_478"><span class="label">[478]</span></a> Avant de mourir, Voltaire donna encore aux Comédiens une +preuve du vif intérêt qu’il leur portait. Il eut l’idée de les soustraire +au bon plaisir royal en leur enlevant le titre de Comédiens +du roi. « Un mourant qui aime passionnément sa patrie, écrivait-il +à Molé, vous consulte pour savoir s’il ne conviendrait pas de +mettre sur les affiches : « <i>Le théâtre français donnera</i> tel jour, +etc. » N’est-il pas honteux que le premier théâtre de l’Europe et +le seul qui fasse honneur à la France, soit au-dessous du spectacle +bizarre et étranger de l’Opéra ?… » Molé répondit que ce +changement ne dépendait pas des Comédiens. Voltaire s’adressa +aussitôt à M. Amelot :</p> + +<blockquote> +<p class="ind">« Monseigneur,</p> + +<p>« Voici la requête que vous m’avez permis de vous présenter +au nom de Corneille, de Racine et de Molière. Je ne vous présente +au mien que le profond respect et la reconnaissance avec +lesquels je serai jusqu’au dernier moment de ma vie, etc. » (Lettre +inéd., 2 avril 1778, Bibl. nat.)</p> +</blockquote> + +<p>A la lettre était jointe cette note de la main de Wagnière :</p> + +<blockquote> +<p>« Monseigneur Amelot, secrétaire d’État, ayant le département +de Paris, est supplié de vouloir bien observer :</p> + +<p>« Que le nom de <i>Comédiens du roi</i> fut donné indistinctement +par le public, quoique le théâtre ait commencé par représenter +des tragédies ;</p> + +<p>« Que ce fut pour représenter des tragédies que le cardinal +de Richelieu fit bâtir la salle du Palais-Royal ;</p> + +<p>« Que le théâtre de France, depuis le grand Corneille, est +représenté comme le premier de l’Europe, et que c’est la partie +de la littérature qui fait le plus d’honneur à la nation.</p> + +<p>« Ne conviendrait-il pas que l’on affichât :</p> + + +<p class="c"><i>Le théâtre français</i><br> +« Ordinaire du Roi »<br> +Représentera un tel jour, etc ?</p> + + +<p>« Si Monseigneur approuve cette affiche, il est supplié d’en +donner la permission à la police. »</p> +</blockquote> + +<p>Le 18 avril, Amelot répondait au philosophe :</p> + +<blockquote> +<p>« J’ai, monsieur, mis sous les yeux du roi le mémoire par lequel +on demande que les affiches de la Comédie française soient réformées, +qu’au lieu du titre de <i>Comédiens du roi</i> elles portent +à l’avenir la dénomination de <i>Théâtre français, ordinaire du Roi</i>. +S. M. n’a pas cru devoir adopter ce changement. Elle n’a vu aucune +nécessité à ne pas laisser subsister un usage très ancien et +auquel le public est accoutumé, sans que cela donne atteinte ni à +la gloire des auteurs ni aux talents des acteurs, ni à l’honneur +que les uns et les autres font à la nation. Je suis bien fâché de +n’avoir pu dans cette occasion, vous donner des preuves de l’empressement +que j’aurai toujours pour ce qui pourra vous être +agréable, etc. » (Lettre inéd., Bibl. nat.)</p> +</blockquote> + +<p>En cette circonstance comme en tant d’autres, Voltaire se trouvait +en avance sur son siècle ; la modification qu’il proposait ne +fut adoptée que quelques années plus tard.</p> +</div> +<p>Les auteurs cependant commençaient à se montrer +moins patients que par le passé et plus d’un cherchait +à secouer le joug que les comédiens faisaient +peser sur eux. A propos des honoraires de leurs +pièces, quelques écrivains se prétendirent gravement +et arbitrairement lésés. En 1775 le sieur Mercier fit +même un procès à la Comédie et porta l’affaire +devant le Parlement, mais les Gentilshommes de la +chambre intervinrent aussitôt et obtinrent un arrêt +par lequel l’affaire fut évoquée au Conseil, les Comédiens +français appartenant à la maison du Roi. Les +Gentilshommes furent nommés arbitres et naturellement +donnèrent raison à leurs subordonnés. +Beaumarchais rouvrit le débat quelques années plus +tard et finit par avoir raison de la résistance des +Comédiens.</p> + +<p>L’hostilité constante qui régnait entre les gens de +lettres et les acteurs amena souvent les discussions +les plus acrimonieuses. En 1781, le jeune Fréron, +dans ses feuilles, parlant de Desessart, l’appela ventriloque, +par allusion à son ventre énorme. Desessart +se plaignit au maréchal de Duras en demandant une +réparation. Le garde des sceaux exigea des excuses +de Fréron, sous menace de perdre son privilège. « On +ne peut concevoir à quel excès d’avilissement on +réduit ainsi les gens de lettres, dit Bachaumont, par +complaisance pour un grand, engoué d’un méprisable +histrion. » Fréron se refusa à ce qu’on exigeait de +lui.</p> + +<p>L’insolence et la morgue des comédiens croissaient +avec les égards qu’on leur témoignait et ils en +étaient arrivés à se permettre d’incroyables impertinences. +Ils pensaient que tout leur était dû, mais +ils étaient persuadés en revanche qu’ils ne devaient +rien à personne.</p> + +<p>Un jour, la Guimard fit changer le spectacle parce +qu’elle devait, disait-elle, se purger. La purge consistait +à se rendre à la campagne, en nombreuse et +joyeuse société.</p> + +<p>Bachaumont rapporte une anecdote stupéfiante +dont le héros fut, paraît-il, Dugazon. Pendant la +nuit du jeudi gras 1778, au bal de l’Opéra, on remarquait +« un masque vêtu comme une poissarde, avec +une coiffure déchirée sur la tête, et le reste de l’habillement +à proportion. Dès que la reine a paru, +ce masque est venu au bas de sa loge et l’a entreprise +avec une familiarité singulière, l’appelant Antoinette +et la gourmandant de n’être pas couchée +auprès de son mari qui ronfloit en ce moment. Il a +soutenu la conversation, que tout le monde entendoit, +sur ce ton de liberté ; il y a mis tant de gaieté et +d’intérêt, que S. M., pour mieux causer avec lui, se +baissoit vers lui et lui faisoit presque toucher sa gorge. +Après plus d’une demi-heure de propos, elle l’a quitté +en convenant qu’elle ne s’étoit jamais tant amusée, +et sur ce qu’il lui reprochoit de s’en aller, elle lui a +promis de revenir ; ce qu’elle a fait. Le second entretien +a été aussi long et aussi public et cette farce a +fini par l’honneur qu’a eu l’inconnu de baiser la +main de la reine ; familiarité qu’il a prise sans qu’elle +s’en soit offensée. Le bruit général est que ce masque +étoit le sieur Dugazon, de la Comédie française ; +mais on a peine à se le persuader<a id="FNanchor_479" href="#Footnote_479" class="fnanchor">[479]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_479" href="#FNanchor_479"><span class="label">[479]</span></a> Bachaumont, 4 mars 1778.</p> +</div> +<p>Un soir, à la Comédie italienne, Narbonne<a id="FNanchor_480" href="#Footnote_480" class="fnanchor">[480]</a>, dans le +rôle de Damis de l’opéra des <i>Dettes</i>, imita si parfaitement +la figure, le costume et la démarche du +maréchal de Richelieu, que tout le monde reconnut +le vieux courtisan. L’insolence de Narbonne reçut +la punition qu’il méritait et il fut envoyé au For +l’Évêque<a id="FNanchor_481" href="#Footnote_481" class="fnanchor">[481]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_480" href="#FNanchor_480"><span class="label">[480]</span></a> Narbonne (1745-1802).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_481" href="#FNanchor_481"><span class="label">[481]</span></a> Cet incident eut lieu en 1787.</p> +</div> +<p>Jusqu’aux comédiens des boulevards qui montraient +une morgue incroyable. Volange, surnommé +Jeannot, acteur de la foire, excitait un tel enthousiasme +qu’il fut engagé à la Comédie italienne<a id="FNanchor_482" href="#Footnote_482" class="fnanchor">[482]</a>. Le +marquis de Brancas ayant voulu en régaler ses convives +à un grand souper, l’avait invité à venir. Quand +il arriva : « Mesdames, dit le marquis, voilà M. Jeannot +que j’ai l’honneur de vous présenter. » « Monsieur +le marquis, dit l’histrion en se rengorgeant, +j’étais Jeannot aux boulevards, mais je suis à présent +M. Volange. » « Soit, répondit M. de Brancas, +mais comme nous ne voulions que Jeannot, qu’on +mette à la porte M. Volange. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_482" href="#FNanchor_482"><span class="label">[482]</span></a> Il n’y eut aucun succès.</p> +</div> +<p>Grâce à la faiblesse des Gentilshommes, les acteurs +et les actrices devenaient chaque jour plus +indisciplinés. Ils ne jouaient que quand cela leur faisait +plaisir. La présence même du roi ou de la reine +ne les rappelait pas au sentiment de leurs devoirs. +En 1776, les premiers Comédiens furent mis chacun +à 200 livres d’amende, pour avoir fait jouer une +pièce par les doubles, un jour où Marie-Antoinette +assistait au spectacle.</p> + +<p>Quand Mme Vestris eut ses démêlés célèbres avec +Mlle Sainval, elle fut un soir insultée au théâtre même +par plusieurs de ses camarades. Furieux de l’outrage +fait à sa protégée, le duc de Duras écrivit au semainier +une lettre qui montre bien quel était alors +l’état de trouble du « tripot comique ».</p> + +<p>« La licence des Comédiens, dit-il, tient à une +révolution funeste que je vois avec chagrin se faire +insensiblement dans cette société ; il y existe un +esprit d’anarchie et d’indépendance qui me forcera +tôt ou tard à agir avec une sévérité que j’aurois +voulu ne jamais employer. On refuse des rôles, on +refuse de jouer ; on est obligé de changer éternellement +le répertoire, parce que chacun veut faire sa +volonté, parce que les chefs d’emploi ne sont plus +respectés, parce que les anciens ne jouissent plus de +la considération qui devroit leur appartenir. Et pour +justifier les torts qu’on se donne, on menace de +quitter la Comédie. Les Comédiens oublient donc que +leurs engagements sont inviolables.</p> + +<p>« Désabusez-les, monsieur, et annoncez bien formellement +à la Comédie entière que je ne céderai +sur ce point au premier ni au dernier talent. Quiconque +quittera la Comédie sans mon congé, ou me forcera +à le renvoyer, ne pourra jouer sur aucun théâtre du +royaume, ni hors du royaume : c’est la loi de tous +les temps ; on l’oublie. Je saurai la rappeler et la +maintenir dans toute sa rigueur<a id="FNanchor_483" href="#Footnote_483" class="fnanchor">[483]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_483" href="#FNanchor_483"><span class="label">[483]</span></a> Lettre inéd., 7 septembre, Arch. nat., O<sup>1</sup>844.</p> +</div> +<p>Si le tripot comique était difficile à diriger, ce +n’était rien encore auprès du tripot lyrique ou Académie +royale de musique. Les infortunés chargés de +conduire cette troupe rebelle et indisciplinée en +perdaient le boire et le manger. Sans cesse ils sont +accablés de demandes de gratifications, d’augmentations, +de pensions ; pas un sujet n’est satisfait de +sa situation, pas un qui n’aspire à remplacer celui +qui le précède. Chanteurs et chanteuses, danseurs +et danseuses, rivalisent à l’envi de caprices et d’exigences +ridicules ; à peine sont-elles satisfaites que +de nouvelles surgissent, plus impérieuses encore. +Il n’y a pas de jour où les pensionnaires de l’Académie +de musique ne demandent des exceptions au +règlement, des passe-droits, des prix exceptionnels. +Ils font intervenir toutes les influences, même les +plus étrangères à l’art lyrique. Grâce à la protection +de son amant, le comte de Mercy-Argenteau, +Mlle Rosalie Levasseur obtient des appointements +plus élevés ; il est entendu que cette faveur restera +secrète, pour ne pas exciter de jalousies. Mais +Mlle Guimard soupçonne l’intrigue, découvre la vérité +et, saisie d’indignation, elle refuse tout service +tant qu’on ne lui aura pas donné les mêmes avantages<a id="FNanchor_484" href="#Footnote_484" class="fnanchor">[484]</a>. +Il faut s’incliner, mais comme pour sa camarade +on lui demande un secret absolu. Il n’est pas +si bien gardé que Mlle Saint-Huberty, Vestris, d’autres +encore, ne s’en soient doutés et on doit leur +accorder un traitement analogue<a id="FNanchor_485" href="#Footnote_485" class="fnanchor">[485]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_484" href="#FNanchor_484"><span class="label">[484]</span></a> « A l’Opéra, les volontés de Mlle Guimard sont suivies +avec autant de respect que si elle en étoit directrice. » (Arch. +nat., O<sup>1</sup>630.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_485" href="#FNanchor_485"><span class="label">[485]</span></a> Quand les artistes élevaient ces prétentions et qu’on ne +cédait point à leurs désirs, ils refusaient le service et aimaient +mieux se laisser conduire au For l’Évêque que de rien abandonner +de leurs exigences. Ils savaient bien qu’ils finissaient toujours +par triompher. Voici une lettre de Mlle Dupré, danseuse à +l’Opéra, et que protégeait l’ambassadeur de Sardaigne, qui montre +bien comment les comédiens savaient jouer du For l’Évêque :</p> + +<p>« A M. Morel, rue du Sentier, n<sup>o</sup> 19. 5 septembre 1783. J’ai +l’honneur de vous informer, monsieur que le tout a été on ne +peut pas mieux. Je n’ai d’autres regrets que celui de n’avoir +resté enfermée que vingt-quatre heures. Le raclement des barreaux +et le train des verrous étoient très amusants, et faisoient +une harmonie délicieuse. J’y avois déjà fait porter bien +des paquets et des provisions, comptant faire un plus long séjour +dans ces lieux charmants, où néanmoins j’aurois beaucoup +souffert d’ennui et de tristesse, comme vous pouvez bien vous +l’imaginer. Enfin voilà la pièce jouée au parfait. Il ne me reste +qu’à m’occuper de l’état de mes affaires. Je vous prie, monsieur, +de vouloir bien engager M. de la Ferté à me donner un mot d’écrit, +au moyen duquel on puisse commencer à me payer les appointements +du mois échu sur le nouveau pied convenu ; bien entendu +que je continuerai à signer sur l’état comme ci-devant. Le secret +sera toujours gardé soigneusement et j’attendrai votre réponse +avec impatience, vous priant de me marquer par la même occasion +le jour que je pourrai aller remercier M. de la Ferté de +toutes les bontés qu’il a pour moi. » (Lettre inéd., Arch. nat., O<sup>1</sup>629.)</p> +</div> +<p>Les demandes de congé sont incessantes ; les acteurs +s’absentent, même sans prendre la peine de +prévenir leur directeur ; il faut les remplacer au +pied levé. Chaque jour, ce sont des refus de service +sous les prétextes les plus futiles ; pour faire jouer +les artistes, on est obligé de recourir à de véritables +supplications.</p> + +<p>En 1778, la direction de l’Opéra fut enlevée aux +intendants des Menus, et confiée à un particulier, +M. de Vismes ; ce dernier, plein de zèle, voulut faire +tant de réformes qu’on le surnomma le Turgot de +l’Opéra ; mais il souleva par ses projets une véritable émeute +dans la troupe « chantante et cabriolante ». +Il fallut sévir et on fit arrêter plusieurs danseurs, +entre autres Dauberval et Vestris, à la table même +de Mlle Guimard<a id="FNanchor_486" href="#Footnote_486" class="fnanchor">[486]</a>. Celle-ci, offensée d’une telle licence, +déclara qu’elle ne reparaîtrait plus sur la +scène, et son exemple fut suivi par plusieurs de ses +camarades : « Prenez garde, monseigneur, disait +Sophie Arnould à Amelot, on ne vient pas à bout +de l’Opéra aussi facilement que d’un Parlement<a id="FNanchor_487" href="#Footnote_487" class="fnanchor">[487]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_486" href="#FNanchor_486"><span class="label">[486]</span></a> En l’honneur de « l’ouverture du ventre de la reine », les +artistes du chant et de la danse, à l’Opéra, avaient décidé de +doter une fille pauvre et de la marier avec de grandes réjouissances. +La fête devait avoir lieu au Wauxhall d’hiver, mais elle fut +interdite sous prétexte que c’était parodier le cour. Le banquet +fut alors transporté chez Mlle Guimard, et c’est pendant le repas +qu’on vint signifier à Dauberval et à Vestris la lettre de cachet +qui les envoyait au For l’Évêque à cause de leur résistance +aux ordres de leur directeur. (Bachaumont.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_487" href="#FNanchor_487"><span class="label">[487]</span></a> Amelot était intendant de Bourgogne, lors des modifications +apportées au Parlement par le chancelier Maupeou ; il avait +dissous l’ancien parlement de Dijon et recomposé le nouveau ; +c’est ce qui donnait tant d’à-propos au mot de Sophie Arnould.</p> +</div> +<p>Poursuivant cette comparaison, qui à défaut +de justesse, flattait du moins sa vanité, Mlle Guimard +disait à ses camarades avec cette superbe qui ne +l’abandonnait jamais : « Mesdames et messieurs, +point de démissions combinées, c’est ce qui a perdu +le Parlement. »</p> + +<p>M. de Vismes, ne pouvant venir à bout de ses +pensionnaires récalcitrants, se retira, et M. de la +Ferté<a id="FNanchor_488" href="#Footnote_488" class="fnanchor">[488]</a> le remplaça sous le titre de commissaire du +roi près de l’Académie de musique. Il n’y fut pas +sur un lit de roses. Accablé de réclamations continuelles, +ne sachant auquel entendre, le malheureux +directeur se plaint sans cesse à Amelot des bontés +excessives que la reine témoigne aux Comédiens, +et qui les rendent chaque jour plus orgueilleux, plus +insupportables et plus difficiles à conduire<a id="FNanchor_489" href="#Footnote_489" class="fnanchor">[489]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_488" href="#FNanchor_488"><span class="label">[488]</span></a> M. Papillon de la Ferté, intendant des Menus. Poinsinet lui +dédia une comédie en un acte intitulée <i>le Cercle</i>, et dans +l’épître dédicatoire lui prodigua les louanges les plus outrées ; à +cette occasion, M. de la Ferté reçut le couplet suivant :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">C’est à tort que chacun s’irrite</div> +<div class="verse">De voir encenser un butor,</div> +<div class="verse">Jadis le peuple israélite</div> +<div class="verse">A bien adoré le veau d’or.</div> +<div class="verse">Un auteur fait, sans être cruche,</div> +<div class="verse">Un Mécène d’un La Ferté ;</div> +<div class="verse">C’est un sculpteur qui d’une bûche</div> +<div class="verse">Sait faire une divinité.</div> +</div> + +</div> +<p class="sign">(<i>Journal</i> de Favart.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_489" href="#FNanchor_489"><span class="label">[489]</span></a> Amelot à la Ferté. Lettre inéd., Arch. nat., O<sup>1</sup>626.</p> +</div> +<p>Abreuvé de dégoûts, désespérant d’amener enfin +la paix dans cette troupe ingouvernable, la Ferté, à +plusieurs reprises, offrit sa démission, mais Amelot, +qui savait bien qu’un nouvel administrateur ne serait +pas plus heureux, la refusait toujours et cherchait +à remonter le moral de son infortuné collaborateur. +« En vérité, lui écrivait-il, je sens qu’il faut une +patience plus qu’humaine pour conduire l’indécrottable +machine de l’Opéra, mais ne perdez pas courage +et aidez-moi à le faire aller au moins de +notre mieux<a id="FNanchor_490" href="#Footnote_490" class="fnanchor">[490]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_490" href="#FNanchor_490"><span class="label">[490]</span></a> Amelot à la Ferté, 6 avril 1782. Arch. nat., O<sup>1</sup>629.</p> +</div> +<p>Les cartons de l’Opéra, aux Archives nationales, +sont bourrés de notices, de comptes rendus sur les +comédiens, sur leurs rébellions, sur les propos indécents +qu’ils tiennent, etc. En général, ils ne montraient +tant d’insolence que parce qu’ils ne se +croyaient pas payés selon leur mérite et qu’ils +savaient pouvoir facilement gagner davantage à +l’étranger.</p> + +<p>Il y avait à l’Académie de musique trois chanteurs +en particulier, Chéron, Lays et Rousseau, dont le +mauvais vouloir cause au malheureux la Ferté +d’incessants déboires. Leur nom revient sans cesse +dans les piteuses doléances du directeur.</p> + +<p>Quand il s’agissait de paraître, ces trois chanteurs +opposaient toujours des fins de non-recevoir : +« On ne croit point devoir laisser ignorer à Mgr le +baron de Breteuil, écrit la Ferté, la conduite étrange +des sieurs Rousseau et Lays, qui ne semblent occupés +que des moyens de compromettre les intérêts de +l’Académie royale de musique et conséquemment +ceux des finances du roi, puisque ce spectacle est à +la charge de S. M. Ce n’est qu’avec la plus grande +peine qu’on est parvenu quelquefois à les faire +jouer l’un et l’autre depuis la rentrée du théâtre. +Ils trouvent continuellement des prétextes de rhume +pour se dispenser de jouer… Le mal est encore +aggravé par l’absence du sieur Chéron qui, sous +prétexte d’indisposition, n’a pas paru au théâtre depuis +Pâques<a id="FNanchor_491" href="#Footnote_491" class="fnanchor">[491]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_491" href="#FNanchor_491"><span class="label">[491]</span></a> Lettre inéd., mars 1786, Arch. nat., O<sup>1</sup>626.</p> +</div> +<p>En 1788, la situation ne s’était pas modifiée, et +nous voyons Dauvergne, sous-intendant de la musique +du roi, écrire à la Ferté : « J’ai envoyé hier chez +le sieur Chéron pour l’engager à chanter son rôle +dans <i>Armide</i> ; il a fait dire qu’il ne seroit pas en +état de chanter de toute la semaine, ce qui, ajouté +aux douze ou treize jours qu’il y a qu’il ne chante +point, font trois semaines de vacances. Le sieur Lays +chez qui j’ai envoyé, a fait dire qu’il venoit de suer +quatorze chemises… il a toujours une maladie en +poche… cet homme est fourbe et méchant<a id="FNanchor_492" href="#Footnote_492" class="fnanchor">[492]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_492" href="#FNanchor_492"><span class="label">[492]</span></a> D’Auvergne à la Ferté, sept. 1788, lettre inéd., Arch. nat., +O<sup>1</sup>629.</p> +</div> +<p>La troupe cabriolante de l’Académie royale ne se +montrait ni plus accommodante, ni moins vaniteuse +que la troupe chantante.</p> + +<p>En 1784, le jeune Vestris<a id="FNanchor_493" href="#Footnote_493" class="fnanchor">[493]</a> revint de Londres avec +une extension de nerf au pied droit. La reine se +trouvant à l’Opéra avec le comte de Haga<a id="FNanchor_494" href="#Footnote_494" class="fnanchor">[494]</a>, auquel +elle désirait montrer le célèbre danseur, envoya +dire trois fois à Vestris qu’elle le priait de danser +comme il pourrait, ne fut-ce qu’une seule entrée. +Il s’y refusa : « Soit que ses réponses, dit Grimm, +aient passé en effet les bornes de la bêtise ou de +l’impertinence permises à un danseur, soit que +l’envie et la malignité de ses camarades se soient +chargées de les empoisonner », le baron de Breteuil<a id="FNanchor_495" href="#Footnote_495" class="fnanchor">[495]</a> +envoya Vestris à l’hôtel de la Force<a id="FNanchor_496" href="#Footnote_496" class="fnanchor">[496]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_493" href="#FNanchor_493"><span class="label">[493]</span></a> Vestris était le fils naturel du danseur Vestris et de Mlle Allard ; +on l’avait surnommé Vestrallard en raison de cette origine. +Le danseur Dauberval, qui avait eu également les bonnes grâces +de Mlle Allard, dit un jour un mot assez plaisant. Des coulisses, +il assistait aux débuts du jeune Vestris, et émerveillé il s’écria : +« Quel malheur ! C’est le fils de Vestris et ce n’est pas le mien ! +Hélas, je ne l’ai manqué que d’un quart d’heure ! »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_494" href="#FNanchor_494"><span class="label">[494]</span></a> C’était le titre que portait le roi de Suède pendant son +voyage en France.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_495" href="#FNanchor_495"><span class="label">[495]</span></a> Sur les réclamations de la Ferté, M. de Breteuil lui répondait +le 18 juillet 1784 : « Indépendamment des plaintes que vous me +portez de l’insolence inouïe du sieur Vestris, j’en reçois encore +par la voie de la police, dont je vous envoie ci-joint le rapport. +Vous voudrez bien voir sur-le-champ M. Lenoir et vous concerter +avec lui pour faire conduire sans différer le sieur Vestris en +prison, d’où on le tirera lorsqu’on aura besoin de lui pour danser, +et où on le ramènera ensuite. Ma lettre, que vous communiquerez +à M. Lenoir, suffira à ce magistrat pour ordonner l’emprisonnement +de cet histrion. » (Inéd., Archiv. nat. O<sup>1</sup>626).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_496" href="#FNanchor_496"><span class="label">[496]</span></a> L’hôtel de la Force était situé au Marais, rue Pavée et rue +du Roi-de-Sicile. Cette demeure avait appartenu à la famille de la +Force. Sous Louis XVI, elle fut transformée en prison, lorsqu’on +supprima le For l’Évêque et le Petit-Châtelet, qu’on trouvait +trop malsains.</p> +</div> +<p>A cette nouvelle tout Paris s’émeut et prend parti +pour ou contre l’histrion. Son père va le voir en +prison : « Tou te f… de moi, je crois, lui dit-il ; +tou as oune difficulté avec la reine. Ne sais-tou pas +que jamais la maison Vestris n’a ou de démêlé avec +la maison de Bourbon ! Je te défends de brouiller +les deux familles<a id="FNanchor_497" href="#Footnote_497" class="fnanchor">[497]</a>. » Chansons, pamphlets, épigrammes, +pleuvent de toutes parts. Enfin la reine +ordonne à M. de Breteuil de mettre le danseur en +liberté.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_497" href="#FNanchor_497"><span class="label">[497]</span></a> Grimm raconte que Vestris le père, informé des dépenses +exagérées de son fils, lui aurait dit : « Souvenez-vous, Auguste, +que je ne veux pas de Guéménée dans ma famille. »</p> +</div> +<p>« Le jour où il reparut pour la première fois, +dit Grimm, est un jour à jamais mémorable dans les +fastes de l’Opéra. Jamais assemblée ne fut plus nombreuse +ni plus agitée. C’était tout le trouble, toute +la confusion d’une guerre civile. Au moment où il +entra sur la scène avec Mlle Guimard, les uns +d’applaudir, les autres de siffler et de crier comme +des furieux : « <i>A genoux ! à genoux !</i> » Vestris ne se +laissa pas troubler et dansa divinement<a id="FNanchor_498" href="#Footnote_498" class="fnanchor">[498]</a>. » Le parterre +désarmé lui fit une ovation enthousiaste.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_498" href="#FNanchor_498"><span class="label">[498]</span></a> Grimm, <i>Corresp. littér</i>., 1784.</p> +</div> +<p>Le public ne savait pas garder rancune aux gens +de théâtre et la faiblesse qu’il leur témoignait contribuait +encore à augmenter leur sans-gêne et leur +insolence.</p> + +<p>Quand Mlle Vanhove<a id="FNanchor_499" href="#Footnote_499" class="fnanchor">[499]</a> débuta dans <i>Phèdre</i><a id="FNanchor_500" href="#Footnote_500" class="fnanchor">[500]</a>, elle +fut si mal accueillie que dans la sixième scène du +quatrième acte, au lieu de cette apostrophe à Minos :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_499" href="#FNanchor_499"><span class="label">[499]</span></a> Vanhove (1771-1860), de la Comédie française.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_500" href="#FNanchor_500"><span class="label">[500]</span></a> En 1780.</p> +</div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Pardonne : un dieu cruel a perdu ta famille ;</div> +<div class="verse">Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille,</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">il lui échappa de dire :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Reconnais sa vengeance aux fureurs du parterre.</div> +</div> + +</div> +<p>Le public fut charmé de l’incartade et prodigua +dès ce moment à Mlle Vanhove beaucoup d’applaudissements.</p> + +<p>En 1778, Mme Molé, sans motif plausible, fit +attendre la reine plus de trois quarts d’heure à +Marly. Le duc de Villequier, gentilhomme de service, +l’envoya en prison, et la fit mettre au secret. La +Comédienne furieuse déclara qu’elle quittait la scène, +et son mari suivit son exemple. Ils refusèrent de +jouer pendant assez longtemps ; à la fin ils se ravisèrent. +La première fois qu’ils reparurent « au +lieu de recevoir, dit Bachaumont, les huées ou du +moins la correction qu’ils méritoient, le benêt parterre +les applaudit à tout rompre. Il n’est pas +étonnant que l’insolence des histrions augmente +journellement, lorsqu’on les gâte à ce point-là<a id="FNanchor_501" href="#Footnote_501" class="fnanchor">[501]</a>. » +Mais ce n’est pas tout, Mme Molé reçut bientôt une +pension du roi comme dédommagement de l’humiliation +qu’elle avait soufferte.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_501" href="#FNanchor_501"><span class="label">[501]</span></a> 16 novembre 1778.</p> +</div> +<p>Malgré l’engouement dont les acteurs étaient +l’objet, malgré les honneurs excessifs qu’on leur +rendait, malgré leur morgue et leur outrecuidance, +la législation qu’on leur avait appliquée sous le +règne de Louis XV subsistait plus que jamais.</p> + +<p>L’habitude d’attenter à leur liberté était complètement +passée dans les mœurs, et on les envoyait +au For l’Évêque pour la plus légère incartade, +souvent pour des peccadilles. Il y avait même un +inspecteur de police spécialement affecté à leur service +et dont l’emploi consistait à les conduire en +prison avec les formes les plus galantes. C’est un +nommé Quidor<a id="FNanchor_502" href="#Footnote_502" class="fnanchor">[502]</a> qui remplissait ces délicates fonctions ; +on le voit figurer dans toutes les arrestations +de ce genre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_502" href="#FNanchor_502"><span class="label">[502]</span></a> Quidor avait également la surveillance des prostituées.</p> +</div> +<p>En 1777, Monvel<a id="FNanchor_503" href="#Footnote_503" class="fnanchor">[503]</a>, par suite d’une erreur avec +le semainier, ne vint pas à la comédie un jour où il +devait jouer dans les <i>Horaces</i>. On dut donner une +autre pièce. Monvel fut arrêté et jeté en prison ; le +semainier lui-même, Dauberval, subit le même sort.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_503" href="#FNanchor_503"><span class="label">[503]</span></a> Monvel (1745-1811), de la Comédie française.</p> +</div> +<p>Un soir, Mlle Dorival se présenta pour danser +dans un état complet d’ébriété. La Ferté la fit conduire +à la Force, et il se plaignit au baron de Breteuil +qui lui répondit : « 16 janvier 1784. Vous +avez fort bien fait de prendre les mesures nécessaires +pour faire punir la demoiselle Dorival de sa +crapule et de son manquement à ses devoirs ; je la +ferai retenir au moins huit jours en prison, et je +chargerai M. Lenoir<a id="FNanchor_504" href="#Footnote_504" class="fnanchor">[504]</a> de lui faire sentir tout le mécontentement +que j’ai de sa conduite<a id="FNanchor_505" href="#Footnote_505" class="fnanchor">[505]</a>. » Mlle +Dorival fut mise au secret et on l’empêcha de « se +divertir avec des étrangers », ce qui, comme nous le +savons, était assez l’habitude des acteurs sous les +verrous.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_504" href="#FNanchor_504"><span class="label">[504]</span></a> Lieutenant de police.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_505" href="#FNanchor_505"><span class="label">[505]</span></a> Arch. nat., O<sup>1</sup>626 et 634.</p> +</div> +<p>La tyrannie des ministres et des Gentilshommes +s’exerçait souvent, il faut le dire, de la manière la +plus odieuse et la plus vexatoire ; le libre arbitre des +comédiens se trouvait complètement annihilé.</p> + +<p>Un artiste de province paraissait-il digne de +figurer sur une des scènes royales, une lettre de cachet +le mandait à Paris et, quelles que pussent être +ses convenances personnelles, il lui fallait obéir. En +1784, un certain Martin jouait à Marseille avec +succès ; le ministre décide qu’il viendra à Paris et il +envoie au gouverneur de la province l’ordre suivant, +si éloquent dans sa concision :</p> + +<blockquote> +<p class="date">« Versailles, 27 mars 1784.</p> + +<p>« Le service du Roi exigeant, monsieur, que le +sieur Martin, qui est actuellement à la comédie de +Marseille, se rende à Paris, S. M. a donné l’ordre que +vous trouverez ci-joint, pour le faire venir. Je vous +prie de le lui faire remettre et de tenir la main à ce +qu’il obéisse sans délai. Vous voudrez bien aussi +prévenir le directeur. Le sieur Martin, à son arrivée +à Paris, s’adressera à M. de La Ferté, commissaire +général de la maison du Roi au département des +Menus<a id="FNanchor_506" href="#Footnote_506" class="fnanchor">[506]</a>. »</p> +</blockquote> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_506" href="#FNanchor_506"><span class="label">[506]</span></a> Lettre inéd., Archiv. nat., O<sup>1</sup>626.</p> +</div> +<p>Cet ordre était accompagné d’une lettre de +cachet.</p> + +<p>Les exemples d’arbitraire qui nous restent à signaler, +sont plus curieux encore.</p> + +<p>Le 8 juin 1781, le théâtre du Palais-Royal, qui +depuis la mort de Molière était resté affecté à l’Opéra, +fut détruit par un incendie. Ce fâcheux événement +exposait les pensionnaires à une assez longue inaction. +Craignant d’être lésés dans leurs intérêts, Rousseau, +Lays et Chéron, les trois chanteurs dont nous +avons déjà signalé les hauts faits, prirent le parti +d’aller à l’étranger chercher fortune ; mais Rousseau +n’attendit pas ses camarades et il se sauva à Bruxelles, +où il parvint sans encombre. Cette évasion, qui +n’était pas prévue, plongea M. de La Ferté dans la +stupeur, et il supplia le ministre de faire étroitement +surveiller Lays et Chéron pour qu’ils ne pussent +imiter la conduite de leur camarade, « ce qui, disait-il, +ruineroit l’Opéra. »</p> + +<p>« J’ai vu la semaine dernière, répond le ministre, +les sieurs Lays et Chéron, et ils m’ont bien assuré +qu’ils ne songeoient pas à s’en aller. Cependant, je +viens d’écrire à M. Lenoir, pour le prier de les faire +surveiller de très près sans qu’ils s’en doutent, et de +les faire arrêter dans le cas où il seroit assuré qu’ils +se disposeroient à partir, en m’en donnant avis sur-le-champ<a id="FNanchor_507" href="#Footnote_507" class="fnanchor">[507]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_507" href="#FNanchor_507"><span class="label">[507]</span></a> Lettre inéd., 28 juillet 1751. Arch. nat., O<sup>1</sup>629.</p> +</div> +<p>Quidor fut chargé de filer les deux chanteurs. +Comme ils n’ignoraient pas la surveillance dont ils +étaient l’objet, ils ne laissaient en rien soupçonner +leurs secrets desseins ; mais au bout de quinze jours, +Lays, supposant que son apparente docilité avait +apaisé toutes les inquiétudes, prit la fuite à son +tour. Malheureusement pour lui, Quidor avait trop +l’habitude des comédiens pour se laisser jouer si +aisément ; le chanteur fut arrêté avant même d’être +sorti de Paris, et il fut conduit incontinent au For +l’Évêque.</p> + +<p>Quant à Rousseau, la conduite qu’il avait tenue +pouvant trouver des imitateurs, on ne le laissa pas +jouir paisiblement de sa liberté : « Je crois, mandait +la Ferté au ministre, qu’il faudroit tout tenter +pour avoir, de gré ou de force, le sieur Rousseau +qui est à Bruxelles<a id="FNanchor_508" href="#Footnote_508" class="fnanchor">[508]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_508" href="#FNanchor_508"><span class="label">[508]</span></a> Arch. nat., O<sup>1</sup>640.</p> +</div> +<p>M. de Breteuil s’adressa au comte de Vergennes, +son collègue des Affaires étrangères, pour le prier +d’obtenir l’arrestation et l’extradition du chanteur. +Le comte d’Adhémar, notre représentant à Bruxelles, +fut chargé de cette importante négociation diplomatique ; +mais il échoua complètement. Le gouvernement +des Pays-Bas autrichiens rappela que quelques +années auparavant Dazincourt et Beauval, engagés +à Bruxelles, s’étaient sauvés à Paris et que le duc de +Duras avait refusé de les livrer au gouvernement des +Pays-Bas qui les réclamait<a id="FNanchor_509" href="#Footnote_509" class="fnanchor">[509]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_509" href="#FNanchor_509"><span class="label">[509]</span></a> Adolphe Julien, <i>l’Opéra secret au dix-huitième siècle</i>.</p> +</div> +<p>Quelques mois plus tard, la même aventure se +renouvela à propos de Nivelon, le danseur, qui, ne +pouvant faire accepter sa démission, s’enfuit et se +réfugia à Ostende. Quidor fut envoyé à sa poursuite +avec les passeports nécessaires pour requérir le +concours du gouvernement des Pays-Bas, mais il +échoua encore dans sa mission. Le danseur eut l’imprudence +de revenir. Il fut aussitôt arrêté et enfermé +à la Force, où on le mit au secret ; il ne put voir +que sa mère et sa femme<a id="FNanchor_510" href="#Footnote_510" class="fnanchor">[510]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_510" href="#FNanchor_510"><span class="label">[510]</span></a> Arch. nat., O<sup>1</sup>629.</p> +</div> +<p>Au mois de mars 1782, Mlle Théodore, la célèbre +danseuse, se rendit à Londres, où elle obtint le plus +grand succès. Comme elle y gagnait beaucoup plus +d’argent qu’à Paris, elle résolut d’y prolonger son +séjour et elle écrivit à M. de la Ferté pour demander +son congé. On ne fit aucune difficulté de le +lui accorder. A quelque temps de là elle revint en +France et se rendit sans méfiance chez Dauberval, +dans le château qu’il possédait à Chablis, en Champagne. +Dès qu’on connut son retour, Amelot donna +l’ordre de la faire arrêter. L’inévitable Quidor fut +chargé de la mission. Il se rendit à Chablis et enleva +purement et simplement la danseuse. Elle fut déposée +à la Force et mise au secret. Sa détention fut +de peu de durée ; le 27 juillet on lui rendit sa liberté, +mais on l’exila à trente lieues de Paris, et on +l’obligea à payer les frais de son arrestation. Ils s’élevaient +à 771 livres 10 sols<a id="FNanchor_511" href="#Footnote_511" class="fnanchor">[511]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_511" href="#FNanchor_511"><span class="label">[511]</span></a> Arch. nat., O<sup>1</sup>629. Cet exil ne fut pas maintenu.</p> +</div> +<p>Si la législation civile n’avait été nullement modifiée +à l’égard des gens de théâtre, la législation +religieuse était également restée immuable.</p> + +<p>Comme par le passé, tout comédien qui voulait bénéficier +des sacrements devait avant toute chose renoncer +formellement à sa profession. En 1778, +lorsque Lekain fut sur le point de mourir, Tronchin, +qui le soignait, l’avertit du danger de son état et +l’exhorta à se réconcilier avec l’Église : « Un carme, +dit Bachaumont, est venu nettoyer cette conscience +sale, le comédien a fait la renonciation ordinaire et +il a été administré<a id="FNanchor_512" href="#Footnote_512" class="fnanchor">[512]</a>. » Aussi fut-il porté à l’église +et enterré avec pompe dans le cimetière de sa paroisse.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_512" href="#FNanchor_512"><span class="label">[512]</span></a> Bachaumont, 11 février 1778.</p> +</div> +<p>En 1781, lors de l’incendie de la salle de l’Opéra, +plus de trente personnes périrent, et parmi elles quelques +danseurs. L’archevêque de Paris décida que +ces derniers, étant morts <i lang="la" xml:lang="la">in flagrante delicto</i>, seraient +privés de la sépulture chrétienne ; mais le +curé de Saint-Eustache s’était montré plus tolérant +et plus miséricordieux que le prélat, et lorsque +les défenses épiscopales arrivèrent, il avait déjà accordé +aux corps de ces infortunés la terre sainte +et les prières de l’Église : il n’avait fait du reste que +se conformer à l’usage établi pour les pensionnaires +de l’Opéra.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c24">XXIV<br> +<span class="xsmall ssf">PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : L’Assemblée nationale relève les comédiens de l’indignité +qui les frappe et leur accorde les droits civils et politiques. — Mariage +de Talma.</p> + + +<p>Le jour de la retraite de Brizard, au moment où, la +représentation terminée, le comédien recevait dans +sa loge les adieux de ses camarades, un des plus +notables habitants de Paris vint avec son jeune fils +le féliciter : « Mon enfant, dit-il, saluez en M. Brizard +l’homme de bien, estimé de tous, dont la vie a +combattu le préjugé attaché à sa profession, et qui +saura compenser dans la société le vide que sa retraite +va laisser au théâtre. » Ces paroles si flatteuses émurent +profondément tous les assistants. Brizard, attendri, +embrassa l’enfant et se tournant vers ses camarades : +« Mes amis, leur dit-il, prenez patience, votre tour +viendra. »</p> + +<p>Cette prophétie devait se réaliser trois ans plus +tard.</p> + +<p>Dès le début de la Révolution, la question de la +situation sociale des acteurs se pose nettement. +Au moment où paraissent les « plaintes et doléances » +des divers états, on publie également les +<i>Cahiers, plaintes et doléances de messieurs les +comédiens français</i>. L’auteur, sous une forme plaisante, +expose les justes revendications des artistes de +la Comédie ; il les suppose réunis, à l’instar des +états généraux, pour formuler leurs vœux. Saint-Phal<a id="FNanchor_513" href="#Footnote_513" class="fnanchor">[513]</a> +parle le premier et se plaint que les comédiens +ne soient pas représentés à l’Assemblée nationale ; +il propose de former un cahier sur les rapports +des comédiens avec la nation et d’enjoindre +aux députés de Paris d’y avoir égard. Cette motion +est votée par acclamation. Grammont<a id="FNanchor_514" href="#Footnote_514" class="fnanchor">[514]</a> se lève après +lui et demande que l’on cesse de flétrir leur profession +par un préjugé aussi injuste que grossier : « Les +philosophes et les gens éclairés, dit-il, l’ont secoué +depuis longtemps, mais il est cependant toujours +existant. » Il rappelait qu’un acteur n’était jamais +nommé au nombre des municipaux et qu’on ne l’admettait +même pas à exercer les charges qu’il pouvait +acquérir à prix d’argent.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_513" href="#FNanchor_513"><span class="label">[513]</span></a> Saint-Phal (1753-1835), comédien français.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_514" href="#FNanchor_514"><span class="label">[514]</span></a> Grammont (Nourry dit) (1750-1794), comédien français.</p> +</div> +<p>La question des droits civils et politiques des comédiens +n’allait pas rester dans le domaine de la +fantaisie ; elle fut soulevée à l’Assemblée nationale +en même temps que celle des Juifs. Cette discussion +est trop instructive et trop intéressante pour que +nous ne lui donnions pas le développement qu’elle +comporte.</p> + +<p>Après la Déclaration des Droits de l’homme, qui +rendait tous les Français égaux devant la loi, on +devait supposer que les exclusions qui frappaient +certaines classes de la société se trouvaient virtuellement +abrogées. Cependant comme la question faisait +doute encore pour beaucoup d’esprits, afin de +dissiper toute équivoque, Rœderer, le 21 décembre +1789, proposa formellement d’admettre aux +droits de citoyens « et cette nation si active, si industrieuse, +qui a promené sur tout le globe ses superstitions +et ses malheurs, et cette classe d’hommes +qu’un préjugé ancien a voulu dégrader et qu’on repousse +de tous les emplois de la société, tandis que +nos applaudissements leur font partager tous les jours +sur le théâtre la gloire des plus sublimes génies. Je +crois, dit-il, qu’il n’y a aucune raison solide, soit en +morale, soit en politique, à opposer à ma réclamation. »</p> + +<p>Le comte de Clermont-Tonnerre prit à son tour +la parole et proposa un décret ainsi conçu :</p> + +<p>« L’Assemblée nationale décrète qu’aucun citoyen +actif, réunissant les conditions d’éligibilité, ne +pourra être écarté du tableau des éligibles, ni exclu +d’aucun emploi public, à raison de la profession +qu’il exerce, ou du culte qu’il professe. »</p> + +<p>La discussion fut ajournée et reprise le 22 décembre. +Dès l’ouverture de la séance, le comte de +Clermont-Tonnerre monte à la tribune pour défendre +son projet : « Les professions, dit-il, sont +nuisibles ou ne le sont pas. Si elles le sont, c’est un +délit habituel que la justice doit réprimer. Si elles +ne le sont pas, la loi doit être conforme à la justice +qui est la source de la loi. Elle doit tendre à corriger +les abus, et non abattre l’arbre qu’il faut redresser +ou corriger. »</p> + +<p>Puis parlant de ces deux professions « que la loi +met sur le même rang, mais qu’il souffre de rapprocher », +il demande à la fois la réhabilitation du +bourreau et celle du comédien : « Pour le bourreau, +dit-il, il ne s’agit que de combattre le préjugé… +Tout ce que la loi ordonne est bon ; elle ordonne la +mort d’un criminel, l’exécuteur ne fait qu’obéir à la +loi ; il est absurde que la loi dise à un homme : « Fais +cela, et si tu le fais, tu seras coupable d’infamie. »</p> + +<p>Passant aux comédiens, il démontre qu’à leur +égard le préjugé s’établit sur ce qu’ils sont sous la +dépendance de l’opinion publique. « Cette dépendance +fait notre gloire et elle les flétrirait ! s’écrie-t-il. +D’honnêtes citoyens peuvent nous présenter sur +les théâtres les chefs-d’œuvre de l’esprit humain, +des ouvrages remplis de cette saine philosophie qui, +ainsi placée à la portée de tous les hommes, a préparé +avec succès la révolution qui s’opère, et vous +leur direz : « Vous êtes Comédiens du Roi, vous occupez +le théâtre de la Nation, vous êtes infâmes ! » La +loi ne doit pas laisser subsister l’infamie. Si les +spectacles, au lieu d’être l’école des mœurs, en causent +la dépravation, épurez-les, ennoblissez-les, et +n’avilissez pas des hommes qui exercent des talents +estimables. « Mais, dit-on, vous voulez donc appeler +aux fonctions de judicature, à l’Assemblée nationale, +des comédiens ? » Je veux qu’ils puissent y arriver +s’ils en sont dignes. Je m’en rapporte aux choix du +peuple et je suis sans inquiétude. Je ne veux flétrir +aucun homme ni proscrire les professions que la loi +n’a jamais proscrites. »</p> + +<p>Après avoir chaudement plaidé la cause des gens +de théâtre, l’orateur demande en terminant que les +Juifs soient également admis aux droits de citoyens.</p> + +<p>C’est l’abbé Maury qui se chargea de réfuter l’argumentation +de son collègue ; il insista pour que les +classes, dont on sollicitait l’émancipation, fussent +maintenues dans l’état d’infériorité où elles avaient +vécu jusqu’alors, et que l’infamie qui frappait la profession +du théâtre fut formellement maintenue.</p> + +<p>Robespierre intervint dans la discussion et prit +la défense des acteurs avec le ton déclamatoire qui +lui était propre. Au moment où l’orateur terminait +son discours, le président de l’Assemblée, M. Desmeuniers, +reçut un message au nom de la Comédie +française. Les Comédiens, sachant que leur sort se +décidait, avaient jugé à propos de solliciter directement +la bienveillance des députés. Le président interrompit +la discussion pour donner lecture de la +supplique qui venait de lui être adressée :</p> + +<blockquote> +<p class="date">« Paris, ce 24 décembre 1789.</p> + +<p class="ind">« Monseigneur,</p> + +<p>« Les Comédiens françois ordinaires du Roi, occupant +le théâtre de la Nation, organes et dépositaires +des chefs-d’œuvre dramatiques qui sont l’ornement +et l’honneur de la scène françoise, osent +vous supplier de vouloir bien calmer leur inquiétude.</p> + +<p>« Instruits par la voix publique qu’il a été élevé +dans quelques opinions prononcées dans l’Assemblée +nationale des doutes sur la légitimité de leur +état, ils vous supplient, Monseigneur, de vouloir +bien les instruire si l’Assemblée a décrété quelque +chose sur cet objet, et si elle a déclaré leur état compatible +avec l’admission aux emplois et la participation +aux droits de citoyen. Des hommes honnêtes +peuvent braver un préjugé que la loi désavoue, mais +personne ne peut braver un décret ni même le silence +de l’Assemblée nationale sur son état. Les Comédiens +françois, dont vous avez daigné agréer l’hommage +et le don patriotique<a id="FNanchor_515" href="#Footnote_515" class="fnanchor">[515]</a>, vous réitèrent, Monseigneur, +et à l’auguste Assemblée, le vœu le plus +formel de n’employer jamais leurs talents que d’une +manière digne de citoyens françois et ils s’estimeroient +heureux si la législation, réformant les abus +qui peuvent s’être glissés sur le théâtre, daignoit se +saisir d’un instrument d’influence sur les mœurs et +sur l’opinion publique…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_515" href="#FNanchor_515"><span class="label">[515]</span></a> Les Comédiens avaient offert quelque temps auparavant un +don de 23 000 livres qui fut accepté avec reconnaissance.</p> +</div> +<p class="sign"><span class="blk">« Les Comédiens françois ordinaires du Roi.<br> +« <span class="sc">Dazincourt</span>, <i>secrétaire</i>. »</span></p> +</blockquote> + +<p>A peine cette lecture était-elle terminée que l’abbé +Maury se précipita à la tribune pour se plaindre du +procédé. « Il est de la dernière indécence, s’écria-t-il, +que des comédiens se donnent la licence d’avoir une +correspondance directe avec l’Assemblée. » L’abbé +fut rappelé à l’ordre et la discussion suivit son cours.</p> + +<p>Les partisans des idées nouvelles n’étaient cependant +pas exempts d’un certain embarras quand ils +faisaient à la tribune l’apologie du théâtre et de ses +interprètes. Le dieu de la Révolution, l’homme dont +les ouvrages formaient l’Évangile de l’époque, Rousseau, +n’avait-il pas en effet dans un éloquent réquisitoire +sévèrement proscrit les spectacles et déversé +l’outrage et le mépris sur les comédiens. Comment +concilier ses théories avec la réhabilitation de la +profession dramatique ?</p> + +<p>M. de Marnezia comprit le parti qu’on pouvait +tirer de la <i>Lettre sur les spectacles</i> et toute son argumentation +se borna à mettre ses collègues en +contradiction avec eux-mêmes, ou plutôt avec le philosophe +dont ils se vantaient de suivre aveuglément +les élucubrations.</p> + +<p>« Vous vous honorez, leur dit-il, de puiser la +plupart de vos principes dans les ouvrages de +J.-J. Rousseau ; puisez-les donc tout entiers. Le <i>Contrat +social</i> n’est pas le seul ouvrage de Rousseau. Relisez +une autre de ses productions les plus sublimes, +sa <i>Lettre à d’Alembert contre les spectacles</i> ; vous +vous y convaincrez combien il est impossible que +le théâtre, ce tableau de toutes les passions, ne +soit pas toujours funeste aux mœurs de ceux qui +les représentent… Vous, les mandataires de la +nation aujourd’hui la plus auguste de l’univers, +voudriez-vous élever à vos fonctions éminentes des +hommes qui prostituent tous les jours leur caractère +dans les farces qu’ils jouent, et qui, après avoir +dicté ici les lois de la nation, iraient au théâtre faire +couvrir les législateurs du peuple de ses huées. Il +ne faut pas sans doute flétrir l’état de comédien, +mais il ne faut pas l’honorer. On vous dit que ce +sera les flétrir que les exclure de l’éligibilité, mais +quelle apparence ! Vous auriez donc flétri aussi tous +les citoyens qui n’ont pas de propriété territoriale, +tous ceux qui n’auront pas assez de fortune pour +payer une contribution directe d’un marc d’argent ? +Non, entre les honneurs et le déshonneur il y a l’estime, +toujours accordée à qui s’en rend digne et +que pourront obtenir les comédiens, lorsqu’ils résisteront +aux séductions de leur état. »</p> + +<p>Mirabeau lui-même ne jugea pas la question indigne +de lui et il jeta dans la discussion le poids de +sa parole et de son autorité. « Aujourd’hui même, +messieurs, dit-il, il est des provinces françaises +qui déjà ont secoué le préjugé que nous devons +abolir ; et la preuve en est que les pouvoirs d’un +de nos collègues, député de Metz, sont signés de +deux comédiens. Il serait donc absurde, impolitique +même, de refuser aux comédiens le titre de citoyen +que la nation leur défère avant nous, et auquel ils +ont d’autant plus de droits, qu’il est peut-être vrai +qu’ils n’ont jamais mérité d’en être dépouillés. »</p> + +<p>Ces conclusions furent adoptées et il fut décidé +qu’à l’avenir les acteurs jouiraient de tous les +droits des citoyens et qu’ils seraient accessibles à +tous les emplois civils et militaires.</p> + +<p>Ainsi disparaissait le préjugé barbare qui, depuis +des siècles, maintenait hors du droit commun toute +une classe de la société, et les comédiens obtenaient +enfin une justice qui avait été impitoyablement refusée +aux plus illustres d’entre eux, aux Clairon, aux +Dumesnil, aux Lekain.</p> + +<p>L’Assemblée nationale avait tranché elle-même et +dans le sens le plus libéral la question des droits +civils et politiques des comédiens, mais la question +religieuse n’avait pas été résolue : elle ne tarda pas +à se poser.</p> + +<p>Eu 1790, Talma<a id="FNanchor_516" href="#Footnote_516" class="fnanchor">[516]</a> voulut se marier. Il se rendit +chez le curé de sa paroisse pour s’entendre avec lui +sur la publication des bans ; il se heurta à un refus +des plus catégoriques. Le curé de Saint-Sulpice +lui déclara que le mariage n’était pas fait pour un +excommunié.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_516" href="#FNanchor_516"><span class="label">[516]</span></a> Talma avait commencé par exercer la profession de dentiste ; +on lui offrit même le brevet de dentiste du duc de Chartres. +Il refusa et entra à l’école de déclamation. Il débuta à la Comédie +française le 21 novembre 1787. Il a beaucoup contribué à la +réforme du costume dramatique.</p> +</div> +<p>Le comédien ne se tint pas pour battu ; il jugea +que le moment était opportun pour forcer enfin +l’Église à modifier sa discipline et il écrivit à l’Assemblée +nationale pour protester contre le refus de +sacrement dont il était victime. Sa lettre eut les +honneurs de la séance ; elle fut lue le 12 juillet 1790 :</p> + +<blockquote> +<p class="ind">« Messieurs,</p> + +<p>« J’implore le secours de la loi constitutionnelle +et je réclame les droits du citoyen qu’elle ne m’a +point ravis, puisqu’elle ne prononce aucun titre d’exclusion +contre ceux qui embrassent la carrière du +théâtre. J’ai fait choix d’une compagne à laquelle je +veux m’unir par les liens du mariage ; mon père m’a +donné son consentement, je me suis présenté devant +M. le curé de Saint-Sulpice pour la publication de +mes bans. Après un premier refus, je lui ai fait faire +une sommation extra-judiciaire ; il a répondu à +l’huissier qu’il avoit cru de la prudence d’en référer +à ses supérieurs ; qu’ils lui ont rappelé les règles canoniques +auxquelles il doit obéir et qui défendent de +donner à un comédien le sacrement du mariage avant +d’avoir obtenu de sa part une renonciation à son état.</p> + +<p>« Je me prosterne devant Dieu, je professe la religion +catholique, apostolique et romaine ; comment +cette religion peut-elle autoriser le dérèglement des +mœurs ?</p> + +<p>« J’aurois pu sans doute faire une renonciation et +reprendre le lendemain mon état, mais je ne veux +pas me montrer indigne du bienfait de la Constitution +en accusant vos décrets d’erreurs et vos lois +d’impuissance. »</p> +</blockquote> + +<p>L’Assemblée renvoya cette lettre aux comités ecclésiastique +et de constitution en leur demandant un +rapport.</p> + +<p>Ces deux comités étaient justement occupés à rédiger +un projet de décret sur les empêchements, les +dispenses et la forme des mariages. Ils avaient décidé +que « tout mariage seroit désormais valide civilement +par le seul consentement et la seule déclaration +qu’en feroient librement les parties ; qu’il y auroit +un mode commun pour tous les citoyens, qui +seroient tous obligés de faire cette déclaration et ensuite +un autre mode (le rite ecclésiastique) pour les +catholiques, qui, sans rien ajouter à la validité de leur +mariage, lui donneroit le caractère du sacrement +dans la religion qu’ils professent<a id="FNanchor_517" href="#Footnote_517" class="fnanchor">[517]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_517" href="#FNanchor_517"><span class="label">[517]</span></a> Rapport sur le projet de décret des comités ecclésiastique +et de constitution concernant les empêchements, les dispenses +et la forme des mariages, par M. Durand de Maillane, commissaire +du comité ecclésiastique.</p> +</div> +<p>A la suite de ce rapport, le mariage civil fut institué. +Dès lors la demande de Talma perdait beaucoup +de son intérêt : du moment qu’il lui était loisible +de se marier légitimement sans recourir à +l’Église, il n’avait qu’à se passer du mariage religieux +puisqu’on le lui refusait.</p> + +<p>M. Durand de Maillane, qui fut chargé de rapporter +l’affaire de Talma, fit remarquer en effet que les +comédiens pouvaient se borner à la forme civile de +leur mariage : « Cependant, ajoutait-il, s’ils veulent +le revêtir de la bénédiction ecclésiastique, qui en +fait un sacrement, la question sera bientôt décidée, si +on ne la juge que par la règle générale, établie et +reçue en France, savoir : que nulle censure spirituelle +ne peut extérieurement frapper un citoyen quand +elle n’est pas prononcée contre lui par un jugement +dans les formes requises, et c’est ce qui ne sauroit +être opposé au sieur Talma. » Le comédien aurait +donc été en droit d’exiger du curé de Saint-Sulpice +le mariage religieux.</p> + +<p>Mais, ajoutait le rapporteur, si on a admis la puissance +spirituelle dans l’État, on n’a pu l’admettre +qu’avec l’indépendance de son exercice : « Cette +puissance doit être aussi libre dans la dispensation +des sacrements pour le bien particulier et spirituel +des fidèles, que la puissance temporelle dans les +effets civils du contrat de mariage, pour le bien général +et particulier des citoyens… Il faut donc séparer +dans le mariage le contrat qui suffit aux yeux +de la nation, d’avec le sacrement où la nation n’a +rien à voir. Qui, d’entre les catholiques veut recevoir +ce sacrement, doit en être digne aux yeux de +l’église qui le confère. » En conséquence il proposait +fort judicieusement « pour tout ce qui ne regarde +que l’administration religieuse du sacrement, +de laisser les ministres de l’église dans le droit et +la liberté de la régler comme ils trouvent meilleur +pour le salut des âmes et la plus grande gloire de +Dieu. »</p> + +<p>Conformément à cette conclusion, l’Assemblée +décida qu’il n’y avait pas lieu de délibérer sur la +demande du sieur Talma.</p> + +<p>Les registres de décès et la police des cimetières +ayant été enlevés au clergé en même temps que +les registres de mariage, la question de sépulture se +trouvait résolue dans le même sens que celle du +mariage. A défaut de sépulture religieuse, la sépulture +civile était assurée aux comédiens, et l’on n’était +plus exposé à voir se reproduire le scandale qui +avait accompagné la mort d’Adrienne Lecouvreur.</p> + +<p>La profession du théâtre ne se trouvant plus entachée +d’infamie, on vit des gens de la meilleure condition +l’embrasser sans hésitation. M. de Latour, +fils d’un président au Parlement, donna le premier +l’exemple et débuta à la Comédie française. Certains +membres du clergé eux-mêmes, adoptant les idées +du jour, ne craignirent plus de frayer ostensiblement +avec les comédiens. En 1790, Larive ne consentit à +remonter sur le théâtre que sur les sollicitations +instantes de l’abbé Gouttes, président de l’Assemblée +nationale. L’abbé, ancien vicaire au Gros-Caillou, +où Larive habitait<a id="FNanchor_518" href="#Footnote_518" class="fnanchor">[518]</a>, était resté dans les meilleurs +termes avec son paroissien ; il lui montra sa rentrée +comme un acte de civisme, qui pourrait arrêter la +décadence du théâtre dont on accusait le nouvel +état de choses. Le jour de la première représentation +de Larive, l’abbé se fit remplacer comme +président de l’Assemblée pour pouvoir applaudir +son protégé.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_518" href="#FNanchor_518"><span class="label">[518]</span></a> Larive (Jean Mauduit de) (1749-1827) y possédait une demeure +somptueuse. « Il y recevait avec beaucoup de dignité +dans une vaste pièce où son lit était dressé sous une tente que +décoraient les portraits de Gengishan, de Bayard, de Tancrède, de +Spartacus et de beaucoup d’autres, qui tous lui ressemblaient. » +(<i>Souvenirs d’un sexagénaire</i>).</p> +</div> +<p>Dès que les gens de théâtre eurent enfin conquis +ces droits civils auxquels ils aspiraient depuis tant +d’années, ils se hâtèrent naturellement d’en jouir +et ils se ruèrent avec rage sur toutes les fonctions +dont l’indignité légale, qui les frappait, les avait +jusqu’alors éloignés. A peine le décret de l’Assemblée +nationale était-il rendu, que plusieurs d’entre +eux furent nommés par le libre choix de leurs concitoyens +à des grades importants dans la garde bourgeoise : +Naudet<a id="FNanchor_519" href="#Footnote_519" class="fnanchor">[519]</a> devint colonel ; Grammont, lieutenant-colonel ; +Brizard, capitaine, etc.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_519" href="#FNanchor_519"><span class="label">[519]</span></a> Naudet (1743-1830).</p> +</div> +<p>Mais il ne suffisait pas d’un simple décret pour +faire disparaître un préjugé qui était si profondément +enraciné dans l’esprit public. Aux yeux de la +loi le comédien pouvait être devenu l’égal de tous +les citoyens, aux yeux de la majorité du public il +restait un infâme, un paria comme par le passé.</p> + +<p>Les nominations de Naudet, de Grammont, etc., +soulevèrent des protestations indignées et donnèrent +lieu aux plus vives polémiques.</p> + +<p>Dans un pamphlet intitulé les <i>Comédiens commandants</i>, +on voit un provincial, fraîchement débarqué +à Paris, rester pétrifié en lisant une affiche +signée Naudet, colonel. Il interroge, s’enquiert ; on +lui apprend les nouveaux décrets, qui lui inspirent +les réflexions suivantes :</p> + +<p>« J’estime, dit-il, un comédien individuellement, +c’est un homme, c’est mon frère ; je lui marquerai +sans efforts des égards lorsque je distinguerai en +lui un moral modeste et rectifié. Mais s’il s’émancipe, +s’il veut primer, je lui représenterai que, dévoué +par état au plaisir, à l’amusement du public, son +devoir est d’employer son temps à lui devenir agréable +et non point à le commander. Je lui dirai que +la garde parisienne ne jouant pas la comédie, ne +doit pas avoir des comédiens pour chefs, et s’il manquoit +de jugement au point de s’aigrir de mes réflexions, +j’ajouterai qu’il est du dernier ridicule +qu’un bourgeois parisien soit commandé militairement +par un officier, qu’il peut, pour prix et somme +de 48 sols, applaudir ou siffler journellement à son +choix. Ce contraste révolte le bon sens<a id="FNanchor_520" href="#Footnote_520" class="fnanchor">[520]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_520" href="#FNanchor_520"><span class="label">[520]</span></a> 1789.</p> +</div> +<p>Peu de jours après paraissaient les « <i>Réflexions +d’un bourgeois du district de Saint-André-des-Arts</i> +sur la garde bourgeoise et sur le choix des officiers +de l’état-major. » L’auteur, le sieur Lavaud<a id="FNanchor_521" href="#Footnote_521" class="fnanchor">[521]</a>, y malmenait +assez rudement les nouveaux officiers. Naudet, +fort chatouilleux en tout ce qui concernait son +honneur, mais peu scrupuleux quant aux moyens +de le défendre, écrit au pamphlétaire qu’il a besoin +de lui parler et lui donne rendez-vous dans un +café. Lavaud s’y présente sans défiance ; l’acteur le +reçoit à coups de poing, le foule aux pieds et le roue +littéralement de coups en lui faisant les plus terribles +menaces<a id="FNanchor_522" href="#Footnote_522" class="fnanchor">[522]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_521" href="#FNanchor_521"><span class="label">[521]</span></a> Charles de Lavaud était un ancien chirurgien-major de la +marine royale.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_522" href="#FNanchor_522"><span class="label">[522]</span></a> Archiv. nat., Y,13 818. Campardon, <i>les Comédiens du Roi de +la troupe françoise</i>.</p> +</div> +<p>Si les comédiens étaient vivement attaqués, ils +avaient aussi des partisans non moins chaleureux.</p> + +<p>Joseph Chénier, entre autres, s’indigna des protestations +que soulevait la nomination de quelques +acteurs à des grades militaires, et il publia à cette +occasion de courtes réflexions sur l’état civil des +comédiens<a id="FNanchor_523" href="#Footnote_523" class="fnanchor">[523]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_523" href="#FNanchor_523"><span class="label">[523]</span></a> Septembre 1789.</p> +</div> +<p>« Vous êtes, dit-il à ses concitoyens, convenus +que la pluralité des voix seroit l’expression de la volonté +générale ; vous êtes convenus que la volonté +générale dans chaque district nommeroit les officiers +de chaque district. La volonté générale a fait le choix +dont vous vous plaignez, donc ce choix est légal, +donc vous ne pouvez légitimement réclamer contre +ce choix. »</p> + +<p>Attribuant l’invincible aversion que la bourgeoisie +paraissait éprouver pour les gens de théâtre au salaire +qu’ils recevaient, il cherchait à démontrer +l’absurdité de ce préjugé et il s’écriait :</p> + +<p>« Un éloquent député de la Provence (Mirabeau) +ne voit dans la société que trois classes : les <i>mendiants</i>, +les <i>voleurs</i>, les <i>salariés</i>. Les salariés composent +incontestablement les neuf dixièmes de la +société. Cette classe comprend tous ceux qui exercent +des métiers, tous ceux qui professent les arts, +tous les officiers publics, tous les agents du pouvoir +exécutif et du pouvoir judiciaire. Si vous flétrissez +les comédiens parce qu’ils sont salariés, flétrissez +les neuf dixièmes de la nation. »</p> + +<p>« Enfin, disait encore Chénier, si on refuse les +droits de citoyen aux comédiens parce qu’ils sont +exposés aux sifflets du public, il faut être conséquent +et priver des mêmes droits tous ceux qui +parlent en public et en particulier les orateurs de +l’Assemblée nationale qui sont exposés aux mêmes +accidents. »</p> + +<p>Il n’est pas jusqu’aux clubs où la situation des +acteurs ne fût discutée avec passion<a id="FNanchor_524" href="#Footnote_524" class="fnanchor">[524]</a>. Dans une +réunion où on déclamait contre eux, l’orateur +s’étayait de Cicéron qui avait refusé de paraître en +public avec Roscius. Un auditeur lui riposta :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_524" href="#FNanchor_524"><span class="label">[524]</span></a> « Je sais, écrivait Laya, que le nom de comédien est +encore un épouvantail chez nos bourgeoises du Marais, mais +qu’importent les clameurs des procureuses et les scrupules des +bourgeoises ? Faut-il que les cris de la chouette empêchent +Philomèle de chanter ? Ne sait-on pas d’ailleurs que tous les +états se méprisent, que la haute robe insulte à la moyenne, et +la moyenne à celle qu’elle croit au-dessous d’elle. » (<i>La Régénération +des comédiens en France ou leurs droits à l’état civil</i>, +par Laya, 1789.)</p> +</div> +<p>« Permettez-moi, messieurs, de répondre à l’honorable +membre que je ne connais pas M. Cicéron ; +je ne sais pas ce qu’il a fait dans la Révolution. Ce +que je sais, c’est que M. Naudet, mon général, entend +fort bien le service, qu’on a été fort heureux +de le trouver dans les moments de troubles et qu’après +s’être servi des gens on ne doit pas en être +quitte pour leur dire : « Allez-vous-en, gens de la +noce, etc.<a id="FNanchor_525" href="#Footnote_525" class="fnanchor">[525]</a> »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_525" href="#FNanchor_525"><span class="label">[525]</span></a> Il parut à l’époque un très grand nombre de brochures +sur ce sujet. Nous venons de citer les principales. Ajoutons +encore : <i>Mémoire pour les comédiens françois à MM. de +la milice bourgeoise, par un membre du district du Val-de-Grâce</i>, +1789 ; — <i>Événements remarquables et intéressants à l’occasion +des décrets de l’auguste Assemblée nationale concernant +l’éligibilité de MM. les comédiens, le bourreau et les +Juifs</i>, 1790.</p> +</div> +<p>Les fonctions militaires ou civiles dont les comédiens +se laissaient affubler, les flattaient prodigieusement ; +aussi s’en acquittaient-ils avec beaucoup plus +de zèle que de leur service au théâtre. A chaque instant +la représentation se trouvait retardée parce +qu’un acteur manquait et le régisseur venait dire +au public : « Notre camarade un tel est de service +auprès du général Henriot », ou : « Notre camarade +un tel est au Comité de Sûreté générale pour l’intérêt +de la République. » Un jour, un de ces comédiens +militaires, arriva si tard, qu’il ne prit même pas le +temps de changer de costume et qu’il joua son rôle +en uniforme.</p> + +<p>Plus d’un acteur fut chargé par les électeurs +d’un mandat législatif ; beaucoup remplirent des +fonctions importantes. Collot-d’Herbois, de si triste +mémoire, était comédien. En 1793, Dugazon se fit +aide de camp volontaire de Santerre. Fusil, qui +doublait Dugazon dans l’emploi des comiques, fut +envoyé à Lyon ; il y fit partie du comité révolutionnaire +qui ordonna les affreux massacres dont +cette malheureuse ville fut le théâtre. Grammont +quitta la scène et s’improvisa général ; il mourut +sur l’échafaud avec son fils qui lui servait d’aide +de camp. Bordier jouait les Arlequins au théâtre +des <i>Folies amusantes</i> quand il fut chargé d’une +mission révolutionnaire à Rouen ; il commit mille +excès et finit par être pendu. Dufresse<a id="FNanchor_526" href="#Footnote_526" class="fnanchor">[526]</a> devint général +et commanda en chef à Naples.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_526" href="#FNanchor_526"><span class="label">[526]</span></a> Simon-Camille Dufresse, acteur du théâtre de la Montausier ; +il fut fait baron et commandeur de la Légion d’honneur.</p> +</div> +<p>La Convention fit plus encore pour les comédiens. +Quand elle créa l’Institut, elle décida d’y réserver une +place « à l’acteur célèbre qui recrée les chefs-d’œuvre +du théâtre en leur donnant l’âme du geste, du regard +et de la voix, et qui achève ainsi Corneille et Voltaire<a id="FNanchor_527" href="#Footnote_527" class="fnanchor">[527]</a> ». +Molé<a id="FNanchor_528" href="#Footnote_528" class="fnanchor">[528]</a>, Préville, Monvel, Grandmesnil<a id="FNanchor_529" href="#Footnote_529" class="fnanchor">[529]</a>, furent +nommés membres titulaires de la section des <i>Beaux-arts</i><a id="FNanchor_530" href="#Footnote_530" class="fnanchor">[530]</a>. +Larive reçut le titre de membre correspondant.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_527" href="#FNanchor_527"><span class="label">[527]</span></a> Rapport de M. Daunou.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_528" href="#FNanchor_528"><span class="label">[528]</span></a> Molé écrivait quelques années plus tard à Chaptal en lui +recommandant un protégé : « Si vous ne pouvez, mon cher collègue, +faire pour lui ce que je vous demande, veuillez le recommander +à notre collègue le premier consul. » (De Manne.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_529" href="#FNanchor_529"><span class="label">[529]</span></a> Grandmesnil (1737-1816), comédien français.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_530" href="#FNanchor_530"><span class="label">[530]</span></a> Le 25 octobre 1795 parut le décret qui fondait l’Institut. A +l’origine, il ne comptait que trois classes : l’Académie des sciences, +l’Académie des sciences morales et politiques, l’Académie de la +littérature et des Beaux-Arts.</p> +</div> +<p>A plusieurs reprises, pendant la Révolution, les +comédiens voulurent jouer aux législateurs et on les +vit intervenir dans les Assemblées délibérantes. En +juillet 1791, une députation du théâtre de Molière +se présenta à la barre de l’Assemblée nationale, où +l’orateur de la troupe prononça ce petit discours :</p> + +<p>« Nos frères sont déjà sur la frontière ; les comédiens +du théâtre de Molière, obligés par les devoirs +de leur état de renoncer au bonheur de partager +leur gloire, prient l’Assemblée d’agréer la soumission +de fournir à leurs frais à l’équipement et à +l’entretien de six gardes nationaux. Directeur du +théâtre de Marseille, j’avais, par un don patriotique +de cent louis, donné le premier à mes confrères +l’exemple de venir au secours de la patrie. Directeur +du théâtre de Molière, j’ai encore l’honneur de les +devancer aujourd’hui. Mon patriotisme m’inspire un +autre sentiment qui sera sans doute partagé par +eux. Je jure de ne souffrir jamais sur mon théâtre +aucune maxime contraire aux lois, à la liberté et +aux principes que vous avez reconnus et consacrés. »</p> + +<p>Cette petite tirade, si sottement emphatique, fut +couverte d’applaudissements ; le président remercia +la députation et l’engagea à assister à la séance.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c25">XXV<br> +<span class="xsmall ssf">PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE (<span class="xsmall maigre">SUITE ET FIN</span>)</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Triste situation des comédiens. — La municipalité +remplace les Gentilshommes de la chambre. — <i>Charles IX</i>. — Expulsion +de Talma de la Comédie. — Les Comédiens se divisent. — Talma +fonde le théâtre de la rue de Richelieu. — <i>L’Ami +des lois</i>. — <i>Paméla</i>. — Arrestation des Comédiens. — Fermeture +du théâtre. — 9 thermidor. — Sévérité du public pour +les acteurs révolutionnaires.</p> + + +<p>Si les comédiens avaient enfin conquis les droits +civils et l’égalité avec les autres citoyens, ils ne +devaient pas cependant s’en trouver beaucoup plus +heureux. Dès le début de la Révolution, la liberté +des théâtres est proclamée et de tous côtés s’élèvent +de nouvelles scènes qui ruinent les théâtres déjà +existants<a id="FNanchor_531" href="#Footnote_531" class="fnanchor">[531]</a>, sans faire fortune elles-mêmes. Les +acteurs sont devenus indépendants, mais les spectateurs +sont devenus souverains. Chaque jour des +scènes scandaleuses se passent au théâtre, le public +intervient à tout propos pour modifier le répertoire +et faire représenter les pièces à sa convenance<a id="FNanchor_532" href="#Footnote_532" class="fnanchor">[532]</a> ; +enfin « le théâtre et le parterre semblent être devenus +les corps de deux armées ennemies ». On ne se +borne pas toujours aux invectives ; un soir, à la +Comédie française, la mauvaise humeur du public +se manifeste par l’envoi de pommes cuites ; un de +ces projectiles tombe dans la loge de Mme de Simiane +qui le fait tenir aussitôt au général La Fayette avec +ce billet : « Mon cher général, permettez-moi de +vous envoyer le premier fruit de la Révolution qui +soit venu jusqu’à moi. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_531" href="#FNanchor_531"><span class="label">[531]</span></a> La Révolution n’avait pas été favorable à la Comédie française : +sur cent mille écus de loges à l’année qu’elle retirait, elle +en conservait à peine un tiers en 1790.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_532" href="#FNanchor_532"><span class="label">[532]</span></a> En 1790, après le départ de Mlle Raucourt, un citoyen se +leva pendant la représentation et demanda que Mlle Sainval fût +invitée à rentrer au théâtre pour remplacer sa camarade. Le public +applaudit. Le comédien Dunant répondit aussitôt que la Société +porterait à Mlle Sainval le <i>décret du parterre</i>.</p> +</div> +<p>A aucune époque, la Comédie ne traversa des +phases plus douloureuses et jamais sa troupe ne +fut plus profondément divisée. Dès 1789, l’autorité +des Gentilshommes de la chambre cesse peu à +peu de s’exercer<a id="FNanchor_533" href="#Footnote_533" class="fnanchor">[533]</a>, et Bailly, maire de Paris, prend de +fait la place de Richelieu. Il en résulte une situation +intolérable ; les Comédiens reçoivent à la fois +des Gentilshommes et de Bailly des ordres qui souvent +sont contradictoires. Ne sachant auquel entendre, +ils envoient quatre d’entre eux auprès du +maire de Paris.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_533" href="#FNanchor_533"><span class="label">[533]</span></a> Ils ne conservent que le droit dérisoire de signer des billets.</p> +</div> +<p>Molé prend le premier la parole :</p> + +<p>« Monsieur, nous venons, au nom des Comédiens +français, vous offrir leurs respects et vous représenter +que depuis plus d’un siècle nous avons l’honneur +d’appartenir au roi ; que le titre de Comédiens français +ordinaires du roi nous a été déféré sous le bon +plaisir de Sa Majesté par son Gentilhomme de la +chambre, que nous avons à cœur de le conserver +dans toute son étendue, tant que nous exercerons +une profession qu’une sage philosophie a placée +enfin dans la classe des professions honorables. +Cependant, d’après l’ordre que nous a donné M. de +Richelieu de nous retirer par-devant M. le maire de +Paris pour ce qui concerne le détail courant de +notre spectacle, nous n’avons entendu par détails +courants que les faits relatifs à la police<a id="FNanchor_534" href="#Footnote_534" class="fnanchor">[534]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_534" href="#FNanchor_534"><span class="label">[534]</span></a> La loi du 24 août sur l’organisation judiciaire attribuait à +la municipalité la police des spectacles.</p> +</div> +<p>Bailly lui répondit : « Je suis heureux de pouvoir +vous fixer sur ce point. Je suis investi par le +roi de France de l’entière autorité des Gentilshommes +de la chambre sur les spectacles royaux, +et je suis étonné que le ministre ne vous l’ait pas +fait savoir… J’aime et je protège les talents tout +aussi bien qu’un Gentilhomme de la chambre. »</p> + +<p>« Mais notre titre de comédien du roi, objecta +Dugazon ?</p> + +<p>— Vous paraissez y tenir.</p> + +<p>— Dame, c’est notre noblesse à nous.</p> + +<p>— Ce titre ne peut vous être contesté », répondit +le maire.</p> + +<p>Bailly assura encore les Comédiens de sa protection +et il leur déclara que, comme les Gentilshommes, +il ne se mêlerait pas des affaires d’argent +de la Comédie. Il les autorisa à prendre des congés +de huit ou quinze jours sans sa permission.</p> + +<p>On décida le même jour que le titre de Théâtre +français<a id="FNanchor_535" href="#Footnote_535" class="fnanchor">[535]</a> serait remplacé par celui de Théâtre national +ou de la Nation et que les affiches seraient ainsi +libellées :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_535" href="#FNanchor_535"><span class="label">[535]</span></a> Il datait sur les affiches de 1782.</p> +</div> + +<p class="c">THÉATRE NATIONAL<br> +Les Comédiens ordinaires du Roi<br> +donneront :</p> + + +<p>Le premier mouvement des Comédiens fut de se +réjouir d’être enfin délivrés d’un joug qui pesait si +lourdement sur eux, mais leur joie fut de courte +durée et ils virent bientôt, par expérience, qu’ils +n’avaient fait que changer de maîtres ; ils en arrivèrent +même à regretter amèrement les premiers.</p> + +<p>« C’est, dit Grimm, depuis qu’échappés du joug +honteux et tyrannique des Gentilshommes de la +chambre ils ont l’honneur d’être les Comédiens de la +Nation, au lieu d’être modestement comme jadis de +simples pensionnaires du roi ; c’est depuis cette +heureuse révolution qu’ils reçoivent plus d’ordres +arbitraires, qu’ils éprouvent plus de dégoûts et de +vexations de toute espèce qu’ils n’en avaient jamais +essuyé auparavant. Le parterre prétend les assujettir +tous les jours à de nouvelles fantaisies, à de nouveaux +caprices ; la municipalité ou la volonté du +peuple ne manque pas une occasion de leur faire +sentir tout le poids de son autorité<a id="FNanchor_536" href="#Footnote_536" class="fnanchor">[536]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_536" href="#FNanchor_536"><span class="label">[536]</span></a> Novembre 1790. Grimm, <i>Correspondance littéraire</i>.</p> +</div> +<p>La pièce de <i>Charles IX</i><a id="FNanchor_537" href="#Footnote_537" class="fnanchor">[537]</a>, jouée le 4 novembre 1789, +provoqua à la Comédie des dissensions intestines +irréparables. Le succès fut colossal ; on voyait pour +la première fois sur le théâtre un roi faire « égorger +son peuple avec le fer du fanatisme<a id="FNanchor_538" href="#Footnote_538" class="fnanchor">[538]</a> ». Les représentations +furent interrompues par ordre de la cour ; +mais en 1791, Mirabeau se trouvant un soir au +théâtre demanda à haute voix qu’on reprît <i>Charles +IX</i>. Naudet répondit qu’il était impossible de +satisfaire cette demande à cause des maladies de +Mme Vestris et de Saint-Prix ; mais Talma, s’avançant +à son tour sur la scène, donna à entendre que si tous +ses collègues étaient aussi bons patriotes que lui, la +pièce pourrait être jouée<a id="FNanchor_539" href="#Footnote_539" class="fnanchor">[539]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_537" href="#FNanchor_537"><span class="label">[537]</span></a> De Marie-Joseph Chénier.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_538" href="#FNanchor_538"><span class="label">[538]</span></a> Voltaire, en 1764, écrivait à Saurin ces lignes prophétiques : +« Un temps viendra sans doute où nous mettrons les papes sur le +théâtre comme les Grecs y mettaient les Atrée et les Thyeste qu’ils +voulaient rendre odieux. Un temps viendra où la Saint-Barthélemy +sera un sujet de tragédie et où l’on verra le comte Raymond +de Toulouse braver l’insolence hypocrite du comte de Montfort. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_539" href="#FNanchor_539"><span class="label">[539]</span></a> A la suite de cette scène, Talma eut une altercation violente +avec Naudet, qui l’accusa de ne pas monter sa garde et de s’être +caché dans un grenier avec son fusil le jour d’une émeute. Talma +répondit qu’il était monté à un deuxième étage pour mieux observer +l’ennemi et il donna un soufflet à l’interlocuteur. Le lendemain +ils se battirent au pistolet : « On nous avait placés à vingt +pas l’un de l’autre, raconte Talma, et, grâce à ma vue abominable, +je n’apercevais même pas Naudet qui avait cinq pieds huit pouces. +« Que cherchez-vous ? me dirent mes témoins en voyant l’hésitation +de mon pistolet. « Ma foi, répondis-je, je cherche Naudet. » +Naudet était brave, il s’avança à dix pas : « Me voilà, dit-il, +me vois-tu maintenant ? » En effet, je l’apercevais comme dans +un brouillard. Je tirai : ma balle dut passer à dix pieds de lui. Il +tira en l’air. Pour que notre duel pût être égalisé, il aurait fallu +nous faire battre au mouchoir. »</p> +</div> +<p>Le soupçon d’aristocratie jeté publiquement par +Talma sur ses camarades leur parut un crime de lèse-Comédie +et une indigne trahison. Par un arrêté pris +à la presque unanimité des voix, ils l’expulsèrent de +leur société.</p> + +<p>Dès qu’il apprit la résolution des Comédiens, +Bailly leur fit dire qu’ils ne pouvaient être juges +et parties et qu’il leur conseillait de jouer avec Talma +jusqu’à ce que la municipalité eût statué. On ne +tint aucun compte de son avis et le soir même, en +présence d’une énorme assistance, Fleury informa le +public de la décision de la compagnie. A peine a-t-il +terminé sa harangue que Dugazon s’élance à son +tour sur la scène. Il dénonce formellement ses camarades +qui vont, dit-il, l’expulser, comme ils viennent +de le faire pour Talma. Un épouvantable tumulte +s’ensuit, le théâtre est escaladé, les banquettes +brisées en mille pièces et l’intervention de la force +armée parvient seule à ramener le calme. Le lendemain, +le maire de Paris mande les acteurs à sa +barre et leur enjoint d’obéir à ses ordres ; il ne peut +rien obtenir. En présence de cette obstination, la +salle fut fermée par ordre de la municipalité. En +même temps Dugazon, qui avait manqué au public, +en le prenant pour juge, fut condamné à garder les +arrêts chez lui pendant huit jours et à l’impression +du jugement.</p> + +<p>Les Comédiens comprirent qu’ils ne seraient pas +les plus forts ; ils se résignèrent à céder et, le 28 septembre, +Talma reparut dans <i>Charles IX</i> ; il y fut +couvert d’applaudissements ainsi que Dugazon.</p> + +<p>Le soupçon d’aristocratie qui pesait sur la Comédie +française était parfaitement mérité ; la plupart de ses +membres regrettaient le passé. L’indépendance, les +droits civils et politiques, l’accession aux fonctions +publiques, leur paraissaient de maigres compensations +à tout ce qu’ils avaient perdu. A l’aisance, à +la fortune, avaient succédé pour eux la misère et la +ruine ; à la vie heureuse et facile, une existence inquiète +et tourmentée ; plus de rapports avec la cour +et les grands seigneurs, plus de ces invitations qui +chatouillaient si agréablement leur vanité. L’insupportable +despotisme des Gentilshommes avait disparu, +il est vrai, mais n’était-il pas remplacé par +une tyrannie mille fois pire encore, celle d’une +populace grossière et déchaînée ?</p> + +<p>Ce n’était pas seulement à la Comédie qu’on conservait +le culte du passé ; il en était de même dans +d’autres théâtres et ce sentiment quelquefois se donnait +jour d’une façon vraiment touchante.</p> + +<p>En 1792, on jouait à l’Opéra-Comique les <i>Événements +imprévus</i>. La reine assistait à la représentation. +Mme Dugazon remplissait le rôle de Lisette ; +dans un duo du second acte se trouvent ces deux +vers :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">J’aime mon maître tendrement ;</div> +<div class="verse">Ah ! combien j’aime ma maîtresse !</div> +</div> + +</div> +<p>En chantant ces paroles, Mme Dugazon se tourna +vers la reine de façon à ne laisser aucun doute sur le +sens qu’elle leur donnait. Aussitôt des cris furieux +se firent entendre dans le public : « En prison ! en +prison ! criait-on. L’actrice, sans se troubler, bien +qu’elle risquât sa tête<a id="FNanchor_540" href="#Footnote_540" class="fnanchor">[540]</a>, recommença les deux vers +en les adressant à la reine d’une façon encore plus +marquée. Des applaudissements frénétiques accueillirent +cette action si noble et si courageuse.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_540" href="#FNanchor_540"><span class="label">[540]</span></a> Mme Dugazon ne fut pas punie, mais on ne la laissa pas reparaître +dans ce rôle.</p> +</div> +<p>Les sentiments très vifs que la plupart des comédiens +français avaient conservés pour la cour +créaient avec ceux de leurs camarades qui ne partageaient +pas les mêmes opinions des difficultés +incessantes. A la fin, il en résulta une séparation. +Ceux d’entre eux qui se montraient enthousiastes +des idées nouvelles, quittèrent le théâtre de la Nation ; +ils s’établirent à celui du Palais-Royal<a id="FNanchor_541" href="#Footnote_541" class="fnanchor">[541]</a>, qui prit le +nom de Théâtre-Français de la rue de Richelieu, puis +ensuite celui de Théâtre de la République<a id="FNanchor_542" href="#Footnote_542" class="fnanchor">[542]</a>. Talma<a id="FNanchor_543" href="#Footnote_543" class="fnanchor">[543]</a>, +Dugazon, Grandménil, étaient à leur tête.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_541" href="#FNanchor_541"><span class="label">[541]</span></a> Cette salle avait été construite et ouverte en 1785 sous le +titre de <i>Variétés amusantes</i>, mais on la désignait souvent sous +le nom de <i>Théâtre du Palais-Royal</i> ; c’est la salle actuelle de la +Comédie française.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_542" href="#FNanchor_542"><span class="label">[542]</span></a> En 1792, ce titre ne paraissant pas encore suffisamment +accentué, on le changea pour celui de Théâtre de la liberté et de +l’égalité.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_543" href="#FNanchor_543"><span class="label">[543]</span></a> Quand Talma envoya sa démission à ses camarades, on refusa +de l’accepter, et on ne lui permit pas d’emporter ses costumes. +Il ne put les obtenir que grâce à un subterfuge de Dugazon. Ce +dernier, trouvant quelques comparses inoccupés dans le théâtre, +les costume en licteurs et leur donne de grandes corbeilles dans +lesquelles il dépose les casques, cuirasses, en un mot toute la défroque +tragique de son camarade. Lui-même revêt le costume +d’Achille avec le bouclier et la lance, et il sort gravement, suivi de +ses licteurs et de leurs paniers, sans que les gardiens stupéfaits +songent à le retenir. (De Manne.)</p> +</div> +<p>Le Théâtre de la République ne joua que des +pièces franchement révolutionnaires ; tantôt on y +voyait, comme dans le <i>Despotisme renversé</i>, le +peuple armé de pioches, de haches, etc., piller les +maisons, les magasins et se livrer à tous les excès ; +les gardes françaises, au lieu de rétablir l’ordre, +déposaient leurs armes et fraternisaient avec les insurgés ; +tantôt on représentait sur la scène des moines +et des religieuses se réjouissant d’avoir reconquis +leur liberté et tenant les propos les plus licencieux.</p> + +<p>Désormais il fut interdit de prononcer dans une +pièce, qu’elle fût ancienne ou moderne, les noms +de duc, marquis, comte, etc. ; on devait dire +citoyen. Le changement choquait le bon sens, rompait +le vers, violait la rime, peu importait<a id="FNanchor_544" href="#Footnote_544" class="fnanchor">[544]</a>. Molé, +jouant aux échecs sur la scène, s’écriait : échec au +tyran. Tous les acteurs, même dans les rôles de +Grecs ou de Romains, portaient des cocardes tricolores. +Au moment de la translation des cendres de +Voltaire au Panthéon en 1791, le Théâtre de la République +donna les <i>Muses rivales</i>, de Laharpe. La +pièce, composée en 1779, contenait mille flatteries +à l’adresse de Louis XVI. L’auteur les supprima et +y substitua généreusement les attaques les plus vives +contre les despotes et les prêtres.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_544" href="#FNanchor_544"><span class="label">[544]</span></a></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le titre de valet est de l’ancien régime :</div> +<div class="verse">Ainsi, valet, marquis, comte, esclave ou baron,</div> +<div class="verse">Sont des mots qui chez nous ne sont plus de saison.</div> +</div> + +</div> +<p class="sign">(<i>Le Patriote</i>, du 10 août.)</p> +</div> +<p>Le 3 janvier 1793, le Théâtre de la Nation représenta +l’<i>Ami des lois</i>. On savait que la pièce contenait +de nombreuses allusions politiques, qu’elle +était franchement réactionnaire ; aussi l’affluence à +la première représentation fut-elle énorme ; dès la +veille, un nombre considérable de curieux passa la +nuit sous les murs de l’Odéon pour être plus sûr +d’obtenir des places. L’<i>Ami des lois</i> attaquait avec +une violence inouïe tous ces « faux patriotes, aux +dehors plâtrés et à l’âme hypocrite », qui désolaient +la France :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Que tous ces charlatans, populaires larrons</div> +<div class="verse">Et de patriotisme insolents fanfarons,</div> +<div class="verse">Purgent de leur aspect cette terre affranchie !</div> +<div class="verse">Guerre, guerre éternelle aux faiseurs d’anarchie !</div> +</div> + +</div> +<p>Le succès fut prodigieux, les tirades les plus virulentes +soulevèrent un enthousiasme indescriptible.</p> + +<p>Les spectateurs furent dénoncés comme un rassemblement +d’émigrés, et sur le réquisitoire d’Anaxagoras +Chaumette le conseil général de la Commune +défendit de continuer les représentations. C’était le +12 janvier. La pièce était déjà affichée pour le soir +même.</p> + +<p>Une foule énorme se porte au Théâtre de la +Nation. Dès que la toile est levée, les Comédiens +donnent aux spectateurs connaissance de l’arrêté de +la Commune. Les huées et les sifflets y répondent et +on demande la pièce à grands cris ; la salle est encombrée +de troupes, deux pièces de canon sont braquées +au coin de la rue de Buci, mais rien ne +peut calmer l’effervescence. Santerre croit que sa +vue fera trembler le public ; il se présente en grand +uniforme et accompagné de son état-major. « La +pièce ne sera pas jouée », s’écrie-t-il. « A la porte, +silence ! à bas le général mousseux ! Nous voulons +la pièce, la pièce ou la mort », lui répond-on de +toutes parts. Il doit se retirer au milieu des huées.</p> + +<p>Le désordre va toujours croissant ; en vain Chambon<a id="FNanchor_545" href="#Footnote_545" class="fnanchor">[545]</a>, +maire de Paris, essaye-t-il de calmer les esprits, +il n’y peut parvenir ; enfin le peuple exige +que l’on en réfère à la Convention. Cette Assemblée +était en permanence pour le jugement de l’infortuné +Louis XVI. Chambon, accompagné de Laya, +l’auteur de la pièce, porte lui-même la requête du +peuple à la barre de l’Assemblée. La Convention, +après une discussion tumultueuse, déclare qu’aucune +loi n’autorise la Commune à violer la liberté des +théâtres et son arrêté est révoqué. Cette réponse, +portée à la Comédie, provoque des acclamations prolongées ; +la pièce est jouée sur-le-champ et ne se +termine qu’à une heure du matin, au milieu d’applaudissements +frénétiques.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_545" href="#FNanchor_545"><span class="label">[545]</span></a> C’était un comédien. Il reçut de telles contusions pendant +cette soirée, qu’il en mourut peu de temps après.</p> +</div> +<p>La Commune ne se tint pas pour battue. Sous prétexte +de troubles dont Paris était menacé, elle décréta +le lendemain que tous les théâtres seraient fermés +jusqu’à nouvel ordre. Le conseil exécutif cassa +cet arrêté, mais il autorisa l’interdiction des pièces +qui pouvaient troubler la tranquillité publique. La +Commune défendit alors les représentations de l’<i>Ami +des lois</i>, et malgré les réclamations la pièce ne fut +plus donnée.</p> + +<p>L’attitude des Comédiens devait attirer sur eux +les vengeances jacobines. Le 2 août 1793, la Convention +décrète que « tout théâtre sur lequel seront +représentées des pièces tendant à dépraver l’esprit +public et à réveiller la honteuse superstition de la +royauté, sera fermé et les directeurs arrêtés et punis +selon la rigueur des lois ». Au mois de septembre, +à propos de la pièce de <i>Paméla</i><a id="FNanchor_546" href="#Footnote_546" class="fnanchor">[546]</a> dont les maximes +paraissent entachées d’aristocratie, la Comédie française +est dénoncée aux jacobins comme un foyer de +contre-révolution. Le théâtre est fermé après cent +treize ans d’existence. Les Comédiens, hommes et +femmes, arrêtés chez eux pendant la nuit, sont jetés +dans les prisons<a id="FNanchor_547" href="#Footnote_547" class="fnanchor">[547]</a> ; les hommes sont enfermés aux +Madelonnettes<a id="FNanchor_548" href="#Footnote_548" class="fnanchor">[548]</a> et les femmes à Sainte-Pélagie<a id="FNanchor_549" href="#Footnote_549" class="fnanchor">[549]</a> ; Molé +seul échappa à la proscription générale qui frappait +tous ses camarades<a id="FNanchor_550" href="#Footnote_550" class="fnanchor">[550]</a>. Champville, neveu de Préville, +qui avait été arrêté en même temps que les +Comédiens, puis remis en liberté, chercha à les +sauver. Il alla trouver Collot-d’Herbois, qui, à titre +d’acteur, devait les protéger : « Va-t’en, lui répondit +Collot, tu es bien heureux d’en être quitte ; tes +camarades et toi vous êtes tous des contre-révolutionnaires. +La tête de la Comédie sera guillotinée +et le reste déporté. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_546" href="#FNanchor_546"><span class="label">[546]</span></a> Comédie en cinq actes, imitée du roman de Richardson, par +François de Neufchâteau.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_547" href="#FNanchor_547"><span class="label">[547]</span></a> Le jeudi 5 septembre 1793, Barrère monta à la tribune de la +Convention, et donna les motifs qui, à ses yeux, légitimaient l’arrestation +des acteurs et la fermeture du théâtre : « On y voyait, +dit-il, non la vertu récompensée, mais la noblesse ; les aristocrates, +les modérés, les feuillants s’y réunissaient pour applaudir +des maximes proférées par des mylords ; on y entendait l’éloge +du gouvernement anglais. » L’Assemblée applaudit la décision +prise par le Comité de Salut public et la confirma.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_548" href="#FNanchor_548"><span class="label">[548]</span></a> Quand les Comédiens arrivèrent aux Madelonnettes, les prisonniers, +et il y avait parmi eux beaucoup de nobles, les reçurent +chapeau bas et en poussant de longs vivats.</p> + +<p>Cinq mois après on transféra les hommes à Picpus et les +femmes aux Anglaises, rue des Fossés-Saint-Victor.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_549" href="#FNanchor_549"><span class="label">[549]</span></a> Desessart, qui était aux eaux de Barèges, mourut de saisissement +en apprenant cette nouvelle.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_550" href="#FNanchor_550"><span class="label">[550]</span></a> Molé, pour qu’on ne pût douter de ses sentiments, avait écrit +sur sa porte : « C’est ici que demeure le républicain Molé. » Pendant +la Terreur, et après l’incarcération de ses camarades, il joua +sur le théâtre de Mlle Montausier le rôle de Marat.</p> +</div> +<p>Le même jour il envoyait à Fouquier-Tinville une +note où les noms de Dazincourt, Fleury, Louise +Contat, Émilie Contat, Raucourt et Lange étaient +suivis d’un grand G, qui voulait dire simplement +« guillotiner ».</p> + +<p>Le jugement devait avoir lieu le 13 messidor +an II (1<sup>er</sup> juillet 1794) et l’on sait que l’exécution +avait lieu dans les vingt-quatre heures. On s’y attendait +si bien que, le 14, une foule plus considérable +que d’habitude encombrait les quais et les ponts +pour voir passer sur la charrette fatale ces fameux +Comédiens.</p> + +<p>Heureusement, un employé du Comité de salut +public, nommé Labussière, eut le courage de faire +disparaître les pièces d’accusation que Collot envoyait +à Fouquier-Tinville. Il fallut rédiger de nouvelles +pièces qui disparurent de la même façon. Le 9 thermidor +arriva ; les Comédiens étaient sauvés<a id="FNanchor_551" href="#Footnote_551" class="fnanchor">[551]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_551" href="#FNanchor_551"><span class="label">[551]</span></a> Nous publions, grâce à l’obligeance de Mlle Bartet, qui a bien +voulu nous le communiquer, l’ordre de mise en liberté des sœurs +Contat et de Mlle Mézeray :</p> + +<blockquote> + +<p class="cc">« Convention nationale<br> +Comité de Sûreté générale et de surveillance<br> +de la Convention nationale<br> +du 15 thermidor an second<br> +de la République une et indivisible</p> + + +<p>« Le Comité arrête que les citoyennes Contat l’aînée, Émilie +Contat, sœurs, et Mézeray, artistes du théâtre dit de la Nation, détenues +aux Magdelonnettes, seront mises sur-le-champ en liberté, +et les scellés apposés sur leurs papiers seront levés par deux +membres du comité révolutionnaire.</p> + + +<p class="cc">« Les représentants du peuple<br> +Membres du Comité de sûreté générale de la Convention nationale<br> +Legendre, Goupilleau de Fontenai, Élie Lacoste,<br> +Louis (du Bas-Rhin), Voulland, Bernard. »</p> + +</blockquote> +</div> +<p>Dès qu’ils furent sortis de prison<a id="FNanchor_552" href="#Footnote_552" class="fnanchor">[552]</a>, ils ouvrirent +un théâtre rue Feydeau et débutèrent par la <i>Mort +de César</i> et la <i>Surprise de l’Amour</i> ; ils furent acclamés +et on chercha à leur faire oublier les longues +souffrances qu’ils avaient eu à endurer<a id="FNanchor_553" href="#Footnote_553" class="fnanchor">[553]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_552" href="#FNanchor_552"><span class="label">[552]</span></a> Tous furent mis en liberté, à l’exception de Dazincourt qui +subit onze mois de détention.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_553" href="#FNanchor_553"><span class="label">[553]</span></a> <i>Gazette nationale</i>, primidi, 2 pluviôse an III (30 janvier 1795).</p> +</div> +<p>Par contre, l’orage se déchaîna contre leurs camarades +de la rue de Richelieu qui avaient joui pendant +le règne de la Terreur de toute la faveur des hommes +au pouvoir.</p> + +<p>La première fois que Fusil, dont on connaît le +triste rôle à Lyon, entra en scène après le 9 thermidor, +un cri d’horreur s’éleva de toutes parts. On +n’entendait que ces mots : « A bas l’assassin ! à bas +le brigand ! » On exigea qu’il chantât le <i>Réveil du +Peuple</i>, l’hymne de la réaction antiterroriste. Tremblant +de frayeur, le comédien ne pouvait obéir. +Talma lut l’hymne à sa place, et, pendant la lecture, +Fusil, courbé sous l’indignation publique, tenait +d’une main vacillante un flambeau pour éclairer son +camarade.</p> + +<p>Dugazon, qui avait dénoncé la modération comme +un crime capital, n’échappa pas non plus à la vindicte +du parterre. Il jouait le valet des <i>Fausses confidences</i>. +Quand son maître lui dit : « Nous n’avons +plus besoin de toi ni de ta race de canailles », une +triple bordée d’applaudissements approuva ces paroles. +Le comédien voulut tenir tête à l’orage et, +s’avançant sur le bord de la scène, il saisit sa perruque +et la jeta comme un défi au public. Vingt +spectateurs s’élancèrent sur le théâtre pour châtier +l’insolent, mais un machiniste le fit disparaître par +une trappe et il put se sauver par une porte de derrière<a id="FNanchor_554" href="#Footnote_554" class="fnanchor">[554]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_554" href="#FNanchor_554"><span class="label">[554]</span></a> Dugazon, même aux plus terribles moments, se permit sur +la scène d’étranges mystifications. « En 1793, il était dans les +coulisses au moment d’un entr’acte de tragédie. Tout à coup il +s’engouffre dans le manteau rouge d’Othello, fait lever la toile et +s’avance en capitan jusque sur le bord de la scène. Les spectateurs +se taisent et attendent. Alors, les yeux hagards et fixés sur +la rampe, Dugazon prononce d’abord d’une voix caverneuse : +« Un quinquet !… deux quinquets !… trois quinquets ! » et ainsi +jusqu’à dix, en marchant et en imprimant à chaque exclamation +une vigueur ascendante si bien accentuée, si sérieuse, qu’il tient +l’auditoire stupéfait et comme enchaîné sous la pression d’une +puissance magnétique. La scène jouée, peut-être la gageure gagnée, +Dugazon se drape avec fierté et s’éloigne en héros qu’agiterait +la passion la plus fougueuse. Alors un tonnerre d’applaudissements +l’accompagne. » (Charles Maurice.)</p> +</div> +<p>Talma lui-même, se présentant un soir dans <i>Épicharis</i>, +entendit s’élever d’énergiques protestations : +« Au Jacobin ! au Jacobin ! » criait-on de tous côtés. +L’acteur était accusé, fort à tort du reste, d’avoir +fait emprisonner ses camarades du théâtre de la Nation. +Sans se laisser intimider, il dit au public : « Citoyens, +j’avoue que j’ai aimé et que j’aime encore +la liberté, mais j’ai toujours détesté le crime et les +assassins : le règne de la Terreur m’a coûté bien +des larmes et la plupart de mes amis sont morts +sur l’échafaud. Je demande pardon au public de +cette courte interruption, je vais tâcher de la lui +faire oublier par mon zèle et par mes efforts. » +Cette tirade fut fort applaudie<a id="FNanchor_555" href="#Footnote_555" class="fnanchor">[555]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_555" href="#FNanchor_555"><span class="label">[555]</span></a> Plusieurs comédiens protestèrent contre la sévérité du public +et déclarèrent que loin de contribuer à leur arrestation Talma +avait fait tous ses efforts pour les sauver. Larive entre autres et +Mlle Contat publièrent dans le <i>Moniteur</i> du 7 germinal an III +(27 mars 1793) une lettre des plus honorables pour leur camarade. +Au moment du procès des Girondins, Talma avait été dénoncé +et il n’échappa que par prodige à l’échafaud.</p> +</div> +<p>En 1793, Trial avait été nommé membre de la +municipalité de Paris et officier de l’état civil. Il fut +un des familiers de Robespierre et un de ses agents +les plus actifs. Après le 9 thermidor, quand il reparut +sur le théâtre, le parterre l’accueillit par des +huées formidables et l’obligea à demander pardon à +genoux de sa conduite pendant la Terreur. Le lendemain +Trial était honteusement chassé par ses collègues +de la municipalité. De désespoir, il s’empoisonna.</p> + +<p>Lays, le fameux chanteur qui avait causé tant de +soucis à Papillon de La Ferté, était devenu un terroriste +ardent. Quand il reparut sur la scène, il jouait +le rôle d’Oreste dans <i>Iphigénie</i>. « J’étois à l’amphithéâtre, +raconte Dufort de Cheverny, toute la salle +étoit pleine. Dès qu’il parut, ce furent des sifflements, +des hurlements continuels ; il resta les bras croisés, +il voulut parler, il voulut chanter ; les cris redoublèrent +et les femmes dans toutes les loges tirèrent +leur mouchoir pour lui faire signe de se retirer. Au +bout d’une heure, il sortit au bruit des applaudissements. +Alors un officier municipal s’avança sur le +théâtre et prononça : « Au nom de la loi ». Toute +la salle se tut. Il fit une phrase aussi plate qu’insignifiante ; +les cris, les hurlements recommencèrent +de plus belle, et ce fut le même train. Enfin, à huit +heures, le spectacle commença, et ce fut un autre +acteur qui joua le rôle<a id="FNanchor_556" href="#Footnote_556" class="fnanchor">[556]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_556" href="#FNanchor_556"><span class="label">[556]</span></a> <i>Mémoires</i> de Dufort de Cheverny.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c26">XXVI<br> +<span class="xsmall ssf">LES COMÉDIENS SOUS LE PREMIER EMPIRE</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Le Directoire. — Le Consulat. — L’Empire. — Les +obsèques de Mlle Chameroi. — Bonaparte exclut les comédiens +de l’Institut. — Il rétablit contre eux les arrêts et la prison. — Talma +et la Légion d’honneur. — Crescentini.</p> + + +<p>Jamais on ne fut plus avide de plaisirs qu’après +la Terreur ; tous ceux qui avaient survécu à cette +triste époque ne songeaient qu’à jouir de la vie et +à oublier les affreux souvenirs du passé. A Paris +seulement on comptait vingt-trois théâtres et six +cent quarante bals publics.</p> + +<p>Les principales scènes sont le théâtre Feydeau, +le théâtre de la République, et le théâtre Louvois, +fondé par Mlle Raucourt avec quelques-uns de ses +camarades. Mais Louvois est fermé pour avoir toléré +des allusions blessantes au ministre de la justice<a id="FNanchor_557" href="#Footnote_557" class="fnanchor">[557]</a> ; +Raucourt s’établit alors avec sa troupe dans l’ancien +théâtre du faubourg Saint-Germain ; à peine y est-elle +installée que la salle est brûlée (1799). En +même temps le théâtre de la République, complètement +délaissé, est obligé de fermer ses portes. +Sageret, directeur de Feydeau, veut reconstituer la +Comédie française, il se ruine et le théâtre cesse ses +représentations.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_557" href="#FNanchor_557"><span class="label">[557]</span></a> Le 17 thermidor an V, on représentait <i>les Trois frères +rivaux</i> ; Larochelle jouait le rôle du valet de chambre Merlin ; +son maître lui dit : « Monsieur Merlin, vous êtes un coquin, monsieur +Merlin, vous serez pendu. » Le public appliqua cette phrase +à Merlin, ministre de la justice, et applaudit à tout rompre.</p> +</div> +<p>François de Neufchâteau, ministre de l’intérieur, +reprend alors le projet de Sageret et reconstitue le +Théâtre français en réunissant les troupes éparses +des théâtres de Feydeau, de Louvois et de la République. +La réunion définitive eut lieu le 30 mai 1799 +(11 prairial an VII). Molé devint le doyen de la nouvelle +troupe<a id="FNanchor_558" href="#Footnote_558" class="fnanchor">[558]</a>. En 1802 le premier consul dota la Comédie +d’une rente annuelle de cent mille francs.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_558" href="#FNanchor_558"><span class="label">[558]</span></a> Malgré son âge il se montrait plein d’ardeur. Mlle Contat +disait de lui : « Il a soixante-cinq ans et il n’existe pas un jeune +homme qui se jette si bien aux genoux d’une femme. » Il mourut +le 11 décembre 1802. Lorsqu’il eut succombé, Grimod de la +Reynière proposa sérieusement « qu’il fût donné sur le théâtre +de la Nation une représentation solennelle d’un de nos chefs-d’œuvre, +et que ce jour tous les spectateurs, sans distinction +d’âge, de rang, ni de sexe, parussent dans la salle avec un crêpe +au bras. » Cette proposition, qui rappelait les beaux jours des +comédiens sous Louis XV, ne trouva point d’écho ; elle parut +ridicule et n’aboutit pas.</p> +</div> +<p>De 1798 à 1806 Paris est inondé de théâtres bourgeois.</p> + +<p>« Alors, dit Brazier, on en comptait plus de deux +cents dans la capitale. Il y en avait dans tous les +quartiers, dans toutes les rues, dans toutes les +maisons ; il y avait le théâtre de l’Estrapade, celui +de la Montagne-Sainte-Geneviève, ceux de la Boule-Rouge, +de la rue Montmartre, de la rue Saint-Sauveur ; +du cul-de-sac des Peintres, de la rue Saint-Denis, +du faubourg Saint-Martin, de la rue des Amandiers, +de la rue Grenier-Saint-Lazare, etc. On jouait la +comédie dans les boutiques des marchands de vin, +dans les cafés, dans les caves, dans les greniers, les +écuries, sous des hangars. C’était épidémique, une +grippe, un choléra dramatique… De la petite bourgeoisie +ce goût était descendu jusque chez les +ouvriers. Ils perdaient souvent un ou deux jours de +la semaine, sans compter l’argent qu’ils dépensaient, +pour avoir le plaisir d’amuser à leurs dépens. J’ai +vu des Agamemnons aux mains calleuses, des Célimènes +en bas troués ; j’ai vu jouer le <i>Séducteur</i> +par un homme qui avait deux pieds bots, et le +<i>Babillard</i> par un bègue. Cette fièvre, qui dura plusieurs +années, était devenue inquiétante, et jeta au +théâtre un grand nombre de comédiens détestables. »</p> + +<p>En 1807 tous ces théâtres bourgeois, où se dépensaient +inutilement le temps et l’argent des ouvriers, +furent fermés.</p> + +<p>La cour avait suivi l’exemple général. La reine Hortense, +le prince Eugène, Murat, la duchesse d’Abrantès, +l’impératrice Joséphine elle-même, jouaient la +comédie. Il existait des théâtres particuliers chez +toutes les notabilités de l’époque.</p> + +<p>Quelle fut pendant l’Empire, au point de vue +civil et au point de vue religieux, la situation des +comédiens ?</p> + +<p>Dès que le culte fut rétabli et que le Concordat +eut réglé les rapports de l’Église et de l’État, le +clergé chercha à renouveler contre les gens de théâtre +les lois qu’on leur avait appliquées jusqu’en 1789.</p> + +<p>En 1802, le curé de Châtillon-sur-Seine refusa +d’accepter une comédienne pour marraine. Il fut +vivement blâmé par l’autorité civile, qui lui fit observer +« qu’il ne fallait pas imprudemment faire revivre +les anciennes lois qui écartaient les personnes attachées +au théâtre de toute participation aux actes extérieurs +de religion et que sous l’ancien régime même +l’application de ces lois avait donné lieu à des réclamations +célèbres<a id="FNanchor_559" href="#Footnote_559" class="fnanchor">[559]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_559" href="#FNanchor_559"><span class="label">[559]</span></a> Jauffret, <i>Mémoires</i>, t. I, pag. 261.</p> +</div> +<p>La même année un nouvel incident se présenta +et motiva encore l’intervention du pouvoir civil.</p> + +<p>Mlle Chameroi, danseuse de l’Opéra, mourut. Son +corps, accompagné de tous ses camarades et d’une +foule immense, fut porté à l’église Saint-Roch ; mais +le curé fit fermer les portes et refusa de le recevoir. +La foule exaspérée voulait pénétrer de force ; +Dazincourt parvint à la calmer et le convoi se rendit +à la succursale des Filles Saint-Thomas, où le +service fut célébré sans difficulté<a id="FNanchor_560" href="#Footnote_560" class="fnanchor">[560]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_560" href="#FNanchor_560"><span class="label">[560]</span></a> A propos de la mort de Mlle Chameroi parurent plusieurs +brochures en vers :</p> + +<p><i>Réponse de saint Roch et de saint Thomas à saint Andrieux</i>. +Chez Girard, quai de la Vallée, n<sup>o</sup> 70, 1802.</p> + +<p><i>Saint Roch à Andrieux</i>, chez Dabin, palais du Tribunat, 1802.</p> + +<p><i>Saint Roch et saint Thomas</i>, chez Dabin, 1802.</p> + +<p>Cette dernière satire est assez plaisante. On y voit Chameroi +se présenter au paradis et invoquer l’intercession de saint Roch, +pour l’église duquel elle a souvent donné de l’argent ; mais le +saint refuse de lui servir d’introducteur :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">La danse ! ô ciel ! rien n’est plus immodeste.</div> +<div class="verse">Puisqu’à ces jeux vous perdiez vos loisirs,</div> +<div class="verse">Soyez damnée et sans miséricorde.</div> +<div class="verse">Allez-vous-en ; que mon chien ne vous morde.</div> +</div> + +</div> +<p>La danseuse a recours à saint Thomas, qui se montre plus +conciliant. Chameroi dit que ses amis les comédiens donneront +soixante louis pour elle. Aussitôt on lui ouvre les portes du +paradis et on arrange incontinent un concert où figurent sainte +Cécile et le roi David. Chameroi se met à danser :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les chérubins, les trônes, les archanges,</div> +<div class="verse">Étoient ravis, la combloient de louanges.</div> +<div class="verse">Le roi David, danseur très vigoureux</div> +<div class="verse">Quitta sa harpe ; on eut un pas de deux</div> +<div class="verse">Vraiment divin ; ce fut une soirée</div> +<div class="verse">Douce, rapide, au plaisir consacrée,</div> +<div class="verse">On s’amusa comme des bienheureux.</div> +</div> + +</div></div> +<p>Quand le premier consul apprit cet événement, il +se contenta de dire : « Pourquoi a-t-on présenté le +corps à l’église ? Le cimetière est ouvert à tout le +monde, il fallait l’y porter tout droit. » Un instant +il fut question d’arrêter le curé, mais on se contenta +de lui faire infliger trois mois de séminaire par l’archevêque +de Paris.</p> + +<p>Le 30 brumaire parut dans le <i>Moniteur</i> un article +dont la paternité fut attribuée à Bonaparte :</p> + +<p>« Le curé de Saint-Roch, y disait-on, a, dans un +moment de déraison, refusé de prier pour Mlle Chameroi +et de l’admettre dans l’église. Un de ses collègues, +homme raisonnable, instruit de la véritable +morale de l’Évangile, a reçu le convoi dans l’église +des Filles-Saint-Thomas, où le service s’est fait avec +toutes les solennités ordinaires.</p> + +<p>« L’archevêque de Paris a ordonné trois mois de +retraite au curé de Saint-Roch, afin qu’il puisse se +souvenir que Jésus-Christ commande de prier même +pour ses ennemis, et que, rappelé à ses devoirs par +la méditation, il apprenne que toutes ces pratiques +superstitieuses conservées par quelques rituels et qui, +nées dans des temps d’ignorance ou créées par des +cerveaux échauffés, dégradaient la religion par leur +niaiserie, ont été proscrites par le Concordat et par +la loi du 18 germinal. »</p> + +<p>Portalis fut chargé de s’entendre avec l’archevêque +de Paris et de décider avec lui d’après quels principes +agiraient les curés du diocèse :</p> + +<p>« L’Église de France, écrit le jurisconsulte, était +la seule qui considérât comme excommuniées les +personnes vouées au théâtre. Cette manière de voir +est inconciliable avec les idées qui se sont établies +sur l’état civil des acteurs depuis les règlements de +l’Assemblée constituante. D’ailleurs, dans les principes +d’une saine théologie, les curés doivent présumer +que le défunt dont on présente le corps à +l’église est mort dans des dispositions qui le rendent +digne de l’application des secours spirituels. De plus, +après la mort, les hommes n’ont plus rien à juger ; ils +ne peuvent savoir ce qui s’est passé dans les derniers +moments dans l’âme du défunt ; ils ne doivent pas +affliger les vivants par des mesures indiscrètes, ni se +permettre de s’expliquer sur des choses dont le jugement +n’appartient qu’à Dieu<a id="FNanchor_561" href="#Footnote_561" class="fnanchor">[561]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_561" href="#FNanchor_561"><span class="label">[561]</span></a> Lettre au premier consul, 25 vendémiaire an XI, 17 octobre +1802.</p> +</div> +<p>Bonaparte, qui protégeait si bien les comédiens +contre le zèle intempestif de certains membres du +clergé, n’avait pas hésité cependant à leur enlever une +partie des prérogatives que la Révolution leur avait +accordées. Ainsi, quand il réorganisa l’Institut<a id="FNanchor_562" href="#Footnote_562" class="fnanchor">[562]</a>, son +premier soin fut de les exclure de la troisième +classe, où la Convention les avait admis<a id="FNanchor_563" href="#Footnote_563" class="fnanchor">[563]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_562" href="#FNanchor_562"><span class="label">[562]</span></a> En 1803, Bonaparte décida que l’élection des membres +de l’Institut serait soumise à l’approbation du pouvoir exécutif +et il divisa l’institut en quatre classes.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_563" href="#FNanchor_563"><span class="label">[563]</span></a> En 1800, il écrivait à Lucien Bonaparte, ministre de l’intérieur.</p> + +<p class="date">Paris, 23 fructidor an VIII (10 sept. 1800).</p> + +<p>« Je vous prie, citoyen ministre, de me remettre la liste +de nos dix meilleurs peintres, de nos dix meilleurs sculpteurs, +de nos dix meilleurs compositeurs de musique, de nos dix +meilleurs artistes musiciens, <i>autres que ceux qui jouent sur +nos théâtres</i>, de nos dix meilleurs architectes, ainsi que les noms +des artistes dans d’autres genres dont les talents méritent de +fixer l’attention publique. (Plon, 1861, t. VI, p. 457.)</p> +</div> +<p>Napoléon rétablit même en partie contre les gens +de théâtre les peines disciplinaires qui avaient disparu +avec l’ancien régime ; le décret du 1<sup>er</sup> novembre +1807 sur la surintendance des grands théâtres +permet de condamner à l’amende ou aux arrêts tout +sujet qui aura fait manquer le service sans cause +valable ou pour insubordination envers ses supérieurs. +Les sujets mis aux arrêts ne pouvaient être +conduits dans la maison de l’Abbaye que sur l’autorisation +du surintendant. Si les arrêts étaient de +plus de huit jours, on devait en rendre compte à +l’empereur. C’était le rétablissement du For l’Évêque. +Quant au surintendant, il se trouvait investi de toute +l’autorité qu’avaient possédée autrefois les Gentilshommes +de la chambre.</p> + +<p>Napoléon cependant protégeait les grands artistes. +Il eut même un instant l’idée d’accorder à Talma +la Légion d’honneur ; il n’y renonça qu’en présence +du scandale qui en serait résulté. Voici ce qu’il dit +dans le <i>Mémorial de Sainte-Hélène</i> :</p> + +<p>« Dans mon système de mêler tous les genres de +mérite et de rendre une seule et même récompense +universelle, j’eus la pensée de donner la croix de +la Légion d’honneur à Talma. Toutefois, je m’arrêtai +devant le caprice de nos mœurs, le ridicule +de nos préjugés, et je voulus, au préalable, faire +un essai perdu et sans conséquence : je donnai la +Couronne de fer à Crescentini<a id="FNanchor_564" href="#Footnote_564" class="fnanchor">[564]</a>, la décoration était +étrangère, l’individu était lui-même étranger, l’acte +devait être moins aperçu et ne pouvait compromettre +l’autorité, tout au plus lui attirer quelques mauvaises +plaisanteries.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_564" href="#FNanchor_564"><span class="label">[564]</span></a> Crescentini (1766-1846), célèbre chanteur italien.</p> +</div> +<p>« Eh bien, voyez pourtant quel est l’empire de +l’opinion et sa nature ! Je distribuais des sceptres à +mon gré, l’on s’empressait de venir se courber +devant eux, et je n’aurais pas eu le pouvoir de +donner avec succès un simple ruban ; car je crois +que mon essai tourna fort mal. »</p> + +<p>Peu de temps auparavant, en effet, dans une +représentation aux Tuileries, le fameux chanteur +italien Crescentini avait provoqué un tel enthousiasme, +que l’empereur voulut donner au chanteur +une marque éclatante de sa satisfaction et il chargea +un chambellan de lui porter immédiatement la Couronne +de fer. Quand le chambellan se fut acquitté +de son message, l’empereur lui demanda : « Eh +bien, qu’a-t-il dit ? » « Rien, sire, Crescentini n’a +pu parler, il est resté confondu. »</p> + +<p>La distinction accordée à l’illustre soprano fut à +peu près universellement blâmée et elle souleva des +plaisanteries et des quolibets à l’infini. « C’est une +abomination, une profanation, disait-on dans une +soirée au faubourg Saint-Germain ; quels peuvent être +les titres d’un Crescentini ? » Mme Grassini<a id="FNanchor_565" href="#Footnote_565" class="fnanchor">[565]</a>, qui était +présente, voulut prendre la défense de son compatriote +et celle s’écria avec véhémence : « Et sa +blessoure donc, monsieur, et sa blessoure, pourquoi +la comptez-vous ? » On peut juger de l’explosion +d’hilarité que provoqua ce titre auquel l’empereur +n’avait certainement pas songé.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_565" href="#FNanchor_565"><span class="label">[565]</span></a> Célèbre chanteuse italienne.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c27">XXVII<br> +<span class="xsmall ssf">LOUIS XVIII ET CHARLES X</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Obsèques de Mlle Raucourt. — Philippe de la Villenie. — Enterrement +de Talma. — Décret de 1816 sur le Théâtre français. — L’acteur +Victor en prison. — Mlle More. — Rapport de +M. Daunart à la Chambre des députés.</p> + + +<p>Dès les premiers jours de la Restauration, le +clergé, confiant dans l’appui du gouvernement, +revient à l’égard des comédiens à ses anciens errements.</p> + +<p>Mlle Raucourt meurt le 15 janvier 1815 « en +remerciant Dieu d’avoir pu saluer le retour de ses +rois légitimes. » Ses obsèques ont lieu le 17 et +deviennent l’occasion d’un grand scandale.</p> + +<p>Elle demeurait rue du Helder, c’est-à-dire sur +la paroisse Saint-Roch. C’est donc à cette église que +le service devait avoir lieu, mais le curé refusa de +le célébrer : « Les comédiennes sont excommuniées, +dit-il, et le moment est venu de remettre en +vigueur les canons de l’Église. » C’est en vain qu’on +lui objecta la charité de la défunte envers les pauvres, +en vain lui fit-on observer que lui-même recevait +chaque année un don généreux de Mlle Raucourt +pour les besoins de son église, il resta sourd à toutes +les représentations et se retrancha derrière les ordres +formels de l’archevêché.</p> + +<p>Les Comédiens s’adressèrent au roi pour obtenir +justice, mais la réponse n’était pas encore parvenue +le matin même de l’enterrement.</p> + +<p>Le 17, une foule énorme, plus de quinze mille +personnes, est réunie rue du Helder et dans les environs ; +on y voit plusieurs acteurs de la Comédie en +uniforme de gardes nationaux. Au moment où le +convoi va se mettre en marche, la police donne l’ordre +de se rendre directement au cimetière, mais la +foule s’y oppose et force le corbillard à se diriger +vers Saint-Roch. A l’entrée de la rue de la Michodière, +un officier de police se jette à la tête des chevaux +pour leur faire prendre le boulevard ; il est bousculé, +repoussé, et le cortège, de plus en plus houleux, +poursuit sa route vers Saint-Roch. On arrive +à l’église, la grande porte est fermée. On se précipite +par les issues latérales, on appelle le curé à +grands cris, on veut forcer la grande porte, la briser, +on ne peut y parvenir. Les uns veulent porter +le corps aux Tuileries, les autres à l’archevêché, les +motions les plus dangereuses sont proposées. On +entend même des voix crier : « Le curé à la lanterne ! »</p> + +<p>Les comédiens qui faisaient partie du cortège, inquiets +de tout ce tumulte et craignant qu’il ne leur +fût imputé, profitèrent de ce qu’une partie de la foule, +et la plus exaltée, était occupée à saper la porte de +l’église, pour faire reprendre la marche du cortège +vers le Père-Lachaise.</p> + +<p>Tout à coup une voix s’écrie : « On emmène le +corbillard. » La foule exaspérée se précipite à sa +poursuite, on l’atteint à la hauteur de la rue Traversière, +les chevaux sont dételés et le corps est ramené +triomphalement devant Saint-Roch<a id="FNanchor_566" href="#Footnote_566" class="fnanchor">[566]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_566" href="#FNanchor_566"><span class="label">[566]</span></a> Au plus fort de l’émeute un des anciens amis de la tragédienne +disait en riant : « Si cette pauvre Raucourt voit de là-haut +tout ce bruit et tout ce scandale, elle doit être joliment +contente. »</p> +</div> +<p>Cependant une députation était partie pour les +Tuileries. Louis XVIII consentit à l’admettre en sa +présence. Huet, acteur de l’Opéra-Comique, harangua +le roi qui promit d’intervenir, sans perdre de temps<a id="FNanchor_567" href="#Footnote_567" class="fnanchor">[567]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_567" href="#FNanchor_567"><span class="label">[567]</span></a> Quelques jours après, Huet, jugé trop éloquent, fut prié +d’aller passer quelque temps à l’étranger. Pendant sa tournée +il se rendit à Gand, où il retrouva Louis XVIII ; ce rapprochement +lui inspira des sentiments très vifs pour la cause royale, et quand +le roi rentra à Paris, Huet suivit le cortège, tenant à la main +un drapeau fleurdelisé et chantant à tue-tête : « Et l’on revient +toujours à ses premières amours. » (Charles Maurice.)</p> +</div> +<p>Dans l’intervalle, on avait fait venir la troupe et +un piquet de gendarmerie était rangé devant l’église. +On pouvait s’attendre aux plus graves incidents, le +sang allait couler, lorsque arriva l’ordre du roi, enjoignant +au curé de recevoir le corps ; pour plus de sûreté, +Louis XVIII avait chargé son aumônier d’aller +à Saint-Roch dire les prières que le curé refusait au +corps de la tragédienne.</p> + +<p>La grande porte s’ouvre enfin, le cercueil est +porté par la foule jusqu’au pied de l’autel, le peuple +lui-même se charge d’allumer tous les cierges. « Le +curé, le curé ! » s’écrie-t-on. L’aumônier de la cour +arrive avec deux chantres et accomplit le service +ordinaire ; la cérémonie terminée, il accompagne +le corps jusqu’au seuil de l’église. Un peuple +immense suivit le cortège jusqu’au Père-Lachaise<a id="FNanchor_568" href="#Footnote_568" class="fnanchor">[568]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_568" href="#FNanchor_568"><span class="label">[568]</span></a> Il fut défendu aux journaux de parler de ces obsèques scandaleuses ; +nous extrayons ces détails du récit de <i>Pierre Victor</i>, +témoin oculaire. (<i>Documents pour servir à l’histoire du Théâtre +français sous la Restauration</i>. Paris, Guillaumin, 1834.)</p> +</div> +<p>Le gouvernement avait cédé pour éviter une émeute, +mais il se promit bien de prendre pour l’avenir des +mesures plus sérieuses et de soutenir le clergé dans +l’exécution de ses lois contre les comédiens<a id="FNanchor_569" href="#Footnote_569" class="fnanchor">[569]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_569" href="#FNanchor_569"><span class="label">[569]</span></a> En 1817, les Comédiens français apprirent que les restes de +Molière et de la Fontaine qui reposaient au Musée des Monuments +français, devaient être transférés au cimetière de Mont-Louis. +Ils écrivirent aussitôt au Ministre de l’intérieur : « C’est avec +une vive satisfaction, monsieur le comte, que la Comédie française +a vu l’annonce d’une dernière translation dans laquelle sans +doute les respectables restes de Molière et de la Fontaine recevront +au dix-neuvième siècle les honneurs dont ils furent privés +au dix-septième. Elle désire y contribuer en tout ce qui dépendra +d’elle. Le père de la Comédie, son véritable fondateur, ne +peut avoir d’admirateurs plus zélés que les dépositaires de ses +chefs-d’œuvre… Ce sont des enfants qui demandent à se réunir +pour honorer la cendre de leur père… ils espèrent, monsieur le +comte, que cette permission leur sera accordée… » (<i>Collection +Bartet.</i>) Mais le Ministre, qui ne se souciait nullement d’une +manifestation blessante pour le clergé, avait eu la précaution de +faire la cérémonie secrètement et elle était déjà accomplie +depuis plusieurs jours quand la demande des Comédiens lui +parvint ; c’est ce qui leur fut répondu.</p> +</div> +<p>En 1824, Philippe de la Villenie, du théâtre de +la Porte-Saint-Martin, mourut d’une attaque d’apoplexie +foudroyante. Ses parents et ses amis voulurent +lui faire des obsèques religieuses, mais le curé +de Saint-Laurent, sa paroisse, refusa de le recevoir. +Pour prévenir les scènes qui s’étaient passées lors +de l’enterrement de Raucourt, un détachement de +gendarmerie accompagna le convoi jusqu’au cimetière, +le sabre en main.</p> + +<p>En 1825, Lafargue, acteur plein d’espérance, +mourut de la poitrine à Auteuil. Le curé refusa impitoyablement +l’entrée de l’église au corps du comédien<a id="FNanchor_570" href="#Footnote_570" class="fnanchor">[570]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_570" href="#FNanchor_570"><span class="label">[570]</span></a> Comme au dix-huitième siècle, le clergé n’éprouvait aucune +répugnance à accepter les offrandes des comédiens. Ainsi, en +1822, M. Fernbach, curé de Notre-Dame-des-Victoires, écrivit au +directeur de l’Opéra pour solliciter l’intervention des artistes +en faveur du monument de Lulli, que le vandalisme avait dégradé : +« Il ne s’agit pas, disait-il, d’une souscription, car la dépense +est faite et le monument prêt à reprendre sa place, mais +une petite contribution volontaire proposée à l’administration +de l’Opéra, ainsi qu’aux artistes successeurs de Lulli, et recueillie +par vos soins obligeants, serait d’un grand secours pour aider nos +faibles moyens et couvrir une partie de nos frais. » (Arch. nat., +O<sup>1</sup>16 476.)</p> +</div> +<p>Tous les membres du clergé ne se montraient pas +cependant aussi sévères. Quelques prélats faisaient +preuve de charité et de tolérance. Ainsi en 1820, un +jeune acteur du théâtre de la Gaîté se suicida ; il y +avait là un double motif d’exclusion ; cependant +l’évêque de Versailles reçut le corps à l’église et lui +accorda les dernières prières.</p> + +<p>Talma évita le scandale qu’aurait sans aucun +doute provoqué son enterrement en demandant à +être conduit directement au champ du repos. A plusieurs +reprises, pendant sa vie, il s’était préoccupé de +la question de ses obsèques. En envoyant à Charles +Young la souscription pour le monument élevé à +M. Kemble à <span lang="en" xml:lang="en">Westminster-Abbey</span>, il lui disait : +« Pour moi, je serai bien heureux si les prêtres me +laissent enterrer dans un coin de mon jardin<a id="FNanchor_571" href="#Footnote_571" class="fnanchor">[571]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_571" href="#FNanchor_571"><span class="label">[571]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en"><i>Record of a Girlhood</i>, by Frances Anne Kemble.</span></p> +</div> +<p>Quant à consentir à la renonciation que l’Église +exigeait des comédiens, il n’y voulait pas songer : +« Point de prêtres, disait-il, je demande seulement +à ne pas être enterré trop tôt. Que voudrait-on de +moi ? Me faire abjurer l’art auquel je dois mon illustration, +un art que j’idolâtre, renier les quarante +belles années de ma vie, séparer ma cause de celle +de mes camarades et les reconnaître infâmes ? Jamais. »</p> + +<p>Talma n’avait pas de sentiments chrétiens, mais +il le regrettait plus qu’il ne s’en louait et il ne parlait +jamais qu’avec déférence de tout ce qui touchait +à la religion : « Je suis fâché de ne pas croire, disait-il, +mais en vérité ce n’est pas trop ma faute, +j’ai eu pour père l’athée le plus décidé de tout le +dix-huitième siècle. Il me fouettait quand je m’agenouillais +pour réciter la prière que ma bonne +m’avait enseignée ; il me retira du collège parce +qu’on m’y faisait prier Dieu ; il avait fait copier +en grosses lettres les maximes les plus impies du +<i>Système social</i> du baron d’Holbach, et en avait fait +tapisser la chambre que j’habitais ; c’est de là que +je suis passé au théâtre, où la Révolution avec tous +ses principes m’a trouvé et m’a laissé. Or, je vous +demande si après cela il est possible que je sois +jamais un bon chrétien<a id="FNanchor_572" href="#Footnote_572" class="fnanchor">[572]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_572" href="#FNanchor_572"><span class="label">[572]</span></a> <i>Théâtre et poésies</i> d’Alexandre Guiraud, 1 vol. in-8<sup>o</sup>, Amyot.</p> +</div> +<p>Il faisait élever ses enfants dans la religion catholique, +et il les avait confiés à un certain M. Morin, +maître de pension. Le jour de la distribution des +prix, l’archevêque de Paris vint présider la cérémonie. +M. Morin, cédant au préjugé, ne crut pas devoir +laisser couronner les enfants d’un comédien par +le prélat, et les fils de Talma reçurent en secret +les prix qu’ils avaient mérités. Talma fut profondément +blessé de cette injurieuse exception et il +décida que ses fils embrasseraient la religion réformée. +L’archevêque, prévenu de l’incident, avait eu +cependant le bon goût d’envoyer un de ses ecclésiastiques +auprès du comédien, pour l’assurer qu’il +n’était pour rien dans l’affront qui venait de lui être +fait.</p> + +<p>Pendant la maladie qui devait le conduire au tombeau, +Talma reçut à trois reprises différentes la visite +de M. de Quélen, archevêque de Paris, mais le prélat +ne fut pas reçu. M. Amédée Talma, neveu du +comédien, crut interpréter les volontés du mourant +en ne laissant pas l’archevêque pénétrer jusqu’à lui. +Lui-même a raconté, dans son <i>Journal des derniers +jours de Talma</i>, la conversation qu’il eut à ce sujet +avec son oncle.</p> + +<p>« Comme mon oncle était mieux ce jour-là, dit-il, +je crus l’instant favorable ; je pris la parole et dis +avec intention au malade : « M. Dupuytren disait à +ces messieurs que M. l’archevêque lui demandait tous +les jours de tes nouvelles. » « Qui ? M. l’archevêque +de Paris ? Ah ! que je suis touché de son +souvenir. Je l’ai connu autrefois chez la princesse +de Wagram ; c’est un bien digne homme. » A quoi, +je répondis : « Mais il est venu plusieurs fois pour te +voir, je lui ai parlé deux fois et lui ai même promis +que tu le recevrais aussitôt que tu serais mieux. » +« Ah ! non, j’irai le voir, ma première visite sera pour +lui. Combien je suis touché des visites de ce bon +archevêque ! »</p> + +<p>M. Amédée Talma avait conclu de cette conversation +que son oncle se refusait à voir M. de Quélen.</p> + +<p>Le comédien succomba le 19 octobre 1826 ; le +lendemain de sa mort parut dans tous les journaux +la lettre suivante :</p> + +<blockquote> +<p class="ind">« Monsieur le Rédacteur,</p> + +<p>« Talma est mort aujourd’hui, à onze heures et +trente cinq minutes du matin. Il a déclaré à plusieurs +reprises, en présence de plusieurs personnes, vouloir +être conduit directement et sans cérémonie de sa +maison au champ de repos. Je vous prie, Monsieur, +de vouloir bien donner à cette déclaration conforme +à la dernière volonté de mon oncle toute la publicité +possible.</p> + +<p class="sign">« Amédée <span class="sc">Talma</span>. »</p> +</blockquote> + +<p>Les obsèques de l’illustre tragédien eurent lieu en +grande pompe et une foule immense accompagna +le cortège.</p> + +<p>Le clergé n’était pas seul à vouloir remettre en +vigueur vis-à-vis des comédiens les usages du dix-huitième +siècle.</p> + +<p>Un décret de Louis XVIII du 14 décembre 1816, +et de l’an 22<sup>e</sup> de son règne, replace le Théâtre français +sous l’autorité des Gentilshommes de la chambre et +il leur accorde, contrairement aux stipulations de la +Charte<a id="FNanchor_573" href="#Footnote_573" class="fnanchor">[573]</a>, le droit d’infliger aux Comédiens la peine +des arrêts. Le décret est contresigné par le duc de Duras, +premier Gentilhomme de la chambre, et revu pour +copie conforme par l’Intendant général de l’argenterie +et menus plaisirs, Papillon de la Ferté.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_573" href="#FNanchor_573"><span class="label">[573]</span></a> « Nul ne peut être poursuivi et arrêté que dans les cas prévus +par la loi et dans la forme qu’elle prescrit. »</p> +</div> +<p>La Révolution, l’Empire, rien n’a existé, on se trouve +reporté de 27 ans en arrière, on voit reparaître les +mêmes noms et revivre les mêmes lois que sous le +règne de Louis XVI.</p> + +<p>Ce décret de 1816 enlevait aux comédiens les droits +civils et politiques que la Révolution leur avait +accordés, et en fait ils se trouvaient de nouveau placés +hors du droit commun.</p> + +<p>Ainsi on décida qu’un garde national comédien, +ne pourrait avancer au delà du grade de sous-officier. +Ce principe fut strictement observé jusqu’en 1830.</p> + +<p>Quelques exemples montreront les singulières +anomalies qu’amena une législation si peu conforme +aux mœurs de l’époque.</p> + +<p>En 1817, un acteur nommé Victor fut admis à +l’essai à la Comédie française pour un an. A la fin +de l’année, son engagement fut renouvelé pour la +même période, et il obtint en outre un congé de +quinze jours pour donner des représentations en +province. Cette faveur lui fut accordée sous le sceau +du secret par Papillon de la Ferté ; naturellement, +elle fut bientôt divulguée et toute la Comédie réclama +le même avantage. Le comité, ne sachant auquel +entendre, non seulement révoqua la permission, +mais encore nia la parole qu’il avait donnée.</p> + +<p>Victor était à Amiens sur le point de jouer. Le +préfet de la Somme, sur l’ordre du duc de Duras, +interdit la représentation. Victor exaspéré donna sa +démission de la Comédie française, et comme on lui +objectait qu’elle n’était pas donnée en temps utile, +il la fit signifier par huissier, déclarant qu’à partir +du 31 mars il cesserait tout service. L’apparition +de l’huissier causa la plus vive sensation ; c’était la +première fois qu’un comédien osait ainsi résister +aux volontés des premiers Gentilshommes.</p> + +<p>Les Comédiens du roi, les sociétaires comme les +pensionnaires, ne pouvaient paraître sur aucun +théâtre de province, ni obtenir de la police l’autorisation +de quitter la capitale sans un certificat des +Menus Plaisirs, les déclarant dispensés de leur +service sur les théâtres royaux.</p> + +<p>Victor, ne pouvant obtenir ce certificat, restait à +Paris sans emploi. Il prit alors le parti de faire +assigner MM. les membres du comité en la personne +de M. de la Ferté, leur président, à comparaître +devant le tribunal de première instance pour obtenir +sa libération. La Comédie répondit en faisant +afficher <i>Philoctète</i> avec Victor dans un des principaux +rôles. Au moment de la représentation, on fit +relâche, l’acteur ne s’étant pas rendu au théâtre. Le +lendemain, sur un rapport adressé au duc de Duras +par les membres du comité du Théâtre français, le +premier Gentilhomme ordonnait l’arrestation de +Victor.</p> + +<p>Deux agents se présentèrent chez le comédien et +l’emmenèrent à la préfecture de police où il resta +trois jours incarcéré. On pouvait se croire revenu +aux plus beaux jours du For l’Évêque.</p> + +<p>Mais ce qu’il y avait de plus curieux dans l’incident, +c’est que c’était à la demande même des Comédiens +que leur camarade était emprisonné.</p> + +<p>Victor porta plainte aux tribunaux contre cet +attentat à la liberté individuelle, contre cette violation +de la Constitution : « Ce sera une chose assez +notoire, disait un journal du temps, de voir des comédiens +soutenir en justice qu’au mépris de la +Charte, qui leur accorde les mêmes droits qu’aux +autres citoyens, on puisse avoir la faculté de mettre +de côté pour eux les formes protectrices de la loi, +en invoquant d’anciennes coutumes, d’anciennes +ordonnances qui ont été détruites à jamais. Si les +Comédiens entendaient bien leurs véritables intérêts +dans ce procès, ils réuniraient leurs efforts, non +pour le gagner mais pour le perdre. Tandis que d’un +côté Victor plaidera contre MM. les sociétaires du +Théâtre français, de l’autre il plaidera évidemment +en leur faveur, et il n’aura pas de peine à établir +aujourd’hui, sans éprouver de contradiction, que, +pour représenter les chefs-d’œuvre qui font la +gloire de la scène française, on ne cesse pas d’être +citoyen. »</p> + +<p>La Comédie et l’Intendance des Menus Plaisirs +déclarèrent qu’elles n’étaient pas justiciables des +tribunaux, que leur unique autorité était celle du +premier Gentilhomme de la chambre.</p> + +<p>Le vicomte Decaze était alors ministre de l’Intérieur. +Pour couper court à un conflit qui s’envenimait +et soulevait des questions fort délicates, il accorda +à Victor un passeport qu’il signa lui-même<a id="FNanchor_574" href="#Footnote_574" class="fnanchor">[574]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_574" href="#FNanchor_574"><span class="label">[574]</span></a> Pierre Victor, <i>Documents pour servir à l’histoire du Théâtre +français sous la Restauration</i>, Paris, Guillaumin, 1834.</p> +</div> +<p>Il eût été préférable assurément de voir la question +en litige se vider judiciairement<a id="FNanchor_575" href="#Footnote_575" class="fnanchor">[575]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_575" href="#FNanchor_575"><span class="label">[575]</span></a> Le 18 novembre 1827, cinq acteurs du théâtre de Caen furent +emprisonnés sur un simple ordre du maire, parce qu’ils avaient +bissé un couplet défendu. Il est vrai que dans ce cas on pouvait +dire qu’ils s’étaient rendus coupables d’une simple contravention +de police.</p> +</div> +<p>Un cas non moins curieux est celui de Mlle More, +attachée au théâtre de Rouen, où elle remportait les +plus vifs succès. Le duc d’Aumont, convaincu que +l’autorité des Gentilshommes subsistait comme au +dix-huitième siècle, envoya à la jeune actrice un +ordre de début au théâtre royal de l’Opéra-Comique. +Mlle More se conforma aux instructions du +premier Gentilhomme et se rendit à Paris ; mais le +directeur de Rouen, M. Corréard, ne l’entendait pas +ainsi ; il contesta absolument la légitimité de l’intervention +des Gentilshommes et il attaqua sa pensionnaire +devant les juges de Paris. Mlle More eut +beau invoquer l’ordre de la Cour, le tribunal de la +Seine donna gain de cause au directeur ; c’est en +vain que M. de la Ferté fit appel et soutint la validité +de l’ordre de début ; le 18 mai 1820, la +Cour royale de Paris confirma le jugement de première +instance.</p> + +<p>Certains tribunaux de province persistaient encore +à considérer les comédiens comme hors du droit +commun. MM. Vulpian et Gauthier dans leur code +des théâtres en rapportent un exemple fort curieux.</p> + +<p>« M. Delestrade, recteur de l’église Saint-Jérôme +à Marseille, avait loué le premier étage d’une maison. +Le bail portait que les autres étages ne pourraient être +loués qu’à des personnes tranquilles, d’une conduite +irréprochable. Bientôt le propriétaire de la maison +trouve à louer son second étage à M. Saint-Alme, +basse-taille noble du Grand-Théâtre de Marseille. +Aussitôt M. Delestrade demande la résiliation du +bail ou le renvoi du comédien. On répond que Saint-Alme +est un homme honnête et de mœurs régulières, +qui vit paisiblement avec sa femme légitime +et ses enfants, il exerce au dehors la profession de +comédien ; chez lui, c’est un citoyen tranquille, dont +personne n’a jamais eu à se plaindre. Cependant, par +son jugement du 15 décembre 1826, le tribunal de +Marseille a décidé qu’il y avait incompatibilité dans +les deux professions, inconvenance dans le voisinage, +et il a adjugé les conclusions du sieur Delestrade. »</p> + +<p>En 1829, Victor, dont les démêlés avec la Comédie +n’étaient pas terminés, adressa à la Chambre +des députés une pétition pour demander une +nouvelle organisation des théâtres. M. Daunart, +dans le rapport qu’il fit sur cette pétition, dut reconnaître +que le sort des comédiens était encore réglé +par des mesures exceptionnelles qui pouvaient à +juste titre encourir le reproche de confusion et d’arbitraire : +« Pour s’en convaincre, dit-il, il suffit de +jeter les yeux sur les dispositions pénales relatives +au Théâtre français, et qui sont encore les amendes, +l’expulsion momentanée ou définitive, la perte de la +pension, les arrêts. Ces règlements, si contraires à +nos droits constitutionnels, indiquent assez la nécessité +d’une législation qui donne aux comédiens ce +qui appartient à tous les Français, la liberté légale et +le droit commun. Nous pensons bien que M. le chargé +des beaux-arts n’use pas de tous ses privilèges et en +particulier de ceux qui sont en désaccord avec la +première de nos lois, la Charte, qu’il chérit et respecte +comme nous. Il y a même telle de ces peines qu’il +serait heureusement impossible de faire exécuter. +Quel est le gendarme ou le geôlier qui consentirait +à détenir un citoyen sur la simple réquisition du +Directeur des beaux-arts<a id="FNanchor_576" href="#Footnote_576" class="fnanchor">[576]</a> ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_576" href="#FNanchor_576"><span class="label">[576]</span></a> L’exemple de Victor emprisonné pendant trois jours en 1817 +démontrait bien que le gendarme ou le geôlier se trouvait toujours.</p> +</div> +<p>« Toutefois, un pareil ordre de choses forme une +anomalie choquante dans notre législation et les comédiens +peuvent justement se plaindre d’être régis +par des dispositions qui n’ont pas même pour excuse +d’être basées sur une loi. Une nouvelle revision de +ces règlements paraît donc indispensable. »</p> + +<p>Ces révélations sur l’état des comédiens excitèrent +sur les bancs de la Chambre le plus vif étonnement ; +personne ne les soupçonnait ; les conclusions du rapporteur +furent adoptées à l’unanimité.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c28">XXVIII<br> +<span class="xsmall ssf">DE 1830 A NOS JOURS</span></h2> + +<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : L’<i>Encyclopédie théologique</i> de l’abbé Migne. — La +<i>Théologie morale</i> de Mgr Gousset. — Mgr Affre et les comédiens. — Le +concile de Soissons en 1849. — La société civile +et les comédiens. — La décoration.</p> + + +<p>La révolution de 1830 ne modifia pas sensiblement +la situation des comédiens au point de vue +religieux. Bien que l’Église, suivant le mouvement +des mœurs et des idées, les considérât d’un œil +évidemment moins défavorable<a id="FNanchor_577" href="#Footnote_577" class="fnanchor">[577]</a>, elle se trouvait liée +par les prescriptions des rituels et elle n’osait les +enfreindre. Depuis 1789 jusqu’à la République de +1848, il n’y eut pas en France de concile provincial ; +or les rituels ne pouvaient être réformés que par un +concile : c’est ce qui explique comment ils subsistèrent +sans modification jusqu’en 1848 et comment +les lois canoniques qui frappaient les comédiens +restèrent en vigueur jusqu’à cette époque<a id="FNanchor_578" href="#Footnote_578" class="fnanchor">[578]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_577" href="#FNanchor_577"><span class="label">[577]</span></a> Le duc de Rohan, archevêque de Besançon, écrivait à +M. Alexandre, acteur de province, qui venait de donner une représentation +au bénéfice des pauvres : « Qu’il soit béni celui qui +passe en faisant du bien, et qui, dans tous les pays, s’est conservé +chrétien ! Qu’il soit béni et que sa famille entière participe dès +ce monde aux bénédictions et aux récompenses promises aux +miséricordieux. » Deux jours après, le même acteur donna une +représentation au bénéfice des comédiens de Besançon. L’archevêque +fit prendre de ses deniers vingt-cinq billets de première. +(<i>Gazette des tribunaux</i>, 17 novembre 1831.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_578" href="#FNanchor_578"><span class="label">[578]</span></a> D’après le Concordat, on ne pouvait réunir un concile sans +l’autorisation de l’État, et cette autorisation fut refusée jusqu’en +1848.</p> +</div> +<p>L’<i>Encyclopédie théologique</i>, publiée par l’abbé +Migne en 1847, montre bien que la discipline de +l’Église ne s’était pas modifiée.</p> + +<p>Voici ce qu’on lit à l’article <span class="sc">Comédiens</span> : « L’excommunication +prononcée contre les comédiens, +acteurs, actrices tragiques ou comiques, est de +la plus grande et de la plus respectable antiquité… +elle fait partie de la discipline générale de +l’Église de France… Cette Église ne leur accorde +ni les sacrements, ni la sépulture ; elle leur refuse +ses suffrages et ses prières, non seulement comme à +des infâmes et des pécheurs publics, mais comme +à des excommuniés… Dans un grand nombre de +rituels, de conciles, d’ordonnances synodales, il y +a des excommunications contre les comédiens ; <i>les +Conférences d’Angers</i>, revues et annotées, il y a +peu d’années, par Mgr Gousset, déclarent formellement +les comédiens excommuniés. Les acteurs et les +actrices étant excommuniés en France, dit <i>l’Examen +raisonné</i>, on ne peut leur donner ni l’absolution, +même à l’article de la mort, ni la sépulture ecclésiastique +après leur mort, s’ils ne renoncent à leur +état. Que dans quelques diocèses l’excommunication +qui pesait sur eux soit tombée en désuétude, c’est +possible, mais ce n’est assurément pas dans tous. »</p> + +<p>L’abbé Migne ajoute que dans les diocèses où les +comédiens ne passent pas pour excommuniés on les +range dans la catégorie des pécheurs publics, qui +sont infâmes en raison de leur condition ou profession. +C’est ce que faisait le rituel de Paris.</p> + +<p>L’abbé reconnaît cependant que les gens de théâtre +ne sont plus dénoncés au prône dans aucun diocèse +et que par conséquent la discipline ecclésiastique +tend à devenir à leur égard moins sévère +qu’elle ne l’était.</p> + +<p>Voici à quelle conclusion pratique arrive le théologien : +« On doit en agir avec les comédiens comme +avec les pécheurs publics, les éloigner de la participation +des choses saintes pendant qu’ils sont sur +le théâtre, les y admettre dès qu’ils le quittent. »</p> + +<p>Mgr Gousset, archevêque de Reims, dans sa <i>Théologie +morale</i>, se montre déjà beaucoup plus tolérant +que l’abbé Migne : « Le théâtre, dit-il, n’étant +pas mauvais de sa nature, la profession des acteurs +et des actrices, quoique généralement dangereuse +pour le salut, ne doit pas être regardée comme +une profession absolument mauvaise<a id="FNanchor_579" href="#Footnote_579" class="fnanchor">[579]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_579" href="#FNanchor_579"><span class="label">[579]</span></a> Il parut cependant à Schaffhouse, en 1838, une brochure qui +dépeignait en ces termes les pernicieux effets du théâtre moderne +sur les mœurs. « Le drame français moderne n’est qu’un tissu +de crimes, de blasphèmes et d’horreurs. C’est un monstre moral. +Parmi les personnes du sexe qui figurent dans les pièces de théâtre +de Victor Hugo et d’Alexandre Dumas on trouve huit femmes +adultères, six courtisanes de différents rangs, six victimes de la +séduction ; quatre mères ont des intrigues avec leurs fils ou gendres, +et dans trois cas le crime suit l’intrigue. Onze personnes +sont assassinées par leurs amants ou leurs maîtresses, et dans +six de ces pièces le héros principal est un bâtard ou un enfant +trouvé, et toute cette masse d’horreurs a été entassée par deux +auteurs parisiens dans six drames créés dans un espace de trois +ans. »</p> +</div> +<p>C’est là un premier pas dans la voie de l’apaisement ; +mais Mgr Gousset ne s’en tient pas là, il va +plus loin encore. Il reconnaît qu’il n’existe aucune +loi générale de l’Église proscrivant la profession du +théâtre sous peine d’excommunication et que le fameux +canon du concile d’Arles, sous lequel les comédiens +courbent la tête depuis près de quinze siècles, +n’est qu’un règlement particulier : « D’ailleurs, +dit-il, il n’est pas certain que ce décret, qui était +dirigé contre ceux qui prenaient part aux spectacles +des païens, soit applicable aux acteurs du moyen +âge ou aux acteurs des temps modernes, et il n’est +guère plus certain qu’il s’agisse ici d’une excommunication +à encourir par le seul fait, <i lang="la" xml:lang="la">ipso facto</i>. »</p> + +<p>Il était peut-être un peu tard pour s’en apercevoir, +mais enfin mieux vaut tard que jamais.</p> + +<p>Mgr Gousset établit une distinction entre les comédiens +et les bateleurs, les farceurs publics, les danseurs +de corde, en un mot les histrions.</p> + +<p>« On doit certainement, dit-il, refuser les sacrements +aux histrions, à moins qu’ils n’aient renoncé +ou ne déclarent publiquement renoncer à une profession +justement flétrie par l’opinion publique ; ce +sont des gens sans foi, sans religion, sans moralité. +On doit encore les refuser à un acteur diffamé dans +le pays par la licence de ses mœurs ou l’abus de sa +profession, tant qu’il n’aura pas réparé les scandales +qu’il a commis. »</p> + +<p>Sauf ces restrictions, l’archevêque de Reims croit +qu’on peut recevoir les comédiens aux sacrements, +comme on le fait du reste partout ailleurs qu’en +France et même en Italie. Il pense également qu’on +peut les admettre aux fonctions de parrain et de +marraine. Pour ce qui regarde la sépulture, on ne +doit en priver que ceux qui ont refusé les secours +de la religion.</p> + +<p>Quant aux derniers sacrements, l’archevêque est +d’avis qu’on ne peut les accorder que sous certaines +conditions.</p> + +<p>« Lorsqu’un acteur est en danger de mort, dit-il, +le curé doit lui offrir son ministère. Si le malade ne +paraît pas disposé à renoncer à sa profession, il est +prudent, à notre avis, de n’exiger que la simple déclaration +que, s’il recouvre la santé, il s’en rapportera +à la décision de l’évêque. Cette déclaration étant +faite, on lui accordera les secours de la religion. Dans +le cas où il s’obstinerait à refuser la déclaration +qu’on lui demande, il serait évidemment indigne +des sacrements et des bénédictions de l’Église. »</p> + +<p>On le voit, s’il y a amélioration notable dans la +situation canonique des acteurs, ils sont encore +soumis à des règles spéciales.</p> + +<p>Mais depuis cette époque les idées de tolérance +ont fait chaque jour du chemin et l’attitude du +clergé est devenue de plus en plus conciliante. En +1847 Mgr Affre, archevêque de Paris, permet à Rose +Chéri de se marier tout en restant au théâtre.</p> + +<p>En 1848, une députation de comédiens vint prier +Mgr Affre de lever l’excommunication qui frappait les +membres de leur profession. Le prélat leur répondit +qu’il n’avait pas à la lever, parce que, à sa connaissance, +elle n’avait jamais été formulée, et que les +comédiens français pourraient dorénavant dans son +diocèse participer aux sacrements<a id="FNanchor_580" href="#Footnote_580" class="fnanchor">[580]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_580" href="#FNanchor_580"><span class="label">[580]</span></a> Cette réponse, rapportée par M. Régnier dans une lettre au +<i>Temps</i> du 27 septembre 1884, nous paraît formuler deux assertions +contradictoires.</p> +</div> +<p>Mais ce n’était là qu’une opinion personnelle et +dont les comédiens ne devaient être appelés à +bénéficier que dans le diocèse de Paris.</p> + +<p>Le concile de Soissons, en 1849, modifia définitivement +et officiellement la discipline de certains +diocèses : « Quant aux comédiens et aux acteurs, dit +le concile, nous ne les mettons pas au nombre des +infâmes ni des excommuniés. Cependant, si comme +cela arrive presque toujours, ils abusent de leur +profession pour jouer des pièces impies ou obscènes, +de manière qu’on ne puisse s’empêcher de +les regarder comme des pécheurs publics, on doit +leur refuser la communion eucharistique. »</p> + +<p>Cette discipline fut aussitôt adoptée dans quelques +provinces ecclésiastiques et depuis elle a gagné +chaque jour du terrain. C’est surtout depuis 1870, +c’est-à-dire depuis que l’Église de France a abandonné +les théories gallicanes, que l’admission des +gens de théâtre aux sacrements ne fait plus de difficulté ; +sauf de bien rares exceptions, le clergé +traite les comédiens comme tous les autres chrétiens +et on peut dire qu’au point de vue religieux +ils sont aujourd’hui dans le droit commun.</p> + +<p>On n’en peut dire autant au point de vue civil. +La réprobation qu’a toujours inspirée la profession +du théâtre va en s’atténuant, cela est incontestable, +mais elle n’est pas encore complètement effacée.</p> + +<p>M. Alphonse Karr prétend que non seulement les +comédiens ont atteint depuis longtemps « l’égalité », +mais qu’ils l’ont même dépassée, et que quand on la +demande pour eux, c’est à reculons qu’il faudrait les +y ramener. Il cite à l’appui de sa thèse les ovations +dont quelques actrices sont l’objet, les émoluments +considérables que reçoivent certains artistes et dont +un magistrat ne touche pas la trentième partie.</p> + +<p>La comparaison nous paraît manquer de justesse. +Des ovations exagérées, des appointements excessifs, +ne constituent en aucune façon l’égalité civile. Les +comédiens, au dix-huitième siècle, étaient bien autrement +adulés et flattés qu’ils ne le sont aujourd’hui, +et cependant ne se trouvaient-ils pas hors du droit +commun ?</p> + +<p>La vérité est que la société civile n’a pu se décider +encore à considérer la profession dramatique +comme honorable et à rompre irrévocablement la +barrière qui sépare le comédien du citoyen.</p> + +<p>Si d’après la loi le comédien est l’égal de tous les +citoyens, s’il ne se trouve exclu d’aucun emploi, +d’aucune charge, en fait cette égalité n’existe pas +complète, et le préjugé, plus fort que la loi, interdit +formellement à l’acteur l’accès de certaines fonctions +qui légalement lui est ouvert.</p> + +<p>Il y a progrès cependant. Rien ne s’oppose plus +maintenant à ce que le comédien parvienne au grade +d’officier dans la réserve et dans la territoriale ; plusieurs, +à notre connaissance, y remplissent les fonctions +de lieutenant. Le comédien peut briguer les +charges municipales et y parvenir ; nous avons vu +M. Christian remplir pendant plusieurs années les +fonctions de maire de Courteuil. L’étourdissant Jupiter +de la <i>Belle Hélène</i> mariait ses concitoyens avec +beaucoup de dignité, et il était <i>invité</i> aux réceptions +de M. le duc d’Aumale à Chantilly.</p> + +<p>Mais c’est là un cas tout à fait exceptionnel et qui, +nous le croyons, n’a pas dû se reproduire. Le préjugé +éloigne aussi bien le comédien des fonctions +municipales que des fonctions législatives. Se figure-t-on +M. Coquelin aîné au Sénat, M. Coquelin +cadet siégeant à la Chambre basse ? Quiconque, +quelle que soit sa situation ou sa profession, le +paysan, l’ouvrier, le cabaretier, peut briguer le mandat +législatif avec des chances de succès ; M. Got, +M. Delaunay, ne le peuvent pas.</p> + +<p>Récemment, dans le <i>Rappel</i>, M. Vacquerie attaquait +ce préjugé toujours vivant, qui empêche de +décorer un comédien.</p> + +<p>« Le préjugé, dit-il, me rappelle ce pauvre Seveste<a id="FNanchor_581" href="#Footnote_581" class="fnanchor">[581]</a>, +blessé à mort en défendant Paris contre les +Prussiens. On le décora agonisant. Je ne crois pas +qu’aucun soldat ait eu à rougir d’être de la même +légion que ce cabotin. MM. Régnier et Samson +avaient été décorés à la condition de ne plus jouer. +M. Seveste avait été décoré à la condition de ne +plus vivre. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_581" href="#FNanchor_581"><span class="label">[581]</span></a> Il appartenait à la Comédie française et mourut le 31 janvier +1871, des suites d’une blessure reçue à Buzenval.</p> +</div> +<p>Depuis cette époque, nous avons fait un pas de plus ; +on décore les comédiens, et on leur permet, fort heureusement +pour eux et pour nous, de vivre et même +de rester au théâtre ; cependant le préjugé n’en subsiste +pas moins.</p> + +<p>En 1881, M. Got est fait chevalier de la Légion +d’honneur ; il est décoré non pas comme comédien, +mais quoique comédien. C’est le professeur au Conservatoire +qui est l’objet de la distinction, il n’est +pas fait mention du « doyen de la Comédie française ».</p> + +<p>Le 4 mai 1883, M. Delaunay reçoit à son tour la +croix de la Légion d’honneur, mais dans ce cas encore +c’est le professeur au Conservatoire que l’on honore. +Par une inconséquence que l’on retrouve sans +cesse dans cette question des comédiens, M. Delaunay, +qu’on n’ose décorer comme sociétaire de la Comédie, +reçoit sa nomination et ses insignes en sortant de +scène, en plein foyer du Théâtre-Français<a id="FNanchor_582" href="#Footnote_582" class="fnanchor">[582]</a> ; bien plus, +ils lui sont remis officiellement par M. Jules Ferry, +président du Conseil, et par le général Pittié, secrétaire +de la Présidence de la République !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_582" href="#FNanchor_582"><span class="label">[582]</span></a> Il venait de jouer la <i>Nuit d’octobre</i> et <i>Il ne faut jurer de rien</i>.</p> +</div> +<p>Il y a quelques jours à peine M. Febvre, l’éminent +sociétaire de la Comédie, a reçu enfin la distinction +à laquelle il avait tant de droits, mais cette fois +encore, ce n’est pas le comédien qui a été décoré, +c’est le philanthrope, c’est « le vice-président de la +Société française de bienfaisance à Londres ».</p> + +<p>Le gouvernement se montre moins réservé lorsqu’il +s’agit de rubans subalternes. M. Mounet-Sully, +M. Laroche, M. Boisselot, etc., voire même Mlle Richard, +sont officiers d’Académie ou de l’Instruction +publique, et pour obtenir ces distinctions ils n’ont +pas eu besoin d’autre titre que de celui de comédiens +distingués. Nous ignorons si des acteurs ont déjà +été gratifiés du Mérite agricole, du Nicham ou du +Dragon vert, il est à craindre qu’ils n’y échappent +pas. Ce sont là des essais sans conséquence, et +qui n’ont d’autre but que d’acclimater peu à peu +dans l’opinion l’idée de la décoration des comédiens. +On espère ainsi amener insensiblement le public à +renoncer à un préjugé qui aurait dû disparaître +depuis longtemps et qui n’existe pas dans les autres +pays. Il en est de la profession du théâtre comme +des autres professions, tout dépend de la façon +dont on l’exerce.</p> + +<p>Le gouvernement dans une Exposition n’hésite +pas un instant à donner la croix à des industriels +même de l’ordre le moins relevé, à des industriels +qui en font une spéculation et une réclame, et il +n’ose décorer un comédien !</p> + +<p>Il devrait avoir le courage de son opinion et +ne pas recourir à de misérables subterfuges, pour +accorder une distinction à des hommes parfaitement +honorables, du plus grand talent, et qui sont l’honneur +de la scène française.</p> + + +<p class="c gap">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap">Préface.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c0"><small>I</small></a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>I</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Préambule. — Le théâtre en Orient et en Grèce.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>II</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Le théâtre à Rome sous la République et sous les empereurs +païens.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">9</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>III<br> +<span class="xsmall">DU TROISIÈME AU SIXIÈME SIÈCLE</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Les Pères de l’Église condamnent les spectacles et les +comédiens. — Canons des Conciles. — Le théâtre et les comédiens +sous les empereurs chrétiens. — Les spectacles en Orient. — Invasion +des barbares en Occident. — Suppression des +théâtres.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">28</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>IV<br> +<span class="xsmall">DU SIXIÈME AU QUATORZIÈME SIÈCLE</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Premiers essais dramatiques dans les églises. — <i>La +fête des fous.</i> — <i>Les mystères.</i> — <i>Confrérie de la Passion.</i></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">46</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>V<br> +<span class="xsmall">DU TREIZIÈME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Opinion de l’Église sur le théâtre. — Les <i>Scolastiques</i>. — L’Église +de France maintient contre les comédiens les censures +prononcées par les premiers conciles. — Le gallicanisme. — Philippe-Auguste. — Saint +Louis. — Les <i>Clercs de la basoche</i>. — Les +<i>Enfants sans-souci</i>. — Mélange du sacré et du +profane. — Intervention de l’Église. — Léon X. — La Réforme. — Sévérité +des Parlements contre le théâtre. — On interdit +les pièces sacrées aux <i>Confrères de la Passion</i>. — Les <i>Confrères</i> +achètent l’hôtel de Bourgogne. — Renaissance du théâtre. — Jodelle. — Règne +d’Henri III. — <i lang="it" xml:lang="it">Gli Gelosi.</i> — Les Confrères +renoncent au théâtre et cèdent leur privilège. — Troupe de +l’hôtel de Bourgogne. — Henri IV. — Isabella Andreini.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">58</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>VI<br> +<span class="xsmall">DIX-SEPTIÈME SIÈCLE</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : La troupe du Marais. — La troupe de l’hôtel de Bourgogne +reçoit le titre de <i>Troupe royale des comédiens</i>. — Richelieu +encourage le théâtre. — Difficulté pour les comédiens +de trouver une salle. — L’abbé d’Aubignac et la <i>Pratique du +théâtre</i>. — Déclaration de Louis XIII réhabilitant l’état de +comédien. — Mazarin protège la comédie italienne. — Passion +d’Anne d’Autriche pour la comédie. — Mazarin introduit en +France l’opéra. — La troupe de Molière. — Elle reçoit le +titre de <i>Troupe du Roi au Palais-Royal</i>. — Considération +dont on entoure les comédiens. — Faveurs que le roi accorde +à Molière et à Lulli. — Floridor.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">83</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>VII<br> +<span class="xsmall">DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE)</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Tolérance de l’Église vis-à-vis des comédiens. — Sévérité +théorique de quelques rituels. — Les collèges des Jésuites. — Leurs +théâtres. — Querelles entre les Jésuites et les Jansénistes. — <i>Traité +de la comédie</i>, par Nicole. — <i>Traité de la +comédie et des spectacles</i>, par le prince de Conti. — Indignation +causée par les représentations de <i>Tartuffe</i>. — Incidents +qui accompagnent la mort de Molière.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">106</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>VIII<br> +<span class="xsmall">DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE)<br> +1673-1689</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Lulli obtient l’autorisation d’établir l’Opéra au théâtre +du Palais-Royal. — <i>La troupe de Molière</i>, dépossédée, achète +le théâtre de la rue Guénégaud. — Elle se réunit à la troupe +du Marais. — En 1680, Louis XIV ordonne la fusion des deux +troupes de l’<i>hôtel de Bourgogne</i> et de <i>Guénégaud</i>. — La Comédie +française est constituée. — Autorité des Gentilshommes +de la chambre. — La Dauphine. — Les spectacles sont fermés +pendant la quinzaine de Pâques. — La <i>Comédie</i> est expulsée +de l’hôtel <i>Guénégaud</i>. — Après des pérégrinations sans nombre, +elle s’établit au jeu de paume de l’Étoile.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">127</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>IX<br> +<span class="xsmall">DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE)<br> +1694</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Sévérité de l’Église de France à l’égard des comédiens. — Le +Père Caffaro prend leur défense. — Indignation +de Bossuet. — Le Père Caffaro est obligé de se rétracter. — Les +évêques adoptent la doctrine de Bossuet.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">138</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>X<br> +<span class="xsmall">DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XIV</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Louis XIV retire au théâtre sa protection. — L’Église +excommunie les comédiens et leur refuse tous les sacrements. — Ils +réclament inutilement auprès du pape. — Les comédiens +italiens ne sont pas excommuniés. — La même faveur est +accordée aux artistes de l’Opéra.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">151</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XI<br> +<span class="xsmall">DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XIV (SUITE ET FIN)</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Existence des comédiens. — Leur piété. — Leur +générosité envers les pauvres et les églises. — Le droit des +pauvres. — Place importante que les comédiens occupent +dans la société. — Leur vanité.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">162</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XII<br> +<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Le théâtre sous la Régence. — Les théâtres de société : +la duchesse du Maine. — Goût des Jésuites pour l’art dramatique. — Le +théâtre en Italie et à Rome. — Sévérité du clergé +français. — Les refus des sacrements. — Intervention du +Parlement.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">179</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XIII<br> +<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : On refuse la sépulture à Adrienne Lecouvreur. — Indignation +de Voltaire. — Discipline de l’Église à l’égard des comédiens : +mariage, derniers sacrements, sépulture. — Faveur +accordée aux comédiens italiens et aux artistes de +l’Opéra.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">195</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XIV<br> +<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Situation civile des comédiens. — Droits excessifs des +Gentilshommes de la chambre. — Le For l’Évêque. — L’hôpital. — Comédiens +en prison.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">213</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XV<br> +<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Autorité des Gentilshommes de la chambre sur la +<i>Comédie française</i>. — Conséquences de cette autorité. — Le +duc d’Aumont et M. de Cury. — La Comédie italienne. — L’Opéra.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">228</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XVI<br> +<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Peu de sympathie du public pour les comédiens. — Attaque +de J.-J. Rousseau. — Réponse de d’Alembert. — Intervention +de Voltaire. — Son opinion sur les comédiens et le +théâtre.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c16">243</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XVII<br> +<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Clairon prend en main la cause des comédiens. — Mémoire +de Huerne de la Mothe. — Il est condamné par le +Parlement. — Indignation de Voltaire. — L’abbé Grizel et +l’Intendant des Menus.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c17">257</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XVIII<br> +<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)<br> +1765</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Querelle de Saint-Foix et de Clairon. — Intervention +de Fréron. — Il est condamné à la prison. — La reine +obtient sa grâce. — Dubois et Blainville font un faux serment. — Le +<i>Siège de Calais</i>. — Les Comédiens refusent de jouer +avec Dubois. — Troubles à la Comédie. — Arrestation des Comédiens. — Clairon +est mise en liberté. — Bellecour fait +amende honorable. — Les Comédiens sont relâchés.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c18">279</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XIX<br> +<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)<br> +1765-1766</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Voltaire exhorte Clairon à quitter le théâtre, si on ne +donne pas aux Comédiens les droits de citoyen. — Lekain demande +son congé. — Voyage de Clairon à Ferney. — Vers à +Clairon sur sa retraite. — On propose d’ériger la Comédie française +en <i>Académie royale dramatique</i>. — Mémoire de Jabineau +de la Voute. — Le roi refuse de modifier la situation +des comédiens. — Voltaire et Mlle Corneille.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c19">306</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XX<br> +<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Passion générale pour les spectacles. — Scènes particulières. — Le +clergé se montre au théâtre. — Succès des +comédiens dans le monde. — Leur intimité avec la noblesse. — Flatteries +dont ils sont l’objet. — Leurs bonnes fortunes. — Maladie +de Molé.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c20">330</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XXI<br> +<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE ET FIN)</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Orgueil des comédiens. — Leur mépris pour les +auteurs. — Leur paresse. — Ils jouent rarement. — Leurs +revenus. — Indulgence extrême du parterre à leur égard. — Duels +de comédiens.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c21">357</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XXII<br> +<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XVI</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Débuts du règne. — Passion de la reine pour le +théâtre. — La comédie à Trianon. — Le clergé et les spectacles. — Succès +des comédiens dans le monde. — Enthousiasme +qu’ils excitent à Paris et en province.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c22">372</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XXIII<br> +<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XVI (SUITE ET FIN)</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Duels de comédiens. — Voltaire et les Comédiens +français. — Le tripot comique. — Le tripot lyrique. — Rousseau, +Lays et Chéron. — Les comédiens à la Force. — Fuite de +Lays, de Nivelon. — Arrestation de Mlle Théodore. — Les +comédiens et le clergé.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c23">386</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XXIV<br> +<span class="xsmall">PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : L’Assemblée nationale relève les comédiens de l’indignité +qui les frappe et leur accorde les droits civils et politiques. — Mariage +de Talma.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c24">412</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XXV<br> +<span class="xsmall">PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE (SUITE ET FIN)</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Triste situation des comédiens. — La municipalité +remplace les Gentilshommes de la chambre. — <i>Charles IX</i>. — Expulsion +de Talma de la Comédie. — Les comédiens se divisent. — Talma +fonde le théâtre de la rue Richelieu. — L’<i>Ami +des lois</i>. — <i>Paméla</i>. — Arrestation des Comédiens. — Fermeture +du théâtre. — 9 thermidor. — Sévérité du public pour +les acteurs révolutionnaires.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c25">433</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XXVI<br> +<span class="xsmall">LES COMÉDIENS SOUS LE PREMIER EMPIRE</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Le Directoire. — Le Consulat. — L’Empire. — Les +obsèques de Mlle Chameroi. — Bonaparte exclut les comédiens +de l’Institut. — Il rétablit contre eux les arrêts et la prison. — Talma +et la Légion d’honneur. — Crescentini.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c26">431</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XXVII<br> +<span class="xsmall">LOUIS XVIII ET CHARLES X</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Obsèques de Mlle Raucourt. — Philippe de la Villenie. — Enterrement +de Talma. — Décret de 1816 sur le Théâtre +français. — L’acteur Victor en prison. — Mlle More. — Rapport +de M. Daunart à la Chambre des députés.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c27">450</a></div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XXVIII<br> +<span class="xsmall">DE 1830 A NOS JOURS</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : L’<i>Encyclopédie théologique</i> de l’abbé Migne. — La +<i>Théologie morale</i> de Mgr Gousset. — Mgr Affre et les comédiens. — Le +concile de Soissons en 1849. — La société civile +et les comédiens. — La décoration.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c28">475</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">15220. — IMPRIMERIE GÉNÉRALE A. LAHURE,<br> +9, rue de Fleurus, à Paris.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76609 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/76609-h/images/cover.jpg b/76609-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7f7a9c0 --- /dev/null +++ b/76609-h/images/cover.jpg |
