summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/76609-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '76609-0.txt')
-rw-r--r--76609-0.txt13551
1 files changed, 13551 insertions, 0 deletions
diff --git a/76609-0.txt b/76609-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..b9ab0e5
--- /dev/null
+++ b/76609-0.txt
@@ -0,0 +1,13551 @@
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76609 ***
+
+
+
+
+
+
+ LES
+ COMÉDIENS
+ HORS LA LOI
+
+ PAR
+ GASTON MAUGRAS
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+ PARIS
+ CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+ RUE AUBER, 3 ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+ 1887
+ Droits de traduction et de reproduction réservés
+
+
+
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+
+ L’Abbé F. Galiani. Correspondance. (En collaboration avec
+ Lucien Perey.) Ouvrage couronné par l’Académie française 2 vol.
+
+ La Jeunesse de Madame d’Épinay, d’après des lettres et des
+ documents inédits. (En collaboration avec Lucien Perey.)
+ Ouvrage couronné par l’Académie française 1 vol.
+
+ Les Dernières Années de Madame d’Épinay, d’après des lettres
+ et des documents inédits. (En collaboration avec Lucien
+ Perey.) Ouvrage couronné par l’Académie française 1 vol.
+
+ La vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney. (En
+ collaboration avec Lucien Perey) 1 vol.
+
+ Querelles de philosophes: Voltaire et Jean-Jacques Rousseau 1 vol.
+
+ Trois mois à la Cour de Frédéric. Lettres inédites de
+ d’Alembert 1 vol.
+
+
+15220.--Imprimerie A. Lahure, 9, rue de Fleurus, à Paris.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Au mois d’octobre 1884 la Comédie française se préparait à célébrer en
+grande pompe le deuxième centenaire du grand Corneille, lorsqu’on apprit
+que M. le curé de Saint-Roch, jaloux de s’associer, dans la mesure de
+ses moyens, à la fête que préparaient ses paroissiens, venait d’écrire
+aux Comédiens pour les convier à une messe solennelle en l’honneur de
+l’illustre poète.
+
+Cette initiative, qui rompait ouvertement avec les vieilles traditions
+de l’Église à l’égard des gens de théâtre, ne fut pas sans causer un
+assez vif étonnement et elle souleva même d’amères récriminations dans
+quelques feuilles religieuses.
+
+Non seulement les Comédiens français acceptèrent avec joie la
+proposition de leur pasteur, mais ils lui envoyèrent une généreuse
+offrande et toute la compagnie se rendit en corps à la cérémonie, qui
+fut entourée du plus vif éclat.
+
+En lisant dans les journaux, qui les reproduisaient à l’envi, tous les
+détails de cette fête religieuse, nous nous reportions d’un siècle en
+arrière et nous nous rappelions une cérémonie identique, qui s’était
+accomplie à Paris, à l’église de Saint-Jean-de-Latran, en 1763. La même
+Comédie française, désireuse d’honorer la mémoire de Crébillon, faisait
+dire une messe solennelle pour le repos de l’âme du célèbre auteur et
+elle y assistait tout entière en costume de gala.
+
+Mais l’issue fut bien différente. Alors que M. le curé de Saint-Roch n’a
+encouru, à notre su, d’autre blâme que celui de l’_Univers_, le curé de
+Saint-Jean-de-Latran fut condamné à trois mois de séminaire et il dut
+distribuer aux pauvres l’argent qu’il avait reçu de la troupe française.
+
+En voyant ce contraste si frappant, et par un enchaînement d’idées assez
+naturel, le désir nous vint de connaître en détail les raisons qui
+avaient attiré si longtemps sur les comédiens les foudres de l’Église et
+de la société civile. Nulle part nous n’avons trouvé de réponse
+satisfaisante. Les quelques ouvrages publiés sur la question sont fort
+anciens, le plus récent date de 1825; tous sont incomplets, confus et
+indigestes.
+
+Il nous parut qu’il y avait là une lacune à combler.
+
+Au moment où le préjugé civil et religieux qui a pesé pendant plus de
+dix-huit siècles sur les gens de théâtre, tend à disparaître, il nous a
+semblé intéressant de suivre à travers les âges les fortunes diverses du
+comédien, d’indiquer à grandes lignes les transformations successives
+qui se sont opérées dans sa situation et de rappeler les scandales
+fameux auxquels ont donné lieu les lois injustes et draconiennes qui
+l’opprimaient[1].
+
+ [1] Il n’est pas sans intérêt de faire remarquer que ce préjugé existe
+ en Chine plus vivace que jamais. Le général Tcheng-ki-tong, dans ses
+ études sur l’Empire Céleste, donne à ce sujet de très curieux
+ détails. (Voir le _Temps_ du 27 septembre 1883.)
+
+Nous nous sommes efforcé de présenter la question d’une façon claire et
+attrayante; dans ce but nous n’avons pas hésité à nous servir de tous
+les documents édits ou inédits de nature à donner au lecteur une vue
+d’ensemble et à éclairer bien des points restés obscurs.
+
+La question est moins connue qu’on ne pourrait le croire. Chaque jour on
+discute si le reste de préjugé qui frappe encore les comédiens doit ou
+non disparaître complètement, mais on sait mal les origines de ce
+préjugé, on sait à peine dans quelle mesure il s’exerçait. Nous n’en
+voulons d’autre preuve que les discussions soulevées par la cérémonie de
+Saint-Roch, à laquelle nous venons de faire allusion.
+
+M. Livet, dans le _Temps_ du 2 octobre 1884, assura que les comédiens
+n’avaient jamais été séparés de l’Église par une excommunication
+juridiquement valable, que les foudres de l’Église dirigées contre eux
+n’avaient qu’un caractère purement moral et qu’on ne leur avait jamais
+refusé les sacrements. «Le curé de Saint-Roch a donc pu, dit-il, sans
+manquer à la tradition officielle de l’Église, convoquer les comédiens
+du Théâtre-Français à assister au service religieux célébré dans son
+église en l’honneur de Pierre Corneille.»
+
+M. Gazier (_Revue critique_, 1884) contesta aussitôt ces assertions; il
+reconnut bien qu’on mariait les comédiens et qu’on les confessait, mais
+il nia qu’on leur donnât les derniers sacrements et qu’on leur accordât
+la sépulture ecclésiastique.
+
+M. Livet riposta. M. Monval intervint dans la discussion avec l’autorité
+qu’il possède sur tout ce qui touche au théâtre, mais la question n’en
+fut pas pour cela résolue; chacun des adversaires resta sur son terrain
+et refusa de se laisser convaincre.
+
+Il y a quelques jours à peine, M. Larroumet, dans son remarquable
+ouvrage sur la _Comédie de Molière_[2], écrivait: «On n’est pas près de
+s’entendre sur cette question de la conduite du clergé à l’égard de
+Molière en particulier et des comédiens en général.» M. Copin, dans son
+récent travail sur Talma[3], affirme que depuis le commencement du
+dix-septième siècle les comédiens se mariaient parfaitement à l’église,
+de même qu’ils y étaient enterrés: «Lorsque le curé de Saint-Eustache
+refusait d’enterrer Molière, dit-il, c’était à l’auteur de _Tartuffe_ et
+non au comédien qu’il fermait les portes de son église. Lorsque le curé
+de Saint-Sulpice refusait de marier Talma, c’était à l’interprète de
+_Charles IX_ et non au comédien qu’il refusait le sacrement du mariage;
+il est fort important d’établir ces distinctions nécessaires, sans quoi
+l’on ne saurait plus à quoi s’en tenir sur la conduite de l’Église
+envers les comédiens.»
+
+ [2] Hachette, 1887.
+
+ [3] Frinzine et Cie, 1887.
+
+Ces affirmations contradictoires montrent à quel point la question est
+restée douteuse pour beaucoup d’excellents esprits, elles suffiraient
+pour prouver l’utilité du travail que nous publions aujourd’hui.
+
+Les principaux ouvrages auxquels nous avons eu recours sont:
+
+_Les origines du théâtre moderne_, par M. Magnin, 1838. (Leipzig, chez
+Brockhaus et Avenarius.) Il n’existe malheureusement que le premier
+volume de cette œuvre si remarquable.
+
+_Le Théâtre français sous Louis XIV_, par Eugène Despois. (Hachette,
+1875.)
+
+_Les lettres sur les spectacles_, par M. Desprez de Boissy. (1777.)
+
+_Questions importantes sur la comédie de nos jours_, par l’abbé Parisis.
+(Valenciennes, 1789.)
+
+_Des comédiens et du clergé_, par le baron d’Henin de Cuvillers. (1825.)
+
+_Encore des comédiens et du clergé_, par le même. (1825.)
+
+_Le Moliériste_, par M. G. Monval.
+
+_L’opéra secret, la comédie et la galanterie au dix-huitième siècle, la
+comédie à la cour_, par M. Adolphe Jullien.
+
+_La Théologie morale_, par Mgr Gousset, archevêque de Reims.
+
+Nous tenons à exprimer ici toute notre gratitude à Mlle Bartet,
+l’éminente sociétaire de la Comédie française, qui a bien voulu nous
+confier sa précieuse collection d’autographes. Nous remercions également
+M. Ch. Nuitter, bibliothécaire de l’Opéra, MM. Thierry, Bertall et
+Reynaud, de la Bibliothèque nationale, qui bien souvent nous ont guidé
+dans nos recherches.
+
+
+
+
+LES COMÉDIENS HORS LA LOI
+
+
+
+
+I
+
+SOMMAIRE: Préambule.--Le théâtre en Orient et en Grèce.
+
+
+Pour bien comprendre l’idée déshonorante qui s’est attachée à la
+profession du théâtre pendant tant de siècles, et qui, aujourd’hui même,
+n’est pas encore complètement effacée, il est nécessaire d’examiner la
+situation que les comédiens ont occupée, tant au point de vue civil
+qu’au point de vue religieux, aux différentes époques de l’histoire.
+
+Nous les verrons donc en Grèce d’abord, puis à Rome sous la république
+et les empereurs; nous les suivrons pendant les premiers siècles de
+l’ère chrétienne et la longue nuit du moyen âge, jusqu’à la renaissance
+du théâtre sous Henri IV et Louis XIII. Nous consacrerons une étude
+particulière au dix-septième et au dix-huitième siècle qui, par une
+singulière inconséquence, leur prodiguèrent à la fois tous les honneurs
+et tous les mépris. Enfin un rapide coup d’œil sur la Révolution et le
+dix-neuvième siècle terminera ce travail et permettra au lecteur de
+porter une vue d’ensemble sur cette question étrange et qui a si
+vivement passionné nos pères.
+
+Quand nous aurons montré ce qu’étaient les comédiens à Rome, et les
+raisons impérieuses qui motivèrent les anathèmes des Pères de l’Église,
+on s’expliquera facilement comment s’est créé et perpétué en France le
+préjugé qui a mis les comédiens hors la loi; on verra par suite de
+quelle fausse et injuste assimilation la société civile et la société
+religieuse renouvelèrent contre eux jusqu’en 1789 des lois d’infamie et
+d’excommunication qui n’avaient plus aucune raison d’être. En replaçant
+les comédiens dans le droit commun, le dix-neuvième siècle n’a fait que
+leur rendre une exacte mais tardive justice.
+
+ * * * * *
+
+A quelque époque de l’histoire et dans quelque pays que l’on se place,
+en Orient comme en Occident, partout le théâtre est né de la religion,
+et les premiers acteurs ont toujours été des prêtres représentant devant
+les sectateurs de leur culte.
+
+Toutes les religions en effet ont eu besoin de parler au peuple, et de
+lui montrer sous une forme tangible les idées mystérieuses qu’il ne
+pouvait saisir. Pour arriver à ce but, il fallait recourir à des moyens
+matériels; or, quel moyen plus efficace que le théâtre?
+
+Chez tous les peuples de l’antiquité, aux Indes, en Assyrie, dans la
+vieille Égypte, il n’y avait d’autres fêtes que celles que l’on donnait
+en l’honneur des idoles.
+
+Les précurseurs de la comédie et de la tragédie en Grèce furent les
+prêtres mêmes de Bacchus et de Cérès qui, dans le mystère du temple,
+cherchaient à frapper l’imagination des initiés par des tableaux et des
+représentations figuratives[4]. Toutes les cérémonies du culte étaient
+accompagnées de danses et d’actions dramatiques: on représentait les
+divers épisodes de la vie des dieux, la naissance de Bacchus et
+l’histoire de Cérès, leur mariage mystique, l’enlèvement de Proserpine,
+etc.
+
+ [4] Pendant fort longtemps certains rites du culte grec ne furent
+ révélés qu’à un petit nombre d’initiés. Les initiations avaient lieu
+ dans le temple d’Éleusis dédié à Cérès.
+
+Peu à peu, le nombre des initiés augmentant, on dut transporter hors du
+temple ces rites commémoratifs, mais on les célébra tout d’abord dans
+l’enceinte même de l’hiéron de Bacchus[5]. Ces spectacles publics
+éclipsèrent les fêtes mystérieuses du sanctuaire et les assistants
+devenant chaque jour plus nombreux, on en arriva assez rapidement à les
+représenter en dehors des enceintes sacrées. On y admit bientôt des
+poètes, qui concouraient entre eux en composant des dithyrambes à la
+gloire des dieux. Ceux qui remportaient le prix étaient couronnés par
+les archontes. Toutes les fêtes religieuses ne tardèrent pas à
+comprendre des concours scéniques; mais, une fois sortis du temple, ils
+se transformèrent en véritables tragédies, et formèrent insensiblement
+un théâtre national.
+
+ [5] On appelait hiéron, non pas seulement le temple consacré aux
+ dieux, mais aussi le territoire, souvent considérable, qui
+ l’entourait et en formait une dépendance.
+
+On continua cependant à considérer le théâtre comme un lieu consacré; il
+fut ouvert à tous et gratuit, on y réserva toujours une place d’honneur
+aux prêtres de Bacchus. Pour couvrir les frais des représentations, des
+sacrifices qui les précédaient et les suivaient, pour subvenir aux prix
+qu’on y distribuait, les archontes avaient recours à une caisse appelée
+le trésor théorique. Ce trésor était alimenté par des amendes, par des
+dons et des legs pieux; on le considérait comme appartenant aux dieux et
+nul n’y pouvait toucher dans un but profane sous peine de sacrilège[6].
+
+ [6] Il fut défendu par une loi, sous peine de mort, non seulement
+ d’employer les fonds de cette caisse à l’entretien des flottes ou de
+ l’armée, mais même de le proposer.
+
+Les fêtes des Grecs étaient innombrables; il y en avait en l’honneur de
+toutes les divinités de l’Olympe. Les plus célèbres étaient les
+Dionysiaques, ou fêtes de Bacchus; elles duraient plusieurs jours et
+l’on accourait de la Grèce entière pour entendre les nouvelles pièces
+qu’à la gloire du dieu on représentait sur le théâtre. La cérémonie
+comprenait, en dehors des concours scéniques, une procession composée de
+silènes, de satyres, de dieux Pans, de tityres, couverts de peaux de
+faon, couronnés de lierre, ivres ou feignant de l’être; ils agitaient
+des thyrses, portaient des phallus, et chantaient des hymnes à Bacchus,
+en dansant au son du tambourin et des cymbales; au milieu d’eux
+s’avançaient, calmes et les yeux baissés, les jeunes filles des familles
+les plus distinguées, tenant sur leurs têtes des corbeilles qui
+contenaient les gâteaux sacrés et les symboles mystiques. La procession
+se continuait une partie de la nuit à la lueur des lambeaux et se
+terminait par une orgie folle. Pendant ces jours solennels les dettes ne
+pouvaient être réclamées, les sentences judiciaires, les emprisonnements
+étaient suspendus.
+
+Dans les Panathénées, la cérémonie principale comprenait la procession
+du péplum ou voile de Minerve. L’élite de la population prenait part au
+cortège; en tête s’avançaient les magistrats d’Athènes, puis venaient
+les gardiens des lois et des rites sacrés, les canéphores, les jeunes
+hommes et les femmes appartenant aux plus anciennes familles. La
+procession terminée, on commençait les danses et les jeux gymnastiques;
+ensuite avaient lieu les représentations dramatiques dans lesquelles les
+poètes se disputaient le prix.
+
+Les jeux Olympiques, Néméens, Isthmiques, Pythiens, étaient tous
+également empreints d’un caractère profondément religieux. On ne cessait
+d’y rappeler les actions et les bienfaits des dieux, et le peuple, sous
+la direction des prêtres, y prenait la part la plus active.
+
+C’était, en Grèce, une coutume immuable de faire intervenir directement
+le peuple dans les cérémonies du culte. Les citoyens, qu’un zèle pieux
+animait, se trouvaient donc tout naturellement amenés à figurer dans les
+représentations théâtrales, à côté des comédiens de profession. Pour
+toutes les fêtes, qui exigeaient des concours scéniques, on désignait
+dans chaque tribu un chorège. Sa mission consistait à former à ses
+frais, et avec des citoyens de la tribu, un chœur, soit comique, soit
+tragique, en état de figurer sur la scène et de prêter son appui aux
+poètes qui prenaient part au concours. On considérait les chœurs comme
+remplissant une fonction sacerdotale; ceux qui en faisaient partie se
+trouvaient exemptés du service militaire et inviolables pendant la durée
+de leurs fonctions.
+
+Dans de semblables conditions, comment le moindre déshonneur aurait-il
+pu s’attacher aux citoyens qui figuraient dans ces fêtes hiératiques?
+Quel que fût le rôle que l’on y jouât, que l’on fît partie des
+processions ou que l’on parût sur le théâtre, que l’on courût dans
+l’arène ou que l’on lût une pièce de vers, il n’y avait pas de
+distinction: on remplissait un devoir religieux, dans une fête consacrée
+aux dieux. Aussi regardait-on comme un honneur d’y être admis et ces
+fonctions étaient-elles fort recherchées.
+
+Lorsque des modifications inévitables se produisirent dans les
+représentations, lorsqu’elles se rapprochèrent du drame profane, la même
+idée persista, les comédiens continuèrent à jouir de l’estime publique.
+Leur profession était à ce point considérée qu’ils possédaient des
+droits et des privilèges qu’on accordait rarement aux autres citoyens,
+qu’ils pouvaient parvenir aux emplois les plus honorables et qu’à
+plusieurs reprises on vit des acteurs chargés des plus hautes fonctions
+publiques.
+
+Mais à côté de ce théâtre national et religieux, il existait encore en
+Grèce des spectacles populaires dont le genre était singulièrement
+inférieur et bas. Chanteurs et danseurs ambulants, aulètes ou
+citharèdes, charlatans, devins, bouffons, mimes, couraient les rues et
+les carrefours à la grande joie du peuple qu’ils amusaient par leurs
+farces grossières. Ces comédiens, il est vrai, ne pouvaient prendre part
+aux concours scéniques ni paraître sur le théâtre dans les jours
+solennels, ils ne jouissaient pas de la considération qu’on accordait à
+leurs confrères d’un ordre plus relevé, mais cependant ils se
+trouvaient, comme eux, revêtus d’un caractère religieux, comme eux ils
+étaient formellement consacrés au culte de Bacchus.
+
+
+
+
+II
+
+SOMMAIRE: Le théâtre à Rome sous la République et sous les empereurs
+païens.
+
+
+Par quelles raisons le comédien qui en Grèce vivait respecté et honoré,
+fut-il, à Rome, déconsidéré et frappé d’infamie?
+
+Le théâtre eut cependant chez les Romains la même origine que chez les
+Grecs et là, comme partout, c’est le clergé qui, en rappelant par des
+cérémonies symboliques les principaux événements de la mythologie,
+éveilla le génie dramatique du peuple. A Rome comme à Athènes toutes les
+fêtes portaient l’empreinte profonde de l’acte religieux qui leur avait
+donné naissance.
+
+Parmi les plus célèbres on peut citer les Lupercales et les Saturnales.
+
+Les Lupercales se célébraient en l’honneur du dieu Pan, protecteur des
+bergers et tueur de loups. Elles avaient pour objet de rendre un culte à
+la fécondité et elles sont restées fameuses par les scandales qu’elles
+favorisaient. Comme toutes les solennités antiques, elles commençaient
+par des sacrifices. Puis venait une procession de prêtres nus ou à peine
+couverts d’une peau de bouc; armés de fouets et de lanières, ils
+couraient les rues de la ville et se frayaient un passage à travers la
+foule. Les femmes se précipitaient au-devant d’eux pour recevoir les
+coups de fouet qui devaient rendre fécondes les stériles et éviter les
+douleurs de l’enfantement à celles qui étaient enceintes.
+
+Pendant les Saturnales toutes les conditions sociales se trouvaient
+bouleversées; on regardait Saturne comme le symbole de l’égalité
+primitive: l’esclave devenait le maître, le maître servait son esclave,
+les plus grandes licences étaient autorisées[7]. Des sacrifices
+précédaient la fête et un banquet solennel était donné devant le temple
+du dieu.
+
+ [7] Les Saturnales revenaient tous les ans, le 16 des calendes de
+ janvier. Elles durèrent d’abord un jour, puis sept. Pendant ces
+ jours de fête la punition même d’un coupable exigeait un sacrifice
+ expiatoire.
+
+Ces cérémonies demi-hiératiques, demi-populaires, et qui avaient pour
+acteurs à la ville les citoyens, à la campagne les laboureurs, les
+bergers, etc., furent l’origine du théâtre.
+
+En 390, sur le conseil des prêtres d’Étrurie[8], on introduisit à Rome
+les jeux scéniques dans l’espoir d’apaiser les dieux et de faire cesser
+la peste qui dévastait la ville; depuis lors ces jeux firent partie de
+toutes les fêtes sacerdotales. Le théâtre fut placé sous la protection
+des dieux; Bacchus, Apollon, Vénus, présidaient à ses destinées, et on
+attribua un caractère divin à tout ce qui s’y rapportait.
+
+ [8] L’Étrurie fut en relations avec les Grecs et posséda des acteurs
+ et des théâtres bien avant Rome.
+
+Plus tard, on adjoignit aux jeux scéniques les jeux du cirque,
+c’est-à-dire les combats de gladiateurs[9], les courses de chevaux, les
+combats d’animaux; mais cette innovation ne modifia en aucune façon le
+caractère attribué à ces cérémonies: elles restèrent des actes formels
+de piété.
+
+ [9] Les combats de l’amphithéâtre eurent pour origine les libations
+ sanglantes et expiatoires qu’il était d’usage d’accomplir dans les
+ temps anciens à la mort des guerriers. Cette coutume fit partie des
+ rites funéraires et on l’étendit ensuite aux fêtes publiques sous la
+ forme de combats de gladiateurs.
+
+Tous les spectacles qui se donnaient dans le cirque étaient précédés
+d’une procession consacrée aux dieux. Elle partait du Capitole et
+faisait le tour de la place publique. A sa tête s’avançaient à cheval
+les jeunes enfants des chevaliers romains; après eux venaient les fils
+de bourgeois à pied. Ensuite paraissaient les chars, les gladiateurs,
+ceux qui devaient se disputer le prix de la course. Enfin des musiciens
+jouaient des airs religieux et des danseurs exécutaient des danses
+sévères et martiales. La marche était terminée par des statues des dieux
+portées sur des brancards. Les prêtres assistaient à tous les jeux du
+cirque; on sait le rôle joué par les Vestales dans les combats de
+gladiateurs.
+
+L’intervention indispensable du clergé dans ces représentations, sa
+présence obligatoire dans ces fêtes païennes montre bien le caractère
+hiératique qu’elles avaient conservé et qu’elles gardèrent jusqu’au
+dernier jour. Il n’y eut jamais à Rome de théâtre qui ne fût consacré
+aux dieux et qui ne fût rempli de leurs simulacres.
+
+Les jeux qui se célébraient en l’honneur du culte national étaient
+toujours gratuits; ils étaient défrayés en partie par un trésor sacré
+qu’administraient les pontifes[10], en partie par les édiles et les
+préteurs.
+
+ [10] Ce trésor était alimenté par le produit des bois sacrés et par
+ les amendes. Alexandre Sévère le grossit d’une taxe levée sur les
+ courtisanes.
+
+A l’origine, il en fut à Rome comme en Grèce; ceux qui montaient sur le
+théâtre furent considérés comme des prêtres remplissant une fonction
+sacerdotale. Plus tard, quand on eut appelé des histrions d’Étrurie, on
+continua à regarder avec estime une profession qui ne s’exerçait qu’en
+l’honneur des dieux. Toute la jeunesse romaine prit part aux jeux
+scéniques.
+
+Quand les fêtes publiques perdirent leur caractère purement religieux,
+quand elles nécessitèrent la présence d’acteurs en grand nombre, on prit
+l’habitude de ne faire monter sur la scène que des esclaves, ou des gens
+de la lie du peuple[11]. Tombée en de telles mains, la profession du
+théâtre devint infâme, et il fut interdit à tout citoyen de l’exercer
+sous peine d’être chassé de sa tribu et privé de tous ses droits.
+
+ [11] Il y avait des maîtres qui faisaient instruire leurs esclaves
+ dans l’art du théâtre et qui tiraient profit de leurs talents.
+
+Les esclaves qui montaient sur la scène, n’en restaient pas moins dans
+la condition servile et demeuraient soumis aux lois qui la régissaient.
+Peu à peu, et par une tendance bien naturelle, les magistrats en
+arrivèrent à vouloir appliquer à tous les histrions les lois qui
+frappaient les esclaves. Ce fut même bientôt une nécessité, car les
+comédiens étaient devenus si nombreux et ils menaient une conduite si
+bien en rapport avec la bassesse de leur origine, que souvent le préteur
+ne savait comment réprimer les excès de cette classe turbulente et
+indisciplinée. En effet, il n’avait plus seulement affaire à des
+esclaves; des affranchis, des étrangers, des hommes libres même,
+figuraient maintenant sur la scène, et, vis-à-vis d’eux, il se trouvait
+désarmé; il voulut pouvoir sévir et les traiter comme leurs camarades
+esclaves, sans distinction d’origine. C’est ainsi que le magistrat fut
+amené à prononcer contre tous les comédiens la note d’infamie qui les
+plaçait dans sa dépendance absolue et complète.
+
+Il faut, du reste, bien remarquer qu’on désignait par comédiens ou
+histrions[12], non pas seulement les quelques acteurs qui figuraient
+dans de véritables représentations dramatiques, mais les chanteurs, les
+danseurs, les musiciens, les mimes, les pantomimes, tous ceux qui
+prenaient part aux jeux du cirque, cette tourbe immense et immonde qui,
+de tous les coins du monde connu, se précipita sur Rome et y apporta ses
+vices et son immoralité.
+
+ [12] Les deux mots étaient synonymes: le premier était grec; le
+ second, étrusque.
+
+En frappant d’infamie les histrions, le préteur n’entendait en aucune
+façon attacher une idée déshonorante ni à l’art dramatique ni même à ses
+interprètes; il lui aurait été d’autant plus impossible de le faire,
+qu’en agissant ainsi il se fût attaqué à la religion elle-même et à ceux
+qui accomplissaient en quelque sorte les cérémonies du culte. Ce que le
+préteur condamnait, c’était la catégorie de gens qui exerçaient l’art du
+théâtre; par leur origine, et en dehors même de leur profession, ils se
+trouvaient tout naturellement soumis à toutes les sévérités de la
+loi[13].
+
+ [13] Ils étaient payés pour divertir le peuple et l’argent qu’ils
+ recevaient contribuait encore à les déconsidérer.
+
+La meilleure preuve que l’on puisse en donner, c’est que la jeunesse
+romaine n’avait pas craint, pendant fort longtemps, de monter sur la
+scène; elle avait même pris pour ce divertissement un goût si prononcé,
+que, quand elle dut céder la place aux comédiens de profession, elle eut
+soin de se réserver un genre de pièces nommées _Atellanes_[14]. «Les
+jeunes gens, dit Tite-Live, ne permirent pas que les histrions
+souillassent ce nouveau genre; de sorte qu’il fut établi qu’on pouvait
+jouer des Atellanes sans être rayé de sa tribu, ni exclu du service des
+légions.»
+
+ [14] Les _Atellanes_ venaient d’Atella, ville de Campanie. C’étaient
+ des pièces dont le dialogue n’était pas écrit. Les acteurs
+ improvisaient sur un scénario dont ils convenaient.
+
+Il n’y eut pas, du reste, que le métier de comédien qui fut frappé
+d’infamie; certains arts, certaines sciences, qui n’étaient exercés
+habituellement que par des esclaves eurent le même sort. Ainsi les
+médecins, les mathématiciens, les astronomes, qui étaient tous ou
+presque tous des Grecs ou des Africains pris à la guerre, furent
+déclarés infâmes. Il est évident que leur profession n’était pour rien
+dans cette réprobation de la loi, qu’on ne frappait que l’origine de
+ceux qui l’exerçaient.
+
+La note d’infamie assimila le comédien à l’esclave dans la plupart des
+cas. Désormais, comme l’esclave, il peut être jeté en prison et puni de
+châtiments corporels sur un simple ordre des préteurs ou des édiles,
+sans procès, sans discussion, sans appel. Le fouet est le châtiment
+réservé à l’esclave, on l’applique au comédien[15]. De même qu’un
+esclave ne peut se dérober à son maître, de même, une fois monté sur le
+théâtre, l’histrion n’a plus le droit de le quitter: il y est rivé
+jusqu’à sa mort.
+
+ [15] Lucien raconte que quand un acteur représentait un dieu et qu’il
+ jouait mal son rôle, on le faisait fouetter pour le punir de
+ dégrader la majesté divine. Caligula entendant un jour les cris d’un
+ acteur qu’on frappait de verges, trouva sa voix si belle qu’il
+ ordonna de prolonger son supplice.
+
+L’histrion ne peut exercer aucune charge publique et il n’a pas la
+capacité nécessaire pour contracter une obligation. La loi le met au
+même rang que la prostituée: il ne peut postuler au barreau; il ne peut
+être ni accusateur ni témoin en matière criminelle, excepté dans les
+affaires de ses semblables ou qui se sont passées sur le théâtre, de
+même que la prostituée n’est admise à déposer que de ce qui se passe
+dans la maison publique. On ne peut épouser une comédienne ou fille de
+comédienne sans être comédien soi-même. On ne peut leur rien donner ni
+directement ni indirectement; les biens qu’elles auront reçus doivent
+être rendus à la famille ou confisqués[16].
+
+ [16] On avait dû prendre des mesures contre la captation.
+
+On voit dans quel ordre d’idées étaient conçues les lois romaines contre
+les histrions[17].
+
+ [17] Ces lois sont fort nombreuses; il serait beaucoup trop long de
+ les énumérer ici et nous ne signalons que les plus importantes.
+
+Elles amenèrent une situation des plus curieuses; d’un côté le préteur
+frappait les comédiens d’infamie, de l’autre le clergé païen s’en
+servait et persistait à leur laisser le caractère religieux dont ils
+avaient jusqu’alors été revêtus. De telle sorte que ces mêmes gens que
+la société civile déclarait infâmes n’en continuaient pas moins à jouer
+en l’honneur des dieux et à se parer des titres de la hiérarchie
+religieuse. Cette étrange contradiction n’a pas échappé aux Pères de
+l’Église, qui tous l’ont vivement relevée.
+
+Pour s’expliquer les lois qui frappaient à Rome les histrions malgré
+leurs attaches religieuses, il faut se rendre compte de ce que fut le
+théâtre romain et du rôle qu’ils y jouaient.
+
+Les Romains ne possédaient pas le goût fin et délicat des Grecs; on ne
+vit chez eux ni véritable théâtre ni littérature dramatique; pendant
+fort longtemps ils ne connurent que les farces appelées _saturæ_[18] et
+les intermèdes joués par des acteurs sans cothurne. Plus tard, il est
+vrai, le théâtre grec fit son apparition, mais sans grand succès. A part
+quelques rares exceptions, il n’y eut pas à Rome de comédiens dignes de
+ce nom, ils n’y avaient pas d’emploi.
+
+ [18] On appelait ainsi de petits drames qui comprenaient à la fois des
+ paroles, de la musique et de la danse, d’où leur nom de _saturæ_
+ (farces).
+
+A mesure que les Romains subjuguaient les peuples, les captifs esclaves
+affluaient à Rome, et le goût des spectacles sanglants se développa au
+point d’effacer bientôt les quelques tentatives d’art dramatique qui
+avaient pu se produire.
+
+Les mœurs s’abaissèrent graduellement, la mollesse succéda à
+l’austérité, la débauche gagna chaque jour du terrain. Les conquêtes,
+les guerres heureuses, l’esclavage, furent les germes les plus actifs de
+corruption.
+
+«Les légions de Manlius, dit Tite-Live, rapportèrent dans Rome le luxe
+et la mollesse de l’Asie. Elles introduisirent les lits ornés de bronze,
+les tapis précieux, les voiles et les tissus déliés. Ce fut depuis cette
+époque qu’on vit paraître dans les festins des chanteurs, des baladins
+et des joueuses de harpe.»
+
+«Lorsque j’entrai dans une des écoles où les nobles envoient leurs fils,
+s’écrie Scipion Émilien, grands dieux! j’y trouvai plus de cinq cents
+jeunes filles et jeunes garçons qui recevaient, au milieu d’histrions et
+de gens infâmes, des leçons de lyre, de chant, d’attitudes, et je vis un
+enfant de douze ans exécutant une danse digne de l’esclave le plus
+impudique[19].»
+
+ [19] Duruy, _Histoire des Romains_.
+
+Les spectacles que les Romains préféraient par-dessus tout étaient les
+jeux du cirque. Ce qui les passionnait, c’était la lutte des chars, les
+hécatombes d’hommes, de lions, de tigres, d’éléphants, de panthères
+mouchetées, les combats de taureaux à la mode thessalienne. On voyait
+descendre dans l’arène jusqu’à cinq cents couples de gladiateurs.
+Trajan, après la seconde guerre contre les Daces, donna des jeux qui
+durèrent cent vingt-trois jours; plus de dix mille gladiateurs y
+succombèrent. Pour l’inauguration du théâtre de Venus Victrix, Pompée
+fit tuer quatre cent dix panthères et six cents lions. Dans ces jeux
+grandioses et barbares, où les acteurs se comptaient par centaines, tous
+les rôles étaient remplis par des captifs ou des esclaves.
+
+Le goût du peuple pour ces spectacles était tel, que quand les citoyens
+se trouvaient au théâtre, ils ne pouvaient plus s’en arracher[20]. Les
+magistrats nouveaux se ruinaient en représentations pour conserver la
+faveur populaire. Pompée fit construire un théâtre de pierre qui pouvait
+contenir 40 000 spectateurs[21]; les théâtres d’Auguste et de Balbus en
+recevaient aisément 30 000; celui de l’édile Marcus Scaurus en contenait
+80 000. Au grand cirque, il y avait place pour 380 000 personnes qui
+assistaient gratuitement à la fête.
+
+ [20] Varron mentionne le premier essai que l’on ait fait des pigeons
+ voyageurs. Il raconte que les Romains apportaient au théâtre, dans
+ leur sein, des colombes domestiques; quand la représentation se
+ prolongeait, ils attachaient un billet au col de la colombe,
+ l’oiseau prenait son vol et allait au logis du maître porter les
+ ordres dont il était chargé.
+
+ [21] Jusqu’alors il n’y avait eu que des cirques de bois qu’on
+ construisait pour une cérémonie et qu’on détruisait ensuite; le
+ peuple s’y tenait debout, on évitait le confortable qui lui aurait
+ donné le goût des jeux et par suite de l’oisiveté. Quand Pompée
+ construisit un cirque de pierre, les vieux sénateurs l’accusèrent de
+ corrompre les mœurs publiques; il fit aussitôt élever tout à côté un
+ temple à Vénus, disant que le cirque n’était qu’une dépendance du
+ temple.
+
+Les histrions célèbres recevaient des sommes considérables. Ésope, après
+avoir vécu toute sa vie avec un faste et une prodigalité inouïs, laissa,
+en mourant, une fortune de plus de quatre millions. Roscius touchait du
+trésor public mille deniers romains par jour; la comédienne Dionysia,
+cinquante mille écus par an.
+
+Sous Auguste, la passion des Romains pour les spectacles, pour la danse,
+pour les musiciens, toucha à son apogée. Un genre nouveau s’était
+introduit dans le théâtre, mais il abaissa encore le niveau de l’art
+dramatique déjà si peu élevé. Des bouffons, venus de la Toscane,
+apportèrent les mimes. Les mimes étaient des pièces en vers très
+courtes, accompagnées des danses les plus licencieuses. C’est ce qui fit
+leur succès. Un de leurs principaux attraits fut encore l’introduction
+des femmes sur la scène. Jusqu’alors leurs rôles avaient été remplis par
+des hommes en travesti. Les mimes, dès leur apparition, furent admis
+dans les fêtes solennelles, aux jeux floraux, romains, funèbres,
+plébéiens, votifs, apollinaires, etc.
+
+Les Romains aimaient beaucoup la danse et la faisaient figurer dans un
+grand nombre de cérémonies; mais elle dégénérait toujours et prenait le
+caractère le plus libre. Ainsi la danse nuptiale, d’usage dans les
+noces, offrait la peinture de toutes les actions du mariage. Lorsque, de
+la vie privée, ils transportèrent la danse sur le théâtre, bien loin de
+la purifier, ils lui demandèrent des tableaux d’une extrême volupté.
+Dans les jeux qui se célébraient en l’honneur de Flore, des courtisanes
+nues paraissaient sur la scène et s’y livraient aux danses les plus
+lascives.
+
+Pour faire disparaître toute littérature dramatique, il y avait encore
+un degré à descendre. On le franchit bientôt. Des mimes on arriva aux
+pantomimes. La pantomime ne s’adressait qu’aux yeux. Il n’y avait plus
+ni poésie, ni prose, rien que des gestes.
+
+Ces pantomimes étaient en quelque sorte devenues nécessaires, depuis que
+Rome renfermait des populations et des idiomes variés; on trouva dans
+ces pièces sans paroles une espèce de langage et de lien universel qui
+convenait merveilleusement à ce public hétérogène, à ce composé de
+toutes les nations.
+
+Les pantomimes jouirent, sous Auguste, d’une vogue incroyable. Pour
+plaire au peuple, on en arriva à pousser si loin le langage des sens
+qu’on représentait sur la scène Léda se livrant aux caresses du cygne,
+Pasiphaé cédant aux étreintes du taureau crétois.
+
+Ces représentations causaient dans Rome un tel enthousiasme qu’elles
+faisaient oublier la perte des libertés publiques et qu’Auguste en usait
+comme d’un dérivatif aux conversations du Forum. «Laissez le peuple se
+passionner pour les spectacles du cirque, disait l’illustre pantomime
+Pylade à l’empereur, il s’occupera moins de l’établissement de votre
+autorité, il y mettra moins d’obstacles.»
+
+Le rival de Pylade, Bathylle, parlait avec la même audace:
+
+«Notre profession, seigneur, sert votre politique plus efficacement que
+vous ne l’avez pensé, nous amusons les sens oisifs et nous calmons bien
+des cœurs irrités qui s’occuperaient de leurs chagrins dans la
+solitude.»
+
+Auguste voulut protéger ceux qui servaient si bien ses vues politiques.
+Il les enleva à la juridiction des magistrats et des préteurs pour les
+soumettre à la sienne, et il leur accorda, au moins en dehors du
+théâtre, le privilège dont jouissaient les citoyens, de ne pouvoir être
+condamnés au fouet, punition infâme et réservée aux seuls esclaves.
+
+Dès que les comédiens ne furent plus soumis au préteur, leur licence
+devint extrême, et sous le règne de Tibère ils provoquèrent des troubles
+violents. Pylade devint tellement arrogant, qu’un jour, jouant _Hercule
+furieux_, il s’amusa à lancer des flèches sur le public et il blessa
+grièvement plusieurs des assistants. Jaloux du plus ou moins de succès
+qu’ils obtenaient, les pantomimes pendant les entr’actes s’égorgeaient
+derrière la scène. Les spectateurs eux-mêmes prenaient parti pour tel ou
+tel acteur, ils en venaient aux mains, à chaque instant des luttes
+horribles et meurtrières ensanglantaient le théâtre.
+
+Les jeux du cirque n’offraient pas un spectacle moins terrible. Les
+combattants, qu’il s’agît de courses à cheval, de courses de chars ou de
+courses à pied, étaient divisés en factions, selon la couleur de leur
+habit. Aux factions blanches et rouges, on en ajouta bientôt deux
+autres, la verte et la bleue. On appelait blanc, rouge, vert et bleu,
+non seulement ceux qui couraient dans le cirque, mais ceux d’entre le
+peuple qui étaient pour l’un ou l’autre de ces partis[22].
+
+ [22] Ces factions, selon le roi Théodoric, marquaient les quatre
+ saisons de l’année: la verte, le printemps; la rouge, l’été; la
+ blanche, l’automne; la bleue, l’hiver. Domitien en inventa deux
+ nouvelles, la dorée et la pourprée, mais elles ne subsistèrent pas
+ longtemps.
+
+Sous Tibère, les factions en arrivèrent à la fureur et les jeux du
+cirque furent souvent troublés par des scènes sanglantes. «La passion de
+ce peuple est telle, écrivait Juvénal, que si les verts étaient battus,
+Rome serait dans la même consternation qu’après la défaite de Cannes.»
+
+Pour arrêter ces désordres, le Sénat voulut rétablir la peine du fouet
+contre les histrions qui, par leurs intrigues, soulèveraient le peuple;
+mais l’empereur s’y opposa, préférant réserver pour lui seul ce précieux
+moyen de gouvernement.
+
+Cependant, effrayé de l’audace grandissante des comédiens, tremblant de
+devenir lui-même la victime des factions dont l’audace augmentait chaque
+jour, Tibère chassa de l’Italie cette tourbe de mimes, pantomimes,
+gladiateurs, factionnaires, danseurs, qui épouvantaient la capitale du
+monde. Les théâtres furent fermés.
+
+Caïus Caligula les rouvrit et rappela les comédiens; jamais on ne vit
+plus de spectacles que sous son règne, jamais la licence ne fut poussée
+à un pareil excès. L’empereur, imbu des idées grecques, monta lui-même
+sur la scène et fut tour à tour chanteur, danseur, gladiateur et cocher.
+
+Néron suivit cet exemple; il s’entoura d’histrions et partagea tous
+leurs dérèglements; son plus grand bonheur était de paraître sur le
+théâtre et de recevoir des applaudissements[23]. Il fit cependant
+établir une distinction entre ceux qui jouaient un rôle pour leur
+plaisir et ceux qui jouaient par intérêt; les premiers ne pouvaient être
+frappés d’infamie. Il institua les fêtes Juvénales, où les chevaliers,
+les sénateurs, les femmes du premier rang, étaient obligés de figurer
+sur la scène.
+
+ [23] Il se donna en spectacle dans tous les genres; on le vit
+ successivement, comédien, chanteur, lutteur, joueur de flûte,
+ conducteur de chars. Lorsqu’il paraissait au théâtre, c’était un
+ préfet du prétoire qui portait sa harpe, un consulaire annonçait le
+ programme. C’est lui qui eut la première idée de la _claque_, mais
+ il l’organisa dans des proportions grandioses: cinq mille jeunes
+ gens sous la conduite de chevaliers formaient son personnel à gages;
+ leur marque distinctive était une épaisse chevelure et un anneau
+ d’argent, qu’ils portaient à la main gauche.
+
+De pareils exemples et de pareils encouragements augmentèrent encore les
+débordements du théâtre. Les pantomimes vivaient dans l’intimité des
+chevaliers et des sénateurs, ils occupaient les premières charges; l’on
+voyait leurs statues s’élever sous les portiques et dans les lieux mêmes
+où l’on plaçait celles des empereurs. Le palais impérial fut rempli de
+baladins, de courtisanes, de chanteuses et de danseuses. Les femmes les
+plus qualifiées entretenaient des comédiens et affichaient
+outrageusement leur passion.
+
+L’engouement pour eux devint tel, que l’histrion Pâris[24] souilla la
+couche de l’empereur Domitien; le coupable, il est vrai, fut massacré,
+l’impératrice répudiée, et tous les comédiens chassés de Rome. Mais à la
+mort de Domitien, ils revinrent plus nombreux que jamais.
+
+ [24] Les Romains mirent sur le tombeau de Pâris une épitaphe qui
+ invitait les passants à rendre hommage à ce qui renfermait, selon
+ les expressions de Martial, toutes les grâces, tous les amours,
+ toutes les voluptés, la gloire du théâtre et les délices de Rome.
+
+Sous le règne de Marc-Aurèle, Lucius Vérus ramena, après la guerre des
+Parthes, tant de joueuses de flûte, tant de bouffons, de baladins et de
+joueurs de gobelets, qu’il paraissait plutôt victorieux des histrions
+que des Parthes.
+
+Rien ne peint mieux la passion que les Romains éprouvaient pour les jeux
+et les spectacles que ce qu’Ammien Marcellin rapporte: on chassa de Rome
+tous les philosophes sous prétexte qu’on craignait la famine et l’on
+conserva 6000 pantomimes, 3000 acteurs et autant d’actrices.
+
+Depuis l’établissement de l’empire, la vie romaine était devenue une
+orgie continuelle. Sous les règnes des derniers empereurs païens la
+dissolution ne connut plus de bornes; les spectacles avaient
+naturellement suivi la progression décroissante des mœurs. On en arriva
+à mêler les meurtres aux jeux de la scène: dans une représentation
+d’_Hercule furieux_ on brûla un homme vivant aux acclamations des
+spectateurs. On se passionna pour les nudités. On se pressait en foule
+pour voir nager dans de vastes réservoirs des femmes nues, qui
+représentaient les naïades; aux jeux du cirque, des femmes nues
+dansaient sur la corde. A Gaza (Syrie), aux fêtes de Majuma, où la
+déesse Vénus était en grande vénération, pendant les sept jours de
+fêtes, des femmes se montraient nues sur le théâtre. Les sens blasés du
+peuple avaient sans cesse besoin de nouveaux excitants. On crut en
+trouver dans ces exhibitions scandaleuses; le public prit l’habitude de
+demander à grands cris, à la fin des représentations, les actrices et
+les acteurs: on les faisait tous comparaître nus sur la scène[25].
+
+ [25] Un jour Caton assistait aux jeux Floraux; intimidé par sa
+ présence le peuple n’osait demander qu’on dépouillât les actrices.
+ Caton, prévenu, se retira pour ne pas empêcher l’observation des
+ rites accoutumés.
+
+Voilà, rapidement résumé, ce qu’étaient les spectacles et les histrions
+chez les Romains: il était bon de le rappeler, pour expliquer la
+conduite de l’Église chrétienne vis-à-vis du théâtre.
+
+
+
+
+III
+
+DU TROISIÈME AU SIXIÈME SIÈCLE
+
+SOMMAIRE: Les Pères de l’Église condamnent les spectacles et les
+comédiens.--Canons des conciles.--Le théâtre et les comédiens sous les
+empereurs chrétiens.--Les spectacles en Orient.--Invasion des barbares
+en Occident.--Suppression des théâtres.
+
+
+Lorsque le christianisme commença à se répandre dans le monde, il
+proscrivit sans pitié les spectacles et il frappa d’anathème tous ceux
+qui prenaient une part active à ces divertissements profanes. Cette
+rigueur s’explique fort aisément.
+
+Les deux religions qui se trouvaient en présence étaient en effet le
+contre-pied l’une de l’autre et leur morale offrait le plus saisissant
+contraste.
+
+Le paganisme avec sa mythologie licencieuse, avec ses dieux égrillards,
+soumis à toutes les passions et à toutes les faiblesses humaines, avait
+créé des mœurs étranges. On ne connaissait à Rome ni la chasteté, ni la
+pudeur; l’adultère y était devenu si fréquent, qu’on ne distinguait plus
+l’honnête femme de la prostituée; le divorce, dont on abusait
+étrangement, rendait le lien du mariage complètement illusoire; on
+aimait à voir couler le sang, on le répandait à flots dans les jeux du
+cirque; l’esclavage était en honneur et le maître possédait le droit de
+vie ou de mort sur son esclave. Satisfaire ses passions, ne songer qu’à
+ses plaisirs, tel paraissait être le but de la vie.
+
+La religion chrétienne, au contraire, ne reconnaît qu’un Dieu unique,
+immuable, impeccable, source de toutes les perfections. Elle érige en
+vertus essentielles la pudeur, la chasteté; elle considère l’adultère
+comme un crime et déclare indissolubles les liens du mariage; elle
+défend de verser le sang, prêche l’égalité et condamne l’esclavage; en
+même temps, elle s’élève avec force contre tout ce qui peut donner le
+goût de la dissipation, car maintenant le but de la vie n’est plus le
+plaisir, on ne doit songer qu’à faire son salut et à gagner le ciel.
+
+Ces deux religions si dissemblables vécurent côte à côte pendant près de
+six siècles, chacune s’efforçant de faire triompher sa morale et ses
+idées.
+
+Il est tout naturel que, conformément à son dogme et pour mettre les
+mœurs en rapport avec le nouvel état social qu’elle voulait établir,
+l’Église chrétienne ait protesté contre les jeux sanglants du cirque et
+contre les turpitudes du théâtre romain. Il est également naturel que,
+pour agir plus efficacement encore et supprimer le mal en en supprimant
+les auteurs, elle ait proscrit tous ceux qui apportaient une
+collaboration quelconque à ces spectacles pernicieux: histrions,
+bouffons, mimes, pantomimes, danseurs musiciens, cochers, factionnaires,
+etc., tous confondus sous le terme générique de comédiens.
+
+Une autre cause suffirait encore à expliquer sa sévérité contre les
+spectacles; trop souvent elle en faisait les frais. On ne se contentait
+pas en effet d’y tourner en dérision ses dogmes et ses cérémonies, ses
+néophytes par centaines étaient jetés aux bêtes et servaient aux
+plaisirs du peuple dans les jeux du cirque.
+
+Mais la raison principale qui provoqua les rigueurs des Pères de
+l’Église, c’est que les spectacles à Rome n’étaient autre chose, nous
+l’avons vu, que des cérémonies religieuses, des actes véritables de
+piété envers les dieux. Comment, dans de pareilles conditions, l’Église
+chrétienne n’aurait-elle pas condamné les représentations publiques et
+ceux qui y prenaient part? N’était-il pas pour elle d’une importance
+vitale de sévir sans pitié contre tout ce qui formait obstacle à son
+établissement et perpétuait les souvenirs du paganisme? En réalité cette
+question du théâtre fut une question purement religieuse et tous les
+autres motifs invoqués ne furent que secondaires.
+
+Les Pères de l’Église l’ont implicitement reconnu. Saint Isidore, dans
+ses _Origines_, invite les chrétiens à s’abstenir des jeux du cirque où
+les superstitions païennes présentent aux regards le triomphe de la
+vanité, de la débauche et de l’idolâtrie.
+
+«Que dirai-je des vaines et inutiles occupations de la comédie et des
+grandes folies de la tragédie? s’écrie saint Cyprien[26]. Quand même ces
+choses ne seraient pas consacrées aux idoles, il ne serait pas néanmoins
+permis aux fidèles chrétiens d’en être les acteurs et les spectateurs.»
+
+ [26] Évêque de Carthage au troisième siècle.
+
+«Vous me demandez, dit encore saint Cyprien à un évêque qui l’avait
+consulté, si un comédien doit être reçu dans notre religion. Il ne
+convient ni à la Majesté divine, ni à l’honneur de l’Église, de se
+souiller par un infâme commerce[27].»
+
+ [27] Non seulement saint Cyprien refuse la communion au comédien, mais
+ il la refuse encore à celui qui, sans être comédien, s’occupe à
+ instruire, à former, à exercer les comédiens. «C’est perdre plutôt
+ qu’instruire la jeunesse, dit-il, que de lui enseigner ce qu’elle ne
+ doit jamais apprendre et qu’on n’aurait jamais dû savoir. On ne peut
+ communiquer avec un tel homme, mais cependant s’il est pauvre, qu’il
+ revienne sincèrement de ses désordres et qu’il cesse d’engraisser
+ des victimes pour l’enfer, on peut lui faire l’aumône.»
+
+«N’allons point au théâtre, dit Tertullien[28], qui est une assemblée
+particulière d’impudicité... où un comédien y joue avec les gestes les
+plus honteux et les plus naturels, où des femmes, oubliant la pudeur de
+leur sexe, osent faire sur un théâtre, et à la vue de tout le monde, ce
+qu’elles auraient honte de commettre dans leurs maisons, où elles ne
+sont vues de personne. On y fait paraître jusqu’à des filles perdues,
+victimes infâmes de la débauche publique... Je ne dis rien de ce qui
+doit demeurer dans les ténèbres, de peur d’être coupable de ces crimes
+par le seul récit que j’en ferais[29].»
+
+ [28] Célèbre Père de l’Église latine (160-230).
+
+ [29] Lactance parle des mouvements pleins d’impudence que l’on voit
+ dans la personne des comédiens. Leurs corps efféminés sous la
+ démarche et l’habit de femmes représentent les gestes les plus
+ lascifs, les plus dissolus.
+
+Saint Chrysostome[30] compare ceux qui, de son temps, allaient à la
+comédie, à David prenant plaisir à regarder nue dans son bain Bethsabée,
+et il dit que le théâtre est le rendez-vous de tous les crimes, que tout
+y est plein d’effronterie, d’abomination et d’impiété[31].
+
+ [30] Père de l’Église et évêque de Constantinople (347-407).
+
+ [31] D’après saint Salvien, prêtre du quatrième siècle, «la comédie
+ est pire que le blasphème, le larcin, l’homicide et tous les autres
+ crimes». Ces crimes en effet ne rendent pas coupables ceux qui en
+ sont spectateurs ou qui en entendent le récit, tandis qu’on ne peut
+ voir les jeux du théâtre sans tomber dans le désordre; le spectateur
+ est complice de l’acteur, ceux qui étaient allés chastes à la
+ comédie en reviennent adultères.
+
+On voit, par ces quelques citations, ce que l’Église proscrit dans les
+spectacles. Ce sont les souvenirs de l’idolâtrie, les impudicités
+auxquelles on assiste, les blasphèmes qu’on y entend. Idolâtries,
+impudicités, blasphèmes, c’est là en effet tout le théâtre romain à
+l’époque des Pères. Quoi de plus naturel, de plus légitime que leurs
+anathèmes contre de si détestables exemples?
+
+La campagne contre les comédiens fut poursuivie par les conciles.
+
+Le canon 62 du concile d’Elvire[32], tenu l’an 305, concerne les
+histrions, les pantomimes et les cochers du cirque:
+
+ [32] Le concile d’Elvire est le premier qui ait été réuni en Espagne.
+
+«S’ils veulent embrasser la foi chrétienne, y est-il dit, nous ordonnons
+qu’ils renoncent auparavant à leur profession et s’engagent à ne plus
+l’exercer; qu’ensuite ils soient admis[33]; s’ils manquent à leur
+promesse, qu’ils soient chassés et retranchés de l’Église.»
+
+ [33] Bien des comédiens profitèrent de la permission que l’Église leur
+ accordait et se réconcilièrent avec elle. Plusieurs même furent
+ canonisés. On peut citer: Genest, acteur célèbre du temps de
+ Dioclétien; Porphyre, comédien d’Andrinople, sous Julien l’Apostat;
+ Ardélion, qui vécut à l’époque de Justinien.
+
+Le canon 5 du premier concile d’Arles, tenu l’an 314, porte:
+
+«Nous ordonnons que tous les cochers du cirque et les comédiens soient
+séparés de la communion tant qu’ils exercent ce métier.»
+
+Le troisième concile de Carthage, en 397, défend aux enfants des évêques
+ou des clercs[34] de donner des spectacles profanes et même d’y
+assister, comme cela était défendu aux laïques eux-mêmes (canon 11). On
+lit encore dans le trente-cinquième canon: «On ne refusera ni le
+baptême, ni la pénitence aux gens de théâtre, ni aux apostats
+convertis.»
+
+ [34] On sait que pendant assez longtemps le mariage des prêtres fut
+ autorisé.
+
+Tous ces canons sont fort logiques et n’ont rien d’excessif. Il était
+vraiment bien naturel que l’Église exigeât des comédiens, qui se
+convertissaient, de quitter tout d’abord le théâtre, c’est-à-dire le
+culte des faux dieux, et qu’elle continuât à les exclure de la communion
+s’ils persistaient dans leur profession. Il ne faut pas oublier en effet
+que ces canons concernaient une catégorie d’individus qui tous encore
+étaient païens.
+
+Les conciles d’Arles, d’Elvire, de Carthage, etc., n’étaient que
+provinciaux et leur autorité par conséquent ne s’étendait pas au delà de
+la province ecclésiastique dans laquelle ils avaient été rassemblés[35].
+Comment leur doctrine, en ce qui concernait les comédiens tout au moins,
+se répandit-elle? Par une raison fort simple. Dans ces premiers temps du
+christianisme, les conciles, même provinciaux, réunissaient des évêques
+de différents pays et tranchaient des questions qui intéressaient
+l’Église entière; il en résultait que leurs canons jouissaient d’un
+grand crédit. Le concile d’Arles, par exemple, fut dans ce cas; on y
+comptait plus de six cents évêques venus des Gaules, de l’Afrique, de
+l’Italie, de la Sicile, de la Sardaigne, de l’Espagne et du pays des
+Bretons, etc. Une fois de retour dans leur diocèse, ces prélats
+s’empressaient d’appliquer les canons qu’ils avaient contribué à faire
+adopter[36]. C’est ainsi que les décisions de quelques conciles au sujet
+des comédiens furent bientôt admises dans un grand nombre de provinces;
+mais il n’y eut jamais de condamnation générale prononcée contre les
+gens de théâtre ni par les papes, ni par un seul concile œcuménique.
+
+ [35] Il y a trois sortes de conciles:
+
+ 1º Le concile général ou œcuménique: Ses canons sont obligatoires
+ pour toute l’Église;
+
+ 2º Le concile national, ses canons sont obligatoires pour la nation
+ entière;
+
+ 3º Le concile provincial, qui a force de loi pour toute la province
+ ecclésiastique.
+
+ [36] Chaque évêque a le droit en synode (réunion des prêtres du
+ diocèse), ou hors du synode, de porter des lois particulières pour
+ son diocèse; c’est à lui d’apprécier si ce qui est admis dans le
+ diocèse voisin doit être défendu dans le sien propre, et
+ réciproquement.
+
+A l’infamie civile, qui déjà frappait les histrions de par la loi du
+préteur, s’ajouta donc l’infamie canonique. Désormais l’Église
+chrétienne les regarde comme exclus de la communion, et, imitant les
+rigueurs de la loi romaine, elle les place sur le même rang que la
+prostituée. Elle les prive du sacrement de la pénitence; aucun prêtre ne
+peut leur donner l’absolution, à moins qu’ils ne quittent
+irrévocablement leur métier. On ne refuse pas le baptême à leurs
+enfants, puisqu’on l’accorde même aux enfants d’hérétiques, mais on ne
+peut le donner à un adulte comédien. On n’accepte les histrions ni comme
+parrain ni comme marraine, on leur refuse la confirmation, le sacrement
+du mariage, la sainte communion, à la vie et à la mort, même à Pâques,
+soit en secret, soit publiquement; enfin on ne leur accorde même pas la
+sépulture ecclésiastique.
+
+Les canons des conciles ne produisirent pas plus d’effet que les
+objurgations des saints Pères; la foule se pressa plus nombreuse que
+jamais aux représentations publiques.
+
+En 312, Constantin[37] embrasse le christianisme. En 313, par l’édit de
+Milan, il déclare la religion chrétienne religion de l’empire. Soutenue
+par le gouvernement, l’Église redouble d’efforts dans sa lutte contre la
+société païenne, mais elle reste impuissante devant la vogue croissante
+des spectacles. On a même dû multiplier les jours de fête; en 345, on en
+compte jusqu’à 175 par an. Le goût des peuples pour le théâtre est tel,
+qu’ils en oublient jusqu’au soin de leur défense. Carthage est prise par
+les Vandales[38] pendant que toute la population assiste à une
+représentation du cirque, et les applaudissements des spectateurs sont
+assez bruyants pour couvrir les cris de ceux qu’on égorge dans la ville.
+
+ [37] Né en 274, proclamé César en 306. En 330, il transporte le siège
+ de l’empire à Byzance. Il meurt en 337.
+
+ [38] La prise de Carthage eut lieu en 345.
+
+Le même sort fut partagé par la ville d’Antioche, dont l’empereur Julien
+disait: «On y voit tant d’acteurs, danseurs, sauteurs, joueurs
+d’instruments, qu’il y a plus de comédiens que de citoyens.» Le peuple
+assistait dans le cirque aux bouffonneries d’un mime, lorsque les Perses
+s’emparèrent de la ville.
+
+Ces deux exemples passèrent pour une punition du ciel et fournirent à
+l’Église un nouvel et facile argument contre le théâtre.
+
+On pourrait s’étonner de l’acharnement déployé par le christianisme dans
+cette lutte, si l’on ne savait par les conciles eux-mêmes que les
+prêtres de la religion nouvelle se montraient aussi passionnés pour ces
+spectacles païens que le reste du peuple, et que les menaces et les
+châtiments de leurs supérieurs ecclésiastiques ne pouvaient les en
+détourner.
+
+On comprend combien à une époque de transition, et dans ces premiers
+siècles presque barbares, il était difficile pour l’Église d’obtenir de
+ses serviteurs une régularité parfaite et une stricte observance de ses
+préceptes. Il fallut des siècles à cette société encore tout imprégnée
+du paganisme et de l’effroyable dissolution de la Rome païenne, pour
+s’habituer aux mœurs nouvelles; le clergé lui-même ne s’épura que peu à
+peu et fort lentement.
+
+Le concile de Laodicée[39] est bien instructif à cet égard. Ses canons
+interdisent aux prêtres et aux clercs de prêter à usure[40], de
+fréquenter les cabarets, de faire les agapes dans l’église, d’y manger
+et d’y dresser des tables, de se baigner avec des femmes[41], d’être
+magiciens, enchanteurs, mathématiciens ou astrologues, de faire des
+ligatures ou phylactères[42], d’assister aux spectacles qui se font aux
+noces et aux festins, d’y danser, etc.
+
+ [39] Le concile de Laodicée (Asie Mineure) fut tenu vers 364. C’est un
+ des plus célèbres de l’antiquité.
+
+ [40] Plus tard, on excommunia les usuriers parce qu’il y avait un
+ grand nombre de prêtres qui exerçaient ce métier.
+
+ [41] Les Romains étaient loin d’avoir sur la pudeur les mêmes idées
+ que nous; le nu ne les choquait pas. L’usage des bains communs aux
+ deux sexes existait de tout temps chez eux et il fallut à l’Église
+ plusieurs siècles d’efforts pour arriver à déraciner à peu près cet
+ usage: «Que dirai-je des vierges qui vont se laver dans les bains
+ publics, écrit saint Cyprien, et qui prostituent aux yeux lascifs
+ des corps consacrés à la pudeur? Car lorsqu’elles s’exposent ainsi
+ nues à la vue des hommes, ne fomentent-elles pas les passions
+ déshonnêtes? N’allument-elles pas les désirs de ceux qui les
+ regardent? «C’est à eux, dites-vous, à voir avec quels desseins ils
+ viennent là; pour moi, je ne songe qu’à me laver et à me
+ rafraîchir.» Un bain de cette sorte ne vous nettoie pas, mais vous
+ salit encore davantage. Vous ne regardez personne impudiquement; à
+ la bonne heure, mais l’on vous regarde impudiquement; vos yeux ne
+ sont point souillés d’un plaisir infâme, mais le plaisir que vous
+ donnez aux autres vous souille vous-même. Du bain, vous en faites un
+ spectacle, et l’on ne voit pas sur le théâtre des choses plus
+ déshonnêtes que celles que vous y faites.» Au septième siècle, le
+ concile de Constantinople in Trullo interdisait encore aux prêtres,
+ sous peine de déposition, et aux laïques, sous peine
+ d’excommunication, de se baigner avec des femmes.
+
+ [42] Les phylactères dont il est parlé dans ce canon sont les
+ amulettes, c’est-à-dire les prétendus remèdes accompagnés
+ d’enchantement pour guérir ou prévenir les maladies.
+
+On renouvela ces défenses pendant plusieurs siècles[43], mais sans grand
+succès.
+
+ [43] L’Église eut toutes les peines du monde à moraliser ses clercs.
+ Ainsi en 692 le concile de Constantinople prononce la peine de la
+ déposition contre ceux du clergé qui auront eu commerce avec une
+ vierge consacrée à Dieu; il renouvelle les anciens canons qui
+ défendent aux clercs d’avoir avec eux des femmes étrangères; il leur
+ défend d’exiger de l’argent pour donner la communion; il condamne à
+ la déposition les prêtres qui feront commerce de nourrir et
+ d’assembler des femmes de mauvaise vie, ceux qui, sous le nom de
+ mariage, enlèveront des femmes ou prêteront secours aux ravisseurs,
+ etc., etc. On pourrait multiplier les citations.
+
+Les empereurs, aussi bien en Orient qu’en Occident[44], s’efforçaient de
+concilier les désirs de l’Église avec les nécessités de leur
+gouvernement. Ils défendirent expressément de donner des représentations
+le dimanche et les jours de fête, pour ne pas profaner les jours
+consacrés au culte du Seigneur. Saint Chrysostome obtint même
+d’Arcadius[45] l’abolition des jeux Majuma; mais l’empereur, malgré les
+pressantes instances du saint, refusa de supprimer les autres
+spectacles, «de peur d’attrister le peuple».
+
+ [44] A la mort de Théodose le Grand, ses deux fils Honorius et
+ Arcadius se partagèrent l’empire.
+
+ [45] Fils aîné de Théodose, il naquit en 384 et mourut en 408. A la
+ mort de son père, il reçut en partage l’empire d’Orient.
+
+En effet, malgré leur ardeur de néophytes et leur très vif désir de se
+conformer aux vœux de l’Église, les empereurs ne se souciaient nullement
+de risquer leur popularité et de compromettre leur sûreté; or, ils se
+rendaient très bien compte que la suppression des théâtres entraînerait
+des séditions redoutables, que le peuple se soulèverait, que les
+histrions eux-mêmes prendraient les armes et que l’imprudent, qui aurait
+osé toucher à cette corporation si nombreuse et si dangereuse, expierait
+probablement son audace par la perte de son trône.
+
+Ce qui se passa à l’époque de Justinien[46] montre bien à quel point
+était justifiée la terreur qu’inspiraient les comédiens. Sous son règne
+les factions du cirque devinrent des partis politiques et religieux. Les
+bleus, soutiens acharnés de l’orthodoxie, s’attachèrent à l’empereur;
+les verts penchaient pour l’hérésie et voulaient rétablir la famille
+déchue d’Anastase. Cette rivalité donna naissance à des luttes
+effroyables. Constantinople fut livrée au pillage et incendiée. Après
+plusieurs jours de lutte, Justinien eut le dessus; les verts furent
+écrasés; plus de 40 000 hommes périrent.
+
+ [46] Il fut associé à l’empire en 537; la mort de Justin le laissa
+ seul maître du pouvoir quelques mois plus tard.
+
+Ce terrible événement fit supprimer le nom de faction dans les jeux du
+cirque; mais la passion pour les spectacles n’en fut nullement atténuée.
+
+Justinien abolit l’idolâtrie dans tout l’Orient, et il s’efforça de
+seconder en toutes choses les vues du clergé. C’est sous son règne que
+la religion chrétienne obtint enfin l’abrogation de cette loi barbare,
+qui empêchait le comédien une fois monté sur le théâtre d’en descendre
+jamais. Les empereurs chrétiens avaient adopté presque en entier le
+droit romain et ils avaient reproduit, sans y rien changer, tout ce qui
+concernait les histrions. Il en résultait qu’il y avait contradiction
+absolue entre la loi civile et la loi religieuse: la première ne
+permettait pas au comédien de quitter sa profession, la seconde le
+repoussait sans pitié tant qu’il l’exerçait. En vain l’Église avait-elle
+demandé qu’on permît à ceux qui se convertissaient de ne plus paraître
+sur le théâtre; pendant longtemps elle n’avait pu l’obtenir. Sous
+Honorius[47] elle eut un instant gain de cause; mais l’empereur dut
+rapporter son décret pour ne pas s’exposer à une sédition. Le
+christianisme finit cependant par triompher de toutes les résistances,
+et Justinien par une loi autorisa le comédien converti, libre ou
+esclave, à ne plus remonter sur le théâtre: personne au monde, pas même
+son père, pas même son maître, n’eut le droit de l’y contraindre.
+
+ [47] Deuxième fils de Théodose (384-423). Il avait reçu en partage
+ l’empire d’Occident.
+
+L’empereur ne prit pas avec moins de zèle les intérêts de la religion
+contre les écarts du clergé. Les censures ecclésiastiques étant
+impuissantes, il fit une loi qui défendit aux prêtres de paraître aux
+spectacles sous peine de graves châtiments canoniques[48]:
+
+ [48] Les contrevenants devaient être interdits et enfermés trois ans
+ dans un monastère.
+
+«Nous les y avons souvent exhortés, dit l’empereur, mais sans succès:
+Nous ordonnons donc que nul diacre, nul prêtre et, bien plus
+expressément, que nul évêque n’assistera jamais aux jeux publics de dés,
+ni aux spectacles du théâtre, s’il est croyable qu’il y en ait qui y
+assistent; car qui pourrait croire qu’on y voit ceux qui, par
+ordination, doivent entretenir un commerce perpétuel avec Jésus-Christ
+et attirer sur les fidèles l’Esprit-Saint, ceux dont la tête et les
+mains sont consacrées à Dieu par l’onction sainte, afin qu’ils
+conservent tous leurs organes exempts de toute souillure?»
+
+Les sévérités de la loi étaient d’autant plus pressantes qu’on voyait
+des prêtres ne plus se contenter d’assister aux spectacles, mais encore
+embrasser eux-mêmes la profession maudite. «Si quelque ecclésiastique,
+dit la loi, déshonore la dignité de son état jusqu’à se faire comédien,
+il devient infâme et perd tout privilège clérical.» Cependant on ne le
+condamne pas immédiatement et l’on pousse la faiblesse jusqu’à lui
+laisser un an pour quitter la scène et rentrer dans le giron de
+l’Église.
+
+Justinien défendit encore aux sénateurs et aux grands officiers de
+s’unir à des femmes de théâtre; mais il négligea de prêcher d’exemple et
+épousa lui-même Théodora, la célèbre comédienne.
+
+L’empire d’Orient échappa en partie aux invasions des barbares; les
+spectacles purent donc y subsister sans difficulté. Constantinople fut
+envahie par les bouffons, les chanteurs, les danseurs, les farceurs,
+etc. Comme par le passé, on vit les prêtres de la religion chrétienne
+assister sans scrupule à leurs jeux et les conciles ne cesser de
+fulminer contre des spectacles que tous leurs efforts avaient été
+jusqu’alors impuissants à déraciner. Le concile de Constantinople in
+Trullo, l’an 692[49], défend à tous les ecclésiastiques d’assister ou de
+prendre part aux courses de chevaux et aux spectacles des farceurs. Il
+interdit aux clercs, sous peine de déposition, et aux laïques, sous
+peine d’excommunication, de se trouver aux spectacles et aux combats
+contre les bêtes, ou de faire sur le théâtre les personnages de farceurs
+et de danseurs. Il ordonne de supprimer divers jeux indécents qui se
+faisaient aux jours des Calendes, les danses publiques des femmes, les
+déguisements d’hommes en femmes, de femmes en hommes; l’usage des
+masques et l’invocation de Bacchus pendant les vendanges, etc.
+
+ [49] Il s’assembla dans le dôme du palais nommé en latin _trullus_.
+
+Qu’étaient devenus les théâtres en Occident depuis l’invasion des
+barbares?
+
+Dans les Gaules, en Italie, en Espagne, en Afrique, l’Église n’eut plus
+besoin de les proscrire; ils disparurent tout naturellement sous les pas
+des Goths et des Vandales. Rome, cependant, échappa quelque temps encore
+à une destruction complète, et c’est ce qui explique comment les
+spectacles purent s’y maintenir jusqu’au temps du pape Gélase[50], à la
+fin du cinquième siècle. Ce pontife ne parvint qu’à grand’peine à faire
+cesser les Lupercales; elles duraient encore grâce à l’impudicité qui en
+faisait le fond et qui les rendait un des plaisirs favoris de la
+populace.
+
+ [50] Il fut pape de 492 à 496.
+
+Sous Justinien, Rome fut prise et pillée par Totila[51]; à partir de ce
+moment les représentations théâtrales, derniers vestiges du paganisme,
+disparurent complètement.
+
+ [51] En 546.
+
+La Provence, elle aussi, tant qu’elle échappa à l’invasion, conserva ses
+comédiens, en dépit de tous les efforts du clergé. En 446, saint
+Hilaire, évêque d’Arles, fit enlever les marbres de l’amphithéâtre pour
+décorer les églises, il fit briser les statues et ordonna d’en enfouir
+les débris, «afin, dit-il, d’ôter à l’idolâtrie tout prétexte de
+retour». Cette persistance des spectacles motiva le deuxième concile
+d’Arles[52] qui, comme le précédent et sans plus de succès, condamna les
+comédiens et les conducteurs de chars dans les jeux publics. Au
+commencement du sixième siècle, saint Césaire[53] fulminait encore
+contre le théâtre.
+
+ [52] En 452.
+
+ [53] Évêque d’Arles.
+
+L’invasion de la Provence par les Francs mit fin aux représentations
+publiques en Occident.
+
+
+
+
+IV
+
+DU SIXIÈME AU QUATORZIÈME SIÈCLE
+
+SOMMAIRE: Premiers essais dramatiques dans les églises.--_La fête des
+fous_.--_Les Mystères_.--_Confrérie de la Passion_.
+
+
+Au fur et à mesure que le monde romain s’écroule sous les invasions
+réitérées des barbares, l’Église chrétienne recueille la civilisation
+près de disparaître; mais ces arts, ces sciences, ces lettres, qu’elle
+sauve d’un irrémédiable naufrage, elle s’en empare et s’en fait la
+gardienne exclusive. Puis, les transformant sous l’inspiration de sa
+morale et les adaptant à son dogme, elle s’en sert pour dominer toutes
+les facultés humaines et édifier la civilisation chrétienne sur les
+ruines du polythéisme.
+
+Du sixième au douzième siècle, on traverse une période hiératique;
+l’Église est toute-puissante; c’est elle qui a sauvé le monde de la
+barbarie, et les peuples reconnaissants acceptent son joug sans
+résistance et même avec bonheur.
+
+Nous allons voir se reproduire au moins pendant cette période, en ce qui
+concerne le théâtre, les mêmes transformations auxquelles nous avons
+assisté en Grèce et en Italie aux époques sacerdotales. Nous allons voir
+l’art dramatique renaître dans le sanctuaire et s’y développer peu à
+peu, jusqu’au jour où, par la force même des choses, l’Église devenant
+impuissante à le retenir, il lui échappera sans retour.
+
+Même à l’époque où les Pères de l’Église et les conciles jetaient leurs
+anathèmes contre les spectacles, le christianisme n’avait pu échapper à
+ce besoin impérieux de toutes les religions naissantes et il avait dû
+céder à cette loi fatale qui le condamnait à se servir du théâtre que
+lui-même proscrivait. Dès les premiers siècles de son établissement, on
+le voit recourir à ce précieux moyen de séduction et de puissance; il
+institue des représentations destinées à faire connaître les mystères du
+culte nouveau, à les propager et à donner aux fidèles des enseignements
+nobles et élevés.
+
+Noël, la Circoncision, l’Épiphanie, l’Assomption, l’Ascension, la
+Pentecôte[54], etc., etc., servent de prétexte à des cérémonies
+symboliques qui se célèbrent dans le temple et auxquelles le peuple
+accourt en foule.
+
+ [54] Pendant le moyen âge, l’usage s’était établi d’accorder au
+ peuple, à l’occasion des principales fêtes de l’année, des immunités
+ et des franchises qui rappelaient absolument celles dont jouissaient
+ les Grecs aux fêtes Dionysiaques.
+
+«L’Église, a dit M. Magnin[55], faisait appel à l’imagination
+dramatique; elle instituait des cérémonies figuratives, multipliait les
+processions et les translations de reliques, et instituait enfin ses
+offices, qui sont de véritables drames: celui de præsepe ou de la
+crèche, à Noël; celui de l’étoile ou des trois rois, à l’Épiphanie;
+celui du sépulcre ou des trois Maries, à Pâques, où les trois saintes
+femmes étaient représentées par trois chanoines, la tête voilée de leur
+aumusse, _ad similitudinem mulierum_, comme dit le Rituel; celui de
+l’Ascension, où l’on voyait, quelquefois sur le jubé, quelquefois sur la
+galerie extérieure, au-dessus du portail, un prêtre représenter
+l’ascension du Christ: toutes cérémonies vraiment mimiques, qui ont fait
+longtemps l’admiration des fidèles, et dont l’orthodoxie a été reconnue
+par une bulle d’Innocent III... On voit encore le génie naissant du
+christianisme s’essayer au drame, soit dans des compositions littéraires
+et érudites, soit dans les dialogues des liturgies apostoliques, où le
+prêtre, le diacre et le peuple prennent successivement la parole; soit
+surtout dans l’établissement de quelques usages presque scéniques, comme
+les chants alternatifs pendant les repas communs ou agapes, les danses
+pratiquées à de certaines processions et autour des tombeaux des
+martyrs; soit enfin dans une foule d’autres coutumes.»
+
+ [55] _Origines du théâtre moderne_.
+
+Le christianisme ne se borna pas dans ses tentatives dramatiques aux
+cérémonies figuratives dont nous venons de parler. Dès le sixième
+siècle, de véritables jeux scéniques et même l’usage des masques
+pénètrent dans certains monastères de femmes; dès les huitième et
+neuvième siècles les obsèques des abbés et des abbesses se terminent par
+de petits drames funèbres, dont les religieux et les religieuses se
+partagent les rôles. Au dixième siècle, on voit fréquemment représenter
+dans les couvents les vies de saints et les pieuses légendes des
+martyrs. Aux onzième et douzième siècles, le drame ecclésiastique se
+déploie dans les cathédrales avec splendeur et magnificence[56].
+
+ [56] Magnin, _Origines du théâtre moderne_.
+
+L’art dramatique n’a donc pas disparu tout entier avec le théâtre
+romain; il s’est, il est vrai, complètement modifié et transformé, mais
+il n’y a pas eu, à proprement parler, d’interruption entre l’art ancien
+et l’art nouveau. Il en résulta que l’influence des fêtes païennes
+pénétra dans l’Église chrétienne et que dans maintes coutumes on
+retrouve leurs traces profondément marquées.
+
+Les cérémonies pieuses qui avaient lieu dans le temple, et où le clergé
+jouait le premier rôle, n’étaient pas toujours en effet des objets
+d’édification; à certains jours de l’année, on y ajoutait des
+bouffonneries indécentes et les parodies les plus scandaleuses se
+mêlaient quelquefois à la célébration du culte.
+
+L’Église supporta pendant des siècles ces spectacles sacrilèges; on ne
+s’expliquerait pas cette longue tolérance, si l’on ne savait que sa
+politique a toujours été de transformer ce qu’elle ne pouvait détruire.
+Les temples du paganisme qui avaient échappé à la ruine, elle les a
+bénits, puis s’en est servi pour son propre usage. Elle a agi de même
+pour les traditions païennes qui avaient résisté à ses attaques; quand
+elle les vit profondément enracinées dans l’esprit du peuple, au lieu de
+poursuivre une lutte stérile, elle les adopta et les transforma en
+légendes chrétiennes. C’est ainsi que l’on vit figurer dans le culte
+catholique ces idolâtries qui rappelaient à s’y méprendre les fêtes de
+l’antiquité, les Saturnales, les Calendes, les Lupercales. Les
+principaux saints de la religion nouvelle se partagèrent la succession
+des divinités de l’Olympe; les fêtes de saint Nicolas, saint Martin,
+saint Éloi, sainte Catherine, donnaient lieu à des réjouissances où
+revivaient toutes les coutumes du paganisme.
+
+La plus importante de ces fêtes du moyen âge était celle des _Fous_,
+appelée aussi fête des _Diacres_, des _Innocents_ ou de l’_Ane_[57],
+suivant les époques et les localités. Elle avait pour but de rappeler
+aux puissants de la terre que leur supériorité ne serait pas éternelle,
+et pendant sa durée tous les rangs ecclésiastiques se trouvaient
+confondus[58]. C’était un souvenir évident des Saturnales.
+
+ [57] Il y avait dans la fête de l’Ane un chant qui imitait
+ complètement l’«Evoe, Bacche», des adorateurs de Bacchus.
+
+ [58] Elle avait lieu une fois l’an, au mois de décembre, et durait
+ plusieurs jours.
+
+La cérémonie se composait d’une espèce de drame liturgique moitié
+religieux, moitié burlesque. On dressait le théâtre au milieu même des
+églises et l’on y commettait toute espèce de folies. On élisait un
+évêque et même quelquefois un pape des fous; on le revêtait d’habits
+pontificaux et on le promenait par la ville au son des cloches et des
+instruments. Les prêtres se montraient barbouillés de lie et travestis
+de la manière la plus ridicule, souvent demi-nus ou couverts de peaux de
+cerf; ils entraient dans le chœur en dansant et en chantant des chansons
+obscènes, les diacres et les sous-diacres mangeaient des boudins et des
+saucisses sur l’autel, devant le célébrant; ils jouaient, sous ses yeux,
+aux cartes, aux dés, à la pomme, aux boules, enfin ils brûlaient dans
+les encensoirs des morceaux de vieilles savates et lui en faisaient
+respirer l’odeur[59].
+
+ [59] Millin.--La fête des fous ne fut définitivement supprimée qu’en
+ 1547.
+
+Les jeunes clercs, les sous-diacres officiaient publiquement à la place
+des prêtres. Ensuite, «ils se promenaient dans des chariots par les
+rues, et montaient sur des échafauds, chantant toutes les chansons les
+plus vilaines et faisant toutes les postures et toutes les bouffonneries
+les plus effrontées[60].» Le clergé ne jouait pas seul un rôle dans ces
+grotesques parodies, les laïques étaient souvent admis à y prendre part.
+
+ [60] Mézeray.
+
+Ce ne fut pas seulement dans les cathédrales et dans les collégiales
+qu’eut lieu cette fête impie; elle avait pénétré dans les monastères des
+deux sexes, et le jour de sa célébration on y autorisait les plus
+coupables folies; les religieuses elles-mêmes se déguisaient avec une
+grande indécence[61].
+
+ [61] Les bas-reliefs obscènes qui se trouvent sculptés en si grand
+ nombre sur les murs des cathédrales, et où les prêtres eux-mêmes ne
+ sont pas plus respectés que la décence, témoignent encore des excès
+ que le clergé tolérait pendant ces jours de fête.
+
+Ces bouffonneries étranges, et qu’on a peine à s’expliquer aujourd’hui,
+avaient cependant leur raison d’être; elles rompaient la monotonie de la
+vie du cloître et le peuple, gémissant sous la glèbe, frappé sans cesse
+par les maladies, la famine et la guerre, y trouvait une utile diversion
+à sa misère et à ses maux.
+
+En dehors de ces fêtes qui n’étaient qu’accidentelles, en dehors des
+cérémonies pieuses données fréquemment dans les couvents et les églises,
+il n’y eut en fait d’art dramatique pendant la plus grande partie du
+moyen âge que les farces grossières des bateleurs.
+
+A côté du théâtre religieux créé par l’Église et resté entièrement sous
+sa domination, il existait en effet un théâtre populaire. Après la
+disparition des spectacles sous les invasions des barbares, les jeux des
+carrefours n’avaient pas complètement disparu; les mimes, en petit
+nombre, il est vrai, avaient continué leurs danses et leurs farces, et
+on les vit pendant plusieurs siècles errer de province en province et
+«porter la semence de cette mauvaise plante que le christianisme avait
+arrachée»[62].
+
+ [62] Riccoboni, _Réflexions historiques et critiques sur les théâtres
+ de l’Europe_.
+
+A l’époque de Charlemagne ils reparurent en grand nombre; ils venaient
+de l’Orient, où leurs jeux s’étaient perpétués sans interruption.
+
+Pendant les dixième, onzième et douzième siècles, on continua à ne
+rencontrer en fait de comédiens que des danseurs et des jongleurs; les
+uns faisaient métier de réjouir le peuple par des sauts périlleux et des
+postures ridicules; les autres se rendaient dans les maisons
+particulières et contribuaient à l’agrément des festins par leurs chants
+et leurs danses. Ces spectacles suffisaient à l’imagination des peuples.
+
+A partir du treizième siècle, il n’en est plus ainsi et nous allons voir
+le drame moderne se dégager peu à peu de la pensée religieuse qui lui a
+donné naissance.
+
+De même qu’en Grèce le grand nombre des initiés avait forcé les prêtres
+à quitter le temple et à transporter leurs rites mystérieux dans le
+terrain sacré qui l’entourait, de même, au moyen âge, le clergé fut
+insensiblement amené à représenter hors de l’église certains drames
+liturgiques dont la pompe et l’éclat attiraient une grande affluence et
+pour lesquels l’espace restreint du sanctuaire devenait insuffisant. On
+les joua d’abord sur les parvis ou dans les cimetières, qui toujours
+entouraient les églises.
+
+Ces représentations obtenant le plus grand succès, et le nombre des
+personnages qui y prenaient part augmentant sans cesse, il fallut
+recourir au concours des laïques. Le clergé choisit lui-même des acteurs
+parmi les fidèles, et peu à peu il organisa des confréries qu’il
+conviait à lui prêter assistance et au besoin à le suppléer.
+
+C’était le premier pas vers l’émancipation du théâtre. Les confréries
+allaient se trouver entraînées tout naturellement à s’approprier le
+genre auquel on les exerçait, et à jouer pour leur propre compte.
+
+Quand l’Église comprit que le théâtre était sur le point de lui
+échapper, loin d’opposer à cette évolution inévitable une résistance
+inutile, elle se mit elle-même à la tête du mouvement; puisqu’il devait
+y avoir un théâtre, elle résolut de le faire sien et de s’en servir pour
+étendre son influence et sa domination. Elle transporta donc au dehors
+les spectacles religieux qui jusqu’à ce moment n’avaient eu lieu que
+dans les églises, les couvents et les cimetières; mais elle remplaça de
+simples récits bibliques par des dialogues auxquels elle donna un
+développement beaucoup plus considérable; elle les transforma ainsi en
+véritables drames, destinés à montrer au peuple les mystères de la
+religion, à éclairer ces âmes naïves et confiantes, et à frapper leur
+imagination enfantine.
+
+On joua d’abord les divers épisodes de la vie du Christ, la fuite en
+Égypte, la Passion, le martyre et les miracles des saints, enfin les
+événements remarquables arrivés aux Croisés pendant leur séjour en Terre
+sainte[63].
+
+ [63] On ne se piquait pas dans ces spectacles d’une pudeur excessive.
+ Dans le Mystère de sainte Barbe, celle-ci était dépouillée nue sur
+ la scène; fréquemment certains rôles figuratifs consistaient à être
+ tout nus.
+
+Le peuple prenant le plus vif plaisir à ces Mystères, un certain nombre
+de bourgeois se réunirent pour les représenter régulièrement, et dans ce
+but ils louèrent au bourg de Saint-Maur un terrain commode où ils
+élevèrent un théâtre. Ils jouaient tous les dimanches et jours de fête
+des scènes du Nouveau Testament. Avant de commencer, un acteur
+s’avançait sur le devant de l’estrade et annonçait ainsi le spectacle au
+public: «Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, nous allons
+représenter devant vous..., etc.» Tous les Mystères se terminaient par
+ces mots: «_Te Deum laudamus._»
+
+Ces bourgeois vivaient en si bonne intelligence avec l’Église, que les
+curés de Paris avancèrent la grand’messe et retardèrent l’heure des
+vêpres pour que le clergé pût assister aux représentations[64]; on vit
+même pendant fort longtemps des ecclésiastiques prendre part à ces
+divertissements dramatiques, et monter eux-mêmes sur la scène[65].
+
+ [64] M. Magnin cite un manuscrit du quinzième siècle (Bibliothèque
+ nationale) qui contient quarante drames ou miracles, tous en
+ l’honneur de la Vierge, tous précédés ou suivis du sermon, qui leur
+ servait de prologue ou d’épilogue.
+
+ [65] Un jour, à Metz, Monseigneur Nicolle, curé de Saint-Victor,
+ faillit mourir en croix. Jean de Nicey, chapelain de Métrange, en
+ jouant Judas, se pendit si maladroitement, qu’on ne le sauva qu’à
+ grand peine. (Fournel, _Curiosités théâtrales_.)
+
+A une époque où le ciel et l’enfer étaient le but unique et constant des
+préoccupations du peuple, les Mystères causèrent une ivresse
+universelle. Malheureusement, cet enthousiasme amena quelquefois des
+troubles, et en 1398 le prévôt de Paris interdit les représentations de
+Saint-Maur.
+
+Les artistes coururent implorer la justice de Charles VI. Ce prince fit
+donner une représentation en sa présence; il en sortit tellement
+satisfait, qu’aussitôt, «par des lettres et chartes bien et dûment
+scellées en lacs de soie et cires vertes», il constitua les acteurs en
+société régulière sous le titre de _Confrères de la Passion_, et il leur
+accorda «permission perpétuelle de représenter tels Mystères qu’il leur
+conviendrait». Il était enjoint au prévôt de Paris, ainsi qu’à tous les
+autres officiers, de ne les molester en aucune façon.
+
+Cette autorisation royale marque bien nettement le moment où l’art
+dramatique sort enfin de l’Église qui lui a donné asile depuis près de
+huit siècles, pour entrer définitivement dans le domaine séculier.
+
+Autorisés par les lettres du roi à établir leur industrie à Paris, les
+Confrères y transportèrent leur théâtre en 1402 et l’y établirent dans
+l’hôpital de la Charité, qu’ils louèrent aux Prémontrés[66].
+
+ [66] Cette maison avait été bâtie hors de la porte de Paris, du côté
+ de Saint-Denis, par deux gentilshommes allemands, pour recevoir les
+ pèlerins et les pauvres voyageurs. Les confrères construisirent dans
+ la grande salle de cet hôpital un théâtre et ils y jouèrent leurs
+ pièces. Il se forma, dans la suite, différentes confréries dans
+ plusieurs villes du royaume. Le Mystère de la Passion se célèbre
+ encore aujourd’hui tous les dix ans à Oberammergau, dans la haute
+ Bavière; il y a environ quatre cents acteurs qui représentent les
+ principaux événements de l’Écriture, depuis l’expulsion d’Adam et
+ Ève du Paradis terrestre jusqu’à la résurrection de Jésus-Christ.
+
+
+
+
+V
+
+DU TREIZIÈME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
+
+SOMMAIRE: Opinion de l’Église sur le théâtre.--Les
+_Scolastiques_.--L’Église de France maintient contre les
+comédiens les censures prononcées par les premiers conciles.--Le
+gallicanisme.--Philippe-Auguste.--Saint Louis.--Les _Clercs de la
+basoche_.--Les _Enfants sans-souci_.--Mélange du sacré et du
+profane.--Intervention de l’Église.--Léon X.--La Réforme.--Sévérité des
+Parlements contre le théâtre.--On interdit les pièces sacrées aux
+_Confrères de la Passion_.--Les _Confrères_ achètent l’hôtel de
+Bourgogne.--Renaissance du théâtre.--Jodelle.--Règne d’Henri III.--_Gli
+Gelosi._--Les _Confrères_ renoncent au théâtre et cèdent leur
+privilège.--Troupe de l’hôtel de Bourgogne.--Henri IV.--Isabella
+Andreini.
+
+
+Comment l’Église pouvait-elle concilier cet établissement progressif
+d’un théâtre, qui était exclusivement son œuvre, avec les anathèmes si
+nettement formulés par les saints Pères et les conciles contre les
+spectacles et les comédiens?
+
+Il est bien évident qu’elle ne se frappait pas elle-même et qu’elle ne
+considérait à aucun degré le drame religieux, sous quelque forme qu’on
+le représentât, comme rentrant dans la catégorie qu’elle avait proscrite
+si sévèrement. Il en fut ainsi tant que le théâtre resta sous sa tutelle
+absolue. Quand il eut échappé à ses mains affaiblies, elle ne modifia
+pas sensiblement son opinion, et, si elle le regarda avec moins de
+bienveillance, elle ne jugea point tout d’abord qu’il fût digne de ses
+rigueurs.
+
+Du reste, au treizième siècle, une école religieuse des plus célèbres se
+sépara nettement de l’opinion des Pères de l’Église. Les
+Scolastiques[67] soutinrent que l’on devait regarder le théâtre, sinon
+avec faveur, du moins avec indifférence, et presque tous furent d’avis
+de lui faire grâce. Albert le Grand, le fondateur de l’école, saint
+Thomas[68], saint Bonaventure, saint Antonin, sont unanimes[69]. Ils
+reconnaissent que les divertissements sont nécessaires à l’homme et
+qu’on peut les autoriser, pourvu toutefois qu’ils se maintiennent dans
+les bornes d’une honnête réserve.
+
+ [67] On désigne par Scolastiques les maîtres renommés qui enseignaient
+ dans leurs écoles la théologie et la philosophie. A une époque où
+ les manuscrits étaient rares et hors de prix, le seul moyen de
+ s’instruire était de faire partie d’une université.
+
+ [68] «L’emploi des comédiens institué pour donner quelque délassement
+ aux hommes n’est pas en soi illicite, dit saint Thomas, ils ne sont
+ point dans l’état de péché, pourvu qu’ils usent honnêtement de leurs
+ talents, c’est-à-dire qu’ils évitent les mots et les actions
+ défendus et qu’ils ne représentent point dans les temps qui ne sont
+ point permis.»
+
+ [69] Un des plus célèbres cependant, Alexandre d’Alès, sous qui saint
+ Bonaventure étudiait vers l’an 1240, se sépare des autres auteurs de
+ la même école. Il considère que les jeux portent d’ordinaire au mal,
+ qu’ils ont toujours passé pour infâmes, et il les condamne comme ils
+ ont toujours été condamnés pendant les douze premiers siècles.
+
+Du moment que l’on admettait la légitimité des spectacles, ceux qui les
+représentaient ne devaient plus encourir de châtiments canoniques.
+
+Depuis la suppression du théâtre païen, qu’était-il advenu des censures
+prononcées contre les histrions? Avaient-elles été formellement
+dénoncées, ou s’étaient-elles trouvées tout naturellement abrogées? Dans
+tous les pays de l’Europe elles étaient tombées en désuétude; en France
+seulement elles existaient comme par le passé; mais au lieu de les
+appliquer à ces représentations sacrilèges données dans les églises, et
+qui rappelaient si bien le paganisme, on les réservait uniquement aux
+tréteaux populaires, et à ces farces ridicules qui faisaient la joie des
+carrefours.
+
+Cependant depuis le sixième siècle les censures des premiers conciles
+n’avaient plus de raison d’être, puisque l’idolâtrie avait disparu,
+qu’elles concernaient des histrions païens et que tout le monde était
+chrétien.
+
+Les vielleurs, jongleurs, tabarins, farceurs, truands, danseurs de
+corde, vendeurs d’orviétan, montreurs d’ours, singes et chiens savants,
+qui couraient les villes et les campagnes et amusaient le peuple, ne
+ressemblaient en aucune façon aux histrions de la Rome impériale. Quel
+rapport pouvait-on établir entre leurs bouffonneries et les sanglantes
+hécatombes des jeux du cirque, les obscénités du théâtre romain? En quoi
+leurs jeux rappelaient-ils l’idolâtrie et les fêtes religieuses du
+paganisme?
+
+Le genre des farceurs était bas, il est vrai, leurs plaisanteries
+souvent grossières, mais ces spectacles étaient fort bien appropriés à
+des populations encore barbares et pour lesquelles un genre plus raffiné
+eût été lettre morte. Si on pouvait leur reprocher de ne pas toujours
+suffisamment respecter la décence et de donner au peuple le goût de la
+dissipation et du plaisir, c’étaient là de minces griefs et qui
+assurément ne motivaient pas les peines rigoureuses infligées pendant
+les premiers siècles.
+
+Aussi s’explique-t-on fort bien comment ces châtiments canoniques
+avaient cessé d’être en vigueur dans toute l’Europe. En France au
+contraire ils subsistaient plus que jamais; l’autorité spirituelle et
+l’autorité séculière se trouvaient d’accord pour les maintenir, et nous
+allons voir pour quelles raisons.
+
+Les bateleurs qui, au temps de Charlemagne, rapportèrent d’Orient les
+farces et les jeux burlesques, furent reçus à bras ouverts. Charmés de
+ces spectacles qu’ils ne connaissaient plus, le peuple et les grands les
+suivaient avec empressement. Agobard se plaint qu’on laisse mourir les
+pauvres de faim et qu’on comble de biens les histrions.
+
+L’Église de France ne vit pas reparaître sans une certaine inquiétude
+ces comédiens dont elle avait gardé si mauvais souvenir. Ce sentiment ne
+fit que s’accentuer quand elle s’aperçut que son clergé ressentait
+encore pour eux cette passion excessive dont il avait autrefois donné
+tant de preuves et qui avait si longtemps résisté à toutes les censures.
+Elle s’effraya de le voir fréquenter assidûment des représentations dont
+trop souvent la décence était bannie, et où l’on parodiait même
+quelquefois les cérémonies religieuses[70]. Les conciles au neuvième
+siècle en prirent prétexte pour interdire sévèrement à tous les membres
+du clergé d’entretenir aucuns rapports avec les comédiens[71]; cette
+interdiction se comprenait d’autant mieux, que leur situation canonique
+ne s’était pas modifiée.
+
+ [70] Sous Louis le Débonnaire (778-839), des bouffons jouèrent des
+ farces revêtus d’habits religieux; ils furent punis par le
+ bannissement et des peines corporelles.
+
+ [71] Le concile de Chalon-sur-Saône, en 813, défend aux
+ ecclésiastiques d’assister aux spectacles sous peine de suspense. On
+ lit dans son neuvième canon: «Les prêtres doivent s’éloigner de tous
+ les objets qui ne font que charmer les oreilles ou surprendre les
+ yeux par des apparences vaines et pernicieuses, et ils ne doivent
+ pas seulement rejeter et fuir les comédies, les farces et les jeux
+ déshonnêtes, mais ils doivent encore représenter aux fidèles
+ l’obligation où ils sont de les rejeter et de les fuir.»
+
+ Le concile de Paris, tenu en 829, établit que tous les chrétiens
+ sont obligés de ne point écouter les bouffonneries et les farces, à
+ plus forte raison, ajoute-t-il, les ministres du Seigneur
+ doivent-ils fuir les discours extravagants et déshonnêtes des
+ histrions. Les conciles de Mayence, de Tours, de Reims, font les
+ mêmes défenses.
+
+Elle se perpétua même tout naturellement, par suite de l’attitude que
+prit le clergé de France. Pour se protéger contre les empiétements des
+papes et se mettre à l’abri des changements qu’ils apportaient sans
+cesse à la discipline, les évêques venaient de jeter les fondements du
+gallicanisme: ils déclarèrent immuables tous les canons promulgués par
+les premiers conciles jusqu’au huitième siècle et qui étaient passés
+dans les coutumes de l’Église de France[72]. Du moment qu’on adoptait
+les canons de ces conciles, il n’y avait pas de raison de rejeter ceux
+qui concernaient les comédiens; ils se trouvèrent donc tout
+naturellement reproduits; mais il fut implicitement reconnu et admis
+qu’ils ne concernaient que le théâtre populaire et qu’ils ne pouvaient
+s’appliquer qu’aux seuls bateleurs dont les jeux, aux yeux de certains
+esprits, rappelaient ceux du paganisme.
+
+ [72] Les papes pendant de longs siècles s’efforcèrent d’étendre leur
+ domination sur toute l’Europe; la société civile résista de son
+ mieux contre un envahissement qui menaçait de la faire disparaître,
+ et la lutte en général aboutit à des transactions entre le pouvoir
+ spirituel et le pouvoir temporel. Vers le milieu du neuvième siècle,
+ au moment où parurent les _fausses décrétales_ d’Isidore, la cour de
+ Rome cherchait encore par tous les moyens à accroître son autorité
+ et à diminuer celle des évêques, qui subissaient trop l’influence
+ des princes dont ils dépendaient. Dans ce but, le Saint-Siège
+ décréta que les décisions des synodes particuliers n’auraient de
+ valeur qu’autant qu’ils auraient reçu son approbation. Les prélats
+ de France s’élevèrent contre cette prétention et, pour se protéger,
+ «ils déclarèrent s’en rapporter à l’ancien droit, aux anciens canons
+ de l’Église universelle, aux lois et aux libertés compétant aux
+ évêques et aux conciles des divers pays et royaumes, d’après la
+ pratique et la théorie des huit premiers siècles», et ils refusèrent
+ de reconnaître les lois, les décrets et les décisions plus modernes
+ des papes, s’ils n’étaient pas d’accord avec les anciens droits,
+ coutumes et usages existant en France. C’est là la source des
+ libertés gallicanes.
+
+L’Église du reste ne pouvait regarder avec faveur cette race nomade et
+vagabonde, qui vivait dans le désordre et la débauche, et, en dehors
+même de leur profession, elle était appelée à traiter les comédiens avec
+une certaine sévérité. Dans la pratique cependant elle usa vis-à-vis
+d’eux d’une très large tolérance, qui ne fit que s’accentuer jusqu’au
+dix-septième siècle.
+
+L’État, bien plus encore que l’Église, déployait ses rigueurs contre ces
+histrions qui ne lui inspiraient aucune confiance. Leur grand nombre,
+leur absence de scrupules, l’enthousiasme incroyable qu’excitaient leurs
+bouffonneries, les firent à plusieurs reprises considérer comme un
+danger public. Déjà sous Charlemagne, l’empereur reproduisant la loi
+romaine, les avait mis au nombre des personnes infâmes et il ne leur
+était pas permis de présenter une accusation en justice.
+
+Philippe-Auguste prit contre eux des mesures plus sévères encore. «Il
+signala sa piété, dit Mézeray, par l’expulsion des comédiens, jongleurs
+et farceurs, qu’il chassa de sa cour comme gens qui ne servent qu’à
+flatter et à nourrir les voluptés et la fainéantise, à remplir les
+esprits oiseux de vaines chimères, qui les gâtent, et à causer dans les
+cœurs des mouvements déréglés que la sagesse et la religion nous
+commandent si fort d’étouffer. Les princes avaient accoutumé de faire de
+beaux présents à ces gens-là et de leur donner leurs plus précieux
+habits; mais lui étant persuadé, comme le dit Rigord, son historien, que
+donner aux histrions, c’était sacrifier au diable, aima mieux suivre
+l’exemple du saint et charitable Henry Ier, qui avait fait vœu de vendre
+les siens pour en employer l’argent à nourrir et entretenir les
+pauvres.»
+
+Saint Louis, «dont les seules délices étaient le chant des psaumes», ne
+se montra pas plus favorable pour les farceurs; il les considérait comme
+«une peste publique capable de corrompre les mœurs de tous ses sujets»,
+et il s’efforça de les chasser du royaume.
+
+Cependant le théâtre créé par l’Église n’avait pas tardé à dégénérer et
+à sortir des bornes qui lui avaient été fixées. Les _Confrères de la
+Passion_, après avoir joui paisiblement et sans conteste du privilège
+qui leur avait été octroyé, virent bientôt paraître des concurrents. Les
+_Clercs de la basoche_ obtinrent à leur tour la permission de jouer en
+public; mais, pour ne pas empiéter sur le genre de leurs devanciers, au
+lieu de représenter Dieu, la Vierge et les Saints, ils personnifièrent
+les Vertus et les Vices. Peu après, une troisième compagnie se forma;
+elle se composait de jeunes gens qui prirent le nom d’_Enfants
+sans-souci_.
+
+Le peuple, fatigué des pièces liturgiques, abandonna les Confrères pour
+courir à leurs concurrents. Dans l’espoir de ramener leur clientèle, et
+pour rendre leurs pièces plus attrayantes, les Confrères modifièrent
+leur genre; ils mêlèrent à leurs cantiques des chants profanes et des
+farces grotesques aux mystères sacrés. Froissard raconte que les
+spectateurs, loin de s’en plaindre, y vinrent plus nombreux que jamais.
+Ce mélange du sacré et du profane n’était pas nouveau; nous l’avons vu
+se perpétuer dans les temples mêmes depuis la fin du paganisme.
+
+Quand l’Église vit le théâtre s’emparer de ces bouffonneries
+mi-religieuses, mi-profanes, dont elle avait eu jusqu’alors le monopole,
+elle fit un retour sur elle-même et elle s’aperçut un peu tard, il est
+vrai, des graves inconvénients qu’entraînait sa participation aux scènes
+sacrilèges qui souillaient les églises. Depuis longtemps déjà, il faut
+le reconnaître, bien des conciles et des synodes s’étaient élevés contre
+ces spectacles indécents, mais sans succès[73]; les évêques dans leurs
+diocèses, les curés dans leurs paroisses, les abbés dans leurs couvents,
+n’osaient affronter l’opposition du bas clergé et du peuple. Ce ne fut
+qu’au quinzième siècle que, la civilisation gagnant du terrain, et les
+esprits devenant plus éclairés, on se décida à prendre des mesures
+énergiques.
+
+ [73] Plusieurs conciles en effet défendent les déguisements, les
+ masques, les danses, les chansons indécentes dans les églises. Au
+ onzième siècle, le pape Eugène II prescrit aux prêtres d’avertir les
+ hommes et les femmes, qui se réunissent à l’église les jours de
+ fête, de ne point former des chœurs de danse en sautant et en
+ chantant des paroles obscènes, à l’imitation des païens. En 1215, un
+ concile de la province de Bordeaux interdit sous peine
+ d’excommunication les danses qui se faisaient le jour de la fête des
+ fous, ainsi que le sacre dérisoire des évêques. Les Conciles de Bude
+ en Hongrie (1279), de Cologne (1280), de Nîmes (1284), de Bayeux
+ (1300), de Strasbourg (1310), de Nicosie (1353), prononcent les
+ mêmes peines.
+
+Le concile de Bâle[74], en particulier, s’éleva avec force contre ces
+turpitudes. Il est probable cependant que l’Église serait restée
+impuissante à les faire disparaître, si l’autorité royale ne lui était
+venue en aide. Sous le règne de Charles VII, le roi fit appliquer
+sévèrement dans ses États le décret du concile de Bâle, et en 1444 il
+invita la Faculté de théologie de Paris à écrire aux évêques pour les
+adjurer de détruire la scandaleuse superstition connue sous le nom de
+fête des fous, «détestable reste de l’idolâtrie des païens et du culte
+de l’infâme Janus[75]».
+
+ [74] Le concile de Bâle, en 1435, se plaint qu’à certaines fêtes on
+ voit dans les églises des gens en habits pontificaux, avec une
+ crosse et une mitre, donner la bénédiction comme les évêques; que
+ quelques-uns représentent des jeux de théâtre, font des mascarades
+ et des danses d’hommes et de femmes. Le concile ordonne aux évêques,
+ aux doyens et aux curés, sous peine de suspense et de privation de
+ leurs revenus ecclésiastiques pendant trois mois, de ne pas
+ permettre à l’avenir de semblables bouffonneries. Le synode
+ diocésain de Sens (1524), celui de Chartres (1538), le concile de
+ Sens, en 1528, font les mêmes défenses.
+
+ [75] En réponse à la lettre de la Faculté de théologie, un prédicateur
+ osa soutenir en chaire que la fête des Fous était aussi agréable à
+ Dieu que celle de la Conception de la Vierge. Malgré l’intervention
+ royale, ces coutumes duraient encore au dix-septième siècle dans
+ certains diocèses.
+
+A mesure que l’Église retirait sa protection aux fêtes des Fous, de
+l’Ane, etc., les laïques s’emparaient de ces parodies et ils formaient
+ces associations joyeuses en si grand nombre dont les souvenirs durent
+encore dans certaines provinces de France[76].
+
+ [76] Il y en avait dans presque toutes les villes.
+
+Ce ne fut pas seulement contre les représentations scandaleuses dans les
+églises que le clergé de France eut à sévir, la passion que les
+ecclésiastiques éprouvaient pour les jeux du théâtre, avait causé de
+grands désordres. On voyait sans cesse des clercs, des prêtres, des
+évêques, non seulement fréquenter assidûment des spectacles qui les
+détournaient de leurs devoirs professionnels, mais encore s’y mêler et
+se laisser entraîner à des fréquentations indignes de leur caractère.
+Lorsque les prêtres disaient leur première messe, on faisait venir dans
+l’église des bouffons, des joueurs d’instruments et des farceurs de tous
+genres[77]. Les jours de fête de certaines confréries, il était d’usage
+de se rendre, avec des images pieuses attachées sur des bâtons, aux
+maisons des laïques; ces processions burlesques étaient composées de
+prêtres, de femmes et de danseurs[78]. Rien n’était plus commun que de
+voir des clercs monter sur le théâtre en compagnie d’histrions[79]. Tous
+ces usages furent rigoureusement proscrits[80].
+
+ [77] Le concile de Béziers, en 1233, interdit aux moines de vendre du
+ vin dans l’enceinte du monastère et d’introduire sous ce prétexte
+ des gens infâmes, des histrions et des jongleurs.
+
+ Un concile tenu à Paris vers 1515 défend aux clercs d’assister aux
+ jeux de théâtre, de se trouver aux assemblées où l’on chante des
+ chansons galantes et déshonnêtes, et où l’on fait des danses
+ obscènes; il leur interdit également les mascarades, les jeux de
+ théâtre, enfin de faire le métier de comédiens, de bouffons, de
+ jongleurs.
+
+ [78] Les statuts synodaux du diocèse de Beauvais en 1554, ceux du
+ diocèse de Soissons en 1561, interdisent sévèrement ces farces
+ sacrilèges.
+
+ [79] En 1579 ce scandale subsistait encore; l’assemblée du clergé de
+ France, tenue à Melun la même année, interdit aux clercs la
+ profession du théâtre sous les peines les plus sévères.
+
+ [80] Le synode de Paris, en 1557, les défend sous peine
+ d’excommunication et d’une amende arbitraire, et il ordonne aux
+ prêtres de ne prendre aucune part à ces folies.
+
+Il est du reste à remarquer que jusqu’à la fin du dix-septième siècle
+les conciles et les synodes tenus en France ne frappent pas plus le
+théâtre que les comédiens; ce qu’ils condamnent, c’est l’abus dans
+lequel on est tombé, ce sont les représentations sacrilèges, ce sont les
+rapports intimes et constants du clergé avec des histrions d’une
+moralité moins que douteuse. Nous avons déjà vu le même fait se produire
+pendant les premiers siècles; c’est le peu de retenue des clercs et
+l’indifférence dédaigneuse avec laquelle ils accueillent les censures
+ecclésiastiques, qui forcent l’Église à conserver vis-à-vis des
+histrions une attitude hostile.
+
+Ce n’était pas seulement le bas clergé que possédait la passion des
+spectacles, les plus hauts dignitaires de l’Église s’en montraient
+souvent partisans acharnés. Dès l’an 1500 les papes avaient à Rome un
+théâtre splendide.
+
+Léon X témoignait pour l’art dramatique un goût excessif[81]. En 1516 le
+cardinal Bertrand de Bibbiena fit jouer devant lui la _Calandra_,
+comédie satirique, immorale et impie, dont l’auteur était un abbé. Le
+Saint-Père déployait une magnificence sans pareille dans les spectacles
+qu’il laissait représenter dans son palais. Il fit venir, de Florence à
+Rome, les acteurs qui jouaient la _Mandragore_, de Machiavel, avec tous
+les costumes et les décors, et il donna au Vatican, en présence de la
+cour pontificale, une représentation de cette comédie si spirituelle,
+mais également si licencieuse; l’on y voit des moines se laisser
+corrompre à prix d’argent, et se servir de leur ministère pour favoriser
+les plus honteux désordres[82].
+
+ [81] Léon X (Jean de Médicis) (1475-1521); il monta sur le trône
+ pontifical en 1513.
+
+ [82] Saint Charles Borromée, qui vivait en Italie au seizième siècle,
+ ne permit pas d’abord les spectacles: «Nous avons trouvé à propos,
+ dit-il, dans le concile de Milan, d’exhorter les princes et les
+ magistrats, de chasser de leurs provinces, les comédiens, les
+ farceurs, les bateleurs et autres gens semblables de mauvaise vie et
+ de défendre aux hôteliers et à tous autres, sous de grièves peines,
+ de les recevoir chez eux.» Il interdit également aux ecclésiastiques
+ d’assister jamais aux jeux de spectacle, et dans le troisième synode
+ de Milan, il ordonne encore aux prédicateurs de reprendre avec force
+ ceux qui suivent les spectacles et de ne pas cesser de représenter
+ aux peuples «combien ils doivent détester et avoir en exécration les
+ jeux, les spectacles et autres semblables badineries, qui sont des
+ restes du paganisme, qui sont contraires à la discipline chrétienne,
+ et qui sont les sources de toutes les calamités publiques dont les
+ chrétiens sont affligés».
+
+ La rigueur de l’évêque s’atténua cependant, car il permit aux
+ comédiens de Milan de représenter des comédies dans son diocèse en
+ observant les règles prescrites par saint Thomas; ils s’engagèrent
+ par serment à respecter dans leurs pièces l’honnêteté et la décence.
+
+Plus d’un évêque suivait l’exemple du pape. En 1518, quand Henri II fit
+son entrée solennelle à Lyon, le cardinal de Ferrare, primat des Gaules,
+archevêque de Lyon, donna en l’honneur du roi une représentation
+dramatique et lyrique.
+
+Quel que pût être le goût que certains prélats éprouvaient pour le
+théâtre, le grand événement qui s’était passé au commencement du
+seizième siècle contribua à pousser l’Église de France dans la voie du
+rigorisme; elle ne voulut pas montrer moins d’austérité que la Religion
+réformée qui proscrivait sévèrement tous les vains amusements[83], et
+elle redoubla de rigueur contre les abus qu’elle avait laissés se
+glisser parmi ses membres.
+
+ [83] On lit dans la Discipline des protestants en France, chapitre
+ XIV, art. 28: «Les momeries et bateleries ne seront point
+ souffertes, ni faire le Roy boit, ni le Mardi gras: semblablement
+ les joueurs de passe-passe, tours de souplesse et marionnettes. Et
+ les magistrats chrétiens exhortez ne les souffrir, d’autant que cela
+ entretient la curiosité et apporte de la dépense et perte de temps.
+ Ne sera aussi loisible aux fidèles d’assister aux comédies,
+ tragédies, farces, moralités et autres jeux joués en public ou en
+ particulier, vu que de tout temps cela a été défendu entre les
+ chrétiens, comme apportant corruption des bonnes mœurs.»
+
+Dès que le théâtre eut échappé à sa tutelle et abandonné le genre
+religieux dans lequel elle avait voulu le maintenir, l’Église tout
+naturellement s’en désintéressa; non seulement elle lui retira la
+protection dont elle avait jusqu’alors couvert tous ses écarts, mais
+encore, oubliant qu’il était exclusivement son œuvre, elle l’assimila
+aux farces populaires et elle frappa tous ceux qui montaient sur la
+scène des censures qui déjà pesaient, au moins théoriquement, sur les
+jongleurs et les bateleurs.
+
+Livré à lui-même, le théâtre eut à supporter maintes traverses. Si les
+rois de France ne lui ménagèrent pas les encouragements, s’ils donnèrent
+sans cesse à ses interprètes des marques irrécusables de leur
+bienveillance, les parlements au contraire témoignèrent toujours aux
+comédiens l’hostilité la plus caractérisée; considérant les canons des
+premiers conciles comme ayant force de loi en France, ils adoptèrent la
+théorie de l’Église en ce qui concernait les gens de théâtre et ils y
+restèrent fidèles jusqu’en 1789; non seulement ils les regardèrent comme
+exerçant une profession infâme, mais ils leur suscitèrent des querelles
+à tout propos.
+
+Dès le quinzième siècle le Parlement de Paris s’était élevé contre la
+licence des comédiens; ils ne se contentaient pas en effet d’attaquer
+les personnes privées, ils ne ménageaient pas davantage le gouvernement
+et leurs pièces étaient devenues de véritables satires politiques. Les
+Clercs de la basoche en particulier avaient pris de telles libertés
+qu’on dut les réprimer par des ordonnances; il leur fut interdit de
+jouer aucune pièce qui n’eût été examinée et approuvée par des
+commissaires du Parlement. Comme ils continuaient à mériter les
+censures, un arrêt du 14 août 1442 leur infligea plusieurs jours de
+prison au pain et à l’eau. Le 19 juillet 1477, le roi de la basoche et
+ses grands officiers, persistant dans leurs errements, furent condamnés
+aux verges par tous les carrefours, à la confiscation et au
+bannissement.
+
+Heureusement pour les comédiens, Louis XII abrogea tous les arrêts qui
+les concernaient.
+
+En 1541, on s’aperçut que les aumônes étaient moins abondantes que par
+le passé; le Parlement attribua cette diminution des recettes à
+l’établissement des théâtres, où se dissipait l’argent du peuple; pour
+indemniser les pauvres, il condamna les Confrères de la Passion «à leur
+bailler mille livres tournois, sauf à ordonner dans l’avenir plus grande
+somme». C’est la première idée du droit des pauvres.
+
+Peu de temps après, les jeux des bateleurs et jongleurs étaient
+interdits parce que leurs représentations avaient pris un tel
+développement, que le peuple y perdait son temps et y dépensait son
+argent au lieu de le donner à la boîte des pauvres[84].
+
+ [84] L’arrêt du Parlement de Paris est du 12 novembre 1543. Il y a de
+ semblables arrêts du 6 octobre 1584, du 10 décembre 1588.
+
+Nous avons vu les Confrères, pour garder leur clientèle, mêler des
+représentations profanes aux pièces sacrées. L’Église, après avoir si
+longtemps cultivé ce genre mi-burlesque, mi-religieux, venait de le
+proscrire; aussi n’entendait-elle pas le laisser adopter par d’autres et
+elle demanda à l’autorité civile d’intervenir.
+
+Le Parlement partagea sa susceptibilité, et en 1541 il interdit «sous de
+grièves peines» la continuation des représentations. L’arrêt allègue,
+pour motiver sa sévérité, que ces farces ou comédies dérisoires sont
+choses défendues par les saints canons, qu’elles font dépenser de
+l’argent mal à propos aux bourgeois et aux artisans de la ville, enfin
+que les réunions qu’elles provoquent donnent lieu à des parties
+«d’assignation d’adultère et de fornication».
+
+Il est juste de dire que les représentations des Confrères ne se
+passaient pas toujours dans un calme parfait; depuis le genre profane
+qu’ils avaient adopté, les assemblées étaient devenues des plus
+tumultueuses, et il allait en résulter pour eux d’assez graves
+inconvénients.
+
+En 1545, les religieux de l’hôpital de la Trinité, fatigués du scandale
+presque incessant qu’occasionnaient les mystères et les farces, prièrent
+les comédiens d’aller chercher fortune ailleurs. La salle de la Passion
+fut transformée en logements pour les pauvres.
+
+Les Confrères expulsés se réfugièrent à l’hôtel de Flandre, mais ils ne
+purent y rester. Fatigués de ces pérégrinations et désireux d’y mettre
+un terme, ils résolurent d’acheter un terrain pour être maîtres chez
+eux. A force de sollicitations, et malgré l’opposition du Parlement, ils
+obtinrent en 1548 la permission d’acquérir l’ancien hôtel des ducs de
+Bourgogne. Ce n’était plus qu’une masure, mais ils surent en tirer parti
+et bientôt leur nouveau théâtre fut achevé. Sur la façade on voyait un
+écusson en pierre que deux anges soutenaient et sur lequel était
+sculptée une croix avec les instruments de la Passion.
+
+Dès qu’elle fut installée dans son nouveau local, la Confrérie sollicita
+du Parlement l’autorisation de continuer à représenter les mystères.
+Elle demandait en outre que, conformément à son privilège primitif on
+fît défense à tous autres comédiens de jouer à l’avenir «tant en la
+ville que faubourgs et banlieue de Paris».
+
+L’interdiction des sujets sacrés fut provoquée par le procureur général
+du Parlement; il déclara qu’il y avait dans ces représentations
+«plusieurs choses qu’il n’était pas expédient de déclarer au peuple,
+comme gens ignorants et imbéciles qui pourraient en prendre occasion de
+judaïsme, à faute d’intelligence.» En conséquence, la Cour défendit
+formellement aux Confrères de jouer à l’avenir aucuns mystères sacrés
+«sous peine d’amende arbitraire», mais elle les autorisa à représenter
+«tous autres mystères profanes, honnêtes et licites».
+
+Sur le second point de leur requête, les Confrères furent plus heureux.
+En effet le Parlement les confirma dans tous leurs privilèges, et il fit
+défense «à toutes autres personnes de jouer ni de représenter aucune
+pièce tant dans la ville que dans la banlieue de Paris, sinon sous le
+nom et au profit de la Confrérie[85].»
+
+ [85] Henri II, par des lettres patentes du mois de mars 1559, confirma
+ tous les privilèges que ses prédécesseurs avaient accordés aux
+ Confrères.
+
+L’interdiction des pièces religieuses provoqua la renaissance du théâtre
+en France. Les auteurs, forcés d’innover, commencèrent à traduire les
+comédies et les tragédies des anciens, ils imitèrent les poètes grecs et
+latins. C’est dans les collèges que le genre nouveau fit sa première
+apparition[86] et il souleva un véritable enthousiasme; en 1552,
+Jodelle[87] fit jouer au collège de Boncourt sa tragédie de _Cléopâtre_.
+Henri II assista à une représentation, et il en fut si satisfait qu’il
+accorda à l’auteur une gratification de 500 écus[88].
+
+ [86] L’usage de jouer dans les collèges est fort ancien; un règlement
+ de 1488 exige que le principal censure toutes les comédies jouées
+ par ses élèves et qu’il n’y laisse rien subsister de déshonnête.
+
+ [87] Jodelle (Étienne) (1532-1573).
+
+ [88] En 1558, on donna au collège de Beauvais _la Trésorière_ de
+ Jacques Grévin; deux ans après, on représenta dans le même collège
+ _César ou la Liberté vengée_ et _les Esbahis_, en présence de la
+ cour et de la duchesse de Lorraine. Les représentations dans les
+ collèges furent interdites par une ordonnance rendue à Blois en
+ 1579; mais on n’en tint aucun compte et elles continuèrent comme par
+ le passé.
+
+En même temps que l’imitation des pièces antiques se répandait en
+France, Catherine de Médicis importait d’Italie les bouffonneries et les
+ballets, qui devinrent sous Henri II les divertissements favoris de la
+cour. «La reine, dit Brantôme, prenoit grand plaisir aux farces des Zani
+et des Pantalons et y rioit tout son soûl, car elle rioit volontiers, et
+aussi de son naturel elle étoit joviale et aimoit à dire le mot.»
+
+Sous le règne de Henri III la faveur des histrions grandit encore, au
+grand scandale de certains esprits. «La corruption du temps étoit telle,
+dit l’Étoile, que les farceurs, bouffons, putains et mignons avoient
+tout crédit auprès du roi.»
+
+Henri III ne se contenta pas des comédiens qui déjà se trouvaient à sa
+cour; il fit encore venir de Venise en 1576 une nouvelle troupe
+surnommée _Gli Gelosi_ ou les Jaloux (jaloux de plaire). Après avoir
+joué dans la salle des États de Blois, en présence du roi, ils vinrent à
+Paris où ils débutèrent le dimanche 29 mai 1577, à l’hôtel de Bourgogne.
+Le 19 juin, ils s’installèrent rue des Poulies, dans l’hôtel de Bourbon
+que le roi leur avait donné[89]. Ils prenaient quatre sols par personne.
+Leurs jeux étranges, leurs pantomines jusqu’alors inconnues en France,
+attirèrent une foule énorme aux représentations. L’affluence était si
+considérable, que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris n’en
+avaient pas autant quand ils prêchaient[90].
+
+ [89] L’hôtel du Petit-Bourbon provenait de la confiscation des biens
+ du connétable de Bourbon, après sa trahison sous François Ier. Il
+ était situé le long de la Seine, entre le vieux Louvre et
+ Saint-Germain-l’Auxerrois.
+
+ [90] L’Étoile, 19 juin 1577.
+
+«Le luxe, dit Mézeray, qui cherchait partout des divertissements, appela
+du fond de l’Italie une bande de comédiens, dont les pièces toutes
+d’intrigues, d’amourettes et d’inventions agréables, pour exciter et
+chatouiller les plus douces passions, étaient de pernicieuses leçons
+d’impudicité. Ils obtinrent des lettres patentes pour leur établissement
+comme si c’eût été quelque célèbre compagnie. Le Parlement les rebuta
+comme personnes que les bonnes mœurs, les saints canons, les Pères de
+l’Église et nos rois mêmes avaient toujours déclarées infâmes et leur
+défendit de jouer.»
+
+En effet, par un arrêt du 20 juin 1577, le Parlement interdit aux
+bouffons italiens de poursuivre leurs représentations parce qu’elles
+«n’enseignaient que paillardises». Le roi leur accorda aussitôt des
+lettres patentes, les autorisant à continuer leurs jeux. Ces lettres
+furent présentées au Parlement pour être enregistrées, mais elles furent
+accueillies par une fin de non-recevoir et «défense fut faite aux
+comédiens de plus obtenir et présenter à la Cour de semblables lettres
+sous peine de 10 000 livres parisis d’amende, applicables à la boîte des
+pauvres».
+
+Mais Henri III n’entendait pas laisser molester ses protégés et il
+envoya au Parlement des lettres expresses de jussion[91].
+
+ [91] _Gli Gelosi_ ne restèrent que quelques années en France; ils
+ retournèrent bientôt en Italie, mais ils furent remplacés par de
+ nouvelles troupes italiennes, en 1581 et en 1588.
+
+C’est en vain que les magistrats renouvelaient leurs défenses, les
+comédiens italiens ou français, se sentant soutenus par la protection
+royale, se moquaient des arrêts que le Parlement prodiguait contre
+eux[92] et poursuivaient paisiblement le cours de leurs succès.
+
+ [92] Les principaux arrêts du Parlement sont datés du 6 octobre 1584
+ et du 10 décembre 1588. Un arrêt de même nature fut encore prononcé
+ contre les comédiens en 1594, mais sans plus de succès que les
+ précédents.
+
+Les Confrères de la Passion eux-mêmes avaient profité de la licence
+générale pour reprendre leurs farces grossières et sacrilèges: «Il y a
+un grand mal qui se tolère à Paris les jours de dimanches et de fêtes,
+lit-on dans les remontrances des États de Blois, ce sont les spectacles
+publics par les Français et les Italiens, et par-dessus tout un cloaque
+et maison de Satan, nommé l’hôtel de Bourgogne... En ce lieu se donnent
+mille assignations scandaleuses au préjudice de l’honnêteté et de la
+pudicité des femmes, et la ruine des familles des pauvres artisans,
+desquels la salle basse est toute pleine, et lesquels plus de deux
+heures avant le jeu passent leur temps en devis impudiques, jeux de
+cartes et de dés, en gourmandises et ivrogneries.»
+
+Fatigués de ces réclamations incessantes, comprenant du reste que les
+pièces profanes ne convenaient pas au titre religieux qui caractérisait
+leur société, les Confrères résolurent de ne plus monter sur le théâtre.
+En 1588 ils cédèrent à une troupe de comédiens, moyennant une
+rétribution annuelle, leur privilège et l’hôtel de Bourgogne[93].
+
+ [93] La société de la Passion se réserva seulement deux loges, les
+ plus proches du théâtre; elles étaient distinguées par des barreaux
+ et on leur donnait le nom de loges des maîtres.
+
+Ces nouveaux venus abandonnèrent définitivement le genre sacré pour
+s’adonner uniquement au profane. Ils y obtinrent le plus grand succès et
+Henri IV lui-même tint à honneur de leur témoigner ses encouragements en
+leur accordant une pension annuelle de 1200 livres[94]. D’Aubigné
+reproche amèrement au roi et à son ministre d’avoir retranché beaucoup
+de dépenses à la cour pour payer les dettes de l’État, et de laisser
+subsister la pension des comédiens, de toutes les dépenses la plus
+inutile et la première à supprimer.
+
+ [94] Cette pension se payait encore en 1608. On en trouve la preuve
+ dans une lettre du roi à Sully. (Mémoires de Sully, t. III.)
+
+Henri IV ne fut pas moins favorable aux Italiens qu’aux comédiens
+français. Sous son règne Isabella Andreini[95], qui faisait partie de la
+troupe des princes de Mantoue, vint à Paris; elle y fut très applaudie,
+et lorsqu’elle partit, le roi et la reine la comblèrent de présents.
+
+ [95] Isabella Andreini (1562-1604) était admirablement douée.
+ Excellente comédienne, habile musicienne, elle chantait à ravir et
+ composait des vers et des ouvrages en prose.
+
+En regagnant sa patrie, la comédienne tomba malade à Lyon où elle mourut
+le 11 juin 1604. Ses funérailles eurent lieu avec la plus grande pompe
+et le clergé lui accorda la rare faveur de laisser graver son nom et ses
+armes sur une des pierres de l’église[96].
+
+ [96] On lit au registre de la Procure de Sainte-Croix de Lyon cette
+ singulière annotation: «Le vendredi XI juing après vespres a esté
+ enterré le corps de feu dame Élisabeth Andreiny, native de Padoue,
+ vivante fame du sieur Francisco Andrèni, Florentin, de son estat
+ comédien. Elle est décédée avec le commun bruit d’estre une des plus
+ rares femmes du monde, tant pour estre docte que bien disante en
+ plusieurs sortes de langues. Ilz ont donné pour les droictz cinq
+ escuz et cinq pour la permission de mettre une pierre avec son nom
+ et ses armes auprès du pilier du bénitier.» (Armand Baschet. _Les
+ Comédiens italiens à la cour de France_, Plon, 1882.)
+
+Pendant la régence de Marie de Médicis, les comédiens continuèrent à
+jouir à la cour d’une faveur marquée. Les Italiens, en particulier,
+reçurent de la reine de nombreuses marques de protection. Elle chercha à
+attirer Arlequin en France et elle lui fit des avances incroyables; elle
+lui écrivait lettre sur lettre pour le faire venir, l’appelant toujours
+«mon compère», et l’acteur lui répondait familièrement «ma commère».
+Malgré les instances les plus flatteuses, il fit attendre son arrivée
+plus de deux ans.
+
+
+
+
+VI
+
+DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
+
+SOMMAIRE: La troupe du Marais.--La troupe de l’hôtel de Bourgogne reçoit
+le titre de _Troupe royale des comédiens_.--Richelieu encourage le
+théâtre.--Difficulté pour les comédiens de trouver une salle.--L’abbé
+d’Aubignac et la _Pratique du théâtre_.--Déclaration de Louis XIII
+réhabilitant l’état de comédien.--Mazarin protège la comédie
+italienne.--Passion d’Anne d’Autriche pour la comédie.--Mazarin
+introduit en France l’opéra.--La troupe de Molière.--Elle reçoit le
+titre de _Troupe du Roi au Palais-Royal_.--Considération dont on entoure
+les comédiens.--Faveurs que le roi accorde à Molière et à
+Lulli.--Floridor.
+
+
+Après avoir imité les pièces antiques, les auteurs s’emparent de la
+littérature espagnole que la captivité de François Ier et les guerres de
+religion ont peu à peu fait connaître; Robert Garnier[97], Alexandre
+Hardy[98], Rotrou, continuent la régénération du théâtre.
+
+ [97] Garnier (Robert) (1545-1601) poète dramatique; il était très
+ supérieur à Jodelle.
+
+ [98] Hardy (Alexandre) (1560-1631). Il imita beaucoup les auteurs
+ espagnols. La troupe de comédiens du Marais l’avait pris à gages et
+ il écrivit pour eux près de 600 pièces, tragédies et comédies. C’est
+ évidemment des pièces de Hardy que Mlle Beaupré disait plus tard:
+ «Nous avions ci-devant des pièces de théâtre pour trois écus, que
+ l’on nous faisait en une nuit. On y était accoutumé et nous y
+ gagnions beaucoup.» A cette époque il fallait renouveler sans cesse
+ l’affiche, et la fécondité de Hardy était précieuse.
+
+Loin de se montrer rebelle à cet art nouveau et épuré, la foule se
+presse aux représentations de l’hôtel de Bourgogne. Encouragée par un
+pareil succès, une nouvelle troupe s’établit en 1600 au Marais, à
+l’_Hôtel d’Argent_, au coin de la rue de la Poterie. Ces nouveaux venus
+prennent le nom de _Comédiens du Marais_[99].
+
+ [99] Pour réparer le tort qu’ils allaient faire à leurs confrères de
+ l’hôtel de Bourgogne, ils s’engagèrent à leur payer une redevance
+ d’un écu tournois par représentation.
+
+En même temps que le goût d’un genre plus relevé se répandait dans le
+peuple, le gouvernement crut sage et prudent de veiller à ce que la
+décence et l’honnêteté, jusqu’alors trop souvent méconnues, fussent
+désormais respectées sur la scène. Dans ce but une ordonnance de police
+rendue en 1609 défendit aux comédiens de jouer aucunes pièces ou farces
+avant de les avoir communiquées au procureur du roi.
+
+Dès les premières années du règne de Louis XIII, la troupe de l’hôtel de
+Bourgogne jouit d’une telle faveur que le roi l’autorisa à prendre le
+titre de _Troupe royale des comédiens_. Elle devint ainsi une
+institution monarchique et échappa à la juridiction du Parlement pour
+dépendre uniquement du bon plaisir royal[100].
+
+ [100] En 1615, grâce à la protection du roi, la _Troupe royale_ obtint
+ la jouissance perpétuelle de la salle de l’hôtel de Bourgogne, mais
+ elle s’engagea à payer à la Confrérie de la Passion trois livres
+ tournois par représentation. (Frères Parfaict, _Histoire du Théâtre
+ français_, tome III.)
+
+Bientôt Corneille parut et donna successivement _Mélite_, _Médée_, _le
+Cid_, etc. C’était la révélation d’un genre encore inconnu en France et
+qui en quelques années allait toucher à sa perfection.
+
+Le cardinal de Richelieu ne jugea pas que l’art dramatique, tel qu’il
+existait alors, fût de nature à pervertir les mœurs; comprenant que les
+comédiens qui devenaient les interprètes des œuvres les plus belles de
+l’intelligence n’avaient rien de commun avec les histrions de la Rome
+des Césars, avec les bateleurs et les farceurs du moyen âge, il ne leur
+ménagea pas les encouragements, et il n’hésita pas à se déclarer le
+protecteur avéré du théâtre. A sa demande, Louis XIII accorda à la
+troupe royale une subvention annuelle de 12 000 livres. Le cardinal
+lui-même prêcha d’exemple: non seulement il composa des tragédies, mais
+il fit construire dans son palais une salle splendide qui coûta plus de
+200 000 écus. Le roi et toute la cour étaient invités aux
+représentations du Palais-Cardinal; on y conviait les évêques comme de
+raison, et un banc des mieux placés leur était toujours réservé; on le
+désignait même sous le nom de _banc des évêques_.
+
+Richelieu fit plus encore; il donna sur la scène du Palais-Cardinal des
+drames et des ballets où les princes et les plus grands seigneurs
+tenaient des rôles, et où toute la cour assistait. Pour plaire au
+ministre, des prélats ne dédaignaient pas de prendre part à ces
+divertissements. Son ami et son fidèle compagnon, l’abbé de
+Boisrobert[101], se montrait tellement assidu aux spectacles, qu’on
+appelait le théâtre la paroisse de l’abbé de Boisrobert.
+
+ [101] Boisrobert (François Le Métel de) (1592-1662), chanoine de la
+ cathédrale de Rouen, est resté célèbre par son esprit et la vivacité
+ de ses saillies. Guy-Patin l’appelait: «Un prêtre qui vit en
+ goinfre, fort déréglé et fort dissolu». Il a composé un assez grand
+ nombre de pièces pour le théâtre qu’il aimait à la folie.
+
+Malgré la protection éclatante accordée aux comédiens par le souverain
+et son ministre, il existait encore contre eux d’assez grandes
+préventions, dues en majeure partie à la réputation fort équivoque
+qu’avaient laissée les farceurs des siècles précédents. Nous n’en
+voulons d’autre preuve que la difficulté qu’ils éprouvaient à trouver un
+local pour leurs représentations.
+
+En 1632, le théâtre du Marais vint s’établir rue Michel-le-Comte; mais à
+peine la nouvelle salle fut-elle ouverte que les voisins présentèrent
+requête au Parlement pour en demander la suppression. La rue était fort
+étroite, disaient-ils, très fréquentée par les carrosses, et comme «elle
+est composée de maisons à portes cochères, appartenantes et habitées par
+plusieurs personnes de qualité et officiers des cours souveraines, qui
+doivent le service de leurs charges, ils souffrent de grandes
+incommodités à cause que lesdits comédiens jouent leurs comédies et
+farces même en ce saint temps de carême». Les habitants sont «contraints
+le plus souvent d’attendre la nuit bien tard pour rentrer dans leurs
+maisons, au grand danger de leurs personnes par l’insolence des laquais
+et filous, coutumiers à chercher tels prétextes et occasions pour
+exercer plus impunément leurs voleries, qui sont à présent fort
+fréquentes dans ladite rue, et plusieurs personnes battues et excédées
+avec perte de leurs manteaux et chapeaux, étant les suppliants, tous les
+jours de comédie, en péril de voir piller et voler leurs maisons.»
+
+Par arrêt du 22 mars 1633, le Parlement fit droit à une requête si
+légitime et les malheureux comédiens virent fermer leur salle. Après
+avoir erré pendant près de deux ans, ils finirent par trouver asile dans
+un jeu de paume de la rue Vieille-du-Temple et ils s’y établirent
+définitivement en 1635.
+
+Non content de protéger efficacement le théâtre, le cardinal ministre
+voulut en fixer les règles, et c’est sur sa demande qu’un de ses
+familiers, l’abbé d’Aubignac[102], écrivit la _Pratique du
+théâtre_[103], «que l’Éminence avait passionnément souhaitée». A la
+_Pratique_ l’abbé joignit un _Projet de réforme_[104]; il reconnaissait
+tout d’abord l’infamie dont les lois avaient noté les comédiens et la
+créance commune qui faisait considérer les spectacles comme contraires
+au christianisme; puis il étudiait avec soin la manière de prévenir les
+inconvénients inhérents à la vie de théâtre.
+
+ [102] Aubignac (François Hédelin, abbé d’) (1604-1676). Il était
+ précepteur du duc de Fronsac, neveu de Richelieu. L’abbé s’est
+ essayé successivement dans tous les genres de littérature, mais sans
+ succès.
+
+ [103] La Harpe disait de cette _Pratique du théâtre_: «Ce n’est qu’un
+ lourd et ennuyeux écrit, fait par un pédant sans esprit et sans
+ jugement, qui entend mal ce qu’il a lu et qui croit connaître le
+ théâtre parce qu’il sait le grec.» Comme conclusion à sa _Pratique_,
+ l’abbé écrivit une tragédie qui fit périr d’ennui tous les
+ spectateurs, bien que l’auteur eût scrupuleusement observé,
+ disait-il, les règles d’Aristote.
+
+ [104] _Projet de réforme du théâtre à la suite de la pratique_, tome
+ I, page 354. Ce _Projet_ ne fut imprimé qu’en 1658. Déjà en 1639
+ avait paru un ouvrage intitulé _Apologie du théâtre_, par Georges de
+ Scudéry. Paris, in-4º.
+
+Dans le but de moraliser les coulisses, d’Aubignac proposait d’interdire
+aux filles de monter sur la scène, à moins qu’elles n’eussent leur père
+ou leur mère dans leur compagnie; il défendait aux veuves de jouer
+pendant leur année de deuil et il les obligeait à se remarier six mois
+après l’expiration de cette année. Une personne de probité et de
+capacité (lisez l’abbé d’Aubignac) devait être nommée intendant ou grand
+maître des théâtres et des jeux publics en France. Les fonctions de ce
+grand maître étaient des plus importants et comportaient des
+attributions multiples et variées[105].
+
+ [105] Elles avaient beaucoup d’analogie avec celles que s’arrogèrent
+ plus tard les gentilshommes de la Chambre.
+
+C’est à lui qu’incombait le soin de «maintenir le théâtre en
+l’honnêteté»; c’est lui «qui veillait sur les actions des comédiens et
+qui en rendait compte au roi pour y donner l’ordre nécessaire». C’est
+lui qui choisissait les acteurs et les obligeait «d’étudier la
+représentation des spectacles aussi bien que les récits et les
+expressions des sentiments, afin qu’on n’y vît rien que d’achevé». Le
+grand maître devait aussi lire les pièces présentées par les poètes et
+en examiner l’honnêteté et la bienséance. Il devait encore s’occuper «de
+trouver un lieu commode et spacieux pour dresser un théâtre selon les
+modèles des anciens... Autour de ce théâtre seraient bâties des maisons
+pour loger gratuitement les deux troupes nécessaires à la ville de
+Paris.»
+
+Dans de telles conditions et avec des comédiens si bien surveillés, il
+n’y avait plus aucune raison de maintenir contre eux les censures
+civiles ou ecclésiastiques qui les frappaient. Aussi l’abbé d’Aubignac
+pouvait-il écrire comme conclusion de ses projets de réforme:
+
+«Une déclaration du roi portera, d’une part, que les jeux de théâtre
+n’étant plus un acte de fausse religion et d’idolâtrie comme autrefois,
+mais seulement un divertissement public, et d’un autre côté les
+représentations étant ramenées à l’honnêteté et les comédiens ne vivant
+plus dans la débauche et avec scandale, Sa Majesté lève la note
+d’infamie décernée contre eux par les ordonnances et arrêts.»
+
+Tel était en effet le but que poursuivait Richelieu. Non seulement il
+s’efforçait par tous les moyens de réagir contre les fâcheux souvenirs
+laissés par les farceurs du moyen âge en démontrant que la troupe royale
+n’avait rien de commun avec ces misérables histrions, mais il voulait
+encore donner aux comédiens une situation et leur créer dans le monde
+une place honorable, reconnue de tous et protégée par le gouvernement
+lui-même.
+
+Pour y parvenir, il fit enregistrer au Parlement une déclaration ainsi
+conçue:
+
+«Louis, etc..., Les continuelles bénédictions qu’il plaît à Dieu de
+répandre sur notre règne, nous obligeant de plus en plus à faire tout ce
+qui dépend de nous pour retrancher tous les dérèglements par lesquels il
+peut être offensé; la crainte que nous avons que les comédies, qui se
+représentent utilement pour le divertissement des peuples, ne soient
+quelquefois accompagnées de représentations peu honnêtes, qui laissent
+de mauvaises impressions sur les esprits, fait que nous sommes résolu de
+donner les ordres requis pour éviter tels inconvénients. A ces causes,
+nous avons fait et faisons inhibitions et défenses par ces présentes,
+signées de notre main, à tous comédiens de représenter aucunes actions
+malhonnêtes ni d’user d’aucune parole lascive ou à double entente, qui
+puissent blesser l’honnêteté publique, et sur peine d’être déclaré
+infâme, et autres peines qu’il y écherra. Enjoignons à nos juges, chacun
+dans son district, de tenir la main à ce que notre volonté soit
+religieusement observée, et en cas que lesdits comédiens contreviennent
+à notre présente déclaration, nous voulons et entendons que nosdits
+juges leur interdisent le théâtre et procèdent contre eux par telles
+voies qu’ils aviseront, selon les qualités de l’acteur, sans néanmoins
+qu’ils puissent ordonner plus grande peine que l’amende et le
+bannissement. Et en cas que lesdits comédiens règlent tellement les
+actions du théâtre, qu’elles soient du tout exemptes d’impuretés, nous
+voulons que leur exercice, qui peut innocemment divertir nos peuples de
+diverses occupations mauvaises, ne puisse leur être imputé à blâme, ni
+préjudicier à leur réputation dans le commerce public, ce que nous
+faisons afin que le désir qu’ils auront d’éviter le reproche qu’on leur
+a fait jusqu’ici, leur donne autant de sujet de se contenir dans les
+termes de leur devoir des représentations qu’ils feront, que la crainte
+des peines qui leur seraient inévitables, s’ils contrevenaient à la
+présente déclaration.
+
+«Donné à Saint-Germain-en-Laye, le 16 avril 1641, etc.»
+
+Cette déclaration relevait les comédiens de toutes les censures et
+pénalités qui avaient pu leur être infligées, et les replaçait dans le
+droit commun. Désormais leur profession est reconnue par le Parlement et
+personne ne peut la leur imputer à blâme; ils sont devenus des citoyens
+et leur réputation dépend de leur conduite personnelle.
+
+Personne ne s’éleva contre la déclaration royale; le clergé s’en choqua
+moins que tout autre, puisqu’elle était l’œuvre du cardinal lui-même; il
+eût du reste été mal venu à protester, car les plus hauts dignitaires de
+l’Église protégeaient publiquement le théâtre[106], beaucoup le
+soutenaient de leurs deniers et de leur influence[107].
+
+ [106] Lorsque Mondory (1578-1651), qui dirigeait la troupe du Marais,
+ prit sa retraite, il reçut de Richelieu une pension de 2000 livres;
+ le cardinal de la Valette lui en accorda une également, et plusieurs
+ seigneurs, désireux de faire leur cour au ministre, ne se montrèrent
+ pas moins généreux.
+
+ [107] Richelieu n’était pas le seul prince de l’Église amateur de
+ comédies. En 1646, le cardinal Bichi, nonce du pape, siégeant à
+ Carpentras, fit jouer dans le palais archiépiscopal _Akebar, roi du
+ Mogol_, dont la musique était de l’abbé Mailly.
+
+C’est surtout à l’époque de la Fronde que le goût pour la comédie se
+répandit dans les hautes classes, les comédiens de la troupe royale
+étaient fréquemment mandés à la cour pour y jouer les pièces de leur
+répertoire.
+
+Mazarin ne se montra pas moins passionné que Richelieu pour les
+représentations théâtrales. Il combla de ses faveurs non seulement les
+comédiens français, mais encore les italiens qui avaient été un peu
+négligés sous le règne de son prédécesseur; il leur fit accorder la
+salle du Petit-Bourbon, construite sous Henri III pour _Gli Gelosi_.
+Grâce à la protection du cardinal, ils reçurent une pension de 15 000
+livres et ils furent autorisés à prendre le titre de _Troupe italienne
+entretenue par Sa Majesté_. On les faisait venir fréquemment à la cour,
+mais leur théâtre à l’encontre de celui des Français n’était pas exempt
+d’une grande licence[108].
+
+ [108] Ces pièces italiennes étaient d’un genre tout à fait
+ particulier. Il n’y avait pas de texte précis auquel les acteurs
+ dussent se conformer. On attachait un simple canevas aux murs du
+ théâtre, par derrière les coulisses, et les acteurs allaient voir,
+ au commencement de chaque scène, ce qu’ils avaient à dire. De cette
+ façon le texte et le jeu variaient chaque jour, et l’on croyait
+ toujours voir une pièce nouvelle.
+
+Anne d’Autriche ressentait pour la comédie un goût des plus vifs; elle
+l’aimait à ce point que pendant l’année de son grand deuil elle se
+cachait pour l’entendre[109]. Plus tard elle y allait publiquement; elle
+donnait sans cesse des fêtes où l’on jouait des comédies, et où l’on
+dansait des ballets; la plus grande affluence se pressait à ces
+représentations, les prélats s’y faisaient remarquer par leur assiduité.
+Le banc des évêques existait plus que jamais et plus que jamais était
+fort occupé.
+
+ [109] Mme de Motteville, _Mémoires_.
+
+Les comédiens étaient reçus à la cour avec considération; on raconte
+même à ce sujet une anecdote assez curieuse sur la mère de Baron,
+excellente comédienne et de plus fort jolie femme; sa beauté soulevait
+de vives jalousies. Mme Baron assistait souvent à la toilette de la
+reine mère, et quand elle se présentait, Sa Majesté disait aux dames qui
+se trouvaient présentes: «Mesdames, voici la Baron», et toutes,
+craignant un rapprochement qui ne pouvait que leur être défavorable,
+s’empressaient de prendre la fuite[110].
+
+ [110] Cette anecdote est racontée par l’abbé d’Allainval.
+
+Cependant Anne d’Autriche ne put pas se livrer à son penchant
+favori sans soulever quelques protestations: «Le curé de
+Saint-Germain-l’Auxerrois, qui était le curé de la cour, homme pieux et
+sévère, lui écrivit qu’elle ne pouvait en conscience souffrir la
+comédie, surtout l’Italienne, comme plus libre et moins modeste. Cette
+lettre troubla la reine, qui ne voulait souffrir rien de contraire à ce
+qu’elle devait à Dieu. Elle consulta sur ce sujet beaucoup de docteurs.
+Plusieurs évêques lui dirent que les comédies qui ne représentaient que
+des choses saintes, ne pouvaient être un mal; que les courtisans avaient
+besoin de ces occupations pour en éviter de plus mauvaises, que la
+dévotion des rois devait être différente de celle des particuliers, et
+qu’ils pouvaient autoriser ces divertissements[111]. La comédie fut
+approuvée et l’enjouement de l’Italienne se sauva sous la protection des
+pièces sérieuses[112].»
+
+ [111] L’abbé de Latour excuse les courtisans d’aller au théâtre avec
+ le roi et il les justifie par «l’exemple de Naaman, à qui le
+ prophète Élisée permit d’accompagner le roi de Syrie, son maître,
+ dans le temple de ses idoles, et de se baisser avec lui quand il les
+ adorerait.»
+
+ [112] Mme de Motteville, _Mémoires_.
+
+Ainsi les écarts des Italiens ne furent tolérés que grâce à la tenue
+irréprochable des comédiens français et à la moralité des pièces qu’ils
+représentaient. Il est bon de le faire remarquer, car nous verrons
+quelle étrange et injuste distinction on établit plus tard entre ces
+deux espèces de comédiens.
+
+Mazarin ne se contenta pas du théâtre tel qu’il existait en France; il
+introduisit encore un genre nouveau qu’on tenait en grande estime dans
+sa patrie, mais qui chez nous n’était pas encore connu, nous voulons
+parler de l’opéra. En 1645, il fit venir d’Italie une troupe de
+chanteurs, de cantatrices et de musiciens qui donnèrent le 24 décembre,
+en présence de Louis XIV et de toute la cour, la _Festa della finta
+Pazza_, de Giulio Strozzi; les intermèdes se composaient d’un ballet de
+singes et d’ours, d’une danse d’autruches et d’une entrée de perroquets.
+En avril 1654, on jouait encore «la superbe comédie italienne des _Noces
+de Thétis et de Pélée_, dont les entr’actes sont composés de dix entrées
+d’un agréable ballet».
+
+C’est donc sous les auspices et par les soins du clergé que l’opéra fut
+introduit en France.
+
+Le succès de ces opéras et de ces ballets[113] fut tel, qu’on en vit
+jouer à la cour par les plus grands seigneurs et que le jeune roi
+lui-même ne dédaignait pas d’y figurer; il parut plusieurs fois dans les
+ballets des _Noces de Thélis et de Pelée_ et «chaque fois y déployait de
+nouvelles grâces».
+
+ [113] Les ballets étaient un genre qu’on ne goûtait guère qu’à la cour
+ et dans les collèges de jésuites. L’abbé de Pure mettait sur la même
+ ligne la tragédie et le ballet et il écrivait cette singulière
+ appréciation: «La tragédie et le ballet sont deux sortes de
+ peinture, où l’on met en vue ce que le monde ou l’histoire a de plus
+ illustre, où l’on déterre et où l’on étale les plus fins et les plus
+ profonds mystères de la nature et de la morale.» A cette époque, les
+ femmes n’étaient pas admises dans les ballets; leurs rôles étaient
+ joués par des hommes.
+
+En 1660, à l’occasion du mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse
+d’Autriche, Mazarin fit représenter à la cour l’opéra d’_Ercole amante_,
+avec des intermèdes de danse où parurent le roi et la jeune reine;
+«l’abbé Molani y chantait un rôle».
+
+L’intervention du clergé dans les questions théâtrales est donc
+constante et indiscutable. Il ne se borne pas à encourager l’art
+dramatique sous ses diverses formes, il se mêle sans cesse aux
+représentations; on voit sans étonnement, sans scandale, des
+ecclésiastiques et même de hauts dignitaires de l’Église, composer pour
+le théâtre; on les voit monter sur la scène, non seulement sans mériter
+les censures de leurs supérieurs, mais encore avec leur agrément.
+
+L’Église semble avoir oublié ses anciennes sévérités contre les
+histrions, ou tout au moins comprendre qu’il n’y a plus lieu de les
+appliquer. Elle vit avec eux dans la meilleure intelligence.
+
+Les comédiens de l’hôtel de Bourgogne voulant, en 1660, célébrer la
+conclusion de la paix, font chanter dans l’église Saint-Sauveur, leur
+paroisse, un motet, Te Deum et messe; et quand la cérémonie fut achevée,
+raconte Loret, nous tous qui étions là,
+
+ Le curé, prêtres et vicaires,
+ Chantres, comédiens et moi,
+ Criâmes tous: Vive le Roi!
+ La troupe des chantres, ensuite,
+ Dans un cabaret fut conduite,
+ Où messieurs les musiciens,
+ Par l’ordre des comédiens,
+ Furent, pour achever la fête,
+ Traités à pistole par tête,
+ Où l’on but assez pour trois jours[114].
+
+ [114] _Muse historique._
+
+Mazarin ne se borne pas à faire représenter des opéras et des ballets,
+tout le théâtre de l’époque figure à la cour, et, dans son esprit large
+et tolérant, le prince de l’Église n’hésite pas à recevoir dans son
+palais et avec grand honneur les pièces de Molière: «Le mardi 26 octobre
+1660, dit le registre de la Grange, on donna l’_Étourdi et les
+Précieuses_ chez M. le cardinal Mazarin. Le roi vit la comédie
+incognito, debout, appuyé sur le dossier du fauteuil de Son Éminence.»
+Les titres les moins voilés n’avaient pas le don d’effaroucher le
+cardinal ministre: peu de temps après on jouait le _Cocu_ au
+Palais-Cardinal, en présence du roi.
+
+La troupe royale, les Italiens, les comédiens du Marais, ne suffisant
+pas à satisfaire l’engouement du public, une quatrième troupe vint
+bientôt s’établir dans la capitale.
+
+Après un assez long séjour en province, Molière et sa troupe revinrent à
+Paris en octobre 1658. Monsieur, frère du roi, les autorisa à prendre le
+titre de _Comédiens de Monsieur_, et il poussa la générosité jusqu’à
+leur accorder une pension mensuelle de 300 livres, qui ne fut jamais
+payée. Grâce à cette protection, Molière put s’installer au
+Petit-Bourbon, qu’occupaient les comédiens italiens; il fut convenu que
+les deux troupes se partageraient la semaine et que chacune jouerait
+trois fois. Cette combinaison dura deux ans, Français et Italiens
+faisant le meilleur ménage du monde. Mais en 1660 le théâtre du
+Petit-Bourbon fut démoli et on éleva sur l’emplacement qu’il occupait la
+colonnade du Louvre. Les comédiens expulsés ne restèrent pas sans asile;
+le roi leur donna la salle du Palais-Royal sous l’obligation de la
+partager avec les Italiens, comme ils l’avaient fait déjà de celle du
+Petit-Bourbon.
+
+La troupe de Molière ne devait par rester à Monsieur, une plus haute
+destinée l’attendait. Le Roi fut si satisfait de la représentation
+qu’elle lui donna en 1665 à Saint-Germain, qu’il voulut se l’attacher.
+Il lui accorda 6000 livres de pension et l’autorisation de prendre le
+titre de _Troupe du Roi au Palais-Royal_.
+
+En 1669, Louis XIV organisa définitivement l’Opéra, et c’est l’abbé
+Perrin qui en reçut la direction[115]. Par lettres patentes, il obtint
+pour douze ans le privilège d’établir «en la ville de Paris et autres du
+royaume des académies de musique pour chanter en public des pièces de
+théâtre»; la nouvelle salle fut construite rue Mazarine et prit le titre
+d’Académie royale de musique. Le premier opéra fut représenté le 18 mars
+1671[116].
+
+ [115] Perrin (Pierre), mort en 1680. Il prit le titre d’abbé sans y
+ avoir aucun droit, mais dans le seul but de faciliter son entrée
+ dans la société; il devint introducteur des ambassadeurs près de
+ Gaston, duc d’Orléans. C’est lui qui composa la première comédie
+ française en musique.
+
+ [116] L’opéra fut peu goûté pendant fort longtemps; Saint-Evremond
+ l’appelle «une sottise chargée de musique, de danses, de machines,
+ de décorations; une sottise magnifique, mais toujours une sottise;
+ un travail bizarre de poésie et de musique, où le poète et le
+ musicien, également gênés l’un par l’autre, se donnent bien de la
+ peine à faire un méchant ouvrage.»
+
+Louis XIV, jeune, galant, adorant les plaisirs, ne néglige rien pour
+honorer l’art théâtral et il s’efforce de faire disparaître les
+préventions que la protection de Richelieu et de Mazarin n’ont pu encore
+complètement effacer. Lui-même monte sur le théâtre et joue avec des
+comédiens pour bien prouver qu’il ne regarde comme déshonorantes ni leur
+fréquentation ni leur profession; il figure dans les ballets de
+Benserade, dans les divertissements de Molière, il y chante, il y danse,
+il y débite des vers[117]. Les seigneurs et les dames de la cour, les
+princes et les princesses, tout le monde suit naturellement son exemple,
+on voit les noms les plus illustres à côté d’acteurs et d’actrices de
+profession[118]. En 1671, le roi fait établir aux Tuileries un vaste
+théâtre où il donne des représentations.
+
+ [117] En 1661, Louis XIV fonde l’Académie de danse où sont appelés les
+ treize plus habiles danseurs du royaume.
+
+ [118] En 1681 on représenta à Saint-Germain-en-Laye, en présence du
+ roi, le ballet du _Triomphe de l’Amour_. Le Dauphin et la Dauphine,
+ Mademoiselle, la princesse de Conti, les autres princes, princesses,
+ seigneurs et dames de la cour figurèrent dans ce ballet. C’est la
+ première fois qu’on voyait des femmes danser sur la scène;
+ jusqu’alors leurs rôles étaient remplis, ainsi qu’il était d’usage
+ en Italie, par des danseurs déguisés. Le mélange des deux sexes fut
+ si apprécié, qu’à partir de ce moment on introduisit les femmes dans
+ les ballets de l’Académie de musique. L’usage se répandit également
+ de faire paraître les danseurs sur la scène à visage découvert;
+ jusqu’en 1672 ils étaient restés masqués.
+
+Les comédiens français jouent à la cour depuis la Saint-Martin jusqu’au
+jeudi d’avant la Passion. Lorsque le roi va à Fontainebleau, une partie
+de la troupe le suit; les acteurs sont traités avec une considération
+inusitée: «Les comédiens, dit Chappuzeau[119], sont tenus d’aller au
+Louvre quand le roi les mande et on leur fournit de carrosses autant
+qu’il en est besoin. Mais quand ils marchent à Saint-Germain, à
+Chambord, à Versailles ou en d’autres lieux, outre leur pension qui
+court toujours, outre les carrosses, chariots et chevaux qui leur sont
+fournis de l’écurie, ils ont une gratification en commun de 1000 écus
+par mois, chacun 2 écus par jour pour leur dépense, leurs gens à
+proportion et leurs logements par fourriers. En représentant la comédie,
+il est ordonné de chez le roi à chacun des acteurs ou des actrices, à
+Paris ou ailleurs, été et hiver, trois pièces de bois, une bouteille de
+vin, un pain et deux bougies blanches pour le Louvre, et à Saint-Germain
+un flambeau pesant deux livres; ce qui leur est apporté ponctuellement
+par les officiers de la fruiterie, sur les registres de laquelle est
+couchée une collation de 25 écus tous les jours que les comédiens
+représentent chez le roi, étant alors commensaux[120]. Il faut ajouter à
+ces avantages qu’il n’y a guère de gens de qualité qui ne soient bien
+aises de régaler les comédiens qui leur ont donné quelque lien d’estime;
+ils tirent du plaisir de leur conversation, et savent qu’en cela ils
+plairont au roi, qui souhaite qu’on les traite favorablement. Aussi
+voit-on les comédiens s’approcher le plus qu’ils peuvent des princes et
+des grands seigneurs, surtout de ceux qui les entretiennent dans
+l’esprit du roi, et qui, dans les occasions, savent les appuyer de leur
+crédit[121].»
+
+ [119] _Le théâtre français_, par Samuel Chappuzeau, 1674.
+
+ [120] M. Despois fait remarquer que le tableau est quelque peu flatté,
+ et que les dépenses du voyage n’étaient pas toujours couvertes par
+ l’indemnité allouée. Ainsi il relève dans les registres de la
+ comédie pour un voyage à Fontainebleau ce compte évidemment peu
+ rémunérateur: «2000 livres reçues, sur quoi il a été dépensé 2138
+ livres 15 sols». (_Le théâtre français sous Louis XIV_.)
+
+ [121] Molière était appelé fréquemment chez les maréchaux d’Aumont, de
+ la Meilleraie, chez les ducs de Roquelaure, de Mercœur, etc. Le
+ grand Condé lui aurait dit un jour: «Je vous prie à toutes vos
+ heures vides de venir me trouver; je quitterai tout pour être à
+ vous.» (Larroumet, _la Comédie de Molière_.)
+
+Les comédiens se montraient fort reconnaissants des égards qu’on avait
+pour eux: «Leur soin principal, dit encore Chappuzeau, est de bien faire
+leur cour chez le roi, de qui ils dépendent non seulement comme sujets,
+mais aussi comme étant particulièrement à Sa Majesté, qui les entretient
+à son service, et leur paye régulièrement leurs pensions.»
+
+Louis XIV ne se contenta pas de traiter honorablement les comédiens, il
+voulut encore donner une marque éclatante de sa protection à ceux qui,
+comme Molière et Lulli, illustraient son règne par leurs talents comme
+auteurs et comme acteurs[122].
+
+ [122] La faveur royale cependant ne put préserver Molière des
+ brutalités célèbres de M. de la Feuillade.
+
+Molière reçut une pension de 1000 livres et le titre de valet de chambre
+du roi, charge à laquelle jusqu’au règne de François Ier la noblesse
+seule pouvait prétendre. Lorsque le comédien fut père pour la première
+fois, Louis XIV, que le marquis de Créqui représente, et la duchesse
+d’Orléans, qui délègue la maréchale du Plessy, tiennent l’enfant sur les
+fonts de baptême[123]. On ne peut méconnaître le but que poursuivait le
+roi et les mobiles qui le faisaient agir[124].
+
+ [123] Le fait est d’autant plus à remarquer que Louis XIV répondait
+ ainsi à une infâme calomnie: un comédien de l’hôtel de Bourgogne,
+ Montfleury, venait en effet d’écrire au roi en accusant formellement
+ Molière d’avoir épousé sa propre fille. (Larroumet.)
+
+ [124] On a dit, sans que cela ait été prouvé, que l’Académie avait
+ offert à Molière une place sur ses bancs à la condition de renoncer
+ à la scène; mais le directeur de théâtre aurait motivé son refus sur
+ le tort que sa retraite causerait à sa troupe.
+
+ M. Despois dit avec raison qu’il est absurde de supposer que Molière
+ aurait pu être reçu dans une compagnie où Bossuet, l’archevêque de
+ Paris, et tant d’autres esprits hostiles, jouissaient de la plus
+ grande autorité. En 1778, l’Académie eut des remords de n’avoir
+ jamais compté l’illustre comédien au nombre de ses membres, elle
+ décida que son buste serait placé dans la salle des Assemblées avec
+ cette inscription:
+
+ Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre.
+
+Louis XIV ne montra pas moins de bienveillance pour la comédie
+Italienne; en 1664 il accepta pour filleul Louis Biancolelli, fils de
+l’arlequin Dominique.
+
+Lulli[125] fut encore plus favorisé que Molière. Depuis 1661 il était
+surintendant et compositeur de la musique de chambre du roi, ce qui ne
+l’empêchait pas de monter quelquefois sur le théâtre; à plusieurs
+reprises il joua le rôle de Mufti dans la cérémonie du _Bourgeois
+gentilhomme_. Cependant le roi et la reine tinrent sur les fonds du
+baptême son fils aîné qui fut reçu en survivance de sa charge. Son
+second fils fut doté dès sa naissance de l’abbaye de Saint-Hilaire, près
+de Narbonne.
+
+ [125] Lulli (Jean-Baptiste) (1635-1687). Il débuta comme marmiton chez
+ Mlle de Montpensier. La princesse ayant appris que ses dispositions
+ pour la musique étaient très supérieures à celles qu’il témoignait
+ pour l’art culinaire, l’admit au nombre de ses musiciens et le reçut
+ même dans son intimité. Lulli la remercia en composant des couplets,
+ accompagnés d’une musique des plus expressives, et qui étaient
+ destinés à immortaliser un bruit léger, mais fâcheux, échappé un
+ jour à la princesse. Mlle de Montpensier chassa l’ingrat, qui fut
+ recueilli dans la troupe des musiciens du roi. Il composa une foule
+ de symphonies, gigues, sarabandes, qui charmèrent Louis XIV et
+ firent du compositeur un des hommes indispensables de la cour.
+
+La profession de comédien passait pour empêcher d’acquérir la noblesse;
+néanmoins Louis XIV accorda à Lulli des lettres de noblesse. Un an après
+il l’autorisa à acheter une charge de secrétaire du roi. Le corps des
+secrétaires s’émut et refusa de recevoir le comédien compositeur; le roi
+ordonna de passer outre et les lettres furent enregistrées sur son
+ordre. Ces distinctions honorifiques n’empêchèrent pas Lulli de remonter
+sur la scène; en 1681 on le voit encore jouer à Saint-Germain le rôle du
+Mufti.
+
+Non-seulement on regardait l’état de comédien comme empêchant d’acquérir
+la noblesse, mais on assurait même que tout noble qui embrassait cette
+profession perdait par cela même les titres qu’il pouvait avoir. Un
+exemple célèbre prouva le contraire. Josias de Soulas, dit
+Floridor[126], après avoir servi dans les gardes françaises et obtenu le
+grade d’enseigne, se fit comédien, il portait le titre d’écuyer. Il fut
+attaqué comme usurpateur de noblesse et sommé de produire ses titres:
+Floridor répondit qu’ils étaient en Allemagne et demanda un délai pour
+les faire venir. Le Roi le lui accorda et défendit de le poursuivre en
+attendant[127].
+
+ [126] Floridor, sieur de Primefosse (1608-1672), comédien français.
+
+ [127] Arrêt du Conseil (1668) pour Josias de Soulas, escuyer, sieur de
+ Floridor, qui lui donne délai d’un an pour rapporter les titres de
+ sa noblesse et cependant fait défense de le poursuivre. (Campardon,
+ _Les Comédiens du Roi de la troupe française_, 1879.)
+
+Les frères Parfaict font observer avec beaucoup de raison, et c’est là
+la conclusion qu’il faut tirer de l’intervention de Louis XIV, que «si
+la profession de comédien dérogeait à la noblesse, on n’aurait pas
+demandé ses titres à Floridor, on lui aurait simplement allégué sa
+profession, et tout de suite on l’aurait condamné à l’amende comme
+usurpateur de noblesse.»
+
+Par une étrange contradiction, alors qu’on contestait à un gentilhomme
+le droit de figurer à la comédie en conservant ses qualités, il était
+admis qu’il pouvait, sans déroger, être reçu à l’Opéra. En effet, il
+avait été déclaré officiellement, et par des règlements confirmés par
+des arrêts rendus au conseil du Roi, que «tous gentilhommes, demoiselles
+et autres personnes peuvent chanter à l’Opéra sans que pour cela ils
+dérogent aux titres de noblesse ni à leurs privilèges, droits et
+immunités».
+
+
+
+
+VII
+
+DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE)
+
+SOMMAIRE: Tolérance de l’Église vis-à-vis des comédiens.--Sévérité
+théorique de quelques rituels.--Les collèges des Jésuites.--Leurs
+théâtres.--Querelles entre les Jésuites et les Jansénistes.--_Traité de
+la comédie_, par Nicole.--_Traité de la comédie et des spectacles_, par
+le prince de Conti.--Indignation causée par les représentations de
+_Tartuffe_.--Incidents qui accompagnent la mort de Molière.
+
+
+Nous venons de voir le théâtre fort en honneur sous les cardinaux
+Richelieu et Mazarin, fort aimé de Louis XIV durant la première partie
+de son règne.
+
+Pendant toute cette période, le clergé ne cesse de donner les plus vifs
+encouragements à l’art dramatique. Loin de le condamner, il le protège,
+le soutient, et dans un engouement peut-être irréfléchi mais à coup sûr
+exagéré, il en arrive à intervenir d’une façon active dans les
+représentations. On comprend facilement que, dans de pareilles
+conditions, les peines canoniques que l’Église infligeait aux comédiens
+des premiers siècles et qui s’étaient perpétuées, tout au moins
+théoriquement, contre les bateleurs pendant le moyen âge et la
+Renaissance, n’aient pas pu, sous Richelieu et Mazarin, être remises en
+vigueur. Aussi voit-on pendant la première moitié du dix-septième siècle
+les comédiens vivre fort paisiblement à l’abri des tracasseries civiles
+et religieuses; l’Église les reçoit à la sainte table, elle leur accorde
+sans difficulté le sacrement du mariage, et à leur mort pas un curé ne
+songe à leur refuser la sépulture ecclésiastique.
+
+Il y avait cependant une grande différence entre la situation qui leur
+était faite au point de vue civil et au point de vue religieux; il n’est
+pas inutile de la souligner.
+
+Au point de vue civil, ils avaient été officiellement relevés de
+l’indignité qui les frappait par la fameuse déclaration de Louis XIII.
+Au point de vue canonique au contraire, rien n’avait été changé; dans la
+pratique, il est vrai, on laissait tomber en désuétude des lois
+anciennes et surannées, mais elles ne continuaient pas moins à exister,
+et elles se trouvaient fidèlement reproduites par les rituels dans un
+certain nombre de provinces ecclésiastiques. Il suffisait donc d’une
+interprétation rigoureuse ou d’un esprit intolérant pour exposer les
+comédiens aux plus pénibles traitements.
+
+Ainsi, en 1624, Jean de Gondy, archevêque de Paris, déclare dans son
+Synodicon qu’on doit priver les comédiens des sacrements et de la
+sépulture ecclésiastique.
+
+Félix de Vialard, évêque et comte de Châlons-sur-Marne, dans le rituel
+de son diocèse en 1649, ne veut pas admettre pour parrains les bateleurs
+et les comédiens; il déclare qu’il faut repousser de la sainte table
+ceux qui en sont indignes, tels que les excommuniés, les interdits et
+les gens visiblement infâmes comme les femmes publiques, les
+concubinaires et les comédiens.
+
+On lit dans dans le rituel de Paris, composé en 1654, à l’article du
+très-saint-sacrement de l’Eucharistie: «On doit admettre à la sacrée
+communion tous les fidèles, excepté ceux auxquels il est défendu par de
+justes raisons de s’en approcher, et il en faut éloigner ceux qui en
+sont publiquement indignes, c’est-à-dire ceux qui sont notoirement
+excommuniés ou interdits; ceux dont l’infamie est connue, comme les
+femmes débauchées, ceux qui vivent dans un commerce criminel d’impureté,
+les concubinaires, les comédiens, les usuriers, les magiciens, les
+sorciers, les blasphémateurs, et autres semblables pécheurs, s’il n’est
+constant qu’ils font pénitence et qu’ils s’amendent, et qu’ils n’aient
+auparavant réparé le scandale public qu’ils ont causé.» C’est, on le
+voit, la reproduction littérale des anciens canons[128].
+
+ [128] Les rituels de Belley (1621), d’Alet (1667), éloignent de la
+ communion les comédiens et les farceurs comme les concubinaires et
+ les femmes publiques; ils ne les admettent ni comme parrains ni
+ comme marraines.
+
+Mais, nous le répétons, la plus large tolérance régnait dans la
+pratique, et jusqu’à la mort de Molière, les évêques ne suscitèrent
+presque jamais de difficultés à ceux qui montaient sur la scène.
+
+Cette heureuse situation ne devait pas se prolonger, la rivalité des
+Jésuites et des Jansénistes allait attirer sur les comédiens une
+véritable persécution.
+
+Voici comment et à quelle occasion commencèrent les hostilités.
+
+Il existait un ordre religieux renommé par l’habileté avec laquelle il
+formait la jeunesse et dont les collèges jouissaient à juste titre de la
+plus grande réputation. Les Jésuites avaient d’abord rigoureusement
+interdit à leurs élèves d’assister «aux spectacles, comédies ou jeux
+publics», n’admettant à cette règle qu’une exception en faveur du
+supplice d’un hérétique «mis à la torture ou brûlé vif»; mais ce
+rigorisme dura peu; dès le début du dix-septième siècle, ils affichèrent
+hautement leur indulgence pour le théâtre, et ils le firent rentrer dans
+leur système d’éducation, à ce point qu’ils s’efforçaient d’en inspirer
+le goût à leurs écoliers. C’est chez eux que se forma Corneille[129].
+
+ [129] L’abbé de Latour raconte qu’au Pérou et au Mexique le théâtre
+ eut pour fondateurs les Jésuites.
+
+Le penchant des Pères pour le théâtre n’était un secret pour personne;
+partout dans leurs collèges ils faisaient représenter des pièces de leur
+composition; primitivement ces ouvrages durent être écrits en latin et
+le sujet ne put en être que religieux, ou se rapportant directement aux
+études de leurs élèves. On jouait en effet sur leurs théâtres des pièces
+allégoriques telles que la _Défaite du Solécisme_, où l’on voyait
+_l’Infinitif_ terrasser le _Que retranché_ et danser une gavotte devant
+son ennemi expirant à ses pieds; mais ce genre, forcément aride et
+borné, fut bientôt délaissé et les Pères ne tardèrent pas à aborder des
+sujets absolument profanes; on vit leurs écoliers représenter les œuvres
+de Plaute, de Térence, de Sénèque, etc.[130]
+
+ [130] Chappuzeau, _Le théâtre français_, 1674.
+
+Ces représentations étaient assez fréquentes; elles n’avaient pas lieu,
+comme on pourrait le croire, dans l’intimité et en présence de quelques
+parents ou amis; le public y était admis librement et il payait sa place
+tout comme au théâtre. On y accourait en foule, et les femmes
+particulièrement marquaient un goût des plus vifs pour ce genre de
+divertissements.
+
+Loret raconte qu’on payait quinze sols au mois d’août 1658 pour voir
+jouer au collège Saint-Ignace la tragédie latine d’_Athalie_ et les
+quatre ballets qui l’accompagnaient:
+
+ On y dansa quatre ballets,
+ Moitié graves, moitié follets,
+ Chacun ayant plusieurs entrées,
+ Dont plusieurs furent admirées;
+ Et vrai, comme rimeur je suis,
+ La Vérité, sortant du puits,
+ Par ses pas et ses pirouettes
+ Ravit et prudes et coquettes.
+
+Il était d’usage en effet qu’un ballet accompagnât ces représentations,
+et souvent on avait recours pour les rôles les plus importants à des
+danseurs de profession.
+
+La Vérité sortant du puits pourrait paraître une distraction assez
+mondaine dans un collège de Jésuites, si l’on ne savait qu’à cette
+époque les femmes ne figuraient pas encore dans les ballets[131].
+
+ [131] Voir page 100, note 1.
+
+En province également, les Jésuites représentaient régulièrement dans
+leurs maisons d’éducation. En 1658, à Lyon, le roi assiste à une «fort
+belle tragédie au collège des Pères[132]»; en 1660, après son mariage,
+les écoliers des Jésuites de Bordeaux jouent en sa présence une comédie
+sur le sujet de la _Paix_ «avec toute la pompe et tous les agréments
+possibles, cette pièce étant mêlée de plusieurs entrées de ballets fort
+divertissantes»[133].
+
+ [132] Déjà en 1650 Louis XIV, âgé de douze ans, avait entendu au
+ collège de Clermont (depuis Louis-le-Grand) la tragédie latine de
+ Suzanna, du Père Jourdain.
+
+ [133] Extraits de la _Gazette_.--La même année, et toujours à propos
+ du mariage du roi, les Jésuites représentèrent une pièce allégorique
+ intitulée _le Mariage du Lys et de l’Impériale_.
+
+L’amour des ballets devient si violent dans la compagnie qu’un Jésuite,
+le Père Menestrier[134], en compose l’histoire et la théorie. Il décrit
+avec emphase tous ceux donnés au collège de Clermont et il s’efforce
+d’en montrer l’ingéniosité et la finesse. Figurer dans ces
+divertissements est, à l’en croire, un des plus grands bonheurs auxquels
+on puisse prétendre, et il raconte que, selon Virgile, une des joies des
+bienheureux dans l’Élysée consiste à danser des ballets. Enfin, pour
+prouver la complète innocence du genre, il rappelle qu’il a toujours été
+protégé par les papes et qu’un d’entre eux s’y est même adonné.
+
+ [134] Menestrier (Claude-François) (1631-1705), jésuite, très érudit
+ et très versé dans les arts d’agrément. Il a écrit un grand nombre
+ d’ouvrages sur la chevalerie, les tournois, le blason, la musique,
+ la danse, le théâtre, etc.
+
+Le goût pour les représentations théâtrales avait gagné les communautés
+religieuses. «L’on y dresse tous les ans, dit Chappuzeau, de superbes
+théâtres pour des tragédies, dans lesquelles par un mélange ingénieux du
+sérieux et du profane toutes les passions sont poussées jusqu’au bout.
+On y emploie même pour de certains rôles d’autres personnes que des
+écoliers[135].»
+
+ [135] Les communautés de femmes elles-mêmes ne dédaignaient pas ce
+ genre de spectacle. Déjà en 1595 les Dames de Saint-Antoine avaient
+ joué _Cléopâtre_ devant un auditoire d’abbés; elles représentaient
+ les rôles d’hommes en travesti. Dans les premières années du
+ dix-septième siècle, les religieuses de Maubuisson «passaient tout
+ leur temps, hors de l’office, à se divertir en toutes les manières
+ qu’elles pouvaient, à jouer des comédies pour réjouir les sociétés
+ qui les venaient voir». (Sainte-Beuve, _Port-Royal_.)
+
+Les Jésuites avaient eu même l’heureuse inspiration de faire servir le
+théâtre à la propagation de leurs idées et de composer des comédies
+théologiques où leurs ennemis les Jansénistes étaient malmenés de la
+belle manière. Pendant le carnaval de 1650, ils représentèrent, entre
+autres, Jansénius chargé de fers et traîné en triomphe par la _Grâce
+suffisante_.
+
+La protection avérée que les Pères accordaient au théâtre, l’indulgence
+extrême avec laquelle ils regardaient tout ce qui concernait la comédie
+et les comédiens, devaient provoquer naturellement de la part des
+Jansénistes des sentiments tout différents et leur faire entreprendre
+une campagne en règle contre l’art dramatique.
+
+En 1658, l’abbé d’Aubignac fit paraître sa _Pratique du théâtre_; elle
+éveilla bien des susceptibilités. En 1665, un incident assez futile vint
+mettre le feu aux poudres et engager une lutte dont l’issue devait être
+désastreuse pour les comédiens. Desmarets de Saint-Sorlin, auteur des
+_Visionnaires_ et du poème de _Clovis_[136], s’avisa tout à coup de
+prendre à partie les Jansénistes. Ceux-ci ripostèrent et par la plume de
+Nicole, qui garda du reste l’anonyme; ils traitèrent les faiseurs de
+romans et les poètes de théâtre «d’empoisonneurs publics, non des corps,
+mais des âmes». «Plus le poète, disaient-ils, a eu soin de couvrir d’un
+voile d’honnêteté les passions criminelles qu’il décrit, plus il les a
+rendues dangereuses et capables de surprendre et de corrompre les âmes
+simples et innocentes.»
+
+ [136] Desmarets de Saint-Sorlin (Jean) (1595-1676), de l’Académie
+ française. Il faisait partie du cercle intime du cardinal de
+ Richelieu et c’est ce qui causa son succès; il a écrit des tragédies
+ détestables qui n’en furent pas moins représentées par ordre du
+ cardinal. Après une existence des plus relâchées, il passa à la
+ dévotion la plus outrée. Il prit parti pour les Jésuites et se crut
+ appelé par le ciel à combattre les hérétiques, c’est-à-dire les
+ Jansénistes; il les attaqua avec la dernière violence.
+
+ La pièce des _Visionnaires_ eut un succès inouï, grâce aux allusions
+ qu’elle contenait contre l’hôtel de Rambouillet. Dans son _Clovis_,
+ poème étrange et d’un halluciné, l’auteur prétendait avoir «traité
+ en vaincus et foulé aux pieds Homère et Virgile».
+
+Racine se persuada que cette phrase était à son adresse. Furieux d’une
+attaque que rien ne justifiait, il répondit par une lettre des plus
+mordantes: «Nous connaissons, dit-il aux docteurs de Port-Royal,
+l’austérité de votre morale; nous ne trouvons pas étrange que vous
+damniez les poètes, vous en damnez bien d’autres qu’eux; ce qui nous
+surprend, c’est de voir que vous voulez empêcher les hommes de les
+honorer. Eh! messieurs, contentez-vous de donner les rangs dans l’autre
+monde, ne réglez pas les récompenses de celui-ci; vous l’avez quitté il
+y a longtemps; laissez-le juge des choses qui lui appartiennent.
+Plaignez-le si vous voulez d’aimer des bagatelles et d’estimer ceux qui
+les font, mais ne leur enviez point de misérables honneurs auxquels vous
+avez renoncé.»
+
+Une fois la lutte engagée, les combattants ne devaient pas se borner à
+une première escarmouche. Nicole publie le _Traité de la Comédie_,
+«composé, dirent les Jésuites, pour venger le Port-Royal du grand
+Corneille, qui se déclarait hautement contre la nouvelle secte.»
+
+Le janséniste, reprenant la doctrine des Pères de l’Église, condamne
+sans hésiter et le théâtre et les comédiens: «La comédie, dit-il est une
+école et un exercice de vice... Le métier de comédien est un emploi
+indigne d’un chrétien, ceux qui l’exercent sont obligés de le quitter...
+cette profession est contraire au christianisme[137].»
+
+ [137] Ce qui indigne le plus Nicole, «c’est, dit-il, qu’on ait
+ entrepris dans ce siècle-ci de justifier la comédie et de la faire
+ passer pour un divertissement qui se pouvait allier avec la
+ dévotion... On ne se contente pas de suivre le vice, on veut encore
+ qu’il soit honoré et qu’il ne soit pas flétri par le nom honteux de
+ vice, qui trouble toujours un peu le plaisir qu’on y prend par
+ l’horreur qui l’accompagne. On a donc tâché de faire en sorte que la
+ conscience s’accommodât avec la passion et ne la vînt point
+ inquiéter par ses importuns remords.»
+
+Nicole ne devait pas rester seul dans la lice[138]. Il y fut bientôt
+rejoint par un nouveau champion qui allait lui prêter l’appui de son
+nom, et on peut ajouter de son talent.
+
+ [138] Déjà, en 1660, M. Bourdelot, avocat au Parlement de Paris, avait
+ fait imprimer une lettre contre les désordres de la comédie. En
+ 1672, M. Voisin, conseiller du roi, écrivit encore avec violence
+ contre les spectacles du temps.
+
+Armand de Bourbon, prince de Conti[139], après avoir aimé le théâtre au
+point d’entretenir une troupe de comédiens, fut touché de la grâce et
+devint fort dévot, qui plus est janséniste[140]. Il éprouva
+naturellement le désir de brûler ce qu’il avait adoré et, en 1666, il
+publia un _Traité de la comédie et des spectacles_ selon la tradition de
+l’Église. Il y avait rassemblé avec soin tous les passages des Pères et
+des conciles qui condamnaient le théâtre. A en croire le prince, «la
+troupe des comédiens est une troupe diabolique, et se divertir à la
+comédie, c’est se réjouir au démon».
+
+ [139] Conti (Armand de Bourbon, prince de) (1629-1686), frère puîné du
+ grand Condé.
+
+ [140] Il avait été élevé par les Jésuites et avait même joué chez eux
+ dans sa jeunesse.
+
+L’abbé d’Aubignac ne voulut pas laisser avilir l’art que lui-même avait
+si bien prôné et il riposta à la diatribe du prince de Conti par une
+apologie de la comédie sous ce titre: _Dissertation sur la condamnation
+des théâtres_. Il y relevait les assertions du prince et assurait que
+l’opinion des Pères de l’Église ne prouvait rien, attendu que de leur
+temps on ne pouvait assister aux spectacles sans faire acte d’idolâtrie.
+
+Les attaques de Nicole et du prince de Conti ne passèrent point
+inaperçues; elles ranimèrent le zèle de tous ceux qui n’aimaient pas le
+théâtre et le croyaient préjudiciable aux mœurs. Une campagne en règle
+fut organisée.
+
+Molière, fort inconsciemment, allait lui-même fournir des armes à ceux
+qu’une haine aveugle animait contre l’art dramatique. _Tartuffe_, dès
+qu’il parut, en 1667[141], souleva dans les rangs du clergé tout entier
+la plus violente indignation. Un curé de Paris, Pierre Roullé, demandait
+que l’auteur, «ce démon vêtu de chair et habillé en homme, le plus
+signalé impie et libertin qu’on vit jamais dans les siècles passés», fût
+livré au feu «avant-coureur de celui de l’enfer»; Bourdaloue le
+dénonçait en pleine chaire; Bossuet ne se montrait pas plus indulgent et
+reprochait aux œuvres du poète de n’être qu’un tissu de bouffonneries,
+d’impiétés, d’infamies et de grossièretés. Quant à l’archevêque de
+Paris, Hardouin de Péréfixe, il lançait un mandement où il défendait «de
+représenter, lire ou entendre réciter le _Tartuffe_, sous peine
+d’excommunication.» Toutes les anciennes préventions de l’Église contre
+le théâtre et les comédiens se réveillèrent avec plus de force que
+jamais.
+
+ [141] Les trois premiers actes avaient déjà été joués le 12 mai 1664
+ en présence du roi, pendant les fêtes de Versailles.
+
+Pour bien montrer l’émoi causé par le _Tartuffe_[142], _Don Juan_, etc.,
+il est intéressant de reproduire ce jugement d’un écrivain
+religieux[143]:
+
+ [142] La pièce fut d’abord interdite par ordre du président de
+ Lamoignon. S’il faut en croire une anecdote du temps, on allait
+ commencer le spectacle quand l’interdiction arriva, et Molière
+ s’avançant sur le devant de la scène osa dire: «Nous allions vous
+ jouer le _Tartuffe_, mais M. le premier Président ne veut pas qu’on
+ le joue.» C’est seulement le 5 février 1669 que le roi autorisa les
+ représentations.
+
+ [143] Baillet (Adrien) (1649-1706), vicaire de campagne, puis
+ bibliothécaire de l’avocat général Lamoignon.
+
+«Molière est un des plus dangereux ennemis que le monde ait suscités à
+l’Église. Il fait encore après sa mort le même ravage dans le cœur de
+ses lecteurs, qu’il avait fait pendant sa vie dans celui de ses
+spectateurs. La galanterie n’est pas la seule science qu’on apprend à
+son école, on y apprend aussi les maximes ordinaires du libertinage
+contre les sentiments véritables de la religion. Elles sont répandues
+d’une manière si fine et si cachée dans la plupart de ses autres pièces,
+qu’il est infiniment plus difficile de s’en défendre que dans son
+_Tartuffe_, où il mène ouvertement à l’irréligion. C’est la plus
+scandaleuse de toutes ses pièces. Il y a prétendu comprendre, dans la
+juridiction de son théâtre, les droits qu’ont les ministres de l’Église
+de reprendre les hypocrites et la fausse dévotion. On voit bien par la
+manière dont il a confondu les choses, qu’il était franc novice dans la
+dévotion, dont il ne connaissait que le nom. Les comédiens sont des gens
+décriés de tous les temps, que l’Église regarde comme retranchés de son
+corps, mais quand Molière aurait été innocent jusqu’alors, il aurait
+cessé de l’être, dès qu’il eut la présomption de croire que Dieu voulait
+se servir de lui pour corriger le vice. Tertullien a eu raison d’appeler
+le théâtre le royaume du diable; faut-il pour trouver le remède, aller
+consulter Béelzébuth, tandis que nous avons des prophètes en Israël,
+etc.[144]?»
+
+ [144] Baillet, _Jugement des Poètes_, art. 1420.
+
+Les prédications de Nicole et du prince de Conti, l’exaspération
+soulevée par les représentations de _Tartuffe_, portèrent leurs fruits.
+Le clergé exhuma contre les comédiens tous les anathèmes des premiers
+siècles qui sommeillaient au fond de quelques rituels, et il ne songea
+plus qu’à trouver l’occasion de les leur appliquer. Déjà, en 1671,
+Floridor étant tombé malade, le curé de Saint-Eustache, avant de le
+confesser, lui fit promettre de ne plus reparaître sur le théâtre; le
+comédien s’y engagea, et cependant quand il mourut il fut enterré sans
+cérémonie[145]. Molière, dont les œuvres avaient en partie motivé ces
+rigueurs inattendues, allait en devenir une des premières victimes.
+
+ [145] _Moliériste_, septembre 1886.
+
+Jusqu’alors, comme nous l’avons déjà vu, l’Église a accordé aux
+comédiens le même traitement qu’à tous les chrétiens, et Molière ainsi
+que sa famille a joui de cette tolérance. Le 6 janvier 1654, le comédien
+figure en qualité de parrain sur les registres des églises Saint-Firmin
+et Notre-Dame des Tables, à Montpellier[146].» En 1670 et en 1672, on
+voit encore son nom sur les registres des églises avec le titre de
+parrain[147]. Le lundi 20 février 1662 il a épousé Armande Béjart[148],
+par permission de M. Comtes, doyen de Notre-Dame et grand vicaire de M.
+le cardinal de Retz, archevêque de Paris; le mariage n’a pas souffert la
+moindre difficulté.
+
+ [146] _Id._, 1er mai 1879.
+
+ [147] _Id._, novembre 1883 et septembre 1885.
+
+ [148] Béjart (Armande) (1645-1700), aussi célèbre par sa beauté que
+ par ses succès au théâtre.
+
+En 1672, la sœur d’Armande, Madeleine Béjart[149] meurt. Par son
+testament elle laisse d’abondantes aumônes et elle demande que son corps
+repose dans le cimetière de l’église Saint-Paul où sa famille possède
+une concession. En effet, après avoir été présentée à l’église
+Saint-Germain-l’Auxerrois, sa paroisse, elle est, «par permission
+spéciale de Mgr l’Archevêque, portée en carrosse à l’église Saint Paul
+et inhumée sous les charniers de ladite église.» Le registre de la
+paroisse la désigne comme _comédienne de la troupe du Roi_.
+
+ [149] Madeleine Béjart (1618-1672); elle excellait dans les rôles de
+ soubrette.
+
+Mais ce qui est bien plus formel encore, Molière lui-même a un
+confesseur attitré: «M. Bernard, prêtre habitué en l’église de
+Saint-Germain», et l’année même de sa mort[150] le comédien a reçu les
+sacrements à Pâques, de la main de cet ecclésiastique. A une époque où
+la communion pascale était à peu près une obligation, il n’est pas
+étonnant que Molière se soit conformé à la règle imposée, mais ce qu’il
+est important de constater, c’est qu’encore à cette époque on ne
+refusait nullement les sacrements aux comédiens, même pas à l’auteur de
+_Tartuffe_.
+
+ [150] Voir Eudore Soulié, _Recherches sur Molière_, pages 79 et 261.
+
+Le poète est frappé à mort le 17 février 1673, pendant une
+représentation du _Malade imaginaire_. Sentant son heure dernière
+approcher, il demande à recevoir les secours de la religion; on court à
+l’église Saint-Eustache, où les deux ecclésiastiques de service,
+apprenant quel est l’homme qui réclame leur assistance, refusent de se
+déranger. On se rend alors chez un prêtre du voisinage qui, plus
+compatissant, consent à venir voir le moribond; mais ces allées et
+venues avaient pris du temps et quand il arriva, Molière n’avait plus
+besoin de ses services: il était mort entouré des siens et de deux
+pauvres religieuses qui venaient quêter chaque année à Paris et
+auxquelles il donnait l’hospitalité.
+
+Les camarades du défunt voulurent lui faire un convoi magnifique. Le
+curé de Saint-Eustache, M. Merlin, non seulement s’y opposa, mais
+encore, s’armant du texte même du rituel de Paris, il refusa de laisser
+inhumer le corps[151].
+
+ [151] Le clergé possédait exclusivement la police des cimetières.
+
+La veuve du comédien adressa aussitôt à l’archevêque de Paris[152] une
+requête des plus pressantes, en faisant valoir les actes de piété,
+encore tout récents, de son mari. On a dit que l’archevêque avait
+répondu par une fin de non-recevoir absolue. Ce n’est pas exact: il se
+borna à renvoyer la requête à l’official pour en informer[153].
+
+ [152] Harlay de Champvallon. Il est resté célèbre par la légèreté de
+ ses mœurs; il avait entre autres une maîtresse, Mme de
+ Bretonvilliers que le peuple avait surnommée «la cathédrale».
+
+ [153] Au-dessous de la lettre est écrite cette phrase: «Renvoyée au
+ sieur abbé de Benjamin, notre official, pour informer des faits
+ contenus en la présente requête.»
+
+Cependant redoutant un refus, Mlle Molière[154] se rendit à Versailles
+pour solliciter l’intervention du roi: «Si mon mari est criminel, Sire,
+s’écria-t-elle, ses crimes ont été autorisés par Votre Majesté même!»
+Louis XIV, froissé de ces paroles, la congédia brusquement, lui disant
+que l’affaire ne le concernait pas, qu’elle était du ressort de
+l’archevêque; en même temps il donnait l’ordre à Harlay de Champvallon
+d’éviter l’éclat et le scandale, et de ne pas s’opposer à l’inhumation.
+
+ [154] Les comédiennes n’avaient pas le droit de porter le titre de
+ madame.
+
+En bon courtisan, l’archevêque s’inclina, mais, pour sauver les
+apparences, il fit assurer que Molière avait témoigné son repentir
+d’avoir exercé la profession du théâtre. Il permit donc «au curé de
+Saint-Eustache de donner la sépulture ecclésiastique au corps du défunt
+dans le cimetière de la paroisse, à condition néanmoins «que ce sera
+sans aucune pompe et avec deux prêtres seulement, et hors des heures du
+jour, et qu’il ne sera fait aucun service solennel pour lui, ni dans
+ladite paroisse Saint-Eustache, ni ailleurs, même dans aucune église des
+réguliers, et _que notre présente permission sera sans préjudice aux
+règles du rituel de notre église que nous voulons être observées selon
+leur forme et teneur_[155].»
+
+ [155] Cette dernière restriction montre bien la volonté formelle du
+ prélat de faire revivre désormais dans son diocèse les lois
+ canoniques contre les comédiens.
+
+Le convoi n’eut lieu que quatre jours après le décès, et, conformément
+aux ordres de Champvallon, il se fit à neuf heures du soir. Le corps ne
+fut même pas présenté à l’église, on le porta directement au cimetière
+Saint-Joseph dans une bière de bois, couverte du poêle des tapissiers;
+il était escorté de «six enfants bleus, tenant six cierges, dans six
+chandeliers d’argent, et de deux ecclésiastiques.» Il n’y eut pas de
+chants; beaucoup d’amis suivirent un flambeau à la main.
+
+«La populace, dit Voltaire, qui ne connaissait dans Molière que le
+comédien, et qui ignorait qu’il avait été un excellent auteur, un
+philosophe, un grand homme dans son genre, s’attroupa en foule à la
+porte de sa maison le jour de son convoi. Sa veuve fut obligée de jeter
+de l’argent par les fenêtres, et ces misérables qui auraient, sans
+savoir pourquoi, troublé l’enterrement, accompagnèrent son corps avec
+respect.»
+
+On craignit en effet que le peuple, surexcité par la passion religieuse,
+ne se livrât à une manifestation scandaleuse; pour calmer les esprits,
+on distribua cinq sols à tous les pauvres présents et on dépensa ainsi
+de 1000 à 1200 livres.
+
+Le cortège parvint sans encombre jusqu’à la rue Montmartre où se
+trouvait le cimetière, mais la porte était fermée et on avait oublié les
+clefs; il fallut les aller chercher. En les attendant, tout le monde put
+lire à la lueur des torches ces vers placardés sur le mur:
+
+ Il est passé ce Molière
+ Du théâtre à la bière;
+ Le pauvre homme a fait un faux bond;
+ Et ce tant renommé bouffon
+ N’a jamais su si bien faire
+ Le _Malade imaginaire_
+ Qu’il a fait le mort pour tout de bon.
+
+Enfin les clefs arrivèrent et la triste cérémonie put s’achever sans
+incident. Molière fut enseveli au milieu du cimetière, au pied de la
+croix[156]. Pas une parole ne fut prononcée sur la tombe[157].
+
+ [156] M. L. Moland, dans une savante dissertation, croit que le corps
+ du comédien fut aussitôt enlevé du terrain religieux et transporté
+ dans l’enceinte réservée aux enfants morts sans baptême.
+ (_Moliériste_, juin 1884.)
+
+ [157] Plus heureux que Molière, Lulli fut enterré sans difficulté aux
+ Petits-Pères. Sur son mausolée la Mort est représentée tenant d’une
+ main un flambeau renversé et de l’autre un rideau au-dessus du buste
+ du musicien.
+
+Chapelle, outré de cette mesquine persécution, témoigna son indignation
+en publiant ces vers:
+
+ Puisqu’à Paris on dénie
+ La terre, après le trépas,
+ A ceux qui, pendant leur vie,
+ Ont joué la comédie,
+ Pourquoi ne jette-t-on pas
+ Les bigots à la voirie?
+ Ils sont dans le même cas.
+
+Un siècle plus tard, Chamfort ayant écrit l’éloge de Molière, son œuvre
+fut couronnée par l’Académie. C’est à ce sujet que Voltaire lui
+écrivait: «Tout ce que vous dites, monsieur, de l’admirable Molière, et
+la manière dont vous le dites, sont dignes de lui et du beau siècle où
+il a vécu. Vous avez fait sentir bien adroitement l’absurde injustice
+dont usèrent envers ce philosophe du théâtre des personnes qui jouaient
+sur un théâtre plus respecté. Vous avez passé habilement sur
+l’obstination avec laquelle un débauché refusa la sépulture d’un sage.
+
+«L’archevêque Champvallon mourut depuis, comme vous savez à Conflans, de
+la mort des bienheureux, sur Mme de Lesdiguières, et il fut enterré
+pompeusement au son de toutes les cloches, avec toutes les belles
+cérémonies qui conduisent infailliblement l’âme d’un archevêque dans
+l’empyrée[158]. Mais Louis XIV avait eu bien de la peine à empêcher que
+celui qui était supérieur à Plaute et à Térence ne fût jeté à la voirie:
+c’était le dessein de l’archevêque et des dames de la halle, qui
+n’étaient pas philosophes. Les Anglais nous avaient donné, cent ans
+auparavant, un autre exemple; ils avaient érigé, dans la cathédrale de
+Strafford, un monument magnifique à Shakespeare, qui pourtant n’est
+guère comparable à Molière ni pour les arts ni pour les mœurs[159].»
+
+ [158] Il était mort en effet d’une attaque d’apoplexie en la compagnie
+ de Mme de Lesdiguières. Mme de Sévigné écrit à ce propos: «Il s’agit
+ maintenant de trouver quelqu’un qui se charge de l’oraison funèbre
+ du mort. On prétend qu’il n’y a que deux petites bagatelles qui
+ rendent cet ouvrage difficile, c’est la vie et la mort.» Le Père
+ Gaillard consentit cependant à se charger de l’oraison funèbre, mais
+ à condition qu’il ne parlerait pas du défunt.
+
+ [159] Ferney, 27 septembre 1769.
+
+
+
+
+VIII
+
+DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE)
+
+1673-1689
+
+SOMMAIRE: Lulli obtient l’autorisation d’établir l’Opéra au théâtre du
+Palais-Royal.--_La troupe de Molière_, dépossédée, achète le théâtre de
+la rue Guénégaud.--Elle se réunit à la troupe du _Marais_.--En 1680,
+Louis XIV ordonne la fusion des deux troupes de l’_Hôtel de Bourgogne et
+de Guénégaud_.--La Comédie française est constituée.--Autorité des
+gentilshommes de la chambre.--La Dauphine.--Les spectacles sont fermés
+pendant la quinzaine de Pâques.--La _Comédie_ est expulsée de l’hôtel
+_Guénégaud_.--Après des pérégrinations sans nombre, elle s’établit au
+jeu de paume de l’Étoile.
+
+
+La troupe de Molière n’eut pas seulement la douleur de perdre le chef
+dont elle tirait toute son illustration, un nouveau malheur lui était
+réservé. Lulli, en 1672, avait fait révoquer à son profit le privilège
+de l’abbé Perrin et il s’était emparé de l’Opéra[160]; aussitôt la mort
+de Molière, il sollicita la permission de s’établir au théâtre du
+Palais-Royal et il l’obtint, grâce à la protection dont Louis XIV ne
+cessait de lui donner des preuves[161].
+
+ [160] Personne ne fut plus jaloux que Lulli du privilège qui lui était
+ concédé. Il défendit la musique aux Italiens, parce que c’était
+ empiéter sur ses droits. On vit alors paraître sur la scène à la
+ Comédie italienne un âne qui se mit à braire: «Taisez-vous,
+ insolent, lui dit Arlequin, la musique nous est défendue.» En 1677,
+ il fit interdire les représentations des marionnettes parce qu’elles
+ chantaient et que l’Opéra seul avait le droit de chanter. Il fit
+ défendre aux comédiens français d’avoir plus de six violons dans
+ leur orchestre, parce que l’Opéra seul avait le droit de faire de la
+ musique. Même pour chanter ou faire de la musique dans les théâtres
+ de société, il fallait obtenir l’autorisation par écrit de Lulli.
+
+ [161] L’Opéra installé au Palais-Royal y resta pendant tout le
+ dix-huitième siècle.
+
+La troupe de Molière, dépossédée de son théâtre, fut obligée d’émigrer;
+elle acheta rue Mazarine une maison dans laquelle se trouvait une fort
+belle salle et on désigna la nouvelle installation sous le nom de
+théâtre de Guénégaud. En même temps, dans l’espoir de combler le vide
+qu’avait laissé dans ses rangs la mort de l’illustre comédien, elle se
+réunit à la troupe du Marais. Colbert autorisa la fusion des deux
+troupes et il composa lui-même la liste des acteurs. On trouve là la
+première intervention directe et formelle du pouvoir royal dans les
+affaires de la comédie.
+
+De 1673 à 1680 il n’y eut donc que deux troupes de comédiens français à
+Paris, la troupe de Guénégaud et celle de l’hôtel de Bourgogne.
+
+En 1680, Louis XIV, désireux de posséder un théâtre où tous les talents
+fussent rassemblés, réunit en une seule les deux troupes, et il lui
+donna le privilège exclusif de représenter dans Paris[162].
+
+ [162] Le roi adressa, le 22 octobre, au lieutenant général de police
+ une lettre de cachet ordonnant la réunion des comédiens de l’hôtel
+ de Bourgogne et de Guénégaud. En vertu de cet ordre signé Colbert,
+ les comédiens furent autorisés à former une société et à passer
+ entre eux des actes d’union.
+
+La nouvelle troupe s’établit au théâtre Guénégaud[163]; elle prit le
+titre de _Comédiens du Roi_ et, par un brevet du 24 août 1682, Louis XIV
+lui accorda une pension annuelle de 12 000 livres.
+
+ [163] Les Italiens, expulsés du Palais-Royal en même temps que la
+ troupe de Molière, profitèrent de la réunion des deux troupes au
+ théâtre Guénégaud pour se faire attribuer l’hôtel de Bourgogne. De
+ cette façon ils purent représenter tous les jours; mais ils jouèrent
+ souvent en français, ce qui était contraire au privilège qu’on
+ venait d’accorder aux _Comédiens du Roi_: ces derniers réclamèrent
+ et la contestation fut portée devant Louis XIV. Baron pour les
+ Français, Dominique pour les Italiens, s’étaient chargés de plaider
+ la cause de leurs camarades. Dès que Baron eut exposé ses raisons,
+ Dominique, s’adressant au roi, lui dit avant de commencer: «En
+ quelle langue Votre Majesté veut-elle que je parle?» «Eh! parle
+ comme tu voudras», lui dit le roi. «J’ai gagné mon procès, répliqua
+ Dominique, nous ne demandons pas autre chose.» Le roi se mit à rire
+ et déclara qu’il ne s’en dédirait pas.
+
+La même année, les Comédiens furent autorisés à prélever leurs frais
+journaliers sur la recette du théâtre, avant de donner une participation
+quelconque aux auteurs[164].
+
+ [164] Depuis quelques années, les acteurs avaient renoncé à l’usage
+ d’acheter les pièces pour un prix débattu.
+
+A partir de ce jour la Comédie française est constituée; les Comédiens,
+il est vrai, perdent leur liberté et se trouvent placés dans une
+dépendance complète: ils font partie de la _Maison du Roi_, ils
+appartiennent au monarque d’une façon absolue et sans réserve. Mais le
+roi ne peut s’occuper des affaires intérieures du théâtre, des détails
+continuels de la gestion, et il délègue ses pouvoirs aux quatre premiers
+gentilshommes de la chambre qui agiront et ordonneront en son nom. C’est
+ainsi que les Gentilshommes se trouvèrent investis d’une autorité qui,
+d’abord assez restreinte, se transforma plus tard en une tyrannie
+journalière[165].
+
+ [165] Mercier, dans la querelle qu’il eut avec les Comédiens en 1775,
+ a donné l’origine de cette charge de gentilhomme de la chambre: «Ces
+ charges, dit-il, sont un démembrement de celle du grand chambrier de
+ France, office très ancien, qui existait à la cour des Césars avant
+ la naissance de la monarchie française. Ceux qui en étaient pourvus
+ se nommaient _Præpositi sacri cubiculi_. Les fonctions de cet office
+ consistaient originairement, selon le Père Anselme, à coucher le
+ roi, le lever, faire son lit et sa chambre... Pour donner de la
+ dignité à cet office, le roi inféoda la charge et la conféra pour
+ être tenue à foi et hommage. Par là celui qui en était pourvu
+ devenait vassal immédiat du prince, avait le droit de le suivre à la
+ guerre et de combattre à ses côtés; un tel honneur rendit cette
+ charge une des premières dignités de l’État. En 824 on voit cet
+ office exercé par Bonnard, comte de Barcelone. Mais le fief de grand
+ chambrier étant sans domaines, on crut devoir lui en assigner un et
+ l’on y attacha quelques droits à percevoir, par forme de cens, sur
+ les communautés des cloutiers, des marchands de chapeaux et de
+ vieilles robes. Ce droit fut supprimé par François Ier. Le même roi
+ jugea à propos de diviser les fonctions domestiques de cette charge
+ entre deux officiers, sous la dénomination de premiers gentilshommes
+ de la chambre. Depuis cette époque, leur nombre a été porté à
+ quatre. Mais on n’a point inféodé leur charge, on n’a point recréé
+ en leur faveur le cens et la justice qui constituaient le fief de la
+ grande chambrerie; il ne leur reste donc de cet office que des
+ droits sans juridiction et des devoirs circonscrits dans l’intérieur
+ du palais, etc.» (Grimm, _Corresp. littér._, août 1775.)
+
+Dès 1680, le duc de Créqui arrête la liste de la nouvelle troupe et
+renvoie les acteurs qui ne lui conviennent pas. En 1684, un nouvel
+arrêté fixe la situation des Comédiens vis-à-vis des Gentilshommes:
+
+«Les ordres qui viendront de la part de messieurs les premiers
+gentilshommes de la chambre du roi aux Comédiens, seront mis entre les
+mains du contrôleur général de l’argenterie et menus plaisirs en
+exercice, qui en délivrera des copies signées de lui toutes les fois que
+les Comédiens l’en requerront. Et, pour ce qui concerne la troupe en
+général et les rôles des pièces à jouer en particulier, aucun des
+Comédiens ne pourra distribuer lesdits rôles, ni faire autre chose
+concernant le théâtre que de leur consentement, et, en cas de
+difficultés, ils s’adresseront à leurs supérieurs. A l’égard des pièces
+pour la cour, on leur prescrira les rôles qu’ils doivent jouer. Fait à
+Versailles, le 18 juin 1684, signé: le duc de Créqui[166].»
+
+ [166] Bib. nat., Mss. 24 330, (Despois).
+
+Ainsi les pouvoirs des Gentilshommes de la chambre ne se bornent pas,
+comme cela eût été raisonnable, au service à la cour; ils s’étendent
+encore sur le service des Comédiens à la ville.
+
+Au début, cette autorité n’eut pas lieu de s’exercer très fréquemment,
+car le roi pria la Dauphine, cette Allemande disgracieuse et revêche,
+qui s’ennuyait si prodigieusement en France[167], de s’occuper des
+Comédiens français, et les Gentilshommes se bornaient à exécuter les
+ordres de la princesse. Ainsi le 23 avril 1685, le duc de Saint-Aignan
+donne aux Comédiens un règlement de discipline intérieure, conformément
+aux instructions qu’il a reçues de la Dauphine. Ce règlement est déposé
+chez un notaire, et le 4 mars 1686 il est passé un acte par lequel la
+troupe s’engage à s’y conformer.
+
+ [167] «Madame la Dauphine, lit-on dans les _Souvenirs de Madame de
+ Caylus_, était non seulement laide et si choquante que Sanguin,
+ envoyé par le roi en Bavière dans le temps qu’on traitait son
+ mariage, ne put s’empêcher de dire au roi au retour: «Sire, sauvez
+ le premier coup d’œil.» Cependant Monseigneur l’aima et peut-être
+ n’aurait aimé qu’elle, si la mauvaise humeur et l’ennui qu’elle lui
+ causa ne l’avaient forcé à chercher des consolations et des
+ amusements ailleurs... Elle passait sa vie renfermée dans de petits
+ cabinets derrière son appartement, sans vue et sans air; ce qui,
+ joint à son humeur naturellement mélancolique, lui donna des
+ vapeurs; ces vapeurs, prises pour des maladies effectives, lui
+ firent faire des remèdes violents; et enfin ces remèdes beaucoup
+ plus que ses maux lui causèrent la mort.»
+
+Après la mort de la princesse, la seconde femme du Dauphin hérita de ses
+attributions. Plus tard ce fut la duchesse de Berry.
+
+Depuis les discussions théologiques sur le théâtre, qui avaient précédé
+la mort de Molière, le clergé s’était sensiblement refroidi à l’égard de
+la comédie; ce brusque revirement devait avoir son contre-coup à la
+cour. Peu à peu un changement évident s’opère dans l’esprit de Louis
+XIV. On voit que les influences religieuses qui l’entourent ne sont pas
+inactives, on pressent que la faveur du théâtre commence à décliner et
+qu’une modification profonde ne va pas tarder à se produire.
+
+En 1687, sur l’ordre du roi, le lieutenant de police fait défense aux
+Comédiens français ou italiens de jouer la comédie pendant la quinzaine
+de Pâques, et désormais tous les ans les théâtres seront fermés durant
+cette période[168].
+
+ [168] Cette ordonnance fut étendue aux autres scènes. On fermait aussi
+ les théâtres à la maladie du roi et à la mort des princes. Lors de
+ la mort du Dauphin, fils de Louis XIV, ils furent interrompus
+ vingt-huit jours; lors de celle du Dauphin, fils de Louis XV, la
+ vacance fut de vingt-six jours.
+
+Un fait encore plus caractéristique montre bien l’hostilité qui déjà
+règne contre les spectacles. Pendant cette même année 1687 on se dispose
+à ouvrir le collège des Quatre-Nations; en en prenant possession la
+Sorbonne déclare qu’elle ne peut tolérer le voisinage de la Comédie, que
+c’est perdre le collège que de donner aux écoliers une occasion si
+prochaine de dissipation et de vice. Elle obtient gain de cause:
+«Aujourd’hui, vingtième jour de juin, disent les registres, M. de la
+Reynie nous a mandés pour nous donner ordre, de la part du roi et de M.
+de Louvois, que la troupe eût à changer d’établissement, à cause de la
+proximité du collège des Quatre-Nations, où les docteurs vont enseigner
+et sont près d’en prendre possession.»
+
+Les Comédiens durent courber la tête et abandonner l’hôtel Guénégaud.
+Ils se mirent à la recherche d’un nouveau local et nous allons les
+suivre dans leur pénible et douloureuse odyssée. Leurs premières
+tentatives furent couronnées d’un insuccès complet; partout où ils se
+présentaient, le curé de la paroisse protestait avec indignation et,
+sous un prétexte ou sous un autre, parvenait à les évincer.
+
+«Ils ont déjà marchandé des places dans cinq ou six endroits, écrit
+Racine à Boileau; mais partout où ils vont, c’est merveille d’entendre
+comme les curés crient. Le curé de Saint-Germain-de-l’Auxerrois a déjà
+obtenu qu’ils ne seraient point à l’hôtel de Sourdis, parce que de leur
+théâtre on aurait entendu tout à plein les orgues, et de l’église on
+aurait parfaitement entendu les violons.»
+
+Quant aux orgues, c’eût été au théâtre à s’en plaindre et non à
+l’église. Quant aux violons, il est bon de rappeler que, pour ne pas
+empiéter sur le privilège de l’opéra, on n’en tolérait que six à la
+Comédie. Quelle que fût leur sonorité, ils ne devaient pas être bien
+bruyants; mais tous les prétextes étaient bons pour se débarrasser de
+ces «histrions» qu’on fuyait «comme le feu ou la peste[169]».
+
+ [169] Abbé de Latour.
+
+Boileau, qui ne paraît pas s’apitoyer plus que Racine sur les infortunes
+de la Comédie, répond à son ami: «S’il y a quelque malheur dont on se
+puisse réjouir, c’est, à mon avis, celui des Comédiens: si l’on continue
+à les traiter comme on fait, il faudra qu’ils aillent s’établir entre la
+Villette et la porte Saint-Martin[170]; encore ne sais-je s’ils n’auront
+point sur les bras le curé de Saint-Laurent.»
+
+ [170] C’est-à-dire à Montfaucon, où l’on déposait les vidanges de la
+ ville.
+
+Repoussée de l’hôtel de Sourdis, la Comédie propose d’occuper l’hôtel de
+Nemours, rue de Savoie, dans la paroisse Saint-André. Cette fois, aucune
+objection n’est soulevée et le roi donne son autorisation. Les acteurs
+se croient au terme de leurs tribulations et s’en félicitent hautement.
+Leur allégresse fut de courte durée. Le curé de Saint-André n’avait
+péché que par ignorance. Dès qu’il connut le voisinage dont il était
+menacé, son premier soin fut d’obtenir une audience du roi; il
+représenta qu’il ne possédait déjà dans sa paroisse que des auberges et
+des coquetiers, et que si on laissait encore un théâtre s’y établir,
+autant valait fermer l’église.
+
+Les Grands-Augustins, dont le couvent se trouvait sur la paroisse
+Saint-André, appuyèrent chaudement la requête du curé, demandant avec
+instance qu’on leur épargnât de si fâcheux voisins. Cette susceptibilité
+et ces scrupules paraissaient d’autant plus étranges que les Augustins
+étaient eux-mêmes des spectateurs fort assidus de la Comédie, qu’ils
+avaient voulu vendre aux acteurs un terrain rue d’Anjou pour y établir
+leur théâtre, et que la négociation eût réussi, si l’emplacement n’avait
+paru trop incommode.
+
+Quoi qu’il en soit, le roi céda encore aux obsessions du clergé et il
+retira à la troupe française l’autorisation qu’il lui avait donnée.
+
+Les Comédiens, sans perdre courage, recommencèrent leurs pérégrinations;
+ils découvrirent, rue des Petits-Champs, l’hôtel de Lussan et
+l’achetèrent avec l’agrément royal; mais le curé de Saint-Eustache ne
+l’entendait pas ainsi; il porta ses plaintes au roi, représentant que
+cet endroit était le quartier le plus considérable de la paroisse;
+plusieurs propriétaires voisins se joignirent à lui: encore une fois
+Louis XIV révoqua la permission accordée.
+
+Enfin, après des difficultés sans nombre, les Comédiens finirent par
+trouver un asile; on leur permit d’acheter le jeu de paume de l’Étoile,
+situé dans la rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. C’est là que, sur
+les dessins de François d’Orbay, fut bâti l’hôtel de la Comédie, qui
+prit à dater de ce jour le titre de Comédie française. Sur la façade on
+grava cette inscription: _Hôtel des Comédiens entretenus par le
+Roi_[171].
+
+ [171] La Comédie y resta jusqu’en 1770; à cette époque elle s’établit
+ aux Tuileries, dans la salle des «Machines», pendant qu’on
+ construisait un théâtre définitif sur l’emplacement de l’hôtel de
+ Condé: cette nouvelle salle ne fut prête qu’en 1782. Elle fut brûlée
+ en 1799, et c’est sur l’emplacement qu’elle occupait que s’élève
+ actuellement l’Odéon.
+
+L’abbé de Latour s’indigne qu’on ait osé mettre au frontispice une
+pareille inscription: «Une troupe de comédiens, dit-il, n’étant composée
+que de gens vicieux, infâmes et méprisables, la comédie n’étant qu’un
+composé de bouffonneries, de passions et de vices, les histrions ne sont
+que tolérés.»
+
+L’ouverture du théâtre se fit après la rentrée de Pâques, le lundi 18
+avril 1689. La nouvelle salle se trouvait sur le territoire de la
+paroisse Saint-Sulpice et c’est désormais avec le curé de cette église
+que les Comédiens français auront presque tous leurs démêlés[172].
+
+ [172] Talma raconte dans ses _Mémoires_ que quand il visita cette
+ salle, on lui fit voir un petit couloir qui correspondait aux
+ baignoires et qui avait son ouverture dans une rue voisine: «C’est
+ par ce couloir, dit-il, que les prêtres de Saint-Sulpice qui
+ voulaient, sans être vus, voir _Tartuffe_ et _Mahomet_, faisaient
+ leur entrée et leur sortie.»
+
+
+
+
+IX
+
+DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE)
+
+1694
+
+SOMMAIRE: Sévérité de l’Église de France à l’égard des comédiens.--Le
+Père Caffaro prend leur défense.--Indignation de Bossuet.--Le Père
+Caffaro est obligé de se rétracter.--Les évêques adoptent la doctrine de
+Bossuet.
+
+
+Comme nous l’avons vu dans un précédent chapitre, la condamnation si
+inattendue des comédies et des comédiens par le clergé peut être
+regardée comme une suite des disputes qui agitaient l’Église de France
+et la divisaient en deux partis fameux. Bien que les Jansénistes aient
+eu le dessous, leur esprit triompha: le rigorisme et l’intolérance
+s’implantèrent en France, et le clergé s’y montra à l’avenir plus sévère
+que nulle part ailleurs. Il manifesta bientôt la plus vive antipathie
+pour tous les divertissements, et en particulier pour l’art dramatique.
+Proscrivant le théâtre, il devait être fatalement amené à proscrire ses
+interprètes.
+
+A partir de cette époque, l’Église gallicane fait revivre les châtiments
+ecclésiastiques prononcés contre les histrions par le concile d’Arles et
+qu’avaient reproduits quelques rituels.
+
+Désormais les acteurs sont frappés d’une condamnation collective et sans
+appel. On va rechercher toutes les pénalités qui existaient contre les
+mimes, les farceurs, les bateleurs, les cochers du cirque, et on les
+applique aux acteurs du dix-septième siècle.
+
+Ils sont excommuniés à la vie et à la mort. On leur refuse tous les
+sacrements: le mariage, la communion, le baptême; on ne les accepte ni
+pour parrains ni pour marraines. Même pendant la maladie, même au moment
+de la mort, on ne leur accorde pas le sacrement de l’Eucharistie. Enfin
+on dénie à leur dépouille mortelle la sépulture ecclésiastique.
+
+Ces lois rigoureuses étaient publiées chaque dimanche au prône par tous
+les curés de Paris.
+
+Pour obtenir les bienfaits des sacrements, le comédien devait déposer
+entre les mains de son confesseur une renonciation définitive à sa
+profession criminelle. Cette condition était extrêmement dure: renoncer
+à son état, c’était pour l’acteur perdre son gagne-pain, briser sa
+carrière. Pour le Comédien français c’était sacrifier encore la pension
+qui lui était accordée après vingt ans d’exercice.
+
+L’Église avait-elle le droit d’agir ainsi? Pouvait-elle s’armer des lois
+d’un simple concile provincial, tenu il y avait près de quinze siècles,
+pour frapper les comédiens d’excommunication?
+
+Elle s’appuyait sur ce principe qui était la base même du gallicanisme:
+c’est que les canons des conciles jusqu’au huitième siècle avaient force
+de loi, que leur autorité restait immuable, que personne au monde, pas
+même le pape, ne pouvait les modifier en quelque point que ce fût.
+
+Par suite de cette idée et en raison de ce respect pour les anciens
+conciles, l’Église gallicane avait toujours considéré leurs canons comme
+subsistant. Ceux qui s’appliquaient aux comédiens étaient tombés en
+désuétude, il est vrai; mais le jour où le clergé fut entraîné dans la
+voie de la rigueur, rien ne fut plus aisé que de les faire revivre,
+puisqu’ils n’avaient pas été abrogés et même ne pouvaient l’être.
+
+Du reste la doctrine de l’Église de France sur les comédiens n’était
+pas, comme on l’a dit, générale et absolue. Elle variait suivant les
+diocèses[173]. Les uns l’admettaient sans conteste, l’inscrivaient dans
+leurs rituels et la proclamaient chaque dimanche au prône des paroisses;
+pour eux les comédiens étaient gens excommuniés en vertu du concile
+d’Arles. D’autres, au contraire, ne parlaient point d’excommunication,
+mais ils regardaient les comédiens comme infâmes par état et les
+assimilaient aux _pécheurs publics_, qui sont indignes des sacrements:
+on les frappait au même titre que les concubinaires et les femmes
+publiques[174]. Enfin certains diocèses, moins enclins aux théories
+gallicanes, se conformaient au rituel romain[175] et ne considéraient en
+aucune façon les gens de théâtre comme séparés de la communion[176].
+
+ [173] Il n’est pas fait mention de l’excommunication contre les
+ comédiens dans la formule du prône des rituels d’Orléans (1642),
+ d’Alet (1687), de Reims (1637), de Langres (1679), de Périgueux
+ (1680), de Coutances (1682), d’Amiens (1687), d’Agen (1688), de
+ Chartres (1689).
+
+ [174] Les rituels d’Amiens (1687), d’Agen (1688), mettent les
+ comédiens au nombre des pécheurs publics et les déclarent comme tels
+ indignes de la sainte communion.
+
+ [175] La bulle _Apostolicæ Sedi_ de Paul V (27 juin 1614) avait
+ prescrit dans toute l’Église latine l’usage exclusif du rituel
+ romain, mais les gallicans n’en tenaient compte.
+
+ [176] Le rituel romain n’exclut nullement les comédiens des
+ sacrements. Les rituels d’Orléans (1642), de Périgueux (1680), de
+ Coutances (1682), de Chartres (1689), etc., s’expriment comme le
+ rituel romain.
+
+La doctrine était donc éminemment variable; tout dépendait du
+diocèse[177]; et en cela les évêques n’outrepassaient pas leurs droits,
+puisqu’il leur est permis de porter des lois particulières pour la
+province qu’ils administrent, et de condamner ce qui est absous dans le
+diocèse voisin, d’absoudre ce qui y est condamné.
+
+ [177] Le rituel de Reims (1677) exclut formellement de la communion
+ les bateleurs et les farceurs, et il les prive de la sépulture
+ ecclésiastique, mais il ne parle pas des comédiens. Les rituels
+ d’Orléans (1642), de Reims (1677), de Coutances (1682), de Chartres
+ (1689), de Langres (1697), de Paris (1697), n’excluent pas nommément
+ les comédiens comme indignes du titre de parrain. Le rituel d’Agen
+ (1688), au contraire, interdit au comédiens, aux bateleurs et aux
+ farceurs les fonctions de parrain et marraine.
+
+Cependant des esprits sensés et modérés protestaient contre une
+application aussi déraisonnable de lois surannées. Ils faisaient
+observer que, même en admettant l’autorité des premiers conciles, leurs
+canons s’appliquaient à une classe d’individus toute différente, à un
+état social disparu depuis des siècles, et que c’était véritablement
+commettre une étrange confusion que de prétendre assimiler l’histrion et
+le gladiateur de la Rome païenne, voire même le bateleur ou le farceur
+du moyen âge, au comédien du dix-septième siècle, qui interprétait les
+chefs-d’œuvre de notre littérature. Les uns comme les autres portaient
+le nom de comédiens, mais c’était là leur seul point de ressemblance, et
+ce nom qui s’était perpétué à travers les âges formait l’unique grief
+que l’on pût invoquer contre eux.
+
+La singulière contradiction qui consistait à honorer les comédiens, à
+les faire jouer à la cour, à se presser en foule à leurs
+représentations, à ne pouvoir se passer d’eux, et en même temps à les
+excommunier, devait frapper tous les esprits réfléchis. La Bruyère écrit
+dans son chapitre _des Jugements_: «La condition des comédiens était
+infâme chez les Romains et honorable chez les Grecs: qu’est-elle chez
+nous? On pense comme les Romains, on vit avec eux comme les Grecs.» Il
+dit encore: «Quoi de plus bizarre? Une foule de chrétiens se rassemblent
+dans une salle pour applaudir à une troupe d’excommuniés qui ne le sont
+que par le plaisir qu’ils leur donnent. Il me semble qu’il faudrait ou
+fermer les théâtres ou prononcer moins sévèrement sur l’état des
+comédiens[178].»
+
+ [178] _Caractères_.
+
+Un théatin, le Père Caffaro, fut frappé d’une aussi monstrueuse
+inconséquence, et en 1694 il publia, sous le voile de l’anonyme, une
+lettre où il exposait ses raisons en faveur de la comédie et des
+comédiens[179]. Il assurait que le théâtre tel qu’il existait alors en
+France «ne contenait que des leçons de vertu, d’humanité et de morale,
+et rien que l’oreille la plus chaste ne pût entendre»; il démontrait
+combien il était déraisonnable de s’appuyer pour le combattre sur
+l’opinion des Pères de l’Église; il prenait la peine d’expliquer que les
+anathèmes des conciles ne s’appliquaient qu’aux jeux sanglants du cirque
+et aux scandaleux spectacles du théâtre romain; que vouloir les
+appliquer aux tragédies de Corneille et de Racine, aux comédies de
+Molière, était aussi absurde que ridicule.
+
+ [179] Cette lettre servait de préface à une édition des comédies de
+ Boursault.
+
+Le Père Caffaro ajoutait cet argument, qui pouvait paraître péremptoire:
+«Tous les jours, à la cour, les évêques, les cardinaux et les nonces du
+pape ne font pas de difficulté d’assister à la comédie, et il n’y aurait
+pas moins d’imprudence que de folie de conclure que tous ces grands
+prélats sont des impies et des libertins, puisqu’ils autorisent le crime
+par leur présence.»
+
+De deux choses l’une en effet: ou la comédie est permise, et alors le
+clergé peut s’y montrer sans scandale; ou elle est défendue, et il doit
+s’en abstenir prudemment. Mais que penser de ces prélats qui défendent
+un spectacle qu’eux-mêmes encouragent et auquel ils assistent en foule?
+On ne saurait être à ce point inconséquent.
+
+Le Père Caffaro ne manquait pas de logique dans sa défense du théâtre:
+«J’ai fait encore quelquefois, disait-il, une réflexion qui me paraît
+assez judicieuse, en jetant les yeux sur les affiches qu’on lit au coin
+des rues, où l’on invite toutes sortes de personnes à venir à la comédie
+et aux autres spectacles qui se jouent avec privilège du Roi et par des
+troupes entretenues par Sa Majesté: «Quoi! disais-je en moi-même, si
+l’on invitait les gens à quelque mauvaise action, à se trouver dans des
+lieux infâmes, ou bien à manger de la viande les jours qui nous sont
+défendus[180], il est constant que les magistrats, bien loin de
+permettre la publication de ces sortes d’affiches, en puniraient
+sévèrement les auteurs.» Il faut donc que la comédie ne soit pas si
+mauvaise, puisque les magistrats ne la défendent point, que les prélats
+ne s’y opposent en aucune manière, et qu’elle se joue avec le privilège
+d’un prince qui gouverne ses sujets avec tant de sagesse et de piété, et
+qui ne voudrait pas par sa présence autoriser un crime dont il serait
+plus coupable que les autres.»
+
+ [180] Il était strictement défendu de manger de la viande pendant le
+ carême et les jours maigres fixés par l’Église. La police exerçait
+ une surveillance des plus sévères. Pendant le carême, les boucheries
+ de l’Hôtel-de-Ville vendaient seules de la viande et elles n’en
+ délivraient: 1º qu’aux malades qui apportaient des certificats de
+ leurs curés ou médecins; 2º qu’à ceux qui faisaient profession de la
+ religion prétendue réformée et fournissaient attestation de cette
+ profession. Les contrevenants parmi les vendeurs étaient mis trois
+ heures au carreau et emprisonnés jusqu’à Pâques. Il y avait des
+ peines plus sévères en cas de récidive.
+
+L’argument était excellent. Il y avait en effet dans le royaume des lois
+civiles fort sévères contre les blasphémateurs, contre ceux qui
+mangeaient de la viande les jours défendus, et en général contre
+quiconque violait les règlements de l’Église. Comment n’y aurait-il pas
+eu de châtiments civils contre la comédie et les comédiens si l’art
+dramatique eût été blâmable? Comment le roi aurait-il assisté aux
+représentations? Comment aurait-il pu entretenir les comédiens et leur
+donner des privilèges s’ils avaient été blasphémateurs, libertins ou
+impies?
+
+Comment donc osait-on frapper des hommes qui n’exerçaient leur art que
+par la volonté royale et en vertu d’arrêts du Parlement; des hommes qui
+n’étaient même pas libres de quitter leur profession, puisqu’ils ne
+pouvaient se retirer qu’avec l’agrément du roi, qui souvent le refusait?
+Comment sous le même gouvernement la religion frappait-elle d’anathème
+le comédien que la loi tolérait et même encourageait?
+
+Enfin le Père Caffaro déclarait avoir connu des comédiens qui, hors du
+théâtre et dans leur famille, menaient la vie du monde la plus
+exemplaire; il rappelait qu’à sa connaissance ils faisaient des aumônes
+considérables «dont les magistrats et les supérieurs des couvents
+pourraient rendre de bons témoignages. Je doute, ajoutait-il, qu’on
+puisse dire la même chose des personnes zélées qui parlent si haut
+contre eux.»
+
+Cette lettre, intitulée _Lettre d’un théologien_, fit grand bruit.
+Bossuet, qui se trouvait à la tête de l’Église de France[181], et qui
+s’était toujours posé en adversaire résolu des spectacles, s’indigna
+qu’un ecclésiastique eût osé les défendre, et il prit aussitôt la plume
+pour écraser l’imprudent théatin. En même temps qu’il le sommait de
+désavouer ses erreurs, il publiait les _Maximes et réflexions sur la
+comédie_[182].
+
+ [181] Il avait fait adopter en 1682 la fameuse Déclaration des
+ libertés de l’Église gallicane, qui surbordonnait l’Église à la
+ royauté et permettait au roi d’intervenir dans ses affaires
+ intérieures; à mesure qu’on enlevait aux papes les droits dont ils
+ avaient joui dans le passé, l’État se les arrogeait. Fénelon
+ écrivait: «Ce n’est plus de Rome que viennent les empiétements et
+ les usurpations; le roi est, en réalité, plus le maître de l’Église
+ gallicane que le pape; l’autorité du roi sur l’Église a passé aux
+ mains des juges séculiers; les laïques dominent les évêques.»
+
+ [182] _Maximes et réflexions sur la comédie_, par M. Jacques Bénigne
+ Bossuet, évêque de Meaux; Paris, 1694.
+
+L’évêque juge l’art dramatique avec une extrême sévérité; il condamne
+«les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière,
+et qui remplissent les théâtres des équivoques les plus grossières dont
+on ait jamais infecté les oreilles des chrétiens[183].» «C’est lire trop
+négligemment les saints Pères, écrit-il, que d’assurer qu’ils ne blâment
+dans les spectacles de leur temps que l’idolâtrie et les scandaleuses et
+manifestes impudicités; c’est être trop sourd à la vérité que de ne
+sentir pas que leurs raisons portent plus loin; ils blâment dans les
+jeux et dans les théâtres l’inutilité, la prodigieuse dissipation, le
+trouble, les passions excitées, la vanité, la parure, etc.» D’après lui
+l’Église excommunierait tous les chrétiens qui fréquentent le théâtre si
+le nombre des coupables était moins grand, et si elle ne craignait de
+troubler l’ordre de la société. Il ne s’élève pas avec moins de violence
+contre les comédiens. «Saint Thomas, dit-il, regarde leur profession
+comme infâme, et il appelle gains illicites et honteux ceux qui
+proviennent de la prostitution et du métier d’histrion.»
+
+ [183] Ce n’était pas seulement les comédies de Molière que Bossuet
+ proscrivait à Meaux; il avait exigé du présidial que l’on interdît
+ les marionnettes.
+
+L’évêque de Meaux assurait que les comédiens avaient été excommuniés de
+tout temps: «La pratique constante, écrivait-il, est de priver des
+sacrements, et à la vie et à la mort, ceux qui jouent la comédie, s’ils
+ne renoncent à leur art, et de les repousser de la sainte Table comme
+des pécheurs publics.»
+
+Cette affirmation était complètement inexacte; nous avons vu jusqu’au
+_Tartuffe_ l’Église user vis-à-vis des gens de théâtre de la plus large
+tolérance.
+
+Enfin Bossuet, rappelant la mort de Molière, prononçait ces paroles
+cruelles: «La postérité saura peut-être la fin de ce poète comédien qui,
+en jouant son _Malade imaginaire_ ou son _Médecin par force_, reçut la
+dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d’heures après, et
+passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque
+le dernier soupir, au tribunal de Celui qui a dit: «Malheur à vous qui
+riez, car vous pleurerez!»
+
+L’évêque, dans sa réponse, touchait à bien des sujets, mais il avait
+soin de laisser de côté les arguments embarrassants soulevés par le Père
+Caffaro. Ainsi il n’expliquait nullement comment pouvaient se concilier
+les rigueurs du clergé avec son intervention continuelle dans les
+affaires de théâtre et avec la protection déclarée du roi[184].
+
+ [184] Le Père Lebrun de l’Oratoire se joignit à Bossuet pour écraser
+ le Père Caffaro. Dans son _Discours sur la comédie_ il déclare les
+ comédies illicites et nuisibles: «Parce qu’on y tourne
+ perpétuellement en ridicule les parents qui tâchent d’empêcher les
+ engagements amoureux de leurs enfants; parce qu’elles apprennent aux
+ femmes à tromper leurs maris, comme dans la comédie de _Georges
+ Dandin_; parce qu’elles louent le crime et le font commettre par des
+ divinités, comme dans _Amphitryon_, etc.»
+
+Sur l’ordre de l’archevêque de Paris, le Père Caffaro fut obligé de
+publier un désaveu aussi humble que solennel. Il dut déclarer
+publiquement qu’il n’avait eu aucune part à l’écrit en question; il
+avouait cependant avoir composé, une douzaine d’années auparavant, un
+article où, «par légèreté de jeunesse et n’ayant jamais vu de comédie»,
+il la justifiait; il reconnaissait même que la lettre incriminée était
+tirée de son œuvre «presque mot pour mot»; mais il n’en faisait pas
+moins une soumission complète, et souscrivait sans réserve à «tout ce
+qui est dit soit directement, soit indirectement, contre les comédiens
+dans le rituel de Paris».
+
+Bossuet fut suivi dans sa campagne contre le théâtre par tout ce que le
+clergé français comptait de plus éminent: «Les spectacles sont-ils des
+œuvres de Satan ou des œuvres de Jésus-Christ? demande Massillon. Quoi!
+les spectacles tels que nous les voyons aujourd’hui, plus criminels
+encore par la débauche publique des créatures infortunées qui montent
+sur le théâtre que par les scènes impures ou passionnées qu’elles
+débitent; les spectacles seraient les œuvres de Jésus-Christ!
+Jésus-Christ animerait une bouche d’où sortent des airs profanes et
+lascifs! Jésus-Christ formerait lui même les sons d’une voix qui
+corrompt les cœurs! Jésus-Christ paraîtrait sur les théâtres, en la
+personne d’un acteur ou d’une actrice effrontée, gens infâmes selon les
+lois des hommes!... Non! ce sont là des œuvres de Satan[185]!»
+
+ [185] _Sermon sur le petit nombre des élus_.
+
+Fléchier[186], Bourdaloue, Fénelon, ne se montrèrent pas plus favorables
+aux représentations dramatiques.
+
+ [186] Mandement de M. Esprit Fléchier, évêque de Nîmes, de 8 septembre
+ 1708 contre les spectacles.
+
+A partir de cette époque, la question du théâtre devint un des grands
+sujets de discussion et pendant tout le dix-huitième siècle on ne cessa
+d’écrire pour ou contre les spectacles[187].
+
+ [187] La lettre du Père Caffaro provoqua des réfutations sans nombre,
+ qui presque toutes parurent en 1694.
+
+
+
+
+X
+
+DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XIV
+
+SOMMAIRE: Louis XIV retire au théâtre sa protection.--L’Église
+excommunie les comédiens et leur refuse tous les sacrements.--Ils
+réclament inutilement auprès du pape.--Les comédiens italiens ne sont
+pas excommuniés.--La même faveur est accordée aux artistes de l’Opéra.
+
+
+Ce n’était pas en vain que les voix les plus autorisées du clergé
+s’élevaient avec violence contre la comédie. Nous avons déjà vu le roi
+subir dans une certaine mesure les influences religieuses qui
+l’entouraient; nous allons le voir y céder de plus en plus.
+
+Il y a eu pendant le règne de Louis XIV deux périodes bien distinctes.
+Dans la première, le roi est jeune, galant, amoureux, tout lui réussit,
+il ne songe qu’aux fêtes et aux plaisirs, il adore les spectacles, les
+opéras, les ballets, et protège hautement tout ce qui touche à l’art
+théâtral.
+
+La fin du règne est toute différente. A la jeunesse, à la gaieté ont
+succédé la vieillesse et le chagrin; aux perspectives riantes, aux
+victoires faciles ont succédé la fortune adverse et les sombres
+horizons; Mme de Maintenon, triste et revêche, règne au lieu et place
+des Lavallière et des Montespan; l’austérité a pris la place de la
+galanterie, une odieuse intolérance terrorise les consciences, l’édit de
+Nantes est révoqué, et c’est le sabre à la main qu’on porte aux réformés
+la parole divine. Le clergé lui-même s’est divisé; deux sectes ardentes
+et passionnées troublent l’État et menacent l’Église d’un nouveau
+schisme.
+
+Cette seconde période n’est pas favorable à l’art dramatique; non
+seulement le clergé l’attaque avec violence et le condamne sans pitié,
+mais bien des esprits éminents suivent l’impulsion et deviennent ses
+adversaires déclarés.
+
+«Entre tous les plaisirs dangereux pour la vertu, dit d’Aguesseau, il
+n’y en a pas qui soient plus à craindre que ceux du théâtre.»
+
+Racine lui même abandonne la scène qui a fait sa gloire et exhorte son
+fils à suivre cet exemple. «Vous savez, lui écrit-il, ce que je vous ai
+dit des opéras et des comédies; on doit en jouer à Marly: le roi et la
+cour savent le scrupule que je me fais d’y aller, et ils auroient une
+mauvaise opinion de vous, si vous aviez si peu d’égards pour mes
+sentiments. Je sais bien que vous ne serez pas déshonoré devant les
+hommes en allant au spectacle, mais comptez-vous pour rien de vous
+déshonorer devant Dieu?»
+
+«Quoi, dit Boileau, des maximes qui feroient horreur dans le langage
+ordinaire se produisent impunément dès qu’elles sont mises en vers,
+elles montent sur le théâtre. C’est peu d’y installer les exemples qui
+instruisent à pécher et qui ont été détestés par les païens eux-mêmes,
+on en fait aujourd’hui des conseils et même des préceptes.»
+
+Sous l’influence des années et des événements, sous la pression de la
+piété étroite de Mme de Maintenon, le roi s’éloigne peu à peu de la
+comédie et des comédiens. La cour naturellement suit son exemple; elle
+devient triste et morne, tourne à la dévotion, et elle s’empresse de
+manifester à l’égard du théâtre des scrupules d’autant plus vifs qu’ils
+sont plus tardifs et en général moins sincères. En 1692, un contemporain
+peut écrire: «L’opéra et la comédie sont devenus des divertissements
+bourgeois et on ne les voit presque plus à la cour.»
+
+En 1701, Louis XIV fait écrire par Ponchartrain au lieutenant de police,
+d’Argenson: «Sa Majesté veut que vous avertissiez les comédiens qu’ils
+ne doivent représenter aucune pièce nouvelle qu’ils ne vous l’aient
+auparavant communiquée; son intention étant qu’ils ne puissent
+représenter aucune pièce qui ne soit dans la dernière pureté[188].» Puis
+le roi institue la censure et en 1706 il confie la police des théâtres
+au lieutenant de police.
+
+ [188] Corresp. administ. sous Louis XIV.
+
+Les acteurs, n’étant plus protégés par la faveur royale, durent courber
+la tête devant les anathèmes de l’Église, et se résigner à vivre comme
+des excommuniés.
+
+On avait pu croire que les pénibles incidents qui avaient accompagné la
+mort de Molière ne provenaient que d’un excès de zèle ou de
+l’intolérance d’un prélat, et qu’ils ne se renouvelleraient pas; il n’en
+fut rien. Désormais les sévérités du clergé ne restent pas purement
+théoriques, et dès 1673 la nouvelle discipline se répand et s’affirme
+dans toute sa désolante rigueur.
+
+En 1684, Brécourt[189] succombe. A son lit de mort, il fait appeler le
+curé de Saint-Sulpice, mais il ne reçoit les secours de la religion
+qu’après avoir renoncé formellement à son état par un acte signé de lui
+et de quatre ecclésiastiques[190]. Plus tard Raisin (Cadet)[191] et
+Sallé[192] doivent renoncer par-devant notaires!
+
+ [189] Brécourt (Guillaume Marcoureau, sieur de) (1638-1684) auteur
+ dramatique et comédien français. «Il aimait avec excès le jeu, les
+ femmes et le vin; il était très brave, mais bretteur.»
+
+ [190] «En présence de M. Claude Bottu de la Barondière, prestre,
+ docteur en théologie de la maison de Sorbonne, curé de l’église et
+ paroisse de Saint-Sulpice à Paris et des tesmoins après nommez,
+ Guillaume Marcoureau de Brécourt a reconnu qu’ayant cy-devant fait
+ la profession de comédien, il y renonce entièrement et promet d’un
+ cœur véritable et sincère de ne la plus exercer ny monter sur le
+ théâtre, quoyqu’il revînt dans une pleine et entière santé.»
+ (Registres de Saint-Sulpice) (_Moliériste_ de décembre 1883.)
+
+ [191] Raisin (Cadet), comédien français, surnommé le petit Molière. Il
+ mourut le 5 septembre 1693 et fut inhumé à Saint-Sulpice.
+
+ [192] Sallé (Jean-Baptiste) (1609-1706), comédien français. Avant
+ d’entrer au théâtre il avait voulu embrasser l’état monastique et
+ était resté assez longtemps chez les capucins.
+
+Rosimond[193] meurt subitement en 1686, dans la paroisse Saint-Sulpice.
+Sa piété était fervente, il avait traduit les psaumes en vers français
+et écrit une _Vie des saints_ pour tous les jours de l’année[194]. Et
+cependant, comme il était mort sans avoir eu le temps de renoncer à sa
+profession, il fut enseveli sans clergé, sans luminaire et sans aucune
+prière dans un endroit du cimetière de Saint-Sulpice où l’on enterrait
+les enfants morts sans baptême[195].
+
+ [193] Rosimond (Claude de la Rose, sieur de) (1645-1686). On prétend
+ qu’en apprenant sa mort son cabaretier s’écria, les larmes aux yeux:
+ «Je perds plus de huit cents livres de rente!»
+
+ [194] Il l’avait publiée sous son nom de famille, J. B. de Mesnil.
+
+ [195] Il y avait dans tous les cimetières un endroit réservé aux
+ enfants mort-nés, aux suicidés, aux excommuniés, etc.
+
+Quand la Champmeslé tomba gravement malade, elle fit appeler un prêtre,
+mais elle refusa d’abord de renoncer à son état. «M. de Bort, écrit
+Racine, m’apprit avant-hier que la Champmeslé étoit à l’extrémité, de
+quoi il me parut très affligé; mais ce qui est le plus affligeant, c’est
+de quoi il ne se soucie guère apparemment, je veux dire de l’obstination
+avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer à la comédie,
+ayant déclaré, à ce qu’on m’a dit, qu’elle trouvoit très glorieux pour
+elle de mourir comédienne. Il faut espérer que, quand elle verra la mort
+de plus près, elle changera de langage, comme font d’ordinaire la
+plupart de ces gens qui font tant les fiers quand ils se portent bien.»
+Deux mois plus tard, Racine écrit que la Champmeslé est morte avec
+d’assez bons sentiments, après avoir renoncé à la comédie, «très
+repentante de sa vie passée, mais surtout fort affligée de mourir».
+
+L’excommunication qui frappait les comédiens était la conséquence
+directe, comme nous l’avons vu, des doctrines de l’Église gallicane et
+de son rigorisme exagéré. Elle n’existait qu’en France. Partout ailleurs
+personne n’avait l’étrange idée de confondre les comédiens de l’époque
+avec les histrions d’autrefois et ils jouissaient de la considération
+qu’ils méritaient par leur conduite personnelle. Ni en Italie, ni en
+Espagne, ni en Allemagne, ni en Angleterre, ils n’étaient excommuniés.
+Il arrivait même ce fait extrêmement bizarre; c’est qu’alors que les
+comédiens subissaient en France les peines canoniques les plus sévères,
+à Rome, se trouvant sous la juridiction spirituelle et temporelle des
+souverains pontifes, ils jouissaient en paix des droits de tous les
+citoyens, ils approchaient des sacrements sans difficulté, et ils
+recevaient la sépulture dans les églises comme tous les autres bons
+catholiques.
+
+Il y a un fait plus bizarre encore: non seulement les souverains
+pontifes n’avaient jamais condamné les comédiens, mais ils ne pouvaient
+même pas les relever de l’excommunication que le clergé français faisait
+peser sur eux.
+
+En 1696, on célébra un jubilé. Les comédiens, s’imaginant que c’était un
+temps de grâce pour eux comme pour les autres pécheurs, se présentèrent
+au tribunal de la pénitence, mais les confesseurs leur refusèrent
+l’absolution, tant qu’ils ne s’engageraient pas par écrit à ne plus
+remonter sur le théâtre. Désireux de sortir de la situation fausse où
+ils se trouvaient placés, les comédiens adressèrent une requête au pape
+Innocent XII. Après lui avoir démontré qu’ils ne représentaient à Paris
+que «des pièces honnêtes, purgées de toutes saletés, plus propres à
+porter les fidèles au bien qu’au mal, et inspirant de l’horreur pour le
+vice et de l’amour pour la vertu», ils prièrent le pape de leur dire si
+les évêques avaient le droit de les excommunier.
+
+Cette requête fut lue et examinée dans la congrégation du concile[196],
+qui renvoya les postulants devant l’archevêque de Paris «pour qu’ils
+fussent traités suivant le droit».
+
+ [196] La _congrégation du concile_ se compose de cardinaux qu’on
+ appelle les _Pères interprètes du concile de Trente_. Pie IV l’avait
+ instituée pour veiller à l’observance des canons de ce concile. Plus
+ tard Sixte-Quint lui conféra le pouvoir d’interpréter les décrets du
+ concile dans les points qui paraissaient douteux et dans ceux qui
+ concernaient la réforme des mœurs et de la discipline.
+
+En 1701, sous Clément XI, une nouvelle supplique n’eut pas plus de
+succès.
+
+Comment les papes, qui, à Rome, protégeaient les spectacles,
+pouvaient-ils tolérer l’injuste anathème qui frappait les comédiens
+français et refusaient-ils d’agréer une requête si légitime? C’est qu’il
+n’était pas en leur pouvoir d’y faire droit. Ils se trouvaient désarmés
+vis-à-vis du clergé de France. Le pape eût-il levé l’excommunication qui
+pesait sur les acteurs, le clergé n’aurait point adhéré au bref du
+Saint-Père et le Parlement de son côté n’aurait jamais consenti à
+l’enregistrer; il serait resté lettre morte. L’Église gallicane ne
+reconnaissait pas la cour de Rome en fait de discipline intérieure et
+les évêques annonçaient hautement leur volonté de résister aux ordres du
+pontife s’il prenait le parti des comédiens.
+
+Le traitement si différent qu’on accordait aux gens de théâtre, suivant
+qu’ils se trouvaient en France ou en Italie, amena la situation la plus
+singulière. Alors que notre clergé réservait toutes ses rigueurs pour
+nos comédiens, il accueillait à bras ouverts les Italiens, qui, on se le
+rappelle, s’étaient établis définitivement à Paris en 1660.
+
+Loin d’être exclus de la communion des fidèles, ils recevaient les
+sacrements, se mariaient à l’église, étaient enterrés en terre sainte,
+et on les admettait dans la confrérie du Saint-Sacrement[197]; ils
+faisaient relâche le vendredi pour motif de piété, et l’on vit à Paris
+Arlequin, Scaramouche, Pantalon, en habits de ville, il est vrai, tenir
+les cordons du dais à la procession. Quand Scaramouche mourut, il laissa
+cent mille écus à son fils, qui était prêtre. Il fut inhumé avec un
+grand concours de monde à Saint-Eustache, la même paroisse qui avait
+refusé la sépulture à Molière. L’Église accordait les mêmes immunités à
+tous les acteurs de la comédie italienne, même à ceux qui étaient
+Français. Ce n’était donc pas la nationalité qui jouissait du privilège,
+mais le théâtre lui-même.
+
+ [197] On les citait du reste pour leur dévotion: leurs chambres
+ étaient tapissées d’images saintes; ils avaient tous chez eux un
+ tableau de la Madone de Bologne; il y en avait toujours un dans la
+ loge du distributeur des billets.
+
+La distinction que le clergé établissait entre les Français et les
+Italiens paraît d’autant plus inexplicable, que notre théâtre était
+aussi réservé et décent que le théâtre italien l’était peu. La liberté
+des Italiens ne connaissait pas de bornes[198]; en 1697 ils furent
+expulsés de France parce qu’ils n’observaient pas les règlements, qu’ils
+jouaient des pièces licencieuses et qu’ils ne s’étaient pas corrigés des
+obscénités et des gestes inconvenants[199].
+
+ [198] Alors qu’on défendait à Molière de jouer _Tartuffe_, on
+ permettait aux Italiens de représenter _Scaramouche ermite_, et on
+ les laissait afficher des titres de pièces que l’on interdisait
+ ailleurs comme scandaleux.
+
+ [199] M. d’Argenson, lieutenant de police, se transporta à onze heures
+ du matin au théâtre, fit apposer les scellés sur toutes les portes
+ et défendit aux acteurs de la part du roi de continuer leurs
+ spectacles, Sa Majesté ne jugeant pas à propos de les garder à son
+ service. Saint-Simon accompagne cet événement des réflexions
+ suivantes: «Le roi chassa fort précipitamment toute la troupe des
+ comédiens italiens et n’en voulut plus d’autre. Tant qu’ils
+ n’avoient fait que se déborder en ordures sur le théâtre et
+ quelquefois en impiétés, on n’avoit fait qu’en rire; mais ils
+ s’avisèrent de jouer une pièce qui s’appeloit la _Fausse Prude_, où
+ Mme de Maintenon fut aisément reconnue, tout le monde y courut; mais
+ après trois ou quatre représentations qu’ils donnèrent de suite, ils
+ eurent ordre de fermer leur théâtre et de vider le royaume en un
+ mois. Cela fit grand bruit, et si ces comédiens y perdirent leur
+ établissement par leur hardiesse et leur folie, celle qui les fit
+ chasser n’y gagna pas par la licence avec laquelle ce ridicule
+ événement donna lieu d’en parler.»
+
+D’où provenait la faveur accordée aux Italiens? Comment l’anathème qui
+frappait les comédiens de France se transformait-il pour eux en
+bénédictions sans nombre? Probablement de la situation qu’occupaient les
+acteurs en Italie et à Rome même. L’Église gallicane n’aura pas osé
+excommunier les mêmes hommes que les souverains pontifes toléraient dans
+leur royaume et aux spectacles desquels les prélats et le clergé romain
+assistaient sans scrupule. On créa donc une exception en leur faveur, et
+les évêques les couvrirent de leur protection alors qu’ils repoussaient
+impitoyablement nos comédiens.
+
+Par une nouvelle inconséquence, car tout est inconséquence dans cette
+question, les chanteurs et les chanteuses, les danseurs et les danseuses
+de l’Académie royale de musique échappaient aux sévérités du clergé,
+parce qu’à proprement parler ils n’étaient pas comédiens et n’en
+portaient pas le nom.
+
+Il aurait fallu cependant être logique, et, du moment que, sans se
+préoccuper de savoir si les mêmes appellations désignaient bien les
+mêmes classes d’individus au troisième et au dix-septième siècle, on
+adoptait aveuglément les canons des conciles, on devait les appliquer
+dans toute leur rigueur et à tous ceux qu’ils concernaient. Pourquoi ne
+pas frapper les chanteurs, les danseurs, les musiciens, les cochers,
+etc., pour lesquels les premiers conciles s’étaient montrés si
+impitoyables? Pourquoi avoir deux poids et deux mesures, condamner les
+uns et épargner les autres?
+
+
+
+
+XI
+
+DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XIV
+
+SOMMAIRE: Existence des comédiens.--Leur piété.--Leur générosité envers
+les pauvres et les églises.--Le droit des pauvres.--Place importante que
+les comédiens occupent dans la société.--Leur vanité.
+
+
+Les comédiens, par leur conduite collective et individuelle,
+méritaient-ils à ce point les sévérités de l’Église? Nous ne le croyons
+pas. Chappuzeau[200], qui est, il est vrai, un observateur par trop
+bienveillant, parle avec éloges de la dignité de leur vie, et il cite
+avec orgueil l’attestation qui leur fut donnée par le chancelier de
+France: «J’aurois tort, dit-il, de passer ici sous silence le glorieux
+témoignage qu’un des premiers magistrats rendit, il y a quelques années,
+aux comédiens de Paris, «que l’on n’avoit jamais vu aucun de leur corps
+donner lieu aux rigueurs de la justice, ce qu’en tout autre corps,
+quelque considérable qu’il puisse être, on auroit de la peine à
+rencontrer.»
+
+ [200] _Le Théâtre françois_, par Samuel Chappuzeau, à Lyon, 1674,
+ in-12.
+
+Le même écrivain insiste sur la vertu des acteurs, sur leur piété, et
+sur l’édification véritable qu’ils donnaient au public:
+
+«Quoique leur profession les oblige à représenter incessamment des
+intrigues d’amour, de rire et de folâtrer sur le théâtre, de retour chez
+eux, ce ne sont plus les mêmes; c’est un grand sérieux et un entretien
+solide, et dans la conduite de leurs familles on découvre la même vertu
+et la même honnêteté que dans les familles des autres bourgeois qui
+vivent bien[201]. Ils ont grand soin, les dimanches et fêtes, d’assister
+aux exercices de piété, et ne représentent alors la comédie qu’après que
+l’office entier de ces jours-là est achevé...
+
+ [201] Les comédiennes de l’époque étaient presque toutes mariées, ce
+ qui était déjà une garantie. La comédie devait souvent faire relâche
+ par suite de l’accouchement d’un de ses principaux sujets et c’est
+ ce qui faisait émettre à l’abbé de Pure ce vœu fort peu orthodoxe:
+ «Il seroit à souhaiter que toutes les comédiennes fussent et jeunes
+ et belles, et, s’il se pouvoit, toujours filles, ou du moins jamais
+ grosses. Car outre ce que la fécondité de leur ventre coûte à la
+ beauté de leur visage ou de leur taille, c’est un mal qui dure plus
+ depuis qu’il a commencé qu’il ne tarde à revenir depuis qu’il a
+ fini.» (_Idée des spectacles_, p. 170.)
+
+«Aux fêtes solennelles et dans les deux semaines de la Passion, les
+comédiens ferment le théâtre. Ils se donnent particulièrement, durant ce
+temps-là, aux exercices pieux, et aiment surtout la prédication, qui est
+un des plus utiles. Quelques-uns d’entre eux m’ont dit que, puisqu’ils
+avoient embrassé un genre de vie qui est fort du monde, ils devoient,
+hors de leurs occupations, travailler doublement à s’en détacher, et
+cette pensée est fort chrétienne. Ainsi la charité, qui couvre une
+multitude de péchés, est fort en usage entre les comédiens; ils en
+donnent des marques assez visibles, ils font des aumônes, et
+particulières et générales, et les troupes de Paris prennent de leur
+mouvement des boîtes de plusieurs hôpitaux et maisons religieuses, qu’on
+leur ouvre tous les mois. J’ai vu même des troupes de campagne, qui ne
+font pas de grands gains, dévouer aux hôpitaux des lieux où elles se
+trouvent la recette entière d’une représentation, choisissant pour ce
+jour-là leur plus belle pièce pour attirer plus de monde.»
+
+Chappuzeau a vu ses amis d’un œil évidemment prévenu; le tableau qu’il
+nous trace de leurs vertus est fort attendrissant, mais il a oublié les
+ombres et la ressemblance complète fait défaut.
+
+On pouvait cependant citer de la part des comédiens de nombreux actes de
+piété, et l’assiduité de certains d’entre eux aux exercices religieux
+était connue. Ils fermaient le théâtre pour le jour de l’Ascension et
+écrivaient pieusement sur leur registre: «Relâche donnée pour le respect
+de la fête de l’Ascension de Notre-Seigneur». En 1688 ils inauguraient
+encore leur registre à Pâques par la formule: «Commencé au nom de Dieu
+et de la sainte Vierge, aujourd’hui lundi 26 avril.» Enfin ils
+représentaient fréquemment des pièces saintes et avaient pris l’habitude
+de jouer régulièrement _Polyeucte_ avant et après Pâques pour sanctifier
+le premier et le dernier jour de l’année théâtrale.
+
+Plus d’une comédienne quitta le théâtre pour consacrer sa vie entière à
+des pratiques de dévotion. Une des plus célèbres est Mlle Gauthier[202].
+Un jour, à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance, elle entendit
+la messe. La grâce la toucha, elle quitta la scène et vint s’enfermer au
+couvent de l’Antiquaille à Lyon[203], où elle prit l’habit de carmélite
+le 20 janvier 1725, sous le nom de sœur Augustine de la
+Miséricorde[204].
+
+ [202] Elle était née en 1690.
+
+ [203] Les religieuses du couvent jouirent depuis l’année 1726 de la
+ pension de 1000 francs que Mlle Gauthier avait obtenue en prenant sa
+ retraite du théâtre.
+
+ [204] Voici ce qu’en dit Duclos: «La nouvelle convertie était grande
+ et bien faite, son teint avait de la fraîcheur. Sans rien perdre de
+ sa gaieté naturelle, Mlle Gauthier devint une des plus ferventes
+ religieuses du couvent. Le bruit qui s’était fait autour d’elle et
+ le charme exquis de sa conversation lui attiraient sans cesse de
+ nombreux et illustres visiteurs, qui ne se lassaient pas d’admirer
+ le rare spectacle de tant d’esprit uni à tant de vertu.» La sœur
+ Augustine vécut 32 ans dans son cloître et mourut le 28 avril 1757,
+ entourée de la vénération de la ville entière.
+
+Jusqu’aux premières années du dix-huitième siècle la procession du
+Saint-Sacrement de la paroisse Saint-Sulpice passait par la rue des
+Fossés-Saint-Germain devant la porte de la Comédie; il y avait là un
+reposoir aux frais de la société et sur l’autel était un présent en
+argenterie de la valeur d’environ 3000 fr.[205]
+
+ [205] Sous le cardinal de Noailles, la procession modifia sa route et
+ elle cessa de passer devant l’hôtel de la Comédie. On fit de même
+ pour le Viatique; quand quelqu’un était malade au delà de l’hôtel,
+ le clergé faisait un grand tour pour revenir par l’autre bout de la
+ rue. «Il est vrai, dit l’abbé de Latour, que les autres paroisses
+ n’ont pas la même attention pour l’Opéra, les Italiens, et non plus
+ que les autres villes du royaume, où il y a des théâtres publics,
+ Lyon, Bordeaux, Marseille, etc. On ne s’embarrasse pas plus des
+ salles de spectacles que des cloaques ou des amas de boue, qui se
+ trouvent quelquefois dans les rues, qu’on se contente de faire
+ cacher par des tapisseries.»
+
+Madeleine Béjart dans son testament léguait à l’église Saint-Paul une
+rente perpétuelle pour deux messes de Requiem par semaine; elle laissait
+également une somme à distribuer chaque jour à cinq pauvres gens «en
+mémoire des cinq plaies de Notre-Seigneur.» Ces fondations, qui se
+montaient à 200 livres de rente, furent acceptées avec plaisir par les
+marguilliers de la paroisse.
+
+La générosité des comédiens était extrême, et on ne faisait jamais en
+vain appel à leur bon cœur. On les voyait, sans y être nullement forcés,
+verser entre les mains du clergé des aumônes abondantes. Ainsi les
+Français avaient décidé de prélever chaque mois sur la recette une
+certaine somme pour la distribuer aux communautés religieuses les plus
+pauvres de la ville de Paris. C’est ce qui avait lieu. Voici quel était
+le montant pour chaque mois:
+
+ Aux Cordeliers 3 livres.
+ Aux Récollets 3 id.
+ Aux Carmes déchaussés 3 id.
+ Aux Petits-Augustins 3 id.
+ Aux Grands-Augustins 3 id.
+
+Plus une redevance de 18 sous, chaque dimanche, désignée sous ce titre:
+«Chandelles des religieux». Ces religieux étaient les capucins; ils
+avaient droit aux aumônes du théâtre comme remplissant les fonctions de
+pompiers[206].
+
+ [206] Despois, _le Théâtre sous Louis XIV_.
+
+Les Révérends Pères Cordeliers, jaloux de n’être point compris dans ces
+libéralités, présentèrent aux Comédiens le placet suivant:
+
+«Les Pères Cordeliers vous supplient très humblement d’avoir la bonté de
+les mettre au nombre des pauvres religieux à qui vous faites la charité.
+Il n’y a pas de communauté à Paris, qui en ait plus besoin, eu égard à
+leur grand nombre et à l’extrême pauvreté de leur maison, qui le plus
+souvent manque de pain. L’honneur qu’ils ont d’être vos voisins leur
+fait espérer que vous leur accorderez l’effet de leur prière, qu’ils
+redoubleront envers le Seigneur pour la prospérité de votre chère
+compagnie.»
+
+Cette supplique fut portée à l’assemblée le 11 juin 1696, et il y fut
+résolu de donner aux Pères Cordeliers du grand couvent 36 livres par an,
+qui seraient payées à raison de 3 livres par mois.
+
+En 1700 les Pères Augustins réformés du faubourg Saint-Germain
+demandèrent la même faveur et elle leur fut accordée sans peine. Voici
+la copie de leur placet et de la délibération des comédiens:
+
+ «A Messieurs de l’illustre compagnie de la Comédie du Roi.
+
+ «Les religieux Augustins réformés du faubourg Saint-Germain vous
+ supplient très humblement de leur faire part des aumônes et charités
+ que vous distribuez aux pauvres maisons religieuses de cette ville de
+ Paris, dont ils sont du nombre, et ils prieront Dieu pour vous.
+
+ «Signé: F. A. Maché, prieur.
+
+ «F. Joseph Richar, procureur.»
+
+«Sur le placet des religieux dits Petits-Augustins du faubourg
+Saint-Germain, la Compagnie a résolu de leur donner, comme aux autres
+couvents, soixante sols par mois.»
+
+Il est juste d’ajouter que le clergé régulier, qui dépendait uniquement
+de la cour de Rome, repoussait les doctrines gallicanes; il ne
+partageait donc en aucune façon les préventions du clergé de France à
+l’égard des comédiens, qu’il regardait au contraire avec sympathie:
+c’est ce qui explique ces demandes de subsides un peu surprenantes au
+premier abord. Du reste l’Église de France elle-même ne se faisait pas
+scrupule de recourir à la bourse des acteurs et de les faire contribuer
+de force aux frais d’un culte dont les bienfaits leur étaient refusés.
+Ce n’était pas là une des moins étranges contradictions du sujet qui
+nous occupe.
+
+Le 4 janvier 1689, l’hôtel des Comédiens du Roi est taxé à la somme de
+185 livres 8 sous 4 deniers pour la contribution à l’acquittement des
+dettes de la fabrique de Saint-Sulpice. Le 25 août 1695, le cardinal de
+Fürstemberg, abbé de Saint-Germain-des-Prés, extirpe encore à la troupe
+française une somme de 250 livres à titre de redevance annuelle pour lui
+et ses successeurs[207].
+
+ [207] Despois, _le Théâtre sous Louis XIV_.
+
+Quand c’était le tour pour la maison qu’habitait un acteur de fournir le
+pain bénit, un ministre de l’Église se rendait chez lui pour l’avertir
+que le dimanche suivant il eût à envoyer son offrande; mais on ne
+l’autorisait pas à la faire en personne, il devait ou la faire porter
+par d’autres ou en envoyer le prix en argent.
+
+Il n’est pas moins curieux de voir le clergé, quand ses propres intérêts
+se trouvaient lésés, intervenir avec énergie pour soutenir les droits de
+la comédie. A la suite de l’arrêt du 21 octobre 1680 et à la demande des
+Français qui s’appuyaient sur leur privilège, le lieutenant de police
+fit défense aux farceurs de la foire Saint-Germain de continuer leurs
+spectacles[208]; mais l’abbaye de Saint-Germain louait son terrain très
+cher aux forains; elle craignit de perdre d’aussi précieux clients, et
+le cardinal d’Estrées, abbé de Saint-Germain, évêque de Laon, en appela
+de l’ordonnance de police; il intervint lui-même dans l’instance pour
+soutenir les franchises de la foire et la liberté des Tabarins[209].
+
+ [208] Les forains prétendirent qu’ils n’étaient pas comédiens, mais de
+ simples farceurs de toutes les nations, qu’ils étaient errants et
+ qu’ils ne jouaient que des scènes détachées. Ils furent condamnés
+ cependant et le Parlement confirma l’ordonnance de police par un
+ arrêt du 22 février 1707. Les forains eurent alors recours à la
+ ruse. Ils se bornèrent à des monologues; quand deux acteurs étaient
+ en scène, un seul parlait; le second lui répondait par gestes ou se
+ sauvait dans les coulisses d’où il faisait la réponse. Sur une
+ nouvelle réclamation des Comédiens français, les forains achetèrent
+ le droit de représenter des pièces. La même tracasserie eut lieu
+ avec l’Opéra qui prétendit qu’il n’était permis de chanter qu’à
+ l’Académie de musique. Les forains tournèrent la difficulté et
+ imaginèrent alors des rouleaux de papier qui descendaient des frises
+ et sur lesquels étaient écrites les chansons qui composaient la
+ scène; les acteurs faisaient les gestes et quelqu’un aposté dans la
+ salle chantait. La querelle se termina par une transaction.
+
+ [209] Le même cardinal d’Estrées attira à Saint-Germain en 1709 une
+ troupe dirigée par un Suisse et lui loua à bail un terrain sur
+ lequel il lui garantit toute liberté.
+
+Comment l’Église pouvait-elle recevoir de l’argent des comédiens,
+accepter leurs reposoirs et leurs offrandes?
+
+Le Père Lebrun, dans sa réponse au Père Caffaro, n’avait-il pas
+hautement déclaré qu’on devait repousser leurs aumônes, même pour les
+pauvres, attendu qu’ils sont excommuniés et qu’on ne peut rien accepter
+des excommuniés? N’avait-il pas cité les constitutions apostoliques, qui
+disent: «Si l’on est forcé de recevoir de l’argent de quelque impie,
+jetez-le dans le feu, de peur que la veuve et l’orphelin ne deviennent,
+malgré eux, assez injustes pour se servir de cet argent et en acheter de
+quoi vivre. Il faut que les présents des impies soient plutôt la proie
+des flammes que la nourriture des gens de bien.» Bossuet n’avait-il pas
+dit que le gain de la comédie n’était pas moins infâme que celui de la
+prostitution?
+
+Cependant nous venons de voir le clergé non seulement accepter l’argent
+des acteurs, mais même le solliciter; dès qu’il s’agissait de profiter
+de leurs libéralités, on les considérait comme d’excellents chrétiens.
+Les esprits mal faits s’étonnaient de voir, suivant les cas, tantôt des
+scrupules si excessifs tantôt une conscience si large.
+
+On a encore reproché à l’Église de prendre au théâtre le droit des
+pauvres pour les hôpitaux, et de savoir fort bien en cette occasion
+recevoir l’argent des excommuniés. Ici la critique est moins juste.
+L’Église n’est pas intervenue pour le droit des pauvres; en 1677, les
+biens de la _Confrérie de la Passion_ ayant été confisqués au profit de
+l’hôpital général, les Comédiens durent payer une redevance annuelle à
+cet hôpital pour le loyer de l’hôtel de Bourgogne; c’était là une
+redevance fort légitime. En 1701, les Comédiens demandèrent la
+permission d’élever le prix des places. Le roi les y autorisa, mais il
+les frappa d’un impôt en faveur des pauvres. Ce n’est pas le clergé qui
+en profitait, mais bien l’Hôtel-Dieu; ce n’est pas le clergé qui l’a
+imposé, c’est le roi[210].
+
+ [210] Les Comédiens durent abandonner aux pauvres le sixième de la
+ recette; des difficultés s’étant élevées et la Comédie ne voulant
+ donner le sixième qu’une fois tous les frais payés, l’hôpital
+ transigea pour une somme de 40 000 livres par an. L’Opéra, par
+ ordonnance du 10 avril 1721, après avoir prélevé 600 livres pour ses
+ frais, fut condamné à payer le neuvième de la recette aux receveurs
+ de l’Hôtel-Dieu. Plus tard ce droit des pauvres fut porté au quart
+ de la recette pour tous les spectacles. Les théâtres essayèrent à
+ plusieurs reprises de se délivrer de cet impôt; en 1751, il fut très
+ sérieusement question de le supprimer, M. d’Argenson, chargé de la
+ police, ayant résolu d’expulser tous les pauvres du royaume en les
+ faisant embarquer pour les colonies. Du moment qu’il n’y avait plus
+ de pauvres, les théâtres se trouvaient tout naturellement libérés.
+ Malheureusement ce séduisant projet n’aboutit pas. Les spectacles
+ forains furent bientôt imposés comme les autres théâtres et ils
+ donnaient un très gros revenu. En 1780, le quart des pauvres pour
+ les forains seulement s’éleva à 200 000 livres.
+
+La générosité des comédiens, leurs libéralités incessantes, les efforts
+mêmes qu’ils faisaient pour se réhabiliter dans l’esprit public ne
+parvenaient pas à les relever de l’injuste mépris qui s’attachait à leur
+profession et on le leur faisait durement sentir. Un jour Dancourt[211]
+apportait à M. de Harlay et aux administrateurs de l’hôpital général la
+redevance que le théâtre payait aux pauvres. Dancourt, qui avait été
+avocat, était toujours chargé par ses camarades de porter la parole en
+leur nom dans les grandes circonstances. Il prononça un fort beau
+discours, dans lequel il s’efforça de prouver que les comédiens, par les
+secours qu’ils procuraient aux hôpitaux, méritaient d’être à l’abri de
+l’excommunication. L’archevêque de Paris et le président de Harlay ne
+furent pas sensibles à la harangue. «Dancourt, répondit le président,
+nous avons des oreilles pour vous entendre, des mains pour recevoir les
+aumônes que vous faites aux pauvres, mais nous n’avons point de langue
+pour vous répondre.»
+
+ [211] Dancourt (Florent Carton) (1661-1725) auteur dramatique et
+ comédien français. Un soir Dancourt jouait une de ses pièces,
+ l’_Opéra de village_, et il chantait ces deux vers:
+
+ En parterre, il bout’ra nos prés,
+ Choux et poireaux seront sablés,
+
+ lorsque le marquis de Sablé se présenta sur la scène dans un état
+ d’ébriété presque complet. A ce mot de «sablés», il crut que
+ Dancourt se moquait de lui et il lui donna un soufflet. L’acteur dut
+ dévorer l’affront.
+
+Par une inconséquence singulière et dont nous allons retrouver de
+fréquents exemples pendant tout le dix-huitième siècle, ces mêmes
+comédiens, chassés de l’Église, n’en jouissaient pas moins d’une place
+importante dans la société, du moins ceux qui, par leur talent,
+s’élevaient au-dessus du commun. Non seulement les membres de la
+noblesse ne dédaignaient pas de monter avec eux sur la scène et de leur
+donner la réplique, mais ils les traitaient sur un pied d’intimité qu’on
+a peine à concevoir aujourd’hui.
+
+La familiarité de Baron[212] avec les grands seigneurs était telle que,
+se trouvant un soir au jeu avec le prince de Conti, il lui dit: «Va pour
+cent louis, Mons de Conti.» Le prince eut assez d’esprit pour répondre
+en souriant: «Tope à Britannicus!»
+
+ [212] Baron (Michel Boyron dit) (1653-1729), comédien et auteur
+ dramatique. Il débuta chez un montreur de phénomènes; Molière l’en
+ fit sortir et dirigea son éducation.
+
+Déjà l’on ne comptait plus les bonnes fortunes des gens de théâtre et
+maintes grandes dames ne rougissaient pas de rechercher leurs faveurs.
+On se rappelle l’aventure de Baron avec Mlle de la Force, qui
+l’accueillait chaque nuit chez elle: un jour de réception, il se
+présente dans le salon de sa maîtresse. Furieuse de ce manque de tact,
+elle lui demande avec impertinence ce qu’il désire. «Madame, je viens
+chercher mon bonnet de nuit», répond l’acteur non moins
+insolemment[213].
+
+ [213] Baron a écrit _l’Homme à bonnes fortunes_, où il a retracé
+ quelques-unes de ses aventures galantes.
+
+Ce penchant pour les comédiens, voire même pour les danseurs et les
+bateleurs de la foire inspirait à la Bruyère cette satire dédaigneuse:
+«Roscius entre sur la scène de bonne grâce: oui, Lélie, et j’ajoute
+encore qu’il a les jambes bien tournées, qu’il joue bien et de longs
+rôles... Mais est-il le seul qui ait de l’agrément dans ce qu’il fait?
+et ce qu’il fait, est-ce la chose la plus honnête que l’on puisse faire?
+Roscius d’ailleurs ne peut être à vous: il est à une autre, et quand
+cela ne serait pas ainsi, il est retenu: Claudie attend pour l’avoir
+qu’il se soit dégoûté de Messaline. Prenez Bathylle, Lélie; où
+trouverez-vous, je ne dis pas dans l’ordre des chevaliers que vous
+dédaignez, mais même parmi les farceurs, un jeune homme qui s’élève si
+haut en dansant, et qui fasse mieux la cabriole? Voudriez-vous le
+sauteur Cobus, qui, jetant ses pieds en avant, tourne une fois en l’air
+avant que de tomber à terre? Ignorez-vous qu’il n’est plus jeune? Pour
+Bathylle, dites-vous, la presse y est trop grande, et il refuse plus de
+dames qu’il n’en agrée. Mais vous avez Dracon, le joueur de flûte: nul
+autre de son métier n’enfle plus décemment ses joues, en soufflant dans
+le hautbois ou le flageolet. Vous soupirez, Lélie: est-ce que Dracon
+aurait fait un choix, ou que malheureusement on vous aurait prévenue? Se
+serait-il enfin engagé à Césonie, qui l’a tant couru, qui lui a sacrifié
+une grande foule d’amants, je dirai même toute la fleur des Romains; à
+Césonie, qui est d’une famille patricienne, qui est si jeune, si belle
+et si sérieuse? Je vous plains, Lélie, si vous avez pris par contagion
+ce nouveau goût qu’ont tant de femmes romaines pour ce qu’on appelle des
+hommes publics, et exposés par leur condition à la vue des autres.»
+
+Et la Bruyère conclut en conseillant à Lélie de porter ses ardeurs
+amoureuses au bourreau, que la loi met sur le même rang que l’acteur et
+dont le cœur peut-être sera inoccupé.
+
+L’accueil qu’ils recevaient partout, les égards excessifs qu’on leur
+témoignait rendaient la morgue des comédiens extrême et leur orgueil
+insatiable. Pendant une répétition Baron traitait Racine avec un tel
+mépris que le poète exaspéré lui dit: «Je vous ai fait venir pour jouer
+un rôle dans ma pièce et non pour me donner des conseils.» Le même Baron
+prétendait que les comédiens devaient être élevés sur les genoux des
+reines; et il disait modestement en parlant de lui: «Tous les cent ans
+on peut voir un César, mais il en faut deux mille pour produire un
+Baron, et depuis Roscius je ne connais que moi.» Ayant été envoyé par
+ses camarades chez M. de Harlay, premier président du Parlement, il
+commença son discours par ces mots: «Ma compagnie me députe..., etc.» Le
+magistrat, après l’avoir écouté, lui répondit en souriant: «J’en rendrai
+compte à ma troupe.»
+
+Les acteurs jouissaient d’un revenu considérable, et la plupart menaient
+grand train[214]. C’est ce qui faisait dire à la Bruyère parlant de la
+comédie: «Il n’y a point d’art si mécanique ni de si vile condition, où
+les avantages ne soient plus sûrs, plus prompts et plus solides. Le
+comédien couché dans son carrosse jette de la boue au visage de
+Corneille qui passe à pied[215].»
+
+ [214] Le cocher et le laquais de Baron furent un jour battus par les
+ gens du marquis de Biron. Le comédien alla trouver ce seigneur et
+ lui dit: «Monsieur le marquis, vos gens ont battu les miens, je vous
+ en demande justice.» «Mon pauvre Baron, que veux-tu que je te dise,
+ lui répondit le marquis, pourquoi as-tu des gens?»
+
+ [215] _Caractères_.
+
+On comblait les gens de théâtre de cadeaux de tous genres. Le duc
+d’Aumont donna à Baron un habit de cour scintillant de paillettes, qu’il
+n’avait porté que trois fois et qui valait plus de 8000 livres[216].
+Mlle Lecouvreur avait reçu tant de costumes des dames de la cour qu’à sa
+mort Mlle Pélissier, de l’Opéra, acheta sa défroque théâtrale 60 000
+écus.
+
+ [216] Ces costumes étaient offerts aux acteurs pour interpréter leurs
+ rôles; jusqu’au milieu du dix-huitième siècle on conserva l’habitude
+ de jouer en costume de ville.
+
+Même avec le parterre, généralement peu endurant, les comédiens se
+permettaient les plus grandes libertés.
+
+Les Français donnèrent _Mithridate_ à Paris, un jour que les meilleurs
+d’entre eux étaient allés jouer à Versailles. Les acteurs, qui parurent
+dans le premier acte, furent hués et sifflés au point qu’ils n’osaient
+plus reparaître au second; l’un d’eux cependant se décida à haranguer
+les spectateurs: il arrive bien humblement, dans son habit de théâtre,
+jusqu’au bord des lampes, et il dit d’un air de mortification:
+«Messieurs, Mlle Duclos, M. Beaubourg, MM. Ponteuil et Baron ont été
+obligés d’aller remplir leurs devoirs chez le roi; nous sommes au
+désespoir de n’avoir pas leur talent et de ne pouvoir les remplacer;
+nous n’avons pu, pour ne pas fermer notre théâtre aujourd’hui, vous
+donner que _Mithridate_. Nous savons qu’il est et sera joué par les plus
+mauvais acteurs; vous ne les avez même pas encore tous vus, car je ne
+vous cacherai pas que c’est moi qui joue le rôle de Mithridate.» Sur
+cela, grands éclats de rire, applaudissements de toute la salle, et la
+représentation fut soufferte[217].
+
+ [217] _Anecdotes dramatiques_, 1775.
+
+Si les comédiens parlaient quelquefois au public avec esprit, on les vit
+aussi dans bien des circonstances le traiter avec une véritable
+arrogance. Baron entrant en scène dans _Iphigénie_, débuta d’un ton fort
+bas:
+
+ Oui, c’est Agamemnon, c’est ton roi qui t’éveille.
+
+«Plus haut!» lui cria-t-on de toutes parts.
+
+«Si je le disais plus haut, je le dirais mal», répondit-il, et le
+parterre se tut.
+
+Ce même acteur s’était retiré du théâtre vers 1691 en prétextant des
+scrupules religieux. Quelques années plus tard, il reparut sur la scène.
+Un soir jouant le rôle de Rodrigue du _Cid_, il souleva un éclat de rire
+universel lorsqu’il dit:
+
+ Je suis jeune, il est vrai...,
+
+il répéta la phrase, et les rires redoublèrent: «Messieurs, dit-il aux
+spectateurs, je vais recommencer encore, mais je vous préviens que si
+l’on rit de nouveau, je quitte le théâtre pour n’y plus reparaître.» Le
+public, rappelé au respect de ce qu’il devait au talent et à l’âge du
+comédien, garda le silence[218].
+
+ [218] Baron mourut en 1729. Il renonça une seconde fois à la
+ profession de comédien et fut inhumé dans le cimetière St-Benoît.
+
+
+
+
+XII
+
+RÈGNE DE LOUIS XV
+
+SOMMAIRE: Le théâtre sous la Régence.--Les théâtres de société: la
+duchesse du Maine.--Goût des jésuites pour l’art dramatique.--Le théâtre
+en Italie et à Rome.--Sévérité du clergé français.--Les refus de
+sacrements.--Intervention du Parlement.
+
+
+Après la mort de Louis XIV, le théâtre regagne rapidement le terrain que
+l’austérité de mode à la fin du dernier règne lui a fait perdre. Dès
+1716 le régent, trouvant qu’une troisième scène est nécessaire à la
+ville de Paris, fait rassembler en Italie une troupe de comédiens aussi
+parfaite que possible; il leur donne l’hôtel de Bourgogne et le titre de
+«comédiens italiens de Son Altesse Royale, monseigneur le duc d’Orléans,
+régent[219]».
+
+ [219] Ils vinrent en France sous la direction de Riccoboni et
+ débutèrent le 18 mai 1716, sur la scène du Palais-Royal, où ils
+ jouèrent d’abord alternativement avec l’Opéra. Ils ne prirent
+ possession que le 1er juin du théâtre de l’hôtel de Bourgogne. A la
+ mort du régent, on les autorisa à placer sur la porte de l’hôtel les
+ armes de Sa Majesté et au-dessous, sur un marbre noir, cette
+ inscription en lettres d’or: «Hôtel des comédiens italiens
+ ordinaires du Roi, entretenus par Sa Majesté, rétablis à Paris en
+ l’année M.DCC.XVI.» Ils obtinrent une pension de 15 000 livres.
+
+Les théâtres de société commencent à se répandre; on en compte déjà
+plusieurs dans Paris, entre autres celui que la présidente Lejay a fait
+bâtir dans la cour de son hôtel[220]; le plus célèbre est celui de la
+duchesse du Maine[221]. La duchesse, une des femmes les plus
+spirituelles de son temps, est dévorée de l’amour des fêtes et des
+plaisirs. Elle a quitté Versailles, où elle s’ennuyait à périr, et s’est
+réfugiée à Sceaux, où elle peut se divertir tout à son aise. Installée
+dans son château, elle joue chaque jour la comédie; Baron est devenu un
+de ses familiers et lui donne la réplique; l’académicien de
+Malézieu[222] dirige le théâtre et l’abbé Genest compose les tragédies;
+Voltaire lui-même figure dans la troupe et comme auteur et comme
+acteur[223].
+
+ [220] Elle faisait jouer la comédie par des jeunes gens du quartier.
+ C’est chez elle qu’Adrienne Lecouvreur fit ses débuts. Les Comédiens
+ français, jaloux des succès de ce théâtre en miniature, le firent
+ fermer.
+
+ [221] Saint-Simon disait d’elle: «Une femme, dont l’esprit, et elle en
+ avoit infiniment, avoit achevé de se gâter et de se corrompre par la
+ lecture des romans et des pièces de théâtre, dans les passions
+ desquels elle s’abandonnoit tellement qu’elle a passé des années à
+ les apprendre par cœur et à les jouer publiquement elle-même.»
+
+ [222] On l’avait surnommé l’abbé Rhinocéros, délicate allusion à
+ l’énormité de son nez.
+
+ [223] Il joua entre autres le rôle de Cicéron dans _Rome sauvée_. En
+ 1752 le poète écrivait à Thibouville: «Mettez-moi toujours aux pieds
+ de Mme la duchesse du Maine. C’est une âme prédestinée; elle aimera
+ la comédie jusqu’au dernier moment, et quand elle sera malade, je
+ vous conseille de lui administrer quelque pièce au lieu de
+ l’extrême-onction. On meurt comme on a vécu.» La duchesse mourut en
+ 1753, âgée de 77 ans.
+
+Dans tout l’éclat de la jeunesse et du talent, l’auteur de la _Henriade_
+écrit avec enthousiasme: «Il y a plus de vingt maisons dans Paris, dans
+lesquelles on représente des tragédies et des comédies; on a fait même
+beaucoup de pièces nouvelles pour ces sociétés particulières. On ne
+saurait croire combien est utile cet amusement qui demande beaucoup de
+soin et d’attention. Il forme le goût de la jeunesse, il donne de la
+grâce au corps et à l’esprit, il contribue au talent de la parole, il
+retire les jeunes gens de la débauche en les accoutumant aux plaisirs
+purs de l’esprit[224].»
+
+ [224] Notes du _Temple du Goût_ (variantes), 1733.
+
+Les jésuites eux-mêmes, qui ont dû à la fin du dernier règne mettre un
+frein à leur penchant pour l’art dramatique, reprennent leur distraction
+favorite. Le Père Lallemand[225], le Père Du Cerceau[226], font
+représenter leurs œuvres sur les théâtres de leurs collèges. Le Père
+Lejay[227] écrit non seulement des drames latins, mais encore des
+ballets, et dans la _Bibliotheca rhetorum_ il trace la théorie du genre.
+Le Père Porée[228], le précepteur de Voltaire, compose des tragédies
+pleines de gaieté et de morale.
+
+ [225] (1660-1748).
+
+ [226] (1670-1730). Il composa un grand nombre de pièces, soit en
+ latin, soit en français.
+
+ [227] (1657-1734). Il eut Voltaire pour élève.
+
+ [228] Le Père Porée (1675-1741).
+
+En 1733, au collège Louis-le-Grand, où il professait la rhétorique, le
+Père Porée prononce devant les cardinaux de Polignac, de Bissy et devant
+le nonce du pape, un discours qui montre bien quelle était alors sur le
+théâtre l’opinion de la Compagnie. Parlant non en théologien, mais en
+citoyen et en chrétien, le jésuite démontre que le théâtre peut et doit
+être une école de bonnes mœurs et il place même la poésie dramatique
+au-dessus de la philosophie et de l’histoire. Il rappelle que saint
+Charles Borromée revoyait lui-même les pièces qu’on représentait à Milan
+de son temps, que Richelieu «donnait à la réforme et à la perfection de
+la scène des jours qu’il dérobait aux affaires de la guerre, de l’Église
+et de l’État», que Racine composait _Esther_ et _Athalie_ pour
+l’éducation des demoiselles de Saint-Cyr; que les jésuites enfin
+faisaient jouer à leurs élèves des pièces que venaient entendre les plus
+grands personnages. L’orateur ne se montrait pas moins favorable à
+l’opéra.
+
+Comment se fait-il donc, se demande le Père Porée en terminant, que tant
+d’hommes pieux et savants condamnent absolument le théâtre? C’est que
+notre théâtre n’est pas ce qu’il devrait être, qu’il s’est jeté dans la
+galanterie et qu’au lieu de rester l’école des mœurs il est souvent
+devenu l’école des vices.
+
+Quoi qu’il en soit, et malgré ces restrictions, on voit que les jésuites
+sont toujours partisans des spectacles. Après s’être enorgueillis de
+Corneille, qui est sorti de leur collège, ils ne se montrent pas moins
+fiers de Voltaire, qu’ils ont formé et dont ils ont dirigé les premiers
+essais. Reconnaissant des soins qu’il a reçus, le poète donne à ses
+précepteurs sa tragédie de la _Mort de César_, et c’est sur la scène
+d’un de leurs collèges qu’elle est jouée pour la première fois[229].
+
+ [229] On peut lire sur ce sujet la curieuse correspondance de Voltaire
+ avec l’abbé Asselin, proviseur du collège d’Harcourt, rue de la
+ Harpe à Paris. (Voir _Corresp. génér._, édition Molland, tome I.)
+
+En encourageant l’art dramatique, les jésuites ne faisaient que suivre
+l’exemple qu’ils recevaient d’Italie. Là, plus qu’ailleurs encore, les
+théâtres étaient en honneur et on en trouvait dans les plus petites
+villes; le prix des places était tellement modique que le président de
+Brosses en témoignait son extrême étonnement. «Les premières places ne
+coûtent pas dix sous, écrivait-il, mais la nation italienne a tellement
+le goût des spectacles que la quantité des gens et du menu peuple qui y
+vont tire les comédiens d’affaire.»
+
+Le clergé italien regardait le théâtre comme une distraction fort
+légitime et il s’y montrait sans scrupule: «Je n’ai jamais vu tant de
+moines à la procession qu’il y en avoit à la comédie, écrit encore le
+spirituel président. Je ne vis point de jésuites et je m’informai s’ils
+n’y alloient pas. Un prêtre, placé à côté de moi, me répondit que, bien
+qu’ils fussent plus pharisiens que les autres, ils ne laissent pas d’y
+venir quelquefois.»
+
+On tolérait même un singulier mélange du sacré et du profane;
+généralement pendant les entr’actes on quêtait pour le luminaire de la
+paroisse, et c’était toujours une femme jeune et belle qu’on chargeait
+de ce soin, de façon à réveiller, s’il était nécessaire, la charité des
+spectateurs.
+
+De Brosses assista à Vérone à une scène bien étrange: «Que je n’oublie
+pas de vous dire la surprise singulière que j’eus en allant à la comédie
+la première fois que j’y allai. Une cloche de la ville ayant sonné un
+coup, j’entendis derrière moi un mouvement subit tel que je crus que
+l’amphithéâtre venoit en ruine, d’autant mieux qu’en même temps je vis
+fuir les actrices, quoiqu’il y en eût une qui, selon son rôle, fût
+d’abord évanouie. Le vrai sujet de mon étonnement étoit que ce que nous
+appelons l’Angelus ou le Pardon venoit de sonner, que toute l’assemblée
+s’étoit mise promptement à genoux, tournée vers l’Orient; que les
+acteurs s’y étoient de même jetés dans la coulisse; que l’on chanta fort
+bien l’Ave Maria, après quoi l’actrice évanouie revint, fit fort
+honnêtement la révérence ordinaire après l’Angelus, se remit dans son
+état d’évanouissement, et la pièce continua. Il faudroit avoir vu ce
+coup de théâtre pour se figurer à quel point il est original.»
+
+L’abbé Coyer dans son _Voyage d’Italie_, en 1775, dit encore: «La
+religion n’y est pas en contradiction avec le gouvernement qui soutient,
+qui pensionne les théâtres. Les spectacles inquiètent si peu les
+consciences italiennes, que ceux qui sont chargés par état d’édifier le
+public, les fréquentent sans scrupule et sans scandale.»
+
+Il en était à Rome de même que dans le reste de l’Italie; les théâtres y
+étaient nombreux et fort suivis, aussi bien par le clergé que par le
+peuple; plusieurs même se trouvaient placés sous le vocable d’un saint.
+Aussi les réformés opposaient-ils avec éclat Genève, où les marionnettes
+même étaient défendues, à Rome où les spectacles prospéraient sous l’œil
+bienveillant de l’autorité papale.
+
+La situation en France était bien différente. Le dix-huitième siècle fut
+le siècle du théâtre par excellence; jamais il ne fut plus en honneur,
+jamais il n’excita une passion plus violente; et cependant, par un
+singulier contraste, à aucune époque, depuis l’empire romain, on ne vit
+ses interprètes plus sévèrement traités.
+
+La doctrine que les prédications de Bossuet avaient fait prévaloir, non
+seulement ne s’était pas atténuée, mais encore, dès le commencement du
+règne de Louis XV, le clergé séculier redoubla de sévérité et
+d’intolérance envers les comédiens.
+
+L’Église de France, pendant tout le dix-huitième siècle, observe
+rigoureusement, dans la plupart des diocèses, la pratique établie depuis
+la mort de Molière. Elle regarde tous ceux qui montent sur le théâtre
+comme des excommuniés et les traite comme tels, c’est-à-dire qu’elle
+leur refuse les sacrements à la vie et à la mort, et qu’elle ne leur
+accorde même pas la sépulture ecclésiastique.
+
+Cette doctrine souleva les plus violentes récriminations et amena des
+controverses sans nombre. Les uns soutenaient que le clergé, en
+excommuniant les comédiens, outrepassait ses pouvoirs; les autres
+affirmaient au contraire qu’il ne faisait qu’user strictement des droits
+qui lui étaient conférés.
+
+Parmi ceux, et ils sont nombreux, qui ont discuté avec le plus
+d’acharnement cette question des droits de l’Église, il faut citer
+l’abbé de Latour[230]. L’abbé prit parti avec violence contre les
+comédiens, et dans un volumineux dossier[231] il accumula toutes les
+preuves qui, selon lui, rendaient parfaitement légitimes les peines
+canoniques que l’Église leur infligeait.
+
+ [230] Latour (Bertrand de) (1700-1780), doyen du chapitre de la
+ cathédrale de Montauban, prédicateur et fécond écrivain
+ ecclésiastique.
+
+ [231] _Réflexions morales, politiques, historiques et littéraires sur
+ le théâtre_, par l’abbé de Latour. A Avignon, chez Marc Chave,
+ imprimeur-libraire, 1763.
+
+Comme on alléguait, non sans raison, qu’en fait, il n’y avait pas
+d’excommunication générale frappant les gens de théâtre, qu’on ne
+pouvait relever contre eux que des lois particulières, l’abbé croit
+réfuter victorieusement cette objection en écrivant:
+
+«On n’a pas besoin de l’excommunication pour être en droit, pour être
+même obligé de refuser les sacrements aux comédiens. La qualité de
+pécheurs publics et scandaleux y suffit. Dieu l’a expressément ordonné:
+«Ne donnez pas les choses saintes aux chiens.» Le pécheur en est indigne
+et ce seroit un scandale de voir ainsi profaner les sacrements. C’est ce
+qui dans tous les temps a été universellement reconnu... Il est donc
+bien inutile de se répandre en invectives contre l’excommunication des
+comédiens. N’y en eût-il aucune, leur sort ne seroit pas plus heureux.
+Indépendamment de toute censure, la seule notoriété de leurs
+représentations les exclut de toute réception publique des sacrements et
+leur métier de toute réception secrète.»
+
+Mais alors, objectait-on à l’abbé, si leur situation est si clairement
+définie, quel besoin l’Église a-t-elle de les désigner spécialement, de
+faire contre eux des lois particulières, telles que celles que l’on
+trouve dans les rituels? Par une raison fort simple, répond l’abbé,
+«c’est que les comédiens ont la mauvaise foi de ne pas convenir du crime
+de leur état.» Il faut avouer que si l’argument n’est pas irréfutable,
+il est au moins inattendu.
+
+La thèse soutenue par M. de Latour manquait par la base; la qualité de
+pécheurs publics et scandaleux, qu’il attribuait si bénévolement aux
+comédiens, n’était pas si bien caractérisée qu’elle pût être
+efficacement et sans conteste invoquée contre eux.
+
+L’Église outrepassait-elle donc ses pouvoirs en repoussant les comédiens
+de la communion?
+
+La question de l’excommunication a joué un très grand rôle au
+dix-huitième siècle, et pour la bien comprendre il faut rappeler en
+quelques mots les lois qui régissaient la matière[232].
+
+ [232] Il y a plusieurs sortes d’excommunications:
+
+ 1º L’excommunication majeure, qui retranche entièrement de la
+ communion de l’Église;
+
+ 2º L’excommunication mineure, qui interdit seulement l’usage des
+ sacrements;
+
+ 3º L’excommunication _de droit_, qui est portée par le droit canon;
+
+ 4º L’excommunication de fait ou _ipso facto_, que l’on encourt par
+ le seul fait en accomplissant une chose défendue sous peine
+ d’excommunication.
+
+Le pouvoir des ministres de l’Église, au point de vue de
+l’excommunication, se trouvait maintenu dans des bornes très étroites.
+Il y avait un principe essentiel qui dominait toute la question, c’est
+qu’aucun citoyen ne pouvait être frappé d’excommunication, si le crime
+dont il était convaincu n’était pas soumis par la loi civile à cette
+peine. Par conséquent, hors les cas spécifiés par la loi et par les
+canons reçus dans le royaume, l’Église demeurait impuissante. Elle ne
+pouvait refuser les sacrements et la sépulture ecclésiastique, tant
+qu’une censure formelle n’avait pas été expressément dénoncée par
+sentence du juge ecclésiastique et de plus confirmée par un jugement
+civil.
+
+Le clergé chercha naturellement à étendre ses pouvoirs et ne pouvant
+heurter de front les lois qui réglaient ses rapports avec l’État, il
+s’efforça de les tourner. C’est alors que l’on vit apparaître ces
+excommunications pour causes indéterminées, pour vérités englobées, ces
+excommunications _ipso facto_, sourdement pratiquées.
+
+La société civile s’éleva avec raison contre ces abus de pouvoir qui
+mettaient obstacle à la liberté de conscience, et dont le moindre tort
+était de violer la loi. Ils étaient très fréquents et soulevaient
+d’incessantes querelles entre le Parlement et le clergé, le premier
+soutenant les droits de l’État, le second cherchant à défendre ses
+propres empiétements.
+
+En 1738 survint un incident assez curieux. L’Église refusait alors les
+sacrements aux Quesnellistes notoires[233]; les Parlements intervinrent
+et déclarèrent qu’on ne pouvait les dénier qu’à des pécheurs frappés
+préalablement par une sentence civile; or il n’y en avait aucune
+condamnant les Quesnellistes.
+
+ [233] Comme le clergé lui-même était profondément divisé, on avait
+ imaginé les _billets de confession_. Toute personne qui, à son lit
+ de mort, voulait recevoir les sacrements, devait produire un billet
+ de confession, attestant qu’elle avait reçu l’absolution d’un prêtre
+ non janséniste. A défaut de cette déclaration, on lui refusait
+ impitoyablement les secours de la religion.
+
+Le clergé riposta que la prétention des Parlements n’était nullement
+fondée; et se basant sur la pratique qu’on lui laissait suivre à l’égard
+des comédiens, il rappela qu’il ne leur accordait ni la communion ni la
+sépulture ecclésiastique, et que cependant il n’existait contre eux
+aucune sentence civile[234].
+
+ [234] L’abbé de Latour prétendait qu’en fait la sentence civile
+ existait. «La qualité de comédien, dit-il, dissipe tous les
+ nuages... un état public toléré par le magistrat, objet de
+ l’inspection de la police, exercé journellement sous ses yeux,
+ équivaut à des sentences et à des dénonciations juridiques;
+ l’acceptation du magistrat le dénonce pour comédien, la note
+ d’infamie imprimée par la loi sur la profession et sur ceux qui
+ l’exercent est une dénonciation du crime.»
+
+Le Parlement de Paris, dans ses Remontrances au roi, du 28 juin 1738,
+nia qu’on pût faire entre les deux cas aucune assimilation; il reconnut
+bien qu’on refusait la communion et la terre sainte aux comédiens sans
+aucune opposition de la part des magistrats, mais, dit-il, «c’est qu’ils
+sont de ces hommes diffamés dont le crime est aussi public que la
+profession qu’ils exercent est solennellement défendue.»
+
+On voit que le Parlement restait fidèle à son esprit et qu’il n’hésitait
+pas à invoquer contre son vieil ennemi le comédien des arguments qui
+n’étaient pas plus fondés en théorie qu’en pratique.
+
+La question des sacrements se présenta fréquemment et elle fut toujours
+tranchée en faveur des citoyens et de l’État. En 1753, on publia une
+consultation «de plusieurs canonistes et avocats de Paris sur la
+compétence des juges séculiers, par rapport au refus des sacrements»,
+dans laquelle on soutenait que c’était un délit purement ecclésiastique
+et de la compétence du seul juge d’Église.
+
+Les avocats protestèrent et le bâtonnier prenant la parole en leur nom
+réclama contre les pernicieux principes qui régnaient dans cet ouvrage.
+«Nous avons toujours soutenu, dit-il, qu’un double titre assure à la
+puissance temporelle le droit de connaître des refus publics de
+sacrement. Elle doit empêcher qu’on n’inflige des peines aussi graves
+dans d’autres cas que ceux qui sont exprimés par les règlements
+ecclésiastiques reçus dans le royaume. Les ministres de l’Église sont,
+comme tous les autres sujets du roi, soumis à son autorité[235].»
+
+ [235] Extrait des registres du Parlement du 13 février 1753.
+
+La consultation des quelques «canonistes et avocats» fut, sur l’ordre du
+Parlement, lacérée et brûlée dans la cour du Palais, au pied du grand
+escalier, par l’exécuteur de la haute justice.
+
+La loi de l’État, qui interdisait de refuser les sacrements hors les cas
+spécifiés, n’était pas dépourvue de sanction. Quand un curé repoussait
+de la communion son paroissien, qui s’était présenté publiquement pour
+la recevoir dans les formes usitées dans l’Église, le paroissien n’avait
+qu’à en appeler comme d’abus; il obtenait justice et l’ecclésiastique
+qui avait outrepassé ses pouvoirs était sévèrement frappé[236].
+
+ [236] Ces refus de sacrements étaient très fréquents et les arrêts
+ condamnant les curés récalcitrants à l’amende et au bannissement ne
+ l’étaient pas moins.
+
+On s’est étonné que les comédiens n’aient pas réclamé comme les autres
+citoyens auprès du Parlement contre les refus de sacrements et de
+sépulture dont ils étaient victimes; comment ne faisaient-ils pas valoir
+que non seulement aucune excommunication générale ne pouvait être
+relevée contre eux, mais encore qu’aucune sentence civile ne les
+frappait, et que, par conséquent, le clergé vis-à-vis d’eux excédait ses
+droits?
+
+Par une raison fort simple, c’est que si la doctrine de l’Église était
+rigoureuse et excessive, en droit elle était parfaitement légitime. En
+effet, l’Église ne pouvait porter d’excommunication que dans les cas
+admis par la loi et par les canons reçus dans le royaume. Or les canons
+des conciles, jusqu’au huitième siècle, n’étaient-ils pas acceptés en
+France, et le concile d’Arles n’excluait-il pas formellement les
+comédiens de la communion? La réponse n’était pas douteuse. Du moment
+que ces canons étaient reçus dans le royaume de tout temps, rien ne
+s’opposait à ce qu’on les appliquât; c’est ce que faisait l’Église en
+toute autorité, et c’est ce qui paralysait l’intervention du Parlement.
+On pouvait objecter que beaucoup de rituels ne s’appuyaient pas sur le
+concile d’Arles pour repousser les comédiens, et qu’ils les faisaient
+simplement rentrer dans la catégorie des pécheurs publics. Peu
+importait. Le fait essentiel, c’est que le clergé, en refusant les
+sacrements aux comédiens, restait dans les limites des pouvoirs que la
+loi lui accordait.
+
+Du reste, en dehors de la question de droit, on sait la profonde
+antipathie que les gens de robe éprouvaient pour les gens de théâtre, et
+si par aventure les comédiens avaient porté leurs doléances aux pieds du
+Parlement, ils eussent été honteusement repoussés; ils connaissaient
+trop bien ces sentiments pour qu’aucun d’eux s’exposât à un affront qui
+ne lui eût certes pas été ménagé. On s’explique donc parfaitement
+comment, pendant tout le dix-huitième siècle, les magistrats n’ont
+jamais troublé l’Église dans l’application qu’elle faisait de ses lois
+canoniques contre les comédiens et comment ces derniers n’ont jamais eu
+recours à la justice des Parlements.
+
+La doctrine de l’Église de France ne se modifia pas jusqu’en 1789.
+Presque tous les rituels de l’époque reproduisent les anathèmes
+prononcés par le rituel de Paris contre les comédiens, et lecture en
+était faite chaque dimanche au prône des paroisses[237]. Mais, comme
+nous avons déjà eu lieu de le faire remarquer pour le dix-septième
+siècle, cette doctrine n’était pas immuable, elle variait suivant les
+diocèses[238].
+
+ [237] Le _Dictionnaire universel dogmatique, canonique, historique_,
+ par le R. P. Richard (1760), dit textuellement à l’article COMÉDIEN:
+ «Les comédiens sont des personnes infâmes que l’Église déclare
+ publiquement excommuniées tous les dimanches au prône des messes de
+ paroisse, conformément aux décrets des anciens conciles. De là il
+ s’ensuit: 1º qu’ils sont dans un état de damnation; 2º qu’on ne peut
+ leur accorder ni l’absolution, ni la communion, soit pendant la vie,
+ soit à la mort, ni la sépulture ecclésiastique, à moins qu’ils ne
+ quittent absolument leur profession; 3º qu’on ne peut rien leur
+ donner sans un grand péché, hors le cas d’une extrême nécessité.»
+
+ [238] Les distinctions que nous avons établies pour le dix-septième
+ siècle se reproduisent pendant le dix-huitième; ainsi il n’est pas
+ fait mention de la sentence d’excommunication dans la formule du
+ prône des rituels de Toul (1700), de Besançon (1715), de Bordeaux
+ (1728), de Sarlat (1729), de Blois (1730), de Périgueux (1733), de
+ Clermont (1733), de Meaux (1734), de Strasbourg (1742), de Soissons
+ (1755), de Châlons (1776), de Nantes (1776), de Paris (1777), de
+ Lodève (1781), de Saint-Dié (1783), de Tours (1785), de Lyon (1787),
+ de Verdun (1787), etc., etc.
+
+ Certains rituels regardent les comédiens, les bateleurs et les
+ farceurs comme infâmes par état et à ce titre les éloignent de la
+ communion conjointement avec les concubinaires et les femmes
+ publiques. Tels sont les rituels de Paris (1697), de Bordeaux
+ (1726), de Sarlat (1729), d’Auxerre (1730), de Blois (1730), de
+ Meaux (1734), d’Évreux (1741), de Bourges (1746), de Boulogne
+ (1750), de Soissons (1753), de Clermont (1773), de Limoges (1774),
+ de Poitiers (1776), de Lodève (1781), de Beauvais (1783), de
+ Saint-Dié (1784), de Lyon (1787).
+
+ Au contraire, les rituels de Toul (1700), de Besançon (1705), de
+ Metz (1713), de Strasbourg (1742), de Bayeux (1744), de Périgueux
+ (1763), s’expriment comme le rituel romain et n’excluent pas les
+ comédiens des sacrements.
+
+ Quelques rituels excluent les gens de théâtre du titre de parrain;
+ tels sont ceux d’Auxerre (1730), de Clermont (1734), de Bourges
+ (1746), de Soissons (1753), de Limoges (1774), de Lyon (1787).
+ D’autres, au contraire, ne les repoussent en aucune façon; tels sont
+ ceux de Toul (1700), de Metz (1713), de Besançon (1715), de Bordeaux
+ (1728), de Sarlat (1729), de Blois (1730), de Meaux (1734), d’Évreux
+ (1741), de Strasbourg (1741), de Bayeux (1744), de Tarbes (1751), de
+ Périgueux (1763), de Troyes (1768), de Paris (1777), de Beauvais
+ (1783), de Saint-Dié (1783).
+
+
+
+
+XIII
+
+RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)
+
+SOMMAIRE: On refuse la sépulture à Adrienne Lecouvreur.--Indignation de
+Voltaire.--Discipline de l’Église à l’égard des comédiens: mariage,
+derniers sacrements, sépulture.--Faveur accordée aux comédiens italiens
+et aux artistes de l’Opéra.
+
+
+Le refus de sépulture, que l’Église avait érigé en principe à l’égard
+des comédiens, amena les plus regrettables scandales et on ne peut s’en
+étonner quand on songe aux conséquences qui résultaient de cette
+doctrine à une époque où le clergé possédait seul la police des
+cimetières[239]. Refuser la sépulture ecclésiastique, c’était chasser le
+corps du champ du repos, c’était le condamner à un enfouissement
+nocturne, clandestin, sans parents et sans amis, c’était quelquefois
+même le condamner à la voirie, c’est-à-dire à une tombe ignominieuse et
+ignorée, obtenue par pitié des magistrats[240].
+
+ [239] Le refus de la sépulture ecclésiastique emporte, d’après les
+ règles canoniques, la privation de l’inhumation en terre bénite, de
+ la sonnerie des cloches, des prières et cérémonies publiques de
+ l’Église. Le corps doit être enterré dans la partie du cimetière
+ réservée pour la sépulture des enfants morts sans baptême.
+
+ [240] «Ceux à qui la sépulture ecclésiastique n’était point accordée
+ ne pouvaient être inhumés qu’en vertu d’une ordonnance du juge de
+ police des lieux, rendue sur les conclusions du procureur du roi ou
+ de celui des hauts justiciers.» (Déclaration du 9 avril 1736).
+
+L’exemple le plus fameux des tristes conséquences qu’entraînait la
+rigueur de l’Église est celui d’Adrienne Lecouvreur. La célèbre actrice
+mourut dans tout l’éclat de la beauté, de la jeunesse et de la gloire.
+Rien ne put fléchir cependant le préjugé barbare qui pesait sur sa
+profession, et ses plus dévoués amis ne purent épargner à sa cendre une
+suprême injure.
+
+Elle succomba le 23 mars 1730 dans des circonstances particulièrement
+dramatiques. Le bruit courut qu’elle avait été empoisonnée par la
+duchesse de Bouillon, fille du prince de Sobieski. «Mme de Bouillon est
+capricieuse, violente, emportée, excessivement galante, dit Mlle Aïssé,
+ses goûts s’étendent depuis le prince jusqu’au comédien.» Elle avait en
+effet pour amants le comte de Clermont et un acteur de l’opéra nommé
+Tribou; cela ne l’empêcha point de se prendre de fantaisie pour le comte
+de Saxe, mais Maurice ne répondit pas à ses avances[241]. Outrée de ce
+dédain et convaincue que la Lecouvreur en était la cause, Mme de
+Bouillon chercha à faire empoisonner la tragédienne; mais la trame fut
+dévoilée par celui-là même qui devait en être l’instrument et pour cette
+fois le complot échoua. Quelque temps après, à une représentation de
+_Phèdre_, la duchesse était aux premières loges; Adrienne l’aperçut et
+ne put modérer sa colère. Au troisième acte, Phèdre dit à Œnone:
+
+ [241] Barbier et Favart prétendent que le maréchal de Saxe ne joua
+ aucun rôle dans cette tragédie; Tribou aurait aimé la Lecouvreur, et
+ cela seul aurait suffi pour décider la duchesse de Bouillon à faire
+ périr sa rivale.
+
+ ... Je sais mes perfidies,
+ Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies,
+ Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix,
+ Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.
+
+Au lieu d’adresser ces vers à sa confidente, la Lecouvreur les prononça
+en se tournant du côté de la duchesse. Le public comprit et applaudit
+beaucoup. Ce fut l’arrêt de mort de la tragédienne. Peu de jours après,
+la duchesse implacable «fit passer à la pauvre Phèdre le goût des
+vanités de ce monde». Elle se trouva mal au théâtre; «la pauvre créature
+s’en alla chez elle et quatre jours après, à une heure de l’après-midi,
+elle mourut lorsqu’on la croyait hors d’affaire... elle finit comme une
+chandelle. On l’a ouverte, on lui a trouvé les entrailles gangrenées. On
+prétend qu’elle a été empoisonnée dans un lavement[242].»
+
+ [242] _Lettres_ de Mlle Aïssé. Voltaire nie cette mort violente. «Mlle
+ Lecouvreur mourut entre mes bras, dit-il, d’une inflammation
+ d’entrailles; et ce fut moi qui la fis ouvrir. Tout ce que dit Mlle
+ Aïssé sont des bruits populaires qui n’ont aucun fondement.»
+
+Le jour de sa mort, elle reçut la visite d’un vicaire de Saint-Sulpice:
+«Je sais ce qui vous amène, lui dit-elle, vous pouvez être tranquille,
+je n’ai pas oublié vos pauvres dans mon testament.» Puis dirigeant le
+bras vers le buste du maréchal de Saxe, elle s’écria: «Voilà mon
+univers, mon espoir et mes dieux[243]!» Le vicaire lui demanda une
+renonciation formelle à sa profession, mais elle ne voulut rien entendre
+et il dut se retirer. Elle léguait deux mille livres à l’église de
+Saint-Sulpice; néanmoins le curé, M. Longuet[244], lui refusa non
+seulement la sépulture chrétienne, mais il ne voulut même pas la laisser
+ensevelir au cimetière dans l’endroit où l’on enterrait les enfants
+morts sans baptême; il fallut un ordre du lieutenant de police pour que
+ses restes mortels trouvassent enfin un dernier asile sur les berges de
+la Seine.
+
+ [243] Michelet.
+
+ [244] C’est le même curé qui avait demandé au régent que la Comédie
+ française fût expulsée de la paroisse de Saint-Sulpice; n’ayant pu
+ l’obtenir, il défendit à la procession, non seulement de traverser
+ la rue de la Comédie, mais même celles qui aboutissaient à ce
+ passage profane.
+
+M. de Laubinière, un des amis de la Lecouvreur, fut seul autorisé à lui
+rendre les derniers devoirs. Au milieu de la nuit, il transporta
+
+ . . . . . . par charité
+ Ce corps autrefois si vanté,
+ Dans un vieux fiacre empaqueté,
+ Vers le bord de notre rivière[245].
+
+ [245] Voltaire.
+
+Deux portefaix creusèrent une fosse et l’on y enfouit précipitamment le
+cadavre de
+
+ Celle qui dans la Grèce aurait eu des autels[246].
+
+ [246] D’Argental, qui avait passionnément aimé la comédienne, accepta
+ d’être son exécuteur testamentaire. Il avait 86 ans lorsqu’on
+ découvrit le lieu où elle avait été enterrée; l’hôtel du marquis de
+ Sommery, à l’angle sud-est des rues de Grenelle et de Bourgogne,
+ s’élevait sur le funèbre emplacement. D’Argental fit placer dans la
+ muraille une plaque de marbre sur laquelle étaient gravés quelques
+ vers destinés à rappeler l’événement. Le 30 avril 1797 (2 floréal an
+ V), les Comédiens français demandèrent au gouvernement la permission
+ de rechercher les cendres d’Adrienne Lecouvreur et de les déposer
+ dans le lieu ordinaire des sépultures. Leur demande fut agréée et
+ l’autorité municipale conviée à seconder de tout son pouvoir
+ l’exécution de ce projet.
+
+Sous le coup de sa douleur et transporté d’indignation, Voltaire composa
+cette ode d’une pensée si élevée et si philosophique.
+
+ Ombre illustre, console-toi;
+ En tout lieu la terre est égale,
+ Et lorsque la Parque fatale
+ Nous fait subir sa triste loi,
+ Peu nous importe où notre cendre
+ Doive reposer pour attendre
+ Ce temps où tous les préjugés
+ Seront à la fin abrogés.
+ Ces lieux cessent d’être profanes
+ En contenant d’illustres mânes.
+ Ton tombeau sera respecté;
+ S’il n’est pas souvent fréquenté
+ Par les diseurs de patenôtres,
+ Sans doute il le sera par d’autres,
+ Dont l’hommage plus naturel
+ Rendra ton mérite immortel!
+ Au lieu d’ennuyeuses matines,
+ Les Grâces, en habit de deuil,
+ Chanteront des hymnes divines,
+ Tous les matins sur ton cercueil.
+ Théophile, Corneille, Racine
+ Sans cesse répandront des fleurs,
+ Tandis que Jocaste et Pauline
+ Verseront un torrent de pleurs[247].
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ [247] Le chevalier de Rochemort composa cette épitaphe sur la mort de
+ Mlle Lecouvreur.
+
+ Ci-gît l’actrice inimitable
+ De qui l’esprit et les talents
+ Les grâces et les sentiments
+ La rendaient partout adorable.
+ L’opinion était si forte
+ Qu’elle devait toujours durer,
+ Qu’après même qu’elle fut morte
+ On refusa de l’enterrer.
+
+ (_Corresp._ de Favart.)
+
+Peu après, le philosophe s’élevait encore contre l’absurde contradiction
+qui permettait d’accabler d’honneurs les comédiens pendant leur vie et
+d’outrager leurs cendres. Se laissant aller à sa juste colère, il se
+révoltait contre «l’esclavage et la folle superstition» auxquels on
+était assujetti en France, et il faisait ressortir éloquemment la
+liberté dont on jouissait en Angleterre. Un contraste douloureux venait
+en effet de s’établir entre la conduite du peuple anglais et la sévérité
+outrée du clergé de France. Anne Oldfields, la grande actrice
+d’Angleterre, étant morte, son corps resta exposé plusieurs jours à
+Westminster, puis il fut porté en grande pompe à l’Abbaye et enseveli à
+côté des rois et des grands hommes[248]; les plus illustres personnages
+tenaient les coins du poêle.
+
+ [248] 1er mai 1731. Un demi-siècle plus tard, Garrick vint la
+ rejoindre et reçut les mêmes honneurs.
+
+Voltaire envoya ses plaintes amères à Thiériot, qui, fidèle à son
+surnom[249], les communiqua à quelques intimes; bien qu’il n’en ait pas
+laissé prendre de copie, les principaux passages furent reproduits.
+Cette protestation contre une pratique de l’Église provoqua une grande
+effervescence; le clergé tout entier se souleva, et demanda justice; la
+situation devint si critique que, redoutant une arrestation, le
+philosophe crut devoir s’enfuir et rester éloigné de Paris jusqu’à ce
+que l’émoi fût un peu calmé.
+
+ [249] Voltaire l’appelait Thiériot-Trompette.
+
+Voltaire ne s’était pas contenté de faire entendre dans des vers
+éloquents un cri de révolte contre un usage barbare, il avait voulu
+fomenter une véritable insurrection à la Comédie. Usant de son influence
+sur les interprètes tragiques, il leur conseilla de déserter la scène en
+masse et de déclarer qu’ils n’exerceraient plus leur profession, «tant
+qu’on ne traiterait pas les pensionnaires du roi comme les autres
+citoyens qui n’ont pas l’honneur d’appartenir au roi.» Ils le promirent,
+mais n’en firent rien: «Ils préférèrent l’opprobre avec un peu d’argent
+à un honneur qui leur eût valu davantage.»
+
+Ce refus de sépulture, qui est resté célèbre parmi les grands scandales
+du dix-huitième siècle, ne fut pas, comme on pourrait le supposer, un
+cas isolé. En province aussi bien qu’à Paris, on voit sans cesse le
+clergé refuser la sépulture chrétienne aux corps des comédiens, morts
+sans avoir eu le temps ou la volonté de renoncer formellement à leur
+état[250]. Chaque fois qu’un comédien gravement malade fait appeler un
+prêtre, avant toute chose l’ecclésiastique commence par exiger la
+promesse solennelle de renoncer au théâtre. La pratique est à peu près
+constante.
+
+ [250] Le diocèse d’Arras, un des plus sévères contre les comédiens,
+ nous en fournit de fréquents exemples. Charles-François Bidault, dit
+ Stigny, comédien, meurt à Valenciennes le 13 février 1717. Le curé
+ de Saint-Géry lui refuse la sépulture à cause de son état, et le
+ magistrat ordonne que le corps soit enseveli hors le cimetière. En
+ 1749, un comédien est enterré dans le bois de Bonne-Espérance. En
+ 1753, pour une actrice, le mène fait se reproduit; en dépit de tous
+ les efforts, la sépulture ecclésiastique lui est refusée. En 1757,
+ toujours dans la même ville, un comédien, Legrand Le Père, subit
+ encore le même sort; en vain assure-t-on qu’il assistait chaque jour
+ à la messe, son corps est chassé de l’église et on est obligé de
+ l’enterrer sur le rempart. Le 22 mars 1769, le magistrat ordonne que
+ le cadavre du nommé Després de Verteuil, comédien attaché aux
+ spectacles de Valenciennes, qui avait été trouvé dans l’Escaut près
+ du pont Nérin, et qu’on croit avoir été assassiné, soit inhumé hors
+ de sépulture ecclésiastique, le curé de Saint-Géry la lui ayant
+ refusée à cause de la profession de comédien. En 1787,
+ Devez-Dufresnel est enterré sur l’esplanade à dix heures du soir.
+
+Presque toujours le mourant cédait et acceptait ce qu’on exigeait de
+lui. S’il revenait à la santé, de deux choses l’une: ou il oubliait sa
+promesse et n’en tenait aucun compte, ou un ordre du premier Gentilhomme
+l’obligeait à reparaître sur la scène sans se soucier le moins du monde
+de l’engagement qu’il avait pris vis-à-vis de l’Église. En 1732, Mlle
+Dufresne[251], _in articulo mortis_, signe au curé de Saint-Sulpice un
+billet ainsi conçu: «Je promets à Dieu et à M. le curé de Saint-Sulpice
+de ne jamais remonter sur le théâtre.» «Ah! le beau billet qu’a la
+Châtre!» s’écrie Voltaire[252]. En 1766, Molé[253], se croyant perdu,
+renonce au théâtre; moyennant cette formalité, il est confessé et
+administré: il guérit et son premier soin est de reprendre sa
+profession. En 1771, Mlle Dubois[254] fut à toute extrémité; elle fit
+aussitôt appeler un confesseur et prit l’engagement ordinaire. Dès
+qu’elle fut rétablie, elle reparut au théâtre comme par le passé.
+
+ [251] Catherine-Jeanne Dupré (1694-1759) avait épousé Dufresne.
+
+ [252] Voltaire à M. de Formont, 20 avril 1732.
+
+ [253] François-Réné Molé (1734-1802); il n’avait pas vingt ans quand
+ il fut admis à la Comédie française, où il jouit bientôt d’une
+ grande réputation.
+
+ [254] De la Comédie française.
+
+Quand Mme Favart[255] succomba en 1772, l’abbé de Voisenon[256], qui
+vivait avec elle, fit tout ce qu’il put pour la réconcilier avec
+l’Église et la décider à renoncer à la scène; mais elle résistait
+énergiquement, car elle tenait beaucoup aux 15 000 livres de rente que
+lui valait son état de comédienne. L’abbé fit tant de démarches auprès
+des Gentilshommes de la chambre qu’il obtint la promesse pour sa
+maîtresse de recevoir ses appointements sous forme de pension, même en
+cas de retraite. Rassurée sur son avenir, l’actrice n’hésita plus et
+signa la déclaration qu’on lui demandait; elle fit d’autant mieux
+qu’elle ne se releva pas et mourut bientôt entre son mari et l’abbé qui
+la soignaient avec un égal dévouement[257].
+
+ [255] Elle était connue sous le nom de Mlle Chantilly, quand elle
+ épousa Favart; elle appartenait à la comédie italienne. Maurice de
+ Saxe éprouva pour elle une passion qui ne fut nullement réciproque;
+ pour en venir à ses fins, il obtint deux lettres de cachet et il fit
+ enfermer les deux époux. Après une assez longue réclusion, la
+ malheureuse comédienne plia devant la nécessité et céda aux
+ obsessions du maréchal. C’est là une des moins belles actions du
+ comte de Saxe; il n’en fut pas récompensé, car sa liaison avec Mme
+ Favart hâta sa mort.
+
+ [256] On a dit de Voisenon qu’il était «prêtre de son métier, libertin
+ par habitude et croyant par peur.» Mme Geoffrin en parlant de lui et
+ du maréchal de Richelieu écrivait: «Ces hommes-là ne sont que des
+ épluchures de grands vices.»
+
+ [257] Ils formaient un des ménages à trois les plus curieux du
+ dix-huitième siècle.
+
+On pourrait s’étonner que l’intolérance de l’Église n’ait pas amené
+pendant le dix-huitième siècle plus de scandales mémorables. Cela tient
+à deux causes: la première, c’est que la plupart des comédiens avaient
+déjà quitté la scène quand ils succombaient, et que par conséquent on
+n’avait pas à leur demander de renoncer à une profession qu’ils
+n’exerçaient plus; la seconde, c’est que ceux qui, au moment de mourir,
+appartenaient encore au théâtre, acceptaient, à part de bien rares
+exceptions, de signer la renonciation qu’on exigeait d’eux.
+
+Parmi les sacrements qu’on déniait aux comédiens, il y en avait un d’une
+importance capitale, c’était celui du mariage. A une époque où le
+mariage religieux existait seul, où l’état civil se trouvait entièrement
+entre les mains du clergé, on peut se rendre compte du trouble profond
+qu’amenait le refus de ce sacrement. C’était condamner ou au célibat ou
+au concubinage, c’était favoriser le vice, frapper les enfants de
+bâtardise, etc. Quelque graves que fussent ces raisons, l’Église n’en
+tenait compte et persistait dans sa discipline.
+
+Pour obvier à ces inconvénients, les acteurs avaient recours à un
+subterfuge assez singulier. Le comédien, qui désirait s’unir en
+légitimes noces, renonçait au théâtre. En vertu de cette renonciation,
+l’archevêque ou l’ordinaire accordait la permission de bénir le mariage.
+Une fois la cérémonie accomplie, le premier Gentilhomme envoyait au
+nouveau marié l’ordre de remonter sur le théâtre et celui-ci
+s’empressait d’y déférer. Mais l’Église n’entendait pas être jouée de la
+sorte; l’archevêque de Paris, après plusieurs unions célébrées dans des
+conditions analogues, déclara qu’en dépit de toutes les renonciations il
+ne donnerait plus à aucun comédien la permission de se marier, à moins
+qu’il ne lui apportât une déclaration signée par les quatre premiers
+Gentilshommes de la chambre, s’engageant à ne pas lui donner l’ordre de
+reprendre son service. C’est ce qui se passa pour Molé lorsqu’il voulut
+épouser Mlle d’Epinay, de la Comédie française[258]; l’archevêque lui
+refusa obstinément l’autorisation nécessaire. L’acteur eut alors recours
+à une ruse. Par l’intermédiaire d’un de ses amis, il obtint que la
+permission serait glissée parmi les papiers qui, chaque jour, étaient
+remis au prélat pour la signature. L’archevêque, comme d’habitude, signa
+sans lire. Molé et Mlle d’Épinay en profitèrent pour se marier au plus
+vite[259]. Dès qu’il fut averti de la supercherie, Christophe de
+Beaumont entra dans une violente indignation, mais ne pouvant reprendre
+le sacrement escamoté, il interdit le prêtre qui avait béni les époux,
+bien qu’il fût en réalité fort innocent. Tout le monde n’était pas aussi
+audacieux ni aussi heureux que Molé.
+
+ [258] Pierrette-Hélène Pinet, dite d’Épinay (1740-1782), était fille
+ d’un perruquier.
+
+ [259] Le mariage fut célébré le 10 janvier 1769, à six heures du
+ matin, c’est-à-dire presque clandestinement malgré l’autorisation de
+ l’archevêché.
+
+On peut citer encore d’autres exemples des stratagèmes auxquels les
+comédiens durent avoir recours pour se marier. Gervais, chantre de
+l’Opéra, s’étant épris de la belle Tourneuse, danseuse de la foire,
+voulut l’épouser; pour y arriver ils changèrent de nom et de domicile et
+s’unirent dans une paroisse où ils n’étaient pas connus. Peu de temps
+après, dégoûtés l’un de l’autre, ils résolurent de rompre leurs liens et
+en appelèrent comme d’abus, sous le prétexte qu’ils n’avaient pas été
+unis par le curé de leur paroisse. Néanmoins, et comme un juste
+châtiment, leur mariage fut confirmé. Le même cas exactement se présenta
+pour la Duclos[260], qui, âgée de 60 ans, épousa Duchemin, jeune homme
+de 17 ans; malgré les énergiques réclamations des époux, on les jugea
+bien assortis et on tint leur union pour excellente.
+
+ [260] Duclos (Marie-Anne de Châteauneuf) (1670-1748). Elle exerçait un
+ véritable prestige sur ses auditeurs, leur inspirant à son gré la
+ terreur ou la pitié. C’est elle qui dans _Inès de Castro_
+ interrompit son rôle en voyant le public se moquer de la présence
+ des enfants sur la scène, et s’écria: «Ris donc, sot de parterre, à
+ l’endroit le plus touchant de la tragédie.» Sa boutade fut couverte
+ d’applaudissements.
+
+Brizard n’obtint la permission de se marier que sur un ordre formel de
+Louis XV.
+
+La confession et la communion étaient impitoyablement refusées aux
+comédiens. Lekain, qui conserva toute sa vie des sentiments religieux,
+avait l’habitude, chaque année, pendant la clôture annuelle, de se
+rendre à Avignon, territoire du Saint-Siège, et d’y faire ses Pâques. Il
+revenait ensuite à Paris et reprenait tranquillement l’exercice de sa
+profession[261].
+
+ [261] De Manne.
+
+Par suite de la bizarrerie dont nous avons déjà fait mention, l’Église
+regardait les comédiens italiens[262] et les artistes de l’Opéra comme
+de parfaits chrétiens, et elle leur accordait sans hésitation tous les
+sacrements qu’elle refusait aux comédiens français[263]. Les danseuses
+de l’Académie royale de musique rendaient le pain bénit comme tous les
+autres paroissiens et elles le faisaient même avec éclat; personne ne
+s’en étonnait.
+
+ [262] Un auteur de l’époque affirme qu’avant de rentrer en France en
+ 1716 les comédiens italiens avaient obtenu du pape une bulle les
+ mettant à l’abri de l’excommunication. Nous l’avons vainement
+ cherchée dans le Bullaire et son existence nous paraît assez peu
+ vraisemblable.
+
+ [263] Le fameux arlequin Dominique, Carlin, Mme Riccoboni, Mlle
+ Colombe, Thomassin, se montrèrent en toutes circonstances de
+ véritables chrétiens. En 1735, Mme Riccoboni quitta la scène et se
+ consacra aux exercices de piété. Un soir, à la comédie italienne, un
+ acteur jouait le rôle d’un ours, revêtu de la peau de cet animal;
+ tout à coup un orage épouvantable éclate; on voit aussitôt, à la
+ stupéfaction générale, l’ours se mettre dévotement à genoux, faire
+ un signe de croix avec sa patte, puis se relever et continuer son
+ rôle.
+
+En 1768, Mlle Camille, de la comédie italienne, mourut des suites de ses
+excès. Elle reçut tous les sacrements et fut enterrée dans l’église du
+lieu sans qu’on lui ait demandé en aucune façon de renoncer à sa
+profession. Il y avait à son convoi un cortège magnifique, on y comptait
+plus de 50 carrosses bourgeois.
+
+Il en était de même pour le sacrement du mariage. Arlequin épousait
+solennellement Mme Arlequin à la paroisse Saint-Sauveur[264]. M. et Mme
+Laruette[265], M. et Mme Trial[266], bien qu’ils fussent Français, se
+marièrent également sans difficulté à l’église de leur paroisse, parce
+qu’ils appartenaient à la comédie italienne. «Ainsi, dit Grimm, il n’y a
+point de péché ni d’excommunication de jouer la comédie sur la rive
+droite de la Seine, mais on est à tous les diables quand on joue sur la
+rive gauche[267].»
+
+ [264] Un homme se rendit un jour chez Chirac, le plus grand médecin de
+ France: «Monsieur, lui dit-il en l’abordant, je me porte mal, et ma
+ maladie, ce sont des vapeurs.» «Monsieur, répartit le médecin, je
+ vous ordonne, pour tout remède, d’aller à la comédie italienne et
+ d’y voir jouer Arlequin, qui est très agréable et très plaisant.»
+ «Monsieur, répliqua le malade, cet Arlequin, c’est moi.» Grimm.
+ (_Nouv. Littér._, 1747-1755.)
+
+ [265] Laruette (Jean Louis) (1731-1792), chanteur et compositeur. Son
+ absence de voix et sa figure vieillotte firent pendant vingt-sept
+ ans la joie des habitués de la comédie italienne.
+
+ [266] Trial (Antoine) (1737-1795). Sa voix était grêle et nasillarde,
+ mais il avait un jeu plein de finesse et de gaieté. Trial et sa
+ femme assistaient chaque dimanche à la grand’messe.
+
+ [267] Grimm, _Corresp. littér._, octobre 1769. En 1716, lorsqu’ils
+ revinrent en France, les comédiens italiens commencèrent leur
+ registre par ces mots: «Au nom de Dieu, de la vierge Marie, de saint
+ François de Paule et des âmes du Purgatoire, nous avons commencé le
+ 18 mai par l’_Heureuse surprise_.» Les comédiens italiens restèrent
+ dans les meilleurs termes avec l’Église pendant tout le dix-huitième
+ siècle. Le jour de la Fête-Dieu, ils suivaient la procession et
+ contribuaient à l’élévation d’un magnifique reposoir. En 1768, ils
+ obtinrent même que la procession passerait devant leur théâtre
+ richement tendu; pour reconnaître cette attention, les acteurs
+ firent relâche, ce qui équivalait à une perte de 1 500 livres. Le
+ curé de Saint-Sulpice refusa la même faveur à la Comédie française,
+ et celui de Saint-Roch à l’Académie de musique.
+
+«Le dieu de Rome et de Paris ne sont-ils pas les mêmes, s’écriait le
+comédien Laval dans sa réponse à J.-J. Rousseau? Que dirait un sauvage
+qui viendrait entendre le prône dans l’église de Saint-Sulpice où le
+même prêtre excommuniera dans la même matinée les mêmes gens qu’il
+communiera dans celle de Saint-Sauveur[268]?»
+
+ [268] C’est à l’église de Saint-Sauveur que les comédiens italiens
+ avaient l’habitude d’accomplir leurs dévotions.
+
+La doctrine de l’Église n’était pas absolue, et, bien qu’elle fût en
+général observée à Paris, il s’est présenté certains cas où des
+comédiens italiens et des artistes de l’Opéra furent traités comme de
+simples Comédiens français; cela dépendait du plus ou moins de tolérance
+des curés et de l’interprétation plus ou moins large qu’ils faisaient
+des rituels de leurs diocèses.
+
+Une lettre de Louis Riccoboni, conservée aux archives de la Comédie
+française[269], montre que les Italiens eux-mêmes n’étaient pas toujours
+à l’abri de difficultés avec le clergé. Le curé de leur paroisse leur
+refusait quelquefois la confession et la communion; ils étaient alors
+réduits à s’adresser aux moines qui, plus tolérants, les accueillaient
+avec bienveillance[270]. Riccoboni reconnaît cependant que le clergé
+séculier, tout en y mettant une certaine mauvaise grâce, ne leur
+refusait ni le sacrement du mariage ni la sépulture ecclésiastique[271].
+
+ [269] Cette lettre est citée par M. Monval dans le _Moliériste_;
+ l’érudit écrivain l’accompagne des observations les plus
+ intéressantes.
+
+ [270] Les moines n’étaient pas soumis à l’autorité diocésaine et ils
+ ne reconnaissaient pas les rituels gallicans; mais ils ne pouvaient
+ ni marier ni enterrer.
+
+ [271] Sylvia et Mario de la comédie italienne se sont mariés en 1720 à
+ l’église de Saint-Germain du grand Drancy, avec la permission du
+ curé de Saint-Eustache, leur paroisse. Le registre de Saint-Eustache
+ désigne Mario comme «officier de S. A. Mgr. le Régent».
+ (_Moliériste_, mai 1885). Le fils de Riccoboni a été marié à
+ Saint-Eustache, Sticcoti à Saint-Sauveur; jamais l’archevêché ne
+ refuse l’autorisation. Il en est de même pour les enterrements.
+
+L’horreur de certains prélats pour les comédiens était si grande qu’ils
+ne voulaient pas souffrir leur présence dans les églises, même dans un
+but pieux. M. de Saint-Albin, archevêque de Cambrai, écrivant en février
+1738 à M. le curé de Saint-Nicolas de Valenciennes, lui ordonne de faire
+connaître à qui il appartient combien il est indécent et contraire au
+respect dû aux saints mystères, de faire chanter des messes, etc., par
+des comédiens, et de les faire ainsi passer du théâtre à l’église. «Au
+reste, ajoutait-il, je vous recommande, et à tous ceux qui travaillent
+dans le ministère, de suivre à l’égard des acteurs et des actrices de la
+comédie, les règles établies par les saints canons, que je n’ai jamais
+eu l’intention de relâcher, quoi qu’en puissent dire certaines gens, qui
+souhaiteraient que j’en eusse adouci la rigueur.»
+
+En 1744, toutes les loges et les décorations du Concert spirituel[272]
+ayant été détruites, on emprunta le théâtre de l’Opéra pour y tenir le
+Concert. M. de Vintimille, archevêque de Paris, trouva si indécent qu’on
+chantât des choses saintes sur le théâtre de l’Opéra, qu’il défendit la
+représentation, et il n’y eut point de Concert, tant qu’on n’eut pas
+trouvé un lieu moins profane.
+
+ [272] «Le Concert spirituel, dit l’_Almanach des spectacles_ en 1752,
+ est comme le supplément des théâtres de Paris. C’est lui qui supplée
+ le jour où tous les théâtres sont fermés, c’est-à-dire au temps de
+ Pâques, de la Pentecôte, aux fêtes solennelles, à celles de la
+ Vierge, de la Toussaint, etc. L’établissement de ce spectacle se fit
+ en 1729, et c’est Philidor qui en fut le fondateur et le premier
+ directeur. On y exécute des motets et d’autres pièces tirées des
+ meilleurs maîtres qui ont travaillé sur des paroles latines.» Sous
+ le règne de Louis XV, les actrices étaient admises à ce Concert. Une
+ duchesse, se trouvant un jour assise auprès de Sophie Arnould,
+ s’écria avec dédain: «Les femmes honnêtes devraient bien être
+ reconnues à des marques particulières.» «Vous voulez donc, repartit
+ Sophie, mettre le public dans le cas de les compter.»
+
+
+
+
+XIV
+
+RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)
+
+SOMMAIRE: Situation civile des comédiens.--Droits excessifs des
+gentilshommes de la chambre.--Le For-l’Évêque.--L’hôpital.--Comédiens en
+prison.
+
+
+Si la société religieuse mettait les comédiens du dix-huitième siècle au
+même niveau que les histrions païens, la société civile se montrait-elle
+plus équitable à leur égard, leur accordait-elle un traitement en
+rapport avec la considération qu’ils méritaient par leur conduite
+personnelle?
+
+En aucune façon. Elle fut pour eux plus dure encore que ne l’était la
+société religieuse.
+
+En 1709, les comédiens eurent un procès qui vint devant le Parlement; la
+Cour ne consentit à les entendre que par une condescendance tout
+exceptionnelle et l’avocat général eut grand soin de le leur faire
+observer: «Les comédiens, dit ce magistrat, n’ont point d’état légal en
+France; ils ne peuvent se flatter d’être entendus en corps, n’ayant
+aucune lettre patente, mais un simple brevet du roi. Cependant la Cour,
+par grâce, n’a pas voulu user de cette rigueur et refuser l’audience
+envers un corps à qui on ne donne même pas le nom de communauté mais de
+troupe, dont on ne connaît pas l’établissement par une voie juridique,
+etc.» On se rappelle qu’en 1737 la Cour avait traité les comédiens
+«d’hommes diffamés, dont le crime est aussi public que la profession
+qu’ils exercent est solennellement défendue.»
+
+Cette théorie fut adoptée avec enthousiasme par les adversaires du
+théâtre et l’on peut lire dans l’abbé de Latour: «Tout le pompeux
+étalage des titres de la Comédie française porte à faux; la communauté
+des savetiers est plus légitime que la troupe des comédiens.»
+
+Aux yeux des Parlements le comédien reste frappé de la note d’infamie
+que le préteur lui a infligée à Rome et qui s’est perpétuée dans les
+coutumes françaises. C’est là une tache indélébile dont rien n’a pu le
+laver. Au point de vue civil, sa profession est déclarée infâme comme
+celle du bourreau.
+
+Voyons quelle situation était faite en France aux gens de théâtre par
+les lois civiles et quelle liberté leur était accordée.
+
+Jusqu’en 1789, il n’existe en réalité à Paris que trois théâtres: La
+Comédie française, l’Opéra, la Comédie italienne, tous trois munis d’un
+privilège exclusif qui empêche toute concurrence[273]. Les artistes de
+ces trois théâtres portent le nom de _Comédiens du Roi_ et à ce titre
+ils sont soumis à la juridiction des Gentilshommes de la chambre et du
+ministre de la _Maison du Roi_. Tous les autres acteurs, c’est-à-dire
+ceux qui appartiennent aux théâtres de la foire[274], et sont par
+conséquent d’un ordre inférieur, dépendent du lieutenant de police[275].
+
+ [273] Les trois jours élégants pour la Comédie française étaient le
+ lundi, le mercredi et le samedi; pour la Comédie italienne, le lundi
+ et le jeudi. On ne jouait l’opéra que trois fois par semaine, le
+ dimanche, le mardi et le vendredi; le vendredi était le jour préféré
+ du beau monde.
+
+ [274] Les foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent duraient, la
+ première, pendant les mois de février, mars et avril; la seconde,
+ pendant les mois de juillet, août et septembre. Il y avait spectacle
+ tous les jours. On y voyait des pantomimes, des danseurs de corde,
+ des voltigeurs, des sauteurs et des marionnettes.
+
+ [275] Tous les théâtres étaient placés sous la surveillance du
+ lieutenant de police; mais ce dernier, au moins pour les théâtres
+ royaux, n’agissait que lorsqu’il survenait quelque scandale public.
+
+Si cette autorité ne s’était exercée sur les comédiens qu’en tant que
+comédiens, elle eût été fort compréhensible, mais elle s’exerçait encore
+sur eux en tant que citoyens et d’une façon odieuse, vexatoire et
+arbitraire.
+
+Le comédien se trouve sous la dépendance absolue des Gentilshommes et de
+la police. Pour lui la justice n’existe pas, il est hors la loi. Sans
+jugement, sans appel, sans recours possible, il est frappé
+d’emprisonnement et même quelquefois de châtiments corporels. Il ne
+s’appartient plus; une fois monté sur la scène, il n’a plus le droit de
+la quitter.
+
+Ces droits étranges, bizarres, exorbitants, n’étaient que la
+reproduction, cela est incontestable, des pouvoirs que possédait
+autrefois le préteur. Dix-huit siècles se sont écoulés et le comédien
+est encore frappé d’infamie, il est encore considéré comme un esclave
+qu’on peut enfermer arbitrairement, et qui n’est pas libre de sa
+destinée. De même que l’Église, dans les pénalités qu’elle lui inflige,
+s’appuie sur les canons des anciens conciles, sans se préoccuper de
+savoir s’il n’est pas monstrueux d’assimiler le comédien du dix-huitième
+siècle à l’histrion ou au cocher du cirque, de même la société civile,
+qui s’est emparée du droit romain, en fait revivre tous les articles
+sans se soucier davantage de l’équité et de la justice. Il faut insister
+sur ce point, car si on a, et avec raison, souvent reproché au clergé
+ses rigueurs surannées, on n’a pas, à notre avis, suffisamment fait
+ressortir l’iniquité des lois civiles à l’égard des gens de théâtre.
+
+Rome plaçait au même niveau le comédien et la prostituée. L’Église
+chrétienne avait suivi cet exemple. Le dix-huitième siècle ne crut pas
+pouvoir mieux faire que de les imiter. De même qu’il met la prostituée
+hors la loi, il y met aussi le comédien. Il n’établit entre eux qu’une
+différence: ils ne dépendent pas de la même juridiction. La prostituée
+est soumise à l’arbitraire de la police; le comédien, du moins celui qui
+appartient aux théâtres royaux, est soumis à l’arbitraire de la _maison
+du Roi_ et des Gentilshommes de la chambre.
+
+Cette différence, était grande. Le joug des Gentilshommes, quelque dur
+qu’il fût, était incomparablement plus doux que celui de la police.
+Aussi voyait-on toutes les femmes galantes s’efforcer d’obtenir leur
+inscription sur les registres d’un des trois théâtres royaux. L’Opéra
+surtout formait le but de toutes leurs ambitions. Au milieu de cet
+immense personnel, il était relativement facile de se faire comprendre
+sur la liste des choristes, figurantes, danseuses, etc.; il n’était même
+pas besoin d’un talent bien décidé pour pénétrer à l’Académie royale de
+musique et se faire inscrire comme «fille du magasin». On désignait
+ainsi les demoiselles du chant ou de la danse qui n’avaient pas achevé
+leurs études et figuraient sur la scène avant d’être engagées. Une fois
+à l’Opéra, la fille galante se trouvait absolument soustraite à l’action
+de la police et la bravait impunément.
+
+Le théâtre, en effet, était un lieu d’immunité, et en cela la loi
+française reproduisait encore la loi romaine dans ce qu’elle avait de
+plus immoral. Toute jeune fille, quel que fût son âge, qui parvenait à
+entrer au théâtre, se trouvait par ce seul fait émancipée, et elle
+échappait complètement à l’autorité paternelle et maternelle. Il en
+était de même pour la femme mariée; les droits du mari venaient se
+briser devant cet asile inviolable qui s’appelait le théâtre.
+
+Le comédien ne pouvait se retirer sans l’autorisation des Gentilshommes;
+quelque légitimes, quelque impérieux que fussent ses motifs de quitter
+la scène, il restait soumis à une décision arbitraire et qui n’était pas
+toujours conforme à ses désirs. Il n’avait pas le droit de sortir de
+France sans une permission signée du premier Gentilhomme en exercice, et
+ce dernier la refusait presque toujours[276].
+
+ [276] Cette rigueur provenait de ce que les comédiens, chanteurs,
+ danseurs, etc., recevaient à l’étranger des appointements beaucoup
+ plus considérables qu’en France, et que si on les avait laissés
+ s’éloigner, il n’y aurait bientôt plus eu à Paris de sujets pour les
+ trois théâtres. Plusieurs fois des artistes se sauvèrent en dépit
+ des ordres du roi et de la surveillance dont ils étaient l’objet;
+ ceux qu’on rattrapait étaient très sévèrement punis.
+
+Quiconque appartenait à la profession du théâtre ne pouvait se dérober à
+l’invitation des Gentilshommes de la chambre. La réputation d’un acteur
+de Lyon, de Marseille, de Bordeaux, etc., parvenait-elle à Paris, le
+premier Gentilhomme envoyait un ordre de début, accompagné d’une lettre
+de cachet; qu’il le voulût ou non, le comédien était traîné à Paris et
+obligé de jouer.
+
+Un comédien, même sans engagement, n’avait pas le droit de refuser de
+monter sur la scène. En 1768 un sieur Fierville, acteur célèbre, vint de
+Berlin à Paris; mais malgré les sollicitations des Gentilshommes il
+s’obstina à ne pas vouloir débuter à la Comédie française. Cela suffit
+pour le faire arrêter et on l’enferma en prison, à Châlons-sur-Marne.
+
+On allait même plus loin encore. Une femme ou une fille du peuple
+paraissait-elle devoir réussir au théâtre, on l’y inscrivait d’office et
+une lettre de cachet l’enlevait à sa famille, en dépit de toutes les
+protestations. C’est ainsi que Sophie Arnould, à peine âgée de quatorze
+ans, malgré la résistance opiniâtre de sa mère, fut attachée à
+l’Académie royale de musique.
+
+Ces pratiques amenaient même une étrange contradiction entre les
+exigences de l’Église et celles de l’État. Alors que le clergé imposait
+au comédien l’obligation _sine qua non_ de renoncer à sa profession,
+s’il voulait recevoir les sacrements de la religion, se marier, être
+enterré en terre sainte, l’État ne le laissait pas libre de quitter le
+théâtre. Les empereurs chrétiens avaient, sur les instances mêmes de
+l’Église, aboli cet usage barbare; mais le dix-huitième siècle, qui
+croyait qu’on ne pouvait traiter les gens de théâtre avec trop de
+sévérité, en était revenu à la loi romaine dans toute sa rigueur. Le
+comédien se trouvait donc dans l’impossibilité d’échapper aux foudres de
+l’Église; même quand il s’était conformé aux prescriptions du clergé,
+qu’il avait de bonne foi, sincèrement, renoncé à sa profession, il
+n’était nullement à l’abri d’un ordre des premiers Gentilshommes lui
+enjoignant de remonter sur le théâtre et le replaçant par conséquent
+sous les coups de l’excommunication. Ainsi, d’un côté, excommunication
+formelle s’il reste au théâtre, de l’autre, impossibilité matérielle de
+le quitter en raison des droits de l’État. Excommunié s’il joue, en
+prison s’il ne joue pas. Voilà la situation que le dix-huitième siècle
+fait au comédien[277].
+
+ [277] Le gouvernement élevait même la prétention de forcer le public à
+ se rendre au théâtre. On peut rappeler le curieux incident qui se
+ passa en 1753 à Marseille. Le duc de Villars, gouverneur de
+ Provence, fit augmenter le prix des places de la comédie en
+ l’honneur de la Dumesnil. Les habitants aimèrent mieux rester chez
+ eux que de payer plus cher. Le gouverneur dénonça à la cour cette
+ désertion comme une révolte, et M. de Saint-Florentin écrivit aux
+ échevins pour les menacer de priver à l’avenir leur ville de troupes
+ de comédiens. Les échevins lui répondirent spirituellement que les
+ habitants ne faisaient que se conformer aux prescriptions de leur
+ évêque, M. de Belzunce.
+
+La contradiction était si frappante, si révoltante, qu’on ne pouvait
+manquer d’en tirer parti. Plus d’un acteur, désireux de quitter le
+théâtre, n’hésita pas à prétexter des scrupules religieux et à se mettre
+sous la protection de l’archevêque de Paris. Ce n’était pas une raison
+pour que sa demande fût forcément agréée[278].
+
+ [278] En 1759 il y eut à Paris un procès assez singulier. «Ramponeau,
+ cabaretier de la Courtille, était un bouffon dont les propos, la
+ face, les allures comiques, firent espérer à Gaudron, entrepreneur
+ des spectacles sur le boulevard, d’attirer beaucoup de monde à son
+ théâtre, s’il pouvait l’y faire monter. Ils passèrent un accord par
+ lequel Ramponeau s’engageait à représenter pendant trois mois, avec
+ un dédit de mille livres. A la veille de la première représentation,
+ Ramponeau, qui avait fait ailleurs un nouveau marché où il trouvait
+ mieux son compte, fit signifier à Gaudron un acte où, prenant le ton
+ dévot, il lui déclare qu’il ne peut faire son salut en exécutant ses
+ promesses, et que le zèle avec lequel il veut travailler à conserver
+ ses bonnes mœurs l’oblige de renoncer pour jamais au théâtre.
+ Gaudron demanda que le dévot Ramponeau fût du moins condamné à lui
+ payer le dédit de cent pistoles.» Le procès ne fut point jugé.
+ Voltaire a écrit sur cette aventure le _Plaidoyer de Ramponeau_.
+
+Il existait une grande différence entre les lois religieuses et les lois
+civiles, et il est essentiel de la faire remarquer. Alors que les lois
+religieuses ne s’appliquaient guère qu’à la Comédie française, les lois
+civiles étaient générales pour tous ceux qui montaient sur la scène;
+elles concernaient aussi bien les Italiens, les chanteurs de l’Opéra,
+les danseurs, que les artistes de la Comédie.
+
+En dehors du théâtre et des questions de théâtre, le comédien
+jouissait-il des droits de tous les citoyens?
+
+En aucune manière. Le comédien n’est pas citoyen, il est placé sur le
+même rang que le bourreau, comme lui il est frappé d’une note d’infamie:
+il ne peut témoigner en justice, il ne peut exercer aucun emploi, aucune
+fonction publique, même celles que l’on achète à prix d’argent; il n’est
+admis ni aux fonctions municipales ni aux charges militaires. Certaines
+compagnies, celle des avocats par exemple, vont même plus loin; elles
+repoussent de leur corps celui qui épouse une comédienne ou une fille de
+comédienne[279]. C’est toujours la reproduction de la loi romaine.
+
+ [279] En 1775, François de Neufchâteau, avocat au Parlement, épousa
+ Mlle Dubus, fille d’un ancien danseur de l’Opéra et nièce de
+ Préville; le Conseil des Avocats considéra cette union comme une
+ mésalliance et Neufchâteau fut rayé du tableau. Il voulut alors
+ acheter une charge d’avocat aux Conseils, mais il fut
+ impitoyablement repoussé. Sa jeune femme mourut de chagrin.
+
+Le droit d’emprisonnement, accordé aux Gentilshommes, n’était pas une
+vaine menace, un épouvantail destiné à maintenir dans l’ordre une troupe
+turbulente et mutine. Il était parfaitement réel, et on l’exerçait à
+chaque instant. On ne peut s’imaginer avec quel souverain mépris les
+comédiens étaient traités et avec quelle désinvolture on les mettait au
+cachot pour des peccadilles. Pas une semaine ne s’écoulait sans qu’un
+acteur ne fût emprisonné, en vertu d’une lettre de cachet lancée par le
+premier Gentilhomme.
+
+De même que la Bastille et Vincennes recevaient la noblesse et les gens
+de lettres, de même, les comédiens avaient également une prison
+attitrée, le For l’Évêque[280]; ils s’y rencontraient avec les débiteurs
+insolvables. Les comédiennes partageaient le même sort que leurs
+camarades, mais comme leurs écarts étaient souvent plus graves et
+méritaient quelquefois un châtiment plus sévère, il y avait pour elles
+dans ce cas une seconde maison de détention, l’hôpital de la
+Salpêtrière[281], ou simplement _l’Hôpital_, dont le nom seul évoquait
+les images les plus terrifiantes. Outre la honte d’une infâme
+promiscuité, quiconque entrait à l’Hôpital avait la tête rasée et
+couchait sur la paille; la nourriture ne se composait que de pain, de
+potage et d’eau; le costume consistait en une robe de tiretaine et des
+sabots. Empressons-nous d’ajouter que cette peine fut très rarement
+appliquée aux comédiennes, mais nous verrons plus d’une fois le parterre
+dans ses moments de mauvaise humeur leur rappeler cette terrible menace,
+toujours suspendue sur leurs têtes, par ces cris: «A l’Hôpital! à
+l’Hôpital!»
+
+ [280] Le For l’Évêque était autrefois le siège de la juridiction
+ épiscopale; il donnait sur la rue Saint-Germain-l’Auxerrois et avait
+ son entrée quai de la Mégisserie.
+
+ [281] La Salpêtrière, située au faubourg Saint-Victor-lez-Paris, au
+ confluent de la Seine et de la Bièvre, était spécialement la prison
+ des prostituées incorrigibles; on y enfermait en outre les femmes
+ condamnées soit par ordre du roi, soit par une mesure
+ administrative, soit par une mesure de police, ou en vertu d’un
+ jugement. Prostituées, condamnées, filles et femmes détenues sur la
+ plainte de leurs parents ou de leurs maris, ou par ordre du roi,
+ comédiennes, toutes se trouvaient soumises au même régime et il
+ était des plus rigoureux. Il y avait cependant des quartiers
+ différents suivant les causes de l’emprisonnement.
+
+Les acteurs au For l’Évêque ne cessaient pas leur service au théâtre; un
+exempt venait les prendre en voiture pour l’heure de la représentation,
+et, dès que la pièce était jouée, il les ramenait fidèlement à la
+prison. Ils y jouissaient d’un bien-être relatif; on leur permettait de
+recevoir des visites et de faire venir la nourriture du dehors; ils en
+profitaient pour donner des festins auxquels leurs amis étaient conviés.
+De telle sorte qu’à part la privation de liberté la punition n’était pas
+des plus pénibles.
+
+Les plus illustres de la troupe tragique n’étaient pas plus épargnés que
+de simples bateleurs; pour la moindre faute on les jetait au For
+l’Évêque. Lekain y fut envoyé à plusieurs reprises, tantôt pour s’être
+absenté sans permission, tantôt pour être resté à Ferney, chez Voltaire,
+un jour de plus que son congé ne l’y autorisait. Le patriarche avait
+beau solliciter son ami le maréchal de Richelieu, le noble duc lui
+répondait: «Si Lekain n’est pas à Paris le 4, il sera mis en prison.» Et
+Lekain n’étant arrivé que le 5, c’est au For l’Évêque qu’il
+descendit[282].
+
+ [282] En 1756, l’affluence était si grande au For l’Évêque que, faute
+ de pièce convenable à lui donner, on enferma Lekain dans un cachot
+ étroit et malsain; sur les réclamations de ses amis, on le transféra
+ à l’Abbaye.
+
+Pour montrer avec quelle déplorable facilité on usait de la prison,
+quelques exemples ne seront peut-être pas inutiles. En 1751, les
+Comédiens français qui se croyaient maîtres chez eux et s’imaginaient
+avoir le droit de bâtir sur leur terrain sans être obligés d’en demander
+la permission, avaient fait construire dans l’enfoncement de la première
+coulisse de chaque côté du théâtre de petites loges, qu’ils comptaient
+louer à l’année et dont ils espéraient beaucoup de profit. Le duc de
+Richelieu, mécontent que ce changement eût été fait sans son
+autorisation, ordonna de jeter bas sur l’heure ces nouvelles loges et il
+vint lui-même après souper, à trois heures du matin, constater que ses
+ordres étaient exécutés. C’est à cette occasion qu’on lui donna le
+sobriquet de Jacques Desloges. Mais La Noue s’étant permis d’écrire un
+mémoire des plus mesurés pour prouver le droit de ses camarades de faire
+des changements dans leur salle, il fut mis au For l’Évêque et il y
+resta dix-sept jours.
+
+Souvent aussi ce n’était pas pour des motifs aussi futiles et aussi peu
+fondés que les acteurs étaient incarcérés. Ainsi, en 1735, à la reprise
+solennelle de l’opéra de _Jephté_, qui avait attiré au théâtre la plus
+brillante et la plus nombreuse assistance, Mlle Lemaure[283], qui jouait
+le rôle d’Iphise, ne trouva rien de mieux que d’abandonner la scène au
+beau milieu de la représentation, pour s’en aller souper en ville. M. de
+Maurepas, ministre de la maison du roi, qui se trouvait au théâtre,
+voyant le spectacle interrompu et en apprenant la cause, délivra
+aussitôt contre la comédienne une lettre de cachet avec ordre de la
+mettre sur l’heure à exécution. C’est ce qui eut lieu; mais le plus
+plaisant fut de voir l’intendant de la généralité de Paris, Louis
+Achille de Harlay, chez lequel la cantatrice devait souper,
+l’accompagner jusqu’à la prison en grande cérémonie.
+
+ [283] «Pour la Lemaure, dit Mlle Aïssé, elle est bête comme un pot;
+ mais elle a la plus belle et la plus surprenante voix qu’il y ait
+ dans le monde; elle a beaucoup d’entrailles.» (Décembre 1730.)
+
+En 1762, on dut un jour, à la Comédie française, rendre l’argent, parce
+qu’une actrice qu’on ne pouvait suppléer, venait de tomber malade. Cette
+actrice indisposée était Mlle Dubois qui, dans ce moment, se trouvait en
+grande loge à l’Opéra. Elle fut envoyée au For l’Évêque et de plus
+condamnée à payer les frais et le profit de la représentation.
+
+Dans la pièce d’_Olivette_, juge des enfers[284], il y avait un couplet
+qui finissait par ce refrain:
+
+ [284] Opéra comique en un acte par M. Fleury.
+
+ Un petit moment plus tard,
+ Si ma mère fût venue,
+ J’étais, j’étais... perdue.
+
+«Une jeune actrice fort jolie, qui chantait ce couplet, avait coutume,
+aux répétitions, de substituer, par plaisanterie, au mot «perdue» une
+rime un peu grenadière dont l’énergie lui plaisait fort. La force de
+l’habitude lui fit prononcer ce malheureux mot à une représentation
+devant une assemblée très nombreuse. Ce fut un coup de théâtre général;
+plusieurs dames sortirent précipitamment de leurs loges; d’autres
+restèrent parce que le public polisson criait bis. L’actrice paraissait
+étonnée que l’on fît tant de bruit pour si peu de chose. Un exempt vint
+la prier de le suivre en prison, où elle fut conduite, escortée
+joyeusement de la plus grande partie des spectateurs[285].»
+
+ [285] _Anecdotes dramatiques_, 1775.
+
+En 1769, Mlle Arnould[286] manqua gravement à Fontainebleau à Mme Du
+Barry qui s’en plaignit au roi. Sa Majesté ordonna que Mlle Arnould
+serait mise pour six mois à l’Hôpital, mais Mme Du Barry, revenue à des
+idées plus modérées, demanda elle-même la grâce de la coupable; elle ne
+l’obtint qu’avec peine[287]. Les camarades de Mlle Arnould eurent grand
+soin de ne pas laisser ignorer son aventure et la répandirent avec une
+charité merveilleuse; de plus, toutes les fois que cette actrice
+paraissait parmi elles, on avait toujours soin de prononcer négligemment
+le mot d’hôpital pour bien humilier la reine d’Opéra.
+
+ [286] Sophie Arnould, née en 1744 dans la chambre où l’amiral Coligny
+ fut assassiné, mourut en 1803. Un jour, au théâtre de la cour, tout
+ le monde s’extasiait sur sa voix. «Oui, dit Galiani, c’est le plus
+ bel asthme que j’aie jamais entendu.»
+
+ [287] Lorsqu’elle apprit la mort de Louis XV et l’exil de la Du Barry,
+ Sophie Arnould dit en s’adressant aux demoiselles d’Opéra:
+ «Pleurons, mes sœurs, nous voilà orphelines de père et de mère.»
+
+
+
+
+XV
+
+RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)
+
+SOMMAIRE: Autorité des Gentilshommes de la chambre sur la _Comédie
+française_.--Conséquences de cette autorité.--Le duc d’Aumont et M. de
+Cury.--La Comédie italienne.--L’Opéra.
+
+
+Il nous reste à voir comment les pouvoirs des Gentilshommes de la
+chambre s’exerçaient sur les comédiens en tant que comédiens.
+
+Commençons par la Comédie française: à tout seigneur tout honneur[288].
+
+ [288] Napoléon Ier a dit un jour: «Le Théâtre-Français est la gloire
+ de la France, l’Opéra n’en est que la vanité.»
+
+Par son institution même, la Comédie faisait partie de la maison du roi
+et elle se trouvait placée sous la direction des quatre Gentilshommes de
+la chambre. Leur autorité ne s’exerça d’abord que dans les occasions
+importantes et lorsqu’il s’agissait de modifier les règlements. Peu à
+peu, par suite d’empiètements successifs, ils accrurent leurs pouvoirs,
+et ils en arrivèrent à s’occuper des moindres détails de
+l’administration du théâtre. Rien n’échappait à leur autorité et la
+Comédie se trouvait sous leur dépendance absolue; ils y régnaient en
+maîtres, on peut même dire en tyrans redoutables et redoutés.
+
+Non seulement ils ordonnaient les spectacles, mais ils donnaient les
+ordres de début, recevaient les acteurs, fixaient les parts ou fractions
+de part qui devaient leur être accordées; non seulement ils désignaient
+les emplois que chacun devait tenir, les uns de paysans, de financiers,
+les autres de rois, de reines, etc., mais ils infligeaient les amendes,
+renvoyaient les artistes qui n’avaient pas le don de leur plaire,
+gardaient ceux, au contraire, qui leur agréaient, sans que le talent ou
+le mérite guidassent leurs décisions[289].
+
+ [289] Lekain eut toutes les peines du monde à se faire admettre à la
+ Comédie et il ne reçut tout d’abord qu’une part dérisoire. «J’ai
+ connu des acteurs, lui écrivait Voltaire, qui étaient excellents
+ pour moucher les chandelles, et qui furent reçus à une part entière
+ dès qu’ils parurent. Pour vous, vous vous êtes borné à faire les
+ délices du public, il faudra bien que les grâces de la cour viennent
+ ensuite; mais il y a plus d’un métier dans lequel on travaille pour
+ des ingrats.» (Potsdam, 5 mars 1752.)
+
+Augmentations, gratifications, retraites, pensions, tout dépendait
+d’eux, rien ne pouvait se décider sans leur ordre[290]. La Comédie était
+livrée à l’arbitraire le plus complet.
+
+ [290] Voici un spécimen des ordres envoyés par les Gentilshommes:
+
+ «Nous, duc de Gesvres, pair de France, premier gentilhomme de la
+ chambre du roi,
+
+ «Ordonnons à la troupe des Comédiens français de Sa Majesté de faire
+ incessamment débuter sur son théâtre la demoiselle Clairon dans les
+ rôles qu’elle aura choisis, et ce, à fin que nous puissions juger de
+ ses talents pour la comédie, etc.
+
+ «Mandons à M. de Bonneval, intendant des menus plaisirs en exercice,
+ de tenir la main à l’exécution du présent ordre.
+
+ «Fait à Versailles, ce 10 septembre 1743.
+
+ «Le duc DE GESVRES.»
+
+Il faut bien reconnaître que la troupe comique, par sa mauvaise gestion
+et ses dissensions intestines, avait provoqué et légitimé les
+envahissements successifs des Gentilshommes. Tant qu’on l’avait laissée
+s’administrer elle-même, il ne se passait pas de jour où l’on ne vît
+quelque scandale. Les Comédiens se querellaient sans cesse et leurs
+réunions dégénéraient presque toujours en scènes violentes. Ce fut à ce
+point que le duc de Tresmes dut les menacer de châtiments sévères, s’ils
+n’apportaient pas plus de décence dans leurs délibérations.
+
+«Comme Sa Majesté a été informée, écrivait-il, que dans les assemblées
+qui se tiennent, tant ordinaires qu’extraordinaires, il y arrive souvent
+des désordres, et qu’au lieu d’employer le temps à décider sur les
+pièces qu’on doit jouer pendant la semaine ou sur les choses convenables
+au plaisir du public et au bien de la troupe, on l’emploie à se
+quereller et à se dire des choses piquantes et souvent outrageantes...,
+il est défendu aux Comédiens, pendant ces assemblées, de parler d’autres
+choses que de celles pour lesquelles l’assemblée aura été convoquée et
+de se servir d’autres termes que de ceux qui sont usités et permis parmi
+les honnêtes gens pour dire les motifs de leur avis et leurs raisons de
+décider, sans qu’il soit permis à aucun desdits comédiens ou comédiennes
+d’interrompre sous quelque prétexte que ce soit, à peine contre celui
+qui interrompra, ou qui, en opinant, se sera servi de termes piquants ou
+injurieux contre quelqu’un de ses camarades, de cinquante livres
+d’amende, applicables aux pauvres, et de plus grande punition si le cas
+y échoit[291]...»
+
+ [291] 27 octobre 1712. _Inédit._ Arch. nat., O¹844. On peut donner une
+ idée du ton qui régnait dans ces réunions en racontant l’altercation
+ qui s’éleva un jour entre Mlle Dancourt et Ponteuil. Ce dernier
+ décriait sans cesse les pièces de Dancourt. Indignée de ce mauvais
+ procédé, Mlle Dancourt fit à son camarade, en pleine assemblée, une
+ sortie des plus violentes; elle l’appela traître à sa compagnie et
+ le couvrit littéralement d’injures. Quand elle eut épuisé les
+ épithètes les plus malsonnantes, Ponteuil lui répondit avec grand
+ sang-froid: «Eh bien, mademoiselle, est-ce là tout? vous avez beau
+ chercher à me dire toutes les horreurs du monde, vous avez beau
+ faire, vous ne m’appellerez jamais p...»
+
+En dépit de toutes les menaces, la situation ne se modifia pas, et du
+temps de Clairon[292] on se querellait plus que jamais. «L’assemblée
+générale de la Comédie, dit la tragédienne, ne peut être mieux peinte
+que par ces vers de Mme Pernelle:
+
+ [292] Clairon (Claire-Joseph Léris) (1723-1802). C’est à elle et à
+ Lekain que l’on dut la réforme du costume tréâtral. Jusqu’alors les
+ acteurs paraissaient sur la scène avec les habits qu’on portait à la
+ cour: «Les hommes avaient généralement la fraise plate, les
+ hauts-de-chausse à bouts de dentelles, le justaucorps à petites
+ basques, la longue épée, les souliers à nœuds énormes; et les
+ femmes, le corsage court et rond, le sein découvert, la grande,
+ ample et solide jupe à queue, les talons hauts, les cheveux crêpés
+ et bouffants ou retombant en boucles. Les Grecs et les Romains
+ paraissaient avec des chapeaux à plumes, des gants blancs à franges
+ d’or, une épée suspendue à un large baudrier.» (Fournel, _Curiosités
+ théâtrales_). Clairon osa la première, dans le rôle de Roxane,
+ paraître sans paniers et les bras nus; dans l’_Électre_ de
+ Crébillon, on la vit en simple habit d’esclave, échevelée et les
+ mains chargées de chaînes. Elle poussa même un jour la vérité du
+ costume jusqu’à se montrer en chemise au Ve acte de _Didon_, où un
+ songe l’arrache de son lit. Cette dernière innovation parut
+ exagérée, et on pria l’actrice de ne pas renouveler son expérience.
+
+ On n’y respecte rien, chacun y parle haut,
+ Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud[293].»
+
+ [293] _Mémoires_ de Clairon.
+
+«Le théâtre, dit Grimm en 1769, grâce aux intrigues et aux tracasseries
+intérieures des acteurs et des actrices, et à l’autorité des
+Gentilshommes brochant sur le tout, s’achemine de plus en plus vers sa
+ruine. Il suffit que Molé ait un rôle intéressant dans une pièce pour
+que Préville ne veuille plus jouer, les inimitiés particulières décident
+du sort de tout et les auteurs sont victimes des caprices du foyer.»
+
+La distribution des rôles provoquait des contestations incessantes dont
+les échos arrivaient jusqu’au public. Aussi se plaignait-on souvent
+qu’on laissât encore aux acteurs trop de liberté et qu’ils ne fussent
+pas contenus par une main plus énergique et plus sévère. «On ne devroit
+pas laisser les comédiens maîtres de refuser un rôle, surtout dans les
+pièces nouvelles, dit Collé; les gentilshommes de la chambre devroient
+les leur faire jouer malgré eux, et les punir quand ils y manquent:
+c’est la cause pour laquelle le public est souvent si mal servi.»
+
+Les Gentilshommes, voyant leurs empiétements acceptés sans discussion,
+voulurent bientôt s’arroger d’autres droits. Non contents de leur
+autorité sur les Comédiens, ils prétendirent étendre leur juridiction
+jusqu’aux auteurs.
+
+Bien que l’aréopage comique fût demeuré jusqu’alors juge souverain pour
+la réception ou le refus des pièces, les Gentilshommes trouvaient encore
+moyen de s’immiscer dans une question à laquelle ils auraient dû rester
+complètement étrangers: tantôt ils arrêtaient indéfiniment la
+représentation d’une pièce dont l’auteur n’avait point trouvé grâce
+devant eux, tantôt, au contraire, ils en faisaient jouer une de leur
+propre autorité et contre l’avis des artistes.
+
+En 1759, ils voulurent faire consacrer cet excès de pouvoir et, au grand
+émoi des auteurs, le duc d’Aumont fit distribuer un nouveau règlement
+portant «que les pièces, auparavant d’être reçues, seraient communiquées
+d’abord à MM. les Gentilshommes de la chambre.» «On auroit dû ajouter,
+dit Collé: «qui ne savent ni lire ni écrire.» Un autre article portait
+que «MM. les auteurs n’entreroient plus dans l’orchestre, mais à
+l’amphithéâtre seulement.» C’était les reléguer avec les perruquiers des
+comédiens.
+
+Les auteurs furieux protestèrent; on reconnut qu’il y avait malentendu
+quant aux places qu’ils pourraient occuper, mais on ne céda pas sur la
+présentation préalable des pièces. Les écrivains qui appartenaient à
+l’Académie trouvèrent ce règlement impertinent, et réclamèrent; le duc
+de Nivernais leur assura, de la part du duc d’Aumont, que cela ne
+regardait point les auteurs _dignitaires_, c’est le terme qu’il employa
+pour désigner ceux qui faisaient partie de l’Académie[294]. Les
+_dignitaires_, satisfaits, n’eurent rien de plus pressé que d’abandonner
+leurs confrères qui furent obligés de se soumettre.
+
+ [294] On peut rappeler que les Comédiens français étaient en
+ excellents termes avec l’Académie et qu’il y avait même entre eux
+ échange de bons procédés. En 1732, Quinault-Dufresne se rendit à
+ l’Académie, escorté de sept de ses camarades, et il offrit à la
+ docte compagnie ses entrées à la Comédie. La proposition fut
+ acceptée avec reconnaissance, et les Immortels, par réciprocité,
+ invitèrent les Comédiens à assister désormais à leurs séances.
+
+On peut aisément supposer les abus qu’entraînait l’autorité des
+Gentilshommes de la chambre. Des pouvoirs aussi considérables,
+s’exerçant sans contrôle, et sous le seul régime du bon plaisir, sur une
+troupe comme celle de la Comédie française, devaient fatalement amener
+des injustices, des passe-droits et provoquer des querelles incessantes.
+
+Collé, qui se plaignait si amèrement de la faiblesse des Gentilshommes
+et leur reprochait de ne pas savoir user de leurs pouvoirs, ne pouvait
+s’empêcher cependant de protester contre une tyrannie dont le public
+était la première victime. «Je ne plains point les comédiens, écrit-il;
+il faudroit avoir de la pitié de reste pour en conserver pour de pareils
+hommes, mais le public souffre du cruel despotisme des Gentilshommes. Ce
+sont ces grands messieurs qui, pour en jouir avec plus de sûreté, ont
+établi une garde tyrannique qui gêne les suffrages et la liberté
+publique; ils font, moyennant cela, recevoir les acteurs et les actrices
+qui leur plaisent[295].» Pour maintenir les spectateurs en effet et
+étouffer plus facilement les protestations, on avait remplacé les
+archers de robe courte, qui autrefois gardaient le théâtre, par des
+gardes françaises[296]; il y avait une file de militaires de chaque côté
+du parterre, lieu ordinaire des réclamations tumultueuses[297].
+
+ [295] Février 1764.
+
+ [296] La garde fut établie aux deux comédies à la rentrée de 1751.
+ Elle avait toujours existé à l’Opéra.
+
+ [297] Le parterre était debout; ce ne fut qu’en 1782, dans la nouvelle
+ salle du faubourg Saint-Germain (l’Odéon), qu’on installa des bancs
+ pour les spectateurs.
+
+Dans une administration où tout dépendait des Gentilshommes, c’était à
+qui chercherait à conquérir leurs bonnes grâces; on peut facilement
+s’imaginer le rôle que jouaient les actrices: «Quand donc, s’écrie Collé
+indigné, sera-t-on délivré de la tyrannie de MM. les Gentilshommes, et
+de leur despotisme sur la comédie, et de leur mauvais goût, et de leur
+ignorance, et de leur libertinage avec les comédiennes, qui leur fait
+accorder tout à ces femmes, ou pour ces femmes, ou à cause de ces
+femmes[298]?»
+
+ [298] 1770.--Clairon dit dans ses _Mémoires_: «il faut réduire MM. les
+ Gentilshommes à la simple autorité qu’ils avoient autrefois; qu’une
+ place à la Comédie, une part, un emploi, ne soient plus la
+ récompense de la séduction et de la débauche, que le public soit
+ seul juge des talents, etc.»
+
+Les mauvais propos, vrais ou faux, que provoquaient ces relations, et le
+scandale qui en résultait, faisaient dire à Dazincourt[299]: «Nos grands
+seigneurs prennent la Comédie française pour leurs écuries; ils y
+mettent leurs juments[300].»
+
+ [299] Dazincourt (Joseph-Jean-Baptiste Albouy, dit) (1747-1809). Il
+ débuta à Paris le 26 mars 1777 avec un grand succès. C’est lui que
+ Marie-Antoinette choisit comme professeur de déclamation. Sous
+ Napoléon, il eut la direction des spectacles particuliers. Il mourut
+ en 1809 après de longues souffrances. «Qu’est-ce que la vie?
+ s’écriait-il dans ses moments de tristesse. «Le fouet, l’indigestion
+ et l’apoplexie.»
+
+ [300] 1785, Charles Maurice.
+
+Il est évident que bien des actrices jouissaient d’une situation hors de
+proportion avec leur mérite, et que, au grand détriment de la Comédie,
+la faveur régnait en souveraine au lieu et place de la justice[301].
+
+ [301] Favart raconte un assez joli mot de Mlle Collet, lors de ses
+ débuts à la comédie italienne. M. de la Ferté, intendant des Menus,
+ protégeait hautement Mlle Lafond. Piquée de la préférence accordée à
+ sa camarade, Mlle Collet alla le trouver et lui dit en pleurant: «Je
+ sais, monsieur, que vous avez des bontés pour Mlle Lafond, parce
+ qu’elle en a pour vous. Tout le monde dit que vous voulez me nuire,
+ parce que je n’ai pas voulu, mais ce sont de vilains propos. Vous
+ savez bien, monsieur, que cela n’est pas vrai, et que, si vous
+ m’aviez fait l’honneur de me demander quelque chose, je suis trop
+ attachée à mes devoirs et trop honnête fille pour avoir osé prendre
+ la liberté de vous refuser.»
+
+Le despotisme des Gentilshommes s’exerçait du reste de toutes manières,
+et ils ne ménageaient pas plus les intérêts pécuniaires de la Comédie
+que ses intérêts moraux. Même aux époques où la situation du théâtre
+était la plus précaire[302], ils élevaient la prétention de faire entrer
+gratuitement leur famille, leurs parents, leurs amis; si on les eût
+écoutés, la cour entière aurait toujours assisté gratis au spectacle, le
+peuple seul eût payé ses places[303]. C’est ce qui faisait écrire à
+Voltaire: «Notre ami Lekain nous dit que le tripot ne va pas mieux que
+le reste de la France; que les quatre premiers Gentilshommes ont la
+grandeur d’âme d’entrer à la Comédie pour rien, eux, leurs parents,
+leurs laquais et les commères de leurs laquais. Cela est tout à fait
+noble[304].»
+
+ [302] A plusieurs reprises dans le cours du dix-huitième siècle, la
+ situation de la Comédie fut des plus critiques; le public désertait
+ la salle et les acteurs jouaient devant des banquettes vides. En
+ 1753, les Comédiens imaginèrent d’ajouter aux pièces du répertoire
+ des ballets et des pantomimes, dans l’espoir que «les sauts et les
+ gargouillades» des danseurs ramèneraient la vogue dans leur salle.
+ «C’est en faveur de ces ballets, écrit Grimm, que le public semble
+ souffrir encore qu’on lui représente les chefs-d’œuvre de Corneille,
+ de Racine et de Molière, et c’est pour l’empêcher d’abandonner
+ entièrement le spectacle de la Nation que les Comédiens français ont
+ été forcés d’avoir recours à un expédient si humiliant pour notre
+ goût.» (_Corresp. littér._, 15 juillet 1753.) L’Opéra protesta
+ contre une innovation qui, disait-il, empiétait sur son privilège,
+ et il fut interdit à la Comédie de continuer ses ballets. La Comédie
+ s’inclina, mais elle cessa toutes représentations. En même temps,
+ Mlle Gaussin, à la tête d’une députation, se rendait à la cour et
+ suppliait le roi de lever l’interdiction. Louis XV se laissa toucher
+ et autorisa formellement les Comédiens à posséder une troupe
+ «cabriolante».
+
+ [303] On avait toutes les peines du monde à obtenir des grands
+ seigneurs et des militaires de payer leurs places; c’est un des abus
+ contre lequel il fut le plus difficile de réagir.
+
+ [304] Voltaire à d’Argental, 4 avril 1762.
+
+Cette intervention constante des premiers Gentilshommes amena souvent
+des retraites fâcheuses. Bien des acteurs, blessés d’un mauvais procédé
+ou d’une impertinence qu’ils étaient obligés de supporter, quittèrent la
+scène. C’est ainsi qu’on perdit Grandval, qui, mécontent de quelques
+mots déplacés du duc de Fronsac, se retira prématurément au grand
+détriment du théâtre. Ce fut pis encore quand le duc d’Aumont s’empara
+de la direction de la Comédie, à l’exclusion de ses trois collègues qui
+consentirent à cette usurpation.
+
+«Le public a vu avec chagrin, écrit Grimm[305], des retraites forcées,
+des réceptions de sujets sans talents et sans espérance; tout a paru se
+régler suivant le caprice d’un despote sans goût et sans lumière... Si
+le règne de M. d’Aumont dure, il est à craindre que nous n’ayons bientôt
+plus de Comédie française. Les anciens acteurs, les sujets les plus
+agréables au public, révoltés d’une tyrannie à laquelle ils n’étaient
+point accoutumés, se sont retirés ou vont se retirer incessamment;...
+après quoi on n’aura plus qu’à mettre la clef à la porte de la Comédie.»
+
+ [305] _Corresp. littér._, février 1760.
+
+Le règne despotique du duc d’Aumont inspira à M. de Cury, intendant des
+Menus, qui venait d’être remercié, une parodie assez plaisante de la
+scène de Cinna, dans laquelle Auguste délibère s’il retiendra ou
+abdiquera l’empire.
+
+Le duc, fatigué du pouvoir, est sur le point de résigner ses fonctions;
+il consulte Lekain et d’Argental:
+
+ Que chacun se retire, et qu’aucun n’entre ici;
+ Vous, Lekain, demeurez, vous, d’Argental, aussi.
+ Cet empire absolu que j’ai dans les coulisses
+ De chasser les acteurs, d’essayer les actrices,
+ Cette grandeur sans borne et cet illustre rang
+ Que j’eusse moins brigué s’il eût coûté du sang,
+ Enfin tout ce qu’adore, en ma haute fortune,
+ Du vil comédien la bassesse importune,
+ N’est que de ces beautés dont l’éclat éblouit,
+ Et qu’on cesse d’aimer sitôt qu’on en jouit.
+ Dans sa possession j’ai trouvé, pour tous charmes,
+ D’effroyables soucis, d’éternelles alarmes.
+ Le mousquetaire altier m’a montré le bâton[306],
+ Le public insolent m’accable de lardon.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Voilà, mes chers amis, ce qui me trouble l’âme
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Ne considérez point cette grandeur suprême,
+ Odieuse au public et pesante à moi-même;
+ Suivant vos seuls avis, je serai, cet hiver,
+ Ou directeur de troupe ou simple duc et pair.
+
+ [306] Le premier janvier 1760, le duc d’Aumont, qui avait enlevé aux
+ officiers des mousquetaires leurs entrées à la Comédie, reçut de ces
+ messieurs une épée dont la lame était collée dans le fourreau, sur
+ lequel on lisait la devise du rideau du théâtre italien: _Sublato
+ jure nocendi_.
+
+Lekain, «mettant bas» le respect qui pourrait l’empêcher d’oser émettre
+un avis complètement sincère, supplie le duc de rester dans l’intérêt de
+la Comédie. «Qu’importent les criailleries du parterre, dit-il,
+n’avons-nous pas la garde?»
+
+ Que l’amour du bon goût, que la pitié vous touche!
+ Notre troupe à genoux vous parle par ma bouche.
+ Considérez combien vous nous avez coûté!
+ Non que nous vous croyions avoir trop acheté,
+ De l’argent qu’elle perd la troupe est trop payée,
+ Mais, la quittant ainsi, vous l’auriez ruinée.
+ Conservez-la, seigneur, en lui faisant un maître
+ Sous lequel sa splendeur sans doute va renaître.
+
+Le duc d’Aumont persuadé se décide à garder l’empire tragique.
+
+Cette parodie fut attribuée à Marmontel, qui en était fort innocent;
+mais M. d’Aumont, exaspéré du persiflage, fit envoyer l’auteur supposé à
+la Bastille et de plus il obtint qu’on lui enlevât le privilège du
+_Mercure_, c’est-à-dire son pain.
+
+Les pouvoirs des Gentilshommes ne devaient d’abord s’étendre que sur ce
+qui regardait le service de la Comédie française; mais quand la comédie
+italienne en s’établissant à Paris, en 1716, eut reçu un privilège, une
+subvention, et fut devenue troupe royale, elle tomba tout naturellement
+sous le même joug; comme au Théâtre français, les Gentilshommes
+donnaient les ordres de début, et intervenaient sans cesse dans
+l’administration[307].
+
+ [307] Il y avait des parts comme à la Comédie française, et les
+ acteurs se partageaient les bénéfices. La police du théâtre était
+ confiée à trois semainiers, qui veillaient également à l’exécution
+ des règlements. La comédie italienne possédait une troupe de
+ ballets.
+
+L’Académie royale de musique[308] était soumise à l’autorité directe du
+ministre de la maison du roi; administrée d’abord par des directeurs
+privilégiés, elle fut en 1749 confiée à la prévôté des marchands, qui en
+garda la direction jusqu’en 1776[309].
+
+ [308] L’Opéra était établi au théâtre du Palais-Royal depuis 1673; il
+ y resta jusqu’en 1763. Brûlé à cette époque, on le transporta aux
+ Tuileries. En 1770, la nouvelle salle, élevée place du Palais-Royal,
+ fut inaugurée. Brûlée encore en 1781, on la reconstruisit à la porte
+ Saint-Martin.
+
+ [309] Elle afferma le théâtre de 1757 à 1776. A cette époque on lui
+ enleva l’administration et le privilège; et jusqu’en 1789 l’Opéra
+ fut dirigé par un comité nommé par le roi. Sa Majesté fut à
+ plusieurs reprises obligée d’intervenir pour combler les déficits.
+
+L’autorité des Gentilshommes ne s’exerçait pas seulement sur les
+théâtres de Paris; elle s’étendait encore, dans une certaine mesure, sur
+le reste de la France; ils avaient le droit d’enlever aux scènes de
+province[310] tous les acteurs qu’ils jugeaient en état de figurer sur
+un des trois théâtres royaux[311].
+
+ [310] Les théâtres royaux possédaient également le droit souverain
+ d’enlever aux autres scènes, pour se les approprier, toutes les
+ pièces à leur convenance.
+
+ [311] En province les théâtres se trouvaient placés sous la
+ juridiction des magistrats municipaux.
+
+Tous ces pouvoirs extraordinaires étaient admis sans discussion et ils
+furent exercés journellement jusqu’en 1789.
+
+
+
+
+XVI
+
+RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)
+
+SOMMAIRE: Peu de sympathie du public pour les comédiens.--Attaque de
+J.-J. Rousseau.--Réponse de d’Alembert.--Intervention de Voltaire.--Son
+opinion sur les comédiens et le théâtre.
+
+
+Les traitements rigoureux, presque barbares, que l’Église et la société
+civile infligeaient aux comédiens pendant le dix-huitième siècle, ne
+paraissent pas avoir soulevé l’indignation publique. Le préjugé contre
+eux avait poussé de si profondes racines, on s’était depuis longtemps si
+bien habitué à les considérer comme hors la loi, qu’on ne s’inquiétait
+guère de ce qui leur advenait et qu’à leur égard tout paraissait naturel
+et légitime. On trouvait fort bon, il est vrai, de jouir de leurs
+talents, on les encourageait par des applaudissements unanimes, mais
+quant à modifier leur situation sociale, quant à faire disparaître le
+ridicule anathème qui pesait sur eux, nul n’y songeait et ne s’en
+souciait. Sur ce point l’opinion leur était manifestement hostile, et
+loin de les soutenir dans leurs revendications, elle s’y montrait
+toujours défavorable.
+
+La bourgeoisie qu’irritaient leurs succès à la cour et à la ville, les
+décriait volontiers et si les grands les entouraient d’excessives
+adulations, ils trouvaient en même temps fort avantageux de les
+maintenir dans un véritable état d’ilotisme. Seule la petite secte
+philosophique leur montrait quelque sympathie et paraissait ne pas
+vouloir les oublier dans la campagne qu’elle venait d’entreprendre
+contre les injustices et les préjugés de l’époque.
+
+Les témoignages contemporains montrent à quel point était poussé le
+mauvais vouloir à l’égard des gens de théâtre.
+
+«Quant au rang que tient dans l’ordre de la société un comédien, dit
+Collé, j’avoue que le préjugé l’a réglé et qu’il lui a assigné sa place
+au-dessus de celle du bourreau, en la jugeant pourtant moins nécessaire.
+Cependant, sans adopter un préjugé aveugle qui pousse les choses au delà
+du but, il faut convenir néanmoins que le mépris que l’on a pour un
+histrion est assez bien fondé sur la bassesse d’une profession ou plutôt
+d’un métier dans lequel l’homme qui l’exerce est obligé de me faire rire
+pour mon argent.
+
+«Les mœurs de toute cette race-là ont d’ailleurs augmenté infiniment ce
+mépris de préjugé que l’on a pour leur art et il a passé à leurs
+personnes. Je sais bien que nos petits philosophes ont des raisonnements
+tout faits, dans leurs manufactures métaphysiques, pour saper par le
+fondement ce préjugé-là et beaucoup d’autres, qui, même comme préjugés,
+sont fort utiles; mais en donnant des preuves convaincantes aux hommes,
+on ne les amène pas à avoir de la considération pour des gens auxquels
+on a voué un mépris né avec nous. Pour déraciner en nous ce mépris, il
+faudroit imaginer une abstraction métaphysique par laquelle nous
+verrions un comédien parfaitement honnête homme, et qui n’auroit d’autre
+tare que de s’être fait comédien, et c’est ce qui ne s’est point encore
+rencontré parmi nous.»
+
+Cette question du théâtre, et de la situation sociale qui devait être
+faite à ses interprètes, est une de celles qui ont le plus vivement
+passionné les deux derniers siècles. Au dix-septième, la discussion
+était restée entre théologiens; au dix-huitième, les philosophes
+interviennent et c’est entre eux que se poursuit une querelle qui, pour
+l’Église, n’a plus de raison d’être puisque sa doctrine fait loi.
+
+La société civile et la société religieuse allaient trouver un
+auxiliaire inattendu dans un philosophe qui jusqu’alors n’avait pas
+passé pour un ennemi déclaré des spectacles, bien au contraire. Après
+avoir fait représenter des opéras, des ballets, des comédies, J.-J.
+Rousseau, fidèle à son goût pour la contradiction, fut saisi tout à coup
+de la plus vertueuse indignation contre l’art dramatique. Non content de
+se tenir désormais à l’écart de cet art funeste, il voulut en détourner
+son prochain, et c’est ainsi qu’il fut amené à écrire la _Lettre sur les
+spectacles_. Cette lettre répondait à l’article GENÈVE de d’Alembert,
+dans lequel l’encyclopédiste avait émis le vœu de voir un théâtre
+s’élever dans la cité de Calvin.
+
+L’opinion de Rousseau n’admet pas d’ambiguïté: «L’effet du théâtre,
+dit-il, est de donner une nouvelle énergie à toutes les passions... Tout
+est mauvais et pernicieux dans la comédie. Plus elle est agréable, plus
+son effet est funeste aux mœurs. Qui peut disconvenir que le théâtre de
+Molière ne soit une école de vices et de mauvaises mœurs, plus
+dangereuse que les livres mêmes où l’on fait profession de les
+enseigner?» Les écrivains religieux les plus austères ne parlaient pas
+autrement.
+
+Le philosophe ne se borna pas à publier une diatribe contre les
+spectacles; il s’attaqua avec violence aux interprètes tragiques et
+comiques. Pour lui la profession de comédien est infâme et la conduite
+de ceux qui l’exercent ne l’explique que trop. «En commençant par
+observer les faits, avant de raisonner sur les causes, dit-il, je vois
+en général que l’état de comédien est un état de licence et de mauvaises
+mœurs; que les hommes y sont livrés au désordre; que les femmes y mènent
+une vie scandaleuse; que les uns et les autres, avares et prodigues tout
+à la fois, toujours accablés de dettes, et toujours versant l’argent à
+pleines mains, sont aussi peu retenus sur leurs dissipations que peu
+scrupuleux sur les moyens d’y pourvoir. Je vois encore que par tout pays
+leur profession est déshonorante; que ceux qui l’exercent, excommuniés
+ou non, sont partout méprisés, et qu’à Paris même, où ils ont plus de
+considération et une meilleure conduite que partout ailleurs, un
+bourgeois craindrait de fréquenter ces mêmes comédiens qu’on voit tous
+les jours à la table des grands.»
+
+Voilà des faits incontestables. Il est possible, poursuit le philosophe,
+que ce ne soient là que des préjugés, mais ces préjugés sont universels.
+
+Avant de s’élever contre ce préjugé, il faut premièrement s’assurer «si
+ce n’est qu’un préjugé, et si la profession de comédien n’est pas en
+effet déshonorante en elle-même. Qu’est-ce que le talent du comédien?
+L’art de se contrefaire, de revêtir un autre caractère que le sien, de
+paraître différent de ce qu’on est, de se passionner de sang-froid,
+etc... Qu’est-ce que la profession du comédien? Un métier, par lequel il
+se donne en représentation pour de l’argent, se soumet à l’ignominie et
+aux affronts qu’on achète le droit de lui faire, et met publiquement sa
+personne en vente. J’adjure tout homme sincère de dire s’il ne sent pas
+au fond de son âme qu’il y a dans ce trafic de soi-même quelque chose de
+servile et de bas.»
+
+Rousseau en conclut que l’esprit que le comédien reçoit de son état est
+«un mélange de bassesse, de fausseté, de ridicule orgueil et d’indigne
+avilissement, qui le rend propre à toutes sortes de personnages, hors le
+plus noble de tous, celui d’homme, qu’il abandonne.»
+
+Mais ce n’est pas tout. De ce que le comédien représente des passions
+qu’il n’éprouve pas en réalité, de ce qu’il cultive un art où
+l’imitation joue le plus grand rôle, le philosophe genevois tire des
+conclusions réellement stupéfiantes. Il se demande avec anxiété: «Ces
+hommes si bien parés, si bien exercés au ton de la galanterie et aux
+accents de la passion, n’abuseront-ils jamais de cet art pour séduire de
+jeunes personnes? Ces valets filous, si subtils de la langue et de la
+main sur la scène, dans les besoins d’un métier plus dispendieux que
+lucratif, n’auront-ils jamais de distractions utiles? Ne prendront-ils
+jamais la bourse d’un fils prodigue ou d’un père avare pour celle de
+Léandre ou d’Argan? Partout la tentation de mal faire augmente avec la
+facilité, et il faut que les comédiens soient plus vertueux que les
+autres hommes s’ils ne sont pas plus corrompus.»
+
+Jean-Jacques n’admet même pas que la morale puisse exister dans un état
+aussi dangereux: forcément, fatalement, la comédienne est condamnée au
+vice; «celle qui se met à prix en représentation s’y mettra bientôt en
+personne.»
+
+«Quoi! dit-il, malgré mille timides précautions, une femme honnête et
+sage, exposée au moindre danger, a bien de la peine encore à se
+conserver un cœur à l’épreuve; et ces jeunes personnes audacieuses, sans
+autre éducation qu’un système de coquetterie et des rôles amoureux, dans
+une parure très peu modeste, sans cesse entourées d’une jeunesse ardente
+et téméraire, au milieu des douces voix de l’amour et du plaisir,
+résisteront-elles à leur âge, à leur cœur, aux objets qui les
+environnent, aux discours qu’on leur tient, aux occasions toujours
+renaissantes et à l’or auquel elles sont d’avance à demi vendues?»
+
+Dans de pareilles conditions Rousseau estime que la résistance est
+impossible. Que penser d’une profession qui par son essence même ne vous
+permet pas de rester vertueux?
+
+Mais il ne s’agit ici que des comédiennes. Les comédiens trouvent-ils
+grâce auprès du philosophe? Pas davantage, et à ses yeux leur vertu
+n’est pas plus en sûreté que celle de leurs camarades: «Je n’ai pas
+besoin, je crois, d’expliquer comment le désordre des actrices entraîne
+celui des acteurs... Je n’ai pas besoin de montrer comment d’un état
+déshonorant naissent des sentiments déshonnêtes, ni comment des vices
+divisent ceux que l’intérêt commun devrait réunir.»
+
+Quel remède porter à tant de maux? Ne pourrait-on par des lois sévères
+réformer le théâtre et les mœurs des comédiens? Ce serait peine perdue.
+«Quand les maux de l’homme lui viennent de sa nature ou d’une manière de
+vivre qu’il ne peut changer, les médecins les préviennent-ils? Défendre
+au comédien d’être vicieux, c’est défendre à l’homme d’être malade.»
+
+C’est à cette conclusion consolante que s’arrête le philosophe genevois.
+Pour lui, le seul moyen efficace de moraliser la scène est de faire
+disparaître la cause, c’est-à-dire de supprimer le théâtre.
+
+D’Alembert prit la peine de répliquer et de réfuter les singulières
+théories de Jean-Jacques: «La plupart des orateurs chrétiens en
+attaquant la comédie, riposta-t-il malicieusement, condamnent ce qu’ils
+ne connaissent pas. Vous avez au contraire étudié, analysé, composé
+vous-même, pour en mieux juger les effets, le poison dangereux dont vous
+cherchez à nous préserver; et vous décriez nos pièces de théâtre avec
+l’avantage non seulement d’en avoir vu, mais d’en avoir fait.»
+
+Sans vouloir suivre l’encyclopédiste dans son argumentation, nous
+citerons cependant le curieux passage qu’il consacre aux femmes de
+théâtre. Ne gardant pas plus de mesure dans sa défense que Jean-Jacques
+dans son attaque, d’Alembert croit pouvoir se porter garant de la vertu
+des comédiennes avec une assurance qui frise le ridicule.
+
+«La chasteté des comédiennes, j’en conviens avec vous, dit-il, est plus
+exposée que celle des femmes du monde, mais aussi la gloire de vaincre
+en sera plus grande: il n’est pas rare d’en voir qui résistent
+longtemps, et il serait plus commun d’en trouver qui résistassent
+toujours, si elles n’étaient découragées de la continence par le peu de
+considération qu’elles en retirent... Qu’on accorde des distinctions aux
+comédiennes sages, et ce sera, j’ose le prédire l’ordre de l’État le
+plus sévère dans ses mœurs.»
+
+D’Alembert ne fut pas le seul à relever les singulières imputations de
+Jean-Jacques. La _Lettre sur les spectacles_ avait soulevé dans le monde
+des théâtres une émotion indescriptible; les extraits que l’on vient de
+lire ne l’expliquent que trop aisément. L’indignation était générale et
+plusieurs comédiens prirent la plume pour réfuter des articulations
+calomnieuses. Un certain Laval, entre autres, publia, pour réhabiliter
+sa profession, une brochure dont les arguments ne manquaient ni de
+justesse ni de valeur[312].
+
+ [312] L’ouvrage de Rousseau provoqua une foule de réfutations, dont on
+ peut trouver la liste dans les _Lettres sur les spectacles_ par M.
+ Desprez de Boissy. Paris, 1773.
+
+Ce débat sur la considération que méritaient les gens de théâtre n’était
+pas nouveau; il avait déjà soulevé des discussions passionnées. Quelques
+années auparavant, les comédiens, violemment attaqués par l’abbé
+Desfontaines[313], étaient eux-même entrés dans la lice et avaient fait
+composer en leur honneur un petit opuscule[314] destiné à mettre en
+relief leurs mérites et leurs vertus; mais leurs arguments, quelque
+excellents qu’ils pussent être, avaient le tort de venir de la partie
+intéressée et se trouvaient par conséquent d’avance frappés de nullité.
+Heureusement pour eux les acteurs avaient trouvé des défenseurs dans le
+parti encyclopédique, et, à leur tête, le plus puissant de tous, l’homme
+le plus capable d’abattre un préjugé et de faire triompher la vérité.
+
+ [313] L’abbé Desfontaines avait d’abord été au mieux avec les
+ comédiens, qui l’avaient même chargé de répondre à une attaque de
+ Riccoboni; il écrivit dans ce but les _Lettres d’un Garçon de café_,
+ où il réhabilitait la profession du théâtre. Pour reconnaître ce
+ service, les Comédiens français «donnèrent à l’auteur une somme
+ d’argent, le régalèrent et lui accordèrent ses entrées gratuites.»
+ Mais Desfontaines se brouilla avec Voltaire et l’irascible
+ philosophe exigea des comédiens une rupture complète avec l’abbé. Le
+ 9 août 1742, à la première représentation de _Mahomet_, Desfontaines
+ fut consigné à la porte du théâtre. Furieux de cette injure, il
+ publia des _Observations sur les écrits modernes_ où il couvrait
+ d’injures les comédiens. Mme de Vaudreuil disait un jour à l’abbé:
+ «Vous ne craignez donc pas les ennemis?» «Dieu m’en garde,
+ répondit-il, c’est toute ma fortune.» (_Tablettes d’un gentilhomme
+ sous Louis XV._)
+
+ [314] Il portait le titre de _Lettre d’un comédien de Paris à un de
+ ses camarades en province_. Bruxelles, 1742. L’auteur était M.
+ Janvier de Flinville.
+
+Depuis les vers indignés que lui avait inspirés le traitement barbare
+infligé aux restes de Mlle Lecouvreur, Voltaire, en toute occasion,
+s’était efforcé de lutter contre le préjugé qui mettait hors la loi les
+gens de théâtre. Il était doublement dans son rôle en agissant ainsi:
+lui qui ne pouvait supporter l’injustice, qui toujours prit parti pour
+l’opprimé, ne devait pas voir de sang-froid l’indignité dont étaient
+frappés, au mépris de toute équité, des hommes respectables qu’il
+estimait et qu’il regardait comme ses amis.
+
+Mais il y avait encore une autre raison pour qu’il cherchât à faire
+revenir son siècle sur d’absurdes préventions. N’était-il pas le premier
+auteur dramatique de l’époque et ces hommes si maltraités, si avilis,
+n’étaient-ils pas chaque jour ses interprètes? Cette seule raison eût
+été suffisante pour motiver son intervention active, pressante,
+incessante.
+
+Dès 1738, répondant à Mlle Quinault qui l’engageait à composer de
+nouvelles tragédies, il lui parlait du dégoût qu’il éprouvait et de son
+désir de se dérober aux fureurs de l’envie et aux jugements inconsidérés
+des hommes.
+
+«Personne n’était plus capable que vous, lui écrivait-il, de donner
+quelque considération à l’état charmant que vous ennoblissez tous les
+jours. Mais ce bel état en est-il moins décrié par les bigots, moins
+indifférent aux personnes de la cour? Et répand-on moins d’opprobre sur
+un état qui demande des lumières, de l’éducation, des talents, sur une
+étude et sur un art qui n’enseigne que la morale, les bienséances et les
+vertus?
+
+«J’ai toujours été indigné[315] pour vous et pour moi que des travaux si
+difficiles et si utiles fussent payés de tant d’ingratitude, mais à
+présent mon indignation est changée en découragement. Je ne réformerai
+point les abus du monde; il vaut mieux y renoncer. Le public est une
+bête féroce: il faut l’enchaîner ou la fuir. Je n’ai point de chaînes
+pour elle, mais j’ai le secret de la retraite...»
+
+ [315] A Mlle Quinault. Cirey, 16 août 1738.
+
+En toute occasion il faisait le panégyrique des comédiens; il ne cessait
+de s’élever contre les rigueurs dont ils étaient victimes, rigueurs
+souvent même contradictoires et qui nous couvraient de ridicule aux yeux
+des étrangers.
+
+«Lorsque les Italiens et les Anglais, disait-il[316], apprennent que
+l’on excommunie des personnes gagées par le roi..., qu’on déclare œuvres
+du démon des pièces revues par les magistrats les plus sévères et
+représentées devant une reine vertueuse, que voulez-vous qu’ils pensent
+de notre nation, et comment peuvent-ils concevoir, ou que nos lois
+autorisent un art déclaré si infâme, ou qu’on ose marquer de tant
+d’infamie un art autorisé par les lois, récompensé par les souverains,
+cultivé par les plus grands hommes[317]?»
+
+ [316] _Lettres philosophiques_.
+
+ [317] L’abbé de Latour, qui n’est jamais à bout d’arguments quand il
+ s’agit des comédiens, prévoit cette objection et y répond: «Il n’y a
+ pas inconséquence, dit-il, à déshonorer des gens qu’on protège,
+ qu’on paye, qu’on pensionne, car il est à propos quelquefois que
+ l’État encourage et protège des professions déshonorantes mais
+ utiles, sans que ceux qui les exercent en doivent être plus
+ considérés pour cela.»
+
+Le châtelain de Ferney défendait le théâtre avec non moins d’énergie que
+ses interprètes; et il ne pouvait concevoir comment des hommes étaient
+assez insensés pour attaquer un art qui ne pouvait produire que de bons
+et salutaires effets. «Il vaut mieux voir l’_Œdipe_ de Sophocle,
+mandait-il au marquis Albergati Capacelli, que de perdre au jeu la
+nourriture de ses enfants, son temps dans un café, sa raison dans un
+cabaret, sa santé dans des réduits de débauche, et toute la douceur de
+sa vie dans le besoin et dans la privation des plaisirs de
+l’esprit[318].»
+
+ [318] 23 décembre 1760.
+
+Voltaire depuis plusieurs années habitait près de Genève; il avait
+vainement tenté d’acclimater l’art dramatique dans la Rome protestante.
+Furieux de sa déconvenue et des tracasseries que le clergé calviniste ne
+cessait de lui susciter à propos de ses représentations de Tournay et de
+Ferney, il accusait volontiers les réformateurs des infortunes du
+théâtre et des comédiens.
+
+«Ce sont les hérétiques, il le faut avouer, s’écriait-il, qui ont
+commencé à se déchaîner contre le plus beau de tous les arts. Léon X
+ressuscitait la scène tragique; il n’en fallait pas davantage aux
+prétendus réformateurs pour crier: A l’œuvre de Satan! Aussi la ville de
+Genève et plusieurs illustres bourgades de Suisse ont été cent cinquante
+ans sans souffrir chez elles un violon. Quelques catholiques un peu
+visigoths, de deçà les monts, craignirent les reproches des réformateurs
+et crièrent aussi haut qu’eux. Ainsi peu à peu s’établit dans notre
+France la mode de diffamer César et Pompée, et de refuser certaines
+cérémonies à certaines personnes gagées par le roi et travaillant sous
+les yeux du magistrat[319].»
+
+ [319] _Police des spectacles._
+
+Le philosophe de Ferney n’avait garde de laisser dans l’oubli la
+contradiction si choquante qui existait entre Paris et Rome:
+
+«Rome, de qui nous avons appris notre catéchisme, n’en use point comme
+nous, disait-il; elle a su toujours tempérer les lois selon les temps et
+selon les besoins; elle a su distinguer les bateleurs effrontés, qu’on
+censurait autrefois avec raison, d’avec les pièces de théâtre de Trissin
+et de plusieurs évêques et cardinaux qui ont aidé à ressusciter la
+tragédie. Aujourd’hui même on représente à Rome publiquement des
+comédies dans des maisons religieuses. Les dames y vont sans scandale;
+on ne croit point que des dialogues récités sur des planches soient une
+infamie diabolique. On a vu jusqu’à la pièce de _Georges Dandin_
+exécutée à Rome par des religieuses, en présence d’une foule
+d’ecclésiastiques et de dames. Les sages Romains se gardent bien surtout
+d’excommunier ces messieurs qui chantent le dessus dans les opéras
+italiens; car, en vérité, c’est bien assez d’être châtré dans ce monde,
+sans être encore damné dans l’autre.»
+
+
+
+
+XVII
+
+RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)
+
+SOMMAIRE: Clairon prend en main la cause des comédiens.--Mémoire de
+Huerne de la Mothe.--Il est condamné par le Parlement.--Indignation de
+Voltaire.--L’abbé Grizel et l’Intendant des Menus.
+
+
+Les comédiens ne se résignaient pas sans peine à la situation
+douloureuse qui leur était faite, et à plusieurs reprises, pendant le
+dix-huitième siècle, ils cherchèrent à conquérir les droits que la
+société civile et la société religieuse leur refusaient obstinément.
+
+Une actrice en particulier, Mlle Clairon, se montrait plus affectée que
+tout autre de l’indignité dont sa profession était frappée; c’est elle
+qui, la première, osa se révolter contre un injuste traitement et
+s’élever ouvertement contre l’opprobre dont on couvrait sa profession.
+Par la place considérable qu’elle tenait à la Comédie, par la gloire
+dont elle était environnée, par l’enthousiasme que le public lui
+témoignait, l’illustre tragédienne paraissait plus en situation que
+personne de se faire écouter et d’amener quelque heureux changement dans
+une situation vraiment intolérable.
+
+En 1760, elle se décida à prendre en main la cause des comédiens; mais,
+estimant fort judicieusement qu’à chaque jour suffit sa peine, elle se
+contenta de protester tout d’abord contre l’excommunication dont les
+gens de sa caste restaient frappés. Elle supposait avec raison que le
+jour où l’Église ne persisterait plus dans ses censures, l’État ne
+tarderait pas à l’imiter. Se défiant de ses propres talents, la
+tragédienne se borna à jeter quelques notes sur le papier et elle les
+confia à un avocat au Parlement, M. Huerne de la Mothe, en le priant
+d’exposer dans un lumineux mémoire toutes les raisons qui militaient en
+faveur de la réhabilitation religieuse des gens de théâtre. Sous
+l’empire, s’il faut l’en croire, des scrupules religieux qui
+tourmentaient sa conscience, elle écrivit à son avocat:
+
+«Monsieur, la confiance que j’ai en vos lumières et la juste douleur que
+me cause l’excommunication et, par conséquent, l’infamie qu’on attache à
+mon état, me fait vous prier de jeter les yeux sur les mémoires
+ci-joints.
+
+«Née citoyenne, élevée dans la religion chrétienne catholique que
+suivaient mes pères, je respecte ses ministres, je suis soumise aux
+décisions de l’Église. D’après cette profession de foi, et ce que j’ai
+pu rassembler de preuves, de titres pour et contre ma profession, voyez
+sans me flatter ce que je dois espérer ou craindre. Quelque chose que
+vous décidiez, je vous aurai la plus grande obligation de fixer mon
+incertitude; elle est affreuse pour une âme pénétrée de ses
+devoirs[320]...»
+
+ [320] Clairon dans ses _Mémoires_ prétend à tort n’avoir eu qu’une
+ part très indirecte à la publication du travail de Huerne.
+
+Se conformant aux instructions de la comédienne, Huerne résuma la
+question dans une brochure qu’il intitula: _Liberté de la France contre
+le pouvoir arbitraire de l’excommunication_. Il reprenait tout ce qui
+avait déjà été dit sur le sujet par Voltaire et les quelques personnes
+qui s’en étaient occupées; mais il avait le tort de le dire en moins
+bons termes. L’auteur affirmait qu’il n’existait contre les comédiens
+aucunes lois formelles de l’Église et il mettait le clergé au défi de
+les produire; il assurait en outre que l’excommunication n’était valable
+que sous certaines conditions dont aucune n’avait été remplie.
+
+A ce propos, il entrait dans une discussion interminable et absolument
+incompréhensible sur les pouvoirs que possédait l’Église en France au
+point de vue de l’excommunication.
+
+Ce travail aussi diffus que long ne fut pas accueilli avec faveur. «Le
+mémoire de Huerne, dit Grimm, est d’un imbécile, et si cruellement fait
+et si mal écrit, qu’il n’est pas possible d’en soutenir la lecture.»
+«Comment lire sans se fâcher, s’écrie Voltaire, le détestable style du
+détestable avocat qui a fait un mémoire si illisible[321]?»
+
+ [321] A d’Argental, 27 avril 1761.
+
+Malheureusement pour lui, Huerne, entraîné par son sujet, avait parlé en
+termes peu mesurés du cardinal de Noailles et de l’Église en général.
+C’était une grave imprudence, on le lui fit bien voir. Les avocats
+s’empressèrent de repousser de leur corps un confrère aussi
+compromettant, et d’eux-mêmes ils le déférèrent au Parlement en y
+dénonçant son ouvrage. Le bâtonnier des avocats, vu la gravité de
+l’affaire, porta lui-même la parole devant le Parlement et il qualifia
+en termes indignés les piteuses élucubrations de son collègue.
+
+«Il n’y a aucune de ces pièces, s’écria-t-il, où il n’y ait du venin;
+nous oserions même assurer qu’à chaque page il a des propos inconvenants
+et des erreurs ou des impiétés... C’est une critique indécente de tout
+ce qui condamne la comédie et frappe sur les acteurs; ce n’est qu’un
+tissu de propositions scandaleuses, de principes erronés, de fausses
+maximes et de propos injurieux à la religion, contraires aux bonnes
+mœurs, attentatoires aux deux puissances... Le tout est un ouvrage de
+ténèbres...»
+
+Après le bâtonnier des avocats, Me Omer Joly de Fleury, avocat général,
+demanda la parole, et il requit une condamnation sévère contre
+l’audacieux apologiste des comédiens. Sur ses conclusions on prit un
+arrêté qui condamnait le livre à être lacéré et brûlé par la main de
+l’exécuteur de la haute justice et ordonnait que ledit Huerne de la
+Mothe serait et demeurerait rayé du tableau des avocats[322].
+
+ [322] 11 mai 1761.
+
+La sentence prononcée, le premier président fit un petit compliment de
+circonstance au bâtonnier et aux avocats en les félicitant de leur zèle
+pour tout ce qui intéressait l’ordre public et la discipline du barreau.
+
+Le lendemain l’exécution eut lieu dans la cour du Palais, au pied du
+grand escalier. En apprenant cet autodafé, Voltaire écrivait à
+Helvétius: «Voilà un pauvre bavard rayé du tableau des bavards, et la
+consultation de Mlle Clairon incendiée. Une pauvre fille demande à être
+chrétienne et on ne veut pas qu’elle le soit. Eh! messieurs les
+inquisiteurs, accordez-vous donc!»
+
+Clairon comprit que la cause qui lui tenait tant au cœur n’était pas
+encore mûre pour la discussion, et elle se résigna à attendre des jours
+meilleurs. Elle ne voulut pas cependant avoir le dessous, du moins aux
+yeux du public, dans une affaire qui avait fait un bruit énorme, et
+laisser sur le pavé celui qui s’était compromis pour elle. Elle alla
+trouver le duc de Choiseul et sollicita un dédommagement en faveur de
+Huerne de la Mothe.
+
+Le duc, en homme d’esprit, lui répondit que ceux qui avaient condamné
+l’ouvrage n’avaient probablement jamais été à la Comédie, et il
+s’empressa de créer dans son ministère un bureau particulier à la tête
+duquel il plaça l’avocat des comédiens avec 3800 livres d’appointements
+et un logement à Versailles.
+
+L’ouvrage de Huerne provoqua un certain nombre de réponses, et le sujet
+devint d’actualité. On ne voyait plus que brochures pour ou contre les
+comédiens.
+
+Chevrier[323], qui rédigeait l’_Observateur des spectacles_, publia dans
+son journal une lettre assez plaisante d’un soi-disant marchand
+d’étoffes de la rue Saint-Honoré. Cet honorable commerçant avait lu,
+pour son malheur, une brochure intitulée: _Examen des motifs des
+condamnations prononcées contre les comédiens_, et aussitôt ses
+scrupules s’étaient éveillés. La lettre est adressée à un docteur de
+Sorbonne, auquel il soumet le cas qui trouble sa quiétude:
+
+ [323] «M. de Chevrier, lit-on dans les _Anecdotes dramatiques_, partit
+ le 2 juillet pour Amsterdam. Il descendit à l’hôtel de Turenne et se
+ coucha à onze heures après un copieux souper. A trois heures du
+ matin, il fut incommodé; il se leva, on vint le soigner, tout à coup
+ il s’écria: «Je n’en puis plus, j’étouffe», et dans l’instant il fit
+ la grimace au plancher. Le chirurgien arriva au moment qu’il venoit
+ d’expirer; il parut étonné qu’un auteur se soit avisé de mourir
+ d’une indigestion. Effectivement cela est impertinent:
+
+ «Un prélat peut mourir d’un coulis trop épais,
+ Mais un auteur, ô temps, ô mœurs, ô siècle!...»
+
+«Monsieur, je viens de parcourir un livre qui alarme ma conscience; le
+casuiste qui a composé l’ouvrage dont j’ai l’honneur de vous entretenir
+ne condamne point la comédie en elle-même, et j’en suis charmé, car
+j’aime à rire, mais il soutient que les condamnations prononcées par
+l’Église contre les comédiens sont justes, parce que le spectacle est
+une assemblée où des objets mondains s’offrent aux yeux, touchent le
+cœur, et le font passer du scandale au crime.
+
+«Le rôle que je joue dans ma boutique m’intimide autant que si je
+représentais sur le théâtre de la Comédie française.
+
+«Je ne puis plus ouvrir ma boutique sans risquer mon salut; j’ai huit
+enfants, je vends en conscience; ayez la bonté de m’indiquer la voie que
+je dois suivre, car enfin je suis damné, s’il est vrai que ceux qui
+tiennent des assemblées ou des objets mondains, etc..., essuient ce
+funeste sort.
+
+«Les comédiens sont autorisés par le prince à représenter leurs pièces;
+je vends mes étoffes avec privilège. L’affiche annonce le spectacle du
+jour, et les acteurs n’obligent personne à y venir; plus coupable qu’eux
+dans cette circonstance, j’ai, indépendamment de mon enseigne, qui
+avertit les passants, une femme et deux filles jolies dont les discours
+agaçants et les yeux tendres attirent les chalands: ils entrent, de
+jolies femmes arrivent, et voilà le moment critique pour ma
+conscience...
+
+«Encore un coup, monsieur, je ne décide point si ces proscriptions sont
+fondées, mais je suis malheureusement autorisé à penser que les mêmes
+peines me menacent avec plus de raison encore, puisque ma boutique, que
+je suis obligé d’ouvrir à tout le monde, et le luxe dont je dois
+augmenter le progrès pour le soutien de mon commerce, me rendent bien
+plus coupable que les comédiens à qui on reproche les mêmes
+inconvénients.
+
+«Daignez me retirer de cet abîme en me persuadant que je puis vendre des
+étoffes en conscience, sans craindre les foudres de l’Église romaine.»
+
+Dès qu’il connut les événements qui se passaient à Paris, Voltaire ne
+put s’empêcher de protester avec indignation contre le jugement du
+Parlement; en même temps il cherchait par ses témoignages d’estime et
+d’affection à consoler les comédiens de leur mésaventure et à mettre un
+peu de baume sur une blessure que les récentes discussions venaient de
+raviver cruellement.
+
+S’adressant à Lekain il lui dit:
+
+«Mon cher Roscius, je vous écris rarement. La poste est trop chère pour
+vous faire payer des lettres inutiles.
+
+«J’ai lu le mémoire de votre avocat contre les excommuniants. Il y a des
+choses dont il est à souhaiter qu’il eût été mieux informé. J’avais
+écrit, il y a quelques années au confesseur du pape, à un théologien
+pantalon de Venise, à un preti buggerone de Florence et à un autre de
+Rome pour avoir des autorités sur cette matière; je crois que je remis
+les réponses entre les mains de M. d’Argental.
+
+«Cette excommunication est un reste de la barbarie absurde dans laquelle
+nous avons croupi. Cela fait détester ceux qu’on appelle rigoristes, ce
+sont des monstres ennemis de la société. On accable les jésuites et on
+fait bien, ils étaient trop insolents. Mais on laisse dominer les
+jansénistes et on fait mal. Il faudrait, pour saisir un juste milieu et
+pour prendre un parti modéré et honnête, étrangler l’auteur des
+_Nouvelles ecclésiastiques_ avec les boyaux de frère Bertier. Sur ce je
+vous embrasse.»
+
+A la suite de la déconvenue qu’elle venait d’éprouver, Clairon songeait
+à quitter la scène. Prévenu de ces dispositions, le poète prodiguait à
+la tragédienne les plus délicates flatteries.
+
+«Ménagez votre santé qui est encore plus précieuse que la perfection de
+votre art, lui écrivait-il. J’aurais bien voulu que vous eussiez pu
+passer quelques mois auprès d’Esculape-Tronchin; je me flatte qu’il vous
+aurait mise en état d’orner longtemps la scène française, à laquelle
+vous êtes si nécessaire. Quand on pousse l’art aussi loin que vous, il
+devient respectable, même à ceux qui ont la grossièreté barbare de le
+condamner. Je ne prononce pas votre nom, je ne lis pas un morceau de
+Corneille ou une pièce de Racine sans une véhémente indignation contre
+les fripons et contre les fanatiques qui ont l’insolence de proscrire un
+art qu’ils devraient du moins étudier pour mériter, s’il se peut, d’être
+entendus, quand ils osent parler. Il y a tantôt soixante ans que cette
+infâme superstition me met en colère. Ces animaux-là entendent bien peu
+leurs intérêts de révolter contre eux ceux qui savent penser, parler et
+écrire, et de les mettre dans la nécessité de les traiter comme les
+derniers des hommes. L’odieuse contradiction de nos Français, chez qui
+on flétrit ce qu’on admire, doit vous déplaire autant qu’à moi, et vous
+donner de violents dégoûts...
+
+«Adieu, mademoiselle, soyez aussi heureuse que vous méritez de l’être,
+croyez que je vous admire autant que je méprise les ennemis de la raison
+et des arts, et que je vous aime autant que je les déteste[324].»
+
+ [324] Ferney, 23 juillet 1761.
+
+Voltaire était désolé qu’on ait laissé paraître le pitoyable ouvrage de
+Huerne de la Mothe. Pourquoi Clairon ne s’était-elle pas adressée à lui?
+Avec quel plaisir, avec quelle joie ne se serait-il pas chargé de
+défendre ses chers comédiens? N’avait-il pas entre les mains des pièces
+péremptoires, entre autres la décision du confesseur de Clément XII,
+qu’on lui avait confiée, il y a plus de vingt ans[325]? Mais le mal
+était fait, il fallait recourir à un autre moyen.
+
+ [325] A Mlle Clairon, 7 août 1761.
+
+Le philosophe rappelait alors qu’il existait une ordonnance de Louis
+XIII où il était dit expressément: «Nous voulons que l’exercice des
+comédiens, qui peut divertir innocemment nos peuples, ne puisse leur
+être imputé à blâme, ni préjudicier à leur réputation dans le commerce
+public.» Cette déclaration avait été enregistrée au Parlement. Quoi de
+plus simple que de la faire renouveler? Il suffisait d’un peu de bonne
+volonté de la part des Gentilshommes. Le roi aurait simplement à
+déclarer que: «Sur le compte à lui rendu par les quatre premiers
+Gentilshommes de sa chambre, et sur sa propre expérience que jamais les
+comédiens n’ont contrevenu à la déclaration de 1641, il les maintient
+dans tous les droits de la société, et dans toutes les prérogatives des
+citoyens attachés particulièrement à son service[326].»
+
+ [326] Voltaire à Mlle Clairon, 27 août 1761.
+
+Malheureusement les choses les plus simples sont souvent les plus
+difficiles à obtenir, et Clairon, malgré toute son influence sur les
+Gentilshommes, ne parvint pas à obtenir leur intervention.
+
+Voltaire ne put contenir son impatience plus longtemps et à son tour il
+entra dans la lice en publiant la spirituelle conversation de
+l’Intendant des Menus avec l’abbé Grizel. Il y exposait avec verve et
+gaieté toutes les raisons qui militaient en faveur des comédiens:
+
+«Je suppose, disait l’Intendant des Menus à l’abbé Grizel, que nous
+n’eussions jamais entendu parler de comédie avant Louis XIV; je suppose
+que ce prince eût été le premier qui eût donné des spectacles, qu’il eût
+fait composer _Cinna_, _Athalie_ et _le Misanthrope_, qu’il les eût fait
+représenter par des seigneurs et des dames devant tous les ambassadeurs
+de l’Europe; je demande s’il serait tombé dans l’esprit du curé La
+Chétardie, ou du curé Fantin, connus tous deux par les mêmes aventures,
+ou d’un seul autre curé, ou d’un seul habitué, ou d’un seul moine,
+d’excommunier ces seigneurs et ces dames, et Louis XIV lui-même; de leur
+refuser le sacrement du mariage et la sépulture!
+
+«Non, sans doute, dit l’abbé Grizel; une si absurde impertinence
+n’aurait passé par la tête de personne.»
+
+«Je vais plus loin, dit l’Intendant des Menus. Quand Louis XIV et toute
+sa cour dansèrent sur le théâtre, quand Louis XV dansa avec tant de
+jeunes seigneurs de son âge dans la salle des Tuileries, pensez-vous
+qu’ils aient été excommuniés?»
+
+«Vous vous moquez de moi, dit Grizel; nous sommes bien bêtes, je
+l’avoue, mais nous ne le sommes pas assez pour imaginer une telle
+sottise.»
+
+L’abbé fait alors observer à son interlocuteur que tout le mal vient de
+ce que les acteurs jouent pour de l’argent; c’est là le fait délictueux
+qui attire sur eux les foudres de l’Église.
+
+«Eh quoi! reprend le Menu, c’est uniquement, dites-vous, parce qu’on
+paye vingt sous au parterre; cependant ces vingt sous ne changent point
+l’espèce: les choses ne sont ni meilleures ni pires, soit qu’on les
+paye, soit qu’on les ait gratis. Un _De profundis_ tire également une
+âme du purgatoire, soit qu’on le chante pour dix écus en musique, soit
+qu’on vous le donne en faux-bourdon pour douze francs, soit qu’on vous
+le psalmodie par charité: donc _Cinna_ et _Athalie_ ne sont pas plus
+diaboliques quand ils sont représentés pour vingt sous, que quand le roi
+veut bien en gratifier sa cour. Or, si on n’a pas excommunié Louis XIV
+quand il dansa pour son plaisir, il ne paraît pas juste qu’on excommunie
+ceux qui donnent ce plaisir pour quelque argent avec la permission du
+roi de France...»
+
+«Il y a des tempéraments, répond Grizel; tout dépend sagement de la
+volonté arbitraire d’un curé ou d’un vicaire. Nous sommes assez heureux
+et assez sages pour n’avoir en France aucune règle certaine.»
+
+«Soyez logiques, cependant, reprend l’Intendant. Les canons de vos
+conciles excommunient aussi bien les sorciers que les comédiens; or vous
+enterrez des sorciers en terre sainte et vous refuseriez la sépulture à
+Mlle Clairon si elle mourait après avoir joué _Pauline_?»
+
+«Je vous ai déjà dit, riposte l’abbé, que cela est arbitraire.
+J’enterrerais de tout mon cœur Mlle Clairon, s’il y avait un gros
+honoraire à gagner; mais il se peut qu’il se trouve un curé qui fasse le
+difficile: alors on ne s’avisera pas de faire du fracas en sa faveur, et
+d’appeler comme d’abus au Parlement. Les acteurs de Sa Majesté sont
+d’ordinaire des citoyens nés de familles pauvres; leurs parents n’ont ni
+assez d’argent, ni assez de crédit pour gagner un procès; le public ne
+s’en soucie guère; il jouit des talents de Mlle Lecouvreur pendant sa
+vie, il la laissa traiter comme un chien après sa mort, et ne fit qu’en
+rire.»
+
+Le Menu arrive à un argument capital et de nature à terrasser son
+adversaire:
+
+«Monsieur, oubliez-vous que les comédiens sont gagés par le roi, et que
+vous ne pouvez pas excommunier un officier du roi faisant sa charge?
+Donc il ne vous est pas permis d’excommunier un comédien du roi jouant
+_Cinna_ et _Polyeucte_ par ordre du roi[327].»
+
+ [327] On lit en effet dans les _Lois ecclésiastiques_: «On ne peut
+ excommunier les officiers du roi pour tout ce qui regarde les
+ fonctions de leur charge.»
+
+«Et où avez-vous pris, dit Grizel, que nous ne pouvons damner un
+officier du roi? C’est apparemment dans vos libertés de l’Église
+gallicane? Mais ne savez-vous pas que nous excommunions les rois
+eux-mêmes..., que nous sommes les maîtres d’anathématiser tous les
+princes, et de les faire mourir de mort subite; et après cela vous irez
+vous lamenter de ce que nous tombons sur quelques princes de théâtre?»
+
+L’Intendant des Menus, un peu piqué, répond à son interlocuteur:
+
+«Monsieur, excommuniez mes maîtres tant qu’il vous plaira, ils sauront
+bien vous punir; mais songez que c’est moi qui porte aux acteurs de Sa
+Majesté l’ordre de venir se damner devant elle. S’ils sont hors du
+giron, je suis hors du giron; s’ils pèchent mortellement en faisant
+verser des larmes à des hommes vertueux dans des pièces vertueuses,
+c’est moi qui les fais pécher; s’ils vont à tous les diables, c’est moi
+qui les y mène. Je reçois l’ordre des premiers Gentilshommes de la
+chambre, ils sont plus coupables que moi; le roi et la reine, qui
+ordonnent qu’on les amuse et qu’on les instruise, sont cent fois plus
+coupables encore. Voyez, s’il vous plaît, à quel point vous êtes
+absurde; vous souffrez que des citoyens au service de Sa Majesté soient
+jetés aux chiens, pendant qu’à Rome et dans tous les autres pays on les
+traite honnêtement pendant leur vie et après leur mort.»
+
+Grizel riposte à cet argument: «Ne voyez-vous pas que c’est parce que
+nous sommes un peuple grave, sérieux, conséquent, supérieur en tout aux
+autres peuples? Tout est contradiction chez nous. La France est le
+royaume de l’esprit et de la sottise, de l’industrie et de la paresse,
+de la philosophie et du fanatisme, de la gaieté et du pédantisme, des
+lois et des abus, du bon goût et de l’impertinence... Le pape est assez
+puissant en Italie pour n’avoir pas besoin d’excommunier d’honnêtes gens
+qui ont des talents estimables; mais il est des animaux dans Paris, aux
+cheveux plats, et à l’esprit de même, qui sont dans la nécessité de se
+faire valoir. S’ils ne cabalent pas, s’ils ne prêchent pas le rigorisme,
+s’ils ne crient pas contre les beaux-arts, ils se trouvent anéantis dans
+la foule. Les passants ne regardent les chiens que quand ils aboient, et
+on veut être regardé. Tout est jalousie de métier dans ce monde. Je vous
+dis notre secret; ne me décelez pas, et faites-moi le plaisir de me
+donner une loge grillée à la première tragédie de M. Colardeau.»
+
+«Je vous le promets, dit l’Intendant. J’aime votre franchise; laissons
+paisiblement subsister de vieilles sottises; peut-être tomberont-elles
+d’elles-mêmes, et nos petits-enfants nous traiteront de bonnes gens
+comme nous traitons nos pères d’imbéciles.»
+
+La prophétie de Voltaire s’est réalisée.
+
+Il faut reconnaître que si la conversation de l’Intendant des Menus avec
+l’abbé Grizel brillait par une verve étincelante, jointe à beaucoup de
+bon sens, elle n’était guère de nature à faire revenir le clergé des
+préventions qu’il nourrissait contre les comédiens et qu’en somme le
+philosophe servait assez mal ses protégés. Du reste il n’examinait qu’un
+côté de la question, et il aurait dû, pour se montrer équitable,
+attaquer les lois civiles avec non moins de violence que les lois
+religieuses. Les unes n’étaient pas moins inconséquentes que les autres.
+
+L’incident qui eut lieu lors des obsèques de Sarrazin montra bientôt
+qu’on se trouvait plus que jamais éloigné de la conciliation et de
+l’apaisement. Jusqu’alors on n’avait pas, en général, contesté aux
+comédiens le droit de faire dire des prières pour l’âme de leurs
+camarades morts réconciliés avec l’Église. Ainsi en 1761, lors de la
+mort de Mlle Camouche[328], jeune actrice de la troupe française, les
+Comédiens firent célébrer un service à la paroisse de Saint-Sulpice, et
+ils y assistèrent en corps, après y avoir invité tous les gens de leur
+connaissance par des billets imprimés.
+
+ [328] Mlle Camouche était à peine âgée de vingt ans; elle avait débuté
+ trois ans auparavant dans les grands rôles tragiques. Sa figure
+ était belle, mais ses talents médiocres. Avant de mourir, Mlle
+ Camouche avait renoncé à sa profession, aussi fut-elle enterrée à
+ l’église.
+
+L’année suivante, Sarrazin[329] mourut. Retiré du théâtre depuis
+plusieurs années, il obtint sans difficulté les secours de la religion
+et fut enterré à Saint-Sulpice. Mais quand ses camarades, quelques jours
+plus tard, voulurent faire dire un service en son honneur, ils se
+heurtèrent à un refus formel; on leur répondit que les curés ne
+pouvaient pas dire de prières à la requête de gens excommuniés.
+
+ [329] Sarrazin (1729-1759) porta d’abord le petit collet puis il
+ embrassa la carrière théâtrale. «C’était un grand comédien, dit
+ Grimm. Aucun de ses confrères n’a jamais approché de la simplicité
+ et de la vérité de son jeu.» Voltaire était loin de partager cet
+ enthousiasme; il prétendait que Sarrazin récitait les vers comme on
+ lit la Gazette. Un jour, dans une répétition, agacé de la mollesse
+ de l’acteur, il lui cria à brûle-pourpoint: «Mais, monsieur, songez
+ donc que vous êtes Brutus, le plus ferme de tous les consuls
+ romains, et qu’il ne faut pas parler au dieu Mars comme si vous
+ disiez: «Ah! bonne sainte Vierge, faites-moi gagner un lot de cent
+ francs à la loterie.»
+
+Un refus du même genre, mais plus étrange encore, se produisit peu de
+temps après et provoqua un scandale qui amusa tout Paris. En 1763,
+Crébillon, l’un des quarante de l’Académie française, succomba à l’âge
+de quatre-vingt-neuf ans. Peu d’auteurs avaient joui depuis le
+commencement du siècle d’autant de réputation; il la devait plus encore
+à sa longue rivalité avec Voltaire qu’à son propre talent[330].
+
+ [330] Il était né le 15 février 1674. «Il jouissait sur la fin de ses
+ jours, raconte Favart, de sept à huit mille livres de rente; mais
+ les femmes, par l’ascendant qu’elles avaient sur lui, le
+ dépouillaient de tout. Il était souvent obligé, pour vivre, d’avoir
+ recours à la bourse de ses amis. Il adorait le sexe, mais ne
+ l’estimait point. Il n’a jamais respecté que deux sœurs, filles d’un
+ apothicaire nommé Péage: il leur fit deux enfants par délicatesse de
+ sentiment. Le père, qui ne connaissait pas ce raffinement-là,
+ prétendit que l’honneur de sa famille était blessé, et qu’il fallait
+ que M. de Crébillon épousât tout au moins une des deux, en lui
+ laissant la liberté du choix. Le hasard en décida, et notre auteur
+ se maria à la mère de M. Crébillon fils; l’autre devint ce qu’elle
+ put. Il ne goûta pas longtemps les douceurs du mariage; il fut si
+ affligé de la mort de son épouse, qu’il cherchait partout des
+ consolations. Dans l’espérance où il était de pouvoir trouver une
+ femme aussi estimable que celle qu’il avait perdue, il mettait à
+ l’essai toutes celles qu’il rencontrait. La passion qu’il ressentait
+ pour les femmes n’était balancée que par celle qu’il avait pour les
+ animaux domestiques.» (_Journal de Favart._)
+
+Les Comédiens français, désireux de témoigner publiquement leur
+reconnaissance à l’auteur qui pendant si longtemps avait illustré leur
+scène, résolurent de faire dire une messe pour le repos de son âme. Ce
+souhait n’avait rien d’extravagant ni de répréhensible. Cependant,
+craignant, s’ils sollicitaient un curé de Paris, de s’exposer à un refus
+fort humiliant, les Comédiens eurent l’idée assez ingénieuse de
+s’adresser à l’église de Saint-Jean-de-Latran, qui appartenait à l’Ordre
+de Malte et ne se trouvait pas placée sous la juridiction de
+l’archevêque de Paris.
+
+Le curé de Saint-Jean-de-Latran se laissa persuader et il s’engagea à
+célébrer le 6 juillet un service solennel. Ravis d’une faveur aussi
+inespérée, les Comédiens saisirent avec empressement l’occasion de
+mettre le clergé dans l’embarras en faisant une manifestation qui
+contrastât avec leur situation d’excommuniés. Tout ce que Paris comptait
+de plus distingué par la naissance et par le rang, tous les membres des
+académies, tous les gens de lettres furent conviés par des billets
+imprimés de la part de Messieurs les Comédiens français et du Roi.
+
+Les avenues de l’église, ainsi que la porte, étaient tendues de noir; à
+l’intérieur de longues draperies noires semées de larmes d’argent
+tapissaient toute la nef. De grands candélabres d’argent avec des
+girandoles d’or supportaient un luminaire considérable, qui seul rompait
+la profonde obscurité dans laquelle le temple était plongé. L’éclat des
+lumières, au milieu de ces draperies mortuaires, produisait l’effet le
+plus saisissant[331].
+
+ [331] L’_Almanach des spectacles_, auquel nous empruntons ces détails,
+ ne tarit pas en descriptions sur cette importante cérémonie.
+
+Tout le clergé, revêtu de ses plus beaux ornements, figurait à l’autel.
+La majesté du lieu, la solennité du service, le recueillement des
+assistants, tout contribuait à la pompe de la cérémonie.
+
+Les Comédiens français faisaient naturellement les honneurs; ils
+attendaient les invités à la porte de l’Église et les conduisaient aux
+places qui leur étaient réservées. M. de Crébillon, fils du défunt,
+occupait le premier rang. Les assistants furent si nombreux qu’à peine
+le vaisseau put les contenir. L’Académie française envoya une
+députation. L’Opéra, la Comédie italienne, tous les corps comiques
+assistèrent au service.
+
+La Comédie se trouvait au grand complet, les hommes d’un côté, les
+femmes de l’autre; les actrices étaient sans rouge. Mlle Clairon,
+portant un long manteau de deuil, représentait avec beaucoup de dignité;
+ses camarades tenaient à la main de superbes missels tout neufs achetés
+pour la circonstance. L’assistance se rendit à l’offrande dans le plus
+grand ordre, et les acteurs se firent remarquer par leur générosité.
+Cette brillante cérémonie devait avoir des suites.
+
+L’archevêque de Paris[332], qui n’avait pu l’empêcher à temps, fit les
+reproches les plus vifs à l’Ordre de Malte et il demanda la suppression
+du privilège qui enlevait l’église à son autorité. On tint aussitôt un
+consistoire chez l’ambassadeur de l’Ordre et, dans l’espoir d’apaiser la
+colère du prélat, il fut décidé que le curé de Saint-Jean-de-Latran
+recevrait une punition pour avoir causé un scandale dans l’Église de
+Paris en communiquant avec des excommuniés. L’infortuné curé fut
+condamné à trois mois de séminaire, et de plus à distribuer aux pauvres
+l’argent qu’il avait reçu pour les frais du service.
+
+ [332] M. de Beaumont.
+
+A cette nouvelle les Comédiens montrèrent la plus vive indignation. Ils
+s’adressèrent aux premiers Gentilshommes et aux Ministres pour avoir
+raison de cet outrage. Clairon voulait que la Comédie donnât sa
+démission en masse pour forcer la cour à faire enfin abolir cette loi
+absurde portée contre des gens que «le roi pensionnait pour se donner au
+diable». Mais le préjugé était encore trop puissant; tous les efforts
+échouèrent, et il fallut se résigner à attendre une occasion meilleure.
+
+Le scandale provoqué par la cérémonie de Saint-Jean-de-Latran fit du
+tort à Crébillon, qui n’en pouvait mais. Son buste en marbre fut exécuté
+par l’ordre du roi; quand il fut terminé, on voulut le poser dans
+l’église Saint-Gervais, où le célèbre auteur était inhumé, mais le curé
+s’y opposa formellement, «à la sollicitation, dit Favart, de plusieurs
+dévotes qui trouvent très scandaleux que le buste d’un homme d’esprit
+mort en bon chrétien figure à côté des simulacres de MM. les
+marguilliers qui n’étaient que des sots[333].»
+
+ [333] Favart à Durazzo, 17 avril 1764.
+
+Le curé cependant finit par revenir à des sentiments plus conciliants et
+il laissa la troupe comique élever dans l’église une statue et un
+mausolée, avec tous les attributs du théâtre, à l’auteur de
+_Rhadamiste_.
+
+
+
+
+XVIII
+
+RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)
+
+1765
+
+SOMMAIRE: Querelle de Saint-Foix et de Clairon.--Intervention de
+Fréron.--Il est condamné à la prison.--La reine obtient sa
+grâce.--Dubois et Blainville font un faux serment.--Le _Siège de
+Calais_.--Les Comédiens refusent de jouer avec Dubois.--Troubles à la
+Comédie.--Arrestation des Comédiens.--Clairon est mise en
+liberté.--Bellecour fait amende honorable.--Les Comédiens sont relâchés.
+
+
+Au commencement de 1765 survint un incident dont toute la capitale
+allait s’occuper.
+
+M. de Saint-Foix[334], que Clairon n’aimait pas, venait de composer une
+pièce intitulée _les Grâces_; il obtint qu’elle serait jouée à
+Versailles, et il fut convenu qu’elle paraîtrait comme petite pièce le
+même jour que la tragédie d’_Olympie_. Le roi avait témoigné le désir
+d’entendre l’œuvre nouvelle, mais il demanda que le spectacle fût
+terminé à neuf heures pour pouvoir se rendre au conseil. Les actrices
+qui jouaient dans _les Grâces_, et notamment Mlle Dolliguy[335],
+devaient faire partie du cortège d’Olympie; mais afin qu’elles eussent
+le temps de s’habiller et que la petite pièce pût commencer sans perte
+de temps, M. de la Ferté, intendant des Menus-Plaisirs, décida qu’elles
+seraient remplacées dans le cortège par des choristes de l’Opéra.
+Prévenue de ce changement, Clairon, qui remplissait le rôle d’Olympie,
+s’y opposa formellement, et elle déclara qu’elle n’achèverait pas son
+rôle si Mlle Dolligny quittait la scène avant le dernier vers de la
+tragédie. Il fallut s’incliner, l’entr’acte fut long, et le roi sortit
+avant l’apparition des _Grâces_.
+
+ [334] Saint-Foix (1698-1776).
+
+ [335] Mlle Dolligny avait été reçue à la Comédie française en 1763
+ pour jouer les rôles tendres et ingénus. Un fâcheux incident signala
+ ses débuts. En rentrant dans la coulisse, elle fit un faux pas et
+ tomba si malheureusement que le public jouit d’un spectacle qui ne
+ faisait nullement partie du programme. Sans être jolie, elle avait
+ de la fraîcheur, de la jeunesse, une figure intéressante, un son de
+ voix si touchant qu’elle fut bientôt l’idole du public. Ses
+ camarades tout naturellement la détestaient. Elle avait encore le
+ tort d’être d’une sagesse et d’une vertu rares. Le marquis de
+ Gouffler, raconte Bachaumont (26 janvier 1766), lui fit des offres
+ brillantes qui furent repoussées; il la demanda alors en mariage et
+ lui envoya le contrat tout prêt à signer. Elle lui répondit fort
+ prudemment qu’elle s’estimait trop pour être sa maîtresse et trop
+ peu pour être sa femme.
+
+Saint-Foix, furieux, écrivit dans l’_Année littéraire_ de Fréron[336]
+une lettre qui se terminait par ces mots: «J’aime mieux la franchise du
+vice que la morgue orgueilleuse de la dignité.»
+
+ [336] Fréron (1719-1776). «Il y a eu de tout temps des Frérons dans la
+ littérature, écrivait Voltaire à Laharpe, mais on dit qu’il faut
+ qu’il y ait des chenilles, parce que les rossignols les mangent afin
+ de mieux chanter.» (22 décembre 1763.)
+
+Clairon supposa avec raison que la phrase était à son adresse, et, pour
+se venger, elle fit ramasser toutes les estampes d’un portrait de
+Saint-Foix qu’on venait de graver; elle enleva la figure, la remplaça
+par une tête d’hyène et remit le tout dans le commerce. Paris en fut
+inondé.
+
+La lutte ainsi engagée ne devait pas se terminer si vite; le poète
+riposta par ces vers sanglants:
+
+ Pour la fameuse Frétillon[337]
+ On a frappé, dit-on, un médaillon;
+ Mais à quelque prix qu’on le donne,
+ Fût-ce pour douze sols, fût-ce même pour un,
+ Il ne sera jamais aussi commun
+ Que le fut jadis sa personne.
+
+ [337] On avait publié à Rouen, en 1740, un infâme libelle contre Mlle
+ Clairon sous le titre: _Histoire de Mlle Cronel, dite Frétillon_. Ce
+ nom était la plus cruelle injure qu’on pût adresser à la
+ tragédienne; quand elle fut reçue à la Comédie, elle dit à ses
+ camarades: «Mesdemoiselles, je chercherai toutes les occasions de
+ vous être agréable, mais quiconque m’appellera Frétillon, je
+ proteste que je lui f...... le meilleur soufflet qu’elle ait reçu de
+ sa vie.» (De Manne.)
+
+Fréron, qui avait déjà publié la première attaque de Saint-Foix, crut à
+propos de ne pas abandonner son collaborateur en pleine lutte, et à son
+tour il ouvrit les hostilités. Il ne le fit pas cependant ouvertement;
+il se contenta de faire un pompeux éloge de Mlle Dolligny[338] et
+d’amener en contraste un portrait infâme où, bien qu’il ne la nommât
+pas, il n’était que trop facile de reconnaître Clairon.
+
+ [338] La curieuse lettre que nous donnons ici, et que nous devons à
+ l’extrême obligeance de Mlle Bartet, montre que, si de nouvelles
+ difficultés s’élevèrent encore trois ans plus tard entre Clairon et
+ Mlle Dolligny, la première du moins agit avec délicatesse vis-à-vis
+ de celle dont on avait cherché à lui faire une ennemie. Elle lui
+ écrivait le 14 novembre 1768:
+
+ «On vient de me dire, mademoiselle, que je vous causois la peine la
+ plus sensible en désirant qu’une autre que vous jouât le rôle
+ d’Iphise. Il faut qu’on ne vous ait pas dit ni mes raisons ni les
+ termes dont je me suis servie; vous seriez sûrement contente de l’un
+ et de l’autre. Si je n’étois pas malade et même obligée de garder
+ mon lit, je volerois chez vous pour justifier la droiture de mes
+ intentions. En attendant que je le puisse, je proteste au moins que
+ je n’ai jamais voulu, que je ne veux pas, que sûrement je ne voudrai
+ jamais ni vous affliger ni vous nuire. Si vous croyez votre talent
+ compromis en ne jouant pas, je cède. Mon refus portoit sur
+ l’inégalité de nos forces, de nos organes, sur le peu de
+ vraisemblance que nos âges mettroient dans la confiance d’Électre
+ pour sa sœur, et voilà tout. On auroit dû vous dire que je n’avois
+ parlé de vos talents qu’avec éloge, et que j’avois exigé les plus
+ grands ménagements dans la demande qu’on devoit vous faire. Mais
+ enfin, mademoiselle, si la représentation des Menus-Plaisirs a lieu,
+ je vous laisse maîtresse absolue, je n’apporterai d’obstacle à rien
+ de ce qui pourra vous plaire.»
+
+«On dit que le vertueux M. Fréron, écrit Grimm, connu par son amour pour
+la vérité et son fanatisme pour les bonnes mœurs, s’est laissé entraîner
+un peu loin par sa ferveur pour la chasteté, et que le public a cru
+reconnaître dans sa philippique contre les actrices qui vivent dans le
+désordre les erreurs célèbres de la première jeunesse de Mlle
+Clairon[339].»
+
+ [339] _Corresp. littér._, février 1765.
+
+L’actrice, outrée de cette attaque injustifiée, alla trouver les
+Gentilshommes de la chambre et menaça de se retirer si elle n’obtenait
+pas justice de ce «vil journaliste». La plainte était légitime. On
+sollicita et on obtint un ordre du roi pour mener l’imprudent écrivain
+au For l’Évêque.
+
+Heureusement pour lui, Fréron fut subitement frappé d’un accès de
+goutte, qui le mit dans l’impossibilité de remuer. C’est du moins ce
+qu’il expliqua à l’exempt qui vint le chercher, et on lui accorda
+quelques jours de répit[340]. Il en profita pour mettre en campagne tous
+ses amis. L’abbé de Voisenon, un de ses plus intimes, s’adressa au duc
+de Duras, Gentilhomme de la chambre, mais le duc répondit qu’il
+n’accorderait la grâce qu’à la demande de Mlle Clairon elle-même. «Aux
+carrières plutôt», s’écria le folliculaire en parodiant le mot du
+philosophe grec. En même temps il protestait contre l’interprétation
+donnée à ses articles, et il écrivait lettre sur lettre au maréchal de
+Richelieu pour l’assurer de son innocence. Enfin il se donna tant de
+mal, il fit si bien mouvoir toutes ses relations, qu’il réussit à
+intéresser la reine à sa cause et que Marie Leczinska demanda sa
+grâce[341]. «Il est bien honteux qu’un pareil coquin trouve des
+protections respectables[342]», s’écrie d’Alembert.
+
+ [340] Au cours de cette querelle fameuse, un partisan de l’actrice
+ régala Fréron de cette épigramme:
+
+ Aliboron, de la goutte attaqué,
+ Se confessoit, croyant sa fin prochaine,
+ Et détailloit, de remords provoqué,
+ De ses méfaits une liste assez pleine.
+ Naïvement chacun étoit marqué,
+ Basse impudence et noire hypocrisie,
+ Stupide orgueil, mensonge, ivrognerie;
+ Il ne croyoit en oublier aucun.
+ Le confesseur dit: Vous en passez un.
+ --Un: non, pardieu, j’en dis assez, je pense.
+ --Eh! mon ami, le péché d’ignorance.
+
+ (Favart, Corresp. avec Durazzo, mars 1765.)
+
+ [341] Le roi Stanislas était parrain du fils de Fréron.
+
+ [342] D’Alembert à Voltaire, 27 février 1765.
+
+Cependant le bruit se répand que Fréron va être gracié. A cette
+nouvelle, Clairon s’indigne; elle écrit aussitôt aux Gentilshommes une
+lettre des plus pathétiques, où elle leur témoigne son regret de voir
+que ses talents ne sont plus agréables au roi, puisqu’on la laisse
+avilir impunément, et elle prie qu’on lui accorde sa retraite. Puis,
+estimant que le premier ministre ne peut être trop tôt mis au courant
+d’un pareil projet, elle se rend chez le duc de Choiseul pour lui narrer
+ces graves événements.
+
+S’il faut en croire les mémoires contemporains, le duc lui aurait
+répondu, avec une douce ironie: «Mademoiselle, nous sommes, vous et moi,
+chacun sur un théâtre; mais avec la différence que vous choisissez les
+rôles qui vous conviennent et que vous êtes toujours sûre des
+applaudissements du public. Il n’y a que quelques gens de mauvais goût
+comme ce malheureux Fréron qui vous refusent leurs suffrages. Moi, au
+contraire, j’ai ma tâche souvent très désagréable; j’ai beau faire de
+mon mieux, on me critique, on me condamne, on me hue, on me bafoue, et
+cependant je ne donne point ma démission. Immolons, vous et moi, nos
+ressentiments à la patrie, et servons-la de notre mieux, chacun dans
+notre genre. D’ailleurs la reine ayant fait grâce, vous pouvez, sans
+compromettre votre dignité, imiter la clémence de Sa Majesté[343].»
+
+ [343] Bachaumont, 21 février 1765.
+
+Clairon se retira fort peu satisfaite du persiflage, et elle réunit chez
+elle tous ses camarades, sous la présidence du duc de Duras, pour aviser
+à la conduite qu’elle devait tenir. Les esprits se montraient fort
+échauffés, et il n’était question de rien moins que d’une désertion en
+masse si l’on ne faisait pas droit à la Melpomène moderne. Le duc de
+Duras fut chargé de porter cet ultimatum à M. de Saint-Florentin,
+ministre d’État.
+
+Cependant des amis intervinrent, on fit comprendre à la comédienne
+qu’elle ne pouvait résister aux volontés de la reine, et elle finit par
+céder[344]. Fréron, à cette nouvelle, éprouva une joie si vive que la
+goutte, qui le tenait alité depuis le commencement de la querelle,
+disparut comme par enchantement.
+
+ [344] Comme compensation, le due de Richelieu envoya aux Comédiens, en
+ les autorisant à les garder dans leurs archives, les lettres qu’il
+ avait reçues de Fréron.
+
+Clairon resta profondément irritée de n’avoir pu obtenir justice de
+celui qui l’avait si cruellement outragée. Elle comprit que c’était à sa
+profession qu’elle devait cet injuste traitement; aussi attendit-elle
+impatiemment l’occasion de recommencer la lutte en faveur de
+l’émancipation des comédiens. Un futile incident lui fournit le prétexte
+qu’elle désirait.
+
+Un certain Dubois, acteur médiocre de la Comédie, eut recours aux soins
+d’un chirurgien et négligea de le payer. L’homme de l’art le cita en
+justice, mais Dubois affirma sous serment qu’il avait réglé sa dette, et
+il trouva même un de ses camarades, Blainville, qui déclara également
+par serment avoir assisté au payement.
+
+Le procureur du chirurgien, voyant que son adversaire n’était pas à un
+faux serment près, eut recours à un autre expédient; il fit imprimer un
+mémoire dans lequel il soutint que ni le serment de Dubois ni celui de
+Blainville ne pouvaient être reçus en justice, attendu qu’ils exerçaient
+tous les deux un métier infâme. A Rome, en effet, le témoignage des
+histrions n’était pas admis; les lois romaines étant appliquées aux
+comédiens du dix-huitième siècle, on pouvait en conclure que leur
+serment n’avait aucune valeur; bien des esprits éclairés partageaient
+cette opinion et la thèse était parfaitement soutenable.
+
+Mais Dubois et Blainville poussèrent des cris d’indignation; la Comédie
+prit naturellement fait et cause pour eux; tous les acteurs se levèrent
+comme un seul homme pour demander satisfaction de l’insulte publique
+faite à l’état de comédien. Malheureusement, quand on vint à
+l’éclaircissement des faits, il fut prouvé que Dubois et Blainville
+étaient des fripons; qu’ils avaient fait un faux serment et que le
+chirurgien n’avait réellement pas été payé. Les Comédiens s’empressèrent
+de désintéresser le disciple d’Esculape; puis ils eurent le bon esprit
+de ne pas chercher à pallier la faute de leurs camarades et ils mirent
+autant d’empressement à les répudier qu’ils en avaient mis à les
+défendre, tant qu’ils les avaient crus innocents. En somme, leur
+conduite fut des plus correctes et des plus honorables. Ils
+s’adressèrent aux Gentilshommes de la chambre en racontant les faits et
+en demandant l’expulsion immédiate des coupables. «M. de Richelieu, dit
+Bachaumont, a traité l’affaire comme une affaire de vilains; il n’a pas
+voulu s’en mêler, il en a remis la décision aux Comédiens, disant qu’ils
+étoient les pairs de Dubois et qu’ils pouvoient le juger[345].»
+
+ [345] 6 avril 1765.
+
+Les acteurs n’hésitèrent pas, ils chassèrent avec éclat les deux
+fripons.
+
+On donnait à ce moment sur la scène de la Comédie le _Siège de Calais_,
+de du Belloy[346]; la pièce était encore dans toute sa nouveauté et
+obtenait un succès étourdissant[347]. Dubois y jouait le rôle de Mauny;
+on ne voulut pas naturellement interrompre le succès par suite de son
+départ, et Bellecour fut chargé de le remplacer. Les affiches
+annoncèrent simplement au public cette modification dans
+l’interprétation. Mais Dubois avait une fille[348] qui faisait elle-même
+partie de la Comédie. «Animée, dit Grimm, de cette piété filiale qui
+mène droit à l’héroïsme, elle entreprend de sauver son père, à quelque
+prix que ce soit... L’histoire prétend que la beauté, suivant l’usage,
+trouva les dieux propices, qu’un des premiers Gentilshommes de la
+chambre, se rappelant les anciennes bontés de la belle Dubois, ne put la
+voir dans cet état sans lui en demander de nouvelles et sans lui
+promettre de finir ses malheurs.» Le duc de Fronsac, auquel il est fait
+ici allusion, obtint l’intervention de son père, le maréchal de
+Richelieu, et le dévouement filial de Mlle Dubois ne resta pas stérile.
+
+ [346] Lorsque Voltaire vint à Paris en 1778, Lemierre et du Belloy, en
+ qualité d’auteurs tragiques, crurent devoir lui rendre visite.
+ «Messieurs, leur dit Voltaire, ce qui me console de quitter la vie,
+ c’est que je laisse après moi MM. Lemierre et du Belloy.» Lemierre
+ racontait volontiers cette anecdote, et il ne manquait jamais
+ d’ajouter: «Ce pauvre du Belloy ne se doutait pas que Voltaire se
+ moquait de lui.»
+
+ [347] On la donna trois fois à Versailles, le Roi en agréa la dédicace
+ et il accorda à l’auteur une gratification de mille écus et une
+ médaille d’or.
+
+ [348] Mlle Dubois passait pour avoir peu de talent; elle avait eu
+ cependant beaucoup de succès dans la tragédie de _Tancrède_, car
+ Voltaire écrivait d’elle, après la représentation: «Je ne
+ connaissais pas cette aimable actrice, ce que vous m’en écrivez me
+ charme. Je tremblais pour le Théâtre français, Mlle Clairon est
+ prête à lui échapper. Remercions la Providence d’être venue à notre
+ secours. Si les suffrages d’un vieux philosophe peuvent encourager
+ notre jeune actrice, faites-lui dire, mon ancien ami, tout ce que
+ j’ai dit autrefois à l’immortelle Lecouvreur... Dites-lui surtout
+ d’aimer; le théâtre appartient à l’Amour, ses héros sont enfants de
+ Cythère.» «Il paraît, dit Grimm, que le devoir d’aimer, que M. de
+ Voltaire impose aux actrices, est celui dont Mlle Dubois s’acquitte
+ le mieux.»
+
+Le _Siège de Calais_ était affiché pour le soir avec Bellecour[349]; à
+midi un ordre du roi transmis par les premiers Gentilshommes, arrive à
+la Comédie, enjoignant de jouer la pièce avec Dubois dans le rôle de
+Mauny. On juge de la consternation des Comédiens et de leur indignation;
+ils se réunirent chez Clairon pour aviser aux mesures à prendre; à
+l’unanimité ils décidèrent de refuser de jouer.
+
+ [349] Bellecour (1724-1778), comédien français.
+
+Sur les quatre heures et demie, Lekain arrive au théâtre et demande aux
+semainiers qui jouera le rôle de Mauny. «C’est Dubois, lui est-il
+répondu, suivant l’ordre du roi.» «En ce cas, reprend-il, voilà mon
+rôle.» Et il part. Molé, Brizard[350], Dauberval, viennent
+successivement et jouent la même scène. Enfin Clairon paraît, sortant de
+son lit, assurant qu’elle est toute malade, mais qu’elle sait «ce
+qu’elle doit au public et qu’elle mourra plutôt sur le théâtre que de
+lui manquer.» Puis elle demande négligemment qui remplit le rôle de
+Mauny: «Dubois», lui dit-on. A ce mot elle se trouve mal et retourne
+bien vite se mettre au lit[351].
+
+ [350] Brizard (1721-1791), comédien français. Voltaire ne l’aimait pas
+ parce qu’il le trouvait froid: «Je n’ai jamais conçu comment l’on
+ peut être froid, disait-il; quiconque n’est pas animé, est indigne
+ de vivre, je le compte au rang des morts.» (A d’Argental, 11 mars
+ 1764.) Il disait encore: «Brizard est un cheval de carrosse, moi je
+ suis un cheval de fiacre, mais je fais pleurer.»
+
+ [351] Clairon, dans ses _Mémoires_, prétend au contraire que seule
+ elle était disposée à se soumettre à l’ordre royal, et que ce sont
+ les camarades qui ont mené toute la cabale. La mémoire lui faisait
+ volontairement défaut.
+
+Les semainiers ne savaient à quel saint se vouer; il n’y avait point là
+de Gentilshommes de la chambre; l’heure du spectacle approchait, il
+fallait prendre à tout prix une détermination. On consulta M. de Biron,
+qui se trouvait par hasard au théâtre, et, sur son avis, on décida de
+donner le _Joueur_ au lieu du _Siège de Calais_.
+
+Pendant ce temps la salle s’était remplie; Mlle Dubois avait convoqué
+tous ses amis, et ils étaient nombreux; elle-même, ses beaux cheveux
+épars, les yeux rougis de larmes, courait de loge en loge pour exciter
+l’ardeur de ses partisans; sa beauté, son émotion, attendrissaient tous
+les cœurs[352]. Enfin la toile se lève. Bouret[353], ses gants blancs à
+la main, s’avance: «Messieurs, dit-il, nous sommes au désespoir de ne
+pouvoir donner le _Siège_...» Un tumulte épouvantable lui coupe la
+parole: «Point de désespoir, s’écrie le parterre, nous voulons le _Siège
+de Calais_ et Dubois.» Le bruit gagne tout le théâtre, la salle entière
+est en combustion. L’irritation du public contre les Comédiens ne
+connaît plus de bornes; la salle, les corridors, le foyer, retentissent
+d’injures contre eux. Un jeune et bouillant colonel d’infanterie s’écrie
+dans son indignation: «Oh! que n’ai-je mon régiment ici!»
+
+ [352] «Jeune, jolie, ayant l’avantage de rendre tous les Gentilshommes
+ de la chambre heureux... elle vint, les cheveux épars, dans les
+ foyers, demander vengeance de mes atrocités et des malheurs de son
+ respectable père.» (Clairon, _Mémoires_.)
+
+ [353] Bouret, comédien français mort en 1783.
+
+Un seul mot sensé fut prononcé dans cette célèbre soirée: un homme, qui
+avait conservé son sang-froid, arrêta dans le foyer un des plus
+courroucés pour lui montrer le portrait de Molière: «Voilà un de ces
+gueux, lui dit-il, qui a été plus envié à la France que ne le sera
+vraisemblablement jamais aucun premier Gentilhomme de la chambre.»
+
+Cependant l’orage continuait à gronder dans la salle, et c’est surtout
+contre Clairon que la colère du public se déchaînait. On entendait
+hurler de tous côtés: «La Clairon, à l’hôpital! à l’hôpital, la
+Clairon!» La garde voulut intervenir pour rétablir l’ordre, mais
+l’effervescence était telle qu’on pouvait redouter les plus grands
+malheurs et que le sang aurait certainement coulé, si M. de Biron
+n’avait eu la sagesse d’ordonner aux soldats de s’abstenir de toute
+intervention. En même temps il conseillait aux Comédiens d’entrer en
+scène et de commencer quand même la représentation. Préville[354] et Mme
+Bellecour[355] se présentent en effet. A leur vue, les cris redoublent,
+ils sont sifflés outrageusement et ne peuvent se faire entendre. Après
+quelques efforts infructueux, ils rentrent dans la coulisse. Le tumulte
+ne fait que s’en accroître, on n’entend que ces cris forcenés: «Les
+comédiens sont des insolents! au cachot, les insolents! à l’hôpital, la
+Clairon! au cachot, tous ces coquins!»
+
+ [354] Préville (Pierre Dubus dit), comédien français (1721-1799).
+
+ [355] Mme Bellecour (Mlle Beauménard) (1730-1799).
+
+Enfin à sept heures un sergent vient haranguer le parterre et lui
+annoncer qu’on va rendre l’argent. La foule finit par se calmer et par
+évacuer le théâtre.
+
+Cette mémorable journée garda le nom de _journée du Siège de Calais_.
+
+Les semainiers coururent sans perdre de temps chez le lieutenant de
+police pour le mettre au courant de ces graves événements. Le lendemain,
+tout Paris était en fermentation; on ne parlait que de cette étrange
+aventure; les uns louaient les Comédiens de leur probité, mais la grande
+majorité leur était hostile et demandait qu’on leur infligeât une
+punition exemplaire.
+
+Collé, se faisant l’interprète du sentiment public, écrivait:
+
+«Je ne puis m’empêcher de dire que la superbe Mlle Clairon a pensé
+occasionner une véritable tragédie et que si la garde royale avoit fait
+ce jour-là son devoir, il y eût eu réellement beaucoup de sang de
+répandu... Et pourquoi? Parce que Mlle Clairon, enivrée d’orgueil et de
+vanité, veut que les Comédiens aient un honneur. Que l’on me passe de
+dire ici que voilà bien du bruit pour une omelette au lard, et, en
+suivant toujours la noblesse de cette comparaison, j’ajouterai pour une
+omelette au lard rance et aux œufs couvés, car c’est à cette idée basse
+que je compare l’honneur de tous les Comédiens du monde. En effet, à
+moins que d’accorder que l’honneur revient comme les ongles, comment
+peut-on arranger que les Comédiens aient de l’honneur?
+
+«Le lendemain de cette équipée des Comédiens, le public parut, en y
+réfléchissant, être encore plus indigné de l’insolence et du manque de
+respect de ces histrions: le cri contre eux étoit général; j’excepte
+cependant quelques fanatiques amis de la demoiselle Clairon, et
+quelques-uns de ces prétendus philosophes qui, dans de pareilles
+occasions, ne manquent point de raisonner faux, et de prendre le mauvais
+parti avec le ton sourcilleux des sages fous, et l’air despotique et
+impudent de leur baroque philosophie[356].»
+
+ [356] Avril 1765.
+
+Les philosophes, en effet, prêtèrent aux Comédiens, dans cette grave
+occurrence, l’appui de leur parole et de leur plume. Grimm, qui confirme
+l’hostilité du public, ne dissimule pas combien il en est révolté: «Tout
+Paris, dit-il, condamne les Comédiens sans miséricorde, et sans savoir
+de quoi il est question. Charmant public, que tu es aimable dans tes
+jugements! qu’on est heureux de te servir, toi qui sais si bien oublier
+en un moment tous les services passés, et qui aimes à outrager ce que tu
+as applaudi vingt ans de suite! Avec cette noble reconnaissance, tu ne
+saurais manquer d’avoir de grands génies, de grands artistes, de grands
+talents. Charmant public, que tu es aimable!»
+
+Les Gentilshommes de la chambre se réunirent chez M. de Sartines pour
+aviser aux mesures à prendre. Il fut décidé que les coupables seraient
+envoyés immédiatement au For l’Évêque.
+
+Brizard, dont la femme accouchait le même jour, et Dauberval furent
+arrêtés et incarcérés sans délai; mais on se présenta vainement chez
+Molé et chez Lekain: prévoyant ce qui allait se passer, ils avaient
+quitté Paris en écrivant une belle lettre où ils déclaraient que
+l’honneur ne leur permettait pas de jouer avec un fripon. Cependant, en
+apprenant l’emprisonnement de leurs camarades, ils quittèrent
+volontairement leur retraite et vinrent les rejoindre au For
+l’Évêque[357].
+
+ [357] Nous avons retrouvé le récit de ces événements dans la
+ correspondance d’un témoin oculaire qui touchait de très près à Mlle
+ Clairon, M. de Valbelle; son témoignage est trop important et trop
+ curieux pour ne pas le citer. Cet officier écrivait à Voltaire le 16
+ avril 1765:
+
+ «Il y eut hier à la Comédie le tapage le plus épouvantable. Dubois a
+ eu un procès infâme avec son chirurgien. Il a fait un faux serment.
+ Ce maraud, en outre, est un assez mauvais comédien. Sur le scandale
+ que faisoit son affaire, M. de Richelieu signe l’ordre de le
+ chasser; le lendemain il suspend l’exécution de son ordre et il veut
+ avoir les avis de tous les Comédiens. Ils s’assemblent et jugent,
+ ils étoient vingt. Tous les vingt déclarent par écrit, chacun sur
+ une feuille à part, sans s’être concertés, que Dubois est un fripon.
+ Sur cela, M. de Richelieu trouve qu’il faut le garder, et hier, à
+ une heure après midi, il envoie l’ordre de lui faire jouer, dans la
+ pièce affichée, le rôle qu’il avoit fait lui-même apprendre à
+ Bellecour. L’injustice à la fin produit l’indépendance. Lekain et
+ Molé ont commencé par s’éloigner et se mettre en sûreté. Ils ont
+ envoyé sur les quatre heures leur désistement à la Comédie. Mlle
+ Clairon a suivi avec transport un si noble exemple. Brizard s’est
+ dévoué ensuite et toute la Comédie en a fait autant. La salle étoit
+ remplie, on a proposé le _Joueur_, qui étoit la seule pièce que l’on
+ pût donner sans Dubois et sans les deux acteurs qui avoient disparu.
+ Le parterre s’est obstiné à avoir la tragédie annoncée. On a vu dix
+ fois le moment où le feu alloit être mis à la salle. Mlle Dubois
+ étoit partout, animant le public contre les Comédiens; enfin à huit
+ heures on est sorti sans avoir eu de pièce. Aujourd’hui le théâtre
+ est fermé, et l’on ignore quand on le rouvrira. Brizard et Dauberval
+ sont déjà au For l’Évêque. Mlle Clairon espère qu’on lui fera le
+ même honneur. On court après Lekain et Molé; tous les autres se
+ présentent, et rien n’est encore prononcé sur eux; mais quoi qu’on
+ puisse faire, rien ne les forcera à paroître à côté de Dubois. Les
+ partis les plus violents ne serviront qu’à les affermir dans leur
+ résolution. On ne pardonneroit pas en vérité à M. de Fronsac la
+ légèreté que le très aimable maréchal son père a mise à toute cette
+ affaire. Je ne sais comment il s’en tirera. Il arrive aujourd’hui de
+ Versailles. Vous qui lui avez donné l’honneur de la bataille de
+ Fontenoy, nous verrons quel parti vous tirerez pour lui de cette
+ journée-ci.
+
+ «C’est avec tout l’enthousiasme et tous les sentiments que vous
+ devez attendre de tout être pensant que j’ai l’honneur d’être,
+ monsieur...» (Lettre inédite. Bibliot. nat., Mss. n., acq. 2777.)
+
+En attendant que son tour vînt, Clairon, quoique malade, avait ouvert
+ses salons; étendue sur une chaise longue, elle recevait et la cour et
+la ville. Il n’était question, bien entendu, que du grand événement, de
+la rare énergie déployée par la tragédienne et des conséquences qui en
+allaient résulter. On raconte que des officiers faisant cercle chez
+elle, elle avait saisi l’occasion de leur demander si sa conduite
+n’était pas conforme aux lois de l’honneur et si eux-mêmes ne
+quitteraient pas tous le service plutôt que de rester avec un infâme.
+«Sans doute, mademoiselle, riposta gaiement l’un d’eux, mais ce ne
+serait pas un jour de siège.»
+
+Enfin un exempt se présenta pour mener en prison l’auguste Melpomène;
+elle objecta son état de maladie, mais il ne voulut rien entendre, et
+elle dut s’incliner[358]. Elle trouva cependant moyen de transformer en
+un nouveau triomphe ce qui devait être pour elle une fâcheuse disgrâce.
+
+ [358] Les gazettes du temps prétendent que lorsque l’exempt signifia à
+ l’actrice l’ordre de détention, elle reçut la nouvelle avec
+ noblesse: «Je suis soumise, dit-elle, aux ordres du roi; tout en moi
+ est à la disposition de Sa Majesté, mes biens, ma personne, ma vie,
+ en dépendent; mais mon honneur restera intact et le roi lui-même n’y
+ peut rien.» «Vous avez raison, mademoiselle, répliqua l’exempt
+ facétieux, où il n’y a rien, le roi perd ses droits.»
+
+Mme de Sauvigny, intendante de Paris, se trouvait chez Clairon lorsque
+l’exempt se présenta; elle obtint la faveur de la conduire elle-même au
+For l’Évêque. Tous trois montèrent dans le vis-à-vis de l’intendante:
+l’exempt prit place sur le devant, Mme de Sauvigny dans le fond, avec
+l’actrice sur ses genoux; ils traversèrent tout Paris dans cet étrange
+équipage, à la grande joie des spectateurs. On donna à la tragédienne le
+meilleur logement de la prison, et ses amies, la duchesse de Villeroy,
+Mme de Sauvigny, la duchesse de Duras, le firent somptueusement meubler.
+A peine incarcérée, elle commença à recevoir et elle donna chaque jour
+des soupers «divins et nombreux». Grands seigneurs, grandes dames, toute
+la cour venait lui rendre visite; l’affluence était telle, que le quai
+du For l’Évêque était garni de carrosses du matin au soir; il devint de
+bon ton de visiter les comédiens emprisonnés.
+
+La plupart d’entre eux, Brizard, Lekain, Molé, Clairon, etc., outrés du
+traitement qui leur était infligé, se montraient résolus à quitter la
+scène. Lekain écrivait fièrement de sa prison à M. de Sartines:
+
+ «Le 20 avril 1765.
+
+ «Monseigneur,
+
+ «L’asile d’où je prends la liberté de vous écrire, prouve évidemment à
+ Votre Grandeur que la nécessité où je me suis vu réduit de manquer au
+ public, ne m’en a jamais imposé sur la punition qui pouvoit en
+ résulter.
+
+ «S’il est dur à tout homme sensible d’être privé de sa liberté, en
+ revanche il est bien doux d’être en paix avec soi-même, et de
+ paroître, sans rougir, dans le cercle de tous les honnêtes gens...
+ Vous êtes vraisemblablement instruit de la violence qu’on nous a
+ faite, pour nous rendre un camarade que nous avions jugé malhonnête
+ homme... Le mépris que le maréchal de Richelieu a fait de nos
+ représentations les plus respectueuses, en dévoilant son peu de
+ délicatesse ou l’excès de son orgueil, me désola par la portion qui en
+ jaillissoit sur moi-même... La conduite actuelle de la Comédie
+ françoise doit lui mériter les éloges de tous les honnêtes gens... Si
+ j’ai mérité les châtiments du magistrat, il me restera le plaisir de
+ savoir que ma conduite a pu m’acquérir son estime[359].»
+
+ [359] _Mémoires_ de Lekain.
+
+Et il demandait son congé.
+
+Molé écrivait du For l’Évêque à Garrick, le 21 avril 1765: «Nous en
+voilà réduits encore à notre première alternative, ou nous déshonorer,
+nous flétrir de notre volonté, ou garder pour asile celui des malheureux
+ou des criminels, et pourtant quelquefois celui des honnêtes gens. Vous
+sentez que notre choix n’est pas douteux, et qu’entre le mépris et
+l’estime il n’y a pas à hésiter, quelque prix qu’il en coûte.» Décidé à
+demander son congé définitif, Molé priait son correspondant de lui
+prêter cent louis qui lui seraient bien nécessaires, vu la dureté des
+temps[360].
+
+ [360] _Correspondence_ of Garrick.
+
+Cependant Clairon était toujours malade. Son chirurgien fit des
+représentations et déclara que sa santé serait en danger si elle restait
+plus longtemps en prison. Elle fut en conséquence autorisée à retourner
+chez elle, après cinq jours de détention; mais elle fut mise aux arrêts
+dans son appartement avec défense expresse de recevoir plus de six
+personnes, parmi lesquelles Mme de Sauvigny, M. de Valbelle et un Russe
+«pot au feu[361]».
+
+ [361] Bachaumont. D’après les Mémoires du temps, ce Russe se
+ contentait de «baiser la main» de la tragédienne; M. de Valbelle
+ jouait un rôle plus actif.
+
+A peine en liberté, la tragédienne s’occupa de venir en aide à ses
+camarades moins heureux qu’elle. En même temps elle remuait ciel et
+terre pour triompher de Dubois et de la puissante cabale qui le
+soutenait.
+
+Elle écrivait à Lekain:
+
+ «_De chez moi_, 22 avril 1765.
+
+ «Je viens d’avoir une très grande conférence avec une personne
+ parfaitement instruite. L’indigne protégé du maréchal de Richelieu ne
+ reparoîtra jamais. On ne me l’a pas articulé aussi positivement; mais
+ on m’a dit que tous ceux dont notre sort dépend, sont convenus qu’il
+ falloit renoncer à la Comédie, ou au projet de nous dégrader: on
+ craint les désistements; tenons ferme, respectueusement, et tout ira
+ bien.
+
+ «J’ai demandé qu’on vous changeât de lieu, par la crainte que j’ai que
+ vous ne tombiez tous malades où vous êtes; que l’on fixât le temps de
+ votre détention...
+
+ «Enfin, mon cher ami, j’ose espérer que cela ne sera pas bien long et
+ que la semaine prochaine, au plus tard, nous serons tous chacun chez
+ nous, jouissant de notre gloire[362].»
+
+ [362] _Mémoires_ de Lekain.
+
+Les Comédiens ne restèrent pas au For l’Évêque dont les conditions
+hygiéniques étaient déplorables; à force de sollicitations, on obtint
+qu’ils seraient transférés à la prison militaire de l’Abbaye. C’est là
+qu’ils achevèrent leur temps de détention.
+
+A la nouvelle des événements qui se passaient à Paris, Garrick
+s’empressa de mander à Clairon toute la part qu’il prenait à sa
+mésaventure. La tragédienne lui répondit:
+
+ «De Paris, 9 mai 1765.
+
+ «Mon âme à jamais pénétrée d’un traitement aussi barbare qu’injuste
+ avoit besoin, mon cher ami, du plaisir que votre lettre vient de lui
+ faire. Cette lettre a suspendu quelques moments l’indignation et la
+ douleur qui me consument. Jamais ma santé n’a donné de si grandes
+ inquiétudes pour ma vie, jamais les accidents auxquels je suis sujette
+ n’ont été aussi multipliés et aussi violents, mais, soyez tranquille,
+ mon courage est encore au-dessus de mes maux.
+
+ «Le croiriez-vous? Mes camarades sont encore en prison. Moi, l’on m’en
+ a fait sortir le cinquième jour, mais l’on m’a mise aux arrêts chez
+ moi avec défense de recevoir plus de six personnes nommées. On dit que
+ Dubois a demandé son congé; on espère qu’il sera accepté et que nous
+ serons libres ce soir ou demain. Il en est temps. Comme on n’a voulu
+ permettre à aucun de mes camarades de me venir voir, j’ignore ce
+ qu’ils pensent et ce qu’ils feront tous. Je suis décidée à ne leur
+ donner aucun conseil, à ne m’occuper que de moi et surtout de l’estime
+ des honnêtes gens; je l’obtiendrai, j’ose en être sûre.
+
+ «Je ne vous ferai point part de toutes mes réflexions sur le passé, le
+ présent et l’avenir, non que je craigne de les soumettre à vos
+ lumières et à votre amitié, mais ma lettre peut être ouverte, on
+ pourroit m’interpréter mal, je ne veux donner aucun prétexte à la
+ persécution. Embrassez pour moi Mme Garrick, soyez sûrs tous deux que
+ je vous aime, vous estime et vous regrette autant qu’il est possible
+ et autant que vous avez droit de l’attendre du cœur le plus sensible
+ et le plus reconnaissant[363].»
+
+ [363] Lettre inédite. Coll. Stassaert (Académie royale de Belgique).
+
+Le Théâtre français, à la suite des incidents que nous venons de
+raconter, fut fermé pendant toute une soirée. On le rouvrit le
+surlendemain; mais, pour éviter des scènes tumultueuses, on ne fit
+afficher que fort tard, en sorte qu’il y eut très peu de monde du vrai
+public; la salle était remplie d’exempts et de sergents des gardes. Le
+lieutenant de police, M. de Sartines, assistait à la représentation.
+
+Avant de commencer la pièce, Bellecour parut et demanda humblement
+pardon au public, au nom de la troupe, de lui avoir manqué. Son
+compliment, que Grimm appelle «un chef-d’œuvre de bassesse et de
+platitude», fut prononcé par ordre supérieur.
+
+«Messieurs, dit-il, c’est avec la plus vive douleur que nous nous
+présentons devant vous. Nous ressentons avec la plus grande amertume le
+malheur de vous avoir manqué. Notre âme ne peut être plus affectée
+qu’elle l’est du tort réel que nous avons. Il n’est aucune satisfaction
+que l’on ne vous doive. Nous attendons avec soumission les peines qu’on
+voudra bien nous imposer et qui ont été déjà imposées à plusieurs de nos
+camarades. Notre repentir est sincère, et ce qui ajoute encore à nos
+regrets, c’est d’être forcés de renfermer au fond de nos cœurs les
+sentiments de zèle, d’attachement et de respect que nous vous devons et
+qui doivent vous paroître suspects dans ce moment-ci. Le temps seul en
+peut prouver la réalité. C’est par nos soins et les efforts que nous
+ferons pour contribuer à vos amusements, que nous espérons vous ôter
+jusqu’au moindre souvenir de notre faute; et c’est des bontés et de
+l’indulgence dont vous nous avez tant de fois honorés que nous attendons
+la grâce que nous vous demandons, et que nous osons vous supplier de
+nous accorder[364].»
+
+ [364] Fréron, rappelant méchamment cette scène dans la quarantième
+ lettre, se fait écrire de Venise: «Le sieur Guadagny ayant refusé de
+ chanter à la table du doge, ayant même répondu et parlé avec
+ beaucoup de hauteur, a été condamné à une prison de quinze jours,
+ les fers aux pieds, et a été ensuite exilé. Une garde de soldats l’a
+ conduit auparavant jusqu’à la chambre du trône, en le faisant passer
+ par la grande place qui étoit remplie de masques, et, après avoir
+ chanté devant Sa Seigneurie, il a demandé à genoux et obtenu son
+ pardon. Tout le monde a été attendri et touché de la façon avec
+ laquelle il a chanté à travers les pleurs et les sanglots, comme le
+ cygne qui ne chante, dit-on, jamais mieux que lorsqu’il est près de
+ sa mort. Quoi qu’il en soit, c’est ainsi qu’en tout pays on devroit
+ punir les chanteurs et histrions insolents.»
+
+Le parterre sans pitié couvrit d’applaudissements cette tirade si
+humiliante.
+
+Bellecour, en rentrant dans les foyers, ne dissimula pas combien il
+était pénétré de la scène honteuse qu’on l’avait forcé à jouer, et il
+déclara qu’il ne se serait jamais prêté à un pareil rôle si son
+attachement pour la compagnie ne l’emportait encore sur ce qu’il se
+devait à lui-même.
+
+Les représentations continuèrent donc; mais comme on ne pouvait se
+passer de tous les acteurs qui étaient en prison, on les amenait chaque
+soir au théâtre sous bonne escorte et des exempts les reconduisaient
+ensuite au For l’Évêque.
+
+La maladie de Clairon, l’emprisonnement des principaux sujets et la
+«consternation universelle de la troupe» mirent la Comédie dans
+l’impossibilité de donner des représentations suivies; elle dut prendre
+plusieurs jours de congé. «On ne croiroit jamais, dit Bachaumont,
+l’importance que l’on met à l’accommodement d’une affaire qui n’en
+devroit avoir d’autre qu’une soumission servile et aveugle de la part
+des histrions[365].»
+
+ [365] 6 mai 1765.
+
+Tout se termina par un compromis. D’abord M. du Belloy, dans le but
+d’être agréable à Clairon, retira le _Siège de Calais_; de cette façon
+le public n’était plus en droit de réclamer la pièce avec Dubois.
+Ensuite on obtint que cet acteur, cause de tout le tapage, demanderait
+sa retraite. Bien qu’il n’eût que vingt-neuf ans de service et qu’il en
+fallût trente, on lui accorda 1500 livres de pension et 500 livres de
+pension extraordinaire pour avoir formé une élève, sa fille[366].
+
+ [366] Il était d’usage d’accorder une pension de 500 livres à tout
+ comédien qui avait formé un élève.
+
+A la suite de cet arrangement, les comédiens détenus au For l’Évêque
+furent mis en liberté. Ils étaient restés vingt-six jours en prison,
+mais leur obstination avait fini par les faire triompher.
+
+La cause que Clairon et ses camarades venaient de soutenir était juste
+et on peut s’étonner qu’elle n’ait pas reçu l’appui du public. Comment
+osait-on leur reprocher d’être trop scrupuleux sur les questions
+d’honneur? Malheureusement la tragédienne avait porté tort elle-même à
+sa cause par sa vanité, ses prétentions, ses menaces incessantes de
+démission; il n’était question que de vers, de tableaux, de bustes,
+d’estampes, de médailles faites en son honneur; ce besoin d’occuper sans
+cesse les esprits finit par fatiguer. On triompha de la voir dans cette
+même prison où elle avait voulu faire mettre Fréron un mois auparavant.
+Le public «a été assez imbécile, dit Grimm, et assez malhonnête pour se
+venger sur le talent de l’actrice et de ses camarades et pour les
+traiter dans ces dernières querelles avec une indignité que je ne lui
+pardonnerai de longtemps.»
+
+Quant au duc de Richelieu, furieux d’être obligé de se soumettre, il
+accorda à Dubois une place dans la troupe de Bordeaux. En même temps il
+se vengeait des comédiens en exerçant contre eux les plus mesquines
+persécutions. C’est ce qui faisait écrire à Lekain:
+
+«Vous voudrez bien m’excuser, mon cher Garrick, si j’ai tant tardé à
+vous donner des nouvelles de la suite de notre malheureuse aventure.
+Nous nous en sommes tirés assez glorieusement, mais aux dépens de notre
+recette et de notre liberté; c’est ainsi que l’on gagne toujours son
+procès en France contre les gens de qualité. M. le maréchal de Richelieu
+fait tout ce qu’il peut pour nous faire éprouver la suite de son
+ressentiment; mais il aura beau faire, il ne pourra dissimuler à qui que
+ce soit qu’il est honteux d’attendre que l’on soit maréchal de France,
+et que l’on ait soixante-dix ans, pour faire des étourderies dignes d’un
+jeune mousquetaire[367].»
+
+ [367] Paris, 1er juin 1765. _Correspondence_ of Garrick.
+
+
+
+
+XIX
+
+RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)
+
+1765-1766
+
+SOMMAIRE: Voltaire exhorte Clairon à quitter le théâtre, si on ne donne
+pas aux comédiens les droits de citoyen.--Lekain demande son
+congé.--Voyage de Clairon à Ferney.--Vers à Clairon sur sa retraite.--On
+propose d’ériger la Comédie française en _Académie royale
+dramatique_.--Mémoire de Jabineau de la Voute.--Le Roi refuse de
+modifier la situation des comédiens.--Voltaire et Mlle Corneille.
+
+
+Cette aventure fit un bruit énorme et passionna tout Paris. Les uns, et
+parmi eux il faut compter la noblesse et presque toute la secte
+encyclopédique, prirent parti pour les comédiens. Les autres,
+c’est-à-dire la majorité de la bourgeoisie et des gens de lettres,
+s’acharnèrent contre eux[368]; à leurs yeux il n’y avait point
+d’humiliation qui ne fût justifiée à l’égard des «histrions».
+
+ [368] «Je ne puis concevoir, écrivait Clairon, comment des auteurs,
+ obligés de capter la bienveillance des comédiens, vivant avec eux,
+ partageant leurs travaux et leurs salaires, nés pour la plupart dans
+ la plus chétive bourgeoisie, s’aveuglent au point de se réunir aux
+ sots, à la populace, pour insulter ceux qui les font vivre,
+ connoître et souvent valoir.» (_Mémoires_.)
+
+Voltaire, lui, n’hésita pas. Dès qu’il fut au courant des faits, dès
+qu’il connut la détermination de Clairon de ne pas remonter sur le
+théâtre, si elle n’obtenait pas justice, il crut le moment venu pour les
+comédiens de prendre des résolutions extrêmes et de se délivrer enfin
+d’un joug insupportable. Pénétré de cette idée il s’empressa d’envoyer à
+la tragédienne une note pressante pour la soutenir dans ses résolutions
+et l’exhorter à ne pas se démentir:
+
+«L’homme qui s’intéresse le plus à la gloire de Mlle Clairon et à
+l’honneur des beaux-arts, la supplie très instamment de saisir ce moment
+pour déclarer que c’est une contradiction trop absurde d’être au For
+l’Évêque, si on ne joue pas, et d’être excommunié par l’évêque si on
+joue; qu’il est impossible de soutenir ce double affront, et qu’il faut
+enfin que les Welches se décident. Les acteurs, qui ont marqué tant de
+sentiments d’honneur dans cette affaire, se joindront sans doute à elle.
+Que Mlle Clairon réussisse ou ne réussisse pas, elle sera révérée du
+public, et si elle remonte sur le théâtre comme une esclave qu’on fait
+danser avec ses fers, elle perd toute considération. J’attends d’elle
+une fermeté qui lui fera autant d’honneur que ses talents, et qui fera
+une époque mémorable[369].»
+
+ [369] 1er mai 1765.
+
+En même temps, car il ne négligeait aucune influence, il s’adressait à
+Richelieu; bien qu’il n’ignorât pas le rôle que le maréchal avait joué
+dans les derniers événements[370], il crut pouvoir, par de délicates
+flatteries, le rallier à la cause qu’il regardait comme celle de la
+vérité et de la justice, et qu’il brûlait de voir triompher.
+
+ [370] «Votre maréchal a tenu une jolie conduite, mandait d’Alembert à
+ Voltaire. Son procédé est atroce et abominable; aussi finira-t-il
+ aux yeux du public par avoir tout l’odieux et tout le ridicule de
+ cette affaire.»
+
+«Permettez-moi de vous dire un petit mot des spectacles, qui sont
+nécessaires à Paris et que vous protégez, lui écrivait-il... Est-il
+juste qu’on perde tous ses droits de citoyen et jusqu’à celui de la
+sépulture, parce qu’on est sous votre autorité? Si quelqu’un peut jamais
+avoir la gloire de faire cesser cet opprobre c’est assurément vous, et
+Paris vous élèverait une statue comme Gênes. Mais quelquefois les choses
+les plus simples et les plus petites sont plus difficiles que les
+grandes, et tel homme qui peut faire capituler une armée d’Anglais ne
+peut triompher d’un curé[371].»
+
+ [371] 13 mai 1765.
+
+Clairon suivit les conseils de Voltaire; elle refusa de remonter sur le
+théâtre tant qu’on n’aurait pas accordé aux comédiens les droits de tous
+les citoyens. Elle prétexta l’état de sa santé et demanda son congé. La
+tragédienne dans ses _Mémoires_ assure que le duc d’Aumont fit près
+d’elle les plus vives instances pour la déterminer à reparaître sur la
+scène. «Il m’offrit, dit-elle, de me faire payer par le roi, de ne plus
+dépendre d’aucuns supérieurs; de n’avoir plus rien à démêler avec les
+Comédiens; de ne jouer que quand bon me sembleroit, sans autre soin que
+celui d’écrire à l’assemblée: «Je désire telle pièce pour tel jour.» La
+Melpomène fut inflexible.
+
+Voyant l’inutilité de ses efforts, le duc lui promit, si elle restait au
+théâtre, de l’aider à relever la comédie de «la honte de
+l’excommunication.»
+
+«Je ne dissimulerai point, dit la tragédienne, que je mêlois infiniment
+de vanité au désir juste et naturel d’avoir un état plus honnête: mon
+talent ne peut s’écrire ni se peindre, l’idée s’en perd avec mes
+contemporains, et j’avois lieu de croire que je le constaterois
+supérieur même à ce qu’il fut jamais, si j’obtenois la gloire de
+surmonter les préjugés de ma nation: le tenter seulement disoit beaucoup
+pour moi. J’acceptai.»
+
+Il fut convenu qu’on allait faire les démarches nécessaires et que, si
+elles réussissaient, Clairon reprendrait sa place à la Comédie. En
+attendant, on lui accorda un congé jusqu’à Pâques, afin qu’elle eût le
+temps d’aller à Genève et «de s’y faire raccommoder ce qu’elle avoit de
+malade[372]».
+
+ [372] Bachaumont.
+
+Lekain fut encore moins hésitant que sa camarade. Le 15 juin, il
+écrivait au duc de Richelieu pour solliciter son congé et il le faisait
+en termes aussi fermes que dignes:
+
+«Permettez-moi, Monseigneur, de vous demander pour seule et unique grâce
+la permission de me retirer, et d’abandonner un état qui ne peut faire
+illusion qu’à des fanatiques, mais que tout homme sage doit regarder
+d’un œil plus réfléchi. L’exemple dernier n’a que trop prouvé que cet
+état étoit encore la victime d’un préjugé aussi absurde que barbare. Je
+sais que vous êtes le maître de disposer de tout: vous m’en avez donné
+des preuves convaincantes à la clôture du théâtre de 1761, et nommément
+à la rentrée dernière; mais il est un droit que tout citoyen, né dans un
+état monarchique, peut et doit réclamer, c’est celui de sa
+liberté[373].»
+
+ [373] _Mémoires_ de Lekain.
+
+En même temps il mandait à Garrick: «Je n’ai pas comme Moïse le don de
+lire dans les choses à venir, mais, autant que je puis m’y connoître, il
+faut que notre établissement ou culbute ou se relève à Pâques prochain;
+nous ne pouvons pas demeurer diffamés comme nous le sommes.» Il faisait
+ressortir l’étrange différence qui existait entre Paris et Londres, au
+point de vue des comédiens: «Vous êtes dans les bonnes grâces de votre
+clergé, disait-il à Garrick, et le nôtre nous envoie à tous les diables;
+vous êtes votre maître et nous sommes esclaves; vous jouissez d’une
+gloire véritable et la nôtre nous est toujours disputée; vous avez une
+fortune brillante et nous sommes pauvres: voilà de furieuses
+oppositions[374].»
+
+ [374] _Correspondence_ of Garrick.
+
+En apprenant ces projets de retraite, Garrick répondait: «Pauvre Paris!
+que je te plains! les Lekain, les Dumesnil[375] et les Clairon ne
+peuvent pas être trouvés tous les jours sur le Pont-Neuf, malgré qu’on
+le croiroit à la manière dont vos ducs les ont traités[376].»
+
+ [375] Lorsque Garrick vint à Paris, il vit jouer Dumesnil et Clairon.
+ «Eh bien! lui demandait-on, comment avez-vous trouvé le jeu des deux
+ rivales?» «Il est impossible, répondit-il, de rencontrer une plus
+ parfaite actrice que Mlle Clairon.» «Et Mlle Dumesnil, qu’en
+ pensez-vous?» «En la voyant, je n’ai pas pu songer à l’actrice:
+ c’est Agrippine, c’est Sémiramis, c’est Athalie que j’ai vues!» On
+ prétend que Mlle Dumesnil se livrait à la boisson et que,
+ lorsqu’elle jouait, «son laquais était toujours dans la coulisse, la
+ bouteille à la main, pour l’abreuver.»
+
+ [376] 25 juillet 1765.
+
+Molé demanda également son congé, mais il lui fut formellement refusé,
+ainsi qu’à Lekain.
+
+Pour se consoler de ses mésaventures, et pendant que l’on préparait les
+négociations qui devaient réhabiliter son état, Clairon fit un voyage
+qu’elle projetait depuis fort longtemps; sous prétexte de consulter
+Tronchin, elle se rendit à Ferney où Voltaire la reçut comme «dans un
+temple où l’encens brûlait pour elle seule». Il donna en son honneur des
+fêtes qui sont restées célèbres; la grande actrice, à la demande de son
+hôte, consentit à monter sur la scène et à donner quelques
+représentations[377]. Son triomphe fut complet et quand elle partit le
+patriarche reconnaissant lui adressa des vers débordants d’enthousiasme.
+Comme d’Alembert lui reprochait ses exagérations, il lui répondit:
+«Croyez, mon cher philosophe, que je ne donnerai jamais à aucun grand
+seigneur les éloges que j’ai prodigués à Mlle Clairon; le mérite et la
+persécution sont mes cordons bleus.» Il écrivait à d’Argental: «Je sais
+bien que j’ai été un peu loin avec Mlle Clairon; mais j’ai cru qu’il
+fallait un tel baume sur les blessures qu’elle avait reçues au For
+l’Évêque. Plus on a voulu l’avilir et plus j’ai voulu l’élever[378].»
+
+ [377] Voir les détails des brillantes fêtes de Ferney dans la _Vie
+ intime de Voltaire aux Délices et à Ferney_. (Paris, Calmann-Lévy.)
+
+ [378] 17 septembre 1765.
+
+Pendant son séjour chez le patriarche, la tragédienne ne perdait pas de
+vue le but qu’elle poursuivait depuis plusieurs années avec tant de
+ténacité. Ses amis la tenaient fidèlement au courant de tout ce qui se
+tramait dans l’ombre et le mystère en faveur de la Comédie. Les conjurés
+avaient même déjà choisi celui qui devait plaider leur cause. Bien que
+les Comédiens n’aient pas eu la main heureuse en 1761, c’est encore à un
+avocat, Me Jabineau de la Voute[379], qu’ils confièrent leurs intérêts.
+
+ [379] Pierre Jabineau de la Voute, né à Étampes en 1721, mort en 1787.
+
+Comme les pénalités infligées à Huerne de la Mothe n’étaient pas de
+nature encourageante, Clairon écrivait à Lekain pour l’assurer que leur
+avocat ne courrait aucun danger:
+
+ «Ferney, 14 août 1765.»
+
+ «Cela va le mieux du monde, mon cher camarade. Dites à la personne que
+ je ne vois pas le moindre risque à courir pour elle; qu’elle ne peut
+ jamais être découverte, si elle ne veut pas l’être; et que si par
+ hasard elle l’étoit, elle auroit à répondre que nous l’avons exigé,
+ vous et moi, comme le service le plus important. Au fait, que
+ demandons-nous? Un prétexte pour mettre à couvert et notre honneur et
+ notre sensibilité; celui qui nous le fournira, peut-il jamais être
+ blâmable? Quand l’injure ne tombe sur aucun particulier, qu’elle
+ n’attaque que des préjugés absurdes, qu’on peut avec de la
+ plaisanterie seulement ôter à sa nation un ridicule qui la fait
+ bafouer de toutes les nations policées et donner à une société qu’on
+ opprime une existence qu’elle mérite; quand on n’attaque aucune loi,
+ qu’a-t-on à craindre?
+
+ «D’ailleurs on n’ira en avant, sur le point qui le concerne, que
+ lorsque toutes les batteries seront bien dressées pour le reste; il ne
+ court au moins aucun risque d’être prêt. Si, dans le temps, nous ne
+ voyons sûrement pas de probabilités pour le succès, nous n’avons rien
+ de mieux à faire que de garder le silence et de jeter tout au feu; et
+ nous le ferons. Si nous voyons jour à faire de grandes choses, nous
+ irons en avant, et nous lui devrons la plus éternelle
+ reconnoissance...
+
+ «Bonjour, mon cher camarade, je joue aujourd’hui _Tancrède_, pour
+ notre cher patriarche, qui ne se porte pas trop bien, et qui m’a fait
+ jurer par la devise de Tancrède de ne jamais reparoître, que la
+ comédie n’eût un état[380].»
+
+ [380] A peu près à la même époque Clairon écrivait à Garrick: «Il faut
+ encore que je vous dise que le plus coquin, le plus fourbe, le plus
+ méchant des hommes est M. Lekain; ce n’est pas un ouï-dire, j’en ai
+ les preuves par écrit de sa main. Cependant, c’est à moi seule qu’il
+ doit un quart de plus pour sa femme, une pension du roi pour lui, et
+ un certificat sur sa probité, attaquée par un de ses supérieurs même
+ et plus que suspectée par les autres.» (_Correspondence_ of
+ Garrick.)
+
+Au moment où tout Paris, on pourrait dire toute la France, attendait
+avec anxiété le parti qu’allait prendre la «divine Melpomène», parut une
+épître charmante, où, sous une forme badine, l’auteur raillait la
+comédienne sur son indécision et ses scrupules, mais où en même temps il
+la couvrait de fleurs et d’éloges:
+
+ Rentres-tu? ne rentres-tu pas?
+ Prononce. Éclaircis ce mystère.
+ Quand la gloire te tend les bras
+ Pourquoi ferois-tu la sévère?
+ On se demande tour à tour:
+ «Eh! bien! sait-on quelque nouvelle?
+ «L’aurons-nous? reparoîtra-t-elle?
+ «Jouera-t-elle au moins pour la cour?»
+ C’est une alarme universelle,
+ Un deuil qui croît de jour en jour.
+ L’Europe entière te rappelle;
+ Sourde à sa voix, veux-tu, cruelle,
+ Bouder et l’Europe et l’Amour?
+ Oui l’Amour, il marche à ta suite,
+ Il te doit ses touchants attraits,
+ A ta voix il pleure ou s’irrite,
+ Ses triomphes sont tes bienfaits,
+ Et ta couronne de cyprès
+ Est sa parure favorite.
+ Allons, il faut prendre un parti,
+ Ma Clairon, vois où nous en sommes,
+ Plus d’actrices, plus de grands hommes,
+ Tout meurt, tout est anéanti,
+ Tu mets tout Paris au régime.
+ Reprenant ses antiques droits,
+ En vain Dumesnil quelquefois
+ Pour nous enchanter se ranime,
+ En vain Brizard, les sens troublés,
+ Vient étaler sur notre scène
+ Ses beaux cheveux gris pommelés
+ Et son âme républicaine,
+ Chevelure, âme, rien ne prend,
+ Tous nos jeunes talents succombent,
+ L’un sur l’autre les drames tombent,
+ Le public ne voit ni n’entend.
+ Souveraine, toujours chérie,
+ Tes États sont dans l’anarchie;
+ Pour rendre encor le mal complet,
+ D’un quart la recette est baissée,
+ Et Melpomène est éclipsée
+ Par le singe de Nicolet.
+ Toi seule, à nos vœux indocile,
+ Causes les maux dont je gémis.
+ Tel jadis le courroux d’Achille
+ Fit les malheurs de son pays.
+ On dit, oh! la plaisante histoire,
+ Que par un scrupule enfantin
+ Tu ne veux pas, dois-je le croire?
+ Trouver Laïs sur le chemin
+ Où tu prends ton vol pour la gloire.
+ Ce bruit est faux, je le soutiens.
+ Laïs est si bonne personne,
+ Elle a des amants la friponne,
+ C’est un avoir qui sied fort bien.
+ Je suis juste, sois indulgente;
+ Il est permis d’être catin
+ Depuis dix-huit ans jusqu’à trente,
+ Et d’en avoir quitté le train
+ On gémit encore à quarante.
+ D’ailleurs l’aigle au milieu des airs,
+ Planant au-dessus des collines,
+ Se jouant parmi les éclairs,
+ Du haut de ces routes divines,
+ Voit-il à l’ombre des buissons
+ Les jeux des mouches libertines
+ Et les amours des papillons?
+ Ah! j’y suis; tu voudrois détruire
+ Ce ridicule préjugé
+ Qui, très sottement protégé,
+ Fait qu’on flétrit ce qu’on admire;
+ Tu voudrois que tout simplement
+ Mérope, Alzire, Bérénice,
+ Allassent jurer en justice,
+ Et qu’on les crût sur leurs serments.
+ Tu voudrois sans trop de caprices
+ Jouir des mêmes droits que nous,
+ Et que Jésus-Christ, mort pour tous,
+ Fût aussi mort pour les actrices.
+ J’approuve fort de tels désirs,
+ Et le pape plein de sagesse
+ Devroit, exauçant tes soupirs,
+ Te donner pour menus plaisirs
+ Le droit de mentir à confesse,
+ Dans un de ces étuis sacrés
+ Par les dévotes révérés.
+ Combien j’aimerois Ariane,
+ Moitié sainte, moitié profane,
+ A quelques carmes débauchés
+ Demandant avec tous ses charmes
+ L’absolution de nos larmes
+ Et le pardon de nos péchés.
+ Je ne puis cacher mes penchants,
+ J’aime les dieux du paganisme;
+ Ces dieux-là sont de bonnes gens,
+ Ils favorisent les talents
+ Et proscrivent le fanatisme;
+ Clairon, tu leur dois de l’encens,
+ Et puisque le christianisme
+ N’ose, malgré tes vœux ardents,
+ Te compter parmi ses enfants,
+ Et t’immole au froid cagotisme,
+ Choisis enfin des dieux plus doux,
+ Console-toi par notre estime,
+ Nous prendrons tes crimes sur nous;
+ Sois toujours païenne et sublime,
+ Tu feras encor des jaloux.
+
+Cette pièce[381] ne fut pas seule dans son genre; vers la même époque,
+un mauvais plaisant publia une épître du pape à Clairon, où le souverain
+pontife joignait ses prières à celles de toute la France pour obtenir de
+la tragédienne qu’elle renonçât à ses projets de départ.
+
+ [381] Nous avons trouvé ces vers dans la collection Stassaert, à
+ l’Académie royale de Bruxelles. Ils ne portent pas de nom d’auteur,
+ mais nous croyons ne pas trop nous avancer en les attribuant à
+ Colardeau dont ils ont absolument le cachet.
+
+Après plusieurs mois d’absence, Clairon revint à Paris. Sans perdre de
+temps, elle s’occupa de la fameuse question qui la préoccupait à tant de
+titres. Tous ses amis furent mis en mouvement. Tout le monde s’ingéniait
+à trouver une combinaison qui fît enfin rentrer les comédiens dans le
+droit commun; les avocats les plus habiles étaient consultés, on
+rédigeait consultation sur consultation, mémoire sur mémoire. Jabineau
+de la Voute préparait son dossier; des comités se réunissaient à chaque
+instant chez la tragédienne dans l’espoir d’arriver à une conclusion
+satisfaisante. On s’avisa tout à coup d’un subterfuge assez ingénieux.
+
+Comme nous l’avons déjà dit, l’excommunication qui frappait les
+comédiens ne pesait pas sur la Comédie italienne, bien que son genre fût
+souvent trivial et bas. L’Opéra se trouvait dans le même cas par une
+raison au moins singulière, c’est qu’il ne portait pas le titre d’Opéra,
+mais d’Académie royale de musique[382], que ceux qui en faisaient partie
+n’appartenaient pas à un théâtre, mais à une académie, et qu’ils
+n’étaient pas regardés comme des comédiens.
+
+ [382] «Ce titre, disait J.-J. Rousseau, lui donne le droit de faire la
+ plus mauvaise musique de l’Europe et d’empêcher dans toute l’étendue
+ du royaume qu’on en fasse de bonne.» On appelait souvent l’Académie
+ de musique la «triste veuve».
+
+Déjà en 1761, quand la consultation inspirée par Clairon à Huerne de la
+Mothe eut si mal réussi, on avait eu l’idée, pour soustraire les
+Comédiens aux censures de l’Église, de substituer au nom de Comédie
+française celui d’Académie nationale de déclamation: de cette façon les
+acteurs n’étant plus des comédiens, ils se trouvaient sur le même pied
+que ceux de l’Opéra, et on ne pouvait leur refuser le même traitement.
+Le projet n’aboutit pas.
+
+En 1766, on revint à cette idée d’_Académie nationale de déclamation_ ou
+d’_Académie royale dramatique_ et l’on projeta de la faire établir par
+lettres patentes enregistrées au Parlement. Les membres de cette
+académie auraient joui de leurs droits civils et auraient échappé à
+l’excommunication comme leurs confrères de l’Académie de musique. Les
+Comédiens prétendaient même avoir trouvé des lettres patentes de Louis
+XIII les établissant valets de chambre du roi; on résolut donc de
+réclamer de plus en leur faveur le titre de valets de chambre de Sa
+Majesté, et pour les actrices celui de femmes de chambre de la reine.
+
+Voltaire, bien entendu, était l’âme de la conjuration. Pendant que
+Clairon stimulait à Paris l’activité de ses partisans, le patriarche
+envoyait de Ferney note sur note et fournissait ainsi les matériaux du
+mémoire destiné à prouver le bien-fondé des réclamations de la troupe
+comique.
+
+Jabineau de la Voute s’acquitta avec zèle de la mission qui lui était
+confiée, trop de zèle même, car Voltaire, à qui le Mémoire naturellement
+fut soumis, dut modérer son enthousiasme et le rappeler avec beaucoup de
+bon sens au calme et à la modération: «Je vous prie, lui écrivait-il, de
+ne point mettre dans le projet de Déclaration: «Voulons et nous plaît
+que tout gentilhomme et demoiselle puisse représenter sur le théâtre,
+etc.» Cette clause choquerait la noblesse du royaume. Il semblerait
+qu’on inviterait les gentilshommes à être comédiens; une telle
+déclaration serait révoltante. Contentons-nous d’indiquer cette
+permission, sans l’exprimer... Il faut tâcher de rendre l’état de
+comédien honnête et non pas noble[383].»
+
+ [383] 4 février 1766.
+
+Pour bien démontrer combien la condamnation qui pesait sur les comédiens
+était ridicule, le patriarche engageait M. de la Voute à rappeler qu’à
+Rome les mathématiciens étaient également frappés par la loi: «Cet
+exemple, lui mandait-il, me paraît décisif; nos mathématiciens, nos
+comédiens ne sont point ceux qui encoururent quelquefois par les lois
+romaines une note d’infamie; certainement cette infamie qu’on objecte
+n’est qu’une équivoque, une erreur de nom[384].» Autrement il faudrait
+excommunier l’Académie des sciences.
+
+ [384] 4 février 1766.
+
+Ne doutant plus du succès, Voltaire calculait déjà avec ravissement
+toutes les conséquences du changement qui se préparait.
+
+«Je renvoie à mes divins anges, écrit-il aux d’Argental, le Mémoire de
+M. de la Voute pour les Comédiens. La tournure que vous avez prise est
+très habile. La Déclaration du roi sera un bouclier contre la
+prêtraille; elle sera enregistrée, et quand les cuistres refuseront la
+sépulture à un citoyen, pensionnaire du roi, on leur lâchera le
+Parlement.»
+
+En même temps il recommandait à Clairon de ne pas se laisser leurrer par
+de vaines promesses et de rester inébranlable dans sa retraite tant que
+la Déclaration du roi érigeant la Comédie française en Académie
+dramatique n’aurait pas été formellement accordée et enregistrée.
+L’enthousiasme du patriarche était au comble, il touchait enfin au but
+si ardemment poursuivi depuis tant d’années.
+
+«Ce sera une grande époque dans l’histoire des beaux-arts, s’écrie-t-il,
+je ne vois nul obstacle à cette Déclaration; elle est déjà minutée. J’ai
+été la mouche du coche dans cette affaire. J’ai fourni quelques passages
+des anciens jurisconsultes en faveur des spectacles, et j’en suis encore
+tout étonné[385].»
+
+ [385] 12 février, à Mlle Clairon.
+
+Jugeant la cause gagnée, Voltaire prenait bien vite les devants pour
+s’attribuer le beau rôle; il y avait droit en effet, mais un peu moins
+d’empressement et un peu plus de modestie n’eussent pas été inutiles,
+comme on ne tardera pas à le voir.
+
+Au moment où tout le monde vivait dans l’attente du grand événement, le
+solitaire de Ferney adressait à sa «chère Melpomène» une requête que
+nous nous ferions scrupule de ne pas reproduire, car elle empruntait aux
+circonstances un caractère vraiment des plus plaisants. Voltaire
+recourant à l’influence d’une excommuniée pour obtenir une cure en
+faveur d’un de ses protégés serait assurément un spectacle fort
+inattendu, si cette époque, fertile en contrastes, ne nous en ménageait
+de tous les genres.
+
+Il écrivait à Clairon:
+
+«Un drôle de corps de prêtre du pays de Henri IV, nommé Doléac,
+demeurant à Paris sur la paroisse Sainte-Marguerite, meurt d’envie
+d’être curé du village de Cazeaux. M. de Villepinte donne ce bénéfice.
+Le prêtre a cru que j’avais du crédit auprès de vous et que vous en
+aviez bien davantage auprès de M. de Villepinte; si tout cela est vrai,
+donnez-vous le plaisir de nommer un curé au pied des Pyrénées à la
+requête d’un homme qui vous en prie au pied des Alpes. Souvenez-vous que
+Molière, l’ennemi des médecins, obtint de Louis XIV un canonicat pour le
+fils d’un médecin.
+
+«Les curés, qui ont pris la liberté de vous excommunier, vous
+canoniseront, quand ils sauront que c’est vous qui donnez des cures...
+Je voudrais que vous disposassiez de celle de Saint-Sulpice.
+
+«Je ne sais pas quand vous remonterez sur le jubé de votre paroisse.
+Vous devriez choisir, pour votre premier rôle, celui de lire au public
+la Déclaration du roi en faveur des beaux-arts contre les sots; c’est à
+vous qu’il appartient de la lire[386].»
+
+ [386] 30 mars 1766.
+
+Cependant le travail de Jabineau de la Voute n’eut pas le succès espéré.
+M. de Saint-Florentin, circonvenu de tous côtés, avait consenti à s’en
+charger et à le présenter au roi. Il le lut en effet à une réunion du
+conseil, mais quelqu’un fit observer que les privilèges accordés aux
+comédiens par Louis XIII n’ayant pas été révoqués, il ne tenait qu’à eux
+de les faire valoir dans l’occasion. Quant au roi, il dit à M. de
+Saint-Florentin: «Je vois où vous voulez en venir; les comédiens ne
+seront jamais sous mon règne que ce qu’ils ont été sous celui de mes
+prédécesseurs; qu’on ne m’en reparle plus.»
+
+C’est ainsi qu’échouèrent les projets si savamment et si laborieusement
+préparés.
+
+Fidèle à sa promesse, Clairon ne reparut plus sur la scène[387]. En vain
+une députation de la Comédie française vint-elle la supplier de se
+laisser fléchir, la grande actrice fut inébranlable[388]. «La jalousie
+de mes camarades, dit-elle dans ses _Mémoires_, la folle et barbare
+administration de mes supérieurs, la facilité que trouvent toujours les
+méchants à faire de ce public si respectable une bête brute ou féroce à
+volonté, la réprobation de l’Église, le ridicule d’être Français sans
+jouir des droits de citoyen, le silence des lois sur l’esclavage et
+l’oppression des comédiens, m’avoient fait trop sentir la pesanteur, le
+danger et l’avilissement de mes chaînes pour que je consentisse à les
+porter plus longtemps.» Et elle ajoutait modestement: «Le moment de ma
+liberté m’a paru le plus précieux de ma vie. Rentrée dans tous mes
+droits de citoyenne, je me contente de déplorer le malheur de ceux qui
+sont encore dans l’esclavage; je me tais et me console, en lisant
+Épictète, de tous les hasards de la nature et du sort.»
+
+ [387] Elle n’avait que quarante-deux ans. On ne la revit plus qu’à la
+ cour et chez quelques grands seigneurs.
+
+ [388] On craignait que son départ ne causât la ruine du théâtre;
+ cependant on ne la voyait pas souvent sur la scène; un jour ses
+ camarades lui reprochant ses absences, elle leur répondit avec
+ orgueil: «Il est vrai que je ne joue pas fréquemment, mais une de
+ mes représentations vous fait vivre pendant un mois.»
+
+Voltaire éprouva la plus amère déception en apprenant le peu de succès
+de ses combinaisons. Il se consola en couvrant d’éloges la conduite de
+Clairon. «Je ne puis, écrivait-il à Mme d’Argental, blâmer une actrice
+qui aime mieux renoncer à son art que de l’exercer avec honte. De mille
+absurdités qui m’ont révolté depuis cinquante ans, une des plus
+monstrueuses, à mon avis, est de déclarer infâmes ceux qui récitent de
+beaux vers, par ordre du roi. Pauvre nation, qui n’existe actuellement
+dans l’Europe que par les beaux-arts et qui cherche à les
+déshonorer[389].»
+
+ [389] 18 avril 1766.
+
+Le duc de Richelieu, malgré les pressantes instances du patriarche, ne
+s’était pas montré favorable aux demandes des Comédiens. Quand la
+négociation eut échoué, le philosophe écrivit spirituellement à son
+vieil ami: «Je suis bien fâché pour le public et pour les beaux-arts que
+vous protégez de voir le théâtre privé de Mlle Clairon, lorsqu’elle est
+dans la force de son talent. J’y perds plus qu’un autre, puisqu’elle
+faisait valoir mes sottises... Elle a renoncé à l’excommunication, et
+moi aussi, car j’ai pris mon congé. Il n’y a que vous qui restez
+excommunié, puisque vous restez toujours premier Gentilhomme de la
+chambre disposant souverainement des œuvres de Satan. Il est clair que
+celui qui les ordonne, est bien plus maudit que les pauvres diables qui
+les exécutent[390].»
+
+ [390] 17 mai 1766.
+
+Le premier soin de Clairon après avoir quitté le théâtre, et être ainsi
+rentrée dans le giron de l’Église, fut de jouir avec éclat des droits
+qui lui avaient été si longtemps refusés; elle saisit avec empressement
+l’occasion de se montrer un dimanche à l’église de Saint-Sulpice. «Vous
+m’enchantez de me dire que Mlle Clairon a rendu le pain bénit, mande
+Voltaire à d’Alembert, on aurait bien dû la claquer à Saint-Sulpice. Je
+m’y intéresse d’autant plus, moi qui vous parle, que je rends le pain
+bénit tous les ans avec une magnificence de village[391].»
+
+ [391] 1er juillet 1766.
+
+Il faut bien le dire, si les comédiens avaient trouvé de chaleureux
+appuis, le roi en repoussant leur demande, se faisait l’interprète de
+l’opinion publique, qui ne pouvait concevoir qu’un comédien devînt
+l’égal de tous les citoyens.
+
+«Quelle étoit donc leur prétention, s’écrie Collé, faisant allusion aux
+récentes et infructueuses tentatives, d’être déclarés citoyens? Ils le
+sont, mais comme il est juste, dans un ordre inférieur aux autres...
+Quand les comédiens auroient obtenu des lettres patentes du roi pour
+être au niveau des autres citoyens, quand ces lettres auroient été
+enregistrées au Parlement, le roi et le Parlement auroient-ils par là
+détruit l’opinion publique? En seroient-ils restés moins infâmes dans
+l’idée de toute notre nation? En supposant même que ce soit un préjugé,
+son extinction peut-elle être opérée par des lettres patentes et par
+l’arrêt qui les enregistre?»
+
+Non content de témoigner aux «histrions» en quelle piètre estime il les
+tient, Collé éprouve encore le besoin de rabaisser leur art et la façon
+dont ils l’exercent en empruntant au règne animal les moins obligeantes
+comparaisons.
+
+«J’ai, dit-il, quelques petites observations à faire sur ce titre
+ambitieux d’_Académie dramatique_; les perroquets, sous le prétexte
+qu’ils rendent les idées des hommes en les estropiant, ont-ils jamais pu
+porter leurs prétentions jusqu’à être déclarés hommes, et à nous vouloir
+faire croire qu’ils pensent? La plus grande partie des comédiens est
+dans le cas de ces petits oiseaux charmants, et plus souvent encore dans
+la classe des singes, par leur imitation, leur libertinage et leur
+malfaisance[392].»
+
+ [392] Collé, avril 1766.
+
+Et l’auteur se félicite en terminant que le gouvernement ait eu la
+sagesse de repousser un projet dont la réalisation n’aurait fait
+qu’augmenter la corruption des mœurs.
+
+Le préjugé contre les comédiens était si fort, si enraciné, que Voltaire
+lui-même, qui s’en moquait avec tant d’esprit, en subissait l’influence.
+En 1761, dans un de ces accès de sensibilité assez fréquents chez lui,
+le patriarche avait adopté une nièce[393] du grand Corneille. En 1763,
+grâce à l’intermédiaire des d’Argental et de Mlle Clairon, il fut
+question d’un mariage pour la jeune fille. Les négociations étaient déjà
+assez avancées lorsque Voltaire apprit que le futur, M. de Cormont, se
+trouvait dans une situation de fortune plus que précaire. Le mariage fut
+rompu.
+
+ [393] A proprement parler, Mlle Corneille était la petite-fille d’un
+ oncle du grand Corneille.
+
+«Toute cette aventure a été assez triste, écrit le philosophe à
+d’Argental. Il est vraisemblable que M. de Cormont a toujours caché à M.
+de Valbelle et à Mlle Clairon l’état de ses affaires, sans quoi nous
+serions en droit de penser que ni l’un ni l’autre n’ont eu pour nous
+beaucoup d’égards. Nous serions d’autant plus autorisés dans nos
+soupçons, que Mlle Clairon ayant dit qu’elle allait marier Mlle
+Corneille, Lekain nous écrivit qu’elle épousait un comédien et nous en
+félicitait. J’estime les comédiens quand ils sont bons, et je veux
+qu’ils ne soient ni infâmes dans ce monde, ni damnés dans l’autre; mais
+l’idée de donner la cousine de M. de la Tour du Pin à un comédien est un
+peu révoltante, et cela paraissait tout simple à Lekain[394].»
+
+ [394] 10 janvier 1763.
+
+Cette question de la réhabilitation des acteurs avait fait tellement de
+bruit que tout le monde s’en occupait et que les combinaisons les plus
+étranges germaient dans certaines têtes.
+
+Pour remédier «à l’inconvénient de la roture et de l’infamie des gens de
+théâtre», un auteur demandait sérieusement qu’on n’admît dans les
+troupes comiques que des gentilshommes ou des demoiselles bien titrées,
+à l’imitation des chapitres de Lyon, de Strasbourg, de Remiremont, et de
+l’Ordre de Malte[395].
+
+ [395] Fréron, _Année littéraire_, 8 octobre 1760.
+
+En 1769, une idée non moins ridicule fut mise en avant. Dans sa
+_Dissertation sur les spectacles_, M. Rabelleau insistait pour qu’on fît
+de la profession de comédien une espèce de milice que chaque citoyen
+serait obligé d’exercer avant d’être admis à aucune charge publique à la
+cour, dans le ministère et dans la magistrature. L’auteur reprochait aux
+comédiens d’être la cause de la corruption des théâtres, et en modifiant
+le recrutement il espérait moraliser la scène et les coulisses.
+Malheureusement cet ingénieux projet n’eut pas de suite.
+
+
+
+
+XX
+
+RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)
+
+SOMMAIRE: Passion générale pour les spectacles.--Scènes
+particulières.--Le clergé se montre au théâtre.--Succès des comédiens
+dans le monde.--Leur intimité avec la noblesse.--Flatteries dont ils
+sont l’objet.--Leurs bonnes fortunes.--Maladie de Molé.
+
+
+Après les incidents que nous venons de raconter, les comédiens
+comprirent qu’ils n’avaient plus rien à espérer; ils se résignèrent donc
+et courbèrent la tête sous le double anathème qui les frappait.
+
+Il est vraiment étrange que l’opinion publique se soit montrée si
+hostile à leur réhabilitation. C’est en effet à l’époque où le préjugé
+attaché à leur profession règne avec le plus de force; c’est à l’époque
+où les condamnations civiles et canoniques pèsent sur eux le plus
+durement, que le théâtre et ses interprètes jouissent d’une vogue
+incomparable.
+
+Voyons quel accueil recevaient dans le monde et même près du clergé ces
+hommes hors la loi et excommuniés, voyons comment on traitait «l’art
+funeste» qu’ils exerçaient.
+
+Le goût des spectacles est devenu dominant en France. Les théâtres
+publics ne suffisant plus à l’enthousiasme général, les scènes de
+société se multiplient; à la cour, à l’armée, dans les châteaux, dans
+les couvents, dans les maisons particulières, partout la fièvre
+dramatique sévit avec intensité. «La fureur incroyable de jouer la
+comédie gagne journellement, dit Bachaumont, et malgré le ridicule dont
+l’immortel auteur de la _Métromanie_ a couvert tous les histrions
+bourgeois, il n’est pas de procureur qui, dans sa bastide, ne veuille
+avoir des tréteaux et une troupe[396].»
+
+ [396] _Mémoires secrets_, 17 novembre 1770.
+
+Mme de Pompadour a donné l’exemple en créant le théâtre des
+Petits-Cabinets en 1747. Comédie, vaudeville, opéra, ballet, tous les
+genres y figurent successivement, et la favorite s’y fait applaudir par
+la finesse de son jeu et l’éclat de son chant. La plus haute noblesse
+interprète les rôles; les ducs de Chartres, d’Ayen, de Coigny, de Duras,
+de Nivernais, de la Vallière, jouent avec le plus grand succès; la
+duchesse de Brancas, la marquise de Livry, Mme de Marchais donnent la
+réplique à la royale courtisane.
+
+A Bagnolet, chez le duc d’Orléans, les représentations sont
+continuelles. Le duc excelle dans les rôles de paysan et de financier;
+sa maîtresse, Mme de Montesson, déploie un véritable talent et l’on
+s’accorde à dire qu’elle ne serait pas déplacée à la Comédie française.
+La marquise de Crest, la comtesse de Lamarck, le vicomte de Gand, le
+comte de Ségur, le comte de Bonnac-Donnezan, forment la troupe
+habituelle. C’est à Bagnolet que l’on joue pour la première fois _le Roi
+et le Meunier_ et la _Partie de Chasse de Henri IV_, de Collé[397].
+
+ [397] Collé composait pour le théâtre de Bagnolet des pièces d’une
+ grivoiserie extrême et qu’il eût été impossible de présenter sur un
+ théâtre public. La _Partie de chasse_ fut jouée cependant, mais
+ interdite aussitôt; il est vrai qu’on la donna en province, où les
+ échevins, chargés de la police et des spectacles, se montraient
+ moins sévères. Collé composa encore pour la scène de Bagnolet _le
+ Berceau_, tirée d’un conte de la Fontaine. Il y avait trois lits sur
+ le théâtre pour six personnes. La pièce fut accueillie avec beaucoup
+ de froideur; c’est ce qui engagea un des spectateurs à dire au duc
+ d’Orléans: «Monseigneur, je crois qu’il faudrait bassiner tous ces
+ lits-là.»
+
+On peut encore citer les théâtres du prince de Conti au Temple et à
+l’Isle-Adam, de la duchesse de Bourbon à Chantilly, de la duchesse de
+Mazarin à Chilly, du maréchal de Richelieu à l’hôtel des Menus, etc.,
+etc.; la liste en est innombrable. A Paris seulement on comptait plus de
+160 scènes particulières.
+
+Toutes les classes de la société étaient envahies par cette manie du
+théâtre. La Popelinière donnait dans son magnifique château de Passy des
+fêtes qui sont restées célèbres. Qui ne se rappelle les représentations
+de la _Chevrette_ où Mme d’Épinay brillait d’un si vif éclat et où
+Rousseau fit ses débuts. M. de Magnanville, qui succéda aux d’Épinay,
+hérita de leur goût pour l’art dramatique.
+
+Les courtisanes en renom auraient cru déroger en ne se mettant pas au
+goût du jour. Les demoiselles Verrières, «les Aspasies du siècle»,
+avaient théâtre à la ville et à la campagne; les représentations
+qu’elles donnaient attiraient une énorme affluence et l’on voyait chez
+elles toute la haute société; il y avait même des loges grillées pour
+les grandes dames et les abbés qui, par un reste de pudeur, voulaient
+voir sans être vus. Colardeau, Laharpe fournissaient les pièces inédites
+qu’interprétaient les amis de la maison. Les théâtres de la Guimard,
+dirigés par Carmontelle, ne jouissaient pas d’une moins grande
+réputation.
+
+Cette rage dramatique avait pris de telles proportions qu’on voyait dans
+les garnisons des officiers jouer la comédie pour se distraire et même
+figurer avec des actrices. Ils firent plus encore; désireux de déployer
+leurs talents à Paris, ils louèrent la salle d’Audinot aux boulevards et
+y jouèrent deux opéras comiques, _le Déserteur_ et _les Sabots_[398].
+Mais le duc de Choiseul, trouva la plaisanterie fort indécente, et il
+fut à l’avenir interdit à tout officier de paraître sur les scènes de
+société[399].
+
+ [398] Le 19 décembre 1770.
+
+ [399] Cette interdiction fut prononcée en 1772 par le marquis de
+ Monteynard, ministre de la guerre.
+
+Les comédies dans les collèges avaient continué avec le plus grand
+succès depuis la Régence, mais en 1765, peu après l’expulsion des
+jésuites, le Parlement, redoutant pour la jeunesse le goût des
+distractions mondaines, défendit formellement aux écoliers de
+représenter ni comédie ni tragédie[400]. L’arrêt fut peu respecté. Les
+séminaires, les communautés religieuses, les couvents même de jeunes
+filles[401], donnaient fréquemment des représentations dramatiques.
+
+ [400] Article 49 de l’arrêt du Parlement du 29 janvier 1765 portant
+ règlement pour les collèges.
+
+ [401] A l’Abbaye-aux-Bois on jouait _Polyeucte_, _Esther_, le _Cid_,
+ la _Mort de Pompée_; on donnait le ballet d’_Orphée et Eurydice_,
+ etc., interprétés par les pensionnaires. (_Histoire d’une grande
+ dame au dix-huitième siècle_, par Lucien Perey, 1887.)
+
+L’enthousiasme excessif que l’on éprouvait pour les théâtres
+particuliers s’explique fort aisément. Outre l’agrément de jouer la
+comédie entre soi et de déployer sur la scène des talents variés, on
+pouvait encore, grâce à cette ingénieuse innovation, donner des
+spectacles même dans les temps défendus, et alors que les théâtres
+publics étaient rigoureusement fermés. De plus, on pouvait y représenter
+des pièces d’une extrême licence et que la police n’aurait jamais
+tolérées sur une scène publique. La grivoiserie, qui faisait le fond du
+répertoire de société, devenait un attrait de plus et donnait une vogue
+immense à ce genre de spectacle[402].
+
+ [402] L’archevêque de Paris, M. de Beaumont, fit interdire cependant à
+ plusieurs reprises certaines représentations par trop scandaleuses.
+ Cette intervention de l’Église jusque dans le domicile privé est à
+ signaler.
+
+La plus brillante société se pressait à ces réunions; grands seigneurs,
+grandes dames, y accouraient en foule, et les membres du clergé ne s’y
+montraient pas les moins assidus. Il en résultait même quelquefois pour
+eux des mésaventures assez fâcheuses, mais elles n’avaient pas le don de
+leur inspirer plus de retenue[403]. A un spectacle particulier chez la
+comtesse d’Amblimont, assistaient plusieurs prélats et parmi eux
+l’évêque d’Orléans, M. de Jarente, qui tenait la feuille des bénéfices.
+Le duc de Choiseul lui présenta deux jeunes abbés en le priant d’écouter
+leur requête; l’évêque, séduit par la grâce et la réserve des
+postulants, leur promit tout ce qu’ils demandaient, et avant de les
+quitter leur donna une fraternelle accolade. Mais quelle fut sa
+stupéfaction en revoyant quelques instants plus tard sur la scène deux
+actrices charmantes qui ressemblaient à s’y tromper à ses protégés. Une
+petite parade où sa méprise était racontée et les rires de l’assistance,
+qu’on avait mise dans la confidence, ne lui laissèrent bientôt plus le
+moindre doute[404]. Il fut le premier à rire de la raillerie[405].
+
+ [403] A une époque où les évêchés se distribuaient comme les régiments
+ et où la vocation était la chose dont on s’occupait le moins, on ne
+ peut trouver étonnant de voir la conduite des prélats ne pas
+ différer sensiblement de celle des grands seigneurs.
+
+ [404] Tout Paris sut l’aventure; on en fit une farce intitulée le
+ _Ballet des abbés_; elle fit rage sur les théâtres particuliers.
+
+ [405] M. de Jarente ne se contentait pas d’aimer le théâtre, il aimait
+ aussi ses interprètes, et il prodigua à la Guimard des preuves
+ indiscutables du vif intérêt qu’il lui portait. On prétend même
+ qu’il l’enrichit des deniers de la feuille des bénéfices. La
+ danseuse était fort maigre; c’est ce qui faisait dire à Sophie
+ Arnould: «Je ne sais pas comment cette chenille est si maigre; elle
+ vit cependant sur une si bonne feuille.»
+
+Le clergé, on le voit, n’avait pas résisté à la contagion, mais ce
+n’était pas seulement dans les spectacles de société qu’il se montrait,
+on le rencontrait aussi aux théâtres publics.
+
+«On a beau le défendre, dit un auteur du temps, peut-on espérer que le
+clergé n’ira point au spectacle, lorsque de toutes parts on lui en ouvre
+l’entrée, on lui en fournit l’occasion, on l’invite, on le presse, on le
+force presque d’y venir? A Paris, le monde a formé dans le clergé une
+foule d’élèves intrépides et aguerris contre les bienséances, les canons
+et la religion. Qui connoît mieux les anecdotes théâtrales, qui y
+fournit plus de matière, qui lit plus régulièrement les pièces, juge
+plus hardiment, prononce plus décisivement, qui sent, qui goûte mieux le
+jeu des acteurs et les grâces des actrices, que ceux que leur état
+devroit y rendre les plus étrangers? Pour les pièces de communauté ou de
+collège, ce sont les spectateurs les plus bénévoles et les meilleurs
+acteurs.»
+
+Pendant tout le dix-huitième siècle les abbés tonsurés fréquentent
+régulièrement l’Opéra et la Comédie. Tous cependant n’osaient pas s’y
+montrer, et beaucoup prenaient un déguisement pour s’y rendre. L’abbé de
+Montempuis y fut rencontré en demoiselle et puni par l’interdiction et
+l’exil. D’autres s’y rendaient dans des loges grillées où ils se
+trouvaient à l’abri des regards curieux et malins; ils évitaient ainsi
+les railleries que les spectateurs ne leur ménageaient pas. Les
+anecdotes sur les rapports des abbés et du parterre abondent.
+
+Un soir, à l’Opéra, un abbé, escortant deux jeunes et jolies femmes, se
+fait ouvrir la loge du maréchal de Noailles, qui passait pour malheureux
+à la guerre. A peine sont-ils installés que le maréchal se présente et
+réclame sa loge; une altercation s’élève, lorsque tout à coup l’abbé
+s’adressant au parterre, qui suivait la discussion avec intérêt,
+s’écrie: «Messieurs, je vous fais juges de la question. Voici M. le
+maréchal de Noailles qui n’a jamais pris de places et qui veut
+aujourd’hui prendre la mienne? Dois-je lui céder?» «Non, non», répond le
+parterre enchanté de la raillerie, et le maréchal sifflé est contraint
+de se retirer.
+
+A une représentation d’_Abdilly_, de Mme Riccoboni, le parterre aperçut
+un abbé aux premières loges et se mit à dire: «A bas monsieur l’abbé, à
+bas!» Comme la clameur augmentait, l’interpellé se leva et dit fort
+poliment: «Pardon, messieurs, mais la dernière fois que je fus me placer
+parmi vous, on me vola ma montre; j’ai mieux aimé payer ma place plus
+cher et moins risquer.» Le parterre n’insista pas.
+
+A la première de _Brutus_, un abbé s’était placé sur le devant d’une
+loge, bien qu’il y eût des dames derrière lui. Le parterre galant
+s’indigna du procédé et s’écria avec persistance: «Place aux dames! à
+bas la calotte!» A la fin, impatienté, l’abbé prit sa calotte et la jeta
+au milieu du parterre en disant: «Tiens, la voilà la calotte, tu la
+mérites bien!» Et le parterre d’applaudir.
+
+On s’explique difficilement comment une société qui éprouvait pour le
+théâtre une passion aussi violente, et qui lui accordait une si large
+place dans son existence, pouvait infliger à ses interprètes les
+traitements humiliants et rigoureux dont nous avons fait un rapide
+exposé.
+
+Mais tout était contradiction à cette époque; ces mêmes hommes qu’on
+excommuniait et qu’on traitait en parias, jouissaient en même temps d’un
+incroyable crédit et étaient l’objet d’un engouement qui dépasse toute
+description. L’un n’était pas plus justifié que l’autre, et l’on peut
+dire à bon droit qu’ils ne méritaient
+
+ Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité.
+
+Les illustres comédiens qui succédèrent à Baron dans la première moitié
+du dix-huitième siècle ne jouirent pas dans la société d’une situation
+inférieure à celle qu’il avait occupée. Mlle Quinault[406] réunissait à
+sa table tout ce que la noblesse et la littérature comptaient de
+célébrités. Son salon, où se rencontraient les encyclopédistes, fut
+longtemps fort à la mode; on y voyait parmi les plus fidèles Voltaire,
+Marivaux, le comte de Caylus, d’Alembert, J.-J. Rousseau, etc.
+
+ [406] Jeanne-Françoise Quinault (1699-1783) se retira du théâtre en
+ 1741. Elle est restée célèbre par ses dîners du _bout du banc_. Elle
+ mourut dans son salon en causant et, suivant l’expression de J.
+ Janin, «ensevelie dans ses dentelles».
+
+Adrienne Lecouvreur était tellement recherchée de la bonne société
+qu’elle ne pouvait suffire aux invitations qu’elle recevait, et qu’elle
+se plaignait que les duchesses, par leurs assiduités, vinssent troubler
+sa vie paisible et retirée. Sa maison était le rendez-vous des hommes
+les plus remarquables dans les lettres, dans les arts, dans les armes.
+Elle possédait à la cour une véritable influence, qu’elle employait au
+service de ses amis.
+
+Un critique de l’époque a spirituellement dépeint l’ardente curiosité
+qu’excitaient les gens de théâtre.
+
+«Les papiers publics en font chaque semaine une honorable mention; les
+Mercures, les affiches, les journaux, les feuilles de Desfontaines, de
+Fréron, de la Porte, transmettent à la postérité les événements
+importants du monde dramatique; on célèbre le début d’une actrice, les
+hommages poétiques de ses amants, les compliments d’ouverture et de
+clôture[407]; on détaille avec soin les beautés, les défauts, les
+succès, les revers de chaque pièce; on en présente à toute la France de
+longs morceaux avec les noms fameux de Valère et de Colombine. Ces
+histoires intéressantes sont lues avec avidité et c’est la seule partie
+de ces feuilles que parcourt la moitié des lecteurs... Ajoutons cette
+foule d’almanachs, de tablettes, d’histoires, de dictionnaires de
+théâtre, cette inondation de programmes et d’affiches qui parent les
+carrefours et arrêtent les passants par leurs couleurs et leurs
+vignettes, ces listes innombrables d’acteurs, de danseurs, de sauteurs,
+de chanteurs, qui apprennent au public, comme une chose de la dernière
+importance, qu’un tel a joué le rôle de Scaramouche, une telle celui de
+soubrette, que celui-ci a chanté une ariette, celui-là dansé un pas de
+trois[408]. Les affaires de l’État n’occupèrent jamais tant
+d’imprimeurs, de colporteurs et de lecteurs. Il y a cinquante ans que le
+seul soupçon d’une fortune si éclatante eût été pris pour une injure; on
+rendait encore justice au métier de comédien, on le méprisait;
+aujourd’hui, c’est un état brillant dans le monde: un acteur est un
+homme de conséquence, ses talents sont précieux, ses fonctions
+glorieuses, son ton imposant, son air avantageux; on est trop heureux de
+l’avoir, on se l’arrache. Les pièces dramatiques font les délices des
+gens de goût, nulle fête n’est bien solennisée sans elles; un gazetier
+raconte sans rougir, mais non pas sans rire: «On a assisté au _Te Deum_,
+à la messe, au sermon; de là, on est allé à la Comédie.»
+
+ [407] Au commencement et à la fin de l’année théâtrale, il était
+ d’usage de faire adresser un compliment au public par un des
+ acteurs. Cette vieille coutume subsista jusqu’en 1791.
+
+ [408] Ce n’est cependant qu’en 1791 que l’on prit l’habitude
+ d’afficher les noms des acteurs qui jouaient dans la représentation
+ du soir.
+
+Cette passion effrénée pour le spectacle amena forcément des rapports
+constants entre les comédiens et la noblesse, la bourgeoisie, la
+finance. Non seulement toutes ces troupes nobles ou bourgeoises,
+remplies d’inexpérience et d’ignorance, devaient sans cesse recourir à
+la science des comédiens, mais fort souvent encore elles étaient
+obligées de confier certains rôles trop importants ou trop difficiles à
+des artistes de profession. La promiscuité devint bientôt complète, et
+l’on vit les représentants les plus illustres de la noblesse française
+figurer sur la scène avec les interprètes ordinaires de Voltaire et de
+Molière, on vit les femmes les plus titrées donner sans vergogne la
+réplique aux actrices de la Comédie française et de l’Opéra.
+
+En dehors même du prestige et de la séduction toujours exercée par les
+gens du théâtre sur les gens du monde, ces rapports de tous les jours
+amenaient une intimité forcée et une familiarité qui devint promptement
+excessive. Ces excommuniés, ces «histrions» frappés d’infamie et hors la
+loi, n’avaient pas de meilleurs amis que les membres de l’aristocratie
+et ils en recevaient sans cesse des témoignages d’estime et d’affection.
+
+Le roi les comble de cadeaux; à chaque instant il leur accorde des
+pensions sur sa cassette particulière; son exemple est suivi par plus
+d’un grand seigneur; le prince de Condé donne plus de 50 000 livres à la
+seule troupe des Français. Richelieu offre à Molé un costume qui valait
+10 000 livres. Le baron d’Oppède fait présent à Fleury[409] d’un habit
+qu’il n’avait porté qu’une fois et qu’il avait payé 18 000 livres. Lors
+de ses débuts à la Comédie française, Mlle Raucourt reçoit de Mme du
+Barry un magnifique costume de théâtre. Les princesses de Beauvau, de
+Guéménée, la duchesse de Villeroy, imitent l’exemple de la favorite.
+Presque toutes les dames de la cour envoient à la jeune comédienne les
+robes merveilleuses qu’elles avaient portées aux fêtes du mariage du
+Dauphin. Ces dons, qui de nos jours pourraient paraître singuliers,
+étaient au contraire fort appréciés et n’impliquaient aucune idée
+fâcheuse.
+
+ [409] Fleury, comédien français (1751-1822).
+
+Mlle Clairon, qui régnait en souveraine reconnue et respectée de la
+Comédie française, reçut des honneurs qui auraient troublé et fait
+sombrer une modestie plus solide encore que la sienne. Non seulement
+elle voyait toute la cour à ses pieds, les hommes de lettres la couvrir
+d’éloges et de fleurs, Voltaire lui-même en des vers éloquents
+transmettre à la postérité l’admiration qu’elle lui inspirait, mais
+encore de grandes dames, telles que la duchesse de Villeroy, la
+princesse Galitzin[410], la princesse Radziwill, Mme de Sauvigny, etc.,
+se faire un titre de gloire de son amitié, et Mme Necker, l’austère Mme
+Necker elle-même, ne lui ménager ni les caresses ni les flatteries.
+
+ [410] Femme du ministre plénipotentiaire de Russie à la cour de
+ Vienne.
+
+Elle dominait sur la littérature comme au théâtre. N’est-ce pas chez
+elle qu’au milieu d’une auguste réunion a lieu, en 1772, l’apothéose de
+Voltaire? Vêtue en prêtresse d’Apollon et voilée de l’antique péplum,
+elle se présente une couronne de lauriers à la main; puis après avoir
+récité avec l’air de l’inspiration et le ton de l’enthousiasme une ode
+de Marmontel, elle couronne en grande pompe le buste du solitaire de
+Ferney. Et le vieux philosophe ravi de tant d’honneurs riposte aussitôt:
+
+ Les talents, l’esprit, le génie,
+ Chez Clairon sont très assidus;
+ Car chacun aime sa patrie.
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Vous avez orné mon image
+ Des lauriers qui croissent chez vous;
+ Ma gloire en dépit des jaloux
+ Fut en tous les temps votre ouvrage.
+
+On épuisa pour elle toutes les formes de l’adulation. Le fameux Garrick
+fit graver une estampe où elle était représentée recevant de Melpomène
+une couronne de lauriers; comme légende se trouvait ce quatrain:
+
+ J’ai prédit que Clairon illustreroit la scène,
+ Et mon espoir n’a point été déçu;
+ Elle a couronné Melpomène,
+ Melpomène lui rend ce qu’elle en a reçu.
+
+Les fanatiques de l’actrice firent aussitôt frapper des médailles
+d’après l’estampe de Garrick, et ils instituèrent «l’ordre de la
+Médaille» dont ils se décorèrent[411].
+
+ [411] Bachaumont.
+
+La princesse Galitzin chargea Carle van Loo de peindre la tragédienne en
+Médée, traversant les airs sur son char magique, et montrant à son
+perfide époux ses enfants égorgés à ses pieds. Le tableau terminé, elle
+en fit don à son amie et il fut exposé au salon du Louvre, à côté de
+ceux de la famille royale. Le roi, voulant également accorder à Clairon
+un témoignage de sa satisfaction, ordonna que le tableau serait gravé à
+ses frais et il lui fit cadeau de la planche[412]. Quand l’estampe
+parut, ce fut une véritable fureur pour la posséder, bien qu’elle coûtât
+un louis.
+
+ [412] Il donna également à l’actrice un cadre magnifique et qui
+ coûtait plus de cinq mille livres. Plus tard le cadre et le tableau
+ furent offerts au margrave d’Anspach, par Clairon elle-même.
+
+Paris était inondé d’épîtres, d’odes, de stances à la gloire de
+l’actrice, et ses admirateurs, désireux de transmettre à la postérité un
+monument durable de leur enthousiasme, firent composer un recueil de
+tout ce qui avait été écrit et fait en son honneur.
+
+Ce n’était pas seulement à la ville que les gens de théâtre
+recueillaient ces témoignages éclatants de la faveur dont ils étaient
+l’objet; au cours de leurs représentations, on ne leur ménageait ni les
+encouragements ni les applaudissements: «Les moindres lueurs de talents
+qu’ils annoncent, dit M. de Querlon, excitent une chaleur qui fait
+assiéger toutes les entrées du théâtre avec un empressement forcené, ou
+plutôt avec une fureur que les gens rassis ne peuvent considérer sans
+étonnement[413].»
+
+ [413] Déjà à cette époque les billets faisaient l’objet d’un commerce
+ qui soulevait les plus violentes réclamations. On lit dans les
+ _Anecdotes dramatiques_ à propos de la première représentation de
+ _Timoléon_ (1764): «Les jours de pièces nouvelles, il se commet un
+ monopole criant sur les billets du parterre. Il est de fait
+ qu’aujourd’hui, à _Timoléon_, on n’en a pas délivré la sixième
+ partie au guichet. On voyoit de toutes parts les garçons de café,
+ les Savoyards, les cuistres du canton, rançonner les curieux, et
+ agioter sur nos plaisirs. Les plus modérés vouloient tripler leur
+ mise, et le taux de la place étoit depuis trois livres jusqu’à six
+ francs. Le magistrat qui préside à la police ignore sans doute ce
+ désordre qui ne peut provenir que d’une intelligence sourde entre
+ les subalternes de la Comédie et les agents de leur cupidité.»
+
+Lorsque Lekain parut pour la première fois sur la scène française, il
+souleva un enthousiasme indescriptible et en même temps des
+protestations sans nombre: «Tout Paris, dit Grimm, a pris parti pour ou
+contre et s’est passionné pour cet acteur comme on se passionnait
+autrefois à Rome pour les pantomimes.»
+
+Les débuts de Mlle Raucourt[414] plongèrent Paris dans une véritable
+ivresse. La jeune actrice était à peine âgée de dix-sept ans, grande,
+bien faite, de la figure la plus intéressante; son jeu plein de noblesse
+et d’intelligence souleva des applaudissements frénétiques; le public
+riait et pleurait tout à la fois, enfin le délire devint tel que les
+gens s’embrassaient sans se connaître. Le soir même, la nouvelle de ce
+grand événement se répandait dans la capitale, et le nom de Raucourt
+était dans toutes les bouches. «Elle sera la gloire immortelle du
+Théâtre français, s’écrie Grimm.» «C’est un vrai prodige, propre à faire
+crever de dépit toutes ses concurrentes les plus consommées», dit
+Bachaumont.
+
+ [414] Mlle Raucourt (1756-1815) débuta le 23 décembre 1772.
+
+Les mêmes transports se renouvelèrent les jours suivants; loin de
+diminuer, ils ne faisaient qu’augmenter.
+
+Quand la débutante devait paraître, les portes de la Comédie étaient
+assiégées dès le matin: «On s’y étouffait, les domestiques qu’on
+envoyait retenir des places couraient risque de la vie, on en emportait
+chaque fois plusieurs sans connaissance, et l’on prétend qu’il en est
+mort des suites de leur intrépidité.» On faisait sur les billets
+l’agiotage le plus effréné. Grimm raconte qu’il entendit une vieille
+matrone dire à la vue de cette horrible bagarre: «N’ayez pas peur, s’il
+était question du salut de leur patrie, ils ne s’exposeraient pas
+ainsi.» Et le critique ne peut s’empêcher de faire quelques réflexions
+philosophiques et peu consolantes sur un peuple «qui se passionne à cet
+excès pour un acteur ou pour une actrice[415].»
+
+ [415] Grimm, _Corresp. littér._, janvier 1773.
+
+Faut-il rappeler les succès de Jelyotte[416], qui dès ses débuts à
+l’Opéra devint l’idole du public: «Il faisoit les délices de la cour et
+de la ville; dès qu’il chantoit il se faisoit un silence involontaire
+qui avoit quelque chose de religieux... Il vivoit dans la plus grande
+compagnie, ne s’attachant qu’à ce qui étoit du plus haut parage[417].»
+
+ [416] Célèbre chanteur de l’Opéra, il prit sa retraite en 1756 et
+ mourut en 1797.
+
+ [417] _Mémoires_ de Dufort, comte de Cheverny.
+
+«On tressailloit de joie dès qu’il paroissoit sur la scène, raconte
+Marmontel; on l’écoutoit avec l’ivresse du plaisir, et toujours
+l’applaudissement marquoit les repos de sa voix... Les jeunes femmes en
+étoient folles: on les voyoit à demi-corps élancées hors de leurs loges,
+donner en spectacle elles-mêmes l’excès de leur émotion, et plus d’une,
+des plus jolies, vouloit bien la lui témoigner... Il jouissoit dans les
+bureaux et les cabinets des ministres d’un crédit très considérable...
+Homme à bonnes fortunes autant et plus qu’il n’auroit voulu être, il
+étoit renommé pour sa discrétion, et de ses nombreuses conquêtes on n’a
+connu que celles qui ont voulu s’afficher.»
+
+Personne en effet plus que les comédiens n’était de mode auprès des
+femmes du monde. Si Jelyotte fut souvent heureux, beaucoup de ses
+camarades de théâtre n’eurent rien à lui envier. Peut-être furent-ils
+moins discrets, mais la liste serait longue si l’on voulait citer tous
+ceux dont les aventures retentissantes ont fourni matière à la chronique
+scandaleuse de l’époque.
+
+La princesse de Robecq, fille du maréchal de Luxembourg, ne cachait
+nullement la passion qu’elle éprouvait pour Larrivée, le chanteur[418].
+
+ [418] Larrivée (1733-1802). Son seul défaut était de chanter du nez.
+ Un jour un plaisant du parterre s’écria: «Voilà un nez qui a une
+ superbe voix.»
+
+Clairval, de la Comédie italienne, était la coqueluche de toutes les
+femmes et il est resté célèbre par ses succès galants, plus encore que
+par ceux qu’il obtenait sur la scène. Il avait débuté dans la vie par
+être garçon-perruquier, mais ses admiratrices, ne pouvant supporter
+cette idée, s’imaginèrent de le faire descendre d’une ancienne maison
+d’Écosse[419].
+
+ [419] Clairval (Jean-Baptiste Guignard dit) (1737-1795). On avait
+ écrit ces vers sous un de ses portraits:
+
+ Cet auteur minaudier et ce chanteur sans voix
+ Écorche les auteurs qu’il rasoit autrefois.
+
+La comtesse de Stainville s’éprit de Clairval au point de s’afficher
+sans réserve[420]. Le mari[421] ferma longtemps les yeux, ainsi qu’il
+était de bon ton à l’époque[422]; mais un soir, rentrant à l’improviste
+chez sa maîtresse, Mlle Beaumesnil, de l’Opéra, il y trouva installé
+l’inévitable Clairval. Cette fois, c’en était trop; être trompé par sa
+femme, passe encore, mais être trahi par sa maîtresse avec l’amant de sa
+femme, voilà qui devenait du dernier mauvais goût. Par un sentiment
+d’équité qu’on appréciera, le comte fit expier à Mme de Stainville
+l’infidélité de Mlle Beaumesnil. Usant de ses droits, il fit enfermer la
+comtesse dans un couvent; elle y tomba dans la plus haute dévotion.
+Quant à la comédienne, indignée de la conduite de son amant, elle
+déclara qu’elle ne le reverrait de sa vie, ne voulant pas qu’on pût la
+soupçonner d’avoir eu part à l’iniquité qu’il avait commise.
+
+ [420] Lauzun, qui avait précédé Clairval dans les bonnes grâces de la
+ comtesse et qui s’était vu quitter pour le comédien, raconte avec
+ une naïveté charmante les débuts de cette liaison dont il faisait
+ les frais: «Trouvant un jour la comtesse baignée de larmes et dans
+ l’état le plus déplorable, je la pressai tellement de me dire ce qui
+ causoit ses peines, qu’elle m’avoua, en sanglotant, qu’elle aimoit
+ Clairval, et qu’il l’adoroit. Elle s’étoit dit mille fois
+ inutilement tout ce que je pouvois lui dire contre une inclination
+ si déraisonnable, et dont les suites ne pouvoient qu’être funestes.
+ J’entrepris de la ramener à la raison; je la prêchois, je la
+ persuadois de renoncer à lui, elle me donnoit des paroles qu’elle ne
+ tenoit pas. J’étois douloureusement affligé de voir se perdre une
+ personne qui m’étoit aussi chère. Je fus trouver Clairval: je lui
+ fis sentir tous les dangers qu’il couroit, et tous ceux qu’il
+ faisoit courir à Mme de Stainville. Je fus content de ses réponses:
+ elles furent nobles et sensibles: «Monsieur», me dit-il, «si je
+ courois seul des risques, un regard de Mme de Stainville payeroit ma
+ vie; je me sens capable de tout supporter pour elle sans me
+ plaindre; mais il s’agit de son bonheur, de sa tranquillité,
+ dites-moi le plan de conduite que je dois suivre et soyez sûr que je
+ ne m’en écarterai pas.» Il ne tint pas mieux ses promesses.»
+ (_Mémoires_ de Lauzun).
+
+ [421] Stainville (Jacques de Choiseul, comte de); il était frère du
+ duc de Choiseul et devint maréchal de France en 1782. Il épousa
+ Thomasse Thérèse de Clermont-Resnel, à peine âgé de quinze ans; elle
+ avait une grande fortune et une figure charmante. Tout fut réglé
+ pendant que M. de Choiseul était encore à l’armée; on lui envoya
+ l’ordre de revenir et on le maria six heures après son arrivée à
+ Paris.
+
+ [422] On cite à ce propos un bon mot de Caillot, camarade de Clairval.
+ Ce dernier n’était pas très rassuré sur les conséquences de sa
+ liaison avec Mme de Stainville et il consultait Caillot sur le parti
+ qu’il avait à prendre: «M. de Stainville, lui disait-il, me menace
+ de cent coups de bâton si je vais chez sa femme. Madame m’en offre
+ deux cents si je ne me rends pas à ses ordres. Que faire?» «Obéir à
+ la femme, répondit Caillot sans hésiter; il y a cent pour cent à
+ gagner.»
+
+Deux femmes du monde, l’une Française, l’autre Polonaise, se disputaient
+les bonnes grâces de Chassé. Elles se battirent au pistolet au bois de
+Boulogne; la Française fut blessée et enfermée dans un couvent. Pendant
+que le duel avait lieu, Chassé, étendu sur une chaise longue, se
+désolait d’inspirer de telles passions. Louis XV lui fit dire par
+Richelieu de cesser cette comédie: «Dites à Sa Majesté, répondit Chassé,
+que ce n’est pas ma faute, mais celle de la Providence, qui m’a créé
+l’homme le plus aimable du royaume.» «Apprenez, faquin, riposta le duc,
+que vous ne venez qu’en troisième; je passe après le roi.»
+
+Tout ce qui concernait les comédiens passionnait Paris, les moindres
+incidents de leur existence passaient de bouche en bouche et devenaient
+l’événement du jour. En 1765, lorsque Clairon prit sa retraite, pendant
+plus d’un mois il ne fut bruit dans la capitale que de cette fatale
+disgrâce. En 1769, quand Sophie Arnould voulut se retirer, l’émoi ne fut
+pas moindre. Les gens de la cour et du plus haut parage intervinrent; à
+force de soins et d’habileté, ils finirent par amener une réconciliation
+entre l’actrice et les directeurs de l’Opéra.
+
+On s’intéressait à la santé des comédiens comme on aurait pu le faire à
+celle des plus illustres personnages.
+
+Le 14 avril 1760, on rouvrit le Théâtre français par l’_Orphelin de la
+Chine_; on fit le compliment d’usage et en annonçant le rétablissement
+de la santé de Préville, qui venait d’être souffrant, l’orateur ne
+craignit pas de dire: «Une maladie cruelle vous a privés longtemps d’un
+acteur comique que vous aimez, j’oserais dire que vous adorez, et que
+vous reverrez bientôt avec transport.» Aussitôt les applaudissements
+éclatèrent, les battements de pieds et de mains furent universels, et
+recommencèrent à plusieurs reprises pour bien témoigner l’approbation
+que le public donnait à ces paroles d’une si rare outrecuidance.
+
+Quand en 1766, après une assez longue absence causée par la maladie,
+Lekain reparut sur la scène, le public fit éclater des transports de
+joie indicibles; on lui fit l’application des quatre premiers vers de
+son rôle du comte de Warwick[423].
+
+ [423] Tragédie de Laharpe.
+
+ Je ne m’en défends pas; ces transports, ces hommages,
+ Tout le peuple à l’envi volant sur le rivage,
+ Prêtent un nouveau charme à mes félicités;
+ Ces tributs sont bien doux quand ils sont mérités.
+
+La salle entière retentit d’acclamations.
+
+A la fin de 1766, Molé est atteint d’une fluxion de poitrine. Le
+parterre demande des nouvelles du malade; on lui en donne de fort
+mauvaises. A partir de ce moment, pendant six semaines, il exigea tous
+les jours un bulletin de santé de l’acteur bien-aimé. Cette maladie
+devint l’unique sujet de conversation; tout Paris était bouleversé, il
+semblait qu’une calamité publique fût imminente. Il devint de bon ton de
+se rendre chez le comédien; la cour et la ville s’inscrivirent chez lui,
+mais les carrosses faisaient queue aux environs de sa demeure pour que
+le bruit ne pût troubler son repos; on prétend même que Louis XV envoya
+deux fois s’informer de sa santé. On apprit que le médecin lui avait
+ordonné pour sa convalescence de prendre un peu de bon vin, toutes les
+dames s’empressèrent de lui en envoyer; il reçut en quelques jours plus
+de deux mille bouteilles des crus les plus célèbres et il eut la cave la
+mieux garnie de Paris.
+
+Molé avait la tête tournée par toutes ces folies. On prétendit qu’il
+avait répondu à son médecin qui fixait à sa guérison un terme assez
+éloigné: «Ce terme est peut-être trop court pour ma santé, mais il est
+trop long pour l’intérêt de ma gloire.» A quoi l’Esculape riposta:
+«Tâchez de vous tranquilliser et tout ira bien. Au reste, vous savez
+qu’on a reproché à Louis XIV de parler trop souvent de sa gloire.»
+
+Pendant le cours de cette fameuse maladie on apprit que le comédien
+avait vingt mille livres de dettes. Le souci de sa situation pécuniaire
+pouvait être nuisible au prompt rétablissement du cher malade. On
+résolut aussitôt de faire une souscription pour payer ce qu’il devait.
+Clairon, bien qu’elle eût quitté la scène, offrit de donner sur un
+théâtre particulier une représentation au bénéfice de son ancien
+camarade; le prix du billet fut fixé à un louis, mais on pouvait donner
+davantage. La duchesse de Villeroy, la comtesse d’Egmont et quelques
+autres dames se chargèrent de la distribution des billets. Malheur à qui
+refusait son concours: «Il étoit même ignoble, dit Bachaumont, de ne
+prendre qu’un billet.» On comptait quatre prélats parmi les
+souscripteurs: le prince Louis, l’archevêque de Lyon, l’évêque de Blois,
+etc.
+
+La représentation eut lieu sur le théâtre du baron d’Esclapon, au
+faubourg Saint-Germain. Elle produisit vingt-quatre mille livres; mais,
+en vrai talon rouge, Molé, au lieu de payer ses dettes, acheta des
+diamants à sa maîtresse.
+
+Une partie du public cependant avait mal pris ces derniers incidents.
+Quelques esprits moins enthousiastes calculèrent qu’avec l’argent qu’on
+donnait à un «histrion» on aurait pu préserver du froid et de la faim
+bien des pauvres de Paris pendant tout un hiver. Les épigrammes ne
+manquèrent pas et on en arriva à faire la parodie de Molé et de sa
+maladie. Le singe de Nicolet faisait depuis un an l’admiration de la
+capitale en dansant sur la corde[424]; on annonça qu’il était malade, le
+parterre demanda de ses nouvelles, on fit une souscription, etc.
+
+ [424] Nicolet était installé au boulevard et ses représentations
+ bouffonnes attiraient un monde énorme; ce fut au point que la
+ Comédie française s’en inquiéta. Déjà, en 1759, les Comédiens
+ s’étaient plaints à M. de Saint-Florentin de ce que leurs privilèges
+ étaient «ébranlés jusque dans leurs principes et attaqués par
+ l’audace et la voracité des gueux de la foire». En 1764, l’Opéra et
+ la Comédie italienne se joignirent aux Français pour obtenir que le
+ genre de Nicolet fut réduit uniquement à la pantomime. Le forain se
+ rendit, consterné et suppliant, à la toilette de Mlle Clairon dans
+ l’espoir de faire cesser la persécution. «Cela n’est pas possible,
+ lui dit Melpomène avec dignité, nos parts] n’ont pas été à 8000
+ livres cette année.» «Ah! mademoiselle, lui répondit Nicolet, venez
+ chez moi, vous y gagnerez, et moi aussi.»
+
+Les vers les plus méchants coururent à cette occasion; on peut citer
+ceux du chevalier de Boufflers:
+
+ Quel est ce gentil animal
+ Qui dans ces jours de carnaval
+ Tourne à Paris toutes les têtes
+ Et pour qui l’on donne des fêtes?
+ Ce ne peut être que Molet,
+ Ou le singe de Nicolet.
+ . . . . . . . . . . . .
+ De sa nature cependant
+ Cet animal est impudent,
+ Mais dans ce siècle de licence
+ La fortune suit l’insolence,
+ Et court du logis de Molet
+ Chez le singe de Nicolet.
+ . . . . . . . . . . . .
+ L’animal un peu libertin
+ Tombe malade un beau matin,
+ Voilà tout Paris dans la peine,
+ On crut voir la mort de Turenne;
+ Ce n’étoit pourtant que Molet,
+ Ou le singe de Nicolet.
+ . . . . . . . . . . . .
+ Si la mort étendoit son deuil
+ Ou sur Voltaire, ou sur Choiseul,
+ Paris seroit moins en alarmes,
+ Et répandroit bien moins de larmes
+ Que n’en feroit verser Molet,
+ Ou le singe de Nicolet[425].
+
+ [425] Bachaumont, 2 mars 1767.
+
+Dauberval[426], le danseur, n’était pas moins goûté du beau sexe que son
+camarade Molé. En 1774, ne pouvant acquitter ses dettes, qui montaient à
+plus de 50 000 livres, il se préparait à partir pour la Russie où
+l’appelaient de brillantes promesses. A cette nouvelle, tout Paris fut
+en alarmes. Mme du Barry organisa une quête et elle fixait elle-même la
+cotisation que chacun devait payer. En quelques jours elle réunit 90 000
+livres et le précieux danseur resta. Deux ans plus tard, il tomba
+gravement malade, et l’on vit se renouveler les scènes ridicules qui
+s’étaient passées lors de la maladie de Molé. La porte du danseur se
+trouva assiégée d’une multitude de visites, comme si la vie de l’homme
+le plus précieux à l’État eût été en danger; on ne respira que quand il
+fut sauvé.
+
+ [426] Dauberval (Jean Bercher dit) (1742-1806) fut surnommé le
+ Préville de la danse. Il fit construire dans sa maison un magnifique
+ salon qui lui coûta plus de 45 000 livres. Grâce à un mécanisme
+ ingénieux, ce salon se transformait aisément en salle de spectacle.
+ Dauberval eut la permission d’y donner des bals. Il y donnait
+ également des répétitions à la noblesse pour les divertissements et
+ les représentations qui devaient avoir lieu à la cour ou chez les
+ particuliers.
+
+
+
+
+XXI
+
+RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE ET FIN)
+
+SOMMAIRE: Orgueil des comédiens.--Leur mépris pour les auteurs.--Leur
+paresse.--Ils jouent rarement.--Leurs revenus.--Indulgence extrême du
+parterre à leur égard.--Duels de comédiens.
+
+
+Un pareil engouement de la part du public devait fatalement tourner la
+tête des comédiens. Ils en arrivèrent à une morgue extravagante et à une
+fatuité dont on se fait difficilement l’idée.
+
+Un jour, une dame de la cour traversait le Palais-Royal avec son mari.
+Poussée par la foule, elle marche sur le pied d’un promeneur; elle lui
+fait aussitôt ses excuses et lui demande poliment si elle ne lui a point
+fait mal: «Non, madame, répond-il, mais vous avez failli mettre tout
+Paris en deuil pendant quinze jours.» «Ah! s’écrie le mari, c’est
+Vestris[427].» «Vous ne le saviez pas, monsieur, reprit le danseur d’un
+air de mépris, mais Mme votre épouse le savait bien, elle.» Il avait
+pris sa maladresse pour une agacerie[428].
+
+ [427] Vestris (1729-1808). On l’avait surnommé le dieu de la danse.
+
+ [428] _Mémoires_ de Mme d’Oberkirch.
+
+Dufresne disait modestement en parlant de lui: «On me croit heureux,
+erreur populaire! Je préférerais à mon état celui d’un gentilhomme qui
+mangerait tranquillement ses douze mille livres de rente dans son vieux
+castel[429].»
+
+ [429] Les comédiens aspiraient même déjà aux distinctions honorifiques
+ qu’on paraît décidé à leur accorder de nos jours. On raconte qu’un
+ acteur, qui avait été au service, demanda la croix de Saint-Louis en
+ promettant de prendre le temps d’essuyer son rouge. «Alors, dit le
+ ministre sollicité, c’est assez d’une serviette.» (_Tablettes d’un
+ gentilhomme_.)
+
+Lorsque Mlle Lemaure[430] consentit à se faire entendre à la cour pour
+les fêtes du mariage du Dauphin en 1745, elle imposa comme condition
+qu’un carrosse du roi viendrait la prendre pour la conduire à Versailles
+et qu’un Gentilhomme de la chambre l’accompagnerait à l’aller et au
+retour. On s’inclina devant ces exigences, et lorsque la cantatrice
+traversa Paris dans ce superbe équipage, en considérant la foule qui se
+pressait sur son passage elle ne put contenir ce mot d’un orgueil si
+naïf: «Mon Dieu, que je voudrais être à l’une de ces fenêtres pour me
+voir passer!»
+
+ [430] Lemaure (Catherine Nicole) (1704-1783).
+
+Lesage, dans son immortel _Gil Blas_, donne un exemple bien plaisant de
+l’étrange vanité des comédiens. Quand Gil Blas, installé comme intendant
+chez la comédienne Arsénie, reçoit dix pistoles de sa maîtresse pour
+donner un souper: «Madame, lui répond-il, avec cette somme je promets
+d’apporter de quoi régaler toute la troupe même.» «Mon ami, reprend
+Arsénie, corrigez s’il vous plaît vos expressions: sachez qu’il ne faut
+point dire la troupe; il faut dire la compagnie. On dit bien une troupe
+de bandits, une troupe de gueux, une troupe d’auteurs; mais apprenez
+qu’on doit dire une compagnie de comédiens[431].»
+
+ [431] _Gil Blas_, livre III, chap. X.
+
+C’est en effet vis-à-vis des auteurs que la morgue des comédiens avait
+particulièrement lieu de s’exercer; on ne peut s’imaginer en quelle
+piètre estime les tenaient les gens de théâtre. Lesage nous le montre
+encore: «Eh! madame, s’écrie Rosimiro chez Arsénie, de quoi vous
+inquiétez-vous? Les auteurs sont-ils dignes de notre attention? Si nous
+allions de pair avec eux, ce seroit le moyen de les gâter. Je connois
+ces petits messieurs, je les connois; ils s’oublieroient bientôt.
+Traitons-les toujours en esclaves et ne craignons point de lasser leur
+patience. Si leurs chagrins les éloignent de nous quelquefois, la fureur
+d’écrire nous les ramène et ils sont encore trop heureux que nous
+voulions bien jouer leurs pièces[432].»
+
+ [432] Ibid., livre III, chap. XI.
+
+On sait le fameux mot de Clairon: «Quand un auteur a fini une pièce, il
+n’a fait que le plus facile.» Elle parlait en connaissance de cause et
+cette boutade est plus vraie qu’on ne le pourrait croire[433]. Le sort
+des auteurs était vraiment digne de pitié. Pas d’affront qu’on ne leur
+fît subir, pas d’humiliation qui ne leur fût imposée. Tantôt on refusait
+leurs pièces sans raison, sans motif aucun, sans même les lire; tantôt
+on les recevait et on ne les jouait jamais. Les malheureux écrivains ne
+parvenaient à se faire représenter qu’à force de bassesses.
+
+ [433] Voltaire écrivait en 1722 à M. Lefébure: «C’est pis si vous
+ composez pour le théâtre. Vous commencez par comparaître devant
+ l’aréopage de vingt comédiens, gens dont la profession, quoique
+ utile et agréable, est cependant flétrie par l’injuste mais
+ irrévocable cruauté du public. Ce malheureux avilissement, où ils
+ sont, les irrite, ils trouvent en vous un client, et ils vous
+ prodiguent tout le mépris dont ils sont couverts.»
+
+Quelquefois à bout de patience et de ressources, ils portaient leurs
+doléances devant le public, juge souverain. C’est ce que fit un certain
+Boivin, poète famélique et septuagénaire. Il sut intéresser le parterre
+à sa pièce des _Chérusques_ et la représentation en fut exigée. Le
+malheureux vieillard alla relancer Molé dans sa maison de campagne à
+Antony: «Eh! monsieur, cessez de m’accabler, lui dit ce Tarquin superbe,
+l’on vous jouera, et ne venez plus de grâce traîner dans mon
+antichambre.» Les _Chérusques_ furent représentés, mais les comédiens
+exaspérés savaient à peine leur rôle et le parterre ne leur ménagea pas
+ses invectives.
+
+L’instruction des comédiens, leur goût littéraire, leur profonde
+connaissance de la scène, pouvaient-ils dans une certaine mesure
+expliquer le dédain qu’ils témoignaient aux écrivains? En aucune façon
+et, à part quelques glorieuses exceptions, ils se montraient en général
+très inférieurs à ceux qu’ils malmenaient. Ce n’était pas toujours le
+bon goût en effet qui dictait leurs arrêts; ils refusèrent des pièces
+qui furent données avec éclat sur d’autres scènes, et en revanche ils en
+acceptèrent qui tombèrent piteusement[434]. «On ne peut revenir, dit
+Bachaumont, du peu de goût, ou, pour mieux dire, de l’imbécillité des
+Comédiens; on ne conçoit pas que cet aréopage si difficile et si
+impertinent à l’égard des auteurs, qu’il fait valeter plusieurs années
+de suite, ait donné les mains à recevoir un drame aussi complètement
+ridicule que celui du _Jeune Homme_[435].»
+
+ [434] La reine demandait un jour à Lekain: «Comment la Comédie s’y
+ prend-elle pour recevoir tant de mauvaises pièces?» «Madame,
+ répondit-il, c’est le secret de la Comédie.»
+
+ [435] Bachaumont, 19 mai 1764. La pièce était si détestable que le
+ parterre refusa de la laisser finir.
+
+Le manque de discernement des Comédiens était si bien accrédité, qu’on
+publia une caricature où le tribunal comique était représenté sous
+l’emblème d’un certain nombre de bûches en coiffures et en
+perruques[436].
+
+ [436] Il n’y avait pas alors de comité de lecture: toute la troupe
+ était appelée à émettre son avis. Clairon blâmait ce système qui
+ donnait au plus ignorant les mêmes droits qu’au plus éclairé. «Je
+ voudrois, dit-elle, qu’on fît un conseil de dix ou douze comédiens,
+ dont le goût, le savoir, l’expérience, seroient reconnus, pour les
+ faire juges de toutes les grandes affaires. Ce seroit là qu’on iroit
+ lire, et que dans le calme de cette assemblée on pourroit donner des
+ avis, prescrire des corrections, motiver des refus.» (_Mémoires_.)
+
+L’insolence de la troupe comique avec les auteurs amena souvent
+d’amusantes méprises. Voltaire, pour se venger de mille petites misères,
+lui joua même un tour assez spirituel. Un jeune homme se présente un
+jour au semainier avec une pièce intitulée le _Droit du seigneur_; il
+est reçu avec l’impertinence ordinaire, mais il fait tant de
+respectueuses instances qu’il obtient qu’on jettera les yeux sur sa
+comédie. Il revient quelques jours après et on lui dit qu’elle est
+détestable. Néanmoins il réclame une lecture; on lui rit au nez, en lui
+disant que la compagnie ne s’assemble pas pour de pareilles misères. Il
+a recours aux suppliques et aux prières; enfin par compassion il obtient
+un jour de lecture: son œuvre est conspuée par le comique aréopage.
+Quelque temps après Voltaire adresse la même pièce aux Comédiens sous le
+titre de l’_Écueil du sage_; elle est reçue avec respect, lue avec
+admiration, et on prie M. de Voltaire de continuer à être le bienfaiteur
+de la compagnie. L’aventure fut ébruitée et tout Paris s’en égaya.
+
+Il existait au répertoire de la Comédie une tragédie de Rotrou intitulée
+_Wenceslas_. Sur l’ordre de Mme de Pompadour, Marmontel fut chargé de la
+remanier et de la rajeunir; il y changea ainsi plus de 1200 vers. Lekain
+commença par refuser de jouer le rôle de Ladislas tel que Marmontel
+l’avait refait, disant que sa mémoire s’y refusait et que, malgré lui,
+les anciens vers lui reviendraient à l’esprit. Pour terminer le débat,
+le maréchal de Duras lui permit de lire son rôle. Mais le jour de la
+représentation à Versailles, on fut bien étonné de voir Lekain jouer de
+mémoire sans papier et sans manquer un seul mot. La pièce reçut les plus
+vifs applaudissements et Marmontel fut accablé d’éloges, dont les trois
+quarts portaient sur les beaux vers dont le rôle de Ladislas était
+plein. Dès que la représentation fut terminée, M. de Duras se précipita
+pour féliciter le comédien. Marmontel arrive: «Vous devez, lui dit le
+duc, de grands remerciements à M. Lekain pour son zèle et sa bonne
+volonté.» «Des remerciements, s’écrie le poète furieux, je viens vous
+porter les plus grandes plaintes; les vers du rôle de monsieur ne sont
+ni de Rotrou ni les miens.» Lekain, pour se jouer de Marmontel, avait
+trouvé plaisant de faire composer son rôle par Colardeau, et c’était
+l’œuvre de ce dernier qu’il venait de réciter avec tant de succès devant
+le public. «Colardeau, dit Collé, est inexcusable, c’est un lâche de se
+prêter vis-à-vis d’un de ses confrères aux menées d’un comédien; voilà
+comment les gens de lettres s’avilissent et deviennent le jouet des sots
+qui ne sont faits que pour les respecter.»
+
+Même vis-à-vis d’un homme comme Voltaire, à qui ils devaient tant, qui
+était le pourvoyeur habituel de leur scène, et qui généreusement leur
+abandonnait toujours ses droits d’auteur, les Comédiens se montraient de
+la plus rare impertinence: «A l’égard des comédiens de votre ville de
+Paris, écrivait le philosophe à d’Argental, je puis dire d’eux ce que
+saint Paul disait des Crétois de son temps: «Ce sont de méchantes bêtes
+et des ventres paresseux... Je puis ajouter encore que ce sont des
+ingrats[437].»
+
+ [437] A d’Argental, 19 avril 1773.
+
+Quand le philosophe leur donnait ses tragédies, bien loin de respecter
+scrupuleusement l’œuvre du grand homme, ils l’altéraient à leur gré, et
+ne songeaient qu’à se faire valoir. Ils changeaient les vers,
+allongeaient les passages qui leur agréaient, écourtaient ceux qui
+n’avaient pas le don de leur plaire, bref mutilaient sans scrupule la
+pièce qu’on leur avait donnée. «Recommandez bien au fidèle Lekain,
+mandait Voltaire à d’Argental, d’empêcher qu’on n’étrique l’étoffe,
+qu’on ne la coupe, qu’on ne la recouse avec des vers welches; il en
+résulte des choses abominables. Un Gui Duchêne achète le manuscrit
+mutilé, écrit à la diable, et l’on est déshonoré dans la postérité, si
+postérité il y a. Cela dessèche le sang et abrège les jours d’un pauvre
+homme[438].»
+
+ [438] Au même, 22 juin 1764.
+
+L’excessive vanité des Comédiens provoqua de plaisantes scènes: un jour
+l’affiche portait _Ydoménée_[439] par un I grec. Clairon se plaignit de
+la part de l’auteur de cette faute d’orthographe. L’afficheur, mandé
+devant l’assemblée, reçut des observations; il s’excusa en disant qu’il
+n’avait agi que d’après les ordres du semainier: «Voilà qui est
+impossible, riposta avec dignité Mlle Clairon, il n’y a point de
+comédien parmi nous qui ne sache orthographer.» «Vous me donnez la
+preuve du contraire, mademoiselle, lui répliqua l’imprimeur, il faut
+dire orthographier[440].»
+
+ [439] Tragédie de M. Lemierre (1764).
+
+ [440] _Anecdotes littéraires_. La prétention de la tragédienne était
+ superflue à une époque où personne ne se piquait de savoir
+ l’orthographe et où Voltaire lui-même n’y attachait aucune
+ importance. Les lettres de Clairon fourmillent de fautes.
+
+La paresse de la troupe française était à la hauteur de sa vanité; on
+avait toutes les peines du monde à lui faire apprendre ses rôles.
+Pendant les répétitions de _Zaïre_, Voltaire apporta d’assez nombreux
+changements au texte primitif, mais il se heurta au mauvais vouloir de
+ses interprètes et en particulier de Dufresne.
+
+«Chaque jour le poète était à la porte du comédien, pour l’engager à
+concourir par un peu de complaisance au plus grand succès de sa pièce,
+mais l’acteur faisait dire qu’il était sorti. Voltaire ne se rebutait
+pas: il montait à la porte de l’appartement, et y glissait ses
+corrections. Dufresne ne les lisait point ou n’y avait aucun égard: le
+poète eut recours à un stratagème qui lui réussit. Sachant que le
+comédien devait donner un grand dîner, il fit faire, pour ce jour-là, un
+pâté de perdrix et le lui envoya en gardant l’anonyme. Dufresne le reçut
+avec reconnaissance et remit à un autre temps le soin de connaître son
+bienfaiteur. Le pâté fut servi aux grandes acclamations de tous les
+convives. L’ouverture s’en fit avec pompe; la surprise égala la
+curiosité et le plaisir surpassa la surprise à la vue de douze perdrix
+tenant chacune dans leur bec plusieurs billets, qui, semblables à ces
+feuilles mystérieuses des sibylles, contenaient tous les vers qu’il
+fallait ajouter, retrancher ou changer dans le rôle de Dufresne[441].»
+Ce dernier ne résista pas à un procédé aussi spirituel et il se décida à
+apprendre son rôle.
+
+ [441] _Anecdotes dramatiques_.
+
+Satisfaire le public était devenu la moindre préoccupation des
+Comédiens: «Ils sont, dit Collé, d’une paresse et d’une négligence à
+faire grincer les dents[442].» Ils restreignaient de plus en plus leur
+répertoire et ne donnaient guère dans l’année que trois ou quatre pièces
+nouvelles[443]; il y en avait une quarantaine de reçues, mais elles
+restaient en magasin. Les premiers rôles ne jouaient qu’à de rares
+intervalles et dans des pièces rebattues; la moitié de l’année, on ne
+voyait figurer sur la scène que les doublures. Lekain, vers la fin de sa
+carrière, ne jouait pas plus de huit ou dix fois par an[444].
+
+ [442] Collé, janvier 1771.
+
+ [443] Autrefois ils en représentaient une douzaine tous les ans.
+
+ [444] En 1776, après une représentation de l’_Orphelin de la Chine_,
+ Lekain fut rappelé par des applaudissements unanimes: «Oui, c’est
+ très bien, s’écria une voix partie des loges, mais à une condition:
+ c’est que monsieur jouera plus souvent.»
+
+La grande aisance dont jouissaient les artistes de la troupe française
+contribuait encore à l’indépendance de leurs allures. Tout Comédien à
+part entière retirait par an dix mille livres des petites loges et
+quatre ou cinq mille de la salle[445]. Ils tiraient d’autres profits, et
+des plus importants, en jouant sur les théâtres de société. L’abus
+devint tel qu’ils négligeaient complètement la Comédie française. Les
+premiers Gentilshommes intervinrent[446] et leur défendirent de
+représenter en ville sans une permission expresse, mais cette sévérité
+fut de courte durée.
+
+ [445] A ce propos, Bachaumont raconte sur Lekain une anecdote
+ curieuse: «On exalte, on se transmet de bouche en bouche un mot
+ sublime du sieur Lekain. On félicitoit cet acteur sur le repos dont
+ il alloit jouir, sur la gloire et l’argent qu’il avoit gagnés.
+ «Quant à la gloire, répondit modestement cet acteur, je ne me flatte
+ pas d’en avoir acquis beaucoup. Quant à l’argent je n’ai pas lieu
+ d’être aussi content qu’on le croiroit..., ma part se monte au plus
+ à dix ou douze mille livres.» «Comment, morbleu! s’écria un
+ chevalier de Saint-Louis qui écoutoit le propos, comment, morbleu!
+ un vil histrion n’est pas content de douze mille livres de rente, et
+ moi qui suis au service du roi, qui dors sur un canon et qui
+ prodigue mon sang pour la patrie, je suis trop heureux d’obtenir
+ mille livres de pension.» «Eh! comptez-vous pour rien, monsieur, la
+ liberté de me parler ainsi?» répondit le bouillant Orosmane.» (12
+ avril 1767).
+
+ [446] En 1769.
+
+La province était aussi pour les Comédiens une source de revenus
+considérables. Les meilleurs acteurs partaient avant la fin de l’année
+théâtrale pour visiter les grandes villes où ils gagnaient plus en huit
+jours que ne leur valait à Paris une part entière; à leur retour ils se
+retiraient dans leurs maisons de campagne, sans s’occuper de rien
+préparer pour la rentrée.
+
+Enfants gâtés du public, ils se croyaient tout permis, et ils agissaient
+avec un sans-gêne incroyable. Le 21 juin 1763, les Français donnèrent la
+comédie gratis; ils jouèrent le _Mercure galant_ et les _Trois
+cousines_. Entre les deux pièces, Mlle Clairon et Mlle Dubois se
+présentèrent sur le théâtre et jetèrent de l’argent au peuple en criant:
+«Vive le roi!» La populace enchantée s’empressa de crier à son tour:
+«Vivent le roi et Mlle Clairon! Vivent le roi et Mlle Dubois!» «On
+trouve l’action des deux reines comiques de la dernière insolence», dit
+Bachaumont qui raconte l’anecdote, mais elle n’en avait pas moins été
+acceptée avec enthousiasme.
+
+Mlle Arnould refuse un soir de chanter à l’Opéra sous prétexte de
+maladie; elle est remplacée par Mlle Beaumesnil. Tout à coup, au milieu
+de la représentation, une loge s’ouvre et l’on voit apparaître Sophie
+Arnould en toilette de gala: «Je viens, dit-elle, prendre une leçon de
+Mlle Beaumesnil.» Au lieu de l’envoyer au For l’Évêque comme on aurait
+dû le faire, on se contenta de la réprimander et le public ne lui tint
+pas rigueur.
+
+Le parterre si exigeant, et parfois si injuste, se montrait souvent
+aussi plein d’indulgence et supportait les insolences des comédiens avec
+une rare mansuétude. Un jour, Le Grand, que le Dauphin avait fait venir
+de Pologne, et que le public recevait mal parce que sa figure lui
+déplaisait, harangua le parterre en ces termes: «Messieurs, il vous est
+plus facile de vous faire à ma figure qu’à moi d’en changer», et on
+l’applaudit.
+
+Un soir Dugazon[447] remplace Préville à l’improviste dans le rôle de
+Brid’oison. Le public, mécontent du changement, siffle.
+«J’en-en-en-tends bien», dit Dugazon en se tournant vers le parterre.
+Les sifflets redoublent: «Je vous dis que j’en-en-en-tends bien», répète
+l’acteur. Le tumulte augmente encore: «Eh bien; est-ce que vous croyez
+que je n’en-en-en-tends pas?» Et le parterre désarmé se met à rire.
+
+ [447] Dugazon (1746-1809), comédien français. On mit au-dessous d’un
+ de ses portraits ce quatrain:
+
+ En fait de comédie
+ Le talent de Monsieur est la bouffonnerie,
+ Et le style comique est si fort de son goût
+ Qu’il ne peut s’empêcher de bouffonner partout.
+
+L’habitude de faire un compliment à la rentrée et à la clôture des
+spectacles avait peu à peu amené les acteurs à entretenir les
+spectateurs de leurs affaires intimes. En 1774, à la clôture, Dugazon
+remercia le public des bontés dont il daignait honorer toute sa famille,
+Mme Vestris[448] et Mlle Dugazon, ses sœurs, et il «s’attendrit sur ces
+liens du sang si précieux à toute âme sensible», ajoute le chroniqueur.
+
+ [448] Elle avait fait partie de la troupe du duc de Wurtemberg. Le
+ duc, dont elle était la favorite, la surprit un jour avec Vestris,
+ le frère du fameux danseur; pour se venger, il les fit marier sur
+ l’heure.
+
+Une année, aux Italiens, quand selon l’usage tous les acteurs eurent
+salué le parterre par un couplet, Mlle Deschamps vint prendre Clairval
+par la main et lui dit: «Allons, monsieur Clairval, vous qui savez si
+bien faire votre cour aux dames, c’est à vous à leur adresser un
+compliment.» Cette naïveté fut applaudie avec un transport «tout à fait
+scandaleux».
+
+Bien que le duel fût en général un passe-temps réservé à la noblesse,
+les comédiens y avaient quelquefois recours. A plusieurs reprises,
+pendant le règne de Louis XV, ils vidèrent leurs querelles les armes à
+la main[449].
+
+ [449] Déjà en 1649 un duel eut lieu entre deux actrices. Mlle Beaupré,
+ qui appartenait à la troupe du Marais, à la suite d’une dispute,
+ adressa un cartel à sa camarade, Catherine des Urlis, et toutes deux
+ se battirent à l’épée sur le théâtre même. Catherine des Urlis fut
+ blessée au cou.
+
+En 1750, deux acteurs des Français, Roselly et Ribou eurent un duel dont
+l’issue fut fatale à l’un des combattants. Dans un voyage à
+Fontainebleau, la reine ayant demandé que Roselly jouât, Ribou[450]
+furieux chercha une querelle à son camarade et lui donna un soufflet.
+L’affaire en serait probablement restée là, grâce à l’intervention des
+Gentilshommes de la chambre, si Mlle Gauthier n’avait dit tout haut: «En
+vérité, il est bien singulier que des gens qui ont chacun une épée à
+leur côté s’amusent à se dire des pouilles.» Elle envenima si bien la
+querelle qu’on alla sur le terrain et que Roselly tomba percé de deux
+coups d’épée. Il mourut quelques jours après[451]. On prétendit qu’il
+avait répondu au confesseur qui lui demandait l’engagement de ne plus
+reparaître sur le théâtre:
+
+ [450] Ribou, fils du libraire de ce nom, avait une figure agréable, un
+ son de voix gracieux, «un jeu plein de naturel et de dignité, on
+ dirait que c’est un seigneur qui joue pour son plaisir.» (Grimm,
+ _Nouv. litt._, 1747-1755).
+
+ [451] On fit paraître à propos de ce duel l’épigramme suivante:
+
+ Ribou, si dans le feu du zèle qui t’entraîne,
+ De tout mauvais acteur tu veux purger la scène,
+ Vite, occis-nous le plat et fat Drouin,
+ Pourfends le sot Baron et le hideux Lekain,
+ Et, pour mettre le comble à ce service extrême,
+ Tout aussitôt transperce-toi toi-même.
+
+ N’abusez point, Probus, de l’état où je suis.
+
+Ribou prit la fuite et se cacha à l’étranger.
+
+
+
+
+XXII
+
+RÈGNE DE LOUIS XVI
+
+SOMMAIRE: Débuts du règne.--Passion de la reine pour le théâtre.--La
+comédie à Trianon.--Le clergé et les spectacles.--Succès des comédiens
+dans le monde.--Enthousiasme qu’ils excitent à Paris et en province.
+
+
+L’engouement pour les spectacles, déjà si excessif sous le règne de
+Louis XV, devient sous celui de son successeur une passion effrénée, le
+goût pour les comédiens devient de la folie pure.
+
+Se rendre au théâtre est devenu un des devoirs essentiels de la journée.
+«Il y a vingt-cinq ans, dit Mlle Clairon en 1786, qu’une femme qui
+auroit paru plus de deux ou trois fois par mois au spectacle, se seroit
+affichée de la manière du monde la plus indécente. Grâce à l’invention
+des petites loges, elles y vont impunément tous les jours, et ce n’est
+qu’à l’instant du souper qu’on les trouve chez elles[452].»
+
+ [452] Grimm, _Correspondance littéraire_, mai 1786.
+
+L’exemple part de haut, et la reine elle-même éprouve pour l’art
+dramatique un irrésistible penchant. N’étant encore que dauphine, elle
+jouait la comédie en cachette du vieux roi et elle prenait de Dugazon
+des leçons de déclamation; dans son aveugle frivolité, elle usait de
+tout son crédit pour faire autoriser les représentations du _Barbier_;
+mais Mme Du Barry, plus avisée, s’y opposait. Dès qu’elle fut sur le
+trône, Marie-Antoinette fit lever l’interdit et la pièce fut jouée au
+mois de janvier 1775. En même temps, elle cherchait à organiser des
+représentations à Versailles; longtemps elle eut à lutter contre les
+répugnances du roi qui détestait le théâtre au point de jeter au feu,
+lorsqu’on la lui présenta, la liste du nouveau répertoire en s’écriant:
+«Voilà le cas que je fais de ces choses-là.» La reine cependant finit
+par vaincre les scrupules de Louis XVI, et elle put s’adonner à son goût
+en toute liberté.
+
+La Comédie française et la Comédie italienne sont appelées très
+fréquemment à la cour. Leurs représentations paraissant encore
+insuffisantes, la reine fait donner à la Montausier[453] l’autorisation
+de s’installer avec sa troupe à Versailles et le privilège de suivre le
+roi dans toutes ses résidences: «Il y avait souvent, dans les petits
+voyages de Choisy, spectacle deux fois dans la même journée: grand
+opéra, comédie française ou italienne à l’heure ordinaire, et, à onze
+heures du soir, on rentrait dans la salle de spectacle pour assister à
+des représentations de parodies, où les premiers acteurs de l’Opéra se
+montraient dans les rôles et sous les costumes les plus bizarres[454].»
+
+ [453] Montausier (Marguerite Brunet dite la) (1730-1820). Elle débuta
+ au théâtre, mais sans grand succès; sa véritable vocation était de
+ diriger des troupes de comédiens. Ses relations avec la cour la
+ rendirent suspecte pendant la Révolution, et en 1792, pour faire
+ acte de civisme, elle équipa une compagnie franche de trente hommes.
+
+ [454] _Mémoires_ de Mme Campan, chap. VII.
+
+On donnait les parodies d’_Ermelinde_ et d’_Iphigénie_. _Ermelinde_
+avait d’abord été représentée à Paris, chez la Guimard, et l’on sait
+combien les pièces de ces théâtres particuliers étaient souvent
+licencieuses. Celle-ci se conformait à l’usage; elle eut cependant le
+plus grand succès, et le roi parut s’en amuser beaucoup. On en conclut à
+tort que Louis XVI avait un goût marqué pour la grivoiserie, et on lui
+servit sans plus tarder d’autres pièces du même genre. _La Princesse a,
+e, i, o, u_, fut jouée à Choisy en présence du roi, avec des
+applaudissements unanimes: «Cette parade est des plus équivoques et des
+plus dégoûtantes, disent les _Mémoires secrets_, pour quelqu’un qui ne
+porteroit pas à ce genre de spectacle une certaine bonhomie... Du reste,
+on n’y trouve rien contre les bonnes mœurs, mais une gaieté polissonne
+et des propos si poissards qu’on a été obligé d’avoir recours aux
+poissardes les plus consommées pour exercer et styler les acteurs. Les
+hommes étoient habillés en femmes et les femmes en hommes: c’étoit une
+déraison, une farce générale.»
+
+Partout où la reine se trouvait, il lui fallait un théâtre; en juin
+1778, étant à Marly, où il n’y avait pas de salle de comédie, elle en
+fit installer une à la hâte dans une grange et on appela la Montausier
+avec sa troupe. Enfin en 1780 on organisa le théâtre de Trianon; la
+reine voulait elle-même monter sur la scène, le roi s’y opposa d’abord,
+puis, comme toujours, finit par céder. Les principaux acteurs étaient:
+la reine, le comte d’Artois, la comtesse Diane de Polignac, la duchesse
+de Guiche, Mme Élisabeth, la duchesse de Polignac, Mme de Polastron, le
+comte d’Adhémar, le comte de Vaudreuil, le duc de Guiche, etc.
+Caillot[455] et Dazincourt furent chargés de diriger les répétitions.
+
+ [455] Caillot (1732-1816), comédien français.
+
+On pense bien que de pareils exemples ne firent que donner une nouvelle
+recrudescence aux théâtres particuliers. Plus encore que pendant le
+dernier règne, Paris en était inondé. Mais le genre, loin de s’épurer,
+devenait de plus en plus licencieux. Monsieur, en particulier, donna à
+son château de Brunoy une représentation qui fit scandale et où
+plusieurs femmes du monde, révoltées enfin des grivoiseries qu’on leur
+présentait, se levèrent et se retirèrent.
+
+Le genre léger avait gagné les théâtres publics eux-mêmes; ils n’en
+étaient que plus fréquentés: «La troupe du sieur Lécluse, intitulée
+aujourd’hui le spectacle des _Variétés amusantes_, dit Bachaumont, est
+devenue à la mode: c’est la fureur du moment. Malgré les grossièretés
+dont ce théâtre est infecté, les femmes les plus qualifiées, les plus
+sages, en raffolent[456].»
+
+ [456] 13 juillet 1779.
+
+Le clergé suivait l’exemple général et ne se montrait pas plus réservé
+que la cour elle-même. L’archevêque de Paris écrivait cependant au
+ministre Malesherbes pour se plaindre que la Montausier, fière de son
+privilège, donnât des représentations les jours de fêtes solennelles et
+qu’elle affectât de choisir les époques où les spectacles étaient
+prohibés à Paris pour donner le sien à Versailles, dans l’espérance d’y
+avoir plus de monde: «Les honnêtes gens, disait le prélat, gémissent sur
+un usage aussi abusif, aussi contraire à la décence, et que le Roi,
+étant Dauphin, désapprouvoit fort, à ce qu’on m’a assuré. J’espère donc,
+monsieur, de votre amour pour la religion et de votre zèle pour le bon
+ordre, que vous vous porterez à faire cesser un pareil scandale[457].»
+
+ [457] Adolphe Jullien, _la Comédie à la cour_.
+
+Mais s’il y avait scandale à donner des spectacles les jours de fête
+religieuse, il était encore bien plus fâcheux de voir des prélats se
+montrer aux représentations les moins réservées.
+
+En mars 1778 on représenta chez Mme de Montesson _l’Amant romanesque_ et
+le _Jugement de Midas_[458]. «Outre beaucoup d’abbés qui y ont assisté,
+il y avoit, suivant la coutume, des archevêques et des évêques au nombre
+de douze. Ces prélats y sont venus avec la même aisance, la même
+impudence que s’ils fussent entrés dans le sanctuaire pour y officier.
+Ils entouroient M. le duc d’Orléans et l’un d’eux a prêté son manteau
+pour Midas. Quoiqu’il y ait quelques gravelures dans la deuxième pièce,
+Nos Seigneurs ont fait bonne contenance et n’ont point été
+déconcertés[459].»
+
+ [458] Opéra comique en trois actes, musique de Grétry.
+
+ [459] Bachaumont, 30 mars 1778.
+
+Il y avait cependant une excommunication spéciale portée par le concile
+d’Elvire contre ceux qui prêtaient leurs habits aux comédiens; ils
+étaient privés pendant trois ans de la communion. Mais si l’on observait
+scrupuleusement les canons des conciles quand il s’agissait de chasser
+de l’église les comédiens, on s’empressait de n’en tenir aucun compte
+quand ils excluaient du théâtre les hommes d’église.
+
+Au mois d’avril on donna encore chez Mme de Montesson _la Belle Arsène_,
+opéra comique où il y avait des ballets «extrêmement voluptueux». «Les
+prélats y sont venus comme à l’ordinaire, mais en moindre nombre; ils
+n’étoient que huit; on y remarquoit entres autres l’archevêque de
+Narbonne et l’évêque de Saint-Omer. Mme de Montesson remplissoit le rôle
+de la belle Arsène, M. de Caumartin celui d’Alcindor, et différentes
+femmes et seigneurs de cette cour faisoient les autres. Mais les danses
+étoient exécutées par ce que l’Opéra a de meilleur en élèves de
+Terpsichore. Le coup d’œil le plus curieux pour un philosophe étoit
+celui des évêques, tous la lorgnette à la main, savourant avec un
+plaisir qui se manifestoit sur leur physionomie les mouvements les plus
+lascifs, les attitudes les plus lubriques des danseuses et ils n’en
+perdoient rien[460].»
+
+ [460] Bachaumont, 9 avril 1778.
+
+S’il ne faut accepter qu’avec réserve les détails égrillards où se
+complaît le chroniqueur, on peut, quant au fait en lui-même, s’en
+rapporter à son récit.
+
+Plus peut-être qu’à aucune époque, le goût pour les gens de théâtre
+était devenu une véritable monomanie. Marie-Antoinette appelait la
+Guimard à ses conseils de toilette, et la danseuse n’ignorait pas le
+prix que la reine attachait à ses avis. Un jour, pour une escapade, on
+la menait au For l’Évêque: «Ne pleure pas, dit-elle à sa suivante, je
+viens d’écrire à la reine que j’ai trouvé une nouvelle manière
+d’échafauder les cheveux, je serai libre avant ce soir.» Et ce fut comme
+elle avait dit. Mlle Raucourt jouissait au plus haut degré de la
+protection de la reine: «Sa Majesté assiste à toutes ses
+représentations, écrit Mme d’Oberkirch, et l’encourage par les éloges
+les plus flatteurs[461].»
+
+ [461] _Mémoires_ de Mme d’Oberkirch.
+
+Toutes les élégantes copiaient les costumes des actrices. La _lévite_ de
+Mlle Saint-Val dans le rôle de la comtesse Almaviva, fut adoptée avec
+fureur et on lui donna le nom de la comédienne. Mlle Contat[462], jouant
+le rôle de Suzanne, portait un bonnet fort élégant; la mode s’en empara
+sous le nom de «bonnet soufflé à la Suzanne». Mlle Raucourt faisait
+scandale par ses folles dépenses, on imagina aussitôt un chapeau à la
+Raucourt, figurant un panier percé; les plus honnêtes femmes
+n’hésitèrent pas à s’en parer.
+
+ [462] Contat (Louise) (1760-1813), de la Comédie française.
+
+On jouait la comédie chez Mlle Guimard devant la plus auguste assemblée:
+princes du sang, ministres, grands seigneurs s’y trouvaient confondus.
+La danseuse dépensait plus de 100 000 livres par an[463]; elle avait un
+hôtel superbe où elle déployait un luxe inouï[464]. Son théâtre lui
+coûtait des sommes considérables. Un jour, après une représentation à la
+cour, le roi lui accorda une pension de 1500 livres. «Je l’accepte,
+dit-elle dédaigneusement, à cause de la main dont elle vient, car c’est
+une goutte d’eau dans la mer; c’est à peine de quoi payer le moucheur de
+chandelles de mon théâtre.»
+
+ [463] Elle passait pour fort charitable, donnait beaucoup à la
+ paroisse et ses gens avaient ordre de ne jamais renvoyer un pauvre:
+ «Je donne l’exemple, disait-elle, afin qu’on ne me refuse pas plus
+ tard.» Pendant l’hiver de 1768, on raconta qu’elle montait elle-même
+ dans les galetas secourir les indigents; la nouvelle fit grand
+ bruit; Marmontel composa une ode sur ce spectacle touchant; un curé
+ loua en chaire la bienfaisance de la danseuse, tout le monde était
+ attendri: «J’ai envie, dit Grimm, en racontant l’anecdote, de faire
+ ici le rôle de ce bon curé de village, qui, ayant prêché à ses
+ paysans la Passion de Notre-Seigneur, et les voyant tous pleurer de
+ l’excès de ses souffrances, eut quelque pitié de les renvoyer chez
+ eux si affligés, et leur dit: «Mes enfants, ne pleurez pourtant pas
+ tant, car tout cela n’est peut-être pas vrai.»
+
+ [464] En 1786, Mlle Guimard vendit sa maison de la rue de la
+ Chaussée-d’Antin au moyen d’une loterie de 2500 billets à 120 livres
+ l’un. Un officier public assista au tirage. Ce fut le numéro 2175
+ qui gagna; il appartenait à la comtesse du Lau, qui revendit l’hôtel
+ 500 000 livres au banquier Perregaux.
+
+Mlle Laguerre en mourant laissa plus de 1 800 000 livres. Le duc de
+Bourbon eut un enfant d’une actrice, Mlle Michelot; l’enfant fut baptisé
+sous le nom du duc et tenu par procuration au nom de Mlle de Condé, sa
+sœur, et du prince de Soubise[465]. Le comte de Mercy-Argenteau,
+ambassadeur de l’empereur et de l’impératrice reine, comblait de biens
+Mlle Levasseur[466] de l’Opéra; il lui fit don d’une terre titrée et en
+1790, complètement subjugué, il épousa la comédienne[467]. Mlle
+Saint-Huberty devint comtesse d’Entraigues[468] et elle reçut du comte
+de Provence le cordon de l’ordre de Saint-Michel[469], pour le courage
+dont elle fit preuve en faisant évader son mari. Mlle Lolotte
+Gaucher[470], fille d’un comédien, fut déclarée comtesse d’Hérouville.
+Personne ne murmura de cette alliance. La maison du comte devint le
+rendez-vous du goût, de l’esprit, de la politesse, des talents et de
+tout ce qu’il y avait de plus recommandable à la cour et à la
+ville[471].
+
+ [465] L’enfant mourut.
+
+ [466] Mlle Levasseur se montra en toutes choses d’une extrême
+ précocité; on assure qu’elle fut mère à neuf ans.
+
+ [467] Le comte de Clermont avait épousé Mlle Leduc. Mlle Rem était
+ devenue la seconde femme de M. Le Normant d’Étiolles; on écrivit sur
+ cette union:
+
+ Pour réparer miseriam
+ Que Pompadour laisse à la France,
+ Son mari, plein de conscience,
+ Vient d’épouser Rempublicam.
+
+ [468] (1756-1812).
+
+ [469] Elle était la seconde femme honorée de cet ordre; la première
+ fut Mlle Quinault.
+
+ [470] Elle avait inspiré la plus violente passion à mylord
+ d’Albermale, ambassadeur d’Angleterre.
+
+ [471] _Mémoires_ de Dufort de Cheverny.
+
+Grisés par la place de plus en plus grande qu’on leur laissait prendre
+dans la société, flattés d’occuper à un si haut point l’opinion, les
+comédiens ne se faisaient pas faute d’entretenir ce beau zèle et à
+chaque instant on les voyait prendre le public pour juge dans les
+moindres querelles qui survenaient entre eux.
+
+Une dispute éclate à la Comédie à propos de quelques rôles entre Mme
+Vestris qui a l’emploi des premières princesses et Mlle Sainval l’aînée,
+reçue pour l’emploi des reines. Les Gentilshommes tranchent le différend
+en faveur de Mme Vestris que protège le duc de Duras. L’actrice
+satisfaite cède alors à sa rivale les rôles qui faisaient l’objet du
+litige et propose modestement de la doubler. Elle a soin de faire
+insérer dans le Journal de Paris une note où son bon procédé est exalté.
+
+Mlle Sainval, outrée de voir son ennemie faire un étalage public de
+beaux sentiments, voulut répondre, mais on refusa sa lettre. Elle fit
+alors imprimer un mémoire, et le répandit à profusion. Le maréchal de
+Duras furieux la fit exiler par lettre de cachet à Clermont en
+Beauvaisis. C’était une punition réservée jusqu’alors aux personnes
+illustres et qu’on n’avait point exercée encore envers une comédienne.
+Cette querelle devint un des événements du dix-huitième siècle, la cour
+et la ville étaient divisées en deux partis: lettres, libelles,
+mémoires, épigrammes, se succédaient sans interruption.
+
+En 1784, nouvelle querelle entre Mme Vestris et Sainval cadette; le
+public est encore mis dans la confidence. Nouvelles discussions,
+nouveaux mémoires, rédigés par les plus fameux avocats.
+
+Quand on représenta à Fontainebleau la _Didon_ de Piccini, Mlle
+Saint-Huberty excita des transports incroyables[472]. Louis XVI lui-même
+applaudissait à tout rompre; sur l’heure il accorda à la cantatrice une
+pension de 1500 livres, et il envoya le maréchal de Duras lui exprimer
+toute sa satisfaction. «Ce fut, écrit un des assistants, la plus belle
+scène de la soirée. Lorsque M. le maréchal de Duras entra dans les
+coulisses, suivi d’une foule de courtisans en habit de gala, Mme
+Saint-Huberty n’avait pas encore eu le temps de changer de costume. Elle
+était debout, sa couronne sur la tête, drapée dans le manteau de pourpre
+de la reine de Carthage. Marmontel et Piccini, ivres de bonheur,
+s’étaient jetés à ses genoux et lui embrassaient les mains. On aurait
+dit deux coupables à qui elle faisait grâce de la vie. Ils ne se
+relevèrent pas quand M. de Duras s’approcha pour répéter les paroles du
+roi. L’actrice écoutait le maréchal, et son visage, encore animé par
+l’inspiration, s’illuminait de la joie du triomphe, le rouge de
+l’orgueil montait à son front. C’était un spectacle admirable. Elle
+avait tant de grandeur, de noblesse, de majesté avec ces hommes à ses
+pieds, que mieux encore que sur le théâtre elle donnait l’idée de la
+reine de Carthage; tous les grands seigneurs présents avaient l’air de
+ses courtisans[473].»
+
+ [472] Elle parut costumée à l’antique. Déjà précédemment dans une
+ pièce qui se passait en Thessalie, elle s’était montrée revêtue
+ d’une longue tunique de lin, les jambes nues et chaussée de
+ brodequins. Le lendemain il lui fut interdit de reparaître en scène
+ dans ce costume.
+
+ [473] M. de Duras, étant allé lui rendre visite quelques jours plus
+ tard, «trouva la sublime Didon enveloppée dans un mauvais jupon;
+ elle faisait une partie de piquet avec son petit jockey, sur un coin
+ de table recouvert d’un vieux torchon en guise de tapis.» (Gaboriau,
+ _les Comédiennes adorées_.)
+
+Quand _Didon_ fut représentée à Paris, l’enthousiasme ne fut pas
+moindre. Le public en délire ne savait comment témoigner à l’actrice son
+admiration; la salle entière sanglotait et n’interrompait ses larmes que
+pour éclater en applaudissements frénétiques.
+
+La province ne se montrait pas moins idolâtre de tout ce qui touchait à
+la comédie. Les acteurs de Paris qui parcouraient les grandes villes de
+France, étaient l’objet d’ovations incessantes.
+
+Lorsque Mlle Sainval l’aînée fut exilée de Paris, pour occuper ses
+loisirs elle se rendit à Bordeaux, où elle joua avec le plus grand
+succès; jamais actrice n’avait fait une pareille sensation. «Quoiqu’on
+fût dans le temps le plus pressant des vendanges, on a tout quitté pour
+elle, et le dernier jour, comme elle finissait _Mérope_, deux Amours
+sortant d’un nuage sont venus poser une couronne sur sa tête aux
+acclamations du public, qui lui a jeté à son tour d’autres couronnes et
+des pièces de vers, en demandant à grands cris une représentation à son
+profit.»
+
+Larive donna également des représentations à Bordeaux; il y excita de
+tels transports qu’à la sortie du spectacle il trouvait les avenues de
+sa demeure toutes parsemées de lauriers[474].
+
+ [474] _Histoire des Théâtres de Bordeaux_, par Detchevery.
+
+Quand Mme Saint-Huberty se rendit en province, elle souleva un
+enthousiasme incroyable; les ovations que reçoivent certaines actrices
+de nos jours, et qui nous paraissent si excessives, n’en sont que de
+pâles imitations. A Marseille, on donna à la cantatrice une fête digne
+d’une souveraine. On ne pourrait y croire, si un témoin digne de foi
+n’en attestait tous les détails.
+
+«Mme Saint-Huberty, écrit M. Campion[475], vêtue ce jour-là à la
+grecque, est arrivée par mer sur une très belle gondole, portant
+pavillon de Marseille, armée de huit rameurs, vêtus de même à la
+grecque; elle étoit suivie de 200 chaloupes chargées de ceux qui
+vouloient voir la fête et encore plus celle qui en étoit l’objet. Elle a
+débarqué sur le rivage, au bruit d’une décharge de boîtes, et des
+acclamations du peuple. Un moment après, elle a remis en mer pour jouir
+du spectacle d’une joute. Le vainqueur lui a apporté la couronne et l’a
+reçue de nouveau de ses mains avec le prix de son triomphe.»
+
+ [475] 15 août 1785.
+
+Une fois descendue de la gondole, la cantatrice s’étendit sur une espèce
+de divan et elle reçut en souveraine les hommages des spectateurs. Puis
+dans une petite pièce allégorique, on la proclama la dixième Muse et
+Apollon, détachant sa propre couronne, la lui remit au bruit de
+l’artillerie et des applaudissements. A Toulouse, à Lyon, à Strasbourg,
+même délire, même enthousiasme.
+
+
+
+
+XXIII
+
+RÈGNE DE LOUIS XVI (SUITE ET FIN)
+
+SOMMAIRE: Duels de comédiens.--Voltaire et les Comédiens français.--Le
+tripot comique.--Le tripot lyrique.--Rousseau, Lays et Chéron.--Les
+Comédiens à la Force.--Fuite de Lays, de Nivelon.--Arrestation de Mlle
+Théodore.--Les comédiens et le clergé.
+
+
+Plus encore que sous le règne précédent, les comédiens se montrèrent
+friands de la lame, et on les vit souvent régler leurs différends l’épée
+à la main.
+
+Fleury, à la suite de querelles de théâtre, se battit plusieurs fois
+avec Dugazon. En 1781, une rencontre eut lieu aux Champs-Élysées entre
+Larive et Florence. L’année suivante, Dugazon et Dazincourt allèrent sur
+le terrain et furent blessés tous deux. «Voilà peut-être, dit Grimm, de
+quoi dégoûter beaucoup d’honnêtes gens du plus barbare, du plus
+ridicule, et cependant du plus respecté de tous nos usages.»
+
+Nous ne saurions passer sous silence le duel fameux de Dugazon et de
+Desessart[476]. Ce dernier remplissait à la Comédie française les rôles
+de financier. Il était «gros comme un muids», dit Laharpe, et cette
+corpulence lui avait valu de la part de ses camarades le surnom de
+«l’Éléphant». Lorsque l’éléphant de la ménagerie du roi mourut, Dugazon,
+qui se plaisait aux mystifications, alla trouver son camarade et le pria
+de venir avec lui chez le ministre pour l’aider dans un petit proverbe
+qu’il y devait représenter. «Quel costume dois-je prendre», demande
+Desessart? «Mets-toi en grand deuil, lui répond son camarade, tu
+représenteras un héritier.» Desessart se conforme scrupuleusement au
+programme. Il passe un habit noir avec des crêpes, des pleureuses, etc.,
+et l’on se rend chez le ministre, où se trouvait réunie nombreuse
+compagnie. «Monseigneur, dit Dugazon, la Comédie française a été on ne
+peut plus affligée de la mort du bel animal qui faisait l’ornement de la
+ménagerie du roi et je viens, au nom de mon théâtre, vous demander pour
+notre camarade la survivance de l’éléphant.» On peut se figurer la joie
+de l’assistance en entendant ce discours et en voyant le pauvre
+Desessart qui ne savait quelle contenance garder. Furieux de cette
+plaisanterie, il provoque son camarade et l’on part pour le bois de
+Boulogne en compagnie des témoins obligatoires dans ces sortes de
+rencontres. Au moment où l’on allait croiser le fer, Dugazon demande la
+parole: «J’ai trop d’avantages, dit-il, laissez-moi égaliser les
+chances.» Puis il tire un morceau de craie de sa poche, et, avec le plus
+grand sang-froid, trace un rond sur l’énorme ventre de son adversaire.
+«Tout ce qui sera hors du rond ne comptera pas», dit-il, et il se remet
+en garde. L’hilarité des témoins gagna Desessart lui-même, qui renonça à
+ses projets homicides; le duel fut remplacé par un joyeux déjeuner.
+
+ [476] Desessart (Denis Dechanet dit) (1740-1793), comédien français.
+
+Les comédiennes elles-mêmes ne voulurent pas laisser à leurs camarades
+du sexe fort, le monopole de ces rencontres d’un genre si
+aristocratique. Mlle Beaumesnil, chanteuse de l’Opéra, s’étant prise de
+querelle avec une danseuse du même théâtre, Mlle Théodore, à propos
+d’une rivalité d’amour, les deux actrices résolurent d’en appeler au
+sort des armes. Elles se rendirent à la porte Maillot accompagnées de
+leurs témoins. Le duel devait avoir lieu au pistolet. Heureusement Rey,
+basse-taille de l’Opéra, passa par là. En voyant les préparatifs du
+combat, il intervint et chercha à détourner ses camarades de leur
+dessein; elles ne voulurent rien entendre. Mais pendant la harangue il
+avait déposé les pistolets sur l’herbe humide, et, quand on en fit
+usage, tous deux ratèrent. Il ne restait plus qu’à s’embrasser et à
+aller déjeuner; c’est ce que l’on fit.
+
+Jusqu’en 1789 les comédiens continuent à témoigner le plus parfait
+mépris aux écrivains qui alimentent leur répertoire. Quand Voltaire vint
+à Paris en 1778 pour triompher et mourir dans une apothéose, il eut à
+subir les plus détestables procédés de la part du «tripot comique»,
+comme il le désignait toujours. Ni son âge, ni son génie, ni les
+bienfaits dont il avait comblé la compagnie ne purent lui concilier la
+déférence à laquelle il avait tant de droits. Lekain, qui lui devait
+tout, refusa nettement de jouer dans _Irène_ le rôle de l’ermite Léonce.
+Outré d’un tel procédé, le marquis de Thibouville écrivit au comédien
+une lettre publique où il lui reprochait amèrement «son ingratitude et
+son impudence». Lekain finit par céder; mais sa bonne volonté tardive
+n’eut pas lieu d’être mise à l’épreuve, il mourut la veille même du jour
+où Voltaire arrivait à Paris.
+
+Ce n’est pas seulement avec Lekain que la représentation d’_Irène_
+souleva des difficultés: le maréchal de Richelieu voulait que le rôle de
+Zoé fût donné à Mme Molé; Voltaire préférait Mlle Sainval cadette; ce
+n’est que grâce à l’intervention de Sophie Arnould qu’il put obtenir
+l’interprète qu’il désirait. Mais il faut voir dans quels termes le
+poète, alors au comble de la gloire, écrit aux époux Molé pour leur
+témoigner sa gratitude[477]: «Le vieux malade de Ferney n’a point de
+termes pour exprimer la reconnaissance qu’il doit à l’amitié que M. Molé
+veut bien lui témoigner, et aux extrêmes bontés de Mme Molé. Elle lui
+sacrifie ce qui n’était pas digne d’elle et ce qu’elle embellira
+lorsqu’elle daignera le reprendre; il est pénétré de ce qu’il doit à sa
+complaisance; il espère l’être de ses talents quand il aura le plaisir
+de l’entendre. Il lui présente ses respectueux remerciements[478].»
+
+ [477] 20 février 1778.
+
+ [478] Avant de mourir, Voltaire donna encore aux Comédiens une preuve
+ du vif intérêt qu’il leur portait. Il eut l’idée de les soustraire
+ au bon plaisir royal en leur enlevant le titre de Comédiens du roi.
+ «Un mourant qui aime passionnément sa patrie, écrivait-il à Molé,
+ vous consulte pour savoir s’il ne conviendrait pas de mettre sur les
+ affiches: «_Le théâtre français donnera_ tel jour, etc.» N’est-il
+ pas honteux que le premier théâtre de l’Europe et le seul qui fasse
+ honneur à la France, soit au-dessous du spectacle bizarre et
+ étranger de l’Opéra?...» Molé répondit que ce changement ne
+ dépendait pas des Comédiens. Voltaire s’adressa aussitôt à M.
+ Amelot:
+
+ «Monseigneur,
+
+ «Voici la requête que vous m’avez permis de vous présenter au nom
+ de Corneille, de Racine et de Molière. Je ne vous présente au mien
+ que le profond respect et la reconnaissance avec lesquels je serai
+ jusqu’au dernier moment de ma vie, etc.» (Lettre inéd., 2 avril
+ 1778, Bibl. nat.)
+
+ A la lettre était jointe cette note de la main de Wagnière:
+
+ «Monseigneur Amelot, secrétaire d’État, ayant le département de
+ Paris, est supplié de vouloir bien observer:
+
+ «Que le nom de _Comédiens du roi_ fut donné indistinctement par le
+ public, quoique le théâtre ait commencé par représenter des
+ tragédies;
+
+ «Que ce fut pour représenter des tragédies que le cardinal de
+ Richelieu fit bâtir la salle du Palais-Royal;
+
+ «Que le théâtre de France, depuis le grand Corneille, est
+ représenté comme le premier de l’Europe, et que c’est la partie de
+ la littérature qui fait le plus d’honneur à la nation.
+
+ «Ne conviendrait-il pas que l’on affichât:
+
+ _Le théâtre français_
+ «Ordinaire du Roi»
+ Représentera un tel jour, etc?
+
+ «Si Monseigneur approuve cette affiche, il est supplié d’en donner
+ la permission à la police.»
+
+ Le 18 avril, Amelot répondait au philosophe:
+
+ «J’ai, monsieur, mis sous les yeux du roi le mémoire par lequel on
+ demande que les affiches de la Comédie française soient réformées,
+ qu’au lieu du titre de _Comédiens du roi_ elles portent à l’avenir
+ la dénomination de _Théâtre français, ordinaire du Roi_. S. M. n’a
+ pas cru devoir adopter ce changement. Elle n’a vu aucune nécessité
+ à ne pas laisser subsister un usage très ancien et auquel le
+ public est accoutumé, sans que cela donne atteinte ni à la gloire
+ des auteurs ni aux talents des acteurs, ni à l’honneur que les uns
+ et les autres font à la nation. Je suis bien fâché de n’avoir pu
+ dans cette occasion, vous donner des preuves de l’empressement que
+ j’aurai toujours pour ce qui pourra vous être agréable, etc.»
+ (Lettre inéd., Bibl. nat.)
+
+ En cette circonstance comme en tant d’autres, Voltaire se trouvait
+ en avance sur son siècle; la modification qu’il proposait ne fut
+ adoptée que quelques années plus tard.
+
+Les auteurs cependant commençaient à se montrer moins patients que par
+le passé et plus d’un cherchait à secouer le joug que les comédiens
+faisaient peser sur eux. A propos des honoraires de leurs pièces,
+quelques écrivains se prétendirent gravement et arbitrairement lésés. En
+1775 le sieur Mercier fit même un procès à la Comédie et porta l’affaire
+devant le Parlement, mais les Gentilshommes de la chambre intervinrent
+aussitôt et obtinrent un arrêt par lequel l’affaire fut évoquée au
+Conseil, les Comédiens français appartenant à la maison du Roi. Les
+Gentilshommes furent nommés arbitres et naturellement donnèrent raison à
+leurs subordonnés. Beaumarchais rouvrit le débat quelques années plus
+tard et finit par avoir raison de la résistance des Comédiens.
+
+L’hostilité constante qui régnait entre les gens de lettres et les
+acteurs amena souvent les discussions les plus acrimonieuses. En 1781,
+le jeune Fréron, dans ses feuilles, parlant de Desessart, l’appela
+ventriloque, par allusion à son ventre énorme. Desessart se plaignit au
+maréchal de Duras en demandant une réparation. Le garde des sceaux
+exigea des excuses de Fréron, sous menace de perdre son privilège. «On
+ne peut concevoir à quel excès d’avilissement on réduit ainsi les gens
+de lettres, dit Bachaumont, par complaisance pour un grand, engoué d’un
+méprisable histrion.» Fréron se refusa à ce qu’on exigeait de lui.
+
+L’insolence et la morgue des comédiens croissaient avec les égards qu’on
+leur témoignait et ils en étaient arrivés à se permettre d’incroyables
+impertinences. Ils pensaient que tout leur était dû, mais ils étaient
+persuadés en revanche qu’ils ne devaient rien à personne.
+
+Un jour, la Guimard fit changer le spectacle parce qu’elle devait,
+disait-elle, se purger. La purge consistait à se rendre à la campagne,
+en nombreuse et joyeuse société.
+
+Bachaumont rapporte une anecdote stupéfiante dont le héros fut,
+paraît-il, Dugazon. Pendant la nuit du jeudi gras 1778, au bal de
+l’Opéra, on remarquait «un masque vêtu comme une poissarde, avec une
+coiffure déchirée sur la tête, et le reste de l’habillement à
+proportion. Dès que la reine a paru, ce masque est venu au bas de sa
+loge et l’a entreprise avec une familiarité singulière, l’appelant
+Antoinette et la gourmandant de n’être pas couchée auprès de son mari
+qui ronfloit en ce moment. Il a soutenu la conversation, que tout le
+monde entendoit, sur ce ton de liberté; il y a mis tant de gaieté et
+d’intérêt, que S. M., pour mieux causer avec lui, se baissoit vers lui
+et lui faisoit presque toucher sa gorge. Après plus d’une demi-heure de
+propos, elle l’a quitté en convenant qu’elle ne s’étoit jamais tant
+amusée, et sur ce qu’il lui reprochoit de s’en aller, elle lui a promis
+de revenir; ce qu’elle a fait. Le second entretien a été aussi long et
+aussi public et cette farce a fini par l’honneur qu’a eu l’inconnu de
+baiser la main de la reine; familiarité qu’il a prise sans qu’elle s’en
+soit offensée. Le bruit général est que ce masque étoit le sieur
+Dugazon, de la Comédie française; mais on a peine à se le
+persuader[479].»
+
+ [479] Bachaumont, 4 mars 1778.
+
+Un soir, à la Comédie italienne, Narbonne[480], dans le rôle de Damis de
+l’opéra des _Dettes_, imita si parfaitement la figure, le costume et la
+démarche du maréchal de Richelieu, que tout le monde reconnut le vieux
+courtisan. L’insolence de Narbonne reçut la punition qu’il méritait et
+il fut envoyé au For l’Évêque[481].
+
+ [480] Narbonne (1745-1802).
+
+ [481] Cet incident eut lieu en 1787.
+
+Jusqu’aux comédiens des boulevards qui montraient une morgue incroyable.
+Volange, surnommé Jeannot, acteur de la foire, excitait un tel
+enthousiasme qu’il fut engagé à la Comédie italienne[482]. Le marquis de
+Brancas ayant voulu en régaler ses convives à un grand souper, l’avait
+invité à venir. Quand il arriva: «Mesdames, dit le marquis, voilà M.
+Jeannot que j’ai l’honneur de vous présenter.» «Monsieur le marquis, dit
+l’histrion en se rengorgeant, j’étais Jeannot aux boulevards, mais je
+suis à présent M. Volange.» «Soit, répondit M. de Brancas, mais comme
+nous ne voulions que Jeannot, qu’on mette à la porte M. Volange.»
+
+ [482] Il n’y eut aucun succès.
+
+Grâce à la faiblesse des Gentilshommes, les acteurs et les actrices
+devenaient chaque jour plus indisciplinés. Ils ne jouaient que quand
+cela leur faisait plaisir. La présence même du roi ou de la reine ne les
+rappelait pas au sentiment de leurs devoirs. En 1776, les premiers
+Comédiens furent mis chacun à 200 livres d’amende, pour avoir fait jouer
+une pièce par les doubles, un jour où Marie-Antoinette assistait au
+spectacle.
+
+Quand Mme Vestris eut ses démêlés célèbres avec Mlle Sainval, elle fut
+un soir insultée au théâtre même par plusieurs de ses camarades. Furieux
+de l’outrage fait à sa protégée, le duc de Duras écrivit au semainier
+une lettre qui montre bien quel était alors l’état de trouble du «tripot
+comique».
+
+«La licence des Comédiens, dit-il, tient à une révolution funeste que je
+vois avec chagrin se faire insensiblement dans cette société; il y
+existe un esprit d’anarchie et d’indépendance qui me forcera tôt ou tard
+à agir avec une sévérité que j’aurois voulu ne jamais employer. On
+refuse des rôles, on refuse de jouer; on est obligé de changer
+éternellement le répertoire, parce que chacun veut faire sa volonté,
+parce que les chefs d’emploi ne sont plus respectés, parce que les
+anciens ne jouissent plus de la considération qui devroit leur
+appartenir. Et pour justifier les torts qu’on se donne, on menace de
+quitter la Comédie. Les Comédiens oublient donc que leurs engagements
+sont inviolables.
+
+«Désabusez-les, monsieur, et annoncez bien formellement à la Comédie
+entière que je ne céderai sur ce point au premier ni au dernier talent.
+Quiconque quittera la Comédie sans mon congé, ou me forcera à le
+renvoyer, ne pourra jouer sur aucun théâtre du royaume, ni hors du
+royaume: c’est la loi de tous les temps; on l’oublie. Je saurai la
+rappeler et la maintenir dans toute sa rigueur[483].»
+
+ [483] Lettre inéd., 7 septembre, Arch. nat., O¹844.
+
+Si le tripot comique était difficile à diriger, ce n’était rien encore
+auprès du tripot lyrique ou Académie royale de musique. Les infortunés
+chargés de conduire cette troupe rebelle et indisciplinée en perdaient
+le boire et le manger. Sans cesse ils sont accablés de demandes de
+gratifications, d’augmentations, de pensions; pas un sujet n’est
+satisfait de sa situation, pas un qui n’aspire à remplacer celui qui le
+précède. Chanteurs et chanteuses, danseurs et danseuses, rivalisent à
+l’envi de caprices et d’exigences ridicules; à peine sont-elles
+satisfaites que de nouvelles surgissent, plus impérieuses encore. Il n’y
+a pas de jour où les pensionnaires de l’Académie de musique ne demandent
+des exceptions au règlement, des passe-droits, des prix exceptionnels.
+Ils font intervenir toutes les influences, même les plus étrangères à
+l’art lyrique. Grâce à la protection de son amant, le comte de
+Mercy-Argenteau, Mlle Rosalie Levasseur obtient des appointements plus
+élevés; il est entendu que cette faveur restera secrète, pour ne pas
+exciter de jalousies. Mais Mlle Guimard soupçonne l’intrigue, découvre
+la vérité et, saisie d’indignation, elle refuse tout service tant qu’on
+ne lui aura pas donné les mêmes avantages[484]. Il faut s’incliner, mais
+comme pour sa camarade on lui demande un secret absolu. Il n’est pas si
+bien gardé que Mlle Saint-Huberty, Vestris, d’autres encore, ne s’en
+soient doutés et on doit leur accorder un traitement analogue[485].
+
+ [484] «A l’Opéra, les volontés de Mlle Guimard sont suivies avec
+ autant de respect que si elle en étoit directrice.» (Arch. nat.,
+ O¹630.)
+
+ [485] Quand les artistes élevaient ces prétentions et qu’on ne cédait
+ point à leurs désirs, ils refusaient le service et aimaient mieux se
+ laisser conduire au For l’Évêque que de rien abandonner de leurs
+ exigences. Ils savaient bien qu’ils finissaient toujours par
+ triompher. Voici une lettre de Mlle Dupré, danseuse à l’Opéra, et
+ que protégeait l’ambassadeur de Sardaigne, qui montre bien comment
+ les comédiens savaient jouer du For l’Évêque:
+
+ «A M. Morel, rue du Sentier, nº 19. 5 septembre 1783. J’ai l’honneur
+ de vous informer, monsieur que le tout a été on ne peut pas mieux.
+ Je n’ai d’autres regrets que celui de n’avoir resté enfermée que
+ vingt-quatre heures. Le raclement des barreaux et le train des
+ verrous étoient très amusants, et faisoient une harmonie délicieuse.
+ J’y avois déjà fait porter bien des paquets et des provisions,
+ comptant faire un plus long séjour dans ces lieux charmants, où
+ néanmoins j’aurois beaucoup souffert d’ennui et de tristesse, comme
+ vous pouvez bien vous l’imaginer. Enfin voilà la pièce jouée au
+ parfait. Il ne me reste qu’à m’occuper de l’état de mes affaires. Je
+ vous prie, monsieur, de vouloir bien engager M. de la Ferté à me
+ donner un mot d’écrit, au moyen duquel on puisse commencer à me
+ payer les appointements du mois échu sur le nouveau pied convenu;
+ bien entendu que je continuerai à signer sur l’état comme ci-devant.
+ Le secret sera toujours gardé soigneusement et j’attendrai votre
+ réponse avec impatience, vous priant de me marquer par la même
+ occasion le jour que je pourrai aller remercier M. de la Ferté de
+ toutes les bontés qu’il a pour moi.» (Lettre inéd., Arch. nat.,
+ O¹629.)
+
+Les demandes de congé sont incessantes; les acteurs s’absentent, même
+sans prendre la peine de prévenir leur directeur; il faut les remplacer
+au pied levé. Chaque jour, ce sont des refus de service sous les
+prétextes les plus futiles; pour faire jouer les artistes, on est obligé
+de recourir à de véritables supplications.
+
+En 1778, la direction de l’Opéra fut enlevée aux intendants des Menus,
+et confiée à un particulier, M. de Vismes; ce dernier, plein de zèle,
+voulut faire tant de réformes qu’on le surnomma le Turgot de l’Opéra;
+mais il souleva par ses projets une véritable émeute dans la troupe
+«chantante et cabriolante». Il fallut sévir et on fit arrêter plusieurs
+danseurs, entre autres Dauberval et Vestris, à la table même de Mlle
+Guimard[486]. Celle-ci, offensée d’une telle licence, déclara qu’elle ne
+reparaîtrait plus sur la scène, et son exemple fut suivi par plusieurs
+de ses camarades: «Prenez garde, monseigneur, disait Sophie Arnould à
+Amelot, on ne vient pas à bout de l’Opéra aussi facilement que d’un
+Parlement[487].»
+
+ [486] En l’honneur de «l’ouverture du ventre de la reine», les
+ artistes du chant et de la danse, à l’Opéra, avaient décidé de doter
+ une fille pauvre et de la marier avec de grandes réjouissances. La
+ fête devait avoir lieu au Wauxhall d’hiver, mais elle fut interdite
+ sous prétexte que c’était parodier le cour. Le banquet fut alors
+ transporté chez Mlle Guimard, et c’est pendant le repas qu’on vint
+ signifier à Dauberval et à Vestris la lettre de cachet qui les
+ envoyait au For l’Évêque à cause de leur résistance aux ordres de
+ leur directeur. (Bachaumont.)
+
+ [487] Amelot était intendant de Bourgogne, lors des modifications
+ apportées au Parlement par le chancelier Maupeou; il avait dissous
+ l’ancien parlement de Dijon et recomposé le nouveau; c’est ce qui
+ donnait tant d’à-propos au mot de Sophie Arnould.
+
+Poursuivant cette comparaison, qui à défaut de justesse, flattait du
+moins sa vanité, Mlle Guimard disait à ses camarades avec cette superbe
+qui ne l’abandonnait jamais: «Mesdames et messieurs, point de démissions
+combinées, c’est ce qui a perdu le Parlement.»
+
+M. de Vismes, ne pouvant venir à bout de ses pensionnaires
+récalcitrants, se retira, et M. de la Ferté[488] le remplaça sous le
+titre de commissaire du roi près de l’Académie de musique. Il n’y fut
+pas sur un lit de roses. Accablé de réclamations continuelles, ne
+sachant auquel entendre, le malheureux directeur se plaint sans cesse à
+Amelot des bontés excessives que la reine témoigne aux Comédiens, et qui
+les rendent chaque jour plus orgueilleux, plus insupportables et plus
+difficiles à conduire[489].»
+
+ [488] M. Papillon de la Ferté, intendant des Menus. Poinsinet lui
+ dédia une comédie en un acte intitulée _le Cercle_, et dans l’épître
+ dédicatoire lui prodigua les louanges les plus outrées; à cette
+ occasion, M. de la Ferté reçut le couplet suivant:
+
+ C’est à tort que chacun s’irrite
+ De voir encenser un butor,
+ Jadis le peuple israélite
+ A bien adoré le veau d’or.
+ Un auteur fait, sans être cruche,
+ Un Mécène d’un La Ferté;
+ C’est un sculpteur qui d’une bûche
+ Sait faire une divinité.
+
+ (_Journal_ de Favart.)
+
+ [489] Amelot à la Ferté. Lettre inéd., Arch. nat., O¹626.
+
+Abreuvé de dégoûts, désespérant d’amener enfin la paix dans cette troupe
+ingouvernable, la Ferté, à plusieurs reprises, offrit sa démission, mais
+Amelot, qui savait bien qu’un nouvel administrateur ne serait pas plus
+heureux, la refusait toujours et cherchait à remonter le moral de son
+infortuné collaborateur. «En vérité, lui écrivait-il, je sens qu’il faut
+une patience plus qu’humaine pour conduire l’indécrottable machine de
+l’Opéra, mais ne perdez pas courage et aidez-moi à le faire aller au
+moins de notre mieux[490].»
+
+ [490] Amelot à la Ferté, 6 avril 1782. Arch. nat., O¹629.
+
+Les cartons de l’Opéra, aux Archives nationales, sont bourrés de
+notices, de comptes rendus sur les comédiens, sur leurs rébellions, sur
+les propos indécents qu’ils tiennent, etc. En général, ils ne montraient
+tant d’insolence que parce qu’ils ne se croyaient pas payés selon leur
+mérite et qu’ils savaient pouvoir facilement gagner davantage à
+l’étranger.
+
+Il y avait à l’Académie de musique trois chanteurs en particulier,
+Chéron, Lays et Rousseau, dont le mauvais vouloir cause au malheureux la
+Ferté d’incessants déboires. Leur nom revient sans cesse dans les
+piteuses doléances du directeur.
+
+Quand il s’agissait de paraître, ces trois chanteurs opposaient toujours
+des fins de non-recevoir: «On ne croit point devoir laisser ignorer à
+Mgr le baron de Breteuil, écrit la Ferté, la conduite étrange des sieurs
+Rousseau et Lays, qui ne semblent occupés que des moyens de compromettre
+les intérêts de l’Académie royale de musique et conséquemment ceux des
+finances du roi, puisque ce spectacle est à la charge de S. M. Ce n’est
+qu’avec la plus grande peine qu’on est parvenu quelquefois à les faire
+jouer l’un et l’autre depuis la rentrée du théâtre. Ils trouvent
+continuellement des prétextes de rhume pour se dispenser de jouer... Le
+mal est encore aggravé par l’absence du sieur Chéron qui, sous prétexte
+d’indisposition, n’a pas paru au théâtre depuis Pâques[491].»
+
+ [491] Lettre inéd., mars 1786, Arch. nat., O¹626.
+
+En 1788, la situation ne s’était pas modifiée, et nous voyons Dauvergne,
+sous-intendant de la musique du roi, écrire à la Ferté: «J’ai envoyé
+hier chez le sieur Chéron pour l’engager à chanter son rôle dans
+_Armide_; il a fait dire qu’il ne seroit pas en état de chanter de toute
+la semaine, ce qui, ajouté aux douze ou treize jours qu’il y a qu’il ne
+chante point, font trois semaines de vacances. Le sieur Lays chez qui
+j’ai envoyé, a fait dire qu’il venoit de suer quatorze chemises... il a
+toujours une maladie en poche... cet homme est fourbe et méchant[492].»
+
+ [492] D’Auvergne à la Ferté, sept. 1788, lettre inéd., Arch. nat.,
+ O¹629.
+
+La troupe cabriolante de l’Académie royale ne se montrait ni plus
+accommodante, ni moins vaniteuse que la troupe chantante.
+
+En 1784, le jeune Vestris[493] revint de Londres avec une extension de
+nerf au pied droit. La reine se trouvant à l’Opéra avec le comte de
+Haga[494], auquel elle désirait montrer le célèbre danseur, envoya dire
+trois fois à Vestris qu’elle le priait de danser comme il pourrait, ne
+fut-ce qu’une seule entrée. Il s’y refusa: «Soit que ses réponses, dit
+Grimm, aient passé en effet les bornes de la bêtise ou de l’impertinence
+permises à un danseur, soit que l’envie et la malignité de ses camarades
+se soient chargées de les empoisonner», le baron de Breteuil[495] envoya
+Vestris à l’hôtel de la Force[496].
+
+ [493] Vestris était le fils naturel du danseur Vestris et de Mlle
+ Allard; on l’avait surnommé Vestrallard en raison de cette origine.
+ Le danseur Dauberval, qui avait eu également les bonnes grâces de
+ Mlle Allard, dit un jour un mot assez plaisant. Des coulisses, il
+ assistait aux débuts du jeune Vestris, et émerveillé il s’écria:
+ «Quel malheur! C’est le fils de Vestris et ce n’est pas le mien!
+ Hélas, je ne l’ai manqué que d’un quart d’heure!»
+
+ [494] C’était le titre que portait le roi de Suède pendant son voyage
+ en France.
+
+ [495] Sur les réclamations de la Ferté, M. de Breteuil lui répondait
+ le 18 juillet 1784: «Indépendamment des plaintes que vous me portez
+ de l’insolence inouïe du sieur Vestris, j’en reçois encore par la
+ voie de la police, dont je vous envoie ci-joint le rapport. Vous
+ voudrez bien voir sur-le-champ M. Lenoir et vous concerter avec lui
+ pour faire conduire sans différer le sieur Vestris en prison, d’où
+ on le tirera lorsqu’on aura besoin de lui pour danser, et où on le
+ ramènera ensuite. Ma lettre, que vous communiquerez à M. Lenoir,
+ suffira à ce magistrat pour ordonner l’emprisonnement de cet
+ histrion.» (Inéd., Archiv. nat. O¹626).
+
+ [496] L’hôtel de la Force était situé au Marais, rue Pavée et rue du
+ Roi-de-Sicile. Cette demeure avait appartenu à la famille de la
+ Force. Sous Louis XVI, elle fut transformée en prison, lorsqu’on
+ supprima le For l’Évêque et le Petit-Châtelet, qu’on trouvait trop
+ malsains.
+
+A cette nouvelle tout Paris s’émeut et prend parti pour ou contre
+l’histrion. Son père va le voir en prison: «Tou te f... de moi, je
+crois, lui dit-il; tou as oune difficulté avec la reine. Ne sais-tou pas
+que jamais la maison Vestris n’a ou de démêlé avec la maison de Bourbon!
+Je te défends de brouiller les deux familles[497].» Chansons, pamphlets,
+épigrammes, pleuvent de toutes parts. Enfin la reine ordonne à M. de
+Breteuil de mettre le danseur en liberté.
+
+ [497] Grimm raconte que Vestris le père, informé des dépenses
+ exagérées de son fils, lui aurait dit: «Souvenez-vous, Auguste, que
+ je ne veux pas de Guéménée dans ma famille.»
+
+«Le jour où il reparut pour la première fois, dit Grimm, est un jour à
+jamais mémorable dans les fastes de l’Opéra. Jamais assemblée ne fut
+plus nombreuse ni plus agitée. C’était tout le trouble, toute la
+confusion d’une guerre civile. Au moment où il entra sur la scène avec
+Mlle Guimard, les uns d’applaudir, les autres de siffler et de crier
+comme des furieux: «_A genoux! à genoux!_» Vestris ne se laissa pas
+troubler et dansa divinement[498].» Le parterre désarmé lui fit une
+ovation enthousiaste.
+
+ [498] Grimm, _Corresp. littér_., 1784.
+
+Le public ne savait pas garder rancune aux gens de théâtre et la
+faiblesse qu’il leur témoignait contribuait encore à augmenter leur
+sans-gêne et leur insolence.
+
+Quand Mlle Vanhove[499] débuta dans _Phèdre_[500], elle fut si mal
+accueillie que dans la sixième scène du quatrième acte, au lieu de cette
+apostrophe à Minos:
+
+ [499] Vanhove (1771-1860), de la Comédie française.
+
+ [500] En 1780.
+
+ Pardonne: un dieu cruel a perdu ta famille;
+ Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille,
+
+il lui échappa de dire:
+
+ Reconnais sa vengeance aux fureurs du parterre.
+
+Le public fut charmé de l’incartade et prodigua dès ce moment à Mlle
+Vanhove beaucoup d’applaudissements.
+
+En 1778, Mme Molé, sans motif plausible, fit attendre la reine plus de
+trois quarts d’heure à Marly. Le duc de Villequier, gentilhomme de
+service, l’envoya en prison, et la fit mettre au secret. La Comédienne
+furieuse déclara qu’elle quittait la scène, et son mari suivit son
+exemple. Ils refusèrent de jouer pendant assez longtemps; à la fin ils
+se ravisèrent. La première fois qu’ils reparurent «au lieu de recevoir,
+dit Bachaumont, les huées ou du moins la correction qu’ils méritoient,
+le benêt parterre les applaudit à tout rompre. Il n’est pas étonnant que
+l’insolence des histrions augmente journellement, lorsqu’on les gâte à
+ce point-là[501].» Mais ce n’est pas tout, Mme Molé reçut bientôt une
+pension du roi comme dédommagement de l’humiliation qu’elle avait
+soufferte.
+
+ [501] 16 novembre 1778.
+
+Malgré l’engouement dont les acteurs étaient l’objet, malgré les
+honneurs excessifs qu’on leur rendait, malgré leur morgue et leur
+outrecuidance, la législation qu’on leur avait appliquée sous le règne
+de Louis XV subsistait plus que jamais.
+
+L’habitude d’attenter à leur liberté était complètement passée dans les
+mœurs, et on les envoyait au For l’Évêque pour la plus légère incartade,
+souvent pour des peccadilles. Il y avait même un inspecteur de police
+spécialement affecté à leur service et dont l’emploi consistait à les
+conduire en prison avec les formes les plus galantes. C’est un nommé
+Quidor[502] qui remplissait ces délicates fonctions; on le voit figurer
+dans toutes les arrestations de ce genre.
+
+ [502] Quidor avait également la surveillance des prostituées.
+
+En 1777, Monvel[503], par suite d’une erreur avec le semainier, ne vint
+pas à la comédie un jour où il devait jouer dans les _Horaces_. On dut
+donner une autre pièce. Monvel fut arrêté et jeté en prison; le
+semainier lui-même, Dauberval, subit le même sort.
+
+ [503] Monvel (1745-1811), de la Comédie française.
+
+Un soir, Mlle Dorival se présenta pour danser dans un état complet
+d’ébriété. La Ferté la fit conduire à la Force, et il se plaignit au
+baron de Breteuil qui lui répondit: «16 janvier 1784. Vous avez fort
+bien fait de prendre les mesures nécessaires pour faire punir la
+demoiselle Dorival de sa crapule et de son manquement à ses devoirs; je
+la ferai retenir au moins huit jours en prison, et je chargerai M.
+Lenoir[504] de lui faire sentir tout le mécontentement que j’ai de sa
+conduite[505].» Mlle Dorival fut mise au secret et on l’empêcha de «se
+divertir avec des étrangers», ce qui, comme nous le savons, était assez
+l’habitude des acteurs sous les verrous.
+
+ [504] Lieutenant de police.
+
+ [505] Arch. nat., O¹626 et 634.
+
+La tyrannie des ministres et des Gentilshommes s’exerçait souvent, il
+faut le dire, de la manière la plus odieuse et la plus vexatoire; le
+libre arbitre des comédiens se trouvait complètement annihilé.
+
+Un artiste de province paraissait-il digne de figurer sur une des scènes
+royales, une lettre de cachet le mandait à Paris et, quelles que pussent
+être ses convenances personnelles, il lui fallait obéir. En 1784, un
+certain Martin jouait à Marseille avec succès; le ministre décide qu’il
+viendra à Paris et il envoie au gouverneur de la province l’ordre
+suivant, si éloquent dans sa concision:
+
+ «Versailles, 27 mars 1784.
+
+ «Le service du Roi exigeant, monsieur, que le sieur Martin, qui est
+ actuellement à la comédie de Marseille, se rende à Paris, S. M. a
+ donné l’ordre que vous trouverez ci-joint, pour le faire venir. Je
+ vous prie de le lui faire remettre et de tenir la main à ce qu’il
+ obéisse sans délai. Vous voudrez bien aussi prévenir le directeur. Le
+ sieur Martin, à son arrivée à Paris, s’adressera à M. de La Ferté,
+ commissaire général de la maison du Roi au département des
+ Menus[506].»
+
+ [506] Lettre inéd., Archiv. nat., O¹626.
+
+Cet ordre était accompagné d’une lettre de cachet.
+
+Les exemples d’arbitraire qui nous restent à signaler, sont plus curieux
+encore.
+
+Le 8 juin 1781, le théâtre du Palais-Royal, qui depuis la mort de
+Molière était resté affecté à l’Opéra, fut détruit par un incendie. Ce
+fâcheux événement exposait les pensionnaires à une assez longue
+inaction. Craignant d’être lésés dans leurs intérêts, Rousseau, Lays et
+Chéron, les trois chanteurs dont nous avons déjà signalé les hauts
+faits, prirent le parti d’aller à l’étranger chercher fortune; mais
+Rousseau n’attendit pas ses camarades et il se sauva à Bruxelles, où il
+parvint sans encombre. Cette évasion, qui n’était pas prévue, plongea M.
+de La Ferté dans la stupeur, et il supplia le ministre de faire
+étroitement surveiller Lays et Chéron pour qu’ils ne pussent imiter la
+conduite de leur camarade, «ce qui, disait-il, ruineroit l’Opéra.»
+
+«J’ai vu la semaine dernière, répond le ministre, les sieurs Lays et
+Chéron, et ils m’ont bien assuré qu’ils ne songeoient pas à s’en aller.
+Cependant, je viens d’écrire à M. Lenoir, pour le prier de les faire
+surveiller de très près sans qu’ils s’en doutent, et de les faire
+arrêter dans le cas où il seroit assuré qu’ils se disposeroient à
+partir, en m’en donnant avis sur-le-champ[507].»
+
+ [507] Lettre inéd., 28 juillet 1751. Arch. nat., O¹629.
+
+Quidor fut chargé de filer les deux chanteurs. Comme ils n’ignoraient
+pas la surveillance dont ils étaient l’objet, ils ne laissaient en rien
+soupçonner leurs secrets desseins; mais au bout de quinze jours, Lays,
+supposant que son apparente docilité avait apaisé toutes les
+inquiétudes, prit la fuite à son tour. Malheureusement pour lui, Quidor
+avait trop l’habitude des comédiens pour se laisser jouer si aisément;
+le chanteur fut arrêté avant même d’être sorti de Paris, et il fut
+conduit incontinent au For l’Évêque.
+
+Quant à Rousseau, la conduite qu’il avait tenue pouvant trouver des
+imitateurs, on ne le laissa pas jouir paisiblement de sa liberté: «Je
+crois, mandait la Ferté au ministre, qu’il faudroit tout tenter pour
+avoir, de gré ou de force, le sieur Rousseau qui est à Bruxelles[508].»
+
+ [508] Arch. nat., O¹640.
+
+M. de Breteuil s’adressa au comte de Vergennes, son collègue des
+Affaires étrangères, pour le prier d’obtenir l’arrestation et
+l’extradition du chanteur. Le comte d’Adhémar, notre représentant à
+Bruxelles, fut chargé de cette importante négociation diplomatique; mais
+il échoua complètement. Le gouvernement des Pays-Bas autrichiens rappela
+que quelques années auparavant Dazincourt et Beauval, engagés à
+Bruxelles, s’étaient sauvés à Paris et que le duc de Duras avait refusé
+de les livrer au gouvernement des Pays-Bas qui les réclamait[509].
+
+ [509] Adolphe Julien, _l’Opéra secret au dix-huitième siècle_.
+
+Quelques mois plus tard, la même aventure se renouvela à propos de
+Nivelon, le danseur, qui, ne pouvant faire accepter sa démission,
+s’enfuit et se réfugia à Ostende. Quidor fut envoyé à sa poursuite avec
+les passeports nécessaires pour requérir le concours du gouvernement des
+Pays-Bas, mais il échoua encore dans sa mission. Le danseur eut
+l’imprudence de revenir. Il fut aussitôt arrêté et enfermé à la Force,
+où on le mit au secret; il ne put voir que sa mère et sa femme[510].
+
+ [510] Arch. nat., O¹629.
+
+Au mois de mars 1782, Mlle Théodore, la célèbre danseuse, se rendit à
+Londres, où elle obtint le plus grand succès. Comme elle y gagnait
+beaucoup plus d’argent qu’à Paris, elle résolut d’y prolonger son séjour
+et elle écrivit à M. de la Ferté pour demander son congé. On ne fit
+aucune difficulté de le lui accorder. A quelque temps de là elle revint
+en France et se rendit sans méfiance chez Dauberval, dans le château
+qu’il possédait à Chablis, en Champagne. Dès qu’on connut son retour,
+Amelot donna l’ordre de la faire arrêter. L’inévitable Quidor fut chargé
+de la mission. Il se rendit à Chablis et enleva purement et simplement
+la danseuse. Elle fut déposée à la Force et mise au secret. Sa détention
+fut de peu de durée; le 27 juillet on lui rendit sa liberté, mais on
+l’exila à trente lieues de Paris, et on l’obligea à payer les frais de
+son arrestation. Ils s’élevaient à 771 livres 10 sols[511].
+
+ [511] Arch. nat., O¹629. Cet exil ne fut pas maintenu.
+
+Si la législation civile n’avait été nullement modifiée à l’égard des
+gens de théâtre, la législation religieuse était également restée
+immuable.
+
+Comme par le passé, tout comédien qui voulait bénéficier des sacrements
+devait avant toute chose renoncer formellement à sa profession. En 1778,
+lorsque Lekain fut sur le point de mourir, Tronchin, qui le soignait,
+l’avertit du danger de son état et l’exhorta à se réconcilier avec
+l’Église: «Un carme, dit Bachaumont, est venu nettoyer cette conscience
+sale, le comédien a fait la renonciation ordinaire et il a été
+administré[512].» Aussi fut-il porté à l’église et enterré avec pompe
+dans le cimetière de sa paroisse.
+
+ [512] Bachaumont, 11 février 1778.
+
+En 1781, lors de l’incendie de la salle de l’Opéra, plus de trente
+personnes périrent, et parmi elles quelques danseurs. L’archevêque de
+Paris décida que ces derniers, étant morts _in flagrante delicto_,
+seraient privés de la sépulture chrétienne; mais le curé de
+Saint-Eustache s’était montré plus tolérant et plus miséricordieux que
+le prélat, et lorsque les défenses épiscopales arrivèrent, il avait déjà
+accordé aux corps de ces infortunés la terre sainte et les prières de
+l’Église: il n’avait fait du reste que se conformer à l’usage établi
+pour les pensionnaires de l’Opéra.
+
+
+
+
+XXIV
+
+PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE
+
+SOMMAIRE: L’Assemblée nationale relève les comédiens de l’indignité qui
+les frappe et leur accorde les droits civils et politiques.--Mariage de
+Talma.
+
+
+Le jour de la retraite de Brizard, au moment où, la représentation
+terminée, le comédien recevait dans sa loge les adieux de ses camarades,
+un des plus notables habitants de Paris vint avec son jeune fils le
+féliciter: «Mon enfant, dit-il, saluez en M. Brizard l’homme de bien,
+estimé de tous, dont la vie a combattu le préjugé attaché à sa
+profession, et qui saura compenser dans la société le vide que sa
+retraite va laisser au théâtre.» Ces paroles si flatteuses émurent
+profondément tous les assistants. Brizard, attendri, embrassa l’enfant
+et se tournant vers ses camarades: «Mes amis, leur dit-il, prenez
+patience, votre tour viendra.»
+
+Cette prophétie devait se réaliser trois ans plus tard.
+
+Dès le début de la Révolution, la question de la situation sociale des
+acteurs se pose nettement. Au moment où paraissent les «plaintes et
+doléances» des divers états, on publie également les _Cahiers, plaintes
+et doléances de messieurs les comédiens français_. L’auteur, sous une
+forme plaisante, expose les justes revendications des artistes de la
+Comédie; il les suppose réunis, à l’instar des états généraux, pour
+formuler leurs vœux. Saint-Phal[513] parle le premier et se plaint que
+les comédiens ne soient pas représentés à l’Assemblée nationale; il
+propose de former un cahier sur les rapports des comédiens avec la
+nation et d’enjoindre aux députés de Paris d’y avoir égard. Cette motion
+est votée par acclamation. Grammont[514] se lève après lui et demande
+que l’on cesse de flétrir leur profession par un préjugé aussi injuste
+que grossier: «Les philosophes et les gens éclairés, dit-il, l’ont
+secoué depuis longtemps, mais il est cependant toujours existant.» Il
+rappelait qu’un acteur n’était jamais nommé au nombre des municipaux et
+qu’on ne l’admettait même pas à exercer les charges qu’il pouvait
+acquérir à prix d’argent.
+
+ [513] Saint-Phal (1753-1835), comédien français.
+
+ [514] Grammont (Nourry dit) (1750-1794), comédien français.
+
+La question des droits civils et politiques des comédiens n’allait pas
+rester dans le domaine de la fantaisie; elle fut soulevée à l’Assemblée
+nationale en même temps que celle des Juifs. Cette discussion est trop
+instructive et trop intéressante pour que nous ne lui donnions pas le
+développement qu’elle comporte.
+
+Après la Déclaration des Droits de l’homme, qui rendait tous les
+Français égaux devant la loi, on devait supposer que les exclusions qui
+frappaient certaines classes de la société se trouvaient virtuellement
+abrogées. Cependant comme la question faisait doute encore pour beaucoup
+d’esprits, afin de dissiper toute équivoque, Rœderer, le 21 décembre
+1789, proposa formellement d’admettre aux droits de citoyens «et cette
+nation si active, si industrieuse, qui a promené sur tout le globe ses
+superstitions et ses malheurs, et cette classe d’hommes qu’un préjugé
+ancien a voulu dégrader et qu’on repousse de tous les emplois de la
+société, tandis que nos applaudissements leur font partager tous les
+jours sur le théâtre la gloire des plus sublimes génies. Je crois,
+dit-il, qu’il n’y a aucune raison solide, soit en morale, soit en
+politique, à opposer à ma réclamation.»
+
+Le comte de Clermont-Tonnerre prit à son tour la parole et proposa un
+décret ainsi conçu:
+
+«L’Assemblée nationale décrète qu’aucun citoyen actif, réunissant les
+conditions d’éligibilité, ne pourra être écarté du tableau des
+éligibles, ni exclu d’aucun emploi public, à raison de la profession
+qu’il exerce, ou du culte qu’il professe.»
+
+La discussion fut ajournée et reprise le 22 décembre. Dès l’ouverture de
+la séance, le comte de Clermont-Tonnerre monte à la tribune pour
+défendre son projet: «Les professions, dit-il, sont nuisibles ou ne le
+sont pas. Si elles le sont, c’est un délit habituel que la justice doit
+réprimer. Si elles ne le sont pas, la loi doit être conforme à la
+justice qui est la source de la loi. Elle doit tendre à corriger les
+abus, et non abattre l’arbre qu’il faut redresser ou corriger.»
+
+Puis parlant de ces deux professions «que la loi met sur le même rang,
+mais qu’il souffre de rapprocher», il demande à la fois la
+réhabilitation du bourreau et celle du comédien: «Pour le bourreau,
+dit-il, il ne s’agit que de combattre le préjugé... Tout ce que la loi
+ordonne est bon; elle ordonne la mort d’un criminel, l’exécuteur ne fait
+qu’obéir à la loi; il est absurde que la loi dise à un homme: «Fais
+cela, et si tu le fais, tu seras coupable d’infamie.»
+
+Passant aux comédiens, il démontre qu’à leur égard le préjugé s’établit
+sur ce qu’ils sont sous la dépendance de l’opinion publique. «Cette
+dépendance fait notre gloire et elle les flétrirait! s’écrie-t-il.
+D’honnêtes citoyens peuvent nous présenter sur les théâtres les
+chefs-d’œuvre de l’esprit humain, des ouvrages remplis de cette saine
+philosophie qui, ainsi placée à la portée de tous les hommes, a préparé
+avec succès la révolution qui s’opère, et vous leur direz: «Vous êtes
+Comédiens du Roi, vous occupez le théâtre de la Nation, vous êtes
+infâmes!» La loi ne doit pas laisser subsister l’infamie. Si les
+spectacles, au lieu d’être l’école des mœurs, en causent la dépravation,
+épurez-les, ennoblissez-les, et n’avilissez pas des hommes qui exercent
+des talents estimables. «Mais, dit-on, vous voulez donc appeler aux
+fonctions de judicature, à l’Assemblée nationale, des comédiens?» Je
+veux qu’ils puissent y arriver s’ils en sont dignes. Je m’en rapporte
+aux choix du peuple et je suis sans inquiétude. Je ne veux flétrir aucun
+homme ni proscrire les professions que la loi n’a jamais proscrites.»
+
+Après avoir chaudement plaidé la cause des gens de théâtre, l’orateur
+demande en terminant que les Juifs soient également admis aux droits de
+citoyens.
+
+C’est l’abbé Maury qui se chargea de réfuter l’argumentation de son
+collègue; il insista pour que les classes, dont on sollicitait
+l’émancipation, fussent maintenues dans l’état d’infériorité où elles
+avaient vécu jusqu’alors, et que l’infamie qui frappait la profession du
+théâtre fut formellement maintenue.
+
+Robespierre intervint dans la discussion et prit la défense des acteurs
+avec le ton déclamatoire qui lui était propre. Au moment où l’orateur
+terminait son discours, le président de l’Assemblée, M. Desmeuniers,
+reçut un message au nom de la Comédie française. Les Comédiens, sachant
+que leur sort se décidait, avaient jugé à propos de solliciter
+directement la bienveillance des députés. Le président interrompit la
+discussion pour donner lecture de la supplique qui venait de lui être
+adressée:
+
+ «Paris, ce 24 décembre 1789.
+
+ «Monseigneur,
+
+ «Les Comédiens françois ordinaires du Roi, occupant le théâtre de la
+ Nation, organes et dépositaires des chefs-d’œuvre dramatiques qui sont
+ l’ornement et l’honneur de la scène françoise, osent vous supplier de
+ vouloir bien calmer leur inquiétude.
+
+ «Instruits par la voix publique qu’il a été élevé dans quelques
+ opinions prononcées dans l’Assemblée nationale des doutes sur la
+ légitimité de leur état, ils vous supplient, Monseigneur, de vouloir
+ bien les instruire si l’Assemblée a décrété quelque chose sur cet
+ objet, et si elle a déclaré leur état compatible avec l’admission aux
+ emplois et la participation aux droits de citoyen. Des hommes honnêtes
+ peuvent braver un préjugé que la loi désavoue, mais personne ne peut
+ braver un décret ni même le silence de l’Assemblée nationale sur son
+ état. Les Comédiens françois, dont vous avez daigné agréer l’hommage
+ et le don patriotique[515], vous réitèrent, Monseigneur, et à
+ l’auguste Assemblée, le vœu le plus formel de n’employer jamais leurs
+ talents que d’une manière digne de citoyens françois et ils
+ s’estimeroient heureux si la législation, réformant les abus qui
+ peuvent s’être glissés sur le théâtre, daignoit se saisir d’un
+ instrument d’influence sur les mœurs et sur l’opinion publique...
+
+ [515] Les Comédiens avaient offert quelque temps auparavant un don
+ de 23 000 livres qui fut accepté avec reconnaissance.
+
+ «Les Comédiens françois ordinaires du Roi.
+
+ «DAZINCOURT, _secrétaire_.»
+
+A peine cette lecture était-elle terminée que l’abbé Maury se précipita
+à la tribune pour se plaindre du procédé. «Il est de la dernière
+indécence, s’écria-t-il, que des comédiens se donnent la licence d’avoir
+une correspondance directe avec l’Assemblée.» L’abbé fut rappelé à
+l’ordre et la discussion suivit son cours.
+
+Les partisans des idées nouvelles n’étaient cependant pas exempts d’un
+certain embarras quand ils faisaient à la tribune l’apologie du théâtre
+et de ses interprètes. Le dieu de la Révolution, l’homme dont les
+ouvrages formaient l’Évangile de l’époque, Rousseau, n’avait-il pas en
+effet dans un éloquent réquisitoire sévèrement proscrit les spectacles
+et déversé l’outrage et le mépris sur les comédiens. Comment concilier
+ses théories avec la réhabilitation de la profession dramatique?
+
+M. de Marnezia comprit le parti qu’on pouvait tirer de la _Lettre sur
+les spectacles_ et toute son argumentation se borna à mettre ses
+collègues en contradiction avec eux-mêmes, ou plutôt avec le philosophe
+dont ils se vantaient de suivre aveuglément les élucubrations.
+
+«Vous vous honorez, leur dit-il, de puiser la plupart de vos principes
+dans les ouvrages de J.-J. Rousseau; puisez-les donc tout entiers. Le
+_Contrat social_ n’est pas le seul ouvrage de Rousseau. Relisez une
+autre de ses productions les plus sublimes, sa _Lettre à d’Alembert
+contre les spectacles_; vous vous y convaincrez combien il est
+impossible que le théâtre, ce tableau de toutes les passions, ne soit
+pas toujours funeste aux mœurs de ceux qui les représentent... Vous, les
+mandataires de la nation aujourd’hui la plus auguste de l’univers,
+voudriez-vous élever à vos fonctions éminentes des hommes qui
+prostituent tous les jours leur caractère dans les farces qu’ils jouent,
+et qui, après avoir dicté ici les lois de la nation, iraient au théâtre
+faire couvrir les législateurs du peuple de ses huées. Il ne faut pas
+sans doute flétrir l’état de comédien, mais il ne faut pas l’honorer. On
+vous dit que ce sera les flétrir que les exclure de l’éligibilité, mais
+quelle apparence! Vous auriez donc flétri aussi tous les citoyens qui
+n’ont pas de propriété territoriale, tous ceux qui n’auront pas assez de
+fortune pour payer une contribution directe d’un marc d’argent? Non,
+entre les honneurs et le déshonneur il y a l’estime, toujours accordée à
+qui s’en rend digne et que pourront obtenir les comédiens, lorsqu’ils
+résisteront aux séductions de leur état.»
+
+Mirabeau lui-même ne jugea pas la question indigne de lui et il jeta
+dans la discussion le poids de sa parole et de son autorité.
+«Aujourd’hui même, messieurs, dit-il, il est des provinces françaises
+qui déjà ont secoué le préjugé que nous devons abolir; et la preuve en
+est que les pouvoirs d’un de nos collègues, député de Metz, sont signés
+de deux comédiens. Il serait donc absurde, impolitique même, de refuser
+aux comédiens le titre de citoyen que la nation leur défère avant nous,
+et auquel ils ont d’autant plus de droits, qu’il est peut-être vrai
+qu’ils n’ont jamais mérité d’en être dépouillés.»
+
+Ces conclusions furent adoptées et il fut décidé qu’à l’avenir les
+acteurs jouiraient de tous les droits des citoyens et qu’ils seraient
+accessibles à tous les emplois civils et militaires.
+
+Ainsi disparaissait le préjugé barbare qui, depuis des siècles,
+maintenait hors du droit commun toute une classe de la société, et les
+comédiens obtenaient enfin une justice qui avait été impitoyablement
+refusée aux plus illustres d’entre eux, aux Clairon, aux Dumesnil, aux
+Lekain.
+
+L’Assemblée nationale avait tranché elle-même et dans le sens le plus
+libéral la question des droits civils et politiques des comédiens, mais
+la question religieuse n’avait pas été résolue: elle ne tarda pas à se
+poser.
+
+Eu 1790, Talma[516] voulut se marier. Il se rendit chez le curé de sa
+paroisse pour s’entendre avec lui sur la publication des bans; il se
+heurta à un refus des plus catégoriques. Le curé de Saint-Sulpice lui
+déclara que le mariage n’était pas fait pour un excommunié.
+
+ [516] Talma avait commencé par exercer la profession de dentiste; on
+ lui offrit même le brevet de dentiste du duc de Chartres. Il refusa
+ et entra à l’école de déclamation. Il débuta à la Comédie française
+ le 21 novembre 1787. Il a beaucoup contribué à la réforme du costume
+ dramatique.
+
+Le comédien ne se tint pas pour battu; il jugea que le moment était
+opportun pour forcer enfin l’Église à modifier sa discipline et il
+écrivit à l’Assemblée nationale pour protester contre le refus de
+sacrement dont il était victime. Sa lettre eut les honneurs de la
+séance; elle fut lue le 12 juillet 1790:
+
+ «Messieurs,
+
+ «J’implore le secours de la loi constitutionnelle et je réclame les
+ droits du citoyen qu’elle ne m’a point ravis, puisqu’elle ne prononce
+ aucun titre d’exclusion contre ceux qui embrassent la carrière du
+ théâtre. J’ai fait choix d’une compagne à laquelle je veux m’unir par
+ les liens du mariage; mon père m’a donné son consentement, je me suis
+ présenté devant M. le curé de Saint-Sulpice pour la publication de mes
+ bans. Après un premier refus, je lui ai fait faire une sommation
+ extra-judiciaire; il a répondu à l’huissier qu’il avoit cru de la
+ prudence d’en référer à ses supérieurs; qu’ils lui ont rappelé les
+ règles canoniques auxquelles il doit obéir et qui défendent de donner
+ à un comédien le sacrement du mariage avant d’avoir obtenu de sa part
+ une renonciation à son état.
+
+ «Je me prosterne devant Dieu, je professe la religion catholique,
+ apostolique et romaine; comment cette religion peut-elle autoriser le
+ dérèglement des mœurs?
+
+ «J’aurois pu sans doute faire une renonciation et reprendre le
+ lendemain mon état, mais je ne veux pas me montrer indigne du bienfait
+ de la Constitution en accusant vos décrets d’erreurs et vos lois
+ d’impuissance.»
+
+L’Assemblée renvoya cette lettre aux comités ecclésiastique et de
+constitution en leur demandant un rapport.
+
+Ces deux comités étaient justement occupés à rédiger un projet de décret
+sur les empêchements, les dispenses et la forme des mariages. Ils
+avaient décidé que «tout mariage seroit désormais valide civilement par
+le seul consentement et la seule déclaration qu’en feroient librement
+les parties; qu’il y auroit un mode commun pour tous les citoyens, qui
+seroient tous obligés de faire cette déclaration et ensuite un autre
+mode (le rite ecclésiastique) pour les catholiques, qui, sans rien
+ajouter à la validité de leur mariage, lui donneroit le caractère du
+sacrement dans la religion qu’ils professent[517].»
+
+ [517] Rapport sur le projet de décret des comités ecclésiastique et de
+ constitution concernant les empêchements, les dispenses et la forme
+ des mariages, par M. Durand de Maillane, commissaire du comité
+ ecclésiastique.
+
+A la suite de ce rapport, le mariage civil fut institué. Dès lors la
+demande de Talma perdait beaucoup de son intérêt: du moment qu’il lui
+était loisible de se marier légitimement sans recourir à l’Église, il
+n’avait qu’à se passer du mariage religieux puisqu’on le lui refusait.
+
+M. Durand de Maillane, qui fut chargé de rapporter l’affaire de Talma,
+fit remarquer en effet que les comédiens pouvaient se borner à la forme
+civile de leur mariage: «Cependant, ajoutait-il, s’ils veulent le
+revêtir de la bénédiction ecclésiastique, qui en fait un sacrement, la
+question sera bientôt décidée, si on ne la juge que par la règle
+générale, établie et reçue en France, savoir: que nulle censure
+spirituelle ne peut extérieurement frapper un citoyen quand elle n’est
+pas prononcée contre lui par un jugement dans les formes requises, et
+c’est ce qui ne sauroit être opposé au sieur Talma.» Le comédien aurait
+donc été en droit d’exiger du curé de Saint-Sulpice le mariage
+religieux.
+
+Mais, ajoutait le rapporteur, si on a admis la puissance spirituelle
+dans l’État, on n’a pu l’admettre qu’avec l’indépendance de son
+exercice: «Cette puissance doit être aussi libre dans la dispensation
+des sacrements pour le bien particulier et spirituel des fidèles, que la
+puissance temporelle dans les effets civils du contrat de mariage, pour
+le bien général et particulier des citoyens... Il faut donc séparer dans
+le mariage le contrat qui suffit aux yeux de la nation, d’avec le
+sacrement où la nation n’a rien à voir. Qui, d’entre les catholiques
+veut recevoir ce sacrement, doit en être digne aux yeux de l’église qui
+le confère.» En conséquence il proposait fort judicieusement «pour tout
+ce qui ne regarde que l’administration religieuse du sacrement, de
+laisser les ministres de l’église dans le droit et la liberté de la
+régler comme ils trouvent meilleur pour le salut des âmes et la plus
+grande gloire de Dieu.»
+
+Conformément à cette conclusion, l’Assemblée décida qu’il n’y avait pas
+lieu de délibérer sur la demande du sieur Talma.
+
+Les registres de décès et la police des cimetières ayant été enlevés au
+clergé en même temps que les registres de mariage, la question de
+sépulture se trouvait résolue dans le même sens que celle du mariage. A
+défaut de sépulture religieuse, la sépulture civile était assurée aux
+comédiens, et l’on n’était plus exposé à voir se reproduire le scandale
+qui avait accompagné la mort d’Adrienne Lecouvreur.
+
+La profession du théâtre ne se trouvant plus entachée d’infamie, on vit
+des gens de la meilleure condition l’embrasser sans hésitation. M. de
+Latour, fils d’un président au Parlement, donna le premier l’exemple et
+débuta à la Comédie française. Certains membres du clergé eux-mêmes,
+adoptant les idées du jour, ne craignirent plus de frayer ostensiblement
+avec les comédiens. En 1790, Larive ne consentit à remonter sur le
+théâtre que sur les sollicitations instantes de l’abbé Gouttes,
+président de l’Assemblée nationale. L’abbé, ancien vicaire au
+Gros-Caillou, où Larive habitait[518], était resté dans les meilleurs
+termes avec son paroissien; il lui montra sa rentrée comme un acte de
+civisme, qui pourrait arrêter la décadence du théâtre dont on accusait
+le nouvel état de choses. Le jour de la première représentation de
+Larive, l’abbé se fit remplacer comme président de l’Assemblée pour
+pouvoir applaudir son protégé.
+
+ [518] Larive (Jean Mauduit de) (1749-1827) y possédait une demeure
+ somptueuse. «Il y recevait avec beaucoup de dignité dans une vaste
+ pièce où son lit était dressé sous une tente que décoraient les
+ portraits de Gengishan, de Bayard, de Tancrède, de Spartacus et de
+ beaucoup d’autres, qui tous lui ressemblaient.» (_Souvenirs d’un
+ sexagénaire_).
+
+Dès que les gens de théâtre eurent enfin conquis ces droits civils
+auxquels ils aspiraient depuis tant d’années, ils se hâtèrent
+naturellement d’en jouir et ils se ruèrent avec rage sur toutes les
+fonctions dont l’indignité légale, qui les frappait, les avait
+jusqu’alors éloignés. A peine le décret de l’Assemblée nationale
+était-il rendu, que plusieurs d’entre eux furent nommés par le libre
+choix de leurs concitoyens à des grades importants dans la garde
+bourgeoise: Naudet[519] devint colonel; Grammont, lieutenant-colonel;
+Brizard, capitaine, etc.
+
+ [519] Naudet (1743-1830).
+
+Mais il ne suffisait pas d’un simple décret pour faire disparaître un
+préjugé qui était si profondément enraciné dans l’esprit public. Aux
+yeux de la loi le comédien pouvait être devenu l’égal de tous les
+citoyens, aux yeux de la majorité du public il restait un infâme, un
+paria comme par le passé.
+
+Les nominations de Naudet, de Grammont, etc., soulevèrent des
+protestations indignées et donnèrent lieu aux plus vives polémiques.
+
+Dans un pamphlet intitulé les _Comédiens commandants_, on voit un
+provincial, fraîchement débarqué à Paris, rester pétrifié en lisant une
+affiche signée Naudet, colonel. Il interroge, s’enquiert; on lui apprend
+les nouveaux décrets, qui lui inspirent les réflexions suivantes:
+
+«J’estime, dit-il, un comédien individuellement, c’est un homme, c’est
+mon frère; je lui marquerai sans efforts des égards lorsque je
+distinguerai en lui un moral modeste et rectifié. Mais s’il s’émancipe,
+s’il veut primer, je lui représenterai que, dévoué par état au plaisir,
+à l’amusement du public, son devoir est d’employer son temps à lui
+devenir agréable et non point à le commander. Je lui dirai que la garde
+parisienne ne jouant pas la comédie, ne doit pas avoir des comédiens
+pour chefs, et s’il manquoit de jugement au point de s’aigrir de mes
+réflexions, j’ajouterai qu’il est du dernier ridicule qu’un bourgeois
+parisien soit commandé militairement par un officier, qu’il peut, pour
+prix et somme de 48 sols, applaudir ou siffler journellement à son
+choix. Ce contraste révolte le bon sens[520].»
+
+ [520] 1789.
+
+Peu de jours après paraissaient les «_Réflexions d’un bourgeois du
+district de Saint-André-des-Arts_ sur la garde bourgeoise et sur le
+choix des officiers de l’état-major.» L’auteur, le sieur Lavaud[521], y
+malmenait assez rudement les nouveaux officiers. Naudet, fort
+chatouilleux en tout ce qui concernait son honneur, mais peu scrupuleux
+quant aux moyens de le défendre, écrit au pamphlétaire qu’il a besoin de
+lui parler et lui donne rendez-vous dans un café. Lavaud s’y présente
+sans défiance; l’acteur le reçoit à coups de poing, le foule aux pieds
+et le roue littéralement de coups en lui faisant les plus terribles
+menaces[522].
+
+ [521] Charles de Lavaud était un ancien chirurgien-major de la marine
+ royale.
+
+ [522] Archiv. nat., Y,13 818. Campardon, _les Comédiens du Roi de la
+ troupe françoise_.
+
+Si les comédiens étaient vivement attaqués, ils avaient aussi des
+partisans non moins chaleureux.
+
+Joseph Chénier, entre autres, s’indigna des protestations que soulevait
+la nomination de quelques acteurs à des grades militaires, et il publia
+à cette occasion de courtes réflexions sur l’état civil des
+comédiens[523].
+
+ [523] Septembre 1789.
+
+«Vous êtes, dit-il à ses concitoyens, convenus que la pluralité des voix
+seroit l’expression de la volonté générale; vous êtes convenus que la
+volonté générale dans chaque district nommeroit les officiers de chaque
+district. La volonté générale a fait le choix dont vous vous plaignez,
+donc ce choix est légal, donc vous ne pouvez légitimement réclamer
+contre ce choix.»
+
+Attribuant l’invincible aversion que la bourgeoisie paraissait éprouver
+pour les gens de théâtre au salaire qu’ils recevaient, il cherchait à
+démontrer l’absurdité de ce préjugé et il s’écriait:
+
+«Un éloquent député de la Provence (Mirabeau) ne voit dans la société
+que trois classes: les _mendiants_, les _voleurs_, les _salariés_. Les
+salariés composent incontestablement les neuf dixièmes de la société.
+Cette classe comprend tous ceux qui exercent des métiers, tous ceux qui
+professent les arts, tous les officiers publics, tous les agents du
+pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire. Si vous flétrissez les
+comédiens parce qu’ils sont salariés, flétrissez les neuf dixièmes de la
+nation.»
+
+«Enfin, disait encore Chénier, si on refuse les droits de citoyen aux
+comédiens parce qu’ils sont exposés aux sifflets du public, il faut être
+conséquent et priver des mêmes droits tous ceux qui parlent en public et
+en particulier les orateurs de l’Assemblée nationale qui sont exposés
+aux mêmes accidents.»
+
+Il n’est pas jusqu’aux clubs où la situation des acteurs ne fût discutée
+avec passion[524]. Dans une réunion où on déclamait contre eux,
+l’orateur s’étayait de Cicéron qui avait refusé de paraître en public
+avec Roscius. Un auditeur lui riposta:
+
+ [524] «Je sais, écrivait Laya, que le nom de comédien est encore un
+ épouvantail chez nos bourgeoises du Marais, mais qu’importent les
+ clameurs des procureuses et les scrupules des bourgeoises? Faut-il
+ que les cris de la chouette empêchent Philomèle de chanter? Ne
+ sait-on pas d’ailleurs que tous les états se méprisent, que la haute
+ robe insulte à la moyenne, et la moyenne à celle qu’elle croit
+ au-dessous d’elle.» (_La Régénération des comédiens en France ou
+ leurs droits à l’état civil_, par Laya, 1789.)
+
+«Permettez-moi, messieurs, de répondre à l’honorable membre que je ne
+connais pas M. Cicéron; je ne sais pas ce qu’il a fait dans la
+Révolution. Ce que je sais, c’est que M. Naudet, mon général, entend
+fort bien le service, qu’on a été fort heureux de le trouver dans les
+moments de troubles et qu’après s’être servi des gens on ne doit pas en
+être quitte pour leur dire: «Allez-vous-en, gens de la noce, etc.[525]»
+
+ [525] Il parut à l’époque un très grand nombre de brochures sur ce
+ sujet. Nous venons de citer les principales. Ajoutons encore:
+ _Mémoire pour les comédiens françois à MM. de la milice bourgeoise,
+ par un membre du district du Val-de-Grâce_, 1789;--_Événements
+ remarquables et intéressants à l’occasion des décrets de l’auguste
+ Assemblée nationale concernant l’éligibilité de MM. les comédiens,
+ le bourreau et les Juifs_, 1790.
+
+Les fonctions militaires ou civiles dont les comédiens se laissaient
+affubler, les flattaient prodigieusement; aussi s’en acquittaient-ils
+avec beaucoup plus de zèle que de leur service au théâtre. A chaque
+instant la représentation se trouvait retardée parce qu’un acteur
+manquait et le régisseur venait dire au public: «Notre camarade un tel
+est de service auprès du général Henriot», ou: «Notre camarade un tel
+est au Comité de Sûreté générale pour l’intérêt de la République.» Un
+jour, un de ces comédiens militaires, arriva si tard, qu’il ne prit même
+pas le temps de changer de costume et qu’il joua son rôle en uniforme.
+
+Plus d’un acteur fut chargé par les électeurs d’un mandat législatif;
+beaucoup remplirent des fonctions importantes. Collot-d’Herbois, de si
+triste mémoire, était comédien. En 1793, Dugazon se fit aide de camp
+volontaire de Santerre. Fusil, qui doublait Dugazon dans l’emploi des
+comiques, fut envoyé à Lyon; il y fit partie du comité révolutionnaire
+qui ordonna les affreux massacres dont cette malheureuse ville fut le
+théâtre. Grammont quitta la scène et s’improvisa général; il mourut sur
+l’échafaud avec son fils qui lui servait d’aide de camp. Bordier jouait
+les Arlequins au théâtre des _Folies amusantes_ quand il fut chargé
+d’une mission révolutionnaire à Rouen; il commit mille excès et finit
+par être pendu. Dufresse[526] devint général et commanda en chef à
+Naples.
+
+ [526] Simon-Camille Dufresse, acteur du théâtre de la Montausier; il
+ fut fait baron et commandeur de la Légion d’honneur.
+
+La Convention fit plus encore pour les comédiens. Quand elle créa
+l’Institut, elle décida d’y réserver une place «à l’acteur célèbre qui
+recrée les chefs-d’œuvre du théâtre en leur donnant l’âme du geste, du
+regard et de la voix, et qui achève ainsi Corneille et Voltaire[527]».
+Molé[528], Préville, Monvel, Grandmesnil[529], furent nommés membres
+titulaires de la section des _Beaux-arts_[530]. Larive reçut le titre de
+membre correspondant.
+
+ [527] Rapport de M. Daunou.
+
+ [528] Molé écrivait quelques années plus tard à Chaptal en lui
+ recommandant un protégé: «Si vous ne pouvez, mon cher collègue,
+ faire pour lui ce que je vous demande, veuillez le recommander à
+ notre collègue le premier consul.» (De Manne.)
+
+ [529] Grandmesnil (1737-1816), comédien français.
+
+ [530] Le 25 octobre 1795 parut le décret qui fondait l’Institut. A
+ l’origine, il ne comptait que trois classes: l’Académie des
+ sciences, l’Académie des sciences morales et politiques, l’Académie
+ de la littérature et des Beaux-Arts.
+
+A plusieurs reprises, pendant la Révolution, les comédiens voulurent
+jouer aux législateurs et on les vit intervenir dans les Assemblées
+délibérantes. En juillet 1791, une députation du théâtre de Molière se
+présenta à la barre de l’Assemblée nationale, où l’orateur de la troupe
+prononça ce petit discours:
+
+«Nos frères sont déjà sur la frontière; les comédiens du théâtre de
+Molière, obligés par les devoirs de leur état de renoncer au bonheur de
+partager leur gloire, prient l’Assemblée d’agréer la soumission de
+fournir à leurs frais à l’équipement et à l’entretien de six gardes
+nationaux. Directeur du théâtre de Marseille, j’avais, par un don
+patriotique de cent louis, donné le premier à mes confrères l’exemple de
+venir au secours de la patrie. Directeur du théâtre de Molière, j’ai
+encore l’honneur de les devancer aujourd’hui. Mon patriotisme m’inspire
+un autre sentiment qui sera sans doute partagé par eux. Je jure de ne
+souffrir jamais sur mon théâtre aucune maxime contraire aux lois, à la
+liberté et aux principes que vous avez reconnus et consacrés.»
+
+Cette petite tirade, si sottement emphatique, fut couverte
+d’applaudissements; le président remercia la députation et l’engagea à
+assister à la séance.
+
+
+
+
+XXV
+
+PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE (SUITE ET FIN)
+
+SOMMAIRE: Triste situation des comédiens.--La municipalité remplace les
+Gentilshommes de la chambre.--_Charles IX_.--Expulsion de Talma de la
+Comédie.--Les Comédiens se divisent.--Talma fonde le théâtre de la rue
+de Richelieu.--_L’Ami des lois_.--_Paméla_.--Arrestation des
+Comédiens.--Fermeture du théâtre.--9 thermidor.--Sévérité du public pour
+les acteurs révolutionnaires.
+
+
+Si les comédiens avaient enfin conquis les droits civils et l’égalité
+avec les autres citoyens, ils ne devaient pas cependant s’en trouver
+beaucoup plus heureux. Dès le début de la Révolution, la liberté des
+théâtres est proclamée et de tous côtés s’élèvent de nouvelles scènes
+qui ruinent les théâtres déjà existants[531], sans faire fortune
+elles-mêmes. Les acteurs sont devenus indépendants, mais les spectateurs
+sont devenus souverains. Chaque jour des scènes scandaleuses se passent
+au théâtre, le public intervient à tout propos pour modifier le
+répertoire et faire représenter les pièces à sa convenance[532]; enfin
+«le théâtre et le parterre semblent être devenus les corps de deux
+armées ennemies». On ne se borne pas toujours aux invectives; un soir, à
+la Comédie française, la mauvaise humeur du public se manifeste par
+l’envoi de pommes cuites; un de ces projectiles tombe dans la loge de
+Mme de Simiane qui le fait tenir aussitôt au général La Fayette avec ce
+billet: «Mon cher général, permettez-moi de vous envoyer le premier
+fruit de la Révolution qui soit venu jusqu’à moi.»
+
+ [531] La Révolution n’avait pas été favorable à la Comédie française:
+ sur cent mille écus de loges à l’année qu’elle retirait, elle en
+ conservait à peine un tiers en 1790.
+
+ [532] En 1790, après le départ de Mlle Raucourt, un citoyen se leva
+ pendant la représentation et demanda que Mlle Sainval fût invitée à
+ rentrer au théâtre pour remplacer sa camarade. Le public applaudit.
+ Le comédien Dunant répondit aussitôt que la Société porterait à Mlle
+ Sainval le _décret du parterre_.
+
+A aucune époque, la Comédie ne traversa des phases plus douloureuses et
+jamais sa troupe ne fut plus profondément divisée. Dès 1789, l’autorité
+des Gentilshommes de la chambre cesse peu à peu de s’exercer[533], et
+Bailly, maire de Paris, prend de fait la place de Richelieu. Il en
+résulte une situation intolérable; les Comédiens reçoivent à la fois des
+Gentilshommes et de Bailly des ordres qui souvent sont contradictoires.
+Ne sachant auquel entendre, ils envoient quatre d’entre eux auprès du
+maire de Paris.
+
+ [533] Ils ne conservent que le droit dérisoire de signer des billets.
+
+Molé prend le premier la parole:
+
+«Monsieur, nous venons, au nom des Comédiens français, vous offrir leurs
+respects et vous représenter que depuis plus d’un siècle nous avons
+l’honneur d’appartenir au roi; que le titre de Comédiens français
+ordinaires du roi nous a été déféré sous le bon plaisir de Sa Majesté
+par son Gentilhomme de la chambre, que nous avons à cœur de le conserver
+dans toute son étendue, tant que nous exercerons une profession qu’une
+sage philosophie a placée enfin dans la classe des professions
+honorables. Cependant, d’après l’ordre que nous a donné M. de Richelieu
+de nous retirer par-devant M. le maire de Paris pour ce qui concerne le
+détail courant de notre spectacle, nous n’avons entendu par détails
+courants que les faits relatifs à la police[534].»
+
+ [534] La loi du 24 août sur l’organisation judiciaire attribuait à la
+ municipalité la police des spectacles.
+
+Bailly lui répondit: «Je suis heureux de pouvoir vous fixer sur ce
+point. Je suis investi par le roi de France de l’entière autorité des
+Gentilshommes de la chambre sur les spectacles royaux, et je suis étonné
+que le ministre ne vous l’ait pas fait savoir... J’aime et je protège
+les talents tout aussi bien qu’un Gentilhomme de la chambre.»
+
+«Mais notre titre de comédien du roi, objecta Dugazon?
+
+--Vous paraissez y tenir.
+
+--Dame, c’est notre noblesse à nous.
+
+--Ce titre ne peut vous être contesté», répondit le maire.
+
+Bailly assura encore les Comédiens de sa protection et il leur déclara
+que, comme les Gentilshommes, il ne se mêlerait pas des affaires
+d’argent de la Comédie. Il les autorisa à prendre des congés de huit ou
+quinze jours sans sa permission.
+
+On décida le même jour que le titre de Théâtre français[535] serait
+remplacé par celui de Théâtre national ou de la Nation et que les
+affiches seraient ainsi libellées:
+
+ [535] Il datait sur les affiches de 1782.
+
+ THÉATRE NATIONAL
+ Les Comédiens ordinaires du Roi
+ donneront:
+
+Le premier mouvement des Comédiens fut de se réjouir d’être enfin
+délivrés d’un joug qui pesait si lourdement sur eux, mais leur joie fut
+de courte durée et ils virent bientôt, par expérience, qu’ils n’avaient
+fait que changer de maîtres; ils en arrivèrent même à regretter
+amèrement les premiers.
+
+«C’est, dit Grimm, depuis qu’échappés du joug honteux et tyrannique des
+Gentilshommes de la chambre ils ont l’honneur d’être les Comédiens de la
+Nation, au lieu d’être modestement comme jadis de simples pensionnaires
+du roi; c’est depuis cette heureuse révolution qu’ils reçoivent plus
+d’ordres arbitraires, qu’ils éprouvent plus de dégoûts et de vexations
+de toute espèce qu’ils n’en avaient jamais essuyé auparavant. Le
+parterre prétend les assujettir tous les jours à de nouvelles
+fantaisies, à de nouveaux caprices; la municipalité ou la volonté du
+peuple ne manque pas une occasion de leur faire sentir tout le poids de
+son autorité[536].»
+
+ [536] Novembre 1790. Grimm, _Correspondance littéraire_.
+
+La pièce de _Charles IX_[537], jouée le 4 novembre 1789, provoqua à la
+Comédie des dissensions intestines irréparables. Le succès fut colossal;
+on voyait pour la première fois sur le théâtre un roi faire «égorger son
+peuple avec le fer du fanatisme[538]». Les représentations furent
+interrompues par ordre de la cour; mais en 1791, Mirabeau se trouvant un
+soir au théâtre demanda à haute voix qu’on reprît _Charles IX_. Naudet
+répondit qu’il était impossible de satisfaire cette demande à cause des
+maladies de Mme Vestris et de Saint-Prix; mais Talma, s’avançant à son
+tour sur la scène, donna à entendre que si tous ses collègues étaient
+aussi bons patriotes que lui, la pièce pourrait être jouée[539].
+
+ [537] De Marie-Joseph Chénier.
+
+ [538] Voltaire, en 1764, écrivait à Saurin ces lignes prophétiques:
+ «Un temps viendra sans doute où nous mettrons les papes sur le
+ théâtre comme les Grecs y mettaient les Atrée et les Thyeste qu’ils
+ voulaient rendre odieux. Un temps viendra où la Saint-Barthélemy
+ sera un sujet de tragédie et où l’on verra le comte Raymond de
+ Toulouse braver l’insolence hypocrite du comte de Montfort.»
+
+ [539] A la suite de cette scène, Talma eut une altercation violente
+ avec Naudet, qui l’accusa de ne pas monter sa garde et de s’être
+ caché dans un grenier avec son fusil le jour d’une émeute. Talma
+ répondit qu’il était monté à un deuxième étage pour mieux observer
+ l’ennemi et il donna un soufflet à l’interlocuteur. Le lendemain ils
+ se battirent au pistolet: «On nous avait placés à vingt pas l’un de
+ l’autre, raconte Talma, et, grâce à ma vue abominable, je
+ n’apercevais même pas Naudet qui avait cinq pieds huit pouces. «Que
+ cherchez-vous? me dirent mes témoins en voyant l’hésitation de mon
+ pistolet. «Ma foi, répondis-je, je cherche Naudet.» Naudet était
+ brave, il s’avança à dix pas: «Me voilà, dit-il, me vois-tu
+ maintenant?» En effet, je l’apercevais comme dans un brouillard. Je
+ tirai: ma balle dut passer à dix pieds de lui. Il tira en l’air.
+ Pour que notre duel pût être égalisé, il aurait fallu nous faire
+ battre au mouchoir.»
+
+Le soupçon d’aristocratie jeté publiquement par Talma sur ses camarades
+leur parut un crime de lèse-Comédie et une indigne trahison. Par un
+arrêté pris à la presque unanimité des voix, ils l’expulsèrent de leur
+société.
+
+Dès qu’il apprit la résolution des Comédiens, Bailly leur fit dire
+qu’ils ne pouvaient être juges et parties et qu’il leur conseillait de
+jouer avec Talma jusqu’à ce que la municipalité eût statué. On ne tint
+aucun compte de son avis et le soir même, en présence d’une énorme
+assistance, Fleury informa le public de la décision de la compagnie. A
+peine a-t-il terminé sa harangue que Dugazon s’élance à son tour sur la
+scène. Il dénonce formellement ses camarades qui vont, dit-il,
+l’expulser, comme ils viennent de le faire pour Talma. Un épouvantable
+tumulte s’ensuit, le théâtre est escaladé, les banquettes brisées en
+mille pièces et l’intervention de la force armée parvient seule à
+ramener le calme. Le lendemain, le maire de Paris mande les acteurs à sa
+barre et leur enjoint d’obéir à ses ordres; il ne peut rien obtenir. En
+présence de cette obstination, la salle fut fermée par ordre de la
+municipalité. En même temps Dugazon, qui avait manqué au public, en le
+prenant pour juge, fut condamné à garder les arrêts chez lui pendant
+huit jours et à l’impression du jugement.
+
+Les Comédiens comprirent qu’ils ne seraient pas les plus forts; ils se
+résignèrent à céder et, le 28 septembre, Talma reparut dans _Charles
+IX_; il y fut couvert d’applaudissements ainsi que Dugazon.
+
+Le soupçon d’aristocratie qui pesait sur la Comédie française était
+parfaitement mérité; la plupart de ses membres regrettaient le passé.
+L’indépendance, les droits civils et politiques, l’accession aux
+fonctions publiques, leur paraissaient de maigres compensations à tout
+ce qu’ils avaient perdu. A l’aisance, à la fortune, avaient succédé pour
+eux la misère et la ruine; à la vie heureuse et facile, une existence
+inquiète et tourmentée; plus de rapports avec la cour et les grands
+seigneurs, plus de ces invitations qui chatouillaient si agréablement
+leur vanité. L’insupportable despotisme des Gentilshommes avait disparu,
+il est vrai, mais n’était-il pas remplacé par une tyrannie mille fois
+pire encore, celle d’une populace grossière et déchaînée?
+
+Ce n’était pas seulement à la Comédie qu’on conservait le culte du
+passé; il en était de même dans d’autres théâtres et ce sentiment
+quelquefois se donnait jour d’une façon vraiment touchante.
+
+En 1792, on jouait à l’Opéra-Comique les _Événements imprévus_. La reine
+assistait à la représentation. Mme Dugazon remplissait le rôle de
+Lisette; dans un duo du second acte se trouvent ces deux vers:
+
+ J’aime mon maître tendrement;
+ Ah! combien j’aime ma maîtresse!
+
+En chantant ces paroles, Mme Dugazon se tourna vers la reine de façon à
+ne laisser aucun doute sur le sens qu’elle leur donnait. Aussitôt des
+cris furieux se firent entendre dans le public: «En prison! en prison!
+criait-on. L’actrice, sans se troubler, bien qu’elle risquât sa
+tête[540], recommença les deux vers en les adressant à la reine d’une
+façon encore plus marquée. Des applaudissements frénétiques
+accueillirent cette action si noble et si courageuse.
+
+ [540] Mme Dugazon ne fut pas punie, mais on ne la laissa pas
+ reparaître dans ce rôle.
+
+Les sentiments très vifs que la plupart des comédiens français avaient
+conservés pour la cour créaient avec ceux de leurs camarades qui ne
+partageaient pas les mêmes opinions des difficultés incessantes. A la
+fin, il en résulta une séparation. Ceux d’entre eux qui se montraient
+enthousiastes des idées nouvelles, quittèrent le théâtre de la Nation;
+ils s’établirent à celui du Palais-Royal[541], qui prit le nom de
+Théâtre-Français de la rue de Richelieu, puis ensuite celui de Théâtre
+de la République[542]. Talma[543], Dugazon, Grandménil, étaient à leur
+tête.
+
+ [541] Cette salle avait été construite et ouverte en 1785 sous le
+ titre de _Variétés amusantes_, mais on la désignait souvent sous le
+ nom de _Théâtre du Palais-Royal_; c’est la salle actuelle de la
+ Comédie française.
+
+ [542] En 1792, ce titre ne paraissant pas encore suffisamment
+ accentué, on le changea pour celui de Théâtre de la liberté et de
+ l’égalité.
+
+ [543] Quand Talma envoya sa démission à ses camarades, on refusa de
+ l’accepter, et on ne lui permit pas d’emporter ses costumes. Il ne
+ put les obtenir que grâce à un subterfuge de Dugazon. Ce dernier,
+ trouvant quelques comparses inoccupés dans le théâtre, les costume
+ en licteurs et leur donne de grandes corbeilles dans lesquelles il
+ dépose les casques, cuirasses, en un mot toute la défroque tragique
+ de son camarade. Lui-même revêt le costume d’Achille avec le
+ bouclier et la lance, et il sort gravement, suivi de ses licteurs et
+ de leurs paniers, sans que les gardiens stupéfaits songent à le
+ retenir. (De Manne.)
+
+Le Théâtre de la République ne joua que des pièces franchement
+révolutionnaires; tantôt on y voyait, comme dans le _Despotisme
+renversé_, le peuple armé de pioches, de haches, etc., piller les
+maisons, les magasins et se livrer à tous les excès; les gardes
+françaises, au lieu de rétablir l’ordre, déposaient leurs armes et
+fraternisaient avec les insurgés; tantôt on représentait sur la scène
+des moines et des religieuses se réjouissant d’avoir reconquis leur
+liberté et tenant les propos les plus licencieux.
+
+Désormais il fut interdit de prononcer dans une pièce, qu’elle fût
+ancienne ou moderne, les noms de duc, marquis, comte, etc.; on devait
+dire citoyen. Le changement choquait le bon sens, rompait le vers,
+violait la rime, peu importait[544]. Molé, jouant aux échecs sur la
+scène, s’écriait: échec au tyran. Tous les acteurs, même dans les rôles
+de Grecs ou de Romains, portaient des cocardes tricolores. Au moment de
+la translation des cendres de Voltaire au Panthéon en 1791, le Théâtre
+de la République donna les _Muses rivales_, de Laharpe. La pièce,
+composée en 1779, contenait mille flatteries à l’adresse de Louis XVI.
+L’auteur les supprima et y substitua généreusement les attaques les plus
+vives contre les despotes et les prêtres.
+
+ [544]
+
+ Le titre de valet est de l’ancien régime:
+ Ainsi, valet, marquis, comte, esclave ou baron,
+ Sont des mots qui chez nous ne sont plus de saison.
+
+ (_Le Patriote_, du 10 août.)
+
+Le 3 janvier 1793, le Théâtre de la Nation représenta l’_Ami des lois_.
+On savait que la pièce contenait de nombreuses allusions politiques,
+qu’elle était franchement réactionnaire; aussi l’affluence à la première
+représentation fut-elle énorme; dès la veille, un nombre considérable de
+curieux passa la nuit sous les murs de l’Odéon pour être plus sûr
+d’obtenir des places. L’_Ami des lois_ attaquait avec une violence
+inouïe tous ces «faux patriotes, aux dehors plâtrés et à l’âme
+hypocrite», qui désolaient la France:
+
+ Que tous ces charlatans, populaires larrons
+ Et de patriotisme insolents fanfarons,
+ Purgent de leur aspect cette terre affranchie!
+ Guerre, guerre éternelle aux faiseurs d’anarchie!
+
+Le succès fut prodigieux, les tirades les plus virulentes soulevèrent un
+enthousiasme indescriptible.
+
+Les spectateurs furent dénoncés comme un rassemblement d’émigrés, et sur
+le réquisitoire d’Anaxagoras Chaumette le conseil général de la Commune
+défendit de continuer les représentations. C’était le 12 janvier. La
+pièce était déjà affichée pour le soir même.
+
+Une foule énorme se porte au Théâtre de la Nation. Dès que la toile est
+levée, les Comédiens donnent aux spectateurs connaissance de l’arrêté de
+la Commune. Les huées et les sifflets y répondent et on demande la pièce
+à grands cris; la salle est encombrée de troupes, deux pièces de canon
+sont braquées au coin de la rue de Buci, mais rien ne peut calmer
+l’effervescence. Santerre croit que sa vue fera trembler le public; il
+se présente en grand uniforme et accompagné de son état-major. «La pièce
+ne sera pas jouée», s’écrie-t-il. «A la porte, silence! à bas le général
+mousseux! Nous voulons la pièce, la pièce ou la mort», lui répond-on de
+toutes parts. Il doit se retirer au milieu des huées.
+
+Le désordre va toujours croissant; en vain Chambon[545], maire de Paris,
+essaye-t-il de calmer les esprits, il n’y peut parvenir; enfin le peuple
+exige que l’on en réfère à la Convention. Cette Assemblée était en
+permanence pour le jugement de l’infortuné Louis XVI. Chambon,
+accompagné de Laya, l’auteur de la pièce, porte lui-même la requête du
+peuple à la barre de l’Assemblée. La Convention, après une discussion
+tumultueuse, déclare qu’aucune loi n’autorise la Commune à violer la
+liberté des théâtres et son arrêté est révoqué. Cette réponse, portée à
+la Comédie, provoque des acclamations prolongées; la pièce est jouée
+sur-le-champ et ne se termine qu’à une heure du matin, au milieu
+d’applaudissements frénétiques.
+
+ [545] C’était un comédien. Il reçut de telles contusions pendant cette
+ soirée, qu’il en mourut peu de temps après.
+
+La Commune ne se tint pas pour battue. Sous prétexte de troubles dont
+Paris était menacé, elle décréta le lendemain que tous les théâtres
+seraient fermés jusqu’à nouvel ordre. Le conseil exécutif cassa cet
+arrêté, mais il autorisa l’interdiction des pièces qui pouvaient
+troubler la tranquillité publique. La Commune défendit alors les
+représentations de l’_Ami des lois_, et malgré les réclamations la pièce
+ne fut plus donnée.
+
+L’attitude des Comédiens devait attirer sur eux les vengeances
+jacobines. Le 2 août 1793, la Convention décrète que «tout théâtre sur
+lequel seront représentées des pièces tendant à dépraver l’esprit public
+et à réveiller la honteuse superstition de la royauté, sera fermé et les
+directeurs arrêtés et punis selon la rigueur des lois». Au mois de
+septembre, à propos de la pièce de _Paméla_[546] dont les maximes
+paraissent entachées d’aristocratie, la Comédie française est dénoncée
+aux jacobins comme un foyer de contre-révolution. Le théâtre est fermé
+après cent treize ans d’existence. Les Comédiens, hommes et femmes,
+arrêtés chez eux pendant la nuit, sont jetés dans les prisons[547]; les
+hommes sont enfermés aux Madelonnettes[548] et les femmes à
+Sainte-Pélagie[549]; Molé seul échappa à la proscription générale qui
+frappait tous ses camarades[550]. Champville, neveu de Préville, qui
+avait été arrêté en même temps que les Comédiens, puis remis en liberté,
+chercha à les sauver. Il alla trouver Collot-d’Herbois, qui, à titre
+d’acteur, devait les protéger: «Va-t’en, lui répondit Collot, tu es bien
+heureux d’en être quitte; tes camarades et toi vous êtes tous des
+contre-révolutionnaires. La tête de la Comédie sera guillotinée et le
+reste déporté.»
+
+ [546] Comédie en cinq actes, imitée du roman de Richardson, par
+ François de Neufchâteau.
+
+ [547] Le jeudi 5 septembre 1793, Barrère monta à la tribune de la
+ Convention, et donna les motifs qui, à ses yeux, légitimaient
+ l’arrestation des acteurs et la fermeture du théâtre: «On y voyait,
+ dit-il, non la vertu récompensée, mais la noblesse; les
+ aristocrates, les modérés, les feuillants s’y réunissaient pour
+ applaudir des maximes proférées par des mylords; on y entendait
+ l’éloge du gouvernement anglais.» L’Assemblée applaudit la décision
+ prise par le Comité de Salut public et la confirma.
+
+ [548] Quand les Comédiens arrivèrent aux Madelonnettes, les
+ prisonniers, et il y avait parmi eux beaucoup de nobles, les
+ reçurent chapeau bas et en poussant de longs vivats.
+
+ Cinq mois après on transféra les hommes à Picpus et les femmes aux
+ Anglaises, rue des Fossés-Saint-Victor.
+
+ [549] Desessart, qui était aux eaux de Barèges, mourut de saisissement
+ en apprenant cette nouvelle.
+
+ [550] Molé, pour qu’on ne pût douter de ses sentiments, avait écrit
+ sur sa porte: «C’est ici que demeure le républicain Molé.» Pendant
+ la Terreur, et après l’incarcération de ses camarades, il joua sur
+ le théâtre de Mlle Montausier le rôle de Marat.
+
+Le même jour il envoyait à Fouquier-Tinville une note où les noms de
+Dazincourt, Fleury, Louise Contat, Émilie Contat, Raucourt et Lange
+étaient suivis d’un grand G, qui voulait dire simplement «guillotiner».
+
+Le jugement devait avoir lieu le 13 messidor an II (1er juillet 1794) et
+l’on sait que l’exécution avait lieu dans les vingt-quatre heures. On
+s’y attendait si bien que, le 14, une foule plus considérable que
+d’habitude encombrait les quais et les ponts pour voir passer sur la
+charrette fatale ces fameux Comédiens.
+
+Heureusement, un employé du Comité de salut public, nommé Labussière,
+eut le courage de faire disparaître les pièces d’accusation que Collot
+envoyait à Fouquier-Tinville. Il fallut rédiger de nouvelles pièces qui
+disparurent de la même façon. Le 9 thermidor arriva; les Comédiens
+étaient sauvés[551].
+
+ [551] Nous publions, grâce à l’obligeance de Mlle Bartet, qui a bien
+ voulu nous le communiquer, l’ordre de mise en liberté des sœurs
+ Contat et de Mlle Mézeray:
+
+ «Convention nationale
+ Comité de Sûreté générale et de surveillance
+ de la Convention nationale
+ du 15 thermidor an second
+ de la République une et indivisible
+
+ «Le Comité arrête que les citoyennes Contat l’aînée, Émilie
+ Contat, sœurs, et Mézeray, artistes du théâtre dit de la Nation,
+ détenues aux Magdelonnettes, seront mises sur-le-champ en liberté,
+ et les scellés apposés sur leurs papiers seront levés par deux
+ membres du comité révolutionnaire.
+
+ «Les représentants du peuple
+ Membres du Comité de sûreté générale de la Convention nationale
+ Legendre, Goupilleau de Fontenai, Élie Lacoste,
+ Louis (du Bas-Rhin), Voulland, Bernard.»
+
+Dès qu’ils furent sortis de prison[552], ils ouvrirent un théâtre rue
+Feydeau et débutèrent par la _Mort de César_ et la _Surprise de
+l’Amour_; ils furent acclamés et on chercha à leur faire oublier les
+longues souffrances qu’ils avaient eu à endurer[553].
+
+ [552] Tous furent mis en liberté, à l’exception de Dazincourt qui
+ subit onze mois de détention.
+
+ [553] _Gazette nationale_, primidi, 2 pluviôse an III (30 janvier
+ 1795).
+
+Par contre, l’orage se déchaîna contre leurs camarades de la rue de
+Richelieu qui avaient joui pendant le règne de la Terreur de toute la
+faveur des hommes au pouvoir.
+
+La première fois que Fusil, dont on connaît le triste rôle à Lyon, entra
+en scène après le 9 thermidor, un cri d’horreur s’éleva de toutes parts.
+On n’entendait que ces mots: «A bas l’assassin! à bas le brigand!» On
+exigea qu’il chantât le _Réveil du Peuple_, l’hymne de la réaction
+antiterroriste. Tremblant de frayeur, le comédien ne pouvait obéir.
+Talma lut l’hymne à sa place, et, pendant la lecture, Fusil, courbé sous
+l’indignation publique, tenait d’une main vacillante un flambeau pour
+éclairer son camarade.
+
+Dugazon, qui avait dénoncé la modération comme un crime capital,
+n’échappa pas non plus à la vindicte du parterre. Il jouait le valet des
+_Fausses confidences_. Quand son maître lui dit: «Nous n’avons plus
+besoin de toi ni de ta race de canailles», une triple bordée
+d’applaudissements approuva ces paroles. Le comédien voulut tenir tête à
+l’orage et, s’avançant sur le bord de la scène, il saisit sa perruque et
+la jeta comme un défi au public. Vingt spectateurs s’élancèrent sur le
+théâtre pour châtier l’insolent, mais un machiniste le fit disparaître
+par une trappe et il put se sauver par une porte de derrière[554].
+
+ [554] Dugazon, même aux plus terribles moments, se permit sur la scène
+ d’étranges mystifications. «En 1793, il était dans les coulisses au
+ moment d’un entr’acte de tragédie. Tout à coup il s’engouffre dans
+ le manteau rouge d’Othello, fait lever la toile et s’avance en
+ capitan jusque sur le bord de la scène. Les spectateurs se taisent
+ et attendent. Alors, les yeux hagards et fixés sur la rampe, Dugazon
+ prononce d’abord d’une voix caverneuse: «Un quinquet!... deux
+ quinquets!... trois quinquets!» et ainsi jusqu’à dix, en marchant et
+ en imprimant à chaque exclamation une vigueur ascendante si bien
+ accentuée, si sérieuse, qu’il tient l’auditoire stupéfait et comme
+ enchaîné sous la pression d’une puissance magnétique. La scène
+ jouée, peut-être la gageure gagnée, Dugazon se drape avec fierté et
+ s’éloigne en héros qu’agiterait la passion la plus fougueuse. Alors
+ un tonnerre d’applaudissements l’accompagne.» (Charles Maurice.)
+
+Talma lui-même, se présentant un soir dans _Épicharis_, entendit
+s’élever d’énergiques protestations: «Au Jacobin! au Jacobin!» criait-on
+de tous côtés. L’acteur était accusé, fort à tort du reste, d’avoir fait
+emprisonner ses camarades du théâtre de la Nation. Sans se laisser
+intimider, il dit au public: «Citoyens, j’avoue que j’ai aimé et que
+j’aime encore la liberté, mais j’ai toujours détesté le crime et les
+assassins: le règne de la Terreur m’a coûté bien des larmes et la
+plupart de mes amis sont morts sur l’échafaud. Je demande pardon au
+public de cette courte interruption, je vais tâcher de la lui faire
+oublier par mon zèle et par mes efforts.» Cette tirade fut fort
+applaudie[555].
+
+ [555] Plusieurs comédiens protestèrent contre la sévérité du public et
+ déclarèrent que loin de contribuer à leur arrestation Talma avait
+ fait tous ses efforts pour les sauver. Larive entre autres et Mlle
+ Contat publièrent dans le _Moniteur_ du 7 germinal an III (27 mars
+ 1793) une lettre des plus honorables pour leur camarade. Au moment
+ du procès des Girondins, Talma avait été dénoncé et il n’échappa que
+ par prodige à l’échafaud.
+
+En 1793, Trial avait été nommé membre de la municipalité de Paris et
+officier de l’état civil. Il fut un des familiers de Robespierre et un
+de ses agents les plus actifs. Après le 9 thermidor, quand il reparut
+sur le théâtre, le parterre l’accueillit par des huées formidables et
+l’obligea à demander pardon à genoux de sa conduite pendant la Terreur.
+Le lendemain Trial était honteusement chassé par ses collègues de la
+municipalité. De désespoir, il s’empoisonna.
+
+Lays, le fameux chanteur qui avait causé tant de soucis à Papillon de La
+Ferté, était devenu un terroriste ardent. Quand il reparut sur la scène,
+il jouait le rôle d’Oreste dans _Iphigénie_. «J’étois à l’amphithéâtre,
+raconte Dufort de Cheverny, toute la salle étoit pleine. Dès qu’il
+parut, ce furent des sifflements, des hurlements continuels; il resta
+les bras croisés, il voulut parler, il voulut chanter; les cris
+redoublèrent et les femmes dans toutes les loges tirèrent leur mouchoir
+pour lui faire signe de se retirer. Au bout d’une heure, il sortit au
+bruit des applaudissements. Alors un officier municipal s’avança sur le
+théâtre et prononça: «Au nom de la loi». Toute la salle se tut. Il fit
+une phrase aussi plate qu’insignifiante; les cris, les hurlements
+recommencèrent de plus belle, et ce fut le même train. Enfin, à huit
+heures, le spectacle commença, et ce fut un autre acteur qui joua le
+rôle[556].»
+
+ [556] _Mémoires_ de Dufort de Cheverny.
+
+
+
+
+XXVI
+
+LES COMÉDIENS SOUS LE PREMIER EMPIRE
+
+SOMMAIRE: Le Directoire.--Le Consulat.--L’Empire.--Les obsèques de Mlle
+Chameroi.--Bonaparte exclut les comédiens de l’Institut.--Il rétablit
+contre eux les arrêts et la prison.--Talma et la Légion
+d’honneur.--Crescentini.
+
+
+Jamais on ne fut plus avide de plaisirs qu’après la Terreur; tous ceux
+qui avaient survécu à cette triste époque ne songeaient qu’à jouir de la
+vie et à oublier les affreux souvenirs du passé. A Paris seulement on
+comptait vingt-trois théâtres et six cent quarante bals publics.
+
+Les principales scènes sont le théâtre Feydeau, le théâtre de la
+République, et le théâtre Louvois, fondé par Mlle Raucourt avec
+quelques-uns de ses camarades. Mais Louvois est fermé pour avoir toléré
+des allusions blessantes au ministre de la justice[557]; Raucourt
+s’établit alors avec sa troupe dans l’ancien théâtre du faubourg
+Saint-Germain; à peine y est-elle installée que la salle est brûlée
+(1799). En même temps le théâtre de la République, complètement
+délaissé, est obligé de fermer ses portes. Sageret, directeur de
+Feydeau, veut reconstituer la Comédie française, il se ruine et le
+théâtre cesse ses représentations.
+
+ [557] Le 17 thermidor an V, on représentait _les Trois frères rivaux_;
+ Larochelle jouait le rôle du valet de chambre Merlin; son maître lui
+ dit: «Monsieur Merlin, vous êtes un coquin, monsieur Merlin, vous
+ serez pendu.» Le public appliqua cette phrase à Merlin, ministre de
+ la justice, et applaudit à tout rompre.
+
+François de Neufchâteau, ministre de l’intérieur, reprend alors le
+projet de Sageret et reconstitue le Théâtre français en réunissant les
+troupes éparses des théâtres de Feydeau, de Louvois et de la République.
+La réunion définitive eut lieu le 30 mai 1799 (11 prairial an VII). Molé
+devint le doyen de la nouvelle troupe[558]. En 1802 le premier consul
+dota la Comédie d’une rente annuelle de cent mille francs.
+
+ [558] Malgré son âge il se montrait plein d’ardeur. Mlle Contat disait
+ de lui: «Il a soixante-cinq ans et il n’existe pas un jeune homme
+ qui se jette si bien aux genoux d’une femme.» Il mourut le 11
+ décembre 1802. Lorsqu’il eut succombé, Grimod de la Reynière proposa
+ sérieusement «qu’il fût donné sur le théâtre de la Nation une
+ représentation solennelle d’un de nos chefs-d’œuvre, et que ce jour
+ tous les spectateurs, sans distinction d’âge, de rang, ni de sexe,
+ parussent dans la salle avec un crêpe au bras.» Cette proposition,
+ qui rappelait les beaux jours des comédiens sous Louis XV, ne trouva
+ point d’écho; elle parut ridicule et n’aboutit pas.
+
+De 1798 à 1806 Paris est inondé de théâtres bourgeois.
+
+«Alors, dit Brazier, on en comptait plus de deux cents dans la capitale.
+Il y en avait dans tous les quartiers, dans toutes les rues, dans toutes
+les maisons; il y avait le théâtre de l’Estrapade, celui de la
+Montagne-Sainte-Geneviève, ceux de la Boule-Rouge, de la rue Montmartre,
+de la rue Saint-Sauveur; du cul-de-sac des Peintres, de la rue
+Saint-Denis, du faubourg Saint-Martin, de la rue des Amandiers, de la
+rue Grenier-Saint-Lazare, etc. On jouait la comédie dans les boutiques
+des marchands de vin, dans les cafés, dans les caves, dans les greniers,
+les écuries, sous des hangars. C’était épidémique, une grippe, un
+choléra dramatique... De la petite bourgeoisie ce goût était descendu
+jusque chez les ouvriers. Ils perdaient souvent un ou deux jours de la
+semaine, sans compter l’argent qu’ils dépensaient, pour avoir le plaisir
+d’amuser à leurs dépens. J’ai vu des Agamemnons aux mains calleuses, des
+Célimènes en bas troués; j’ai vu jouer le _Séducteur_ par un homme qui
+avait deux pieds bots, et le _Babillard_ par un bègue. Cette fièvre, qui
+dura plusieurs années, était devenue inquiétante, et jeta au théâtre un
+grand nombre de comédiens détestables.»
+
+En 1807 tous ces théâtres bourgeois, où se dépensaient inutilement le
+temps et l’argent des ouvriers, furent fermés.
+
+La cour avait suivi l’exemple général. La reine Hortense, le prince
+Eugène, Murat, la duchesse d’Abrantès, l’impératrice Joséphine
+elle-même, jouaient la comédie. Il existait des théâtres particuliers
+chez toutes les notabilités de l’époque.
+
+Quelle fut pendant l’Empire, au point de vue civil et au point de vue
+religieux, la situation des comédiens?
+
+Dès que le culte fut rétabli et que le Concordat eut réglé les rapports
+de l’Église et de l’État, le clergé chercha à renouveler contre les gens
+de théâtre les lois qu’on leur avait appliquées jusqu’en 1789.
+
+En 1802, le curé de Châtillon-sur-Seine refusa d’accepter une comédienne
+pour marraine. Il fut vivement blâmé par l’autorité civile, qui lui fit
+observer «qu’il ne fallait pas imprudemment faire revivre les anciennes
+lois qui écartaient les personnes attachées au théâtre de toute
+participation aux actes extérieurs de religion et que sous l’ancien
+régime même l’application de ces lois avait donné lieu à des
+réclamations célèbres[559].»
+
+ [559] Jauffret, _Mémoires_, t. I, pag. 261.
+
+La même année un nouvel incident se présenta et motiva encore
+l’intervention du pouvoir civil.
+
+Mlle Chameroi, danseuse de l’Opéra, mourut. Son corps, accompagné de
+tous ses camarades et d’une foule immense, fut porté à l’église
+Saint-Roch; mais le curé fit fermer les portes et refusa de le recevoir.
+La foule exaspérée voulait pénétrer de force; Dazincourt parvint à la
+calmer et le convoi se rendit à la succursale des Filles Saint-Thomas,
+où le service fut célébré sans difficulté[560].
+
+ [560] A propos de la mort de Mlle Chameroi parurent plusieurs
+ brochures en vers:
+
+ _Réponse de saint Roch et de saint Thomas à saint Andrieux_. Chez
+ Girard, quai de la Vallée, nº 70, 1802.
+
+ _Saint Roch à Andrieux_, chez Dabin, palais du Tribunat, 1802.
+
+ _Saint Roch et saint Thomas_, chez Dabin, 1802.
+
+ Cette dernière satire est assez plaisante. On y voit Chameroi se
+ présenter au paradis et invoquer l’intercession de saint Roch, pour
+ l’église duquel elle a souvent donné de l’argent; mais le saint
+ refuse de lui servir d’introducteur:
+
+ La danse! ô ciel! rien n’est plus immodeste.
+ Puisqu’à ces jeux vous perdiez vos loisirs,
+ Soyez damnée et sans miséricorde.
+ Allez-vous-en; que mon chien ne vous morde.
+
+ La danseuse a recours à saint Thomas, qui se montre plus conciliant.
+ Chameroi dit que ses amis les comédiens donneront soixante louis
+ pour elle. Aussitôt on lui ouvre les portes du paradis et on arrange
+ incontinent un concert où figurent sainte Cécile et le roi David.
+ Chameroi se met à danser:
+
+ Les chérubins, les trônes, les archanges,
+ Étoient ravis, la combloient de louanges.
+ Le roi David, danseur très vigoureux
+ Quitta sa harpe; on eut un pas de deux
+ Vraiment divin; ce fut une soirée
+ Douce, rapide, au plaisir consacrée,
+ On s’amusa comme des bienheureux.
+
+Quand le premier consul apprit cet événement, il se contenta de dire:
+«Pourquoi a-t-on présenté le corps à l’église? Le cimetière est ouvert à
+tout le monde, il fallait l’y porter tout droit.» Un instant il fut
+question d’arrêter le curé, mais on se contenta de lui faire infliger
+trois mois de séminaire par l’archevêque de Paris.
+
+Le 30 brumaire parut dans le _Moniteur_ un article dont la paternité fut
+attribuée à Bonaparte:
+
+«Le curé de Saint-Roch, y disait-on, a, dans un moment de déraison,
+refusé de prier pour Mlle Chameroi et de l’admettre dans l’église. Un de
+ses collègues, homme raisonnable, instruit de la véritable morale de
+l’Évangile, a reçu le convoi dans l’église des Filles-Saint-Thomas, où
+le service s’est fait avec toutes les solennités ordinaires.
+
+«L’archevêque de Paris a ordonné trois mois de retraite au curé de
+Saint-Roch, afin qu’il puisse se souvenir que Jésus-Christ commande de
+prier même pour ses ennemis, et que, rappelé à ses devoirs par la
+méditation, il apprenne que toutes ces pratiques superstitieuses
+conservées par quelques rituels et qui, nées dans des temps d’ignorance
+ou créées par des cerveaux échauffés, dégradaient la religion par leur
+niaiserie, ont été proscrites par le Concordat et par la loi du 18
+germinal.»
+
+Portalis fut chargé de s’entendre avec l’archevêque de Paris et de
+décider avec lui d’après quels principes agiraient les curés du diocèse:
+
+«L’Église de France, écrit le jurisconsulte, était la seule qui
+considérât comme excommuniées les personnes vouées au théâtre. Cette
+manière de voir est inconciliable avec les idées qui se sont établies
+sur l’état civil des acteurs depuis les règlements de l’Assemblée
+constituante. D’ailleurs, dans les principes d’une saine théologie, les
+curés doivent présumer que le défunt dont on présente le corps à
+l’église est mort dans des dispositions qui le rendent digne de
+l’application des secours spirituels. De plus, après la mort, les hommes
+n’ont plus rien à juger; ils ne peuvent savoir ce qui s’est passé dans
+les derniers moments dans l’âme du défunt; ils ne doivent pas affliger
+les vivants par des mesures indiscrètes, ni se permettre de s’expliquer
+sur des choses dont le jugement n’appartient qu’à Dieu[561].»
+
+ [561] Lettre au premier consul, 25 vendémiaire an XI, 17 octobre 1802.
+
+Bonaparte, qui protégeait si bien les comédiens contre le zèle
+intempestif de certains membres du clergé, n’avait pas hésité cependant
+à leur enlever une partie des prérogatives que la Révolution leur avait
+accordées. Ainsi, quand il réorganisa l’Institut[562], son premier soin
+fut de les exclure de la troisième classe, où la Convention les avait
+admis[563].
+
+ [562] En 1803, Bonaparte décida que l’élection des membres de
+ l’Institut serait soumise à l’approbation du pouvoir exécutif et il
+ divisa l’institut en quatre classes.
+
+ [563] En 1800, il écrivait à Lucien Bonaparte, ministre de
+ l’intérieur.
+
+ Paris, 23 fructidor an VIII (10 sept. 1800).
+
+ «Je vous prie, citoyen ministre, de me remettre la liste de nos dix
+ meilleurs peintres, de nos dix meilleurs sculpteurs, de nos dix
+ meilleurs compositeurs de musique, de nos dix meilleurs artistes
+ musiciens, _autres que ceux qui jouent sur nos théâtres_, de nos dix
+ meilleurs architectes, ainsi que les noms des artistes dans d’autres
+ genres dont les talents méritent de fixer l’attention publique.
+ (Plon, 1861, t. VI, p. 457.)
+
+Napoléon rétablit même en partie contre les gens de théâtre les peines
+disciplinaires qui avaient disparu avec l’ancien régime; le décret du
+1er novembre 1807 sur la surintendance des grands théâtres permet de
+condamner à l’amende ou aux arrêts tout sujet qui aura fait manquer le
+service sans cause valable ou pour insubordination envers ses
+supérieurs. Les sujets mis aux arrêts ne pouvaient être conduits dans la
+maison de l’Abbaye que sur l’autorisation du surintendant. Si les arrêts
+étaient de plus de huit jours, on devait en rendre compte à l’empereur.
+C’était le rétablissement du For l’Évêque. Quant au surintendant, il se
+trouvait investi de toute l’autorité qu’avaient possédée autrefois les
+Gentilshommes de la chambre.
+
+Napoléon cependant protégeait les grands artistes. Il eut même un
+instant l’idée d’accorder à Talma la Légion d’honneur; il n’y renonça
+qu’en présence du scandale qui en serait résulté. Voici ce qu’il dit
+dans le _Mémorial de Sainte-Hélène_:
+
+«Dans mon système de mêler tous les genres de mérite et de rendre une
+seule et même récompense universelle, j’eus la pensée de donner la croix
+de la Légion d’honneur à Talma. Toutefois, je m’arrêtai devant le
+caprice de nos mœurs, le ridicule de nos préjugés, et je voulus, au
+préalable, faire un essai perdu et sans conséquence: je donnai la
+Couronne de fer à Crescentini[564], la décoration était étrangère,
+l’individu était lui-même étranger, l’acte devait être moins aperçu et
+ne pouvait compromettre l’autorité, tout au plus lui attirer quelques
+mauvaises plaisanteries.
+
+ [564] Crescentini (1766-1846), célèbre chanteur italien.
+
+«Eh bien, voyez pourtant quel est l’empire de l’opinion et sa nature! Je
+distribuais des sceptres à mon gré, l’on s’empressait de venir se
+courber devant eux, et je n’aurais pas eu le pouvoir de donner avec
+succès un simple ruban; car je crois que mon essai tourna fort mal.»
+
+Peu de temps auparavant, en effet, dans une représentation aux
+Tuileries, le fameux chanteur italien Crescentini avait provoqué un tel
+enthousiasme, que l’empereur voulut donner au chanteur une marque
+éclatante de sa satisfaction et il chargea un chambellan de lui porter
+immédiatement la Couronne de fer. Quand le chambellan se fut acquitté de
+son message, l’empereur lui demanda: «Eh bien, qu’a-t-il dit?» «Rien,
+sire, Crescentini n’a pu parler, il est resté confondu.»
+
+La distinction accordée à l’illustre soprano fut à peu près
+universellement blâmée et elle souleva des plaisanteries et des
+quolibets à l’infini. «C’est une abomination, une profanation, disait-on
+dans une soirée au faubourg Saint-Germain; quels peuvent être les titres
+d’un Crescentini?» Mme Grassini[565], qui était présente, voulut prendre
+la défense de son compatriote et celle s’écria avec véhémence: «Et sa
+blessoure donc, monsieur, et sa blessoure, pourquoi la comptez-vous?» On
+peut juger de l’explosion d’hilarité que provoqua ce titre auquel
+l’empereur n’avait certainement pas songé.
+
+ [565] Célèbre chanteuse italienne.
+
+
+
+
+XXVII
+
+LOUIS XVIII ET CHARLES X
+
+SOMMAIRE: Obsèques de Mlle Raucourt.--Philippe de la
+Villenie.--Enterrement de Talma.--Décret de 1816 sur le Théâtre
+français.--L’acteur Victor en prison.--Mlle More.--Rapport de M. Daunart
+à la Chambre des députés.
+
+
+Dès les premiers jours de la Restauration, le clergé, confiant dans
+l’appui du gouvernement, revient à l’égard des comédiens à ses anciens
+errements.
+
+Mlle Raucourt meurt le 15 janvier 1815 «en remerciant Dieu d’avoir pu
+saluer le retour de ses rois légitimes.» Ses obsèques ont lieu le 17 et
+deviennent l’occasion d’un grand scandale.
+
+Elle demeurait rue du Helder, c’est-à-dire sur la paroisse Saint-Roch.
+C’est donc à cette église que le service devait avoir lieu, mais le curé
+refusa de le célébrer: «Les comédiennes sont excommuniées, dit-il, et le
+moment est venu de remettre en vigueur les canons de l’Église.» C’est en
+vain qu’on lui objecta la charité de la défunte envers les pauvres, en
+vain lui fit-on observer que lui-même recevait chaque année un don
+généreux de Mlle Raucourt pour les besoins de son église, il resta sourd
+à toutes les représentations et se retrancha derrière les ordres formels
+de l’archevêché.
+
+Les Comédiens s’adressèrent au roi pour obtenir justice, mais la réponse
+n’était pas encore parvenue le matin même de l’enterrement.
+
+Le 17, une foule énorme, plus de quinze mille personnes, est réunie rue
+du Helder et dans les environs; on y voit plusieurs acteurs de la
+Comédie en uniforme de gardes nationaux. Au moment où le convoi va se
+mettre en marche, la police donne l’ordre de se rendre directement au
+cimetière, mais la foule s’y oppose et force le corbillard à se diriger
+vers Saint-Roch. A l’entrée de la rue de la Michodière, un officier de
+police se jette à la tête des chevaux pour leur faire prendre le
+boulevard; il est bousculé, repoussé, et le cortège, de plus en plus
+houleux, poursuit sa route vers Saint-Roch. On arrive à l’église, la
+grande porte est fermée. On se précipite par les issues latérales, on
+appelle le curé à grands cris, on veut forcer la grande porte, la
+briser, on ne peut y parvenir. Les uns veulent porter le corps aux
+Tuileries, les autres à l’archevêché, les motions les plus dangereuses
+sont proposées. On entend même des voix crier: «Le curé à la lanterne!»
+
+Les comédiens qui faisaient partie du cortège, inquiets de tout ce
+tumulte et craignant qu’il ne leur fût imputé, profitèrent de ce qu’une
+partie de la foule, et la plus exaltée, était occupée à saper la porte
+de l’église, pour faire reprendre la marche du cortège vers le
+Père-Lachaise.
+
+Tout à coup une voix s’écrie: «On emmène le corbillard.» La foule
+exaspérée se précipite à sa poursuite, on l’atteint à la hauteur de la
+rue Traversière, les chevaux sont dételés et le corps est ramené
+triomphalement devant Saint-Roch[566].
+
+ [566] Au plus fort de l’émeute un des anciens amis de la tragédienne
+ disait en riant: «Si cette pauvre Raucourt voit de là-haut tout ce
+ bruit et tout ce scandale, elle doit être joliment contente.»
+
+Cependant une députation était partie pour les Tuileries. Louis XVIII
+consentit à l’admettre en sa présence. Huet, acteur de l’Opéra-Comique,
+harangua le roi qui promit d’intervenir, sans perdre de temps[567].
+
+ [567] Quelques jours après, Huet, jugé trop éloquent, fut prié d’aller
+ passer quelque temps à l’étranger. Pendant sa tournée il se rendit à
+ Gand, où il retrouva Louis XVIII; ce rapprochement lui inspira des
+ sentiments très vifs pour la cause royale, et quand le roi rentra à
+ Paris, Huet suivit le cortège, tenant à la main un drapeau
+ fleurdelisé et chantant à tue-tête: «Et l’on revient toujours à ses
+ premières amours.» (Charles Maurice.)
+
+Dans l’intervalle, on avait fait venir la troupe et un piquet de
+gendarmerie était rangé devant l’église. On pouvait s’attendre aux plus
+graves incidents, le sang allait couler, lorsque arriva l’ordre du roi,
+enjoignant au curé de recevoir le corps; pour plus de sûreté, Louis
+XVIII avait chargé son aumônier d’aller à Saint-Roch dire les prières
+que le curé refusait au corps de la tragédienne.
+
+La grande porte s’ouvre enfin, le cercueil est porté par la foule
+jusqu’au pied de l’autel, le peuple lui-même se charge d’allumer tous
+les cierges. «Le curé, le curé!» s’écrie-t-on. L’aumônier de la cour
+arrive avec deux chantres et accomplit le service ordinaire; la
+cérémonie terminée, il accompagne le corps jusqu’au seuil de l’église.
+Un peuple immense suivit le cortège jusqu’au Père-Lachaise[568].
+
+ [568] Il fut défendu aux journaux de parler de ces obsèques
+ scandaleuses; nous extrayons ces détails du récit de _Pierre
+ Victor_, témoin oculaire. (_Documents pour servir à l’histoire du
+ Théâtre français sous la Restauration_. Paris, Guillaumin, 1834.)
+
+Le gouvernement avait cédé pour éviter une émeute, mais il se promit
+bien de prendre pour l’avenir des mesures plus sérieuses et de soutenir
+le clergé dans l’exécution de ses lois contre les comédiens[569].
+
+ [569] En 1817, les Comédiens français apprirent que les restes de
+ Molière et de la Fontaine qui reposaient au Musée des Monuments
+ français, devaient être transférés au cimetière de Mont-Louis. Ils
+ écrivirent aussitôt au Ministre de l’intérieur: «C’est avec une vive
+ satisfaction, monsieur le comte, que la Comédie française a vu
+ l’annonce d’une dernière translation dans laquelle sans doute les
+ respectables restes de Molière et de la Fontaine recevront au
+ dix-neuvième siècle les honneurs dont ils furent privés au
+ dix-septième. Elle désire y contribuer en tout ce qui dépendra
+ d’elle. Le père de la Comédie, son véritable fondateur, ne peut
+ avoir d’admirateurs plus zélés que les dépositaires de ses
+ chefs-d’œuvre... Ce sont des enfants qui demandent à se réunir pour
+ honorer la cendre de leur père... ils espèrent, monsieur le comte,
+ que cette permission leur sera accordée...» (_Collection Bartet._)
+ Mais le Ministre, qui ne se souciait nullement d’une manifestation
+ blessante pour le clergé, avait eu la précaution de faire la
+ cérémonie secrètement et elle était déjà accomplie depuis plusieurs
+ jours quand la demande des Comédiens lui parvint; c’est ce qui leur
+ fut répondu.
+
+En 1824, Philippe de la Villenie, du théâtre de la Porte-Saint-Martin,
+mourut d’une attaque d’apoplexie foudroyante. Ses parents et ses amis
+voulurent lui faire des obsèques religieuses, mais le curé de
+Saint-Laurent, sa paroisse, refusa de le recevoir. Pour prévenir les
+scènes qui s’étaient passées lors de l’enterrement de Raucourt, un
+détachement de gendarmerie accompagna le convoi jusqu’au cimetière, le
+sabre en main.
+
+En 1825, Lafargue, acteur plein d’espérance, mourut de la poitrine à
+Auteuil. Le curé refusa impitoyablement l’entrée de l’église au corps du
+comédien[570].
+
+ [570] Comme au dix-huitième siècle, le clergé n’éprouvait aucune
+ répugnance à accepter les offrandes des comédiens. Ainsi, en 1822,
+ M. Fernbach, curé de Notre-Dame-des-Victoires, écrivit au directeur
+ de l’Opéra pour solliciter l’intervention des artistes en faveur du
+ monument de Lulli, que le vandalisme avait dégradé: «Il ne s’agit
+ pas, disait-il, d’une souscription, car la dépense est faite et le
+ monument prêt à reprendre sa place, mais une petite contribution
+ volontaire proposée à l’administration de l’Opéra, ainsi qu’aux
+ artistes successeurs de Lulli, et recueillie par vos soins
+ obligeants, serait d’un grand secours pour aider nos faibles moyens
+ et couvrir une partie de nos frais.» (Arch. nat., O¹16 476.)
+
+Tous les membres du clergé ne se montraient pas cependant aussi sévères.
+Quelques prélats faisaient preuve de charité et de tolérance. Ainsi en
+1820, un jeune acteur du théâtre de la Gaîté se suicida; il y avait là
+un double motif d’exclusion; cependant l’évêque de Versailles reçut le
+corps à l’église et lui accorda les dernières prières.
+
+Talma évita le scandale qu’aurait sans aucun doute provoqué son
+enterrement en demandant à être conduit directement au champ du repos. A
+plusieurs reprises, pendant sa vie, il s’était préoccupé de la question
+de ses obsèques. En envoyant à Charles Young la souscription pour le
+monument élevé à M. Kemble à Westminster-Abbey, il lui disait: «Pour
+moi, je serai bien heureux si les prêtres me laissent enterrer dans un
+coin de mon jardin[571].»
+
+ [571] _Record of a Girlhood_, by Frances Anne Kemble.
+
+Quant à consentir à la renonciation que l’Église exigeait des comédiens,
+il n’y voulait pas songer: «Point de prêtres, disait-il, je demande
+seulement à ne pas être enterré trop tôt. Que voudrait-on de moi? Me
+faire abjurer l’art auquel je dois mon illustration, un art que
+j’idolâtre, renier les quarante belles années de ma vie, séparer ma
+cause de celle de mes camarades et les reconnaître infâmes? Jamais.»
+
+Talma n’avait pas de sentiments chrétiens, mais il le regrettait plus
+qu’il ne s’en louait et il ne parlait jamais qu’avec déférence de tout
+ce qui touchait à la religion: «Je suis fâché de ne pas croire,
+disait-il, mais en vérité ce n’est pas trop ma faute, j’ai eu pour père
+l’athée le plus décidé de tout le dix-huitième siècle. Il me fouettait
+quand je m’agenouillais pour réciter la prière que ma bonne m’avait
+enseignée; il me retira du collège parce qu’on m’y faisait prier Dieu;
+il avait fait copier en grosses lettres les maximes les plus impies du
+_Système social_ du baron d’Holbach, et en avait fait tapisser la
+chambre que j’habitais; c’est de là que je suis passé au théâtre, où la
+Révolution avec tous ses principes m’a trouvé et m’a laissé. Or, je vous
+demande si après cela il est possible que je sois jamais un bon
+chrétien[572].»
+
+ [572] _Théâtre et poésies_ d’Alexandre Guiraud, 1 vol. in-8º, Amyot.
+
+Il faisait élever ses enfants dans la religion catholique, et il les
+avait confiés à un certain M. Morin, maître de pension. Le jour de la
+distribution des prix, l’archevêque de Paris vint présider la cérémonie.
+M. Morin, cédant au préjugé, ne crut pas devoir laisser couronner les
+enfants d’un comédien par le prélat, et les fils de Talma reçurent en
+secret les prix qu’ils avaient mérités. Talma fut profondément blessé de
+cette injurieuse exception et il décida que ses fils embrasseraient la
+religion réformée. L’archevêque, prévenu de l’incident, avait eu
+cependant le bon goût d’envoyer un de ses ecclésiastiques auprès du
+comédien, pour l’assurer qu’il n’était pour rien dans l’affront qui
+venait de lui être fait.
+
+Pendant la maladie qui devait le conduire au tombeau, Talma reçut à
+trois reprises différentes la visite de M. de Quélen, archevêque de
+Paris, mais le prélat ne fut pas reçu. M. Amédée Talma, neveu du
+comédien, crut interpréter les volontés du mourant en ne laissant pas
+l’archevêque pénétrer jusqu’à lui. Lui-même a raconté, dans son _Journal
+des derniers jours de Talma_, la conversation qu’il eut à ce sujet avec
+son oncle.
+
+«Comme mon oncle était mieux ce jour-là, dit-il, je crus l’instant
+favorable; je pris la parole et dis avec intention au malade: «M.
+Dupuytren disait à ces messieurs que M. l’archevêque lui demandait tous
+les jours de tes nouvelles.» «Qui? M. l’archevêque de Paris? Ah! que je
+suis touché de son souvenir. Je l’ai connu autrefois chez la princesse
+de Wagram; c’est un bien digne homme.» A quoi, je répondis: «Mais il est
+venu plusieurs fois pour te voir, je lui ai parlé deux fois et lui ai
+même promis que tu le recevrais aussitôt que tu serais mieux.» «Ah! non,
+j’irai le voir, ma première visite sera pour lui. Combien je suis touché
+des visites de ce bon archevêque!»
+
+M. Amédée Talma avait conclu de cette conversation que son oncle se
+refusait à voir M. de Quélen.
+
+Le comédien succomba le 19 octobre 1826; le lendemain de sa mort parut
+dans tous les journaux la lettre suivante:
+
+ «Monsieur le Rédacteur,
+
+ «Talma est mort aujourd’hui, à onze heures et trente cinq minutes du
+ matin. Il a déclaré à plusieurs reprises, en présence de plusieurs
+ personnes, vouloir être conduit directement et sans cérémonie de sa
+ maison au champ de repos. Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien
+ donner à cette déclaration conforme à la dernière volonté de mon oncle
+ toute la publicité possible.
+
+ «Amédée TALMA.»
+
+Les obsèques de l’illustre tragédien eurent lieu en grande pompe et une
+foule immense accompagna le cortège.
+
+Le clergé n’était pas seul à vouloir remettre en vigueur vis-à-vis des
+comédiens les usages du dix-huitième siècle.
+
+Un décret de Louis XVIII du 14 décembre 1816, et de l’an 22e de son
+règne, replace le Théâtre français sous l’autorité des Gentilshommes de
+la chambre et il leur accorde, contrairement aux stipulations de la
+Charte[573], le droit d’infliger aux Comédiens la peine des arrêts. Le
+décret est contresigné par le duc de Duras, premier Gentilhomme de la
+chambre, et revu pour copie conforme par l’Intendant général de
+l’argenterie et menus plaisirs, Papillon de la Ferté.
+
+ [573] «Nul ne peut être poursuivi et arrêté que dans les cas prévus
+ par la loi et dans la forme qu’elle prescrit.»
+
+La Révolution, l’Empire, rien n’a existé, on se trouve reporté de 27 ans
+en arrière, on voit reparaître les mêmes noms et revivre les mêmes lois
+que sous le règne de Louis XVI.
+
+Ce décret de 1816 enlevait aux comédiens les droits civils et politiques
+que la Révolution leur avait accordés, et en fait ils se trouvaient de
+nouveau placés hors du droit commun.
+
+Ainsi on décida qu’un garde national comédien, ne pourrait avancer au
+delà du grade de sous-officier. Ce principe fut strictement observé
+jusqu’en 1830.
+
+Quelques exemples montreront les singulières anomalies qu’amena une
+législation si peu conforme aux mœurs de l’époque.
+
+En 1817, un acteur nommé Victor fut admis à l’essai à la Comédie
+française pour un an. A la fin de l’année, son engagement fut renouvelé
+pour la même période, et il obtint en outre un congé de quinze jours
+pour donner des représentations en province. Cette faveur lui fut
+accordée sous le sceau du secret par Papillon de la Ferté;
+naturellement, elle fut bientôt divulguée et toute la Comédie réclama le
+même avantage. Le comité, ne sachant auquel entendre, non seulement
+révoqua la permission, mais encore nia la parole qu’il avait donnée.
+
+Victor était à Amiens sur le point de jouer. Le préfet de la Somme, sur
+l’ordre du duc de Duras, interdit la représentation. Victor exaspéré
+donna sa démission de la Comédie française, et comme on lui objectait
+qu’elle n’était pas donnée en temps utile, il la fit signifier par
+huissier, déclarant qu’à partir du 31 mars il cesserait tout service.
+L’apparition de l’huissier causa la plus vive sensation; c’était la
+première fois qu’un comédien osait ainsi résister aux volontés des
+premiers Gentilshommes.
+
+Les Comédiens du roi, les sociétaires comme les pensionnaires, ne
+pouvaient paraître sur aucun théâtre de province, ni obtenir de la
+police l’autorisation de quitter la capitale sans un certificat des
+Menus Plaisirs, les déclarant dispensés de leur service sur les théâtres
+royaux.
+
+Victor, ne pouvant obtenir ce certificat, restait à Paris sans emploi.
+Il prit alors le parti de faire assigner MM. les membres du comité en la
+personne de M. de la Ferté, leur président, à comparaître devant le
+tribunal de première instance pour obtenir sa libération. La Comédie
+répondit en faisant afficher _Philoctète_ avec Victor dans un des
+principaux rôles. Au moment de la représentation, on fit relâche,
+l’acteur ne s’étant pas rendu au théâtre. Le lendemain, sur un rapport
+adressé au duc de Duras par les membres du comité du Théâtre français,
+le premier Gentilhomme ordonnait l’arrestation de Victor.
+
+Deux agents se présentèrent chez le comédien et l’emmenèrent à la
+préfecture de police où il resta trois jours incarcéré. On pouvait se
+croire revenu aux plus beaux jours du For l’Évêque.
+
+Mais ce qu’il y avait de plus curieux dans l’incident, c’est que c’était
+à la demande même des Comédiens que leur camarade était emprisonné.
+
+Victor porta plainte aux tribunaux contre cet attentat à la liberté
+individuelle, contre cette violation de la Constitution: «Ce sera une
+chose assez notoire, disait un journal du temps, de voir des comédiens
+soutenir en justice qu’au mépris de la Charte, qui leur accorde les
+mêmes droits qu’aux autres citoyens, on puisse avoir la faculté de
+mettre de côté pour eux les formes protectrices de la loi, en invoquant
+d’anciennes coutumes, d’anciennes ordonnances qui ont été détruites à
+jamais. Si les Comédiens entendaient bien leurs véritables intérêts dans
+ce procès, ils réuniraient leurs efforts, non pour le gagner mais pour
+le perdre. Tandis que d’un côté Victor plaidera contre MM. les
+sociétaires du Théâtre français, de l’autre il plaidera évidemment en
+leur faveur, et il n’aura pas de peine à établir aujourd’hui, sans
+éprouver de contradiction, que, pour représenter les chefs-d’œuvre qui
+font la gloire de la scène française, on ne cesse pas d’être citoyen.»
+
+La Comédie et l’Intendance des Menus Plaisirs déclarèrent qu’elles
+n’étaient pas justiciables des tribunaux, que leur unique autorité était
+celle du premier Gentilhomme de la chambre.
+
+Le vicomte Decaze était alors ministre de l’Intérieur. Pour couper court
+à un conflit qui s’envenimait et soulevait des questions fort délicates,
+il accorda à Victor un passeport qu’il signa lui-même[574].
+
+ [574] Pierre Victor, _Documents pour servir à l’histoire du Théâtre
+ français sous la Restauration_, Paris, Guillaumin, 1834.
+
+Il eût été préférable assurément de voir la question en litige se vider
+judiciairement[575].
+
+ [575] Le 18 novembre 1827, cinq acteurs du théâtre de Caen furent
+ emprisonnés sur un simple ordre du maire, parce qu’ils avaient bissé
+ un couplet défendu. Il est vrai que dans ce cas on pouvait dire
+ qu’ils s’étaient rendus coupables d’une simple contravention de
+ police.
+
+Un cas non moins curieux est celui de Mlle More, attachée au théâtre de
+Rouen, où elle remportait les plus vifs succès. Le duc d’Aumont,
+convaincu que l’autorité des Gentilshommes subsistait comme au
+dix-huitième siècle, envoya à la jeune actrice un ordre de début au
+théâtre royal de l’Opéra-Comique. Mlle More se conforma aux instructions
+du premier Gentilhomme et se rendit à Paris; mais le directeur de Rouen,
+M. Corréard, ne l’entendait pas ainsi; il contesta absolument la
+légitimité de l’intervention des Gentilshommes et il attaqua sa
+pensionnaire devant les juges de Paris. Mlle More eut beau invoquer
+l’ordre de la Cour, le tribunal de la Seine donna gain de cause au
+directeur; c’est en vain que M. de la Ferté fit appel et soutint la
+validité de l’ordre de début; le 18 mai 1820, la Cour royale de Paris
+confirma le jugement de première instance.
+
+Certains tribunaux de province persistaient encore à considérer les
+comédiens comme hors du droit commun. MM. Vulpian et Gauthier dans leur
+code des théâtres en rapportent un exemple fort curieux.
+
+«M. Delestrade, recteur de l’église Saint-Jérôme à Marseille, avait loué
+le premier étage d’une maison. Le bail portait que les autres étages ne
+pourraient être loués qu’à des personnes tranquilles, d’une conduite
+irréprochable. Bientôt le propriétaire de la maison trouve à louer son
+second étage à M. Saint-Alme, basse-taille noble du Grand-Théâtre de
+Marseille. Aussitôt M. Delestrade demande la résiliation du bail ou le
+renvoi du comédien. On répond que Saint-Alme est un homme honnête et de
+mœurs régulières, qui vit paisiblement avec sa femme légitime et ses
+enfants, il exerce au dehors la profession de comédien; chez lui, c’est
+un citoyen tranquille, dont personne n’a jamais eu à se plaindre.
+Cependant, par son jugement du 15 décembre 1826, le tribunal de
+Marseille a décidé qu’il y avait incompatibilité dans les deux
+professions, inconvenance dans le voisinage, et il a adjugé les
+conclusions du sieur Delestrade.»
+
+En 1829, Victor, dont les démêlés avec la Comédie n’étaient pas
+terminés, adressa à la Chambre des députés une pétition pour demander
+une nouvelle organisation des théâtres. M. Daunart, dans le rapport
+qu’il fit sur cette pétition, dut reconnaître que le sort des comédiens
+était encore réglé par des mesures exceptionnelles qui pouvaient à juste
+titre encourir le reproche de confusion et d’arbitraire: «Pour s’en
+convaincre, dit-il, il suffit de jeter les yeux sur les dispositions
+pénales relatives au Théâtre français, et qui sont encore les amendes,
+l’expulsion momentanée ou définitive, la perte de la pension, les
+arrêts. Ces règlements, si contraires à nos droits constitutionnels,
+indiquent assez la nécessité d’une législation qui donne aux comédiens
+ce qui appartient à tous les Français, la liberté légale et le droit
+commun. Nous pensons bien que M. le chargé des beaux-arts n’use pas de
+tous ses privilèges et en particulier de ceux qui sont en désaccord avec
+la première de nos lois, la Charte, qu’il chérit et respecte comme nous.
+Il y a même telle de ces peines qu’il serait heureusement impossible de
+faire exécuter. Quel est le gendarme ou le geôlier qui consentirait à
+détenir un citoyen sur la simple réquisition du Directeur des
+beaux-arts[576]?
+
+ [576] L’exemple de Victor emprisonné pendant trois jours en 1817
+ démontrait bien que le gendarme ou le geôlier se trouvait toujours.
+
+«Toutefois, un pareil ordre de choses forme une anomalie choquante dans
+notre législation et les comédiens peuvent justement se plaindre d’être
+régis par des dispositions qui n’ont pas même pour excuse d’être basées
+sur une loi. Une nouvelle revision de ces règlements paraît donc
+indispensable.»
+
+Ces révélations sur l’état des comédiens excitèrent sur les bancs de la
+Chambre le plus vif étonnement; personne ne les soupçonnait; les
+conclusions du rapporteur furent adoptées à l’unanimité.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+DE 1830 A NOS JOURS
+
+SOMMAIRE: L’_Encyclopédie théologique_ de l’abbé Migne.--La _Théologie
+morale_ de Mgr Gousset.--Mgr Affre et les comédiens.--Le concile de
+Soissons en 1849.--La société civile et les comédiens.--La décoration.
+
+
+La révolution de 1830 ne modifia pas sensiblement la situation des
+comédiens au point de vue religieux. Bien que l’Église, suivant le
+mouvement des mœurs et des idées, les considérât d’un œil évidemment
+moins défavorable[577], elle se trouvait liée par les prescriptions des
+rituels et elle n’osait les enfreindre. Depuis 1789 jusqu’à la
+République de 1848, il n’y eut pas en France de concile provincial; or
+les rituels ne pouvaient être réformés que par un concile: c’est ce qui
+explique comment ils subsistèrent sans modification jusqu’en 1848 et
+comment les lois canoniques qui frappaient les comédiens restèrent en
+vigueur jusqu’à cette époque[578].
+
+ [577] Le duc de Rohan, archevêque de Besançon, écrivait à M.
+ Alexandre, acteur de province, qui venait de donner une
+ représentation au bénéfice des pauvres: «Qu’il soit béni celui qui
+ passe en faisant du bien, et qui, dans tous les pays, s’est conservé
+ chrétien! Qu’il soit béni et que sa famille entière participe dès ce
+ monde aux bénédictions et aux récompenses promises aux
+ miséricordieux.» Deux jours après, le même acteur donna une
+ représentation au bénéfice des comédiens de Besançon. L’archevêque
+ fit prendre de ses deniers vingt-cinq billets de première. (_Gazette
+ des tribunaux_, 17 novembre 1831.)
+
+ [578] D’après le Concordat, on ne pouvait réunir un concile sans
+ l’autorisation de l’État, et cette autorisation fut refusée jusqu’en
+ 1848.
+
+L’_Encyclopédie théologique_, publiée par l’abbé Migne en 1847, montre
+bien que la discipline de l’Église ne s’était pas modifiée.
+
+Voici ce qu’on lit à l’article COMÉDIENS: «L’excommunication prononcée
+contre les comédiens, acteurs, actrices tragiques ou comiques, est de la
+plus grande et de la plus respectable antiquité... elle fait partie de
+la discipline générale de l’Église de France... Cette Église ne leur
+accorde ni les sacrements, ni la sépulture; elle leur refuse ses
+suffrages et ses prières, non seulement comme à des infâmes et des
+pécheurs publics, mais comme à des excommuniés... Dans un grand nombre
+de rituels, de conciles, d’ordonnances synodales, il y a des
+excommunications contre les comédiens; _les Conférences d’Angers_,
+revues et annotées, il y a peu d’années, par Mgr Gousset, déclarent
+formellement les comédiens excommuniés. Les acteurs et les actrices
+étant excommuniés en France, dit _l’Examen raisonné_, on ne peut leur
+donner ni l’absolution, même à l’article de la mort, ni la sépulture
+ecclésiastique après leur mort, s’ils ne renoncent à leur état. Que dans
+quelques diocèses l’excommunication qui pesait sur eux soit tombée en
+désuétude, c’est possible, mais ce n’est assurément pas dans tous.»
+
+L’abbé Migne ajoute que dans les diocèses où les comédiens ne passent
+pas pour excommuniés on les range dans la catégorie des pécheurs
+publics, qui sont infâmes en raison de leur condition ou profession.
+C’est ce que faisait le rituel de Paris.
+
+L’abbé reconnaît cependant que les gens de théâtre ne sont plus dénoncés
+au prône dans aucun diocèse et que par conséquent la discipline
+ecclésiastique tend à devenir à leur égard moins sévère qu’elle ne
+l’était.
+
+Voici à quelle conclusion pratique arrive le théologien: «On doit en
+agir avec les comédiens comme avec les pécheurs publics, les éloigner de
+la participation des choses saintes pendant qu’ils sont sur le théâtre,
+les y admettre dès qu’ils le quittent.»
+
+Mgr Gousset, archevêque de Reims, dans sa _Théologie morale_, se montre
+déjà beaucoup plus tolérant que l’abbé Migne: «Le théâtre, dit-il,
+n’étant pas mauvais de sa nature, la profession des acteurs et des
+actrices, quoique généralement dangereuse pour le salut, ne doit pas
+être regardée comme une profession absolument mauvaise[579].»
+
+ [579] Il parut cependant à Schaffhouse, en 1838, une brochure qui
+ dépeignait en ces termes les pernicieux effets du théâtre moderne
+ sur les mœurs. «Le drame français moderne n’est qu’un tissu de
+ crimes, de blasphèmes et d’horreurs. C’est un monstre moral. Parmi
+ les personnes du sexe qui figurent dans les pièces de théâtre de
+ Victor Hugo et d’Alexandre Dumas on trouve huit femmes adultères,
+ six courtisanes de différents rangs, six victimes de la séduction;
+ quatre mères ont des intrigues avec leurs fils ou gendres, et dans
+ trois cas le crime suit l’intrigue. Onze personnes sont assassinées
+ par leurs amants ou leurs maîtresses, et dans six de ces pièces le
+ héros principal est un bâtard ou un enfant trouvé, et toute cette
+ masse d’horreurs a été entassée par deux auteurs parisiens dans six
+ drames créés dans un espace de trois ans.»
+
+C’est là un premier pas dans la voie de l’apaisement; mais Mgr Gousset
+ne s’en tient pas là, il va plus loin encore. Il reconnaît qu’il
+n’existe aucune loi générale de l’Église proscrivant la profession du
+théâtre sous peine d’excommunication et que le fameux canon du concile
+d’Arles, sous lequel les comédiens courbent la tête depuis près de
+quinze siècles, n’est qu’un règlement particulier: «D’ailleurs, dit-il,
+il n’est pas certain que ce décret, qui était dirigé contre ceux qui
+prenaient part aux spectacles des païens, soit applicable aux acteurs du
+moyen âge ou aux acteurs des temps modernes, et il n’est guère plus
+certain qu’il s’agisse ici d’une excommunication à encourir par le seul
+fait, _ipso facto_.»
+
+Il était peut-être un peu tard pour s’en apercevoir, mais enfin mieux
+vaut tard que jamais.
+
+Mgr Gousset établit une distinction entre les comédiens et les
+bateleurs, les farceurs publics, les danseurs de corde, en un mot les
+histrions.
+
+«On doit certainement, dit-il, refuser les sacrements aux histrions, à
+moins qu’ils n’aient renoncé ou ne déclarent publiquement renoncer à une
+profession justement flétrie par l’opinion publique; ce sont des gens
+sans foi, sans religion, sans moralité. On doit encore les refuser à un
+acteur diffamé dans le pays par la licence de ses mœurs ou l’abus de sa
+profession, tant qu’il n’aura pas réparé les scandales qu’il a commis.»
+
+Sauf ces restrictions, l’archevêque de Reims croit qu’on peut recevoir
+les comédiens aux sacrements, comme on le fait du reste partout ailleurs
+qu’en France et même en Italie. Il pense également qu’on peut les
+admettre aux fonctions de parrain et de marraine. Pour ce qui regarde la
+sépulture, on ne doit en priver que ceux qui ont refusé les secours de
+la religion.
+
+Quant aux derniers sacrements, l’archevêque est d’avis qu’on ne peut les
+accorder que sous certaines conditions.
+
+«Lorsqu’un acteur est en danger de mort, dit-il, le curé doit lui offrir
+son ministère. Si le malade ne paraît pas disposé à renoncer à sa
+profession, il est prudent, à notre avis, de n’exiger que la simple
+déclaration que, s’il recouvre la santé, il s’en rapportera à la
+décision de l’évêque. Cette déclaration étant faite, on lui accordera
+les secours de la religion. Dans le cas où il s’obstinerait à refuser la
+déclaration qu’on lui demande, il serait évidemment indigne des
+sacrements et des bénédictions de l’Église.»
+
+On le voit, s’il y a amélioration notable dans la situation canonique
+des acteurs, ils sont encore soumis à des règles spéciales.
+
+Mais depuis cette époque les idées de tolérance ont fait chaque jour du
+chemin et l’attitude du clergé est devenue de plus en plus conciliante.
+En 1847 Mgr Affre, archevêque de Paris, permet à Rose Chéri de se marier
+tout en restant au théâtre.
+
+En 1848, une députation de comédiens vint prier Mgr Affre de lever
+l’excommunication qui frappait les membres de leur profession. Le prélat
+leur répondit qu’il n’avait pas à la lever, parce que, à sa
+connaissance, elle n’avait jamais été formulée, et que les comédiens
+français pourraient dorénavant dans son diocèse participer aux
+sacrements[580].
+
+ [580] Cette réponse, rapportée par M. Régnier dans une lettre au
+ _Temps_ du 27 septembre 1884, nous paraît formuler deux assertions
+ contradictoires.
+
+Mais ce n’était là qu’une opinion personnelle et dont les comédiens ne
+devaient être appelés à bénéficier que dans le diocèse de Paris.
+
+Le concile de Soissons, en 1849, modifia définitivement et
+officiellement la discipline de certains diocèses: «Quant aux comédiens
+et aux acteurs, dit le concile, nous ne les mettons pas au nombre des
+infâmes ni des excommuniés. Cependant, si comme cela arrive presque
+toujours, ils abusent de leur profession pour jouer des pièces impies ou
+obscènes, de manière qu’on ne puisse s’empêcher de les regarder comme
+des pécheurs publics, on doit leur refuser la communion eucharistique.»
+
+Cette discipline fut aussitôt adoptée dans quelques provinces
+ecclésiastiques et depuis elle a gagné chaque jour du terrain. C’est
+surtout depuis 1870, c’est-à-dire depuis que l’Église de France a
+abandonné les théories gallicanes, que l’admission des gens de théâtre
+aux sacrements ne fait plus de difficulté; sauf de bien rares
+exceptions, le clergé traite les comédiens comme tous les autres
+chrétiens et on peut dire qu’au point de vue religieux ils sont
+aujourd’hui dans le droit commun.
+
+On n’en peut dire autant au point de vue civil. La réprobation qu’a
+toujours inspirée la profession du théâtre va en s’atténuant, cela est
+incontestable, mais elle n’est pas encore complètement effacée.
+
+M. Alphonse Karr prétend que non seulement les comédiens ont atteint
+depuis longtemps «l’égalité», mais qu’ils l’ont même dépassée, et que
+quand on la demande pour eux, c’est à reculons qu’il faudrait les y
+ramener. Il cite à l’appui de sa thèse les ovations dont quelques
+actrices sont l’objet, les émoluments considérables que reçoivent
+certains artistes et dont un magistrat ne touche pas la trentième
+partie.
+
+La comparaison nous paraît manquer de justesse. Des ovations exagérées,
+des appointements excessifs, ne constituent en aucune façon l’égalité
+civile. Les comédiens, au dix-huitième siècle, étaient bien autrement
+adulés et flattés qu’ils ne le sont aujourd’hui, et cependant ne se
+trouvaient-ils pas hors du droit commun?
+
+La vérité est que la société civile n’a pu se décider encore à
+considérer la profession dramatique comme honorable et à rompre
+irrévocablement la barrière qui sépare le comédien du citoyen.
+
+Si d’après la loi le comédien est l’égal de tous les citoyens, s’il ne
+se trouve exclu d’aucun emploi, d’aucune charge, en fait cette égalité
+n’existe pas complète, et le préjugé, plus fort que la loi, interdit
+formellement à l’acteur l’accès de certaines fonctions qui légalement
+lui est ouvert.
+
+Il y a progrès cependant. Rien ne s’oppose plus maintenant à ce que le
+comédien parvienne au grade d’officier dans la réserve et dans la
+territoriale; plusieurs, à notre connaissance, y remplissent les
+fonctions de lieutenant. Le comédien peut briguer les charges
+municipales et y parvenir; nous avons vu M. Christian remplir pendant
+plusieurs années les fonctions de maire de Courteuil. L’étourdissant
+Jupiter de la _Belle Hélène_ mariait ses concitoyens avec beaucoup de
+dignité, et il était _invité_ aux réceptions de M. le duc d’Aumale à
+Chantilly.
+
+Mais c’est là un cas tout à fait exceptionnel et qui, nous le croyons,
+n’a pas dû se reproduire. Le préjugé éloigne aussi bien le comédien des
+fonctions municipales que des fonctions législatives. Se figure-t-on M.
+Coquelin aîné au Sénat, M. Coquelin cadet siégeant à la Chambre basse?
+Quiconque, quelle que soit sa situation ou sa profession, le paysan,
+l’ouvrier, le cabaretier, peut briguer le mandat législatif avec des
+chances de succès; M. Got, M. Delaunay, ne le peuvent pas.
+
+Récemment, dans le _Rappel_, M. Vacquerie attaquait ce préjugé toujours
+vivant, qui empêche de décorer un comédien.
+
+«Le préjugé, dit-il, me rappelle ce pauvre Seveste[581], blessé à mort
+en défendant Paris contre les Prussiens. On le décora agonisant. Je ne
+crois pas qu’aucun soldat ait eu à rougir d’être de la même légion que
+ce cabotin. MM. Régnier et Samson avaient été décorés à la condition de
+ne plus jouer. M. Seveste avait été décoré à la condition de ne plus
+vivre.»
+
+ [581] Il appartenait à la Comédie française et mourut le 31 janvier
+ 1871, des suites d’une blessure reçue à Buzenval.
+
+Depuis cette époque, nous avons fait un pas de plus; on décore les
+comédiens, et on leur permet, fort heureusement pour eux et pour nous,
+de vivre et même de rester au théâtre; cependant le préjugé n’en
+subsiste pas moins.
+
+En 1881, M. Got est fait chevalier de la Légion d’honneur; il est décoré
+non pas comme comédien, mais quoique comédien. C’est le professeur au
+Conservatoire qui est l’objet de la distinction, il n’est pas fait
+mention du «doyen de la Comédie française».
+
+Le 4 mai 1883, M. Delaunay reçoit à son tour la croix de la Légion
+d’honneur, mais dans ce cas encore c’est le professeur au Conservatoire
+que l’on honore. Par une inconséquence que l’on retrouve sans cesse dans
+cette question des comédiens, M. Delaunay, qu’on n’ose décorer comme
+sociétaire de la Comédie, reçoit sa nomination et ses insignes en
+sortant de scène, en plein foyer du Théâtre-Français[582]; bien plus,
+ils lui sont remis officiellement par M. Jules Ferry, président du
+Conseil, et par le général Pittié, secrétaire de la Présidence de la
+République!
+
+ [582] Il venait de jouer la _Nuit d’octobre_ et _Il ne faut jurer de
+ rien_.
+
+Il y a quelques jours à peine M. Febvre, l’éminent sociétaire de la
+Comédie, a reçu enfin la distinction à laquelle il avait tant de droits,
+mais cette fois encore, ce n’est pas le comédien qui a été décoré, c’est
+le philanthrope, c’est «le vice-président de la Société française de
+bienfaisance à Londres».
+
+Le gouvernement se montre moins réservé lorsqu’il s’agit de rubans
+subalternes. M. Mounet-Sully, M. Laroche, M. Boisselot, etc., voire même
+Mlle Richard, sont officiers d’Académie ou de l’Instruction publique, et
+pour obtenir ces distinctions ils n’ont pas eu besoin d’autre titre que
+de celui de comédiens distingués. Nous ignorons si des acteurs ont déjà
+été gratifiés du Mérite agricole, du Nicham ou du Dragon vert, il est à
+craindre qu’ils n’y échappent pas. Ce sont là des essais sans
+conséquence, et qui n’ont d’autre but que d’acclimater peu à peu dans
+l’opinion l’idée de la décoration des comédiens. On espère ainsi amener
+insensiblement le public à renoncer à un préjugé qui aurait dû
+disparaître depuis longtemps et qui n’existe pas dans les autres pays.
+Il en est de la profession du théâtre comme des autres professions, tout
+dépend de la façon dont on l’exerce.
+
+Le gouvernement dans une Exposition n’hésite pas un instant à donner la
+croix à des industriels même de l’ordre le moins relevé, à des
+industriels qui en font une spéculation et une réclame, et il n’ose
+décorer un comédien!
+
+Il devrait avoir le courage de son opinion et ne pas recourir à de
+misérables subterfuges, pour accorder une distinction à des hommes
+parfaitement honorables, du plus grand talent, et qui sont l’honneur de
+la scène française.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ Préface. I
+
+ I
+
+ Sommaire: Préambule.--Le théâtre en Orient et en Grèce. 1
+
+ II
+
+ Sommaire: Le théâtre à Rome sous la République et sous les
+ empereurs païens. 9
+
+ III
+ DU TROISIÈME AU SIXIÈME SIÈCLE
+
+ Sommaire: Les Pères de l’Église condamnent les spectacles et les
+ comédiens.--Canons des Conciles.--Le théâtre et les comédiens
+ sous les empereurs chrétiens.--Les spectacles en Orient.
+ --Invasion des barbares en Occident.--Suppression des théâtres. 28
+
+ IV
+ DU SIXIÈME AU QUATORZIÈME SIÈCLE
+
+ Sommaire: Premiers essais dramatiques dans les églises.--_La
+ fête des fous._--_Les mystères._--_Confrérie de la Passion._ 46
+
+ V
+ DU TREIZIÈME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
+
+ Sommaire: Opinion de l’Église sur le théâtre.--Les
+ _Scolastiques_.--L’Église de France maintient contre les
+ comédiens les censures prononcées par les premiers conciles.
+ --Le gallicanisme.--Philippe-Auguste.--Saint Louis.--Les
+ _Clercs de la basoche_.--Les _Enfants sans-souci_.--Mélange du
+ sacré et du profane.--Intervention de l’Église.--Léon X.--La
+ Réforme.--Sévérité des Parlements contre le théâtre.--On
+ interdit les pièces sacrées aux _Confrères de la Passion_.
+ --Les _Confrères_ achètent l’hôtel de Bourgogne.--Renaissance
+ du théâtre.--Jodelle.--Règne d’Henri III.--_Gli Gelosi_.--Les
+ Confrères renoncent au théâtre et cèdent leur privilège.
+ --Troupe de l’hôtel de Bourgogne.--Henri IV.--Isabella
+ Andreini. 58
+
+ VI
+ DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
+
+ Sommaire: La troupe du Marais.--La troupe de l’hôtel de Bourgogne
+ reçoit le titre de _Troupe royale des comédiens_.--Richelieu
+ encourage le théâtre.--Difficulté pour les comédiens de trouver
+ une salle.--L’abbé d’Aubignac et la _Pratique du théâtre_.
+ --Déclaration de Louis XIII réhabilitant l’état de comédien.
+ --Mazarin protège la comédie italienne.--Passion d’Anne
+ d’Autriche pour la comédie.--Mazarin introduit en France
+ l’opéra.--La troupe de Molière.--Elle reçoit le titre de _Troupe
+ du Roi au Palais-Royal_.--Considération dont on entoure les
+ comédiens.--Faveurs que le roi accorde à Molière et à Lulli.
+ --Floridor. 83
+
+ VII
+ DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE)
+
+ Sommaire: Tolérance de l’Église vis-à-vis des comédiens.
+ --Sévérité théorique de quelques rituels.--Les collèges des
+ Jésuites.--Leurs théâtres.--Querelles entre les Jésuites et les
+ Jansénistes.--_Traité de la comédie_, par Nicole.--_Traité de la
+ comédie et des spectacles_, par le prince de Conti.--Indignation
+ causée par les représentations de _Tartuffe_.--Incidents qui
+ accompagnent la mort de Molière. 106
+
+ VIII
+ DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE)
+ 1673-1689
+
+ Sommaire: Lulli obtient l’autorisation d’établir l’Opéra au
+ théâtre du Palais-Royal.--_La troupe de Molière_, dépossédée,
+ achète le théâtre de la rue Guénégaud.--Elle se réunit à la
+ troupe du Marais.--En 1680, Louis XIV ordonne la fusion des deux
+ troupes de l’_hôtel de Bourgogne_ et de _Guénégaud_.--La Comédie
+ française est constituée.--Autorité des Gentilshommes de la
+ chambre.--La Dauphine.--Les spectacles sont fermés pendant la
+ quinzaine de Pâques.--La _Comédie_ est expulsée de l’hôtel
+ _Guénégaud_.--Après des pérégrinations sans nombre, elle
+ s’établit au jeu de paume de l’Étoile. 127
+
+ IX
+ DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (SUITE)
+ 1694
+
+ Sommaire: Sévérité de l’Église de France à l’égard des
+ comédiens.--Le Père Caffaro prend leur défense.--Indignation de
+ Bossuet.--Le Père Caffaro est obligé de se rétracter.--Les
+ évêques adoptent la doctrine de Bossuet. 138
+
+ X
+ DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XIV
+
+ Sommaire: Louis XIV retire au théâtre sa protection.--L’Église
+ excommunie les comédiens et leur refuse tous les sacrements.
+ --Ils réclament inutilement auprès du pape.--Les comédiens
+ italiens ne sont pas excommuniés.--La même faveur est accordée
+ aux artistes de l’Opéra. 151
+
+ XI
+ DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XIV (SUITE ET FIN)
+
+ Sommaire: Existence des comédiens.--Leur piété.--Leur générosité
+ envers les pauvres et les églises.--Le droit des pauvres.--Place
+ importante que les comédiens occupent dans la société.--Leur
+ vanité. 162
+
+ XII
+ RÈGNE DE LOUIS XV
+
+ Sommaire: Le théâtre sous la Régence.--Les théâtres de société:
+ la duchesse du Maine.--Goût des Jésuites pour l’art dramatique.
+ --Le théâtre en Italie et à Rome.--Sévérité du clergé français.
+ --Les refus des sacrements.--Intervention du Parlement. 179
+
+ XIII
+ RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)
+
+ Sommaire: On refuse la sépulture à Adrienne Lecouvreur.
+ --Indignation de Voltaire.--Discipline de l’Église à l’égard des
+ comédiens: mariage, derniers sacrements, sépulture.--Faveur
+ accordée aux comédiens italiens et aux artistes de l’Opéra. 195
+
+ XIV
+ RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)
+
+ Sommaire: Situation civile des comédiens.--Droits excessifs des
+ Gentilshommes de la chambre.--Le For l’Évêque.--L’hôpital.
+ --Comédiens en prison. 213
+
+ XV
+ RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)
+
+ Sommaire: Autorité des Gentilshommes de la chambre sur la
+ _Comédie française_.--Conséquences de cette autorité.--Le duc
+ d’Aumont et M. de Cury.--La Comédie italienne.--L’Opéra. 228
+
+ XVI
+ RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)
+
+ Sommaire: Peu de sympathie du public pour les comédiens.
+ --Attaque de J.-J. Rousseau.--Réponse de d’Alembert.
+ --Intervention de Voltaire.--Son opinion sur les comédiens et
+ le théâtre. 243
+
+ XVII
+ RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)
+
+ Sommaire: Clairon prend en main la cause des comédiens.--Mémoire
+ de Huerne de la Mothe.--Il est condamné par le Parlement.
+ --Indignation de Voltaire.--L’abbé Grizel et l’Intendant des
+ Menus. 257
+
+ XVIII
+ RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)
+ 1765
+
+ Sommaire: Querelle de Saint-Foix et de Clairon.--Intervention de
+ Fréron.--Il est condamné à la prison.--La reine obtient sa
+ grâce.--Dubois et Blainville font un faux serment.--Le _Siège de
+ Calais_.--Les Comédiens refusent de jouer avec Dubois.--Troubles
+ à la Comédie.--Arrestation des Comédiens.--Clairon est mise en
+ liberté.--Bellecour fait amende honorable.--Les Comédiens sont
+ relâchés. 279
+
+ XIX
+ RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)
+ 1765-1766
+
+ Sommaire: Voltaire exhorte Clairon à quitter le théâtre, si on
+ ne donne pas aux Comédiens les droits de citoyen.--Lekain
+ demande son congé.--Voyage de Clairon à Ferney.--Vers à Clairon
+ sur sa retraite.--On propose d’ériger la Comédie française en
+ _Académie royale dramatique_.--Mémoire de Jabineau de la Voute.
+ --Le roi refuse de modifier la situation des comédiens.
+ --Voltaire et Mlle Corneille. 306
+
+ XX
+ RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)
+
+ Sommaire: Passion générale pour les spectacles.--Scènes
+ particulières.--Le clergé se montre au théâtre.--Succès des
+ comédiens dans le monde.--Leur intimité avec la noblesse.
+ --Flatteries dont ils sont l’objet.--Leurs bonnes fortunes.
+ --Maladie de Molé. 330
+
+ XXI
+ RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE ET FIN)
+
+ Sommaire: Orgueil des comédiens.--Leur mépris pour les auteurs.
+ --Leur paresse.--Ils jouent rarement.--Leurs revenus.
+ --Indulgence extrême du parterre à leur égard.--Duels de
+ comédiens. 357
+
+ XXII
+ RÈGNE DE LOUIS XVI
+
+ Sommaire: Débuts du règne.--Passion de la reine pour le
+ théâtre.--La comédie à Trianon.--Le clergé et les spectacles.
+ --Succès des comédiens dans le monde.--Enthousiasme qu’ils
+ excitent à Paris et en province. 372
+
+ XXIII
+ RÈGNE DE LOUIS XVI (SUITE ET FIN)
+
+ Sommaire: Duels de comédiens.--Voltaire et les Comédiens
+ français.--Le tripot comique.--Le tripot lyrique.--Rousseau,
+ Lays et Chéron.--Les comédiens à la Force.--Fuite de Lays, de
+ Nivelon.--Arrestation de Mlle Théodore.--Les comédiens et le
+ clergé. 386
+
+ XXIV
+ PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE
+
+ Sommaire: L’Assemblée nationale relève les comédiens de
+ l’indignité qui les frappe et leur accorde les droits civils
+ et politiques.--Mariage de Talma. 412
+
+ XXV
+ PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE (SUITE ET FIN)
+
+ Sommaire: Triste situation des comédiens.--La municipalité
+ remplace les Gentilshommes de la chambre.--_Charles IX_.
+ --Expulsion de Talma de la Comédie.--Les comédiens se
+ divisent.--Talma fonde le théâtre de la rue Richelieu.--L’_Ami
+ des lois_.--_Paméla_.--Arrestation des Comédiens.--Fermeture
+ du théâtre.--9 thermidor.--Sévérité du public pour les acteurs
+ révolutionnaires. 433
+
+ XXVI
+ LES COMÉDIENS SOUS LE PREMIER EMPIRE
+
+ Sommaire: Le Directoire.--Le Consulat.--L’Empire.--Les obsèques
+ de Mlle Chameroi.--Bonaparte exclut les comédiens de l’Institut.
+ --Il rétablit contre eux les arrêts et la prison.--Talma et la
+ Légion d’honneur.--Crescentini. 431
+
+ XXVII
+ LOUIS XVIII ET CHARLES X
+
+ Sommaire: Obsèques de Mlle Raucourt.--Philippe de la Villenie.
+ --Enterrement de Talma.--Décret de 1816 sur le Théâtre
+ français.--L’acteur Victor en prison.--Mlle More.--Rapport de
+ M. Daunart à la Chambre des députés. 450
+
+ XXVIII
+ DE 1830 A NOS JOURS
+
+ Sommaire: L’_Encyclopédie théologique_ de l’abbé Migne.--La
+ _Théologie morale_ de Mgr Gousset.--Mgr Affre et les comédiens.
+ --Le concile de Soissons en 1849.--La société civile et les
+ comédiens.--La décoration. 475
+
+
+
+
+15220.--IMPRIMERIE GÉNÉRALE A. LAHURE,
+
+9, rue de Fleurus, à Paris.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76609 ***