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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76608 ***
+
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+ ERNEST DIMNET
+
+ FIGURES DE MOINES
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+ PARIS
+ LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
+
+ 1909
+ Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
+
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+
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+Published February twenty fifth nineteen hundred and nine.
+
+Privilege of Copyright in the United States reserved, under the Act
+approved March third, niveteen hundred and five by Perrin and Cº.
+
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+ Attende Carthusienses, Cistercienses et diversæ religionis
+ monachos ac moniales, qualiter omni nocte ad psallendum Domino
+ assurgunt.
+
+ _Imitat._, I, 25.
+
+ Paix et mélancolie
+ Veillent là près des morts,
+ Et l’âme recueillie
+ Des vagues de la vie
+ Croit y toucher les bords.
+
+ Pourquoi vous fermez-vous, maisons de la prière?
+ Est-il une heure, ô Dieu, dans la nature entière
+ Où le cœur soit las de prier?
+
+ LAMARTINE, _Harmonies_.
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+FIGURES DE MOINES
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+LES BÉNÉDICTINS ANGLAIS DE DOUAI
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+Le département du Nord apparaît sur la carte comme un long ruban, serré
+entre la Belgique d’un côté, et, de l’autre, entre l’Artois, la
+Picardie, la France et la Champagne. Les Parisiens l’appellent la
+Flandre et le voient sous les couleurs dont Rodenbach leur a peint sa
+patrie. Il y a cependant des différences singulières entre les habitants
+d’une région si étendue et soumise à des influences si diverses. Les
+Flamands de Bergues et de Cassel ne ressemblent en rien aux populations
+des quatre arrondissements méridionaux et dans ceux-ci mêmes la variété
+est assez grande pour engendrer parfois l’antipathie. Entre la Flandre
+proprement dite et ce qui était le diocèse de Fénelon, Lille est tout à
+fait à part dans un pays bas, humide et de population mêlée. C’est une
+grande ville neuve, bruyante, boueuse et triste, où le peuple est
+singulièrement grossier. Les gens du pays d’herbages et de forêts, situé
+à vingt ou trente lieues au sud, entre la Sambre et les Ardennes, qui y
+viennent quelquefois pour leurs affaires, s’y sentent mal à l’aise et
+dépaysés. Au contraire les vieilles villes du bassin de l’Escaut, le
+Quesnoy, Valenciennes, Condé, Cambrai, Douai, éveillent en eux une
+curiosité sympathique. Ce sont des pays qu’on avait toujours sus assez
+près pour espérer les voir, quand on en rencontrait les noms dans
+l’histoire des guerres de Louis XIV. On y était soldat, on y allait pour
+des procès, pour passer son baccalauréat, ou simplement pour voir les
+cavalcades ou les grands marchés.
+
+Je me rappelle ma curiosité quand on m’amena à Cambrai pour y commencer
+mes études en sixième. C’est au Quesnoy que je vis pour la première fois
+plusieurs des merveilles qui m’avaient fait rêver: des remparts avec de
+grands tas de boulets noirs, brillants et rangés, un grand bateau sur le
+canal, et un moulin à vent qui tournait et sifflait.
+
+Cambrai m’offrit bien d’autres objets d’étonnement. Les remparts s’y
+dressaient autrement fiers sur la profondeur sombre des fossés; les
+portes y étaient monumentales, à colonnes et sculptures, avec des traces
+de boulets de canon. Quand nous entrâmes en ville, je sentis tout à coup
+que je ne ressortirais plus que collégien conduit à la promenade, et
+Cambrai me parut triste. Cependant nous allâmes longtemps par la ville
+au beau soleil d’octobre, et je vis pour la première fois une
+cathédrale, une grande église ornée de tableaux immenses, un palais
+épiscopal, de vastes places, des séminaires, collèges et couvents, pour
+la plupart puissants édifices du XVIIIe siècle, dont je ne me lassais
+pas de regarder les innombrables fenêtres et les toitures énormes. Dans
+la cathédrale, nous vîmes, derrière le chœur, la sépulture des
+archevêques. Sur un sarcophage, à demi-couchée, on me montra la noble
+figure de Fénelon. J’avais lu le _Télémaque_ et j’avais un goût
+extraordinaire pour les _Fables_. Je connaissais aussi le portrait de
+Saint-Simon qui me faisait, sans que je susse pourquoi, l’effet de la
+musique. C’étaient bien ces yeux dont le feu sortait comme un torrent.
+Il y avait une noblesse inexprimable répandue sur les grands traits du
+visage, dans le geste lent et persuasif. Je regardais de toutes mes
+forces.
+
+Sur une place silencieuse, derrière un jardin à bassins et jets d’eau,
+qui me parut mystérieux et féerique, nous nous arrêtâmes aussi devant ce
+qui reste du palais du prince-évêque: une entrée magnifique, une sorte
+de double portique avec des guirlandes, des écussons et des devises.
+J’ai vécu neuf ou dix ans à Cambrai, j’y retourne encore quelquefois: la
+statue et la porte du palais de Fénelon me parlent toujours comme en
+cette journée d’octobre.
+
+On nous conduisait parfois nous promener sur la route de Douai. Une
+vieille pierre blanche indiquait le chemin. Je ne savais de Douai que ce
+que mes camarades me disaient et je n’y pensais pas autrement;
+cependant, un de mes oncles y avait été professeur, et il me semblait
+naturel et probable que j’y vivrais moi-même quelque jour. Quand je fus
+en troisième, je me pris d’une passion pour l’anglais. On nous
+l’apprenait par une méthode sévère, mais la langue me paraissait à la
+fois étrange et facile et me faisait sentir sous les mots une âme autre
+que la nôtre que je voulais atteindre. Les élèves de seconde
+expliquaient le _Sketch Book_ de Washington Irving. Je l’empruntais
+constamment à mon voisin: je lisais et relisais les pages charmantes qui
+me peignaient un Noël anglais, ou les histoires mélancoliques et
+sentimentales où je croyais voir pour la première fois une expression
+juste et pénétrante de la vie réelle. La langue ciselée, savante,
+poétique, me ravissait. Cette année-là, j’eus en prix l’_Apologia_ du
+cardinal Newman. Ce chef-d’œuvre avait été traduit très exactement et
+avec une certaine élégance par un M. Du Pré de Saint-Maur. Newman avait
+écrit, pour la traduction, une vingtaine de pages de notes où il
+débrouillait à l’usage des Français l’écheveau des partis religieux dans
+l’anglicanisme et celui, plus embrouillé encore, de la constitution
+d’Oxford. Le livre n’avait eu aucun succès. Il était tombé peu à peu au
+rang des ouvrages que les éditeurs vendent au rabais aux institutions
+religieuses. Il y en avait un stock à la librairie et on faisait si peu
+de cas de ce pauvre livre à couvertures grises qu’on n’osait même pas le
+montrer à la distribution des prix. J’eus le mien parce que j’étais
+assez fort à la balle au mur.
+
+Il serait inutile d’essayer de décrire l’impression que cette
+merveilleuse histoire d’âme fit sur moi. Oxford est vivant dans
+l’_Apologia_ avec sa poésie propre qui ne ressemble à aucune autre.
+Quant au progrès religieux de Newman, il s’accompagnait d’une vie
+intérieure noble et mâle, d’un goût de vérité et de beauté, très humain
+et très élevé, que je n’avais jamais vus rassemblés dans une vie de
+saint. Le pauvre livre méprisé m’enchanta par ce qu’il m’apprenait, par
+ce qu’il me faisait deviner et par les problèmes que mon esprit se
+posait à lui-même chaque fois que je l’ouvrais. La pensée anglaise
+m’attira dès lors par son originalité et sa fraîcheur et je devins
+curieux de tout ce qui me venait de ce côté.
+
+Je ne me rappelle pas comment je connus l’existence du monastère anglais
+de Douai. Nous lisions beaucoup une très intéressante histoire des
+persécutions par un grand vicaire de Cambrai, M. Destombes, dont je vois
+encore la fine et spirituelle figure. Il y est question à chaque instant
+du collège qui vit sur ses bancs Southwell, Campian et tant de
+confesseurs de la foi, mais je ne croyais pas que rien subsistât de ce
+séminaire fameux. Quelqu’un me prêta aussi la traduction du _Journal_ du
+collège pendant la révolution. C’est le récit très attachant d’une
+captivité assez longue que les étudiants et la plupart de leurs maîtres
+subirent dans la citadelle de Doullens. Quelque temps après, je sus que
+Douai possédait toujours un collège anglais et mon imagination commença
+à travailler sur ceux qui l’habitaient. Je les voyais dans les
+dispositions où mes lectures m’avaient montré leurs lointains ancêtres,
+graves, réfléchis et méprisant la mort sans emportement.
+
+Nous passions, comme de juste, notre baccalauréat à Douai. C’est cette
+grave affaire qui m’y conduisit pour la première fois. Le souci de
+repasser des dates ne nous laissait guère le loisir de nous promener en
+touristes et nous ne quittions une petite pension appelée Saint-Amé, où
+nous descendions, que pour aller à la Faculté. Cette maison touchait à
+l’église Saint-Jacques qui, jusqu’à la Révolution, avait été celle des
+Récollets anglais. Un joli jardin triste, planté de poiriers déjà
+chargés de fruits, s’étendait le long de l’église: nous y restions de
+longues heures sur un banc à écouter les cloches--les plus belles de la
+ville,--égrenant un glas infini. Devant l’église, une grande maison du
+XVIIe siècle dominait un jardin entouré de murs et de fossés: c’était
+l’ancien couvent des Récollets. Douai avait eu, au XVIe siècle, une
+célèbre université. Quand Oxford devint protestant, les catholiques
+anglais se rassemblèrent au centre intellectuel le plus proche. C’est
+ainsi que Douai eut cinq établissements britanniques: un couvent
+franciscain, un monastère bénédictin, le Collège anglais ou des Grands
+Anglais, comme on l’appelle encore, celui des Écossais et un autre pour
+les Irlandais, dont il ne reste rien. La maison des franciscains, comme
+leur église, n’avait pas subi le moindre changement.
+
+Un beau soir de dimanche, il y eut une fête sur l’esplanade, le long de
+la rivière. La chaleur avait été accablante et la soirée avait le calme
+profond des plus beaux soirs d’été. Je fus frappé du recueillement de la
+foule. A part trois jours dans l’année où un vent de folie semble
+souffler sur la ville, le peuple de Douai n’est jamais bruyant. Cette
+multitude se déplaçait lentement, sans cris ni désordre, et semblait
+jouir de la fraîcheur commençante comme si elle n’eût eu qu’une seule
+âme. Les larges quais de la Scarpe et l’immense esplanade paraissaient
+plus vastes de la présence de ces milliers d’hommes. Je suivais
+distraitement la foule quand je vis venir en sens inverse trois hommes
+d’un aspect singulier. Vêtus de noir, ils avaient la pâleur de visage,
+les cheveux et les sourcils foncés que le mélange de sang irlandais
+donne fréquemment aux Anglais catholiques. Le plus âgé portait le
+paletot fermé et le haut col romain, ses deux compagnons avaient la
+bizarre coiffure en losange des étudiants d’Oxford. Ils s’avançaient
+silencieux, le pas grave et assuré; personne que moi ne les regardait.
+Je serais ridicule en disant que cette apparition de trois Anglais, un
+moine et deux séminaristes, me fit battre le cœur et que mes yeux ne
+pouvaient se détacher de leurs hautes et sombres figures. Mais j’étais
+jeune, sans nulle expérience, imaginatif et ardent: ces trois hommes
+étaient pour moi une civilisation, une pensée, et surtout l’incarnation
+d’une histoire écrite avec le sang des martyrs. Je les regardais
+s’éloigner, le cœur plein d’aspirations de toutes sortes. De ce premier
+passage à Douai leur souvenir fut celui que je gardai le plus vif avec
+celui d’un recueillement singulier répandu sur la ville.
+
+Deux ou trois ans après, je revins à Douai faire mon apprentissage de
+très jeune professeur. Le collège Saint-Jean était établi dans un ancien
+couvent d’Ursulines, dont il restait quelques morceaux assez élégants.
+Les bâtiments formaient un quadrilatère autour d’une vaste cour ombragée
+par quelques vieux arbres et séparée par une grille d’un très beau
+jardin que l’on continuait à appeler le parc, comme au XVIe siècle[1]. A
+travers les arbres on apercevait le dôme de l’église Saint-Pierre.
+
+ [1] Le «parc» de madame de Lafayette, dont parle madame de Sévigné, ne
+ pouvait aller que de la rue de Vaugirard à Saint-Sulpice. Le très
+ agréable jardin du collège Stanislas s’appelle aussi le parc, comme
+ au temps où la princesse Belgiojoso s’y promenait.
+
+Saint-Jean était la maison la plus ordonnée. La règle y était austère et
+cependant on l’acceptait. Plusieurs professeurs âgés avaient vieilli au
+collège, comme vieillissent les prêtres, sans le sentir ni s’en douter.
+Nous ne faisions jamais de visites. Quand quelqu’un manquait à la table
+de communauté, l’événement était commenté. Une vie ainsi réglée et
+solitaire dans un milieu qui a sa physionomie et comme son âme propres
+développe une attention aux choses que la vie de société ignore ou
+détruit. Pour nous, le collège et la ville étaient des personnes. La
+langue anglaise a une expression d’une force singulière pour marquer le
+progrès qu’un lieu, un monument, une œuvre d’art fait insensiblement
+dans l’âme d’une personne: _to grow upon one_, grandir non pas en soi,
+mais sur soi, c’est-à-dire presque contre soi et malgré qu’on en ait. Le
+charme de Douai, les expressions nuancées de sa physionomie de vieille
+ville, nous pénétraient ainsi lentement et sûrement.
+
+Ce qui frappait d’abord, c’était, comme je l’ai dit déjà, le silence
+profond qui régnait. La ville était immense pour sa population.
+Valenciennes, qui est aussi peuplée, couvre moitié moins d’espace et les
+rues en paraissent étroites et grouillantes. Douai avait de grands
+espaces vides: les quais, l’esplanade, un marché aux bêtes qu’on
+appelait le Barlet, dont on ne voyait pas les limites et où les plus
+grandes foires du monde eussent été à l’aise. Il y avait en ville
+plusieurs casernes derrière lesquelles des cours insoupçonnées
+s’étendaient à perte de vue. Les couvents, les collèges étaient tous au
+large, entre des promenoirs, des cours et des potagers. Le lycée, établi
+dans les bâtiments du collège d’Anchin, en avait conservé l’immense
+enclos. Enfin, presque partout, derrière les vieilles maisons
+parlementaires à haute porte cochère et à six fenêtres de façade, se
+cachaient des charmilles et de profonds jardins. Quelquefois, par la
+porte ouverte d’une étroite maison, on apercevait une confusion
+d’arbustes ou d’arbres fruitiers en fleurs débordant de toutes parts sur
+des murs et que la mine chétive du logis ne laissait guère deviner.
+
+Tout ce vide et cette étendue faisaient un grand silence et une grande
+solitude. Je ne me souviens pas d’avoir vu jamais plus de deux ou trois
+personnes à la fois dans la rue Saint-Jean, qui aboutissait cependant au
+centre de la ville et souvent mes pas y rompaient seuls le silence. Le
+carillon du beffroi--vieux beffroi espagnol de haute figure--s’entendait
+de partout quand l’heure ou la demie lui faisaient reprendre
+infatigablement ses petits airs toujours les mêmes, et dont on ne savait
+jamais s’ils étaient gais ou tristes. Certainement ce repos absolu était
+l’atmosphère même de Douai et les habitants le sentaient. Une fois par
+an, dans le mois de juillet, on promenait par la ville une de ces
+familles de géants, protecteurs des cités flamandes, et pendant trois
+jours le carillon s’éveillait avec l’aube et répétait un refrain que
+vieux et jeunes reprenaient jusqu’au soir dans une griserie de joie, de
+soleil et de bière blanche. Mais cette petite fièvre ne durait que d’un
+dimanche à un mardi et le mercredi matin le silence revenait plus
+profond que jamais.
+
+Les Douaisiens étaient renfermés, casaniers et gardaient leurs
+impressions pour eux. Deux fois par semaine il y avait musique sur la
+place Saint-Jacques. C’était une grande et large promenade de hauts
+tilleuls à travers lesquels on voyait la façade des Grands Anglais.
+Toute la ville venait à la musique. Dans l’intervalle des morceaux on se
+promenait et à peine un léger murmure s’élevait au-dessus de la foule
+compacte. Quand les premiers rangs arrivaient aux derniers arbres, on
+faisait volte-face comme pour une danse antique et l’on revenait à pas
+mesurés vers le kiosque. Je me rappelle un dimanche de musique sur
+l’exiguë grande place d’Antibes. Quelle chanson de cigales humaines
+bruissait entre les palmiers et les hautes maisons balconnées sous le
+carré de ciel bleu. Comme de toutes les âmes partait la rapide fusée des
+gaietés méridionales! La place Saint-Jacques était un endroit recueilli,
+où les petites nouvelles et les petites intrigues se répandaient
+mystérieusement, sans qu’on eût besoin de les dire. Les plus légers
+indices suffisent à des autochtones dont les âmes et les vies sont
+toutes pareilles. Une vieille ville close ressemble à la cité muette des
+fourmis. Rien ne s’entend et pourtant les moindres impressions s’y
+propagent.
+
+Pour nous qui étions en marge de l’existence commune et vivions surtout
+derrière nos murs, nous n’entendions que le silence. C’était un des
+charmes de notre vie. Les maisons hermétiquement fermées devant
+lesquelles certains d’entre nous passaient et repassaient depuis trente
+ans, ne nous semblaient pas inhospitalières. Elles avaient leur
+physionomie et nous les aimions dans leur réserve. Plusieurs avaient une
+histoire. Nous le savions et ne nous souciions pas de mêler des réalités
+peut-être blessantes à ce que nous voyions dans le lointain des temps
+passés.
+
+Quelques vieux médecins, quelques vieux prêtres singuliers ou
+autoritaires et dont on avait un peu peur, quelques savants ou artistes,
+rencontrés à la bibliothèque ou au musée et dont la figure devenait
+familière, faisaient tout notre cercle d’âmes vivantes. Le reste était
+énigme pendant quelque temps, puis devenait cadre et choses de tous les
+jours, comme nous le devenions nous-mêmes quand on nous avait vus
+quelques années, aller et venir par certaines rues. Un jeune peintre, un
+poète qui devait devenir mon ami et dont je suivais les songeries à la
+trace, un vieil abbé métaphysicien m’intéressaient, mais l’idée
+parisienne et moderne de les aller voir, d’être présenté, de leur dire
+des phrases banales, alors qu’en réalité ils étaient une partie de mon
+existence et donnaient un corps à mes rêves, m’aurait surpris et effrayé
+comme un extraordinaire manque de goût. Nous gardions intact le
+sentiment que les Anglais appellent _wondering_, la curiosité de choses
+que nous ne saurions jamais.
+
+Certains endroits que l’étranger de passage eût à peine remarqués nous
+attiraient par un charme sans cesse plus profond: un mélancolique jardin
+dans la rue d’Arras; un autre, très vieux--car il n’était plus de niveau
+avec la rue,--près du rempart, vers la porte d’Équerchin, sorte d’Éden
+où tout croissait dans une confusion vigoureuse; la fabrique de cloches
+aussi. Elle avait l’air monastique de certaines vieilles manufactures.
+On ne voyait jamais personne dans sa vaste cour circulaire et le silence
+y était plus profond que partout ailleurs. On se demandait par quelle
+magie se fondaient les cloches qui passaient parfois fleuries et
+enguirlandées sur un chariot et dont nous entendions l’immense concert à
+quelques veilles de fêtes. Ces lieux avaient un charme inépuisable, dont
+aucune analyse ne donnait la formule; avec le même aspect ils eussent
+été autres dans une autre ville et il fallait être naturalisé pour les
+aimer, comme nous les aimions, avec le sens de leur mystère.
+
+Certaines vieilles façades historiques avaient le même pouvoir. La ville
+était pleine de ces souvenirs de pierre où revivaient l’ancienne
+université, avec ses séminaires, les temps de la domination espagnole,
+des moines, des savants, des soldats et des artistes. Au coin de la rue
+des Wez s’élevait une grande maison badigeonnée où s’abrite la
+bibliothèque de l’école d’artillerie. C’est là qu’Estius et Stapleton
+faisaient leurs cours devant des centaines d’étudiants. C’est là que
+quelques années avant la Révolution, un petit lieutenant corse, à figure
+pâle, à prétentions littéraires et studieuses, avait fait une étude
+approfondie de la bataille de Denain et du rôle que Villars y joua.
+Chaque fois que cette chétive silhouette de Bonaparte m’apparaissait, au
+seuil étroit, je me ressouvenais qu’au même temps, à six lieues de là,
+Chateaubriand était, lui aussi, sous-lieutenant, à Cambrai, moins
+lieutenant, plus ambitieux et plus littéraire qu’il ne lui a plu de nous
+le dire. C’étaient là de grands souvenirs. Ils m’émouvaient moins
+profondément qu’une brève inscription sur une pauvre boutique, aux
+abords de la collégiale Saint-Pierre:
+
+ ICI TRAVAILLA ET MOURUT
+ JEAN BELLEGAMBE
+ SURNOMMÉ LE MAITRE DES COULEURS
+ PEINTRE EXCELLENT
+ (1600-1626).
+
+Quelle vie de grand artiste laborieux et vivant avec ses rêves, a été
+enserrée dans un poème lapidaire plus sobre à la fois et plus éclatant?
+L’enchantement de cette inscription m’a bien des fois retenu immobile
+devant la pauvre maison longtemps après que la musique et la couleur de
+ces lentes et nobles syllabes fussent entrées pour toujours dans ma
+mémoire.
+
+Le collège anglais était contigu à la prison et faisait avec elle un
+carré de deux à trois cents mètres de côté. On y entrait par la rue
+Saint-Benoît, ruelle déserte à l’entrée de laquelle était une ancienne
+maison de postes où naquit Saint-Chrétien et qui aboutissait à l’église
+des Chartreux. De hauts murs, surélevés pour le jeu de balle, faisaient
+vis-à-vis à une rangée d’humbles maisons de deux fenêtres et de deux
+étages. On ne voyait du collège que les têtes des tilleuls, dominant ces
+murs, mais à de certaines heures on entendait, suivant la saison, le
+bruit sec de la balle de cricket sur la batte, où le bruit sourd du
+ballon renvoyé d’un camp à l’autre. Des voix grêles ou viriles
+s’élevaient de temps en temps avec l’intonation gutturale ou nasale qui
+défigure l’anglais dès qu’on le crie. Du quai de la Scarpe, on voyait
+tout l’étage supérieur du bâtiment central avec l’horloge et un
+campanile, les fenêtres et la flèche aiguë d’une svelte chapelle
+gothique. La porte n’était jamais ouverte. On n’entendait jamais dire
+que qui que ce fût allât chez «les Anglais». Au temps de la vieille
+université, quand les «nations» étaient sœurs, quelques professeurs ou
+présidents des établissements britanniques s’étaient fait à Douai une
+réputation de prédicateurs, plusieurs y avaient même exercé des
+fonctions pastorales. Mais ç’avait surtout été des séculiers des
+Grands-Anglais. Les bénédictins avaient toujours été plus enfermés dans
+leurs habitudes claustrales et depuis leur retour, en 1818, leur devise
+avait semblé être: ni amis ni ennemis. Ils avaient même renoncé depuis
+quinze ou vingt ans à prendre des élèves français et ils vivaient comme
+dans une île. Les Douaisiens avaient une sorte de connaissance théorique
+de leur existence, c’était tout. Les têtes se levaient à peine aux
+fenêtres quand le miroir flamand annonçait l’approche précipitée des
+jeunes Anglais portant sur leurs épaules un long canot ou le pesant
+attirail du foot-ball. Certains vieux prêtres paraissaient surpris qu’on
+leur demandât s’ils avaient jamais visité le collège; d’autres y étaient
+allés une ou deux fois en trente ans, entendre quelque office, et
+avaient conservé le souvenir de la musique la plus religieuse et la plus
+pénétrante. On ne citait personne qui eût été familier dans cette
+enceinte impénétrable. L’atmosphère de réserve qui l’entourait de toutes
+parts, transforma, dès les premières semaines de mon séjour à Douai, ce
+qui avait été un lieu de rêves, en une sorte de désert inaccessible et
+glacé. J’approchais rarement du collège dans mes longues flâneries
+d’amoureux de vieilles maisons et je prenais, comme tout le monde, le
+chemin de n’y penser jamais.
+
+Un dimanche de novembre, me promenant seul sur la route bordée de
+peupliers qui ramène en ville par la porte de Valenciennes, j’admirais
+avec quelle noblesse le dôme de Saint-Pierre ferme la perspective entre
+les deux mélancoliques rangées d’arbres assoupis. Il n’y avait ni vent,
+ni soleil, ni bruit que celui des feuilles mortes, ni rien qui pût
+troubler le profond repos d’un dimanche de novembre aux abords d’une
+ville dont tout le trafic se faisait sur un canal. A un quart d’heure de
+la porte je fus dépassé par une voiture de maître attelée de beaux
+chevaux. Trois bénédictins y étaient assis. Ils portaient leur costume
+religieux, sans doute à cause du dimanche et leurs figures pâles
+ressortaient plus pâles encore sur le capuchon et l’élégante pèlerine
+noire qui distinguent la congrégation anglaise. Aucun de ces hommes ne
+parlait. Ils me regardèrent quelque temps avec la fixité d’expression
+caractéristique des gens qui rêvent ou qui se croient examinés. De
+nouveau je sentis se réveiller le désir de pénétrer dans l’âme de ces
+hommes que leur origine, leur vocation et leur vie mettaient à part de
+tous ceux que j’approchais. Quiconque est agité du désir de savoir ce
+que sont les vies autres que la sienne n’en est souvent possédé que par
+une persuasion secrète que ces vies se suffisent à elles-mêmes, et
+qu’elles ont une vitalité vers laquelle la sienne aspire sans y avoir
+jamais atteint. Cette curiosité n’est que le besoin profond d’une âme
+faible, en quête de la formule ou du soutien où elle espère trouver
+lumière et repos. La vie religieuse supposant un idéal absorbant et la
+renonciation volontaire à l’esclavage des passions et des désirs sans
+cesse renaissants semble la plus libre, la plus indépendante qui puisse
+être. Elle réunit la domination intellectuelle du philosophe et
+l’énergie superbe du soldat, adoucies par la poésie et la mélancolie du
+cloître. La pensée de cette existence close et cependant heureuse me
+hantait. Je ne songeais pas que notre existence, à nous aussi, était
+limitée à un étroit espace, protégée par des murs et embellie par un
+jardin et que nous paraissions aussi heureux qu’on peut l’être dans
+notre solitude, sans que cependant la soif d’«autre chose» qui fait le
+charme et le tourment de cette vallée de larmes fût plus apaisée chez
+nous que chez le reste des humains.
+
+Des mois passèrent, les longs mois d’hiver où la musique ne jouait plus
+sur la place Saint-Jacques traversée de bises et de rafales. Nous
+trouvions d’autres harmonies dans les quelques salles du Musée. Douai
+n’a pas l’éclat artistique de Valenciennes. La patrie de Watteau, de
+Pater, de Carpeaux n’a guère de rivales. Cependant à Douai comme dans
+presque toutes les villes du Nord, il y a une bonne école d’art et des
+amateurs plus artistes que beaucoup de gens qui tiennent le pinceau ou
+l’ébauchoir. Il n’y reste que peu de chose de Jean Bollogne qui passa
+d’ailleurs sa vie en Italie et que presque tout le monde appelle Jean de
+Bologne, ni de Bellegambe dont les œuvres sont pour la plupart dans les
+musées d’Allemagne. Mais la petite galerie douaisienne n’en est pas
+moins un endroit délicieux où un homme attentif peut se faire une
+éducation artistique assez complète. On peut commencer par la poésie
+douce et accessible des frères Breton ou des Duhem, peintres du pays,
+s’affectionner à la peinture savante des Flamands dans une salle qui
+commence par des scènes de genre et finit par quelques triomphants
+tableaux de Rubens, de Van Dyck et de Frans Hals, et passer de là à une
+admirable salle italienne où se trouve la collection Escallier. Le
+docteur Escallier était médecin à Florence: il était amateur et savant
+antiquaire; vers la fin de sa vie il rapporta sous le ciel natal sa
+collection: trente ou quarante toiles parmi lesquelles on ne trouvera
+pas une seule copie et où éclate un portrait de femme de Paris Bordone.
+Le jour où l’on se sent attiré autant par la grâce de ces Italiens que
+par la richesse de Rubens ou même l’élégance de Van Dyck, on peut être
+reconnaissant au petit musée et à l’homme qui a enrichi la petite ville
+septentrionale des trésors de Venise. Médecin artiste, homme de bien qui
+as pensé que d’autres admirations que la tienne consoleraient ces
+exilées de se voir, toi disparu, sous un climat gris et dans une lumière
+froide, tu n’as pas obligé que des ingrats et l’amour des choses belles
+que tu léguais à tes descendants n’a pas toujours été perdu!
+
+Un soir du mois de mai, nous entendîmes du jardin les notes d’un étrange
+carillon. Ces cloches semblaient très lointaines et cependant proches,
+harmonieuses et pourtant rudes et métalliques. Nous sortîmes, et, à
+travers les rues tièdes, dans la brune commençante, nous cherchâmes dans
+quel clocher chantaient ces étrangères. Les sons mystérieux nous
+guidant, nous arrivâmes à la rivière, dans le quartier de la prison
+endormie, et devant le collège anglais: les cloches bizarres qui
+résonnaient dans le petit campanile étaient des cloches d’acier,
+invention britannique récente alors, les mêmes dont le tintement
+innombrable ajoute encore à la tristesse des soirs de dimanche à
+Londres. Nous fîmes lentement le tour du monastère. A l’angle de la rue
+Saint-Benoît, vis-à-vis l’église des Chartreux, nous nous arrêtâmes.
+Au-dessus de nous des voix mâles chantaient un cantique du mois de
+Marie, le soir tombait et les arbres éparpillaient un bruissement et une
+faible odeur printanière. Quand le cantique cessa nous revînmes sur nos
+pas: la ville était déjà endormie.
+
+A la rentrée d’octobre nous eûmes à Saint-Jean un jeune élève anglais.
+Son père avait passé quelques années au collège trente ans auparavant
+et, le moment d’envoyer son fils sur le continent venu, il avait écrit à
+un ancien professeur qu’il supposait vivant, et qui, par hasard,
+l’était, et lui avait confié ce fils. C’était un garçon de quinze ou
+seize ans, intelligent, et possédant au plus haut degré les
+caractéristiques de son pays. Je n’avais jamais vu de près aucun Anglais
+et j’étudiai celui-ci avec un vif intérêt. Je fus frappé de le trouver
+incomparablement plus homme que ses camarades français. Il avait une
+confiance sans bornes en son père et tenait compte des moindres mots
+qu’il lui écrivait. Mais dans les limites que l’obéissance lui marquait,
+il montrait à chaque instant une indépendance de jugement et de
+résolution qui existe parfois chez nos enfants, mais que leur légèreté
+ou une sorte de respect humain dissimule et qui mettait un abîme entre
+eux et lui. Il avait des opinions faites sur une foule de points où les
+Français n’en ont jamais, parce qu’ils passent brusquement du rêve de
+l’enfance à l’indifférence ou au scepticisme de leurs vingt ans. Il
+jugeait les hommes aussi, promptement et franchement, et avait le mépris
+facile. Il était doux, sociable et obligeant, mais dans les limites que
+j’ai souvent eu occasion depuis de voir que les Anglais ne franchissent
+guère. Tenace et persévérant, il avait les découragements subits et
+profonds, les impuissances devant des obstacles qu’un Français voit à
+peine, si fréquents chez l’Anglais isolé et qui l’empêcheraient à jamais
+de faire aucun progrès dans la vie et sur le globe, si quelques
+instincts dominateurs ne possédaient toute la race et n’entraînaient les
+faiblesses des individus comme un torrent. Dans le commerce ordinaire il
+était honneur et la droiture mêmes.
+
+Il se trouvait connaître un des bénédictins et deux élèves de
+Saint-Edmond. Le dimanche qui suivit son arrivée, je le conduisis les
+voir. C’était un peu avant l’heure de vêpres. Au moment où nous
+franchissions la petite porte que je n’avais jamais vue ouverte, le
+carillon d’acier commença son étrange harmonie. La cour était presque
+déserte. Deux ou trois religieux se promenaient séparément à grands pas
+rapides sous une galerie à colonnes qu’on appelait la _piazza_. Quelques
+élèves en grands cols rassemblaient hâtivement leur attirail de jeux:
+bientôt ils gagnèrent les dortoirs où une règle que nos collèges
+ignoreront longtemps encore les appelait à leur toilette avant de
+descendre à l’office. Un de ces petits garçons s’offrit cependant
+poliment à nous conduire à la chapelle. Nous passâmes devant un
+réfectoire gothique et montâmes par un escalier aux sombres lambris
+jusqu’au premier étage. A droite, un long corridor s’enfonçait vers les
+quartiers des élèves: il était ciré et lambrissé, orné de tableaux et de
+gravures; des portes à cadres de chênes faisaient face aux fenêtres à
+travers lesquelles on voyait une aile du collège et un très grand
+jardin. Une odeur singulière et que je n’ai jamais sentie ailleurs
+régnait dans ce corridor, lieu régulier et où l’on ne parlait jamais.
+C’était un mélange de la cire et de l’encens qui filtrait de la
+chapelle, sur un fond balsamique inexplicable, comme si un grand bois de
+plus se fût trouvé dans le voisinage. Un moine aveugle s’avançait d’un
+pas assez ferme dans ce corridor, de temps à autre touchant rapidement
+la muraille de la main.
+
+Une porte de chêne noircie donnait accès dans la chapelle. Pugin qui l’a
+construite et qui construisait ses églises en poète et en chrétien
+aurait été content de l’impression que celle-ci me fit. Qui dira le rien
+qui, surtout en architecture, sépare le beau du passable? Ruskin dit,
+quelque part, de je ne sais quelle église ogivale moderne, que ceux qui
+l’ont faite n’y croyaient pas. Pugin avait cru de tout son cœur à sa
+chapelle. C’était un simple vaisseau dont les proportions faisaient
+toute la grâce. Mais la hauteur et la profondeur de cette nef avaient
+une attraction de chose vivante. On était à peine sous l’envolement de
+la voûte que la froideur de l’homme qui regarde s’évanouissait dans
+l’attirance des longues lignes séduisantes et victorieuses, dans le
+mystère des parties hautes noyées dans l’ombre, dans l’éclat des minces
+lancettes où la lumière extérieure semblait se condenser sans oser les
+traverser. Trois rangs de stalles sculptées, étagées de chaque côté,
+laissaient au milieu une large allée où l’aigle du pupitre seul étendait
+ses ailes de cuivre clair. De hautes torchères s’allumaient çà et là,
+tandis que le carillon semblait continuer très loin son appel. Deux ou
+trois enfants de chœur en noir et blanc disposaient des livres: ils
+allaient comme des ombres. Le carillon se tut; trois heures sonnèrent;
+une petite cloche discrète et très douce sonna; le cortège monastique
+fit son entrée. Rien ne pourrait donner l’impression de la religion,
+comme ce pas recueilli. Vingt enfants de chœur s’avançaient d’abord,
+puis sur deux lignes, les élèves uniformément vêtus de noir, puis les
+religieux, les mains sous leur scapulaire, la tête encapuchonnée, et
+enfin l’officiant avec le diacre et le sous-diacre en riches ornements
+gothiques. L’orgue, placé au-dessus de nos têtes, commença une
+modulation infiniment lente et douce, prière et supplication, bien plus
+que musique, tandis que moines, enfants et tout le chœur, inclinés vers
+la croix, récitaient les prières secrètes: puis le _Deus in adjutorium_.
+Tous ceux qui ont entendu un office grégorien savent la signification de
+ces premières paroles de vêpres, dites plutôt que chantées. Depuis
+quelques années, les bénédictins anglais avaient adopté la prononciation
+italienne du latin, et cette sourdine à la voix naturelle de l’officiant
+semblait la rendre très lointaine. Tout le chœur répondit. Les voix
+étaient mâles et de timbre un peu métallique; elles s’élevaient et
+s’abaissaient ensemble sous une impulsion rapide. Les psaumes se
+succédèrent. C’étaient les mêmes que j’avais entendus depuis mon enfance
+et cependant combien différents. Les endroits même que j’aimais surtout,
+ceux où le son des paroles ne manquait jamais de me transporter loin,
+bien loin de la terre de tous les jours, avaient leur ancien charme,
+mais aussi un charme nouveau, comme si j’eusse assisté pour la première
+fois à un office catholique. Ces vêpres étaient une sorte d’hymne variée
+et pourtant sans heurts dont le mouvement continu berçait et élevait,
+dont je souhaitais le progrès et redoutais la fin comme d’un drame.
+Après les oraisons, le prieur sortit de sa stalle et lut une courte
+homélie. Sa voix montait et descendait avec les phrases. C’était la
+première fois que je suivais cette mélopée de la lecture anglaise qui
+devait me devenir familière et mes oreilles en restaient étonnées comme
+du chant des vêpres.
+
+Après le salut, quand la chapelle fut vide et qu’il n’y resta plus que
+le parfum de l’encens flottant dans la pénombre, nous passâmes chez le
+Prieur. C’était un grand homme, sans rien d’anglais dans les traits du
+visage, à figure spirituelle et railleuse. Il nous reçut avec une
+aisance d’homme du monde très différente de la politesse ecclésiastique,
+nous fit des questions un peu curieuses, de grand seigneur, nous dit de
+revenir tant que nous voudrions et nous congédia. Cet accueil
+aristocratique n’allait pas tout à fait avec l’impression poétique que
+je gardais de mes vêpres et il m’étonna. Je devais m’habituer peu à peu
+à trouver ces religieux très différents, suivant qu’on les voyait au
+chœur, moines abîmés devant la grandeur de Dieu, ou Anglais indépendants
+et à l’aise dans le commerce des hommes.
+
+Tandis que mon jeune compagnon retrouvait ses amis, un frère convers,
+Irlandais badin, me montra le réfectoire. C’était une grande salle
+gothique à plafond peint, en tout semblable aux halls des collèges
+d’Oxford. Il y avait une table pour le Prieur et les pères, une pour les
+jeunes profès non prêtres, et une autre pour les frères lais. Au milieu,
+une chaire à prêcher où se faisait la lecture. Tous les meubles étaient
+anglais et l’on se fût cru bien loin de France. Aux murs étaient
+suspendus des portraits, austères figures de moines, d’abbés et
+d’évêques du XVIe et du XVIIe siècle. Allen, fondateur du collège dans
+les temps troublés d’Élisabeth, était là avec sa barbe courte, son
+regard clair et sa barrette rouge de cardinal. Les évêques regardaient
+du haut de leurs collerettes blanches; les moines étaient raides dans
+leurs cadres. L’expression de toutes ces figures était uniformément
+sévère. Ces hommes étaient bien ceux dont j’avais lu l’histoire dans les
+livres de M. Destombes: ils savaient ce que c’était qu’être un _Doway
+priest_, ou préparer les autres à ce titre redoutable. La tristesse de
+l’exil et plus encore d’une cause vaincue, les espérances déçues, le
+courage renouvelé, la pensée des traversées périlleuses, des espions
+devinés dès le port, des trahisons, des mandats d’arrêt, de la fuite et
+des cachettes, de la Tour et du procès, pour aboutir enfin à la claie,
+au poteau et au gibet de Tyburn, se lisaient sur ces fronts pâles.
+Dehors, les enfants jouaient avec des appels et des cris qui n’étaient
+pas ceux de France. Il me semblait vivre un songe.
+
+Je revins souvent. Dès ma seconde visite, je fis connaissance avec les
+bibliothèques et nouai promptement une intimité avec elles. Celle des
+Pères était sous les combles et contiguë à une vieille salle de billard
+toujours déserte. En haut des travées on lisait les inscriptions latines
+habituelles: _Patres_, _Concionatores_, _Grammatici_, etc. Dans des
+armoires étaient enfermées quelques pièces assez précieuses, plusieurs
+des vieilles chansons, entres autres, dont Mac Pherson avait tiré
+Ossian. Il régnait dans cette grande pièce isolée plus que du
+recueillement et le sentiment de la solitude y causait facilement une
+sorte d’oppression. Je me tenais plus volontiers dans la bibliothèque
+des élèves où personne ne venait l’après-midi et où les bruits de la
+maison faisaient un fond de vie sans troubler la tranquillité. Il y
+avait là des journaux et des revues auxquels je ne touchais jamais,
+ayant encore pour la vie et le journalier le dédain superbe de la
+jeunesse. Mais, sur les rayons, quinze ou dix-huit cents volumes bien
+reliés appelaient l’œil et la main: poètes, romanciers, biographes,
+historiens. Je m’émerveillais de la largeur d’idées qui présidait au
+choix des lectures de garçons de seize ans. Je me souvenais avec un
+petit mouvement de rancune que l’on m’avait confisqué un _Vicaire de
+Wakefield_ que je lisais en rhétorique, et que Lamartine, qu’il faut
+pourtant lire avant vingt ans, nous était sévèrement prohibé. Je voyais
+ce que mes jeunes amis anglais lisaient, j’entendais leurs réflexions:
+elles étaient saines et franches, sans pruderie ni outrecuidance. Je
+comprenais mieux ce que j’avais toujours rêvé: une éducation basée sur
+la confiance, sur la certitude que, dans l’enfance, un idéal d’honneur
+et de pureté trouve presque infailliblement des instincts qui lui
+répondent et que la protection à outrance qui est l’esprit de
+l’éducation des Français ne fait que reculer des difficultés inévitables
+et laisse parfois derrière elle des infirmités sans remède. Il régnait
+au collège Anglais une atmosphère d’innocence et cependant je voyais
+qu’à la veille d’en sortir, les aînés étaient déjà des hommes, parlant
+et raisonnant en hommes. Un air si doux faisait des tempéraments
+robustes. Les enfants n’avaient pas non plus la superstition des succès
+classiques, comme on le voit dans les collèges où les principes et la
+méthode de Mgr Dupanloup se sont conservés. Le «premier de classe» adulé
+par ses maîtres et ses camarades, passablement orgueilleux et
+merveilleusement préparé à trouver la vie incompréhensible et absurde,
+n’était pas connu au collège Anglais. On n’y connaissait pas non plus
+l’élève sage, bien qu’il s’y trouvât quelques étourdis pour faire
+contraste. Les jeunes Anglais qui laissaient une trace à Saint-Edmund’s
+avaient été à la fois des écoliers dociles et sans prétentions, des
+esprits brillants, avec une facilité pour le vers ou une éloquence
+naturelle--deux points particulièrement estimés--et des amateurs de
+sport habiles ou intrépides. Ceux à qui le caractère, l’allure et un
+rien de témérité avaient manqué étaient promptement oubliés ou l’on se
+les rappelait comme d’intelligents nigauds. Les études tenaient à peine
+la moitié de l’existence dans cette éducation qui voulait être une
+éducation complète. Chaque jour, il y avait de longues heures de
+liberté: on les passait au _foot-ball_ ou au cricket, souvent à la
+bibliothèque, parfois sur les bancs, à l’ombre, dans la cour à
+raccommoder des balles ou des engins de pêche. Quand il faisait très
+froid, le Prieur donnait un demi-congé et l’on s’en allait sur la glace
+des marais, nombreux autour de Douai, ou sur celle du canal, avec
+l’ambition de battre certain record très ancien, en dépassant une écluse
+très lointaine. Quand il faisait très chaud, le Prieur donnait un
+demi-congé et l’on allait se baigner à la rivière, plus tard, dans une
+jolie campagne qu’on acheta, et qui, en moins de deux ans, prit la
+physionomie la plus anglaise du monde, ou encore à l’étang de Goelzin où
+l’on pêchait à la ligne jusqu’à la fraîcheur. On vivait avec les
+saisons. Les dates observées dans la vieille Angleterre n’étaient pas
+méconnues. On jouait au foot-ball sous le ciel gris et dans le gazon
+boueux de la Berce Gayant tant que durait l’hiver, mais le Samedi-Saint
+ouvrait le temps du cricket: battes et guichets entraient en jeu et les
+balles sifflaient par la cour accompagnées du cri inquiétant: _heads!
+heads!_ Il y avait de vieux congés de fondation, qu’on appelait
+_carriage-days_ (jours de voitures) du temps où l’on s’entassait dans un
+char à bancs pour aller, par le pavé, visiter les antiques voisines de
+Douai: Arras ou Valenciennes, plus rarement Cambrai. Il y avait surtout
+le temps de Noël où études, corridors et salles étaient enguirlandés de
+sapin odorant, où, après la messe de minuit, le Prieur ayant retenu tout
+le courrier le jetait pêle-mêle par l’étude à cent mains avides, où l’on
+passait les journées dans une liberté et un loisir délicieux, coupés de
+visites aux pâtissiers, et où, chaque soir, jusqu’à l’Épiphanie, on
+jouait la comédie, le drame, et Shakespeare et même l’opéra, l’allègre
+opéra-opérette de M. Sullivan.
+
+Tout ce mouvement, ce bruit et cette dissipation restait à l’intérieur.
+Douai n’en savait rien et l’on pouvait, comme je l’avais fait longtemps,
+imaginer ces Anglais modernes sous les traits des contemporains de
+Campian.
+
+Naturellement, je me fis des amis parmi les religieux. Je les étudiais
+curieusement. Il y en avait de gais, de délicieusement gais et jeunes,
+plus ou moins Irlandais souvent, spirituels et railleurs. Il y en avait
+de réfléchis, Anglais à visages pâles et au regard profond. Il y en
+avait qui s’ennuyaient et à qui Douai ne suffisait plus. Ils voulaient
+ce que la langue des Anglais catholiques appelle toujours la «mission»;
+la vie fiévreuse que le prêtre mène dans les faubourgs de Liverpool ou
+de Cardiff: la lutte incessante pour disputer de pauvres jeunes filles
+au mariage mixte ou de vieux hommes abandonnés, à l’aumône protestante;
+la recherche sans trêve de brebis toujours errantes et toujours en
+danger de se perdre; ou encore le travail de Sisyphe pour soutenir une
+école. Ou bien la nostalgie les avait pris. Douai, où ils étaient venus
+tout petits et qu’ils devaient aimer toujours, leur devenait odieux pour
+un temps, avec ses ciels bas, sa rivière éternelle et ses maisons
+closes. _Home, home!_ Il leur fallait les prairies et le vert profond du
+Midland, ou les collines de Malvern ou même la bise glacée des comtés du
+Nord, le _Black North_ d’où ils venaient presque tous. Le charme subtil
+du long et profond paysage anglais les avait repris, celui du ciel
+changeant, de la température capricieuse, celui même de la pluie féconde
+et chantante que Wordsworth aimait tant.
+
+Dans les dernières années, le collège fut érigé en abbaye et le Prieur
+devint abbé à crosse, mitre et anneau. Ce furent des années de richesse
+et d’élégance. Un ami opulent vint s’installer au collège et prit
+plaisir à l’embellir, comme il convenait à une abbaye. Des constructions
+s’élevèrent: un grand cloître, un vaste quartier d’hôtes. Toute une
+partie du collège avec son silence, son confort, son luxe solide et
+discret, ressemblait à un de ces châteaux anglais assis au détour d’un
+parc et où la vie semble couler dans une paix éternelle. Nous devînmes
+très civilisés, cela se sentit à des nuances de prononciation, à des
+réformes dans le vêtement, à des façons dégagées qui n’étaient pas dans
+la tradition quand Douai s’appelait encore Doway. Nous eûmes des
+visiteurs distingués. On s’arrêtait à l’Abbaye en allant à Rome ou à
+Paris. On voyait parfois des voyageuses très élégantes, dans la tribune,
+pendant la grand’messe: on apercevait des courriers et des femmes de
+chambre. Je crois bien que tous les Pères n’approuvaient pas cette
+agitation insolite. La tradition bénédictine a toujours mis quelque
+chose de seigneurial dans l’hospitalité, mais Douai était une abbaye
+trop récente et rappelait des souvenirs trop sévères, pour que le
+changement ne fût pas perçu. On le sentait, quand un bénédictin
+voyageur, pèlerin de l’érudition monastique, comme Don Mackey, le savant
+éditeur de saint François de Sales, s’arrêtait quelques jours à
+Saint-Edmond. La joie était toute autre sur certains visages que si l’on
+eût vu un pair héréditaire. Le passage de ces moines savants était une
+fête et faisait sentir une fierté. Je prenais ma part de ce bonheur
+familial: un moine savant m’apparaissait comme la réalisation d’un
+double idéal, et le tranquille sourire de ces hommes attachés au passé,
+comme nous le sommes au présent, et lisant les journaux comme des pièces
+d’archives, était une grande leçon.
+
+La plupart de ces religieux étaient libéraux en politique. Le clergé de
+la ville, se plaignait parfois de ce qu’ils ne voulussent lire aucun
+journal d’opposition et crussent à l’avenir du régime républicain. Ils
+étaient Anglais et concrets, respectueux des pouvoirs établis et
+convaincus qu’un fait s’impose par lui-même et qu’il faut être Français
+pour attacher une importance souveraine à une idée qui n’est encore
+qu’une idée.
+
+Cette bonne foi et cette façon britannique d’envisager l’histoire,
+devaient être ébranlées par un coup foudroyant. J’avais quitté Douai
+depuis longtemps, quand la loi sur les Associations vint en question,
+mais je profitais de toutes les occasions pour y revenir et je me
+préoccupais du sort de mon cher vieux collège. Les Pères vivaient dans
+une grande sérénité. Ils étaient dans leur maison depuis trois cents
+ans: qui pouvait dire que leur existence ne fût pas autorisée?
+D’ailleurs, la droiture de M. Waldeck-Rousseau avait été évidente, et M.
+Combes n’était pas si noir qu’on le disait. N’avait-il pas fait des
+promesses solennelles aux députés de la circonscription et au maire de
+Douai? J’essayai vainement d’ébranler cet optimisme d’honnêtes gens
+incapables de soupçonner la fourbe. Il y avait des moyens faciles de
+tourner la loi, et de mettre le collège à l’abri pendant la tourmente.
+Ces finesses légales ne plurent pas à la simplicité bénédictine. Un beau
+jour, au moment même où l’Abbé recevait la nouvelle et formelle
+assurance que M. Combes se garderait bien de toucher aux fondations
+britanniques, le liquidateur se présenta muni de papiers authentiques,
+et mit les scellés partout.
+
+Ainsi finit le Collège Anglais de Douai, après trois siècles
+d’existence, et ainsi finit l’un des plus charmants rêves éveillés que
+j’aie faits. Dans la stupide proscription en bloc que Combes fit des
+ordres religieux, l’expulsion des Bénédictins Anglais fut une brutalité
+plus stupide que les autres, et je ne la pardonnerai pas facilement à ce
+garde champêtre dont le hasard fit un premier ministre. J’ai un
+serrement de cœur, chaque fois que j’aperçois du chemin de fer la petite
+flèche aiguë qui signale de loin le chef-d’œuvre de Pugin. Jamais plus,
+je n’entrerai dans cette chapelle; je n’entendrai plus ces voix tout
+ensemble amies et étrangères. Avec un grand pan de l’histoire religieuse
+de la France, un grand pan de ma vie s’est écroulé.
+
+Mai 1904.
+
+
+
+
+LA TRAPPE
+
+
+Des prairies et des bois, dans un long pays onduleux et vert, puis, une
+belle forêt bordée de bruyères roses, puis une plaine déserte, quoique
+fertile et cultivée comme un jardin, et à droite, près de la lisière du
+bois, la Trappe, triste et silencieuse, sous un ciel de septembre, bleu
+et blanc et agité. Je ne l’ai pas revue depuis mon enfance. La brique
+fine et les pierres bleues de la chapelle me semblent un peu pâlies;
+l’ardoise grise des toitures aussi; les thuyas et les sapins qui font au
+monastère une ceinture sombre ont extraordinairement grandi; on ne voit
+pas une forme humaine dans la campagne: pas apparence des carrioles
+sonnantes qui amenaient les gais pèlerins d’antan: je trouve que le
+paysage est devenu plus fort, plus rude, plus réel et moins poétique que
+lorsque je le voyais par mes yeux d’enfant: ces arbres grandis, secoués
+par un vent d’ouest inquiétant me font sentir que vingt ou vingt-cinq
+ans ont passé et que ma vie passe aussi. Les moines ont élevé une sorte
+de tumulus disgracieux sur lequel est un calvaire.
+
+On suit toujours le même chemin de terre, le long du bois, et, en
+approchant de l’hôtellerie, le même sentier un peu plus étroit entre les
+sapins élargis. Une forme brune va et vient aux abords de la petite
+porte d’entrée: c’est le frère hôtelier qui promène sa méditation,
+tandis que les autres font la sieste.
+
+Il faut faire un peu d’instances pour entrer: on ne reçoit plus les
+hôtes comme autrefois, on a fait une réforme: d’ailleurs midi vient de
+sonner et le frère cuisinier sera parti. J’insiste, il y a si longtemps
+que je ne suis venu, je ne dérange pas souvent les habitudes de la
+communauté; d’ailleurs je mangerai n’importe quoi. Le frère hôtelier
+réfléchit: le cas lui paraît grave et exceptionnel. Enfin son front
+s’éclaircit, il sourit: «oui, oui, entrez! il y aura toujours des pommes
+de terre et une omelette.»
+
+Nous traversons la cour de l’hôtellerie. Rien n’a changé: les espaliers
+tapissent toujours la façade, des petites pommes du Japon brillent comme
+autrefois dans une haie qui coupe le jardin en deux; seulement, je
+m’étonne de voir que tout est devenu plus petit. L’ancien père hôtelier
+est mort, très mort. Celui auquel le frère me présente dans le vestibule
+dallé de grandes pierres bleues est un homme d’au moins soixante-quinze
+ans, très maigre dans sa robe blanche, l’air frileux malgré le soleil
+qui lutte nerveusement avec le vent, le regard lointain sous des
+paupières lourdes. Un prêtre qui finit sa retraite est debout dans la
+salle des hôtes, bouclant son sac. Il embrasse le père hôtelier, ils se
+font des adieux naturels et sincères où ils parlent de la mort et du
+temps en termes simples qui saisissent.
+
+Le prêtre parti, je m’assieds. La salle est haute, blanche et froide.
+Une grande horloge l’emplit de son tic-tac. Certainement la Trappe était
+moins triste autrefois, ou cette heure de midi est plus silencieuse et
+vide que la nuit. Le vieil hôtelier va du guichet de la cuisine à la
+table, sans rien dire et avec une lenteur surnaturelle: il apporte une
+assiette, un verre, une bouteille de bière forte. La figure du frère
+cuisinier paraît au guichet, il me fait signe, il ne m’en veut pas, il
+va me faire mon omelette. En effet, la voilà qui arrive, infiniment
+lente, puis trois pommes de terre et du fromage. Nous disons alors le
+bénédicité et le vieil hôtelier s’assied à ma gauche, un peu fatigué
+d’avoir été tant de fois du guichet à la table. L’horloge tique-taque
+bruyamment, scandalisée de voir qu’on mange à cette heure, elle fait un
+grand ronflement métallique et mécontent et sonne midi et demi avec un
+profond soupir.
+
+Le père hôtelier me parle. Sa voix est comme son regard, très lointaine.
+Jamais je n’ai entendu de voix semblable: on dirait la voix d’une âme et
+je prête l’oreille dans le profond silence de la chambre. Le Père
+devine, je ne sais comment, que je demeure à Paris: il me fait des
+questions; nous parlons de l’abbé Loisy, de l’extrême difficulté de se
+maintenir dans la bonne doctrine quand on s’écarte de la tradition, du
+danger de l’orgueil. De temps en temps la voix lointaine expose
+longuement et avec une sorte de complaisance des objections subtiles et
+redoutables, mais un texte de la Bible ou d’un saint Père vient toujours
+à propos pour renverser le vain échafaudage. «Ces hommes n’ont donc pas
+lu», dit le père, «ce que le Saint-Esprit lui-même dit dans l’Écriture
+sainte». Bientôt ce vieux père hôtelier m’intéresse vivement. Dans la
+région éloignée d’où sa voix s’élève il a des pensées qui étonneraient
+singulièrement ceux qui regardent un Trappiste comme un automate habillé
+de bure.
+
+Voilà soixante ans qu’il est à la Trappe où il est entré presque enfant,
+et sa personnalité est autrement marquée que celle de la plupart des
+gens du monde. Je m’aperçois bientôt que, sans qu’il s’en doute, il a
+des goûts de raffiné, d’artiste et de poète. Il a eu un jour une
+discussion avec un monsieur qui devait être un professeur et dont les
+idées religieuses qu’il se rappelle et résume à merveille, lui faisaient
+horreur. Cet homme souffrait de ses doutes et sa figure avait une
+noblesse dans son inquiétude. «Il y a de ces malheureux», me dit le
+père, «qui seraient des saints si Dieu les éclairait». On voit bien
+qu’il a une sympathie pour tout homme qui sent vivement. Il aime la
+beauté, l’art, l’éloquence. Il s’étend sur la puissance de parole du
+Père Abbé qui est encore très jeune et a une facilité incroyable.
+L’élégance le ravit. Il me dit tout à coup qu’il est étranger, il est né
+dans une vieille ville des bords du Rhin. On ne s’en douterait guère: sa
+phrase lente est d’une pureté singulière. C’est qu’il a toujours pris
+plaisir à remarquer des termes choisis et une prononciation distinguée.
+L’année dernière, des Westphaliens sont venus visiter la Trappe: il a
+été frappé de la différence de leur allemand d’avec celui de la province
+rhénane. L’un d’eux, un monsieur «évidemment du grand monde», avait une
+façon délicieuse de prononcer le mot _achtzig_. Et la voix lointaine
+répète _achtzig, achtsig_, avec complaisance. Je m’étonne qu’un
+Trappiste qui n’a commencé à parler qu’à soixante ans aime tant le beau
+langage et ait appris à parler si bien. Le vieil hôtelier sourit.
+Apparemment on parle, à la Trappe, bien plus que je ne croyais. On parle
+pendant le noviciat et quand on fait ses études, on parle au chapitre et
+il semble même qu’on y parle quelquefois avec animation, on prêche, on
+va voir le Père Abbé. En somme on a une vie bien moins renfermée que je
+ne supposais, et il y a quelque mérite, même à un Trappiste, à être
+obéissant, charitable dans ses jugements et modéré dans leur expression.
+
+Le père hôtelier est vieux, il a connu plusieurs abbés, il n’est donc
+pas à craindre que je sache quel est celui dont il parle et qui est
+«depuis longtemps dans son tombeau». Eh bien! celui-là avait plus de
+zèle que de science. Parfois, au chapitre ou à l’église, il lui arrivait
+de laisser échapper des affirmations surprenantes et qui faisaient se
+relever les têtes avec un mouvement étonné. Le père hôtelier attendait
+un jour ou deux, puis allait frapper à la porte de l’Abbé. «Mon Révérend
+Père, vous avez dit ceci ou cela. Vous avez surpris la communauté.»
+L’Abbé répondait qu’il avait vu cette doctrine dans un livre, mais le
+livre ouvert et le passage lu il paraissait toujours que le père abbé
+n’avait pas bien lu.
+
+Cet Abbé-là n’aimait pas le père hôtelier...
+
+Le père hôtelier reste silencieux un long moment: il me regarde de ses
+yeux éteints. Tout à coup sa voix lointaine se fait plus ténue encore
+pour une confidence: ce Père Abbé était Janséniste. Un beau jour le père
+hôtelier entrant chez lui à l’improviste l’avait trouvé lisant, quoi?
+l’_Augustinus_.
+
+Nouveau silence pendant lequel cette révélation me jette dans un abîme
+de réflexions et de doutes. L’horloge affirme avec force que le père
+hôtelier n’aurait pas dû raconter cela. Le vide et le silence de la
+salle bourdonnent à mon oreille. Je me sens un peu mal à l’aise pour
+expliquer au vieux Trappiste que, malgré ce que je viens d’entendre, je
+regarde toujours la Trappe comme une Thébaïde et que peut-être l’Abbé se
+servait du gros livre de Jansénius comme Chrysale de son Plutarque.
+
+Par bonheur, on entend dans le vestibule les éclats d’une voix jeune et
+bruyante. Cette voix répète qu’avec de la bière, du pain et du fromage
+on déjeune fort bien. La porte s’ouvre et un jeune curé paraît au seuil,
+un peu pâle d’avoir eu trop faim. On s’empresse et un troisième
+déjeuner, vrai déjeuner d’anachorète cette fois, remonte bientôt de la
+cave. Le père hôtelier regrette la conversation théologique où nous
+étions, mais, comme il faut être hospitalier, il met le discours sur la
+Séparation. Le jeune curé est intarissable. Il déclare que tout le monde
+mourra de faim, mais que le Pape ne peut songer une minute à accepter la
+loi. Sa paroisse est peuplée de paysans avares qui ne donneront jamais
+un sou. N’importe. Il faut lutter. On dira la messe dans une grange et
+on verra bien qui tient à la religion et qui n’y tient pas.
+
+Le frère hôtelier qui est un ami du jeune curé est rentré avec lui. Il
+l’écoute silencieux, approbateur et un peu narquois, en prenant de
+larges prises de tabac. Bientôt, comme il est Belge, il commence un
+parallèle complaisant entre la situation des catholiques dans son petit
+pays et celle des catholiques de France. Vous êtes pourtant trente-six
+millions, dit-il. Le jeune curé sait bien que c’est vrai, puisque c’est
+dans les géographies. Il mange un peu nerveusement son Port-Salut.
+Cependant le frère hôtelier, poursuivant ses avantages, fait un tableau
+paradisiaque de la vie paroissiale et ecclésiastique au diocèse de
+Namur. Il apporte des chiffres. Peu à peu la conversation dévie et le
+père hôtelier lui-même, sortant d’une rêverie, commence à parler
+millions et millionnaires. Le frère hôtelier s’assied et continue de
+manier avec aisance des sommes énormes. Le jeune curé malin laisse
+entendre que les Trappistes sont immensément riches et le frère
+hôtelier, pour ne pas répondre, prend plusieurs prises coup sur coup.
+
+Une heure et demie approche. C’est l’heure de la visite. J’ai fait
+passer ma carte au Père Abbé et on vient dire qu’il m’attend dans la
+galerie. Ce Père Abbé est tout jeune, d’allure presque élégante. Il me
+laisse à peine baiser son améthyste. Il met aussitôt la conversation sur
+des sujets qui ne m’ennuieront pas. On se croirait chez un de ces
+religieux curieux et polis qu’on rencontre à Rome et qui savent parler
+de tout. Moi-même je prends le ton du monde...
+
+Une heure et demie sonne. Le Père Abbé a quelque affaire. Nous nous
+séparons sans que je songe que nous sommes au désert et sans que le père
+abbé me dise qu’il faudra mourir.
+
+La visite commence. On traverse les cloîtres couverts d’inscriptions
+austères et ornés d’un chemin de croix. On traverse l’église où se
+célèbre l’office nocturne, puis le dortoir avec la tête de mort qui
+invite si étrangement au sommeil. Puis on monte dans les greniers de la
+brasserie où règne l’odeur du grain brûlé, on visite la ferme où un
+chien d’aspect terrible vient demander férocement une caresse au père
+hôtelier. Celui-ci ne parle presque plus. Il glisse à travers le
+monastère sur ses vieux souliers appesantis. Au sortir d’une cour, nous
+nous trouvons dans un petit cimetière où l’ombre de la haute abside de
+l’église fait régner une grande fraîcheur et une tranquillité éternelle.
+Les petites croix noires portent toujours en lettres blanches
+l’inscription _Frère N., mort à l’âge de... ans_. La visite est finie et
+je vois que le père hôtelier est bien fatigué. Il est vieux pour ainsi
+monter et descendre.
+
+Je demande à retourner à l’église. Je m’agenouille dans la tribune d’où
+l’on voit fuir les lignes souples de la voûte ogivale. Le soleil a
+envahi toute la partie supérieure de l’église et l’on sent une tiédeur.
+Cependant le vent d’ouest continue à se jouer follement dehors, dans les
+arbres et sur les toits: il chante et gronde et siffle et souffle pour
+rire sur l’armature plombée des vitraux. Je médite sur le calme de cette
+solitude, je fais des comparaisons et des examens de conscience.
+
+A trois heures je remonte à bicyclette. La machine agile me porte. Je
+traverse des bois, des prairies, des plateaux où l’herbe sèche ondule.
+Parfois la route fait le gros dos et je vois de grands paysages calmes.
+Dans le ciel bleu les nuages blancs font aussi des randonnées. Septembre
+chante partout sa chanson mélancolique.
+
+Septembre 1905.
+
+
+
+
+LA VALLÉE DU CADI
+
+ET
+
+L’ABBAYE DE SAINT-MARTIN DU CANIGOU
+
+
+Après trente heures d’une course vertigineuse à travers le pays de
+France, dans la brume de décembre et les ténèbres glaciales, puis,
+soudain, au réveil, sous un ciel très bleu, dans des campagnes blanches
+semées de villes blanches aussi, le long de la Méditerranée ou
+par-dessus les étangs salés, on arrive enfin à Perpignan. Vieille ville
+où ne résonne que le catalan scandé, où l’on voit des mantilles et des
+foulards sur des costumes parisiens, des figures fines et des yeux
+noirs, et que l’on jurerait espagnole, si les ruelles les plus
+tortueuses, celles où les étages débordants se penchent plus menaçants,
+ne portaient sottement les noms de nos gloires républicaines, depuis
+Rouget de l’Isle jusqu’à Gambetta et probablement Ferry. Ce sentiment
+des harmonies entre les noms et les rues est commun à toutes les
+municipalités du Midi.
+
+Au delà de Perpignan, le chemin de fer s’engage dans la vallée de la
+Tet. La fertilité de cette vallée l’a rendue célèbre. Je l’ai vue
+presque entièrement couverte des eaux qu’y amènent d’innombrables canaux
+d’irrigation: seuls les oliviers jetaient sur ces campagnes les couleurs
+de la vie; mais on imagine aisément ce que doit être la féerie de cette
+végétation quand la fleur des amandiers se mêle au feuillage des vignes
+et des figuiers dans des champs que séparent des haies de grenadiers et
+d’agaves. Deux chaînes de montagnes courent parallèlement à la voie
+ferrée: à droite les Corbières, à gauche les Pyrénées, ou plutôt les
+ramifications sans nombre qui aboutissent à l’énorme massif du Canigou.
+Peu à peu ces montagnes se rapprochent et s’élèvent. Quand on a dépassé
+Ille, la marche du train devient pénible; la Tet, rapide et encaissée,
+n’est plus qu’un torrent; des villages tristes s’accrochent rougeâtres
+et serrés au flanc des montagnes; tout devient pauvre et austère. Cette
+sensation de désert va croissant. Les stations sont de plus en plus
+grises, petites, provisoires; rien n’y remue, personne presque qui
+descende ou qui monte. Enfin, on atteint Prades; la locomotive y entre
+sans bruit, sans arrêt brusque; on sent bien qu’elle est fatiguée de sa
+course et qu’elle n’ira pas au delà.
+
+En voiture! Nous montons dans une diligence attelée de trois jolis
+chevaux tarbes fins et nerveux. Bien qu’il fasse un vent terrible et que
+des flocons de neige voltigent dans l’air, je me serre dans mon manteau
+et je prends la seule place qui convienne à un vrai voyageur, à côté du
+cocher. Ce cocher-là n’est pas du tout vulgaire: il a la barbe aussi
+noire que n’importe quel Catalan bien marqué, et avec cela, chose plus
+rare, une expression intelligente et ouverte; d’ailleurs, nullement
+loquace; je commence une étude approfondie de la langue catalane en
+demandant avec à-propos comment on dit cheval. Cela se dit _caball_.
+
+Nous traversons Prades. Honnête sous-préfecture sans prétentions
+déplacées. Nous la traversons d’un train d’enfer. En Roussillon les
+chevaux ne connaissent que deux allures: ou bien ils brûlent le pavé en
+faisant feu des quatre pieds, ou bien ils s’avancent rêveurs et la tête
+baissée à côté d’un montagnard aussi peu pressé qu’eux.
+
+La route conduit en Espagne par Montlouis et Puigcerda. A droite, la Tet
+coule dans un profond ravin sur un lit de cailloux multicolores. De tous
+les côtés, la montagne; vis-à-vis, étagée en une multitude de terrasses
+soutenues par des murailles en pierres sèches et couvertes des derniers
+oliviers. Au loin, le vieux Canigou, éternellement chauve et blanc. Nous
+dépassons Ria. Un pont romain dessine son ossature branlante en face
+d’une construction d’aspect sinistre, moitié église, moitié forteresse.
+La vallée va se resserrant. Bientôt elle n’est plus qu’un défilé. La
+route serpente entre les parois à pic de la Trencada d’Ambulla: des
+roches montent d’un seul jet à des centaines de pieds, bizarres,
+tailladées, brûlées, avec des pointes aiguës ou des blocs surplombant en
+équilibre. Nous croisons à peu de distance un chevrier et un muletier,
+deux types si essentiellement pyrénéens.
+
+A six kilomètres de Prades, on se trouve inopinément en face de
+l’étonnante petite forteresse de Villefranche, vrai bijou enchâssé dans
+un défilé étroit et profond. La vallée se bifurque: une route monte à
+gauche vers le Canigou; sous le pont qui donne accès dans la ville, un
+torrent assez considérable rejoint la Tet avec une écume et un grand
+bruissement contre les roches. Cette route est celle de Vernet; ce
+torrent se nomme le Cadi; la vallée étroite dans laquelle il coule est
+celle où j’ai passé quatre mois d’hiver.
+
+Elle n’est pas bien vaste la vallée du Cadi: elle n’a pas deux lieues de
+long, il s’en faut, et je crois qu’aux endroits les plus larges, ceux
+qui donnent aux petits Catalans l’idée d’une vaste plaine, elle a bien
+cinq cents mètres. Elle compte en tout quatre villages: Villefranche,
+Cornellà, Vernet et Castell. Que de fois j’ai fait dans un après-midi
+l’inspection complète de mes domaines en marchant au petit pas! Mais si
+ma vallée est petite, elle est très belle et intéressante. Le Canigou la
+domine: il l’enferme dans ses bras gigantesques; un ciel presque
+toujours pur l’éclaire, un peuple curieux, français de cœur mais
+espagnol de mœurs, l’habite; et dans ces quatre hameaux formés de
+maisons croulantes, il n’est pas un endroit qu’un monument, un site, une
+légende, une chronique ne désigne à l’attention du voyageur. Petite
+vallée, tant de fois parcourue, étudiée, scrutée, apprise par cœur; tant
+de fois admirée quand le soleil la parait de fête, et parfois, maudite
+tout bas, quand le brouillard faisait voile lourdement au flanc des
+montagnes, ou quand le vent, à force de chercher une entrée dans ce
+massif rocheux, s’y précipitait follement; quand une chambre d’hôtel,
+froide, triste, et dont la main d’un ami ne heurtait jamais la porte
+faisait songer au petit cabinet de travail chaud et rangé, où la lumière
+de la lampe filtrait sur les livres à travers l’abat-jour rose. Villes
+d’hiver! jouets du soleil, esclaves de ses caprices; c’est lui qui fait
+les bons et les mauvais jours, la joie et la tristesse, la vie et la
+maladie. Heureux celui à qui son larynx ou sa poitrine permettent de
+choisir son temps et de mettre un ciel pur dans son itinéraire!
+
+Villefranche, à dire vrai, n’est pas absolument dans la vallée du Cadi,
+bien que celui-ci roule contre ses murailles: elle est dans la vallée de
+la Tet. Mais elle est si près de notre vallée; elle était tellement dans
+le rayon de mes flâneries, surtout elle est si jolie que ceux qui la
+verront après moi comprendront l’adoption et l’annexion. On éprouve une
+surprise délicieuse, la première fois qu’on l’aperçoit au tournant de la
+route: forteresse en miniature, svelte, gracieuse, et en même temps
+crâne et comiquement menaçante. Brave petite ville! Comme elle a bien
+compris sa mission! Penser qu’elle est là en sentinelle perdue contre la
+pauvre chère vieille Espagne! Aussi, pas de ces monticules sournois,
+ouatés de gazon, et dissimulant de vrais monstres, des inventions
+détestables de meurtre. Non, non; mais des bastions à l’air
+chevaleresque, avec, aux angles, des tourelles en encorbellement
+gracieuses et finies, des remparts crénelés soigneusement couverts en
+prévision d’une arquebusade plongeante, un pont-levis à levier et à
+chaînes, une porte en marbre rose. Et la petite Villefranche s’élargit
+tant qu’elle peut; elle se fait grosse, elle se fait grande, elle se
+guinde sur chaque côté de la montagne: impossible de passer! Il faut
+subir l’humiliation des fourches caudines du pont-levis. On franchit la
+porte, on aperçoit un corps de garde, des magasins, des portes
+numérotées, des avis brefs et militaires. Il y a une guérite. On sent
+bien qu’on aura des explications à fournir, qu’on sera peut-être conduit
+devant M. d’Artagnan, commandant de place. Mais il n’y a personne dans
+la guérite, personne dans les corps de garde, et rien dans les magasins.
+J’ai vu un jour toute la garnison dans la grand’rue. Le commandant de
+place, un digne garde d’artillerie sans autre chose de d’Artagnan que le
+sabre et le manteau, causait avec une toute petite fillette aux yeux
+interrogateurs et candides, et la garnison composée d’un seul et unique
+artilleur se promenait en bourgeron blanc, en portant alternativement
+chaque pied d’un côté du ruisseau à l’autre: ce jeu paraissait l’amuser
+beaucoup.
+
+Les troupes de Villefranche n’ont pas toujours été réduites à un
+effectif aussi peu imposant. Avant la Révolution, le régiment de
+Lorraine tout entier y tenait garnison, et jusqu’à ces dernières années
+quelques compagnies du 160e de ligne avaient leur quartier dans ce qu’on
+appelle le château. C’est un fort, vieux style, construit comme toutes
+les défenses de la place, par Vauban. Il s’élève à mi-côte, à quelque
+cent cinquante mètres au-dessus de la Tet et commande la route de
+Prades, celle de Puigcerda, et même, précaution peu nécessaire, celle de
+Vernet. Ce nid d’aigle devait être inabordable, et il n’est pas
+impossible qu’il ait encore aujourd’hui sa valeur stratégique: en tout
+cas on prend toujours soin de vous avertir qu’il est défendu de dessiner
+ou de prendre des photographies aux alentours, sous les peines les plus
+sévères. Ce fort était en même temps une prison d’État. Je regrette de
+ne pouvoir dire que le Masque de Fer y fut enfermé: les lecteurs de Miss
+Radcliffe se consoleront en apprenant que ses murailles servirent de
+tombeau à deux héroïnes d’un sombre drame: deux complices de la
+Brinvilliers. Quoi qu’il en soit, le château est maintenant désert: les
+sous-lieutenants qui y bâillaient, y jouaient aux cartes ou y lisaient
+autre chose que Miss Radcliffe, ont dû boucler leur valise avec un
+certain plaisir: la société ne devait pas être animée.
+
+Pourtant, Villefranche est une petite ville distinguée; même dans ces
+jours de décadence, elle a encore un notaire, un médecin, un juge de
+paix et le meilleur billard du pays.
+
+Les maisons, presque toutes très vastes, ont cet air de mélancolie qui
+trahit le regret de jours meilleurs; la grand’porte ouvre sur ces
+passages voûtés, à retraits brusquement coudés qui donnent tant de
+pittoresque aux constructions espagnoles; presque toutes les baies sont
+cintrées; certaines fenêtres avaient des bordures et des meneaux
+sculptés, mais ces richesses ont été peu à peu découvertes et enlevées
+par les touristes qui ravagent le pays; il n’en reste que deux ou trois.
+En revanche, on trouve encore beaucoup de pièces curieuses de
+ferronnerie, cette autre grande coquetterie de l’architecture espagnole:
+des grillages de fenêtres, des balustrades de balcon, des rampes en fer
+forgé.
+
+Les guides, en parlant de Villefranche, ne manquent jamais d’ajouter
+qu’elle est entièrement bâtie de marbre rose. Ces deux mots ne sont-ils
+pas féeriques? Les poètes les plus osés, en décrivant les villes les
+moins réelles, ont souvent dit qu’elles étaient en marbre, mais pas
+rose. Or Villefranche est réellement bâtie en marbre rose.
+Malheureusement on ne s’en aperçoit pas. Le marbre n’est pas taillé, et
+une poussière séculaire a terni les reflets rougeâtres que les facettes
+ont pu donner. Villefranche est donc plutôt grise. Ce marbre rose, si
+commun dans les Pyrénées que les montagnes en sont colorées, est d’un
+usage journalier dans la construction: on en fait des bordures de
+trottoirs, des rebords de fenêtres, des pilastres de portes. Quand il
+est poli ou mouillé, il prend une couleur riante de chair nuancée, rose
+et fine.
+
+L’église est un vieux monument datant au plus tard du XIIe siècle, mais
+dans un état parfait de conservation. Les moindres villages du
+Roussillon ont souvent des églises aussi anciennes et dont certaines
+parties sont parfois très belles. Ce sont des témoignages touchants de
+la piété du peuple pendant la domination des rois d’Aragon. On entre
+dans l’église de Villefranche par deux portails sculptés dont l’un
+supporte une belle archivolte à rubans et à fleurons; les ferrures de la
+porte sont remarquables. L’intérieur, très mal éclairé et d’une
+fraîcheur glaciale, se compose de deux nefs à grandes arcades
+surbaissées portant sur des piliers massifs. La grande nef se termine
+par une _silleria_, isolée, suivant l’habitude espagnole et dont une
+stalle en particulier m’a paru d’un travail ancien et délicat. Jusqu’à
+la Révolution, il y eut à Villefranche une collégiale dépendant de celle
+de Cornellà et composée de cinq ou six chanoines. Ils entraient dans ces
+stalles par une ouverture placée au fond de l’église et communiquant
+directement avec leur maison: le peuple n’avait directement accès que
+dans la seconde nef beaucoup moins ornée. Le maître-autel à colonnes
+cannelées est très beau. Les autels latéraux sont décorés, comme dans
+tout le pays, d’ex-voto, de fresques surajoutées et d’un très mauvais
+goût, de statues couvertes de soie, de velours et de bijoux. L’ensemble
+n’est nullement banal: la nef principale, conçue sur de larges
+proportions, est imposante et vraiment monumentale.
+
+J’ai vu dans la sacristie des archives assez importantes, mais dont
+malheureusement on n’a fait qu’un essai de classement; elles devraient
+tenter un érudit curieux de l’histoire ecclésiastique de ce pays où
+presque chaque village avait une fondation monastique et où les
+documents ne manquent pas.
+
+Villefranche, en catalan Villafranca, s’est aussi appelée Liberia. Elle
+est fière de son nom et il semble qu’en effet elle ait été jalouse de
+ses fueros; en tout cas, elle n’a pas craint, à l’occasion, de jouer son
+petit rôle révolutionnaire. Avant même la conquête de Richelieu, elle
+s’était offerte aux Français sous la condition de conserver ses
+privilèges; après l’annexion du Roussillon, il paraît que les sentiments
+de la fière petite ville changèrent de nouveau, car en 1674 les
+principales familles ourdirent contre la France une conjuration dont les
+détails ne manquent pas d’un intérêt romanesque.
+
+Pendant la nuit du vendredi au samedi de la Passion, deux cents
+Espagnols devaient s’enfermer dans une vaste grotte appelée aujourd’hui
+Corta Bastera, à une petite distance des fortifications. Des miquelets
+portant leurs armes cachées dans des bottes de paille entreraient sitôt
+l’ouverture des portes; à un signal donné, Espagnols, habitants et
+miquelets tomberaient sur la garnison; un corps de troupes parti la
+veille de Puigcerda n’aurait plus qu’à entrer dans la ville et le
+Conflent redevenait espagnol. Ce plan échoua par la trahison d’une
+femme. L’amour fut plus fort que le patriotisme. La fille d’un des
+principaux conspirateurs, doña Iñez de Llar, ayant entendu, à travers
+une cloison, qu’on jurait la mort des Français, courut avertir son
+amant, M. de Perlan, lieutenant du roi. Quelques heures après, les
+conspirateurs étaient arrêtés et appliqués à la torture. Le père d’Iñez
+périt de la main du bourreau, et sa tête fut exposée dans une cage de
+fer sur une des portes de la ville.
+
+Que si l’on me demande ce qu’il advint d’Iñez, je répondrai, à mon grand
+regret, que je l’ignore: son histoire, avec de semblables débuts, n’a pu
+être que très dramatique. Je sais cependant à sa décharge que, d’après
+une ancienne relation catalane, elle ne fut pas seule coupable, et que
+le vrai délateur fut un transfuge espagnol du nom de Colominz: ce
+traître fut, malgré tout, enterré dans l’église; on y voit encore sa
+tombe; comme celle de Jansénius dans la cathédrale d’Ypres, elle ne
+porte qu’un nom et une date.
+
+Telle est la petite Villefranche. J’avoue ma prédilection pour elle: son
+caractère, sa physionomie et son histoire m’avaient séduit. Je suis
+descendu souvent jusqu’à quelque distance de ses portes pour voir le
+soleil se coucher derrière elle; elle avait, à cette heure, un charme
+indicible; son beffroi, son église, le clocher des Franciscains, les
+créneaux du rempart semblaient d’une légèreté aérienne sur le brillant
+transparent qui courait d’une montagne à l’autre. Cette porte d’or me
+paraissait une entrée merveilleuse sur le pays d’Espagne dont je n’avais
+rien vu alors, pays fantastique, évoqué en lisant Gautier et Irving,
+champ de rêves sur lequel les collégiens s’attardent, les yeux fixes, en
+feuilletant l’atlas, comme le voyageur l’indicateur et en se répétant
+des noms qui sont des poèmes.
+
+Remontons maintenant le cours du Cadi. Le jeune écervelé descend vers la
+Tet en courant tant qu’il peut. Combien différent des grandes rivières
+de la plaine, majestueuses, calmes dans leur force, routes mouvantes et
+nourricières de provinces! Il court sans cesse, ni trêve, ni raison;
+sautant par-dessus les galets, roulant d’un air distrait quand sa route
+est droite mais écumant de colère aux tournants; tantôt brillant comme
+l’argent et jetant des étincelles, tantôt presque profond et déplaçant
+avec régularité des nappes épaisses d’un vert transparent, mais toujours
+irréfléchi, bruyant et vain comme la jeunesse. Il suit le pied d’un
+chaînon sans importance où croissent en foule les cystes aux feuilles de
+laurier et qu’il faudrait voir quand le printemps s’est vraiment déclaré
+et que ces arbustes se couvrent de fleurs.
+
+La route monte parallèlement au torrent; elle devient raide:
+Villefranche n’est qu’à cinq kilomètres de Vernet et celui-ci est à plus
+de deux cents mètres au-dessus. Entre la route et le rio, ce qu’il y a
+de plaine est assez cultivé: quelques champs, quelques prairies maigres
+et pâles bordées de saules mutilés, des métairies entourées de grands
+noisetiers. Il n’y a pas de haies. Chacun isole son bien en élevant
+autour un rempart de pierres sèches ramassées dans le torrent.
+Quelques-unes de ces murailles grises sont construites avec d’énormes
+galets qu’un homme ne remuerait pas; parfois elles s’élargissent et le
+sentier continue sans peine sur la crête sa route sans cesse
+interrompue.
+
+Des arbres y jettent racine; les branches se déforment au gré des blocs
+qu’elles étreignent; on enfonce des pierres dans les fentes de l’écorce,
+elle se referme avec le temps et l’on ne distingue plus ce qui est
+pierre de ce qui est bois. Souvent une espèce de lierre à petites
+feuilles colle sa trame sur l’appareil cyclopéen de ces murs et semble
+vouloir les cimenter. On se promène avec quelque difficulté dans le
+dédale de cette sorte d’échiquier; l’impression générale est
+mélancolique. C’est dans un cadre à peu près semblable que Manzoni a
+placé le grand paysage calme sur lequel s’ouvrent les _Fiancés_; c’était
+entre des murailles pareilles que don Abbondio s’avançait rêveur, tenant
+son bréviaire derrière son dos et faisant voler à droite et à gauche les
+cailloux du chemin.
+
+A gauche de la route, des montagnes rousses, ravinées, incultes et assez
+disgracieuses viennent s’arc-bouter contre le Canigou.
+
+Le géant des Pyrénées-Orientales apparaît de là tout environné de
+majesté. Aux environs de Figuières et de Gerone d’où on le voit isolé et
+précis comme sur la carte, même des portes de Perpignan, on peut en
+avoir une vue panoramique plus étendue. Ses innombrables ramifications
+accourent vers lui de tous les points de l’horizon; ses quatre pics se
+séparent et se détachent plus nettement; mais en remontant de
+Villefranche vers Cornellà, si sa composition paraît moins complexe,
+combien elle gagne en unité, en harmonie et en sublimité. Les
+contreforts du sommet s’étagent de chaque côté avec une régularité
+parfaite; ils s’élèvent et se déploient lentement en immense éventail,
+tantôt rocheux et âpres, tantôt assombris et marbrés par ce qui reste
+des anciennes forêts de pins. Enfin, au milieu, le pic suprême,
+continuant régulièrement la crête, s’élève en courbe presque parfaite.
+Un immense plan neigeux d’une blancheur éblouissante descend vers un lac
+caché un peu plus bas. Souvent, au lever du soleil, ce glacier s’entoure
+d’une ceinture de nuages, mais le soir, quand la température, en
+s’abaissant, résout ces vapeurs ou que la brise les dissipe, on le voit
+seul éclairé et comme rosé par-dessus la pénombre qui enveloppe déjà la
+vallée; aucun étranger ne passe l’hiver dans la vallée de Vernet sans
+admirer plusieurs fois ces teintes magiques.
+
+Cornellà est bâti sur un des contreforts septentrionaux du Canigou.
+C’est un petit village, pittoresque comme tous les villages de
+montagnes, mais où j’ai admiré, dans la disposition des rues et la
+construction des maisons, cette sorte d’instinct architectural qui
+semble naturel à l’homme quand le climat ne le préoccupe pas, et surtout
+quand l’abondance des matériaux lui permet de s’abandonner à sa
+fantaisie. Une porte de jardin devient facilement un portique; un pont
+sur un étroit ruisseau s’élève et se cintre; une arcade de marbre rouge
+surmontée d’une petite vierge protège une fontaine; sans aucune raison
+apparente que l’horreur de la ligne droite, les maisons reculent ou
+s’avancent ou se tournent de biais ou débordent sur la rue avec des
+cascades d’escaliers par-dessus des entrées voûtées et obliques, et des
+envolées de colonnettes pour soutenir un léger balcon.
+
+Ce petit village, qui ne compte pas cinq cents âmes, a l’église la plus
+intéressante du Conflent. Une façade crénelée surmontée d’une tour sans
+flèche, au sommet de laquelle les cloches, confiantes dans l’éternelle
+sérénité du ciel, se balancent à jour dans deux baies cintrées. Le
+portail est un morceau d’une beauté achevée. Six colonnes en marbre
+blanc à chapiteaux emblématiques représentant des dragons et des
+béliers, portent trois archivoltes dont la première est unie, la seconde
+rubannée et la troisième enguirlandée de fleurons.
+
+Au milieu du tympan si richement encadré, la Sainte Vierge, assise,
+porte l’Enfant Jésus sur ses genoux; d’une main, il bénit, de l’autre il
+tient la petite église symbolique: de chaque côté, un ange avec un
+encensoir. L’architecture romane ne pourrait montrer beaucoup de
+spécimens d’un travail aussi délicat: le marbre blanc a pris cette
+couleur vieil ivoire, œuvre unique des siècles et d’une lumière pure.
+
+L’intérieur composé de trois nefs a moins d’intérêt: immenses autels en
+bois, trop sculptés, trop dorés, trop compliqués; saints multiples,
+confessionnaux baroques devant lesquels on s’arrête perplexe; vitraux
+aux couleurs violentes, tableaux aussi mauvais. Au milieu de ce fouillis
+on trouve pourtant encore une perle: au fond de l’abside, dans l’ombre
+projetée par le maître-autel s’élève un beau retable en albâtre, sculpté
+au XIVe siècle par Cascall de Berga. Il en reste quatre scènes de la
+Passion et quatre scènes de la vie de la Sainte Vierge.
+
+Cornellà doit son église à la munificence des comtes de Cerdagne. Ils
+s’y firent bâtir, au XIe siècle, une maison que les chartes appellent
+_Palatium Cornelianum_; l’église est du siècle suivant. Comme celle de
+Villefranche, elle fut longtemps desservie par un chapitre régulier:
+cette vallée retentissait constamment des louanges de Dieu. A trois
+kilomètres de Prades, c’était l’abbaye de Saint-Michel de Cuxa, un peu
+plus loin la collégiale de Villefranche, et, des fenêtres de leur maison
+de Cornellà, les chanoines de Saint-Augustlin pouvaient voir la tour de
+Saint-Martin du Canigou dans l’austère paysage où les fils de saint
+Benoît l’avaient placée.
+
+On a presque constamment cette tour devant les yeux en avançant vers
+Vernet. Elle semble comme encastrée, à une grande hauteur, entre deux de
+ces innombrables aiguilles de rocher serrées vers l’endroit où les deux
+versants de la vallée, à force de se rapprocher, finissent par se
+joindre, et où le désert commence. Du même côté, par-dessus le sommet
+d’une très svelte et très élégante montagne, la Peña, des pics neigeux
+affleurent. Enfin, au nord, une triple chaîne de montagnes étage ses
+teintes décroissantes.
+
+En approchant du village, de beaux platanes ombragent la route; on
+dépasse un mamelon couvert de l’amphithéâtre croulant des maisons du
+vieux Vernet et l’on se trouve sur une place bordée de maisons de bonne
+apparence. Une fontaine surmontée d’un buste de République arrogante
+sépare les deux parties du village. Là commence le Neuf-Vernet, un pays
+absolument civilisé, où vous trouverez non seulement une école et une
+mairie séparées et distinctes, mais même une pharmacie et une
+gendarmerie. De la place, part une rue comme on n’en verrait pas à
+Prades, une rue superbe, avec des villas, des bazars, un bureau de
+tabac, un bureau de poste et même une boutique de parfumeur. Enfin, à
+l’extrémité de cette rue, isolé dans un parc réellement très beau, entre
+la Peña et le Cadi, sous de grands arbres et entre des parterres, le
+décor ordinaire des villes d’eaux: des hôtels, des thermes, un casino,
+des chalets.
+
+Là était notre quartier général, et c’est là que nous écrivîmes ces
+lignes, aux rayons d’un chaud soleil d’avril, au bruit d’une cascade
+dont les eaux ne se taisaient ni jour ni nuit, en face de trois grands
+pins où une armée de moucherons dansait la sarabande, pendant que les
+neiges resplendissaient et que la chaleur intense élevait une vapeur
+subtile sur les chênes-verts des premières pentes.
+
+En général ce séjour est agréable: la montagne le protège contre les
+vents; le soleil ne le quitte que tardivement et si le ciel n’est pas
+toujours de ce bleu profond qui charme, l’air y a toujours la pureté et
+l’espèce de subtilité capiteuse et réconfortante des hautes couches
+atmosphériques.
+
+Cette nature grandiose, cet air translucide, cet oxygène vivifiant
+n’attirent pas au Vernet que des touristes frileux. Même parmi ceux que
+la fortune a comblés il y a des malheureux: cette scène de joie voit des
+hommes qui souffrent; ils viennent chercher dans ces hauteurs un terrain
+de lutte défavorable à la tuberculose destructrice.
+
+Il a été de mode d’appeler cette maladie le mal des affinés ou des
+prédestinés. Après Millevoye, on ne chantait plus que des héros aux
+pales couleurs. Bien des littératures nouvelles ont fait oublier ce
+qu’on appelait un peu brutalement la littérature poitrinaire. Les balles
+ne choisissent personne, la maladie non plus; des hommes qui ont vécu la
+vie trop vite en sont atteints comme eux dont le travail a passionné
+l’existence; les jouisseurs sans horizon comme les chercheurs d’idéal.
+Mais, malgré tout, il y a quelque chose de douloureusement poétique et
+de profondément touchant dans cet alanguissement qui s’attaque à l’homme
+dans la fleur de sa jeunesse, le mine peu à peu, sans lui enlever
+l’intelligence, ni lui refroidir le cœur, ni lui ôter l’espoir, jusqu’à
+ce qu’enfin son corps succombe sans que son âme se soit affaiblie, et
+souvent même parce que l’âme est restée trop active et trop fière. Mal à
+la fois cruel et doux, mort semblable à un sommeil, agonie sans spasme,
+transition insensible de cette vie à l’éternité, que de fois mes yeux se
+sont remplis de larmes en voyant vos ravages, que de fois mon cœur s’est
+serré en vous voyant finir trop tôt une vie de noblesse et de travail:
+Ozanam, Henri Perreyve, Albert de la Ferronnays, et tant d’autres, les
+uns illustres, les autres modestes et inconnus mais qui eussent porté
+des fruits. Le cœur bat d’espérance en pensant que des chercheurs,
+conquérants de la vie, plus grands certes mille fois que les tueurs
+d’hommes les plus célèbres, s’acharnent à la découverte du germe
+mystérieux qui tuera le germe ennemi caché dans les profondeurs de la
+vitalité. Cent mille familles de moins seront en deuil chaque année;
+parents et amis ne connaîtront plus cette horrible succession de joies
+et d’alarmes autour d’un fils ou d’un ami. Déjà, la science a fait un
+grand pas: une méthode aussi simple que rationnelle donne des résultats
+inespérés: grâce à l’air pur des hautes montagnes on ne peut plus dire
+que la mort a marqué tous ceux que la phtisie touche.
+
+Les habitants du village n’étaient pas enchantés, paraît-il, quand on
+décida la construction d’un sanatorium à quelques pas de chez eux. Ils
+se sont convaincus depuis que leurs craintes étaient chimériques, mais
+ils n’en ont pas moins conservé la plus fière indépendance vis-à-vis des
+Parisiens qui viennent passer l’hiver chez eux.
+
+Le Catalan, comme le Basque, a la plus haute idée de sa personnalité
+nationale: la démarche d’un de ces montagnards, la manière dont il porte
+son béret, le regard de ses yeux noirs, tout, jusqu’à la tournure de ses
+moustaches, trahit cette conviction et le distingue au premier coup
+d’œil des habitants des plaines, où des communications plus faciles ont
+accéléré le mélange des sangs, modifié le type et oblitéré les habitudes
+locales.
+
+Bien qu’on voie dans la vallée de la Tet quelques-uns de ces bonnets
+écarlates si communs en Catalogne, le costume des hommes est à peu près
+celui de tous les montagnards des Pyrénées. Les riches ne portent plus
+l’ample _cappa_ doublée de couleurs éclatantes, ni les pauvres les
+châles râpés qui leur donnent en Espagne une attitude classique. En
+revanche, quelques femmes aiment encore les oppositions violentes de
+nuances, les corsages à applications, les bandes de velours noir sur les
+jupes de couleur. Même celles que le souci de la mode préoccupe ne se
+résignent pas à abandonner la coiffure traditionnelle, le foulard de
+soie blanche ou le petit bonnet catalan. Ce dernier est particulièrement
+gracieux: on le réserve pour les grands jours; il se compose simplement
+d’une large bande et d’une coiffe rejetée très en arrière qui enserre le
+chignon: les riches Catalanes d’autrefois employaient pour ces légères
+coiffures des dentelles presque sans prix. A l’église, quand elles se
+confessent ou qu’elles communient, et aux enterrements, elles portent le
+_capuxo_, sorte de voile qui couvre la tête et les épaules et les fait
+ressembler à autant de religieuses.
+
+Passé un certain âge, elles remplacent le bonnet et le foulard blanc par
+un capulet de soie noire plus ample et que le châle continue
+harmonieusement; c’est un cadre convenable aux visages minces, aux
+traits fiers et à l’expression grave qui sont, sinon universels, du
+moins assez communs pour être encore les caractéristiques de la race.
+
+Le dimanche, il y a affluence sur la route ombragée qui mène à Prades,
+la Rambla du Vernet. Les grandes élégantes se distinguent par la
+chaussure; à l’instar des étrangères qu’elles admirent pendant la
+saison, et que le docteur oblige à porter une chaussure hygiénique,
+elles arborent des espèces de sabots. Jusqu’au coucher du soleil les
+rues sont encombrées des rangs serrés de ces promeneuses. On ne voit
+presque point d’hommes: ils sont ailleurs. Le dimanche ils mettent des
+complets parisiens et des chapeaux, et vont s’empoisonner de tabac et
+d’absinthe dans deux vastes et magnifiques cafés qu’on ne s’attendait
+guère à trouver dans ces montagnes. Quand ils sortent de là, très tard,
+leurs yeux paraissent plus noirs, leurs moustaches plus fières; ils
+passent près de vous la tête droite et l’expression hautaine.
+
+Ils feraient mieux de jouer aux dominos en buvant du sirop de groseille
+comme leurs cousins de l’autre côté de la chaîne, ou bien mieux encore
+de jouer à la balle, au grand air, comme les _pelotaris_ de Biscaye.
+Quelques philanthropes voudraient, m’a-t-on dit, former une ligue
+dansante qui vidât les cabarets et promît de n’évoluer que sur la place
+publique. On reverrait plus souvent ces danses antiques conduites par
+les cornemuses des _juglars_ et qu’on appelle _ballas_ au Vernet,
+_contrapas_ à Arles et _cascaballades_ à Céret. Elles ont, paraît-il,
+beaucoup de caractère. Je suis malheureusement dans l’impossibilité de
+les décrire. A Vernet le _ball_ n’est dansé que par les hommes: c’est
+autour d’un arbre de la liberté qui n’a pas prospéré qu’ils dansent en
+ronde ce pas aussi gracieux que difficile. Ces danses, qu’on dit
+d’origine arabe--en Roussillon on dit un peu trop de choses d’origine
+arabe,--deviennent rares. Elles disparaîtraient certainement si le
+Catalan ne tenait jalousement à ses usages.
+
+Sa langue lui est encore plus chère. Dans la plus grande partie du
+Roussillon on continue à parler catalan. Le dialecte des Catalans de
+France ne diffère pas au fond de celui des Catalans espagnols, mais il
+subit le sort de tous les dialectes juxtaposés à une langue plus
+parfaite: il cesse d’être un instrument littéraire. Tandis qu’à
+Barcelone où dans les quartiers les plus riches, sur les _paseos_ à la
+mode, trois ou quatre personnes à peine sur cent parlent castillan, la
+littérature catalane garde entière son autonomie et manifeste sa
+vitalité par des poèmes comme ceux de Verdaguer et de Balaguer; en
+Roussillon, la langue écrite n’existe pour ainsi dire plus: quelques
+chansons, quelques cantiques sur de vieux airs de complaintes en sont
+tous les monuments. Les gens riches comprennent le catalan, mais ils ne
+le parlent plus volontiers et ils défendent à leurs enfants de s’en
+servir.
+
+Au contraire, dans la montagne et même partout ailleurs qu’à Perpignan,
+les Roussillonnais qu’on entend échanger entre eux quelques mots
+français, le font par manière de jeu, et il n’est pas rare que les gens
+un peu âgés ne répondent qu’en catalan aux questions qu’on leur fait.
+C’est d’ailleurs une langue très rythmée et agréable à l’oreille quand
+on n’exagère pas une altération délicate des sifflantes qui devient un
+défaut sitôt qu’elle cesse d’être une coquetterie.
+
+En même temps qu’une littérature commune aux Catalans des deux versants
+pyrénéens, le sentiment d’une nationalité commune a disparu peu à peu:
+les Catalans sont aussi Français que les Bretons ou les Flamands. Une
+accusation de séparatisme portée assez légèrement contre eux, il y a
+quelques années, dans la _Revue des Deux Mondes_, par l’auteur d’un
+article sur la littérature de Catalogne, les a profondément blessés. Il
+y a réellement, paraît-il, des tendances de ce genre en Cerdagne, dans
+les hautes vallées qui touchent à la crête frontière et à la République
+d’Andorre, mais il serait injuste de les étendre à tous les habitants
+des Pyrénées-Orientales. Pendant les guerres de la Révolution, plusieurs
+villes ont fait aux Espagnols une résistance courageuse, et depuis lors
+on n’a pas vu le moindre mouvement nationaliste: il n’y a même jamais eu
+de résistance électorale considérable; le suffrage universel, en
+Roussillon comme ailleurs, se plie avec une souplesse merveilleuse aux
+changements de gouvernement.
+
+Les Catalans n’ont d’ailleurs guère de sujets de mécontentement. Ils
+lisent peu les journaux français; leurs montagnes les mettent à l’abri
+des trépidations populaires communes dans les grandes agglomérations et
+les centres ouvriers; le travail des champs leur donne une aisance très
+modeste mais assurée: ils se trouvent heureux.
+
+Assurément cette médiocrité d’or n’est pas l’idéal que je rêve: des
+besoins matériels moins tyranniques, une culture générale à chaque
+génération plus complète, une élévation constante des sentiments, voilà
+ce que j’attends des réformes et de l’apostolat de l’avenir. Mais quelle
+différence pourtant de la vie de liberté des paysans du Vernet à
+l’atmosphère de mécontentement, d’artificialité et de servitude où
+l’ouvrier des villes s’agite fébrilement. Il y a quelques mines de fer
+dans la montagne; on les exploite comme les exploitaient les Romains; on
+fond le minerai par une antique méthode catalane bien connue: nul
+progrès depuis des siècles. Mais il n’y a pas de grève; la mine, presque
+à ciel ouvert, laisse circuler l’air pur; le mot de mineur n’évoque pas
+l’idée d’un être hâve et spectral, fantastique au sortir d’un monde
+mystérieux. Vers le soir, les mineurs du Vernet sortent gaiement de
+leurs retraites des hauteurs, et j’ai plaisir à écouter leurs chants à
+plusieurs centaines de mètres au-dessus de moi, dans les sentiers de la
+Peña.
+
+Le laboureur catalan n’est point paresseux: en gravissant le Canigou, on
+aperçoit parfois à quinze et seize cents mètres les petites murailles
+qui soutiennent son champ d’orge, mais il est libre du travail servile
+et sans trêve de l’homme que chaque passage de la navette, chaque
+révolution du volant oblige à un mouvement. Il s’assied parfois au bord
+du sillon, et en roulant une cigarette, regarde le vol tournoyant d’un
+couple de faucons; ses deux vaches brunes penchent leurs têtes pensives
+et jouissent de ce repos.
+
+La vie des gens du Vernet a toujours une apparence de gaieté et de
+liberté. Il se forme un rassemblement quand le charcutier procède devant
+sa porte à une immolation, et l’on discute le noble animal; les peintres
+ou le menuisier travaillent à une façade: les voisins s’en préoccupent
+et donnent leur avis. Le soir, entre quatre et cinq heures, la place du
+village est une scène d’animation. La marmaille échappée de l’école se
+bouscule et crie confusément; les femmes se rassemblent autour de la
+fontaine, déposent leurs cruches de fer battu et il s’élève un grand
+caquetage, tandis que vaches et chevaux poussent leurs têtes entre
+cruches et alcarazas et que des chèvres impatientes donnent d’affectueux
+coups de corne dans les jupes de leurs maîtresses. Car il y a une
+touchante confraternité entre les animaux et leurs maîtres: on vit sous
+le même toit; j’ai vu souvent deux chèvres fauves folâtrer sous l’auvent
+d’une vieille maison en attendant qu’on leur ouvrît la porte. C’est
+merveille que les maladies épidémiques soient relativement rares au
+vieux Vernet: tout y est pour le pittoresque et rien pour l’hygiène. Une
+quinzaine de ruelles plus étroites, plus tortueuses, plus raides que
+partout ailleurs, montent confusément à l’assaut du plateau. Là,
+s’élèvent l’église et une vieille tour lézardée. Les maisons les plus
+éloignées ne sont pas à trois cents mètres de l’église, et pourtant il
+faut à l’étranger qui veut y monter sans guide, du temps, de la patience
+pour trouver le vrai chemin et de la grandeur d’âme pour braver les
+sourires légèrement narquois des apprentis tailleurs assis, les jambes
+croisées, dans l’embrasure des fenêtres ouvertes. Il faut voir ces rues
+le soir, au clair de lune, dans cette lumière étrange qui transfigure
+les objets familiers, les ombres crues et les silhouettes agrandies des
+galeries supérieures, les descentes brusques et les tournants
+inattendus; tout cela donne l’impression d’un pays bien exotique, mais
+cela fait frissonner l’homme du Nord accoutumé aux rues larges, aux
+maisons très éclairées, au jeu libre de l’eau, de l’air et de la
+lumière. Les Catalans aiment ces rues sombres, ils ont moins chaud dans
+ces hautes maisons qui se protègent l’une par l’autre, et ils ont
+toujours assez d’air, car en Roussillon on n’est pas près de voir ce
+phénomène étrange: une porte bien jointe et une fenêtre qui ferme.
+
+Le lecteur ne me pardonnerait pas de terminer ce tableau hâtif
+d’ailleurs et très mal ordonné du peuple catalan tel que j’ai pu le
+voir, si je ne disais un mot de ses sentiments religieux.
+
+Sa foi reste entière; il ne connaît ni l’incrédulité ni l’hostilité
+systématique que l’on rencontre même à la campagne. Ses mœurs restent
+pures, les familles sont assez nombreuses, la criminalité peu
+considérable. On sent que pendant des siècles le pays a dû être
+profondément religieux. Les femmes s’arrêtent assez souvent pour dire
+leur chapelet dans l’église; des cierges y brûlent presque constamment;
+certains pèlerinages attirent des foules considérables. J’ai été touché
+de la manière dont les cérémonies de la Semaine sainte étaient
+célébrées.
+
+Le dimanche des Rameaux, l’église était comble, les assistants tenant à
+la main une branche de laurier ornée, comme dans tout le Midi,
+d’oranges, de figues, de rubans multicolores; n’eût été la chaleur et la
+lumière intense, on eût dit une forêt d’arbres de Noël. Le Jeudi-Saint
+est une grande fête universellement chômée. Le Vendredi-Saint, il se
+fait une manifestation de foi telle qu’on n’en verrait pas de plus belle
+dans les parties les plus chrétiennes de la Belgique ou de l’Espagne. A
+six heures du matin, hommes et femmes, sans presque d’exceptions, font
+le Chemin de la Croix dans les rues montueuses du Vieux-Vernet. Un
+vieillard portait un grand crucifix devant lequel, aux stations, tout ce
+peuple s’agenouillait dans la poussière. Le recueillement de cette foule
+dans le grand silence du matin; le soleil levant étincelant sur la
+frange neigeuse du Canigou; les prières catalanes à demi comprises, cet
+ensemble pittoresque m’eût touché; mais j’étais bien plus touché de la
+signification purement chrétienne de cette scène et de l’effet que ce
+retour instinctif de tous les ans à la plus grande dévotion catholique
+peut avoir pour le salut de ce peuple. Car si certaines traditions
+chrétiennes restent vivaces, je crains qu’elles ne le soient que par une
+sorte de vitesse acquise pendant des siècles mais qui ira
+s’affaiblissant.
+
+La même tradition qui donne naissance à ces grands actes de foi conserve
+des usages ridicules et presque barbares. A la fin de l’office de
+ténèbres, la rubrique _fit fragor et strepitus_ est interprétée par les
+petits Catalans d’une manière indécente. Sous prétexte de «frapper sur
+les Juifs» ils apportent des maillets dont ils cognent au hasard sur
+tout ce qui leur paraît sonore dans la tribune d’orgues, pendant que
+dans la nef, l’assistance remue ses chaises et frappe du pied. On quitte
+l’église au milieu de ce bruit et d’un nuage de poussière.
+
+Cet attachement à une coutume inintelligente trahit un peuple mal
+éclairé. Malgré les efforts d’un clergé modèle, les parents sont peu
+exacts à envoyer leurs enfants au catéchisme et l’on aime assez une
+messe où il n’y ait point de prône. Les traditions s’effaceront à mesure
+que la langue et les usages français s’implanteront; une instruction
+chrétienne incomplète opposera une barrière insuffisante à l’invasion de
+l’indifférence générale; le Roussillon, au point de vue religieux comme
+aux autres, est sur la voie de l’assimilation terne et sans caractère
+qui nivelle tout en France.
+
+Les Catalans m’ont retenu bien longtemps au Vernet.
+
+Faisons une dernière fois le pèlerinage de Saint-Martin du Canigou et
+nous aurons revu entièrement ma vallée. On remonte toujours le Cadi; il
+suit une longue et étroite prairie semée de saules et de coudriers. A
+droite, de grandes arêtes rocheuses font des saillies noires entre des
+éboulis presque verticaux. A gauche, une montagne couverte de chênes
+verts. En approchant du hameau de Castell, cette montagne s’abaisse, le
+chemin tourne et l’on se trouve en présence d’une scène grandiose. Une
+gorge profonde s’ouvre brusquement, dominée de toutes parts par un
+amoncellement confus de rochers verdâtres, aigus, à pic, sombres et
+menaçants. Ces rocs sont plus hauts, ces abîmes sont plus larges encore
+qu’ils ne le paraissent: on sent que la vision juge mal, qu’on est le
+jouet de ces illusions fréquentes dans les montagnes. Ces aiguilles de
+pierre, nettes au premier coup d’œil, deviennent indistinctes quand on
+les regarde plus attentivement, quand on cherche à supputer la hauteur
+des arbres qui croissent dans les anfractuosités. Le torrent roule avec
+un bruit sourd et profond à travers un chaos de blocs énormes. A mesure
+qu’on s’élève sur le chemin muletier qui conduit vers l’abbaye, quand
+les maisons disparaissent et qu’on n’a plus d’autre horizon que ces
+murailles implacables, on se sent très seul et très petit; on éprouve le
+sentiment d’intimidation que produit une vaste église solitaire ou
+l’abord d’un personnage très supérieur et redouté.
+
+Après une demi-heure d’ascension, on atteint la crête rocheuse. Elle a
+dû être longtemps infranchissable à tout autre que l’isard au jarret
+d’acier, mais les moines l’ont coupée d’une brèche qu’ils appelaient
+_porta forana_, la porte du dehors, et qui marquait les limites de leur
+désert. Sitôt cette ouverture traversée, le sentier tourne sur une
+étroite corniche qui commande une vue magnifique de la vallée, au fond
+de laquelle le Vernet apparaît réduit et aplati. Presque aussitôt, on
+aperçoit une tour solitaire dressée triste et menaçante sur un fouillis
+de plantes de toutes sortes où l’on entend le frétillement des lézards.
+Cette tour est celle-là même qu’on a constamment devant les yeux en
+montant de Villefranche à Vernet et dont l’emplacement contre une
+muraille de roc impénétrable semble si paradoxal. C’était le clocher de
+l’église extérieure. Les gens de Castell n’avaient point de curé et
+montaient à l’abbaye pour entendre la messe. Cette église de pauvres
+montagnards devait être petite et nue: un rude dessin couleur d’ocre
+était tout l’ornement des murailles.
+
+Le contraste est grand entre cette ruine et celle de l’église abbatiale
+qui apparaît brusquement un peu plus haut. Ici on voit la beauté et l’on
+sent toujours de la vie. La nature a commencé depuis plus d’un siècle
+avec l’œuvre de l’homme cette lutte folâtre d’où elle finit toujours par
+sortir victorieuse, que son caprice soit de détruire ou, au contraire,
+de conserver. De robustes arbrisseaux dansent au vent sur des restes de
+voûtes où ils triomphent dans une épaisse couche de terre venue on ne
+sait d’où. De grandes ronces se tordent dans les fenêtres ou rampent en
+haut des murailles. Des buissons d’épine font bonne garde à l’entrée des
+escaliers. Des fleurettes blanches sourient partout entre les pierres.
+Mais parmi cette bacchanale printanière, dans la griserie du soleil et
+de la brise, la grâce d’une conception d’artiste s’impose sans peine au
+regard le moins attentif. Il y a une singulière élégance dans les baies
+ouvertes de la tour blanche. La chapelle romane n’a plus ni toiture ni
+porte et on y entre par une ouverture béante. Mais d’où vient, qu’une
+fois entré, on ne se décide plus à sortir? Quel sortilège un architecte
+mort depuis sept cents ans a-t-il attaché à ces lignes fortes et
+souples? Aucune de ces choses n’a l’air vaincu et humilié qui
+m’opprimait devant la ruine de l’église extérieure. Les moines, enterrés
+dans la crypte, ne doivent pas se sentir abandonnés. Une pensée vit
+toujours près d’eux, une harmonie parle encore avec la brise aux rares
+visiteurs qui leur apportent un _requiem_ sans tristesse.
+
+Voici le tombeau du comte Guifred. L’an 1007, il se fit moine et voulut
+creuser lui-même sa fosse dans le granit du cloître. La pierre qui la
+couvrait est une curiosité de musée, mais le comte Guifred est immortel.
+J’ai apporté le poème de Jacinto Verdaguer où j’ai essayé pendant
+l’hiver d’apprendre quelques mots de catalan. Personne ne connaît en
+France don Jacinto Verdaguer, ni le comte Guifred. Cependant Verdaguer
+est un vrai poète, et Guifred fut un vrai chevalier. Ses chastes amours
+et ses nobles gestes mettent une sincérité dans l’emphase sonore des
+strophes catalanes et nulle part autant que dans ce poème, sinon
+peut-être dans celui de Roncevaux, le Pyrénée n’apparaît plus magique et
+sa beauté plus inaccessible. Don Verdaguer est venu ici. Il a rêvé sur
+ces terrasses aériennes où les religieux--bénédictins de
+Tarragone--faisaient voler au vent leurs scapulaires noirs. Il a entendu
+la plainte muette de Saint-Michel de Cuxa répondre à celle du _campanar_
+de Saint-Martin du Canigou: la voici, harmonieuse et presque contenue,
+dans l’épilogue de son ouvrage:
+
+ _Campanes ja no tinch, li responia
+ Lo ferreny campanar de Sant Marti;
+ Oh! qui poguès tornármeles un dia!
+ Per tocar à morts pels monjos les voldria
+ Per tocar à morts pels monjos y per mi?_
+
+ Je n’ai plus de cloches, lui répondait
+ Le robuste campanile de Saint Martin;
+ Oh! qui pourra me les rendre un jour,
+ Pour sonner à mort pour les moines de jadis,
+ Pour sonner à mort pour les moines et pour moi?
+
+Quel bonheur que le petit monastère pyrénéen, avant de disparaître pour
+toujours sous son linceul de plantes folles, ait trouvé ce chantre
+barcelonais. Il ne périra pas tout entier.
+
+Arrachons-nous au charme de ces débris. Par-dessus la largeur du
+précipice, je jette un dernier coup d’œil sur ma vallée. Le Vernet, le
+Canigou, la petite plaine, la montagne de Villefranche se déroulent
+devant moi. Bientôt je ne les verrai plus qu’en souvenir. Encore une
+étape franchie. Encore rempli un de ces cadres où des figures amies
+apparaissent dans les scènes grandes ou vulgaires où on les rencontra.
+Un dernier coup d’œil sur ce grand paysage. Descendons, le départ
+approche. Il y aura du plaisir aux effluves incertains et doux des
+plaines vertes et des feuillages humides. Je vais retrouver, avec des
+paysages familiers, de vieilles affections dont l’accoutumance a rendu
+la voix moins haute et moins claire, mais qui sont pourtant le grand
+fond de cette musique du cœur dont Platon parle quelque part. Je les
+entends plus distinctes à mesure que l’heure du départ approche. Joies
+complexes et singulières du retour!
+
+Avril 1894.
+
+
+
+
+UNE ABBAYE AU XVIIIe SIÈCLE
+
+LIESSIES VERS 1720
+
+
+Liessies est un village de sept à huit cents âmes, situé à l’extrémité
+sud-est du département du Nord, à deux lieues d’Avesnes, et à une lieue
+et demie de Solre-le-Château. Quelques personnes connaissent Avesnes,
+chef-lieu d’arrondissement, autrefois ville forte et dont quelques
+parties du rempart subsistent. C’est le siège d’un tribunal de première
+instance, et il y reste une petite garnison. Dans les temps peu éloignés
+où l’on allait à Trélon et de là à Chimay par la route, on arrivait, un
+peu après avoir dépassé Sains, à un tournant où la vue devenait
+intéressante. Depuis un quart d’heure déjà on remarquait à droite, entre
+la route et le bois, un large chemin vert bordé d’arbres superbes et qui
+a dû être une magnifique avenue. Au tournant, on se trouvait dans un
+fond, au-delà duquel la forêt se relève lentement avec beaucoup de
+grâce. A droite et à l’extrémité de l’avenue, on apercevait, non sans
+étonnement, un petit temple grec d’un style pur, soutenu par quatre
+belles colonnes monolithes, en marbre rouge. Un peu plus loin, au sommet
+de la boucle décrite par la route, un vieux castel en briques pâlies
+élevait ses poivrières, et à gauche, de l’autre côté d’un pont, un étang
+et quelques prés rejoignaient la lisière du bois. En dépit d’une ou deux
+maisonnettes blanches assises assez gaiement au bord de la route, il
+régnait dans cette clairière un silence et une mélancolie. L’endroit
+paraissait sombre. Le petit vieux château était défendu par une haute
+porte entre deux tourelles qui ne laissaient rien apercevoir de la cour,
+et la façade de derrière, bâtie très en contrebas du chemin, était
+attristée par de grands sapins et par un ruisseau profondément encaissé.
+Les volets étaient fermés, sauf ceux d’une fenêtre plus grande au
+rez-de-chaussée, par laquelle on apercevait un billard ancien. Vous
+demandiez des renseignements sur cette triste demeure, sur le petit
+temple. Le château, vous répondaient les bonnes gens, avait appartenu à
+M. de Talleyrand, et ses _Mémoires_ y étaient enfermés pour cent ans. Le
+petit temple avait été aussi bâti par lui: c’était un temple «protestant
+ou païen». Le maître avait fait venir ces belles colonnes rouges de
+Liessies. On comprenait alors qu’il y eût comme une malédiction sur
+cette jolie vallée, et le petit temple bâti de matériaux d’église
+paraissait lugubre dans l’ombre des chênes druidiques.
+
+Mais qu’était-ce donc que Liessies? Déjà à Avesnes on vous avait dit que
+le carillon provient de la même abbaye et que, tout joli qu’il est, il
+n’est pas à beaucoup près celui qu’entendaient les moines.
+
+Une belle route blanche s’enfonce dans les bois, à gauche de l’étang du
+Pont-de-Sains. En une heure et demie elle conduit à Liessies. Au sortir
+du bois on se trouve sur un plateau assez élevé d’où l’on aperçoit un
+vaste horizon de prairies et de forêts. Là est Liessies, endormi au fond
+d’une cuvette verdoyante et heureuse: on n’y entend que le chant des
+coqs; chaque métairie est attenante à son bien et il ne se fait presque
+point de charrois.
+
+Qui croirait que, pendant sept ou huit cents ans, le nom de ce petit
+village fut celui d’une puissante abbaye bénédictine? On retrouve encore
+en les cherchant l’infirmerie du monastère et une ferme qui touchait à
+la maison de l’Abbé. Deux hautes colonnes à l’entrée d’un pont marquent
+l’emplacement d’une porte monumentale, mais de l’abbaye elle-même il ne
+reste aucun vestige. J’ai parcouru cent fois les lieux que couvrait cet
+énorme monastère avec ses trois cloîtres, ses jardins, sa cour
+d’honneur, sa poterne, ses fermes, sa brasserie et un somptueux logis
+abbatial. Rien, rien ne décèle à l’œil le plus attentif que les choses
+n’ont pas toujours été ce qu’on les voit: une route qui ressemble à
+toutes les routes, des haies bien taillées, deux ou trois jardinets, des
+prairies où l’herbe pousse luisante et drue, puis des bois. Pas un
+tertre, pas une ligne stérile qui fasse deviner des ruines. Sous le
+moindre rayon de soleil ce coin de village apparaît le plus riant qui se
+puisse rêver. Quelques appellations locales sont les seuls souvenirs qui
+persistent: on dit toujours l’étang des Moines, la promenade des
+Apôtres, le Vignoble (c’est une colline aujourd’hui couverte de sapins),
+le Bois l’Abbé. Le langage des hommes est plus fidèle que leur mémoire.
+
+Qu’est devenue cette montagne de pierres?
+
+L’abbaye fut sécularisée en 1791. En 1793, l’église fut pillée et les
+bâtiments furent vendus à un paysan qui arracha les bois et les
+ferrures. Après lui vint un chanoine du Saint-Sépulcre de Cambrai qui
+vécut trente ans, misérable, dans cette désolation, fuyant de chambre en
+chambre l’écroulement des toits et la lézarde des murailles. Enfin, en
+1836, un entrepreneur acheta tout ce qui restait et fit place nette. Les
+gens du village avaient été mis en demeure par le préfet de choisir
+entre leur église paroissiale et celle de l’abbaye: ils préférèrent
+garder la leur qui était plus petite et moins belle et demanderait moins
+d’entretien. Un poète des environs, lamartinien au front mélancolique,
+vint visiter ces débris, au moment de disparaître:
+
+ Salut, ô lieux sacrés, ruines imposantes!
+ Je ne viens pas troubler vos reliques mourantes,
+ Salut, je suis un faible et pauvre voyageur!...
+ Vers ces lieux désolés à pas lents je m’avance...
+
+Les cloîtres étaient encore debout:
+
+ Sous tes longs corridors le vent gronde; la pluie
+ Efface, en s’infiltrant dans tes murs délabrés,
+ Les dessins délicats de tes plafonds dorés.
+
+L’église n’avait plus de toiture, et tous les marbres en avaient été
+arrachés, mais le gros œuvre restait entier.
+
+ Des colonnes, debout parmi tes blancs décombres,
+ Apparaissent, le soir, comme de noires ombres
+ Qui, sortant des tombeaux, s’en reviendraient errer
+ Dans ta nef en ruines et sur elle pleurer.
+ L’herbe croît dans la cour du cloître solitaire...
+
+La bibliothèque avait été en partie brûlée, mais il s’en retrouve des
+parties assez considérables à Lille et à Mons; le cartulaire fut près de
+cent ans en Angleterre, presque oublié, dans la bibliothèque de Sir
+Thomas Philip; il est maintenant aux Archives royales de Belgique; enfin
+un habitant de Liessies, vieillard d’un abord charmant et d’une culture
+délicate, M. Charles Lhomme, a rassemblé avec une patiente dévotion les
+livres, chartes, objets d’art et reliques de toutes sortes qui restaient
+çà et là, dans le pays. Dieu veuille que cet homme aimable et savant
+fasse longtemps encore les honneurs de sa collection! C’est à lui que je
+dois le journal manuscrit dont j’ai tiré les matériaux, non certes d’une
+étude, mais d’une rêverie d’amateur très amoureux du passé et très
+ignorant de ce qu’on appelle l’histoire. Ce journal est singulièrement
+intéressant, mais si mon lamartinien--il s’appelait M. Lebeau--l’avait
+pu lire, il aurait été frappé de la distance qui sépare les poètes
+d’avec les objets qu’ils chantent.
+
+ * * * * *
+
+Il faut remonter très haut pour esquisser l’histoire de l’abbaye de
+Liessies.
+
+Vers l’an de Jésus-Christ 760, Wibert, comte du palais, chassant dans un
+domaine qu’il avait reçu de Pépin, roi des Francs, remarqua la beauté du
+lieu «abondant en pâturages, en rivières et en gibier». Ne serait-il pas
+utile et agréable au Seigneur, se dit-il, d’y construire une église et
+un couvent, d’y établir de saints religieux et de faire ainsi chanter
+les louanges du Tout-Puissant en des lieux jusqu’alors déserts et
+inhabités? Le comte du palais communiqua cette pensée à sa pieuse épouse
+Ada; et ensemble ils la mirent à exécution. «Après qu’ils eurent
+parfaict l’église et très bien ordonné leur monastère, ils s’en allèrent
+par devers aulcuns abbés et évesques demandant quelque relique de divers
+sains.» L’église dédiée et consacrée, ils la pourvurent d’un Abbé. «Ils
+avaient ung fils appelé Guntard instant dès sa jonesse en la saincte
+escripture et en la discipline de religion. Ses parents lui ordonnèrent
+et commirent aulcunes personnes dévotes et de bonne religion desquels il
+serait abbé et recteur.»
+
+Or, Wibert et Ada avaient aussi deux filles, Hiltrude et Berthe.
+«Hiltrude était belle de face, mais encore plus belle de foy, noble de
+parents mais trop noble de bonnes meurs et bonne conversation: son frère
+Guntard lui estoit comme sainct Jérôme, elle estoit à son frère comme
+saincte Eustochie.» Un jeune leude de Bourgogne étant venu la demander
+en mariage, elle répondit: «J’aime Jhésus-Christ; à lui ay promis foy et
+à lui désire être épousée.» Et comme on la pressait, «à minuit, elle
+prit aulcunes de ses servantes avec elle et s’enfuit en un bois prochain
+et là se absconsa et mucha de ses parens».--Ceux-ci, tristes et
+troublés, virent bien que la résolution de leur fille était
+inébranlable. Ils persuadèrent donc au jeune leude de renoncer à sa
+poursuite et, en effet, après quelque temps, il épousa Berthe, sœur
+d’Hiltrude. «Or, avant le départ de Berthe, on alla quérir Hiltrude où
+elle était muchée pour la marier aussy, mais à son époux immortel
+Jhésus-Christ.» Albéric, évêque de Cambrai, lui donna le voile.
+
+On lui construisit près du chœur des religieux un petit oratoire. «Et
+toujours elle estoit à l’église en jeûnes et oraisons. Après l’oraison,
+allait écouter la leçon que lui faisait son révérend frère Guntard, ne
+plus ne moins que jadis faisait saincte Scholastique de son frère sainct
+Benoît. Après avoir ouï la leçon, retournait à sa sauvegarde de justice,
+c’est-à-dire silence.» Elle vécut ainsi dix-sept ans, puis fut prise
+d’une langueur et mourut encore jeune, «le vingt septième de septembre,
+et on luy fit un sépulchre où son corps fut honorablement enseveli
+auprès du grand autel, du côté du septentrion. Et après, fut mise au dit
+sépulchre une tombe de pierre sur laquelle estoit escrit en cette
+manière: icy repose le corps de Hiltrude, vierge, laquelle trépassa le
+vingt septième de septembre.»
+
+Telle est la charmante histoire de sainte Hiltrude, vierge de chez nous.
+Il ne reste rien de l’abbaye de Liessies, mais Hiltrude, après douze
+siècles, est toujours aimée et vénérée; son corps est entier dans une
+châsse; on boit toujours à la fontaine où elle s’abreuva tandis qu’elle
+fuyait au bois la poursuite du leude de Bourgogne. L’endroit est un
+vallon sauvage. A quelques pas de la source s’élève une rude chapelle du
+XVIe siècle qui appartint à Montalembert, grand amateur de belles
+légendes, et tous les ans, le vingt-septième de septembre, on y vient en
+pèlerinage.
+
+ * * * * *
+
+Les religieux de Gontard étaient des chanoines réguliers. Au XIe siècle,
+Gontier, prieur de Crespin, fut élu abbé de Liessies, et dès lors les
+moines suivirent la règle bénédictine. Une sèche chronique latine nous
+renseigne seule sur l’histoire de l’abbaye pendant trois cents ans. Elle
+est rapide comme le temps et austère comme la mort: un vague prénom,
+moitié latin moitié franc,--_obiit,--cui successit N. monachus
+noster_--rien de plus; il semble qu’on traverse le cloître en jetant à
+peine les yeux sur les pierres tombales. Cependant on peut deviner que
+ces premiers temps étaient assez troublés. Plusieurs abbés furent
+déposés, _amotus est_. Un se démit et mourut à Cîteaux.
+
+Le cartulaire montre l’augmentation graduelle des richesses de l’abbaye.
+Les évêques de Cambrai lui concèdent des «autels» ou des cures; des
+seigneurs voisins, des abbayes sœurs lui donnent des alleux, des villas,
+des remises de redevances et des fermages d’impôts.
+
+Au milieu du XVe siècle, Liessies est déjà une des abbayes les plus
+puissantes du Hainaut. Charles le Téméraire, qui se mêle de tout, veut
+imposer par deux fois un abbé de son choix. Au siècle suivant, c’est un
+abbé de Liessies, Quirin Douillet, qui conduit en Espagne Anne-Marie
+d’Autriche, quatrième femme de Philippe II. Son prédécesseur, Louis de
+Blois, ami d’enfance de Charles-Quint, était un homme d’une sainteté
+éminente et un aimable écrivain spirituel. Il fit fleurir une régularité
+qui dura plus de cent ans. Ses deux successeurs furent de grands
+seigneurs et de bons religieux. Qui ne connaît les _Acta Sanctorum_ dont
+Renan dit quelque part qu’ils feraient d’une cellule un paradis et dont
+il ne parle jamais qu’avec une admiration étonnée? Bollandus en dédia le
+premier volume à Thomas Luytens et le fit précéder d’un éloge d’Antoine
+de Winghe, l’un et l’autre abbés de Liessies et protecteurs de cette
+grande entreprise. Ces Mécène des savants jésuites, alors pauvres et
+méprisés, eurent de médiocres successeurs. Tout ce qu’on sait de
+François Le Louchier, bon gentilhomme d’ailleurs, c’est qu’il obtint de
+Philippe IV des lettres patentes maintenant le mayeur de Sart-les-Moines
+dans le droit de jouer le premier coup de balle au jour de la dédicace
+du lieu. Liessies était dès lors accablé sous le poids de ses richesses,
+et on y vivait parmi l’agitation stérile dont le Journal de Dom Maur
+nous donnera bientôt l’amusant ou affligeant tableau.
+
+On voit paraître dans la correspondance de Fénelon un Abbé de Liessies
+qui fait un étrange personnage. C’est Lambert Bouillon nommé en 1678. Au
+moment où Fénelon prit possession de son siège en 1695, ce singulier
+Abbé régnait sur le désordre. Il avait la passion des bâtiments et
+dépensait royalement les revenus du monastère en embellissements et en
+procès. Il avait une autre faiblesse d’homme d’église opulent: il aimait
+ses neveux et nièces et tâchait à les pourvoir sans regarder beaucoup
+aux moyens. Les moines se plaignaient et murmuraient, mais comme les
+prieur, sous-prieur et procureur étaient des créatures de l’Abbé, ces
+plaintes n’avaient guère d’écho, et il n’en résultait qu’un esprit de
+mécontentement et d’insubordination très facile à comprendre.
+
+En 1702, Fénelon vint visiter Liessies avec l’intendant de la province,
+M. de Bernières. Il n’eut aucune peine à voir que l’état intérieur du
+monastère était tout ce que l’on disait ou pis. Cependant comme la
+rébellion des moines lui paraissait plus fâcheuse que le gaspillage de
+l’Abbé, il se contenta d’admonester celui-ci en particulier et, après
+lui avoir fait promettre de changer les officiers de l’abbaye, il
+rappela sévèrement les religieux aux devoirs de l’obéissance monastique.
+L’archevêque écrit quelques jours après à M. de Bernières: «Je suppose
+que M. l’abbé de Liessies n’aura pas manqué de changer son prieur et son
+sacristain et de nommer les trois custodes à la communauté, dès le jour
+de mon départ, comme il me l’avait promis. Vous savez, Monsieur, que je
+ne fis que gronder la communauté en plein Chapitre et que leur donner de
+fortes leçons sur l’obéissance qu’ils doivent à leur Abbé. Si M. l’Abbé
+ne s’est pas hâté de leur adoucir un peu une conclusion si amère, par
+l’exécution du changement des officiers, toute la communauté sera mise à
+une très forte épreuve. Ils croiront que j’autorise l’Abbé même dans les
+choses les plus irrégulières.»
+
+Tout semoncé qu’il eût été, M. l’Abbé ne fit rien de ce que l’archevêque
+demandait. A peine Fénelon parti, il s’avisa au contraire d’une idée de
+paysan finaud qui se croit grand politique. Avec son prieur Florent
+Jénart, il recomposa le discours de Fénelon, le fit déclarer authentique
+et signer par une douzaine de moines et l’imprima. L’original de cette
+contrefaçon existe encore, et il faut voir ce que devient la prose de
+Fénelon sous ces mains épaisses. Après deux cents ans, les mots portent
+toujours l’accent belge sans qu’on puisse s’y méprendre.
+
+Voici un échantillon de cette belle harangue:
+
+«Faut-il interrompre un évesque et l’entretenir de vos vétilles et de
+vos anticailles pendant qu’il doit veiller et prendre soin d’un diocèse
+entier et qu’il doit encore estudier les Saints Pères? Il ne faut donc
+plus de bagatelles ni d’amusements, je n’en souffrirai plus. Ne croyez
+pas que je veuille vous entretenir dans votre zèle d’amertume qui ne
+provient le plus souvent que d’une certaine acédie, du défaut
+d’application et d’un dégoût des choses saintes.»
+
+Fénelon fut peu satisfait, on le comprend, de ces dangereux
+collaborateurs. Il passa cependant sur cet ennui, sans rien dire et avec
+un oubli de soi auquel devraient bien penser ceux qui lui reprochent
+parfois je ne sais quelle vanité féminine. «M. l’Abbé de Liessies,
+écrit-il, a publié de mauvaise foi un écrit imprimé où il me faisait
+parler ridiculement, et j’ai mieux aimé souffrir un imprimé ridicule,
+fait contre la bonne foi et le respect dû à mon caractère, que d’en
+donner un désaveu public qui l’eût déshonoré sans ressource.» (11 avril
+1705.)
+
+Lambert Bouillon mourut trois ans plus tard sans avoir rétabli l’ordre
+dans son abbaye. On voit Fénelon se plaindre qu’il ait un pied dans la
+tombe et ne songe qu’à des affaires séculières. Il eut pour successeur
+Agapit Dambrinne qui fut nommé directement par le roi et reçut les
+félicitations du P. de La Chaise en personne. Vers le temps de cette
+nomination, entrait à Liessies Dom Maur Levache, qui devint procureur
+quelques années plus tard et tint le Journal dont nous allons nous
+occuper.
+
+ * * * * *
+
+Nous ne savons rien de Dom Maur que ce qu’une note écrite après sa mort
+à la première page du journal nous en apprend. Il avait été baptisé à
+Dinant-sur-la-Meuse, le 27 janvier 1689, sous le nom de François; il fit
+profession à Liessies en 1709, et mourut le 27 janvier 1756, âgé
+précisément de soixante-sept ans.
+
+Son Journal est un cahier in-12 de deux cents pages environ, relié en
+parchemin, avec un papier à fleurs au dos. Dom Maur a écrit sur la
+couverture, de sa plus belle main: _Journal de Dom Maur Levache,
+commençant le 1er janvier 1719_. Il existe ou il a dû exister une suite
+à ce Journal. Dom Maur le tenait pour son usage particulier, et il est
+peu vraisemblable qu’après avoir scrupuleusement noté pendant trois ans
+l’emploi de ses journées, il ait subitement perdu une si bonne habitude.
+Les probabilités sont aussi pour que notre cahier soit le premier qu’il
+ait rempli. En 1719, Dom Maur avait trente ans. Il n’était prêtre que
+depuis cinq ou six ans et il ne faisait sans doute que d’entrer dans sa
+charge de procureur: l’Abbé n’eût pas confié des fonctions aussi
+importantes à un tout jeune homme. Nous voyons par le Journal que le
+temporel de l’abbaye occupait, à des titres divers, au moins sept ou
+huit religieux et que la plupart des moines avaient à en prendre soin
+pour leur part. Dom Maur avait apparemment été distingué de bonne heure
+pour son jugement droit, ses habitudes d’ordre et son attention aux
+intérêts du monastère. Il est évident qu’entre son ordination et sa
+nomination comme procureur, il fut chargé de nombreuses missions qui le
+mirent au courant des affaires, soit comme receveur des revenus, ou
+administrateur du bien dans les diverses villes où l’Abbé entretenait un
+agent, soit surtout à propos des innombrables procès où Liessies était
+constamment engagé. Dès les premières lignes de son Journal il paraît
+très accoutumé aux affaires qui lui incombent et à l’existence
+mouvementée qu’elles entraînent. D’un autre côté, son Journal porte les
+marques ordinaires du Journal qu’on tient pour la première fois. Il
+commence avec l’année, et Dom Maur répète deux fois l’_incipit_
+solennel: «Journal commençant le 1er de janvier 1719.» L’écriture des
+premières pages est fine et soignée, et une multitude de petits faits y
+sont consignés qu’on ne revoit jamais après que la ferveur d’exactitude
+des premières semaines s’est perdue.
+
+C’est un Journal d’homme d’affaires ou d’intendant, tout rempli
+d’achats, de procès et de bâtiments: il serait d’une écriture moderne
+qu’on n’en lirait pas dix pages: mais dans sa vieille robe de parchemin,
+il a une physionomie et une voix d’aïeul et des inflexions antiques qui
+évoquent le temps passé. On s’étonne, après l’avoir lu, de voir
+nettement apparaître dans son imagination les lignes droites des
+bâtiments conventuels, la chambre des archives encombrées de fardes et
+de layettes, le cellier et la brasserie, et, dans le cloître, M. l’Abbé
+et le prieur, tâchant à s’abstraire des ventes et des procès avant
+d’aller au chœur, et, à la grande porte de l’abbaye, la voiture de Dom
+Maur tout attelée et Don Maur lui-même avec un sac d’affaires, une
+figure résolue et une démarche vive et pressée, bien qu’il ait un air un
+peu délicat et qu’il soit décidément hypocondriaque.
+
+Dom procureur n’est presque jamais à Liessies: il est par voies et par
+chemins: deux jours à Maubeuge, huit jours à Mons, de là courant à
+Bruxelles et tout aussitôt s’en revenant à Liessies, d’où il repart
+promptement pour Valenciennes et Douai. Nous savons très exactement
+comment il voyage. C’est quelquefois en poste, mais le plus souvent
+c’est en chaise, avec «nos chevaux». Il emmène un compagnon et Henry,
+domestique. Il fait d’une traite les six lieues qui séparent Liessies de
+Maubeuge, siège de la sous-intendance. S’il a pu partir tôt, il ne fait
+que «rafraîchir» dans cette ville, et nous savons exactement, pour
+l’avoir vu cent fois dans le Journal, ce qu’il en coûte pour rafraîchir.
+C’est douze ou quatorze patards. Il prend alors des chevaux de poste et
+renvoie les siens avec Henry. S’il n’arrive que le soir, il descend à
+l’auberge ou chez les Pères Jésuites, au collège, et repart le lendemain
+assez tôt pour être de bonne heure à ses affaires à Mons.
+
+Mons est le chef-lieu des affaires de Dom Maur. Il ne faut pas s’en
+étonner. Liessies n’est français que depuis une cinquantaine d’années.
+Auparavant il faisait partie des Pays-Bas, et un grand nombre des
+religieux étaient Flamands d’origine et de langue. Une partie
+considérable des biens de l’abbaye reste en Hainaut et la plupart des
+affaires se plaident au chef-lieu. En fait, Dom procureur passe plus de
+temps à Mons que partout ailleurs. L’abbaye y possède un refuge, et, à
+quelque distance, se trouve le prieuré de Sart-les-Moines où M. l’Abbé
+et Dom Maur viennent quelquefois en villégiature.
+
+Le Refuge est évidemment un pied-à-terre digne de l’abbaye. Dom Maur
+parle quelque part d’un plafond doré et de cuirs peints qui ornent la
+chambre d’entrée. On y reçoit des étrangers de passage. Il y a cependant
+apparence que cette procure est assez souvent inhabitée. La cave n’a
+point de vin, et le prudent Dom Maur ne laisse jamais d’argent dans la
+maison. Le «coffre» est en sûreté chez des vieilles filles, amies du
+monastère. Ce coffre, qui joue un rôle assez considérable dans le
+Journal, est une sorte de banquier muet avec lequel on fait affaire sans
+s’embarrasser de comptabilité. Dom procureur y prend l’argent dont il a
+besoin et l’y remet très exactement quand l’équivalent de la somme est
+rentré. Il y enferme aussi les monnaies espagnoles, jacobus et doublons,
+qu’il ne peut pas toujours échanger avant de repasser la frontière.
+
+La vie de Dom Maur est celle d’un homme d’affaires très occupé. Il écrit
+chaque matin cinq ou six lettres qu’il s’ingénie à faire arriver à
+destination sans les faire passer par la poste, car il n’y a pas de
+petites économies; il entend des comptes, fait des baux, suit des
+expertises; surtout il nage dans un océan de procédure. Quand il ne
+sollicite pas chez un conseiller ou un procureur, il travaille chez un
+avocat. Il est très au courant de toute la machine judiciaire, sert des
+avertences et des solutions, répond à des griefs par des reproches ou
+des contredits. Le latin de la vieille bazoche émaille son français
+wallon: _queritur_, _dictum_, _factum_, tous les vieux mots de la
+chicane parcheminée et éternellement jeune. Des juges, des avocats, des
+gens d’affaires pour et contre passent dans le récit,--car en peu de
+temps ce Journal prend un air d’annales.--M. Petit, M. Duquesne et M.
+Adriani, l’avocat Le Maulnier et M. le conseiller Tahon deviennent des
+personnages familiers, et leurs noms aident à leur composer une figure,
+tout morts qu’ils soient depuis deux siècles et sauvés seulement de
+l’éternel oubli par la forme de leurs initiales et le son des syllabes
+qui représentaient leurs fragiles personnages. Amis ou ennemis, Dom Maur
+les appelle Monsieur avec la froide politesse du temps passé. Il appelle
+ainsi tout le monde,--aussi bien M. Molle ou le sieur Van Rode, ses
+fermiers, que M. le comte d’Attignies,--quand on n’a point d’affaire
+avec lui. Sitôt qu’on plaide, il n’aperçoit plus que X _versus_ Y et dit
+Molle ou d’Attignies ou, tout au plus, le sieur chanoine Posteau. Louis
+de Blois, mort en odeur de sainteté cent cinquante ans auparavant et
+enterré dans le chœur de l’église abbatiale, devrait n’être pour lui
+qu’un auteur ancien et vénéré dont on lit le _Speculum spirituale_
+pendant le temps du noviciat. Ayant fait emplette d’un drap destiné à
+couvrir la pierre tombale de cet illustre Abbé, il note froidement:
+«Acheté un tapis pour la tombe de M. de Blois.»
+
+Nous ne saurons jamais si Dom Maur avait le cœur sensible. Plusieurs
+fois des moines meurent à Liessies. Il mentionne l’heure à laquelle ils
+ont passé, ou la maladie dont ils finissent. «Dom Florent est mort sur
+les deux heures du matin», ou bien: «Dom Corneille est mort d’une fièvre
+maligne.» Ces détails laissent seuls deviner qu’il a été frappé de ces
+fâcheux événements. Une seule fois son accent ne laisse pas de doute
+qu’il a été vivement contrarié de trouver quelqu’un indisposé. Il arrive
+à Mons pour ouïr le compte de M. Duquesne et le trouve _bien incommodé_.
+C’est le superlatif de sa sympathie, et telle est la puissance des gens
+que leur nature ou l’éducation et les manières font paraître réservés,
+qu’on se sent presque touché.
+
+M. l’Abbé est un objet de constante sollicitude pour Dom procureur, mais
+il est difficile de dire si c’est parce que cela se doit ou parce qu’il
+y a dans son respect pour son supérieur une nuance d’affection.
+Certainement Agapit Dambrinne faisait une estime très particulière de
+son procureur; mais tous ceux qui ont connu des hommes d’église de la
+génération qui vient de s’éteindre savent l’abîme que les dignités
+ecclésiastiques mettaient, il y a peu de temps encore, entre les rangs
+de la hiérarchie. Quoi qu’il en soit, Dom Maur note, avec un soin
+extraordinaire, le progrès d’une fièvre qui prend à M. l’Abbé. On chante
+à son intention la messe des Saints Patrons. Sainte Hiltrude n’est pas
+mentionnée en particulier, mais comme ses reliques sont les reliques
+insignes de l’abbaye et qu’elle est invoquée dans tout le pays contre
+les fièvres, il n’est pas douteux que les religieux de Liessies la
+prient pour leur Abbé. On écrit à M. l’Abbé de Saint-Sépulcre à Cambrai
+que M. notre Abbé est malade. On rédige un mémoire sur sa santé et
+comme, apparemment, on n’a que peu de confiance aux médecins du pays, on
+envoie ce journal à Mons, aux demoiselles de Bouillon, grandes amies de
+Liessies, pour qu’elles le soumettent à MM. Wolf et Ducloux. Ceux-ci
+rédigent une «consulte» que Dominique rapporte en toute hâte. Peu de
+jours après, les demoiselles de Bouillon envoient une livre de
+pastilles, et M. Tahon, religieux bénédictin de Lobbes, deux livres de
+thé «ver» pour lesquelles on lui fait d’ailleurs compter aussitôt seize
+esquelins d’Espagne. En même temps, Dom Maur fait venir quarante
+bouteilles de vin du Rhin. Quelque temps après, M. l’Abbé, étant mieux,
+part pour Mons avec le procureur. En route la fièvre lui reprend, et
+bien que ce retour soit de peu de conséquence, Dom Maur fait acheter un
+demi-cent d’écrevisses pour remettre M. l’Abbé en appétit.
+
+D’ailleurs on prend à Liessies un extrême soin des malades. A peine
+apprend-on que Dom Bruno ou Dom Ghislain, occupés à exercer la recette
+ou à passer des tailles ici ou là, sont incommodés, qu’on envoie un
+religieux pour les soulager.
+
+Dom Maur surveille sa propre santé dans un détail si minutieux qu’on ne
+peut l’imaginer que franchement hypocondriaque. Une seule fois en trois
+ans il est un peu souffrant et garde la chambre pendant un jour ou deux.
+Le reste du temps, il est en chaise de poste, par les chemins, ou
+accablé d’affaires à Mons, à Bruxelles ou à Douai. Mais courant ou à
+demeure, il se soigne incessamment. Le Journal rapporte d’innombrables
+comptes d’apothicaires, et Dom Maur, qui ne s’égare jamais en vaines
+digressions, note un jour qu’il a rencontré son médecin s’en allant à la
+chasse.
+
+La médecine que nous entrevoyons dans le Journal n’est plus du tout
+celle de Molière: ni saignées, ni purgations, ni diètes. On prend de bon
+vin vieux, des biscuits et «saccades» pour amuser l’estomac, du
+brandevin pour réchauffer et tonifier, des électuaires bizarres pour
+détruire les ferments et mauvais germes. Outre diverses «ptysannes» et
+thés, Dom Maur fait venir de chez l’apothicaire de la thériaque, du
+sirop capillaire, c’est-à-dire extrait de la plante nommée capillaire,
+de l’eau d’anis, de l’eau de la reine d’Hongrie et un élixir horrifique,
+toujours en usage dans certaines parties des Flandres, et qu’il appelle
+tantôt élixir de ver terrestre, tantôt _spiritus vermium terrestrium_.
+Il fait une grande consommation de vin. Pendant les deux premiers mois
+de 1749, la mention «païé pour vin, biscuits et suc candy» revient
+constamment, parfois tous les jours, et la somme déboursée varie de deux
+à cinq, neuf et même onze florins. Il est probable que Dom Maur avait
+l’estomac faible et par suite une propension à se croire menacé de
+toutes les maladies, sans cesser pour cela de vaquer à des occupations
+très absorbantes.
+
+Dom Maur, neurasthénique et homme d’affaires, était-il avare ou
+généreux, d’un commerce agréable ou difficile? Nous ne pouvons
+l’affirmer. C’était un homme droit et froid, attentif à son devoir,
+attaché à son abbaye, à son Abbé, à lui-même et à ses frères; après
+cela, comme il avait l’esprit incontestablement juste, il s’intéressait
+au reste du monde suivant qu’il le méritait.
+
+Il exerce une stricte économie, ne faisant jamais une dépense inutile et
+notant les plus minimes: deux sous de «filet» pour faire un point,
+quatre sous dépensés pour raccommoder un soulier, deux liards à une
+barrière ou quatre patards à un bac. C’est un administrateur méfiant.
+Nous le voyons de temps à autre faire quelque remise à un fermier
+éprouvé par la grêle ou le grand vent, mais quand on lui parle
+agrandissements ou réparations, il commence toujours par rechigner,
+envoie sur les lieux ou s’y transporte en personne et ne consent qu’au
+moins possible et à la dernière extrémité. Nous voyons que souvent
+aussi, à propos de réclamations, les choses s’enveniment brusquement et
+on plaide.
+
+L’abbaye de Liessies était riche et généreuse: la tradition du pays et
+les archives des églises en font foi. Dom Maur, qui maniait
+journellement de grosses sommes d’argent, n’avait pas à empiéter sur le
+chapitre des aumônes, et nous ne voyons pas qu’il le fît. Il donne assez
+libéralement des «dringuelles[2]»: deux florins aux domestiques des
+Pères Jésuites, six patards à la servante des Bénédictines, autant, par
+ordre de M. l’Abbé, au cocher de M. l’Intendant. Mais ces générosités
+rentrent dans le chapitre des dépenses prévues, comme l’argent qu’on
+peut donner à un procureur qui a sollicité pour vous. Une seule fois, à
+Douai, Dom Maur donne vingt florins pour le «vin de charité» de
+l’hospice, mais c’était peut-être une manière de fondation. Une autre
+fois, il écrit à Dom Ghislain de compter à Simon Laurent quelque argent
+dont il a besoin. On se réjouit, mais, trois jours après, on voit que
+Simon Laurent a rendu intégralement la somme et que son besoin n’était
+pas d’un besoigneux, mais vraisemblablement d’un agent. Dom Maur est, en
+toutes choses, un homme d’un extrême sang-froid, averti des faiblesses
+et des vices de l’humanité, accoutumé aux vicissitudes de la vie de
+plaideur et aux revirements soudains de la fortune. Il écrit de la même
+main: «Notre procès contre Molle est venu en haut et nous l’avons
+gagné.» Ou bien: «On a jugé aujourd’hui notre procès contre Van Rode, et
+nous l’avons perdu.»
+
+ [2] Mot wallon signifiant pourboire, évidemment apparenté à l’allemand
+ _Trinkgeld_.
+
+Il note sans sourciller, le 5 janvier 1721: «Reçu avis de
+Sart-les-Moines que Dom Joseph avait été condamné à Louvain, en propre
+et privé nom, en matière d’injure comme Molle.» Son journal étant rempli
+de décisions légales, il y consigne celle-ci comme les autres, sans plus
+s’émouvoir.
+
+Il a peu de gaieté, aucun sens du ridicule. Il écrit gravement les
+surnoms les plus risibles. Il note qu’il a «vu mademoiselle Duquesne et
+lui dit que nous ne savions ce qu’elle voulait dire avec ses plumes». Ou
+encore: «Nous avons examiné les deux débats contre Molle et nous avons
+été au greffe pour faire copie du compromis fait entre Molle, Dom
+Florent Jénart et Dom Michel Dujardin par lequel ils se sont soumis au
+jugement des deux avocats marqués dans ledit compromis, dont l’un était
+celui de Molle et l’autre un peu timbré.»
+
+Entre les courses, les ventes et les audiences du tribunal, Dom Maur
+reste au logis et fait sa correspondance ou lit en grignotant ses
+biscuits et sirotant son sirop. Il est l’homme du temporel, l’homme du
+dehors, dont le devoir est de se renseigner sur ce qui se passe dans le
+monde, afin de prendre ses précautions en conséquence. Peut-être aussi
+qu’on parle déjà politique dans les diligences, à l’auberge des
+Trois-Pigeons ou à celle du prince Tserclaes, sur le Sablon. Dom Maur
+lit donc les journaux: la _Gazette de Hollande_, les _Annales de
+Hainaut_ et autres «livres du temps», dont il paraît presque aussi
+friand que de sucreries. Avec des almanachs de Milan, c’est toute sa
+littérature. Il lui passe par les mains bon nombre d’ouvrages
+théologiques destinés à M. l’Abbé ou au prieur, mais il ne s’intéresse
+que médiocrement aux controverses sur la «constitution».
+
+Pour achever le portrait de Dom Maur, il nous reste à dire qu’il est
+indubitablement obéissant et humble. Il pourrait se croire
+indispensable, puisque l’énorme poids des affaires financières de
+l’abbaye repose entièrement sur lui, et indépendant, puisqu’il ne vit
+presque jamais en communauté et qu’il a toutes les dispenses. On ne voit
+jamais percer de tels sentiments. Au contraire, Dom Maur parle toujours
+de la volonté de l’Abbé comme s’il était le premier qui dût la subir. Il
+emploie constamment la formule: «M. l’Abbé m’a donné l’ordre...» Ou,
+s’il est à Liessies: «M. l’Abbé m’a mis pour être...» Ce chicaneau était
+probablement un excellent religieux.
+
+ * * * * *
+
+Plus de la moitié du Journal de Dom Maur a rapport à des procès.
+L’abbaye est immensément riche; elle a la collation ou la propriété
+d’innombrables bénéfices non seulement en Hainaut et dans les Pays-Bas,
+mais jusque dans le midi de la France; elle possède des bois, des
+fermes, des mines: bref, elle est dans la situation de tous les gens
+trop riches et que leurs affaires accablent; elle tire de l’argent de
+partout, mais ceux de qui elle le tire se le font arracher et
+s’ingénient de toutes manières à le reprendre. La plus grande partie des
+procès que Dom Maur soutient à Féron, à Mons, à Valenciennes ou à Douai,
+voire à Cambrai et à Rome, vient d’exigences ou de prétentions qu’il
+trouve injustifiées. La formule «... qu’il prétend et qu’on ne lui doit
+point» revient incessamment. On ne peut guère se persuader cependant que
+Dom procureur répugne à cette guerre éternelle et qu’il n’ait aucun goût
+pour le jeu de la chicane. Il est batailleur, sans aucun doute,
+froidement et délibérément batailleur, et il y a bien apparence que tout
+Liessies respire une atmosphère de combat. A l’époque où le Journal
+commence, Lambert Bouillon n’est mort que depuis dix ou douze ans,--Dom
+Maur a fait profession l’année même de sa mort et il a probablement
+connu ce plaideur indomptable:--en tout cas, son éducation monacale a dû
+se faire au milieu des procès mal éteints légués par le vieux lutteur à
+Agapit Dambrinne. Il a dû se persuader de bonne heure que l’état de
+guerre est l’état normal de tous ceux qui possèdent et que le meilleur
+moyen de garder son bien est de montrer les dents à quiconque a la mine
+d’en avoir envie. La règle à Liessies est qu’on soit méfiant et
+chatouilleux.
+
+Les commis viennent jauger la cuve: «Dom Joseph proteste de nullité
+contre tout ce qui s’est fait.» L’hôte du _Gant d’or_, auberge sur la
+route de Bruxelles appartenant à l’abbaye, fait changer une gouttière.
+On plaide jusqu’à ce que la gouttière soit remise en son premier état.
+Un de nos chevaux est arrêté à Etrœungt pour le vinage. Dès le
+lendemain, on envoie faire sommation au vinager qui relâche le cheval
+sous caution. Le surlendemain, on lui délivre «copie de nos titres» et
+de l’ordonnance de l’intendant et on lui fait une seconde sommation «à
+ce qu’il ait à purger ladite caution». On croit l’affaire finie. Le mois
+suivant, parmi divers petits procès--contre ceux de Wannebecq qui
+prétendent un vicaire, ceux d’Ath qui prétendent un chapelain, le curé
+de Roquignies qui veut retenir sa dîme, ceux d’Ohain qui réclament pour
+la portion congrue de leur vicaire, contre les maltôtiers, etc.,--on
+voit que Dom Joseph écrit pour l’affaire du vinage et tout à coup que
+trois avocats ont été consultés à Mons pour cette bagatelle.
+
+Dom Maur n’a pas peur du Gouvernement. Deux ou trois fois, il s’entremet
+dans des affaires de contrebande où Coppée, domestique, où Nicaise,
+notre fermier, ont été pris. Quelquefois, cependant, il s’y prend en
+douceur, et le Journal porte mention d’un «cadeau à un buraliste». Il
+proteste contre une taxe sur les houilles et ne la paie que lorsqu’on
+lui a dit que «noblesse et abbayes l’ont payée». On veut prendre des
+chênes dans nos bois pour bâtir des casernes dans les petites villes de
+France (c’est-à-dire Guise et La Fère). Dom Maur entre en
+correspondance, se méfie d’emprises probables et va voir au bois ses
+chêneaux. Bientôt il cherche un sergent pour faire protestation, et,
+n’en trouvant point, remet au lendemain de le faire à Guise.
+
+Il n’est pas au mieux avec les autorités ecclésiastiques. Fénelon, à qui
+Lambert Bouillon a joué un si mauvais tour, est à peine remplacé, et on
+ne voit pas qu’il se soit établi des relations très cordiales entre
+l’archevêché et l’abbaye. Les «jeunes» ne vont pas à Cambrai pour
+l’examen et on les fait ordonner à Maubeuge par un évêque de passage.
+C’est aussi le coadjuteur de Québec qui vient à Liessies «confirmer». Le
+promoteur de l’officialité veut ériger en cure le «secours» de
+Cartignies. Dom Maur fait la sourde oreille et se fait «signifier d’une
+requête». On ira donc en cour de Rome. Dom Maur a dans la ville de Liège
+un sien cousin, chanoine, et à Rome deux autres cousins, aussi Levache
+(il écrit indifféremment Levache ou Levage, ou même Levacq), qui lui
+sont moins connus. Le cousin de Liège écrit à ses cousins de Rome et
+ceux-ci se mettent en mouvement. Malheureusement, la Daterie est en
+vacances, comme de juste, et pendant ce temps, le promoteur presse Dom
+Maur «à faire ses preuves», sans paraître savoir qu’il a «interjecté
+appel». L’affaire traîne en longueur, mais on finit par obtenir «un bref
+d’appel de la sentence de l’officialité dans la cause que nous avons
+contre le promoteur pour l’érection de l’église de Cartignies en cure».
+Il en coûte «huit écus romains de dix esquelins chacun».
+
+Même avec les abbayes de son Ordre, Dom Maur a de petites difficultés.
+MM. de Saint-Michel en Thiérache ont avec lui une correspondance
+beaucoup trop longue pour l’affaire qui l’a motivée. Avec l’abbaye de
+Crespin, des arrangements à frais communs au presbytère d’Harvent
+amènent une vraie brouille, et l’on est «signifié d’une requête». Bref,
+Dom Maur plaide à propos de tout et à propos de rien: les procès se
+superposent et s’enchevêtrent. Le procureur écrit pour «recevoir des
+nouvelles de plusieurs procès que nous avons à Ath». En effet, il en a
+quatre: un pour le «prétendu» chapelain, un pour une sacristie qu’il
+s’agit de «raccommoder», un autre avec les Moulins pour une mesure de
+farine qui a été enlevée, et un quatrième avec M. Van Rode, fermier. Il
+plaide à la fois contre les chanoines de Maubeuge, ceux de Condé et ceux
+de Saint-Quentin, et quand on rencontre la mention: «ceux du clergé», on
+est bien empêché de savoir à qui l’appliquer.
+
+Tout cela entraîne des dépenses considérables, car il faut payer des
+experts et des avocats, et l’on voit certain procureur réclamer de
+l’argent «pour nous avoir servis», mais le vrai plaideur n’y regarde
+pas. Dom Maur débourse sans sourciller mille florins de frais dans le
+procès contre Molle qui est une affaire d’importance minime. On ne
+plaide pas pour gagner de l’argent, mais parce qu’on enrage d’avoir
+raison.
+
+Les innombrables procillons qui font ressembler le Journal de Dom Maur
+au rôle d’un tribunal sont des affaires presque toutes communes et qui
+n’offrent guère d’intérêt. Ce qui intéresse, c’est Dom Maur lui-même par
+sa persévérance, son indifférence aux résultats et son superbe
+sang-froid. C’est aussi quelques-uns de ses adversaires. Deux surtout
+paraissent dignes de lui: leurs noms reviennent fréquemment, presque à
+travers tout le Journal, et ce retour perpétuel de figures lointaines et
+presque anonymes finit par leur donner quelque chose d’épique.
+
+L’avocat Le Maulnier paraît dès la première page du Journal: on consulte
+M. Petit pour sa requête. De loin en loin, au cours de la première
+année, cette affaire revient: «On a travaillé à un rapport contre Le
+Maulnier», ou: «On a reçu trois mémoires contre Le Maulnier», ou, un peu
+plus tard: «On a commencé à rapporter notre procès contre Le Maulnier.»
+Au commencement de 1720, l’affaire s’engage à fond. On écrit à M. l’Abbé
+que la présence de Dom Joseph est nécessaire parce que le conseiller
+rapporteur a besoin d’explications. Dom Joseph arrive, et, pendant un
+mois, c’est une grande activité. Visites au président et à un
+conseiller. Visites à quatre conseillers. Remise de factums. Répondu à
+la requête civile de Le Maulnier. Travaillé à l’avertence, etc., etc.
+Après un temps, on recommence la lecture, on achève l’avertence,
+laquelle est servie avec dix-sept pièces. Le Maulnier sert une solution
+à l’avertence de Dom Maur. On y répond. Enfin, le 13 mars, au soir,
+«notre procès contre Le Maulnier est sorti du bureau et nous l’avons
+gagné».
+
+C’est la formule ordinaire. Seulement, cette fois--peut-être parce qu’on
+a battu un homme de la partie--il y a une joie extraordinaire dont le
+Journal s’échauffe pendant trois jours. On écrit et on envoie aussitôt
+un messager à M. l’Abbé, Dom Ghislain et Dom Gérard. On va remercier MM.
+le Président et le Rapporteur et M. Cornet. On écrit aussi à Dom
+Corneille «pour lui notifier la bonne nouvelle du gain de notre procès».
+Dans la joie où l’on est, on écrit à M. Duquesne de faire raccommoder la
+grange de la Folie, «s’il est absolument nécessaire».
+
+Le lendemain, M. Tahon fait venir les parties et leur déclare les
+«points d’office», après quoi on commence la liquidation. L’avocat de Le
+Maulnier refuse de payer les épices du procès. Suivent diverses
+comparutions où le conseiller s’offre d’amener un accommodement. De
+fait, on travaille avec Le Maulnier, à l’amiable, un après-midi. Après
+deux mois d’un silence de mauvais augure, Le Maulnier sert ses
+contredits consistant en quatre cent quatre-vingt-dix-sept articles. On
+les étudie, mais il y a apparence que cette énorme masse de raisons est
+inébranlable, car à une dernière comparution chez M. Tahon, «on finit
+tous les anciens procès, de sorte que notre rente se trouve réduite de
+940 à 910 florins». Sur ce, on demande à Liessies des chevaux «pour s’en
+retourner».
+
+A côté de cet avocat savant et retors, on voit paraître un petit curé
+entreprenant, tenace et malin, qui fait encore meilleure figure. C’est
+le curé de Gognies-Cauchies. Brave petit homme qui lutte tout seul
+contre la riche et puissante abbaye! Leur difficulté provient d’une dîme
+qu’il a retenue et de sa maison de cure qu’il veut qu’on «rétablisse».
+Le petit curé gagne, haut la main. Dom Maur rappelle, et on entre dans
+le labyrinthe pour n’en pas sortir, car le Journal s’achève sans que
+l’on sache si l’on s’est arrangé pour tout de bon. Le procès de Gognies
+est d’ailleurs le plus embrouillé de tous. Après quelques mois, on voit
+Dom Maur copier «deux petits procès avec Gognies», et on s’aperçoit, en
+effet, qu’il y a trois affaires distinctes poursuivies simultanément à
+Mons, à Valenciennes et à Douai. Le petit curé trouve aussi moyen de
+mettre dans son jeu les chanoines de Maubeuge qu’on voit qui n’ont pas
+encore «tripliqué». On fait faire des comparutions, des expertises et
+vues de lieu. Quelquefois le petit curé fait défaut, d’autres fois il
+propose des accommodements; il vient en personne à Liessies, par une
+belle journée de printemps, et «offre de payer la moitié des frais de la
+veüe de lieu si l’on veut mettre des barreaux à ses fenêtres». Il s’agit
+bien de barreaux. Dom Maur, quelques jours plus tard, est à Douai avec
+ordre de solliciter fortement contre «Gognies». M. le conseiller Dupuis,
+homme paisible, tâche d’accommoder les parties. Sur ces entrefaites, le
+procès qu’on a pour la dîme sort du bureau à Mons et «nous avons gagné».
+Reste celui de Valenciennes et celui de Douai, très lents l’un et
+l’autre et très confus, car, cette fois, les chanoines de Saint-Quentin
+entrent, on ne sait comment, en ligne, et l’on ne voit jamais clairement
+si l’on plaide pour le fond ou seulement pour des frais. Quoi qu’il en
+soit, Dom Maur gagne encore à Valenciennes. On croit tout fini; mais,
+après plusieurs mois, on retrouve, comme un refrain de cauchemar,
+l’éternelle mention: «Fait un écrit contre le curé de Gognies-Cauchies.»
+C’est qu’il reste le vieux procès de Douai auquel on ne pensait plus et
+qu’enfin le petit curé, abrité derrière ses chanoines, gagne, le 5 avril
+1721. «Nous avons perdu notre procès contre lesdits chanoines, à tous
+frais et dépens, et il a été déclaré que les curés primitifs sont
+obligés d’évacuer leur disme avant que les autres codécimateurs
+contribuent aux portions congrues et aux maisons des curés.» La note des
+premiers frais monte assez haut, car Dom Maur donne en à-compte 360
+florins qui sont tout l’argent qu’il a sur lui. Vers la fin de novembre,
+le procureur écrit à son dit curé de venir liquider sa dîme de 1719 et
+s’arranger pour de certaines briques dont on a pavé son grenier. Le
+petit curé répond qu’il «envoiera», et quand on s’est habitué à voir son
+nom revenir pendant plus de deux ans presque à toutes les pages du
+Journal, on se demande s’il n’«envoiera» pas un sergent.
+
+Autour de ce combatif petit homme on voit graviter d’autres petits
+curés, celui de Maffles, celui d’Eppe-Sauvage au sujet duquel on
+consulte trois avocats, ceux d’Étichove et de Roquignies, celui
+d’Ostiche. Ce dernier, le jour même que le curé de Gognies vient
+demander des barreaux pour ses fenêtres, fait aussi le voyage de
+Liessies et demande qu’on ajoute une «quatrième place» à sa maison et
+qu’on lui donne des pailles pour son toit. Il n’aura rien du tout. Il
+part fort mécontent et, quelque temps après, «menace d’arrêter nos
+biens».
+
+Que de plaideurs, que de juges, que d’avocats, que d’affaires! Quand on
+lit vite, les choses se mettent les unes sur les autres, les jours
+s’enfuient, les mois glissent, les procès pullulent, le journal fait un
+bourdonnement monotone qui engourdit et ne laisse que la sensation d’un
+temps lointain et irréel. Vers la fin, on voit plus souvent ces
+querelleurs s’accommoder et l’on sent combien des gens morts depuis si
+longtemps ont eu raison de cesser des batailles ridicules. A deux
+reprises, Dom Maur passe tout un mois sans bouger de Liessies, de chez
+nous, comme il dit, et on aime se le figurer loin du fracas des maisons
+de poste et des cours de justice, vaquant à la tranquille besogne
+quotidienne et entendant par sa fenêtre ouverte, le chant assourdi du
+chœur. Je suis sûr que M. l’Abbé tient à ce qu’il reste ainsi de temps
+en temps au logis. Souvent on voit reparaître l’ordre de revenir à
+Liessies, «sitôt nos procès finis». M. l’Abbé s’occupe aussi--il le faut
+bien--de ce que son procureur fait à Mons ou à Douai, mais je n’ai aucun
+doute qu’il n’aime pas cette agitation vaine et qu’il pense quelquefois
+avec regret au passé, en regardant de sa stalle la tombe de M. de Blois.
+
+ * * * * *
+
+Il semble d’ailleurs qu’on vive très paisiblement à Liessies. L’Abbé est
+un homme sage et bon, très respecté et probablement aimé. L’obéissance
+est entière, et le commandement n’a rien de rude: l’existence des
+religieux doit être monotone et douce, sans désordres et même régulière
+sans être plus édifiante que celle de la majorité des moines à cette
+époque; l’atmosphère, celle d’un collège ecclésiastique de province,
+vraie famille agrandie où l’attachement au nid commun est le ressort
+principal des actions.
+
+Il n’est fait aucune allusion dans le Journal de Dom Maur à la présence
+de Frères convers dans l’abbaye: ce sont des domestiques qui font les
+charrois et autres grosses besognes, et des jeunes gens du pays se
+présentent de temps à autre «pour écrire au comptoir». Cette égalité de
+tous les religieux contribue à leur donner une liberté et une
+individualité plus grandes. Les «jeunes» ne sont pas séparés du reste du
+monastère. Ils y entrent comme postulants; après un an, on les présente
+au Chapitre pour la profession, et le vote de la communauté décide de
+leur réception; leurs «prémices» sont de grandes fêtes pour lesquelles
+Dom Maur débourse cinquante ou soixante florins. Le Journal ne laisse
+aucun doute que tous les moines se connaissent et s’aiment. Dom Maur
+envoie constamment «chez nous» des manières de cadeaux qu’il sait devoir
+plaire à celui-ci ou celui-là. A M. l’Abbé des livres, du thé impérial
+ou de beaux bas rouges pour les grandes cérémonies. A M. le Prieur, qui
+est savant, pieux et rhumatisant, des livres, des traités spirituels, un
+bonnet, de l’huile de myrrhe. A Dom Thomas qui est peintre, des
+couleurs. A M. le Sacristain, des dentelles. A Dom Joseph, des œufs
+frais et du vin de «Frontiniac». A un autre, du fil d’argent et des
+croix de corne «pour faire des dizaines». A un autre, des livrets d’or
+pour des broderies.
+
+Les liens de famille ne sont nullement brisés. M. l’Abbé fait écrire à
+un religieux que, passé telle fête, il pourra s’en aller voir sa mère.
+Une autre fois, Dom Maur rencontre Dom François s’en allant _ad
+patriam_. Un peu plus tard, Dom Maur écrit qu’il a compté huit écus à un
+autre religieux s’en allant _ad patriam_.
+
+L’abstinence monastique existe toujours en principe et le Journal suit
+la marche de l’année ecclésiastique avec la régularité d’une horloge.
+«Écrit à mademoiselle Wélis de Bruxelles pour les provisions des
+Avents.»--«Coppée est arrivé avec un chariot pour charger les provisions
+de carême: quatre tonnes de morue, deux tonnes d’harengs, une tonne de
+saumon, etc.»
+
+Mais comme la moitié des religieux, étant constamment en voyage, ont
+dispense, il est probable que la règle s’est bien relâchée de la
+sévérité primitive. En tout cas, le maigre se relève par toutes sortes
+de douceurs, et le carême de Liessies est un carême sucré. A la vérité,
+le procureur commande des sacs de riz et des ballots «d’estocfix», mais
+on le voit acheter d’un coup 160 livres de cacao, 50 livres d’orge perlé
+et pour 79 florins de «banille». Il y a à l’abbaye des provisions de
+cannelle et de noix muscades, de dattes, de raisins de Tharse et de
+câpres d’Espagne; à intervalles aussi, des citrons et oranges amères qui
+sont un grand luxe. On boit ordinairement le petit vin de Laon, mais on
+en fait venir de Bar, et la cave est fournie de vin d’Espagne et de vin
+du Rhin.
+
+Liessies ne manque point d’amis, bien qu’il s’en faille de peu qu’on ne
+leur fasse à tous des procès. Il y en a de puissants: M. l’intendant à
+qui l’on envoie de temps à autre un chevreuil et que M. l’Abbé va voir
+vers le nouvel an «pour lui faire les compliments du temps»; madame de
+Maubeuge, la noble et puissante abbesse du noble et puissant Chapitre de
+Maubeuge. C’est une très grande dame. L’année où elle prend possession,
+elle passe par Liessies avec ses officiers, une compagnie de gardes du
+corps, une de hussards, une de grenadiers et une de bourgeois de
+Maubeuge. On héberge tout ce monde. Le lendemain, M. l’Abbé et deux
+religieux accompagnent «Madame» pendant le reste du voyage, et M. l’Abbé
+l’installe et dit la messe basse pontificalement. Une autre grande
+visite cause un émoi encore plus grand. Brusquement Dom Maur annonce le
+passage du Prince Tingris et ce nom ainsi orthographié fait que, pendant
+quelques jours, le Journal prend un air d’_Amadis_. On a envoyé à
+Bruxelles le messager de Trélon pour chercher des jambons, des succades
+et autres choses «portées sur l’état du maître d’hôtel». On achète pour
+treize écus à trois couronnes de poisson frais. Comme rien à Liessies
+n’est assez beau pour un hôte aussi distingué, on envoie de Mons «huit
+douzaines de serviettes, trois douzaines de couteaux, autant de
+cuillères et fourchettes de métail, une boette de biscuits, et macarons
+et sucades». Pour mettre le comble à cette magnificence on joint une
+demi-douzaine de citrons, autant d’oranges amères et autant d’oranges de
+Portugal qui composeront un véritable dessert de prince.
+
+Liessies a d’autres amis plus humbles et que l’on traite familièrement.
+Ce sont quelques curés:--M. Jénart avec qui on finit malheureusement par
+plaider, mais que M. l’Abbé recommande quand il va au concours; ou M.
+O’Dwyer, Irlandais francisé qui rend de petits services au
+monastère;--des gens d’affaires, tellement absorbés par les dîmes, les
+tailles et les procès de Liessies qu’ils ne sont guère que des
+lieutenants du procureur; M. Petit, à qui M. l’Abbé fait des cadeaux de
+nouvel an; M. Goulart de Trélon et mademoiselle Duquesne, sa fille.
+Mademoiselle Duquesne est une femme prudente et méfiante qui fait une
+fois un peu de peine à Dom Maur en lui refusant des écus de Lille dont
+il veut la payer, mais c’est une amie tout de même. On la traite sur le
+pied de l’intimité, et le procureur passe plusieurs jours chez elle
+quand il vient ouïr son compte. Il y a encore M. et madame Tahon de
+Maubeuge, dont l’amitié est d’autant plus précieuse que M. Tahon est
+conseiller à la Cour. Il y a surtout les demoiselles de Bouillon, de
+beaucoup les meilleures amies du procureur. Ce sont des filles de très
+bonne naissance et d’éducation soignée, intelligentes, artistes et
+cependant pratiques et ne trouvant pas qu’il soit au-dessous d’elles de
+rendre à leurs amis les services les plus ordinaires. Elles habitent
+Mons, et sont pour Dom Maur d’un secours inestimable. Son coffre est
+chez elles et il leur confie aussi des bourses distinctes où sont les
+monnaies de provenance étrangère qu’il ne peut changer. Elles
+l’accompagnent dans les magasins chaque fois qu’il achète de la toile ou
+des étoffes. Quand il est à Liessies, elles font pour lui plusieurs
+courses qu’il n’oserait peut-être leur demander. Dom Maur a à Bruxelles
+une correspondante appelée mademoiselle Wélis, qui lui expédie toutes
+sortes de denrées. C’est une honnête marchande qu’il appelle jusqu’à la
+fin mademoiselle Wélis de Bruxelles, comme s’il avait entendu parler
+d’elle la veille pour la première fois. Elle n’a pas la commande de
+certaines douceurs comme amandes longues et thé impérial que les
+«demoiselles» se font un plaisir d’envoyer elles-mêmes à Liessies. Elles
+font cadeau à M. l’Abbé de beaux réchauds d’argent et de toutes sortes
+de sucreries quand il est malade. Elles pensent, comme de juste, à la
+sacristie: dentelles et fils d’argent viennent ravir le sacristain. De
+son côté, M. l’Abbé leur fait tous les honneurs: il les invite au
+prieuré du Sart où il vient pendant les chaleurs, et l’année où madame
+de Maubeuge passe par Liessies, il les ramène avec lui pour qu’elles
+aient l’agrément de cette cavalcade.
+
+Les religieux de Liessies sont en bons termes avec ceux de Lobbes. Dom
+Maur paraît heureux dans ses voyages de rencontrer parfois M. Tahon,
+religieux de cette abbaye. Ils ont aussi des relations agréables avec
+ceux d’Hautmont dont l’abbé vient un jour à Liessies, avec ceux de
+Maroilles qui donnent parfois l’hospitalité au procureur quand il
+revient de Douai, et surtout avec MM. de Saint-Sépulcre de Cambrai. On
+leur rend tous les services qu’on peut.
+
+Mais les vrais, constants, fidèles et très appréciés amis de Liessies,
+ce sont les Pères Jésuites. En général, les Bénédictins étaient plutôt
+Jansénistes. A Liessies, une tradition vieille de plus d’un siècle
+voulait qu’on se rangeât aux doctrines de la Compagnie et qu’on traitât
+les Jésuites avec une extrême cordialité. A Maubeuge et à Douai, Dom
+Maur descend presque toujours «aux Révérends Pères Jésuites»: il y est
+chez lui. Toutes les idées théologiques de Liessies sont celles des
+Jésuites. Les «jeunes» apprennent la dogmatique dans l’ouvrage du P.
+Platelles et la morale dans celui du P. Tavernes. On conserve aux
+archives la belle lettre que le P. de La Chaise écrivait à M. l’Abbé en
+lui annonçant sa nomination: «C’est votre mérite et votre zèle pour la
+bonne doctrine qui ont obligé le Roi à vous préférer à tous ceux qui ont
+sollicité Sa Majesté pour obtenir la place qu’elle vous a confiée. Je
+suis sûr que vous la remplirez dignement et que vous maintiendrez la
+régularité et le bon ordre dans une abbaye de si grande conséquence.
+Tous nos Pères que vous honorez de votre amitié m’en ont félicité, ce
+qui m’a fait un véritable plaisir. Je vous prie de leur continuer
+l’estime et la considération que vous avez toujours eue pour eux, etc.»
+M. l’Abbé reste très hostile aux Jansénistes et entretient une
+correspondance active avec le P. Imbert. Celui-ci lui envoie tout ce qui
+se publie «touchant la constitution». On trouve fréquemment la mention
+«Reçu un paquet de livres de Douai pour M. l’Abbé». Deux «escoliers»
+apportent à Mons un gros paquet de livres qui leur a été remis par le P.
+Imbert et qu’on envoie dès le lendemain à Liessies par un exprès. M.
+l’Abbé s’intéresse uniquement à la controverse janséniste et, à en juger
+par ce qui lui arrive d’ouvrages et brochures de toutes sortes, elle
+doit absorber tout son temps. Le Journal de Dom Maur finit la veille de
+Noël 1721. Ce jour-là le procureur inscrit: «Reçu de Douay un paquet
+d’écrits, sçavoir: un exemplair de la Sorbonne tombée, un exemplair des
+expositions des sentiments de M. de Noailles et deux exemplairs des
+lettres à l’auteur du supplément.» Il est bien probable aussi que des
+mandements d’Arras reçus quelque temps auparavant et plusieurs livres de
+M. de Soissons en latin se rapportent au P. Quesnel. Dom Maur ne lit
+rien de tout cela: son siège est fait, sans aucun doute. Les Jansénistes
+doivent lui apparaître comme des gens qui troublent l’État, causent de
+grandes dépenses en livres et favorisent dans les monastères une
+spéculation très vaine.
+
+ * * * * *
+
+Telle est, en gros, l’impression que laisse le Journal du procureur. Ce
+qui surnage, c’est le sérieux de la plupart des figures et la futilité
+de la plupart des affaires. Mais, ni M. l’Abbé, ni Dom Maur, ni les
+autres ne croyaient leurs affaires futiles: les procès étaient la trame
+de l’existence quotidienne, et le Jansénisme était une erreur vivante et
+qui mettait la foi en péril.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Liessies est bien désert, et les plus vieilles gens s’y rappellent à
+peine le temps où ils se souvenaient de l’abbaye.
+
+Juin 1905.
+
+
+
+
+PETIT MOUTIER
+
+
+Moustiers est un hameau de trente à trente-cinq feux, très isolé dans
+une petite vallée de la partie orientale de la Fagne, à trois lieues de
+Liessies et tout près des hauts défrichés à travers lesquels passe la
+frontière belge: on l’appelle souvent Moustiers-en-Fagne. Une belle
+route conduit à Wallers au sud et à Eppe-Sauvage au nord, mais elle est
+en tout temps fort déserte et il faut que les ingénieurs l’entretiennent
+par le pur amour de leur art: on n’y rencontre guère que la carriole du
+boulanger ou du boucher. En revanche, elle monte et descend par longs et
+lents circuits à travers les pentes gazonnées qui bordent la forêt et
+ouvrent à chaque instant de vastes horizons sur la Fagne-de-Chimay. Il
+faut porter sur ce chemin des soucis bien cuisants pour ne pas s’y
+sentir comme bercé.
+
+Le nom de Moustiers dit assez clairement que l’histoire de ce petit
+village est liée à celle d’un établissement monastique. En effet on voit
+au premier coup d’œil que l’églisette qui vous accueille presque à
+l’entrée du hameau a été une chapelle de moines. Elle s’appuie, toute
+petite et gracieuse, contre une grande maison robuste séparée de la
+place par une bande de jardin sévèrement murée, et, derrière, de vastes
+dépendances enferment un grand carré. Les gens du pays appellent cet
+assemblage de constructions moitié agricoles, moitié conventuelles le
+Priolé, corruption facile à reconnaître du mot de Prieuré. On voyait
+encore il y a vingt ou vingt-cinq ans et l’on voit peut-être toujours,
+dans la sacristie, des tiroirs sur lesquels était écrit en caractères à
+peine pâlis: M. le Prieur, M. le Sous-Prieur. Ces religieux étaient des
+moines laboureurs dépendant non de l’abbaye de Liessies, mais de celle
+de Lobbes, en Hainaut, et suivant aussi la règle bénédictine. Ils
+étaient trois ou quatre qui, une fois dit leur office et leurs messes,
+vaquaient aux travaux des champs comme les paysans d’alentour.
+
+Les Mauristes, aussi bien que les autres Bénédictins, avaient de ces
+monastères campagnards. C’est dans une retraite de ce genre que Mabillon
+passa six années, redemandant à la terre la santé que les livres lui
+avaient prématurément ravie.
+
+Ces prieurés n’absorbaient pas comme les grandes abbayes toute la terre
+et tous les bras. Le prieur et ses compagnons devaient être les amis et
+non les maîtres des laboureurs leurs voisins. Il est peu de pays où
+l’attachement à la religion soit resté aussi paisible, entier et sincère
+qu’à Moustiers-en-Fagne. Il en sera de même partout où le prêtre ou le
+religieux ne se mettra à part des hommes au milieu desquels il vit que
+par une charité plus haute et une existence plus pure.
+
+Toute proche de l’église et du Prieuré est une très jolie maison du XVe
+siècle dont tout l’ornement consiste dans un pignon à gradins semblable
+à ceux qu’on voit partout dans le Soissonnais et dans des fenêtres à
+meneaux, mais dont les proportions sont parfaites. La pierre de taille
+qui est tout simplement la pierre bleue de Hainaut, en est cependant
+relevée de bordures délicates. Quand on entre dans le village par la
+route d’Eppe-Sauvage, cette maison fait avec l’église et le Prieuré un
+ensemble de lignes brisées extraordinairement gracieuses.
+
+Le Prieuré de Moustiers n’a point d’histoire; le village non plus; etson
+nom vague et général le tire à peine de l’anonymat. C’est un endroit
+silencieux et heureux où des moines et des villageois ont vécu pendant
+plusieurs siècles ignorés et contents.
+
+J’espère que le lecteur ne me trouvera pas ridicule d’ajouter ici
+quelques vers inspirés par cette bourgade de rêve. Si quelque musicien
+voulait y adapter un air monotone et lointain de vieille chanson, je lui
+en saurais gré.
+
+
+LE MOUTIER
+
+ C’était un vieux petit moutier
+ Avec des gables;
+ Dans la cour un grand peuplier
+ Et des érables.
+
+ La chapelle avait des murs gris
+ De vieille pierre,
+ Sous les corbeaux de bois noircis
+ Pendait un lierre.
+
+ Derrière ce petit moutier
+ Grandes ouvertes
+ Les granges au front altier
+ Étaient désertes.
+
+ Un petit logis tout sculpté
+ Ceint de guirlandes
+ Dormait dans un jardin d’été
+ Plein de lavandes.
+
+ Un petit verger conduisait
+ Au cimetière:
+ Monsieur le Prieur y lisait
+ Son bréviaire.
+
+ La route allait je ne sais où
+ Bien loin en France,
+ Quelques-uns disaient à Limou
+ Vers la Provence.
+
+ C’était un vieux petit moutier
+ Du temps des guerres,
+ Où plus d’un brave cavalier
+ Fit ses prières.
+
+ Dans le petit moutier tout dort:
+ Le soleil pèse,
+ Et Monsieur le Prieur est mort
+ Sous Louis Seize.
+
+Juin 1908.
+
+
+
+
+LES MOINES DE SHAKESPEARE
+
+
+Shakespeare aime et respecte les moines: c’est un fait indéniable pour
+quiconque connaît, même superficiellement, ses œuvres, mais c’est aussi
+un fait inexplicable pour quiconque n’a sur l’histoire religieuse de
+l’Angleterre que ces notions vagues où l’on accroche vaille que vaille
+des idées préconçues. On se dit: Shakespeare a été l’un des poètes
+favoris d’Élisabeth, et Élisabeth est la grande persécutrice du
+catholicisme en Angleterre; il est donc impossible que Shakespeare n’ait
+pas été protestant. D’un autre côté comment se pouvait-il qu’un auteur
+protestant fît l’apologie des moines devant Élisabeth qui sûrement les
+exécrait? Peut-être, après tout, Shakespeare était-il catholique plus ou
+moins secrètement; il y a des critiques qui l’ont cru.
+
+Ainsi raisonne-t-on, au lieu de demander à l’histoire si, par hasard,
+elle n’aurait pas le mot de l’énigme, et si ce mot ne se trouverait pas
+beaucoup plus simple qu’on n’est tenté de se l’imaginer.
+
+L’Angleterre ne fut jamais, au même degré que l’Irlande, un pays
+monastique: cependant les riches et nombreuses églises abbatiales qu’on
+y voit encore aujourd’hui, attestent que la prospérité des vieux ordres
+religieux y fut considérable. Aux XIIIe et XIVe siècles, les ordres
+mendiants s’y propagèrent avec une extrême rapidité, mais leur
+popularité ne fut guère plus durable que leur zèle. Le mouvement de
+Wycliff, révolutionnaire et protestant avant la lettre, fut dirigé en
+grande partie contre eux, et la littérature du temps leur est très
+hostile. On connaît les plaisanteries de Chaucer contre le frère quêteur
+qui rapporte de Rome une pleine besace de pardons tout chauds et contre
+le moine chasseur galopant dans une bruyante sonnaille de grelots. Pour
+lui comme pour les auteurs de nos fabliaux, c’est assez punir la paresse
+des grands abbés, et la rapacité un peu friponne des moines mendiants
+que de les mettre en chansons. Mais on entend une autre note dans le
+rude poème de Pierre le Laboureur et dans les bouts-rimés énigmatiques
+qui coururent l’Angleterre pendant les vingt dernières années du XIVe
+siècle. Ces mots de passe devaient se transmettre avec un sourire noir,
+et l’on en vit bientôt l’effet quand les Lollards devinrent légion, et
+réclamèrent la liberté et l’égalité, la faux, la hache et la torche à la
+main.
+
+Entre les Lollards socialistes et fort peu orthodoxes et Henri VIII, il
+n’y a qu’un siècle, mais le chemin parcouru dans ces cent ans est
+immense. Il ne s’agit plus de mouvements populaires: la monarchie
+absolue n’existe pas encore et elle n’existera guère que pendant les six
+années où Thomas Cromwell fera régner la Terreur, mais l’idée en a été
+aperçue nettement, et Wolsey, comme Cranmer, se repentira au moment de
+mourir d’avoir adoré le Roi au lieu d’adorer Dieu. Le Roi dès lors fait
+bien tout ce qu’il fait et, comme le dit la loi, il est incapable de mal
+faire.
+
+Henri fut donc suivi comme Louis XIV l’aurait été s’il avait voulu
+entraîner l’Église de France dans ce que le Parlement n’eût pas manqué
+d’appeler une indépendance légitime. Il avait horreur de l’hérésie, et
+il mourut avec la haine des protestants, mais le schisme ne lui faisait
+pas peur. Le Pape était, à ses yeux, un souverain rival qui percevait
+indûment des impôts dans le royaume d’autrui, envoyait partout des
+émissaires italiens déguisés en dignitaires ecclésiastiques, faisait la
+guerre avec des menaces de déposition et d’excommunication, bref, avec
+lequel il fallait négocier aussi longtemps qu’on le pouvait, mais lutter
+la lance haute quand on y était contraint. Wycliff avait prouvé, dans le
+_De Dominio_, que l’ingérence pontificale dans les affaires civiles
+était le renversement de l’ordre évangélique et la racine de toute
+corruption. Les idées d’Érasme étaient très semblables. Ce que les
+hommes du «Nouveau Savoir» voulaient, avant tout, c’était ramener
+l’Église, ses pratiques et son culte à la pureté primitive. Il restera
+éternellement fâcheux pour la Réforme qu’elle se soit greffée partout
+sur des faiblesses morales. On est mal venu à parler de réformer les
+autres quand on a pour premier souci de donner le champ libre à ses
+désirs. Mais d’un autre côté, Henri VIII eut beau jeu contre Rome en
+s’élevant contre les abus que Thomas More, son confesseur le pieux
+Colet, et le très raisonnable Érasme dénonçaient eux-mêmes, et
+l’intransigeance du sentiment patriotique en Angleterre lui fut d’un
+singulier secours dans une lutte où la politique pénétrait constamment
+la religion. La Réforme en Angleterre apparaît, en dernière analyse,
+comme le résultat d’un conflit entre toutes sortes de penchants assez
+bas se heurtant les uns les autres au nom de principes très élevés.
+
+Ce fut d’ailleurs une grande duperie dont très peu d’esprits
+clairvoyants prévirent le résultat, et à travers laquelle deux hommes
+seuls, More et Fisher, aperçurent une question de vie ou de mort qui
+valait bien qu’on lui sacrifiât sa tête. Les autres dirent: querelle de
+rois! exactement comme Léon X avait dit querelle de moines! en apprenant
+les batailles de Wittemberg, et crurent qu’il était d’une prudence
+vulgaire d’attendre que ces puissances ou leurs successeurs se fussent
+accommodés. Les évêques de France n’avaient guère raisonné autrement
+quand Louis XII fut excommunié par Jules II. Pouvait-on douter qu’Henri
+VIII fût, au fond, excellent catholique quand, moins de deux ans avant
+sa mort, il faisait signer à ses sujets les six articles qu’on ne
+pouvait regarder que comme le rempart de la pure doctrine, et traquait
+quiconque manquait la messe, refusait de se confesser ou niait la
+transsubstantiation?
+
+La suppression des monastères ne paraissait pas bien criminelle. Elle
+s’était d’ailleurs faite en douceur, à deux fois. Le Roi avait commencé
+par supprimer les maisons religieuses les moins riches, parce que leur
+nombre et leur constant besoin d’argent y rendaient la discipline moins
+exacte et le désordre plus apparent. Plus tard il supprima les grandes
+abbayes, parce qu’elles étaient trop riches, tandis que le Trésor était
+pauvre, et parce que le système du manoir, comme on appelait le régime
+de la propriété seigneuriale, les rendait déplaisantes aux petits comme
+aux grands. La liquidation de ces vastes domaines produisit peu de
+chose, grâce à la corruption des agents qui la firent et à la rapacité
+des familles aristocratiques qui s’arrangèrent pour en profiter. Le
+peuple qui avait pu se persuader d’abord que les dépouilles des abbés,
+comtes et ducs suffiraient à la voracité du Trésor Royal, ne vit pas
+diminuer les impôts, et regretta les distributions d’aumônes qu’on
+faisait aux portes des abbayes, mais il ne regretta pas autrement la
+dispersion des moines, et le clergé séculier l’imita.
+
+Lors donc qu’Henri VIII mourut, en 1547, c’est-à-dire à peine dix-sept
+ans avant la naissance de Shakespeare, il n’y avait plus en Angleterre
+ni moines, ni religieuses, ni nonce, et les lettres du pape n’y
+parvenaient plus qu’en fraude, mais il y avait toujours des évêques, des
+chapitres, et tout un clergé dont l’organisation restait la même qu’elle
+était depuis des siècles, des collèges et des universités où l’on
+enseignait la théologie traditionnelle. A Cambridge seulement un petit
+nombre de jeunes gens qui entre eux s’appelaient Frères, se réunissaient
+dans une auberge pour disserter sur la foi sans les œuvres, et l’on
+commençait à réimprimer les petits traités populaires de Wycliff, mais
+tout ce qu’il y avait dans le pays de littérature proprement protestante
+se bornait aux six mille bibles assez bien traduites par Tyndale et
+colportées clandestinement. Ce n’était pas grand’chose, et bien que le
+clergé fût ce qu’il était alors à peu près partout, ce n’eût certes pas
+été suffisant pour détacher l’Angleterre de sa vieille croyance, si le
+testament du roi n’eût mis Mary Tudor en dehors du conseil de régence
+qui devait gouverner aux lieu et place du petit Édouard VI.
+
+Que de fois l’histoire n’a-t-elle pas enregistré de ces fatalités qu’il
+faut prendre sans les discuter et sans chercher surtout ce qui les
+aurait remplacées si elles ne se fussent pas produites. Tout le monde
+sait que les sept années pendant lesquelles l’ombre chétive d’Édouard
+présida aux destinées de l’Angleterre, furent le règne de l’un des
+hommes les plus faux et les plus lâches qui aient jamais joué un rôle,
+l’archevêque Cranmer. On lui connaissait des tendances protestantes, et,
+vers la fin d’Henri VIII, il avait été fort près de passer en jugement,
+mais il dissimulait quand il le fallait. Avec un roi enfant et entouré
+de conseillers choisis pour leur complaisance il fut le maître. Dès le
+premier hiver qui suivit la mort de Henri VIII, Cranmer mangea
+publiquement de la viande en carême au palais archiépiscopal de Lambeth.
+Bientôt il supprima les Six Articles, fit enlever des églises,
+peintures, images et autels, permit le mariage aux prêtres, remplaça la
+messe par un service en langue vulgaire, codifia la doctrine dans les
+trente-neuf articles et la liturgie dans le _Prayer Book_. Ce fut une
+sorte de bacchanale au milieu de laquelle les minorités violentes ne
+manquèrent pas, comme il arrive toujours, de se donner carrière. Presque
+partout des iconoclastes traduisirent en faits la doctrine qui leur
+venait de haut: on brisa les crucifix, on brûla les statues de la
+vierge, on profana les reliquaires et surtout on pilla les biens
+d’Église.
+
+Après sept ans, vint Mary Tudor qui remit incontinent les choses dans
+leur ancien état. Les évêques protestants ou protestantisants furent
+chassés et quelques-uns brûlés; Bonner, évêque catholique de Londres,
+prisonnier à la Tour sous la régence, devint grand Inquisiteur et grand
+Juge; le Prayer-Book disparut devant le Missel, et une cérémonie
+solennelle symbolisa le retour à l’unité catholique. Reginald Pole,
+cousin de Henri VIII, exilé à Rome et cardinal, vint, en grande pompe,
+réconcilier sa patrie. Il arriva par la Tamise, une grande croix d’or
+brillant à la proue du bateau, fut reçu par tout le Parlement agenouillé
+et prononça les paroles qui absolvaient l’Angleterre du crime de schisme
+et d’hérésie. Cette scène sublime aurait pu marquer la fin de l’aventure
+luthérienne. Par malheur, Mary, romanesque et entière dans son
+dogmatisme, voulut épouser celui qu’elle regardait comme le seul
+défenseur de la vérité catholique. Philippe d’Espagne, froid, méprisant
+et méfiant vint à Winchester pour la cérémonie du mariage, lança la
+reine dans la politique qui devait le plus irriter le pays et regagna
+bientôt Madrid, la seule ville où il se sentît chez lui et où son
+terrible zèle se donnât libre cours. Cependant le peuple de Londres à
+force de voir brûler des protestants prenait peu à peu parti pour eux,
+le mécontentement s’accroissait des insuccès répétés du gouvernement; la
+prise de Calais fit déborder la coupe et, si la reine ne fût pas morte,
+la révolte aurait éclaté.
+
+Élisabeth fut aussitôt populaire. Elle était belle, intelligente,
+heureuse en politique, et c’est bien d’elle qu’on put dire que la reine
+ne peut mal faire: le peuple anglais voyait bien une femme dépourvue de
+tout scrupule, il n’en crut jamais ses yeux.
+
+Au point de vue religieux, Élisabeth sensuelle et sanguinaire, qu’on se
+représente ordinairement comme une réplique féminine de Néron, était, en
+réalité, l’indifférence même et la digne fille d’Anne Bouleyn. Elle
+avait une âme de roi, soucieuse avant tout de gouverner et de jouir, et
+ne sut jamais ce que la religion peut dire au cœur. Son attitude devant
+l’exaltation des puritains aussi bien que devant les pratiques
+catholiques était un étonnement profond et une impression de ridicule
+qu’elle ne cherchait pas à cacher. Elle faisait jeter au feu les images
+religieuses, mais elle singeait les Protestants et leur gravité
+grotesque et les appelait «frères en Christ». Quand elle fit sa première
+entrée dans Londres, elle baisa la Bible que les bourgeois de la cité
+lui présentèrent mais elle fit rétablir le crucifix dans sa chapelle et
+montra une défaveur constante aux prêtres mariés. Elle traita un jour
+publiquement avec une ironie cruelle la femme de l’archevêque Parker et
+elle interrompait les prédicateurs qui faisaient devant elle l’apologie
+du nouveau rituel.
+
+La religion était pour elle, avant tout, un élément politique et elle
+concédait ou reprenait suivant que son intérêt du moment lui dictait. Sa
+cour était pleine de nobles catholiques que les seigneurs protestants du
+Conseil jalousaient: elle ne prenait jamais parti. Dès le début de son
+règne elle ouvrit avec le Pape des négociations qu’elle eût fait durer
+un demi-siècle, comme elle fit pour tant d’autres, si Rome n’avait cru
+pouvoir adopter sans danger une politique espagnole. C’est à la lumière
+de la politique qu’il faut juger tous les événements des quarante années
+qui suivirent.
+
+L’Angleterre n’était en rien la puissance mondiale qu’elle devait
+devenir plus tard: c’était un petit pays peuplé de quelques millions
+d’habitants décimés régulièrement par la peste et la famine. Elle
+n’avait point de colonies, cela va sans dire; elle avait perdu ses
+points d’appui continentaux; l’Irlande, tout entière catholique, se
+faisait gloire de n’avoir de souverain temporel que le Pape; l’Écosse
+était une ennemie dont Marie Stuart, princesse presque française,
+voulait faire mieux qu’une rivale. La situation du pays était plus que
+précaire et les divisions religieuses, sourdes partout et toujours
+prêtes à éclater dans les comtés éloignés, y ajoutaient des difficultés
+nouvelles. Les seigneurs du Nord conspiraient. L’Espagne armait sa trop
+célèbre flotte à laquelle les ports d’Irlande étaient naturellement
+ouverts; la reine d’Écosse n’attendait qu’un signal. Le Pape et Philippe
+crurent l’occasion unique et se déclarèrent. Élisabeth fut sommée de
+prouver sa légitimité, bientôt après excommuniée et déposée et ses
+sujets déliés de leur serment de fidélité. Il semblait que l’Armada
+n’eût qu’à paraître.
+
+Les conseillers du Pape avaient compté sans la fierté nationale des
+Anglais aussi susceptible alors qu’aujourd’hui. Ces mesures violentes
+aliénèrent de nombreux catholiques qui autrement fussent restés fidèles.
+
+Les lettres du cardinal Allen et les journaux du collège de Douai
+montrent clairement ce qu’étaient les sentiments réels de la population.
+Les deux tiers, au moins, écrivait Allen, sont entièrement catholiques
+de cœur et ne se conforment qu’en apparence et la mort dans l’âme. Le
+clergé n’était pas plus gagné. Dans beaucoup d’endroits le curé faisait
+chaque dimanche deux services, l’un dans sa maison pour les catholiques,
+l’autre à l’église, suivant l’usage nouveau. Parfois on voyait à la même
+table de communion des fidèles recevant l’hostie consacrée à la messe et
+des protestants communiant sous les deux espèces. Les lettres d’Allen
+montrent bien que cette dissimulation ne paraissait pas criminelle,
+avant tout parce qu’on la croyait passagère, et de nombreux documents
+anglicans, entre autres un curieux sermon de Latimer, prouvent aussi que
+les protestants savaient à quoi s’en tenir sur les sentiments réels de
+beaucoup de leurs coreligionnaires prétendus. En fait, les catholiques
+se cachaient beaucoup moins dans les premières années d’Élisabeth que
+les protestants ne s’étaient cachés sous Mary. On payait l’amende quand
+on était convaincu d’avoir manqué l’église de tout un mois, ou quand on
+ne trouvait pas de prétexte suffisant pour refuser la communion pascale
+et tout était dit. Seuls les prêtres qui refusaient le serment étaient
+punis, mais la persécution n’était pas sanglante. Un frère d’Allen qui
+passa plusieurs mois à Londres en 1583, c’est-à-dire un ou deux ans
+avant que Shakespeare n’y vînt chercher fortune, vit un certain nombre
+de prêtres incarcérés à la Maréchaussée. Ils y disaient la messe,
+presque tous, chaque matin, et sortaient librement dans la journée pour
+un ministère à peine dissimulé. Les gardiens se laissaient corrompre à
+bas prix.
+
+Les choses changèrent quand le danger d’une invasion espagnole apparut
+clairement à tous. Les prêtres de Douai furent regardés comme des
+espions, et les jésuites comme des émissaires de l’Espagne. On les
+traqua, bien plus sous l’empire de la frayeur que par haine religieuse,
+et les sectaires tirèrent parti de la confusion. Vainement les martyrs
+affirmaient-ils, au pied de l’échafaud, qu’ils ne reconnaissaient
+d’autre pouvoir civil que celui de la reine, on les huait comme traîtres
+à la patrie.
+
+Il va de soi que l’hérésie gagna beaucoup de ce que Rome perdait, mais
+la théologie anglicane qui se formait peu à peu dans des livres comme
+celui de Hooker, était bien plutôt catholique que luthérienne et le
+sentiment populaire offrait la même nuance: on ne transforme pas en deux
+générations les formes religieuses dont un peuple a vécu pendant dix
+siècles. Si l’on veut s’imaginer ce qu’était à peu près la disposition
+des esprits en Angleterre au commencement du XVIIe siècle, il faut
+oublier totalement l’anglican d’aujourd’hui, sur qui a passé le rouleau
+de fer des Hanovre et la vague d’indifférence soulevée par les Déistes:
+il y a longtemps qu’il a oublié l’atmosphère où ses pères ont vécu et
+son ignorance naïve est souvent prodigieuse; il ne faut, surtout, pas
+penser aux pasticheurs de la Haute-Église, pour qui le catholicisme
+n’est pas un ressouvenir, mais bien une attrayante nouveauté. Il faut
+penser aux Vieux Catholiques de Suisse ou d’Allemagne, et non point
+rongés comme ils le sont par le protestantisme ambiant et tout pleins de
+l’entêtement schismatique, mais tels qu’ils seraient, si, au lieu d’être
+l’exception et de vivre en îlots, ils eussent été pris en masse dans une
+conversion violente du pays tout entier et dans l’étonnement où les
+révolutions laissent toujours les individus paisibles qui les ont subies
+et non faites. Élisabeth et son peuple étaient des catholiques de la
+veille qui n’avaient pas eu le temps, à beaucoup près, de prendre les
+façons puritaines et qui pouvaient se regarder souvent comme des
+catholiques du lendemain. Ajoutez que le concile de Trente datait de
+cinquante ans à peine, et que les questions de liturgie et de discipline
+étaient encore dans leur état amorphe et bien loin d’être ce qu’elles
+sont devenues pour nous, après trois siècles de réglementation et
+d’uniformité croissante.
+
+ * * * * *
+
+Revenons à Shakespeare dont la noble figure va nous paraître désormais
+toute autre que si nous accollions crûment à son nom le glacial adjectif
+de protestant.
+
+Il naît à Stratford-sur-l’Avon, au mois d’avril de 1564, c’est-à-dire la
+sixième année d’Élisabeth. Six ans avant sa naissance donc, les lois
+sévères de Mary sont appliquées partout; les protestants sont terrés
+dans les faubourgs des villes; les cloches qu’on entend sonnent pour la
+messe et les vêpres, ou la procession, ou la visite d’un évêque qui va
+parler d’attachement à la foi romaine. Il est vrai que la trombe
+déchaînée par Cranmer sous le petit Édouard a passé, et que les
+commissaires de Henri VIII ont visité Stratford il y a une vingtaine
+d’années et que les traces de leur passage subsistent. La grande et
+belle maison que voilà vide était, il y a peu d’années encore, la
+collégiale de Stratford. Cinq prêtres et quatre petits choristes y
+vivaient paisiblement, un peu trop paisiblement peut-être, bien que l’un
+des prêtres tînt école. Jean de Stratford les avait établis là au XIVe
+siècle pour chanter à perpétuité l’office et la messe des morts pour le
+repos de son âme. On ne dit nulle part qu’ils eussent été pour le pays
+un objet de scandale. Mais les commissaires du roi sont venus: ils ont
+fait des inventaires, puis ils ont pris tout ce qu’il y avait d’objets
+d’or et d’argent dans la maison, puis ils ont confisqué la rente et
+supprimé la fondation, enfin ils se sont emparés du logis sans se
+soucier des occupants.
+
+Et ce joli bâtiment gothique, flanqué d’une chapelle flamboyante et
+d’une halle qu’il serait bien urgent de réparer? C’est la Guilde qui
+sert en même temps d’hôtel de ville. Elle a longtemps abrité une
+institution bien utile, une confrérie pieuse d’assistance mutuelle qui a
+prospéré, s’est développée, et a fini par se confondre avec
+l’administration municipale. Les évêques de Worcester qui sont les
+seigneurs du «manoir», lui en ont peu à peu abandonné les biens. La
+petite ville est presque riche: les pauvres s’y savent des droits qui ne
+sont pas le misérable droit à l’aumône; on y vit dans la tranquillité
+profonde où sont encore aujourd’hui certaines petites villes belges dont
+la vie municipale n’a pas été entravée.
+
+Mais là aussi sont venus les gens du fisc. Ils ont tout pris, ce qui
+était à la ville comme ce qui était à la confrérie et ils sont partis,
+laissant Stratford non seulement sans son bien, mais même sans
+gouvernement régulier.
+
+Malgré tout et comme plaies d’argent ne sont pas mortelles, Stratford
+s’est reconstitué peu à peu. Il n’y a plus de collégiale, mais la petite
+école attenante est toujours dirigée par un prêtre et la belle église
+paroissiale de la Sainte-Trinité a retrouvé son clergé. La Guilde est
+détruite, mais la municipalité s’est reformée et la ville a repris la
+physionomie d’ordre un peu sévère qui y est de tradition. Les bourgeois
+font le guet toutes les nuits; les règlements de police sont appliqués;
+on inflige l’amende aux contrevenants; le pilori municipal n’est jamais
+longtemps vide, et sur la rivière froide et claire le _cucking-stool_
+attend les femmes revêches et grondeuses. Tout a repris son air
+accoutumé. Il y a seulement plus de pauvres et quelques vieux prêtres
+dont la position serait bien pénible, si M. Rockwood,--le même qui sera
+pris dans la conspiration des Poudres--ne les assistait pas.
+
+Tel est l’état des choses à Stratford vers le temps où John Shakespeare
+vient d’épouser Mary Arden et très peu d’années avant la naissance de
+William. De protestantisme il est fort peu question. Qui irait les
+Bibles de Tyndale dans un pays où les officiers municipaux eux-mêmes ne
+savent pas toujours signer?
+
+Cependant Élisabeth succède à sa demi-sœur et ce sont de nouveaux
+changements. Nouveaux évêques--ceux que Marie a nommés ayant montré une
+toute autre énergie que ceux de Henri VIII--nouveau rituel, reconversion
+en masse de toute la petite ville. C’est au début même de cette époque
+de transition que le jeune William est baptisé.
+
+Le Stratford qu’il vit de ses yeux d’enfant obéissait à la reine, mais
+on n’y faisait pas de zèle puritain. John Shakespeare, le propre père du
+poète, est alors dans sa plus grande prospérité et tient des charges
+locales considérables. Cependant il est condamné à une amende de deux
+shellings, l’année même de la naissance de William, pour avoir mutilé
+une image dans la chapelle de la Guilde. Il y avait une grande croix sur
+la place du marché et deux autres aux entrées de la petite ville. Tandis
+qu’on laisse des énergumènes les briser en tant d’autres lieux, on les
+respecte à Stratford et, en 1608, après la mort d’Élisabeth, les
+échevins veillent encore à ce qu’on ne s’en serve pour aucun usage
+profane. William apprend sa grammaire et ses dialogues latins dans la
+chapelle de la Guilde, mais c’est que la halle où, jusque-là, se
+faisaient les classes, menace ruine: nulle idée de désécration. Pendant
+très longtemps les bâtiments de la collégiale restent inoccupés. Il faut
+un homme de mauvaise réputation, «diabolique usurier», un nommé Combes,
+pour se décider à les louer.
+
+Y avait-il dans le voisinage de Shakespeare des «Papistes d’Église»,
+c’est-à-dire des catholiques simulant la conformité et revenant chaque
+fois qu’ils le pouvaient aux pratiques de l’ancienne Église? Cela est
+plus que certain et il est très vraisemblable que Shakespeare eut une
+expérience personnelle de la vie catholique. Son langage, en parlant des
+choses de la religion, est d’une infaillible exactitude, tout autre que
+celui de Balzac, par exemple, en dépit de son attention minutieuse au
+détail. On disait la messe chez les Rockwood où une perquisition fit
+découvrir quantité d’ornements, et William avait des camarades qui y
+allaient et certainement en parlaient, car on se cachait à peine dans
+les premiers temps d’Élisabeth et c’est seulement dans les romans que
+des masses entières d’hommes savent garder un secret. N’y a-t-il pas le
+ressouvenir ému d’une rencontre, et peut-être d’un mot plus sympathique
+que railleur, jeté en passant à une jeune fille, dans ce vers de _Roméo
+et Juliette_:
+
+ Regardez sa figure joyeuse en revenant de confesse.
+
+Jamais Shakespeare ne prend un autre ton. Peut-être toutes ses
+impressions religieuses sont-elles des impressions pittoresques que le
+puritanisme ne lui aurait jamais données. Peut-être trouvait-il, avec la
+majorité de ses contemporains, que les services anglicans ordonnés par
+Cranmer étaient des farces ridicules aussi comiques que des «jeux de
+Mai». Jamais âme humaine ne fut moins faite pour se replier sur
+elle-même dans la tristesse de la pensée luthérienne, et au contraire
+plus tournée vers le mélange de mystère, de lyrisme et de somptuosité
+rituelle qu’est le catholicisme.
+
+Il est bien probable que Shakespeare vécut et mourut dans une complète
+indifférence religieuse. On a parfois exagéré un petit fait mentionné
+dans les documents, et se rapportant aux dernières années de sa vie,
+quand, après fortune faite, il se retira dans son pays natal pour n’être
+plus que M. William Shakespeare: c’est une dépense d’un quart de
+Malvoisie faite «pour un prédicateur». En y regardant, on s’aperçoit que
+ce prédicateur fut hébergé à New Place, chez le Dr Hall, gendre de
+Shakespeare, et que ce dernier voulut probablement aider sa fille à
+recevoir convenablement ses invités et non pas donner une marque
+particulière de sympathie à l’éloquent ecclésiastique. On peut se
+figurer assez bien comment l’auteur de _Hamlet_ écoutait un sermon, et
+surtout un sermon protestant, d’un ton tout autre que celui des sermons
+prêchés dans son enfance par un prêtre mal converti à la religion
+d’État.
+
+D’ailleurs, les impressions profondes sont celles de la jeunesse, et il
+paraît très certain que la jeunesse de Shakespeare n’eut rien de
+religieux. Il avait treize ou quatorze ans, quand son père tomba de la
+très large aisance où il était depuis son mariage, dans la gêne et
+bientôt presque dans la misère. Les rapports ecclésiastiques signalent
+que John Shakespeare est trop pauvre pour payer la taxe des indigents,
+et que, soit honte, soit crainte d’être importuné par ses créanciers, il
+ne vient jamais à l’église. Son fils n’y devait guère aller davantage.
+Il venait de quitter le collège et préludait à la vie plus que libre qui
+devait l’obliger à se marier à dix-sept ans avec une fille de
+vingt-quatre et bientôt à fuir le pays avec la réputation d’un assez
+mauvais sujet. Dans un bourg aussi réglé que Stratford des pratiques
+religieuses avec une existence sans frein eussent passé pour un scandale
+intolérable.
+
+Shakespeare partit donc pour Londres en 1584 ou 1585, avec un bagage de
+puritanisme fort léger. Son séjour dans la capitale ne l’accrut
+certainement pas. Nous savons très en détail ce qu’étaient les mœurs des
+acteurs et auteurs dramatiques londoniens qu’il eut pour camarades. La
+licence effrénée de leur vie, passée entre le théâtre, le cabaret et les
+mauvais lieux et finissant misérablement sur un coffre dans une
+hôtellerie, s’alliait à une impiété audacieuse et fanfaronne qu’on ne
+soupçonne pas toujours avoir été de cet âge. Les deux plus affinés parmi
+les auteurs que Shakespeare trouva à son arrivée à Londres, Greene et
+Marlowe, étaient aussi délibérément impies que débauchés. Greene n’avait
+pas assez de sarcasmes pour l’enfer et la vie future et disait que s’il
+n’eût pas craint la justice de la reine plus que celle de Dieu, il se
+fût fait voleur de grand chemin. Marlowe, athée avéré, traitait Moïse de
+jongleur et se vantait que si on lui confiait la fabrication d’une
+religion elle serait un peu meilleure que le christianisme.
+
+Shakespeare fut toujours au-dessus de ces fanfaronnades blasphématoires.
+Le fameux passage de _Mesure pour Mesure_:
+
+ Mourir, aller on ne sait où...
+
+souvent cité ne l’est jamais intégralement. Le contexte marque
+clairement que Shakespeare n’a pas voulu mettre une impiété, tout au
+contraire, dans la bouche de l’acteur. Mais il serait absurde de
+supposer que le tourbillon auquel il s’abandonna, comme tous les autres,
+ait fortifié ou fait naître en lui, les préjugés protestants. Toute la
+religion que Shakespeare reçut d’autrui, il l’avait dès l’âge de
+quatorze ans, et cette religion lui venait de parents nés et grandis
+dans le catholicisme et qui n’avaient pas compris grand’chose à la
+transformation soudaine de l’Église, ou bien de prêtres élevés à Oxford
+dans la pure doctrine thomiste et qu’on avait bien peu changés en leur
+imposant le surplis au lieu de la chasuble superstitieuse. Il serait
+difficile de croire qu’un esprit aussi vaste et puissant, doué d’un sens
+si profond du mystère de la mort et de la destinée humaine, n’ait pas
+souvent réfléchi sur cet envers impénétrable des choses que la religion
+seule éclaire, mais il est plus que probable que l’ombre se reformait
+bientôt sur son large front et qu’il concluait comme Hamlet par ces vers
+où l’on peut voir, à volonté, le scepticisme ou la foi:
+
+ Il y a plus de choses dans le ciel et la terre, Horatio,
+ Qu’il ne s’en rêve dans votre philosophie.
+
+Rien du mystique chez cet homme en qui se réalisa sans doute le maximum
+de la vie, mais rien non plus du sectaire. Quand il lui arrivait de
+passer aux abords de Tyburn où la justice de la reine faisait mettre en
+quartiers les catholiques martyrs, il devait se détourner avec horreur.
+Lui qui comprenait tout ne comprenait pas qu’on fît mourir un homme pour
+ce qu’il pensait ni surtout pour ce qu’il aimait. Qu’on relise _Mesure
+pour Mesure_, la sombre comédie des justiciers!
+
+Mais quand on aime à le suivre en imagination dans sa vie quotidienne;
+quand on l’accompagne dans ses fréquents voyages de Londres à Stratford,
+on ne peut s’empêcher de le voir ralentir le pas en traversant Oxford,
+ou arrêter son cheval sur la route plus déserte de Banbury, pour
+regarder la courtine abandonnée et les tours déjà lézardées de quelque
+monastère. Les souvenirs féodaux qui, deux générations plus tôt,
+s’attachaient encore à ces pierres ont disparu: il ne reste que des
+associations d’idées mélancoliques et douces, sur un passé qui fut grand
+et dont il ne subsiste que l’image. Les moines sont morts, leurs
+richesses ont été pillées par des hobereaux rapaces que le peuple n’a
+jamais aimés, le temps de l’idéal est venu. Shakespeare aperçoit ces
+religieux avec l’auréole des chartreux à robe blanche, martyrs de
+Cromwell, dont la dernière messe conventuelle fut accompagnée d’une
+musique céleste et devant le cloître desquels il passe souvent; ou bien
+il les voit dans l’atmosphère italienne, familière et poétique à la
+fois, des histoires de Bandello. Jamais la note railleuse et au fond
+méprisante de Boccace et de Chaucer ne détonnera sur la sympathie de son
+accent: il mettra de la finesse, de la passion, souvent une expression
+naïve d’attachement ou de fidélité sur les figures en froc et capuchon
+que nous allons évoquer, mais rien de bas.
+
+ * * * * *
+
+Dans le cortège somptueux des dignitaires ecclésiastiques qui jette une
+note si brillante sur les drames historiques de Shakespeare, parmi les
+évêques grands seigneurs, les cardinaux ministres, les archevêques
+primats du royaume et les légats du Pape en grand costume, on voit dans
+la pénombre de l’histoire du roi Richard II, la silhouette d’un Abbé de
+Westminster. C’est le seul des moines de Shakespeare que son auteur
+traite avec indifférence. Et la raison en est que, pour lui, un Abbé de
+Westminster n’est pas plus un religieux que le cardinal Wolsey n’est un
+prêtre. C’est un grand personnage qui trame avec prudence et méfiance
+des commencements de complots dont lui-même craint l’issue. L’ombre de
+son abbaye enveloppe sa personne et ses pratiques. Il périt
+misérablement et Shakespeare écrit sa triste épitaphe du même froid
+stylet qui en a gravé tant d’autres:
+
+ Ce grand conspirateur, l’Abbé de Westminster,
+ Avec une conscience lourde et une aigre mélancolie
+ A livré son corps au tombeau.
+
+Toute autre est la parenté du bon frère François de _Beaucoup de bruit
+pour rien_, le premier moine italien dont nous apercevions le joli
+sourire dans un visage plein et régulier. Dès l’abord il nous rappelle
+non seulement son confrère Laurent de _Roméo et Juliette_ mais aussi les
+curés spirituels ou comiques des _Joyeuses Commères_, de _Love’s
+Labour’s Lost_, ou ces faiseurs de mariages, vrais _hedge parsons_[3],
+qui sortent à point nommé de derrière un buisson pour unir les amoureux
+de _As you like it_.
+
+ [3] Curés de haies.
+
+On croit d’abord que le rôle de ce digne frère François se bornera à
+recevoir deux oui et plusieurs brocarts.
+
+ LEONATO.--Allons, frère François, dépêchons; tenez-vous-en à la
+ formule du mariage, vous leur direz leurs devoirs après.
+
+ FRÈRE FRANÇOIS.--Vous venez ici, seigneur, pour marier[4] cette dame?
+
+ [4] J’ai traduit par ce provincialisme qui permet seul de conserver le
+ jeu de mots.
+
+ CLAUDIO.--Non.
+
+ LEONATO.--Pour se marier avec elle, frère; c’est vous qui venez les
+ marier.
+
+Mais coup de théâtre! le fiancé déclare qu’il n’a aucune envie d’épouser
+Héro. Elle a tout l’air, dit-il, de la chaste Diane, mais c’est d’une
+autre déesse qu’elle devrait se réclamer. Sa rougeur la trahit.
+
+En effet, après avoir rougi, la pauvre Héro pâlit et s’affaisse. A ces
+marques on connaît son crime. Tout le monde, et son propre père lui-même
+la croit coupable, un concert de malédictions s’élève autour de l’autel
+tandis que le père demande au ciel à voix haute de ne pas tirer la
+misérable de l’antichambre de la mort où elle est.
+
+Cependant frère François, spectateur muet et en apparence indifférent de
+cette scène tragique prend la parole et se révèle soudain profond
+psychologue:
+
+ «Écoutez-moi», dit-il; «je n’ai été si longtemps silencieux et je n’ai
+ ainsi laissé aller les choses que parce que j’étais occupé à observer
+ cette dame. J’ai remarqué mille apparitions rougissantes fondant sur
+ son visage, et mille innocentes hontes en blancheur angélique
+ repoussant ces rougeurs. Et dans ses yeux j’ai vu surgir un feu prêt à
+ brûler les erreurs que ces princes que voici professent sur sa
+ sincérité virginale. Traitez-moi d’insensé, méprisez ma science et mes
+ observations, ma vieillesse, ma révérence, mon état et ma théologie,
+ si cette douce jeune fille n’est pas là, renversée, innocente, par un
+ mensonge aux crocs aigus».
+
+Ces belles métaphores jettent l’incertitude parmi les écoutants. Le père
+toujours fort agité, déclare que si sa fille est coupable, il la
+déchirera de ses propres mains, mais si elle est innocente il se donnera
+bonne quittance de la malice des calomniateurs. La difficulté est de
+savoir si elle est innocente ou coupable. Le bon moine invente un
+stratagème. Les princes viennent de quitter la place, convaincus que la
+pauvre Héro est bien morte. Qu’on la fasse passer pour enterrée: il n’y
+faudra qu’une «ostentation de deuil», des épitaphes lugubres et les
+rites qui conviennent à des funérailles.
+
+«Sans doute», répond Léonato que l’émotion trouble toujours, «mais que
+fera ceci?»
+
+«Par Notre-Dame! ceci habilement conduit changera la calomnie en
+remords.» Héro morte sera aussitôt pleurée, plainte et excusée. A peine
+Claudio saura-t-il qu’elle n’est plus, que «l’idée de sa vie rentrera
+doucement dans le cabinet de travail de son imagination; ses délicats
+organes lui apparaîtront en habits plus précieux, ils lui sembleront
+plus gracieux dans leurs mouvements et plus riches de rêve que tandis
+qu’elle vivait.» Alors il s’abandonnera au chagrin et se repentira
+d’avoir accusé la jeune fille, même croyant l’accusation fondée. Et, si
+même ce résultat n’est pas atteint, la supposition de la mort de la dame
+éteindra la curiosité de son infamie; il ne restera qu’à la tenir cachée
+loin des yeux, des langues et des injures, dans quelque vie recluse et
+religieuse.
+
+Ainsi raisonne le frère François en subtiles métaphores et il n’a plus
+du tout l’air d’un _hedge parson_, car c’est lui maintenant qui conduit
+tout le drame.
+
+D’ailleurs il le conduit à merveille et tout se passe comme il l’avait
+prévu. Claudio se repent et s’en vient au monument des Léonato faire une
+cérémonie expiatoire: il lit des vers touchants sur le marbre de la
+vierge Héro et un chœur de pénitents chante une de ces merveilleuses
+petites odes dont Shakespeare aime à semer ses pièces. Un grand
+imbroglio se produit, très favorable à un dénouement heureux; Claudio
+avide de consolation, par l’excès même de son désespoir, accepte la main
+d’une femme masquée qui est, naturellement, Hero et le frère François
+entraîne tout le monde à la chapelle[5].
+
+ [5] _Much ado about nothing_, act. II à V.
+
+Le bon frère François fait inévitablement songer au frère Laurent de
+_Roméo et Juliette_: la mort supposée de Héro est une réplique du
+funèbre sommeil de Juliette, et les artisans de ces stratagèmes portent
+la même bure. Mais il faut bien se garder de les mettre sur le même
+niveau. Le frère Laurent sortant au petit jour avec son panier, ou se
+glissant dans le cimetière avec sa lanterne et sa pince de fer,
+passerait facilement pour un frère lai; en réalité Shakespeare, qui
+aimait ce rôle et le jouait toujours lui-même, a entendu faire un
+religieux savant et influent, sans lequel sa peinture de Vérone serait
+très incomplète.
+
+Comment Shakespeare a-t-il deviné cette ville de rêve? Il aurait pu
+interroger quelque courtisan, quelque _Italianate Englishman_, comme il
+s’en rencontrait beaucoup autour de lui, amant passionné de la
+littérature toscane, voyageur ravi et conteur enthousiaste. Il paraît
+improbable qu’il l’ait fait. Que lui aurait-on appris, après tout? Que
+la ville est noblement assise sur le penchant de montagnes violettes au
+soleil couchant? Que ses remparts à créneaux lui font une ceinture
+ciselée? Que la grandeur de la civilisation romaine s’y révèle dans des
+restes grandioses aperçus de toutes parts dès la campagne solitaire? Que
+les hautes maisons de pierre fauve ou de brique claire, percées de
+fenêtres vénitiennes, sont sveltes et fières sans insolence? Il avait
+aperçu tout cela dans les syllabes élégantes du nom même de Vérone. Tout
+au plus aurait-on pu lui dire que le verger muraillé de Juliette était
+fort différent d’un riche et automnal enclos du nord, que les cyprès s’y
+dressaient hauts et tristes de terrasse en terrasse, et que la cigale y
+faisait claquer ses castagnettes. Il eût effacé verger et mis jardin,
+voilà tout. On l’eût bien fâché en lui disant que le tombeau des
+Capulets n’était vraisemblablement pas dans un cimetière, mais dans les
+caveaux d’une église ou dans une étroite enceinte comme celle où les
+orgueilleuses tombes des Scaligers se dressent.
+
+Sa Vérone était une ville de ciel bleu et de passion ardente: ces
+données lui ont suffi; mais elles l’eussent égaré, elles auraient rendu
+sa peinture sèche et dure, si l’idée de la religion, des couvents, des
+églises, de la sagesse et de l’indulgence chrétienne, n’eût fait à son
+drame une sorte d’ombre transparente et adouci les couleurs du tableau.
+La présence du frère Laurent met dans la tragédie comme une pensée du
+soir.
+
+Humble franciscain, il ne faudrait pas s’imaginer le frère Laurent comme
+un Savonarole véronais. Il n’est pas prédicateur, il est timide, il est
+chercheur et rêveur, et l’amitié seule l’amène à des résolutions
+héroïques. Cependant il est fort éloigné du personnage effacé que plus
+d’un acteur a voulu voir. Il est supérieur de son couvent et connu de
+toute la ville pour saint et savant homme: le prince lui-même parle de
+lui avec respect. Il a trouvé moyen, dans ces temps de haines
+irréconciliables, de servir tout le monde sans se rendre hostile à
+personne: il est le confident de Roméo et le confesseur de la fille des
+Capulets. Sa tranquille sagesse tient les passions à distance. Il est
+assez homme et surtout assez Italien pour s’intéresser à des amours,
+mais non pour se lier à des vengeances.
+
+Sa première conversation avec Roméo est charmante. Le jour se lève. Le
+vieux moine debout à la porte du couvent s’est arrêté pour jouir de la
+fraîcheur et regarder le gris matin luttant dans le ciel avec la nuit et
+tendant à l’est de grands fils lumineux. Il tient le panier qu’il va
+remplir de plantes et fait tout haut ses réflexions de philosophe un peu
+alchimiste et de chrétien mystique.
+
+ «La terre qui est la mère de la nature est aussi sa tombe; ce qui est
+ son tombeau est en même temps son sein, et dans son sein, nous,
+ enfants de divers climats, tirant sur sa mamelle, trouvons mainte
+ chose pour mainte vertu excellente. Grande est la puissante grâce qui
+ habite les herbes, les plantes et les pierres, grandes leurs qualités,
+ car rien de si humble ne vit sur la terre, qu’à la terre il ne fasse
+ quelque don spécial. Et rien de si exquis que, détourné de son usage
+ propre, il ne se révolte au souvenir de sa naissance légitime; la
+ vertu mal appliquée devient vice et le vice quelquefois prend une
+ dignité par l’action. Dans le tissu enfantin de cette faible fleur, le
+ poison a un séjour et le remède une puissance: respiré il porte la
+ joie dans tout l’être, goûté il tue les sens avec le cœur. Deux rois
+ ennemis sont toujours campés dans l’homme comme dans la plante: la
+ Grâce et l’indocile Volonté. Sitôt que le pire prédomine, le ver de
+ mort accomplit son œuvre.»
+
+«Bonjour!» dit une voix jeune. C’est Roméo qui s’en revient du bal. Que
+fait-on dehors à cette heure? Quand on est vieux l’insomnie vous chasse
+du lit avant l’aube, mais «le sommeil d’or règne sur les membres non
+meurtris et les cerveaux libres de souci». Une inquiétude vient au bon
+père: est-ce que Roméo ne se serait pas couché?
+
+ ROMÉO.--C’est la vérité. Mon repos n’en a été que plus doux.
+
+ FRÈRE FRANÇOIS.--Dieu pardonne au péché! Étais-tu avec...?
+
+Non, non, Roméo n’était pas avec Rosaline, il a oublié ce nom, et il ne
+veut même plus l’entendre: ce qu’il veut, c’est qu’aujourd’hui même le
+frère Laurent le marie avec Juliette.
+
+ FRÈRE LAURENT.--Bon Saint-François! quel changement est-ce là? L’amour
+ des jeunes gens n’est vraiment pas dans leurs cœurs mais dans leurs
+ yeux. Jésus Maria! que de larmes amères ont coulé sur ces joues pâles
+ pour Rosaline, quel gaspillage d’eau salée!
+
+Roméo interrompt boudeur:
+
+ --Vous me grondiez sans cesse d’aimer Rosaline.
+
+ FRÈRE FRANÇOIS.--Non pas d’aimer, mon fils, non, non: de radoter!
+
+Cependant le Frère, tout en raillant son foudroyé, réfléchit que ce
+mariage arrangerait bien des choses et il le lui dit.
+
+ ROMÉO.--Partons, courons! il faut se dépêcher.
+
+ FRÈRE LAURENT.--Doucement! sagement! qui va trop vite se bute.
+
+Comme tout cela est vieux, mais comme c’est jeune! le soleil levant, le
+monastère, les vertus des plantes, l’amoureux, le vieux moraliste, comme
+tout cela est rebattu et lieu commun, mais sous cette plume juvénile et
+passant par l’imagination du merveilleux gars de Stratford, comme c’est
+frais, naturel et éternel!
+
+Shakespeare, tout plein encore des parfums de sa campagne natale, mais
+grisé par sa vie nouvelle, par ses premiers succès mondains, par
+l’Italie aussi, sans aucun doute, à mesure qu’il la découvre ou
+l’invente, est vraiment le Roméo de la poésie.
+
+A travers la tragique idylle, le frère Laurent passe et repasse,
+toujours souriant et bon, un peu sceptique, parce qu’il est vieux et
+qu’il a vu trop de choses changer ou s’arranger. Il philosophe peut-être
+un peu volontiers et fait de temps en temps l’écho, comme le chœur
+antique. Mais il n’est jamais impersonnel, il est agissant, intelligent
+et énergique. Il moralise sur l’amour, prêche la modération du sentiment
+et verse généreusement le «doux lait de l’adversité», c’est la
+philosophie. Cependant il marie les amants, garde son sang-froid dans
+les occurrences les plus périlleuses, envoie Roméo à Mantoue et Juliette
+dans les limbes du tombeau des Capulets. Sa chimie vient au secours de
+sa bonté et sa religion réchauffe sa sagesse de vieillard. Son
+apparition dans la demeure des Capulets, en larmes sur leur fille
+inerte, est saluée comme l’arrivée d’un ami, non comme la triste annonce
+que le glas va sonner et que la séparation finale est proche. On
+l’arrête dans des circonstances suspectes aux abords d’un tombeau violé,
+mais à peine son nom prononcé, les soupçons s’évanouissent. Bref, il est
+clair que Shakespeare a voulu peindre un assez grand moine et que son
+esquisse est un portrait plus profond qu’on ne le croirait. Tous les
+gens d’Église, gens de bien qui se sont succédé par centaines sur les
+scènes de tous les pays, lui ont dû quelque trait. Aucun ne l’a surpassé
+en humanité sincère et prenante[6].
+
+ [6] _Romeo and Juliet_, act. II à V.
+
+A côté des _Amants de Vérone_, la sombre comédie de _Mesure pour Mesure_
+fait un vilain contraste.
+
+C’est une des pièces les plus bizarres de Shakespeare, une de celles où
+on le sent le plus près de s’échapper de la réalité et où il passe le
+plus légèrement sur les vraisemblances, sans qu’il cesse cependant de
+donner l’impression de la vérité.
+
+L’énumération même des personnages avertit que Shakespeare veut en
+prendre à son aise et qu’il fera le fil lâche à son imagination. Deux
+moines, une postulante, une religieuse, une ribaude, un «fantastique»,
+un seigneur «ancien», un gentilhomme un peu fou, un prisonnier dissolu,
+un prince souverain qui fera le moine pendant presque toute la pièce,
+des justiciers, des garde-chiourmes, un bourreau et un valet de maison
+mal famée.
+
+Tout ce qu’il y aura de gaîté dans cette soi-disant comédie sera des
+plaisanteries parfaitement intraduisibles ou horriblement macabres.
+
+Les pervers le seront à tel point, avec un tel cynisme, une hypocrisie
+si voulue et un vice si conscient, que la seule figure vraiment et
+complètement charmante, un frais visage de jeune fille, sera, suivant
+l’expression d’un des personnages, comme une violette cachée près d’une
+charogne au soleil.
+
+Le duc de Vienne--c’est Vienne en Autriche, mais tout le cadre semble
+italien--quitte sa capitale, laissant à l’austère Angelo le soin d’y
+réformer les mœurs. Cet Angelo est le plus noir coquin, hypocrite plein
+de sang-froid dans le crime, si froid que le «fantastique» prétend que
+c’est du bouillon de neige. A peine le duc lui a-t-il «prêté sa
+terreur», à peine «la mort et la miséricorde habitent-elles sa langue et
+son cœur», qu’il fait fermer et démolir toutes les maisons suspectes et
+emprisonne un jeune homme, Claudio, qui n’a pas eu le temps d’épouser
+régulièrement sa femme légitime. Presque toute la pièce se passe autour
+de cette prison, mais une petite scène charmante en prépare l’horreur
+par un puissant contraste.
+
+Claudio a une sœur toute jeune, Isabelle, qui vient d’entrer chez les
+Clarisses. Elle est dans toutes ses joies de petite postulante et
+s’enthousiasme sur tout ce qu’on lui dit. La maîtresse des novices,
+Francisca, lui explique les règles.
+
+ ISABELLE.--Et sont-ce là tous vos privilèges?
+
+ FRANCISCA.--Les trouvez-vous petits? (La sœur Francisca apparemment a
+ oublié le temps où elle trouvait que ni les grilles n’étaient assez
+ épaisses, ni le silence assez profond.)
+
+ ISABELLE.--Je ne veux pas dire que j’en désire davantage. J’aimerais
+ au contraire une sévérité plus grande dans la communauté, parmi les
+ filles de Sainte-Claire.
+
+On entend une voix au dehors:
+
+ FRANCISCA.--C’est une voix d’homme. Douce Isabelle, tournez la clef et
+ demandez ce qu’il veut. Vous le pouvez encore; vous n’avez pas fait
+ les vœux. Quand vous serez liée, vous ne pourrez parler aux hommes
+ qu’en présence de la prieure, et alors, si vous parlez, il ne faudra
+ pas laisser voir votre visage, ou si vous montrez votre visage il ne
+ faudra pas parler. On appelle encore. Je vous en prie, répondez.
+
+La petite Isabelle aimerait bien mieux être une professe remparée de
+toutes les règles, mais elle est à peine postulante, elle est encore
+habillée en demoiselle, il faut ouvrir et répondre.
+
+Le visiteur est justement un original assez déplaisant, le «fantastique»
+Lucio, ami de son frère, qu’elle ne connaît pas. Il vient pour lui
+annoncer la captivité de son frère, mais, s’apercevant qu’elle est
+jolie, il commence par lui faire des compliments et prend son temps pour
+lui dire du même coup et la mésaventure de Claudio et l’imprudence qui
+l’a causée. Isabelle craint qu’on ne se moque d’elle, mais le
+fantastique rassemblant toute la gravité dont il est capable, proteste.
+
+ «C’est la vérité. Je ne voudrais pas--bien que ce soit mon défaut
+ dominant de dire des bêtises aux filles et de plaisanter, la langue
+ loin du cœur,--me jouer ainsi d’une vierge. Je vous tiens pour chose
+ stellaire et sanctifiée, devenue par votre renoncement un esprit
+ immortel, et à qui il faut parler avec sincérité comme à une sainte.»
+
+Cela dit avec toute la solennité possible, Lucio recommence ses
+plaisanteries, sans plus songer à qui il parle. Claudio est en prison et
+sa tête ne tient déjà plus sur ses épaules; il faut qu’Isabelle sorte du
+couvent et aille supplier l’homme de glace, Angelo. Il apprendra que
+«quand les filles demandent, les hommes donnent comme des dieux».
+
+Quelle catastrophe, quel coup de tonnerre dans le ciel de la pauvre
+petite novice. Elle est prête à voler au secours de son malheureux
+frère. Mais elle réfléchit, elle reprend son petit air sage de novice
+clarisse: il faut qu’elle aille expliquer les choses à la «Mère»...
+
+Où donc ce prodigieux Shakespeare a-t-il été apprendre les couvents?
+
+Tandis qu’Isabelle fait ses débuts ainsi traversés chez les Clarisses,
+il y a une prise d’habit chez les Capucins. Le duc «pour des raisons
+graves et ridées» demande qu’on lui permette de porter le costume de
+l’Ordre et qu’on l’instruise à se comporter en véritable moine. Sous ce
+déguisement il visitera princes et peuples.
+
+Cependant Angelo fait la loi partout et la mort habite plus souvent sa
+langue que la miséricorde.
+
+Isabelle vient le trouver, «lamentable quémandeuse». Elle vient demander
+le pardon d’un péché dont elle a horreur, mais le pécheur est ce qu’elle
+a de plus cher au monde. Qu’Angelo punisse le crime mais non le
+criminel!
+
+Ceci met le dialogue sur la pente de toutes les subtilités
+shakespeariennes. Au début, Isabelle parle peu, comme il convient à une
+religieuse, et se soumet à tout en rentrant des sanglots. Mais Lucio qui
+l’a amenée l’anime tout bas. Elle reprend courage et tire parti de
+toutes les métaphores. A la fin, Angelo à demi vaincu, lui dit de
+revenir le lendemain. C’est une lueur d’espoir et Isabelle s’écrie
+qu’elle achètera l’homme tout puissant.
+
+ ANGELO.--Comment m’acheter?
+
+ ISABELLE.--Non pas avec des babioles d’or poinçonné, ou des pierres
+ que l’on fait riches ou pauvres suivant que la fantaisie les estime;
+ mais avec des prières véritables qui seront debout à la porte du ciel
+ et y entreront avec l’aube: prières d’âmes préservées, de vierges
+ jeûneuses dont les esprits ne s’appliquent à rien de terrestre.
+
+Elle s’en va. Mais Angelo est hanté d’une idée. Cette douce jeune fille
+a parlé de l’acheter. Pourquoi ne pas la prendre au mot? Pourquoi ne pas
+lui faire payer une grâce qu’on sera libre après de lui refuser, puisque
+personne ne saura rien?
+
+Ainsi raisonne l’odieux tartufe.
+
+Cependant le duc devenu frère Lodowick l’observe et apprend tout. C’est
+un homme assez bizarre, une manière de roi philosophe très bon et encore
+plus sceptique, rien d’un Charles-Quint à Saint-Just. Il va et vient
+sous son capuchon, consolant les prisonniers, faisant parler les
+gardiens, recevant des confidences de tout le monde et à l’occasion
+tirant de son sein le sceau ducal auquel personne ne résiste.
+
+Comme tous les moines de Shakespeare, c’est un homme inventif et à
+stratagèmes et, malgré qu’il soit prince, ses stratagèmes toujours
+parfaitement honnêtes et moraux, n’en ont pas toujours l’air. Bientôt
+c’est une lutte entre cette puissance occulte et Angelo qui ne s’en
+doute guère.
+
+Les péripéties en seraient difficiles à raconter, car une autre femme,
+Mariana, lâchement abandonnée autrefois par Angelo, entre dans le jeu du
+frère Lodowick et les complications qui en résultent sont plus que
+curieuses.
+
+Cependant Claudio est dans son cachot attendant du secours. Il est jeune
+et n’a aucune envie de mourir. Quand sa sœur lui apprend quelle rançon
+le tyran exige, il se révolte d’abord, mais la nature reprend le dessus.
+Il a horreur de la «froide obstruction» du tombeau et de ces tourments
+de l’enfer, que des pensées «incertaines et égarées» imaginent. Il ne
+veut pas mourir et supplie sa sœur avec une insistance pénible. Isabelle
+quitte la place et pendant trois actes on se demande si l’horrible chose
+se fera ou s’il faudra voir la tête de Claudio quitter ses épaules
+«chatouilleuses».
+
+Car le spectateur a sous les yeux tout ce qui se passe dans cette
+prison, prison du vieux temps où l’on ne voit goutte qu’avec des
+lanternes, mais où l’on jure, on boit, on ricane et l’on plaisante à
+faire frémir. On amène des malheureux enchaînés, on entend de pauvres
+diables se retourner sur leurs bottes de paille.
+
+Voici un échantillon de ces scènes.
+
+Il est trois heures du matin. Pour sauver Claudio, on va couper la tête
+à un malfaiteur avéré nommé Bernardin et on fera croire à Angelo que
+Claudio a été exécuté.
+
+ LE BOURREAU.--Amène ici Bernardin.
+
+ LE VALET.--Maître Bernardin! maître Bernadin! il faut vous lever pour
+ être pendu.
+
+ LE BOURREAU.--Allons, allons, Bernardin!
+
+ BERNARDIN, _de l’intérieur du cachot et encore un peu ivre_.--La
+ petite vérole! braillards! qui est-ce qui fait tout ce bruit-là? qui
+ êtes-vous?
+
+ LE VALET.--Vos amis, monsieur, le bourreau. Il faut avoir la bonté de
+ vous lever, monsieur, pour être mis à mort.
+
+ BERNARDIN.--Va-t-en, coquin. J’ai sommeil.
+
+ LE BOURREAU.--Dis-lui de se dépêcher de se réveiller.
+
+ LE VALET.--Allons, maître Bernardin, réveillez-vous une minute pour
+ être exécuté, vous dormirez après.
+
+ LE BOURREAU.--Entre et amène-le.
+
+ LE VALET.--Le voilà, j’entends sa paille.
+
+ LE BOURREAU.--La hache est bien sur le billot?...
+
+ LE VALET.--Oui, oui, toute prête.
+
+Par bonheur pour Bernardin le frère Lodowick est là qui s’approche pour
+le préparer à la mort et qui, le voyant trop ivre pour mourir, tient
+conseil avec le prévot. Une idée leur vient: un homme est mort pendant
+la nuit, on lui coupe la tête et on l’envoie à Angelo.
+
+A travers ces scènes, Lucio vient dire ses bêtises, le frère Lodowick
+circule énigmatique sous son capuchon et prouve que la vie ne vaut pas
+la peine d’être vécue et que nous sommes les jouets de métaphores
+trompeuses. C’est un soulagement inexprimable quand Isabelle ou Mariana
+reparaissent, même toutes noyées de larmes.
+
+Le dénouement est singulier. Le frère Lodowick redevient duc et, comme
+il a appris beaucoup de choses, il terrifie tous les coquins par la
+précision de ses informations et l’évidente justice de ses vengeances.
+Mais le duc reste assez frère Lodowick pour être miséricordieux et ne
+faire servir la terreur qu’à la pénitence. Il termine toutes les
+affaires pendantes par trois ou quatre mariages que son confrère, un
+moine appelé Pierre, célèbre séance tenante. Tout s’arrange donc et on
+n’a coupé la tête qu’à un homme qui était déjà mort[7].
+
+ [7] _Measure for Measure_.
+
+Quelle tentation pour un auteur «protestant», dans une pièce où il y a
+tant de débauche et d’hypocrisie, de mettre les moines et les nonnes du
+mauvais côté!
+
+ * * * * *
+
+Voilà donc la galerie des portraits monastiques de Shakespeare. Dans
+l’immense musée où la fantaisie du peintre a jeté par centaines ses
+visions de rois et de princes, de soldats et de marchands, de héros et
+de traîtres, d’hommes agités par la passion ou se laissant vivre comme
+des oiseaux dans le buisson, non loin des femmes charmantes que, même
+mourantes ou désolées, il a crayonnées dans la lumière et les fleurs,
+ces quelques figures apparaissent blanches, sereines, humaines à la fois
+et idéalisées, comme celles de Le Sueur ou de Philippe de Champagne.
+Quel poète catholique a réussi davantage à faire sentir que la clarisse
+est vraiment, comme il le dit, une créature «stellaire»? Quel autre a pu
+sauver la bonhomie d’un franciscain italien de toute apparence de
+caricature? Supposez pour un instant le traducteur de l’_Imitation_ et
+celui des hymnes du bréviaire devant les mêmes scènes: on entendrait les
+accents de Polyeucte ou les échos des cantiques d’_Esther_, mais le
+quelque chose de subtil, le mélange de grâce et d’austérité, en un mot,
+ce qui est pour nous le parfum du cloître serait absent. Quand nous
+croyons le sentir dans les productions de cet âge c’est que la sincérité
+religieuse des écrivains du grand siècle évoque, sans qu’ils s’en soient
+douté, tout le cortège des sensations romantiques. C’est ainsi que le
+souvenir de Rancé mettrait une lumière magique sur les murs sans
+caractère de sa Trappe. Shakespeare, au contraire, dont les convictions
+les plus fortes furent probablement des doutes,--mais dont l’ampleur les
+égalait à des systèmes,--Shakespeare tout entier artiste et attaché aux
+manifestations rapides et brillantes de la nature, leur donne une
+profondeur, rien qu’en les reflétant dans son merveilleux miroir.
+
+Protestant, s’il l’eût été à l’époque où ce mot prit véritablement sa
+signification en Angleterre et non au temps de Walter Scott où il
+commençait à la perdre, son génie eût été entravé et peut-être éteint.
+Il s’en fallut de peu d’années. Une seule génération le sépare de
+Cromwell et qu’eut-il fait dans un Londres sans théâtres?
+
+Le _Paradis Perdu_ est l’un des rares chefs-d’œuvre dont on ne peut
+l’imaginer l’auteur. Mais sous une reine dont l’indifférence religieuse
+n’eut jamais d’égal que le fanatisme des Puritains, il put n’être que
+lui-même, et exprimer librement ce que son imagination créait. Ses rêves
+le faisaient vivre dans le passé des rois Henri ou dans le Moyen-Age
+italien, nullement dans le froid lendemain que les pâles et maigres
+produits du nouvel Oxford préparaient. Tout, dans sa nature, le
+rapprochait de ses camarades de Stratford qui allaient à la messe chez
+M. Rockwood. Tout l’éloignait des inquisiteurs à qui son père payait
+l’amende quand il manquait l’église. En réalité il fut bien moins touché
+par le protestantisme que Chateaubriand par la philosophie. Serait-ce un
+paradoxe bien difficile à défendre de dire que, comme il eut plus de
+génie, il eut aussi un sens plus profond de la poésie de la religion? Ce
+serait, en tout cas, la plus lourde des erreurs, en histoire aussi bien
+qu’en critique, de voir Shakespeare dans l’atmosphère de la Réforme.
+
+Mars 1907.
+
+
+
+LETTRES DE MOINES[8]
+
+ [8] Les lettres qu’on va lire n’offrent aucunement l’intérêt d’un
+ récit dramatique ou même suivi. Telles qu’elles sont, elles
+ retiendront peut-être l’attention du lecteur par des ressemblances
+ assez inattendues avec le temps présent. Ces traits épars frapperont
+ sans doute davantage dans le cadre vieilli et sans apprêts où on les
+ a laissés.
+
+
+Dom Michel Vénard au Révérendissime Abbé du monastère de Steinberg, en
+Syrie.
+
+Mon Très Révérend Père, nous sommes arrivés de ce soir à Scilly. Un
+voiturier qui nous a précédés portait notre bagage et nos hardes, en
+sorte qu’il nous a été facile de faire à pied les sept lieues qu’il y a
+entre Robbes et cet endroit-ci. Don Thierry a cependant voulu porter
+lui-même tous les dessins qu’il a faits dans cette abbaye et prenant
+tour à tour ce léger fardeau qu’il avait fixé dans des courroies nous
+n’en avons pour ainsi dire pas senti la fatigue. La route qui mène de
+Robbes au lieu où nous venons d’arriver a été construite au siècle passé
+par les ordres de l’Abbé de Scilly dont Robbes dépendait, n’étant alors
+qu’un prieuré fort riche, et on l’appelle encore aujourd’hui le chemin
+de l’Abbé. Elle est parfaitement droite et si elle ne s’élevait et
+s’abaissait incessamment avec le terrain on verrait sans doute d’un bout
+de la forêt à l’autre. Ces bois sont d’une beauté extraordinaire, bien
+qu’en plusieurs endroits le taillis longtemps négligé soit devenu
+sauvage et impénétrable: les hêtres qui forment presque partout la
+futaie s’élèvent au-dessus de cette confusion d’une manière très noble.
+Les chevreuils n’y manquent pas, mais nous n’avons aperçu ni renards, ni
+lièvres, comme on en voit à chaque instant en Allemagne. Ce chemin est
+d’ailleurs extrêmement solitaire. A deux lieues de Robbes, on trouve un
+village assez considérable qu’on nomme la Roverée et où nous n’avons
+rien vu qui fût digne de remarque, et, à demi-heure de là, la maison
+d’un forestier, mais plus loin il ne se trouve aucune habitation et
+c’est à peine si nous avons aperçu quelques charbonniers. Environ trois
+quarts d’heure d’ici, les bois cessent tout d’un coup ou plutôt
+s’élargissent pour borner un grand creux fait de prairies et dans lequel
+la route descend suivant une pente assez rapide. Elle est alors bordée
+de hêtres énormes et de mélèzes grands et beaux, mais tristes et qui
+donnent à ce chemin un ton de mélancolie, au lieu que dans la forêt sa
+blancheur inspirait la gaieté. Cette tristesse s’accroît de la vue d’un
+village entièrement ruiné auquel on parvient bientôt et dont les
+maisons, la plupart sans toiture, sont désertes. En plusieurs endroits
+il y a des masses de débris, briques et pierres et autres matériaux, qui
+semblent attester des bâtiments considérables. Seule, une maison assez
+vaste, conçue dans le style du XVIIe siècle et embellie d’une guirlande
+d’un travail délicat, nous a paru habitée. Elle est en partie couverte
+de lierre, ce qui est aussi rare dans cette contrée que fréquent en
+Angleterre, et environnée d’un jardin agréable. Plus loin, nous sommes
+passés au-dessus d’une eau courante fort rapide sur un pont orné à
+chaque bout de deux grandes colonnes de pierre et bientôt nous sommes
+entrés dans ce village que nous croyions être Scilly et qui se nomme en
+réalité les Fagnes, sans doute à cause des bois de hêtres qui
+l’entourent. Nous sommes entrés dans l’église qui est petite et nue,
+mais dans le clocher de laquelle nous avons été étonnés d’entendre un
+carillon d’une sonorité merveilleuse et dont les sons nous avaient déja
+charmés quand nous n’apercevions ni église, ni village. Nous sommes
+allés ensuite rendre visite au curé, homme âgé et vénérable, qui nous a
+reçus en versant des larmes et avec toutes les marques de la joie. Cet
+ecclésiastique appartenait à l’abbaye avant qu’elle fût dispersée et il
+ne s’en est jamais éloigné même pendant la Terreur, et quand tous les
+autres étaient passés à l’étranger. Il n’avait jamais revu le costume de
+l’Ordre depuis ces temps malheureux, et cette vue subite l’a ému
+jusqu’au fond de l’âme. Nous n’avons vu, jusqu’ici, que peu de livres
+dans sa maison, mais nul doute que sa mémoire ne soit une riche
+bibliothèque. Il nous a appris, ce soir, que le village dévasté que nous
+traversâmes avant d’arriver à celui-ci n’était autre que Scilly
+lui-même, et les tas de décombres, les ruines informes de l’abbaye dont
+les bandes noires n’ont pas laissé pierre sur pierre et dont, à vrai
+dire, il ne subsiste que le nom. Nos cœurs se sont serrés à ce récit, au
+souvenir de cette riche bibliothèque traitée comme un vil rebut et des
+reliques du bienheureux Herbert jetées au vent. Après vingt épreuves,
+nous ne sommes pas encore habitués à l’horreur de ces ruines, et chaque
+nouveau récit qu’on nous en fait nous pénètre d’amertume.
+
+28 mai 182...
+
+
+Le même au même.
+
+M. Lécu, notre hôte, continue, mon Très Révérend Père, à nous marquer
+une extrême bonté. Ce n’est pas un homme d’une très grande science, mais
+après tant d’années il a conservé toute la régularité monastique. Depuis
+plus de trente ans il dit les heures canoniales dans son église et fait
+dans sa maison les exercices de règle aux heures marquées. Ce souci
+d’une règle que tant de circonstances funestes ont cessé de rendre
+obligatoire pour lui, ne laisse pas de nous édifier beaucoup; cependant
+il ne nous semble pas entièrement compatible avec les devoirs plus
+immédiats d’un pasteur et nous craignons que ce saint vieillard n’ait
+vécu dans une trop grande solitude. Les curés que j’ai vus autrefois en
+Irlande et dans quelques parties de la Pologne, bien que leurs manières
+et leurs démarches eussent quelquefois une franchise à laquelle nos
+mœurs répugnent, m’étonnaient, au contraire, par l’empire que le
+commerce journalier avec leurs paroissiens leur donnait sur eux.
+Celui-ci croit toujours que prier peut tenir lieu d’action ou plutôt,
+sans se former aucun raisonnement précis, son âme pieuse et tendre se
+réfugie tout entière dans le passé, comme les poètes fuient dans leurs
+rêves la réalité qui les blesse. Je commence à comprendre que la
+Révolution n’eût pas été si désastreuse si ceux qui nous ont précédés ne
+s’étaient pas autant tenu à l’écart des hommes qui ont conduit ces
+atroces bouleversements; mais sans doute qu’on ne voit jamais les pièges
+vers lesquels on marche et que peut-être, en dépit des leçons du passé,
+nous n’apercevons pas d’autres dangers dont nous pourrions préserver la
+foi des peuples et qui lui porteront quelque jour une profonde atteinte.
+
+Dom Thierry s’occupe à dessiner un crucifix admirable qui est placé sur
+le maître-autel de cette petite église et qui est le seul objet
+important que M. Lécu ait réussi à soustraire à la rapacité des bandes.
+Il nous assure que plusieurs autres objets d’une grande valeur, entre
+autres une petite châsse d’ivoire d’un travail extraordinairement délié,
+sont tombés entre les mains d’un ancien moine, jureur et marié, et que
+cet apostat aurait également en sa possession quelques antiphonaires
+très précieux. Mais que sont ces faibles restes en comparaison des
+richesses de toutes sortes que l’art avait accumulées dans la montagne
+de marbre, comme on appelait l’église de l’ancien monastère. Je vous
+assure, mon Très Révérend Père, qu’il est difficile de soutenir cette
+pensée sans que les larmes vous en viennent aux yeux.
+
+Pendant que Dom Thierry dessine, j’ai examiné le jeu du carillon dont
+nous vous avons parlé. Il est ancien et extrêmement composé. Il ne
+comprend pas moins de huit gros cylindres et plus de soixante et dix
+cloches jouant seize airs, aux quarts, aux demi-quarts, et avec une
+répétition aux heures. J’ai recueilli douze de ces airs qui ne m’étaient
+pas connus. Les quatre autres, qui sont ceux des demi-quarts, sont des
+refrains de vieilles chansons assez peu convenables, comme cela se
+trouve trop souvent dans les carillons. J’écoute avec délices ces
+charmantes mélodies portées au loin à travers le silence de la vallée.
+Elles me transportent aussitôt dans un temps si éloigné du nôtre par
+mille circonstances, bien qu’en réalité un petit nombre d’années nous en
+sépare seul. Elles font renaître devant mes yeux un état de choses que
+vous serez déjà bientôt seul, mon Très Révérend Père, avec quelques
+hommes comme M. Lécu, à avoir connu.
+
+J’aurais un extrême désir d’avoir un entretien avec le moine infortuné
+dont notre hôte nous parle. Les livres anciens qu’on dit qu’il a chez
+lui allument ma curiosité et peut-être ne serait-il pas impossible de
+lui rendre la foi que les égarements de sa vie sans doute plus que la
+perversion de son esprit lui ont faire perdre. Il est père d’une fille
+que le curé nous dépeint comme très assidue à l’église bien qu’elle
+n’approche jamais des sacrements, et ce goût de sa fille pour le lieu
+saint nous ouvre au moins une espérance. M. Lécu en doute cependant.
+L’hiver dernier, ce malheureux apostat ayant été frappé subitement d’une
+attaque très violente et le curé en ayant eu avis par la fille dont nous
+parlons, il y courut, mais aux premiers mots que ce saint prêtre plus
+zélé qu’éclairé lui dit d’une séparation qu’il jugeait nécessaire, le
+malade recouvra assez de force pour lui dire d’une voix ferme qu’il ne
+souhaitait aucunement d’entrer en conférence avec lui.
+
+Cela nous donne quelque appréhension de l’approcher. Nous avons conservé
+aussi un souvenir fâcheux d’une visite que nous fîmes, le mois dernier,
+à un autre ancien moine. Celui-là demeure seul dans l’infirmerie de
+l’ancien prieuré de Laudrissart, et les gens du hameau le craignent si
+vivement qu’ils n’approchent jamais de sa triste retraite. Il passe ses
+journées à faire le travail des derniers valets, et les bœufs même, qui
+sont les seuls êtres vivants qu’il voit, sont d’une telle sauvagerie que
+le boucher qui les achète les tue à coups de fusil avant de les emmener
+à la ville. Ce moine conserve des tableaux que nous eussions aimé voir,
+et nous avons aperçu, en effet, un volet de diptyque qu’il avait placé
+en guise de vitres à l’une des fenêtres de sa maison, mais quand nous
+avons voulu faire quelques pas dans la cour de cette silencieuse et
+triste demeure, un chien d’un aspect féroce a élevé un si horrible
+aboiement et il est apparu au seuil une figure si menaçante et vomissant
+des blasphèmes si épouvantables que nous nous sommes retirés sans
+pouvoir proférer une seule parole.
+
+2 juin 182...
+
+
+Le même au même.
+
+La chaleur est très grande et Dom Thierry en a été incommodé. Il a
+laissé fondre dans un grand verre d’eau exactement sept de ces dragées
+infiniment petites qu’il porte partout dans ses voyages; il a bu une
+cuillerée de cette eau, toutes les heures, avec beaucoup de gravité et
+en peu de temps cette boisson magique lui a ôté son malaise. Je lui
+reproche quelquefois ces pratiques superstitieuses, quand nous n’avons
+rien de mieux à faire en cheminant sur les grandes routes, mais il les
+défend avec beaucoup de chaleur par des arguments qu’il tire du parfum
+des fleurs et par l’autorité d’un savant médecin viennois. Il soutient
+que la médecine est toute pénétrée de scolastique et que cela empêche
+qu’elle fasse aucun progrès. «Qu’on laisse agir, dit-il, l’esprit de
+divination qui est dans l’homme, au lieu de s’arrêter à l’écorce des
+théories et des observations, et l’on trouvera bientôt les secrets de la
+vie.» Il rêve aussi d’une langue universelle et, en attendant qu’elle
+s’établisse, d’une réforme radicale de l’orthographe. Il me semble que
+son esprit voyage incessamment pendant que sa main dessine, et le dédain
+qu’il laisse voir pour la plupart des doctrines reçues le dégoûtant de
+presque tous les livres, il n’enfante que des idées singulières.
+
+Notre hôte reçoit assez fréquemment les visites de M. de Souville,
+maître de forges et ancien militaire. C’est un homme déjà âgé et qui a
+beaucoup vu. Il nous a donné sur l’ancien moine dont nous voudrions
+faire la connaissance, un grand nombre de détails que, sans doute faute
+de mémoire, M. Lécu nous avait laissé ignorer. Ce malheureux se nomme
+Saint-Aubin. Il a eu une carrière assez remarquable. Il ne paraît pas
+qu’il se soit séparé de ses confrères dès les débuts de la Révolution.
+Au contraire, il aurait accompagné l’Abbé de Scilly jusqu’à la fin de
+1794, époque à laquelle ils vivaient l’un et l’autre dans une petite
+ville de la Suisse romande. C’est l’année suivante qu’on l’aurait revu à
+Scilly, sécularisé et porteur de papiers du Gouvernement au moyen
+desquels il aurait mis la main sur ce qui restait encore de livres et
+d’objets précieux dans l’abbaye. Sous l’Empire il tint plusieurs charges
+assez importantes et fut même préfet du département du Pô. Le
+Gouvernement de Louis XVIII ne l’inquiéta point: il lui laissa, au
+contraire, des fonctions diplomatiques à Florence et il demeura dans
+cette ville jusque vers 1820 où il reparut subitement dans ce pays avec
+sa femme et sa fille, acheta du Gouvernement la maison de l’Abbé, la
+seule qui fût demeurée à peu près habitable après de longues années, et
+s’y fixa d’une manière définitive.
+
+M. de Souville le voit souvent. Il assure que c’est un homme d’un
+naturel très aimable et d’un esprit extrêmement orné, et qu’il possède
+une belle bibliothèque. Sa femme est Savoyarde ou Suisse. Leur fille est
+d’un autre mariage, mais Saint-Aubin la chérit comme si elle était
+vraiment son sang. La bonté de ces femmes leur a concilié les gens de ce
+pays ordinairement mal disposés pour les prêtres mariés; d’ailleurs
+celui-ci n’était connu que d’un très petit nombre de personnes quand il
+appartenait à l’abbaye, et il s’est écoulé tant d’années que les paysans
+ont presque perdu la mémoire de son ancien état. De savoir aussi que
+pendant très longtemps il a tenu des charges considérables et qu’il s’y
+est enrichi, donne à ces gens simples une sorte de crainte révérentielle
+qui les détourne de chercher trop avant dans son passé.
+
+M. de Souville dit que nous ne devons nullement craindre de nous
+présenter chez lui et qu’il montrera au contraire beaucoup d’obligeance
+à nous laisser voir les antiquités qu’il possède et dont il parle
+volontiers. Nous aurions sans doute déjà fait cette démarche si quelques
+observations de M. Lécu ne nous avaient retenus. Notre hôte assure en
+effet que les gens du pays seraient étonnés de nous voir passer ce
+seuil. Il a fait tout ce qu’il a pu pour détourner même les plus pauvres
+du village d’avoir rien à faire avec Saint-Aubin et ce serait ruiner son
+œuvre et causer un grand scandale, assure-t-il, que de passer
+par-dessus. Cette considération nous laisse hésitants.
+
+Sans date.
+
+
+Le même au même.
+
+Nous avons dû prendre sans vous consulter, Très Révérend Père, une assez
+grave décision. M. Lécu étant allé voir son frère au commencement de la
+semaine passée est subitement tombé malade et assez gravement pour que
+le curé de Saint-Rémy, où habite ce frère, ait cru devoir avertir
+l’évêque de son état. Presque au même temps que nous recevions avis de
+ce fâcheux accident, arrivait une lettre du chancelier nous priant
+d’accepter la charge des Fagnes au moins pendant quelques semaines et
+nous transférant les pleins pouvoirs de M. Lécu. Nous aurions bien voulu
+nous en remettre d’abord à votre jugement, mais la lettre de l’évêque
+était pressante et nous nous sommes vus dans le cas évident de
+nécessité. Nous voilà donc curés tous les deux sans nous y être
+attendus. Il faut dire que le soin des Fagnes n’est pas des plus
+pesants. Le village ne compte pas quatre-vingts feux et il ne reste à
+Scilly que cinq ou six maisons habitées.
+
+Dom Thierry s’est jeté avec sa fougue ordinaire dans ses nouvelles
+fonctions. Ce n’est pas manquer à la charité que de dire que sa prudence
+n’apparaît jamais qu’après son ardeur. A peine avais-je écrit au
+chancelier que nous le remercions de la confiance qu’on nous marque et
+il se répandait en projets pour la réforme de ce petit village. C’est la
+Providence, disait-il, qui nous a conduits ici, dans une telle
+conjoncture, et il faut que notre passage laisse une trace ineffaçable.
+Il me répète hautement ce que je lui ai entendu dire tant de fois en des
+lieux où la vue des ruines de nos monastères me brisait le cœur, que le
+souvenir des abbayes parle plus de richesses que de vertus et que leur
+disparition n’a guère ruiné que les avocats et les hommes d’affaires. Il
+veut montrer que la règle de Saint-Benoît favorise autant l’action d’un
+vigilant pasteur que celle d’un reclus occupé de son avancement, de ses
+études ou de son office, et dès le jour même, il m’a tracé le plan qu’il
+veut suivre. Il ne s’agit de rien moins que d’aller voir tous les gens
+du village les uns après les autres dans leur maison. Comme M. Lécu sera
+peut-être rétabli plus promptement que son médecin ne le suppose, Dom
+Thierry veut que nous ayons fini ces visites dans les vingt jours,
+c’est-à-dire que nous entrions dans cinq maisons par après-midi. Dom
+procureur sollicitait souvent, dit-il, chez quatre ou cinq conseillers
+dans la même journée et il vaut sans doute mieux parler de ses devoirs à
+un paysan que de s’entendre avec un homme de loi pour l’emporter sur un
+Chapitre. Je ferai ce qu’il voudra sans me dissimuler que paraître ainsi
+de porte en porte nous donnera la mine de colporteurs et de gagne-petits
+et ne peut manquer d’étonner beaucoup nos villageois.
+
+Dom Thierry a prêché dimanche à la messe. L’église était pleine, comme
+elle l’est d’ailleurs tous les dimanches, mais les hommes se tiennent
+debout d’un air assez indifférent près des portes, tandis que les
+femmes, décemment vêtues de leurs mantes et de leurs capuchons, récitent
+leur chapelet. Presque aucune ne sait lire. Une seule, que j’ai
+remarquée debout contre une colonne vis-à-vis de la chaire, se servait
+d’un livre. C’est la fille de Saint-Aubin. Sa figure m’avait frappé.
+Italienne au premier regard, grande et forte, les cheveux et les yeux
+noirs, un air d’assurance qui serait presque blessant si elle n’avait
+dans l’expression quelque chose de rêveur et de tragique à la fois qui
+fait revenir sur ce premier mouvement. Elle n’a guère moins de trente
+ans. Je l’observais pendant le sermon: sa physionomie était parlante.
+Dom Thierry a repris la suite des instructions de M. Lécu et expliquait
+ce qu’il faut entendre par l’âme de l’Église. Son accent étranger, la
+chaleur de son débit et la rapidité de son geste étonnaient visiblement
+la plupart des auditeurs. Seule cette fille paraissait suspendue à ses
+lèvres et laissait voir l’effet de son discours avec la fidélité d’un
+miroir. Vous vous rappelez assurément, Très Révérend Père, la manière
+étrange, mais frappante, du P. Thierry. Les choses semblent toujours
+nouvelles dans cette bouche qu’on ne peut cependant appeler éloquente.
+Je l’écoutais moi-même avec admiration. Il ne disait rien que je n’aie
+su dès le temps où je faisais mes études. Je reconnaissais le
+raisonnement si clair de Dom Charles: Que l’âme est répandue partout où
+se laisse deviner la vie, et que la vie spirituelle, si elle a son
+achèvement dans la vision béatifique et le rayonnement de la gloire,
+commence, à vrai dire, dans les dispositions les plus humbles par
+lesquelles la grâce prévient les âmes et les tourne vers la vérité. Mais
+il semble toujours que Dom Thierry touche du doigt ce dont il parle et
+le fasse toucher de ceux qui l’écoutent. Il a une façon singulière
+d’éclairer ce qu’il dit par les choses de la nature et de faire voir les
+manifestations de ce qu’il appelle la vie universelle dans des objets où
+personne autre que lui ne les soupçonne et où il découvre l’action du
+Saint-Esprit.
+
+Certainement la fille de Saint-Aubin était agitée jusqu’au fond de l’âme
+par ce qu’elle entendait. Son front rougissait et pâlissait tour à tour.
+Le feu sombre qui brille dans ses yeux s’éteignait dans des larmes. Qui
+pourrait douter que cette malheureuse fille ne soit un exemple étrange
+de ce que Dom Thierry disait dans le moment même, et que son cœur ne fût
+en proie à la plus cruelle alternative d’incertitude et d’espérance sur
+le sort éternel de son père adoptif? La vue de ce trouble, d’une émotion
+si peu feinte et si évidemment produite par la grâce, m’a fait souhaiter
+une fois de plus que quelque circonstance heureuse nous ouvre un abord
+naturel dans la famille de Saint-Aubin. Peut-être la visite de Dom
+Thierry aura-t-elle cet heureux effet.
+
+25 juin 182...
+
+
+De Dom Thierry au Très Révérend Père Abbé.
+
+Vous avez eu la bonté de vous plaindre, Très Révérend Père, de ce que je
+n’écrivisse point, mais Dom Michel ne vous laisse rien ignorer de ce qui
+nous arrive; et d’ailleurs, c’est moi qui, dans ce dernier voyage, ai
+presque constamment tenu à jour notre _itinerarium_, et je n’y ai pas
+épargné l’encre. Dom Michel se moque parce que j’y consigne parfois des
+circonstances futiles, comme la couleur du ciel ou la direction des
+vents. Il veut que notre journal ressemble à celui d’un capitaine de mer
+qui écrivît en latin. Mais, pour moi, j’ai toujours cru que c’est une
+fausse honte ridicule qui empêche d’écrire tout ce que l’on sent. Les
+mouvements de notre cœur sont très souvent liés à ceux de la nature et
+ceux qui l’ignorent ne remarquent sans doute pas que le Psalmiste en
+était persuadé. Je ne traverse jamais un bois de pins chauffés par le
+soleil sans que l’odeur subtile de l’encens me rappelle aussitôt le
+matin où ma vocation se décida, et cette vapeur résineuse me ramène plus
+efficacement à mon premier propos que le sermon le plus éloquent. J’ai
+toujours remarqué que cette vérité pourtant très certaine ne touche pas
+les Français. A la réserve de quelques romanciers pernicieux, il semble
+que leur âme soit toute raison et que le Créateur ne leur ait donné
+l’imagination, l’appétit et toutes les puissances sensibles que pour en
+faire un holocauste. Que veulent donc dire les Psaumes, quand presque à
+chaque verset on y lit les mots de _cor_, _renes_, _jecur_, _carnes_ et
+autres semblables? Et l’auteur du _Cantique_ est-il ridicule quand il
+dénombre la nature entière et la convie à adorer son Seigneur?
+
+Excusez, Très Révérend Père, la chaleur que je mets à soutenir mon
+sentiment sur ce point. C’est qu’en vérité il m’a toujours paru autre
+chose qu’un enfantillage oiseux.
+
+J’ai fait des dessins des objets précieux qui sont restés du trésor de
+l’abbaye dans cette église et chez un bourgeois de la ville de C..., à
+trois lieues d’ici. M. Lécu ignore les circonstances dans lesquelles ces
+choses précieuses sont tombées entre les mains de ce particulier,
+d’ailleurs riche et bienveillant, et je n’ai pas cru devoir m’en
+informer. Des recherches exactes dans quelques vieux registres nous ont
+permis d’établir un inventaire assez considérable, à tout le moins, des
+tableaux et sculptures. Quant à la bibliothèque, ce qui en a échappé aux
+faiseurs de cartouches est au dépôt du département, et un abbé Dupuis,
+qui en a la garde, a paru peu soucieux de nous le laisser voir. Au
+surplus, l’Ordre bénédictin, n’existant plus en France, y est déjà
+presque oublié; la génération qui nous a dépouillés va s’éteindre, et le
+décret de Pie VII rassurant les consciences, c’est sans doute bien
+vainement que nous poursuivons la trace de richesses que nous ne pouvons
+nous faire rendre. Cette pensée remplit Dom Michel d’amertume, et moi,
+vous l’avouerai-je? de dégoûts. C’est avec joie que j’ai accueilli
+l’occasion où nous sommes de ranimer et d’éclairer la foi du peuple de
+ce village.
+
+Dom Michel vous a parlé de la présence en ce lieu d’un ancien moine
+jureur et marié. Il vous a dit aussi que cet homme n’a rien de la
+grossièreté de tant de ses pareils que nous avons trouvés dans la misère
+ou l’infamie. Un hasard singulier m’a mis aujourd’hui en présence de sa
+fille. Il faut que vous sachiez, Très Révérend Père, qu’on a établi le
+télégraphe sur la tour de l’église. Scilly est dans une vallée, mais à
+égale distance de deux postes trop éloignés pour qu’on voie en tous
+temps les signaux. Le magister est payé pour être dans la tour, mais
+comme il est le plus souvent à l’école ou à l’église, c’est son fils,
+garçon d’environ dix-huit ans, qui fait le guet et répète les signaux.
+Il n’y faudrait pas grande habileté si les messages qui cheminent ainsi
+par l’air étaient tous en langage convenu, mais il en passe tous les
+jours qu’il faut comprendre et dont il faut garder copie, et ceci
+demande de l’intelligence, de l’habitude et du soin. Le fils du maître
+d’école est de santé fragile. Souvent il est malade, et quand il tient
+le lit, la seule personne capable de le soulager en prenant son office
+est la fille de Saint-Aubin. Il paraît que le jeu du télégraphe
+l’amusait, et sa charité lui fait maintenant trouver plaisir à ce qui
+n’était qu’un badinage. C’est dans un réduit attenant à la chambre des
+cloches que je l’ai découverte aujourd’hui. Elle n’a paru ni embarrassée
+ni surprise et a montré beaucoup de bonne grâce à m’expliquer la
+manœuvre des cordes et des poulies. Une expression de tristesse altière
+qu’elle a quand elle se tait, fait place sitôt qu’elle parle, à une
+vivacité naturelle et enfantine dont un cœur dur et prévenu pourrait
+seul n’être pas touché. Au bout de peu d’instants, j’ai vu un nuage et
+une rougeur passer rapidement sur son front et elle s’est mise à me
+parler sans préambule d’un sermon que j’ai prêché dimanche passé.
+
+J’ai été surpris d’abord de l’entendre me parler du ton des personnes
+familiarisées dès longtemps avec notre habit. Le récit qu’elle n’a guère
+tardé à me faire m’en a bientôt donné les raisons. Cette jeune femme
+n’est pas la fille de Saint-Aubin, mais d’un Italien dont elle parle
+sans aucune tendresse, et son enfance s’est écoulée à Gênes et à
+Florence. Sa mère est Vaudoise, fille d’un pasteur d’un bourg près de
+Genève. Il ne semble pas que cette protestante et son premier mari
+fussent faits pour s’accorder. Ce Génois, fils d’un marchand assez aisé
+avait à peine vingt ans et suivait en tout son inclination plus que son
+devoir. Sa femme qu’il avait rencontrée à Turin, où les Vaudois sont
+nombreux, et épousée de pure passion, ne tarda guère à s’en apercevoir
+et tomba dans la mélancolie. Leur fille dont le nom est Mariana fut
+abandonnée aux domestiques et élevée à la grâce de Dieu. Elle avait à
+peine quatre ans que sa mère excédée retourna chez ses parents et sa
+seule amitié fut dès lors une vieille nourrice de son père qui la
+soignait. Leur maison était tout près de Sainte-Marie-des-Vignes, grande
+et belle église dont les cloches ont une harmonie céleste que je me
+rappelle après trente années, mais la nourrice était sœur d’un des
+moines de l’église Saint-Mathieu située tout auprès, entre un cloître
+gothique, le seul qui soit dans l’Italie du Nord, et une petite place où
+l’on remarque toutes sortes de souvenirs d’André Doria et des doges de
+ce nom avec plusieurs inscriptions fort belles. Ce bon religieux lui
+tint lieu de père et de mère, lui apprit un peu à lire et lui inspira
+des sentiments de foi qui ne se sont jamais effacés. Elle avait environ
+dix ans lorsque son père mourut. Sa mère vint aussitôt la chercher et
+l’emmena à Florence où elle épousa peu après Saint-Aubin. Vous auriez
+été touché comme moi, mon Très Révérend Père, du ton passionné dont
+cette pauvre jeune femme me dit la suite de son histoire. Tandis que sa
+mère semblait voir en elle une image de son funeste passé, Saint-Aubin
+lui marqua aussitôt la tendresse la plus sincère. Il l’avait presque
+toujours dans sa chambre, la formant et l’instruisant, et prenait le
+même soin de ses plaisirs d’enfant que de son avancement. Son esprit
+s’ouvrit en même temps que son cœur. En peu de temps Saint-Aubin lui fit
+lire l’histoire et lui montra les premiers éléments des sciences. Tout
+dans sa vie nouvelle lui paraissait charmant et délicieux. Elle eût été
+parfaitement heureuse si le souvenir de sa vieille nourrice ne l’eût
+poursuivie comme il arrive aux enfants dont le cœur est fidèle dans un
+âge où tous les sentiments sont éphémères. Mais elle revoyait
+incessamment cette bonne vieille et le Frère qui l’instruisait et la
+petite église de Saint-Mathieu et l’épée d’André Doria suspendue au
+dessus de l’autel. Elle entendait les chants qui naguère la touchaient;
+elle se rappelait des lambeaux de phrases apprises dans la _Doctrine
+chrétienne_ ou restées comme des échos de sermons oubliés. Hélas! mon
+Père, me dit-elle, vous ne pourrez jamais concevoir ce que quelques
+paroles ainsi retenues me firent souffrir. J’avais treize ou quatorze
+ans, quand mon père voyant mon désir de revoir la vieille Angèle, ma
+nourrice, me confia un jour à une sœur de ma mère qui allait à Gênes
+pour quelque affaire. Je pensai mourir de bonheur en revoyant les arbres
+de l’Acqua Sola sous lesquels ma nourrice m’avait promenée si souvent et
+peu après en me jetant dans ses bras. Je restai six semaines à
+Saint-Pierre d’Arène où ma tante avait à faire. Pendant ce temps je
+revis souvent ma nourrice et elle m’emmena plus d’une fois entendre la
+messe ou les vêpres à Saint-Mathieu. Je n’étais pas entrée une seule
+fois dans une église depuis que je demeurais à Florence. Tout ce que je
+voyais maintenant me frappait avec une vivacité extraordinaire. La
+veille de notre départ, le Fr. Mario, frère de la vieille Angèle, fit le
+sermon. Je n’ai retenu qu’un mot qu’il répétait incessamment avec une
+force qui me faisait trembler: _Fuori Chiesa non c’ è salvezza._ Je
+prenais ces paroles dans leur sens naturel et elles résonnaient à mon
+oreille comme une malédiction. Quand je dis adieu à Angèle pour ne la
+revoir jamais, elle me dit tout bas: Ne manque plus jamais d’aller à
+l’église afin que Dieu te bénisse. J’embrassai son cou de toutes mes
+forces, et quand nous fûmes de retour à Florence, je priai mon père de
+me laisser aller à l’église d’une voix si suppliante qu’il en parut
+étonné et m’y fit conduire dès le premier dimanche. Un jeune Français
+qui commençait sa carrière sous ses ordres s’offrait à m’y mener. Il
+avait une nature religieuse quoique ardente. Souvent il me récitait des
+vers que j’oubliais, mais dont le son me charmait plus qu’aucune musique
+et me laissait infiniment heureuse d’être catholique. Il avait le plus
+profond respect pour mon père et quelquefois priait avec moi pour lui.
+Car, mon Père, ajouta-t-elle, depuis quinze ans, je prie incessamment
+pour lui. J’ai eu parfois le cœur si serré à la pensée qu’il est
+maintenant hors de l’Église que je défaillais. Comprenez donc ma joie
+quand je vous ai entendu dimanche expliquer les paroles qui m’ont
+épouvantée pendant tant d’années. S’il est vrai, comme vous l’avez dit,
+que de vouloir tout ce qui est bien est un commencement de religion et
+que l’Église est le lieu des âmes et non des corps certainement mon père
+ne sera pas damné, dût un ange lui apporter du ciel, comme vous disiez,
+les paroles qui le feront chrétien. En disant ces mots, ses yeux se
+remplirent de larmes, et sa figure revêtit une expression mêlée de
+douleur et d’espérance telle que j’en fus dans la même émotion et que je
+trouvai à peine les paroles capables de l’encourager et de la consoler.
+
+Assurément, mon Très Révérend Père, cette jeune fille est chrétienne, et
+bien que je ne comprenne pas ce qui l’éloigne des sacrements puisqu’elle
+est si fort attirée par l’église, elle l’est sans doute beaucoup plus
+que d’autres qui en ont le nom et l’apparence plus que la réalité.
+
+2 juillet 182...
+
+
+De Dom Michel au Très Révérend Père Abbé.
+
+Nous continuons la visite du village et je vois bien que Dom Thierry
+avait raison de nous la faire faire. C’est beaucoup de connaître le
+visage et le nom de ceux dont on répond devant Dieu. Il arrive que ces
+bonnes gens sont un peu gênés de leur pauvreté quand nous entrons dans
+leurs maisons, mais je leur dis notre profonde détresse dans les années
+qui suivirent notre exil et ce récit de notre dénûment leur ôte aussitôt
+toute honte. Dom Thierry m’étonne par l’extrême facilité avec laquelle
+il entre dans leurs moindres intérêts. Je découvre qu’il a une science
+profonde de l’agriculture dont ces pauvres gens paraissent ravis. Il
+parle surtout savamment des abeilles qui, dit-il, font des rayons d’or
+dans son pays. Il a une manière admirable d’enseigner à la fois le
+mépris des richesses et la façon de les acquérir. A mesure que je
+l’entends et que j’entre davantage dans ses idées, des projets qu’il
+fait pour améliorer le sort des paysans en rassemblant leurs efforts me
+paraissent moins chimériques. Il dit que les esprits chimériques sont
+ceux qui se figurent les choses toujours au même point pendant qu’elles
+changent sans cesse, et que Bonaparte, qu’il déteste, a été seul à bien
+entendre les temps nouveaux.
+
+Avant-hier nous sommes allés à Scilly et nous avons pu enfin pénétrer
+dans la maison de Saint-Aubin. Je vous l’ai dit, mon Très Révérend Père,
+cette maison était la campagne de l’Abbé. On y arrive par une avenue de
+cyprès plantés il y a moins de vingt ans et qui conviennent bien à la
+triste retraite d’un apostat. Le jardin est rempli de fleurs et de beaux
+arbres chargés de fruits. Au-dessus de la porte est une inscription
+latine à la louange du repos des champs qui a été fraîchement repeinte
+en incarnat. Au moment que nous arrivions à la porte, non sans quelque
+émotion pénible, cette porte s’est ouverte et l’injuste possesseur du
+lieu a paru. C’est un grand homme extrêmement maigre avec des cheveux
+tout blancs. Bien qu’il fût vêtu avec un soin proche de la recherche et
+que ses manières soient d’une noblesse singulière dans un homme de son
+origine, son abord n’est pas engageant. Il a dans le regard quelque
+chose de froid et de hautain qui glace. «Entrez, mes Pères, nous dit-il,
+ma fille et M. de Souville m’avaient fait espérer votre visite.» Il nous
+introduisit alors dans une vaste pièce ornée de boiseries anciennes et
+garnie d’un côté d’une haute bibliothèque, mais sans autres meubles
+qu’une grande table et, devant une fenêtre, une cage immense très ornée
+et remplie d’oiseaux de toutes sortes. Au bout de peu d’instants il
+envoya chercher sa femme et sa fille et, s’excusant sur quelque affaire,
+nous laissa. Cette femme est bien huguenote. Avec un air de mélancolie
+qui préviendrait en sa faveur, elle a la politesse sans cordialité des
+calvinistes et un talent singulier de dire civilement des choses amères.
+Heureusement qu’elle aussi n’a demeuré que le temps qu’il fallait pour
+la bienséance et nous a laissé sa fille, disant d’un ton assez sec
+qu’elle nous montrerait la maison si nous voulions. La pauvre fille
+souffrait sans aucun doute de l’accueil mortifiant qu’elle nous voyait
+essuyer et son air était à chaque instant comme une réparation de ce
+qu’elle ne pouvait prévenir.
+
+A peine sa mère fut-elle sortie qu’elle nous dit toute sa joie de nous
+voir enfin dans sa maison. Elle nous promena de chambre en chambre de la
+meilleure grâce et parut aussi surprise que ravie de voir que nous
+raisonnions tous les deux de peintures et de curiosités. Saint-Aubin a
+une très belle galerie de tableaux italiens, mais à part la petite
+châsse d’ivoire dont M. de Souville avait parlé, il n’y a rien qui
+provienne de l’abbaye. Sa fille nous a dit que cette châsse était un
+présent du préfet, ou peut-être qu’elle avait été donnée en échange
+d’autres objets de prix. C’est une imitation de la châsse de Sainte
+Ursule et le travail en est curieux et délicat, car toutes les parties
+en ont été conservées réduites, mais il y a dans ce morceau plus
+d’application et de curiosité que d’art véritable. Quant aux manuscrits
+anciens, ce sont deux antiphonaires de Trêves assez rares et une
+_Quinzaine de Pâques_ dont les enluminures sont d’une naïveté singulière
+et le chant d’une barbarie exceptionnelle, même pour le temps.
+L’_Exultet_ sur lequel je me suis arrêté un instant offre quelques
+variantes assez dignes de remarque.
+
+Il faut vous avouer, mon Très Révérend Père, que tandis que nous allions
+par la maison, nous ne pouvions faire qu’en esprit elle ne nous reparût
+dans son ancien état et que nous donnions plus d’attention à ces
+souvenirs qu’aux paroles pourtant empreintes de sincérité de la fille
+d’un usurpateur. Nous sommes revenus à la cure tous les deux rêveurs et
+affectés.
+
+9 juillet 182...
+
+
+De Saint-Aubin à M. de Souville.
+
+Vous êtes parti, mon cher Souville, mécontent et contristé de la manière
+dont j’avais reçu ces deux religieux. Laissez-moi dire quelques mots à
+ma décharge. Nous nous connaissons depuis longtemps et voici dix ans que
+je n’ai guère d’ami que vous: il est convenable que vous sachiez ce qui
+se passe dans mon cœur.
+
+Vous savez par quelle bizarre chaîne d’événements ma jeunesse a été ce
+qu’elle fut: comment le prieur de Saint-Marc me distingua parmi d’autres
+enfants et commença de me faire instruire; comment un père chargé de
+famille fut trop heureux de me voir me tourner vers l’Église où, à
+défaut d’honneurs, je devais du moins trouver l’aisance et le bien-être;
+comment enfin le bon prieur, attentif et inquiet sur ma complexion
+délicate, m’envoya, vers l’âge de dix-huit ans, à Scilly qui était
+devenu ce que, dans l’Ordre bénédictin, on nomme un monastère de
+campagne et demanda qu’on m’y traitât avec une particulière douceur.
+Quelques années séparaient le moment où j’y arrivai de la Révolution, et
+j’ai la certitude qu’une inquiétude sourde qu’on remarquait dans presque
+tous les couvents d’alors venait, sinon de la prévision, du moins de
+l’approche de ces grands événements. C’est ainsi que l’instinct des
+oiseaux les agite, même à l’abri dans une volière, quand l’orage est
+menaçant ou que le temps des migrations revient. Scilly n’était pas un
+monastère des plus réguliers. L’Abbé, qui me prit aussitôt en amitié,
+avait près de soixante et dix ans et se souciait peu de réformes. Je
+passai presque tout mon temps avec lui, dans cette maison même que
+j’habite et qu’il ne quittait presque plus. Chaque matin, j’allais au
+monastère prendre une leçon de théologie et entendre l’explication des
+règles. Celui qui la faisait était un homme d’environ soixante ans, qui
+avait été rival de l’Abbé au moment de son élection. C’était un moine
+austère et d’une régularité extraordinaire. Sa vie était le seul lien
+assurément qui empêchât l’observance claustrale de se dissoudre
+entièrement. Il le sentait et s’attribuait une autorité fort au-dessus
+de celle de prieur, qui contribuait encore à éloigner l’Abbé. Cette
+situation retentit sur la mienne. Les profès me connaissaient à peine.
+Parmi les novices, les uns me jalousaient, les autres me trouvaient de
+l’esprit et le laissaient voir d’une manière qui tournait à mon
+préjudice. Le prieur enseignait une doctrine étroite et rigide qui me
+dégoûtait et dans laquelle il ne m’était guère difficile de faire
+brèche. L’Abbé était savant en histoire ecclésiastique et, avec la
+bonhomie de la vieillesse, il m’en disait souvent des détails qui
+m’étonnaient secrètement, mais dont je me servais avec plus
+d’impertinence que de malice véritable contre les thèses du prieur. Les
+livres réservés se trouvaient aussi dans notre maison et tout à fait à
+part de la bibliothèque commune. Je ne tardai guère à y aller voir.
+Calmet me conduisit par une route naturelle au _Dictionnaire
+philosophique_, à Diderot et à Rousseau où je sentais la vie, tandis que
+mes cahiers latins me semblaient être des sépulcres vides. Plus d’une
+fois le prieur m’appela M. le philosophe, non par une ironie dont il
+était incapable, mais dans une indignation qu’il ne pouvait maîtriser et
+qui me déconcerta. Je revenais lire Tillemont à l’Abbé dans un sentiment
+confus que ni mes goûts ni mes idées ne me portaient vers une vie que je
+n’avais pas choisie et j’en appelais sourdement le terme. Quand la
+Révolution nous dispersa, bien que ma vie eût été constamment facile et
+agréable, il me sembla que des barrières s’ouvraient. Je n’eus cependant
+pas un instant l’idée d’abandonner l’Abbé dans des circonstances que son
+âge et la tranquillité où il avait vécu lui rendaient plus cruelles qu’à
+personne. Nous allâmes à Neufchâtel où nous passâmes l’hiver de 1793.
+Cette ville était pleine d’émigrés qui y menaient une existence joyeuse.
+Il nous avait fallu prendre des habits séculiers et je fus ravi de me
+donner les airs d’un jeune cavalier. La naissance de l’Abbé, sa noblesse
+et son infortune le mettaient naturellement dans la société la plus
+relevée. J’en profitai et il ne me fallut pas longtemps pour oublier
+l’air conventuel et avec lui toutes les leçons que j’avais reçues.
+J’étais jeune et agréable. La liberté me donnait de l’esprit et de la
+légèreté: je fus gâté, et pour la première fois de ma vie je me crus
+heureux. Cependant je remarquais un sentiment étrange dans l’Abbé. Ce
+vieillard que la vie claustrale paraissait rebuter et qui s’en était
+retiré sitôt qu’il en avait eu le pouvoir était miné maintenant par la
+tristesse d’en être éloigné à jamais. Il en parlait peu, mais quand il
+le faisait, c’était avec une douleur contenue qui me pénétrait. Parfois,
+le son de quelques cloches lui rappelait les nôtres, et sa mélancolie
+redoublait. Voyant ce triste état, je lui proposai de changer pour un
+temps de résidence. Nous fûmes reçus avec une extrême bonté par les
+religieux de Saint-Maurice en Valais, qui sont des Chanoines augustins.
+L’Abbé s’appliqua à observer leur règle et on eut pour lui tous les
+égards. Il assistait très exactement au chœur et vivait dans un
+recueillement que je ne lui avais jamais connu. Cependant sa santé
+s’altéra insensiblement et il mourut le jour de la Pentecôte 1794, avec
+un courage et une religion dont tout le monastère fut dans l’admiration.
+
+Je restai à Saint-Maurice encore quelques semaines après sa mort, mais
+la régularité conventuelle qui ne m’avait été possible que par la
+crainte d’affliger mon bienfaiteur me devint promptement insupportable.
+Je trouvai un prétexte pour remercier ces bons Augustins de leur
+hospitalité et gagnai Berne, où je devins, par une aventure singulière,
+secrétaire d’un commissaire du Gouvernement. Cet homme fut pour moi, à
+cette époque critique de mon existence, ce qu’avait été l’abbé de
+Scilly. Il avait un esprit vaste et puissant, une âme élevée et grave.
+Il me fit comprendre l’esprit de la Révolution dont je n’avais vu
+jusque-là que les dehors et pour ainsi dire l’écorce effrayante. Il
+avait beaucoup lu et me fit apprendre l’allemand que personne ne sait en
+France. Lessing et Herder me montrèrent combien les adversaires aussi
+bien que les champions du christianisme, dans notre pays, étaient
+superficiels, étroits et éloignés même de l’intelligence la plus
+rudimentaire des questions qu’ils débattent. En même temps, je pris goût
+aux affaires et commençai à sentir l’ambition. Vous avez quelquefois été
+surpris, mon cher Souville, de voir qu’il ne restât en moi aucune trace
+de mon éducation première. C’est dans ces années d’activité, de
+réflexion et un peu aussi d’intrigue, que je les perdis entièrement.
+Quand le Premier Consul me chargea d’une mission importante à Parme, je
+me souviens que je remarquai à quel point j’étais un homme nouveau, ou
+plutôt combien il me paraissait étrange que mes idées, sinon ma vie,
+eussent jamais été autres que ce qu’elles étaient. Tous ceux qui ont
+suivi le même chemin que moi n’en pourraient dire autant. J’ai entendu,
+un jour, dans un repas et devant une société nombreuse, M. de Talleyrand
+et le baron Louis, ancien prêtre, comme vous le savez, faire des
+plaisanteries révoltantes sur leur premier état. J’ai toujours été à
+l’abri de cette bassesse et de cette grossièreté, vous en avez eu
+souvent la preuve, et depuis mon retour dans ce pays, la solitude, la
+réflexion et l’âge m’ont fait perdre peu à peu un sentiment assez
+semblable à de la rancune que j’avais contre les institutions
+religieuses parce qu’elles étaient vieillies et décrépites quand j’étais
+jeune et que tout, autour de moi, était jeune; peut-être aussi parce que
+de vivre en Italie confirme inévitablement dans le mépris qu’on peut
+avoir de la superstition. Aujourd’hui, je vois clairement que, quoi
+qu’on puisse dire contre la Bible et les mystères, la religion a une
+influence heureuse sur les peuples, et que le catholicisme avec la
+tolérance ne pourrait manquer de rendre une nation prospère. Ce n’est
+pas tout. Je retrouve en moi-même, à mesure que je vais, un sentiment
+élargi et fortifié de la puissance de la prière. Oui, Rousseau aurait
+raison et la prière serait une absurdité et une sauvagerie si nous
+savions ce qu’est l’Être suprême. Mais nous n’en avons que des idées
+faibles ou fausses parce que notre intelligence ne peut lui appliquer
+que des mesures humaines et toutes trompeuses. Je vieillis. Dans
+quelques années je mourrai, c’est-à-dire que je serai séparé de tout ce
+qui m’attache et surtout des deux femmes qui m’environnent de leur
+affection. Je sens, mon cher Souville, que tout dans ma nature se
+révolte à l’idée de tomber seul, épouvantablement seul, dans ce gouffre
+obscur du trépas. C’est ici que l’idée du Dieu de l’Évangile, du Père
+céleste qui pardonne et accueille, me revient avec une force qu’aucun
+raisonnement n’ébranle et devant laquelle toute philosophie semble
+dérisoire. Un Voltairien ne manquerait pas de me dire que je n’éprouve
+ce sentiment à un tel degré que parce que j’aime tendrement ma fille. Il
+est vrai, mais il est vrai aussi que d’aimer ou de ne pas aimer fait
+qu’on entre ou qu’on n’entre pas dans certaines raisons et que, telles
+qu’elles sont, les miennes me paraissent démonstratives. Apprenez
+maintenant que je n’ai montré tant de froideur au P. Thierry et au P.
+Michel que parce que je croyais voir des inquisiteurs entrer dans ma
+maison à la recherche de biens qui n’y sont pas, que depuis j’ai revu
+souvent ces bons religieux et que je regarde le P. Thierry comme un
+génie. Aucun homme ne me paraît être entré aussi avant que lui dans
+l’esprit véritable du christianisme; personne n’y sait découvrir comme
+lui des harmonies où le siècle passé ne voyait que des absurdités.
+Hélas! mon cher Souville, si j’avais rencontré un tel homme il y a
+quarante ans, ma vie n’aurait pas été sans doute ce qu’elle a été. Mais
+peut-être aussi que si ma vie eût été autre, je n’aurais pas apprécié
+comme je fais les étonnantes clartés qu’il jette sur la doctrine de
+l’Évangile. Laissez-moi, en tous cas, vous remercier de m’avoir envoyé
+ces très honnêtes gens dont l’un est assurément le plus grand esprit que
+j’aie jamais rencontré.
+
+5 septembre 182...
+
+
+Nous n’avons point d’autres lettres des personnes qui formaient
+l’entourage de Saint-Aubin, mais nous savons par le _Journal_ de Dom
+Thierry que Saint-Aubin, frappé d’une seconde attaque, fit publiquement
+profession de la foi chrétienne, qu’il fut réconcilié dans les formes,
+mais que, par un choix assez inattendu, il voulut se confesser à Dom
+Michel, qu’enfin il mourut quelques années plus tard dans les sentiments
+d’une piété véritable.
+
+Sa femme était morte avant lui et resta toujours protestante. Leur fille
+retourna en Italie après un incendie qui détruisit de fond en comble la
+maison de l’Abbé. Elle vivait encore à Florence en 1855.
+
+Mai 1898.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Les Bénédictins anglais de Douai 1
+ La Trappe 43
+ La vallée du Cadi et l’abbaye de Saint-Martin du Canigou 55
+ Une abbaye au XVIIIe siècle (Liessies vers 1720) 99
+ Petit moutier 151
+ Les moines de Shakespeare 157
+ Lettres de moines 211
+
+
+
+
+ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+E. GREVIN, SUCCr
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76608 ***