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Ouvrage couronné par l’Académie française 1 vol. + + La vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney. (En + collaboration avec Lucien Perey) 1 vol. + + Querelles de philosophes: Voltaire et Jean-Jacques Rousseau 1 vol. + + Trois mois à la Cour de Frédéric. Lettres inédites de + d’Alembert 1 vol. + + +15220.--Imprimerie A. Lahure, 9, rue de Fleurus, à Paris. + + + + +PRÉFACE + + +Au mois d’octobre 1884 la Comédie française se préparait à célébrer en +grande pompe le deuxième centenaire du grand Corneille, lorsqu’on apprit +que M. le curé de Saint-Roch, jaloux de s’associer, dans la mesure de +ses moyens, à la fête que préparaient ses paroissiens, venait d’écrire +aux Comédiens pour les convier à une messe solennelle en l’honneur de +l’illustre poète. + +Cette initiative, qui rompait ouvertement avec les vieilles traditions +de l’Église à l’égard des gens de théâtre, ne fut pas sans causer un +assez vif étonnement et elle souleva même d’amères récriminations dans +quelques feuilles religieuses. + +Non seulement les Comédiens français acceptèrent avec joie la +proposition de leur pasteur, mais ils lui envoyèrent une généreuse +offrande et toute la compagnie se rendit en corps à la cérémonie, qui +fut entourée du plus vif éclat. + +En lisant dans les journaux, qui les reproduisaient à l’envi, tous les +détails de cette fête religieuse, nous nous reportions d’un siècle en +arrière et nous nous rappelions une cérémonie identique, qui s’était +accomplie à Paris, à l’église de Saint-Jean-de-Latran, en 1763. La même +Comédie française, désireuse d’honorer la mémoire de Crébillon, faisait +dire une messe solennelle pour le repos de l’âme du célèbre auteur et +elle y assistait tout entière en costume de gala. + +Mais l’issue fut bien différente. Alors que M. le curé de Saint-Roch n’a +encouru, à notre su, d’autre blâme que celui de l’_Univers_, le curé de +Saint-Jean-de-Latran fut condamné à trois mois de séminaire et il dut +distribuer aux pauvres l’argent qu’il avait reçu de la troupe française. + +En voyant ce contraste si frappant, et par un enchaînement d’idées assez +naturel, le désir nous vint de connaître en détail les raisons qui +avaient attiré si longtemps sur les comédiens les foudres de l’Église et +de la société civile. Nulle part nous n’avons trouvé de réponse +satisfaisante. Les quelques ouvrages publiés sur la question sont fort +anciens, le plus récent date de 1825; tous sont incomplets, confus et +indigestes. + +Il nous parut qu’il y avait là une lacune à combler. + +Au moment où le préjugé civil et religieux qui a pesé pendant plus de +dix-huit siècles sur les gens de théâtre, tend à disparaître, il nous a +semblé intéressant de suivre à travers les âges les fortunes diverses du +comédien, d’indiquer à grandes lignes les transformations successives +qui se sont opérées dans sa situation et de rappeler les scandales +fameux auxquels ont donné lieu les lois injustes et draconiennes qui +l’opprimaient[1]. + + [1] Il n’est pas sans intérêt de faire remarquer que ce préjugé existe + en Chine plus vivace que jamais. Le général Tcheng-ki-tong, dans ses + études sur l’Empire Céleste, donne à ce sujet de très curieux + détails. (Voir le _Temps_ du 27 septembre 1883.) + +Nous nous sommes efforcé de présenter la question d’une façon claire et +attrayante; dans ce but nous n’avons pas hésité à nous servir de tous +les documents édits ou inédits de nature à donner au lecteur une vue +d’ensemble et à éclairer bien des points restés obscurs. + +La question est moins connue qu’on ne pourrait le croire. Chaque jour on +discute si le reste de préjugé qui frappe encore les comédiens doit ou +non disparaître complètement, mais on sait mal les origines de ce +préjugé, on sait à peine dans quelle mesure il s’exerçait. Nous n’en +voulons d’autre preuve que les discussions soulevées par la cérémonie de +Saint-Roch, à laquelle nous venons de faire allusion. + +M. Livet, dans le _Temps_ du 2 octobre 1884, assura que les comédiens +n’avaient jamais été séparés de l’Église par une excommunication +juridiquement valable, que les foudres de l’Église dirigées contre eux +n’avaient qu’un caractère purement moral et qu’on ne leur avait jamais +refusé les sacrements. «Le curé de Saint-Roch a donc pu, dit-il, sans +manquer à la tradition officielle de l’Église, convoquer les comédiens +du Théâtre-Français à assister au service religieux célébré dans son +église en l’honneur de Pierre Corneille.» + +M. Gazier (_Revue critique_, 1884) contesta aussitôt ces assertions; il +reconnut bien qu’on mariait les comédiens et qu’on les confessait, mais +il nia qu’on leur donnât les derniers sacrements et qu’on leur accordât +la sépulture ecclésiastique. + +M. Livet riposta. M. Monval intervint dans la discussion avec l’autorité +qu’il possède sur tout ce qui touche au théâtre, mais la question n’en +fut pas pour cela résolue; chacun des adversaires resta sur son terrain +et refusa de se laisser convaincre. + +Il y a quelques jours à peine, M. Larroumet, dans son remarquable +ouvrage sur la _Comédie de Molière_[2], écrivait: «On n’est pas près de +s’entendre sur cette question de la conduite du clergé à l’égard de +Molière en particulier et des comédiens en général.» M. Copin, dans son +récent travail sur Talma[3], affirme que depuis le commencement du +dix-septième siècle les comédiens se mariaient parfaitement à l’église, +de même qu’ils y étaient enterrés: «Lorsque le curé de Saint-Eustache +refusait d’enterrer Molière, dit-il, c’était à l’auteur de _Tartuffe_ et +non au comédien qu’il fermait les portes de son église. Lorsque le curé +de Saint-Sulpice refusait de marier Talma, c’était à l’interprète de +_Charles IX_ et non au comédien qu’il refusait le sacrement du mariage; +il est fort important d’établir ces distinctions nécessaires, sans quoi +l’on ne saurait plus à quoi s’en tenir sur la conduite de l’Église +envers les comédiens.» + + [2] Hachette, 1887. + + [3] Frinzine et Cie, 1887. + +Ces affirmations contradictoires montrent à quel point la question est +restée douteuse pour beaucoup d’excellents esprits, elles suffiraient +pour prouver l’utilité du travail que nous publions aujourd’hui. + +Les principaux ouvrages auxquels nous avons eu recours sont: + +_Les origines du théâtre moderne_, par M. Magnin, 1838. (Leipzig, chez +Brockhaus et Avenarius.) Il n’existe malheureusement que le premier +volume de cette œuvre si remarquable. + +_Le Théâtre français sous Louis XIV_, par Eugène Despois. (Hachette, +1875.) + +_Les lettres sur les spectacles_, par M. Desprez de Boissy. (1777.) + +_Questions importantes sur la comédie de nos jours_, par l’abbé Parisis. +(Valenciennes, 1789.) + +_Des comédiens et du clergé_, par le baron d’Henin de Cuvillers. (1825.) + +_Encore des comédiens et du clergé_, par le même. (1825.) + +_Le Moliériste_, par M. G. Monval. + +_L’opéra secret, la comédie et la galanterie au dix-huitième siècle, la +comédie à la cour_, par M. Adolphe Jullien. + +_La Théologie morale_, par Mgr Gousset, archevêque de Reims. + +Nous tenons à exprimer ici toute notre gratitude à Mlle Bartet, +l’éminente sociétaire de la Comédie française, qui a bien voulu nous +confier sa précieuse collection d’autographes. Nous remercions également +M. Ch. Nuitter, bibliothécaire de l’Opéra, MM. Thierry, Bertall et +Reynaud, de la Bibliothèque nationale, qui bien souvent nous ont guidé +dans nos recherches. + + + + +LES COMÉDIENS HORS LA LOI + + + + +I + +SOMMAIRE: Préambule.--Le théâtre en Orient et en Grèce. + + +Pour bien comprendre l’idée déshonorante qui s’est attachée à la +profession du théâtre pendant tant de siècles, et qui, aujourd’hui même, +n’est pas encore complètement effacée, il est nécessaire d’examiner la +situation que les comédiens ont occupée, tant au point de vue civil +qu’au point de vue religieux, aux différentes époques de l’histoire. + +Nous les verrons donc en Grèce d’abord, puis à Rome sous la république +et les empereurs; nous les suivrons pendant les premiers siècles de +l’ère chrétienne et la longue nuit du moyen âge, jusqu’à la renaissance +du théâtre sous Henri IV et Louis XIII. Nous consacrerons une étude +particulière au dix-septième et au dix-huitième siècle qui, par une +singulière inconséquence, leur prodiguèrent à la fois tous les honneurs +et tous les mépris. Enfin un rapide coup d’œil sur la Révolution et le +dix-neuvième siècle terminera ce travail et permettra au lecteur de +porter une vue d’ensemble sur cette question étrange et qui a si +vivement passionné nos pères. + +Quand nous aurons montré ce qu’étaient les comédiens à Rome, et les +raisons impérieuses qui motivèrent les anathèmes des Pères de l’Église, +on s’expliquera facilement comment s’est créé et perpétué en France le +préjugé qui a mis les comédiens hors la loi; on verra par suite de +quelle fausse et injuste assimilation la société civile et la société +religieuse renouvelèrent contre eux jusqu’en 1789 des lois d’infamie et +d’excommunication qui n’avaient plus aucune raison d’être. En replaçant +les comédiens dans le droit commun, le dix-neuvième siècle n’a fait que +leur rendre une exacte mais tardive justice. + + * * * * * + +A quelque époque de l’histoire et dans quelque pays que l’on se place, +en Orient comme en Occident, partout le théâtre est né de la religion, +et les premiers acteurs ont toujours été des prêtres représentant devant +les sectateurs de leur culte. + +Toutes les religions en effet ont eu besoin de parler au peuple, et de +lui montrer sous une forme tangible les idées mystérieuses qu’il ne +pouvait saisir. Pour arriver à ce but, il fallait recourir à des moyens +matériels; or, quel moyen plus efficace que le théâtre? + +Chez tous les peuples de l’antiquité, aux Indes, en Assyrie, dans la +vieille Égypte, il n’y avait d’autres fêtes que celles que l’on donnait +en l’honneur des idoles. + +Les précurseurs de la comédie et de la tragédie en Grèce furent les +prêtres mêmes de Bacchus et de Cérès qui, dans le mystère du temple, +cherchaient à frapper l’imagination des initiés par des tableaux et des +représentations figuratives[4]. Toutes les cérémonies du culte étaient +accompagnées de danses et d’actions dramatiques: on représentait les +divers épisodes de la vie des dieux, la naissance de Bacchus et +l’histoire de Cérès, leur mariage mystique, l’enlèvement de Proserpine, +etc. + + [4] Pendant fort longtemps certains rites du culte grec ne furent + révélés qu’à un petit nombre d’initiés. Les initiations avaient lieu + dans le temple d’Éleusis dédié à Cérès. + +Peu à peu, le nombre des initiés augmentant, on dut transporter hors du +temple ces rites commémoratifs, mais on les célébra tout d’abord dans +l’enceinte même de l’hiéron de Bacchus[5]. Ces spectacles publics +éclipsèrent les fêtes mystérieuses du sanctuaire et les assistants +devenant chaque jour plus nombreux, on en arriva assez rapidement à les +représenter en dehors des enceintes sacrées. On y admit bientôt des +poètes, qui concouraient entre eux en composant des dithyrambes à la +gloire des dieux. Ceux qui remportaient le prix étaient couronnés par +les archontes. Toutes les fêtes religieuses ne tardèrent pas à +comprendre des concours scéniques; mais, une fois sortis du temple, ils +se transformèrent en véritables tragédies, et formèrent insensiblement +un théâtre national. + + [5] On appelait hiéron, non pas seulement le temple consacré aux + dieux, mais aussi le territoire, souvent considérable, qui + l’entourait et en formait une dépendance. + +On continua cependant à considérer le théâtre comme un lieu consacré; il +fut ouvert à tous et gratuit, on y réserva toujours une place d’honneur +aux prêtres de Bacchus. Pour couvrir les frais des représentations, des +sacrifices qui les précédaient et les suivaient, pour subvenir aux prix +qu’on y distribuait, les archontes avaient recours à une caisse appelée +le trésor théorique. Ce trésor était alimenté par des amendes, par des +dons et des legs pieux; on le considérait comme appartenant aux dieux et +nul n’y pouvait toucher dans un but profane sous peine de sacrilège[6]. + + [6] Il fut défendu par une loi, sous peine de mort, non seulement + d’employer les fonds de cette caisse à l’entretien des flottes ou de + l’armée, mais même de le proposer. + +Les fêtes des Grecs étaient innombrables; il y en avait en l’honneur de +toutes les divinités de l’Olympe. Les plus célèbres étaient les +Dionysiaques, ou fêtes de Bacchus; elles duraient plusieurs jours et +l’on accourait de la Grèce entière pour entendre les nouvelles pièces +qu’à la gloire du dieu on représentait sur le théâtre. La cérémonie +comprenait, en dehors des concours scéniques, une procession composée de +silènes, de satyres, de dieux Pans, de tityres, couverts de peaux de +faon, couronnés de lierre, ivres ou feignant de l’être; ils agitaient +des thyrses, portaient des phallus, et chantaient des hymnes à Bacchus, +en dansant au son du tambourin et des cymbales; au milieu d’eux +s’avançaient, calmes et les yeux baissés, les jeunes filles des familles +les plus distinguées, tenant sur leurs têtes des corbeilles qui +contenaient les gâteaux sacrés et les symboles mystiques. La procession +se continuait une partie de la nuit à la lueur des lambeaux et se +terminait par une orgie folle. Pendant ces jours solennels les dettes ne +pouvaient être réclamées, les sentences judiciaires, les emprisonnements +étaient suspendus. + +Dans les Panathénées, la cérémonie principale comprenait la procession +du péplum ou voile de Minerve. L’élite de la population prenait part au +cortège; en tête s’avançaient les magistrats d’Athènes, puis venaient +les gardiens des lois et des rites sacrés, les canéphores, les jeunes +hommes et les femmes appartenant aux plus anciennes familles. La +procession terminée, on commençait les danses et les jeux gymnastiques; +ensuite avaient lieu les représentations dramatiques dans lesquelles les +poètes se disputaient le prix. + +Les jeux Olympiques, Néméens, Isthmiques, Pythiens, étaient tous +également empreints d’un caractère profondément religieux. On ne cessait +d’y rappeler les actions et les bienfaits des dieux, et le peuple, sous +la direction des prêtres, y prenait la part la plus active. + +C’était, en Grèce, une coutume immuable de faire intervenir directement +le peuple dans les cérémonies du culte. Les citoyens, qu’un zèle pieux +animait, se trouvaient donc tout naturellement amenés à figurer dans les +représentations théâtrales, à côté des comédiens de profession. Pour +toutes les fêtes, qui exigeaient des concours scéniques, on désignait +dans chaque tribu un chorège. Sa mission consistait à former à ses +frais, et avec des citoyens de la tribu, un chœur, soit comique, soit +tragique, en état de figurer sur la scène et de prêter son appui aux +poètes qui prenaient part au concours. On considérait les chœurs comme +remplissant une fonction sacerdotale; ceux qui en faisaient partie se +trouvaient exemptés du service militaire et inviolables pendant la durée +de leurs fonctions. + +Dans de semblables conditions, comment le moindre déshonneur aurait-il +pu s’attacher aux citoyens qui figuraient dans ces fêtes hiératiques? +Quel que fût le rôle que l’on y jouât, que l’on fît partie des +processions ou que l’on parût sur le théâtre, que l’on courût dans +l’arène ou que l’on lût une pièce de vers, il n’y avait pas de +distinction: on remplissait un devoir religieux, dans une fête consacrée +aux dieux. Aussi regardait-on comme un honneur d’y être admis et ces +fonctions étaient-elles fort recherchées. + +Lorsque des modifications inévitables se produisirent dans les +représentations, lorsqu’elles se rapprochèrent du drame profane, la même +idée persista, les comédiens continuèrent à jouir de l’estime publique. +Leur profession était à ce point considérée qu’ils possédaient des +droits et des privilèges qu’on accordait rarement aux autres citoyens, +qu’ils pouvaient parvenir aux emplois les plus honorables et qu’à +plusieurs reprises on vit des acteurs chargés des plus hautes fonctions +publiques. + +Mais à côté de ce théâtre national et religieux, il existait encore en +Grèce des spectacles populaires dont le genre était singulièrement +inférieur et bas. Chanteurs et danseurs ambulants, aulètes ou +citharèdes, charlatans, devins, bouffons, mimes, couraient les rues et +les carrefours à la grande joie du peuple qu’ils amusaient par leurs +farces grossières. Ces comédiens, il est vrai, ne pouvaient prendre part +aux concours scéniques ni paraître sur le théâtre dans les jours +solennels, ils ne jouissaient pas de la considération qu’on accordait à +leurs confrères d’un ordre plus relevé, mais cependant ils se +trouvaient, comme eux, revêtus d’un caractère religieux, comme eux ils +étaient formellement consacrés au culte de Bacchus. + + + + +II + +SOMMAIRE: Le théâtre à Rome sous la République et sous les empereurs +païens. + + +Par quelles raisons le comédien qui en Grèce vivait respecté et honoré, +fut-il, à Rome, déconsidéré et frappé d’infamie? + +Le théâtre eut cependant chez les Romains la même origine que chez les +Grecs et là, comme partout, c’est le clergé qui, en rappelant par des +cérémonies symboliques les principaux événements de la mythologie, +éveilla le génie dramatique du peuple. A Rome comme à Athènes toutes les +fêtes portaient l’empreinte profonde de l’acte religieux qui leur avait +donné naissance. + +Parmi les plus célèbres on peut citer les Lupercales et les Saturnales. + +Les Lupercales se célébraient en l’honneur du dieu Pan, protecteur des +bergers et tueur de loups. Elles avaient pour objet de rendre un culte à +la fécondité et elles sont restées fameuses par les scandales qu’elles +favorisaient. Comme toutes les solennités antiques, elles commençaient +par des sacrifices. Puis venait une procession de prêtres nus ou à peine +couverts d’une peau de bouc; armés de fouets et de lanières, ils +couraient les rues de la ville et se frayaient un passage à travers la +foule. Les femmes se précipitaient au-devant d’eux pour recevoir les +coups de fouet qui devaient rendre fécondes les stériles et éviter les +douleurs de l’enfantement à celles qui étaient enceintes. + +Pendant les Saturnales toutes les conditions sociales se trouvaient +bouleversées; on regardait Saturne comme le symbole de l’égalité +primitive: l’esclave devenait le maître, le maître servait son esclave, +les plus grandes licences étaient autorisées[7]. Des sacrifices +précédaient la fête et un banquet solennel était donné devant le temple +du dieu. + + [7] Les Saturnales revenaient tous les ans, le 16 des calendes de + janvier. Elles durèrent d’abord un jour, puis sept. Pendant ces + jours de fête la punition même d’un coupable exigeait un sacrifice + expiatoire. + +Ces cérémonies demi-hiératiques, demi-populaires, et qui avaient pour +acteurs à la ville les citoyens, à la campagne les laboureurs, les +bergers, etc., furent l’origine du théâtre. + +En 390, sur le conseil des prêtres d’Étrurie[8], on introduisit à Rome +les jeux scéniques dans l’espoir d’apaiser les dieux et de faire cesser +la peste qui dévastait la ville; depuis lors ces jeux firent partie de +toutes les fêtes sacerdotales. Le théâtre fut placé sous la protection +des dieux; Bacchus, Apollon, Vénus, présidaient à ses destinées, et on +attribua un caractère divin à tout ce qui s’y rapportait. + + [8] L’Étrurie fut en relations avec les Grecs et posséda des acteurs + et des théâtres bien avant Rome. + +Plus tard, on adjoignit aux jeux scéniques les jeux du cirque, +c’est-à-dire les combats de gladiateurs[9], les courses de chevaux, les +combats d’animaux; mais cette innovation ne modifia en aucune façon le +caractère attribué à ces cérémonies: elles restèrent des actes formels +de piété. + + [9] Les combats de l’amphithéâtre eurent pour origine les libations + sanglantes et expiatoires qu’il était d’usage d’accomplir dans les + temps anciens à la mort des guerriers. Cette coutume fit partie des + rites funéraires et on l’étendit ensuite aux fêtes publiques sous la + forme de combats de gladiateurs. + +Tous les spectacles qui se donnaient dans le cirque étaient précédés +d’une procession consacrée aux dieux. Elle partait du Capitole et +faisait le tour de la place publique. A sa tête s’avançaient à cheval +les jeunes enfants des chevaliers romains; après eux venaient les fils +de bourgeois à pied. Ensuite paraissaient les chars, les gladiateurs, +ceux qui devaient se disputer le prix de la course. Enfin des musiciens +jouaient des airs religieux et des danseurs exécutaient des danses +sévères et martiales. La marche était terminée par des statues des dieux +portées sur des brancards. Les prêtres assistaient à tous les jeux du +cirque; on sait le rôle joué par les Vestales dans les combats de +gladiateurs. + +L’intervention indispensable du clergé dans ces représentations, sa +présence obligatoire dans ces fêtes païennes montre bien le caractère +hiératique qu’elles avaient conservé et qu’elles gardèrent jusqu’au +dernier jour. Il n’y eut jamais à Rome de théâtre qui ne fût consacré +aux dieux et qui ne fût rempli de leurs simulacres. + +Les jeux qui se célébraient en l’honneur du culte national étaient +toujours gratuits; ils étaient défrayés en partie par un trésor sacré +qu’administraient les pontifes[10], en partie par les édiles et les +préteurs. + + [10] Ce trésor était alimenté par le produit des bois sacrés et par + les amendes. Alexandre Sévère le grossit d’une taxe levée sur les + courtisanes. + +A l’origine, il en fut à Rome comme en Grèce; ceux qui montaient sur le +théâtre furent considérés comme des prêtres remplissant une fonction +sacerdotale. Plus tard, quand on eut appelé des histrions d’Étrurie, on +continua à regarder avec estime une profession qui ne s’exerçait qu’en +l’honneur des dieux. Toute la jeunesse romaine prit part aux jeux +scéniques. + +Quand les fêtes publiques perdirent leur caractère purement religieux, +quand elles nécessitèrent la présence d’acteurs en grand nombre, on prit +l’habitude de ne faire monter sur la scène que des esclaves, ou des gens +de la lie du peuple[11]. Tombée en de telles mains, la profession du +théâtre devint infâme, et il fut interdit à tout citoyen de l’exercer +sous peine d’être chassé de sa tribu et privé de tous ses droits. + + [11] Il y avait des maîtres qui faisaient instruire leurs esclaves + dans l’art du théâtre et qui tiraient profit de leurs talents. + +Les esclaves qui montaient sur la scène, n’en restaient pas moins dans +la condition servile et demeuraient soumis aux lois qui la régissaient. +Peu à peu, et par une tendance bien naturelle, les magistrats en +arrivèrent à vouloir appliquer à tous les histrions les lois qui +frappaient les esclaves. Ce fut même bientôt une nécessité, car les +comédiens étaient devenus si nombreux et ils menaient une conduite si +bien en rapport avec la bassesse de leur origine, que souvent le préteur +ne savait comment réprimer les excès de cette classe turbulente et +indisciplinée. En effet, il n’avait plus seulement affaire à des +esclaves; des affranchis, des étrangers, des hommes libres même, +figuraient maintenant sur la scène, et, vis-à-vis d’eux, il se trouvait +désarmé; il voulut pouvoir sévir et les traiter comme leurs camarades +esclaves, sans distinction d’origine. C’est ainsi que le magistrat fut +amené à prononcer contre tous les comédiens la note d’infamie qui les +plaçait dans sa dépendance absolue et complète. + +Il faut, du reste, bien remarquer qu’on désignait par comédiens ou +histrions[12], non pas seulement les quelques acteurs qui figuraient +dans de véritables représentations dramatiques, mais les chanteurs, les +danseurs, les musiciens, les mimes, les pantomimes, tous ceux qui +prenaient part aux jeux du cirque, cette tourbe immense et immonde qui, +de tous les coins du monde connu, se précipita sur Rome et y apporta ses +vices et son immoralité. + + [12] Les deux mots étaient synonymes: le premier était grec; le + second, étrusque. + +En frappant d’infamie les histrions, le préteur n’entendait en aucune +façon attacher une idée déshonorante ni à l’art dramatique ni même à ses +interprètes; il lui aurait été d’autant plus impossible de le faire, +qu’en agissant ainsi il se fût attaqué à la religion elle-même et à ceux +qui accomplissaient en quelque sorte les cérémonies du culte. Ce que le +préteur condamnait, c’était la catégorie de gens qui exerçaient l’art du +théâtre; par leur origine, et en dehors même de leur profession, ils se +trouvaient tout naturellement soumis à toutes les sévérités de la +loi[13]. + + [13] Ils étaient payés pour divertir le peuple et l’argent qu’ils + recevaient contribuait encore à les déconsidérer. + +La meilleure preuve que l’on puisse en donner, c’est que la jeunesse +romaine n’avait pas craint, pendant fort longtemps, de monter sur la +scène; elle avait même pris pour ce divertissement un goût si prononcé, +que, quand elle dut céder la place aux comédiens de profession, elle eut +soin de se réserver un genre de pièces nommées _Atellanes_[14]. «Les +jeunes gens, dit Tite-Live, ne permirent pas que les histrions +souillassent ce nouveau genre; de sorte qu’il fut établi qu’on pouvait +jouer des Atellanes sans être rayé de sa tribu, ni exclu du service des +légions.» + + [14] Les _Atellanes_ venaient d’Atella, ville de Campanie. C’étaient + des pièces dont le dialogue n’était pas écrit. Les acteurs + improvisaient sur un scénario dont ils convenaient. + +Il n’y eut pas, du reste, que le métier de comédien qui fut frappé +d’infamie; certains arts, certaines sciences, qui n’étaient exercés +habituellement que par des esclaves eurent le même sort. Ainsi les +médecins, les mathématiciens, les astronomes, qui étaient tous ou +presque tous des Grecs ou des Africains pris à la guerre, furent +déclarés infâmes. Il est évident que leur profession n’était pour rien +dans cette réprobation de la loi, qu’on ne frappait que l’origine de +ceux qui l’exerçaient. + +La note d’infamie assimila le comédien à l’esclave dans la plupart des +cas. Désormais, comme l’esclave, il peut être jeté en prison et puni de +châtiments corporels sur un simple ordre des préteurs ou des édiles, +sans procès, sans discussion, sans appel. Le fouet est le châtiment +réservé à l’esclave, on l’applique au comédien[15]. De même qu’un +esclave ne peut se dérober à son maître, de même, une fois monté sur le +théâtre, l’histrion n’a plus le droit de le quitter: il y est rivé +jusqu’à sa mort. + + [15] Lucien raconte que quand un acteur représentait un dieu et qu’il + jouait mal son rôle, on le faisait fouetter pour le punir de + dégrader la majesté divine. Caligula entendant un jour les cris d’un + acteur qu’on frappait de verges, trouva sa voix si belle qu’il + ordonna de prolonger son supplice. + +L’histrion ne peut exercer aucune charge publique et il n’a pas la +capacité nécessaire pour contracter une obligation. La loi le met au +même rang que la prostituée: il ne peut postuler au barreau; il ne peut +être ni accusateur ni témoin en matière criminelle, excepté dans les +affaires de ses semblables ou qui se sont passées sur le théâtre, de +même que la prostituée n’est admise à déposer que de ce qui se passe +dans la maison publique. On ne peut épouser une comédienne ou fille de +comédienne sans être comédien soi-même. On ne peut leur rien donner ni +directement ni indirectement; les biens qu’elles auront reçus doivent +être rendus à la famille ou confisqués[16]. + + [16] On avait dû prendre des mesures contre la captation. + +On voit dans quel ordre d’idées étaient conçues les lois romaines contre +les histrions[17]. + + [17] Ces lois sont fort nombreuses; il serait beaucoup trop long de + les énumérer ici et nous ne signalons que les plus importantes. + +Elles amenèrent une situation des plus curieuses; d’un côté le préteur +frappait les comédiens d’infamie, de l’autre le clergé païen s’en +servait et persistait à leur laisser le caractère religieux dont ils +avaient jusqu’alors été revêtus. De telle sorte que ces mêmes gens que +la société civile déclarait infâmes n’en continuaient pas moins à jouer +en l’honneur des dieux et à se parer des titres de la hiérarchie +religieuse. Cette étrange contradiction n’a pas échappé aux Pères de +l’Église, qui tous l’ont vivement relevée. + +Pour s’expliquer les lois qui frappaient à Rome les histrions malgré +leurs attaches religieuses, il faut se rendre compte de ce que fut le +théâtre romain et du rôle qu’ils y jouaient. + +Les Romains ne possédaient pas le goût fin et délicat des Grecs; on ne +vit chez eux ni véritable théâtre ni littérature dramatique; pendant +fort longtemps ils ne connurent que les farces appelées _saturæ_[18] et +les intermèdes joués par des acteurs sans cothurne. Plus tard, il est +vrai, le théâtre grec fit son apparition, mais sans grand succès. A part +quelques rares exceptions, il n’y eut pas à Rome de comédiens dignes de +ce nom, ils n’y avaient pas d’emploi. + + [18] On appelait ainsi de petits drames qui comprenaient à la fois des + paroles, de la musique et de la danse, d’où leur nom de _saturæ_ + (farces). + +A mesure que les Romains subjuguaient les peuples, les captifs esclaves +affluaient à Rome, et le goût des spectacles sanglants se développa au +point d’effacer bientôt les quelques tentatives d’art dramatique qui +avaient pu se produire. + +Les mœurs s’abaissèrent graduellement, la mollesse succéda à +l’austérité, la débauche gagna chaque jour du terrain. Les conquêtes, +les guerres heureuses, l’esclavage, furent les germes les plus actifs de +corruption. + +«Les légions de Manlius, dit Tite-Live, rapportèrent dans Rome le luxe +et la mollesse de l’Asie. Elles introduisirent les lits ornés de bronze, +les tapis précieux, les voiles et les tissus déliés. Ce fut depuis cette +époque qu’on vit paraître dans les festins des chanteurs, des baladins +et des joueuses de harpe.» + +«Lorsque j’entrai dans une des écoles où les nobles envoient leurs fils, +s’écrie Scipion Émilien, grands dieux! j’y trouvai plus de cinq cents +jeunes filles et jeunes garçons qui recevaient, au milieu d’histrions et +de gens infâmes, des leçons de lyre, de chant, d’attitudes, et je vis un +enfant de douze ans exécutant une danse digne de l’esclave le plus +impudique[19].» + + [19] Duruy, _Histoire des Romains_. + +Les spectacles que les Romains préféraient par-dessus tout étaient les +jeux du cirque. Ce qui les passionnait, c’était la lutte des chars, les +hécatombes d’hommes, de lions, de tigres, d’éléphants, de panthères +mouchetées, les combats de taureaux à la mode thessalienne. On voyait +descendre dans l’arène jusqu’à cinq cents couples de gladiateurs. +Trajan, après la seconde guerre contre les Daces, donna des jeux qui +durèrent cent vingt-trois jours; plus de dix mille gladiateurs y +succombèrent. Pour l’inauguration du théâtre de Venus Victrix, Pompée +fit tuer quatre cent dix panthères et six cents lions. Dans ces jeux +grandioses et barbares, où les acteurs se comptaient par centaines, tous +les rôles étaient remplis par des captifs ou des esclaves. + +Le goût du peuple pour ces spectacles était tel, que quand les citoyens +se trouvaient au théâtre, ils ne pouvaient plus s’en arracher[20]. Les +magistrats nouveaux se ruinaient en représentations pour conserver la +faveur populaire. Pompée fit construire un théâtre de pierre qui pouvait +contenir 40 000 spectateurs[21]; les théâtres d’Auguste et de Balbus en +recevaient aisément 30 000; celui de l’édile Marcus Scaurus en contenait +80 000. Au grand cirque, il y avait place pour 380 000 personnes qui +assistaient gratuitement à la fête. + + [20] Varron mentionne le premier essai que l’on ait fait des pigeons + voyageurs. Il raconte que les Romains apportaient au théâtre, dans + leur sein, des colombes domestiques; quand la représentation se + prolongeait, ils attachaient un billet au col de la colombe, + l’oiseau prenait son vol et allait au logis du maître porter les + ordres dont il était chargé. + + [21] Jusqu’alors il n’y avait eu que des cirques de bois qu’on + construisait pour une cérémonie et qu’on détruisait ensuite; le + peuple s’y tenait debout, on évitait le confortable qui lui aurait + donné le goût des jeux et par suite de l’oisiveté. Quand Pompée + construisit un cirque de pierre, les vieux sénateurs l’accusèrent de + corrompre les mœurs publiques; il fit aussitôt élever tout à côté un + temple à Vénus, disant que le cirque n’était qu’une dépendance du + temple. + +Les histrions célèbres recevaient des sommes considérables. Ésope, après +avoir vécu toute sa vie avec un faste et une prodigalité inouïs, laissa, +en mourant, une fortune de plus de quatre millions. Roscius touchait du +trésor public mille deniers romains par jour; la comédienne Dionysia, +cinquante mille écus par an. + +Sous Auguste, la passion des Romains pour les spectacles, pour la danse, +pour les musiciens, toucha à son apogée. Un genre nouveau s’était +introduit dans le théâtre, mais il abaissa encore le niveau de l’art +dramatique déjà si peu élevé. Des bouffons, venus de la Toscane, +apportèrent les mimes. Les mimes étaient des pièces en vers très +courtes, accompagnées des danses les plus licencieuses. C’est ce qui fit +leur succès. Un de leurs principaux attraits fut encore l’introduction +des femmes sur la scène. Jusqu’alors leurs rôles avaient été remplis par +des hommes en travesti. Les mimes, dès leur apparition, furent admis +dans les fêtes solennelles, aux jeux floraux, romains, funèbres, +plébéiens, votifs, apollinaires, etc. + +Les Romains aimaient beaucoup la danse et la faisaient figurer dans un +grand nombre de cérémonies; mais elle dégénérait toujours et prenait le +caractère le plus libre. Ainsi la danse nuptiale, d’usage dans les +noces, offrait la peinture de toutes les actions du mariage. Lorsque, de +la vie privée, ils transportèrent la danse sur le théâtre, bien loin de +la purifier, ils lui demandèrent des tableaux d’une extrême volupté. +Dans les jeux qui se célébraient en l’honneur de Flore, des courtisanes +nues paraissaient sur la scène et s’y livraient aux danses les plus +lascives. + +Pour faire disparaître toute littérature dramatique, il y avait encore +un degré à descendre. On le franchit bientôt. Des mimes on arriva aux +pantomimes. La pantomime ne s’adressait qu’aux yeux. Il n’y avait plus +ni poésie, ni prose, rien que des gestes. + +Ces pantomimes étaient en quelque sorte devenues nécessaires, depuis que +Rome renfermait des populations et des idiomes variés; on trouva dans +ces pièces sans paroles une espèce de langage et de lien universel qui +convenait merveilleusement à ce public hétérogène, à ce composé de +toutes les nations. + +Les pantomimes jouirent, sous Auguste, d’une vogue incroyable. Pour +plaire au peuple, on en arriva à pousser si loin le langage des sens +qu’on représentait sur la scène Léda se livrant aux caresses du cygne, +Pasiphaé cédant aux étreintes du taureau crétois. + +Ces représentations causaient dans Rome un tel enthousiasme qu’elles +faisaient oublier la perte des libertés publiques et qu’Auguste en usait +comme d’un dérivatif aux conversations du Forum. «Laissez le peuple se +passionner pour les spectacles du cirque, disait l’illustre pantomime +Pylade à l’empereur, il s’occupera moins de l’établissement de votre +autorité, il y mettra moins d’obstacles.» + +Le rival de Pylade, Bathylle, parlait avec la même audace: + +«Notre profession, seigneur, sert votre politique plus efficacement que +vous ne l’avez pensé, nous amusons les sens oisifs et nous calmons bien +des cœurs irrités qui s’occuperaient de leurs chagrins dans la +solitude.» + +Auguste voulut protéger ceux qui servaient si bien ses vues politiques. +Il les enleva à la juridiction des magistrats et des préteurs pour les +soumettre à la sienne, et il leur accorda, au moins en dehors du +théâtre, le privilège dont jouissaient les citoyens, de ne pouvoir être +condamnés au fouet, punition infâme et réservée aux seuls esclaves. + +Dès que les comédiens ne furent plus soumis au préteur, leur licence +devint extrême, et sous le règne de Tibère ils provoquèrent des troubles +violents. Pylade devint tellement arrogant, qu’un jour, jouant _Hercule +furieux_, il s’amusa à lancer des flèches sur le public et il blessa +grièvement plusieurs des assistants. Jaloux du plus ou moins de succès +qu’ils obtenaient, les pantomimes pendant les entr’actes s’égorgeaient +derrière la scène. Les spectateurs eux-mêmes prenaient parti pour tel ou +tel acteur, ils en venaient aux mains, à chaque instant des luttes +horribles et meurtrières ensanglantaient le théâtre. + +Les jeux du cirque n’offraient pas un spectacle moins terrible. Les +combattants, qu’il s’agît de courses à cheval, de courses de chars ou de +courses à pied, étaient divisés en factions, selon la couleur de leur +habit. Aux factions blanches et rouges, on en ajouta bientôt deux +autres, la verte et la bleue. On appelait blanc, rouge, vert et bleu, +non seulement ceux qui couraient dans le cirque, mais ceux d’entre le +peuple qui étaient pour l’un ou l’autre de ces partis[22]. + + [22] Ces factions, selon le roi Théodoric, marquaient les quatre + saisons de l’année: la verte, le printemps; la rouge, l’été; la + blanche, l’automne; la bleue, l’hiver. Domitien en inventa deux + nouvelles, la dorée et la pourprée, mais elles ne subsistèrent pas + longtemps. + +Sous Tibère, les factions en arrivèrent à la fureur et les jeux du +cirque furent souvent troublés par des scènes sanglantes. «La passion de +ce peuple est telle, écrivait Juvénal, que si les verts étaient battus, +Rome serait dans la même consternation qu’après la défaite de Cannes.» + +Pour arrêter ces désordres, le Sénat voulut rétablir la peine du fouet +contre les histrions qui, par leurs intrigues, soulèveraient le peuple; +mais l’empereur s’y opposa, préférant réserver pour lui seul ce précieux +moyen de gouvernement. + +Cependant, effrayé de l’audace grandissante des comédiens, tremblant de +devenir lui-même la victime des factions dont l’audace augmentait chaque +jour, Tibère chassa de l’Italie cette tourbe de mimes, pantomimes, +gladiateurs, factionnaires, danseurs, qui épouvantaient la capitale du +monde. Les théâtres furent fermés. + +Caïus Caligula les rouvrit et rappela les comédiens; jamais on ne vit +plus de spectacles que sous son règne, jamais la licence ne fut poussée +à un pareil excès. L’empereur, imbu des idées grecques, monta lui-même +sur la scène et fut tour à tour chanteur, danseur, gladiateur et cocher. + +Néron suivit cet exemple; il s’entoura d’histrions et partagea tous +leurs dérèglements; son plus grand bonheur était de paraître sur le +théâtre et de recevoir des applaudissements[23]. Il fit cependant +établir une distinction entre ceux qui jouaient un rôle pour leur +plaisir et ceux qui jouaient par intérêt; les premiers ne pouvaient être +frappés d’infamie. Il institua les fêtes Juvénales, où les chevaliers, +les sénateurs, les femmes du premier rang, étaient obligés de figurer +sur la scène. + + [23] Il se donna en spectacle dans tous les genres; on le vit + successivement, comédien, chanteur, lutteur, joueur de flûte, + conducteur de chars. Lorsqu’il paraissait au théâtre, c’était un + préfet du prétoire qui portait sa harpe, un consulaire annonçait le + programme. C’est lui qui eut la première idée de la _claque_, mais + il l’organisa dans des proportions grandioses: cinq mille jeunes + gens sous la conduite de chevaliers formaient son personnel à gages; + leur marque distinctive était une épaisse chevelure et un anneau + d’argent, qu’ils portaient à la main gauche. + +De pareils exemples et de pareils encouragements augmentèrent encore les +débordements du théâtre. Les pantomimes vivaient dans l’intimité des +chevaliers et des sénateurs, ils occupaient les premières charges; l’on +voyait leurs statues s’élever sous les portiques et dans les lieux mêmes +où l’on plaçait celles des empereurs. Le palais impérial fut rempli de +baladins, de courtisanes, de chanteuses et de danseuses. Les femmes les +plus qualifiées entretenaient des comédiens et affichaient +outrageusement leur passion. + +L’engouement pour eux devint tel, que l’histrion Pâris[24] souilla la +couche de l’empereur Domitien; le coupable, il est vrai, fut massacré, +l’impératrice répudiée, et tous les comédiens chassés de Rome. Mais à la +mort de Domitien, ils revinrent plus nombreux que jamais. + + [24] Les Romains mirent sur le tombeau de Pâris une épitaphe qui + invitait les passants à rendre hommage à ce qui renfermait, selon + les expressions de Martial, toutes les grâces, tous les amours, + toutes les voluptés, la gloire du théâtre et les délices de Rome. + +Sous le règne de Marc-Aurèle, Lucius Vérus ramena, après la guerre des +Parthes, tant de joueuses de flûte, tant de bouffons, de baladins et de +joueurs de gobelets, qu’il paraissait plutôt victorieux des histrions +que des Parthes. + +Rien ne peint mieux la passion que les Romains éprouvaient pour les jeux +et les spectacles que ce qu’Ammien Marcellin rapporte: on chassa de Rome +tous les philosophes sous prétexte qu’on craignait la famine et l’on +conserva 6000 pantomimes, 3000 acteurs et autant d’actrices. + +Depuis l’établissement de l’empire, la vie romaine était devenue une +orgie continuelle. Sous les règnes des derniers empereurs païens la +dissolution ne connut plus de bornes; les spectacles avaient +naturellement suivi la progression décroissante des mœurs. On en arriva +à mêler les meurtres aux jeux de la scène: dans une représentation +d’_Hercule furieux_ on brûla un homme vivant aux acclamations des +spectateurs. On se passionna pour les nudités. On se pressait en foule +pour voir nager dans de vastes réservoirs des femmes nues, qui +représentaient les naïades; aux jeux du cirque, des femmes nues +dansaient sur la corde. A Gaza (Syrie), aux fêtes de Majuma, où la +déesse Vénus était en grande vénération, pendant les sept jours de +fêtes, des femmes se montraient nues sur le théâtre. Les sens blasés du +peuple avaient sans cesse besoin de nouveaux excitants. On crut en +trouver dans ces exhibitions scandaleuses; le public prit l’habitude de +demander à grands cris, à la fin des représentations, les actrices et +les acteurs: on les faisait tous comparaître nus sur la scène[25]. + + [25] Un jour Caton assistait aux jeux Floraux; intimidé par sa + présence le peuple n’osait demander qu’on dépouillât les actrices. + Caton, prévenu, se retira pour ne pas empêcher l’observation des + rites accoutumés. + +Voilà, rapidement résumé, ce qu’étaient les spectacles et les histrions +chez les Romains: il était bon de le rappeler, pour expliquer la +conduite de l’Église chrétienne vis-à-vis du théâtre. + + + + +III + +DU TROISIÈME AU SIXIÈME SIÈCLE + +SOMMAIRE: Les Pères de l’Église condamnent les spectacles et les +comédiens.--Canons des conciles.--Le théâtre et les comédiens sous les +empereurs chrétiens.--Les spectacles en Orient.--Invasion des barbares +en Occident.--Suppression des théâtres. + + +Lorsque le christianisme commença à se répandre dans le monde, il +proscrivit sans pitié les spectacles et il frappa d’anathème tous ceux +qui prenaient une part active à ces divertissements profanes. Cette +rigueur s’explique fort aisément. + +Les deux religions qui se trouvaient en présence étaient en effet le +contre-pied l’une de l’autre et leur morale offrait le plus saisissant +contraste. + +Le paganisme avec sa mythologie licencieuse, avec ses dieux égrillards, +soumis à toutes les passions et à toutes les faiblesses humaines, avait +créé des mœurs étranges. On ne connaissait à Rome ni la chasteté, ni la +pudeur; l’adultère y était devenu si fréquent, qu’on ne distinguait plus +l’honnête femme de la prostituée; le divorce, dont on abusait +étrangement, rendait le lien du mariage complètement illusoire; on +aimait à voir couler le sang, on le répandait à flots dans les jeux du +cirque; l’esclavage était en honneur et le maître possédait le droit de +vie ou de mort sur son esclave. Satisfaire ses passions, ne songer qu’à +ses plaisirs, tel paraissait être le but de la vie. + +La religion chrétienne, au contraire, ne reconnaît qu’un Dieu unique, +immuable, impeccable, source de toutes les perfections. Elle érige en +vertus essentielles la pudeur, la chasteté; elle considère l’adultère +comme un crime et déclare indissolubles les liens du mariage; elle +défend de verser le sang, prêche l’égalité et condamne l’esclavage; en +même temps, elle s’élève avec force contre tout ce qui peut donner le +goût de la dissipation, car maintenant le but de la vie n’est plus le +plaisir, on ne doit songer qu’à faire son salut et à gagner le ciel. + +Ces deux religions si dissemblables vécurent côte à côte pendant près de +six siècles, chacune s’efforçant de faire triompher sa morale et ses +idées. + +Il est tout naturel que, conformément à son dogme et pour mettre les +mœurs en rapport avec le nouvel état social qu’elle voulait établir, +l’Église chrétienne ait protesté contre les jeux sanglants du cirque et +contre les turpitudes du théâtre romain. Il est également naturel que, +pour agir plus efficacement encore et supprimer le mal en en supprimant +les auteurs, elle ait proscrit tous ceux qui apportaient une +collaboration quelconque à ces spectacles pernicieux: histrions, +bouffons, mimes, pantomimes, danseurs musiciens, cochers, factionnaires, +etc., tous confondus sous le terme générique de comédiens. + +Une autre cause suffirait encore à expliquer sa sévérité contre les +spectacles; trop souvent elle en faisait les frais. On ne se contentait +pas en effet d’y tourner en dérision ses dogmes et ses cérémonies, ses +néophytes par centaines étaient jetés aux bêtes et servaient aux +plaisirs du peuple dans les jeux du cirque. + +Mais la raison principale qui provoqua les rigueurs des Pères de +l’Église, c’est que les spectacles à Rome n’étaient autre chose, nous +l’avons vu, que des cérémonies religieuses, des actes véritables de +piété envers les dieux. Comment, dans de pareilles conditions, l’Église +chrétienne n’aurait-elle pas condamné les représentations publiques et +ceux qui y prenaient part? N’était-il pas pour elle d’une importance +vitale de sévir sans pitié contre tout ce qui formait obstacle à son +établissement et perpétuait les souvenirs du paganisme? En réalité cette +question du théâtre fut une question purement religieuse et tous les +autres motifs invoqués ne furent que secondaires. + +Les Pères de l’Église l’ont implicitement reconnu. Saint Isidore, dans +ses _Origines_, invite les chrétiens à s’abstenir des jeux du cirque où +les superstitions païennes présentent aux regards le triomphe de la +vanité, de la débauche et de l’idolâtrie. + +«Que dirai-je des vaines et inutiles occupations de la comédie et des +grandes folies de la tragédie? s’écrie saint Cyprien[26]. Quand même ces +choses ne seraient pas consacrées aux idoles, il ne serait pas néanmoins +permis aux fidèles chrétiens d’en être les acteurs et les spectateurs.» + + [26] Évêque de Carthage au troisième siècle. + +«Vous me demandez, dit encore saint Cyprien à un évêque qui l’avait +consulté, si un comédien doit être reçu dans notre religion. Il ne +convient ni à la Majesté divine, ni à l’honneur de l’Église, de se +souiller par un infâme commerce[27].» + + [27] Non seulement saint Cyprien refuse la communion au comédien, mais + il la refuse encore à celui qui, sans être comédien, s’occupe à + instruire, à former, à exercer les comédiens. «C’est perdre plutôt + qu’instruire la jeunesse, dit-il, que de lui enseigner ce qu’elle ne + doit jamais apprendre et qu’on n’aurait jamais dû savoir. On ne peut + communiquer avec un tel homme, mais cependant s’il est pauvre, qu’il + revienne sincèrement de ses désordres et qu’il cesse d’engraisser + des victimes pour l’enfer, on peut lui faire l’aumône.» + +«N’allons point au théâtre, dit Tertullien[28], qui est une assemblée +particulière d’impudicité... où un comédien y joue avec les gestes les +plus honteux et les plus naturels, où des femmes, oubliant la pudeur de +leur sexe, osent faire sur un théâtre, et à la vue de tout le monde, ce +qu’elles auraient honte de commettre dans leurs maisons, où elles ne +sont vues de personne. On y fait paraître jusqu’à des filles perdues, +victimes infâmes de la débauche publique... Je ne dis rien de ce qui +doit demeurer dans les ténèbres, de peur d’être coupable de ces crimes +par le seul récit que j’en ferais[29].» + + [28] Célèbre Père de l’Église latine (160-230). + + [29] Lactance parle des mouvements pleins d’impudence que l’on voit + dans la personne des comédiens. Leurs corps efféminés sous la + démarche et l’habit de femmes représentent les gestes les plus + lascifs, les plus dissolus. + +Saint Chrysostome[30] compare ceux qui, de son temps, allaient à la +comédie, à David prenant plaisir à regarder nue dans son bain Bethsabée, +et il dit que le théâtre est le rendez-vous de tous les crimes, que tout +y est plein d’effronterie, d’abomination et d’impiété[31]. + + [30] Père de l’Église et évêque de Constantinople (347-407). + + [31] D’après saint Salvien, prêtre du quatrième siècle, «la comédie + est pire que le blasphème, le larcin, l’homicide et tous les autres + crimes». Ces crimes en effet ne rendent pas coupables ceux qui en + sont spectateurs ou qui en entendent le récit, tandis qu’on ne peut + voir les jeux du théâtre sans tomber dans le désordre; le spectateur + est complice de l’acteur, ceux qui étaient allés chastes à la + comédie en reviennent adultères. + +On voit, par ces quelques citations, ce que l’Église proscrit dans les +spectacles. Ce sont les souvenirs de l’idolâtrie, les impudicités +auxquelles on assiste, les blasphèmes qu’on y entend. Idolâtries, +impudicités, blasphèmes, c’est là en effet tout le théâtre romain à +l’époque des Pères. Quoi de plus naturel, de plus légitime que leurs +anathèmes contre de si détestables exemples? + +La campagne contre les comédiens fut poursuivie par les conciles. + +Le canon 62 du concile d’Elvire[32], tenu l’an 305, concerne les +histrions, les pantomimes et les cochers du cirque: + + [32] Le concile d’Elvire est le premier qui ait été réuni en Espagne. + +«S’ils veulent embrasser la foi chrétienne, y est-il dit, nous ordonnons +qu’ils renoncent auparavant à leur profession et s’engagent à ne plus +l’exercer; qu’ensuite ils soient admis[33]; s’ils manquent à leur +promesse, qu’ils soient chassés et retranchés de l’Église.» + + [33] Bien des comédiens profitèrent de la permission que l’Église leur + accordait et se réconcilièrent avec elle. Plusieurs même furent + canonisés. On peut citer: Genest, acteur célèbre du temps de + Dioclétien; Porphyre, comédien d’Andrinople, sous Julien l’Apostat; + Ardélion, qui vécut à l’époque de Justinien. + +Le canon 5 du premier concile d’Arles, tenu l’an 314, porte: + +«Nous ordonnons que tous les cochers du cirque et les comédiens soient +séparés de la communion tant qu’ils exercent ce métier.» + +Le troisième concile de Carthage, en 397, défend aux enfants des évêques +ou des clercs[34] de donner des spectacles profanes et même d’y +assister, comme cela était défendu aux laïques eux-mêmes (canon 11). On +lit encore dans le trente-cinquième canon: «On ne refusera ni le +baptême, ni la pénitence aux gens de théâtre, ni aux apostats +convertis.» + + [34] On sait que pendant assez longtemps le mariage des prêtres fut + autorisé. + +Tous ces canons sont fort logiques et n’ont rien d’excessif. Il était +vraiment bien naturel que l’Église exigeât des comédiens, qui se +convertissaient, de quitter tout d’abord le théâtre, c’est-à-dire le +culte des faux dieux, et qu’elle continuât à les exclure de la communion +s’ils persistaient dans leur profession. Il ne faut pas oublier en effet +que ces canons concernaient une catégorie d’individus qui tous encore +étaient païens. + +Les conciles d’Arles, d’Elvire, de Carthage, etc., n’étaient que +provinciaux et leur autorité par conséquent ne s’étendait pas au delà de +la province ecclésiastique dans laquelle ils avaient été rassemblés[35]. +Comment leur doctrine, en ce qui concernait les comédiens tout au moins, +se répandit-elle? Par une raison fort simple. Dans ces premiers temps du +christianisme, les conciles, même provinciaux, réunissaient des évêques +de différents pays et tranchaient des questions qui intéressaient +l’Église entière; il en résultait que leurs canons jouissaient d’un +grand crédit. Le concile d’Arles, par exemple, fut dans ce cas; on y +comptait plus de six cents évêques venus des Gaules, de l’Afrique, de +l’Italie, de la Sicile, de la Sardaigne, de l’Espagne et du pays des +Bretons, etc. Une fois de retour dans leur diocèse, ces prélats +s’empressaient d’appliquer les canons qu’ils avaient contribué à faire +adopter[36]. C’est ainsi que les décisions de quelques conciles au sujet +des comédiens furent bientôt admises dans un grand nombre de provinces; +mais il n’y eut jamais de condamnation générale prononcée contre les +gens de théâtre ni par les papes, ni par un seul concile œcuménique. + + [35] Il y a trois sortes de conciles: + + 1º Le concile général ou œcuménique: Ses canons sont obligatoires + pour toute l’Église; + + 2º Le concile national, ses canons sont obligatoires pour la nation + entière; + + 3º Le concile provincial, qui a force de loi pour toute la province + ecclésiastique. + + [36] Chaque évêque a le droit en synode (réunion des prêtres du + diocèse), ou hors du synode, de porter des lois particulières pour + son diocèse; c’est à lui d’apprécier si ce qui est admis dans le + diocèse voisin doit être défendu dans le sien propre, et + réciproquement. + +A l’infamie civile, qui déjà frappait les histrions de par la loi du +préteur, s’ajouta donc l’infamie canonique. Désormais l’Église +chrétienne les regarde comme exclus de la communion, et, imitant les +rigueurs de la loi romaine, elle les place sur le même rang que la +prostituée. Elle les prive du sacrement de la pénitence; aucun prêtre ne +peut leur donner l’absolution, à moins qu’ils ne quittent +irrévocablement leur métier. On ne refuse pas le baptême à leurs +enfants, puisqu’on l’accorde même aux enfants d’hérétiques, mais on ne +peut le donner à un adulte comédien. On n’accepte les histrions ni comme +parrain ni comme marraine, on leur refuse la confirmation, le sacrement +du mariage, la sainte communion, à la vie et à la mort, même à Pâques, +soit en secret, soit publiquement; enfin on ne leur accorde même pas la +sépulture ecclésiastique. + +Les canons des conciles ne produisirent pas plus d’effet que les +objurgations des saints Pères; la foule se pressa plus nombreuse que +jamais aux représentations publiques. + +En 312, Constantin[37] embrasse le christianisme. En 313, par l’édit de +Milan, il déclare la religion chrétienne religion de l’empire. Soutenue +par le gouvernement, l’Église redouble d’efforts dans sa lutte contre la +société païenne, mais elle reste impuissante devant la vogue croissante +des spectacles. On a même dû multiplier les jours de fête; en 345, on en +compte jusqu’à 175 par an. Le goût des peuples pour le théâtre est tel, +qu’ils en oublient jusqu’au soin de leur défense. Carthage est prise par +les Vandales[38] pendant que toute la population assiste à une +représentation du cirque, et les applaudissements des spectateurs sont +assez bruyants pour couvrir les cris de ceux qu’on égorge dans la ville. + + [37] Né en 274, proclamé César en 306. En 330, il transporte le siège + de l’empire à Byzance. Il meurt en 337. + + [38] La prise de Carthage eut lieu en 345. + +Le même sort fut partagé par la ville d’Antioche, dont l’empereur Julien +disait: «On y voit tant d’acteurs, danseurs, sauteurs, joueurs +d’instruments, qu’il y a plus de comédiens que de citoyens.» Le peuple +assistait dans le cirque aux bouffonneries d’un mime, lorsque les Perses +s’emparèrent de la ville. + +Ces deux exemples passèrent pour une punition du ciel et fournirent à +l’Église un nouvel et facile argument contre le théâtre. + +On pourrait s’étonner de l’acharnement déployé par le christianisme dans +cette lutte, si l’on ne savait par les conciles eux-mêmes que les +prêtres de la religion nouvelle se montraient aussi passionnés pour ces +spectacles païens que le reste du peuple, et que les menaces et les +châtiments de leurs supérieurs ecclésiastiques ne pouvaient les en +détourner. + +On comprend combien à une époque de transition, et dans ces premiers +siècles presque barbares, il était difficile pour l’Église d’obtenir de +ses serviteurs une régularité parfaite et une stricte observance de ses +préceptes. Il fallut des siècles à cette société encore tout imprégnée +du paganisme et de l’effroyable dissolution de la Rome païenne, pour +s’habituer aux mœurs nouvelles; le clergé lui-même ne s’épura que peu à +peu et fort lentement. + +Le concile de Laodicée[39] est bien instructif à cet égard. Ses canons +interdisent aux prêtres et aux clercs de prêter à usure[40], de +fréquenter les cabarets, de faire les agapes dans l’église, d’y manger +et d’y dresser des tables, de se baigner avec des femmes[41], d’être +magiciens, enchanteurs, mathématiciens ou astrologues, de faire des +ligatures ou phylactères[42], d’assister aux spectacles qui se font aux +noces et aux festins, d’y danser, etc. + + [39] Le concile de Laodicée (Asie Mineure) fut tenu vers 364. C’est un + des plus célèbres de l’antiquité. + + [40] Plus tard, on excommunia les usuriers parce qu’il y avait un + grand nombre de prêtres qui exerçaient ce métier. + + [41] Les Romains étaient loin d’avoir sur la pudeur les mêmes idées + que nous; le nu ne les choquait pas. L’usage des bains communs aux + deux sexes existait de tout temps chez eux et il fallut à l’Église + plusieurs siècles d’efforts pour arriver à déraciner à peu près cet + usage: «Que dirai-je des vierges qui vont se laver dans les bains + publics, écrit saint Cyprien, et qui prostituent aux yeux lascifs + des corps consacrés à la pudeur? Car lorsqu’elles s’exposent ainsi + nues à la vue des hommes, ne fomentent-elles pas les passions + déshonnêtes? N’allument-elles pas les désirs de ceux qui les + regardent? «C’est à eux, dites-vous, à voir avec quels desseins ils + viennent là; pour moi, je ne songe qu’à me laver et à me + rafraîchir.» Un bain de cette sorte ne vous nettoie pas, mais vous + salit encore davantage. Vous ne regardez personne impudiquement; à + la bonne heure, mais l’on vous regarde impudiquement; vos yeux ne + sont point souillés d’un plaisir infâme, mais le plaisir que vous + donnez aux autres vous souille vous-même. Du bain, vous en faites un + spectacle, et l’on ne voit pas sur le théâtre des choses plus + déshonnêtes que celles que vous y faites.» Au septième siècle, le + concile de Constantinople in Trullo interdisait encore aux prêtres, + sous peine de déposition, et aux laïques, sous peine + d’excommunication, de se baigner avec des femmes. + + [42] Les phylactères dont il est parlé dans ce canon sont les + amulettes, c’est-à-dire les prétendus remèdes accompagnés + d’enchantement pour guérir ou prévenir les maladies. + +On renouvela ces défenses pendant plusieurs siècles[43], mais sans grand +succès. + + [43] L’Église eut toutes les peines du monde à moraliser ses clercs. + Ainsi en 692 le concile de Constantinople prononce la peine de la + déposition contre ceux du clergé qui auront eu commerce avec une + vierge consacrée à Dieu; il renouvelle les anciens canons qui + défendent aux clercs d’avoir avec eux des femmes étrangères; il leur + défend d’exiger de l’argent pour donner la communion; il condamne à + la déposition les prêtres qui feront commerce de nourrir et + d’assembler des femmes de mauvaise vie, ceux qui, sous le nom de + mariage, enlèveront des femmes ou prêteront secours aux ravisseurs, + etc., etc. On pourrait multiplier les citations. + +Les empereurs, aussi bien en Orient qu’en Occident[44], s’efforçaient de +concilier les désirs de l’Église avec les nécessités de leur +gouvernement. Ils défendirent expressément de donner des représentations +le dimanche et les jours de fête, pour ne pas profaner les jours +consacrés au culte du Seigneur. Saint Chrysostome obtint même +d’Arcadius[45] l’abolition des jeux Majuma; mais l’empereur, malgré les +pressantes instances du saint, refusa de supprimer les autres +spectacles, «de peur d’attrister le peuple». + + [44] A la mort de Théodose le Grand, ses deux fils Honorius et + Arcadius se partagèrent l’empire. + + [45] Fils aîné de Théodose, il naquit en 384 et mourut en 408. A la + mort de son père, il reçut en partage l’empire d’Orient. + +En effet, malgré leur ardeur de néophytes et leur très vif désir de se +conformer aux vœux de l’Église, les empereurs ne se souciaient nullement +de risquer leur popularité et de compromettre leur sûreté; or, ils se +rendaient très bien compte que la suppression des théâtres entraînerait +des séditions redoutables, que le peuple se soulèverait, que les +histrions eux-mêmes prendraient les armes et que l’imprudent, qui aurait +osé toucher à cette corporation si nombreuse et si dangereuse, expierait +probablement son audace par la perte de son trône. + +Ce qui se passa à l’époque de Justinien[46] montre bien à quel point +était justifiée la terreur qu’inspiraient les comédiens. Sous son règne +les factions du cirque devinrent des partis politiques et religieux. Les +bleus, soutiens acharnés de l’orthodoxie, s’attachèrent à l’empereur; +les verts penchaient pour l’hérésie et voulaient rétablir la famille +déchue d’Anastase. Cette rivalité donna naissance à des luttes +effroyables. Constantinople fut livrée au pillage et incendiée. Après +plusieurs jours de lutte, Justinien eut le dessus; les verts furent +écrasés; plus de 40 000 hommes périrent. + + [46] Il fut associé à l’empire en 537; la mort de Justin le laissa + seul maître du pouvoir quelques mois plus tard. + +Ce terrible événement fit supprimer le nom de faction dans les jeux du +cirque; mais la passion pour les spectacles n’en fut nullement atténuée. + +Justinien abolit l’idolâtrie dans tout l’Orient, et il s’efforça de +seconder en toutes choses les vues du clergé. C’est sous son règne que +la religion chrétienne obtint enfin l’abrogation de cette loi barbare, +qui empêchait le comédien une fois monté sur le théâtre d’en descendre +jamais. Les empereurs chrétiens avaient adopté presque en entier le +droit romain et ils avaient reproduit, sans y rien changer, tout ce qui +concernait les histrions. Il en résultait qu’il y avait contradiction +absolue entre la loi civile et la loi religieuse: la première ne +permettait pas au comédien de quitter sa profession, la seconde le +repoussait sans pitié tant qu’il l’exerçait. En vain l’Église avait-elle +demandé qu’on permît à ceux qui se convertissaient de ne plus paraître +sur le théâtre; pendant longtemps elle n’avait pu l’obtenir. Sous +Honorius[47] elle eut un instant gain de cause; mais l’empereur dut +rapporter son décret pour ne pas s’exposer à une sédition. Le +christianisme finit cependant par triompher de toutes les résistances, +et Justinien par une loi autorisa le comédien converti, libre ou +esclave, à ne plus remonter sur le théâtre: personne au monde, pas même +son père, pas même son maître, n’eut le droit de l’y contraindre. + + [47] Deuxième fils de Théodose (384-423). Il avait reçu en partage + l’empire d’Occident. + +L’empereur ne prit pas avec moins de zèle les intérêts de la religion +contre les écarts du clergé. Les censures ecclésiastiques étant +impuissantes, il fit une loi qui défendit aux prêtres de paraître aux +spectacles sous peine de graves châtiments canoniques[48]: + + [48] Les contrevenants devaient être interdits et enfermés trois ans + dans un monastère. + +«Nous les y avons souvent exhortés, dit l’empereur, mais sans succès: +Nous ordonnons donc que nul diacre, nul prêtre et, bien plus +expressément, que nul évêque n’assistera jamais aux jeux publics de dés, +ni aux spectacles du théâtre, s’il est croyable qu’il y en ait qui y +assistent; car qui pourrait croire qu’on y voit ceux qui, par +ordination, doivent entretenir un commerce perpétuel avec Jésus-Christ +et attirer sur les fidèles l’Esprit-Saint, ceux dont la tête et les +mains sont consacrées à Dieu par l’onction sainte, afin qu’ils +conservent tous leurs organes exempts de toute souillure?» + +Les sévérités de la loi étaient d’autant plus pressantes qu’on voyait +des prêtres ne plus se contenter d’assister aux spectacles, mais encore +embrasser eux-mêmes la profession maudite. «Si quelque ecclésiastique, +dit la loi, déshonore la dignité de son état jusqu’à se faire comédien, +il devient infâme et perd tout privilège clérical.» Cependant on ne le +condamne pas immédiatement et l’on pousse la faiblesse jusqu’à lui +laisser un an pour quitter la scène et rentrer dans le giron de +l’Église. + +Justinien défendit encore aux sénateurs et aux grands officiers de +s’unir à des femmes de théâtre; mais il négligea de prêcher d’exemple et +épousa lui-même Théodora, la célèbre comédienne. + +L’empire d’Orient échappa en partie aux invasions des barbares; les +spectacles purent donc y subsister sans difficulté. Constantinople fut +envahie par les bouffons, les chanteurs, les danseurs, les farceurs, +etc. Comme par le passé, on vit les prêtres de la religion chrétienne +assister sans scrupule à leurs jeux et les conciles ne cesser de +fulminer contre des spectacles que tous leurs efforts avaient été +jusqu’alors impuissants à déraciner. Le concile de Constantinople in +Trullo, l’an 692[49], défend à tous les ecclésiastiques d’assister ou de +prendre part aux courses de chevaux et aux spectacles des farceurs. Il +interdit aux clercs, sous peine de déposition, et aux laïques, sous +peine d’excommunication, de se trouver aux spectacles et aux combats +contre les bêtes, ou de faire sur le théâtre les personnages de farceurs +et de danseurs. Il ordonne de supprimer divers jeux indécents qui se +faisaient aux jours des Calendes, les danses publiques des femmes, les +déguisements d’hommes en femmes, de femmes en hommes; l’usage des +masques et l’invocation de Bacchus pendant les vendanges, etc. + + [49] Il s’assembla dans le dôme du palais nommé en latin _trullus_. + +Qu’étaient devenus les théâtres en Occident depuis l’invasion des +barbares? + +Dans les Gaules, en Italie, en Espagne, en Afrique, l’Église n’eut plus +besoin de les proscrire; ils disparurent tout naturellement sous les pas +des Goths et des Vandales. Rome, cependant, échappa quelque temps encore +à une destruction complète, et c’est ce qui explique comment les +spectacles purent s’y maintenir jusqu’au temps du pape Gélase[50], à la +fin du cinquième siècle. Ce pontife ne parvint qu’à grand’peine à faire +cesser les Lupercales; elles duraient encore grâce à l’impudicité qui en +faisait le fond et qui les rendait un des plaisirs favoris de la +populace. + + [50] Il fut pape de 492 à 496. + +Sous Justinien, Rome fut prise et pillée par Totila[51]; à partir de ce +moment les représentations théâtrales, derniers vestiges du paganisme, +disparurent complètement. + + [51] En 546. + +La Provence, elle aussi, tant qu’elle échappa à l’invasion, conserva ses +comédiens, en dépit de tous les efforts du clergé. En 446, saint +Hilaire, évêque d’Arles, fit enlever les marbres de l’amphithéâtre pour +décorer les églises, il fit briser les statues et ordonna d’en enfouir +les débris, «afin, dit-il, d’ôter à l’idolâtrie tout prétexte de +retour». Cette persistance des spectacles motiva le deuxième concile +d’Arles[52] qui, comme le précédent et sans plus de succès, condamna les +comédiens et les conducteurs de chars dans les jeux publics. Au +commencement du sixième siècle, saint Césaire[53] fulminait encore +contre le théâtre. + + [52] En 452. + + [53] Évêque d’Arles. + +L’invasion de la Provence par les Francs mit fin aux représentations +publiques en Occident. + + + + +IV + +DU SIXIÈME AU QUATORZIÈME SIÈCLE + +SOMMAIRE: Premiers essais dramatiques dans les églises.--_La fête des +fous_.--_Les Mystères_.--_Confrérie de la Passion_. + + +Au fur et à mesure que le monde romain s’écroule sous les invasions +réitérées des barbares, l’Église chrétienne recueille la civilisation +près de disparaître; mais ces arts, ces sciences, ces lettres, qu’elle +sauve d’un irrémédiable naufrage, elle s’en empare et s’en fait la +gardienne exclusive. Puis, les transformant sous l’inspiration de sa +morale et les adaptant à son dogme, elle s’en sert pour dominer toutes +les facultés humaines et édifier la civilisation chrétienne sur les +ruines du polythéisme. + +Du sixième au douzième siècle, on traverse une période hiératique; +l’Église est toute-puissante; c’est elle qui a sauvé le monde de la +barbarie, et les peuples reconnaissants acceptent son joug sans +résistance et même avec bonheur. + +Nous allons voir se reproduire au moins pendant cette période, en ce qui +concerne le théâtre, les mêmes transformations auxquelles nous avons +assisté en Grèce et en Italie aux époques sacerdotales. Nous allons voir +l’art dramatique renaître dans le sanctuaire et s’y développer peu à +peu, jusqu’au jour où, par la force même des choses, l’Église devenant +impuissante à le retenir, il lui échappera sans retour. + +Même à l’époque où les Pères de l’Église et les conciles jetaient leurs +anathèmes contre les spectacles, le christianisme n’avait pu échapper à +ce besoin impérieux de toutes les religions naissantes et il avait dû +céder à cette loi fatale qui le condamnait à se servir du théâtre que +lui-même proscrivait. Dès les premiers siècles de son établissement, on +le voit recourir à ce précieux moyen de séduction et de puissance; il +institue des représentations destinées à faire connaître les mystères du +culte nouveau, à les propager et à donner aux fidèles des enseignements +nobles et élevés. + +Noël, la Circoncision, l’Épiphanie, l’Assomption, l’Ascension, la +Pentecôte[54], etc., etc., servent de prétexte à des cérémonies +symboliques qui se célèbrent dans le temple et auxquelles le peuple +accourt en foule. + + [54] Pendant le moyen âge, l’usage s’était établi d’accorder au + peuple, à l’occasion des principales fêtes de l’année, des immunités + et des franchises qui rappelaient absolument celles dont jouissaient + les Grecs aux fêtes Dionysiaques. + +«L’Église, a dit M. Magnin[55], faisait appel à l’imagination +dramatique; elle instituait des cérémonies figuratives, multipliait les +processions et les translations de reliques, et instituait enfin ses +offices, qui sont de véritables drames: celui de præsepe ou de la +crèche, à Noël; celui de l’étoile ou des trois rois, à l’Épiphanie; +celui du sépulcre ou des trois Maries, à Pâques, où les trois saintes +femmes étaient représentées par trois chanoines, la tête voilée de leur +aumusse, _ad similitudinem mulierum_, comme dit le Rituel; celui de +l’Ascension, où l’on voyait, quelquefois sur le jubé, quelquefois sur la +galerie extérieure, au-dessus du portail, un prêtre représenter +l’ascension du Christ: toutes cérémonies vraiment mimiques, qui ont fait +longtemps l’admiration des fidèles, et dont l’orthodoxie a été reconnue +par une bulle d’Innocent III... On voit encore le génie naissant du +christianisme s’essayer au drame, soit dans des compositions littéraires +et érudites, soit dans les dialogues des liturgies apostoliques, où le +prêtre, le diacre et le peuple prennent successivement la parole; soit +surtout dans l’établissement de quelques usages presque scéniques, comme +les chants alternatifs pendant les repas communs ou agapes, les danses +pratiquées à de certaines processions et autour des tombeaux des +martyrs; soit enfin dans une foule d’autres coutumes.» + + [55] _Origines du théâtre moderne_. + +Le christianisme ne se borna pas dans ses tentatives dramatiques aux +cérémonies figuratives dont nous venons de parler. Dès le sixième +siècle, de véritables jeux scéniques et même l’usage des masques +pénètrent dans certains monastères de femmes; dès les huitième et +neuvième siècles les obsèques des abbés et des abbesses se terminent par +de petits drames funèbres, dont les religieux et les religieuses se +partagent les rôles. Au dixième siècle, on voit fréquemment représenter +dans les couvents les vies de saints et les pieuses légendes des +martyrs. Aux onzième et douzième siècles, le drame ecclésiastique se +déploie dans les cathédrales avec splendeur et magnificence[56]. + + [56] Magnin, _Origines du théâtre moderne_. + +L’art dramatique n’a donc pas disparu tout entier avec le théâtre +romain; il s’est, il est vrai, complètement modifié et transformé, mais +il n’y a pas eu, à proprement parler, d’interruption entre l’art ancien +et l’art nouveau. Il en résulta que l’influence des fêtes païennes +pénétra dans l’Église chrétienne et que dans maintes coutumes on +retrouve leurs traces profondément marquées. + +Les cérémonies pieuses qui avaient lieu dans le temple, et où le clergé +jouait le premier rôle, n’étaient pas toujours en effet des objets +d’édification; à certains jours de l’année, on y ajoutait des +bouffonneries indécentes et les parodies les plus scandaleuses se +mêlaient quelquefois à la célébration du culte. + +L’Église supporta pendant des siècles ces spectacles sacrilèges; on ne +s’expliquerait pas cette longue tolérance, si l’on ne savait que sa +politique a toujours été de transformer ce qu’elle ne pouvait détruire. +Les temples du paganisme qui avaient échappé à la ruine, elle les a +bénits, puis s’en est servi pour son propre usage. Elle a agi de même +pour les traditions païennes qui avaient résisté à ses attaques; quand +elle les vit profondément enracinées dans l’esprit du peuple, au lieu de +poursuivre une lutte stérile, elle les adopta et les transforma en +légendes chrétiennes. C’est ainsi que l’on vit figurer dans le culte +catholique ces idolâtries qui rappelaient à s’y méprendre les fêtes de +l’antiquité, les Saturnales, les Calendes, les Lupercales. Les +principaux saints de la religion nouvelle se partagèrent la succession +des divinités de l’Olympe; les fêtes de saint Nicolas, saint Martin, +saint Éloi, sainte Catherine, donnaient lieu à des réjouissances où +revivaient toutes les coutumes du paganisme. + +La plus importante de ces fêtes du moyen âge était celle des _Fous_, +appelée aussi fête des _Diacres_, des _Innocents_ ou de l’_Ane_[57], +suivant les époques et les localités. Elle avait pour but de rappeler +aux puissants de la terre que leur supériorité ne serait pas éternelle, +et pendant sa durée tous les rangs ecclésiastiques se trouvaient +confondus[58]. C’était un souvenir évident des Saturnales. + + [57] Il y avait dans la fête de l’Ane un chant qui imitait + complètement l’«Evoe, Bacche», des adorateurs de Bacchus. + + [58] Elle avait lieu une fois l’an, au mois de décembre, et durait + plusieurs jours. + +La cérémonie se composait d’une espèce de drame liturgique moitié +religieux, moitié burlesque. On dressait le théâtre au milieu même des +églises et l’on y commettait toute espèce de folies. On élisait un +évêque et même quelquefois un pape des fous; on le revêtait d’habits +pontificaux et on le promenait par la ville au son des cloches et des +instruments. Les prêtres se montraient barbouillés de lie et travestis +de la manière la plus ridicule, souvent demi-nus ou couverts de peaux de +cerf; ils entraient dans le chœur en dansant et en chantant des chansons +obscènes, les diacres et les sous-diacres mangeaient des boudins et des +saucisses sur l’autel, devant le célébrant; ils jouaient, sous ses yeux, +aux cartes, aux dés, à la pomme, aux boules, enfin ils brûlaient dans +les encensoirs des morceaux de vieilles savates et lui en faisaient +respirer l’odeur[59]. + + [59] Millin.--La fête des fous ne fut définitivement supprimée qu’en + 1547. + +Les jeunes clercs, les sous-diacres officiaient publiquement à la place +des prêtres. Ensuite, «ils se promenaient dans des chariots par les +rues, et montaient sur des échafauds, chantant toutes les chansons les +plus vilaines et faisant toutes les postures et toutes les bouffonneries +les plus effrontées[60].» Le clergé ne jouait pas seul un rôle dans ces +grotesques parodies, les laïques étaient souvent admis à y prendre part. + + [60] Mézeray. + +Ce ne fut pas seulement dans les cathédrales et dans les collégiales +qu’eut lieu cette fête impie; elle avait pénétré dans les monastères des +deux sexes, et le jour de sa célébration on y autorisait les plus +coupables folies; les religieuses elles-mêmes se déguisaient avec une +grande indécence[61]. + + [61] Les bas-reliefs obscènes qui se trouvent sculptés en si grand + nombre sur les murs des cathédrales, et où les prêtres eux-mêmes ne + sont pas plus respectés que la décence, témoignent encore des excès + que le clergé tolérait pendant ces jours de fête. + +Ces bouffonneries étranges, et qu’on a peine à s’expliquer aujourd’hui, +avaient cependant leur raison d’être; elles rompaient la monotonie de la +vie du cloître et le peuple, gémissant sous la glèbe, frappé sans cesse +par les maladies, la famine et la guerre, y trouvait une utile diversion +à sa misère et à ses maux. + +En dehors de ces fêtes qui n’étaient qu’accidentelles, en dehors des +cérémonies pieuses données fréquemment dans les couvents et les églises, +il n’y eut en fait d’art dramatique pendant la plus grande partie du +moyen âge que les farces grossières des bateleurs. + +A côté du théâtre religieux créé par l’Église et resté entièrement sous +sa domination, il existait en effet un théâtre populaire. Après la +disparition des spectacles sous les invasions des barbares, les jeux des +carrefours n’avaient pas complètement disparu; les mimes, en petit +nombre, il est vrai, avaient continué leurs danses et leurs farces, et +on les vit pendant plusieurs siècles errer de province en province et +«porter la semence de cette mauvaise plante que le christianisme avait +arrachée»[62]. + + [62] Riccoboni, _Réflexions historiques et critiques sur les théâtres + de l’Europe_. + +A l’époque de Charlemagne ils reparurent en grand nombre; ils venaient +de l’Orient, où leurs jeux s’étaient perpétués sans interruption. + +Pendant les dixième, onzième et douzième siècles, on continua à ne +rencontrer en fait de comédiens que des danseurs et des jongleurs; les +uns faisaient métier de réjouir le peuple par des sauts périlleux et des +postures ridicules; les autres se rendaient dans les maisons +particulières et contribuaient à l’agrément des festins par leurs chants +et leurs danses. Ces spectacles suffisaient à l’imagination des peuples. + +A partir du treizième siècle, il n’en est plus ainsi et nous allons voir +le drame moderne se dégager peu à peu de la pensée religieuse qui lui a +donné naissance. + +De même qu’en Grèce le grand nombre des initiés avait forcé les prêtres +à quitter le temple et à transporter leurs rites mystérieux dans le +terrain sacré qui l’entourait, de même, au moyen âge, le clergé fut +insensiblement amené à représenter hors de l’église certains drames +liturgiques dont la pompe et l’éclat attiraient une grande affluence et +pour lesquels l’espace restreint du sanctuaire devenait insuffisant. On +les joua d’abord sur les parvis ou dans les cimetières, qui toujours +entouraient les églises. + +Ces représentations obtenant le plus grand succès, et le nombre des +personnages qui y prenaient part augmentant sans cesse, il fallut +recourir au concours des laïques. Le clergé choisit lui-même des acteurs +parmi les fidèles, et peu à peu il organisa des confréries qu’il +conviait à lui prêter assistance et au besoin à le suppléer. + +C’était le premier pas vers l’émancipation du théâtre. Les confréries +allaient se trouver entraînées tout naturellement à s’approprier le +genre auquel on les exerçait, et à jouer pour leur propre compte. + +Quand l’Église comprit que le théâtre était sur le point de lui +échapper, loin d’opposer à cette évolution inévitable une résistance +inutile, elle se mit elle-même à la tête du mouvement; puisqu’il devait +y avoir un théâtre, elle résolut de le faire sien et de s’en servir pour +étendre son influence et sa domination. Elle transporta donc au dehors +les spectacles religieux qui jusqu’à ce moment n’avaient eu lieu que +dans les églises, les couvents et les cimetières; mais elle remplaça de +simples récits bibliques par des dialogues auxquels elle donna un +développement beaucoup plus considérable; elle les transforma ainsi en +véritables drames, destinés à montrer au peuple les mystères de la +religion, à éclairer ces âmes naïves et confiantes, et à frapper leur +imagination enfantine. + +On joua d’abord les divers épisodes de la vie du Christ, la fuite en +Égypte, la Passion, le martyre et les miracles des saints, enfin les +événements remarquables arrivés aux Croisés pendant leur séjour en Terre +sainte[63]. + + [63] On ne se piquait pas dans ces spectacles d’une pudeur excessive. + Dans le Mystère de sainte Barbe, celle-ci était dépouillée nue sur + la scène; fréquemment certains rôles figuratifs consistaient à être + tout nus. + +Le peuple prenant le plus vif plaisir à ces Mystères, un certain nombre +de bourgeois se réunirent pour les représenter régulièrement, et dans ce +but ils louèrent au bourg de Saint-Maur un terrain commode où ils +élevèrent un théâtre. Ils jouaient tous les dimanches et jours de fête +des scènes du Nouveau Testament. Avant de commencer, un acteur +s’avançait sur le devant de l’estrade et annonçait ainsi le spectacle au +public: «Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, nous allons +représenter devant vous..., etc.» Tous les Mystères se terminaient par +ces mots: «_Te Deum laudamus._» + +Ces bourgeois vivaient en si bonne intelligence avec l’Église, que les +curés de Paris avancèrent la grand’messe et retardèrent l’heure des +vêpres pour que le clergé pût assister aux représentations[64]; on vit +même pendant fort longtemps des ecclésiastiques prendre part à ces +divertissements dramatiques, et monter eux-mêmes sur la scène[65]. + + [64] M. Magnin cite un manuscrit du quinzième siècle (Bibliothèque + nationale) qui contient quarante drames ou miracles, tous en + l’honneur de la Vierge, tous précédés ou suivis du sermon, qui leur + servait de prologue ou d’épilogue. + + [65] Un jour, à Metz, Monseigneur Nicolle, curé de Saint-Victor, + faillit mourir en croix. Jean de Nicey, chapelain de Métrange, en + jouant Judas, se pendit si maladroitement, qu’on ne le sauva qu’à + grand peine. (Fournel, _Curiosités théâtrales_.) + +A une époque où le ciel et l’enfer étaient le but unique et constant des +préoccupations du peuple, les Mystères causèrent une ivresse +universelle. Malheureusement, cet enthousiasme amena quelquefois des +troubles, et en 1398 le prévôt de Paris interdit les représentations de +Saint-Maur. + +Les artistes coururent implorer la justice de Charles VI. Ce prince fit +donner une représentation en sa présence; il en sortit tellement +satisfait, qu’aussitôt, «par des lettres et chartes bien et dûment +scellées en lacs de soie et cires vertes», il constitua les acteurs en +société régulière sous le titre de _Confrères de la Passion_, et il leur +accorda «permission perpétuelle de représenter tels Mystères qu’il leur +conviendrait». Il était enjoint au prévôt de Paris, ainsi qu’à tous les +autres officiers, de ne les molester en aucune façon. + +Cette autorisation royale marque bien nettement le moment où l’art +dramatique sort enfin de l’Église qui lui a donné asile depuis près de +huit siècles, pour entrer définitivement dans le domaine séculier. + +Autorisés par les lettres du roi à établir leur industrie à Paris, les +Confrères y transportèrent leur théâtre en 1402 et l’y établirent dans +l’hôpital de la Charité, qu’ils louèrent aux Prémontrés[66]. + + [66] Cette maison avait été bâtie hors de la porte de Paris, du côté + de Saint-Denis, par deux gentilshommes allemands, pour recevoir les + pèlerins et les pauvres voyageurs. Les confrères construisirent dans + la grande salle de cet hôpital un théâtre et ils y jouèrent leurs + pièces. Il se forma, dans la suite, différentes confréries dans + plusieurs villes du royaume. Le Mystère de la Passion se célèbre + encore aujourd’hui tous les dix ans à Oberammergau, dans la haute + Bavière; il y a environ quatre cents acteurs qui représentent les + principaux événements de l’Écriture, depuis l’expulsion d’Adam et + Ève du Paradis terrestre jusqu’à la résurrection de Jésus-Christ. + + + + +V + +DU TREIZIÈME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE + +SOMMAIRE: Opinion de l’Église sur le théâtre.--Les +_Scolastiques_.--L’Église de France maintient contre les +comédiens les censures prononcées par les premiers conciles.--Le +gallicanisme.--Philippe-Auguste.--Saint Louis.--Les _Clercs de la +basoche_.--Les _Enfants sans-souci_.--Mélange du sacré et du +profane.--Intervention de l’Église.--Léon X.--La Réforme.--Sévérité des +Parlements contre le théâtre.--On interdit les pièces sacrées aux +_Confrères de la Passion_.--Les _Confrères_ achètent l’hôtel de +Bourgogne.--Renaissance du théâtre.--Jodelle.--Règne d’Henri III.--_Gli +Gelosi._--Les _Confrères_ renoncent au théâtre et cèdent leur +privilège.--Troupe de l’hôtel de Bourgogne.--Henri IV.--Isabella +Andreini. + + +Comment l’Église pouvait-elle concilier cet établissement progressif +d’un théâtre, qui était exclusivement son œuvre, avec les anathèmes si +nettement formulés par les saints Pères et les conciles contre les +spectacles et les comédiens? + +Il est bien évident qu’elle ne se frappait pas elle-même et qu’elle ne +considérait à aucun degré le drame religieux, sous quelque forme qu’on +le représentât, comme rentrant dans la catégorie qu’elle avait proscrite +si sévèrement. Il en fut ainsi tant que le théâtre resta sous sa tutelle +absolue. Quand il eut échappé à ses mains affaiblies, elle ne modifia +pas sensiblement son opinion, et, si elle le regarda avec moins de +bienveillance, elle ne jugea point tout d’abord qu’il fût digne de ses +rigueurs. + +Du reste, au treizième siècle, une école religieuse des plus célèbres se +sépara nettement de l’opinion des Pères de l’Église. Les +Scolastiques[67] soutinrent que l’on devait regarder le théâtre, sinon +avec faveur, du moins avec indifférence, et presque tous furent d’avis +de lui faire grâce. Albert le Grand, le fondateur de l’école, saint +Thomas[68], saint Bonaventure, saint Antonin, sont unanimes[69]. Ils +reconnaissent que les divertissements sont nécessaires à l’homme et +qu’on peut les autoriser, pourvu toutefois qu’ils se maintiennent dans +les bornes d’une honnête réserve. + + [67] On désigne par Scolastiques les maîtres renommés qui enseignaient + dans leurs écoles la théologie et la philosophie. A une époque où + les manuscrits étaient rares et hors de prix, le seul moyen de + s’instruire était de faire partie d’une université. + + [68] «L’emploi des comédiens institué pour donner quelque délassement + aux hommes n’est pas en soi illicite, dit saint Thomas, ils ne sont + point dans l’état de péché, pourvu qu’ils usent honnêtement de leurs + talents, c’est-à-dire qu’ils évitent les mots et les actions + défendus et qu’ils ne représentent point dans les temps qui ne sont + point permis.» + + [69] Un des plus célèbres cependant, Alexandre d’Alès, sous qui saint + Bonaventure étudiait vers l’an 1240, se sépare des autres auteurs de + la même école. Il considère que les jeux portent d’ordinaire au mal, + qu’ils ont toujours passé pour infâmes, et il les condamne comme ils + ont toujours été condamnés pendant les douze premiers siècles. + +Du moment que l’on admettait la légitimité des spectacles, ceux qui les +représentaient ne devaient plus encourir de châtiments canoniques. + +Depuis la suppression du théâtre païen, qu’était-il advenu des censures +prononcées contre les histrions? Avaient-elles été formellement +dénoncées, ou s’étaient-elles trouvées tout naturellement abrogées? Dans +tous les pays de l’Europe elles étaient tombées en désuétude; en France +seulement elles existaient comme par le passé; mais au lieu de les +appliquer à ces représentations sacrilèges données dans les églises, et +qui rappelaient si bien le paganisme, on les réservait uniquement aux +tréteaux populaires, et à ces farces ridicules qui faisaient la joie des +carrefours. + +Cependant depuis le sixième siècle les censures des premiers conciles +n’avaient plus de raison d’être, puisque l’idolâtrie avait disparu, +qu’elles concernaient des histrions païens et que tout le monde était +chrétien. + +Les vielleurs, jongleurs, tabarins, farceurs, truands, danseurs de +corde, vendeurs d’orviétan, montreurs d’ours, singes et chiens savants, +qui couraient les villes et les campagnes et amusaient le peuple, ne +ressemblaient en aucune façon aux histrions de la Rome impériale. Quel +rapport pouvait-on établir entre leurs bouffonneries et les sanglantes +hécatombes des jeux du cirque, les obscénités du théâtre romain? En quoi +leurs jeux rappelaient-ils l’idolâtrie et les fêtes religieuses du +paganisme? + +Le genre des farceurs était bas, il est vrai, leurs plaisanteries +souvent grossières, mais ces spectacles étaient fort bien appropriés à +des populations encore barbares et pour lesquelles un genre plus raffiné +eût été lettre morte. Si on pouvait leur reprocher de ne pas toujours +suffisamment respecter la décence et de donner au peuple le goût de la +dissipation et du plaisir, c’étaient là de minces griefs et qui +assurément ne motivaient pas les peines rigoureuses infligées pendant +les premiers siècles. + +Aussi s’explique-t-on fort bien comment ces châtiments canoniques +avaient cessé d’être en vigueur dans toute l’Europe. En France au +contraire ils subsistaient plus que jamais; l’autorité spirituelle et +l’autorité séculière se trouvaient d’accord pour les maintenir, et nous +allons voir pour quelles raisons. + +Les bateleurs qui, au temps de Charlemagne, rapportèrent d’Orient les +farces et les jeux burlesques, furent reçus à bras ouverts. Charmés de +ces spectacles qu’ils ne connaissaient plus, le peuple et les grands les +suivaient avec empressement. Agobard se plaint qu’on laisse mourir les +pauvres de faim et qu’on comble de biens les histrions. + +L’Église de France ne vit pas reparaître sans une certaine inquiétude +ces comédiens dont elle avait gardé si mauvais souvenir. Ce sentiment ne +fit que s’accentuer quand elle s’aperçut que son clergé ressentait +encore pour eux cette passion excessive dont il avait autrefois donné +tant de preuves et qui avait si longtemps résisté à toutes les censures. +Elle s’effraya de le voir fréquenter assidûment des représentations dont +trop souvent la décence était bannie, et où l’on parodiait même +quelquefois les cérémonies religieuses[70]. Les conciles au neuvième +siècle en prirent prétexte pour interdire sévèrement à tous les membres +du clergé d’entretenir aucuns rapports avec les comédiens[71]; cette +interdiction se comprenait d’autant mieux, que leur situation canonique +ne s’était pas modifiée. + + [70] Sous Louis le Débonnaire (778-839), des bouffons jouèrent des + farces revêtus d’habits religieux; ils furent punis par le + bannissement et des peines corporelles. + + [71] Le concile de Chalon-sur-Saône, en 813, défend aux + ecclésiastiques d’assister aux spectacles sous peine de suspense. On + lit dans son neuvième canon: «Les prêtres doivent s’éloigner de tous + les objets qui ne font que charmer les oreilles ou surprendre les + yeux par des apparences vaines et pernicieuses, et ils ne doivent + pas seulement rejeter et fuir les comédies, les farces et les jeux + déshonnêtes, mais ils doivent encore représenter aux fidèles + l’obligation où ils sont de les rejeter et de les fuir.» + + Le concile de Paris, tenu en 829, établit que tous les chrétiens + sont obligés de ne point écouter les bouffonneries et les farces, à + plus forte raison, ajoute-t-il, les ministres du Seigneur + doivent-ils fuir les discours extravagants et déshonnêtes des + histrions. Les conciles de Mayence, de Tours, de Reims, font les + mêmes défenses. + +Elle se perpétua même tout naturellement, par suite de l’attitude que +prit le clergé de France. Pour se protéger contre les empiétements des +papes et se mettre à l’abri des changements qu’ils apportaient sans +cesse à la discipline, les évêques venaient de jeter les fondements du +gallicanisme: ils déclarèrent immuables tous les canons promulgués par +les premiers conciles jusqu’au huitième siècle et qui étaient passés +dans les coutumes de l’Église de France[72]. Du moment qu’on adoptait +les canons de ces conciles, il n’y avait pas de raison de rejeter ceux +qui concernaient les comédiens; ils se trouvèrent donc tout +naturellement reproduits; mais il fut implicitement reconnu et admis +qu’ils ne concernaient que le théâtre populaire et qu’ils ne pouvaient +s’appliquer qu’aux seuls bateleurs dont les jeux, aux yeux de certains +esprits, rappelaient ceux du paganisme. + + [72] Les papes pendant de longs siècles s’efforcèrent d’étendre leur + domination sur toute l’Europe; la société civile résista de son + mieux contre un envahissement qui menaçait de la faire disparaître, + et la lutte en général aboutit à des transactions entre le pouvoir + spirituel et le pouvoir temporel. Vers le milieu du neuvième siècle, + au moment où parurent les _fausses décrétales_ d’Isidore, la cour de + Rome cherchait encore par tous les moyens à accroître son autorité + et à diminuer celle des évêques, qui subissaient trop l’influence + des princes dont ils dépendaient. Dans ce but, le Saint-Siège + décréta que les décisions des synodes particuliers n’auraient de + valeur qu’autant qu’ils auraient reçu son approbation. Les prélats + de France s’élevèrent contre cette prétention et, pour se protéger, + «ils déclarèrent s’en rapporter à l’ancien droit, aux anciens canons + de l’Église universelle, aux lois et aux libertés compétant aux + évêques et aux conciles des divers pays et royaumes, d’après la + pratique et la théorie des huit premiers siècles», et ils refusèrent + de reconnaître les lois, les décrets et les décisions plus modernes + des papes, s’ils n’étaient pas d’accord avec les anciens droits, + coutumes et usages existant en France. C’est là la source des + libertés gallicanes. + +L’Église du reste ne pouvait regarder avec faveur cette race nomade et +vagabonde, qui vivait dans le désordre et la débauche, et, en dehors +même de leur profession, elle était appelée à traiter les comédiens avec +une certaine sévérité. Dans la pratique cependant elle usa vis-à-vis +d’eux d’une très large tolérance, qui ne fit que s’accentuer jusqu’au +dix-septième siècle. + +L’État, bien plus encore que l’Église, déployait ses rigueurs contre ces +histrions qui ne lui inspiraient aucune confiance. Leur grand nombre, +leur absence de scrupules, l’enthousiasme incroyable qu’excitaient leurs +bouffonneries, les firent à plusieurs reprises considérer comme un +danger public. Déjà sous Charlemagne, l’empereur reproduisant la loi +romaine, les avait mis au nombre des personnes infâmes et il ne leur +était pas permis de présenter une accusation en justice. + +Philippe-Auguste prit contre eux des mesures plus sévères encore. «Il +signala sa piété, dit Mézeray, par l’expulsion des comédiens, jongleurs +et farceurs, qu’il chassa de sa cour comme gens qui ne servent qu’à +flatter et à nourrir les voluptés et la fainéantise, à remplir les +esprits oiseux de vaines chimères, qui les gâtent, et à causer dans les +cœurs des mouvements déréglés que la sagesse et la religion nous +commandent si fort d’étouffer. Les princes avaient accoutumé de faire de +beaux présents à ces gens-là et de leur donner leurs plus précieux +habits; mais lui étant persuadé, comme le dit Rigord, son historien, que +donner aux histrions, c’était sacrifier au diable, aima mieux suivre +l’exemple du saint et charitable Henry Ier, qui avait fait vœu de vendre +les siens pour en employer l’argent à nourrir et entretenir les +pauvres.» + +Saint Louis, «dont les seules délices étaient le chant des psaumes», ne +se montra pas plus favorable pour les farceurs; il les considérait comme +«une peste publique capable de corrompre les mœurs de tous ses sujets», +et il s’efforça de les chasser du royaume. + +Cependant le théâtre créé par l’Église n’avait pas tardé à dégénérer et +à sortir des bornes qui lui avaient été fixées. Les _Confrères de la +Passion_, après avoir joui paisiblement et sans conteste du privilège +qui leur avait été octroyé, virent bientôt paraître des concurrents. Les +_Clercs de la basoche_ obtinrent à leur tour la permission de jouer en +public; mais, pour ne pas empiéter sur le genre de leurs devanciers, au +lieu de représenter Dieu, la Vierge et les Saints, ils personnifièrent +les Vertus et les Vices. Peu après, une troisième compagnie se forma; +elle se composait de jeunes gens qui prirent le nom d’_Enfants +sans-souci_. + +Le peuple, fatigué des pièces liturgiques, abandonna les Confrères pour +courir à leurs concurrents. Dans l’espoir de ramener leur clientèle, et +pour rendre leurs pièces plus attrayantes, les Confrères modifièrent +leur genre; ils mêlèrent à leurs cantiques des chants profanes et des +farces grotesques aux mystères sacrés. Froissard raconte que les +spectateurs, loin de s’en plaindre, y vinrent plus nombreux que jamais. +Ce mélange du sacré et du profane n’était pas nouveau; nous l’avons vu +se perpétuer dans les temples mêmes depuis la fin du paganisme. + +Quand l’Église vit le théâtre s’emparer de ces bouffonneries +mi-religieuses, mi-profanes, dont elle avait eu jusqu’alors le monopole, +elle fit un retour sur elle-même et elle s’aperçut un peu tard, il est +vrai, des graves inconvénients qu’entraînait sa participation aux scènes +sacrilèges qui souillaient les églises. Depuis longtemps déjà, il faut +le reconnaître, bien des conciles et des synodes s’étaient élevés contre +ces spectacles indécents, mais sans succès[73]; les évêques dans leurs +diocèses, les curés dans leurs paroisses, les abbés dans leurs couvents, +n’osaient affronter l’opposition du bas clergé et du peuple. Ce ne fut +qu’au quinzième siècle que, la civilisation gagnant du terrain, et les +esprits devenant plus éclairés, on se décida à prendre des mesures +énergiques. + + [73] Plusieurs conciles en effet défendent les déguisements, les + masques, les danses, les chansons indécentes dans les églises. Au + onzième siècle, le pape Eugène II prescrit aux prêtres d’avertir les + hommes et les femmes, qui se réunissent à l’église les jours de + fête, de ne point former des chœurs de danse en sautant et en + chantant des paroles obscènes, à l’imitation des païens. En 1215, un + concile de la province de Bordeaux interdit sous peine + d’excommunication les danses qui se faisaient le jour de la fête des + fous, ainsi que le sacre dérisoire des évêques. Les Conciles de Bude + en Hongrie (1279), de Cologne (1280), de Nîmes (1284), de Bayeux + (1300), de Strasbourg (1310), de Nicosie (1353), prononcent les + mêmes peines. + +Le concile de Bâle[74], en particulier, s’éleva avec force contre ces +turpitudes. Il est probable cependant que l’Église serait restée +impuissante à les faire disparaître, si l’autorité royale ne lui était +venue en aide. Sous le règne de Charles VII, le roi fit appliquer +sévèrement dans ses États le décret du concile de Bâle, et en 1444 il +invita la Faculté de théologie de Paris à écrire aux évêques pour les +adjurer de détruire la scandaleuse superstition connue sous le nom de +fête des fous, «détestable reste de l’idolâtrie des païens et du culte +de l’infâme Janus[75]». + + [74] Le concile de Bâle, en 1435, se plaint qu’à certaines fêtes on + voit dans les églises des gens en habits pontificaux, avec une + crosse et une mitre, donner la bénédiction comme les évêques; que + quelques-uns représentent des jeux de théâtre, font des mascarades + et des danses d’hommes et de femmes. Le concile ordonne aux évêques, + aux doyens et aux curés, sous peine de suspense et de privation de + leurs revenus ecclésiastiques pendant trois mois, de ne pas + permettre à l’avenir de semblables bouffonneries. Le synode + diocésain de Sens (1524), celui de Chartres (1538), le concile de + Sens, en 1528, font les mêmes défenses. + + [75] En réponse à la lettre de la Faculté de théologie, un prédicateur + osa soutenir en chaire que la fête des Fous était aussi agréable à + Dieu que celle de la Conception de la Vierge. Malgré l’intervention + royale, ces coutumes duraient encore au dix-septième siècle dans + certains diocèses. + +A mesure que l’Église retirait sa protection aux fêtes des Fous, de +l’Ane, etc., les laïques s’emparaient de ces parodies et ils formaient +ces associations joyeuses en si grand nombre dont les souvenirs durent +encore dans certaines provinces de France[76]. + + [76] Il y en avait dans presque toutes les villes. + +Ce ne fut pas seulement contre les représentations scandaleuses dans les +églises que le clergé de France eut à sévir, la passion que les +ecclésiastiques éprouvaient pour les jeux du théâtre, avait causé de +grands désordres. On voyait sans cesse des clercs, des prêtres, des +évêques, non seulement fréquenter assidûment des spectacles qui les +détournaient de leurs devoirs professionnels, mais encore s’y mêler et +se laisser entraîner à des fréquentations indignes de leur caractère. +Lorsque les prêtres disaient leur première messe, on faisait venir dans +l’église des bouffons, des joueurs d’instruments et des farceurs de tous +genres[77]. Les jours de fête de certaines confréries, il était d’usage +de se rendre, avec des images pieuses attachées sur des bâtons, aux +maisons des laïques; ces processions burlesques étaient composées de +prêtres, de femmes et de danseurs[78]. Rien n’était plus commun que de +voir des clercs monter sur le théâtre en compagnie d’histrions[79]. Tous +ces usages furent rigoureusement proscrits[80]. + + [77] Le concile de Béziers, en 1233, interdit aux moines de vendre du + vin dans l’enceinte du monastère et d’introduire sous ce prétexte + des gens infâmes, des histrions et des jongleurs. + + Un concile tenu à Paris vers 1515 défend aux clercs d’assister aux + jeux de théâtre, de se trouver aux assemblées où l’on chante des + chansons galantes et déshonnêtes, et où l’on fait des danses + obscènes; il leur interdit également les mascarades, les jeux de + théâtre, enfin de faire le métier de comédiens, de bouffons, de + jongleurs. + + [78] Les statuts synodaux du diocèse de Beauvais en 1554, ceux du + diocèse de Soissons en 1561, interdisent sévèrement ces farces + sacrilèges. + + [79] En 1579 ce scandale subsistait encore; l’assemblée du clergé de + France, tenue à Melun la même année, interdit aux clercs la + profession du théâtre sous les peines les plus sévères. + + [80] Le synode de Paris, en 1557, les défend sous peine + d’excommunication et d’une amende arbitraire, et il ordonne aux + prêtres de ne prendre aucune part à ces folies. + +Il est du reste à remarquer que jusqu’à la fin du dix-septième siècle +les conciles et les synodes tenus en France ne frappent pas plus le +théâtre que les comédiens; ce qu’ils condamnent, c’est l’abus dans +lequel on est tombé, ce sont les représentations sacrilèges, ce sont les +rapports intimes et constants du clergé avec des histrions d’une +moralité moins que douteuse. Nous avons déjà vu le même fait se produire +pendant les premiers siècles; c’est le peu de retenue des clercs et +l’indifférence dédaigneuse avec laquelle ils accueillent les censures +ecclésiastiques, qui forcent l’Église à conserver vis-à-vis des +histrions une attitude hostile. + +Ce n’était pas seulement le bas clergé que possédait la passion des +spectacles, les plus hauts dignitaires de l’Église s’en montraient +souvent partisans acharnés. Dès l’an 1500 les papes avaient à Rome un +théâtre splendide. + +Léon X témoignait pour l’art dramatique un goût excessif[81]. En 1516 le +cardinal Bertrand de Bibbiena fit jouer devant lui la _Calandra_, +comédie satirique, immorale et impie, dont l’auteur était un abbé. Le +Saint-Père déployait une magnificence sans pareille dans les spectacles +qu’il laissait représenter dans son palais. Il fit venir, de Florence à +Rome, les acteurs qui jouaient la _Mandragore_, de Machiavel, avec tous +les costumes et les décors, et il donna au Vatican, en présence de la +cour pontificale, une représentation de cette comédie si spirituelle, +mais également si licencieuse; l’on y voit des moines se laisser +corrompre à prix d’argent, et se servir de leur ministère pour favoriser +les plus honteux désordres[82]. + + [81] Léon X (Jean de Médicis) (1475-1521); il monta sur le trône + pontifical en 1513. + + [82] Saint Charles Borromée, qui vivait en Italie au seizième siècle, + ne permit pas d’abord les spectacles: «Nous avons trouvé à propos, + dit-il, dans le concile de Milan, d’exhorter les princes et les + magistrats, de chasser de leurs provinces, les comédiens, les + farceurs, les bateleurs et autres gens semblables de mauvaise vie et + de défendre aux hôteliers et à tous autres, sous de grièves peines, + de les recevoir chez eux.» Il interdit également aux ecclésiastiques + d’assister jamais aux jeux de spectacle, et dans le troisième synode + de Milan, il ordonne encore aux prédicateurs de reprendre avec force + ceux qui suivent les spectacles et de ne pas cesser de représenter + aux peuples «combien ils doivent détester et avoir en exécration les + jeux, les spectacles et autres semblables badineries, qui sont des + restes du paganisme, qui sont contraires à la discipline chrétienne, + et qui sont les sources de toutes les calamités publiques dont les + chrétiens sont affligés». + + La rigueur de l’évêque s’atténua cependant, car il permit aux + comédiens de Milan de représenter des comédies dans son diocèse en + observant les règles prescrites par saint Thomas; ils s’engagèrent + par serment à respecter dans leurs pièces l’honnêteté et la décence. + +Plus d’un évêque suivait l’exemple du pape. En 1518, quand Henri II fit +son entrée solennelle à Lyon, le cardinal de Ferrare, primat des Gaules, +archevêque de Lyon, donna en l’honneur du roi une représentation +dramatique et lyrique. + +Quel que pût être le goût que certains prélats éprouvaient pour le +théâtre, le grand événement qui s’était passé au commencement du +seizième siècle contribua à pousser l’Église de France dans la voie du +rigorisme; elle ne voulut pas montrer moins d’austérité que la Religion +réformée qui proscrivait sévèrement tous les vains amusements[83], et +elle redoubla de rigueur contre les abus qu’elle avait laissés se +glisser parmi ses membres. + + [83] On lit dans la Discipline des protestants en France, chapitre + XIV, art. 28: «Les momeries et bateleries ne seront point + souffertes, ni faire le Roy boit, ni le Mardi gras: semblablement + les joueurs de passe-passe, tours de souplesse et marionnettes. Et + les magistrats chrétiens exhortez ne les souffrir, d’autant que cela + entretient la curiosité et apporte de la dépense et perte de temps. + Ne sera aussi loisible aux fidèles d’assister aux comédies, + tragédies, farces, moralités et autres jeux joués en public ou en + particulier, vu que de tout temps cela a été défendu entre les + chrétiens, comme apportant corruption des bonnes mœurs.» + +Dès que le théâtre eut échappé à sa tutelle et abandonné le genre +religieux dans lequel elle avait voulu le maintenir, l’Église tout +naturellement s’en désintéressa; non seulement elle lui retira la +protection dont elle avait jusqu’alors couvert tous ses écarts, mais +encore, oubliant qu’il était exclusivement son œuvre, elle l’assimila +aux farces populaires et elle frappa tous ceux qui montaient sur la +scène des censures qui déjà pesaient, au moins théoriquement, sur les +jongleurs et les bateleurs. + +Livré à lui-même, le théâtre eut à supporter maintes traverses. Si les +rois de France ne lui ménagèrent pas les encouragements, s’ils donnèrent +sans cesse à ses interprètes des marques irrécusables de leur +bienveillance, les parlements au contraire témoignèrent toujours aux +comédiens l’hostilité la plus caractérisée; considérant les canons des +premiers conciles comme ayant force de loi en France, ils adoptèrent la +théorie de l’Église en ce qui concernait les gens de théâtre et ils y +restèrent fidèles jusqu’en 1789; non seulement ils les regardèrent comme +exerçant une profession infâme, mais ils leur suscitèrent des querelles +à tout propos. + +Dès le quinzième siècle le Parlement de Paris s’était élevé contre la +licence des comédiens; ils ne se contentaient pas en effet d’attaquer +les personnes privées, ils ne ménageaient pas davantage le gouvernement +et leurs pièces étaient devenues de véritables satires politiques. Les +Clercs de la basoche en particulier avaient pris de telles libertés +qu’on dut les réprimer par des ordonnances; il leur fut interdit de +jouer aucune pièce qui n’eût été examinée et approuvée par des +commissaires du Parlement. Comme ils continuaient à mériter les +censures, un arrêt du 14 août 1442 leur infligea plusieurs jours de +prison au pain et à l’eau. Le 19 juillet 1477, le roi de la basoche et +ses grands officiers, persistant dans leurs errements, furent condamnés +aux verges par tous les carrefours, à la confiscation et au +bannissement. + +Heureusement pour les comédiens, Louis XII abrogea tous les arrêts qui +les concernaient. + +En 1541, on s’aperçut que les aumônes étaient moins abondantes que par +le passé; le Parlement attribua cette diminution des recettes à +l’établissement des théâtres, où se dissipait l’argent du peuple; pour +indemniser les pauvres, il condamna les Confrères de la Passion «à leur +bailler mille livres tournois, sauf à ordonner dans l’avenir plus grande +somme». C’est la première idée du droit des pauvres. + +Peu de temps après, les jeux des bateleurs et jongleurs étaient +interdits parce que leurs représentations avaient pris un tel +développement, que le peuple y perdait son temps et y dépensait son +argent au lieu de le donner à la boîte des pauvres[84]. + + [84] L’arrêt du Parlement de Paris est du 12 novembre 1543. Il y a de + semblables arrêts du 6 octobre 1584, du 10 décembre 1588. + +Nous avons vu les Confrères, pour garder leur clientèle, mêler des +représentations profanes aux pièces sacrées. L’Église, après avoir si +longtemps cultivé ce genre mi-burlesque, mi-religieux, venait de le +proscrire; aussi n’entendait-elle pas le laisser adopter par d’autres et +elle demanda à l’autorité civile d’intervenir. + +Le Parlement partagea sa susceptibilité, et en 1541 il interdit «sous de +grièves peines» la continuation des représentations. L’arrêt allègue, +pour motiver sa sévérité, que ces farces ou comédies dérisoires sont +choses défendues par les saints canons, qu’elles font dépenser de +l’argent mal à propos aux bourgeois et aux artisans de la ville, enfin +que les réunions qu’elles provoquent donnent lieu à des parties +«d’assignation d’adultère et de fornication». + +Il est juste de dire que les représentations des Confrères ne se +passaient pas toujours dans un calme parfait; depuis le genre profane +qu’ils avaient adopté, les assemblées étaient devenues des plus +tumultueuses, et il allait en résulter pour eux d’assez graves +inconvénients. + +En 1545, les religieux de l’hôpital de la Trinité, fatigués du scandale +presque incessant qu’occasionnaient les mystères et les farces, prièrent +les comédiens d’aller chercher fortune ailleurs. La salle de la Passion +fut transformée en logements pour les pauvres. + +Les Confrères expulsés se réfugièrent à l’hôtel de Flandre, mais ils ne +purent y rester. Fatigués de ces pérégrinations et désireux d’y mettre +un terme, ils résolurent d’acheter un terrain pour être maîtres chez +eux. A force de sollicitations, et malgré l’opposition du Parlement, ils +obtinrent en 1548 la permission d’acquérir l’ancien hôtel des ducs de +Bourgogne. Ce n’était plus qu’une masure, mais ils surent en tirer parti +et bientôt leur nouveau théâtre fut achevé. Sur la façade on voyait un +écusson en pierre que deux anges soutenaient et sur lequel était +sculptée une croix avec les instruments de la Passion. + +Dès qu’elle fut installée dans son nouveau local, la Confrérie sollicita +du Parlement l’autorisation de continuer à représenter les mystères. +Elle demandait en outre que, conformément à son privilège primitif on +fît défense à tous autres comédiens de jouer à l’avenir «tant en la +ville que faubourgs et banlieue de Paris». + +L’interdiction des sujets sacrés fut provoquée par le procureur général +du Parlement; il déclara qu’il y avait dans ces représentations +«plusieurs choses qu’il n’était pas expédient de déclarer au peuple, +comme gens ignorants et imbéciles qui pourraient en prendre occasion de +judaïsme, à faute d’intelligence.» En conséquence, la Cour défendit +formellement aux Confrères de jouer à l’avenir aucuns mystères sacrés +«sous peine d’amende arbitraire», mais elle les autorisa à représenter +«tous autres mystères profanes, honnêtes et licites». + +Sur le second point de leur requête, les Confrères furent plus heureux. +En effet le Parlement les confirma dans tous leurs privilèges, et il fit +défense «à toutes autres personnes de jouer ni de représenter aucune +pièce tant dans la ville que dans la banlieue de Paris, sinon sous le +nom et au profit de la Confrérie[85].» + + [85] Henri II, par des lettres patentes du mois de mars 1559, confirma + tous les privilèges que ses prédécesseurs avaient accordés aux + Confrères. + +L’interdiction des pièces religieuses provoqua la renaissance du théâtre +en France. Les auteurs, forcés d’innover, commencèrent à traduire les +comédies et les tragédies des anciens, ils imitèrent les poètes grecs et +latins. C’est dans les collèges que le genre nouveau fit sa première +apparition[86] et il souleva un véritable enthousiasme; en 1552, +Jodelle[87] fit jouer au collège de Boncourt sa tragédie de _Cléopâtre_. +Henri II assista à une représentation, et il en fut si satisfait qu’il +accorda à l’auteur une gratification de 500 écus[88]. + + [86] L’usage de jouer dans les collèges est fort ancien; un règlement + de 1488 exige que le principal censure toutes les comédies jouées + par ses élèves et qu’il n’y laisse rien subsister de déshonnête. + + [87] Jodelle (Étienne) (1532-1573). + + [88] En 1558, on donna au collège de Beauvais _la Trésorière_ de + Jacques Grévin; deux ans après, on représenta dans le même collège + _César ou la Liberté vengée_ et _les Esbahis_, en présence de la + cour et de la duchesse de Lorraine. Les représentations dans les + collèges furent interdites par une ordonnance rendue à Blois en + 1579; mais on n’en tint aucun compte et elles continuèrent comme par + le passé. + +En même temps que l’imitation des pièces antiques se répandait en +France, Catherine de Médicis importait d’Italie les bouffonneries et les +ballets, qui devinrent sous Henri II les divertissements favoris de la +cour. «La reine, dit Brantôme, prenoit grand plaisir aux farces des Zani +et des Pantalons et y rioit tout son soûl, car elle rioit volontiers, et +aussi de son naturel elle étoit joviale et aimoit à dire le mot.» + +Sous le règne de Henri III la faveur des histrions grandit encore, au +grand scandale de certains esprits. «La corruption du temps étoit telle, +dit l’Étoile, que les farceurs, bouffons, putains et mignons avoient +tout crédit auprès du roi.» + +Henri III ne se contenta pas des comédiens qui déjà se trouvaient à sa +cour; il fit encore venir de Venise en 1576 une nouvelle troupe +surnommée _Gli Gelosi_ ou les Jaloux (jaloux de plaire). Après avoir +joué dans la salle des États de Blois, en présence du roi, ils vinrent à +Paris où ils débutèrent le dimanche 29 mai 1577, à l’hôtel de Bourgogne. +Le 19 juin, ils s’installèrent rue des Poulies, dans l’hôtel de Bourbon +que le roi leur avait donné[89]. Ils prenaient quatre sols par personne. +Leurs jeux étranges, leurs pantomines jusqu’alors inconnues en France, +attirèrent une foule énorme aux représentations. L’affluence était si +considérable, que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris n’en +avaient pas autant quand ils prêchaient[90]. + + [89] L’hôtel du Petit-Bourbon provenait de la confiscation des biens + du connétable de Bourbon, après sa trahison sous François Ier. Il + était situé le long de la Seine, entre le vieux Louvre et + Saint-Germain-l’Auxerrois. + + [90] L’Étoile, 19 juin 1577. + +«Le luxe, dit Mézeray, qui cherchait partout des divertissements, appela +du fond de l’Italie une bande de comédiens, dont les pièces toutes +d’intrigues, d’amourettes et d’inventions agréables, pour exciter et +chatouiller les plus douces passions, étaient de pernicieuses leçons +d’impudicité. Ils obtinrent des lettres patentes pour leur établissement +comme si c’eût été quelque célèbre compagnie. Le Parlement les rebuta +comme personnes que les bonnes mœurs, les saints canons, les Pères de +l’Église et nos rois mêmes avaient toujours déclarées infâmes et leur +défendit de jouer.» + +En effet, par un arrêt du 20 juin 1577, le Parlement interdit aux +bouffons italiens de poursuivre leurs représentations parce qu’elles +«n’enseignaient que paillardises». Le roi leur accorda aussitôt des +lettres patentes, les autorisant à continuer leurs jeux. Ces lettres +furent présentées au Parlement pour être enregistrées, mais elles furent +accueillies par une fin de non-recevoir et «défense fut faite aux +comédiens de plus obtenir et présenter à la Cour de semblables lettres +sous peine de 10 000 livres parisis d’amende, applicables à la boîte des +pauvres». + +Mais Henri III n’entendait pas laisser molester ses protégés et il +envoya au Parlement des lettres expresses de jussion[91]. + + [91] _Gli Gelosi_ ne restèrent que quelques années en France; ils + retournèrent bientôt en Italie, mais ils furent remplacés par de + nouvelles troupes italiennes, en 1581 et en 1588. + +C’est en vain que les magistrats renouvelaient leurs défenses, les +comédiens italiens ou français, se sentant soutenus par la protection +royale, se moquaient des arrêts que le Parlement prodiguait contre +eux[92] et poursuivaient paisiblement le cours de leurs succès. + + [92] Les principaux arrêts du Parlement sont datés du 6 octobre 1584 + et du 10 décembre 1588. Un arrêt de même nature fut encore prononcé + contre les comédiens en 1594, mais sans plus de succès que les + précédents. + +Les Confrères de la Passion eux-mêmes avaient profité de la licence +générale pour reprendre leurs farces grossières et sacrilèges: «Il y a +un grand mal qui se tolère à Paris les jours de dimanches et de fêtes, +lit-on dans les remontrances des États de Blois, ce sont les spectacles +publics par les Français et les Italiens, et par-dessus tout un cloaque +et maison de Satan, nommé l’hôtel de Bourgogne... En ce lieu se donnent +mille assignations scandaleuses au préjudice de l’honnêteté et de la +pudicité des femmes, et la ruine des familles des pauvres artisans, +desquels la salle basse est toute pleine, et lesquels plus de deux +heures avant le jeu passent leur temps en devis impudiques, jeux de +cartes et de dés, en gourmandises et ivrogneries.» + +Fatigués de ces réclamations incessantes, comprenant du reste que les +pièces profanes ne convenaient pas au titre religieux qui caractérisait +leur société, les Confrères résolurent de ne plus monter sur le théâtre. +En 1588 ils cédèrent à une troupe de comédiens, moyennant une +rétribution annuelle, leur privilège et l’hôtel de Bourgogne[93]. + + [93] La société de la Passion se réserva seulement deux loges, les + plus proches du théâtre; elles étaient distinguées par des barreaux + et on leur donnait le nom de loges des maîtres. + +Ces nouveaux venus abandonnèrent définitivement le genre sacré pour +s’adonner uniquement au profane. Ils y obtinrent le plus grand succès et +Henri IV lui-même tint à honneur de leur témoigner ses encouragements en +leur accordant une pension annuelle de 1200 livres[94]. D’Aubigné +reproche amèrement au roi et à son ministre d’avoir retranché beaucoup +de dépenses à la cour pour payer les dettes de l’État, et de laisser +subsister la pension des comédiens, de toutes les dépenses la plus +inutile et la première à supprimer. + + [94] Cette pension se payait encore en 1608. On en trouve la preuve + dans une lettre du roi à Sully. (Mémoires de Sully, t. III.) + +Henri IV ne fut pas moins favorable aux Italiens qu’aux comédiens +français. Sous son règne Isabella Andreini[95], qui faisait partie de la +troupe des princes de Mantoue, vint à Paris; elle y fut très applaudie, +et lorsqu’elle partit, le roi et la reine la comblèrent de présents. + + [95] Isabella Andreini (1562-1604) était admirablement douée. + Excellente comédienne, habile musicienne, elle chantait à ravir et + composait des vers et des ouvrages en prose. + +En regagnant sa patrie, la comédienne tomba malade à Lyon où elle mourut +le 11 juin 1604. Ses funérailles eurent lieu avec la plus grande pompe +et le clergé lui accorda la rare faveur de laisser graver son nom et ses +armes sur une des pierres de l’église[96]. + + [96] On lit au registre de la Procure de Sainte-Croix de Lyon cette + singulière annotation: «Le vendredi XI juing après vespres a esté + enterré le corps de feu dame Élisabeth Andreiny, native de Padoue, + vivante fame du sieur Francisco Andrèni, Florentin, de son estat + comédien. Elle est décédée avec le commun bruit d’estre une des plus + rares femmes du monde, tant pour estre docte que bien disante en + plusieurs sortes de langues. Ilz ont donné pour les droictz cinq + escuz et cinq pour la permission de mettre une pierre avec son nom + et ses armes auprès du pilier du bénitier.» (Armand Baschet. _Les + Comédiens italiens à la cour de France_, Plon, 1882.) + +Pendant la régence de Marie de Médicis, les comédiens continuèrent à +jouir à la cour d’une faveur marquée. Les Italiens, en particulier, +reçurent de la reine de nombreuses marques de protection. Elle chercha à +attirer Arlequin en France et elle lui fit des avances incroyables; elle +lui écrivait lettre sur lettre pour le faire venir, l’appelant toujours +«mon compère», et l’acteur lui répondait familièrement «ma commère». +Malgré les instances les plus flatteuses, il fit attendre son arrivée +plus de deux ans. + + + + +VI + +DIX-SEPTIÈME SIÈCLE + +SOMMAIRE: La troupe du Marais.--La troupe de l’hôtel de Bourgogne reçoit +le titre de _Troupe royale des comédiens_.--Richelieu encourage le +théâtre.--Difficulté pour les comédiens de trouver une salle.--L’abbé +d’Aubignac et la _Pratique du théâtre_.--Déclaration de Louis XIII +réhabilitant l’état de comédien.--Mazarin protège la comédie +italienne.--Passion d’Anne d’Autriche pour la comédie.--Mazarin +introduit en France l’opéra.--La troupe de Molière.--Elle reçoit le +titre de _Troupe du Roi au Palais-Royal_.--Considération dont on entoure +les comédiens.--Faveurs que le roi accorde à Molière et à +Lulli.--Floridor. + + +Après avoir imité les pièces antiques, les auteurs s’emparent de la +littérature espagnole que la captivité de François Ier et les guerres de +religion ont peu à peu fait connaître; Robert Garnier[97], Alexandre +Hardy[98], Rotrou, continuent la régénération du théâtre. + + [97] Garnier (Robert) (1545-1601) poète dramatique; il était très + supérieur à Jodelle. + + [98] Hardy (Alexandre) (1560-1631). Il imita beaucoup les auteurs + espagnols. La troupe de comédiens du Marais l’avait pris à gages et + il écrivit pour eux près de 600 pièces, tragédies et comédies. C’est + évidemment des pièces de Hardy que Mlle Beaupré disait plus tard: + «Nous avions ci-devant des pièces de théâtre pour trois écus, que + l’on nous faisait en une nuit. On y était accoutumé et nous y + gagnions beaucoup.» A cette époque il fallait renouveler sans cesse + l’affiche, et la fécondité de Hardy était précieuse. + +Loin de se montrer rebelle à cet art nouveau et épuré, la foule se +presse aux représentations de l’hôtel de Bourgogne. Encouragée par un +pareil succès, une nouvelle troupe s’établit en 1600 au Marais, à +l’_Hôtel d’Argent_, au coin de la rue de la Poterie. Ces nouveaux venus +prennent le nom de _Comédiens du Marais_[99]. + + [99] Pour réparer le tort qu’ils allaient faire à leurs confrères de + l’hôtel de Bourgogne, ils s’engagèrent à leur payer une redevance + d’un écu tournois par représentation. + +En même temps que le goût d’un genre plus relevé se répandait dans le +peuple, le gouvernement crut sage et prudent de veiller à ce que la +décence et l’honnêteté, jusqu’alors trop souvent méconnues, fussent +désormais respectées sur la scène. Dans ce but une ordonnance de police +rendue en 1609 défendit aux comédiens de jouer aucunes pièces ou farces +avant de les avoir communiquées au procureur du roi. + +Dès les premières années du règne de Louis XIII, la troupe de l’hôtel de +Bourgogne jouit d’une telle faveur que le roi l’autorisa à prendre le +titre de _Troupe royale des comédiens_. Elle devint ainsi une +institution monarchique et échappa à la juridiction du Parlement pour +dépendre uniquement du bon plaisir royal[100]. + + [100] En 1615, grâce à la protection du roi, la _Troupe royale_ obtint + la jouissance perpétuelle de la salle de l’hôtel de Bourgogne, mais + elle s’engagea à payer à la Confrérie de la Passion trois livres + tournois par représentation. (Frères Parfaict, _Histoire du Théâtre + français_, tome III.) + +Bientôt Corneille parut et donna successivement _Mélite_, _Médée_, _le +Cid_, etc. C’était la révélation d’un genre encore inconnu en France et +qui en quelques années allait toucher à sa perfection. + +Le cardinal de Richelieu ne jugea pas que l’art dramatique, tel qu’il +existait alors, fût de nature à pervertir les mœurs; comprenant que les +comédiens qui devenaient les interprètes des œuvres les plus belles de +l’intelligence n’avaient rien de commun avec les histrions de la Rome +des Césars, avec les bateleurs et les farceurs du moyen âge, il ne leur +ménagea pas les encouragements, et il n’hésita pas à se déclarer le +protecteur avéré du théâtre. A sa demande, Louis XIII accorda à la +troupe royale une subvention annuelle de 12 000 livres. Le cardinal +lui-même prêcha d’exemple: non seulement il composa des tragédies, mais +il fit construire dans son palais une salle splendide qui coûta plus de +200 000 écus. Le roi et toute la cour étaient invités aux +représentations du Palais-Cardinal; on y conviait les évêques comme de +raison, et un banc des mieux placés leur était toujours réservé; on le +désignait même sous le nom de _banc des évêques_. + +Richelieu fit plus encore; il donna sur la scène du Palais-Cardinal des +drames et des ballets où les princes et les plus grands seigneurs +tenaient des rôles, et où toute la cour assistait. Pour plaire au +ministre, des prélats ne dédaignaient pas de prendre part à ces +divertissements. Son ami et son fidèle compagnon, l’abbé de +Boisrobert[101], se montrait tellement assidu aux spectacles, qu’on +appelait le théâtre la paroisse de l’abbé de Boisrobert. + + [101] Boisrobert (François Le Métel de) (1592-1662), chanoine de la + cathédrale de Rouen, est resté célèbre par son esprit et la vivacité + de ses saillies. Guy-Patin l’appelait: «Un prêtre qui vit en + goinfre, fort déréglé et fort dissolu». Il a composé un assez grand + nombre de pièces pour le théâtre qu’il aimait à la folie. + +Malgré la protection éclatante accordée aux comédiens par le souverain +et son ministre, il existait encore contre eux d’assez grandes +préventions, dues en majeure partie à la réputation fort équivoque +qu’avaient laissée les farceurs des siècles précédents. Nous n’en +voulons d’autre preuve que la difficulté qu’ils éprouvaient à trouver un +local pour leurs représentations. + +En 1632, le théâtre du Marais vint s’établir rue Michel-le-Comte; mais à +peine la nouvelle salle fut-elle ouverte que les voisins présentèrent +requête au Parlement pour en demander la suppression. La rue était fort +étroite, disaient-ils, très fréquentée par les carrosses, et comme «elle +est composée de maisons à portes cochères, appartenantes et habitées par +plusieurs personnes de qualité et officiers des cours souveraines, qui +doivent le service de leurs charges, ils souffrent de grandes +incommodités à cause que lesdits comédiens jouent leurs comédies et +farces même en ce saint temps de carême». Les habitants sont «contraints +le plus souvent d’attendre la nuit bien tard pour rentrer dans leurs +maisons, au grand danger de leurs personnes par l’insolence des laquais +et filous, coutumiers à chercher tels prétextes et occasions pour +exercer plus impunément leurs voleries, qui sont à présent fort +fréquentes dans ladite rue, et plusieurs personnes battues et excédées +avec perte de leurs manteaux et chapeaux, étant les suppliants, tous les +jours de comédie, en péril de voir piller et voler leurs maisons.» + +Par arrêt du 22 mars 1633, le Parlement fit droit à une requête si +légitime et les malheureux comédiens virent fermer leur salle. Après +avoir erré pendant près de deux ans, ils finirent par trouver asile dans +un jeu de paume de la rue Vieille-du-Temple et ils s’y établirent +définitivement en 1635. + +Non content de protéger efficacement le théâtre, le cardinal ministre +voulut en fixer les règles, et c’est sur sa demande qu’un de ses +familiers, l’abbé d’Aubignac[102], écrivit la _Pratique du +théâtre_[103], «que l’Éminence avait passionnément souhaitée». A la +_Pratique_ l’abbé joignit un _Projet de réforme_[104]; il reconnaissait +tout d’abord l’infamie dont les lois avaient noté les comédiens et la +créance commune qui faisait considérer les spectacles comme contraires +au christianisme; puis il étudiait avec soin la manière de prévenir les +inconvénients inhérents à la vie de théâtre. + + [102] Aubignac (François Hédelin, abbé d’) (1604-1676). Il était + précepteur du duc de Fronsac, neveu de Richelieu. L’abbé s’est + essayé successivement dans tous les genres de littérature, mais sans + succès. + + [103] La Harpe disait de cette _Pratique du théâtre_: «Ce n’est qu’un + lourd et ennuyeux écrit, fait par un pédant sans esprit et sans + jugement, qui entend mal ce qu’il a lu et qui croit connaître le + théâtre parce qu’il sait le grec.» Comme conclusion à sa _Pratique_, + l’abbé écrivit une tragédie qui fit périr d’ennui tous les + spectateurs, bien que l’auteur eût scrupuleusement observé, + disait-il, les règles d’Aristote. + + [104] _Projet de réforme du théâtre à la suite de la pratique_, tome + I, page 354. Ce _Projet_ ne fut imprimé qu’en 1658. Déjà en 1639 + avait paru un ouvrage intitulé _Apologie du théâtre_, par Georges de + Scudéry. Paris, in-4º. + +Dans le but de moraliser les coulisses, d’Aubignac proposait d’interdire +aux filles de monter sur la scène, à moins qu’elles n’eussent leur père +ou leur mère dans leur compagnie; il défendait aux veuves de jouer +pendant leur année de deuil et il les obligeait à se remarier six mois +après l’expiration de cette année. Une personne de probité et de +capacité (lisez l’abbé d’Aubignac) devait être nommée intendant ou grand +maître des théâtres et des jeux publics en France. Les fonctions de ce +grand maître étaient des plus importants et comportaient des +attributions multiples et variées[105]. + + [105] Elles avaient beaucoup d’analogie avec celles que s’arrogèrent + plus tard les gentilshommes de la Chambre. + +C’est à lui qu’incombait le soin de «maintenir le théâtre en +l’honnêteté»; c’est lui «qui veillait sur les actions des comédiens et +qui en rendait compte au roi pour y donner l’ordre nécessaire». C’est +lui qui choisissait les acteurs et les obligeait «d’étudier la +représentation des spectacles aussi bien que les récits et les +expressions des sentiments, afin qu’on n’y vît rien que d’achevé». Le +grand maître devait aussi lire les pièces présentées par les poètes et +en examiner l’honnêteté et la bienséance. Il devait encore s’occuper «de +trouver un lieu commode et spacieux pour dresser un théâtre selon les +modèles des anciens... Autour de ce théâtre seraient bâties des maisons +pour loger gratuitement les deux troupes nécessaires à la ville de +Paris.» + +Dans de telles conditions et avec des comédiens si bien surveillés, il +n’y avait plus aucune raison de maintenir contre eux les censures +civiles ou ecclésiastiques qui les frappaient. Aussi l’abbé d’Aubignac +pouvait-il écrire comme conclusion de ses projets de réforme: + +«Une déclaration du roi portera, d’une part, que les jeux de théâtre +n’étant plus un acte de fausse religion et d’idolâtrie comme autrefois, +mais seulement un divertissement public, et d’un autre côté les +représentations étant ramenées à l’honnêteté et les comédiens ne vivant +plus dans la débauche et avec scandale, Sa Majesté lève la note +d’infamie décernée contre eux par les ordonnances et arrêts.» + +Tel était en effet le but que poursuivait Richelieu. Non seulement il +s’efforçait par tous les moyens de réagir contre les fâcheux souvenirs +laissés par les farceurs du moyen âge en démontrant que la troupe royale +n’avait rien de commun avec ces misérables histrions, mais il voulait +encore donner aux comédiens une situation et leur créer dans le monde +une place honorable, reconnue de tous et protégée par le gouvernement +lui-même. + +Pour y parvenir, il fit enregistrer au Parlement une déclaration ainsi +conçue: + +«Louis, etc..., Les continuelles bénédictions qu’il plaît à Dieu de +répandre sur notre règne, nous obligeant de plus en plus à faire tout ce +qui dépend de nous pour retrancher tous les dérèglements par lesquels il +peut être offensé; la crainte que nous avons que les comédies, qui se +représentent utilement pour le divertissement des peuples, ne soient +quelquefois accompagnées de représentations peu honnêtes, qui laissent +de mauvaises impressions sur les esprits, fait que nous sommes résolu de +donner les ordres requis pour éviter tels inconvénients. A ces causes, +nous avons fait et faisons inhibitions et défenses par ces présentes, +signées de notre main, à tous comédiens de représenter aucunes actions +malhonnêtes ni d’user d’aucune parole lascive ou à double entente, qui +puissent blesser l’honnêteté publique, et sur peine d’être déclaré +infâme, et autres peines qu’il y écherra. Enjoignons à nos juges, chacun +dans son district, de tenir la main à ce que notre volonté soit +religieusement observée, et en cas que lesdits comédiens contreviennent +à notre présente déclaration, nous voulons et entendons que nosdits +juges leur interdisent le théâtre et procèdent contre eux par telles +voies qu’ils aviseront, selon les qualités de l’acteur, sans néanmoins +qu’ils puissent ordonner plus grande peine que l’amende et le +bannissement. Et en cas que lesdits comédiens règlent tellement les +actions du théâtre, qu’elles soient du tout exemptes d’impuretés, nous +voulons que leur exercice, qui peut innocemment divertir nos peuples de +diverses occupations mauvaises, ne puisse leur être imputé à blâme, ni +préjudicier à leur réputation dans le commerce public, ce que nous +faisons afin que le désir qu’ils auront d’éviter le reproche qu’on leur +a fait jusqu’ici, leur donne autant de sujet de se contenir dans les +termes de leur devoir des représentations qu’ils feront, que la crainte +des peines qui leur seraient inévitables, s’ils contrevenaient à la +présente déclaration. + +«Donné à Saint-Germain-en-Laye, le 16 avril 1641, etc.» + +Cette déclaration relevait les comédiens de toutes les censures et +pénalités qui avaient pu leur être infligées, et les replaçait dans le +droit commun. Désormais leur profession est reconnue par le Parlement et +personne ne peut la leur imputer à blâme; ils sont devenus des citoyens +et leur réputation dépend de leur conduite personnelle. + +Personne ne s’éleva contre la déclaration royale; le clergé s’en choqua +moins que tout autre, puisqu’elle était l’œuvre du cardinal lui-même; il +eût du reste été mal venu à protester, car les plus hauts dignitaires de +l’Église protégeaient publiquement le théâtre[106], beaucoup le +soutenaient de leurs deniers et de leur influence[107]. + + [106] Lorsque Mondory (1578-1651), qui dirigeait la troupe du Marais, + prit sa retraite, il reçut de Richelieu une pension de 2000 livres; + le cardinal de la Valette lui en accorda une également, et plusieurs + seigneurs, désireux de faire leur cour au ministre, ne se montrèrent + pas moins généreux. + + [107] Richelieu n’était pas le seul prince de l’Église amateur de + comédies. En 1646, le cardinal Bichi, nonce du pape, siégeant à + Carpentras, fit jouer dans le palais archiépiscopal _Akebar, roi du + Mogol_, dont la musique était de l’abbé Mailly. + +C’est surtout à l’époque de la Fronde que le goût pour la comédie se +répandit dans les hautes classes, les comédiens de la troupe royale +étaient fréquemment mandés à la cour pour y jouer les pièces de leur +répertoire. + +Mazarin ne se montra pas moins passionné que Richelieu pour les +représentations théâtrales. Il combla de ses faveurs non seulement les +comédiens français, mais encore les italiens qui avaient été un peu +négligés sous le règne de son prédécesseur; il leur fit accorder la +salle du Petit-Bourbon, construite sous Henri III pour _Gli Gelosi_. +Grâce à la protection du cardinal, ils reçurent une pension de 15 000 +livres et ils furent autorisés à prendre le titre de _Troupe italienne +entretenue par Sa Majesté_. On les faisait venir fréquemment à la cour, +mais leur théâtre à l’encontre de celui des Français n’était pas exempt +d’une grande licence[108]. + + [108] Ces pièces italiennes étaient d’un genre tout à fait + particulier. Il n’y avait pas de texte précis auquel les acteurs + dussent se conformer. On attachait un simple canevas aux murs du + théâtre, par derrière les coulisses, et les acteurs allaient voir, + au commencement de chaque scène, ce qu’ils avaient à dire. De cette + façon le texte et le jeu variaient chaque jour, et l’on croyait + toujours voir une pièce nouvelle. + +Anne d’Autriche ressentait pour la comédie un goût des plus vifs; elle +l’aimait à ce point que pendant l’année de son grand deuil elle se +cachait pour l’entendre[109]. Plus tard elle y allait publiquement; elle +donnait sans cesse des fêtes où l’on jouait des comédies, et où l’on +dansait des ballets; la plus grande affluence se pressait à ces +représentations, les prélats s’y faisaient remarquer par leur assiduité. +Le banc des évêques existait plus que jamais et plus que jamais était +fort occupé. + + [109] Mme de Motteville, _Mémoires_. + +Les comédiens étaient reçus à la cour avec considération; on raconte +même à ce sujet une anecdote assez curieuse sur la mère de Baron, +excellente comédienne et de plus fort jolie femme; sa beauté soulevait +de vives jalousies. Mme Baron assistait souvent à la toilette de la +reine mère, et quand elle se présentait, Sa Majesté disait aux dames qui +se trouvaient présentes: «Mesdames, voici la Baron», et toutes, +craignant un rapprochement qui ne pouvait que leur être défavorable, +s’empressaient de prendre la fuite[110]. + + [110] Cette anecdote est racontée par l’abbé d’Allainval. + +Cependant Anne d’Autriche ne put pas se livrer à son penchant +favori sans soulever quelques protestations: «Le curé de +Saint-Germain-l’Auxerrois, qui était le curé de la cour, homme pieux et +sévère, lui écrivit qu’elle ne pouvait en conscience souffrir la +comédie, surtout l’Italienne, comme plus libre et moins modeste. Cette +lettre troubla la reine, qui ne voulait souffrir rien de contraire à ce +qu’elle devait à Dieu. Elle consulta sur ce sujet beaucoup de docteurs. +Plusieurs évêques lui dirent que les comédies qui ne représentaient que +des choses saintes, ne pouvaient être un mal; que les courtisans avaient +besoin de ces occupations pour en éviter de plus mauvaises, que la +dévotion des rois devait être différente de celle des particuliers, et +qu’ils pouvaient autoriser ces divertissements[111]. La comédie fut +approuvée et l’enjouement de l’Italienne se sauva sous la protection des +pièces sérieuses[112].» + + [111] L’abbé de Latour excuse les courtisans d’aller au théâtre avec + le roi et il les justifie par «l’exemple de Naaman, à qui le + prophète Élisée permit d’accompagner le roi de Syrie, son maître, + dans le temple de ses idoles, et de se baisser avec lui quand il les + adorerait.» + + [112] Mme de Motteville, _Mémoires_. + +Ainsi les écarts des Italiens ne furent tolérés que grâce à la tenue +irréprochable des comédiens français et à la moralité des pièces qu’ils +représentaient. Il est bon de le faire remarquer, car nous verrons +quelle étrange et injuste distinction on établit plus tard entre ces +deux espèces de comédiens. + +Mazarin ne se contenta pas du théâtre tel qu’il existait en France; il +introduisit encore un genre nouveau qu’on tenait en grande estime dans +sa patrie, mais qui chez nous n’était pas encore connu, nous voulons +parler de l’opéra. En 1645, il fit venir d’Italie une troupe de +chanteurs, de cantatrices et de musiciens qui donnèrent le 24 décembre, +en présence de Louis XIV et de toute la cour, la _Festa della finta +Pazza_, de Giulio Strozzi; les intermèdes se composaient d’un ballet de +singes et d’ours, d’une danse d’autruches et d’une entrée de perroquets. +En avril 1654, on jouait encore «la superbe comédie italienne des _Noces +de Thétis et de Pélée_, dont les entr’actes sont composés de dix entrées +d’un agréable ballet». + +C’est donc sous les auspices et par les soins du clergé que l’opéra fut +introduit en France. + +Le succès de ces opéras et de ces ballets[113] fut tel, qu’on en vit +jouer à la cour par les plus grands seigneurs et que le jeune roi +lui-même ne dédaignait pas d’y figurer; il parut plusieurs fois dans les +ballets des _Noces de Thélis et de Pelée_ et «chaque fois y déployait de +nouvelles grâces». + + [113] Les ballets étaient un genre qu’on ne goûtait guère qu’à la cour + et dans les collèges de jésuites. L’abbé de Pure mettait sur la même + ligne la tragédie et le ballet et il écrivait cette singulière + appréciation: «La tragédie et le ballet sont deux sortes de + peinture, où l’on met en vue ce que le monde ou l’histoire a de plus + illustre, où l’on déterre et où l’on étale les plus fins et les plus + profonds mystères de la nature et de la morale.» A cette époque, les + femmes n’étaient pas admises dans les ballets; leurs rôles étaient + joués par des hommes. + +En 1660, à l’occasion du mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse +d’Autriche, Mazarin fit représenter à la cour l’opéra d’_Ercole amante_, +avec des intermèdes de danse où parurent le roi et la jeune reine; +«l’abbé Molani y chantait un rôle». + +L’intervention du clergé dans les questions théâtrales est donc +constante et indiscutable. Il ne se borne pas à encourager l’art +dramatique sous ses diverses formes, il se mêle sans cesse aux +représentations; on voit sans étonnement, sans scandale, des +ecclésiastiques et même de hauts dignitaires de l’Église, composer pour +le théâtre; on les voit monter sur la scène, non seulement sans mériter +les censures de leurs supérieurs, mais encore avec leur agrément. + +L’Église semble avoir oublié ses anciennes sévérités contre les +histrions, ou tout au moins comprendre qu’il n’y a plus lieu de les +appliquer. Elle vit avec eux dans la meilleure intelligence. + +Les comédiens de l’hôtel de Bourgogne voulant, en 1660, célébrer la +conclusion de la paix, font chanter dans l’église Saint-Sauveur, leur +paroisse, un motet, Te Deum et messe; et quand la cérémonie fut achevée, +raconte Loret, nous tous qui étions là, + + Le curé, prêtres et vicaires, + Chantres, comédiens et moi, + Criâmes tous: Vive le Roi! + La troupe des chantres, ensuite, + Dans un cabaret fut conduite, + Où messieurs les musiciens, + Par l’ordre des comédiens, + Furent, pour achever la fête, + Traités à pistole par tête, + Où l’on but assez pour trois jours[114]. + + [114] _Muse historique._ + +Mazarin ne se borne pas à faire représenter des opéras et des ballets, +tout le théâtre de l’époque figure à la cour, et, dans son esprit large +et tolérant, le prince de l’Église n’hésite pas à recevoir dans son +palais et avec grand honneur les pièces de Molière: «Le mardi 26 octobre +1660, dit le registre de la Grange, on donna l’_Étourdi et les +Précieuses_ chez M. le cardinal Mazarin. Le roi vit la comédie +incognito, debout, appuyé sur le dossier du fauteuil de Son Éminence.» +Les titres les moins voilés n’avaient pas le don d’effaroucher le +cardinal ministre: peu de temps après on jouait le _Cocu_ au +Palais-Cardinal, en présence du roi. + +La troupe royale, les Italiens, les comédiens du Marais, ne suffisant +pas à satisfaire l’engouement du public, une quatrième troupe vint +bientôt s’établir dans la capitale. + +Après un assez long séjour en province, Molière et sa troupe revinrent à +Paris en octobre 1658. Monsieur, frère du roi, les autorisa à prendre le +titre de _Comédiens de Monsieur_, et il poussa la générosité jusqu’à +leur accorder une pension mensuelle de 300 livres, qui ne fut jamais +payée. Grâce à cette protection, Molière put s’installer au +Petit-Bourbon, qu’occupaient les comédiens italiens; il fut convenu que +les deux troupes se partageraient la semaine et que chacune jouerait +trois fois. Cette combinaison dura deux ans, Français et Italiens +faisant le meilleur ménage du monde. Mais en 1660 le théâtre du +Petit-Bourbon fut démoli et on éleva sur l’emplacement qu’il occupait la +colonnade du Louvre. Les comédiens expulsés ne restèrent pas sans asile; +le roi leur donna la salle du Palais-Royal sous l’obligation de la +partager avec les Italiens, comme ils l’avaient fait déjà de celle du +Petit-Bourbon. + +La troupe de Molière ne devait par rester à Monsieur, une plus haute +destinée l’attendait. Le Roi fut si satisfait de la représentation +qu’elle lui donna en 1665 à Saint-Germain, qu’il voulut se l’attacher. +Il lui accorda 6000 livres de pension et l’autorisation de prendre le +titre de _Troupe du Roi au Palais-Royal_. + +En 1669, Louis XIV organisa définitivement l’Opéra, et c’est l’abbé +Perrin qui en reçut la direction[115]. Par lettres patentes, il obtint +pour douze ans le privilège d’établir «en la ville de Paris et autres du +royaume des académies de musique pour chanter en public des pièces de +théâtre»; la nouvelle salle fut construite rue Mazarine et prit le titre +d’Académie royale de musique. Le premier opéra fut représenté le 18 mars +1671[116]. + + [115] Perrin (Pierre), mort en 1680. Il prit le titre d’abbé sans y + avoir aucun droit, mais dans le seul but de faciliter son entrée + dans la société; il devint introducteur des ambassadeurs près de + Gaston, duc d’Orléans. C’est lui qui composa la première comédie + française en musique. + + [116] L’opéra fut peu goûté pendant fort longtemps; Saint-Evremond + l’appelle «une sottise chargée de musique, de danses, de machines, + de décorations; une sottise magnifique, mais toujours une sottise; + un travail bizarre de poésie et de musique, où le poète et le + musicien, également gênés l’un par l’autre, se donnent bien de la + peine à faire un méchant ouvrage.» + +Louis XIV, jeune, galant, adorant les plaisirs, ne néglige rien pour +honorer l’art théâtral et il s’efforce de faire disparaître les +préventions que la protection de Richelieu et de Mazarin n’ont pu encore +complètement effacer. Lui-même monte sur le théâtre et joue avec des +comédiens pour bien prouver qu’il ne regarde comme déshonorantes ni leur +fréquentation ni leur profession; il figure dans les ballets de +Benserade, dans les divertissements de Molière, il y chante, il y danse, +il y débite des vers[117]. Les seigneurs et les dames de la cour, les +princes et les princesses, tout le monde suit naturellement son exemple, +on voit les noms les plus illustres à côté d’acteurs et d’actrices de +profession[118]. En 1671, le roi fait établir aux Tuileries un vaste +théâtre où il donne des représentations. + + [117] En 1661, Louis XIV fonde l’Académie de danse où sont appelés les + treize plus habiles danseurs du royaume. + + [118] En 1681 on représenta à Saint-Germain-en-Laye, en présence du + roi, le ballet du _Triomphe de l’Amour_. Le Dauphin et la Dauphine, + Mademoiselle, la princesse de Conti, les autres princes, princesses, + seigneurs et dames de la cour figurèrent dans ce ballet. C’est la + première fois qu’on voyait des femmes danser sur la scène; + jusqu’alors leurs rôles étaient remplis, ainsi qu’il était d’usage + en Italie, par des danseurs déguisés. Le mélange des deux sexes fut + si apprécié, qu’à partir de ce moment on introduisit les femmes dans + les ballets de l’Académie de musique. L’usage se répandit également + de faire paraître les danseurs sur la scène à visage découvert; + jusqu’en 1672 ils étaient restés masqués. + +Les comédiens français jouent à la cour depuis la Saint-Martin jusqu’au +jeudi d’avant la Passion. Lorsque le roi va à Fontainebleau, une partie +de la troupe le suit; les acteurs sont traités avec une considération +inusitée: «Les comédiens, dit Chappuzeau[119], sont tenus d’aller au +Louvre quand le roi les mande et on leur fournit de carrosses autant +qu’il en est besoin. Mais quand ils marchent à Saint-Germain, à +Chambord, à Versailles ou en d’autres lieux, outre leur pension qui +court toujours, outre les carrosses, chariots et chevaux qui leur sont +fournis de l’écurie, ils ont une gratification en commun de 1000 écus +par mois, chacun 2 écus par jour pour leur dépense, leurs gens à +proportion et leurs logements par fourriers. En représentant la comédie, +il est ordonné de chez le roi à chacun des acteurs ou des actrices, à +Paris ou ailleurs, été et hiver, trois pièces de bois, une bouteille de +vin, un pain et deux bougies blanches pour le Louvre, et à Saint-Germain +un flambeau pesant deux livres; ce qui leur est apporté ponctuellement +par les officiers de la fruiterie, sur les registres de laquelle est +couchée une collation de 25 écus tous les jours que les comédiens +représentent chez le roi, étant alors commensaux[120]. Il faut ajouter à +ces avantages qu’il n’y a guère de gens de qualité qui ne soient bien +aises de régaler les comédiens qui leur ont donné quelque lien d’estime; +ils tirent du plaisir de leur conversation, et savent qu’en cela ils +plairont au roi, qui souhaite qu’on les traite favorablement. Aussi +voit-on les comédiens s’approcher le plus qu’ils peuvent des princes et +des grands seigneurs, surtout de ceux qui les entretiennent dans +l’esprit du roi, et qui, dans les occasions, savent les appuyer de leur +crédit[121].» + + [119] _Le théâtre français_, par Samuel Chappuzeau, 1674. + + [120] M. Despois fait remarquer que le tableau est quelque peu flatté, + et que les dépenses du voyage n’étaient pas toujours couvertes par + l’indemnité allouée. Ainsi il relève dans les registres de la + comédie pour un voyage à Fontainebleau ce compte évidemment peu + rémunérateur: «2000 livres reçues, sur quoi il a été dépensé 2138 + livres 15 sols». (_Le théâtre français sous Louis XIV_.) + + [121] Molière était appelé fréquemment chez les maréchaux d’Aumont, de + la Meilleraie, chez les ducs de Roquelaure, de Mercœur, etc. Le + grand Condé lui aurait dit un jour: «Je vous prie à toutes vos + heures vides de venir me trouver; je quitterai tout pour être à + vous.» (Larroumet, _la Comédie de Molière_.) + +Les comédiens se montraient fort reconnaissants des égards qu’on avait +pour eux: «Leur soin principal, dit encore Chappuzeau, est de bien faire +leur cour chez le roi, de qui ils dépendent non seulement comme sujets, +mais aussi comme étant particulièrement à Sa Majesté, qui les entretient +à son service, et leur paye régulièrement leurs pensions.» + +Louis XIV ne se contenta pas de traiter honorablement les comédiens, il +voulut encore donner une marque éclatante de sa protection à ceux qui, +comme Molière et Lulli, illustraient son règne par leurs talents comme +auteurs et comme acteurs[122]. + + [122] La faveur royale cependant ne put préserver Molière des + brutalités célèbres de M. de la Feuillade. + +Molière reçut une pension de 1000 livres et le titre de valet de chambre +du roi, charge à laquelle jusqu’au règne de François Ier la noblesse +seule pouvait prétendre. Lorsque le comédien fut père pour la première +fois, Louis XIV, que le marquis de Créqui représente, et la duchesse +d’Orléans, qui délègue la maréchale du Plessy, tiennent l’enfant sur les +fonts de baptême[123]. On ne peut méconnaître le but que poursuivait le +roi et les mobiles qui le faisaient agir[124]. + + [123] Le fait est d’autant plus à remarquer que Louis XIV répondait + ainsi à une infâme calomnie: un comédien de l’hôtel de Bourgogne, + Montfleury, venait en effet d’écrire au roi en accusant formellement + Molière d’avoir épousé sa propre fille. (Larroumet.) + + [124] On a dit, sans que cela ait été prouvé, que l’Académie avait + offert à Molière une place sur ses bancs à la condition de renoncer + à la scène; mais le directeur de théâtre aurait motivé son refus sur + le tort que sa retraite causerait à sa troupe. + + M. Despois dit avec raison qu’il est absurde de supposer que Molière + aurait pu être reçu dans une compagnie où Bossuet, l’archevêque de + Paris, et tant d’autres esprits hostiles, jouissaient de la plus + grande autorité. En 1778, l’Académie eut des remords de n’avoir + jamais compté l’illustre comédien au nombre de ses membres, elle + décida que son buste serait placé dans la salle des Assemblées avec + cette inscription: + + Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre. + +Louis XIV ne montra pas moins de bienveillance pour la comédie +Italienne; en 1664 il accepta pour filleul Louis Biancolelli, fils de +l’arlequin Dominique. + +Lulli[125] fut encore plus favorisé que Molière. Depuis 1661 il était +surintendant et compositeur de la musique de chambre du roi, ce qui ne +l’empêchait pas de monter quelquefois sur le théâtre; à plusieurs +reprises il joua le rôle de Mufti dans la cérémonie du _Bourgeois +gentilhomme_. Cependant le roi et la reine tinrent sur les fonds du +baptême son fils aîné qui fut reçu en survivance de sa charge. Son +second fils fut doté dès sa naissance de l’abbaye de Saint-Hilaire, près +de Narbonne. + + [125] Lulli (Jean-Baptiste) (1635-1687). Il débuta comme marmiton chez + Mlle de Montpensier. La princesse ayant appris que ses dispositions + pour la musique étaient très supérieures à celles qu’il témoignait + pour l’art culinaire, l’admit au nombre de ses musiciens et le reçut + même dans son intimité. Lulli la remercia en composant des couplets, + accompagnés d’une musique des plus expressives, et qui étaient + destinés à immortaliser un bruit léger, mais fâcheux, échappé un + jour à la princesse. Mlle de Montpensier chassa l’ingrat, qui fut + recueilli dans la troupe des musiciens du roi. Il composa une foule + de symphonies, gigues, sarabandes, qui charmèrent Louis XIV et + firent du compositeur un des hommes indispensables de la cour. + +La profession de comédien passait pour empêcher d’acquérir la noblesse; +néanmoins Louis XIV accorda à Lulli des lettres de noblesse. Un an après +il l’autorisa à acheter une charge de secrétaire du roi. Le corps des +secrétaires s’émut et refusa de recevoir le comédien compositeur; le roi +ordonna de passer outre et les lettres furent enregistrées sur son +ordre. Ces distinctions honorifiques n’empêchèrent pas Lulli de remonter +sur la scène; en 1681 on le voit encore jouer à Saint-Germain le rôle du +Mufti. + +Non-seulement on regardait l’état de comédien comme empêchant d’acquérir +la noblesse, mais on assurait même que tout noble qui embrassait cette +profession perdait par cela même les titres qu’il pouvait avoir. Un +exemple célèbre prouva le contraire. Josias de Soulas, dit +Floridor[126], après avoir servi dans les gardes françaises et obtenu le +grade d’enseigne, se fit comédien, il portait le titre d’écuyer. Il fut +attaqué comme usurpateur de noblesse et sommé de produire ses titres: +Floridor répondit qu’ils étaient en Allemagne et demanda un délai pour +les faire venir. Le Roi le lui accorda et défendit de le poursuivre en +attendant[127]. + + [126] Floridor, sieur de Primefosse (1608-1672), comédien français. + + [127] Arrêt du Conseil (1668) pour Josias de Soulas, escuyer, sieur de + Floridor, qui lui donne délai d’un an pour rapporter les titres de + sa noblesse et cependant fait défense de le poursuivre. (Campardon, + _Les Comédiens du Roi de la troupe française_, 1879.) + +Les frères Parfaict font observer avec beaucoup de raison, et c’est là +la conclusion qu’il faut tirer de l’intervention de Louis XIV, que «si +la profession de comédien dérogeait à la noblesse, on n’aurait pas +demandé ses titres à Floridor, on lui aurait simplement allégué sa +profession, et tout de suite on l’aurait condamné à l’amende comme +usurpateur de noblesse.» + +Par une étrange contradiction, alors qu’on contestait à un gentilhomme +le droit de figurer à la comédie en conservant ses qualités, il était +admis qu’il pouvait, sans déroger, être reçu à l’Opéra. En effet, il +avait été déclaré officiellement, et par des règlements confirmés par +des arrêts rendus au conseil du Roi, que «tous gentilhommes, demoiselles +et autres personnes peuvent chanter à l’Opéra sans que pour cela ils +dérogent aux titres de noblesse ni à leurs privilèges, droits et +immunités». + + + + +VII + +DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE) + +SOMMAIRE: Tolérance de l’Église vis-à-vis des comédiens.--Sévérité +théorique de quelques rituels.--Les collèges des Jésuites.--Leurs +théâtres.--Querelles entre les Jésuites et les Jansénistes.--_Traité de +la comédie_, par Nicole.--_Traité de la comédie et des spectacles_, par +le prince de Conti.--Indignation causée par les représentations de +_Tartuffe_.--Incidents qui accompagnent la mort de Molière. + + +Nous venons de voir le théâtre fort en honneur sous les cardinaux +Richelieu et Mazarin, fort aimé de Louis XIV durant la première partie +de son règne. + +Pendant toute cette période, le clergé ne cesse de donner les plus vifs +encouragements à l’art dramatique. Loin de le condamner, il le protège, +le soutient, et dans un engouement peut-être irréfléchi mais à coup sûr +exagéré, il en arrive à intervenir d’une façon active dans les +représentations. On comprend facilement que, dans de pareilles +conditions, les peines canoniques que l’Église infligeait aux comédiens +des premiers siècles et qui s’étaient perpétuées, tout au moins +théoriquement, contre les bateleurs pendant le moyen âge et la +Renaissance, n’aient pas pu, sous Richelieu et Mazarin, être remises en +vigueur. Aussi voit-on pendant la première moitié du dix-septième siècle +les comédiens vivre fort paisiblement à l’abri des tracasseries civiles +et religieuses; l’Église les reçoit à la sainte table, elle leur accorde +sans difficulté le sacrement du mariage, et à leur mort pas un curé ne +songe à leur refuser la sépulture ecclésiastique. + +Il y avait cependant une grande différence entre la situation qui leur +était faite au point de vue civil et au point de vue religieux; il n’est +pas inutile de la souligner. + +Au point de vue civil, ils avaient été officiellement relevés de +l’indignité qui les frappait par la fameuse déclaration de Louis XIII. +Au point de vue canonique au contraire, rien n’avait été changé; dans la +pratique, il est vrai, on laissait tomber en désuétude des lois +anciennes et surannées, mais elles ne continuaient pas moins à exister, +et elles se trouvaient fidèlement reproduites par les rituels dans un +certain nombre de provinces ecclésiastiques. Il suffisait donc d’une +interprétation rigoureuse ou d’un esprit intolérant pour exposer les +comédiens aux plus pénibles traitements. + +Ainsi, en 1624, Jean de Gondy, archevêque de Paris, déclare dans son +Synodicon qu’on doit priver les comédiens des sacrements et de la +sépulture ecclésiastique. + +Félix de Vialard, évêque et comte de Châlons-sur-Marne, dans le rituel +de son diocèse en 1649, ne veut pas admettre pour parrains les bateleurs +et les comédiens; il déclare qu’il faut repousser de la sainte table +ceux qui en sont indignes, tels que les excommuniés, les interdits et +les gens visiblement infâmes comme les femmes publiques, les +concubinaires et les comédiens. + +On lit dans dans le rituel de Paris, composé en 1654, à l’article du +très-saint-sacrement de l’Eucharistie: «On doit admettre à la sacrée +communion tous les fidèles, excepté ceux auxquels il est défendu par de +justes raisons de s’en approcher, et il en faut éloigner ceux qui en +sont publiquement indignes, c’est-à-dire ceux qui sont notoirement +excommuniés ou interdits; ceux dont l’infamie est connue, comme les +femmes débauchées, ceux qui vivent dans un commerce criminel d’impureté, +les concubinaires, les comédiens, les usuriers, les magiciens, les +sorciers, les blasphémateurs, et autres semblables pécheurs, s’il n’est +constant qu’ils font pénitence et qu’ils s’amendent, et qu’ils n’aient +auparavant réparé le scandale public qu’ils ont causé.» C’est, on le +voit, la reproduction littérale des anciens canons[128]. + + [128] Les rituels de Belley (1621), d’Alet (1667), éloignent de la + communion les comédiens et les farceurs comme les concubinaires et + les femmes publiques; ils ne les admettent ni comme parrains ni + comme marraines. + +Mais, nous le répétons, la plus large tolérance régnait dans la +pratique, et jusqu’à la mort de Molière, les évêques ne suscitèrent +presque jamais de difficultés à ceux qui montaient sur la scène. + +Cette heureuse situation ne devait pas se prolonger, la rivalité des +Jésuites et des Jansénistes allait attirer sur les comédiens une +véritable persécution. + +Voici comment et à quelle occasion commencèrent les hostilités. + +Il existait un ordre religieux renommé par l’habileté avec laquelle il +formait la jeunesse et dont les collèges jouissaient à juste titre de la +plus grande réputation. Les Jésuites avaient d’abord rigoureusement +interdit à leurs élèves d’assister «aux spectacles, comédies ou jeux +publics», n’admettant à cette règle qu’une exception en faveur du +supplice d’un hérétique «mis à la torture ou brûlé vif»; mais ce +rigorisme dura peu; dès le début du dix-septième siècle, ils affichèrent +hautement leur indulgence pour le théâtre, et ils le firent rentrer dans +leur système d’éducation, à ce point qu’ils s’efforçaient d’en inspirer +le goût à leurs écoliers. C’est chez eux que se forma Corneille[129]. + + [129] L’abbé de Latour raconte qu’au Pérou et au Mexique le théâtre + eut pour fondateurs les Jésuites. + +Le penchant des Pères pour le théâtre n’était un secret pour personne; +partout dans leurs collèges ils faisaient représenter des pièces de leur +composition; primitivement ces ouvrages durent être écrits en latin et +le sujet ne put en être que religieux, ou se rapportant directement aux +études de leurs élèves. On jouait en effet sur leurs théâtres des pièces +allégoriques telles que la _Défaite du Solécisme_, où l’on voyait +_l’Infinitif_ terrasser le _Que retranché_ et danser une gavotte devant +son ennemi expirant à ses pieds; mais ce genre, forcément aride et +borné, fut bientôt délaissé et les Pères ne tardèrent pas à aborder des +sujets absolument profanes; on vit leurs écoliers représenter les œuvres +de Plaute, de Térence, de Sénèque, etc.[130] + + [130] Chappuzeau, _Le théâtre français_, 1674. + +Ces représentations étaient assez fréquentes; elles n’avaient pas lieu, +comme on pourrait le croire, dans l’intimité et en présence de quelques +parents ou amis; le public y était admis librement et il payait sa place +tout comme au théâtre. On y accourait en foule, et les femmes +particulièrement marquaient un goût des plus vifs pour ce genre de +divertissements. + +Loret raconte qu’on payait quinze sols au mois d’août 1658 pour voir +jouer au collège Saint-Ignace la tragédie latine d’_Athalie_ et les +quatre ballets qui l’accompagnaient: + + On y dansa quatre ballets, + Moitié graves, moitié follets, + Chacun ayant plusieurs entrées, + Dont plusieurs furent admirées; + Et vrai, comme rimeur je suis, + La Vérité, sortant du puits, + Par ses pas et ses pirouettes + Ravit et prudes et coquettes. + +Il était d’usage en effet qu’un ballet accompagnât ces représentations, +et souvent on avait recours pour les rôles les plus importants à des +danseurs de profession. + +La Vérité sortant du puits pourrait paraître une distraction assez +mondaine dans un collège de Jésuites, si l’on ne savait qu’à cette +époque les femmes ne figuraient pas encore dans les ballets[131]. + + [131] Voir page 100, note 1. + +En province également, les Jésuites représentaient régulièrement dans +leurs maisons d’éducation. En 1658, à Lyon, le roi assiste à une «fort +belle tragédie au collège des Pères[132]»; en 1660, après son mariage, +les écoliers des Jésuites de Bordeaux jouent en sa présence une comédie +sur le sujet de la _Paix_ «avec toute la pompe et tous les agréments +possibles, cette pièce étant mêlée de plusieurs entrées de ballets fort +divertissantes»[133]. + + [132] Déjà en 1650 Louis XIV, âgé de douze ans, avait entendu au + collège de Clermont (depuis Louis-le-Grand) la tragédie latine de + Suzanna, du Père Jourdain. + + [133] Extraits de la _Gazette_.--La même année, et toujours à propos + du mariage du roi, les Jésuites représentèrent une pièce allégorique + intitulée _le Mariage du Lys et de l’Impériale_. + +L’amour des ballets devient si violent dans la compagnie qu’un Jésuite, +le Père Menestrier[134], en compose l’histoire et la théorie. Il décrit +avec emphase tous ceux donnés au collège de Clermont et il s’efforce +d’en montrer l’ingéniosité et la finesse. Figurer dans ces +divertissements est, à l’en croire, un des plus grands bonheurs auxquels +on puisse prétendre, et il raconte que, selon Virgile, une des joies des +bienheureux dans l’Élysée consiste à danser des ballets. Enfin, pour +prouver la complète innocence du genre, il rappelle qu’il a toujours été +protégé par les papes et qu’un d’entre eux s’y est même adonné. + + [134] Menestrier (Claude-François) (1631-1705), jésuite, très érudit + et très versé dans les arts d’agrément. Il a écrit un grand nombre + d’ouvrages sur la chevalerie, les tournois, le blason, la musique, + la danse, le théâtre, etc. + +Le goût pour les représentations théâtrales avait gagné les communautés +religieuses. «L’on y dresse tous les ans, dit Chappuzeau, de superbes +théâtres pour des tragédies, dans lesquelles par un mélange ingénieux du +sérieux et du profane toutes les passions sont poussées jusqu’au bout. +On y emploie même pour de certains rôles d’autres personnes que des +écoliers[135].» + + [135] Les communautés de femmes elles-mêmes ne dédaignaient pas ce + genre de spectacle. Déjà en 1595 les Dames de Saint-Antoine avaient + joué _Cléopâtre_ devant un auditoire d’abbés; elles représentaient + les rôles d’hommes en travesti. Dans les premières années du + dix-septième siècle, les religieuses de Maubuisson «passaient tout + leur temps, hors de l’office, à se divertir en toutes les manières + qu’elles pouvaient, à jouer des comédies pour réjouir les sociétés + qui les venaient voir». (Sainte-Beuve, _Port-Royal_.) + +Les Jésuites avaient eu même l’heureuse inspiration de faire servir le +théâtre à la propagation de leurs idées et de composer des comédies +théologiques où leurs ennemis les Jansénistes étaient malmenés de la +belle manière. Pendant le carnaval de 1650, ils représentèrent, entre +autres, Jansénius chargé de fers et traîné en triomphe par la _Grâce +suffisante_. + +La protection avérée que les Pères accordaient au théâtre, l’indulgence +extrême avec laquelle ils regardaient tout ce qui concernait la comédie +et les comédiens, devaient provoquer naturellement de la part des +Jansénistes des sentiments tout différents et leur faire entreprendre +une campagne en règle contre l’art dramatique. + +En 1658, l’abbé d’Aubignac fit paraître sa _Pratique du théâtre_; elle +éveilla bien des susceptibilités. En 1665, un incident assez futile vint +mettre le feu aux poudres et engager une lutte dont l’issue devait être +désastreuse pour les comédiens. Desmarets de Saint-Sorlin, auteur des +_Visionnaires_ et du poème de _Clovis_[136], s’avisa tout à coup de +prendre à partie les Jansénistes. Ceux-ci ripostèrent et par la plume de +Nicole, qui garda du reste l’anonyme; ils traitèrent les faiseurs de +romans et les poètes de théâtre «d’empoisonneurs publics, non des corps, +mais des âmes». «Plus le poète, disaient-ils, a eu soin de couvrir d’un +voile d’honnêteté les passions criminelles qu’il décrit, plus il les a +rendues dangereuses et capables de surprendre et de corrompre les âmes +simples et innocentes.» + + [136] Desmarets de Saint-Sorlin (Jean) (1595-1676), de l’Académie + française. Il faisait partie du cercle intime du cardinal de + Richelieu et c’est ce qui causa son succès; il a écrit des tragédies + détestables qui n’en furent pas moins représentées par ordre du + cardinal. Après une existence des plus relâchées, il passa à la + dévotion la plus outrée. Il prit parti pour les Jésuites et se crut + appelé par le ciel à combattre les hérétiques, c’est-à-dire les + Jansénistes; il les attaqua avec la dernière violence. + + La pièce des _Visionnaires_ eut un succès inouï, grâce aux allusions + qu’elle contenait contre l’hôtel de Rambouillet. Dans son _Clovis_, + poème étrange et d’un halluciné, l’auteur prétendait avoir «traité + en vaincus et foulé aux pieds Homère et Virgile». + +Racine se persuada que cette phrase était à son adresse. Furieux d’une +attaque que rien ne justifiait, il répondit par une lettre des plus +mordantes: «Nous connaissons, dit-il aux docteurs de Port-Royal, +l’austérité de votre morale; nous ne trouvons pas étrange que vous +damniez les poètes, vous en damnez bien d’autres qu’eux; ce qui nous +surprend, c’est de voir que vous voulez empêcher les hommes de les +honorer. Eh! messieurs, contentez-vous de donner les rangs dans l’autre +monde, ne réglez pas les récompenses de celui-ci; vous l’avez quitté il +y a longtemps; laissez-le juge des choses qui lui appartiennent. +Plaignez-le si vous voulez d’aimer des bagatelles et d’estimer ceux qui +les font, mais ne leur enviez point de misérables honneurs auxquels vous +avez renoncé.» + +Une fois la lutte engagée, les combattants ne devaient pas se borner à +une première escarmouche. Nicole publie le _Traité de la Comédie_, +«composé, dirent les Jésuites, pour venger le Port-Royal du grand +Corneille, qui se déclarait hautement contre la nouvelle secte.» + +Le janséniste, reprenant la doctrine des Pères de l’Église, condamne +sans hésiter et le théâtre et les comédiens: «La comédie, dit-il est une +école et un exercice de vice... Le métier de comédien est un emploi +indigne d’un chrétien, ceux qui l’exercent sont obligés de le quitter... +cette profession est contraire au christianisme[137].» + + [137] Ce qui indigne le plus Nicole, «c’est, dit-il, qu’on ait + entrepris dans ce siècle-ci de justifier la comédie et de la faire + passer pour un divertissement qui se pouvait allier avec la + dévotion... On ne se contente pas de suivre le vice, on veut encore + qu’il soit honoré et qu’il ne soit pas flétri par le nom honteux de + vice, qui trouble toujours un peu le plaisir qu’on y prend par + l’horreur qui l’accompagne. On a donc tâché de faire en sorte que la + conscience s’accommodât avec la passion et ne la vînt point + inquiéter par ses importuns remords.» + +Nicole ne devait pas rester seul dans la lice[138]. Il y fut bientôt +rejoint par un nouveau champion qui allait lui prêter l’appui de son +nom, et on peut ajouter de son talent. + + [138] Déjà, en 1660, M. Bourdelot, avocat au Parlement de Paris, avait + fait imprimer une lettre contre les désordres de la comédie. En + 1672, M. Voisin, conseiller du roi, écrivit encore avec violence + contre les spectacles du temps. + +Armand de Bourbon, prince de Conti[139], après avoir aimé le théâtre au +point d’entretenir une troupe de comédiens, fut touché de la grâce et +devint fort dévot, qui plus est janséniste[140]. Il éprouva +naturellement le désir de brûler ce qu’il avait adoré et, en 1666, il +publia un _Traité de la comédie et des spectacles_ selon la tradition de +l’Église. Il y avait rassemblé avec soin tous les passages des Pères et +des conciles qui condamnaient le théâtre. A en croire le prince, «la +troupe des comédiens est une troupe diabolique, et se divertir à la +comédie, c’est se réjouir au démon». + + [139] Conti (Armand de Bourbon, prince de) (1629-1686), frère puîné du + grand Condé. + + [140] Il avait été élevé par les Jésuites et avait même joué chez eux + dans sa jeunesse. + +L’abbé d’Aubignac ne voulut pas laisser avilir l’art que lui-même avait +si bien prôné et il riposta à la diatribe du prince de Conti par une +apologie de la comédie sous ce titre: _Dissertation sur la condamnation +des théâtres_. Il y relevait les assertions du prince et assurait que +l’opinion des Pères de l’Église ne prouvait rien, attendu que de leur +temps on ne pouvait assister aux spectacles sans faire acte d’idolâtrie. + +Les attaques de Nicole et du prince de Conti ne passèrent point +inaperçues; elles ranimèrent le zèle de tous ceux qui n’aimaient pas le +théâtre et le croyaient préjudiciable aux mœurs. Une campagne en règle +fut organisée. + +Molière, fort inconsciemment, allait lui-même fournir des armes à ceux +qu’une haine aveugle animait contre l’art dramatique. _Tartuffe_, dès +qu’il parut, en 1667[141], souleva dans les rangs du clergé tout entier +la plus violente indignation. Un curé de Paris, Pierre Roullé, demandait +que l’auteur, «ce démon vêtu de chair et habillé en homme, le plus +signalé impie et libertin qu’on vit jamais dans les siècles passés», fût +livré au feu «avant-coureur de celui de l’enfer»; Bourdaloue le +dénonçait en pleine chaire; Bossuet ne se montrait pas plus indulgent et +reprochait aux œuvres du poète de n’être qu’un tissu de bouffonneries, +d’impiétés, d’infamies et de grossièretés. Quant à l’archevêque de +Paris, Hardouin de Péréfixe, il lançait un mandement où il défendait «de +représenter, lire ou entendre réciter le _Tartuffe_, sous peine +d’excommunication.» Toutes les anciennes préventions de l’Église contre +le théâtre et les comédiens se réveillèrent avec plus de force que +jamais. + + [141] Les trois premiers actes avaient déjà été joués le 12 mai 1664 + en présence du roi, pendant les fêtes de Versailles. + +Pour bien montrer l’émoi causé par le _Tartuffe_[142], _Don Juan_, etc., +il est intéressant de reproduire ce jugement d’un écrivain +religieux[143]: + + [142] La pièce fut d’abord interdite par ordre du président de + Lamoignon. S’il faut en croire une anecdote du temps, on allait + commencer le spectacle quand l’interdiction arriva, et Molière + s’avançant sur le devant de la scène osa dire: «Nous allions vous + jouer le _Tartuffe_, mais M. le premier Président ne veut pas qu’on + le joue.» C’est seulement le 5 février 1669 que le roi autorisa les + représentations. + + [143] Baillet (Adrien) (1649-1706), vicaire de campagne, puis + bibliothécaire de l’avocat général Lamoignon. + +«Molière est un des plus dangereux ennemis que le monde ait suscités à +l’Église. Il fait encore après sa mort le même ravage dans le cœur de +ses lecteurs, qu’il avait fait pendant sa vie dans celui de ses +spectateurs. La galanterie n’est pas la seule science qu’on apprend à +son école, on y apprend aussi les maximes ordinaires du libertinage +contre les sentiments véritables de la religion. Elles sont répandues +d’une manière si fine et si cachée dans la plupart de ses autres pièces, +qu’il est infiniment plus difficile de s’en défendre que dans son +_Tartuffe_, où il mène ouvertement à l’irréligion. C’est la plus +scandaleuse de toutes ses pièces. Il y a prétendu comprendre, dans la +juridiction de son théâtre, les droits qu’ont les ministres de l’Église +de reprendre les hypocrites et la fausse dévotion. On voit bien par la +manière dont il a confondu les choses, qu’il était franc novice dans la +dévotion, dont il ne connaissait que le nom. Les comédiens sont des gens +décriés de tous les temps, que l’Église regarde comme retranchés de son +corps, mais quand Molière aurait été innocent jusqu’alors, il aurait +cessé de l’être, dès qu’il eut la présomption de croire que Dieu voulait +se servir de lui pour corriger le vice. Tertullien a eu raison d’appeler +le théâtre le royaume du diable; faut-il pour trouver le remède, aller +consulter Béelzébuth, tandis que nous avons des prophètes en Israël, +etc.[144]?» + + [144] Baillet, _Jugement des Poètes_, art. 1420. + +Les prédications de Nicole et du prince de Conti, l’exaspération +soulevée par les représentations de _Tartuffe_, portèrent leurs fruits. +Le clergé exhuma contre les comédiens tous les anathèmes des premiers +siècles qui sommeillaient au fond de quelques rituels, et il ne songea +plus qu’à trouver l’occasion de les leur appliquer. Déjà, en 1671, +Floridor étant tombé malade, le curé de Saint-Eustache, avant de le +confesser, lui fit promettre de ne plus reparaître sur le théâtre; le +comédien s’y engagea, et cependant quand il mourut il fut enterré sans +cérémonie[145]. Molière, dont les œuvres avaient en partie motivé ces +rigueurs inattendues, allait en devenir une des premières victimes. + + [145] _Moliériste_, septembre 1886. + +Jusqu’alors, comme nous l’avons déjà vu, l’Église a accordé aux +comédiens le même traitement qu’à tous les chrétiens, et Molière ainsi +que sa famille a joui de cette tolérance. Le 6 janvier 1654, le comédien +figure en qualité de parrain sur les registres des églises Saint-Firmin +et Notre-Dame des Tables, à Montpellier[146].» En 1670 et en 1672, on +voit encore son nom sur les registres des églises avec le titre de +parrain[147]. Le lundi 20 février 1662 il a épousé Armande Béjart[148], +par permission de M. Comtes, doyen de Notre-Dame et grand vicaire de M. +le cardinal de Retz, archevêque de Paris; le mariage n’a pas souffert la +moindre difficulté. + + [146] _Id._, 1er mai 1879. + + [147] _Id._, novembre 1883 et septembre 1885. + + [148] Béjart (Armande) (1645-1700), aussi célèbre par sa beauté que + par ses succès au théâtre. + +En 1672, la sœur d’Armande, Madeleine Béjart[149] meurt. Par son +testament elle laisse d’abondantes aumônes et elle demande que son corps +repose dans le cimetière de l’église Saint-Paul où sa famille possède +une concession. En effet, après avoir été présentée à l’église +Saint-Germain-l’Auxerrois, sa paroisse, elle est, «par permission +spéciale de Mgr l’Archevêque, portée en carrosse à l’église Saint Paul +et inhumée sous les charniers de ladite église.» Le registre de la +paroisse la désigne comme _comédienne de la troupe du Roi_. + + [149] Madeleine Béjart (1618-1672); elle excellait dans les rôles de + soubrette. + +Mais ce qui est bien plus formel encore, Molière lui-même a un +confesseur attitré: «M. Bernard, prêtre habitué en l’église de +Saint-Germain», et l’année même de sa mort[150] le comédien a reçu les +sacrements à Pâques, de la main de cet ecclésiastique. A une époque où +la communion pascale était à peu près une obligation, il n’est pas +étonnant que Molière se soit conformé à la règle imposée, mais ce qu’il +est important de constater, c’est qu’encore à cette époque on ne +refusait nullement les sacrements aux comédiens, même pas à l’auteur de +_Tartuffe_. + + [150] Voir Eudore Soulié, _Recherches sur Molière_, pages 79 et 261. + +Le poète est frappé à mort le 17 février 1673, pendant une +représentation du _Malade imaginaire_. Sentant son heure dernière +approcher, il demande à recevoir les secours de la religion; on court à +l’église Saint-Eustache, où les deux ecclésiastiques de service, +apprenant quel est l’homme qui réclame leur assistance, refusent de se +déranger. On se rend alors chez un prêtre du voisinage qui, plus +compatissant, consent à venir voir le moribond; mais ces allées et +venues avaient pris du temps et quand il arriva, Molière n’avait plus +besoin de ses services: il était mort entouré des siens et de deux +pauvres religieuses qui venaient quêter chaque année à Paris et +auxquelles il donnait l’hospitalité. + +Les camarades du défunt voulurent lui faire un convoi magnifique. Le +curé de Saint-Eustache, M. Merlin, non seulement s’y opposa, mais +encore, s’armant du texte même du rituel de Paris, il refusa de laisser +inhumer le corps[151]. + + [151] Le clergé possédait exclusivement la police des cimetières. + +La veuve du comédien adressa aussitôt à l’archevêque de Paris[152] une +requête des plus pressantes, en faisant valoir les actes de piété, +encore tout récents, de son mari. On a dit que l’archevêque avait +répondu par une fin de non-recevoir absolue. Ce n’est pas exact: il se +borna à renvoyer la requête à l’official pour en informer[153]. + + [152] Harlay de Champvallon. Il est resté célèbre par la légèreté de + ses mœurs; il avait entre autres une maîtresse, Mme de + Bretonvilliers que le peuple avait surnommée «la cathédrale». + + [153] Au-dessous de la lettre est écrite cette phrase: «Renvoyée au + sieur abbé de Benjamin, notre official, pour informer des faits + contenus en la présente requête.» + +Cependant redoutant un refus, Mlle Molière[154] se rendit à Versailles +pour solliciter l’intervention du roi: «Si mon mari est criminel, Sire, +s’écria-t-elle, ses crimes ont été autorisés par Votre Majesté même!» +Louis XIV, froissé de ces paroles, la congédia brusquement, lui disant +que l’affaire ne le concernait pas, qu’elle était du ressort de +l’archevêque; en même temps il donnait l’ordre à Harlay de Champvallon +d’éviter l’éclat et le scandale, et de ne pas s’opposer à l’inhumation. + + [154] Les comédiennes n’avaient pas le droit de porter le titre de + madame. + +En bon courtisan, l’archevêque s’inclina, mais, pour sauver les +apparences, il fit assurer que Molière avait témoigné son repentir +d’avoir exercé la profession du théâtre. Il permit donc «au curé de +Saint-Eustache de donner la sépulture ecclésiastique au corps du défunt +dans le cimetière de la paroisse, à condition néanmoins «que ce sera +sans aucune pompe et avec deux prêtres seulement, et hors des heures du +jour, et qu’il ne sera fait aucun service solennel pour lui, ni dans +ladite paroisse Saint-Eustache, ni ailleurs, même dans aucune église des +réguliers, et _que notre présente permission sera sans préjudice aux +règles du rituel de notre église que nous voulons être observées selon +leur forme et teneur_[155].» + + [155] Cette dernière restriction montre bien la volonté formelle du + prélat de faire revivre désormais dans son diocèse les lois + canoniques contre les comédiens. + +Le convoi n’eut lieu que quatre jours après le décès, et, conformément +aux ordres de Champvallon, il se fit à neuf heures du soir. Le corps ne +fut même pas présenté à l’église, on le porta directement au cimetière +Saint-Joseph dans une bière de bois, couverte du poêle des tapissiers; +il était escorté de «six enfants bleus, tenant six cierges, dans six +chandeliers d’argent, et de deux ecclésiastiques.» Il n’y eut pas de +chants; beaucoup d’amis suivirent un flambeau à la main. + +«La populace, dit Voltaire, qui ne connaissait dans Molière que le +comédien, et qui ignorait qu’il avait été un excellent auteur, un +philosophe, un grand homme dans son genre, s’attroupa en foule à la +porte de sa maison le jour de son convoi. Sa veuve fut obligée de jeter +de l’argent par les fenêtres, et ces misérables qui auraient, sans +savoir pourquoi, troublé l’enterrement, accompagnèrent son corps avec +respect.» + +On craignit en effet que le peuple, surexcité par la passion religieuse, +ne se livrât à une manifestation scandaleuse; pour calmer les esprits, +on distribua cinq sols à tous les pauvres présents et on dépensa ainsi +de 1000 à 1200 livres. + +Le cortège parvint sans encombre jusqu’à la rue Montmartre où se +trouvait le cimetière, mais la porte était fermée et on avait oublié les +clefs; il fallut les aller chercher. En les attendant, tout le monde put +lire à la lueur des torches ces vers placardés sur le mur: + + Il est passé ce Molière + Du théâtre à la bière; + Le pauvre homme a fait un faux bond; + Et ce tant renommé bouffon + N’a jamais su si bien faire + Le _Malade imaginaire_ + Qu’il a fait le mort pour tout de bon. + +Enfin les clefs arrivèrent et la triste cérémonie put s’achever sans +incident. Molière fut enseveli au milieu du cimetière, au pied de la +croix[156]. Pas une parole ne fut prononcée sur la tombe[157]. + + [156] M. L. Moland, dans une savante dissertation, croit que le corps + du comédien fut aussitôt enlevé du terrain religieux et transporté + dans l’enceinte réservée aux enfants morts sans baptême. + (_Moliériste_, juin 1884.) + + [157] Plus heureux que Molière, Lulli fut enterré sans difficulté aux + Petits-Pères. Sur son mausolée la Mort est représentée tenant d’une + main un flambeau renversé et de l’autre un rideau au-dessus du buste + du musicien. + +Chapelle, outré de cette mesquine persécution, témoigna son indignation +en publiant ces vers: + + Puisqu’à Paris on dénie + La terre, après le trépas, + A ceux qui, pendant leur vie, + Ont joué la comédie, + Pourquoi ne jette-t-on pas + Les bigots à la voirie? + Ils sont dans le même cas. + +Un siècle plus tard, Chamfort ayant écrit l’éloge de Molière, son œuvre +fut couronnée par l’Académie. C’est à ce sujet que Voltaire lui +écrivait: «Tout ce que vous dites, monsieur, de l’admirable Molière, et +la manière dont vous le dites, sont dignes de lui et du beau siècle où +il a vécu. Vous avez fait sentir bien adroitement l’absurde injustice +dont usèrent envers ce philosophe du théâtre des personnes qui jouaient +sur un théâtre plus respecté. Vous avez passé habilement sur +l’obstination avec laquelle un débauché refusa la sépulture d’un sage. + +«L’archevêque Champvallon mourut depuis, comme vous savez à Conflans, de +la mort des bienheureux, sur Mme de Lesdiguières, et il fut enterré +pompeusement au son de toutes les cloches, avec toutes les belles +cérémonies qui conduisent infailliblement l’âme d’un archevêque dans +l’empyrée[158]. Mais Louis XIV avait eu bien de la peine à empêcher que +celui qui était supérieur à Plaute et à Térence ne fût jeté à la voirie: +c’était le dessein de l’archevêque et des dames de la halle, qui +n’étaient pas philosophes. Les Anglais nous avaient donné, cent ans +auparavant, un autre exemple; ils avaient érigé, dans la cathédrale de +Strafford, un monument magnifique à Shakespeare, qui pourtant n’est +guère comparable à Molière ni pour les arts ni pour les mœurs[159].» + + [158] Il était mort en effet d’une attaque d’apoplexie en la compagnie + de Mme de Lesdiguières. Mme de Sévigné écrit à ce propos: «Il s’agit + maintenant de trouver quelqu’un qui se charge de l’oraison funèbre + du mort. On prétend qu’il n’y a que deux petites bagatelles qui + rendent cet ouvrage difficile, c’est la vie et la mort.» Le Père + Gaillard consentit cependant à se charger de l’oraison funèbre, mais + à condition qu’il ne parlerait pas du défunt. + + [159] Ferney, 27 septembre 1769. + + + + +VIII + +DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE) + +1673-1689 + +SOMMAIRE: Lulli obtient l’autorisation d’établir l’Opéra au théâtre du +Palais-Royal.--_La troupe de Molière_, dépossédée, achète le théâtre de +la rue Guénégaud.--Elle se réunit à la troupe du _Marais_.--En 1680, +Louis XIV ordonne la fusion des deux troupes de l’_Hôtel de Bourgogne et +de Guénégaud_.--La Comédie française est constituée.--Autorité des +gentilshommes de la chambre.--La Dauphine.--Les spectacles sont fermés +pendant la quinzaine de Pâques.--La _Comédie_ est expulsée de l’hôtel +_Guénégaud_.--Après des pérégrinations sans nombre, elle s’établit au +jeu de paume de l’Étoile. + + +La troupe de Molière n’eut pas seulement la douleur de perdre le chef +dont elle tirait toute son illustration, un nouveau malheur lui était +réservé. Lulli, en 1672, avait fait révoquer à son profit le privilège +de l’abbé Perrin et il s’était emparé de l’Opéra[160]; aussitôt la mort +de Molière, il sollicita la permission de s’établir au théâtre du +Palais-Royal et il l’obtint, grâce à la protection dont Louis XIV ne +cessait de lui donner des preuves[161]. + + [160] Personne ne fut plus jaloux que Lulli du privilège qui lui était + concédé. Il défendit la musique aux Italiens, parce que c’était + empiéter sur ses droits. On vit alors paraître sur la scène à la + Comédie italienne un âne qui se mit à braire: «Taisez-vous, + insolent, lui dit Arlequin, la musique nous est défendue.» En 1677, + il fit interdire les représentations des marionnettes parce qu’elles + chantaient et que l’Opéra seul avait le droit de chanter. Il fit + défendre aux comédiens français d’avoir plus de six violons dans + leur orchestre, parce que l’Opéra seul avait le droit de faire de la + musique. Même pour chanter ou faire de la musique dans les théâtres + de société, il fallait obtenir l’autorisation par écrit de Lulli. + + [161] L’Opéra installé au Palais-Royal y resta pendant tout le + dix-huitième siècle. + +La troupe de Molière, dépossédée de son théâtre, fut obligée d’émigrer; +elle acheta rue Mazarine une maison dans laquelle se trouvait une fort +belle salle et on désigna la nouvelle installation sous le nom de +théâtre de Guénégaud. En même temps, dans l’espoir de combler le vide +qu’avait laissé dans ses rangs la mort de l’illustre comédien, elle se +réunit à la troupe du Marais. Colbert autorisa la fusion des deux +troupes et il composa lui-même la liste des acteurs. On trouve là la +première intervention directe et formelle du pouvoir royal dans les +affaires de la comédie. + +De 1673 à 1680 il n’y eut donc que deux troupes de comédiens français à +Paris, la troupe de Guénégaud et celle de l’hôtel de Bourgogne. + +En 1680, Louis XIV, désireux de posséder un théâtre où tous les talents +fussent rassemblés, réunit en une seule les deux troupes, et il lui +donna le privilège exclusif de représenter dans Paris[162]. + + [162] Le roi adressa, le 22 octobre, au lieutenant général de police + une lettre de cachet ordonnant la réunion des comédiens de l’hôtel + de Bourgogne et de Guénégaud. En vertu de cet ordre signé Colbert, + les comédiens furent autorisés à former une société et à passer + entre eux des actes d’union. + +La nouvelle troupe s’établit au théâtre Guénégaud[163]; elle prit le +titre de _Comédiens du Roi_ et, par un brevet du 24 août 1682, Louis XIV +lui accorda une pension annuelle de 12 000 livres. + + [163] Les Italiens, expulsés du Palais-Royal en même temps que la + troupe de Molière, profitèrent de la réunion des deux troupes au + théâtre Guénégaud pour se faire attribuer l’hôtel de Bourgogne. De + cette façon ils purent représenter tous les jours; mais ils jouèrent + souvent en français, ce qui était contraire au privilège qu’on + venait d’accorder aux _Comédiens du Roi_: ces derniers réclamèrent + et la contestation fut portée devant Louis XIV. Baron pour les + Français, Dominique pour les Italiens, s’étaient chargés de plaider + la cause de leurs camarades. Dès que Baron eut exposé ses raisons, + Dominique, s’adressant au roi, lui dit avant de commencer: «En + quelle langue Votre Majesté veut-elle que je parle?» «Eh! parle + comme tu voudras», lui dit le roi. «J’ai gagné mon procès, répliqua + Dominique, nous ne demandons pas autre chose.» Le roi se mit à rire + et déclara qu’il ne s’en dédirait pas. + +La même année, les Comédiens furent autorisés à prélever leurs frais +journaliers sur la recette du théâtre, avant de donner une participation +quelconque aux auteurs[164]. + + [164] Depuis quelques années, les acteurs avaient renoncé à l’usage + d’acheter les pièces pour un prix débattu. + +A partir de ce jour la Comédie française est constituée; les Comédiens, +il est vrai, perdent leur liberté et se trouvent placés dans une +dépendance complète: ils font partie de la _Maison du Roi_, ils +appartiennent au monarque d’une façon absolue et sans réserve. Mais le +roi ne peut s’occuper des affaires intérieures du théâtre, des détails +continuels de la gestion, et il délègue ses pouvoirs aux quatre premiers +gentilshommes de la chambre qui agiront et ordonneront en son nom. C’est +ainsi que les Gentilshommes se trouvèrent investis d’une autorité qui, +d’abord assez restreinte, se transforma plus tard en une tyrannie +journalière[165]. + + [165] Mercier, dans la querelle qu’il eut avec les Comédiens en 1775, + a donné l’origine de cette charge de gentilhomme de la chambre: «Ces + charges, dit-il, sont un démembrement de celle du grand chambrier de + France, office très ancien, qui existait à la cour des Césars avant + la naissance de la monarchie française. Ceux qui en étaient pourvus + se nommaient _Præpositi sacri cubiculi_. Les fonctions de cet office + consistaient originairement, selon le Père Anselme, à coucher le + roi, le lever, faire son lit et sa chambre... Pour donner de la + dignité à cet office, le roi inféoda la charge et la conféra pour + être tenue à foi et hommage. Par là celui qui en était pourvu + devenait vassal immédiat du prince, avait le droit de le suivre à la + guerre et de combattre à ses côtés; un tel honneur rendit cette + charge une des premières dignités de l’État. En 824 on voit cet + office exercé par Bonnard, comte de Barcelone. Mais le fief de grand + chambrier étant sans domaines, on crut devoir lui en assigner un et + l’on y attacha quelques droits à percevoir, par forme de cens, sur + les communautés des cloutiers, des marchands de chapeaux et de + vieilles robes. Ce droit fut supprimé par François Ier. Le même roi + jugea à propos de diviser les fonctions domestiques de cette charge + entre deux officiers, sous la dénomination de premiers gentilshommes + de la chambre. Depuis cette époque, leur nombre a été porté à + quatre. Mais on n’a point inféodé leur charge, on n’a point recréé + en leur faveur le cens et la justice qui constituaient le fief de la + grande chambrerie; il ne leur reste donc de cet office que des + droits sans juridiction et des devoirs circonscrits dans l’intérieur + du palais, etc.» (Grimm, _Corresp. littér._, août 1775.) + +Dès 1680, le duc de Créqui arrête la liste de la nouvelle troupe et +renvoie les acteurs qui ne lui conviennent pas. En 1684, un nouvel +arrêté fixe la situation des Comédiens vis-à-vis des Gentilshommes: + +«Les ordres qui viendront de la part de messieurs les premiers +gentilshommes de la chambre du roi aux Comédiens, seront mis entre les +mains du contrôleur général de l’argenterie et menus plaisirs en +exercice, qui en délivrera des copies signées de lui toutes les fois que +les Comédiens l’en requerront. Et, pour ce qui concerne la troupe en +général et les rôles des pièces à jouer en particulier, aucun des +Comédiens ne pourra distribuer lesdits rôles, ni faire autre chose +concernant le théâtre que de leur consentement, et, en cas de +difficultés, ils s’adresseront à leurs supérieurs. A l’égard des pièces +pour la cour, on leur prescrira les rôles qu’ils doivent jouer. Fait à +Versailles, le 18 juin 1684, signé: le duc de Créqui[166].» + + [166] Bib. nat., Mss. 24 330, (Despois). + +Ainsi les pouvoirs des Gentilshommes de la chambre ne se bornent pas, +comme cela eût été raisonnable, au service à la cour; ils s’étendent +encore sur le service des Comédiens à la ville. + +Au début, cette autorité n’eut pas lieu de s’exercer très fréquemment, +car le roi pria la Dauphine, cette Allemande disgracieuse et revêche, +qui s’ennuyait si prodigieusement en France[167], de s’occuper des +Comédiens français, et les Gentilshommes se bornaient à exécuter les +ordres de la princesse. Ainsi le 23 avril 1685, le duc de Saint-Aignan +donne aux Comédiens un règlement de discipline intérieure, conformément +aux instructions qu’il a reçues de la Dauphine. Ce règlement est déposé +chez un notaire, et le 4 mars 1686 il est passé un acte par lequel la +troupe s’engage à s’y conformer. + + [167] «Madame la Dauphine, lit-on dans les _Souvenirs de Madame de + Caylus_, était non seulement laide et si choquante que Sanguin, + envoyé par le roi en Bavière dans le temps qu’on traitait son + mariage, ne put s’empêcher de dire au roi au retour: «Sire, sauvez + le premier coup d’œil.» Cependant Monseigneur l’aima et peut-être + n’aurait aimé qu’elle, si la mauvaise humeur et l’ennui qu’elle lui + causa ne l’avaient forcé à chercher des consolations et des + amusements ailleurs... Elle passait sa vie renfermée dans de petits + cabinets derrière son appartement, sans vue et sans air; ce qui, + joint à son humeur naturellement mélancolique, lui donna des + vapeurs; ces vapeurs, prises pour des maladies effectives, lui + firent faire des remèdes violents; et enfin ces remèdes beaucoup + plus que ses maux lui causèrent la mort.» + +Après la mort de la princesse, la seconde femme du Dauphin hérita de ses +attributions. Plus tard ce fut la duchesse de Berry. + +Depuis les discussions théologiques sur le théâtre, qui avaient précédé +la mort de Molière, le clergé s’était sensiblement refroidi à l’égard de +la comédie; ce brusque revirement devait avoir son contre-coup à la +cour. Peu à peu un changement évident s’opère dans l’esprit de Louis +XIV. On voit que les influences religieuses qui l’entourent ne sont pas +inactives, on pressent que la faveur du théâtre commence à décliner et +qu’une modification profonde ne va pas tarder à se produire. + +En 1687, sur l’ordre du roi, le lieutenant de police fait défense aux +Comédiens français ou italiens de jouer la comédie pendant la quinzaine +de Pâques, et désormais tous les ans les théâtres seront fermés durant +cette période[168]. + + [168] Cette ordonnance fut étendue aux autres scènes. On fermait aussi + les théâtres à la maladie du roi et à la mort des princes. Lors de + la mort du Dauphin, fils de Louis XIV, ils furent interrompus + vingt-huit jours; lors de celle du Dauphin, fils de Louis XV, la + vacance fut de vingt-six jours. + +Un fait encore plus caractéristique montre bien l’hostilité qui déjà +règne contre les spectacles. Pendant cette même année 1687 on se dispose +à ouvrir le collège des Quatre-Nations; en en prenant possession la +Sorbonne déclare qu’elle ne peut tolérer le voisinage de la Comédie, que +c’est perdre le collège que de donner aux écoliers une occasion si +prochaine de dissipation et de vice. Elle obtient gain de cause: +«Aujourd’hui, vingtième jour de juin, disent les registres, M. de la +Reynie nous a mandés pour nous donner ordre, de la part du roi et de M. +de Louvois, que la troupe eût à changer d’établissement, à cause de la +proximité du collège des Quatre-Nations, où les docteurs vont enseigner +et sont près d’en prendre possession.» + +Les Comédiens durent courber la tête et abandonner l’hôtel Guénégaud. +Ils se mirent à la recherche d’un nouveau local et nous allons les +suivre dans leur pénible et douloureuse odyssée. Leurs premières +tentatives furent couronnées d’un insuccès complet; partout où ils se +présentaient, le curé de la paroisse protestait avec indignation et, +sous un prétexte ou sous un autre, parvenait à les évincer. + +«Ils ont déjà marchandé des places dans cinq ou six endroits, écrit +Racine à Boileau; mais partout où ils vont, c’est merveille d’entendre +comme les curés crient. Le curé de Saint-Germain-de-l’Auxerrois a déjà +obtenu qu’ils ne seraient point à l’hôtel de Sourdis, parce que de leur +théâtre on aurait entendu tout à plein les orgues, et de l’église on +aurait parfaitement entendu les violons.» + +Quant aux orgues, c’eût été au théâtre à s’en plaindre et non à +l’église. Quant aux violons, il est bon de rappeler que, pour ne pas +empiéter sur le privilège de l’opéra, on n’en tolérait que six à la +Comédie. Quelle que fût leur sonorité, ils ne devaient pas être bien +bruyants; mais tous les prétextes étaient bons pour se débarrasser de +ces «histrions» qu’on fuyait «comme le feu ou la peste[169]». + + [169] Abbé de Latour. + +Boileau, qui ne paraît pas s’apitoyer plus que Racine sur les infortunes +de la Comédie, répond à son ami: «S’il y a quelque malheur dont on se +puisse réjouir, c’est, à mon avis, celui des Comédiens: si l’on continue +à les traiter comme on fait, il faudra qu’ils aillent s’établir entre la +Villette et la porte Saint-Martin[170]; encore ne sais-je s’ils n’auront +point sur les bras le curé de Saint-Laurent.» + + [170] C’est-à-dire à Montfaucon, où l’on déposait les vidanges de la + ville. + +Repoussée de l’hôtel de Sourdis, la Comédie propose d’occuper l’hôtel de +Nemours, rue de Savoie, dans la paroisse Saint-André. Cette fois, aucune +objection n’est soulevée et le roi donne son autorisation. Les acteurs +se croient au terme de leurs tribulations et s’en félicitent hautement. +Leur allégresse fut de courte durée. Le curé de Saint-André n’avait +péché que par ignorance. Dès qu’il connut le voisinage dont il était +menacé, son premier soin fut d’obtenir une audience du roi; il +représenta qu’il ne possédait déjà dans sa paroisse que des auberges et +des coquetiers, et que si on laissait encore un théâtre s’y établir, +autant valait fermer l’église. + +Les Grands-Augustins, dont le couvent se trouvait sur la paroisse +Saint-André, appuyèrent chaudement la requête du curé, demandant avec +instance qu’on leur épargnât de si fâcheux voisins. Cette susceptibilité +et ces scrupules paraissaient d’autant plus étranges que les Augustins +étaient eux-mêmes des spectateurs fort assidus de la Comédie, qu’ils +avaient voulu vendre aux acteurs un terrain rue d’Anjou pour y établir +leur théâtre, et que la négociation eût réussi, si l’emplacement n’avait +paru trop incommode. + +Quoi qu’il en soit, le roi céda encore aux obsessions du clergé et il +retira à la troupe française l’autorisation qu’il lui avait donnée. + +Les Comédiens, sans perdre courage, recommencèrent leurs pérégrinations; +ils découvrirent, rue des Petits-Champs, l’hôtel de Lussan et +l’achetèrent avec l’agrément royal; mais le curé de Saint-Eustache ne +l’entendait pas ainsi; il porta ses plaintes au roi, représentant que +cet endroit était le quartier le plus considérable de la paroisse; +plusieurs propriétaires voisins se joignirent à lui: encore une fois +Louis XIV révoqua la permission accordée. + +Enfin, après des difficultés sans nombre, les Comédiens finirent par +trouver un asile; on leur permit d’acheter le jeu de paume de l’Étoile, +situé dans la rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. C’est là que, sur +les dessins de François d’Orbay, fut bâti l’hôtel de la Comédie, qui +prit à dater de ce jour le titre de Comédie française. Sur la façade on +grava cette inscription: _Hôtel des Comédiens entretenus par le +Roi_[171]. + + [171] La Comédie y resta jusqu’en 1770; à cette époque elle s’établit + aux Tuileries, dans la salle des «Machines», pendant qu’on + construisait un théâtre définitif sur l’emplacement de l’hôtel de + Condé: cette nouvelle salle ne fut prête qu’en 1782. Elle fut brûlée + en 1799, et c’est sur l’emplacement qu’elle occupait que s’élève + actuellement l’Odéon. + +L’abbé de Latour s’indigne qu’on ait osé mettre au frontispice une +pareille inscription: «Une troupe de comédiens, dit-il, n’étant composée +que de gens vicieux, infâmes et méprisables, la comédie n’étant qu’un +composé de bouffonneries, de passions et de vices, les histrions ne sont +que tolérés.» + +L’ouverture du théâtre se fit après la rentrée de Pâques, le lundi 18 +avril 1689. La nouvelle salle se trouvait sur le territoire de la +paroisse Saint-Sulpice et c’est désormais avec le curé de cette église +que les Comédiens français auront presque tous leurs démêlés[172]. + + [172] Talma raconte dans ses _Mémoires_ que quand il visita cette + salle, on lui fit voir un petit couloir qui correspondait aux + baignoires et qui avait son ouverture dans une rue voisine: «C’est + par ce couloir, dit-il, que les prêtres de Saint-Sulpice qui + voulaient, sans être vus, voir _Tartuffe_ et _Mahomet_, faisaient + leur entrée et leur sortie.» + + + + +IX + +DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE) + +1694 + +SOMMAIRE: Sévérité de l’Église de France à l’égard des comédiens.--Le +Père Caffaro prend leur défense.--Indignation de Bossuet.--Le Père +Caffaro est obligé de se rétracter.--Les évêques adoptent la doctrine de +Bossuet. + + +Comme nous l’avons vu dans un précédent chapitre, la condamnation si +inattendue des comédies et des comédiens par le clergé peut être +regardée comme une suite des disputes qui agitaient l’Église de France +et la divisaient en deux partis fameux. Bien que les Jansénistes aient +eu le dessous, leur esprit triompha: le rigorisme et l’intolérance +s’implantèrent en France, et le clergé s’y montra à l’avenir plus sévère +que nulle part ailleurs. Il manifesta bientôt la plus vive antipathie +pour tous les divertissements, et en particulier pour l’art dramatique. +Proscrivant le théâtre, il devait être fatalement amené à proscrire ses +interprètes. + +A partir de cette époque, l’Église gallicane fait revivre les châtiments +ecclésiastiques prononcés contre les histrions par le concile d’Arles et +qu’avaient reproduits quelques rituels. + +Désormais les acteurs sont frappés d’une condamnation collective et sans +appel. On va rechercher toutes les pénalités qui existaient contre les +mimes, les farceurs, les bateleurs, les cochers du cirque, et on les +applique aux acteurs du dix-septième siècle. + +Ils sont excommuniés à la vie et à la mort. On leur refuse tous les +sacrements: le mariage, la communion, le baptême; on ne les accepte ni +pour parrains ni pour marraines. Même pendant la maladie, même au moment +de la mort, on ne leur accorde pas le sacrement de l’Eucharistie. Enfin +on dénie à leur dépouille mortelle la sépulture ecclésiastique. + +Ces lois rigoureuses étaient publiées chaque dimanche au prône par tous +les curés de Paris. + +Pour obtenir les bienfaits des sacrements, le comédien devait déposer +entre les mains de son confesseur une renonciation définitive à sa +profession criminelle. Cette condition était extrêmement dure: renoncer +à son état, c’était pour l’acteur perdre son gagne-pain, briser sa +carrière. Pour le Comédien français c’était sacrifier encore la pension +qui lui était accordée après vingt ans d’exercice. + +L’Église avait-elle le droit d’agir ainsi? Pouvait-elle s’armer des lois +d’un simple concile provincial, tenu il y avait près de quinze siècles, +pour frapper les comédiens d’excommunication? + +Elle s’appuyait sur ce principe qui était la base même du gallicanisme: +c’est que les canons des conciles jusqu’au huitième siècle avaient force +de loi, que leur autorité restait immuable, que personne au monde, pas +même le pape, ne pouvait les modifier en quelque point que ce fût. + +Par suite de cette idée et en raison de ce respect pour les anciens +conciles, l’Église gallicane avait toujours considéré leurs canons comme +subsistant. Ceux qui s’appliquaient aux comédiens étaient tombés en +désuétude, il est vrai; mais le jour où le clergé fut entraîné dans la +voie de la rigueur, rien ne fut plus aisé que de les faire revivre, +puisqu’ils n’avaient pas été abrogés et même ne pouvaient l’être. + +Du reste la doctrine de l’Église de France sur les comédiens n’était +pas, comme on l’a dit, générale et absolue. Elle variait suivant les +diocèses[173]. Les uns l’admettaient sans conteste, l’inscrivaient dans +leurs rituels et la proclamaient chaque dimanche au prône des paroisses; +pour eux les comédiens étaient gens excommuniés en vertu du concile +d’Arles. D’autres, au contraire, ne parlaient point d’excommunication, +mais ils regardaient les comédiens comme infâmes par état et les +assimilaient aux _pécheurs publics_, qui sont indignes des sacrements: +on les frappait au même titre que les concubinaires et les femmes +publiques[174]. Enfin certains diocèses, moins enclins aux théories +gallicanes, se conformaient au rituel romain[175] et ne considéraient en +aucune façon les gens de théâtre comme séparés de la communion[176]. + + [173] Il n’est pas fait mention de l’excommunication contre les + comédiens dans la formule du prône des rituels d’Orléans (1642), + d’Alet (1687), de Reims (1637), de Langres (1679), de Périgueux + (1680), de Coutances (1682), d’Amiens (1687), d’Agen (1688), de + Chartres (1689). + + [174] Les rituels d’Amiens (1687), d’Agen (1688), mettent les + comédiens au nombre des pécheurs publics et les déclarent comme tels + indignes de la sainte communion. + + [175] La bulle _Apostolicæ Sedi_ de Paul V (27 juin 1614) avait + prescrit dans toute l’Église latine l’usage exclusif du rituel + romain, mais les gallicans n’en tenaient compte. + + [176] Le rituel romain n’exclut nullement les comédiens des + sacrements. Les rituels d’Orléans (1642), de Périgueux (1680), de + Coutances (1682), de Chartres (1689), etc., s’expriment comme le + rituel romain. + +La doctrine était donc éminemment variable; tout dépendait du +diocèse[177]; et en cela les évêques n’outrepassaient pas leurs droits, +puisqu’il leur est permis de porter des lois particulières pour la +province qu’ils administrent, et de condamner ce qui est absous dans le +diocèse voisin, d’absoudre ce qui y est condamné. + + [177] Le rituel de Reims (1677) exclut formellement de la communion + les bateleurs et les farceurs, et il les prive de la sépulture + ecclésiastique, mais il ne parle pas des comédiens. Les rituels + d’Orléans (1642), de Reims (1677), de Coutances (1682), de Chartres + (1689), de Langres (1697), de Paris (1697), n’excluent pas nommément + les comédiens comme indignes du titre de parrain. Le rituel d’Agen + (1688), au contraire, interdit au comédiens, aux bateleurs et aux + farceurs les fonctions de parrain et marraine. + +Cependant des esprits sensés et modérés protestaient contre une +application aussi déraisonnable de lois surannées. Ils faisaient +observer que, même en admettant l’autorité des premiers conciles, leurs +canons s’appliquaient à une classe d’individus toute différente, à un +état social disparu depuis des siècles, et que c’était véritablement +commettre une étrange confusion que de prétendre assimiler l’histrion et +le gladiateur de la Rome païenne, voire même le bateleur ou le farceur +du moyen âge, au comédien du dix-septième siècle, qui interprétait les +chefs-d’œuvre de notre littérature. Les uns comme les autres portaient +le nom de comédiens, mais c’était là leur seul point de ressemblance, et +ce nom qui s’était perpétué à travers les âges formait l’unique grief +que l’on pût invoquer contre eux. + +La singulière contradiction qui consistait à honorer les comédiens, à +les faire jouer à la cour, à se presser en foule à leurs +représentations, à ne pouvoir se passer d’eux, et en même temps à les +excommunier, devait frapper tous les esprits réfléchis. La Bruyère écrit +dans son chapitre _des Jugements_: «La condition des comédiens était +infâme chez les Romains et honorable chez les Grecs: qu’est-elle chez +nous? On pense comme les Romains, on vit avec eux comme les Grecs.» Il +dit encore: «Quoi de plus bizarre? Une foule de chrétiens se rassemblent +dans une salle pour applaudir à une troupe d’excommuniés qui ne le sont +que par le plaisir qu’ils leur donnent. Il me semble qu’il faudrait ou +fermer les théâtres ou prononcer moins sévèrement sur l’état des +comédiens[178].» + + [178] _Caractères_. + +Un théatin, le Père Caffaro, fut frappé d’une aussi monstrueuse +inconséquence, et en 1694 il publia, sous le voile de l’anonyme, une +lettre où il exposait ses raisons en faveur de la comédie et des +comédiens[179]. Il assurait que le théâtre tel qu’il existait alors en +France «ne contenait que des leçons de vertu, d’humanité et de morale, +et rien que l’oreille la plus chaste ne pût entendre»; il démontrait +combien il était déraisonnable de s’appuyer pour le combattre sur +l’opinion des Pères de l’Église; il prenait la peine d’expliquer que les +anathèmes des conciles ne s’appliquaient qu’aux jeux sanglants du cirque +et aux scandaleux spectacles du théâtre romain; que vouloir les +appliquer aux tragédies de Corneille et de Racine, aux comédies de +Molière, était aussi absurde que ridicule. + + [179] Cette lettre servait de préface à une édition des comédies de + Boursault. + +Le Père Caffaro ajoutait cet argument, qui pouvait paraître péremptoire: +«Tous les jours, à la cour, les évêques, les cardinaux et les nonces du +pape ne font pas de difficulté d’assister à la comédie, et il n’y aurait +pas moins d’imprudence que de folie de conclure que tous ces grands +prélats sont des impies et des libertins, puisqu’ils autorisent le crime +par leur présence.» + +De deux choses l’une en effet: ou la comédie est permise, et alors le +clergé peut s’y montrer sans scandale; ou elle est défendue, et il doit +s’en abstenir prudemment. Mais que penser de ces prélats qui défendent +un spectacle qu’eux-mêmes encouragent et auquel ils assistent en foule? +On ne saurait être à ce point inconséquent. + +Le Père Caffaro ne manquait pas de logique dans sa défense du théâtre: +«J’ai fait encore quelquefois, disait-il, une réflexion qui me paraît +assez judicieuse, en jetant les yeux sur les affiches qu’on lit au coin +des rues, où l’on invite toutes sortes de personnes à venir à la comédie +et aux autres spectacles qui se jouent avec privilège du Roi et par des +troupes entretenues par Sa Majesté: «Quoi! disais-je en moi-même, si +l’on invitait les gens à quelque mauvaise action, à se trouver dans des +lieux infâmes, ou bien à manger de la viande les jours qui nous sont +défendus[180], il est constant que les magistrats, bien loin de +permettre la publication de ces sortes d’affiches, en puniraient +sévèrement les auteurs.» Il faut donc que la comédie ne soit pas si +mauvaise, puisque les magistrats ne la défendent point, que les prélats +ne s’y opposent en aucune manière, et qu’elle se joue avec le privilège +d’un prince qui gouverne ses sujets avec tant de sagesse et de piété, et +qui ne voudrait pas par sa présence autoriser un crime dont il serait +plus coupable que les autres.» + + [180] Il était strictement défendu de manger de la viande pendant le + carême et les jours maigres fixés par l’Église. La police exerçait + une surveillance des plus sévères. Pendant le carême, les boucheries + de l’Hôtel-de-Ville vendaient seules de la viande et elles n’en + délivraient: 1º qu’aux malades qui apportaient des certificats de + leurs curés ou médecins; 2º qu’à ceux qui faisaient profession de la + religion prétendue réformée et fournissaient attestation de cette + profession. Les contrevenants parmi les vendeurs étaient mis trois + heures au carreau et emprisonnés jusqu’à Pâques. Il y avait des + peines plus sévères en cas de récidive. + +L’argument était excellent. Il y avait en effet dans le royaume des lois +civiles fort sévères contre les blasphémateurs, contre ceux qui +mangeaient de la viande les jours défendus, et en général contre +quiconque violait les règlements de l’Église. Comment n’y aurait-il pas +eu de châtiments civils contre la comédie et les comédiens si l’art +dramatique eût été blâmable? Comment le roi aurait-il assisté aux +représentations? Comment aurait-il pu entretenir les comédiens et leur +donner des privilèges s’ils avaient été blasphémateurs, libertins ou +impies? + +Comment donc osait-on frapper des hommes qui n’exerçaient leur art que +par la volonté royale et en vertu d’arrêts du Parlement; des hommes qui +n’étaient même pas libres de quitter leur profession, puisqu’ils ne +pouvaient se retirer qu’avec l’agrément du roi, qui souvent le refusait? +Comment sous le même gouvernement la religion frappait-elle d’anathème +le comédien que la loi tolérait et même encourageait? + +Enfin le Père Caffaro déclarait avoir connu des comédiens qui, hors du +théâtre et dans leur famille, menaient la vie du monde la plus +exemplaire; il rappelait qu’à sa connaissance ils faisaient des aumônes +considérables «dont les magistrats et les supérieurs des couvents +pourraient rendre de bons témoignages. Je doute, ajoutait-il, qu’on +puisse dire la même chose des personnes zélées qui parlent si haut +contre eux.» + +Cette lettre, intitulée _Lettre d’un théologien_, fit grand bruit. +Bossuet, qui se trouvait à la tête de l’Église de France[181], et qui +s’était toujours posé en adversaire résolu des spectacles, s’indigna +qu’un ecclésiastique eût osé les défendre, et il prit aussitôt la plume +pour écraser l’imprudent théatin. En même temps qu’il le sommait de +désavouer ses erreurs, il publiait les _Maximes et réflexions sur la +comédie_[182]. + + [181] Il avait fait adopter en 1682 la fameuse Déclaration des + libertés de l’Église gallicane, qui surbordonnait l’Église à la + royauté et permettait au roi d’intervenir dans ses affaires + intérieures; à mesure qu’on enlevait aux papes les droits dont ils + avaient joui dans le passé, l’État se les arrogeait. Fénelon + écrivait: «Ce n’est plus de Rome que viennent les empiétements et + les usurpations; le roi est, en réalité, plus le maître de l’Église + gallicane que le pape; l’autorité du roi sur l’Église a passé aux + mains des juges séculiers; les laïques dominent les évêques.» + + [182] _Maximes et réflexions sur la comédie_, par M. Jacques Bénigne + Bossuet, évêque de Meaux; Paris, 1694. + +L’évêque juge l’art dramatique avec une extrême sévérité; il condamne +«les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière, +et qui remplissent les théâtres des équivoques les plus grossières dont +on ait jamais infecté les oreilles des chrétiens[183].» «C’est lire trop +négligemment les saints Pères, écrit-il, que d’assurer qu’ils ne blâment +dans les spectacles de leur temps que l’idolâtrie et les scandaleuses et +manifestes impudicités; c’est être trop sourd à la vérité que de ne +sentir pas que leurs raisons portent plus loin; ils blâment dans les +jeux et dans les théâtres l’inutilité, la prodigieuse dissipation, le +trouble, les passions excitées, la vanité, la parure, etc.» D’après lui +l’Église excommunierait tous les chrétiens qui fréquentent le théâtre si +le nombre des coupables était moins grand, et si elle ne craignait de +troubler l’ordre de la société. Il ne s’élève pas avec moins de violence +contre les comédiens. «Saint Thomas, dit-il, regarde leur profession +comme infâme, et il appelle gains illicites et honteux ceux qui +proviennent de la prostitution et du métier d’histrion.» + + [183] Ce n’était pas seulement les comédies de Molière que Bossuet + proscrivait à Meaux; il avait exigé du présidial que l’on interdît + les marionnettes. + +L’évêque de Meaux assurait que les comédiens avaient été excommuniés de +tout temps: «La pratique constante, écrivait-il, est de priver des +sacrements, et à la vie et à la mort, ceux qui jouent la comédie, s’ils +ne renoncent à leur art, et de les repousser de la sainte Table comme +des pécheurs publics.» + +Cette affirmation était complètement inexacte; nous avons vu jusqu’au +_Tartuffe_ l’Église user vis-à-vis des gens de théâtre de la plus large +tolérance. + +Enfin Bossuet, rappelant la mort de Molière, prononçait ces paroles +cruelles: «La postérité saura peut-être la fin de ce poète comédien qui, +en jouant son _Malade imaginaire_ ou son _Médecin par force_, reçut la +dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d’heures après, et +passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque +le dernier soupir, au tribunal de Celui qui a dit: «Malheur à vous qui +riez, car vous pleurerez!» + +L’évêque, dans sa réponse, touchait à bien des sujets, mais il avait +soin de laisser de côté les arguments embarrassants soulevés par le Père +Caffaro. Ainsi il n’expliquait nullement comment pouvaient se concilier +les rigueurs du clergé avec son intervention continuelle dans les +affaires de théâtre et avec la protection déclarée du roi[184]. + + [184] Le Père Lebrun de l’Oratoire se joignit à Bossuet pour écraser + le Père Caffaro. Dans son _Discours sur la comédie_ il déclare les + comédies illicites et nuisibles: «Parce qu’on y tourne + perpétuellement en ridicule les parents qui tâchent d’empêcher les + engagements amoureux de leurs enfants; parce qu’elles apprennent aux + femmes à tromper leurs maris, comme dans la comédie de _Georges + Dandin_; parce qu’elles louent le crime et le font commettre par des + divinités, comme dans _Amphitryon_, etc.» + +Sur l’ordre de l’archevêque de Paris, le Père Caffaro fut obligé de +publier un désaveu aussi humble que solennel. Il dut déclarer +publiquement qu’il n’avait eu aucune part à l’écrit en question; il +avouait cependant avoir composé, une douzaine d’années auparavant, un +article où, «par légèreté de jeunesse et n’ayant jamais vu de comédie», +il la justifiait; il reconnaissait même que la lettre incriminée était +tirée de son œuvre «presque mot pour mot»; mais il n’en faisait pas +moins une soumission complète, et souscrivait sans réserve à «tout ce +qui est dit soit directement, soit indirectement, contre les comédiens +dans le rituel de Paris». + +Bossuet fut suivi dans sa campagne contre le théâtre par tout ce que le +clergé français comptait de plus éminent: «Les spectacles sont-ils des +œuvres de Satan ou des œuvres de Jésus-Christ? demande Massillon. Quoi! +les spectacles tels que nous les voyons aujourd’hui, plus criminels +encore par la débauche publique des créatures infortunées qui montent +sur le théâtre que par les scènes impures ou passionnées qu’elles +débitent; les spectacles seraient les œuvres de Jésus-Christ! +Jésus-Christ animerait une bouche d’où sortent des airs profanes et +lascifs! Jésus-Christ formerait lui même les sons d’une voix qui +corrompt les cœurs! Jésus-Christ paraîtrait sur les théâtres, en la +personne d’un acteur ou d’une actrice effrontée, gens infâmes selon les +lois des hommes!... Non! ce sont là des œuvres de Satan[185]!» + + [185] _Sermon sur le petit nombre des élus_. + +Fléchier[186], Bourdaloue, Fénelon, ne se montrèrent pas plus favorables +aux représentations dramatiques. + + [186] Mandement de M. Esprit Fléchier, évêque de Nîmes, de 8 septembre + 1708 contre les spectacles. + +A partir de cette époque, la question du théâtre devint un des grands +sujets de discussion et pendant tout le dix-huitième siècle on ne cessa +d’écrire pour ou contre les spectacles[187]. + + [187] La lettre du Père Caffaro provoqua des réfutations sans nombre, + qui presque toutes parurent en 1694. + + + + +X + +DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XIV + +SOMMAIRE: Louis XIV retire au théâtre sa protection.--L’Église +excommunie les comédiens et leur refuse tous les sacrements.--Ils +réclament inutilement auprès du pape.--Les comédiens italiens ne sont +pas excommuniés.--La même faveur est accordée aux artistes de l’Opéra. + + +Ce n’était pas en vain que les voix les plus autorisées du clergé +s’élevaient avec violence contre la comédie. Nous avons déjà vu le roi +subir dans une certaine mesure les influences religieuses qui +l’entouraient; nous allons le voir y céder de plus en plus. + +Il y a eu pendant le règne de Louis XIV deux périodes bien distinctes. +Dans la première, le roi est jeune, galant, amoureux, tout lui réussit, +il ne songe qu’aux fêtes et aux plaisirs, il adore les spectacles, les +opéras, les ballets, et protège hautement tout ce qui touche à l’art +théâtral. + +La fin du règne est toute différente. A la jeunesse, à la gaieté ont +succédé la vieillesse et le chagrin; aux perspectives riantes, aux +victoires faciles ont succédé la fortune adverse et les sombres +horizons; Mme de Maintenon, triste et revêche, règne au lieu et place +des Lavallière et des Montespan; l’austérité a pris la place de la +galanterie, une odieuse intolérance terrorise les consciences, l’édit de +Nantes est révoqué, et c’est le sabre à la main qu’on porte aux réformés +la parole divine. Le clergé lui-même s’est divisé; deux sectes ardentes +et passionnées troublent l’État et menacent l’Église d’un nouveau +schisme. + +Cette seconde période n’est pas favorable à l’art dramatique; non +seulement le clergé l’attaque avec violence et le condamne sans pitié, +mais bien des esprits éminents suivent l’impulsion et deviennent ses +adversaires déclarés. + +«Entre tous les plaisirs dangereux pour la vertu, dit d’Aguesseau, il +n’y en a pas qui soient plus à craindre que ceux du théâtre.» + +Racine lui même abandonne la scène qui a fait sa gloire et exhorte son +fils à suivre cet exemple. «Vous savez, lui écrit-il, ce que je vous ai +dit des opéras et des comédies; on doit en jouer à Marly: le roi et la +cour savent le scrupule que je me fais d’y aller, et ils auroient une +mauvaise opinion de vous, si vous aviez si peu d’égards pour mes +sentiments. Je sais bien que vous ne serez pas déshonoré devant les +hommes en allant au spectacle, mais comptez-vous pour rien de vous +déshonorer devant Dieu?» + +«Quoi, dit Boileau, des maximes qui feroient horreur dans le langage +ordinaire se produisent impunément dès qu’elles sont mises en vers, +elles montent sur le théâtre. C’est peu d’y installer les exemples qui +instruisent à pécher et qui ont été détestés par les païens eux-mêmes, +on en fait aujourd’hui des conseils et même des préceptes.» + +Sous l’influence des années et des événements, sous la pression de la +piété étroite de Mme de Maintenon, le roi s’éloigne peu à peu de la +comédie et des comédiens. La cour naturellement suit son exemple; elle +devient triste et morne, tourne à la dévotion, et elle s’empresse de +manifester à l’égard du théâtre des scrupules d’autant plus vifs qu’ils +sont plus tardifs et en général moins sincères. En 1692, un contemporain +peut écrire: «L’opéra et la comédie sont devenus des divertissements +bourgeois et on ne les voit presque plus à la cour.» + +En 1701, Louis XIV fait écrire par Ponchartrain au lieutenant de police, +d’Argenson: «Sa Majesté veut que vous avertissiez les comédiens qu’ils +ne doivent représenter aucune pièce nouvelle qu’ils ne vous l’aient +auparavant communiquée; son intention étant qu’ils ne puissent +représenter aucune pièce qui ne soit dans la dernière pureté[188].» Puis +le roi institue la censure et en 1706 il confie la police des théâtres +au lieutenant de police. + + [188] Corresp. administ. sous Louis XIV. + +Les acteurs, n’étant plus protégés par la faveur royale, durent courber +la tête devant les anathèmes de l’Église, et se résigner à vivre comme +des excommuniés. + +On avait pu croire que les pénibles incidents qui avaient accompagné la +mort de Molière ne provenaient que d’un excès de zèle ou de +l’intolérance d’un prélat, et qu’ils ne se renouvelleraient pas; il n’en +fut rien. Désormais les sévérités du clergé ne restent pas purement +théoriques, et dès 1673 la nouvelle discipline se répand et s’affirme +dans toute sa désolante rigueur. + +En 1684, Brécourt[189] succombe. A son lit de mort, il fait appeler le +curé de Saint-Sulpice, mais il ne reçoit les secours de la religion +qu’après avoir renoncé formellement à son état par un acte signé de lui +et de quatre ecclésiastiques[190]. Plus tard Raisin (Cadet)[191] et +Sallé[192] doivent renoncer par-devant notaires! + + [189] Brécourt (Guillaume Marcoureau, sieur de) (1638-1684) auteur + dramatique et comédien français. «Il aimait avec excès le jeu, les + femmes et le vin; il était très brave, mais bretteur.» + + [190] «En présence de M. Claude Bottu de la Barondière, prestre, + docteur en théologie de la maison de Sorbonne, curé de l’église et + paroisse de Saint-Sulpice à Paris et des tesmoins après nommez, + Guillaume Marcoureau de Brécourt a reconnu qu’ayant cy-devant fait + la profession de comédien, il y renonce entièrement et promet d’un + cœur véritable et sincère de ne la plus exercer ny monter sur le + théâtre, quoyqu’il revînt dans une pleine et entière santé.» + (Registres de Saint-Sulpice) (_Moliériste_ de décembre 1883.) + + [191] Raisin (Cadet), comédien français, surnommé le petit Molière. Il + mourut le 5 septembre 1693 et fut inhumé à Saint-Sulpice. + + [192] Sallé (Jean-Baptiste) (1609-1706), comédien français. Avant + d’entrer au théâtre il avait voulu embrasser l’état monastique et + était resté assez longtemps chez les capucins. + +Rosimond[193] meurt subitement en 1686, dans la paroisse Saint-Sulpice. +Sa piété était fervente, il avait traduit les psaumes en vers français +et écrit une _Vie des saints_ pour tous les jours de l’année[194]. Et +cependant, comme il était mort sans avoir eu le temps de renoncer à sa +profession, il fut enseveli sans clergé, sans luminaire et sans aucune +prière dans un endroit du cimetière de Saint-Sulpice où l’on enterrait +les enfants morts sans baptême[195]. + + [193] Rosimond (Claude de la Rose, sieur de) (1645-1686). On prétend + qu’en apprenant sa mort son cabaretier s’écria, les larmes aux yeux: + «Je perds plus de huit cents livres de rente!» + + [194] Il l’avait publiée sous son nom de famille, J. B. de Mesnil. + + [195] Il y avait dans tous les cimetières un endroit réservé aux + enfants mort-nés, aux suicidés, aux excommuniés, etc. + +Quand la Champmeslé tomba gravement malade, elle fit appeler un prêtre, +mais elle refusa d’abord de renoncer à son état. «M. de Bort, écrit +Racine, m’apprit avant-hier que la Champmeslé étoit à l’extrémité, de +quoi il me parut très affligé; mais ce qui est le plus affligeant, c’est +de quoi il ne se soucie guère apparemment, je veux dire de l’obstination +avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer à la comédie, +ayant déclaré, à ce qu’on m’a dit, qu’elle trouvoit très glorieux pour +elle de mourir comédienne. Il faut espérer que, quand elle verra la mort +de plus près, elle changera de langage, comme font d’ordinaire la +plupart de ces gens qui font tant les fiers quand ils se portent bien.» +Deux mois plus tard, Racine écrit que la Champmeslé est morte avec +d’assez bons sentiments, après avoir renoncé à la comédie, «très +repentante de sa vie passée, mais surtout fort affligée de mourir». + +L’excommunication qui frappait les comédiens était la conséquence +directe, comme nous l’avons vu, des doctrines de l’Église gallicane et +de son rigorisme exagéré. Elle n’existait qu’en France. Partout ailleurs +personne n’avait l’étrange idée de confondre les comédiens de l’époque +avec les histrions d’autrefois et ils jouissaient de la considération +qu’ils méritaient par leur conduite personnelle. Ni en Italie, ni en +Espagne, ni en Allemagne, ni en Angleterre, ils n’étaient excommuniés. +Il arrivait même ce fait extrêmement bizarre; c’est qu’alors que les +comédiens subissaient en France les peines canoniques les plus sévères, +à Rome, se trouvant sous la juridiction spirituelle et temporelle des +souverains pontifes, ils jouissaient en paix des droits de tous les +citoyens, ils approchaient des sacrements sans difficulté, et ils +recevaient la sépulture dans les églises comme tous les autres bons +catholiques. + +Il y a un fait plus bizarre encore: non seulement les souverains +pontifes n’avaient jamais condamné les comédiens, mais ils ne pouvaient +même pas les relever de l’excommunication que le clergé français faisait +peser sur eux. + +En 1696, on célébra un jubilé. Les comédiens, s’imaginant que c’était un +temps de grâce pour eux comme pour les autres pécheurs, se présentèrent +au tribunal de la pénitence, mais les confesseurs leur refusèrent +l’absolution, tant qu’ils ne s’engageraient pas par écrit à ne plus +remonter sur le théâtre. Désireux de sortir de la situation fausse où +ils se trouvaient placés, les comédiens adressèrent une requête au pape +Innocent XII. Après lui avoir démontré qu’ils ne représentaient à Paris +que «des pièces honnêtes, purgées de toutes saletés, plus propres à +porter les fidèles au bien qu’au mal, et inspirant de l’horreur pour le +vice et de l’amour pour la vertu», ils prièrent le pape de leur dire si +les évêques avaient le droit de les excommunier. + +Cette requête fut lue et examinée dans la congrégation du concile[196], +qui renvoya les postulants devant l’archevêque de Paris «pour qu’ils +fussent traités suivant le droit». + + [196] La _congrégation du concile_ se compose de cardinaux qu’on + appelle les _Pères interprètes du concile de Trente_. Pie IV l’avait + instituée pour veiller à l’observance des canons de ce concile. Plus + tard Sixte-Quint lui conféra le pouvoir d’interpréter les décrets du + concile dans les points qui paraissaient douteux et dans ceux qui + concernaient la réforme des mœurs et de la discipline. + +En 1701, sous Clément XI, une nouvelle supplique n’eut pas plus de +succès. + +Comment les papes, qui, à Rome, protégeaient les spectacles, +pouvaient-ils tolérer l’injuste anathème qui frappait les comédiens +français et refusaient-ils d’agréer une requête si légitime? C’est qu’il +n’était pas en leur pouvoir d’y faire droit. Ils se trouvaient désarmés +vis-à-vis du clergé de France. Le pape eût-il levé l’excommunication qui +pesait sur les acteurs, le clergé n’aurait point adhéré au bref du +Saint-Père et le Parlement de son côté n’aurait jamais consenti à +l’enregistrer; il serait resté lettre morte. L’Église gallicane ne +reconnaissait pas la cour de Rome en fait de discipline intérieure et +les évêques annonçaient hautement leur volonté de résister aux ordres du +pontife s’il prenait le parti des comédiens. + +Le traitement si différent qu’on accordait aux gens de théâtre, suivant +qu’ils se trouvaient en France ou en Italie, amena la situation la plus +singulière. Alors que notre clergé réservait toutes ses rigueurs pour +nos comédiens, il accueillait à bras ouverts les Italiens, qui, on se le +rappelle, s’étaient établis définitivement à Paris en 1660. + +Loin d’être exclus de la communion des fidèles, ils recevaient les +sacrements, se mariaient à l’église, étaient enterrés en terre sainte, +et on les admettait dans la confrérie du Saint-Sacrement[197]; ils +faisaient relâche le vendredi pour motif de piété, et l’on vit à Paris +Arlequin, Scaramouche, Pantalon, en habits de ville, il est vrai, tenir +les cordons du dais à la procession. Quand Scaramouche mourut, il laissa +cent mille écus à son fils, qui était prêtre. Il fut inhumé avec un +grand concours de monde à Saint-Eustache, la même paroisse qui avait +refusé la sépulture à Molière. L’Église accordait les mêmes immunités à +tous les acteurs de la comédie italienne, même à ceux qui étaient +Français. Ce n’était donc pas la nationalité qui jouissait du privilège, +mais le théâtre lui-même. + + [197] On les citait du reste pour leur dévotion: leurs chambres + étaient tapissées d’images saintes; ils avaient tous chez eux un + tableau de la Madone de Bologne; il y en avait toujours un dans la + loge du distributeur des billets. + +La distinction que le clergé établissait entre les Français et les +Italiens paraît d’autant plus inexplicable, que notre théâtre était +aussi réservé et décent que le théâtre italien l’était peu. La liberté +des Italiens ne connaissait pas de bornes[198]; en 1697 ils furent +expulsés de France parce qu’ils n’observaient pas les règlements, qu’ils +jouaient des pièces licencieuses et qu’ils ne s’étaient pas corrigés des +obscénités et des gestes inconvenants[199]. + + [198] Alors qu’on défendait à Molière de jouer _Tartuffe_, on + permettait aux Italiens de représenter _Scaramouche ermite_, et on + les laissait afficher des titres de pièces que l’on interdisait + ailleurs comme scandaleux. + + [199] M. d’Argenson, lieutenant de police, se transporta à onze heures + du matin au théâtre, fit apposer les scellés sur toutes les portes + et défendit aux acteurs de la part du roi de continuer leurs + spectacles, Sa Majesté ne jugeant pas à propos de les garder à son + service. Saint-Simon accompagne cet événement des réflexions + suivantes: «Le roi chassa fort précipitamment toute la troupe des + comédiens italiens et n’en voulut plus d’autre. Tant qu’ils + n’avoient fait que se déborder en ordures sur le théâtre et + quelquefois en impiétés, on n’avoit fait qu’en rire; mais ils + s’avisèrent de jouer une pièce qui s’appeloit la _Fausse Prude_, où + Mme de Maintenon fut aisément reconnue, tout le monde y courut; mais + après trois ou quatre représentations qu’ils donnèrent de suite, ils + eurent ordre de fermer leur théâtre et de vider le royaume en un + mois. Cela fit grand bruit, et si ces comédiens y perdirent leur + établissement par leur hardiesse et leur folie, celle qui les fit + chasser n’y gagna pas par la licence avec laquelle ce ridicule + événement donna lieu d’en parler.» + +D’où provenait la faveur accordée aux Italiens? Comment l’anathème qui +frappait les comédiens de France se transformait-il pour eux en +bénédictions sans nombre? Probablement de la situation qu’occupaient les +acteurs en Italie et à Rome même. L’Église gallicane n’aura pas osé +excommunier les mêmes hommes que les souverains pontifes toléraient dans +leur royaume et aux spectacles desquels les prélats et le clergé romain +assistaient sans scrupule. On créa donc une exception en leur faveur, et +les évêques les couvrirent de leur protection alors qu’ils repoussaient +impitoyablement nos comédiens. + +Par une nouvelle inconséquence, car tout est inconséquence dans cette +question, les chanteurs et les chanteuses, les danseurs et les danseuses +de l’Académie royale de musique échappaient aux sévérités du clergé, +parce qu’à proprement parler ils n’étaient pas comédiens et n’en +portaient pas le nom. + +Il aurait fallu cependant être logique, et, du moment que, sans se +préoccuper de savoir si les mêmes appellations désignaient bien les +mêmes classes d’individus au troisième et au dix-septième siècle, on +adoptait aveuglément les canons des conciles, on devait les appliquer +dans toute leur rigueur et à tous ceux qu’ils concernaient. Pourquoi ne +pas frapper les chanteurs, les danseurs, les musiciens, les cochers, +etc., pour lesquels les premiers conciles s’étaient montrés si +impitoyables? Pourquoi avoir deux poids et deux mesures, condamner les +uns et épargner les autres? + + + + +XI + +DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XIV + +SOMMAIRE: Existence des comédiens.--Leur piété.--Leur générosité envers +les pauvres et les églises.--Le droit des pauvres.--Place importante que +les comédiens occupent dans la société.--Leur vanité. + + +Les comédiens, par leur conduite collective et individuelle, +méritaient-ils à ce point les sévérités de l’Église? Nous ne le croyons +pas. Chappuzeau[200], qui est, il est vrai, un observateur par trop +bienveillant, parle avec éloges de la dignité de leur vie, et il cite +avec orgueil l’attestation qui leur fut donnée par le chancelier de +France: «J’aurois tort, dit-il, de passer ici sous silence le glorieux +témoignage qu’un des premiers magistrats rendit, il y a quelques années, +aux comédiens de Paris, «que l’on n’avoit jamais vu aucun de leur corps +donner lieu aux rigueurs de la justice, ce qu’en tout autre corps, +quelque considérable qu’il puisse être, on auroit de la peine à +rencontrer.» + + [200] _Le Théâtre françois_, par Samuel Chappuzeau, à Lyon, 1674, + in-12. + +Le même écrivain insiste sur la vertu des acteurs, sur leur piété, et +sur l’édification véritable qu’ils donnaient au public: + +«Quoique leur profession les oblige à représenter incessamment des +intrigues d’amour, de rire et de folâtrer sur le théâtre, de retour chez +eux, ce ne sont plus les mêmes; c’est un grand sérieux et un entretien +solide, et dans la conduite de leurs familles on découvre la même vertu +et la même honnêteté que dans les familles des autres bourgeois qui +vivent bien[201]. Ils ont grand soin, les dimanches et fêtes, d’assister +aux exercices de piété, et ne représentent alors la comédie qu’après que +l’office entier de ces jours-là est achevé... + + [201] Les comédiennes de l’époque étaient presque toutes mariées, ce + qui était déjà une garantie. La comédie devait souvent faire relâche + par suite de l’accouchement d’un de ses principaux sujets et c’est + ce qui faisait émettre à l’abbé de Pure ce vœu fort peu orthodoxe: + «Il seroit à souhaiter que toutes les comédiennes fussent et jeunes + et belles, et, s’il se pouvoit, toujours filles, ou du moins jamais + grosses. Car outre ce que la fécondité de leur ventre coûte à la + beauté de leur visage ou de leur taille, c’est un mal qui dure plus + depuis qu’il a commencé qu’il ne tarde à revenir depuis qu’il a + fini.» (_Idée des spectacles_, p. 170.) + +«Aux fêtes solennelles et dans les deux semaines de la Passion, les +comédiens ferment le théâtre. Ils se donnent particulièrement, durant ce +temps-là, aux exercices pieux, et aiment surtout la prédication, qui est +un des plus utiles. Quelques-uns d’entre eux m’ont dit que, puisqu’ils +avoient embrassé un genre de vie qui est fort du monde, ils devoient, +hors de leurs occupations, travailler doublement à s’en détacher, et +cette pensée est fort chrétienne. Ainsi la charité, qui couvre une +multitude de péchés, est fort en usage entre les comédiens; ils en +donnent des marques assez visibles, ils font des aumônes, et +particulières et générales, et les troupes de Paris prennent de leur +mouvement des boîtes de plusieurs hôpitaux et maisons religieuses, qu’on +leur ouvre tous les mois. J’ai vu même des troupes de campagne, qui ne +font pas de grands gains, dévouer aux hôpitaux des lieux où elles se +trouvent la recette entière d’une représentation, choisissant pour ce +jour-là leur plus belle pièce pour attirer plus de monde.» + +Chappuzeau a vu ses amis d’un œil évidemment prévenu; le tableau qu’il +nous trace de leurs vertus est fort attendrissant, mais il a oublié les +ombres et la ressemblance complète fait défaut. + +On pouvait cependant citer de la part des comédiens de nombreux actes de +piété, et l’assiduité de certains d’entre eux aux exercices religieux +était connue. Ils fermaient le théâtre pour le jour de l’Ascension et +écrivaient pieusement sur leur registre: «Relâche donnée pour le respect +de la fête de l’Ascension de Notre-Seigneur». En 1688 ils inauguraient +encore leur registre à Pâques par la formule: «Commencé au nom de Dieu +et de la sainte Vierge, aujourd’hui lundi 26 avril.» Enfin ils +représentaient fréquemment des pièces saintes et avaient pris l’habitude +de jouer régulièrement _Polyeucte_ avant et après Pâques pour sanctifier +le premier et le dernier jour de l’année théâtrale. + +Plus d’une comédienne quitta le théâtre pour consacrer sa vie entière à +des pratiques de dévotion. Une des plus célèbres est Mlle Gauthier[202]. +Un jour, à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance, elle entendit +la messe. La grâce la toucha, elle quitta la scène et vint s’enfermer au +couvent de l’Antiquaille à Lyon[203], où elle prit l’habit de carmélite +le 20 janvier 1725, sous le nom de sœur Augustine de la +Miséricorde[204]. + + [202] Elle était née en 1690. + + [203] Les religieuses du couvent jouirent depuis l’année 1726 de la + pension de 1000 francs que Mlle Gauthier avait obtenue en prenant sa + retraite du théâtre. + + [204] Voici ce qu’en dit Duclos: «La nouvelle convertie était grande + et bien faite, son teint avait de la fraîcheur. Sans rien perdre de + sa gaieté naturelle, Mlle Gauthier devint une des plus ferventes + religieuses du couvent. Le bruit qui s’était fait autour d’elle et + le charme exquis de sa conversation lui attiraient sans cesse de + nombreux et illustres visiteurs, qui ne se lassaient pas d’admirer + le rare spectacle de tant d’esprit uni à tant de vertu.» La sœur + Augustine vécut 32 ans dans son cloître et mourut le 28 avril 1757, + entourée de la vénération de la ville entière. + +Jusqu’aux premières années du dix-huitième siècle la procession du +Saint-Sacrement de la paroisse Saint-Sulpice passait par la rue des +Fossés-Saint-Germain devant la porte de la Comédie; il y avait là un +reposoir aux frais de la société et sur l’autel était un présent en +argenterie de la valeur d’environ 3000 fr.[205] + + [205] Sous le cardinal de Noailles, la procession modifia sa route et + elle cessa de passer devant l’hôtel de la Comédie. On fit de même + pour le Viatique; quand quelqu’un était malade au delà de l’hôtel, + le clergé faisait un grand tour pour revenir par l’autre bout de la + rue. «Il est vrai, dit l’abbé de Latour, que les autres paroisses + n’ont pas la même attention pour l’Opéra, les Italiens, et non plus + que les autres villes du royaume, où il y a des théâtres publics, + Lyon, Bordeaux, Marseille, etc. On ne s’embarrasse pas plus des + salles de spectacles que des cloaques ou des amas de boue, qui se + trouvent quelquefois dans les rues, qu’on se contente de faire + cacher par des tapisseries.» + +Madeleine Béjart dans son testament léguait à l’église Saint-Paul une +rente perpétuelle pour deux messes de Requiem par semaine; elle laissait +également une somme à distribuer chaque jour à cinq pauvres gens «en +mémoire des cinq plaies de Notre-Seigneur.» Ces fondations, qui se +montaient à 200 livres de rente, furent acceptées avec plaisir par les +marguilliers de la paroisse. + +La générosité des comédiens était extrême, et on ne faisait jamais en +vain appel à leur bon cœur. On les voyait, sans y être nullement forcés, +verser entre les mains du clergé des aumônes abondantes. Ainsi les +Français avaient décidé de prélever chaque mois sur la recette une +certaine somme pour la distribuer aux communautés religieuses les plus +pauvres de la ville de Paris. C’est ce qui avait lieu. Voici quel était +le montant pour chaque mois: + + Aux Cordeliers 3 livres. + Aux Récollets 3 id. + Aux Carmes déchaussés 3 id. + Aux Petits-Augustins 3 id. + Aux Grands-Augustins 3 id. + +Plus une redevance de 18 sous, chaque dimanche, désignée sous ce titre: +«Chandelles des religieux». Ces religieux étaient les capucins; ils +avaient droit aux aumônes du théâtre comme remplissant les fonctions de +pompiers[206]. + + [206] Despois, _le Théâtre sous Louis XIV_. + +Les Révérends Pères Cordeliers, jaloux de n’être point compris dans ces +libéralités, présentèrent aux Comédiens le placet suivant: + +«Les Pères Cordeliers vous supplient très humblement d’avoir la bonté de +les mettre au nombre des pauvres religieux à qui vous faites la charité. +Il n’y a pas de communauté à Paris, qui en ait plus besoin, eu égard à +leur grand nombre et à l’extrême pauvreté de leur maison, qui le plus +souvent manque de pain. L’honneur qu’ils ont d’être vos voisins leur +fait espérer que vous leur accorderez l’effet de leur prière, qu’ils +redoubleront envers le Seigneur pour la prospérité de votre chère +compagnie.» + +Cette supplique fut portée à l’assemblée le 11 juin 1696, et il y fut +résolu de donner aux Pères Cordeliers du grand couvent 36 livres par an, +qui seraient payées à raison de 3 livres par mois. + +En 1700 les Pères Augustins réformés du faubourg Saint-Germain +demandèrent la même faveur et elle leur fut accordée sans peine. Voici +la copie de leur placet et de la délibération des comédiens: + + «A Messieurs de l’illustre compagnie de la Comédie du Roi. + + «Les religieux Augustins réformés du faubourg Saint-Germain vous + supplient très humblement de leur faire part des aumônes et charités + que vous distribuez aux pauvres maisons religieuses de cette ville de + Paris, dont ils sont du nombre, et ils prieront Dieu pour vous. + + «Signé: F. A. Maché, prieur. + + «F. Joseph Richar, procureur.» + +«Sur le placet des religieux dits Petits-Augustins du faubourg +Saint-Germain, la Compagnie a résolu de leur donner, comme aux autres +couvents, soixante sols par mois.» + +Il est juste d’ajouter que le clergé régulier, qui dépendait uniquement +de la cour de Rome, repoussait les doctrines gallicanes; il ne +partageait donc en aucune façon les préventions du clergé de France à +l’égard des comédiens, qu’il regardait au contraire avec sympathie: +c’est ce qui explique ces demandes de subsides un peu surprenantes au +premier abord. Du reste l’Église de France elle-même ne se faisait pas +scrupule de recourir à la bourse des acteurs et de les faire contribuer +de force aux frais d’un culte dont les bienfaits leur étaient refusés. +Ce n’était pas là une des moins étranges contradictions du sujet qui +nous occupe. + +Le 4 janvier 1689, l’hôtel des Comédiens du Roi est taxé à la somme de +185 livres 8 sous 4 deniers pour la contribution à l’acquittement des +dettes de la fabrique de Saint-Sulpice. Le 25 août 1695, le cardinal de +Fürstemberg, abbé de Saint-Germain-des-Prés, extirpe encore à la troupe +française une somme de 250 livres à titre de redevance annuelle pour lui +et ses successeurs[207]. + + [207] Despois, _le Théâtre sous Louis XIV_. + +Quand c’était le tour pour la maison qu’habitait un acteur de fournir le +pain bénit, un ministre de l’Église se rendait chez lui pour l’avertir +que le dimanche suivant il eût à envoyer son offrande; mais on ne +l’autorisait pas à la faire en personne, il devait ou la faire porter +par d’autres ou en envoyer le prix en argent. + +Il n’est pas moins curieux de voir le clergé, quand ses propres intérêts +se trouvaient lésés, intervenir avec énergie pour soutenir les droits de +la comédie. A la suite de l’arrêt du 21 octobre 1680 et à la demande des +Français qui s’appuyaient sur leur privilège, le lieutenant de police +fit défense aux farceurs de la foire Saint-Germain de continuer leurs +spectacles[208]; mais l’abbaye de Saint-Germain louait son terrain très +cher aux forains; elle craignit de perdre d’aussi précieux clients, et +le cardinal d’Estrées, abbé de Saint-Germain, évêque de Laon, en appela +de l’ordonnance de police; il intervint lui-même dans l’instance pour +soutenir les franchises de la foire et la liberté des Tabarins[209]. + + [208] Les forains prétendirent qu’ils n’étaient pas comédiens, mais de + simples farceurs de toutes les nations, qu’ils étaient errants et + qu’ils ne jouaient que des scènes détachées. Ils furent condamnés + cependant et le Parlement confirma l’ordonnance de police par un + arrêt du 22 février 1707. Les forains eurent alors recours à la + ruse. Ils se bornèrent à des monologues; quand deux acteurs étaient + en scène, un seul parlait; le second lui répondait par gestes ou se + sauvait dans les coulisses d’où il faisait la réponse. Sur une + nouvelle réclamation des Comédiens français, les forains achetèrent + le droit de représenter des pièces. La même tracasserie eut lieu + avec l’Opéra qui prétendit qu’il n’était permis de chanter qu’à + l’Académie de musique. Les forains tournèrent la difficulté et + imaginèrent alors des rouleaux de papier qui descendaient des frises + et sur lesquels étaient écrites les chansons qui composaient la + scène; les acteurs faisaient les gestes et quelqu’un aposté dans la + salle chantait. La querelle se termina par une transaction. + + [209] Le même cardinal d’Estrées attira à Saint-Germain en 1709 une + troupe dirigée par un Suisse et lui loua à bail un terrain sur + lequel il lui garantit toute liberté. + +Comment l’Église pouvait-elle recevoir de l’argent des comédiens, +accepter leurs reposoirs et leurs offrandes? + +Le Père Lebrun, dans sa réponse au Père Caffaro, n’avait-il pas +hautement déclaré qu’on devait repousser leurs aumônes, même pour les +pauvres, attendu qu’ils sont excommuniés et qu’on ne peut rien accepter +des excommuniés? N’avait-il pas cité les constitutions apostoliques, qui +disent: «Si l’on est forcé de recevoir de l’argent de quelque impie, +jetez-le dans le feu, de peur que la veuve et l’orphelin ne deviennent, +malgré eux, assez injustes pour se servir de cet argent et en acheter de +quoi vivre. Il faut que les présents des impies soient plutôt la proie +des flammes que la nourriture des gens de bien.» Bossuet n’avait-il pas +dit que le gain de la comédie n’était pas moins infâme que celui de la +prostitution? + +Cependant nous venons de voir le clergé non seulement accepter l’argent +des acteurs, mais même le solliciter; dès qu’il s’agissait de profiter +de leurs libéralités, on les considérait comme d’excellents chrétiens. +Les esprits mal faits s’étonnaient de voir, suivant les cas, tantôt des +scrupules si excessifs tantôt une conscience si large. + +On a encore reproché à l’Église de prendre au théâtre le droit des +pauvres pour les hôpitaux, et de savoir fort bien en cette occasion +recevoir l’argent des excommuniés. Ici la critique est moins juste. +L’Église n’est pas intervenue pour le droit des pauvres; en 1677, les +biens de la _Confrérie de la Passion_ ayant été confisqués au profit de +l’hôpital général, les Comédiens durent payer une redevance annuelle à +cet hôpital pour le loyer de l’hôtel de Bourgogne; c’était là une +redevance fort légitime. En 1701, les Comédiens demandèrent la +permission d’élever le prix des places. Le roi les y autorisa, mais il +les frappa d’un impôt en faveur des pauvres. Ce n’est pas le clergé qui +en profitait, mais bien l’Hôtel-Dieu; ce n’est pas le clergé qui l’a +imposé, c’est le roi[210]. + + [210] Les Comédiens durent abandonner aux pauvres le sixième de la + recette; des difficultés s’étant élevées et la Comédie ne voulant + donner le sixième qu’une fois tous les frais payés, l’hôpital + transigea pour une somme de 40 000 livres par an. L’Opéra, par + ordonnance du 10 avril 1721, après avoir prélevé 600 livres pour ses + frais, fut condamné à payer le neuvième de la recette aux receveurs + de l’Hôtel-Dieu. Plus tard ce droit des pauvres fut porté au quart + de la recette pour tous les spectacles. Les théâtres essayèrent à + plusieurs reprises de se délivrer de cet impôt; en 1751, il fut très + sérieusement question de le supprimer, M. d’Argenson, chargé de la + police, ayant résolu d’expulser tous les pauvres du royaume en les + faisant embarquer pour les colonies. Du moment qu’il n’y avait plus + de pauvres, les théâtres se trouvaient tout naturellement libérés. + Malheureusement ce séduisant projet n’aboutit pas. Les spectacles + forains furent bientôt imposés comme les autres théâtres et ils + donnaient un très gros revenu. En 1780, le quart des pauvres pour + les forains seulement s’éleva à 200 000 livres. + +La générosité des comédiens, leurs libéralités incessantes, les efforts +mêmes qu’ils faisaient pour se réhabiliter dans l’esprit public ne +parvenaient pas à les relever de l’injuste mépris qui s’attachait à leur +profession et on le leur faisait durement sentir. Un jour Dancourt[211] +apportait à M. de Harlay et aux administrateurs de l’hôpital général la +redevance que le théâtre payait aux pauvres. Dancourt, qui avait été +avocat, était toujours chargé par ses camarades de porter la parole en +leur nom dans les grandes circonstances. Il prononça un fort beau +discours, dans lequel il s’efforça de prouver que les comédiens, par les +secours qu’ils procuraient aux hôpitaux, méritaient d’être à l’abri de +l’excommunication. L’archevêque de Paris et le président de Harlay ne +furent pas sensibles à la harangue. «Dancourt, répondit le président, +nous avons des oreilles pour vous entendre, des mains pour recevoir les +aumônes que vous faites aux pauvres, mais nous n’avons point de langue +pour vous répondre.» + + [211] Dancourt (Florent Carton) (1661-1725) auteur dramatique et + comédien français. Un soir Dancourt jouait une de ses pièces, + l’_Opéra de village_, et il chantait ces deux vers: + + En parterre, il bout’ra nos prés, + Choux et poireaux seront sablés, + + lorsque le marquis de Sablé se présenta sur la scène dans un état + d’ébriété presque complet. A ce mot de «sablés», il crut que + Dancourt se moquait de lui et il lui donna un soufflet. L’acteur dut + dévorer l’affront. + +Par une inconséquence singulière et dont nous allons retrouver de +fréquents exemples pendant tout le dix-huitième siècle, ces mêmes +comédiens, chassés de l’Église, n’en jouissaient pas moins d’une place +importante dans la société, du moins ceux qui, par leur talent, +s’élevaient au-dessus du commun. Non seulement les membres de la +noblesse ne dédaignaient pas de monter avec eux sur la scène et de leur +donner la réplique, mais ils les traitaient sur un pied d’intimité qu’on +a peine à concevoir aujourd’hui. + +La familiarité de Baron[212] avec les grands seigneurs était telle que, +se trouvant un soir au jeu avec le prince de Conti, il lui dit: «Va pour +cent louis, Mons de Conti.» Le prince eut assez d’esprit pour répondre +en souriant: «Tope à Britannicus!» + + [212] Baron (Michel Boyron dit) (1653-1729), comédien et auteur + dramatique. Il débuta chez un montreur de phénomènes; Molière l’en + fit sortir et dirigea son éducation. + +Déjà l’on ne comptait plus les bonnes fortunes des gens de théâtre et +maintes grandes dames ne rougissaient pas de rechercher leurs faveurs. +On se rappelle l’aventure de Baron avec Mlle de la Force, qui +l’accueillait chaque nuit chez elle: un jour de réception, il se +présente dans le salon de sa maîtresse. Furieuse de ce manque de tact, +elle lui demande avec impertinence ce qu’il désire. «Madame, je viens +chercher mon bonnet de nuit», répond l’acteur non moins +insolemment[213]. + + [213] Baron a écrit _l’Homme à bonnes fortunes_, où il a retracé + quelques-unes de ses aventures galantes. + +Ce penchant pour les comédiens, voire même pour les danseurs et les +bateleurs de la foire inspirait à la Bruyère cette satire dédaigneuse: +«Roscius entre sur la scène de bonne grâce: oui, Lélie, et j’ajoute +encore qu’il a les jambes bien tournées, qu’il joue bien et de longs +rôles... Mais est-il le seul qui ait de l’agrément dans ce qu’il fait? +et ce qu’il fait, est-ce la chose la plus honnête que l’on puisse faire? +Roscius d’ailleurs ne peut être à vous: il est à une autre, et quand +cela ne serait pas ainsi, il est retenu: Claudie attend pour l’avoir +qu’il se soit dégoûté de Messaline. Prenez Bathylle, Lélie; où +trouverez-vous, je ne dis pas dans l’ordre des chevaliers que vous +dédaignez, mais même parmi les farceurs, un jeune homme qui s’élève si +haut en dansant, et qui fasse mieux la cabriole? Voudriez-vous le +sauteur Cobus, qui, jetant ses pieds en avant, tourne une fois en l’air +avant que de tomber à terre? Ignorez-vous qu’il n’est plus jeune? Pour +Bathylle, dites-vous, la presse y est trop grande, et il refuse plus de +dames qu’il n’en agrée. Mais vous avez Dracon, le joueur de flûte: nul +autre de son métier n’enfle plus décemment ses joues, en soufflant dans +le hautbois ou le flageolet. Vous soupirez, Lélie: est-ce que Dracon +aurait fait un choix, ou que malheureusement on vous aurait prévenue? Se +serait-il enfin engagé à Césonie, qui l’a tant couru, qui lui a sacrifié +une grande foule d’amants, je dirai même toute la fleur des Romains; à +Césonie, qui est d’une famille patricienne, qui est si jeune, si belle +et si sérieuse? Je vous plains, Lélie, si vous avez pris par contagion +ce nouveau goût qu’ont tant de femmes romaines pour ce qu’on appelle des +hommes publics, et exposés par leur condition à la vue des autres.» + +Et la Bruyère conclut en conseillant à Lélie de porter ses ardeurs +amoureuses au bourreau, que la loi met sur le même rang que l’acteur et +dont le cœur peut-être sera inoccupé. + +L’accueil qu’ils recevaient partout, les égards excessifs qu’on leur +témoignait rendaient la morgue des comédiens extrême et leur orgueil +insatiable. Pendant une répétition Baron traitait Racine avec un tel +mépris que le poète exaspéré lui dit: «Je vous ai fait venir pour jouer +un rôle dans ma pièce et non pour me donner des conseils.» Le même Baron +prétendait que les comédiens devaient être élevés sur les genoux des +reines; et il disait modestement en parlant de lui: «Tous les cent ans +on peut voir un César, mais il en faut deux mille pour produire un +Baron, et depuis Roscius je ne connais que moi.» Ayant été envoyé par +ses camarades chez M. de Harlay, premier président du Parlement, il +commença son discours par ces mots: «Ma compagnie me députe..., etc.» Le +magistrat, après l’avoir écouté, lui répondit en souriant: «J’en rendrai +compte à ma troupe.» + +Les acteurs jouissaient d’un revenu considérable, et la plupart menaient +grand train[214]. C’est ce qui faisait dire à la Bruyère parlant de la +comédie: «Il n’y a point d’art si mécanique ni de si vile condition, où +les avantages ne soient plus sûrs, plus prompts et plus solides. Le +comédien couché dans son carrosse jette de la boue au visage de +Corneille qui passe à pied[215].» + + [214] Le cocher et le laquais de Baron furent un jour battus par les + gens du marquis de Biron. Le comédien alla trouver ce seigneur et + lui dit: «Monsieur le marquis, vos gens ont battu les miens, je vous + en demande justice.» «Mon pauvre Baron, que veux-tu que je te dise, + lui répondit le marquis, pourquoi as-tu des gens?» + + [215] _Caractères_. + +On comblait les gens de théâtre de cadeaux de tous genres. Le duc +d’Aumont donna à Baron un habit de cour scintillant de paillettes, qu’il +n’avait porté que trois fois et qui valait plus de 8000 livres[216]. +Mlle Lecouvreur avait reçu tant de costumes des dames de la cour qu’à sa +mort Mlle Pélissier, de l’Opéra, acheta sa défroque théâtrale 60 000 +écus. + + [216] Ces costumes étaient offerts aux acteurs pour interpréter leurs + rôles; jusqu’au milieu du dix-huitième siècle on conserva l’habitude + de jouer en costume de ville. + +Même avec le parterre, généralement peu endurant, les comédiens se +permettaient les plus grandes libertés. + +Les Français donnèrent _Mithridate_ à Paris, un jour que les meilleurs +d’entre eux étaient allés jouer à Versailles. Les acteurs, qui parurent +dans le premier acte, furent hués et sifflés au point qu’ils n’osaient +plus reparaître au second; l’un d’eux cependant se décida à haranguer +les spectateurs: il arrive bien humblement, dans son habit de théâtre, +jusqu’au bord des lampes, et il dit d’un air de mortification: +«Messieurs, Mlle Duclos, M. Beaubourg, MM. Ponteuil et Baron ont été +obligés d’aller remplir leurs devoirs chez le roi; nous sommes au +désespoir de n’avoir pas leur talent et de ne pouvoir les remplacer; +nous n’avons pu, pour ne pas fermer notre théâtre aujourd’hui, vous +donner que _Mithridate_. Nous savons qu’il est et sera joué par les plus +mauvais acteurs; vous ne les avez même pas encore tous vus, car je ne +vous cacherai pas que c’est moi qui joue le rôle de Mithridate.» Sur +cela, grands éclats de rire, applaudissements de toute la salle, et la +représentation fut soufferte[217]. + + [217] _Anecdotes dramatiques_, 1775. + +Si les comédiens parlaient quelquefois au public avec esprit, on les vit +aussi dans bien des circonstances le traiter avec une véritable +arrogance. Baron entrant en scène dans _Iphigénie_, débuta d’un ton fort +bas: + + Oui, c’est Agamemnon, c’est ton roi qui t’éveille. + +«Plus haut!» lui cria-t-on de toutes parts. + +«Si je le disais plus haut, je le dirais mal», répondit-il, et le +parterre se tut. + +Ce même acteur s’était retiré du théâtre vers 1691 en prétextant des +scrupules religieux. Quelques années plus tard, il reparut sur la scène. +Un soir jouant le rôle de Rodrigue du _Cid_, il souleva un éclat de rire +universel lorsqu’il dit: + + Je suis jeune, il est vrai..., + +il répéta la phrase, et les rires redoublèrent: «Messieurs, dit-il aux +spectateurs, je vais recommencer encore, mais je vous préviens que si +l’on rit de nouveau, je quitte le théâtre pour n’y plus reparaître.» Le +public, rappelé au respect de ce qu’il devait au talent et à l’âge du +comédien, garda le silence[218]. + + [218] Baron mourut en 1729. Il renonça une seconde fois à la + profession de comédien et fut inhumé dans le cimetière St-Benoît. + + + + +XII + +RÈGNE DE LOUIS XV + +SOMMAIRE: Le théâtre sous la Régence.--Les théâtres de société: la +duchesse du Maine.--Goût des jésuites pour l’art dramatique.--Le théâtre +en Italie et à Rome.--Sévérité du clergé français.--Les refus de +sacrements.--Intervention du Parlement. + + +Après la mort de Louis XIV, le théâtre regagne rapidement le terrain que +l’austérité de mode à la fin du dernier règne lui a fait perdre. Dès +1716 le régent, trouvant qu’une troisième scène est nécessaire à la +ville de Paris, fait rassembler en Italie une troupe de comédiens aussi +parfaite que possible; il leur donne l’hôtel de Bourgogne et le titre de +«comédiens italiens de Son Altesse Royale, monseigneur le duc d’Orléans, +régent[219]». + + [219] Ils vinrent en France sous la direction de Riccoboni et + débutèrent le 18 mai 1716, sur la scène du Palais-Royal, où ils + jouèrent d’abord alternativement avec l’Opéra. Ils ne prirent + possession que le 1er juin du théâtre de l’hôtel de Bourgogne. A la + mort du régent, on les autorisa à placer sur la porte de l’hôtel les + armes de Sa Majesté et au-dessous, sur un marbre noir, cette + inscription en lettres d’or: «Hôtel des comédiens italiens + ordinaires du Roi, entretenus par Sa Majesté, rétablis à Paris en + l’année M.DCC.XVI.» Ils obtinrent une pension de 15 000 livres. + +Les théâtres de société commencent à se répandre; on en compte déjà +plusieurs dans Paris, entre autres celui que la présidente Lejay a fait +bâtir dans la cour de son hôtel[220]; le plus célèbre est celui de la +duchesse du Maine[221]. La duchesse, une des femmes les plus +spirituelles de son temps, est dévorée de l’amour des fêtes et des +plaisirs. Elle a quitté Versailles, où elle s’ennuyait à périr, et s’est +réfugiée à Sceaux, où elle peut se divertir tout à son aise. Installée +dans son château, elle joue chaque jour la comédie; Baron est devenu un +de ses familiers et lui donne la réplique; l’académicien de +Malézieu[222] dirige le théâtre et l’abbé Genest compose les tragédies; +Voltaire lui-même figure dans la troupe et comme auteur et comme +acteur[223]. + + [220] Elle faisait jouer la comédie par des jeunes gens du quartier. + C’est chez elle qu’Adrienne Lecouvreur fit ses débuts. Les Comédiens + français, jaloux des succès de ce théâtre en miniature, le firent + fermer. + + [221] Saint-Simon disait d’elle: «Une femme, dont l’esprit, et elle en + avoit infiniment, avoit achevé de se gâter et de se corrompre par la + lecture des romans et des pièces de théâtre, dans les passions + desquels elle s’abandonnoit tellement qu’elle a passé des années à + les apprendre par cœur et à les jouer publiquement elle-même.» + + [222] On l’avait surnommé l’abbé Rhinocéros, délicate allusion à + l’énormité de son nez. + + [223] Il joua entre autres le rôle de Cicéron dans _Rome sauvée_. En + 1752 le poète écrivait à Thibouville: «Mettez-moi toujours aux pieds + de Mme la duchesse du Maine. C’est une âme prédestinée; elle aimera + la comédie jusqu’au dernier moment, et quand elle sera malade, je + vous conseille de lui administrer quelque pièce au lieu de + l’extrême-onction. On meurt comme on a vécu.» La duchesse mourut en + 1753, âgée de 77 ans. + +Dans tout l’éclat de la jeunesse et du talent, l’auteur de la _Henriade_ +écrit avec enthousiasme: «Il y a plus de vingt maisons dans Paris, dans +lesquelles on représente des tragédies et des comédies; on a fait même +beaucoup de pièces nouvelles pour ces sociétés particulières. On ne +saurait croire combien est utile cet amusement qui demande beaucoup de +soin et d’attention. Il forme le goût de la jeunesse, il donne de la +grâce au corps et à l’esprit, il contribue au talent de la parole, il +retire les jeunes gens de la débauche en les accoutumant aux plaisirs +purs de l’esprit[224].» + + [224] Notes du _Temple du Goût_ (variantes), 1733. + +Les jésuites eux-mêmes, qui ont dû à la fin du dernier règne mettre un +frein à leur penchant pour l’art dramatique, reprennent leur distraction +favorite. Le Père Lallemand[225], le Père Du Cerceau[226], font +représenter leurs œuvres sur les théâtres de leurs collèges. Le Père +Lejay[227] écrit non seulement des drames latins, mais encore des +ballets, et dans la _Bibliotheca rhetorum_ il trace la théorie du genre. +Le Père Porée[228], le précepteur de Voltaire, compose des tragédies +pleines de gaieté et de morale. + + [225] (1660-1748). + + [226] (1670-1730). Il composa un grand nombre de pièces, soit en + latin, soit en français. + + [227] (1657-1734). Il eut Voltaire pour élève. + + [228] Le Père Porée (1675-1741). + +En 1733, au collège Louis-le-Grand, où il professait la rhétorique, le +Père Porée prononce devant les cardinaux de Polignac, de Bissy et devant +le nonce du pape, un discours qui montre bien quelle était alors sur le +théâtre l’opinion de la Compagnie. Parlant non en théologien, mais en +citoyen et en chrétien, le jésuite démontre que le théâtre peut et doit +être une école de bonnes mœurs et il place même la poésie dramatique +au-dessus de la philosophie et de l’histoire. Il rappelle que saint +Charles Borromée revoyait lui-même les pièces qu’on représentait à Milan +de son temps, que Richelieu «donnait à la réforme et à la perfection de +la scène des jours qu’il dérobait aux affaires de la guerre, de l’Église +et de l’État», que Racine composait _Esther_ et _Athalie_ pour +l’éducation des demoiselles de Saint-Cyr; que les jésuites enfin +faisaient jouer à leurs élèves des pièces que venaient entendre les plus +grands personnages. L’orateur ne se montrait pas moins favorable à +l’opéra. + +Comment se fait-il donc, se demande le Père Porée en terminant, que tant +d’hommes pieux et savants condamnent absolument le théâtre? C’est que +notre théâtre n’est pas ce qu’il devrait être, qu’il s’est jeté dans la +galanterie et qu’au lieu de rester l’école des mœurs il est souvent +devenu l’école des vices. + +Quoi qu’il en soit, et malgré ces restrictions, on voit que les jésuites +sont toujours partisans des spectacles. Après s’être enorgueillis de +Corneille, qui est sorti de leur collège, ils ne se montrent pas moins +fiers de Voltaire, qu’ils ont formé et dont ils ont dirigé les premiers +essais. Reconnaissant des soins qu’il a reçus, le poète donne à ses +précepteurs sa tragédie de la _Mort de César_, et c’est sur la scène +d’un de leurs collèges qu’elle est jouée pour la première fois[229]. + + [229] On peut lire sur ce sujet la curieuse correspondance de Voltaire + avec l’abbé Asselin, proviseur du collège d’Harcourt, rue de la + Harpe à Paris. (Voir _Corresp. génér._, édition Molland, tome I.) + +En encourageant l’art dramatique, les jésuites ne faisaient que suivre +l’exemple qu’ils recevaient d’Italie. Là, plus qu’ailleurs encore, les +théâtres étaient en honneur et on en trouvait dans les plus petites +villes; le prix des places était tellement modique que le président de +Brosses en témoignait son extrême étonnement. «Les premières places ne +coûtent pas dix sous, écrivait-il, mais la nation italienne a tellement +le goût des spectacles que la quantité des gens et du menu peuple qui y +vont tire les comédiens d’affaire.» + +Le clergé italien regardait le théâtre comme une distraction fort +légitime et il s’y montrait sans scrupule: «Je n’ai jamais vu tant de +moines à la procession qu’il y en avoit à la comédie, écrit encore le +spirituel président. Je ne vis point de jésuites et je m’informai s’ils +n’y alloient pas. Un prêtre, placé à côté de moi, me répondit que, bien +qu’ils fussent plus pharisiens que les autres, ils ne laissent pas d’y +venir quelquefois.» + +On tolérait même un singulier mélange du sacré et du profane; +généralement pendant les entr’actes on quêtait pour le luminaire de la +paroisse, et c’était toujours une femme jeune et belle qu’on chargeait +de ce soin, de façon à réveiller, s’il était nécessaire, la charité des +spectateurs. + +De Brosses assista à Vérone à une scène bien étrange: «Que je n’oublie +pas de vous dire la surprise singulière que j’eus en allant à la comédie +la première fois que j’y allai. Une cloche de la ville ayant sonné un +coup, j’entendis derrière moi un mouvement subit tel que je crus que +l’amphithéâtre venoit en ruine, d’autant mieux qu’en même temps je vis +fuir les actrices, quoiqu’il y en eût une qui, selon son rôle, fût +d’abord évanouie. Le vrai sujet de mon étonnement étoit que ce que nous +appelons l’Angelus ou le Pardon venoit de sonner, que toute l’assemblée +s’étoit mise promptement à genoux, tournée vers l’Orient; que les +acteurs s’y étoient de même jetés dans la coulisse; que l’on chanta fort +bien l’Ave Maria, après quoi l’actrice évanouie revint, fit fort +honnêtement la révérence ordinaire après l’Angelus, se remit dans son +état d’évanouissement, et la pièce continua. Il faudroit avoir vu ce +coup de théâtre pour se figurer à quel point il est original.» + +L’abbé Coyer dans son _Voyage d’Italie_, en 1775, dit encore: «La +religion n’y est pas en contradiction avec le gouvernement qui soutient, +qui pensionne les théâtres. Les spectacles inquiètent si peu les +consciences italiennes, que ceux qui sont chargés par état d’édifier le +public, les fréquentent sans scrupule et sans scandale.» + +Il en était à Rome de même que dans le reste de l’Italie; les théâtres y +étaient nombreux et fort suivis, aussi bien par le clergé que par le +peuple; plusieurs même se trouvaient placés sous le vocable d’un saint. +Aussi les réformés opposaient-ils avec éclat Genève, où les marionnettes +même étaient défendues, à Rome où les spectacles prospéraient sous l’œil +bienveillant de l’autorité papale. + +La situation en France était bien différente. Le dix-huitième siècle fut +le siècle du théâtre par excellence; jamais il ne fut plus en honneur, +jamais il n’excita une passion plus violente; et cependant, par un +singulier contraste, à aucune époque, depuis l’empire romain, on ne vit +ses interprètes plus sévèrement traités. + +La doctrine que les prédications de Bossuet avaient fait prévaloir, non +seulement ne s’était pas atténuée, mais encore, dès le commencement du +règne de Louis XV, le clergé séculier redoubla de sévérité et +d’intolérance envers les comédiens. + +L’Église de France, pendant tout le dix-huitième siècle, observe +rigoureusement, dans la plupart des diocèses, la pratique établie depuis +la mort de Molière. Elle regarde tous ceux qui montent sur le théâtre +comme des excommuniés et les traite comme tels, c’est-à-dire qu’elle +leur refuse les sacrements à la vie et à la mort, et qu’elle ne leur +accorde même pas la sépulture ecclésiastique. + +Cette doctrine souleva les plus violentes récriminations et amena des +controverses sans nombre. Les uns soutenaient que le clergé, en +excommuniant les comédiens, outrepassait ses pouvoirs; les autres +affirmaient au contraire qu’il ne faisait qu’user strictement des droits +qui lui étaient conférés. + +Parmi ceux, et ils sont nombreux, qui ont discuté avec le plus +d’acharnement cette question des droits de l’Église, il faut citer +l’abbé de Latour[230]. L’abbé prit parti avec violence contre les +comédiens, et dans un volumineux dossier[231] il accumula toutes les +preuves qui, selon lui, rendaient parfaitement légitimes les peines +canoniques que l’Église leur infligeait. + + [230] Latour (Bertrand de) (1700-1780), doyen du chapitre de la + cathédrale de Montauban, prédicateur et fécond écrivain + ecclésiastique. + + [231] _Réflexions morales, politiques, historiques et littéraires sur + le théâtre_, par l’abbé de Latour. A Avignon, chez Marc Chave, + imprimeur-libraire, 1763. + +Comme on alléguait, non sans raison, qu’en fait, il n’y avait pas +d’excommunication générale frappant les gens de théâtre, qu’on ne +pouvait relever contre eux que des lois particulières, l’abbé croit +réfuter victorieusement cette objection en écrivant: + +«On n’a pas besoin de l’excommunication pour être en droit, pour être +même obligé de refuser les sacrements aux comédiens. La qualité de +pécheurs publics et scandaleux y suffit. Dieu l’a expressément ordonné: +«Ne donnez pas les choses saintes aux chiens.» Le pécheur en est indigne +et ce seroit un scandale de voir ainsi profaner les sacrements. C’est ce +qui dans tous les temps a été universellement reconnu... Il est donc +bien inutile de se répandre en invectives contre l’excommunication des +comédiens. N’y en eût-il aucune, leur sort ne seroit pas plus heureux. +Indépendamment de toute censure, la seule notoriété de leurs +représentations les exclut de toute réception publique des sacrements et +leur métier de toute réception secrète.» + +Mais alors, objectait-on à l’abbé, si leur situation est si clairement +définie, quel besoin l’Église a-t-elle de les désigner spécialement, de +faire contre eux des lois particulières, telles que celles que l’on +trouve dans les rituels? Par une raison fort simple, répond l’abbé, +«c’est que les comédiens ont la mauvaise foi de ne pas convenir du crime +de leur état.» Il faut avouer que si l’argument n’est pas irréfutable, +il est au moins inattendu. + +La thèse soutenue par M. de Latour manquait par la base; la qualité de +pécheurs publics et scandaleux, qu’il attribuait si bénévolement aux +comédiens, n’était pas si bien caractérisée qu’elle pût être +efficacement et sans conteste invoquée contre eux. + +L’Église outrepassait-elle donc ses pouvoirs en repoussant les comédiens +de la communion? + +La question de l’excommunication a joué un très grand rôle au +dix-huitième siècle, et pour la bien comprendre il faut rappeler en +quelques mots les lois qui régissaient la matière[232]. + + [232] Il y a plusieurs sortes d’excommunications: + + 1º L’excommunication majeure, qui retranche entièrement de la + communion de l’Église; + + 2º L’excommunication mineure, qui interdit seulement l’usage des + sacrements; + + 3º L’excommunication _de droit_, qui est portée par le droit canon; + + 4º L’excommunication de fait ou _ipso facto_, que l’on encourt par + le seul fait en accomplissant une chose défendue sous peine + d’excommunication. + +Le pouvoir des ministres de l’Église, au point de vue de +l’excommunication, se trouvait maintenu dans des bornes très étroites. +Il y avait un principe essentiel qui dominait toute la question, c’est +qu’aucun citoyen ne pouvait être frappé d’excommunication, si le crime +dont il était convaincu n’était pas soumis par la loi civile à cette +peine. Par conséquent, hors les cas spécifiés par la loi et par les +canons reçus dans le royaume, l’Église demeurait impuissante. Elle ne +pouvait refuser les sacrements et la sépulture ecclésiastique, tant +qu’une censure formelle n’avait pas été expressément dénoncée par +sentence du juge ecclésiastique et de plus confirmée par un jugement +civil. + +Le clergé chercha naturellement à étendre ses pouvoirs et ne pouvant +heurter de front les lois qui réglaient ses rapports avec l’État, il +s’efforça de les tourner. C’est alors que l’on vit apparaître ces +excommunications pour causes indéterminées, pour vérités englobées, ces +excommunications _ipso facto_, sourdement pratiquées. + +La société civile s’éleva avec raison contre ces abus de pouvoir qui +mettaient obstacle à la liberté de conscience, et dont le moindre tort +était de violer la loi. Ils étaient très fréquents et soulevaient +d’incessantes querelles entre le Parlement et le clergé, le premier +soutenant les droits de l’État, le second cherchant à défendre ses +propres empiétements. + +En 1738 survint un incident assez curieux. L’Église refusait alors les +sacrements aux Quesnellistes notoires[233]; les Parlements intervinrent +et déclarèrent qu’on ne pouvait les dénier qu’à des pécheurs frappés +préalablement par une sentence civile; or il n’y en avait aucune +condamnant les Quesnellistes. + + [233] Comme le clergé lui-même était profondément divisé, on avait + imaginé les _billets de confession_. Toute personne qui, à son lit + de mort, voulait recevoir les sacrements, devait produire un billet + de confession, attestant qu’elle avait reçu l’absolution d’un prêtre + non janséniste. A défaut de cette déclaration, on lui refusait + impitoyablement les secours de la religion. + +Le clergé riposta que la prétention des Parlements n’était nullement +fondée; et se basant sur la pratique qu’on lui laissait suivre à l’égard +des comédiens, il rappela qu’il ne leur accordait ni la communion ni la +sépulture ecclésiastique, et que cependant il n’existait contre eux +aucune sentence civile[234]. + + [234] L’abbé de Latour prétendait qu’en fait la sentence civile + existait. «La qualité de comédien, dit-il, dissipe tous les + nuages... un état public toléré par le magistrat, objet de + l’inspection de la police, exercé journellement sous ses yeux, + équivaut à des sentences et à des dénonciations juridiques; + l’acceptation du magistrat le dénonce pour comédien, la note + d’infamie imprimée par la loi sur la profession et sur ceux qui + l’exercent est une dénonciation du crime.» + +Le Parlement de Paris, dans ses Remontrances au roi, du 28 juin 1738, +nia qu’on pût faire entre les deux cas aucune assimilation; il reconnut +bien qu’on refusait la communion et la terre sainte aux comédiens sans +aucune opposition de la part des magistrats, mais, dit-il, «c’est qu’ils +sont de ces hommes diffamés dont le crime est aussi public que la +profession qu’ils exercent est solennellement défendue.» + +On voit que le Parlement restait fidèle à son esprit et qu’il n’hésitait +pas à invoquer contre son vieil ennemi le comédien des arguments qui +n’étaient pas plus fondés en théorie qu’en pratique. + +La question des sacrements se présenta fréquemment et elle fut toujours +tranchée en faveur des citoyens et de l’État. En 1753, on publia une +consultation «de plusieurs canonistes et avocats de Paris sur la +compétence des juges séculiers, par rapport au refus des sacrements», +dans laquelle on soutenait que c’était un délit purement ecclésiastique +et de la compétence du seul juge d’Église. + +Les avocats protestèrent et le bâtonnier prenant la parole en leur nom +réclama contre les pernicieux principes qui régnaient dans cet ouvrage. +«Nous avons toujours soutenu, dit-il, qu’un double titre assure à la +puissance temporelle le droit de connaître des refus publics de +sacrement. Elle doit empêcher qu’on n’inflige des peines aussi graves +dans d’autres cas que ceux qui sont exprimés par les règlements +ecclésiastiques reçus dans le royaume. Les ministres de l’Église sont, +comme tous les autres sujets du roi, soumis à son autorité[235].» + + [235] Extrait des registres du Parlement du 13 février 1753. + +La consultation des quelques «canonistes et avocats» fut, sur l’ordre du +Parlement, lacérée et brûlée dans la cour du Palais, au pied du grand +escalier, par l’exécuteur de la haute justice. + +La loi de l’État, qui interdisait de refuser les sacrements hors les cas +spécifiés, n’était pas dépourvue de sanction. Quand un curé repoussait +de la communion son paroissien, qui s’était présenté publiquement pour +la recevoir dans les formes usitées dans l’Église, le paroissien n’avait +qu’à en appeler comme d’abus; il obtenait justice et l’ecclésiastique +qui avait outrepassé ses pouvoirs était sévèrement frappé[236]. + + [236] Ces refus de sacrements étaient très fréquents et les arrêts + condamnant les curés récalcitrants à l’amende et au bannissement ne + l’étaient pas moins. + +On s’est étonné que les comédiens n’aient pas réclamé comme les autres +citoyens auprès du Parlement contre les refus de sacrements et de +sépulture dont ils étaient victimes; comment ne faisaient-ils pas valoir +que non seulement aucune excommunication générale ne pouvait être +relevée contre eux, mais encore qu’aucune sentence civile ne les +frappait, et que, par conséquent, le clergé vis-à-vis d’eux excédait ses +droits? + +Par une raison fort simple, c’est que si la doctrine de l’Église était +rigoureuse et excessive, en droit elle était parfaitement légitime. En +effet, l’Église ne pouvait porter d’excommunication que dans les cas +admis par la loi et par les canons reçus dans le royaume. Or les canons +des conciles, jusqu’au huitième siècle, n’étaient-ils pas acceptés en +France, et le concile d’Arles n’excluait-il pas formellement les +comédiens de la communion? La réponse n’était pas douteuse. Du moment +que ces canons étaient reçus dans le royaume de tout temps, rien ne +s’opposait à ce qu’on les appliquât; c’est ce que faisait l’Église en +toute autorité, et c’est ce qui paralysait l’intervention du Parlement. +On pouvait objecter que beaucoup de rituels ne s’appuyaient pas sur le +concile d’Arles pour repousser les comédiens, et qu’ils les faisaient +simplement rentrer dans la catégorie des pécheurs publics. Peu +importait. Le fait essentiel, c’est que le clergé, en refusant les +sacrements aux comédiens, restait dans les limites des pouvoirs que la +loi lui accordait. + +Du reste, en dehors de la question de droit, on sait la profonde +antipathie que les gens de robe éprouvaient pour les gens de théâtre, et +si par aventure les comédiens avaient porté leurs doléances aux pieds du +Parlement, ils eussent été honteusement repoussés; ils connaissaient +trop bien ces sentiments pour qu’aucun d’eux s’exposât à un affront qui +ne lui eût certes pas été ménagé. On s’explique donc parfaitement +comment, pendant tout le dix-huitième siècle, les magistrats n’ont +jamais troublé l’Église dans l’application qu’elle faisait de ses lois +canoniques contre les comédiens et comment ces derniers n’ont jamais eu +recours à la justice des Parlements. + +La doctrine de l’Église de France ne se modifia pas jusqu’en 1789. +Presque tous les rituels de l’époque reproduisent les anathèmes +prononcés par le rituel de Paris contre les comédiens, et lecture en +était faite chaque dimanche au prône des paroisses[237]. Mais, comme +nous avons déjà eu lieu de le faire remarquer pour le dix-septième +siècle, cette doctrine n’était pas immuable, elle variait suivant les +diocèses[238]. + + [237] Le _Dictionnaire universel dogmatique, canonique, historique_, + par le R. P. Richard (1760), dit textuellement à l’article COMÉDIEN: + «Les comédiens sont des personnes infâmes que l’Église déclare + publiquement excommuniées tous les dimanches au prône des messes de + paroisse, conformément aux décrets des anciens conciles. De là il + s’ensuit: 1º qu’ils sont dans un état de damnation; 2º qu’on ne peut + leur accorder ni l’absolution, ni la communion, soit pendant la vie, + soit à la mort, ni la sépulture ecclésiastique, à moins qu’ils ne + quittent absolument leur profession; 3º qu’on ne peut rien leur + donner sans un grand péché, hors le cas d’une extrême nécessité.» + + [238] Les distinctions que nous avons établies pour le dix-septième + siècle se reproduisent pendant le dix-huitième; ainsi il n’est pas + fait mention de la sentence d’excommunication dans la formule du + prône des rituels de Toul (1700), de Besançon (1715), de Bordeaux + (1728), de Sarlat (1729), de Blois (1730), de Périgueux (1733), de + Clermont (1733), de Meaux (1734), de Strasbourg (1742), de Soissons + (1755), de Châlons (1776), de Nantes (1776), de Paris (1777), de + Lodève (1781), de Saint-Dié (1783), de Tours (1785), de Lyon (1787), + de Verdun (1787), etc., etc. + + Certains rituels regardent les comédiens, les bateleurs et les + farceurs comme infâmes par état et à ce titre les éloignent de la + communion conjointement avec les concubinaires et les femmes + publiques. Tels sont les rituels de Paris (1697), de Bordeaux + (1726), de Sarlat (1729), d’Auxerre (1730), de Blois (1730), de + Meaux (1734), d’Évreux (1741), de Bourges (1746), de Boulogne + (1750), de Soissons (1753), de Clermont (1773), de Limoges (1774), + de Poitiers (1776), de Lodève (1781), de Beauvais (1783), de + Saint-Dié (1784), de Lyon (1787). + + Au contraire, les rituels de Toul (1700), de Besançon (1705), de + Metz (1713), de Strasbourg (1742), de Bayeux (1744), de Périgueux + (1763), s’expriment comme le rituel romain et n’excluent pas les + comédiens des sacrements. + + Quelques rituels excluent les gens de théâtre du titre de parrain; + tels sont ceux d’Auxerre (1730), de Clermont (1734), de Bourges + (1746), de Soissons (1753), de Limoges (1774), de Lyon (1787). + D’autres, au contraire, ne les repoussent en aucune façon; tels sont + ceux de Toul (1700), de Metz (1713), de Besançon (1715), de Bordeaux + (1728), de Sarlat (1729), de Blois (1730), de Meaux (1734), d’Évreux + (1741), de Strasbourg (1741), de Bayeux (1744), de Tarbes (1751), de + Périgueux (1763), de Troyes (1768), de Paris (1777), de Beauvais + (1783), de Saint-Dié (1783). + + + + +XIII + +RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE) + +SOMMAIRE: On refuse la sépulture à Adrienne Lecouvreur.--Indignation de +Voltaire.--Discipline de l’Église à l’égard des comédiens: mariage, +derniers sacrements, sépulture.--Faveur accordée aux comédiens italiens +et aux artistes de l’Opéra. + + +Le refus de sépulture, que l’Église avait érigé en principe à l’égard +des comédiens, amena les plus regrettables scandales et on ne peut s’en +étonner quand on songe aux conséquences qui résultaient de cette +doctrine à une époque où le clergé possédait seul la police des +cimetières[239]. Refuser la sépulture ecclésiastique, c’était chasser le +corps du champ du repos, c’était le condamner à un enfouissement +nocturne, clandestin, sans parents et sans amis, c’était quelquefois +même le condamner à la voirie, c’est-à-dire à une tombe ignominieuse et +ignorée, obtenue par pitié des magistrats[240]. + + [239] Le refus de la sépulture ecclésiastique emporte, d’après les + règles canoniques, la privation de l’inhumation en terre bénite, de + la sonnerie des cloches, des prières et cérémonies publiques de + l’Église. Le corps doit être enterré dans la partie du cimetière + réservée pour la sépulture des enfants morts sans baptême. + + [240] «Ceux à qui la sépulture ecclésiastique n’était point accordée + ne pouvaient être inhumés qu’en vertu d’une ordonnance du juge de + police des lieux, rendue sur les conclusions du procureur du roi ou + de celui des hauts justiciers.» (Déclaration du 9 avril 1736). + +L’exemple le plus fameux des tristes conséquences qu’entraînait la +rigueur de l’Église est celui d’Adrienne Lecouvreur. La célèbre actrice +mourut dans tout l’éclat de la beauté, de la jeunesse et de la gloire. +Rien ne put fléchir cependant le préjugé barbare qui pesait sur sa +profession, et ses plus dévoués amis ne purent épargner à sa cendre une +suprême injure. + +Elle succomba le 23 mars 1730 dans des circonstances particulièrement +dramatiques. Le bruit courut qu’elle avait été empoisonnée par la +duchesse de Bouillon, fille du prince de Sobieski. «Mme de Bouillon est +capricieuse, violente, emportée, excessivement galante, dit Mlle Aïssé, +ses goûts s’étendent depuis le prince jusqu’au comédien.» Elle avait en +effet pour amants le comte de Clermont et un acteur de l’opéra nommé +Tribou; cela ne l’empêcha point de se prendre de fantaisie pour le comte +de Saxe, mais Maurice ne répondit pas à ses avances[241]. Outrée de ce +dédain et convaincue que la Lecouvreur en était la cause, Mme de +Bouillon chercha à faire empoisonner la tragédienne; mais la trame fut +dévoilée par celui-là même qui devait en être l’instrument et pour cette +fois le complot échoua. Quelque temps après, à une représentation de +_Phèdre_, la duchesse était aux premières loges; Adrienne l’aperçut et +ne put modérer sa colère. Au troisième acte, Phèdre dit à Œnone: + + [241] Barbier et Favart prétendent que le maréchal de Saxe ne joua + aucun rôle dans cette tragédie; Tribou aurait aimé la Lecouvreur, et + cela seul aurait suffi pour décider la duchesse de Bouillon à faire + périr sa rivale. + + ... Je sais mes perfidies, + Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies, + Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix, + Ont su se faire un front qui ne rougit jamais. + +Au lieu d’adresser ces vers à sa confidente, la Lecouvreur les prononça +en se tournant du côté de la duchesse. Le public comprit et applaudit +beaucoup. Ce fut l’arrêt de mort de la tragédienne. Peu de jours après, +la duchesse implacable «fit passer à la pauvre Phèdre le goût des +vanités de ce monde». Elle se trouva mal au théâtre; «la pauvre créature +s’en alla chez elle et quatre jours après, à une heure de l’après-midi, +elle mourut lorsqu’on la croyait hors d’affaire... elle finit comme une +chandelle. On l’a ouverte, on lui a trouvé les entrailles gangrenées. On +prétend qu’elle a été empoisonnée dans un lavement[242].» + + [242] _Lettres_ de Mlle Aïssé. Voltaire nie cette mort violente. «Mlle + Lecouvreur mourut entre mes bras, dit-il, d’une inflammation + d’entrailles; et ce fut moi qui la fis ouvrir. Tout ce que dit Mlle + Aïssé sont des bruits populaires qui n’ont aucun fondement.» + +Le jour de sa mort, elle reçut la visite d’un vicaire de Saint-Sulpice: +«Je sais ce qui vous amène, lui dit-elle, vous pouvez être tranquille, +je n’ai pas oublié vos pauvres dans mon testament.» Puis dirigeant le +bras vers le buste du maréchal de Saxe, elle s’écria: «Voilà mon +univers, mon espoir et mes dieux[243]!» Le vicaire lui demanda une +renonciation formelle à sa profession, mais elle ne voulut rien entendre +et il dut se retirer. Elle léguait deux mille livres à l’église de +Saint-Sulpice; néanmoins le curé, M. Longuet[244], lui refusa non +seulement la sépulture chrétienne, mais il ne voulut même pas la laisser +ensevelir au cimetière dans l’endroit où l’on enterrait les enfants +morts sans baptême; il fallut un ordre du lieutenant de police pour que +ses restes mortels trouvassent enfin un dernier asile sur les berges de +la Seine. + + [243] Michelet. + + [244] C’est le même curé qui avait demandé au régent que la Comédie + française fût expulsée de la paroisse de Saint-Sulpice; n’ayant pu + l’obtenir, il défendit à la procession, non seulement de traverser + la rue de la Comédie, mais même celles qui aboutissaient à ce + passage profane. + +M. de Laubinière, un des amis de la Lecouvreur, fut seul autorisé à lui +rendre les derniers devoirs. Au milieu de la nuit, il transporta + + . . . . . . par charité + Ce corps autrefois si vanté, + Dans un vieux fiacre empaqueté, + Vers le bord de notre rivière[245]. + + [245] Voltaire. + +Deux portefaix creusèrent une fosse et l’on y enfouit précipitamment le +cadavre de + + Celle qui dans la Grèce aurait eu des autels[246]. + + [246] D’Argental, qui avait passionnément aimé la comédienne, accepta + d’être son exécuteur testamentaire. Il avait 86 ans lorsqu’on + découvrit le lieu où elle avait été enterrée; l’hôtel du marquis de + Sommery, à l’angle sud-est des rues de Grenelle et de Bourgogne, + s’élevait sur le funèbre emplacement. D’Argental fit placer dans la + muraille une plaque de marbre sur laquelle étaient gravés quelques + vers destinés à rappeler l’événement. Le 30 avril 1797 (2 floréal an + V), les Comédiens français demandèrent au gouvernement la permission + de rechercher les cendres d’Adrienne Lecouvreur et de les déposer + dans le lieu ordinaire des sépultures. Leur demande fut agréée et + l’autorité municipale conviée à seconder de tout son pouvoir + l’exécution de ce projet. + +Sous le coup de sa douleur et transporté d’indignation, Voltaire composa +cette ode d’une pensée si élevée et si philosophique. + + Ombre illustre, console-toi; + En tout lieu la terre est égale, + Et lorsque la Parque fatale + Nous fait subir sa triste loi, + Peu nous importe où notre cendre + Doive reposer pour attendre + Ce temps où tous les préjugés + Seront à la fin abrogés. + Ces lieux cessent d’être profanes + En contenant d’illustres mânes. + Ton tombeau sera respecté; + S’il n’est pas souvent fréquenté + Par les diseurs de patenôtres, + Sans doute il le sera par d’autres, + Dont l’hommage plus naturel + Rendra ton mérite immortel! + Au lieu d’ennuyeuses matines, + Les Grâces, en habit de deuil, + Chanteront des hymnes divines, + Tous les matins sur ton cercueil. + Théophile, Corneille, Racine + Sans cesse répandront des fleurs, + Tandis que Jocaste et Pauline + Verseront un torrent de pleurs[247]. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + [247] Le chevalier de Rochemort composa cette épitaphe sur la mort de + Mlle Lecouvreur. + + Ci-gît l’actrice inimitable + De qui l’esprit et les talents + Les grâces et les sentiments + La rendaient partout adorable. + L’opinion était si forte + Qu’elle devait toujours durer, + Qu’après même qu’elle fut morte + On refusa de l’enterrer. + + (_Corresp._ de Favart.) + +Peu après, le philosophe s’élevait encore contre l’absurde contradiction +qui permettait d’accabler d’honneurs les comédiens pendant leur vie et +d’outrager leurs cendres. Se laissant aller à sa juste colère, il se +révoltait contre «l’esclavage et la folle superstition» auxquels on +était assujetti en France, et il faisait ressortir éloquemment la +liberté dont on jouissait en Angleterre. Un contraste douloureux venait +en effet de s’établir entre la conduite du peuple anglais et la sévérité +outrée du clergé de France. Anne Oldfields, la grande actrice +d’Angleterre, étant morte, son corps resta exposé plusieurs jours à +Westminster, puis il fut porté en grande pompe à l’Abbaye et enseveli à +côté des rois et des grands hommes[248]; les plus illustres personnages +tenaient les coins du poêle. + + [248] 1er mai 1731. Un demi-siècle plus tard, Garrick vint la + rejoindre et reçut les mêmes honneurs. + +Voltaire envoya ses plaintes amères à Thiériot, qui, fidèle à son +surnom[249], les communiqua à quelques intimes; bien qu’il n’en ait pas +laissé prendre de copie, les principaux passages furent reproduits. +Cette protestation contre une pratique de l’Église provoqua une grande +effervescence; le clergé tout entier se souleva, et demanda justice; la +situation devint si critique que, redoutant une arrestation, le +philosophe crut devoir s’enfuir et rester éloigné de Paris jusqu’à ce +que l’émoi fût un peu calmé. + + [249] Voltaire l’appelait Thiériot-Trompette. + +Voltaire ne s’était pas contenté de faire entendre dans des vers +éloquents un cri de révolte contre un usage barbare, il avait voulu +fomenter une véritable insurrection à la Comédie. Usant de son influence +sur les interprètes tragiques, il leur conseilla de déserter la scène en +masse et de déclarer qu’ils n’exerceraient plus leur profession, «tant +qu’on ne traiterait pas les pensionnaires du roi comme les autres +citoyens qui n’ont pas l’honneur d’appartenir au roi.» Ils le promirent, +mais n’en firent rien: «Ils préférèrent l’opprobre avec un peu d’argent +à un honneur qui leur eût valu davantage.» + +Ce refus de sépulture, qui est resté célèbre parmi les grands scandales +du dix-huitième siècle, ne fut pas, comme on pourrait le supposer, un +cas isolé. En province aussi bien qu’à Paris, on voit sans cesse le +clergé refuser la sépulture chrétienne aux corps des comédiens, morts +sans avoir eu le temps ou la volonté de renoncer formellement à leur +état[250]. Chaque fois qu’un comédien gravement malade fait appeler un +prêtre, avant toute chose l’ecclésiastique commence par exiger la +promesse solennelle de renoncer au théâtre. La pratique est à peu près +constante. + + [250] Le diocèse d’Arras, un des plus sévères contre les comédiens, + nous en fournit de fréquents exemples. Charles-François Bidault, dit + Stigny, comédien, meurt à Valenciennes le 13 février 1717. Le curé + de Saint-Géry lui refuse la sépulture à cause de son état, et le + magistrat ordonne que le corps soit enseveli hors le cimetière. En + 1749, un comédien est enterré dans le bois de Bonne-Espérance. En + 1753, pour une actrice, le mène fait se reproduit; en dépit de tous + les efforts, la sépulture ecclésiastique lui est refusée. En 1757, + toujours dans la même ville, un comédien, Legrand Le Père, subit + encore le même sort; en vain assure-t-on qu’il assistait chaque jour + à la messe, son corps est chassé de l’église et on est obligé de + l’enterrer sur le rempart. Le 22 mars 1769, le magistrat ordonne que + le cadavre du nommé Després de Verteuil, comédien attaché aux + spectacles de Valenciennes, qui avait été trouvé dans l’Escaut près + du pont Nérin, et qu’on croit avoir été assassiné, soit inhumé hors + de sépulture ecclésiastique, le curé de Saint-Géry la lui ayant + refusée à cause de la profession de comédien. En 1787, + Devez-Dufresnel est enterré sur l’esplanade à dix heures du soir. + +Presque toujours le mourant cédait et acceptait ce qu’on exigeait de +lui. S’il revenait à la santé, de deux choses l’une: ou il oubliait sa +promesse et n’en tenait aucun compte, ou un ordre du premier Gentilhomme +l’obligeait à reparaître sur la scène sans se soucier le moins du monde +de l’engagement qu’il avait pris vis-à-vis de l’Église. En 1732, Mlle +Dufresne[251], _in articulo mortis_, signe au curé de Saint-Sulpice un +billet ainsi conçu: «Je promets à Dieu et à M. le curé de Saint-Sulpice +de ne jamais remonter sur le théâtre.» «Ah! le beau billet qu’a la +Châtre!» s’écrie Voltaire[252]. En 1766, Molé[253], se croyant perdu, +renonce au théâtre; moyennant cette formalité, il est confessé et +administré: il guérit et son premier soin est de reprendre sa +profession. En 1771, Mlle Dubois[254] fut à toute extrémité; elle fit +aussitôt appeler un confesseur et prit l’engagement ordinaire. Dès +qu’elle fut rétablie, elle reparut au théâtre comme par le passé. + + [251] Catherine-Jeanne Dupré (1694-1759) avait épousé Dufresne. + + [252] Voltaire à M. de Formont, 20 avril 1732. + + [253] François-Réné Molé (1734-1802); il n’avait pas vingt ans quand + il fut admis à la Comédie française, où il jouit bientôt d’une + grande réputation. + + [254] De la Comédie française. + +Quand Mme Favart[255] succomba en 1772, l’abbé de Voisenon[256], qui +vivait avec elle, fit tout ce qu’il put pour la réconcilier avec +l’Église et la décider à renoncer à la scène; mais elle résistait +énergiquement, car elle tenait beaucoup aux 15 000 livres de rente que +lui valait son état de comédienne. L’abbé fit tant de démarches auprès +des Gentilshommes de la chambre qu’il obtint la promesse pour sa +maîtresse de recevoir ses appointements sous forme de pension, même en +cas de retraite. Rassurée sur son avenir, l’actrice n’hésita plus et +signa la déclaration qu’on lui demandait; elle fit d’autant mieux +qu’elle ne se releva pas et mourut bientôt entre son mari et l’abbé qui +la soignaient avec un égal dévouement[257]. + + [255] Elle était connue sous le nom de Mlle Chantilly, quand elle + épousa Favart; elle appartenait à la comédie italienne. Maurice de + Saxe éprouva pour elle une passion qui ne fut nullement réciproque; + pour en venir à ses fins, il obtint deux lettres de cachet et il fit + enfermer les deux époux. Après une assez longue réclusion, la + malheureuse comédienne plia devant la nécessité et céda aux + obsessions du maréchal. C’est là une des moins belles actions du + comte de Saxe; il n’en fut pas récompensé, car sa liaison avec Mme + Favart hâta sa mort. + + [256] On a dit de Voisenon qu’il était «prêtre de son métier, libertin + par habitude et croyant par peur.» Mme Geoffrin en parlant de lui et + du maréchal de Richelieu écrivait: «Ces hommes-là ne sont que des + épluchures de grands vices.» + + [257] Ils formaient un des ménages à trois les plus curieux du + dix-huitième siècle. + +On pourrait s’étonner que l’intolérance de l’Église n’ait pas amené +pendant le dix-huitième siècle plus de scandales mémorables. Cela tient +à deux causes: la première, c’est que la plupart des comédiens avaient +déjà quitté la scène quand ils succombaient, et que par conséquent on +n’avait pas à leur demander de renoncer à une profession qu’ils +n’exerçaient plus; la seconde, c’est que ceux qui, au moment de mourir, +appartenaient encore au théâtre, acceptaient, à part de bien rares +exceptions, de signer la renonciation qu’on exigeait d’eux. + +Parmi les sacrements qu’on déniait aux comédiens, il y en avait un d’une +importance capitale, c’était celui du mariage. A une époque où le +mariage religieux existait seul, où l’état civil se trouvait entièrement +entre les mains du clergé, on peut se rendre compte du trouble profond +qu’amenait le refus de ce sacrement. C’était condamner ou au célibat ou +au concubinage, c’était favoriser le vice, frapper les enfants de +bâtardise, etc. Quelque graves que fussent ces raisons, l’Église n’en +tenait compte et persistait dans sa discipline. + +Pour obvier à ces inconvénients, les acteurs avaient recours à un +subterfuge assez singulier. Le comédien, qui désirait s’unir en +légitimes noces, renonçait au théâtre. En vertu de cette renonciation, +l’archevêque ou l’ordinaire accordait la permission de bénir le mariage. +Une fois la cérémonie accomplie, le premier Gentilhomme envoyait au +nouveau marié l’ordre de remonter sur le théâtre et celui-ci +s’empressait d’y déférer. Mais l’Église n’entendait pas être jouée de la +sorte; l’archevêque de Paris, après plusieurs unions célébrées dans des +conditions analogues, déclara qu’en dépit de toutes les renonciations il +ne donnerait plus à aucun comédien la permission de se marier, à moins +qu’il ne lui apportât une déclaration signée par les quatre premiers +Gentilshommes de la chambre, s’engageant à ne pas lui donner l’ordre de +reprendre son service. C’est ce qui se passa pour Molé lorsqu’il voulut +épouser Mlle d’Epinay, de la Comédie française[258]; l’archevêque lui +refusa obstinément l’autorisation nécessaire. L’acteur eut alors recours +à une ruse. Par l’intermédiaire d’un de ses amis, il obtint que la +permission serait glissée parmi les papiers qui, chaque jour, étaient +remis au prélat pour la signature. L’archevêque, comme d’habitude, signa +sans lire. Molé et Mlle d’Épinay en profitèrent pour se marier au plus +vite[259]. Dès qu’il fut averti de la supercherie, Christophe de +Beaumont entra dans une violente indignation, mais ne pouvant reprendre +le sacrement escamoté, il interdit le prêtre qui avait béni les époux, +bien qu’il fût en réalité fort innocent. Tout le monde n’était pas aussi +audacieux ni aussi heureux que Molé. + + [258] Pierrette-Hélène Pinet, dite d’Épinay (1740-1782), était fille + d’un perruquier. + + [259] Le mariage fut célébré le 10 janvier 1769, à six heures du + matin, c’est-à-dire presque clandestinement malgré l’autorisation de + l’archevêché. + +On peut citer encore d’autres exemples des stratagèmes auxquels les +comédiens durent avoir recours pour se marier. Gervais, chantre de +l’Opéra, s’étant épris de la belle Tourneuse, danseuse de la foire, +voulut l’épouser; pour y arriver ils changèrent de nom et de domicile et +s’unirent dans une paroisse où ils n’étaient pas connus. Peu de temps +après, dégoûtés l’un de l’autre, ils résolurent de rompre leurs liens et +en appelèrent comme d’abus, sous le prétexte qu’ils n’avaient pas été +unis par le curé de leur paroisse. Néanmoins, et comme un juste +châtiment, leur mariage fut confirmé. Le même cas exactement se présenta +pour la Duclos[260], qui, âgée de 60 ans, épousa Duchemin, jeune homme +de 17 ans; malgré les énergiques réclamations des époux, on les jugea +bien assortis et on tint leur union pour excellente. + + [260] Duclos (Marie-Anne de Châteauneuf) (1670-1748). Elle exerçait un + véritable prestige sur ses auditeurs, leur inspirant à son gré la + terreur ou la pitié. C’est elle qui dans _Inès de Castro_ + interrompit son rôle en voyant le public se moquer de la présence + des enfants sur la scène, et s’écria: «Ris donc, sot de parterre, à + l’endroit le plus touchant de la tragédie.» Sa boutade fut couverte + d’applaudissements. + +Brizard n’obtint la permission de se marier que sur un ordre formel de +Louis XV. + +La confession et la communion étaient impitoyablement refusées aux +comédiens. Lekain, qui conserva toute sa vie des sentiments religieux, +avait l’habitude, chaque année, pendant la clôture annuelle, de se +rendre à Avignon, territoire du Saint-Siège, et d’y faire ses Pâques. Il +revenait ensuite à Paris et reprenait tranquillement l’exercice de sa +profession[261]. + + [261] De Manne. + +Par suite de la bizarrerie dont nous avons déjà fait mention, l’Église +regardait les comédiens italiens[262] et les artistes de l’Opéra comme +de parfaits chrétiens, et elle leur accordait sans hésitation tous les +sacrements qu’elle refusait aux comédiens français[263]. Les danseuses +de l’Académie royale de musique rendaient le pain bénit comme tous les +autres paroissiens et elles le faisaient même avec éclat; personne ne +s’en étonnait. + + [262] Un auteur de l’époque affirme qu’avant de rentrer en France en + 1716 les comédiens italiens avaient obtenu du pape une bulle les + mettant à l’abri de l’excommunication. Nous l’avons vainement + cherchée dans le Bullaire et son existence nous paraît assez peu + vraisemblable. + + [263] Le fameux arlequin Dominique, Carlin, Mme Riccoboni, Mlle + Colombe, Thomassin, se montrèrent en toutes circonstances de + véritables chrétiens. En 1735, Mme Riccoboni quitta la scène et se + consacra aux exercices de piété. Un soir, à la comédie italienne, un + acteur jouait le rôle d’un ours, revêtu de la peau de cet animal; + tout à coup un orage épouvantable éclate; on voit aussitôt, à la + stupéfaction générale, l’ours se mettre dévotement à genoux, faire + un signe de croix avec sa patte, puis se relever et continuer son + rôle. + +En 1768, Mlle Camille, de la comédie italienne, mourut des suites de ses +excès. Elle reçut tous les sacrements et fut enterrée dans l’église du +lieu sans qu’on lui ait demandé en aucune façon de renoncer à sa +profession. Il y avait à son convoi un cortège magnifique, on y comptait +plus de 50 carrosses bourgeois. + +Il en était de même pour le sacrement du mariage. Arlequin épousait +solennellement Mme Arlequin à la paroisse Saint-Sauveur[264]. M. et Mme +Laruette[265], M. et Mme Trial[266], bien qu’ils fussent Français, se +marièrent également sans difficulté à l’église de leur paroisse, parce +qu’ils appartenaient à la comédie italienne. «Ainsi, dit Grimm, il n’y a +point de péché ni d’excommunication de jouer la comédie sur la rive +droite de la Seine, mais on est à tous les diables quand on joue sur la +rive gauche[267].» + + [264] Un homme se rendit un jour chez Chirac, le plus grand médecin de + France: «Monsieur, lui dit-il en l’abordant, je me porte mal, et ma + maladie, ce sont des vapeurs.» «Monsieur, répartit le médecin, je + vous ordonne, pour tout remède, d’aller à la comédie italienne et + d’y voir jouer Arlequin, qui est très agréable et très plaisant.» + «Monsieur, répliqua le malade, cet Arlequin, c’est moi.» Grimm. + (_Nouv. Littér._, 1747-1755.) + + [265] Laruette (Jean Louis) (1731-1792), chanteur et compositeur. Son + absence de voix et sa figure vieillotte firent pendant vingt-sept + ans la joie des habitués de la comédie italienne. + + [266] Trial (Antoine) (1737-1795). Sa voix était grêle et nasillarde, + mais il avait un jeu plein de finesse et de gaieté. Trial et sa + femme assistaient chaque dimanche à la grand’messe. + + [267] Grimm, _Corresp. littér._, octobre 1769. En 1716, lorsqu’ils + revinrent en France, les comédiens italiens commencèrent leur + registre par ces mots: «Au nom de Dieu, de la vierge Marie, de saint + François de Paule et des âmes du Purgatoire, nous avons commencé le + 18 mai par l’_Heureuse surprise_.» Les comédiens italiens restèrent + dans les meilleurs termes avec l’Église pendant tout le dix-huitième + siècle. Le jour de la Fête-Dieu, ils suivaient la procession et + contribuaient à l’élévation d’un magnifique reposoir. En 1768, ils + obtinrent même que la procession passerait devant leur théâtre + richement tendu; pour reconnaître cette attention, les acteurs + firent relâche, ce qui équivalait à une perte de 1 500 livres. Le + curé de Saint-Sulpice refusa la même faveur à la Comédie française, + et celui de Saint-Roch à l’Académie de musique. + +«Le dieu de Rome et de Paris ne sont-ils pas les mêmes, s’écriait le +comédien Laval dans sa réponse à J.-J. Rousseau? Que dirait un sauvage +qui viendrait entendre le prône dans l’église de Saint-Sulpice où le +même prêtre excommuniera dans la même matinée les mêmes gens qu’il +communiera dans celle de Saint-Sauveur[268]?» + + [268] C’est à l’église de Saint-Sauveur que les comédiens italiens + avaient l’habitude d’accomplir leurs dévotions. + +La doctrine de l’Église n’était pas absolue, et, bien qu’elle fût en +général observée à Paris, il s’est présenté certains cas où des +comédiens italiens et des artistes de l’Opéra furent traités comme de +simples Comédiens français; cela dépendait du plus ou moins de tolérance +des curés et de l’interprétation plus ou moins large qu’ils faisaient +des rituels de leurs diocèses. + +Une lettre de Louis Riccoboni, conservée aux archives de la Comédie +française[269], montre que les Italiens eux-mêmes n’étaient pas toujours +à l’abri de difficultés avec le clergé. Le curé de leur paroisse leur +refusait quelquefois la confession et la communion; ils étaient alors +réduits à s’adresser aux moines qui, plus tolérants, les accueillaient +avec bienveillance[270]. Riccoboni reconnaît cependant que le clergé +séculier, tout en y mettant une certaine mauvaise grâce, ne leur +refusait ni le sacrement du mariage ni la sépulture ecclésiastique[271]. + + [269] Cette lettre est citée par M. Monval dans le _Moliériste_; + l’érudit écrivain l’accompagne des observations les plus + intéressantes. + + [270] Les moines n’étaient pas soumis à l’autorité diocésaine et ils + ne reconnaissaient pas les rituels gallicans; mais ils ne pouvaient + ni marier ni enterrer. + + [271] Sylvia et Mario de la comédie italienne se sont mariés en 1720 à + l’église de Saint-Germain du grand Drancy, avec la permission du + curé de Saint-Eustache, leur paroisse. Le registre de Saint-Eustache + désigne Mario comme «officier de S. A. Mgr. le Régent». + (_Moliériste_, mai 1885). Le fils de Riccoboni a été marié à + Saint-Eustache, Sticcoti à Saint-Sauveur; jamais l’archevêché ne + refuse l’autorisation. Il en est de même pour les enterrements. + +L’horreur de certains prélats pour les comédiens était si grande qu’ils +ne voulaient pas souffrir leur présence dans les églises, même dans un +but pieux. M. de Saint-Albin, archevêque de Cambrai, écrivant en février +1738 à M. le curé de Saint-Nicolas de Valenciennes, lui ordonne de faire +connaître à qui il appartient combien il est indécent et contraire au +respect dû aux saints mystères, de faire chanter des messes, etc., par +des comédiens, et de les faire ainsi passer du théâtre à l’église. «Au +reste, ajoutait-il, je vous recommande, et à tous ceux qui travaillent +dans le ministère, de suivre à l’égard des acteurs et des actrices de la +comédie, les règles établies par les saints canons, que je n’ai jamais +eu l’intention de relâcher, quoi qu’en puissent dire certaines gens, qui +souhaiteraient que j’en eusse adouci la rigueur.» + +En 1744, toutes les loges et les décorations du Concert spirituel[272] +ayant été détruites, on emprunta le théâtre de l’Opéra pour y tenir le +Concert. M. de Vintimille, archevêque de Paris, trouva si indécent qu’on +chantât des choses saintes sur le théâtre de l’Opéra, qu’il défendit la +représentation, et il n’y eut point de Concert, tant qu’on n’eut pas +trouvé un lieu moins profane. + + [272] «Le Concert spirituel, dit l’_Almanach des spectacles_ en 1752, + est comme le supplément des théâtres de Paris. C’est lui qui supplée + le jour où tous les théâtres sont fermés, c’est-à-dire au temps de + Pâques, de la Pentecôte, aux fêtes solennelles, à celles de la + Vierge, de la Toussaint, etc. L’établissement de ce spectacle se fit + en 1729, et c’est Philidor qui en fut le fondateur et le premier + directeur. On y exécute des motets et d’autres pièces tirées des + meilleurs maîtres qui ont travaillé sur des paroles latines.» Sous + le règne de Louis XV, les actrices étaient admises à ce Concert. Une + duchesse, se trouvant un jour assise auprès de Sophie Arnould, + s’écria avec dédain: «Les femmes honnêtes devraient bien être + reconnues à des marques particulières.» «Vous voulez donc, repartit + Sophie, mettre le public dans le cas de les compter.» + + + + +XIV + +RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE) + +SOMMAIRE: Situation civile des comédiens.--Droits excessifs des +gentilshommes de la chambre.--Le For-l’Évêque.--L’hôpital.--Comédiens en +prison. + + +Si la société religieuse mettait les comédiens du dix-huitième siècle au +même niveau que les histrions païens, la société civile se montrait-elle +plus équitable à leur égard, leur accordait-elle un traitement en +rapport avec la considération qu’ils méritaient par leur conduite +personnelle? + +En aucune façon. Elle fut pour eux plus dure encore que ne l’était la +société religieuse. + +En 1709, les comédiens eurent un procès qui vint devant le Parlement; la +Cour ne consentit à les entendre que par une condescendance tout +exceptionnelle et l’avocat général eut grand soin de le leur faire +observer: «Les comédiens, dit ce magistrat, n’ont point d’état légal en +France; ils ne peuvent se flatter d’être entendus en corps, n’ayant +aucune lettre patente, mais un simple brevet du roi. Cependant la Cour, +par grâce, n’a pas voulu user de cette rigueur et refuser l’audience +envers un corps à qui on ne donne même pas le nom de communauté mais de +troupe, dont on ne connaît pas l’établissement par une voie juridique, +etc.» On se rappelle qu’en 1737 la Cour avait traité les comédiens +«d’hommes diffamés, dont le crime est aussi public que la profession +qu’ils exercent est solennellement défendue.» + +Cette théorie fut adoptée avec enthousiasme par les adversaires du +théâtre et l’on peut lire dans l’abbé de Latour: «Tout le pompeux +étalage des titres de la Comédie française porte à faux; la communauté +des savetiers est plus légitime que la troupe des comédiens.» + +Aux yeux des Parlements le comédien reste frappé de la note d’infamie +que le préteur lui a infligée à Rome et qui s’est perpétuée dans les +coutumes françaises. C’est là une tache indélébile dont rien n’a pu le +laver. Au point de vue civil, sa profession est déclarée infâme comme +celle du bourreau. + +Voyons quelle situation était faite en France aux gens de théâtre par +les lois civiles et quelle liberté leur était accordée. + +Jusqu’en 1789, il n’existe en réalité à Paris que trois théâtres: La +Comédie française, l’Opéra, la Comédie italienne, tous trois munis d’un +privilège exclusif qui empêche toute concurrence[273]. Les artistes de +ces trois théâtres portent le nom de _Comédiens du Roi_ et à ce titre +ils sont soumis à la juridiction des Gentilshommes de la chambre et du +ministre de la _Maison du Roi_. Tous les autres acteurs, c’est-à-dire +ceux qui appartiennent aux théâtres de la foire[274], et sont par +conséquent d’un ordre inférieur, dépendent du lieutenant de police[275]. + + [273] Les trois jours élégants pour la Comédie française étaient le + lundi, le mercredi et le samedi; pour la Comédie italienne, le lundi + et le jeudi. On ne jouait l’opéra que trois fois par semaine, le + dimanche, le mardi et le vendredi; le vendredi était le jour préféré + du beau monde. + + [274] Les foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent duraient, la + première, pendant les mois de février, mars et avril; la seconde, + pendant les mois de juillet, août et septembre. Il y avait spectacle + tous les jours. On y voyait des pantomimes, des danseurs de corde, + des voltigeurs, des sauteurs et des marionnettes. + + [275] Tous les théâtres étaient placés sous la surveillance du + lieutenant de police; mais ce dernier, au moins pour les théâtres + royaux, n’agissait que lorsqu’il survenait quelque scandale public. + +Si cette autorité ne s’était exercée sur les comédiens qu’en tant que +comédiens, elle eût été fort compréhensible, mais elle s’exerçait encore +sur eux en tant que citoyens et d’une façon odieuse, vexatoire et +arbitraire. + +Le comédien se trouve sous la dépendance absolue des Gentilshommes et de +la police. Pour lui la justice n’existe pas, il est hors la loi. Sans +jugement, sans appel, sans recours possible, il est frappé +d’emprisonnement et même quelquefois de châtiments corporels. Il ne +s’appartient plus; une fois monté sur la scène, il n’a plus le droit de +la quitter. + +Ces droits étranges, bizarres, exorbitants, n’étaient que la +reproduction, cela est incontestable, des pouvoirs que possédait +autrefois le préteur. Dix-huit siècles se sont écoulés et le comédien +est encore frappé d’infamie, il est encore considéré comme un esclave +qu’on peut enfermer arbitrairement, et qui n’est pas libre de sa +destinée. De même que l’Église, dans les pénalités qu’elle lui inflige, +s’appuie sur les canons des anciens conciles, sans se préoccuper de +savoir s’il n’est pas monstrueux d’assimiler le comédien du dix-huitième +siècle à l’histrion ou au cocher du cirque, de même la société civile, +qui s’est emparée du droit romain, en fait revivre tous les articles +sans se soucier davantage de l’équité et de la justice. Il faut insister +sur ce point, car si on a, et avec raison, souvent reproché au clergé +ses rigueurs surannées, on n’a pas, à notre avis, suffisamment fait +ressortir l’iniquité des lois civiles à l’égard des gens de théâtre. + +Rome plaçait au même niveau le comédien et la prostituée. L’Église +chrétienne avait suivi cet exemple. Le dix-huitième siècle ne crut pas +pouvoir mieux faire que de les imiter. De même qu’il met la prostituée +hors la loi, il y met aussi le comédien. Il n’établit entre eux qu’une +différence: ils ne dépendent pas de la même juridiction. La prostituée +est soumise à l’arbitraire de la police; le comédien, du moins celui qui +appartient aux théâtres royaux, est soumis à l’arbitraire de la _maison +du Roi_ et des Gentilshommes de la chambre. + +Cette différence, était grande. Le joug des Gentilshommes, quelque dur +qu’il fût, était incomparablement plus doux que celui de la police. +Aussi voyait-on toutes les femmes galantes s’efforcer d’obtenir leur +inscription sur les registres d’un des trois théâtres royaux. L’Opéra +surtout formait le but de toutes leurs ambitions. Au milieu de cet +immense personnel, il était relativement facile de se faire comprendre +sur la liste des choristes, figurantes, danseuses, etc.; il n’était même +pas besoin d’un talent bien décidé pour pénétrer à l’Académie royale de +musique et se faire inscrire comme «fille du magasin». On désignait +ainsi les demoiselles du chant ou de la danse qui n’avaient pas achevé +leurs études et figuraient sur la scène avant d’être engagées. Une fois +à l’Opéra, la fille galante se trouvait absolument soustraite à l’action +de la police et la bravait impunément. + +Le théâtre, en effet, était un lieu d’immunité, et en cela la loi +française reproduisait encore la loi romaine dans ce qu’elle avait de +plus immoral. Toute jeune fille, quel que fût son âge, qui parvenait à +entrer au théâtre, se trouvait par ce seul fait émancipée, et elle +échappait complètement à l’autorité paternelle et maternelle. Il en +était de même pour la femme mariée; les droits du mari venaient se +briser devant cet asile inviolable qui s’appelait le théâtre. + +Le comédien ne pouvait se retirer sans l’autorisation des Gentilshommes; +quelque légitimes, quelque impérieux que fussent ses motifs de quitter +la scène, il restait soumis à une décision arbitraire et qui n’était pas +toujours conforme à ses désirs. Il n’avait pas le droit de sortir de +France sans une permission signée du premier Gentilhomme en exercice, et +ce dernier la refusait presque toujours[276]. + + [276] Cette rigueur provenait de ce que les comédiens, chanteurs, + danseurs, etc., recevaient à l’étranger des appointements beaucoup + plus considérables qu’en France, et que si on les avait laissés + s’éloigner, il n’y aurait bientôt plus eu à Paris de sujets pour les + trois théâtres. Plusieurs fois des artistes se sauvèrent en dépit + des ordres du roi et de la surveillance dont ils étaient l’objet; + ceux qu’on rattrapait étaient très sévèrement punis. + +Quiconque appartenait à la profession du théâtre ne pouvait se dérober à +l’invitation des Gentilshommes de la chambre. La réputation d’un acteur +de Lyon, de Marseille, de Bordeaux, etc., parvenait-elle à Paris, le +premier Gentilhomme envoyait un ordre de début, accompagné d’une lettre +de cachet; qu’il le voulût ou non, le comédien était traîné à Paris et +obligé de jouer. + +Un comédien, même sans engagement, n’avait pas le droit de refuser de +monter sur la scène. En 1768 un sieur Fierville, acteur célèbre, vint de +Berlin à Paris; mais malgré les sollicitations des Gentilshommes il +s’obstina à ne pas vouloir débuter à la Comédie française. Cela suffit +pour le faire arrêter et on l’enferma en prison, à Châlons-sur-Marne. + +On allait même plus loin encore. Une femme ou une fille du peuple +paraissait-elle devoir réussir au théâtre, on l’y inscrivait d’office et +une lettre de cachet l’enlevait à sa famille, en dépit de toutes les +protestations. C’est ainsi que Sophie Arnould, à peine âgée de quatorze +ans, malgré la résistance opiniâtre de sa mère, fut attachée à +l’Académie royale de musique. + +Ces pratiques amenaient même une étrange contradiction entre les +exigences de l’Église et celles de l’État. Alors que le clergé imposait +au comédien l’obligation _sine qua non_ de renoncer à sa profession, +s’il voulait recevoir les sacrements de la religion, se marier, être +enterré en terre sainte, l’État ne le laissait pas libre de quitter le +théâtre. Les empereurs chrétiens avaient, sur les instances mêmes de +l’Église, aboli cet usage barbare; mais le dix-huitième siècle, qui +croyait qu’on ne pouvait traiter les gens de théâtre avec trop de +sévérité, en était revenu à la loi romaine dans toute sa rigueur. Le +comédien se trouvait donc dans l’impossibilité d’échapper aux foudres de +l’Église; même quand il s’était conformé aux prescriptions du clergé, +qu’il avait de bonne foi, sincèrement, renoncé à sa profession, il +n’était nullement à l’abri d’un ordre des premiers Gentilshommes lui +enjoignant de remonter sur le théâtre et le replaçant par conséquent +sous les coups de l’excommunication. Ainsi, d’un côté, excommunication +formelle s’il reste au théâtre, de l’autre, impossibilité matérielle de +le quitter en raison des droits de l’État. Excommunié s’il joue, en +prison s’il ne joue pas. Voilà la situation que le dix-huitième siècle +fait au comédien[277]. + + [277] Le gouvernement élevait même la prétention de forcer le public à + se rendre au théâtre. On peut rappeler le curieux incident qui se + passa en 1753 à Marseille. Le duc de Villars, gouverneur de + Provence, fit augmenter le prix des places de la comédie en + l’honneur de la Dumesnil. Les habitants aimèrent mieux rester chez + eux que de payer plus cher. Le gouverneur dénonça à la cour cette + désertion comme une révolte, et M. de Saint-Florentin écrivit aux + échevins pour les menacer de priver à l’avenir leur ville de troupes + de comédiens. Les échevins lui répondirent spirituellement que les + habitants ne faisaient que se conformer aux prescriptions de leur + évêque, M. de Belzunce. + +La contradiction était si frappante, si révoltante, qu’on ne pouvait +manquer d’en tirer parti. Plus d’un acteur, désireux de quitter le +théâtre, n’hésita pas à prétexter des scrupules religieux et à se mettre +sous la protection de l’archevêque de Paris. Ce n’était pas une raison +pour que sa demande fût forcément agréée[278]. + + [278] En 1759 il y eut à Paris un procès assez singulier. «Ramponeau, + cabaretier de la Courtille, était un bouffon dont les propos, la + face, les allures comiques, firent espérer à Gaudron, entrepreneur + des spectacles sur le boulevard, d’attirer beaucoup de monde à son + théâtre, s’il pouvait l’y faire monter. Ils passèrent un accord par + lequel Ramponeau s’engageait à représenter pendant trois mois, avec + un dédit de mille livres. A la veille de la première représentation, + Ramponeau, qui avait fait ailleurs un nouveau marché où il trouvait + mieux son compte, fit signifier à Gaudron un acte où, prenant le ton + dévot, il lui déclare qu’il ne peut faire son salut en exécutant ses + promesses, et que le zèle avec lequel il veut travailler à conserver + ses bonnes mœurs l’oblige de renoncer pour jamais au théâtre. + Gaudron demanda que le dévot Ramponeau fût du moins condamné à lui + payer le dédit de cent pistoles.» Le procès ne fut point jugé. + Voltaire a écrit sur cette aventure le _Plaidoyer de Ramponeau_. + +Il existait une grande différence entre les lois religieuses et les lois +civiles, et il est essentiel de la faire remarquer. Alors que les lois +religieuses ne s’appliquaient guère qu’à la Comédie française, les lois +civiles étaient générales pour tous ceux qui montaient sur la scène; +elles concernaient aussi bien les Italiens, les chanteurs de l’Opéra, +les danseurs, que les artistes de la Comédie. + +En dehors du théâtre et des questions de théâtre, le comédien +jouissait-il des droits de tous les citoyens? + +En aucune manière. Le comédien n’est pas citoyen, il est placé sur le +même rang que le bourreau, comme lui il est frappé d’une note d’infamie: +il ne peut témoigner en justice, il ne peut exercer aucun emploi, aucune +fonction publique, même celles que l’on achète à prix d’argent; il n’est +admis ni aux fonctions municipales ni aux charges militaires. Certaines +compagnies, celle des avocats par exemple, vont même plus loin; elles +repoussent de leur corps celui qui épouse une comédienne ou une fille de +comédienne[279]. C’est toujours la reproduction de la loi romaine. + + [279] En 1775, François de Neufchâteau, avocat au Parlement, épousa + Mlle Dubus, fille d’un ancien danseur de l’Opéra et nièce de + Préville; le Conseil des Avocats considéra cette union comme une + mésalliance et Neufchâteau fut rayé du tableau. Il voulut alors + acheter une charge d’avocat aux Conseils, mais il fut + impitoyablement repoussé. Sa jeune femme mourut de chagrin. + +Le droit d’emprisonnement, accordé aux Gentilshommes, n’était pas une +vaine menace, un épouvantail destiné à maintenir dans l’ordre une troupe +turbulente et mutine. Il était parfaitement réel, et on l’exerçait à +chaque instant. On ne peut s’imaginer avec quel souverain mépris les +comédiens étaient traités et avec quelle désinvolture on les mettait au +cachot pour des peccadilles. Pas une semaine ne s’écoulait sans qu’un +acteur ne fût emprisonné, en vertu d’une lettre de cachet lancée par le +premier Gentilhomme. + +De même que la Bastille et Vincennes recevaient la noblesse et les gens +de lettres, de même, les comédiens avaient également une prison +attitrée, le For l’Évêque[280]; ils s’y rencontraient avec les débiteurs +insolvables. Les comédiennes partageaient le même sort que leurs +camarades, mais comme leurs écarts étaient souvent plus graves et +méritaient quelquefois un châtiment plus sévère, il y avait pour elles +dans ce cas une seconde maison de détention, l’hôpital de la +Salpêtrière[281], ou simplement _l’Hôpital_, dont le nom seul évoquait +les images les plus terrifiantes. Outre la honte d’une infâme +promiscuité, quiconque entrait à l’Hôpital avait la tête rasée et +couchait sur la paille; la nourriture ne se composait que de pain, de +potage et d’eau; le costume consistait en une robe de tiretaine et des +sabots. Empressons-nous d’ajouter que cette peine fut très rarement +appliquée aux comédiennes, mais nous verrons plus d’une fois le parterre +dans ses moments de mauvaise humeur leur rappeler cette terrible menace, +toujours suspendue sur leurs têtes, par ces cris: «A l’Hôpital! à +l’Hôpital!» + + [280] Le For l’Évêque était autrefois le siège de la juridiction + épiscopale; il donnait sur la rue Saint-Germain-l’Auxerrois et avait + son entrée quai de la Mégisserie. + + [281] La Salpêtrière, située au faubourg Saint-Victor-lez-Paris, au + confluent de la Seine et de la Bièvre, était spécialement la prison + des prostituées incorrigibles; on y enfermait en outre les femmes + condamnées soit par ordre du roi, soit par une mesure + administrative, soit par une mesure de police, ou en vertu d’un + jugement. Prostituées, condamnées, filles et femmes détenues sur la + plainte de leurs parents ou de leurs maris, ou par ordre du roi, + comédiennes, toutes se trouvaient soumises au même régime et il + était des plus rigoureux. Il y avait cependant des quartiers + différents suivant les causes de l’emprisonnement. + +Les acteurs au For l’Évêque ne cessaient pas leur service au théâtre; un +exempt venait les prendre en voiture pour l’heure de la représentation, +et, dès que la pièce était jouée, il les ramenait fidèlement à la +prison. Ils y jouissaient d’un bien-être relatif; on leur permettait de +recevoir des visites et de faire venir la nourriture du dehors; ils en +profitaient pour donner des festins auxquels leurs amis étaient conviés. +De telle sorte qu’à part la privation de liberté la punition n’était pas +des plus pénibles. + +Les plus illustres de la troupe tragique n’étaient pas plus épargnés que +de simples bateleurs; pour la moindre faute on les jetait au For +l’Évêque. Lekain y fut envoyé à plusieurs reprises, tantôt pour s’être +absenté sans permission, tantôt pour être resté à Ferney, chez Voltaire, +un jour de plus que son congé ne l’y autorisait. Le patriarche avait +beau solliciter son ami le maréchal de Richelieu, le noble duc lui +répondait: «Si Lekain n’est pas à Paris le 4, il sera mis en prison.» Et +Lekain n’étant arrivé que le 5, c’est au For l’Évêque qu’il +descendit[282]. + + [282] En 1756, l’affluence était si grande au For l’Évêque que, faute + de pièce convenable à lui donner, on enferma Lekain dans un cachot + étroit et malsain; sur les réclamations de ses amis, on le transféra + à l’Abbaye. + +Pour montrer avec quelle déplorable facilité on usait de la prison, +quelques exemples ne seront peut-être pas inutiles. En 1751, les +Comédiens français qui se croyaient maîtres chez eux et s’imaginaient +avoir le droit de bâtir sur leur terrain sans être obligés d’en demander +la permission, avaient fait construire dans l’enfoncement de la première +coulisse de chaque côté du théâtre de petites loges, qu’ils comptaient +louer à l’année et dont ils espéraient beaucoup de profit. Le duc de +Richelieu, mécontent que ce changement eût été fait sans son +autorisation, ordonna de jeter bas sur l’heure ces nouvelles loges et il +vint lui-même après souper, à trois heures du matin, constater que ses +ordres étaient exécutés. C’est à cette occasion qu’on lui donna le +sobriquet de Jacques Desloges. Mais La Noue s’étant permis d’écrire un +mémoire des plus mesurés pour prouver le droit de ses camarades de faire +des changements dans leur salle, il fut mis au For l’Évêque et il y +resta dix-sept jours. + +Souvent aussi ce n’était pas pour des motifs aussi futiles et aussi peu +fondés que les acteurs étaient incarcérés. Ainsi, en 1735, à la reprise +solennelle de l’opéra de _Jephté_, qui avait attiré au théâtre la plus +brillante et la plus nombreuse assistance, Mlle Lemaure[283], qui jouait +le rôle d’Iphise, ne trouva rien de mieux que d’abandonner la scène au +beau milieu de la représentation, pour s’en aller souper en ville. M. de +Maurepas, ministre de la maison du roi, qui se trouvait au théâtre, +voyant le spectacle interrompu et en apprenant la cause, délivra +aussitôt contre la comédienne une lettre de cachet avec ordre de la +mettre sur l’heure à exécution. C’est ce qui eut lieu; mais le plus +plaisant fut de voir l’intendant de la généralité de Paris, Louis +Achille de Harlay, chez lequel la cantatrice devait souper, +l’accompagner jusqu’à la prison en grande cérémonie. + + [283] «Pour la Lemaure, dit Mlle Aïssé, elle est bête comme un pot; + mais elle a la plus belle et la plus surprenante voix qu’il y ait + dans le monde; elle a beaucoup d’entrailles.» (Décembre 1730.) + +En 1762, on dut un jour, à la Comédie française, rendre l’argent, parce +qu’une actrice qu’on ne pouvait suppléer, venait de tomber malade. Cette +actrice indisposée était Mlle Dubois qui, dans ce moment, se trouvait en +grande loge à l’Opéra. Elle fut envoyée au For l’Évêque et de plus +condamnée à payer les frais et le profit de la représentation. + +Dans la pièce d’_Olivette_, juge des enfers[284], il y avait un couplet +qui finissait par ce refrain: + + [284] Opéra comique en un acte par M. Fleury. + + Un petit moment plus tard, + Si ma mère fût venue, + J’étais, j’étais... perdue. + +«Une jeune actrice fort jolie, qui chantait ce couplet, avait coutume, +aux répétitions, de substituer, par plaisanterie, au mot «perdue» une +rime un peu grenadière dont l’énergie lui plaisait fort. La force de +l’habitude lui fit prononcer ce malheureux mot à une représentation +devant une assemblée très nombreuse. Ce fut un coup de théâtre général; +plusieurs dames sortirent précipitamment de leurs loges; d’autres +restèrent parce que le public polisson criait bis. L’actrice paraissait +étonnée que l’on fît tant de bruit pour si peu de chose. Un exempt vint +la prier de le suivre en prison, où elle fut conduite, escortée +joyeusement de la plus grande partie des spectateurs[285].» + + [285] _Anecdotes dramatiques_, 1775. + +En 1769, Mlle Arnould[286] manqua gravement à Fontainebleau à Mme Du +Barry qui s’en plaignit au roi. Sa Majesté ordonna que Mlle Arnould +serait mise pour six mois à l’Hôpital, mais Mme Du Barry, revenue à des +idées plus modérées, demanda elle-même la grâce de la coupable; elle ne +l’obtint qu’avec peine[287]. Les camarades de Mlle Arnould eurent grand +soin de ne pas laisser ignorer son aventure et la répandirent avec une +charité merveilleuse; de plus, toutes les fois que cette actrice +paraissait parmi elles, on avait toujours soin de prononcer négligemment +le mot d’hôpital pour bien humilier la reine d’Opéra. + + [286] Sophie Arnould, née en 1744 dans la chambre où l’amiral Coligny + fut assassiné, mourut en 1803. Un jour, au théâtre de la cour, tout + le monde s’extasiait sur sa voix. «Oui, dit Galiani, c’est le plus + bel asthme que j’aie jamais entendu.» + + [287] Lorsqu’elle apprit la mort de Louis XV et l’exil de la Du Barry, + Sophie Arnould dit en s’adressant aux demoiselles d’Opéra: + «Pleurons, mes sœurs, nous voilà orphelines de père et de mère.» + + + + +XV + +RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE) + +SOMMAIRE: Autorité des Gentilshommes de la chambre sur la _Comédie +française_.--Conséquences de cette autorité.--Le duc d’Aumont et M. de +Cury.--La Comédie italienne.--L’Opéra. + + +Il nous reste à voir comment les pouvoirs des Gentilshommes de la +chambre s’exerçaient sur les comédiens en tant que comédiens. + +Commençons par la Comédie française: à tout seigneur tout honneur[288]. + + [288] Napoléon Ier a dit un jour: «Le Théâtre-Français est la gloire + de la France, l’Opéra n’en est que la vanité.» + +Par son institution même, la Comédie faisait partie de la maison du roi +et elle se trouvait placée sous la direction des quatre Gentilshommes de +la chambre. Leur autorité ne s’exerça d’abord que dans les occasions +importantes et lorsqu’il s’agissait de modifier les règlements. Peu à +peu, par suite d’empiètements successifs, ils accrurent leurs pouvoirs, +et ils en arrivèrent à s’occuper des moindres détails de +l’administration du théâtre. Rien n’échappait à leur autorité et la +Comédie se trouvait sous leur dépendance absolue; ils y régnaient en +maîtres, on peut même dire en tyrans redoutables et redoutés. + +Non seulement ils ordonnaient les spectacles, mais ils donnaient les +ordres de début, recevaient les acteurs, fixaient les parts ou fractions +de part qui devaient leur être accordées; non seulement ils désignaient +les emplois que chacun devait tenir, les uns de paysans, de financiers, +les autres de rois, de reines, etc., mais ils infligeaient les amendes, +renvoyaient les artistes qui n’avaient pas le don de leur plaire, +gardaient ceux, au contraire, qui leur agréaient, sans que le talent ou +le mérite guidassent leurs décisions[289]. + + [289] Lekain eut toutes les peines du monde à se faire admettre à la + Comédie et il ne reçut tout d’abord qu’une part dérisoire. «J’ai + connu des acteurs, lui écrivait Voltaire, qui étaient excellents + pour moucher les chandelles, et qui furent reçus à une part entière + dès qu’ils parurent. Pour vous, vous vous êtes borné à faire les + délices du public, il faudra bien que les grâces de la cour viennent + ensuite; mais il y a plus d’un métier dans lequel on travaille pour + des ingrats.» (Potsdam, 5 mars 1752.) + +Augmentations, gratifications, retraites, pensions, tout dépendait +d’eux, rien ne pouvait se décider sans leur ordre[290]. La Comédie était +livrée à l’arbitraire le plus complet. + + [290] Voici un spécimen des ordres envoyés par les Gentilshommes: + + «Nous, duc de Gesvres, pair de France, premier gentilhomme de la + chambre du roi, + + «Ordonnons à la troupe des Comédiens français de Sa Majesté de faire + incessamment débuter sur son théâtre la demoiselle Clairon dans les + rôles qu’elle aura choisis, et ce, à fin que nous puissions juger de + ses talents pour la comédie, etc. + + «Mandons à M. de Bonneval, intendant des menus plaisirs en exercice, + de tenir la main à l’exécution du présent ordre. + + «Fait à Versailles, ce 10 septembre 1743. + + «Le duc DE GESVRES.» + +Il faut bien reconnaître que la troupe comique, par sa mauvaise gestion +et ses dissensions intestines, avait provoqué et légitimé les +envahissements successifs des Gentilshommes. Tant qu’on l’avait laissée +s’administrer elle-même, il ne se passait pas de jour où l’on ne vît +quelque scandale. Les Comédiens se querellaient sans cesse et leurs +réunions dégénéraient presque toujours en scènes violentes. Ce fut à ce +point que le duc de Tresmes dut les menacer de châtiments sévères, s’ils +n’apportaient pas plus de décence dans leurs délibérations. + +«Comme Sa Majesté a été informée, écrivait-il, que dans les assemblées +qui se tiennent, tant ordinaires qu’extraordinaires, il y arrive souvent +des désordres, et qu’au lieu d’employer le temps à décider sur les +pièces qu’on doit jouer pendant la semaine ou sur les choses convenables +au plaisir du public et au bien de la troupe, on l’emploie à se +quereller et à se dire des choses piquantes et souvent outrageantes..., +il est défendu aux Comédiens, pendant ces assemblées, de parler d’autres +choses que de celles pour lesquelles l’assemblée aura été convoquée et +de se servir d’autres termes que de ceux qui sont usités et permis parmi +les honnêtes gens pour dire les motifs de leur avis et leurs raisons de +décider, sans qu’il soit permis à aucun desdits comédiens ou comédiennes +d’interrompre sous quelque prétexte que ce soit, à peine contre celui +qui interrompra, ou qui, en opinant, se sera servi de termes piquants ou +injurieux contre quelqu’un de ses camarades, de cinquante livres +d’amende, applicables aux pauvres, et de plus grande punition si le cas +y échoit[291]...» + + [291] 27 octobre 1712. _Inédit._ Arch. nat., O¹844. On peut donner une + idée du ton qui régnait dans ces réunions en racontant l’altercation + qui s’éleva un jour entre Mlle Dancourt et Ponteuil. Ce dernier + décriait sans cesse les pièces de Dancourt. Indignée de ce mauvais + procédé, Mlle Dancourt fit à son camarade, en pleine assemblée, une + sortie des plus violentes; elle l’appela traître à sa compagnie et + le couvrit littéralement d’injures. Quand elle eut épuisé les + épithètes les plus malsonnantes, Ponteuil lui répondit avec grand + sang-froid: «Eh bien, mademoiselle, est-ce là tout? vous avez beau + chercher à me dire toutes les horreurs du monde, vous avez beau + faire, vous ne m’appellerez jamais p...» + +En dépit de toutes les menaces, la situation ne se modifia pas, et du +temps de Clairon[292] on se querellait plus que jamais. «L’assemblée +générale de la Comédie, dit la tragédienne, ne peut être mieux peinte +que par ces vers de Mme Pernelle: + + [292] Clairon (Claire-Joseph Léris) (1723-1802). C’est à elle et à + Lekain que l’on dut la réforme du costume tréâtral. Jusqu’alors les + acteurs paraissaient sur la scène avec les habits qu’on portait à la + cour: «Les hommes avaient généralement la fraise plate, les + hauts-de-chausse à bouts de dentelles, le justaucorps à petites + basques, la longue épée, les souliers à nœuds énormes; et les + femmes, le corsage court et rond, le sein découvert, la grande, + ample et solide jupe à queue, les talons hauts, les cheveux crêpés + et bouffants ou retombant en boucles. Les Grecs et les Romains + paraissaient avec des chapeaux à plumes, des gants blancs à franges + d’or, une épée suspendue à un large baudrier.» (Fournel, _Curiosités + théâtrales_). Clairon osa la première, dans le rôle de Roxane, + paraître sans paniers et les bras nus; dans l’_Électre_ de + Crébillon, on la vit en simple habit d’esclave, échevelée et les + mains chargées de chaînes. Elle poussa même un jour la vérité du + costume jusqu’à se montrer en chemise au Ve acte de _Didon_, où un + songe l’arrache de son lit. Cette dernière innovation parut + exagérée, et on pria l’actrice de ne pas renouveler son expérience. + + On n’y respecte rien, chacun y parle haut, + Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud[293].» + + [293] _Mémoires_ de Clairon. + +«Le théâtre, dit Grimm en 1769, grâce aux intrigues et aux tracasseries +intérieures des acteurs et des actrices, et à l’autorité des +Gentilshommes brochant sur le tout, s’achemine de plus en plus vers sa +ruine. Il suffit que Molé ait un rôle intéressant dans une pièce pour +que Préville ne veuille plus jouer, les inimitiés particulières décident +du sort de tout et les auteurs sont victimes des caprices du foyer.» + +La distribution des rôles provoquait des contestations incessantes dont +les échos arrivaient jusqu’au public. Aussi se plaignait-on souvent +qu’on laissât encore aux acteurs trop de liberté et qu’ils ne fussent +pas contenus par une main plus énergique et plus sévère. «On ne devroit +pas laisser les comédiens maîtres de refuser un rôle, surtout dans les +pièces nouvelles, dit Collé; les gentilshommes de la chambre devroient +les leur faire jouer malgré eux, et les punir quand ils y manquent: +c’est la cause pour laquelle le public est souvent si mal servi.» + +Les Gentilshommes, voyant leurs empiétements acceptés sans discussion, +voulurent bientôt s’arroger d’autres droits. Non contents de leur +autorité sur les Comédiens, ils prétendirent étendre leur juridiction +jusqu’aux auteurs. + +Bien que l’aréopage comique fût demeuré jusqu’alors juge souverain pour +la réception ou le refus des pièces, les Gentilshommes trouvaient encore +moyen de s’immiscer dans une question à laquelle ils auraient dû rester +complètement étrangers: tantôt ils arrêtaient indéfiniment la +représentation d’une pièce dont l’auteur n’avait point trouvé grâce +devant eux, tantôt, au contraire, ils en faisaient jouer une de leur +propre autorité et contre l’avis des artistes. + +En 1759, ils voulurent faire consacrer cet excès de pouvoir et, au grand +émoi des auteurs, le duc d’Aumont fit distribuer un nouveau règlement +portant «que les pièces, auparavant d’être reçues, seraient communiquées +d’abord à MM. les Gentilshommes de la chambre.» «On auroit dû ajouter, +dit Collé: «qui ne savent ni lire ni écrire.» Un autre article portait +que «MM. les auteurs n’entreroient plus dans l’orchestre, mais à +l’amphithéâtre seulement.» C’était les reléguer avec les perruquiers des +comédiens. + +Les auteurs furieux protestèrent; on reconnut qu’il y avait malentendu +quant aux places qu’ils pourraient occuper, mais on ne céda pas sur la +présentation préalable des pièces. Les écrivains qui appartenaient à +l’Académie trouvèrent ce règlement impertinent, et réclamèrent; le duc +de Nivernais leur assura, de la part du duc d’Aumont, que cela ne +regardait point les auteurs _dignitaires_, c’est le terme qu’il employa +pour désigner ceux qui faisaient partie de l’Académie[294]. Les +_dignitaires_, satisfaits, n’eurent rien de plus pressé que d’abandonner +leurs confrères qui furent obligés de se soumettre. + + [294] On peut rappeler que les Comédiens français étaient en + excellents termes avec l’Académie et qu’il y avait même entre eux + échange de bons procédés. En 1732, Quinault-Dufresne se rendit à + l’Académie, escorté de sept de ses camarades, et il offrit à la + docte compagnie ses entrées à la Comédie. La proposition fut + acceptée avec reconnaissance, et les Immortels, par réciprocité, + invitèrent les Comédiens à assister désormais à leurs séances. + +On peut aisément supposer les abus qu’entraînait l’autorité des +Gentilshommes de la chambre. Des pouvoirs aussi considérables, +s’exerçant sans contrôle, et sous le seul régime du bon plaisir, sur une +troupe comme celle de la Comédie française, devaient fatalement amener +des injustices, des passe-droits et provoquer des querelles incessantes. + +Collé, qui se plaignait si amèrement de la faiblesse des Gentilshommes +et leur reprochait de ne pas savoir user de leurs pouvoirs, ne pouvait +s’empêcher cependant de protester contre une tyrannie dont le public +était la première victime. «Je ne plains point les comédiens, écrit-il; +il faudroit avoir de la pitié de reste pour en conserver pour de pareils +hommes, mais le public souffre du cruel despotisme des Gentilshommes. Ce +sont ces grands messieurs qui, pour en jouir avec plus de sûreté, ont +établi une garde tyrannique qui gêne les suffrages et la liberté +publique; ils font, moyennant cela, recevoir les acteurs et les actrices +qui leur plaisent[295].» Pour maintenir les spectateurs en effet et +étouffer plus facilement les protestations, on avait remplacé les +archers de robe courte, qui autrefois gardaient le théâtre, par des +gardes françaises[296]; il y avait une file de militaires de chaque côté +du parterre, lieu ordinaire des réclamations tumultueuses[297]. + + [295] Février 1764. + + [296] La garde fut établie aux deux comédies à la rentrée de 1751. + Elle avait toujours existé à l’Opéra. + + [297] Le parterre était debout; ce ne fut qu’en 1782, dans la nouvelle + salle du faubourg Saint-Germain (l’Odéon), qu’on installa des bancs + pour les spectateurs. + +Dans une administration où tout dépendait des Gentilshommes, c’était à +qui chercherait à conquérir leurs bonnes grâces; on peut facilement +s’imaginer le rôle que jouaient les actrices: «Quand donc, s’écrie Collé +indigné, sera-t-on délivré de la tyrannie de MM. les Gentilshommes, et +de leur despotisme sur la comédie, et de leur mauvais goût, et de leur +ignorance, et de leur libertinage avec les comédiennes, qui leur fait +accorder tout à ces femmes, ou pour ces femmes, ou à cause de ces +femmes[298]?» + + [298] 1770.--Clairon dit dans ses _Mémoires_: «il faut réduire MM. les + Gentilshommes à la simple autorité qu’ils avoient autrefois; qu’une + place à la Comédie, une part, un emploi, ne soient plus la + récompense de la séduction et de la débauche, que le public soit + seul juge des talents, etc.» + +Les mauvais propos, vrais ou faux, que provoquaient ces relations, et le +scandale qui en résultait, faisaient dire à Dazincourt[299]: «Nos grands +seigneurs prennent la Comédie française pour leurs écuries; ils y +mettent leurs juments[300].» + + [299] Dazincourt (Joseph-Jean-Baptiste Albouy, dit) (1747-1809). Il + débuta à Paris le 26 mars 1777 avec un grand succès. C’est lui que + Marie-Antoinette choisit comme professeur de déclamation. Sous + Napoléon, il eut la direction des spectacles particuliers. Il mourut + en 1809 après de longues souffrances. «Qu’est-ce que la vie? + s’écriait-il dans ses moments de tristesse. «Le fouet, l’indigestion + et l’apoplexie.» + + [300] 1785, Charles Maurice. + +Il est évident que bien des actrices jouissaient d’une situation hors de +proportion avec leur mérite, et que, au grand détriment de la Comédie, +la faveur régnait en souveraine au lieu et place de la justice[301]. + + [301] Favart raconte un assez joli mot de Mlle Collet, lors de ses + débuts à la comédie italienne. M. de la Ferté, intendant des Menus, + protégeait hautement Mlle Lafond. Piquée de la préférence accordée à + sa camarade, Mlle Collet alla le trouver et lui dit en pleurant: «Je + sais, monsieur, que vous avez des bontés pour Mlle Lafond, parce + qu’elle en a pour vous. Tout le monde dit que vous voulez me nuire, + parce que je n’ai pas voulu, mais ce sont de vilains propos. Vous + savez bien, monsieur, que cela n’est pas vrai, et que, si vous + m’aviez fait l’honneur de me demander quelque chose, je suis trop + attachée à mes devoirs et trop honnête fille pour avoir osé prendre + la liberté de vous refuser.» + +Le despotisme des Gentilshommes s’exerçait du reste de toutes manières, +et ils ne ménageaient pas plus les intérêts pécuniaires de la Comédie +que ses intérêts moraux. Même aux époques où la situation du théâtre +était la plus précaire[302], ils élevaient la prétention de faire entrer +gratuitement leur famille, leurs parents, leurs amis; si on les eût +écoutés, la cour entière aurait toujours assisté gratis au spectacle, le +peuple seul eût payé ses places[303]. C’est ce qui faisait écrire à +Voltaire: «Notre ami Lekain nous dit que le tripot ne va pas mieux que +le reste de la France; que les quatre premiers Gentilshommes ont la +grandeur d’âme d’entrer à la Comédie pour rien, eux, leurs parents, +leurs laquais et les commères de leurs laquais. Cela est tout à fait +noble[304].» + + [302] A plusieurs reprises dans le cours du dix-huitième siècle, la + situation de la Comédie fut des plus critiques; le public désertait + la salle et les acteurs jouaient devant des banquettes vides. En + 1753, les Comédiens imaginèrent d’ajouter aux pièces du répertoire + des ballets et des pantomimes, dans l’espoir que «les sauts et les + gargouillades» des danseurs ramèneraient la vogue dans leur salle. + «C’est en faveur de ces ballets, écrit Grimm, que le public semble + souffrir encore qu’on lui représente les chefs-d’œuvre de Corneille, + de Racine et de Molière, et c’est pour l’empêcher d’abandonner + entièrement le spectacle de la Nation que les Comédiens français ont + été forcés d’avoir recours à un expédient si humiliant pour notre + goût.» (_Corresp. littér._, 15 juillet 1753.) L’Opéra protesta + contre une innovation qui, disait-il, empiétait sur son privilège, + et il fut interdit à la Comédie de continuer ses ballets. La Comédie + s’inclina, mais elle cessa toutes représentations. En même temps, + Mlle Gaussin, à la tête d’une députation, se rendait à la cour et + suppliait le roi de lever l’interdiction. Louis XV se laissa toucher + et autorisa formellement les Comédiens à posséder une troupe + «cabriolante». + + [303] On avait toutes les peines du monde à obtenir des grands + seigneurs et des militaires de payer leurs places; c’est un des abus + contre lequel il fut le plus difficile de réagir. + + [304] Voltaire à d’Argental, 4 avril 1762. + +Cette intervention constante des premiers Gentilshommes amena souvent +des retraites fâcheuses. Bien des acteurs, blessés d’un mauvais procédé +ou d’une impertinence qu’ils étaient obligés de supporter, quittèrent la +scène. C’est ainsi qu’on perdit Grandval, qui, mécontent de quelques +mots déplacés du duc de Fronsac, se retira prématurément au grand +détriment du théâtre. Ce fut pis encore quand le duc d’Aumont s’empara +de la direction de la Comédie, à l’exclusion de ses trois collègues qui +consentirent à cette usurpation. + +«Le public a vu avec chagrin, écrit Grimm[305], des retraites forcées, +des réceptions de sujets sans talents et sans espérance; tout a paru se +régler suivant le caprice d’un despote sans goût et sans lumière... Si +le règne de M. d’Aumont dure, il est à craindre que nous n’ayons bientôt +plus de Comédie française. Les anciens acteurs, les sujets les plus +agréables au public, révoltés d’une tyrannie à laquelle ils n’étaient +point accoutumés, se sont retirés ou vont se retirer incessamment;... +après quoi on n’aura plus qu’à mettre la clef à la porte de la Comédie.» + + [305] _Corresp. littér._, février 1760. + +Le règne despotique du duc d’Aumont inspira à M. de Cury, intendant des +Menus, qui venait d’être remercié, une parodie assez plaisante de la +scène de Cinna, dans laquelle Auguste délibère s’il retiendra ou +abdiquera l’empire. + +Le duc, fatigué du pouvoir, est sur le point de résigner ses fonctions; +il consulte Lekain et d’Argental: + + Que chacun se retire, et qu’aucun n’entre ici; + Vous, Lekain, demeurez, vous, d’Argental, aussi. + Cet empire absolu que j’ai dans les coulisses + De chasser les acteurs, d’essayer les actrices, + Cette grandeur sans borne et cet illustre rang + Que j’eusse moins brigué s’il eût coûté du sang, + Enfin tout ce qu’adore, en ma haute fortune, + Du vil comédien la bassesse importune, + N’est que de ces beautés dont l’éclat éblouit, + Et qu’on cesse d’aimer sitôt qu’on en jouit. + Dans sa possession j’ai trouvé, pour tous charmes, + D’effroyables soucis, d’éternelles alarmes. + Le mousquetaire altier m’a montré le bâton[306], + Le public insolent m’accable de lardon. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Voilà, mes chers amis, ce qui me trouble l’âme + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Ne considérez point cette grandeur suprême, + Odieuse au public et pesante à moi-même; + Suivant vos seuls avis, je serai, cet hiver, + Ou directeur de troupe ou simple duc et pair. + + [306] Le premier janvier 1760, le duc d’Aumont, qui avait enlevé aux + officiers des mousquetaires leurs entrées à la Comédie, reçut de ces + messieurs une épée dont la lame était collée dans le fourreau, sur + lequel on lisait la devise du rideau du théâtre italien: _Sublato + jure nocendi_. + +Lekain, «mettant bas» le respect qui pourrait l’empêcher d’oser émettre +un avis complètement sincère, supplie le duc de rester dans l’intérêt de +la Comédie. «Qu’importent les criailleries du parterre, dit-il, +n’avons-nous pas la garde?» + + Que l’amour du bon goût, que la pitié vous touche! + Notre troupe à genoux vous parle par ma bouche. + Considérez combien vous nous avez coûté! + Non que nous vous croyions avoir trop acheté, + De l’argent qu’elle perd la troupe est trop payée, + Mais, la quittant ainsi, vous l’auriez ruinée. + Conservez-la, seigneur, en lui faisant un maître + Sous lequel sa splendeur sans doute va renaître. + +Le duc d’Aumont persuadé se décide à garder l’empire tragique. + +Cette parodie fut attribuée à Marmontel, qui en était fort innocent; +mais M. d’Aumont, exaspéré du persiflage, fit envoyer l’auteur supposé à +la Bastille et de plus il obtint qu’on lui enlevât le privilège du +_Mercure_, c’est-à-dire son pain. + +Les pouvoirs des Gentilshommes ne devaient d’abord s’étendre que sur ce +qui regardait le service de la Comédie française; mais quand la comédie +italienne en s’établissant à Paris, en 1716, eut reçu un privilège, une +subvention, et fut devenue troupe royale, elle tomba tout naturellement +sous le même joug; comme au Théâtre français, les Gentilshommes +donnaient les ordres de début, et intervenaient sans cesse dans +l’administration[307]. + + [307] Il y avait des parts comme à la Comédie française, et les + acteurs se partageaient les bénéfices. La police du théâtre était + confiée à trois semainiers, qui veillaient également à l’exécution + des règlements. La comédie italienne possédait une troupe de + ballets. + +L’Académie royale de musique[308] était soumise à l’autorité directe du +ministre de la maison du roi; administrée d’abord par des directeurs +privilégiés, elle fut en 1749 confiée à la prévôté des marchands, qui en +garda la direction jusqu’en 1776[309]. + + [308] L’Opéra était établi au théâtre du Palais-Royal depuis 1673; il + y resta jusqu’en 1763. Brûlé à cette époque, on le transporta aux + Tuileries. En 1770, la nouvelle salle, élevée place du Palais-Royal, + fut inaugurée. Brûlée encore en 1781, on la reconstruisit à la porte + Saint-Martin. + + [309] Elle afferma le théâtre de 1757 à 1776. A cette époque on lui + enleva l’administration et le privilège; et jusqu’en 1789 l’Opéra + fut dirigé par un comité nommé par le roi. Sa Majesté fut à + plusieurs reprises obligée d’intervenir pour combler les déficits. + +L’autorité des Gentilshommes ne s’exerçait pas seulement sur les +théâtres de Paris; elle s’étendait encore, dans une certaine mesure, sur +le reste de la France; ils avaient le droit d’enlever aux scènes de +province[310] tous les acteurs qu’ils jugeaient en état de figurer sur +un des trois théâtres royaux[311]. + + [310] Les théâtres royaux possédaient également le droit souverain + d’enlever aux autres scènes, pour se les approprier, toutes les + pièces à leur convenance. + + [311] En province les théâtres se trouvaient placés sous la + juridiction des magistrats municipaux. + +Tous ces pouvoirs extraordinaires étaient admis sans discussion et ils +furent exercés journellement jusqu’en 1789. + + + + +XVI + +RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE) + +SOMMAIRE: Peu de sympathie du public pour les comédiens.--Attaque de +J.-J. Rousseau.--Réponse de d’Alembert.--Intervention de Voltaire.--Son +opinion sur les comédiens et le théâtre. + + +Les traitements rigoureux, presque barbares, que l’Église et la société +civile infligeaient aux comédiens pendant le dix-huitième siècle, ne +paraissent pas avoir soulevé l’indignation publique. Le préjugé contre +eux avait poussé de si profondes racines, on s’était depuis longtemps si +bien habitué à les considérer comme hors la loi, qu’on ne s’inquiétait +guère de ce qui leur advenait et qu’à leur égard tout paraissait naturel +et légitime. On trouvait fort bon, il est vrai, de jouir de leurs +talents, on les encourageait par des applaudissements unanimes, mais +quant à modifier leur situation sociale, quant à faire disparaître le +ridicule anathème qui pesait sur eux, nul n’y songeait et ne s’en +souciait. Sur ce point l’opinion leur était manifestement hostile, et +loin de les soutenir dans leurs revendications, elle s’y montrait +toujours défavorable. + +La bourgeoisie qu’irritaient leurs succès à la cour et à la ville, les +décriait volontiers et si les grands les entouraient d’excessives +adulations, ils trouvaient en même temps fort avantageux de les +maintenir dans un véritable état d’ilotisme. Seule la petite secte +philosophique leur montrait quelque sympathie et paraissait ne pas +vouloir les oublier dans la campagne qu’elle venait d’entreprendre +contre les injustices et les préjugés de l’époque. + +Les témoignages contemporains montrent à quel point était poussé le +mauvais vouloir à l’égard des gens de théâtre. + +«Quant au rang que tient dans l’ordre de la société un comédien, dit +Collé, j’avoue que le préjugé l’a réglé et qu’il lui a assigné sa place +au-dessus de celle du bourreau, en la jugeant pourtant moins nécessaire. +Cependant, sans adopter un préjugé aveugle qui pousse les choses au delà +du but, il faut convenir néanmoins que le mépris que l’on a pour un +histrion est assez bien fondé sur la bassesse d’une profession ou plutôt +d’un métier dans lequel l’homme qui l’exerce est obligé de me faire rire +pour mon argent. + +«Les mœurs de toute cette race-là ont d’ailleurs augmenté infiniment ce +mépris de préjugé que l’on a pour leur art et il a passé à leurs +personnes. Je sais bien que nos petits philosophes ont des raisonnements +tout faits, dans leurs manufactures métaphysiques, pour saper par le +fondement ce préjugé-là et beaucoup d’autres, qui, même comme préjugés, +sont fort utiles; mais en donnant des preuves convaincantes aux hommes, +on ne les amène pas à avoir de la considération pour des gens auxquels +on a voué un mépris né avec nous. Pour déraciner en nous ce mépris, il +faudroit imaginer une abstraction métaphysique par laquelle nous +verrions un comédien parfaitement honnête homme, et qui n’auroit d’autre +tare que de s’être fait comédien, et c’est ce qui ne s’est point encore +rencontré parmi nous.» + +Cette question du théâtre, et de la situation sociale qui devait être +faite à ses interprètes, est une de celles qui ont le plus vivement +passionné les deux derniers siècles. Au dix-septième, la discussion +était restée entre théologiens; au dix-huitième, les philosophes +interviennent et c’est entre eux que se poursuit une querelle qui, pour +l’Église, n’a plus de raison d’être puisque sa doctrine fait loi. + +La société civile et la société religieuse allaient trouver un +auxiliaire inattendu dans un philosophe qui jusqu’alors n’avait pas +passé pour un ennemi déclaré des spectacles, bien au contraire. Après +avoir fait représenter des opéras, des ballets, des comédies, J.-J. +Rousseau, fidèle à son goût pour la contradiction, fut saisi tout à coup +de la plus vertueuse indignation contre l’art dramatique. Non content de +se tenir désormais à l’écart de cet art funeste, il voulut en détourner +son prochain, et c’est ainsi qu’il fut amené à écrire la _Lettre sur les +spectacles_. Cette lettre répondait à l’article GENÈVE de d’Alembert, +dans lequel l’encyclopédiste avait émis le vœu de voir un théâtre +s’élever dans la cité de Calvin. + +L’opinion de Rousseau n’admet pas d’ambiguïté: «L’effet du théâtre, +dit-il, est de donner une nouvelle énergie à toutes les passions... Tout +est mauvais et pernicieux dans la comédie. Plus elle est agréable, plus +son effet est funeste aux mœurs. Qui peut disconvenir que le théâtre de +Molière ne soit une école de vices et de mauvaises mœurs, plus +dangereuse que les livres mêmes où l’on fait profession de les +enseigner?» Les écrivains religieux les plus austères ne parlaient pas +autrement. + +Le philosophe ne se borna pas à publier une diatribe contre les +spectacles; il s’attaqua avec violence aux interprètes tragiques et +comiques. Pour lui la profession de comédien est infâme et la conduite +de ceux qui l’exercent ne l’explique que trop. «En commençant par +observer les faits, avant de raisonner sur les causes, dit-il, je vois +en général que l’état de comédien est un état de licence et de mauvaises +mœurs; que les hommes y sont livrés au désordre; que les femmes y mènent +une vie scandaleuse; que les uns et les autres, avares et prodigues tout +à la fois, toujours accablés de dettes, et toujours versant l’argent à +pleines mains, sont aussi peu retenus sur leurs dissipations que peu +scrupuleux sur les moyens d’y pourvoir. Je vois encore que par tout pays +leur profession est déshonorante; que ceux qui l’exercent, excommuniés +ou non, sont partout méprisés, et qu’à Paris même, où ils ont plus de +considération et une meilleure conduite que partout ailleurs, un +bourgeois craindrait de fréquenter ces mêmes comédiens qu’on voit tous +les jours à la table des grands.» + +Voilà des faits incontestables. Il est possible, poursuit le philosophe, +que ce ne soient là que des préjugés, mais ces préjugés sont universels. + +Avant de s’élever contre ce préjugé, il faut premièrement s’assurer «si +ce n’est qu’un préjugé, et si la profession de comédien n’est pas en +effet déshonorante en elle-même. Qu’est-ce que le talent du comédien? +L’art de se contrefaire, de revêtir un autre caractère que le sien, de +paraître différent de ce qu’on est, de se passionner de sang-froid, +etc... Qu’est-ce que la profession du comédien? Un métier, par lequel il +se donne en représentation pour de l’argent, se soumet à l’ignominie et +aux affronts qu’on achète le droit de lui faire, et met publiquement sa +personne en vente. J’adjure tout homme sincère de dire s’il ne sent pas +au fond de son âme qu’il y a dans ce trafic de soi-même quelque chose de +servile et de bas.» + +Rousseau en conclut que l’esprit que le comédien reçoit de son état est +«un mélange de bassesse, de fausseté, de ridicule orgueil et d’indigne +avilissement, qui le rend propre à toutes sortes de personnages, hors le +plus noble de tous, celui d’homme, qu’il abandonne.» + +Mais ce n’est pas tout. De ce que le comédien représente des passions +qu’il n’éprouve pas en réalité, de ce qu’il cultive un art où +l’imitation joue le plus grand rôle, le philosophe genevois tire des +conclusions réellement stupéfiantes. Il se demande avec anxiété: «Ces +hommes si bien parés, si bien exercés au ton de la galanterie et aux +accents de la passion, n’abuseront-ils jamais de cet art pour séduire de +jeunes personnes? Ces valets filous, si subtils de la langue et de la +main sur la scène, dans les besoins d’un métier plus dispendieux que +lucratif, n’auront-ils jamais de distractions utiles? Ne prendront-ils +jamais la bourse d’un fils prodigue ou d’un père avare pour celle de +Léandre ou d’Argan? Partout la tentation de mal faire augmente avec la +facilité, et il faut que les comédiens soient plus vertueux que les +autres hommes s’ils ne sont pas plus corrompus.» + +Jean-Jacques n’admet même pas que la morale puisse exister dans un état +aussi dangereux: forcément, fatalement, la comédienne est condamnée au +vice; «celle qui se met à prix en représentation s’y mettra bientôt en +personne.» + +«Quoi! dit-il, malgré mille timides précautions, une femme honnête et +sage, exposée au moindre danger, a bien de la peine encore à se +conserver un cœur à l’épreuve; et ces jeunes personnes audacieuses, sans +autre éducation qu’un système de coquetterie et des rôles amoureux, dans +une parure très peu modeste, sans cesse entourées d’une jeunesse ardente +et téméraire, au milieu des douces voix de l’amour et du plaisir, +résisteront-elles à leur âge, à leur cœur, aux objets qui les +environnent, aux discours qu’on leur tient, aux occasions toujours +renaissantes et à l’or auquel elles sont d’avance à demi vendues?» + +Dans de pareilles conditions Rousseau estime que la résistance est +impossible. Que penser d’une profession qui par son essence même ne vous +permet pas de rester vertueux? + +Mais il ne s’agit ici que des comédiennes. Les comédiens trouvent-ils +grâce auprès du philosophe? Pas davantage, et à ses yeux leur vertu +n’est pas plus en sûreté que celle de leurs camarades: «Je n’ai pas +besoin, je crois, d’expliquer comment le désordre des actrices entraîne +celui des acteurs... Je n’ai pas besoin de montrer comment d’un état +déshonorant naissent des sentiments déshonnêtes, ni comment des vices +divisent ceux que l’intérêt commun devrait réunir.» + +Quel remède porter à tant de maux? Ne pourrait-on par des lois sévères +réformer le théâtre et les mœurs des comédiens? Ce serait peine perdue. +«Quand les maux de l’homme lui viennent de sa nature ou d’une manière de +vivre qu’il ne peut changer, les médecins les préviennent-ils? Défendre +au comédien d’être vicieux, c’est défendre à l’homme d’être malade.» + +C’est à cette conclusion consolante que s’arrête le philosophe genevois. +Pour lui, le seul moyen efficace de moraliser la scène est de faire +disparaître la cause, c’est-à-dire de supprimer le théâtre. + +D’Alembert prit la peine de répliquer et de réfuter les singulières +théories de Jean-Jacques: «La plupart des orateurs chrétiens en +attaquant la comédie, riposta-t-il malicieusement, condamnent ce qu’ils +ne connaissent pas. Vous avez au contraire étudié, analysé, composé +vous-même, pour en mieux juger les effets, le poison dangereux dont vous +cherchez à nous préserver; et vous décriez nos pièces de théâtre avec +l’avantage non seulement d’en avoir vu, mais d’en avoir fait.» + +Sans vouloir suivre l’encyclopédiste dans son argumentation, nous +citerons cependant le curieux passage qu’il consacre aux femmes de +théâtre. Ne gardant pas plus de mesure dans sa défense que Jean-Jacques +dans son attaque, d’Alembert croit pouvoir se porter garant de la vertu +des comédiennes avec une assurance qui frise le ridicule. + +«La chasteté des comédiennes, j’en conviens avec vous, dit-il, est plus +exposée que celle des femmes du monde, mais aussi la gloire de vaincre +en sera plus grande: il n’est pas rare d’en voir qui résistent +longtemps, et il serait plus commun d’en trouver qui résistassent +toujours, si elles n’étaient découragées de la continence par le peu de +considération qu’elles en retirent... Qu’on accorde des distinctions aux +comédiennes sages, et ce sera, j’ose le prédire l’ordre de l’État le +plus sévère dans ses mœurs.» + +D’Alembert ne fut pas le seul à relever les singulières imputations de +Jean-Jacques. La _Lettre sur les spectacles_ avait soulevé dans le monde +des théâtres une émotion indescriptible; les extraits que l’on vient de +lire ne l’expliquent que trop aisément. L’indignation était générale et +plusieurs comédiens prirent la plume pour réfuter des articulations +calomnieuses. Un certain Laval, entre autres, publia, pour réhabiliter +sa profession, une brochure dont les arguments ne manquaient ni de +justesse ni de valeur[312]. + + [312] L’ouvrage de Rousseau provoqua une foule de réfutations, dont on + peut trouver la liste dans les _Lettres sur les spectacles_ par M. + Desprez de Boissy. Paris, 1773. + +Ce débat sur la considération que méritaient les gens de théâtre n’était +pas nouveau; il avait déjà soulevé des discussions passionnées. Quelques +années auparavant, les comédiens, violemment attaqués par l’abbé +Desfontaines[313], étaient eux-même entrés dans la lice et avaient fait +composer en leur honneur un petit opuscule[314] destiné à mettre en +relief leurs mérites et leurs vertus; mais leurs arguments, quelque +excellents qu’ils pussent être, avaient le tort de venir de la partie +intéressée et se trouvaient par conséquent d’avance frappés de nullité. +Heureusement pour eux les acteurs avaient trouvé des défenseurs dans le +parti encyclopédique, et, à leur tête, le plus puissant de tous, l’homme +le plus capable d’abattre un préjugé et de faire triompher la vérité. + + [313] L’abbé Desfontaines avait d’abord été au mieux avec les + comédiens, qui l’avaient même chargé de répondre à une attaque de + Riccoboni; il écrivit dans ce but les _Lettres d’un Garçon de café_, + où il réhabilitait la profession du théâtre. Pour reconnaître ce + service, les Comédiens français «donnèrent à l’auteur une somme + d’argent, le régalèrent et lui accordèrent ses entrées gratuites.» + Mais Desfontaines se brouilla avec Voltaire et l’irascible + philosophe exigea des comédiens une rupture complète avec l’abbé. Le + 9 août 1742, à la première représentation de _Mahomet_, Desfontaines + fut consigné à la porte du théâtre. Furieux de cette injure, il + publia des _Observations sur les écrits modernes_ où il couvrait + d’injures les comédiens. Mme de Vaudreuil disait un jour à l’abbé: + «Vous ne craignez donc pas les ennemis?» «Dieu m’en garde, + répondit-il, c’est toute ma fortune.» (_Tablettes d’un gentilhomme + sous Louis XV._) + + [314] Il portait le titre de _Lettre d’un comédien de Paris à un de + ses camarades en province_. Bruxelles, 1742. L’auteur était M. + Janvier de Flinville. + +Depuis les vers indignés que lui avait inspirés le traitement barbare +infligé aux restes de Mlle Lecouvreur, Voltaire, en toute occasion, +s’était efforcé de lutter contre le préjugé qui mettait hors la loi les +gens de théâtre. Il était doublement dans son rôle en agissant ainsi: +lui qui ne pouvait supporter l’injustice, qui toujours prit parti pour +l’opprimé, ne devait pas voir de sang-froid l’indignité dont étaient +frappés, au mépris de toute équité, des hommes respectables qu’il +estimait et qu’il regardait comme ses amis. + +Mais il y avait encore une autre raison pour qu’il cherchât à faire +revenir son siècle sur d’absurdes préventions. N’était-il pas le premier +auteur dramatique de l’époque et ces hommes si maltraités, si avilis, +n’étaient-ils pas chaque jour ses interprètes? Cette seule raison eût +été suffisante pour motiver son intervention active, pressante, +incessante. + +Dès 1738, répondant à Mlle Quinault qui l’engageait à composer de +nouvelles tragédies, il lui parlait du dégoût qu’il éprouvait et de son +désir de se dérober aux fureurs de l’envie et aux jugements inconsidérés +des hommes. + +«Personne n’était plus capable que vous, lui écrivait-il, de donner +quelque considération à l’état charmant que vous ennoblissez tous les +jours. Mais ce bel état en est-il moins décrié par les bigots, moins +indifférent aux personnes de la cour? Et répand-on moins d’opprobre sur +un état qui demande des lumières, de l’éducation, des talents, sur une +étude et sur un art qui n’enseigne que la morale, les bienséances et les +vertus? + +«J’ai toujours été indigné[315] pour vous et pour moi que des travaux si +difficiles et si utiles fussent payés de tant d’ingratitude, mais à +présent mon indignation est changée en découragement. Je ne réformerai +point les abus du monde; il vaut mieux y renoncer. Le public est une +bête féroce: il faut l’enchaîner ou la fuir. Je n’ai point de chaînes +pour elle, mais j’ai le secret de la retraite...» + + [315] A Mlle Quinault. Cirey, 16 août 1738. + +En toute occasion il faisait le panégyrique des comédiens; il ne cessait +de s’élever contre les rigueurs dont ils étaient victimes, rigueurs +souvent même contradictoires et qui nous couvraient de ridicule aux yeux +des étrangers. + +«Lorsque les Italiens et les Anglais, disait-il[316], apprennent que +l’on excommunie des personnes gagées par le roi..., qu’on déclare œuvres +du démon des pièces revues par les magistrats les plus sévères et +représentées devant une reine vertueuse, que voulez-vous qu’ils pensent +de notre nation, et comment peuvent-ils concevoir, ou que nos lois +autorisent un art déclaré si infâme, ou qu’on ose marquer de tant +d’infamie un art autorisé par les lois, récompensé par les souverains, +cultivé par les plus grands hommes[317]?» + + [316] _Lettres philosophiques_. + + [317] L’abbé de Latour, qui n’est jamais à bout d’arguments quand il + s’agit des comédiens, prévoit cette objection et y répond: «Il n’y a + pas inconséquence, dit-il, à déshonorer des gens qu’on protège, + qu’on paye, qu’on pensionne, car il est à propos quelquefois que + l’État encourage et protège des professions déshonorantes mais + utiles, sans que ceux qui les exercent en doivent être plus + considérés pour cela.» + +Le châtelain de Ferney défendait le théâtre avec non moins d’énergie que +ses interprètes; et il ne pouvait concevoir comment des hommes étaient +assez insensés pour attaquer un art qui ne pouvait produire que de bons +et salutaires effets. «Il vaut mieux voir l’_Œdipe_ de Sophocle, +mandait-il au marquis Albergati Capacelli, que de perdre au jeu la +nourriture de ses enfants, son temps dans un café, sa raison dans un +cabaret, sa santé dans des réduits de débauche, et toute la douceur de +sa vie dans le besoin et dans la privation des plaisirs de +l’esprit[318].» + + [318] 23 décembre 1760. + +Voltaire depuis plusieurs années habitait près de Genève; il avait +vainement tenté d’acclimater l’art dramatique dans la Rome protestante. +Furieux de sa déconvenue et des tracasseries que le clergé calviniste ne +cessait de lui susciter à propos de ses représentations de Tournay et de +Ferney, il accusait volontiers les réformateurs des infortunes du +théâtre et des comédiens. + +«Ce sont les hérétiques, il le faut avouer, s’écriait-il, qui ont +commencé à se déchaîner contre le plus beau de tous les arts. Léon X +ressuscitait la scène tragique; il n’en fallait pas davantage aux +prétendus réformateurs pour crier: A l’œuvre de Satan! Aussi la ville de +Genève et plusieurs illustres bourgades de Suisse ont été cent cinquante +ans sans souffrir chez elles un violon. Quelques catholiques un peu +visigoths, de deçà les monts, craignirent les reproches des réformateurs +et crièrent aussi haut qu’eux. Ainsi peu à peu s’établit dans notre +France la mode de diffamer César et Pompée, et de refuser certaines +cérémonies à certaines personnes gagées par le roi et travaillant sous +les yeux du magistrat[319].» + + [319] _Police des spectacles._ + +Le philosophe de Ferney n’avait garde de laisser dans l’oubli la +contradiction si choquante qui existait entre Paris et Rome: + +«Rome, de qui nous avons appris notre catéchisme, n’en use point comme +nous, disait-il; elle a su toujours tempérer les lois selon les temps et +selon les besoins; elle a su distinguer les bateleurs effrontés, qu’on +censurait autrefois avec raison, d’avec les pièces de théâtre de Trissin +et de plusieurs évêques et cardinaux qui ont aidé à ressusciter la +tragédie. Aujourd’hui même on représente à Rome publiquement des +comédies dans des maisons religieuses. Les dames y vont sans scandale; +on ne croit point que des dialogues récités sur des planches soient une +infamie diabolique. On a vu jusqu’à la pièce de _Georges Dandin_ +exécutée à Rome par des religieuses, en présence d’une foule +d’ecclésiastiques et de dames. Les sages Romains se gardent bien surtout +d’excommunier ces messieurs qui chantent le dessus dans les opéras +italiens; car, en vérité, c’est bien assez d’être châtré dans ce monde, +sans être encore damné dans l’autre.» + + + + +XVII + +RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE) + +SOMMAIRE: Clairon prend en main la cause des comédiens.--Mémoire de +Huerne de la Mothe.--Il est condamné par le Parlement.--Indignation de +Voltaire.--L’abbé Grizel et l’Intendant des Menus. + + +Les comédiens ne se résignaient pas sans peine à la situation +douloureuse qui leur était faite, et à plusieurs reprises, pendant le +dix-huitième siècle, ils cherchèrent à conquérir les droits que la +société civile et la société religieuse leur refusaient obstinément. + +Une actrice en particulier, Mlle Clairon, se montrait plus affectée que +tout autre de l’indignité dont sa profession était frappée; c’est elle +qui, la première, osa se révolter contre un injuste traitement et +s’élever ouvertement contre l’opprobre dont on couvrait sa profession. +Par la place considérable qu’elle tenait à la Comédie, par la gloire +dont elle était environnée, par l’enthousiasme que le public lui +témoignait, l’illustre tragédienne paraissait plus en situation que +personne de se faire écouter et d’amener quelque heureux changement dans +une situation vraiment intolérable. + +En 1760, elle se décida à prendre en main la cause des comédiens; mais, +estimant fort judicieusement qu’à chaque jour suffit sa peine, elle se +contenta de protester tout d’abord contre l’excommunication dont les +gens de sa caste restaient frappés. Elle supposait avec raison que le +jour où l’Église ne persisterait plus dans ses censures, l’État ne +tarderait pas à l’imiter. Se défiant de ses propres talents, la +tragédienne se borna à jeter quelques notes sur le papier et elle les +confia à un avocat au Parlement, M. Huerne de la Mothe, en le priant +d’exposer dans un lumineux mémoire toutes les raisons qui militaient en +faveur de la réhabilitation religieuse des gens de théâtre. Sous +l’empire, s’il faut l’en croire, des scrupules religieux qui +tourmentaient sa conscience, elle écrivit à son avocat: + +«Monsieur, la confiance que j’ai en vos lumières et la juste douleur que +me cause l’excommunication et, par conséquent, l’infamie qu’on attache à +mon état, me fait vous prier de jeter les yeux sur les mémoires +ci-joints. + +«Née citoyenne, élevée dans la religion chrétienne catholique que +suivaient mes pères, je respecte ses ministres, je suis soumise aux +décisions de l’Église. D’après cette profession de foi, et ce que j’ai +pu rassembler de preuves, de titres pour et contre ma profession, voyez +sans me flatter ce que je dois espérer ou craindre. Quelque chose que +vous décidiez, je vous aurai la plus grande obligation de fixer mon +incertitude; elle est affreuse pour une âme pénétrée de ses +devoirs[320]...» + + [320] Clairon dans ses _Mémoires_ prétend à tort n’avoir eu qu’une + part très indirecte à la publication du travail de Huerne. + +Se conformant aux instructions de la comédienne, Huerne résuma la +question dans une brochure qu’il intitula: _Liberté de la France contre +le pouvoir arbitraire de l’excommunication_. Il reprenait tout ce qui +avait déjà été dit sur le sujet par Voltaire et les quelques personnes +qui s’en étaient occupées; mais il avait le tort de le dire en moins +bons termes. L’auteur affirmait qu’il n’existait contre les comédiens +aucunes lois formelles de l’Église et il mettait le clergé au défi de +les produire; il assurait en outre que l’excommunication n’était valable +que sous certaines conditions dont aucune n’avait été remplie. + +A ce propos, il entrait dans une discussion interminable et absolument +incompréhensible sur les pouvoirs que possédait l’Église en France au +point de vue de l’excommunication. + +Ce travail aussi diffus que long ne fut pas accueilli avec faveur. «Le +mémoire de Huerne, dit Grimm, est d’un imbécile, et si cruellement fait +et si mal écrit, qu’il n’est pas possible d’en soutenir la lecture.» +«Comment lire sans se fâcher, s’écrie Voltaire, le détestable style du +détestable avocat qui a fait un mémoire si illisible[321]?» + + [321] A d’Argental, 27 avril 1761. + +Malheureusement pour lui, Huerne, entraîné par son sujet, avait parlé en +termes peu mesurés du cardinal de Noailles et de l’Église en général. +C’était une grave imprudence, on le lui fit bien voir. Les avocats +s’empressèrent de repousser de leur corps un confrère aussi +compromettant, et d’eux-mêmes ils le déférèrent au Parlement en y +dénonçant son ouvrage. Le bâtonnier des avocats, vu la gravité de +l’affaire, porta lui-même la parole devant le Parlement et il qualifia +en termes indignés les piteuses élucubrations de son collègue. + +«Il n’y a aucune de ces pièces, s’écria-t-il, où il n’y ait du venin; +nous oserions même assurer qu’à chaque page il a des propos inconvenants +et des erreurs ou des impiétés... C’est une critique indécente de tout +ce qui condamne la comédie et frappe sur les acteurs; ce n’est qu’un +tissu de propositions scandaleuses, de principes erronés, de fausses +maximes et de propos injurieux à la religion, contraires aux bonnes +mœurs, attentatoires aux deux puissances... Le tout est un ouvrage de +ténèbres...» + +Après le bâtonnier des avocats, Me Omer Joly de Fleury, avocat général, +demanda la parole, et il requit une condamnation sévère contre +l’audacieux apologiste des comédiens. Sur ses conclusions on prit un +arrêté qui condamnait le livre à être lacéré et brûlé par la main de +l’exécuteur de la haute justice et ordonnait que ledit Huerne de la +Mothe serait et demeurerait rayé du tableau des avocats[322]. + + [322] 11 mai 1761. + +La sentence prononcée, le premier président fit un petit compliment de +circonstance au bâtonnier et aux avocats en les félicitant de leur zèle +pour tout ce qui intéressait l’ordre public et la discipline du barreau. + +Le lendemain l’exécution eut lieu dans la cour du Palais, au pied du +grand escalier. En apprenant cet autodafé, Voltaire écrivait à +Helvétius: «Voilà un pauvre bavard rayé du tableau des bavards, et la +consultation de Mlle Clairon incendiée. Une pauvre fille demande à être +chrétienne et on ne veut pas qu’elle le soit. Eh! messieurs les +inquisiteurs, accordez-vous donc!» + +Clairon comprit que la cause qui lui tenait tant au cœur n’était pas +encore mûre pour la discussion, et elle se résigna à attendre des jours +meilleurs. Elle ne voulut pas cependant avoir le dessous, du moins aux +yeux du public, dans une affaire qui avait fait un bruit énorme, et +laisser sur le pavé celui qui s’était compromis pour elle. Elle alla +trouver le duc de Choiseul et sollicita un dédommagement en faveur de +Huerne de la Mothe. + +Le duc, en homme d’esprit, lui répondit que ceux qui avaient condamné +l’ouvrage n’avaient probablement jamais été à la Comédie, et il +s’empressa de créer dans son ministère un bureau particulier à la tête +duquel il plaça l’avocat des comédiens avec 3800 livres d’appointements +et un logement à Versailles. + +L’ouvrage de Huerne provoqua un certain nombre de réponses, et le sujet +devint d’actualité. On ne voyait plus que brochures pour ou contre les +comédiens. + +Chevrier[323], qui rédigeait l’_Observateur des spectacles_, publia dans +son journal une lettre assez plaisante d’un soi-disant marchand +d’étoffes de la rue Saint-Honoré. Cet honorable commerçant avait lu, +pour son malheur, une brochure intitulée: _Examen des motifs des +condamnations prononcées contre les comédiens_, et aussitôt ses +scrupules s’étaient éveillés. La lettre est adressée à un docteur de +Sorbonne, auquel il soumet le cas qui trouble sa quiétude: + + [323] «M. de Chevrier, lit-on dans les _Anecdotes dramatiques_, partit + le 2 juillet pour Amsterdam. Il descendit à l’hôtel de Turenne et se + coucha à onze heures après un copieux souper. A trois heures du + matin, il fut incommodé; il se leva, on vint le soigner, tout à coup + il s’écria: «Je n’en puis plus, j’étouffe», et dans l’instant il fit + la grimace au plancher. Le chirurgien arriva au moment qu’il venoit + d’expirer; il parut étonné qu’un auteur se soit avisé de mourir + d’une indigestion. Effectivement cela est impertinent: + + «Un prélat peut mourir d’un coulis trop épais, + Mais un auteur, ô temps, ô mœurs, ô siècle!...» + +«Monsieur, je viens de parcourir un livre qui alarme ma conscience; le +casuiste qui a composé l’ouvrage dont j’ai l’honneur de vous entretenir +ne condamne point la comédie en elle-même, et j’en suis charmé, car +j’aime à rire, mais il soutient que les condamnations prononcées par +l’Église contre les comédiens sont justes, parce que le spectacle est +une assemblée où des objets mondains s’offrent aux yeux, touchent le +cœur, et le font passer du scandale au crime. + +«Le rôle que je joue dans ma boutique m’intimide autant que si je +représentais sur le théâtre de la Comédie française. + +«Je ne puis plus ouvrir ma boutique sans risquer mon salut; j’ai huit +enfants, je vends en conscience; ayez la bonté de m’indiquer la voie que +je dois suivre, car enfin je suis damné, s’il est vrai que ceux qui +tiennent des assemblées ou des objets mondains, etc..., essuient ce +funeste sort. + +«Les comédiens sont autorisés par le prince à représenter leurs pièces; +je vends mes étoffes avec privilège. L’affiche annonce le spectacle du +jour, et les acteurs n’obligent personne à y venir; plus coupable qu’eux +dans cette circonstance, j’ai, indépendamment de mon enseigne, qui +avertit les passants, une femme et deux filles jolies dont les discours +agaçants et les yeux tendres attirent les chalands: ils entrent, de +jolies femmes arrivent, et voilà le moment critique pour ma +conscience... + +«Encore un coup, monsieur, je ne décide point si ces proscriptions sont +fondées, mais je suis malheureusement autorisé à penser que les mêmes +peines me menacent avec plus de raison encore, puisque ma boutique, que +je suis obligé d’ouvrir à tout le monde, et le luxe dont je dois +augmenter le progrès pour le soutien de mon commerce, me rendent bien +plus coupable que les comédiens à qui on reproche les mêmes +inconvénients. + +«Daignez me retirer de cet abîme en me persuadant que je puis vendre des +étoffes en conscience, sans craindre les foudres de l’Église romaine.» + +Dès qu’il connut les événements qui se passaient à Paris, Voltaire ne +put s’empêcher de protester avec indignation contre le jugement du +Parlement; en même temps il cherchait par ses témoignages d’estime et +d’affection à consoler les comédiens de leur mésaventure et à mettre un +peu de baume sur une blessure que les récentes discussions venaient de +raviver cruellement. + +S’adressant à Lekain il lui dit: + +«Mon cher Roscius, je vous écris rarement. La poste est trop chère pour +vous faire payer des lettres inutiles. + +«J’ai lu le mémoire de votre avocat contre les excommuniants. Il y a des +choses dont il est à souhaiter qu’il eût été mieux informé. J’avais +écrit, il y a quelques années au confesseur du pape, à un théologien +pantalon de Venise, à un preti buggerone de Florence et à un autre de +Rome pour avoir des autorités sur cette matière; je crois que je remis +les réponses entre les mains de M. d’Argental. + +«Cette excommunication est un reste de la barbarie absurde dans laquelle +nous avons croupi. Cela fait détester ceux qu’on appelle rigoristes, ce +sont des monstres ennemis de la société. On accable les jésuites et on +fait bien, ils étaient trop insolents. Mais on laisse dominer les +jansénistes et on fait mal. Il faudrait, pour saisir un juste milieu et +pour prendre un parti modéré et honnête, étrangler l’auteur des +_Nouvelles ecclésiastiques_ avec les boyaux de frère Bertier. Sur ce je +vous embrasse.» + +A la suite de la déconvenue qu’elle venait d’éprouver, Clairon songeait +à quitter la scène. Prévenu de ces dispositions, le poète prodiguait à +la tragédienne les plus délicates flatteries. + +«Ménagez votre santé qui est encore plus précieuse que la perfection de +votre art, lui écrivait-il. J’aurais bien voulu que vous eussiez pu +passer quelques mois auprès d’Esculape-Tronchin; je me flatte qu’il vous +aurait mise en état d’orner longtemps la scène française, à laquelle +vous êtes si nécessaire. Quand on pousse l’art aussi loin que vous, il +devient respectable, même à ceux qui ont la grossièreté barbare de le +condamner. Je ne prononce pas votre nom, je ne lis pas un morceau de +Corneille ou une pièce de Racine sans une véhémente indignation contre +les fripons et contre les fanatiques qui ont l’insolence de proscrire un +art qu’ils devraient du moins étudier pour mériter, s’il se peut, d’être +entendus, quand ils osent parler. Il y a tantôt soixante ans que cette +infâme superstition me met en colère. Ces animaux-là entendent bien peu +leurs intérêts de révolter contre eux ceux qui savent penser, parler et +écrire, et de les mettre dans la nécessité de les traiter comme les +derniers des hommes. L’odieuse contradiction de nos Français, chez qui +on flétrit ce qu’on admire, doit vous déplaire autant qu’à moi, et vous +donner de violents dégoûts... + +«Adieu, mademoiselle, soyez aussi heureuse que vous méritez de l’être, +croyez que je vous admire autant que je méprise les ennemis de la raison +et des arts, et que je vous aime autant que je les déteste[324].» + + [324] Ferney, 23 juillet 1761. + +Voltaire était désolé qu’on ait laissé paraître le pitoyable ouvrage de +Huerne de la Mothe. Pourquoi Clairon ne s’était-elle pas adressée à lui? +Avec quel plaisir, avec quelle joie ne se serait-il pas chargé de +défendre ses chers comédiens? N’avait-il pas entre les mains des pièces +péremptoires, entre autres la décision du confesseur de Clément XII, +qu’on lui avait confiée, il y a plus de vingt ans[325]? Mais le mal +était fait, il fallait recourir à un autre moyen. + + [325] A Mlle Clairon, 7 août 1761. + +Le philosophe rappelait alors qu’il existait une ordonnance de Louis +XIII où il était dit expressément: «Nous voulons que l’exercice des +comédiens, qui peut divertir innocemment nos peuples, ne puisse leur +être imputé à blâme, ni préjudicier à leur réputation dans le commerce +public.» Cette déclaration avait été enregistrée au Parlement. Quoi de +plus simple que de la faire renouveler? Il suffisait d’un peu de bonne +volonté de la part des Gentilshommes. Le roi aurait simplement à +déclarer que: «Sur le compte à lui rendu par les quatre premiers +Gentilshommes de sa chambre, et sur sa propre expérience que jamais les +comédiens n’ont contrevenu à la déclaration de 1641, il les maintient +dans tous les droits de la société, et dans toutes les prérogatives des +citoyens attachés particulièrement à son service[326].» + + [326] Voltaire à Mlle Clairon, 27 août 1761. + +Malheureusement les choses les plus simples sont souvent les plus +difficiles à obtenir, et Clairon, malgré toute son influence sur les +Gentilshommes, ne parvint pas à obtenir leur intervention. + +Voltaire ne put contenir son impatience plus longtemps et à son tour il +entra dans la lice en publiant la spirituelle conversation de +l’Intendant des Menus avec l’abbé Grizel. Il y exposait avec verve et +gaieté toutes les raisons qui militaient en faveur des comédiens: + +«Je suppose, disait l’Intendant des Menus à l’abbé Grizel, que nous +n’eussions jamais entendu parler de comédie avant Louis XIV; je suppose +que ce prince eût été le premier qui eût donné des spectacles, qu’il eût +fait composer _Cinna_, _Athalie_ et _le Misanthrope_, qu’il les eût fait +représenter par des seigneurs et des dames devant tous les ambassadeurs +de l’Europe; je demande s’il serait tombé dans l’esprit du curé La +Chétardie, ou du curé Fantin, connus tous deux par les mêmes aventures, +ou d’un seul autre curé, ou d’un seul habitué, ou d’un seul moine, +d’excommunier ces seigneurs et ces dames, et Louis XIV lui-même; de leur +refuser le sacrement du mariage et la sépulture! + +«Non, sans doute, dit l’abbé Grizel; une si absurde impertinence +n’aurait passé par la tête de personne.» + +«Je vais plus loin, dit l’Intendant des Menus. Quand Louis XIV et toute +sa cour dansèrent sur le théâtre, quand Louis XV dansa avec tant de +jeunes seigneurs de son âge dans la salle des Tuileries, pensez-vous +qu’ils aient été excommuniés?» + +«Vous vous moquez de moi, dit Grizel; nous sommes bien bêtes, je +l’avoue, mais nous ne le sommes pas assez pour imaginer une telle +sottise.» + +L’abbé fait alors observer à son interlocuteur que tout le mal vient de +ce que les acteurs jouent pour de l’argent; c’est là le fait délictueux +qui attire sur eux les foudres de l’Église. + +«Eh quoi! reprend le Menu, c’est uniquement, dites-vous, parce qu’on +paye vingt sous au parterre; cependant ces vingt sous ne changent point +l’espèce: les choses ne sont ni meilleures ni pires, soit qu’on les +paye, soit qu’on les ait gratis. Un _De profundis_ tire également une +âme du purgatoire, soit qu’on le chante pour dix écus en musique, soit +qu’on vous le donne en faux-bourdon pour douze francs, soit qu’on vous +le psalmodie par charité: donc _Cinna_ et _Athalie_ ne sont pas plus +diaboliques quand ils sont représentés pour vingt sous, que quand le roi +veut bien en gratifier sa cour. Or, si on n’a pas excommunié Louis XIV +quand il dansa pour son plaisir, il ne paraît pas juste qu’on excommunie +ceux qui donnent ce plaisir pour quelque argent avec la permission du +roi de France...» + +«Il y a des tempéraments, répond Grizel; tout dépend sagement de la +volonté arbitraire d’un curé ou d’un vicaire. Nous sommes assez heureux +et assez sages pour n’avoir en France aucune règle certaine.» + +«Soyez logiques, cependant, reprend l’Intendant. Les canons de vos +conciles excommunient aussi bien les sorciers que les comédiens; or vous +enterrez des sorciers en terre sainte et vous refuseriez la sépulture à +Mlle Clairon si elle mourait après avoir joué _Pauline_?» + +«Je vous ai déjà dit, riposte l’abbé, que cela est arbitraire. +J’enterrerais de tout mon cœur Mlle Clairon, s’il y avait un gros +honoraire à gagner; mais il se peut qu’il se trouve un curé qui fasse le +difficile: alors on ne s’avisera pas de faire du fracas en sa faveur, et +d’appeler comme d’abus au Parlement. Les acteurs de Sa Majesté sont +d’ordinaire des citoyens nés de familles pauvres; leurs parents n’ont ni +assez d’argent, ni assez de crédit pour gagner un procès; le public ne +s’en soucie guère; il jouit des talents de Mlle Lecouvreur pendant sa +vie, il la laissa traiter comme un chien après sa mort, et ne fit qu’en +rire.» + +Le Menu arrive à un argument capital et de nature à terrasser son +adversaire: + +«Monsieur, oubliez-vous que les comédiens sont gagés par le roi, et que +vous ne pouvez pas excommunier un officier du roi faisant sa charge? +Donc il ne vous est pas permis d’excommunier un comédien du roi jouant +_Cinna_ et _Polyeucte_ par ordre du roi[327].» + + [327] On lit en effet dans les _Lois ecclésiastiques_: «On ne peut + excommunier les officiers du roi pour tout ce qui regarde les + fonctions de leur charge.» + +«Et où avez-vous pris, dit Grizel, que nous ne pouvons damner un +officier du roi? C’est apparemment dans vos libertés de l’Église +gallicane? Mais ne savez-vous pas que nous excommunions les rois +eux-mêmes..., que nous sommes les maîtres d’anathématiser tous les +princes, et de les faire mourir de mort subite; et après cela vous irez +vous lamenter de ce que nous tombons sur quelques princes de théâtre?» + +L’Intendant des Menus, un peu piqué, répond à son interlocuteur: + +«Monsieur, excommuniez mes maîtres tant qu’il vous plaira, ils sauront +bien vous punir; mais songez que c’est moi qui porte aux acteurs de Sa +Majesté l’ordre de venir se damner devant elle. S’ils sont hors du +giron, je suis hors du giron; s’ils pèchent mortellement en faisant +verser des larmes à des hommes vertueux dans des pièces vertueuses, +c’est moi qui les fais pécher; s’ils vont à tous les diables, c’est moi +qui les y mène. Je reçois l’ordre des premiers Gentilshommes de la +chambre, ils sont plus coupables que moi; le roi et la reine, qui +ordonnent qu’on les amuse et qu’on les instruise, sont cent fois plus +coupables encore. Voyez, s’il vous plaît, à quel point vous êtes +absurde; vous souffrez que des citoyens au service de Sa Majesté soient +jetés aux chiens, pendant qu’à Rome et dans tous les autres pays on les +traite honnêtement pendant leur vie et après leur mort.» + +Grizel riposte à cet argument: «Ne voyez-vous pas que c’est parce que +nous sommes un peuple grave, sérieux, conséquent, supérieur en tout aux +autres peuples? Tout est contradiction chez nous. La France est le +royaume de l’esprit et de la sottise, de l’industrie et de la paresse, +de la philosophie et du fanatisme, de la gaieté et du pédantisme, des +lois et des abus, du bon goût et de l’impertinence... Le pape est assez +puissant en Italie pour n’avoir pas besoin d’excommunier d’honnêtes gens +qui ont des talents estimables; mais il est des animaux dans Paris, aux +cheveux plats, et à l’esprit de même, qui sont dans la nécessité de se +faire valoir. S’ils ne cabalent pas, s’ils ne prêchent pas le rigorisme, +s’ils ne crient pas contre les beaux-arts, ils se trouvent anéantis dans +la foule. Les passants ne regardent les chiens que quand ils aboient, et +on veut être regardé. Tout est jalousie de métier dans ce monde. Je vous +dis notre secret; ne me décelez pas, et faites-moi le plaisir de me +donner une loge grillée à la première tragédie de M. Colardeau.» + +«Je vous le promets, dit l’Intendant. J’aime votre franchise; laissons +paisiblement subsister de vieilles sottises; peut-être tomberont-elles +d’elles-mêmes, et nos petits-enfants nous traiteront de bonnes gens +comme nous traitons nos pères d’imbéciles.» + +La prophétie de Voltaire s’est réalisée. + +Il faut reconnaître que si la conversation de l’Intendant des Menus avec +l’abbé Grizel brillait par une verve étincelante, jointe à beaucoup de +bon sens, elle n’était guère de nature à faire revenir le clergé des +préventions qu’il nourrissait contre les comédiens et qu’en somme le +philosophe servait assez mal ses protégés. Du reste il n’examinait qu’un +côté de la question, et il aurait dû, pour se montrer équitable, +attaquer les lois civiles avec non moins de violence que les lois +religieuses. Les unes n’étaient pas moins inconséquentes que les autres. + +L’incident qui eut lieu lors des obsèques de Sarrazin montra bientôt +qu’on se trouvait plus que jamais éloigné de la conciliation et de +l’apaisement. Jusqu’alors on n’avait pas, en général, contesté aux +comédiens le droit de faire dire des prières pour l’âme de leurs +camarades morts réconciliés avec l’Église. Ainsi en 1761, lors de la +mort de Mlle Camouche[328], jeune actrice de la troupe française, les +Comédiens firent célébrer un service à la paroisse de Saint-Sulpice, et +ils y assistèrent en corps, après y avoir invité tous les gens de leur +connaissance par des billets imprimés. + + [328] Mlle Camouche était à peine âgée de vingt ans; elle avait débuté + trois ans auparavant dans les grands rôles tragiques. Sa figure + était belle, mais ses talents médiocres. Avant de mourir, Mlle + Camouche avait renoncé à sa profession, aussi fut-elle enterrée à + l’église. + +L’année suivante, Sarrazin[329] mourut. Retiré du théâtre depuis +plusieurs années, il obtint sans difficulté les secours de la religion +et fut enterré à Saint-Sulpice. Mais quand ses camarades, quelques jours +plus tard, voulurent faire dire un service en son honneur, ils se +heurtèrent à un refus formel; on leur répondit que les curés ne +pouvaient pas dire de prières à la requête de gens excommuniés. + + [329] Sarrazin (1729-1759) porta d’abord le petit collet puis il + embrassa la carrière théâtrale. «C’était un grand comédien, dit + Grimm. Aucun de ses confrères n’a jamais approché de la simplicité + et de la vérité de son jeu.» Voltaire était loin de partager cet + enthousiasme; il prétendait que Sarrazin récitait les vers comme on + lit la Gazette. Un jour, dans une répétition, agacé de la mollesse + de l’acteur, il lui cria à brûle-pourpoint: «Mais, monsieur, songez + donc que vous êtes Brutus, le plus ferme de tous les consuls + romains, et qu’il ne faut pas parler au dieu Mars comme si vous + disiez: «Ah! bonne sainte Vierge, faites-moi gagner un lot de cent + francs à la loterie.» + +Un refus du même genre, mais plus étrange encore, se produisit peu de +temps après et provoqua un scandale qui amusa tout Paris. En 1763, +Crébillon, l’un des quarante de l’Académie française, succomba à l’âge +de quatre-vingt-neuf ans. Peu d’auteurs avaient joui depuis le +commencement du siècle d’autant de réputation; il la devait plus encore +à sa longue rivalité avec Voltaire qu’à son propre talent[330]. + + [330] Il était né le 15 février 1674. «Il jouissait sur la fin de ses + jours, raconte Favart, de sept à huit mille livres de rente; mais + les femmes, par l’ascendant qu’elles avaient sur lui, le + dépouillaient de tout. Il était souvent obligé, pour vivre, d’avoir + recours à la bourse de ses amis. Il adorait le sexe, mais ne + l’estimait point. Il n’a jamais respecté que deux sœurs, filles d’un + apothicaire nommé Péage: il leur fit deux enfants par délicatesse de + sentiment. Le père, qui ne connaissait pas ce raffinement-là, + prétendit que l’honneur de sa famille était blessé, et qu’il fallait + que M. de Crébillon épousât tout au moins une des deux, en lui + laissant la liberté du choix. Le hasard en décida, et notre auteur + se maria à la mère de M. Crébillon fils; l’autre devint ce qu’elle + put. Il ne goûta pas longtemps les douceurs du mariage; il fut si + affligé de la mort de son épouse, qu’il cherchait partout des + consolations. Dans l’espérance où il était de pouvoir trouver une + femme aussi estimable que celle qu’il avait perdue, il mettait à + l’essai toutes celles qu’il rencontrait. La passion qu’il ressentait + pour les femmes n’était balancée que par celle qu’il avait pour les + animaux domestiques.» (_Journal de Favart._) + +Les Comédiens français, désireux de témoigner publiquement leur +reconnaissance à l’auteur qui pendant si longtemps avait illustré leur +scène, résolurent de faire dire une messe pour le repos de son âme. Ce +souhait n’avait rien d’extravagant ni de répréhensible. Cependant, +craignant, s’ils sollicitaient un curé de Paris, de s’exposer à un refus +fort humiliant, les Comédiens eurent l’idée assez ingénieuse de +s’adresser à l’église de Saint-Jean-de-Latran, qui appartenait à l’Ordre +de Malte et ne se trouvait pas placée sous la juridiction de +l’archevêque de Paris. + +Le curé de Saint-Jean-de-Latran se laissa persuader et il s’engagea à +célébrer le 6 juillet un service solennel. Ravis d’une faveur aussi +inespérée, les Comédiens saisirent avec empressement l’occasion de +mettre le clergé dans l’embarras en faisant une manifestation qui +contrastât avec leur situation d’excommuniés. Tout ce que Paris comptait +de plus distingué par la naissance et par le rang, tous les membres des +académies, tous les gens de lettres furent conviés par des billets +imprimés de la part de Messieurs les Comédiens français et du Roi. + +Les avenues de l’église, ainsi que la porte, étaient tendues de noir; à +l’intérieur de longues draperies noires semées de larmes d’argent +tapissaient toute la nef. De grands candélabres d’argent avec des +girandoles d’or supportaient un luminaire considérable, qui seul rompait +la profonde obscurité dans laquelle le temple était plongé. L’éclat des +lumières, au milieu de ces draperies mortuaires, produisait l’effet le +plus saisissant[331]. + + [331] L’_Almanach des spectacles_, auquel nous empruntons ces détails, + ne tarit pas en descriptions sur cette importante cérémonie. + +Tout le clergé, revêtu de ses plus beaux ornements, figurait à l’autel. +La majesté du lieu, la solennité du service, le recueillement des +assistants, tout contribuait à la pompe de la cérémonie. + +Les Comédiens français faisaient naturellement les honneurs; ils +attendaient les invités à la porte de l’Église et les conduisaient aux +places qui leur étaient réservées. M. de Crébillon, fils du défunt, +occupait le premier rang. Les assistants furent si nombreux qu’à peine +le vaisseau put les contenir. L’Académie française envoya une +députation. L’Opéra, la Comédie italienne, tous les corps comiques +assistèrent au service. + +La Comédie se trouvait au grand complet, les hommes d’un côté, les +femmes de l’autre; les actrices étaient sans rouge. Mlle Clairon, +portant un long manteau de deuil, représentait avec beaucoup de dignité; +ses camarades tenaient à la main de superbes missels tout neufs achetés +pour la circonstance. L’assistance se rendit à l’offrande dans le plus +grand ordre, et les acteurs se firent remarquer par leur générosité. +Cette brillante cérémonie devait avoir des suites. + +L’archevêque de Paris[332], qui n’avait pu l’empêcher à temps, fit les +reproches les plus vifs à l’Ordre de Malte et il demanda la suppression +du privilège qui enlevait l’église à son autorité. On tint aussitôt un +consistoire chez l’ambassadeur de l’Ordre et, dans l’espoir d’apaiser la +colère du prélat, il fut décidé que le curé de Saint-Jean-de-Latran +recevrait une punition pour avoir causé un scandale dans l’Église de +Paris en communiquant avec des excommuniés. L’infortuné curé fut +condamné à trois mois de séminaire, et de plus à distribuer aux pauvres +l’argent qu’il avait reçu pour les frais du service. + + [332] M. de Beaumont. + +A cette nouvelle les Comédiens montrèrent la plus vive indignation. Ils +s’adressèrent aux premiers Gentilshommes et aux Ministres pour avoir +raison de cet outrage. Clairon voulait que la Comédie donnât sa +démission en masse pour forcer la cour à faire enfin abolir cette loi +absurde portée contre des gens que «le roi pensionnait pour se donner au +diable». Mais le préjugé était encore trop puissant; tous les efforts +échouèrent, et il fallut se résigner à attendre une occasion meilleure. + +Le scandale provoqué par la cérémonie de Saint-Jean-de-Latran fit du +tort à Crébillon, qui n’en pouvait mais. Son buste en marbre fut exécuté +par l’ordre du roi; quand il fut terminé, on voulut le poser dans +l’église Saint-Gervais, où le célèbre auteur était inhumé, mais le curé +s’y opposa formellement, «à la sollicitation, dit Favart, de plusieurs +dévotes qui trouvent très scandaleux que le buste d’un homme d’esprit +mort en bon chrétien figure à côté des simulacres de MM. les +marguilliers qui n’étaient que des sots[333].» + + [333] Favart à Durazzo, 17 avril 1764. + +Le curé cependant finit par revenir à des sentiments plus conciliants et +il laissa la troupe comique élever dans l’église une statue et un +mausolée, avec tous les attributs du théâtre, à l’auteur de +_Rhadamiste_. + + + + +XVIII + +RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE) + +1765 + +SOMMAIRE: Querelle de Saint-Foix et de Clairon.--Intervention de +Fréron.--Il est condamné à la prison.--La reine obtient sa +grâce.--Dubois et Blainville font un faux serment.--Le _Siège de +Calais_.--Les Comédiens refusent de jouer avec Dubois.--Troubles à la +Comédie.--Arrestation des Comédiens.--Clairon est mise en +liberté.--Bellecour fait amende honorable.--Les Comédiens sont relâchés. + + +Au commencement de 1765 survint un incident dont toute la capitale +allait s’occuper. + +M. de Saint-Foix[334], que Clairon n’aimait pas, venait de composer une +pièce intitulée _les Grâces_; il obtint qu’elle serait jouée à +Versailles, et il fut convenu qu’elle paraîtrait comme petite pièce le +même jour que la tragédie d’_Olympie_. Le roi avait témoigné le désir +d’entendre l’œuvre nouvelle, mais il demanda que le spectacle fût +terminé à neuf heures pour pouvoir se rendre au conseil. Les actrices +qui jouaient dans _les Grâces_, et notamment Mlle Dolliguy[335], +devaient faire partie du cortège d’Olympie; mais afin qu’elles eussent +le temps de s’habiller et que la petite pièce pût commencer sans perte +de temps, M. de la Ferté, intendant des Menus-Plaisirs, décida qu’elles +seraient remplacées dans le cortège par des choristes de l’Opéra. +Prévenue de ce changement, Clairon, qui remplissait le rôle d’Olympie, +s’y opposa formellement, et elle déclara qu’elle n’achèverait pas son +rôle si Mlle Dolligny quittait la scène avant le dernier vers de la +tragédie. Il fallut s’incliner, l’entr’acte fut long, et le roi sortit +avant l’apparition des _Grâces_. + + [334] Saint-Foix (1698-1776). + + [335] Mlle Dolligny avait été reçue à la Comédie française en 1763 + pour jouer les rôles tendres et ingénus. Un fâcheux incident signala + ses débuts. En rentrant dans la coulisse, elle fit un faux pas et + tomba si malheureusement que le public jouit d’un spectacle qui ne + faisait nullement partie du programme. Sans être jolie, elle avait + de la fraîcheur, de la jeunesse, une figure intéressante, un son de + voix si touchant qu’elle fut bientôt l’idole du public. Ses + camarades tout naturellement la détestaient. Elle avait encore le + tort d’être d’une sagesse et d’une vertu rares. Le marquis de + Gouffler, raconte Bachaumont (26 janvier 1766), lui fit des offres + brillantes qui furent repoussées; il la demanda alors en mariage et + lui envoya le contrat tout prêt à signer. Elle lui répondit fort + prudemment qu’elle s’estimait trop pour être sa maîtresse et trop + peu pour être sa femme. + +Saint-Foix, furieux, écrivit dans l’_Année littéraire_ de Fréron[336] +une lettre qui se terminait par ces mots: «J’aime mieux la franchise du +vice que la morgue orgueilleuse de la dignité.» + + [336] Fréron (1719-1776). «Il y a eu de tout temps des Frérons dans la + littérature, écrivait Voltaire à Laharpe, mais on dit qu’il faut + qu’il y ait des chenilles, parce que les rossignols les mangent afin + de mieux chanter.» (22 décembre 1763.) + +Clairon supposa avec raison que la phrase était à son adresse, et, pour +se venger, elle fit ramasser toutes les estampes d’un portrait de +Saint-Foix qu’on venait de graver; elle enleva la figure, la remplaça +par une tête d’hyène et remit le tout dans le commerce. Paris en fut +inondé. + +La lutte ainsi engagée ne devait pas se terminer si vite; le poète +riposta par ces vers sanglants: + + Pour la fameuse Frétillon[337] + On a frappé, dit-on, un médaillon; + Mais à quelque prix qu’on le donne, + Fût-ce pour douze sols, fût-ce même pour un, + Il ne sera jamais aussi commun + Que le fut jadis sa personne. + + [337] On avait publié à Rouen, en 1740, un infâme libelle contre Mlle + Clairon sous le titre: _Histoire de Mlle Cronel, dite Frétillon_. Ce + nom était la plus cruelle injure qu’on pût adresser à la + tragédienne; quand elle fut reçue à la Comédie, elle dit à ses + camarades: «Mesdemoiselles, je chercherai toutes les occasions de + vous être agréable, mais quiconque m’appellera Frétillon, je + proteste que je lui f...... le meilleur soufflet qu’elle ait reçu de + sa vie.» (De Manne.) + +Fréron, qui avait déjà publié la première attaque de Saint-Foix, crut à +propos de ne pas abandonner son collaborateur en pleine lutte, et à son +tour il ouvrit les hostilités. Il ne le fit pas cependant ouvertement; +il se contenta de faire un pompeux éloge de Mlle Dolligny[338] et +d’amener en contraste un portrait infâme où, bien qu’il ne la nommât +pas, il n’était que trop facile de reconnaître Clairon. + + [338] La curieuse lettre que nous donnons ici, et que nous devons à + l’extrême obligeance de Mlle Bartet, montre que, si de nouvelles + difficultés s’élevèrent encore trois ans plus tard entre Clairon et + Mlle Dolligny, la première du moins agit avec délicatesse vis-à-vis + de celle dont on avait cherché à lui faire une ennemie. Elle lui + écrivait le 14 novembre 1768: + + «On vient de me dire, mademoiselle, que je vous causois la peine la + plus sensible en désirant qu’une autre que vous jouât le rôle + d’Iphise. Il faut qu’on ne vous ait pas dit ni mes raisons ni les + termes dont je me suis servie; vous seriez sûrement contente de l’un + et de l’autre. Si je n’étois pas malade et même obligée de garder + mon lit, je volerois chez vous pour justifier la droiture de mes + intentions. En attendant que je le puisse, je proteste au moins que + je n’ai jamais voulu, que je ne veux pas, que sûrement je ne voudrai + jamais ni vous affliger ni vous nuire. Si vous croyez votre talent + compromis en ne jouant pas, je cède. Mon refus portoit sur + l’inégalité de nos forces, de nos organes, sur le peu de + vraisemblance que nos âges mettroient dans la confiance d’Électre + pour sa sœur, et voilà tout. On auroit dû vous dire que je n’avois + parlé de vos talents qu’avec éloge, et que j’avois exigé les plus + grands ménagements dans la demande qu’on devoit vous faire. Mais + enfin, mademoiselle, si la représentation des Menus-Plaisirs a lieu, + je vous laisse maîtresse absolue, je n’apporterai d’obstacle à rien + de ce qui pourra vous plaire.» + +«On dit que le vertueux M. Fréron, écrit Grimm, connu par son amour pour +la vérité et son fanatisme pour les bonnes mœurs, s’est laissé entraîner +un peu loin par sa ferveur pour la chasteté, et que le public a cru +reconnaître dans sa philippique contre les actrices qui vivent dans le +désordre les erreurs célèbres de la première jeunesse de Mlle +Clairon[339].» + + [339] _Corresp. littér._, février 1765. + +L’actrice, outrée de cette attaque injustifiée, alla trouver les +Gentilshommes de la chambre et menaça de se retirer si elle n’obtenait +pas justice de ce «vil journaliste». La plainte était légitime. On +sollicita et on obtint un ordre du roi pour mener l’imprudent écrivain +au For l’Évêque. + +Heureusement pour lui, Fréron fut subitement frappé d’un accès de +goutte, qui le mit dans l’impossibilité de remuer. C’est du moins ce +qu’il expliqua à l’exempt qui vint le chercher, et on lui accorda +quelques jours de répit[340]. Il en profita pour mettre en campagne tous +ses amis. L’abbé de Voisenon, un de ses plus intimes, s’adressa au duc +de Duras, Gentilhomme de la chambre, mais le duc répondit qu’il +n’accorderait la grâce qu’à la demande de Mlle Clairon elle-même. «Aux +carrières plutôt», s’écria le folliculaire en parodiant le mot du +philosophe grec. En même temps il protestait contre l’interprétation +donnée à ses articles, et il écrivait lettre sur lettre au maréchal de +Richelieu pour l’assurer de son innocence. Enfin il se donna tant de +mal, il fit si bien mouvoir toutes ses relations, qu’il réussit à +intéresser la reine à sa cause et que Marie Leczinska demanda sa +grâce[341]. «Il est bien honteux qu’un pareil coquin trouve des +protections respectables[342]», s’écrie d’Alembert. + + [340] Au cours de cette querelle fameuse, un partisan de l’actrice + régala Fréron de cette épigramme: + + Aliboron, de la goutte attaqué, + Se confessoit, croyant sa fin prochaine, + Et détailloit, de remords provoqué, + De ses méfaits une liste assez pleine. + Naïvement chacun étoit marqué, + Basse impudence et noire hypocrisie, + Stupide orgueil, mensonge, ivrognerie; + Il ne croyoit en oublier aucun. + Le confesseur dit: Vous en passez un. + --Un: non, pardieu, j’en dis assez, je pense. + --Eh! mon ami, le péché d’ignorance. + + (Favart, Corresp. avec Durazzo, mars 1765.) + + [341] Le roi Stanislas était parrain du fils de Fréron. + + [342] D’Alembert à Voltaire, 27 février 1765. + +Cependant le bruit se répand que Fréron va être gracié. A cette +nouvelle, Clairon s’indigne; elle écrit aussitôt aux Gentilshommes une +lettre des plus pathétiques, où elle leur témoigne son regret de voir +que ses talents ne sont plus agréables au roi, puisqu’on la laisse +avilir impunément, et elle prie qu’on lui accorde sa retraite. Puis, +estimant que le premier ministre ne peut être trop tôt mis au courant +d’un pareil projet, elle se rend chez le duc de Choiseul pour lui narrer +ces graves événements. + +S’il faut en croire les mémoires contemporains, le duc lui aurait +répondu, avec une douce ironie: «Mademoiselle, nous sommes, vous et moi, +chacun sur un théâtre; mais avec la différence que vous choisissez les +rôles qui vous conviennent et que vous êtes toujours sûre des +applaudissements du public. Il n’y a que quelques gens de mauvais goût +comme ce malheureux Fréron qui vous refusent leurs suffrages. Moi, au +contraire, j’ai ma tâche souvent très désagréable; j’ai beau faire de +mon mieux, on me critique, on me condamne, on me hue, on me bafoue, et +cependant je ne donne point ma démission. Immolons, vous et moi, nos +ressentiments à la patrie, et servons-la de notre mieux, chacun dans +notre genre. D’ailleurs la reine ayant fait grâce, vous pouvez, sans +compromettre votre dignité, imiter la clémence de Sa Majesté[343].» + + [343] Bachaumont, 21 février 1765. + +Clairon se retira fort peu satisfaite du persiflage, et elle réunit chez +elle tous ses camarades, sous la présidence du duc de Duras, pour aviser +à la conduite qu’elle devait tenir. Les esprits se montraient fort +échauffés, et il n’était question de rien moins que d’une désertion en +masse si l’on ne faisait pas droit à la Melpomène moderne. Le duc de +Duras fut chargé de porter cet ultimatum à M. de Saint-Florentin, +ministre d’État. + +Cependant des amis intervinrent, on fit comprendre à la comédienne +qu’elle ne pouvait résister aux volontés de la reine, et elle finit par +céder[344]. Fréron, à cette nouvelle, éprouva une joie si vive que la +goutte, qui le tenait alité depuis le commencement de la querelle, +disparut comme par enchantement. + + [344] Comme compensation, le due de Richelieu envoya aux Comédiens, en + les autorisant à les garder dans leurs archives, les lettres qu’il + avait reçues de Fréron. + +Clairon resta profondément irritée de n’avoir pu obtenir justice de +celui qui l’avait si cruellement outragée. Elle comprit que c’était à sa +profession qu’elle devait cet injuste traitement; aussi attendit-elle +impatiemment l’occasion de recommencer la lutte en faveur de +l’émancipation des comédiens. Un futile incident lui fournit le prétexte +qu’elle désirait. + +Un certain Dubois, acteur médiocre de la Comédie, eut recours aux soins +d’un chirurgien et négligea de le payer. L’homme de l’art le cita en +justice, mais Dubois affirma sous serment qu’il avait réglé sa dette, et +il trouva même un de ses camarades, Blainville, qui déclara également +par serment avoir assisté au payement. + +Le procureur du chirurgien, voyant que son adversaire n’était pas à un +faux serment près, eut recours à un autre expédient; il fit imprimer un +mémoire dans lequel il soutint que ni le serment de Dubois ni celui de +Blainville ne pouvaient être reçus en justice, attendu qu’ils exerçaient +tous les deux un métier infâme. A Rome, en effet, le témoignage des +histrions n’était pas admis; les lois romaines étant appliquées aux +comédiens du dix-huitième siècle, on pouvait en conclure que leur +serment n’avait aucune valeur; bien des esprits éclairés partageaient +cette opinion et la thèse était parfaitement soutenable. + +Mais Dubois et Blainville poussèrent des cris d’indignation; la Comédie +prit naturellement fait et cause pour eux; tous les acteurs se levèrent +comme un seul homme pour demander satisfaction de l’insulte publique +faite à l’état de comédien. Malheureusement, quand on vint à +l’éclaircissement des faits, il fut prouvé que Dubois et Blainville +étaient des fripons; qu’ils avaient fait un faux serment et que le +chirurgien n’avait réellement pas été payé. Les Comédiens s’empressèrent +de désintéresser le disciple d’Esculape; puis ils eurent le bon esprit +de ne pas chercher à pallier la faute de leurs camarades et ils mirent +autant d’empressement à les répudier qu’ils en avaient mis à les +défendre, tant qu’ils les avaient crus innocents. En somme, leur +conduite fut des plus correctes et des plus honorables. Ils +s’adressèrent aux Gentilshommes de la chambre en racontant les faits et +en demandant l’expulsion immédiate des coupables. «M. de Richelieu, dit +Bachaumont, a traité l’affaire comme une affaire de vilains; il n’a pas +voulu s’en mêler, il en a remis la décision aux Comédiens, disant qu’ils +étoient les pairs de Dubois et qu’ils pouvoient le juger[345].» + + [345] 6 avril 1765. + +Les acteurs n’hésitèrent pas, ils chassèrent avec éclat les deux +fripons. + +On donnait à ce moment sur la scène de la Comédie le _Siège de Calais_, +de du Belloy[346]; la pièce était encore dans toute sa nouveauté et +obtenait un succès étourdissant[347]. Dubois y jouait le rôle de Mauny; +on ne voulut pas naturellement interrompre le succès par suite de son +départ, et Bellecour fut chargé de le remplacer. Les affiches +annoncèrent simplement au public cette modification dans +l’interprétation. Mais Dubois avait une fille[348] qui faisait elle-même +partie de la Comédie. «Animée, dit Grimm, de cette piété filiale qui +mène droit à l’héroïsme, elle entreprend de sauver son père, à quelque +prix que ce soit... L’histoire prétend que la beauté, suivant l’usage, +trouva les dieux propices, qu’un des premiers Gentilshommes de la +chambre, se rappelant les anciennes bontés de la belle Dubois, ne put la +voir dans cet état sans lui en demander de nouvelles et sans lui +promettre de finir ses malheurs.» Le duc de Fronsac, auquel il est fait +ici allusion, obtint l’intervention de son père, le maréchal de +Richelieu, et le dévouement filial de Mlle Dubois ne resta pas stérile. + + [346] Lorsque Voltaire vint à Paris en 1778, Lemierre et du Belloy, en + qualité d’auteurs tragiques, crurent devoir lui rendre visite. + «Messieurs, leur dit Voltaire, ce qui me console de quitter la vie, + c’est que je laisse après moi MM. Lemierre et du Belloy.» Lemierre + racontait volontiers cette anecdote, et il ne manquait jamais + d’ajouter: «Ce pauvre du Belloy ne se doutait pas que Voltaire se + moquait de lui.» + + [347] On la donna trois fois à Versailles, le Roi en agréa la dédicace + et il accorda à l’auteur une gratification de mille écus et une + médaille d’or. + + [348] Mlle Dubois passait pour avoir peu de talent; elle avait eu + cependant beaucoup de succès dans la tragédie de _Tancrède_, car + Voltaire écrivait d’elle, après la représentation: «Je ne + connaissais pas cette aimable actrice, ce que vous m’en écrivez me + charme. Je tremblais pour le Théâtre français, Mlle Clairon est + prête à lui échapper. Remercions la Providence d’être venue à notre + secours. Si les suffrages d’un vieux philosophe peuvent encourager + notre jeune actrice, faites-lui dire, mon ancien ami, tout ce que + j’ai dit autrefois à l’immortelle Lecouvreur... Dites-lui surtout + d’aimer; le théâtre appartient à l’Amour, ses héros sont enfants de + Cythère.» «Il paraît, dit Grimm, que le devoir d’aimer, que M. de + Voltaire impose aux actrices, est celui dont Mlle Dubois s’acquitte + le mieux.» + +Le _Siège de Calais_ était affiché pour le soir avec Bellecour[349]; à +midi un ordre du roi transmis par les premiers Gentilshommes, arrive à +la Comédie, enjoignant de jouer la pièce avec Dubois dans le rôle de +Mauny. On juge de la consternation des Comédiens et de leur indignation; +ils se réunirent chez Clairon pour aviser aux mesures à prendre; à +l’unanimité ils décidèrent de refuser de jouer. + + [349] Bellecour (1724-1778), comédien français. + +Sur les quatre heures et demie, Lekain arrive au théâtre et demande aux +semainiers qui jouera le rôle de Mauny. «C’est Dubois, lui est-il +répondu, suivant l’ordre du roi.» «En ce cas, reprend-il, voilà mon +rôle.» Et il part. Molé, Brizard[350], Dauberval, viennent +successivement et jouent la même scène. Enfin Clairon paraît, sortant de +son lit, assurant qu’elle est toute malade, mais qu’elle sait «ce +qu’elle doit au public et qu’elle mourra plutôt sur le théâtre que de +lui manquer.» Puis elle demande négligemment qui remplit le rôle de +Mauny: «Dubois», lui dit-on. A ce mot elle se trouve mal et retourne +bien vite se mettre au lit[351]. + + [350] Brizard (1721-1791), comédien français. Voltaire ne l’aimait pas + parce qu’il le trouvait froid: «Je n’ai jamais conçu comment l’on + peut être froid, disait-il; quiconque n’est pas animé, est indigne + de vivre, je le compte au rang des morts.» (A d’Argental, 11 mars + 1764.) Il disait encore: «Brizard est un cheval de carrosse, moi je + suis un cheval de fiacre, mais je fais pleurer.» + + [351] Clairon, dans ses _Mémoires_, prétend au contraire que seule + elle était disposée à se soumettre à l’ordre royal, et que ce sont + les camarades qui ont mené toute la cabale. La mémoire lui faisait + volontairement défaut. + +Les semainiers ne savaient à quel saint se vouer; il n’y avait point là +de Gentilshommes de la chambre; l’heure du spectacle approchait, il +fallait prendre à tout prix une détermination. On consulta M. de Biron, +qui se trouvait par hasard au théâtre, et, sur son avis, on décida de +donner le _Joueur_ au lieu du _Siège de Calais_. + +Pendant ce temps la salle s’était remplie; Mlle Dubois avait convoqué +tous ses amis, et ils étaient nombreux; elle-même, ses beaux cheveux +épars, les yeux rougis de larmes, courait de loge en loge pour exciter +l’ardeur de ses partisans; sa beauté, son émotion, attendrissaient tous +les cœurs[352]. Enfin la toile se lève. Bouret[353], ses gants blancs à +la main, s’avance: «Messieurs, dit-il, nous sommes au désespoir de ne +pouvoir donner le _Siège_...» Un tumulte épouvantable lui coupe la +parole: «Point de désespoir, s’écrie le parterre, nous voulons le _Siège +de Calais_ et Dubois.» Le bruit gagne tout le théâtre, la salle entière +est en combustion. L’irritation du public contre les Comédiens ne +connaît plus de bornes; la salle, les corridors, le foyer, retentissent +d’injures contre eux. Un jeune et bouillant colonel d’infanterie s’écrie +dans son indignation: «Oh! que n’ai-je mon régiment ici!» + + [352] «Jeune, jolie, ayant l’avantage de rendre tous les Gentilshommes + de la chambre heureux... elle vint, les cheveux épars, dans les + foyers, demander vengeance de mes atrocités et des malheurs de son + respectable père.» (Clairon, _Mémoires_.) + + [353] Bouret, comédien français mort en 1783. + +Un seul mot sensé fut prononcé dans cette célèbre soirée: un homme, qui +avait conservé son sang-froid, arrêta dans le foyer un des plus +courroucés pour lui montrer le portrait de Molière: «Voilà un de ces +gueux, lui dit-il, qui a été plus envié à la France que ne le sera +vraisemblablement jamais aucun premier Gentilhomme de la chambre.» + +Cependant l’orage continuait à gronder dans la salle, et c’est surtout +contre Clairon que la colère du public se déchaînait. On entendait +hurler de tous côtés: «La Clairon, à l’hôpital! à l’hôpital, la +Clairon!» La garde voulut intervenir pour rétablir l’ordre, mais +l’effervescence était telle qu’on pouvait redouter les plus grands +malheurs et que le sang aurait certainement coulé, si M. de Biron +n’avait eu la sagesse d’ordonner aux soldats de s’abstenir de toute +intervention. En même temps il conseillait aux Comédiens d’entrer en +scène et de commencer quand même la représentation. Préville[354] et Mme +Bellecour[355] se présentent en effet. A leur vue, les cris redoublent, +ils sont sifflés outrageusement et ne peuvent se faire entendre. Après +quelques efforts infructueux, ils rentrent dans la coulisse. Le tumulte +ne fait que s’en accroître, on n’entend que ces cris forcenés: «Les +comédiens sont des insolents! au cachot, les insolents! à l’hôpital, la +Clairon! au cachot, tous ces coquins!» + + [354] Préville (Pierre Dubus dit), comédien français (1721-1799). + + [355] Mme Bellecour (Mlle Beauménard) (1730-1799). + +Enfin à sept heures un sergent vient haranguer le parterre et lui +annoncer qu’on va rendre l’argent. La foule finit par se calmer et par +évacuer le théâtre. + +Cette mémorable journée garda le nom de _journée du Siège de Calais_. + +Les semainiers coururent sans perdre de temps chez le lieutenant de +police pour le mettre au courant de ces graves événements. Le lendemain, +tout Paris était en fermentation; on ne parlait que de cette étrange +aventure; les uns louaient les Comédiens de leur probité, mais la grande +majorité leur était hostile et demandait qu’on leur infligeât une +punition exemplaire. + +Collé, se faisant l’interprète du sentiment public, écrivait: + +«Je ne puis m’empêcher de dire que la superbe Mlle Clairon a pensé +occasionner une véritable tragédie et que si la garde royale avoit fait +ce jour-là son devoir, il y eût eu réellement beaucoup de sang de +répandu... Et pourquoi? Parce que Mlle Clairon, enivrée d’orgueil et de +vanité, veut que les Comédiens aient un honneur. Que l’on me passe de +dire ici que voilà bien du bruit pour une omelette au lard, et, en +suivant toujours la noblesse de cette comparaison, j’ajouterai pour une +omelette au lard rance et aux œufs couvés, car c’est à cette idée basse +que je compare l’honneur de tous les Comédiens du monde. En effet, à +moins que d’accorder que l’honneur revient comme les ongles, comment +peut-on arranger que les Comédiens aient de l’honneur? + +«Le lendemain de cette équipée des Comédiens, le public parut, en y +réfléchissant, être encore plus indigné de l’insolence et du manque de +respect de ces histrions: le cri contre eux étoit général; j’excepte +cependant quelques fanatiques amis de la demoiselle Clairon, et +quelques-uns de ces prétendus philosophes qui, dans de pareilles +occasions, ne manquent point de raisonner faux, et de prendre le mauvais +parti avec le ton sourcilleux des sages fous, et l’air despotique et +impudent de leur baroque philosophie[356].» + + [356] Avril 1765. + +Les philosophes, en effet, prêtèrent aux Comédiens, dans cette grave +occurrence, l’appui de leur parole et de leur plume. Grimm, qui confirme +l’hostilité du public, ne dissimule pas combien il en est révolté: «Tout +Paris, dit-il, condamne les Comédiens sans miséricorde, et sans savoir +de quoi il est question. Charmant public, que tu es aimable dans tes +jugements! qu’on est heureux de te servir, toi qui sais si bien oublier +en un moment tous les services passés, et qui aimes à outrager ce que tu +as applaudi vingt ans de suite! Avec cette noble reconnaissance, tu ne +saurais manquer d’avoir de grands génies, de grands artistes, de grands +talents. Charmant public, que tu es aimable!» + +Les Gentilshommes de la chambre se réunirent chez M. de Sartines pour +aviser aux mesures à prendre. Il fut décidé que les coupables seraient +envoyés immédiatement au For l’Évêque. + +Brizard, dont la femme accouchait le même jour, et Dauberval furent +arrêtés et incarcérés sans délai; mais on se présenta vainement chez +Molé et chez Lekain: prévoyant ce qui allait se passer, ils avaient +quitté Paris en écrivant une belle lettre où ils déclaraient que +l’honneur ne leur permettait pas de jouer avec un fripon. Cependant, en +apprenant l’emprisonnement de leurs camarades, ils quittèrent +volontairement leur retraite et vinrent les rejoindre au For +l’Évêque[357]. + + [357] Nous avons retrouvé le récit de ces événements dans la + correspondance d’un témoin oculaire qui touchait de très près à Mlle + Clairon, M. de Valbelle; son témoignage est trop important et trop + curieux pour ne pas le citer. Cet officier écrivait à Voltaire le 16 + avril 1765: + + «Il y eut hier à la Comédie le tapage le plus épouvantable. Dubois a + eu un procès infâme avec son chirurgien. Il a fait un faux serment. + Ce maraud, en outre, est un assez mauvais comédien. Sur le scandale + que faisoit son affaire, M. de Richelieu signe l’ordre de le + chasser; le lendemain il suspend l’exécution de son ordre et il veut + avoir les avis de tous les Comédiens. Ils s’assemblent et jugent, + ils étoient vingt. Tous les vingt déclarent par écrit, chacun sur + une feuille à part, sans s’être concertés, que Dubois est un fripon. + Sur cela, M. de Richelieu trouve qu’il faut le garder, et hier, à + une heure après midi, il envoie l’ordre de lui faire jouer, dans la + pièce affichée, le rôle qu’il avoit fait lui-même apprendre à + Bellecour. L’injustice à la fin produit l’indépendance. Lekain et + Molé ont commencé par s’éloigner et se mettre en sûreté. Ils ont + envoyé sur les quatre heures leur désistement à la Comédie. Mlle + Clairon a suivi avec transport un si noble exemple. Brizard s’est + dévoué ensuite et toute la Comédie en a fait autant. La salle étoit + remplie, on a proposé le _Joueur_, qui étoit la seule pièce que l’on + pût donner sans Dubois et sans les deux acteurs qui avoient disparu. + Le parterre s’est obstiné à avoir la tragédie annoncée. On a vu dix + fois le moment où le feu alloit être mis à la salle. Mlle Dubois + étoit partout, animant le public contre les Comédiens; enfin à huit + heures on est sorti sans avoir eu de pièce. Aujourd’hui le théâtre + est fermé, et l’on ignore quand on le rouvrira. Brizard et Dauberval + sont déjà au For l’Évêque. Mlle Clairon espère qu’on lui fera le + même honneur. On court après Lekain et Molé; tous les autres se + présentent, et rien n’est encore prononcé sur eux; mais quoi qu’on + puisse faire, rien ne les forcera à paroître à côté de Dubois. Les + partis les plus violents ne serviront qu’à les affermir dans leur + résolution. On ne pardonneroit pas en vérité à M. de Fronsac la + légèreté que le très aimable maréchal son père a mise à toute cette + affaire. Je ne sais comment il s’en tirera. Il arrive aujourd’hui de + Versailles. Vous qui lui avez donné l’honneur de la bataille de + Fontenoy, nous verrons quel parti vous tirerez pour lui de cette + journée-ci. + + «C’est avec tout l’enthousiasme et tous les sentiments que vous + devez attendre de tout être pensant que j’ai l’honneur d’être, + monsieur...» (Lettre inédite. Bibliot. nat., Mss. n., acq. 2777.) + +En attendant que son tour vînt, Clairon, quoique malade, avait ouvert +ses salons; étendue sur une chaise longue, elle recevait et la cour et +la ville. Il n’était question, bien entendu, que du grand événement, de +la rare énergie déployée par la tragédienne et des conséquences qui en +allaient résulter. On raconte que des officiers faisant cercle chez +elle, elle avait saisi l’occasion de leur demander si sa conduite +n’était pas conforme aux lois de l’honneur et si eux-mêmes ne +quitteraient pas tous le service plutôt que de rester avec un infâme. +«Sans doute, mademoiselle, riposta gaiement l’un d’eux, mais ce ne +serait pas un jour de siège.» + +Enfin un exempt se présenta pour mener en prison l’auguste Melpomène; +elle objecta son état de maladie, mais il ne voulut rien entendre, et +elle dut s’incliner[358]. Elle trouva cependant moyen de transformer en +un nouveau triomphe ce qui devait être pour elle une fâcheuse disgrâce. + + [358] Les gazettes du temps prétendent que lorsque l’exempt signifia à + l’actrice l’ordre de détention, elle reçut la nouvelle avec + noblesse: «Je suis soumise, dit-elle, aux ordres du roi; tout en moi + est à la disposition de Sa Majesté, mes biens, ma personne, ma vie, + en dépendent; mais mon honneur restera intact et le roi lui-même n’y + peut rien.» «Vous avez raison, mademoiselle, répliqua l’exempt + facétieux, où il n’y a rien, le roi perd ses droits.» + +Mme de Sauvigny, intendante de Paris, se trouvait chez Clairon lorsque +l’exempt se présenta; elle obtint la faveur de la conduire elle-même au +For l’Évêque. Tous trois montèrent dans le vis-à-vis de l’intendante: +l’exempt prit place sur le devant, Mme de Sauvigny dans le fond, avec +l’actrice sur ses genoux; ils traversèrent tout Paris dans cet étrange +équipage, à la grande joie des spectateurs. On donna à la tragédienne le +meilleur logement de la prison, et ses amies, la duchesse de Villeroy, +Mme de Sauvigny, la duchesse de Duras, le firent somptueusement meubler. +A peine incarcérée, elle commença à recevoir et elle donna chaque jour +des soupers «divins et nombreux». Grands seigneurs, grandes dames, toute +la cour venait lui rendre visite; l’affluence était telle, que le quai +du For l’Évêque était garni de carrosses du matin au soir; il devint de +bon ton de visiter les comédiens emprisonnés. + +La plupart d’entre eux, Brizard, Lekain, Molé, Clairon, etc., outrés du +traitement qui leur était infligé, se montraient résolus à quitter la +scène. Lekain écrivait fièrement de sa prison à M. de Sartines: + + «Le 20 avril 1765. + + «Monseigneur, + + «L’asile d’où je prends la liberté de vous écrire, prouve évidemment à + Votre Grandeur que la nécessité où je me suis vu réduit de manquer au + public, ne m’en a jamais imposé sur la punition qui pouvoit en + résulter. + + «S’il est dur à tout homme sensible d’être privé de sa liberté, en + revanche il est bien doux d’être en paix avec soi-même, et de + paroître, sans rougir, dans le cercle de tous les honnêtes gens... + Vous êtes vraisemblablement instruit de la violence qu’on nous a + faite, pour nous rendre un camarade que nous avions jugé malhonnête + homme... Le mépris que le maréchal de Richelieu a fait de nos + représentations les plus respectueuses, en dévoilant son peu de + délicatesse ou l’excès de son orgueil, me désola par la portion qui en + jaillissoit sur moi-même... La conduite actuelle de la Comédie + françoise doit lui mériter les éloges de tous les honnêtes gens... Si + j’ai mérité les châtiments du magistrat, il me restera le plaisir de + savoir que ma conduite a pu m’acquérir son estime[359].» + + [359] _Mémoires_ de Lekain. + +Et il demandait son congé. + +Molé écrivait du For l’Évêque à Garrick, le 21 avril 1765: «Nous en +voilà réduits encore à notre première alternative, ou nous déshonorer, +nous flétrir de notre volonté, ou garder pour asile celui des malheureux +ou des criminels, et pourtant quelquefois celui des honnêtes gens. Vous +sentez que notre choix n’est pas douteux, et qu’entre le mépris et +l’estime il n’y a pas à hésiter, quelque prix qu’il en coûte.» Décidé à +demander son congé définitif, Molé priait son correspondant de lui +prêter cent louis qui lui seraient bien nécessaires, vu la dureté des +temps[360]. + + [360] _Correspondence_ of Garrick. + +Cependant Clairon était toujours malade. Son chirurgien fit des +représentations et déclara que sa santé serait en danger si elle restait +plus longtemps en prison. Elle fut en conséquence autorisée à retourner +chez elle, après cinq jours de détention; mais elle fut mise aux arrêts +dans son appartement avec défense expresse de recevoir plus de six +personnes, parmi lesquelles Mme de Sauvigny, M. de Valbelle et un Russe +«pot au feu[361]». + + [361] Bachaumont. D’après les Mémoires du temps, ce Russe se + contentait de «baiser la main» de la tragédienne; M. de Valbelle + jouait un rôle plus actif. + +A peine en liberté, la tragédienne s’occupa de venir en aide à ses +camarades moins heureux qu’elle. En même temps elle remuait ciel et +terre pour triompher de Dubois et de la puissante cabale qui le +soutenait. + +Elle écrivait à Lekain: + + «_De chez moi_, 22 avril 1765. + + «Je viens d’avoir une très grande conférence avec une personne + parfaitement instruite. L’indigne protégé du maréchal de Richelieu ne + reparoîtra jamais. On ne me l’a pas articulé aussi positivement; mais + on m’a dit que tous ceux dont notre sort dépend, sont convenus qu’il + falloit renoncer à la Comédie, ou au projet de nous dégrader: on + craint les désistements; tenons ferme, respectueusement, et tout ira + bien. + + «J’ai demandé qu’on vous changeât de lieu, par la crainte que j’ai que + vous ne tombiez tous malades où vous êtes; que l’on fixât le temps de + votre détention... + + «Enfin, mon cher ami, j’ose espérer que cela ne sera pas bien long et + que la semaine prochaine, au plus tard, nous serons tous chacun chez + nous, jouissant de notre gloire[362].» + + [362] _Mémoires_ de Lekain. + +Les Comédiens ne restèrent pas au For l’Évêque dont les conditions +hygiéniques étaient déplorables; à force de sollicitations, on obtint +qu’ils seraient transférés à la prison militaire de l’Abbaye. C’est là +qu’ils achevèrent leur temps de détention. + +A la nouvelle des événements qui se passaient à Paris, Garrick +s’empressa de mander à Clairon toute la part qu’il prenait à sa +mésaventure. La tragédienne lui répondit: + + «De Paris, 9 mai 1765. + + «Mon âme à jamais pénétrée d’un traitement aussi barbare qu’injuste + avoit besoin, mon cher ami, du plaisir que votre lettre vient de lui + faire. Cette lettre a suspendu quelques moments l’indignation et la + douleur qui me consument. Jamais ma santé n’a donné de si grandes + inquiétudes pour ma vie, jamais les accidents auxquels je suis sujette + n’ont été aussi multipliés et aussi violents, mais, soyez tranquille, + mon courage est encore au-dessus de mes maux. + + «Le croiriez-vous? Mes camarades sont encore en prison. Moi, l’on m’en + a fait sortir le cinquième jour, mais l’on m’a mise aux arrêts chez + moi avec défense de recevoir plus de six personnes nommées. On dit que + Dubois a demandé son congé; on espère qu’il sera accepté et que nous + serons libres ce soir ou demain. Il en est temps. Comme on n’a voulu + permettre à aucun de mes camarades de me venir voir, j’ignore ce + qu’ils pensent et ce qu’ils feront tous. Je suis décidée à ne leur + donner aucun conseil, à ne m’occuper que de moi et surtout de l’estime + des honnêtes gens; je l’obtiendrai, j’ose en être sûre. + + «Je ne vous ferai point part de toutes mes réflexions sur le passé, le + présent et l’avenir, non que je craigne de les soumettre à vos + lumières et à votre amitié, mais ma lettre peut être ouverte, on + pourroit m’interpréter mal, je ne veux donner aucun prétexte à la + persécution. Embrassez pour moi Mme Garrick, soyez sûrs tous deux que + je vous aime, vous estime et vous regrette autant qu’il est possible + et autant que vous avez droit de l’attendre du cœur le plus sensible + et le plus reconnaissant[363].» + + [363] Lettre inédite. Coll. Stassaert (Académie royale de Belgique). + +Le Théâtre français, à la suite des incidents que nous venons de +raconter, fut fermé pendant toute une soirée. On le rouvrit le +surlendemain; mais, pour éviter des scènes tumultueuses, on ne fit +afficher que fort tard, en sorte qu’il y eut très peu de monde du vrai +public; la salle était remplie d’exempts et de sergents des gardes. Le +lieutenant de police, M. de Sartines, assistait à la représentation. + +Avant de commencer la pièce, Bellecour parut et demanda humblement +pardon au public, au nom de la troupe, de lui avoir manqué. Son +compliment, que Grimm appelle «un chef-d’œuvre de bassesse et de +platitude», fut prononcé par ordre supérieur. + +«Messieurs, dit-il, c’est avec la plus vive douleur que nous nous +présentons devant vous. Nous ressentons avec la plus grande amertume le +malheur de vous avoir manqué. Notre âme ne peut être plus affectée +qu’elle l’est du tort réel que nous avons. Il n’est aucune satisfaction +que l’on ne vous doive. Nous attendons avec soumission les peines qu’on +voudra bien nous imposer et qui ont été déjà imposées à plusieurs de nos +camarades. Notre repentir est sincère, et ce qui ajoute encore à nos +regrets, c’est d’être forcés de renfermer au fond de nos cœurs les +sentiments de zèle, d’attachement et de respect que nous vous devons et +qui doivent vous paroître suspects dans ce moment-ci. Le temps seul en +peut prouver la réalité. C’est par nos soins et les efforts que nous +ferons pour contribuer à vos amusements, que nous espérons vous ôter +jusqu’au moindre souvenir de notre faute; et c’est des bontés et de +l’indulgence dont vous nous avez tant de fois honorés que nous attendons +la grâce que nous vous demandons, et que nous osons vous supplier de +nous accorder[364].» + + [364] Fréron, rappelant méchamment cette scène dans la quarantième + lettre, se fait écrire de Venise: «Le sieur Guadagny ayant refusé de + chanter à la table du doge, ayant même répondu et parlé avec + beaucoup de hauteur, a été condamné à une prison de quinze jours, + les fers aux pieds, et a été ensuite exilé. Une garde de soldats l’a + conduit auparavant jusqu’à la chambre du trône, en le faisant passer + par la grande place qui étoit remplie de masques, et, après avoir + chanté devant Sa Seigneurie, il a demandé à genoux et obtenu son + pardon. Tout le monde a été attendri et touché de la façon avec + laquelle il a chanté à travers les pleurs et les sanglots, comme le + cygne qui ne chante, dit-on, jamais mieux que lorsqu’il est près de + sa mort. Quoi qu’il en soit, c’est ainsi qu’en tout pays on devroit + punir les chanteurs et histrions insolents.» + +Le parterre sans pitié couvrit d’applaudissements cette tirade si +humiliante. + +Bellecour, en rentrant dans les foyers, ne dissimula pas combien il +était pénétré de la scène honteuse qu’on l’avait forcé à jouer, et il +déclara qu’il ne se serait jamais prêté à un pareil rôle si son +attachement pour la compagnie ne l’emportait encore sur ce qu’il se +devait à lui-même. + +Les représentations continuèrent donc; mais comme on ne pouvait se +passer de tous les acteurs qui étaient en prison, on les amenait chaque +soir au théâtre sous bonne escorte et des exempts les reconduisaient +ensuite au For l’Évêque. + +La maladie de Clairon, l’emprisonnement des principaux sujets et la +«consternation universelle de la troupe» mirent la Comédie dans +l’impossibilité de donner des représentations suivies; elle dut prendre +plusieurs jours de congé. «On ne croiroit jamais, dit Bachaumont, +l’importance que l’on met à l’accommodement d’une affaire qui n’en +devroit avoir d’autre qu’une soumission servile et aveugle de la part +des histrions[365].» + + [365] 6 mai 1765. + +Tout se termina par un compromis. D’abord M. du Belloy, dans le but +d’être agréable à Clairon, retira le _Siège de Calais_; de cette façon +le public n’était plus en droit de réclamer la pièce avec Dubois. +Ensuite on obtint que cet acteur, cause de tout le tapage, demanderait +sa retraite. Bien qu’il n’eût que vingt-neuf ans de service et qu’il en +fallût trente, on lui accorda 1500 livres de pension et 500 livres de +pension extraordinaire pour avoir formé une élève, sa fille[366]. + + [366] Il était d’usage d’accorder une pension de 500 livres à tout + comédien qui avait formé un élève. + +A la suite de cet arrangement, les comédiens détenus au For l’Évêque +furent mis en liberté. Ils étaient restés vingt-six jours en prison, +mais leur obstination avait fini par les faire triompher. + +La cause que Clairon et ses camarades venaient de soutenir était juste +et on peut s’étonner qu’elle n’ait pas reçu l’appui du public. Comment +osait-on leur reprocher d’être trop scrupuleux sur les questions +d’honneur? Malheureusement la tragédienne avait porté tort elle-même à +sa cause par sa vanité, ses prétentions, ses menaces incessantes de +démission; il n’était question que de vers, de tableaux, de bustes, +d’estampes, de médailles faites en son honneur; ce besoin d’occuper sans +cesse les esprits finit par fatiguer. On triompha de la voir dans cette +même prison où elle avait voulu faire mettre Fréron un mois auparavant. +Le public «a été assez imbécile, dit Grimm, et assez malhonnête pour se +venger sur le talent de l’actrice et de ses camarades et pour les +traiter dans ces dernières querelles avec une indignité que je ne lui +pardonnerai de longtemps.» + +Quant au duc de Richelieu, furieux d’être obligé de se soumettre, il +accorda à Dubois une place dans la troupe de Bordeaux. En même temps il +se vengeait des comédiens en exerçant contre eux les plus mesquines +persécutions. C’est ce qui faisait écrire à Lekain: + +«Vous voudrez bien m’excuser, mon cher Garrick, si j’ai tant tardé à +vous donner des nouvelles de la suite de notre malheureuse aventure. +Nous nous en sommes tirés assez glorieusement, mais aux dépens de notre +recette et de notre liberté; c’est ainsi que l’on gagne toujours son +procès en France contre les gens de qualité. M. le maréchal de Richelieu +fait tout ce qu’il peut pour nous faire éprouver la suite de son +ressentiment; mais il aura beau faire, il ne pourra dissimuler à qui que +ce soit qu’il est honteux d’attendre que l’on soit maréchal de France, +et que l’on ait soixante-dix ans, pour faire des étourderies dignes d’un +jeune mousquetaire[367].» + + [367] Paris, 1er juin 1765. _Correspondence_ of Garrick. + + + + +XIX + +RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE) + +1765-1766 + +SOMMAIRE: Voltaire exhorte Clairon à quitter le théâtre, si on ne donne +pas aux comédiens les droits de citoyen.--Lekain demande son +congé.--Voyage de Clairon à Ferney.--Vers à Clairon sur sa retraite.--On +propose d’ériger la Comédie française en _Académie royale +dramatique_.--Mémoire de Jabineau de la Voute.--Le Roi refuse de +modifier la situation des comédiens.--Voltaire et Mlle Corneille. + + +Cette aventure fit un bruit énorme et passionna tout Paris. Les uns, et +parmi eux il faut compter la noblesse et presque toute la secte +encyclopédique, prirent parti pour les comédiens. Les autres, +c’est-à-dire la majorité de la bourgeoisie et des gens de lettres, +s’acharnèrent contre eux[368]; à leurs yeux il n’y avait point +d’humiliation qui ne fût justifiée à l’égard des «histrions». + + [368] «Je ne puis concevoir, écrivait Clairon, comment des auteurs, + obligés de capter la bienveillance des comédiens, vivant avec eux, + partageant leurs travaux et leurs salaires, nés pour la plupart dans + la plus chétive bourgeoisie, s’aveuglent au point de se réunir aux + sots, à la populace, pour insulter ceux qui les font vivre, + connoître et souvent valoir.» (_Mémoires_.) + +Voltaire, lui, n’hésita pas. Dès qu’il fut au courant des faits, dès +qu’il connut la détermination de Clairon de ne pas remonter sur le +théâtre, si elle n’obtenait pas justice, il crut le moment venu pour les +comédiens de prendre des résolutions extrêmes et de se délivrer enfin +d’un joug insupportable. Pénétré de cette idée il s’empressa d’envoyer à +la tragédienne une note pressante pour la soutenir dans ses résolutions +et l’exhorter à ne pas se démentir: + +«L’homme qui s’intéresse le plus à la gloire de Mlle Clairon et à +l’honneur des beaux-arts, la supplie très instamment de saisir ce moment +pour déclarer que c’est une contradiction trop absurde d’être au For +l’Évêque, si on ne joue pas, et d’être excommunié par l’évêque si on +joue; qu’il est impossible de soutenir ce double affront, et qu’il faut +enfin que les Welches se décident. Les acteurs, qui ont marqué tant de +sentiments d’honneur dans cette affaire, se joindront sans doute à elle. +Que Mlle Clairon réussisse ou ne réussisse pas, elle sera révérée du +public, et si elle remonte sur le théâtre comme une esclave qu’on fait +danser avec ses fers, elle perd toute considération. J’attends d’elle +une fermeté qui lui fera autant d’honneur que ses talents, et qui fera +une époque mémorable[369].» + + [369] 1er mai 1765. + +En même temps, car il ne négligeait aucune influence, il s’adressait à +Richelieu; bien qu’il n’ignorât pas le rôle que le maréchal avait joué +dans les derniers événements[370], il crut pouvoir, par de délicates +flatteries, le rallier à la cause qu’il regardait comme celle de la +vérité et de la justice, et qu’il brûlait de voir triompher. + + [370] «Votre maréchal a tenu une jolie conduite, mandait d’Alembert à + Voltaire. Son procédé est atroce et abominable; aussi finira-t-il + aux yeux du public par avoir tout l’odieux et tout le ridicule de + cette affaire.» + +«Permettez-moi de vous dire un petit mot des spectacles, qui sont +nécessaires à Paris et que vous protégez, lui écrivait-il... Est-il +juste qu’on perde tous ses droits de citoyen et jusqu’à celui de la +sépulture, parce qu’on est sous votre autorité? Si quelqu’un peut jamais +avoir la gloire de faire cesser cet opprobre c’est assurément vous, et +Paris vous élèverait une statue comme Gênes. Mais quelquefois les choses +les plus simples et les plus petites sont plus difficiles que les +grandes, et tel homme qui peut faire capituler une armée d’Anglais ne +peut triompher d’un curé[371].» + + [371] 13 mai 1765. + +Clairon suivit les conseils de Voltaire; elle refusa de remonter sur le +théâtre tant qu’on n’aurait pas accordé aux comédiens les droits de tous +les citoyens. Elle prétexta l’état de sa santé et demanda son congé. La +tragédienne dans ses _Mémoires_ assure que le duc d’Aumont fit près +d’elle les plus vives instances pour la déterminer à reparaître sur la +scène. «Il m’offrit, dit-elle, de me faire payer par le roi, de ne plus +dépendre d’aucuns supérieurs; de n’avoir plus rien à démêler avec les +Comédiens; de ne jouer que quand bon me sembleroit, sans autre soin que +celui d’écrire à l’assemblée: «Je désire telle pièce pour tel jour.» La +Melpomène fut inflexible. + +Voyant l’inutilité de ses efforts, le duc lui promit, si elle restait au +théâtre, de l’aider à relever la comédie de «la honte de +l’excommunication.» + +«Je ne dissimulerai point, dit la tragédienne, que je mêlois infiniment +de vanité au désir juste et naturel d’avoir un état plus honnête: mon +talent ne peut s’écrire ni se peindre, l’idée s’en perd avec mes +contemporains, et j’avois lieu de croire que je le constaterois +supérieur même à ce qu’il fut jamais, si j’obtenois la gloire de +surmonter les préjugés de ma nation: le tenter seulement disoit beaucoup +pour moi. J’acceptai.» + +Il fut convenu qu’on allait faire les démarches nécessaires et que, si +elles réussissaient, Clairon reprendrait sa place à la Comédie. En +attendant, on lui accorda un congé jusqu’à Pâques, afin qu’elle eût le +temps d’aller à Genève et «de s’y faire raccommoder ce qu’elle avoit de +malade[372]». + + [372] Bachaumont. + +Lekain fut encore moins hésitant que sa camarade. Le 15 juin, il +écrivait au duc de Richelieu pour solliciter son congé et il le faisait +en termes aussi fermes que dignes: + +«Permettez-moi, Monseigneur, de vous demander pour seule et unique grâce +la permission de me retirer, et d’abandonner un état qui ne peut faire +illusion qu’à des fanatiques, mais que tout homme sage doit regarder +d’un œil plus réfléchi. L’exemple dernier n’a que trop prouvé que cet +état étoit encore la victime d’un préjugé aussi absurde que barbare. Je +sais que vous êtes le maître de disposer de tout: vous m’en avez donné +des preuves convaincantes à la clôture du théâtre de 1761, et nommément +à la rentrée dernière; mais il est un droit que tout citoyen, né dans un +état monarchique, peut et doit réclamer, c’est celui de sa +liberté[373].» + + [373] _Mémoires_ de Lekain. + +En même temps il mandait à Garrick: «Je n’ai pas comme Moïse le don de +lire dans les choses à venir, mais, autant que je puis m’y connoître, il +faut que notre établissement ou culbute ou se relève à Pâques prochain; +nous ne pouvons pas demeurer diffamés comme nous le sommes.» Il faisait +ressortir l’étrange différence qui existait entre Paris et Londres, au +point de vue des comédiens: «Vous êtes dans les bonnes grâces de votre +clergé, disait-il à Garrick, et le nôtre nous envoie à tous les diables; +vous êtes votre maître et nous sommes esclaves; vous jouissez d’une +gloire véritable et la nôtre nous est toujours disputée; vous avez une +fortune brillante et nous sommes pauvres: voilà de furieuses +oppositions[374].» + + [374] _Correspondence_ of Garrick. + +En apprenant ces projets de retraite, Garrick répondait: «Pauvre Paris! +que je te plains! les Lekain, les Dumesnil[375] et les Clairon ne +peuvent pas être trouvés tous les jours sur le Pont-Neuf, malgré qu’on +le croiroit à la manière dont vos ducs les ont traités[376].» + + [375] Lorsque Garrick vint à Paris, il vit jouer Dumesnil et Clairon. + «Eh bien! lui demandait-on, comment avez-vous trouvé le jeu des deux + rivales?» «Il est impossible, répondit-il, de rencontrer une plus + parfaite actrice que Mlle Clairon.» «Et Mlle Dumesnil, qu’en + pensez-vous?» «En la voyant, je n’ai pas pu songer à l’actrice: + c’est Agrippine, c’est Sémiramis, c’est Athalie que j’ai vues!» On + prétend que Mlle Dumesnil se livrait à la boisson et que, + lorsqu’elle jouait, «son laquais était toujours dans la coulisse, la + bouteille à la main, pour l’abreuver.» + + [376] 25 juillet 1765. + +Molé demanda également son congé, mais il lui fut formellement refusé, +ainsi qu’à Lekain. + +Pour se consoler de ses mésaventures, et pendant que l’on préparait les +négociations qui devaient réhabiliter son état, Clairon fit un voyage +qu’elle projetait depuis fort longtemps; sous prétexte de consulter +Tronchin, elle se rendit à Ferney où Voltaire la reçut comme «dans un +temple où l’encens brûlait pour elle seule». Il donna en son honneur des +fêtes qui sont restées célèbres; la grande actrice, à la demande de son +hôte, consentit à monter sur la scène et à donner quelques +représentations[377]. Son triomphe fut complet et quand elle partit le +patriarche reconnaissant lui adressa des vers débordants d’enthousiasme. +Comme d’Alembert lui reprochait ses exagérations, il lui répondit: +«Croyez, mon cher philosophe, que je ne donnerai jamais à aucun grand +seigneur les éloges que j’ai prodigués à Mlle Clairon; le mérite et la +persécution sont mes cordons bleus.» Il écrivait à d’Argental: «Je sais +bien que j’ai été un peu loin avec Mlle Clairon; mais j’ai cru qu’il +fallait un tel baume sur les blessures qu’elle avait reçues au For +l’Évêque. Plus on a voulu l’avilir et plus j’ai voulu l’élever[378].» + + [377] Voir les détails des brillantes fêtes de Ferney dans la _Vie + intime de Voltaire aux Délices et à Ferney_. (Paris, Calmann-Lévy.) + + [378] 17 septembre 1765. + +Pendant son séjour chez le patriarche, la tragédienne ne perdait pas de +vue le but qu’elle poursuivait depuis plusieurs années avec tant de +ténacité. Ses amis la tenaient fidèlement au courant de tout ce qui se +tramait dans l’ombre et le mystère en faveur de la Comédie. Les conjurés +avaient même déjà choisi celui qui devait plaider leur cause. Bien que +les Comédiens n’aient pas eu la main heureuse en 1761, c’est encore à un +avocat, Me Jabineau de la Voute[379], qu’ils confièrent leurs intérêts. + + [379] Pierre Jabineau de la Voute, né à Étampes en 1721, mort en 1787. + +Comme les pénalités infligées à Huerne de la Mothe n’étaient pas de +nature encourageante, Clairon écrivait à Lekain pour l’assurer que leur +avocat ne courrait aucun danger: + + «Ferney, 14 août 1765.» + + «Cela va le mieux du monde, mon cher camarade. Dites à la personne que + je ne vois pas le moindre risque à courir pour elle; qu’elle ne peut + jamais être découverte, si elle ne veut pas l’être; et que si par + hasard elle l’étoit, elle auroit à répondre que nous l’avons exigé, + vous et moi, comme le service le plus important. Au fait, que + demandons-nous? Un prétexte pour mettre à couvert et notre honneur et + notre sensibilité; celui qui nous le fournira, peut-il jamais être + blâmable? Quand l’injure ne tombe sur aucun particulier, qu’elle + n’attaque que des préjugés absurdes, qu’on peut avec de la + plaisanterie seulement ôter à sa nation un ridicule qui la fait + bafouer de toutes les nations policées et donner à une société qu’on + opprime une existence qu’elle mérite; quand on n’attaque aucune loi, + qu’a-t-on à craindre? + + «D’ailleurs on n’ira en avant, sur le point qui le concerne, que + lorsque toutes les batteries seront bien dressées pour le reste; il ne + court au moins aucun risque d’être prêt. Si, dans le temps, nous ne + voyons sûrement pas de probabilités pour le succès, nous n’avons rien + de mieux à faire que de garder le silence et de jeter tout au feu; et + nous le ferons. Si nous voyons jour à faire de grandes choses, nous + irons en avant, et nous lui devrons la plus éternelle + reconnoissance... + + «Bonjour, mon cher camarade, je joue aujourd’hui _Tancrède_, pour + notre cher patriarche, qui ne se porte pas trop bien, et qui m’a fait + jurer par la devise de Tancrède de ne jamais reparoître, que la + comédie n’eût un état[380].» + + [380] A peu près à la même époque Clairon écrivait à Garrick: «Il faut + encore que je vous dise que le plus coquin, le plus fourbe, le plus + méchant des hommes est M. Lekain; ce n’est pas un ouï-dire, j’en ai + les preuves par écrit de sa main. Cependant, c’est à moi seule qu’il + doit un quart de plus pour sa femme, une pension du roi pour lui, et + un certificat sur sa probité, attaquée par un de ses supérieurs même + et plus que suspectée par les autres.» (_Correspondence_ of + Garrick.) + +Au moment où tout Paris, on pourrait dire toute la France, attendait +avec anxiété le parti qu’allait prendre la «divine Melpomène», parut une +épître charmante, où, sous une forme badine, l’auteur raillait la +comédienne sur son indécision et ses scrupules, mais où en même temps il +la couvrait de fleurs et d’éloges: + + Rentres-tu? ne rentres-tu pas? + Prononce. Éclaircis ce mystère. + Quand la gloire te tend les bras + Pourquoi ferois-tu la sévère? + On se demande tour à tour: + «Eh! bien! sait-on quelque nouvelle? + «L’aurons-nous? reparoîtra-t-elle? + «Jouera-t-elle au moins pour la cour?» + C’est une alarme universelle, + Un deuil qui croît de jour en jour. + L’Europe entière te rappelle; + Sourde à sa voix, veux-tu, cruelle, + Bouder et l’Europe et l’Amour? + Oui l’Amour, il marche à ta suite, + Il te doit ses touchants attraits, + A ta voix il pleure ou s’irrite, + Ses triomphes sont tes bienfaits, + Et ta couronne de cyprès + Est sa parure favorite. + Allons, il faut prendre un parti, + Ma Clairon, vois où nous en sommes, + Plus d’actrices, plus de grands hommes, + Tout meurt, tout est anéanti, + Tu mets tout Paris au régime. + Reprenant ses antiques droits, + En vain Dumesnil quelquefois + Pour nous enchanter se ranime, + En vain Brizard, les sens troublés, + Vient étaler sur notre scène + Ses beaux cheveux gris pommelés + Et son âme républicaine, + Chevelure, âme, rien ne prend, + Tous nos jeunes talents succombent, + L’un sur l’autre les drames tombent, + Le public ne voit ni n’entend. + Souveraine, toujours chérie, + Tes États sont dans l’anarchie; + Pour rendre encor le mal complet, + D’un quart la recette est baissée, + Et Melpomène est éclipsée + Par le singe de Nicolet. + Toi seule, à nos vœux indocile, + Causes les maux dont je gémis. + Tel jadis le courroux d’Achille + Fit les malheurs de son pays. + On dit, oh! la plaisante histoire, + Que par un scrupule enfantin + Tu ne veux pas, dois-je le croire? + Trouver Laïs sur le chemin + Où tu prends ton vol pour la gloire. + Ce bruit est faux, je le soutiens. + Laïs est si bonne personne, + Elle a des amants la friponne, + C’est un avoir qui sied fort bien. + Je suis juste, sois indulgente; + Il est permis d’être catin + Depuis dix-huit ans jusqu’à trente, + Et d’en avoir quitté le train + On gémit encore à quarante. + D’ailleurs l’aigle au milieu des airs, + Planant au-dessus des collines, + Se jouant parmi les éclairs, + Du haut de ces routes divines, + Voit-il à l’ombre des buissons + Les jeux des mouches libertines + Et les amours des papillons? + Ah! j’y suis; tu voudrois détruire + Ce ridicule préjugé + Qui, très sottement protégé, + Fait qu’on flétrit ce qu’on admire; + Tu voudrois que tout simplement + Mérope, Alzire, Bérénice, + Allassent jurer en justice, + Et qu’on les crût sur leurs serments. + Tu voudrois sans trop de caprices + Jouir des mêmes droits que nous, + Et que Jésus-Christ, mort pour tous, + Fût aussi mort pour les actrices. + J’approuve fort de tels désirs, + Et le pape plein de sagesse + Devroit, exauçant tes soupirs, + Te donner pour menus plaisirs + Le droit de mentir à confesse, + Dans un de ces étuis sacrés + Par les dévotes révérés. + Combien j’aimerois Ariane, + Moitié sainte, moitié profane, + A quelques carmes débauchés + Demandant avec tous ses charmes + L’absolution de nos larmes + Et le pardon de nos péchés. + Je ne puis cacher mes penchants, + J’aime les dieux du paganisme; + Ces dieux-là sont de bonnes gens, + Ils favorisent les talents + Et proscrivent le fanatisme; + Clairon, tu leur dois de l’encens, + Et puisque le christianisme + N’ose, malgré tes vœux ardents, + Te compter parmi ses enfants, + Et t’immole au froid cagotisme, + Choisis enfin des dieux plus doux, + Console-toi par notre estime, + Nous prendrons tes crimes sur nous; + Sois toujours païenne et sublime, + Tu feras encor des jaloux. + +Cette pièce[381] ne fut pas seule dans son genre; vers la même époque, +un mauvais plaisant publia une épître du pape à Clairon, où le souverain +pontife joignait ses prières à celles de toute la France pour obtenir de +la tragédienne qu’elle renonçât à ses projets de départ. + + [381] Nous avons trouvé ces vers dans la collection Stassaert, à + l’Académie royale de Bruxelles. Ils ne portent pas de nom d’auteur, + mais nous croyons ne pas trop nous avancer en les attribuant à + Colardeau dont ils ont absolument le cachet. + +Après plusieurs mois d’absence, Clairon revint à Paris. Sans perdre de +temps, elle s’occupa de la fameuse question qui la préoccupait à tant de +titres. Tous ses amis furent mis en mouvement. Tout le monde s’ingéniait +à trouver une combinaison qui fît enfin rentrer les comédiens dans le +droit commun; les avocats les plus habiles étaient consultés, on +rédigeait consultation sur consultation, mémoire sur mémoire. Jabineau +de la Voute préparait son dossier; des comités se réunissaient à chaque +instant chez la tragédienne dans l’espoir d’arriver à une conclusion +satisfaisante. On s’avisa tout à coup d’un subterfuge assez ingénieux. + +Comme nous l’avons déjà dit, l’excommunication qui frappait les +comédiens ne pesait pas sur la Comédie italienne, bien que son genre fût +souvent trivial et bas. L’Opéra se trouvait dans le même cas par une +raison au moins singulière, c’est qu’il ne portait pas le titre d’Opéra, +mais d’Académie royale de musique[382], que ceux qui en faisaient partie +n’appartenaient pas à un théâtre, mais à une académie, et qu’ils +n’étaient pas regardés comme des comédiens. + + [382] «Ce titre, disait J.-J. Rousseau, lui donne le droit de faire la + plus mauvaise musique de l’Europe et d’empêcher dans toute l’étendue + du royaume qu’on en fasse de bonne.» On appelait souvent l’Académie + de musique la «triste veuve». + +Déjà en 1761, quand la consultation inspirée par Clairon à Huerne de la +Mothe eut si mal réussi, on avait eu l’idée, pour soustraire les +Comédiens aux censures de l’Église, de substituer au nom de Comédie +française celui d’Académie nationale de déclamation: de cette façon les +acteurs n’étant plus des comédiens, ils se trouvaient sur le même pied +que ceux de l’Opéra, et on ne pouvait leur refuser le même traitement. +Le projet n’aboutit pas. + +En 1766, on revint à cette idée d’_Académie nationale de déclamation_ ou +d’_Académie royale dramatique_ et l’on projeta de la faire établir par +lettres patentes enregistrées au Parlement. Les membres de cette +académie auraient joui de leurs droits civils et auraient échappé à +l’excommunication comme leurs confrères de l’Académie de musique. Les +Comédiens prétendaient même avoir trouvé des lettres patentes de Louis +XIII les établissant valets de chambre du roi; on résolut donc de +réclamer de plus en leur faveur le titre de valets de chambre de Sa +Majesté, et pour les actrices celui de femmes de chambre de la reine. + +Voltaire, bien entendu, était l’âme de la conjuration. Pendant que +Clairon stimulait à Paris l’activité de ses partisans, le patriarche +envoyait de Ferney note sur note et fournissait ainsi les matériaux du +mémoire destiné à prouver le bien-fondé des réclamations de la troupe +comique. + +Jabineau de la Voute s’acquitta avec zèle de la mission qui lui était +confiée, trop de zèle même, car Voltaire, à qui le Mémoire naturellement +fut soumis, dut modérer son enthousiasme et le rappeler avec beaucoup de +bon sens au calme et à la modération: «Je vous prie, lui écrivait-il, de +ne point mettre dans le projet de Déclaration: «Voulons et nous plaît +que tout gentilhomme et demoiselle puisse représenter sur le théâtre, +etc.» Cette clause choquerait la noblesse du royaume. Il semblerait +qu’on inviterait les gentilshommes à être comédiens; une telle +déclaration serait révoltante. Contentons-nous d’indiquer cette +permission, sans l’exprimer... Il faut tâcher de rendre l’état de +comédien honnête et non pas noble[383].» + + [383] 4 février 1766. + +Pour bien démontrer combien la condamnation qui pesait sur les comédiens +était ridicule, le patriarche engageait M. de la Voute à rappeler qu’à +Rome les mathématiciens étaient également frappés par la loi: «Cet +exemple, lui mandait-il, me paraît décisif; nos mathématiciens, nos +comédiens ne sont point ceux qui encoururent quelquefois par les lois +romaines une note d’infamie; certainement cette infamie qu’on objecte +n’est qu’une équivoque, une erreur de nom[384].» Autrement il faudrait +excommunier l’Académie des sciences. + + [384] 4 février 1766. + +Ne doutant plus du succès, Voltaire calculait déjà avec ravissement +toutes les conséquences du changement qui se préparait. + +«Je renvoie à mes divins anges, écrit-il aux d’Argental, le Mémoire de +M. de la Voute pour les Comédiens. La tournure que vous avez prise est +très habile. La Déclaration du roi sera un bouclier contre la +prêtraille; elle sera enregistrée, et quand les cuistres refuseront la +sépulture à un citoyen, pensionnaire du roi, on leur lâchera le +Parlement.» + +En même temps il recommandait à Clairon de ne pas se laisser leurrer par +de vaines promesses et de rester inébranlable dans sa retraite tant que +la Déclaration du roi érigeant la Comédie française en Académie +dramatique n’aurait pas été formellement accordée et enregistrée. +L’enthousiasme du patriarche était au comble, il touchait enfin au but +si ardemment poursuivi depuis tant d’années. + +«Ce sera une grande époque dans l’histoire des beaux-arts, s’écrie-t-il, +je ne vois nul obstacle à cette Déclaration; elle est déjà minutée. J’ai +été la mouche du coche dans cette affaire. J’ai fourni quelques passages +des anciens jurisconsultes en faveur des spectacles, et j’en suis encore +tout étonné[385].» + + [385] 12 février, à Mlle Clairon. + +Jugeant la cause gagnée, Voltaire prenait bien vite les devants pour +s’attribuer le beau rôle; il y avait droit en effet, mais un peu moins +d’empressement et un peu plus de modestie n’eussent pas été inutiles, +comme on ne tardera pas à le voir. + +Au moment où tout le monde vivait dans l’attente du grand événement, le +solitaire de Ferney adressait à sa «chère Melpomène» une requête que +nous nous ferions scrupule de ne pas reproduire, car elle empruntait aux +circonstances un caractère vraiment des plus plaisants. Voltaire +recourant à l’influence d’une excommuniée pour obtenir une cure en +faveur d’un de ses protégés serait assurément un spectacle fort +inattendu, si cette époque, fertile en contrastes, ne nous en ménageait +de tous les genres. + +Il écrivait à Clairon: + +«Un drôle de corps de prêtre du pays de Henri IV, nommé Doléac, +demeurant à Paris sur la paroisse Sainte-Marguerite, meurt d’envie +d’être curé du village de Cazeaux. M. de Villepinte donne ce bénéfice. +Le prêtre a cru que j’avais du crédit auprès de vous et que vous en +aviez bien davantage auprès de M. de Villepinte; si tout cela est vrai, +donnez-vous le plaisir de nommer un curé au pied des Pyrénées à la +requête d’un homme qui vous en prie au pied des Alpes. Souvenez-vous que +Molière, l’ennemi des médecins, obtint de Louis XIV un canonicat pour le +fils d’un médecin. + +«Les curés, qui ont pris la liberté de vous excommunier, vous +canoniseront, quand ils sauront que c’est vous qui donnez des cures... +Je voudrais que vous disposassiez de celle de Saint-Sulpice. + +«Je ne sais pas quand vous remonterez sur le jubé de votre paroisse. +Vous devriez choisir, pour votre premier rôle, celui de lire au public +la Déclaration du roi en faveur des beaux-arts contre les sots; c’est à +vous qu’il appartient de la lire[386].» + + [386] 30 mars 1766. + +Cependant le travail de Jabineau de la Voute n’eut pas le succès espéré. +M. de Saint-Florentin, circonvenu de tous côtés, avait consenti à s’en +charger et à le présenter au roi. Il le lut en effet à une réunion du +conseil, mais quelqu’un fit observer que les privilèges accordés aux +comédiens par Louis XIII n’ayant pas été révoqués, il ne tenait qu’à eux +de les faire valoir dans l’occasion. Quant au roi, il dit à M. de +Saint-Florentin: «Je vois où vous voulez en venir; les comédiens ne +seront jamais sous mon règne que ce qu’ils ont été sous celui de mes +prédécesseurs; qu’on ne m’en reparle plus.» + +C’est ainsi qu’échouèrent les projets si savamment et si laborieusement +préparés. + +Fidèle à sa promesse, Clairon ne reparut plus sur la scène[387]. En vain +une députation de la Comédie française vint-elle la supplier de se +laisser fléchir, la grande actrice fut inébranlable[388]. «La jalousie +de mes camarades, dit-elle dans ses _Mémoires_, la folle et barbare +administration de mes supérieurs, la facilité que trouvent toujours les +méchants à faire de ce public si respectable une bête brute ou féroce à +volonté, la réprobation de l’Église, le ridicule d’être Français sans +jouir des droits de citoyen, le silence des lois sur l’esclavage et +l’oppression des comédiens, m’avoient fait trop sentir la pesanteur, le +danger et l’avilissement de mes chaînes pour que je consentisse à les +porter plus longtemps.» Et elle ajoutait modestement: «Le moment de ma +liberté m’a paru le plus précieux de ma vie. Rentrée dans tous mes +droits de citoyenne, je me contente de déplorer le malheur de ceux qui +sont encore dans l’esclavage; je me tais et me console, en lisant +Épictète, de tous les hasards de la nature et du sort.» + + [387] Elle n’avait que quarante-deux ans. On ne la revit plus qu’à la + cour et chez quelques grands seigneurs. + + [388] On craignait que son départ ne causât la ruine du théâtre; + cependant on ne la voyait pas souvent sur la scène; un jour ses + camarades lui reprochant ses absences, elle leur répondit avec + orgueil: «Il est vrai que je ne joue pas fréquemment, mais une de + mes représentations vous fait vivre pendant un mois.» + +Voltaire éprouva la plus amère déception en apprenant le peu de succès +de ses combinaisons. Il se consola en couvrant d’éloges la conduite de +Clairon. «Je ne puis, écrivait-il à Mme d’Argental, blâmer une actrice +qui aime mieux renoncer à son art que de l’exercer avec honte. De mille +absurdités qui m’ont révolté depuis cinquante ans, une des plus +monstrueuses, à mon avis, est de déclarer infâmes ceux qui récitent de +beaux vers, par ordre du roi. Pauvre nation, qui n’existe actuellement +dans l’Europe que par les beaux-arts et qui cherche à les +déshonorer[389].» + + [389] 18 avril 1766. + +Le duc de Richelieu, malgré les pressantes instances du patriarche, ne +s’était pas montré favorable aux demandes des Comédiens. Quand la +négociation eut échoué, le philosophe écrivit spirituellement à son +vieil ami: «Je suis bien fâché pour le public et pour les beaux-arts que +vous protégez de voir le théâtre privé de Mlle Clairon, lorsqu’elle est +dans la force de son talent. J’y perds plus qu’un autre, puisqu’elle +faisait valoir mes sottises... Elle a renoncé à l’excommunication, et +moi aussi, car j’ai pris mon congé. Il n’y a que vous qui restez +excommunié, puisque vous restez toujours premier Gentilhomme de la +chambre disposant souverainement des œuvres de Satan. Il est clair que +celui qui les ordonne, est bien plus maudit que les pauvres diables qui +les exécutent[390].» + + [390] 17 mai 1766. + +Le premier soin de Clairon après avoir quitté le théâtre, et être ainsi +rentrée dans le giron de l’Église, fut de jouir avec éclat des droits +qui lui avaient été si longtemps refusés; elle saisit avec empressement +l’occasion de se montrer un dimanche à l’église de Saint-Sulpice. «Vous +m’enchantez de me dire que Mlle Clairon a rendu le pain bénit, mande +Voltaire à d’Alembert, on aurait bien dû la claquer à Saint-Sulpice. Je +m’y intéresse d’autant plus, moi qui vous parle, que je rends le pain +bénit tous les ans avec une magnificence de village[391].» + + [391] 1er juillet 1766. + +Il faut bien le dire, si les comédiens avaient trouvé de chaleureux +appuis, le roi en repoussant leur demande, se faisait l’interprète de +l’opinion publique, qui ne pouvait concevoir qu’un comédien devînt +l’égal de tous les citoyens. + +«Quelle étoit donc leur prétention, s’écrie Collé, faisant allusion aux +récentes et infructueuses tentatives, d’être déclarés citoyens? Ils le +sont, mais comme il est juste, dans un ordre inférieur aux autres... +Quand les comédiens auroient obtenu des lettres patentes du roi pour +être au niveau des autres citoyens, quand ces lettres auroient été +enregistrées au Parlement, le roi et le Parlement auroient-ils par là +détruit l’opinion publique? En seroient-ils restés moins infâmes dans +l’idée de toute notre nation? En supposant même que ce soit un préjugé, +son extinction peut-elle être opérée par des lettres patentes et par +l’arrêt qui les enregistre?» + +Non content de témoigner aux «histrions» en quelle piètre estime il les +tient, Collé éprouve encore le besoin de rabaisser leur art et la façon +dont ils l’exercent en empruntant au règne animal les moins obligeantes +comparaisons. + +«J’ai, dit-il, quelques petites observations à faire sur ce titre +ambitieux d’_Académie dramatique_; les perroquets, sous le prétexte +qu’ils rendent les idées des hommes en les estropiant, ont-ils jamais pu +porter leurs prétentions jusqu’à être déclarés hommes, et à nous vouloir +faire croire qu’ils pensent? La plus grande partie des comédiens est +dans le cas de ces petits oiseaux charmants, et plus souvent encore dans +la classe des singes, par leur imitation, leur libertinage et leur +malfaisance[392].» + + [392] Collé, avril 1766. + +Et l’auteur se félicite en terminant que le gouvernement ait eu la +sagesse de repousser un projet dont la réalisation n’aurait fait +qu’augmenter la corruption des mœurs. + +Le préjugé contre les comédiens était si fort, si enraciné, que Voltaire +lui-même, qui s’en moquait avec tant d’esprit, en subissait l’influence. +En 1761, dans un de ces accès de sensibilité assez fréquents chez lui, +le patriarche avait adopté une nièce[393] du grand Corneille. En 1763, +grâce à l’intermédiaire des d’Argental et de Mlle Clairon, il fut +question d’un mariage pour la jeune fille. Les négociations étaient déjà +assez avancées lorsque Voltaire apprit que le futur, M. de Cormont, se +trouvait dans une situation de fortune plus que précaire. Le mariage fut +rompu. + + [393] A proprement parler, Mlle Corneille était la petite-fille d’un + oncle du grand Corneille. + +«Toute cette aventure a été assez triste, écrit le philosophe à +d’Argental. Il est vraisemblable que M. de Cormont a toujours caché à M. +de Valbelle et à Mlle Clairon l’état de ses affaires, sans quoi nous +serions en droit de penser que ni l’un ni l’autre n’ont eu pour nous +beaucoup d’égards. Nous serions d’autant plus autorisés dans nos +soupçons, que Mlle Clairon ayant dit qu’elle allait marier Mlle +Corneille, Lekain nous écrivit qu’elle épousait un comédien et nous en +félicitait. J’estime les comédiens quand ils sont bons, et je veux +qu’ils ne soient ni infâmes dans ce monde, ni damnés dans l’autre; mais +l’idée de donner la cousine de M. de la Tour du Pin à un comédien est un +peu révoltante, et cela paraissait tout simple à Lekain[394].» + + [394] 10 janvier 1763. + +Cette question de la réhabilitation des acteurs avait fait tellement de +bruit que tout le monde s’en occupait et que les combinaisons les plus +étranges germaient dans certaines têtes. + +Pour remédier «à l’inconvénient de la roture et de l’infamie des gens de +théâtre», un auteur demandait sérieusement qu’on n’admît dans les +troupes comiques que des gentilshommes ou des demoiselles bien titrées, +à l’imitation des chapitres de Lyon, de Strasbourg, de Remiremont, et de +l’Ordre de Malte[395]. + + [395] Fréron, _Année littéraire_, 8 octobre 1760. + +En 1769, une idée non moins ridicule fut mise en avant. Dans sa +_Dissertation sur les spectacles_, M. Rabelleau insistait pour qu’on fît +de la profession de comédien une espèce de milice que chaque citoyen +serait obligé d’exercer avant d’être admis à aucune charge publique à la +cour, dans le ministère et dans la magistrature. L’auteur reprochait aux +comédiens d’être la cause de la corruption des théâtres, et en modifiant +le recrutement il espérait moraliser la scène et les coulisses. +Malheureusement cet ingénieux projet n’eut pas de suite. + + + + +XX + +RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE) + +SOMMAIRE: Passion générale pour les spectacles.--Scènes +particulières.--Le clergé se montre au théâtre.--Succès des comédiens +dans le monde.--Leur intimité avec la noblesse.--Flatteries dont ils +sont l’objet.--Leurs bonnes fortunes.--Maladie de Molé. + + +Après les incidents que nous venons de raconter, les comédiens +comprirent qu’ils n’avaient plus rien à espérer; ils se résignèrent donc +et courbèrent la tête sous le double anathème qui les frappait. + +Il est vraiment étrange que l’opinion publique se soit montrée si +hostile à leur réhabilitation. C’est en effet à l’époque où le préjugé +attaché à leur profession règne avec le plus de force; c’est à l’époque +où les condamnations civiles et canoniques pèsent sur eux le plus +durement, que le théâtre et ses interprètes jouissent d’une vogue +incomparable. + +Voyons quel accueil recevaient dans le monde et même près du clergé ces +hommes hors la loi et excommuniés, voyons comment on traitait «l’art +funeste» qu’ils exerçaient. + +Le goût des spectacles est devenu dominant en France. Les théâtres +publics ne suffisant plus à l’enthousiasme général, les scènes de +société se multiplient; à la cour, à l’armée, dans les châteaux, dans +les couvents, dans les maisons particulières, partout la fièvre +dramatique sévit avec intensité. «La fureur incroyable de jouer la +comédie gagne journellement, dit Bachaumont, et malgré le ridicule dont +l’immortel auteur de la _Métromanie_ a couvert tous les histrions +bourgeois, il n’est pas de procureur qui, dans sa bastide, ne veuille +avoir des tréteaux et une troupe[396].» + + [396] _Mémoires secrets_, 17 novembre 1770. + +Mme de Pompadour a donné l’exemple en créant le théâtre des +Petits-Cabinets en 1747. Comédie, vaudeville, opéra, ballet, tous les +genres y figurent successivement, et la favorite s’y fait applaudir par +la finesse de son jeu et l’éclat de son chant. La plus haute noblesse +interprète les rôles; les ducs de Chartres, d’Ayen, de Coigny, de Duras, +de Nivernais, de la Vallière, jouent avec le plus grand succès; la +duchesse de Brancas, la marquise de Livry, Mme de Marchais donnent la +réplique à la royale courtisane. + +A Bagnolet, chez le duc d’Orléans, les représentations sont +continuelles. Le duc excelle dans les rôles de paysan et de financier; +sa maîtresse, Mme de Montesson, déploie un véritable talent et l’on +s’accorde à dire qu’elle ne serait pas déplacée à la Comédie française. +La marquise de Crest, la comtesse de Lamarck, le vicomte de Gand, le +comte de Ségur, le comte de Bonnac-Donnezan, forment la troupe +habituelle. C’est à Bagnolet que l’on joue pour la première fois _le Roi +et le Meunier_ et la _Partie de Chasse de Henri IV_, de Collé[397]. + + [397] Collé composait pour le théâtre de Bagnolet des pièces d’une + grivoiserie extrême et qu’il eût été impossible de présenter sur un + théâtre public. La _Partie de chasse_ fut jouée cependant, mais + interdite aussitôt; il est vrai qu’on la donna en province, où les + échevins, chargés de la police et des spectacles, se montraient + moins sévères. Collé composa encore pour la scène de Bagnolet _le + Berceau_, tirée d’un conte de la Fontaine. Il y avait trois lits sur + le théâtre pour six personnes. La pièce fut accueillie avec beaucoup + de froideur; c’est ce qui engagea un des spectateurs à dire au duc + d’Orléans: «Monseigneur, je crois qu’il faudrait bassiner tous ces + lits-là.» + +On peut encore citer les théâtres du prince de Conti au Temple et à +l’Isle-Adam, de la duchesse de Bourbon à Chantilly, de la duchesse de +Mazarin à Chilly, du maréchal de Richelieu à l’hôtel des Menus, etc., +etc.; la liste en est innombrable. A Paris seulement on comptait plus de +160 scènes particulières. + +Toutes les classes de la société étaient envahies par cette manie du +théâtre. La Popelinière donnait dans son magnifique château de Passy des +fêtes qui sont restées célèbres. Qui ne se rappelle les représentations +de la _Chevrette_ où Mme d’Épinay brillait d’un si vif éclat et où +Rousseau fit ses débuts. M. de Magnanville, qui succéda aux d’Épinay, +hérita de leur goût pour l’art dramatique. + +Les courtisanes en renom auraient cru déroger en ne se mettant pas au +goût du jour. Les demoiselles Verrières, «les Aspasies du siècle», +avaient théâtre à la ville et à la campagne; les représentations +qu’elles donnaient attiraient une énorme affluence et l’on voyait chez +elles toute la haute société; il y avait même des loges grillées pour +les grandes dames et les abbés qui, par un reste de pudeur, voulaient +voir sans être vus. Colardeau, Laharpe fournissaient les pièces inédites +qu’interprétaient les amis de la maison. Les théâtres de la Guimard, +dirigés par Carmontelle, ne jouissaient pas d’une moins grande +réputation. + +Cette rage dramatique avait pris de telles proportions qu’on voyait dans +les garnisons des officiers jouer la comédie pour se distraire et même +figurer avec des actrices. Ils firent plus encore; désireux de déployer +leurs talents à Paris, ils louèrent la salle d’Audinot aux boulevards et +y jouèrent deux opéras comiques, _le Déserteur_ et _les Sabots_[398]. +Mais le duc de Choiseul, trouva la plaisanterie fort indécente, et il +fut à l’avenir interdit à tout officier de paraître sur les scènes de +société[399]. + + [398] Le 19 décembre 1770. + + [399] Cette interdiction fut prononcée en 1772 par le marquis de + Monteynard, ministre de la guerre. + +Les comédies dans les collèges avaient continué avec le plus grand +succès depuis la Régence, mais en 1765, peu après l’expulsion des +jésuites, le Parlement, redoutant pour la jeunesse le goût des +distractions mondaines, défendit formellement aux écoliers de +représenter ni comédie ni tragédie[400]. L’arrêt fut peu respecté. Les +séminaires, les communautés religieuses, les couvents même de jeunes +filles[401], donnaient fréquemment des représentations dramatiques. + + [400] Article 49 de l’arrêt du Parlement du 29 janvier 1765 portant + règlement pour les collèges. + + [401] A l’Abbaye-aux-Bois on jouait _Polyeucte_, _Esther_, le _Cid_, + la _Mort de Pompée_; on donnait le ballet d’_Orphée et Eurydice_, + etc., interprétés par les pensionnaires. (_Histoire d’une grande + dame au dix-huitième siècle_, par Lucien Perey, 1887.) + +L’enthousiasme excessif que l’on éprouvait pour les théâtres +particuliers s’explique fort aisément. Outre l’agrément de jouer la +comédie entre soi et de déployer sur la scène des talents variés, on +pouvait encore, grâce à cette ingénieuse innovation, donner des +spectacles même dans les temps défendus, et alors que les théâtres +publics étaient rigoureusement fermés. De plus, on pouvait y représenter +des pièces d’une extrême licence et que la police n’aurait jamais +tolérées sur une scène publique. La grivoiserie, qui faisait le fond du +répertoire de société, devenait un attrait de plus et donnait une vogue +immense à ce genre de spectacle[402]. + + [402] L’archevêque de Paris, M. de Beaumont, fit interdire cependant à + plusieurs reprises certaines représentations par trop scandaleuses. + Cette intervention de l’Église jusque dans le domicile privé est à + signaler. + +La plus brillante société se pressait à ces réunions; grands seigneurs, +grandes dames, y accouraient en foule, et les membres du clergé ne s’y +montraient pas les moins assidus. Il en résultait même quelquefois pour +eux des mésaventures assez fâcheuses, mais elles n’avaient pas le don de +leur inspirer plus de retenue[403]. A un spectacle particulier chez la +comtesse d’Amblimont, assistaient plusieurs prélats et parmi eux +l’évêque d’Orléans, M. de Jarente, qui tenait la feuille des bénéfices. +Le duc de Choiseul lui présenta deux jeunes abbés en le priant d’écouter +leur requête; l’évêque, séduit par la grâce et la réserve des +postulants, leur promit tout ce qu’ils demandaient, et avant de les +quitter leur donna une fraternelle accolade. Mais quelle fut sa +stupéfaction en revoyant quelques instants plus tard sur la scène deux +actrices charmantes qui ressemblaient à s’y tromper à ses protégés. Une +petite parade où sa méprise était racontée et les rires de l’assistance, +qu’on avait mise dans la confidence, ne lui laissèrent bientôt plus le +moindre doute[404]. Il fut le premier à rire de la raillerie[405]. + + [403] A une époque où les évêchés se distribuaient comme les régiments + et où la vocation était la chose dont on s’occupait le moins, on ne + peut trouver étonnant de voir la conduite des prélats ne pas + différer sensiblement de celle des grands seigneurs. + + [404] Tout Paris sut l’aventure; on en fit une farce intitulée le + _Ballet des abbés_; elle fit rage sur les théâtres particuliers. + + [405] M. de Jarente ne se contentait pas d’aimer le théâtre, il aimait + aussi ses interprètes, et il prodigua à la Guimard des preuves + indiscutables du vif intérêt qu’il lui portait. On prétend même + qu’il l’enrichit des deniers de la feuille des bénéfices. La + danseuse était fort maigre; c’est ce qui faisait dire à Sophie + Arnould: «Je ne sais pas comment cette chenille est si maigre; elle + vit cependant sur une si bonne feuille.» + +Le clergé, on le voit, n’avait pas résisté à la contagion, mais ce +n’était pas seulement dans les spectacles de société qu’il se montrait, +on le rencontrait aussi aux théâtres publics. + +«On a beau le défendre, dit un auteur du temps, peut-on espérer que le +clergé n’ira point au spectacle, lorsque de toutes parts on lui en ouvre +l’entrée, on lui en fournit l’occasion, on l’invite, on le presse, on le +force presque d’y venir? A Paris, le monde a formé dans le clergé une +foule d’élèves intrépides et aguerris contre les bienséances, les canons +et la religion. Qui connoît mieux les anecdotes théâtrales, qui y +fournit plus de matière, qui lit plus régulièrement les pièces, juge +plus hardiment, prononce plus décisivement, qui sent, qui goûte mieux le +jeu des acteurs et les grâces des actrices, que ceux que leur état +devroit y rendre les plus étrangers? Pour les pièces de communauté ou de +collège, ce sont les spectateurs les plus bénévoles et les meilleurs +acteurs.» + +Pendant tout le dix-huitième siècle les abbés tonsurés fréquentent +régulièrement l’Opéra et la Comédie. Tous cependant n’osaient pas s’y +montrer, et beaucoup prenaient un déguisement pour s’y rendre. L’abbé de +Montempuis y fut rencontré en demoiselle et puni par l’interdiction et +l’exil. D’autres s’y rendaient dans des loges grillées où ils se +trouvaient à l’abri des regards curieux et malins; ils évitaient ainsi +les railleries que les spectateurs ne leur ménageaient pas. Les +anecdotes sur les rapports des abbés et du parterre abondent. + +Un soir, à l’Opéra, un abbé, escortant deux jeunes et jolies femmes, se +fait ouvrir la loge du maréchal de Noailles, qui passait pour malheureux +à la guerre. A peine sont-ils installés que le maréchal se présente et +réclame sa loge; une altercation s’élève, lorsque tout à coup l’abbé +s’adressant au parterre, qui suivait la discussion avec intérêt, +s’écrie: «Messieurs, je vous fais juges de la question. Voici M. le +maréchal de Noailles qui n’a jamais pris de places et qui veut +aujourd’hui prendre la mienne? Dois-je lui céder?» «Non, non», répond le +parterre enchanté de la raillerie, et le maréchal sifflé est contraint +de se retirer. + +A une représentation d’_Abdilly_, de Mme Riccoboni, le parterre aperçut +un abbé aux premières loges et se mit à dire: «A bas monsieur l’abbé, à +bas!» Comme la clameur augmentait, l’interpellé se leva et dit fort +poliment: «Pardon, messieurs, mais la dernière fois que je fus me placer +parmi vous, on me vola ma montre; j’ai mieux aimé payer ma place plus +cher et moins risquer.» Le parterre n’insista pas. + +A la première de _Brutus_, un abbé s’était placé sur le devant d’une +loge, bien qu’il y eût des dames derrière lui. Le parterre galant +s’indigna du procédé et s’écria avec persistance: «Place aux dames! à +bas la calotte!» A la fin, impatienté, l’abbé prit sa calotte et la jeta +au milieu du parterre en disant: «Tiens, la voilà la calotte, tu la +mérites bien!» Et le parterre d’applaudir. + +On s’explique difficilement comment une société qui éprouvait pour le +théâtre une passion aussi violente, et qui lui accordait une si large +place dans son existence, pouvait infliger à ses interprètes les +traitements humiliants et rigoureux dont nous avons fait un rapide +exposé. + +Mais tout était contradiction à cette époque; ces mêmes hommes qu’on +excommuniait et qu’on traitait en parias, jouissaient en même temps d’un +incroyable crédit et étaient l’objet d’un engouement qui dépasse toute +description. L’un n’était pas plus justifié que l’autre, et l’on peut +dire à bon droit qu’ils ne méritaient + + Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité. + +Les illustres comédiens qui succédèrent à Baron dans la première moitié +du dix-huitième siècle ne jouirent pas dans la société d’une situation +inférieure à celle qu’il avait occupée. Mlle Quinault[406] réunissait à +sa table tout ce que la noblesse et la littérature comptaient de +célébrités. Son salon, où se rencontraient les encyclopédistes, fut +longtemps fort à la mode; on y voyait parmi les plus fidèles Voltaire, +Marivaux, le comte de Caylus, d’Alembert, J.-J. Rousseau, etc. + + [406] Jeanne-Françoise Quinault (1699-1783) se retira du théâtre en + 1741. Elle est restée célèbre par ses dîners du _bout du banc_. Elle + mourut dans son salon en causant et, suivant l’expression de J. + Janin, «ensevelie dans ses dentelles». + +Adrienne Lecouvreur était tellement recherchée de la bonne société +qu’elle ne pouvait suffire aux invitations qu’elle recevait, et qu’elle +se plaignait que les duchesses, par leurs assiduités, vinssent troubler +sa vie paisible et retirée. Sa maison était le rendez-vous des hommes +les plus remarquables dans les lettres, dans les arts, dans les armes. +Elle possédait à la cour une véritable influence, qu’elle employait au +service de ses amis. + +Un critique de l’époque a spirituellement dépeint l’ardente curiosité +qu’excitaient les gens de théâtre. + +«Les papiers publics en font chaque semaine une honorable mention; les +Mercures, les affiches, les journaux, les feuilles de Desfontaines, de +Fréron, de la Porte, transmettent à la postérité les événements +importants du monde dramatique; on célèbre le début d’une actrice, les +hommages poétiques de ses amants, les compliments d’ouverture et de +clôture[407]; on détaille avec soin les beautés, les défauts, les +succès, les revers de chaque pièce; on en présente à toute la France de +longs morceaux avec les noms fameux de Valère et de Colombine. Ces +histoires intéressantes sont lues avec avidité et c’est la seule partie +de ces feuilles que parcourt la moitié des lecteurs... Ajoutons cette +foule d’almanachs, de tablettes, d’histoires, de dictionnaires de +théâtre, cette inondation de programmes et d’affiches qui parent les +carrefours et arrêtent les passants par leurs couleurs et leurs +vignettes, ces listes innombrables d’acteurs, de danseurs, de sauteurs, +de chanteurs, qui apprennent au public, comme une chose de la dernière +importance, qu’un tel a joué le rôle de Scaramouche, une telle celui de +soubrette, que celui-ci a chanté une ariette, celui-là dansé un pas de +trois[408]. Les affaires de l’État n’occupèrent jamais tant +d’imprimeurs, de colporteurs et de lecteurs. Il y a cinquante ans que le +seul soupçon d’une fortune si éclatante eût été pris pour une injure; on +rendait encore justice au métier de comédien, on le méprisait; +aujourd’hui, c’est un état brillant dans le monde: un acteur est un +homme de conséquence, ses talents sont précieux, ses fonctions +glorieuses, son ton imposant, son air avantageux; on est trop heureux de +l’avoir, on se l’arrache. Les pièces dramatiques font les délices des +gens de goût, nulle fête n’est bien solennisée sans elles; un gazetier +raconte sans rougir, mais non pas sans rire: «On a assisté au _Te Deum_, +à la messe, au sermon; de là, on est allé à la Comédie.» + + [407] Au commencement et à la fin de l’année théâtrale, il était + d’usage de faire adresser un compliment au public par un des + acteurs. Cette vieille coutume subsista jusqu’en 1791. + + [408] Ce n’est cependant qu’en 1791 que l’on prit l’habitude + d’afficher les noms des acteurs qui jouaient dans la représentation + du soir. + +Cette passion effrénée pour le spectacle amena forcément des rapports +constants entre les comédiens et la noblesse, la bourgeoisie, la +finance. Non seulement toutes ces troupes nobles ou bourgeoises, +remplies d’inexpérience et d’ignorance, devaient sans cesse recourir à +la science des comédiens, mais fort souvent encore elles étaient +obligées de confier certains rôles trop importants ou trop difficiles à +des artistes de profession. La promiscuité devint bientôt complète, et +l’on vit les représentants les plus illustres de la noblesse française +figurer sur la scène avec les interprètes ordinaires de Voltaire et de +Molière, on vit les femmes les plus titrées donner sans vergogne la +réplique aux actrices de la Comédie française et de l’Opéra. + +En dehors même du prestige et de la séduction toujours exercée par les +gens du théâtre sur les gens du monde, ces rapports de tous les jours +amenaient une intimité forcée et une familiarité qui devint promptement +excessive. Ces excommuniés, ces «histrions» frappés d’infamie et hors la +loi, n’avaient pas de meilleurs amis que les membres de l’aristocratie +et ils en recevaient sans cesse des témoignages d’estime et d’affection. + +Le roi les comble de cadeaux; à chaque instant il leur accorde des +pensions sur sa cassette particulière; son exemple est suivi par plus +d’un grand seigneur; le prince de Condé donne plus de 50 000 livres à la +seule troupe des Français. Richelieu offre à Molé un costume qui valait +10 000 livres. Le baron d’Oppède fait présent à Fleury[409] d’un habit +qu’il n’avait porté qu’une fois et qu’il avait payé 18 000 livres. Lors +de ses débuts à la Comédie française, Mlle Raucourt reçoit de Mme du +Barry un magnifique costume de théâtre. Les princesses de Beauvau, de +Guéménée, la duchesse de Villeroy, imitent l’exemple de la favorite. +Presque toutes les dames de la cour envoient à la jeune comédienne les +robes merveilleuses qu’elles avaient portées aux fêtes du mariage du +Dauphin. Ces dons, qui de nos jours pourraient paraître singuliers, +étaient au contraire fort appréciés et n’impliquaient aucune idée +fâcheuse. + + [409] Fleury, comédien français (1751-1822). + +Mlle Clairon, qui régnait en souveraine reconnue et respectée de la +Comédie française, reçut des honneurs qui auraient troublé et fait +sombrer une modestie plus solide encore que la sienne. Non seulement +elle voyait toute la cour à ses pieds, les hommes de lettres la couvrir +d’éloges et de fleurs, Voltaire lui-même en des vers éloquents +transmettre à la postérité l’admiration qu’elle lui inspirait, mais +encore de grandes dames, telles que la duchesse de Villeroy, la +princesse Galitzin[410], la princesse Radziwill, Mme de Sauvigny, etc., +se faire un titre de gloire de son amitié, et Mme Necker, l’austère Mme +Necker elle-même, ne lui ménager ni les caresses ni les flatteries. + + [410] Femme du ministre plénipotentiaire de Russie à la cour de + Vienne. + +Elle dominait sur la littérature comme au théâtre. N’est-ce pas chez +elle qu’au milieu d’une auguste réunion a lieu, en 1772, l’apothéose de +Voltaire? Vêtue en prêtresse d’Apollon et voilée de l’antique péplum, +elle se présente une couronne de lauriers à la main; puis après avoir +récité avec l’air de l’inspiration et le ton de l’enthousiasme une ode +de Marmontel, elle couronne en grande pompe le buste du solitaire de +Ferney. Et le vieux philosophe ravi de tant d’honneurs riposte aussitôt: + + Les talents, l’esprit, le génie, + Chez Clairon sont très assidus; + Car chacun aime sa patrie. + . . . . . . . . . . . . . . . . + Vous avez orné mon image + Des lauriers qui croissent chez vous; + Ma gloire en dépit des jaloux + Fut en tous les temps votre ouvrage. + +On épuisa pour elle toutes les formes de l’adulation. Le fameux Garrick +fit graver une estampe où elle était représentée recevant de Melpomène +une couronne de lauriers; comme légende se trouvait ce quatrain: + + J’ai prédit que Clairon illustreroit la scène, + Et mon espoir n’a point été déçu; + Elle a couronné Melpomène, + Melpomène lui rend ce qu’elle en a reçu. + +Les fanatiques de l’actrice firent aussitôt frapper des médailles +d’après l’estampe de Garrick, et ils instituèrent «l’ordre de la +Médaille» dont ils se décorèrent[411]. + + [411] Bachaumont. + +La princesse Galitzin chargea Carle van Loo de peindre la tragédienne en +Médée, traversant les airs sur son char magique, et montrant à son +perfide époux ses enfants égorgés à ses pieds. Le tableau terminé, elle +en fit don à son amie et il fut exposé au salon du Louvre, à côté de +ceux de la famille royale. Le roi, voulant également accorder à Clairon +un témoignage de sa satisfaction, ordonna que le tableau serait gravé à +ses frais et il lui fit cadeau de la planche[412]. Quand l’estampe +parut, ce fut une véritable fureur pour la posséder, bien qu’elle coûtât +un louis. + + [412] Il donna également à l’actrice un cadre magnifique et qui + coûtait plus de cinq mille livres. Plus tard le cadre et le tableau + furent offerts au margrave d’Anspach, par Clairon elle-même. + +Paris était inondé d’épîtres, d’odes, de stances à la gloire de +l’actrice, et ses admirateurs, désireux de transmettre à la postérité un +monument durable de leur enthousiasme, firent composer un recueil de +tout ce qui avait été écrit et fait en son honneur. + +Ce n’était pas seulement à la ville que les gens de théâtre +recueillaient ces témoignages éclatants de la faveur dont ils étaient +l’objet; au cours de leurs représentations, on ne leur ménageait ni les +encouragements ni les applaudissements: «Les moindres lueurs de talents +qu’ils annoncent, dit M. de Querlon, excitent une chaleur qui fait +assiéger toutes les entrées du théâtre avec un empressement forcené, ou +plutôt avec une fureur que les gens rassis ne peuvent considérer sans +étonnement[413].» + + [413] Déjà à cette époque les billets faisaient l’objet d’un commerce + qui soulevait les plus violentes réclamations. On lit dans les + _Anecdotes dramatiques_ à propos de la première représentation de + _Timoléon_ (1764): «Les jours de pièces nouvelles, il se commet un + monopole criant sur les billets du parterre. Il est de fait + qu’aujourd’hui, à _Timoléon_, on n’en a pas délivré la sixième + partie au guichet. On voyoit de toutes parts les garçons de café, + les Savoyards, les cuistres du canton, rançonner les curieux, et + agioter sur nos plaisirs. Les plus modérés vouloient tripler leur + mise, et le taux de la place étoit depuis trois livres jusqu’à six + francs. Le magistrat qui préside à la police ignore sans doute ce + désordre qui ne peut provenir que d’une intelligence sourde entre + les subalternes de la Comédie et les agents de leur cupidité.» + +Lorsque Lekain parut pour la première fois sur la scène française, il +souleva un enthousiasme indescriptible et en même temps des +protestations sans nombre: «Tout Paris, dit Grimm, a pris parti pour ou +contre et s’est passionné pour cet acteur comme on se passionnait +autrefois à Rome pour les pantomimes.» + +Les débuts de Mlle Raucourt[414] plongèrent Paris dans une véritable +ivresse. La jeune actrice était à peine âgée de dix-sept ans, grande, +bien faite, de la figure la plus intéressante; son jeu plein de noblesse +et d’intelligence souleva des applaudissements frénétiques; le public +riait et pleurait tout à la fois, enfin le délire devint tel que les +gens s’embrassaient sans se connaître. Le soir même, la nouvelle de ce +grand événement se répandait dans la capitale, et le nom de Raucourt +était dans toutes les bouches. «Elle sera la gloire immortelle du +Théâtre français, s’écrie Grimm.» «C’est un vrai prodige, propre à faire +crever de dépit toutes ses concurrentes les plus consommées», dit +Bachaumont. + + [414] Mlle Raucourt (1756-1815) débuta le 23 décembre 1772. + +Les mêmes transports se renouvelèrent les jours suivants; loin de +diminuer, ils ne faisaient qu’augmenter. + +Quand la débutante devait paraître, les portes de la Comédie étaient +assiégées dès le matin: «On s’y étouffait, les domestiques qu’on +envoyait retenir des places couraient risque de la vie, on en emportait +chaque fois plusieurs sans connaissance, et l’on prétend qu’il en est +mort des suites de leur intrépidité.» On faisait sur les billets +l’agiotage le plus effréné. Grimm raconte qu’il entendit une vieille +matrone dire à la vue de cette horrible bagarre: «N’ayez pas peur, s’il +était question du salut de leur patrie, ils ne s’exposeraient pas +ainsi.» Et le critique ne peut s’empêcher de faire quelques réflexions +philosophiques et peu consolantes sur un peuple «qui se passionne à cet +excès pour un acteur ou pour une actrice[415].» + + [415] Grimm, _Corresp. littér._, janvier 1773. + +Faut-il rappeler les succès de Jelyotte[416], qui dès ses débuts à +l’Opéra devint l’idole du public: «Il faisoit les délices de la cour et +de la ville; dès qu’il chantoit il se faisoit un silence involontaire +qui avoit quelque chose de religieux... Il vivoit dans la plus grande +compagnie, ne s’attachant qu’à ce qui étoit du plus haut parage[417].» + + [416] Célèbre chanteur de l’Opéra, il prit sa retraite en 1756 et + mourut en 1797. + + [417] _Mémoires_ de Dufort, comte de Cheverny. + +«On tressailloit de joie dès qu’il paroissoit sur la scène, raconte +Marmontel; on l’écoutoit avec l’ivresse du plaisir, et toujours +l’applaudissement marquoit les repos de sa voix... Les jeunes femmes en +étoient folles: on les voyoit à demi-corps élancées hors de leurs loges, +donner en spectacle elles-mêmes l’excès de leur émotion, et plus d’une, +des plus jolies, vouloit bien la lui témoigner... Il jouissoit dans les +bureaux et les cabinets des ministres d’un crédit très considérable... +Homme à bonnes fortunes autant et plus qu’il n’auroit voulu être, il +étoit renommé pour sa discrétion, et de ses nombreuses conquêtes on n’a +connu que celles qui ont voulu s’afficher.» + +Personne en effet plus que les comédiens n’était de mode auprès des +femmes du monde. Si Jelyotte fut souvent heureux, beaucoup de ses +camarades de théâtre n’eurent rien à lui envier. Peut-être furent-ils +moins discrets, mais la liste serait longue si l’on voulait citer tous +ceux dont les aventures retentissantes ont fourni matière à la chronique +scandaleuse de l’époque. + +La princesse de Robecq, fille du maréchal de Luxembourg, ne cachait +nullement la passion qu’elle éprouvait pour Larrivée, le chanteur[418]. + + [418] Larrivée (1733-1802). Son seul défaut était de chanter du nez. + Un jour un plaisant du parterre s’écria: «Voilà un nez qui a une + superbe voix.» + +Clairval, de la Comédie italienne, était la coqueluche de toutes les +femmes et il est resté célèbre par ses succès galants, plus encore que +par ceux qu’il obtenait sur la scène. Il avait débuté dans la vie par +être garçon-perruquier, mais ses admiratrices, ne pouvant supporter +cette idée, s’imaginèrent de le faire descendre d’une ancienne maison +d’Écosse[419]. + + [419] Clairval (Jean-Baptiste Guignard dit) (1737-1795). On avait + écrit ces vers sous un de ses portraits: + + Cet auteur minaudier et ce chanteur sans voix + Écorche les auteurs qu’il rasoit autrefois. + +La comtesse de Stainville s’éprit de Clairval au point de s’afficher +sans réserve[420]. Le mari[421] ferma longtemps les yeux, ainsi qu’il +était de bon ton à l’époque[422]; mais un soir, rentrant à l’improviste +chez sa maîtresse, Mlle Beaumesnil, de l’Opéra, il y trouva installé +l’inévitable Clairval. Cette fois, c’en était trop; être trompé par sa +femme, passe encore, mais être trahi par sa maîtresse avec l’amant de sa +femme, voilà qui devenait du dernier mauvais goût. Par un sentiment +d’équité qu’on appréciera, le comte fit expier à Mme de Stainville +l’infidélité de Mlle Beaumesnil. Usant de ses droits, il fit enfermer la +comtesse dans un couvent; elle y tomba dans la plus haute dévotion. +Quant à la comédienne, indignée de la conduite de son amant, elle +déclara qu’elle ne le reverrait de sa vie, ne voulant pas qu’on pût la +soupçonner d’avoir eu part à l’iniquité qu’il avait commise. + + [420] Lauzun, qui avait précédé Clairval dans les bonnes grâces de la + comtesse et qui s’était vu quitter pour le comédien, raconte avec + une naïveté charmante les débuts de cette liaison dont il faisait + les frais: «Trouvant un jour la comtesse baignée de larmes et dans + l’état le plus déplorable, je la pressai tellement de me dire ce qui + causoit ses peines, qu’elle m’avoua, en sanglotant, qu’elle aimoit + Clairval, et qu’il l’adoroit. Elle s’étoit dit mille fois + inutilement tout ce que je pouvois lui dire contre une inclination + si déraisonnable, et dont les suites ne pouvoient qu’être funestes. + J’entrepris de la ramener à la raison; je la prêchois, je la + persuadois de renoncer à lui, elle me donnoit des paroles qu’elle ne + tenoit pas. J’étois douloureusement affligé de voir se perdre une + personne qui m’étoit aussi chère. Je fus trouver Clairval: je lui + fis sentir tous les dangers qu’il couroit, et tous ceux qu’il + faisoit courir à Mme de Stainville. Je fus content de ses réponses: + elles furent nobles et sensibles: «Monsieur», me dit-il, «si je + courois seul des risques, un regard de Mme de Stainville payeroit ma + vie; je me sens capable de tout supporter pour elle sans me + plaindre; mais il s’agit de son bonheur, de sa tranquillité, + dites-moi le plan de conduite que je dois suivre et soyez sûr que je + ne m’en écarterai pas.» Il ne tint pas mieux ses promesses.» + (_Mémoires_ de Lauzun). + + [421] Stainville (Jacques de Choiseul, comte de); il était frère du + duc de Choiseul et devint maréchal de France en 1782. Il épousa + Thomasse Thérèse de Clermont-Resnel, à peine âgé de quinze ans; elle + avait une grande fortune et une figure charmante. Tout fut réglé + pendant que M. de Choiseul était encore à l’armée; on lui envoya + l’ordre de revenir et on le maria six heures après son arrivée à + Paris. + + [422] On cite à ce propos un bon mot de Caillot, camarade de Clairval. + Ce dernier n’était pas très rassuré sur les conséquences de sa + liaison avec Mme de Stainville et il consultait Caillot sur le parti + qu’il avait à prendre: «M. de Stainville, lui disait-il, me menace + de cent coups de bâton si je vais chez sa femme. Madame m’en offre + deux cents si je ne me rends pas à ses ordres. Que faire?» «Obéir à + la femme, répondit Caillot sans hésiter; il y a cent pour cent à + gagner.» + +Deux femmes du monde, l’une Française, l’autre Polonaise, se disputaient +les bonnes grâces de Chassé. Elles se battirent au pistolet au bois de +Boulogne; la Française fut blessée et enfermée dans un couvent. Pendant +que le duel avait lieu, Chassé, étendu sur une chaise longue, se +désolait d’inspirer de telles passions. Louis XV lui fit dire par +Richelieu de cesser cette comédie: «Dites à Sa Majesté, répondit Chassé, +que ce n’est pas ma faute, mais celle de la Providence, qui m’a créé +l’homme le plus aimable du royaume.» «Apprenez, faquin, riposta le duc, +que vous ne venez qu’en troisième; je passe après le roi.» + +Tout ce qui concernait les comédiens passionnait Paris, les moindres +incidents de leur existence passaient de bouche en bouche et devenaient +l’événement du jour. En 1765, lorsque Clairon prit sa retraite, pendant +plus d’un mois il ne fut bruit dans la capitale que de cette fatale +disgrâce. En 1769, quand Sophie Arnould voulut se retirer, l’émoi ne fut +pas moindre. Les gens de la cour et du plus haut parage intervinrent; à +force de soins et d’habileté, ils finirent par amener une réconciliation +entre l’actrice et les directeurs de l’Opéra. + +On s’intéressait à la santé des comédiens comme on aurait pu le faire à +celle des plus illustres personnages. + +Le 14 avril 1760, on rouvrit le Théâtre français par l’_Orphelin de la +Chine_; on fit le compliment d’usage et en annonçant le rétablissement +de la santé de Préville, qui venait d’être souffrant, l’orateur ne +craignit pas de dire: «Une maladie cruelle vous a privés longtemps d’un +acteur comique que vous aimez, j’oserais dire que vous adorez, et que +vous reverrez bientôt avec transport.» Aussitôt les applaudissements +éclatèrent, les battements de pieds et de mains furent universels, et +recommencèrent à plusieurs reprises pour bien témoigner l’approbation +que le public donnait à ces paroles d’une si rare outrecuidance. + +Quand en 1766, après une assez longue absence causée par la maladie, +Lekain reparut sur la scène, le public fit éclater des transports de +joie indicibles; on lui fit l’application des quatre premiers vers de +son rôle du comte de Warwick[423]. + + [423] Tragédie de Laharpe. + + Je ne m’en défends pas; ces transports, ces hommages, + Tout le peuple à l’envi volant sur le rivage, + Prêtent un nouveau charme à mes félicités; + Ces tributs sont bien doux quand ils sont mérités. + +La salle entière retentit d’acclamations. + +A la fin de 1766, Molé est atteint d’une fluxion de poitrine. Le +parterre demande des nouvelles du malade; on lui en donne de fort +mauvaises. A partir de ce moment, pendant six semaines, il exigea tous +les jours un bulletin de santé de l’acteur bien-aimé. Cette maladie +devint l’unique sujet de conversation; tout Paris était bouleversé, il +semblait qu’une calamité publique fût imminente. Il devint de bon ton de +se rendre chez le comédien; la cour et la ville s’inscrivirent chez lui, +mais les carrosses faisaient queue aux environs de sa demeure pour que +le bruit ne pût troubler son repos; on prétend même que Louis XV envoya +deux fois s’informer de sa santé. On apprit que le médecin lui avait +ordonné pour sa convalescence de prendre un peu de bon vin, toutes les +dames s’empressèrent de lui en envoyer; il reçut en quelques jours plus +de deux mille bouteilles des crus les plus célèbres et il eut la cave la +mieux garnie de Paris. + +Molé avait la tête tournée par toutes ces folies. On prétendit qu’il +avait répondu à son médecin qui fixait à sa guérison un terme assez +éloigné: «Ce terme est peut-être trop court pour ma santé, mais il est +trop long pour l’intérêt de ma gloire.» A quoi l’Esculape riposta: +«Tâchez de vous tranquilliser et tout ira bien. Au reste, vous savez +qu’on a reproché à Louis XIV de parler trop souvent de sa gloire.» + +Pendant le cours de cette fameuse maladie on apprit que le comédien +avait vingt mille livres de dettes. Le souci de sa situation pécuniaire +pouvait être nuisible au prompt rétablissement du cher malade. On +résolut aussitôt de faire une souscription pour payer ce qu’il devait. +Clairon, bien qu’elle eût quitté la scène, offrit de donner sur un +théâtre particulier une représentation au bénéfice de son ancien +camarade; le prix du billet fut fixé à un louis, mais on pouvait donner +davantage. La duchesse de Villeroy, la comtesse d’Egmont et quelques +autres dames se chargèrent de la distribution des billets. Malheur à qui +refusait son concours: «Il étoit même ignoble, dit Bachaumont, de ne +prendre qu’un billet.» On comptait quatre prélats parmi les +souscripteurs: le prince Louis, l’archevêque de Lyon, l’évêque de Blois, +etc. + +La représentation eut lieu sur le théâtre du baron d’Esclapon, au +faubourg Saint-Germain. Elle produisit vingt-quatre mille livres; mais, +en vrai talon rouge, Molé, au lieu de payer ses dettes, acheta des +diamants à sa maîtresse. + +Une partie du public cependant avait mal pris ces derniers incidents. +Quelques esprits moins enthousiastes calculèrent qu’avec l’argent qu’on +donnait à un «histrion» on aurait pu préserver du froid et de la faim +bien des pauvres de Paris pendant tout un hiver. Les épigrammes ne +manquèrent pas et on en arriva à faire la parodie de Molé et de sa +maladie. Le singe de Nicolet faisait depuis un an l’admiration de la +capitale en dansant sur la corde[424]; on annonça qu’il était malade, le +parterre demanda de ses nouvelles, on fit une souscription, etc. + + [424] Nicolet était installé au boulevard et ses représentations + bouffonnes attiraient un monde énorme; ce fut au point que la + Comédie française s’en inquiéta. Déjà, en 1759, les Comédiens + s’étaient plaints à M. de Saint-Florentin de ce que leurs privilèges + étaient «ébranlés jusque dans leurs principes et attaqués par + l’audace et la voracité des gueux de la foire». En 1764, l’Opéra et + la Comédie italienne se joignirent aux Français pour obtenir que le + genre de Nicolet fut réduit uniquement à la pantomime. Le forain se + rendit, consterné et suppliant, à la toilette de Mlle Clairon dans + l’espoir de faire cesser la persécution. «Cela n’est pas possible, + lui dit Melpomène avec dignité, nos parts] n’ont pas été à 8000 + livres cette année.» «Ah! mademoiselle, lui répondit Nicolet, venez + chez moi, vous y gagnerez, et moi aussi.» + +Les vers les plus méchants coururent à cette occasion; on peut citer +ceux du chevalier de Boufflers: + + Quel est ce gentil animal + Qui dans ces jours de carnaval + Tourne à Paris toutes les têtes + Et pour qui l’on donne des fêtes? + Ce ne peut être que Molet, + Ou le singe de Nicolet. + . . . . . . . . . . . . + De sa nature cependant + Cet animal est impudent, + Mais dans ce siècle de licence + La fortune suit l’insolence, + Et court du logis de Molet + Chez le singe de Nicolet. + . . . . . . . . . . . . + L’animal un peu libertin + Tombe malade un beau matin, + Voilà tout Paris dans la peine, + On crut voir la mort de Turenne; + Ce n’étoit pourtant que Molet, + Ou le singe de Nicolet. + . . . . . . . . . . . . + Si la mort étendoit son deuil + Ou sur Voltaire, ou sur Choiseul, + Paris seroit moins en alarmes, + Et répandroit bien moins de larmes + Que n’en feroit verser Molet, + Ou le singe de Nicolet[425]. + + [425] Bachaumont, 2 mars 1767. + +Dauberval[426], le danseur, n’était pas moins goûté du beau sexe que son +camarade Molé. En 1774, ne pouvant acquitter ses dettes, qui montaient à +plus de 50 000 livres, il se préparait à partir pour la Russie où +l’appelaient de brillantes promesses. A cette nouvelle, tout Paris fut +en alarmes. Mme du Barry organisa une quête et elle fixait elle-même la +cotisation que chacun devait payer. En quelques jours elle réunit 90 000 +livres et le précieux danseur resta. Deux ans plus tard, il tomba +gravement malade, et l’on vit se renouveler les scènes ridicules qui +s’étaient passées lors de la maladie de Molé. La porte du danseur se +trouva assiégée d’une multitude de visites, comme si la vie de l’homme +le plus précieux à l’État eût été en danger; on ne respira que quand il +fut sauvé. + + [426] Dauberval (Jean Bercher dit) (1742-1806) fut surnommé le + Préville de la danse. Il fit construire dans sa maison un magnifique + salon qui lui coûta plus de 45 000 livres. Grâce à un mécanisme + ingénieux, ce salon se transformait aisément en salle de spectacle. + Dauberval eut la permission d’y donner des bals. Il y donnait + également des répétitions à la noblesse pour les divertissements et + les représentations qui devaient avoir lieu à la cour ou chez les + particuliers. + + + + +XXI + +RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE ET FIN) + +SOMMAIRE: Orgueil des comédiens.--Leur mépris pour les auteurs.--Leur +paresse.--Ils jouent rarement.--Leurs revenus.--Indulgence extrême du +parterre à leur égard.--Duels de comédiens. + + +Un pareil engouement de la part du public devait fatalement tourner la +tête des comédiens. Ils en arrivèrent à une morgue extravagante et à une +fatuité dont on se fait difficilement l’idée. + +Un jour, une dame de la cour traversait le Palais-Royal avec son mari. +Poussée par la foule, elle marche sur le pied d’un promeneur; elle lui +fait aussitôt ses excuses et lui demande poliment si elle ne lui a point +fait mal: «Non, madame, répond-il, mais vous avez failli mettre tout +Paris en deuil pendant quinze jours.» «Ah! s’écrie le mari, c’est +Vestris[427].» «Vous ne le saviez pas, monsieur, reprit le danseur d’un +air de mépris, mais Mme votre épouse le savait bien, elle.» Il avait +pris sa maladresse pour une agacerie[428]. + + [427] Vestris (1729-1808). On l’avait surnommé le dieu de la danse. + + [428] _Mémoires_ de Mme d’Oberkirch. + +Dufresne disait modestement en parlant de lui: «On me croit heureux, +erreur populaire! Je préférerais à mon état celui d’un gentilhomme qui +mangerait tranquillement ses douze mille livres de rente dans son vieux +castel[429].» + + [429] Les comédiens aspiraient même déjà aux distinctions honorifiques + qu’on paraît décidé à leur accorder de nos jours. On raconte qu’un + acteur, qui avait été au service, demanda la croix de Saint-Louis en + promettant de prendre le temps d’essuyer son rouge. «Alors, dit le + ministre sollicité, c’est assez d’une serviette.» (_Tablettes d’un + gentilhomme_.) + +Lorsque Mlle Lemaure[430] consentit à se faire entendre à la cour pour +les fêtes du mariage du Dauphin en 1745, elle imposa comme condition +qu’un carrosse du roi viendrait la prendre pour la conduire à Versailles +et qu’un Gentilhomme de la chambre l’accompagnerait à l’aller et au +retour. On s’inclina devant ces exigences, et lorsque la cantatrice +traversa Paris dans ce superbe équipage, en considérant la foule qui se +pressait sur son passage elle ne put contenir ce mot d’un orgueil si +naïf: «Mon Dieu, que je voudrais être à l’une de ces fenêtres pour me +voir passer!» + + [430] Lemaure (Catherine Nicole) (1704-1783). + +Lesage, dans son immortel _Gil Blas_, donne un exemple bien plaisant de +l’étrange vanité des comédiens. Quand Gil Blas, installé comme intendant +chez la comédienne Arsénie, reçoit dix pistoles de sa maîtresse pour +donner un souper: «Madame, lui répond-il, avec cette somme je promets +d’apporter de quoi régaler toute la troupe même.» «Mon ami, reprend +Arsénie, corrigez s’il vous plaît vos expressions: sachez qu’il ne faut +point dire la troupe; il faut dire la compagnie. On dit bien une troupe +de bandits, une troupe de gueux, une troupe d’auteurs; mais apprenez +qu’on doit dire une compagnie de comédiens[431].» + + [431] _Gil Blas_, livre III, chap. X. + +C’est en effet vis-à-vis des auteurs que la morgue des comédiens avait +particulièrement lieu de s’exercer; on ne peut s’imaginer en quelle +piètre estime les tenaient les gens de théâtre. Lesage nous le montre +encore: «Eh! madame, s’écrie Rosimiro chez Arsénie, de quoi vous +inquiétez-vous? Les auteurs sont-ils dignes de notre attention? Si nous +allions de pair avec eux, ce seroit le moyen de les gâter. Je connois +ces petits messieurs, je les connois; ils s’oublieroient bientôt. +Traitons-les toujours en esclaves et ne craignons point de lasser leur +patience. Si leurs chagrins les éloignent de nous quelquefois, la fureur +d’écrire nous les ramène et ils sont encore trop heureux que nous +voulions bien jouer leurs pièces[432].» + + [432] Ibid., livre III, chap. XI. + +On sait le fameux mot de Clairon: «Quand un auteur a fini une pièce, il +n’a fait que le plus facile.» Elle parlait en connaissance de cause et +cette boutade est plus vraie qu’on ne le pourrait croire[433]. Le sort +des auteurs était vraiment digne de pitié. Pas d’affront qu’on ne leur +fît subir, pas d’humiliation qui ne leur fût imposée. Tantôt on refusait +leurs pièces sans raison, sans motif aucun, sans même les lire; tantôt +on les recevait et on ne les jouait jamais. Les malheureux écrivains ne +parvenaient à se faire représenter qu’à force de bassesses. + + [433] Voltaire écrivait en 1722 à M. Lefébure: «C’est pis si vous + composez pour le théâtre. Vous commencez par comparaître devant + l’aréopage de vingt comédiens, gens dont la profession, quoique + utile et agréable, est cependant flétrie par l’injuste mais + irrévocable cruauté du public. Ce malheureux avilissement, où ils + sont, les irrite, ils trouvent en vous un client, et ils vous + prodiguent tout le mépris dont ils sont couverts.» + +Quelquefois à bout de patience et de ressources, ils portaient leurs +doléances devant le public, juge souverain. C’est ce que fit un certain +Boivin, poète famélique et septuagénaire. Il sut intéresser le parterre +à sa pièce des _Chérusques_ et la représentation en fut exigée. Le +malheureux vieillard alla relancer Molé dans sa maison de campagne à +Antony: «Eh! monsieur, cessez de m’accabler, lui dit ce Tarquin superbe, +l’on vous jouera, et ne venez plus de grâce traîner dans mon +antichambre.» Les _Chérusques_ furent représentés, mais les comédiens +exaspérés savaient à peine leur rôle et le parterre ne leur ménagea pas +ses invectives. + +L’instruction des comédiens, leur goût littéraire, leur profonde +connaissance de la scène, pouvaient-ils dans une certaine mesure +expliquer le dédain qu’ils témoignaient aux écrivains? En aucune façon +et, à part quelques glorieuses exceptions, ils se montraient en général +très inférieurs à ceux qu’ils malmenaient. Ce n’était pas toujours le +bon goût en effet qui dictait leurs arrêts; ils refusèrent des pièces +qui furent données avec éclat sur d’autres scènes, et en revanche ils en +acceptèrent qui tombèrent piteusement[434]. «On ne peut revenir, dit +Bachaumont, du peu de goût, ou, pour mieux dire, de l’imbécillité des +Comédiens; on ne conçoit pas que cet aréopage si difficile et si +impertinent à l’égard des auteurs, qu’il fait valeter plusieurs années +de suite, ait donné les mains à recevoir un drame aussi complètement +ridicule que celui du _Jeune Homme_[435].» + + [434] La reine demandait un jour à Lekain: «Comment la Comédie s’y + prend-elle pour recevoir tant de mauvaises pièces?» «Madame, + répondit-il, c’est le secret de la Comédie.» + + [435] Bachaumont, 19 mai 1764. La pièce était si détestable que le + parterre refusa de la laisser finir. + +Le manque de discernement des Comédiens était si bien accrédité, qu’on +publia une caricature où le tribunal comique était représenté sous +l’emblème d’un certain nombre de bûches en coiffures et en +perruques[436]. + + [436] Il n’y avait pas alors de comité de lecture: toute la troupe + était appelée à émettre son avis. Clairon blâmait ce système qui + donnait au plus ignorant les mêmes droits qu’au plus éclairé. «Je + voudrois, dit-elle, qu’on fît un conseil de dix ou douze comédiens, + dont le goût, le savoir, l’expérience, seroient reconnus, pour les + faire juges de toutes les grandes affaires. Ce seroit là qu’on iroit + lire, et que dans le calme de cette assemblée on pourroit donner des + avis, prescrire des corrections, motiver des refus.» (_Mémoires_.) + +L’insolence de la troupe comique avec les auteurs amena souvent +d’amusantes méprises. Voltaire, pour se venger de mille petites misères, +lui joua même un tour assez spirituel. Un jeune homme se présente un +jour au semainier avec une pièce intitulée le _Droit du seigneur_; il +est reçu avec l’impertinence ordinaire, mais il fait tant de +respectueuses instances qu’il obtient qu’on jettera les yeux sur sa +comédie. Il revient quelques jours après et on lui dit qu’elle est +détestable. Néanmoins il réclame une lecture; on lui rit au nez, en lui +disant que la compagnie ne s’assemble pas pour de pareilles misères. Il +a recours aux suppliques et aux prières; enfin par compassion il obtient +un jour de lecture: son œuvre est conspuée par le comique aréopage. +Quelque temps après Voltaire adresse la même pièce aux Comédiens sous le +titre de l’_Écueil du sage_; elle est reçue avec respect, lue avec +admiration, et on prie M. de Voltaire de continuer à être le bienfaiteur +de la compagnie. L’aventure fut ébruitée et tout Paris s’en égaya. + +Il existait au répertoire de la Comédie une tragédie de Rotrou intitulée +_Wenceslas_. Sur l’ordre de Mme de Pompadour, Marmontel fut chargé de la +remanier et de la rajeunir; il y changea ainsi plus de 1200 vers. Lekain +commença par refuser de jouer le rôle de Ladislas tel que Marmontel +l’avait refait, disant que sa mémoire s’y refusait et que, malgré lui, +les anciens vers lui reviendraient à l’esprit. Pour terminer le débat, +le maréchal de Duras lui permit de lire son rôle. Mais le jour de la +représentation à Versailles, on fut bien étonné de voir Lekain jouer de +mémoire sans papier et sans manquer un seul mot. La pièce reçut les plus +vifs applaudissements et Marmontel fut accablé d’éloges, dont les trois +quarts portaient sur les beaux vers dont le rôle de Ladislas était +plein. Dès que la représentation fut terminée, M. de Duras se précipita +pour féliciter le comédien. Marmontel arrive: «Vous devez, lui dit le +duc, de grands remerciements à M. Lekain pour son zèle et sa bonne +volonté.» «Des remerciements, s’écrie le poète furieux, je viens vous +porter les plus grandes plaintes; les vers du rôle de monsieur ne sont +ni de Rotrou ni les miens.» Lekain, pour se jouer de Marmontel, avait +trouvé plaisant de faire composer son rôle par Colardeau, et c’était +l’œuvre de ce dernier qu’il venait de réciter avec tant de succès devant +le public. «Colardeau, dit Collé, est inexcusable, c’est un lâche de se +prêter vis-à-vis d’un de ses confrères aux menées d’un comédien; voilà +comment les gens de lettres s’avilissent et deviennent le jouet des sots +qui ne sont faits que pour les respecter.» + +Même vis-à-vis d’un homme comme Voltaire, à qui ils devaient tant, qui +était le pourvoyeur habituel de leur scène, et qui généreusement leur +abandonnait toujours ses droits d’auteur, les Comédiens se montraient de +la plus rare impertinence: «A l’égard des comédiens de votre ville de +Paris, écrivait le philosophe à d’Argental, je puis dire d’eux ce que +saint Paul disait des Crétois de son temps: «Ce sont de méchantes bêtes +et des ventres paresseux... Je puis ajouter encore que ce sont des +ingrats[437].» + + [437] A d’Argental, 19 avril 1773. + +Quand le philosophe leur donnait ses tragédies, bien loin de respecter +scrupuleusement l’œuvre du grand homme, ils l’altéraient à leur gré, et +ne songeaient qu’à se faire valoir. Ils changeaient les vers, +allongeaient les passages qui leur agréaient, écourtaient ceux qui +n’avaient pas le don de leur plaire, bref mutilaient sans scrupule la +pièce qu’on leur avait donnée. «Recommandez bien au fidèle Lekain, +mandait Voltaire à d’Argental, d’empêcher qu’on n’étrique l’étoffe, +qu’on ne la coupe, qu’on ne la recouse avec des vers welches; il en +résulte des choses abominables. Un Gui Duchêne achète le manuscrit +mutilé, écrit à la diable, et l’on est déshonoré dans la postérité, si +postérité il y a. Cela dessèche le sang et abrège les jours d’un pauvre +homme[438].» + + [438] Au même, 22 juin 1764. + +L’excessive vanité des Comédiens provoqua de plaisantes scènes: un jour +l’affiche portait _Ydoménée_[439] par un I grec. Clairon se plaignit de +la part de l’auteur de cette faute d’orthographe. L’afficheur, mandé +devant l’assemblée, reçut des observations; il s’excusa en disant qu’il +n’avait agi que d’après les ordres du semainier: «Voilà qui est +impossible, riposta avec dignité Mlle Clairon, il n’y a point de +comédien parmi nous qui ne sache orthographer.» «Vous me donnez la +preuve du contraire, mademoiselle, lui répliqua l’imprimeur, il faut +dire orthographier[440].» + + [439] Tragédie de M. Lemierre (1764). + + [440] _Anecdotes littéraires_. La prétention de la tragédienne était + superflue à une époque où personne ne se piquait de savoir + l’orthographe et où Voltaire lui-même n’y attachait aucune + importance. Les lettres de Clairon fourmillent de fautes. + +La paresse de la troupe française était à la hauteur de sa vanité; on +avait toutes les peines du monde à lui faire apprendre ses rôles. +Pendant les répétitions de _Zaïre_, Voltaire apporta d’assez nombreux +changements au texte primitif, mais il se heurta au mauvais vouloir de +ses interprètes et en particulier de Dufresne. + +«Chaque jour le poète était à la porte du comédien, pour l’engager à +concourir par un peu de complaisance au plus grand succès de sa pièce, +mais l’acteur faisait dire qu’il était sorti. Voltaire ne se rebutait +pas: il montait à la porte de l’appartement, et y glissait ses +corrections. Dufresne ne les lisait point ou n’y avait aucun égard: le +poète eut recours à un stratagème qui lui réussit. Sachant que le +comédien devait donner un grand dîner, il fit faire, pour ce jour-là, un +pâté de perdrix et le lui envoya en gardant l’anonyme. Dufresne le reçut +avec reconnaissance et remit à un autre temps le soin de connaître son +bienfaiteur. Le pâté fut servi aux grandes acclamations de tous les +convives. L’ouverture s’en fit avec pompe; la surprise égala la +curiosité et le plaisir surpassa la surprise à la vue de douze perdrix +tenant chacune dans leur bec plusieurs billets, qui, semblables à ces +feuilles mystérieuses des sibylles, contenaient tous les vers qu’il +fallait ajouter, retrancher ou changer dans le rôle de Dufresne[441].» +Ce dernier ne résista pas à un procédé aussi spirituel et il se décida à +apprendre son rôle. + + [441] _Anecdotes dramatiques_. + +Satisfaire le public était devenu la moindre préoccupation des +Comédiens: «Ils sont, dit Collé, d’une paresse et d’une négligence à +faire grincer les dents[442].» Ils restreignaient de plus en plus leur +répertoire et ne donnaient guère dans l’année que trois ou quatre pièces +nouvelles[443]; il y en avait une quarantaine de reçues, mais elles +restaient en magasin. Les premiers rôles ne jouaient qu’à de rares +intervalles et dans des pièces rebattues; la moitié de l’année, on ne +voyait figurer sur la scène que les doublures. Lekain, vers la fin de sa +carrière, ne jouait pas plus de huit ou dix fois par an[444]. + + [442] Collé, janvier 1771. + + [443] Autrefois ils en représentaient une douzaine tous les ans. + + [444] En 1776, après une représentation de l’_Orphelin de la Chine_, + Lekain fut rappelé par des applaudissements unanimes: «Oui, c’est + très bien, s’écria une voix partie des loges, mais à une condition: + c’est que monsieur jouera plus souvent.» + +La grande aisance dont jouissaient les artistes de la troupe française +contribuait encore à l’indépendance de leurs allures. Tout Comédien à +part entière retirait par an dix mille livres des petites loges et +quatre ou cinq mille de la salle[445]. Ils tiraient d’autres profits, et +des plus importants, en jouant sur les théâtres de société. L’abus +devint tel qu’ils négligeaient complètement la Comédie française. Les +premiers Gentilshommes intervinrent[446] et leur défendirent de +représenter en ville sans une permission expresse, mais cette sévérité +fut de courte durée. + + [445] A ce propos, Bachaumont raconte sur Lekain une anecdote + curieuse: «On exalte, on se transmet de bouche en bouche un mot + sublime du sieur Lekain. On félicitoit cet acteur sur le repos dont + il alloit jouir, sur la gloire et l’argent qu’il avoit gagnés. + «Quant à la gloire, répondit modestement cet acteur, je ne me flatte + pas d’en avoir acquis beaucoup. Quant à l’argent je n’ai pas lieu + d’être aussi content qu’on le croiroit..., ma part se monte au plus + à dix ou douze mille livres.» «Comment, morbleu! s’écria un + chevalier de Saint-Louis qui écoutoit le propos, comment, morbleu! + un vil histrion n’est pas content de douze mille livres de rente, et + moi qui suis au service du roi, qui dors sur un canon et qui + prodigue mon sang pour la patrie, je suis trop heureux d’obtenir + mille livres de pension.» «Eh! comptez-vous pour rien, monsieur, la + liberté de me parler ainsi?» répondit le bouillant Orosmane.» (12 + avril 1767). + + [446] En 1769. + +La province était aussi pour les Comédiens une source de revenus +considérables. Les meilleurs acteurs partaient avant la fin de l’année +théâtrale pour visiter les grandes villes où ils gagnaient plus en huit +jours que ne leur valait à Paris une part entière; à leur retour ils se +retiraient dans leurs maisons de campagne, sans s’occuper de rien +préparer pour la rentrée. + +Enfants gâtés du public, ils se croyaient tout permis, et ils agissaient +avec un sans-gêne incroyable. Le 21 juin 1763, les Français donnèrent la +comédie gratis; ils jouèrent le _Mercure galant_ et les _Trois +cousines_. Entre les deux pièces, Mlle Clairon et Mlle Dubois se +présentèrent sur le théâtre et jetèrent de l’argent au peuple en criant: +«Vive le roi!» La populace enchantée s’empressa de crier à son tour: +«Vivent le roi et Mlle Clairon! Vivent le roi et Mlle Dubois!» «On +trouve l’action des deux reines comiques de la dernière insolence», dit +Bachaumont qui raconte l’anecdote, mais elle n’en avait pas moins été +acceptée avec enthousiasme. + +Mlle Arnould refuse un soir de chanter à l’Opéra sous prétexte de +maladie; elle est remplacée par Mlle Beaumesnil. Tout à coup, au milieu +de la représentation, une loge s’ouvre et l’on voit apparaître Sophie +Arnould en toilette de gala: «Je viens, dit-elle, prendre une leçon de +Mlle Beaumesnil.» Au lieu de l’envoyer au For l’Évêque comme on aurait +dû le faire, on se contenta de la réprimander et le public ne lui tint +pas rigueur. + +Le parterre si exigeant, et parfois si injuste, se montrait souvent +aussi plein d’indulgence et supportait les insolences des comédiens avec +une rare mansuétude. Un jour, Le Grand, que le Dauphin avait fait venir +de Pologne, et que le public recevait mal parce que sa figure lui +déplaisait, harangua le parterre en ces termes: «Messieurs, il vous est +plus facile de vous faire à ma figure qu’à moi d’en changer», et on +l’applaudit. + +Un soir Dugazon[447] remplace Préville à l’improviste dans le rôle de +Brid’oison. Le public, mécontent du changement, siffle. +«J’en-en-en-tends bien», dit Dugazon en se tournant vers le parterre. +Les sifflets redoublent: «Je vous dis que j’en-en-en-tends bien», répète +l’acteur. Le tumulte augmente encore: «Eh bien; est-ce que vous croyez +que je n’en-en-en-tends pas?» Et le parterre désarmé se met à rire. + + [447] Dugazon (1746-1809), comédien français. On mit au-dessous d’un + de ses portraits ce quatrain: + + En fait de comédie + Le talent de Monsieur est la bouffonnerie, + Et le style comique est si fort de son goût + Qu’il ne peut s’empêcher de bouffonner partout. + +L’habitude de faire un compliment à la rentrée et à la clôture des +spectacles avait peu à peu amené les acteurs à entretenir les +spectateurs de leurs affaires intimes. En 1774, à la clôture, Dugazon +remercia le public des bontés dont il daignait honorer toute sa famille, +Mme Vestris[448] et Mlle Dugazon, ses sœurs, et il «s’attendrit sur ces +liens du sang si précieux à toute âme sensible», ajoute le chroniqueur. + + [448] Elle avait fait partie de la troupe du duc de Wurtemberg. Le + duc, dont elle était la favorite, la surprit un jour avec Vestris, + le frère du fameux danseur; pour se venger, il les fit marier sur + l’heure. + +Une année, aux Italiens, quand selon l’usage tous les acteurs eurent +salué le parterre par un couplet, Mlle Deschamps vint prendre Clairval +par la main et lui dit: «Allons, monsieur Clairval, vous qui savez si +bien faire votre cour aux dames, c’est à vous à leur adresser un +compliment.» Cette naïveté fut applaudie avec un transport «tout à fait +scandaleux». + +Bien que le duel fût en général un passe-temps réservé à la noblesse, +les comédiens y avaient quelquefois recours. A plusieurs reprises, +pendant le règne de Louis XV, ils vidèrent leurs querelles les armes à +la main[449]. + + [449] Déjà en 1649 un duel eut lieu entre deux actrices. Mlle Beaupré, + qui appartenait à la troupe du Marais, à la suite d’une dispute, + adressa un cartel à sa camarade, Catherine des Urlis, et toutes deux + se battirent à l’épée sur le théâtre même. Catherine des Urlis fut + blessée au cou. + +En 1750, deux acteurs des Français, Roselly et Ribou eurent un duel dont +l’issue fut fatale à l’un des combattants. Dans un voyage à +Fontainebleau, la reine ayant demandé que Roselly jouât, Ribou[450] +furieux chercha une querelle à son camarade et lui donna un soufflet. +L’affaire en serait probablement restée là, grâce à l’intervention des +Gentilshommes de la chambre, si Mlle Gauthier n’avait dit tout haut: «En +vérité, il est bien singulier que des gens qui ont chacun une épée à +leur côté s’amusent à se dire des pouilles.» Elle envenima si bien la +querelle qu’on alla sur le terrain et que Roselly tomba percé de deux +coups d’épée. Il mourut quelques jours après[451]. On prétendit qu’il +avait répondu au confesseur qui lui demandait l’engagement de ne plus +reparaître sur le théâtre: + + [450] Ribou, fils du libraire de ce nom, avait une figure agréable, un + son de voix gracieux, «un jeu plein de naturel et de dignité, on + dirait que c’est un seigneur qui joue pour son plaisir.» (Grimm, + _Nouv. litt._, 1747-1755). + + [451] On fit paraître à propos de ce duel l’épigramme suivante: + + Ribou, si dans le feu du zèle qui t’entraîne, + De tout mauvais acteur tu veux purger la scène, + Vite, occis-nous le plat et fat Drouin, + Pourfends le sot Baron et le hideux Lekain, + Et, pour mettre le comble à ce service extrême, + Tout aussitôt transperce-toi toi-même. + + N’abusez point, Probus, de l’état où je suis. + +Ribou prit la fuite et se cacha à l’étranger. + + + + +XXII + +RÈGNE DE LOUIS XVI + +SOMMAIRE: Débuts du règne.--Passion de la reine pour le théâtre.--La +comédie à Trianon.--Le clergé et les spectacles.--Succès des comédiens +dans le monde.--Enthousiasme qu’ils excitent à Paris et en province. + + +L’engouement pour les spectacles, déjà si excessif sous le règne de +Louis XV, devient sous celui de son successeur une passion effrénée, le +goût pour les comédiens devient de la folie pure. + +Se rendre au théâtre est devenu un des devoirs essentiels de la journée. +«Il y a vingt-cinq ans, dit Mlle Clairon en 1786, qu’une femme qui +auroit paru plus de deux ou trois fois par mois au spectacle, se seroit +affichée de la manière du monde la plus indécente. Grâce à l’invention +des petites loges, elles y vont impunément tous les jours, et ce n’est +qu’à l’instant du souper qu’on les trouve chez elles[452].» + + [452] Grimm, _Correspondance littéraire_, mai 1786. + +L’exemple part de haut, et la reine elle-même éprouve pour l’art +dramatique un irrésistible penchant. N’étant encore que dauphine, elle +jouait la comédie en cachette du vieux roi et elle prenait de Dugazon +des leçons de déclamation; dans son aveugle frivolité, elle usait de +tout son crédit pour faire autoriser les représentations du _Barbier_; +mais Mme Du Barry, plus avisée, s’y opposait. Dès qu’elle fut sur le +trône, Marie-Antoinette fit lever l’interdit et la pièce fut jouée au +mois de janvier 1775. En même temps, elle cherchait à organiser des +représentations à Versailles; longtemps elle eut à lutter contre les +répugnances du roi qui détestait le théâtre au point de jeter au feu, +lorsqu’on la lui présenta, la liste du nouveau répertoire en s’écriant: +«Voilà le cas que je fais de ces choses-là.» La reine cependant finit +par vaincre les scrupules de Louis XVI, et elle put s’adonner à son goût +en toute liberté. + +La Comédie française et la Comédie italienne sont appelées très +fréquemment à la cour. Leurs représentations paraissant encore +insuffisantes, la reine fait donner à la Montausier[453] l’autorisation +de s’installer avec sa troupe à Versailles et le privilège de suivre le +roi dans toutes ses résidences: «Il y avait souvent, dans les petits +voyages de Choisy, spectacle deux fois dans la même journée: grand +opéra, comédie française ou italienne à l’heure ordinaire, et, à onze +heures du soir, on rentrait dans la salle de spectacle pour assister à +des représentations de parodies, où les premiers acteurs de l’Opéra se +montraient dans les rôles et sous les costumes les plus bizarres[454].» + + [453] Montausier (Marguerite Brunet dite la) (1730-1820). Elle débuta + au théâtre, mais sans grand succès; sa véritable vocation était de + diriger des troupes de comédiens. Ses relations avec la cour la + rendirent suspecte pendant la Révolution, et en 1792, pour faire + acte de civisme, elle équipa une compagnie franche de trente hommes. + + [454] _Mémoires_ de Mme Campan, chap. VII. + +On donnait les parodies d’_Ermelinde_ et d’_Iphigénie_. _Ermelinde_ +avait d’abord été représentée à Paris, chez la Guimard, et l’on sait +combien les pièces de ces théâtres particuliers étaient souvent +licencieuses. Celle-ci se conformait à l’usage; elle eut cependant le +plus grand succès, et le roi parut s’en amuser beaucoup. On en conclut à +tort que Louis XVI avait un goût marqué pour la grivoiserie, et on lui +servit sans plus tarder d’autres pièces du même genre. _La Princesse a, +e, i, o, u_, fut jouée à Choisy en présence du roi, avec des +applaudissements unanimes: «Cette parade est des plus équivoques et des +plus dégoûtantes, disent les _Mémoires secrets_, pour quelqu’un qui ne +porteroit pas à ce genre de spectacle une certaine bonhomie... Du reste, +on n’y trouve rien contre les bonnes mœurs, mais une gaieté polissonne +et des propos si poissards qu’on a été obligé d’avoir recours aux +poissardes les plus consommées pour exercer et styler les acteurs. Les +hommes étoient habillés en femmes et les femmes en hommes: c’étoit une +déraison, une farce générale.» + +Partout où la reine se trouvait, il lui fallait un théâtre; en juin +1778, étant à Marly, où il n’y avait pas de salle de comédie, elle en +fit installer une à la hâte dans une grange et on appela la Montausier +avec sa troupe. Enfin en 1780 on organisa le théâtre de Trianon; la +reine voulait elle-même monter sur la scène, le roi s’y opposa d’abord, +puis, comme toujours, finit par céder. Les principaux acteurs étaient: +la reine, le comte d’Artois, la comtesse Diane de Polignac, la duchesse +de Guiche, Mme Élisabeth, la duchesse de Polignac, Mme de Polastron, le +comte d’Adhémar, le comte de Vaudreuil, le duc de Guiche, etc. +Caillot[455] et Dazincourt furent chargés de diriger les répétitions. + + [455] Caillot (1732-1816), comédien français. + +On pense bien que de pareils exemples ne firent que donner une nouvelle +recrudescence aux théâtres particuliers. Plus encore que pendant le +dernier règne, Paris en était inondé. Mais le genre, loin de s’épurer, +devenait de plus en plus licencieux. Monsieur, en particulier, donna à +son château de Brunoy une représentation qui fit scandale et où +plusieurs femmes du monde, révoltées enfin des grivoiseries qu’on leur +présentait, se levèrent et se retirèrent. + +Le genre léger avait gagné les théâtres publics eux-mêmes; ils n’en +étaient que plus fréquentés: «La troupe du sieur Lécluse, intitulée +aujourd’hui le spectacle des _Variétés amusantes_, dit Bachaumont, est +devenue à la mode: c’est la fureur du moment. Malgré les grossièretés +dont ce théâtre est infecté, les femmes les plus qualifiées, les plus +sages, en raffolent[456].» + + [456] 13 juillet 1779. + +Le clergé suivait l’exemple général et ne se montrait pas plus réservé +que la cour elle-même. L’archevêque de Paris écrivait cependant au +ministre Malesherbes pour se plaindre que la Montausier, fière de son +privilège, donnât des représentations les jours de fêtes solennelles et +qu’elle affectât de choisir les époques où les spectacles étaient +prohibés à Paris pour donner le sien à Versailles, dans l’espérance d’y +avoir plus de monde: «Les honnêtes gens, disait le prélat, gémissent sur +un usage aussi abusif, aussi contraire à la décence, et que le Roi, +étant Dauphin, désapprouvoit fort, à ce qu’on m’a assuré. J’espère donc, +monsieur, de votre amour pour la religion et de votre zèle pour le bon +ordre, que vous vous porterez à faire cesser un pareil scandale[457].» + + [457] Adolphe Jullien, _la Comédie à la cour_. + +Mais s’il y avait scandale à donner des spectacles les jours de fête +religieuse, il était encore bien plus fâcheux de voir des prélats se +montrer aux représentations les moins réservées. + +En mars 1778 on représenta chez Mme de Montesson _l’Amant romanesque_ et +le _Jugement de Midas_[458]. «Outre beaucoup d’abbés qui y ont assisté, +il y avoit, suivant la coutume, des archevêques et des évêques au nombre +de douze. Ces prélats y sont venus avec la même aisance, la même +impudence que s’ils fussent entrés dans le sanctuaire pour y officier. +Ils entouroient M. le duc d’Orléans et l’un d’eux a prêté son manteau +pour Midas. Quoiqu’il y ait quelques gravelures dans la deuxième pièce, +Nos Seigneurs ont fait bonne contenance et n’ont point été +déconcertés[459].» + + [458] Opéra comique en trois actes, musique de Grétry. + + [459] Bachaumont, 30 mars 1778. + +Il y avait cependant une excommunication spéciale portée par le concile +d’Elvire contre ceux qui prêtaient leurs habits aux comédiens; ils +étaient privés pendant trois ans de la communion. Mais si l’on observait +scrupuleusement les canons des conciles quand il s’agissait de chasser +de l’église les comédiens, on s’empressait de n’en tenir aucun compte +quand ils excluaient du théâtre les hommes d’église. + +Au mois d’avril on donna encore chez Mme de Montesson _la Belle Arsène_, +opéra comique où il y avait des ballets «extrêmement voluptueux». «Les +prélats y sont venus comme à l’ordinaire, mais en moindre nombre; ils +n’étoient que huit; on y remarquoit entres autres l’archevêque de +Narbonne et l’évêque de Saint-Omer. Mme de Montesson remplissoit le rôle +de la belle Arsène, M. de Caumartin celui d’Alcindor, et différentes +femmes et seigneurs de cette cour faisoient les autres. Mais les danses +étoient exécutées par ce que l’Opéra a de meilleur en élèves de +Terpsichore. Le coup d’œil le plus curieux pour un philosophe étoit +celui des évêques, tous la lorgnette à la main, savourant avec un +plaisir qui se manifestoit sur leur physionomie les mouvements les plus +lascifs, les attitudes les plus lubriques des danseuses et ils n’en +perdoient rien[460].» + + [460] Bachaumont, 9 avril 1778. + +S’il ne faut accepter qu’avec réserve les détails égrillards où se +complaît le chroniqueur, on peut, quant au fait en lui-même, s’en +rapporter à son récit. + +Plus peut-être qu’à aucune époque, le goût pour les gens de théâtre +était devenu une véritable monomanie. Marie-Antoinette appelait la +Guimard à ses conseils de toilette, et la danseuse n’ignorait pas le +prix que la reine attachait à ses avis. Un jour, pour une escapade, on +la menait au For l’Évêque: «Ne pleure pas, dit-elle à sa suivante, je +viens d’écrire à la reine que j’ai trouvé une nouvelle manière +d’échafauder les cheveux, je serai libre avant ce soir.» Et ce fut comme +elle avait dit. Mlle Raucourt jouissait au plus haut degré de la +protection de la reine: «Sa Majesté assiste à toutes ses +représentations, écrit Mme d’Oberkirch, et l’encourage par les éloges +les plus flatteurs[461].» + + [461] _Mémoires_ de Mme d’Oberkirch. + +Toutes les élégantes copiaient les costumes des actrices. La _lévite_ de +Mlle Saint-Val dans le rôle de la comtesse Almaviva, fut adoptée avec +fureur et on lui donna le nom de la comédienne. Mlle Contat[462], jouant +le rôle de Suzanne, portait un bonnet fort élégant; la mode s’en empara +sous le nom de «bonnet soufflé à la Suzanne». Mlle Raucourt faisait +scandale par ses folles dépenses, on imagina aussitôt un chapeau à la +Raucourt, figurant un panier percé; les plus honnêtes femmes +n’hésitèrent pas à s’en parer. + + [462] Contat (Louise) (1760-1813), de la Comédie française. + +On jouait la comédie chez Mlle Guimard devant la plus auguste assemblée: +princes du sang, ministres, grands seigneurs s’y trouvaient confondus. +La danseuse dépensait plus de 100 000 livres par an[463]; elle avait un +hôtel superbe où elle déployait un luxe inouï[464]. Son théâtre lui +coûtait des sommes considérables. Un jour, après une représentation à la +cour, le roi lui accorda une pension de 1500 livres. «Je l’accepte, +dit-elle dédaigneusement, à cause de la main dont elle vient, car c’est +une goutte d’eau dans la mer; c’est à peine de quoi payer le moucheur de +chandelles de mon théâtre.» + + [463] Elle passait pour fort charitable, donnait beaucoup à la + paroisse et ses gens avaient ordre de ne jamais renvoyer un pauvre: + «Je donne l’exemple, disait-elle, afin qu’on ne me refuse pas plus + tard.» Pendant l’hiver de 1768, on raconta qu’elle montait elle-même + dans les galetas secourir les indigents; la nouvelle fit grand + bruit; Marmontel composa une ode sur ce spectacle touchant; un curé + loua en chaire la bienfaisance de la danseuse, tout le monde était + attendri: «J’ai envie, dit Grimm, en racontant l’anecdote, de faire + ici le rôle de ce bon curé de village, qui, ayant prêché à ses + paysans la Passion de Notre-Seigneur, et les voyant tous pleurer de + l’excès de ses souffrances, eut quelque pitié de les renvoyer chez + eux si affligés, et leur dit: «Mes enfants, ne pleurez pourtant pas + tant, car tout cela n’est peut-être pas vrai.» + + [464] En 1786, Mlle Guimard vendit sa maison de la rue de la + Chaussée-d’Antin au moyen d’une loterie de 2500 billets à 120 livres + l’un. Un officier public assista au tirage. Ce fut le numéro 2175 + qui gagna; il appartenait à la comtesse du Lau, qui revendit l’hôtel + 500 000 livres au banquier Perregaux. + +Mlle Laguerre en mourant laissa plus de 1 800 000 livres. Le duc de +Bourbon eut un enfant d’une actrice, Mlle Michelot; l’enfant fut baptisé +sous le nom du duc et tenu par procuration au nom de Mlle de Condé, sa +sœur, et du prince de Soubise[465]. Le comte de Mercy-Argenteau, +ambassadeur de l’empereur et de l’impératrice reine, comblait de biens +Mlle Levasseur[466] de l’Opéra; il lui fit don d’une terre titrée et en +1790, complètement subjugué, il épousa la comédienne[467]. Mlle +Saint-Huberty devint comtesse d’Entraigues[468] et elle reçut du comte +de Provence le cordon de l’ordre de Saint-Michel[469], pour le courage +dont elle fit preuve en faisant évader son mari. Mlle Lolotte +Gaucher[470], fille d’un comédien, fut déclarée comtesse d’Hérouville. +Personne ne murmura de cette alliance. La maison du comte devint le +rendez-vous du goût, de l’esprit, de la politesse, des talents et de +tout ce qu’il y avait de plus recommandable à la cour et à la +ville[471]. + + [465] L’enfant mourut. + + [466] Mlle Levasseur se montra en toutes choses d’une extrême + précocité; on assure qu’elle fut mère à neuf ans. + + [467] Le comte de Clermont avait épousé Mlle Leduc. Mlle Rem était + devenue la seconde femme de M. Le Normant d’Étiolles; on écrivit sur + cette union: + + Pour réparer miseriam + Que Pompadour laisse à la France, + Son mari, plein de conscience, + Vient d’épouser Rempublicam. + + [468] (1756-1812). + + [469] Elle était la seconde femme honorée de cet ordre; la première + fut Mlle Quinault. + + [470] Elle avait inspiré la plus violente passion à mylord + d’Albermale, ambassadeur d’Angleterre. + + [471] _Mémoires_ de Dufort de Cheverny. + +Grisés par la place de plus en plus grande qu’on leur laissait prendre +dans la société, flattés d’occuper à un si haut point l’opinion, les +comédiens ne se faisaient pas faute d’entretenir ce beau zèle et à +chaque instant on les voyait prendre le public pour juge dans les +moindres querelles qui survenaient entre eux. + +Une dispute éclate à la Comédie à propos de quelques rôles entre Mme +Vestris qui a l’emploi des premières princesses et Mlle Sainval l’aînée, +reçue pour l’emploi des reines. Les Gentilshommes tranchent le différend +en faveur de Mme Vestris que protège le duc de Duras. L’actrice +satisfaite cède alors à sa rivale les rôles qui faisaient l’objet du +litige et propose modestement de la doubler. Elle a soin de faire +insérer dans le Journal de Paris une note où son bon procédé est exalté. + +Mlle Sainval, outrée de voir son ennemie faire un étalage public de +beaux sentiments, voulut répondre, mais on refusa sa lettre. Elle fit +alors imprimer un mémoire, et le répandit à profusion. Le maréchal de +Duras furieux la fit exiler par lettre de cachet à Clermont en +Beauvaisis. C’était une punition réservée jusqu’alors aux personnes +illustres et qu’on n’avait point exercée encore envers une comédienne. +Cette querelle devint un des événements du dix-huitième siècle, la cour +et la ville étaient divisées en deux partis: lettres, libelles, +mémoires, épigrammes, se succédaient sans interruption. + +En 1784, nouvelle querelle entre Mme Vestris et Sainval cadette; le +public est encore mis dans la confidence. Nouvelles discussions, +nouveaux mémoires, rédigés par les plus fameux avocats. + +Quand on représenta à Fontainebleau la _Didon_ de Piccini, Mlle +Saint-Huberty excita des transports incroyables[472]. Louis XVI lui-même +applaudissait à tout rompre; sur l’heure il accorda à la cantatrice une +pension de 1500 livres, et il envoya le maréchal de Duras lui exprimer +toute sa satisfaction. «Ce fut, écrit un des assistants, la plus belle +scène de la soirée. Lorsque M. le maréchal de Duras entra dans les +coulisses, suivi d’une foule de courtisans en habit de gala, Mme +Saint-Huberty n’avait pas encore eu le temps de changer de costume. Elle +était debout, sa couronne sur la tête, drapée dans le manteau de pourpre +de la reine de Carthage. Marmontel et Piccini, ivres de bonheur, +s’étaient jetés à ses genoux et lui embrassaient les mains. On aurait +dit deux coupables à qui elle faisait grâce de la vie. Ils ne se +relevèrent pas quand M. de Duras s’approcha pour répéter les paroles du +roi. L’actrice écoutait le maréchal, et son visage, encore animé par +l’inspiration, s’illuminait de la joie du triomphe, le rouge de +l’orgueil montait à son front. C’était un spectacle admirable. Elle +avait tant de grandeur, de noblesse, de majesté avec ces hommes à ses +pieds, que mieux encore que sur le théâtre elle donnait l’idée de la +reine de Carthage; tous les grands seigneurs présents avaient l’air de +ses courtisans[473].» + + [472] Elle parut costumée à l’antique. Déjà précédemment dans une + pièce qui se passait en Thessalie, elle s’était montrée revêtue + d’une longue tunique de lin, les jambes nues et chaussée de + brodequins. Le lendemain il lui fut interdit de reparaître en scène + dans ce costume. + + [473] M. de Duras, étant allé lui rendre visite quelques jours plus + tard, «trouva la sublime Didon enveloppée dans un mauvais jupon; + elle faisait une partie de piquet avec son petit jockey, sur un coin + de table recouvert d’un vieux torchon en guise de tapis.» (Gaboriau, + _les Comédiennes adorées_.) + +Quand _Didon_ fut représentée à Paris, l’enthousiasme ne fut pas +moindre. Le public en délire ne savait comment témoigner à l’actrice son +admiration; la salle entière sanglotait et n’interrompait ses larmes que +pour éclater en applaudissements frénétiques. + +La province ne se montrait pas moins idolâtre de tout ce qui touchait à +la comédie. Les acteurs de Paris qui parcouraient les grandes villes de +France, étaient l’objet d’ovations incessantes. + +Lorsque Mlle Sainval l’aînée fut exilée de Paris, pour occuper ses +loisirs elle se rendit à Bordeaux, où elle joua avec le plus grand +succès; jamais actrice n’avait fait une pareille sensation. «Quoiqu’on +fût dans le temps le plus pressant des vendanges, on a tout quitté pour +elle, et le dernier jour, comme elle finissait _Mérope_, deux Amours +sortant d’un nuage sont venus poser une couronne sur sa tête aux +acclamations du public, qui lui a jeté à son tour d’autres couronnes et +des pièces de vers, en demandant à grands cris une représentation à son +profit.» + +Larive donna également des représentations à Bordeaux; il y excita de +tels transports qu’à la sortie du spectacle il trouvait les avenues de +sa demeure toutes parsemées de lauriers[474]. + + [474] _Histoire des Théâtres de Bordeaux_, par Detchevery. + +Quand Mme Saint-Huberty se rendit en province, elle souleva un +enthousiasme incroyable; les ovations que reçoivent certaines actrices +de nos jours, et qui nous paraissent si excessives, n’en sont que de +pâles imitations. A Marseille, on donna à la cantatrice une fête digne +d’une souveraine. On ne pourrait y croire, si un témoin digne de foi +n’en attestait tous les détails. + +«Mme Saint-Huberty, écrit M. Campion[475], vêtue ce jour-là à la +grecque, est arrivée par mer sur une très belle gondole, portant +pavillon de Marseille, armée de huit rameurs, vêtus de même à la +grecque; elle étoit suivie de 200 chaloupes chargées de ceux qui +vouloient voir la fête et encore plus celle qui en étoit l’objet. Elle a +débarqué sur le rivage, au bruit d’une décharge de boîtes, et des +acclamations du peuple. Un moment après, elle a remis en mer pour jouir +du spectacle d’une joute. Le vainqueur lui a apporté la couronne et l’a +reçue de nouveau de ses mains avec le prix de son triomphe.» + + [475] 15 août 1785. + +Une fois descendue de la gondole, la cantatrice s’étendit sur une espèce +de divan et elle reçut en souveraine les hommages des spectateurs. Puis +dans une petite pièce allégorique, on la proclama la dixième Muse et +Apollon, détachant sa propre couronne, la lui remit au bruit de +l’artillerie et des applaudissements. A Toulouse, à Lyon, à Strasbourg, +même délire, même enthousiasme. + + + + +XXIII + +RÈGNE DE LOUIS XVI (SUITE ET FIN) + +SOMMAIRE: Duels de comédiens.--Voltaire et les Comédiens français.--Le +tripot comique.--Le tripot lyrique.--Rousseau, Lays et Chéron.--Les +Comédiens à la Force.--Fuite de Lays, de Nivelon.--Arrestation de Mlle +Théodore.--Les comédiens et le clergé. + + +Plus encore que sous le règne précédent, les comédiens se montrèrent +friands de la lame, et on les vit souvent régler leurs différends l’épée +à la main. + +Fleury, à la suite de querelles de théâtre, se battit plusieurs fois +avec Dugazon. En 1781, une rencontre eut lieu aux Champs-Élysées entre +Larive et Florence. L’année suivante, Dugazon et Dazincourt allèrent sur +le terrain et furent blessés tous deux. «Voilà peut-être, dit Grimm, de +quoi dégoûter beaucoup d’honnêtes gens du plus barbare, du plus +ridicule, et cependant du plus respecté de tous nos usages.» + +Nous ne saurions passer sous silence le duel fameux de Dugazon et de +Desessart[476]. Ce dernier remplissait à la Comédie française les rôles +de financier. Il était «gros comme un muids», dit Laharpe, et cette +corpulence lui avait valu de la part de ses camarades le surnom de +«l’Éléphant». Lorsque l’éléphant de la ménagerie du roi mourut, Dugazon, +qui se plaisait aux mystifications, alla trouver son camarade et le pria +de venir avec lui chez le ministre pour l’aider dans un petit proverbe +qu’il y devait représenter. «Quel costume dois-je prendre», demande +Desessart? «Mets-toi en grand deuil, lui répond son camarade, tu +représenteras un héritier.» Desessart se conforme scrupuleusement au +programme. Il passe un habit noir avec des crêpes, des pleureuses, etc., +et l’on se rend chez le ministre, où se trouvait réunie nombreuse +compagnie. «Monseigneur, dit Dugazon, la Comédie française a été on ne +peut plus affligée de la mort du bel animal qui faisait l’ornement de la +ménagerie du roi et je viens, au nom de mon théâtre, vous demander pour +notre camarade la survivance de l’éléphant.» On peut se figurer la joie +de l’assistance en entendant ce discours et en voyant le pauvre +Desessart qui ne savait quelle contenance garder. Furieux de cette +plaisanterie, il provoque son camarade et l’on part pour le bois de +Boulogne en compagnie des témoins obligatoires dans ces sortes de +rencontres. Au moment où l’on allait croiser le fer, Dugazon demande la +parole: «J’ai trop d’avantages, dit-il, laissez-moi égaliser les +chances.» Puis il tire un morceau de craie de sa poche, et, avec le plus +grand sang-froid, trace un rond sur l’énorme ventre de son adversaire. +«Tout ce qui sera hors du rond ne comptera pas», dit-il, et il se remet +en garde. L’hilarité des témoins gagna Desessart lui-même, qui renonça à +ses projets homicides; le duel fut remplacé par un joyeux déjeuner. + + [476] Desessart (Denis Dechanet dit) (1740-1793), comédien français. + +Les comédiennes elles-mêmes ne voulurent pas laisser à leurs camarades +du sexe fort, le monopole de ces rencontres d’un genre si +aristocratique. Mlle Beaumesnil, chanteuse de l’Opéra, s’étant prise de +querelle avec une danseuse du même théâtre, Mlle Théodore, à propos +d’une rivalité d’amour, les deux actrices résolurent d’en appeler au +sort des armes. Elles se rendirent à la porte Maillot accompagnées de +leurs témoins. Le duel devait avoir lieu au pistolet. Heureusement Rey, +basse-taille de l’Opéra, passa par là. En voyant les préparatifs du +combat, il intervint et chercha à détourner ses camarades de leur +dessein; elles ne voulurent rien entendre. Mais pendant la harangue il +avait déposé les pistolets sur l’herbe humide, et, quand on en fit +usage, tous deux ratèrent. Il ne restait plus qu’à s’embrasser et à +aller déjeuner; c’est ce que l’on fit. + +Jusqu’en 1789 les comédiens continuent à témoigner le plus parfait +mépris aux écrivains qui alimentent leur répertoire. Quand Voltaire vint +à Paris en 1778 pour triompher et mourir dans une apothéose, il eut à +subir les plus détestables procédés de la part du «tripot comique», +comme il le désignait toujours. Ni son âge, ni son génie, ni les +bienfaits dont il avait comblé la compagnie ne purent lui concilier la +déférence à laquelle il avait tant de droits. Lekain, qui lui devait +tout, refusa nettement de jouer dans _Irène_ le rôle de l’ermite Léonce. +Outré d’un tel procédé, le marquis de Thibouville écrivit au comédien +une lettre publique où il lui reprochait amèrement «son ingratitude et +son impudence». Lekain finit par céder; mais sa bonne volonté tardive +n’eut pas lieu d’être mise à l’épreuve, il mourut la veille même du jour +où Voltaire arrivait à Paris. + +Ce n’est pas seulement avec Lekain que la représentation d’_Irène_ +souleva des difficultés: le maréchal de Richelieu voulait que le rôle de +Zoé fût donné à Mme Molé; Voltaire préférait Mlle Sainval cadette; ce +n’est que grâce à l’intervention de Sophie Arnould qu’il put obtenir +l’interprète qu’il désirait. Mais il faut voir dans quels termes le +poète, alors au comble de la gloire, écrit aux époux Molé pour leur +témoigner sa gratitude[477]: «Le vieux malade de Ferney n’a point de +termes pour exprimer la reconnaissance qu’il doit à l’amitié que M. Molé +veut bien lui témoigner, et aux extrêmes bontés de Mme Molé. Elle lui +sacrifie ce qui n’était pas digne d’elle et ce qu’elle embellira +lorsqu’elle daignera le reprendre; il est pénétré de ce qu’il doit à sa +complaisance; il espère l’être de ses talents quand il aura le plaisir +de l’entendre. Il lui présente ses respectueux remerciements[478].» + + [477] 20 février 1778. + + [478] Avant de mourir, Voltaire donna encore aux Comédiens une preuve + du vif intérêt qu’il leur portait. Il eut l’idée de les soustraire + au bon plaisir royal en leur enlevant le titre de Comédiens du roi. + «Un mourant qui aime passionnément sa patrie, écrivait-il à Molé, + vous consulte pour savoir s’il ne conviendrait pas de mettre sur les + affiches: «_Le théâtre français donnera_ tel jour, etc.» N’est-il + pas honteux que le premier théâtre de l’Europe et le seul qui fasse + honneur à la France, soit au-dessous du spectacle bizarre et + étranger de l’Opéra?...» Molé répondit que ce changement ne + dépendait pas des Comédiens. Voltaire s’adressa aussitôt à M. + Amelot: + + «Monseigneur, + + «Voici la requête que vous m’avez permis de vous présenter au nom + de Corneille, de Racine et de Molière. Je ne vous présente au mien + que le profond respect et la reconnaissance avec lesquels je serai + jusqu’au dernier moment de ma vie, etc.» (Lettre inéd., 2 avril + 1778, Bibl. nat.) + + A la lettre était jointe cette note de la main de Wagnière: + + «Monseigneur Amelot, secrétaire d’État, ayant le département de + Paris, est supplié de vouloir bien observer: + + «Que le nom de _Comédiens du roi_ fut donné indistinctement par le + public, quoique le théâtre ait commencé par représenter des + tragédies; + + «Que ce fut pour représenter des tragédies que le cardinal de + Richelieu fit bâtir la salle du Palais-Royal; + + «Que le théâtre de France, depuis le grand Corneille, est + représenté comme le premier de l’Europe, et que c’est la partie de + la littérature qui fait le plus d’honneur à la nation. + + «Ne conviendrait-il pas que l’on affichât: + + _Le théâtre français_ + «Ordinaire du Roi» + Représentera un tel jour, etc? + + «Si Monseigneur approuve cette affiche, il est supplié d’en donner + la permission à la police.» + + Le 18 avril, Amelot répondait au philosophe: + + «J’ai, monsieur, mis sous les yeux du roi le mémoire par lequel on + demande que les affiches de la Comédie française soient réformées, + qu’au lieu du titre de _Comédiens du roi_ elles portent à l’avenir + la dénomination de _Théâtre français, ordinaire du Roi_. S. M. n’a + pas cru devoir adopter ce changement. Elle n’a vu aucune nécessité + à ne pas laisser subsister un usage très ancien et auquel le + public est accoutumé, sans que cela donne atteinte ni à la gloire + des auteurs ni aux talents des acteurs, ni à l’honneur que les uns + et les autres font à la nation. Je suis bien fâché de n’avoir pu + dans cette occasion, vous donner des preuves de l’empressement que + j’aurai toujours pour ce qui pourra vous être agréable, etc.» + (Lettre inéd., Bibl. nat.) + + En cette circonstance comme en tant d’autres, Voltaire se trouvait + en avance sur son siècle; la modification qu’il proposait ne fut + adoptée que quelques années plus tard. + +Les auteurs cependant commençaient à se montrer moins patients que par +le passé et plus d’un cherchait à secouer le joug que les comédiens +faisaient peser sur eux. A propos des honoraires de leurs pièces, +quelques écrivains se prétendirent gravement et arbitrairement lésés. En +1775 le sieur Mercier fit même un procès à la Comédie et porta l’affaire +devant le Parlement, mais les Gentilshommes de la chambre intervinrent +aussitôt et obtinrent un arrêt par lequel l’affaire fut évoquée au +Conseil, les Comédiens français appartenant à la maison du Roi. Les +Gentilshommes furent nommés arbitres et naturellement donnèrent raison à +leurs subordonnés. Beaumarchais rouvrit le débat quelques années plus +tard et finit par avoir raison de la résistance des Comédiens. + +L’hostilité constante qui régnait entre les gens de lettres et les +acteurs amena souvent les discussions les plus acrimonieuses. En 1781, +le jeune Fréron, dans ses feuilles, parlant de Desessart, l’appela +ventriloque, par allusion à son ventre énorme. Desessart se plaignit au +maréchal de Duras en demandant une réparation. Le garde des sceaux +exigea des excuses de Fréron, sous menace de perdre son privilège. «On +ne peut concevoir à quel excès d’avilissement on réduit ainsi les gens +de lettres, dit Bachaumont, par complaisance pour un grand, engoué d’un +méprisable histrion.» Fréron se refusa à ce qu’on exigeait de lui. + +L’insolence et la morgue des comédiens croissaient avec les égards qu’on +leur témoignait et ils en étaient arrivés à se permettre d’incroyables +impertinences. Ils pensaient que tout leur était dû, mais ils étaient +persuadés en revanche qu’ils ne devaient rien à personne. + +Un jour, la Guimard fit changer le spectacle parce qu’elle devait, +disait-elle, se purger. La purge consistait à se rendre à la campagne, +en nombreuse et joyeuse société. + +Bachaumont rapporte une anecdote stupéfiante dont le héros fut, +paraît-il, Dugazon. Pendant la nuit du jeudi gras 1778, au bal de +l’Opéra, on remarquait «un masque vêtu comme une poissarde, avec une +coiffure déchirée sur la tête, et le reste de l’habillement à +proportion. Dès que la reine a paru, ce masque est venu au bas de sa +loge et l’a entreprise avec une familiarité singulière, l’appelant +Antoinette et la gourmandant de n’être pas couchée auprès de son mari +qui ronfloit en ce moment. Il a soutenu la conversation, que tout le +monde entendoit, sur ce ton de liberté; il y a mis tant de gaieté et +d’intérêt, que S. M., pour mieux causer avec lui, se baissoit vers lui +et lui faisoit presque toucher sa gorge. Après plus d’une demi-heure de +propos, elle l’a quitté en convenant qu’elle ne s’étoit jamais tant +amusée, et sur ce qu’il lui reprochoit de s’en aller, elle lui a promis +de revenir; ce qu’elle a fait. Le second entretien a été aussi long et +aussi public et cette farce a fini par l’honneur qu’a eu l’inconnu de +baiser la main de la reine; familiarité qu’il a prise sans qu’elle s’en +soit offensée. Le bruit général est que ce masque étoit le sieur +Dugazon, de la Comédie française; mais on a peine à se le +persuader[479].» + + [479] Bachaumont, 4 mars 1778. + +Un soir, à la Comédie italienne, Narbonne[480], dans le rôle de Damis de +l’opéra des _Dettes_, imita si parfaitement la figure, le costume et la +démarche du maréchal de Richelieu, que tout le monde reconnut le vieux +courtisan. L’insolence de Narbonne reçut la punition qu’il méritait et +il fut envoyé au For l’Évêque[481]. + + [480] Narbonne (1745-1802). + + [481] Cet incident eut lieu en 1787. + +Jusqu’aux comédiens des boulevards qui montraient une morgue incroyable. +Volange, surnommé Jeannot, acteur de la foire, excitait un tel +enthousiasme qu’il fut engagé à la Comédie italienne[482]. Le marquis de +Brancas ayant voulu en régaler ses convives à un grand souper, l’avait +invité à venir. Quand il arriva: «Mesdames, dit le marquis, voilà M. +Jeannot que j’ai l’honneur de vous présenter.» «Monsieur le marquis, dit +l’histrion en se rengorgeant, j’étais Jeannot aux boulevards, mais je +suis à présent M. Volange.» «Soit, répondit M. de Brancas, mais comme +nous ne voulions que Jeannot, qu’on mette à la porte M. Volange.» + + [482] Il n’y eut aucun succès. + +Grâce à la faiblesse des Gentilshommes, les acteurs et les actrices +devenaient chaque jour plus indisciplinés. Ils ne jouaient que quand +cela leur faisait plaisir. La présence même du roi ou de la reine ne les +rappelait pas au sentiment de leurs devoirs. En 1776, les premiers +Comédiens furent mis chacun à 200 livres d’amende, pour avoir fait jouer +une pièce par les doubles, un jour où Marie-Antoinette assistait au +spectacle. + +Quand Mme Vestris eut ses démêlés célèbres avec Mlle Sainval, elle fut +un soir insultée au théâtre même par plusieurs de ses camarades. Furieux +de l’outrage fait à sa protégée, le duc de Duras écrivit au semainier +une lettre qui montre bien quel était alors l’état de trouble du «tripot +comique». + +«La licence des Comédiens, dit-il, tient à une révolution funeste que je +vois avec chagrin se faire insensiblement dans cette société; il y +existe un esprit d’anarchie et d’indépendance qui me forcera tôt ou tard +à agir avec une sévérité que j’aurois voulu ne jamais employer. On +refuse des rôles, on refuse de jouer; on est obligé de changer +éternellement le répertoire, parce que chacun veut faire sa volonté, +parce que les chefs d’emploi ne sont plus respectés, parce que les +anciens ne jouissent plus de la considération qui devroit leur +appartenir. Et pour justifier les torts qu’on se donne, on menace de +quitter la Comédie. Les Comédiens oublient donc que leurs engagements +sont inviolables. + +«Désabusez-les, monsieur, et annoncez bien formellement à la Comédie +entière que je ne céderai sur ce point au premier ni au dernier talent. +Quiconque quittera la Comédie sans mon congé, ou me forcera à le +renvoyer, ne pourra jouer sur aucun théâtre du royaume, ni hors du +royaume: c’est la loi de tous les temps; on l’oublie. Je saurai la +rappeler et la maintenir dans toute sa rigueur[483].» + + [483] Lettre inéd., 7 septembre, Arch. nat., O¹844. + +Si le tripot comique était difficile à diriger, ce n’était rien encore +auprès du tripot lyrique ou Académie royale de musique. Les infortunés +chargés de conduire cette troupe rebelle et indisciplinée en perdaient +le boire et le manger. Sans cesse ils sont accablés de demandes de +gratifications, d’augmentations, de pensions; pas un sujet n’est +satisfait de sa situation, pas un qui n’aspire à remplacer celui qui le +précède. Chanteurs et chanteuses, danseurs et danseuses, rivalisent à +l’envi de caprices et d’exigences ridicules; à peine sont-elles +satisfaites que de nouvelles surgissent, plus impérieuses encore. Il n’y +a pas de jour où les pensionnaires de l’Académie de musique ne demandent +des exceptions au règlement, des passe-droits, des prix exceptionnels. +Ils font intervenir toutes les influences, même les plus étrangères à +l’art lyrique. Grâce à la protection de son amant, le comte de +Mercy-Argenteau, Mlle Rosalie Levasseur obtient des appointements plus +élevés; il est entendu que cette faveur restera secrète, pour ne pas +exciter de jalousies. Mais Mlle Guimard soupçonne l’intrigue, découvre +la vérité et, saisie d’indignation, elle refuse tout service tant qu’on +ne lui aura pas donné les mêmes avantages[484]. Il faut s’incliner, mais +comme pour sa camarade on lui demande un secret absolu. Il n’est pas si +bien gardé que Mlle Saint-Huberty, Vestris, d’autres encore, ne s’en +soient doutés et on doit leur accorder un traitement analogue[485]. + + [484] «A l’Opéra, les volontés de Mlle Guimard sont suivies avec + autant de respect que si elle en étoit directrice.» (Arch. nat., + O¹630.) + + [485] Quand les artistes élevaient ces prétentions et qu’on ne cédait + point à leurs désirs, ils refusaient le service et aimaient mieux se + laisser conduire au For l’Évêque que de rien abandonner de leurs + exigences. Ils savaient bien qu’ils finissaient toujours par + triompher. Voici une lettre de Mlle Dupré, danseuse à l’Opéra, et + que protégeait l’ambassadeur de Sardaigne, qui montre bien comment + les comédiens savaient jouer du For l’Évêque: + + «A M. Morel, rue du Sentier, nº 19. 5 septembre 1783. J’ai l’honneur + de vous informer, monsieur que le tout a été on ne peut pas mieux. + Je n’ai d’autres regrets que celui de n’avoir resté enfermée que + vingt-quatre heures. Le raclement des barreaux et le train des + verrous étoient très amusants, et faisoient une harmonie délicieuse. + J’y avois déjà fait porter bien des paquets et des provisions, + comptant faire un plus long séjour dans ces lieux charmants, où + néanmoins j’aurois beaucoup souffert d’ennui et de tristesse, comme + vous pouvez bien vous l’imaginer. Enfin voilà la pièce jouée au + parfait. Il ne me reste qu’à m’occuper de l’état de mes affaires. Je + vous prie, monsieur, de vouloir bien engager M. de la Ferté à me + donner un mot d’écrit, au moyen duquel on puisse commencer à me + payer les appointements du mois échu sur le nouveau pied convenu; + bien entendu que je continuerai à signer sur l’état comme ci-devant. + Le secret sera toujours gardé soigneusement et j’attendrai votre + réponse avec impatience, vous priant de me marquer par la même + occasion le jour que je pourrai aller remercier M. de la Ferté de + toutes les bontés qu’il a pour moi.» (Lettre inéd., Arch. nat., + O¹629.) + +Les demandes de congé sont incessantes; les acteurs s’absentent, même +sans prendre la peine de prévenir leur directeur; il faut les remplacer +au pied levé. Chaque jour, ce sont des refus de service sous les +prétextes les plus futiles; pour faire jouer les artistes, on est obligé +de recourir à de véritables supplications. + +En 1778, la direction de l’Opéra fut enlevée aux intendants des Menus, +et confiée à un particulier, M. de Vismes; ce dernier, plein de zèle, +voulut faire tant de réformes qu’on le surnomma le Turgot de l’Opéra; +mais il souleva par ses projets une véritable émeute dans la troupe +«chantante et cabriolante». Il fallut sévir et on fit arrêter plusieurs +danseurs, entre autres Dauberval et Vestris, à la table même de Mlle +Guimard[486]. Celle-ci, offensée d’une telle licence, déclara qu’elle ne +reparaîtrait plus sur la scène, et son exemple fut suivi par plusieurs +de ses camarades: «Prenez garde, monseigneur, disait Sophie Arnould à +Amelot, on ne vient pas à bout de l’Opéra aussi facilement que d’un +Parlement[487].» + + [486] En l’honneur de «l’ouverture du ventre de la reine», les + artistes du chant et de la danse, à l’Opéra, avaient décidé de doter + une fille pauvre et de la marier avec de grandes réjouissances. La + fête devait avoir lieu au Wauxhall d’hiver, mais elle fut interdite + sous prétexte que c’était parodier le cour. Le banquet fut alors + transporté chez Mlle Guimard, et c’est pendant le repas qu’on vint + signifier à Dauberval et à Vestris la lettre de cachet qui les + envoyait au For l’Évêque à cause de leur résistance aux ordres de + leur directeur. (Bachaumont.) + + [487] Amelot était intendant de Bourgogne, lors des modifications + apportées au Parlement par le chancelier Maupeou; il avait dissous + l’ancien parlement de Dijon et recomposé le nouveau; c’est ce qui + donnait tant d’à-propos au mot de Sophie Arnould. + +Poursuivant cette comparaison, qui à défaut de justesse, flattait du +moins sa vanité, Mlle Guimard disait à ses camarades avec cette superbe +qui ne l’abandonnait jamais: «Mesdames et messieurs, point de démissions +combinées, c’est ce qui a perdu le Parlement.» + +M. de Vismes, ne pouvant venir à bout de ses pensionnaires +récalcitrants, se retira, et M. de la Ferté[488] le remplaça sous le +titre de commissaire du roi près de l’Académie de musique. Il n’y fut +pas sur un lit de roses. Accablé de réclamations continuelles, ne +sachant auquel entendre, le malheureux directeur se plaint sans cesse à +Amelot des bontés excessives que la reine témoigne aux Comédiens, et qui +les rendent chaque jour plus orgueilleux, plus insupportables et plus +difficiles à conduire[489].» + + [488] M. Papillon de la Ferté, intendant des Menus. Poinsinet lui + dédia une comédie en un acte intitulée _le Cercle_, et dans l’épître + dédicatoire lui prodigua les louanges les plus outrées; à cette + occasion, M. de la Ferté reçut le couplet suivant: + + C’est à tort que chacun s’irrite + De voir encenser un butor, + Jadis le peuple israélite + A bien adoré le veau d’or. + Un auteur fait, sans être cruche, + Un Mécène d’un La Ferté; + C’est un sculpteur qui d’une bûche + Sait faire une divinité. + + (_Journal_ de Favart.) + + [489] Amelot à la Ferté. Lettre inéd., Arch. nat., O¹626. + +Abreuvé de dégoûts, désespérant d’amener enfin la paix dans cette troupe +ingouvernable, la Ferté, à plusieurs reprises, offrit sa démission, mais +Amelot, qui savait bien qu’un nouvel administrateur ne serait pas plus +heureux, la refusait toujours et cherchait à remonter le moral de son +infortuné collaborateur. «En vérité, lui écrivait-il, je sens qu’il faut +une patience plus qu’humaine pour conduire l’indécrottable machine de +l’Opéra, mais ne perdez pas courage et aidez-moi à le faire aller au +moins de notre mieux[490].» + + [490] Amelot à la Ferté, 6 avril 1782. Arch. nat., O¹629. + +Les cartons de l’Opéra, aux Archives nationales, sont bourrés de +notices, de comptes rendus sur les comédiens, sur leurs rébellions, sur +les propos indécents qu’ils tiennent, etc. En général, ils ne montraient +tant d’insolence que parce qu’ils ne se croyaient pas payés selon leur +mérite et qu’ils savaient pouvoir facilement gagner davantage à +l’étranger. + +Il y avait à l’Académie de musique trois chanteurs en particulier, +Chéron, Lays et Rousseau, dont le mauvais vouloir cause au malheureux la +Ferté d’incessants déboires. Leur nom revient sans cesse dans les +piteuses doléances du directeur. + +Quand il s’agissait de paraître, ces trois chanteurs opposaient toujours +des fins de non-recevoir: «On ne croit point devoir laisser ignorer à +Mgr le baron de Breteuil, écrit la Ferté, la conduite étrange des sieurs +Rousseau et Lays, qui ne semblent occupés que des moyens de compromettre +les intérêts de l’Académie royale de musique et conséquemment ceux des +finances du roi, puisque ce spectacle est à la charge de S. M. Ce n’est +qu’avec la plus grande peine qu’on est parvenu quelquefois à les faire +jouer l’un et l’autre depuis la rentrée du théâtre. Ils trouvent +continuellement des prétextes de rhume pour se dispenser de jouer... Le +mal est encore aggravé par l’absence du sieur Chéron qui, sous prétexte +d’indisposition, n’a pas paru au théâtre depuis Pâques[491].» + + [491] Lettre inéd., mars 1786, Arch. nat., O¹626. + +En 1788, la situation ne s’était pas modifiée, et nous voyons Dauvergne, +sous-intendant de la musique du roi, écrire à la Ferté: «J’ai envoyé +hier chez le sieur Chéron pour l’engager à chanter son rôle dans +_Armide_; il a fait dire qu’il ne seroit pas en état de chanter de toute +la semaine, ce qui, ajouté aux douze ou treize jours qu’il y a qu’il ne +chante point, font trois semaines de vacances. Le sieur Lays chez qui +j’ai envoyé, a fait dire qu’il venoit de suer quatorze chemises... il a +toujours une maladie en poche... cet homme est fourbe et méchant[492].» + + [492] D’Auvergne à la Ferté, sept. 1788, lettre inéd., Arch. nat., + O¹629. + +La troupe cabriolante de l’Académie royale ne se montrait ni plus +accommodante, ni moins vaniteuse que la troupe chantante. + +En 1784, le jeune Vestris[493] revint de Londres avec une extension de +nerf au pied droit. La reine se trouvant à l’Opéra avec le comte de +Haga[494], auquel elle désirait montrer le célèbre danseur, envoya dire +trois fois à Vestris qu’elle le priait de danser comme il pourrait, ne +fut-ce qu’une seule entrée. Il s’y refusa: «Soit que ses réponses, dit +Grimm, aient passé en effet les bornes de la bêtise ou de l’impertinence +permises à un danseur, soit que l’envie et la malignité de ses camarades +se soient chargées de les empoisonner», le baron de Breteuil[495] envoya +Vestris à l’hôtel de la Force[496]. + + [493] Vestris était le fils naturel du danseur Vestris et de Mlle + Allard; on l’avait surnommé Vestrallard en raison de cette origine. + Le danseur Dauberval, qui avait eu également les bonnes grâces de + Mlle Allard, dit un jour un mot assez plaisant. Des coulisses, il + assistait aux débuts du jeune Vestris, et émerveillé il s’écria: + «Quel malheur! C’est le fils de Vestris et ce n’est pas le mien! + Hélas, je ne l’ai manqué que d’un quart d’heure!» + + [494] C’était le titre que portait le roi de Suède pendant son voyage + en France. + + [495] Sur les réclamations de la Ferté, M. de Breteuil lui répondait + le 18 juillet 1784: «Indépendamment des plaintes que vous me portez + de l’insolence inouïe du sieur Vestris, j’en reçois encore par la + voie de la police, dont je vous envoie ci-joint le rapport. Vous + voudrez bien voir sur-le-champ M. Lenoir et vous concerter avec lui + pour faire conduire sans différer le sieur Vestris en prison, d’où + on le tirera lorsqu’on aura besoin de lui pour danser, et où on le + ramènera ensuite. Ma lettre, que vous communiquerez à M. Lenoir, + suffira à ce magistrat pour ordonner l’emprisonnement de cet + histrion.» (Inéd., Archiv. nat. O¹626). + + [496] L’hôtel de la Force était situé au Marais, rue Pavée et rue du + Roi-de-Sicile. Cette demeure avait appartenu à la famille de la + Force. Sous Louis XVI, elle fut transformée en prison, lorsqu’on + supprima le For l’Évêque et le Petit-Châtelet, qu’on trouvait trop + malsains. + +A cette nouvelle tout Paris s’émeut et prend parti pour ou contre +l’histrion. Son père va le voir en prison: «Tou te f... de moi, je +crois, lui dit-il; tou as oune difficulté avec la reine. Ne sais-tou pas +que jamais la maison Vestris n’a ou de démêlé avec la maison de Bourbon! +Je te défends de brouiller les deux familles[497].» Chansons, pamphlets, +épigrammes, pleuvent de toutes parts. Enfin la reine ordonne à M. de +Breteuil de mettre le danseur en liberté. + + [497] Grimm raconte que Vestris le père, informé des dépenses + exagérées de son fils, lui aurait dit: «Souvenez-vous, Auguste, que + je ne veux pas de Guéménée dans ma famille.» + +«Le jour où il reparut pour la première fois, dit Grimm, est un jour à +jamais mémorable dans les fastes de l’Opéra. Jamais assemblée ne fut +plus nombreuse ni plus agitée. C’était tout le trouble, toute la +confusion d’une guerre civile. Au moment où il entra sur la scène avec +Mlle Guimard, les uns d’applaudir, les autres de siffler et de crier +comme des furieux: «_A genoux! à genoux!_» Vestris ne se laissa pas +troubler et dansa divinement[498].» Le parterre désarmé lui fit une +ovation enthousiaste. + + [498] Grimm, _Corresp. littér_., 1784. + +Le public ne savait pas garder rancune aux gens de théâtre et la +faiblesse qu’il leur témoignait contribuait encore à augmenter leur +sans-gêne et leur insolence. + +Quand Mlle Vanhove[499] débuta dans _Phèdre_[500], elle fut si mal +accueillie que dans la sixième scène du quatrième acte, au lieu de cette +apostrophe à Minos: + + [499] Vanhove (1771-1860), de la Comédie française. + + [500] En 1780. + + Pardonne: un dieu cruel a perdu ta famille; + Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille, + +il lui échappa de dire: + + Reconnais sa vengeance aux fureurs du parterre. + +Le public fut charmé de l’incartade et prodigua dès ce moment à Mlle +Vanhove beaucoup d’applaudissements. + +En 1778, Mme Molé, sans motif plausible, fit attendre la reine plus de +trois quarts d’heure à Marly. Le duc de Villequier, gentilhomme de +service, l’envoya en prison, et la fit mettre au secret. La Comédienne +furieuse déclara qu’elle quittait la scène, et son mari suivit son +exemple. Ils refusèrent de jouer pendant assez longtemps; à la fin ils +se ravisèrent. La première fois qu’ils reparurent «au lieu de recevoir, +dit Bachaumont, les huées ou du moins la correction qu’ils méritoient, +le benêt parterre les applaudit à tout rompre. Il n’est pas étonnant que +l’insolence des histrions augmente journellement, lorsqu’on les gâte à +ce point-là[501].» Mais ce n’est pas tout, Mme Molé reçut bientôt une +pension du roi comme dédommagement de l’humiliation qu’elle avait +soufferte. + + [501] 16 novembre 1778. + +Malgré l’engouement dont les acteurs étaient l’objet, malgré les +honneurs excessifs qu’on leur rendait, malgré leur morgue et leur +outrecuidance, la législation qu’on leur avait appliquée sous le règne +de Louis XV subsistait plus que jamais. + +L’habitude d’attenter à leur liberté était complètement passée dans les +mœurs, et on les envoyait au For l’Évêque pour la plus légère incartade, +souvent pour des peccadilles. Il y avait même un inspecteur de police +spécialement affecté à leur service et dont l’emploi consistait à les +conduire en prison avec les formes les plus galantes. C’est un nommé +Quidor[502] qui remplissait ces délicates fonctions; on le voit figurer +dans toutes les arrestations de ce genre. + + [502] Quidor avait également la surveillance des prostituées. + +En 1777, Monvel[503], par suite d’une erreur avec le semainier, ne vint +pas à la comédie un jour où il devait jouer dans les _Horaces_. On dut +donner une autre pièce. Monvel fut arrêté et jeté en prison; le +semainier lui-même, Dauberval, subit le même sort. + + [503] Monvel (1745-1811), de la Comédie française. + +Un soir, Mlle Dorival se présenta pour danser dans un état complet +d’ébriété. La Ferté la fit conduire à la Force, et il se plaignit au +baron de Breteuil qui lui répondit: «16 janvier 1784. Vous avez fort +bien fait de prendre les mesures nécessaires pour faire punir la +demoiselle Dorival de sa crapule et de son manquement à ses devoirs; je +la ferai retenir au moins huit jours en prison, et je chargerai M. +Lenoir[504] de lui faire sentir tout le mécontentement que j’ai de sa +conduite[505].» Mlle Dorival fut mise au secret et on l’empêcha de «se +divertir avec des étrangers», ce qui, comme nous le savons, était assez +l’habitude des acteurs sous les verrous. + + [504] Lieutenant de police. + + [505] Arch. nat., O¹626 et 634. + +La tyrannie des ministres et des Gentilshommes s’exerçait souvent, il +faut le dire, de la manière la plus odieuse et la plus vexatoire; le +libre arbitre des comédiens se trouvait complètement annihilé. + +Un artiste de province paraissait-il digne de figurer sur une des scènes +royales, une lettre de cachet le mandait à Paris et, quelles que pussent +être ses convenances personnelles, il lui fallait obéir. En 1784, un +certain Martin jouait à Marseille avec succès; le ministre décide qu’il +viendra à Paris et il envoie au gouverneur de la province l’ordre +suivant, si éloquent dans sa concision: + + «Versailles, 27 mars 1784. + + «Le service du Roi exigeant, monsieur, que le sieur Martin, qui est + actuellement à la comédie de Marseille, se rende à Paris, S. M. a + donné l’ordre que vous trouverez ci-joint, pour le faire venir. Je + vous prie de le lui faire remettre et de tenir la main à ce qu’il + obéisse sans délai. Vous voudrez bien aussi prévenir le directeur. Le + sieur Martin, à son arrivée à Paris, s’adressera à M. de La Ferté, + commissaire général de la maison du Roi au département des + Menus[506].» + + [506] Lettre inéd., Archiv. nat., O¹626. + +Cet ordre était accompagné d’une lettre de cachet. + +Les exemples d’arbitraire qui nous restent à signaler, sont plus curieux +encore. + +Le 8 juin 1781, le théâtre du Palais-Royal, qui depuis la mort de +Molière était resté affecté à l’Opéra, fut détruit par un incendie. Ce +fâcheux événement exposait les pensionnaires à une assez longue +inaction. Craignant d’être lésés dans leurs intérêts, Rousseau, Lays et +Chéron, les trois chanteurs dont nous avons déjà signalé les hauts +faits, prirent le parti d’aller à l’étranger chercher fortune; mais +Rousseau n’attendit pas ses camarades et il se sauva à Bruxelles, où il +parvint sans encombre. Cette évasion, qui n’était pas prévue, plongea M. +de La Ferté dans la stupeur, et il supplia le ministre de faire +étroitement surveiller Lays et Chéron pour qu’ils ne pussent imiter la +conduite de leur camarade, «ce qui, disait-il, ruineroit l’Opéra.» + +«J’ai vu la semaine dernière, répond le ministre, les sieurs Lays et +Chéron, et ils m’ont bien assuré qu’ils ne songeoient pas à s’en aller. +Cependant, je viens d’écrire à M. Lenoir, pour le prier de les faire +surveiller de très près sans qu’ils s’en doutent, et de les faire +arrêter dans le cas où il seroit assuré qu’ils se disposeroient à +partir, en m’en donnant avis sur-le-champ[507].» + + [507] Lettre inéd., 28 juillet 1751. Arch. nat., O¹629. + +Quidor fut chargé de filer les deux chanteurs. Comme ils n’ignoraient +pas la surveillance dont ils étaient l’objet, ils ne laissaient en rien +soupçonner leurs secrets desseins; mais au bout de quinze jours, Lays, +supposant que son apparente docilité avait apaisé toutes les +inquiétudes, prit la fuite à son tour. Malheureusement pour lui, Quidor +avait trop l’habitude des comédiens pour se laisser jouer si aisément; +le chanteur fut arrêté avant même d’être sorti de Paris, et il fut +conduit incontinent au For l’Évêque. + +Quant à Rousseau, la conduite qu’il avait tenue pouvant trouver des +imitateurs, on ne le laissa pas jouir paisiblement de sa liberté: «Je +crois, mandait la Ferté au ministre, qu’il faudroit tout tenter pour +avoir, de gré ou de force, le sieur Rousseau qui est à Bruxelles[508].» + + [508] Arch. nat., O¹640. + +M. de Breteuil s’adressa au comte de Vergennes, son collègue des +Affaires étrangères, pour le prier d’obtenir l’arrestation et +l’extradition du chanteur. Le comte d’Adhémar, notre représentant à +Bruxelles, fut chargé de cette importante négociation diplomatique; mais +il échoua complètement. Le gouvernement des Pays-Bas autrichiens rappela +que quelques années auparavant Dazincourt et Beauval, engagés à +Bruxelles, s’étaient sauvés à Paris et que le duc de Duras avait refusé +de les livrer au gouvernement des Pays-Bas qui les réclamait[509]. + + [509] Adolphe Julien, _l’Opéra secret au dix-huitième siècle_. + +Quelques mois plus tard, la même aventure se renouvela à propos de +Nivelon, le danseur, qui, ne pouvant faire accepter sa démission, +s’enfuit et se réfugia à Ostende. Quidor fut envoyé à sa poursuite avec +les passeports nécessaires pour requérir le concours du gouvernement des +Pays-Bas, mais il échoua encore dans sa mission. Le danseur eut +l’imprudence de revenir. Il fut aussitôt arrêté et enfermé à la Force, +où on le mit au secret; il ne put voir que sa mère et sa femme[510]. + + [510] Arch. nat., O¹629. + +Au mois de mars 1782, Mlle Théodore, la célèbre danseuse, se rendit à +Londres, où elle obtint le plus grand succès. Comme elle y gagnait +beaucoup plus d’argent qu’à Paris, elle résolut d’y prolonger son séjour +et elle écrivit à M. de la Ferté pour demander son congé. On ne fit +aucune difficulté de le lui accorder. A quelque temps de là elle revint +en France et se rendit sans méfiance chez Dauberval, dans le château +qu’il possédait à Chablis, en Champagne. Dès qu’on connut son retour, +Amelot donna l’ordre de la faire arrêter. L’inévitable Quidor fut chargé +de la mission. Il se rendit à Chablis et enleva purement et simplement +la danseuse. Elle fut déposée à la Force et mise au secret. Sa détention +fut de peu de durée; le 27 juillet on lui rendit sa liberté, mais on +l’exila à trente lieues de Paris, et on l’obligea à payer les frais de +son arrestation. Ils s’élevaient à 771 livres 10 sols[511]. + + [511] Arch. nat., O¹629. Cet exil ne fut pas maintenu. + +Si la législation civile n’avait été nullement modifiée à l’égard des +gens de théâtre, la législation religieuse était également restée +immuable. + +Comme par le passé, tout comédien qui voulait bénéficier des sacrements +devait avant toute chose renoncer formellement à sa profession. En 1778, +lorsque Lekain fut sur le point de mourir, Tronchin, qui le soignait, +l’avertit du danger de son état et l’exhorta à se réconcilier avec +l’Église: «Un carme, dit Bachaumont, est venu nettoyer cette conscience +sale, le comédien a fait la renonciation ordinaire et il a été +administré[512].» Aussi fut-il porté à l’église et enterré avec pompe +dans le cimetière de sa paroisse. + + [512] Bachaumont, 11 février 1778. + +En 1781, lors de l’incendie de la salle de l’Opéra, plus de trente +personnes périrent, et parmi elles quelques danseurs. L’archevêque de +Paris décida que ces derniers, étant morts _in flagrante delicto_, +seraient privés de la sépulture chrétienne; mais le curé de +Saint-Eustache s’était montré plus tolérant et plus miséricordieux que +le prélat, et lorsque les défenses épiscopales arrivèrent, il avait déjà +accordé aux corps de ces infortunés la terre sainte et les prières de +l’Église: il n’avait fait du reste que se conformer à l’usage établi +pour les pensionnaires de l’Opéra. + + + + +XXIV + +PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE + +SOMMAIRE: L’Assemblée nationale relève les comédiens de l’indignité qui +les frappe et leur accorde les droits civils et politiques.--Mariage de +Talma. + + +Le jour de la retraite de Brizard, au moment où, la représentation +terminée, le comédien recevait dans sa loge les adieux de ses camarades, +un des plus notables habitants de Paris vint avec son jeune fils le +féliciter: «Mon enfant, dit-il, saluez en M. Brizard l’homme de bien, +estimé de tous, dont la vie a combattu le préjugé attaché à sa +profession, et qui saura compenser dans la société le vide que sa +retraite va laisser au théâtre.» Ces paroles si flatteuses émurent +profondément tous les assistants. Brizard, attendri, embrassa l’enfant +et se tournant vers ses camarades: «Mes amis, leur dit-il, prenez +patience, votre tour viendra.» + +Cette prophétie devait se réaliser trois ans plus tard. + +Dès le début de la Révolution, la question de la situation sociale des +acteurs se pose nettement. Au moment où paraissent les «plaintes et +doléances» des divers états, on publie également les _Cahiers, plaintes +et doléances de messieurs les comédiens français_. L’auteur, sous une +forme plaisante, expose les justes revendications des artistes de la +Comédie; il les suppose réunis, à l’instar des états généraux, pour +formuler leurs vœux. Saint-Phal[513] parle le premier et se plaint que +les comédiens ne soient pas représentés à l’Assemblée nationale; il +propose de former un cahier sur les rapports des comédiens avec la +nation et d’enjoindre aux députés de Paris d’y avoir égard. Cette motion +est votée par acclamation. Grammont[514] se lève après lui et demande +que l’on cesse de flétrir leur profession par un préjugé aussi injuste +que grossier: «Les philosophes et les gens éclairés, dit-il, l’ont +secoué depuis longtemps, mais il est cependant toujours existant.» Il +rappelait qu’un acteur n’était jamais nommé au nombre des municipaux et +qu’on ne l’admettait même pas à exercer les charges qu’il pouvait +acquérir à prix d’argent. + + [513] Saint-Phal (1753-1835), comédien français. + + [514] Grammont (Nourry dit) (1750-1794), comédien français. + +La question des droits civils et politiques des comédiens n’allait pas +rester dans le domaine de la fantaisie; elle fut soulevée à l’Assemblée +nationale en même temps que celle des Juifs. Cette discussion est trop +instructive et trop intéressante pour que nous ne lui donnions pas le +développement qu’elle comporte. + +Après la Déclaration des Droits de l’homme, qui rendait tous les +Français égaux devant la loi, on devait supposer que les exclusions qui +frappaient certaines classes de la société se trouvaient virtuellement +abrogées. Cependant comme la question faisait doute encore pour beaucoup +d’esprits, afin de dissiper toute équivoque, Rœderer, le 21 décembre +1789, proposa formellement d’admettre aux droits de citoyens «et cette +nation si active, si industrieuse, qui a promené sur tout le globe ses +superstitions et ses malheurs, et cette classe d’hommes qu’un préjugé +ancien a voulu dégrader et qu’on repousse de tous les emplois de la +société, tandis que nos applaudissements leur font partager tous les +jours sur le théâtre la gloire des plus sublimes génies. Je crois, +dit-il, qu’il n’y a aucune raison solide, soit en morale, soit en +politique, à opposer à ma réclamation.» + +Le comte de Clermont-Tonnerre prit à son tour la parole et proposa un +décret ainsi conçu: + +«L’Assemblée nationale décrète qu’aucun citoyen actif, réunissant les +conditions d’éligibilité, ne pourra être écarté du tableau des +éligibles, ni exclu d’aucun emploi public, à raison de la profession +qu’il exerce, ou du culte qu’il professe.» + +La discussion fut ajournée et reprise le 22 décembre. Dès l’ouverture de +la séance, le comte de Clermont-Tonnerre monte à la tribune pour +défendre son projet: «Les professions, dit-il, sont nuisibles ou ne le +sont pas. Si elles le sont, c’est un délit habituel que la justice doit +réprimer. Si elles ne le sont pas, la loi doit être conforme à la +justice qui est la source de la loi. Elle doit tendre à corriger les +abus, et non abattre l’arbre qu’il faut redresser ou corriger.» + +Puis parlant de ces deux professions «que la loi met sur le même rang, +mais qu’il souffre de rapprocher», il demande à la fois la +réhabilitation du bourreau et celle du comédien: «Pour le bourreau, +dit-il, il ne s’agit que de combattre le préjugé... Tout ce que la loi +ordonne est bon; elle ordonne la mort d’un criminel, l’exécuteur ne fait +qu’obéir à la loi; il est absurde que la loi dise à un homme: «Fais +cela, et si tu le fais, tu seras coupable d’infamie.» + +Passant aux comédiens, il démontre qu’à leur égard le préjugé s’établit +sur ce qu’ils sont sous la dépendance de l’opinion publique. «Cette +dépendance fait notre gloire et elle les flétrirait! s’écrie-t-il. +D’honnêtes citoyens peuvent nous présenter sur les théâtres les +chefs-d’œuvre de l’esprit humain, des ouvrages remplis de cette saine +philosophie qui, ainsi placée à la portée de tous les hommes, a préparé +avec succès la révolution qui s’opère, et vous leur direz: «Vous êtes +Comédiens du Roi, vous occupez le théâtre de la Nation, vous êtes +infâmes!» La loi ne doit pas laisser subsister l’infamie. Si les +spectacles, au lieu d’être l’école des mœurs, en causent la dépravation, +épurez-les, ennoblissez-les, et n’avilissez pas des hommes qui exercent +des talents estimables. «Mais, dit-on, vous voulez donc appeler aux +fonctions de judicature, à l’Assemblée nationale, des comédiens?» Je +veux qu’ils puissent y arriver s’ils en sont dignes. Je m’en rapporte +aux choix du peuple et je suis sans inquiétude. Je ne veux flétrir aucun +homme ni proscrire les professions que la loi n’a jamais proscrites.» + +Après avoir chaudement plaidé la cause des gens de théâtre, l’orateur +demande en terminant que les Juifs soient également admis aux droits de +citoyens. + +C’est l’abbé Maury qui se chargea de réfuter l’argumentation de son +collègue; il insista pour que les classes, dont on sollicitait +l’émancipation, fussent maintenues dans l’état d’infériorité où elles +avaient vécu jusqu’alors, et que l’infamie qui frappait la profession du +théâtre fut formellement maintenue. + +Robespierre intervint dans la discussion et prit la défense des acteurs +avec le ton déclamatoire qui lui était propre. Au moment où l’orateur +terminait son discours, le président de l’Assemblée, M. Desmeuniers, +reçut un message au nom de la Comédie française. Les Comédiens, sachant +que leur sort se décidait, avaient jugé à propos de solliciter +directement la bienveillance des députés. Le président interrompit la +discussion pour donner lecture de la supplique qui venait de lui être +adressée: + + «Paris, ce 24 décembre 1789. + + «Monseigneur, + + «Les Comédiens françois ordinaires du Roi, occupant le théâtre de la + Nation, organes et dépositaires des chefs-d’œuvre dramatiques qui sont + l’ornement et l’honneur de la scène françoise, osent vous supplier de + vouloir bien calmer leur inquiétude. + + «Instruits par la voix publique qu’il a été élevé dans quelques + opinions prononcées dans l’Assemblée nationale des doutes sur la + légitimité de leur état, ils vous supplient, Monseigneur, de vouloir + bien les instruire si l’Assemblée a décrété quelque chose sur cet + objet, et si elle a déclaré leur état compatible avec l’admission aux + emplois et la participation aux droits de citoyen. Des hommes honnêtes + peuvent braver un préjugé que la loi désavoue, mais personne ne peut + braver un décret ni même le silence de l’Assemblée nationale sur son + état. Les Comédiens françois, dont vous avez daigné agréer l’hommage + et le don patriotique[515], vous réitèrent, Monseigneur, et à + l’auguste Assemblée, le vœu le plus formel de n’employer jamais leurs + talents que d’une manière digne de citoyens françois et ils + s’estimeroient heureux si la législation, réformant les abus qui + peuvent s’être glissés sur le théâtre, daignoit se saisir d’un + instrument d’influence sur les mœurs et sur l’opinion publique... + + [515] Les Comédiens avaient offert quelque temps auparavant un don + de 23 000 livres qui fut accepté avec reconnaissance. + + «Les Comédiens françois ordinaires du Roi. + + «DAZINCOURT, _secrétaire_.» + +A peine cette lecture était-elle terminée que l’abbé Maury se précipita +à la tribune pour se plaindre du procédé. «Il est de la dernière +indécence, s’écria-t-il, que des comédiens se donnent la licence d’avoir +une correspondance directe avec l’Assemblée.» L’abbé fut rappelé à +l’ordre et la discussion suivit son cours. + +Les partisans des idées nouvelles n’étaient cependant pas exempts d’un +certain embarras quand ils faisaient à la tribune l’apologie du théâtre +et de ses interprètes. Le dieu de la Révolution, l’homme dont les +ouvrages formaient l’Évangile de l’époque, Rousseau, n’avait-il pas en +effet dans un éloquent réquisitoire sévèrement proscrit les spectacles +et déversé l’outrage et le mépris sur les comédiens. Comment concilier +ses théories avec la réhabilitation de la profession dramatique? + +M. de Marnezia comprit le parti qu’on pouvait tirer de la _Lettre sur +les spectacles_ et toute son argumentation se borna à mettre ses +collègues en contradiction avec eux-mêmes, ou plutôt avec le philosophe +dont ils se vantaient de suivre aveuglément les élucubrations. + +«Vous vous honorez, leur dit-il, de puiser la plupart de vos principes +dans les ouvrages de J.-J. Rousseau; puisez-les donc tout entiers. Le +_Contrat social_ n’est pas le seul ouvrage de Rousseau. Relisez une +autre de ses productions les plus sublimes, sa _Lettre à d’Alembert +contre les spectacles_; vous vous y convaincrez combien il est +impossible que le théâtre, ce tableau de toutes les passions, ne soit +pas toujours funeste aux mœurs de ceux qui les représentent... Vous, les +mandataires de la nation aujourd’hui la plus auguste de l’univers, +voudriez-vous élever à vos fonctions éminentes des hommes qui +prostituent tous les jours leur caractère dans les farces qu’ils jouent, +et qui, après avoir dicté ici les lois de la nation, iraient au théâtre +faire couvrir les législateurs du peuple de ses huées. Il ne faut pas +sans doute flétrir l’état de comédien, mais il ne faut pas l’honorer. On +vous dit que ce sera les flétrir que les exclure de l’éligibilité, mais +quelle apparence! Vous auriez donc flétri aussi tous les citoyens qui +n’ont pas de propriété territoriale, tous ceux qui n’auront pas assez de +fortune pour payer une contribution directe d’un marc d’argent? Non, +entre les honneurs et le déshonneur il y a l’estime, toujours accordée à +qui s’en rend digne et que pourront obtenir les comédiens, lorsqu’ils +résisteront aux séductions de leur état.» + +Mirabeau lui-même ne jugea pas la question indigne de lui et il jeta +dans la discussion le poids de sa parole et de son autorité. +«Aujourd’hui même, messieurs, dit-il, il est des provinces françaises +qui déjà ont secoué le préjugé que nous devons abolir; et la preuve en +est que les pouvoirs d’un de nos collègues, député de Metz, sont signés +de deux comédiens. Il serait donc absurde, impolitique même, de refuser +aux comédiens le titre de citoyen que la nation leur défère avant nous, +et auquel ils ont d’autant plus de droits, qu’il est peut-être vrai +qu’ils n’ont jamais mérité d’en être dépouillés.» + +Ces conclusions furent adoptées et il fut décidé qu’à l’avenir les +acteurs jouiraient de tous les droits des citoyens et qu’ils seraient +accessibles à tous les emplois civils et militaires. + +Ainsi disparaissait le préjugé barbare qui, depuis des siècles, +maintenait hors du droit commun toute une classe de la société, et les +comédiens obtenaient enfin une justice qui avait été impitoyablement +refusée aux plus illustres d’entre eux, aux Clairon, aux Dumesnil, aux +Lekain. + +L’Assemblée nationale avait tranché elle-même et dans le sens le plus +libéral la question des droits civils et politiques des comédiens, mais +la question religieuse n’avait pas été résolue: elle ne tarda pas à se +poser. + +Eu 1790, Talma[516] voulut se marier. Il se rendit chez le curé de sa +paroisse pour s’entendre avec lui sur la publication des bans; il se +heurta à un refus des plus catégoriques. Le curé de Saint-Sulpice lui +déclara que le mariage n’était pas fait pour un excommunié. + + [516] Talma avait commencé par exercer la profession de dentiste; on + lui offrit même le brevet de dentiste du duc de Chartres. Il refusa + et entra à l’école de déclamation. Il débuta à la Comédie française + le 21 novembre 1787. Il a beaucoup contribué à la réforme du costume + dramatique. + +Le comédien ne se tint pas pour battu; il jugea que le moment était +opportun pour forcer enfin l’Église à modifier sa discipline et il +écrivit à l’Assemblée nationale pour protester contre le refus de +sacrement dont il était victime. Sa lettre eut les honneurs de la +séance; elle fut lue le 12 juillet 1790: + + «Messieurs, + + «J’implore le secours de la loi constitutionnelle et je réclame les + droits du citoyen qu’elle ne m’a point ravis, puisqu’elle ne prononce + aucun titre d’exclusion contre ceux qui embrassent la carrière du + théâtre. J’ai fait choix d’une compagne à laquelle je veux m’unir par + les liens du mariage; mon père m’a donné son consentement, je me suis + présenté devant M. le curé de Saint-Sulpice pour la publication de mes + bans. Après un premier refus, je lui ai fait faire une sommation + extra-judiciaire; il a répondu à l’huissier qu’il avoit cru de la + prudence d’en référer à ses supérieurs; qu’ils lui ont rappelé les + règles canoniques auxquelles il doit obéir et qui défendent de donner + à un comédien le sacrement du mariage avant d’avoir obtenu de sa part + une renonciation à son état. + + «Je me prosterne devant Dieu, je professe la religion catholique, + apostolique et romaine; comment cette religion peut-elle autoriser le + dérèglement des mœurs? + + «J’aurois pu sans doute faire une renonciation et reprendre le + lendemain mon état, mais je ne veux pas me montrer indigne du bienfait + de la Constitution en accusant vos décrets d’erreurs et vos lois + d’impuissance.» + +L’Assemblée renvoya cette lettre aux comités ecclésiastique et de +constitution en leur demandant un rapport. + +Ces deux comités étaient justement occupés à rédiger un projet de décret +sur les empêchements, les dispenses et la forme des mariages. Ils +avaient décidé que «tout mariage seroit désormais valide civilement par +le seul consentement et la seule déclaration qu’en feroient librement +les parties; qu’il y auroit un mode commun pour tous les citoyens, qui +seroient tous obligés de faire cette déclaration et ensuite un autre +mode (le rite ecclésiastique) pour les catholiques, qui, sans rien +ajouter à la validité de leur mariage, lui donneroit le caractère du +sacrement dans la religion qu’ils professent[517].» + + [517] Rapport sur le projet de décret des comités ecclésiastique et de + constitution concernant les empêchements, les dispenses et la forme + des mariages, par M. Durand de Maillane, commissaire du comité + ecclésiastique. + +A la suite de ce rapport, le mariage civil fut institué. Dès lors la +demande de Talma perdait beaucoup de son intérêt: du moment qu’il lui +était loisible de se marier légitimement sans recourir à l’Église, il +n’avait qu’à se passer du mariage religieux puisqu’on le lui refusait. + +M. Durand de Maillane, qui fut chargé de rapporter l’affaire de Talma, +fit remarquer en effet que les comédiens pouvaient se borner à la forme +civile de leur mariage: «Cependant, ajoutait-il, s’ils veulent le +revêtir de la bénédiction ecclésiastique, qui en fait un sacrement, la +question sera bientôt décidée, si on ne la juge que par la règle +générale, établie et reçue en France, savoir: que nulle censure +spirituelle ne peut extérieurement frapper un citoyen quand elle n’est +pas prononcée contre lui par un jugement dans les formes requises, et +c’est ce qui ne sauroit être opposé au sieur Talma.» Le comédien aurait +donc été en droit d’exiger du curé de Saint-Sulpice le mariage +religieux. + +Mais, ajoutait le rapporteur, si on a admis la puissance spirituelle +dans l’État, on n’a pu l’admettre qu’avec l’indépendance de son +exercice: «Cette puissance doit être aussi libre dans la dispensation +des sacrements pour le bien particulier et spirituel des fidèles, que la +puissance temporelle dans les effets civils du contrat de mariage, pour +le bien général et particulier des citoyens... Il faut donc séparer dans +le mariage le contrat qui suffit aux yeux de la nation, d’avec le +sacrement où la nation n’a rien à voir. Qui, d’entre les catholiques +veut recevoir ce sacrement, doit en être digne aux yeux de l’église qui +le confère.» En conséquence il proposait fort judicieusement «pour tout +ce qui ne regarde que l’administration religieuse du sacrement, de +laisser les ministres de l’église dans le droit et la liberté de la +régler comme ils trouvent meilleur pour le salut des âmes et la plus +grande gloire de Dieu.» + +Conformément à cette conclusion, l’Assemblée décida qu’il n’y avait pas +lieu de délibérer sur la demande du sieur Talma. + +Les registres de décès et la police des cimetières ayant été enlevés au +clergé en même temps que les registres de mariage, la question de +sépulture se trouvait résolue dans le même sens que celle du mariage. A +défaut de sépulture religieuse, la sépulture civile était assurée aux +comédiens, et l’on n’était plus exposé à voir se reproduire le scandale +qui avait accompagné la mort d’Adrienne Lecouvreur. + +La profession du théâtre ne se trouvant plus entachée d’infamie, on vit +des gens de la meilleure condition l’embrasser sans hésitation. M. de +Latour, fils d’un président au Parlement, donna le premier l’exemple et +débuta à la Comédie française. Certains membres du clergé eux-mêmes, +adoptant les idées du jour, ne craignirent plus de frayer ostensiblement +avec les comédiens. En 1790, Larive ne consentit à remonter sur le +théâtre que sur les sollicitations instantes de l’abbé Gouttes, +président de l’Assemblée nationale. L’abbé, ancien vicaire au +Gros-Caillou, où Larive habitait[518], était resté dans les meilleurs +termes avec son paroissien; il lui montra sa rentrée comme un acte de +civisme, qui pourrait arrêter la décadence du théâtre dont on accusait +le nouvel état de choses. Le jour de la première représentation de +Larive, l’abbé se fit remplacer comme président de l’Assemblée pour +pouvoir applaudir son protégé. + + [518] Larive (Jean Mauduit de) (1749-1827) y possédait une demeure + somptueuse. «Il y recevait avec beaucoup de dignité dans une vaste + pièce où son lit était dressé sous une tente que décoraient les + portraits de Gengishan, de Bayard, de Tancrède, de Spartacus et de + beaucoup d’autres, qui tous lui ressemblaient.» (_Souvenirs d’un + sexagénaire_). + +Dès que les gens de théâtre eurent enfin conquis ces droits civils +auxquels ils aspiraient depuis tant d’années, ils se hâtèrent +naturellement d’en jouir et ils se ruèrent avec rage sur toutes les +fonctions dont l’indignité légale, qui les frappait, les avait +jusqu’alors éloignés. A peine le décret de l’Assemblée nationale +était-il rendu, que plusieurs d’entre eux furent nommés par le libre +choix de leurs concitoyens à des grades importants dans la garde +bourgeoise: Naudet[519] devint colonel; Grammont, lieutenant-colonel; +Brizard, capitaine, etc. + + [519] Naudet (1743-1830). + +Mais il ne suffisait pas d’un simple décret pour faire disparaître un +préjugé qui était si profondément enraciné dans l’esprit public. Aux +yeux de la loi le comédien pouvait être devenu l’égal de tous les +citoyens, aux yeux de la majorité du public il restait un infâme, un +paria comme par le passé. + +Les nominations de Naudet, de Grammont, etc., soulevèrent des +protestations indignées et donnèrent lieu aux plus vives polémiques. + +Dans un pamphlet intitulé les _Comédiens commandants_, on voit un +provincial, fraîchement débarqué à Paris, rester pétrifié en lisant une +affiche signée Naudet, colonel. Il interroge, s’enquiert; on lui apprend +les nouveaux décrets, qui lui inspirent les réflexions suivantes: + +«J’estime, dit-il, un comédien individuellement, c’est un homme, c’est +mon frère; je lui marquerai sans efforts des égards lorsque je +distinguerai en lui un moral modeste et rectifié. Mais s’il s’émancipe, +s’il veut primer, je lui représenterai que, dévoué par état au plaisir, +à l’amusement du public, son devoir est d’employer son temps à lui +devenir agréable et non point à le commander. Je lui dirai que la garde +parisienne ne jouant pas la comédie, ne doit pas avoir des comédiens +pour chefs, et s’il manquoit de jugement au point de s’aigrir de mes +réflexions, j’ajouterai qu’il est du dernier ridicule qu’un bourgeois +parisien soit commandé militairement par un officier, qu’il peut, pour +prix et somme de 48 sols, applaudir ou siffler journellement à son +choix. Ce contraste révolte le bon sens[520].» + + [520] 1789. + +Peu de jours après paraissaient les «_Réflexions d’un bourgeois du +district de Saint-André-des-Arts_ sur la garde bourgeoise et sur le +choix des officiers de l’état-major.» L’auteur, le sieur Lavaud[521], y +malmenait assez rudement les nouveaux officiers. Naudet, fort +chatouilleux en tout ce qui concernait son honneur, mais peu scrupuleux +quant aux moyens de le défendre, écrit au pamphlétaire qu’il a besoin de +lui parler et lui donne rendez-vous dans un café. Lavaud s’y présente +sans défiance; l’acteur le reçoit à coups de poing, le foule aux pieds +et le roue littéralement de coups en lui faisant les plus terribles +menaces[522]. + + [521] Charles de Lavaud était un ancien chirurgien-major de la marine + royale. + + [522] Archiv. nat., Y,13 818. Campardon, _les Comédiens du Roi de la + troupe françoise_. + +Si les comédiens étaient vivement attaqués, ils avaient aussi des +partisans non moins chaleureux. + +Joseph Chénier, entre autres, s’indigna des protestations que soulevait +la nomination de quelques acteurs à des grades militaires, et il publia +à cette occasion de courtes réflexions sur l’état civil des +comédiens[523]. + + [523] Septembre 1789. + +«Vous êtes, dit-il à ses concitoyens, convenus que la pluralité des voix +seroit l’expression de la volonté générale; vous êtes convenus que la +volonté générale dans chaque district nommeroit les officiers de chaque +district. La volonté générale a fait le choix dont vous vous plaignez, +donc ce choix est légal, donc vous ne pouvez légitimement réclamer +contre ce choix.» + +Attribuant l’invincible aversion que la bourgeoisie paraissait éprouver +pour les gens de théâtre au salaire qu’ils recevaient, il cherchait à +démontrer l’absurdité de ce préjugé et il s’écriait: + +«Un éloquent député de la Provence (Mirabeau) ne voit dans la société +que trois classes: les _mendiants_, les _voleurs_, les _salariés_. Les +salariés composent incontestablement les neuf dixièmes de la société. +Cette classe comprend tous ceux qui exercent des métiers, tous ceux qui +professent les arts, tous les officiers publics, tous les agents du +pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire. Si vous flétrissez les +comédiens parce qu’ils sont salariés, flétrissez les neuf dixièmes de la +nation.» + +«Enfin, disait encore Chénier, si on refuse les droits de citoyen aux +comédiens parce qu’ils sont exposés aux sifflets du public, il faut être +conséquent et priver des mêmes droits tous ceux qui parlent en public et +en particulier les orateurs de l’Assemblée nationale qui sont exposés +aux mêmes accidents.» + +Il n’est pas jusqu’aux clubs où la situation des acteurs ne fût discutée +avec passion[524]. Dans une réunion où on déclamait contre eux, +l’orateur s’étayait de Cicéron qui avait refusé de paraître en public +avec Roscius. Un auditeur lui riposta: + + [524] «Je sais, écrivait Laya, que le nom de comédien est encore un + épouvantail chez nos bourgeoises du Marais, mais qu’importent les + clameurs des procureuses et les scrupules des bourgeoises? Faut-il + que les cris de la chouette empêchent Philomèle de chanter? Ne + sait-on pas d’ailleurs que tous les états se méprisent, que la haute + robe insulte à la moyenne, et la moyenne à celle qu’elle croit + au-dessous d’elle.» (_La Régénération des comédiens en France ou + leurs droits à l’état civil_, par Laya, 1789.) + +«Permettez-moi, messieurs, de répondre à l’honorable membre que je ne +connais pas M. Cicéron; je ne sais pas ce qu’il a fait dans la +Révolution. Ce que je sais, c’est que M. Naudet, mon général, entend +fort bien le service, qu’on a été fort heureux de le trouver dans les +moments de troubles et qu’après s’être servi des gens on ne doit pas en +être quitte pour leur dire: «Allez-vous-en, gens de la noce, etc.[525]» + + [525] Il parut à l’époque un très grand nombre de brochures sur ce + sujet. Nous venons de citer les principales. Ajoutons encore: + _Mémoire pour les comédiens françois à MM. de la milice bourgeoise, + par un membre du district du Val-de-Grâce_, 1789;--_Événements + remarquables et intéressants à l’occasion des décrets de l’auguste + Assemblée nationale concernant l’éligibilité de MM. les comédiens, + le bourreau et les Juifs_, 1790. + +Les fonctions militaires ou civiles dont les comédiens se laissaient +affubler, les flattaient prodigieusement; aussi s’en acquittaient-ils +avec beaucoup plus de zèle que de leur service au théâtre. A chaque +instant la représentation se trouvait retardée parce qu’un acteur +manquait et le régisseur venait dire au public: «Notre camarade un tel +est de service auprès du général Henriot», ou: «Notre camarade un tel +est au Comité de Sûreté générale pour l’intérêt de la République.» Un +jour, un de ces comédiens militaires, arriva si tard, qu’il ne prit même +pas le temps de changer de costume et qu’il joua son rôle en uniforme. + +Plus d’un acteur fut chargé par les électeurs d’un mandat législatif; +beaucoup remplirent des fonctions importantes. Collot-d’Herbois, de si +triste mémoire, était comédien. En 1793, Dugazon se fit aide de camp +volontaire de Santerre. Fusil, qui doublait Dugazon dans l’emploi des +comiques, fut envoyé à Lyon; il y fit partie du comité révolutionnaire +qui ordonna les affreux massacres dont cette malheureuse ville fut le +théâtre. Grammont quitta la scène et s’improvisa général; il mourut sur +l’échafaud avec son fils qui lui servait d’aide de camp. Bordier jouait +les Arlequins au théâtre des _Folies amusantes_ quand il fut chargé +d’une mission révolutionnaire à Rouen; il commit mille excès et finit +par être pendu. Dufresse[526] devint général et commanda en chef à +Naples. + + [526] Simon-Camille Dufresse, acteur du théâtre de la Montausier; il + fut fait baron et commandeur de la Légion d’honneur. + +La Convention fit plus encore pour les comédiens. Quand elle créa +l’Institut, elle décida d’y réserver une place «à l’acteur célèbre qui +recrée les chefs-d’œuvre du théâtre en leur donnant l’âme du geste, du +regard et de la voix, et qui achève ainsi Corneille et Voltaire[527]». +Molé[528], Préville, Monvel, Grandmesnil[529], furent nommés membres +titulaires de la section des _Beaux-arts_[530]. Larive reçut le titre de +membre correspondant. + + [527] Rapport de M. Daunou. + + [528] Molé écrivait quelques années plus tard à Chaptal en lui + recommandant un protégé: «Si vous ne pouvez, mon cher collègue, + faire pour lui ce que je vous demande, veuillez le recommander à + notre collègue le premier consul.» (De Manne.) + + [529] Grandmesnil (1737-1816), comédien français. + + [530] Le 25 octobre 1795 parut le décret qui fondait l’Institut. A + l’origine, il ne comptait que trois classes: l’Académie des + sciences, l’Académie des sciences morales et politiques, l’Académie + de la littérature et des Beaux-Arts. + +A plusieurs reprises, pendant la Révolution, les comédiens voulurent +jouer aux législateurs et on les vit intervenir dans les Assemblées +délibérantes. En juillet 1791, une députation du théâtre de Molière se +présenta à la barre de l’Assemblée nationale, où l’orateur de la troupe +prononça ce petit discours: + +«Nos frères sont déjà sur la frontière; les comédiens du théâtre de +Molière, obligés par les devoirs de leur état de renoncer au bonheur de +partager leur gloire, prient l’Assemblée d’agréer la soumission de +fournir à leurs frais à l’équipement et à l’entretien de six gardes +nationaux. Directeur du théâtre de Marseille, j’avais, par un don +patriotique de cent louis, donné le premier à mes confrères l’exemple de +venir au secours de la patrie. Directeur du théâtre de Molière, j’ai +encore l’honneur de les devancer aujourd’hui. Mon patriotisme m’inspire +un autre sentiment qui sera sans doute partagé par eux. Je jure de ne +souffrir jamais sur mon théâtre aucune maxime contraire aux lois, à la +liberté et aux principes que vous avez reconnus et consacrés.» + +Cette petite tirade, si sottement emphatique, fut couverte +d’applaudissements; le président remercia la députation et l’engagea à +assister à la séance. + + + + +XXV + +PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE (SUITE ET FIN) + +SOMMAIRE: Triste situation des comédiens.--La municipalité remplace les +Gentilshommes de la chambre.--_Charles IX_.--Expulsion de Talma de la +Comédie.--Les Comédiens se divisent.--Talma fonde le théâtre de la rue +de Richelieu.--_L’Ami des lois_.--_Paméla_.--Arrestation des +Comédiens.--Fermeture du théâtre.--9 thermidor.--Sévérité du public pour +les acteurs révolutionnaires. + + +Si les comédiens avaient enfin conquis les droits civils et l’égalité +avec les autres citoyens, ils ne devaient pas cependant s’en trouver +beaucoup plus heureux. Dès le début de la Révolution, la liberté des +théâtres est proclamée et de tous côtés s’élèvent de nouvelles scènes +qui ruinent les théâtres déjà existants[531], sans faire fortune +elles-mêmes. Les acteurs sont devenus indépendants, mais les spectateurs +sont devenus souverains. Chaque jour des scènes scandaleuses se passent +au théâtre, le public intervient à tout propos pour modifier le +répertoire et faire représenter les pièces à sa convenance[532]; enfin +«le théâtre et le parterre semblent être devenus les corps de deux +armées ennemies». On ne se borne pas toujours aux invectives; un soir, à +la Comédie française, la mauvaise humeur du public se manifeste par +l’envoi de pommes cuites; un de ces projectiles tombe dans la loge de +Mme de Simiane qui le fait tenir aussitôt au général La Fayette avec ce +billet: «Mon cher général, permettez-moi de vous envoyer le premier +fruit de la Révolution qui soit venu jusqu’à moi.» + + [531] La Révolution n’avait pas été favorable à la Comédie française: + sur cent mille écus de loges à l’année qu’elle retirait, elle en + conservait à peine un tiers en 1790. + + [532] En 1790, après le départ de Mlle Raucourt, un citoyen se leva + pendant la représentation et demanda que Mlle Sainval fût invitée à + rentrer au théâtre pour remplacer sa camarade. Le public applaudit. + Le comédien Dunant répondit aussitôt que la Société porterait à Mlle + Sainval le _décret du parterre_. + +A aucune époque, la Comédie ne traversa des phases plus douloureuses et +jamais sa troupe ne fut plus profondément divisée. Dès 1789, l’autorité +des Gentilshommes de la chambre cesse peu à peu de s’exercer[533], et +Bailly, maire de Paris, prend de fait la place de Richelieu. Il en +résulte une situation intolérable; les Comédiens reçoivent à la fois des +Gentilshommes et de Bailly des ordres qui souvent sont contradictoires. +Ne sachant auquel entendre, ils envoient quatre d’entre eux auprès du +maire de Paris. + + [533] Ils ne conservent que le droit dérisoire de signer des billets. + +Molé prend le premier la parole: + +«Monsieur, nous venons, au nom des Comédiens français, vous offrir leurs +respects et vous représenter que depuis plus d’un siècle nous avons +l’honneur d’appartenir au roi; que le titre de Comédiens français +ordinaires du roi nous a été déféré sous le bon plaisir de Sa Majesté +par son Gentilhomme de la chambre, que nous avons à cœur de le conserver +dans toute son étendue, tant que nous exercerons une profession qu’une +sage philosophie a placée enfin dans la classe des professions +honorables. Cependant, d’après l’ordre que nous a donné M. de Richelieu +de nous retirer par-devant M. le maire de Paris pour ce qui concerne le +détail courant de notre spectacle, nous n’avons entendu par détails +courants que les faits relatifs à la police[534].» + + [534] La loi du 24 août sur l’organisation judiciaire attribuait à la + municipalité la police des spectacles. + +Bailly lui répondit: «Je suis heureux de pouvoir vous fixer sur ce +point. Je suis investi par le roi de France de l’entière autorité des +Gentilshommes de la chambre sur les spectacles royaux, et je suis étonné +que le ministre ne vous l’ait pas fait savoir... J’aime et je protège +les talents tout aussi bien qu’un Gentilhomme de la chambre.» + +«Mais notre titre de comédien du roi, objecta Dugazon? + +--Vous paraissez y tenir. + +--Dame, c’est notre noblesse à nous. + +--Ce titre ne peut vous être contesté», répondit le maire. + +Bailly assura encore les Comédiens de sa protection et il leur déclara +que, comme les Gentilshommes, il ne se mêlerait pas des affaires +d’argent de la Comédie. Il les autorisa à prendre des congés de huit ou +quinze jours sans sa permission. + +On décida le même jour que le titre de Théâtre français[535] serait +remplacé par celui de Théâtre national ou de la Nation et que les +affiches seraient ainsi libellées: + + [535] Il datait sur les affiches de 1782. + + THÉATRE NATIONAL + Les Comédiens ordinaires du Roi + donneront: + +Le premier mouvement des Comédiens fut de se réjouir d’être enfin +délivrés d’un joug qui pesait si lourdement sur eux, mais leur joie fut +de courte durée et ils virent bientôt, par expérience, qu’ils n’avaient +fait que changer de maîtres; ils en arrivèrent même à regretter +amèrement les premiers. + +«C’est, dit Grimm, depuis qu’échappés du joug honteux et tyrannique des +Gentilshommes de la chambre ils ont l’honneur d’être les Comédiens de la +Nation, au lieu d’être modestement comme jadis de simples pensionnaires +du roi; c’est depuis cette heureuse révolution qu’ils reçoivent plus +d’ordres arbitraires, qu’ils éprouvent plus de dégoûts et de vexations +de toute espèce qu’ils n’en avaient jamais essuyé auparavant. Le +parterre prétend les assujettir tous les jours à de nouvelles +fantaisies, à de nouveaux caprices; la municipalité ou la volonté du +peuple ne manque pas une occasion de leur faire sentir tout le poids de +son autorité[536].» + + [536] Novembre 1790. Grimm, _Correspondance littéraire_. + +La pièce de _Charles IX_[537], jouée le 4 novembre 1789, provoqua à la +Comédie des dissensions intestines irréparables. Le succès fut colossal; +on voyait pour la première fois sur le théâtre un roi faire «égorger son +peuple avec le fer du fanatisme[538]». Les représentations furent +interrompues par ordre de la cour; mais en 1791, Mirabeau se trouvant un +soir au théâtre demanda à haute voix qu’on reprît _Charles IX_. Naudet +répondit qu’il était impossible de satisfaire cette demande à cause des +maladies de Mme Vestris et de Saint-Prix; mais Talma, s’avançant à son +tour sur la scène, donna à entendre que si tous ses collègues étaient +aussi bons patriotes que lui, la pièce pourrait être jouée[539]. + + [537] De Marie-Joseph Chénier. + + [538] Voltaire, en 1764, écrivait à Saurin ces lignes prophétiques: + «Un temps viendra sans doute où nous mettrons les papes sur le + théâtre comme les Grecs y mettaient les Atrée et les Thyeste qu’ils + voulaient rendre odieux. Un temps viendra où la Saint-Barthélemy + sera un sujet de tragédie et où l’on verra le comte Raymond de + Toulouse braver l’insolence hypocrite du comte de Montfort.» + + [539] A la suite de cette scène, Talma eut une altercation violente + avec Naudet, qui l’accusa de ne pas monter sa garde et de s’être + caché dans un grenier avec son fusil le jour d’une émeute. Talma + répondit qu’il était monté à un deuxième étage pour mieux observer + l’ennemi et il donna un soufflet à l’interlocuteur. Le lendemain ils + se battirent au pistolet: «On nous avait placés à vingt pas l’un de + l’autre, raconte Talma, et, grâce à ma vue abominable, je + n’apercevais même pas Naudet qui avait cinq pieds huit pouces. «Que + cherchez-vous? me dirent mes témoins en voyant l’hésitation de mon + pistolet. «Ma foi, répondis-je, je cherche Naudet.» Naudet était + brave, il s’avança à dix pas: «Me voilà, dit-il, me vois-tu + maintenant?» En effet, je l’apercevais comme dans un brouillard. Je + tirai: ma balle dut passer à dix pieds de lui. Il tira en l’air. + Pour que notre duel pût être égalisé, il aurait fallu nous faire + battre au mouchoir.» + +Le soupçon d’aristocratie jeté publiquement par Talma sur ses camarades +leur parut un crime de lèse-Comédie et une indigne trahison. Par un +arrêté pris à la presque unanimité des voix, ils l’expulsèrent de leur +société. + +Dès qu’il apprit la résolution des Comédiens, Bailly leur fit dire +qu’ils ne pouvaient être juges et parties et qu’il leur conseillait de +jouer avec Talma jusqu’à ce que la municipalité eût statué. On ne tint +aucun compte de son avis et le soir même, en présence d’une énorme +assistance, Fleury informa le public de la décision de la compagnie. A +peine a-t-il terminé sa harangue que Dugazon s’élance à son tour sur la +scène. Il dénonce formellement ses camarades qui vont, dit-il, +l’expulser, comme ils viennent de le faire pour Talma. Un épouvantable +tumulte s’ensuit, le théâtre est escaladé, les banquettes brisées en +mille pièces et l’intervention de la force armée parvient seule à +ramener le calme. Le lendemain, le maire de Paris mande les acteurs à sa +barre et leur enjoint d’obéir à ses ordres; il ne peut rien obtenir. En +présence de cette obstination, la salle fut fermée par ordre de la +municipalité. En même temps Dugazon, qui avait manqué au public, en le +prenant pour juge, fut condamné à garder les arrêts chez lui pendant +huit jours et à l’impression du jugement. + +Les Comédiens comprirent qu’ils ne seraient pas les plus forts; ils se +résignèrent à céder et, le 28 septembre, Talma reparut dans _Charles +IX_; il y fut couvert d’applaudissements ainsi que Dugazon. + +Le soupçon d’aristocratie qui pesait sur la Comédie française était +parfaitement mérité; la plupart de ses membres regrettaient le passé. +L’indépendance, les droits civils et politiques, l’accession aux +fonctions publiques, leur paraissaient de maigres compensations à tout +ce qu’ils avaient perdu. A l’aisance, à la fortune, avaient succédé pour +eux la misère et la ruine; à la vie heureuse et facile, une existence +inquiète et tourmentée; plus de rapports avec la cour et les grands +seigneurs, plus de ces invitations qui chatouillaient si agréablement +leur vanité. L’insupportable despotisme des Gentilshommes avait disparu, +il est vrai, mais n’était-il pas remplacé par une tyrannie mille fois +pire encore, celle d’une populace grossière et déchaînée? + +Ce n’était pas seulement à la Comédie qu’on conservait le culte du +passé; il en était de même dans d’autres théâtres et ce sentiment +quelquefois se donnait jour d’une façon vraiment touchante. + +En 1792, on jouait à l’Opéra-Comique les _Événements imprévus_. La reine +assistait à la représentation. Mme Dugazon remplissait le rôle de +Lisette; dans un duo du second acte se trouvent ces deux vers: + + J’aime mon maître tendrement; + Ah! combien j’aime ma maîtresse! + +En chantant ces paroles, Mme Dugazon se tourna vers la reine de façon à +ne laisser aucun doute sur le sens qu’elle leur donnait. Aussitôt des +cris furieux se firent entendre dans le public: «En prison! en prison! +criait-on. L’actrice, sans se troubler, bien qu’elle risquât sa +tête[540], recommença les deux vers en les adressant à la reine d’une +façon encore plus marquée. Des applaudissements frénétiques +accueillirent cette action si noble et si courageuse. + + [540] Mme Dugazon ne fut pas punie, mais on ne la laissa pas + reparaître dans ce rôle. + +Les sentiments très vifs que la plupart des comédiens français avaient +conservés pour la cour créaient avec ceux de leurs camarades qui ne +partageaient pas les mêmes opinions des difficultés incessantes. A la +fin, il en résulta une séparation. Ceux d’entre eux qui se montraient +enthousiastes des idées nouvelles, quittèrent le théâtre de la Nation; +ils s’établirent à celui du Palais-Royal[541], qui prit le nom de +Théâtre-Français de la rue de Richelieu, puis ensuite celui de Théâtre +de la République[542]. Talma[543], Dugazon, Grandménil, étaient à leur +tête. + + [541] Cette salle avait été construite et ouverte en 1785 sous le + titre de _Variétés amusantes_, mais on la désignait souvent sous le + nom de _Théâtre du Palais-Royal_; c’est la salle actuelle de la + Comédie française. + + [542] En 1792, ce titre ne paraissant pas encore suffisamment + accentué, on le changea pour celui de Théâtre de la liberté et de + l’égalité. + + [543] Quand Talma envoya sa démission à ses camarades, on refusa de + l’accepter, et on ne lui permit pas d’emporter ses costumes. Il ne + put les obtenir que grâce à un subterfuge de Dugazon. Ce dernier, + trouvant quelques comparses inoccupés dans le théâtre, les costume + en licteurs et leur donne de grandes corbeilles dans lesquelles il + dépose les casques, cuirasses, en un mot toute la défroque tragique + de son camarade. Lui-même revêt le costume d’Achille avec le + bouclier et la lance, et il sort gravement, suivi de ses licteurs et + de leurs paniers, sans que les gardiens stupéfaits songent à le + retenir. (De Manne.) + +Le Théâtre de la République ne joua que des pièces franchement +révolutionnaires; tantôt on y voyait, comme dans le _Despotisme +renversé_, le peuple armé de pioches, de haches, etc., piller les +maisons, les magasins et se livrer à tous les excès; les gardes +françaises, au lieu de rétablir l’ordre, déposaient leurs armes et +fraternisaient avec les insurgés; tantôt on représentait sur la scène +des moines et des religieuses se réjouissant d’avoir reconquis leur +liberté et tenant les propos les plus licencieux. + +Désormais il fut interdit de prononcer dans une pièce, qu’elle fût +ancienne ou moderne, les noms de duc, marquis, comte, etc.; on devait +dire citoyen. Le changement choquait le bon sens, rompait le vers, +violait la rime, peu importait[544]. Molé, jouant aux échecs sur la +scène, s’écriait: échec au tyran. Tous les acteurs, même dans les rôles +de Grecs ou de Romains, portaient des cocardes tricolores. Au moment de +la translation des cendres de Voltaire au Panthéon en 1791, le Théâtre +de la République donna les _Muses rivales_, de Laharpe. La pièce, +composée en 1779, contenait mille flatteries à l’adresse de Louis XVI. +L’auteur les supprima et y substitua généreusement les attaques les plus +vives contre les despotes et les prêtres. + + [544] + + Le titre de valet est de l’ancien régime: + Ainsi, valet, marquis, comte, esclave ou baron, + Sont des mots qui chez nous ne sont plus de saison. + + (_Le Patriote_, du 10 août.) + +Le 3 janvier 1793, le Théâtre de la Nation représenta l’_Ami des lois_. +On savait que la pièce contenait de nombreuses allusions politiques, +qu’elle était franchement réactionnaire; aussi l’affluence à la première +représentation fut-elle énorme; dès la veille, un nombre considérable de +curieux passa la nuit sous les murs de l’Odéon pour être plus sûr +d’obtenir des places. L’_Ami des lois_ attaquait avec une violence +inouïe tous ces «faux patriotes, aux dehors plâtrés et à l’âme +hypocrite», qui désolaient la France: + + Que tous ces charlatans, populaires larrons + Et de patriotisme insolents fanfarons, + Purgent de leur aspect cette terre affranchie! + Guerre, guerre éternelle aux faiseurs d’anarchie! + +Le succès fut prodigieux, les tirades les plus virulentes soulevèrent un +enthousiasme indescriptible. + +Les spectateurs furent dénoncés comme un rassemblement d’émigrés, et sur +le réquisitoire d’Anaxagoras Chaumette le conseil général de la Commune +défendit de continuer les représentations. C’était le 12 janvier. La +pièce était déjà affichée pour le soir même. + +Une foule énorme se porte au Théâtre de la Nation. Dès que la toile est +levée, les Comédiens donnent aux spectateurs connaissance de l’arrêté de +la Commune. Les huées et les sifflets y répondent et on demande la pièce +à grands cris; la salle est encombrée de troupes, deux pièces de canon +sont braquées au coin de la rue de Buci, mais rien ne peut calmer +l’effervescence. Santerre croit que sa vue fera trembler le public; il +se présente en grand uniforme et accompagné de son état-major. «La pièce +ne sera pas jouée», s’écrie-t-il. «A la porte, silence! à bas le général +mousseux! Nous voulons la pièce, la pièce ou la mort», lui répond-on de +toutes parts. Il doit se retirer au milieu des huées. + +Le désordre va toujours croissant; en vain Chambon[545], maire de Paris, +essaye-t-il de calmer les esprits, il n’y peut parvenir; enfin le peuple +exige que l’on en réfère à la Convention. Cette Assemblée était en +permanence pour le jugement de l’infortuné Louis XVI. Chambon, +accompagné de Laya, l’auteur de la pièce, porte lui-même la requête du +peuple à la barre de l’Assemblée. La Convention, après une discussion +tumultueuse, déclare qu’aucune loi n’autorise la Commune à violer la +liberté des théâtres et son arrêté est révoqué. Cette réponse, portée à +la Comédie, provoque des acclamations prolongées; la pièce est jouée +sur-le-champ et ne se termine qu’à une heure du matin, au milieu +d’applaudissements frénétiques. + + [545] C’était un comédien. Il reçut de telles contusions pendant cette + soirée, qu’il en mourut peu de temps après. + +La Commune ne se tint pas pour battue. Sous prétexte de troubles dont +Paris était menacé, elle décréta le lendemain que tous les théâtres +seraient fermés jusqu’à nouvel ordre. Le conseil exécutif cassa cet +arrêté, mais il autorisa l’interdiction des pièces qui pouvaient +troubler la tranquillité publique. La Commune défendit alors les +représentations de l’_Ami des lois_, et malgré les réclamations la pièce +ne fut plus donnée. + +L’attitude des Comédiens devait attirer sur eux les vengeances +jacobines. Le 2 août 1793, la Convention décrète que «tout théâtre sur +lequel seront représentées des pièces tendant à dépraver l’esprit public +et à réveiller la honteuse superstition de la royauté, sera fermé et les +directeurs arrêtés et punis selon la rigueur des lois». Au mois de +septembre, à propos de la pièce de _Paméla_[546] dont les maximes +paraissent entachées d’aristocratie, la Comédie française est dénoncée +aux jacobins comme un foyer de contre-révolution. Le théâtre est fermé +après cent treize ans d’existence. Les Comédiens, hommes et femmes, +arrêtés chez eux pendant la nuit, sont jetés dans les prisons[547]; les +hommes sont enfermés aux Madelonnettes[548] et les femmes à +Sainte-Pélagie[549]; Molé seul échappa à la proscription générale qui +frappait tous ses camarades[550]. Champville, neveu de Préville, qui +avait été arrêté en même temps que les Comédiens, puis remis en liberté, +chercha à les sauver. Il alla trouver Collot-d’Herbois, qui, à titre +d’acteur, devait les protéger: «Va-t’en, lui répondit Collot, tu es bien +heureux d’en être quitte; tes camarades et toi vous êtes tous des +contre-révolutionnaires. La tête de la Comédie sera guillotinée et le +reste déporté.» + + [546] Comédie en cinq actes, imitée du roman de Richardson, par + François de Neufchâteau. + + [547] Le jeudi 5 septembre 1793, Barrère monta à la tribune de la + Convention, et donna les motifs qui, à ses yeux, légitimaient + l’arrestation des acteurs et la fermeture du théâtre: «On y voyait, + dit-il, non la vertu récompensée, mais la noblesse; les + aristocrates, les modérés, les feuillants s’y réunissaient pour + applaudir des maximes proférées par des mylords; on y entendait + l’éloge du gouvernement anglais.» L’Assemblée applaudit la décision + prise par le Comité de Salut public et la confirma. + + [548] Quand les Comédiens arrivèrent aux Madelonnettes, les + prisonniers, et il y avait parmi eux beaucoup de nobles, les + reçurent chapeau bas et en poussant de longs vivats. + + Cinq mois après on transféra les hommes à Picpus et les femmes aux + Anglaises, rue des Fossés-Saint-Victor. + + [549] Desessart, qui était aux eaux de Barèges, mourut de saisissement + en apprenant cette nouvelle. + + [550] Molé, pour qu’on ne pût douter de ses sentiments, avait écrit + sur sa porte: «C’est ici que demeure le républicain Molé.» Pendant + la Terreur, et après l’incarcération de ses camarades, il joua sur + le théâtre de Mlle Montausier le rôle de Marat. + +Le même jour il envoyait à Fouquier-Tinville une note où les noms de +Dazincourt, Fleury, Louise Contat, Émilie Contat, Raucourt et Lange +étaient suivis d’un grand G, qui voulait dire simplement «guillotiner». + +Le jugement devait avoir lieu le 13 messidor an II (1er juillet 1794) et +l’on sait que l’exécution avait lieu dans les vingt-quatre heures. On +s’y attendait si bien que, le 14, une foule plus considérable que +d’habitude encombrait les quais et les ponts pour voir passer sur la +charrette fatale ces fameux Comédiens. + +Heureusement, un employé du Comité de salut public, nommé Labussière, +eut le courage de faire disparaître les pièces d’accusation que Collot +envoyait à Fouquier-Tinville. Il fallut rédiger de nouvelles pièces qui +disparurent de la même façon. Le 9 thermidor arriva; les Comédiens +étaient sauvés[551]. + + [551] Nous publions, grâce à l’obligeance de Mlle Bartet, qui a bien + voulu nous le communiquer, l’ordre de mise en liberté des sœurs + Contat et de Mlle Mézeray: + + «Convention nationale + Comité de Sûreté générale et de surveillance + de la Convention nationale + du 15 thermidor an second + de la République une et indivisible + + «Le Comité arrête que les citoyennes Contat l’aînée, Émilie + Contat, sœurs, et Mézeray, artistes du théâtre dit de la Nation, + détenues aux Magdelonnettes, seront mises sur-le-champ en liberté, + et les scellés apposés sur leurs papiers seront levés par deux + membres du comité révolutionnaire. + + «Les représentants du peuple + Membres du Comité de sûreté générale de la Convention nationale + Legendre, Goupilleau de Fontenai, Élie Lacoste, + Louis (du Bas-Rhin), Voulland, Bernard.» + +Dès qu’ils furent sortis de prison[552], ils ouvrirent un théâtre rue +Feydeau et débutèrent par la _Mort de César_ et la _Surprise de +l’Amour_; ils furent acclamés et on chercha à leur faire oublier les +longues souffrances qu’ils avaient eu à endurer[553]. + + [552] Tous furent mis en liberté, à l’exception de Dazincourt qui + subit onze mois de détention. + + [553] _Gazette nationale_, primidi, 2 pluviôse an III (30 janvier + 1795). + +Par contre, l’orage se déchaîna contre leurs camarades de la rue de +Richelieu qui avaient joui pendant le règne de la Terreur de toute la +faveur des hommes au pouvoir. + +La première fois que Fusil, dont on connaît le triste rôle à Lyon, entra +en scène après le 9 thermidor, un cri d’horreur s’éleva de toutes parts. +On n’entendait que ces mots: «A bas l’assassin! à bas le brigand!» On +exigea qu’il chantât le _Réveil du Peuple_, l’hymne de la réaction +antiterroriste. Tremblant de frayeur, le comédien ne pouvait obéir. +Talma lut l’hymne à sa place, et, pendant la lecture, Fusil, courbé sous +l’indignation publique, tenait d’une main vacillante un flambeau pour +éclairer son camarade. + +Dugazon, qui avait dénoncé la modération comme un crime capital, +n’échappa pas non plus à la vindicte du parterre. Il jouait le valet des +_Fausses confidences_. Quand son maître lui dit: «Nous n’avons plus +besoin de toi ni de ta race de canailles», une triple bordée +d’applaudissements approuva ces paroles. Le comédien voulut tenir tête à +l’orage et, s’avançant sur le bord de la scène, il saisit sa perruque et +la jeta comme un défi au public. Vingt spectateurs s’élancèrent sur le +théâtre pour châtier l’insolent, mais un machiniste le fit disparaître +par une trappe et il put se sauver par une porte de derrière[554]. + + [554] Dugazon, même aux plus terribles moments, se permit sur la scène + d’étranges mystifications. «En 1793, il était dans les coulisses au + moment d’un entr’acte de tragédie. Tout à coup il s’engouffre dans + le manteau rouge d’Othello, fait lever la toile et s’avance en + capitan jusque sur le bord de la scène. Les spectateurs se taisent + et attendent. Alors, les yeux hagards et fixés sur la rampe, Dugazon + prononce d’abord d’une voix caverneuse: «Un quinquet!... deux + quinquets!... trois quinquets!» et ainsi jusqu’à dix, en marchant et + en imprimant à chaque exclamation une vigueur ascendante si bien + accentuée, si sérieuse, qu’il tient l’auditoire stupéfait et comme + enchaîné sous la pression d’une puissance magnétique. La scène + jouée, peut-être la gageure gagnée, Dugazon se drape avec fierté et + s’éloigne en héros qu’agiterait la passion la plus fougueuse. Alors + un tonnerre d’applaudissements l’accompagne.» (Charles Maurice.) + +Talma lui-même, se présentant un soir dans _Épicharis_, entendit +s’élever d’énergiques protestations: «Au Jacobin! au Jacobin!» criait-on +de tous côtés. L’acteur était accusé, fort à tort du reste, d’avoir fait +emprisonner ses camarades du théâtre de la Nation. Sans se laisser +intimider, il dit au public: «Citoyens, j’avoue que j’ai aimé et que +j’aime encore la liberté, mais j’ai toujours détesté le crime et les +assassins: le règne de la Terreur m’a coûté bien des larmes et la +plupart de mes amis sont morts sur l’échafaud. Je demande pardon au +public de cette courte interruption, je vais tâcher de la lui faire +oublier par mon zèle et par mes efforts.» Cette tirade fut fort +applaudie[555]. + + [555] Plusieurs comédiens protestèrent contre la sévérité du public et + déclarèrent que loin de contribuer à leur arrestation Talma avait + fait tous ses efforts pour les sauver. Larive entre autres et Mlle + Contat publièrent dans le _Moniteur_ du 7 germinal an III (27 mars + 1793) une lettre des plus honorables pour leur camarade. Au moment + du procès des Girondins, Talma avait été dénoncé et il n’échappa que + par prodige à l’échafaud. + +En 1793, Trial avait été nommé membre de la municipalité de Paris et +officier de l’état civil. Il fut un des familiers de Robespierre et un +de ses agents les plus actifs. Après le 9 thermidor, quand il reparut +sur le théâtre, le parterre l’accueillit par des huées formidables et +l’obligea à demander pardon à genoux de sa conduite pendant la Terreur. +Le lendemain Trial était honteusement chassé par ses collègues de la +municipalité. De désespoir, il s’empoisonna. + +Lays, le fameux chanteur qui avait causé tant de soucis à Papillon de La +Ferté, était devenu un terroriste ardent. Quand il reparut sur la scène, +il jouait le rôle d’Oreste dans _Iphigénie_. «J’étois à l’amphithéâtre, +raconte Dufort de Cheverny, toute la salle étoit pleine. Dès qu’il +parut, ce furent des sifflements, des hurlements continuels; il resta +les bras croisés, il voulut parler, il voulut chanter; les cris +redoublèrent et les femmes dans toutes les loges tirèrent leur mouchoir +pour lui faire signe de se retirer. Au bout d’une heure, il sortit au +bruit des applaudissements. Alors un officier municipal s’avança sur le +théâtre et prononça: «Au nom de la loi». Toute la salle se tut. Il fit +une phrase aussi plate qu’insignifiante; les cris, les hurlements +recommencèrent de plus belle, et ce fut le même train. Enfin, à huit +heures, le spectacle commença, et ce fut un autre acteur qui joua le +rôle[556].» + + [556] _Mémoires_ de Dufort de Cheverny. + + + + +XXVI + +LES COMÉDIENS SOUS LE PREMIER EMPIRE + +SOMMAIRE: Le Directoire.--Le Consulat.--L’Empire.--Les obsèques de Mlle +Chameroi.--Bonaparte exclut les comédiens de l’Institut.--Il rétablit +contre eux les arrêts et la prison.--Talma et la Légion +d’honneur.--Crescentini. + + +Jamais on ne fut plus avide de plaisirs qu’après la Terreur; tous ceux +qui avaient survécu à cette triste époque ne songeaient qu’à jouir de la +vie et à oublier les affreux souvenirs du passé. A Paris seulement on +comptait vingt-trois théâtres et six cent quarante bals publics. + +Les principales scènes sont le théâtre Feydeau, le théâtre de la +République, et le théâtre Louvois, fondé par Mlle Raucourt avec +quelques-uns de ses camarades. Mais Louvois est fermé pour avoir toléré +des allusions blessantes au ministre de la justice[557]; Raucourt +s’établit alors avec sa troupe dans l’ancien théâtre du faubourg +Saint-Germain; à peine y est-elle installée que la salle est brûlée +(1799). En même temps le théâtre de la République, complètement +délaissé, est obligé de fermer ses portes. Sageret, directeur de +Feydeau, veut reconstituer la Comédie française, il se ruine et le +théâtre cesse ses représentations. + + [557] Le 17 thermidor an V, on représentait _les Trois frères rivaux_; + Larochelle jouait le rôle du valet de chambre Merlin; son maître lui + dit: «Monsieur Merlin, vous êtes un coquin, monsieur Merlin, vous + serez pendu.» Le public appliqua cette phrase à Merlin, ministre de + la justice, et applaudit à tout rompre. + +François de Neufchâteau, ministre de l’intérieur, reprend alors le +projet de Sageret et reconstitue le Théâtre français en réunissant les +troupes éparses des théâtres de Feydeau, de Louvois et de la République. +La réunion définitive eut lieu le 30 mai 1799 (11 prairial an VII). Molé +devint le doyen de la nouvelle troupe[558]. En 1802 le premier consul +dota la Comédie d’une rente annuelle de cent mille francs. + + [558] Malgré son âge il se montrait plein d’ardeur. Mlle Contat disait + de lui: «Il a soixante-cinq ans et il n’existe pas un jeune homme + qui se jette si bien aux genoux d’une femme.» Il mourut le 11 + décembre 1802. Lorsqu’il eut succombé, Grimod de la Reynière proposa + sérieusement «qu’il fût donné sur le théâtre de la Nation une + représentation solennelle d’un de nos chefs-d’œuvre, et que ce jour + tous les spectateurs, sans distinction d’âge, de rang, ni de sexe, + parussent dans la salle avec un crêpe au bras.» Cette proposition, + qui rappelait les beaux jours des comédiens sous Louis XV, ne trouva + point d’écho; elle parut ridicule et n’aboutit pas. + +De 1798 à 1806 Paris est inondé de théâtres bourgeois. + +«Alors, dit Brazier, on en comptait plus de deux cents dans la capitale. +Il y en avait dans tous les quartiers, dans toutes les rues, dans toutes +les maisons; il y avait le théâtre de l’Estrapade, celui de la +Montagne-Sainte-Geneviève, ceux de la Boule-Rouge, de la rue Montmartre, +de la rue Saint-Sauveur; du cul-de-sac des Peintres, de la rue +Saint-Denis, du faubourg Saint-Martin, de la rue des Amandiers, de la +rue Grenier-Saint-Lazare, etc. On jouait la comédie dans les boutiques +des marchands de vin, dans les cafés, dans les caves, dans les greniers, +les écuries, sous des hangars. C’était épidémique, une grippe, un +choléra dramatique... De la petite bourgeoisie ce goût était descendu +jusque chez les ouvriers. Ils perdaient souvent un ou deux jours de la +semaine, sans compter l’argent qu’ils dépensaient, pour avoir le plaisir +d’amuser à leurs dépens. J’ai vu des Agamemnons aux mains calleuses, des +Célimènes en bas troués; j’ai vu jouer le _Séducteur_ par un homme qui +avait deux pieds bots, et le _Babillard_ par un bègue. Cette fièvre, qui +dura plusieurs années, était devenue inquiétante, et jeta au théâtre un +grand nombre de comédiens détestables.» + +En 1807 tous ces théâtres bourgeois, où se dépensaient inutilement le +temps et l’argent des ouvriers, furent fermés. + +La cour avait suivi l’exemple général. La reine Hortense, le prince +Eugène, Murat, la duchesse d’Abrantès, l’impératrice Joséphine +elle-même, jouaient la comédie. Il existait des théâtres particuliers +chez toutes les notabilités de l’époque. + +Quelle fut pendant l’Empire, au point de vue civil et au point de vue +religieux, la situation des comédiens? + +Dès que le culte fut rétabli et que le Concordat eut réglé les rapports +de l’Église et de l’État, le clergé chercha à renouveler contre les gens +de théâtre les lois qu’on leur avait appliquées jusqu’en 1789. + +En 1802, le curé de Châtillon-sur-Seine refusa d’accepter une comédienne +pour marraine. Il fut vivement blâmé par l’autorité civile, qui lui fit +observer «qu’il ne fallait pas imprudemment faire revivre les anciennes +lois qui écartaient les personnes attachées au théâtre de toute +participation aux actes extérieurs de religion et que sous l’ancien +régime même l’application de ces lois avait donné lieu à des +réclamations célèbres[559].» + + [559] Jauffret, _Mémoires_, t. I, pag. 261. + +La même année un nouvel incident se présenta et motiva encore +l’intervention du pouvoir civil. + +Mlle Chameroi, danseuse de l’Opéra, mourut. Son corps, accompagné de +tous ses camarades et d’une foule immense, fut porté à l’église +Saint-Roch; mais le curé fit fermer les portes et refusa de le recevoir. +La foule exaspérée voulait pénétrer de force; Dazincourt parvint à la +calmer et le convoi se rendit à la succursale des Filles Saint-Thomas, +où le service fut célébré sans difficulté[560]. + + [560] A propos de la mort de Mlle Chameroi parurent plusieurs + brochures en vers: + + _Réponse de saint Roch et de saint Thomas à saint Andrieux_. Chez + Girard, quai de la Vallée, nº 70, 1802. + + _Saint Roch à Andrieux_, chez Dabin, palais du Tribunat, 1802. + + _Saint Roch et saint Thomas_, chez Dabin, 1802. + + Cette dernière satire est assez plaisante. On y voit Chameroi se + présenter au paradis et invoquer l’intercession de saint Roch, pour + l’église duquel elle a souvent donné de l’argent; mais le saint + refuse de lui servir d’introducteur: + + La danse! ô ciel! rien n’est plus immodeste. + Puisqu’à ces jeux vous perdiez vos loisirs, + Soyez damnée et sans miséricorde. + Allez-vous-en; que mon chien ne vous morde. + + La danseuse a recours à saint Thomas, qui se montre plus conciliant. + Chameroi dit que ses amis les comédiens donneront soixante louis + pour elle. Aussitôt on lui ouvre les portes du paradis et on arrange + incontinent un concert où figurent sainte Cécile et le roi David. + Chameroi se met à danser: + + Les chérubins, les trônes, les archanges, + Étoient ravis, la combloient de louanges. + Le roi David, danseur très vigoureux + Quitta sa harpe; on eut un pas de deux + Vraiment divin; ce fut une soirée + Douce, rapide, au plaisir consacrée, + On s’amusa comme des bienheureux. + +Quand le premier consul apprit cet événement, il se contenta de dire: +«Pourquoi a-t-on présenté le corps à l’église? Le cimetière est ouvert à +tout le monde, il fallait l’y porter tout droit.» Un instant il fut +question d’arrêter le curé, mais on se contenta de lui faire infliger +trois mois de séminaire par l’archevêque de Paris. + +Le 30 brumaire parut dans le _Moniteur_ un article dont la paternité fut +attribuée à Bonaparte: + +«Le curé de Saint-Roch, y disait-on, a, dans un moment de déraison, +refusé de prier pour Mlle Chameroi et de l’admettre dans l’église. Un de +ses collègues, homme raisonnable, instruit de la véritable morale de +l’Évangile, a reçu le convoi dans l’église des Filles-Saint-Thomas, où +le service s’est fait avec toutes les solennités ordinaires. + +«L’archevêque de Paris a ordonné trois mois de retraite au curé de +Saint-Roch, afin qu’il puisse se souvenir que Jésus-Christ commande de +prier même pour ses ennemis, et que, rappelé à ses devoirs par la +méditation, il apprenne que toutes ces pratiques superstitieuses +conservées par quelques rituels et qui, nées dans des temps d’ignorance +ou créées par des cerveaux échauffés, dégradaient la religion par leur +niaiserie, ont été proscrites par le Concordat et par la loi du 18 +germinal.» + +Portalis fut chargé de s’entendre avec l’archevêque de Paris et de +décider avec lui d’après quels principes agiraient les curés du diocèse: + +«L’Église de France, écrit le jurisconsulte, était la seule qui +considérât comme excommuniées les personnes vouées au théâtre. Cette +manière de voir est inconciliable avec les idées qui se sont établies +sur l’état civil des acteurs depuis les règlements de l’Assemblée +constituante. D’ailleurs, dans les principes d’une saine théologie, les +curés doivent présumer que le défunt dont on présente le corps à +l’église est mort dans des dispositions qui le rendent digne de +l’application des secours spirituels. De plus, après la mort, les hommes +n’ont plus rien à juger; ils ne peuvent savoir ce qui s’est passé dans +les derniers moments dans l’âme du défunt; ils ne doivent pas affliger +les vivants par des mesures indiscrètes, ni se permettre de s’expliquer +sur des choses dont le jugement n’appartient qu’à Dieu[561].» + + [561] Lettre au premier consul, 25 vendémiaire an XI, 17 octobre 1802. + +Bonaparte, qui protégeait si bien les comédiens contre le zèle +intempestif de certains membres du clergé, n’avait pas hésité cependant +à leur enlever une partie des prérogatives que la Révolution leur avait +accordées. Ainsi, quand il réorganisa l’Institut[562], son premier soin +fut de les exclure de la troisième classe, où la Convention les avait +admis[563]. + + [562] En 1803, Bonaparte décida que l’élection des membres de + l’Institut serait soumise à l’approbation du pouvoir exécutif et il + divisa l’institut en quatre classes. + + [563] En 1800, il écrivait à Lucien Bonaparte, ministre de + l’intérieur. + + Paris, 23 fructidor an VIII (10 sept. 1800). + + «Je vous prie, citoyen ministre, de me remettre la liste de nos dix + meilleurs peintres, de nos dix meilleurs sculpteurs, de nos dix + meilleurs compositeurs de musique, de nos dix meilleurs artistes + musiciens, _autres que ceux qui jouent sur nos théâtres_, de nos dix + meilleurs architectes, ainsi que les noms des artistes dans d’autres + genres dont les talents méritent de fixer l’attention publique. + (Plon, 1861, t. VI, p. 457.) + +Napoléon rétablit même en partie contre les gens de théâtre les peines +disciplinaires qui avaient disparu avec l’ancien régime; le décret du +1er novembre 1807 sur la surintendance des grands théâtres permet de +condamner à l’amende ou aux arrêts tout sujet qui aura fait manquer le +service sans cause valable ou pour insubordination envers ses +supérieurs. Les sujets mis aux arrêts ne pouvaient être conduits dans la +maison de l’Abbaye que sur l’autorisation du surintendant. Si les arrêts +étaient de plus de huit jours, on devait en rendre compte à l’empereur. +C’était le rétablissement du For l’Évêque. Quant au surintendant, il se +trouvait investi de toute l’autorité qu’avaient possédée autrefois les +Gentilshommes de la chambre. + +Napoléon cependant protégeait les grands artistes. Il eut même un +instant l’idée d’accorder à Talma la Légion d’honneur; il n’y renonça +qu’en présence du scandale qui en serait résulté. Voici ce qu’il dit +dans le _Mémorial de Sainte-Hélène_: + +«Dans mon système de mêler tous les genres de mérite et de rendre une +seule et même récompense universelle, j’eus la pensée de donner la croix +de la Légion d’honneur à Talma. Toutefois, je m’arrêtai devant le +caprice de nos mœurs, le ridicule de nos préjugés, et je voulus, au +préalable, faire un essai perdu et sans conséquence: je donnai la +Couronne de fer à Crescentini[564], la décoration était étrangère, +l’individu était lui-même étranger, l’acte devait être moins aperçu et +ne pouvait compromettre l’autorité, tout au plus lui attirer quelques +mauvaises plaisanteries. + + [564] Crescentini (1766-1846), célèbre chanteur italien. + +«Eh bien, voyez pourtant quel est l’empire de l’opinion et sa nature! Je +distribuais des sceptres à mon gré, l’on s’empressait de venir se +courber devant eux, et je n’aurais pas eu le pouvoir de donner avec +succès un simple ruban; car je crois que mon essai tourna fort mal.» + +Peu de temps auparavant, en effet, dans une représentation aux +Tuileries, le fameux chanteur italien Crescentini avait provoqué un tel +enthousiasme, que l’empereur voulut donner au chanteur une marque +éclatante de sa satisfaction et il chargea un chambellan de lui porter +immédiatement la Couronne de fer. Quand le chambellan se fut acquitté de +son message, l’empereur lui demanda: «Eh bien, qu’a-t-il dit?» «Rien, +sire, Crescentini n’a pu parler, il est resté confondu.» + +La distinction accordée à l’illustre soprano fut à peu près +universellement blâmée et elle souleva des plaisanteries et des +quolibets à l’infini. «C’est une abomination, une profanation, disait-on +dans une soirée au faubourg Saint-Germain; quels peuvent être les titres +d’un Crescentini?» Mme Grassini[565], qui était présente, voulut prendre +la défense de son compatriote et celle s’écria avec véhémence: «Et sa +blessoure donc, monsieur, et sa blessoure, pourquoi la comptez-vous?» On +peut juger de l’explosion d’hilarité que provoqua ce titre auquel +l’empereur n’avait certainement pas songé. + + [565] Célèbre chanteuse italienne. + + + + +XXVII + +LOUIS XVIII ET CHARLES X + +SOMMAIRE: Obsèques de Mlle Raucourt.--Philippe de la +Villenie.--Enterrement de Talma.--Décret de 1816 sur le Théâtre +français.--L’acteur Victor en prison.--Mlle More.--Rapport de M. Daunart +à la Chambre des députés. + + +Dès les premiers jours de la Restauration, le clergé, confiant dans +l’appui du gouvernement, revient à l’égard des comédiens à ses anciens +errements. + +Mlle Raucourt meurt le 15 janvier 1815 «en remerciant Dieu d’avoir pu +saluer le retour de ses rois légitimes.» Ses obsèques ont lieu le 17 et +deviennent l’occasion d’un grand scandale. + +Elle demeurait rue du Helder, c’est-à-dire sur la paroisse Saint-Roch. +C’est donc à cette église que le service devait avoir lieu, mais le curé +refusa de le célébrer: «Les comédiennes sont excommuniées, dit-il, et le +moment est venu de remettre en vigueur les canons de l’Église.» C’est en +vain qu’on lui objecta la charité de la défunte envers les pauvres, en +vain lui fit-on observer que lui-même recevait chaque année un don +généreux de Mlle Raucourt pour les besoins de son église, il resta sourd +à toutes les représentations et se retrancha derrière les ordres formels +de l’archevêché. + +Les Comédiens s’adressèrent au roi pour obtenir justice, mais la réponse +n’était pas encore parvenue le matin même de l’enterrement. + +Le 17, une foule énorme, plus de quinze mille personnes, est réunie rue +du Helder et dans les environs; on y voit plusieurs acteurs de la +Comédie en uniforme de gardes nationaux. Au moment où le convoi va se +mettre en marche, la police donne l’ordre de se rendre directement au +cimetière, mais la foule s’y oppose et force le corbillard à se diriger +vers Saint-Roch. A l’entrée de la rue de la Michodière, un officier de +police se jette à la tête des chevaux pour leur faire prendre le +boulevard; il est bousculé, repoussé, et le cortège, de plus en plus +houleux, poursuit sa route vers Saint-Roch. On arrive à l’église, la +grande porte est fermée. On se précipite par les issues latérales, on +appelle le curé à grands cris, on veut forcer la grande porte, la +briser, on ne peut y parvenir. Les uns veulent porter le corps aux +Tuileries, les autres à l’archevêché, les motions les plus dangereuses +sont proposées. On entend même des voix crier: «Le curé à la lanterne!» + +Les comédiens qui faisaient partie du cortège, inquiets de tout ce +tumulte et craignant qu’il ne leur fût imputé, profitèrent de ce qu’une +partie de la foule, et la plus exaltée, était occupée à saper la porte +de l’église, pour faire reprendre la marche du cortège vers le +Père-Lachaise. + +Tout à coup une voix s’écrie: «On emmène le corbillard.» La foule +exaspérée se précipite à sa poursuite, on l’atteint à la hauteur de la +rue Traversière, les chevaux sont dételés et le corps est ramené +triomphalement devant Saint-Roch[566]. + + [566] Au plus fort de l’émeute un des anciens amis de la tragédienne + disait en riant: «Si cette pauvre Raucourt voit de là-haut tout ce + bruit et tout ce scandale, elle doit être joliment contente.» + +Cependant une députation était partie pour les Tuileries. Louis XVIII +consentit à l’admettre en sa présence. Huet, acteur de l’Opéra-Comique, +harangua le roi qui promit d’intervenir, sans perdre de temps[567]. + + [567] Quelques jours après, Huet, jugé trop éloquent, fut prié d’aller + passer quelque temps à l’étranger. Pendant sa tournée il se rendit à + Gand, où il retrouva Louis XVIII; ce rapprochement lui inspira des + sentiments très vifs pour la cause royale, et quand le roi rentra à + Paris, Huet suivit le cortège, tenant à la main un drapeau + fleurdelisé et chantant à tue-tête: «Et l’on revient toujours à ses + premières amours.» (Charles Maurice.) + +Dans l’intervalle, on avait fait venir la troupe et un piquet de +gendarmerie était rangé devant l’église. On pouvait s’attendre aux plus +graves incidents, le sang allait couler, lorsque arriva l’ordre du roi, +enjoignant au curé de recevoir le corps; pour plus de sûreté, Louis +XVIII avait chargé son aumônier d’aller à Saint-Roch dire les prières +que le curé refusait au corps de la tragédienne. + +La grande porte s’ouvre enfin, le cercueil est porté par la foule +jusqu’au pied de l’autel, le peuple lui-même se charge d’allumer tous +les cierges. «Le curé, le curé!» s’écrie-t-on. L’aumônier de la cour +arrive avec deux chantres et accomplit le service ordinaire; la +cérémonie terminée, il accompagne le corps jusqu’au seuil de l’église. +Un peuple immense suivit le cortège jusqu’au Père-Lachaise[568]. + + [568] Il fut défendu aux journaux de parler de ces obsèques + scandaleuses; nous extrayons ces détails du récit de _Pierre + Victor_, témoin oculaire. (_Documents pour servir à l’histoire du + Théâtre français sous la Restauration_. Paris, Guillaumin, 1834.) + +Le gouvernement avait cédé pour éviter une émeute, mais il se promit +bien de prendre pour l’avenir des mesures plus sérieuses et de soutenir +le clergé dans l’exécution de ses lois contre les comédiens[569]. + + [569] En 1817, les Comédiens français apprirent que les restes de + Molière et de la Fontaine qui reposaient au Musée des Monuments + français, devaient être transférés au cimetière de Mont-Louis. Ils + écrivirent aussitôt au Ministre de l’intérieur: «C’est avec une vive + satisfaction, monsieur le comte, que la Comédie française a vu + l’annonce d’une dernière translation dans laquelle sans doute les + respectables restes de Molière et de la Fontaine recevront au + dix-neuvième siècle les honneurs dont ils furent privés au + dix-septième. Elle désire y contribuer en tout ce qui dépendra + d’elle. Le père de la Comédie, son véritable fondateur, ne peut + avoir d’admirateurs plus zélés que les dépositaires de ses + chefs-d’œuvre... Ce sont des enfants qui demandent à se réunir pour + honorer la cendre de leur père... ils espèrent, monsieur le comte, + que cette permission leur sera accordée...» (_Collection Bartet._) + Mais le Ministre, qui ne se souciait nullement d’une manifestation + blessante pour le clergé, avait eu la précaution de faire la + cérémonie secrètement et elle était déjà accomplie depuis plusieurs + jours quand la demande des Comédiens lui parvint; c’est ce qui leur + fut répondu. + +En 1824, Philippe de la Villenie, du théâtre de la Porte-Saint-Martin, +mourut d’une attaque d’apoplexie foudroyante. Ses parents et ses amis +voulurent lui faire des obsèques religieuses, mais le curé de +Saint-Laurent, sa paroisse, refusa de le recevoir. Pour prévenir les +scènes qui s’étaient passées lors de l’enterrement de Raucourt, un +détachement de gendarmerie accompagna le convoi jusqu’au cimetière, le +sabre en main. + +En 1825, Lafargue, acteur plein d’espérance, mourut de la poitrine à +Auteuil. Le curé refusa impitoyablement l’entrée de l’église au corps du +comédien[570]. + + [570] Comme au dix-huitième siècle, le clergé n’éprouvait aucune + répugnance à accepter les offrandes des comédiens. Ainsi, en 1822, + M. Fernbach, curé de Notre-Dame-des-Victoires, écrivit au directeur + de l’Opéra pour solliciter l’intervention des artistes en faveur du + monument de Lulli, que le vandalisme avait dégradé: «Il ne s’agit + pas, disait-il, d’une souscription, car la dépense est faite et le + monument prêt à reprendre sa place, mais une petite contribution + volontaire proposée à l’administration de l’Opéra, ainsi qu’aux + artistes successeurs de Lulli, et recueillie par vos soins + obligeants, serait d’un grand secours pour aider nos faibles moyens + et couvrir une partie de nos frais.» (Arch. nat., O¹16 476.) + +Tous les membres du clergé ne se montraient pas cependant aussi sévères. +Quelques prélats faisaient preuve de charité et de tolérance. Ainsi en +1820, un jeune acteur du théâtre de la Gaîté se suicida; il y avait là +un double motif d’exclusion; cependant l’évêque de Versailles reçut le +corps à l’église et lui accorda les dernières prières. + +Talma évita le scandale qu’aurait sans aucun doute provoqué son +enterrement en demandant à être conduit directement au champ du repos. A +plusieurs reprises, pendant sa vie, il s’était préoccupé de la question +de ses obsèques. En envoyant à Charles Young la souscription pour le +monument élevé à M. Kemble à Westminster-Abbey, il lui disait: «Pour +moi, je serai bien heureux si les prêtres me laissent enterrer dans un +coin de mon jardin[571].» + + [571] _Record of a Girlhood_, by Frances Anne Kemble. + +Quant à consentir à la renonciation que l’Église exigeait des comédiens, +il n’y voulait pas songer: «Point de prêtres, disait-il, je demande +seulement à ne pas être enterré trop tôt. Que voudrait-on de moi? Me +faire abjurer l’art auquel je dois mon illustration, un art que +j’idolâtre, renier les quarante belles années de ma vie, séparer ma +cause de celle de mes camarades et les reconnaître infâmes? Jamais.» + +Talma n’avait pas de sentiments chrétiens, mais il le regrettait plus +qu’il ne s’en louait et il ne parlait jamais qu’avec déférence de tout +ce qui touchait à la religion: «Je suis fâché de ne pas croire, +disait-il, mais en vérité ce n’est pas trop ma faute, j’ai eu pour père +l’athée le plus décidé de tout le dix-huitième siècle. Il me fouettait +quand je m’agenouillais pour réciter la prière que ma bonne m’avait +enseignée; il me retira du collège parce qu’on m’y faisait prier Dieu; +il avait fait copier en grosses lettres les maximes les plus impies du +_Système social_ du baron d’Holbach, et en avait fait tapisser la +chambre que j’habitais; c’est de là que je suis passé au théâtre, où la +Révolution avec tous ses principes m’a trouvé et m’a laissé. Or, je vous +demande si après cela il est possible que je sois jamais un bon +chrétien[572].» + + [572] _Théâtre et poésies_ d’Alexandre Guiraud, 1 vol. in-8º, Amyot. + +Il faisait élever ses enfants dans la religion catholique, et il les +avait confiés à un certain M. Morin, maître de pension. Le jour de la +distribution des prix, l’archevêque de Paris vint présider la cérémonie. +M. Morin, cédant au préjugé, ne crut pas devoir laisser couronner les +enfants d’un comédien par le prélat, et les fils de Talma reçurent en +secret les prix qu’ils avaient mérités. Talma fut profondément blessé de +cette injurieuse exception et il décida que ses fils embrasseraient la +religion réformée. L’archevêque, prévenu de l’incident, avait eu +cependant le bon goût d’envoyer un de ses ecclésiastiques auprès du +comédien, pour l’assurer qu’il n’était pour rien dans l’affront qui +venait de lui être fait. + +Pendant la maladie qui devait le conduire au tombeau, Talma reçut à +trois reprises différentes la visite de M. de Quélen, archevêque de +Paris, mais le prélat ne fut pas reçu. M. Amédée Talma, neveu du +comédien, crut interpréter les volontés du mourant en ne laissant pas +l’archevêque pénétrer jusqu’à lui. Lui-même a raconté, dans son _Journal +des derniers jours de Talma_, la conversation qu’il eut à ce sujet avec +son oncle. + +«Comme mon oncle était mieux ce jour-là, dit-il, je crus l’instant +favorable; je pris la parole et dis avec intention au malade: «M. +Dupuytren disait à ces messieurs que M. l’archevêque lui demandait tous +les jours de tes nouvelles.» «Qui? M. l’archevêque de Paris? Ah! que je +suis touché de son souvenir. Je l’ai connu autrefois chez la princesse +de Wagram; c’est un bien digne homme.» A quoi, je répondis: «Mais il est +venu plusieurs fois pour te voir, je lui ai parlé deux fois et lui ai +même promis que tu le recevrais aussitôt que tu serais mieux.» «Ah! non, +j’irai le voir, ma première visite sera pour lui. Combien je suis touché +des visites de ce bon archevêque!» + +M. Amédée Talma avait conclu de cette conversation que son oncle se +refusait à voir M. de Quélen. + +Le comédien succomba le 19 octobre 1826; le lendemain de sa mort parut +dans tous les journaux la lettre suivante: + + «Monsieur le Rédacteur, + + «Talma est mort aujourd’hui, à onze heures et trente cinq minutes du + matin. Il a déclaré à plusieurs reprises, en présence de plusieurs + personnes, vouloir être conduit directement et sans cérémonie de sa + maison au champ de repos. Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien + donner à cette déclaration conforme à la dernière volonté de mon oncle + toute la publicité possible. + + «Amédée TALMA.» + +Les obsèques de l’illustre tragédien eurent lieu en grande pompe et une +foule immense accompagna le cortège. + +Le clergé n’était pas seul à vouloir remettre en vigueur vis-à-vis des +comédiens les usages du dix-huitième siècle. + +Un décret de Louis XVIII du 14 décembre 1816, et de l’an 22e de son +règne, replace le Théâtre français sous l’autorité des Gentilshommes de +la chambre et il leur accorde, contrairement aux stipulations de la +Charte[573], le droit d’infliger aux Comédiens la peine des arrêts. Le +décret est contresigné par le duc de Duras, premier Gentilhomme de la +chambre, et revu pour copie conforme par l’Intendant général de +l’argenterie et menus plaisirs, Papillon de la Ferté. + + [573] «Nul ne peut être poursuivi et arrêté que dans les cas prévus + par la loi et dans la forme qu’elle prescrit.» + +La Révolution, l’Empire, rien n’a existé, on se trouve reporté de 27 ans +en arrière, on voit reparaître les mêmes noms et revivre les mêmes lois +que sous le règne de Louis XVI. + +Ce décret de 1816 enlevait aux comédiens les droits civils et politiques +que la Révolution leur avait accordés, et en fait ils se trouvaient de +nouveau placés hors du droit commun. + +Ainsi on décida qu’un garde national comédien, ne pourrait avancer au +delà du grade de sous-officier. Ce principe fut strictement observé +jusqu’en 1830. + +Quelques exemples montreront les singulières anomalies qu’amena une +législation si peu conforme aux mœurs de l’époque. + +En 1817, un acteur nommé Victor fut admis à l’essai à la Comédie +française pour un an. A la fin de l’année, son engagement fut renouvelé +pour la même période, et il obtint en outre un congé de quinze jours +pour donner des représentations en province. Cette faveur lui fut +accordée sous le sceau du secret par Papillon de la Ferté; +naturellement, elle fut bientôt divulguée et toute la Comédie réclama le +même avantage. Le comité, ne sachant auquel entendre, non seulement +révoqua la permission, mais encore nia la parole qu’il avait donnée. + +Victor était à Amiens sur le point de jouer. Le préfet de la Somme, sur +l’ordre du duc de Duras, interdit la représentation. Victor exaspéré +donna sa démission de la Comédie française, et comme on lui objectait +qu’elle n’était pas donnée en temps utile, il la fit signifier par +huissier, déclarant qu’à partir du 31 mars il cesserait tout service. +L’apparition de l’huissier causa la plus vive sensation; c’était la +première fois qu’un comédien osait ainsi résister aux volontés des +premiers Gentilshommes. + +Les Comédiens du roi, les sociétaires comme les pensionnaires, ne +pouvaient paraître sur aucun théâtre de province, ni obtenir de la +police l’autorisation de quitter la capitale sans un certificat des +Menus Plaisirs, les déclarant dispensés de leur service sur les théâtres +royaux. + +Victor, ne pouvant obtenir ce certificat, restait à Paris sans emploi. +Il prit alors le parti de faire assigner MM. les membres du comité en la +personne de M. de la Ferté, leur président, à comparaître devant le +tribunal de première instance pour obtenir sa libération. La Comédie +répondit en faisant afficher _Philoctète_ avec Victor dans un des +principaux rôles. Au moment de la représentation, on fit relâche, +l’acteur ne s’étant pas rendu au théâtre. Le lendemain, sur un rapport +adressé au duc de Duras par les membres du comité du Théâtre français, +le premier Gentilhomme ordonnait l’arrestation de Victor. + +Deux agents se présentèrent chez le comédien et l’emmenèrent à la +préfecture de police où il resta trois jours incarcéré. On pouvait se +croire revenu aux plus beaux jours du For l’Évêque. + +Mais ce qu’il y avait de plus curieux dans l’incident, c’est que c’était +à la demande même des Comédiens que leur camarade était emprisonné. + +Victor porta plainte aux tribunaux contre cet attentat à la liberté +individuelle, contre cette violation de la Constitution: «Ce sera une +chose assez notoire, disait un journal du temps, de voir des comédiens +soutenir en justice qu’au mépris de la Charte, qui leur accorde les +mêmes droits qu’aux autres citoyens, on puisse avoir la faculté de +mettre de côté pour eux les formes protectrices de la loi, en invoquant +d’anciennes coutumes, d’anciennes ordonnances qui ont été détruites à +jamais. Si les Comédiens entendaient bien leurs véritables intérêts dans +ce procès, ils réuniraient leurs efforts, non pour le gagner mais pour +le perdre. Tandis que d’un côté Victor plaidera contre MM. les +sociétaires du Théâtre français, de l’autre il plaidera évidemment en +leur faveur, et il n’aura pas de peine à établir aujourd’hui, sans +éprouver de contradiction, que, pour représenter les chefs-d’œuvre qui +font la gloire de la scène française, on ne cesse pas d’être citoyen.» + +La Comédie et l’Intendance des Menus Plaisirs déclarèrent qu’elles +n’étaient pas justiciables des tribunaux, que leur unique autorité était +celle du premier Gentilhomme de la chambre. + +Le vicomte Decaze était alors ministre de l’Intérieur. Pour couper court +à un conflit qui s’envenimait et soulevait des questions fort délicates, +il accorda à Victor un passeport qu’il signa lui-même[574]. + + [574] Pierre Victor, _Documents pour servir à l’histoire du Théâtre + français sous la Restauration_, Paris, Guillaumin, 1834. + +Il eût été préférable assurément de voir la question en litige se vider +judiciairement[575]. + + [575] Le 18 novembre 1827, cinq acteurs du théâtre de Caen furent + emprisonnés sur un simple ordre du maire, parce qu’ils avaient bissé + un couplet défendu. Il est vrai que dans ce cas on pouvait dire + qu’ils s’étaient rendus coupables d’une simple contravention de + police. + +Un cas non moins curieux est celui de Mlle More, attachée au théâtre de +Rouen, où elle remportait les plus vifs succès. Le duc d’Aumont, +convaincu que l’autorité des Gentilshommes subsistait comme au +dix-huitième siècle, envoya à la jeune actrice un ordre de début au +théâtre royal de l’Opéra-Comique. Mlle More se conforma aux instructions +du premier Gentilhomme et se rendit à Paris; mais le directeur de Rouen, +M. Corréard, ne l’entendait pas ainsi; il contesta absolument la +légitimité de l’intervention des Gentilshommes et il attaqua sa +pensionnaire devant les juges de Paris. Mlle More eut beau invoquer +l’ordre de la Cour, le tribunal de la Seine donna gain de cause au +directeur; c’est en vain que M. de la Ferté fit appel et soutint la +validité de l’ordre de début; le 18 mai 1820, la Cour royale de Paris +confirma le jugement de première instance. + +Certains tribunaux de province persistaient encore à considérer les +comédiens comme hors du droit commun. MM. Vulpian et Gauthier dans leur +code des théâtres en rapportent un exemple fort curieux. + +«M. Delestrade, recteur de l’église Saint-Jérôme à Marseille, avait loué +le premier étage d’une maison. Le bail portait que les autres étages ne +pourraient être loués qu’à des personnes tranquilles, d’une conduite +irréprochable. Bientôt le propriétaire de la maison trouve à louer son +second étage à M. Saint-Alme, basse-taille noble du Grand-Théâtre de +Marseille. Aussitôt M. Delestrade demande la résiliation du bail ou le +renvoi du comédien. On répond que Saint-Alme est un homme honnête et de +mœurs régulières, qui vit paisiblement avec sa femme légitime et ses +enfants, il exerce au dehors la profession de comédien; chez lui, c’est +un citoyen tranquille, dont personne n’a jamais eu à se plaindre. +Cependant, par son jugement du 15 décembre 1826, le tribunal de +Marseille a décidé qu’il y avait incompatibilité dans les deux +professions, inconvenance dans le voisinage, et il a adjugé les +conclusions du sieur Delestrade.» + +En 1829, Victor, dont les démêlés avec la Comédie n’étaient pas +terminés, adressa à la Chambre des députés une pétition pour demander +une nouvelle organisation des théâtres. M. Daunart, dans le rapport +qu’il fit sur cette pétition, dut reconnaître que le sort des comédiens +était encore réglé par des mesures exceptionnelles qui pouvaient à juste +titre encourir le reproche de confusion et d’arbitraire: «Pour s’en +convaincre, dit-il, il suffit de jeter les yeux sur les dispositions +pénales relatives au Théâtre français, et qui sont encore les amendes, +l’expulsion momentanée ou définitive, la perte de la pension, les +arrêts. Ces règlements, si contraires à nos droits constitutionnels, +indiquent assez la nécessité d’une législation qui donne aux comédiens +ce qui appartient à tous les Français, la liberté légale et le droit +commun. Nous pensons bien que M. le chargé des beaux-arts n’use pas de +tous ses privilèges et en particulier de ceux qui sont en désaccord avec +la première de nos lois, la Charte, qu’il chérit et respecte comme nous. +Il y a même telle de ces peines qu’il serait heureusement impossible de +faire exécuter. Quel est le gendarme ou le geôlier qui consentirait à +détenir un citoyen sur la simple réquisition du Directeur des +beaux-arts[576]? + + [576] L’exemple de Victor emprisonné pendant trois jours en 1817 + démontrait bien que le gendarme ou le geôlier se trouvait toujours. + +«Toutefois, un pareil ordre de choses forme une anomalie choquante dans +notre législation et les comédiens peuvent justement se plaindre d’être +régis par des dispositions qui n’ont pas même pour excuse d’être basées +sur une loi. Une nouvelle revision de ces règlements paraît donc +indispensable.» + +Ces révélations sur l’état des comédiens excitèrent sur les bancs de la +Chambre le plus vif étonnement; personne ne les soupçonnait; les +conclusions du rapporteur furent adoptées à l’unanimité. + + + + +XXVIII + +DE 1830 A NOS JOURS + +SOMMAIRE: L’_Encyclopédie théologique_ de l’abbé Migne.--La _Théologie +morale_ de Mgr Gousset.--Mgr Affre et les comédiens.--Le concile de +Soissons en 1849.--La société civile et les comédiens.--La décoration. + + +La révolution de 1830 ne modifia pas sensiblement la situation des +comédiens au point de vue religieux. Bien que l’Église, suivant le +mouvement des mœurs et des idées, les considérât d’un œil évidemment +moins défavorable[577], elle se trouvait liée par les prescriptions des +rituels et elle n’osait les enfreindre. Depuis 1789 jusqu’à la +République de 1848, il n’y eut pas en France de concile provincial; or +les rituels ne pouvaient être réformés que par un concile: c’est ce qui +explique comment ils subsistèrent sans modification jusqu’en 1848 et +comment les lois canoniques qui frappaient les comédiens restèrent en +vigueur jusqu’à cette époque[578]. + + [577] Le duc de Rohan, archevêque de Besançon, écrivait à M. + Alexandre, acteur de province, qui venait de donner une + représentation au bénéfice des pauvres: «Qu’il soit béni celui qui + passe en faisant du bien, et qui, dans tous les pays, s’est conservé + chrétien! Qu’il soit béni et que sa famille entière participe dès ce + monde aux bénédictions et aux récompenses promises aux + miséricordieux.» Deux jours après, le même acteur donna une + représentation au bénéfice des comédiens de Besançon. L’archevêque + fit prendre de ses deniers vingt-cinq billets de première. (_Gazette + des tribunaux_, 17 novembre 1831.) + + [578] D’après le Concordat, on ne pouvait réunir un concile sans + l’autorisation de l’État, et cette autorisation fut refusée jusqu’en + 1848. + +L’_Encyclopédie théologique_, publiée par l’abbé Migne en 1847, montre +bien que la discipline de l’Église ne s’était pas modifiée. + +Voici ce qu’on lit à l’article COMÉDIENS: «L’excommunication prononcée +contre les comédiens, acteurs, actrices tragiques ou comiques, est de la +plus grande et de la plus respectable antiquité... elle fait partie de +la discipline générale de l’Église de France... Cette Église ne leur +accorde ni les sacrements, ni la sépulture; elle leur refuse ses +suffrages et ses prières, non seulement comme à des infâmes et des +pécheurs publics, mais comme à des excommuniés... Dans un grand nombre +de rituels, de conciles, d’ordonnances synodales, il y a des +excommunications contre les comédiens; _les Conférences d’Angers_, +revues et annotées, il y a peu d’années, par Mgr Gousset, déclarent +formellement les comédiens excommuniés. Les acteurs et les actrices +étant excommuniés en France, dit _l’Examen raisonné_, on ne peut leur +donner ni l’absolution, même à l’article de la mort, ni la sépulture +ecclésiastique après leur mort, s’ils ne renoncent à leur état. Que dans +quelques diocèses l’excommunication qui pesait sur eux soit tombée en +désuétude, c’est possible, mais ce n’est assurément pas dans tous.» + +L’abbé Migne ajoute que dans les diocèses où les comédiens ne passent +pas pour excommuniés on les range dans la catégorie des pécheurs +publics, qui sont infâmes en raison de leur condition ou profession. +C’est ce que faisait le rituel de Paris. + +L’abbé reconnaît cependant que les gens de théâtre ne sont plus dénoncés +au prône dans aucun diocèse et que par conséquent la discipline +ecclésiastique tend à devenir à leur égard moins sévère qu’elle ne +l’était. + +Voici à quelle conclusion pratique arrive le théologien: «On doit en +agir avec les comédiens comme avec les pécheurs publics, les éloigner de +la participation des choses saintes pendant qu’ils sont sur le théâtre, +les y admettre dès qu’ils le quittent.» + +Mgr Gousset, archevêque de Reims, dans sa _Théologie morale_, se montre +déjà beaucoup plus tolérant que l’abbé Migne: «Le théâtre, dit-il, +n’étant pas mauvais de sa nature, la profession des acteurs et des +actrices, quoique généralement dangereuse pour le salut, ne doit pas +être regardée comme une profession absolument mauvaise[579].» + + [579] Il parut cependant à Schaffhouse, en 1838, une brochure qui + dépeignait en ces termes les pernicieux effets du théâtre moderne + sur les mœurs. «Le drame français moderne n’est qu’un tissu de + crimes, de blasphèmes et d’horreurs. C’est un monstre moral. Parmi + les personnes du sexe qui figurent dans les pièces de théâtre de + Victor Hugo et d’Alexandre Dumas on trouve huit femmes adultères, + six courtisanes de différents rangs, six victimes de la séduction; + quatre mères ont des intrigues avec leurs fils ou gendres, et dans + trois cas le crime suit l’intrigue. Onze personnes sont assassinées + par leurs amants ou leurs maîtresses, et dans six de ces pièces le + héros principal est un bâtard ou un enfant trouvé, et toute cette + masse d’horreurs a été entassée par deux auteurs parisiens dans six + drames créés dans un espace de trois ans.» + +C’est là un premier pas dans la voie de l’apaisement; mais Mgr Gousset +ne s’en tient pas là, il va plus loin encore. Il reconnaît qu’il +n’existe aucune loi générale de l’Église proscrivant la profession du +théâtre sous peine d’excommunication et que le fameux canon du concile +d’Arles, sous lequel les comédiens courbent la tête depuis près de +quinze siècles, n’est qu’un règlement particulier: «D’ailleurs, dit-il, +il n’est pas certain que ce décret, qui était dirigé contre ceux qui +prenaient part aux spectacles des païens, soit applicable aux acteurs du +moyen âge ou aux acteurs des temps modernes, et il n’est guère plus +certain qu’il s’agisse ici d’une excommunication à encourir par le seul +fait, _ipso facto_.» + +Il était peut-être un peu tard pour s’en apercevoir, mais enfin mieux +vaut tard que jamais. + +Mgr Gousset établit une distinction entre les comédiens et les +bateleurs, les farceurs publics, les danseurs de corde, en un mot les +histrions. + +«On doit certainement, dit-il, refuser les sacrements aux histrions, à +moins qu’ils n’aient renoncé ou ne déclarent publiquement renoncer à une +profession justement flétrie par l’opinion publique; ce sont des gens +sans foi, sans religion, sans moralité. On doit encore les refuser à un +acteur diffamé dans le pays par la licence de ses mœurs ou l’abus de sa +profession, tant qu’il n’aura pas réparé les scandales qu’il a commis.» + +Sauf ces restrictions, l’archevêque de Reims croit qu’on peut recevoir +les comédiens aux sacrements, comme on le fait du reste partout ailleurs +qu’en France et même en Italie. Il pense également qu’on peut les +admettre aux fonctions de parrain et de marraine. Pour ce qui regarde la +sépulture, on ne doit en priver que ceux qui ont refusé les secours de +la religion. + +Quant aux derniers sacrements, l’archevêque est d’avis qu’on ne peut les +accorder que sous certaines conditions. + +«Lorsqu’un acteur est en danger de mort, dit-il, le curé doit lui offrir +son ministère. Si le malade ne paraît pas disposé à renoncer à sa +profession, il est prudent, à notre avis, de n’exiger que la simple +déclaration que, s’il recouvre la santé, il s’en rapportera à la +décision de l’évêque. Cette déclaration étant faite, on lui accordera +les secours de la religion. Dans le cas où il s’obstinerait à refuser la +déclaration qu’on lui demande, il serait évidemment indigne des +sacrements et des bénédictions de l’Église.» + +On le voit, s’il y a amélioration notable dans la situation canonique +des acteurs, ils sont encore soumis à des règles spéciales. + +Mais depuis cette époque les idées de tolérance ont fait chaque jour du +chemin et l’attitude du clergé est devenue de plus en plus conciliante. +En 1847 Mgr Affre, archevêque de Paris, permet à Rose Chéri de se marier +tout en restant au théâtre. + +En 1848, une députation de comédiens vint prier Mgr Affre de lever +l’excommunication qui frappait les membres de leur profession. Le prélat +leur répondit qu’il n’avait pas à la lever, parce que, à sa +connaissance, elle n’avait jamais été formulée, et que les comédiens +français pourraient dorénavant dans son diocèse participer aux +sacrements[580]. + + [580] Cette réponse, rapportée par M. Régnier dans une lettre au + _Temps_ du 27 septembre 1884, nous paraît formuler deux assertions + contradictoires. + +Mais ce n’était là qu’une opinion personnelle et dont les comédiens ne +devaient être appelés à bénéficier que dans le diocèse de Paris. + +Le concile de Soissons, en 1849, modifia définitivement et +officiellement la discipline de certains diocèses: «Quant aux comédiens +et aux acteurs, dit le concile, nous ne les mettons pas au nombre des +infâmes ni des excommuniés. Cependant, si comme cela arrive presque +toujours, ils abusent de leur profession pour jouer des pièces impies ou +obscènes, de manière qu’on ne puisse s’empêcher de les regarder comme +des pécheurs publics, on doit leur refuser la communion eucharistique.» + +Cette discipline fut aussitôt adoptée dans quelques provinces +ecclésiastiques et depuis elle a gagné chaque jour du terrain. C’est +surtout depuis 1870, c’est-à-dire depuis que l’Église de France a +abandonné les théories gallicanes, que l’admission des gens de théâtre +aux sacrements ne fait plus de difficulté; sauf de bien rares +exceptions, le clergé traite les comédiens comme tous les autres +chrétiens et on peut dire qu’au point de vue religieux ils sont +aujourd’hui dans le droit commun. + +On n’en peut dire autant au point de vue civil. La réprobation qu’a +toujours inspirée la profession du théâtre va en s’atténuant, cela est +incontestable, mais elle n’est pas encore complètement effacée. + +M. Alphonse Karr prétend que non seulement les comédiens ont atteint +depuis longtemps «l’égalité», mais qu’ils l’ont même dépassée, et que +quand on la demande pour eux, c’est à reculons qu’il faudrait les y +ramener. Il cite à l’appui de sa thèse les ovations dont quelques +actrices sont l’objet, les émoluments considérables que reçoivent +certains artistes et dont un magistrat ne touche pas la trentième +partie. + +La comparaison nous paraît manquer de justesse. Des ovations exagérées, +des appointements excessifs, ne constituent en aucune façon l’égalité +civile. Les comédiens, au dix-huitième siècle, étaient bien autrement +adulés et flattés qu’ils ne le sont aujourd’hui, et cependant ne se +trouvaient-ils pas hors du droit commun? + +La vérité est que la société civile n’a pu se décider encore à +considérer la profession dramatique comme honorable et à rompre +irrévocablement la barrière qui sépare le comédien du citoyen. + +Si d’après la loi le comédien est l’égal de tous les citoyens, s’il ne +se trouve exclu d’aucun emploi, d’aucune charge, en fait cette égalité +n’existe pas complète, et le préjugé, plus fort que la loi, interdit +formellement à l’acteur l’accès de certaines fonctions qui légalement +lui est ouvert. + +Il y a progrès cependant. Rien ne s’oppose plus maintenant à ce que le +comédien parvienne au grade d’officier dans la réserve et dans la +territoriale; plusieurs, à notre connaissance, y remplissent les +fonctions de lieutenant. Le comédien peut briguer les charges +municipales et y parvenir; nous avons vu M. Christian remplir pendant +plusieurs années les fonctions de maire de Courteuil. L’étourdissant +Jupiter de la _Belle Hélène_ mariait ses concitoyens avec beaucoup de +dignité, et il était _invité_ aux réceptions de M. le duc d’Aumale à +Chantilly. + +Mais c’est là un cas tout à fait exceptionnel et qui, nous le croyons, +n’a pas dû se reproduire. Le préjugé éloigne aussi bien le comédien des +fonctions municipales que des fonctions législatives. Se figure-t-on M. +Coquelin aîné au Sénat, M. Coquelin cadet siégeant à la Chambre basse? +Quiconque, quelle que soit sa situation ou sa profession, le paysan, +l’ouvrier, le cabaretier, peut briguer le mandat législatif avec des +chances de succès; M. Got, M. Delaunay, ne le peuvent pas. + +Récemment, dans le _Rappel_, M. Vacquerie attaquait ce préjugé toujours +vivant, qui empêche de décorer un comédien. + +«Le préjugé, dit-il, me rappelle ce pauvre Seveste[581], blessé à mort +en défendant Paris contre les Prussiens. On le décora agonisant. Je ne +crois pas qu’aucun soldat ait eu à rougir d’être de la même légion que +ce cabotin. MM. Régnier et Samson avaient été décorés à la condition de +ne plus jouer. M. Seveste avait été décoré à la condition de ne plus +vivre.» + + [581] Il appartenait à la Comédie française et mourut le 31 janvier + 1871, des suites d’une blessure reçue à Buzenval. + +Depuis cette époque, nous avons fait un pas de plus; on décore les +comédiens, et on leur permet, fort heureusement pour eux et pour nous, +de vivre et même de rester au théâtre; cependant le préjugé n’en +subsiste pas moins. + +En 1881, M. Got est fait chevalier de la Légion d’honneur; il est décoré +non pas comme comédien, mais quoique comédien. C’est le professeur au +Conservatoire qui est l’objet de la distinction, il n’est pas fait +mention du «doyen de la Comédie française». + +Le 4 mai 1883, M. Delaunay reçoit à son tour la croix de la Légion +d’honneur, mais dans ce cas encore c’est le professeur au Conservatoire +que l’on honore. Par une inconséquence que l’on retrouve sans cesse dans +cette question des comédiens, M. Delaunay, qu’on n’ose décorer comme +sociétaire de la Comédie, reçoit sa nomination et ses insignes en +sortant de scène, en plein foyer du Théâtre-Français[582]; bien plus, +ils lui sont remis officiellement par M. Jules Ferry, président du +Conseil, et par le général Pittié, secrétaire de la Présidence de la +République! + + [582] Il venait de jouer la _Nuit d’octobre_ et _Il ne faut jurer de + rien_. + +Il y a quelques jours à peine M. Febvre, l’éminent sociétaire de la +Comédie, a reçu enfin la distinction à laquelle il avait tant de droits, +mais cette fois encore, ce n’est pas le comédien qui a été décoré, c’est +le philanthrope, c’est «le vice-président de la Société française de +bienfaisance à Londres». + +Le gouvernement se montre moins réservé lorsqu’il s’agit de rubans +subalternes. M. Mounet-Sully, M. Laroche, M. Boisselot, etc., voire même +Mlle Richard, sont officiers d’Académie ou de l’Instruction publique, et +pour obtenir ces distinctions ils n’ont pas eu besoin d’autre titre que +de celui de comédiens distingués. Nous ignorons si des acteurs ont déjà +été gratifiés du Mérite agricole, du Nicham ou du Dragon vert, il est à +craindre qu’ils n’y échappent pas. Ce sont là des essais sans +conséquence, et qui n’ont d’autre but que d’acclimater peu à peu dans +l’opinion l’idée de la décoration des comédiens. On espère ainsi amener +insensiblement le public à renoncer à un préjugé qui aurait dû +disparaître depuis longtemps et qui n’existe pas dans les autres pays. +Il en est de la profession du théâtre comme des autres professions, tout +dépend de la façon dont on l’exerce. + +Le gouvernement dans une Exposition n’hésite pas un instant à donner la +croix à des industriels même de l’ordre le moins relevé, à des +industriels qui en font une spéculation et une réclame, et il n’ose +décorer un comédien! + +Il devrait avoir le courage de son opinion et ne pas recourir à de +misérables subterfuges, pour accorder une distinction à des hommes +parfaitement honorables, du plus grand talent, et qui sont l’honneur de +la scène française. + + +FIN + + + + +TABLE + + + Préface. I + + I + + Sommaire: Préambule.--Le théâtre en Orient et en Grèce. 1 + + II + + Sommaire: Le théâtre à Rome sous la République et sous les + empereurs païens. 9 + + III + DU TROISIÈME AU SIXIÈME SIÈCLE + + Sommaire: Les Pères de l’Église condamnent les spectacles et les + comédiens.--Canons des Conciles.--Le théâtre et les comédiens + sous les empereurs chrétiens.--Les spectacles en Orient. + --Invasion des barbares en Occident.--Suppression des théâtres. 28 + + IV + DU SIXIÈME AU QUATORZIÈME SIÈCLE + + Sommaire: Premiers essais dramatiques dans les églises.--_La + fête des fous._--_Les mystères._--_Confrérie de la Passion._ 46 + + V + DU TREIZIÈME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE + + Sommaire: Opinion de l’Église sur le théâtre.--Les + _Scolastiques_.--L’Église de France maintient contre les + comédiens les censures prononcées par les premiers conciles. + --Le gallicanisme.--Philippe-Auguste.--Saint Louis.--Les + _Clercs de la basoche_.--Les _Enfants sans-souci_.--Mélange du + sacré et du profane.--Intervention de l’Église.--Léon X.--La + Réforme.--Sévérité des Parlements contre le théâtre.--On + interdit les pièces sacrées aux _Confrères de la Passion_. + --Les _Confrères_ achètent l’hôtel de Bourgogne.--Renaissance + du théâtre.--Jodelle.--Règne d’Henri III.--_Gli Gelosi_.--Les + Confrères renoncent au théâtre et cèdent leur privilège. + --Troupe de l’hôtel de Bourgogne.--Henri IV.--Isabella + Andreini. 58 + + VI + DIX-SEPTIÈME SIÈCLE + + Sommaire: La troupe du Marais.--La troupe de l’hôtel de Bourgogne + reçoit le titre de _Troupe royale des comédiens_.--Richelieu + encourage le théâtre.--Difficulté pour les comédiens de trouver + une salle.--L’abbé d’Aubignac et la _Pratique du théâtre_. + --Déclaration de Louis XIII réhabilitant l’état de comédien. + --Mazarin protège la comédie italienne.--Passion d’Anne + d’Autriche pour la comédie.--Mazarin introduit en France + l’opéra.--La troupe de Molière.--Elle reçoit le titre de _Troupe + du Roi au Palais-Royal_.--Considération dont on entoure les + comédiens.--Faveurs que le roi accorde à Molière et à Lulli. + --Floridor. 83 + + VII + DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE) + + Sommaire: Tolérance de l’Église vis-à-vis des comédiens. + --Sévérité théorique de quelques rituels.--Les collèges des + Jésuites.--Leurs théâtres.--Querelles entre les Jésuites et les + Jansénistes.--_Traité de la comédie_, par Nicole.--_Traité de la + comédie et des spectacles_, par le prince de Conti.--Indignation + causée par les représentations de _Tartuffe_.--Incidents qui + accompagnent la mort de Molière. 106 + + VIII + DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE) + 1673-1689 + + Sommaire: Lulli obtient l’autorisation d’établir l’Opéra au + théâtre du Palais-Royal.--_La troupe de Molière_, dépossédée, + achète le théâtre de la rue Guénégaud.--Elle se réunit à la + troupe du Marais.--En 1680, Louis XIV ordonne la fusion des deux + troupes de l’_hôtel de Bourgogne_ et de _Guénégaud_.--La Comédie + française est constituée.--Autorité des Gentilshommes de la + chambre.--La Dauphine.--Les spectacles sont fermés pendant la + quinzaine de Pâques.--La _Comédie_ est expulsée de l’hôtel + _Guénégaud_.--Après des pérégrinations sans nombre, elle + s’établit au jeu de paume de l’Étoile. 127 + + IX + DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE) + 1694 + + Sommaire: Sévérité de l’Église de France à l’égard des + comédiens.--Le Père Caffaro prend leur défense.--Indignation de + Bossuet.--Le Père Caffaro est obligé de se rétracter.--Les + évêques adoptent la doctrine de Bossuet. 138 + + X + DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XIV + + Sommaire: Louis XIV retire au théâtre sa protection.--L’Église + excommunie les comédiens et leur refuse tous les sacrements. + --Ils réclament inutilement auprès du pape.--Les comédiens + italiens ne sont pas excommuniés.--La même faveur est accordée + aux artistes de l’Opéra. 151 + + XI + DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XIV (SUITE ET FIN) + + Sommaire: Existence des comédiens.--Leur piété.--Leur générosité + envers les pauvres et les églises.--Le droit des pauvres.--Place + importante que les comédiens occupent dans la société.--Leur + vanité. 162 + + XII + RÈGNE DE LOUIS XV + + Sommaire: Le théâtre sous la Régence.--Les théâtres de société: + la duchesse du Maine.--Goût des Jésuites pour l’art dramatique. + --Le théâtre en Italie et à Rome.--Sévérité du clergé français. + --Les refus des sacrements.--Intervention du Parlement. 179 + + XIII + RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE) + + Sommaire: On refuse la sépulture à Adrienne Lecouvreur. + --Indignation de Voltaire.--Discipline de l’Église à l’égard des + comédiens: mariage, derniers sacrements, sépulture.--Faveur + accordée aux comédiens italiens et aux artistes de l’Opéra. 195 + + XIV + RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE) + + Sommaire: Situation civile des comédiens.--Droits excessifs des + Gentilshommes de la chambre.--Le For l’Évêque.--L’hôpital. + --Comédiens en prison. 213 + + XV + RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE) + + Sommaire: Autorité des Gentilshommes de la chambre sur la + _Comédie française_.--Conséquences de cette autorité.--Le duc + d’Aumont et M. de Cury.--La Comédie italienne.--L’Opéra. 228 + + XVI + RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE) + + Sommaire: Peu de sympathie du public pour les comédiens. + --Attaque de J.-J. Rousseau.--Réponse de d’Alembert. + --Intervention de Voltaire.--Son opinion sur les comédiens et + le théâtre. 243 + + XVII + RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE) + + Sommaire: Clairon prend en main la cause des comédiens.--Mémoire + de Huerne de la Mothe.--Il est condamné par le Parlement. + --Indignation de Voltaire.--L’abbé Grizel et l’Intendant des + Menus. 257 + + XVIII + RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE) + 1765 + + Sommaire: Querelle de Saint-Foix et de Clairon.--Intervention de + Fréron.--Il est condamné à la prison.--La reine obtient sa + grâce.--Dubois et Blainville font un faux serment.--Le _Siège de + Calais_.--Les Comédiens refusent de jouer avec Dubois.--Troubles + à la Comédie.--Arrestation des Comédiens.--Clairon est mise en + liberté.--Bellecour fait amende honorable.--Les Comédiens sont + relâchés. 279 + + XIX + RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE) + 1765-1766 + + Sommaire: Voltaire exhorte Clairon à quitter le théâtre, si on + ne donne pas aux Comédiens les droits de citoyen.--Lekain + demande son congé.--Voyage de Clairon à Ferney.--Vers à Clairon + sur sa retraite.--On propose d’ériger la Comédie française en + _Académie royale dramatique_.--Mémoire de Jabineau de la Voute. + --Le roi refuse de modifier la situation des comédiens. + --Voltaire et Mlle Corneille. 306 + + XX + RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE) + + Sommaire: Passion générale pour les spectacles.--Scènes + particulières.--Le clergé se montre au théâtre.--Succès des + comédiens dans le monde.--Leur intimité avec la noblesse. + --Flatteries dont ils sont l’objet.--Leurs bonnes fortunes. + --Maladie de Molé. 330 + + XXI + RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE ET FIN) + + Sommaire: Orgueil des comédiens.--Leur mépris pour les auteurs. + --Leur paresse.--Ils jouent rarement.--Leurs revenus. + --Indulgence extrême du parterre à leur égard.--Duels de + comédiens. 357 + + XXII + RÈGNE DE LOUIS XVI + + Sommaire: Débuts du règne.--Passion de la reine pour le + théâtre.--La comédie à Trianon.--Le clergé et les spectacles. + --Succès des comédiens dans le monde.--Enthousiasme qu’ils + excitent à Paris et en province. 372 + + XXIII + RÈGNE DE LOUIS XVI (SUITE ET FIN) + + Sommaire: Duels de comédiens.--Voltaire et les Comédiens + français.--Le tripot comique.--Le tripot lyrique.--Rousseau, + Lays et Chéron.--Les comédiens à la Force.--Fuite de Lays, de + Nivelon.--Arrestation de Mlle Théodore.--Les comédiens et le + clergé. 386 + + XXIV + PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE + + Sommaire: L’Assemblée nationale relève les comédiens de + l’indignité qui les frappe et leur accorde les droits civils + et politiques.--Mariage de Talma. 412 + + XXV + PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE (SUITE ET FIN) + + Sommaire: Triste situation des comédiens.--La municipalité + remplace les Gentilshommes de la chambre.--_Charles IX_. + --Expulsion de Talma de la Comédie.--Les comédiens se + divisent.--Talma fonde le théâtre de la rue Richelieu.--L’_Ami + des lois_.--_Paméla_.--Arrestation des Comédiens.--Fermeture + du théâtre.--9 thermidor.--Sévérité du public pour les acteurs + révolutionnaires. 433 + + XXVI + LES COMÉDIENS SOUS LE PREMIER EMPIRE + + Sommaire: Le Directoire.--Le Consulat.--L’Empire.--Les obsèques + de Mlle Chameroi.--Bonaparte exclut les comédiens de l’Institut. + --Il rétablit contre eux les arrêts et la prison.--Talma et la + Légion d’honneur.--Crescentini. 431 + + XXVII + LOUIS XVIII ET CHARLES X + + Sommaire: Obsèques de Mlle Raucourt.--Philippe de la Villenie. + --Enterrement de Talma.--Décret de 1816 sur le Théâtre + français.--L’acteur Victor en prison.--Mlle More.--Rapport de + M. Daunart à la Chambre des députés. 450 + + XXVIII + DE 1830 A NOS JOURS + + Sommaire: L’_Encyclopédie théologique_ de l’abbé Migne.--La + _Théologie morale_ de Mgr Gousset.--Mgr Affre et les comédiens. + --Le concile de Soissons en 1849.--La société civile et les + comédiens.--La décoration. 475 + + + + +15220.--IMPRIMERIE GÉNÉRALE A. LAHURE, + +9, rue de Fleurus, à Paris. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76609 *** |
