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+ <title>Les comédiens hors la loi | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76609 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em"><span class="xsmall">LES</span><br>
+<span class="large">COMÉDIENS</span><br>
+HORS LA LOI</h1>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br>
+<span class="large">GASTON MAUGRAS</span></p>
+
+<p class="c xsmall">DEUXIÈME ÉDITION</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br>
+<span class="xsmall">RUE AUBER</span>, 3 <span class="xsmall">ET BOULEVARD DES ITALIENS</span>, 15<br>
+<span class="xsmall">A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</span></p>
+
+<p class="c">1887<br>
+<span class="xsmall">Droits de traduction et de reproduction réservés</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br>
+DU MÊME AUTEUR :</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Abbé F. Galiani.</span> Correspondance. (En collaboration
+avec Lucien Perey.) <i>Ouvrage couronné par l’Académie
+française</i></td>
+<td class="bot r w3"><div>2 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">La Jeunesse de Madame d’Épinay</span>, d’après des lettres
+et des documents inédits. (En collaboration avec
+Lucien Perey.) <i>Ouvrage couronné par l’Académie
+française</i></td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Dernières Années de Madame d’Épinay</span>, d’après des
+lettres et des documents inédits. (En collaboration
+avec Lucien Perey.) <i>Ouvrage couronné par l’Académie
+française</i></td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">La vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney.</span>
+(En collaboration avec Lucien Perey)</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Querelles de philosophes</span> :
+<span class="sc">Voltaire et Jean-Jacques Rousseau</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Trois mois à la Cour de Frédéric.</span> Lettres inédites de
+d’Alembert</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">15220. — Imprimerie A. Lahure, 9, rue de Fleurus, à Paris.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c0">PRÉFACE</h2>
+
+
+<p>Au mois d’octobre 1884 la Comédie française se
+préparait à célébrer en grande pompe le deuxième
+centenaire du grand Corneille, lorsqu’on apprit que
+M. le curé de Saint-Roch, jaloux de s’associer, dans
+la mesure de ses moyens, à la fête que préparaient
+ses paroissiens, venait d’écrire aux Comédiens
+pour les convier à une messe solennelle en l’honneur
+de l’illustre poète.</p>
+
+<p>Cette initiative, qui rompait ouvertement avec les
+vieilles traditions de l’Église à l’égard des gens de
+théâtre, ne fut pas sans causer un assez vif étonnement
+et elle souleva même d’amères récriminations
+dans quelques feuilles religieuses.</p>
+
+<p>Non seulement les Comédiens français acceptèrent
+avec joie la proposition de leur pasteur, mais ils lui
+envoyèrent une généreuse offrande et toute la
+compagnie se rendit en corps à la cérémonie, qui fut
+entourée du plus vif éclat.</p>
+
+<p>En lisant dans les journaux, qui les reproduisaient
+à l’envi, tous les détails de cette fête religieuse,
+nous nous reportions d’un siècle en arrière et nous
+nous rappelions une cérémonie identique, qui
+s’était accomplie à Paris, à l’église de Saint-Jean-de-Latran,
+en 1763. La même Comédie française,
+désireuse d’honorer la mémoire de Crébillon, faisait
+dire une messe solennelle pour le repos de l’âme du
+célèbre auteur et elle y assistait tout entière en
+costume de gala.</p>
+
+<p>Mais l’issue fut bien différente. Alors que M. le
+curé de Saint-Roch n’a encouru, à notre su, d’autre
+blâme que celui de l’<i>Univers</i>, le curé de Saint-Jean-de-Latran
+fut condamné à trois mois de séminaire
+et il dut distribuer aux pauvres l’argent qu’il
+avait reçu de la troupe française.</p>
+
+<p>En voyant ce contraste si frappant, et par un enchaînement
+d’idées assez naturel, le désir nous vint
+de connaître en détail les raisons qui avaient attiré si
+longtemps sur les comédiens les foudres de l’Église
+et de la société civile. Nulle part nous n’avons
+trouvé de réponse satisfaisante. Les quelques ouvrages
+publiés sur la question sont fort anciens, le
+plus récent date de 1825 ; tous sont incomplets,
+confus et indigestes.</p>
+
+<p>Il nous parut qu’il y avait là une lacune à combler.</p>
+
+<p>Au moment où le préjugé civil et religieux qui
+a pesé pendant plus de dix-huit siècles sur les gens
+de théâtre, tend à disparaître, il nous a semblé intéressant
+de suivre à travers les âges les fortunes
+diverses du comédien, d’indiquer à grandes lignes les
+transformations successives qui se sont opérées dans
+sa situation et de rappeler les scandales fameux
+auxquels ont donné lieu les lois injustes et draconiennes
+qui l’opprimaient<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Il n’est pas sans intérêt de faire remarquer que ce préjugé
+existe en Chine plus vivace que jamais. Le général Tcheng-ki-tong,
+dans ses études sur l’Empire Céleste, donne à ce sujet de
+très curieux détails. (Voir le <i>Temps</i> du 27 septembre 1883.)</p>
+</div>
+<p>Nous nous sommes efforcé de présenter la question
+d’une façon claire et attrayante ; dans ce but
+nous n’avons pas hésité à nous servir de tous les
+documents édits ou inédits de nature à donner au
+lecteur une vue d’ensemble et à éclairer bien des
+points restés obscurs.</p>
+
+<p>La question est moins connue qu’on ne pourrait
+le croire. Chaque jour on discute si le reste de
+préjugé qui frappe encore les comédiens doit ou
+non disparaître complètement, mais on sait mal les
+origines de ce préjugé, on sait à peine dans quelle
+mesure il s’exerçait. Nous n’en voulons d’autre
+preuve que les discussions soulevées par la cérémonie
+de Saint-Roch, à laquelle nous venons de
+faire allusion.</p>
+
+<p>M. Livet, dans le <i>Temps</i> du 2 octobre 1884, assura
+que les comédiens n’avaient jamais été séparés de
+l’Église par une excommunication juridiquement
+valable, que les foudres de l’Église dirigées contre
+eux n’avaient qu’un caractère purement moral et
+qu’on ne leur avait jamais refusé les sacrements.
+« Le curé de Saint-Roch a donc pu, dit-il, sans
+manquer à la tradition officielle de l’Église, convoquer
+les comédiens du Théâtre-Français à assister au
+service religieux célébré dans son église en l’honneur
+de Pierre Corneille. »</p>
+
+<p>M. Gazier (<i>Revue critique</i>, 1884) contesta aussitôt
+ces assertions ; il reconnut bien qu’on mariait les
+comédiens et qu’on les confessait, mais il nia qu’on
+leur donnât les derniers sacrements et qu’on leur
+accordât la sépulture ecclésiastique.</p>
+
+<p>M. Livet riposta. M. Monval intervint dans la discussion
+avec l’autorité qu’il possède sur tout ce qui
+touche au théâtre, mais la question n’en fut pas pour
+cela résolue ; chacun des adversaires resta sur son
+terrain et refusa de se laisser convaincre.</p>
+
+<p>Il y a quelques jours à peine, M. Larroumet, dans
+son remarquable ouvrage sur la <i>Comédie de Molière</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>,
+écrivait : « On n’est pas près de s’entendre sur cette
+question de la conduite du clergé à l’égard de
+Molière en particulier et des comédiens en général. »
+M. Copin, dans son récent travail sur Talma<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, affirme
+que depuis le commencement du dix-septième siècle
+les comédiens se mariaient parfaitement à l’église,
+de même qu’ils y étaient enterrés : « Lorsque le curé
+de Saint-Eustache refusait d’enterrer Molière, dit-il,
+c’était à l’auteur de <i>Tartuffe</i> et non au comédien
+qu’il fermait les portes de son église. Lorsque le curé
+de Saint-Sulpice refusait de marier Talma, c’était
+à l’interprète de <i>Charles IX</i> et non au comédien qu’il
+refusait le sacrement du mariage ; il est fort important
+d’établir ces distinctions nécessaires, sans
+quoi l’on ne saurait plus à quoi s’en tenir sur la
+conduite de l’Église envers les comédiens. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Hachette, 1887.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Frinzine et Cie, 1887.</p>
+</div>
+<p>Ces affirmations contradictoires montrent à quel
+point la question est restée douteuse pour beaucoup
+d’excellents esprits, elles suffiraient pour prouver
+l’utilité du travail que nous publions aujourd’hui.</p>
+
+<p>Les principaux ouvrages auxquels nous avons eu
+recours sont :</p>
+
+<p><i>Les origines du théâtre moderne</i>, par M. Magnin,
+1838. (Leipzig, chez Brockhaus et Avenarius.) Il
+n’existe malheureusement que le premier volume de
+cette œuvre si remarquable.</p>
+
+<p><i>Le Théâtre français sous Louis XIV</i>, par Eugène
+Despois. (Hachette, 1875.)</p>
+
+<p><i>Les lettres sur les spectacles</i>, par M. Desprez de
+Boissy. (1777.)</p>
+
+<p><i>Questions importantes sur la comédie de nos
+jours</i>, par l’abbé Parisis. (Valenciennes, 1789.)</p>
+
+<p><i>Des comédiens et du clergé</i>, par le baron d’Henin
+de Cuvillers. (1825.)</p>
+
+<p><i>Encore des comédiens et du clergé</i>, par le même.
+(1825.)</p>
+
+<p><i>Le Moliériste</i>, par M. G. Monval.</p>
+
+<p><i>L’opéra secret, la comédie et la galanterie au
+dix-huitième siècle, la comédie à la cour</i>, par
+M. Adolphe Jullien.</p>
+
+<p><i>La Théologie morale</i>, par Mgr Gousset, archevêque
+de Reims.</p>
+
+<p>Nous tenons à exprimer ici toute notre gratitude
+à Mlle Bartet, l’éminente sociétaire de la Comédie
+française, qui a bien voulu nous confier sa précieuse
+collection d’autographes. Nous remercions également
+M. Ch. Nuitter, bibliothécaire de l’Opéra, MM. Thierry,
+Bertall et Reynaud, de la Bibliothèque nationale, qui
+bien souvent nous ont guidé dans nos recherches.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">LES COMÉDIENS HORS LA LOI</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">I</h2>
+
+<p class="d2"><span class="sc">Sommaire</span> : Préambule. — Le théâtre en Orient et en Grèce.</p>
+
+
+<p>Pour bien comprendre l’idée déshonorante qui
+s’est attachée à la profession du théâtre pendant tant
+de siècles, et qui, aujourd’hui même, n’est pas
+encore complètement effacée, il est nécessaire d’examiner
+la situation que les comédiens ont occupée,
+tant au point de vue civil qu’au point de vue religieux,
+aux différentes époques de l’histoire.</p>
+
+<p>Nous les verrons donc en Grèce d’abord, puis à
+Rome sous la république et les empereurs ; nous
+les suivrons pendant les premiers siècles de l’ère
+chrétienne et la longue nuit du moyen âge, jusqu’à
+la renaissance du théâtre sous Henri IV et Louis XIII.
+Nous consacrerons une étude particulière au dix-septième
+et au dix-huitième siècle qui, par une
+singulière inconséquence, leur prodiguèrent à la fois
+tous les honneurs et tous les mépris. Enfin un
+rapide coup d’œil sur la Révolution et le dix-neuvième
+siècle terminera ce travail et permettra au
+lecteur de porter une vue d’ensemble sur cette question
+étrange et qui a si vivement passionné nos pères.</p>
+
+<p>Quand nous aurons montré ce qu’étaient les comédiens
+à Rome, et les raisons impérieuses qui motivèrent
+les anathèmes des Pères de l’Église, on s’expliquera
+facilement comment s’est créé et perpétué
+en France le préjugé qui a mis les comédiens hors
+la loi ; on verra par suite de quelle fausse et
+injuste assimilation la société civile et la société
+religieuse renouvelèrent contre eux jusqu’en 1789
+des lois d’infamie et d’excommunication qui n’avaient
+plus aucune raison d’être. En replaçant les
+comédiens dans le droit commun, le dix-neuvième
+siècle n’a fait que leur rendre une exacte mais
+tardive justice.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A quelque époque de l’histoire et dans quelque
+pays que l’on se place, en Orient comme en Occident,
+partout le théâtre est né de la religion, et les premiers
+acteurs ont toujours été des prêtres représentant
+devant les sectateurs de leur culte.</p>
+
+<p>Toutes les religions en effet ont eu besoin de
+parler au peuple, et de lui montrer sous une forme
+tangible les idées mystérieuses qu’il ne pouvait
+saisir. Pour arriver à ce but, il fallait recourir à
+des moyens matériels ; or, quel moyen plus efficace
+que le théâtre ?</p>
+
+<p>Chez tous les peuples de l’antiquité, aux Indes,
+en Assyrie, dans la vieille Égypte, il n’y avait
+d’autres fêtes que celles que l’on donnait en l’honneur
+des idoles.</p>
+
+<p>Les précurseurs de la comédie et de la tragédie
+en Grèce furent les prêtres mêmes de Bacchus et
+de Cérès qui, dans le mystère du temple, cherchaient
+à frapper l’imagination des initiés par des tableaux
+et des représentations figuratives<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Toutes les cérémonies
+du culte étaient accompagnées de danses et
+d’actions dramatiques : on représentait les divers
+épisodes de la vie des dieux, la naissance de Bacchus
+et l’histoire de Cérès, leur mariage mystique, l’enlèvement
+de Proserpine, etc.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Pendant fort longtemps certains rites du culte grec ne furent
+révélés qu’à un petit nombre d’initiés. Les initiations avaient
+lieu dans le temple d’Éleusis dédié à Cérès.</p>
+</div>
+<p>Peu à peu, le nombre des initiés augmentant,
+on dut transporter hors du temple ces rites commémoratifs,
+mais on les célébra tout d’abord dans
+l’enceinte même de l’hiéron de Bacchus<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Ces spectacles
+publics éclipsèrent les fêtes mystérieuses du
+sanctuaire et les assistants devenant chaque jour
+plus nombreux, on en arriva assez rapidement à
+les représenter en dehors des enceintes sacrées. On
+y admit bientôt des poètes, qui concouraient entre
+eux en composant des dithyrambes à la gloire des
+dieux. Ceux qui remportaient le prix étaient couronnés
+par les archontes. Toutes les fêtes religieuses
+ne tardèrent pas à comprendre des concours scéniques ;
+mais, une fois sortis du temple, ils se transformèrent
+en véritables tragédies, et formèrent
+insensiblement un théâtre national.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> On appelait hiéron, non pas seulement le temple consacré
+aux dieux, mais aussi le territoire, souvent considérable, qui
+l’entourait et en formait une dépendance.</p>
+</div>
+<p>On continua cependant à considérer le théâtre
+comme un lieu consacré ; il fut ouvert à tous et
+gratuit, on y réserva toujours une place d’honneur
+aux prêtres de Bacchus. Pour couvrir les frais des
+représentations, des sacrifices qui les précédaient
+et les suivaient, pour subvenir aux prix qu’on y distribuait,
+les archontes avaient recours à une caisse
+appelée le trésor théorique. Ce trésor était alimenté
+par des amendes, par des dons et des legs pieux ;
+on le considérait comme appartenant aux dieux et
+nul n’y pouvait toucher dans un but profane sous
+peine de sacrilège<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Il fut défendu par une loi, sous peine de mort, non seulement
+d’employer les fonds de cette caisse à l’entretien des
+flottes ou de l’armée, mais même de le proposer.</p>
+</div>
+<p>Les fêtes des Grecs étaient innombrables ; il y en
+avait en l’honneur de toutes les divinités de l’Olympe.
+Les plus célèbres étaient les Dionysiaques, ou fêtes
+de Bacchus ; elles duraient plusieurs jours et l’on
+accourait de la Grèce entière pour entendre les
+nouvelles pièces qu’à la gloire du dieu on représentait
+sur le théâtre. La cérémonie comprenait, en
+dehors des concours scéniques, une procession composée
+de silènes, de satyres, de dieux Pans, de tityres,
+couverts de peaux de faon, couronnés de lierre,
+ivres ou feignant de l’être ; ils agitaient des thyrses,
+portaient des phallus, et chantaient des hymnes à
+Bacchus, en dansant au son du tambourin et des
+cymbales ; au milieu d’eux s’avançaient, calmes et
+les yeux baissés, les jeunes filles des familles les plus
+distinguées, tenant sur leurs têtes des corbeilles qui
+contenaient les gâteaux sacrés et les symboles mystiques.
+La procession se continuait une partie de la
+nuit à la lueur des lambeaux et se terminait par une
+orgie folle. Pendant ces jours solennels les dettes
+ne pouvaient être réclamées, les sentences judiciaires,
+les emprisonnements étaient suspendus.</p>
+
+<p>Dans les Panathénées, la cérémonie principale
+comprenait la procession du péplum ou voile de Minerve.
+L’élite de la population prenait part au cortège ;
+en tête s’avançaient les magistrats d’Athènes,
+puis venaient les gardiens des lois et des rites
+sacrés, les canéphores, les jeunes hommes et les
+femmes appartenant aux plus anciennes familles. La
+procession terminée, on commençait les danses et
+les jeux gymnastiques ; ensuite avaient lieu les représentations
+dramatiques dans lesquelles les poètes
+se disputaient le prix.</p>
+
+<p>Les jeux Olympiques, Néméens, Isthmiques,
+Pythiens, étaient tous également empreints d’un
+caractère profondément religieux. On ne cessait d’y
+rappeler les actions et les bienfaits des dieux, et le
+peuple, sous la direction des prêtres, y prenait la
+part la plus active.</p>
+
+<p>C’était, en Grèce, une coutume immuable de
+faire intervenir directement le peuple dans les
+cérémonies du culte. Les citoyens, qu’un zèle pieux
+animait, se trouvaient donc tout naturellement
+amenés à figurer dans les représentations théâtrales,
+à côté des comédiens de profession. Pour
+toutes les fêtes, qui exigeaient des concours scéniques,
+on désignait dans chaque tribu un chorège.
+Sa mission consistait à former à ses frais, et avec
+des citoyens de la tribu, un chœur, soit comique,
+soit tragique, en état de figurer sur la scène et
+de prêter son appui aux poètes qui prenaient part
+au concours. On considérait les chœurs comme
+remplissant une fonction sacerdotale ; ceux qui en
+faisaient partie se trouvaient exemptés du service
+militaire et inviolables pendant la durée de leurs
+fonctions.</p>
+
+<p>Dans de semblables conditions, comment le
+moindre déshonneur aurait-il pu s’attacher aux
+citoyens qui figuraient dans ces fêtes hiératiques ?
+Quel que fût le rôle que l’on y jouât, que l’on fît
+partie des processions ou que l’on parût sur le
+théâtre, que l’on courût dans l’arène ou que l’on
+lût une pièce de vers, il n’y avait pas de distinction :
+on remplissait un devoir religieux, dans une fête
+consacrée aux dieux. Aussi regardait-on comme un
+honneur d’y être admis et ces fonctions étaient-elles
+fort recherchées.</p>
+
+<p>Lorsque des modifications inévitables se produisirent
+dans les représentations, lorsqu’elles se rapprochèrent
+du drame profane, la même idée persista,
+les comédiens continuèrent à jouir de l’estime
+publique. Leur profession était à ce point considérée
+qu’ils possédaient des droits et des privilèges
+qu’on accordait rarement aux autres citoyens, qu’ils
+pouvaient parvenir aux emplois les plus honorables
+et qu’à plusieurs reprises on vit des acteurs chargés
+des plus hautes fonctions publiques.</p>
+
+<p>Mais à côté de ce théâtre national et religieux,
+il existait encore en Grèce des spectacles populaires
+dont le genre était singulièrement inférieur et bas.
+Chanteurs et danseurs ambulants, aulètes ou citharèdes,
+charlatans, devins, bouffons, mimes, couraient
+les rues et les carrefours à la grande joie
+du peuple qu’ils amusaient par leurs farces grossières.
+Ces comédiens, il est vrai, ne pouvaient
+prendre part aux concours scéniques ni paraître
+sur le théâtre dans les jours solennels, ils ne jouissaient
+pas de la considération qu’on accordait à
+leurs confrères d’un ordre plus relevé, mais cependant
+ils se trouvaient, comme eux, revêtus d’un
+caractère religieux, comme eux ils étaient formellement
+consacrés au culte de Bacchus.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">II</h2>
+
+<p class="d2"><span class="sc">Sommaire</span> : Le théâtre à Rome sous la République
+et sous les empereurs païens.</p>
+
+
+<p>Par quelles raisons le comédien qui en Grèce
+vivait respecté et honoré, fut-il, à Rome, déconsidéré
+et frappé d’infamie ?</p>
+
+<p>Le théâtre eut cependant chez les Romains la
+même origine que chez les Grecs et là, comme
+partout, c’est le clergé qui, en rappelant par des
+cérémonies symboliques les principaux événements
+de la mythologie, éveilla le génie dramatique du
+peuple. A Rome comme à Athènes toutes les fêtes
+portaient l’empreinte profonde de l’acte religieux
+qui leur avait donné naissance.</p>
+
+<p>Parmi les plus célèbres on peut citer les Lupercales
+et les Saturnales.</p>
+
+<p>Les Lupercales se célébraient en l’honneur du
+dieu Pan, protecteur des bergers et tueur de loups.
+Elles avaient pour objet de rendre un culte à la
+fécondité et elles sont restées fameuses par les
+scandales qu’elles favorisaient. Comme toutes les
+solennités antiques, elles commençaient par des
+sacrifices. Puis venait une procession de prêtres nus
+ou à peine couverts d’une peau de bouc ; armés de
+fouets et de lanières, ils couraient les rues de la
+ville et se frayaient un passage à travers la foule.
+Les femmes se précipitaient au-devant d’eux pour
+recevoir les coups de fouet qui devaient rendre
+fécondes les stériles et éviter les douleurs de l’enfantement
+à celles qui étaient enceintes.</p>
+
+<p>Pendant les Saturnales toutes les conditions sociales
+se trouvaient bouleversées ; on regardait Saturne
+comme le symbole de l’égalité primitive : l’esclave
+devenait le maître, le maître servait son esclave, les
+plus grandes licences étaient autorisées<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Des sacrifices
+précédaient la fête et un banquet solennel
+était donné devant le temple du dieu.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Les Saturnales revenaient tous les ans, le 16 des calendes
+de janvier. Elles durèrent d’abord un jour, puis sept. Pendant
+ces jours de fête la punition même d’un coupable exigeait un
+sacrifice expiatoire.</p>
+</div>
+<p>Ces cérémonies demi-hiératiques, demi-populaires,
+et qui avaient pour acteurs à la ville les citoyens, à
+la campagne les laboureurs, les bergers, etc., furent
+l’origine du théâtre.</p>
+
+<p>En 390, sur le conseil des prêtres d’Étrurie<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, on
+introduisit à Rome les jeux scéniques dans l’espoir
+d’apaiser les dieux et de faire cesser la peste qui
+dévastait la ville ; depuis lors ces jeux firent partie
+de toutes les fêtes sacerdotales. Le théâtre fut
+placé sous la protection des dieux ; Bacchus, Apollon,
+Vénus, présidaient à ses destinées, et on attribua un
+caractère divin à tout ce qui s’y rapportait.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> L’Étrurie fut en relations avec les Grecs et posséda des acteurs
+et des théâtres bien avant Rome.</p>
+</div>
+<p>Plus tard, on adjoignit aux jeux scéniques les
+jeux du cirque, c’est-à-dire les combats de gladiateurs<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>,
+les courses de chevaux, les combats d’animaux ;
+mais cette innovation ne modifia en aucune
+façon le caractère attribué à ces cérémonies : elles
+restèrent des actes formels de piété.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Les combats de l’amphithéâtre eurent pour origine les libations
+sanglantes et expiatoires qu’il était d’usage d’accomplir
+dans les temps anciens à la mort des guerriers. Cette coutume
+fit partie des rites funéraires et on l’étendit ensuite aux fêtes
+publiques sous la forme de combats de gladiateurs.</p>
+</div>
+<p>Tous les spectacles qui se donnaient dans le
+cirque étaient précédés d’une procession consacrée
+aux dieux. Elle partait du Capitole et faisait le tour
+de la place publique. A sa tête s’avançaient à cheval
+les jeunes enfants des chevaliers romains ; après eux
+venaient les fils de bourgeois à pied. Ensuite paraissaient
+les chars, les gladiateurs, ceux qui devaient
+se disputer le prix de la course. Enfin des musiciens
+jouaient des airs religieux et des danseurs exécutaient
+des danses sévères et martiales. La marche
+était terminée par des statues des dieux portées sur
+des brancards. Les prêtres assistaient à tous les
+jeux du cirque ; on sait le rôle joué par les Vestales
+dans les combats de gladiateurs.</p>
+
+<p>L’intervention indispensable du clergé dans ces
+représentations, sa présence obligatoire dans ces
+fêtes païennes montre bien le caractère hiératique
+qu’elles avaient conservé et qu’elles gardèrent
+jusqu’au dernier jour. Il n’y eut jamais à Rome de
+théâtre qui ne fût consacré aux dieux et qui ne fût
+rempli de leurs simulacres.</p>
+
+<p>Les jeux qui se célébraient en l’honneur du culte
+national étaient toujours gratuits ; ils étaient défrayés
+en partie par un trésor sacré qu’administraient les
+pontifes<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, en partie par les édiles et les préteurs.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Ce trésor était alimenté par le produit des bois sacrés et
+par les amendes. Alexandre Sévère le grossit d’une taxe levée
+sur les courtisanes.</p>
+</div>
+<p>A l’origine, il en fut à Rome comme en Grèce ;
+ceux qui montaient sur le théâtre furent considérés
+comme des prêtres remplissant une fonction sacerdotale.
+Plus tard, quand on eut appelé des histrions
+d’Étrurie, on continua à regarder avec estime une
+profession qui ne s’exerçait qu’en l’honneur des
+dieux. Toute la jeunesse romaine prit part aux jeux
+scéniques.</p>
+
+<p>Quand les fêtes publiques perdirent leur caractère
+purement religieux, quand elles nécessitèrent la
+présence d’acteurs en grand nombre, on prit l’habitude
+de ne faire monter sur la scène que des
+esclaves, ou des gens de la lie du peuple<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Tombée
+en de telles mains, la profession du théâtre devint
+infâme, et il fut interdit à tout citoyen de l’exercer
+sous peine d’être chassé de sa tribu et privé de
+tous ses droits.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Il y avait des maîtres qui faisaient instruire leurs esclaves
+dans l’art du théâtre et qui tiraient profit de leurs talents.</p>
+</div>
+<p>Les esclaves qui montaient sur la scène, n’en
+restaient pas moins dans la condition servile et
+demeuraient soumis aux lois qui la régissaient.
+Peu à peu, et par une tendance bien naturelle, les
+magistrats en arrivèrent à vouloir appliquer à tous
+les histrions les lois qui frappaient les esclaves.
+Ce fut même bientôt une nécessité, car les comédiens
+étaient devenus si nombreux et ils menaient
+une conduite si bien en rapport avec la bassesse
+de leur origine, que souvent le préteur ne savait
+comment réprimer les excès de cette classe turbulente
+et indisciplinée. En effet, il n’avait plus
+seulement affaire à des esclaves ; des affranchis, des
+étrangers, des hommes libres même, figuraient
+maintenant sur la scène, et, vis-à-vis d’eux, il se
+trouvait désarmé ; il voulut pouvoir sévir et les
+traiter comme leurs camarades esclaves, sans distinction
+d’origine. C’est ainsi que le magistrat fut
+amené à prononcer contre tous les comédiens la
+note d’infamie qui les plaçait dans sa dépendance
+absolue et complète.</p>
+
+<p>Il faut, du reste, bien remarquer qu’on désignait
+par comédiens ou histrions<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, non pas seulement les
+quelques acteurs qui figuraient dans de véritables
+représentations dramatiques, mais les chanteurs,
+les danseurs, les musiciens, les mimes, les pantomimes,
+tous ceux qui prenaient part aux jeux du
+cirque, cette tourbe immense et immonde qui, de
+tous les coins du monde connu, se précipita sur
+Rome et y apporta ses vices et son immoralité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Les deux mots étaient synonymes : le premier était grec ;
+le second, étrusque.</p>
+</div>
+<p>En frappant d’infamie les histrions, le préteur
+n’entendait en aucune façon attacher une idée déshonorante
+ni à l’art dramatique ni même à ses
+interprètes ; il lui aurait été d’autant plus impossible
+de le faire, qu’en agissant ainsi il se fût
+attaqué à la religion elle-même et à ceux qui
+accomplissaient en quelque sorte les cérémonies
+du culte. Ce que le préteur condamnait, c’était la
+catégorie de gens qui exerçaient l’art du théâtre ;
+par leur origine, et en dehors même de leur profession,
+ils se trouvaient tout naturellement soumis
+à toutes les sévérités de la loi<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Ils étaient payés pour divertir le peuple et l’argent qu’ils
+recevaient contribuait encore à les déconsidérer.</p>
+</div>
+<p>La meilleure preuve que l’on puisse en donner,
+c’est que la jeunesse romaine n’avait pas craint,
+pendant fort longtemps, de monter sur la scène ;
+elle avait même pris pour ce divertissement un
+goût si prononcé, que, quand elle dut céder la place
+aux comédiens de profession, elle eut soin de se
+réserver un genre de pièces nommées <i>Atellanes</i><a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.
+« Les jeunes gens, dit Tite-Live, ne permirent pas
+que les histrions souillassent ce nouveau genre ;
+de sorte qu’il fut établi qu’on pouvait jouer des
+Atellanes sans être rayé de sa tribu, ni exclu du
+service des légions. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Les <i>Atellanes</i> venaient d’Atella, ville de Campanie. C’étaient
+des pièces dont le dialogue n’était pas écrit. Les acteurs improvisaient
+sur un scénario dont ils convenaient.</p>
+</div>
+<p>Il n’y eut pas, du reste, que le métier de comédien
+qui fut frappé d’infamie ; certains arts, certaines
+sciences, qui n’étaient exercés habituellement
+que par des esclaves eurent le même sort.
+Ainsi les médecins, les mathématiciens, les astronomes,
+qui étaient tous ou presque tous des Grecs
+ou des Africains pris à la guerre, furent déclarés
+infâmes. Il est évident que leur profession n’était
+pour rien dans cette réprobation de la loi, qu’on
+ne frappait que l’origine de ceux qui l’exerçaient.</p>
+
+<p>La note d’infamie assimila le comédien à l’esclave
+dans la plupart des cas. Désormais, comme l’esclave,
+il peut être jeté en prison et puni de châtiments
+corporels sur un simple ordre des préteurs ou des
+édiles, sans procès, sans discussion, sans appel. Le
+fouet est le châtiment réservé à l’esclave, on l’applique
+au comédien<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. De même qu’un esclave ne peut
+se dérober à son maître, de même, une fois monté
+sur le théâtre, l’histrion n’a plus le droit de le
+quitter : il y est rivé jusqu’à sa mort.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Lucien raconte que quand un acteur représentait un dieu
+et qu’il jouait mal son rôle, on le faisait fouetter pour le punir
+de dégrader la majesté divine. Caligula entendant un jour les
+cris d’un acteur qu’on frappait de verges, trouva sa voix si belle
+qu’il ordonna de prolonger son supplice.</p>
+</div>
+<p>L’histrion ne peut exercer aucune charge publique
+et il n’a pas la capacité nécessaire pour contracter
+une obligation. La loi le met au même rang
+que la prostituée : il ne peut postuler au barreau ;
+il ne peut être ni accusateur ni témoin en matière
+criminelle, excepté dans les affaires de ses semblables
+ou qui se sont passées sur le théâtre, de
+même que la prostituée n’est admise à déposer
+que de ce qui se passe dans la maison publique.
+On ne peut épouser une comédienne ou fille de
+comédienne sans être comédien soi-même. On ne
+peut leur rien donner ni directement ni indirectement ;
+les biens qu’elles auront reçus doivent être
+rendus à la famille ou confisqués<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> On avait dû prendre des mesures contre la captation.</p>
+</div>
+<p>On voit dans quel ordre d’idées étaient conçues
+les lois romaines contre les histrions<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Ces lois sont fort nombreuses ; il serait beaucoup trop long
+de les énumérer ici et nous ne signalons que les plus importantes.</p>
+</div>
+<p>Elles amenèrent une situation des plus curieuses ;
+d’un côté le préteur frappait les comédiens
+d’infamie, de l’autre le clergé païen s’en servait et
+persistait à leur laisser le caractère religieux dont
+ils avaient jusqu’alors été revêtus. De telle sorte
+que ces mêmes gens que la société civile déclarait
+infâmes n’en continuaient pas moins à jouer en
+l’honneur des dieux et à se parer des titres de la
+hiérarchie religieuse. Cette étrange contradiction
+n’a pas échappé aux Pères de l’Église, qui tous l’ont
+vivement relevée.</p>
+
+<p>Pour s’expliquer les lois qui frappaient à Rome
+les histrions malgré leurs attaches religieuses, il
+faut se rendre compte de ce que fut le théâtre romain
+et du rôle qu’ils y jouaient.</p>
+
+<p>Les Romains ne possédaient pas le goût fin et
+délicat des Grecs ; on ne vit chez eux ni véritable
+théâtre ni littérature dramatique ; pendant fort longtemps
+ils ne connurent que les farces appelées
+<i lang="la" xml:lang="la">saturæ</i><a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> et les intermèdes joués par des acteurs
+sans cothurne. Plus tard, il est vrai, le théâtre grec
+fit son apparition, mais sans grand succès. A part
+quelques rares exceptions, il n’y eut pas à Rome
+de comédiens dignes de ce nom, ils n’y avaient
+pas d’emploi.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> On appelait ainsi de petits drames qui comprenaient à la
+fois des paroles, de la musique et de la danse, d’où leur nom
+de <i lang="la" xml:lang="la">saturæ</i> (farces).</p>
+</div>
+<p>A mesure que les Romains subjuguaient les
+peuples, les captifs esclaves affluaient à Rome, et
+le goût des spectacles sanglants se développa au
+point d’effacer bientôt les quelques tentatives d’art
+dramatique qui avaient pu se produire.</p>
+
+<p>Les mœurs s’abaissèrent graduellement, la mollesse
+succéda à l’austérité, la débauche gagna chaque
+jour du terrain. Les conquêtes, les guerres
+heureuses, l’esclavage, furent les germes les plus
+actifs de corruption.</p>
+
+<p>« Les légions de Manlius, dit Tite-Live, rapportèrent
+dans Rome le luxe et la mollesse de l’Asie.
+Elles introduisirent les lits ornés de bronze, les
+tapis précieux, les voiles et les tissus déliés. Ce fut
+depuis cette époque qu’on vit paraître dans les
+festins des chanteurs, des baladins et des joueuses
+de harpe. »</p>
+
+<p>« Lorsque j’entrai dans une des écoles où les
+nobles envoient leurs fils, s’écrie Scipion Émilien,
+grands dieux ! j’y trouvai plus de cinq cents jeunes
+filles et jeunes garçons qui recevaient, au milieu
+d’histrions et de gens infâmes, des leçons de lyre,
+de chant, d’attitudes, et je vis un enfant de douze
+ans exécutant une danse digne de l’esclave le
+plus impudique<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Duruy, <i>Histoire des Romains</i>.</p>
+</div>
+<p>Les spectacles que les Romains préféraient par-dessus
+tout étaient les jeux du cirque. Ce qui les
+passionnait, c’était la lutte des chars, les hécatombes
+d’hommes, de lions, de tigres, d’éléphants, de panthères
+mouchetées, les combats de taureaux à la
+mode thessalienne. On voyait descendre dans l’arène
+jusqu’à cinq cents couples de gladiateurs. Trajan,
+après la seconde guerre contre les Daces, donna des
+jeux qui durèrent cent vingt-trois jours ; plus
+de dix mille gladiateurs y succombèrent. Pour
+l’inauguration du théâtre de Venus Victrix, Pompée
+fit tuer quatre cent dix panthères et six cents lions.
+Dans ces jeux grandioses et barbares, où les acteurs
+se comptaient par centaines, tous les rôles étaient
+remplis par des captifs ou des esclaves.</p>
+
+<p>Le goût du peuple pour ces spectacles était tel,
+que quand les citoyens se trouvaient au théâtre, ils
+ne pouvaient plus s’en arracher<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. Les magistrats nouveaux
+se ruinaient en représentations pour conserver
+la faveur populaire. Pompée fit construire un théâtre
+de pierre qui pouvait contenir 40 000 spectateurs<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> ;
+les théâtres d’Auguste et de Balbus en recevaient
+aisément 30 000 ; celui de l’édile Marcus Scaurus
+en contenait 80 000. Au grand cirque, il y avait
+place pour 380 000 personnes qui assistaient gratuitement
+à la fête.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Varron mentionne le premier essai que l’on ait fait des
+pigeons voyageurs. Il raconte que les Romains apportaient au
+théâtre, dans leur sein, des colombes domestiques ; quand la représentation
+se prolongeait, ils attachaient un billet au col de la
+colombe, l’oiseau prenait son vol et allait au logis du maître
+porter les ordres dont il était chargé.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Jusqu’alors il n’y avait eu que des cirques de bois qu’on
+construisait pour une cérémonie et qu’on détruisait ensuite ;
+le peuple s’y tenait debout, on évitait le confortable qui lui
+aurait donné le goût des jeux et par suite de l’oisiveté. Quand
+Pompée construisit un cirque de pierre, les vieux sénateurs l’accusèrent
+de corrompre les mœurs publiques ; il fit aussitôt élever
+tout à côté un temple à Vénus, disant que le cirque n’était
+qu’une dépendance du temple.</p>
+</div>
+<p>Les histrions célèbres recevaient des sommes considérables.
+Ésope, après avoir vécu toute sa vie avec
+un faste et une prodigalité inouïs, laissa, en mourant,
+une fortune de plus de quatre millions. Roscius
+touchait du trésor public mille deniers romains
+par jour ; la comédienne Dionysia, cinquante mille
+écus par an.</p>
+
+<p>Sous Auguste, la passion des Romains pour les
+spectacles, pour la danse, pour les musiciens, toucha
+à son apogée. Un genre nouveau s’était introduit
+dans le théâtre, mais il abaissa encore le niveau
+de l’art dramatique déjà si peu élevé. Des bouffons,
+venus de la Toscane, apportèrent les mimes. Les
+mimes étaient des pièces en vers très courtes, accompagnées
+des danses les plus licencieuses. C’est
+ce qui fit leur succès. Un de leurs principaux attraits
+fut encore l’introduction des femmes sur la scène.
+Jusqu’alors leurs rôles avaient été remplis par des
+hommes en travesti. Les mimes, dès leur apparition,
+furent admis dans les fêtes solennelles, aux
+jeux floraux, romains, funèbres, plébéiens, votifs,
+apollinaires, etc.</p>
+
+<p>Les Romains aimaient beaucoup la danse et la
+faisaient figurer dans un grand nombre de cérémonies ;
+mais elle dégénérait toujours et prenait le
+caractère le plus libre. Ainsi la danse nuptiale,
+d’usage dans les noces, offrait la peinture de toutes
+les actions du mariage. Lorsque, de la vie privée, ils
+transportèrent la danse sur le théâtre, bien loin
+de la purifier, ils lui demandèrent des tableaux d’une
+extrême volupté. Dans les jeux qui se célébraient
+en l’honneur de Flore, des courtisanes nues paraissaient
+sur la scène et s’y livraient aux danses les
+plus lascives.</p>
+
+<p>Pour faire disparaître toute littérature dramatique,
+il y avait encore un degré à descendre. On le
+franchit bientôt. Des mimes on arriva aux pantomimes.
+La pantomime ne s’adressait qu’aux yeux.
+Il n’y avait plus ni poésie, ni prose, rien que des
+gestes.</p>
+
+<p>Ces pantomimes étaient en quelque sorte devenues
+nécessaires, depuis que Rome renfermait des
+populations et des idiomes variés ; on trouva dans
+ces pièces sans paroles une espèce de langage et de
+lien universel qui convenait merveilleusement à ce
+public hétérogène, à ce composé de toutes les
+nations.</p>
+
+<p>Les pantomimes jouirent, sous Auguste, d’une
+vogue incroyable. Pour plaire au peuple, on en
+arriva à pousser si loin le langage des sens qu’on
+représentait sur la scène Léda se livrant aux caresses
+du cygne, Pasiphaé cédant aux étreintes du taureau
+crétois.</p>
+
+<p>Ces représentations causaient dans Rome un tel
+enthousiasme qu’elles faisaient oublier la perte des
+libertés publiques et qu’Auguste en usait comme
+d’un dérivatif aux conversations du Forum. « Laissez
+le peuple se passionner pour les spectacles du cirque,
+disait l’illustre pantomime Pylade à l’empereur, il
+s’occupera moins de l’établissement de votre autorité,
+il y mettra moins d’obstacles. »</p>
+
+<p>Le rival de Pylade, Bathylle, parlait avec la même
+audace :</p>
+
+<p>« Notre profession, seigneur, sert votre politique
+plus efficacement que vous ne l’avez pensé, nous
+amusons les sens oisifs et nous calmons bien des
+cœurs irrités qui s’occuperaient de leurs chagrins
+dans la solitude. »</p>
+
+<p>Auguste voulut protéger ceux qui servaient si
+bien ses vues politiques. Il les enleva à la juridiction
+des magistrats et des préteurs pour les soumettre
+à la sienne, et il leur accorda, au moins
+en dehors du théâtre, le privilège dont jouissaient
+les citoyens, de ne pouvoir être condamnés au
+fouet, punition infâme et réservée aux seuls esclaves.</p>
+
+<p>Dès que les comédiens ne furent plus soumis au
+préteur, leur licence devint extrême, et sous le règne
+de Tibère ils provoquèrent des troubles violents.
+Pylade devint tellement arrogant, qu’un jour, jouant
+<i>Hercule furieux</i>, il s’amusa à lancer des flèches
+sur le public et il blessa grièvement plusieurs des
+assistants. Jaloux du plus ou moins de succès qu’ils
+obtenaient, les pantomimes pendant les entr’actes
+s’égorgeaient derrière la scène. Les spectateurs
+eux-mêmes prenaient parti pour tel ou tel acteur,
+ils en venaient aux mains, à chaque instant des
+luttes horribles et meurtrières ensanglantaient le
+théâtre.</p>
+
+<p>Les jeux du cirque n’offraient pas un spectacle
+moins terrible. Les combattants, qu’il s’agît de
+courses à cheval, de courses de chars ou de courses
+à pied, étaient divisés en factions, selon la couleur
+de leur habit. Aux factions blanches et rouges, on
+en ajouta bientôt deux autres, la verte et la bleue.
+On appelait blanc, rouge, vert et bleu, non seulement
+ceux qui couraient dans le cirque, mais ceux
+d’entre le peuple qui étaient pour l’un ou l’autre
+de ces partis<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Ces factions, selon le roi Théodoric, marquaient les quatre
+saisons de l’année : la verte, le printemps ; la rouge, l’été ; la
+blanche, l’automne ; la bleue, l’hiver. Domitien en inventa deux
+nouvelles, la dorée et la pourprée, mais elles ne subsistèrent pas
+longtemps.</p>
+</div>
+<p>Sous Tibère, les factions en arrivèrent à la fureur
+et les jeux du cirque furent souvent troublés par
+des scènes sanglantes. « La passion de ce peuple
+est telle, écrivait Juvénal, que si les verts étaient
+battus, Rome serait dans la même consternation
+qu’après la défaite de Cannes. »</p>
+
+<p>Pour arrêter ces désordres, le Sénat voulut rétablir
+la peine du fouet contre les histrions qui, par
+leurs intrigues, soulèveraient le peuple ; mais l’empereur
+s’y opposa, préférant réserver pour lui seul
+ce précieux moyen de gouvernement.</p>
+
+<p>Cependant, effrayé de l’audace grandissante des
+comédiens, tremblant de devenir lui-même la victime
+des factions dont l’audace augmentait chaque
+jour, Tibère chassa de l’Italie cette tourbe de mimes,
+pantomimes, gladiateurs, factionnaires, danseurs,
+qui épouvantaient la capitale du monde. Les théâtres
+furent fermés.</p>
+
+<p>Caïus Caligula les rouvrit et rappela les comédiens ;
+jamais on ne vit plus de spectacles que sous
+son règne, jamais la licence ne fut poussée à un
+pareil excès. L’empereur, imbu des idées grecques,
+monta lui-même sur la scène et fut tour à tour
+chanteur, danseur, gladiateur et cocher.</p>
+
+<p>Néron suivit cet exemple ; il s’entoura d’histrions
+et partagea tous leurs dérèglements ; son plus
+grand bonheur était de paraître sur le théâtre et de
+recevoir des applaudissements<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. Il fit cependant
+établir une distinction entre ceux qui jouaient un
+rôle pour leur plaisir et ceux qui jouaient par intérêt ;
+les premiers ne pouvaient être frappés d’infamie.
+Il institua les fêtes Juvénales, où les chevaliers,
+les sénateurs, les femmes du premier rang, étaient
+obligés de figurer sur la scène.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Il se donna en spectacle dans tous les genres ; on le vit
+successivement, comédien, chanteur, lutteur, joueur de flûte,
+conducteur de chars. Lorsqu’il paraissait au théâtre, c’était un
+préfet du prétoire qui portait sa harpe, un consulaire annonçait
+le programme. C’est lui qui eut la première idée de la
+<i>claque</i>, mais il l’organisa dans des proportions grandioses :
+cinq mille jeunes gens sous la conduite de chevaliers formaient
+son personnel à gages ; leur marque distinctive était une épaisse
+chevelure et un anneau d’argent, qu’ils portaient à la main
+gauche.</p>
+</div>
+<p>De pareils exemples et de pareils encouragements
+augmentèrent encore les débordements du théâtre.
+Les pantomimes vivaient dans l’intimité des chevaliers
+et des sénateurs, ils occupaient les premières
+charges ; l’on voyait leurs statues s’élever sous les
+portiques et dans les lieux mêmes où l’on plaçait
+celles des empereurs. Le palais impérial fut rempli
+de baladins, de courtisanes, de chanteuses et de
+danseuses. Les femmes les plus qualifiées entretenaient
+des comédiens et affichaient outrageusement
+leur passion.</p>
+
+<p>L’engouement pour eux devint tel, que l’histrion
+Pâris<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> souilla la couche de l’empereur Domitien ; le
+coupable, il est vrai, fut massacré, l’impératrice
+répudiée, et tous les comédiens chassés de Rome.
+Mais à la mort de Domitien, ils revinrent plus nombreux
+que jamais.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Les Romains mirent sur le tombeau de Pâris une épitaphe
+qui invitait les passants à rendre hommage à ce qui renfermait,
+selon les expressions de Martial, toutes les grâces, tous les
+amours, toutes les voluptés, la gloire du théâtre et les délices de
+Rome.</p>
+</div>
+<p>Sous le règne de Marc-Aurèle, Lucius Vérus ramena,
+après la guerre des Parthes, tant de joueuses
+de flûte, tant de bouffons, de baladins et de joueurs
+de gobelets, qu’il paraissait plutôt victorieux des
+histrions que des Parthes.</p>
+
+<p>Rien ne peint mieux la passion que les Romains
+éprouvaient pour les jeux et les spectacles que ce
+qu’Ammien Marcellin rapporte : on chassa de Rome
+tous les philosophes sous prétexte qu’on craignait
+la famine et l’on conserva 6000 pantomimes,
+3000 acteurs et autant d’actrices.</p>
+
+<p>Depuis l’établissement de l’empire, la vie romaine
+était devenue une orgie continuelle. Sous les règnes
+des derniers empereurs païens la dissolution ne
+connut plus de bornes ; les spectacles avaient naturellement
+suivi la progression décroissante des
+mœurs. On en arriva à mêler les meurtres aux jeux
+de la scène : dans une représentation d’<i>Hercule
+furieux</i> on brûla un homme vivant aux acclamations
+des spectateurs. On se passionna pour les nudités.
+On se pressait en foule pour voir nager dans de vastes
+réservoirs des femmes nues, qui représentaient les
+naïades ; aux jeux du cirque, des femmes nues dansaient
+sur la corde. A Gaza (Syrie), aux fêtes de Majuma,
+où la déesse Vénus était en grande vénération,
+pendant les sept jours de fêtes, des femmes se montraient
+nues sur le théâtre. Les sens blasés du peuple
+avaient sans cesse besoin de nouveaux excitants. On
+crut en trouver dans ces exhibitions scandaleuses ;
+le public prit l’habitude de demander à grands cris,
+à la fin des représentations, les actrices et les acteurs :
+on les faisait tous comparaître nus sur la scène<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Un jour Caton assistait aux jeux Floraux ; intimidé par sa
+présence le peuple n’osait demander qu’on dépouillât les actrices.
+Caton, prévenu, se retira pour ne pas empêcher l’observation
+des rites accoutumés.</p>
+</div>
+<p>Voilà, rapidement résumé, ce qu’étaient les spectacles
+et les histrions chez les Romains : il était bon
+de le rappeler, pour expliquer la conduite de l’Église
+chrétienne vis-à-vis du théâtre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">III<br>
+<span class="xsmall ssf">DU TROISIÈME AU SIXIÈME SIÈCLE</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Les Pères de l’Église condamnent les spectacles et les
+comédiens. — Canons des conciles. — Le théâtre et les comédiens
+sous les empereurs chrétiens. — Les spectacles en
+Orient. — Invasion des barbares en Occident. — Suppression
+des théâtres.</p>
+
+
+<p>Lorsque le christianisme commença à se répandre
+dans le monde, il proscrivit sans pitié les spectacles
+et il frappa d’anathème tous ceux qui prenaient une
+part active à ces divertissements profanes. Cette
+rigueur s’explique fort aisément.</p>
+
+<p>Les deux religions qui se trouvaient en présence
+étaient en effet le contre-pied l’une de l’autre et
+leur morale offrait le plus saisissant contraste.</p>
+
+<p>Le paganisme avec sa mythologie licencieuse,
+avec ses dieux égrillards, soumis à toutes les passions
+et à toutes les faiblesses humaines, avait créé
+des mœurs étranges. On ne connaissait à Rome ni
+la chasteté, ni la pudeur ; l’adultère y était devenu si
+fréquent, qu’on ne distinguait plus l’honnête femme
+de la prostituée ; le divorce, dont on abusait étrangement,
+rendait le lien du mariage complètement
+illusoire ; on aimait à voir couler le sang, on le
+répandait à flots dans les jeux du cirque ; l’esclavage
+était en honneur et le maître possédait le droit de
+vie ou de mort sur son esclave. Satisfaire ses passions,
+ne songer qu’à ses plaisirs, tel paraissait
+être le but de la vie.</p>
+
+<p>La religion chrétienne, au contraire, ne reconnaît
+qu’un Dieu unique, immuable, impeccable, source
+de toutes les perfections. Elle érige en vertus essentielles
+la pudeur, la chasteté ; elle considère l’adultère
+comme un crime et déclare indissolubles les
+liens du mariage ; elle défend de verser le sang,
+prêche l’égalité et condamne l’esclavage ; en même
+temps, elle s’élève avec force contre tout ce qui
+peut donner le goût de la dissipation, car maintenant
+le but de la vie n’est plus le plaisir, on ne doit
+songer qu’à faire son salut et à gagner le ciel.</p>
+
+<p>Ces deux religions si dissemblables vécurent côte
+à côte pendant près de six siècles, chacune s’efforçant
+de faire triompher sa morale et ses idées.</p>
+
+<p>Il est tout naturel que, conformément à son dogme
+et pour mettre les mœurs en rapport avec le nouvel
+état social qu’elle voulait établir, l’Église chrétienne
+ait protesté contre les jeux sanglants du cirque et
+contre les turpitudes du théâtre romain. Il est également
+naturel que, pour agir plus efficacement
+encore et supprimer le mal en en supprimant les
+auteurs, elle ait proscrit tous ceux qui apportaient
+une collaboration quelconque à ces spectacles pernicieux :
+histrions, bouffons, mimes, pantomimes,
+danseurs musiciens, cochers, factionnaires, etc., tous
+confondus sous le terme générique de comédiens.</p>
+
+<p>Une autre cause suffirait encore à expliquer sa
+sévérité contre les spectacles ; trop souvent elle en
+faisait les frais. On ne se contentait pas en effet d’y
+tourner en dérision ses dogmes et ses cérémonies,
+ses néophytes par centaines étaient jetés aux bêtes
+et servaient aux plaisirs du peuple dans les jeux
+du cirque.</p>
+
+<p>Mais la raison principale qui provoqua les rigueurs
+des Pères de l’Église, c’est que les spectacles à
+Rome n’étaient autre chose, nous l’avons vu, que
+des cérémonies religieuses, des actes véritables de
+piété envers les dieux. Comment, dans de pareilles
+conditions, l’Église chrétienne n’aurait-elle pas
+condamné les représentations publiques et ceux qui
+y prenaient part ? N’était-il pas pour elle d’une
+importance vitale de sévir sans pitié contre tout ce
+qui formait obstacle à son établissement et perpétuait
+les souvenirs du paganisme ? En réalité cette
+question du théâtre fut une question purement religieuse
+et tous les autres motifs invoqués ne furent
+que secondaires.</p>
+
+<p>Les Pères de l’Église l’ont implicitement reconnu.
+Saint Isidore, dans ses <i>Origines</i>, invite les chrétiens
+à s’abstenir des jeux du cirque où les superstitions
+païennes présentent aux regards le triomphe de la
+vanité, de la débauche et de l’idolâtrie.</p>
+
+<p>« Que dirai-je des vaines et inutiles occupations
+de la comédie et des grandes folies de la tragédie ?
+s’écrie saint Cyprien<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. Quand même ces choses ne
+seraient pas consacrées aux idoles, il ne serait pas
+néanmoins permis aux fidèles chrétiens d’en être
+les acteurs et les spectateurs. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Évêque de Carthage au troisième siècle.</p>
+</div>
+<p>« Vous me demandez, dit encore saint Cyprien
+à un évêque qui l’avait consulté, si un comédien
+doit être reçu dans notre religion. Il ne convient ni
+à la Majesté divine, ni à l’honneur de l’Église, de
+se souiller par un infâme commerce<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Non seulement saint Cyprien refuse la communion au comédien,
+mais il la refuse encore à celui qui, sans être comédien,
+s’occupe à instruire, à former, à exercer les comédiens. « C’est
+perdre plutôt qu’instruire la jeunesse, dit-il, que de lui enseigner
+ce qu’elle ne doit jamais apprendre et qu’on n’aurait jamais
+dû savoir. On ne peut communiquer avec un tel homme, mais
+cependant s’il est pauvre, qu’il revienne sincèrement de ses
+désordres et qu’il cesse d’engraisser des victimes pour l’enfer,
+on peut lui faire l’aumône. »</p>
+</div>
+<p>« N’allons point au théâtre, dit Tertullien<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, qui
+est une assemblée particulière d’impudicité… où
+un comédien y joue avec les gestes les plus honteux
+et les plus naturels, où des femmes, oubliant la pudeur
+de leur sexe, osent faire sur un théâtre, et à la
+vue de tout le monde, ce qu’elles auraient honte de
+commettre dans leurs maisons, où elles ne sont vues
+de personne. On y fait paraître jusqu’à des filles perdues,
+victimes infâmes de la débauche publique…
+Je ne dis rien de ce qui doit demeurer dans les ténèbres,
+de peur d’être coupable de ces crimes par
+le seul récit que j’en ferais<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Célèbre Père de l’Église latine (160-230).</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Lactance parle des mouvements pleins d’impudence que l’on
+voit dans la personne des comédiens. Leurs corps efféminés sous
+la démarche et l’habit de femmes représentent les gestes les
+plus lascifs, les plus dissolus.</p>
+</div>
+<p>Saint Chrysostome<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> compare ceux qui, de son
+temps, allaient à la comédie, à David prenant plaisir
+à regarder nue dans son bain Bethsabée, et il dit
+que le théâtre est le rendez-vous de tous les crimes,
+que tout y est plein d’effronterie, d’abomination et
+d’impiété<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Père de l’Église et évêque de Constantinople (347-407).</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> D’après saint Salvien, prêtre du quatrième siècle, « la comédie
+est pire que le blasphème, le larcin, l’homicide et tous
+les autres crimes ». Ces crimes en effet ne rendent pas coupables
+ceux qui en sont spectateurs ou qui en entendent le récit, tandis
+qu’on ne peut voir les jeux du théâtre sans tomber dans le
+désordre ; le spectateur est complice de l’acteur, ceux qui
+étaient allés chastes à la comédie en reviennent adultères.</p>
+</div>
+<p>On voit, par ces quelques citations, ce que l’Église
+proscrit dans les spectacles. Ce sont les souvenirs de
+l’idolâtrie, les impudicités auxquelles on assiste, les
+blasphèmes qu’on y entend. Idolâtries, impudicités,
+blasphèmes, c’est là en effet tout le théâtre romain à
+l’époque des Pères. Quoi de plus naturel, de plus
+légitime que leurs anathèmes contre de si détestables
+exemples ?</p>
+
+<p>La campagne contre les comédiens fut poursuivie
+par les conciles.</p>
+
+<p>Le canon 62 du concile d’Elvire<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, tenu l’an 305,
+concerne les histrions, les pantomimes et les cochers
+du cirque :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Le concile d’Elvire est le premier qui ait été réuni en
+Espagne.</p>
+</div>
+<p>« S’ils veulent embrasser la foi chrétienne, y est-il
+dit, nous ordonnons qu’ils renoncent auparavant à
+leur profession et s’engagent à ne plus l’exercer ;
+qu’ensuite ils soient admis<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a> ; s’ils manquent à leur
+promesse, qu’ils soient chassés et retranchés de
+l’Église. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Bien des comédiens profitèrent de la permission que l’Église
+leur accordait et se réconcilièrent avec elle. Plusieurs même
+furent canonisés. On peut citer : Genest, acteur célèbre du temps
+de Dioclétien ; Porphyre, comédien d’Andrinople, sous Julien
+l’Apostat ; Ardélion, qui vécut à l’époque de Justinien.</p>
+</div>
+<p>Le canon 5 du premier concile d’Arles, tenu l’an
+314, porte :</p>
+
+<p>« Nous ordonnons que tous les cochers du cirque
+et les comédiens soient séparés de la communion
+tant qu’ils exercent ce métier. »</p>
+
+<p>Le troisième concile de Carthage, en 397, défend
+aux enfants des évêques ou des clercs<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> de donner des
+spectacles profanes et même d’y assister, comme cela
+était défendu aux laïques eux-mêmes (canon 11).
+On lit encore dans le trente-cinquième canon :
+« On ne refusera ni le baptême, ni la pénitence
+aux gens de théâtre, ni aux apostats convertis. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> On sait que pendant assez longtemps le mariage des prêtres
+fut autorisé.</p>
+</div>
+<p>Tous ces canons sont fort logiques et n’ont rien
+d’excessif. Il était vraiment bien naturel que l’Église
+exigeât des comédiens, qui se convertissaient, de
+quitter tout d’abord le théâtre, c’est-à-dire le culte
+des faux dieux, et qu’elle continuât à les exclure de
+la communion s’ils persistaient dans leur profession.
+Il ne faut pas oublier en effet que ces canons concernaient
+une catégorie d’individus qui tous encore
+étaient païens.</p>
+
+<p>Les conciles d’Arles, d’Elvire, de Carthage, etc.,
+n’étaient que provinciaux et leur autorité par conséquent
+ne s’étendait pas au delà de la province ecclésiastique
+dans laquelle ils avaient été rassemblés<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.
+Comment leur doctrine, en ce qui concernait les
+comédiens tout au moins, se répandit-elle ? Par une
+raison fort simple. Dans ces premiers temps du
+christianisme, les conciles, même provinciaux, réunissaient
+des évêques de différents pays et tranchaient
+des questions qui intéressaient l’Église entière ; il en
+résultait que leurs canons jouissaient d’un grand
+crédit. Le concile d’Arles, par exemple, fut dans ce
+cas ; on y comptait plus de six cents évêques venus
+des Gaules, de l’Afrique, de l’Italie, de la Sicile, de
+la Sardaigne, de l’Espagne et du pays des Bretons,
+etc. Une fois de retour dans leur diocèse, ces
+prélats s’empressaient d’appliquer les canons qu’ils
+avaient contribué à faire adopter<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>. C’est ainsi que
+les décisions de quelques conciles au sujet des comédiens
+furent bientôt admises dans un grand nombre
+de provinces ; mais il n’y eut jamais de condamnation
+générale prononcée contre les gens de théâtre
+ni par les papes, ni par un seul concile œcuménique.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Il y a trois sortes de conciles :</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Le concile général ou œcuménique : Ses canons sont obligatoires
+pour toute l’Église ;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Le concile national, ses canons sont obligatoires pour la
+nation entière ;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Le concile provincial, qui a force de loi pour toute la province
+ecclésiastique.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Chaque évêque a le droit en synode (réunion des prêtres
+du diocèse), ou hors du synode, de porter des lois particulières
+pour son diocèse ; c’est à lui d’apprécier si ce qui est admis dans
+le diocèse voisin doit être défendu dans le sien propre, et réciproquement.</p>
+</div>
+<p>A l’infamie civile, qui déjà frappait les histrions de
+par la loi du préteur, s’ajouta donc l’infamie canonique.
+Désormais l’Église chrétienne les regarde comme
+exclus de la communion, et, imitant les rigueurs
+de la loi romaine, elle les place sur le même rang
+que la prostituée. Elle les prive du sacrement de
+la pénitence ; aucun prêtre ne peut leur donner l’absolution,
+à moins qu’ils ne quittent irrévocablement
+leur métier. On ne refuse pas le baptême à
+leurs enfants, puisqu’on l’accorde même aux enfants
+d’hérétiques, mais on ne peut le donner à un adulte
+comédien. On n’accepte les histrions ni comme parrain
+ni comme marraine, on leur refuse la confirmation,
+le sacrement du mariage, la sainte communion,
+à la vie et à la mort, même à Pâques,
+soit en secret, soit publiquement ; enfin on ne leur
+accorde même pas la sépulture ecclésiastique.</p>
+
+<p>Les canons des conciles ne produisirent pas plus
+d’effet que les objurgations des saints Pères ; la foule
+se pressa plus nombreuse que jamais aux représentations
+publiques.</p>
+
+<p>En 312, Constantin<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> embrasse le christianisme.
+En 313, par l’édit de Milan, il déclare la religion
+chrétienne religion de l’empire. Soutenue par le
+gouvernement, l’Église redouble d’efforts dans sa
+lutte contre la société païenne, mais elle reste
+impuissante devant la vogue croissante des spectacles.
+On a même dû multiplier les jours de fête ;
+en 345, on en compte jusqu’à 175 par an. Le goût
+des peuples pour le théâtre est tel, qu’ils en oublient
+jusqu’au soin de leur défense. Carthage est prise
+par les Vandales<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> pendant que toute la population
+assiste à une représentation du cirque, et les applaudissements
+des spectateurs sont assez bruyants pour
+couvrir les cris de ceux qu’on égorge dans la ville.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Né en 274, proclamé César en 306. En 330, il transporte le
+siège de l’empire à Byzance. Il meurt en 337.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> La prise de Carthage eut lieu en 345.</p>
+</div>
+<p>Le même sort fut partagé par la ville d’Antioche,
+dont l’empereur Julien disait : « On y voit tant
+d’acteurs, danseurs, sauteurs, joueurs d’instruments,
+qu’il y a plus de comédiens que de citoyens. » Le
+peuple assistait dans le cirque aux bouffonneries
+d’un mime, lorsque les Perses s’emparèrent de
+la ville.</p>
+
+<p>Ces deux exemples passèrent pour une punition
+du ciel et fournirent à l’Église un nouvel et facile
+argument contre le théâtre.</p>
+
+<p>On pourrait s’étonner de l’acharnement déployé
+par le christianisme dans cette lutte, si l’on ne savait
+par les conciles eux-mêmes que les prêtres de la
+religion nouvelle se montraient aussi passionnés
+pour ces spectacles païens que le reste du peuple,
+et que les menaces et les châtiments de leurs supérieurs
+ecclésiastiques ne pouvaient les en détourner.</p>
+
+<p>On comprend combien à une époque de transition,
+et dans ces premiers siècles presque barbares,
+il était difficile pour l’Église d’obtenir de ses serviteurs
+une régularité parfaite et une stricte observance
+de ses préceptes. Il fallut des siècles à cette
+société encore tout imprégnée du paganisme et de
+l’effroyable dissolution de la Rome païenne, pour
+s’habituer aux mœurs nouvelles ; le clergé lui-même
+ne s’épura que peu à peu et fort lentement.</p>
+
+<p>Le concile de Laodicée<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> est bien instructif à cet
+égard. Ses canons interdisent aux prêtres et aux
+clercs de prêter à usure<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>, de fréquenter les cabarets,
+de faire les agapes dans l’église, d’y manger
+et d’y dresser des tables, de se baigner avec des
+femmes<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>, d’être magiciens, enchanteurs, mathématiciens
+ou astrologues, de faire des ligatures ou
+phylactères<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>, d’assister aux spectacles qui se font
+aux noces et aux festins, d’y danser, etc.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Le concile de Laodicée (Asie Mineure) fut tenu vers 364.
+C’est un des plus célèbres de l’antiquité.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Plus tard, on excommunia les usuriers parce qu’il y avait
+un grand nombre de prêtres qui exerçaient ce métier.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Les Romains étaient loin d’avoir sur la pudeur les mêmes
+idées que nous ; le nu ne les choquait pas. L’usage des bains
+communs aux deux sexes existait de tout temps chez eux et il
+fallut à l’Église plusieurs siècles d’efforts pour arriver à déraciner
+à peu près cet usage : « Que dirai-je des vierges qui vont se
+laver dans les bains publics, écrit saint Cyprien, et qui prostituent
+aux yeux lascifs des corps consacrés à la pudeur ? Car
+lorsqu’elles s’exposent ainsi nues à la vue des hommes, ne fomentent-elles
+pas les passions déshonnêtes ? N’allument-elles pas
+les désirs de ceux qui les regardent ? « C’est à eux, dites-vous, à
+voir avec quels desseins ils viennent là ; pour moi, je ne songe
+qu’à me laver et à me rafraîchir. » Un bain de cette sorte ne
+vous nettoie pas, mais vous salit encore davantage. Vous ne
+regardez personne impudiquement ; à la bonne heure, mais l’on
+vous regarde impudiquement ; vos yeux ne sont point souillés
+d’un plaisir infâme, mais le plaisir que vous donnez aux autres
+vous souille vous-même. Du bain, vous en faites un spectacle, et
+l’on ne voit pas sur le théâtre des choses plus déshonnêtes que
+celles que vous y faites. » Au septième siècle, le concile de
+Constantinople <span lang="la" xml:lang="la">in Trullo</span> interdisait encore aux prêtres, sous peine
+de déposition, et aux laïques, sous peine d’excommunication, de
+se baigner avec des femmes.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Les phylactères dont il est parlé dans ce canon sont les amulettes,
+c’est-à-dire les prétendus remèdes accompagnés d’enchantement
+pour guérir ou prévenir les maladies.</p>
+</div>
+<p>On renouvela ces défenses pendant plusieurs
+siècles<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>, mais sans grand succès.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> L’Église eut toutes les peines du monde à moraliser ses clercs.
+Ainsi en 692 le concile de Constantinople prononce la peine de
+la déposition contre ceux du clergé qui auront eu commerce avec
+une vierge consacrée à Dieu ; il renouvelle les anciens canons
+qui défendent aux clercs d’avoir avec eux des femmes étrangères ;
+il leur défend d’exiger de l’argent pour donner la communion ;
+il condamne à la déposition les prêtres qui feront commerce de
+nourrir et d’assembler des femmes de mauvaise vie, ceux qui,
+sous le nom de mariage, enlèveront des femmes ou prêteront
+secours aux ravisseurs, etc., etc. On pourrait multiplier les citations.</p>
+</div>
+<p>Les empereurs, aussi bien en Orient qu’en Occident<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>,
+s’efforçaient de concilier les désirs de
+l’Église avec les nécessités de leur gouvernement.
+Ils défendirent expressément de donner des représentations
+le dimanche et les jours de fête, pour ne
+pas profaner les jours consacrés au culte du Seigneur.
+Saint Chrysostome obtint même d’Arcadius<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>
+l’abolition des jeux Majuma ; mais l’empereur, malgré
+les pressantes instances du saint, refusa de supprimer
+les autres spectacles, « de peur d’attrister
+le peuple ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> A la mort de Théodose le Grand, ses deux fils Honorius et
+Arcadius se partagèrent l’empire.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Fils aîné de Théodose, il naquit en 384 et mourut en 408.
+A la mort de son père, il reçut en partage l’empire d’Orient.</p>
+</div>
+<p>En effet, malgré leur ardeur de néophytes et leur
+très vif désir de se conformer aux vœux de l’Église,
+les empereurs ne se souciaient nullement de risquer
+leur popularité et de compromettre leur sûreté ;
+or, ils se rendaient très bien compte que la suppression
+des théâtres entraînerait des séditions
+redoutables, que le peuple se soulèverait, que les
+histrions eux-mêmes prendraient les armes et que
+l’imprudent, qui aurait osé toucher à cette corporation
+si nombreuse et si dangereuse, expierait
+probablement son audace par la perte de son
+trône.</p>
+
+<p>Ce qui se passa à l’époque de Justinien<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a> montre
+bien à quel point était justifiée la terreur qu’inspiraient
+les comédiens. Sous son règne les factions
+du cirque devinrent des partis politiques et religieux.
+Les bleus, soutiens acharnés de l’orthodoxie, s’attachèrent
+à l’empereur ; les verts penchaient pour
+l’hérésie et voulaient rétablir la famille déchue
+d’Anastase. Cette rivalité donna naissance à des
+luttes effroyables. Constantinople fut livrée au pillage
+et incendiée. Après plusieurs jours de lutte,
+Justinien eut le dessus ; les verts furent écrasés ;
+plus de 40 000 hommes périrent.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Il fut associé à l’empire en 537 ; la mort de Justin le laissa
+seul maître du pouvoir quelques mois plus tard.</p>
+</div>
+<p>Ce terrible événement fit supprimer le nom de
+faction dans les jeux du cirque ; mais la passion
+pour les spectacles n’en fut nullement atténuée.</p>
+
+<p>Justinien abolit l’idolâtrie dans tout l’Orient, et
+il s’efforça de seconder en toutes choses les vues du
+clergé. C’est sous son règne que la religion chrétienne
+obtint enfin l’abrogation de cette loi barbare,
+qui empêchait le comédien une fois monté sur le
+théâtre d’en descendre jamais. Les empereurs chrétiens
+avaient adopté presque en entier le droit romain
+et ils avaient reproduit, sans y rien changer,
+tout ce qui concernait les histrions. Il en résultait
+qu’il y avait contradiction absolue entre la loi civile
+et la loi religieuse : la première ne permettait pas
+au comédien de quitter sa profession, la seconde le
+repoussait sans pitié tant qu’il l’exerçait. En vain
+l’Église avait-elle demandé qu’on permît à ceux
+qui se convertissaient de ne plus paraître sur le
+théâtre ; pendant longtemps elle n’avait pu l’obtenir.
+Sous Honorius<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a> elle eut un instant gain de cause ;
+mais l’empereur dut rapporter son décret pour ne
+pas s’exposer à une sédition. Le christianisme finit
+cependant par triompher de toutes les résistances,
+et Justinien par une loi autorisa le comédien converti,
+libre ou esclave, à ne plus remonter sur
+le théâtre : personne au monde, pas même son
+père, pas même son maître, n’eut le droit de l’y
+contraindre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Deuxième fils de Théodose (384-423). Il avait reçu en partage
+l’empire d’Occident.</p>
+</div>
+<p>L’empereur ne prit pas avec moins de zèle les
+intérêts de la religion contre les écarts du clergé.
+Les censures ecclésiastiques étant impuissantes, il
+fit une loi qui défendit aux prêtres de paraître aux
+spectacles sous peine de graves châtiments canoniques<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a> :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Les contrevenants devaient être interdits et enfermés trois
+ans dans un monastère.</p>
+</div>
+<p>« Nous les y avons souvent exhortés, dit l’empereur,
+mais sans succès : Nous ordonnons donc
+que nul diacre, nul prêtre et, bien plus expressément,
+que nul évêque n’assistera jamais aux jeux
+publics de dés, ni aux spectacles du théâtre, s’il est
+croyable qu’il y en ait qui y assistent ; car qui pourrait
+croire qu’on y voit ceux qui, par ordination,
+doivent entretenir un commerce perpétuel avec
+Jésus-Christ et attirer sur les fidèles l’Esprit-Saint,
+ceux dont la tête et les mains sont consacrées à
+Dieu par l’onction sainte, afin qu’ils conservent tous
+leurs organes exempts de toute souillure ? »</p>
+
+<p>Les sévérités de la loi étaient d’autant plus pressantes
+qu’on voyait des prêtres ne plus se contenter
+d’assister aux spectacles, mais encore embrasser
+eux-mêmes la profession maudite. « Si quelque ecclésiastique,
+dit la loi, déshonore la dignité de son
+état jusqu’à se faire comédien, il devient infâme et
+perd tout privilège clérical. » Cependant on ne le
+condamne pas immédiatement et l’on pousse la faiblesse
+jusqu’à lui laisser un an pour quitter la
+scène et rentrer dans le giron de l’Église.</p>
+
+<p>Justinien défendit encore aux sénateurs et aux
+grands officiers de s’unir à des femmes de théâtre ;
+mais il négligea de prêcher d’exemple et épousa
+lui-même Théodora, la célèbre comédienne.</p>
+
+<p>L’empire d’Orient échappa en partie aux invasions
+des barbares ; les spectacles purent donc y
+subsister sans difficulté. Constantinople fut envahie
+par les bouffons, les chanteurs, les danseurs, les
+farceurs, etc. Comme par le passé, on vit les prêtres
+de la religion chrétienne assister sans scrupule à
+leurs jeux et les conciles ne cesser de fulminer
+contre des spectacles que tous leurs efforts avaient
+été jusqu’alors impuissants à déraciner. Le concile
+de Constantinople <span lang="la" xml:lang="la">in Trullo</span>, l’an 692<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, défend à tous
+les ecclésiastiques d’assister ou de prendre part aux
+courses de chevaux et aux spectacles des farceurs. Il
+interdit aux clercs, sous peine de déposition, et aux
+laïques, sous peine d’excommunication, de se trouver
+aux spectacles et aux combats contre les bêtes, ou
+de faire sur le théâtre les personnages de farceurs
+et de danseurs. Il ordonne de supprimer divers jeux
+indécents qui se faisaient aux jours des Calendes,
+les danses publiques des femmes, les déguisements
+d’hommes en femmes, de femmes en hommes ;
+l’usage des masques et l’invocation de Bacchus
+pendant les vendanges, etc.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Il s’assembla dans le dôme du palais nommé en latin <i lang="la" xml:lang="la">trullus</i>.</p>
+</div>
+<p>Qu’étaient devenus les théâtres en Occident depuis
+l’invasion des barbares ?</p>
+
+<p>Dans les Gaules, en Italie, en Espagne, en Afrique,
+l’Église n’eut plus besoin de les proscrire ; ils disparurent
+tout naturellement sous les pas des Goths et
+des Vandales. Rome, cependant, échappa quelque
+temps encore à une destruction complète, et c’est ce
+qui explique comment les spectacles purent s’y
+maintenir jusqu’au temps du pape Gélase<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>, à la fin
+du cinquième siècle. Ce pontife ne parvint qu’à
+grand’peine à faire cesser les Lupercales ; elles duraient
+encore grâce à l’impudicité qui en faisait le
+fond et qui les rendait un des plaisirs favoris de la
+populace.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Il fut pape de 492 à 496.</p>
+</div>
+<p>Sous Justinien, Rome fut prise et pillée par
+Totila<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> ; à partir de ce moment les représentations
+théâtrales, derniers vestiges du paganisme, disparurent
+complètement.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> En 546.</p>
+</div>
+<p>La Provence, elle aussi, tant qu’elle échappa à
+l’invasion, conserva ses comédiens, en dépit de tous
+les efforts du clergé. En 446, saint Hilaire, évêque
+d’Arles, fit enlever les marbres de l’amphithéâtre
+pour décorer les églises, il fit briser les statues et
+ordonna d’en enfouir les débris, « afin, dit-il, d’ôter
+à l’idolâtrie tout prétexte de retour ». Cette persistance
+des spectacles motiva le deuxième concile
+d’Arles<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a> qui, comme le précédent et sans plus de
+succès, condamna les comédiens et les conducteurs
+de chars dans les jeux publics. Au commencement
+du sixième siècle, saint Césaire<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a> fulminait encore
+contre le théâtre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> En 452.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Évêque d’Arles.</p>
+</div>
+<p>L’invasion de la Provence par les Francs mit fin
+aux représentations publiques en Occident.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br>
+<span class="xsmall ssf">DU SIXIÈME AU QUATORZIÈME SIÈCLE</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Premiers essais dramatiques dans les églises. — <i>La
+fête des fous</i>. — <i>Les Mystères</i>. — <i>Confrérie de la Passion</i>.</p>
+
+
+<p>Au fur et à mesure que le monde romain s’écroule
+sous les invasions réitérées des barbares, l’Église
+chrétienne recueille la civilisation près de disparaître ;
+mais ces arts, ces sciences, ces lettres, qu’elle sauve
+d’un irrémédiable naufrage, elle s’en empare et s’en
+fait la gardienne exclusive. Puis, les transformant
+sous l’inspiration de sa morale et les adaptant à son
+dogme, elle s’en sert pour dominer toutes les facultés
+humaines et édifier la civilisation chrétienne sur les
+ruines du polythéisme.</p>
+
+<p>Du sixième au douzième siècle, on traverse une
+période hiératique ; l’Église est toute-puissante ; c’est
+elle qui a sauvé le monde de la barbarie, et les peuples
+reconnaissants acceptent son joug sans résistance
+et même avec bonheur.</p>
+
+<p>Nous allons voir se reproduire au moins pendant
+cette période, en ce qui concerne le théâtre, les
+mêmes transformations auxquelles nous avons assisté
+en Grèce et en Italie aux époques sacerdotales. Nous
+allons voir l’art dramatique renaître dans le sanctuaire
+et s’y développer peu à peu, jusqu’au jour
+où, par la force même des choses, l’Église devenant
+impuissante à le retenir, il lui échappera sans retour.</p>
+
+<p>Même à l’époque où les Pères de l’Église et les
+conciles jetaient leurs anathèmes contre les spectacles,
+le christianisme n’avait pu échapper à ce besoin
+impérieux de toutes les religions naissantes et il
+avait dû céder à cette loi fatale qui le condamnait à
+se servir du théâtre que lui-même proscrivait. Dès
+les premiers siècles de son établissement, on le voit
+recourir à ce précieux moyen de séduction et de
+puissance ; il institue des représentations destinées
+à faire connaître les mystères du culte nouveau, à
+les propager et à donner aux fidèles des enseignements
+nobles et élevés.</p>
+
+<p>Noël, la Circoncision, l’Épiphanie, l’Assomption,
+l’Ascension, la Pentecôte<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>, etc., etc., servent de prétexte
+à des cérémonies symboliques qui se célèbrent
+dans le temple et auxquelles le peuple accourt en
+foule.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Pendant le moyen âge, l’usage s’était établi d’accorder au
+peuple, à l’occasion des principales fêtes de l’année, des immunités
+et des franchises qui rappelaient absolument celles dont
+jouissaient les Grecs aux fêtes Dionysiaques.</p>
+</div>
+<p>« L’Église, a dit M. Magnin<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>, faisait appel à l’imagination
+dramatique ; elle instituait des cérémonies
+figuratives, multipliait les processions et les translations
+de reliques, et instituait enfin ses offices, qui
+sont de véritables drames : celui de <span lang="la" xml:lang="la">præsepe</span> ou de
+la crèche, à Noël ; celui de l’étoile ou des trois rois,
+à l’Épiphanie ; celui du sépulcre ou des trois Maries,
+à Pâques, où les trois saintes femmes étaient représentées
+par trois chanoines, la tête voilée de leur
+aumusse, <i lang="la" xml:lang="la">ad similitudinem mulierum</i>, comme dit
+le Rituel ; celui de l’Ascension, où l’on voyait, quelquefois
+sur le jubé, quelquefois sur la galerie extérieure,
+au-dessus du portail, un prêtre représenter
+l’ascension du Christ : toutes cérémonies vraiment
+mimiques, qui ont fait longtemps l’admiration des
+fidèles, et dont l’orthodoxie a été reconnue par une
+bulle d’Innocent III… On voit encore le génie naissant
+du christianisme s’essayer au drame, soit dans
+des compositions littéraires et érudites, soit dans les
+dialogues des liturgies apostoliques, où le prêtre, le
+diacre et le peuple prennent successivement la parole ;
+soit surtout dans l’établissement de quelques
+usages presque scéniques, comme les chants alternatifs
+pendant les repas communs ou agapes, les
+danses pratiquées à de certaines processions et autour
+des tombeaux des martyrs ; soit enfin dans une foule
+d’autres coutumes. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> <i>Origines du théâtre moderne</i>.</p>
+</div>
+<p>Le christianisme ne se borna pas dans ses tentatives
+dramatiques aux cérémonies figuratives dont
+nous venons de parler. Dès le sixième siècle, de véritables
+jeux scéniques et même l’usage des masques
+pénètrent dans certains monastères de femmes ; dès
+les huitième et neuvième siècles les obsèques des
+abbés et des abbesses se terminent par de petits drames
+funèbres, dont les religieux et les religieuses se
+partagent les rôles. Au dixième siècle, on voit fréquemment
+représenter dans les couvents les vies de
+saints et les pieuses légendes des martyrs. Aux
+onzième et douzième siècles, le drame ecclésiastique
+se déploie dans les cathédrales avec splendeur et
+magnificence<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Magnin, <i>Origines du théâtre moderne</i>.</p>
+</div>
+<p>L’art dramatique n’a donc pas disparu tout entier
+avec le théâtre romain ; il s’est, il est vrai, complètement
+modifié et transformé, mais il n’y a pas eu, à
+proprement parler, d’interruption entre l’art ancien et
+l’art nouveau. Il en résulta que l’influence des fêtes
+païennes pénétra dans l’Église chrétienne et que
+dans maintes coutumes on retrouve leurs traces profondément
+marquées.</p>
+
+<p>Les cérémonies pieuses qui avaient lieu dans le
+temple, et où le clergé jouait le premier rôle, n’étaient
+pas toujours en effet des objets d’édification ; à
+certains jours de l’année, on y ajoutait des bouffonneries
+indécentes et les parodies les plus scandaleuses
+se mêlaient quelquefois à la célébration du
+culte.</p>
+
+<p>L’Église supporta pendant des siècles ces spectacles
+sacrilèges ; on ne s’expliquerait pas cette longue
+tolérance, si l’on ne savait que sa politique a toujours
+été de transformer ce qu’elle ne pouvait détruire.
+Les temples du paganisme qui avaient échappé à
+la ruine, elle les a bénits, puis s’en est servi pour
+son propre usage. Elle a agi de même pour les traditions
+païennes qui avaient résisté à ses attaques ;
+quand elle les vit profondément enracinées dans
+l’esprit du peuple, au lieu de poursuivre une lutte
+stérile, elle les adopta et les transforma en légendes
+chrétiennes. C’est ainsi que l’on vit figurer dans
+le culte catholique ces idolâtries qui rappelaient
+à s’y méprendre les fêtes de l’antiquité, les Saturnales,
+les Calendes, les Lupercales. Les principaux
+saints de la religion nouvelle se partagèrent la succession
+des divinités de l’Olympe ; les fêtes de saint
+Nicolas, saint Martin, saint Éloi, sainte Catherine,
+donnaient lieu à des réjouissances où revivaient
+toutes les coutumes du paganisme.</p>
+
+<p>La plus importante de ces fêtes du moyen âge était
+celle des <i>Fous</i>, appelée aussi fête des <i>Diacres</i>, des
+<i>Innocents</i> ou de l’<i>Ane</i><a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>, suivant les époques et les
+localités. Elle avait pour but de rappeler aux puissants
+de la terre que leur supériorité ne serait pas
+éternelle, et pendant sa durée tous les rangs ecclésiastiques
+se trouvaient confondus<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>. C’était un souvenir
+évident des Saturnales.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Il y avait dans la fête de l’Ane un chant qui imitait complètement
+l’« <span lang="la" xml:lang="la">Evoe, Bacche</span> », des adorateurs de Bacchus.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Elle avait lieu une fois l’an, au mois de décembre, et durait
+plusieurs jours.</p>
+</div>
+<p>La cérémonie se composait d’une espèce de drame
+liturgique moitié religieux, moitié burlesque. On
+dressait le théâtre au milieu même des églises et
+l’on y commettait toute espèce de folies. On élisait
+un évêque et même quelquefois un pape des fous ;
+on le revêtait d’habits pontificaux et on le promenait
+par la ville au son des cloches et des instruments. Les
+prêtres se montraient barbouillés de lie et travestis
+de la manière la plus ridicule, souvent demi-nus ou
+couverts de peaux de cerf ; ils entraient dans le
+chœur en dansant et en chantant des chansons
+obscènes, les diacres et les sous-diacres mangeaient
+des boudins et des saucisses sur l’autel, devant le
+célébrant ; ils jouaient, sous ses yeux, aux cartes, aux
+dés, à la pomme, aux boules, enfin ils brûlaient dans
+les encensoirs des morceaux de vieilles savates et lui
+en faisaient respirer l’odeur<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Millin. — La fête des fous ne fut définitivement supprimée
+qu’en 1547.</p>
+</div>
+<p>Les jeunes clercs, les sous-diacres officiaient publiquement
+à la place des prêtres. Ensuite, « ils se promenaient
+dans des chariots par les rues, et montaient
+sur des échafauds, chantant toutes les chansons les
+plus vilaines et faisant toutes les postures et toutes
+les bouffonneries les plus effrontées<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. » Le clergé
+ne jouait pas seul un rôle dans ces grotesques parodies,
+les laïques étaient souvent admis à y prendre
+part.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Mézeray.</p>
+</div>
+<p>Ce ne fut pas seulement dans les cathédrales et
+dans les collégiales qu’eut lieu cette fête impie ;
+elle avait pénétré dans les monastères des deux
+sexes, et le jour de sa célébration on y autorisait
+les plus coupables folies ; les religieuses elles-mêmes
+se déguisaient avec une grande indécence<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Les bas-reliefs obscènes qui se trouvent sculptés en si
+grand nombre sur les murs des cathédrales, et où les prêtres
+eux-mêmes ne sont pas plus respectés que la décence, témoignent
+encore des excès que le clergé tolérait pendant ces jours de fête.</p>
+</div>
+<p>Ces bouffonneries étranges, et qu’on a peine à
+s’expliquer aujourd’hui, avaient cependant leur raison
+d’être ; elles rompaient la monotonie de la vie
+du cloître et le peuple, gémissant sous la glèbe, frappé
+sans cesse par les maladies, la famine et la guerre, y
+trouvait une utile diversion à sa misère et à ses
+maux.</p>
+
+<p>En dehors de ces fêtes qui n’étaient qu’accidentelles,
+en dehors des cérémonies pieuses données
+fréquemment dans les couvents et les églises, il n’y
+eut en fait d’art dramatique pendant la plus grande
+partie du moyen âge que les farces grossières des
+bateleurs.</p>
+
+<p>A côté du théâtre religieux créé par l’Église
+et resté entièrement sous sa domination, il existait
+en effet un théâtre populaire. Après la disparition
+des spectacles sous les invasions des barbares, les
+jeux des carrefours n’avaient pas complètement disparu ;
+les mimes, en petit nombre, il est vrai, avaient
+continué leurs danses et leurs farces, et on les vit
+pendant plusieurs siècles errer de province en province
+et « porter la semence de cette mauvaise
+plante que le christianisme avait arrachée »<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Riccoboni, <i>Réflexions historiques et critiques sur les
+théâtres de l’Europe</i>.</p>
+</div>
+<p>A l’époque de Charlemagne ils reparurent en
+grand nombre ; ils venaient de l’Orient, où leurs
+jeux s’étaient perpétués sans interruption.</p>
+
+<p>Pendant les dixième, onzième et douzième siècles,
+on continua à ne rencontrer en fait de comédiens que
+des danseurs et des jongleurs ; les uns faisaient
+métier de réjouir le peuple par des sauts périlleux et
+des postures ridicules ; les autres se rendaient dans
+les maisons particulières et contribuaient à l’agrément
+des festins par leurs chants et leurs danses.
+Ces spectacles suffisaient à l’imagination des peuples.</p>
+
+<p>A partir du treizième siècle, il n’en est plus ainsi
+et nous allons voir le drame moderne se dégager
+peu à peu de la pensée religieuse qui lui a donné
+naissance.</p>
+
+<p>De même qu’en Grèce le grand nombre des initiés
+avait forcé les prêtres à quitter le temple et à
+transporter leurs rites mystérieux dans le terrain
+sacré qui l’entourait, de même, au moyen âge, le
+clergé fut insensiblement amené à représenter hors
+de l’église certains drames liturgiques dont la
+pompe et l’éclat attiraient une grande affluence et
+pour lesquels l’espace restreint du sanctuaire devenait
+insuffisant. On les joua d’abord sur les parvis
+ou dans les cimetières, qui toujours entouraient
+les églises.</p>
+
+<p>Ces représentations obtenant le plus grand succès,
+et le nombre des personnages qui y prenaient
+part augmentant sans cesse, il fallut recourir au
+concours des laïques. Le clergé choisit lui-même des
+acteurs parmi les fidèles, et peu à peu il organisa
+des confréries qu’il conviait à lui prêter assistance
+et au besoin à le suppléer.</p>
+
+<p>C’était le premier pas vers l’émancipation du
+théâtre. Les confréries allaient se trouver entraînées
+tout naturellement à s’approprier le genre
+auquel on les exerçait, et à jouer pour leur propre
+compte.</p>
+
+<p>Quand l’Église comprit que le théâtre était sur le
+point de lui échapper, loin d’opposer à cette évolution
+inévitable une résistance inutile, elle se mit elle-même
+à la tête du mouvement ; puisqu’il devait y avoir un
+théâtre, elle résolut de le faire sien et de s’en servir
+pour étendre son influence et sa domination. Elle
+transporta donc au dehors les spectacles religieux qui
+jusqu’à ce moment n’avaient eu lieu que dans les
+églises, les couvents et les cimetières ; mais elle
+remplaça de simples récits bibliques par des dialogues
+auxquels elle donna un développement beaucoup
+plus considérable ; elle les transforma ainsi en
+véritables drames, destinés à montrer au peuple les
+mystères de la religion, à éclairer ces âmes naïves et
+confiantes, et à frapper leur imagination enfantine.</p>
+
+<p>On joua d’abord les divers épisodes de la vie du
+Christ, la fuite en Égypte, la Passion, le martyre et
+les miracles des saints, enfin les événements remarquables
+arrivés aux Croisés pendant leur séjour en
+Terre sainte<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> On ne se piquait pas dans ces spectacles d’une pudeur excessive.
+Dans le Mystère de sainte Barbe, celle-ci était dépouillée
+nue sur la scène ; fréquemment certains rôles figuratifs consistaient
+à être tout nus.</p>
+</div>
+<p>Le peuple prenant le plus vif plaisir à ces Mystères,
+un certain nombre de bourgeois se réunirent pour
+les représenter régulièrement, et dans ce but ils
+louèrent au bourg de Saint-Maur un terrain commode
+où ils élevèrent un théâtre. Ils jouaient tous les dimanches
+et jours de fête des scènes du Nouveau Testament.
+Avant de commencer, un acteur s’avançait sur
+le devant de l’estrade et annonçait ainsi le spectacle
+au public : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,
+nous allons représenter devant vous…, etc. »
+Tous les Mystères se terminaient par ces mots :
+« <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum laudamus.</i> »</p>
+
+<p>Ces bourgeois vivaient en si bonne intelligence
+avec l’Église, que les curés de Paris avancèrent la
+grand’messe et retardèrent l’heure des vêpres pour
+que le clergé pût assister aux représentations<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> ; on
+vit même pendant fort longtemps des ecclésiastiques
+prendre part à ces divertissements dramatiques, et
+monter eux-mêmes sur la scène<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> M. Magnin cite un manuscrit du quinzième siècle (Bibliothèque
+nationale) qui contient quarante drames ou miracles, tous
+en l’honneur de la Vierge, tous précédés ou suivis du sermon,
+qui leur servait de prologue ou d’épilogue.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Un jour, à Metz, Monseigneur Nicolle, curé de Saint-Victor,
+faillit mourir en croix. Jean de Nicey, chapelain de Métrange,
+en jouant Judas, se pendit si maladroitement, qu’on ne le sauva
+qu’à grand peine. (Fournel, <i>Curiosités théâtrales</i>.)</p>
+</div>
+<p>A une époque où le ciel et l’enfer étaient le but
+unique et constant des préoccupations du peuple,
+les Mystères causèrent une ivresse universelle. Malheureusement,
+cet enthousiasme amena quelquefois
+des troubles, et en 1398 le prévôt de Paris interdit
+les représentations de Saint-Maur.</p>
+
+<p>Les artistes coururent implorer la justice de
+Charles VI. Ce prince fit donner une représentation
+en sa présence ; il en sortit tellement satisfait, qu’aussitôt,
+« par des lettres et chartes bien et dûment
+scellées en lacs de soie et cires vertes », il constitua
+les acteurs en société régulière sous le titre de <i>Confrères
+de la Passion</i>, et il leur accorda « permission
+perpétuelle de représenter tels Mystères qu’il
+leur conviendrait ». Il était enjoint au prévôt de
+Paris, ainsi qu’à tous les autres officiers, de ne les
+molester en aucune façon.</p>
+
+<p>Cette autorisation royale marque bien nettement
+le moment où l’art dramatique sort enfin de l’Église
+qui lui a donné asile depuis près de huit siècles,
+pour entrer définitivement dans le domaine séculier.</p>
+
+<p>Autorisés par les lettres du roi à établir leur
+industrie à Paris, les Confrères y transportèrent leur
+théâtre en 1402 et l’y établirent dans l’hôpital de
+la Charité, qu’ils louèrent aux Prémontrés<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> Cette maison avait été bâtie hors de la porte de Paris, du
+côté de Saint-Denis, par deux gentilshommes allemands, pour recevoir
+les pèlerins et les pauvres voyageurs. Les confrères construisirent
+dans la grande salle de cet hôpital un théâtre et ils
+y jouèrent leurs pièces. Il se forma, dans la suite, différentes
+confréries dans plusieurs villes du royaume. Le Mystère de la
+Passion se célèbre encore aujourd’hui tous les dix ans à Oberammergau,
+dans la haute Bavière ; il y a environ quatre cents acteurs
+qui représentent les principaux événements de l’Écriture,
+depuis l’expulsion d’Adam et Ève du Paradis terrestre jusqu’à
+la résurrection de Jésus-Christ.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">V<br>
+<span class="xsmall ssf">DU TREIZIÈME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Opinion de l’Église sur le théâtre. — Les <i>Scolastiques</i>. — L’Église
+de France maintient contre les comédiens les
+censures prononcées par les premiers conciles. — Le gallicanisme. — Philippe-Auguste. — Saint
+Louis. — Les <i>Clercs
+de la basoche</i>. — Les <i>Enfants sans-souci</i>. — Mélange du
+sacré et du profane. — Intervention de l’Église. — Léon X. — La
+Réforme. — Sévérité des Parlements contre le théâtre. — On
+interdit les pièces sacrées aux <i>Confrères de la Passion</i>. — Les
+<i>Confrères</i> achètent l’hôtel de Bourgogne. — Renaissance
+du théâtre. — Jodelle. — Règne d’Henri III. — <i lang="it" xml:lang="it">Gli Gelosi.</i> — Les
+<i>Confrères</i> renoncent au théâtre et cèdent leur privilège. — Troupe
+de l’hôtel de Bourgogne. — Henri IV. — Isabella
+Andreini.</p>
+
+
+<p>Comment l’Église pouvait-elle concilier cet établissement
+progressif d’un théâtre, qui était exclusivement
+son œuvre, avec les anathèmes si nettement
+formulés par les saints Pères et les conciles contre
+les spectacles et les comédiens ?</p>
+
+<p>Il est bien évident qu’elle ne se frappait pas elle-même
+et qu’elle ne considérait à aucun degré le
+drame religieux, sous quelque forme qu’on le
+représentât, comme rentrant dans la catégorie qu’elle
+avait proscrite si sévèrement. Il en fut ainsi tant que
+le théâtre resta sous sa tutelle absolue. Quand il eut
+échappé à ses mains affaiblies, elle ne modifia pas
+sensiblement son opinion, et, si elle le regarda avec
+moins de bienveillance, elle ne jugea point tout
+d’abord qu’il fût digne de ses rigueurs.</p>
+
+<p>Du reste, au treizième siècle, une école religieuse
+des plus célèbres se sépara nettement de l’opinion
+des Pères de l’Église. Les Scolastiques<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> soutinrent
+que l’on devait regarder le théâtre, sinon avec faveur,
+du moins avec indifférence, et presque tous furent
+d’avis de lui faire grâce. Albert le Grand, le fondateur
+de l’école, saint Thomas<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>, saint Bonaventure,
+saint Antonin, sont unanimes<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>. Ils reconnaissent
+que les divertissements sont nécessaires à l’homme
+et qu’on peut les autoriser, pourvu toutefois qu’ils
+se maintiennent dans les bornes d’une honnête
+réserve.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> On désigne par Scolastiques les maîtres renommés qui enseignaient
+dans leurs écoles la théologie et la philosophie. A
+une époque où les manuscrits étaient rares et hors de prix, le
+seul moyen de s’instruire était de faire partie d’une université.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> « L’emploi des comédiens institué pour donner quelque délassement
+aux hommes n’est pas en soi illicite, dit saint Thomas,
+ils ne sont point dans l’état de péché, pourvu qu’ils usent honnêtement
+de leurs talents, c’est-à-dire qu’ils évitent les mots et les
+actions défendus et qu’ils ne représentent point dans les temps
+qui ne sont point permis. »</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Un des plus célèbres cependant, Alexandre d’Alès, sous qui
+saint Bonaventure étudiait vers l’an 1240, se sépare des autres
+auteurs de la même école. Il considère que les jeux portent
+d’ordinaire au mal, qu’ils ont toujours passé pour infâmes, et
+il les condamne comme ils ont toujours été condamnés pendant
+les douze premiers siècles.</p>
+</div>
+<p>Du moment que l’on admettait la légitimité des
+spectacles, ceux qui les représentaient ne devaient
+plus encourir de châtiments canoniques.</p>
+
+<p>Depuis la suppression du théâtre païen, qu’était-il
+advenu des censures prononcées contre les
+histrions ? Avaient-elles été formellement dénoncées,
+ou s’étaient-elles trouvées tout naturellement abrogées ?
+Dans tous les pays de l’Europe elles étaient
+tombées en désuétude ; en France seulement elles
+existaient comme par le passé ; mais au lieu de
+les appliquer à ces représentations sacrilèges données
+dans les églises, et qui rappelaient si bien le
+paganisme, on les réservait uniquement aux tréteaux
+populaires, et à ces farces ridicules qui faisaient
+la joie des carrefours.</p>
+
+<p>Cependant depuis le sixième siècle les censures
+des premiers conciles n’avaient plus de raison d’être,
+puisque l’idolâtrie avait disparu, qu’elles concernaient
+des histrions païens et que tout le monde
+était chrétien.</p>
+
+<p>Les vielleurs, jongleurs, tabarins, farceurs,
+truands, danseurs de corde, vendeurs d’orviétan,
+montreurs d’ours, singes et chiens savants, qui
+couraient les villes et les campagnes et amusaient
+le peuple, ne ressemblaient en aucune façon aux
+histrions de la Rome impériale. Quel rapport pouvait-on
+établir entre leurs bouffonneries et les sanglantes
+hécatombes des jeux du cirque, les obscénités
+du théâtre romain ? En quoi leurs jeux rappelaient-ils
+l’idolâtrie et les fêtes religieuses du paganisme ?</p>
+
+<p>Le genre des farceurs était bas, il est vrai, leurs
+plaisanteries souvent grossières, mais ces spectacles
+étaient fort bien appropriés à des populations
+encore barbares et pour lesquelles un genre plus
+raffiné eût été lettre morte. Si on pouvait leur
+reprocher de ne pas toujours suffisamment respecter
+la décence et de donner au peuple le goût de la
+dissipation et du plaisir, c’étaient là de minces
+griefs et qui assurément ne motivaient pas les
+peines rigoureuses infligées pendant les premiers
+siècles.</p>
+
+<p>Aussi s’explique-t-on fort bien comment ces châtiments
+canoniques avaient cessé d’être en vigueur
+dans toute l’Europe. En France au contraire ils subsistaient
+plus que jamais ; l’autorité spirituelle et
+l’autorité séculière se trouvaient d’accord pour les
+maintenir, et nous allons voir pour quelles raisons.</p>
+
+<p>Les bateleurs qui, au temps de Charlemagne,
+rapportèrent d’Orient les farces et les jeux burlesques,
+furent reçus à bras ouverts. Charmés de ces
+spectacles qu’ils ne connaissaient plus, le peuple et
+les grands les suivaient avec empressement. Agobard
+se plaint qu’on laisse mourir les pauvres de faim et
+qu’on comble de biens les histrions.</p>
+
+<p>L’Église de France ne vit pas reparaître sans
+une certaine inquiétude ces comédiens dont elle avait
+gardé si mauvais souvenir. Ce sentiment ne fit que
+s’accentuer quand elle s’aperçut que son clergé ressentait
+encore pour eux cette passion excessive dont
+il avait autrefois donné tant de preuves et qui avait
+si longtemps résisté à toutes les censures. Elle
+s’effraya de le voir fréquenter assidûment des représentations
+dont trop souvent la décence était
+bannie, et où l’on parodiait même quelquefois les
+cérémonies religieuses<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>. Les conciles au neuvième
+siècle en prirent prétexte pour interdire sévèrement
+à tous les membres du clergé d’entretenir aucuns
+rapports avec les comédiens<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a> ; cette interdiction se
+comprenait d’autant mieux, que leur situation canonique
+ne s’était pas modifiée.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Sous Louis le Débonnaire (778-839), des bouffons jouèrent
+des farces revêtus d’habits religieux ; ils furent punis par le bannissement
+et des peines corporelles.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Le concile de Chalon-sur-Saône, en 813, défend aux ecclésiastiques
+d’assister aux spectacles sous peine de suspense. On
+lit dans son neuvième canon : « Les prêtres doivent s’éloigner
+de tous les objets qui ne font que charmer les oreilles ou surprendre
+les yeux par des apparences vaines et pernicieuses, et ils
+ne doivent pas seulement rejeter et fuir les comédies, les farces
+et les jeux déshonnêtes, mais ils doivent encore représenter aux
+fidèles l’obligation où ils sont de les rejeter et de les fuir. »</p>
+
+<p>Le concile de Paris, tenu en 829, établit que tous les chrétiens
+sont obligés de ne point écouter les bouffonneries et les farces,
+à plus forte raison, ajoute-t-il, les ministres du Seigneur doivent-ils
+fuir les discours extravagants et déshonnêtes des histrions.
+Les conciles de Mayence, de Tours, de Reims, font les mêmes
+défenses.</p>
+</div>
+<p>Elle se perpétua même tout naturellement, par
+suite de l’attitude que prit le clergé de France. Pour
+se protéger contre les empiétements des papes et
+se mettre à l’abri des changements qu’ils apportaient
+sans cesse à la discipline, les évêques venaient
+de jeter les fondements du gallicanisme : ils déclarèrent
+immuables tous les canons promulgués par les
+premiers conciles jusqu’au huitième siècle et qui
+étaient passés dans les coutumes de l’Église de
+France<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>. Du moment qu’on adoptait les canons de
+ces conciles, il n’y avait pas de raison de rejeter
+ceux qui concernaient les comédiens ; ils se trouvèrent
+donc tout naturellement reproduits ; mais il
+fut implicitement reconnu et admis qu’ils ne concernaient
+que le théâtre populaire et qu’ils ne pouvaient
+s’appliquer qu’aux seuls bateleurs dont les
+jeux, aux yeux de certains esprits, rappelaient ceux
+du paganisme.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Les papes pendant de longs siècles s’efforcèrent d’étendre
+leur domination sur toute l’Europe ; la société civile résista de
+son mieux contre un envahissement qui menaçait de la faire
+disparaître, et la lutte en général aboutit à des transactions entre
+le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Vers le milieu du
+neuvième siècle, au moment où parurent les <i>fausses décrétales</i>
+d’Isidore, la cour de Rome cherchait encore par tous les moyens
+à accroître son autorité et à diminuer celle des évêques, qui
+subissaient trop l’influence des princes dont ils dépendaient.
+Dans ce but, le Saint-Siège décréta que les décisions des synodes
+particuliers n’auraient de valeur qu’autant qu’ils auraient reçu
+son approbation. Les prélats de France s’élevèrent contre cette
+prétention et, pour se protéger, « ils déclarèrent s’en rapporter
+à l’ancien droit, aux anciens canons de l’Église universelle,
+aux lois et aux libertés compétant aux évêques et aux conciles
+des divers pays et royaumes, d’après la pratique et la théorie des
+huit premiers siècles », et ils refusèrent de reconnaître les lois,
+les décrets et les décisions plus modernes des papes, s’ils
+n’étaient pas d’accord avec les anciens droits, coutumes et
+usages existant en France. C’est là la source des libertés gallicanes.</p>
+</div>
+<p>L’Église du reste ne pouvait regarder avec faveur
+cette race nomade et vagabonde, qui vivait dans le
+désordre et la débauche, et, en dehors même de leur
+profession, elle était appelée à traiter les comédiens
+avec une certaine sévérité. Dans la pratique cependant
+elle usa vis-à-vis d’eux d’une très large tolérance,
+qui ne fit que s’accentuer jusqu’au dix-septième
+siècle.</p>
+
+<p>L’État, bien plus encore que l’Église, déployait ses
+rigueurs contre ces histrions qui ne lui inspiraient
+aucune confiance. Leur grand nombre, leur absence
+de scrupules, l’enthousiasme incroyable qu’excitaient
+leurs bouffonneries, les firent à plusieurs
+reprises considérer comme un danger public. Déjà
+sous Charlemagne, l’empereur reproduisant la loi romaine,
+les avait mis au nombre des personnes infâmes
+et il ne leur était pas permis de présenter une
+accusation en justice.</p>
+
+<p>Philippe-Auguste prit contre eux des mesures plus
+sévères encore. « Il signala sa piété, dit Mézeray,
+par l’expulsion des comédiens, jongleurs et farceurs,
+qu’il chassa de sa cour comme gens qui ne
+servent qu’à flatter et à nourrir les voluptés et la
+fainéantise, à remplir les esprits oiseux de vaines
+chimères, qui les gâtent, et à causer dans les cœurs
+des mouvements déréglés que la sagesse et la religion
+nous commandent si fort d’étouffer. Les
+princes avaient accoutumé de faire de beaux présents
+à ces gens-là et de leur donner leurs plus
+précieux habits ; mais lui étant persuadé, comme le
+dit Rigord, son historien, que donner aux histrions,
+c’était sacrifier au diable, aima mieux suivre
+l’exemple du saint et charitable Henry I<sup>er</sup>, qui avait
+fait vœu de vendre les siens pour en employer
+l’argent à nourrir et entretenir les pauvres. »</p>
+
+<p>Saint Louis, « dont les seules délices étaient le chant
+des psaumes », ne se montra pas plus favorable pour
+les farceurs ; il les considérait comme « une peste
+publique capable de corrompre les mœurs de tous ses
+sujets », et il s’efforça de les chasser du royaume.</p>
+
+<p>Cependant le théâtre créé par l’Église n’avait pas
+tardé à dégénérer et à sortir des bornes qui lui avaient
+été fixées. Les <i>Confrères de la Passion</i>, après avoir
+joui paisiblement et sans conteste du privilège
+qui leur avait été octroyé, virent bientôt paraître
+des concurrents. Les <i>Clercs de la basoche</i> obtinrent
+à leur tour la permission de jouer en public ; mais,
+pour ne pas empiéter sur le genre de leurs devanciers,
+au lieu de représenter Dieu, la Vierge et les
+Saints, ils personnifièrent les Vertus et les Vices.
+Peu après, une troisième compagnie se forma ; elle
+se composait de jeunes gens qui prirent le nom
+d’<i>Enfants sans-souci</i>.</p>
+
+<p>Le peuple, fatigué des pièces liturgiques, abandonna
+les Confrères pour courir à leurs concurrents. Dans
+l’espoir de ramener leur clientèle, et pour rendre
+leurs pièces plus attrayantes, les Confrères modifièrent
+leur genre ; ils mêlèrent à leurs cantiques
+des chants profanes et des farces grotesques aux
+mystères sacrés. Froissard raconte que les spectateurs,
+loin de s’en plaindre, y vinrent plus nombreux que
+jamais. Ce mélange du sacré et du profane n’était
+pas nouveau ; nous l’avons vu se perpétuer dans
+les temples mêmes depuis la fin du paganisme.</p>
+
+<p>Quand l’Église vit le théâtre s’emparer de ces
+bouffonneries mi-religieuses, mi-profanes, dont elle
+avait eu jusqu’alors le monopole, elle fit un retour
+sur elle-même et elle s’aperçut un peu tard, il
+est vrai, des graves inconvénients qu’entraînait sa
+participation aux scènes sacrilèges qui souillaient les
+églises. Depuis longtemps déjà, il faut le reconnaître,
+bien des conciles et des synodes s’étaient
+élevés contre ces spectacles indécents, mais sans
+succès<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a> ; les évêques dans leurs diocèses, les curés
+dans leurs paroisses, les abbés dans leurs couvents,
+n’osaient affronter l’opposition du bas clergé et du
+peuple. Ce ne fut qu’au quinzième siècle que, la
+civilisation gagnant du terrain, et les esprits devenant
+plus éclairés, on se décida à prendre des mesures
+énergiques.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Plusieurs conciles en effet défendent les déguisements, les
+masques, les danses, les chansons indécentes dans les églises.
+Au onzième siècle, le pape Eugène II prescrit aux prêtres
+d’avertir les hommes et les femmes, qui se réunissent à l’église
+les jours de fête, de ne point former des chœurs de danse en
+sautant et en chantant des paroles obscènes, à l’imitation des
+païens. En 1215, un concile de la province de Bordeaux interdit
+sous peine d’excommunication les danses qui se faisaient le jour
+de la fête des fous, ainsi que le sacre dérisoire des évêques.
+Les Conciles de Bude en Hongrie (1279), de Cologne (1280),
+de Nîmes (1284), de Bayeux (1300), de Strasbourg (1310), de
+Nicosie (1353), prononcent les mêmes peines.</p>
+</div>
+<p>Le concile de Bâle<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>, en particulier, s’éleva avec
+force contre ces turpitudes. Il est probable cependant
+que l’Église serait restée impuissante à les
+faire disparaître, si l’autorité royale ne lui était venue
+en aide. Sous le règne de Charles VII, le roi
+fit appliquer sévèrement dans ses États le décret
+du concile de Bâle, et en 1444 il invita la Faculté
+de théologie de Paris à écrire aux évêques pour
+les adjurer de détruire la scandaleuse superstition
+connue sous le nom de fête des fous, « détestable
+reste de l’idolâtrie des païens et du culte de l’infâme
+Janus<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a> ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Le concile de Bâle, en 1435, se plaint qu’à certaines fêtes
+on voit dans les églises des gens en habits pontificaux, avec une
+crosse et une mitre, donner la bénédiction comme les évêques ;
+que quelques-uns représentent des jeux de théâtre, font des
+mascarades et des danses d’hommes et de femmes. Le concile
+ordonne aux évêques, aux doyens et aux curés, sous peine
+de suspense et de privation de leurs revenus ecclésiastiques pendant
+trois mois, de ne pas permettre à l’avenir de semblables
+bouffonneries. Le synode diocésain de Sens (1524), celui de
+Chartres (1538), le concile de Sens, en 1528, font les mêmes
+défenses.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> En réponse à la lettre de la Faculté de théologie, un prédicateur
+osa soutenir en chaire que la fête des Fous était aussi
+agréable à Dieu que celle de la Conception de la Vierge. Malgré
+l’intervention royale, ces coutumes duraient encore au dix-septième
+siècle dans certains diocèses.</p>
+</div>
+<p>A mesure que l’Église retirait sa protection aux
+fêtes des Fous, de l’Ane, etc., les laïques s’emparaient
+de ces parodies et ils formaient ces associations
+joyeuses en si grand nombre dont les souvenirs
+durent encore dans certaines provinces de France<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Il y en avait dans presque toutes les villes.</p>
+</div>
+<p>Ce ne fut pas seulement contre les représentations
+scandaleuses dans les églises que le clergé de France
+eut à sévir, la passion que les ecclésiastiques
+éprouvaient pour les jeux du théâtre, avait causé
+de grands désordres. On voyait sans cesse des clercs,
+des prêtres, des évêques, non seulement fréquenter
+assidûment des spectacles qui les détournaient de
+leurs devoirs professionnels, mais encore s’y mêler
+et se laisser entraîner à des fréquentations indignes
+de leur caractère. Lorsque les prêtres disaient leur
+première messe, on faisait venir dans l’église des
+bouffons, des joueurs d’instruments et des farceurs
+de tous genres<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>. Les jours de fête de certaines confréries,
+il était d’usage de se rendre, avec des images
+pieuses attachées sur des bâtons, aux maisons des
+laïques ; ces processions burlesques étaient composées
+de prêtres, de femmes et de danseurs<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>. Rien
+n’était plus commun que de voir des clercs monter
+sur le théâtre en compagnie d’histrions<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>. Tous ces
+usages furent rigoureusement proscrits<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Le concile de Béziers, en 1233, interdit aux moines de
+vendre du vin dans l’enceinte du monastère et d’introduire
+sous ce prétexte des gens infâmes, des histrions et des jongleurs.</p>
+
+<p>Un concile tenu à Paris vers 1515 défend aux clercs d’assister
+aux jeux de théâtre, de se trouver aux assemblées où l’on chante
+des chansons galantes et déshonnêtes, et où l’on fait des danses
+obscènes ; il leur interdit également les mascarades, les jeux de
+théâtre, enfin de faire le métier de comédiens, de bouffons, de
+jongleurs.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> Les statuts synodaux du diocèse de Beauvais en 1554, ceux
+du diocèse de Soissons en 1561, interdisent sévèrement ces
+farces sacrilèges.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> En 1579 ce scandale subsistait encore ; l’assemblée du clergé
+de France, tenue à Melun la même année, interdit aux clercs la
+profession du théâtre sous les peines les plus sévères.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Le synode de Paris, en 1557, les défend sous peine d’excommunication
+et d’une amende arbitraire, et il ordonne aux
+prêtres de ne prendre aucune part à ces folies.</p>
+</div>
+<p>Il est du reste à remarquer que jusqu’à la fin
+du dix-septième siècle les conciles et les synodes
+tenus en France ne frappent pas plus le théâtre que
+les comédiens ; ce qu’ils condamnent, c’est l’abus
+dans lequel on est tombé, ce sont les représentations
+sacrilèges, ce sont les rapports intimes et constants
+du clergé avec des histrions d’une moralité moins
+que douteuse. Nous avons déjà vu le même fait se
+produire pendant les premiers siècles ; c’est le peu
+de retenue des clercs et l’indifférence dédaigneuse
+avec laquelle ils accueillent les censures ecclésiastiques,
+qui forcent l’Église à conserver vis-à-vis des
+histrions une attitude hostile.</p>
+
+<p>Ce n’était pas seulement le bas clergé que possédait
+la passion des spectacles, les plus hauts dignitaires
+de l’Église s’en montraient souvent partisans acharnés.
+Dès l’an 1500 les papes avaient à Rome un
+théâtre splendide.</p>
+
+<p>Léon X témoignait pour l’art dramatique un
+goût excessif<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>. En 1516 le cardinal Bertrand de Bibbiena
+fit jouer devant lui la <i>Calandra</i>, comédie
+satirique, immorale et impie, dont l’auteur était un
+abbé. Le Saint-Père déployait une magnificence sans
+pareille dans les spectacles qu’il laissait représenter
+dans son palais. Il fit venir, de Florence à Rome, les
+acteurs qui jouaient la <i>Mandragore</i>, de Machiavel,
+avec tous les costumes et les décors, et il donna au
+Vatican, en présence de la cour pontificale, une représentation
+de cette comédie si spirituelle, mais
+également si licencieuse ; l’on y voit des moines se
+laisser corrompre à prix d’argent, et se servir de leur
+ministère pour favoriser les plus honteux désordres<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> Léon X (Jean de Médicis) (1475-1521) ; il monta sur le trône
+pontifical en 1513.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> Saint Charles Borromée, qui vivait en Italie au seizième
+siècle, ne permit pas d’abord les spectacles : « Nous avons trouvé
+à propos, dit-il, dans le concile de Milan, d’exhorter les princes
+et les magistrats, de chasser de leurs provinces, les comédiens,
+les farceurs, les bateleurs et autres gens semblables de mauvaise
+vie et de défendre aux hôteliers et à tous autres, sous de
+grièves peines, de les recevoir chez eux. » Il interdit également
+aux ecclésiastiques d’assister jamais aux jeux de spectacle, et
+dans le troisième synode de Milan, il ordonne encore aux prédicateurs
+de reprendre avec force ceux qui suivent les spectacles
+et de ne pas cesser de représenter aux peuples « combien ils doivent
+détester et avoir en exécration les jeux, les spectacles et autres
+semblables badineries, qui sont des restes du paganisme, qui sont
+contraires à la discipline chrétienne, et qui sont les sources de
+toutes les calamités publiques dont les chrétiens sont affligés ».</p>
+
+<p>La rigueur de l’évêque s’atténua cependant, car il permit
+aux comédiens de Milan de représenter des comédies dans son
+diocèse en observant les règles prescrites par saint Thomas ;
+ils s’engagèrent par serment à respecter dans leurs pièces
+l’honnêteté et la décence.</p>
+</div>
+<p>Plus d’un évêque suivait l’exemple du pape.
+En 1518, quand Henri II fit son entrée solennelle à
+Lyon, le cardinal de Ferrare, primat des Gaules,
+archevêque de Lyon, donna en l’honneur du roi
+une représentation dramatique et lyrique.</p>
+
+<p>Quel que pût être le goût que certains prélats
+éprouvaient pour le théâtre, le grand événement qui
+s’était passé au commencement du seizième siècle
+contribua à pousser l’Église de France dans la voie
+du rigorisme ; elle ne voulut pas montrer moins
+d’austérité que la Religion réformée qui proscrivait
+sévèrement tous les vains amusements<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>, et elle redoubla
+de rigueur contre les abus qu’elle avait laissés
+se glisser parmi ses membres.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> On lit dans la Discipline des protestants en France, chapitre
+<small>XIV</small>, art. 28 : « Les momeries et bateleries ne seront point
+souffertes, ni faire le Roy boit, ni le Mardi gras : semblablement
+les joueurs de passe-passe, tours de souplesse et marionnettes. Et
+les magistrats chrétiens exhortez ne les souffrir, d’autant que
+cela entretient la curiosité et apporte de la dépense et perte de
+temps. Ne sera aussi loisible aux fidèles d’assister aux comédies,
+tragédies, farces, moralités et autres jeux joués en public
+ou en particulier, vu que de tout temps cela a été défendu entre
+les chrétiens, comme apportant corruption des bonnes mœurs. »</p>
+</div>
+<p>Dès que le théâtre eut échappé à sa tutelle et abandonné
+le genre religieux dans lequel elle avait voulu
+le maintenir, l’Église tout naturellement s’en désintéressa ;
+non seulement elle lui retira la protection
+dont elle avait jusqu’alors couvert tous ses écarts,
+mais encore, oubliant qu’il était exclusivement son
+œuvre, elle l’assimila aux farces populaires et elle
+frappa tous ceux qui montaient sur la scène des censures
+qui déjà pesaient, au moins théoriquement,
+sur les jongleurs et les bateleurs.</p>
+
+<p>Livré à lui-même, le théâtre eut à supporter maintes
+traverses. Si les rois de France ne lui ménagèrent
+pas les encouragements, s’ils donnèrent sans cesse à
+ses interprètes des marques irrécusables de leur
+bienveillance, les parlements au contraire témoignèrent
+toujours aux comédiens l’hostilité la plus caractérisée ;
+considérant les canons des premiers conciles
+comme ayant force de loi en France, ils adoptèrent
+la théorie de l’Église en ce qui concernait les gens
+de théâtre et ils y restèrent fidèles jusqu’en 1789 ;
+non seulement ils les regardèrent comme exerçant
+une profession infâme, mais ils leur suscitèrent
+des querelles à tout propos.</p>
+
+<p>Dès le quinzième siècle le Parlement de Paris
+s’était élevé contre la licence des comédiens ; ils ne
+se contentaient pas en effet d’attaquer les personnes
+privées, ils ne ménageaient pas davantage le gouvernement
+et leurs pièces étaient devenues de véritables
+satires politiques. Les Clercs de la basoche en particulier
+avaient pris de telles libertés qu’on dut les réprimer
+par des ordonnances ; il leur fut interdit de
+jouer aucune pièce qui n’eût été examinée et approuvée
+par des commissaires du Parlement. Comme
+ils continuaient à mériter les censures, un arrêt du
+14 août 1442 leur infligea plusieurs jours de prison
+au pain et à l’eau. Le 19 juillet 1477, le roi de la basoche
+et ses grands officiers, persistant dans leurs
+errements, furent condamnés aux verges par tous les
+carrefours, à la confiscation et au bannissement.</p>
+
+<p>Heureusement pour les comédiens, Louis XII
+abrogea tous les arrêts qui les concernaient.</p>
+
+<p>En 1541, on s’aperçut que les aumônes étaient
+moins abondantes que par le passé ; le Parlement
+attribua cette diminution des recettes à l’établissement
+des théâtres, où se dissipait l’argent du peuple ;
+pour indemniser les pauvres, il condamna les Confrères
+de la Passion « à leur bailler mille livres
+tournois, sauf à ordonner dans l’avenir plus grande
+somme ». C’est la première idée du droit des
+pauvres.</p>
+
+<p>Peu de temps après, les jeux des bateleurs et jongleurs
+étaient interdits parce que leurs représentations
+avaient pris un tel développement, que le
+peuple y perdait son temps et y dépensait son argent
+au lieu de le donner à la boîte des pauvres<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> L’arrêt du Parlement de Paris est du 12 novembre 1543. Il y
+a de semblables arrêts du 6 octobre 1584, du 10 décembre 1588.</p>
+</div>
+<p>Nous avons vu les Confrères, pour garder leur
+clientèle, mêler des représentations profanes aux
+pièces sacrées. L’Église, après avoir si longtemps
+cultivé ce genre mi-burlesque, mi-religieux, venait
+de le proscrire ; aussi n’entendait-elle pas le laisser
+adopter par d’autres et elle demanda à l’autorité
+civile d’intervenir.</p>
+
+<p>Le Parlement partagea sa susceptibilité, et en 1541
+il interdit « sous de grièves peines » la continuation
+des représentations. L’arrêt allègue, pour motiver
+sa sévérité, que ces farces ou comédies dérisoires
+sont choses défendues par les saints canons, qu’elles
+font dépenser de l’argent mal à propos aux bourgeois
+et aux artisans de la ville, enfin que les réunions
+qu’elles provoquent donnent lieu à des parties « d’assignation
+d’adultère et de fornication ».</p>
+
+<p>Il est juste de dire que les représentations des
+Confrères ne se passaient pas toujours dans un
+calme parfait ; depuis le genre profane qu’ils
+avaient adopté, les assemblées étaient devenues
+des plus tumultueuses, et il allait en résulter pour
+eux d’assez graves inconvénients.</p>
+
+<p>En 1545, les religieux de l’hôpital de la Trinité,
+fatigués du scandale presque incessant qu’occasionnaient
+les mystères et les farces, prièrent les comédiens
+d’aller chercher fortune ailleurs. La salle de
+la Passion fut transformée en logements pour les
+pauvres.</p>
+
+<p>Les Confrères expulsés se réfugièrent à l’hôtel de
+Flandre, mais ils ne purent y rester. Fatigués de
+ces pérégrinations et désireux d’y mettre un terme,
+ils résolurent d’acheter un terrain pour être maîtres
+chez eux. A force de sollicitations, et malgré l’opposition
+du Parlement, ils obtinrent en 1548 la permission
+d’acquérir l’ancien hôtel des ducs de Bourgogne.
+Ce n’était plus qu’une masure, mais ils
+surent en tirer parti et bientôt leur nouveau théâtre
+fut achevé. Sur la façade on voyait un écusson en
+pierre que deux anges soutenaient et sur lequel était
+sculptée une croix avec les instruments de la Passion.</p>
+
+<p>Dès qu’elle fut installée dans son nouveau local,
+la Confrérie sollicita du Parlement l’autorisation
+de continuer à représenter les mystères. Elle demandait
+en outre que, conformément à son privilège
+primitif on fît défense à tous autres comédiens
+de jouer à l’avenir « tant en la ville que faubourgs
+et banlieue de Paris ».</p>
+
+<p>L’interdiction des sujets sacrés fut provoquée par
+le procureur général du Parlement ; il déclara qu’il
+y avait dans ces représentations « plusieurs choses
+qu’il n’était pas expédient de déclarer au peuple,
+comme gens ignorants et imbéciles qui pourraient
+en prendre occasion de judaïsme, à faute d’intelligence. »
+En conséquence, la Cour défendit formellement
+aux Confrères de jouer à l’avenir aucuns
+mystères sacrés « sous peine d’amende arbitraire »,
+mais elle les autorisa à représenter « tous autres
+mystères profanes, honnêtes et licites ».</p>
+
+<p>Sur le second point de leur requête, les Confrères
+furent plus heureux. En effet le Parlement les confirma
+dans tous leurs privilèges, et il fit défense « à
+toutes autres personnes de jouer ni de représenter
+aucune pièce tant dans la ville que dans la banlieue
+de Paris, sinon sous le nom et au profit de la Confrérie<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> Henri II, par des lettres patentes du mois de mars 1559,
+confirma tous les privilèges que ses prédécesseurs avaient
+accordés aux Confrères.</p>
+</div>
+<p>L’interdiction des pièces religieuses provoqua la
+renaissance du théâtre en France. Les auteurs, forcés
+d’innover, commencèrent à traduire les comédies
+et les tragédies des anciens, ils imitèrent les
+poètes grecs et latins. C’est dans les collèges que le
+genre nouveau fit sa première apparition<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a> et il
+souleva un véritable enthousiasme ; en 1552, Jodelle<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>
+fit jouer au collège de Boncourt sa tragédie de <i>Cléopâtre</i>.
+Henri II assista à une représentation, et il en
+fut si satisfait qu’il accorda à l’auteur une gratification
+de 500 écus<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> L’usage de jouer dans les collèges est fort ancien ; un règlement
+de 1488 exige que le principal censure toutes les comédies
+jouées par ses élèves et qu’il n’y laisse rien subsister de déshonnête.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Jodelle (Étienne) (1532-1573).</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> En 1558, on donna au collège de Beauvais <i>la Trésorière</i> de
+Jacques Grévin ; deux ans après, on représenta dans le même collège
+<i>César ou la Liberté vengée</i> et <i>les Esbahis</i>, en présence de la
+cour et de la duchesse de Lorraine. Les représentations dans les
+collèges furent interdites par une ordonnance rendue à Blois en
+1579 ; mais on n’en tint aucun compte et elles continuèrent
+comme par le passé.</p>
+</div>
+<p>En même temps que l’imitation des pièces antiques
+se répandait en France, Catherine de Médicis
+importait d’Italie les bouffonneries et les ballets,
+qui devinrent sous Henri II les divertissements
+favoris de la cour. « La reine, dit Brantôme, prenoit
+grand plaisir aux farces des Zani et des Pantalons
+et y rioit tout son soûl, car elle rioit volontiers,
+et aussi de son naturel elle étoit joviale et aimoit
+à dire le mot. »</p>
+
+<p>Sous le règne de Henri III la faveur des histrions
+grandit encore, au grand scandale de certains
+esprits. « La corruption du temps étoit telle,
+dit l’Étoile, que les farceurs, bouffons, putains et
+mignons avoient tout crédit auprès du roi. »</p>
+
+<p>Henri III ne se contenta pas des comédiens qui
+déjà se trouvaient à sa cour ; il fit encore venir de
+Venise en 1576 une nouvelle troupe surnommée
+<i lang="it" xml:lang="it">Gli Gelosi</i> ou les Jaloux (jaloux de plaire). Après
+avoir joué dans la salle des États de Blois, en présence
+du roi, ils vinrent à Paris où ils débutèrent le
+dimanche 29 mai 1577, à l’hôtel de Bourgogne.
+Le 19 juin, ils s’installèrent rue des Poulies, dans
+l’hôtel de Bourbon que le roi leur avait donné<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>. Ils
+prenaient quatre sols par personne. Leurs jeux étranges,
+leurs pantomines jusqu’alors inconnues en
+France, attirèrent une foule énorme aux représentations.
+L’affluence était si considérable, que les
+quatre meilleurs prédicateurs de Paris n’en avaient
+pas autant quand ils prêchaient<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> L’hôtel du Petit-Bourbon provenait de la confiscation des
+biens du connétable de Bourbon, après sa trahison sous François
+I<sup>er</sup>. Il était situé le long de la Seine, entre le vieux Louvre
+et Saint-Germain-l’Auxerrois.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> L’Étoile, 19 juin 1577.</p>
+</div>
+<p>« Le luxe, dit Mézeray, qui cherchait partout
+des divertissements, appela du fond de l’Italie une
+bande de comédiens, dont les pièces toutes d’intrigues,
+d’amourettes et d’inventions agréables, pour
+exciter et chatouiller les plus douces passions, étaient
+de pernicieuses leçons d’impudicité. Ils obtinrent
+des lettres patentes pour leur établissement comme
+si c’eût été quelque célèbre compagnie. Le Parlement
+les rebuta comme personnes que les bonnes mœurs,
+les saints canons, les Pères de l’Église et nos rois
+mêmes avaient toujours déclarées infâmes et leur
+défendit de jouer. »</p>
+
+<p>En effet, par un arrêt du 20 juin 1577, le Parlement
+interdit aux bouffons italiens de poursuivre
+leurs représentations parce qu’elles « n’enseignaient
+que paillardises ». Le roi leur accorda aussitôt des
+lettres patentes, les autorisant à continuer leurs
+jeux. Ces lettres furent présentées au Parlement
+pour être enregistrées, mais elles furent accueillies
+par une fin de non-recevoir et « défense fut faite
+aux comédiens de plus obtenir et présenter à la
+Cour de semblables lettres sous peine de 10 000
+livres parisis d’amende, applicables à la boîte des
+pauvres ».</p>
+
+<p>Mais Henri III n’entendait pas laisser molester
+ses protégés et il envoya au Parlement des lettres
+expresses de jussion<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Gli Gelosi</i> ne restèrent que quelques années en France ; ils
+retournèrent bientôt en Italie, mais ils furent remplacés par de
+nouvelles troupes italiennes, en 1581 et en 1588.</p>
+</div>
+<p>C’est en vain que les magistrats renouvelaient
+leurs défenses, les comédiens italiens ou français,
+se sentant soutenus par la protection royale, se
+moquaient des arrêts que le Parlement prodiguait
+contre eux<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a> et poursuivaient paisiblement le cours
+de leurs succès.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Les principaux arrêts du Parlement sont datés du 6 octobre
+1584 et du 10 décembre 1588. Un arrêt de même nature fut
+encore prononcé contre les comédiens en 1594, mais sans plus
+de succès que les précédents.</p>
+</div>
+<p>Les Confrères de la Passion eux-mêmes avaient
+profité de la licence générale pour reprendre
+leurs farces grossières et sacrilèges : « Il y a
+un grand mal qui se tolère à Paris les jours
+de dimanches et de fêtes, lit-on dans les remontrances
+des États de Blois, ce sont les spectacles
+publics par les Français et les Italiens, et par-dessus
+tout un cloaque et maison de Satan, nommé
+l’hôtel de Bourgogne… En ce lieu se donnent
+mille assignations scandaleuses au préjudice de
+l’honnêteté et de la pudicité des femmes, et la ruine
+des familles des pauvres artisans, desquels la salle
+basse est toute pleine, et lesquels plus de deux
+heures avant le jeu passent leur temps en devis
+impudiques, jeux de cartes et de dés, en gourmandises
+et ivrogneries. »</p>
+
+<p>Fatigués de ces réclamations incessantes, comprenant
+du reste que les pièces profanes ne convenaient
+pas au titre religieux qui caractérisait
+leur société, les Confrères résolurent de ne plus
+monter sur le théâtre. En 1588 ils cédèrent à
+une troupe de comédiens, moyennant une rétribution
+annuelle, leur privilège et l’hôtel de Bourgogne<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> La société de la Passion se réserva seulement deux loges,
+les plus proches du théâtre ; elles étaient distinguées par des
+barreaux et on leur donnait le nom de loges des maîtres.</p>
+</div>
+<p>Ces nouveaux venus abandonnèrent définitivement
+le genre sacré pour s’adonner uniquement
+au profane. Ils y obtinrent le plus grand succès et
+Henri IV lui-même tint à honneur de leur témoigner
+ses encouragements en leur accordant une pension
+annuelle de 1200 livres<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>. D’Aubigné reproche amèrement
+au roi et à son ministre d’avoir retranché
+beaucoup de dépenses à la cour pour payer les
+dettes de l’État, et de laisser subsister la pension
+des comédiens, de toutes les dépenses la plus inutile
+et la première à supprimer.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Cette pension se payait encore en 1608. On en trouve la
+preuve dans une lettre du roi à Sully. (Mémoires de Sully, t. III.)</p>
+</div>
+<p>Henri IV ne fut pas moins favorable aux Italiens
+qu’aux comédiens français. Sous son règne Isabella
+Andreini<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, qui faisait partie de la troupe des princes
+de Mantoue, vint à Paris ; elle y fut très applaudie,
+et lorsqu’elle partit, le roi et la reine la comblèrent
+de présents.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Isabella Andreini (1562-1604) était admirablement douée.
+Excellente comédienne, habile musicienne, elle chantait à ravir
+et composait des vers et des ouvrages en prose.</p>
+</div>
+<p>En regagnant sa patrie, la comédienne tomba
+malade à Lyon où elle mourut le 11 juin 1604.
+Ses funérailles eurent lieu avec la plus grande
+pompe et le clergé lui accorda la rare faveur de
+laisser graver son nom et ses armes sur une des
+pierres de l’église<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> On lit au registre de la Procure de Sainte-Croix de Lyon
+cette singulière annotation : « Le vendredi XI juing après vespres
+a esté enterré le corps de feu dame Élisabeth Andreiny,
+native de Padoue, vivante fame du sieur Francisco Andrèni, Florentin,
+de son estat comédien. Elle est décédée avec le commun
+bruit d’estre une des plus rares femmes du monde, tant pour
+estre docte que bien disante en plusieurs sortes de langues. Ilz
+ont donné pour les droictz cinq escuz et cinq pour la permission
+de mettre une pierre avec son nom et ses armes auprès du pilier
+du bénitier. » (Armand Baschet. <i>Les Comédiens italiens à la
+cour de France</i>, Plon, 1882.)</p>
+</div>
+<p>Pendant la régence de Marie de Médicis, les
+comédiens continuèrent à jouir à la cour d’une
+faveur marquée. Les Italiens, en particulier, reçurent
+de la reine de nombreuses marques de protection.
+Elle chercha à attirer Arlequin en France et elle lui
+fit des avances incroyables ; elle lui écrivait lettre
+sur lettre pour le faire venir, l’appelant toujours
+« mon compère », et l’acteur lui répondait familièrement
+« ma commère ». Malgré les instances les
+plus flatteuses, il fit attendre son arrivée plus de
+deux ans.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br>
+<span class="xsmall ssf">DIX-SEPTIÈME SIÈCLE</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : La troupe du Marais. — La troupe de l’hôtel de Bourgogne
+reçoit le titre de <i>Troupe royale des comédiens</i>. — Richelieu
+encourage le théâtre. — Difficulté pour les comédiens
+de trouver une salle. — L’abbé d’Aubignac et la <i>Pratique
+du théâtre</i>. — Déclaration de Louis XIII réhabilitant
+l’état de comédien. — Mazarin protège la comédie italienne. — Passion
+d’Anne d’Autriche pour la comédie. — Mazarin
+introduit en France l’opéra. — La troupe de Molière. — Elle
+reçoit le titre de <i>Troupe du Roi au Palais-Royal</i>. — Considération
+dont on entoure les comédiens. — Faveurs que le
+roi accorde à Molière et à Lulli. — Floridor.</p>
+
+
+<p>Après avoir imité les pièces antiques, les auteurs
+s’emparent de la littérature espagnole que la captivité
+de François I<sup>er</sup> et les guerres de religion ont peu à peu
+fait connaître ; Robert Garnier<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>, Alexandre Hardy<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>,
+Rotrou, continuent la régénération du théâtre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Garnier (Robert) (1545-1601) poète dramatique ; il était très
+supérieur à Jodelle.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Hardy (Alexandre) (1560-1631). Il imita beaucoup les auteurs
+espagnols. La troupe de comédiens du Marais l’avait pris à
+gages et il écrivit pour eux près de 600 pièces, tragédies et comédies.
+C’est évidemment des pièces de Hardy que Mlle Beaupré
+disait plus tard : « Nous avions ci-devant des pièces de théâtre
+pour trois écus, que l’on nous faisait en une nuit. On y était
+accoutumé et nous y gagnions beaucoup. » A cette époque il
+fallait renouveler sans cesse l’affiche, et la fécondité de Hardy
+était précieuse.</p>
+</div>
+<p>Loin de se montrer rebelle à cet art nouveau et
+épuré, la foule se presse aux représentations de l’hôtel
+de Bourgogne. Encouragée par un pareil succès,
+une nouvelle troupe s’établit en 1600 au Marais, à
+l’<i>Hôtel d’Argent</i>, au coin de la rue de la Poterie.
+Ces nouveaux venus prennent le nom de <i>Comédiens
+du Marais</i><a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> Pour réparer le tort qu’ils allaient faire à leurs confrères de
+l’hôtel de Bourgogne, ils s’engagèrent à leur payer une redevance
+d’un écu tournois par représentation.</p>
+</div>
+<p>En même temps que le goût d’un genre plus relevé
+se répandait dans le peuple, le gouvernement
+crut sage et prudent de veiller à ce que la décence
+et l’honnêteté, jusqu’alors trop souvent méconnues,
+fussent désormais respectées sur la scène. Dans ce
+but une ordonnance de police rendue en 1609 défendit
+aux comédiens de jouer aucunes pièces ou
+farces avant de les avoir communiquées au procureur
+du roi.</p>
+
+<p>Dès les premières années du règne de Louis XIII,
+la troupe de l’hôtel de Bourgogne jouit d’une telle
+faveur que le roi l’autorisa à prendre le titre de
+<i>Troupe royale des comédiens</i>. Elle devint ainsi une
+institution monarchique et échappa à la juridiction
+du Parlement pour dépendre uniquement du bon
+plaisir royal<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> En 1615, grâce à la protection du roi, la <i>Troupe royale</i> obtint
+la jouissance perpétuelle de la salle de l’hôtel de Bourgogne,
+mais elle s’engagea à payer à la Confrérie de la Passion trois
+livres tournois par représentation. (Frères Parfaict, <i>Histoire du
+Théâtre français</i>, tome III.)</p>
+</div>
+<p>Bientôt Corneille parut et donna successivement
+<i>Mélite</i>, <i>Médée</i>, <i>le Cid</i>, etc. C’était la révélation d’un
+genre encore inconnu en France et qui en quelques
+années allait toucher à sa perfection.</p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu ne jugea pas que l’art
+dramatique, tel qu’il existait alors, fût de nature à
+pervertir les mœurs ; comprenant que les comédiens
+qui devenaient les interprètes des œuvres les plus
+belles de l’intelligence n’avaient rien de commun
+avec les histrions de la Rome des Césars, avec les
+bateleurs et les farceurs du moyen âge, il ne leur
+ménagea pas les encouragements, et il n’hésita pas à se
+déclarer le protecteur avéré du théâtre. A sa demande,
+Louis XIII accorda à la troupe royale une subvention
+annuelle de 12 000 livres. Le cardinal lui-même
+prêcha d’exemple : non seulement il composa des
+tragédies, mais il fit construire dans son palais une
+salle splendide qui coûta plus de 200 000 écus. Le
+roi et toute la cour étaient invités aux représentations
+du Palais-Cardinal ; on y conviait les évêques
+comme de raison, et un banc des mieux placés leur
+était toujours réservé ; on le désignait même sous
+le nom de <i>banc des évêques</i>.</p>
+
+<p>Richelieu fit plus encore ; il donna sur la scène du
+Palais-Cardinal des drames et des ballets où les princes
+et les plus grands seigneurs tenaient des rôles,
+et où toute la cour assistait. Pour plaire au ministre,
+des prélats ne dédaignaient pas de prendre part à
+ces divertissements. Son ami et son fidèle compagnon,
+l’abbé de Boisrobert<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>, se montrait tellement assidu
+aux spectacles, qu’on appelait le théâtre la paroisse de
+l’abbé de Boisrobert.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> Boisrobert (François Le Métel de) (1592-1662), chanoine de
+la cathédrale de Rouen, est resté célèbre par son esprit et la vivacité
+de ses saillies. Guy-Patin l’appelait : « Un prêtre qui vit
+en goinfre, fort déréglé et fort dissolu ». Il a composé un assez
+grand nombre de pièces pour le théâtre qu’il aimait à la folie.</p>
+</div>
+<p>Malgré la protection éclatante accordée aux comédiens
+par le souverain et son ministre, il existait encore
+contre eux d’assez grandes préventions, dues en majeure
+partie à la réputation fort équivoque qu’avaient
+laissée les farceurs des siècles précédents. Nous n’en
+voulons d’autre preuve que la difficulté qu’ils éprouvaient
+à trouver un local pour leurs représentations.</p>
+
+<p>En 1632, le théâtre du Marais vint s’établir rue
+Michel-le-Comte ; mais à peine la nouvelle salle fut-elle
+ouverte que les voisins présentèrent requête au
+Parlement pour en demander la suppression. La rue
+était fort étroite, disaient-ils, très fréquentée par les
+carrosses, et comme « elle est composée de maisons à
+portes cochères, appartenantes et habitées par plusieurs
+personnes de qualité et officiers des cours
+souveraines, qui doivent le service de leurs charges,
+ils souffrent de grandes incommodités à cause que
+lesdits comédiens jouent leurs comédies et farces
+même en ce saint temps de carême ». Les habitants
+sont « contraints le plus souvent d’attendre la nuit
+bien tard pour rentrer dans leurs maisons, au grand
+danger de leurs personnes par l’insolence des laquais
+et filous, coutumiers à chercher tels prétextes
+et occasions pour exercer plus impunément leurs voleries,
+qui sont à présent fort fréquentes dans ladite
+rue, et plusieurs personnes battues et excédées avec
+perte de leurs manteaux et chapeaux, étant les suppliants,
+tous les jours de comédie, en péril de voir
+piller et voler leurs maisons. »</p>
+
+<p>Par arrêt du 22 mars 1633, le Parlement fit droit
+à une requête si légitime et les malheureux comédiens
+virent fermer leur salle. Après avoir erré pendant
+près de deux ans, ils finirent par trouver asile
+dans un jeu de paume de la rue Vieille-du-Temple et
+ils s’y établirent définitivement en 1635.</p>
+
+<p>Non content de protéger efficacement le théâtre,
+le cardinal ministre voulut en fixer les règles, et c’est
+sur sa demande qu’un de ses familiers, l’abbé d’Aubignac<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>,
+écrivit la <i>Pratique du théâtre</i><a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>, « que l’Éminence
+avait passionnément souhaitée ». A la <i>Pratique</i>
+l’abbé joignit un <i>Projet de réforme</i><a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a> ; il reconnaissait
+tout d’abord l’infamie dont les lois avaient noté
+les comédiens et la créance commune qui faisait
+considérer les spectacles comme contraires au christianisme ;
+puis il étudiait avec soin la manière de prévenir
+les inconvénients inhérents à la vie de théâtre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Aubignac (François Hédelin, abbé d’) (1604-1676). Il était
+précepteur du duc de Fronsac, neveu de Richelieu. L’abbé s’est
+essayé successivement dans tous les genres de littérature, mais
+sans succès.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> La Harpe disait de cette <i>Pratique du théâtre</i> : « Ce n’est
+qu’un lourd et ennuyeux écrit, fait par un pédant sans esprit et
+sans jugement, qui entend mal ce qu’il a lu et qui croit connaître
+le théâtre parce qu’il sait le grec. » Comme conclusion à
+sa <i>Pratique</i>, l’abbé écrivit une tragédie qui fit périr d’ennui tous
+les spectateurs, bien que l’auteur eût scrupuleusement observé,
+disait-il, les règles d’Aristote.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>Projet de réforme du théâtre à la suite de la pratique</i>,
+tome I, page 354. Ce <i>Projet</i> ne fut imprimé qu’en 1658. Déjà
+en 1639 avait paru un ouvrage intitulé <i>Apologie du théâtre</i>,
+par Georges de Scudéry. Paris, in-4<sup>o</sup>.</p>
+</div>
+<p>Dans le but de moraliser les coulisses, d’Aubignac
+proposait d’interdire aux filles de monter sur
+la scène, à moins qu’elles n’eussent leur père ou
+leur mère dans leur compagnie ; il défendait aux
+veuves de jouer pendant leur année de deuil et il
+les obligeait à se remarier six mois après l’expiration
+de cette année. Une personne de probité et
+de capacité (lisez l’abbé d’Aubignac) devait être
+nommée intendant ou grand maître des théâtres et
+des jeux publics en France. Les fonctions de ce
+grand maître étaient des plus importants et comportaient
+des attributions multiples et variées<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Elles avaient beaucoup d’analogie avec celles que s’arrogèrent
+plus tard les gentilshommes de la Chambre.</p>
+</div>
+<p>C’est à lui qu’incombait le soin de « maintenir
+le théâtre en l’honnêteté » ; c’est lui « qui veillait
+sur les actions des comédiens et qui en rendait
+compte au roi pour y donner l’ordre nécessaire ».
+C’est lui qui choisissait les acteurs et les obligeait
+« d’étudier la représentation des spectacles aussi
+bien que les récits et les expressions des sentiments,
+afin qu’on n’y vît rien que d’achevé ». Le grand
+maître devait aussi lire les pièces présentées par les
+poètes et en examiner l’honnêteté et la bienséance.
+Il devait encore s’occuper « de trouver un lieu
+commode et spacieux pour dresser un théâtre selon
+les modèles des anciens… Autour de ce théâtre
+seraient bâties des maisons pour loger gratuitement
+les deux troupes nécessaires à la ville de Paris. »</p>
+
+<p>Dans de telles conditions et avec des comédiens
+si bien surveillés, il n’y avait plus aucune raison de
+maintenir contre eux les censures civiles ou ecclésiastiques
+qui les frappaient. Aussi l’abbé d’Aubignac
+pouvait-il écrire comme conclusion de ses
+projets de réforme :</p>
+
+<p>« Une déclaration du roi portera, d’une part, que les
+jeux de théâtre n’étant plus un acte de fausse religion
+et d’idolâtrie comme autrefois, mais seulement
+un divertissement public, et d’un autre côté les représentations
+étant ramenées à l’honnêteté et les
+comédiens ne vivant plus dans la débauche et
+avec scandale, Sa Majesté lève la note d’infamie
+décernée contre eux par les ordonnances et arrêts. »</p>
+
+<p>Tel était en effet le but que poursuivait Richelieu.
+Non seulement il s’efforçait par tous les moyens de
+réagir contre les fâcheux souvenirs laissés par les
+farceurs du moyen âge en démontrant que la troupe
+royale n’avait rien de commun avec ces misérables
+histrions, mais il voulait encore donner aux comédiens
+une situation et leur créer dans le monde
+une place honorable, reconnue de tous et protégée
+par le gouvernement lui-même.</p>
+
+<p>Pour y parvenir, il fit enregistrer au Parlement
+une déclaration ainsi conçue :</p>
+
+<p>« Louis, etc…, Les continuelles bénédictions
+qu’il plaît à Dieu de répandre sur notre règne, nous
+obligeant de plus en plus à faire tout ce qui dépend
+de nous pour retrancher tous les dérèglements par
+lesquels il peut être offensé ; la crainte que nous avons
+que les comédies, qui se représentent utilement pour
+le divertissement des peuples, ne soient quelquefois
+accompagnées de représentations peu honnêtes, qui
+laissent de mauvaises impressions sur les esprits, fait
+que nous sommes résolu de donner les ordres requis
+pour éviter tels inconvénients. A ces causes, nous
+avons fait et faisons inhibitions et défenses par ces
+présentes, signées de notre main, à tous comédiens de
+représenter aucunes actions malhonnêtes ni d’user
+d’aucune parole lascive ou à double entente, qui
+puissent blesser l’honnêteté publique, et sur peine
+d’être déclaré infâme, et autres peines qu’il y écherra.
+Enjoignons à nos juges, chacun dans son district,
+de tenir la main à ce que notre volonté soit religieusement
+observée, et en cas que lesdits comédiens
+contreviennent à notre présente déclaration,
+nous voulons et entendons que nosdits juges leur
+interdisent le théâtre et procèdent contre eux par
+telles voies qu’ils aviseront, selon les qualités de
+l’acteur, sans néanmoins qu’ils puissent ordonner
+plus grande peine que l’amende et le bannissement.
+Et en cas que lesdits comédiens règlent tellement
+les actions du théâtre, qu’elles soient du tout
+exemptes d’impuretés, nous voulons que leur exercice,
+qui peut innocemment divertir nos peuples de diverses
+occupations mauvaises, ne puisse leur être
+imputé à blâme, ni préjudicier à leur réputation
+dans le commerce public, ce que nous faisons afin
+que le désir qu’ils auront d’éviter le reproche qu’on
+leur a fait jusqu’ici, leur donne autant de sujet de se
+contenir dans les termes de leur devoir des représentations
+qu’ils feront, que la crainte des peines
+qui leur seraient inévitables, s’ils contrevenaient à
+la présente déclaration.</p>
+
+<p>« Donné à Saint-Germain-en-Laye, le 16 avril 1641,
+etc. »</p>
+
+<p>Cette déclaration relevait les comédiens de toutes
+les censures et pénalités qui avaient pu leur être infligées,
+et les replaçait dans le droit commun. Désormais
+leur profession est reconnue par le Parlement
+et personne ne peut la leur imputer à blâme ; ils
+sont devenus des citoyens et leur réputation dépend
+de leur conduite personnelle.</p>
+
+<p>Personne ne s’éleva contre la déclaration royale ;
+le clergé s’en choqua moins que tout autre, puisqu’elle
+était l’œuvre du cardinal lui-même ; il eût
+du reste été mal venu à protester, car les plus hauts
+dignitaires de l’Église protégeaient publiquement le
+théâtre<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>, beaucoup le soutenaient de leurs deniers et
+de leur influence<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Lorsque Mondory (1578-1651), qui dirigeait la troupe du
+Marais, prit sa retraite, il reçut de Richelieu une pension de
+2000 livres ; le cardinal de la Valette lui en accorda une également,
+et plusieurs seigneurs, désireux de faire leur cour au ministre,
+ne se montrèrent pas moins généreux.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> Richelieu n’était pas le seul prince de l’Église amateur de
+comédies. En 1646, le cardinal Bichi, nonce du pape, siégeant à
+Carpentras, fit jouer dans le palais archiépiscopal <i>Akebar, roi
+du Mogol</i>, dont la musique était de l’abbé Mailly.</p>
+</div>
+<p>C’est surtout à l’époque de la Fronde que le goût
+pour la comédie se répandit dans les hautes classes,
+les comédiens de la troupe royale étaient fréquemment
+mandés à la cour pour y jouer les pièces de leur répertoire.</p>
+
+<p>Mazarin ne se montra pas moins passionné que
+Richelieu pour les représentations théâtrales. Il
+combla de ses faveurs non seulement les comédiens
+français, mais encore les italiens qui avaient été un
+peu négligés sous le règne de son prédécesseur ; il
+leur fit accorder la salle du Petit-Bourbon, construite
+sous Henri III pour <i lang="it" xml:lang="it">Gli Gelosi</i>. Grâce à la protection
+du cardinal, ils reçurent une pension de 15 000
+livres et ils furent autorisés à prendre le titre de
+<i>Troupe italienne entretenue par Sa Majesté</i>. On
+les faisait venir fréquemment à la cour, mais leur
+théâtre à l’encontre de celui des Français n’était pas
+exempt d’une grande licence<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Ces pièces italiennes étaient d’un genre tout à fait particulier.
+Il n’y avait pas de texte précis auquel les acteurs dussent se
+conformer. On attachait un simple canevas aux murs du théâtre,
+par derrière les coulisses, et les acteurs allaient voir, au commencement
+de chaque scène, ce qu’ils avaient à dire. De cette
+façon le texte et le jeu variaient chaque jour, et l’on croyait toujours
+voir une pièce nouvelle.</p>
+</div>
+<p>Anne d’Autriche ressentait pour la comédie un
+goût des plus vifs ; elle l’aimait à ce point que pendant
+l’année de son grand deuil elle se cachait pour
+l’entendre<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>. Plus tard elle y allait publiquement ; elle
+donnait sans cesse des fêtes où l’on jouait des comédies,
+et où l’on dansait des ballets ; la plus grande
+affluence se pressait à ces représentations, les prélats
+s’y faisaient remarquer par leur assiduité. Le
+banc des évêques existait plus que jamais et plus
+que jamais était fort occupé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> Mme de Motteville, <i>Mémoires</i>.</p>
+</div>
+<p>Les comédiens étaient reçus à la cour avec considération ;
+on raconte même à ce sujet une anecdote
+assez curieuse sur la mère de Baron, excellente comédienne
+et de plus fort jolie femme ; sa beauté soulevait
+de vives jalousies. Mme Baron assistait souvent
+à la toilette de la reine mère, et quand elle se présentait,
+Sa Majesté disait aux dames qui se trouvaient
+présentes : « Mesdames, voici la Baron », et
+toutes, craignant un rapprochement qui ne pouvait
+que leur être défavorable, s’empressaient de prendre
+la fuite<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Cette anecdote est racontée par l’abbé d’Allainval.</p>
+</div>
+<p>Cependant Anne d’Autriche ne put pas se livrer
+à son penchant favori sans soulever quelques protestations :
+« Le curé de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui
+était le curé de la cour, homme pieux et sévère,
+lui écrivit qu’elle ne pouvait en conscience souffrir
+la comédie, surtout l’Italienne, comme plus libre et
+moins modeste. Cette lettre troubla la reine, qui ne
+voulait souffrir rien de contraire à ce qu’elle devait
+à Dieu. Elle consulta sur ce sujet beaucoup de docteurs.
+Plusieurs évêques lui dirent que les comédies
+qui ne représentaient que des choses saintes, ne pouvaient
+être un mal ; que les courtisans avaient
+besoin de ces occupations pour en éviter de plus
+mauvaises, que la dévotion des rois devait être différente
+de celle des particuliers, et qu’ils pouvaient
+autoriser ces divertissements<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>. La comédie fut approuvée
+et l’enjouement de l’Italienne se sauva sous
+la protection des pièces sérieuses<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> L’abbé de Latour excuse les courtisans d’aller au théâtre
+avec le roi et il les justifie par « l’exemple de Naaman, à qui le
+prophète Élisée permit d’accompagner le roi de Syrie, son maître,
+dans le temple de ses idoles, et de se baisser avec lui quand il
+les adorerait. »</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Mme de Motteville, <i>Mémoires</i>.</p>
+</div>
+<p>Ainsi les écarts des Italiens ne furent tolérés que
+grâce à la tenue irréprochable des comédiens français
+et à la moralité des pièces qu’ils représentaient.
+Il est bon de le faire remarquer, car nous verrons
+quelle étrange et injuste distinction on établit plus
+tard entre ces deux espèces de comédiens.</p>
+
+<p>Mazarin ne se contenta pas du théâtre tel qu’il
+existait en France ; il introduisit encore un genre
+nouveau qu’on tenait en grande estime dans sa patrie,
+mais qui chez nous n’était pas encore connu, nous
+voulons parler de l’opéra. En 1645, il fit venir d’Italie
+une troupe de chanteurs, de cantatrices et de
+musiciens qui donnèrent le 24 décembre, en présence
+de Louis XIV et de toute la cour, la <i lang="it" xml:lang="it">Festa della
+finta Pazza</i>, de Giulio Strozzi ; les intermèdes se
+composaient d’un ballet de singes et d’ours, d’une
+danse d’autruches et d’une entrée de perroquets. En
+avril 1654, on jouait encore « la superbe comédie
+italienne des <i>Noces de Thétis et de Pélée</i>, dont les
+entr’actes sont composés de dix entrées d’un agréable
+ballet ».</p>
+
+<p>C’est donc sous les auspices et par les soins du
+clergé que l’opéra fut introduit en France.</p>
+
+<p>Le succès de ces opéras et de ces ballets<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a> fut tel,
+qu’on en vit jouer à la cour par les plus grands
+seigneurs et que le jeune roi lui-même ne dédaignait
+pas d’y figurer ; il parut plusieurs fois dans les
+ballets des <i>Noces de Thélis et de Pelée</i> et « chaque
+fois y déployait de nouvelles grâces ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Les ballets étaient un genre qu’on ne goûtait guère qu’à
+la cour et dans les collèges de jésuites. L’abbé de Pure mettait
+sur la même ligne la tragédie et le ballet et il écrivait cette singulière
+appréciation : « La tragédie et le ballet sont deux sortes
+de peinture, où l’on met en vue ce que le monde ou l’histoire a
+de plus illustre, où l’on déterre et où l’on étale les plus fins et les
+plus profonds mystères de la nature et de la morale. » A cette
+époque, les femmes n’étaient pas admises dans les ballets ; leurs
+rôles étaient joués par des hommes.</p>
+</div>
+<p>En 1660, à l’occasion du mariage de Louis XIV
+avec Marie-Thérèse d’Autriche, Mazarin fit représenter
+à la cour l’opéra d’<i>Ercole amante</i>, avec des intermèdes
+de danse où parurent le roi et la jeune
+reine ; « l’abbé Molani y chantait un rôle ».</p>
+
+<p>L’intervention du clergé dans les questions théâtrales
+est donc constante et indiscutable. Il ne se
+borne pas à encourager l’art dramatique sous ses
+diverses formes, il se mêle sans cesse aux représentations ;
+on voit sans étonnement, sans scandale,
+des ecclésiastiques et même de hauts dignitaires de
+l’Église, composer pour le théâtre ; on les voit monter
+sur la scène, non seulement sans mériter les censures
+de leurs supérieurs, mais encore avec leur
+agrément.</p>
+
+<p>L’Église semble avoir oublié ses anciennes sévérités
+contre les histrions, ou tout au moins comprendre
+qu’il n’y a plus lieu de les appliquer. Elle
+vit avec eux dans la meilleure intelligence.</p>
+
+<p>Les comédiens de l’hôtel de Bourgogne voulant,
+en 1660, célébrer la conclusion de la paix, font chanter
+dans l’église Saint-Sauveur, leur paroisse, un
+motet, <span lang="la" xml:lang="la">Te Deum</span> et messe ; et quand la cérémonie
+fut achevée, raconte Loret, nous tous qui étions là,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le curé, prêtres et vicaires,</div>
+<div class="verse">Chantres, comédiens et moi,</div>
+<div class="verse">Criâmes tous : Vive le Roi !</div>
+<div class="verse">La troupe des chantres, ensuite,</div>
+<div class="verse">Dans un cabaret fut conduite,</div>
+<div class="verse">Où messieurs les musiciens,</div>
+<div class="verse">Par l’ordre des comédiens,</div>
+<div class="verse">Furent, pour achever la fête,</div>
+<div class="verse">Traités à pistole par tête,</div>
+<div class="verse">Où l’on but assez pour trois jours<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> <i>Muse historique.</i></p>
+</div>
+<p>Mazarin ne se borne pas à faire représenter des
+opéras et des ballets, tout le théâtre de l’époque figure
+à la cour, et, dans son esprit large et tolérant,
+le prince de l’Église n’hésite pas à recevoir dans
+son palais et avec grand honneur les pièces de
+Molière : « Le mardi 26 octobre 1660, dit le registre
+de la Grange, on donna l’<i>Étourdi et les Précieuses</i>
+chez M. le cardinal Mazarin. Le roi vit la comédie
+incognito, debout, appuyé sur le dossier du fauteuil
+de Son Éminence. » Les titres les moins voilés n’avaient
+pas le don d’effaroucher le cardinal ministre :
+peu de temps après on jouait le <i>Cocu</i> au Palais-Cardinal,
+en présence du roi.</p>
+
+<p>La troupe royale, les Italiens, les comédiens du
+Marais, ne suffisant pas à satisfaire l’engouement du
+public, une quatrième troupe vint bientôt s’établir
+dans la capitale.</p>
+
+<p>Après un assez long séjour en province, Molière
+et sa troupe revinrent à Paris en octobre 1658.
+Monsieur, frère du roi, les autorisa à prendre le
+titre de <i>Comédiens de Monsieur</i>, et il poussa la
+générosité jusqu’à leur accorder une pension mensuelle
+de 300 livres, qui ne fut jamais payée. Grâce
+à cette protection, Molière put s’installer au Petit-Bourbon,
+qu’occupaient les comédiens italiens ; il fut
+convenu que les deux troupes se partageraient la
+semaine et que chacune jouerait trois fois. Cette
+combinaison dura deux ans, Français et Italiens faisant
+le meilleur ménage du monde. Mais en 1660 le
+théâtre du Petit-Bourbon fut démoli et on éleva sur
+l’emplacement qu’il occupait la colonnade du Louvre.
+Les comédiens expulsés ne restèrent pas sans asile ;
+le roi leur donna la salle du Palais-Royal sous
+l’obligation de la partager avec les Italiens, comme
+ils l’avaient fait déjà de celle du Petit-Bourbon.</p>
+
+<p>La troupe de Molière ne devait par rester à Monsieur,
+une plus haute destinée l’attendait. Le
+Roi fut si satisfait de la représentation qu’elle lui
+donna en 1665 à Saint-Germain, qu’il voulut se l’attacher.
+Il lui accorda 6000 livres de pension et l’autorisation
+de prendre le titre de <i>Troupe du Roi au
+Palais-Royal</i>.</p>
+
+<p>En 1669, Louis XIV organisa définitivement
+l’Opéra, et c’est l’abbé Perrin qui en reçut la direction<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>.
+Par lettres patentes, il obtint pour douze ans
+le privilège d’établir « en la ville de Paris et autres
+du royaume des académies de musique pour chanter
+en public des pièces de théâtre » ; la nouvelle
+salle fut construite rue Mazarine et prit le titre
+d’Académie royale de musique. Le premier opéra
+fut représenté le 18 mars 1671<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Perrin (Pierre), mort en 1680. Il prit le titre d’abbé sans y
+avoir aucun droit, mais dans le seul but de faciliter son entrée
+dans la société ; il devint introducteur des ambassadeurs près
+de Gaston, duc d’Orléans. C’est lui qui composa la première
+comédie française en musique.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> L’opéra fut peu goûté pendant fort longtemps ; Saint-Evremond
+l’appelle « une sottise chargée de musique, de danses, de
+machines, de décorations ; une sottise magnifique, mais toujours
+une sottise ; un travail bizarre de poésie et de musique,
+où le poète et le musicien, également gênés l’un par l’autre, se
+donnent bien de la peine à faire un méchant ouvrage. »</p>
+</div>
+<p>Louis XIV, jeune, galant, adorant les plaisirs, ne
+néglige rien pour honorer l’art théâtral et il s’efforce
+de faire disparaître les préventions que la protection
+de Richelieu et de Mazarin n’ont pu encore
+complètement effacer. Lui-même monte sur le théâtre
+et joue avec des comédiens pour bien prouver qu’il
+ne regarde comme déshonorantes ni leur fréquentation
+ni leur profession ; il figure dans les ballets
+de Benserade, dans les divertissements de Molière,
+il y chante, il y danse, il y débite des vers<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>. Les
+seigneurs et les dames de la cour, les princes et les
+princesses, tout le monde suit naturellement son
+exemple, on voit les noms les plus illustres à côté
+d’acteurs et d’actrices de profession<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>. En 1671, le
+roi fait établir aux Tuileries un vaste théâtre où il
+donne des représentations.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> En 1661, Louis XIV fonde l’Académie de danse où sont
+appelés les treize plus habiles danseurs du royaume.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> En 1681 on représenta à Saint-Germain-en-Laye, en
+présence du roi, le ballet du <i>Triomphe de l’Amour</i>. Le Dauphin
+et la Dauphine, Mademoiselle, la princesse de Conti, les autres
+princes, princesses, seigneurs et dames de la cour figurèrent
+dans ce ballet. C’est la première fois qu’on voyait des femmes
+danser sur la scène ; jusqu’alors leurs rôles étaient remplis,
+ainsi qu’il était d’usage en Italie, par des danseurs déguisés.
+Le mélange des deux sexes fut si apprécié, qu’à partir de
+ce moment on introduisit les femmes dans les ballets de l’Académie
+de musique. L’usage se répandit également de faire
+paraître les danseurs sur la scène à visage découvert ; jusqu’en
+1672 ils étaient restés masqués.</p>
+</div>
+<p>Les comédiens français jouent à la cour depuis la
+Saint-Martin jusqu’au jeudi d’avant la Passion. Lorsque
+le roi va à Fontainebleau, une partie de la troupe le
+suit ; les acteurs sont traités avec une considération
+inusitée : « Les comédiens, dit Chappuzeau<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>, sont
+tenus d’aller au Louvre quand le roi les mande et
+on leur fournit de carrosses autant qu’il en est besoin.
+Mais quand ils marchent à Saint-Germain, à
+Chambord, à Versailles ou en d’autres lieux, outre leur
+pension qui court toujours, outre les carrosses, chariots
+et chevaux qui leur sont fournis de l’écurie,
+ils ont une gratification en commun de 1000 écus
+par mois, chacun 2 écus par jour pour leur dépense,
+leurs gens à proportion et leurs logements par fourriers.
+En représentant la comédie, il est ordonné de
+chez le roi à chacun des acteurs ou des actrices, à
+Paris ou ailleurs, été et hiver, trois pièces de bois,
+une bouteille de vin, un pain et deux bougies blanches
+pour le Louvre, et à Saint-Germain un flambeau pesant
+deux livres ; ce qui leur est apporté ponctuellement
+par les officiers de la fruiterie, sur les registres de
+laquelle est couchée une collation de 25 écus tous les
+jours que les comédiens représentent chez le roi,
+étant alors commensaux<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>. Il faut ajouter à ces avantages
+qu’il n’y a guère de gens de qualité qui ne
+soient bien aises de régaler les comédiens qui leur
+ont donné quelque lien d’estime ; ils tirent du plaisir
+de leur conversation, et savent qu’en cela ils plairont
+au roi, qui souhaite qu’on les traite favorablement.
+Aussi voit-on les comédiens s’approcher le
+plus qu’ils peuvent des princes et des grands seigneurs,
+surtout de ceux qui les entretiennent dans
+l’esprit du roi, et qui, dans les occasions, savent
+les appuyer de leur crédit<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> <i>Le théâtre français</i>, par Samuel Chappuzeau, 1674.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> M. Despois fait remarquer que le tableau est quelque peu
+flatté, et que les dépenses du voyage n’étaient pas toujours couvertes
+par l’indemnité allouée. Ainsi il relève dans les registres
+de la comédie pour un voyage à Fontainebleau ce compte évidemment
+peu rémunérateur : « 2000 livres reçues, sur quoi il a été
+dépensé 2138 livres 15 sols ». (<i>Le théâtre français sous Louis XIV</i>.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> Molière était appelé fréquemment chez les maréchaux
+d’Aumont, de la Meilleraie, chez les ducs de Roquelaure, de
+Mercœur, etc. Le grand Condé lui aurait dit un jour : « Je vous
+prie à toutes vos heures vides de venir me trouver ; je quitterai
+tout pour être à vous. » (Larroumet, <i>la Comédie de Molière</i>.)</p>
+</div>
+<p>Les comédiens se montraient fort reconnaissants
+des égards qu’on avait pour eux : « Leur soin principal,
+dit encore Chappuzeau, est de bien faire leur
+cour chez le roi, de qui ils dépendent non seulement
+comme sujets, mais aussi comme étant particulièrement
+à Sa Majesté, qui les entretient à son
+service, et leur paye régulièrement leurs pensions. »</p>
+
+<p>Louis XIV ne se contenta pas de traiter honorablement
+les comédiens, il voulut encore donner une
+marque éclatante de sa protection à ceux qui, comme
+Molière et Lulli, illustraient son règne par leurs talents
+comme auteurs et comme acteurs<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> La faveur royale cependant ne put préserver Molière des
+brutalités célèbres de M. de la Feuillade.</p>
+</div>
+<p>Molière reçut une pension de 1000 livres et le
+titre de valet de chambre du roi, charge à laquelle
+jusqu’au règne de François I<sup>er</sup> la noblesse
+seule pouvait prétendre. Lorsque le comédien fut
+père pour la première fois, Louis XIV, que le marquis
+de Créqui représente, et la duchesse d’Orléans,
+qui délègue la maréchale du Plessy, tiennent l’enfant
+sur les fonts de baptême<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>. On ne peut méconnaître
+le but que poursuivait le roi et les mobiles
+qui le faisaient agir<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Le fait est d’autant plus à remarquer que Louis XIV répondait
+ainsi à une infâme calomnie : un comédien de l’hôtel de
+Bourgogne, Montfleury, venait en effet d’écrire au roi en accusant
+formellement Molière d’avoir épousé sa propre fille. (Larroumet.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> On a dit, sans que cela ait été prouvé, que l’Académie
+avait offert à Molière une place sur ses bancs à la condition de
+renoncer à la scène ; mais le directeur de théâtre aurait motivé
+son refus sur le tort que sa retraite causerait à sa troupe.</p>
+
+<p>M. Despois dit avec raison qu’il est absurde de supposer que
+Molière aurait pu être reçu dans une compagnie où Bossuet,
+l’archevêque de Paris, et tant d’autres esprits hostiles, jouissaient
+de la plus grande autorité. En 1778, l’Académie eut des
+remords de n’avoir jamais compté l’illustre comédien au nombre
+de ses membres, elle décida que son buste serait placé dans
+la salle des Assemblées avec cette inscription :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre.</div>
+</div>
+
+</div></div>
+<p>Louis XIV ne montra pas moins de bienveillance
+pour la comédie Italienne ; en 1664 il accepta pour
+filleul Louis Biancolelli, fils de l’arlequin Dominique.</p>
+
+<p>Lulli<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a> fut encore plus favorisé que Molière.
+Depuis 1661 il était surintendant et compositeur de
+la musique de chambre du roi, ce qui ne l’empêchait
+pas de monter quelquefois sur le théâtre ;
+à plusieurs reprises il joua le rôle de Mufti dans la
+cérémonie du <i>Bourgeois gentilhomme</i>. Cependant
+le roi et la reine tinrent sur les fonds du baptême
+son fils aîné qui fut reçu en survivance de sa charge.
+Son second fils fut doté dès sa naissance de l’abbaye
+de Saint-Hilaire, près de Narbonne.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> Lulli (Jean-Baptiste) (1635-1687). Il débuta comme marmiton
+chez Mlle de Montpensier. La princesse ayant appris que
+ses dispositions pour la musique étaient très supérieures à
+celles qu’il témoignait pour l’art culinaire, l’admit au nombre
+de ses musiciens et le reçut même dans son intimité. Lulli la
+remercia en composant des couplets, accompagnés d’une musique
+des plus expressives, et qui étaient destinés à immortaliser
+un bruit léger, mais fâcheux, échappé un jour à la princesse.
+Mlle de Montpensier chassa l’ingrat, qui fut recueilli dans la
+troupe des musiciens du roi. Il composa une foule de symphonies,
+gigues, sarabandes, qui charmèrent Louis XIV et firent du
+compositeur un des hommes indispensables de la cour.</p>
+</div>
+<p>La profession de comédien passait pour empêcher
+d’acquérir la noblesse ; néanmoins Louis XIV
+accorda à Lulli des lettres de noblesse. Un an
+après il l’autorisa à acheter une charge de
+secrétaire du roi. Le corps des secrétaires s’émut
+et refusa de recevoir le comédien compositeur ; le
+roi ordonna de passer outre et les lettres furent
+enregistrées sur son ordre. Ces distinctions honorifiques
+n’empêchèrent pas Lulli de remonter sur
+la scène ; en 1681 on le voit encore jouer à Saint-Germain
+le rôle du Mufti.</p>
+
+<p>Non-seulement on regardait l’état de comédien
+comme empêchant d’acquérir la noblesse, mais on
+assurait même que tout noble qui embrassait cette
+profession perdait par cela même les titres qu’il
+pouvait avoir. Un exemple célèbre prouva le contraire.
+Josias de Soulas, dit Floridor<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>, après avoir servi
+dans les gardes françaises et obtenu le grade d’enseigne,
+se fit comédien, il portait le titre d’écuyer.
+Il fut attaqué comme usurpateur de noblesse et
+sommé de produire ses titres : Floridor répondit
+qu’ils étaient en Allemagne et demanda un délai
+pour les faire venir. Le Roi le lui accorda et défendit
+de le poursuivre en attendant<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> Floridor, sieur de Primefosse (1608-1672), comédien français.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Arrêt du Conseil (1668) pour Josias de Soulas, escuyer,
+sieur de Floridor, qui lui donne délai d’un an pour rapporter les
+titres de sa noblesse et cependant fait défense de le poursuivre.
+(Campardon, <i>Les Comédiens du Roi de la troupe française</i>, 1879.)</p>
+</div>
+<p>Les frères Parfaict font observer avec beaucoup
+de raison, et c’est là la conclusion qu’il faut tirer de
+l’intervention de Louis XIV, que « si la profession
+de comédien dérogeait à la noblesse, on n’aurait
+pas demandé ses titres à Floridor, on lui aurait
+simplement allégué sa profession, et tout de suite
+on l’aurait condamné à l’amende comme usurpateur
+de noblesse. »</p>
+
+<p>Par une étrange contradiction, alors qu’on
+contestait à un gentilhomme le droit de figurer
+à la comédie en conservant ses qualités, il était
+admis qu’il pouvait, sans déroger, être reçu à l’Opéra.
+En effet, il avait été déclaré officiellement, et par des
+règlements confirmés par des arrêts rendus au conseil
+du Roi, que « tous gentilhommes, demoiselles
+et autres personnes peuvent chanter à l’Opéra sans
+que pour cela ils dérogent aux titres de noblesse ni
+à leurs privilèges, droits et immunités ».</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br>
+<span class="xsmall ssf">DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Tolérance de l’Église vis-à-vis des comédiens. — Sévérité
+théorique de quelques rituels. — Les collèges des Jésuites. — Leurs
+théâtres. — Querelles entre les Jésuites et les Jansénistes. — <i>Traité
+de la comédie</i>, par Nicole. — <i>Traité de la
+comédie et des spectacles</i>, par le prince de Conti. — Indignation
+causée par les représentations de <i>Tartuffe</i>. — Incidents
+qui accompagnent la mort de Molière.</p>
+
+
+<p>Nous venons de voir le théâtre fort en honneur
+sous les cardinaux Richelieu et Mazarin, fort aimé
+de Louis XIV durant la première partie de son règne.</p>
+
+<p>Pendant toute cette période, le clergé ne cesse de
+donner les plus vifs encouragements à l’art dramatique.
+Loin de le condamner, il le protège, le soutient,
+et dans un engouement peut-être irréfléchi mais
+à coup sûr exagéré, il en arrive à intervenir d’une
+façon active dans les représentations. On comprend
+facilement que, dans de pareilles conditions, les peines
+canoniques que l’Église infligeait aux comédiens des
+premiers siècles et qui s’étaient perpétuées, tout au
+moins théoriquement, contre les bateleurs pendant
+le moyen âge et la Renaissance, n’aient pas pu, sous
+Richelieu et Mazarin, être remises en vigueur. Aussi
+voit-on pendant la première moitié du dix-septième
+siècle les comédiens vivre fort paisiblement à l’abri
+des tracasseries civiles et religieuses ; l’Église les
+reçoit à la sainte table, elle leur accorde sans difficulté
+le sacrement du mariage, et à leur mort pas un
+curé ne songe à leur refuser la sépulture ecclésiastique.</p>
+
+<p>Il y avait cependant une grande différence entre
+la situation qui leur était faite au point de vue civil
+et au point de vue religieux ; il n’est pas inutile de
+la souligner.</p>
+
+<p>Au point de vue civil, ils avaient été officiellement
+relevés de l’indignité qui les frappait par la fameuse
+déclaration de Louis XIII. Au point de vue canonique
+au contraire, rien n’avait été changé ; dans la
+pratique, il est vrai, on laissait tomber en désuétude
+des lois anciennes et surannées, mais elles ne
+continuaient pas moins à exister, et elles se trouvaient
+fidèlement reproduites par les rituels dans
+un certain nombre de provinces ecclésiastiques. Il
+suffisait donc d’une interprétation rigoureuse ou
+d’un esprit intolérant pour exposer les comédiens aux
+plus pénibles traitements.</p>
+
+<p>Ainsi, en 1624, Jean de Gondy, archevêque de
+Paris, déclare dans son Synodicon qu’on doit priver
+les comédiens des sacrements et de la sépulture ecclésiastique.</p>
+
+<p>Félix de Vialard, évêque et comte de Châlons-sur-Marne,
+dans le rituel de son diocèse en 1649, ne veut
+pas admettre pour parrains les bateleurs et les comédiens ;
+il déclare qu’il faut repousser de la sainte table
+ceux qui en sont indignes, tels que les excommuniés,
+les interdits et les gens visiblement infâmes comme
+les femmes publiques, les concubinaires et les comédiens.</p>
+
+<p>On lit dans dans le rituel de Paris, composé
+en 1654, à l’article du très-saint-sacrement de
+l’Eucharistie : « On doit admettre à la sacrée communion
+tous les fidèles, excepté ceux auxquels il est
+défendu par de justes raisons de s’en approcher, et
+il en faut éloigner ceux qui en sont publiquement
+indignes, c’est-à-dire ceux qui sont notoirement
+excommuniés ou interdits ; ceux dont l’infamie est
+connue, comme les femmes débauchées, ceux qui
+vivent dans un commerce criminel d’impureté, les
+concubinaires, les comédiens, les usuriers, les magiciens,
+les sorciers, les blasphémateurs, et autres semblables
+pécheurs, s’il n’est constant qu’ils font pénitence
+et qu’ils s’amendent, et qu’ils n’aient auparavant
+réparé le scandale public qu’ils ont causé. »
+C’est, on le voit, la reproduction littérale des anciens
+canons<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> Les rituels de Belley (1621), d’Alet (1667), éloignent de la
+communion les comédiens et les farceurs comme les concubinaires
+et les femmes publiques ; ils ne les admettent ni comme parrains
+ni comme marraines.</p>
+</div>
+<p>Mais, nous le répétons, la plus large tolérance
+régnait dans la pratique, et jusqu’à la mort de
+Molière, les évêques ne suscitèrent presque jamais
+de difficultés à ceux qui montaient sur la scène.</p>
+
+<p>Cette heureuse situation ne devait pas se prolonger,
+la rivalité des Jésuites et des Jansénistes
+allait attirer sur les comédiens une véritable persécution.</p>
+
+<p>Voici comment et à quelle occasion commencèrent
+les hostilités.</p>
+
+<p>Il existait un ordre religieux renommé par l’habileté
+avec laquelle il formait la jeunesse et dont les
+collèges jouissaient à juste titre de la plus grande
+réputation. Les Jésuites avaient d’abord rigoureusement
+interdit à leurs élèves d’assister « aux spectacles,
+comédies ou jeux publics », n’admettant à
+cette règle qu’une exception en faveur du supplice
+d’un hérétique « mis à la torture ou brûlé vif » ;
+mais ce rigorisme dura peu ; dès le début du dix-septième
+siècle, ils affichèrent hautement leur indulgence
+pour le théâtre, et ils le firent rentrer dans
+leur système d’éducation, à ce point qu’ils s’efforçaient
+d’en inspirer le goût à leurs écoliers. C’est
+chez eux que se forma Corneille<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> L’abbé de Latour raconte qu’au Pérou et au Mexique le
+théâtre eut pour fondateurs les Jésuites.</p>
+</div>
+<p>Le penchant des Pères pour le théâtre n’était un
+secret pour personne ; partout dans leurs collèges ils
+faisaient représenter des pièces de leur composition ;
+primitivement ces ouvrages durent être écrits en
+latin et le sujet ne put en être que religieux, ou se
+rapportant directement aux études de leurs élèves.
+On jouait en effet sur leurs théâtres des pièces allégoriques
+telles que la <i>Défaite du Solécisme</i>, où l’on
+voyait <i>l’Infinitif</i> terrasser le <i>Que retranché</i> et danser
+une gavotte devant son ennemi expirant à ses pieds ;
+mais ce genre, forcément aride et borné, fut bientôt
+délaissé et les Pères ne tardèrent pas à aborder des
+sujets absolument profanes ; on vit leurs écoliers
+représenter les œuvres de Plaute, de Térence, de
+Sénèque, etc.<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> Chappuzeau, <i>Le théâtre français</i>, 1674.</p>
+</div>
+<p>Ces représentations étaient assez fréquentes ; elles
+n’avaient pas lieu, comme on pourrait le croire, dans
+l’intimité et en présence de quelques parents ou
+amis ; le public y était admis librement et il payait
+sa place tout comme au théâtre. On y accourait en
+foule, et les femmes particulièrement marquaient un
+goût des plus vifs pour ce genre de divertissements.</p>
+
+<p>Loret raconte qu’on payait quinze sols au mois
+d’août 1658 pour voir jouer au collège Saint-Ignace
+la tragédie latine d’<i>Athalie</i> et les quatre ballets qui
+l’accompagnaient :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">On y dansa quatre ballets,</div>
+<div class="verse">Moitié graves, moitié follets,</div>
+<div class="verse">Chacun ayant plusieurs entrées,</div>
+<div class="verse">Dont plusieurs furent admirées ;</div>
+<div class="verse">Et vrai, comme rimeur je suis,</div>
+<div class="verse">La Vérité, sortant du puits,</div>
+<div class="verse">Par ses pas et ses pirouettes</div>
+<div class="verse">Ravit et prudes et coquettes.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Il était d’usage en effet qu’un ballet accompagnât
+ces représentations, et souvent on avait recours
+pour les rôles les plus importants à des danseurs de
+profession.</p>
+
+<p>La Vérité sortant du puits pourrait paraître une
+distraction assez mondaine dans un collège de Jésuites,
+si l’on ne savait qu’à cette époque les femmes
+ne figuraient pas encore dans les ballets<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Voir page 100, note 1.</p>
+</div>
+<p>En province également, les Jésuites représentaient
+régulièrement dans leurs maisons d’éducation. En
+1658, à Lyon, le roi assiste à une « fort belle tragédie
+au collège des Pères<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a> » ; en 1660, après son
+mariage, les écoliers des Jésuites de Bordeaux
+jouent en sa présence une comédie sur le sujet de
+la <i>Paix</i> « avec toute la pompe et tous les agréments
+possibles, cette pièce étant mêlée de plusieurs
+entrées de ballets fort divertissantes »<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> Déjà en 1650 Louis XIV, âgé de douze ans, avait entendu
+au collège de Clermont (depuis Louis-le-Grand) la tragédie latine
+de Suzanna, du Père Jourdain.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> Extraits de la <i>Gazette</i>. — La même année, et toujours à
+propos du mariage du roi, les Jésuites représentèrent une pièce
+allégorique intitulée <i>le Mariage du Lys et de l’Impériale</i>.</p>
+</div>
+<p>L’amour des ballets devient si violent dans la compagnie
+qu’un Jésuite, le Père Menestrier<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>, en compose
+l’histoire et la théorie. Il décrit avec emphase tous
+ceux donnés au collège de Clermont et il s’efforce d’en
+montrer l’ingéniosité et la finesse. Figurer dans
+ces divertissements est, à l’en croire, un des plus
+grands bonheurs auxquels on puisse prétendre, et il
+raconte que, selon Virgile, une des joies des bienheureux
+dans l’Élysée consiste à danser des ballets.
+Enfin, pour prouver la complète innocence du genre,
+il rappelle qu’il a toujours été protégé par les papes et
+qu’un d’entre eux s’y est même adonné.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> Menestrier (Claude-François) (1631-1705), jésuite, très érudit
+et très versé dans les arts d’agrément. Il a écrit un grand
+nombre d’ouvrages sur la chevalerie, les tournois, le blason, la
+musique, la danse, le théâtre, etc.</p>
+</div>
+<p>Le goût pour les représentations théâtrales avait
+gagné les communautés religieuses. « L’on y dresse
+tous les ans, dit Chappuzeau, de superbes théâtres
+pour des tragédies, dans lesquelles par un mélange
+ingénieux du sérieux et du profane toutes les passions
+sont poussées jusqu’au bout. On y emploie même
+pour de certains rôles d’autres personnes que des
+écoliers<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> Les communautés de femmes elles-mêmes ne dédaignaient
+pas ce genre de spectacle. Déjà en 1595 les Dames de Saint-Antoine
+avaient joué <i>Cléopâtre</i> devant un auditoire d’abbés ;
+elles représentaient les rôles d’hommes en travesti. Dans les
+premières années du dix-septième siècle, les religieuses de Maubuisson
+« passaient tout leur temps, hors de l’office, à se divertir
+en toutes les manières qu’elles pouvaient, à jouer des comédies
+pour réjouir les sociétés qui les venaient voir ». (Sainte-Beuve,
+<i>Port-Royal</i>.)</p>
+</div>
+<p>Les Jésuites avaient eu même l’heureuse inspiration
+de faire servir le théâtre à la propagation de
+leurs idées et de composer des comédies théologiques
+où leurs ennemis les Jansénistes étaient malmenés
+de la belle manière. Pendant le carnaval de 1650,
+ils représentèrent, entre autres, Jansénius chargé de
+fers et traîné en triomphe par la <i>Grâce suffisante</i>.</p>
+
+<p>La protection avérée que les Pères accordaient
+au théâtre, l’indulgence extrême avec laquelle ils regardaient
+tout ce qui concernait la comédie et les comédiens,
+devaient provoquer naturellement de la
+part des Jansénistes des sentiments tout différents
+et leur faire entreprendre une campagne en règle
+contre l’art dramatique.</p>
+
+<p>En 1658, l’abbé d’Aubignac fit paraître sa <i>Pratique
+du théâtre</i> ; elle éveilla bien des susceptibilités.
+En 1665, un incident assez futile vint mettre le feu
+aux poudres et engager une lutte dont l’issue devait
+être désastreuse pour les comédiens. Desmarets de
+Saint-Sorlin, auteur des <i>Visionnaires</i> et du poème
+de <i>Clovis</i><a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>, s’avisa tout à coup de prendre à partie les
+Jansénistes. Ceux-ci ripostèrent et par la plume de
+Nicole, qui garda du reste l’anonyme ; ils traitèrent les
+faiseurs de romans et les poètes de théâtre « d’empoisonneurs
+publics, non des corps, mais des âmes ». « Plus
+le poète, disaient-ils, a eu soin de couvrir d’un voile
+d’honnêteté les passions criminelles qu’il décrit, plus
+il les a rendues dangereuses et capables de surprendre
+et de corrompre les âmes simples et innocentes. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> Desmarets de Saint-Sorlin (Jean) (1595-1676), de l’Académie
+française. Il faisait partie du cercle intime du cardinal de
+Richelieu et c’est ce qui causa son succès ; il a écrit des tragédies
+détestables qui n’en furent pas moins représentées par ordre
+du cardinal. Après une existence des plus relâchées, il passa
+à la dévotion la plus outrée. Il prit parti pour les Jésuites et se
+crut appelé par le ciel à combattre les hérétiques, c’est-à-dire
+les Jansénistes ; il les attaqua avec la dernière violence.</p>
+
+<p>La pièce des <i>Visionnaires</i> eut un succès inouï, grâce aux
+allusions qu’elle contenait contre l’hôtel de Rambouillet. Dans
+son <i>Clovis</i>, poème étrange et d’un halluciné, l’auteur prétendait
+avoir « traité en vaincus et foulé aux pieds Homère et
+Virgile ».</p>
+</div>
+<p>Racine se persuada que cette phrase était à son
+adresse. Furieux d’une attaque que rien ne justifiait,
+il répondit par une lettre des plus mordantes :
+« Nous connaissons, dit-il aux docteurs de Port-Royal,
+l’austérité de votre morale ; nous ne trouvons pas
+étrange que vous damniez les poètes, vous en damnez
+bien d’autres qu’eux ; ce qui nous surprend, c’est de
+voir que vous voulez empêcher les hommes de les honorer.
+Eh ! messieurs, contentez-vous de donner les
+rangs dans l’autre monde, ne réglez pas les récompenses
+de celui-ci ; vous l’avez quitté il y a longtemps ;
+laissez-le juge des choses qui lui appartiennent.
+Plaignez-le si vous voulez d’aimer des bagatelles et
+d’estimer ceux qui les font, mais ne leur enviez point
+de misérables honneurs auxquels vous avez renoncé. »</p>
+
+<p>Une fois la lutte engagée, les combattants ne devaient
+pas se borner à une première escarmouche. Nicole
+publie le <i>Traité de la Comédie</i>, « composé, dirent les
+Jésuites, pour venger le Port-Royal du grand Corneille,
+qui se déclarait hautement contre la nouvelle secte. »</p>
+
+<p>Le janséniste, reprenant la doctrine des Pères de
+l’Église, condamne sans hésiter et le théâtre et les
+comédiens : « La comédie, dit-il est une école et un
+exercice de vice… Le métier de comédien est un
+emploi indigne d’un chrétien, ceux qui l’exercent
+sont obligés de le quitter… cette profession est
+contraire au christianisme<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> Ce qui indigne le plus Nicole, « c’est, dit-il, qu’on ait entrepris
+dans ce siècle-ci de justifier la comédie et de la faire passer
+pour un divertissement qui se pouvait allier avec la dévotion…
+On ne se contente pas de suivre le vice, on veut
+encore qu’il soit honoré et qu’il ne soit pas flétri par le nom
+honteux de vice, qui trouble toujours un peu le plaisir qu’on
+y prend par l’horreur qui l’accompagne. On a donc tâché de
+faire en sorte que la conscience s’accommodât avec la passion
+et ne la vînt point inquiéter par ses importuns remords. »</p>
+</div>
+<p>Nicole ne devait pas rester seul dans la lice<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>. Il y
+fut bientôt rejoint par un nouveau champion qui
+allait lui prêter l’appui de son nom, et on peut ajouter
+de son talent.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> Déjà, en 1660, M. Bourdelot, avocat au Parlement de Paris,
+avait fait imprimer une lettre contre les désordres de la comédie.
+En 1672, M. Voisin, conseiller du roi, écrivit encore avec
+violence contre les spectacles du temps.</p>
+</div>
+<p>Armand de Bourbon, prince de Conti<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>, après
+avoir aimé le théâtre au point d’entretenir une
+troupe de comédiens, fut touché de la grâce et
+devint fort dévot, qui plus est janséniste<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>. Il
+éprouva naturellement le désir de brûler ce qu’il
+avait adoré et, en 1666, il publia un <i>Traité de la
+comédie et des spectacles</i> selon la tradition de
+l’Église. Il y avait rassemblé avec soin tous les passages
+des Pères et des conciles qui condamnaient le
+théâtre. A en croire le prince, « la troupe des comédiens
+est une troupe diabolique, et se divertir à la
+comédie, c’est se réjouir au démon ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> Conti (Armand de Bourbon, prince de) (1629-1686), frère
+puîné du grand Condé.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> Il avait été élevé par les Jésuites et avait même joué chez
+eux dans sa jeunesse.</p>
+</div>
+<p>L’abbé d’Aubignac ne voulut pas laisser avilir
+l’art que lui-même avait si bien prôné et il riposta
+à la diatribe du prince de Conti par une apologie
+de la comédie sous ce titre : <i>Dissertation sur la
+condamnation des théâtres</i>. Il y relevait les assertions
+du prince et assurait que l’opinion des Pères
+de l’Église ne prouvait rien, attendu que de leur
+temps on ne pouvait assister aux spectacles sans
+faire acte d’idolâtrie.</p>
+
+<p>Les attaques de Nicole et du prince de Conti ne
+passèrent point inaperçues ; elles ranimèrent le zèle
+de tous ceux qui n’aimaient pas le théâtre et le
+croyaient préjudiciable aux mœurs. Une campagne en
+règle fut organisée.</p>
+
+<p>Molière, fort inconsciemment, allait lui-même
+fournir des armes à ceux qu’une haine aveugle
+animait contre l’art dramatique. <i>Tartuffe</i>, dès
+qu’il parut, en 1667<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>, souleva dans les rangs du
+clergé tout entier la plus violente indignation.
+Un curé de Paris, Pierre Roullé, demandait que
+l’auteur, « ce démon vêtu de chair et habillé en
+homme, le plus signalé impie et libertin qu’on vit
+jamais dans les siècles passés », fût livré au feu
+« avant-coureur de celui de l’enfer » ; Bourdaloue
+le dénonçait en pleine chaire ; Bossuet ne se montrait
+pas plus indulgent et reprochait aux œuvres du
+poète de n’être qu’un tissu de bouffonneries, d’impiétés,
+d’infamies et de grossièretés. Quant à l’archevêque
+de Paris, Hardouin de Péréfixe, il lançait
+un mandement où il défendait « de représenter,
+lire ou entendre réciter le <i>Tartuffe</i>, sous peine
+d’excommunication. » Toutes les anciennes préventions
+de l’Église contre le théâtre et les comédiens
+se réveillèrent avec plus de force que jamais.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> Les trois premiers actes avaient déjà été joués le 12 mai
+1664 en présence du roi, pendant les fêtes de Versailles.</p>
+</div>
+<p>Pour bien montrer l’émoi causé par le <i>Tartuffe</i><a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>,
+<i>Don Juan</i>, etc., il est intéressant de reproduire ce
+jugement d’un écrivain religieux<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a> :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> La pièce fut d’abord interdite par ordre du président de
+Lamoignon. S’il faut en croire une anecdote du temps, on allait
+commencer le spectacle quand l’interdiction arriva, et Molière
+s’avançant sur le devant de la scène osa dire : « Nous allions
+vous jouer le <i>Tartuffe</i>, mais M. le premier Président ne veut
+pas qu’on le joue. » C’est seulement le 5 février 1669 que le roi
+autorisa les représentations.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> Baillet (Adrien) (1649-1706), vicaire de campagne, puis bibliothécaire
+de l’avocat général Lamoignon.</p>
+</div>
+<p>« Molière est un des plus dangereux ennemis que
+le monde ait suscités à l’Église. Il fait encore après
+sa mort le même ravage dans le cœur de ses lecteurs,
+qu’il avait fait pendant sa vie dans celui de ses
+spectateurs. La galanterie n’est pas la seule science
+qu’on apprend à son école, on y apprend aussi les
+maximes ordinaires du libertinage contre les sentiments
+véritables de la religion. Elles sont répandues
+d’une manière si fine et si cachée dans la
+plupart de ses autres pièces, qu’il est infiniment plus
+difficile de s’en défendre que dans son <i>Tartuffe</i>,
+où il mène ouvertement à l’irréligion. C’est la plus
+scandaleuse de toutes ses pièces. Il y a prétendu
+comprendre, dans la juridiction de son théâtre, les
+droits qu’ont les ministres de l’Église de reprendre
+les hypocrites et la fausse dévotion. On voit bien
+par la manière dont il a confondu les choses, qu’il
+était franc novice dans la dévotion, dont il ne connaissait
+que le nom. Les comédiens sont des gens
+décriés de tous les temps, que l’Église regarde
+comme retranchés de son corps, mais quand Molière
+aurait été innocent jusqu’alors, il aurait cessé de
+l’être, dès qu’il eut la présomption de croire que
+Dieu voulait se servir de lui pour corriger le vice.
+Tertullien a eu raison d’appeler le théâtre le royaume
+du diable ; faut-il pour trouver le remède, aller
+consulter Béelzébuth, tandis que nous avons des
+prophètes en Israël, etc.<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a> ? »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> Baillet, <i>Jugement des Poètes</i>, art. 1420.</p>
+</div>
+<p>Les prédications de Nicole et du prince de Conti,
+l’exaspération soulevée par les représentations de
+<i>Tartuffe</i>, portèrent leurs fruits. Le clergé exhuma
+contre les comédiens tous les anathèmes des
+premiers siècles qui sommeillaient au fond de
+quelques rituels, et il ne songea plus qu’à trouver
+l’occasion de les leur appliquer. Déjà, en 1671, Floridor
+étant tombé malade, le curé de Saint-Eustache,
+avant de le confesser, lui fit promettre de ne plus
+reparaître sur le théâtre ; le comédien s’y engagea,
+et cependant quand il mourut il fut enterré sans
+cérémonie<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>. Molière, dont les œuvres avaient en
+partie motivé ces rigueurs inattendues, allait en
+devenir une des premières victimes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> <i>Moliériste</i>, septembre 1886.</p>
+</div>
+<p>Jusqu’alors, comme nous l’avons déjà vu, l’Église
+a accordé aux comédiens le même traitement qu’à
+tous les chrétiens, et Molière ainsi que sa famille a
+joui de cette tolérance. Le 6 janvier 1654, le comédien
+figure en qualité de parrain sur les registres
+des églises Saint-Firmin et Notre-Dame des Tables, à
+Montpellier<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>. » En 1670 et en 1672, on voit encore
+son nom sur les registres des églises avec le titre
+de parrain<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>. Le lundi 20 février 1662 il a épousé
+Armande Béjart<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>, par permission de M. Comtes,
+doyen de Notre-Dame et grand vicaire de M. le cardinal
+de Retz, archevêque de Paris ; le mariage n’a
+pas souffert la moindre difficulté.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> <i>Id.</i>, 1<sup>er</sup> mai 1879.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> <i>Id.</i>, novembre 1883 et septembre 1885.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> Béjart (Armande) (1645-1700), aussi célèbre par sa beauté
+que par ses succès au théâtre.</p>
+</div>
+<p>En 1672, la sœur d’Armande, Madeleine Béjart<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>
+meurt. Par son testament elle laisse d’abondantes
+aumônes et elle demande que son corps repose dans
+le cimetière de l’église Saint-Paul où sa famille
+possède une concession. En effet, après avoir été
+présentée à l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, sa
+paroisse, elle est, « par permission spéciale de
+M<sup>gr</sup> l’Archevêque, portée en carrosse à l’église
+Saint Paul et inhumée sous les charniers de ladite
+église. » Le registre de la paroisse la désigne
+comme <i>comédienne de la troupe du Roi</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> Madeleine Béjart (1618-1672) ; elle excellait dans les rôles de
+soubrette.</p>
+</div>
+<p>Mais ce qui est bien plus formel encore, Molière
+lui-même a un confesseur attitré : « M. Bernard,
+prêtre habitué en l’église de Saint-Germain », et
+l’année même de sa mort<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a> le comédien a reçu les
+sacrements à Pâques, de la main de cet ecclésiastique.
+A une époque où la communion pascale était
+à peu près une obligation, il n’est pas étonnant que
+Molière se soit conformé à la règle imposée, mais
+ce qu’il est important de constater, c’est qu’encore
+à cette époque on ne refusait nullement les sacrements
+aux comédiens, même pas à l’auteur de
+<i>Tartuffe</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> Voir Eudore Soulié, <i>Recherches sur Molière</i>, pages 79 et 261.</p>
+</div>
+<p>Le poète est frappé à mort le 17 février 1673,
+pendant une représentation du <i>Malade imaginaire</i>.
+Sentant son heure dernière approcher, il
+demande à recevoir les secours de la religion ;
+on court à l’église Saint-Eustache, où les deux
+ecclésiastiques de service, apprenant quel est
+l’homme qui réclame leur assistance, refusent de
+se déranger. On se rend alors chez un prêtre du
+voisinage qui, plus compatissant, consent à venir
+voir le moribond ; mais ces allées et venues avaient
+pris du temps et quand il arriva, Molière n’avait
+plus besoin de ses services : il était mort entouré
+des siens et de deux pauvres religieuses qui venaient
+quêter chaque année à Paris et auxquelles il
+donnait l’hospitalité.</p>
+
+<p>Les camarades du défunt voulurent lui faire un
+convoi magnifique. Le curé de Saint-Eustache,
+M. Merlin, non seulement s’y opposa, mais encore,
+s’armant du texte même du rituel de Paris, il refusa
+de laisser inhumer le corps<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> Le clergé possédait exclusivement la police des cimetières.</p>
+</div>
+<p>La veuve du comédien adressa aussitôt à l’archevêque
+de Paris<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a> une requête des plus pressantes, en
+faisant valoir les actes de piété, encore tout récents,
+de son mari. On a dit que l’archevêque avait répondu
+par une fin de non-recevoir absolue. Ce n’est pas
+exact : il se borna à renvoyer la requête à l’official
+pour en informer<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> Harlay de Champvallon. Il est resté célèbre par la légèreté
+de ses mœurs ; il avait entre autres une maîtresse, Mme de
+Bretonvilliers que le peuple avait surnommée « la cathédrale ».</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> Au-dessous de la lettre est écrite cette phrase : « Renvoyée
+au sieur abbé de Benjamin, notre official, pour informer des faits
+contenus en la présente requête. »</p>
+</div>
+<p>Cependant redoutant un refus, Mlle Molière<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a> se
+rendit à Versailles pour solliciter l’intervention du
+roi : « Si mon mari est criminel, Sire, s’écria-t-elle,
+ses crimes ont été autorisés par Votre Majesté
+même ! » Louis XIV, froissé de ces paroles, la congédia
+brusquement, lui disant que l’affaire ne le
+concernait pas, qu’elle était du ressort de l’archevêque ;
+en même temps il donnait l’ordre à Harlay
+de Champvallon d’éviter l’éclat et le scandale, et de
+ne pas s’opposer à l’inhumation.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> Les comédiennes n’avaient pas le droit de porter le titre de
+madame.</p>
+</div>
+<p>En bon courtisan, l’archevêque s’inclina, mais,
+pour sauver les apparences, il fit assurer que Molière
+avait témoigné son repentir d’avoir exercé la profession
+du théâtre. Il permit donc « au curé de Saint-Eustache
+de donner la sépulture ecclésiastique au
+corps du défunt dans le cimetière de la paroisse,
+à condition néanmoins « que ce sera sans aucune
+pompe et avec deux prêtres seulement, et hors des
+heures du jour, et qu’il ne sera fait aucun service
+solennel pour lui, ni dans ladite paroisse Saint-Eustache,
+ni ailleurs, même dans aucune église des réguliers,
+et <i>que notre présente permission sera sans
+préjudice aux règles du rituel de notre église que
+nous voulons être observées selon leur forme et
+teneur</i><a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> Cette dernière restriction montre bien la volonté formelle
+du prélat de faire revivre désormais dans son diocèse les lois
+canoniques contre les comédiens.</p>
+</div>
+<p>Le convoi n’eut lieu que quatre jours après le
+décès, et, conformément aux ordres de Champvallon,
+il se fit à neuf heures du soir. Le corps ne fut
+même pas présenté à l’église, on le porta directement
+au cimetière Saint-Joseph dans une bière de
+bois, couverte du poêle des tapissiers ; il était escorté
+de « six enfants bleus, tenant six cierges, dans six
+chandeliers d’argent, et de deux ecclésiastiques. »
+Il n’y eut pas de chants ; beaucoup d’amis suivirent
+un flambeau à la main.</p>
+
+<p>« La populace, dit Voltaire, qui ne connaissait
+dans Molière que le comédien, et qui ignorait qu’il
+avait été un excellent auteur, un philosophe, un
+grand homme dans son genre, s’attroupa en foule à
+la porte de sa maison le jour de son convoi. Sa veuve
+fut obligée de jeter de l’argent par les fenêtres, et
+ces misérables qui auraient, sans savoir pourquoi,
+troublé l’enterrement, accompagnèrent son corps
+avec respect. »</p>
+
+<p>On craignit en effet que le peuple, surexcité par la
+passion religieuse, ne se livrât à une manifestation
+scandaleuse ; pour calmer les esprits, on distribua
+cinq sols à tous les pauvres présents et on dépensa
+ainsi de 1000 à 1200 livres.</p>
+
+<p>Le cortège parvint sans encombre jusqu’à la rue
+Montmartre où se trouvait le cimetière, mais la porte
+était fermée et on avait oublié les clefs ; il fallut les
+aller chercher. En les attendant, tout le monde put
+lire à la lueur des torches ces vers placardés sur le
+mur :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Il est passé ce Molière</div>
+<div class="verse">Du théâtre à la bière ;</div>
+<div class="verse">Le pauvre homme a fait un faux bond ;</div>
+<div class="verse">Et ce tant renommé bouffon</div>
+<div class="verse">N’a jamais su si bien faire</div>
+<div class="verse">Le <i>Malade imaginaire</i></div>
+<div class="verse">Qu’il a fait le mort pour tout de bon.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Enfin les clefs arrivèrent et la triste cérémonie
+put s’achever sans incident. Molière fut enseveli au
+milieu du cimetière, au pied de la croix<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>. Pas une
+parole ne fut prononcée sur la tombe<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> M. L. Moland, dans une savante dissertation, croit que le
+corps du comédien fut aussitôt enlevé du terrain religieux et
+transporté dans l’enceinte réservée aux enfants morts sans baptême.
+(<i>Moliériste</i>, juin 1884.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> Plus heureux que Molière, Lulli fut enterré sans difficulté
+aux Petits-Pères. Sur son mausolée la Mort est représentée
+tenant d’une main un flambeau renversé et de l’autre un rideau
+au-dessus du buste du musicien.</p>
+</div>
+<p>Chapelle, outré de cette mesquine persécution,
+témoigna son indignation en publiant ces vers :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Puisqu’à Paris on dénie</div>
+<div class="verse">La terre, après le trépas,</div>
+<div class="verse">A ceux qui, pendant leur vie,</div>
+<div class="verse">Ont joué la comédie,</div>
+<div class="verse">Pourquoi ne jette-t-on pas</div>
+<div class="verse">Les bigots à la voirie ?</div>
+<div class="verse">Ils sont dans le même cas.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Un siècle plus tard, Chamfort ayant écrit l’éloge
+de Molière, son œuvre fut couronnée par l’Académie.
+C’est à ce sujet que Voltaire lui écrivait : « Tout ce
+que vous dites, monsieur, de l’admirable Molière,
+et la manière dont vous le dites, sont dignes de lui
+et du beau siècle où il a vécu. Vous avez fait sentir
+bien adroitement l’absurde injustice dont usèrent
+envers ce philosophe du théâtre des personnes
+qui jouaient sur un théâtre plus respecté. Vous
+avez passé habilement sur l’obstination avec laquelle
+un débauché refusa la sépulture d’un sage.</p>
+
+<p>« L’archevêque Champvallon mourut depuis, comme
+vous savez à Conflans, de la mort des bienheureux,
+sur Mme de Lesdiguières, et il fut enterré pompeusement
+au son de toutes les cloches, avec toutes les belles
+cérémonies qui conduisent infailliblement l’âme
+d’un archevêque dans l’empyrée<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>. Mais Louis XIV
+avait eu bien de la peine à empêcher que celui
+qui était supérieur à Plaute et à Térence ne fût
+jeté à la voirie : c’était le dessein de l’archevêque
+et des dames de la halle, qui n’étaient pas philosophes.
+Les Anglais nous avaient donné, cent ans
+auparavant, un autre exemple ; ils avaient érigé,
+dans la cathédrale de Strafford, un monument magnifique
+à Shakespeare, qui pourtant n’est guère
+comparable à Molière ni pour les arts ni pour les
+mœurs<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> Il était mort en effet d’une attaque d’apoplexie en la
+compagnie de Mme de Lesdiguières. Mme de Sévigné écrit
+à ce propos : « Il s’agit maintenant de trouver quelqu’un qui
+se charge de l’oraison funèbre du mort. On prétend qu’il n’y
+a que deux petites bagatelles qui rendent cet ouvrage
+difficile, c’est la vie et la mort. » Le Père Gaillard consentit
+cependant à se charger de l’oraison funèbre, mais à condition
+qu’il ne parlerait pas du défunt.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> Ferney, 27 septembre 1769.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br>
+<span class="xsmall">DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)<br>
+1673-1689</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Lulli obtient l’autorisation d’établir l’Opéra au
+théâtre du Palais-Royal. — <i>La troupe de Molière</i>, dépossédée,
+achète le théâtre de la rue Guénégaud. — Elle se réunit à la
+troupe du <i>Marais</i>. — En 1680, Louis XIV ordonne la fusion
+des deux troupes de l’<i>Hôtel de Bourgogne et de Guénégaud</i>. — La
+Comédie française est constituée. — Autorité des gentilshommes
+de la chambre. — La Dauphine. — Les spectacles
+sont fermés pendant la quinzaine de Pâques. — La <i>Comédie</i>
+est expulsée de l’hôtel <i>Guénégaud</i>. — Après des pérégrinations
+sans nombre, elle s’établit au jeu de paume de l’Étoile.</p>
+
+
+<p>La troupe de Molière n’eut pas seulement la douleur
+de perdre le chef dont elle tirait toute son illustration,
+un nouveau malheur lui était réservé. Lulli,
+en 1672, avait fait révoquer à son profit le privilège
+de l’abbé Perrin et il s’était emparé de l’Opéra<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a> ;
+aussitôt la mort de Molière, il sollicita la permission
+de s’établir au théâtre du Palais-Royal et il l’obtint,
+grâce à la protection dont Louis XIV ne cessait de
+lui donner des preuves<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> Personne ne fut plus jaloux que Lulli du privilège qui lui
+était concédé. Il défendit la musique aux Italiens, parce que c’était
+empiéter sur ses droits. On vit alors paraître sur la scène à la
+Comédie italienne un âne qui se mit à braire : « Taisez-vous,
+insolent, lui dit Arlequin, la musique nous est défendue. » En
+1677, il fit interdire les représentations des marionnettes parce
+qu’elles chantaient et que l’Opéra seul avait le droit de chanter.
+Il fit défendre aux comédiens français d’avoir plus de six violons
+dans leur orchestre, parce que l’Opéra seul avait le droit
+de faire de la musique. Même pour chanter ou faire de la musique
+dans les théâtres de société, il fallait obtenir l’autorisation
+par écrit de Lulli.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> L’Opéra installé au Palais-Royal y resta pendant tout le dix-huitième
+siècle.</p>
+</div>
+<p>La troupe de Molière, dépossédée de son théâtre,
+fut obligée d’émigrer ; elle acheta rue Mazarine une
+maison dans laquelle se trouvait une fort belle salle
+et on désigna la nouvelle installation sous le nom
+de théâtre de Guénégaud. En même temps, dans l’espoir
+de combler le vide qu’avait laissé dans ses rangs
+la mort de l’illustre comédien, elle se réunit à la
+troupe du Marais. Colbert autorisa la fusion des deux
+troupes et il composa lui-même la liste des acteurs.
+On trouve là la première intervention directe et formelle
+du pouvoir royal dans les affaires de la comédie.</p>
+
+<p>De 1673 à 1680 il n’y eut donc que deux troupes
+de comédiens français à Paris, la troupe de Guénégaud
+et celle de l’hôtel de Bourgogne.</p>
+
+<p>En 1680, Louis XIV, désireux de posséder un théâtre
+où tous les talents fussent rassemblés, réunit en
+une seule les deux troupes, et il lui donna le privilège
+exclusif de représenter dans Paris<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> Le roi adressa, le 22 octobre, au lieutenant général de police
+une lettre de cachet ordonnant la réunion des comédiens de l’hôtel
+de Bourgogne et de Guénégaud. En vertu de cet ordre signé
+Colbert, les comédiens furent autorisés à former une société et à
+passer entre eux des actes d’union.</p>
+</div>
+<p>La nouvelle troupe s’établit au théâtre Guénégaud<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a> ;
+elle prit le titre de <i>Comédiens du Roi</i> et, par
+un brevet du 24 août 1682, Louis XIV lui accorda
+une pension annuelle de 12 000 livres.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> Les Italiens, expulsés du Palais-Royal en même temps que
+la troupe de Molière, profitèrent de la réunion des deux troupes
+au théâtre Guénégaud pour se faire attribuer l’hôtel de Bourgogne.
+De cette façon ils purent représenter tous les jours ; mais
+ils jouèrent souvent en français, ce qui était contraire au privilège
+qu’on venait d’accorder aux <i>Comédiens du Roi</i> : ces derniers
+réclamèrent et la contestation fut portée devant Louis XIV.
+Baron pour les Français, Dominique pour les Italiens, s’étaient
+chargés de plaider la cause de leurs camarades. Dès que Baron
+eut exposé ses raisons, Dominique, s’adressant au roi, lui dit
+avant de commencer : « En quelle langue Votre Majesté veut-elle
+que je parle ? » « Eh ! parle comme tu voudras », lui dit le
+roi. « J’ai gagné mon procès, répliqua Dominique, nous ne
+demandons pas autre chose. » Le roi se mit à rire et déclara
+qu’il ne s’en dédirait pas.</p>
+</div>
+<p>La même année, les Comédiens furent autorisés
+à prélever leurs frais journaliers sur la recette du
+théâtre, avant de donner une participation quelconque
+aux auteurs<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> Depuis quelques années, les acteurs avaient renoncé à
+l’usage d’acheter les pièces pour un prix débattu.</p>
+</div>
+<p>A partir de ce jour la Comédie française est constituée ;
+les Comédiens, il est vrai, perdent leur liberté
+et se trouvent placés dans une dépendance complète :
+ils font partie de la <i>Maison du Roi</i>, ils appartiennent
+au monarque d’une façon absolue et sans
+réserve. Mais le roi ne peut s’occuper des affaires
+intérieures du théâtre, des détails continuels de la
+gestion, et il délègue ses pouvoirs aux quatre
+premiers gentilshommes de la chambre qui agiront
+et ordonneront en son nom. C’est ainsi que les Gentilshommes
+se trouvèrent investis d’une autorité qui,
+d’abord assez restreinte, se transforma plus tard en
+une tyrannie journalière<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> Mercier, dans la querelle qu’il eut avec les Comédiens en
+1775, a donné l’origine de cette charge de gentilhomme de la
+chambre : « Ces charges, dit-il, sont un démembrement de
+celle du grand chambrier de France, office très ancien, qui existait
+à la cour des Césars avant la naissance de la monarchie
+française. Ceux qui en étaient pourvus se nommaient <i lang="la" xml:lang="la">Præpositi
+sacri cubiculi</i>. Les fonctions de cet office consistaient originairement,
+selon le Père Anselme, à coucher le roi, le lever, faire
+son lit et sa chambre… Pour donner de la dignité à cet office,
+le roi inféoda la charge et la conféra pour être tenue à foi et
+hommage. Par là celui qui en était pourvu devenait vassal immédiat
+du prince, avait le droit de le suivre à la guerre et de
+combattre à ses côtés ; un tel honneur rendit cette charge une
+des premières dignités de l’État. En 824 on voit cet office exercé
+par Bonnard, comte de Barcelone. Mais le fief de grand chambrier
+étant sans domaines, on crut devoir lui en assigner un
+et l’on y attacha quelques droits à percevoir, par forme de cens,
+sur les communautés des cloutiers, des marchands de chapeaux
+et de vieilles robes. Ce droit fut supprimé par François I<sup>er</sup>. Le
+même roi jugea à propos de diviser les fonctions domestiques
+de cette charge entre deux officiers, sous la dénomination de
+premiers gentilshommes de la chambre. Depuis cette époque,
+leur nombre a été porté à quatre. Mais on n’a point inféodé
+leur charge, on n’a point recréé en leur faveur le cens et la justice
+qui constituaient le fief de la grande chambrerie ; il ne leur
+reste donc de cet office que des droits sans juridiction et des
+devoirs circonscrits dans l’intérieur du palais, etc. » (Grimm,
+<i>Corresp. littér.</i>, août 1775.)</p>
+</div>
+<p>Dès 1680, le duc de Créqui arrête la liste de la
+nouvelle troupe et renvoie les acteurs qui ne lui
+conviennent pas. En 1684, un nouvel arrêté fixe
+la situation des Comédiens vis-à-vis des Gentilshommes :</p>
+
+<p>« Les ordres qui viendront de la part de messieurs
+les premiers gentilshommes de la chambre du roi
+aux Comédiens, seront mis entre les mains du contrôleur
+général de l’argenterie et menus plaisirs
+en exercice, qui en délivrera des copies signées de
+lui toutes les fois que les Comédiens l’en requerront.
+Et, pour ce qui concerne la troupe en général
+et les rôles des pièces à jouer en particulier, aucun
+des Comédiens ne pourra distribuer lesdits rôles,
+ni faire autre chose concernant le théâtre que de
+leur consentement, et, en cas de difficultés, ils
+s’adresseront à leurs supérieurs. A l’égard des pièces
+pour la cour, on leur prescrira les rôles qu’ils doivent
+jouer. Fait à Versailles, le 18 juin 1684, signé :
+le duc de Créqui<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> Bib. nat., Mss. 24 330, (Despois).</p>
+</div>
+<p>Ainsi les pouvoirs des Gentilshommes de la
+chambre ne se bornent pas, comme cela eût été raisonnable,
+au service à la cour ; ils s’étendent encore
+sur le service des Comédiens à la ville.</p>
+
+<p>Au début, cette autorité n’eut pas lieu de s’exercer
+très fréquemment, car le roi pria la Dauphine,
+cette Allemande disgracieuse et revêche, qui s’ennuyait
+si prodigieusement en France<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>, de s’occuper
+des Comédiens français, et les Gentilshommes se
+bornaient à exécuter les ordres de la princesse.
+Ainsi le 23 avril 1685, le duc de Saint-Aignan donne
+aux Comédiens un règlement de discipline intérieure,
+conformément aux instructions qu’il a reçues de la
+Dauphine. Ce règlement est déposé chez un notaire,
+et le 4 mars 1686 il est passé un acte par
+lequel la troupe s’engage à s’y conformer.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> « Madame la Dauphine, lit-on dans les <i>Souvenirs de Madame
+de Caylus</i>, était non seulement laide et si choquante que Sanguin,
+envoyé par le roi en Bavière dans le temps qu’on traitait son
+mariage, ne put s’empêcher de dire au roi au retour : « Sire,
+sauvez le premier coup d’œil. » Cependant Monseigneur l’aima
+et peut-être n’aurait aimé qu’elle, si la mauvaise humeur et
+l’ennui qu’elle lui causa ne l’avaient forcé à chercher des consolations
+et des amusements ailleurs… Elle passait sa vie renfermée
+dans de petits cabinets derrière son appartement, sans vue
+et sans air ; ce qui, joint à son humeur naturellement mélancolique,
+lui donna des vapeurs ; ces vapeurs, prises pour des
+maladies effectives, lui firent faire des remèdes violents ; et
+enfin ces remèdes beaucoup plus que ses maux lui causèrent la
+mort. »</p>
+</div>
+<p>Après la mort de la princesse, la seconde femme
+du Dauphin hérita de ses attributions. Plus tard ce
+fut la duchesse de Berry.</p>
+
+<p>Depuis les discussions théologiques sur le théâtre,
+qui avaient précédé la mort de Molière, le clergé
+s’était sensiblement refroidi à l’égard de la comédie ;
+ce brusque revirement devait avoir son contre-coup
+à la cour. Peu à peu un changement évident s’opère
+dans l’esprit de Louis XIV. On voit que les
+influences religieuses qui l’entourent ne sont pas
+inactives, on pressent que la faveur du théâtre
+commence à décliner et qu’une modification profonde
+ne va pas tarder à se produire.</p>
+
+<p>En 1687, sur l’ordre du roi, le lieutenant de police
+fait défense aux Comédiens français ou italiens de
+jouer la comédie pendant la quinzaine de Pâques,
+et désormais tous les ans les théâtres seront fermés
+durant cette période<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> Cette ordonnance fut étendue aux autres scènes. On fermait
+aussi les théâtres à la maladie du roi et à la mort des princes.
+Lors de la mort du Dauphin, fils de Louis XIV, ils furent
+interrompus vingt-huit jours ; lors de celle du Dauphin, fils de
+Louis XV, la vacance fut de vingt-six jours.</p>
+</div>
+<p>Un fait encore plus caractéristique montre bien
+l’hostilité qui déjà règne contre les spectacles.
+Pendant cette même année 1687 on se dispose à
+ouvrir le collège des Quatre-Nations ; en en prenant
+possession la Sorbonne déclare qu’elle ne peut tolérer
+le voisinage de la Comédie, que c’est perdre
+le collège que de donner aux écoliers une occasion
+si prochaine de dissipation et de vice. Elle obtient
+gain de cause : « Aujourd’hui, vingtième jour de
+juin, disent les registres, M. de la Reynie nous a
+mandés pour nous donner ordre, de la part du roi
+et de M. de Louvois, que la troupe eût à changer
+d’établissement, à cause de la proximité du collège
+des Quatre-Nations, où les docteurs vont enseigner
+et sont près d’en prendre possession. »</p>
+
+<p>Les Comédiens durent courber la tête et abandonner
+l’hôtel Guénégaud. Ils se mirent à la recherche
+d’un nouveau local et nous allons les suivre
+dans leur pénible et douloureuse odyssée. Leurs
+premières tentatives furent couronnées d’un insuccès
+complet ; partout où ils se présentaient, le curé de
+la paroisse protestait avec indignation et, sous un
+prétexte ou sous un autre, parvenait à les évincer.</p>
+
+<p>« Ils ont déjà marchandé des places dans cinq ou
+six endroits, écrit Racine à Boileau ; mais partout où
+ils vont, c’est merveille d’entendre comme les curés
+crient. Le curé de Saint-Germain-de-l’Auxerrois a
+déjà obtenu qu’ils ne seraient point à l’hôtel de
+Sourdis, parce que de leur théâtre on aurait entendu
+tout à plein les orgues, et de l’église on aurait
+parfaitement entendu les violons. »</p>
+
+<p>Quant aux orgues, c’eût été au théâtre à s’en
+plaindre et non à l’église. Quant aux violons, il
+est bon de rappeler que, pour ne pas empiéter sur
+le privilège de l’opéra, on n’en tolérait que six à la
+Comédie. Quelle que fût leur sonorité, ils ne devaient
+pas être bien bruyants ; mais tous les prétextes
+étaient bons pour se débarrasser de ces « histrions »
+qu’on fuyait « comme le feu ou la peste<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a> ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> Abbé de Latour.</p>
+</div>
+<p>Boileau, qui ne paraît pas s’apitoyer plus que
+Racine sur les infortunes de la Comédie, répond à
+son ami : « S’il y a quelque malheur dont on se
+puisse réjouir, c’est, à mon avis, celui des Comédiens :
+si l’on continue à les traiter comme on fait,
+il faudra qu’ils aillent s’établir entre la Villette et
+la porte Saint-Martin<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a> ; encore ne sais-je s’ils n’auront
+point sur les bras le curé de Saint-Laurent. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> C’est-à-dire à Montfaucon, où l’on déposait les vidanges de
+la ville.</p>
+</div>
+<p>Repoussée de l’hôtel de Sourdis, la Comédie
+propose d’occuper l’hôtel de Nemours, rue de
+Savoie, dans la paroisse Saint-André. Cette fois,
+aucune objection n’est soulevée et le roi donne
+son autorisation. Les acteurs se croient au terme de
+leurs tribulations et s’en félicitent hautement. Leur
+allégresse fut de courte durée. Le curé de Saint-André
+n’avait péché que par ignorance. Dès qu’il
+connut le voisinage dont il était menacé, son premier
+soin fut d’obtenir une audience du roi ; il
+représenta qu’il ne possédait déjà dans sa paroisse
+que des auberges et des coquetiers, et que si on
+laissait encore un théâtre s’y établir, autant valait
+fermer l’église.</p>
+
+<p>Les Grands-Augustins, dont le couvent se trouvait
+sur la paroisse Saint-André, appuyèrent chaudement
+la requête du curé, demandant avec instance
+qu’on leur épargnât de si fâcheux voisins. Cette
+susceptibilité et ces scrupules paraissaient d’autant
+plus étranges que les Augustins étaient eux-mêmes
+des spectateurs fort assidus de la Comédie,
+qu’ils avaient voulu vendre aux acteurs un terrain
+rue d’Anjou pour y établir leur théâtre, et que la
+négociation eût réussi, si l’emplacement n’avait
+paru trop incommode.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, le roi céda encore aux obsessions
+du clergé et il retira à la troupe française
+l’autorisation qu’il lui avait donnée.</p>
+
+<p>Les Comédiens, sans perdre courage, recommencèrent
+leurs pérégrinations ; ils découvrirent, rue
+des Petits-Champs, l’hôtel de Lussan et l’achetèrent
+avec l’agrément royal ; mais le curé de Saint-Eustache
+ne l’entendait pas ainsi ; il porta ses plaintes
+au roi, représentant que cet endroit était le
+quartier le plus considérable de la paroisse ; plusieurs
+propriétaires voisins se joignirent à lui :
+encore une fois Louis XIV révoqua la permission
+accordée.</p>
+
+<p>Enfin, après des difficultés sans nombre, les
+Comédiens finirent par trouver un asile ; on leur
+permit d’acheter le jeu de paume de l’Étoile, situé
+dans la rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés.
+C’est là que, sur les dessins de François d’Orbay,
+fut bâti l’hôtel de la Comédie, qui prit à dater de ce
+jour le titre de Comédie française. Sur la façade
+on grava cette inscription : <i>Hôtel des Comédiens
+entretenus par le Roi</i><a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> La Comédie y resta jusqu’en 1770 ; à cette époque elle s’établit
+aux Tuileries, dans la salle des « Machines », pendant qu’on
+construisait un théâtre définitif sur l’emplacement de l’hôtel de
+Condé : cette nouvelle salle ne fut prête qu’en 1782. Elle fut brûlée
+en 1799, et c’est sur l’emplacement qu’elle occupait que
+s’élève actuellement l’Odéon.</p>
+</div>
+<p>L’abbé de Latour s’indigne qu’on ait osé mettre
+au frontispice une pareille inscription : « Une troupe
+de comédiens, dit-il, n’étant composée que de gens
+vicieux, infâmes et méprisables, la comédie n’étant
+qu’un composé de bouffonneries, de passions et de
+vices, les histrions ne sont que tolérés. »</p>
+
+<p>L’ouverture du théâtre se fit après la rentrée de
+Pâques, le lundi 18 avril 1689. La nouvelle salle
+se trouvait sur le territoire de la paroisse Saint-Sulpice
+et c’est désormais avec le curé de cette
+église que les Comédiens français auront presque
+tous leurs démêlés<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a> Talma raconte dans ses <i>Mémoires</i> que quand il visita cette
+salle, on lui fit voir un petit couloir qui correspondait aux baignoires
+et qui avait son ouverture dans une rue voisine : « C’est
+par ce couloir, dit-il, que les prêtres de Saint-Sulpice qui voulaient,
+sans être vus, voir <i>Tartuffe</i> et <i>Mahomet</i>, faisaient leur
+entrée et leur sortie. »</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br>
+<span class="xsmall ssf">DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)<br>
+1694</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Sévérité de l’Église de France à l’égard des comédiens. — Le
+Père Caffaro prend leur défense. — Indignation
+de Bossuet. — Le Père Caffaro est obligé de se rétracter. — Les
+évêques adoptent la doctrine de Bossuet.</p>
+
+
+<p>Comme nous l’avons vu dans un précédent chapitre,
+la condamnation si inattendue des comédies
+et des comédiens par le clergé peut être regardée
+comme une suite des disputes qui agitaient l’Église
+de France et la divisaient en deux partis fameux.
+Bien que les Jansénistes aient eu le dessous, leur
+esprit triompha : le rigorisme et l’intolérance s’implantèrent
+en France, et le clergé s’y montra à l’avenir
+plus sévère que nulle part ailleurs. Il manifesta
+bientôt la plus vive antipathie pour tous les divertissements,
+et en particulier pour l’art dramatique.
+Proscrivant le théâtre, il devait être fatalement
+amené à proscrire ses interprètes.</p>
+
+<p>A partir de cette époque, l’Église gallicane fait
+revivre les châtiments ecclésiastiques prononcés
+contre les histrions par le concile d’Arles et qu’avaient
+reproduits quelques rituels.</p>
+
+<p>Désormais les acteurs sont frappés d’une condamnation
+collective et sans appel. On va rechercher
+toutes les pénalités qui existaient contre les
+mimes, les farceurs, les bateleurs, les cochers du
+cirque, et on les applique aux acteurs du dix-septième
+siècle.</p>
+
+<p>Ils sont excommuniés à la vie et à la mort. On
+leur refuse tous les sacrements : le mariage, la communion,
+le baptême ; on ne les accepte ni pour parrains
+ni pour marraines. Même pendant la maladie,
+même au moment de la mort, on ne leur accorde
+pas le sacrement de l’Eucharistie. Enfin on dénie à
+leur dépouille mortelle la sépulture ecclésiastique.</p>
+
+<p>Ces lois rigoureuses étaient publiées chaque dimanche
+au prône par tous les curés de Paris.</p>
+
+<p>Pour obtenir les bienfaits des sacrements, le comédien
+devait déposer entre les mains de son confesseur
+une renonciation définitive à sa profession
+criminelle. Cette condition était extrêmement dure :
+renoncer à son état, c’était pour l’acteur perdre
+son gagne-pain, briser sa carrière. Pour le Comédien
+français c’était sacrifier encore la pension qui lui
+était accordée après vingt ans d’exercice.</p>
+
+<p>L’Église avait-elle le droit d’agir ainsi ? Pouvait-elle
+s’armer des lois d’un simple concile provincial,
+tenu il y avait près de quinze siècles, pour frapper
+les comédiens d’excommunication ?</p>
+
+<p>Elle s’appuyait sur ce principe qui était la base
+même du gallicanisme : c’est que les canons des
+conciles jusqu’au huitième siècle avaient force de
+loi, que leur autorité restait immuable, que personne
+au monde, pas même le pape, ne pouvait les
+modifier en quelque point que ce fût.</p>
+
+<p>Par suite de cette idée et en raison de ce respect
+pour les anciens conciles, l’Église gallicane avait
+toujours considéré leurs canons comme subsistant.
+Ceux qui s’appliquaient aux comédiens étaient
+tombés en désuétude, il est vrai ; mais le jour où
+le clergé fut entraîné dans la voie de la rigueur,
+rien ne fut plus aisé que de les faire revivre, puisqu’ils
+n’avaient pas été abrogés et même ne pouvaient
+l’être.</p>
+
+<p>Du reste la doctrine de l’Église de France sur les
+comédiens n’était pas, comme on l’a dit, générale
+et absolue. Elle variait suivant les diocèses<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>. Les
+uns l’admettaient sans conteste, l’inscrivaient dans
+leurs rituels et la proclamaient chaque dimanche
+au prône des paroisses ; pour eux les comédiens
+étaient gens excommuniés en vertu du concile
+d’Arles. D’autres, au contraire, ne parlaient point
+d’excommunication, mais ils regardaient les comédiens
+comme infâmes par état et les assimilaient
+aux <i>pécheurs publics</i>, qui sont indignes des sacrements :
+on les frappait au même titre que les concubinaires
+et les femmes publiques<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a>. Enfin certains
+diocèses, moins enclins aux théories gallicanes, se
+conformaient au rituel romain<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a> et ne considéraient
+en aucune façon les gens de théâtre comme séparés
+de la communion<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> Il n’est pas fait mention de l’excommunication contre les
+comédiens dans la formule du prône des rituels d’Orléans (1642),
+d’Alet (1687), de Reims (1637), de Langres (1679), de Périgueux
+(1680), de Coutances (1682), d’Amiens (1687), d’Agen (1688), de
+Chartres (1689).</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> Les rituels d’Amiens (1687), d’Agen (1688), mettent les
+comédiens au nombre des pécheurs publics et les déclarent
+comme tels indignes de la sainte communion.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> La bulle <i lang="la" xml:lang="la">Apostolicæ Sedi</i> de Paul V (27 juin 1614) avait
+prescrit dans toute l’Église latine l’usage exclusif du rituel
+romain, mais les gallicans n’en tenaient compte.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> Le rituel romain n’exclut nullement les comédiens des
+sacrements. Les rituels d’Orléans (1642), de Périgueux (1680), de
+Coutances (1682), de Chartres (1689), etc., s’expriment comme
+le rituel romain.</p>
+</div>
+<p>La doctrine était donc éminemment variable ; tout
+dépendait du diocèse<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a> ; et en cela les évêques n’outrepassaient
+pas leurs droits, puisqu’il leur est
+permis de porter des lois particulières pour la province
+qu’ils administrent, et de condamner ce qui
+est absous dans le diocèse voisin, d’absoudre ce qui
+y est condamné.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> Le rituel de Reims (1677) exclut formellement de la communion
+les bateleurs et les farceurs, et il les prive de la sépulture
+ecclésiastique, mais il ne parle pas des comédiens. Les rituels
+d’Orléans (1642), de Reims (1677), de Coutances (1682),
+de Chartres (1689), de Langres (1697), de Paris (1697), n’excluent
+pas nommément les comédiens comme indignes du titre
+de parrain. Le rituel d’Agen (1688), au contraire, interdit au
+comédiens, aux bateleurs et aux farceurs les fonctions de parrain
+et marraine.</p>
+</div>
+<p>Cependant des esprits sensés et modérés protestaient
+contre une application aussi déraisonnable de
+lois surannées. Ils faisaient observer que, même en
+admettant l’autorité des premiers conciles, leurs
+canons s’appliquaient à une classe d’individus toute
+différente, à un état social disparu depuis des siècles,
+et que c’était véritablement commettre une étrange
+confusion que de prétendre assimiler l’histrion et le
+gladiateur de la Rome païenne, voire même le bateleur
+ou le farceur du moyen âge, au comédien du
+dix-septième siècle, qui interprétait les chefs-d’œuvre
+de notre littérature. Les uns comme les autres
+portaient le nom de comédiens, mais c’était là leur
+seul point de ressemblance, et ce nom qui s’était perpétué
+à travers les âges formait l’unique grief que
+l’on pût invoquer contre eux.</p>
+
+<p>La singulière contradiction qui consistait à honorer
+les comédiens, à les faire jouer à la cour, à se
+presser en foule à leurs représentations, à ne pouvoir
+se passer d’eux, et en même temps à les excommunier,
+devait frapper tous les esprits réfléchis. La Bruyère
+écrit dans son chapitre <i>des Jugements</i> : « La condition
+des comédiens était infâme chez les Romains et
+honorable chez les Grecs : qu’est-elle chez nous ? On
+pense comme les Romains, on vit avec eux comme
+les Grecs. » Il dit encore : « Quoi de plus bizarre ?
+Une foule de chrétiens se rassemblent dans une
+salle pour applaudir à une troupe d’excommuniés
+qui ne le sont que par le plaisir qu’ils leur donnent.
+Il me semble qu’il faudrait ou fermer les théâtres
+ou prononcer moins sévèrement sur l’état des comédiens<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> <i>Caractères</i>.</p>
+</div>
+<p>Un théatin, le Père Caffaro, fut frappé d’une aussi
+monstrueuse inconséquence, et en 1694 il publia,
+sous le voile de l’anonyme, une lettre où il exposait
+ses raisons en faveur de la comédie et des comédiens<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>.
+Il assurait que le théâtre tel qu’il existait
+alors en France « ne contenait que des leçons de
+vertu, d’humanité et de morale, et rien que l’oreille
+la plus chaste ne pût entendre » ; il démontrait combien
+il était déraisonnable de s’appuyer pour le combattre
+sur l’opinion des Pères de l’Église ; il prenait
+la peine d’expliquer que les anathèmes des conciles
+ne s’appliquaient qu’aux jeux sanglants du cirque
+et aux scandaleux spectacles du théâtre romain ; que
+vouloir les appliquer aux tragédies de Corneille et
+de Racine, aux comédies de Molière, était aussi absurde
+que ridicule.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> Cette lettre servait de préface à une édition des comédies
+de Boursault.</p>
+</div>
+<p>Le Père Caffaro ajoutait cet argument, qui pouvait
+paraître péremptoire : « Tous les jours, à la cour,
+les évêques, les cardinaux et les nonces du pape ne
+font pas de difficulté d’assister à la comédie, et il
+n’y aurait pas moins d’imprudence que de folie de
+conclure que tous ces grands prélats sont des impies
+et des libertins, puisqu’ils autorisent le crime par
+leur présence. »</p>
+
+<p>De deux choses l’une en effet : ou la comédie est
+permise, et alors le clergé peut s’y montrer sans
+scandale ; ou elle est défendue, et il doit s’en abstenir
+prudemment. Mais que penser de ces prélats qui
+défendent un spectacle qu’eux-mêmes encouragent
+et auquel ils assistent en foule ? On ne saurait être
+à ce point inconséquent.</p>
+
+<p>Le Père Caffaro ne manquait pas de logique dans
+sa défense du théâtre : « J’ai fait encore quelquefois,
+disait-il, une réflexion qui me paraît assez
+judicieuse, en jetant les yeux sur les affiches qu’on
+lit au coin des rues, où l’on invite toutes sortes de
+personnes à venir à la comédie et aux autres spectacles
+qui se jouent avec privilège du Roi et par des troupes
+entretenues par Sa Majesté : « Quoi ! disais-je en moi-même,
+si l’on invitait les gens à quelque mauvaise
+action, à se trouver dans des lieux infâmes,
+ou bien à manger de la viande les jours qui nous
+sont défendus<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>, il est constant que les magistrats,
+bien loin de permettre la publication de ces
+sortes d’affiches, en puniraient sévèrement les
+auteurs. » Il faut donc que la comédie ne soit pas
+si mauvaise, puisque les magistrats ne la défendent
+point, que les prélats ne s’y opposent en aucune
+manière, et qu’elle se joue avec le privilège d’un
+prince qui gouverne ses sujets avec tant de sagesse
+et de piété, et qui ne voudrait pas par sa présence
+autoriser un crime dont il serait plus coupable que
+les autres. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> Il était strictement défendu de manger de la viande pendant
+le carême et les jours maigres fixés par l’Église. La police
+exerçait une surveillance des plus sévères. Pendant le carême,
+les boucheries de l’Hôtel-de-Ville vendaient seules de la viande
+et elles n’en délivraient : 1<sup>o</sup> qu’aux malades qui apportaient des
+certificats de leurs curés ou médecins ; 2<sup>o</sup> qu’à ceux qui faisaient
+profession de la religion prétendue réformée et fournissaient
+attestation de cette profession. Les contrevenants parmi les vendeurs
+étaient mis trois heures au carreau et emprisonnés jusqu’à
+Pâques. Il y avait des peines plus sévères en cas de récidive.</p>
+</div>
+<p>L’argument était excellent. Il y avait en effet dans
+le royaume des lois civiles fort sévères contre les
+blasphémateurs, contre ceux qui mangeaient de la
+viande les jours défendus, et en général contre quiconque
+violait les règlements de l’Église. Comment
+n’y aurait-il pas eu de châtiments civils contre
+la comédie et les comédiens si l’art dramatique eût
+été blâmable ? Comment le roi aurait-il assisté aux
+représentations ? Comment aurait-il pu entretenir les
+comédiens et leur donner des privilèges s’ils avaient
+été blasphémateurs, libertins ou impies ?</p>
+
+<p>Comment donc osait-on frapper des hommes qui
+n’exerçaient leur art que par la volonté royale et
+en vertu d’arrêts du Parlement ; des hommes qui
+n’étaient même pas libres de quitter leur profession,
+puisqu’ils ne pouvaient se retirer qu’avec l’agrément
+du roi, qui souvent le refusait ? Comment
+sous le même gouvernement la religion frappait-elle
+d’anathème le comédien que la loi tolérait et même
+encourageait ?</p>
+
+<p>Enfin le Père Caffaro déclarait avoir connu des
+comédiens qui, hors du théâtre et dans leur famille,
+menaient la vie du monde la plus exemplaire ; il
+rappelait qu’à sa connaissance ils faisaient des aumônes
+considérables « dont les magistrats et les
+supérieurs des couvents pourraient rendre de bons
+témoignages. Je doute, ajoutait-il, qu’on puisse
+dire la même chose des personnes zélées qui parlent si
+haut contre eux. »</p>
+
+<p>Cette lettre, intitulée <i>Lettre d’un théologien</i>, fit
+grand bruit. Bossuet, qui se trouvait à la tête de
+l’Église de France<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>, et qui s’était toujours posé en adversaire
+résolu des spectacles, s’indigna qu’un ecclésiastique
+eût osé les défendre, et il prit aussitôt la
+plume pour écraser l’imprudent théatin. En même
+temps qu’il le sommait de désavouer ses erreurs, il
+publiait les <i>Maximes et réflexions sur la comédie</i><a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> Il avait fait adopter en 1682 la fameuse Déclaration des
+libertés de l’Église gallicane, qui surbordonnait l’Église à la
+royauté et permettait au roi d’intervenir dans ses affaires intérieures ;
+à mesure qu’on enlevait aux papes les droits dont ils
+avaient joui dans le passé, l’État se les arrogeait. Fénelon écrivait :
+« Ce n’est plus de Rome que viennent les empiétements et les
+usurpations ; le roi est, en réalité, plus le maître de l’Église
+gallicane que le pape ; l’autorité du roi sur l’Église a passé
+aux mains des juges séculiers ; les laïques dominent les évêques. »</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> <i>Maximes et réflexions sur la comédie</i>, par M. Jacques Bénigne
+Bossuet, évêque de Meaux ; Paris, 1694.</p>
+</div>
+<p>L’évêque juge l’art dramatique avec une extrême
+sévérité ; il condamne « les impiétés et les infamies
+dont sont pleines les comédies de Molière, et
+qui remplissent les théâtres des équivoques les plus
+grossières dont on ait jamais infecté les oreilles des
+chrétiens<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>. » « C’est lire trop négligemment les
+saints Pères, écrit-il, que d’assurer qu’ils ne blâment
+dans les spectacles de leur temps que l’idolâtrie et
+les scandaleuses et manifestes impudicités ; c’est
+être trop sourd à la vérité que de ne sentir pas que
+leurs raisons portent plus loin ; ils blâment dans les
+jeux et dans les théâtres l’inutilité, la prodigieuse
+dissipation, le trouble, les passions excitées, la vanité,
+la parure, etc. » D’après lui l’Église excommunierait
+tous les chrétiens qui fréquentent le théâtre si le
+nombre des coupables était moins grand, et si elle
+ne craignait de troubler l’ordre de la société. Il ne
+s’élève pas avec moins de violence contre les comédiens.
+« Saint Thomas, dit-il, regarde leur profession
+comme infâme, et il appelle gains illicites et
+honteux ceux qui proviennent de la prostitution et
+du métier d’histrion. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> Ce n’était pas seulement les comédies de Molière que
+Bossuet proscrivait à Meaux ; il avait exigé du présidial que l’on
+interdît les marionnettes.</p>
+</div>
+<p>L’évêque de Meaux assurait que les comédiens
+avaient été excommuniés de tout temps : « La pratique
+constante, écrivait-il, est de priver des sacrements,
+et à la vie et à la mort, ceux qui jouent la
+comédie, s’ils ne renoncent à leur art, et de les
+repousser de la sainte Table comme des pécheurs
+publics. »</p>
+
+<p>Cette affirmation était complètement inexacte ;
+nous avons vu jusqu’au <i>Tartuffe</i> l’Église user vis-à-vis
+des gens de théâtre de la plus large tolérance.</p>
+
+<p>Enfin Bossuet, rappelant la mort de Molière, prononçait
+ces paroles cruelles : « La postérité saura
+peut-être la fin de ce poète comédien qui, en jouant
+son <i>Malade imaginaire</i> ou son <i>Médecin par force</i>,
+reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut
+peu d’heures après, et passa des plaisanteries du
+théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier
+soupir, au tribunal de Celui qui a dit : « Malheur à
+vous qui riez, car vous pleurerez ! »</p>
+
+<p>L’évêque, dans sa réponse, touchait à bien des sujets,
+mais il avait soin de laisser de côté les arguments
+embarrassants soulevés par le Père Caffaro. Ainsi il
+n’expliquait nullement comment pouvaient se concilier
+les rigueurs du clergé avec son intervention
+continuelle dans les affaires de théâtre et avec la
+protection déclarée du roi<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> Le Père Lebrun de l’Oratoire se joignit à Bossuet pour écraser
+le Père Caffaro. Dans son <i>Discours sur la comédie</i> il déclare
+les comédies illicites et nuisibles : « Parce qu’on y tourne perpétuellement
+en ridicule les parents qui tâchent d’empêcher les
+engagements amoureux de leurs enfants ; parce qu’elles apprennent
+aux femmes à tromper leurs maris, comme dans la comédie
+de <i>Georges Dandin</i> ; parce qu’elles louent le crime et le font
+commettre par des divinités, comme dans <i>Amphitryon</i>, etc. »</p>
+</div>
+<p>Sur l’ordre de l’archevêque de Paris, le Père Caffaro
+fut obligé de publier un désaveu aussi humble
+que solennel. Il dut déclarer publiquement qu’il
+n’avait eu aucune part à l’écrit en question ; il
+avouait cependant avoir composé, une douzaine
+d’années auparavant, un article où, « par légèreté
+de jeunesse et n’ayant jamais vu de comédie », il la
+justifiait ; il reconnaissait même que la lettre incriminée
+était tirée de son œuvre « presque mot
+pour mot » ; mais il n’en faisait pas moins une soumission
+complète, et souscrivait sans réserve à
+« tout ce qui est dit soit directement, soit indirectement,
+contre les comédiens dans le rituel de
+Paris ».</p>
+
+<p>Bossuet fut suivi dans sa campagne contre le
+théâtre par tout ce que le clergé français comptait de
+plus éminent : « Les spectacles sont-ils des œuvres
+de Satan ou des œuvres de Jésus-Christ ? demande
+Massillon. Quoi ! les spectacles tels que nous les
+voyons aujourd’hui, plus criminels encore par la débauche
+publique des créatures infortunées qui montent
+sur le théâtre que par les scènes impures
+ou passionnées qu’elles débitent ; les spectacles seraient
+les œuvres de Jésus-Christ ! Jésus-Christ animerait
+une bouche d’où sortent des airs profanes et
+lascifs ! Jésus-Christ formerait lui même les sons
+d’une voix qui corrompt les cœurs ! Jésus-Christ paraîtrait
+sur les théâtres, en la personne d’un acteur
+ou d’une actrice effrontée, gens infâmes selon les
+lois des hommes !… Non ! ce sont là des œuvres
+de Satan<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a> ! »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> <i>Sermon sur le petit nombre des élus</i>.</p>
+</div>
+<p>Fléchier<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>, Bourdaloue, Fénelon, ne se montrèrent
+pas plus favorables aux représentations dramatiques.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> Mandement de M. Esprit Fléchier, évêque de Nîmes, de
+8 septembre 1708 contre les spectacles.</p>
+</div>
+<p>A partir de cette époque, la question du théâtre
+devint un des grands sujets de discussion et pendant
+tout le dix-huitième siècle on ne cessa d’écrire pour
+ou contre les spectacles<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> La lettre du Père Caffaro provoqua des réfutations sans
+nombre, qui presque toutes parurent en 1694.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10">X<br>
+<span class="xsmall ssf">DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XIV</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Louis XIV retire au théâtre sa protection. — L’Église
+excommunie les comédiens et leur refuse tous les sacrements. — Ils
+réclament inutilement auprès du pape. — Les comédiens
+italiens ne sont pas excommuniés. — La même faveur est
+accordée aux artistes de l’Opéra.</p>
+
+
+<p>Ce n’était pas en vain que les voix les plus autorisées
+du clergé s’élevaient avec violence contre la
+comédie. Nous avons déjà vu le roi subir dans une
+certaine mesure les influences religieuses qui l’entouraient ;
+nous allons le voir y céder de plus en plus.</p>
+
+<p>Il y a eu pendant le règne de Louis XIV deux
+périodes bien distinctes. Dans la première, le roi est
+jeune, galant, amoureux, tout lui réussit, il ne
+songe qu’aux fêtes et aux plaisirs, il adore les spectacles,
+les opéras, les ballets, et protège hautement
+tout ce qui touche à l’art théâtral.</p>
+
+<p>La fin du règne est toute différente. A la jeunesse,
+à la gaieté ont succédé la vieillesse et le chagrin ;
+aux perspectives riantes, aux victoires faciles ont
+succédé la fortune adverse et les sombres horizons ;
+Mme de Maintenon, triste et revêche, règne au
+lieu et place des Lavallière et des Montespan ; l’austérité
+a pris la place de la galanterie, une odieuse
+intolérance terrorise les consciences, l’édit de Nantes
+est révoqué, et c’est le sabre à la main qu’on porte aux
+réformés la parole divine. Le clergé lui-même s’est
+divisé ; deux sectes ardentes et passionnées troublent
+l’État et menacent l’Église d’un nouveau schisme.</p>
+
+<p>Cette seconde période n’est pas favorable à l’art
+dramatique ; non seulement le clergé l’attaque avec
+violence et le condamne sans pitié, mais bien des
+esprits éminents suivent l’impulsion et deviennent
+ses adversaires déclarés.</p>
+
+<p>« Entre tous les plaisirs dangereux pour la vertu,
+dit d’Aguesseau, il n’y en a pas qui soient plus à
+craindre que ceux du théâtre. »</p>
+
+<p>Racine lui même abandonne la scène qui a fait
+sa gloire et exhorte son fils à suivre cet exemple.
+« Vous savez, lui écrit-il, ce que je vous ai dit des
+opéras et des comédies ; on doit en jouer à Marly :
+le roi et la cour savent le scrupule que je me fais
+d’y aller, et ils auroient une mauvaise opinion de
+vous, si vous aviez si peu d’égards pour mes sentiments.
+Je sais bien que vous ne serez pas déshonoré
+devant les hommes en allant au spectacle, mais
+comptez-vous pour rien de vous déshonorer devant
+Dieu ? »</p>
+
+<p>« Quoi, dit Boileau, des maximes qui feroient
+horreur dans le langage ordinaire se produisent
+impunément dès qu’elles sont mises en vers, elles
+montent sur le théâtre. C’est peu d’y installer les
+exemples qui instruisent à pécher et qui ont été détestés
+par les païens eux-mêmes, on en fait aujourd’hui
+des conseils et même des préceptes. »</p>
+
+<p>Sous l’influence des années et des événements,
+sous la pression de la piété étroite de Mme de
+Maintenon, le roi s’éloigne peu à peu de la comédie
+et des comédiens. La cour naturellement suit son
+exemple ; elle devient triste et morne, tourne à la
+dévotion, et elle s’empresse de manifester à l’égard
+du théâtre des scrupules d’autant plus vifs qu’ils
+sont plus tardifs et en général moins sincères.
+En 1692, un contemporain peut écrire : « L’opéra
+et la comédie sont devenus des divertissements
+bourgeois et on ne les voit presque plus à la cour. »</p>
+
+<p>En 1701, Louis XIV fait écrire par Ponchartrain
+au lieutenant de police, d’Argenson : « Sa Majesté
+veut que vous avertissiez les comédiens qu’ils ne
+doivent représenter aucune pièce nouvelle qu’ils ne
+vous l’aient auparavant communiquée ; son intention
+étant qu’ils ne puissent représenter aucune
+pièce qui ne soit dans la dernière pureté<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>. » Puis
+le roi institue la censure et en 1706 il confie la
+police des théâtres au lieutenant de police.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> Corresp. administ. sous Louis XIV.</p>
+</div>
+<p>Les acteurs, n’étant plus protégés par la faveur
+royale, durent courber la tête devant les anathèmes de
+l’Église, et se résigner à vivre comme des excommuniés.</p>
+
+<p>On avait pu croire que les pénibles incidents qui
+avaient accompagné la mort de Molière ne provenaient
+que d’un excès de zèle ou de l’intolérance
+d’un prélat, et qu’ils ne se renouvelleraient pas ;
+il n’en fut rien. Désormais les sévérités du clergé
+ne restent pas purement théoriques, et dès 1673 la
+nouvelle discipline se répand et s’affirme dans toute
+sa désolante rigueur.</p>
+
+<p>En 1684, Brécourt<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a> succombe. A son lit de mort,
+il fait appeler le curé de Saint-Sulpice, mais il ne
+reçoit les secours de la religion qu’après avoir renoncé
+formellement à son état par un acte signé de
+lui et de quatre ecclésiastiques<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>. Plus tard Raisin
+(Cadet)<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a> et Sallé<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a> doivent renoncer par-devant notaires !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> Brécourt (Guillaume Marcoureau, sieur de) (1638-1684)
+auteur dramatique et comédien français. « Il aimait avec excès
+le jeu, les femmes et le vin ; il était très brave, mais bretteur. »</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a> « En présence de M. Claude Bottu de la Barondière,
+prestre, docteur en théologie de la maison de Sorbonne, curé
+de l’église et paroisse de Saint-Sulpice à Paris et des tesmoins
+après nommez, Guillaume Marcoureau de Brécourt a reconnu
+qu’ayant cy-devant fait la profession de comédien, il y renonce
+entièrement et promet d’un cœur véritable et sincère de ne la
+plus exercer ny monter sur le théâtre, quoyqu’il revînt dans une
+pleine et entière santé. » (Registres de Saint-Sulpice) (<i>Moliériste</i>
+de décembre 1883.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> Raisin (Cadet), comédien français, surnommé le petit
+Molière. Il mourut le 5 septembre 1693 et fut inhumé à Saint-Sulpice.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> Sallé (Jean-Baptiste) (1609-1706), comédien français. Avant
+d’entrer au théâtre il avait voulu embrasser l’état monastique
+et était resté assez longtemps chez les capucins.</p>
+</div>
+<p>Rosimond<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a> meurt subitement en 1686, dans la
+paroisse Saint-Sulpice. Sa piété était fervente, il avait
+traduit les psaumes en vers français et écrit une <i>Vie
+des saints</i> pour tous les jours de l’année<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>. Et cependant,
+comme il était mort sans avoir eu le temps de
+renoncer à sa profession, il fut enseveli sans clergé,
+sans luminaire et sans aucune prière dans un endroit
+du cimetière de Saint-Sulpice où l’on enterrait les
+enfants morts sans baptême<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> Rosimond (Claude de la Rose, sieur de) (1645-1686). On
+prétend qu’en apprenant sa mort son cabaretier s’écria, les
+larmes aux yeux : « Je perds plus de huit cents livres de
+rente ! »</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> Il l’avait publiée sous son nom de famille, J. B. de Mesnil.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> Il y avait dans tous les cimetières un endroit réservé aux
+enfants mort-nés, aux suicidés, aux excommuniés, etc.</p>
+</div>
+<p>Quand la Champmeslé tomba gravement malade,
+elle fit appeler un prêtre, mais elle refusa d’abord
+de renoncer à son état. « M. de Bort, écrit Racine,
+m’apprit avant-hier que la Champmeslé étoit à l’extrémité,
+de quoi il me parut très affligé ; mais ce qui
+est le plus affligeant, c’est de quoi il ne se soucie
+guère apparemment, je veux dire de l’obstination
+avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de
+renoncer à la comédie, ayant déclaré, à ce qu’on
+m’a dit, qu’elle trouvoit très glorieux pour elle de
+mourir comédienne. Il faut espérer que, quand elle
+verra la mort de plus près, elle changera de langage,
+comme font d’ordinaire la plupart de ces gens
+qui font tant les fiers quand ils se portent bien. »
+Deux mois plus tard, Racine écrit que la Champmeslé
+est morte avec d’assez bons sentiments, après avoir
+renoncé à la comédie, « très repentante de sa vie
+passée, mais surtout fort affligée de mourir ».</p>
+
+<p>L’excommunication qui frappait les comédiens était
+la conséquence directe, comme nous l’avons vu, des
+doctrines de l’Église gallicane et de son rigorisme
+exagéré. Elle n’existait qu’en France. Partout ailleurs
+personne n’avait l’étrange idée de confondre les
+comédiens de l’époque avec les histrions d’autrefois
+et ils jouissaient de la considération qu’ils méritaient
+par leur conduite personnelle. Ni en Italie, ni en
+Espagne, ni en Allemagne, ni en Angleterre, ils
+n’étaient excommuniés. Il arrivait même ce fait extrêmement
+bizarre ; c’est qu’alors que les comédiens
+subissaient en France les peines canoniques les plus
+sévères, à Rome, se trouvant sous la juridiction spirituelle
+et temporelle des souverains pontifes, ils jouissaient
+en paix des droits de tous les citoyens, ils
+approchaient des sacrements sans difficulté, et ils
+recevaient la sépulture dans les églises comme tous
+les autres bons catholiques.</p>
+
+<p>Il y a un fait plus bizarre encore : non seulement
+les souverains pontifes n’avaient jamais condamné
+les comédiens, mais ils ne pouvaient même pas les
+relever de l’excommunication que le clergé français
+faisait peser sur eux.</p>
+
+<p>En 1696, on célébra un jubilé. Les comédiens,
+s’imaginant que c’était un temps de grâce pour
+eux comme pour les autres pécheurs, se présentèrent
+au tribunal de la pénitence, mais les confesseurs
+leur refusèrent l’absolution, tant qu’ils ne s’engageraient
+pas par écrit à ne plus remonter sur le
+théâtre. Désireux de sortir de la situation fausse où
+ils se trouvaient placés, les comédiens adressèrent
+une requête au pape Innocent XII. Après lui avoir
+démontré qu’ils ne représentaient à Paris que « des
+pièces honnêtes, purgées de toutes saletés, plus
+propres à porter les fidèles au bien qu’au mal, et
+inspirant de l’horreur pour le vice et de l’amour
+pour la vertu », ils prièrent le pape de leur dire si
+les évêques avaient le droit de les excommunier.</p>
+
+<p>Cette requête fut lue et examinée dans la congrégation
+du concile<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>, qui renvoya les postulants devant
+l’archevêque de Paris « pour qu’ils fussent traités
+suivant le droit ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a> La <i>congrégation du concile</i> se compose de cardinaux qu’on
+appelle les <i>Pères interprètes du concile de Trente</i>. Pie IV l’avait
+instituée pour veiller à l’observance des canons de ce concile. Plus
+tard Sixte-Quint lui conféra le pouvoir d’interpréter les décrets
+du concile dans les points qui paraissaient douteux et dans ceux
+qui concernaient la réforme des mœurs et de la discipline.</p>
+</div>
+<p>En 1701, sous Clément XI, une nouvelle supplique
+n’eut pas plus de succès.</p>
+
+<p>Comment les papes, qui, à Rome, protégeaient les
+spectacles, pouvaient-ils tolérer l’injuste anathème
+qui frappait les comédiens français et refusaient-ils
+d’agréer une requête si légitime ? C’est qu’il n’était
+pas en leur pouvoir d’y faire droit. Ils se trouvaient
+désarmés vis-à-vis du clergé de France. Le pape
+eût-il levé l’excommunication qui pesait sur les
+acteurs, le clergé n’aurait point adhéré au bref
+du Saint-Père et le Parlement de son côté n’aurait
+jamais consenti à l’enregistrer ; il serait resté lettre
+morte. L’Église gallicane ne reconnaissait pas la
+cour de Rome en fait de discipline intérieure et les
+évêques annonçaient hautement leur volonté de
+résister aux ordres du pontife s’il prenait le parti
+des comédiens.</p>
+
+<p>Le traitement si différent qu’on accordait aux
+gens de théâtre, suivant qu’ils se trouvaient en
+France ou en Italie, amena la situation la plus
+singulière. Alors que notre clergé réservait toutes ses
+rigueurs pour nos comédiens, il accueillait à bras
+ouverts les Italiens, qui, on se le rappelle, s’étaient
+établis définitivement à Paris en 1660.</p>
+
+<p>Loin d’être exclus de la communion des fidèles,
+ils recevaient les sacrements, se mariaient à l’église,
+étaient enterrés en terre sainte, et on les admettait
+dans la confrérie du Saint-Sacrement<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a> ; ils faisaient
+relâche le vendredi pour motif de piété, et l’on vit à
+Paris Arlequin, Scaramouche, Pantalon, en habits
+de ville, il est vrai, tenir les cordons du dais à la
+procession. Quand Scaramouche mourut, il laissa
+cent mille écus à son fils, qui était prêtre. Il fut
+inhumé avec un grand concours de monde à Saint-Eustache,
+la même paroisse qui avait refusé la
+sépulture à Molière. L’Église accordait les mêmes
+immunités à tous les acteurs de la comédie italienne,
+même à ceux qui étaient Français. Ce n’était donc
+pas la nationalité qui jouissait du privilège, mais le
+théâtre lui-même.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> On les citait du reste pour leur dévotion : leurs chambres
+étaient tapissées d’images saintes ; ils avaient tous chez eux un
+tableau de la Madone de Bologne ; il y en avait toujours un dans
+la loge du distributeur des billets.</p>
+</div>
+<p>La distinction que le clergé établissait entre les
+Français et les Italiens paraît d’autant plus inexplicable,
+que notre théâtre était aussi réservé et décent
+que le théâtre italien l’était peu. La liberté des Italiens
+ne connaissait pas de bornes<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a> ; en 1697 ils
+furent expulsés de France parce qu’ils n’observaient
+pas les règlements, qu’ils jouaient des pièces licencieuses
+et qu’ils ne s’étaient pas corrigés des obscénités
+et des gestes inconvenants<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> Alors qu’on défendait à Molière de jouer <i>Tartuffe</i>, on permettait
+aux Italiens de représenter <i>Scaramouche ermite</i>, et on
+les laissait afficher des titres de pièces que l’on interdisait ailleurs
+comme scandaleux.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> M. d’Argenson, lieutenant de police, se transporta à onze
+heures du matin au théâtre, fit apposer les scellés sur toutes
+les portes et défendit aux acteurs de la part du roi de continuer
+leurs spectacles, Sa Majesté ne jugeant pas à propos de les
+garder à son service. Saint-Simon accompagne cet événement
+des réflexions suivantes : « Le roi chassa fort précipitamment
+toute la troupe des comédiens italiens et n’en voulut plus d’autre.
+Tant qu’ils n’avoient fait que se déborder en ordures sur le
+théâtre et quelquefois en impiétés, on n’avoit fait qu’en rire ;
+mais ils s’avisèrent de jouer une pièce qui s’appeloit la <i>Fausse
+Prude</i>, où Mme de Maintenon fut aisément reconnue, tout le
+monde y courut ; mais après trois ou quatre représentations
+qu’ils donnèrent de suite, ils eurent ordre de fermer leur
+théâtre et de vider le royaume en un mois. Cela fit grand
+bruit, et si ces comédiens y perdirent leur établissement par
+leur hardiesse et leur folie, celle qui les fit chasser n’y gagna
+pas par la licence avec laquelle ce ridicule événement donna
+lieu d’en parler. »</p>
+</div>
+<p>D’où provenait la faveur accordée aux Italiens ?
+Comment l’anathème qui frappait les comédiens
+de France se transformait-il pour eux en bénédictions
+sans nombre ? Probablement de la situation
+qu’occupaient les acteurs en Italie et à Rome
+même. L’Église gallicane n’aura pas osé excommunier
+les mêmes hommes que les souverains pontifes
+toléraient dans leur royaume et aux spectacles desquels
+les prélats et le clergé romain assistaient sans
+scrupule. On créa donc une exception en leur faveur,
+et les évêques les couvrirent de leur protection
+alors qu’ils repoussaient impitoyablement nos comédiens.</p>
+
+<p>Par une nouvelle inconséquence, car tout est inconséquence
+dans cette question, les chanteurs et les
+chanteuses, les danseurs et les danseuses de l’Académie
+royale de musique échappaient aux sévérités
+du clergé, parce qu’à proprement parler ils n’étaient
+pas comédiens et n’en portaient pas le nom.</p>
+
+<p>Il aurait fallu cependant être logique, et, du moment
+que, sans se préoccuper de savoir si les mêmes
+appellations désignaient bien les mêmes classes d’individus
+au troisième et au dix-septième siècle, on
+adoptait aveuglément les canons des conciles, on
+devait les appliquer dans toute leur rigueur et à
+tous ceux qu’ils concernaient. Pourquoi ne pas
+frapper les chanteurs, les danseurs, les musiciens,
+les cochers, etc., pour lesquels les premiers conciles
+s’étaient montrés si impitoyables ? Pourquoi avoir
+deux poids et deux mesures, condamner les uns et
+épargner les autres ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11">XI<br>
+<span class="xsmall ssf">DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XIV</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Existence des comédiens. — Leur piété. — Leur
+générosité envers les pauvres et les églises. — Le droit des
+pauvres. — Place importante que les comédiens occupent
+dans la société. — Leur vanité.</p>
+
+
+<p>Les comédiens, par leur conduite collective et individuelle,
+méritaient-ils à ce point les sévérités de
+l’Église ? Nous ne le croyons pas. Chappuzeau<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>, qui
+est, il est vrai, un observateur par trop bienveillant,
+parle avec éloges de la dignité de leur vie, et il cite
+avec orgueil l’attestation qui leur fut donnée par
+le chancelier de France : « J’aurois tort, dit-il, de
+passer ici sous silence le glorieux témoignage qu’un
+des premiers magistrats rendit, il y a quelques
+années, aux comédiens de Paris, « que l’on n’avoit
+jamais vu aucun de leur corps donner lieu aux
+rigueurs de la justice, ce qu’en tout autre corps,
+quelque considérable qu’il puisse être, on auroit de
+la peine à rencontrer. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> <i>Le Théâtre françois</i>, par Samuel Chappuzeau, à Lyon, 1674,
+in-12.</p>
+</div>
+<p>Le même écrivain insiste sur la vertu des acteurs,
+sur leur piété, et sur l’édification véritable qu’ils
+donnaient au public :</p>
+
+<p>« Quoique leur profession les oblige à représenter
+incessamment des intrigues d’amour, de rire et de
+folâtrer sur le théâtre, de retour chez eux, ce ne
+sont plus les mêmes ; c’est un grand sérieux et un
+entretien solide, et dans la conduite de leurs familles
+on découvre la même vertu et la même honnêteté
+que dans les familles des autres bourgeois
+qui vivent bien<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a>. Ils ont grand soin, les dimanches
+et fêtes, d’assister aux exercices de piété, et ne
+représentent alors la comédie qu’après que l’office
+entier de ces jours-là est achevé…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> Les comédiennes de l’époque étaient presque toutes mariées,
+ce qui était déjà une garantie. La comédie devait souvent faire
+relâche par suite de l’accouchement d’un de ses principaux
+sujets et c’est ce qui faisait émettre à l’abbé de Pure ce vœu fort
+peu orthodoxe : « Il seroit à souhaiter que toutes les comédiennes
+fussent et jeunes et belles, et, s’il se pouvoit, toujours
+filles, ou du moins jamais grosses. Car outre ce que la fécondité
+de leur ventre coûte à la beauté de leur visage ou de leur taille,
+c’est un mal qui dure plus depuis qu’il a commencé qu’il ne
+tarde à revenir depuis qu’il a fini. » (<i>Idée des spectacles</i>, p. 170.)</p>
+</div>
+<p>« Aux fêtes solennelles et dans les deux semaines
+de la Passion, les comédiens ferment le théâtre. Ils
+se donnent particulièrement, durant ce temps-là,
+aux exercices pieux, et aiment surtout la prédication,
+qui est un des plus utiles. Quelques-uns
+d’entre eux m’ont dit que, puisqu’ils avoient embrassé
+un genre de vie qui est fort du monde, ils
+devoient, hors de leurs occupations, travailler doublement
+à s’en détacher, et cette pensée est fort
+chrétienne. Ainsi la charité, qui couvre une multitude
+de péchés, est fort en usage entre les comédiens ;
+ils en donnent des marques assez visibles, ils
+font des aumônes, et particulières et générales,
+et les troupes de Paris prennent de leur mouvement
+des boîtes de plusieurs hôpitaux et maisons
+religieuses, qu’on leur ouvre tous les mois. J’ai vu
+même des troupes de campagne, qui ne font pas de
+grands gains, dévouer aux hôpitaux des lieux où
+elles se trouvent la recette entière d’une représentation,
+choisissant pour ce jour-là leur plus belle
+pièce pour attirer plus de monde. »</p>
+
+<p>Chappuzeau a vu ses amis d’un œil évidemment
+prévenu ; le tableau qu’il nous trace de leurs vertus
+est fort attendrissant, mais il a oublié les ombres et
+la ressemblance complète fait défaut.</p>
+
+<p>On pouvait cependant citer de la part des comédiens
+de nombreux actes de piété, et l’assiduité de
+certains d’entre eux aux exercices religieux était
+connue. Ils fermaient le théâtre pour le jour de
+l’Ascension et écrivaient pieusement sur leur registre :
+« Relâche donnée pour le respect de la fête
+de l’Ascension de Notre-Seigneur ». En 1688 ils
+inauguraient encore leur registre à Pâques par la formule :
+« Commencé au nom de Dieu et de la sainte
+Vierge, aujourd’hui lundi 26 avril. » Enfin ils représentaient
+fréquemment des pièces saintes et avaient
+pris l’habitude de jouer régulièrement <i>Polyeucte</i>
+avant et après Pâques pour sanctifier le premier et
+le dernier jour de l’année théâtrale.</p>
+
+<p>Plus d’une comédienne quitta le théâtre pour
+consacrer sa vie entière à des pratiques de dévotion.
+Une des plus célèbres est Mlle Gauthier<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a>. Un jour, à
+l’occasion de l’anniversaire de sa naissance, elle
+entendit la messe. La grâce la toucha, elle quitta
+la scène et vint s’enfermer au couvent de l’Antiquaille
+à Lyon<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a>, où elle prit l’habit de carmélite le
+20 janvier 1725, sous le nom de sœur Augustine
+de la Miséricorde<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> Elle était née en 1690.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> Les religieuses du couvent jouirent depuis l’année 1726 de
+la pension de 1000 francs que Mlle Gauthier avait obtenue en
+prenant sa retraite du théâtre.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> Voici ce qu’en dit Duclos : « La nouvelle convertie était
+grande et bien faite, son teint avait de la fraîcheur. Sans rien
+perdre de sa gaieté naturelle, Mlle Gauthier devint une des plus
+ferventes religieuses du couvent. Le bruit qui s’était fait autour
+d’elle et le charme exquis de sa conversation lui attiraient sans
+cesse de nombreux et illustres visiteurs, qui ne se lassaient pas
+d’admirer le rare spectacle de tant d’esprit uni à tant de vertu. »
+La sœur Augustine vécut 32 ans dans son cloître et mourut
+le 28 avril 1757, entourée de la vénération de la ville entière.</p>
+</div>
+<p>Jusqu’aux premières années du dix-huitième siècle
+la procession du Saint-Sacrement de la paroisse Saint-Sulpice
+passait par la rue des Fossés-Saint-Germain
+devant la porte de la Comédie ; il y avait là un reposoir
+aux frais de la société et sur l’autel était un présent
+en argenterie de la valeur d’environ 3000 fr.<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> Sous le cardinal de Noailles, la procession modifia sa
+route et elle cessa de passer devant l’hôtel de la Comédie. On
+fit de même pour le Viatique ; quand quelqu’un était malade au
+delà de l’hôtel, le clergé faisait un grand tour pour revenir par
+l’autre bout de la rue. « Il est vrai, dit l’abbé de Latour, que
+les autres paroisses n’ont pas la même attention pour l’Opéra,
+les Italiens, et non plus que les autres villes du royaume, où
+il y a des théâtres publics, Lyon, Bordeaux, Marseille, etc. On ne
+s’embarrasse pas plus des salles de spectacles que des cloaques
+ou des amas de boue, qui se trouvent quelquefois dans les rues,
+qu’on se contente de faire cacher par des tapisseries. »</p>
+</div>
+<p>Madeleine Béjart dans son testament léguait à
+l’église Saint-Paul une rente perpétuelle pour deux
+messes de Requiem par semaine ; elle laissait également
+une somme à distribuer chaque jour à cinq
+pauvres gens « en mémoire des cinq plaies de Notre-Seigneur. »
+Ces fondations, qui se montaient à
+200 livres de rente, furent acceptées avec plaisir par
+les marguilliers de la paroisse.</p>
+
+<p>La générosité des comédiens était extrême, et on
+ne faisait jamais en vain appel à leur bon cœur.
+On les voyait, sans y être nullement forcés, verser
+entre les mains du clergé des aumônes abondantes.
+Ainsi les Français avaient décidé de prélever chaque
+mois sur la recette une certaine somme pour la distribuer
+aux communautés religieuses les plus pauvres
+de la ville de Paris. C’est ce qui avait lieu. Voici
+quel était le montant pour chaque mois :</p>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap">Aux Cordeliers</td>
+<td class="bot">3 livres.</td></tr>
+<tr><td class="drap">Aux Récollets</td>
+<td class="bot">3 id.</td></tr>
+<tr><td class="drap">Aux Carmes déchaussés</td>
+<td class="bot">3 id.</td></tr>
+<tr><td class="drap">Aux Petits-Augustins</td>
+<td class="bot">3 id.</td></tr>
+<tr><td class="drap">Aux Grands-Augustins</td>
+<td class="bot">3 id.</td></tr>
+</table>
+</div>
+<p>Plus une redevance de 18 sous, chaque dimanche,
+désignée sous ce titre : « Chandelles des religieux ».
+Ces religieux étaient les capucins ; ils avaient droit
+aux aumônes du théâtre comme remplissant les
+fonctions de pompiers<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> Despois, <i>le Théâtre sous Louis XIV</i>.</p>
+</div>
+<p>Les Révérends Pères Cordeliers, jaloux de n’être
+point compris dans ces libéralités, présentèrent aux
+Comédiens le placet suivant :</p>
+
+<p>« Les Pères Cordeliers vous supplient très humblement
+d’avoir la bonté de les mettre au nombre
+des pauvres religieux à qui vous faites la charité. Il
+n’y a pas de communauté à Paris, qui en ait plus
+besoin, eu égard à leur grand nombre et à l’extrême
+pauvreté de leur maison, qui le plus souvent manque
+de pain. L’honneur qu’ils ont d’être vos voisins leur
+fait espérer que vous leur accorderez l’effet de leur
+prière, qu’ils redoubleront envers le Seigneur pour
+la prospérité de votre chère compagnie. »</p>
+
+<p>Cette supplique fut portée à l’assemblée le 11 juin
+1696, et il y fut résolu de donner aux Pères Cordeliers
+du grand couvent 36 livres par an, qui seraient
+payées à raison de 3 livres par mois.</p>
+
+<p>En 1700 les Pères Augustins réformés du faubourg
+Saint-Germain demandèrent la même faveur et elle
+leur fut accordée sans peine. Voici la copie de leur
+placet et de la délibération des comédiens :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="c">« A Messieurs de l’illustre compagnie
+de la Comédie du Roi.</p>
+
+<p>« Les religieux Augustins réformés du faubourg
+Saint-Germain vous supplient très humblement de
+leur faire part des aumônes et charités que vous
+distribuez aux pauvres maisons religieuses de cette
+ville de Paris, dont ils sont du nombre, et ils prieront
+Dieu pour vous.</p>
+
+<p class="sign"><span class="blkl">« Signé : F. A. Maché, prieur.<br>
+« F. Joseph Richar, procureur. »</span></p>
+</blockquote>
+
+<p>« Sur le placet des religieux dits Petits-Augustins
+du faubourg Saint-Germain, la Compagnie a résolu
+de leur donner, comme aux autres couvents, soixante
+sols par mois. »</p>
+
+<p>Il est juste d’ajouter que le clergé régulier, qui
+dépendait uniquement de la cour de Rome, repoussait
+les doctrines gallicanes ; il ne partageait donc
+en aucune façon les préventions du clergé de France
+à l’égard des comédiens, qu’il regardait au contraire
+avec sympathie : c’est ce qui explique ces demandes
+de subsides un peu surprenantes au premier abord.
+Du reste l’Église de France elle-même ne se faisait
+pas scrupule de recourir à la bourse des acteurs
+et de les faire contribuer de force aux frais d’un
+culte dont les bienfaits leur étaient refusés. Ce n’était
+pas là une des moins étranges contradictions du
+sujet qui nous occupe.</p>
+
+<p>Le 4 janvier 1689, l’hôtel des Comédiens du Roi
+est taxé à la somme de 185 livres 8 sous 4 deniers
+pour la contribution à l’acquittement des dettes de la
+fabrique de Saint-Sulpice. Le 25 août 1695, le cardinal
+de Fürstemberg, abbé de Saint-Germain-des-Prés,
+extirpe encore à la troupe française une somme
+de 250 livres à titre de redevance annuelle pour
+lui et ses successeurs<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> Despois, <i>le Théâtre sous Louis XIV</i>.</p>
+</div>
+<p>Quand c’était le tour pour la maison qu’habitait
+un acteur de fournir le pain bénit, un ministre
+de l’Église se rendait chez lui pour l’avertir que le
+dimanche suivant il eût à envoyer son offrande ; mais
+on ne l’autorisait pas à la faire en personne, il devait
+ou la faire porter par d’autres ou en envoyer le
+prix en argent.</p>
+
+<p>Il n’est pas moins curieux de voir le clergé, quand
+ses propres intérêts se trouvaient lésés, intervenir
+avec énergie pour soutenir les droits de la comédie.
+A la suite de l’arrêt du 21 octobre 1680 et à la
+demande des Français qui s’appuyaient sur leur privilège,
+le lieutenant de police fit défense aux farceurs
+de la foire Saint-Germain de continuer leurs
+spectacles<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a> ; mais l’abbaye de Saint-Germain louait
+son terrain très cher aux forains ; elle craignit
+de perdre d’aussi précieux clients, et le cardinal
+d’Estrées, abbé de Saint-Germain, évêque de Laon,
+en appela de l’ordonnance de police ; il intervint
+lui-même dans l’instance pour soutenir les franchises
+de la foire et la liberté des Tabarins<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> Les forains prétendirent qu’ils n’étaient pas comédiens,
+mais de simples farceurs de toutes les nations, qu’ils étaient
+errants et qu’ils ne jouaient que des scènes détachées. Ils
+furent condamnés cependant et le Parlement confirma l’ordonnance
+de police par un arrêt du 22 février 1707. Les forains
+eurent alors recours à la ruse. Ils se bornèrent à des monologues ;
+quand deux acteurs étaient en scène, un seul parlait ;
+le second lui répondait par gestes ou se sauvait dans les coulisses
+d’où il faisait la réponse. Sur une nouvelle réclamation
+des Comédiens français, les forains achetèrent le droit de représenter
+des pièces. La même tracasserie eut lieu avec l’Opéra qui
+prétendit qu’il n’était permis de chanter qu’à l’Académie de
+musique. Les forains tournèrent la difficulté et imaginèrent alors
+des rouleaux de papier qui descendaient des frises et sur lesquels
+étaient écrites les chansons qui composaient la scène ; les
+acteurs faisaient les gestes et quelqu’un aposté dans la salle
+chantait. La querelle se termina par une transaction.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> Le même cardinal d’Estrées attira à Saint-Germain en 1709
+une troupe dirigée par un Suisse et lui loua à bail un terrain
+sur lequel il lui garantit toute liberté.</p>
+</div>
+<p>Comment l’Église pouvait-elle recevoir de l’argent
+des comédiens, accepter leurs reposoirs et leurs
+offrandes ?</p>
+
+<p>Le Père Lebrun, dans sa réponse au Père Caffaro,
+n’avait-il pas hautement déclaré qu’on devait repousser
+leurs aumônes, même pour les pauvres, attendu
+qu’ils sont excommuniés et qu’on ne peut rien accepter
+des excommuniés ? N’avait-il pas cité les constitutions
+apostoliques, qui disent : « Si l’on est
+forcé de recevoir de l’argent de quelque impie, jetez-le
+dans le feu, de peur que la veuve et l’orphelin
+ne deviennent, malgré eux, assez injustes pour se
+servir de cet argent et en acheter de quoi vivre. Il
+faut que les présents des impies soient plutôt la
+proie des flammes que la nourriture des gens de
+bien. » Bossuet n’avait-il pas dit que le gain de la
+comédie n’était pas moins infâme que celui de la
+prostitution ?</p>
+
+<p>Cependant nous venons de voir le clergé non
+seulement accepter l’argent des acteurs, mais même
+le solliciter ; dès qu’il s’agissait de profiter de leurs
+libéralités, on les considérait comme d’excellents
+chrétiens. Les esprits mal faits s’étonnaient de voir,
+suivant les cas, tantôt des scrupules si excessifs
+tantôt une conscience si large.</p>
+
+<p>On a encore reproché à l’Église de prendre au
+théâtre le droit des pauvres pour les hôpitaux, et de
+savoir fort bien en cette occasion recevoir l’argent
+des excommuniés. Ici la critique est moins juste.
+L’Église n’est pas intervenue pour le droit des
+pauvres ; en 1677, les biens de la <i>Confrérie de la
+Passion</i> ayant été confisqués au profit de l’hôpital
+général, les Comédiens durent payer une redevance
+annuelle à cet hôpital pour le loyer de l’hôtel de
+Bourgogne ; c’était là une redevance fort légitime. En
+1701, les Comédiens demandèrent la permission
+d’élever le prix des places. Le roi les y autorisa,
+mais il les frappa d’un impôt en faveur des pauvres.
+Ce n’est pas le clergé qui en profitait, mais bien
+l’Hôtel-Dieu ; ce n’est pas le clergé qui l’a imposé,
+c’est le roi<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> Les Comédiens durent abandonner aux pauvres le sixième
+de la recette ; des difficultés s’étant élevées et la Comédie ne
+voulant donner le sixième qu’une fois tous les frais payés, l’hôpital
+transigea pour une somme de 40 000 livres par an. L’Opéra,
+par ordonnance du 10 avril 1721, après avoir prélevé 600 livres
+pour ses frais, fut condamné à payer le neuvième de la recette
+aux receveurs de l’Hôtel-Dieu. Plus tard ce droit des pauvres
+fut porté au quart de la recette pour tous les spectacles. Les
+théâtres essayèrent à plusieurs reprises de se délivrer de cet
+impôt ; en 1751, il fut très sérieusement question de le supprimer,
+M. d’Argenson, chargé de la police, ayant résolu d’expulser
+tous les pauvres du royaume en les faisant embarquer pour les
+colonies. Du moment qu’il n’y avait plus de pauvres, les théâtres
+se trouvaient tout naturellement libérés. Malheureusement ce
+séduisant projet n’aboutit pas. Les spectacles forains furent bientôt
+imposés comme les autres théâtres et ils donnaient un
+très gros revenu. En 1780, le quart des pauvres pour les forains
+seulement s’éleva à 200 000 livres.</p>
+</div>
+<p>La générosité des comédiens, leurs libéralités incessantes,
+les efforts mêmes qu’ils faisaient pour
+se réhabiliter dans l’esprit public ne parvenaient pas
+à les relever de l’injuste mépris qui s’attachait à
+leur profession et on le leur faisait durement sentir.
+Un jour Dancourt<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a> apportait à M. de Harlay et aux
+administrateurs de l’hôpital général la redevance
+que le théâtre payait aux pauvres. Dancourt, qui
+avait été avocat, était toujours chargé par ses camarades
+de porter la parole en leur nom dans les
+grandes circonstances. Il prononça un fort beau discours,
+dans lequel il s’efforça de prouver que les comédiens,
+par les secours qu’ils procuraient aux hôpitaux,
+méritaient d’être à l’abri de l’excommunication.
+L’archevêque de Paris et le président de Harlay ne
+furent pas sensibles à la harangue. « Dancourt,
+répondit le président, nous avons des oreilles pour
+vous entendre, des mains pour recevoir les aumônes
+que vous faites aux pauvres, mais nous n’avons
+point de langue pour vous répondre. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> Dancourt (Florent Carton) (1661-1725) auteur dramatique et
+comédien français. Un soir Dancourt jouait une de ses pièces,
+l’<i>Opéra de village</i>, et il chantait ces deux vers :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">En parterre, il bout’ra nos prés,</div>
+<div class="verse">Choux et poireaux seront sablés,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">lorsque le marquis de Sablé se présenta sur la scène dans un
+état d’ébriété presque complet. A ce mot de « sablés », il crut que
+Dancourt se moquait de lui et il lui donna un soufflet. L’acteur
+dut dévorer l’affront.</p>
+</div>
+<p>Par une inconséquence singulière et dont nous
+allons retrouver de fréquents exemples pendant tout
+le dix-huitième siècle, ces mêmes comédiens,
+chassés de l’Église, n’en jouissaient pas moins
+d’une place importante dans la société, du moins
+ceux qui, par leur talent, s’élevaient au-dessus du
+commun. Non seulement les membres de la noblesse
+ne dédaignaient pas de monter avec eux sur la scène
+et de leur donner la réplique, mais ils les traitaient
+sur un pied d’intimité qu’on a peine à concevoir
+aujourd’hui.</p>
+
+<p>La familiarité de Baron<a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a> avec les grands seigneurs
+était telle que, se trouvant un soir au jeu avec le
+prince de Conti, il lui dit : « Va pour cent louis,
+Mons de Conti. » Le prince eut assez d’esprit pour
+répondre en souriant : « Tope à Britannicus ! »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> Baron (Michel Boyron dit) (1653-1729), comédien et auteur
+dramatique. Il débuta chez un montreur de phénomènes ; Molière
+l’en fit sortir et dirigea son éducation.</p>
+</div>
+<p>Déjà l’on ne comptait plus les bonnes fortunes des
+gens de théâtre et maintes grandes dames ne rougissaient
+pas de rechercher leurs faveurs. On se
+rappelle l’aventure de Baron avec Mlle de la Force,
+qui l’accueillait chaque nuit chez elle : un jour de
+réception, il se présente dans le salon de sa maîtresse.
+Furieuse de ce manque de tact, elle lui demande
+avec impertinence ce qu’il désire. « Madame,
+je viens chercher mon bonnet de nuit », répond
+l’acteur non moins insolemment<a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> Baron a écrit <i>l’Homme à bonnes fortunes</i>, où il a retracé
+quelques-unes de ses aventures galantes.</p>
+</div>
+<p>Ce penchant pour les comédiens, voire même
+pour les danseurs et les bateleurs de la foire inspirait
+à la Bruyère cette satire dédaigneuse : « Roscius
+entre sur la scène de bonne grâce : oui, Lélie, et
+j’ajoute encore qu’il a les jambes bien tournées,
+qu’il joue bien et de longs rôles… Mais est-il le seul
+qui ait de l’agrément dans ce qu’il fait ? et ce qu’il
+fait, est-ce la chose la plus honnête que l’on puisse
+faire ? Roscius d’ailleurs ne peut être à vous : il est
+à une autre, et quand cela ne serait pas ainsi, il est
+retenu : Claudie attend pour l’avoir qu’il se soit dégoûté
+de Messaline. Prenez Bathylle, Lélie ; où trouverez-vous,
+je ne dis pas dans l’ordre des chevaliers
+que vous dédaignez, mais même parmi les farceurs,
+un jeune homme qui s’élève si haut en dansant, et
+qui fasse mieux la cabriole ? Voudriez-vous le sauteur
+Cobus, qui, jetant ses pieds en avant, tourne une fois
+en l’air avant que de tomber à terre ? Ignorez-vous
+qu’il n’est plus jeune ? Pour Bathylle, dites-vous, la
+presse y est trop grande, et il refuse plus de dames
+qu’il n’en agrée. Mais vous avez Dracon, le joueur de
+flûte : nul autre de son métier n’enfle plus décemment
+ses joues, en soufflant dans le hautbois ou le
+flageolet. Vous soupirez, Lélie : est-ce que Dracon
+aurait fait un choix, ou que malheureusement on
+vous aurait prévenue ? Se serait-il enfin engagé à
+Césonie, qui l’a tant couru, qui lui a sacrifié une
+grande foule d’amants, je dirai même toute la fleur
+des Romains ; à Césonie, qui est d’une famille patricienne,
+qui est si jeune, si belle et si sérieuse ? Je
+vous plains, Lélie, si vous avez pris par contagion ce
+nouveau goût qu’ont tant de femmes romaines pour
+ce qu’on appelle des hommes publics, et exposés par
+leur condition à la vue des autres. »</p>
+
+<p>Et la Bruyère conclut en conseillant à Lélie de
+porter ses ardeurs amoureuses au bourreau, que la
+loi met sur le même rang que l’acteur et dont le cœur
+peut-être sera inoccupé.</p>
+
+<p>L’accueil qu’ils recevaient partout, les égards excessifs
+qu’on leur témoignait rendaient la morgue
+des comédiens extrême et leur orgueil insatiable.
+Pendant une répétition Baron traitait Racine avec
+un tel mépris que le poète exaspéré lui dit : « Je
+vous ai fait venir pour jouer un rôle dans ma
+pièce et non pour me donner des conseils. » Le
+même Baron prétendait que les comédiens devaient
+être élevés sur les genoux des reines ; et il disait
+modestement en parlant de lui : « Tous les cent ans
+on peut voir un César, mais il en faut deux mille
+pour produire un Baron, et depuis Roscius je ne
+connais que moi. » Ayant été envoyé par ses camarades
+chez M. de Harlay, premier président du Parlement,
+il commença son discours par ces mots :
+« Ma compagnie me députe…, etc. » Le magistrat,
+après l’avoir écouté, lui répondit en souriant : « J’en
+rendrai compte à ma troupe. »</p>
+
+<p>Les acteurs jouissaient d’un revenu considérable,
+et la plupart menaient grand train<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>. C’est ce qui
+faisait dire à la Bruyère parlant de la comédie :
+« Il n’y a point d’art si mécanique ni de si vile condition,
+où les avantages ne soient plus sûrs, plus
+prompts et plus solides. Le comédien couché dans
+son carrosse jette de la boue au visage de Corneille
+qui passe à pied<a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> Le cocher et le laquais de Baron furent un jour battus par
+les gens du marquis de Biron. Le comédien alla trouver ce seigneur
+et lui dit : « Monsieur le marquis, vos gens ont battu les
+miens, je vous en demande justice. » « Mon pauvre Baron, que
+veux-tu que je te dise, lui répondit le marquis, pourquoi as-tu
+des gens ? »</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> <i>Caractères</i>.</p>
+</div>
+<p>On comblait les gens de théâtre de cadeaux de
+tous genres. Le duc d’Aumont donna à Baron un
+habit de cour scintillant de paillettes, qu’il n’avait
+porté que trois fois et qui valait plus de 8000 livres<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>.
+Mlle Lecouvreur avait reçu tant de costumes des
+dames de la cour qu’à sa mort Mlle Pélissier, de
+l’Opéra, acheta sa défroque théâtrale 60 000 écus.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> Ces costumes étaient offerts aux acteurs pour interpréter
+leurs rôles ; jusqu’au milieu du dix-huitième siècle on conserva
+l’habitude de jouer en costume de ville.</p>
+</div>
+<p>Même avec le parterre, généralement peu endurant,
+les comédiens se permettaient les plus grandes
+libertés.</p>
+
+<p>Les Français donnèrent <i>Mithridate</i> à Paris, un
+jour que les meilleurs d’entre eux étaient allés jouer
+à Versailles. Les acteurs, qui parurent dans le premier
+acte, furent hués et sifflés au point qu’ils
+n’osaient plus reparaître au second ; l’un d’eux cependant
+se décida à haranguer les spectateurs : il arrive
+bien humblement, dans son habit de théâtre, jusqu’au
+bord des lampes, et il dit d’un air de mortification :
+« Messieurs, Mlle Duclos, M. Beaubourg,
+MM. Ponteuil et Baron ont été obligés d’aller remplir
+leurs devoirs chez le roi ; nous sommes au désespoir
+de n’avoir pas leur talent et de ne pouvoir les remplacer ;
+nous n’avons pu, pour ne pas fermer notre
+théâtre aujourd’hui, vous donner que <i>Mithridate</i>.
+Nous savons qu’il est et sera joué par les plus mauvais
+acteurs ; vous ne les avez même pas encore tous
+vus, car je ne vous cacherai pas que c’est moi qui
+joue le rôle de Mithridate. » Sur cela, grands éclats
+de rire, applaudissements de toute la salle, et la
+représentation fut soufferte<a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> <i>Anecdotes dramatiques</i>, 1775.</p>
+</div>
+<p>Si les comédiens parlaient quelquefois au public
+avec esprit, on les vit aussi dans bien des circonstances
+le traiter avec une véritable arrogance. Baron
+entrant en scène dans <i>Iphigénie</i>, débuta d’un ton
+fort bas :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Oui, c’est Agamemnon, c’est ton roi qui t’éveille.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>« Plus haut ! » lui cria-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>« Si je le disais plus haut, je le dirais mal », répondit-il,
+et le parterre se tut.</p>
+
+<p>Ce même acteur s’était retiré du théâtre vers 1691
+en prétextant des scrupules religieux. Quelques années
+plus tard, il reparut sur la scène. Un soir jouant
+le rôle de Rodrigue du <i>Cid</i>, il souleva un éclat de
+rire universel lorsqu’il dit :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je suis jeune, il est vrai…,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">il répéta la phrase, et les rires redoublèrent : « Messieurs,
+dit-il aux spectateurs, je vais recommencer
+encore, mais je vous préviens que si l’on rit de nouveau,
+je quitte le théâtre pour n’y plus reparaître. »
+Le public, rappelé au respect de ce qu’il devait au
+talent et à l’âge du comédien, garda le silence<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> Baron mourut en 1729. Il renonça une seconde fois à la profession
+de comédien et fut inhumé dans le cimetière St-Benoît.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12">XII<br>
+<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Le théâtre sous la Régence. — Les théâtres de société :
+la duchesse du Maine. — Goût des jésuites pour l’art dramatique. — Le
+théâtre en Italie et à Rome. — Sévérité du
+clergé français. — Les refus de sacrements. — Intervention
+du Parlement.</p>
+
+
+<p>Après la mort de Louis XIV, le théâtre regagne
+rapidement le terrain que l’austérité de mode à la
+fin du dernier règne lui a fait perdre. Dès 1716 le régent,
+trouvant qu’une troisième scène est nécessaire
+à la ville de Paris, fait rassembler en Italie une troupe
+de comédiens aussi parfaite que possible ; il leur
+donne l’hôtel de Bourgogne et le titre de « comédiens
+italiens de Son Altesse Royale, monseigneur le duc
+d’Orléans, régent<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a> ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> Ils vinrent en France sous la direction de Riccoboni et débutèrent
+le 18 mai 1716, sur la scène du Palais-Royal, où ils jouèrent
+d’abord alternativement avec l’Opéra. Ils ne prirent possession
+que le 1<sup>er</sup> juin du théâtre de l’hôtel de Bourgogne. A la mort du
+régent, on les autorisa à placer sur la porte de l’hôtel les armes
+de Sa Majesté et au-dessous, sur un marbre noir, cette inscription
+en lettres d’or : « Hôtel des comédiens italiens ordinaires du
+Roi, entretenus par Sa Majesté, rétablis à Paris en l’année
+M.DCC.XVI. » Ils obtinrent une pension de 15 000 livres.</p>
+</div>
+<p>Les théâtres de société commencent à se répandre ;
+on en compte déjà plusieurs dans Paris,
+entre autres celui que la présidente Lejay a fait
+bâtir dans la cour de son hôtel<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a> ; le plus célèbre
+est celui de la duchesse du Maine<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>. La duchesse, une
+des femmes les plus spirituelles de son temps, est
+dévorée de l’amour des fêtes et des plaisirs. Elle a
+quitté Versailles, où elle s’ennuyait à périr, et s’est
+réfugiée à Sceaux, où elle peut se divertir tout à son
+aise. Installée dans son château, elle joue chaque
+jour la comédie ; Baron est devenu un de ses familiers
+et lui donne la réplique ; l’académicien de Malézieu<a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>
+dirige le théâtre et l’abbé Genest compose
+les tragédies ; Voltaire lui-même figure dans la
+troupe et comme auteur et comme acteur<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> Elle faisait jouer la comédie par des jeunes gens du quartier.
+C’est chez elle qu’Adrienne Lecouvreur fit ses débuts. Les
+Comédiens français, jaloux des succès de ce théâtre en miniature,
+le firent fermer.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> Saint-Simon disait d’elle : « Une femme, dont l’esprit, et
+elle en avoit infiniment, avoit achevé de se gâter et de se corrompre
+par la lecture des romans et des pièces de théâtre, dans les
+passions desquels elle s’abandonnoit tellement qu’elle a passé des
+années à les apprendre par cœur et à les jouer publiquement elle-même. »</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> On l’avait surnommé l’abbé Rhinocéros, délicate allusion
+à l’énormité de son nez.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> Il joua entre autres le rôle de Cicéron dans <i>Rome sauvée</i>.
+En 1752 le poète écrivait à Thibouville : « Mettez-moi toujours aux
+pieds de Mme la duchesse du Maine. C’est une âme prédestinée ;
+elle aimera la comédie jusqu’au dernier moment, et quand
+elle sera malade, je vous conseille de lui administrer quelque
+pièce au lieu de l’extrême-onction. On meurt comme on a
+vécu. » La duchesse mourut en 1753, âgée de 77 ans.</p>
+</div>
+<p>Dans tout l’éclat de la jeunesse et du talent, l’auteur
+de la <i>Henriade</i> écrit avec enthousiasme : « Il y
+a plus de vingt maisons dans Paris, dans lesquelles
+on représente des tragédies et des comédies ; on a
+fait même beaucoup de pièces nouvelles pour ces sociétés
+particulières. On ne saurait croire combien est
+utile cet amusement qui demande beaucoup de soin
+et d’attention. Il forme le goût de la jeunesse, il
+donne de la grâce au corps et à l’esprit, il contribue
+au talent de la parole, il retire les jeunes gens de la
+débauche en les accoutumant aux plaisirs purs de
+l’esprit<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a> Notes du <i>Temple du Goût</i> (variantes), 1733.</p>
+</div>
+<p>Les jésuites eux-mêmes, qui ont dû à la fin du
+dernier règne mettre un frein à leur penchant pour
+l’art dramatique, reprennent leur distraction favorite.
+Le Père Lallemand<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a>, le Père Du Cerceau<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>, font représenter
+leurs œuvres sur les théâtres de leurs collèges.
+Le Père Lejay<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a> écrit non seulement des drames latins,
+mais encore des ballets, et dans la <i lang="la" xml:lang="la">Bibliotheca
+rhetorum</i> il trace la théorie du genre. Le Père
+Porée<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>, le précepteur de Voltaire, compose des tragédies
+pleines de gaieté et de morale.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> (1660-1748).</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> (1670-1730). Il composa un grand nombre de pièces, soit en
+latin, soit en français.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> (1657-1734). Il eut Voltaire pour élève.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> Le Père Porée (1675-1741).</p>
+</div>
+<p>En 1733, au collège Louis-le-Grand, où il professait
+la rhétorique, le Père Porée prononce devant les
+cardinaux de Polignac, de Bissy et devant le nonce du
+pape, un discours qui montre bien quelle était alors
+sur le théâtre l’opinion de la Compagnie. Parlant
+non en théologien, mais en citoyen et en chrétien,
+le jésuite démontre que le théâtre peut et doit être
+une école de bonnes mœurs et il place même la
+poésie dramatique au-dessus de la philosophie et
+de l’histoire. Il rappelle que saint Charles Borromée
+revoyait lui-même les pièces qu’on représentait à
+Milan de son temps, que Richelieu « donnait à la
+réforme et à la perfection de la scène des jours qu’il
+dérobait aux affaires de la guerre, de l’Église et de
+l’État », que Racine composait <i>Esther</i> et <i>Athalie</i>
+pour l’éducation des demoiselles de Saint-Cyr ; que
+les jésuites enfin faisaient jouer à leurs élèves des
+pièces que venaient entendre les plus grands personnages.
+L’orateur ne se montrait pas moins favorable
+à l’opéra.</p>
+
+<p>Comment se fait-il donc, se demande le Père Porée
+en terminant, que tant d’hommes pieux et savants
+condamnent absolument le théâtre ? C’est que notre
+théâtre n’est pas ce qu’il devrait être, qu’il s’est jeté
+dans la galanterie et qu’au lieu de rester l’école des
+mœurs il est souvent devenu l’école des vices.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, et malgré ces restrictions, on
+voit que les jésuites sont toujours partisans des spectacles.
+Après s’être enorgueillis de Corneille, qui est
+sorti de leur collège, ils ne se montrent pas moins
+fiers de Voltaire, qu’ils ont formé et dont ils ont dirigé
+les premiers essais. Reconnaissant des soins
+qu’il a reçus, le poète donne à ses précepteurs sa
+tragédie de la <i>Mort de César</i>, et c’est sur la scène
+d’un de leurs collèges qu’elle est jouée pour la première
+fois<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a> On peut lire sur ce sujet la curieuse correspondance de
+Voltaire avec l’abbé Asselin, proviseur du collège d’Harcourt,
+rue de la Harpe à Paris. (Voir <i>Corresp. génér.</i>, édition Molland,
+tome I.)</p>
+</div>
+<p>En encourageant l’art dramatique, les jésuites ne
+faisaient que suivre l’exemple qu’ils recevaient
+d’Italie. Là, plus qu’ailleurs encore, les théâtres
+étaient en honneur et on en trouvait dans les plus
+petites villes ; le prix des places était tellement modique
+que le président de Brosses en témoignait
+son extrême étonnement. « Les premières places ne
+coûtent pas dix sous, écrivait-il, mais la nation italienne
+a tellement le goût des spectacles que la
+quantité des gens et du menu peuple qui y vont
+tire les comédiens d’affaire. »</p>
+
+<p>Le clergé italien regardait le théâtre comme une
+distraction fort légitime et il s’y montrait sans scrupule :
+« Je n’ai jamais vu tant de moines à la procession
+qu’il y en avoit à la comédie, écrit encore le
+spirituel président. Je ne vis point de jésuites et je
+m’informai s’ils n’y alloient pas. Un prêtre, placé
+à côté de moi, me répondit que, bien qu’ils fussent
+plus pharisiens que les autres, ils ne laissent pas
+d’y venir quelquefois. »</p>
+
+<p>On tolérait même un singulier mélange du sacré
+et du profane ; généralement pendant les entr’actes
+on quêtait pour le luminaire de la paroisse, et c’était
+toujours une femme jeune et belle qu’on chargeait
+de ce soin, de façon à réveiller, s’il était nécessaire,
+la charité des spectateurs.</p>
+
+<p>De Brosses assista à Vérone à une scène bien
+étrange : « Que je n’oublie pas de vous dire la surprise
+singulière que j’eus en allant à la comédie la
+première fois que j’y allai. Une cloche de la ville ayant
+sonné un coup, j’entendis derrière moi un mouvement
+subit tel que je crus que l’amphithéâtre venoit
+en ruine, d’autant mieux qu’en même temps je vis
+fuir les actrices, quoiqu’il y en eût une qui, selon
+son rôle, fût d’abord évanouie. Le vrai sujet de mon
+étonnement étoit que ce que nous appelons l’<span lang="la" xml:lang="la">Angelus</span>
+ou le Pardon venoit de sonner, que toute l’assemblée
+s’étoit mise promptement à genoux, tournée
+vers l’Orient ; que les acteurs s’y étoient de même
+jetés dans la coulisse ; que l’on chanta fort bien
+l’<span lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</span>, après quoi l’actrice évanouie revint,
+fit fort honnêtement la révérence ordinaire après
+l’<span lang="la" xml:lang="la">Angelus</span>, se remit dans son état d’évanouissement,
+et la pièce continua. Il faudroit avoir vu ce coup
+de théâtre pour se figurer à quel point il est original. »</p>
+
+<p>L’abbé Coyer dans son <i>Voyage d’Italie</i>, en 1775,
+dit encore : « La religion n’y est pas en contradiction
+avec le gouvernement qui soutient, qui pensionne
+les théâtres. Les spectacles inquiètent si
+peu les consciences italiennes, que ceux qui sont
+chargés par état d’édifier le public, les fréquentent
+sans scrupule et sans scandale. »</p>
+
+<p>Il en était à Rome de même que dans le reste de
+l’Italie ; les théâtres y étaient nombreux et fort suivis,
+aussi bien par le clergé que par le peuple ; plusieurs
+même se trouvaient placés sous le vocable d’un
+saint. Aussi les réformés opposaient-ils avec éclat
+Genève, où les marionnettes même étaient défendues,
+à Rome où les spectacles prospéraient sous
+l’œil bienveillant de l’autorité papale.</p>
+
+<p>La situation en France était bien différente. Le
+dix-huitième siècle fut le siècle du théâtre par excellence ;
+jamais il ne fut plus en honneur, jamais
+il n’excita une passion plus violente ; et cependant,
+par un singulier contraste, à aucune époque, depuis
+l’empire romain, on ne vit ses interprètes plus sévèrement
+traités.</p>
+
+<p>La doctrine que les prédications de Bossuet avaient
+fait prévaloir, non seulement ne s’était pas atténuée,
+mais encore, dès le commencement du règne de
+Louis XV, le clergé séculier redoubla de sévérité et
+d’intolérance envers les comédiens.</p>
+
+<p>L’Église de France, pendant tout le dix-huitième
+siècle, observe rigoureusement, dans la plupart des
+diocèses, la pratique établie depuis la mort de
+Molière. Elle regarde tous ceux qui montent sur le
+théâtre comme des excommuniés et les traite comme
+tels, c’est-à-dire qu’elle leur refuse les sacrements à
+la vie et à la mort, et qu’elle ne leur accorde même
+pas la sépulture ecclésiastique.</p>
+
+<p>Cette doctrine souleva les plus violentes récriminations
+et amena des controverses sans nombre.
+Les uns soutenaient que le clergé, en excommuniant
+les comédiens, outrepassait ses pouvoirs ; les
+autres affirmaient au contraire qu’il ne faisait qu’user
+strictement des droits qui lui étaient conférés.</p>
+
+<p>Parmi ceux, et ils sont nombreux, qui ont discuté
+avec le plus d’acharnement cette question des
+droits de l’Église, il faut citer l’abbé de Latour<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>.
+L’abbé prit parti avec violence contre les comédiens,
+et dans un volumineux dossier<a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a> il accumula toutes
+les preuves qui, selon lui, rendaient parfaitement
+légitimes les peines canoniques que l’Église leur
+infligeait.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> Latour (Bertrand de) (1700-1780), doyen du chapitre de la
+cathédrale de Montauban, prédicateur et fécond écrivain ecclésiastique.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> <i>Réflexions morales, politiques, historiques et littéraires
+sur le théâtre</i>, par l’abbé de Latour. A Avignon, chez Marc
+Chave, imprimeur-libraire, 1763.</p>
+</div>
+<p>Comme on alléguait, non sans raison, qu’en fait,
+il n’y avait pas d’excommunication générale frappant
+les gens de théâtre, qu’on ne pouvait relever contre
+eux que des lois particulières, l’abbé croit réfuter
+victorieusement cette objection en écrivant :</p>
+
+<p>« On n’a pas besoin de l’excommunication pour
+être en droit, pour être même obligé de refuser
+les sacrements aux comédiens. La qualité de pécheurs
+publics et scandaleux y suffit. Dieu l’a expressément
+ordonné : « Ne donnez pas les choses saintes aux
+chiens. » Le pécheur en est indigne et ce seroit
+un scandale de voir ainsi profaner les sacrements.
+C’est ce qui dans tous les temps a été universellement
+reconnu… Il est donc bien inutile de se
+répandre en invectives contre l’excommunication
+des comédiens. N’y en eût-il aucune, leur sort ne
+seroit pas plus heureux. Indépendamment de toute
+censure, la seule notoriété de leurs représentations
+les exclut de toute réception publique des sacrements
+et leur métier de toute réception secrète. »</p>
+
+<p>Mais alors, objectait-on à l’abbé, si leur situation
+est si clairement définie, quel besoin l’Église a-t-elle
+de les désigner spécialement, de faire contre
+eux des lois particulières, telles que celles que l’on
+trouve dans les rituels ? Par une raison fort simple,
+répond l’abbé, « c’est que les comédiens ont la
+mauvaise foi de ne pas convenir du crime de leur
+état. » Il faut avouer que si l’argument n’est pas irréfutable,
+il est au moins inattendu.</p>
+
+<p>La thèse soutenue par M. de Latour manquait
+par la base ; la qualité de pécheurs publics et scandaleux,
+qu’il attribuait si bénévolement aux comédiens,
+n’était pas si bien caractérisée qu’elle pût
+être efficacement et sans conteste invoquée contre eux.</p>
+
+<p>L’Église outrepassait-elle donc ses pouvoirs en
+repoussant les comédiens de la communion ?</p>
+
+<p>La question de l’excommunication a joué un très
+grand rôle au dix-huitième siècle, et pour la bien
+comprendre il faut rappeler en quelques mots les
+lois qui régissaient la matière<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> Il y a plusieurs sortes d’excommunications :</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> L’excommunication majeure, qui retranche entièrement de
+la communion de l’Église ;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> L’excommunication mineure, qui interdit seulement l’usage
+des sacrements ;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> L’excommunication <i>de droit</i>, qui est portée par le droit
+canon ;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> L’excommunication de fait ou <i lang="la" xml:lang="la">ipso facto</i>, que l’on encourt
+par le seul fait en accomplissant une chose défendue sous peine
+d’excommunication.</p>
+</div>
+<p>Le pouvoir des ministres de l’Église, au point de
+vue de l’excommunication, se trouvait maintenu dans
+des bornes très étroites. Il y avait un principe essentiel
+qui dominait toute la question, c’est qu’aucun
+citoyen ne pouvait être frappé d’excommunication,
+si le crime dont il était convaincu n’était pas soumis
+par la loi civile à cette peine. Par conséquent, hors
+les cas spécifiés par la loi et par les canons reçus
+dans le royaume, l’Église demeurait impuissante.
+Elle ne pouvait refuser les sacrements et la sépulture
+ecclésiastique, tant qu’une censure formelle
+n’avait pas été expressément dénoncée par sentence
+du juge ecclésiastique et de plus confirmée par un
+jugement civil.</p>
+
+<p>Le clergé chercha naturellement à étendre ses
+pouvoirs et ne pouvant heurter de front les lois qui
+réglaient ses rapports avec l’État, il s’efforça de les
+tourner. C’est alors que l’on vit apparaître ces excommunications
+pour causes indéterminées, pour
+vérités englobées, ces excommunications <i lang="la" xml:lang="la">ipso facto</i>,
+sourdement pratiquées.</p>
+
+<p>La société civile s’éleva avec raison contre ces
+abus de pouvoir qui mettaient obstacle à la liberté
+de conscience, et dont le moindre tort était de violer
+la loi. Ils étaient très fréquents et soulevaient d’incessantes
+querelles entre le Parlement et le clergé, le
+premier soutenant les droits de l’État, le second cherchant
+à défendre ses propres empiétements.</p>
+
+<p>En 1738 survint un incident assez curieux.
+L’Église refusait alors les sacrements aux Quesnellistes
+notoires<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a> ; les Parlements intervinrent et déclarèrent
+qu’on ne pouvait les dénier qu’à des pécheurs
+frappés préalablement par une sentence civile ;
+or il n’y en avait aucune condamnant les Quesnellistes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> Comme le clergé lui-même était profondément divisé, on
+avait imaginé les <i>billets de confession</i>. Toute personne qui, à son
+lit de mort, voulait recevoir les sacrements, devait produire un
+billet de confession, attestant qu’elle avait reçu l’absolution d’un
+prêtre non janséniste. A défaut de cette déclaration, on lui
+refusait impitoyablement les secours de la religion.</p>
+</div>
+<p>Le clergé riposta que la prétention des Parlements
+n’était nullement fondée ; et se basant sur la
+pratique qu’on lui laissait suivre à l’égard des comédiens,
+il rappela qu’il ne leur accordait ni la communion
+ni la sépulture ecclésiastique, et que cependant
+il n’existait contre eux aucune sentence civile<a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> L’abbé de Latour prétendait qu’en fait la sentence civile
+existait. « La qualité de comédien, dit-il, dissipe tous les nuages…
+un état public toléré par le magistrat, objet de l’inspection de la
+police, exercé journellement sous ses yeux, équivaut à des sentences
+et à des dénonciations juridiques ; l’acceptation du magistrat
+le dénonce pour comédien, la note d’infamie imprimée par
+la loi sur la profession et sur ceux qui l’exercent est une dénonciation
+du crime. »</p>
+</div>
+<p>Le Parlement de Paris, dans ses Remontrances au
+roi, du 28 juin 1738, nia qu’on pût faire entre les deux
+cas aucune assimilation ; il reconnut bien qu’on refusait
+la communion et la terre sainte aux comédiens
+sans aucune opposition de la part des magistrats,
+mais, dit-il, « c’est qu’ils sont de ces hommes diffamés
+dont le crime est aussi public que la profession
+qu’ils exercent est solennellement défendue. »</p>
+
+<p>On voit que le Parlement restait fidèle à son esprit
+et qu’il n’hésitait pas à invoquer contre son vieil
+ennemi le comédien des arguments qui n’étaient pas
+plus fondés en théorie qu’en pratique.</p>
+
+<p>La question des sacrements se présenta fréquemment
+et elle fut toujours tranchée en faveur des
+citoyens et de l’État. En 1753, on publia une consultation
+« de plusieurs canonistes et avocats de
+Paris sur la compétence des juges séculiers, par
+rapport au refus des sacrements », dans laquelle on
+soutenait que c’était un délit purement ecclésiastique
+et de la compétence du seul juge d’Église.</p>
+
+<p>Les avocats protestèrent et le bâtonnier prenant
+la parole en leur nom réclama contre les pernicieux
+principes qui régnaient dans cet ouvrage. « Nous
+avons toujours soutenu, dit-il, qu’un double titre
+assure à la puissance temporelle le droit de connaître
+des refus publics de sacrement. Elle doit empêcher
+qu’on n’inflige des peines aussi graves dans d’autres
+cas que ceux qui sont exprimés par les règlements
+ecclésiastiques reçus dans le royaume. Les ministres
+de l’Église sont, comme tous les autres sujets du roi,
+soumis à son autorité<a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> Extrait des registres du Parlement du 13 février 1753.</p>
+</div>
+<p>La consultation des quelques « canonistes et avocats »
+fut, sur l’ordre du Parlement, lacérée et brûlée
+dans la cour du Palais, au pied du grand escalier,
+par l’exécuteur de la haute justice.</p>
+
+<p>La loi de l’État, qui interdisait de refuser les
+sacrements hors les cas spécifiés, n’était pas dépourvue
+de sanction. Quand un curé repoussait de
+la communion son paroissien, qui s’était présenté
+publiquement pour la recevoir dans les formes
+usitées dans l’Église, le paroissien n’avait qu’à en
+appeler comme d’abus ; il obtenait justice et l’ecclésiastique
+qui avait outrepassé ses pouvoirs était sévèrement
+frappé<a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> Ces refus de sacrements étaient très fréquents et les arrêts
+condamnant les curés récalcitrants à l’amende et au bannissement
+ne l’étaient pas moins.</p>
+</div>
+<p>On s’est étonné que les comédiens n’aient pas
+réclamé comme les autres citoyens auprès du Parlement
+contre les refus de sacrements et de sépulture
+dont ils étaient victimes ; comment ne faisaient-ils
+pas valoir que non seulement aucune excommunication
+générale ne pouvait être relevée contre eux,
+mais encore qu’aucune sentence civile ne les frappait,
+et que, par conséquent, le clergé vis-à-vis d’eux
+excédait ses droits ?</p>
+
+<p>Par une raison fort simple, c’est que si la doctrine
+de l’Église était rigoureuse et excessive, en droit
+elle était parfaitement légitime. En effet, l’Église ne
+pouvait porter d’excommunication que dans les cas
+admis par la loi et par les canons reçus dans le
+royaume. Or les canons des conciles, jusqu’au huitième
+siècle, n’étaient-ils pas acceptés en France, et
+le concile d’Arles n’excluait-il pas formellement les
+comédiens de la communion ? La réponse n’était pas
+douteuse. Du moment que ces canons étaient reçus
+dans le royaume de tout temps, rien ne s’opposait à
+ce qu’on les appliquât ; c’est ce que faisait l’Église
+en toute autorité, et c’est ce qui paralysait l’intervention
+du Parlement. On pouvait objecter que beaucoup
+de rituels ne s’appuyaient pas sur le concile
+d’Arles pour repousser les comédiens, et qu’ils les
+faisaient simplement rentrer dans la catégorie des
+pécheurs publics. Peu importait. Le fait essentiel,
+c’est que le clergé, en refusant les sacrements aux
+comédiens, restait dans les limites des pouvoirs que
+la loi lui accordait.</p>
+
+<p>Du reste, en dehors de la question de droit, on sait
+la profonde antipathie que les gens de robe éprouvaient
+pour les gens de théâtre, et si par aventure les
+comédiens avaient porté leurs doléances aux pieds
+du Parlement, ils eussent été honteusement repoussés ;
+ils connaissaient trop bien ces sentiments pour
+qu’aucun d’eux s’exposât à un affront qui ne lui eût
+certes pas été ménagé. On s’explique donc parfaitement
+comment, pendant tout le dix-huitième siècle,
+les magistrats n’ont jamais troublé l’Église dans l’application
+qu’elle faisait de ses lois canoniques contre
+les comédiens et comment ces derniers n’ont jamais
+eu recours à la justice des Parlements.</p>
+
+<p>La doctrine de l’Église de France ne se modifia pas
+jusqu’en 1789. Presque tous les rituels de l’époque
+reproduisent les anathèmes prononcés par le rituel
+de Paris contre les comédiens, et lecture en était faite
+chaque dimanche au prône des paroisses<a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>. Mais,
+comme nous avons déjà eu lieu de le faire remarquer
+pour le dix-septième siècle, cette doctrine n’était
+pas immuable, elle variait suivant les diocèses<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a> Le <i>Dictionnaire universel dogmatique, canonique, historique</i>,
+par le R. P. Richard (1760), dit textuellement à l’article <span class="xsmall">COMÉDIEN</span> :
+« Les comédiens sont des personnes infâmes que l’Église
+déclare publiquement excommuniées tous les dimanches au prône
+des messes de paroisse, conformément aux décrets des anciens
+conciles. De là il s’ensuit : 1<sup>o</sup> qu’ils sont dans un état de damnation ;
+2<sup>o</sup> qu’on ne peut leur accorder ni l’absolution, ni la communion,
+soit pendant la vie, soit à la mort, ni la sépulture ecclésiastique,
+à moins qu’ils ne quittent absolument leur profession ;
+3<sup>o</sup> qu’on ne peut rien leur donner sans un grand péché, hors le
+cas d’une extrême nécessité. »</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> Les distinctions que nous avons établies pour le dix-septième
+siècle se reproduisent pendant le dix-huitième ; ainsi il
+n’est pas fait mention de la sentence d’excommunication dans la
+formule du prône des rituels de Toul (1700), de Besançon (1715),
+de Bordeaux (1728), de Sarlat (1729), de Blois (1730), de Périgueux
+(1733), de Clermont (1733), de Meaux (1734), de Strasbourg
+(1742), de Soissons (1755), de Châlons (1776), de Nantes
+(1776), de Paris (1777), de Lodève (1781), de Saint-Dié (1783), de
+Tours (1785), de Lyon (1787), de Verdun (1787), etc., etc.</p>
+
+<p>Certains rituels regardent les comédiens, les bateleurs et les
+farceurs comme infâmes par état et à ce titre les éloignent de la
+communion conjointement avec les concubinaires et les femmes
+publiques. Tels sont les rituels de Paris (1697), de Bordeaux
+(1726), de Sarlat (1729), d’Auxerre (1730), de Blois (1730), de
+Meaux (1734), d’Évreux (1741), de Bourges (1746), de Boulogne
+(1750), de Soissons (1753), de Clermont (1773), de Limoges (1774),
+de Poitiers (1776), de Lodève (1781), de Beauvais (1783), de Saint-Dié
+(1784), de Lyon (1787).</p>
+
+<p>Au contraire, les rituels de Toul (1700), de Besançon (1705), de
+Metz (1713), de Strasbourg (1742), de Bayeux (1744), de Périgueux
+(1763), s’expriment comme le rituel romain et n’excluent pas les
+comédiens des sacrements.</p>
+
+<p>Quelques rituels excluent les gens de théâtre du titre de parrain ;
+tels sont ceux d’Auxerre (1730), de Clermont (1734), de Bourges
+(1746), de Soissons (1753), de Limoges (1774), de Lyon (1787).
+D’autres, au contraire, ne les repoussent en aucune façon ; tels
+sont ceux de Toul (1700), de Metz (1713), de Besançon (1715), de
+Bordeaux (1728), de Sarlat (1729), de Blois (1730), de Meaux
+(1734), d’Évreux (1741), de Strasbourg (1741), de Bayeux (1744),
+de Tarbes (1751), de Périgueux (1763), de Troyes (1768), de Paris
+(1777), de Beauvais (1783), de Saint-Dié (1783).</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13">XIII<br>
+<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : On refuse la sépulture à Adrienne Lecouvreur. — Indignation
+de Voltaire. — Discipline de l’Église à l’égard des
+comédiens : mariage, derniers sacrements, sépulture. — Faveur
+accordée aux comédiens italiens et aux artistes de l’Opéra.</p>
+
+
+<p>Le refus de sépulture, que l’Église avait érigé en
+principe à l’égard des comédiens, amena les plus regrettables
+scandales et on ne peut s’en étonner quand
+on songe aux conséquences qui résultaient de cette
+doctrine à une époque où le clergé possédait seul
+la police des cimetières<a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>. Refuser la sépulture ecclésiastique,
+c’était chasser le corps du champ du repos,
+c’était le condamner à un enfouissement nocturne,
+clandestin, sans parents et sans amis, c’était quelquefois
+même le condamner à la voirie, c’est-à-dire à
+une tombe ignominieuse et ignorée, obtenue par
+pitié des magistrats<a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> Le refus de la sépulture ecclésiastique emporte, d’après les
+règles canoniques, la privation de l’inhumation en terre bénite,
+de la sonnerie des cloches, des prières et cérémonies publiques
+de l’Église. Le corps doit être enterré dans la partie du cimetière
+réservée pour la sépulture des enfants morts sans baptême.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> « Ceux à qui la sépulture ecclésiastique n’était point accordée
+ne pouvaient être inhumés qu’en vertu d’une ordonnance
+du juge de police des lieux, rendue sur les conclusions du procureur
+du roi ou de celui des hauts justiciers. » (Déclaration
+du 9 avril 1736).</p>
+</div>
+<p>L’exemple le plus fameux des tristes conséquences
+qu’entraînait la rigueur de l’Église est celui d’Adrienne
+Lecouvreur. La célèbre actrice mourut dans tout
+l’éclat de la beauté, de la jeunesse et de la gloire.
+Rien ne put fléchir cependant le préjugé barbare qui
+pesait sur sa profession, et ses plus dévoués amis ne
+purent épargner à sa cendre une suprême injure.</p>
+
+<p>Elle succomba le 23 mars 1730 dans des circonstances
+particulièrement dramatiques. Le bruit courut
+qu’elle avait été empoisonnée par la duchesse de
+Bouillon, fille du prince de Sobieski. « Mme de
+Bouillon est capricieuse, violente, emportée, excessivement
+galante, dit Mlle Aïssé, ses goûts s’étendent
+depuis le prince jusqu’au comédien. » Elle avait en
+effet pour amants le comte de Clermont et un acteur
+de l’opéra nommé Tribou ; cela ne l’empêcha point
+de se prendre de fantaisie pour le comte de Saxe,
+mais Maurice ne répondit pas à ses avances<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>. Outrée
+de ce dédain et convaincue que la Lecouvreur en
+était la cause, Mme de Bouillon chercha à faire
+empoisonner la tragédienne ; mais la trame fut dévoilée
+par celui-là même qui devait en être l’instrument
+et pour cette fois le complot échoua. Quelque
+temps après, à une représentation de <i>Phèdre</i>, la duchesse
+était aux premières loges ; Adrienne l’aperçut
+et ne put modérer sa colère. Au troisième acte,
+Phèdre dit à Œnone :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> Barbier et Favart prétendent que le maréchal de Saxe ne
+joua aucun rôle dans cette tragédie ; Tribou aurait aimé la
+Lecouvreur, et cela seul aurait suffi pour décider la duchesse
+de Bouillon à faire périr sa rivale.</p>
+</div>
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i10">… Je sais mes perfidies,</div>
+<div class="verse">Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies,</div>
+<div class="verse">Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix,</div>
+<div class="verse">Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Au lieu d’adresser ces vers à sa confidente, la Lecouvreur
+les prononça en se tournant du côté de la
+duchesse. Le public comprit et applaudit beaucoup.
+Ce fut l’arrêt de mort de la tragédienne. Peu de
+jours après, la duchesse implacable « fit passer à la
+pauvre Phèdre le goût des vanités de ce monde ».
+Elle se trouva mal au théâtre ; « la pauvre créature
+s’en alla chez elle et quatre jours après, à une heure
+de l’après-midi, elle mourut lorsqu’on la croyait hors
+d’affaire… elle finit comme une chandelle. On l’a
+ouverte, on lui a trouvé les entrailles gangrenées. On
+prétend qu’elle a été empoisonnée dans un lavement<a id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_242" href="#FNanchor_242"><span class="label">[242]</span></a> <i>Lettres</i> de Mlle Aïssé. Voltaire nie cette mort violente.
+« Mlle Lecouvreur mourut entre mes bras, dit-il, d’une inflammation
+d’entrailles ; et ce fut moi qui la fis ouvrir. Tout ce que
+dit Mlle Aïssé sont des bruits populaires qui n’ont aucun fondement. »</p>
+</div>
+<p>Le jour de sa mort, elle reçut la visite d’un vicaire
+de Saint-Sulpice : « Je sais ce qui vous amène, lui dit-elle,
+vous pouvez être tranquille, je n’ai pas oublié
+vos pauvres dans mon testament. » Puis dirigeant le
+bras vers le buste du maréchal de Saxe, elle s’écria :
+« Voilà mon univers, mon espoir et mes dieux<a id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a> ! »
+Le vicaire lui demanda une renonciation formelle
+à sa profession, mais elle ne voulut rien entendre
+et il dut se retirer. Elle léguait deux mille
+livres à l’église de Saint-Sulpice ; néanmoins le curé,
+M. Longuet<a id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>, lui refusa non seulement la sépulture
+chrétienne, mais il ne voulut même pas la laisser
+ensevelir au cimetière dans l’endroit où l’on enterrait
+les enfants morts sans baptême ; il fallut un ordre
+du lieutenant de police pour que ses restes mortels
+trouvassent enfin un dernier asile sur les berges de la
+Seine.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_243" href="#FNanchor_243"><span class="label">[243]</span></a> Michelet.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_244" href="#FNanchor_244"><span class="label">[244]</span></a> C’est le même curé qui avait demandé au régent que la
+Comédie française fût expulsée de la paroisse de Saint-Sulpice ;
+n’ayant pu l’obtenir, il défendit à la procession, non seulement
+de traverser la rue de la Comédie, mais même celles qui aboutissaient
+à ce passage profane.</p>
+</div>
+<p>M. de Laubinière, un des amis de la Lecouvreur,
+fut seul autorisé à lui rendre les derniers devoirs.
+Au milieu de la nuit, il transporta</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><b>. . . . .</b> par charité</div>
+<div class="verse">Ce corps autrefois si vanté,</div>
+<div class="verse">Dans un vieux fiacre empaqueté,</div>
+<div class="verse">Vers le bord de notre rivière<a id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_245" href="#FNanchor_245"><span class="label">[245]</span></a> Voltaire.</p>
+</div>
+<p>Deux portefaix creusèrent une fosse et l’on y
+enfouit précipitamment le cadavre de</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Celle qui dans la Grèce aurait eu des autels<a id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">[246]</a>.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_246" href="#FNanchor_246"><span class="label">[246]</span></a> D’Argental, qui avait passionnément aimé la comédienne,
+accepta d’être son exécuteur testamentaire. Il avait 86 ans
+lorsqu’on découvrit le lieu où elle avait été enterrée ; l’hôtel du
+marquis de Sommery, à l’angle sud-est des rues de Grenelle et
+de Bourgogne, s’élevait sur le funèbre emplacement. D’Argental
+fit placer dans la muraille une plaque de marbre sur laquelle
+étaient gravés quelques vers destinés à rappeler l’événement.
+Le 30 avril 1797 (2 floréal an V), les Comédiens français demandèrent
+au gouvernement la permission de rechercher les
+cendres d’Adrienne Lecouvreur et de les déposer dans le lieu
+ordinaire des sépultures. Leur demande fut agréée et l’autorité
+municipale conviée à seconder de tout son pouvoir l’exécution
+de ce projet.</p>
+</div>
+<p>Sous le coup de sa douleur et transporté d’indignation,
+Voltaire composa cette ode d’une pensée si
+élevée et si philosophique.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ombre illustre, console-toi ;</div>
+<div class="verse">En tout lieu la terre est égale,</div>
+<div class="verse">Et lorsque la Parque fatale</div>
+<div class="verse">Nous fait subir sa triste loi,</div>
+<div class="verse">Peu nous importe où notre cendre</div>
+<div class="verse">Doive reposer pour attendre</div>
+<div class="verse">Ce temps où tous les préjugés</div>
+<div class="verse">Seront à la fin abrogés.</div>
+<div class="verse">Ces lieux cessent d’être profanes</div>
+<div class="verse">En contenant d’illustres mânes.</div>
+<div class="verse">Ton tombeau sera respecté ;</div>
+<div class="verse">S’il n’est pas souvent fréquenté</div>
+<div class="verse">Par les diseurs de patenôtres,</div>
+<div class="verse">Sans doute il le sera par d’autres,</div>
+<div class="verse">Dont l’hommage plus naturel</div>
+<div class="verse">Rendra ton mérite immortel !</div>
+<div class="verse">Au lieu d’ennuyeuses matines,</div>
+<div class="verse">Les Grâces, en habit de deuil,</div>
+<div class="verse">Chanteront des hymnes divines,</div>
+<div class="verse">Tous les matins sur ton cercueil.</div>
+<div class="verse">Théophile, Corneille, Racine</div>
+<div class="verse">Sans cesse répandront des fleurs,</div>
+<div class="verse">Tandis que Jocaste et Pauline</div>
+<div class="verse">Verseront un torrent de pleurs<a id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a>.</div>
+<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . .</b></div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_247" href="#FNanchor_247"><span class="label">[247]</span></a> Le chevalier de Rochemort composa cette épitaphe sur la
+mort de Mlle Lecouvreur.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ci-gît l’actrice inimitable</div>
+<div class="verse">De qui l’esprit et les talents</div>
+<div class="verse">Les grâces et les sentiments</div>
+<div class="verse">La rendaient partout adorable.</div>
+<div class="verse">L’opinion était si forte</div>
+<div class="verse">Qu’elle devait toujours durer,</div>
+<div class="verse">Qu’après même qu’elle fut morte</div>
+<div class="verse">On refusa de l’enterrer.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign">(<i>Corresp.</i> de Favart.)</p>
+</div>
+<p>Peu après, le philosophe s’élevait encore contre
+l’absurde contradiction qui permettait d’accabler
+d’honneurs les comédiens pendant leur vie et d’outrager
+leurs cendres. Se laissant aller à sa juste colère,
+il se révoltait contre « l’esclavage et la folle
+superstition » auxquels on était assujetti en France,
+et il faisait ressortir éloquemment la liberté dont on
+jouissait en Angleterre. Un contraste douloureux
+venait en effet de s’établir entre la conduite du peuple
+anglais et la sévérité outrée du clergé de France.
+Anne Oldfields, la grande actrice d’Angleterre, étant
+morte, son corps resta exposé plusieurs jours à Westminster,
+puis il fut porté en grande pompe à l’Abbaye
+et enseveli à côté des rois et des grands hommes<a id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a> ;
+les plus illustres personnages tenaient les coins du
+poêle.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_248" href="#FNanchor_248"><span class="label">[248]</span></a> 1<sup>er</sup> mai 1731. Un demi-siècle plus tard, Garrick vint la
+rejoindre et reçut les mêmes honneurs.</p>
+</div>
+<p>Voltaire envoya ses plaintes amères à Thiériot, qui,
+fidèle à son surnom<a id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a>, les communiqua à quelques
+intimes ; bien qu’il n’en ait pas laissé prendre de
+copie, les principaux passages furent reproduits.
+Cette protestation contre une pratique de l’Église
+provoqua une grande effervescence ; le clergé tout entier
+se souleva, et demanda justice ; la situation
+devint si critique que, redoutant une arrestation, le
+philosophe crut devoir s’enfuir et rester éloigné de
+Paris jusqu’à ce que l’émoi fût un peu calmé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_249" href="#FNanchor_249"><span class="label">[249]</span></a> Voltaire l’appelait Thiériot-Trompette.</p>
+</div>
+<p>Voltaire ne s’était pas contenté de faire entendre
+dans des vers éloquents un cri de révolte contre un
+usage barbare, il avait voulu fomenter une véritable
+insurrection à la Comédie. Usant de son influence
+sur les interprètes tragiques, il leur conseilla de déserter
+la scène en masse et de déclarer qu’ils n’exerceraient
+plus leur profession, « tant qu’on ne traiterait
+pas les pensionnaires du roi comme les autres
+citoyens qui n’ont pas l’honneur d’appartenir au roi. »
+Ils le promirent, mais n’en firent rien : « Ils préférèrent
+l’opprobre avec un peu d’argent à un honneur
+qui leur eût valu davantage. »</p>
+
+<p>Ce refus de sépulture, qui est resté célèbre parmi
+les grands scandales du dix-huitième siècle, ne fut
+pas, comme on pourrait le supposer, un cas isolé.
+En province aussi bien qu’à Paris, on voit sans
+cesse le clergé refuser la sépulture chrétienne aux
+corps des comédiens, morts sans avoir eu le temps
+ou la volonté de renoncer formellement à leur état<a id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>.
+Chaque fois qu’un comédien gravement malade fait
+appeler un prêtre, avant toute chose l’ecclésiastique
+commence par exiger la promesse solennelle
+de renoncer au théâtre. La pratique est à peu près
+constante.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_250" href="#FNanchor_250"><span class="label">[250]</span></a> Le diocèse d’Arras, un des plus sévères contre les comédiens,
+nous en fournit de fréquents exemples. Charles-François Bidault,
+dit Stigny, comédien, meurt à Valenciennes le 13 février 1717.
+Le curé de Saint-Géry lui refuse la sépulture à cause de son état,
+et le magistrat ordonne que le corps soit enseveli hors le cimetière.
+En 1749, un comédien est enterré dans le bois de Bonne-Espérance.
+En 1753, pour une actrice, le mène fait se reproduit ;
+en dépit de tous les efforts, la sépulture ecclésiastique lui est refusée.
+En 1757, toujours dans la même ville, un comédien, Legrand
+Le Père, subit encore le même sort ; en vain assure-t-on qu’il assistait
+chaque jour à la messe, son corps est chassé de l’église et
+on est obligé de l’enterrer sur le rempart. Le 22 mars 1769, le
+magistrat ordonne que le cadavre du nommé Després de Verteuil,
+comédien attaché aux spectacles de Valenciennes, qui avait été
+trouvé dans l’Escaut près du pont Nérin, et qu’on croit avoir été
+assassiné, soit inhumé hors de sépulture ecclésiastique, le curé
+de Saint-Géry la lui ayant refusée à cause de la profession de comédien.
+En 1787, Devez-Dufresnel est enterré sur l’esplanade à dix
+heures du soir.</p>
+</div>
+<p>Presque toujours le mourant cédait et acceptait
+ce qu’on exigeait de lui. S’il revenait à la santé,
+de deux choses l’une : ou il oubliait sa promesse
+et n’en tenait aucun compte, ou un ordre du premier
+Gentilhomme l’obligeait à reparaître sur la scène sans
+se soucier le moins du monde de l’engagement qu’il
+avait pris vis-à-vis de l’Église. En 1732, Mlle Dufresne<a id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>,
+<i lang="la" xml:lang="la">in articulo mortis</i>, signe au curé de Saint-Sulpice
+un billet ainsi conçu : « Je promets à Dieu
+et à M. le curé de Saint-Sulpice de ne jamais remonter
+sur le théâtre. » « Ah ! le beau billet qu’a
+la Châtre ! » s’écrie Voltaire<a id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a>. En 1766, Molé<a id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>, se
+croyant perdu, renonce au théâtre ; moyennant
+cette formalité, il est confessé et administré : il
+guérit et son premier soin est de reprendre sa profession.
+En 1771, Mlle Dubois<a id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a> fut à toute extrémité ;
+elle fit aussitôt appeler un confesseur et prit l’engagement
+ordinaire. Dès qu’elle fut rétablie, elle reparut
+au théâtre comme par le passé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_251" href="#FNanchor_251"><span class="label">[251]</span></a> Catherine-Jeanne Dupré (1694-1759) avait épousé Dufresne.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_252" href="#FNanchor_252"><span class="label">[252]</span></a> Voltaire à M. de Formont, 20 avril 1732.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_253" href="#FNanchor_253"><span class="label">[253]</span></a> François-Réné Molé (1734-1802) ; il n’avait pas vingt ans quand
+il fut admis à la Comédie française, où il jouit bientôt d’une
+grande réputation.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_254" href="#FNanchor_254"><span class="label">[254]</span></a> De la Comédie française.</p>
+</div>
+<p>Quand Mme Favart<a id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a> succomba en 1772, l’abbé
+de Voisenon<a id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a>, qui vivait avec elle, fit tout ce qu’il
+put pour la réconcilier avec l’Église et la décider à
+renoncer à la scène ; mais elle résistait énergiquement,
+car elle tenait beaucoup aux 15 000 livres de
+rente que lui valait son état de comédienne. L’abbé
+fit tant de démarches auprès des Gentilshommes de
+la chambre qu’il obtint la promesse pour sa maîtresse
+de recevoir ses appointements sous forme de pension,
+même en cas de retraite. Rassurée sur son avenir,
+l’actrice n’hésita plus et signa la déclaration qu’on
+lui demandait ; elle fit d’autant mieux qu’elle ne se
+releva pas et mourut bientôt entre son mari et l’abbé
+qui la soignaient avec un égal dévouement<a id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">[257]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_255" href="#FNanchor_255"><span class="label">[255]</span></a> Elle était connue sous le nom de Mlle Chantilly, quand elle
+épousa Favart ; elle appartenait à la comédie italienne. Maurice
+de Saxe éprouva pour elle une passion qui ne fut nullement
+réciproque ; pour en venir à ses fins, il obtint deux lettres de
+cachet et il fit enfermer les deux époux. Après une assez
+longue réclusion, la malheureuse comédienne plia devant la
+nécessité et céda aux obsessions du maréchal. C’est là une des
+moins belles actions du comte de Saxe ; il n’en fut pas récompensé,
+car sa liaison avec Mme Favart hâta sa mort.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_256" href="#FNanchor_256"><span class="label">[256]</span></a> On a dit de Voisenon qu’il était « prêtre de son métier,
+libertin par habitude et croyant par peur. » Mme Geoffrin en
+parlant de lui et du maréchal de Richelieu écrivait : « Ces
+hommes-là ne sont que des épluchures de grands vices. »</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_257" href="#FNanchor_257"><span class="label">[257]</span></a> Ils formaient un des ménages à trois les plus curieux du
+dix-huitième siècle.</p>
+</div>
+<p>On pourrait s’étonner que l’intolérance de l’Église
+n’ait pas amené pendant le dix-huitième siècle plus
+de scandales mémorables. Cela tient à deux causes :
+la première, c’est que la plupart des comédiens
+avaient déjà quitté la scène quand ils succombaient,
+et que par conséquent on n’avait pas à leur demander
+de renoncer à une profession qu’ils n’exerçaient
+plus ; la seconde, c’est que ceux qui, au moment de
+mourir, appartenaient encore au théâtre, acceptaient,
+à part de bien rares exceptions, de signer la renonciation
+qu’on exigeait d’eux.</p>
+
+<p>Parmi les sacrements qu’on déniait aux comédiens,
+il y en avait un d’une importance capitale, c’était
+celui du mariage. A une époque où le mariage
+religieux existait seul, où l’état civil se trouvait
+entièrement entre les mains du clergé, on peut
+se rendre compte du trouble profond qu’amenait le
+refus de ce sacrement. C’était condamner ou au célibat
+ou au concubinage, c’était favoriser le vice,
+frapper les enfants de bâtardise, etc. Quelque graves
+que fussent ces raisons, l’Église n’en tenait compte
+et persistait dans sa discipline.</p>
+
+<p>Pour obvier à ces inconvénients, les acteurs
+avaient recours à un subterfuge assez singulier. Le
+comédien, qui désirait s’unir en légitimes noces, renonçait
+au théâtre. En vertu de cette renonciation,
+l’archevêque ou l’ordinaire accordait la permission
+de bénir le mariage. Une fois la cérémonie accomplie,
+le premier Gentilhomme envoyait au nouveau
+marié l’ordre de remonter sur le théâtre et celui-ci
+s’empressait d’y déférer. Mais l’Église n’entendait pas
+être jouée de la sorte ; l’archevêque de Paris, après
+plusieurs unions célébrées dans des conditions analogues,
+déclara qu’en dépit de toutes les renonciations
+il ne donnerait plus à aucun comédien la permission
+de se marier, à moins qu’il ne lui apportât
+une déclaration signée par les quatre premiers Gentilshommes
+de la chambre, s’engageant à ne pas lui
+donner l’ordre de reprendre son service. C’est ce qui
+se passa pour Molé lorsqu’il voulut épouser Mlle d’Epinay,
+de la Comédie française<a id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">[258]</a> ; l’archevêque lui
+refusa obstinément l’autorisation nécessaire. L’acteur
+eut alors recours à une ruse. Par l’intermédiaire
+d’un de ses amis, il obtint que la permission serait
+glissée parmi les papiers qui, chaque jour, étaient
+remis au prélat pour la signature. L’archevêque,
+comme d’habitude, signa sans lire. Molé et Mlle d’Épinay
+en profitèrent pour se marier au plus vite<a id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a>.
+Dès qu’il fut averti de la supercherie, Christophe de
+Beaumont entra dans une violente indignation, mais
+ne pouvant reprendre le sacrement escamoté, il interdit
+le prêtre qui avait béni les époux, bien qu’il
+fût en réalité fort innocent. Tout le monde n’était pas
+aussi audacieux ni aussi heureux que Molé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_258" href="#FNanchor_258"><span class="label">[258]</span></a> Pierrette-Hélène Pinet, dite d’Épinay (1740-1782), était fille
+d’un perruquier.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_259" href="#FNanchor_259"><span class="label">[259]</span></a> Le mariage fut célébré le 10 janvier 1769, à six heures du
+matin, c’est-à-dire presque clandestinement malgré l’autorisation
+de l’archevêché.</p>
+</div>
+<p>On peut citer encore d’autres exemples des stratagèmes
+auxquels les comédiens durent avoir recours
+pour se marier. Gervais, chantre de l’Opéra, s’étant
+épris de la belle Tourneuse, danseuse de la foire,
+voulut l’épouser ; pour y arriver ils changèrent de
+nom et de domicile et s’unirent dans une paroisse où
+ils n’étaient pas connus. Peu de temps après, dégoûtés
+l’un de l’autre, ils résolurent de rompre leurs
+liens et en appelèrent comme d’abus, sous le prétexte
+qu’ils n’avaient pas été unis par le curé de leur
+paroisse. Néanmoins, et comme un juste châtiment,
+leur mariage fut confirmé. Le même cas exactement
+se présenta pour la Duclos<a id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a>, qui, âgée de 60 ans,
+épousa Duchemin, jeune homme de 17 ans ; malgré
+les énergiques réclamations des époux, on les jugea
+bien assortis et on tint leur union pour excellente.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_260" href="#FNanchor_260"><span class="label">[260]</span></a> Duclos (Marie-Anne de Châteauneuf) (1670-1748). Elle exerçait
+un véritable prestige sur ses auditeurs, leur inspirant à
+son gré la terreur ou la pitié. C’est elle qui dans <i>Inès de Castro</i>
+interrompit son rôle en voyant le public se moquer de la présence
+des enfants sur la scène, et s’écria : « Ris donc, sot de
+parterre, à l’endroit le plus touchant de la tragédie. » Sa boutade
+fut couverte d’applaudissements.</p>
+</div>
+<p>Brizard n’obtint la permission de se marier que
+sur un ordre formel de Louis XV.</p>
+
+<p>La confession et la communion étaient impitoyablement
+refusées aux comédiens. Lekain, qui conserva
+toute sa vie des sentiments religieux, avait
+l’habitude, chaque année, pendant la clôture annuelle,
+de se rendre à Avignon, territoire du Saint-Siège,
+et d’y faire ses Pâques. Il revenait ensuite à
+Paris et reprenait tranquillement l’exercice de sa
+profession<a id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_261" href="#FNanchor_261"><span class="label">[261]</span></a> De Manne.</p>
+</div>
+<p>Par suite de la bizarrerie dont nous avons déjà
+fait mention, l’Église regardait les comédiens italiens<a id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a>
+et les artistes de l’Opéra comme de parfaits
+chrétiens, et elle leur accordait sans hésitation
+tous les sacrements qu’elle refusait aux comédiens
+français<a id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">[263]</a>. Les danseuses de l’Académie royale de
+musique rendaient le pain bénit comme tous les
+autres paroissiens et elles le faisaient même avec
+éclat ; personne ne s’en étonnait.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_262" href="#FNanchor_262"><span class="label">[262]</span></a> Un auteur de l’époque affirme qu’avant de rentrer en France
+en 1716 les comédiens italiens avaient obtenu du pape une bulle
+les mettant à l’abri de l’excommunication. Nous l’avons vainement
+cherchée dans le Bullaire et son existence nous paraît assez peu
+vraisemblable.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_263" href="#FNanchor_263"><span class="label">[263]</span></a> Le fameux arlequin Dominique, Carlin, Mme Riccoboni,
+Mlle Colombe, Thomassin, se montrèrent en toutes circonstances
+de véritables chrétiens. En 1735, Mme Riccoboni quitta la scène
+et se consacra aux exercices de piété. Un soir, à la comédie italienne,
+un acteur jouait le rôle d’un ours, revêtu de la peau de
+cet animal ; tout à coup un orage épouvantable éclate ; on voit
+aussitôt, à la stupéfaction générale, l’ours se mettre dévotement
+à genoux, faire un signe de croix avec sa patte, puis se relever
+et continuer son rôle.</p>
+</div>
+<p>En 1768, Mlle Camille, de la comédie italienne,
+mourut des suites de ses excès. Elle reçut tous les
+sacrements et fut enterrée dans l’église du lieu sans
+qu’on lui ait demandé en aucune façon de renoncer
+à sa profession. Il y avait à son convoi un cortège
+magnifique, on y comptait plus de 50 carrosses bourgeois.</p>
+
+<p>Il en était de même pour le sacrement du
+mariage. Arlequin épousait solennellement Mme Arlequin
+à la paroisse Saint-Sauveur<a id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">[264]</a>. M. et Mme
+Laruette<a id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">[265]</a>, M. et Mme Trial<a id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a>, bien qu’ils fussent Français,
+se marièrent également sans difficulté à l’église
+de leur paroisse, parce qu’ils appartenaient à la comédie
+italienne. « Ainsi, dit Grimm, il n’y a point
+de péché ni d’excommunication de jouer la comédie
+sur la rive droite de la Seine, mais on est à tous
+les diables quand on joue sur la rive gauche<a id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">[267]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_264" href="#FNanchor_264"><span class="label">[264]</span></a> Un homme se rendit un jour chez Chirac, le plus grand
+médecin de France : « Monsieur, lui dit-il en l’abordant, je me
+porte mal, et ma maladie, ce sont des vapeurs. » « Monsieur,
+répartit le médecin, je vous ordonne, pour tout remède, d’aller à
+la comédie italienne et d’y voir jouer Arlequin, qui est très
+agréable et très plaisant. » « Monsieur, répliqua le malade, cet
+Arlequin, c’est moi. » Grimm. (<i>Nouv. Littér.</i>, 1747-1755.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_265" href="#FNanchor_265"><span class="label">[265]</span></a> Laruette (Jean Louis) (1731-1792), chanteur et compositeur.
+Son absence de voix et sa figure vieillotte firent pendant
+vingt-sept ans la joie des habitués de la comédie italienne.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_266" href="#FNanchor_266"><span class="label">[266]</span></a> Trial (Antoine) (1737-1795). Sa voix était grêle et nasillarde,
+mais il avait un jeu plein de finesse et de gaieté. Trial et
+sa femme assistaient chaque dimanche à la grand’messe.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_267" href="#FNanchor_267"><span class="label">[267]</span></a> Grimm, <i>Corresp. littér.</i>, octobre 1769. En 1716, lorsqu’ils
+revinrent en France, les comédiens italiens commencèrent leur
+registre par ces mots : « Au nom de Dieu, de la vierge Marie, de
+saint François de Paule et des âmes du Purgatoire, nous avons
+commencé le 18 mai par l’<i>Heureuse surprise</i>. » Les comédiens
+italiens restèrent dans les meilleurs termes avec l’Église pendant
+tout le dix-huitième siècle. Le jour de la Fête-Dieu, ils suivaient
+la procession et contribuaient à l’élévation d’un magnifique
+reposoir. En 1768, ils obtinrent même que la procession
+passerait devant leur théâtre richement tendu ; pour reconnaître
+cette attention, les acteurs firent relâche, ce qui équivalait
+à une perte de 1 500 livres. Le curé de Saint-Sulpice
+refusa la même faveur à la Comédie française, et celui de Saint-Roch
+à l’Académie de musique.</p>
+</div>
+<p>« Le dieu de Rome et de Paris ne sont-ils pas les
+mêmes, s’écriait le comédien Laval dans sa réponse
+à J.-J. Rousseau ? Que dirait un sauvage qui viendrait
+entendre le prône dans l’église de Saint-Sulpice
+où le même prêtre excommuniera dans la même
+matinée les mêmes gens qu’il communiera dans celle
+de Saint-Sauveur<a id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">[268]</a> ? »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_268" href="#FNanchor_268"><span class="label">[268]</span></a> C’est à l’église de Saint-Sauveur que les comédiens italiens
+avaient l’habitude d’accomplir leurs dévotions.</p>
+</div>
+<p>La doctrine de l’Église n’était pas absolue, et, bien
+qu’elle fût en général observée à Paris, il s’est présenté
+certains cas où des comédiens italiens et des
+artistes de l’Opéra furent traités comme de simples
+Comédiens français ; cela dépendait du plus ou moins
+de tolérance des curés et de l’interprétation plus ou
+moins large qu’ils faisaient des rituels de leurs diocèses.</p>
+
+<p>Une lettre de Louis Riccoboni, conservée aux archives
+de la Comédie française<a id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">[269]</a>, montre que les Italiens
+eux-mêmes n’étaient pas toujours à l’abri de
+difficultés avec le clergé. Le curé de leur paroisse
+leur refusait quelquefois la confession et la communion ;
+ils étaient alors réduits à s’adresser aux moines
+qui, plus tolérants, les accueillaient avec bienveillance<a id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a>.
+Riccoboni reconnaît cependant que le clergé
+séculier, tout en y mettant une certaine mauvaise
+grâce, ne leur refusait ni le sacrement du mariage
+ni la sépulture ecclésiastique<a id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_269" href="#FNanchor_269"><span class="label">[269]</span></a> Cette lettre est citée par M. Monval dans le <i>Moliériste</i> ; l’érudit
+écrivain l’accompagne des observations les plus intéressantes.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_270" href="#FNanchor_270"><span class="label">[270]</span></a> Les moines n’étaient pas soumis à l’autorité diocésaine et
+ils ne reconnaissaient pas les rituels gallicans ; mais ils ne pouvaient
+ni marier ni enterrer.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_271" href="#FNanchor_271"><span class="label">[271]</span></a> Sylvia et Mario de la comédie italienne se sont mariés en
+1720 à l’église de Saint-Germain du grand Drancy, avec la permission
+du curé de Saint-Eustache, leur paroisse. Le registre de Saint-Eustache
+désigne Mario comme « officier de S. A. Mgr. le Régent ». (<i>Moliériste</i>,
+mai 1885). Le fils de Riccoboni a été marié à Saint-Eustache,
+Sticcoti à Saint-Sauveur ; jamais l’archevêché ne refuse
+l’autorisation. Il en est de même pour les enterrements.</p>
+</div>
+<p>L’horreur de certains prélats pour les comédiens
+était si grande qu’ils ne voulaient pas souffrir leur
+présence dans les églises, même dans un but pieux.
+M. de Saint-Albin, archevêque de Cambrai, écrivant
+en février 1738 à M. le curé de Saint-Nicolas de
+Valenciennes, lui ordonne de faire connaître à qui
+il appartient combien il est indécent et contraire
+au respect dû aux saints mystères, de faire chanter
+des messes, etc., par des comédiens, et de les faire
+ainsi passer du théâtre à l’église. « Au reste, ajoutait-il,
+je vous recommande, et à tous ceux qui travaillent
+dans le ministère, de suivre à l’égard des acteurs et
+des actrices de la comédie, les règles établies par les
+saints canons, que je n’ai jamais eu l’intention de relâcher,
+quoi qu’en puissent dire certaines gens, qui
+souhaiteraient que j’en eusse adouci la rigueur. »</p>
+
+<p>En 1744, toutes les loges et les décorations du
+Concert spirituel<a id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a> ayant été détruites, on emprunta
+le théâtre de l’Opéra pour y tenir le Concert. M. de
+Vintimille, archevêque de Paris, trouva si indécent
+qu’on chantât des choses saintes sur le théâtre de
+l’Opéra, qu’il défendit la représentation, et il n’y eut
+point de Concert, tant qu’on n’eut pas trouvé un
+lieu moins profane.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_272" href="#FNanchor_272"><span class="label">[272]</span></a> « Le Concert spirituel, dit l’<i>Almanach des spectacles</i> en 1752,
+est comme le supplément des théâtres de Paris. C’est lui qui
+supplée le jour où tous les théâtres sont fermés, c’est-à-dire au
+temps de Pâques, de la Pentecôte, aux fêtes solennelles, à celles
+de la Vierge, de la Toussaint, etc. L’établissement de ce spectacle
+se fit en 1729, et c’est Philidor qui en fut le fondateur et le premier
+directeur. On y exécute des motets et d’autres pièces tirées
+des meilleurs maîtres qui ont travaillé sur des paroles latines. »
+Sous le règne de Louis XV, les actrices étaient admises à ce Concert.
+Une duchesse, se trouvant un jour assise auprès de Sophie
+Arnould, s’écria avec dédain : « Les femmes honnêtes devraient
+bien être reconnues à des marques particulières. » « Vous voulez
+donc, repartit Sophie, mettre le public dans le cas de les compter. »</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c14">XIV<br>
+<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Situation civile des comédiens. — Droits excessifs des
+gentilshommes de la chambre. — Le For-l’Évêque. — L’hôpital. — Comédiens
+en prison.</p>
+
+
+<p>Si la société religieuse mettait les comédiens du
+dix-huitième siècle au même niveau que les histrions
+païens, la société civile se montrait-elle plus équitable
+à leur égard, leur accordait-elle un traitement
+en rapport avec la considération qu’ils méritaient par
+leur conduite personnelle ?</p>
+
+<p>En aucune façon. Elle fut pour eux plus dure encore
+que ne l’était la société religieuse.</p>
+
+<p>En 1709, les comédiens eurent un procès qui vint
+devant le Parlement ; la Cour ne consentit à les entendre
+que par une condescendance tout exceptionnelle
+et l’avocat général eut grand soin de le leur faire
+observer : « Les comédiens, dit ce magistrat, n’ont
+point d’état légal en France ; ils ne peuvent se flatter
+d’être entendus en corps, n’ayant aucune lettre
+patente, mais un simple brevet du roi. Cependant
+la Cour, par grâce, n’a pas voulu user de cette rigueur
+et refuser l’audience envers un corps à qui on ne
+donne même pas le nom de communauté mais de
+troupe, dont on ne connaît pas l’établissement par
+une voie juridique, etc. » On se rappelle qu’en 1737
+la Cour avait traité les comédiens « d’hommes diffamés,
+dont le crime est aussi public que la profession
+qu’ils exercent est solennellement défendue. »</p>
+
+<p>Cette théorie fut adoptée avec enthousiasme par
+les adversaires du théâtre et l’on peut lire dans
+l’abbé de Latour : « Tout le pompeux étalage des
+titres de la Comédie française porte à faux ; la
+communauté des savetiers est plus légitime que la
+troupe des comédiens. »</p>
+
+<p>Aux yeux des Parlements le comédien reste frappé
+de la note d’infamie que le préteur lui a infligée à
+Rome et qui s’est perpétuée dans les coutumes françaises.
+C’est là une tache indélébile dont rien n’a
+pu le laver. Au point de vue civil, sa profession est
+déclarée infâme comme celle du bourreau.</p>
+
+<p>Voyons quelle situation était faite en France aux
+gens de théâtre par les lois civiles et quelle liberté
+leur était accordée.</p>
+
+<p>Jusqu’en 1789, il n’existe en réalité à Paris que
+trois théâtres : La Comédie française, l’Opéra, la Comédie
+italienne, tous trois munis d’un privilège exclusif
+qui empêche toute concurrence<a id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a>. Les artistes
+de ces trois théâtres portent le nom de <i>Comédiens
+du Roi</i> et à ce titre ils sont soumis à la juridiction
+des Gentilshommes de la chambre et du ministre de
+la <i>Maison du Roi</i>. Tous les autres acteurs, c’est-à-dire
+ceux qui appartiennent aux théâtres de la foire<a id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a>,
+et sont par conséquent d’un ordre inférieur, dépendent
+du lieutenant de police<a id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">[275]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_273" href="#FNanchor_273"><span class="label">[273]</span></a> Les trois jours élégants pour la Comédie française étaient
+le lundi, le mercredi et le samedi ; pour la Comédie italienne,
+le lundi et le jeudi. On ne jouait l’opéra que trois fois par
+semaine, le dimanche, le mardi et le vendredi ; le vendredi
+était le jour préféré du beau monde.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_274" href="#FNanchor_274"><span class="label">[274]</span></a> Les foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent duraient,
+la première, pendant les mois de février, mars et avril ; la seconde,
+pendant les mois de juillet, août et septembre. Il y avait
+spectacle tous les jours. On y voyait des pantomimes, des danseurs
+de corde, des voltigeurs, des sauteurs et des marionnettes.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_275" href="#FNanchor_275"><span class="label">[275]</span></a> Tous les théâtres étaient placés sous la surveillance du lieutenant
+de police ; mais ce dernier, au moins pour les théâtres
+royaux, n’agissait que lorsqu’il survenait quelque scandale public.</p>
+</div>
+<p>Si cette autorité ne s’était exercée sur les comédiens
+qu’en tant que comédiens, elle eût été fort
+compréhensible, mais elle s’exerçait encore sur eux
+en tant que citoyens et d’une façon odieuse, vexatoire
+et arbitraire.</p>
+
+<p>Le comédien se trouve sous la dépendance absolue
+des Gentilshommes et de la police. Pour lui la justice
+n’existe pas, il est hors la loi. Sans jugement, sans
+appel, sans recours possible, il est frappé d’emprisonnement
+et même quelquefois de châtiments corporels.
+Il ne s’appartient plus ; une fois monté sur
+la scène, il n’a plus le droit de la quitter.</p>
+
+<p>Ces droits étranges, bizarres, exorbitants, n’étaient
+que la reproduction, cela est incontestable,
+des pouvoirs que possédait autrefois le préteur. Dix-huit
+siècles se sont écoulés et le comédien est
+encore frappé d’infamie, il est encore considéré
+comme un esclave qu’on peut enfermer arbitrairement,
+et qui n’est pas libre de sa destinée. De
+même que l’Église, dans les pénalités qu’elle lui
+inflige, s’appuie sur les canons des anciens conciles,
+sans se préoccuper de savoir s’il n’est pas monstrueux
+d’assimiler le comédien du dix-huitième siècle à
+l’histrion ou au cocher du cirque, de même la société
+civile, qui s’est emparée du droit romain, en fait
+revivre tous les articles sans se soucier davantage
+de l’équité et de la justice. Il faut insister sur ce
+point, car si on a, et avec raison, souvent reproché
+au clergé ses rigueurs surannées, on n’a pas, à notre
+avis, suffisamment fait ressortir l’iniquité des lois
+civiles à l’égard des gens de théâtre.</p>
+
+<p>Rome plaçait au même niveau le comédien et la
+prostituée. L’Église chrétienne avait suivi cet
+exemple. Le dix-huitième siècle ne crut pas pouvoir
+mieux faire que de les imiter. De même qu’il met la
+prostituée hors la loi, il y met aussi le comédien.
+Il n’établit entre eux qu’une différence : ils ne dépendent
+pas de la même juridiction. La prostituée est
+soumise à l’arbitraire de la police ; le comédien, du
+moins celui qui appartient aux théâtres royaux, est
+soumis à l’arbitraire de la <i>maison du Roi</i> et des
+Gentilshommes de la chambre.</p>
+
+<p>Cette différence, était grande. Le joug des Gentilshommes,
+quelque dur qu’il fût, était incomparablement
+plus doux que celui de la police. Aussi
+voyait-on toutes les femmes galantes s’efforcer d’obtenir
+leur inscription sur les registres d’un des trois
+théâtres royaux. L’Opéra surtout formait le but de
+toutes leurs ambitions. Au milieu de cet immense
+personnel, il était relativement facile de se faire
+comprendre sur la liste des choristes, figurantes,
+danseuses, etc. ; il n’était même pas besoin d’un talent
+bien décidé pour pénétrer à l’Académie royale de
+musique et se faire inscrire comme « fille du magasin ».
+On désignait ainsi les demoiselles du chant
+ou de la danse qui n’avaient pas achevé leurs études
+et figuraient sur la scène avant d’être engagées.
+Une fois à l’Opéra, la fille galante se trouvait absolument
+soustraite à l’action de la police et la bravait
+impunément.</p>
+
+<p>Le théâtre, en effet, était un lieu d’immunité, et en
+cela la loi française reproduisait encore la loi romaine
+dans ce qu’elle avait de plus immoral. Toute jeune
+fille, quel que fût son âge, qui parvenait à entrer au
+théâtre, se trouvait par ce seul fait émancipée, et elle
+échappait complètement à l’autorité paternelle et
+maternelle. Il en était de même pour la femme
+mariée ; les droits du mari venaient se briser devant
+cet asile inviolable qui s’appelait le théâtre.</p>
+
+<p>Le comédien ne pouvait se retirer sans l’autorisation
+des Gentilshommes ; quelque légitimes, quelque
+impérieux que fussent ses motifs de quitter la
+scène, il restait soumis à une décision arbitraire et
+qui n’était pas toujours conforme à ses désirs. Il
+n’avait pas le droit de sortir de France sans une
+permission signée du premier Gentilhomme en exercice,
+et ce dernier la refusait presque toujours<a id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">[276]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_276" href="#FNanchor_276"><span class="label">[276]</span></a> Cette rigueur provenait de ce que les comédiens, chanteurs,
+danseurs, etc., recevaient à l’étranger des appointements beaucoup
+plus considérables qu’en France, et que si on les avait
+laissés s’éloigner, il n’y aurait bientôt plus eu à Paris de sujets
+pour les trois théâtres. Plusieurs fois des artistes se sauvèrent
+en dépit des ordres du roi et de la surveillance dont ils étaient
+l’objet ; ceux qu’on rattrapait étaient très sévèrement punis.</p>
+</div>
+<p>Quiconque appartenait à la profession du théâtre
+ne pouvait se dérober à l’invitation des Gentilshommes
+de la chambre. La réputation d’un acteur
+de Lyon, de Marseille, de Bordeaux, etc., parvenait-elle
+à Paris, le premier Gentilhomme envoyait un
+ordre de début, accompagné d’une lettre de cachet ;
+qu’il le voulût ou non, le comédien était traîné
+à Paris et obligé de jouer.</p>
+
+<p>Un comédien, même sans engagement, n’avait pas
+le droit de refuser de monter sur la scène. En 1768
+un sieur Fierville, acteur célèbre, vint de Berlin
+à Paris ; mais malgré les sollicitations des Gentilshommes
+il s’obstina à ne pas vouloir débuter à la
+Comédie française. Cela suffit pour le faire arrêter
+et on l’enferma en prison, à Châlons-sur-Marne.</p>
+
+<p>On allait même plus loin encore. Une femme ou
+une fille du peuple paraissait-elle devoir réussir au
+théâtre, on l’y inscrivait d’office et une lettre de
+cachet l’enlevait à sa famille, en dépit de toutes les
+protestations. C’est ainsi que Sophie Arnould, à
+peine âgée de quatorze ans, malgré la résistance opiniâtre
+de sa mère, fut attachée à l’Académie royale
+de musique.</p>
+
+<p>Ces pratiques amenaient même une étrange contradiction
+entre les exigences de l’Église et celles de
+l’État. Alors que le clergé imposait au comédien
+l’obligation <i lang="la" xml:lang="la">sine qua non</i> de renoncer à sa profession,
+s’il voulait recevoir les sacrements de la
+religion, se marier, être enterré en terre sainte,
+l’État ne le laissait pas libre de quitter le théâtre.
+Les empereurs chrétiens avaient, sur les instances
+mêmes de l’Église, aboli cet usage barbare ; mais
+le dix-huitième siècle, qui croyait qu’on ne pouvait
+traiter les gens de théâtre avec trop de sévérité, en
+était revenu à la loi romaine dans toute sa rigueur.
+Le comédien se trouvait donc dans l’impossibilité
+d’échapper aux foudres de l’Église ; même quand
+il s’était conformé aux prescriptions du clergé, qu’il
+avait de bonne foi, sincèrement, renoncé à sa profession,
+il n’était nullement à l’abri d’un ordre des
+premiers Gentilshommes lui enjoignant de remonter
+sur le théâtre et le replaçant par conséquent sous
+les coups de l’excommunication. Ainsi, d’un côté,
+excommunication formelle s’il reste au théâtre, de
+l’autre, impossibilité matérielle de le quitter en
+raison des droits de l’État. Excommunié s’il joue, en
+prison s’il ne joue pas. Voilà la situation que le dix-huitième
+siècle fait au comédien<a id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">[277]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_277" href="#FNanchor_277"><span class="label">[277]</span></a> Le gouvernement élevait même la prétention de forcer le
+public à se rendre au théâtre. On peut rappeler le curieux incident
+qui se passa en 1753 à Marseille. Le duc de Villars, gouverneur
+de Provence, fit augmenter le prix des places de la comédie
+en l’honneur de la Dumesnil. Les habitants aimèrent mieux rester
+chez eux que de payer plus cher. Le gouverneur dénonça à la
+cour cette désertion comme une révolte, et M. de Saint-Florentin
+écrivit aux échevins pour les menacer de priver à l’avenir leur
+ville de troupes de comédiens. Les échevins lui répondirent spirituellement
+que les habitants ne faisaient que se conformer aux
+prescriptions de leur évêque, M. de Belzunce.</p>
+</div>
+<p>La contradiction était si frappante, si révoltante,
+qu’on ne pouvait manquer d’en tirer parti. Plus d’un
+acteur, désireux de quitter le théâtre, n’hésita pas à
+prétexter des scrupules religieux et à se mettre sous
+la protection de l’archevêque de Paris. Ce n’était
+pas une raison pour que sa demande fût forcément
+agréée<a id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">[278]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_278" href="#FNanchor_278"><span class="label">[278]</span></a> En 1759 il y eut à Paris un procès assez singulier. « Ramponeau,
+cabaretier de la Courtille, était un bouffon dont les propos,
+la face, les allures comiques, firent espérer à Gaudron, entrepreneur
+des spectacles sur le boulevard, d’attirer beaucoup de
+monde à son théâtre, s’il pouvait l’y faire monter. Ils passèrent
+un accord par lequel Ramponeau s’engageait à représenter pendant
+trois mois, avec un dédit de mille livres. A la veille de la
+première représentation, Ramponeau, qui avait fait ailleurs un
+nouveau marché où il trouvait mieux son compte, fit signifier à
+Gaudron un acte où, prenant le ton dévot, il lui déclare qu’il ne
+peut faire son salut en exécutant ses promesses, et que le zèle
+avec lequel il veut travailler à conserver ses bonnes mœurs
+l’oblige de renoncer pour jamais au théâtre. Gaudron demanda
+que le dévot Ramponeau fût du moins condamné à lui payer le
+dédit de cent pistoles. » Le procès ne fut point jugé. Voltaire a
+écrit sur cette aventure le <i>Plaidoyer de Ramponeau</i>.</p>
+</div>
+<p>Il existait une grande différence entre les lois
+religieuses et les lois civiles, et il est essentiel de la
+faire remarquer. Alors que les lois religieuses ne
+s’appliquaient guère qu’à la Comédie française, les
+lois civiles étaient générales pour tous ceux qui
+montaient sur la scène ; elles concernaient aussi
+bien les Italiens, les chanteurs de l’Opéra, les danseurs,
+que les artistes de la Comédie.</p>
+
+<p>En dehors du théâtre et des questions de théâtre,
+le comédien jouissait-il des droits de tous les
+citoyens ?</p>
+
+<p>En aucune manière. Le comédien n’est pas citoyen,
+il est placé sur le même rang que le bourreau,
+comme lui il est frappé d’une note d’infamie : il ne
+peut témoigner en justice, il ne peut exercer aucun
+emploi, aucune fonction publique, même celles que
+l’on achète à prix d’argent ; il n’est admis ni aux
+fonctions municipales ni aux charges militaires. Certaines
+compagnies, celle des avocats par exemple,
+vont même plus loin ; elles repoussent de leur corps
+celui qui épouse une comédienne ou une fille de
+comédienne<a id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">[279]</a>. C’est toujours la reproduction de la
+loi romaine.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_279" href="#FNanchor_279"><span class="label">[279]</span></a> En 1775, François de Neufchâteau, avocat au Parlement,
+épousa Mlle Dubus, fille d’un ancien danseur de l’Opéra et nièce
+de Préville ; le Conseil des Avocats considéra cette union comme
+une mésalliance et Neufchâteau fut rayé du tableau. Il voulut
+alors acheter une charge d’avocat aux Conseils, mais il fut impitoyablement
+repoussé. Sa jeune femme mourut de chagrin.</p>
+</div>
+<p>Le droit d’emprisonnement, accordé aux Gentilshommes,
+n’était pas une vaine menace, un épouvantail
+destiné à maintenir dans l’ordre une troupe
+turbulente et mutine. Il était parfaitement réel, et
+on l’exerçait à chaque instant. On ne peut s’imaginer
+avec quel souverain mépris les comédiens
+étaient traités et avec quelle désinvolture on les
+mettait au cachot pour des peccadilles. Pas une
+semaine ne s’écoulait sans qu’un acteur ne fût
+emprisonné, en vertu d’une lettre de cachet lancée
+par le premier Gentilhomme.</p>
+
+<p>De même que la Bastille et Vincennes recevaient
+la noblesse et les gens de lettres, de même, les
+comédiens avaient également une prison attitrée,
+le For l’Évêque<a id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">[280]</a> ; ils s’y rencontraient avec les débiteurs
+insolvables. Les comédiennes partageaient le
+même sort que leurs camarades, mais comme leurs
+écarts étaient souvent plus graves et méritaient quelquefois
+un châtiment plus sévère, il y avait pour
+elles dans ce cas une seconde maison de détention,
+l’hôpital de la Salpêtrière<a id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>, ou simplement <i>l’Hôpital</i>,
+dont le nom seul évoquait les images les plus terrifiantes.
+Outre la honte d’une infâme promiscuité,
+quiconque entrait à l’Hôpital avait la tête rasée et
+couchait sur la paille ; la nourriture ne se composait
+que de pain, de potage et d’eau ; le costume consistait
+en une robe de tiretaine et des sabots. Empressons-nous
+d’ajouter que cette peine fut très rarement
+appliquée aux comédiennes, mais nous verrons plus
+d’une fois le parterre dans ses moments de mauvaise
+humeur leur rappeler cette terrible menace, toujours
+suspendue sur leurs têtes, par ces cris : « A l’Hôpital !
+à l’Hôpital ! »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_280" href="#FNanchor_280"><span class="label">[280]</span></a> Le For l’Évêque était autrefois le siège de la juridiction
+épiscopale ; il donnait sur la rue Saint-Germain-l’Auxerrois et
+avait son entrée quai de la Mégisserie.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_281" href="#FNanchor_281"><span class="label">[281]</span></a> La Salpêtrière, située au faubourg Saint-Victor-lez-Paris, au
+confluent de la Seine et de la Bièvre, était spécialement la prison
+des prostituées incorrigibles ; on y enfermait en outre les femmes
+condamnées soit par ordre du roi, soit par une mesure administrative,
+soit par une mesure de police, ou en vertu d’un
+jugement. Prostituées, condamnées, filles et femmes détenues sur
+la plainte de leurs parents ou de leurs maris, ou par ordre du
+roi, comédiennes, toutes se trouvaient soumises au même régime
+et il était des plus rigoureux. Il y avait cependant des quartiers
+différents suivant les causes de l’emprisonnement.</p>
+</div>
+<p>Les acteurs au For l’Évêque ne cessaient pas leur
+service au théâtre ; un exempt venait les prendre en
+voiture pour l’heure de la représentation, et, dès que
+la pièce était jouée, il les ramenait fidèlement à la
+prison. Ils y jouissaient d’un bien-être relatif ; on
+leur permettait de recevoir des visites et de faire
+venir la nourriture du dehors ; ils en profitaient
+pour donner des festins auxquels leurs amis étaient
+conviés. De telle sorte qu’à part la privation de
+liberté la punition n’était pas des plus pénibles.</p>
+
+<p>Les plus illustres de la troupe tragique n’étaient
+pas plus épargnés que de simples bateleurs ; pour la
+moindre faute on les jetait au For l’Évêque. Lekain
+y fut envoyé à plusieurs reprises, tantôt pour s’être
+absenté sans permission, tantôt pour être resté à
+Ferney, chez Voltaire, un jour de plus que son congé
+ne l’y autorisait. Le patriarche avait beau solliciter
+son ami le maréchal de Richelieu, le noble duc lui
+répondait : « Si Lekain n’est pas à Paris le 4, il
+sera mis en prison. » Et Lekain n’étant arrivé que
+le 5, c’est au For l’Évêque qu’il descendit<a id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">[282]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_282" href="#FNanchor_282"><span class="label">[282]</span></a> En 1756, l’affluence était si grande au For l’Évêque que,
+faute de pièce convenable à lui donner, on enferma Lekain
+dans un cachot étroit et malsain ; sur les réclamations de ses
+amis, on le transféra à l’Abbaye.</p>
+</div>
+<p>Pour montrer avec quelle déplorable facilité on
+usait de la prison, quelques exemples ne seront peut-être
+pas inutiles. En 1751, les Comédiens français
+qui se croyaient maîtres chez eux et s’imaginaient
+avoir le droit de bâtir sur leur terrain sans être
+obligés d’en demander la permission, avaient fait
+construire dans l’enfoncement de la première coulisse
+de chaque côté du théâtre de petites loges, qu’ils
+comptaient louer à l’année et dont ils espéraient
+beaucoup de profit. Le duc de Richelieu, mécontent
+que ce changement eût été fait sans son autorisation,
+ordonna de jeter bas sur l’heure ces nouvelles loges
+et il vint lui-même après souper, à trois heures du
+matin, constater que ses ordres étaient exécutés.
+C’est à cette occasion qu’on lui donna le sobriquet
+de Jacques Desloges. Mais La Noue s’étant permis
+d’écrire un mémoire des plus mesurés pour prouver
+le droit de ses camarades de faire des changements
+dans leur salle, il fut mis au For l’Évêque et il
+y resta dix-sept jours.</p>
+
+<p>Souvent aussi ce n’était pas pour des motifs aussi
+futiles et aussi peu fondés que les acteurs étaient incarcérés.
+Ainsi, en 1735, à la reprise solennelle de
+l’opéra de <i>Jephté</i>, qui avait attiré au théâtre la plus
+brillante et la plus nombreuse assistance, Mlle Lemaure<a id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">[283]</a>,
+qui jouait le rôle d’Iphise, ne trouva rien de
+mieux que d’abandonner la scène au beau milieu de
+la représentation, pour s’en aller souper en ville.
+M. de Maurepas, ministre de la maison du roi, qui se
+trouvait au théâtre, voyant le spectacle interrompu
+et en apprenant la cause, délivra aussitôt contre la
+comédienne une lettre de cachet avec ordre de la
+mettre sur l’heure à exécution. C’est ce qui eut
+lieu ; mais le plus plaisant fut de voir l’intendant de
+la généralité de Paris, Louis Achille de Harlay, chez
+lequel la cantatrice devait souper, l’accompagner
+jusqu’à la prison en grande cérémonie.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_283" href="#FNanchor_283"><span class="label">[283]</span></a> « Pour la Lemaure, dit Mlle Aïssé, elle est bête comme un
+pot ; mais elle a la plus belle et la plus surprenante voix qu’il y
+ait dans le monde ; elle a beaucoup d’entrailles. » (Décembre 1730.)</p>
+</div>
+<p>En 1762, on dut un jour, à la Comédie française,
+rendre l’argent, parce qu’une actrice qu’on ne pouvait
+suppléer, venait de tomber malade. Cette actrice
+indisposée était Mlle Dubois qui, dans ce moment,
+se trouvait en grande loge à l’Opéra. Elle fut envoyée
+au For l’Évêque et de plus condamnée à payer les
+frais et le profit de la représentation.</p>
+
+<p>Dans la pièce d’<i>Olivette</i>, juge des enfers<a id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>, il y
+avait un couplet qui finissait par ce refrain :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_284" href="#FNanchor_284"><span class="label">[284]</span></a> Opéra comique en un acte par M. Fleury.</p>
+</div>
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Un petit moment plus tard,</div>
+<div class="verse">Si ma mère fût venue,</div>
+<div class="verse">J’étais, j’étais… perdue.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>« Une jeune actrice fort jolie, qui chantait ce couplet,
+avait coutume, aux répétitions, de substituer, par plaisanterie,
+au mot « perdue » une rime un peu grenadière
+dont l’énergie lui plaisait fort. La force de
+l’habitude lui fit prononcer ce malheureux mot à une
+représentation devant une assemblée très nombreuse.
+Ce fut un coup de théâtre général ; plusieurs dames
+sortirent précipitamment de leurs loges ; d’autres
+restèrent parce que le public polisson criait bis.
+L’actrice paraissait étonnée que l’on fît tant de bruit
+pour si peu de chose. Un exempt vint la prier de le
+suivre en prison, où elle fut conduite, escortée
+joyeusement de la plus grande partie des spectateurs<a id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">[285]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_285" href="#FNanchor_285"><span class="label">[285]</span></a> <i>Anecdotes dramatiques</i>, 1775.</p>
+</div>
+<p>En 1769, Mlle Arnould<a id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a> manqua gravement à
+Fontainebleau à Mme Du Barry qui s’en plaignit au
+roi. Sa Majesté ordonna que Mlle Arnould serait
+mise pour six mois à l’Hôpital, mais Mme Du Barry,
+revenue à des idées plus modérées, demanda elle-même
+la grâce de la coupable ; elle ne l’obtint
+qu’avec peine<a id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">[287]</a>. Les camarades de Mlle Arnould eurent
+grand soin de ne pas laisser ignorer son aventure
+et la répandirent avec une charité merveilleuse ; de
+plus, toutes les fois que cette actrice paraissait parmi
+elles, on avait toujours soin de prononcer négligemment
+le mot d’hôpital pour bien humilier la reine
+d’Opéra.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_286" href="#FNanchor_286"><span class="label">[286]</span></a> Sophie Arnould, née en 1744 dans la chambre où l’amiral
+Coligny fut assassiné, mourut en 1803. Un jour, au théâtre de
+la cour, tout le monde s’extasiait sur sa voix. « Oui, dit Galiani,
+c’est le plus bel asthme que j’aie jamais entendu. »</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_287" href="#FNanchor_287"><span class="label">[287]</span></a> Lorsqu’elle apprit la mort de Louis XV et l’exil de la
+Du Barry, Sophie Arnould dit en s’adressant aux demoiselles
+d’Opéra : « Pleurons, mes sœurs, nous voilà orphelines de père
+et de mère. »</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c15">XV<br>
+<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Autorité des Gentilshommes de la chambre sur la
+<i>Comédie française</i>. — Conséquences de cette autorité. — Le
+duc d’Aumont et M. de Cury. — La Comédie italienne. — L’Opéra.</p>
+
+
+<p>Il nous reste à voir comment les pouvoirs des
+Gentilshommes de la chambre s’exerçaient sur les
+comédiens en tant que comédiens.</p>
+
+<p>Commençons par la Comédie française : à tout
+seigneur tout honneur<a id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">[288]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_288" href="#FNanchor_288"><span class="label">[288]</span></a> Napoléon I<sup>er</sup> a dit un jour : « Le Théâtre-Français est la
+gloire de la France, l’Opéra n’en est que la vanité. »</p>
+</div>
+<p>Par son institution même, la Comédie faisait
+partie de la maison du roi et elle se trouvait placée
+sous la direction des quatre Gentilshommes de la
+chambre. Leur autorité ne s’exerça d’abord que
+dans les occasions importantes et lorsqu’il s’agissait
+de modifier les règlements. Peu à peu, par suite
+d’empiètements successifs, ils accrurent leurs pouvoirs,
+et ils en arrivèrent à s’occuper des moindres
+détails de l’administration du théâtre. Rien n’échappait
+à leur autorité et la Comédie se trouvait sous
+leur dépendance absolue ; ils y régnaient en maîtres,
+on peut même dire en tyrans redoutables et
+redoutés.</p>
+
+<p>Non seulement ils ordonnaient les spectacles,
+mais ils donnaient les ordres de début, recevaient
+les acteurs, fixaient les parts ou fractions de part
+qui devaient leur être accordées ; non seulement ils
+désignaient les emplois que chacun devait tenir, les
+uns de paysans, de financiers, les autres de rois, de
+reines, etc., mais ils infligeaient les amendes, renvoyaient
+les artistes qui n’avaient pas le don de leur
+plaire, gardaient ceux, au contraire, qui leur
+agréaient, sans que le talent ou le mérite guidassent
+leurs décisions<a id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_289" href="#FNanchor_289"><span class="label">[289]</span></a> Lekain eut toutes les peines du monde à se faire admettre
+à la Comédie et il ne reçut tout d’abord qu’une part dérisoire.
+« J’ai connu des acteurs, lui écrivait Voltaire, qui étaient excellents
+pour moucher les chandelles, et qui furent reçus à une
+part entière dès qu’ils parurent. Pour vous, vous vous êtes borné
+à faire les délices du public, il faudra bien que les grâces de
+la cour viennent ensuite ; mais il y a plus d’un métier dans
+lequel on travaille pour des ingrats. » (Potsdam, 5 mars 1752.)</p>
+</div>
+<p>Augmentations, gratifications, retraites, pensions,
+tout dépendait d’eux, rien ne pouvait se décider
+sans leur ordre<a id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">[290]</a>. La Comédie était livrée à l’arbitraire
+le plus complet.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_290" href="#FNanchor_290"><span class="label">[290]</span></a> Voici un spécimen des ordres envoyés par les Gentilshommes :</p>
+
+<p>« Nous, duc de Gesvres, pair de France, premier gentilhomme
+de la chambre du roi,</p>
+
+<p>« Ordonnons à la troupe des Comédiens français de Sa Majesté
+de faire incessamment débuter sur son théâtre la demoiselle
+Clairon dans les rôles qu’elle aura choisis, et ce, à fin que nous
+puissions juger de ses talents pour la comédie, etc.</p>
+
+<p>« Mandons à M. de Bonneval, intendant des menus plaisirs
+en exercice, de tenir la main à l’exécution du présent ordre.</p>
+
+<p class="sign"><span class="blk">« Fait à Versailles, ce 10 septembre 1743.<br>
+« Le duc <span class="sc">de Gesvres</span>. »</span></p>
+</div>
+<p>Il faut bien reconnaître que la troupe comique,
+par sa mauvaise gestion et ses dissensions intestines,
+avait provoqué et légitimé les envahissements successifs
+des Gentilshommes. Tant qu’on l’avait laissée
+s’administrer elle-même, il ne se passait pas de
+jour où l’on ne vît quelque scandale. Les Comédiens
+se querellaient sans cesse et leurs réunions dégénéraient
+presque toujours en scènes violentes. Ce
+fut à ce point que le duc de Tresmes dut les menacer
+de châtiments sévères, s’ils n’apportaient pas
+plus de décence dans leurs délibérations.</p>
+
+<p>« Comme Sa Majesté a été informée, écrivait-il,
+que dans les assemblées qui se tiennent, tant ordinaires
+qu’extraordinaires, il y arrive souvent des
+désordres, et qu’au lieu d’employer le temps à
+décider sur les pièces qu’on doit jouer pendant la
+semaine ou sur les choses convenables au plaisir du
+public et au bien de la troupe, on l’emploie à se
+quereller et à se dire des choses piquantes et
+souvent outrageantes…, il est défendu aux Comédiens,
+pendant ces assemblées, de parler d’autres
+choses que de celles pour lesquelles l’assemblée aura
+été convoquée et de se servir d’autres termes que
+de ceux qui sont usités et permis parmi les honnêtes
+gens pour dire les motifs de leur avis et leurs
+raisons de décider, sans qu’il soit permis à aucun
+desdits comédiens ou comédiennes d’interrompre
+sous quelque prétexte que ce soit, à peine contre
+celui qui interrompra, ou qui, en opinant, se sera
+servi de termes piquants ou injurieux contre
+quelqu’un de ses camarades, de cinquante livres
+d’amende, applicables aux pauvres, et de plus grande
+punition si le cas y échoit<a id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">[291]</a>… »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_291" href="#FNanchor_291"><span class="label">[291]</span></a> 27 octobre 1712. <i>Inédit.</i> Arch. nat., O<sup>1</sup>844. On peut donner
+une idée du ton qui régnait dans ces réunions en racontant
+l’altercation qui s’éleva un jour entre Mlle Dancourt et Ponteuil.
+Ce dernier décriait sans cesse les pièces de Dancourt. Indignée
+de ce mauvais procédé, Mlle Dancourt fit à son camarade, en pleine
+assemblée, une sortie des plus violentes ; elle l’appela traître à
+sa compagnie et le couvrit littéralement d’injures. Quand elle
+eut épuisé les épithètes les plus malsonnantes, Ponteuil lui
+répondit avec grand sang-froid : « Eh bien, mademoiselle, est-ce
+là tout ? vous avez beau chercher à me dire toutes les horreurs
+du monde, vous avez beau faire, vous ne m’appellerez jamais p… »</p>
+</div>
+<p>En dépit de toutes les menaces, la situation ne se
+modifia pas, et du temps de Clairon<a id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">[292]</a> on se querellait
+plus que jamais. « L’assemblée générale de la Comédie,
+dit la tragédienne, ne peut être mieux peinte
+que par ces vers de Mme Pernelle :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_292" href="#FNanchor_292"><span class="label">[292]</span></a> Clairon (Claire-Joseph Léris) (1723-1802). C’est à elle et à
+Lekain que l’on dut la réforme du costume tréâtral. Jusqu’alors
+les acteurs paraissaient sur la scène avec les habits qu’on portait
+à la cour : « Les hommes avaient généralement la fraise plate,
+les hauts-de-chausse à bouts de dentelles, le justaucorps à petites
+basques, la longue épée, les souliers à nœuds énormes ; et les
+femmes, le corsage court et rond, le sein découvert, la grande,
+ample et solide jupe à queue, les talons hauts, les cheveux
+crêpés et bouffants ou retombant en boucles. Les Grecs et les
+Romains paraissaient avec des chapeaux à plumes, des gants
+blancs à franges d’or, une épée suspendue à un large baudrier. »
+(Fournel, <i>Curiosités théâtrales</i>). Clairon osa la première, dans le
+rôle de Roxane, paraître sans paniers et les bras nus ; dans
+l’<i>Électre</i> de Crébillon, on la vit en simple habit d’esclave, échevelée
+et les mains chargées de chaînes. Elle poussa même un
+jour la vérité du costume jusqu’à se montrer en chemise au
+V<sup>e</sup> acte de <i>Didon</i>, où un songe l’arrache de son lit. Cette dernière
+innovation parut exagérée, et on pria l’actrice de ne pas renouveler
+son expérience.</p>
+</div>
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">On n’y respecte rien, chacun y parle haut,</div>
+<div class="verse">Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud<a id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>. »</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_293" href="#FNanchor_293"><span class="label">[293]</span></a> <i>Mémoires</i> de Clairon.</p>
+</div>
+<p>« Le théâtre, dit Grimm en 1769, grâce aux
+intrigues et aux tracasseries intérieures des acteurs
+et des actrices, et à l’autorité des Gentilshommes
+brochant sur le tout, s’achemine de plus en plus
+vers sa ruine. Il suffit que Molé ait un rôle intéressant
+dans une pièce pour que Préville ne veuille plus
+jouer, les inimitiés particulières décident du sort de
+tout et les auteurs sont victimes des caprices du
+foyer. »</p>
+
+<p>La distribution des rôles provoquait des contestations
+incessantes dont les échos arrivaient jusqu’au
+public. Aussi se plaignait-on souvent qu’on laissât
+encore aux acteurs trop de liberté et qu’ils ne
+fussent pas contenus par une main plus énergique
+et plus sévère. « On ne devroit pas laisser les comédiens
+maîtres de refuser un rôle, surtout dans les
+pièces nouvelles, dit Collé ; les gentilshommes de la
+chambre devroient les leur faire jouer malgré eux, et
+les punir quand ils y manquent : c’est la cause pour
+laquelle le public est souvent si mal servi. »</p>
+
+<p>Les Gentilshommes, voyant leurs empiétements
+acceptés sans discussion, voulurent bientôt s’arroger
+d’autres droits. Non contents de leur autorité sur les
+Comédiens, ils prétendirent étendre leur juridiction
+jusqu’aux auteurs.</p>
+
+<p>Bien que l’aréopage comique fût demeuré jusqu’alors
+juge souverain pour la réception ou le refus des
+pièces, les Gentilshommes trouvaient encore moyen
+de s’immiscer dans une question à laquelle ils auraient
+dû rester complètement étrangers : tantôt ils arrêtaient
+indéfiniment la représentation d’une pièce
+dont l’auteur n’avait point trouvé grâce devant eux,
+tantôt, au contraire, ils en faisaient jouer une de leur
+propre autorité et contre l’avis des artistes.</p>
+
+<p>En 1759, ils voulurent faire consacrer cet excès
+de pouvoir et, au grand émoi des auteurs, le duc
+d’Aumont fit distribuer un nouveau règlement portant
+« que les pièces, auparavant d’être reçues, seraient
+communiquées d’abord à MM. les Gentilshommes
+de la chambre. » « On auroit dû ajouter,
+dit Collé : « qui ne savent ni lire ni écrire. » Un
+autre article portait que « MM. les auteurs n’entreroient
+plus dans l’orchestre, mais à l’amphithéâtre
+seulement. » C’était les reléguer avec les perruquiers
+des comédiens.</p>
+
+<p>Les auteurs furieux protestèrent ; on reconnut
+qu’il y avait malentendu quant aux places qu’ils
+pourraient occuper, mais on ne céda pas sur la
+présentation préalable des pièces. Les écrivains qui
+appartenaient à l’Académie trouvèrent ce règlement
+impertinent, et réclamèrent ; le duc de Nivernais
+leur assura, de la part du duc d’Aumont, que cela
+ne regardait point les auteurs <i>dignitaires</i>, c’est le
+terme qu’il employa pour désigner ceux qui faisaient
+partie de l’Académie<a id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>. Les <i>dignitaires</i>, satisfaits,
+n’eurent rien de plus pressé que d’abandonner leurs
+confrères qui furent obligés de se soumettre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_294" href="#FNanchor_294"><span class="label">[294]</span></a> On peut rappeler que les Comédiens français étaient en
+excellents termes avec l’Académie et qu’il y avait même entre
+eux échange de bons procédés. En 1732, Quinault-Dufresne se
+rendit à l’Académie, escorté de sept de ses camarades, et il offrit à
+la docte compagnie ses entrées à la Comédie. La proposition fut
+acceptée avec reconnaissance, et les Immortels, par réciprocité,
+invitèrent les Comédiens à assister désormais à leurs séances.</p>
+</div>
+<p>On peut aisément supposer les abus qu’entraînait
+l’autorité des Gentilshommes de la chambre. Des
+pouvoirs aussi considérables, s’exerçant sans contrôle,
+et sous le seul régime du bon plaisir, sur une troupe
+comme celle de la Comédie française, devaient fatalement
+amener des injustices, des passe-droits et
+provoquer des querelles incessantes.</p>
+
+<p>Collé, qui se plaignait si amèrement de la
+faiblesse des Gentilshommes et leur reprochait de
+ne pas savoir user de leurs pouvoirs, ne pouvait
+s’empêcher cependant de protester contre une tyrannie
+dont le public était la première victime. « Je
+ne plains point les comédiens, écrit-il ; il faudroit
+avoir de la pitié de reste pour en conserver pour de
+pareils hommes, mais le public souffre du cruel
+despotisme des Gentilshommes. Ce sont ces grands
+messieurs qui, pour en jouir avec plus de sûreté,
+ont établi une garde tyrannique qui gêne les suffrages
+et la liberté publique ; ils font, moyennant
+cela, recevoir les acteurs et les actrices qui leur
+plaisent<a id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">[295]</a>. » Pour maintenir les spectateurs en effet
+et étouffer plus facilement les protestations, on avait
+remplacé les archers de robe courte, qui autrefois
+gardaient le théâtre, par des gardes françaises<a id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">[296]</a> ; il y
+avait une file de militaires de chaque côté du parterre,
+lieu ordinaire des réclamations tumultueuses<a id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_295" href="#FNanchor_295"><span class="label">[295]</span></a> Février 1764.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_296" href="#FNanchor_296"><span class="label">[296]</span></a> La garde fut établie aux deux comédies à la rentrée de 1751.
+Elle avait toujours existé à l’Opéra.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_297" href="#FNanchor_297"><span class="label">[297]</span></a> Le parterre était debout ; ce ne fut qu’en 1782, dans la
+nouvelle salle du faubourg Saint-Germain (l’Odéon), qu’on
+installa des bancs pour les spectateurs.</p>
+</div>
+<p>Dans une administration où tout dépendait des
+Gentilshommes, c’était à qui chercherait à conquérir
+leurs bonnes grâces ; on peut facilement s’imaginer
+le rôle que jouaient les actrices : « Quand donc,
+s’écrie Collé indigné, sera-t-on délivré de la tyrannie
+de MM. les Gentilshommes, et de leur despotisme
+sur la comédie, et de leur mauvais goût, et
+de leur ignorance, et de leur libertinage avec les
+comédiennes, qui leur fait accorder tout à ces
+femmes, ou pour ces femmes, ou à cause de ces
+femmes<a id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a> ? »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_298" href="#FNanchor_298"><span class="label">[298]</span></a> 1770. — Clairon dit dans ses <i>Mémoires</i> : « il faut réduire
+MM. les Gentilshommes à la simple autorité qu’ils avoient autrefois ;
+qu’une place à la Comédie, une part, un emploi, ne soient
+plus la récompense de la séduction et de la débauche, que le
+public soit seul juge des talents, etc. »</p>
+</div>
+<p>Les mauvais propos, vrais ou faux, que provoquaient
+ces relations, et le scandale qui en résultait,
+faisaient dire à Dazincourt<a id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a> : « Nos grands seigneurs
+prennent la Comédie française pour leurs
+écuries ; ils y mettent leurs juments<a id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_299" href="#FNanchor_299"><span class="label">[299]</span></a> Dazincourt (Joseph-Jean-Baptiste Albouy, dit) (1747-1809).
+Il débuta à Paris le 26 mars 1777 avec un grand succès. C’est
+lui que Marie-Antoinette choisit comme professeur de déclamation.
+Sous Napoléon, il eut la direction des spectacles particuliers.
+Il mourut en 1809 après de longues souffrances. « Qu’est-ce
+que la vie ? s’écriait-il dans ses moments de tristesse. « Le
+fouet, l’indigestion et l’apoplexie. »</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_300" href="#FNanchor_300"><span class="label">[300]</span></a> 1785, Charles Maurice.</p>
+</div>
+<p>Il est évident que bien des actrices jouissaient
+d’une situation hors de proportion avec leur mérite,
+et que, au grand détriment de la Comédie, la faveur
+régnait en souveraine au lieu et place de la justice<a id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_301" href="#FNanchor_301"><span class="label">[301]</span></a> Favart raconte un assez joli mot de Mlle Collet, lors de ses
+débuts à la comédie italienne. M. de la Ferté, intendant des
+Menus, protégeait hautement Mlle Lafond. Piquée de la préférence
+accordée à sa camarade, Mlle Collet alla le trouver et lui dit en
+pleurant : « Je sais, monsieur, que vous avez des bontés pour
+Mlle Lafond, parce qu’elle en a pour vous. Tout le monde dit que
+vous voulez me nuire, parce que je n’ai pas voulu, mais ce sont
+de vilains propos. Vous savez bien, monsieur, que cela n’est
+pas vrai, et que, si vous m’aviez fait l’honneur de me demander
+quelque chose, je suis trop attachée à mes devoirs et trop honnête
+fille pour avoir osé prendre la liberté de vous refuser. »</p>
+</div>
+<p>Le despotisme des Gentilshommes s’exerçait du
+reste de toutes manières, et ils ne ménageaient pas
+plus les intérêts pécuniaires de la Comédie que ses
+intérêts moraux. Même aux époques où la situation
+du théâtre était la plus précaire<a id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">[302]</a>, ils élevaient la
+prétention de faire entrer gratuitement leur famille,
+leurs parents, leurs amis ; si on les eût écoutés, la
+cour entière aurait toujours assisté gratis au spectacle,
+le peuple seul eût payé ses places<a id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a>. C’est ce qui
+faisait écrire à Voltaire : « Notre ami Lekain nous
+dit que le tripot ne va pas mieux que le reste de la
+France ; que les quatre premiers Gentilshommes ont
+la grandeur d’âme d’entrer à la Comédie pour rien,
+eux, leurs parents, leurs laquais et les commères
+de leurs laquais. Cela est tout à fait noble<a id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_302" href="#FNanchor_302"><span class="label">[302]</span></a> A plusieurs reprises dans le cours du dix-huitième siècle,
+la situation de la Comédie fut des plus critiques ; le public désertait
+la salle et les acteurs jouaient devant des banquettes vides. En
+1753, les Comédiens imaginèrent d’ajouter aux pièces du répertoire
+des ballets et des pantomimes, dans l’espoir que « les sauts
+et les gargouillades » des danseurs ramèneraient la vogue dans
+leur salle. « C’est en faveur de ces ballets, écrit Grimm, que le
+public semble souffrir encore qu’on lui représente les chefs-d’œuvre
+de Corneille, de Racine et de Molière, et c’est pour l’empêcher
+d’abandonner entièrement le spectacle de la Nation que les
+Comédiens français ont été forcés d’avoir recours à un expédient
+si humiliant pour notre goût. » (<i>Corresp. littér.</i>, 15 juillet 1753.)
+L’Opéra protesta contre une innovation qui, disait-il, empiétait
+sur son privilège, et il fut interdit à la Comédie de continuer ses
+ballets. La Comédie s’inclina, mais elle cessa toutes représentations.
+En même temps, Mlle Gaussin, à la tête d’une députation,
+se rendait à la cour et suppliait le roi de lever l’interdiction.
+Louis XV se laissa toucher et autorisa formellement les Comédiens
+à posséder une troupe « cabriolante ».</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_303" href="#FNanchor_303"><span class="label">[303]</span></a> On avait toutes les peines du monde à obtenir des grands
+seigneurs et des militaires de payer leurs places ; c’est un des
+abus contre lequel il fut le plus difficile de réagir.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_304" href="#FNanchor_304"><span class="label">[304]</span></a> Voltaire à d’Argental, 4 avril 1762.</p>
+</div>
+<p>Cette intervention constante des premiers Gentilshommes
+amena souvent des retraites fâcheuses. Bien
+des acteurs, blessés d’un mauvais procédé ou d’une
+impertinence qu’ils étaient obligés de supporter,
+quittèrent la scène. C’est ainsi qu’on perdit Grandval,
+qui, mécontent de quelques mots déplacés du
+duc de Fronsac, se retira prématurément au grand
+détriment du théâtre. Ce fut pis encore quand le duc
+d’Aumont s’empara de la direction de la Comédie, à
+l’exclusion de ses trois collègues qui consentirent à
+cette usurpation.</p>
+
+<p>« Le public a vu avec chagrin, écrit Grimm<a id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">[305]</a>,
+des retraites forcées, des réceptions de sujets sans
+talents et sans espérance ; tout a paru se régler
+suivant le caprice d’un despote sans goût et sans
+lumière… Si le règne de M. d’Aumont dure, il est
+à craindre que nous n’ayons bientôt plus de Comédie
+française. Les anciens acteurs, les sujets les plus
+agréables au public, révoltés d’une tyrannie à laquelle
+ils n’étaient point accoutumés, se sont retirés ou
+vont se retirer incessamment ;… après quoi on n’aura
+plus qu’à mettre la clef à la porte de la Comédie. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_305" href="#FNanchor_305"><span class="label">[305]</span></a> <i>Corresp. littér.</i>, février 1760.</p>
+</div>
+<p>Le règne despotique du duc d’Aumont inspira à
+M. de Cury, intendant des Menus, qui venait d’être
+remercié, une parodie assez plaisante de la scène de
+Cinna, dans laquelle Auguste délibère s’il retiendra
+ou abdiquera l’empire.</p>
+
+<p>Le duc, fatigué du pouvoir, est sur le point de
+résigner ses fonctions ; il consulte Lekain et d’Argental :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Que chacun se retire, et qu’aucun n’entre ici ;</div>
+<div class="verse">Vous, Lekain, demeurez, vous, d’Argental, aussi.</div>
+<div class="verse">Cet empire absolu que j’ai dans les coulisses</div>
+<div class="verse">De chasser les acteurs, d’essayer les actrices,</div>
+<div class="verse">Cette grandeur sans borne et cet illustre rang</div>
+<div class="verse">Que j’eusse moins brigué s’il eût coûté du sang,</div>
+<div class="verse">Enfin tout ce qu’adore, en ma haute fortune,</div>
+<div class="verse">Du vil comédien la bassesse importune,</div>
+<div class="verse">N’est que de ces beautés dont l’éclat éblouit,</div>
+<div class="verse">Et qu’on cesse d’aimer sitôt qu’on en jouit.</div>
+<div class="verse">Dans sa possession j’ai trouvé, pour tous charmes,</div>
+<div class="verse">D’effroyables soucis, d’éternelles alarmes.</div>
+<div class="verse">Le mousquetaire altier m’a montré le bâton<a id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>,</div>
+<div class="verse">Le public insolent m’accable de lardon.</div>
+<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . .</b></div>
+<div class="verse">Voilà, mes chers amis, ce qui me trouble l’âme</div>
+<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . .</b></div>
+<div class="verse">Ne considérez point cette grandeur suprême,</div>
+<div class="verse">Odieuse au public et pesante à moi-même ;</div>
+<div class="verse">Suivant vos seuls avis, je serai, cet hiver,</div>
+<div class="verse">Ou directeur de troupe ou simple duc et pair.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_306" href="#FNanchor_306"><span class="label">[306]</span></a> Le premier janvier 1760, le duc d’Aumont, qui avait enlevé
+aux officiers des mousquetaires leurs entrées à la Comédie, reçut
+de ces messieurs une épée dont la lame était collée dans
+le fourreau, sur lequel on lisait la devise du rideau du théâtre
+italien : <i lang="la" xml:lang="la">Sublato jure nocendi</i>.</p>
+</div>
+<p>Lekain, « mettant bas » le respect qui pourrait
+l’empêcher d’oser émettre un avis complètement sincère,
+supplie le duc de rester dans l’intérêt de la
+Comédie. « Qu’importent les criailleries du parterre,
+dit-il, n’avons-nous pas la garde ? »</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Que l’amour du bon goût, que la pitié vous touche !</div>
+<div class="verse">Notre troupe à genoux vous parle par ma bouche.</div>
+<div class="verse">Considérez combien vous nous avez coûté !</div>
+<div class="verse">Non que nous vous croyions avoir trop acheté,</div>
+<div class="verse">De l’argent qu’elle perd la troupe est trop payée,</div>
+<div class="verse">Mais, la quittant ainsi, vous l’auriez ruinée.</div>
+<div class="verse">Conservez-la, seigneur, en lui faisant un maître</div>
+<div class="verse">Sous lequel sa splendeur sans doute va renaître.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le duc d’Aumont persuadé se décide à garder
+l’empire tragique.</p>
+
+<p>Cette parodie fut attribuée à Marmontel, qui en
+était fort innocent ; mais M. d’Aumont, exaspéré du
+persiflage, fit envoyer l’auteur supposé à la Bastille
+et de plus il obtint qu’on lui enlevât le privilège du
+<i>Mercure</i>, c’est-à-dire son pain.</p>
+
+<p>Les pouvoirs des Gentilshommes ne devaient
+d’abord s’étendre que sur ce qui regardait le service
+de la Comédie française ; mais quand la comédie
+italienne en s’établissant à Paris, en 1716, eut reçu
+un privilège, une subvention, et fut devenue troupe
+royale, elle tomba tout naturellement sous le même
+joug ; comme au Théâtre français, les Gentilshommes
+donnaient les ordres de début, et intervenaient sans
+cesse dans l’administration<a id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_307" href="#FNanchor_307"><span class="label">[307]</span></a> Il y avait des parts comme à la Comédie française, et les
+acteurs se partageaient les bénéfices. La police du théâtre était
+confiée à trois semainiers, qui veillaient également à l’exécution
+des règlements. La comédie italienne possédait une troupe de
+ballets.</p>
+</div>
+<p>L’Académie royale de musique<a id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a> était soumise à
+l’autorité directe du ministre de la maison du roi ;
+administrée d’abord par des directeurs privilégiés,
+elle fut en 1749 confiée à la prévôté des marchands,
+qui en garda la direction jusqu’en 1776<a id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">[309]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_308" href="#FNanchor_308"><span class="label">[308]</span></a> L’Opéra était établi au théâtre du Palais-Royal depuis 1673 ;
+il y resta jusqu’en 1763. Brûlé à cette époque, on le transporta
+aux Tuileries. En 1770, la nouvelle salle, élevée place du Palais-Royal,
+fut inaugurée. Brûlée encore en 1781, on la reconstruisit
+à la porte Saint-Martin.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_309" href="#FNanchor_309"><span class="label">[309]</span></a> Elle afferma le théâtre de 1757 à 1776. A cette époque on lui
+enleva l’administration et le privilège ; et jusqu’en 1789 l’Opéra
+fut dirigé par un comité nommé par le roi. Sa Majesté fut à
+plusieurs reprises obligée d’intervenir pour combler les déficits.</p>
+</div>
+<p>L’autorité des Gentilshommes ne s’exerçait pas
+seulement sur les théâtres de Paris ; elle s’étendait
+encore, dans une certaine mesure, sur le reste de
+la France ; ils avaient le droit d’enlever aux scènes
+de province<a id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a> tous les acteurs qu’ils jugeaient en
+état de figurer sur un des trois théâtres royaux<a id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_310" href="#FNanchor_310"><span class="label">[310]</span></a> Les théâtres royaux possédaient également le droit souverain
+d’enlever aux autres scènes, pour se les approprier, toutes
+les pièces à leur convenance.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_311" href="#FNanchor_311"><span class="label">[311]</span></a> En province les théâtres se trouvaient placés sous la juridiction
+des magistrats municipaux.</p>
+</div>
+<p>Tous ces pouvoirs extraordinaires étaient admis
+sans discussion et ils furent exercés journellement
+jusqu’en 1789.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c16">XVI<br>
+<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Peu de sympathie du public pour les comédiens. — Attaque
+de J.-J. Rousseau. — Réponse de d’Alembert. — Intervention
+de Voltaire. — Son opinion sur les comédiens et le
+théâtre.</p>
+
+
+<p>Les traitements rigoureux, presque barbares, que
+l’Église et la société civile infligeaient aux comédiens
+pendant le dix-huitième siècle, ne paraissent pas
+avoir soulevé l’indignation publique. Le préjugé contre
+eux avait poussé de si profondes racines, on s’était
+depuis longtemps si bien habitué à les considérer
+comme hors la loi, qu’on ne s’inquiétait guère de ce
+qui leur advenait et qu’à leur égard tout paraissait
+naturel et légitime. On trouvait fort bon, il est vrai,
+de jouir de leurs talents, on les encourageait par des
+applaudissements unanimes, mais quant à modifier
+leur situation sociale, quant à faire disparaître le
+ridicule anathème qui pesait sur eux, nul n’y songeait
+et ne s’en souciait. Sur ce point l’opinion leur
+était manifestement hostile, et loin de les soutenir
+dans leurs revendications, elle s’y montrait toujours
+défavorable.</p>
+
+<p>La bourgeoisie qu’irritaient leurs succès à la cour
+et à la ville, les décriait volontiers et si les grands
+les entouraient d’excessives adulations, ils trouvaient
+en même temps fort avantageux de les maintenir
+dans un véritable état d’ilotisme. Seule la petite
+secte philosophique leur montrait quelque sympathie
+et paraissait ne pas vouloir les oublier dans la campagne
+qu’elle venait d’entreprendre contre les injustices
+et les préjugés de l’époque.</p>
+
+<p>Les témoignages contemporains montrent à quel
+point était poussé le mauvais vouloir à l’égard des
+gens de théâtre.</p>
+
+<p>« Quant au rang que tient dans l’ordre de la société
+un comédien, dit Collé, j’avoue que le préjugé
+l’a réglé et qu’il lui a assigné sa place au-dessus de
+celle du bourreau, en la jugeant pourtant moins nécessaire.
+Cependant, sans adopter un préjugé aveugle
+qui pousse les choses au delà du but, il faut convenir
+néanmoins que le mépris que l’on a pour un histrion
+est assez bien fondé sur la bassesse d’une profession
+ou plutôt d’un métier dans lequel l’homme qui
+l’exerce est obligé de me faire rire pour mon argent.</p>
+
+<p>« Les mœurs de toute cette race-là ont d’ailleurs
+augmenté infiniment ce mépris de préjugé que l’on
+a pour leur art et il a passé à leurs personnes. Je sais
+bien que nos petits philosophes ont des raisonnements
+tout faits, dans leurs manufactures métaphysiques,
+pour saper par le fondement ce préjugé-là et
+beaucoup d’autres, qui, même comme préjugés,
+sont fort utiles ; mais en donnant des preuves convaincantes
+aux hommes, on ne les amène pas à avoir
+de la considération pour des gens auxquels on a voué
+un mépris né avec nous. Pour déraciner en nous
+ce mépris, il faudroit imaginer une abstraction métaphysique
+par laquelle nous verrions un comédien
+parfaitement honnête homme, et qui n’auroit d’autre
+tare que de s’être fait comédien, et c’est ce qui
+ne s’est point encore rencontré parmi nous. »</p>
+
+<p>Cette question du théâtre, et de la situation sociale
+qui devait être faite à ses interprètes, est une de celles
+qui ont le plus vivement passionné les deux derniers
+siècles. Au dix-septième, la discussion était restée
+entre théologiens ; au dix-huitième, les philosophes
+interviennent et c’est entre eux que se poursuit
+une querelle qui, pour l’Église, n’a plus de
+raison d’être puisque sa doctrine fait loi.</p>
+
+<p>La société civile et la société religieuse allaient
+trouver un auxiliaire inattendu dans un philosophe
+qui jusqu’alors n’avait pas passé pour un ennemi
+déclaré des spectacles, bien au contraire. Après avoir
+fait représenter des opéras, des ballets, des comédies,
+J.-J. Rousseau, fidèle à son goût pour la contradiction,
+fut saisi tout à coup de la plus vertueuse indignation
+contre l’art dramatique. Non content de se tenir
+désormais à l’écart de cet art funeste, il voulut en
+détourner son prochain, et c’est ainsi qu’il fut
+amené à écrire la <i>Lettre sur les spectacles</i>. Cette
+lettre répondait à l’article <span class="sc">Genève</span> de d’Alembert,
+dans lequel l’encyclopédiste avait émis le vœu de
+voir un théâtre s’élever dans la cité de Calvin.</p>
+
+<p>L’opinion de Rousseau n’admet pas d’ambiguïté :
+« L’effet du théâtre, dit-il, est de donner une nouvelle
+énergie à toutes les passions… Tout est mauvais
+et pernicieux dans la comédie. Plus elle est
+agréable, plus son effet est funeste aux mœurs. Qui
+peut disconvenir que le théâtre de Molière ne soit
+une école de vices et de mauvaises mœurs, plus
+dangereuse que les livres mêmes où l’on fait profession
+de les enseigner ? » Les écrivains religieux
+les plus austères ne parlaient pas autrement.</p>
+
+<p>Le philosophe ne se borna pas à publier une diatribe
+contre les spectacles ; il s’attaqua avec violence
+aux interprètes tragiques et comiques. Pour
+lui la profession de comédien est infâme et la conduite
+de ceux qui l’exercent ne l’explique que trop.
+« En commençant par observer les faits, avant de
+raisonner sur les causes, dit-il, je vois en général que
+l’état de comédien est un état de licence et de mauvaises
+mœurs ; que les hommes y sont livrés au désordre ;
+que les femmes y mènent une vie scandaleuse ;
+que les uns et les autres, avares et prodigues tout
+à la fois, toujours accablés de dettes, et toujours
+versant l’argent à pleines mains, sont aussi peu retenus
+sur leurs dissipations que peu scrupuleux sur
+les moyens d’y pourvoir. Je vois encore que par tout
+pays leur profession est déshonorante ; que ceux
+qui l’exercent, excommuniés ou non, sont partout
+méprisés, et qu’à Paris même, où ils ont plus de considération
+et une meilleure conduite que partout
+ailleurs, un bourgeois craindrait de fréquenter ces
+mêmes comédiens qu’on voit tous les jours à la table
+des grands. »</p>
+
+<p>Voilà des faits incontestables. Il est possible,
+poursuit le philosophe, que ce ne soient là que des
+préjugés, mais ces préjugés sont universels.</p>
+
+<p>Avant de s’élever contre ce préjugé, il faut premièrement
+s’assurer « si ce n’est qu’un préjugé,
+et si la profession de comédien n’est pas en effet
+déshonorante en elle-même. Qu’est-ce que le talent
+du comédien ? L’art de se contrefaire, de revêtir un
+autre caractère que le sien, de paraître différent de
+ce qu’on est, de se passionner de sang-froid, etc…
+Qu’est-ce que la profession du comédien ? Un métier,
+par lequel il se donne en représentation pour de
+l’argent, se soumet à l’ignominie et aux affronts
+qu’on achète le droit de lui faire, et met publiquement
+sa personne en vente. J’adjure tout homme
+sincère de dire s’il ne sent pas au fond de son âme
+qu’il y a dans ce trafic de soi-même quelque chose
+de servile et de bas. »</p>
+
+<p>Rousseau en conclut que l’esprit que le comédien
+reçoit de son état est « un mélange de bassesse, de
+fausseté, de ridicule orgueil et d’indigne avilissement,
+qui le rend propre à toutes sortes de personnages,
+hors le plus noble de tous, celui d’homme,
+qu’il abandonne. »</p>
+
+<p>Mais ce n’est pas tout. De ce que le comédien
+représente des passions qu’il n’éprouve pas en réalité,
+de ce qu’il cultive un art où l’imitation joue le
+plus grand rôle, le philosophe genevois tire des conclusions
+réellement stupéfiantes. Il se demande avec
+anxiété : « Ces hommes si bien parés, si bien exercés
+au ton de la galanterie et aux accents de la
+passion, n’abuseront-ils jamais de cet art pour
+séduire de jeunes personnes ? Ces valets filous, si
+subtils de la langue et de la main sur la scène, dans
+les besoins d’un métier plus dispendieux que lucratif,
+n’auront-ils jamais de distractions utiles ? Ne
+prendront-ils jamais la bourse d’un fils prodigue ou
+d’un père avare pour celle de Léandre ou d’Argan ?
+Partout la tentation de mal faire augmente avec la
+facilité, et il faut que les comédiens soient plus vertueux
+que les autres hommes s’ils ne sont pas plus
+corrompus. »</p>
+
+<p>Jean-Jacques n’admet même pas que la morale
+puisse exister dans un état aussi dangereux : forcément,
+fatalement, la comédienne est condamnée au
+vice ; « celle qui se met à prix en représentation s’y
+mettra bientôt en personne. »</p>
+
+<p>« Quoi ! dit-il, malgré mille timides précautions,
+une femme honnête et sage, exposée au moindre
+danger, a bien de la peine encore à se conserver un
+cœur à l’épreuve ; et ces jeunes personnes audacieuses,
+sans autre éducation qu’un système de
+coquetterie et des rôles amoureux, dans une parure
+très peu modeste, sans cesse entourées d’une jeunesse
+ardente et téméraire, au milieu des douces
+voix de l’amour et du plaisir, résisteront-elles à leur
+âge, à leur cœur, aux objets qui les environnent,
+aux discours qu’on leur tient, aux occasions toujours
+renaissantes et à l’or auquel elles sont d’avance à
+demi vendues ? »</p>
+
+<p>Dans de pareilles conditions Rousseau estime que
+la résistance est impossible. Que penser d’une profession
+qui par son essence même ne vous permet
+pas de rester vertueux ?</p>
+
+<p>Mais il ne s’agit ici que des comédiennes. Les comédiens
+trouvent-ils grâce auprès du philosophe ?
+Pas davantage, et à ses yeux leur vertu n’est pas plus
+en sûreté que celle de leurs camarades : « Je n’ai
+pas besoin, je crois, d’expliquer comment le désordre
+des actrices entraîne celui des acteurs… Je
+n’ai pas besoin de montrer comment d’un état déshonorant
+naissent des sentiments déshonnêtes, ni
+comment des vices divisent ceux que l’intérêt commun
+devrait réunir. »</p>
+
+<p>Quel remède porter à tant de maux ? Ne pourrait-on
+par des lois sévères réformer le théâtre et les
+mœurs des comédiens ? Ce serait peine perdue.
+« Quand les maux de l’homme lui viennent de sa nature
+ou d’une manière de vivre qu’il ne peut changer,
+les médecins les préviennent-ils ? Défendre au comédien
+d’être vicieux, c’est défendre à l’homme d’être
+malade. »</p>
+
+<p>C’est à cette conclusion consolante que s’arrête le
+philosophe genevois. Pour lui, le seul moyen efficace
+de moraliser la scène est de faire disparaître la
+cause, c’est-à-dire de supprimer le théâtre.</p>
+
+<p>D’Alembert prit la peine de répliquer et de réfuter
+les singulières théories de Jean-Jacques : « La plupart
+des orateurs chrétiens en attaquant la comédie,
+riposta-t-il malicieusement, condamnent ce qu’ils ne
+connaissent pas. Vous avez au contraire étudié,
+analysé, composé vous-même, pour en mieux juger
+les effets, le poison dangereux dont vous cherchez à
+nous préserver ; et vous décriez nos pièces de théâtre
+avec l’avantage non seulement d’en avoir vu,
+mais d’en avoir fait. »</p>
+
+<p>Sans vouloir suivre l’encyclopédiste dans son
+argumentation, nous citerons cependant le curieux
+passage qu’il consacre aux femmes de théâtre. Ne
+gardant pas plus de mesure dans sa défense que Jean-Jacques
+dans son attaque, d’Alembert croit pouvoir
+se porter garant de la vertu des comédiennes avec
+une assurance qui frise le ridicule.</p>
+
+<p>« La chasteté des comédiennes, j’en conviens avec
+vous, dit-il, est plus exposée que celle des femmes
+du monde, mais aussi la gloire de vaincre en sera
+plus grande : il n’est pas rare d’en voir qui résistent
+longtemps, et il serait plus commun d’en trouver
+qui résistassent toujours, si elles n’étaient découragées
+de la continence par le peu de considération
+qu’elles en retirent… Qu’on accorde des distinctions
+aux comédiennes sages, et ce sera, j’ose le prédire
+l’ordre de l’État le plus sévère dans ses mœurs. »</p>
+
+<p>D’Alembert ne fut pas le seul à relever les singulières
+imputations de Jean-Jacques. La <i>Lettre sur
+les spectacles</i> avait soulevé dans le monde des
+théâtres une émotion indescriptible ; les extraits que
+l’on vient de lire ne l’expliquent que trop aisément.
+L’indignation était générale et plusieurs comédiens
+prirent la plume pour réfuter des articulations calomnieuses.
+Un certain Laval, entre autres, publia, pour
+réhabiliter sa profession, une brochure dont les arguments
+ne manquaient ni de justesse ni de valeur<a id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_312" href="#FNanchor_312"><span class="label">[312]</span></a> L’ouvrage de Rousseau provoqua une foule de réfutations,
+dont on peut trouver la liste dans les <i>Lettres sur les spectacles</i>
+par M. Desprez de Boissy. Paris, 1773.</p>
+</div>
+<p>Ce débat sur la considération que méritaient les
+gens de théâtre n’était pas nouveau ; il avait déjà
+soulevé des discussions passionnées. Quelques années
+auparavant, les comédiens, violemment attaqués
+par l’abbé Desfontaines<a id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a>, étaient eux-même entrés
+dans la lice et avaient fait composer en leur honneur
+un petit opuscule<a id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">[314]</a> destiné à mettre en relief leurs
+mérites et leurs vertus ; mais leurs arguments,
+quelque excellents qu’ils pussent être, avaient le tort
+de venir de la partie intéressée et se trouvaient par
+conséquent d’avance frappés de nullité. Heureusement
+pour eux les acteurs avaient trouvé des
+défenseurs dans le parti encyclopédique, et, à leur
+tête, le plus puissant de tous, l’homme le plus
+capable d’abattre un préjugé et de faire triompher
+la vérité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_313" href="#FNanchor_313"><span class="label">[313]</span></a> L’abbé Desfontaines avait d’abord été au mieux avec les
+comédiens, qui l’avaient même chargé de répondre à une attaque
+de Riccoboni ; il écrivit dans ce but les <i>Lettres d’un Garçon
+de café</i>, où il réhabilitait la profession du théâtre. Pour reconnaître
+ce service, les Comédiens français « donnèrent à l’auteur
+une somme d’argent, le régalèrent et lui accordèrent ses entrées
+gratuites. » Mais Desfontaines se brouilla avec Voltaire et l’irascible
+philosophe exigea des comédiens une rupture complète
+avec l’abbé. Le 9 août 1742, à la première représentation de
+<i>Mahomet</i>, Desfontaines fut consigné à la porte du théâtre. Furieux
+de cette injure, il publia des <i>Observations sur les écrits modernes</i>
+où il couvrait d’injures les comédiens. Mme de Vaudreuil
+disait un jour à l’abbé : « Vous ne craignez donc pas les ennemis ? »
+« Dieu m’en garde, répondit-il, c’est toute ma fortune. »
+(<i>Tablettes d’un gentilhomme sous Louis XV.</i>)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_314" href="#FNanchor_314"><span class="label">[314]</span></a> Il portait le titre de <i>Lettre d’un comédien de Paris à un
+de ses camarades en province</i>. Bruxelles, 1742. L’auteur était
+M. Janvier de Flinville.</p>
+</div>
+<p>Depuis les vers indignés que lui avait inspirés le
+traitement barbare infligé aux restes de Mlle Lecouvreur,
+Voltaire, en toute occasion, s’était efforcé
+de lutter contre le préjugé qui mettait hors la
+loi les gens de théâtre. Il était doublement dans
+son rôle en agissant ainsi : lui qui ne pouvait supporter
+l’injustice, qui toujours prit parti pour l’opprimé,
+ne devait pas voir de sang-froid l’indignité
+dont étaient frappés, au mépris de toute équité, des
+hommes respectables qu’il estimait et qu’il regardait
+comme ses amis.</p>
+
+<p>Mais il y avait encore une autre raison pour qu’il
+cherchât à faire revenir son siècle sur d’absurdes
+préventions. N’était-il pas le premier auteur dramatique
+de l’époque et ces hommes si maltraités, si
+avilis, n’étaient-ils pas chaque jour ses interprètes ?
+Cette seule raison eût été suffisante pour motiver
+son intervention active, pressante, incessante.</p>
+
+<p>Dès 1738, répondant à Mlle Quinault qui l’engageait
+à composer de nouvelles tragédies, il lui parlait
+du dégoût qu’il éprouvait et de son désir de se dérober
+aux fureurs de l’envie et aux jugements inconsidérés
+des hommes.</p>
+
+<p>« Personne n’était plus capable que vous, lui écrivait-il,
+de donner quelque considération à l’état
+charmant que vous ennoblissez tous les jours. Mais
+ce bel état en est-il moins décrié par les bigots,
+moins indifférent aux personnes de la cour ? Et répand-on
+moins d’opprobre sur un état qui demande
+des lumières, de l’éducation, des talents, sur une
+étude et sur un art qui n’enseigne que la morale,
+les bienséances et les vertus ?</p>
+
+<p>« J’ai toujours été indigné<a id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a> pour vous et pour
+moi que des travaux si difficiles et si utiles fussent
+payés de tant d’ingratitude, mais à présent mon
+indignation est changée en découragement. Je ne
+réformerai point les abus du monde ; il vaut mieux
+y renoncer. Le public est une bête féroce : il faut
+l’enchaîner ou la fuir. Je n’ai point de chaînes pour
+elle, mais j’ai le secret de la retraite… »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_315" href="#FNanchor_315"><span class="label">[315]</span></a> A Mlle Quinault. Cirey, 16 août 1738.</p>
+</div>
+<p>En toute occasion il faisait le panégyrique des comédiens ;
+il ne cessait de s’élever contre les rigueurs
+dont ils étaient victimes, rigueurs souvent même contradictoires
+et qui nous couvraient de ridicule aux
+yeux des étrangers.</p>
+
+<p>« Lorsque les Italiens et les Anglais, disait-il<a id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor">[316]</a>,
+apprennent que l’on excommunie des personnes gagées
+par le roi…, qu’on déclare œuvres du démon
+des pièces revues par les magistrats les plus sévères
+et représentées devant une reine vertueuse, que voulez-vous
+qu’ils pensent de notre nation, et comment
+peuvent-ils concevoir, ou que nos lois autorisent un
+art déclaré si infâme, ou qu’on ose marquer de tant
+d’infamie un art autorisé par les lois, récompensé
+par les souverains, cultivé par les plus grands hommes<a id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a> ? »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_316" href="#FNanchor_316"><span class="label">[316]</span></a> <i>Lettres philosophiques</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_317" href="#FNanchor_317"><span class="label">[317]</span></a> L’abbé de Latour, qui n’est jamais à bout d’arguments quand
+il s’agit des comédiens, prévoit cette objection et y répond : « Il
+n’y a pas inconséquence, dit-il, à déshonorer des gens qu’on
+protège, qu’on paye, qu’on pensionne, car il est à propos quelquefois
+que l’État encourage et protège des professions déshonorantes
+mais utiles, sans que ceux qui les exercent en doivent
+être plus considérés pour cela. »</p>
+</div>
+<p>Le châtelain de Ferney défendait le théâtre avec
+non moins d’énergie que ses interprètes ; et il ne
+pouvait concevoir comment des hommes étaient assez
+insensés pour attaquer un art qui ne pouvait
+produire que de bons et salutaires effets. « Il vaut
+mieux voir l’<i>Œdipe</i> de Sophocle, mandait-il au marquis
+Albergati Capacelli, que de perdre au jeu la
+nourriture de ses enfants, son temps dans un café,
+sa raison dans un cabaret, sa santé dans des réduits
+de débauche, et toute la douceur de sa vie dans le
+besoin et dans la privation des plaisirs de l’esprit<a id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor">[318]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_318" href="#FNanchor_318"><span class="label">[318]</span></a> 23 décembre 1760.</p>
+</div>
+<p>Voltaire depuis plusieurs années habitait près de
+Genève ; il avait vainement tenté d’acclimater l’art
+dramatique dans la Rome protestante. Furieux de sa
+déconvenue et des tracasseries que le clergé calviniste
+ne cessait de lui susciter à propos de ses
+représentations de Tournay et de Ferney, il accusait
+volontiers les réformateurs des infortunes du
+théâtre et des comédiens.</p>
+
+<p>« Ce sont les hérétiques, il le faut avouer,
+s’écriait-il, qui ont commencé à se déchaîner contre
+le plus beau de tous les arts. Léon X ressuscitait la
+scène tragique ; il n’en fallait pas davantage aux
+prétendus réformateurs pour crier : A l’œuvre de
+Satan ! Aussi la ville de Genève et plusieurs illustres
+bourgades de Suisse ont été cent cinquante ans sans
+souffrir chez elles un violon. Quelques catholiques
+un peu visigoths, de deçà les monts, craignirent les
+reproches des réformateurs et crièrent aussi haut
+qu’eux. Ainsi peu à peu s’établit dans notre France
+la mode de diffamer César et Pompée, et de refuser
+certaines cérémonies à certaines personnes gagées
+par le roi et travaillant sous les yeux du magistrat<a id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_319" href="#FNanchor_319"><span class="label">[319]</span></a> <i>Police des spectacles.</i></p>
+</div>
+<p>Le philosophe de Ferney n’avait garde de laisser
+dans l’oubli la contradiction si choquante qui existait
+entre Paris et Rome :</p>
+
+<p>« Rome, de qui nous avons appris notre catéchisme,
+n’en use point comme nous, disait-il ; elle
+a su toujours tempérer les lois selon les temps et
+selon les besoins ; elle a su distinguer les bateleurs
+effrontés, qu’on censurait autrefois avec raison, d’avec
+les pièces de théâtre de Trissin et de plusieurs évêques
+et cardinaux qui ont aidé à ressusciter la tragédie.
+Aujourd’hui même on représente à Rome publiquement
+des comédies dans des maisons religieuses.
+Les dames y vont sans scandale ; on ne croit point
+que des dialogues récités sur des planches soient
+une infamie diabolique. On a vu jusqu’à la pièce de
+<i>Georges Dandin</i> exécutée à Rome par des religieuses,
+en présence d’une foule d’ecclésiastiques et de
+dames. Les sages Romains se gardent bien surtout
+d’excommunier ces messieurs qui chantent le dessus
+dans les opéras italiens ; car, en vérité, c’est bien
+assez d’être châtré dans ce monde, sans être encore
+damné dans l’autre. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c17">XVII<br>
+<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Clairon prend en main la cause des comédiens. — Mémoire
+de Huerne de la Mothe. — Il est condamné par le
+Parlement. — Indignation de Voltaire. — L’abbé Grizel et
+l’Intendant des Menus.</p>
+
+
+<p>Les comédiens ne se résignaient pas sans peine à
+la situation douloureuse qui leur était faite, et à plusieurs
+reprises, pendant le dix-huitième siècle, ils cherchèrent
+à conquérir les droits que la société civile
+et la société religieuse leur refusaient obstinément.</p>
+
+<p>Une actrice en particulier, Mlle Clairon, se montrait
+plus affectée que tout autre de l’indignité dont sa
+profession était frappée ; c’est elle qui, la première,
+osa se révolter contre un injuste traitement et
+s’élever ouvertement contre l’opprobre dont on
+couvrait sa profession. Par la place considérable
+qu’elle tenait à la Comédie, par la gloire dont elle
+était environnée, par l’enthousiasme que le public
+lui témoignait, l’illustre tragédienne paraissait plus
+en situation que personne de se faire écouter et
+d’amener quelque heureux changement dans une
+situation vraiment intolérable.</p>
+
+<p>En 1760, elle se décida à prendre en main la cause
+des comédiens ; mais, estimant fort judicieusement
+qu’à chaque jour suffit sa peine, elle se contenta de
+protester tout d’abord contre l’excommunication
+dont les gens de sa caste restaient frappés. Elle supposait
+avec raison que le jour où l’Église ne persisterait
+plus dans ses censures, l’État ne tarderait pas à
+l’imiter. Se défiant de ses propres talents, la tragédienne
+se borna à jeter quelques notes sur le papier
+et elle les confia à un avocat au Parlement, M. Huerne
+de la Mothe, en le priant d’exposer dans un lumineux
+mémoire toutes les raisons qui militaient en
+faveur de la réhabilitation religieuse des gens de
+théâtre. Sous l’empire, s’il faut l’en croire, des scrupules
+religieux qui tourmentaient sa conscience, elle
+écrivit à son avocat :</p>
+
+<p>« Monsieur, la confiance que j’ai en vos lumières et
+la juste douleur que me cause l’excommunication et,
+par conséquent, l’infamie qu’on attache à mon état,
+me fait vous prier de jeter les yeux sur les mémoires
+ci-joints.</p>
+
+<p>« Née citoyenne, élevée dans la religion chrétienne
+catholique que suivaient mes pères, je respecte ses
+ministres, je suis soumise aux décisions de l’Église.
+D’après cette profession de foi, et ce que j’ai pu
+rassembler de preuves, de titres pour et contre ma
+profession, voyez sans me flatter ce que je dois
+espérer ou craindre. Quelque chose que vous
+décidiez, je vous aurai la plus grande obligation de
+fixer mon incertitude ; elle est affreuse pour une
+âme pénétrée de ses devoirs<a id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor">[320]</a>… »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_320" href="#FNanchor_320"><span class="label">[320]</span></a> Clairon dans ses <i>Mémoires</i> prétend à tort n’avoir eu qu’une
+part très indirecte à la publication du travail de Huerne.</p>
+</div>
+<p>Se conformant aux instructions de la comédienne,
+Huerne résuma la question dans une brochure qu’il
+intitula : <i>Liberté de la France contre le pouvoir
+arbitraire de l’excommunication</i>. Il reprenait tout
+ce qui avait déjà été dit sur le sujet par Voltaire et
+les quelques personnes qui s’en étaient occupées ;
+mais il avait le tort de le dire en moins bons termes.
+L’auteur affirmait qu’il n’existait contre les comédiens
+aucunes lois formelles de l’Église et il mettait
+le clergé au défi de les produire ; il assurait en
+outre que l’excommunication n’était valable que sous
+certaines conditions dont aucune n’avait été remplie.</p>
+
+<p>A ce propos, il entrait dans une discussion interminable
+et absolument incompréhensible sur les pouvoirs
+que possédait l’Église en France au point de
+vue de l’excommunication.</p>
+
+<p>Ce travail aussi diffus que long ne fut pas accueilli
+avec faveur. « Le mémoire de Huerne, dit Grimm,
+est d’un imbécile, et si cruellement fait et si mal
+écrit, qu’il n’est pas possible d’en soutenir la lecture. »
+« Comment lire sans se fâcher, s’écrie Voltaire,
+le détestable style du détestable avocat qui
+a fait un mémoire si illisible<a id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor">[321]</a> ? »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_321" href="#FNanchor_321"><span class="label">[321]</span></a> A d’Argental, 27 avril 1761.</p>
+</div>
+<p>Malheureusement pour lui, Huerne, entraîné par
+son sujet, avait parlé en termes peu mesurés du cardinal
+de Noailles et de l’Église en général. C’était
+une grave imprudence, on le lui fit bien voir. Les
+avocats s’empressèrent de repousser de leur corps
+un confrère aussi compromettant, et d’eux-mêmes
+ils le déférèrent au Parlement en y dénonçant son
+ouvrage. Le bâtonnier des avocats, vu la gravité de
+l’affaire, porta lui-même la parole devant le Parlement
+et il qualifia en termes indignés les piteuses
+élucubrations de son collègue.</p>
+
+<p>« Il n’y a aucune de ces pièces, s’écria-t-il, où il n’y
+ait du venin ; nous oserions même assurer qu’à
+chaque page il a des propos inconvenants et des erreurs
+ou des impiétés… C’est une critique indécente
+de tout ce qui condamne la comédie et frappe sur les
+acteurs ; ce n’est qu’un tissu de propositions scandaleuses,
+de principes erronés, de fausses maximes et
+de propos injurieux à la religion, contraires aux
+bonnes mœurs, attentatoires aux deux puissances…
+Le tout est un ouvrage de ténèbres… »</p>
+
+<p>Après le bâtonnier des avocats, M<sup>e</sup> Omer Joly de
+Fleury, avocat général, demanda la parole, et il requit
+une condamnation sévère contre l’audacieux
+apologiste des comédiens. Sur ses conclusions on prit
+un arrêté qui condamnait le livre à être lacéré et
+brûlé par la main de l’exécuteur de la haute justice
+et ordonnait que ledit Huerne de la Mothe serait et
+demeurerait rayé du tableau des avocats<a id="FNanchor_322" href="#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_322" href="#FNanchor_322"><span class="label">[322]</span></a> 11 mai 1761.</p>
+</div>
+<p>La sentence prononcée, le premier président fit un
+petit compliment de circonstance au bâtonnier et aux
+avocats en les félicitant de leur zèle pour tout ce qui
+intéressait l’ordre public et la discipline du barreau.</p>
+
+<p>Le lendemain l’exécution eut lieu dans la cour
+du Palais, au pied du grand escalier. En apprenant
+cet autodafé, Voltaire écrivait à Helvétius : « Voilà
+un pauvre bavard rayé du tableau des bavards, et la
+consultation de Mlle Clairon incendiée. Une pauvre
+fille demande à être chrétienne et on ne veut pas
+qu’elle le soit. Eh ! messieurs les inquisiteurs, accordez-vous
+donc ! »</p>
+
+<p>Clairon comprit que la cause qui lui tenait tant
+au cœur n’était pas encore mûre pour la discussion,
+et elle se résigna à attendre des jours meilleurs.
+Elle ne voulut pas cependant avoir le dessous, du
+moins aux yeux du public, dans une affaire qui
+avait fait un bruit énorme, et laisser sur le pavé celui
+qui s’était compromis pour elle. Elle alla trouver
+le duc de Choiseul et sollicita un dédommagement
+en faveur de Huerne de la Mothe.</p>
+
+<p>Le duc, en homme d’esprit, lui répondit que
+ceux qui avaient condamné l’ouvrage n’avaient probablement
+jamais été à la Comédie, et il s’empressa
+de créer dans son ministère un bureau particulier
+à la tête duquel il plaça l’avocat des comédiens avec
+3800 livres d’appointements et un logement à
+Versailles.</p>
+
+<p>L’ouvrage de Huerne provoqua un certain nombre
+de réponses, et le sujet devint d’actualité. On ne
+voyait plus que brochures pour ou contre les comédiens.</p>
+
+<p>Chevrier<a id="FNanchor_323" href="#Footnote_323" class="fnanchor">[323]</a>, qui rédigeait l’<i>Observateur des spectacles</i>,
+publia dans son journal une lettre assez plaisante
+d’un soi-disant marchand d’étoffes de la rue
+Saint-Honoré. Cet honorable commerçant avait lu,
+pour son malheur, une brochure intitulée : <i>Examen
+des motifs des condamnations prononcées contre
+les comédiens</i>, et aussitôt ses scrupules s’étaient
+éveillés. La lettre est adressée à un docteur de Sorbonne,
+auquel il soumet le cas qui trouble sa quiétude :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_323" href="#FNanchor_323"><span class="label">[323]</span></a> « M. de Chevrier, lit-on dans les <i>Anecdotes dramatiques</i>,
+partit le 2 juillet pour Amsterdam. Il descendit à l’hôtel de Turenne
+et se coucha à onze heures après un copieux souper. A
+trois heures du matin, il fut incommodé ; il se leva, on vint le
+soigner, tout à coup il s’écria : « Je n’en puis plus, j’étouffe »,
+et dans l’instant il fit la grimace au plancher. Le chirurgien
+arriva au moment qu’il venoit d’expirer ; il parut étonné qu’un
+auteur se soit avisé de mourir d’une indigestion. Effectivement
+cela est impertinent :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Un prélat peut mourir d’un coulis trop épais,</div>
+<div class="verse">Mais un auteur, ô temps, ô mœurs, ô siècle !… »</div>
+</div>
+
+</div></div>
+<p>« Monsieur, je viens de parcourir un livre qui
+alarme ma conscience ; le casuiste qui a composé
+l’ouvrage dont j’ai l’honneur de vous entretenir ne
+condamne point la comédie en elle-même, et j’en
+suis charmé, car j’aime à rire, mais il soutient que
+les condamnations prononcées par l’Église contre les
+comédiens sont justes, parce que le spectacle est une
+assemblée où des objets mondains s’offrent aux
+yeux, touchent le cœur, et le font passer du scandale
+au crime.</p>
+
+<p>« Le rôle que je joue dans ma boutique m’intimide
+autant que si je représentais sur le théâtre
+de la Comédie française.</p>
+
+<p>« Je ne puis plus ouvrir ma boutique sans risquer
+mon salut ; j’ai huit enfants, je vends en conscience ;
+ayez la bonté de m’indiquer la voie que je dois
+suivre, car enfin je suis damné, s’il est vrai que
+ceux qui tiennent des assemblées ou des objets mondains,
+etc…, essuient ce funeste sort.</p>
+
+<p>« Les comédiens sont autorisés par le prince à
+représenter leurs pièces ; je vends mes étoffes avec
+privilège. L’affiche annonce le spectacle du jour,
+et les acteurs n’obligent personne à y venir ; plus
+coupable qu’eux dans cette circonstance, j’ai, indépendamment
+de mon enseigne, qui avertit les passants,
+une femme et deux filles jolies dont les discours
+agaçants et les yeux tendres attirent les chalands :
+ils entrent, de jolies femmes arrivent, et
+voilà le moment critique pour ma conscience…</p>
+
+<p>« Encore un coup, monsieur, je ne décide point
+si ces proscriptions sont fondées, mais je suis malheureusement
+autorisé à penser que les mêmes peines
+me menacent avec plus de raison encore,
+puisque ma boutique, que je suis obligé d’ouvrir à
+tout le monde, et le luxe dont je dois augmenter le
+progrès pour le soutien de mon commerce, me
+rendent bien plus coupable que les comédiens à
+qui on reproche les mêmes inconvénients.</p>
+
+<p>« Daignez me retirer de cet abîme en me persuadant
+que je puis vendre des étoffes en conscience,
+sans craindre les foudres de l’Église romaine. »</p>
+
+<p>Dès qu’il connut les événements qui se passaient
+à Paris, Voltaire ne put s’empêcher de protester
+avec indignation contre le jugement du Parlement ;
+en même temps il cherchait par ses témoignages
+d’estime et d’affection à consoler les comédiens de
+leur mésaventure et à mettre un peu de baume sur
+une blessure que les récentes discussions venaient
+de raviver cruellement.</p>
+
+<p>S’adressant à Lekain il lui dit :</p>
+
+<p>« Mon cher Roscius, je vous écris rarement. La
+poste est trop chère pour vous faire payer des lettres
+inutiles.</p>
+
+<p>« J’ai lu le mémoire de votre avocat contre les
+excommuniants. Il y a des choses dont il est à souhaiter
+qu’il eût été mieux informé. J’avais écrit,
+il y a quelques années au confesseur du pape, à un
+théologien pantalon de Venise, à un preti buggerone
+de Florence et à un autre de Rome pour avoir des autorités
+sur cette matière ; je crois que je remis les
+réponses entre les mains de M. d’Argental.</p>
+
+<p>« Cette excommunication est un reste de la barbarie
+absurde dans laquelle nous avons croupi. Cela
+fait détester ceux qu’on appelle rigoristes, ce sont
+des monstres ennemis de la société. On accable les
+jésuites et on fait bien, ils étaient trop insolents.
+Mais on laisse dominer les jansénistes et on fait mal.
+Il faudrait, pour saisir un juste milieu et pour prendre
+un parti modéré et honnête, étrangler l’auteur des
+<i>Nouvelles ecclésiastiques</i> avec les boyaux de frère
+Bertier. Sur ce je vous embrasse. »</p>
+
+<p>A la suite de la déconvenue qu’elle venait d’éprouver,
+Clairon songeait à quitter la scène. Prévenu de
+ces dispositions, le poète prodiguait à la tragédienne
+les plus délicates flatteries.</p>
+
+<p>« Ménagez votre santé qui est encore plus précieuse
+que la perfection de votre art, lui écrivait-il.
+J’aurais bien voulu que vous eussiez pu passer
+quelques mois auprès d’Esculape-Tronchin ; je me
+flatte qu’il vous aurait mise en état d’orner longtemps
+la scène française, à laquelle vous êtes si
+nécessaire. Quand on pousse l’art aussi loin que
+vous, il devient respectable, même à ceux qui ont la
+grossièreté barbare de le condamner. Je ne prononce
+pas votre nom, je ne lis pas un morceau de Corneille
+ou une pièce de Racine sans une véhémente indignation
+contre les fripons et contre les fanatiques qui
+ont l’insolence de proscrire un art qu’ils devraient
+du moins étudier pour mériter, s’il se peut, d’être
+entendus, quand ils osent parler. Il y a tantôt
+soixante ans que cette infâme superstition me met en
+colère. Ces animaux-là entendent bien peu leurs intérêts
+de révolter contre eux ceux qui savent penser,
+parler et écrire, et de les mettre dans la nécessité
+de les traiter comme les derniers des hommes.
+L’odieuse contradiction de nos Français, chez qui on
+flétrit ce qu’on admire, doit vous déplaire autant
+qu’à moi, et vous donner de violents dégoûts…</p>
+
+<p>« Adieu, mademoiselle, soyez aussi heureuse que
+vous méritez de l’être, croyez que je vous admire autant
+que je méprise les ennemis de la raison et des
+arts, et que je vous aime autant que je les déteste<a id="FNanchor_324" href="#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_324" href="#FNanchor_324"><span class="label">[324]</span></a> Ferney, 23 juillet 1761.</p>
+</div>
+<p>Voltaire était désolé qu’on ait laissé paraître le pitoyable
+ouvrage de Huerne de la Mothe. Pourquoi Clairon
+ne s’était-elle pas adressée à lui ? Avec quel plaisir,
+avec quelle joie ne se serait-il pas chargé de défendre
+ses chers comédiens ? N’avait-il pas entre les mains
+des pièces péremptoires, entre autres la décision du
+confesseur de Clément XII, qu’on lui avait confiée, il
+y a plus de vingt ans<a id="FNanchor_325" href="#Footnote_325" class="fnanchor">[325]</a> ? Mais le mal était fait, il fallait
+recourir à un autre moyen.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_325" href="#FNanchor_325"><span class="label">[325]</span></a> A Mlle Clairon, 7 août 1761.</p>
+</div>
+<p>Le philosophe rappelait alors qu’il existait une
+ordonnance de Louis XIII où il était dit expressément :
+« Nous voulons que l’exercice des comédiens,
+qui peut divertir innocemment nos peuples,
+ne puisse leur être imputé à blâme, ni préjudicier à
+leur réputation dans le commerce public. » Cette
+déclaration avait été enregistrée au Parlement. Quoi
+de plus simple que de la faire renouveler ? Il suffisait
+d’un peu de bonne volonté de la part des Gentilshommes.
+Le roi aurait simplement à déclarer
+que : « Sur le compte à lui rendu par les quatre
+premiers Gentilshommes de sa chambre, et sur sa
+propre expérience que jamais les comédiens n’ont
+contrevenu à la déclaration de 1641, il les maintient
+dans tous les droits de la société, et dans toutes les
+prérogatives des citoyens attachés particulièrement
+à son service<a id="FNanchor_326" href="#Footnote_326" class="fnanchor">[326]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_326" href="#FNanchor_326"><span class="label">[326]</span></a> Voltaire à Mlle Clairon, 27 août 1761.</p>
+</div>
+<p>Malheureusement les choses les plus simples sont
+souvent les plus difficiles à obtenir, et Clairon, malgré
+toute son influence sur les Gentilshommes, ne
+parvint pas à obtenir leur intervention.</p>
+
+<p>Voltaire ne put contenir son impatience plus longtemps
+et à son tour il entra dans la lice en publiant
+la spirituelle conversation de l’Intendant des Menus
+avec l’abbé Grizel. Il y exposait avec verve et gaieté
+toutes les raisons qui militaient en faveur des comédiens :</p>
+
+<p>« Je suppose, disait l’Intendant des Menus à l’abbé
+Grizel, que nous n’eussions jamais entendu parler de
+comédie avant Louis XIV ; je suppose que ce prince
+eût été le premier qui eût donné des spectacles, qu’il
+eût fait composer <i>Cinna</i>, <i>Athalie</i> et <i>le Misanthrope</i>,
+qu’il les eût fait représenter par des seigneurs
+et des dames devant tous les ambassadeurs de l’Europe ;
+je demande s’il serait tombé dans l’esprit du
+curé La Chétardie, ou du curé Fantin, connus tous
+deux par les mêmes aventures, ou d’un seul autre
+curé, ou d’un seul habitué, ou d’un seul moine, d’excommunier
+ces seigneurs et ces dames, et Louis XIV
+lui-même ; de leur refuser le sacrement du mariage
+et la sépulture !</p>
+
+<p>« Non, sans doute, dit l’abbé Grizel ; une si absurde
+impertinence n’aurait passé par la tête de personne. »</p>
+
+<p>« Je vais plus loin, dit l’Intendant des Menus.
+Quand Louis XIV et toute sa cour dansèrent sur le
+théâtre, quand Louis XV dansa avec tant de jeunes
+seigneurs de son âge dans la salle des Tuileries,
+pensez-vous qu’ils aient été excommuniés ? »</p>
+
+<p>« Vous vous moquez de moi, dit Grizel ; nous
+sommes bien bêtes, je l’avoue, mais nous ne le
+sommes pas assez pour imaginer une telle sottise. »</p>
+
+<p>L’abbé fait alors observer à son interlocuteur que
+tout le mal vient de ce que les acteurs jouent pour
+de l’argent ; c’est là le fait délictueux qui attire sur
+eux les foudres de l’Église.</p>
+
+<p>« Eh quoi ! reprend le Menu, c’est uniquement,
+dites-vous, parce qu’on paye vingt sous au parterre ;
+cependant ces vingt sous ne changent point l’espèce :
+les choses ne sont ni meilleures ni pires, soit
+qu’on les paye, soit qu’on les ait gratis. Un <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>
+tire également une âme du purgatoire, soit
+qu’on le chante pour dix écus en musique, soit qu’on
+vous le donne en faux-bourdon pour douze francs, soit
+qu’on vous le psalmodie par charité : donc <i>Cinna</i> et
+<i>Athalie</i> ne sont pas plus diaboliques quand ils sont
+représentés pour vingt sous, que quand le roi veut
+bien en gratifier sa cour. Or, si on n’a pas excommunié
+Louis XIV quand il dansa pour son plaisir,
+il ne paraît pas juste qu’on excommunie ceux qui
+donnent ce plaisir pour quelque argent avec la permission
+du roi de France… »</p>
+
+<p>« Il y a des tempéraments, répond Grizel ; tout dépend
+sagement de la volonté arbitraire d’un curé ou
+d’un vicaire. Nous sommes assez heureux et assez
+sages pour n’avoir en France aucune règle certaine. »</p>
+
+<p>« Soyez logiques, cependant, reprend l’Intendant.
+Les canons de vos conciles excommunient aussi bien
+les sorciers que les comédiens ; or vous enterrez des
+sorciers en terre sainte et vous refuseriez la sépulture
+à Mlle Clairon si elle mourait après avoir joué
+<i>Pauline</i> ? »</p>
+
+<p>« Je vous ai déjà dit, riposte l’abbé, que cela
+est arbitraire. J’enterrerais de tout mon cœur
+Mlle Clairon, s’il y avait un gros honoraire à gagner ;
+mais il se peut qu’il se trouve un curé qui fasse le
+difficile : alors on ne s’avisera pas de faire du fracas
+en sa faveur, et d’appeler comme d’abus au Parlement.
+Les acteurs de Sa Majesté sont d’ordinaire des
+citoyens nés de familles pauvres ; leurs parents n’ont
+ni assez d’argent, ni assez de crédit pour gagner un
+procès ; le public ne s’en soucie guère ; il jouit des
+talents de Mlle Lecouvreur pendant sa vie, il la laissa
+traiter comme un chien après sa mort, et ne fit qu’en
+rire. »</p>
+
+<p>Le Menu arrive à un argument capital et de nature
+à terrasser son adversaire :</p>
+
+<p>« Monsieur, oubliez-vous que les comédiens sont
+gagés par le roi, et que vous ne pouvez pas excommunier
+un officier du roi faisant sa charge ? Donc il
+ne vous est pas permis d’excommunier un comédien
+du roi jouant <i>Cinna</i> et <i>Polyeucte</i> par ordre du roi<a id="FNanchor_327" href="#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_327" href="#FNanchor_327"><span class="label">[327]</span></a> On lit en effet dans les <i>Lois ecclésiastiques</i> : « On ne peut
+excommunier les officiers du roi pour tout ce qui regarde les
+fonctions de leur charge. »</p>
+</div>
+<p>« Et où avez-vous pris, dit Grizel, que nous ne
+pouvons damner un officier du roi ? C’est apparemment
+dans vos libertés de l’Église gallicane ? Mais ne
+savez-vous pas que nous excommunions les rois
+eux-mêmes…, que nous sommes les maîtres d’anathématiser
+tous les princes, et de les faire mourir
+de mort subite ; et après cela vous irez vous lamenter
+de ce que nous tombons sur quelques princes de
+théâtre ? »</p>
+
+<p>L’Intendant des Menus, un peu piqué, répond à
+son interlocuteur :</p>
+
+<p>« Monsieur, excommuniez mes maîtres tant qu’il
+vous plaira, ils sauront bien vous punir ; mais songez
+que c’est moi qui porte aux acteurs de Sa Majesté
+l’ordre de venir se damner devant elle. S’ils sont
+hors du giron, je suis hors du giron ; s’ils pèchent
+mortellement en faisant verser des larmes à des
+hommes vertueux dans des pièces vertueuses, c’est
+moi qui les fais pécher ; s’ils vont à tous les diables,
+c’est moi qui les y mène. Je reçois l’ordre des
+premiers Gentilshommes de la chambre, ils sont
+plus coupables que moi ; le roi et la reine, qui ordonnent
+qu’on les amuse et qu’on les instruise, sont
+cent fois plus coupables encore. Voyez, s’il vous
+plaît, à quel point vous êtes absurde ; vous souffrez
+que des citoyens au service de Sa Majesté soient
+jetés aux chiens, pendant qu’à Rome et dans tous
+les autres pays on les traite honnêtement pendant
+leur vie et après leur mort. »</p>
+
+<p>Grizel riposte à cet argument : « Ne voyez-vous
+pas que c’est parce que nous sommes un peuple
+grave, sérieux, conséquent, supérieur en tout aux
+autres peuples ? Tout est contradiction chez nous. La
+France est le royaume de l’esprit et de la sottise,
+de l’industrie et de la paresse, de la philosophie et
+du fanatisme, de la gaieté et du pédantisme, des
+lois et des abus, du bon goût et de l’impertinence…
+Le pape est assez puissant en Italie pour n’avoir pas
+besoin d’excommunier d’honnêtes gens qui ont des
+talents estimables ; mais il est des animaux dans
+Paris, aux cheveux plats, et à l’esprit de même, qui
+sont dans la nécessité de se faire valoir. S’ils ne
+cabalent pas, s’ils ne prêchent pas le rigorisme,
+s’ils ne crient pas contre les beaux-arts, ils se trouvent
+anéantis dans la foule. Les passants ne regardent
+les chiens que quand ils aboient, et on veut
+être regardé. Tout est jalousie de métier dans ce
+monde. Je vous dis notre secret ; ne me décelez pas,
+et faites-moi le plaisir de me donner une loge grillée
+à la première tragédie de M. Colardeau. »</p>
+
+<p>« Je vous le promets, dit l’Intendant. J’aime
+votre franchise ; laissons paisiblement subsister de
+vieilles sottises ; peut-être tomberont-elles d’elles-mêmes,
+et nos petits-enfants nous traiteront de
+bonnes gens comme nous traitons nos pères d’imbéciles. »</p>
+
+<p>La prophétie de Voltaire s’est réalisée.</p>
+
+<p>Il faut reconnaître que si la conversation de l’Intendant
+des Menus avec l’abbé Grizel brillait par
+une verve étincelante, jointe à beaucoup de bon sens,
+elle n’était guère de nature à faire revenir le clergé
+des préventions qu’il nourrissait contre les comédiens
+et qu’en somme le philosophe servait assez
+mal ses protégés. Du reste il n’examinait qu’un
+côté de la question, et il aurait dû, pour se montrer
+équitable, attaquer les lois civiles avec non moins
+de violence que les lois religieuses. Les unes
+n’étaient pas moins inconséquentes que les autres.</p>
+
+<p>L’incident qui eut lieu lors des obsèques de
+Sarrazin montra bientôt qu’on se trouvait plus que
+jamais éloigné de la conciliation et de l’apaisement.
+Jusqu’alors on n’avait pas, en général, contesté aux
+comédiens le droit de faire dire des prières pour
+l’âme de leurs camarades morts réconciliés avec
+l’Église. Ainsi en 1761, lors de la mort de Mlle Camouche<a id="FNanchor_328" href="#Footnote_328" class="fnanchor">[328]</a>,
+jeune actrice de la troupe française, les
+Comédiens firent célébrer un service à la paroisse
+de Saint-Sulpice, et ils y assistèrent en corps, après
+y avoir invité tous les gens de leur connaissance
+par des billets imprimés.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_328" href="#FNanchor_328"><span class="label">[328]</span></a> Mlle Camouche était à peine âgée de vingt ans ; elle avait
+débuté trois ans auparavant dans les grands rôles tragiques. Sa
+figure était belle, mais ses talents médiocres. Avant de mourir,
+Mlle Camouche avait renoncé à sa profession, aussi fut-elle
+enterrée à l’église.</p>
+</div>
+<p>L’année suivante, Sarrazin<a id="FNanchor_329" href="#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a> mourut. Retiré du
+théâtre depuis plusieurs années, il obtint sans difficulté
+les secours de la religion et fut enterré à
+Saint-Sulpice. Mais quand ses camarades, quelques
+jours plus tard, voulurent faire dire un service en
+son honneur, ils se heurtèrent à un refus formel ;
+on leur répondit que les curés ne pouvaient pas dire
+de prières à la requête de gens excommuniés.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_329" href="#FNanchor_329"><span class="label">[329]</span></a> Sarrazin (1729-1759) porta d’abord le petit collet puis il
+embrassa la carrière théâtrale. « C’était un grand comédien, dit
+Grimm. Aucun de ses confrères n’a jamais approché de la simplicité
+et de la vérité de son jeu. » Voltaire était loin de partager
+cet enthousiasme ; il prétendait que Sarrazin récitait les vers
+comme on lit la Gazette. Un jour, dans une répétition, agacé de
+la mollesse de l’acteur, il lui cria à brûle-pourpoint : « Mais,
+monsieur, songez donc que vous êtes Brutus, le plus ferme de
+tous les consuls romains, et qu’il ne faut pas parler au dieu Mars
+comme si vous disiez : « Ah ! bonne sainte Vierge, faites-moi
+gagner un lot de cent francs à la loterie. »</p>
+</div>
+<p>Un refus du même genre, mais plus étrange encore,
+se produisit peu de temps après et provoqua un
+scandale qui amusa tout Paris. En 1763, Crébillon,
+l’un des quarante de l’Académie française, succomba
+à l’âge de quatre-vingt-neuf ans. Peu d’auteurs
+avaient joui depuis le commencement du siècle
+d’autant de réputation ; il la devait plus encore à
+sa longue rivalité avec Voltaire qu’à son propre
+talent<a id="FNanchor_330" href="#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_330" href="#FNanchor_330"><span class="label">[330]</span></a> Il était né le 15 février 1674. « Il jouissait sur la fin de ses
+jours, raconte Favart, de sept à huit mille livres de rente ; mais
+les femmes, par l’ascendant qu’elles avaient sur lui, le dépouillaient
+de tout. Il était souvent obligé, pour vivre, d’avoir
+recours à la bourse de ses amis. Il adorait le sexe, mais ne
+l’estimait point. Il n’a jamais respecté que deux sœurs, filles
+d’un apothicaire nommé Péage : il leur fit deux enfants par
+délicatesse de sentiment. Le père, qui ne connaissait pas ce
+raffinement-là, prétendit que l’honneur de sa famille était
+blessé, et qu’il fallait que M. de Crébillon épousât tout au moins
+une des deux, en lui laissant la liberté du choix. Le hasard en
+décida, et notre auteur se maria à la mère de M. Crébillon fils ;
+l’autre devint ce qu’elle put. Il ne goûta pas longtemps les douceurs
+du mariage ; il fut si affligé de la mort de son épouse,
+qu’il cherchait partout des consolations. Dans l’espérance où il
+était de pouvoir trouver une femme aussi estimable que celle
+qu’il avait perdue, il mettait à l’essai toutes celles qu’il rencontrait.
+La passion qu’il ressentait pour les femmes n’était balancée
+que par celle qu’il avait pour les animaux domestiques. » (<i>Journal
+de Favart.</i>)</p>
+</div>
+<p>Les Comédiens français, désireux de témoigner
+publiquement leur reconnaissance à l’auteur qui
+pendant si longtemps avait illustré leur scène, résolurent
+de faire dire une messe pour le repos de son
+âme. Ce souhait n’avait rien d’extravagant ni de
+répréhensible. Cependant, craignant, s’ils sollicitaient
+un curé de Paris, de s’exposer à un refus fort humiliant,
+les Comédiens eurent l’idée assez ingénieuse
+de s’adresser à l’église de Saint-Jean-de-Latran, qui
+appartenait à l’Ordre de Malte et ne se trouvait
+pas placée sous la juridiction de l’archevêque de
+Paris.</p>
+
+<p>Le curé de Saint-Jean-de-Latran se laissa persuader
+et il s’engagea à célébrer le 6 juillet un service
+solennel. Ravis d’une faveur aussi inespérée, les
+Comédiens saisirent avec empressement l’occasion
+de mettre le clergé dans l’embarras en faisant une
+manifestation qui contrastât avec leur situation
+d’excommuniés. Tout ce que Paris comptait de plus
+distingué par la naissance et par le rang, tous les
+membres des académies, tous les gens de lettres
+furent conviés par des billets imprimés de la part
+de Messieurs les Comédiens français et du Roi.</p>
+
+<p>Les avenues de l’église, ainsi que la porte, étaient
+tendues de noir ; à l’intérieur de longues draperies
+noires semées de larmes d’argent tapissaient toute
+la nef. De grands candélabres d’argent avec des
+girandoles d’or supportaient un luminaire considérable,
+qui seul rompait la profonde obscurité dans
+laquelle le temple était plongé. L’éclat des lumières,
+au milieu de ces draperies mortuaires, produisait
+l’effet le plus saisissant<a id="FNanchor_331" href="#Footnote_331" class="fnanchor">[331]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_331" href="#FNanchor_331"><span class="label">[331]</span></a> L’<i>Almanach des spectacles</i>, auquel nous empruntons ces
+détails, ne tarit pas en descriptions sur cette importante cérémonie.</p>
+</div>
+<p>Tout le clergé, revêtu de ses plus beaux ornements,
+figurait à l’autel. La majesté du lieu, la solennité du
+service, le recueillement des assistants, tout contribuait
+à la pompe de la cérémonie.</p>
+
+<p>Les Comédiens français faisaient naturellement les
+honneurs ; ils attendaient les invités à la porte de
+l’Église et les conduisaient aux places qui leur étaient
+réservées. M. de Crébillon, fils du défunt, occupait
+le premier rang. Les assistants furent si nombreux
+qu’à peine le vaisseau put les contenir. L’Académie
+française envoya une députation. L’Opéra, la Comédie
+italienne, tous les corps comiques assistèrent
+au service.</p>
+
+<p>La Comédie se trouvait au grand complet, les
+hommes d’un côté, les femmes de l’autre ; les actrices
+étaient sans rouge. Mlle Clairon, portant un
+long manteau de deuil, représentait avec beaucoup
+de dignité ; ses camarades tenaient à la main de
+superbes missels tout neufs achetés pour la circonstance.
+L’assistance se rendit à l’offrande dans le
+plus grand ordre, et les acteurs se firent remarquer
+par leur générosité. Cette brillante cérémonie devait
+avoir des suites.</p>
+
+<p>L’archevêque de Paris<a id="FNanchor_332" href="#Footnote_332" class="fnanchor">[332]</a>, qui n’avait pu l’empêcher
+à temps, fit les reproches les plus vifs à l’Ordre de
+Malte et il demanda la suppression du privilège qui
+enlevait l’église à son autorité. On tint aussitôt un
+consistoire chez l’ambassadeur de l’Ordre et, dans
+l’espoir d’apaiser la colère du prélat, il fut décidé
+que le curé de Saint-Jean-de-Latran recevrait une
+punition pour avoir causé un scandale dans l’Église
+de Paris en communiquant avec des excommuniés.
+L’infortuné curé fut condamné à trois mois de séminaire,
+et de plus à distribuer aux pauvres l’argent
+qu’il avait reçu pour les frais du service.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_332" href="#FNanchor_332"><span class="label">[332]</span></a> M. de Beaumont.</p>
+</div>
+<p>A cette nouvelle les Comédiens montrèrent la plus
+vive indignation. Ils s’adressèrent aux premiers Gentilshommes
+et aux Ministres pour avoir raison de
+cet outrage. Clairon voulait que la Comédie donnât
+sa démission en masse pour forcer la cour à faire
+enfin abolir cette loi absurde portée contre des gens
+que « le roi pensionnait pour se donner au diable ».
+Mais le préjugé était encore trop puissant ; tous les
+efforts échouèrent, et il fallut se résigner à attendre
+une occasion meilleure.</p>
+
+<p>Le scandale provoqué par la cérémonie de Saint-Jean-de-Latran
+fit du tort à Crébillon, qui n’en pouvait
+mais. Son buste en marbre fut exécuté par l’ordre
+du roi ; quand il fut terminé, on voulut le poser dans
+l’église Saint-Gervais, où le célèbre auteur était
+inhumé, mais le curé s’y opposa formellement, « à la
+sollicitation, dit Favart, de plusieurs dévotes qui
+trouvent très scandaleux que le buste d’un homme
+d’esprit mort en bon chrétien figure à côté des
+simulacres de MM. les marguilliers qui n’étaient
+que des sots<a id="FNanchor_333" href="#Footnote_333" class="fnanchor">[333]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_333" href="#FNanchor_333"><span class="label">[333]</span></a> Favart à Durazzo, 17 avril 1764.</p>
+</div>
+<p>Le curé cependant finit par revenir à des sentiments
+plus conciliants et il laissa la troupe comique
+élever dans l’église une statue et un mausolée,
+avec tous les attributs du théâtre, à l’auteur de <i>Rhadamiste</i>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c18">XVIII<br>
+<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)<br>
+1765</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Querelle de Saint-Foix et de Clairon. — Intervention
+de Fréron. — Il est condamné à la prison. — La reine obtient
+sa grâce. — Dubois et Blainville font un faux serment. — Le
+<i>Siège de Calais</i>. — Les Comédiens refusent de jouer avec
+Dubois. — Troubles à la Comédie. — Arrestation des Comédiens. — Clairon
+est mise en liberté. — Bellecour fait amende
+honorable. — Les Comédiens sont relâchés.</p>
+
+
+<p>Au commencement de 1765 survint un incident
+dont toute la capitale allait s’occuper.</p>
+
+<p>M. de Saint-Foix<a id="FNanchor_334" href="#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a>, que Clairon n’aimait pas,
+venait de composer une pièce intitulée <i>les Grâces</i> ;
+il obtint qu’elle serait jouée à Versailles, et il fut convenu
+qu’elle paraîtrait comme petite pièce le même
+jour que la tragédie d’<i>Olympie</i>. Le roi avait témoigné
+le désir d’entendre l’œuvre nouvelle, mais il demanda
+que le spectacle fût terminé à neuf heures pour
+pouvoir se rendre au conseil. Les actrices qui jouaient
+dans <i>les Grâces</i>, et notamment Mlle Dolliguy<a id="FNanchor_335" href="#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a>,
+devaient faire partie du cortège d’Olympie ; mais afin
+qu’elles eussent le temps de s’habiller et que la petite
+pièce pût commencer sans perte de temps,
+M. de la Ferté, intendant des Menus-Plaisirs, décida
+qu’elles seraient remplacées dans le cortège par
+des choristes de l’Opéra. Prévenue de ce changement,
+Clairon, qui remplissait le rôle d’Olympie,
+s’y opposa formellement, et elle déclara qu’elle
+n’achèverait pas son rôle si Mlle Dolligny quittait la
+scène avant le dernier vers de la tragédie. Il fallut
+s’incliner, l’entr’acte fut long, et le roi sortit avant
+l’apparition des <i>Grâces</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_334" href="#FNanchor_334"><span class="label">[334]</span></a> Saint-Foix (1698-1776).</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_335" href="#FNanchor_335"><span class="label">[335]</span></a> Mlle Dolligny avait été reçue à la Comédie française en 1763
+pour jouer les rôles tendres et ingénus. Un fâcheux incident
+signala ses débuts. En rentrant dans la coulisse, elle fit un faux
+pas et tomba si malheureusement que le public jouit d’un spectacle
+qui ne faisait nullement partie du programme. Sans être
+jolie, elle avait de la fraîcheur, de la jeunesse, une figure intéressante,
+un son de voix si touchant qu’elle fut bientôt l’idole
+du public. Ses camarades tout naturellement la détestaient. Elle
+avait encore le tort d’être d’une sagesse et d’une vertu rares.
+Le marquis de Gouffler, raconte Bachaumont (26 janvier 1766),
+lui fit des offres brillantes qui furent repoussées ; il la demanda
+alors en mariage et lui envoya le contrat tout prêt à signer.
+Elle lui répondit fort prudemment qu’elle s’estimait trop pour
+être sa maîtresse et trop peu pour être sa femme.</p>
+</div>
+<p>Saint-Foix, furieux, écrivit dans l’<i>Année littéraire</i>
+de Fréron<a id="FNanchor_336" href="#Footnote_336" class="fnanchor">[336]</a> une lettre qui se terminait par ces mots :
+« J’aime mieux la franchise du vice que la morgue
+orgueilleuse de la dignité. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_336" href="#FNanchor_336"><span class="label">[336]</span></a> Fréron (1719-1776). « Il y a eu de tout temps des Frérons
+dans la littérature, écrivait Voltaire à Laharpe, mais on dit
+qu’il faut qu’il y ait des chenilles, parce que les rossignols les
+mangent afin de mieux chanter. » (22 décembre 1763.)</p>
+</div>
+<p>Clairon supposa avec raison que la phrase était
+à son adresse, et, pour se venger, elle fit ramasser
+toutes les estampes d’un portrait de Saint-Foix
+qu’on venait de graver ; elle enleva la figure, la remplaça
+par une tête d’hyène et remit le tout dans le
+commerce. Paris en fut inondé.</p>
+
+<p>La lutte ainsi engagée ne devait pas se terminer
+si vite ; le poète riposta par ces vers sanglants :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i2">Pour la fameuse Frétillon<a id="FNanchor_337" href="#Footnote_337" class="fnanchor">[337]</a></div>
+<div class="verse i1">On a frappé, dit-on, un médaillon ;</div>
+<div class="verse i2">Mais à quelque prix qu’on le donne,</div>
+<div class="verse">Fût-ce pour douze sols, fût-ce même pour un,</div>
+<div class="verse i1">Il ne sera jamais aussi commun</div>
+<div class="verse i2">Que le fut jadis sa personne.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_337" href="#FNanchor_337"><span class="label">[337]</span></a> On avait publié à Rouen, en 1740, un infâme libelle contre
+Mlle Clairon sous le titre : <i>Histoire de Mlle Cronel, dite Frétillon</i>.
+Ce nom était la plus cruelle injure qu’on pût adresser à
+la tragédienne ; quand elle fut reçue à la Comédie, elle dit à ses
+camarades : « Mesdemoiselles, je chercherai toutes les occasions
+de vous être agréable, mais quiconque m’appellera Frétillon,
+je proteste que je lui f…… le meilleur soufflet qu’elle
+ait reçu de sa vie. » (De Manne.)</p>
+</div>
+<p>Fréron, qui avait déjà publié la première attaque
+de Saint-Foix, crut à propos de ne pas abandonner
+son collaborateur en pleine lutte, et à son tour il
+ouvrit les hostilités. Il ne le fit pas cependant ouvertement ;
+il se contenta de faire un pompeux éloge
+de Mlle Dolligny<a id="FNanchor_338" href="#Footnote_338" class="fnanchor">[338]</a> et d’amener en contraste un portrait
+infâme où, bien qu’il ne la nommât pas, il
+n’était que trop facile de reconnaître Clairon.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_338" href="#FNanchor_338"><span class="label">[338]</span></a> La curieuse lettre que nous donnons ici, et que nous
+devons à l’extrême obligeance de Mlle Bartet, montre que, si de
+nouvelles difficultés s’élevèrent encore trois ans plus tard entre
+Clairon et Mlle Dolligny, la première du moins agit avec délicatesse
+vis-à-vis de celle dont on avait cherché à lui faire une
+ennemie. Elle lui écrivait le 14 novembre 1768 :</p>
+
+<p>« On vient de me dire, mademoiselle, que je vous causois la
+peine la plus sensible en désirant qu’une autre que vous jouât
+le rôle d’Iphise. Il faut qu’on ne vous ait pas dit ni mes raisons ni
+les termes dont je me suis servie ; vous seriez sûrement contente
+de l’un et de l’autre. Si je n’étois pas malade et même obligée
+de garder mon lit, je volerois chez vous pour justifier la droiture
+de mes intentions. En attendant que je le puisse, je proteste
+au moins que je n’ai jamais voulu, que je ne veux pas, que
+sûrement je ne voudrai jamais ni vous affliger ni vous nuire.
+Si vous croyez votre talent compromis en ne jouant pas, je cède.
+Mon refus portoit sur l’inégalité de nos forces, de nos organes,
+sur le peu de vraisemblance que nos âges mettroient dans la
+confiance d’Électre pour sa sœur, et voilà tout. On auroit dû
+vous dire que je n’avois parlé de vos talents qu’avec éloge,
+et que j’avois exigé les plus grands ménagements dans la demande
+qu’on devoit vous faire. Mais enfin, mademoiselle, si la représentation
+des Menus-Plaisirs a lieu, je vous laisse maîtresse absolue,
+je n’apporterai d’obstacle à rien de ce qui pourra vous plaire. »</p>
+</div>
+<p>« On dit que le vertueux M. Fréron, écrit Grimm,
+connu par son amour pour la vérité et son fanatisme
+pour les bonnes mœurs, s’est laissé entraîner
+un peu loin par sa ferveur pour la chasteté, et que le
+public a cru reconnaître dans sa philippique contre
+les actrices qui vivent dans le désordre les erreurs
+célèbres de la première jeunesse de Mlle Clairon<a id="FNanchor_339" href="#Footnote_339" class="fnanchor">[339]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_339" href="#FNanchor_339"><span class="label">[339]</span></a> <i>Corresp. littér.</i>, février 1765.</p>
+</div>
+<p>L’actrice, outrée de cette attaque injustifiée, alla
+trouver les Gentilshommes de la chambre et menaça
+de se retirer si elle n’obtenait pas justice de ce « vil
+journaliste ». La plainte était légitime. On sollicita
+et on obtint un ordre du roi pour mener l’imprudent
+écrivain au For l’Évêque.</p>
+
+<p>Heureusement pour lui, Fréron fut subitement
+frappé d’un accès de goutte, qui le mit dans l’impossibilité
+de remuer. C’est du moins ce qu’il expliqua
+à l’exempt qui vint le chercher, et on lui accorda
+quelques jours de répit<a id="FNanchor_340" href="#Footnote_340" class="fnanchor">[340]</a>. Il en profita pour mettre
+en campagne tous ses amis. L’abbé de Voisenon, un
+de ses plus intimes, s’adressa au duc de Duras, Gentilhomme
+de la chambre, mais le duc répondit qu’il
+n’accorderait la grâce qu’à la demande de Mlle Clairon
+elle-même. « Aux carrières plutôt », s’écria le
+folliculaire en parodiant le mot du philosophe grec.
+En même temps il protestait contre l’interprétation
+donnée à ses articles, et il écrivait lettre sur lettre
+au maréchal de Richelieu pour l’assurer de son innocence.
+Enfin il se donna tant de mal, il fit si bien
+mouvoir toutes ses relations, qu’il réussit à intéresser
+la reine à sa cause et que Marie Leczinska demanda
+sa grâce<a id="FNanchor_341" href="#Footnote_341" class="fnanchor">[341]</a>. « Il est bien honteux qu’un pareil coquin
+trouve des protections respectables<a id="FNanchor_342" href="#Footnote_342" class="fnanchor">[342]</a> », s’écrie d’Alembert.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_340" href="#FNanchor_340"><span class="label">[340]</span></a> Au cours de cette querelle fameuse, un partisan de l’actrice
+régala Fréron de cette épigramme :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Aliboron, de la goutte attaqué,</div>
+<div class="verse">Se confessoit, croyant sa fin prochaine,</div>
+<div class="verse">Et détailloit, de remords provoqué,</div>
+<div class="verse">De ses méfaits une liste assez pleine.</div>
+<div class="verse">Naïvement chacun étoit marqué,</div>
+<div class="verse">Basse impudence et noire hypocrisie,</div>
+<div class="verse">Stupide orgueil, mensonge, ivrognerie ;</div>
+<div class="verse">Il ne croyoit en oublier aucun.</div>
+<div class="verse">Le confesseur dit : Vous en passez un.</div>
+<div class="verse">— Un : non, pardieu, j’en dis assez, je pense.</div>
+<div class="verse">— Eh ! mon ami, le péché d’ignorance.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign">(Favart, Corresp. avec Durazzo, mars 1765.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_341" href="#FNanchor_341"><span class="label">[341]</span></a> Le roi Stanislas était parrain du fils de Fréron.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_342" href="#FNanchor_342"><span class="label">[342]</span></a> D’Alembert à Voltaire, 27 février 1765.</p>
+</div>
+<p>Cependant le bruit se répand que Fréron va être
+gracié. A cette nouvelle, Clairon s’indigne ; elle écrit
+aussitôt aux Gentilshommes une lettre des plus pathétiques,
+où elle leur témoigne son regret de voir
+que ses talents ne sont plus agréables au roi, puisqu’on
+la laisse avilir impunément, et elle prie qu’on
+lui accorde sa retraite. Puis, estimant que le premier
+ministre ne peut être trop tôt mis au courant d’un
+pareil projet, elle se rend chez le duc de Choiseul
+pour lui narrer ces graves événements.</p>
+
+<p>S’il faut en croire les mémoires contemporains, le
+duc lui aurait répondu, avec une douce ironie :
+« Mademoiselle, nous sommes, vous et moi, chacun
+sur un théâtre ; mais avec la différence que vous
+choisissez les rôles qui vous conviennent et que vous
+êtes toujours sûre des applaudissements du public.
+Il n’y a que quelques gens de mauvais goût comme
+ce malheureux Fréron qui vous refusent leurs suffrages.
+Moi, au contraire, j’ai ma tâche souvent très
+désagréable ; j’ai beau faire de mon mieux, on me
+critique, on me condamne, on me hue, on me bafoue,
+et cependant je ne donne point ma démission.
+Immolons, vous et moi, nos ressentiments à la
+patrie, et servons-la de notre mieux, chacun dans
+notre genre. D’ailleurs la reine ayant fait grâce,
+vous pouvez, sans compromettre votre dignité, imiter
+la clémence de Sa Majesté<a id="FNanchor_343" href="#Footnote_343" class="fnanchor">[343]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_343" href="#FNanchor_343"><span class="label">[343]</span></a> Bachaumont, 21 février 1765.</p>
+</div>
+<p>Clairon se retira fort peu satisfaite du persiflage,
+et elle réunit chez elle tous ses camarades, sous la
+présidence du duc de Duras, pour aviser à la conduite
+qu’elle devait tenir. Les esprits se montraient
+fort échauffés, et il n’était question de rien moins
+que d’une désertion en masse si l’on ne faisait pas
+droit à la Melpomène moderne. Le duc de Duras
+fut chargé de porter cet ultimatum à M. de Saint-Florentin,
+ministre d’État.</p>
+
+<p>Cependant des amis intervinrent, on fit comprendre
+à la comédienne qu’elle ne pouvait résister
+aux volontés de la reine, et elle finit par céder<a id="FNanchor_344" href="#Footnote_344" class="fnanchor">[344]</a>.
+Fréron, à cette nouvelle, éprouva une joie si vive
+que la goutte, qui le tenait alité depuis le commencement
+de la querelle, disparut comme par enchantement.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_344" href="#FNanchor_344"><span class="label">[344]</span></a> Comme compensation, le due de Richelieu envoya aux
+Comédiens, en les autorisant à les garder dans leurs archives,
+les lettres qu’il avait reçues de Fréron.</p>
+</div>
+<p>Clairon resta profondément irritée de n’avoir pu
+obtenir justice de celui qui l’avait si cruellement
+outragée. Elle comprit que c’était à sa profession
+qu’elle devait cet injuste traitement ; aussi attendit-elle
+impatiemment l’occasion de recommencer la
+lutte en faveur de l’émancipation des comédiens.
+Un futile incident lui fournit le prétexte qu’elle
+désirait.</p>
+
+<p>Un certain Dubois, acteur médiocre de la Comédie,
+eut recours aux soins d’un chirurgien et négligea
+de le payer. L’homme de l’art le cita en justice,
+mais Dubois affirma sous serment qu’il avait réglé
+sa dette, et il trouva même un de ses camarades,
+Blainville, qui déclara également par serment avoir
+assisté au payement.</p>
+
+<p>Le procureur du chirurgien, voyant que son adversaire
+n’était pas à un faux serment près, eut recours
+à un autre expédient ; il fit imprimer un
+mémoire dans lequel il soutint que ni le serment de
+Dubois ni celui de Blainville ne pouvaient être reçus
+en justice, attendu qu’ils exerçaient tous les deux
+un métier infâme. A Rome, en effet, le témoignage
+des histrions n’était pas admis ; les lois romaines
+étant appliquées aux comédiens du dix-huitième
+siècle, on pouvait en conclure que leur serment
+n’avait aucune valeur ; bien des esprits éclairés partageaient
+cette opinion et la thèse était parfaitement
+soutenable.</p>
+
+<p>Mais Dubois et Blainville poussèrent des cris d’indignation ;
+la Comédie prit naturellement fait et
+cause pour eux ; tous les acteurs se levèrent comme
+un seul homme pour demander satisfaction de l’insulte
+publique faite à l’état de comédien. Malheureusement,
+quand on vint à l’éclaircissement des faits,
+il fut prouvé que Dubois et Blainville étaient des fripons ;
+qu’ils avaient fait un faux serment et que le
+chirurgien n’avait réellement pas été payé. Les Comédiens
+s’empressèrent de désintéresser le disciple
+d’Esculape ; puis ils eurent le bon esprit de ne pas
+chercher à pallier la faute de leurs camarades et ils
+mirent autant d’empressement à les répudier qu’ils
+en avaient mis à les défendre, tant qu’ils les avaient
+crus innocents. En somme, leur conduite fut des
+plus correctes et des plus honorables. Ils s’adressèrent
+aux Gentilshommes de la chambre en racontant
+les faits et en demandant l’expulsion immédiate
+des coupables. « M. de Richelieu, dit Bachaumont,
+a traité l’affaire comme une affaire de vilains ;
+il n’a pas voulu s’en mêler, il en a remis la décision
+aux Comédiens, disant qu’ils étoient les pairs de
+Dubois et qu’ils pouvoient le juger<a id="FNanchor_345" href="#Footnote_345" class="fnanchor">[345]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_345" href="#FNanchor_345"><span class="label">[345]</span></a> 6 avril 1765.</p>
+</div>
+<p>Les acteurs n’hésitèrent pas, ils chassèrent avec
+éclat les deux fripons.</p>
+
+<p>On donnait à ce moment sur la scène de la Comédie
+le <i>Siège de Calais</i>, de du Belloy<a id="FNanchor_346" href="#Footnote_346" class="fnanchor">[346]</a> ; la pièce était
+encore dans toute sa nouveauté et obtenait un succès
+étourdissant<a id="FNanchor_347" href="#Footnote_347" class="fnanchor">[347]</a>. Dubois y jouait le rôle de Mauny ; on
+ne voulut pas naturellement interrompre le succès
+par suite de son départ, et Bellecour fut chargé de
+le remplacer. Les affiches annoncèrent simplement
+au public cette modification dans l’interprétation.
+Mais Dubois avait une fille<a id="FNanchor_348" href="#Footnote_348" class="fnanchor">[348]</a> qui faisait elle-même
+partie de la Comédie. « Animée, dit Grimm, de cette
+piété filiale qui mène droit à l’héroïsme, elle entreprend
+de sauver son père, à quelque prix que ce
+soit… L’histoire prétend que la beauté, suivant
+l’usage, trouva les dieux propices, qu’un des premiers
+Gentilshommes de la chambre, se rappelant
+les anciennes bontés de la belle Dubois, ne put la
+voir dans cet état sans lui en demander de nouvelles
+et sans lui promettre de finir ses malheurs. » Le duc
+de Fronsac, auquel il est fait ici allusion, obtint
+l’intervention de son père, le maréchal de Richelieu,
+et le dévouement filial de Mlle Dubois ne resta pas
+stérile.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_346" href="#FNanchor_346"><span class="label">[346]</span></a> Lorsque Voltaire vint à Paris en 1778, Lemierre et du
+Belloy, en qualité d’auteurs tragiques, crurent devoir lui rendre
+visite. « Messieurs, leur dit Voltaire, ce qui me console de quitter
+la vie, c’est que je laisse après moi MM. Lemierre et du
+Belloy. » Lemierre racontait volontiers cette anecdote, et il ne
+manquait jamais d’ajouter : « Ce pauvre du Belloy ne se doutait
+pas que Voltaire se moquait de lui. »</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_347" href="#FNanchor_347"><span class="label">[347]</span></a> On la donna trois fois à Versailles, le Roi en agréa la dédicace
+et il accorda à l’auteur une gratification de mille écus et
+une médaille d’or.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_348" href="#FNanchor_348"><span class="label">[348]</span></a> Mlle Dubois passait pour avoir peu de talent ; elle avait eu
+cependant beaucoup de succès dans la tragédie de <i>Tancrède</i>,
+car Voltaire écrivait d’elle, après la représentation : « Je ne connaissais
+pas cette aimable actrice, ce que vous m’en écrivez me
+charme. Je tremblais pour le Théâtre français, Mlle Clairon est
+prête à lui échapper. Remercions la Providence d’être venue à
+notre secours. Si les suffrages d’un vieux philosophe peuvent
+encourager notre jeune actrice, faites-lui dire, mon ancien ami,
+tout ce que j’ai dit autrefois à l’immortelle Lecouvreur… Dites-lui
+surtout d’aimer ; le théâtre appartient à l’Amour, ses héros
+sont enfants de Cythère. » « Il paraît, dit Grimm, que le devoir
+d’aimer, que M. de Voltaire impose aux actrices, est celui dont
+Mlle Dubois s’acquitte le mieux. »</p>
+</div>
+<p>Le <i>Siège de Calais</i> était affiché pour le soir avec
+Bellecour<a id="FNanchor_349" href="#Footnote_349" class="fnanchor">[349]</a> ; à midi un ordre du roi transmis par les
+premiers Gentilshommes, arrive à la Comédie, enjoignant
+de jouer la pièce avec Dubois dans le rôle
+de Mauny. On juge de la consternation des Comédiens
+et de leur indignation ; ils se réunirent chez
+Clairon pour aviser aux mesures à prendre ; à l’unanimité
+ils décidèrent de refuser de jouer.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_349" href="#FNanchor_349"><span class="label">[349]</span></a> Bellecour (1724-1778), comédien français.</p>
+</div>
+<p>Sur les quatre heures et demie, Lekain arrive au
+théâtre et demande aux semainiers qui jouera le rôle
+de Mauny. « C’est Dubois, lui est-il répondu, suivant
+l’ordre du roi. » « En ce cas, reprend-il, voilà mon
+rôle. » Et il part. Molé, Brizard<a id="FNanchor_350" href="#Footnote_350" class="fnanchor">[350]</a>, Dauberval, viennent
+successivement et jouent la même scène. Enfin Clairon
+paraît, sortant de son lit, assurant qu’elle est
+toute malade, mais qu’elle sait « ce qu’elle doit au
+public et qu’elle mourra plutôt sur le théâtre que de
+lui manquer. » Puis elle demande négligemment qui
+remplit le rôle de Mauny : « Dubois », lui dit-on. A
+ce mot elle se trouve mal et retourne bien vite
+se mettre au lit<a id="FNanchor_351" href="#Footnote_351" class="fnanchor">[351]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_350" href="#FNanchor_350"><span class="label">[350]</span></a> Brizard (1721-1791), comédien français. Voltaire ne l’aimait
+pas parce qu’il le trouvait froid : « Je n’ai jamais conçu comment
+l’on peut être froid, disait-il ; quiconque n’est pas animé, est indigne
+de vivre, je le compte au rang des morts. » (A d’Argental,
+11 mars 1764.) Il disait encore : « Brizard est un cheval de carrosse,
+moi je suis un cheval de fiacre, mais je fais pleurer. »</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_351" href="#FNanchor_351"><span class="label">[351]</span></a> Clairon, dans ses <i>Mémoires</i>, prétend au contraire que seule
+elle était disposée à se soumettre à l’ordre royal, et que ce sont
+les camarades qui ont mené toute la cabale. La mémoire lui
+faisait volontairement défaut.</p>
+</div>
+<p>Les semainiers ne savaient à quel saint se vouer ;
+il n’y avait point là de Gentilshommes de la chambre ;
+l’heure du spectacle approchait, il fallait prendre
+à tout prix une détermination. On consulta
+M. de Biron, qui se trouvait par hasard au théâtre,
+et, sur son avis, on décida de donner le <i>Joueur</i> au
+lieu du <i>Siège de Calais</i>.</p>
+
+<p>Pendant ce temps la salle s’était remplie ; Mlle Dubois
+avait convoqué tous ses amis, et ils étaient nombreux ;
+elle-même, ses beaux cheveux épars, les yeux
+rougis de larmes, courait de loge en loge pour exciter
+l’ardeur de ses partisans ; sa beauté, son émotion,
+attendrissaient tous les cœurs<a id="FNanchor_352" href="#Footnote_352" class="fnanchor">[352]</a>. Enfin la toile
+se lève. Bouret<a id="FNanchor_353" href="#Footnote_353" class="fnanchor">[353]</a>, ses gants blancs à la main, s’avance :
+« Messieurs, dit-il, nous sommes au désespoir de ne
+pouvoir donner le <i>Siège</i>… » Un tumulte épouvantable
+lui coupe la parole : « Point de désespoir,
+s’écrie le parterre, nous voulons le <i>Siège de Calais</i>
+et Dubois. » Le bruit gagne tout le théâtre, la salle
+entière est en combustion. L’irritation du public
+contre les Comédiens ne connaît plus de bornes ; la
+salle, les corridors, le foyer, retentissent d’injures
+contre eux. Un jeune et bouillant colonel d’infanterie
+s’écrie dans son indignation : « Oh ! que n’ai-je mon
+régiment ici ! »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_352" href="#FNanchor_352"><span class="label">[352]</span></a> « Jeune, jolie, ayant l’avantage de rendre tous les Gentilshommes
+de la chambre heureux… elle vint, les cheveux épars,
+dans les foyers, demander vengeance de mes atrocités et des
+malheurs de son respectable père. » (Clairon, <i>Mémoires</i>.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_353" href="#FNanchor_353"><span class="label">[353]</span></a> Bouret, comédien français mort en 1783.</p>
+</div>
+<p>Un seul mot sensé fut prononcé dans cette célèbre
+soirée : un homme, qui avait conservé son sang-froid,
+arrêta dans le foyer un des plus courroucés pour
+lui montrer le portrait de Molière : « Voilà un
+de ces gueux, lui dit-il, qui a été plus envié à la
+France que ne le sera vraisemblablement jamais aucun
+premier Gentilhomme de la chambre. »</p>
+
+<p>Cependant l’orage continuait à gronder dans la
+salle, et c’est surtout contre Clairon que la colère
+du public se déchaînait. On entendait hurler de tous
+côtés : « La Clairon, à l’hôpital ! à l’hôpital, la Clairon ! »
+La garde voulut intervenir pour rétablir l’ordre,
+mais l’effervescence était telle qu’on pouvait
+redouter les plus grands malheurs et que le sang
+aurait certainement coulé, si M. de Biron n’avait eu
+la sagesse d’ordonner aux soldats de s’abstenir de
+toute intervention. En même temps il conseillait
+aux Comédiens d’entrer en scène et de commencer
+quand même la représentation. Préville<a id="FNanchor_354" href="#Footnote_354" class="fnanchor">[354]</a> et Mme Bellecour<a id="FNanchor_355" href="#Footnote_355" class="fnanchor">[355]</a>
+se présentent en effet. A leur vue, les cris
+redoublent, ils sont sifflés outrageusement et ne
+peuvent se faire entendre. Après quelques efforts
+infructueux, ils rentrent dans la coulisse. Le tumulte
+ne fait que s’en accroître, on n’entend que ces
+cris forcenés : « Les comédiens sont des insolents !
+au cachot, les insolents ! à l’hôpital, la Clairon ! au
+cachot, tous ces coquins ! »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_354" href="#FNanchor_354"><span class="label">[354]</span></a> Préville (Pierre Dubus dit), comédien français (1721-1799).</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_355" href="#FNanchor_355"><span class="label">[355]</span></a> Mme Bellecour (Mlle Beauménard) (1730-1799).</p>
+</div>
+<p>Enfin à sept heures un sergent vient haranguer
+le parterre et lui annoncer qu’on va rendre l’argent.
+La foule finit par se calmer et par évacuer le théâtre.</p>
+
+<p>Cette mémorable journée garda le nom de <i>journée
+du Siège de Calais</i>.</p>
+
+<p>Les semainiers coururent sans perdre de temps
+chez le lieutenant de police pour le mettre au courant
+de ces graves événements. Le lendemain, tout
+Paris était en fermentation ; on ne parlait que de
+cette étrange aventure ; les uns louaient les Comédiens
+de leur probité, mais la grande majorité leur
+était hostile et demandait qu’on leur infligeât une
+punition exemplaire.</p>
+
+<p>Collé, se faisant l’interprète du sentiment public,
+écrivait :</p>
+
+<p>« Je ne puis m’empêcher de dire que la superbe
+Mlle Clairon a pensé occasionner une véritable tragédie
+et que si la garde royale avoit fait ce jour-là
+son devoir, il y eût eu réellement beaucoup de sang
+de répandu… Et pourquoi ? Parce que Mlle Clairon,
+enivrée d’orgueil et de vanité, veut que les Comédiens
+aient un honneur. Que l’on me passe de dire
+ici que voilà bien du bruit pour une omelette au
+lard, et, en suivant toujours la noblesse de cette
+comparaison, j’ajouterai pour une omelette au lard
+rance et aux œufs couvés, car c’est à cette idée
+basse que je compare l’honneur de tous les Comédiens
+du monde. En effet, à moins que d’accorder
+que l’honneur revient comme les ongles, comment
+peut-on arranger que les Comédiens aient de l’honneur ?</p>
+
+<p>« Le lendemain de cette équipée des Comédiens,
+le public parut, en y réfléchissant, être encore plus
+indigné de l’insolence et du manque de respect de
+ces histrions : le cri contre eux étoit général ; j’excepte
+cependant quelques fanatiques amis de la
+demoiselle Clairon, et quelques-uns de ces prétendus
+philosophes qui, dans de pareilles occasions, ne manquent
+point de raisonner faux, et de prendre le
+mauvais parti avec le ton sourcilleux des sages fous,
+et l’air despotique et impudent de leur baroque philosophie<a id="FNanchor_356" href="#Footnote_356" class="fnanchor">[356]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_356" href="#FNanchor_356"><span class="label">[356]</span></a> Avril 1765.</p>
+</div>
+<p>Les philosophes, en effet, prêtèrent aux Comédiens,
+dans cette grave occurrence, l’appui de leur parole
+et de leur plume. Grimm, qui confirme l’hostilité du
+public, ne dissimule pas combien il en est révolté :
+« Tout Paris, dit-il, condamne les Comédiens sans
+miséricorde, et sans savoir de quoi il est question.
+Charmant public, que tu es aimable dans tes jugements !
+qu’on est heureux de te servir, toi qui sais
+si bien oublier en un moment tous les services passés,
+et qui aimes à outrager ce que tu as applaudi
+vingt ans de suite ! Avec cette noble reconnaissance,
+tu ne saurais manquer d’avoir de grands génies, de
+grands artistes, de grands talents. Charmant public,
+que tu es aimable ! »</p>
+
+<p>Les Gentilshommes de la chambre se réunirent
+chez M. de Sartines pour aviser aux mesures à prendre.
+Il fut décidé que les coupables seraient envoyés immédiatement
+au For l’Évêque.</p>
+
+<p>Brizard, dont la femme accouchait le même jour,
+et Dauberval furent arrêtés et incarcérés sans délai ;
+mais on se présenta vainement chez Molé et chez
+Lekain : prévoyant ce qui allait se passer, ils avaient
+quitté Paris en écrivant une belle lettre où ils déclaraient
+que l’honneur ne leur permettait pas de jouer
+avec un fripon. Cependant, en apprenant l’emprisonnement
+de leurs camarades, ils quittèrent volontairement
+leur retraite et vinrent les rejoindre au
+For l’Évêque<a id="FNanchor_357" href="#Footnote_357" class="fnanchor">[357]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_357" href="#FNanchor_357"><span class="label">[357]</span></a> Nous avons retrouvé le récit de ces événements dans la correspondance
+d’un témoin oculaire qui touchait de très près à
+Mlle Clairon, M. de Valbelle ; son témoignage est trop important et
+trop curieux pour ne pas le citer. Cet officier écrivait à Voltaire
+le 16 avril 1765 :</p>
+
+<p>« Il y eut hier à la Comédie le tapage le plus épouvantable.
+Dubois a eu un procès infâme avec son chirurgien. Il a fait un
+faux serment. Ce maraud, en outre, est un assez mauvais comédien.
+Sur le scandale que faisoit son affaire, M. de Richelieu
+signe l’ordre de le chasser ; le lendemain il suspend l’exécution
+de son ordre et il veut avoir les avis de tous les Comédiens. Ils
+s’assemblent et jugent, ils étoient vingt. Tous les vingt déclarent
+par écrit, chacun sur une feuille à part, sans s’être concertés,
+que Dubois est un fripon. Sur cela, M. de Richelieu
+trouve qu’il faut le garder, et hier, à une heure après midi, il
+envoie l’ordre de lui faire jouer, dans la pièce affichée, le rôle
+qu’il avoit fait lui-même apprendre à Bellecour. L’injustice à la
+fin produit l’indépendance. Lekain et Molé ont commencé par
+s’éloigner et se mettre en sûreté. Ils ont envoyé sur les quatre
+heures leur désistement à la Comédie. Mlle Clairon a suivi avec
+transport un si noble exemple. Brizard s’est dévoué ensuite et
+toute la Comédie en a fait autant. La salle étoit remplie, on a
+proposé le <i>Joueur</i>, qui étoit la seule pièce que l’on pût donner
+sans Dubois et sans les deux acteurs qui avoient disparu. Le
+parterre s’est obstiné à avoir la tragédie annoncée. On a vu dix
+fois le moment où le feu alloit être mis à la salle. Mlle Dubois
+étoit partout, animant le public contre les Comédiens ; enfin à
+huit heures on est sorti sans avoir eu de pièce. Aujourd’hui le
+théâtre est fermé, et l’on ignore quand on le rouvrira. Brizard
+et Dauberval sont déjà au For l’Évêque. Mlle Clairon espère
+qu’on lui fera le même honneur. On court après Lekain et Molé ;
+tous les autres se présentent, et rien n’est encore prononcé sur
+eux ; mais quoi qu’on puisse faire, rien ne les forcera à paroître
+à côté de Dubois. Les partis les plus violents ne serviront qu’à
+les affermir dans leur résolution. On ne pardonneroit pas en
+vérité à M. de Fronsac la légèreté que le très aimable maréchal
+son père a mise à toute cette affaire. Je ne sais comment il s’en
+tirera. Il arrive aujourd’hui de Versailles. Vous qui lui avez
+donné l’honneur de la bataille de Fontenoy, nous verrons quel
+parti vous tirerez pour lui de cette journée-ci.</p>
+
+<p>« C’est avec tout l’enthousiasme et tous les sentiments que
+vous devez attendre de tout être pensant que j’ai l’honneur d’être,
+monsieur… » (Lettre inédite. Bibliot. nat., Mss. n., acq. 2777.)</p>
+</div>
+<p>En attendant que son tour vînt, Clairon, quoique
+malade, avait ouvert ses salons ; étendue sur une
+chaise longue, elle recevait et la cour et la ville.
+Il n’était question, bien entendu, que du grand événement,
+de la rare énergie déployée par la tragédienne
+et des conséquences qui en allaient résulter.
+On raconte que des officiers faisant cercle chez elle,
+elle avait saisi l’occasion de leur demander si sa conduite
+n’était pas conforme aux lois de l’honneur et
+si eux-mêmes ne quitteraient pas tous le service
+plutôt que de rester avec un infâme. « Sans doute,
+mademoiselle, riposta gaiement l’un d’eux, mais ce
+ne serait pas un jour de siège. »</p>
+
+<p>Enfin un exempt se présenta pour mener en prison
+l’auguste Melpomène ; elle objecta son état de
+maladie, mais il ne voulut rien entendre, et elle
+dut s’incliner<a id="FNanchor_358" href="#Footnote_358" class="fnanchor">[358]</a>. Elle trouva cependant moyen de
+transformer en un nouveau triomphe ce qui devait
+être pour elle une fâcheuse disgrâce.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_358" href="#FNanchor_358"><span class="label">[358]</span></a> Les gazettes du temps prétendent que lorsque l’exempt
+signifia à l’actrice l’ordre de détention, elle reçut la nouvelle
+avec noblesse : « Je suis soumise, dit-elle, aux ordres du roi ;
+tout en moi est à la disposition de Sa Majesté, mes biens, ma
+personne, ma vie, en dépendent ; mais mon honneur restera
+intact et le roi lui-même n’y peut rien. » « Vous avez raison,
+mademoiselle, répliqua l’exempt facétieux, où il n’y a rien, le
+roi perd ses droits. »</p>
+</div>
+<p>Mme de Sauvigny, intendante de Paris, se trouvait
+chez Clairon lorsque l’exempt se présenta ; elle
+obtint la faveur de la conduire elle-même au For
+l’Évêque. Tous trois montèrent dans le vis-à-vis de
+l’intendante : l’exempt prit place sur le devant,
+Mme de Sauvigny dans le fond, avec l’actrice sur
+ses genoux ; ils traversèrent tout Paris dans cet
+étrange équipage, à la grande joie des spectateurs.
+On donna à la tragédienne le meilleur logement de
+la prison, et ses amies, la duchesse de Villeroy, Mme
+de Sauvigny, la duchesse de Duras, le firent somptueusement
+meubler. A peine incarcérée, elle commença
+à recevoir et elle donna chaque jour des soupers
+« divins et nombreux ». Grands seigneurs,
+grandes dames, toute la cour venait lui rendre visite ;
+l’affluence était telle, que le quai du For l’Évêque
+était garni de carrosses du matin au soir ; il devint
+de bon ton de visiter les comédiens emprisonnés.</p>
+
+<p>La plupart d’entre eux, Brizard, Lekain, Molé,
+Clairon, etc., outrés du traitement qui leur était infligé,
+se montraient résolus à quitter la scène. Lekain
+écrivait fièrement de sa prison à M. de Sartines :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="date">« Le 20 avril 1765.</p>
+
+<p class="ind">« Monseigneur,</p>
+
+<p>« L’asile d’où je prends la liberté de vous écrire,
+prouve évidemment à Votre Grandeur que la nécessité
+où je me suis vu réduit de manquer au public,
+ne m’en a jamais imposé sur la punition qui pouvoit
+en résulter.</p>
+
+<p>« S’il est dur à tout homme sensible d’être privé
+de sa liberté, en revanche il est bien doux d’être
+en paix avec soi-même, et de paroître, sans rougir,
+dans le cercle de tous les honnêtes gens… Vous êtes
+vraisemblablement instruit de la violence qu’on nous
+a faite, pour nous rendre un camarade que nous
+avions jugé malhonnête homme… Le mépris que
+le maréchal de Richelieu a fait de nos représentations
+les plus respectueuses, en dévoilant son peu de délicatesse
+ou l’excès de son orgueil, me désola par la
+portion qui en jaillissoit sur moi-même… La conduite
+actuelle de la Comédie françoise doit lui mériter
+les éloges de tous les honnêtes gens… Si j’ai
+mérité les châtiments du magistrat, il me restera le
+plaisir de savoir que ma conduite a pu m’acquérir
+son estime<a id="FNanchor_359" href="#Footnote_359" class="fnanchor">[359]</a>. »</p>
+</blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_359" href="#FNanchor_359"><span class="label">[359]</span></a> <i>Mémoires</i> de Lekain.</p>
+</div>
+<p>Et il demandait son congé.</p>
+
+<p>Molé écrivait du For l’Évêque à Garrick, le 21 avril
+1765 : « Nous en voilà réduits encore à notre première
+alternative, ou nous déshonorer, nous flétrir
+de notre volonté, ou garder pour asile celui des malheureux
+ou des criminels, et pourtant quelquefois
+celui des honnêtes gens. Vous sentez que notre
+choix n’est pas douteux, et qu’entre le mépris et
+l’estime il n’y a pas à hésiter, quelque prix qu’il en
+coûte. » Décidé à demander son congé définitif, Molé
+priait son correspondant de lui prêter cent louis qui
+lui seraient bien nécessaires, vu la dureté des temps<a id="FNanchor_360" href="#Footnote_360" class="fnanchor">[360]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_360" href="#FNanchor_360"><span class="label">[360]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en"><i>Correspondence</i> of Garrick</span>.</p>
+</div>
+<p>Cependant Clairon était toujours malade. Son
+chirurgien fit des représentations et déclara que sa
+santé serait en danger si elle restait plus longtemps
+en prison. Elle fut en conséquence autorisée à retourner
+chez elle, après cinq jours de détention ;
+mais elle fut mise aux arrêts dans son appartement
+avec défense expresse de recevoir plus de six personnes,
+parmi lesquelles Mme de Sauvigny, M. de
+Valbelle et un Russe « pot au feu<a id="FNanchor_361" href="#Footnote_361" class="fnanchor">[361]</a> ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_361" href="#FNanchor_361"><span class="label">[361]</span></a> Bachaumont. D’après les Mémoires du temps, ce Russe se
+contentait de « baiser la main » de la tragédienne ; M. de Valbelle
+jouait un rôle plus actif.</p>
+</div>
+<p>A peine en liberté, la tragédienne s’occupa de
+venir en aide à ses camarades moins heureux qu’elle.
+En même temps elle remuait ciel et terre pour
+triompher de Dubois et de la puissante cabale qui
+le soutenait.</p>
+
+<p>Elle écrivait à Lekain :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="date">« <i>De chez moi</i>, 22 avril 1765.</p>
+
+<p>« Je viens d’avoir une très grande conférence
+avec une personne parfaitement instruite. L’indigne
+protégé du maréchal de Richelieu ne reparoîtra
+jamais. On ne me l’a pas articulé aussi positivement ;
+mais on m’a dit que tous ceux dont notre sort
+dépend, sont convenus qu’il falloit renoncer à la
+Comédie, ou au projet de nous dégrader : on craint
+les désistements ; tenons ferme, respectueusement,
+et tout ira bien.</p>
+
+<p>« J’ai demandé qu’on vous changeât de lieu, par
+la crainte que j’ai que vous ne tombiez tous malades
+où vous êtes ; que l’on fixât le temps de votre détention…</p>
+
+<p>« Enfin, mon cher ami, j’ose espérer que cela ne
+sera pas bien long et que la semaine prochaine, au
+plus tard, nous serons tous chacun chez nous,
+jouissant de notre gloire<a id="FNanchor_362" href="#Footnote_362" class="fnanchor">[362]</a>. »</p>
+</blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_362" href="#FNanchor_362"><span class="label">[362]</span></a> <i>Mémoires</i> de Lekain.</p>
+</div>
+<p>Les Comédiens ne restèrent pas au For l’Évêque dont
+les conditions hygiéniques étaient déplorables ; à
+force de sollicitations, on obtint qu’ils seraient transférés
+à la prison militaire de l’Abbaye. C’est là
+qu’ils achevèrent leur temps de détention.</p>
+
+<p>A la nouvelle des événements qui se passaient à
+Paris, Garrick s’empressa de mander à Clairon
+toute la part qu’il prenait à sa mésaventure. La
+tragédienne lui répondit :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="date">« De Paris, 9 mai 1765.</p>
+
+<p>« Mon âme à jamais pénétrée d’un traitement
+aussi barbare qu’injuste avoit besoin, mon cher
+ami, du plaisir que votre lettre vient de lui faire.
+Cette lettre a suspendu quelques moments l’indignation
+et la douleur qui me consument. Jamais ma
+santé n’a donné de si grandes inquiétudes pour ma
+vie, jamais les accidents auxquels je suis sujette
+n’ont été aussi multipliés et aussi violents, mais,
+soyez tranquille, mon courage est encore au-dessus
+de mes maux.</p>
+
+<p>« Le croiriez-vous ? Mes camarades sont encore en
+prison. Moi, l’on m’en a fait sortir le cinquième jour,
+mais l’on m’a mise aux arrêts chez moi avec défense
+de recevoir plus de six personnes nommées. On dit
+que Dubois a demandé son congé ; on espère qu’il
+sera accepté et que nous serons libres ce soir ou
+demain. Il en est temps. Comme on n’a voulu permettre
+à aucun de mes camarades de me venir voir, j’ignore
+ce qu’ils pensent et ce qu’ils feront tous. Je suis
+décidée à ne leur donner aucun conseil, à ne
+m’occuper que de moi et surtout de l’estime des
+honnêtes gens ; je l’obtiendrai, j’ose en être sûre.</p>
+
+<p>« Je ne vous ferai point part de toutes mes
+réflexions sur le passé, le présent et l’avenir, non que
+je craigne de les soumettre à vos lumières et à votre
+amitié, mais ma lettre peut être ouverte, on pourroit
+m’interpréter mal, je ne veux donner aucun prétexte
+à la persécution. Embrassez pour moi Mme Garrick,
+soyez sûrs tous deux que je vous aime, vous estime
+et vous regrette autant qu’il est possible et autant
+que vous avez droit de l’attendre du cœur le plus
+sensible et le plus reconnaissant<a id="FNanchor_363" href="#Footnote_363" class="fnanchor">[363]</a>. »</p>
+</blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_363" href="#FNanchor_363"><span class="label">[363]</span></a> Lettre inédite. Coll. Stassaert (Académie royale de Belgique).</p>
+</div>
+<p>Le Théâtre français, à la suite des incidents que
+nous venons de raconter, fut fermé pendant toute
+une soirée. On le rouvrit le surlendemain ; mais, pour
+éviter des scènes tumultueuses, on ne fit afficher
+que fort tard, en sorte qu’il y eut très peu de
+monde du vrai public ; la salle était remplie d’exempts
+et de sergents des gardes. Le lieutenant de police,
+M. de Sartines, assistait à la représentation.</p>
+
+<p>Avant de commencer la pièce, Bellecour parut et
+demanda humblement pardon au public, au nom de
+la troupe, de lui avoir manqué. Son compliment,
+que Grimm appelle « un chef-d’œuvre de bassesse
+et de platitude », fut prononcé par ordre supérieur.</p>
+
+<p>« Messieurs, dit-il, c’est avec la plus vive douleur
+que nous nous présentons devant vous. Nous ressentons
+avec la plus grande amertume le malheur
+de vous avoir manqué. Notre âme ne peut être plus
+affectée qu’elle l’est du tort réel que nous avons.
+Il n’est aucune satisfaction que l’on ne vous doive.
+Nous attendons avec soumission les peines qu’on
+voudra bien nous imposer et qui ont été déjà
+imposées à plusieurs de nos camarades. Notre
+repentir est sincère, et ce qui ajoute encore à nos
+regrets, c’est d’être forcés de renfermer au fond de
+nos cœurs les sentiments de zèle, d’attachement et
+de respect que nous vous devons et qui doivent vous
+paroître suspects dans ce moment-ci. Le temps
+seul en peut prouver la réalité. C’est par nos soins
+et les efforts que nous ferons pour contribuer à
+vos amusements, que nous espérons vous ôter
+jusqu’au moindre souvenir de notre faute ; et c’est
+des bontés et de l’indulgence dont vous nous avez
+tant de fois honorés que nous attendons la grâce
+que nous vous demandons, et que nous osons vous
+supplier de nous accorder<a id="FNanchor_364" href="#Footnote_364" class="fnanchor">[364]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_364" href="#FNanchor_364"><span class="label">[364]</span></a> Fréron, rappelant méchamment cette scène dans la quarantième
+lettre, se fait écrire de Venise : « Le sieur Guadagny ayant
+refusé de chanter à la table du doge, ayant même répondu et parlé
+avec beaucoup de hauteur, a été condamné à une prison de
+quinze jours, les fers aux pieds, et a été ensuite exilé. Une garde
+de soldats l’a conduit auparavant jusqu’à la chambre du trône,
+en le faisant passer par la grande place qui étoit remplie de masques,
+et, après avoir chanté devant Sa Seigneurie, il a demandé à
+genoux et obtenu son pardon. Tout le monde a été attendri et
+touché de la façon avec laquelle il a chanté à travers les pleurs
+et les sanglots, comme le cygne qui ne chante, dit-on, jamais
+mieux que lorsqu’il est près de sa mort. Quoi qu’il en soit,
+c’est ainsi qu’en tout pays on devroit punir les chanteurs et
+histrions insolents. »</p>
+</div>
+<p>Le parterre sans pitié couvrit d’applaudissements
+cette tirade si humiliante.</p>
+
+<p>Bellecour, en rentrant dans les foyers, ne dissimula
+pas combien il était pénétré de la scène honteuse
+qu’on l’avait forcé à jouer, et il déclara qu’il
+ne se serait jamais prêté à un pareil rôle si son attachement
+pour la compagnie ne l’emportait encore
+sur ce qu’il se devait à lui-même.</p>
+
+<p>Les représentations continuèrent donc ; mais
+comme on ne pouvait se passer de tous les acteurs
+qui étaient en prison, on les amenait chaque soir au
+théâtre sous bonne escorte et des exempts les reconduisaient
+ensuite au For l’Évêque.</p>
+
+<p>La maladie de Clairon, l’emprisonnement des
+principaux sujets et la « consternation universelle
+de la troupe » mirent la Comédie dans l’impossibilité
+de donner des représentations suivies ; elle dut
+prendre plusieurs jours de congé. « On ne croiroit
+jamais, dit Bachaumont, l’importance que l’on met
+à l’accommodement d’une affaire qui n’en devroit
+avoir d’autre qu’une soumission servile et aveugle
+de la part des histrions<a id="FNanchor_365" href="#Footnote_365" class="fnanchor">[365]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_365" href="#FNanchor_365"><span class="label">[365]</span></a> 6 mai 1765.</p>
+</div>
+<p>Tout se termina par un compromis. D’abord M. du
+Belloy, dans le but d’être agréable à Clairon, retira
+le <i>Siège de Calais</i> ; de cette façon le public n’était
+plus en droit de réclamer la pièce avec Dubois. Ensuite
+on obtint que cet acteur, cause de tout le tapage,
+demanderait sa retraite. Bien qu’il n’eût que
+vingt-neuf ans de service et qu’il en fallût trente, on
+lui accorda 1500 livres de pension et 500 livres de
+pension extraordinaire pour avoir formé une élève,
+sa fille<a id="FNanchor_366" href="#Footnote_366" class="fnanchor">[366]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_366" href="#FNanchor_366"><span class="label">[366]</span></a> Il était d’usage d’accorder une pension de 500 livres à tout
+comédien qui avait formé un élève.</p>
+</div>
+<p>A la suite de cet arrangement, les comédiens détenus
+au For l’Évêque furent mis en liberté. Ils étaient
+restés vingt-six jours en prison, mais leur obstination
+avait fini par les faire triompher.</p>
+
+<p>La cause que Clairon et ses camarades venaient de
+soutenir était juste et on peut s’étonner qu’elle n’ait
+pas reçu l’appui du public. Comment osait-on leur
+reprocher d’être trop scrupuleux sur les questions
+d’honneur ? Malheureusement la tragédienne avait
+porté tort elle-même à sa cause par sa vanité, ses
+prétentions, ses menaces incessantes de démission ;
+il n’était question que de vers, de tableaux, de bustes,
+d’estampes, de médailles faites en son honneur ; ce
+besoin d’occuper sans cesse les esprits finit par fatiguer.
+On triompha de la voir dans cette même prison
+où elle avait voulu faire mettre Fréron un mois auparavant.
+Le public « a été assez imbécile, dit
+Grimm, et assez malhonnête pour se venger sur le
+talent de l’actrice et de ses camarades et pour les
+traiter dans ces dernières querelles avec une indignité
+que je ne lui pardonnerai de longtemps. »</p>
+
+<p>Quant au duc de Richelieu, furieux d’être obligé de se
+soumettre, il accorda à Dubois une place dans la troupe
+de Bordeaux. En même temps il se vengeait des comédiens
+en exerçant contre eux les plus mesquines
+persécutions. C’est ce qui faisait écrire à Lekain :</p>
+
+<p>« Vous voudrez bien m’excuser, mon cher Garrick,
+si j’ai tant tardé à vous donner des nouvelles
+de la suite de notre malheureuse aventure. Nous
+nous en sommes tirés assez glorieusement, mais
+aux dépens de notre recette et de notre liberté ;
+c’est ainsi que l’on gagne toujours son procès en
+France contre les gens de qualité. M. le maréchal
+de Richelieu fait tout ce qu’il peut pour nous
+faire éprouver la suite de son ressentiment ; mais
+il aura beau faire, il ne pourra dissimuler à qui
+que ce soit qu’il est honteux d’attendre que l’on
+soit maréchal de France, et que l’on ait soixante-dix
+ans, pour faire des étourderies dignes d’un
+jeune mousquetaire<a id="FNanchor_367" href="#Footnote_367" class="fnanchor">[367]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_367" href="#FNanchor_367"><span class="label">[367]</span></a> Paris, 1<sup>er</sup> juin 1765. <span lang="en" xml:lang="en"><i>Correspondence</i> of Garrick</span>.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c19">XIX<br>
+<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)<br>
+1765-1766</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Voltaire exhorte Clairon à quitter le théâtre, si on
+ne donne pas aux comédiens les droits de citoyen. — Lekain
+demande son congé. — Voyage de Clairon à Ferney. — Vers à
+Clairon sur sa retraite. — On propose d’ériger la Comédie
+française en <i>Académie royale dramatique</i>. — Mémoire de
+Jabineau de la Voute. — Le Roi refuse de modifier la situation
+des comédiens. — Voltaire et Mlle Corneille.</p>
+
+
+<p>Cette aventure fit un bruit énorme et passionna tout
+Paris. Les uns, et parmi eux il faut compter la
+noblesse et presque toute la secte encyclopédique,
+prirent parti pour les comédiens. Les autres, c’est-à-dire
+la majorité de la bourgeoisie et des gens de
+lettres, s’acharnèrent contre eux<a id="FNanchor_368" href="#Footnote_368" class="fnanchor">[368]</a> ; à leurs yeux il n’y
+avait point d’humiliation qui ne fût justifiée à l’égard
+des « histrions ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_368" href="#FNanchor_368"><span class="label">[368]</span></a> « Je ne puis concevoir, écrivait Clairon, comment des auteurs,
+obligés de capter la bienveillance des comédiens, vivant
+avec eux, partageant leurs travaux et leurs salaires, nés pour la
+plupart dans la plus chétive bourgeoisie, s’aveuglent au point
+de se réunir aux sots, à la populace, pour insulter ceux qui les
+font vivre, connoître et souvent valoir. » (<i>Mémoires</i>.)</p>
+</div>
+<p>Voltaire, lui, n’hésita pas. Dès qu’il fut au courant
+des faits, dès qu’il connut la détermination de Clairon
+de ne pas remonter sur le théâtre, si elle n’obtenait
+pas justice, il crut le moment venu pour les
+comédiens de prendre des résolutions extrêmes et de
+se délivrer enfin d’un joug insupportable. Pénétré de
+cette idée il s’empressa d’envoyer à la tragédienne
+une note pressante pour la soutenir dans ses résolutions
+et l’exhorter à ne pas se démentir :</p>
+
+<p>« L’homme qui s’intéresse le plus à la gloire de
+Mlle Clairon et à l’honneur des beaux-arts, la supplie
+très instamment de saisir ce moment pour déclarer
+que c’est une contradiction trop absurde d’être au
+For l’Évêque, si on ne joue pas, et d’être excommunié
+par l’évêque si on joue ; qu’il est impossible de soutenir
+ce double affront, et qu’il faut enfin que les
+Welches se décident. Les acteurs, qui ont marqué
+tant de sentiments d’honneur dans cette affaire, se
+joindront sans doute à elle. Que Mlle Clairon réussisse
+ou ne réussisse pas, elle sera révérée du public,
+et si elle remonte sur le théâtre comme une esclave
+qu’on fait danser avec ses fers, elle perd toute considération.
+J’attends d’elle une fermeté qui lui fera
+autant d’honneur que ses talents, et qui fera une
+époque mémorable<a id="FNanchor_369" href="#Footnote_369" class="fnanchor">[369]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_369" href="#FNanchor_369"><span class="label">[369]</span></a> 1<sup>er</sup> mai 1765.</p>
+</div>
+<p>En même temps, car il ne négligeait aucune influence,
+il s’adressait à Richelieu ; bien qu’il n’ignorât
+pas le rôle que le maréchal avait joué dans les
+derniers événements<a id="FNanchor_370" href="#Footnote_370" class="fnanchor">[370]</a>, il crut pouvoir, par de délicates
+flatteries, le rallier à la cause qu’il regardait
+comme celle de la vérité et de la justice, et qu’il
+brûlait de voir triompher.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_370" href="#FNanchor_370"><span class="label">[370]</span></a> « Votre maréchal a tenu une jolie conduite, mandait d’Alembert
+à Voltaire. Son procédé est atroce et abominable ; aussi
+finira-t-il aux yeux du public par avoir tout l’odieux et tout le
+ridicule de cette affaire. »</p>
+</div>
+<p>« Permettez-moi de vous dire un petit mot des
+spectacles, qui sont nécessaires à Paris et que vous
+protégez, lui écrivait-il… Est-il juste qu’on perde
+tous ses droits de citoyen et jusqu’à celui de la sépulture,
+parce qu’on est sous votre autorité ? Si quelqu’un
+peut jamais avoir la gloire de faire cesser cet opprobre
+c’est assurément vous, et Paris vous élèverait
+une statue comme Gênes. Mais quelquefois les choses
+les plus simples et les plus petites sont plus difficiles
+que les grandes, et tel homme qui peut faire
+capituler une armée d’Anglais ne peut triompher
+d’un curé<a id="FNanchor_371" href="#Footnote_371" class="fnanchor">[371]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_371" href="#FNanchor_371"><span class="label">[371]</span></a> 13 mai 1765.</p>
+</div>
+<p>Clairon suivit les conseils de Voltaire ; elle refusa
+de remonter sur le théâtre tant qu’on n’aurait pas accordé
+aux comédiens les droits de tous les citoyens.
+Elle prétexta l’état de sa santé et demanda son
+congé. La tragédienne dans ses <i>Mémoires</i> assure
+que le duc d’Aumont fit près d’elle les plus vives
+instances pour la déterminer à reparaître sur la
+scène. « Il m’offrit, dit-elle, de me faire payer par
+le roi, de ne plus dépendre d’aucuns supérieurs ;
+de n’avoir plus rien à démêler avec les Comédiens ;
+de ne jouer que quand bon me sembleroit, sans
+autre soin que celui d’écrire à l’assemblée : « Je
+désire telle pièce pour tel jour. » La Melpomène
+fut inflexible.</p>
+
+<p>Voyant l’inutilité de ses efforts, le duc lui promit,
+si elle restait au théâtre, de l’aider à relever la comédie
+de « la honte de l’excommunication. »</p>
+
+<p>« Je ne dissimulerai point, dit la tragédienne, que
+je mêlois infiniment de vanité au désir juste et naturel
+d’avoir un état plus honnête : mon talent ne
+peut s’écrire ni se peindre, l’idée s’en perd avec mes
+contemporains, et j’avois lieu de croire que je le
+constaterois supérieur même à ce qu’il fut jamais,
+si j’obtenois la gloire de surmonter les préjugés de
+ma nation : le tenter seulement disoit beaucoup pour
+moi. J’acceptai. »</p>
+
+<p>Il fut convenu qu’on allait faire les démarches
+nécessaires et que, si elles réussissaient, Clairon
+reprendrait sa place à la Comédie. En attendant, on
+lui accorda un congé jusqu’à Pâques, afin qu’elle eût
+le temps d’aller à Genève et « de s’y faire raccommoder
+ce qu’elle avoit de malade<a id="FNanchor_372" href="#Footnote_372" class="fnanchor">[372]</a> ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_372" href="#FNanchor_372"><span class="label">[372]</span></a> Bachaumont.</p>
+</div>
+<p>Lekain fut encore moins hésitant que sa camarade.
+Le 15 juin, il écrivait au duc de Richelieu pour
+solliciter son congé et il le faisait en termes aussi
+fermes que dignes :</p>
+
+<p>« Permettez-moi, Monseigneur, de vous demander
+pour seule et unique grâce la permission de me retirer,
+et d’abandonner un état qui ne peut faire illusion
+qu’à des fanatiques, mais que tout homme
+sage doit regarder d’un œil plus réfléchi. L’exemple
+dernier n’a que trop prouvé que cet état étoit encore
+la victime d’un préjugé aussi absurde que barbare.
+Je sais que vous êtes le maître de disposer de
+tout : vous m’en avez donné des preuves convaincantes
+à la clôture du théâtre de 1761, et nommément
+à la rentrée dernière ; mais il est un droit
+que tout citoyen, né dans un état monarchique,
+peut et doit réclamer, c’est celui de sa liberté<a id="FNanchor_373" href="#Footnote_373" class="fnanchor">[373]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_373" href="#FNanchor_373"><span class="label">[373]</span></a> <i>Mémoires</i> de Lekain.</p>
+</div>
+<p>En même temps il mandait à Garrick : « Je n’ai
+pas comme Moïse le don de lire dans les choses à
+venir, mais, autant que je puis m’y connoître, il
+faut que notre établissement ou culbute ou se relève
+à Pâques prochain ; nous ne pouvons pas demeurer
+diffamés comme nous le sommes. » Il
+faisait ressortir l’étrange différence qui existait
+entre Paris et Londres, au point de vue des comédiens :
+« Vous êtes dans les bonnes grâces de votre
+clergé, disait-il à Garrick, et le nôtre nous envoie
+à tous les diables ; vous êtes votre maître et nous
+sommes esclaves ; vous jouissez d’une gloire véritable
+et la nôtre nous est toujours disputée ; vous
+avez une fortune brillante et nous sommes pauvres :
+voilà de furieuses oppositions<a id="FNanchor_374" href="#Footnote_374" class="fnanchor">[374]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_374" href="#FNanchor_374"><span class="label">[374]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en"><i>Correspondence</i> of Garrick</span>.</p>
+</div>
+<p>En apprenant ces projets de retraite, Garrick répondait :
+« Pauvre Paris ! que je te plains ! les Lekain,
+les Dumesnil<a id="FNanchor_375" href="#Footnote_375" class="fnanchor">[375]</a> et les Clairon ne peuvent pas
+être trouvés tous les jours sur le Pont-Neuf, malgré
+qu’on le croiroit à la manière dont vos ducs les ont
+traités<a id="FNanchor_376" href="#Footnote_376" class="fnanchor">[376]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_375" href="#FNanchor_375"><span class="label">[375]</span></a> Lorsque Garrick vint à Paris, il vit jouer Dumesnil et
+Clairon. « Eh bien ! lui demandait-on, comment avez-vous trouvé
+le jeu des deux rivales ? » « Il est impossible, répondit-il, de
+rencontrer une plus parfaite actrice que Mlle Clairon. » « Et
+Mlle Dumesnil, qu’en pensez-vous ? » « En la voyant, je n’ai pas
+pu songer à l’actrice : c’est Agrippine, c’est Sémiramis, c’est
+Athalie que j’ai vues ! » On prétend que Mlle Dumesnil se livrait à
+la boisson et que, lorsqu’elle jouait, « son laquais était toujours
+dans la coulisse, la bouteille à la main, pour l’abreuver. »</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_376" href="#FNanchor_376"><span class="label">[376]</span></a> 25 juillet 1765.</p>
+</div>
+<p>Molé demanda également son congé, mais il lui
+fut formellement refusé, ainsi qu’à Lekain.</p>
+
+<p>Pour se consoler de ses mésaventures, et pendant
+que l’on préparait les négociations qui devaient
+réhabiliter son état, Clairon fit un voyage qu’elle
+projetait depuis fort longtemps ; sous prétexte de
+consulter Tronchin, elle se rendit à Ferney où Voltaire
+la reçut comme « dans un temple où l’encens brûlait
+pour elle seule ». Il donna en son honneur des fêtes
+qui sont restées célèbres ; la grande actrice, à la
+demande de son hôte, consentit à monter sur la
+scène et à donner quelques représentations<a id="FNanchor_377" href="#Footnote_377" class="fnanchor">[377]</a>. Son
+triomphe fut complet et quand elle partit le patriarche
+reconnaissant lui adressa des vers débordants d’enthousiasme.
+Comme d’Alembert lui reprochait ses
+exagérations, il lui répondit : « Croyez, mon cher
+philosophe, que je ne donnerai jamais à aucun grand
+seigneur les éloges que j’ai prodigués à Mlle Clairon ;
+le mérite et la persécution sont mes cordons bleus. »
+Il écrivait à d’Argental : « Je sais bien que j’ai
+été un peu loin avec Mlle Clairon ; mais j’ai cru
+qu’il fallait un tel baume sur les blessures qu’elle
+avait reçues au For l’Évêque. Plus on a voulu l’avilir
+et plus j’ai voulu l’élever<a id="FNanchor_378" href="#Footnote_378" class="fnanchor">[378]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_377" href="#FNanchor_377"><span class="label">[377]</span></a> Voir les détails des brillantes fêtes de Ferney dans la <i>Vie
+intime de Voltaire aux Délices et à Ferney</i>. (Paris, Calmann-Lévy.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_378" href="#FNanchor_378"><span class="label">[378]</span></a> 17 septembre 1765.</p>
+</div>
+<p>Pendant son séjour chez le patriarche, la tragédienne
+ne perdait pas de vue le but qu’elle poursuivait
+depuis plusieurs années avec tant de ténacité.
+Ses amis la tenaient fidèlement au courant de tout
+ce qui se tramait dans l’ombre et le mystère en faveur
+de la Comédie. Les conjurés avaient même déjà
+choisi celui qui devait plaider leur cause. Bien que
+les Comédiens n’aient pas eu la main heureuse
+en 1761, c’est encore à un avocat, M<sup>e</sup> Jabineau de
+la Voute<a id="FNanchor_379" href="#Footnote_379" class="fnanchor">[379]</a>, qu’ils confièrent leurs intérêts.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_379" href="#FNanchor_379"><span class="label">[379]</span></a> Pierre Jabineau de la Voute, né à Étampes en 1721, mort
+en 1787.</p>
+</div>
+<p>Comme les pénalités infligées à Huerne de la Mothe
+n’étaient pas de nature encourageante, Clairon écrivait
+à Lekain pour l’assurer que leur avocat ne courrait
+aucun danger :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="date">« Ferney, 14 août 1765. »</p>
+
+<p>« Cela va le mieux du monde, mon cher camarade.
+Dites à la personne que je ne vois pas le moindre
+risque à courir pour elle ; qu’elle ne peut jamais
+être découverte, si elle ne veut pas l’être ; et
+que si par hasard elle l’étoit, elle auroit à répondre
+que nous l’avons exigé, vous et moi, comme le service
+le plus important. Au fait, que demandons-nous ?
+Un prétexte pour mettre à couvert et notre honneur
+et notre sensibilité ; celui qui nous le fournira, peut-il
+jamais être blâmable ? Quand l’injure ne tombe
+sur aucun particulier, qu’elle n’attaque que des
+préjugés absurdes, qu’on peut avec de la plaisanterie
+seulement ôter à sa nation un ridicule qui la
+fait bafouer de toutes les nations policées et donner
+à une société qu’on opprime une existence qu’elle
+mérite ; quand on n’attaque aucune loi, qu’a-t-on à
+craindre ?</p>
+
+<p>« D’ailleurs on n’ira en avant, sur le point qui le
+concerne, que lorsque toutes les batteries seront
+bien dressées pour le reste ; il ne court au moins
+aucun risque d’être prêt. Si, dans le temps, nous
+ne voyons sûrement pas de probabilités pour le succès,
+nous n’avons rien de mieux à faire que de garder
+le silence et de jeter tout au feu ; et nous le
+ferons. Si nous voyons jour à faire de grandes choses,
+nous irons en avant, et nous lui devrons la plus
+éternelle reconnoissance…</p>
+
+<p>« Bonjour, mon cher camarade, je joue aujourd’hui
+<i>Tancrède</i>, pour notre cher patriarche, qui
+ne se porte pas trop bien, et qui m’a fait jurer par
+la devise de Tancrède de ne jamais reparoître, que
+la comédie n’eût un état<a id="FNanchor_380" href="#Footnote_380" class="fnanchor">[380]</a>. »</p>
+</blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_380" href="#FNanchor_380"><span class="label">[380]</span></a> A peu près à la même époque Clairon écrivait à Garrick :
+« Il faut encore que je vous dise que le plus coquin, le plus fourbe,
+le plus méchant des hommes est M. Lekain ; ce n’est pas un ouï-dire,
+j’en ai les preuves par écrit de sa main. Cependant, c’est à
+moi seule qu’il doit un quart de plus pour sa femme, une pension
+du roi pour lui, et un certificat sur sa probité, attaquée par
+un de ses supérieurs même et plus que suspectée par les autres. »
+(<span lang="en" xml:lang="en"><i>Correspondence</i> of Garrick.</span>)</p>
+</div>
+<p>Au moment où tout Paris, on pourrait dire toute la
+France, attendait avec anxiété le parti qu’allait
+prendre la « divine Melpomène », parut une épître
+charmante, où, sous une forme badine, l’auteur raillait
+la comédienne sur son indécision et ses scrupules,
+mais où en même temps il la couvrait de fleurs
+et d’éloges :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Rentres-tu ? ne rentres-tu pas ?</div>
+<div class="verse">Prononce. Éclaircis ce mystère.</div>
+<div class="verse">Quand la gloire te tend les bras</div>
+<div class="verse">Pourquoi ferois-tu la sévère ?</div>
+<div class="verse">On se demande tour à tour :</div>
+<div class="verse">« Eh ! bien ! sait-on quelque nouvelle ?</div>
+<div class="verse">« L’aurons-nous ? reparoîtra-t-elle ?</div>
+<div class="verse">« Jouera-t-elle au moins pour la cour ? »</div>
+<div class="verse">C’est une alarme universelle,</div>
+<div class="verse">Un deuil qui croît de jour en jour.</div>
+<div class="verse">L’Europe entière te rappelle ;</div>
+<div class="verse">Sourde à sa voix, veux-tu, cruelle,</div>
+<div class="verse">Bouder et l’Europe et l’Amour ?</div>
+<div class="verse">Oui l’Amour, il marche à ta suite,</div>
+<div class="verse">Il te doit ses touchants attraits,</div>
+<div class="verse">A ta voix il pleure ou s’irrite,</div>
+<div class="verse">Ses triomphes sont tes bienfaits,</div>
+<div class="verse">Et ta couronne de cyprès</div>
+<div class="verse">Est sa parure favorite.</div>
+<div class="verse">Allons, il faut prendre un parti,</div>
+<div class="verse">Ma Clairon, vois où nous en sommes,</div>
+<div class="verse">Plus d’actrices, plus de grands hommes,</div>
+<div class="verse">Tout meurt, tout est anéanti,</div>
+<div class="verse">Tu mets tout Paris au régime.</div>
+<div class="verse">Reprenant ses antiques droits,</div>
+<div class="verse">En vain Dumesnil quelquefois</div>
+<div class="verse">Pour nous enchanter se ranime,</div>
+<div class="verse">En vain Brizard, les sens troublés,</div>
+<div class="verse">Vient étaler sur notre scène</div>
+<div class="verse">Ses beaux cheveux gris pommelés</div>
+<div class="verse">Et son âme républicaine,</div>
+<div class="verse">Chevelure, âme, rien ne prend,</div>
+<div class="verse">Tous nos jeunes talents succombent,</div>
+<div class="verse">L’un sur l’autre les drames tombent,</div>
+<div class="verse">Le public ne voit ni n’entend.</div>
+<div class="verse">Souveraine, toujours chérie,</div>
+<div class="verse">Tes États sont dans l’anarchie ;</div>
+<div class="verse">Pour rendre encor le mal complet,</div>
+<div class="verse">D’un quart la recette est baissée,</div>
+<div class="verse">Et Melpomène est éclipsée</div>
+<div class="verse">Par le singe de Nicolet.</div>
+<div class="verse">Toi seule, à nos vœux indocile,</div>
+<div class="verse">Causes les maux dont je gémis.</div>
+<div class="verse">Tel jadis le courroux d’Achille</div>
+<div class="verse">Fit les malheurs de son pays.</div>
+<div class="verse">On dit, oh ! la plaisante histoire,</div>
+<div class="verse">Que par un scrupule enfantin</div>
+<div class="verse">Tu ne veux pas, dois-je le croire ?</div>
+<div class="verse">Trouver Laïs sur le chemin</div>
+<div class="verse">Où tu prends ton vol pour la gloire.</div>
+<div class="verse">Ce bruit est faux, je le soutiens.</div>
+<div class="verse">Laïs est si bonne personne,</div>
+<div class="verse">Elle a des amants la friponne,</div>
+<div class="verse">C’est un avoir qui sied fort bien.</div>
+<div class="verse">Je suis juste, sois indulgente ;</div>
+<div class="verse">Il est permis d’être catin</div>
+<div class="verse">Depuis dix-huit ans jusqu’à trente,</div>
+<div class="verse">Et d’en avoir quitté le train</div>
+<div class="verse">On gémit encore à quarante.</div>
+<div class="verse">D’ailleurs l’aigle au milieu des airs,</div>
+<div class="verse">Planant au-dessus des collines,</div>
+<div class="verse">Se jouant parmi les éclairs,</div>
+<div class="verse">Du haut de ces routes divines,</div>
+<div class="verse">Voit-il à l’ombre des buissons</div>
+<div class="verse">Les jeux des mouches libertines</div>
+<div class="verse">Et les amours des papillons ?</div>
+<div class="verse">Ah ! j’y suis ; tu voudrois détruire</div>
+<div class="verse">Ce ridicule préjugé</div>
+<div class="verse">Qui, très sottement protégé,</div>
+<div class="verse">Fait qu’on flétrit ce qu’on admire ;</div>
+<div class="verse">Tu voudrois que tout simplement</div>
+<div class="verse">Mérope, Alzire, Bérénice,</div>
+<div class="verse">Allassent jurer en justice,</div>
+<div class="verse">Et qu’on les crût sur leurs serments.</div>
+<div class="verse">Tu voudrois sans trop de caprices</div>
+<div class="verse">Jouir des mêmes droits que nous,</div>
+<div class="verse">Et que Jésus-Christ, mort pour tous,</div>
+<div class="verse">Fût aussi mort pour les actrices.</div>
+<div class="verse">J’approuve fort de tels désirs,</div>
+<div class="verse">Et le pape plein de sagesse</div>
+<div class="verse">Devroit, exauçant tes soupirs,</div>
+<div class="verse">Te donner pour menus plaisirs</div>
+<div class="verse">Le droit de mentir à confesse,</div>
+<div class="verse">Dans un de ces étuis sacrés</div>
+<div class="verse">Par les dévotes révérés.</div>
+<div class="verse">Combien j’aimerois Ariane,</div>
+<div class="verse">Moitié sainte, moitié profane,</div>
+<div class="verse">A quelques carmes débauchés</div>
+<div class="verse">Demandant avec tous ses charmes</div>
+<div class="verse">L’absolution de nos larmes</div>
+<div class="verse">Et le pardon de nos péchés.</div>
+<div class="verse">Je ne puis cacher mes penchants,</div>
+<div class="verse">J’aime les dieux du paganisme ;</div>
+<div class="verse">Ces dieux-là sont de bonnes gens,</div>
+<div class="verse">Ils favorisent les talents</div>
+<div class="verse">Et proscrivent le fanatisme ;</div>
+<div class="verse">Clairon, tu leur dois de l’encens,</div>
+<div class="verse">Et puisque le christianisme</div>
+<div class="verse">N’ose, malgré tes vœux ardents,</div>
+<div class="verse">Te compter parmi ses enfants,</div>
+<div class="verse">Et t’immole au froid cagotisme,</div>
+<div class="verse">Choisis enfin des dieux plus doux,</div>
+<div class="verse">Console-toi par notre estime,</div>
+<div class="verse">Nous prendrons tes crimes sur nous ;</div>
+<div class="verse">Sois toujours païenne et sublime,</div>
+<div class="verse">Tu feras encor des jaloux.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Cette pièce<a id="FNanchor_381" href="#Footnote_381" class="fnanchor">[381]</a> ne fut pas seule dans son genre ; vers
+la même époque, un mauvais plaisant publia une
+épître du pape à Clairon, où le souverain pontife
+joignait ses prières à celles de toute la France pour
+obtenir de la tragédienne qu’elle renonçât à ses projets
+de départ.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_381" href="#FNanchor_381"><span class="label">[381]</span></a> Nous avons trouvé ces vers dans la collection Stassaert, à
+l’Académie royale de Bruxelles. Ils ne portent pas de nom d’auteur,
+mais nous croyons ne pas trop nous avancer en les attribuant
+à Colardeau dont ils ont absolument le cachet.</p>
+</div>
+<p>Après plusieurs mois d’absence, Clairon revint à
+Paris. Sans perdre de temps, elle s’occupa de la
+fameuse question qui la préoccupait à tant de titres.
+Tous ses amis furent mis en mouvement. Tout le
+monde s’ingéniait à trouver une combinaison qui fît
+enfin rentrer les comédiens dans le droit commun ;
+les avocats les plus habiles étaient consultés, on rédigeait
+consultation sur consultation, mémoire sur
+mémoire. Jabineau de la Voute préparait son dossier ;
+des comités se réunissaient à chaque instant
+chez la tragédienne dans l’espoir d’arriver à une conclusion
+satisfaisante. On s’avisa tout à coup d’un
+subterfuge assez ingénieux.</p>
+
+<p>Comme nous l’avons déjà dit, l’excommunication
+qui frappait les comédiens ne pesait pas sur la Comédie
+italienne, bien que son genre fût souvent trivial
+et bas. L’Opéra se trouvait dans le même cas par
+une raison au moins singulière, c’est qu’il ne portait
+pas le titre d’Opéra, mais d’Académie royale
+de musique<a id="FNanchor_382" href="#Footnote_382" class="fnanchor">[382]</a>, que ceux qui en faisaient partie n’appartenaient
+pas à un théâtre, mais à une académie, et
+qu’ils n’étaient pas regardés comme des comédiens.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_382" href="#FNanchor_382"><span class="label">[382]</span></a> « Ce titre, disait J.-J. Rousseau, lui donne le droit de faire
+la plus mauvaise musique de l’Europe et d’empêcher dans toute
+l’étendue du royaume qu’on en fasse de bonne. » On appelait
+souvent l’Académie de musique la « triste veuve ».</p>
+</div>
+<p>Déjà en 1761, quand la consultation inspirée par
+Clairon à Huerne de la Mothe eut si mal réussi, on
+avait eu l’idée, pour soustraire les Comédiens aux
+censures de l’Église, de substituer au nom de Comédie
+française celui d’Académie nationale de déclamation :
+de cette façon les acteurs n’étant plus des
+comédiens, ils se trouvaient sur le même pied que
+ceux de l’Opéra, et on ne pouvait leur refuser le
+même traitement. Le projet n’aboutit pas.</p>
+
+<p>En 1766, on revint à cette idée d’<i>Académie
+nationale de déclamation</i> ou d’<i>Académie royale
+dramatique</i> et l’on projeta de la faire établir par
+lettres patentes enregistrées au Parlement. Les membres
+de cette académie auraient joui de leurs droits
+civils et auraient échappé à l’excommunication
+comme leurs confrères de l’Académie de musique.
+Les Comédiens prétendaient même avoir trouvé des
+lettres patentes de Louis XIII les établissant valets
+de chambre du roi ; on résolut donc de réclamer
+de plus en leur faveur le titre de valets de chambre
+de Sa Majesté, et pour les actrices celui de femmes
+de chambre de la reine.</p>
+
+<p>Voltaire, bien entendu, était l’âme de la conjuration.
+Pendant que Clairon stimulait à Paris l’activité
+de ses partisans, le patriarche envoyait de Ferney
+note sur note et fournissait ainsi les matériaux
+du mémoire destiné à prouver le bien-fondé des
+réclamations de la troupe comique.</p>
+
+<p>Jabineau de la Voute s’acquitta avec zèle de la
+mission qui lui était confiée, trop de zèle même, car
+Voltaire, à qui le Mémoire naturellement fut soumis,
+dut modérer son enthousiasme et le rappeler avec
+beaucoup de bon sens au calme et à la modération :
+« Je vous prie, lui écrivait-il, de ne point mettre dans
+le projet de Déclaration : « Voulons et nous plaît
+que tout gentilhomme et demoiselle puisse représenter
+sur le théâtre, etc. » Cette clause choquerait
+la noblesse du royaume. Il semblerait qu’on inviterait
+les gentilshommes à être comédiens ; une telle
+déclaration serait révoltante. Contentons-nous d’indiquer
+cette permission, sans l’exprimer… Il faut
+tâcher de rendre l’état de comédien honnête et non
+pas noble<a id="FNanchor_383" href="#Footnote_383" class="fnanchor">[383]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_383" href="#FNanchor_383"><span class="label">[383]</span></a> 4 février 1766.</p>
+</div>
+<p>Pour bien démontrer combien la condamnation
+qui pesait sur les comédiens était ridicule, le patriarche
+engageait M. de la Voute à rappeler qu’à
+Rome les mathématiciens étaient également frappés
+par la loi : « Cet exemple, lui mandait-il, me paraît
+décisif ; nos mathématiciens, nos comédiens ne sont
+point ceux qui encoururent quelquefois par les lois
+romaines une note d’infamie ; certainement cette
+infamie qu’on objecte n’est qu’une équivoque, une
+erreur de nom<a id="FNanchor_384" href="#Footnote_384" class="fnanchor">[384]</a>. » Autrement il faudrait excommunier
+l’Académie des sciences.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_384" href="#FNanchor_384"><span class="label">[384]</span></a> 4 février 1766.</p>
+</div>
+<p>Ne doutant plus du succès, Voltaire calculait déjà
+avec ravissement toutes les conséquences du changement
+qui se préparait.</p>
+
+<p>« Je renvoie à mes divins anges, écrit-il aux
+d’Argental, le Mémoire de M. de la Voute pour les
+Comédiens. La tournure que vous avez prise est très
+habile. La Déclaration du roi sera un bouclier contre
+la prêtraille ; elle sera enregistrée, et quand les
+cuistres refuseront la sépulture à un citoyen, pensionnaire
+du roi, on leur lâchera le Parlement. »</p>
+
+<p>En même temps il recommandait à Clairon de ne
+pas se laisser leurrer par de vaines promesses et de
+rester inébranlable dans sa retraite tant que la Déclaration
+du roi érigeant la Comédie française en Académie
+dramatique n’aurait pas été formellement
+accordée et enregistrée. L’enthousiasme du patriarche
+était au comble, il touchait enfin au but si ardemment
+poursuivi depuis tant d’années.</p>
+
+<p>« Ce sera une grande époque dans l’histoire des
+beaux-arts, s’écrie-t-il, je ne vois nul obstacle à cette
+Déclaration ; elle est déjà minutée. J’ai été la mouche
+du coche dans cette affaire. J’ai fourni quelques
+passages des anciens jurisconsultes en faveur des
+spectacles, et j’en suis encore tout étonné<a id="FNanchor_385" href="#Footnote_385" class="fnanchor">[385]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_385" href="#FNanchor_385"><span class="label">[385]</span></a> 12 février, à Mlle Clairon.</p>
+</div>
+<p>Jugeant la cause gagnée, Voltaire prenait bien vite
+les devants pour s’attribuer le beau rôle ; il y avait
+droit en effet, mais un peu moins d’empressement
+et un peu plus de modestie n’eussent pas été inutiles,
+comme on ne tardera pas à le voir.</p>
+
+<p>Au moment où tout le monde vivait dans l’attente
+du grand événement, le solitaire de Ferney adressait
+à sa « chère Melpomène » une requête que nous
+nous ferions scrupule de ne pas reproduire, car elle
+empruntait aux circonstances un caractère vraiment
+des plus plaisants. Voltaire recourant à l’influence
+d’une excommuniée pour obtenir une cure en faveur
+d’un de ses protégés serait assurément un spectacle
+fort inattendu, si cette époque, fertile en contrastes,
+ne nous en ménageait de tous les genres.</p>
+
+<p>Il écrivait à Clairon :</p>
+
+<p>« Un drôle de corps de prêtre du pays de Henri IV,
+nommé Doléac, demeurant à Paris sur la paroisse
+Sainte-Marguerite, meurt d’envie d’être curé du village
+de Cazeaux. M. de Villepinte donne ce bénéfice. Le
+prêtre a cru que j’avais du crédit auprès de vous
+et que vous en aviez bien davantage auprès de
+M. de Villepinte ; si tout cela est vrai, donnez-vous
+le plaisir de nommer un curé au pied des Pyrénées
+à la requête d’un homme qui vous en prie au pied
+des Alpes. Souvenez-vous que Molière, l’ennemi des
+médecins, obtint de Louis XIV un canonicat pour le
+fils d’un médecin.</p>
+
+<p>« Les curés, qui ont pris la liberté de vous excommunier,
+vous canoniseront, quand ils sauront que
+c’est vous qui donnez des cures… Je voudrais que
+vous disposassiez de celle de Saint-Sulpice.</p>
+
+<p>« Je ne sais pas quand vous remonterez sur le
+jubé de votre paroisse. Vous devriez choisir, pour
+votre premier rôle, celui de lire au public la Déclaration
+du roi en faveur des beaux-arts contre les
+sots ; c’est à vous qu’il appartient de la lire<a id="FNanchor_386" href="#Footnote_386" class="fnanchor">[386]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_386" href="#FNanchor_386"><span class="label">[386]</span></a> 30 mars 1766.</p>
+</div>
+<p>Cependant le travail de Jabineau de la Voute n’eut
+pas le succès espéré. M. de Saint-Florentin, circonvenu
+de tous côtés, avait consenti à s’en charger et
+à le présenter au roi. Il le lut en effet à une réunion
+du conseil, mais quelqu’un fit observer que les privilèges
+accordés aux comédiens par Louis XIII n’ayant
+pas été révoqués, il ne tenait qu’à eux de les faire
+valoir dans l’occasion. Quant au roi, il dit à M. de
+Saint-Florentin : « Je vois où vous voulez en venir ; les
+comédiens ne seront jamais sous mon règne que ce
+qu’ils ont été sous celui de mes prédécesseurs ; qu’on
+ne m’en reparle plus. »</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’échouèrent les projets si savamment
+et si laborieusement préparés.</p>
+
+<p>Fidèle à sa promesse, Clairon ne reparut plus sur
+la scène<a id="FNanchor_387" href="#Footnote_387" class="fnanchor">[387]</a>. En vain une députation de la Comédie
+française vint-elle la supplier de se laisser fléchir,
+la grande actrice fut inébranlable<a id="FNanchor_388" href="#Footnote_388" class="fnanchor">[388]</a>. « La jalousie de
+mes camarades, dit-elle dans ses <i>Mémoires</i>, la folle
+et barbare administration de mes supérieurs, la
+facilité que trouvent toujours les méchants à faire
+de ce public si respectable une bête brute ou féroce
+à volonté, la réprobation de l’Église, le ridicule
+d’être Français sans jouir des droits de citoyen, le
+silence des lois sur l’esclavage et l’oppression des
+comédiens, m’avoient fait trop sentir la pesanteur,
+le danger et l’avilissement de mes chaînes pour que
+je consentisse à les porter plus longtemps. » Et elle
+ajoutait modestement : « Le moment de ma liberté
+m’a paru le plus précieux de ma vie. Rentrée dans
+tous mes droits de citoyenne, je me contente de
+déplorer le malheur de ceux qui sont encore dans
+l’esclavage ; je me tais et me console, en lisant Épictète,
+de tous les hasards de la nature et du sort. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_387" href="#FNanchor_387"><span class="label">[387]</span></a> Elle n’avait que quarante-deux ans. On ne la revit plus
+qu’à la cour et chez quelques grands seigneurs.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_388" href="#FNanchor_388"><span class="label">[388]</span></a> On craignait que son départ ne causât la ruine du théâtre ;
+cependant on ne la voyait pas souvent sur la scène ; un jour ses
+camarades lui reprochant ses absences, elle leur répondit avec
+orgueil : « Il est vrai que je ne joue pas fréquemment, mais une
+de mes représentations vous fait vivre pendant un mois. »</p>
+</div>
+<p>Voltaire éprouva la plus amère déception en
+apprenant le peu de succès de ses combinaisons. Il
+se consola en couvrant d’éloges la conduite de
+Clairon. « Je ne puis, écrivait-il à Mme d’Argental,
+blâmer une actrice qui aime mieux renoncer à son
+art que de l’exercer avec honte. De mille absurdités
+qui m’ont révolté depuis cinquante ans, une des
+plus monstrueuses, à mon avis, est de déclarer
+infâmes ceux qui récitent de beaux vers, par ordre
+du roi. Pauvre nation, qui n’existe actuellement
+dans l’Europe que par les beaux-arts et qui cherche
+à les déshonorer<a id="FNanchor_389" href="#Footnote_389" class="fnanchor">[389]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_389" href="#FNanchor_389"><span class="label">[389]</span></a> 18 avril 1766.</p>
+</div>
+<p>Le duc de Richelieu, malgré les pressantes instances
+du patriarche, ne s’était pas montré favorable
+aux demandes des Comédiens. Quand la négociation
+eut échoué, le philosophe écrivit spirituellement à
+son vieil ami : « Je suis bien fâché pour le public
+et pour les beaux-arts que vous protégez de voir le
+théâtre privé de Mlle Clairon, lorsqu’elle est dans
+la force de son talent. J’y perds plus qu’un autre,
+puisqu’elle faisait valoir mes sottises… Elle a
+renoncé à l’excommunication, et moi aussi, car j’ai
+pris mon congé. Il n’y a que vous qui restez excommunié,
+puisque vous restez toujours premier Gentilhomme
+de la chambre disposant souverainement
+des œuvres de Satan. Il est clair que celui qui les ordonne,
+est bien plus maudit que les pauvres diables
+qui les exécutent<a id="FNanchor_390" href="#Footnote_390" class="fnanchor">[390]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_390" href="#FNanchor_390"><span class="label">[390]</span></a> 17 mai 1766.</p>
+</div>
+<p>Le premier soin de Clairon après avoir quitté le
+théâtre, et être ainsi rentrée dans le giron de l’Église,
+fut de jouir avec éclat des droits qui lui avaient été
+si longtemps refusés ; elle saisit avec empressement
+l’occasion de se montrer un dimanche à l’église de
+Saint-Sulpice. « Vous m’enchantez de me dire que
+Mlle Clairon a rendu le pain bénit, mande Voltaire
+à d’Alembert, on aurait bien dû la claquer à Saint-Sulpice.
+Je m’y intéresse d’autant plus, moi qui
+vous parle, que je rends le pain bénit tous les ans
+avec une magnificence de village<a id="FNanchor_391" href="#Footnote_391" class="fnanchor">[391]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_391" href="#FNanchor_391"><span class="label">[391]</span></a> 1<sup>er</sup> juillet 1766.</p>
+</div>
+<p>Il faut bien le dire, si les comédiens avaient
+trouvé de chaleureux appuis, le roi en repoussant
+leur demande, se faisait l’interprète de l’opinion
+publique, qui ne pouvait concevoir qu’un comédien
+devînt l’égal de tous les citoyens.</p>
+
+<p>« Quelle étoit donc leur prétention, s’écrie Collé,
+faisant allusion aux récentes et infructueuses tentatives,
+d’être déclarés citoyens ? Ils le sont, mais
+comme il est juste, dans un ordre inférieur aux
+autres… Quand les comédiens auroient obtenu des
+lettres patentes du roi pour être au niveau des autres
+citoyens, quand ces lettres auroient été enregistrées
+au Parlement, le roi et le Parlement auroient-ils par
+là détruit l’opinion publique ? En seroient-ils restés
+moins infâmes dans l’idée de toute notre nation ?
+En supposant même que ce soit un préjugé, son
+extinction peut-elle être opérée par des lettres patentes
+et par l’arrêt qui les enregistre ? »</p>
+
+<p>Non content de témoigner aux « histrions » en
+quelle piètre estime il les tient, Collé éprouve
+encore le besoin de rabaisser leur art et la façon
+dont ils l’exercent en empruntant au règne animal
+les moins obligeantes comparaisons.</p>
+
+<p>« J’ai, dit-il, quelques petites observations à faire
+sur ce titre ambitieux d’<i>Académie dramatique</i> ; les
+perroquets, sous le prétexte qu’ils rendent les idées
+des hommes en les estropiant, ont-ils jamais pu
+porter leurs prétentions jusqu’à être déclarés
+hommes, et à nous vouloir faire croire qu’ils
+pensent ? La plus grande partie des comédiens est
+dans le cas de ces petits oiseaux charmants,
+et plus souvent encore dans la classe des singes,
+par leur imitation, leur libertinage et leur malfaisance<a id="FNanchor_392" href="#Footnote_392" class="fnanchor">[392]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_392" href="#FNanchor_392"><span class="label">[392]</span></a> Collé, avril 1766.</p>
+</div>
+<p>Et l’auteur se félicite en terminant que le gouvernement
+ait eu la sagesse de repousser un projet
+dont la réalisation n’aurait fait qu’augmenter la corruption
+des mœurs.</p>
+
+<p>Le préjugé contre les comédiens était si fort, si
+enraciné, que Voltaire lui-même, qui s’en moquait
+avec tant d’esprit, en subissait l’influence. En 1761,
+dans un de ces accès de sensibilité assez fréquents
+chez lui, le patriarche avait adopté une nièce<a id="FNanchor_393" href="#Footnote_393" class="fnanchor">[393]</a> du
+grand Corneille. En 1763, grâce à l’intermédiaire des
+d’Argental et de Mlle Clairon, il fut question d’un
+mariage pour la jeune fille. Les négociations étaient
+déjà assez avancées lorsque Voltaire apprit que le
+futur, M. de Cormont, se trouvait dans une situation
+de fortune plus que précaire. Le mariage fut
+rompu.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_393" href="#FNanchor_393"><span class="label">[393]</span></a> A proprement parler, Mlle Corneille était la petite-fille d’un
+oncle du grand Corneille.</p>
+</div>
+<p>« Toute cette aventure a été assez triste, écrit le
+philosophe à d’Argental. Il est vraisemblable que
+M. de Cormont a toujours caché à M. de Valbelle et
+à Mlle Clairon l’état de ses affaires, sans quoi nous
+serions en droit de penser que ni l’un ni l’autre
+n’ont eu pour nous beaucoup d’égards. Nous serions
+d’autant plus autorisés dans nos soupçons, que Mlle
+Clairon ayant dit qu’elle allait marier Mlle Corneille,
+Lekain nous écrivit qu’elle épousait un comédien et
+nous en félicitait. J’estime les comédiens quand ils
+sont bons, et je veux qu’ils ne soient ni infâmes dans
+ce monde, ni damnés dans l’autre ; mais l’idée de
+donner la cousine de M. de la Tour du Pin à un comédien
+est un peu révoltante, et cela paraissait tout
+simple à Lekain<a id="FNanchor_394" href="#Footnote_394" class="fnanchor">[394]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_394" href="#FNanchor_394"><span class="label">[394]</span></a> 10 janvier 1763.</p>
+</div>
+<p>Cette question de la réhabilitation des acteurs
+avait fait tellement de bruit que tout le monde s’en
+occupait et que les combinaisons les plus étranges
+germaient dans certaines têtes.</p>
+
+<p>Pour remédier « à l’inconvénient de la roture et
+de l’infamie des gens de théâtre », un auteur demandait
+sérieusement qu’on n’admît dans les troupes
+comiques que des gentilshommes ou des demoiselles
+bien titrées, à l’imitation des chapitres de Lyon, de
+Strasbourg, de Remiremont, et de l’Ordre de Malte<a id="FNanchor_395" href="#Footnote_395" class="fnanchor">[395]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_395" href="#FNanchor_395"><span class="label">[395]</span></a> Fréron, <i>Année littéraire</i>, 8 octobre 1760.</p>
+</div>
+<p>En 1769, une idée non moins ridicule fut mise
+en avant. Dans sa <i>Dissertation sur les spectacles</i>,
+M. Rabelleau insistait pour qu’on fît de la profession
+de comédien une espèce de milice que chaque citoyen
+serait obligé d’exercer avant d’être admis à
+aucune charge publique à la cour, dans le ministère
+et dans la magistrature. L’auteur reprochait aux comédiens
+d’être la cause de la corruption des théâtres,
+et en modifiant le recrutement il espérait moraliser
+la scène et les coulisses. Malheureusement cet
+ingénieux projet n’eut pas de suite.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c20">XX<br>
+<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV (<span class="xsmall maigre">SUITE</span>)</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Passion générale pour les spectacles. — Scènes particulières. — Le
+clergé se montre au théâtre. — Succès des
+comédiens dans le monde. — Leur intimité avec la noblesse. — Flatteries
+dont ils sont l’objet. — Leurs bonnes fortunes. — Maladie
+de Molé.</p>
+
+
+<p>Après les incidents que nous venons de raconter,
+les comédiens comprirent qu’ils n’avaient plus rien
+à espérer ; ils se résignèrent donc et courbèrent la
+tête sous le double anathème qui les frappait.</p>
+
+<p>Il est vraiment étrange que l’opinion publique
+se soit montrée si hostile à leur réhabilitation. C’est
+en effet à l’époque où le préjugé attaché à leur profession
+règne avec le plus de force ; c’est à l’époque
+où les condamnations civiles et canoniques pèsent
+sur eux le plus durement, que le théâtre et ses interprètes
+jouissent d’une vogue incomparable.</p>
+
+<p>Voyons quel accueil recevaient dans le monde et
+même près du clergé ces hommes hors la loi et
+excommuniés, voyons comment on traitait « l’art
+funeste » qu’ils exerçaient.</p>
+
+<p>Le goût des spectacles est devenu dominant en
+France. Les théâtres publics ne suffisant plus à
+l’enthousiasme général, les scènes de société se multiplient ;
+à la cour, à l’armée, dans les châteaux,
+dans les couvents, dans les maisons particulières,
+partout la fièvre dramatique sévit avec intensité.
+« La fureur incroyable de jouer la comédie gagne
+journellement, dit Bachaumont, et malgré le ridicule
+dont l’immortel auteur de la <i>Métromanie</i> a couvert
+tous les histrions bourgeois, il n’est pas de procureur
+qui, dans sa bastide, ne veuille avoir des tréteaux
+et une troupe<a id="FNanchor_396" href="#Footnote_396" class="fnanchor">[396]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_396" href="#FNanchor_396"><span class="label">[396]</span></a> <i>Mémoires secrets</i>, 17 novembre 1770.</p>
+</div>
+<p>Mme de Pompadour a donné l’exemple en créant
+le théâtre des Petits-Cabinets en 1747. Comédie,
+vaudeville, opéra, ballet, tous les genres y figurent
+successivement, et la favorite s’y fait applaudir par
+la finesse de son jeu et l’éclat de son chant. La plus
+haute noblesse interprète les rôles ; les ducs de Chartres,
+d’Ayen, de Coigny, de Duras, de Nivernais,
+de la Vallière, jouent avec le plus grand succès ; la
+duchesse de Brancas, la marquise de Livry, Mme de
+Marchais donnent la réplique à la royale courtisane.</p>
+
+<p>A Bagnolet, chez le duc d’Orléans, les représentations
+sont continuelles. Le duc excelle dans les
+rôles de paysan et de financier ; sa maîtresse, Mme
+de Montesson, déploie un véritable talent et l’on s’accorde
+à dire qu’elle ne serait pas déplacée à la Comédie
+française. La marquise de Crest, la comtesse
+de Lamarck, le vicomte de Gand, le comte de
+Ségur, le comte de Bonnac-Donnezan, forment la
+troupe habituelle. C’est à Bagnolet que l’on joue
+pour la première fois <i>le Roi et le Meunier</i> et la
+<i>Partie de Chasse de Henri IV</i>, de Collé<a id="FNanchor_397" href="#Footnote_397" class="fnanchor">[397]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_397" href="#FNanchor_397"><span class="label">[397]</span></a> Collé composait pour le théâtre de Bagnolet des pièces d’une
+grivoiserie extrême et qu’il eût été impossible de présenter sur
+un théâtre public. La <i>Partie de chasse</i> fut jouée cependant, mais
+interdite aussitôt ; il est vrai qu’on la donna en province, où les
+échevins, chargés de la police et des spectacles, se montraient
+moins sévères. Collé composa encore pour la scène de Bagnolet
+<i>le Berceau</i>, tirée d’un conte de la Fontaine. Il y avait trois lits
+sur le théâtre pour six personnes. La pièce fut accueillie avec
+beaucoup de froideur ; c’est ce qui engagea un des spectateurs
+à dire au duc d’Orléans : « Monseigneur, je crois qu’il faudrait
+bassiner tous ces lits-là. »</p>
+</div>
+<p>On peut encore citer les théâtres du prince de
+Conti au Temple et à l’Isle-Adam, de la duchesse de
+Bourbon à Chantilly, de la duchesse de Mazarin à
+Chilly, du maréchal de Richelieu à l’hôtel des Menus,
+etc., etc. ; la liste en est innombrable. A Paris
+seulement on comptait plus de 160 scènes particulières.</p>
+
+<p>Toutes les classes de la société étaient envahies par
+cette manie du théâtre. La Popelinière donnait dans
+son magnifique château de Passy des fêtes qui sont
+restées célèbres. Qui ne se rappelle les représentations
+de la <i>Chevrette</i> où Mme d’Épinay brillait d’un
+si vif éclat et où Rousseau fit ses débuts. M. de
+Magnanville, qui succéda aux d’Épinay, hérita de leur
+goût pour l’art dramatique.</p>
+
+<p>Les courtisanes en renom auraient cru déroger en
+ne se mettant pas au goût du jour. Les demoiselles
+Verrières, « les Aspasies du siècle », avaient théâtre
+à la ville et à la campagne ; les représentations
+qu’elles donnaient attiraient une énorme affluence
+et l’on voyait chez elles toute la haute société ; il y
+avait même des loges grillées pour les grandes
+dames et les abbés qui, par un reste de pudeur,
+voulaient voir sans être vus. Colardeau, Laharpe
+fournissaient les pièces inédites qu’interprétaient
+les amis de la maison. Les théâtres de la Guimard,
+dirigés par Carmontelle, ne jouissaient pas d’une
+moins grande réputation.</p>
+
+<p>Cette rage dramatique avait pris de telles proportions
+qu’on voyait dans les garnisons des officiers
+jouer la comédie pour se distraire et même figurer
+avec des actrices. Ils firent plus encore ; désireux
+de déployer leurs talents à Paris, ils louèrent la
+salle d’Audinot aux boulevards et y jouèrent deux
+opéras comiques, <i>le Déserteur</i> et <i>les Sabots</i><a id="FNanchor_398" href="#Footnote_398" class="fnanchor">[398]</a>. Mais
+le duc de Choiseul, trouva la plaisanterie fort indécente,
+et il fut à l’avenir interdit à tout officier de
+paraître sur les scènes de société<a id="FNanchor_399" href="#Footnote_399" class="fnanchor">[399]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_398" href="#FNanchor_398"><span class="label">[398]</span></a> Le 19 décembre 1770.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_399" href="#FNanchor_399"><span class="label">[399]</span></a> Cette interdiction fut prononcée en 1772 par le marquis
+de Monteynard, ministre de la guerre.</p>
+</div>
+<p>Les comédies dans les collèges avaient continué
+avec le plus grand succès depuis la Régence, mais
+en 1765, peu après l’expulsion des jésuites, le
+Parlement, redoutant pour la jeunesse le goût des
+distractions mondaines, défendit formellement aux
+écoliers de représenter ni comédie ni tragédie<a id="FNanchor_400" href="#Footnote_400" class="fnanchor">[400]</a>.
+L’arrêt fut peu respecté. Les séminaires, les communautés
+religieuses, les couvents même de jeunes
+filles<a id="FNanchor_401" href="#Footnote_401" class="fnanchor">[401]</a>, donnaient fréquemment des représentations
+dramatiques.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_400" href="#FNanchor_400"><span class="label">[400]</span></a> Article 49 de l’arrêt du Parlement du 29 janvier 1765 portant
+règlement pour les collèges.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_401" href="#FNanchor_401"><span class="label">[401]</span></a> A l’Abbaye-aux-Bois on jouait <i>Polyeucte</i>, <i>Esther</i>, le <i>Cid</i>, la
+<i>Mort de Pompée</i> ; on donnait le ballet d’<i>Orphée et Eurydice</i>, etc.,
+interprétés par les pensionnaires. (<i>Histoire d’une grande dame
+au dix-huitième siècle</i>, par Lucien Perey, 1887.)</p>
+</div>
+<p>L’enthousiasme excessif que l’on éprouvait pour
+les théâtres particuliers s’explique fort aisément.
+Outre l’agrément de jouer la comédie entre soi et
+de déployer sur la scène des talents variés, on pouvait
+encore, grâce à cette ingénieuse innovation,
+donner des spectacles même dans les temps défendus,
+et alors que les théâtres publics étaient rigoureusement
+fermés. De plus, on pouvait y représenter des
+pièces d’une extrême licence et que la police n’aurait
+jamais tolérées sur une scène publique. La
+grivoiserie, qui faisait le fond du répertoire de
+société, devenait un attrait de plus et donnait une
+vogue immense à ce genre de spectacle<a id="FNanchor_402" href="#Footnote_402" class="fnanchor">[402]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_402" href="#FNanchor_402"><span class="label">[402]</span></a> L’archevêque de Paris, M. de Beaumont, fit interdire cependant
+à plusieurs reprises certaines représentations par trop scandaleuses.
+Cette intervention de l’Église jusque dans le domicile
+privé est à signaler.</p>
+</div>
+<p>La plus brillante société se pressait à ces réunions ;
+grands seigneurs, grandes dames, y accouraient en
+foule, et les membres du clergé ne s’y montraient
+pas les moins assidus. Il en résultait même quelquefois
+pour eux des mésaventures assez fâcheuses,
+mais elles n’avaient pas le don de leur inspirer plus
+de retenue<a id="FNanchor_403" href="#Footnote_403" class="fnanchor">[403]</a>. A un spectacle particulier chez la comtesse
+d’Amblimont, assistaient plusieurs prélats et
+parmi eux l’évêque d’Orléans, M. de Jarente, qui
+tenait la feuille des bénéfices. Le duc de Choiseul
+lui présenta deux jeunes abbés en le priant d’écouter
+leur requête ; l’évêque, séduit par la grâce et la réserve
+des postulants, leur promit tout ce qu’ils demandaient,
+et avant de les quitter leur donna une
+fraternelle accolade. Mais quelle fut sa stupéfaction
+en revoyant quelques instants plus tard sur la scène
+deux actrices charmantes qui ressemblaient à s’y
+tromper à ses protégés. Une petite parade où
+sa méprise était racontée et les rires de l’assistance,
+qu’on avait mise dans la confidence, ne lui
+laissèrent bientôt plus le moindre doute<a id="FNanchor_404" href="#Footnote_404" class="fnanchor">[404]</a>. Il fut le
+premier à rire de la raillerie<a id="FNanchor_405" href="#Footnote_405" class="fnanchor">[405]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_403" href="#FNanchor_403"><span class="label">[403]</span></a> A une époque où les évêchés se distribuaient comme les
+régiments et où la vocation était la chose dont on s’occupait le
+moins, on ne peut trouver étonnant de voir la conduite des prélats
+ne pas différer sensiblement de celle des grands seigneurs.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_404" href="#FNanchor_404"><span class="label">[404]</span></a> Tout Paris sut l’aventure ; on en fit une farce intitulée le
+<i>Ballet des abbés</i> ; elle fit rage sur les théâtres particuliers.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_405" href="#FNanchor_405"><span class="label">[405]</span></a> M. de Jarente ne se contentait pas d’aimer le théâtre, il
+aimait aussi ses interprètes, et il prodigua à la Guimard des
+preuves indiscutables du vif intérêt qu’il lui portait. On prétend
+même qu’il l’enrichit des deniers de la feuille des bénéfices. La
+danseuse était fort maigre ; c’est ce qui faisait dire à Sophie
+Arnould : « Je ne sais pas comment cette chenille est si maigre ;
+elle vit cependant sur une si bonne feuille. »</p>
+</div>
+<p>Le clergé, on le voit, n’avait pas résisté à la contagion,
+mais ce n’était pas seulement dans les spectacles
+de société qu’il se montrait, on le rencontrait
+aussi aux théâtres publics.</p>
+
+<p>« On a beau le défendre, dit un auteur du temps,
+peut-on espérer que le clergé n’ira point au spectacle,
+lorsque de toutes parts on lui en ouvre l’entrée,
+on lui en fournit l’occasion, on l’invite, on le presse,
+on le force presque d’y venir ? A Paris, le monde a
+formé dans le clergé une foule d’élèves intrépides
+et aguerris contre les bienséances, les canons et la
+religion. Qui connoît mieux les anecdotes théâtrales,
+qui y fournit plus de matière, qui lit plus régulièrement
+les pièces, juge plus hardiment, prononce
+plus décisivement, qui sent, qui goûte mieux le jeu
+des acteurs et les grâces des actrices, que ceux que
+leur état devroit y rendre les plus étrangers ? Pour les
+pièces de communauté ou de collège, ce sont les
+spectateurs les plus bénévoles et les meilleurs
+acteurs. »</p>
+
+<p>Pendant tout le dix-huitième siècle les abbés tonsurés
+fréquentent régulièrement l’Opéra et la Comédie.
+Tous cependant n’osaient pas s’y montrer, et
+beaucoup prenaient un déguisement pour s’y rendre.
+L’abbé de Montempuis y fut rencontré en demoiselle
+et puni par l’interdiction et l’exil. D’autres s’y
+rendaient dans des loges grillées où ils se trouvaient
+à l’abri des regards curieux et malins ; ils évitaient
+ainsi les railleries que les spectateurs ne leur ménageaient
+pas. Les anecdotes sur les rapports des abbés
+et du parterre abondent.</p>
+
+<p>Un soir, à l’Opéra, un abbé, escortant deux jeunes
+et jolies femmes, se fait ouvrir la loge du maréchal
+de Noailles, qui passait pour malheureux à la guerre.
+A peine sont-ils installés que le maréchal se présente
+et réclame sa loge ; une altercation s’élève,
+lorsque tout à coup l’abbé s’adressant au parterre,
+qui suivait la discussion avec intérêt, s’écrie :
+« Messieurs, je vous fais juges de la question. Voici
+M. le maréchal de Noailles qui n’a jamais pris de
+places et qui veut aujourd’hui prendre la mienne ?
+Dois-je lui céder ? » « Non, non », répond le parterre
+enchanté de la raillerie, et le maréchal sifflé est
+contraint de se retirer.</p>
+
+<p>A une représentation d’<i>Abdilly</i>, de Mme Riccoboni,
+le parterre aperçut un abbé aux premières
+loges et se mit à dire : « A bas monsieur l’abbé, à bas ! »
+Comme la clameur augmentait, l’interpellé se leva
+et dit fort poliment : « Pardon, messieurs, mais
+la dernière fois que je fus me placer parmi vous,
+on me vola ma montre ; j’ai mieux aimé payer ma
+place plus cher et moins risquer. » Le parterre
+n’insista pas.</p>
+
+<p>A la première de <i>Brutus</i>, un abbé s’était placé
+sur le devant d’une loge, bien qu’il y eût des dames
+derrière lui. Le parterre galant s’indigna du procédé
+et s’écria avec persistance : « Place aux dames ! à bas
+la calotte ! » A la fin, impatienté, l’abbé prit sa
+calotte et la jeta au milieu du parterre en disant :
+« Tiens, la voilà la calotte, tu la mérites bien ! »
+Et le parterre d’applaudir.</p>
+
+<p>On s’explique difficilement comment une société
+qui éprouvait pour le théâtre une passion aussi violente,
+et qui lui accordait une si large place dans
+son existence, pouvait infliger à ses interprètes les
+traitements humiliants et rigoureux dont nous avons
+fait un rapide exposé.</p>
+
+<p>Mais tout était contradiction à cette époque ; ces
+mêmes hommes qu’on excommuniait et qu’on traitait
+en parias, jouissaient en même temps d’un incroyable
+crédit et étaient l’objet d’un engouement
+qui dépasse toute description. L’un n’était pas plus
+justifié que l’autre, et l’on peut dire à bon droit
+qu’ils ne méritaient</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Les illustres comédiens qui succédèrent à Baron
+dans la première moitié du dix-huitième siècle ne
+jouirent pas dans la société d’une situation inférieure
+à celle qu’il avait occupée. Mlle Quinault<a id="FNanchor_406" href="#Footnote_406" class="fnanchor">[406]</a> réunissait
+à sa table tout ce que la noblesse et la littérature
+comptaient de célébrités. Son salon, où se rencontraient
+les encyclopédistes, fut longtemps fort à la
+mode ; on y voyait parmi les plus fidèles Voltaire,
+Marivaux, le comte de Caylus, d’Alembert, J.-J. Rousseau,
+etc.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_406" href="#FNanchor_406"><span class="label">[406]</span></a> Jeanne-Françoise Quinault (1699-1783) se retira du théâtre
+en 1741. Elle est restée célèbre par ses dîners du <i>bout du
+banc</i>. Elle mourut dans son salon en causant et, suivant l’expression
+de J. Janin, « ensevelie dans ses dentelles ».</p>
+</div>
+<p>Adrienne Lecouvreur était tellement recherchée
+de la bonne société qu’elle ne pouvait suffire aux
+invitations qu’elle recevait, et qu’elle se plaignait
+que les duchesses, par leurs assiduités, vinssent troubler
+sa vie paisible et retirée. Sa maison était le
+rendez-vous des hommes les plus remarquables dans
+les lettres, dans les arts, dans les armes. Elle
+possédait à la cour une véritable influence, qu’elle
+employait au service de ses amis.</p>
+
+<p>Un critique de l’époque a spirituellement dépeint
+l’ardente curiosité qu’excitaient les gens de théâtre.</p>
+
+<p>« Les papiers publics en font chaque semaine une
+honorable mention ; les Mercures, les affiches, les
+journaux, les feuilles de Desfontaines, de Fréron, de
+la Porte, transmettent à la postérité les événements
+importants du monde dramatique ; on célèbre le début
+d’une actrice, les hommages poétiques de ses
+amants, les compliments d’ouverture et de clôture<a id="FNanchor_407" href="#Footnote_407" class="fnanchor">[407]</a> ;
+on détaille avec soin les beautés, les défauts, les
+succès, les revers de chaque pièce ; on en présente à
+toute la France de longs morceaux avec les noms
+fameux de Valère et de Colombine. Ces histoires intéressantes
+sont lues avec avidité et c’est la seule
+partie de ces feuilles que parcourt la moitié des lecteurs…
+Ajoutons cette foule d’almanachs, de tablettes,
+d’histoires, de dictionnaires de théâtre, cette
+inondation de programmes et d’affiches qui parent
+les carrefours et arrêtent les passants par leurs couleurs
+et leurs vignettes, ces listes innombrables d’acteurs,
+de danseurs, de sauteurs, de chanteurs, qui
+apprennent au public, comme une chose de la dernière
+importance, qu’un tel a joué le rôle de Scaramouche,
+une telle celui de soubrette, que celui-ci a
+chanté une ariette, celui-là dansé un pas de trois<a id="FNanchor_408" href="#Footnote_408" class="fnanchor">[408]</a>.
+Les affaires de l’État n’occupèrent jamais tant d’imprimeurs,
+de colporteurs et de lecteurs. Il y a cinquante
+ans que le seul soupçon d’une fortune si éclatante
+eût été pris pour une injure ; on rendait encore justice
+au métier de comédien, on le méprisait ; aujourd’hui,
+c’est un état brillant dans le monde : un acteur
+est un homme de conséquence, ses talents sont
+précieux, ses fonctions glorieuses, son ton imposant,
+son air avantageux ; on est trop heureux de l’avoir,
+on se l’arrache. Les pièces dramatiques font les délices
+des gens de goût, nulle fête n’est bien solennisée
+sans elles ; un gazetier raconte sans rougir, mais
+non pas sans rire : « On a assisté au <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i>, à la
+messe, au sermon ; de là, on est allé à la Comédie. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_407" href="#FNanchor_407"><span class="label">[407]</span></a> Au commencement et à la fin de l’année théâtrale, il était
+d’usage de faire adresser un compliment au public par un des
+acteurs. Cette vieille coutume subsista jusqu’en 1791.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_408" href="#FNanchor_408"><span class="label">[408]</span></a> Ce n’est cependant qu’en 1791 que l’on prit l’habitude d’afficher
+les noms des acteurs qui jouaient dans la représentation
+du soir.</p>
+</div>
+<p>Cette passion effrénée pour le spectacle amena
+forcément des rapports constants entre les comédiens
+et la noblesse, la bourgeoisie, la finance. Non
+seulement toutes ces troupes nobles ou bourgeoises,
+remplies d’inexpérience et d’ignorance, devaient sans
+cesse recourir à la science des comédiens, mais fort
+souvent encore elles étaient obligées de confier certains
+rôles trop importants ou trop difficiles à des
+artistes de profession. La promiscuité devint bientôt
+complète, et l’on vit les représentants les plus
+illustres de la noblesse française figurer sur la scène
+avec les interprètes ordinaires de Voltaire et de
+Molière, on vit les femmes les plus titrées donner
+sans vergogne la réplique aux actrices de la Comédie
+française et de l’Opéra.</p>
+
+<p>En dehors même du prestige et de la séduction
+toujours exercée par les gens du théâtre sur les
+gens du monde, ces rapports de tous les jours amenaient
+une intimité forcée et une familiarité qui devint
+promptement excessive. Ces excommuniés, ces
+« histrions » frappés d’infamie et hors la loi, n’avaient
+pas de meilleurs amis que les membres de
+l’aristocratie et ils en recevaient sans cesse des témoignages
+d’estime et d’affection.</p>
+
+<p>Le roi les comble de cadeaux ; à chaque instant
+il leur accorde des pensions sur sa cassette particulière ;
+son exemple est suivi par plus d’un grand
+seigneur ; le prince de Condé donne plus de 50 000
+livres à la seule troupe des Français. Richelieu offre
+à Molé un costume qui valait 10 000 livres. Le
+baron d’Oppède fait présent à Fleury<a id="FNanchor_409" href="#Footnote_409" class="fnanchor">[409]</a> d’un habit
+qu’il n’avait porté qu’une fois et qu’il avait payé
+18 000 livres. Lors de ses débuts à la Comédie
+française, Mlle Raucourt reçoit de Mme du Barry
+un magnifique costume de théâtre. Les princesses
+de Beauvau, de Guéménée, la duchesse de Villeroy,
+imitent l’exemple de la favorite. Presque
+toutes les dames de la cour envoient à la jeune
+comédienne les robes merveilleuses qu’elles avaient
+portées aux fêtes du mariage du Dauphin. Ces dons,
+qui de nos jours pourraient paraître singuliers,
+étaient au contraire fort appréciés et n’impliquaient
+aucune idée fâcheuse.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_409" href="#FNanchor_409"><span class="label">[409]</span></a> Fleury, comédien français (1751-1822).</p>
+</div>
+<p>Mlle Clairon, qui régnait en souveraine reconnue
+et respectée de la Comédie française, reçut des honneurs
+qui auraient troublé et fait sombrer une
+modestie plus solide encore que la sienne. Non seulement
+elle voyait toute la cour à ses pieds, les hommes
+de lettres la couvrir d’éloges et de fleurs, Voltaire
+lui-même en des vers éloquents transmettre à la
+postérité l’admiration qu’elle lui inspirait, mais
+encore de grandes dames, telles que la duchesse
+de Villeroy, la princesse Galitzin<a id="FNanchor_410" href="#Footnote_410" class="fnanchor">[410]</a>, la princesse
+Radziwill, Mme de Sauvigny, etc., se faire un titre
+de gloire de son amitié, et Mme Necker, l’austère
+Mme Necker elle-même, ne lui ménager ni les caresses
+ni les flatteries.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_410" href="#FNanchor_410"><span class="label">[410]</span></a> Femme du ministre plénipotentiaire de Russie à la cour de
+Vienne.</p>
+</div>
+<p>Elle dominait sur la littérature comme au théâtre.
+N’est-ce pas chez elle qu’au milieu d’une auguste réunion
+a lieu, en 1772, l’apothéose de Voltaire ? Vêtue
+en prêtresse d’Apollon et voilée de l’antique péplum,
+elle se présente une couronne de lauriers à la main ;
+puis après avoir récité avec l’air de l’inspiration et
+le ton de l’enthousiasme une ode de Marmontel,
+elle couronne en grande pompe le buste du solitaire
+de Ferney. Et le vieux philosophe ravi de tant d’honneurs
+riposte aussitôt :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les talents, l’esprit, le génie,</div>
+<div class="verse">Chez Clairon sont très assidus ;</div>
+<div class="verse">Car chacun aime sa patrie.</div>
+<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . .</b></div>
+<div class="verse">Vous avez orné mon image</div>
+<div class="verse">Des lauriers qui croissent chez vous ;</div>
+<div class="verse">Ma gloire en dépit des jaloux</div>
+<div class="verse">Fut en tous les temps votre ouvrage.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>On épuisa pour elle toutes les formes de l’adulation.
+Le fameux Garrick fit graver une estampe où
+elle était représentée recevant de Melpomène une
+couronne de lauriers ; comme légende se trouvait
+ce quatrain :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">J’ai prédit que Clairon illustreroit la scène,</div>
+<div class="verse i1">Et mon espoir n’a point été déçu ;</div>
+<div class="verse i2">Elle a couronné Melpomène,</div>
+<div class="verse">Melpomène lui rend ce qu’elle en a reçu.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Les fanatiques de l’actrice firent aussitôt frapper
+des médailles d’après l’estampe de Garrick, et ils instituèrent
+« l’ordre de la Médaille » dont ils se décorèrent<a id="FNanchor_411" href="#Footnote_411" class="fnanchor">[411]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_411" href="#FNanchor_411"><span class="label">[411]</span></a> Bachaumont.</p>
+</div>
+<p>La princesse Galitzin chargea Carle van Loo de
+peindre la tragédienne en Médée, traversant les airs
+sur son char magique, et montrant à son perfide
+époux ses enfants égorgés à ses pieds. Le tableau
+terminé, elle en fit don à son amie et il fut exposé
+au salon du Louvre, à côté de ceux de la famille
+royale. Le roi, voulant également accorder à Clairon
+un témoignage de sa satisfaction, ordonna que le
+tableau serait gravé à ses frais et il lui fit cadeau de
+la planche<a id="FNanchor_412" href="#Footnote_412" class="fnanchor">[412]</a>. Quand l’estampe parut, ce fut une véritable
+fureur pour la posséder, bien qu’elle coûtât
+un louis.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_412" href="#FNanchor_412"><span class="label">[412]</span></a> Il donna également à l’actrice un cadre magnifique et qui
+coûtait plus de cinq mille livres. Plus tard le cadre et le tableau
+furent offerts au margrave d’Anspach, par Clairon elle-même.</p>
+</div>
+<p>Paris était inondé d’épîtres, d’odes, de stances
+à la gloire de l’actrice, et ses admirateurs, désireux
+de transmettre à la postérité un monument durable
+de leur enthousiasme, firent composer un recueil de
+tout ce qui avait été écrit et fait en son honneur.</p>
+
+<p>Ce n’était pas seulement à la ville que les gens de
+théâtre recueillaient ces témoignages éclatants de la
+faveur dont ils étaient l’objet ; au cours de leurs représentations,
+on ne leur ménageait ni les encouragements
+ni les applaudissements : « Les moindres
+lueurs de talents qu’ils annoncent, dit M. de Querlon,
+excitent une chaleur qui fait assiéger toutes les entrées
+du théâtre avec un empressement forcené, ou
+plutôt avec une fureur que les gens rassis ne peuvent
+considérer sans étonnement<a id="FNanchor_413" href="#Footnote_413" class="fnanchor">[413]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_413" href="#FNanchor_413"><span class="label">[413]</span></a> Déjà à cette époque les billets faisaient l’objet d’un commerce
+qui soulevait les plus violentes réclamations. On lit dans
+les <i>Anecdotes dramatiques</i> à propos de la première représentation
+de <i>Timoléon</i> (1764) : « Les jours de pièces nouvelles, il se
+commet un monopole criant sur les billets du parterre. Il est de
+fait qu’aujourd’hui, à <i>Timoléon</i>, on n’en a pas délivré la sixième
+partie au guichet. On voyoit de toutes parts les garçons de café,
+les Savoyards, les cuistres du canton, rançonner les curieux, et
+agioter sur nos plaisirs. Les plus modérés vouloient tripler leur
+mise, et le taux de la place étoit depuis trois livres jusqu’à
+six francs. Le magistrat qui préside à la police ignore sans doute
+ce désordre qui ne peut provenir que d’une intelligence sourde
+entre les subalternes de la Comédie et les agents de leur cupidité. »</p>
+</div>
+<p>Lorsque Lekain parut pour la première fois sur la
+scène française, il souleva un enthousiasme indescriptible
+et en même temps des protestations sans
+nombre : « Tout Paris, dit Grimm, a pris parti pour
+ou contre et s’est passionné pour cet acteur comme
+on se passionnait autrefois à Rome pour les pantomimes. »</p>
+
+<p>Les débuts de Mlle Raucourt<a id="FNanchor_414" href="#Footnote_414" class="fnanchor">[414]</a> plongèrent Paris
+dans une véritable ivresse. La jeune actrice était à
+peine âgée de dix-sept ans, grande, bien faite, de la
+figure la plus intéressante ; son jeu plein de noblesse
+et d’intelligence souleva des applaudissements frénétiques ;
+le public riait et pleurait tout à la fois,
+enfin le délire devint tel que les gens s’embrassaient
+sans se connaître. Le soir même, la nouvelle
+de ce grand événement se répandait dans la capitale,
+et le nom de Raucourt était dans toutes les bouches.
+« Elle sera la gloire immortelle du Théâtre français,
+s’écrie Grimm. » « C’est un vrai prodige, propre
+à faire crever de dépit toutes ses concurrentes les
+plus consommées », dit Bachaumont.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_414" href="#FNanchor_414"><span class="label">[414]</span></a> Mlle Raucourt (1756-1815) débuta le 23 décembre 1772.</p>
+</div>
+<p>Les mêmes transports se renouvelèrent les jours
+suivants ; loin de diminuer, ils ne faisaient qu’augmenter.</p>
+
+<p>Quand la débutante devait paraître, les portes de
+la Comédie étaient assiégées dès le matin : « On s’y
+étouffait, les domestiques qu’on envoyait retenir des
+places couraient risque de la vie, on en emportait
+chaque fois plusieurs sans connaissance, et l’on prétend
+qu’il en est mort des suites de leur intrépidité. »
+On faisait sur les billets l’agiotage le plus effréné.
+Grimm raconte qu’il entendit une vieille matrone
+dire à la vue de cette horrible bagarre : « N’ayez
+pas peur, s’il était question du salut de leur patrie,
+ils ne s’exposeraient pas ainsi. » Et le critique ne
+peut s’empêcher de faire quelques réflexions philosophiques
+et peu consolantes sur un peuple « qui
+se passionne à cet excès pour un acteur ou pour une
+actrice<a id="FNanchor_415" href="#Footnote_415" class="fnanchor">[415]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_415" href="#FNanchor_415"><span class="label">[415]</span></a> Grimm, <i>Corresp. littér.</i>, janvier 1773.</p>
+</div>
+<p>Faut-il rappeler les succès de Jelyotte<a id="FNanchor_416" href="#Footnote_416" class="fnanchor">[416]</a>, qui dès
+ses débuts à l’Opéra devint l’idole du public : « Il
+faisoit les délices de la cour et de la ville ; dès qu’il
+chantoit il se faisoit un silence involontaire qui avoit
+quelque chose de religieux… Il vivoit dans la plus
+grande compagnie, ne s’attachant qu’à ce qui étoit
+du plus haut parage<a id="FNanchor_417" href="#Footnote_417" class="fnanchor">[417]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_416" href="#FNanchor_416"><span class="label">[416]</span></a> Célèbre chanteur de l’Opéra, il prit sa retraite en 1756 et
+mourut en 1797.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_417" href="#FNanchor_417"><span class="label">[417]</span></a> <i>Mémoires</i> de Dufort, comte de Cheverny.</p>
+</div>
+<p>« On tressailloit de joie dès qu’il paroissoit sur la
+scène, raconte Marmontel ; on l’écoutoit avec l’ivresse
+du plaisir, et toujours l’applaudissement marquoit
+les repos de sa voix… Les jeunes femmes en étoient
+folles : on les voyoit à demi-corps élancées hors de
+leurs loges, donner en spectacle elles-mêmes l’excès
+de leur émotion, et plus d’une, des plus jolies,
+vouloit bien la lui témoigner… Il jouissoit dans
+les bureaux et les cabinets des ministres d’un crédit
+très considérable… Homme à bonnes fortunes
+autant et plus qu’il n’auroit voulu être, il étoit renommé
+pour sa discrétion, et de ses nombreuses
+conquêtes on n’a connu que celles qui ont voulu
+s’afficher. »</p>
+
+<p>Personne en effet plus que les comédiens n’était
+de mode auprès des femmes du monde. Si Jelyotte
+fut souvent heureux, beaucoup de ses camarades de
+théâtre n’eurent rien à lui envier. Peut-être furent-ils
+moins discrets, mais la liste serait longue si l’on
+voulait citer tous ceux dont les aventures retentissantes
+ont fourni matière à la chronique scandaleuse
+de l’époque.</p>
+
+<p>La princesse de Robecq, fille du maréchal de
+Luxembourg, ne cachait nullement la passion qu’elle
+éprouvait pour Larrivée, le chanteur<a id="FNanchor_418" href="#Footnote_418" class="fnanchor">[418]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_418" href="#FNanchor_418"><span class="label">[418]</span></a> Larrivée (1733-1802). Son seul défaut était de chanter du
+nez. Un jour un plaisant du parterre s’écria : « Voilà un nez
+qui a une superbe voix. »</p>
+</div>
+<p>Clairval, de la Comédie italienne, était la coqueluche
+de toutes les femmes et il est resté célèbre
+par ses succès galants, plus encore que par ceux
+qu’il obtenait sur la scène. Il avait débuté dans la
+vie par être garçon-perruquier, mais ses admiratrices,
+ne pouvant supporter cette idée, s’imaginèrent
+de le faire descendre d’une ancienne maison
+d’Écosse<a id="FNanchor_419" href="#Footnote_419" class="fnanchor">[419]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_419" href="#FNanchor_419"><span class="label">[419]</span></a> Clairval (Jean-Baptiste Guignard dit) (1737-1795). On avait
+écrit ces vers sous un de ses portraits :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Cet auteur minaudier et ce chanteur sans voix</div>
+<div class="verse">Écorche les auteurs qu’il rasoit autrefois.</div>
+</div>
+
+</div></div>
+<p>La comtesse de Stainville s’éprit de Clairval au
+point de s’afficher sans réserve<a id="FNanchor_420" href="#Footnote_420" class="fnanchor">[420]</a>. Le mari<a id="FNanchor_421" href="#Footnote_421" class="fnanchor">[421]</a> ferma
+longtemps les yeux, ainsi qu’il était de bon ton à
+l’époque<a id="FNanchor_422" href="#Footnote_422" class="fnanchor">[422]</a> ; mais un soir, rentrant à l’improviste chez
+sa maîtresse, Mlle Beaumesnil, de l’Opéra, il y
+trouva installé l’inévitable Clairval. Cette fois, c’en
+était trop ; être trompé par sa femme, passe encore,
+mais être trahi par sa maîtresse avec l’amant de sa
+femme, voilà qui devenait du dernier mauvais
+goût. Par un sentiment d’équité qu’on appréciera, le
+comte fit expier à Mme de Stainville l’infidélité de
+Mlle Beaumesnil. Usant de ses droits, il fit enfermer
+la comtesse dans un couvent ; elle y tomba dans la
+plus haute dévotion. Quant à la comédienne, indignée
+de la conduite de son amant, elle déclara qu’elle ne
+le reverrait de sa vie, ne voulant pas qu’on pût la
+soupçonner d’avoir eu part à l’iniquité qu’il avait
+commise.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_420" href="#FNanchor_420"><span class="label">[420]</span></a> Lauzun, qui avait précédé Clairval dans les bonnes grâces
+de la comtesse et qui s’était vu quitter pour le comédien, raconte
+avec une naïveté charmante les débuts de cette liaison dont il
+faisait les frais : « Trouvant un jour la comtesse baignée de larmes
+et dans l’état le plus déplorable, je la pressai tellement de me dire
+ce qui causoit ses peines, qu’elle m’avoua, en sanglotant, qu’elle
+aimoit Clairval, et qu’il l’adoroit. Elle s’étoit dit mille fois inutilement
+tout ce que je pouvois lui dire contre une inclination si
+déraisonnable, et dont les suites ne pouvoient qu’être funestes.
+J’entrepris de la ramener à la raison ; je la prêchois, je la persuadois
+de renoncer à lui, elle me donnoit des paroles qu’elle
+ne tenoit pas. J’étois douloureusement affligé de voir se perdre
+une personne qui m’étoit aussi chère. Je fus trouver Clairval :
+je lui fis sentir tous les dangers qu’il couroit, et tous ceux
+qu’il faisoit courir à Mme de Stainville. Je fus content de ses
+réponses : elles furent nobles et sensibles : « Monsieur », me dit-il,
+« si je courois seul des risques, un regard de Mme de Stainville
+payeroit ma vie ; je me sens capable de tout supporter
+pour elle sans me plaindre ; mais il s’agit de son bonheur, de
+sa tranquillité, dites-moi le plan de conduite que je dois suivre
+et soyez sûr que je ne m’en écarterai pas. » Il ne tint pas
+mieux ses promesses. » (<i>Mémoires</i> de Lauzun).</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_421" href="#FNanchor_421"><span class="label">[421]</span></a> Stainville (Jacques de Choiseul, comte de) ; il était frère du
+duc de Choiseul et devint maréchal de France en 1782. Il épousa
+Thomasse Thérèse de Clermont-Resnel, à peine âgé de quinze
+ans ; elle avait une grande fortune et une figure charmante.
+Tout fut réglé pendant que M. de Choiseul était encore à l’armée ;
+on lui envoya l’ordre de revenir et on le maria six heures après
+son arrivée à Paris.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_422" href="#FNanchor_422"><span class="label">[422]</span></a> On cite à ce propos un bon mot de Caillot, camarade de
+Clairval. Ce dernier n’était pas très rassuré sur les conséquences
+de sa liaison avec Mme de Stainville et il consultait Caillot sur
+le parti qu’il avait à prendre : « M. de Stainville, lui disait-il,
+me menace de cent coups de bâton si je vais chez sa femme.
+Madame m’en offre deux cents si je ne me rends pas à ses ordres.
+Que faire ? » « Obéir à la femme, répondit Caillot sans
+hésiter ; il y a cent pour cent à gagner. »</p>
+</div>
+<p>Deux femmes du monde, l’une Française, l’autre
+Polonaise, se disputaient les bonnes grâces de Chassé.
+Elles se battirent au pistolet au bois de Boulogne ;
+la Française fut blessée et enfermée dans un couvent.
+Pendant que le duel avait lieu, Chassé, étendu sur
+une chaise longue, se désolait d’inspirer de telles
+passions. Louis XV lui fit dire par Richelieu de cesser
+cette comédie : « Dites à Sa Majesté, répondit
+Chassé, que ce n’est pas ma faute, mais celle de la
+Providence, qui m’a créé l’homme le plus aimable
+du royaume. » « Apprenez, faquin, riposta le duc,
+que vous ne venez qu’en troisième ; je passe après
+le roi. »</p>
+
+<p>Tout ce qui concernait les comédiens passionnait
+Paris, les moindres incidents de leur existence
+passaient de bouche en bouche et devenaient l’événement
+du jour. En 1765, lorsque Clairon prit sa
+retraite, pendant plus d’un mois il ne fut bruit dans
+la capitale que de cette fatale disgrâce. En 1769,
+quand Sophie Arnould voulut se retirer, l’émoi ne
+fut pas moindre. Les gens de la cour et du plus haut
+parage intervinrent ; à force de soins et d’habileté,
+ils finirent par amener une réconciliation entre
+l’actrice et les directeurs de l’Opéra.</p>
+
+<p>On s’intéressait à la santé des comédiens comme
+on aurait pu le faire à celle des plus illustres personnages.</p>
+
+<p>Le 14 avril 1760, on rouvrit le Théâtre français
+par l’<i>Orphelin de la Chine</i> ; on fit le compliment
+d’usage et en annonçant le rétablissement de la
+santé de Préville, qui venait d’être souffrant, l’orateur
+ne craignit pas de dire : « Une maladie cruelle
+vous a privés longtemps d’un acteur comique que
+vous aimez, j’oserais dire que vous adorez, et que
+vous reverrez bientôt avec transport. » Aussitôt les
+applaudissements éclatèrent, les battements de pieds
+et de mains furent universels, et recommencèrent à
+plusieurs reprises pour bien témoigner l’approbation
+que le public donnait à ces paroles d’une si rare
+outrecuidance.</p>
+
+<p>Quand en 1766, après une assez longue absence
+causée par la maladie, Lekain reparut sur la scène,
+le public fit éclater des transports de joie indicibles ;
+on lui fit l’application des quatre premiers vers de
+son rôle du comte de Warwick<a id="FNanchor_423" href="#Footnote_423" class="fnanchor">[423]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_423" href="#FNanchor_423"><span class="label">[423]</span></a> Tragédie de Laharpe.</p>
+</div>
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je ne m’en défends pas ; ces transports, ces hommages,</div>
+<div class="verse">Tout le peuple à l’envi volant sur le rivage,</div>
+<div class="verse">Prêtent un nouveau charme à mes félicités ;</div>
+<div class="verse">Ces tributs sont bien doux quand ils sont mérités.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>La salle entière retentit d’acclamations.</p>
+
+<p>A la fin de 1766, Molé est atteint d’une fluxion
+de poitrine. Le parterre demande des nouvelles du
+malade ; on lui en donne de fort mauvaises. A partir
+de ce moment, pendant six semaines, il exigea tous
+les jours un bulletin de santé de l’acteur bien-aimé.
+Cette maladie devint l’unique sujet de conversation ;
+tout Paris était bouleversé, il semblait qu’une calamité
+publique fût imminente. Il devint de bon ton
+de se rendre chez le comédien ; la cour et la ville
+s’inscrivirent chez lui, mais les carrosses faisaient
+queue aux environs de sa demeure pour que le bruit
+ne pût troubler son repos ; on prétend même que
+Louis XV envoya deux fois s’informer de sa santé.
+On apprit que le médecin lui avait ordonné pour sa
+convalescence de prendre un peu de bon vin, toutes
+les dames s’empressèrent de lui en envoyer ; il reçut
+en quelques jours plus de deux mille bouteilles des
+crus les plus célèbres et il eut la cave la mieux garnie
+de Paris.</p>
+
+<p>Molé avait la tête tournée par toutes ces folies. On
+prétendit qu’il avait répondu à son médecin qui
+fixait à sa guérison un terme assez éloigné : « Ce
+terme est peut-être trop court pour ma santé, mais
+il est trop long pour l’intérêt de ma gloire. » A
+quoi l’Esculape riposta : « Tâchez de vous tranquilliser
+et tout ira bien. Au reste, vous savez qu’on a
+reproché à Louis XIV de parler trop souvent de sa
+gloire. »</p>
+
+<p>Pendant le cours de cette fameuse maladie on
+apprit que le comédien avait vingt mille livres de
+dettes. Le souci de sa situation pécuniaire pouvait
+être nuisible au prompt rétablissement du cher
+malade. On résolut aussitôt de faire une souscription
+pour payer ce qu’il devait. Clairon, bien qu’elle eût
+quitté la scène, offrit de donner sur un théâtre particulier
+une représentation au bénéfice de son ancien
+camarade ; le prix du billet fut fixé à un louis, mais
+on pouvait donner davantage. La duchesse de Villeroy,
+la comtesse d’Egmont et quelques autres dames
+se chargèrent de la distribution des billets. Malheur à
+qui refusait son concours : « Il étoit même ignoble,
+dit Bachaumont, de ne prendre qu’un billet. » On
+comptait quatre prélats parmi les souscripteurs : le
+prince Louis, l’archevêque de Lyon, l’évêque de
+Blois, etc.</p>
+
+<p>La représentation eut lieu sur le théâtre du
+baron d’Esclapon, au faubourg Saint-Germain. Elle
+produisit vingt-quatre mille livres ; mais, en vrai talon
+rouge, Molé, au lieu de payer ses dettes, acheta des
+diamants à sa maîtresse.</p>
+
+<p>Une partie du public cependant avait mal pris
+ces derniers incidents. Quelques esprits moins
+enthousiastes calculèrent qu’avec l’argent qu’on donnait
+à un « histrion » on aurait pu préserver du
+froid et de la faim bien des pauvres de Paris pendant
+tout un hiver. Les épigrammes ne manquèrent pas
+et on en arriva à faire la parodie de Molé et de sa
+maladie. Le singe de Nicolet faisait depuis un
+an l’admiration de la capitale en dansant sur la
+corde<a id="FNanchor_424" href="#Footnote_424" class="fnanchor">[424]</a> ; on annonça qu’il était malade, le parterre
+demanda de ses nouvelles, on fit une souscription,
+etc.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_424" href="#FNanchor_424"><span class="label">[424]</span></a> Nicolet était installé au boulevard et ses représentations
+bouffonnes attiraient un monde énorme ; ce fut au point que la
+Comédie française s’en inquiéta. Déjà, en 1759, les Comédiens
+s’étaient plaints à M. de Saint-Florentin de ce que leurs privilèges
+étaient « ébranlés jusque dans leurs principes et attaqués par
+l’audace et la voracité des gueux de la foire ». En 1764, l’Opéra
+et la Comédie italienne se joignirent aux Français pour obtenir
+que le genre de Nicolet fut réduit uniquement à la pantomime.
+Le forain se rendit, consterné et suppliant, à la toilette de
+Mlle Clairon dans l’espoir de faire cesser la persécution. « Cela
+n’est pas possible, lui dit Melpomène avec dignité, nos parts]
+n’ont pas été à 8000 livres cette année. » « Ah ! mademoiselle,
+lui répondit Nicolet, venez chez moi, vous y gagnerez, et moi
+aussi. »</p>
+</div>
+<p>Les vers les plus méchants coururent à cette occasion ;
+on peut citer ceux du chevalier de Boufflers :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quel est ce gentil animal</div>
+<div class="verse">Qui dans ces jours de carnaval</div>
+<div class="verse">Tourne à Paris toutes les têtes</div>
+<div class="verse">Et pour qui l’on donne des fêtes ?</div>
+<div class="verse">Ce ne peut être que Molet,</div>
+<div class="verse">Ou le singe de Nicolet.</div>
+<div class="verse"><b>. . . . . . . . .</b></div>
+<div class="verse">De sa nature cependant</div>
+<div class="verse">Cet animal est impudent,</div>
+<div class="verse">Mais dans ce siècle de licence</div>
+<div class="verse">La fortune suit l’insolence,</div>
+<div class="verse">Et court du logis de Molet</div>
+<div class="verse">Chez le singe de Nicolet.</div>
+<div class="verse"><b>. . . . . . . . .</b></div>
+<div class="verse">L’animal un peu libertin</div>
+<div class="verse">Tombe malade un beau matin,</div>
+<div class="verse">Voilà tout Paris dans la peine,</div>
+<div class="verse">On crut voir la mort de Turenne ;</div>
+<div class="verse">Ce n’étoit pourtant que Molet,</div>
+<div class="verse">Ou le singe de Nicolet.</div>
+<div class="verse"><b>. . . . . . . . .</b></div>
+<div class="verse">Si la mort étendoit son deuil</div>
+<div class="verse">Ou sur Voltaire, ou sur Choiseul,</div>
+<div class="verse">Paris seroit moins en alarmes,</div>
+<div class="verse">Et répandroit bien moins de larmes</div>
+<div class="verse">Que n’en feroit verser Molet,</div>
+<div class="verse">Ou le singe de Nicolet<a id="FNanchor_425" href="#Footnote_425" class="fnanchor">[425]</a>.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_425" href="#FNanchor_425"><span class="label">[425]</span></a> Bachaumont, 2 mars 1767.</p>
+</div>
+<p>Dauberval<a id="FNanchor_426" href="#Footnote_426" class="fnanchor">[426]</a>, le danseur, n’était pas moins goûté du
+beau sexe que son camarade Molé. En 1774, ne
+pouvant acquitter ses dettes, qui montaient à plus de
+50 000 livres, il se préparait à partir pour la Russie
+où l’appelaient de brillantes promesses. A cette
+nouvelle, tout Paris fut en alarmes. Mme du Barry
+organisa une quête et elle fixait elle-même la cotisation
+que chacun devait payer. En quelques jours
+elle réunit 90 000 livres et le précieux danseur
+resta. Deux ans plus tard, il tomba gravement
+malade, et l’on vit se renouveler les scènes ridicules
+qui s’étaient passées lors de la maladie de Molé. La
+porte du danseur se trouva assiégée d’une multitude
+de visites, comme si la vie de l’homme le plus précieux
+à l’État eût été en danger ; on ne respira que
+quand il fut sauvé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_426" href="#FNanchor_426"><span class="label">[426]</span></a> Dauberval (Jean Bercher dit) (1742-1806) fut surnommé le
+Préville de la danse. Il fit construire dans sa maison un magnifique
+salon qui lui coûta plus de 45 000 livres. Grâce à un
+mécanisme ingénieux, ce salon se transformait aisément en salle
+de spectacle. Dauberval eut la permission d’y donner des bals.
+Il y donnait également des répétitions à la noblesse pour les
+divertissements et les représentations qui devaient avoir lieu à
+la cour ou chez les particuliers.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c21">XXI<br>
+<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XV (<span class="xsmall maigre">SUITE ET FIN</span>)</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Orgueil des comédiens. — Leur mépris pour les
+auteurs. — Leur paresse. — Ils jouent rarement. — Leurs
+revenus. — Indulgence extrême du parterre à leur égard. — Duels
+de comédiens.</p>
+
+
+<p>Un pareil engouement de la part du public devait
+fatalement tourner la tête des comédiens. Ils en
+arrivèrent à une morgue extravagante et à une fatuité
+dont on se fait difficilement l’idée.</p>
+
+<p>Un jour, une dame de la cour traversait le Palais-Royal
+avec son mari. Poussée par la foule, elle marche
+sur le pied d’un promeneur ; elle lui fait aussitôt
+ses excuses et lui demande poliment si elle ne
+lui a point fait mal : « Non, madame, répond-il,
+mais vous avez failli mettre tout Paris en deuil pendant
+quinze jours. » « Ah ! s’écrie le mari, c’est
+Vestris<a id="FNanchor_427" href="#Footnote_427" class="fnanchor">[427]</a>. » « Vous ne le saviez pas, monsieur, reprit
+le danseur d’un air de mépris, mais Mme votre
+épouse le savait bien, elle. » Il avait pris sa maladresse
+pour une agacerie<a id="FNanchor_428" href="#Footnote_428" class="fnanchor">[428]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_427" href="#FNanchor_427"><span class="label">[427]</span></a> Vestris (1729-1808). On l’avait surnommé le dieu de la danse.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_428" href="#FNanchor_428"><span class="label">[428]</span></a> <i>Mémoires</i> de Mme d’Oberkirch.</p>
+</div>
+<p>Dufresne disait modestement en parlant de lui :
+« On me croit heureux, erreur populaire ! Je préférerais
+à mon état celui d’un gentilhomme qui mangerait
+tranquillement ses douze mille livres de rente
+dans son vieux castel<a id="FNanchor_429" href="#Footnote_429" class="fnanchor">[429]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_429" href="#FNanchor_429"><span class="label">[429]</span></a> Les comédiens aspiraient même déjà aux distinctions
+honorifiques qu’on paraît décidé à leur accorder de nos jours.
+On raconte qu’un acteur, qui avait été au service, demanda la
+croix de Saint-Louis en promettant de prendre le temps d’essuyer
+son rouge. « Alors, dit le ministre sollicité, c’est assez
+d’une serviette. » (<i>Tablettes d’un gentilhomme</i>.)</p>
+</div>
+<p>Lorsque Mlle Lemaure<a id="FNanchor_430" href="#Footnote_430" class="fnanchor">[430]</a> consentit à se faire entendre
+à la cour pour les fêtes du mariage du Dauphin
+en 1745, elle imposa comme condition qu’un
+carrosse du roi viendrait la prendre pour la conduire
+à Versailles et qu’un Gentilhomme de la
+chambre l’accompagnerait à l’aller et au retour. On
+s’inclina devant ces exigences, et lorsque la cantatrice
+traversa Paris dans ce superbe équipage, en
+considérant la foule qui se pressait sur son passage
+elle ne put contenir ce mot d’un orgueil si naïf :
+« Mon Dieu, que je voudrais être à l’une de ces fenêtres
+pour me voir passer ! »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_430" href="#FNanchor_430"><span class="label">[430]</span></a> Lemaure (Catherine Nicole) (1704-1783).</p>
+</div>
+<p>Lesage, dans son immortel <i>Gil Blas</i>, donne un
+exemple bien plaisant de l’étrange vanité des comédiens.
+Quand Gil Blas, installé comme intendant chez
+la comédienne Arsénie, reçoit dix pistoles de sa
+maîtresse pour donner un souper : « Madame, lui
+répond-il, avec cette somme je promets d’apporter
+de quoi régaler toute la troupe même. » « Mon ami,
+reprend Arsénie, corrigez s’il vous plaît vos expressions :
+sachez qu’il ne faut point dire la troupe ; il
+faut dire la compagnie. On dit bien une troupe de
+bandits, une troupe de gueux, une troupe d’auteurs ;
+mais apprenez qu’on doit dire une compagnie
+de comédiens<a id="FNanchor_431" href="#Footnote_431" class="fnanchor">[431]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_431" href="#FNanchor_431"><span class="label">[431]</span></a> <i>Gil Blas</i>, livre III, chap. <small>X</small>.</p>
+</div>
+<p>C’est en effet vis-à-vis des auteurs que la morgue
+des comédiens avait particulièrement lieu de s’exercer ;
+on ne peut s’imaginer en quelle piètre estime
+les tenaient les gens de théâtre. Lesage nous le
+montre encore : « Eh ! madame, s’écrie Rosimiro
+chez Arsénie, de quoi vous inquiétez-vous ? Les
+auteurs sont-ils dignes de notre attention ? Si
+nous allions de pair avec eux, ce seroit le moyen
+de les gâter. Je connois ces petits messieurs, je
+les connois ; ils s’oublieroient bientôt. Traitons-les
+toujours en esclaves et ne craignons point de lasser
+leur patience. Si leurs chagrins les éloignent de
+nous quelquefois, la fureur d’écrire nous les ramène
+et ils sont encore trop heureux que nous voulions
+bien jouer leurs pièces<a id="FNanchor_432" href="#Footnote_432" class="fnanchor">[432]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_432" href="#FNanchor_432"><span class="label">[432]</span></a> Ibid., livre III, chap. <small>XI</small>.</p>
+</div>
+<p>On sait le fameux mot de Clairon : « Quand un
+auteur a fini une pièce, il n’a fait que le plus facile. »
+Elle parlait en connaissance de cause et cette
+boutade est plus vraie qu’on ne le pourrait croire<a id="FNanchor_433" href="#Footnote_433" class="fnanchor">[433]</a>.
+Le sort des auteurs était vraiment digne de pitié.
+Pas d’affront qu’on ne leur fît subir, pas d’humiliation
+qui ne leur fût imposée. Tantôt on refusait
+leurs pièces sans raison, sans motif aucun, sans
+même les lire ; tantôt on les recevait et on ne les
+jouait jamais. Les malheureux écrivains ne parvenaient
+à se faire représenter qu’à force de bassesses.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_433" href="#FNanchor_433"><span class="label">[433]</span></a> Voltaire écrivait en 1722 à M. Lefébure : « C’est pis si vous
+composez pour le théâtre. Vous commencez par comparaître
+devant l’aréopage de vingt comédiens, gens dont la profession,
+quoique utile et agréable, est cependant flétrie par l’injuste
+mais irrévocable cruauté du public. Ce malheureux avilissement,
+où ils sont, les irrite, ils trouvent en vous un client, et ils
+vous prodiguent tout le mépris dont ils sont couverts. »</p>
+</div>
+<p>Quelquefois à bout de patience et de ressources,
+ils portaient leurs doléances devant le public, juge
+souverain. C’est ce que fit un certain Boivin, poète
+famélique et septuagénaire. Il sut intéresser le
+parterre à sa pièce des <i>Chérusques</i> et la représentation
+en fut exigée. Le malheureux vieillard alla
+relancer Molé dans sa maison de campagne à Antony :
+« Eh ! monsieur, cessez de m’accabler, lui dit
+ce Tarquin superbe, l’on vous jouera, et ne venez
+plus de grâce traîner dans mon antichambre. » Les
+<i>Chérusques</i> furent représentés, mais les comédiens
+exaspérés savaient à peine leur rôle et le parterre
+ne leur ménagea pas ses invectives.</p>
+
+<p>L’instruction des comédiens, leur goût littéraire,
+leur profonde connaissance de la scène, pouvaient-ils
+dans une certaine mesure expliquer le dédain qu’ils
+témoignaient aux écrivains ? En aucune façon et, à
+part quelques glorieuses exceptions, ils se montraient
+en général très inférieurs à ceux qu’ils malmenaient.
+Ce n’était pas toujours le bon goût en effet
+qui dictait leurs arrêts ; ils refusèrent des pièces qui
+furent données avec éclat sur d’autres scènes, et en
+revanche ils en acceptèrent qui tombèrent piteusement<a id="FNanchor_434" href="#Footnote_434" class="fnanchor">[434]</a>.
+« On ne peut revenir, dit Bachaumont, du
+peu de goût, ou, pour mieux dire, de l’imbécillité
+des Comédiens ; on ne conçoit pas que cet aréopage
+si difficile et si impertinent à l’égard des auteurs,
+qu’il fait valeter plusieurs années de suite, ait
+donné les mains à recevoir un drame aussi complètement
+ridicule que celui du <i>Jeune Homme</i><a id="FNanchor_435" href="#Footnote_435" class="fnanchor">[435]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_434" href="#FNanchor_434"><span class="label">[434]</span></a> La reine demandait un jour à Lekain : « Comment la Comédie
+s’y prend-elle pour recevoir tant de mauvaises pièces ? »
+« Madame, répondit-il, c’est le secret de la Comédie. »</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_435" href="#FNanchor_435"><span class="label">[435]</span></a> Bachaumont, 19 mai 1764. La pièce était si détestable que
+le parterre refusa de la laisser finir.</p>
+</div>
+<p>Le manque de discernement des Comédiens était
+si bien accrédité, qu’on publia une caricature où le
+tribunal comique était représenté sous l’emblème
+d’un certain nombre de bûches en coiffures et en
+perruques<a id="FNanchor_436" href="#Footnote_436" class="fnanchor">[436]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_436" href="#FNanchor_436"><span class="label">[436]</span></a> Il n’y avait pas alors de comité de lecture : toute la troupe
+était appelée à émettre son avis. Clairon blâmait ce système
+qui donnait au plus ignorant les mêmes droits qu’au plus
+éclairé. « Je voudrois, dit-elle, qu’on fît un conseil de dix ou
+douze comédiens, dont le goût, le savoir, l’expérience, seroient reconnus,
+pour les faire juges de toutes les grandes affaires. Ce
+seroit là qu’on iroit lire, et que dans le calme de cette assemblée
+on pourroit donner des avis, prescrire des corrections,
+motiver des refus. » (<i>Mémoires</i>.)</p>
+</div>
+<p>L’insolence de la troupe comique avec les auteurs
+amena souvent d’amusantes méprises. Voltaire, pour
+se venger de mille petites misères, lui joua même un
+tour assez spirituel. Un jeune homme se présente un
+jour au semainier avec une pièce intitulée le <i>Droit
+du seigneur</i> ; il est reçu avec l’impertinence ordinaire,
+mais il fait tant de respectueuses instances
+qu’il obtient qu’on jettera les yeux sur sa comédie.
+Il revient quelques jours après et on lui dit qu’elle
+est détestable. Néanmoins il réclame une lecture ; on
+lui rit au nez, en lui disant que la compagnie ne
+s’assemble pas pour de pareilles misères. Il a recours
+aux suppliques et aux prières ; enfin par compassion
+il obtient un jour de lecture : son œuvre est
+conspuée par le comique aréopage. Quelque temps
+après Voltaire adresse la même pièce aux Comédiens
+sous le titre de l’<i>Écueil du sage</i> ; elle est reçue
+avec respect, lue avec admiration, et on prie M. de
+Voltaire de continuer à être le bienfaiteur de la
+compagnie. L’aventure fut ébruitée et tout Paris
+s’en égaya.</p>
+
+<p>Il existait au répertoire de la Comédie une tragédie
+de Rotrou intitulée <i>Wenceslas</i>. Sur l’ordre de
+Mme de Pompadour, Marmontel fut chargé de la remanier
+et de la rajeunir ; il y changea ainsi plus
+de 1200 vers. Lekain commença par refuser de
+jouer le rôle de Ladislas tel que Marmontel l’avait
+refait, disant que sa mémoire s’y refusait et que,
+malgré lui, les anciens vers lui reviendraient à
+l’esprit. Pour terminer le débat, le maréchal de Duras
+lui permit de lire son rôle. Mais le jour de la
+représentation à Versailles, on fut bien étonné de
+voir Lekain jouer de mémoire sans papier et sans
+manquer un seul mot. La pièce reçut les plus vifs
+applaudissements et Marmontel fut accablé d’éloges,
+dont les trois quarts portaient sur les beaux vers
+dont le rôle de Ladislas était plein. Dès que la représentation
+fut terminée, M. de Duras se précipita
+pour féliciter le comédien. Marmontel arrive : « Vous
+devez, lui dit le duc, de grands remerciements à
+M. Lekain pour son zèle et sa bonne volonté. »
+« Des remerciements, s’écrie le poète furieux, je
+viens vous porter les plus grandes plaintes ; les vers
+du rôle de monsieur ne sont ni de Rotrou ni les
+miens. » Lekain, pour se jouer de Marmontel, avait
+trouvé plaisant de faire composer son rôle par Colardeau,
+et c’était l’œuvre de ce dernier qu’il venait
+de réciter avec tant de succès devant le public.
+« Colardeau, dit Collé, est inexcusable, c’est un lâche
+de se prêter vis-à-vis d’un de ses confrères aux
+menées d’un comédien ; voilà comment les gens
+de lettres s’avilissent et deviennent le jouet des
+sots qui ne sont faits que pour les respecter. »</p>
+
+<p>Même vis-à-vis d’un homme comme Voltaire, à qui
+ils devaient tant, qui était le pourvoyeur habituel de
+leur scène, et qui généreusement leur abandonnait
+toujours ses droits d’auteur, les Comédiens se montraient
+de la plus rare impertinence : « A l’égard
+des comédiens de votre ville de Paris, écrivait le philosophe
+à d’Argental, je puis dire d’eux ce que saint
+Paul disait des Crétois de son temps : « Ce sont de
+méchantes bêtes et des ventres paresseux… Je puis
+ajouter encore que ce sont des ingrats<a id="FNanchor_437" href="#Footnote_437" class="fnanchor">[437]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_437" href="#FNanchor_437"><span class="label">[437]</span></a> A d’Argental, 19 avril 1773.</p>
+</div>
+<p>Quand le philosophe leur donnait ses tragédies,
+bien loin de respecter scrupuleusement l’œuvre du
+grand homme, ils l’altéraient à leur gré, et ne songeaient
+qu’à se faire valoir. Ils changeaient les vers,
+allongeaient les passages qui leur agréaient, écourtaient
+ceux qui n’avaient pas le don de leur plaire,
+bref mutilaient sans scrupule la pièce qu’on leur
+avait donnée. « Recommandez bien au fidèle Lekain,
+mandait Voltaire à d’Argental, d’empêcher qu’on
+n’étrique l’étoffe, qu’on ne la coupe, qu’on ne la
+recouse avec des vers welches ; il en résulte des
+choses abominables. Un Gui Duchêne achète le manuscrit
+mutilé, écrit à la diable, et l’on est déshonoré
+dans la postérité, si postérité il y a. Cela dessèche
+le sang et abrège les jours d’un pauvre
+homme<a id="FNanchor_438" href="#Footnote_438" class="fnanchor">[438]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_438" href="#FNanchor_438"><span class="label">[438]</span></a> Au même, 22 juin 1764.</p>
+</div>
+<p>L’excessive vanité des Comédiens provoqua de
+plaisantes scènes : un jour l’affiche portait <i>Ydoménée</i><a id="FNanchor_439" href="#Footnote_439" class="fnanchor">[439]</a>
+par un I grec. Clairon se plaignit de la part de l’auteur
+de cette faute d’orthographe. L’afficheur,
+mandé devant l’assemblée, reçut des observations ;
+il s’excusa en disant qu’il n’avait agi que d’après
+les ordres du semainier : « Voilà qui est impossible,
+riposta avec dignité Mlle Clairon, il n’y a point de
+comédien parmi nous qui ne sache orthographer. »
+« Vous me donnez la preuve du contraire, mademoiselle,
+lui répliqua l’imprimeur, il faut dire orthographier<a id="FNanchor_440" href="#Footnote_440" class="fnanchor">[440]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_439" href="#FNanchor_439"><span class="label">[439]</span></a> Tragédie de M. Lemierre (1764).</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_440" href="#FNanchor_440"><span class="label">[440]</span></a> <i>Anecdotes littéraires</i>. La prétention de la tragédienne était
+superflue à une époque où personne ne se piquait de savoir
+l’orthographe et où Voltaire lui-même n’y attachait aucune importance.
+Les lettres de Clairon fourmillent de fautes.</p>
+</div>
+<p>La paresse de la troupe française était à la hauteur
+de sa vanité ; on avait toutes les peines du
+monde à lui faire apprendre ses rôles. Pendant les
+répétitions de <i>Zaïre</i>, Voltaire apporta d’assez nombreux
+changements au texte primitif, mais il se
+heurta au mauvais vouloir de ses interprètes et en
+particulier de Dufresne.</p>
+
+<p>« Chaque jour le poète était à la porte du comédien,
+pour l’engager à concourir par un peu de
+complaisance au plus grand succès de sa pièce,
+mais l’acteur faisait dire qu’il était sorti. Voltaire
+ne se rebutait pas : il montait à la porte de l’appartement,
+et y glissait ses corrections. Dufresne
+ne les lisait point ou n’y avait aucun égard : le
+poète eut recours à un stratagème qui lui réussit.
+Sachant que le comédien devait donner un
+grand dîner, il fit faire, pour ce jour-là, un pâté de
+perdrix et le lui envoya en gardant l’anonyme. Dufresne
+le reçut avec reconnaissance et remit à un
+autre temps le soin de connaître son bienfaiteur.
+Le pâté fut servi aux grandes acclamations de tous
+les convives. L’ouverture s’en fit avec pompe ; la
+surprise égala la curiosité et le plaisir surpassa la
+surprise à la vue de douze perdrix tenant chacune
+dans leur bec plusieurs billets, qui, semblables à
+ces feuilles mystérieuses des sibylles, contenaient
+tous les vers qu’il fallait ajouter, retrancher ou
+changer dans le rôle de Dufresne<a id="FNanchor_441" href="#Footnote_441" class="fnanchor">[441]</a>. » Ce dernier
+ne résista pas à un procédé aussi spirituel et il se
+décida à apprendre son rôle.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_441" href="#FNanchor_441"><span class="label">[441]</span></a> <i>Anecdotes dramatiques</i>.</p>
+</div>
+<p>Satisfaire le public était devenu la moindre préoccupation
+des Comédiens : « Ils sont, dit Collé,
+d’une paresse et d’une négligence à faire grincer
+les dents<a id="FNanchor_442" href="#Footnote_442" class="fnanchor">[442]</a>. » Ils restreignaient de plus en plus leur
+répertoire et ne donnaient guère dans l’année que
+trois ou quatre pièces nouvelles<a id="FNanchor_443" href="#Footnote_443" class="fnanchor">[443]</a> ; il y en avait une
+quarantaine de reçues, mais elles restaient en magasin.
+Les premiers rôles ne jouaient qu’à de rares
+intervalles et dans des pièces rebattues ; la moitié
+de l’année, on ne voyait figurer sur la scène que les
+doublures. Lekain, vers la fin de sa carrière, ne
+jouait pas plus de huit ou dix fois par an<a id="FNanchor_444" href="#Footnote_444" class="fnanchor">[444]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_442" href="#FNanchor_442"><span class="label">[442]</span></a> Collé, janvier 1771.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_443" href="#FNanchor_443"><span class="label">[443]</span></a> Autrefois ils en représentaient une douzaine tous les ans.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_444" href="#FNanchor_444"><span class="label">[444]</span></a> En 1776, après une représentation de l’<i>Orphelin de la
+Chine</i>, Lekain fut rappelé par des applaudissements unanimes :
+« Oui, c’est très bien, s’écria une voix partie des loges, mais à
+une condition : c’est que monsieur jouera plus souvent. »</p>
+</div>
+<p>La grande aisance dont jouissaient les artistes de
+la troupe française contribuait encore à l’indépendance
+de leurs allures. Tout Comédien à part entière
+retirait par an dix mille livres des petites loges et
+quatre ou cinq mille de la salle<a id="FNanchor_445" href="#Footnote_445" class="fnanchor">[445]</a>. Ils tiraient d’autres
+profits, et des plus importants, en jouant sur les théâtres
+de société. L’abus devint tel qu’ils négligeaient
+complètement la Comédie française. Les premiers
+Gentilshommes intervinrent<a id="FNanchor_446" href="#Footnote_446" class="fnanchor">[446]</a> et leur défendirent de
+représenter en ville sans une permission expresse,
+mais cette sévérité fut de courte durée.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_445" href="#FNanchor_445"><span class="label">[445]</span></a> A ce propos, Bachaumont raconte sur Lekain une anecdote
+curieuse : « On exalte, on se transmet de bouche en bouche un
+mot sublime du sieur Lekain. On félicitoit cet acteur sur le
+repos dont il alloit jouir, sur la gloire et l’argent qu’il avoit
+gagnés. « Quant à la gloire, répondit modestement cet acteur,
+je ne me flatte pas d’en avoir acquis beaucoup. Quant à l’argent
+je n’ai pas lieu d’être aussi content qu’on le croiroit…, ma part
+se monte au plus à dix ou douze mille livres. » « Comment, morbleu !
+s’écria un chevalier de Saint-Louis qui écoutoit le propos, comment,
+morbleu ! un vil histrion n’est pas content de douze mille livres
+de rente, et moi qui suis au service du roi, qui dors sur un canon
+et qui prodigue mon sang pour la patrie, je suis trop heureux
+d’obtenir mille livres de pension. » « Eh ! comptez-vous pour rien,
+monsieur, la liberté de me parler ainsi ? » répondit le bouillant
+Orosmane. » (12 avril 1767).</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_446" href="#FNanchor_446"><span class="label">[446]</span></a> En 1769.</p>
+</div>
+<p>La province était aussi pour les Comédiens une
+source de revenus considérables. Les meilleurs acteurs
+partaient avant la fin de l’année théâtrale
+pour visiter les grandes villes où ils gagnaient plus
+en huit jours que ne leur valait à Paris une part
+entière ; à leur retour ils se retiraient dans leurs
+maisons de campagne, sans s’occuper de rien préparer
+pour la rentrée.</p>
+
+<p>Enfants gâtés du public, ils se croyaient tout permis,
+et ils agissaient avec un sans-gêne incroyable. Le 21
+juin 1763, les Français donnèrent la comédie gratis ;
+ils jouèrent le <i>Mercure galant</i> et les <i>Trois cousines</i>.
+Entre les deux pièces, Mlle Clairon et
+Mlle Dubois se présentèrent sur le théâtre et jetèrent
+de l’argent au peuple en criant : « Vive le roi ! »
+La populace enchantée s’empressa de crier à son tour :
+« Vivent le roi et Mlle Clairon ! Vivent le roi et
+Mlle Dubois ! » « On trouve l’action des deux reines
+comiques de la dernière insolence », dit Bachaumont
+qui raconte l’anecdote, mais elle n’en avait pas moins
+été acceptée avec enthousiasme.</p>
+
+<p>Mlle Arnould refuse un soir de chanter à l’Opéra
+sous prétexte de maladie ; elle est remplacée par Mlle
+Beaumesnil. Tout à coup, au milieu de la représentation,
+une loge s’ouvre et l’on voit apparaître Sophie
+Arnould en toilette de gala : « Je viens, dit-elle,
+prendre une leçon de Mlle Beaumesnil. » Au lieu de
+l’envoyer au For l’Évêque comme on aurait dû le
+faire, on se contenta de la réprimander et le public
+ne lui tint pas rigueur.</p>
+
+<p>Le parterre si exigeant, et parfois si injuste, se
+montrait souvent aussi plein d’indulgence et supportait
+les insolences des comédiens avec une rare
+mansuétude. Un jour, Le Grand, que le Dauphin avait
+fait venir de Pologne, et que le public recevait mal
+parce que sa figure lui déplaisait, harangua le parterre
+en ces termes : « Messieurs, il vous est plus facile de
+vous faire à ma figure qu’à moi d’en changer », et
+on l’applaudit.</p>
+
+<p>Un soir Dugazon<a id="FNanchor_447" href="#Footnote_447" class="fnanchor">[447]</a> remplace Préville à l’improviste
+dans le rôle de Brid’oison. Le public, mécontent
+du changement, siffle. « J’en-en-en-tends bien », dit
+Dugazon en se tournant vers le parterre. Les sifflets
+redoublent : « Je vous dis que j’en-en-en-tends
+bien », répète l’acteur. Le tumulte augmente encore :
+« Eh bien ; est-ce que vous croyez que je
+n’en-en-en-tends pas ? » Et le parterre désarmé se
+met à rire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_447" href="#FNanchor_447"><span class="label">[447]</span></a> Dugazon (1746-1809), comédien français. On mit au-dessous
+d’un de ses portraits ce quatrain :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i6">En fait de comédie</div>
+<div class="verse">Le talent de Monsieur est la bouffonnerie,</div>
+<div class="verse">Et le style comique est si fort de son goût</div>
+<div class="verse">Qu’il ne peut s’empêcher de bouffonner partout.</div>
+</div>
+
+</div></div>
+<p>L’habitude de faire un compliment à la rentrée et
+à la clôture des spectacles avait peu à peu amené
+les acteurs à entretenir les spectateurs de leurs
+affaires intimes. En 1774, à la clôture, Dugazon
+remercia le public des bontés dont il daignait honorer
+toute sa famille, Mme Vestris<a id="FNanchor_448" href="#Footnote_448" class="fnanchor">[448]</a> et Mlle Dugazon,
+ses sœurs, et il « s’attendrit sur ces liens du sang
+si précieux à toute âme sensible », ajoute le chroniqueur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_448" href="#FNanchor_448"><span class="label">[448]</span></a> Elle avait fait partie de la troupe du duc de Wurtemberg.
+Le duc, dont elle était la favorite, la surprit un jour avec Vestris,
+le frère du fameux danseur ; pour se venger, il les fit marier sur
+l’heure.</p>
+</div>
+<p>Une année, aux Italiens, quand selon l’usage tous
+les acteurs eurent salué le parterre par un couplet,
+Mlle Deschamps vint prendre Clairval par la main
+et lui dit : « Allons, monsieur Clairval, vous qui
+savez si bien faire votre cour aux dames, c’est à
+vous à leur adresser un compliment. » Cette naïveté
+fut applaudie avec un transport « tout à fait scandaleux ».</p>
+
+<p>Bien que le duel fût en général un passe-temps
+réservé à la noblesse, les comédiens y avaient quelquefois
+recours. A plusieurs reprises, pendant le
+règne de Louis XV, ils vidèrent leurs querelles les
+armes à la main<a id="FNanchor_449" href="#Footnote_449" class="fnanchor">[449]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_449" href="#FNanchor_449"><span class="label">[449]</span></a> Déjà en 1649 un duel eut lieu entre deux actrices. Mlle
+Beaupré, qui appartenait à la troupe du Marais, à la suite
+d’une dispute, adressa un cartel à sa camarade, Catherine des
+Urlis, et toutes deux se battirent à l’épée sur le théâtre même.
+Catherine des Urlis fut blessée au cou.</p>
+</div>
+<p>En 1750, deux acteurs des Français, Roselly et
+Ribou eurent un duel dont l’issue fut fatale à l’un
+des combattants. Dans un voyage à Fontainebleau,
+la reine ayant demandé que Roselly jouât, Ribou<a id="FNanchor_450" href="#Footnote_450" class="fnanchor">[450]</a>
+furieux chercha une querelle à son camarade et lui
+donna un soufflet. L’affaire en serait probablement
+restée là, grâce à l’intervention des Gentilshommes de
+la chambre, si Mlle Gauthier n’avait dit tout haut :
+« En vérité, il est bien singulier que des gens qui ont
+chacun une épée à leur côté s’amusent à se dire des
+pouilles. » Elle envenima si bien la querelle qu’on
+alla sur le terrain et que Roselly tomba percé de
+deux coups d’épée. Il mourut quelques jours après<a id="FNanchor_451" href="#Footnote_451" class="fnanchor">[451]</a>.
+On prétendit qu’il avait répondu au confesseur qui
+lui demandait l’engagement de ne plus reparaître
+sur le théâtre :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_450" href="#FNanchor_450"><span class="label">[450]</span></a> Ribou, fils du libraire de ce nom, avait une figure agréable,
+un son de voix gracieux, « un jeu plein de naturel et de
+dignité, on dirait que c’est un seigneur qui joue pour son
+plaisir. » (Grimm, <i>Nouv. litt.</i>, 1747-1755).</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_451" href="#FNanchor_451"><span class="label">[451]</span></a> On fit paraître à propos de ce duel l’épigramme suivante :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ribou, si dans le feu du zèle qui t’entraîne,</div>
+<div class="verse">De tout mauvais acteur tu veux purger la scène,</div>
+<div class="verse i1">Vite, occis-nous le plat et fat Drouin,</div>
+<div class="verse">Pourfends le sot Baron et le hideux Lekain,</div>
+<div class="verse">Et, pour mettre le comble à ce service extrême,</div>
+<div class="verse i1">Tout aussitôt transperce-toi toi-même.</div>
+</div>
+
+</div></div>
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">N’abusez point, Probus, de l’état où je suis.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Ribou prit la fuite et se cacha à l’étranger.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c22">XXII<br>
+<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XVI</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Débuts du règne. — Passion de la reine pour le
+théâtre. — La comédie à Trianon. — Le clergé et les spectacles. — Succès
+des comédiens dans le monde. — Enthousiasme
+qu’ils excitent à Paris et en province.</p>
+
+
+<p>L’engouement pour les spectacles, déjà si excessif
+sous le règne de Louis XV, devient sous celui de son
+successeur une passion effrénée, le goût pour les
+comédiens devient de la folie pure.</p>
+
+<p>Se rendre au théâtre est devenu un des devoirs
+essentiels de la journée. « Il y a vingt-cinq ans,
+dit Mlle Clairon en 1786, qu’une femme qui auroit
+paru plus de deux ou trois fois par mois au spectacle,
+se seroit affichée de la manière du monde la
+plus indécente. Grâce à l’invention des petites loges,
+elles y vont impunément tous les jours, et ce n’est
+qu’à l’instant du souper qu’on les trouve chez
+elles<a id="FNanchor_452" href="#Footnote_452" class="fnanchor">[452]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_452" href="#FNanchor_452"><span class="label">[452]</span></a> Grimm, <i>Correspondance littéraire</i>, mai 1786.</p>
+</div>
+<p>L’exemple part de haut, et la reine elle-même
+éprouve pour l’art dramatique un irrésistible penchant.
+N’étant encore que dauphine, elle jouait la
+comédie en cachette du vieux roi et elle prenait de
+Dugazon des leçons de déclamation ; dans son aveugle
+frivolité, elle usait de tout son crédit pour faire
+autoriser les représentations du <i>Barbier</i> ; mais
+Mme Du Barry, plus avisée, s’y opposait. Dès qu’elle
+fut sur le trône, Marie-Antoinette fit lever l’interdit
+et la pièce fut jouée au mois de janvier 1775. En
+même temps, elle cherchait à organiser des représentations
+à Versailles ; longtemps elle eut à lutter
+contre les répugnances du roi qui détestait le
+théâtre au point de jeter au feu, lorsqu’on la lui
+présenta, la liste du nouveau répertoire en s’écriant :
+« Voilà le cas que je fais de ces choses-là. » La
+reine cependant finit par vaincre les scrupules de
+Louis XVI, et elle put s’adonner à son goût en toute
+liberté.</p>
+
+<p>La Comédie française et la Comédie italienne sont
+appelées très fréquemment à la cour. Leurs représentations
+paraissant encore insuffisantes, la reine
+fait donner à la Montausier<a id="FNanchor_453" href="#Footnote_453" class="fnanchor">[453]</a> l’autorisation de s’installer
+avec sa troupe à Versailles et le privilège de
+suivre le roi dans toutes ses résidences : « Il y avait
+souvent, dans les petits voyages de Choisy, spectacle
+deux fois dans la même journée : grand opéra, comédie
+française ou italienne à l’heure ordinaire, et, à
+onze heures du soir, on rentrait dans la salle de
+spectacle pour assister à des représentations de
+parodies, où les premiers acteurs de l’Opéra se
+montraient dans les rôles et sous les costumes les
+plus bizarres<a id="FNanchor_454" href="#Footnote_454" class="fnanchor">[454]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_453" href="#FNanchor_453"><span class="label">[453]</span></a> Montausier (Marguerite Brunet dite la) (1730-1820). Elle
+débuta au théâtre, mais sans grand succès ; sa véritable vocation
+était de diriger des troupes de comédiens. Ses relations avec la
+cour la rendirent suspecte pendant la Révolution, et en 1792,
+pour faire acte de civisme, elle équipa une compagnie franche
+de trente hommes.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_454" href="#FNanchor_454"><span class="label">[454]</span></a> <i>Mémoires</i> de Mme Campan, chap. <small>VII</small>.</p>
+</div>
+<p>On donnait les parodies d’<i>Ermelinde</i> et d’<i>Iphigénie</i>.
+<i>Ermelinde</i> avait d’abord été représentée à
+Paris, chez la Guimard, et l’on sait combien les pièces
+de ces théâtres particuliers étaient souvent licencieuses.
+Celle-ci se conformait à l’usage ; elle eut
+cependant le plus grand succès, et le roi parut s’en
+amuser beaucoup. On en conclut à tort que Louis XVI
+avait un goût marqué pour la grivoiserie, et on lui
+servit sans plus tarder d’autres pièces du même
+genre. <i>La Princesse a, e, i, o, u</i>, fut jouée à Choisy
+en présence du roi, avec des applaudissements unanimes :
+« Cette parade est des plus équivoques et
+des plus dégoûtantes, disent les <i>Mémoires secrets</i>,
+pour quelqu’un qui ne porteroit pas à ce genre de
+spectacle une certaine bonhomie… Du reste, on
+n’y trouve rien contre les bonnes mœurs, mais une
+gaieté polissonne et des propos si poissards qu’on a
+été obligé d’avoir recours aux poissardes les plus
+consommées pour exercer et styler les acteurs. Les
+hommes étoient habillés en femmes et les femmes en
+hommes : c’étoit une déraison, une farce générale. »</p>
+
+<p>Partout où la reine se trouvait, il lui fallait un
+théâtre ; en juin 1778, étant à Marly, où il n’y avait
+pas de salle de comédie, elle en fit installer une à la
+hâte dans une grange et on appela la Montausier
+avec sa troupe. Enfin en 1780 on organisa le théâtre
+de Trianon ; la reine voulait elle-même monter
+sur la scène, le roi s’y opposa d’abord, puis,
+comme toujours, finit par céder. Les principaux
+acteurs étaient : la reine, le comte d’Artois, la comtesse
+Diane de Polignac, la duchesse de Guiche, Mme
+Élisabeth, la duchesse de Polignac, Mme de Polastron,
+le comte d’Adhémar, le comte de Vaudreuil,
+le duc de Guiche, etc. Caillot<a id="FNanchor_455" href="#Footnote_455" class="fnanchor">[455]</a> et Dazincourt furent
+chargés de diriger les répétitions.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_455" href="#FNanchor_455"><span class="label">[455]</span></a> Caillot (1732-1816), comédien français.</p>
+</div>
+<p>On pense bien que de pareils exemples ne firent
+que donner une nouvelle recrudescence aux théâtres
+particuliers. Plus encore que pendant le dernier
+règne, Paris en était inondé. Mais le genre, loin de
+s’épurer, devenait de plus en plus licencieux. Monsieur,
+en particulier, donna à son château de Brunoy
+une représentation qui fit scandale et où plusieurs
+femmes du monde, révoltées enfin des grivoiseries
+qu’on leur présentait, se levèrent et se retirèrent.</p>
+
+<p>Le genre léger avait gagné les théâtres publics
+eux-mêmes ; ils n’en étaient que plus fréquentés :
+« La troupe du sieur Lécluse, intitulée aujourd’hui
+le spectacle des <i>Variétés amusantes</i>, dit Bachaumont,
+est devenue à la mode : c’est la fureur du
+moment. Malgré les grossièretés dont ce théâtre est
+infecté, les femmes les plus qualifiées, les plus
+sages, en raffolent<a id="FNanchor_456" href="#Footnote_456" class="fnanchor">[456]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_456" href="#FNanchor_456"><span class="label">[456]</span></a> 13 juillet 1779.</p>
+</div>
+<p>Le clergé suivait l’exemple général et ne se montrait
+pas plus réservé que la cour elle-même. L’archevêque
+de Paris écrivait cependant au ministre
+Malesherbes pour se plaindre que la Montausier,
+fière de son privilège, donnât des représentations
+les jours de fêtes solennelles et qu’elle affectât de
+choisir les époques où les spectacles étaient prohibés
+à Paris pour donner le sien à Versailles, dans
+l’espérance d’y avoir plus de monde : « Les honnêtes
+gens, disait le prélat, gémissent sur un usage aussi
+abusif, aussi contraire à la décence, et que le Roi,
+étant Dauphin, désapprouvoit fort, à ce qu’on m’a
+assuré. J’espère donc, monsieur, de votre amour
+pour la religion et de votre zèle pour le bon ordre,
+que vous vous porterez à faire cesser un pareil scandale<a id="FNanchor_457" href="#Footnote_457" class="fnanchor">[457]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_457" href="#FNanchor_457"><span class="label">[457]</span></a> Adolphe Jullien, <i>la Comédie à la cour</i>.</p>
+</div>
+<p>Mais s’il y avait scandale à donner des spectacles
+les jours de fête religieuse, il était encore bien plus
+fâcheux de voir des prélats se montrer aux représentations
+les moins réservées.</p>
+
+<p>En mars 1778 on représenta chez Mme de Montesson
+<i>l’Amant romanesque</i> et le <i>Jugement de
+Midas</i><a id="FNanchor_458" href="#Footnote_458" class="fnanchor">[458]</a>. « Outre beaucoup d’abbés qui y ont assisté,
+il y avoit, suivant la coutume, des archevêques et
+des évêques au nombre de douze. Ces prélats y sont
+venus avec la même aisance, la même impudence
+que s’ils fussent entrés dans le sanctuaire pour y
+officier. Ils entouroient M. le duc d’Orléans et l’un
+d’eux a prêté son manteau pour Midas. Quoiqu’il y
+ait quelques gravelures dans la deuxième pièce,
+Nos Seigneurs ont fait bonne contenance et n’ont
+point été déconcertés<a id="FNanchor_459" href="#Footnote_459" class="fnanchor">[459]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_458" href="#FNanchor_458"><span class="label">[458]</span></a> Opéra comique en trois actes, musique de Grétry.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_459" href="#FNanchor_459"><span class="label">[459]</span></a> Bachaumont, 30 mars 1778.</p>
+</div>
+<p>Il y avait cependant une excommunication spéciale
+portée par le concile d’Elvire contre ceux qui
+prêtaient leurs habits aux comédiens ; ils étaient
+privés pendant trois ans de la communion. Mais si l’on
+observait scrupuleusement les canons des conciles
+quand il s’agissait de chasser de l’église les comédiens,
+on s’empressait de n’en tenir aucun compte
+quand ils excluaient du théâtre les hommes d’église.</p>
+
+<p>Au mois d’avril on donna encore chez Mme de
+Montesson <i>la Belle Arsène</i>, opéra comique où il y
+avait des ballets « extrêmement voluptueux ». « Les
+prélats y sont venus comme à l’ordinaire, mais en
+moindre nombre ; ils n’étoient que huit ; on y
+remarquoit entres autres l’archevêque de Narbonne
+et l’évêque de Saint-Omer. Mme de Montesson remplissoit
+le rôle de la belle Arsène, M. de Caumartin
+celui d’Alcindor, et différentes femmes et seigneurs
+de cette cour faisoient les autres. Mais les danses
+étoient exécutées par ce que l’Opéra a de meilleur
+en élèves de Terpsichore. Le coup d’œil le plus
+curieux pour un philosophe étoit celui des évêques,
+tous la lorgnette à la main, savourant avec un
+plaisir qui se manifestoit sur leur physionomie
+les mouvements les plus lascifs, les attitudes les
+plus lubriques des danseuses et ils n’en perdoient
+rien<a id="FNanchor_460" href="#Footnote_460" class="fnanchor">[460]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_460" href="#FNanchor_460"><span class="label">[460]</span></a> Bachaumont, 9 avril 1778.</p>
+</div>
+<p>S’il ne faut accepter qu’avec réserve les détails
+égrillards où se complaît le chroniqueur, on peut,
+quant au fait en lui-même, s’en rapporter à son récit.</p>
+
+<p>Plus peut-être qu’à aucune époque, le goût pour
+les gens de théâtre était devenu une véritable monomanie.
+Marie-Antoinette appelait la Guimard à
+ses conseils de toilette, et la danseuse n’ignorait pas
+le prix que la reine attachait à ses avis. Un jour,
+pour une escapade, on la menait au For l’Évêque :
+« Ne pleure pas, dit-elle à sa suivante, je viens d’écrire
+à la reine que j’ai trouvé une nouvelle manière
+d’échafauder les cheveux, je serai libre avant ce
+soir. » Et ce fut comme elle avait dit. Mlle Raucourt
+jouissait au plus haut degré de la protection de la
+reine : « Sa Majesté assiste à toutes ses représentations,
+écrit Mme d’Oberkirch, et l’encourage par
+les éloges les plus flatteurs<a id="FNanchor_461" href="#Footnote_461" class="fnanchor">[461]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_461" href="#FNanchor_461"><span class="label">[461]</span></a> <i>Mémoires</i> de Mme d’Oberkirch.</p>
+</div>
+<p>Toutes les élégantes copiaient les costumes des
+actrices. La <i>lévite</i> de Mlle Saint-Val dans le rôle de
+la comtesse Almaviva, fut adoptée avec fureur et
+on lui donna le nom de la comédienne. Mlle Contat<a id="FNanchor_462" href="#Footnote_462" class="fnanchor">[462]</a>,
+jouant le rôle de Suzanne, portait un bonnet fort
+élégant ; la mode s’en empara sous le nom de « bonnet
+soufflé à la Suzanne ». Mlle Raucourt faisait
+scandale par ses folles dépenses, on imagina aussitôt
+un chapeau à la Raucourt, figurant un panier percé ;
+les plus honnêtes femmes n’hésitèrent pas à s’en
+parer.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_462" href="#FNanchor_462"><span class="label">[462]</span></a> Contat (Louise) (1760-1813), de la Comédie française.</p>
+</div>
+<p>On jouait la comédie chez Mlle Guimard devant la
+plus auguste assemblée : princes du sang, ministres,
+grands seigneurs s’y trouvaient confondus. La danseuse
+dépensait plus de 100 000 livres par an<a id="FNanchor_463" href="#Footnote_463" class="fnanchor">[463]</a> ; elle
+avait un hôtel superbe où elle déployait un luxe
+inouï<a id="FNanchor_464" href="#Footnote_464" class="fnanchor">[464]</a>. Son théâtre lui coûtait des sommes considérables.
+Un jour, après une représentation à la cour,
+le roi lui accorda une pension de 1500 livres. « Je
+l’accepte, dit-elle dédaigneusement, à cause de la
+main dont elle vient, car c’est une goutte d’eau dans
+la mer ; c’est à peine de quoi payer le moucheur de
+chandelles de mon théâtre. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_463" href="#FNanchor_463"><span class="label">[463]</span></a> Elle passait pour fort charitable, donnait beaucoup à la
+paroisse et ses gens avaient ordre de ne jamais renvoyer un
+pauvre : « Je donne l’exemple, disait-elle, afin qu’on ne me refuse
+pas plus tard. » Pendant l’hiver de 1768, on raconta qu’elle montait
+elle-même dans les galetas secourir les indigents ; la nouvelle
+fit grand bruit ; Marmontel composa une ode sur ce spectacle
+touchant ; un curé loua en chaire la bienfaisance de la danseuse,
+tout le monde était attendri : « J’ai envie, dit Grimm, en
+racontant l’anecdote, de faire ici le rôle de ce bon curé de village,
+qui, ayant prêché à ses paysans la Passion de Notre-Seigneur,
+et les voyant tous pleurer de l’excès de ses souffrances,
+eut quelque pitié de les renvoyer chez eux si affligés, et leur
+dit : « Mes enfants, ne pleurez pourtant pas tant, car tout cela
+n’est peut-être pas vrai. »</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_464" href="#FNanchor_464"><span class="label">[464]</span></a> En 1786, Mlle Guimard vendit sa maison de la rue de la
+Chaussée-d’Antin au moyen d’une loterie de 2500 billets à 120
+livres l’un. Un officier public assista au tirage. Ce fut le numéro
+2175 qui gagna ; il appartenait à la comtesse du Lau, qui revendit
+l’hôtel 500 000 livres au banquier Perregaux.</p>
+</div>
+<p>Mlle Laguerre en mourant laissa plus de 1 800 000
+livres. Le duc de Bourbon eut un enfant d’une actrice,
+Mlle Michelot ; l’enfant fut baptisé sous le nom du
+duc et tenu par procuration au nom de Mlle de
+Condé, sa sœur, et du prince de Soubise<a id="FNanchor_465" href="#Footnote_465" class="fnanchor">[465]</a>. Le comte
+de Mercy-Argenteau, ambassadeur de l’empereur et
+de l’impératrice reine, comblait de biens Mlle Levasseur<a id="FNanchor_466" href="#Footnote_466" class="fnanchor">[466]</a>
+de l’Opéra ; il lui fit don d’une terre titrée et
+en 1790, complètement subjugué, il épousa la comédienne<a id="FNanchor_467" href="#Footnote_467" class="fnanchor">[467]</a>.
+Mlle Saint-Huberty devint comtesse d’Entraigues<a id="FNanchor_468" href="#Footnote_468" class="fnanchor">[468]</a>
+et elle reçut du comte de Provence le cordon
+de l’ordre de Saint-Michel<a id="FNanchor_469" href="#Footnote_469" class="fnanchor">[469]</a>, pour le courage dont
+elle fit preuve en faisant évader son mari. Mlle Lolotte
+Gaucher<a id="FNanchor_470" href="#Footnote_470" class="fnanchor">[470]</a>, fille d’un comédien, fut déclarée
+comtesse d’Hérouville. Personne ne murmura de
+cette alliance. La maison du comte devint le rendez-vous
+du goût, de l’esprit, de la politesse, des talents
+et de tout ce qu’il y avait de plus recommandable à
+la cour et à la ville<a id="FNanchor_471" href="#Footnote_471" class="fnanchor">[471]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_465" href="#FNanchor_465"><span class="label">[465]</span></a> L’enfant mourut.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_466" href="#FNanchor_466"><span class="label">[466]</span></a> Mlle Levasseur se montra en toutes choses d’une extrême
+précocité ; on assure qu’elle fut mère à neuf ans.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_467" href="#FNanchor_467"><span class="label">[467]</span></a> Le comte de Clermont avait épousé Mlle Leduc. Mlle Rem était
+devenue la seconde femme de M. Le Normant d’Étiolles ; on
+écrivit sur cette union :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Pour réparer <span lang="la" xml:lang="la">miseriam</span></div>
+<div class="verse">Que Pompadour laisse à la France,</div>
+<div class="verse">Son mari, plein de conscience,</div>
+<div class="verse">Vient d’épouser <span lang="la" xml:lang="la">Rempublicam</span>.</div>
+</div>
+
+</div></div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_468" href="#FNanchor_468"><span class="label">[468]</span></a> (1756-1812).</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_469" href="#FNanchor_469"><span class="label">[469]</span></a> Elle était la seconde femme honorée de cet ordre ; la première
+fut Mlle Quinault.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_470" href="#FNanchor_470"><span class="label">[470]</span></a> Elle avait inspiré la plus violente passion à mylord d’Albermale,
+ambassadeur d’Angleterre.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_471" href="#FNanchor_471"><span class="label">[471]</span></a> <i>Mémoires</i> de Dufort de Cheverny.</p>
+</div>
+<p>Grisés par la place de plus en plus grande qu’on
+leur laissait prendre dans la société, flattés d’occuper
+à un si haut point l’opinion, les comédiens ne se
+faisaient pas faute d’entretenir ce beau zèle et à chaque
+instant on les voyait prendre le public pour juge
+dans les moindres querelles qui survenaient entre
+eux.</p>
+
+<p>Une dispute éclate à la Comédie à propos de
+quelques rôles entre Mme Vestris qui a l’emploi
+des premières princesses et Mlle Sainval l’aînée,
+reçue pour l’emploi des reines. Les Gentilshommes
+tranchent le différend en faveur de Mme Vestris
+que protège le duc de Duras. L’actrice satisfaite
+cède alors à sa rivale les rôles qui faisaient l’objet
+du litige et propose modestement de la doubler.
+Elle a soin de faire insérer dans le Journal de Paris
+une note où son bon procédé est exalté.</p>
+
+<p>Mlle Sainval, outrée de voir son ennemie faire un
+étalage public de beaux sentiments, voulut répondre,
+mais on refusa sa lettre. Elle fit alors imprimer
+un mémoire, et le répandit à profusion. Le maréchal
+de Duras furieux la fit exiler par lettre de cachet
+à Clermont en Beauvaisis. C’était une punition réservée
+jusqu’alors aux personnes illustres et qu’on
+n’avait point exercée encore envers une comédienne.
+Cette querelle devint un des événements du dix-huitième
+siècle, la cour et la ville étaient divisées
+en deux partis : lettres, libelles, mémoires, épigrammes,
+se succédaient sans interruption.</p>
+
+<p>En 1784, nouvelle querelle entre Mme Vestris et
+Sainval cadette ; le public est encore mis dans la
+confidence. Nouvelles discussions, nouveaux mémoires,
+rédigés par les plus fameux avocats.</p>
+
+<p>Quand on représenta à Fontainebleau la <i>Didon</i>
+de Piccini, Mlle Saint-Huberty excita des transports
+incroyables<a id="FNanchor_472" href="#Footnote_472" class="fnanchor">[472]</a>. Louis XVI lui-même applaudissait à
+tout rompre ; sur l’heure il accorda à la cantatrice
+une pension de 1500 livres, et il envoya le maréchal
+de Duras lui exprimer toute sa satisfaction. « Ce fut,
+écrit un des assistants, la plus belle scène de la
+soirée. Lorsque M. le maréchal de Duras entra dans
+les coulisses, suivi d’une foule de courtisans en habit
+de gala, Mme Saint-Huberty n’avait pas encore eu le
+temps de changer de costume. Elle était debout, sa
+couronne sur la tête, drapée dans le manteau de
+pourpre de la reine de Carthage. Marmontel et
+Piccini, ivres de bonheur, s’étaient jetés à ses
+genoux et lui embrassaient les mains. On aurait dit
+deux coupables à qui elle faisait grâce de la vie. Ils
+ne se relevèrent pas quand M. de Duras s’approcha
+pour répéter les paroles du roi. L’actrice écoutait le
+maréchal, et son visage, encore animé par l’inspiration,
+s’illuminait de la joie du triomphe, le rouge
+de l’orgueil montait à son front. C’était un spectacle
+admirable. Elle avait tant de grandeur, de noblesse,
+de majesté avec ces hommes à ses pieds, que mieux
+encore que sur le théâtre elle donnait l’idée de la
+reine de Carthage ; tous les grands seigneurs présents
+avaient l’air de ses courtisans<a id="FNanchor_473" href="#Footnote_473" class="fnanchor">[473]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_472" href="#FNanchor_472"><span class="label">[472]</span></a> Elle parut costumée à l’antique. Déjà précédemment dans une
+pièce qui se passait en Thessalie, elle s’était montrée revêtue
+d’une longue tunique de lin, les jambes nues et chaussée de
+brodequins. Le lendemain il lui fut interdit de reparaître en
+scène dans ce costume.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_473" href="#FNanchor_473"><span class="label">[473]</span></a> M. de Duras, étant allé lui rendre visite quelques jours plus
+tard, « trouva la sublime Didon enveloppée dans un mauvais
+jupon ; elle faisait une partie de piquet avec son petit jockey,
+sur un coin de table recouvert d’un vieux torchon en guise de
+tapis. » (Gaboriau, <i>les Comédiennes adorées</i>.)</p>
+</div>
+<p>Quand <i>Didon</i> fut représentée à Paris, l’enthousiasme
+ne fut pas moindre. Le public en délire ne
+savait comment témoigner à l’actrice son admiration ;
+la salle entière sanglotait et n’interrompait ses
+larmes que pour éclater en applaudissements frénétiques.</p>
+
+<p>La province ne se montrait pas moins idolâtre de
+tout ce qui touchait à la comédie. Les acteurs de
+Paris qui parcouraient les grandes villes de France,
+étaient l’objet d’ovations incessantes.</p>
+
+<p>Lorsque Mlle Sainval l’aînée fut exilée de Paris,
+pour occuper ses loisirs elle se rendit à Bordeaux,
+où elle joua avec le plus grand succès ; jamais actrice
+n’avait fait une pareille sensation. « Quoiqu’on fût
+dans le temps le plus pressant des vendanges, on a
+tout quitté pour elle, et le dernier jour, comme elle
+finissait <i>Mérope</i>, deux Amours sortant d’un nuage
+sont venus poser une couronne sur sa tête aux acclamations
+du public, qui lui a jeté à son tour d’autres
+couronnes et des pièces de vers, en demandant à
+grands cris une représentation à son profit. »</p>
+
+<p>Larive donna également des représentations à
+Bordeaux ; il y excita de tels transports qu’à la
+sortie du spectacle il trouvait les avenues de sa demeure
+toutes parsemées de lauriers<a id="FNanchor_474" href="#Footnote_474" class="fnanchor">[474]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_474" href="#FNanchor_474"><span class="label">[474]</span></a> <i>Histoire des Théâtres de Bordeaux</i>, par Detchevery.</p>
+</div>
+<p>Quand Mme Saint-Huberty se rendit en province,
+elle souleva un enthousiasme incroyable ; les ovations
+que reçoivent certaines actrices de nos jours,
+et qui nous paraissent si excessives, n’en sont que
+de pâles imitations. A Marseille, on donna à la cantatrice
+une fête digne d’une souveraine. On ne pourrait
+y croire, si un témoin digne de foi n’en attestait
+tous les détails.</p>
+
+<p>« Mme Saint-Huberty, écrit M. Campion<a id="FNanchor_475" href="#Footnote_475" class="fnanchor">[475]</a>, vêtue
+ce jour-là à la grecque, est arrivée par mer sur une
+très belle gondole, portant pavillon de Marseille,
+armée de huit rameurs, vêtus de même à la grecque ;
+elle étoit suivie de 200 chaloupes chargées de ceux
+qui vouloient voir la fête et encore plus celle qui en
+étoit l’objet. Elle a débarqué sur le rivage, au bruit
+d’une décharge de boîtes, et des acclamations du
+peuple. Un moment après, elle a remis en mer pour
+jouir du spectacle d’une joute. Le vainqueur lui a
+apporté la couronne et l’a reçue de nouveau de ses
+mains avec le prix de son triomphe. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_475" href="#FNanchor_475"><span class="label">[475]</span></a> 15 août 1785.</p>
+</div>
+<p>Une fois descendue de la gondole, la cantatrice
+s’étendit sur une espèce de divan et elle reçut en
+souveraine les hommages des spectateurs. Puis dans
+une petite pièce allégorique, on la proclama la
+dixième Muse et Apollon, détachant sa propre couronne,
+la lui remit au bruit de l’artillerie et des applaudissements.
+A Toulouse, à Lyon, à Strasbourg,
+même délire, même enthousiasme.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c23">XXIII<br>
+<span class="xsmall ssf">RÈGNE DE LOUIS XVI (<span class="xsmall maigre">SUITE ET FIN</span>)</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Duels de comédiens. — Voltaire et les Comédiens
+français. — Le tripot comique. — Le tripot lyrique. — Rousseau,
+Lays et Chéron. — Les Comédiens à la Force. — Fuite de
+Lays, de Nivelon. — Arrestation de Mlle Théodore. — Les
+comédiens et le clergé.</p>
+
+
+<p>Plus encore que sous le règne précédent, les
+comédiens se montrèrent friands de la lame, et on
+les vit souvent régler leurs différends l’épée à la
+main.</p>
+
+<p>Fleury, à la suite de querelles de théâtre, se
+battit plusieurs fois avec Dugazon. En 1781, une
+rencontre eut lieu aux Champs-Élysées entre Larive
+et Florence. L’année suivante, Dugazon et Dazincourt
+allèrent sur le terrain et furent blessés tous
+deux. « Voilà peut-être, dit Grimm, de quoi dégoûter
+beaucoup d’honnêtes gens du plus barbare, du plus
+ridicule, et cependant du plus respecté de tous nos
+usages. »</p>
+
+<p>Nous ne saurions passer sous silence le duel fameux
+de Dugazon et de Desessart<a id="FNanchor_476" href="#Footnote_476" class="fnanchor">[476]</a>. Ce dernier remplissait
+à la Comédie française les rôles de financier.
+Il était « gros comme un muids », dit Laharpe, et
+cette corpulence lui avait valu de la part de ses camarades
+le surnom de « l’Éléphant ». Lorsque
+l’éléphant de la ménagerie du roi mourut, Dugazon,
+qui se plaisait aux mystifications, alla trouver son
+camarade et le pria de venir avec lui chez le ministre
+pour l’aider dans un petit proverbe qu’il y devait
+représenter. « Quel costume dois-je prendre », demande
+Desessart ? « Mets-toi en grand deuil, lui
+répond son camarade, tu représenteras un héritier. »
+Desessart se conforme scrupuleusement au programme.
+Il passe un habit noir avec des crêpes, des
+pleureuses, etc., et l’on se rend chez le ministre, où
+se trouvait réunie nombreuse compagnie. « Monseigneur,
+dit Dugazon, la Comédie française a été
+on ne peut plus affligée de la mort du bel animal
+qui faisait l’ornement de la ménagerie du roi et je
+viens, au nom de mon théâtre, vous demander pour
+notre camarade la survivance de l’éléphant. » On
+peut se figurer la joie de l’assistance en entendant
+ce discours et en voyant le pauvre Desessart qui ne
+savait quelle contenance garder. Furieux de cette
+plaisanterie, il provoque son camarade et l’on part
+pour le bois de Boulogne en compagnie des témoins
+obligatoires dans ces sortes de rencontres. Au moment
+où l’on allait croiser le fer, Dugazon demande
+la parole : « J’ai trop d’avantages, dit-il, laissez-moi
+égaliser les chances. » Puis il tire un morceau de
+craie de sa poche, et, avec le plus grand sang-froid,
+trace un rond sur l’énorme ventre de son adversaire.
+« Tout ce qui sera hors du rond ne comptera pas »,
+dit-il, et il se remet en garde. L’hilarité des témoins
+gagna Desessart lui-même, qui renonça à ses projets
+homicides ; le duel fut remplacé par un joyeux
+déjeuner.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_476" href="#FNanchor_476"><span class="label">[476]</span></a> Desessart (Denis Dechanet dit) (1740-1793), comédien français.</p>
+</div>
+<p>Les comédiennes elles-mêmes ne voulurent pas
+laisser à leurs camarades du sexe fort, le monopole
+de ces rencontres d’un genre si aristocratique.
+Mlle Beaumesnil, chanteuse de l’Opéra, s’étant prise
+de querelle avec une danseuse du même théâtre,
+Mlle Théodore, à propos d’une rivalité d’amour, les
+deux actrices résolurent d’en appeler au sort des
+armes. Elles se rendirent à la porte Maillot accompagnées
+de leurs témoins. Le duel devait avoir lieu
+au pistolet. Heureusement Rey, basse-taille de l’Opéra,
+passa par là. En voyant les préparatifs du combat,
+il intervint et chercha à détourner ses camarades de
+leur dessein ; elles ne voulurent rien entendre. Mais
+pendant la harangue il avait déposé les pistolets sur
+l’herbe humide, et, quand on en fit usage, tous deux
+ratèrent. Il ne restait plus qu’à s’embrasser et à
+aller déjeuner ; c’est ce que l’on fit.</p>
+
+<p>Jusqu’en 1789 les comédiens continuent à témoigner
+le plus parfait mépris aux écrivains qui
+alimentent leur répertoire. Quand Voltaire vint à
+Paris en 1778 pour triompher et mourir dans une
+apothéose, il eut à subir les plus détestables procédés
+de la part du « tripot comique », comme il
+le désignait toujours. Ni son âge, ni son génie, ni les
+bienfaits dont il avait comblé la compagnie ne purent
+lui concilier la déférence à laquelle il avait tant de
+droits. Lekain, qui lui devait tout, refusa nettement
+de jouer dans <i>Irène</i> le rôle de l’ermite Léonce.
+Outré d’un tel procédé, le marquis de Thibouville
+écrivit au comédien une lettre publique où il lui reprochait
+amèrement « son ingratitude et son impudence ».
+Lekain finit par céder ; mais sa bonne volonté
+tardive n’eut pas lieu d’être mise à l’épreuve,
+il mourut la veille même du jour où Voltaire arrivait
+à Paris.</p>
+
+<p>Ce n’est pas seulement avec Lekain que la représentation
+d’<i>Irène</i> souleva des difficultés : le maréchal
+de Richelieu voulait que le rôle de Zoé fût donné
+à Mme Molé ; Voltaire préférait Mlle Sainval cadette ;
+ce n’est que grâce à l’intervention de Sophie Arnould
+qu’il put obtenir l’interprète qu’il désirait.
+Mais il faut voir dans quels termes le poète, alors au
+comble de la gloire, écrit aux époux Molé pour leur
+témoigner sa gratitude<a id="FNanchor_477" href="#Footnote_477" class="fnanchor">[477]</a> : « Le vieux malade de Ferney
+n’a point de termes pour exprimer la reconnaissance
+qu’il doit à l’amitié que M. Molé veut bien lui témoigner,
+et aux extrêmes bontés de Mme Molé. Elle lui
+sacrifie ce qui n’était pas digne d’elle et ce qu’elle
+embellira lorsqu’elle daignera le reprendre ; il est
+pénétré de ce qu’il doit à sa complaisance ; il espère
+l’être de ses talents quand il aura le plaisir de l’entendre.
+Il lui présente ses respectueux remerciements<a id="FNanchor_478" href="#Footnote_478" class="fnanchor">[478]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_477" href="#FNanchor_477"><span class="label">[477]</span></a> 20 février 1778.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_478" href="#FNanchor_478"><span class="label">[478]</span></a> Avant de mourir, Voltaire donna encore aux Comédiens une
+preuve du vif intérêt qu’il leur portait. Il eut l’idée de les soustraire
+au bon plaisir royal en leur enlevant le titre de Comédiens
+du roi. « Un mourant qui aime passionnément sa patrie, écrivait-il
+à Molé, vous consulte pour savoir s’il ne conviendrait pas de
+mettre sur les affiches : « <i>Le théâtre français donnera</i> tel jour,
+etc. » N’est-il pas honteux que le premier théâtre de l’Europe et
+le seul qui fasse honneur à la France, soit au-dessous du spectacle
+bizarre et étranger de l’Opéra ?… » Molé répondit que ce
+changement ne dépendait pas des Comédiens. Voltaire s’adressa
+aussitôt à M. Amelot :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind">« Monseigneur,</p>
+
+<p>« Voici la requête que vous m’avez permis de vous présenter
+au nom de Corneille, de Racine et de Molière. Je ne vous présente
+au mien que le profond respect et la reconnaissance avec
+lesquels je serai jusqu’au dernier moment de ma vie, etc. » (Lettre
+inéd., 2 avril 1778, Bibl. nat.)</p>
+</blockquote>
+
+<p>A la lettre était jointe cette note de la main de Wagnière :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Monseigneur Amelot, secrétaire d’État, ayant le département
+de Paris, est supplié de vouloir bien observer :</p>
+
+<p>« Que le nom de <i>Comédiens du roi</i> fut donné indistinctement
+par le public, quoique le théâtre ait commencé par représenter
+des tragédies ;</p>
+
+<p>« Que ce fut pour représenter des tragédies que le cardinal
+de Richelieu fit bâtir la salle du Palais-Royal ;</p>
+
+<p>« Que le théâtre de France, depuis le grand Corneille, est
+représenté comme le premier de l’Europe, et que c’est la partie
+de la littérature qui fait le plus d’honneur à la nation.</p>
+
+<p>« Ne conviendrait-il pas que l’on affichât :</p>
+
+
+<p class="c"><i>Le théâtre français</i><br>
+« Ordinaire du Roi »<br>
+Représentera un tel jour, etc ?</p>
+
+
+<p>« Si Monseigneur approuve cette affiche, il est supplié d’en
+donner la permission à la police. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le 18 avril, Amelot répondait au philosophe :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« J’ai, monsieur, mis sous les yeux du roi le mémoire par lequel
+on demande que les affiches de la Comédie française soient réformées,
+qu’au lieu du titre de <i>Comédiens du roi</i> elles portent
+à l’avenir la dénomination de <i>Théâtre français, ordinaire du Roi</i>.
+S. M. n’a pas cru devoir adopter ce changement. Elle n’a vu aucune
+nécessité à ne pas laisser subsister un usage très ancien et
+auquel le public est accoutumé, sans que cela donne atteinte ni à
+la gloire des auteurs ni aux talents des acteurs, ni à l’honneur
+que les uns et les autres font à la nation. Je suis bien fâché de
+n’avoir pu dans cette occasion, vous donner des preuves de l’empressement
+que j’aurai toujours pour ce qui pourra vous être
+agréable, etc. » (Lettre inéd., Bibl. nat.)</p>
+</blockquote>
+
+<p>En cette circonstance comme en tant d’autres, Voltaire se trouvait
+en avance sur son siècle ; la modification qu’il proposait ne
+fut adoptée que quelques années plus tard.</p>
+</div>
+<p>Les auteurs cependant commençaient à se montrer
+moins patients que par le passé et plus d’un cherchait
+à secouer le joug que les comédiens faisaient
+peser sur eux. A propos des honoraires de leurs
+pièces, quelques écrivains se prétendirent gravement
+et arbitrairement lésés. En 1775 le sieur Mercier fit
+même un procès à la Comédie et porta l’affaire
+devant le Parlement, mais les Gentilshommes de la
+chambre intervinrent aussitôt et obtinrent un arrêt
+par lequel l’affaire fut évoquée au Conseil, les Comédiens
+français appartenant à la maison du Roi. Les
+Gentilshommes furent nommés arbitres et naturellement
+donnèrent raison à leurs subordonnés.
+Beaumarchais rouvrit le débat quelques années plus
+tard et finit par avoir raison de la résistance des
+Comédiens.</p>
+
+<p>L’hostilité constante qui régnait entre les gens de
+lettres et les acteurs amena souvent les discussions
+les plus acrimonieuses. En 1781, le jeune Fréron,
+dans ses feuilles, parlant de Desessart, l’appela ventriloque,
+par allusion à son ventre énorme. Desessart
+se plaignit au maréchal de Duras en demandant une
+réparation. Le garde des sceaux exigea des excuses
+de Fréron, sous menace de perdre son privilège. « On
+ne peut concevoir à quel excès d’avilissement on
+réduit ainsi les gens de lettres, dit Bachaumont, par
+complaisance pour un grand, engoué d’un méprisable
+histrion. » Fréron se refusa à ce qu’on exigeait de
+lui.</p>
+
+<p>L’insolence et la morgue des comédiens croissaient
+avec les égards qu’on leur témoignait et ils en
+étaient arrivés à se permettre d’incroyables impertinences.
+Ils pensaient que tout leur était dû, mais
+ils étaient persuadés en revanche qu’ils ne devaient
+rien à personne.</p>
+
+<p>Un jour, la Guimard fit changer le spectacle parce
+qu’elle devait, disait-elle, se purger. La purge consistait
+à se rendre à la campagne, en nombreuse et
+joyeuse société.</p>
+
+<p>Bachaumont rapporte une anecdote stupéfiante
+dont le héros fut, paraît-il, Dugazon. Pendant la
+nuit du jeudi gras 1778, au bal de l’Opéra, on remarquait
+« un masque vêtu comme une poissarde, avec
+une coiffure déchirée sur la tête, et le reste de l’habillement
+à proportion. Dès que la reine a paru,
+ce masque est venu au bas de sa loge et l’a entreprise
+avec une familiarité singulière, l’appelant Antoinette
+et la gourmandant de n’être pas couchée
+auprès de son mari qui ronfloit en ce moment. Il a
+soutenu la conversation, que tout le monde entendoit,
+sur ce ton de liberté ; il y a mis tant de gaieté et
+d’intérêt, que S. M., pour mieux causer avec lui, se
+baissoit vers lui et lui faisoit presque toucher sa gorge.
+Après plus d’une demi-heure de propos, elle l’a quitté
+en convenant qu’elle ne s’étoit jamais tant amusée,
+et sur ce qu’il lui reprochoit de s’en aller, elle lui a
+promis de revenir ; ce qu’elle a fait. Le second entretien
+a été aussi long et aussi public et cette farce a
+fini par l’honneur qu’a eu l’inconnu de baiser la
+main de la reine ; familiarité qu’il a prise sans qu’elle
+s’en soit offensée. Le bruit général est que ce masque
+étoit le sieur Dugazon, de la Comédie française ;
+mais on a peine à se le persuader<a id="FNanchor_479" href="#Footnote_479" class="fnanchor">[479]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_479" href="#FNanchor_479"><span class="label">[479]</span></a> Bachaumont, 4 mars 1778.</p>
+</div>
+<p>Un soir, à la Comédie italienne, Narbonne<a id="FNanchor_480" href="#Footnote_480" class="fnanchor">[480]</a>, dans le
+rôle de Damis de l’opéra des <i>Dettes</i>, imita si parfaitement
+la figure, le costume et la démarche du
+maréchal de Richelieu, que tout le monde reconnut
+le vieux courtisan. L’insolence de Narbonne reçut
+la punition qu’il méritait et il fut envoyé au For
+l’Évêque<a id="FNanchor_481" href="#Footnote_481" class="fnanchor">[481]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_480" href="#FNanchor_480"><span class="label">[480]</span></a> Narbonne (1745-1802).</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_481" href="#FNanchor_481"><span class="label">[481]</span></a> Cet incident eut lieu en 1787.</p>
+</div>
+<p>Jusqu’aux comédiens des boulevards qui montraient
+une morgue incroyable. Volange, surnommé
+Jeannot, acteur de la foire, excitait un tel enthousiasme
+qu’il fut engagé à la Comédie italienne<a id="FNanchor_482" href="#Footnote_482" class="fnanchor">[482]</a>. Le
+marquis de Brancas ayant voulu en régaler ses convives
+à un grand souper, l’avait invité à venir. Quand
+il arriva : « Mesdames, dit le marquis, voilà M. Jeannot
+que j’ai l’honneur de vous présenter. » « Monsieur
+le marquis, dit l’histrion en se rengorgeant,
+j’étais Jeannot aux boulevards, mais je suis à présent
+M. Volange. » « Soit, répondit M. de Brancas,
+mais comme nous ne voulions que Jeannot, qu’on
+mette à la porte M. Volange. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_482" href="#FNanchor_482"><span class="label">[482]</span></a> Il n’y eut aucun succès.</p>
+</div>
+<p>Grâce à la faiblesse des Gentilshommes, les acteurs
+et les actrices devenaient chaque jour plus
+indisciplinés. Ils ne jouaient que quand cela leur faisait
+plaisir. La présence même du roi ou de la reine
+ne les rappelait pas au sentiment de leurs devoirs.
+En 1776, les premiers Comédiens furent mis chacun
+à 200 livres d’amende, pour avoir fait jouer une
+pièce par les doubles, un jour où Marie-Antoinette
+assistait au spectacle.</p>
+
+<p>Quand Mme Vestris eut ses démêlés célèbres avec
+Mlle Sainval, elle fut un soir insultée au théâtre même
+par plusieurs de ses camarades. Furieux de l’outrage
+fait à sa protégée, le duc de Duras écrivit au semainier
+une lettre qui montre bien quel était alors
+l’état de trouble du « tripot comique ».</p>
+
+<p>« La licence des Comédiens, dit-il, tient à une
+révolution funeste que je vois avec chagrin se faire
+insensiblement dans cette société ; il y existe un
+esprit d’anarchie et d’indépendance qui me forcera
+tôt ou tard à agir avec une sévérité que j’aurois
+voulu ne jamais employer. On refuse des rôles, on
+refuse de jouer ; on est obligé de changer éternellement
+le répertoire, parce que chacun veut faire sa
+volonté, parce que les chefs d’emploi ne sont plus
+respectés, parce que les anciens ne jouissent plus de
+la considération qui devroit leur appartenir. Et pour
+justifier les torts qu’on se donne, on menace de
+quitter la Comédie. Les Comédiens oublient donc que
+leurs engagements sont inviolables.</p>
+
+<p>« Désabusez-les, monsieur, et annoncez bien formellement
+à la Comédie entière que je ne céderai
+sur ce point au premier ni au dernier talent. Quiconque
+quittera la Comédie sans mon congé, ou me forcera
+à le renvoyer, ne pourra jouer sur aucun théâtre du
+royaume, ni hors du royaume : c’est la loi de tous
+les temps ; on l’oublie. Je saurai la rappeler et la
+maintenir dans toute sa rigueur<a id="FNanchor_483" href="#Footnote_483" class="fnanchor">[483]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_483" href="#FNanchor_483"><span class="label">[483]</span></a> Lettre inéd., 7 septembre, Arch. nat., O<sup>1</sup>844.</p>
+</div>
+<p>Si le tripot comique était difficile à diriger, ce
+n’était rien encore auprès du tripot lyrique ou Académie
+royale de musique. Les infortunés chargés de
+conduire cette troupe rebelle et indisciplinée en
+perdaient le boire et le manger. Sans cesse ils sont
+accablés de demandes de gratifications, d’augmentations,
+de pensions ; pas un sujet n’est satisfait de
+sa situation, pas un qui n’aspire à remplacer celui
+qui le précède. Chanteurs et chanteuses, danseurs
+et danseuses, rivalisent à l’envi de caprices et d’exigences
+ridicules ; à peine sont-elles satisfaites que
+de nouvelles surgissent, plus impérieuses encore.
+Il n’y a pas de jour où les pensionnaires de l’Académie
+de musique ne demandent des exceptions au
+règlement, des passe-droits, des prix exceptionnels.
+Ils font intervenir toutes les influences, même les
+plus étrangères à l’art lyrique. Grâce à la protection
+de son amant, le comte de Mercy-Argenteau,
+Mlle Rosalie Levasseur obtient des appointements
+plus élevés ; il est entendu que cette faveur restera
+secrète, pour ne pas exciter de jalousies. Mais
+Mlle Guimard soupçonne l’intrigue, découvre la vérité
+et, saisie d’indignation, elle refuse tout service
+tant qu’on ne lui aura pas donné les mêmes avantages<a id="FNanchor_484" href="#Footnote_484" class="fnanchor">[484]</a>.
+Il faut s’incliner, mais comme pour sa camarade
+on lui demande un secret absolu. Il n’est pas
+si bien gardé que Mlle Saint-Huberty, Vestris, d’autres
+encore, ne s’en soient doutés et on doit leur
+accorder un traitement analogue<a id="FNanchor_485" href="#Footnote_485" class="fnanchor">[485]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_484" href="#FNanchor_484"><span class="label">[484]</span></a> « A l’Opéra, les volontés de Mlle Guimard sont suivies
+avec autant de respect que si elle en étoit directrice. » (Arch.
+nat., O<sup>1</sup>630.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_485" href="#FNanchor_485"><span class="label">[485]</span></a> Quand les artistes élevaient ces prétentions et qu’on ne
+cédait point à leurs désirs, ils refusaient le service et aimaient
+mieux se laisser conduire au For l’Évêque que de rien abandonner
+de leurs exigences. Ils savaient bien qu’ils finissaient toujours
+par triompher. Voici une lettre de Mlle Dupré, danseuse à
+l’Opéra, et que protégeait l’ambassadeur de Sardaigne, qui montre
+bien comment les comédiens savaient jouer du For l’Évêque :</p>
+
+<p>« A M. Morel, rue du Sentier, n<sup>o</sup> 19. 5 septembre 1783. J’ai
+l’honneur de vous informer, monsieur que le tout a été on ne
+peut pas mieux. Je n’ai d’autres regrets que celui de n’avoir
+resté enfermée que vingt-quatre heures. Le raclement des barreaux
+et le train des verrous étoient très amusants, et faisoient
+une harmonie délicieuse. J’y avois déjà fait porter bien
+des paquets et des provisions, comptant faire un plus long séjour
+dans ces lieux charmants, où néanmoins j’aurois beaucoup
+souffert d’ennui et de tristesse, comme vous pouvez bien vous
+l’imaginer. Enfin voilà la pièce jouée au parfait. Il ne me reste
+qu’à m’occuper de l’état de mes affaires. Je vous prie, monsieur,
+de vouloir bien engager M. de la Ferté à me donner un mot d’écrit,
+au moyen duquel on puisse commencer à me payer les appointements
+du mois échu sur le nouveau pied convenu ; bien entendu
+que je continuerai à signer sur l’état comme ci-devant. Le secret
+sera toujours gardé soigneusement et j’attendrai votre réponse
+avec impatience, vous priant de me marquer par la même occasion
+le jour que je pourrai aller remercier M. de la Ferté de
+toutes les bontés qu’il a pour moi. » (Lettre inéd., Arch. nat., O<sup>1</sup>629.)</p>
+</div>
+<p>Les demandes de congé sont incessantes ; les acteurs
+s’absentent, même sans prendre la peine de
+prévenir leur directeur ; il faut les remplacer au
+pied levé. Chaque jour, ce sont des refus de service
+sous les prétextes les plus futiles ; pour faire jouer
+les artistes, on est obligé de recourir à de véritables
+supplications.</p>
+
+<p>En 1778, la direction de l’Opéra fut enlevée aux
+intendants des Menus, et confiée à un particulier,
+M. de Vismes ; ce dernier, plein de zèle, voulut faire
+tant de réformes qu’on le surnomma le Turgot de
+l’Opéra ; mais il souleva par ses projets une véritable émeute
+dans la troupe « chantante et cabriolante ».
+Il fallut sévir et on fit arrêter plusieurs danseurs,
+entre autres Dauberval et Vestris, à la table même
+de Mlle Guimard<a id="FNanchor_486" href="#Footnote_486" class="fnanchor">[486]</a>. Celle-ci, offensée d’une telle licence,
+déclara qu’elle ne reparaîtrait plus sur la
+scène, et son exemple fut suivi par plusieurs de ses
+camarades : « Prenez garde, monseigneur, disait
+Sophie Arnould à Amelot, on ne vient pas à bout
+de l’Opéra aussi facilement que d’un Parlement<a id="FNanchor_487" href="#Footnote_487" class="fnanchor">[487]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_486" href="#FNanchor_486"><span class="label">[486]</span></a> En l’honneur de « l’ouverture du ventre de la reine », les
+artistes du chant et de la danse, à l’Opéra, avaient décidé de
+doter une fille pauvre et de la marier avec de grandes réjouissances.
+La fête devait avoir lieu au Wauxhall d’hiver, mais elle fut
+interdite sous prétexte que c’était parodier le cour. Le banquet
+fut alors transporté chez Mlle Guimard, et c’est pendant le repas
+qu’on vint signifier à Dauberval et à Vestris la lettre de cachet
+qui les envoyait au For l’Évêque à cause de leur résistance
+aux ordres de leur directeur. (Bachaumont.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_487" href="#FNanchor_487"><span class="label">[487]</span></a> Amelot était intendant de Bourgogne, lors des modifications
+apportées au Parlement par le chancelier Maupeou ; il avait
+dissous l’ancien parlement de Dijon et recomposé le nouveau ;
+c’est ce qui donnait tant d’à-propos au mot de Sophie Arnould.</p>
+</div>
+<p>Poursuivant cette comparaison, qui à défaut
+de justesse, flattait du moins sa vanité, Mlle Guimard
+disait à ses camarades avec cette superbe qui ne
+l’abandonnait jamais : « Mesdames et messieurs,
+point de démissions combinées, c’est ce qui a perdu
+le Parlement. »</p>
+
+<p>M. de Vismes, ne pouvant venir à bout de ses
+pensionnaires récalcitrants, se retira, et M. de la
+Ferté<a id="FNanchor_488" href="#Footnote_488" class="fnanchor">[488]</a> le remplaça sous le titre de commissaire du
+roi près de l’Académie de musique. Il n’y fut pas
+sur un lit de roses. Accablé de réclamations continuelles,
+ne sachant auquel entendre, le malheureux
+directeur se plaint sans cesse à Amelot des bontés
+excessives que la reine témoigne aux Comédiens,
+et qui les rendent chaque jour plus orgueilleux, plus
+insupportables et plus difficiles à conduire<a id="FNanchor_489" href="#Footnote_489" class="fnanchor">[489]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_488" href="#FNanchor_488"><span class="label">[488]</span></a> M. Papillon de la Ferté, intendant des Menus. Poinsinet lui
+dédia une comédie en un acte intitulée <i>le Cercle</i>, et dans
+l’épître dédicatoire lui prodigua les louanges les plus outrées ; à
+cette occasion, M. de la Ferté reçut le couplet suivant :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">C’est à tort que chacun s’irrite</div>
+<div class="verse">De voir encenser un butor,</div>
+<div class="verse">Jadis le peuple israélite</div>
+<div class="verse">A bien adoré le veau d’or.</div>
+<div class="verse">Un auteur fait, sans être cruche,</div>
+<div class="verse">Un Mécène d’un La Ferté ;</div>
+<div class="verse">C’est un sculpteur qui d’une bûche</div>
+<div class="verse">Sait faire une divinité.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign">(<i>Journal</i> de Favart.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_489" href="#FNanchor_489"><span class="label">[489]</span></a> Amelot à la Ferté. Lettre inéd., Arch. nat., O<sup>1</sup>626.</p>
+</div>
+<p>Abreuvé de dégoûts, désespérant d’amener enfin
+la paix dans cette troupe ingouvernable, la Ferté, à
+plusieurs reprises, offrit sa démission, mais Amelot,
+qui savait bien qu’un nouvel administrateur ne serait
+pas plus heureux, la refusait toujours et cherchait
+à remonter le moral de son infortuné collaborateur.
+« En vérité, lui écrivait-il, je sens qu’il faut une
+patience plus qu’humaine pour conduire l’indécrottable
+machine de l’Opéra, mais ne perdez pas courage
+et aidez-moi à le faire aller au moins de
+notre mieux<a id="FNanchor_490" href="#Footnote_490" class="fnanchor">[490]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_490" href="#FNanchor_490"><span class="label">[490]</span></a> Amelot à la Ferté, 6 avril 1782. Arch. nat., O<sup>1</sup>629.</p>
+</div>
+<p>Les cartons de l’Opéra, aux Archives nationales,
+sont bourrés de notices, de comptes rendus sur les
+comédiens, sur leurs rébellions, sur les propos indécents
+qu’ils tiennent, etc. En général, ils ne montraient
+tant d’insolence que parce qu’ils ne se
+croyaient pas payés selon leur mérite et qu’ils
+savaient pouvoir facilement gagner davantage à
+l’étranger.</p>
+
+<p>Il y avait à l’Académie de musique trois chanteurs
+en particulier, Chéron, Lays et Rousseau, dont le
+mauvais vouloir cause au malheureux la Ferté
+d’incessants déboires. Leur nom revient sans cesse
+dans les piteuses doléances du directeur.</p>
+
+<p>Quand il s’agissait de paraître, ces trois chanteurs
+opposaient toujours des fins de non-recevoir :
+« On ne croit point devoir laisser ignorer à Mgr le
+baron de Breteuil, écrit la Ferté, la conduite étrange
+des sieurs Rousseau et Lays, qui ne semblent occupés
+que des moyens de compromettre les intérêts de
+l’Académie royale de musique et conséquemment
+ceux des finances du roi, puisque ce spectacle est à
+la charge de S. M. Ce n’est qu’avec la plus grande
+peine qu’on est parvenu quelquefois à les faire
+jouer l’un et l’autre depuis la rentrée du théâtre.
+Ils trouvent continuellement des prétextes de rhume
+pour se dispenser de jouer… Le mal est encore
+aggravé par l’absence du sieur Chéron qui, sous
+prétexte d’indisposition, n’a pas paru au théâtre depuis
+Pâques<a id="FNanchor_491" href="#Footnote_491" class="fnanchor">[491]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_491" href="#FNanchor_491"><span class="label">[491]</span></a> Lettre inéd., mars 1786, Arch. nat., O<sup>1</sup>626.</p>
+</div>
+<p>En 1788, la situation ne s’était pas modifiée, et
+nous voyons Dauvergne, sous-intendant de la musique
+du roi, écrire à la Ferté : « J’ai envoyé hier chez
+le sieur Chéron pour l’engager à chanter son rôle
+dans <i>Armide</i> ; il a fait dire qu’il ne seroit pas en
+état de chanter de toute la semaine, ce qui, ajouté
+aux douze ou treize jours qu’il y a qu’il ne chante
+point, font trois semaines de vacances. Le sieur Lays
+chez qui j’ai envoyé, a fait dire qu’il venoit de suer
+quatorze chemises… il a toujours une maladie en
+poche… cet homme est fourbe et méchant<a id="FNanchor_492" href="#Footnote_492" class="fnanchor">[492]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_492" href="#FNanchor_492"><span class="label">[492]</span></a> D’Auvergne à la Ferté, sept. 1788, lettre inéd., Arch. nat.,
+O<sup>1</sup>629.</p>
+</div>
+<p>La troupe cabriolante de l’Académie royale ne se
+montrait ni plus accommodante, ni moins vaniteuse
+que la troupe chantante.</p>
+
+<p>En 1784, le jeune Vestris<a id="FNanchor_493" href="#Footnote_493" class="fnanchor">[493]</a> revint de Londres avec
+une extension de nerf au pied droit. La reine se
+trouvant à l’Opéra avec le comte de Haga<a id="FNanchor_494" href="#Footnote_494" class="fnanchor">[494]</a>, auquel
+elle désirait montrer le célèbre danseur, envoya
+dire trois fois à Vestris qu’elle le priait de danser
+comme il pourrait, ne fut-ce qu’une seule entrée.
+Il s’y refusa : « Soit que ses réponses, dit Grimm,
+aient passé en effet les bornes de la bêtise ou de
+l’impertinence permises à un danseur, soit que
+l’envie et la malignité de ses camarades se soient
+chargées de les empoisonner », le baron de Breteuil<a id="FNanchor_495" href="#Footnote_495" class="fnanchor">[495]</a>
+envoya Vestris à l’hôtel de la Force<a id="FNanchor_496" href="#Footnote_496" class="fnanchor">[496]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_493" href="#FNanchor_493"><span class="label">[493]</span></a> Vestris était le fils naturel du danseur Vestris et de Mlle Allard ;
+on l’avait surnommé Vestrallard en raison de cette origine.
+Le danseur Dauberval, qui avait eu également les bonnes grâces
+de Mlle Allard, dit un jour un mot assez plaisant. Des coulisses,
+il assistait aux débuts du jeune Vestris, et émerveillé il s’écria :
+« Quel malheur ! C’est le fils de Vestris et ce n’est pas le mien !
+Hélas, je ne l’ai manqué que d’un quart d’heure ! »</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_494" href="#FNanchor_494"><span class="label">[494]</span></a> C’était le titre que portait le roi de Suède pendant son
+voyage en France.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_495" href="#FNanchor_495"><span class="label">[495]</span></a> Sur les réclamations de la Ferté, M. de Breteuil lui répondait
+le 18 juillet 1784 : « Indépendamment des plaintes que vous me
+portez de l’insolence inouïe du sieur Vestris, j’en reçois encore
+par la voie de la police, dont je vous envoie ci-joint le rapport.
+Vous voudrez bien voir sur-le-champ M. Lenoir et vous concerter
+avec lui pour faire conduire sans différer le sieur Vestris en
+prison, d’où on le tirera lorsqu’on aura besoin de lui pour danser,
+et où on le ramènera ensuite. Ma lettre, que vous communiquerez
+à M. Lenoir, suffira à ce magistrat pour ordonner l’emprisonnement
+de cet histrion. » (Inéd., Archiv. nat. O<sup>1</sup>626).</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_496" href="#FNanchor_496"><span class="label">[496]</span></a> L’hôtel de la Force était situé au Marais, rue Pavée et rue
+du Roi-de-Sicile. Cette demeure avait appartenu à la famille de la
+Force. Sous Louis XVI, elle fut transformée en prison, lorsqu’on
+supprima le For l’Évêque et le Petit-Châtelet, qu’on trouvait
+trop malsains.</p>
+</div>
+<p>A cette nouvelle tout Paris s’émeut et prend parti
+pour ou contre l’histrion. Son père va le voir en
+prison : « Tou te f… de moi, je crois, lui dit-il ;
+tou as oune difficulté avec la reine. Ne sais-tou pas
+que jamais la maison Vestris n’a ou de démêlé avec
+la maison de Bourbon ! Je te défends de brouiller
+les deux familles<a id="FNanchor_497" href="#Footnote_497" class="fnanchor">[497]</a>. » Chansons, pamphlets, épigrammes,
+pleuvent de toutes parts. Enfin la reine
+ordonne à M. de Breteuil de mettre le danseur en
+liberté.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_497" href="#FNanchor_497"><span class="label">[497]</span></a> Grimm raconte que Vestris le père, informé des dépenses
+exagérées de son fils, lui aurait dit : « Souvenez-vous, Auguste,
+que je ne veux pas de Guéménée dans ma famille. »</p>
+</div>
+<p>« Le jour où il reparut pour la première fois,
+dit Grimm, est un jour à jamais mémorable dans les
+fastes de l’Opéra. Jamais assemblée ne fut plus nombreuse
+ni plus agitée. C’était tout le trouble, toute
+la confusion d’une guerre civile. Au moment où il
+entra sur la scène avec Mlle Guimard, les uns
+d’applaudir, les autres de siffler et de crier comme
+des furieux : « <i>A genoux ! à genoux !</i> » Vestris ne se
+laissa pas troubler et dansa divinement<a id="FNanchor_498" href="#Footnote_498" class="fnanchor">[498]</a>. » Le parterre
+désarmé lui fit une ovation enthousiaste.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_498" href="#FNanchor_498"><span class="label">[498]</span></a> Grimm, <i>Corresp. littér</i>., 1784.</p>
+</div>
+<p>Le public ne savait pas garder rancune aux gens
+de théâtre et la faiblesse qu’il leur témoignait contribuait
+encore à augmenter leur sans-gêne et leur
+insolence.</p>
+
+<p>Quand Mlle Vanhove<a id="FNanchor_499" href="#Footnote_499" class="fnanchor">[499]</a> débuta dans <i>Phèdre</i><a id="FNanchor_500" href="#Footnote_500" class="fnanchor">[500]</a>, elle
+fut si mal accueillie que dans la sixième scène du
+quatrième acte, au lieu de cette apostrophe à Minos :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_499" href="#FNanchor_499"><span class="label">[499]</span></a> Vanhove (1771-1860), de la Comédie française.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_500" href="#FNanchor_500"><span class="label">[500]</span></a> En 1780.</p>
+</div>
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Pardonne : un dieu cruel a perdu ta famille ;</div>
+<div class="verse">Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">il lui échappa de dire :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Reconnais sa vengeance aux fureurs du parterre.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le public fut charmé de l’incartade et prodigua
+dès ce moment à Mlle Vanhove beaucoup d’applaudissements.</p>
+
+<p>En 1778, Mme Molé, sans motif plausible, fit
+attendre la reine plus de trois quarts d’heure à
+Marly. Le duc de Villequier, gentilhomme de service,
+l’envoya en prison, et la fit mettre au secret. La
+Comédienne furieuse déclara qu’elle quittait la scène,
+et son mari suivit son exemple. Ils refusèrent de
+jouer pendant assez longtemps ; à la fin ils se ravisèrent.
+La première fois qu’ils reparurent « au
+lieu de recevoir, dit Bachaumont, les huées ou du
+moins la correction qu’ils méritoient, le benêt parterre
+les applaudit à tout rompre. Il n’est pas
+étonnant que l’insolence des histrions augmente
+journellement, lorsqu’on les gâte à ce point-là<a id="FNanchor_501" href="#Footnote_501" class="fnanchor">[501]</a>. »
+Mais ce n’est pas tout, Mme Molé reçut bientôt une
+pension du roi comme dédommagement de l’humiliation
+qu’elle avait soufferte.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_501" href="#FNanchor_501"><span class="label">[501]</span></a> 16 novembre 1778.</p>
+</div>
+<p>Malgré l’engouement dont les acteurs étaient
+l’objet, malgré les honneurs excessifs qu’on leur
+rendait, malgré leur morgue et leur outrecuidance,
+la législation qu’on leur avait appliquée sous le
+règne de Louis XV subsistait plus que jamais.</p>
+
+<p>L’habitude d’attenter à leur liberté était complètement
+passée dans les mœurs, et on les envoyait
+au For l’Évêque pour la plus légère incartade,
+souvent pour des peccadilles. Il y avait même un
+inspecteur de police spécialement affecté à leur service
+et dont l’emploi consistait à les conduire en
+prison avec les formes les plus galantes. C’est un
+nommé Quidor<a id="FNanchor_502" href="#Footnote_502" class="fnanchor">[502]</a> qui remplissait ces délicates fonctions ;
+on le voit figurer dans toutes les arrestations
+de ce genre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_502" href="#FNanchor_502"><span class="label">[502]</span></a> Quidor avait également la surveillance des prostituées.</p>
+</div>
+<p>En 1777, Monvel<a id="FNanchor_503" href="#Footnote_503" class="fnanchor">[503]</a>, par suite d’une erreur avec
+le semainier, ne vint pas à la comédie un jour où il
+devait jouer dans les <i>Horaces</i>. On dut donner une
+autre pièce. Monvel fut arrêté et jeté en prison ; le
+semainier lui-même, Dauberval, subit le même sort.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_503" href="#FNanchor_503"><span class="label">[503]</span></a> Monvel (1745-1811), de la Comédie française.</p>
+</div>
+<p>Un soir, Mlle Dorival se présenta pour danser
+dans un état complet d’ébriété. La Ferté la fit conduire
+à la Force, et il se plaignit au baron de Breteuil
+qui lui répondit : « 16 janvier 1784. Vous
+avez fort bien fait de prendre les mesures nécessaires
+pour faire punir la demoiselle Dorival de sa
+crapule et de son manquement à ses devoirs ; je la
+ferai retenir au moins huit jours en prison, et je
+chargerai M. Lenoir<a id="FNanchor_504" href="#Footnote_504" class="fnanchor">[504]</a> de lui faire sentir tout le mécontentement
+que j’ai de sa conduite<a id="FNanchor_505" href="#Footnote_505" class="fnanchor">[505]</a>. » Mlle
+Dorival fut mise au secret et on l’empêcha de « se
+divertir avec des étrangers », ce qui, comme nous le
+savons, était assez l’habitude des acteurs sous les
+verrous.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_504" href="#FNanchor_504"><span class="label">[504]</span></a> Lieutenant de police.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_505" href="#FNanchor_505"><span class="label">[505]</span></a> Arch. nat., O<sup>1</sup>626 et 634.</p>
+</div>
+<p>La tyrannie des ministres et des Gentilshommes
+s’exerçait souvent, il faut le dire, de la manière la
+plus odieuse et la plus vexatoire ; le libre arbitre des
+comédiens se trouvait complètement annihilé.</p>
+
+<p>Un artiste de province paraissait-il digne de
+figurer sur une des scènes royales, une lettre de cachet
+le mandait à Paris et, quelles que pussent être
+ses convenances personnelles, il lui fallait obéir. En
+1784, un certain Martin jouait à Marseille avec
+succès ; le ministre décide qu’il viendra à Paris et il
+envoie au gouverneur de la province l’ordre suivant,
+si éloquent dans sa concision :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="date">« Versailles, 27 mars 1784.</p>
+
+<p>« Le service du Roi exigeant, monsieur, que le
+sieur Martin, qui est actuellement à la comédie de
+Marseille, se rende à Paris, S. M. a donné l’ordre que
+vous trouverez ci-joint, pour le faire venir. Je vous
+prie de le lui faire remettre et de tenir la main à ce
+qu’il obéisse sans délai. Vous voudrez bien aussi
+prévenir le directeur. Le sieur Martin, à son arrivée
+à Paris, s’adressera à M. de La Ferté, commissaire
+général de la maison du Roi au département des
+Menus<a id="FNanchor_506" href="#Footnote_506" class="fnanchor">[506]</a>. »</p>
+</blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_506" href="#FNanchor_506"><span class="label">[506]</span></a> Lettre inéd., Archiv. nat., O<sup>1</sup>626.</p>
+</div>
+<p>Cet ordre était accompagné d’une lettre de
+cachet.</p>
+
+<p>Les exemples d’arbitraire qui nous restent à signaler,
+sont plus curieux encore.</p>
+
+<p>Le 8 juin 1781, le théâtre du Palais-Royal, qui
+depuis la mort de Molière était resté affecté à l’Opéra,
+fut détruit par un incendie. Ce fâcheux événement
+exposait les pensionnaires à une assez longue inaction.
+Craignant d’être lésés dans leurs intérêts, Rousseau,
+Lays et Chéron, les trois chanteurs dont nous
+avons déjà signalé les hauts faits, prirent le parti
+d’aller à l’étranger chercher fortune ; mais Rousseau
+n’attendit pas ses camarades et il se sauva à Bruxelles,
+où il parvint sans encombre. Cette évasion, qui
+n’était pas prévue, plongea M. de La Ferté dans la
+stupeur, et il supplia le ministre de faire étroitement
+surveiller Lays et Chéron pour qu’ils ne pussent
+imiter la conduite de leur camarade, « ce qui, disait-il,
+ruineroit l’Opéra. »</p>
+
+<p>« J’ai vu la semaine dernière, répond le ministre,
+les sieurs Lays et Chéron, et ils m’ont bien assuré
+qu’ils ne songeoient pas à s’en aller. Cependant, je
+viens d’écrire à M. Lenoir, pour le prier de les faire
+surveiller de très près sans qu’ils s’en doutent, et de
+les faire arrêter dans le cas où il seroit assuré qu’ils
+se disposeroient à partir, en m’en donnant avis sur-le-champ<a id="FNanchor_507" href="#Footnote_507" class="fnanchor">[507]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_507" href="#FNanchor_507"><span class="label">[507]</span></a> Lettre inéd., 28 juillet 1751. Arch. nat., O<sup>1</sup>629.</p>
+</div>
+<p>Quidor fut chargé de filer les deux chanteurs.
+Comme ils n’ignoraient pas la surveillance dont ils
+étaient l’objet, ils ne laissaient en rien soupçonner
+leurs secrets desseins ; mais au bout de quinze jours,
+Lays, supposant que son apparente docilité avait
+apaisé toutes les inquiétudes, prit la fuite à son
+tour. Malheureusement pour lui, Quidor avait trop
+l’habitude des comédiens pour se laisser jouer si
+aisément ; le chanteur fut arrêté avant même d’être
+sorti de Paris, et il fut conduit incontinent au For
+l’Évêque.</p>
+
+<p>Quant à Rousseau, la conduite qu’il avait tenue
+pouvant trouver des imitateurs, on ne le laissa pas
+jouir paisiblement de sa liberté : « Je crois, mandait
+la Ferté au ministre, qu’il faudroit tout tenter
+pour avoir, de gré ou de force, le sieur Rousseau
+qui est à Bruxelles<a id="FNanchor_508" href="#Footnote_508" class="fnanchor">[508]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_508" href="#FNanchor_508"><span class="label">[508]</span></a> Arch. nat., O<sup>1</sup>640.</p>
+</div>
+<p>M. de Breteuil s’adressa au comte de Vergennes,
+son collègue des Affaires étrangères, pour le prier
+d’obtenir l’arrestation et l’extradition du chanteur.
+Le comte d’Adhémar, notre représentant à Bruxelles,
+fut chargé de cette importante négociation diplomatique ;
+mais il échoua complètement. Le gouvernement
+des Pays-Bas autrichiens rappela que quelques
+années auparavant Dazincourt et Beauval, engagés
+à Bruxelles, s’étaient sauvés à Paris et que le duc de
+Duras avait refusé de les livrer au gouvernement des
+Pays-Bas qui les réclamait<a id="FNanchor_509" href="#Footnote_509" class="fnanchor">[509]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_509" href="#FNanchor_509"><span class="label">[509]</span></a> Adolphe Julien, <i>l’Opéra secret au dix-huitième siècle</i>.</p>
+</div>
+<p>Quelques mois plus tard, la même aventure se
+renouvela à propos de Nivelon, le danseur, qui, ne
+pouvant faire accepter sa démission, s’enfuit et se
+réfugia à Ostende. Quidor fut envoyé à sa poursuite
+avec les passeports nécessaires pour requérir le
+concours du gouvernement des Pays-Bas, mais il
+échoua encore dans sa mission. Le danseur eut l’imprudence
+de revenir. Il fut aussitôt arrêté et enfermé
+à la Force, où on le mit au secret ; il ne put voir
+que sa mère et sa femme<a id="FNanchor_510" href="#Footnote_510" class="fnanchor">[510]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_510" href="#FNanchor_510"><span class="label">[510]</span></a> Arch. nat., O<sup>1</sup>629.</p>
+</div>
+<p>Au mois de mars 1782, Mlle Théodore, la célèbre
+danseuse, se rendit à Londres, où elle obtint le plus
+grand succès. Comme elle y gagnait beaucoup plus
+d’argent qu’à Paris, elle résolut d’y prolonger son
+séjour et elle écrivit à M. de la Ferté pour demander
+son congé. On ne fit aucune difficulté de le
+lui accorder. A quelque temps de là elle revint en
+France et se rendit sans méfiance chez Dauberval,
+dans le château qu’il possédait à Chablis, en Champagne.
+Dès qu’on connut son retour, Amelot donna
+l’ordre de la faire arrêter. L’inévitable Quidor fut
+chargé de la mission. Il se rendit à Chablis et enleva
+purement et simplement la danseuse. Elle fut déposée
+à la Force et mise au secret. Sa détention fut
+de peu de durée ; le 27 juillet on lui rendit sa liberté,
+mais on l’exila à trente lieues de Paris, et on
+l’obligea à payer les frais de son arrestation. Ils s’élevaient
+à 771 livres 10 sols<a id="FNanchor_511" href="#Footnote_511" class="fnanchor">[511]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_511" href="#FNanchor_511"><span class="label">[511]</span></a> Arch. nat., O<sup>1</sup>629. Cet exil ne fut pas maintenu.</p>
+</div>
+<p>Si la législation civile n’avait été nullement modifiée
+à l’égard des gens de théâtre, la législation
+religieuse était également restée immuable.</p>
+
+<p>Comme par le passé, tout comédien qui voulait bénéficier
+des sacrements devait avant toute chose renoncer
+formellement à sa profession. En 1778,
+lorsque Lekain fut sur le point de mourir, Tronchin,
+qui le soignait, l’avertit du danger de son état et
+l’exhorta à se réconcilier avec l’Église : « Un carme,
+dit Bachaumont, est venu nettoyer cette conscience
+sale, le comédien a fait la renonciation ordinaire et
+il a été administré<a id="FNanchor_512" href="#Footnote_512" class="fnanchor">[512]</a>. » Aussi fut-il porté à l’église
+et enterré avec pompe dans le cimetière de sa paroisse.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_512" href="#FNanchor_512"><span class="label">[512]</span></a> Bachaumont, 11 février 1778.</p>
+</div>
+<p>En 1781, lors de l’incendie de la salle de l’Opéra,
+plus de trente personnes périrent, et parmi elles quelques
+danseurs. L’archevêque de Paris décida que
+ces derniers, étant morts <i lang="la" xml:lang="la">in flagrante delicto</i>, seraient
+privés de la sépulture chrétienne ; mais le
+curé de Saint-Eustache s’était montré plus tolérant
+et plus miséricordieux que le prélat, et lorsque
+les défenses épiscopales arrivèrent, il avait déjà accordé
+aux corps de ces infortunés la terre sainte
+et les prières de l’Église : il n’avait fait du reste que
+se conformer à l’usage établi pour les pensionnaires
+de l’Opéra.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c24">XXIV<br>
+<span class="xsmall ssf">PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : L’Assemblée nationale relève les comédiens de l’indignité
+qui les frappe et leur accorde les droits civils et politiques. — Mariage
+de Talma.</p>
+
+
+<p>Le jour de la retraite de Brizard, au moment où, la
+représentation terminée, le comédien recevait dans
+sa loge les adieux de ses camarades, un des plus
+notables habitants de Paris vint avec son jeune fils
+le féliciter : « Mon enfant, dit-il, saluez en M. Brizard
+l’homme de bien, estimé de tous, dont la vie a
+combattu le préjugé attaché à sa profession, et qui
+saura compenser dans la société le vide que sa retraite
+va laisser au théâtre. » Ces paroles si flatteuses émurent
+profondément tous les assistants. Brizard, attendri,
+embrassa l’enfant et se tournant vers ses camarades :
+« Mes amis, leur dit-il, prenez patience, votre tour
+viendra. »</p>
+
+<p>Cette prophétie devait se réaliser trois ans plus
+tard.</p>
+
+<p>Dès le début de la Révolution, la question de la
+situation sociale des acteurs se pose nettement.
+Au moment où paraissent les « plaintes et doléances »
+des divers états, on publie également les
+<i>Cahiers, plaintes et doléances de messieurs les
+comédiens français</i>. L’auteur, sous une forme plaisante,
+expose les justes revendications des artistes de
+la Comédie ; il les suppose réunis, à l’instar des
+états généraux, pour formuler leurs vœux. Saint-Phal<a id="FNanchor_513" href="#Footnote_513" class="fnanchor">[513]</a>
+parle le premier et se plaint que les comédiens
+ne soient pas représentés à l’Assemblée nationale ;
+il propose de former un cahier sur les rapports
+des comédiens avec la nation et d’enjoindre
+aux députés de Paris d’y avoir égard. Cette motion
+est votée par acclamation. Grammont<a id="FNanchor_514" href="#Footnote_514" class="fnanchor">[514]</a> se lève après
+lui et demande que l’on cesse de flétrir leur profession
+par un préjugé aussi injuste que grossier : « Les
+philosophes et les gens éclairés, dit-il, l’ont secoué
+depuis longtemps, mais il est cependant toujours
+existant. » Il rappelait qu’un acteur n’était jamais
+nommé au nombre des municipaux et qu’on ne l’admettait
+même pas à exercer les charges qu’il pouvait
+acquérir à prix d’argent.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_513" href="#FNanchor_513"><span class="label">[513]</span></a> Saint-Phal (1753-1835), comédien français.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_514" href="#FNanchor_514"><span class="label">[514]</span></a> Grammont (Nourry dit) (1750-1794), comédien français.</p>
+</div>
+<p>La question des droits civils et politiques des comédiens
+n’allait pas rester dans le domaine de la
+fantaisie ; elle fut soulevée à l’Assemblée nationale
+en même temps que celle des Juifs. Cette discussion
+est trop instructive et trop intéressante pour que
+nous ne lui donnions pas le développement qu’elle
+comporte.</p>
+
+<p>Après la Déclaration des Droits de l’homme, qui
+rendait tous les Français égaux devant la loi, on
+devait supposer que les exclusions qui frappaient
+certaines classes de la société se trouvaient virtuellement
+abrogées. Cependant comme la question faisait
+doute encore pour beaucoup d’esprits, afin de
+dissiper toute équivoque, Rœderer, le 21 décembre
+1789, proposa formellement d’admettre aux
+droits de citoyens « et cette nation si active, si industrieuse,
+qui a promené sur tout le globe ses superstitions
+et ses malheurs, et cette classe d’hommes
+qu’un préjugé ancien a voulu dégrader et qu’on repousse
+de tous les emplois de la société, tandis que
+nos applaudissements leur font partager tous les jours
+sur le théâtre la gloire des plus sublimes génies. Je
+crois, dit-il, qu’il n’y a aucune raison solide, soit en
+morale, soit en politique, à opposer à ma réclamation. »</p>
+
+<p>Le comte de Clermont-Tonnerre prit à son tour
+la parole et proposa un décret ainsi conçu :</p>
+
+<p>« L’Assemblée nationale décrète qu’aucun citoyen
+actif, réunissant les conditions d’éligibilité, ne
+pourra être écarté du tableau des éligibles, ni exclu
+d’aucun emploi public, à raison de la profession
+qu’il exerce, ou du culte qu’il professe. »</p>
+
+<p>La discussion fut ajournée et reprise le 22 décembre.
+Dès l’ouverture de la séance, le comte de
+Clermont-Tonnerre monte à la tribune pour défendre
+son projet : « Les professions, dit-il, sont
+nuisibles ou ne le sont pas. Si elles le sont, c’est un
+délit habituel que la justice doit réprimer. Si elles
+ne le sont pas, la loi doit être conforme à la justice
+qui est la source de la loi. Elle doit tendre à corriger
+les abus, et non abattre l’arbre qu’il faut redresser
+ou corriger. »</p>
+
+<p>Puis parlant de ces deux professions « que la loi
+met sur le même rang, mais qu’il souffre de rapprocher »,
+il demande à la fois la réhabilitation du
+bourreau et celle du comédien : « Pour le bourreau,
+dit-il, il ne s’agit que de combattre le préjugé…
+Tout ce que la loi ordonne est bon ; elle ordonne la
+mort d’un criminel, l’exécuteur ne fait qu’obéir à la
+loi ; il est absurde que la loi dise à un homme : « Fais
+cela, et si tu le fais, tu seras coupable d’infamie. »</p>
+
+<p>Passant aux comédiens, il démontre qu’à leur
+égard le préjugé s’établit sur ce qu’ils sont sous la
+dépendance de l’opinion publique. « Cette dépendance
+fait notre gloire et elle les flétrirait ! s’écrie-t-il.
+D’honnêtes citoyens peuvent nous présenter sur
+les théâtres les chefs-d’œuvre de l’esprit humain,
+des ouvrages remplis de cette saine philosophie qui,
+ainsi placée à la portée de tous les hommes, a préparé
+avec succès la révolution qui s’opère, et vous
+leur direz : « Vous êtes Comédiens du Roi, vous occupez
+le théâtre de la Nation, vous êtes infâmes ! » La
+loi ne doit pas laisser subsister l’infamie. Si les
+spectacles, au lieu d’être l’école des mœurs, en causent
+la dépravation, épurez-les, ennoblissez-les, et
+n’avilissez pas des hommes qui exercent des talents
+estimables. « Mais, dit-on, vous voulez donc appeler
+aux fonctions de judicature, à l’Assemblée nationale,
+des comédiens ? » Je veux qu’ils puissent y arriver
+s’ils en sont dignes. Je m’en rapporte aux choix du
+peuple et je suis sans inquiétude. Je ne veux flétrir
+aucun homme ni proscrire les professions que la loi
+n’a jamais proscrites. »</p>
+
+<p>Après avoir chaudement plaidé la cause des gens
+de théâtre, l’orateur demande en terminant que les
+Juifs soient également admis aux droits de citoyens.</p>
+
+<p>C’est l’abbé Maury qui se chargea de réfuter l’argumentation
+de son collègue ; il insista pour que les
+classes, dont on sollicitait l’émancipation, fussent
+maintenues dans l’état d’infériorité où elles avaient
+vécu jusqu’alors, et que l’infamie qui frappait la profession
+du théâtre fut formellement maintenue.</p>
+
+<p>Robespierre intervint dans la discussion et prit
+la défense des acteurs avec le ton déclamatoire qui
+lui était propre. Au moment où l’orateur terminait
+son discours, le président de l’Assemblée, M. Desmeuniers,
+reçut un message au nom de la Comédie
+française. Les Comédiens, sachant que leur sort se
+décidait, avaient jugé à propos de solliciter directement
+la bienveillance des députés. Le président interrompit
+la discussion pour donner lecture de la
+supplique qui venait de lui être adressée :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="date">« Paris, ce 24 décembre 1789.</p>
+
+<p class="ind">« Monseigneur,</p>
+
+<p>« Les Comédiens françois ordinaires du Roi, occupant
+le théâtre de la Nation, organes et dépositaires
+des chefs-d’œuvre dramatiques qui sont l’ornement
+et l’honneur de la scène françoise, osent
+vous supplier de vouloir bien calmer leur inquiétude.</p>
+
+<p>« Instruits par la voix publique qu’il a été élevé
+dans quelques opinions prononcées dans l’Assemblée
+nationale des doutes sur la légitimité de leur
+état, ils vous supplient, Monseigneur, de vouloir
+bien les instruire si l’Assemblée a décrété quelque
+chose sur cet objet, et si elle a déclaré leur état compatible
+avec l’admission aux emplois et la participation
+aux droits de citoyen. Des hommes honnêtes
+peuvent braver un préjugé que la loi désavoue, mais
+personne ne peut braver un décret ni même le silence
+de l’Assemblée nationale sur son état. Les Comédiens
+françois, dont vous avez daigné agréer l’hommage
+et le don patriotique<a id="FNanchor_515" href="#Footnote_515" class="fnanchor">[515]</a>, vous réitèrent, Monseigneur,
+et à l’auguste Assemblée, le vœu le plus
+formel de n’employer jamais leurs talents que d’une
+manière digne de citoyens françois et ils s’estimeroient
+heureux si la législation, réformant les abus
+qui peuvent s’être glissés sur le théâtre, daignoit se
+saisir d’un instrument d’influence sur les mœurs et
+sur l’opinion publique…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_515" href="#FNanchor_515"><span class="label">[515]</span></a> Les Comédiens avaient offert quelque temps auparavant un
+don de 23 000 livres qui fut accepté avec reconnaissance.</p>
+</div>
+<p class="sign"><span class="blk">« Les Comédiens françois ordinaires du Roi.<br>
+« <span class="sc">Dazincourt</span>, <i>secrétaire</i>. »</span></p>
+</blockquote>
+
+<p>A peine cette lecture était-elle terminée que l’abbé
+Maury se précipita à la tribune pour se plaindre du
+procédé. « Il est de la dernière indécence, s’écria-t-il,
+que des comédiens se donnent la licence d’avoir une
+correspondance directe avec l’Assemblée. » L’abbé
+fut rappelé à l’ordre et la discussion suivit son cours.</p>
+
+<p>Les partisans des idées nouvelles n’étaient cependant
+pas exempts d’un certain embarras quand ils
+faisaient à la tribune l’apologie du théâtre et de ses
+interprètes. Le dieu de la Révolution, l’homme dont
+les ouvrages formaient l’Évangile de l’époque, Rousseau,
+n’avait-il pas en effet dans un éloquent réquisitoire
+sévèrement proscrit les spectacles et déversé
+l’outrage et le mépris sur les comédiens. Comment
+concilier ses théories avec la réhabilitation de la
+profession dramatique ?</p>
+
+<p>M. de Marnezia comprit le parti qu’on pouvait
+tirer de la <i>Lettre sur les spectacles</i> et toute son argumentation
+se borna à mettre ses collègues en
+contradiction avec eux-mêmes, ou plutôt avec le philosophe
+dont ils se vantaient de suivre aveuglément
+les élucubrations.</p>
+
+<p>« Vous vous honorez, leur dit-il, de puiser la
+plupart de vos principes dans les ouvrages de
+J.-J. Rousseau ; puisez-les donc tout entiers. Le <i>Contrat
+social</i> n’est pas le seul ouvrage de Rousseau. Relisez
+une autre de ses productions les plus sublimes,
+sa <i>Lettre à d’Alembert contre les spectacles</i> ; vous
+vous y convaincrez combien il est impossible que
+le théâtre, ce tableau de toutes les passions, ne
+soit pas toujours funeste aux mœurs de ceux qui
+les représentent… Vous, les mandataires de la
+nation aujourd’hui la plus auguste de l’univers,
+voudriez-vous élever à vos fonctions éminentes des
+hommes qui prostituent tous les jours leur caractère
+dans les farces qu’ils jouent, et qui, après avoir
+dicté ici les lois de la nation, iraient au théâtre faire
+couvrir les législateurs du peuple de ses huées. Il
+ne faut pas sans doute flétrir l’état de comédien,
+mais il ne faut pas l’honorer. On vous dit que ce
+sera les flétrir que les exclure de l’éligibilité, mais
+quelle apparence ! Vous auriez donc flétri aussi tous
+les citoyens qui n’ont pas de propriété territoriale,
+tous ceux qui n’auront pas assez de fortune pour
+payer une contribution directe d’un marc d’argent ?
+Non, entre les honneurs et le déshonneur il y a l’estime,
+toujours accordée à qui s’en rend digne et
+que pourront obtenir les comédiens, lorsqu’ils résisteront
+aux séductions de leur état. »</p>
+
+<p>Mirabeau lui-même ne jugea pas la question indigne
+de lui et il jeta dans la discussion le poids de
+sa parole et de son autorité. « Aujourd’hui même,
+messieurs, dit-il, il est des provinces françaises
+qui déjà ont secoué le préjugé que nous devons
+abolir ; et la preuve en est que les pouvoirs d’un
+de nos collègues, député de Metz, sont signés de
+deux comédiens. Il serait donc absurde, impolitique
+même, de refuser aux comédiens le titre de citoyen
+que la nation leur défère avant nous, et auquel ils
+ont d’autant plus de droits, qu’il est peut-être vrai
+qu’ils n’ont jamais mérité d’en être dépouillés. »</p>
+
+<p>Ces conclusions furent adoptées et il fut décidé
+qu’à l’avenir les acteurs jouiraient de tous les
+droits des citoyens et qu’ils seraient accessibles à
+tous les emplois civils et militaires.</p>
+
+<p>Ainsi disparaissait le préjugé barbare qui, depuis
+des siècles, maintenait hors du droit commun toute
+une classe de la société, et les comédiens obtenaient
+enfin une justice qui avait été impitoyablement refusée
+aux plus illustres d’entre eux, aux Clairon, aux
+Dumesnil, aux Lekain.</p>
+
+<p>L’Assemblée nationale avait tranché elle-même et
+dans le sens le plus libéral la question des droits
+civils et politiques des comédiens, mais la question
+religieuse n’avait pas été résolue : elle ne tarda pas
+à se poser.</p>
+
+<p>Eu 1790, Talma<a id="FNanchor_516" href="#Footnote_516" class="fnanchor">[516]</a> voulut se marier. Il se rendit
+chez le curé de sa paroisse pour s’entendre avec lui
+sur la publication des bans ; il se heurta à un refus
+des plus catégoriques. Le curé de Saint-Sulpice
+lui déclara que le mariage n’était pas fait pour un
+excommunié.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_516" href="#FNanchor_516"><span class="label">[516]</span></a> Talma avait commencé par exercer la profession de dentiste ;
+on lui offrit même le brevet de dentiste du duc de Chartres.
+Il refusa et entra à l’école de déclamation. Il débuta à la Comédie
+française le 21 novembre 1787. Il a beaucoup contribué à la
+réforme du costume dramatique.</p>
+</div>
+<p>Le comédien ne se tint pas pour battu ; il jugea
+que le moment était opportun pour forcer enfin
+l’Église à modifier sa discipline et il écrivit à l’Assemblée
+nationale pour protester contre le refus de
+sacrement dont il était victime. Sa lettre eut les
+honneurs de la séance ; elle fut lue le 12 juillet 1790 :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind">« Messieurs,</p>
+
+<p>« J’implore le secours de la loi constitutionnelle
+et je réclame les droits du citoyen qu’elle ne m’a
+point ravis, puisqu’elle ne prononce aucun titre d’exclusion
+contre ceux qui embrassent la carrière du
+théâtre. J’ai fait choix d’une compagne à laquelle je
+veux m’unir par les liens du mariage ; mon père m’a
+donné son consentement, je me suis présenté devant
+M. le curé de Saint-Sulpice pour la publication de
+mes bans. Après un premier refus, je lui ai fait faire
+une sommation extra-judiciaire ; il a répondu à
+l’huissier qu’il avoit cru de la prudence d’en référer
+à ses supérieurs ; qu’ils lui ont rappelé les règles canoniques
+auxquelles il doit obéir et qui défendent de
+donner à un comédien le sacrement du mariage avant
+d’avoir obtenu de sa part une renonciation à son état.</p>
+
+<p>« Je me prosterne devant Dieu, je professe la religion
+catholique, apostolique et romaine ; comment
+cette religion peut-elle autoriser le dérèglement des
+mœurs ?</p>
+
+<p>« J’aurois pu sans doute faire une renonciation et
+reprendre le lendemain mon état, mais je ne veux
+pas me montrer indigne du bienfait de la Constitution
+en accusant vos décrets d’erreurs et vos lois
+d’impuissance. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>L’Assemblée renvoya cette lettre aux comités ecclésiastique
+et de constitution en leur demandant un
+rapport.</p>
+
+<p>Ces deux comités étaient justement occupés à rédiger
+un projet de décret sur les empêchements, les
+dispenses et la forme des mariages. Ils avaient décidé
+que « tout mariage seroit désormais valide civilement
+par le seul consentement et la seule déclaration
+qu’en feroient librement les parties ; qu’il y auroit
+un mode commun pour tous les citoyens, qui
+seroient tous obligés de faire cette déclaration et ensuite
+un autre mode (le rite ecclésiastique) pour les
+catholiques, qui, sans rien ajouter à la validité de leur
+mariage, lui donneroit le caractère du sacrement
+dans la religion qu’ils professent<a id="FNanchor_517" href="#Footnote_517" class="fnanchor">[517]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_517" href="#FNanchor_517"><span class="label">[517]</span></a> Rapport sur le projet de décret des comités ecclésiastique
+et de constitution concernant les empêchements, les dispenses
+et la forme des mariages, par M. Durand de Maillane, commissaire
+du comité ecclésiastique.</p>
+</div>
+<p>A la suite de ce rapport, le mariage civil fut institué.
+Dès lors la demande de Talma perdait beaucoup
+de son intérêt : du moment qu’il lui était loisible
+de se marier légitimement sans recourir à
+l’Église, il n’avait qu’à se passer du mariage religieux
+puisqu’on le lui refusait.</p>
+
+<p>M. Durand de Maillane, qui fut chargé de rapporter
+l’affaire de Talma, fit remarquer en effet que les
+comédiens pouvaient se borner à la forme civile de
+leur mariage : « Cependant, ajoutait-il, s’ils veulent
+le revêtir de la bénédiction ecclésiastique, qui en
+fait un sacrement, la question sera bientôt décidée, si
+on ne la juge que par la règle générale, établie et
+reçue en France, savoir : que nulle censure spirituelle
+ne peut extérieurement frapper un citoyen quand
+elle n’est pas prononcée contre lui par un jugement
+dans les formes requises, et c’est ce qui ne sauroit
+être opposé au sieur Talma. » Le comédien aurait
+donc été en droit d’exiger du curé de Saint-Sulpice
+le mariage religieux.</p>
+
+<p>Mais, ajoutait le rapporteur, si on a admis la puissance
+spirituelle dans l’État, on n’a pu l’admettre
+qu’avec l’indépendance de son exercice : « Cette
+puissance doit être aussi libre dans la dispensation
+des sacrements pour le bien particulier et spirituel
+des fidèles, que la puissance temporelle dans les
+effets civils du contrat de mariage, pour le bien général
+et particulier des citoyens… Il faut donc séparer
+dans le mariage le contrat qui suffit aux yeux
+de la nation, d’avec le sacrement où la nation n’a
+rien à voir. Qui, d’entre les catholiques veut recevoir
+ce sacrement, doit en être digne aux yeux de
+l’église qui le confère. » En conséquence il proposait
+fort judicieusement « pour tout ce qui ne regarde
+que l’administration religieuse du sacrement,
+de laisser les ministres de l’église dans le droit et
+la liberté de la régler comme ils trouvent meilleur
+pour le salut des âmes et la plus grande gloire de
+Dieu. »</p>
+
+<p>Conformément à cette conclusion, l’Assemblée
+décida qu’il n’y avait pas lieu de délibérer sur la
+demande du sieur Talma.</p>
+
+<p>Les registres de décès et la police des cimetières
+ayant été enlevés au clergé en même temps que
+les registres de mariage, la question de sépulture se
+trouvait résolue dans le même sens que celle du
+mariage. A défaut de sépulture religieuse, la sépulture
+civile était assurée aux comédiens, et l’on n’était
+plus exposé à voir se reproduire le scandale qui
+avait accompagné la mort d’Adrienne Lecouvreur.</p>
+
+<p>La profession du théâtre ne se trouvant plus entachée
+d’infamie, on vit des gens de la meilleure condition
+l’embrasser sans hésitation. M. de Latour,
+fils d’un président au Parlement, donna le premier
+l’exemple et débuta à la Comédie française. Certains
+membres du clergé eux-mêmes, adoptant les idées
+du jour, ne craignirent plus de frayer ostensiblement
+avec les comédiens. En 1790, Larive ne consentit à
+remonter sur le théâtre que sur les sollicitations
+instantes de l’abbé Gouttes, président de l’Assemblée
+nationale. L’abbé, ancien vicaire au Gros-Caillou,
+où Larive habitait<a id="FNanchor_518" href="#Footnote_518" class="fnanchor">[518]</a>, était resté dans les meilleurs
+termes avec son paroissien ; il lui montra sa rentrée
+comme un acte de civisme, qui pourrait arrêter la
+décadence du théâtre dont on accusait le nouvel
+état de choses. Le jour de la première représentation
+de Larive, l’abbé se fit remplacer comme
+président de l’Assemblée pour pouvoir applaudir
+son protégé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_518" href="#FNanchor_518"><span class="label">[518]</span></a> Larive (Jean Mauduit de) (1749-1827) y possédait une demeure
+somptueuse. « Il y recevait avec beaucoup de dignité
+dans une vaste pièce où son lit était dressé sous une tente que
+décoraient les portraits de Gengishan, de Bayard, de Tancrède, de
+Spartacus et de beaucoup d’autres, qui tous lui ressemblaient. »
+(<i>Souvenirs d’un sexagénaire</i>).</p>
+</div>
+<p>Dès que les gens de théâtre eurent enfin conquis
+ces droits civils auxquels ils aspiraient depuis tant
+d’années, ils se hâtèrent naturellement d’en jouir
+et ils se ruèrent avec rage sur toutes les fonctions
+dont l’indignité légale, qui les frappait, les avait
+jusqu’alors éloignés. A peine le décret de l’Assemblée
+nationale était-il rendu, que plusieurs d’entre
+eux furent nommés par le libre choix de leurs concitoyens
+à des grades importants dans la garde bourgeoise :
+Naudet<a id="FNanchor_519" href="#Footnote_519" class="fnanchor">[519]</a> devint colonel ; Grammont, lieutenant-colonel ;
+Brizard, capitaine, etc.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_519" href="#FNanchor_519"><span class="label">[519]</span></a> Naudet (1743-1830).</p>
+</div>
+<p>Mais il ne suffisait pas d’un simple décret pour
+faire disparaître un préjugé qui était si profondément
+enraciné dans l’esprit public. Aux yeux de la
+loi le comédien pouvait être devenu l’égal de tous
+les citoyens, aux yeux de la majorité du public il
+restait un infâme, un paria comme par le passé.</p>
+
+<p>Les nominations de Naudet, de Grammont, etc.,
+soulevèrent des protestations indignées et donnèrent
+lieu aux plus vives polémiques.</p>
+
+<p>Dans un pamphlet intitulé les <i>Comédiens commandants</i>,
+on voit un provincial, fraîchement débarqué
+à Paris, rester pétrifié en lisant une affiche
+signée Naudet, colonel. Il interroge, s’enquiert ; on
+lui apprend les nouveaux décrets, qui lui inspirent
+les réflexions suivantes :</p>
+
+<p>« J’estime, dit-il, un comédien individuellement,
+c’est un homme, c’est mon frère ; je lui marquerai
+sans efforts des égards lorsque je distinguerai en
+lui un moral modeste et rectifié. Mais s’il s’émancipe,
+s’il veut primer, je lui représenterai que, dévoué
+par état au plaisir, à l’amusement du public, son
+devoir est d’employer son temps à lui devenir agréable
+et non point à le commander. Je lui dirai que
+la garde parisienne ne jouant pas la comédie, ne
+doit pas avoir des comédiens pour chefs, et s’il manquoit
+de jugement au point de s’aigrir de mes réflexions,
+j’ajouterai qu’il est du dernier ridicule
+qu’un bourgeois parisien soit commandé militairement
+par un officier, qu’il peut, pour prix et somme
+de 48 sols, applaudir ou siffler journellement à son
+choix. Ce contraste révolte le bon sens<a id="FNanchor_520" href="#Footnote_520" class="fnanchor">[520]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_520" href="#FNanchor_520"><span class="label">[520]</span></a> 1789.</p>
+</div>
+<p>Peu de jours après paraissaient les « <i>Réflexions
+d’un bourgeois du district de Saint-André-des-Arts</i>
+sur la garde bourgeoise et sur le choix des officiers
+de l’état-major. » L’auteur, le sieur Lavaud<a id="FNanchor_521" href="#Footnote_521" class="fnanchor">[521]</a>, y malmenait
+assez rudement les nouveaux officiers. Naudet,
+fort chatouilleux en tout ce qui concernait son
+honneur, mais peu scrupuleux quant aux moyens
+de le défendre, écrit au pamphlétaire qu’il a besoin
+de lui parler et lui donne rendez-vous dans un
+café. Lavaud s’y présente sans défiance ; l’acteur le
+reçoit à coups de poing, le foule aux pieds et le roue
+littéralement de coups en lui faisant les plus terribles
+menaces<a id="FNanchor_522" href="#Footnote_522" class="fnanchor">[522]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_521" href="#FNanchor_521"><span class="label">[521]</span></a> Charles de Lavaud était un ancien chirurgien-major de la
+marine royale.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_522" href="#FNanchor_522"><span class="label">[522]</span></a> Archiv. nat., Y,13 818. Campardon, <i>les Comédiens du Roi de
+la troupe françoise</i>.</p>
+</div>
+<p>Si les comédiens étaient vivement attaqués, ils
+avaient aussi des partisans non moins chaleureux.</p>
+
+<p>Joseph Chénier, entre autres, s’indigna des protestations
+que soulevait la nomination de quelques
+acteurs à des grades militaires, et il publia à cette
+occasion de courtes réflexions sur l’état civil des
+comédiens<a id="FNanchor_523" href="#Footnote_523" class="fnanchor">[523]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_523" href="#FNanchor_523"><span class="label">[523]</span></a> Septembre 1789.</p>
+</div>
+<p>« Vous êtes, dit-il à ses concitoyens, convenus
+que la pluralité des voix seroit l’expression de la volonté
+générale ; vous êtes convenus que la volonté
+générale dans chaque district nommeroit les officiers
+de chaque district. La volonté générale a fait le choix
+dont vous vous plaignez, donc ce choix est légal,
+donc vous ne pouvez légitimement réclamer contre
+ce choix. »</p>
+
+<p>Attribuant l’invincible aversion que la bourgeoisie
+paraissait éprouver pour les gens de théâtre au salaire
+qu’ils recevaient, il cherchait à démontrer
+l’absurdité de ce préjugé et il s’écriait :</p>
+
+<p>« Un éloquent député de la Provence (Mirabeau)
+ne voit dans la société que trois classes : les <i>mendiants</i>,
+les <i>voleurs</i>, les <i>salariés</i>. Les salariés composent
+incontestablement les neuf dixièmes de la
+société. Cette classe comprend tous ceux qui exercent
+des métiers, tous ceux qui professent les arts,
+tous les officiers publics, tous les agents du pouvoir
+exécutif et du pouvoir judiciaire. Si vous flétrissez
+les comédiens parce qu’ils sont salariés, flétrissez
+les neuf dixièmes de la nation. »</p>
+
+<p>« Enfin, disait encore Chénier, si on refuse les
+droits de citoyen aux comédiens parce qu’ils sont
+exposés aux sifflets du public, il faut être conséquent
+et priver des mêmes droits tous ceux qui
+parlent en public et en particulier les orateurs de
+l’Assemblée nationale qui sont exposés aux mêmes
+accidents. »</p>
+
+<p>Il n’est pas jusqu’aux clubs où la situation des
+acteurs ne fût discutée avec passion<a id="FNanchor_524" href="#Footnote_524" class="fnanchor">[524]</a>. Dans une
+réunion où on déclamait contre eux, l’orateur
+s’étayait de Cicéron qui avait refusé de paraître en
+public avec Roscius. Un auditeur lui riposta :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_524" href="#FNanchor_524"><span class="label">[524]</span></a> « Je sais, écrivait Laya, que le nom de comédien est
+encore un épouvantail chez nos bourgeoises du Marais, mais
+qu’importent les clameurs des procureuses et les scrupules des
+bourgeoises ? Faut-il que les cris de la chouette empêchent
+Philomèle de chanter ? Ne sait-on pas d’ailleurs que tous les
+états se méprisent, que la haute robe insulte à la moyenne, et
+la moyenne à celle qu’elle croit au-dessous d’elle. » (<i>La Régénération
+des comédiens en France ou leurs droits à l’état civil</i>,
+par Laya, 1789.)</p>
+</div>
+<p>« Permettez-moi, messieurs, de répondre à l’honorable
+membre que je ne connais pas M. Cicéron ;
+je ne sais pas ce qu’il a fait dans la Révolution. Ce
+que je sais, c’est que M. Naudet, mon général, entend
+fort bien le service, qu’on a été fort heureux
+de le trouver dans les moments de troubles et qu’après
+s’être servi des gens on ne doit pas en être
+quitte pour leur dire : « Allez-vous-en, gens de la
+noce, etc.<a id="FNanchor_525" href="#Footnote_525" class="fnanchor">[525]</a> »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_525" href="#FNanchor_525"><span class="label">[525]</span></a> Il parut à l’époque un très grand nombre de brochures
+sur ce sujet. Nous venons de citer les principales. Ajoutons
+encore : <i>Mémoire pour les comédiens françois à MM. de
+la milice bourgeoise, par un membre du district du Val-de-Grâce</i>,
+1789 ; — <i>Événements remarquables et intéressants à l’occasion
+des décrets de l’auguste Assemblée nationale concernant
+l’éligibilité de MM. les comédiens, le bourreau et les
+Juifs</i>, 1790.</p>
+</div>
+<p>Les fonctions militaires ou civiles dont les comédiens
+se laissaient affubler, les flattaient prodigieusement ;
+aussi s’en acquittaient-ils avec beaucoup plus
+de zèle que de leur service au théâtre. A chaque instant
+la représentation se trouvait retardée parce
+qu’un acteur manquait et le régisseur venait dire
+au public : « Notre camarade un tel est de service
+auprès du général Henriot », ou : « Notre camarade
+un tel est au Comité de Sûreté générale pour l’intérêt
+de la République. » Un jour, un de ces comédiens
+militaires, arriva si tard, qu’il ne prit même pas le
+temps de changer de costume et qu’il joua son rôle
+en uniforme.</p>
+
+<p>Plus d’un acteur fut chargé par les électeurs
+d’un mandat législatif ; beaucoup remplirent des
+fonctions importantes. Collot-d’Herbois, de si triste
+mémoire, était comédien. En 1793, Dugazon se fit
+aide de camp volontaire de Santerre. Fusil, qui
+doublait Dugazon dans l’emploi des comiques, fut
+envoyé à Lyon ; il y fit partie du comité révolutionnaire
+qui ordonna les affreux massacres dont
+cette malheureuse ville fut le théâtre. Grammont
+quitta la scène et s’improvisa général ; il mourut
+sur l’échafaud avec son fils qui lui servait d’aide
+de camp. Bordier jouait les Arlequins au théâtre
+des <i>Folies amusantes</i> quand il fut chargé d’une
+mission révolutionnaire à Rouen ; il commit mille
+excès et finit par être pendu. Dufresse<a id="FNanchor_526" href="#Footnote_526" class="fnanchor">[526]</a> devint général
+et commanda en chef à Naples.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_526" href="#FNanchor_526"><span class="label">[526]</span></a> Simon-Camille Dufresse, acteur du théâtre de la Montausier ;
+il fut fait baron et commandeur de la Légion d’honneur.</p>
+</div>
+<p>La Convention fit plus encore pour les comédiens.
+Quand elle créa l’Institut, elle décida d’y réserver une
+place « à l’acteur célèbre qui recrée les chefs-d’œuvre
+du théâtre en leur donnant l’âme du geste, du regard
+et de la voix, et qui achève ainsi Corneille et Voltaire<a id="FNanchor_527" href="#Footnote_527" class="fnanchor">[527]</a> ».
+Molé<a id="FNanchor_528" href="#Footnote_528" class="fnanchor">[528]</a>, Préville, Monvel, Grandmesnil<a id="FNanchor_529" href="#Footnote_529" class="fnanchor">[529]</a>, furent
+nommés membres titulaires de la section des <i>Beaux-arts</i><a id="FNanchor_530" href="#Footnote_530" class="fnanchor">[530]</a>.
+Larive reçut le titre de membre correspondant.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_527" href="#FNanchor_527"><span class="label">[527]</span></a> Rapport de M. Daunou.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_528" href="#FNanchor_528"><span class="label">[528]</span></a> Molé écrivait quelques années plus tard à Chaptal en lui
+recommandant un protégé : « Si vous ne pouvez, mon cher collègue,
+faire pour lui ce que je vous demande, veuillez le recommander
+à notre collègue le premier consul. » (De Manne.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_529" href="#FNanchor_529"><span class="label">[529]</span></a> Grandmesnil (1737-1816), comédien français.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_530" href="#FNanchor_530"><span class="label">[530]</span></a> Le 25 octobre 1795 parut le décret qui fondait l’Institut. A
+l’origine, il ne comptait que trois classes : l’Académie des sciences,
+l’Académie des sciences morales et politiques, l’Académie de la
+littérature et des Beaux-Arts.</p>
+</div>
+<p>A plusieurs reprises, pendant la Révolution, les
+comédiens voulurent jouer aux législateurs et on les
+vit intervenir dans les Assemblées délibérantes. En
+juillet 1791, une députation du théâtre de Molière
+se présenta à la barre de l’Assemblée nationale, où
+l’orateur de la troupe prononça ce petit discours :</p>
+
+<p>« Nos frères sont déjà sur la frontière ; les comédiens
+du théâtre de Molière, obligés par les devoirs
+de leur état de renoncer au bonheur de partager
+leur gloire, prient l’Assemblée d’agréer la soumission
+de fournir à leurs frais à l’équipement et à
+l’entretien de six gardes nationaux. Directeur du
+théâtre de Marseille, j’avais, par un don patriotique
+de cent louis, donné le premier à mes confrères
+l’exemple de venir au secours de la patrie. Directeur
+du théâtre de Molière, j’ai encore l’honneur de les
+devancer aujourd’hui. Mon patriotisme m’inspire un
+autre sentiment qui sera sans doute partagé par
+eux. Je jure de ne souffrir jamais sur mon théâtre
+aucune maxime contraire aux lois, à la liberté et
+aux principes que vous avez reconnus et consacrés. »</p>
+
+<p>Cette petite tirade, si sottement emphatique, fut
+couverte d’applaudissements ; le président remercia
+la députation et l’engagea à assister à la séance.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c25">XXV<br>
+<span class="xsmall ssf">PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE (<span class="xsmall maigre">SUITE ET FIN</span>)</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Triste situation des comédiens. — La municipalité
+remplace les Gentilshommes de la chambre. — <i>Charles IX</i>. — Expulsion
+de Talma de la Comédie. — Les Comédiens se divisent. — Talma
+fonde le théâtre de la rue de Richelieu. — <i>L’Ami
+des lois</i>. — <i>Paméla</i>. — Arrestation des Comédiens. — Fermeture
+du théâtre. — 9 thermidor. — Sévérité du public pour
+les acteurs révolutionnaires.</p>
+
+
+<p>Si les comédiens avaient enfin conquis les droits
+civils et l’égalité avec les autres citoyens, ils ne
+devaient pas cependant s’en trouver beaucoup plus
+heureux. Dès le début de la Révolution, la liberté
+des théâtres est proclamée et de tous côtés s’élèvent
+de nouvelles scènes qui ruinent les théâtres déjà
+existants<a id="FNanchor_531" href="#Footnote_531" class="fnanchor">[531]</a>, sans faire fortune elles-mêmes. Les
+acteurs sont devenus indépendants, mais les spectateurs
+sont devenus souverains. Chaque jour des
+scènes scandaleuses se passent au théâtre, le public
+intervient à tout propos pour modifier le répertoire
+et faire représenter les pièces à sa convenance<a id="FNanchor_532" href="#Footnote_532" class="fnanchor">[532]</a> ;
+enfin « le théâtre et le parterre semblent être devenus
+les corps de deux armées ennemies ». On ne se
+borne pas toujours aux invectives ; un soir, à la
+Comédie française, la mauvaise humeur du public
+se manifeste par l’envoi de pommes cuites ; un de
+ces projectiles tombe dans la loge de Mme de Simiane
+qui le fait tenir aussitôt au général La Fayette avec
+ce billet : « Mon cher général, permettez-moi de
+vous envoyer le premier fruit de la Révolution qui
+soit venu jusqu’à moi. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_531" href="#FNanchor_531"><span class="label">[531]</span></a> La Révolution n’avait pas été favorable à la Comédie française :
+sur cent mille écus de loges à l’année qu’elle retirait, elle
+en conservait à peine un tiers en 1790.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_532" href="#FNanchor_532"><span class="label">[532]</span></a> En 1790, après le départ de Mlle Raucourt, un citoyen se
+leva pendant la représentation et demanda que Mlle Sainval fût
+invitée à rentrer au théâtre pour remplacer sa camarade. Le public
+applaudit. Le comédien Dunant répondit aussitôt que la Société
+porterait à Mlle Sainval le <i>décret du parterre</i>.</p>
+</div>
+<p>A aucune époque, la Comédie ne traversa des
+phases plus douloureuses et jamais sa troupe ne
+fut plus profondément divisée. Dès 1789, l’autorité
+des Gentilshommes de la chambre cesse peu à
+peu de s’exercer<a id="FNanchor_533" href="#Footnote_533" class="fnanchor">[533]</a>, et Bailly, maire de Paris, prend de
+fait la place de Richelieu. Il en résulte une situation
+intolérable ; les Comédiens reçoivent à la fois
+des Gentilshommes et de Bailly des ordres qui souvent
+sont contradictoires. Ne sachant auquel entendre,
+ils envoient quatre d’entre eux auprès du
+maire de Paris.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_533" href="#FNanchor_533"><span class="label">[533]</span></a> Ils ne conservent que le droit dérisoire de signer des billets.</p>
+</div>
+<p>Molé prend le premier la parole :</p>
+
+<p>« Monsieur, nous venons, au nom des Comédiens
+français, vous offrir leurs respects et vous représenter
+que depuis plus d’un siècle nous avons l’honneur
+d’appartenir au roi ; que le titre de Comédiens français
+ordinaires du roi nous a été déféré sous le bon
+plaisir de Sa Majesté par son Gentilhomme de la
+chambre, que nous avons à cœur de le conserver
+dans toute son étendue, tant que nous exercerons
+une profession qu’une sage philosophie a placée
+enfin dans la classe des professions honorables.
+Cependant, d’après l’ordre que nous a donné M. de
+Richelieu de nous retirer par-devant M. le maire de
+Paris pour ce qui concerne le détail courant de
+notre spectacle, nous n’avons entendu par détails
+courants que les faits relatifs à la police<a id="FNanchor_534" href="#Footnote_534" class="fnanchor">[534]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_534" href="#FNanchor_534"><span class="label">[534]</span></a> La loi du 24 août sur l’organisation judiciaire attribuait à
+la municipalité la police des spectacles.</p>
+</div>
+<p>Bailly lui répondit : « Je suis heureux de pouvoir
+vous fixer sur ce point. Je suis investi par le
+roi de France de l’entière autorité des Gentilshommes
+de la chambre sur les spectacles royaux,
+et je suis étonné que le ministre ne vous l’ait pas
+fait savoir… J’aime et je protège les talents tout
+aussi bien qu’un Gentilhomme de la chambre. »</p>
+
+<p>« Mais notre titre de comédien du roi, objecta
+Dugazon ?</p>
+
+<p>— Vous paraissez y tenir.</p>
+
+<p>— Dame, c’est notre noblesse à nous.</p>
+
+<p>— Ce titre ne peut vous être contesté », répondit
+le maire.</p>
+
+<p>Bailly assura encore les Comédiens de sa protection
+et il leur déclara que, comme les Gentilshommes,
+il ne se mêlerait pas des affaires d’argent
+de la Comédie. Il les autorisa à prendre des congés
+de huit ou quinze jours sans sa permission.</p>
+
+<p>On décida le même jour que le titre de Théâtre
+français<a id="FNanchor_535" href="#Footnote_535" class="fnanchor">[535]</a> serait remplacé par celui de Théâtre national
+ou de la Nation et que les affiches seraient ainsi
+libellées :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_535" href="#FNanchor_535"><span class="label">[535]</span></a> Il datait sur les affiches de 1782.</p>
+</div>
+
+<p class="c">THÉATRE NATIONAL<br>
+Les Comédiens ordinaires du Roi<br>
+donneront :</p>
+
+
+<p>Le premier mouvement des Comédiens fut de se
+réjouir d’être enfin délivrés d’un joug qui pesait si
+lourdement sur eux, mais leur joie fut de courte
+durée et ils virent bientôt, par expérience, qu’ils
+n’avaient fait que changer de maîtres ; ils en arrivèrent
+même à regretter amèrement les premiers.</p>
+
+<p>« C’est, dit Grimm, depuis qu’échappés du joug
+honteux et tyrannique des Gentilshommes de la
+chambre ils ont l’honneur d’être les Comédiens de la
+Nation, au lieu d’être modestement comme jadis de
+simples pensionnaires du roi ; c’est depuis cette
+heureuse révolution qu’ils reçoivent plus d’ordres
+arbitraires, qu’ils éprouvent plus de dégoûts et de
+vexations de toute espèce qu’ils n’en avaient jamais
+essuyé auparavant. Le parterre prétend les assujettir
+tous les jours à de nouvelles fantaisies, à de nouveaux
+caprices ; la municipalité ou la volonté du
+peuple ne manque pas une occasion de leur faire
+sentir tout le poids de son autorité<a id="FNanchor_536" href="#Footnote_536" class="fnanchor">[536]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_536" href="#FNanchor_536"><span class="label">[536]</span></a> Novembre 1790. Grimm, <i>Correspondance littéraire</i>.</p>
+</div>
+<p>La pièce de <i>Charles IX</i><a id="FNanchor_537" href="#Footnote_537" class="fnanchor">[537]</a>, jouée le 4 novembre 1789,
+provoqua à la Comédie des dissensions intestines
+irréparables. Le succès fut colossal ; on voyait pour
+la première fois sur le théâtre un roi faire « égorger
+son peuple avec le fer du fanatisme<a id="FNanchor_538" href="#Footnote_538" class="fnanchor">[538]</a> ». Les représentations
+furent interrompues par ordre de la cour ;
+mais en 1791, Mirabeau se trouvant un soir au
+théâtre demanda à haute voix qu’on reprît <i>Charles
+IX</i>. Naudet répondit qu’il était impossible de
+satisfaire cette demande à cause des maladies de
+Mme Vestris et de Saint-Prix ; mais Talma, s’avançant
+à son tour sur la scène, donna à entendre que si tous
+ses collègues étaient aussi bons patriotes que lui, la
+pièce pourrait être jouée<a id="FNanchor_539" href="#Footnote_539" class="fnanchor">[539]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_537" href="#FNanchor_537"><span class="label">[537]</span></a> De Marie-Joseph Chénier.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_538" href="#FNanchor_538"><span class="label">[538]</span></a> Voltaire, en 1764, écrivait à Saurin ces lignes prophétiques :
+« Un temps viendra sans doute où nous mettrons les papes sur le
+théâtre comme les Grecs y mettaient les Atrée et les Thyeste qu’ils
+voulaient rendre odieux. Un temps viendra où la Saint-Barthélemy
+sera un sujet de tragédie et où l’on verra le comte Raymond
+de Toulouse braver l’insolence hypocrite du comte de Montfort. »</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_539" href="#FNanchor_539"><span class="label">[539]</span></a> A la suite de cette scène, Talma eut une altercation violente
+avec Naudet, qui l’accusa de ne pas monter sa garde et de s’être
+caché dans un grenier avec son fusil le jour d’une émeute. Talma
+répondit qu’il était monté à un deuxième étage pour mieux observer
+l’ennemi et il donna un soufflet à l’interlocuteur. Le lendemain
+ils se battirent au pistolet : « On nous avait placés à vingt
+pas l’un de l’autre, raconte Talma, et, grâce à ma vue abominable,
+je n’apercevais même pas Naudet qui avait cinq pieds huit pouces.
+« Que cherchez-vous ? me dirent mes témoins en voyant l’hésitation
+de mon pistolet. « Ma foi, répondis-je, je cherche Naudet. »
+Naudet était brave, il s’avança à dix pas : « Me voilà, dit-il,
+me vois-tu maintenant ? » En effet, je l’apercevais comme dans
+un brouillard. Je tirai : ma balle dut passer à dix pieds de lui. Il
+tira en l’air. Pour que notre duel pût être égalisé, il aurait fallu
+nous faire battre au mouchoir. »</p>
+</div>
+<p>Le soupçon d’aristocratie jeté publiquement par
+Talma sur ses camarades leur parut un crime de lèse-Comédie
+et une indigne trahison. Par un arrêté pris
+à la presque unanimité des voix, ils l’expulsèrent de
+leur société.</p>
+
+<p>Dès qu’il apprit la résolution des Comédiens,
+Bailly leur fit dire qu’ils ne pouvaient être juges
+et parties et qu’il leur conseillait de jouer avec Talma
+jusqu’à ce que la municipalité eût statué. On ne
+tint aucun compte de son avis et le soir même, en
+présence d’une énorme assistance, Fleury informa le
+public de la décision de la compagnie. A peine a-t-il
+terminé sa harangue que Dugazon s’élance à son
+tour sur la scène. Il dénonce formellement ses camarades
+qui vont, dit-il, l’expulser, comme ils viennent
+de le faire pour Talma. Un épouvantable tumulte
+s’ensuit, le théâtre est escaladé, les banquettes
+brisées en mille pièces et l’intervention de la force
+armée parvient seule à ramener le calme. Le lendemain,
+le maire de Paris mande les acteurs à sa
+barre et leur enjoint d’obéir à ses ordres ; il ne peut
+rien obtenir. En présence de cette obstination, la
+salle fut fermée par ordre de la municipalité. En
+même temps Dugazon, qui avait manqué au public,
+en le prenant pour juge, fut condamné à garder les
+arrêts chez lui pendant huit jours et à l’impression
+du jugement.</p>
+
+<p>Les Comédiens comprirent qu’ils ne seraient pas
+les plus forts ; ils se résignèrent à céder et, le 28 septembre,
+Talma reparut dans <i>Charles IX</i> ; il y fut
+couvert d’applaudissements ainsi que Dugazon.</p>
+
+<p>Le soupçon d’aristocratie qui pesait sur la Comédie
+française était parfaitement mérité ; la plupart de ses
+membres regrettaient le passé. L’indépendance, les
+droits civils et politiques, l’accession aux fonctions
+publiques, leur paraissaient de maigres compensations
+à tout ce qu’ils avaient perdu. A l’aisance, à
+la fortune, avaient succédé pour eux la misère et la
+ruine ; à la vie heureuse et facile, une existence inquiète
+et tourmentée ; plus de rapports avec la cour
+et les grands seigneurs, plus de ces invitations qui
+chatouillaient si agréablement leur vanité. L’insupportable
+despotisme des Gentilshommes avait disparu,
+il est vrai, mais n’était-il pas remplacé par
+une tyrannie mille fois pire encore, celle d’une
+populace grossière et déchaînée ?</p>
+
+<p>Ce n’était pas seulement à la Comédie qu’on conservait
+le culte du passé ; il en était de même dans
+d’autres théâtres et ce sentiment quelquefois se donnait
+jour d’une façon vraiment touchante.</p>
+
+<p>En 1792, on jouait à l’Opéra-Comique les <i>Événements
+imprévus</i>. La reine assistait à la représentation.
+Mme Dugazon remplissait le rôle de Lisette ;
+dans un duo du second acte se trouvent ces deux
+vers :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">J’aime mon maître tendrement ;</div>
+<div class="verse">Ah ! combien j’aime ma maîtresse !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>En chantant ces paroles, Mme Dugazon se tourna
+vers la reine de façon à ne laisser aucun doute sur le
+sens qu’elle leur donnait. Aussitôt des cris furieux
+se firent entendre dans le public : « En prison ! en
+prison ! criait-on. L’actrice, sans se troubler, bien
+qu’elle risquât sa tête<a id="FNanchor_540" href="#Footnote_540" class="fnanchor">[540]</a>, recommença les deux vers
+en les adressant à la reine d’une façon encore plus
+marquée. Des applaudissements frénétiques accueillirent
+cette action si noble et si courageuse.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_540" href="#FNanchor_540"><span class="label">[540]</span></a> Mme Dugazon ne fut pas punie, mais on ne la laissa pas reparaître
+dans ce rôle.</p>
+</div>
+<p>Les sentiments très vifs que la plupart des comédiens
+français avaient conservés pour la cour
+créaient avec ceux de leurs camarades qui ne partageaient
+pas les mêmes opinions des difficultés
+incessantes. A la fin, il en résulta une séparation.
+Ceux d’entre eux qui se montraient enthousiastes
+des idées nouvelles, quittèrent le théâtre de la Nation ;
+ils s’établirent à celui du Palais-Royal<a id="FNanchor_541" href="#Footnote_541" class="fnanchor">[541]</a>, qui prit le
+nom de Théâtre-Français de la rue de Richelieu, puis
+ensuite celui de Théâtre de la République<a id="FNanchor_542" href="#Footnote_542" class="fnanchor">[542]</a>. Talma<a id="FNanchor_543" href="#Footnote_543" class="fnanchor">[543]</a>,
+Dugazon, Grandménil, étaient à leur tête.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_541" href="#FNanchor_541"><span class="label">[541]</span></a> Cette salle avait été construite et ouverte en 1785 sous le
+titre de <i>Variétés amusantes</i>, mais on la désignait souvent sous
+le nom de <i>Théâtre du Palais-Royal</i> ; c’est la salle actuelle de la
+Comédie française.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_542" href="#FNanchor_542"><span class="label">[542]</span></a> En 1792, ce titre ne paraissant pas encore suffisamment
+accentué, on le changea pour celui de Théâtre de la liberté et de
+l’égalité.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_543" href="#FNanchor_543"><span class="label">[543]</span></a> Quand Talma envoya sa démission à ses camarades, on refusa
+de l’accepter, et on ne lui permit pas d’emporter ses costumes.
+Il ne put les obtenir que grâce à un subterfuge de Dugazon. Ce
+dernier, trouvant quelques comparses inoccupés dans le théâtre,
+les costume en licteurs et leur donne de grandes corbeilles dans
+lesquelles il dépose les casques, cuirasses, en un mot toute la défroque
+tragique de son camarade. Lui-même revêt le costume
+d’Achille avec le bouclier et la lance, et il sort gravement, suivi de
+ses licteurs et de leurs paniers, sans que les gardiens stupéfaits
+songent à le retenir. (De Manne.)</p>
+</div>
+<p>Le Théâtre de la République ne joua que des
+pièces franchement révolutionnaires ; tantôt on y
+voyait, comme dans le <i>Despotisme renversé</i>, le
+peuple armé de pioches, de haches, etc., piller les
+maisons, les magasins et se livrer à tous les excès ;
+les gardes françaises, au lieu de rétablir l’ordre,
+déposaient leurs armes et fraternisaient avec les insurgés ;
+tantôt on représentait sur la scène des moines
+et des religieuses se réjouissant d’avoir reconquis
+leur liberté et tenant les propos les plus licencieux.</p>
+
+<p>Désormais il fut interdit de prononcer dans une
+pièce, qu’elle fût ancienne ou moderne, les noms
+de duc, marquis, comte, etc. ; on devait dire
+citoyen. Le changement choquait le bon sens, rompait
+le vers, violait la rime, peu importait<a id="FNanchor_544" href="#Footnote_544" class="fnanchor">[544]</a>. Molé,
+jouant aux échecs sur la scène, s’écriait : échec au
+tyran. Tous les acteurs, même dans les rôles de
+Grecs ou de Romains, portaient des cocardes tricolores.
+Au moment de la translation des cendres de
+Voltaire au Panthéon en 1791, le Théâtre de la République
+donna les <i>Muses rivales</i>, de Laharpe. La
+pièce, composée en 1779, contenait mille flatteries
+à l’adresse de Louis XVI. L’auteur les supprima et
+y substitua généreusement les attaques les plus vives
+contre les despotes et les prêtres.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_544" href="#FNanchor_544"><span class="label">[544]</span></a></p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le titre de valet est de l’ancien régime :</div>
+<div class="verse">Ainsi, valet, marquis, comte, esclave ou baron,</div>
+<div class="verse">Sont des mots qui chez nous ne sont plus de saison.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign">(<i>Le Patriote</i>, du 10 août.)</p>
+</div>
+<p>Le 3 janvier 1793, le Théâtre de la Nation représenta
+l’<i>Ami des lois</i>. On savait que la pièce contenait
+de nombreuses allusions politiques, qu’elle
+était franchement réactionnaire ; aussi l’affluence à
+la première représentation fut-elle énorme ; dès la
+veille, un nombre considérable de curieux passa la
+nuit sous les murs de l’Odéon pour être plus sûr
+d’obtenir des places. L’<i>Ami des lois</i> attaquait avec
+une violence inouïe tous ces « faux patriotes, aux
+dehors plâtrés et à l’âme hypocrite », qui désolaient
+la France :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Que tous ces charlatans, populaires larrons</div>
+<div class="verse">Et de patriotisme insolents fanfarons,</div>
+<div class="verse">Purgent de leur aspect cette terre affranchie !</div>
+<div class="verse">Guerre, guerre éternelle aux faiseurs d’anarchie !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le succès fut prodigieux, les tirades les plus virulentes
+soulevèrent un enthousiasme indescriptible.</p>
+
+<p>Les spectateurs furent dénoncés comme un rassemblement
+d’émigrés, et sur le réquisitoire d’Anaxagoras
+Chaumette le conseil général de la Commune
+défendit de continuer les représentations. C’était le
+12 janvier. La pièce était déjà affichée pour le soir
+même.</p>
+
+<p>Une foule énorme se porte au Théâtre de la
+Nation. Dès que la toile est levée, les Comédiens
+donnent aux spectateurs connaissance de l’arrêté de
+la Commune. Les huées et les sifflets y répondent et
+on demande la pièce à grands cris ; la salle est encombrée
+de troupes, deux pièces de canon sont braquées
+au coin de la rue de Buci, mais rien ne
+peut calmer l’effervescence. Santerre croit que sa
+vue fera trembler le public ; il se présente en grand
+uniforme et accompagné de son état-major. « La
+pièce ne sera pas jouée », s’écrie-t-il. « A la porte,
+silence ! à bas le général mousseux ! Nous voulons
+la pièce, la pièce ou la mort », lui répond-on de
+toutes parts. Il doit se retirer au milieu des huées.</p>
+
+<p>Le désordre va toujours croissant ; en vain Chambon<a id="FNanchor_545" href="#Footnote_545" class="fnanchor">[545]</a>,
+maire de Paris, essaye-t-il de calmer les esprits,
+il n’y peut parvenir ; enfin le peuple exige
+que l’on en réfère à la Convention. Cette Assemblée
+était en permanence pour le jugement de l’infortuné
+Louis XVI. Chambon, accompagné de Laya,
+l’auteur de la pièce, porte lui-même la requête du
+peuple à la barre de l’Assemblée. La Convention,
+après une discussion tumultueuse, déclare qu’aucune
+loi n’autorise la Commune à violer la liberté des
+théâtres et son arrêté est révoqué. Cette réponse,
+portée à la Comédie, provoque des acclamations prolongées ;
+la pièce est jouée sur-le-champ et ne se
+termine qu’à une heure du matin, au milieu d’applaudissements
+frénétiques.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_545" href="#FNanchor_545"><span class="label">[545]</span></a> C’était un comédien. Il reçut de telles contusions pendant
+cette soirée, qu’il en mourut peu de temps après.</p>
+</div>
+<p>La Commune ne se tint pas pour battue. Sous prétexte
+de troubles dont Paris était menacé, elle décréta
+le lendemain que tous les théâtres seraient fermés
+jusqu’à nouvel ordre. Le conseil exécutif cassa
+cet arrêté, mais il autorisa l’interdiction des pièces
+qui pouvaient troubler la tranquillité publique. La
+Commune défendit alors les représentations de l’<i>Ami
+des lois</i>, et malgré les réclamations la pièce ne fut
+plus donnée.</p>
+
+<p>L’attitude des Comédiens devait attirer sur eux
+les vengeances jacobines. Le 2 août 1793, la Convention
+décrète que « tout théâtre sur lequel seront
+représentées des pièces tendant à dépraver l’esprit
+public et à réveiller la honteuse superstition de la
+royauté, sera fermé et les directeurs arrêtés et punis
+selon la rigueur des lois ». Au mois de septembre,
+à propos de la pièce de <i>Paméla</i><a id="FNanchor_546" href="#Footnote_546" class="fnanchor">[546]</a> dont les maximes
+paraissent entachées d’aristocratie, la Comédie française
+est dénoncée aux jacobins comme un foyer de
+contre-révolution. Le théâtre est fermé après cent
+treize ans d’existence. Les Comédiens, hommes et
+femmes, arrêtés chez eux pendant la nuit, sont jetés
+dans les prisons<a id="FNanchor_547" href="#Footnote_547" class="fnanchor">[547]</a> ; les hommes sont enfermés aux
+Madelonnettes<a id="FNanchor_548" href="#Footnote_548" class="fnanchor">[548]</a> et les femmes à Sainte-Pélagie<a id="FNanchor_549" href="#Footnote_549" class="fnanchor">[549]</a> ; Molé
+seul échappa à la proscription générale qui frappait
+tous ses camarades<a id="FNanchor_550" href="#Footnote_550" class="fnanchor">[550]</a>. Champville, neveu de Préville,
+qui avait été arrêté en même temps que les
+Comédiens, puis remis en liberté, chercha à les
+sauver. Il alla trouver Collot-d’Herbois, qui, à titre
+d’acteur, devait les protéger : « Va-t’en, lui répondit
+Collot, tu es bien heureux d’en être quitte ; tes
+camarades et toi vous êtes tous des contre-révolutionnaires.
+La tête de la Comédie sera guillotinée
+et le reste déporté. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_546" href="#FNanchor_546"><span class="label">[546]</span></a> Comédie en cinq actes, imitée du roman de Richardson, par
+François de Neufchâteau.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_547" href="#FNanchor_547"><span class="label">[547]</span></a> Le jeudi 5 septembre 1793, Barrère monta à la tribune de la
+Convention, et donna les motifs qui, à ses yeux, légitimaient l’arrestation
+des acteurs et la fermeture du théâtre : « On y voyait,
+dit-il, non la vertu récompensée, mais la noblesse ; les aristocrates,
+les modérés, les feuillants s’y réunissaient pour applaudir
+des maximes proférées par des mylords ; on y entendait l’éloge
+du gouvernement anglais. » L’Assemblée applaudit la décision
+prise par le Comité de Salut public et la confirma.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_548" href="#FNanchor_548"><span class="label">[548]</span></a> Quand les Comédiens arrivèrent aux Madelonnettes, les prisonniers,
+et il y avait parmi eux beaucoup de nobles, les reçurent
+chapeau bas et en poussant de longs vivats.</p>
+
+<p>Cinq mois après on transféra les hommes à Picpus et les
+femmes aux Anglaises, rue des Fossés-Saint-Victor.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_549" href="#FNanchor_549"><span class="label">[549]</span></a> Desessart, qui était aux eaux de Barèges, mourut de saisissement
+en apprenant cette nouvelle.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_550" href="#FNanchor_550"><span class="label">[550]</span></a> Molé, pour qu’on ne pût douter de ses sentiments, avait écrit
+sur sa porte : « C’est ici que demeure le républicain Molé. » Pendant
+la Terreur, et après l’incarcération de ses camarades, il joua
+sur le théâtre de Mlle Montausier le rôle de Marat.</p>
+</div>
+<p>Le même jour il envoyait à Fouquier-Tinville une
+note où les noms de Dazincourt, Fleury, Louise
+Contat, Émilie Contat, Raucourt et Lange étaient
+suivis d’un grand G, qui voulait dire simplement
+« guillotiner ».</p>
+
+<p>Le jugement devait avoir lieu le 13 messidor
+an II (1<sup>er</sup> juillet 1794) et l’on sait que l’exécution
+avait lieu dans les vingt-quatre heures. On s’y attendait
+si bien que, le 14, une foule plus considérable
+que d’habitude encombrait les quais et les ponts
+pour voir passer sur la charrette fatale ces fameux
+Comédiens.</p>
+
+<p>Heureusement, un employé du Comité de salut
+public, nommé Labussière, eut le courage de faire
+disparaître les pièces d’accusation que Collot envoyait
+à Fouquier-Tinville. Il fallut rédiger de nouvelles
+pièces qui disparurent de la même façon. Le 9 thermidor
+arriva ; les Comédiens étaient sauvés<a id="FNanchor_551" href="#Footnote_551" class="fnanchor">[551]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_551" href="#FNanchor_551"><span class="label">[551]</span></a> Nous publions, grâce à l’obligeance de Mlle Bartet, qui a bien
+voulu nous le communiquer, l’ordre de mise en liberté des sœurs
+Contat et de Mlle Mézeray :</p>
+
+<blockquote>
+
+<p class="cc">« Convention nationale<br>
+Comité de Sûreté générale et de surveillance<br>
+de la Convention nationale<br>
+du 15 thermidor an second<br>
+de la République une et indivisible</p>
+
+
+<p>« Le Comité arrête que les citoyennes Contat l’aînée, Émilie
+Contat, sœurs, et Mézeray, artistes du théâtre dit de la Nation, détenues
+aux Magdelonnettes, seront mises sur-le-champ en liberté,
+et les scellés apposés sur leurs papiers seront levés par deux
+membres du comité révolutionnaire.</p>
+
+
+<p class="cc">« Les représentants du peuple<br>
+Membres du Comité de sûreté générale de la Convention nationale<br>
+Legendre, Goupilleau de Fontenai, Élie Lacoste,<br>
+Louis (du Bas-Rhin), Voulland, Bernard. »</p>
+
+</blockquote>
+</div>
+<p>Dès qu’ils furent sortis de prison<a id="FNanchor_552" href="#Footnote_552" class="fnanchor">[552]</a>, ils ouvrirent
+un théâtre rue Feydeau et débutèrent par la <i>Mort
+de César</i> et la <i>Surprise de l’Amour</i> ; ils furent acclamés
+et on chercha à leur faire oublier les longues
+souffrances qu’ils avaient eu à endurer<a id="FNanchor_553" href="#Footnote_553" class="fnanchor">[553]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_552" href="#FNanchor_552"><span class="label">[552]</span></a> Tous furent mis en liberté, à l’exception de Dazincourt qui
+subit onze mois de détention.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_553" href="#FNanchor_553"><span class="label">[553]</span></a> <i>Gazette nationale</i>, primidi, 2 pluviôse an III (30 janvier 1795).</p>
+</div>
+<p>Par contre, l’orage se déchaîna contre leurs camarades
+de la rue de Richelieu qui avaient joui pendant
+le règne de la Terreur de toute la faveur des hommes
+au pouvoir.</p>
+
+<p>La première fois que Fusil, dont on connaît le
+triste rôle à Lyon, entra en scène après le 9 thermidor,
+un cri d’horreur s’éleva de toutes parts. On
+n’entendait que ces mots : « A bas l’assassin ! à bas
+le brigand ! » On exigea qu’il chantât le <i>Réveil du
+Peuple</i>, l’hymne de la réaction antiterroriste. Tremblant
+de frayeur, le comédien ne pouvait obéir.
+Talma lut l’hymne à sa place, et, pendant la lecture,
+Fusil, courbé sous l’indignation publique, tenait
+d’une main vacillante un flambeau pour éclairer son
+camarade.</p>
+
+<p>Dugazon, qui avait dénoncé la modération comme
+un crime capital, n’échappa pas non plus à la vindicte
+du parterre. Il jouait le valet des <i>Fausses confidences</i>.
+Quand son maître lui dit : « Nous n’avons
+plus besoin de toi ni de ta race de canailles », une
+triple bordée d’applaudissements approuva ces paroles.
+Le comédien voulut tenir tête à l’orage et,
+s’avançant sur le bord de la scène, il saisit sa perruque
+et la jeta comme un défi au public. Vingt
+spectateurs s’élancèrent sur le théâtre pour châtier
+l’insolent, mais un machiniste le fit disparaître par
+une trappe et il put se sauver par une porte de derrière<a id="FNanchor_554" href="#Footnote_554" class="fnanchor">[554]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_554" href="#FNanchor_554"><span class="label">[554]</span></a> Dugazon, même aux plus terribles moments, se permit sur
+la scène d’étranges mystifications. « En 1793, il était dans les
+coulisses au moment d’un entr’acte de tragédie. Tout à coup il
+s’engouffre dans le manteau rouge d’Othello, fait lever la toile et
+s’avance en capitan jusque sur le bord de la scène. Les spectateurs
+se taisent et attendent. Alors, les yeux hagards et fixés sur
+la rampe, Dugazon prononce d’abord d’une voix caverneuse :
+« Un quinquet !… deux quinquets !… trois quinquets ! » et ainsi
+jusqu’à dix, en marchant et en imprimant à chaque exclamation
+une vigueur ascendante si bien accentuée, si sérieuse, qu’il tient
+l’auditoire stupéfait et comme enchaîné sous la pression d’une
+puissance magnétique. La scène jouée, peut-être la gageure gagnée,
+Dugazon se drape avec fierté et s’éloigne en héros qu’agiterait
+la passion la plus fougueuse. Alors un tonnerre d’applaudissements
+l’accompagne. » (Charles Maurice.)</p>
+</div>
+<p>Talma lui-même, se présentant un soir dans <i>Épicharis</i>,
+entendit s’élever d’énergiques protestations :
+« Au Jacobin ! au Jacobin ! » criait-on de tous côtés.
+L’acteur était accusé, fort à tort du reste, d’avoir
+fait emprisonner ses camarades du théâtre de la Nation.
+Sans se laisser intimider, il dit au public : « Citoyens,
+j’avoue que j’ai aimé et que j’aime encore
+la liberté, mais j’ai toujours détesté le crime et les
+assassins : le règne de la Terreur m’a coûté bien
+des larmes et la plupart de mes amis sont morts
+sur l’échafaud. Je demande pardon au public de
+cette courte interruption, je vais tâcher de la lui
+faire oublier par mon zèle et par mes efforts. »
+Cette tirade fut fort applaudie<a id="FNanchor_555" href="#Footnote_555" class="fnanchor">[555]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_555" href="#FNanchor_555"><span class="label">[555]</span></a> Plusieurs comédiens protestèrent contre la sévérité du public
+et déclarèrent que loin de contribuer à leur arrestation Talma
+avait fait tous ses efforts pour les sauver. Larive entre autres et
+Mlle Contat publièrent dans le <i>Moniteur</i> du 7 germinal an III
+(27 mars 1793) une lettre des plus honorables pour leur camarade.
+Au moment du procès des Girondins, Talma avait été dénoncé
+et il n’échappa que par prodige à l’échafaud.</p>
+</div>
+<p>En 1793, Trial avait été nommé membre de la
+municipalité de Paris et officier de l’état civil. Il fut
+un des familiers de Robespierre et un de ses agents
+les plus actifs. Après le 9 thermidor, quand il reparut
+sur le théâtre, le parterre l’accueillit par des
+huées formidables et l’obligea à demander pardon à
+genoux de sa conduite pendant la Terreur. Le lendemain
+Trial était honteusement chassé par ses collègues
+de la municipalité. De désespoir, il s’empoisonna.</p>
+
+<p>Lays, le fameux chanteur qui avait causé tant de
+soucis à Papillon de La Ferté, était devenu un terroriste
+ardent. Quand il reparut sur la scène, il jouait
+le rôle d’Oreste dans <i>Iphigénie</i>. « J’étois à l’amphithéâtre,
+raconte Dufort de Cheverny, toute la salle
+étoit pleine. Dès qu’il parut, ce furent des sifflements,
+des hurlements continuels ; il resta les bras croisés,
+il voulut parler, il voulut chanter ; les cris redoublèrent
+et les femmes dans toutes les loges tirèrent
+leur mouchoir pour lui faire signe de se retirer. Au
+bout d’une heure, il sortit au bruit des applaudissements.
+Alors un officier municipal s’avança sur le
+théâtre et prononça : « Au nom de la loi ». Toute
+la salle se tut. Il fit une phrase aussi plate qu’insignifiante ;
+les cris, les hurlements recommencèrent
+de plus belle, et ce fut le même train. Enfin, à huit
+heures, le spectacle commença, et ce fut un autre
+acteur qui joua le rôle<a id="FNanchor_556" href="#Footnote_556" class="fnanchor">[556]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_556" href="#FNanchor_556"><span class="label">[556]</span></a> <i>Mémoires</i> de Dufort de Cheverny.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c26">XXVI<br>
+<span class="xsmall ssf">LES COMÉDIENS SOUS LE PREMIER EMPIRE</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Le Directoire. — Le Consulat. — L’Empire. — Les
+obsèques de Mlle Chameroi. — Bonaparte exclut les comédiens
+de l’Institut. — Il rétablit contre eux les arrêts et la prison. — Talma
+et la Légion d’honneur. — Crescentini.</p>
+
+
+<p>Jamais on ne fut plus avide de plaisirs qu’après
+la Terreur ; tous ceux qui avaient survécu à cette
+triste époque ne songeaient qu’à jouir de la vie et
+à oublier les affreux souvenirs du passé. A Paris
+seulement on comptait vingt-trois théâtres et six
+cent quarante bals publics.</p>
+
+<p>Les principales scènes sont le théâtre Feydeau,
+le théâtre de la République, et le théâtre Louvois,
+fondé par Mlle Raucourt avec quelques-uns de ses
+camarades. Mais Louvois est fermé pour avoir toléré
+des allusions blessantes au ministre de la justice<a id="FNanchor_557" href="#Footnote_557" class="fnanchor">[557]</a> ;
+Raucourt s’établit alors avec sa troupe dans l’ancien
+théâtre du faubourg Saint-Germain ; à peine y est-elle
+installée que la salle est brûlée (1799). En
+même temps le théâtre de la République, complètement
+délaissé, est obligé de fermer ses portes.
+Sageret, directeur de Feydeau, veut reconstituer la
+Comédie française, il se ruine et le théâtre cesse ses
+représentations.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_557" href="#FNanchor_557"><span class="label">[557]</span></a> Le 17 thermidor an V, on représentait <i>les Trois frères
+rivaux</i> ; Larochelle jouait le rôle du valet de chambre Merlin ;
+son maître lui dit : « Monsieur Merlin, vous êtes un coquin, monsieur
+Merlin, vous serez pendu. » Le public appliqua cette phrase
+à Merlin, ministre de la justice, et applaudit à tout rompre.</p>
+</div>
+<p>François de Neufchâteau, ministre de l’intérieur,
+reprend alors le projet de Sageret et reconstitue le
+Théâtre français en réunissant les troupes éparses
+des théâtres de Feydeau, de Louvois et de la République.
+La réunion définitive eut lieu le 30 mai 1799
+(11 prairial an VII). Molé devint le doyen de la nouvelle
+troupe<a id="FNanchor_558" href="#Footnote_558" class="fnanchor">[558]</a>. En 1802 le premier consul dota la Comédie
+d’une rente annuelle de cent mille francs.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_558" href="#FNanchor_558"><span class="label">[558]</span></a> Malgré son âge il se montrait plein d’ardeur. Mlle Contat
+disait de lui : « Il a soixante-cinq ans et il n’existe pas un jeune
+homme qui se jette si bien aux genoux d’une femme. » Il mourut
+le 11 décembre 1802. Lorsqu’il eut succombé, Grimod de la
+Reynière proposa sérieusement « qu’il fût donné sur le théâtre
+de la Nation une représentation solennelle d’un de nos chefs-d’œuvre,
+et que ce jour tous les spectateurs, sans distinction
+d’âge, de rang, ni de sexe, parussent dans la salle avec un crêpe
+au bras. » Cette proposition, qui rappelait les beaux jours des
+comédiens sous Louis XV, ne trouva point d’écho ; elle parut
+ridicule et n’aboutit pas.</p>
+</div>
+<p>De 1798 à 1806 Paris est inondé de théâtres bourgeois.</p>
+
+<p>« Alors, dit Brazier, on en comptait plus de deux
+cents dans la capitale. Il y en avait dans tous les
+quartiers, dans toutes les rues, dans toutes les
+maisons ; il y avait le théâtre de l’Estrapade, celui
+de la Montagne-Sainte-Geneviève, ceux de la Boule-Rouge,
+de la rue Montmartre, de la rue Saint-Sauveur ;
+du cul-de-sac des Peintres, de la rue Saint-Denis,
+du faubourg Saint-Martin, de la rue des Amandiers,
+de la rue Grenier-Saint-Lazare, etc. On jouait la
+comédie dans les boutiques des marchands de vin,
+dans les cafés, dans les caves, dans les greniers, les
+écuries, sous des hangars. C’était épidémique, une
+grippe, un choléra dramatique… De la petite bourgeoisie
+ce goût était descendu jusque chez les
+ouvriers. Ils perdaient souvent un ou deux jours de
+la semaine, sans compter l’argent qu’ils dépensaient,
+pour avoir le plaisir d’amuser à leurs dépens. J’ai
+vu des Agamemnons aux mains calleuses, des Célimènes
+en bas troués ; j’ai vu jouer le <i>Séducteur</i>
+par un homme qui avait deux pieds bots, et le
+<i>Babillard</i> par un bègue. Cette fièvre, qui dura plusieurs
+années, était devenue inquiétante, et jeta au
+théâtre un grand nombre de comédiens détestables. »</p>
+
+<p>En 1807 tous ces théâtres bourgeois, où se dépensaient
+inutilement le temps et l’argent des ouvriers,
+furent fermés.</p>
+
+<p>La cour avait suivi l’exemple général. La reine Hortense,
+le prince Eugène, Murat, la duchesse d’Abrantès,
+l’impératrice Joséphine elle-même, jouaient la
+comédie. Il existait des théâtres particuliers chez
+toutes les notabilités de l’époque.</p>
+
+<p>Quelle fut pendant l’Empire, au point de vue
+civil et au point de vue religieux, la situation des
+comédiens ?</p>
+
+<p>Dès que le culte fut rétabli et que le Concordat
+eut réglé les rapports de l’Église et de l’État, le
+clergé chercha à renouveler contre les gens de théâtre
+les lois qu’on leur avait appliquées jusqu’en 1789.</p>
+
+<p>En 1802, le curé de Châtillon-sur-Seine refusa
+d’accepter une comédienne pour marraine. Il fut
+vivement blâmé par l’autorité civile, qui lui fit observer
+« qu’il ne fallait pas imprudemment faire revivre
+les anciennes lois qui écartaient les personnes attachées
+au théâtre de toute participation aux actes extérieurs
+de religion et que sous l’ancien régime même
+l’application de ces lois avait donné lieu à des réclamations
+célèbres<a id="FNanchor_559" href="#Footnote_559" class="fnanchor">[559]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_559" href="#FNanchor_559"><span class="label">[559]</span></a> Jauffret, <i>Mémoires</i>, t. I, pag. 261.</p>
+</div>
+<p>La même année un nouvel incident se présenta
+et motiva encore l’intervention du pouvoir civil.</p>
+
+<p>Mlle Chameroi, danseuse de l’Opéra, mourut. Son
+corps, accompagné de tous ses camarades et d’une
+foule immense, fut porté à l’église Saint-Roch ; mais
+le curé fit fermer les portes et refusa de le recevoir.
+La foule exaspérée voulait pénétrer de force ;
+Dazincourt parvint à la calmer et le convoi se rendit
+à la succursale des Filles Saint-Thomas, où le
+service fut célébré sans difficulté<a id="FNanchor_560" href="#Footnote_560" class="fnanchor">[560]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_560" href="#FNanchor_560"><span class="label">[560]</span></a> A propos de la mort de Mlle Chameroi parurent plusieurs
+brochures en vers :</p>
+
+<p><i>Réponse de saint Roch et de saint Thomas à saint Andrieux</i>.
+Chez Girard, quai de la Vallée, n<sup>o</sup> 70, 1802.</p>
+
+<p><i>Saint Roch à Andrieux</i>, chez Dabin, palais du Tribunat, 1802.</p>
+
+<p><i>Saint Roch et saint Thomas</i>, chez Dabin, 1802.</p>
+
+<p>Cette dernière satire est assez plaisante. On y voit Chameroi
+se présenter au paradis et invoquer l’intercession de saint Roch,
+pour l’église duquel elle a souvent donné de l’argent ; mais le
+saint refuse de lui servir d’introducteur :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La danse ! ô ciel ! rien n’est plus immodeste.</div>
+<div class="verse">Puisqu’à ces jeux vous perdiez vos loisirs,</div>
+<div class="verse">Soyez damnée et sans miséricorde.</div>
+<div class="verse">Allez-vous-en ; que mon chien ne vous morde.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>La danseuse a recours à saint Thomas, qui se montre plus
+conciliant. Chameroi dit que ses amis les comédiens donneront
+soixante louis pour elle. Aussitôt on lui ouvre les portes du
+paradis et on arrange incontinent un concert où figurent sainte
+Cécile et le roi David. Chameroi se met à danser :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les chérubins, les trônes, les archanges,</div>
+<div class="verse">Étoient ravis, la combloient de louanges.</div>
+<div class="verse">Le roi David, danseur très vigoureux</div>
+<div class="verse">Quitta sa harpe ; on eut un pas de deux</div>
+<div class="verse">Vraiment divin ; ce fut une soirée</div>
+<div class="verse">Douce, rapide, au plaisir consacrée,</div>
+<div class="verse">On s’amusa comme des bienheureux.</div>
+</div>
+
+</div></div>
+<p>Quand le premier consul apprit cet événement, il
+se contenta de dire : « Pourquoi a-t-on présenté le
+corps à l’église ? Le cimetière est ouvert à tout le
+monde, il fallait l’y porter tout droit. » Un instant
+il fut question d’arrêter le curé, mais on se contenta
+de lui faire infliger trois mois de séminaire par l’archevêque
+de Paris.</p>
+
+<p>Le 30 brumaire parut dans le <i>Moniteur</i> un article
+dont la paternité fut attribuée à Bonaparte :</p>
+
+<p>« Le curé de Saint-Roch, y disait-on, a, dans un
+moment de déraison, refusé de prier pour Mlle Chameroi
+et de l’admettre dans l’église. Un de ses collègues,
+homme raisonnable, instruit de la véritable
+morale de l’Évangile, a reçu le convoi dans l’église
+des Filles-Saint-Thomas, où le service s’est fait avec
+toutes les solennités ordinaires.</p>
+
+<p>« L’archevêque de Paris a ordonné trois mois de
+retraite au curé de Saint-Roch, afin qu’il puisse se
+souvenir que Jésus-Christ commande de prier même
+pour ses ennemis, et que, rappelé à ses devoirs par
+la méditation, il apprenne que toutes ces pratiques
+superstitieuses conservées par quelques rituels et qui,
+nées dans des temps d’ignorance ou créées par des
+cerveaux échauffés, dégradaient la religion par leur
+niaiserie, ont été proscrites par le Concordat et par
+la loi du 18 germinal. »</p>
+
+<p>Portalis fut chargé de s’entendre avec l’archevêque
+de Paris et de décider avec lui d’après quels principes
+agiraient les curés du diocèse :</p>
+
+<p>« L’Église de France, écrit le jurisconsulte, était
+la seule qui considérât comme excommuniées les
+personnes vouées au théâtre. Cette manière de voir
+est inconciliable avec les idées qui se sont établies
+sur l’état civil des acteurs depuis les règlements de
+l’Assemblée constituante. D’ailleurs, dans les principes
+d’une saine théologie, les curés doivent présumer
+que le défunt dont on présente le corps à
+l’église est mort dans des dispositions qui le rendent
+digne de l’application des secours spirituels. De plus,
+après la mort, les hommes n’ont plus rien à juger ; ils
+ne peuvent savoir ce qui s’est passé dans les derniers
+moments dans l’âme du défunt ; ils ne doivent pas
+affliger les vivants par des mesures indiscrètes, ni se
+permettre de s’expliquer sur des choses dont le jugement
+n’appartient qu’à Dieu<a id="FNanchor_561" href="#Footnote_561" class="fnanchor">[561]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_561" href="#FNanchor_561"><span class="label">[561]</span></a> Lettre au premier consul, 25 vendémiaire an XI, 17 octobre
+1802.</p>
+</div>
+<p>Bonaparte, qui protégeait si bien les comédiens
+contre le zèle intempestif de certains membres du
+clergé, n’avait pas hésité cependant à leur enlever une
+partie des prérogatives que la Révolution leur avait
+accordées. Ainsi, quand il réorganisa l’Institut<a id="FNanchor_562" href="#Footnote_562" class="fnanchor">[562]</a>, son
+premier soin fut de les exclure de la troisième
+classe, où la Convention les avait admis<a id="FNanchor_563" href="#Footnote_563" class="fnanchor">[563]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_562" href="#FNanchor_562"><span class="label">[562]</span></a> En 1803, Bonaparte décida que l’élection des membres
+de l’Institut serait soumise à l’approbation du pouvoir exécutif
+et il divisa l’institut en quatre classes.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_563" href="#FNanchor_563"><span class="label">[563]</span></a> En 1800, il écrivait à Lucien Bonaparte, ministre de l’intérieur.</p>
+
+<p class="date">Paris, 23 fructidor an VIII (10 sept. 1800).</p>
+
+<p>« Je vous prie, citoyen ministre, de me remettre la liste
+de nos dix meilleurs peintres, de nos dix meilleurs sculpteurs,
+de nos dix meilleurs compositeurs de musique, de nos dix
+meilleurs artistes musiciens, <i>autres que ceux qui jouent sur
+nos théâtres</i>, de nos dix meilleurs architectes, ainsi que les noms
+des artistes dans d’autres genres dont les talents méritent de
+fixer l’attention publique. (Plon, 1861, t. VI, p. 457.)</p>
+</div>
+<p>Napoléon rétablit même en partie contre les gens
+de théâtre les peines disciplinaires qui avaient disparu
+avec l’ancien régime ; le décret du 1<sup>er</sup> novembre
+1807 sur la surintendance des grands théâtres
+permet de condamner à l’amende ou aux arrêts tout
+sujet qui aura fait manquer le service sans cause
+valable ou pour insubordination envers ses supérieurs.
+Les sujets mis aux arrêts ne pouvaient être
+conduits dans la maison de l’Abbaye que sur l’autorisation
+du surintendant. Si les arrêts étaient de
+plus de huit jours, on devait en rendre compte à
+l’empereur. C’était le rétablissement du For l’Évêque.
+Quant au surintendant, il se trouvait investi de toute
+l’autorité qu’avaient possédée autrefois les Gentilshommes
+de la chambre.</p>
+
+<p>Napoléon cependant protégeait les grands artistes.
+Il eut même un instant l’idée d’accorder à Talma
+la Légion d’honneur ; il n’y renonça qu’en présence
+du scandale qui en serait résulté. Voici ce qu’il dit
+dans le <i>Mémorial de Sainte-Hélène</i> :</p>
+
+<p>« Dans mon système de mêler tous les genres de
+mérite et de rendre une seule et même récompense
+universelle, j’eus la pensée de donner la croix de
+la Légion d’honneur à Talma. Toutefois, je m’arrêtai
+devant le caprice de nos mœurs, le ridicule
+de nos préjugés, et je voulus, au préalable, faire
+un essai perdu et sans conséquence : je donnai la
+Couronne de fer à Crescentini<a id="FNanchor_564" href="#Footnote_564" class="fnanchor">[564]</a>, la décoration était
+étrangère, l’individu était lui-même étranger, l’acte
+devait être moins aperçu et ne pouvait compromettre
+l’autorité, tout au plus lui attirer quelques mauvaises
+plaisanteries.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_564" href="#FNanchor_564"><span class="label">[564]</span></a> Crescentini (1766-1846), célèbre chanteur italien.</p>
+</div>
+<p>« Eh bien, voyez pourtant quel est l’empire de
+l’opinion et sa nature ! Je distribuais des sceptres à
+mon gré, l’on s’empressait de venir se courber
+devant eux, et je n’aurais pas eu le pouvoir de
+donner avec succès un simple ruban ; car je crois
+que mon essai tourna fort mal. »</p>
+
+<p>Peu de temps auparavant, en effet, dans une
+représentation aux Tuileries, le fameux chanteur
+italien Crescentini avait provoqué un tel enthousiasme,
+que l’empereur voulut donner au chanteur
+une marque éclatante de sa satisfaction et il chargea
+un chambellan de lui porter immédiatement la Couronne
+de fer. Quand le chambellan se fut acquitté
+de son message, l’empereur lui demanda : « Eh
+bien, qu’a-t-il dit ? » « Rien, sire, Crescentini n’a
+pu parler, il est resté confondu. »</p>
+
+<p>La distinction accordée à l’illustre soprano fut à
+peu près universellement blâmée et elle souleva des
+plaisanteries et des quolibets à l’infini. « C’est une
+abomination, une profanation, disait-on dans une
+soirée au faubourg Saint-Germain ; quels peuvent être
+les titres d’un Crescentini ? » Mme Grassini<a id="FNanchor_565" href="#Footnote_565" class="fnanchor">[565]</a>, qui était
+présente, voulut prendre la défense de son compatriote
+et celle s’écria avec véhémence : « Et sa
+blessoure donc, monsieur, et sa blessoure, pourquoi
+la comptez-vous ? » On peut juger de l’explosion
+d’hilarité que provoqua ce titre auquel l’empereur
+n’avait certainement pas songé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_565" href="#FNanchor_565"><span class="label">[565]</span></a> Célèbre chanteuse italienne.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c27">XXVII<br>
+<span class="xsmall ssf">LOUIS XVIII ET CHARLES X</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : Obsèques de Mlle Raucourt. — Philippe de la Villenie. — Enterrement
+de Talma. — Décret de 1816 sur le Théâtre français. — L’acteur
+Victor en prison. — Mlle More. — Rapport de
+M. Daunart à la Chambre des députés.</p>
+
+
+<p>Dès les premiers jours de la Restauration, le
+clergé, confiant dans l’appui du gouvernement,
+revient à l’égard des comédiens à ses anciens errements.</p>
+
+<p>Mlle Raucourt meurt le 15 janvier 1815 « en
+remerciant Dieu d’avoir pu saluer le retour de ses
+rois légitimes. » Ses obsèques ont lieu le 17 et
+deviennent l’occasion d’un grand scandale.</p>
+
+<p>Elle demeurait rue du Helder, c’est-à-dire sur
+la paroisse Saint-Roch. C’est donc à cette église que
+le service devait avoir lieu, mais le curé refusa de
+le célébrer : « Les comédiennes sont excommuniées,
+dit-il, et le moment est venu de remettre en
+vigueur les canons de l’Église. » C’est en vain qu’on
+lui objecta la charité de la défunte envers les pauvres,
+en vain lui fit-on observer que lui-même recevait
+chaque année un don généreux de Mlle Raucourt
+pour les besoins de son église, il resta sourd à toutes
+les représentations et se retrancha derrière les ordres
+formels de l’archevêché.</p>
+
+<p>Les Comédiens s’adressèrent au roi pour obtenir
+justice, mais la réponse n’était pas encore parvenue
+le matin même de l’enterrement.</p>
+
+<p>Le 17, une foule énorme, plus de quinze mille
+personnes, est réunie rue du Helder et dans les environs ;
+on y voit plusieurs acteurs de la Comédie en
+uniforme de gardes nationaux. Au moment où le
+convoi va se mettre en marche, la police donne l’ordre
+de se rendre directement au cimetière, mais la
+foule s’y oppose et force le corbillard à se diriger
+vers Saint-Roch. A l’entrée de la rue de la Michodière,
+un officier de police se jette à la tête des chevaux
+pour leur faire prendre le boulevard ; il est bousculé,
+repoussé, et le cortège, de plus en plus houleux,
+poursuit sa route vers Saint-Roch. On arrive
+à l’église, la grande porte est fermée. On se précipite
+par les issues latérales, on appelle le curé à
+grands cris, on veut forcer la grande porte, la briser,
+on ne peut y parvenir. Les uns veulent porter
+le corps aux Tuileries, les autres à l’archevêché, les
+motions les plus dangereuses sont proposées. On
+entend même des voix crier : « Le curé à la lanterne ! »</p>
+
+<p>Les comédiens qui faisaient partie du cortège, inquiets
+de tout ce tumulte et craignant qu’il ne leur
+fût imputé, profitèrent de ce qu’une partie de la foule,
+et la plus exaltée, était occupée à saper la porte de
+l’église, pour faire reprendre la marche du cortège
+vers le Père-Lachaise.</p>
+
+<p>Tout à coup une voix s’écrie : « On emmène le
+corbillard. » La foule exaspérée se précipite à sa
+poursuite, on l’atteint à la hauteur de la rue Traversière,
+les chevaux sont dételés et le corps est ramené
+triomphalement devant Saint-Roch<a id="FNanchor_566" href="#Footnote_566" class="fnanchor">[566]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_566" href="#FNanchor_566"><span class="label">[566]</span></a> Au plus fort de l’émeute un des anciens amis de la tragédienne
+disait en riant : « Si cette pauvre Raucourt voit de là-haut
+tout ce bruit et tout ce scandale, elle doit être joliment
+contente. »</p>
+</div>
+<p>Cependant une députation était partie pour les
+Tuileries. Louis XVIII consentit à l’admettre en sa
+présence. Huet, acteur de l’Opéra-Comique, harangua
+le roi qui promit d’intervenir, sans perdre de temps<a id="FNanchor_567" href="#Footnote_567" class="fnanchor">[567]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_567" href="#FNanchor_567"><span class="label">[567]</span></a> Quelques jours après, Huet, jugé trop éloquent, fut prié
+d’aller passer quelque temps à l’étranger. Pendant sa tournée
+il se rendit à Gand, où il retrouva Louis XVIII ; ce rapprochement
+lui inspira des sentiments très vifs pour la cause royale, et quand
+le roi rentra à Paris, Huet suivit le cortège, tenant à la main
+un drapeau fleurdelisé et chantant à tue-tête : « Et l’on revient
+toujours à ses premières amours. » (Charles Maurice.)</p>
+</div>
+<p>Dans l’intervalle, on avait fait venir la troupe et
+un piquet de gendarmerie était rangé devant l’église.
+On pouvait s’attendre aux plus graves incidents, le
+sang allait couler, lorsque arriva l’ordre du roi, enjoignant
+au curé de recevoir le corps ; pour plus de sûreté,
+Louis XVIII avait chargé son aumônier d’aller
+à Saint-Roch dire les prières que le curé refusait au
+corps de la tragédienne.</p>
+
+<p>La grande porte s’ouvre enfin, le cercueil est
+porté par la foule jusqu’au pied de l’autel, le peuple
+lui-même se charge d’allumer tous les cierges. « Le
+curé, le curé ! » s’écrie-t-on. L’aumônier de la cour
+arrive avec deux chantres et accomplit le service
+ordinaire ; la cérémonie terminée, il accompagne
+le corps jusqu’au seuil de l’église. Un peuple
+immense suivit le cortège jusqu’au Père-Lachaise<a id="FNanchor_568" href="#Footnote_568" class="fnanchor">[568]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_568" href="#FNanchor_568"><span class="label">[568]</span></a> Il fut défendu aux journaux de parler de ces obsèques scandaleuses ;
+nous extrayons ces détails du récit de <i>Pierre Victor</i>,
+témoin oculaire. (<i>Documents pour servir à l’histoire du Théâtre
+français sous la Restauration</i>. Paris, Guillaumin, 1834.)</p>
+</div>
+<p>Le gouvernement avait cédé pour éviter une émeute,
+mais il se promit bien de prendre pour l’avenir des
+mesures plus sérieuses et de soutenir le clergé dans
+l’exécution de ses lois contre les comédiens<a id="FNanchor_569" href="#Footnote_569" class="fnanchor">[569]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_569" href="#FNanchor_569"><span class="label">[569]</span></a> En 1817, les Comédiens français apprirent que les restes de
+Molière et de la Fontaine qui reposaient au Musée des Monuments
+français, devaient être transférés au cimetière de Mont-Louis.
+Ils écrivirent aussitôt au Ministre de l’intérieur : « C’est avec
+une vive satisfaction, monsieur le comte, que la Comédie française
+a vu l’annonce d’une dernière translation dans laquelle sans
+doute les respectables restes de Molière et de la Fontaine recevront
+au dix-neuvième siècle les honneurs dont ils furent privés
+au dix-septième. Elle désire y contribuer en tout ce qui dépendra
+d’elle. Le père de la Comédie, son véritable fondateur, ne
+peut avoir d’admirateurs plus zélés que les dépositaires de ses
+chefs-d’œuvre… Ce sont des enfants qui demandent à se réunir
+pour honorer la cendre de leur père… ils espèrent, monsieur le
+comte, que cette permission leur sera accordée… » (<i>Collection
+Bartet.</i>) Mais le Ministre, qui ne se souciait nullement d’une
+manifestation blessante pour le clergé, avait eu la précaution de
+faire la cérémonie secrètement et elle était déjà accomplie
+depuis plusieurs jours quand la demande des Comédiens lui
+parvint ; c’est ce qui leur fut répondu.</p>
+</div>
+<p>En 1824, Philippe de la Villenie, du théâtre de
+la Porte-Saint-Martin, mourut d’une attaque d’apoplexie
+foudroyante. Ses parents et ses amis voulurent
+lui faire des obsèques religieuses, mais le curé
+de Saint-Laurent, sa paroisse, refusa de le recevoir.
+Pour prévenir les scènes qui s’étaient passées lors
+de l’enterrement de Raucourt, un détachement de
+gendarmerie accompagna le convoi jusqu’au cimetière,
+le sabre en main.</p>
+
+<p>En 1825, Lafargue, acteur plein d’espérance,
+mourut de la poitrine à Auteuil. Le curé refusa impitoyablement
+l’entrée de l’église au corps du comédien<a id="FNanchor_570" href="#Footnote_570" class="fnanchor">[570]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_570" href="#FNanchor_570"><span class="label">[570]</span></a> Comme au dix-huitième siècle, le clergé n’éprouvait aucune
+répugnance à accepter les offrandes des comédiens. Ainsi, en
+1822, M. Fernbach, curé de Notre-Dame-des-Victoires, écrivit au
+directeur de l’Opéra pour solliciter l’intervention des artistes
+en faveur du monument de Lulli, que le vandalisme avait dégradé :
+« Il ne s’agit pas, disait-il, d’une souscription, car la dépense
+est faite et le monument prêt à reprendre sa place, mais
+une petite contribution volontaire proposée à l’administration
+de l’Opéra, ainsi qu’aux artistes successeurs de Lulli, et recueillie
+par vos soins obligeants, serait d’un grand secours pour aider nos
+faibles moyens et couvrir une partie de nos frais. » (Arch. nat.,
+O<sup>1</sup>16 476.)</p>
+</div>
+<p>Tous les membres du clergé ne se montraient pas
+cependant aussi sévères. Quelques prélats faisaient
+preuve de charité et de tolérance. Ainsi en 1820, un
+jeune acteur du théâtre de la Gaîté se suicida ; il y
+avait là un double motif d’exclusion ; cependant
+l’évêque de Versailles reçut le corps à l’église et lui
+accorda les dernières prières.</p>
+
+<p>Talma évita le scandale qu’aurait sans aucun
+doute provoqué son enterrement en demandant à
+être conduit directement au champ du repos. A plusieurs
+reprises, pendant sa vie, il s’était préoccupé de
+la question de ses obsèques. En envoyant à Charles
+Young la souscription pour le monument élevé à
+M. Kemble à <span lang="en" xml:lang="en">Westminster-Abbey</span>, il lui disait :
+« Pour moi, je serai bien heureux si les prêtres me
+laissent enterrer dans un coin de mon jardin<a id="FNanchor_571" href="#Footnote_571" class="fnanchor">[571]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_571" href="#FNanchor_571"><span class="label">[571]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en"><i>Record of a Girlhood</i>, by Frances Anne Kemble.</span></p>
+</div>
+<p>Quant à consentir à la renonciation que l’Église
+exigeait des comédiens, il n’y voulait pas songer :
+« Point de prêtres, disait-il, je demande seulement
+à ne pas être enterré trop tôt. Que voudrait-on de
+moi ? Me faire abjurer l’art auquel je dois mon illustration,
+un art que j’idolâtre, renier les quarante
+belles années de ma vie, séparer ma cause de celle
+de mes camarades et les reconnaître infâmes ? Jamais. »</p>
+
+<p>Talma n’avait pas de sentiments chrétiens, mais
+il le regrettait plus qu’il ne s’en louait et il ne parlait
+jamais qu’avec déférence de tout ce qui touchait
+à la religion : « Je suis fâché de ne pas croire, disait-il,
+mais en vérité ce n’est pas trop ma faute,
+j’ai eu pour père l’athée le plus décidé de tout le
+dix-huitième siècle. Il me fouettait quand je m’agenouillais
+pour réciter la prière que ma bonne
+m’avait enseignée ; il me retira du collège parce
+qu’on m’y faisait prier Dieu ; il avait fait copier
+en grosses lettres les maximes les plus impies du
+<i>Système social</i> du baron d’Holbach, et en avait fait
+tapisser la chambre que j’habitais ; c’est de là que
+je suis passé au théâtre, où la Révolution avec tous
+ses principes m’a trouvé et m’a laissé. Or, je vous
+demande si après cela il est possible que je sois
+jamais un bon chrétien<a id="FNanchor_572" href="#Footnote_572" class="fnanchor">[572]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_572" href="#FNanchor_572"><span class="label">[572]</span></a> <i>Théâtre et poésies</i> d’Alexandre Guiraud, 1 vol. in-8<sup>o</sup>, Amyot.</p>
+</div>
+<p>Il faisait élever ses enfants dans la religion catholique,
+et il les avait confiés à un certain M. Morin,
+maître de pension. Le jour de la distribution des
+prix, l’archevêque de Paris vint présider la cérémonie.
+M. Morin, cédant au préjugé, ne crut pas devoir
+laisser couronner les enfants d’un comédien par
+le prélat, et les fils de Talma reçurent en secret
+les prix qu’ils avaient mérités. Talma fut profondément
+blessé de cette injurieuse exception et il
+décida que ses fils embrasseraient la religion réformée.
+L’archevêque, prévenu de l’incident, avait eu
+cependant le bon goût d’envoyer un de ses ecclésiastiques
+auprès du comédien, pour l’assurer qu’il
+n’était pour rien dans l’affront qui venait de lui être
+fait.</p>
+
+<p>Pendant la maladie qui devait le conduire au tombeau,
+Talma reçut à trois reprises différentes la visite
+de M. de Quélen, archevêque de Paris, mais le prélat
+ne fut pas reçu. M. Amédée Talma, neveu du
+comédien, crut interpréter les volontés du mourant
+en ne laissant pas l’archevêque pénétrer jusqu’à lui.
+Lui-même a raconté, dans son <i>Journal des derniers
+jours de Talma</i>, la conversation qu’il eut à ce sujet
+avec son oncle.</p>
+
+<p>« Comme mon oncle était mieux ce jour-là, dit-il,
+je crus l’instant favorable ; je pris la parole et dis
+avec intention au malade : « M. Dupuytren disait à
+ces messieurs que M. l’archevêque lui demandait tous
+les jours de tes nouvelles. » « Qui ? M. l’archevêque
+de Paris ? Ah ! que je suis touché de son
+souvenir. Je l’ai connu autrefois chez la princesse
+de Wagram ; c’est un bien digne homme. » A quoi,
+je répondis : « Mais il est venu plusieurs fois pour te
+voir, je lui ai parlé deux fois et lui ai même promis
+que tu le recevrais aussitôt que tu serais mieux. »
+« Ah ! non, j’irai le voir, ma première visite sera pour
+lui. Combien je suis touché des visites de ce bon
+archevêque ! »</p>
+
+<p>M. Amédée Talma avait conclu de cette conversation
+que son oncle se refusait à voir M. de Quélen.</p>
+
+<p>Le comédien succomba le 19 octobre 1826 ; le
+lendemain de sa mort parut dans tous les journaux
+la lettre suivante :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind">« Monsieur le Rédacteur,</p>
+
+<p>« Talma est mort aujourd’hui, à onze heures et
+trente cinq minutes du matin. Il a déclaré à plusieurs
+reprises, en présence de plusieurs personnes, vouloir
+être conduit directement et sans cérémonie de sa
+maison au champ de repos. Je vous prie, Monsieur,
+de vouloir bien donner à cette déclaration conforme
+à la dernière volonté de mon oncle toute la publicité
+possible.</p>
+
+<p class="sign">« Amédée <span class="sc">Talma</span>. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les obsèques de l’illustre tragédien eurent lieu en
+grande pompe et une foule immense accompagna
+le cortège.</p>
+
+<p>Le clergé n’était pas seul à vouloir remettre en
+vigueur vis-à-vis des comédiens les usages du dix-huitième
+siècle.</p>
+
+<p>Un décret de Louis XVIII du 14 décembre 1816,
+et de l’an 22<sup>e</sup> de son règne, replace le Théâtre français
+sous l’autorité des Gentilshommes de la chambre et
+il leur accorde, contrairement aux stipulations de la
+Charte<a id="FNanchor_573" href="#Footnote_573" class="fnanchor">[573]</a>, le droit d’infliger aux Comédiens la peine
+des arrêts. Le décret est contresigné par le duc de Duras,
+premier Gentilhomme de la chambre, et revu pour
+copie conforme par l’Intendant général de l’argenterie
+et menus plaisirs, Papillon de la Ferté.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_573" href="#FNanchor_573"><span class="label">[573]</span></a> « Nul ne peut être poursuivi et arrêté que dans les cas prévus
+par la loi et dans la forme qu’elle prescrit. »</p>
+</div>
+<p>La Révolution, l’Empire, rien n’a existé, on se trouve
+reporté de 27 ans en arrière, on voit reparaître les
+mêmes noms et revivre les mêmes lois que sous le
+règne de Louis XVI.</p>
+
+<p>Ce décret de 1816 enlevait aux comédiens les droits
+civils et politiques que la Révolution leur avait
+accordés, et en fait ils se trouvaient de nouveau placés
+hors du droit commun.</p>
+
+<p>Ainsi on décida qu’un garde national comédien,
+ne pourrait avancer au delà du grade de sous-officier.
+Ce principe fut strictement observé jusqu’en 1830.</p>
+
+<p>Quelques exemples montreront les singulières
+anomalies qu’amena une législation si peu conforme
+aux mœurs de l’époque.</p>
+
+<p>En 1817, un acteur nommé Victor fut admis à
+l’essai à la Comédie française pour un an. A la fin
+de l’année, son engagement fut renouvelé pour la
+même période, et il obtint en outre un congé de
+quinze jours pour donner des représentations en
+province. Cette faveur lui fut accordée sous le sceau
+du secret par Papillon de la Ferté ; naturellement,
+elle fut bientôt divulguée et toute la Comédie réclama
+le même avantage. Le comité, ne sachant auquel
+entendre, non seulement révoqua la permission,
+mais encore nia la parole qu’il avait donnée.</p>
+
+<p>Victor était à Amiens sur le point de jouer. Le
+préfet de la Somme, sur l’ordre du duc de Duras,
+interdit la représentation. Victor exaspéré donna sa
+démission de la Comédie française, et comme on lui
+objectait qu’elle n’était pas donnée en temps utile,
+il la fit signifier par huissier, déclarant qu’à partir
+du 31 mars il cesserait tout service. L’apparition
+de l’huissier causa la plus vive sensation ; c’était la
+première fois qu’un comédien osait ainsi résister
+aux volontés des premiers Gentilshommes.</p>
+
+<p>Les Comédiens du roi, les sociétaires comme les
+pensionnaires, ne pouvaient paraître sur aucun
+théâtre de province, ni obtenir de la police l’autorisation
+de quitter la capitale sans un certificat des
+Menus Plaisirs, les déclarant dispensés de leur
+service sur les théâtres royaux.</p>
+
+<p>Victor, ne pouvant obtenir ce certificat, restait à
+Paris sans emploi. Il prit alors le parti de faire
+assigner MM. les membres du comité en la personne
+de M. de la Ferté, leur président, à comparaître
+devant le tribunal de première instance pour obtenir
+sa libération. La Comédie répondit en faisant
+afficher <i>Philoctète</i> avec Victor dans un des principaux
+rôles. Au moment de la représentation, on fit
+relâche, l’acteur ne s’étant pas rendu au théâtre. Le
+lendemain, sur un rapport adressé au duc de Duras
+par les membres du comité du Théâtre français, le
+premier Gentilhomme ordonnait l’arrestation de
+Victor.</p>
+
+<p>Deux agents se présentèrent chez le comédien et
+l’emmenèrent à la préfecture de police où il resta
+trois jours incarcéré. On pouvait se croire revenu
+aux plus beaux jours du For l’Évêque.</p>
+
+<p>Mais ce qu’il y avait de plus curieux dans l’incident,
+c’est que c’était à la demande même des Comédiens
+que leur camarade était emprisonné.</p>
+
+<p>Victor porta plainte aux tribunaux contre cet
+attentat à la liberté individuelle, contre cette violation
+de la Constitution : « Ce sera une chose assez
+notoire, disait un journal du temps, de voir des comédiens
+soutenir en justice qu’au mépris de la
+Charte, qui leur accorde les mêmes droits qu’aux
+autres citoyens, on puisse avoir la faculté de mettre
+de côté pour eux les formes protectrices de la loi,
+en invoquant d’anciennes coutumes, d’anciennes
+ordonnances qui ont été détruites à jamais. Si les
+Comédiens entendaient bien leurs véritables intérêts
+dans ce procès, ils réuniraient leurs efforts, non
+pour le gagner mais pour le perdre. Tandis que d’un
+côté Victor plaidera contre MM. les sociétaires du
+Théâtre français, de l’autre il plaidera évidemment
+en leur faveur, et il n’aura pas de peine à établir
+aujourd’hui, sans éprouver de contradiction, que,
+pour représenter les chefs-d’œuvre qui font la
+gloire de la scène française, on ne cesse pas d’être
+citoyen. »</p>
+
+<p>La Comédie et l’Intendance des Menus Plaisirs
+déclarèrent qu’elles n’étaient pas justiciables des
+tribunaux, que leur unique autorité était celle du
+premier Gentilhomme de la chambre.</p>
+
+<p>Le vicomte Decaze était alors ministre de l’Intérieur.
+Pour couper court à un conflit qui s’envenimait
+et soulevait des questions fort délicates, il accorda
+à Victor un passeport qu’il signa lui-même<a id="FNanchor_574" href="#Footnote_574" class="fnanchor">[574]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_574" href="#FNanchor_574"><span class="label">[574]</span></a> Pierre Victor, <i>Documents pour servir à l’histoire du Théâtre
+français sous la Restauration</i>, Paris, Guillaumin, 1834.</p>
+</div>
+<p>Il eût été préférable assurément de voir la question
+en litige se vider judiciairement<a id="FNanchor_575" href="#Footnote_575" class="fnanchor">[575]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_575" href="#FNanchor_575"><span class="label">[575]</span></a> Le 18 novembre 1827, cinq acteurs du théâtre de Caen furent
+emprisonnés sur un simple ordre du maire, parce qu’ils avaient
+bissé un couplet défendu. Il est vrai que dans ce cas on pouvait
+dire qu’ils s’étaient rendus coupables d’une simple contravention
+de police.</p>
+</div>
+<p>Un cas non moins curieux est celui de Mlle More,
+attachée au théâtre de Rouen, où elle remportait les
+plus vifs succès. Le duc d’Aumont, convaincu que
+l’autorité des Gentilshommes subsistait comme au
+dix-huitième siècle, envoya à la jeune actrice un
+ordre de début au théâtre royal de l’Opéra-Comique.
+Mlle More se conforma aux instructions du
+premier Gentilhomme et se rendit à Paris ; mais le
+directeur de Rouen, M. Corréard, ne l’entendait pas
+ainsi ; il contesta absolument la légitimité de l’intervention
+des Gentilshommes et il attaqua sa pensionnaire
+devant les juges de Paris. Mlle More eut
+beau invoquer l’ordre de la Cour, le tribunal de la
+Seine donna gain de cause au directeur ; c’est en
+vain que M. de la Ferté fit appel et soutint la validité
+de l’ordre de début ; le 18 mai 1820, la
+Cour royale de Paris confirma le jugement de première
+instance.</p>
+
+<p>Certains tribunaux de province persistaient encore
+à considérer les comédiens comme hors du droit
+commun. MM. Vulpian et Gauthier dans leur code
+des théâtres en rapportent un exemple fort curieux.</p>
+
+<p>« M. Delestrade, recteur de l’église Saint-Jérôme
+à Marseille, avait loué le premier étage d’une maison.
+Le bail portait que les autres étages ne pourraient être
+loués qu’à des personnes tranquilles, d’une conduite
+irréprochable. Bientôt le propriétaire de la maison
+trouve à louer son second étage à M. Saint-Alme,
+basse-taille noble du Grand-Théâtre de Marseille.
+Aussitôt M. Delestrade demande la résiliation du
+bail ou le renvoi du comédien. On répond que Saint-Alme
+est un homme honnête et de mœurs régulières,
+qui vit paisiblement avec sa femme légitime
+et ses enfants, il exerce au dehors la profession de
+comédien ; chez lui, c’est un citoyen tranquille, dont
+personne n’a jamais eu à se plaindre. Cependant, par
+son jugement du 15 décembre 1826, le tribunal de
+Marseille a décidé qu’il y avait incompatibilité dans
+les deux professions, inconvenance dans le voisinage,
+et il a adjugé les conclusions du sieur Delestrade. »</p>
+
+<p>En 1829, Victor, dont les démêlés avec la Comédie
+n’étaient pas terminés, adressa à la Chambre
+des députés une pétition pour demander une
+nouvelle organisation des théâtres. M. Daunart,
+dans le rapport qu’il fit sur cette pétition, dut reconnaître
+que le sort des comédiens était encore réglé
+par des mesures exceptionnelles qui pouvaient à
+juste titre encourir le reproche de confusion et d’arbitraire :
+« Pour s’en convaincre, dit-il, il suffit de
+jeter les yeux sur les dispositions pénales relatives
+au Théâtre français, et qui sont encore les amendes,
+l’expulsion momentanée ou définitive, la perte de la
+pension, les arrêts. Ces règlements, si contraires à
+nos droits constitutionnels, indiquent assez la nécessité
+d’une législation qui donne aux comédiens ce
+qui appartient à tous les Français, la liberté légale et
+le droit commun. Nous pensons bien que M. le chargé
+des beaux-arts n’use pas de tous ses privilèges et en
+particulier de ceux qui sont en désaccord avec la
+première de nos lois, la Charte, qu’il chérit et respecte
+comme nous. Il y a même telle de ces peines qu’il
+serait heureusement impossible de faire exécuter.
+Quel est le gendarme ou le geôlier qui consentirait
+à détenir un citoyen sur la simple réquisition du
+Directeur des beaux-arts<a id="FNanchor_576" href="#Footnote_576" class="fnanchor">[576]</a> ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_576" href="#FNanchor_576"><span class="label">[576]</span></a> L’exemple de Victor emprisonné pendant trois jours en 1817
+démontrait bien que le gendarme ou le geôlier se trouvait toujours.</p>
+</div>
+<p>« Toutefois, un pareil ordre de choses forme une
+anomalie choquante dans notre législation et les comédiens
+peuvent justement se plaindre d’être régis
+par des dispositions qui n’ont pas même pour excuse
+d’être basées sur une loi. Une nouvelle revision de
+ces règlements paraît donc indispensable. »</p>
+
+<p>Ces révélations sur l’état des comédiens excitèrent
+sur les bancs de la Chambre le plus vif étonnement ;
+personne ne les soupçonnait ; les conclusions du rapporteur
+furent adoptées à l’unanimité.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c28">XXVIII<br>
+<span class="xsmall ssf">DE 1830 A NOS JOURS</span></h2>
+
+<p class="d"><span class="sc">Sommaire</span> : L’<i>Encyclopédie théologique</i> de l’abbé Migne. — La
+<i>Théologie morale</i> de Mgr Gousset. — Mgr Affre et les comédiens. — Le
+concile de Soissons en 1849. — La société civile
+et les comédiens. — La décoration.</p>
+
+
+<p>La révolution de 1830 ne modifia pas sensiblement
+la situation des comédiens au point de vue
+religieux. Bien que l’Église, suivant le mouvement
+des mœurs et des idées, les considérât d’un œil
+évidemment moins défavorable<a id="FNanchor_577" href="#Footnote_577" class="fnanchor">[577]</a>, elle se trouvait liée
+par les prescriptions des rituels et elle n’osait les
+enfreindre. Depuis 1789 jusqu’à la République de
+1848, il n’y eut pas en France de concile provincial ;
+or les rituels ne pouvaient être réformés que par un
+concile : c’est ce qui explique comment ils subsistèrent
+sans modification jusqu’en 1848 et comment
+les lois canoniques qui frappaient les comédiens
+restèrent en vigueur jusqu’à cette époque<a id="FNanchor_578" href="#Footnote_578" class="fnanchor">[578]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_577" href="#FNanchor_577"><span class="label">[577]</span></a> Le duc de Rohan, archevêque de Besançon, écrivait à
+M. Alexandre, acteur de province, qui venait de donner une représentation
+au bénéfice des pauvres : « Qu’il soit béni celui qui
+passe en faisant du bien, et qui, dans tous les pays, s’est conservé
+chrétien ! Qu’il soit béni et que sa famille entière participe dès
+ce monde aux bénédictions et aux récompenses promises aux
+miséricordieux. » Deux jours après, le même acteur donna une
+représentation au bénéfice des comédiens de Besançon. L’archevêque
+fit prendre de ses deniers vingt-cinq billets de première.
+(<i>Gazette des tribunaux</i>, 17 novembre 1831.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_578" href="#FNanchor_578"><span class="label">[578]</span></a> D’après le Concordat, on ne pouvait réunir un concile sans
+l’autorisation de l’État, et cette autorisation fut refusée jusqu’en
+1848.</p>
+</div>
+<p>L’<i>Encyclopédie théologique</i>, publiée par l’abbé
+Migne en 1847, montre bien que la discipline de
+l’Église ne s’était pas modifiée.</p>
+
+<p>Voici ce qu’on lit à l’article <span class="sc">Comédiens</span> : « L’excommunication
+prononcée contre les comédiens,
+acteurs, actrices tragiques ou comiques, est de
+la plus grande et de la plus respectable antiquité…
+elle fait partie de la discipline générale de
+l’Église de France… Cette Église ne leur accorde
+ni les sacrements, ni la sépulture ; elle leur refuse
+ses suffrages et ses prières, non seulement comme à
+des infâmes et des pécheurs publics, mais comme
+à des excommuniés… Dans un grand nombre de
+rituels, de conciles, d’ordonnances synodales, il y
+a des excommunications contre les comédiens ; <i>les
+Conférences d’Angers</i>, revues et annotées, il y a
+peu d’années, par Mgr Gousset, déclarent formellement
+les comédiens excommuniés. Les acteurs et les
+actrices étant excommuniés en France, dit <i>l’Examen
+raisonné</i>, on ne peut leur donner ni l’absolution,
+même à l’article de la mort, ni la sépulture ecclésiastique
+après leur mort, s’ils ne renoncent à leur
+état. Que dans quelques diocèses l’excommunication
+qui pesait sur eux soit tombée en désuétude, c’est
+possible, mais ce n’est assurément pas dans tous. »</p>
+
+<p>L’abbé Migne ajoute que dans les diocèses où les
+comédiens ne passent pas pour excommuniés on les
+range dans la catégorie des pécheurs publics, qui
+sont infâmes en raison de leur condition ou profession.
+C’est ce que faisait le rituel de Paris.</p>
+
+<p>L’abbé reconnaît cependant que les gens de théâtre
+ne sont plus dénoncés au prône dans aucun diocèse
+et que par conséquent la discipline ecclésiastique
+tend à devenir à leur égard moins sévère
+qu’elle ne l’était.</p>
+
+<p>Voici à quelle conclusion pratique arrive le théologien :
+« On doit en agir avec les comédiens comme
+avec les pécheurs publics, les éloigner de la participation
+des choses saintes pendant qu’ils sont sur
+le théâtre, les y admettre dès qu’ils le quittent. »</p>
+
+<p>Mgr Gousset, archevêque de Reims, dans sa <i>Théologie
+morale</i>, se montre déjà beaucoup plus tolérant
+que l’abbé Migne : « Le théâtre, dit-il, n’étant
+pas mauvais de sa nature, la profession des acteurs
+et des actrices, quoique généralement dangereuse
+pour le salut, ne doit pas être regardée comme
+une profession absolument mauvaise<a id="FNanchor_579" href="#Footnote_579" class="fnanchor">[579]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_579" href="#FNanchor_579"><span class="label">[579]</span></a> Il parut cependant à Schaffhouse, en 1838, une brochure qui
+dépeignait en ces termes les pernicieux effets du théâtre moderne
+sur les mœurs. « Le drame français moderne n’est qu’un tissu
+de crimes, de blasphèmes et d’horreurs. C’est un monstre moral.
+Parmi les personnes du sexe qui figurent dans les pièces de théâtre
+de Victor Hugo et d’Alexandre Dumas on trouve huit femmes
+adultères, six courtisanes de différents rangs, six victimes de la
+séduction ; quatre mères ont des intrigues avec leurs fils ou gendres,
+et dans trois cas le crime suit l’intrigue. Onze personnes
+sont assassinées par leurs amants ou leurs maîtresses, et dans
+six de ces pièces le héros principal est un bâtard ou un enfant
+trouvé, et toute cette masse d’horreurs a été entassée par deux
+auteurs parisiens dans six drames créés dans un espace de trois
+ans. »</p>
+</div>
+<p>C’est là un premier pas dans la voie de l’apaisement ;
+mais Mgr Gousset ne s’en tient pas là, il va
+plus loin encore. Il reconnaît qu’il n’existe aucune
+loi générale de l’Église proscrivant la profession du
+théâtre sous peine d’excommunication et que le fameux
+canon du concile d’Arles, sous lequel les comédiens
+courbent la tête depuis près de quinze siècles,
+n’est qu’un règlement particulier : « D’ailleurs,
+dit-il, il n’est pas certain que ce décret, qui était
+dirigé contre ceux qui prenaient part aux spectacles
+des païens, soit applicable aux acteurs du moyen
+âge ou aux acteurs des temps modernes, et il n’est
+guère plus certain qu’il s’agisse ici d’une excommunication
+à encourir par le seul fait, <i lang="la" xml:lang="la">ipso facto</i>. »</p>
+
+<p>Il était peut-être un peu tard pour s’en apercevoir,
+mais enfin mieux vaut tard que jamais.</p>
+
+<p>Mgr Gousset établit une distinction entre les comédiens
+et les bateleurs, les farceurs publics, les danseurs
+de corde, en un mot les histrions.</p>
+
+<p>« On doit certainement, dit-il, refuser les sacrements
+aux histrions, à moins qu’ils n’aient renoncé
+ou ne déclarent publiquement renoncer à une profession
+justement flétrie par l’opinion publique ; ce
+sont des gens sans foi, sans religion, sans moralité.
+On doit encore les refuser à un acteur diffamé dans
+le pays par la licence de ses mœurs ou l’abus de sa
+profession, tant qu’il n’aura pas réparé les scandales
+qu’il a commis. »</p>
+
+<p>Sauf ces restrictions, l’archevêque de Reims croit
+qu’on peut recevoir les comédiens aux sacrements,
+comme on le fait du reste partout ailleurs qu’en
+France et même en Italie. Il pense également qu’on
+peut les admettre aux fonctions de parrain et de
+marraine. Pour ce qui regarde la sépulture, on ne
+doit en priver que ceux qui ont refusé les secours
+de la religion.</p>
+
+<p>Quant aux derniers sacrements, l’archevêque est
+d’avis qu’on ne peut les accorder que sous certaines
+conditions.</p>
+
+<p>« Lorsqu’un acteur est en danger de mort, dit-il,
+le curé doit lui offrir son ministère. Si le malade ne
+paraît pas disposé à renoncer à sa profession, il est
+prudent, à notre avis, de n’exiger que la simple déclaration
+que, s’il recouvre la santé, il s’en rapportera
+à la décision de l’évêque. Cette déclaration étant
+faite, on lui accordera les secours de la religion. Dans
+le cas où il s’obstinerait à refuser la déclaration
+qu’on lui demande, il serait évidemment indigne
+des sacrements et des bénédictions de l’Église. »</p>
+
+<p>On le voit, s’il y a amélioration notable dans la
+situation canonique des acteurs, ils sont encore
+soumis à des règles spéciales.</p>
+
+<p>Mais depuis cette époque les idées de tolérance
+ont fait chaque jour du chemin et l’attitude du
+clergé est devenue de plus en plus conciliante. En
+1847 Mgr Affre, archevêque de Paris, permet à Rose
+Chéri de se marier tout en restant au théâtre.</p>
+
+<p>En 1848, une députation de comédiens vint prier
+Mgr Affre de lever l’excommunication qui frappait les
+membres de leur profession. Le prélat leur répondit
+qu’il n’avait pas à la lever, parce que, à sa connaissance,
+elle n’avait jamais été formulée, et que les
+comédiens français pourraient dorénavant dans son
+diocèse participer aux sacrements<a id="FNanchor_580" href="#Footnote_580" class="fnanchor">[580]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_580" href="#FNanchor_580"><span class="label">[580]</span></a> Cette réponse, rapportée par M. Régnier dans une lettre au
+<i>Temps</i> du 27 septembre 1884, nous paraît formuler deux assertions
+contradictoires.</p>
+</div>
+<p>Mais ce n’était là qu’une opinion personnelle et
+dont les comédiens ne devaient être appelés à
+bénéficier que dans le diocèse de Paris.</p>
+
+<p>Le concile de Soissons, en 1849, modifia définitivement
+et officiellement la discipline de certains
+diocèses : « Quant aux comédiens et aux acteurs, dit
+le concile, nous ne les mettons pas au nombre des
+infâmes ni des excommuniés. Cependant, si comme
+cela arrive presque toujours, ils abusent de leur
+profession pour jouer des pièces impies ou obscènes,
+de manière qu’on ne puisse s’empêcher de
+les regarder comme des pécheurs publics, on doit
+leur refuser la communion eucharistique. »</p>
+
+<p>Cette discipline fut aussitôt adoptée dans quelques
+provinces ecclésiastiques et depuis elle a gagné
+chaque jour du terrain. C’est surtout depuis 1870,
+c’est-à-dire depuis que l’Église de France a abandonné
+les théories gallicanes, que l’admission des
+gens de théâtre aux sacrements ne fait plus de difficulté ;
+sauf de bien rares exceptions, le clergé
+traite les comédiens comme tous les autres chrétiens
+et on peut dire qu’au point de vue religieux
+ils sont aujourd’hui dans le droit commun.</p>
+
+<p>On n’en peut dire autant au point de vue civil.
+La réprobation qu’a toujours inspirée la profession
+du théâtre va en s’atténuant, cela est incontestable,
+mais elle n’est pas encore complètement effacée.</p>
+
+<p>M. Alphonse Karr prétend que non seulement les
+comédiens ont atteint depuis longtemps « l’égalité »,
+mais qu’ils l’ont même dépassée, et que quand on la
+demande pour eux, c’est à reculons qu’il faudrait les
+y ramener. Il cite à l’appui de sa thèse les ovations
+dont quelques actrices sont l’objet, les émoluments
+considérables que reçoivent certains artistes et dont
+un magistrat ne touche pas la trentième partie.</p>
+
+<p>La comparaison nous paraît manquer de justesse.
+Des ovations exagérées, des appointements excessifs,
+ne constituent en aucune façon l’égalité civile. Les
+comédiens, au dix-huitième siècle, étaient bien autrement
+adulés et flattés qu’ils ne le sont aujourd’hui,
+et cependant ne se trouvaient-ils pas hors du droit
+commun ?</p>
+
+<p>La vérité est que la société civile n’a pu se décider
+encore à considérer la profession dramatique
+comme honorable et à rompre irrévocablement la
+barrière qui sépare le comédien du citoyen.</p>
+
+<p>Si d’après la loi le comédien est l’égal de tous les
+citoyens, s’il ne se trouve exclu d’aucun emploi,
+d’aucune charge, en fait cette égalité n’existe pas
+complète, et le préjugé, plus fort que la loi, interdit
+formellement à l’acteur l’accès de certaines fonctions
+qui légalement lui est ouvert.</p>
+
+<p>Il y a progrès cependant. Rien ne s’oppose plus
+maintenant à ce que le comédien parvienne au grade
+d’officier dans la réserve et dans la territoriale ; plusieurs,
+à notre connaissance, y remplissent les fonctions
+de lieutenant. Le comédien peut briguer les
+charges municipales et y parvenir ; nous avons vu
+M. Christian remplir pendant plusieurs années les
+fonctions de maire de Courteuil. L’étourdissant Jupiter
+de la <i>Belle Hélène</i> mariait ses concitoyens avec
+beaucoup de dignité, et il était <i>invité</i> aux réceptions
+de M. le duc d’Aumale à Chantilly.</p>
+
+<p>Mais c’est là un cas tout à fait exceptionnel et qui,
+nous le croyons, n’a pas dû se reproduire. Le préjugé
+éloigne aussi bien le comédien des fonctions
+municipales que des fonctions législatives. Se figure-t-on
+M. Coquelin aîné au Sénat, M. Coquelin
+cadet siégeant à la Chambre basse ? Quiconque,
+quelle que soit sa situation ou sa profession, le
+paysan, l’ouvrier, le cabaretier, peut briguer le mandat
+législatif avec des chances de succès ; M. Got,
+M. Delaunay, ne le peuvent pas.</p>
+
+<p>Récemment, dans le <i>Rappel</i>, M. Vacquerie attaquait
+ce préjugé toujours vivant, qui empêche de
+décorer un comédien.</p>
+
+<p>« Le préjugé, dit-il, me rappelle ce pauvre Seveste<a id="FNanchor_581" href="#Footnote_581" class="fnanchor">[581]</a>,
+blessé à mort en défendant Paris contre les
+Prussiens. On le décora agonisant. Je ne crois pas
+qu’aucun soldat ait eu à rougir d’être de la même
+légion que ce cabotin. MM. Régnier et Samson
+avaient été décorés à la condition de ne plus jouer.
+M. Seveste avait été décoré à la condition de ne
+plus vivre. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_581" href="#FNanchor_581"><span class="label">[581]</span></a> Il appartenait à la Comédie française et mourut le 31 janvier
+1871, des suites d’une blessure reçue à Buzenval.</p>
+</div>
+<p>Depuis cette époque, nous avons fait un pas de plus ;
+on décore les comédiens, et on leur permet, fort heureusement
+pour eux et pour nous, de vivre et même
+de rester au théâtre ; cependant le préjugé n’en subsiste
+pas moins.</p>
+
+<p>En 1881, M. Got est fait chevalier de la Légion
+d’honneur ; il est décoré non pas comme comédien,
+mais quoique comédien. C’est le professeur au Conservatoire
+qui est l’objet de la distinction, il n’est
+pas fait mention du « doyen de la Comédie française ».</p>
+
+<p>Le 4 mai 1883, M. Delaunay reçoit à son tour la
+croix de la Légion d’honneur, mais dans ce cas encore
+c’est le professeur au Conservatoire que l’on honore.
+Par une inconséquence que l’on retrouve sans
+cesse dans cette question des comédiens, M. Delaunay,
+qu’on n’ose décorer comme sociétaire de la Comédie,
+reçoit sa nomination et ses insignes en sortant de
+scène, en plein foyer du Théâtre-Français<a id="FNanchor_582" href="#Footnote_582" class="fnanchor">[582]</a> ; bien plus,
+ils lui sont remis officiellement par M. Jules Ferry,
+président du Conseil, et par le général Pittié, secrétaire
+de la Présidence de la République !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_582" href="#FNanchor_582"><span class="label">[582]</span></a> Il venait de jouer la <i>Nuit d’octobre</i> et <i>Il ne faut jurer de rien</i>.</p>
+</div>
+<p>Il y a quelques jours à peine M. Febvre, l’éminent
+sociétaire de la Comédie, a reçu enfin la distinction
+à laquelle il avait tant de droits, mais cette fois
+encore, ce n’est pas le comédien qui a été décoré,
+c’est le philanthrope, c’est « le vice-président de la
+Société française de bienfaisance à Londres ».</p>
+
+<p>Le gouvernement se montre moins réservé lorsqu’il
+s’agit de rubans subalternes. M. Mounet-Sully,
+M. Laroche, M. Boisselot, etc., voire même Mlle Richard,
+sont officiers d’Académie ou de l’Instruction
+publique, et pour obtenir ces distinctions ils n’ont
+pas eu besoin d’autre titre que de celui de comédiens
+distingués. Nous ignorons si des acteurs ont déjà
+été gratifiés du Mérite agricole, du Nicham ou du
+Dragon vert, il est à craindre qu’ils n’y échappent
+pas. Ce sont là des essais sans conséquence, et
+qui n’ont d’autre but que d’acclimater peu à peu
+dans l’opinion l’idée de la décoration des comédiens.
+On espère ainsi amener insensiblement le public à
+renoncer à un préjugé qui aurait dû disparaître
+depuis longtemps et qui n’existe pas dans les autres
+pays. Il en est de la profession du théâtre comme
+des autres professions, tout dépend de la façon
+dont on l’exerce.</p>
+
+<p>Le gouvernement dans une Exposition n’hésite
+pas un instant à donner la croix à des industriels
+même de l’ordre le moins relevé, à des industriels
+qui en font une spéculation et une réclame, et il
+n’ose décorer un comédien !</p>
+
+<p>Il devrait avoir le courage de son opinion et
+ne pas recourir à de misérables subterfuges, pour
+accorder une distinction à des hommes parfaitement
+honorables, du plus grand talent, et qui sont l’honneur
+de la scène française.</p>
+
+
+<p class="c gap">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap">Préface.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0"><small>I</small></a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>I</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Préambule. — Le théâtre en Orient et en Grèce.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>II</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Le théâtre à Rome sous la République et sous les empereurs
+païens.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">9</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>III<br>
+<span class="xsmall">DU TROISIÈME AU SIXIÈME SIÈCLE</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Les Pères de l’Église condamnent les spectacles et les
+comédiens. — Canons des Conciles. — Le théâtre et les comédiens
+sous les empereurs chrétiens. — Les spectacles en Orient. — Invasion
+des barbares en Occident. — Suppression des
+théâtres.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">28</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>IV<br>
+<span class="xsmall">DU SIXIÈME AU QUATORZIÈME SIÈCLE</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Premiers essais dramatiques dans les églises. — <i>La
+fête des fous.</i> — <i>Les mystères.</i> — <i>Confrérie de la Passion.</i></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">46</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>V<br>
+<span class="xsmall">DU TREIZIÈME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Opinion de l’Église sur le théâtre. — Les <i>Scolastiques</i>. — L’Église
+de France maintient contre les comédiens les censures
+prononcées par les premiers conciles. — Le gallicanisme. — Philippe-Auguste. — Saint
+Louis. — Les <i>Clercs de la basoche</i>. — Les
+<i>Enfants sans-souci</i>. — Mélange du sacré et du
+profane. — Intervention de l’Église. — Léon X. — La Réforme. — Sévérité
+des Parlements contre le théâtre. — On interdit
+les pièces sacrées aux <i>Confrères de la Passion</i>. — Les <i>Confrères</i>
+achètent l’hôtel de Bourgogne. — Renaissance du théâtre. — Jodelle. — Règne
+d’Henri III. — <i lang="it" xml:lang="it">Gli Gelosi.</i> — Les Confrères
+renoncent au théâtre et cèdent leur privilège. — Troupe de
+l’hôtel de Bourgogne. — Henri IV. — Isabella Andreini.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">58</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>VI<br>
+<span class="xsmall">DIX-SEPTIÈME SIÈCLE</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : La troupe du Marais. — La troupe de l’hôtel de Bourgogne
+reçoit le titre de <i>Troupe royale des comédiens</i>. — Richelieu
+encourage le théâtre. — Difficulté pour les comédiens
+de trouver une salle. — L’abbé d’Aubignac et la <i>Pratique du
+théâtre</i>. — Déclaration de Louis XIII réhabilitant l’état de
+comédien. — Mazarin protège la comédie italienne. — Passion
+d’Anne d’Autriche pour la comédie. — Mazarin introduit en
+France l’opéra. — La troupe de Molière. — Elle reçoit le
+titre de <i>Troupe du Roi au Palais-Royal</i>. — Considération
+dont on entoure les comédiens. — Faveurs que le roi accorde
+à Molière et à Lulli. — Floridor.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">83</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>VII<br>
+<span class="xsmall">DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE)</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Tolérance de l’Église vis-à-vis des comédiens. — Sévérité
+théorique de quelques rituels. — Les collèges des Jésuites. — Leurs
+théâtres. — Querelles entre les Jésuites et les Jansénistes. — <i>Traité
+de la comédie</i>, par Nicole. — <i>Traité de la
+comédie et des spectacles</i>, par le prince de Conti. — Indignation
+causée par les représentations de <i>Tartuffe</i>. — Incidents
+qui accompagnent la mort de Molière.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">106</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>VIII<br>
+<span class="xsmall">DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE)<br>
+1673-1689</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Lulli obtient l’autorisation d’établir l’Opéra au théâtre
+du Palais-Royal. — <i>La troupe de Molière</i>, dépossédée, achète
+le théâtre de la rue Guénégaud. — Elle se réunit à la troupe
+du Marais. — En 1680, Louis XIV ordonne la fusion des deux
+troupes de l’<i>hôtel de Bourgogne</i> et de <i>Guénégaud</i>. — La Comédie
+française est constituée. — Autorité des Gentilshommes
+de la chambre. — La Dauphine. — Les spectacles sont fermés
+pendant la quinzaine de Pâques. — La <i>Comédie</i> est expulsée
+de l’hôtel <i>Guénégaud</i>. — Après des pérégrinations sans nombre,
+elle s’établit au jeu de paume de l’Étoile.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">127</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>IX<br>
+<span class="xsmall">DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE)<br>
+1694</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Sévérité de l’Église de France à l’égard des comédiens. — Le
+Père Caffaro prend leur défense. — Indignation
+de Bossuet. — Le Père Caffaro est obligé de se rétracter. — Les
+évêques adoptent la doctrine de Bossuet.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">138</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>X<br>
+<span class="xsmall">DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XIV</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Louis XIV retire au théâtre sa protection. — L’Église
+excommunie les comédiens et leur refuse tous les sacrements. — Ils
+réclament inutilement auprès du pape. — Les comédiens
+italiens ne sont pas excommuniés. — La même faveur est
+accordée aux artistes de l’Opéra.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">151</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XI<br>
+<span class="xsmall">DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XIV (SUITE ET FIN)</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Existence des comédiens. — Leur piété. — Leur
+générosité envers les pauvres et les églises. — Le droit des
+pauvres. — Place importante que les comédiens occupent
+dans la société. — Leur vanité.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">162</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XII<br>
+<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Le théâtre sous la Régence. — Les théâtres de société :
+la duchesse du Maine. — Goût des Jésuites pour l’art dramatique. — Le
+théâtre en Italie et à Rome. — Sévérité du clergé
+français. — Les refus des sacrements. — Intervention du
+Parlement.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">179</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XIII<br>
+<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : On refuse la sépulture à Adrienne Lecouvreur. — Indignation
+de Voltaire. — Discipline de l’Église à l’égard des comédiens :
+mariage, derniers sacrements, sépulture. — Faveur
+accordée aux comédiens italiens et aux artistes de
+l’Opéra.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">195</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XIV<br>
+<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Situation civile des comédiens. — Droits excessifs des
+Gentilshommes de la chambre. — Le For l’Évêque. — L’hôpital. — Comédiens
+en prison.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">213</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XV<br>
+<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Autorité des Gentilshommes de la chambre sur la
+<i>Comédie française</i>. — Conséquences de cette autorité. — Le
+duc d’Aumont et M. de Cury. — La Comédie italienne. — L’Opéra.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">228</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XVI<br>
+<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Peu de sympathie du public pour les comédiens. — Attaque
+de J.-J. Rousseau. — Réponse de d’Alembert. — Intervention
+de Voltaire. — Son opinion sur les comédiens et le
+théâtre.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">243</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XVII<br>
+<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Clairon prend en main la cause des comédiens. — Mémoire
+de Huerne de la Mothe. — Il est condamné par le
+Parlement. — Indignation de Voltaire. — L’abbé Grizel et
+l’Intendant des Menus.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">257</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XVIII<br>
+<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)<br>
+1765</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Querelle de Saint-Foix et de Clairon. — Intervention
+de Fréron. — Il est condamné à la prison. — La reine
+obtient sa grâce. — Dubois et Blainville font un faux serment. — Le
+<i>Siège de Calais</i>. — Les Comédiens refusent de jouer
+avec Dubois. — Troubles à la Comédie. — Arrestation des Comédiens. — Clairon
+est mise en liberté. — Bellecour fait
+amende honorable. — Les Comédiens sont relâchés.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">279</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XIX<br>
+<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)<br>
+1765-1766</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Voltaire exhorte Clairon à quitter le théâtre, si on ne
+donne pas aux Comédiens les droits de citoyen. — Lekain demande
+son congé. — Voyage de Clairon à Ferney. — Vers à
+Clairon sur sa retraite. — On propose d’ériger la Comédie française
+en <i>Académie royale dramatique</i>. — Mémoire de Jabineau
+de la Voute. — Le roi refuse de modifier la situation
+des comédiens. — Voltaire et Mlle Corneille.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c19">306</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XX<br>
+<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Passion générale pour les spectacles. — Scènes particulières. — Le
+clergé se montre au théâtre. — Succès des
+comédiens dans le monde. — Leur intimité avec la noblesse. — Flatteries
+dont ils sont l’objet. — Leurs bonnes fortunes. — Maladie
+de Molé.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c20">330</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XXI<br>
+<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE ET FIN)</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Orgueil des comédiens. — Leur mépris pour les
+auteurs. — Leur paresse. — Ils jouent rarement. — Leurs
+revenus. — Indulgence extrême du parterre à leur égard. — Duels
+de comédiens.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c21">357</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XXII<br>
+<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XVI</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Débuts du règne. — Passion de la reine pour le
+théâtre. — La comédie à Trianon. — Le clergé et les spectacles. — Succès
+des comédiens dans le monde. — Enthousiasme
+qu’ils excitent à Paris et en province.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c22">372</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XXIII<br>
+<span class="xsmall">RÈGNE DE LOUIS XVI (SUITE ET FIN)</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Duels de comédiens. — Voltaire et les Comédiens
+français. — Le tripot comique. — Le tripot lyrique. — Rousseau,
+Lays et Chéron. — Les comédiens à la Force. — Fuite de
+Lays, de Nivelon. — Arrestation de Mlle Théodore. — Les
+comédiens et le clergé.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c23">386</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XXIV<br>
+<span class="xsmall">PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : L’Assemblée nationale relève les comédiens de l’indignité
+qui les frappe et leur accorde les droits civils et politiques. — Mariage
+de Talma.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c24">412</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XXV<br>
+<span class="xsmall">PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE (SUITE ET FIN)</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Triste situation des comédiens. — La municipalité
+remplace les Gentilshommes de la chambre. — <i>Charles IX</i>. — Expulsion
+de Talma de la Comédie. — Les comédiens se divisent. — Talma
+fonde le théâtre de la rue Richelieu. — L’<i>Ami
+des lois</i>. — <i>Paméla</i>. — Arrestation des Comédiens. — Fermeture
+du théâtre. — 9 thermidor. — Sévérité du public pour
+les acteurs révolutionnaires.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c25">433</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XXVI<br>
+<span class="xsmall">LES COMÉDIENS SOUS LE PREMIER EMPIRE</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Le Directoire. — Le Consulat. — L’Empire. — Les
+obsèques de Mlle Chameroi. — Bonaparte exclut les comédiens
+de l’Institut. — Il rétablit contre eux les arrêts et la prison. — Talma
+et la Légion d’honneur. — Crescentini.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c26">431</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XXVII<br>
+<span class="xsmall">LOUIS XVIII ET CHARLES X</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : Obsèques de Mlle Raucourt. — Philippe de la Villenie. — Enterrement
+de Talma. — Décret de 1816 sur le Théâtre
+français. — L’acteur Victor en prison. — Mlle More. — Rapport
+de M. Daunart à la Chambre des députés.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c27">450</a></div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>XXVIII<br>
+<span class="xsmall">DE 1830 A NOS JOURS</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Sommaire</span> : L’<i>Encyclopédie théologique</i> de l’abbé Migne. — La
+<i>Théologie morale</i> de Mgr Gousset. — Mgr Affre et les comédiens. — Le
+concile de Soissons en 1849. — La société civile
+et les comédiens. — La décoration.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c28">475</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
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+<p class="c top4em">15220. — IMPRIMERIE GÉNÉRALE A. LAHURE,<br>
+9, rue de Fleurus, à Paris.</p>
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+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76609 ***</div>
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