summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/76607-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
authorpgww <pgww@lists.pglaf.org>2025-08-01 07:22:03 -0700
committerpgww <pgww@lists.pglaf.org>2025-08-01 07:22:03 -0700
commit8772231cb16f1b2a139499399d1203ea6d9f1a25 (patch)
treedfb831ea4db78375bf210c06fa1566d3d37ca66f /76607-0.txt
Update for 76607HEADmain
Diffstat (limited to '76607-0.txt')
-rw-r--r--76607-0.txt7562
1 files changed, 7562 insertions, 0 deletions
diff --git a/76607-0.txt b/76607-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..c9a605f
--- /dev/null
+++ b/76607-0.txt
@@ -0,0 +1,7562 @@
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76607 ***
+
+
+
+
+
+
+ ÉMILE FAGUET
+ De l’Académie Française
+
+ La Démission
+ de la Morale
+
+
+ PARIS
+ SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE
+ ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET Cie
+ 15, RUE DE CLUNY, 15
+
+ 1910
+
+
+
+
+EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+ Seizième siècle, études littéraires, un fort vol. in-18 jésus,
+ 16e édition, broché 3 50
+ Dix-septième siècle, études littéraires, un fort volume in-18
+ jésus, 31e édition, broché 3 50
+ Dix huitième siècle, études littéraires, un fort volume in-18
+ jésus, 31e édition, broché 3 50
+ Dix-neuvième siècle, études littéraires, un fort volume in-18
+ jésus, 35e édition, broché 3 50
+ Politiques et Moralistes du dix-neuvième siècle. Trois séries,
+ formant chacune un volume in-18 jésus, broché 3 50
+ L’ouvrage est complet en trois séries, chaque volume se vend
+ séparément.
+ Politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire,
+ troisième mille, un vol. in-18 jésus 3 50
+ Propos littéraires. Quatre séries, formant chacune un volume
+ in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément) 3 50
+ Propos de théâtre. Quatre séries, formant chacune un volume
+ in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément) 3 50
+ Le Libéralisme. Un volume in-18 jésus, huitième mille, broché 3 50
+ L’Anticléricalisme. Un vol. in-18 jésus, septième mille, broché 3 50
+ Le Socialisme en 1907. Un vol. in-18 jésus, huitième mille,
+ broché 3 50
+ Le Pacifisme, un vol. in-18 jésus, troisième mille, broché 3 50
+ Discussions politiques. Un vol. in-18 jésus, broché 3 50
+ En lisant Nietzsche. Un volume in-18 jésus, cinquième mille,
+ broché 3 50
+ Pour qu’on lise Platon. Un volume in-18 jésus, broché 3 50
+ Amours d’hommes de lettres. Un volume in-18 jésus, cinquième
+ mille, broché 3 50
+ Simplification simple de l’orthographe. Une piqûre in-18 jésus 0 60
+ Madame de Maintenon Institutrice, extraits de ses lettres,
+ avis, entretiens et proverbes sur l’Éducation, avec une
+ introduction. Un volume in-12, orné d’un portrait, 3e
+ édition, broché 1 50
+ Corneille, un vol. in-8º illustré, 9e édition, broché 2 »
+ La Fontaine, un vol, in-8º illustré, 11e édition, broché 2 »
+ Voltaire, un vol. in-8º illustré, 8e édition, broché 2 »
+ Ces trois derniers ouvrages font partie de la _Collection des
+ Classiques populaires_, dirigée par M. Émile Faguet.
+ Discours de réception à l’Académie française, avec la réponse
+ de M. Émile Ollivier, une brochure in-18 jésus 1 50
+ Cours de poésie française. Leçon d’inauguration. Une piqûre 0 50
+ La Revue Latine, journal de littérature comparée (a cessé de
+ paraître en décembre 1908).
+ La collection comprend sept années.
+ La première année est épuisée.
+ La deuxième année 10 »
+ La troisième année et les suivantes, chacune 6 »
+ L’année forme un volume in-8º carré de plus de 700 pages, broché.
+ (Chaque année se vend séparément.)
+
+
+
+
+La Démission de la Morale
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+AVANT KANT
+
+
+Il y a quelque intérêt à étudier très froidement, et aussi
+«objectivement» que possible, l’évolution de la morale, particulièrement
+en France, depuis Kant jusqu’aux dernières nouvelles. Cela peut jeter
+quelques lumières sur l’état des esprits et par conséquent fournir
+contribution à l’histoire générale, ce qui a peut-être une certaine
+utilité. Et en tout cas c’est un divertissement qu’on peut estimer
+honnête.
+
+ * * * * *
+
+La morale est la science, ou l’art, qui peut, ou donner aux hommes des
+règles de leur conduite à travers la vie, ou donner aux hommes des
+indications sur la conduite qu’ils feront bien de suivre à travers la
+vie.
+
+Si on la tient pour une science pouvant donner des règles, si on la
+tient pour «normative», la morale, à mon avis, ne peut se fonder que sur
+une religion,--que sur une science, ou plusieurs sciences--ou que sur
+elle-même.
+
+Si on la tient pour un art, elle peut emprunter à certaines sciences, ou
+au _savoir_ en général, quelque chose; elle peut s’appuyer sur le savoir
+et en tirer quelque secours; mais elle est surtout un ensemble de
+démarches ingénieuses, de la part de l’homme, pour s’accommoder aux
+choses et à soi et pour diriger sa vie de manière à être dignement et
+noblement satisfait de soi-même.
+
+Pour remonter, un instant, aux anciens, il faut savoir qu’ils ont connu
+très bien la morale en tant que science et aussi la morale en tant
+qu’art. A prendre les choses dans les grandes lignes et en négligeant
+volontairement des détails, importants il est vrai, et qui pourront, je
+le sais, faire objection contre moi, on ne se trompera pas beaucoup en
+disant que la morale considérée comme science a été inventée par Socrate
+et les stoïciens, ses vrais disciples; et que la morale considérée comme
+art a été inventée par les épicuriens.
+
+Socrate, à en juger d’après ceux des livres de Platon où Platon semble
+plus qu’ailleurs s’inspirer de lui, fonde la morale sur la psychologie.
+Il dit: «Connais-toi toi-même, et, selon que tu te connaîtras plus ou
+moins bien, tu seras plus ou moins vertueux.» Il fonde tellement la
+morale sur la science qu’il confond la moralité avec la science,
+volontairement. Faire le bien, c’est le savoir. Savoir le bien, c’est le
+faire. Qui sait le bien fait le bien. Celui qui fait le mal n’est qu’un
+aveugle qui ne se connaît pas. Théorie que j’ai discutée ailleurs et
+peut-être réhabilitée[1], dont je ne retiens à cette heure que ceci, à
+savoir que Socrate est éminemment, est en son fond, un moraliste
+dogmatique, qui veut donner à la morale la solidité, la fermeté,
+l’impérativité aussi d’une science exacte.
+
+ [1] Voir _Pour qu’on lise Platon_.
+
+Les stoïciens tout de même. Les stoïciens rattachent toute leur morale à
+la psychologie, à la science de l’homme quand ils donnent comme premier
+principe de la morale: «Vivre conformément à la nature». Qu’est-ce à
+dire en effet? Qu’il faut vivre conformément à la nature de l’homme
+(c’est le sens que le ὁμολογουμένωσ τῇ φύσει a toujours dans Épictète),
+donc qu’il faut connaître sa nature. Qu’il faut vivre aussi conformément
+_à la nature entière_ (c’est le sens que le ὁμολογουμένωσ a toujours
+dans Marc-Aurèle), à l’ordre général de la nature; donc qu’il faut
+connaître la nature universelle, l’ordre général du monde.
+
+La morale se rattache donc à la science tout entière et n’en est que
+l’aboutissement dans l’homme même, dans la conduite qu’il doit tenir.
+_Or_ qu’est-ce que la science de lui-même et du Tout peut apprendre à
+l’homme? Qu’il y a une raison universelle, très sage, très _suivie_,
+très harmonieuse, très logique, qui _ne se contredit pas_; et aussi
+qu’il y a dans l’homme une raison moins ferme, plus ou moins vacillante;
+mais qui est ce qui en lui _se contredit le moins_ et la seule chose en
+lui qui puisse ne pas se contredire. Donc il faut suivre la raison pour
+rester logique, pour être _constant_, pour avoir une vie harmonique en
+toutes ses parties parce qu’elle sera dominée par un seul principe.
+
+Et donc il faudra, du côté de soi-même, n’obéir aucunement à ses
+passions, qui sont forces illogiques et capricieuses; du côté de
+l’extérieur mépriser complètement tout ce qui ne dépend pas de nous,
+tous les _fortuits_, qui, si nous en tenions compte, nous feraient
+également vivre d’une vie capricieuse et irrégulière.--Pour mépriser
+tant de choses et se dérober à l’influence de tant de choses, il faut se
+donner une volonté énergique, indomptable et en quelque sorte
+implacable. La raison, c’est tout l’homme intellectuel; la volonté,
+c’est tout l’homme actif. Raison et volonté, c’est tout l’homme. La
+sensibilité doit être supprimée. La volonté sans cesse en acte et
+n’obéissant qu’à la raison, c’est toute la morale.
+
+Cette morale, on a vu comme elle se rattache à la science de l’homme et
+à la science du monde, à la science totale, et comment elle se fonde sur
+elle.
+
+Pour les épicuriens, malgré quelques essais qu’ils ont faits pour donner
+un caractère scientifique à leur morale, la morale est bien, en somme,
+un art et seulement un art. Elle pourrait être définie: _les moyens
+d’être heureux_. L’homme aspire au bonheur. Il a raison. Il serait
+étrange qu’on voulût lui persuader qu’il a tort. On n’y réussirait
+guère, du reste, tant le désir de bonheur est le fond de notre nature.
+Il faut tout simplement le laisser dans cette croyance. Seulement il
+faut lui apprendre à ne pas se tromper sur ce qui est le bonheur, de
+peur qu’en cherchant le bonheur instinctivement, il ne trouve que
+l’infortune. Or où est le bonheur vrai, le bonheur qui ne trompe pas,
+qui ne se déguise pas à nos yeux pour s’y révéler ensuite sous forme
+d’infortune et de misère? C’est un art, précisément, que de le
+découvrir. C’est une science aussi, si l’on veut, et il va de soi qu’il
+n’est pas inutile de connaître l’âme humaine pour savoir ce qui doit
+remplir ses désirs et par conséquent être un bonheur pour elle; mais
+c’est surtout un art. C’est un art qui consiste à observer les
+tentatives des hommes vers le bonheur et à noter celles qui réussissent
+et celles qui échouent; et dans quelle mesure elles échouent et elles
+réussissent; et dans quelles conditions elles ont plus ou moins succès
+ou échec.
+
+Le bonheur étant chose relative et subjective, et la morale n’étant que
+procédé pour arriver au bonheur, il s’ensuit que la morale est chose
+subjective et relative, qu’elle est science particulière pour chacun,
+donc non pas science, mais art, ainsi qu’il a été dit tout d’abord.
+
+Du reste, on peut arriver, relativement encore, à une conclusion assez
+générale, et c’est à savoir que pour _la plupart des hommes_ le bonheur,
+_tout compte fait_, est dans la vertu. La vertu n’est pas le but de
+l’homme, la fin où il doit tendre; elle est le moyen le plus sûr pour
+lui d’atteindre son but, qui est le bonheur. Elle le donne toujours,
+tandis que les autres ne le donnent qu’accidentellement. Elle n’est pas
+le but; elle n’est pas, non plus, le seul chemin; mais elle est la
+grande route. L’épicurisme ne détruit donc pas la moralité. Il la
+subordonne. Il la soumet à la recherche du bonheur. Il dit: «Puisque
+vous voulez être heureux, soyez vertueux.» Il n’aurait rien à opposer à
+qui dirait: «Je ne tiens pas à être heureux.» Il n’a rien à dire non
+plus à celui qui affirme être heureux en dehors de la vertu, si ce
+n’est: «Vous vous trompez»; ou: «Vous vous persuadez que vous êtes
+heureux, sans l’être»; ou: «Vous ne le serez pas toujours.» Réponses un
+peu faibles.
+
+L’épicurisme, comme tout art, peut toujours être contesté. Il est fort
+par la première position qu’il prend; il est faible en ses conclusions.
+Il est fort en demandant aux hommes: «N’est-il pas vrai que vous voulez
+tous être heureux? Vous avez raison»; car ainsi il gagne tout d’abord
+leur confiance. Il est faible en leur criant: «Donc soyez vertueux»,
+parce que le rapport entre ces deux propositions ne pouvant pas être
+établi scientifiquement, ne pouvant jamais l’être que par un art plus ou
+moins ingénieux, mais toujours récusable, n’a rien de ferme ni de
+solide.
+
+A un autre point de vue, remarquons que ces deux morales antiques,
+quelque dogmatiques qu’elles soient toutes les deux et surtout la
+première, sont encore persuasives et non impératives, hypothétiques même
+(surtout l’une) et non catégoriques. Quoique l’une et l’autre (surtout
+la première) aient employé le mot qui veut dire: «_Tu dois_», elles ne
+sont ni l’une ni l’autre autorisées pleinement à dire: «_Tu dois_».
+Elles ne sont impératives que par un certain abus de mots et un certain
+excès d’affirmation. Qui _m’oblige_ (voici pour le stoïcisme) à me
+conformer à l’ordre universel ou à mon ordre intérieur, à la raison
+cosmique ou à ma raison humaine? Absolument rien. Je puis trouver cela
+beau, noble, honorable, convenable, digne de moi; mon orgueil peut être
+extrêmement intéressé à l’accepter; mais que j’y sois _obligé_, je ne le
+vois pas. Je pourrai dire: «_Decet_»; rien ne me fera dire: «_Debes._»
+Le devoir stoïque n’est pas un devoir; c’est un idéal. On m’y attire; on
+m’y pousse; on m’en éblouit et on m’en fascine; on ne me le commande
+pas; on ne trouve pas quelque chose qui me le commande. Le stoïcisme est
+persuasif; il n’est pas, il ne peut pas être impératif.
+
+Il est persuasif infiniment, parce qu’il s’adresse, pour nous persuader,
+aux parties de notre âme dont nous sommes le plus fiers et que nous
+chérissons le plus; il ne peut pas être impératif.
+
+Il est très visible, du reste, qu’il n’a jamais songé à l’être et qu’il
+n’a jamais songé à dire: «Quelqu’un quelque part, ou quelque chose en
+vous, vous commande impérieusement de faire ceci. Obéissez.»
+Quelques-unes de ses formules se rapprochent de celle-ci; aucune n’y est
+adéquate. Ses formules se ramènent toujours à: «Il est beau d’agir de
+telle sorte.» C’est une persuasion de tout premier ordre; c’est une
+magnifique persuasion; ce n’est pas une obligation démontrée; ce n’est
+pas un impératif.
+
+Encore moins l’épicurisme est-il impératif. Il ne commande pas; il
+persuade à peine; il renseigne: «Si vous voulez être heureux, faites
+ceci.» L’épicurisme est une indication. C’est une indication qui n’est
+pas fausse mais à laquelle on ne se sent nullement tenu de se conformer.
+L’épicurisme n’a pas de force contraignante. Le stoïcisme non plus,
+comme nous l’avons vu; mais on peut dire que le stoïcisme, à défaut de
+force contraignante, a une force imposante; l’épicurisme ni ne contraint
+ni même n’impose.
+
+Voilà ce qui me faisait dire que les deux grandes morales antiques sont
+persuasives et non impératives.
+
+Et aussi elles sont hypothétiques et non catégoriques, ce qui est
+presque la même façon de les envisager. L’épicurisme est éminemment un
+«impératif hypothétique», comme dit Kant. Il recommande d’être vertueux,
+_si_ l’on veut avoir le bonheur. Il conditionne la vertu; il conditionne
+le devoir. En disant: «Soyez vertueux pour être heureux», il n’est pas
+loin de dire: «Si vous ne trouvez pas le bonheur dans la vertu,
+laissez-la.» Il ne dit point pareille chose; mais on peut la lui faire
+dire. Il est hypothétique fondamentalement et apparemment, très
+apparemment, ce qui est peut-être plus grave.
+
+Le stoïcisme ne l’est point apparemment mais il l’est en son fond, sans
+aucun conteste. Il prescrit aux hommes la vertu pour qu’ils se
+conforment à leur nature et à la nature; c’est la leur prescrire, _s’il_
+est vrai que leur nature et la nature soient orientés vers la vertu,
+_s’ils_ reconnaissent dans leur nature une tendance à la vertu et dans
+la nature la vertu proclamée. Or voilà bien une hypothèse, une hypothèse
+que tous les efforts de l’école tendront à fortifier, à solidifier, à
+charger de certitude; mais enfin une hypothèse. Voilà bien un «impératif
+hypothétique».
+
+L’épicurisme pourrait même dire qu’il est moins hypothétique que le
+stoïcisme, puisque l’hypothétique contenu dans son commandement est à
+peine une hypothèse; puisque prescrire aux hommes la vertu s’ils veulent
+être heureux, c’est la leur prescrire sans hypothèse, n’étant point
+douteux que tous les hommes veulent le bonheur, tandis que
+l’hypothétique contenu dans la prescription stoïcienne est hypothétique
+très pleinement.
+
+Quoiqu’il en soit du plus ou du moins, les morales stoïcienne et
+épicurienne sont persuasives et non impératives; sont hypothétiques et
+non catégoriques.
+
+Pourquoi? Parce qu’elles sont humaines, strictement humaines. Elles ne
+sont pas,--je crois bien qu’elles le sont un peu, quoi que je die, mais
+enfin il est plus juste de dire qu’elles ne le sont pas qu’il ne le
+serait de dire qu’elles le sont,--elles ne sont pas des débris, des
+restes, des souvenirs inconscients de religions passées. Bien plutôt
+elles sont en réaction et en sourde révolte contre les religions de
+l’ancienne Grèce. Plus ou moins formellement elles accusent ces
+religions d’immoralité et la morale grecque existe, au fond, et se sent
+exister, surtout _pour que_ les vieilles religions n’existent plus. Elle
+se sent exister et elle veut exister comme remplaçant les anciennes
+religions et surtout comme prenant une place que les anciennes religions
+n’avaient pas remplie. Elles sont, relativement aux anciennes religions,
+d’essence presque absolument différente.
+
+Il est donc très naturel qu’elles n’aient pas le caractère impératif,
+dominateur, conquérant, pour ainsi parler, et envahisseur, que les
+religions ont d’ordinaire. Elles ne sont pas des morales détachées
+d’anciennes religions et qui se souviennent inconsciemment d’avoir été
+des religions et qui en ont gardé comme le caractère et comme le pli.
+Elles ne sont pas des morales à air et à geste religieux.
+
+Remarquez du reste, pour tout dire, ou plutôt pour tout indiquer
+brièvement, que les religions anciennes _elles-mêmes_ n’ont pas
+beaucoup, n’ont pas violemment, pour ainsi dire, le caractère impératif.
+Elles commandent, c’est incontestable, et elles promettent des
+récompenses et elles menacent de châtiments. Elles sont donc, il faut le
+reconnaître, des systèmes religieux complets. Complets, oui, mais peu
+définis et peu rigoureux; parce qu’ils sont extrêmement, j’allais dire
+désespérément complexes. Voyez brièvement tout ce qu’il y a dans les
+religions antiques. Il y a des dieux, c’est-à-dire, première complexité,
+des êtres qui _étaient_ des forces aveugles, puissantes et redoutables
+de la nature et qui sont devenus des hommes, des hommes supérieurs, des
+hommes très grands, très forts, très puissants et éternels; mais des
+hommes; des dieux, donc, qui participent maintenant des forces
+formidables de la nature et des passions changeantes, des caprices de
+l’humanité; et qu’on adore confusément comme ils sont confus eux-mêmes;
+pour lesquels on a les sentiments les plus divers et les plus mêlés,
+admiration, crainte, respect, envie, culte artistique, ironie
+quelquefois, autres sentiments encore. Les dieux sont des personnages
+auxquels on croit, que l’on sent très présents, très proches,
+quelquefois très éloignés, que l’on a bien en très grande considération,
+mais qu’au fond on ne sait pas bien comment traiter.
+
+Il y a encore, dans le paganisme, le Destin, qui est une conception
+peut-être aussi ancienne que celle des dieux, mais toute différente et
+presque contradictoire. Née, sans doute, de l’intuition, plus ou moins
+confuse, de l’immutabilité des lois de la nature, la conception du
+Destin s’oppose à la conception des dieux. Ils sont capricieux comme des
+hommes, il est immuable comme le ciel; ils peuvent être fléchis, il est
+inflexible; ils peuvent être priés, il est inutile de le solliciter; ils
+peuvent être corrompus par des présents, il est incorruptible. Le Destin
+est un dieu sans oreilles, par derrière et par-dessus les dieux
+sensibles. Il est profondément immoral en soi, puisque rien ne peut le
+changer et que la bonne volonté humaine n’a pas de prise sur lui, et en
+même temps on le mêle de moralité, pour ainsi dire, on fait entrer en
+lui un élément de moralité, en aimant à se persuader que sa volonté
+immuable et éternelle se confond avec la justice; mais encore on n’en
+est pas sûr et il est à la fois effrayant et déconcertant, effrayant
+surtout.
+
+Et il y a encore la Némésis, qui est contradictoire à la fois au Destin
+et aux dieux. Elle est contradictoire au Destin, puisqu’elle est un
+sentiment et même une passion, chose qui n’a aucun rapport avec un ordre
+éternel; puisqu’elle est une jalousie des êtres supérieurs à l’égard de
+l’homme, jalousie qui s’exerce capricieusement et arbitrairement, qui
+est toujours suspendue sur la tête des mortels, mais que l’on peut
+conjurer, écarter, fléchir par des prières et de bonnes œuvres.--Elle
+est contradictoire, quoique un peu moins, aux dieux eux-mêmes; car elle
+est un sentiment mauvais et bas qui dégrade les dieux, qui en fait des
+êtres inférieurs à l’homme plutôt que supérieurs, qui les présente
+surtout sous leur aspect de méchanceté et de rancune.
+
+La Némésis est démocratique; elle est même la démocratie symbolisée.
+Elle fait des dieux qui, quoique supérieurs à l’homme, n’aiment pas que
+des hommes soient grands, forts ou heureux. Elle fait des dieux qui
+auraient des sentiments populaires, sans avoir l’excuse naturelle qu’a
+le peuple d’être envieux des puissants.
+
+Elle est aristocratique aussi; elle est cette idée que le petit doit
+rester à sa place, ne pas vouloir devenir grand et que s’il veut devenir
+grand il trouvera plus grand que lui et plus fort, fût-ce au ciel, pour
+le faire rentrer dans la sphère dont il a voulu sortir.
+
+On peut la prendre de ces deux manières; mais, de quelque biais qu’on la
+prenne, elle est un sentiment méchant prêté aux dieux et qui les
+rapetisse. Elle fait du dieu, soit un tribun hargneux qui exalte les
+petits et qui déprime les grands et les châtie; soit un aristocrate
+autoritaire qui maintient chacun à son rang avec une férocité sournoise,
+procédant par coups brusques et inattendus.
+
+Inutile de dire, comme tout à l’heure pour le Destin, qu’on a, peu à
+peu, essayé de faire entrer de la moralité dans la Némésis et que,
+puisqu’on pouvait la prendre comme artisan d’égalité, on a affecté de la
+tenir pour forme de la justice. Mais de la conception initiale qu’on en
+avait eue reste ceci que la Némésis était contradictoire au destin et
+contradictoire à l’idée de dieux plus nobles et plus généreux que les
+hommes.
+
+Une religion si mêlée pouvait-elle être vraiment impérative, vraiment
+normative, vraiment créatrice de règles nettes et précises pour la
+conduite des hommes? Évidemment non. Elle peuplait leur esprit d’idéals
+confus, d’espérances et de craintes confuses, de devoirs confus et
+contradictoires. Donc, quand bien même, ce que j’ai indiqué que l’on
+pourrait soutenir, les morales antiques auraient eu quelques racines
+dans les religions antiques auxquelles elles succédaient, elles
+n’auraient pas pu retenir de celles-ci un caractère impératif que
+celles-ci n’avaient jamais eu.
+
+Et s’il est vrai, comme je crois que c’est plus vrai, que les morales
+antiques fussent plutôt en réaction contre les religions antiques
+qu’elles ne dérivassent d’elles, il y avait peu de chances, cependant,
+pour qu’elles inventassent cette chose nouvelle, véritablement inconnue
+et un peu étrange, une idée commandant à un homme, comme un maître à un
+esclave et l’asservissant. De cette idée, ils ont approché, c’est
+incontestable. Ils ont présenté soit la raison, soit l’intérêt bien
+entendu, comme quelque chose, sinon qui nous oblige, du moins qui nous
+accule, qui nous force à dire: «il est bien vrai qu’il n’y a pas autre
+chose à faire»; et ceci est bien une sorte de contrainte. Mais ne nous y
+trompons point, c’est encore une contrainte de persuasion; c’est une
+contrainte qui donne ses raisons. «La raison, a dit Pascal, nous
+commande bien plus impérieusement qu’un maître, car en désobéissant à un
+maître on est malheureux et en désobéissant à la raison, on est un sot.»
+La contrainte des philosophies morales antiques était précisément
+celle-ci. Elles mettaient leur effort à nous contraindre à avouer qu’il
+est sot de ne pas être vertueux. Mais ceci est encore de la persuasion;
+c’est de la persuasion qui devient si forte qu’elle finit par prendre un
+caractère presque impératif; mais précisément elle _finit_ par là,
+tandis que c’est par là que la morale impérative commence, et la
+différence est si considérable qu’elle est d’essence même.
+
+Oui, en vérité, tout le monde intellectuel grec, tant religieux que
+philosophique, n’a connu que la persuasion. Les religions ont été
+persuasives, les philosophies ont été persuasives. Les religions ont
+effrayé d’abord, confusément; mais, ce semble, à remonter aux plus
+anciens textes, sans tirer de leur majesté terrifiante un certain nombre
+de commandements précis et formels, et je crois que l’on sait combien il
+est difficile de mettre en formules et même de démêler la morale
+d’Homère ou d’Hésiode. Puis elles se sont, confusément encore, mêlées de
+morale, mais d’une morale qui entrait en elles comme un corps étranger
+et qui travaillait plus à les désagréger qu’à les vivifier; et en partie
+morales, en partie immorales, en partie esthétiques, et à ce titre
+étrangères à la morale sans y être précisément contraires, elles
+présentaient aux hommes une morale si mêlée et si indistincte qu’au fond
+les meilleurs d’entre eux mettaient leur moralité même à se détacher
+d’elles.
+
+Les morales, d’autre part, étaient ou noblement utilitaires et
+eudémoniques, ou austères et contraignantes; mais toujours persuasives,
+quelles qu’elles fussent, procédant par raisonnements et non par ordres,
+recommandant la vertu et non la commandant, n’obligeant pas, ou ne
+démontrant pas à l’homme qu’il est obligé, «raisonnant» l’homme, pour
+parler le langage populaire, ne le captivant point, ne l’asservissant
+point, ne le pliant point sous une loi indiscutable.--Cela revient à
+dire que dans tout le monde intellectuel grec c’est la déesse Persuasion
+qui est souveraine, et la déesse Persuasion est toujours un souverain
+constitutionnel.
+
+ * * * * *
+
+Le Christianisme vint. C’est lui qui a créé la morale impérative. Il l’a
+créée par ce qu’il apportait avec lui; il l’a créée par ce qu’il
+retenait du passé. Il sortait, lui, d’une religion, d’abord contre
+laquelle il n’était pas en réaction; car il «n’était pas venu pour
+détruire la Loi, mais pour la consommer»; et il sortait d’une religion
+qui n’était pas confuse, mêlée et contradictoire; mais qui était
+extrêmement précise et nette. Dans la religion biblique point de Destin,
+point de Némésis et point de polythéisme (du moins depuis longtemps à
+l’époque où le Christianisme parut). Un seul Dieu, qui est personnel,
+qui n’est pas lié par une fatalité plus forte que lui, qui est libre et
+qui est tout-puissant, qui commande comme un roi arbitraire et absolu;
+qui d’autre part n’est pas jaloux des hommes, est très sévère et très
+irritable, mais n’est pas jaloux et qui n’a qu’une passion, qui est
+qu’on lui obéisse strictement et aveuglement.
+
+D’une religion de cette sorte, une morale impérative peut sortir et doit
+sortir, et seulement une morale impérative.
+
+Elle est comme toute faite. La morale, c’est d’obéir à Dieu qui est
+infaillible, qui n’a pas besoin d’être justifié et qui ne doit pas être
+discuté. La morale sort de la religion et d’une religion nette, précise,
+sans contradiction, sans incertitude, sans imagination, sans mythes
+poétiques et singuliers. Voilà ce que Jésus retenait de l’ancienne Loi.
+Il apportait une morale nouvelle, très nouvelle, comme nous le verrons
+plus loin; mais il la rattachait à la religion antique et il la laissait
+volontairement assise sur la religion comme sur sa base naturelle,
+confondue avec la religion et aussi impérative qu’elle. Il disait: «Vous
+aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et
+de tout votre esprit. _C’est là le plus grand et le premier
+commandement. Et voici le second, qui est semblable à celui-ci_: Vous
+aimerez votre prochain comme vous-même.» Il est impossible de rattacher
+plus fortement la morale à la religion, de confondre plus intimement la
+morale et la religion, en insistant sur ceci que le premier principe de
+la morale n’est que le second commandement, et sur ceci que, du reste,
+le commandement qui renferme toute la morale n’est qu’une sorte de
+répétition du commandement qui renferme toute la religion. Pour Jésus la
+morale n’est qu’un aspect de la religion. Il n’y a rien de plus juste
+que le nom de Fils de Dieu appliqué à Jésus. Jésus, c’est la morale
+elle-même; Jésus Fils de Dieu, cela veut dire que la morale procède de
+la religion, en sort, s’appuie sur elle, du reste est consubstantielle
+avec elle et en a tous les caractères. Jésus est un aspect de Dieu; la
+morale est un aspect de la religion.
+
+La morale ainsi comprise ne peut être que normative, impérative,
+absolument impérative, puisque, non seulement elle est _un_ Dieu, mais
+elle est Dieu lui-même.
+
+D’autre part, ce que Jésus apportait avec lui, c’était une morale
+nouvelle qui, si elle s’incorporait avec Dieu, et précisément parce
+qu’elle s’incorporait avec lui, _le changeait_ très sensiblement. A la
+loi de terreur Jésus venait substituer la loi d’amour; et cela, sans que
+peut-être il s’en doutât, pour les gentils comme pour les juifs. Le Dieu
+des juifs était un dieu terrible auquel il fallait obéir et qu’il
+fallait craindre. Les dieux des gentils étaient également des dieux
+auxquels il fallait obéir et qu’il fallait craindre. Le premier qui ait
+dit dans le monde qu’il fallait _aimer_ Dieu, c’est Jésus. L’amour de
+Dieu est la grande invention du Christianisme. Cette invention changeait
+Dieu et la morale, donnait à Dieu et à la morale un tout nouveau
+caractère. Car s’il faut aimer Dieu, prenez garde, il faut que Dieu
+devienne bon; ou il faut qu’on se mette en l’esprit qu’il l’a toujours
+été. Quelque effort que l’on y pût faire, on n’aimerait pas, on ne
+parviendrait pas à aimer un Dieu méchant, ou un Dieu qui ne serait que
+terrible, ou même un Dieu qui ne serait que strictement juste. Donc il
+faut qu’on se le figure comme bon, comme juste sans doute, comme sévère
+peut-être; mais comme bon. En disant qu’il faut aimer Dieu, Jésus, comme
+nécessairement, l’a rendu aimable. Au fait, c’est ainsi qu’il se le
+représentait et c’est parce qu’il _sentait_ Dieu bon qu’il a voulu qu’on
+l’aimât; mais aussi c’est parce qu’il a dit qu’il fallait l’aimer qu’il
+l’a fait bon éternellement dans l’imagination des hommes.
+
+Dieu était changé. La morale l’était du même coup. La morale était
+jusque-là morale de justice; elle devenait morale d’amour. La morale
+consistait jusque-là à respecter le droit d’autrui et à rendre à chacun
+le sien. Elle consista désormais à aimer tous les hommes comme des
+frères. Et cela était une conséquence très logique. Si Dieu doit être
+aimé parce qu’il est bon et si, étant bon, il aime tous les hommes, la
+seule manière de le bien aimer est d’aimer tous les hommes comme il les
+aime. La substitution de Dieu père à Dieu roi amène la substitution de
+l’idée de fraternité à l’idée de justice.
+
+Aussi l’idée de justice est-elle souvent méprisée et raillée dans
+l’Évangile, et c’est à l’idée d’amour, de fraternité qu’il tend tout
+entier. La seconde grande invention de Jésus est d’avoir passé par delà
+l’idée de justice, considérée comme inférieure, pour installer la morale
+dans l’amour. De là ces préceptes au delà desquels on n’ira point:
+«Faites ce que vous voudriez qu’on vous fît; ne résistez pas au mal
+qu’on veut vous faire et qu’on vous fait; aimez votre prochain comme
+vous-même; aimez vos ennemis; faites du bien à ceux qui vous haïssent.»
+De là cette morale, dont Kant a très bien dit que si toute la religion
+sur laquelle elle s’appuie s’écroulait, elle subsisterait encore par
+elle-même; de là cette morale que les attaques dirigées contre la
+religion sur laquelle elle s’appuie n’atteignent pas et ne peuvent
+atteindre; de là cette morale enfin que tout progrès des mœurs, réel ou
+supposé, non seulement ne laisse pas en arrière, mais ne fait que
+rejoindre, ou plutôt ne rejoint jamais et voit toujours devant lui comme
+son but dernier et sa fin suprême.
+
+Cette morale est telle qu’il semble qu’elle pourrait se passer du dogme,
+étant plus pure que lui, en quelque sorte, et plus sublime; mais
+n’oublions pas qu’elle n’a pas voulu s’en passer et qu’elle s’est en
+quelque sorte insérée et encadrée dans le dogme existant. Le dogme
+était: Dieu commande et il faut lui obéir, et tel était le fondement de
+la morale. Le dogme était: le désobéissant sera puni et l’obéissant sera
+récompensé, et telle était la sanction de la morale. Jésus conserve tout
+cela, et, _entre_ ce fondement de la morale et cette sanction de la
+morale, il introduit une morale plus pure que l’ancienne et qui n’est
+plus l’obéissance et qui est l’amour, et qui n’est plus la justice et
+qui est la fraternité; mais il maintient et fondement et sanction, et il
+dit que le premier commandement est l’attachement de l’homme à Dieu, et
+il dit que Lazare sera recueilli dans le sein d’Abraham et que le
+mauvais riche sera précipité pour l’éternité dans l’enfer.
+
+Donc une morale sublime avec fondement religieux, avec une sanction
+religieuse; de caractère, par conséquent, nettement et formidablement
+impératif; voilà la morale de Jésus.--Plus tard, autour de cette morale
+demeurée fixe et immobile et qui ne pouvait que demeurer telle
+puisqu’elle avait, du premier pas, atteint l’absolu, la religion dont
+elle était comme encadrée et entourée, évolua. Elle se créa, au contact
+des Grecs, et, du reste, parce qu’à une religion qu’on adopte on demande
+l’explication de tout, une métaphysique très obscure et du reste
+merveilleuse, qui restait comme le fondement, mais plus mouvant en
+quelque sorte et moins assuré qu’auparavant, de la morale, que l’on
+assurait toujours qui s’y appuyait.
+
+Elle donna, d’autre part, à la morale des sanctions plus variées, pour
+ainsi parler, admettant un moyen terme, lui-même comportant différentes
+mesures, entre le paradis et l’enfer, et par conséquent créant une
+hiérarchie et une échelle des peines et des récompenses; et c’était là,
+en somme, une idée évangélique, Jésus n’ayant pas détruit le Dieu juste
+et ayant inventé le Dieu bon, et par conséquent une conciliation étant à
+trouver entre la justice de Dieu et sa bonté, et ni l’une ni l’autre ne
+pouvant être supprimée, et devant être imaginé un tempérament de l’une
+par l’autre.
+
+D’autre part encore, comme il arrive aux conquérants d’être plus ou
+moins absorbés, tout au moins altérés par ceux qu’ils conquièrent, le
+Christianisme, s’il avait admis en lui beaucoup de métaphysique grecque,
+admit en lui beaucoup de paganisme proprement dit. Le polythéisme
+revécut, très atténué, mais il revécut dans les anges, du reste
+empruntés à la religion hébraïque et dans les saints et saintes,
+remplaçant les dieux nationaux, les dieux municipaux et les dieux
+locaux; et dans les «Notre-Dame» de tel ou tel pays, qui sont, par un
+artifice d’imagination, à la fois une seule personne et une foule de
+personnalités très distinctes.--Le «destin» revécut, ici et là, très
+contesté, parce que rien n’est moins évangélique que cette conception;
+mais il revécut dans l’idée de la prédestination, selon laquelle Dieu
+n’est pas lié par plus fort que lui; mais se lie lui-même de toute
+éternité.
+
+Je ne vois guère que la Némésis, idée qui est la plus originale et la
+plus caractéristique du paganisme, qui ne se retrouve pas dans le
+Christianisme, pour cette raison que la grandeur et la toute-puissance
+d’un seul Dieu est par trop contradictoire avec cette idée, laquelle met
+les dieux aussi près des hommes qu’il est possible de les y mettre sans
+en faire des hommes. Et encore je ferai remarquer que la Némésis me
+semble bien paraître dans un des plus anciens textes des Évangiles, dans
+le _Sermon sur la Montagne_: «Quand vous voudrez prier, dites: Notre
+père qui êtes aux cieux... ne nous induisez pas en tentation.» De
+quelque manière qu’on ait retourné ce texte et qu’on l’ait adouci, il
+reste comme une preuve que dans les idées des premiers chrétiens, Dieu
+pouvait tendre des pièges à l’homme, peut-être pour l’éprouver,
+peut-être par je ne sais quel esprit de malice. Il y a là quelque chose
+de la Némésis, que l’on trouve du reste, plus ou moins distincte, dans
+certains passages de la Bible. Ce qu’il faut penser là-dessus, c’est, à
+mon sens, que l’idée de la Némésis a été commune à toute l’antiquité,
+qu’elle est très forte dans le paganisme, qu’elle est sensible dans
+l’hébraïsme, que de l’hébraïsme elle a passé, presque subrepticement,
+dans le Christianisme primitif; que le Christianisme y était du reste si
+contraire qu’il avait de quoi l’éliminer et qu’il l’a en effet éliminée
+assez vite, ne la trouvant du reste plus guère dans le paganisme à
+l’époque où il s’est rencontré avec celui-ci.
+
+Quoi qu’il en soit, une morale si élevée qu’on peut la considérer comme
+définitive, à fondement religieux, à sanctions religieuses, se
+confondant avec la religion, aimant à croire et voulant croire que, la
+religion disparaissant, elle disparaîtrait elle-même, nettement
+impérative, normative et déclarant l’homme _obligé_: telle est la morale
+chrétienne.
+
+Elle est l’ancienne «Loi de Dieu», transformée quant à ses préceptes,
+transformée même quant à son esprit, conservant tout son caractère de
+commandement absolu.
+
+Quand le Christianisme perdit quelque chose de son influence sur les
+hommes, il se passa la même chose que quand le paganisme parut impur ou
+grossier aux beaux esprits ou aux grands esprits de la Grèce. Les
+penseurs voulurent créer une morale indépendante, plus ou moins
+indépendante du Christianisme. Seulement la difficulté était plus
+grande. Le paganisme avait une morale très faible et très contestable.
+Une morale pure triomphait de la sienne et du même coup triomphait de
+lui assez facilement. Le Christianisme avait une morale telle qu’aucune,
+jusqu’à la consommation des siècles, à ce qu’il semble, ne pouvait la
+dépasser. On ne pouvait donc pas, par l’invention d’une morale
+supérieure à la sienne, le décréditer; on ne pouvait que lui emprunter
+sa morale en la détachant de lui, au risque, par l’impuissance où l’on
+se montrait de trouver en morale mieux que lui, de restaurer son crédit
+au lieu de le détruire.
+
+On s’efforça, cependant--par un besoin qu’a souvent l’homme et que je ne
+discute pas pour le moment, d’avoir une morale sans avoir une
+religion--de constituer la morale indépendamment du dogme, et
+c’est-à-dire, car on ne pouvait faire autre chose, de présenter aux
+hommes les conclusions de la morale chrétienne, sans le fondement sur
+lequel elle avait prétendu s’appuyer.--On s’efforça, par conséquent, de
+trouver à la morale un autre fondement (car on croyait encore qu’il lui
+en fallait un), que la foi en Dieu, l’obéissance à Dieu, l’amour de
+Dieu. Mais la morale, comme je l’ai dit, ne peut se fonder que sur une
+religion, sur la science ou sur elle-même. La fonder sur une religion,
+c’est ce qu’on ne voulait plus faire; la fonder sur elle-même, c’est à
+quoi l’on ne songea pas encore. Restait qu’on la fondât sur la science.
+
+Mais encore, sur la science en général, sur l’ensemble des sciences, ou
+sur une science particulière? Sur l’ensemble des sciences, on n’y songea
+point; les sciences, du reste, à cette époque, ne présentant pas
+l’ensemble majestueux qu’elles présentent aujourd’hui et n’imposant
+point. On essaya donc de fonder la morale sur une science particulière,
+c’est-à-dire sur la science de l’homme. C’était revenir à l’antiquité et
+soit au stoïcisme, soit à l’épicurisme. Ce fut surtout à l’épicurisme
+qu’on revint. Toutes les morales utilitaires qui eurent un certain
+succès en Angleterre, puis en France, sont à base d’épicurisme. Elles
+cherchent à se constituer ainsi: il faut savoir ce qui peut rendre
+l’homme heureux; ce qui le rend heureux, c’est une morale très pure
+constamment mise en pratique; énumérons les éléments et comme les
+conditions de cette morale... En un mot, la morale est la science du
+bonheur, fondée sur la connaissance de l’homme.
+
+Je n’ai pas besoin de dire, puisque j’ai parlé plus haut de
+l’épicurisme, dont nous n’avons ici qu’une réédition, qu’une morale de
+cette sorte peut être très élevée et très saine; mais j’ai à peine
+besoin de dire aussi: 1º qu’elle ne peut être que persuasive; 2º qu’elle
+ne peut être qu’un art.
+
+Elle ne peut être évidemment que persuasive; car l’homme ne peut se
+sentir obligé à être heureux. Cette proposition: «sois heureux; il le
+faut, tu le dois», a quelque chose en soi de comique et de ridicule. Il
+y a plus. Est-ce un reste, dans nos esprits et dans nos consciences, des
+vieilles morales impératives et religieuses, peut-être; mais nous
+sentons vaguement que le bonheur n’est pas un devoir, que nous ne sommes
+pas obligés à être heureux et que peut-être nous sommes obligés à ne pas
+l’être, que la recherche du bonheur a quelque chose d’immoral. Et ceci
+n’est pas nécessairement une réminiscence chrétienne. Au fond de la
+Némésis, pour y revenir un instant, il y avait cette idée que l’homme ne
+doit pas être trop heureux, qu’un homme heureux est quelque chose de
+contraire à l’ordre et d’_insolent_ (un peu du sens étymologique et un
+peu de l’autre), et en dernière analyse l’idée de la Némésis, c’était
+l’inquiétude qu’éprouve un homme à être heureux, c’était le remords du
+bonheur, preuve que le bonheur a toujours pour l’homme quelque air de
+péché.
+
+Nous ne nous sentons donc jamais obligés au bonheur, et la morale qui
+nous donne comme fin le bonheur ne peut être que persuasive. Le dialogue
+entre la morale eudémonique et nous est celui-ci: «_Voulez-vous être
+heureux?_--Oui, _nous avouons_ que nous voulons l’être.--Si vous voulez
+l’être, il faut tenir telle ou telle conduite.» Autrement dit, la morale
+eudémonique n’a aucune _autorité_. Elle est une amie bienveillante et
+indulgente qui nous prend par notre faible pour nous conduire à la force
+d’âme, et qui nous prend par notre goût pour le bonheur pour nous mener
+au bien. Nous l’aimons; nous lui sourions, comme elle nous sourit; mais
+elle ne nous impose pas du tout. Nous n’éprouvons pas pour elle du
+_respect_, et c’est une bonne idée de Kant que ce qui peut nous imposer
+des devoirs doit être quelque chose qui nous inspire du respect. La
+morale eudémonique n’est rien autre que doucement persuasive.
+
+Et la morale eudémonique, aussi, ne peut être qu’un art et n’a rien de
+scientifique, parce que le bonheur est chose tout à fait individuelle.
+Je place mon bonheur ici, je le vois ici; un autre le place et le voit
+ailleurs; et il n’est pas certain que j’aie tort, ni que l’autre n’ait
+pas raison. Le bonheur pour chacun est en raison de sa nature et de ses
+aptitudes. Le bonheur est la concordance qui s’est établie ou qu’on a su
+établir entre les facultés d’un individu et le champ d’activité où il
+pouvait exercer ces facultés. Il y a donc autant de bonheurs différents,
+en puissance, que d’individus. Or il n’y a pas de science de
+l’individuel. La morale ayant pour fin le bonheur ne peut donc être
+qu’un art, qu’un art ingénieux, individuel lui-même, et devra être
+définie ainsi: la morale est l’art par lequel, chacun s’étant appliqué à
+se connaître et se connaissant bien, se rend heureux par une sage
+application de ses facultés propres au monde qui l’entoure.--Voilà qui
+est bien; mais, donc, la morale n’est pas une science, elle est un art;
+et même un art qui n’a pas de préceptes et de maximes générales; la
+morale est un art personnel et incommunicable; la morale est l’art que
+chacun devrait se faire à soi-même pour être le moins malheureux
+possible.
+
+--Non pas tout à fait, répond la morale eudémonique. Je reste une
+science en ce que, précisément, je crois que les principes menant au
+bonheur sont très généraux, sont les mêmes pour tous les hommes, doivent
+être tirés de l’étude de la nature humaine en sa généralité; en ce que
+je crois que chaque homme serait dans l’erreur en cherchant à se rendre
+heureux par l’étude, même scrupuleusement et froidement faite, de ses
+penchants et aptitudes et ne saurait l’être qu’en se conformant aux
+notions sur le bonheur que nous donne l’étude de l’homme, pour ainsi
+parler, universel. Et en cela, je suis très nettement scientifique.
+
+--Je le veux bien; mais encore ce qui fait qu’on peut dire qu’il y a un
+homme universel, ce qu’il y a de commun entre tous les hommes, c’est, si
+l’on veut, le désir du bonheur; mais ce n’est pas du tout une idée, une
+imagination sur le moyen d’y arriver. Tel vous dira: «Mon idée du
+bonheur, c’est la volonté de puissance», et tel autre vous dira: «Mon
+idée du bonheur, c’est la modération dans les désirs»; tel vous dira:
+«Mon idée du bonheur, c’est la tranquillité», et tel autre: «Mon idée du
+bonheur, c’est l’action.» Et ils vous diront ces choses sans que vous
+puissiez légitimement contredire aucun d’entre eux. Il en résulte, à ce
+qu’il me semble, que la morale eudémonique n’est pas une morale; qu’elle
+est plusieurs morales opposées les unes aux autres, mettons, si vous
+voulez, en souvenir de Nietzsche, la morale des maîtres, la morale des
+esclaves--et quelques morales intermédiaires.
+
+Donc la morale eudémonique n’a rien d’universel et par conséquent n’est
+pas une science. Elle est un art et elle est même plusieurs arts, une
+infinité d’arts, l’un à l’usage de celui-ci et l’autre à l’usage de
+celui-là. Chaque homme, dans ce système, est l’artisan de lui-même; et,
+de la matière qu’il trouve en lui, doit faire une œuvre d’art selon la
+matière qu’il a trouvée, selon la connaissance qu’il a de cette matière
+et selon les procédés d’art qu’il a inventés. Donc pour le moraliste
+eudémoniste point de morale. Il ne doit pas même en esquisser une. Son
+traité de morale ne doit pas s’étendre au delà de son principe. Il doit
+tenir en une ligne: «Cherchez le bonheur.» Pas un mot de plus.--«Mais
+comment?--C’est votre affaire. Ce ne peut être que votre affaire. Je
+vous dirai, si vous voulez, comment j’ai trouvé le mien; mais cela ne
+peut pas vous renseigner sur le vôtre.» La morale eudémonique n’est ni
+un commandement ni une prescription, ni même un guide.
+
+Il en est de même, à plus forte raison, de ce qu’on a appelé la morale
+du sentiment, qui ne mérite pas qu’on s’y attarde bien longtemps.
+Quelques philosophes, Rousseau surtout et ses disciples, ont eu pour
+toute morale ceci: «Cédez à votre sentiment intime; il ne trompe pas.»
+Au fond, _c’est vrai_; mais quand on a, successivement, refusé le nom de
+sentiment intime à tant de choses qu’il ne reste plus rien qu’un quelque
+chose qui n’est peut-être pas un sentiment. Si l’on dit en effet à un
+«sentimentaliste»: «Dois-je toujours obéir au sentiment qui me possède
+et qui me pousse, pour l’instant?» il répondra certainement: «Il faut
+encore voir si ce sentiment est bien votre sentiment intime, profond,
+radical; car il existe une foule de sentiments superficiels, momentanés
+et _altérés_; il existe des sentiments qui sont des résultats des
+circonstances et du monde où vous vivez et de l’atmosphère que vous
+respirez et de votre éducation, etc.; ce sont des sentiments
+circonstanciels ou des sentiments altérés; c’est au fond même de votre
+nature qu’il faut vous adresser et c’est à lui qu’il faut vous
+conformer; voilà le sentiment intime.»
+
+Mais à prendre les choses ainsi et à bien examiner, on arrive à
+s’apercevoir que le seul sentiment intime qui ne soit suspect ni d’être
+circonstanciel, ni d’être adventice, ni d’être altéré, est la voix même
+de notre conscience, le quelque chose en nous qui dit: «Tu dois» ou: «Tu
+ne dois pas» et qui n’est peut-être pas un sentiment.--Ou la morale
+sentimentale entre les sentiments ne choisit pas, et alors elle n’a
+aucune règle et n’est qu’une préférence arbitraire pour ce qui en nous
+est passionné à l’exclusion de ce qui est froid, et elle nous déchaîne
+débridés à travers la vie, et elle n’est que l’immoralisme pur et
+simple; ou entre les sentiments elle prétend choisir, et on l’amène
+assez facilement à reconnaître que le sentiment ou plutôt l’ensemble des
+sentiments qu’elle donne comme bons n’est pas autre chose que le goût du
+bien et que simplement elle a donné au devoir le nom de sentiment pour
+s’appeler morale sentimentale au lieu de s’appeler morale du devoir.
+
+ * * * * *
+
+Tels étaient les essais de morale indépendante qui étaient faits ici et
+là, avec plus ou moins de hardiesse et aussi plus ou moins de logique,
+lorsque Kant parut.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA MORALE DE KANT
+
+
+La première morale indépendante dans le sens vrai, dans le sens précis
+et dans le sens le plus étendu du mot, est la morale de Kant. Jusqu’à
+lui on avait voulu fonder la morale; il a voulu _ne pas la fonder_, ne
+la fonder sur rien et qu’elle fût au contraire le fondement de tout et
+que tout se fondât sur elle. Jusqu’à lui on avait voulu _rattacher_ la
+morale soit à la science, soit à la religion; il a voulu ne la rattacher
+à rien et ne l’asseoir que sur elle-même. Il a voulu qu’elle fût en soi
+et qu’elle fût par soi. _L’insubordination du fait moral_ est la
+maîtresse pièce de son système. Le fait moral est parce qu’il est et il
+n’a à donner aucune raison qui l’explique et qui le fasse accepter. Il
+n’a pas, pour ainsi parler, à plaider pour lui. Il s’impose. Il dit: «Je
+dois être.» Il ne donne pas de considérants à l’appui de lui. Il dit:
+«Je suis parce que je suis».
+
+Tout ce qui prétendrait le justifier l’affaiblirait. Si on le rattache à
+une religion, on a à prouver cette religion qui est toujours moins
+claire que lui; si on le rattache à une science, on a à établir et à
+achever cette science qui n’est jamais guère établie et qui n’est jamais
+achevée, tandis que lui est définitif dès qu’il existe. Reste à ne le
+rattacher qu’à lui, à ne le fonder que sur lui, ou plutôt à ne pas le
+fonder, à le prendre tel qu’il est, à reconnaître qu’il est et à le
+vénérer. Le fait moral est un roi absolu qui est indiscutable et qui
+doit être indiscuté.
+
+--Mais pourquoi, à lui seul au monde, attribuer ce caractère singulier;
+pourquoi discuter tout, prouver tout, rattacher tout à quelque chose et
+réduire tout à quelque chose, excepté le fait moral, qui,
+vraisemblablement, est un fait comme un autre?
+
+--Mais je n’attribue pas ce caractère au fait moral; je le lui
+reconnais, parce qu’il l’a. C’est comme cela qu’il se présente à nous.
+Nous pouvons douter de tout, ou, si l’on veut et ce qui est la même
+chose, sentir le besoin de prouver tout, excepté le fait moral. Toutes
+les autres choses se présentent à nous comme matière de connaissance; le
+fait moral se présente à nous comme connaissance; toutes les autres
+choses se présentent à nous comme chose à connaître; le fait moral se
+présente à nous comme chose connue. Nous disons: «Il y a peut-être un
+monde extérieur et il faut nous donner des raisons de croire qu’il
+existe ou qu’il n’existe pas; il y a peut-être des lois générales du
+monde et il faut les chercher; il y a peut-être un auteur unique ou
+plusieurs auteurs des choses qui existent et il faut chercher s’il
+existe ou s’ils existent.» Nous ne disons pas: «Il y a peut-être quelque
+chose en nous qui nous commande de bien agir.» Nous sentons cette
+chose-là directement, immédiatement, comme de plein contact, et nous la
+sentons continuellement. Elle seule ne passe pas par quelque chose pour
+arriver à nous et n’a pas besoin d’être cherchée pour être trouvée. Nous
+avons cette sensation qu’elle est si près de nous et en nous qu’elle est
+nous-même. Pourquoi ne pas prendre pour le plus clair des faits celui
+qui est en effet le plus clair, pour le plus manifeste celui qui est le
+plus manifeste, pour le seul indiscutable, celui que nous avons le plus
+de tendance à accepter sans discussion? Pourquoi vouloir expliquer le
+fait le plus clair par d’autres plus incertains, prouver par des choses
+douteuses la chose qui se présente comme n’ayant pas besoin d’être
+prouvée, et arriver par des chemins détournés à cette morale que nous
+atteignons du premier coup?
+
+Qui sait même, et c’est mon sentiment, nous dira Kant, si, étant donné
+qu’il faut aller, comme on peut, du connu à l’inconnu, ce n’est point du
+fait moral qu’il faut partir pour essayer de connaître et de prouver
+tout le reste? Qui sait si, loin d’être fondé sur la métaphysique, ce
+n’est pas le fait moral qui la fonde? Qui sait si ce n’est pas le fait
+moral qui prouve le libre arbitre, qui prouve l’immortalité de l’âme et
+qui prouve Dieu? Qui sait si, par un renversement des méthodes, il ne
+faut pas, après avoir prouvé que la métaphysique s’écroule sur elle-même
+quand elle se fonde sur elle-même, la reconstruire, et peut-être assez
+facilement, sur la morale, une fois qu’il a été jugé que la morale est
+la chose solide, l’inébranlable et l’_inconcussum_?
+
+Mais revenons, pour ne nous occuper que de la morale elle-même. Le fait
+moral est donc le plus clair, le plus incontestable et le plus
+directement saisissable de tous ies faits, intérieurs ou extérieurs.
+C’est le fait moral qui est l’évidence, qui est cette évidence première,
+cette évidence initiale tant cherchée par les philosophes. Ils ont dit:
+à travers tant de choses douteuses, quelle est celle, s’il en est une,
+dont on ne doit pas, dont on ne peut pas douter? Ils ont répondu: c’est
+la vie, le sentiment de l’existence, le sentiment que l’on existe. Ils
+ont répondu: c’est la pensée, la certitude où l’on est que l’on pense.
+Je réponds, moi: ce qu’il y a de moins douteux, c’est que je me sens
+obligé, c’est que quelque chose en moi me dit: tu dois! Pourquoi est-ce
+cela qui est le moins douteux? Mais, parce que, quand à cette voix
+intérieure je n’obéis pas; quand à cette voix intérieure je désobéis;
+alors je souffre, alors j’ai des remords, alors j’ai de l’humiliation,
+alors je suis dans un état douloureux. Qu’est-ce à dire? C’est à dire
+que je viens de contrarier le fond même de ma nature; c’est à dire que
+je viens de me nier, de me heurter et de me combattre moi-même.
+
+Remarquez que ce phénomène ne se produit pas à propos des autres choses
+auxquelles j’ai tendance à croire. Je puis douter du monde extérieur
+sans avoir remords, humiliation, mépris de moi-même, torture intime;
+rien de tout cela. Je puis douter de mon existence et me croire une
+illusion et un rêve, sans me faire de reproche et sans que rien en moi
+me fasse des reproches. Je puis douter de ma pensée, je veux dire douter
+que je pense, et ne pas me sentir humilié et dégradé, et dégradé par ma
+faute. Il n’y a pas de remords intellectuel, et ceci est bien à
+considérer.
+
+On pourrait dire, je le sais, qu’il y a une espèce de remords
+intellectuel ou quelque chose qui y ressemble. Quand nous doutons d’une
+chose très évidente aux yeux du bon sens, par exemple quand nous doutons
+que nous vivions ou que nous pensions, nous nous reprochons très
+sensiblement quelque chose. Nous nous reprochons de nous faire violence,
+de fausser en nous les ressorts naturels de notre entendement ou de
+demander à ses ressorts un effort qui dépasse les forces que la nature
+leur a assignées.--Ceci est très vrai. Mais remarquez deux choses. La
+première que le remords intellectuel est d’un caractère si différent du
+remords moral qu’on ne peut guère que par un abus de mot lui donner le
+même nom. Le remords intellectuel ne tourmente pas et n’humilie pas; il
+trouble. Quand nous doutons ou essayons de douter des choses qui sont
+d’évidence intellectuelle, nous ne nous sentons pas torturés et honteux;
+nous nous sentons égarés. Nous nous sentons en bateau sans gouvernail ou
+en ballon sans soupape. Plutôt, nous nous sentons aux approches d’une
+espèce de suicide. Nous nous disons: «C’est à mon intelligence elle-même
+que je me dérobe et que je dis adieu; si je doute de ceci, je ne puis
+plus faire aucun usage de mon entendement; je ne puis, décidément,
+douter de ceci encore sans un suicide intellectuel.»
+
+Voilà le caractère du remords intellectuel. Il est une crainte beaucoup
+plus qu’un remords; il est un trouble, un effroi et une épouvante.
+
+Et la seconde chose à remarquer est celle-ci: c’est que le remords
+intellectuel torture aussi quelquefois et humilie, il faut le
+reconnaître; mais quand il nous inquiète sur la passion qui nous anime à
+nier quelque évidence, ou sur les conséquences que cette négation peut
+avoir. Nous nous reprochons de douter de telle vérité quand nous nous
+disons que c’est peut-être par orgueil, ou par vanité et désir de
+briller, ou par goût du sophisme, c’est-à-dire de la mystification,
+c’est-à-dire du mensonge, que nous en doutons;--et nous nous le
+reprochons encore quand nous nous disons que la vérité dont nous doutons
+est peut-être profondément utile à l’humanité et que, rien qu’à en
+douter personnellement et intérieurement, nous commençons à faire du mal
+et nous nous acheminons à en faire. Mais qui ne voit que dans ces deux
+cas le remords intellectuel n’est pas autre chose qu’un remords moral;
+que le remords que nous éprouvons est un remords moral se rapportant à
+des opérations intellectuelles, mais en tant qu’elles ont des rapports
+avec la moralité, en d’autres termes un remords moral pur et simple?
+
+Donc le remords intellectuel ne torture pas et n’humilie pas; et quand
+il semble qu’il torture et qu’il humilie, c’est qu’il n’est pas le
+remords intellectuel, mais le remords moral; ou, ce qui revient au même,
+le remords intellectuel n’est remords que dans la mesure où il se
+complique de remords moral. Donc il n’y a qu’une chose qui nous fasse
+souffrir: c’est la révolte contre une voix intime qui nous dit: tu dois,
+tu es obligé; il n’y a qu’une vérité dont la négation nous fasse
+souffrir et nous dégrade à nos propres yeux, c’est la vérité morale.
+
+N’est-ce pas un signe? Et n’est-il pas très rationnel de conclure de là
+que _la vérité_, tout au moins la vérité essentielle, que _l’évidence_,
+tout au moins l’évidence essentielle et peut-être fondatrice ou au moins
+vérificatrice et justificatrice de toutes les autres, est l’évidence
+morale?
+
+Acceptons cela. La morale, le fait moral, est ce qui n’a pas besoin
+d’être prouvé, ce qui se tient debout en soi et par soi, ce qui est
+irréductible à autre chose, ce qui est indépendant et insubordonné;
+c’est l’_axiome humain_.
+
+Si l’on a erré jusqu’à ce jour, c’est qu’on a voulu prouver l’axiome et
+rattacher à quelque chose ce à quoi, plutôt, tout se rattache, et
+subordonner à ceci ou à cela, ce à quoi plutôt, tout se subordonne.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant, ce fait moral, il faut, non le prouver, certes, non
+l’expliquer même, à proprement parler, mais l’analyser. Le fait moral se
+présente ainsi. Quelque chose, en nous, nous dit: tu dois agir et tu
+dois agir bien; il y a des choses qu’il faut faire et il y en a qu’il ne
+faut pas faire; _il y a des choses_ telles que, si tu les fais, tu sens
+que tu es digne de toi, conforme à toi; _il y a des choses_ telles que,
+si tu les fais, il vaudrait mieux, et tu le sens, que tu ne fusses pas
+né ou que tu fusses mort avant de les faire.
+
+--Mais ces choses que je dois faire, les puis-je faire; et ces choses
+que je ne dois point faire, puis-je ne les faire point?
+
+--Oui, sans aucun doute; tu es libre absolument. Tu n’es pas limité dans
+ta volonté; tu es limité dans l’exercice de ta volonté et tu ne peux pas
+faire ce dont tes forces physiques sont incapables et ce que les
+circonstances t’empêchent d’accomplir; mais tu es libre de prendre ta
+décision et d’aller dans l’exécution jusque-là où une force plus
+puissante que ta force t’arrête. Jean Valjean n’est pas libre d’aller
+jusqu’au tribunal où il veut se dénoncer, s’il ne trouve pas de moyens
+de transport; mais il est libre absolument de prendre la résolution d’y
+aller et de pousser l’exécution de ce dessein aussi loin que les
+possibilités matérielles le permettront.
+
+--Est-il si certain que je sois libre?
+
+--Non seulement ce n’est pas douteux; mais tu n’en doutes pas; tu n’en
+doutes à aucun moment de ta vie; c’est en te croyant libre et parce que
+tu te crois libre que tu fais tout ce que tu fais; et aurais-tu des
+remords si tu ne croyais que tu as été libre de ne pas commettre la
+mauvaise action que tu as commise? Et ne sens-tu pas que, quand tu
+essayes de douter que tu es libre, tu commets déjà une mauvaise action,
+en ce sens que tu cherches une excuse aux mauvaises actions que tu
+pourras commettre? Ne le sens-tu pas? La négation du libre arbitre a son
+remords qu’elle porte avec elle, preuve qu’elle est déjà en soi un acte
+mauvais.
+
+Ainsi parle la «conscience», comme on dit et comme on dit très bien; car
+ce que nous venons de faire parler n’est pas autre chose que le savoir
+instinctif que l’homme a de lui-même. Et elle parle ainsi
+_impérativement_. Entendez par ce mot qu’elle ne subordonne à rien et
+qu’elle ne conditionne pas son commandement. Elle ne dit pas: «agissez
+bien _si_ vous voulez le bonheur»; elle ne dit pas: «agissez bien _si_
+vous voulez être en paix avec vous-même»; elle ne dit pas: «agissez bien
+_si_ vous voulez obéir à votre nature, laquelle est organisée pour le
+bien et se contrarie elle-même, se blesse elle-même quand elle agit
+mal.» Non, elle ne donne pas de commandements ayant ce caractère. De
+tels commandements sont, si l’on veut, des commandements, sont, si l’on
+veut, des impératifs, mais ce sont des impératifs toujours
+_hypothétiques_; ils se subordonnent toujours à une condition: «si vous
+voulez telle chose, agissez bien». Le commandement de la conscience est
+impératif comme l’ordre d’un tyran. Il est parce qu’il est. Il est
+despotique. Jamais le vers fameux n’a été plus applicable:
+
+ _Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas._
+
+Et cela est littéralement exact; car ici c’est bien la volonté
+contraignante qui se met à la place de la raison qui délibère.
+
+Et qu’on ne s’étonne point, qu’on n’admire point qu’il puisse y avoir
+quelque chose en nous qui ne ressortisse pas à la raison, qui ne résulte
+point de motifs pesés, comparés, discutés par l’entendement. Il ne
+s’agit pas de s’étonner; il s’agit de constater. Est-il vrai, est-ce un
+fait que la conscience commande ainsi? Est-il vrai, est-ce un fait qu’en
+même temps qu’elle nous commande elle nous interdit de discuter? Est-il
+vrai, est-ce un fait qu’elle nous dit, très durement: «Si tu discutes,
+tu es déjà coupable?» La loi-devoir enlève à notre appréciation, met
+énergiquement en dehors de notre appréciation, de notre délibération, de
+notre examen, un certain nombre de choses, et ces choses, ce sont nos
+actes. Elle nous permet de penser comme nous voudrons, de croire comme
+nous voudrons, d’imaginer comme nous voudrons. Dans ces cas-là nous
+n’entendons pas sa voix; quand il s’agit d’agir, sa voix s’élève tout à
+coup, soudain, avec une autorité souveraine. N’est-ce pas significatif?
+Ne devons-nous pas reconnaître qu’il y a en nous quelque chose qui est
+différent de tout le reste, qui nous impose un respect profond, à quoi
+nous ne pouvons pas désobéir sans nous sentir désorganisés et qui
+commande sans admettre qu’on discute et sans donner de raisons de son
+ordre, _ce qui serait se discuter soi-même_?
+
+_L’indiscussion_ absolue c’est le caractère essentiel et substantiel de
+la loi morale. L’être moral est celui à qui l’on dit: «Pourquoi fais-tu
+cela?» et qui répond: «Je n’en sais rien. Je ne puis pas faire
+autrement; quelqu’un me commande.» S’il est en dehors de cette formule,
+d’une façon ou d’une autre, il n’est pas moral, il n’est pas vertueux.
+
+--Cependant, s’il fait le bien dans l’espoir de récompenses, non pas
+terrestres (car dans ce cas il serait simplement un homme adroit), mais
+dans l’espoir de récompenses d’outre-tombe, n’est-il plus moral?
+
+--Certainement il ne l’est plus. Je crois, moi Kant, aux récompenses et
+aux châtiments d’outre-tombe, parce que je crois au mérite et au
+démérite, à un ordre universel qui veut que justice, en définitive, soit
+faite; mais je dis que si l’homme a fait le bien en seule vue de la
+récompense, il n’est pas moral le moins du monde. Il n’est qu’un homme
+qui fait un marché, et un bon marché. Il n’y a aucune moralité dans cet
+acte-là.
+
+--_Donc l’espoir en Dieu est immoral!_
+
+--_L’espoir_ en Dieu n’est pas immoral; mais la parfaite conviction que
+Dieu nous récompensera exactement selon nos mérites est immorale. Faire
+le bien _pour_ être payé par Dieu, prêter à Dieu _pour_ qu’il nous
+rende, est un acte usuraire parfaitement étranger et même contraire à
+toute moralité. Il faut faire le bien pour lui-même; _et puis_, il n’est
+pas interdit d’espérer que quelqu’un existe qui nous en tiendra compte.
+Le mélange même de ces deux sentiments n’est pas d’une moralité pure,
+parce qu’on ne voit pas clair dans ce mélange et que l’on n’est pas sûr
+que tous les deux sentiments soient réels; et parce qu’il est possible
+que l’un des deux soit réel et l’autre seulement une illusion que nous
+nous faisons et que nous caressons pour nous rassurer. Il y a quatre
+degrés: 1º le marché: je fais le bien parce que je sais que Dieu me le
+rendra au centuple; ceci est du paganisme le plus grossier: c’est un
+acte purement immoral;--2º le mélange de marché et de conscience: je
+fais le bien pour obéir à quelque chose en moi qui me dit de le faire,
+et aussi pour _mériter_; ceci est un acte relativement estimable, à la
+condition qu’il soit bien certain que ces deux états d’âme existent
+concurremment; et cela n’est jamais certain;--3º l’obéissance à la
+conscience, avec, _mais à d’autres moments et non pas quand on fait
+l’acte_, un espoir, peu sûr du reste, que l’on pourra être récompensé;
+ceci est d’une très haute moralité;--4º l’obéissance à la conscience et
+la parfaite conviction que l’on ne sera jamais récompensé: ceci est
+l’acte moral absolu.
+
+--Donc l’athée qui est vertueux est l’être le plus moral qui puisse
+être.
+
+--S’il existe, certainement. Obéir à la conscience par pur et simple
+respect de la conscience, c’est l’acte moral pur.
+
+Mais,--autre point de vue de la question--sans aucune espérance de
+récompense, faire le bien parce qu’on éprouve de la satisfaction à le
+faire et par conséquent _pour_ se procurer ce plaisir ne sera sans doute
+pas un acte moral, puisque l’acte moral consiste à faire le bien
+uniquement par obéissance à la loi et sans mélange aucun d’intérêt
+personnel? «J’ai du plaisir à faire le bien; cela m’inquiète[2].» Le
+plaisir que j’ai à faire le bien m’ôte tout mérite, évidemment, et, de
+plus, va jusqu’à ôter tout caractère moral à mon acte, si bon qu’il
+soit, selon la façon commune de parler. L’homme qui est charitable avec
+délices n’a pas plus de moralité dans cet acte que le gourmand qui
+savoure un mets favori?
+
+ [2] Résumé d’une épigramme de Schiller que je donne plus loin.
+
+--Certainement, répondra Kant. L’acte moral qui n’est pas complètement
+désintéressé n’est pas moral; on peut même dire que l’acte moral qui
+n’est pas accompli avec une certaine répugnance, avec une certaine
+victoire sur soi-même, n’est pas moral. Il faut savoir, il est vrai, que
+l’homme qui éprouve du plaisir à faire du bien, n’a pas toujours eu du
+plaisir à en faire, qu’il a dû, pour prendre cette habitude et pour
+goûter ce plaisir, qui est artificiel et acquis, triompher très souvent,
+très longtemps, de lui-même; que par conséquent si son action de
+maintenant n’est pas morale, il est moral, lui, profondément; et même
+que si son action de maintenant n’est pas morale en soi, elle l’est par
+tous ses antécédents, toutes ses origines et, pour ainsi parler, toutes
+ses racines; et voilà pourquoi vous pouvez vénérer sans scrupule l’homme
+de bien qui fait le bien par plaisir; mais encore, mais enfin, il est
+très vrai que l’acte bon accompli par goût du bien n’est pas moral.
+L’homme de bien travaille, sans le savoir, à s’enlever le mérite. Il
+s’enlève le mérite à mesure qu’il fait du devoir une habitude et une
+habitude agréable. Ses premiers actes bons sont moraux, étant des
+victoires et achetées chèrement; les suivants sont moins moraux,
+comportant moins d’efforts; et quand ils sont devenus une habitude et
+une source de jouissances, ils ne sont plus moraux du tout. Heureux, du
+reste, et vénérable, pour la raison que nous avons dite, l’homme qui n’a
+plus aucune difficulté, ni aucun mérite à faire le bien. La fin de la
+vertu, mais aussi son comble est d’être devenue une manie.
+
+--Soit; mais insistons encore. Un homme n’espère de récompenses pour ses
+vertus, ni ici-bas ni ailleurs; d’autre part, il n’éprouve point de
+plaisir à faire le bien et il ne le fait qu’avec un effort douloureux.
+Et il le fait cependant. Voilà le pur homme de bien, selon vous. Je n’en
+suis pas sûr; car, s’il est très vrai qu’il ne fait le bien que par
+devoir, il éprouve, tout le monde le sait, un très grand plaisir dans le
+devoir accompli et, même en l’accomplissant, dans la lutte qu’il
+soutient contre lui-même. Donc ici-même, il y a intervention du plaisir
+et par conséquent de mobile intéressé.
+
+En considérant le plaisir du devoir accompli nous dirons que l’acte
+vertueux touche sa récompense dès qu’il est fait; que, par conséquent,
+seul le premier acte bon a été fait par devoir; mais le second déjà a pu
+être fait pour goûter ce plaisir que l’accomplissement du premier avait
+révélé.
+
+Et en considérant le plaisir de la lutte contre soi-même nous dirons que
+le premier acte bon a été intéressé lui-même, puisqu’on trouvait du
+plaisir à le faire dès le premier moment où l’on commençait à
+l’accomplir. Où est donc, en dernière analyse, l’acte moral pur?--Je
+reconnais, répondra Kant, que depuis le commencement du monde il n’y a
+pas eu, peut-être, un seul acte de vertu pure, un seul acte absolument
+désintéressé. Mais que faisons-nous ici? Nous décrassons l’acte moral,
+successivement, de toutes les scories dont il peut être enveloppé, nous
+le démêlons de sa gangue pour montrer en quoi il consiste, pour montrer
+ce qu’il est en soi. Dans la pratique, quelque relativement pur qu’il
+soit, il sera toujours mêlé. Mais on saura s’il l’est plus ou moins, on
+saura à quel degré il l’est; on saura s’il est si mêlé qu’en vérité il
+n’existe plus, ou s’il est si légèrement adultéré qu’il est assez près
+d’être pur. Pour savoir tout cela, il fallait d’abord savoir ce qu’il
+est en soi. Et nous voyons bien maintenant ce qu’il est en soi. Il est
+une bataille; il est une lutte que l’homme soutient pour échapper à la
+nature. «La vertu n’est pas l’éclosion de la nature; elle est une
+conquête sur la nature[3].» C’est en quoi les stoïciens se sont trompés.
+L’homme ne vit ni en conformité avec _la_ nature, ni en conformité avec
+_sa_ nature quand il est vertueux. Il vit en révolte contre _la_ nature,
+qu’il n’est pas besoin de démontrer une fois de plus qui est immorale;
+et il vit en révolte contre _sa_ nature qui lui persuaderait, s’il
+l’écoutait, de vivre d’une façon naturelle, et c’est-à-dire égoïste. La
+morale est contre nature, il faut le dire sans hésiter.
+
+ [3] André Cresson: _la Morale de Kant_.
+
+Évidemment il faut bien que la morale soit elle-même dans la nature
+humaine pour que nous la trouvions en nous; évidemment; mais la morale
+est un élément de notre être qui contrarie ce que nous avons de commun
+avec la nature des autres êtres créés; c’est une force, en nous-mêmes,
+de révolte contre nous-mêmes; c’est quelque chose en nous qui nous
+invite et nous oblige à nous vaincre et à nous dépasser. Quand
+Nietzsche, plus tard, donnera sa fameuse définition de l’homme: «l’homme
+est un être qui est né pour se surmonter», il donnera, lui si
+contempteur de Kant, une formule essentiellement kantienne. La morale
+apporte, reconnaissons-le vaillamment, la guerre et non la paix dans
+l’être humain. Sans elle il serait en paix; sans elle il ne se livrerait
+pas de combats; sans elle il ne tendrait pas violemment sa volonté vers
+des fins presque inaccessibles ou véritablement inaccessibles. La morale
+est en vérité une étrangère en nous.
+
+C’est bien pour cela que ni elle n’emprunte la voix de la raison pour
+nous parler, mais nous parle avec la sienne; ni, quand elle est pure,
+elle ne demande aucun secours à la sensibilité et ne veut d’elle ni
+comme introductrice ni comme compagne. Vous voyez: elle est étrangère à
+tout notre être; elle est étrangère, en notre être, à tout ce qui n’est
+pas elle. «Qui donc es-tu, pourrions-nous lui dire, toi qui n’es ni la
+raison qui me persuade patiemment, ni la sensibilité qui me pousse et
+qui m’entraîne; ni l’habitude qui m’enchaîne peu à peu et m’asservit
+lentement; ni l’imitation qui m’engage à prendre pour modèles les êtres
+qui m’entourent; mais, solitaire et dédaigneuse de tout ce qui habite en
+moi, une visiteuse qui intervient pour me donner un ordre sévère, sans
+explication et qui doit être sans réplique; et qui rentre dans le
+silence et dans l’ombre en me laissant d’elle une sorte de terreur
+mystérieuse et comme une nécessité inexplicable de lui obéir?»
+
+Elle répondrait: «Il est vrai, je suis l’étrangère; je suis étrangère au
+monde entier; je n’apparais et ne me manifeste qu’en toi, et encore en
+toi je suis étrangère à tout ce dont tu as connaissance et conscience;
+et je te trouble et je t’effraie et je te torture; mais tu sens bien et
+tu sentiras toujours que tu as besoin de ce trouble, de cet effroi et de
+ce tourment; que tu as besoin de moi; que sans moi tu te mépriserais
+profondément; que sans moi aussi tu périrais, toi et ta race, toi et ton
+espèce. Tu es un être particulier. Quelqu’un t’a créé tel que tu ne
+puisses vivre sans te combattre et sans te vaincre, et il m’a inventée
+pour te donner matière à te combattre et à te vaincre et pour qu’à te
+combattre et à te vaincre tu vécusses. Or c’est toi-même qui m’as créée
+du besoin même que tu avais de moi, de sorte que l’étrangère et la
+visiteuse est cependant ce qu’il y a de plus intime et de plus profond
+en toi et a jailli, une fois pour l’éternité, de la substance même de
+ton être.»
+
+Mais si l’on _constate_ cette antinomie, salutaire du reste, peut-être
+nécessaire du reste, entre la morale et toutes nos autres facultés,
+peut-on l’_expliquer_ un peu, soupçonner un peu pourquoi elle est? Il
+n’est pas impossible. Cette antinomie de la morale et de nos autres
+facultés, c’est une forme, c’est une face de l’antinomie de la destinée
+de l’homme comme faisant partie d’une espèce. Individuellement l’homme
+ne se sent obligé à rien; individuellement l’homme n’a pas de devoirs;
+individuellement l’homme n’a pas de conscience. Supposez, ce qui, du
+reste, est presque impossible, l’homme isolé, sans patrie, sans cité,
+sans famille. Quel devoir voyez-vous qu’il ait? Absolument aucun. Ceux
+qui ont parlé des devoirs envers soi-même n’ont pu en parler que parce
+qu’ils considéraient l’homme en société, et qu’à cause de cela ils lui
+voyaient des devoirs envers soi-même consistant à se conserver et à se
+développer pour le service de la société, et qui par conséquent
+n’étaient, en vérité, que des devoirs envers la société elle-même. Mais
+supprimez cette considération de la société, il reste que l’homme n’a
+aucun devoir envers lui-même et par conséquent n’a aucun devoir.
+Direz-vous: «Si bien. Il a le devoir de ne pas se détruire et de se
+conserver sain et fort.» Vous voulez dire qu’il est de son intérêt de ne
+se point détruire et de se conserver sain et fort, et que s’il ne prend
+pas ces soins, il est un imbécile. Mais ceci n’est pas un devoir, n’a
+aucunement le caractère de devoir. L’homme individuellement n’est
+nullement obligé d’être heureux. L’homme, individuellement, cherche
+naturellement le bonheur; il le cherche plus ou moins intelligemment;
+mais il n’est nullement obligé, il ne se sentira jamais obligé d’être
+heureux. L’homme individuellement est donc un être qui simplement
+cherche le bonheur, son bonheur. C’est toute sa loi. Ce serait un pur
+non-sens que de lui en chercher un autre.
+
+Mais dès que l’homme est en société, immédiatement il a des devoirs et
+il a une conscience qui les lui impose. Il ne peut plus et il sait qu’il
+ne doit plus chercher le bonheur, mais autre chose. L’impératif
+catégorique s’impose. Il n’est plus libre, il ne se sent plus libre
+d’agir à son gré. Le «fais ce que veux» disparaît. Il se sent des
+obligations envers les autres; il se sent des obligations envers
+soi-même, à cause des autres; il se sent même des obligations envers
+Dieu, si, ramassant, en quelque sorte, l’humanité tout entière, laquelle
+l’oblige, et l’objectivant en un être supérieur qui l’a créée, qui
+l’aime et qui veut qu’on l’aime, il se sent obligé aussi envers cet être
+qui a comme en ses mains les intérêts de l’humanité.
+
+Donc à l’homme considéré individuellement point de devoirs; à l’homme
+considéré comme membre d’une espèce des devoirs multiples.
+
+Et voilà pourquoi l’individualisme est à base d’immoralité, comme le bon
+sens le dit tout de suite; mais si le bon sens le pressent, l’analyse le
+prouve. Voilà pourquoi tous les individualistes sont immoralistes ou sur
+la pente de le devenir. L’individualisme n’est que la révolte plus ou
+moins franche de l’homme fatigué de morale et des obligations que la
+morale impose. L’individualisme est la doctrine plus ou moins précise de
+l’homme qui est las de sacrifier éternellement son moi, son droit au
+bonheur, ou son droit à la recherche libre du bonheur, de sacrifier tout
+cela soit aux autres, soit à un Dieu lointain qui a des commandements
+très rudes, soit à un Dieu intérieur dont on trouve rudes les exigences.
+L’individualisme est immoral par cette raison bien simple que la
+moralité est précisément l’homme ne se considérant pas comme individu.
+Or, comme l’homme est à la fois un individu et un membre d’une espèce,
+et comme il a toujours été cela et ne peut pas être autre chose, il y a
+toujours une antinomie et par suite une lutte entre ce qu’il est comme
+individu et ce qu’il est comme membre d’une espèce.
+
+Comme individu, sa loi est la recherche du bonheur; comme membre d’une
+espèce, sa loi est le renoncement au bonheur. Comme individu sa loi est
+la persévérance dans l’être; comme membre d’une espèce, sa loi est le
+sacrifice, partiel continuellement, total parfois, en certaines
+occasions, de son être.
+
+Cette antinomie dure toujours. Il s’ensuit que la morale est bien cette
+ennemie éternelle que nous voyions que l’homme porte en lui; ennemie
+salutaire, ennemie nécessaire, puisque l’homme, et il le sent, ne peut
+vivre que comme membre d’une espèce; mais ennemie cependant, puisque
+encore il reste un individu et ne peut pas cesser de l’être et de se
+sentir tel. Ceux qui vivent en absolue moralité et qui ne sentent plus
+cette antinomie et cette lutte dont nous parlons, ceux-là, s’ils
+existent, sont des êtres qui ne sont plus des individus; ils sont
+l’espèce même en un homme; ils sont, dirait un Aristophane, des statues
+vivantes de l’humanité.
+
+Remarquez que l’on n’en arrive pas là, personne; mais qu’on en approche.
+Toutes les associations où l’homme ne respire que pour l’association et
+en quelque sorte que par l’association, sont des essais, souvent très
+beaux, d’abdication de l’individualité et par conséquent de moralité
+pure. Encore est-il que cette association que nous envisageons en ce
+moment, se sépare elle-même et se distingue de l’humanité, qu’elle
+institue des devoirs qui, pour être des devoirs envers l’humanité, sont
+surtout, tout compte fait, des devoirs envers elle, et que par
+conséquent elle remplace l’individualisme personnel par une sorte
+d’individualisme collectif, que par conséquent elle ne constitue pas
+moralité pure. Mais elle en donne très bien l’image. L’homme absolument
+moral, le saint, le Dieu-homme (puisqu’il serait la conscience faite
+homme) serait celui qui ne ferait absolument rien que par obéissance à
+sa conscience, c’est-à-dire qu’en considération de l’humanité, qui
+aurait absolument aboli en lui tout individualisme, soit personnel, soit
+même collectif, et en qui, pour ainsi parler, l’espèce même vivrait.
+
+Mais, ceci étant l’idéal, chez tous les hommes il y a cette antinomie et
+cette lutte dont nous parlons, et c’est ce qui explique l’antinomie de
+la morale elle-même avec _tout le reste de notre être_. La morale est en
+opposition et en lutte contre tout le reste de notre être, jusqu’à ce
+qu’elle l’ait tellement vaincu qu’elle l’ait absorbé ou, pour mieux
+dire, qu’elle se soit substituée à lui, ce qui, du reste, n’arrive
+jamais. Donc lutter contre soi pour obéir à la morale, c’est la
+moralité. N’avoir plus besoin de lutter contre soi, tant on se serait
+vaincu, c’est où l’on arriverait si l’on était parvenu à la moralité
+absolue, et alors, à force d’avoir été moral, on ne le serait plus du
+tout, puisqu’il n’y aurait plus lutte; mais nous n’avons aucune crainte
+à concevoir sur cette extinction de la moralité dans son triomphe; dans
+l’état normal et nécessaire de l’humanité, la moralité, toujours
+relative, c’est la lutte de nous-mêmes contre nous-mêmes pour la morale,
+ou en d’autres termes, la lutte de nous-mêmes, espèce, contre
+nous-mêmes, individus.
+
+La morale ainsi conçue est impérative et non persuasive; normative et
+non conseillère, science, du reste, avant d’être un art. Science de
+quoi? science d’elle-même; analyse de ce qu’elle est, de la façon dont
+elle se révèle à nous et de la façon dont elle s’impose à nous et nous
+commande; et enfin elle ne s’appuie sur rien, ne se subordonne à rien et
+ne se rattache à rien; elle n’est fondée ni sur une autre science, ni
+sur l’ensemble des sciences, ni sur une religion; elle n’est fondée que
+sur elle-même. Platon, ou, si l’on veut, Socrate rattachait, par des
+fils ténus et subtils, exactement toutes choses à la morale _comme à
+leur dernière fin_; nous, nous rattachons exactement toutes choses à la
+morale _comme à leur base_ et aussi comme à leur dernière fin. C’est
+_parce que_ la morale existe qu’il faut bien que le libre arbitre
+existe; qu’il faut bien que l’âme soit immortelle; qu’il faut bien que
+Dieu existe; et aussi c’est _pour que_ la morale soit que Dieu a créé
+l’homme; car en Dieu, la moralité étant absolue, la morale n’est pas,
+puisque l’acte moral est une lutte et que Dieu n’a pas à lutter; c’est
+pour que la morale soit que l’homme est doué du libre arbitre; c’est
+pour que la morale soit que le monde existe comme épreuve de l’homme,
+comme tentation de l’homme et comme chose que l’homme doit comprendre
+qu’il ne doit pas imiter et comme chose dont l’homme doit comprendre
+qu’il doit se distinguer. Base de tout et fin de tout, la morale
+enveloppe le monde comme d’un cercle et tout en part comme tout y
+aboutit.
+
+Cherchez-vous la certitude et ce qui ne se prouve pas et ce qui n’a pas
+besoin d’être prouvé et ce qui prouve tout; vous ne trouvez cela que
+dans la loi morale; cherchez-vous à quoi tout va et pour quoi et pour la
+réalisation de quoi il semble bien que tout existe; vous ne trouvez cela
+que dans la loi morale; et si elle est si impérieuse, c’est qu’elle est,
+quoique si particulière et isolée en apparence, la voix du monde parlant
+à l’homme, la lumière du monde entrant en lui, la loi du monde
+l’obligeant.
+
+ * * * * *
+
+Et maintenant cette loi morale, qu’est-ce qu’elle nous commande? Nous
+nous sentons obligés; mais à quoi nous sentons-nous obligés? Nous nous
+sentons obligés, c’est le fait moral en soi, très lumineux, très
+sensible, absolument incontestable; mais à quoi nous sentons-nous
+obligés? Ne répondez pas sommairement: à faire le bien. C’est répondre à
+la question par la question. Faire le bien, cela veut dire faire ce à
+quoi l’on se sent obligé; mais encore à quoi précisément nous oblige la
+loi morale?
+
+Il y en a qui disent que la loi morale renferme en soi _une matière_
+qu’elle nous présente et que nous saisissons par intuition, directement
+et immédiatement. Elle nous dit: «Il ne faut pas tuer, voler, être
+intempérant, être égoïste, etc...» La loi morale, pour ceux-ci, est une
+table de la loi où sont inscrits un certain nombre et un grand nombre de
+commandements distincts, tous très directement accessibles, tous
+présents, en quelque sorte, en notre âme. Il est bien vrai que c’est
+ainsi que sont les choses, ou paraissent être, pour tous tant que nous
+sommes, dans la vie ordinaire. Nous nous sommes fait ou on nous fait un
+cadre moral, une liste des choses à faire et des choses à ne faire
+point, et c’est à cette liste, en vérité, que nous obéissons. Il est
+très vrai; mais prenez garde. Si vous prenez les choses ainsi; si vous
+considérez la loi morale comme ayant un contenu matériel _et comme
+constituée par ce contenu matériel lui-même_, vous risquez de ruiner, ou
+d’exposer à être ruinée, la morale elle-même.
+
+Car on vous répondra que cette liste dont nous parlions tout à l’heure
+est extrêmement variable, que la variabilité des devoirs est la chose du
+monde dont on est historiquement le plus sûr, que telle chose, devoir
+pour un peuple, n’est pas devoir pour un autre, que telle chose, devoir
+pour un temps, n’est pas devoir pour tel autre temps, que, même, telle
+chose, crime pour un peuple, est devoir pour un autre, et que, par
+conséquent, si la matière de la morale est la morale même, la matière de
+la morale se contredisant, la morale se contredit et donc n’est pas une
+loi et donc n’existe pas.
+
+Exemple très net, cité par Guyau, d’un devoir qui est un crime. Les
+naturels australiens, considérant que la mort de leurs parents est le
+résultat de maléfices jetés sur eux par quelque homme ou femme d’une
+tribu hostile, jugent que c’est un devoir envers leurs morts de tuer
+quelqu’un de la tribu hostile. Un Australien ayant perdu sa femme
+manifesta ses intentions au docteur Landor, qui le menaça de prison s’il
+donnait suite à son projet. L’Australien se soumit; mais, rongé de
+remords, il dépérissait de jour en jour. Enfin il disparut, puis revint
+au bout d’un an en parfaite santé, ayant tué une femme de la tribu
+ennemie. Il avait connu le commandement moral, puis le remords, puis la
+satisfaction du devoir accompli. La _vendetta_ corse est un impératif
+catégorique du même genre. Chaque peuple dresse sa «liste», dresse sa
+table de la loi, qui s’impose à toute la race comme un impératif moral;
+et cet impératif n’est pas du tout le même de peuple à peuple. Où est la
+loi morale dans tout cela et que commande-t-elle universellement?
+
+Ce qui est universel c’est de se sentir obligé; mais il n’y a que cela
+qui le soit. L’Australien de tout à l’heure était aussi obligé que je le
+suis; il était aussi obligé à tuer que moi à ne tuer point. Oui, se
+sentir obligé est universel; mais ce à quoi l’on est obligé est
+variable. Donc si la loi morale _est_ son contenu, elle n’est pas une
+loi; elle est des coutumes; si la loi morale est son contenu, elle
+n’existe pas. Gardez-vous donc de dire que la loi morale doit contenir
+et contient sa matière. Si elle n’est pas vide, elle n’est point.
+
+D’autres présentent les choses ainsi: la loi morale ne contient, à
+proprement parler, rien; elle n’est pas une liste; mais elle est une
+sorte de pierre de touche. Elle ne vous présente pas un certain nombre
+d’actes à faire et d’actes à ne pas commettre; mais _à propos de chaque
+acte_ dont vous avez l’idée et que vous êtes sur le point d’accomplir,
+elle vous dit: «il est bon», ou: «il est mauvais»; elle vous dit: «tu
+dois», ou: «tu ne dois pas». C’est exactement, comme on a si souvent
+dit, un juge intérieur qui juge avant, pour prévenir, et qui, du reste,
+juge aussi après.--Sans doute; et les choses se présentent parfaitement
+ainsi dans la pratique journalière; mais les mêmes objections viennent
+contre cette théorie et le même danger existe à l’admettre, et au fond
+elle est exactement la même que la précédente. A chaque acte à commettre
+intervient un jugement prémonitoire de la conscience; oui, mais chacun
+de ces actes est comme marqué blanc ou noir d’avance par quelque chose
+qui peut n’être pas la conscience, qui peut n’être pas la loi morale. En
+présence d’un acte, la conscience dit: «fais-le», ou «ne le fais pas».
+Ce n’est pas à dire qu’elle le juge, que ce soit elle qui le décrète
+blanc ou noir; elle peut l’avoir reçu blanc ou noir de la tradition ou
+de la coutume. En face de ce fait: sa femme à venger, l’Australien
+recevait de sa conscience un _oui_ très énergique, que sa conscience
+elle-même avait reçu de la coutume. Qu’on dise que la loi morale a sa
+liste d’actes permis et d’actes interdits, ou qu’on dise qu’à chaque
+acte elle met son visa de permis ou d’interdit, on dit la même chose, à
+savoir que la loi morale a un contenu matériel, et comme ce contenu est
+variable, on est amené à reconnaître que si la loi morale a un contenu
+matériel, elle n’est qu’un greffier de la coutume. Donc, pour que la loi
+morale soit morale, il faut qu’elle soit vide de matière, qu’elle soit
+toute _formelle_, qu’elle ne soit qu’une idée générale, applicable sans
+doute à une infinité de cas pratiques; mais seulement une idée générale.
+
+Or quelle idée générale trouvons-nous, pour ainsi parler, impliquée dans
+le fait moral universel, dans le _je dois_, dans le _je suis obligé_?
+Pas d’autre au premier regard que le _je dois_, lui-même, que le _je
+suis obligé_ lui-même; et dès que, du _je suis obligé_, je veux passer
+au _à quoi_, il semble bien que c’est en face d’un fait que je vais me
+trouver; or nous avons reconnu la nécessité d’écarter les faits de
+l’énoncé de la loi morale pour qu’elle fût morale et ne risquât pas
+d’être le contraire.
+
+Cependant faites attention à ceci: du _je dois_ lui-même, de l’essence
+même du _je dois_ on peut tirer, ce nous semble, une idée générale,
+toute pure, non mêlée de faits, mais qui, peut-être, sera applicable aux
+faits. Qu’est-ce que c’est que le _je dois_? C’est un fait de conscience
+qui se présente avec le caractère d’une loi. Qu’est-ce qu’une loi? C’est
+une maxime universelle. Le _je dois_, dès qu’il est reconnu comme loi,
+et il se fait connaître comme tel dès qu’il existe ou dès qu’il parle, a
+donc un caractère d’universalité, est donc une maxime universelle. Eh
+bien, sans aller plus loin, voilà précisément l’idée générale que nous
+cherchons. La morale, par cela seul qu’elle est loi, nous commande
+d’agir _universellement_.--Qu’est-ce qu’agir _universellement_? C’est
+agir de telle façon que l’on voudrait que la maxime qui nous fait agir
+fût une loi universelle. Et voilà justement ce que le _Je dois_ nous
+commande par cela seul qu’il est une loi, et voilà ce qu’il nous
+commande sans nous commander aucun acte, et voilà cependant une formule
+trouvée qui peut s’appliquer à tous les actes du monde et nous éclairer
+sur eux tous. La définition de la morale en sa pureté absolue sera donc:
+«_agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même
+temps qu’elle soit une loi universelle._»
+
+Remarquez que cette formule, d’abord élimine tout égoïsme, cela va sans
+dire, et devant chaque acte à faire nous commandera de ne nous traiter
+que comme nous voudrions que tous fussent traités, et nous commandera de
+traiter les autres comme nous voudrions être traités nous-mêmes, et par
+conséquent enveloppe en même temps et la charité et la justice, et le
+«ne fais à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te soit fait» et le
+«fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fît», etc.;--mais remarquez
+de plus que cette formule _permet de rectifier la coutume_, qui tout à
+l’heure pesait sur la loi morale de telle sorte qu’on se demandait avec
+inquiétude si elle n’était pas la morale elle-même. La formule kantienne
+est précisément le creuset de la coutume et qui n’en laisse subsister
+que ce qu’elle a, par aventure, de vraiment moral.
+
+A l’homme qui aura fait de la vengeance un des articles de son _credo_
+moral et chez qui, en vérité, la _vendetta_ sera une partie de la
+conscience et la partie la plus sensible de la conscience, il suffirait
+de dire: «Voudriez-vous que l’humanité tout entière vécût éternellement
+d’après cette règle?» pour que, non pas il fût converti tout de suite;
+car soyez sûr que d’abord il répondra: «oui!»; mais pour que la suite
+des réflexions et la méditation prolongée de cette seule maxime l’amène,
+en un temps donné, à répondre: «non!»
+
+A l’homme qui aura pris pour règle, consciemment ou inconsciemment, la
+recherche du bonheur, la chasse au bonheur, comme dit Stendhal, ce qui,
+certes, est la «coutume» la plus répandue dans l’humanité, il suffira de
+dire: «Voudriez-vous que tous les hommes sans exception s’appliquassent
+uniquement et exclusivement à la _recherche du bonheur_?» pour que, tout
+au moins, il hésite sur la réponse et se demande si la recherche
+exclusive du bonheur personnel pratiquée par tous, si intelligemment
+pratiquée qu’elle pût être, ne serait pas la ruine de l’humanité.
+
+Ainsi de suite. La formule kantienne rectifie la coutume et par
+conséquent elle constitue une morale qui semble bien, elle, ne rien
+recevoir de la coutume, ou du moins ne pas recevoir tout d’elle,
+puisqu’elle est au-dessus et puisqu’elle permet de la corriger.
+
+Remarquez encore que la formule kantienne, non seulement rectifie la
+coutume, mais en quelque manière rectifie la nature, ce qui veut dire,
+comme on pense bien, qu’elle rectifie en nous les sentiments et
+tendances que le spectacle de la nature nous pourrait inspirer. Quand
+nous trouvons la nature immorale, nous pouvons nous laisser aller à
+l’imiter pour raison d’acquiescement à l’ordre universel, ou sous ombre
+d’acquiescement à l’ordre universel. La formule kantienne, avec une
+modification qui n’est qu’une légère généralisation, nous arrêtera.
+Voudriez-vous agir comme agit trop souvent la nature et que sa règle, ou
+une de ses règles, et non pas la moindre, fût la règle de l’humanité?
+Votre conscience dit «non». En disant, «non», ce qu’elle commande c’est
+ceci: «_agis comme si la maxime de ton action devait, par ta volonté,
+être érigée en loi universelle de la nature_». Cette nouvelle formule
+n’est pas autre chose que la première très peu modifiée, et même non
+modifiée, mais tournée, pour ainsi parler, du côté de la nature, comme
+la première était tournée du côté du genre humain.
+
+Par la formule kantienne, donc, l’homme se donne en quelque sorte des
+armes contre lui-même, contre la coutume humaine en ce qu’elle a de
+mauvais, et contre la nature en ce qu’elle a de non exemplaire. Comme
+cette formule est l’expression d’une morale absolument indépendante, de
+même aussi elle a en elle comme une vertu d’indépendance et elle rend
+l’homme indépendant de la nature, indépendant de la coutume, s’il se
+peut indépendant de soi-même, pour ne le faire dépendre que de la morale
+seule.
+
+ * * * * *
+
+Telle est, en ses grandes lignes, la morale kantienne. Elle est
+certainement la nouveauté la plus extraordinaire en doctrines morales et
+même en doctrines religieuses que le monde ait connue. Elle dépasse la
+révolution socratique elle-même; car la révolution socratique ramenait
+tout à la morale, et en lui subordonnant tout, et en faisant tout
+aboutir à elle; mais la révolution kantienne ramène tout à la morale, et
+en faisant tout aboutir à elle, et _en faisant tout sortir d’elle_. Elle
+est chez Kant cause active et cause finale. C’est elle qui crée toute la
+métaphysique; c’est elle qui crée le monde. C’est parce qu’il y a une
+morale qu’il faut qu’il y ait un libre arbitre, et qu’il faut que l’âme
+humaine soit immortelle, et qu’il faut qu’il y ait un Dieu rémunérateur
+et vengeur, et qu’il faut qu’il y ait une nature contre laquelle l’homme
+lutte et contre les suggestions de laquelle il se dresse comme être
+autonome et indépendant.
+
+Le monde entier, matériel et spirituel, est créé par la morale, en ce
+sens qu’il est ce qu’il est parce que la morale existe et qu’il n’est ce
+qu’il est que parce que la morale existe avec le caractère que l’on voit
+qu’elle a.
+
+Je dis même que c’est une révolution religieuse incomparable à toute
+autre, même au Christianisme, puisqu’elle fait un Dieu qui dépend de la
+morale; qui existe parce que la morale existe; qui n’existerait pas, qui
+n’aurait pas lieu d’exister si la morale n’avait pas besoin de lui.
+Dieu, dans Kant, est postulé par la morale comme le libre arbitre; et,
+par un renversement de méthodes très intéressant, comme Descartes
+prouvait tout parce que Dieu existe et ne peut pas nous tromper, Kant
+prouve tout et Dieu lui-même et Dieu surtout, parce que la morale existe
+et ne peut pas nous mettre en erreur.
+
+Il est assez clair, par conséquent, que pour Kant, qu’il l’ait vu
+distinctement ou non, la morale est une religion et le Devoir un Dieu.
+Le Devoir est un Dieu. Il en a tous les caractères: il est infaillible,
+il est indiscutable, il commande sans avoir de raison à donner de ses
+commandements, il est absolu--_et il a tout créé_. Le Devoir est le
+dernier des Dieux et il n’a plus dans l’Infini qu’un double de lui-même
+qui le confirme.
+
+On a voulu fonder la morale sur la religion; on a voulu la fonder sur
+une science ou sur les sciences; on la fonde maintenant sur elle-même;
+mais en la fondant sur elle-même on fait de sa loi une divinité et
+d’elle-même une religion.
+
+Inutile de dire que si elle est une religion, c’est qu’elle est, telle
+qu’on nous la présente et telle qu’on la sent, un reste des religions
+qui ont précédé, un résidu théologique, comme dirait Comte. La morale de
+Kant est un Christianisme retourné ou un Christianisme rectifié, selon
+la manière dont on considère le Christianisme lui-même. Si l’on
+considère le Christianisme comme fondé sur la religion, ainsi que nous
+le faisions au commencement de cette étude, le kantisme est un
+Christianisme retourné, faisant sortir la religion de la morale, au lieu
+de faire sortir la morale de la religion. Si l’on considère le
+Christianisme comme étant surtout une morale, comme étant en son fond
+une morale, qui seulement, s’est _associé_ à la religion régnant dans le
+temps et dans les lieux où lui-même est né, alors le kantisme est un
+Christianisme rectifié, ou a voulu être tel, en ce sens que, étant en
+son fond une morale, il ne s’associe pas à la religion qu’il rencontre,
+mais fait sortir la religion de son propre sein.
+
+En définitive il est un Christianisme philosophique, un monothéisme
+philosophique, dernier aboutissement de la Réforme; mais il est une
+religion très précisément. Il a une base véritablement mystique. Il
+commande d’obéir sans démonstration des raisons d’obéir; il fait donc
+appel au seul sentiment mystique de l’obéissance. Il fait de
+l’obéissance un dogme. Il dresse un Dieu dans le cœur de l’homme et il
+offre tout à ce Dieu qu’il n’ose discuter et qui s’appelle précisément
+l’Indiscutable.
+
+Il est plus mystique même, j’oserai dire, que tout mysticisme connu; car
+il fait _adorer par simple adoration_, non pas un Dieu concret dans une
+certaine mesure, non pas un Dieu qui a une histoire, qui a créé le
+monde, qui a parlé aux hommes, qui s’est montré à eux ou à quelques-uns
+d’entre eux; mais un Dieu abstrait, un Dieu caché, un Dieu dont on ne
+connaît que les oracles, comme dans l’antre de Trophonius; Dieu
+redoutable du reste, qui a des ordres absolus et terribles et qui
+approuve et félicite; mais aussi qui tourmente, qui torture et qui
+ravage et qui nous demande le sacrifice humain, le sacrifice sanglant de
+notre propre vie.
+
+Le kantisme est la religion la plus religieuse, la religion la plus
+religion qui me soit connue; je veux dire la religion où il n’y a que
+l’essence même de la religion, la religion où il n’y a que de la
+religion. Il ne pouvait naître qu’après un très long stade de religion
+de plus en plus concentrée et aussi de religion de plus en plus
+individualisée, de religion que l’individu se fait à lui-même
+(luthéranisme) et qui place l’individu en face de lui-même en lui
+faisant remarquer--et qu’il en tremble!--qu’il y a en lui un Dieu. Kant
+a fondé la _foi morale_.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE NÉO-KANTISME
+
+
+Le kantisme, surtout comme religion morale, a eu un succès merveilleux
+en Europe et particulièrement en France pendant un siècle. Il flattait
+deux sentiments qui ne sont contraires qu’en apparence: le désir d’une
+morale indépendante des religions, le besoin d’une religion; ces deux
+désirs étaient dans le kantisme, conciliés par l’apparition d’une morale
+qui était une religion elle-même.
+
+Les néo-kantistes français, qu’on aurait dû appeler simplement les
+kantistes, car ils n’ont vraiment point renouvelé Kant, s’appliquèrent
+surtout à deux choses: 1º élargir et attendrir un peu la doctrine
+kantienne; 2º lui donner un caractère plus pratique, en lui trouvant un
+criterium nouveau, ou plutôt en démêlant plus précisément et en
+affirmant plus énergiquement le criterium qu’elle contenait.
+
+Ils ont élargi et attendri un peu la doctrine morale de Kant. Celle-ci
+se réduisait et se restreignait strictement à l’affirmation de
+l’obligation morale. Les néo-kantiens ont affirmé de tout leur cœur
+cette obligation; ils ont eu «la foi morale» et ils ont affirmé le plus
+chaudement du monde qu’il fallait l’avoir; mais ils n’ont pas repoussé
+les appuis et les apports que pouvaient donner à cette foi les
+considérations sentimentales et les considérations esthétiques.
+
+Renouvier fait comme des concessions à la morale sentimentale, disons
+mieux, il la prend comme une alliée ou comme une servante précieuse de
+la morale du devoir. Elle sera comme Marthe autour de Jésus: «C’est un
+fait psychologique véritable que la présence de la sympathie au nombre
+des éléments qui portent l’homme à des actes favorables au bonheur
+d’autrui... [La sympathie] fournit un mobile du bien commun et vient à
+l’appui de la loi morale, de quelque façon qu’on la définisse. Pour nier
+cela, il faut, ou mutiler la nature sensible, ou admettre que certains
+éléments fondamentaux de cette nature n’interviennent pas ou _devraient_
+ne pas intervenir là précisément où la place en est marquée dans l’ordre
+mental. _Devraient ne pas intervenir_ dans l’acte vraiment moral, c’est
+la thèse de Kant, qui... juge que les passions même les plus nobles, en
+se joignant au mobile rationnel, abaisseraient la vertu. _Rien n’était
+mieux fait pour nuire à la diffusion des principes de Kant_ que de
+demander, si inutilement pour le fond de sa théorie, si vainement
+vis-à-vis de l’homme comme il est... que l’action moralement bonne fût
+absolument exempte de passion... Dès qu’un acte est fait par raison et
+par devoir, si la bienveillance et la sympathie existent aussi, il
+_doit_ se faire _aussi_ par bienveillance et sympathie... Et dès qu’un
+acte est fait par bienveillance et sympathie, la raison et le devoir
+étant présents... il ne doit se faire aussi que si la raison et le
+devoir l’autorisent... En ce sens l’action moralement bonne se fait
+certainement par devoir et au fond on pourrait aller jusqu’à dire, avec
+Kant, qu’elle se fait _uniquement par devoir_, s’il était permis
+d’entendre par là que, se faisant _aussi_ par passion, _elle ne se
+ferait pourtant pas dans le cas où il y aurait devoir contraire._»
+
+Donc agissez par devoir _ou_ par passion bonne; mais, quand vous agissez
+par devoir soyez tranquilles et assurés de ne point errer; quand vous
+agissez par passion bonne, assurez-vous bien que le devoir approuve. Le
+Devoir sera tantôt agent de votre acte, tantôt contrôleur de votre acte
+et toujours il sera _présent_, et il est nécessaire, mais il suffit, que
+toujours il soit présent.
+
+C’est ce que j’appelle un élargissement et un adoucissement de la morale
+de Kant, qui emprisonne dans le devoir. Dans la prison kantienne
+Renouvier ouvre une fenêtre qui au moins laisse entrer les brises tièdes
+qui viennent du cœur.
+
+C’est de quoi Renouvier se croit autorisé pour définir le _sens_ moral:
+«une combinaison naturelle de la sympathie et du penchant social, qui en
+est la suite, avec la raison.»
+
+_Mais_--et c’est ici la pensée la plus neuve que je rencontre dans cette
+_Science de la morale_, qui serait du reste un des chefs-d’œuvre de
+l’esprit humain si le manque de composition n’en faisait un fourré
+exaspérant--_mais_ la sympathie a pour triste contre-partie la
+nécessité, pour vivre avec nos semblables, ce que la sympathie commande,
+d’être méchants, ce que la sympathie déplore avec désespoir. Il y a une
+«solidarité du mal». Elle apparaît dès que l’homme sort de sa caverne et
+même, souvent, quand il y reste, dès qu’il est en contact avec les
+animaux. En effet, «les animaux, par le fait qu’établit entre eux la loi
+naturelle, ne tendent pas seulement à nous faire perdre le respect de la
+nature; la fatalité de leur lutte pour la vie, cette loi de la
+dévoration mutuelle des vivants, la douleur prodiguée, les fins
+multipliées, contraires, en apparence manquées, ne sont pas seulement
+pour nous l’exemple du désordre, l’incitation au mal et le scandale de
+la raison; mais notre propre conservation matérielle et par suite nos
+fins les plus élevées se trouvent en jeu dans la guerre universelle.
+Attenter à la vie des animaux, ce n’est que faire ce qu’ils se font et
+qu’ils nous font, et c’est souvent une nécessité de défense.»
+
+Cette solidarité du mal, nous la retrouvons dans la société humaine.
+Nous sommes très vite convaincus par des exemples indiscutables qu’être
+bons, non seulement c’est être dupes, mais c’est créer le mal en
+l’encourageant et que par suite nous devons faire le mal en nous
+défendant et quelquefois même nous défendre d’avance, pour n’être pas
+attaqués au moment de notre plus faible possibilité de défense. Nous
+sommes donc méchants parce qu’il y a des méchants et nous devons l’être.
+
+Nous sommes solidaires; et, parce que nous sommes solidaires, nous
+devons faire le bien et, parce que nous sommes solidaires, nous devons
+faire aussi le mal; et il y a une solidarité inévitable du mal, comme il
+y a une solidarité obligatoire du bien, et nous ne pouvons pas agir
+selon la formule kantienne: «agir toujours de telle sorte que notre acte
+pût être érigé en règle universelle de conduite»; car si nous agissions
+ainsi nous serions écrasés, même par une minorité, et par conséquent non
+seulement agir ainsi serait un suicide, mais encore ce serait détruire,
+en nous détruisant, les agents du bien et supprimer le bien lui-même,
+acte de suprême immoralité.
+
+Agissez donc maintenant selon la morale sentimentale et _même_ selon le
+criterium de la morale du devoir!
+
+Mais ici la morale du devoir intervient en son fond même, quitte à
+modifier son criterium, et nous dit qu’il faut pratiquer la bonté
+jusqu’au point où «la nécessité manifeste» de notre existence et de
+notre établissement sur la terre et dans la société ne nous force pas
+d’y déroger. Le devoir d’être méchant s’impose dans les limites où la
+méchanceté n’est que contre-méchanceté indispensable; et le criterium
+célèbre se modifie ainsi: «Agis toujours de telle façon que ton acte pût
+être érigé en règle universelle de la société telle qu’elle est
+organisée autour de toi.» Et il est certain qu’il faudrait que dans la
+société où nous sommes placés il n’y eût de mal que contre le mal,
+moyennant quoi le mal n’existerait pas du tout.
+
+Les néo-kantiens n’ont pas repoussé non plus les appuis et les apports
+que peuvent donner à la foi morale les considérations esthétiques. Ils
+ne vont point, comme ont fait certains, jusqu’à penser que l’attrait du
+devoir est sa beauté même, que l’impératif est une séduction, que la
+morale nous impose par le beau qu’elle contient et que la morale rentre
+en définitive dans l’esthétique; mais ils considèrent que le beau
+moralise, selon la théorie d’Aristote, qu’il «purge de leurs parties
+peccantes» les passions qu’il représente, qu’en un mot il épure la
+sensibilité en même temps qu’il l’excite et qu’il la satisfait.
+
+Par exemple, les passions de l’amour, non éprouvées _réellement_ par
+nous, mais vues par nous sur le théâtre, éprouvées artistiquement par
+nous, ne nous laisseront que la pitié pour ceux qui les éprouvent devant
+nos yeux, ne nous laisseront que la sensibilité sympathique, laquelle
+peut être et doit être un bon auxiliaire de la loi morale.
+
+Ainsi la sensibilité aide la loi morale; et l’art, en purifiant la
+sensibilité, fait la sensibilité plus propre à aider la loi morale, aide
+la sensibilité à aider le devoir.
+
+Si parfaitement convaincu que je sois de l’erreur de cette doctrine, il
+ne m’était guère permis de ne pas la noter comme une partie importante
+de l’enseignement néo-kantien, comme une marque de la tendance de cette
+école à adoucir l’austérité de la religion d’où elle dérive.
+
+Plus essentiel à mes yeux et aux siens sans doute est le _tour_--car ce
+n’est que cela--que l’école néo-kantienne a donné à la pensée du maître.
+Il consiste, comme Guyau l’a très bien démêlé, en trois _affirmations_,
+comme il est naturel quand il s’agit d’une foi:
+
+Affirmation du devoir, comme d’une chose qui n’est pas à démontrer, qui
+ne peut pas être démontrée et qui ne doit pas être démontrée, ce qui
+prétendrait la démontrer ne pouvant que l’affaiblir et elle-même étant
+ce qui démontre tout et par conséquent ce qui n’est démontré par rien.
+Et ceci est le pur kantisme et nous n’y reviendrons pas.
+
+Affirmation qu’il est moralement meilleur de croire cette chose que de
+croire autre chose ou de ne rien croire, et que d’une façon générale, le
+vrai est _ce qu’il est bon de croire pour notre développement moral_.
+
+Affirmation que cette foi morale est au-dessus de toute discussion,
+puisqu’il y aurait immoralité à discuter ce qui nous sert précisément à
+distinguer le vrai du faux, puisque c’est le bon qui est criterium du
+vrai et puisque, par conséquent, ce n’est pas l’évidence de vérité qui
+va être juge de l’évidence de moralité, alors qu’il est posé en principe
+que c’est l’évidence de moralité qui est juge de l’évidence du vrai.
+
+Ces deux dernières affirmations ont fondé ce qu’on a appelé depuis _le
+pragmatisme_. Le pragmatisme consiste à assurer énergiquement qu’une
+idée est vraie si elle est bonne et qu’on voit si elle bonne par ses
+résultats;--qu’une idée vraie, si elle n’est pas bonne, n’a pas le droit
+d’être vraie, et pour parler mieux, n’est pas vraie, ne contient qu’une
+apparence de vérité.
+
+Car enfin qu’est-ce que le vrai? C’est ce qui est évident. Qu’est-ce qui
+est évident pour l’homme, si ce n’est que ce qui lui est funeste doit
+être repoussé par lui? Le vrai et le bien se confondent donc absolument
+pour l’homme. Le vrai sera ce qu’il vaudra hors de l’humanité; mais le
+_vrai humain_ c’est le bien et ce ne peut pas être autre chose.
+
+Remarquez-vous une habitude du parler populaire? Il dit, par exemple:
+«L’honnêteté, il n’y a que cela de vrai.» Il dit: «que cela de vrai». Il
+confond vérité et excellence morale; ou il confond vérité avec bonheur
+individuel et bonheur social et bonheur humain. Il a parfaitement
+raison: la vérité humaine c’est ce qui comporte le bonheur de l’homme.
+
+Voyez encore comme nous agissons. Nous agissons avec une pleine
+conviction de notre libre arbitre. Est-ce une vérité? Rien n’est plus
+douteux. Rationnellement bien des choses démontreraient plutôt que c’est
+une erreur. Nous agissons pourtant comme sous la contrainte d’une vérité
+indiscutable, puisque _nous nous croirions fous_ si nous ne croyions pas
+agir comme nous voulons.
+
+Qu’est-ce à dire? Que le libre arbitre est une _vérité humaine_. Partout
+ailleurs que chez nous il peut être une erreur, chez nous il est une
+vérité; il est _notre_ vérité. Le philosophe qui n’y croit pas, y croit
+dès qu’il délibère. Cela veut dire que comme philosophe il n’y croit
+pas; mais que comme homme il y croit absolument. Vérité humaine. Erreur
+si l’on veut, mais disons comme Nietzsche: «Quelles sont en dernière
+analyse les vérités de l’homme? Ce sont _ses erreurs irréfutables_.»
+
+Nous appellerons vérités humaines les erreurs par lesquelles l’homme vit
+et sans lesquelles il ne peut vivre, et à parler sans raffinement, ce
+sont bien là des vérités, puisque c’est non seulement ce qu’on ne réfute
+pas, mais _ce qui ne trompe pas_, tandis que le reste trompe.
+
+--Ne cherchera-t-on donc pas la vérité en soi?--On la cherchera tant
+qu’on voudra si l’on veut se donner le plaisir tout esthétique d’idées
+qui se tiennent, qui font corps et dont les unes ne détruisent pas et ne
+combattent pas les autres. C’est plaisir d’artiste. Mais quand on voudra
+une philosophie pratique (d’où le mot _pragmatisme_), on partira de
+notre principe qui est en même temps un criterium: le vrai c’est le
+bien, et ce qui indique la vérité d’une idée c’est le bien qu’elle
+contient.
+
+Du reste, nous ne savons pas--et vous, savez-vous bien?--ce que c’est
+qu’une vérité en soi. Une vérité n’est vérité que quand, d’abord
+s’imposant par l’évidence qu’elle porte en elle, de plus elle n’est
+contredite victorieusement ou gravement par rien.
+
+Or votre vérité, que vous avez trouvée par l’instrument de votre raison,
+de deux choses l’une: _ou_ son évidence rationnelle est d’accord avec
+l’évidence morale, et alors est-elle vôtre, ou est-elle nôtre? Elle est
+à nous deux, et ni ce n’est son évidence rationnelle qui la constitue à
+l’état de vérité, ni ce n’est son évidence morale; c’est toutes les
+deux; c’est l’accord même entre ces deux évidences.--_Ou_, évidente
+rationnellement, elle est contredite par l’évidence morale, et alors
+elle est une vérité contredite; elle est une vérité _contre laquelle il
+y a quelque chose de vrai_; et elle n’est plus une vérité.
+
+Nous sommes donc autorisés à chercher le criterium du vrai dans le bien;
+tout au moins le criterium du vrai humain, et c’est tout ce qui importe
+à des hommes.
+
+--Autrement dit, vous biffez net toute philosophie et, comme l’a dit
+l’un des vôtres, le «pragmatisme n’est pas une philosophie, il est une
+preuve qu’il ne faut pas philosopher»; ou vous pouvez vous appliquer le
+mot de Pascal: «se moquer de la philosophie c’est vraiment philosopher».
+
+--En quoi cela? Nous bâtissons une philosophie autour d’autre chose que
+ce autour de quoi les philosophes depuis Platon bâtissaient les leurs,
+et voilà tout ce que nous faisons. Ils cherchaient ce qui ne se trompe
+pas et ils croyaient que c’est la raison, et autour de ce qu’elle
+donnait ils construisaient un système. Nous cherchons ce qui ne se
+trompe pas et nous voyons que c’est le sens du bien; et autour de ce
+qu’il donne nous bâtissons très rationnellement toute une philosophie:
+liberté, immortalité de l’âme, peines et récompenses d’outre-tombe,
+Dieu.
+
+Il n’y a là qu’un renversement des valeurs et un renversement des plans.
+
+Renversement des valeurs: notre première valeur c’est le sens moral, et
+la seconde c’est la raison venant travailler sur les données du sens
+moral.
+
+Renversement des plans: on commençait par des axiomes rationnels, le
+_cogito_ par exemple; et l’on aboutissait à la morale; nous commençons
+par des axiomes moraux: «il doit y avoir un bien pour l’homme», par
+exemple; et nous aboutissons à tout le reste. Nous n’avons que remplacé
+une première lumière, jugée par nous tremblante, par une autre première
+lumière, jugée par nous sûre, et une méthode jugée par nous décevante
+par une autre méthode jugée par nous certaine.
+
+Peut-être même dirions-nous, si on nous poussait, que la supériorité de
+notre philosophie sur toutes les autres est que toutes les autres
+devraient s’arrêter à la morale et n’y pas entrer. Elles y aboutissent
+toutes, nous le savons, et tiennent à y aboutir, la morale les
+_séduisant_ et étant «la Circé des philosophes», et aussi la morale
+étant estimée par eux Celle qui les juge et dont ils craignent le
+jugement et de qui ils veulent prouver que le jugement leur est
+favorable.
+
+Ils y aboutissent donc tous, nous le savons; mais nous savons aussi par
+quelles terribles contorsions, souvent et détours et retours de régions
+lointaines. C’est qu’en vérité rien n’_aboutit_ à la morale, ni la
+contemplation de l’histoire humaine où nous voyons l’immoralité
+triompher si souvent, ni la contemplation de la nature où il n’y a pas
+un atome de moralité, ni la contemplation de Dieu, du Dieu rationnel, du
+Dieu cause qui a créé l’humanité immorale, partiellement au moins, et la
+nature immorale totalement.
+
+Comment donc veut-on aboutir à la morale en partant de telles choses?
+
+Tout au moins on y aboutit mal. Nous, nous partons de la morale, pour
+plus de sûreté, si vous voulez, d’y aboutir. Persuadés que tout est
+immoral excepté la morale elle-même, nous nous installons dans la
+morale, avant tout, sûrs d’y revenir et décidés à y revenir comme le
+soldat qui se replie sur le soutien; puis nous nous aventurons au dehors
+et nous cherchons à prouver que l’histoire humaine ne contient pas
+beaucoup de moralité, il est vrai, mais qu’elle contient cette leçon
+qu’elle eût été incomparablement meilleure si elle eût été guidée par le
+sens moral, ce qui est contenir de la moralité en puissance;--que la
+nature (ou plutôt, et seule, la biologie) est foncièrement immorale,
+mais qu’elle est peut-être un effort sourd vers la moralité, nulle
+moralité perceptible n’existant chez les végétaux ni les animaux
+inférieurs, des traces de moralité existant chez les animaux supérieurs,
+la moralité s’épanouissant enfin, péniblement, mais enfin cherchant à
+s’épanouir dans l’homme;--que Dieu enfin, qui a voulu ou permis
+l’immoralité de l’Univers, ne peut pas être immoral, puisque la moralité
+existe en nous et demande quelque part quelqu’un qui la confirme et
+sanctionne comme loi bonne et qui la récompense d’être ou d’avoir été;
+puisque la moralité humaine postule et exige la moralité divine.
+
+--Oui... l’humanité oblige Dieu!
+
+--Pourquoi non? Du moins elle exige rationnellement que Dieu soit moral.
+
+Voilà ce que nous faisons comme expéditions aventureuses en dehors de
+notre principe.
+
+Et qu’on ne dise point que ce renversement des valeurs n’est qu’un
+renversement d’argumentations d’école et par conséquent peu de chose de
+plus qu’une tautologie; que si, partis de la morale, nous trouvons de la
+morale dans l’histoire, dans la nature et en Dieu, c’est que tout aussi
+bien on pourrait trouver une intention morale dans l’histoire, dans la
+nature et en Dieu et _aboutir à la morale_ en disant à l’homme: «fais ce
+qui est indiqué comme la loi par ton histoire, par l’histoire naturelle
+et par l’histoire divine.» Qu’on ne dise pas cela; car, ce sens moral,
+jamais je ne l’aurais trouvé nulle part si je ne l’avais trouvé d’abord
+en moi; c’est parce qu’il était en moi que je l’ai cherché ailleurs et
+que je l’y ai cru trouver; je l’ai projeté du moi au non-moi, loin que
+je l’aie attiré du non-moi au moi-même, et le bien peut me dire,
+conformément au mot de Pascal: «Tu ne m’aurais pas cherché si tu ne
+m’avais pas d’abord trouvé, trouvé en toi.»
+
+Voilà comment le seul moyen d’aboutir à la morale c’est d’en partir pour
+y revenir ensuite. Et voilà la randonnée que nous faisons à travers la
+connaissance; voilà notre expédition au dehors de nous.
+
+Mais, cela fait, si nous ne réussissons pas, si nous n’avons pas réussi
+dans cette expédition au dehors, voulez-vous que je dise: Cela nous est
+égal; et nous nous ramenons à la philosophie de la vérité humaine,
+c’est-à-dire à la pure et simple philosophie morale comme nécessaire et
+suffisante à l’homme.
+
+Ce qu’il y a d’indécis dans l’analyse que je viens de faire du
+pragmatisme est une fidélité; car il est bien figuratif de cette
+doctrine, les pragmatistes hésitant toujours entre déclarer que leur
+doctrine est exclusive de philosophie et déclarer qu’elle en est une.
+C’est une de leurs faiblesses.
+
+Il y en a une autre, un peu plus grave: c’est que leur dogmatisme,
+qu’ils croient à l’abri du scepticisme bien autrement, bien plus que le
+dogmatisme des rationalistes, n’est pas moins à découvert que celui-ci.
+Ils pensent: du vrai on peut toujours douter; du bien on ne peut pas
+douter; il s’impose avec une évidence autrement contraignante que celle
+du vrai, et c’est pour cela que nous remplaçons l’évidence du vrai par
+l’évidence du bien.
+
+Je crois que c’est une erreur. L’évidence du bien consiste en ceci que
+quelque chose en nous nous dit de le faire; oui, il faut accorder cela;
+mais l’évidence du bien s’arrête précisément là, et sur chaque chose
+bonne nous pouvons hésiter et nous demander précisément si elle est
+bonne, et sur chaque idée «vraie parce qu’elle est bonne», c’est-à-dire
+féconde en résultats bons, nous pouvons hésiter et nous demander si elle
+est en effet féconde en résultats bons, si sont bons les résultats dont
+elle est grosse.
+
+Quand les pragmatistes nous disent que l’immortalité de l’âme est une
+idée vraie parce qu’elle est bonne, bonne parce qu’elle fait bien agir,
+je ne dis pas qu’ils se trompent; je dis qu’ils n’en savent rien, qu’ils
+prennent sur eux de le dire et qu’il n’est aucunement certain que les
+actes bons de l’humanité aient cette cause, aucunement certain qu’ils
+n’en aient pas une autre.
+
+Quand ils nous disent que l’idée du libre arbitre est une idée vraie
+parce qu’elle est bonne, je ne dis pas qu’ils se trompent; je dis qu’ils
+n’en savent rien et que des fatalistes et des prédestinataires ont été
+très honnêtes gens, probablement parce qu’il était dans leur fatalité
+d’être tels.
+
+Cela, c’est l’hésitation très rationnellement permise sur les idées;
+mais sur les actes mêmes, on sait assez qu’on peut hésiter sans cesse et
+qu’on hésite et que l’humanité a hésité de tout temps; que tel acte bon
+de l’avis général en tel temps est mauvais de l’avis universel en tel
+autre, que tel acte bon de l’avis général en tel lieu est mauvais de
+l’avis universel en tel autre; que par conséquent ce n’est pas de la
+bonté, toujours douteuse, du fait que l’on peut conclure à la
+bonté-vérité de l’idée qui le contient ou qui est censée le contenir. En
+un mot, nous avons ce malheur que nous ne savons rien du bien excepté
+qu’il faut le faire.
+
+Et à cet égard, et c’est à quoi je voulais venir, le vrai et le bien
+sont égaux. Nous ne savons rien du bien excepté qu’il faut le faire,
+nous ne savons rien du vrai excepté qu’il faut le chercher.
+
+--Différence, me dira-t-on: l’impératif catégorique, le bien, nous crie
+qu’il est le devoir; le vrai ne nous crie pas qu’il est le devoir.
+
+--Mais, en vérité, si bien! Il y a un impératif catégorique du vrai.
+J’assure, et combien d’autres plus grands que moi ont affirmé, qu’ils
+sentent le devoir de dire le vrai et de le chercher ou plutôt de
+chercher et de le dire. Tranchons le mot, nous le sentons tous, du plus
+grand au plus petit.
+
+Peut-être, comme Nietzsche, bien finement, se l’est demandé et l’a
+examiné, cet impératif catégorique du vrai se ramène-t-il encore à
+l’impératif catégorique du bien; peut-être sentons-nous qu’il faut
+chercher le vrai pour ne pas nous tromper, ce qui serait une mauvaise
+_action_ envers nous-mêmes, et pour ne pas tromper les autres, ce qui
+serait une mauvaise action envers autrui.
+
+Je le veux bien et je le crois assez; mais qu’à une certaine profondeur
+l’impératif du bien et l’impératif du vrai se confondent, cela n’empêche
+point qu’ils n’existent tous les deux et qu’ils ne soient aussi
+impérieux l’un que l’autre et qu’ils ne se présentent l’un autant que
+l’autre avec figure sacrée. Donc égalité ou quasi-égalité.
+
+Donc, si sont égaux ou quasi-égaux le vrai et le bien, et par le
+caractère impératif qu’ils ont tous les deux, (c’est leur force), et par
+ceci qu’ils sont tous deux formels et non réels et nous disent qu’ils
+sont, non ce qu’ils sont (c’est leur faiblesse); de quel droit et pour
+quelle raison préférez-vous l’un à l’autre, sacrifiez-vous l’autre à
+l’un?
+
+La vérité est probablement qu’il faut les chercher tous les deux, et non
+pas s’acharner à faire sortir celui-ci de celui-là ou celui-là de
+celui-ci; mais voir, essayer de voir en quoi c’est qu’il les faut l’un à
+l’autre accorder.
+
+--Et s’ils ne s’accordent pas? Resterai-je dans l’abstention? Je ne puis
+pas; il faut que j’agisse.
+
+--S’ils ne s’accordent pas, agissez, certainement, dans le sens de celui
+des deux qui préside évidemment à l’action, dans le sens du bien, de ce
+que vous considérez comme le bien, je n’hésite pas à vous le dire; mais
+ne croyez pas être dans le vrai, croyez simplement être d’accord avec
+votre nature, comme disaient les stoïciens, ce qui du reste est
+peut-être ce qu’on a trouvé de mieux pour se conduire.
+
+Je reconnais très bien que pour un lieu donné et un temps donné, cette
+méthode d’évidence morale peut donner des résultats très satisfaisants.
+Le pragmatisme est sécularisme. J’entends par là ceci: nous sommes
+d’accord, au XXe siècle, pour trouver _bons_, pour juger _bons_ un
+certain nombre de faits; nous prenons pour philosophie les idées
+générales qui, selon notre tournure d’esprit, s’accordent
+vraisemblablement avec ces faits. Pour mieux dire, nous enveloppons ces
+faits dans un système d’idées générales qui, parce que nous les y
+enveloppons, semblent les contenir et les produire. Cela est «commode»,
+comme dit M. Poincaré des «vérités» mathématiques; cela est plus que
+commode, cela _nous aide_; car nous sommes ainsi faits que nous aimons
+l’accord entre nos idées et nos actes et que dans cet accord nous sommes
+plus décidés, peut-être plus forts. Ainsi pour un temps, nous aurons une
+conduite qui aura au moins ceci pour elle qu’elle sera suivie, cohérente
+et ordonnée.
+
+Mais ne prenons pas cette philosophie pour vraie parce qu’elle est
+bonne, et c’est-à-dire parce qu’elle s’accorde à des faits jugés bons
+pour le moment. N’éliminons pas le vrai, la recherche du vrai pour le
+vrai. Il y aurait à cela un très grand inconvénient, c’est que tout
+progrès serait enrayé. Quand les faits dictent les idées--et n’est-ce
+pas le cas?--quand les faits approuvés dictent les idées à croire, on
+tourne indéfiniment dans le même cercle; car on approuve les faits
+habituels, on se fait sur eux les idées qui les confirment, on n’en
+approuve les faits que davantage et ainsi de suite.
+
+Pour tous les philosophes de l’antiquité l’esclavage était un fait bon.
+Une philosophie qui n’aurait jamais cherché que les idées approbatrices
+des faits jugés bons et qui n’aurait pris pour criterium de sa vérité et
+pour mesure de sa vérité que son aptitude à conduire aux faits jugés
+bons--n’est-ce pas le cas du pragmatisme?--aurait indéfiniment consacré
+l’esclavage et aurait donné à l’esclavagisme l’autorité émanant d’une
+philosophie respectée.
+
+Par parenthèse, cet exemple montre combien il y a de pragmatisme dans
+toute philosophie morale, puisque les plus grands sages de l’antiquité
+ont été esclavagistes; mais il montre encore mieux le danger d’une
+philosophie qui, en se jugeant elle-même d’après les faits où elle
+conduit, au fond se soumet aux faits existants qui peuvent être des
+préjugés.
+
+Qu’a-t-il fallu pour que l’esclavage disparût? Il a fallu qu’une
+philosophie--ou religion--s’élevant au-dessus des faits approuvés et ne
+se jugeant pas d’après sa puissance à y pousser les hommes, mais d’après
+une vérité supérieure, trouvât ceci: tous les hommes sont frères, ce
+qu’aucun fait de l’antiquité ne _donnait_.
+
+Excellente méthode pour ajuster les hommes à la civilisation qui les
+entoure--ce qui du reste est bon--le pragmatisme ne la perfectionnerait
+pas.
+
+Il était intéressant de montrer comment de l’admirable doctrine
+kantienne, par une série de dérivations assez logiques, avait pu sortir
+une doctrine très respectable, mais un peu terre à terre et fermée, ou
+qui peut assez facilement se fermer du côté du progrès humain.
+
+Suite des dérivations: il y a dans le bien une vérité plus contraignante
+que dans le vrai.--C’est le bien qui fonde le vrai.--La vérité d’une
+doctrine est dans les conséquences bonnes qu’elle contient.--La plus
+vraie sera celle qui rendra compte du plus grand nombre de faits jugés
+bons et qui y conduira.--Les faits seront donc juges de la
+doctrine.--C’est donc eux qui produiront la doctrine et _il n’y aura
+pas_ de doctrine pour en produire.
+
+La morale la plus intransigeante a abouti à une demi-démission de la
+morale.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA MORALE SANS OBLIGATION NI SANCTION
+
+
+Et maintenant réaction contre Kant. Elle s’est marquée par beaucoup de
+manifestations intellectuelles en Angleterre, en France et en Allemagne,
+depuis 1850 environ. La plus forte et la plus intéressante pour le
+penseur est celle que l’on trouve dans le livre de Guyau (1785) _La
+morale sans obligation ni sanction_, une des plus grandes œuvres
+philosophiques que l’humanité ait produites et qui fait date et qui
+serait complètement satisfaisante, si l’auteur, ayant le beau défaut
+d’être un poète, ne mettait pas _toujours_ une image à côté d’une idée
+et un mythe à côté d’un raisonnement, au risque, et l’on dirait avec le
+dessein, d’affaiblir ou de compromettre l’une par le voisinage de
+l’autre.
+
+Voici, dépouillées de leurs splendeurs, les idées principales de Guyau,
+mêlées de celles qu’il me donne.
+
+D’abord, comme relativement moins important, ce qu’il faut penser de la
+sanction de la morale, peines et récompenses d’outre-tombe.
+
+La sanction de la morale a pour grave inconvénient qu’elle la détruit.
+Si vous comptez être récompensé de votre bonne action, elle n’est plus
+bonne; elle n’est plus qu’utile; elle n’est plus qu’une chose qui vous
+est utile. Vous faites, et voilà tout, un bon placement. Le poète a dit:
+«Qui donne au pauvre prête à Dieu.» Il ne pouvait pas mieux, par la
+netteté même et la crudité concise de sa formule, montrer que la bonne
+action est le comble même de l’égoïsme. L’idée de mérite est
+destructrice du mérite même. Vous n’avez aucun mérite si vous agissez
+pour mériter et avec la pleine certitude que vous méritez et que vous
+méritez à l’égard d’un être qui paye toujours ses dettes. Il n’y a de
+mérite que si le mérite est méconnu. Et il faut qu’il le soit partout,
+aussi bien dans le ciel que sur la terre. La suprême immoralité est de
+croire que la moralité est profitable. On peut dire du croyant qui en
+même temps est satisfait de sa bonne action et sûr qu’un bienfait n’est
+jamais perdu:
+
+ Ce mélange de gloire et de bien m’importune.
+
+Cet homme est prêt à dire et il le dit dans son for intérieur: «Quel
+intérêt aurais-je à être un juste s’il ne m’en revenait rien?» et donc
+il n’a pas l’ombre de désintéressement.
+
+L’idée du mérite et du démérite consiste à faire remonter son égoïsme à
+sa source la plus élevée et à lui donner aussi sa fin la plus élevée, et
+ce n’est pas autre chose que l’étendre jusqu’à l’infini. Plaisante
+morale que celle d’un prêteur qui prête un jour pour être remboursé
+éternellement!
+
+ * * * * *
+
+On peut répondre que ceci serait très vrai si l’on était absolument sûr
+des peines et des récompenses d’outre-tombe. Mais on n’en est jamais
+absolument sûr et la distance qu’il y a entre l’absolue certitude du
+sacrifice que l’on fait pour le bien et la certitude relative des
+récompenses qui nous attendent, c’est ce qui constitue le mérite, c’est
+là où il se place et où il a une place encore très large.
+
+--Réplique: mais le croyant, soit qu’il soit chrétien, soit qu’il soit
+kantiste, est _absolument sûr_.
+
+--Je l’admets; mais la distance entre l’actuel et le lointain équivaut
+parfaitement à la distance entre le certain et l’hypothétique. Ce qui
+est actuel, le sacrifice à faire, agit sur la sensibilité avec une force
+qui est incomparablement plus grande que la force avec laquelle agit
+l’espérance, cette espérance fût-elle certaine. Tout ce qui est futur
+est flottant, fût-il certain; tout ce qui est lointain est indécis,
+fût-il réel. Et, pour la sensibilité, indécis égale douteux. La distance
+qu’il y a, je ne dis plus entre le certain et l’hypothétique, mais entre
+l’actuel et le lointain, et au point de vue de la sensibilité, je dis la
+même chose, c’est ce qui constitue le mérite, c’est où il se place et où
+il a une place encore très large.
+
+Le croyant reste moral, quelque croyant qu’il soit et fait un acte
+moral, quelque certain qu’il soit qu’il en aura récompense. Son mérite
+diminue seulement à mesure qu’il croit davantage; mais sa croyance, si
+forte qu’elle soit, ne peut jamais épuiser la distance qu’il y a entre
+l’actuel et le lointain, entre le tangible et l’indécis, et ne peut
+jamais même diminuer cette distance que d’une manière insensible.
+
+Ajoutez que dans l’imprécision inévitable, salutaire, du reste, des
+pensées métaphysiques dans l’esprit de l’homme simple, de l’homme moyen,
+de l’homme qui n’analyse pas, la pensée du mérite et du démérite se
+confond avec l’idée même du bien, avec l’idée pure du bien. Elle se
+ramène à ceci: le bien est divin; le bien est approuvé de Dieu; le bien
+fait corps avec Dieu; le bien est consubstantiel avec Dieu et je suis
+avec Dieu en le faisant et c’est ce qu’il ferait à ma place.
+
+Et, dans cette imprécision, cette pensée est absolument morale.
+
+Il en est de ceci comme de l’amour de Dieu, et au fond c’est exactement
+la même question. Les uns disent comme François de Sales (confusément)
+et comme Fénelon: il faut aimer Dieu pour lui-même, sinon vous ne
+l’aimez pas; si vous l’aimez par crainte ou par espérance, c’est vous,
+non lui, que vous aimez. Les autres répondent: l’aimer uniquement par
+crainte ou espérance, c’est un effet du paganisme; mais l’aimer avec un
+mélange d’amour de lui, c’est-à-dire d’amour de la perfection, et
+d’espérance et de crainte, c’est l’aimer encore et c’est l’aimer autant
+sans doute que la faiblesse humaine peut le permettre et que les forces
+humaines peuvent le soutenir; d’autant plus que mon espérance et ma
+crainte elles-mêmes sont une forme de ma croyance en Dieu, en sa
+justice, en sa bonté, en son excellence, en sa divinité, et que cette
+croyance, étant adhésion à lui, est encore amour de lui, est mêlée au
+moins d’amour de lui.
+
+Celui qui a donné la formule la plus solide de ces justes tempéraments,
+c’est _Fénelon lui-même_ quand il écrit: «Le désintéressement du pur
+amour ne peut jamais exclure la volonté d’aimer Dieu sans bornes ni pour
+le degré ni pour la durée de l’amour; [mais] il ne peut jamais exclure
+la conformité au bon plaisir de Dieu qui veut notre salut et qui veut
+que nous le voulions avec lui pour sa gloire.»--En langage
+philosophique: Il faut aimer le bien d’une manière désintéressée, sans
+bornes ni de degré ni de temps; mais il entre dans l’idée du bien qu’il
+soit un mérite; et la volonté du bien, pour ainsi parler, est que nous
+ne souffrions pas à cause de lui et que nous soyons heureux tôt ou tard
+à cause de lui; et accepter l’idée du bien avec cette considération, ce
+n’est pas cesser de l’aimer pour lui-même et c’est l’aimer en tout
+lui-même.
+
+--Contre-réplique: En tout cas l’idée de sanction détruit l’impératif
+catégorique. L’impératif catégorique c’est: «fais le bien, je le
+commande; je ne donne pas de raisons de cet ordre». Or, si à l’impératif
+catégorique vous ajoutez, à quelque moment que vous l’ajoutiez: «du
+reste, vous serez récompensé d’avoir fait le bien», l’impératif n’est
+plus catégorique; il est conditionné; et l’impératif n’est plus
+impératif; il est persuasif; il se ramène à dire: «_si_ vous faites le
+bien, vous serez récompensés; _donc_ faites le bien;--faites le bien,
+_autrement_ vous serez punis; _donc_ faites le bien;--faites le bien,
+_moyennant_ quoi vous serez heureux;--_voulez-vous être heureux?_ faites
+le bien.» L’impératif n’est plus celui qui ne donne pas de raisons; il
+prodigue les raisons et les motifs et les mobiles; il est aussi
+persuasif que la morale épicurienne disant: voulez-vous être heureux?
+soyez vertueux; il est beaucoup plus persuasif que la morale
+épicurienne, qui, comme récompense de la vertu, ne promettait qu’un
+bonheur éphémère, tandis que lui promet un bonheur éternel.
+
+--Contre ceci je ne m’élèverai pas; je le tiens pour incontestable.
+Toute morale qui parle de sanction est persuasive et n’est impérative
+qu’en apparence. Elle aura beau--ce sera son adresse--écarter, éloigner,
+tant qu’elle pourra, son impératif de son persuasif, se bien donner de
+garde de mettre dans la même page ou dans le même volume le texte où,
+hautaine, elle commande, et le texte où, câline, elle vous dit que dans
+votre intérêt vous ferez mieux de faire comme ceci, il n’en sera pas
+moins qu’elle dit les deux et que, disant le second, elle détruit
+radicalement le premier.
+
+Cela, je l’accorde absolument. _Il n’y a pas_ d’impératif catégorique
+dans Kant, du moment qu’il admet la sanction de la morale; _il n’y a
+pas_ d’impératif catégorique dans Kant, du moment que l’idée des peines
+et récompenses _y est_.
+
+De sorte que l’homme qu’on s’attendrait à voir le plus enragé contre
+l’idée de sanction ce serait un homme qui serait fanatique de
+l’impératif, ce serait un kantiste intransigeant, un kantiste
+enthousiaste, un ultra-kantiste, un kantiste plus kantiste que Kant.
+
+Guyau n’était pas du tout cet homme-là; et si, d’une part il repoussait
+l’idée de sanction, d’autre part il repoussait l’idée d’impératif,
+l’idée d’obligation. L’idée d’obligation, l’idée de devoir, l’idée «tu
+dois» lui paraissent un «préjugé». Il recueillait avec complaisance ce
+mot, très pénétrant du reste, de Vinet: «le but de l’éducation est de
+donner à l’homme _le préjugé du bien_», et, se rebellant, il disait: Eh
+bien, non! «il ne doit pas y avoir dans la conduite un seul élément
+_dont la pensée ne cherche à se rendre compte_, une obligation _qui ne
+s’explique pas_, un devoir _qui ne donne pas ses raisons_». Par question
+préalable l’impératif était éliminé. Contre ce miracle psychologique
+Guyau commençait par protester, d’entrée en matière protestait, comme
+les philosophes contre les miracles proprement dits, interventions du
+surnaturel à travers la nature; et son effort fut de dissoudre
+l’impératif en l’analysant, de montrer ce qu’il y a dans l’impératif
+apparent et de faire voir que ce qu’il y a en lui quand on l’ouvre, ce
+sont précisément des raisons.
+
+Il reconnaît d’abord que l’impératif catégorique est vrai
+psychologiquement, c’est-à-dire est vrai comme donnée immédiate de la
+conscience, tout de même que le libre arbitre. Il est incontestable que
+nous entendons une voix intérieure qui nous dit: «tu dois», et qui ne
+donne pas ses raisons. «La théorie de l’impératif catégorique est
+psychologiquement exacte et profonde comme expression d’un fait de
+conscience», comme le libre arbitre est incontestablement exact comme
+affirmation énergique et permanente du sens intérieur.
+
+_Seulement_, n’y a-t-il que l’impératif--et le libre arbitre--qui soient
+des proclamations du sens intime? Point du tout! J’ai fait remarquer
+moi-même plus haut que le vrai a son impératif catégorique très net, que
+chercher le vrai et le dire est commandé par le moi au moi. J’ai fait
+remarquer, ici ou dans un autre essai, que le Beau a son impératif
+encore fort net et que réaliser le beau, tout au moins ne pas faire du
+laid par négligence, par désordre, par paresse, sur soi, chez soi, dans
+la rue, est commandé par le moi au moi, faire du beau étant commandé à
+l’artiste, ne pas faire du laid étant commandé à tout le monde.
+
+Guyau va plus loin, un peu trop loin à mon gré. Selon lui, «les
+penchants naturels et la loi et la coutume» ont leurs impératifs
+catégoriques. Ils commandent sans donner de raisons. La coutume, comme
+le disait Pascal, est respectée et suivie «par cette seule raison
+qu’elle est reçue»; l’autorité de la loi est parfois toute ramassée en
+soi, sans se rattacher à aucun principe, et la loi est loi et rien
+davantage».
+
+C’est aller trop loin, parce que ces impératifs sont des impulsions ou
+des contraintes. Les penchants naturels nous poussent et ne nous
+commandent pas; ils ont de la force et non de l’autorité et nous sentons
+bien la différence.
+
+La loi, la coutume sont des contraintes; nous obéissons à la loi parce
+que nous ne pouvons pas faire autrement et à la coutume parce que nous
+ne pouvons guère faire autrement, sous peine de mille désagréments à
+souffrir parmi nos semblables. Le signe, très net, de la différence
+entre ces impulsions et contraintes d’une part et les impératifs d’autre
+part, c’est qu’à désobéir aux penchants naturels et aux contraintes nous
+éprouvons des regrets et non point des remords: nous n’avons aucun
+remords d’avoir désobéi au penchant sexuel; nous n’éprouvons aucun
+remords, fussions-nous en prison, d’avoir désobéi à une loi que nous
+trouvions injuste, et au contraire; nous n’éprouvons aucun remords,
+fussions-nous mis au ban de la société polie, d’être contrevenus à une
+coutume que nous jugions stupide[4]. Au contraire, le remords nous point
+si nous avons fait une faute morale; encore si nous n’avons pas cherché
+la vérité; même si nous n’avons pas réalisé le beau que nous pouvions
+créer ou point respecté le beau que nous pouvions respecter (hiérarchie
+des impératifs, question qu’il sera intéressant de creuser).
+
+ [4] C’est précisément ce que je viens de faire. La coutume veut que
+ l’on dise «j’ai contrevenu»; j’écris «je suis contrevenu»; et je
+ n’en éprouve aucun remords, parce que je tiens la coutume pour
+ stupide.
+
+Donc Guyau va trop loin; mais on sent qu’il a parfaitement raison de
+prétendre que, de ce que l’impératif moral est un fait incontestable,
+Kant n’est pas autorisé «à considérer cet impératif comme
+transcendantal», c’est-à-dire à le tenir pour une chose au-dessus de
+toute discussion et impénétrable à toute analyse.
+
+La vérité, selon moi, est, d’abord, il convient de le reconnaître, que
+l’impératif moral est de tous les impératifs vrais ou supposés le plus
+net et le plus énergique: «Convenez, me disait un ami, que c’est lui qui
+a la plus grosse voix.» Convenons-en, et que cela est certainement à
+considérer.
+
+La vérité est ensuite que Kant, timide devant la morale, comme presque
+tous les philosophes, a, inconsciemment sans doute, _eu peur_ d’analyser
+l’impératif et a voulu le laisser à l’état de mystère, pour que le culte
+qu’on aurait pour lui fût mystique, pour que le respect qu’on aurait à
+son égard fût une foi.
+
+Il croyait savoir que tout instinct qu’on analyse tend à se détruire, ce
+qui veut dire que tout instinct qui devient conscient tend à se ruiner.
+On n’aime bien qu’aveuglément; même on n’aime bien qu’en aimant sans
+savoir que l’on aime. «S’il y a un amour pur et exempt du mélange de nos
+autres passions, c’est celui qui est caché au fond du cœur et que nous
+ignorons nous-mêmes.»--Ainsi parlait La Rochefoucauld.
+
+M. Gustave Le Bon, qui ne se plaindra pas du rapprochement, a une bonne
+formule sur l’éducation; elle consiste, suivant lui, «à faire passer le
+conscient dans l’inconscient», à inspirer, par exemple, l’amour du
+travail et à y habituer de telle sorte que se jeter au travail et y
+rester devienne machinal et n’exige plus aucun effort; à inspirer
+l’amour de la patrie et à y habituer de telle sorte qu’on finisse par
+l’aimer aveuglément et sans se faire de raisonnement à cet égard;
+s’éduquer c’est devenir impulsif; l’éducation achevée, c’est une
+impulsivité acquise, etc.
+
+Or, si l’homme a une impulsivité naturelle qui est excellente, celle de
+faire le bien (et supposez, si vous voulez, que cette impulsivité dite
+naturelle soit une impulsivité acquise par l’hérédité, cela nous sera
+égal), il faut bien se garder d’analyser cette impulsion et de la faire
+passer de l’inconscient dans le conscient; ce serait une éducation à
+rebours. Ce qui était force énorme parce qu’il était inconscient, nous
+l’énerverions peu à peu en le rendant conscient, et nous n’aurions
+réussi qu’à l’empêcher d’être impulsif.
+
+Kant savait ou sentait cela. _Seulement ce n’est peut-être pas vrai._
+C’est vrai et le contraire est vrai aussi. Nous affaiblissons un
+sentiment en l’analysant quand il est déjà faible; nous le fortifions en
+l’analysant quand il est encore assez fort. L’amoureux qui n’est déjà
+plus amoureux se demande pourquoi il est amoureux, passe en revue les
+motifs et les trouve peu nombreux, pèse les motifs et les trouve légers.
+L’amoureux qui est encore assez amoureux fait de même et trouve les
+motifs nombreux et forts, et alors il ajoute à la force du sentiment la
+force de l’idée-force.
+
+Une idée-force n’est jamais qu’une idée qui est devenue sentiment ou qui
+est née d’un sentiment; mais à cette condition, elle est bien une force
+et une force qui pèse de plus en plus, parce qu’il est de sa nature
+d’insister sur elle-même, de se _développer_ (sens de la langue de
+rhétorique et tous les sens) et de devenir idée fixe, de devenir
+_entretien_ continuel de notre esprit.
+
+Le patriote qui est encore patriote, s’il analyse l’idée de patrie,
+trouve toutes les raisons d’aimer son pays qui étaient contenues dans
+son sentiment, et parce qu’elles deviennent claires elles ne deviennent
+pas inconsistantes; elles répondent, seulement, aux objections, aux
+attaques; nos idées sont les gardes avancées de nos sentiments;
+impuissantes sans eux, quand ils y sont, elles les rendent plus sûrs.
+
+Éternellement les croyants se demanderont si mieux ne vaut pas la foi
+toute seule et croire sans raisons, ou si mieux vaut ajouter à la foi
+les «raisons de croire». La question n’est pas susceptible d’une réponse
+catégorique; car, selon le plus ou moins de foi, les raisons
+confirmeront la foi ou détruiront ce qui en reste. De celui qui commence
+à analyser sa foi on est toujours dans le doute s’il s’achemine à
+l’augmenter ou s’il prend le chemin de la perdre.
+
+Toujours est-il que les plus grands croyants ont passé leur vie entière
+à analyser leur croyance et ne se sont pas contentés de crier: «Je
+crois, je crois, je crois, je crois éperdument.»
+
+--Mais l’idée seule d’examiner un de ses instincts n’est-elle pas un
+signe que déjà il n’est plus en nous à l’état d’instinct? Qui diantre
+s’est avisé de se donner à soi-même des raisons de respirer? On ne se
+donne des raisons de vivre que quand on songe, au moins un peu, au
+suicide.
+
+--N’ai-je pas répondu tout à l’heure par l’exemple des grands croyants
+qui analysent leur foi et qui la confirment par leur foi?
+
+--Oh! pas le moins du monde; car ce n’est pas eux que les grands
+croyants ont voulu convaincre, mais ceux qui ne croyaient pas. A eux,
+leur foi suffisait; pour d’autres ils collectionnaient les raisons de
+croire.
+
+--En êtes-vous bien sûrs et qu’ils n’eussent pas autant le désir de se
+confirmer dans leur foi que celui d’y attirer les autres? Certainement
+l’homme «se raisonne», comme dit si bien le peuple, pour s’assurer dans
+un sentiment qu’il croit juste ou pour s’écarter d’un sentiment qu’il
+estime faux; et il ne fait en cela que «céder au sentiment», comme dit
+Pascal, et par conséquent il faut que le sentiment existe; mais encore,
+en cédant au sentiment, il l’excite et il l’avive.
+
+La lecture, cette autre méditation, a exactement les mêmes effets. On
+cherche, par une lecture, à se confirmer dans un sentiment que l’on a;
+et les idées que l’on trouve dans l’auteur, fussent-elles faibles,
+fortifient ce sentiment si on l’a en effet, fussent-elles fortes,
+achèvent de le détruire s’il était bien en train de s’en aller.
+
+Faire passer de l’inconscient au conscient est donc dangereux si le mal
+était déjà plus qu’à moitié fait, avantageux si le mal n’existait pas ou
+était faible. Que l’idée de la foi morale fût née chez Kant de la
+conviction que de son temps l’instinct moral était très faible et par
+conséquent ne pouvait que perdre à être analysé, cela ne m’étonnerait
+point et je dirai même que moralement j’en suis sûr.
+
+ * * * * *
+
+Guyau, lui, soit qu’il estime que l’instinct moral est assez fort pour
+ne pas courir de risques à être analysé, soit simplement, comme il le
+dit, parce qu’il est philosophe et que pour le philosophe il ne doit
+rien y avoir dont la pensée ne cherche à se rendre compte et que le
+philosophe _ne doit pas avoir de foi_, Guyau veut analyser l’instinct
+moral et c’est-à-dire lui demander ses raisons, lui dire: pourquoi? et
+ne pas se contenter de la réponse célèbre: «le pourquoi, c’est qu’il n’y
+a pas de pourquoi».
+
+Un _credo_, comme Nietzsche le dit souvent, est toujours un _credo quia
+absurdum_, puisque, s’il n’était pas cela, il n’y aurait pas besoin de
+_credo_. Guyau ne veut pas d’_absurdum_, même implicite, et il fait
+l’analyse de ce qu’il croit voir dans l’idée du devoir.
+
+Il y voit avant tout _la vie elle-même_, la vie s’affirmant comme
+puissante et féconde. Le devoir c’est le pouvoir. Pouvoir, vouloir et
+devoir c’est la même chose sous différents mots, parce que c’est même
+chose sous différents aspects. Quelque chose en nous, qui n’est pas
+autre chose que notre vie même sentie par nous, nous dit: tu peux, donc
+tu veux, donc tu dois.
+
+Tu peux, donc tu veux: car si, pouvant, tu ne veux pas, tu sens que tu
+te diminues, que tu te rétrécis, que tu te refoules.
+
+Tu veux, donc tu dois: car si, pouvant et voulant, tu n’agis pas, tu
+sens encore une diminution, un rétrécissement, une stérilisation de ton
+être; et c’est ce sentiment que dans la langue courante on appelle le
+remords préalable ou le remords proprement dit, le remords de ne pas
+faire ou le remords de n’avoir pas fait; et la voix du devoir n’est pas
+autre chose que le remords qui commence, devant l’acte à faire qu’on ne
+fait pas.
+
+Ce qu’on appelle devoir c’est donc puissance, fécondité, expansion qui
+veut être, qui vous réjouit si elle est et qui vous gêne si elle n’est
+pas.
+
+Le plaisir que vous éprouvez à faire ce qu’on appelle couramment le
+devoir, c’est le plaisir de la puissance en acte; la peine que vous
+éprouvez quand vous vous dérobez à ce qu’on appelle le devoir, c’est
+votre moi diminué, c’est votre vie, que quelque chose que vous sentez
+qui dépendait de vous, restreint.
+
+Pouvoir, vouloir et devoir, cela veut dire être porté par sa nature même
+à agir; s’opposer à son pouvoir, vouloir et devoir, c’est commencer de
+se tuer. Qui dit je vis, dit je peux, je veux, je dois, et je ne
+contrarie ma vie sous aucun de ses aspects.
+
+--Fort bien; mais sans aller plus loin, cette analyse, qui du reste est
+plutôt une synthèse, doit être incomplète, puisque nous n’y trouvons pas
+un atome de ce qu’on appelle couramment le moral. La voix intérieure ne
+nous dit pas, ce nous semble: «tu peux, tu veux, agis»; elle nous dit:
+«tu peux _du bien_, veux _du bien_, fais _du bien_.» Le devoir tel qu’il
+est défini par vous, expansion de la vie, est accompli aussi bien par le
+grand bandit que par le saint. Tous les deux peuvent, veulent, agissent,
+tous les deux font expansion.
+
+Votre «équivalent du devoir» est simplement la morale courante de
+Nietzsche: soyez fort et agissez dans toute l’étendue de votre force. Et
+cette formule n’est pas immorale, mais elle est amorale; elle est
+indifférente à ce que les hommes appellent le bien et le mal, elle se
+réalise indifféremment dans l’écrasement des faibles ou dans le fait de
+les aider.
+
+--Première réponse de Guyau: En faisant ce que tout le monde appelle le
+mal, je ne m’étends pas, je me refoule, je m’appauvris. Je supprime
+«toute la partie sympathique et intellectuelle de mon être». De plus, si
+je rencontre une résistance, il y a refoulement très sensible et
+douloureux; si je n’en rencontre pas, il y a désorganisation de ma
+volonté, déséquilibrement, ataxie (cas des despotes), ce qui revient à
+une «impuissance subjective» qui est bien le contraire même du
+«pouvoir-vouloir».
+
+--Je réplique: On ne voit pas bien que le grand bandit supprime la
+partie intellectuelle de son être; cela n’a pas de sens; il ne supprime
+même pas sa partie sympathique; car il peut avoir toutes les sympathies
+du monde par ses amis. D’autre part, s’il est refoulé par le monde
+extérieur, il ne l’est ni plus ni moins que le saint qui éprouve
+toujours, on le sait, tant de difficultés à faire le bien; et enfin la
+désorganisation intérieure de celui qui ne rencontre pas de résistance
+extérieure n’est que le fait des imbéciles, n’existe pas chez les
+intelligents et n’a, en tout cas, aucun rapport avec la morale ni avec
+l’immoralité, c’est une simple maladie.
+
+--Seconde réponse de Guyau, beaucoup meilleure: L’homme n’est pas un
+être isolé; il est un être social. La _vie_ dont je parle et dont il
+faut que tous nous parlions quand nous employons ce mot, c’est la vie
+sociale vécue par un et qu’il ne peut pas s’empêcher de vivre. Donc
+quand je dis expansion de la vie, j’entends et je ne puis pas ne pas
+entendre expansion, hors d’un homme, de la vie sociale qu’il contient en
+lui, et ce que j’entends par équivalent de devoir c’est cette impulsion
+qui nous porte à agir pour faire de la vie sociale.
+
+Le tempérament humain, remarquez-le, simple tempérament, tend, de
+personnel, à devenir collectif et, de solitaire, à devenir solidaire. Le
+voleur souvent cité qui trouvait du plaisir à voler gratuitement et qui,
+millionnaire, aurait volé, est un phénomène d’atavisme. Nous nous
+acheminons tellement à vivre d’une vie qui dans _un_ reflète _tous_, que
+nous tendons à réaliser en nous le type de l’homme _normal_, le type de
+l’homme qui sera reconnu par tous comme incontestablement un homme, qui
+_n’étonnera pas les autres_.
+
+Or ce que je disais tout à l’heure, pour commencer par le plus simple,
+de la vie en nous, de la vie sans épithète, entendez-le de la vie
+sociale en nous et voyez bien que les exigences et les impulsions de la
+vie sociale en nous, ce qu’elle sollicite de notre pouvoir et de notre
+vouloir, c’est bien précisément ce que l’impératif de Kant commande:
+faire des choses que l’on voudrait qui fussent érigées en loi
+universelle de vie. Voilà la loi morale réintégrée.
+
+--Je dis: oui bien; avec cette réserve pourtant que la vie sociale en
+nous ne nous conseille guère, ce me semble, que de vivre comme tout le
+monde, normalement, comme vous dites très bien, et non pas _mieux_ que
+tout le monde, non pas d’une façon supérieure, non pas d’une façon
+héroïque. Or une morale doit contenir l’héroïsme en la partie
+d’elle-même la plus élevée; l’héroïsme doit y entrer, ressortir à elle,
+être indiqué par elle, non seulement comme ce qu’elle admet, mais, tout
+compte fait, comme ce à quoi, en définitive, elle tend. Je ne vois pas
+encore cela dans vos équivalents de devoir. Il est possible que nous y
+venions.
+
+ * * * * *
+
+Poursuivant cette analyse de ce que l’instinct profond de la vie nous
+conseille et presque nous commande de faire, Guyau remarque que
+l’instinct de la vie nous pousse (indépendamment des suggestions de la
+vie sociale) à _lutter_ et à _risquer_. L’homme a vécu longtemps dans
+une telle nécessité de lutte contre mille ennemis qu’il lui est resté un
+besoin de lutter toujours (comme je l’ai fait remarquer bien des fois,
+parce qu’il a fallu qu’il inventât pour pouvoir vivre, il lui est resté
+le besoin de changer sans cesse, même quand le changement ne comportait
+plus nécessairement progrès). Donc l’homme lutte encore, et par exemple
+il lutte contre ses passions, instinctivement; partie, il est bien vrai,
+parce qu’il sent que ses passions sont aussi des fauves ou reptiles
+dangereux; partie, et c’est cela qui est instinctif, parce que
+simplement elles sont fortes.
+
+Ceci c’est le _courage_. Il a l’air ici de combattre contre la vie,
+puisque les passions aussi sont la vie, mais il est bien, au moins lui
+aussi, la vie, puisqu’il est un pouvoir qui se sent devenir vouloir et
+qui se donne le nom de devoir; et l’on sait que la sensation de vivre
+est intense dans tous les cas où le courage a à se déployer et se
+déploie, ne fût-ce que contre nous-mêmes.
+
+Guyau aurait pu citer le joli mot de Doudan: «L’homme ne se sent vivre
+que quand il se contrarie.»
+
+Cette idée est si connue que je n’y insisterai pas. Je n’avais qu’à
+montrer comment Guyau l’avait _rattachée_ à son système et à son
+principe, à l’idée d’expansion de la vie, à l’idée de la vie voulant
+s’étendre.
+
+L’instinct de la vie nous pousse, de plus, et ce n’est guère qu’un autre
+aspect de la même idée, à _risquer_. Il y a plaisir à risquer. Pascal,
+dit Guyau, dans son pari, n’a envisagé que la crainte du risque, il n’a
+pas considéré le plaisir de risquer[5]. Il y a plaisir à risquer, tout
+le monde le sent à cette sorte d’élargissement qui se fait en nous quand
+nous risquons; et aussi, pour ainsi dire, hors de nous (phénomène de
+projection du moi sur le non-moi), le monde nous paraissant plus vaste
+quand nous risquons quelque chose.
+
+ [5] Si; ailleurs, et très bien: «Travailler pour l’incertain»--«Saint
+ Augustin a vu qu’on travaille pour l’incertain, sur mer, en
+ batailles; il n’a pas vu la règle des partis qui démontre qu’on le
+ doit.»--«S’il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne
+ devrait rien faire pour la religion; car elle n’est pas certaine;
+ mais combien de choses fait-on pour l’incertain, les voyages sur
+ mer, les batailles... Quand on travaille pour demain et pour
+ l’incertain, on agit avec raison. Car on doit travailler pour
+ l’incertain, par la règle des partis, qui est démontrée.»--Il n’a
+ pas parlé précisément du _plaisir_ du risque, mais il n’a pas parlé
+ uniquement de la _peur_ du risque et il a parlé de la _raison_ de
+ risquer, qui est un _plaisir_ intellectuel.
+
+La raison de ce sentiment, qui est presque une sensation, c’est que nous
+nous sentons plus grands, nous mettant nous-mêmes aux prises avec plus
+de choses. Ce plaisir du risque est une des suggestions de la puissance
+de la vie en nous, de la fécondité de la vie en nous, de la surabondance
+de la vie et de l’avidité qu’a la vie d’être surabondante.
+
+Par parenthèse--et cette parenthèse est chez Guyau un chapitre qui est
+digne de Platon--c’est ce même amour du risque qui est toute la
+métaphysique. La métaphysique est toujours une hypothèse hardie où nous
+risquons l’erreur et la confusion. Personne plus que le métaphysicien ne
+travaille pour l’incertain. Il y travaille cependant de tout son cœur et
+il sent que son œuvre est bonne et qu’elle est noble. Erreur peut-être,
+mais l’erreur eût été plus grande (erreur morale) à estimer puérile la
+recherche de cette erreur. De même que la vie proprement dite conseille
+le risque comme une condition d’élargissement de notre être, de même la
+vie intellectuelle conseille le risque métaphysique comme condition
+d’agrandissement de notre être intellectuel.
+
+Notez que le brave homme qui consacre sa vie à la réalisation d’un idéal
+est un métaphysicien pratique aussi vénérable et plus encore que le
+métaphysicien proprement dit de tout à l’heure. Au fond, savez-vous ce
+qu’il fait? Il travaille pour l’incertain, _afin_ de le faire certain
+dans son cœur. Son besoin de certitude le porte, lui homme d’action, à
+accumuler les actions conformes à l’idéal, comme son besoin de certitude
+porte le philosophe à accumuler les arguments qui le démontrent. C’est
+sa manière de le prouver. Il le prouve en le créant. La vie lui dit par
+la bouche de Guyau, qui est très éloquente: «Je ne vous demande pas de
+croire aveuglément à un idéal, mais de travailler à le réaliser.--Sans y
+croire?--Pour y croire! Vous y croirez quand vous aurez travaillé à le
+produire.»
+
+Tel saint prouve Dieu sans argument, mieux qu’un argument. Il remplit
+d’une réalité qui est lui ce qui n’était qu’une idée. Dieu se construit
+avec du divin.
+
+Telle est la théorie de la lutte et du risque dans la doctrine morale de
+Guyau. Ici Guyau rejoint Nietzsche qu’il ne connaissait pas, mais qui le
+connaissait et qui a pu profiter de lui dans une certaine mesure[6]. Ce
+que nous venons de voir est le «vivre dangereusement», qui est le point
+capital de la morale nietzschéenne. Vivre dangereusement c’est lutter et
+risquer, en vue précisément de la lutte et du risque et pour la beauté
+de l’une et de l’autre; et c’est la marque même des âmes nobles.
+
+ [6] Voir Fouillée, _Nietzsche et l’Immoralisme_.
+
+Mais encore on voit bien, à la rigueur, comment la vie intense et
+extensive, «la vie féconde» peut conduire jusqu’à l’amour de la lutte et
+du risque. Ceci est travailler pour l’incertain, pour le très incertain;
+mais ce n’est travailler que pour l’incertain. Comment cet «équivalent
+du devoir» que vous avez trouvé peut-il conduire au sacrifice absolu, à
+l’acceptation de la mort certaine? Car ici, selon vos données, c’est la
+vie se tournant contre la vie; c’est la vie se détruisant pour
+s’étendre, c’est la vie poussant la passion de la vie jusqu’au suicide;
+c’est une collection d’absurdités.
+
+C’est ici, ce semble, que, pour commander le sacrifice et non pas moins
+pour l’expliquer, pour expliquer qu’il ait lieu, il faut bien une foi,
+soit la foi religieuse, soit la foi morale, la foi kantienne.
+
+Guyau répond à cela d’abord, loyalement et modestement, qu’il ne s’est
+pas engagé à répondre à tout et que ce problème-ci «n’a peut-être pas de
+solution rationnelle et scientifique».--Il répond ensuite que ce
+sacrifice est encore amour de la vie en ce sens que c’est préférer une
+minute de vie intense, supérieure et magnifique à une vie plate, morne
+et triste. «Il y a des heures où il est possible de dire à la fois: je
+vis, j’ai vécu... On peut concentrer une vie dans un moment d’amour et
+de sacrifice.»
+
+Voilà qui est bien; mais la raison qui fait que la vie se sacrifie
+ainsi, la raison qui persuade à la vie de se préférer infiniment courte
+et infiniment intense à elle-même longue et médiocre, voilà ce qui n’est
+pas indiqué clairement.
+
+--Je le dis, c’est «l’amour» de quelque chose.
+
+--Donc, ce n’est pas la vie elle-même, et vous abandonnez votre
+principe.
+
+--C’est la vie transformée en vie sociale, transformée en vie
+sentimentale, transformée en vie passionnée, transformée en vie
+dangereuse et qui s’aime dangereuse; c’est tout cela poussé à un tel
+degré que, non pas la mort, mais la vie magnifique en une minute
+mortelle est acceptée.
+
+--Oui, en somme c’est l’égoïsme transformé en altruisme absolu. C’est
+cette transformation, quelque longue qu’en soit la préparation et
+l’évolution (héréditaire, séculaire, millénaire), qui sera toujours très
+difficile à comprendre. Dans le système de Guyau, les actes d’héroïsme
+restent toujours ce que Schopenhauer, d’un mot admirable, disait qu’ils
+sont, «des miracles, c’est-à-dire des choses impossibles et pourtant
+réelles.» J’ajoute que dans tous les systèmes, plus ou moins
+précisément, ils restent cela; mais dans celui de Guyau ils restent cela
+d’une manière en quelque sorte plus paradoxale et plus provocante.
+
+A la considérer en sa généralité, la morale de Guyau a, sans doute, ce
+beau mérite d’être un grand effort pour _substituer une réalité_ à
+quelque chose qui pourrait bien être une illusion, une illusion
+salutaire, une illusion, même, nécessaire pour un temps, mais qui
+pourrait se dissiper, auquel cas il ne resterait plus rien pour diriger
+l’homme. Qui sait, en effet, si la morale telle que les hommes l’ont
+envisagée jusqu’à présent _n’est pas un art_, un art subtil--de qui? on
+ne sait: du Dieu intérieur, ou de la nature poursuivant ses fins, ou de
+la société poursuivant ses fins aussi--mais un art qui nous séduit, qui
+nous trompe en nous charmant, qui nous fascine par sa beauté pour nous
+faire faire quelque chose que nous ne ferions pas de nous-mêmes?
+
+N’est-il pas vrai, en effet, que nous sommes trompés de tous les côtés?
+L’art nous trompe, la société est artificielle, la nature se joue de
+nous, les yeux nous trompent, les oreilles nous trompent...
+
+Ainsi parlait Guyau en 1884. Vers 1868 Richard Wagner, dans un petit
+traité de métaphysique qu’il fit lire à Nietzsche et qui sans doute eut
+sur celui-ci une grande influence, et que Guyau ne connaissait pas,
+disait, rajeunissant Schopenhauer: «La nature trompe ses créatures. Elle
+met en elles l’espérance d’un bonheur immuable et toujours différé. Elle
+leur donne des instincts qui obligent les plus humbles bêtes aux longs
+sacrifices, aux peines volontaires. Elle crée le dévouement de la mère à
+l’enfant, de l’individu au troupeau. Elle enveloppe d’illusions tous les
+vivants et leur persuade ainsi de lutter et de souffrir. La société doit
+être entretenue par des artifices tout semblables...»
+
+La morale, envisagée comme les hommes l’ont envisagée jusqu’à présent,
+pourrait donc être un art séduisant et fascinateur, une subtile et
+imposante duperie.
+
+Or, si les hommes s’apercevaient un jour de cette tromperie dont ils
+sont l’objet, ils pourraient se révolter et secouer l’illusion, comme
+Diderot le leur conseillait, comme Nietzsche va le leur conseiller
+demain.
+
+Mais si à cette illusion je substitue une réalité, et quelle réalité! la
+vie elle-même; si je montre que la morale, c’est la vie elle-même, que
+la vie c’est la morale, que c’est la vie qui nous pousse de toutes les
+façons, en tant que vie proprement dite, individuelle, en tant que vie
+sociale, en tant que vie intellectuelle, en tant que vie métaphysique,
+si l’on peut dire ainsi, précisément à cela que l’on a appelé jusqu’à
+présent le devoir; si je montre que désobéir à la morale c’est renoncer
+sa vie elle-même et commettre une espèce de suicide plus ou moins court,
+plus ou moins lent; alors j’ai rattaché l’homme à la morale par des
+liens non seulement d’airain, mais de chair et qui sont indestructibles
+et qui seront éternels.
+
+Ainsi raisonnait Guyau et cette idée au moins contenait un livre
+admirable. Seulement elle était trop vaste pour être très pertinente.
+Considérer l’instinct même de la vie comme étant la morale, c’est
+étendre tellement la morale qu’elle devient indistincte à force d’être
+compréhensive. Que me conseille l’instinct de la vie? _Il me conseille
+tout._ Il me conseille d’être exubérant, d’être surabondant, de
+m’étendre, de me répandre.
+
+Il me conseille de mettre en liberté et en jeu toutes mes passions; car
+en toutes je me sens vivre et très énergiquement.
+
+Il me conseille l’amour, l’ambition, l’avidité, la conquête, le vol, le
+meurtre, ceci peut-être surtout; car c’est là qu’il y a le plus de
+danger et le plus de risque, et vous me montrez fort bien que c’est
+surtout dans le danger et le risque qu’on se sent vivre.
+
+Il me conseille la pitié, la miséricorde, la charité, le dévouement, le
+sacrifice; car là aussi je me sens vivre et là aussi il y a danger et
+risque.
+
+Il me conseille la prudence, l’abnégation, le retour à soi et en soi, le
+«_abstine, sustine_», l’égoïsme médiocre et mesquin, les vertus de
+troupeau et de bête battue; car là aussi je me sens vivre, puisque là
+sont les moyens de conserver la vie.
+
+Il me conseille la recherche des plaisirs modérés, délicats et gracieux,
+sans danger, non sans charme; l’Épicurisme intelligent, l’Eudémonisme
+bien compris; car cela aussi c’est vivre, goûter la vie, la savourer, la
+prolonger, et «_carpe diem_»; et voilà que _nunc et Aristippi docte
+præcepta relabor_.
+
+Tout compte fait, l’instinct de la vie a une morale qui consiste à
+conseiller toutes les façons de vivre. Ce n’est pas une morale précise.
+C’est une morale qui a du talent et qui trouve la formule d’elle-même où
+elle aura tout son talent et pourra le déployer tout entier; ce n’est
+pas une morale qui ait la précision qu’on demande à une morale; ce qu’on
+demande à une morale étant généralement quelle raison de vivre on doit
+choisir entre les innombrables raisons de vivre.
+
+L’effort de Guyau, souvent dissimulé par son génie, apparent
+quelquefois, cependant, et sensible, a été précisément de montrer que,
+parmi les innombrables raisons de vivre, celle _surtout_ que l’instinct
+de la vie conseille, c’est celle qu’a toujours conseillée la morale
+traditionnelle; et je le veux bien; mais il ne le prouve pas beaucoup;
+et particulièrement il ne prouve point du tout, il ne peut pas prouver,
+qu’elle _ne_ conseille _que_ celle-là.
+
+Aussi facile qu’il a été à Guyau de prouver que l’instinct de la vie se
+confond avec la morale; aussi facile il serait, plus peut-être, de
+montrer que la morale est contre la vie et que, sinon tout ce que la vie
+conseille, la morale en dissuade, du moins la plupart des choses que la
+vie conseille, la morale supplie de ne pas les faire.
+
+L’éternel cri des femmes dans le théâtre français de 1880-1910: «Je veux
+_vivre_!» c’est-à-dire: «Je veux avoir des amants», est certainement une
+des aspirations de la vie intense et extensive.
+
+--Elle en a d’autres!
+
+--Je n’en doute point; mais la différence entre celle-ci et les autres
+et la raison de préférer les autres à celle-ci, c’est ce qui ne ressort
+pas expressément de l’admirable livre de Guyau et ce qui ne pouvait pas
+en sortir.
+
+Se rendant compte, comme du reste c’est son dessein, qu’il efface
+l’impératif catégorique, la foi morale, de l’esprit de l’homme, et qu’il
+le remplace par _toute la vie_ et qu’il met ainsi à la place d’un
+_riqidum quid_, quelque chose de souple et de multiforme, Guyau déclare
+avec fermeté: «Nous acceptons, pour notre compte, cette disparition, et
+au lieu de regretter [de déplorer] la _variabilité morale_ qui en
+résulte dans certaines limites [et l’on ne voit pas ces limites], nous
+la considérons au contraire comme la caractéristique de la morale
+future; celle-ci, sur certains points [et l’on ne voit pas ces points
+particuliers, et il semble bien que ce soit sur tous], ne sera pas
+seulement _autonomos_, mais _anomos_.»
+
+Il me paraît bien que c’est cela même. Elle sera anarchique. Selon les
+natures d’hommes, selon les caractères, elle conseillera ceci, cela et
+autre chose, ce qu’on a appelé jusqu’ici le bien, ce qu’on a appelé
+jusqu’ici le mal et l’intermédiaire et tous les intermédiaires.
+_Anomos_, c’est bien cela. Dans la morale les hommes cherchaient une
+loi; la morale _naturiste_ n’enlève à la morale que son caractère de
+loi; le gouvernement des hommes reste tout ce qu’il était excepté un
+gouvernement. Cette fois la morale, de l’aveu et de l’avis même de
+l’auteur, a bien donné sa démission.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA MORALE DE NIETZSCHE
+
+
+On sait qu’il est difficile de ramener à un système soit Nietzsche tout
+entier, soit une partie importante, quelle qu’elle soit, de la pensée de
+Nietzsche, puisqu’il fut le penseur le plus indépendant, même de
+lui-même. On sait comment il travaillait, tout au moins à partir de la
+trentième année. Exactement comme un journaliste qui aurait du génie. Il
+lisait, réfléchissait, se promenait et chaque matin écrivait un article
+bref ou long, c’est-à-dire rédigeait la pensée qui l’avait le plus
+intéressé la veille. Quand il y en avait de trois cents à six cents,
+mais la valeur d’un volume, il ramassait les feuillets, les relisait,
+leur donnait un titre général qui, quelquefois, répondait à l’objet le
+plus souvent visé dans ces écritures, faisait un court avant-propos pour
+justifier approximativement le titre; et publiait. Il a fait ses livres
+comme Montaigne a fait le sien.
+
+Il en résulte qu’il s’est souvent contredit et Dieu merci, car s’il
+avait tenu à éviter de se contredire, il aurait retranché ou n’aurait
+pas rédigé une foule de pensées admirables ou intéressantes; qu’il s’est
+souvent promené loin de lui-même; qu’il s’est souvent fui; qu’il s’est
+souvent dépassé et que ce qu’il était précisément n’est pas aisé à
+savoir, et que ce qu’il a pensé précisément n’est pas facile à saisir.
+
+Toutefois, étant donné qu’on n’est jamais uniquement ce qu’on est
+surtout, mais qu’on est surtout ce qu’on est d’ordinaire, et qu’il n’y a
+pas de faculté maîtresse, excepté chez les bornés, mais qu’il y a le
+plus souvent une faculté prédominante; et qu’il n’y a pas d’idée
+souveraine, excepté quand il y a idée fixe, mais qu’il y a le plus
+souvent une idée «soutien», une idée port d’attache, à laquelle on se
+ramène toujours après les explorations, les reconnaissances et les
+algarades; on peut très bien, pour Nietzsche, comme pour Montaigne ou
+Renan, chercher, non à déterminer le système, mais à démêler le groupe
+des principales pensées habituelles et par conséquent dirigeantes.
+
+Le fond de Nietzsche, comme de Guyau, et voici une première rencontre,
+mais avec beaucoup plus de passion que chez Guyau, c’est l’amour de la
+vie intense, abondante, féconde, déployée, magnifique et de la beauté
+qui réside dans cette magnificence et qui en résulte.
+
+Le premier mot que Nietzsche eût écrit s’il avait eu accoutumé de mettre
+un mot avant les autres, eût été sa parodie du texte évangélique: «Je
+suis venu pour qu’ils aient la vie, pour qu’ils l’aient plus abondante.»
+De là son amour effréné pour la Grèce antique, pour une Grèce antique
+qu’il se forge du reste de toutes pièces et qui était Dionysiaque,
+c’est-à-dire éperdue du désir de vivre et de manifester la vie
+magnifique, ivre d’énergie créatrice et de beauté.
+
+Or, ce qui constitue la vie et ce qui fait de la beauté, ce sont les
+instincts puissants: volonté de puissance, de conquête et de domination,
+volonté de force physique, volonté de santé, volonté d’allégresse,
+volonté de travail, volonté de prodigalité, volonté d’audace contre le
+malheur, résistance à la faiblesse, à la sensiblerie, à la pitié, à
+l’esprit d’égalité et de justice, à tout ce qui _arrête l’élan_,
+amollit, réprime ou déprime.
+
+Or, de tous ces instincts puissants, depuis Socrate, si l’on veut une
+date très éloignée, depuis Jésus si l’on en veut une plus rapprochée, la
+morale traditionnelle est l’ennemie; elle s’oppose à eux, elle les
+arrête, elle les refoule, elle en médit, elle les maudit et elle les
+condamne comme des vices, ou comme des tendances criminelles.
+
+Elle a fait un premier renversement des valeurs, condamnant et humiliant
+tout ce qui élève, intronisant tout ce qui déprime, «_debellare superbos
+et exaltare humiles_».
+
+La morale n’est pas autre chose et donc c’est un crime de lèse-vie, de
+lèse-beauté et de lèse-humanité. Elle est essentiellement contre-nature.
+L’histoire naturelle et l’histoire humaine la démontrent fausse:
+l’histoire naturelle où domine et triomphe la force, l’histoire humaine
+où la force triomphe et domine; si bien, comme vous l’avez remarqué, que
+les moralistes ne manquent pas, parce qu’ils y sont bien forcés, de dire
+que la beauté de la morale est précisément de distinguer et séparer
+l’homme de la nature et de changer le cours de l’histoire.
+
+Cela étant donné, «il faut d’abord pendre tous les moralistes», car la
+morale rend l’homme préjudiciable à lui-même et elle ment, elle est «la
+forme la plus maligne de la volonté de mentir, la Circé de l’humanité»,
+elle est, comme fait, ce fait épouvantable «que la contre-nature
+elle-même a été vénérée, avec les plus grands honneurs, sous le nom de
+morale et qu’elle est restée suspendue, comme une loi, au-dessus de
+l’humanité».
+
+Il n’est pas très difficile (et en effet cela est chose faite depuis les
+propos des contradicteurs de Socrate dans Platon) de démontrer, pour
+ainsi parler, le mécanisme intérieur de cette machine de guerre contre
+_la plus grande humanité_, comme diraient les Anglais. Ceux qui ont
+_exposé_ la morale l’ont montrée comme ce à quoi toutes les puissances
+de l’homme doivent tendre comme à leur dernière fin; ils l’ont montrée
+comme juge suprême de la connaissance, des arts, de l’action, politique,
+administrative, belliqueuse et autre; et c’est-à-dire qu’ils ont
+subordonné, asservi à la morale toutes les puissances de l’homme.
+
+Ceux qui ont _inventé_ la morale, qui est-ce? Ceux qui avaient intérêt à
+ce que toutes les puissances de l’homme fussent subordonnées et
+asservies à la morale.
+
+Qui est-ce? Le médiocre, que gênent ceux qui sont supérieurs et
+exceptionnels; le souffrant, le déshérité, le disgracié que gênent et
+irritent ceux qui sont heureux; la bête de troupeau que gênent, irritent
+et exaspèrent ceux qui sont indépendants, autonomes, forts et glorieux.
+
+La morale c’est donc la révolte du plébeianisme contre l’aristocratie;
+mais contre l’aristocratie naturelle, celle de la force, de
+l’intelligence, de la volonté, de l’énergie, de la persévérance, des
+talents. C’est la révolte de la plèbe végétative contre la vie
+puissante, féconde et riche; c’est la révolte de la plèbe contre
+l’humanité qui a été organisée aristocratiquement par la nature et
+contre la nature, laquelle a organisé aristocratiquement l’humanité.
+
+Est-ce assez dire, encore une fois, que la morale est contre humanité et
+contre nature? Et est-ce assez montrer (si l’on prend moralité dans le
+sens de conservation de ce qui est vrai, bon et beau) que «la lutte de
+la morale contre les instincts fondamentaux de l’humanité est la plus
+grande immoralité qu’il y ait eue jusqu’à présent sur la terre?»
+
+A le prendre ainsi, et c’est le bien prendre, on s’écrierait: «Je prie
+la morale qu’elle me fasse quitter la morale», comme maître Eckardt
+s’écriait: «Je prie Dieu qu’il me fasse quitte de Dieu.»
+
+Du reste, cette morale immorale a ses séductions; elle a su se donner
+des séductions. D’abord elle a su _intimider_ les résistances ou les
+critiques; on n’a pas osé discuter cette autorité qui se faisait
+elle-même et de sa grâce autorité suprême et même unique; ensuite elle a
+su _enthousiasmer_ certains esprits et même un très grand nombre
+d’esprits. Elle est devenue la «Circé des philosophes», de telle sorte
+qu’ils ont construit leurs systèmes sous sa fascination, les uns pour
+aboutir à elle, les autres, comme Kant, en partant d’elle et en
+organisant tout selon ce qu’elle demandait, «postulait» et exigeait;
+tous ayant au moins, de son côté, une préoccupation incessante et
+obsédante.
+
+C’est que, aurait pu dire Nietzsche, et c’est la vraie raison, le vrai,
+le beau et le bien que la morale _combat_, elle a su adroitement _les
+mettre apparemment en elle_, les faire voir en elle.--Elle a introduit
+cette idée ou ce sentiment que le vrai est ce que pensent la plupart des
+hommes, et nous avons vu que la plupart des hommes, médiocres,
+souffrants, déshérités, disgraciés, bêtes de troupeau, croient à la
+morale parce qu’ils l’ont inventée et l’ont inventée parce qu’elle leur
+sert.--Elle a introduit cette idée ou ce sentiment que le bien ce n’est
+pas la vie abondante et surabondante, mais la vie réglée, disciplinée,
+contenue, réprimée, qui n’empiète pas, qui ne conquiert pas, qui ne fait
+pas de bruit et qui marche à petits pas tranquilles. «Vertu, c’est se
+tenir tranquilles dans le marécage.»
+
+Elle a introduit cette idée ou ce sentiment, et ce fut sa plus grande
+adresse, que cela même, qui semble à Nietzsche d’une laideur ineffable,
+est d’une très grande _beauté_, que la lutte de l’homme contre ses
+«instincts fondamentaux» pour les réprimer et les dompter, demande une
+très grande énergie, et que cette énergie est tout ce qu’il y a de plus
+beau au monde, que c’est un héroïsme aussi ou plutôt que là seulement
+est l’héroïsme; que c’est une sainteté et que cette vaillance a autour
+du front une auréole.
+
+Ce sont les stoïciens qui ont inventé cela et les chrétiens qui l’ont
+perfectionné; et écoutez le poète par excellence de la morale
+traditionnelle, le sublime poète des idées communes; il s’écrie:
+
+ Eh bien, non! _Le sublime est en bas._ Le grand choix
+ Est de choisir l’affront. De même que parfois
+ La pourpre est déshonneur, souvent la fange est lustre.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _La laideur de l’épreuve en devient la beauté._
+ C’est Samson à Gaza, c’est Épictète à Rome.
+ L’abjection du sort fait la grandeur de l’homme.
+ Plus de brume ne fait que couvrir plus d’azur.
+ Ce que l’homme ici-bas peut avoir _de plus pur,
+ De plus beau, de plus noble_, en ce monde où l’on pleure,
+ C’est chute, abaissement, misère extérieure
+ Acceptés pour garder la grandeur du dedans.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _Même quand Prométhée est là, Job, tu suffis
+ Pour faire le fumier plus haut que le Caucase._
+
+Et du moment que la morale a su attirer à elle, mettre en elle ce qui,
+avant elle, si l’on peut ainsi parler, était les grandes raisons de
+vivre; du moment qu’elle a pipé l’homme en se donnant toutes les
+apparences des nobles buts et des grandes fins de l’humanité, elle avait
+partie gagnée.
+
+Elle séduisait l’homme de tous côtés; elle flattait ses penchants à la
+modération, à la médiocrité, à la paresse, ses instincts de bête de
+troupeau, en donnant à tout cela de favorables noms; elle flattait ses
+instincts de vaillance et de grandeur, ses sentiments du vrai, du beau
+et du bien en lui persuadant que tous ces instincts d’animal d’élite
+étaient en elle et susceptibles d’être satisfaits par l’obéissance qu’on
+aurait pour elle; enfin elle tendait la main à l’hypocrisie, si
+fréquente chez l’homme, et qui consiste à se donner toutes les
+apparences de l’héroïsme quand on est un pleutre.
+
+Sur ce dernier point remarquez ceci. La morale a pour principal office
+et pour but principal de réprimer l’homme de vie intense et surabondante
+et en même temps de le travestir aux yeux des hommes en le faisant
+passer, quelques restes d’héroïsme qui restent en lui, pour un homme de
+vie modérée et médiocre. Mais--et voyez comme elle rend des services, de
+honteux services, à tout le monde--elle travestit aussi les croquants et
+leur donne figure d’honnêtes gens, voire même, comme cela apparaissait
+plus haut, de demi-héros et de demi-surhommes: «L’homme nu est
+généralement un honteux spectacle, je veux parler de nous autres,
+Européens. Supposons que les plus joyeux convives, par le tour de malice
+d’un magicien, se voient soudain dévoilés et déshabillés, je crois que,
+du coup, non seulement leur bonne humeur disparaîtrait, mais encore
+l’appétit le plus féroce en serait découragé. Il paraît que nous autres
+Européens nous ne pouvons pas absolument nous passer de cette mascarade
+qui s’appelle l’habillement. Mais n’y aurait-il pas les mêmes bonnes
+raisons à préconiser le déguisement des hommes moraux, à demander qu’ils
+fussent enveloppés de formules morales et de notions de convenance et
+que nos actes fussent favorablement cachés sous les idées du devoir, de
+la vertu, du civisme, du désintéressement?»
+
+Ce n’est pas la bête de proie qui se maroufle ainsi: «c’est en tant que
+bêtes domestiques que nous sommes un spectacle honteux et que nous avons
+besoin d’un travestissement moral. L’homme intérieur en Europe n’est pas
+assez inquiétant pour pouvoir, à dessein d’être beau, se dévêtir. Tout
+au contraire l’Européen se travestit avec la morale, parce qu’il est
+devenu un animal infirme, malade, atrophié, estropié, un quasi-avorton.
+Ce n’est pas la férocité de la bête de proie qui éprouve le besoin d’un
+travestissement moral; mais la bête de troupeau avec sa médiocrité
+profonde, et la peur et l’ennui qu’elle se cause à elle-même.»
+
+Donc, dans tous les sens et quel qu’il soit, la morale séduit l’homme et
+le séduit pour l’abâtardir et le caresse en le dégradant. «L’homme qui
+pense est un animal dépravé», disait Rousseau; non; c’est l’homme moral
+qui est un animal dégénéré.
+
+Il y a cinq points saillants dans l’évolution historique de cette
+morale. Socrate, qui, en donnant à toutes les choses humaines la morale
+comme leur dernière fin, subordonne toutes choses humaines à la morale
+et par conséquent les dégrade toutes;--Jésus, qui, en disant: «Aimez
+votre prochain comme vous-même; aimez vos ennemis», ne veut qu’une
+chose, détruire la volonté de puissance, déviriliser l’homme, supprimer
+le héros;--le Stoïcisme, qui fait de l’homme un être qui s’abstient et
+qui supporte, donc un être passif, un quasi-mort; lâcheté; car c’est
+mourir par peur de la mort, accepter la mort pour ne pas mourir («Tu
+t’éloignes toujours plus vite des vivants; bientôt ils vont te rayer de
+leur liste!--C’est le seul moyen de participer aux prérogatives des
+morts.--Quelles prérogatives?--Ne plus mourir.»);--la Réforme, qui fut
+une révolte de la plèbe «en faveur des gens candides, intègres et
+superficiels», contre les hommes graves, profonds, contemplatifs, à fond
+pessimiste;--la Révolution française avec son Rousseau, cette «tarentule
+morale», avec son Kant, disciple de Rousseau, et son «fanatisme moral»,
+avec son Robespierre, disciple de Rousseau, et son dessein (discours du
+7 juin 1794) «de fonder sur la terre l’empire de la sagesse, de la
+justice et de la vertu»; la Révolution française qui plaça
+définitivement et solennellement le sceptre dans la main de «l’homme bon
+_id est_ de la brebis, de l’âne, de l’oie, et de tout ce qui est
+incurablement plat et braillard, mûr pour la maison d’idiots des «_idées
+modernes_».
+
+Cette séduction de la morale sur l’homme, en tous les sens et quel qu’il
+soit, Nietzsche lui-même, peut-être sans s’en douter, ce que du reste je
+ne crois point, car il se doutait de tout, en offre un exemple. Il s’est
+demandé un jour pourquoi nous cherchons la vérité, la vérité, cette
+erreur, je veux dire cette chose qui est une erreur pratique, cette
+chose qui le plus souvent, dans la pratique, nous détourne de l’action;
+la vérité, «_cette forme la moins efficace de la connaissance_». Il
+s’est demandé pourquoi nous cherchions la vérité, et il s’est répondu
+que ce pourrait bien être _par moralité_.
+
+Nous cherchons le vrai. Pourquoi? Sans doute pour ne pas nous tromper
+nous-même ou pour ne pas tromper les autres. Dans le premier cas,
+qu’est-ce bien? C’est la connaissance et la reconnaissance d’un devoir
+envers nous-même: il y va de ma dignité de ne pas être dupe, de ne pas
+me tromper moi-même; cela est essentiellement sentiment moral.
+
+Dans le second cas, qu’est-ce bien? la connaissance et la reconnaissance
+d’un devoir envers les autres: je ne dois pas mentir; quand j’ai trouvé
+la vérité, je dois la dire; et c’est _déjà mentir_ que de ne pas
+chercher la vérité, _de peur_, quand on l’aura trouvée, d’être obligé de
+la publier: il n’y a que des devoirs dans toutes ces idées et rien n’est
+plus nettement sentiment moral.
+
+Voyez-vous cela, qui est du reste une merveilleuse page psychologique,
+voyez-vous cette réduction, ce _ramènement_ du vrai au bien, de
+l’instinct du vrai à l’instinct du bien? Nietzsche a subi,
+volontairement sans doute et en se jouant, mais enfin il a subi, si vous
+préférez il s’est permis à lui-même de subir un quart d’heure la
+séduction de la morale, la fascination de la morale, les prestiges de la
+morale. Il s’est dit: «quand je cherche le vrai, moi immoraliste, je
+suis un être moral.» La morale lui a persuadé, l’espace d’un matin,
+qu’il faisait acte de moralité en cherchant le vrai, ce qu’il faisait
+toute sa vie.
+
+Or ce n’est pas démontré. La recherche du vrai ne semble pas dépendre
+d’un sentiment moral. La recherche du vrai se _propose_ à l’homme comme
+un plaisir et _s’impose_ à lui comme un impératif.
+
+Elle se propose à lui comme un plaisir, et ici je ne me donnerai pas
+beaucoup de peine, puisque Nietzsche a dit lui-même que c’est une forme
+de la volonté de puissance. «Qu’est-ce qui fait que la connaissance est
+liée à du plaisir? D’abord avant tout c’est qu’on y prend conscience de
+sa force, pour la même raison pour quoi les exercices gymnastiques, même
+sans spectateurs, donnent du plaisir. Secondement, c’est qu’au cours de
+la recherche on dépasse d’anciennes conceptions et leurs représentants
+et l’on est vainqueur, ou au moins on croit l’être; troisièmement, c’est
+que par une connaissance nouvelle, si petite qu’elle soit, nous nous
+élevons au-dessus de tous et nous nous sentons les seuls qui sachions la
+vérité sur ce point...»
+
+D’autre part, la recherche du vrai s’impose à l’homme comme un impératif
+dans le sens atténué, un peu atténué, que je donne à ce mot. Elle lui
+dit un: «tu dois», un: «Δεῖ». Elle lui dit: «N’y trouverais-tu pas de
+plaisir, et n’y trouverais-tu que de la peine, que des coups, il faut
+chercher le vrai et le dire quand tu l’as trouvé.»
+
+La preuve, c’est qu’on trouve le contraire honteux, la preuve c’est
+qu’on trouve cynique le propos de Fontenelle: «Si j’avais la main pleine
+de vérités, je la tiendrais fermée»; la preuve et celle-ci me semble
+assez forte, c’est qu’on éprouve le besoin de mourir pour la vérité,
+comme pour le devoir, tout aussi bien que pour le devoir.
+
+Quelle est cette folie de mourir pour ce que l’on croit la vérité?
+Nietzsche lui-même l’explique quelque part: «Nous ne nous ferions pas
+brûler pour nos opinions, tant nous sommes peu sûrs d’elles; mais
+peut-être pour le droit d’avoir nos opinions.» Et c’est à dire que nous
+mourrions pour l’erreur, ou du moins pour affirmer le droit que nous
+avons de nous tromper. Or ceci c’est l’affirmation de notre droit de
+chercher la vérité, cette erreur qu’on nous reproche pouvant être la
+vérité et ayant été atteinte quand c’était la vérité que nous
+cherchions; et c’est aussi l’affirmation de notre _devoir_ de chercher
+la vérité, puisque nous acceptons la mort plutôt que d’avouer que nous
+avons eu tort de chercher le vrai. Le sacrifice est le criterium de
+l’Impératif.
+
+On voit donc bien que c’est à un impératif qu’ici nous avons affaire. Et
+cela est si vrai, et sur ce qui suit Guyau et Nietzsche se
+rencontreraient, que Nietzsche, ailleurs, proclame que la recherche de
+la vérité, c’est tout simplement le sens de la vie, ce n’est rien de
+moins que ce qui fait que la vie a un sens: «J’ai bondi de joie quand
+j’ai découvert que la vie est un instrument de la connaissance, est
+l’instrument de la connaissance»; et c’est alors qu’il a reconnu que la
+vie est intelligible.
+
+Devant cette double affirmation, qui semble bien être une double vérité,
+que le vrai est le sens de la vie et que le vrai nous commande la mort,
+Guyau serait bien contraint d’avouer, ce qui ne lui déplairait du reste
+nullement, que l’appel du vrai est un «équivalent du devoir».
+
+J’ai fait cette longue digression, du reste intéressante en soi,
+peut-être, pour montrer que Nietzsche lui-même est très capable de subir
+la fascination de la morale jusqu’à lui attribuer, dont elle doit être
+tout heureuse, telle chose qui ne lui appartient vraiment pas, qui ne
+ressortit pas à elle et qui est contenue dans un autre impératif que le
+sien. Reprenons.
+
+La morale en soi n’est donc qu’une méprisable adresse qu’ont inventée
+les faibles pour paralyser les forts; c’est la tête de Méduse aux mains
+des impuissants contre les bien doués et aux mains des quasi-morts
+contre les vivants.
+
+Nietzsche, contre la morale, cette dernière religion, use de la même
+tactique que les philosophes du XVIIIe siècle (qu’il méprise tant)
+contre la religion. Pour ceux-ci la religion a été inventée par des
+puissants qui voulaient asservir les faibles, les rendre plus faibles
+encore; pour Nietzsche, la morale a été inventée par les faibles contre
+les puissants pour leur enlever leur force en leur ôtant la confiance
+dans la légitimité de leur force. «Quand Zeus, dit Homère, fait d’un
+homme un esclave, il lui enlève la moitié de son âme.» En faisant les
+forts esclaves de la morale, les faibles leur ont enlevé leur âme tout
+entière.
+
+ * * * * *
+
+Au cours de son évolution, la morale s’est donné comme des organes de
+sustentation et d’alimentation; elle a _postulé_ le libre arbitre et
+elle a _postulé_ la sanction d’outre-tombe. Ce sont là des inventions
+logiques et du reste, étant donnée la situation, des inventions
+nécessaires; mais ce ne sont que des inventions ingénieuses. Le libre
+arbitre n’existe pas. Il est, comme Spinoza l’a bien vu, l’illusion d’un
+être qui se saisit comme cause et qui ne saisit pas comme effet.
+
+Creusons ceci: ceci veut dire l’illusion d’un être qui ne saisit pas
+dans ce qui le précède et qui se saisit dans ce qui le suit, qui ne
+saisit pas dans ce qu’il était avant le moment actuel et qui se saisit
+dans le passage de lui au moment présent à lui au moment d’après. Je me
+saisis voulant éteindre la lampe et l’éteignant; non, ou très peu, comme
+amené par un certain nombre de faits à vouloir éteindre ma lampe.
+
+Mais pourquoi? Parce que nous sommes nés pour l’action et toujours jetés
+en avant, tournés _du côté d’en avant_ et non retournés _du côté d’en
+arrière_. Nous vivons en avançant, non en rétrogradant, et c’est ainsi
+que l’illusion de la liberté n’est au fond que le sentiment de la vie et
+c’est pour cela qu’il est si naturel. Nous nous saisissons, à la vérité,
+dans ce qui précède, mais par effort de mémoire et de réflexion, ou
+plutôt de mémoire réfléchissante; mais c’est un effort. L’homme qui
+croit, sans une hésitation, à tous les moments de sa vie, à son libre
+arbitre est un étourdi; mais l’homme qui croirait sans cesse à lui comme
+déterminé, serait un être qui ne vivrait que de réflexion et ce serait
+proprement un monstre.
+
+Le libre arbitre est tellement bien une illusion que, remarquez bien,
+nous n’y croyons pas du tout. Mais, non! nous n’y croyons pas! Nous n’y
+croyons que chacun pour nous et pas du tout pour les autres. Nous disons
+sans cesse: «un tel, étant donné son caractère, fera cela.» Et il le
+fait; et quand il ne le fait pas, nous nous disons que: ou nous ne
+connaissions pas tout son caractère, ou nous ne connaissions pas telle
+ou telle circonstance qui ont dû peser sur sa détermination. Et c’est
+très probable et en tout cas nous ne croyons pas à son libre arbitre. La
+prétendue «preuve», tirée par les partisans du libre arbitre de la
+croyance même, indéracinable, _indiscussible_, que nous aurions au libre
+arbitre, s’évanouit.
+
+Cela se voit bien par nos tractations avec les criminels en jugement.
+Pour trouver un coupable innocent l’avocat n’a qu’à connaître sa vie: il
+arrivera, par cette connaissance détaillée, à se convaincre absolument
+lui-même que l’acte criminel était complètement nécessité par tous ses
+antécédents et que toute culpabilité disparaît. Inversement le ministère
+public n’a qu’à ne rien connaître de la vie du criminel et, se plaçant
+devant le crime isolé, coupé de ses causes, il le trouvera ce qu’il est
+exactement considéré ainsi, une monstruosité dont la nature n’offre pas
+d’exemple.
+
+Mais, même quand il s’agit des autres, à plus forte raison, ce que nous
+avons expliqué, quand il s’agit de soi, il faut pour dissiper l’illusion
+du libre arbitre être réfléchi. C’est ce qui faisait dire à
+Schopenhauer, si bien: «La connaissance de la sévère nécessité des actes
+humains est ce qui distingue les cerveaux philosophiques des autres».
+
+Pour tout cerveau vraiment philosophique «nous sommes en prison», nous
+ne pouvons que nous «rêver libres», et c’est ce que nous faisons tout le
+temps; nous ne pouvons pas «nous faire libres».--Cela est dur à prendre;
+mais il faut le prendre.
+
+Cela est si dur que quelques-uns se retournent; et par une contorsion
+étrange, un «geste horrible», et une affreuse «grimace logique», pensent
+ainsi: «le mal est partout et personne n’est responsable; donc c’est
+_tout_ qui est coupable et responsable; c’est Dieu qui est le pécheur».
+Renversement des responsabilités; «Christianisme la tête en bas». Mais
+pourquoi penser cela? Ni il n’est vrai que vous soyez responsables, ni
+il n’est vrai qu’il faille pour cela que ce soit quelqu’un. Il n’y a pas
+de responsabilité; il n’y a que de la nécessité, et la dernière
+différence entre les cerveaux philosophiques et les autres c’est que
+ceux-là ne veulent pas juger et disent comme le Christ: «Vous ne jugerez
+pas!»
+
+Et il n’y a pas plus de «sanction» qu’il n’y a de libre arbitre.
+Singulière prétention des hommes, la récompense! «C’est de vous,
+vertueux, que je riais aujourd’hui. _Ils veulent encore être payés!_
+Vous voulez encore être payés, ô vertueux! Et maintenant vous m’en
+voulez de ce que j’enseigne qu’il n’y a ni comptable ni rétributeur. Et
+en vérité je n’enseigne pas même que la vertu soit sa propre récompense.
+Que votre vertu soit identique à votre moi et non quelque chose
+d’étranger, de surajouté, un épiderme ou un vêtement. Vous aimez votre
+vertu comme une mère aime son enfant, soit; mais _quand donc a-t-on
+entendu dire qu’une mère voulût être payée de son amour?_»
+
+La morale ne _demande_ rien; donc, aussi, ne _postule_ rien. Différence
+encore des cerveaux philosophiques et des autres: «l’incrédulité de
+ceux-là pour ce qui est de _la signification métaphysique de la
+morale_».
+
+Voilà donc la morale détruite de fond en comble et rasée à pied-d’œuvre.
+Nietzsche est bien ce qu’il a dit si souvent qu’il était, un pur et
+simple immoraliste.
+
+ * * * * *
+
+Non! Il n’est pas immoraliste: 1º parce qu’il s’occupe sans cesse à
+analyser les différentes morales, marque qu’au moins il y voit autre
+chose qu’un effronté mensonge dont il suffirait d’avoir montré qu’il est
+mensonge;--2º parce qu’il s’occupe souvent, plus ou moins formellement,
+mais il s’y occupe, à établir une hiérarchie des différentes morales
+selon leur degré de noblesse, et c’est peut-être ici la clef de
+Nietzsche;--3º parce qu’enfin il admet comme pratique et nécessaire
+_une_ certaine morale; et en trace _une autre_ que, personnellement, il
+admire, qu’il vénère et dont il est enthousiaste.
+
+Il s’occupe sans cesse à analyser les différentes morales; c’est la
+partie _critique_ et non plus seulement _discriminatrice_ de son œuvre,
+et à cela il a une curiosité infatigable.--Il s’aperçoit que tous les
+hommes «croient avoir quelque part à la vertu» et que pour le moins
+«tous veulent se connaître en bien et en mal».
+
+Il y a la morale des enfants et par conséquent des temps primitifs de
+l’humanité; elle est toute dans l’idée de punition et de récompense. Ils
+veulent être payés et ils veulent que ceux qui n’exécutent pas le
+commandement ne soient pas payés et payent.
+
+Il y a la morale des paresseux, des nonchalants, des «âmes en bouillie»,
+comme dit le président Roosevelt. Ils appellent vertu «l’indolence de
+leur vice» trop faible pour agir; «quand leur haine et leur jalousie
+s’étirent les membres [ont une velléité d’agir], leur justice se
+réveille [pour les arrêter] et se frotte les yeux pleins de sommeil».
+C’est la morale des «bêtes de marécage». Au fond c’est la morale
+générale, telle que, depuis Socrate, les faibles la prêchent aux forts
+et l’attachent aux forts comme un remords. La Rochefoucauld a fait de la
+paresse une analyse à ce point de vue, si juste qu’une «bête de
+troupeau» trouvera certainement que cette paresse-là est toute une
+morale, et excellente.
+
+Il y a une morale qui est coutume, habitude. «Il en est qui sont
+semblables à des pendules qu’on remonte: ils font leur tic-tac et ils
+veulent qu’on appelle le tic-tac vertu.»--Au fond ceci est la morale
+sociale: l’individu reçoit le mouvement de la société qui l’environne,
+il est remonté tous les jours par l’exemple, les conversations et les
+convenances; «en toutes choses il est de l’avis qu’on lui donne»; et il
+est très régulier. C’est une bonne montre.
+
+Il est d’autres hommes pour qui la vertu est une «contrainte prolongée»,
+une répression continuelle. «Il en est qui s’avancent lourdement et en
+grinçant comme des chariots qui portent des pierres vers la vallée...
+ils disent: nous ne mordons personne et nous évitons celui qui veut
+mordre; ils parlent beaucoup de dignité et de vertu. C’est leur frein
+qu’ils appellent vertu.»--Ceux-ci, je pense ne point me tromper, sont
+les stoïciens. _Abstine, sustine._ Dignité humaine, le moins d’action
+possible.
+
+Il y a une morale de peur et de tremblement, d’humilité mêlée de
+terreur: «Il en est de qui la vertu s’appelle un spasme sous le coup de
+fouet... Ils disent: «Tout ce que je ne suis pas est pour moi Dieu et
+vertu.»--C’est la morale des religions étroites et de toutes les
+religions entendues étroitement. L’être humain y est comme écrasé sous
+son indignité et sous la terreur, et sa vertu est la conviction où il
+est qu’il lui est impossible d’avoir une vertu.
+
+A l’inverse il y a une morale d’orgueil: «D’autres sont fiers d’une
+parcelle de justice; et à cause de cette parcelle ils blasphèment toutes
+choses. Quand ils disent: je suis juste, cela sonne toujours comme: je
+suis vengé. Ils veulent crever les yeux de leurs ennemis avec leur vertu
+et ils ne s’élèvent que pour abaisser les autres.»--Morale des
+Pharisiens de tous les temps, dont la vertu se ravive de la
+contemplation et du mépris du vice des autres, si bien que sans ce vice
+elle ne serait point, qu’elle se nourrit du vice même et qu’elle a
+besoin de la criminalité générale et qu’elle _postule_ la perversité
+universelle. Un humoriste dirait: «Il faut bien que je sois vicieux;
+quel plaisir auraient les vertueux sur la terre, et quelle récompense,
+si je ne l’étais pas?»
+
+Il y a une morale, non pas même sociale, mais politique, la morale
+sociale s’inspirant au moins du bien ou du correct qu’elle voit autour
+d’elle, la morale politique ne voyant dans la morale qu’une mesure
+générale de bonne administration et de bon ordre: «Il en est encore qui
+croient qu’il est vertueux de dire: «la vertu est nécessaire»; mais au
+fond ils ne croient qu’une chose, c’est que la police est
+nécessaire.»--Ceci est la morale de Voltaire et des Voltairiens, qui
+savent bien qu’il n’y a jamais assez de gendarmes ici-bas et qui
+postulent un Dieu vertueux, rémunérateur et vengeur pour compléter la
+maréchaussée.
+
+ * * * * *
+
+Ailleurs, considérant les morales en face des passions, Nietzsche
+caractérise chacune selon sa manière propre de combattre les passions ou
+de composer avec elles. Les morales ne sont alors que des «conseils»,
+mêlés de «sagacité et de bêtise», donnés à l’individu «par rapport au
+degré de péril où l’individu vit avec lui-même».
+
+Et voici la morale stoïcienne, qui «inocule comme un remède» une
+«froideur de marbre opposée à l’impétuosité des appétits». Sorte de
+suggestion procurant une raideur cataleptique.
+
+Voici la morale spinoziste, qui veut procurer «un état sans rire et sans
+larmes», une sorte d’ataraxie «en détruisant les passions par l’analyse
+et la vivisection» qu’on en fait. Grande «naïveté», dit Nietzsche, qui
+ne laisse pas d’avoir tort partiellement; car c’est du moins _quelque
+chose_, pour émousser les passions, que de les manier, pour les
+domestiquer que de les regarder en face et, sans tant de métaphores, que
+de les analyser pour se donner du sang-froid. Le sang-froid acquis, il y
+aurait bataille gagnée. Incliner au sang-froid en donnant le goût de
+l’analyse est très adroit. On sait que celui qui s’observe au moment
+même où il cède à la passion n’a pas à en redouter les grands désastres.
+Le mot populaire: «observez-vous», est d’une psychologie excellente.
+
+Voici la morale aristotélique--à vrai dire je ne reconnais pas très bien
+Aristote dans cette morale-là; c’est ma faute sans doute--qui consiste à
+«abaisser les passions à un niveau inoffensif où elles pourront être
+satisfaites sans inconvénient.»
+
+Voici la morale--bien plus aristotélique celle-ci, ce me semble, mais
+peu importe--qui consiste à _jouir des passions_ en les transposant, en
+les «spiritualisant», en jouissant, par exemple, de l’amour dans «la
+musique», de la pitié et de la crainte dans la tragédie, de l’amour dans
+«l’amour de Dieu» ou dans «l’amour des hommes par amour de Dieu».
+
+Voici la morale plus qu’épicurienne, aristippique peut-être, celle de
+d’«Hafiz», d’Horace et de «Gœthe» qui veut qu’on jouisse vraiment,
+«spirituellement et corporellement des passions»--à l’usage seulement de
+ces «vieux originaux», ivres et sages, chez qui les dangers ne sont plus
+guère dangereux».
+
+Tout cela du reste ne «vaut pas grand’chose», ne vaut que par le talent
+qu’on met à en discourir et n’est guère, avec différents aspects, que
+«la morale sous forme de timidité.»
+
+ * * * * *
+
+La morale chrétienne est bien autre chose. Sans doute elle est en son
+fond, comme la morale socratique, la révolte insidieuse des faibles
+contre les forts, le désarmement des forts par les faibles persuadant
+aux forts d’être comme les faibles, tant, devenus tels, ils seront
+beaux; et comme vous voudrez selon votre humeur, c’est «_eritis sicut
+Dii_», ou c’est, mais qui réussirait, le renard ayant la queue coupée.
+Ceci est ce qu’il y a de commun à toutes les morales; mais, par un
+«affinement du regard psychologique», le Christianisme a bien compris la
+vanité des instincts bons que la morale jusqu’à lui, et autour de lui,
+attribuait à l’homme. La morale niait la bonté des instincts égoïstes,
+empiétants, conquérants, dominateurs; elle proclamait et clamait la
+bonté des instincts altruistes, doux, modérés, modestes et charitables.
+Le Christianisme a déclaré que, depuis la chute, l’homme est mauvais
+_tout entier_, que ses instincts égoïstes sont mauvais, mais que ses
+instincts altruistes sont faux; que l’acte désintéressé n’est pas
+possible; que par conséquent, en dernière analyse, tout se vaut. «Le
+Christianisme a compris l’identité complète des actions humaines et leur
+égalité de valeur dans les grandes lignes: elles sont toutes immorales.»
+
+Nietzsche ici voit juste; mais incomplètement; il aurait fallu qu’il
+ajoutât: et, à cause de cela, le Christianisme a senti la nécessité de
+la grâce; il a senti que l’homme, étant tout mauvais, ne pouvait avoir
+de bon que le désir d’être bon, qu’à ce désir répond le secours de Dieu,
+qu’avec ce secours l’homme échappe au mal; et que ceci, bien plus que
+l’impératif catégorique postulant Dieu, établit entre Dieu et l’homme le
+lien étroit, toujours cherché. La signification métaphysique de la
+morale pour le chrétien, c’est ceci: incapable de bien et désirant le
+bien, je conclus de cela même que quelqu’un, qui m’a donné le désir du
+bien, m’aidera à en être capable, et quand j’en suis capable, parce que
+c’est un miracle, je sais bien à qui je dois d’en être capable.
+
+ * * * * *
+
+Quand il se place en face du sens moral considéré comme morale sociale,
+Nietzsche le considère comme un apparent désintéressement, dont la
+genèse doit être celle-ci: deux peuplades sont en guerre perpétuelle;
+une tierce puissance qui semble n’avoir rien à craindre des deux
+premières, en laissant à entendre à chacune de celles-ci qu’elle se
+mettra du côté de la première qui romprait la paix, les fait vivre en
+paix toutes les deux; les deux peuplades autrefois belliqueuses retirent
+de la paix des avantages immenses; elles en sont reconnaissantes à la
+tierce puissance et l’admirent de ce qu’elle a fait du bien sans
+intérêt; elle avait un très grand intérêt à la chose, mais inapparent,
+parce qu’il était éloigné; et c’est cet intérêt inapparent qui est un
+désintéressement apparent. Or ce qu’on suppose comme s’étant passé entre
+trois peuplades, peut être supposé comme s’étant passé entre trois
+parties d’une cité. La morale sociale c’est la pratique d’un égoïsme
+élargi et d’un égoïsme à long terme, qui, parce qu’il est élargi et à
+long terme, ne paraît pas et s’appelle désintéressement. Je suis bon
+citoyen, c’est-à-dire je sacrifie tous les jours quelque chose de mon
+intérêt actuel en vue d’un très grand intérêt futur qu’on ne voit pas
+parce qu’il est loin; mais que je vois parce que je suis intelligent.
+
+Autre genèse, très analogue à la précédente et qui s’est toujours
+confondue avec elle: la morale est d’abord et uniquement le moyen de
+conserver la communauté et de la conserver à un certain degré de
+cohésion et de force qu’elle a atteint. Pour cela espérance et crainte,
+espérance du ciel, crainte de l’enfer; plus tard surélévation du
+gouvernement de la cité, superposition, au gouvernement de la cité, d’un
+gouvernement céleste, Dieu ou Dieux, qui commande ou qui commandent ceci
+et cela.--Plus tard (simple transposition) commandements d’un Dieu
+intérieur qui est la conscience («tu dois») avec accord, si l’on y
+tient, de ce Dieu intérieur avec le Dieu céleste.--_Peuvent venir_
+ensuite, affinements et probablement aussi alanguissements des
+conceptions précédentes, une morale de _penchant_ et de _goût_, d’où
+l’idée de commandement a disparu; et enfin «parfum du vase vide», dirait
+Renan, une morale d’_intelligence_, c’est-à-dire l’état d’un homme qui
+«est au dessus» [ou qui est dégagé] «des motifs illusionnaires de la
+morale, mais qui s’est rendu compte que longtemps il n’a pas été
+possible à l’humanité d’en avoir d’autres»; et qui, par respect de la
+portion de l’humanité qui les a encore, fait comme s’il les avait et se
+conduit exactement comme s’ils l’inspiraient, ce qui est une manière,
+dans la pratique, de leur obéir.
+
+Tout cela, sous des formes si diverses et des aspects si différents,
+c’est toujours le désintéressement apparent, l’intérêt de la cité
+s’imposant à l’individu et lui montrant plus ou moins brutalement, plus
+ou moins délicatement, qu’il est le sien; l’intérêt de la cité senti par
+l’individu comme intérêt personnel.
+
+ * * * * *
+
+Voilà ce que j’appelais Nietzsche analysant objectivement les
+différentes morales. Il est déjà évidemment moins objectif quand il
+_hiérarchise_ les morales et c’est ce qu’il fait très souvent; c’est
+déjà ce qu’il s’acheminait à faire dans la dernière analyse que nous
+avons rapportée de lui; c’est ce que nous allons le voir faire très
+nettement.
+
+Tout au bas il y a la morale des animaux. Les animaux ont une morale
+très nette et assez complexe. En quoi consiste la morale élémentaire? Se
+connaître pour se conduire. Se conduire, qu’est-ce? Ne pas vivre dans le
+moment présent; calculer ce que l’acte ou le non-acte d’à présent aura
+de conséquences pour tout à l’heure et moments suivants, pour demain et
+jours suivants. «Gouverner c’est prévoir», disent les hommes d’État;
+_se_ gouverner c’est prévoir, dit le moraliste. Or les animaux se
+connaissent pour se conduire et se conduisent avec calcul. «L’animal
+observe les effets qu’il exerce sur l’imagination des autres animaux et
+apprend ainsi à faire un retour sur lui-même, _à se considérer
+objectivement_, à posséder en une certaine mesure la connaissance du
+moi.»--Qu’est-ce (par suite) que la morale élémentaire? C’est ne pas se
+laisser tromper par soi-même, c’est lutter contre soi-même en vue de la
+sécurité, c’est se dominer. L’animal connaît cela: «ne pas se laisser
+égarer par soi-même, écouter avec méfiance les incitations de ses
+appétits, demeurer méfiant à l’égard de soi, [comme un stoïcien], tirer
+la domination de soi du sens de la réalité, ce qui est la sagesse même,
+tout cela l’animal l’entend à l’égal de l’homme».
+
+Qu’est-ce que la morale sociale élémentaire et même plus qu’élémentaire?
+S’ajuster, s’accommoder au milieu, s’assimiler aux entours. Pourquoi?
+Pour ne pas heurter et c’est-à-dire pour ne pas se heurter. L’animal le
+fait: «ils apprennent à se dominer et à se déguiser, au point que
+certains d’entre eux parviennent à assimiler leur couleur à la couleur
+de leur entourage, à simuler la mort, à adopter les formes et les
+couleurs d’autres animaux, ou encore l’aspect du sable, des feuilles,
+des lichens ou des éponges...» Morale sociale, et poussée très loin.
+
+Et Nietzsche ne parle que des animaux qui ne vivent pas en sociétés
+animales. Chez ceux qui vivent en société, on trouve non seulement des
+instincts moraux, mais des vertus. Et il ne parle pas des animaux
+domestiques qui, non seulement s’adaptent à une société _qui n’est pas
+la leur_, mais encore acquièrent, et à l’égard d’une espèce qui n’est
+pas la leur, des vertus extraordinaires.
+
+Donc au bas la morale des animaux, esquisse déjà précise de toute une
+grande partie de la morale de l’homme.
+
+Plus haut est cette morale humaine, qui consiste--la remarque est très
+fine--simplement à se considérer comme supérieur aux animaux. Elle est
+vague, elle est flottante; elle est forte cependant et est peut-être
+l’origine et le germe de toute morale humaine. «La bête qui est en nous»
+a besoin d’être trompée; la morale est un mensonge nécessaire pour que
+nous ne soyons pas déchirés par elle. Sans les erreurs qui résident dans
+les données de la morale, l’homme serait resté animal [ou plutôt s’il
+n’y avait pas d’animaux l’homme serait un animal]. Mais de cette façon
+il s’est pris pour quelque chose de supérieur et s’est imposé des lois
+plus sévères.» En un mot, l’animalité est une condition de la moralité
+humaine.
+
+Il est regrettable que Nietzsche n’ait nulle part, à ma connaissance,
+déployé toute cette idée qui est d’une importance incomparable.
+
+Sont représentants parmi nous de cette première moralité élémentaire
+qu’on pourrait appeler l’extra-bestialité, les hommes violents, cruels,
+mais susceptibles d’avoir honte quelquefois de leur violence et de leur
+cruauté, ceux dont Nietzsche dit qu’ils sont «des gradins des
+civilisations antérieures qui ont subsisté, des arriérés, qui nous
+montrent ce que nous fûmes tous» et de quoi nous sommes partis.
+
+Au-dessus de la morale qui n’est qu’extra-bestialité, vient la morale
+qui consiste à sacrifier le moment présent au moment futur et prévu et à
+se gouverner en conséquence: «Le premier signe que l’animal est devenu
+homme est quand ses actes ne se rapportent plus au bien-être momentané,
+mais à des choses durables, lorsque par conséquent l’homme recherche
+l’utilité [générale], l’appropriation à une fin; c’est la première
+éclosion du libre gouvernement de la raison[7].»
+
+ [7] Nietzsche écrit ceci en 1877 (_Humain, trop humain_). Quelques
+ années plus tard, en 1880 (_Aurore_), il écrit ce que nous avons
+ cité plus haut, que les animaux _eux-mêmes_ ont cette morale; et il
+ est bien plus dans le vrai. Mais sa _gradation_ reste d’ailleurs la
+ même: il suffit de lire ici: «le premier signe que l’animal tend
+ vers l’homme...»
+
+A un degré supérieur nous trouvons la morale qui consiste à agir selon
+les séductions de l’honorabilité: «L’homme veut être honoré, et il
+honore et c’est-à-dire qu’il conçoit l’utile [d’autrui] comme dépendant
+de son opinion sur autrui et [l’utile sien comme dépendant] de l’opinion
+d’autrui sur lui.» Dans cette pensée «il se discipline»; il «se soumet à
+des sentiments communs», non seulement il s’adapte au milieu, mais il le
+considère comme un juge dont il veut être estimé et il se considère
+comme juge qui doit être tel que les autres tiennent à être estimés par
+lui. Il y a une sorte de mutualité de recherche de l’estime. En cet état
+commence ce que les hommes appellent désintéressement, c’est-à-dire
+l’acte par lequel l’homme fait remonter son intérêt à une source très
+élevée, l’acte par lequel l’homme voit son intérêt _en retour_: je
+sacrifie mon plaisir au plaisir qui me reviendra de l’estime que me
+montreront les hommes pour avoir sacrifié mon plaisir.
+
+Au-dessus encore il y a, par certitude acquise de l’honnête, suppression
+de la considération de l’estime publique. L’homme moral «agit d’après
+_sa_ propre mesure des choses»; c’est lui qui «décide ce qui est
+honorable et ce qui est utile»; il est une sorte de «législateur»
+moral[8]. Au fond il s’est substitué à la cité et il la sent et il la
+porte en lui. Ce que la société posait en maxime, c’est lui qui le pose.
+Il vit et agit «en individu collectif». Son degré de désintéressement
+(n’y ayant pas de désintéressement absolu) est très haut. Lui aussi voit
+son intérêt en retour; mais par un court circuit: je sacrifie mon
+plaisir au plaisir de sacrifier mon plaisir.
+
+ [8] Nietzsche a-t-il su que ceci est de l’Aristote? «Si un citoyen a
+ une telle supériorité de mérite qu’on ne le puisse comparer à
+ personne il ne faudra plus le regarder comme faisant partie de la
+ cité... On voit bien que les lois ne sont nécessaires que pour les
+ hommes égaux par leur naissance et leurs facultés; pour ceux qui
+ s’élèvent à ce point au-dessus des autres, il n’y a point de loi;
+ ils sont eux-mêmes leur propre loi» (_Politique_, III, 8).
+
+Enfin plus haut encore se placerait une morale _sans intention_, qui ne
+se raisonnerait pas et qui n’aurait pas conscience d’elle-même.
+
+Trois stades dans l’évolution de la morale: _Il y a eu_ une morale qui
+jugeait les actes par leurs conséquences. Était _bien_ ce qui avait eu
+un bon résultat, quelle qu’eût été l’intention de cet acte; effet
+rétroactif du succès ou de l’insuccès sur le jugement à porter et porté
+sur l’action.
+
+_Il y a_--«renversement de la perspective»--une morale qui juge des
+actes, non en eux-mêmes, non par leur effet, mais par leur origine, par
+l’intention d’où il paraît qu’ils sont sortis.
+
+_Il y aura_ peut-être une morale qui ne tiendra compte ni de l’effet ni
+de l’intention, considérant l’intention comme un signe qui ne signifie
+rien.
+
+Qui ne signifie rien, parce qu’il a un trop grand nombre de sens, et
+différents, tous susceptibles d’interprétations multiples et douteuses.
+
+Qui ne signifie rien, aussi, peut-être, parce que dans intention il y a
+toujours espérance et que ce qui est intentionnel ne peut pas être
+désintéressé.
+
+On s’apercevra peut-être que l’acte intentionnel est un acte
+essentiellement conscient et que l’acte conscient n’est pas d’une
+moralité pure. Tout ce qui est intentionnel, tout ce qui est «prémédité,
+tout ce qui dans l’acte est sensible, vu, su, tout ce qui en vient à la
+conscience, fait encore partie de la surface, de sa peau, qui, comme
+toute peau, cache bien plus de choses qu’elle n’en révèle». On
+soupçonnera que «c’est justement ce qu’il y a de non intentionnel», de
+naïf, d’ingénu, de spontané dans l’acte «qui lui prête une valeur
+décisive», qui lui laisse sa valeur pure. Ce par-delà la morale, cette
+morale dépassée et surmontée va peut-être être demain la vraie morale,
+celle où s’adonneront «les consciences les plus loyales et les plus
+délicates».
+
+Il est très curieux que Nietzsche ici, dans une des plus belles pages
+qu’il ait écrites et des plus profondes, rejoint Kant, à moins que je
+n’entende rien du tout, ce qui est possible, à ce passage. Car enfin
+l’acte moral spontané, naïf, ingénu, non intentionnel, l’acte moral
+impulsif, l’impulsivité morale, qu’est-ce autre chose que la morale qui
+ne donne pas ses raisons et qui n’en demande pas, qu’est-ce autre chose
+que le «Tu dois»? L’acte moral inspiré par le «Tu dois» est conscient,
+je le reconnais; mais il n’est conscient qu’à se reconnaître naïf,
+ingénu et impulsif. Il n’est conscient qu’à se reconnaître spontané. Il
+n’est conscient qu’à se voir jaillir de l’inconscient. Il ne sait pas et
+il ne veut pas savoir ses _pourquoi_, ses _de quoi_, ses _comment_ et
+ses _en vue de quoi_. Il est parce qu’il est et parce qu’il doit être.
+C’est bien l’acte à qui précisément son non intentionnel et son non
+délibéré prêtent, donnent sa valeur. C’est bien l’acte surmoral de
+Nietzsche. L’impératif en lui-même (sans tenir compte de la sanction que
+Kant a dit plus tard qu’il postule) est exactement, ou, l’on en
+conviendra, à bien peu près, le surmoral de Nietzsche. Celui-ci en
+conviendrait sans doute et que c’est ce qui fait que l’invention éthique
+de Kant est à une très grande hauteur et le commencement au moins du
+troisième stade. _Il y a eu, il y a, il y aura..._ Kant tout au moins a
+inauguré le _Il y aura_.
+
+Toujours est-il que Nietzsche, à le considérer seulement quand il
+esquisse, ici ou là, une hiérarchie des morales, semble rêver une morale
+_sans obligation_, _sans sanction_ et _sans intention_.
+
+ * * * * *
+
+Et enfin Nietzsche, d’une façon malheureusement très incomplète, a tracé
+le plan d’une morale à deux étages en quelque sorte, il a indiqué deux
+morales, dont il abandonne l’une à ceux qui ne peuvent pas se hausser
+jusqu’à l’autre, celle-ci restant évidemment la sienne.
+
+La morale du rez-de-chaussée, c’est précisément cette morale
+traditionnelle depuis Socrate, qu’il a criblée de tant d’épigrammes et
+qu’il a écrasée de tant de mépris; c’est la morale des «esclaves», la
+morale des «bêtes de troupeau», la morale des «tarentules»; c’est la
+morale de la modération dans les désirs, de la patience, de la douceur,
+de la résignation, de l’acceptation, de la tranquillité, du labeur
+régulier et mou; c’est la morale de l’engourdissement de toutes les
+passions vives; c’est la morale du «marécage», moins la grenouille qui
+se veut faire aussi grosse que le bœuf.
+
+Cette morale pour Nietzsche est nauséabonde; mais, non seulement il
+convient qu’elle sied à la majorité des hommes, mais il affirme qu’ils
+_doivent_ la pratiquer. L’impératif de la plupart des hommes c’est la
+_volonté d’impuissance_. L’impératif de la plupart des hommes c’est un
+_stoïcisme passif_. Écoutez le «pédant moraliste» que Nietzsche met en
+scène et qui n’est autre, révérence parler, que lui-même. Il vous
+enseignera _qu’il est moral qu’il ait plusieurs morales_ et tout au
+moins qu’il y en ait deux; que les morales, en quelque nombre qu’elles
+soient, doivent s’accommoder de la _hiérarchie_, et c’est-à-dire non pas
+de la hiérarchie sociale, mais de la hiérarchie naturelle; que,
+puisqu’il y a plusieurs natures humaines, contrairement à l’opinion de
+ces philosophes qui ont connu l’_homme_ au singulier, ce qui faisait
+rire de Maistre, lequel avait connu des hommes, mais l’homme jamais, il
+faut aussi qu’il y ait plusieurs morales, c’est-à-dire plusieurs règles
+de conduite appropriées à la pluralité des natures; que, puisque,
+malheureusement peut-être, la nature a organisé l’humanité
+aristocratiquement, faisant des hommes forts et des hommes faibles et
+des intelligents et des imbéciles, il est expédient qu’il y ait une
+règle pour les uns, très respectable, et une règle pour les autres,
+respectable également:
+
+«En un mot, disait un pédant moraliste, marchand de futilités... il
+s’agit toujours de savoir qui est celui-ci et qui est celui-là. Pour
+celui, par exemple, qui aurait été destiné et créé en vue du
+commandement, l’humble effacement et l’abnégation ne seraient pas des
+vertus, mais seraient, à ce qu’il me sembla, le gaspillage d’une vertu.
+Toute morale exterminatrice de l’égoïsme qui se croit absolue et
+s’applique à tout le monde ne pèche pas seulement contre le bon goût;
+elle est une excitation aux péchés d’omission et un dommage à l’égard
+des hommes supérieurs, rares et privilégiés. Il faut contraindre les
+morales à s’incliner tout d’abord devant la hiérarchie, il faut les
+faire réfléchir sur leur impertinence jusqu’à ce qu’elles comprennent
+enfin qu’_il est immoral de dire: Ce qui est juste pour l’un l’est aussi
+pour l’autre_. Ainsi parlait mon bonhomme de pédant moraliste.
+Méritait-il qu’on se moquât de lui lorsqu’ainsi il rappelait les morales
+à la moralité?»
+
+Ainsi une morale pour le «_servum pecus_» et une autre pour les animaux
+supérieurs de l’humanité.
+
+--Cela ressemble bien au mot de Voltaire, si souvent répété depuis: «Il
+faut une religion pour le peuple.»
+
+--Point du tout, s’il vous plaît; car, par son: «Il faut une religion
+pour le peuple», Voltaire entend qu’il faut une contrainte métaphysique
+pour brider les volontés de puissance du peuple. Au contraire, ou
+presque au contraire, Nietzsche veut que le peuple, en obéissant à la
+morale qu’il lui assigne, obéisse à sa nature même, se conforme à
+l’idéal de ses désirs, et, seulement, ne prétende pas y asservir ceux
+qui sont d’une autre nature que lui.
+
+Cette part faite aux petits et aux médiocres, Nietzsche institue pour
+les autres une morale qui n’est point du tout celle d’un immoraliste,
+quelque sotte affectation qu’il ait toujours mise à se donner ce titre,
+qui n’est point du tout le contraire de la morale qu’il assigne aux
+petits, qui est _autre chose_, qui est d’un autre degré, d’une autre
+nature, et d’une autre destination. C’est la morale des forts, c’est la
+morale de ceux qui, à cause de leur force, ont _plus_ de droits, mais
+_beaucoup plus_ de devoirs que les faibles et des devoirs proportionnés
+à leurs forces.
+
+Cette morale, il est curieux de voir Nietzsche d’abord l’élaborant pour
+lui-même exactement comme un Marc-Aurèle. Il y a un _eis eauton_ de
+Nietzsche, qu’il est extrêmement intéressant de reconstituer d’après ses
+notes et carnets[9], quoiqu’il ne soit aucunement cohérent et encore
+moins systématique, mais parce qu’il indique les tendances profondes et
+aussi parce qu’il montre que Nietzsche, tout en _posant_ toujours deux
+morales, en _voyait_ certainement toujours d’autres, intermédiaires
+entre les deux qu’il posait. En 1876 (trente-deux ans) il écrivait pour
+lui: «Tu ne dois aimer ni haïr le peuple.--Tu ne dois point t’occuper de
+politique.--Tu ne dois être ni riche ni indigent.--Tu dois éviter le
+chemin de ceux qui sont illustres et puissants.--Tu dois prendre femme
+en dehors de ton peuple.--Tu dois laisser à tes amis le soin d’élever
+tes enfants.--Tu dois n’accepter aucune des cérémonies de
+l’Église.»--Morale (on plutôt quelques traits de morale parmi une foule
+d’autres non consignés ce jour-là) s’appliquant, non aux grands, non aux
+petits, plutôt aux petits qu’aux grands, mais surtout à un homme de
+moyen état qui serait philosophe. _Abstention_ à l’égard de la
+puissance, de la richesse, de l’ambition (morale des petits); libre
+pensée (morale de supérieur indépendant et de philosophe), mariage avec
+une étrangère (morale de supérieur qui veut assurer par le mélange du
+sang la force et la distinction de sa race); enfants élevés par autres
+que soi, mais par d’autres dont on est sûr (morale de supérieur, qui, se
+défiant de la faiblesse paternelle, veut greffer sa race sur des
+intelligences et des volontés étrangères, mais du reste amies).
+
+ [9] Voir surtout la _Vie de Frédéric Nietzsche_, par Daniel Halévy.
+
+En 1880 il écrivait pour lui: «Une indépendance qui n’offusque personne;
+un orgueil doux, voilé, qui ne gêne pas les autres, n’enviant pas les
+hommes ni leurs bonheurs et s’abstenant de moquerie; un sommeil léger,
+une allure libre et paisible, pas d’alcool, pas d’amitiés illustres ni
+princières, pas de femmes ni de journaux, pas d’honneurs, pas de
+société, si ce n’est avec les esprits supérieurs; à leur défaut le petit
+peuple, dont on ne peut se passer non plus que de contempler une
+végétation puissante et saine; les mets les plus aisément prêts, autant
+que possible les préparer soi-même.»--Morale (ou plutôt quelques traits
+de morale) s’appliquant, non aux grands, non aux petits, mais à un homme
+supérieur de moyen état social. _Abstention_ à l’égard de la puissance,
+de la vanité, de la gourmandise, de la curiosité, de la sensualité, de
+la causticité (morale de petits); indépendance, fierté, solitude,
+commerce seulement avec l’élite intellectuelle et morale dont on est;
+et--d’étude et de contemplation--avec cette autre force, mais physique
+et physiologique, le peuple (morale des forts).
+
+Complétez ceci par cette confidence philosophique qu’il a imprimée
+(_Vol. de puiss._ II): «Se faire objectif. Indifférence à l’égard de
+soi-même, [indifférence à l’égard des conséquences favorables ou fatales
+de ses pensées], une profonde indifférence à l’égard de moi-même; je ne
+veux pas tirer avantage de mes recherches de la connaissance ni échapper
+aux préjudices qu’elles me peuvent causer. Parmi ceux-ci, il y a ce que
+l’on pourrait appeler l’altération du caractère; j’envisage froidement
+cette perspective; je me tire hors de mon caractère, mais je ne songe
+pas à le comprendre ni à le changer... On se ferme les portes de la
+connaissance dès que l’on s’intéresse à son cas particulier, ou même au
+salut de son âme...» (Morale des forts, le philosophe étant placé parmi
+les forts et ayant pour devoir d’obéir à l’Impératif du vrai, et avec
+désintéressement, et en sacrifiant au vrai ses intérêts matériels et
+même _moraux_.)
+
+Enfin, sans songer plus à lui, même pour s’avertir qu’il se faut
+oublier, Nietzsche trace la morale des forts, des supérieurs, des êtres
+d’élite.
+
+D’abord (quoi qu’il en ait dit) cette morale, sa morale, la morale, il
+affirme qu’elle existe: «Je ne nie pas, ainsi qu’il va de soi, en
+admettant que je ne suis pas fou, qu’il faut éviter et combattre
+beaucoup d’actions que l’on dit immorales, de même qu’il faut faire et
+qu’il faut encourager beaucoup de celles que l’on dit morales; mais je
+crois qu’il faut faire l’une et l’autre chose pour _d’autres raisons_
+qu’on a fait jusqu’à présent. Il faut que nous changions notre façon de
+voir pour arriver enfin, peut-être très tard, à changer notre façon de
+sentir.»--Donc il a une morale, autre seulement que la traditionnelle.
+Voyons-la; nous sommes autorisés à la chercher chez lui. Voyons sa
+nouvelle façon de voir et sa nouvelle façon de sentir.
+
+Cette nouvelle morale, bien entendu applicable seulement aux forts, a
+trois maximes fondamentales, trois impératifs, si l’on veut: Il faut _se
+surmonter_; il faut _devenir ce que nous sommes_; il faut _vivre
+dangereusement_.
+
+Il faut se surmonter. On a remarqué partout «qu’on ne risque guère de se
+tromper en attribuant les petites actions à la peur, les moyennes à
+l’habitude et les grandes à la vanité.» Voilà une indication. Qu’est-ce
+que la vanité? Une tendance à surmonter la peur, condition primitive de
+l’homme, et l’habitude, sa condition sociale, en les sacrifiant à une
+certaine soif de considération. L’homme, dans la vanité, surmonte déjà
+son bas étage et sa moyenne. Qu’il poursuive. Il en viendra à surmonter
+peur, habitude et vanité aussi, en les sacrifiant à une certaine soif de
+considération de soi-même.
+
+En 1885, à Venise, Nietzsche a démêlé l’essence des sentiments
+aristocratiques: maîtrise de soi-même, dissimulation des sentiments
+intimes, politesse, gaîté, exactitude dans l’obéissance et le
+commandement, déférence et exigence du respect, goût des
+responsabilités, et des périls.»--Maîtrise de soi, pudeur,
+respectabilité, non-familiarité--nous verrons le reste plus tard--voilà
+des pratiques qui en leur fond consistent à se résister, à réprimer la
+tendance à l’abandon, à ne pas _se livrer_; c’est surmonter le moi
+impulsif, le moi confiant, le moi mou, c’est se surmonter, c’est se
+dépasser déjà.
+
+Mais, quand nous essayons de nous surpasser ainsi, qui nous retient? Un
+certain nombre de passions que nous connaissons bien, amour, ambition,
+avidité des biens appréciés par la foule, gourmandise, sensualité,
+paresse, goût du confort... Se surmonter c’est dompter tout cela. C’est
+ici que la fameuse «lutte contre les passions» reprend ses droits et
+reprend place avec un nouveau sens. La morale est, en sa partie
+réprimante, qui est nécessaire, une «contrainte prolongée», par
+opposition au laisser-aller et par conséquent «une sorte de tyrannie
+contre la nature et aussi [partiellement] contre la raison. Mais ceci
+n’est pas une objection contre elle, à moins que l’on ne veuille
+décréter, de par une autre morale, que toute espèce de tyrannie et de
+déraison est interdite.»
+
+Cette contrainte, ce _obéir longtemps_, vous le trouvez partout, en art,
+en discipline sociale, pour aboutir à quelque chose qui vaille la peine
+de vivre sur la terre. En morale c’est la première _condition_.
+
+La souffrance «volontaire» est la même chose à un degré de plus. C’est
+un exercice de la volonté et un exercice du sacrifice, c’est un exercice
+de la volonté de se surmonter. Voici Dühring qui, dans sa «Valeur de la
+vie», écrit: «L’ascétisme est maladif et la suite d’une erreur.»--«Mais
+non, écrit Nietzsche sur son carnet en 1875, l’ascétisme est un instinct
+que les plus nobles, les plus forts d’entre les hommes ont senti; c’est
+un fait, il faut en tenir compte si on veut apprécier la valeur de la
+vie...» C’est le fait de l’homme qui sent le besoin de se dompter
+pour...; mais qui peut-être ne sait pour quelle fin, comme quelquefois
+les héros de Corneille broient leurs passions pour le plaisir de les
+broyer, et alors c’est une erreur; mais cette erreur même est un signe,
+a un sens, révèle une tendance dont, seulement, certains, qui l’ont, ne
+comprennent pas le but.
+
+«Il y a une bravade de soi-même aux manifestations les plus sublimes de
+laquelle appartiennent nombre des formes de l’ascétisme. Certains hommes
+ont en effet un besoin si grand d’_exercer leur force_ et leur tendance
+à la domination, qu’à défaut d’autres objets ils tombent enfin à
+tyranniser certaines parties de leur être propre... Plus d’un penseur
+[il songe sans doute à lui] professe des doctrines qui visiblement ne
+servent pas à accroître ou améliorer sa réputation; plus d’un évoque
+expressément la déconsidération des autres sur lui, tandis qu’il lui
+serait aisé de rester par le silence un homme honoré; d’autres
+rappellent des opinions antérieures et ne s’effraient pas d’être
+convaincus de contradiction; au contraire ils s’y efforcent. Cette
+torture de soi-même est proprement un très haut degré de vanité...
+L’homme éprouve une véritable volupté à se faire violence par des
+exigences excessives et à déifier ensuite ce quelque chose qui commande
+tyranniquement dans son âme...»
+
+Sans aller jusqu’à l’ascétisme, ou plutôt en allant jusqu’à lui, mais en
+sachant pourquoi, en sachant que c’est pour développer en soi la volonté
+de puissance, on devra livrer aux passions une guerre à la fois rude et
+habile. Nietzsche, comme aurait fait un philosophe grec, se plaît à
+tracer une méthode pour combattre les passions. Il ne «trouve pas
+moins»--et je crois qu’il aurait pu en trouver davantage--de six
+procédés sensiblement différents pour lutter contre la violence d’un
+instinct.
+
+Premièrement «on peut se faire une loi d’un ordre sévère et régulier
+dans l’asservissement de ses appétits; on les soumet ainsi à une règle,
+on circonscrit leur flux dans des limites stables, pour gagner sur eux
+les intervalles pendant lesquels ils vous laissent tranquilles.»
+
+Deuxièmement--ce qui peut venir à la suite de ce qui précède--on peut
+comme «dessécher cet instinct en s’abstenant de le satisfaire pendant
+des périodes _de plus en plus longues_.»
+
+Troisièmement «on peut s’abandonner avec intention à la satisfaction
+d’un instinct sauvage et effréné jusqu’à en avoir le dégoût pour
+obtenir, par ce dégoût, domination sur cet instinct», procédé que
+Nietzsche a considéré comme pouvant réussir quelquefois puisqu’il l’a
+inscrit, mais où il n’a pas grande confiance puisqu’il ajoute: «en
+admettant que l’on ne fasse pas comme le cavalier qui, en voulant
+éreinter son cheval, se casse le cou, _ce qui est malheureusement la
+règle_ en pareilles tentatives.»
+
+Quatrièmement: «associer à l’idée de satisfaction une idée pénible (le
+chrétien qui, caressant une femme, songe au ricanement du diable; songer
+au mépris des gens dont on aime à être estimé quand on est sur le point
+de commettre un vol; songer à ceci qu’en satisfaisant un appétit on lui
+_obéit_, chose humiliante: «Je ne veux pas, disait Byron, être l’esclave
+d’un appétit quelconque».)
+
+Cinquièmement: «entreprendre une sorte de dislocation de ses puissances
+instinctives» en les combattant, soit par le travail (s’imposer une
+tâche), soit les unes par les autres, celle qui est lésée par la
+triomphante obtenant de vous encouragement et faveur.
+
+Ici il aurait fallu des exemples. J’en connais surtout un: favoriser la
+paresse, à qui toutes les passions font tort. La paresse a été donnée à
+l’homme comme un auxiliaire contre les passions, lequel, bien dirigé,
+les énerve toutes.
+
+Sixièmement: affaiblir et déprimer _toute_ son organisation physique et
+psychique, pour affaiblir un ou plusieurs instincts violents, et c’est
+l’ascétisme, moyen dangereux, dont il faut être sûr de bien savoir user.
+
+Ne vous dissimulez pas du reste que quand vous combattez un instinct
+c’est toujours un autre instinct qui _en vous_ combat celui-là.
+Seulement cet instinct peut être un instinct très différent de ce qui
+s’appelle instincts dans la langue de toute l’humanité. Ce peut être la
+volonté de puissance sous forme de volonté de puissance sur soi-même.
+Les hommes qui combattent leurs passions sont des hommes chez qui la
+volonté de puissance se plaint des autres instincts et vous sollicite à
+les combattre ou plutôt les combat elle-même. Comme je le dis si
+souvent, l’art de la morale consiste à faire de la volonté une passion,
+s’il est vrai que cela nous soit donné, et de ne conserver de passion
+que la passion qui a horreur des passions.--Telle est la loi de se
+surmonter et tel est l’art de se surmonter.
+
+_Mais_ il y a sagesse, intelligence, bon goût aussi, comme aime à dire
+Nietzsche, qui, sans faire rentrer la morale dans l’esthétique, se plaît
+à faire entrer de l’esthétique dans la morale; il y a bon goût,
+intelligence et sagesse à ne pas dompter complètement les passions et à
+n’être pas tout à fait maître de soi. La maîtrise de soi, prenez garde,
+c’est l’emprisonnement de soi par soi-même, et un prisonnier est un être
+bien morose, surtout quand il est à la fois prisonnier et geôlier. «Ces
+professeurs de morale qui recommandent d’abord et avant tout à l’homme
+de se posséder soi-même, le gratifient ainsi d’une maladie bien
+singulière, je veux dire une irritabilité constante devant toutes les
+impulsions et les penchants naturels et en quelque sorte une espèce de
+démangeaison. Quoi qu’il leur advienne du dedans ou du dehors, une
+pensée, une attraction, une incitation, toujours cet homme irritable
+s’imagine que maintenant son empire sur soi-même peut être en danger...
+Il fait sans cesse un geste contre lui-même, l’œil perçant et méfiant,
+lui qui s’est institué l’éternel gardien de sa tour. Oui, avec cela il
+peut être _grand_. Mais combien il est devenu insupportable pour les
+autres, difficile à supporter; et par lui-même, comme il s’est appauvri
+et éliminé des plus beaux hasards de l’âme! Car il faut savoir _se
+perdre pour un temps_, si l’on veut apprendre quelque chose des êtres
+qui ne sont pas nous-mêmes.»--«Je voudrais être ce monsieur qui passe»,
+dit Fantasio. L’absolu geôlier de soi-même ne sera jamais ce monsieur
+qui passe et n’aura même jamais la moindre communication avec lui.
+
+Que faire donc? «Ne pas extirper les passions, ne pas même les affaiblir
+à proprement parler; les _dominer_.» Ce que l’ascète ou le stoïcien doit
+chercher en domptant ses passions, ce n’est pas leur affaiblissement,
+c’est sa force. Elles ne doivent pas être affaiblies en elles-mêmes,
+elles doivent être affaiblies par rapport à lui; ce n’est pas elles qui
+doivent être brisées, c’est lui qui doit devenir assez fort pour
+_pouvoir_ les briser. Mais précisément parce qu’il le peut, il n’a plus
+besoin de le faire, et il ne le fera pas. Au contraire. «Plus est grande
+la maîtrise de la volonté, plus on peut accorder de liberté aux
+passions. Un grand homme est grand par le jeu qu’il laisse à ses désirs»
+et par sa puissance à les arrêter juste où il lui plaît. Un ambitieux ne
+doit pas tuer en lui l’ambition; il doit être sûr de pouvoir la tuer, de
+telle manière qu’il la laisse agir de tout son élan tant qu’elle lui
+paraît bonne ou pour ce qui est des fins poursuivies, ou même comme jeu;
+et qu’il l’arrête net, soit comme mauvaise en ses fins, soit comme
+fastidieuse. Les puissances du désir doivent être conservées, non
+respectées; gardées intactes, mais subalternisées. «Possédez-les,
+seigneur, sans qu’elles vous possèdent», et l’exercice du dompteur des
+passions doit être seulement l’effort pour qu’elles soient dessous et
+lui dessus.
+
+Voilà, ce me semble, ce que Nietzsche entend par sa maxime fameuse, tant
+de fois répétée: «l’homme est un être qui est fait pour se surmonter.»
+
+Jusqu’ici il n’est qu’un stoïcien à peu près pur et simple, avec cette
+différence assez légère qu’il veut que les passions subsistent, mais
+seulement que l’on en soit maître. Or, comme elles subsistent toujours
+et que le stoïcien ne songe guère à autre chose qu’à les dominer,
+Nietzsche jusqu’ici n’est guère qu’un stoïcien pur et simple.
+
+Mais il ajoute: «Nous voulons devenir ce que nous sommes.--Sais-tu ce
+que te dit ta conscience? Elle te dit: deviens celui que tu es.» Ceci
+c’est proprement l’Impératif de Nietzsche et il a trouvé, du même coup,
+l’impératif de l’individualiste. Il faut se surmonter; mais pourquoi?
+Non pas pour se quitter, non pas pour donner sa démission de soi-même,
+mais pour être davantage, pour être au maximum ce que l’on est.
+
+Par parenthèse, il est étrange qu’ayant cette idée, Nietzsche ait
+quelque part déclaré absurde la maxime: «Connais-toi toi-même», qui est
+absolument impliquée dans celle-ci: «Deviens ce que tu es»; car pour se
+faire ce qu’on est, il faut d’abord se bien connaître.--Quoi qu’il en
+soit, voilà l’Impératif: se développer dans le sens de sa nature, se
+faire en réalisation tout ce qu’on est en puissance. Il convient de
+remarquer que c’est encore ici du stoïcisme avec une nuance. C’est le
+«vivre conformément à sa nature», avec cette correction: non pas
+simplement _vivre_ conformément à sa nature; mais _se développer_
+conformément à sa nature; mais _s’agrandir_ conformément à sa nature;
+vivre sa vie, mais la vivre d’une vie plus abondante.--On a exagéré
+quand on a dit du stoïcisme que son idéal était de rapprocher autant que
+possible le vivant d’un mort, quand on a dit--Nietzsche lui-même--: ils
+se tuent pour avoir cette prérogative des morts qui est de ne plus
+mourir. Il faut reconnaître qu’ils veulent qu’on vive; mais enfin ils
+veulent _seulement_ qu’on vive, non pas qu’on vive abondamment, non pas
+qu’on vive de façon intense. Or c’est précisément cela qui est le
+devoir: se connaître, se mesurer, voir de quelle nature on est et
+quelles sont les puissances de cette nature et se développer dans ce
+sens.
+
+--Mais alors c’est dans le sens de nos passions!
+
+--Certainement, mais bien comprises. Pourquoi ne comprendrait-on pas
+bien ses passions? Pourquoi n’aurait-on pas l’intelligence de ses
+passions comme on a l’intelligence de ses muscles, de leur destination
+et de la mesure dans laquelle on peut les développer? Comprendre ses
+passions; et parce qu’on les comprend les diriger; c’est là tout l’homme
+qui commence à être supérieur.
+
+Or toutes les passions sont des forces qui sont des faiblesses. Elles
+sont des forces, puisqu’elles sont des impulsions vigoureuses qui nous
+poussent en avant, au dehors, à une possession, à une conquête. Elles
+sont des faiblesses en ce sens qu’elles rompent et font basculer notre
+équilibre; en ce sens aussi qu’elles ont toutes une manière lâche de se
+satisfaire: l’amour peut se repaître de rêveries énervantes et
+amollissantes; l’ambition, de petites victoires de clocher et de conseil
+municipal; le jeu (cette passion si belle puisqu’elle est l’amour du
+risque), des émotions de baccara ou du bridge; l’orgueil, des
+satisfactions ridicules de la vanité, etc. Se développer, s’agrandir
+dans le sens de ce qu’on est, c’est, d’après ce qui précède: 1º
+_dominer_ ses passions de manière qu’elles ne rompent jamais notre
+équilibre: 2º les considérer, les prendre, les saisir en tant que forces
+et non en tant que faiblesses et en quelque sorte ne pas les reconnaître
+quand elles se présentent à nous sous leur aspect de faiblesse.
+
+Nous nous sommes connus comme ambitieux: il faut nous développer dans ce
+sens en nous disant que, parce que nous sommes ambitieux, rien n’est
+plus indigne de nous, rien n’est plus contre nous-mêmes qu’une ambition
+de sous-préfecture. Nous nous sommes connus comme amoureux; il faut nous
+développer dans ce sens en nous disant que, parce que nous sommes
+amoureux, rien n’est plus indigne de nous, rien n’est plus contre
+nous-mêmes que les frêles amours élégiaques et que nous devons sentir
+ces «belles passions» généreuses qui font «l’honnête homme» et qui
+inspirent une foule de sentiments nobles et magnanimes. Ainsi de suite.
+
+Vouloir devenir ce que l’on est, formule essentiellement optimiste,
+c’est croire la nature humaine très bonne en son fond, ce qui est
+possible; et croire qu’en allant au fond de nous-mêmes nous trouverons
+quelque chose d’excellent; et croire enfin qu’en développant chacun ce
+fond de nous-mêmes nous ne pouvons arriver qu’à un état qui tend au
+parfait.
+
+Mais si ce fond de moi était mauvais, comme, aussi, il est possible? Je
+ne crois pas mal interpréter Nietzsche en lui faisant répondre: «Encore
+vaudrait-il mieux, étant mauvais, devenir ce que vous êtes, c’est-à-dire
+devenir plus mauvais.» Le fond--sentimental, non intellectuel--de
+Nietzsche, c’est l’horreur de la médiocrité, de l’état moyen, de l’état
+neutre, de l’état petit bourgeois, du «marais» ou du «marécage», de
+sorte qu’il n’est pas loin de sa pensée, ou plutôt de ses sentiments,
+d’estimer que mieux vaut se développer en mauvais, en méchant, en
+malfaisant, que ne point se développer du tout. L’humanité est peut-être
+faite pour lui de ceux qui deviennent ce qu’ils sont et de ceux qui sont
+sans jamais rien devenir. Et parmi ceux qui deviennent ce qu’ils sont il
+y a ceux qui se développent en beauté et en grandeur, et il y a ceux qui
+se développent en laideur et en atrocité; mais ceux-ci pouvaient se
+développer autrement; ils ont bien fait, en tout cas et à tout risque,
+de se développer; et il n’y a de méprisables que ceux du milieu, que
+ceux qui n’ont pas fait un pas, que les stagnants.
+
+Quoi qu’il en soit, devenir celui qu’on est, c’est-à-dire se connaître,
+prendre conscience de soi, prendre direction de soi et se promouvoir
+dans le sens de sa nature, voilà la seconde maxime.
+
+ * * * * *
+
+Vivre dangereusement est la troisième. Vivre dangereusement est le
+grand, le vrai, l’essentiel et définitif signe de noblesse. C’est
+d’abord n’avoir pas peur, et la peur est un rétrécissement au lieu d’un
+agrandissement de la personnalité: elle est donc exactement le contraire
+du «devenir ce que nous sommes»; elle est ensuite une «tristesse, comme
+dit Spinoza, née de l’image d’une chose douteuse». Or l’image d’une
+chose douteuse, le risque, exalte l’âme généreuse et la rend joyeuse au
+lieu de la rendre triste. «Je me rappelle toujours, dit Charlemagne à un
+de ses compagnons:
+
+ L’air joyeux qui parut dans ton œil hasardeux,
+ Un jour que nous étions en marche, seuls tous deux,
+ Et que nous entendions dans les plaines voisines
+ Le cliquetis confus des lances sarrasines.
+
+Vivre dangereusement c’est ensuite être noble, parce que c’est s’offrir
+à la sélection: c’est la vie dangereuse qui sépare les forts des faibles
+en écrasant ceux-ci et en mettant à part ceux-là; c’est donc s’offrir à
+la sélection que d’adopter la vie dangereuse; or, s’offrir à la
+sélection c’est montrer qu’au moins on est digne d’être choisi. Celui-là
+seul tente le sort qui mérite que le sort le favorise. Si je ne suis pas
+le plus fort, du moins j’ai été fort en tentant d’être le plus fort; et
+le respect du vainqueur pour le vaincu héroïque n’est pas autre chose,
+chez le vainqueur, que le sentiment que, quoi qu’il soit arrivé, il se
+trouve devant un égal.
+
+Et enfin dans la vie dangereuse il y a cette autre égalité ou
+quasi-égalité, que le chagrin d’échouer est un plaisir qui égale à peu
+près le plaisir de réussir. Celui qui a dit «qu’au jeu il y a deux
+plaisirs, dont le premier est de gagner et le second de perdre», était
+un fin psychologue. Nietzsche dit exactement la même chose: «Vraiment
+cet homme s’entend à l’improvisation de la vie et étonne même les
+observateurs les plus experts; car il semble qu’il ne se méprenne
+jamais, quoiqu’il joue toujours aux jeux dangereux... Voici un tout
+autre homme: il fait manquer en somme tout ce qu’il entreprend...
+Croyez-vous qu’il soit malheureux? Il y a longtemps qu’il a décidé à
+part soi de ne pas prendre autrement au sérieux des désirs et des
+projets personnels: «Si ceci ne me réussit pas, se dit-il à lui-même,
+cela me réussira peut-être et au fond je ne sais pas si je dois avoir
+plus de reconnaissance à l’égard de mes insuccès ou à l’égard de mes
+réussites. Ce qui fait pour moi la valeur et le résultat de la vie se
+trouve ailleurs: ma fierté, ainsi que ma misère, se trouvent ailleurs.
+_Je connais davantage la vie parce que j’ai été si souvent sur le point
+de la perdre; voilà pourquoi la vie me procure plus de joie qu’à vous
+tous._»
+
+Se surmonter, se développer en beauté--dernière beauté, le danger--voilà
+toute la morale de Nietzsche. C’est un stoïcisme qui commence par être
+le stoïcisme connu, à très peu près, et qui finit par être un stoïcisme
+supérieur. Du stoïcisme surtout passif, tel qu’il était chez les
+anciens, Nietzsche fait un stoïcisme actif. Le stoïcisme nous exhortait
+à nous dompter et à être maîtres de nous-mêmes. Pourquoi? Pour cela.
+Nietzsche nous exhorte à nous dominer et à être maîtres de nous-mêmes
+pour nous jeter dans l’action énergique, hardie et aventureuse et pour
+en goûter les âpres et violentes jouissances. C’est un stoïcisme
+héroïque, c’est un stoïcisme dionysiaque. C’est un stoïcisme qui ferait
+l’homme si fort, s’il était possible, que l’homme ne dirait pas: «J’ai
+dompté mes passions»; mais: «je les ai laissées vivre pour le plaisir de
+les dominer toujours et de les faire servir à leurs plus belles fins»;
+et que l’homme ne dirait pas au malheur: «Tu n’es pas un mal»; mais: «Tu
+es un bien, puisque tu me donnes l’occasion de déployer mon énergie; et
+vive le malheur où j’ai tout l’emploi de ma force!»
+
+Et c’est ainsi que se trace d’elle-même dans l’esprit de Nietzsche
+l’image du héros ou du «surhomme» ou du candidat à la surhumanité.
+Signes de noblesse: maîtrise de soi-même, pudeur relativement à la
+révélation de ses sentiments intimes; politesse; ne pas vouloir renoncer
+à sa propre responsabilité et ne pas vouloir la partager; compter ses
+privilèges et leurs exercices au nombre de ses devoirs (je suis plus
+fort qu’un autre; c’est un devoir de plus); _ne jamais songer à
+rabaisser ses devoir à être les devoirs de tout le monde_; respect des
+vieillards, ce qui est respect de la tradition, goût du péril.
+
+ * * * * *
+
+Ces vertus pourraient être pratiquées par un petit nombre d’hommes qui
+se sentiraient la force de les pratiquer et qui voudraient devenir de
+plus en plus ce qu’ils seraient. Ils les cultiveraient chez leurs
+enfants par une éducation qui serait juste à l’inverse de l’éducation
+ordinaire. L’éducation ordinaire se donne pour but «d’étouffer
+l’exceptionnel en faveur de la règle», de diriger les esprits «loin de
+l’exception, du côté de la moyenne». L’éducation des supérieurs, «tenant
+à son service un excédent de forces», serait une «serre chaude pour la
+culture du luxe, de l’exception, de la nuance, de la tentative, du
+danger».
+
+Ils seraient très durs pour eux-mêmes, comme ces «prêtres», ces
+«jésuites» même, que Nietzsche n’aime point, mais dont il fait remarquer
+que, si indulgente que puisse être leur morale pour les autres, elle est
+terrible pour eux-mêmes: «Aucune puissance ne peut se soutenir si elle
+n’a pour représentants que des hypocrites; l’Église catholique a beau
+posséder encore bien des éléments _séculiers_, sa force réside dans ces
+natures de prêtres, encore nombreuses aujourd’hui, qui se font une vie
+pénible et de portée profonde et dont l’aspect et le corps miné parlent
+de veilles, de jeûnes, de prières ardentes, peut-être même de
+flagellations; ce sont ces natures qui ébranlent les hommes et leur
+causent une inquiétude: «Eh! quoi? S’il était nécessaire de vivre de la
+sorte!» telle est l’affreuse question que leur vue met sur la langue. En
+répandant ce doute, ils ne cessent d’établir de nouveaux appuis de leur
+puissance. Même les libres penseurs n’osent pas répliquer à un de ces
+détachés d’eux-mêmes avec un rude sens de la vérité et lui dire: «Pauvre
+dupe, ne cherche pas à duper.» Seule la différence des points de vue les
+sépare de lui, nullement une différence morale, de bonté ou de
+méchanceté; mais ce que l’on n’aime pas, on a coutume aussi de le
+traiter sans justice. C’est ainsi qu’on parle de la malice et de l’art
+exécrable des Jésuites, sans considérer quelle violence contre soi-même
+s’impose individuellement chaque jésuite et que la pratique de vie
+aisée, prêchée par les manuels jésuitiques, doit être considérée comme
+s’appliquant, non à eux, mais à la société laïque».
+
+Ces surhommes peuvent être au moins «préparés» par des hommes qui
+mettent au-dessus de tout _la vaillance, l’intrépidité_: «Je salue tous
+les indices [ne lui demandez pas trop où il les voit] de la venue d’une
+époque plus virile et plus grossière, qui mettra de nouveau en honneur
+_la bravoure avant tout_... Pour cela il faut, dès maintenant, des
+hommes vaillants qui préparent le terrain, hommes qui ne pourront
+certainement pas sortir du sable et de l’écume de la civilisation
+d’aujourd’hui et de l’éducation des grandes villes; des hommes qui,
+silencieux et solitaires et décidés, s’entendent à se contenter de
+l’activité invisible qu’ils poursuivent; des hommes qui, avec une
+disposition à la vie intérieure, cherchent, pour toutes choses, ce qu’il
+y a à surmonter en elles; des hommes qui aient en propre la sérénité, la
+patience, la simplicité et la mépris des grandes vanités, tout aussi
+bien que la générosité dans la victoire et l’indulgence à l’égard des
+petites vanités de tous les vaincus; des hommes qui aient un jugement
+précis et libre sur toutes les victoires et sur la part de hasard qu’il
+y a dans toute victoire et dans toute gloire; des hommes qui aient leurs
+propres fêtes, leurs propres jours de travail et de deuil, habitués à
+commander avec la sûreté du commandement, également prêts à obéir
+lorsque cela est nécessaire, également fiers dans l’un comme dans
+l’autre cas, comme s’ils suivaient leur propre cause; des hommes _plus
+exposés, plus terribles, plus heureux_. Car, croyez-m’en, le secret pour
+moissonner l’existence la plus féconde et la plus grande jouissance de
+la vie, c’est de vivre dangereusement. Envoyez vos vaisseaux dans les
+mers inexplorées! Construisez vos villes auprès du Vésuve!...»
+
+Et nous voilà bien au point: Nietzsche a toujours l’idée d’une société
+où une élite; un peu dans son intérêt, un peu et beaucoup parce que
+telle est la nature des choses, à laquelle il faut bien se conformer,
+_laisserait_ aux bêtes de troupeau leur morale, une morale douce,
+facile, point mauvaise, mais point vigoureuse, prendrait même quelque
+soin d’encourager cette morale; _aurait_ pour elle-même une morale
+virile, stoïque, ascétique, héroïque, décuplant l’énergie naturelle.
+
+«Même on peut se demander, si nous, les amis des lumières, dans une
+tactique et une organisation _toute semblable_ [celle qu’il rêve], nous
+ferions d’aussi bons instruments, aussi admirables, de victoire sur
+nous-mêmes, d’infatigabilité, de dévouement» [que les prêtres et les
+jésuites cités plus haut].
+
+Les hommes de la haute morale seraient donc très impérieux pour les
+autres, quoique beaucoup moins que pour eux, et ils en auraient le
+droit, ne se ménageant point eux-mêmes, et on leur en reconnaîtrait le
+droit, en voyant bien qu’ils aiment le prochain comme ils s’aiment et
+même avec plus de condescendance; ils seraient d’une loyauté absolue et
+d’une solidarité absolue entre eux, et grâce à cette cohésion, ils
+gouverneraient l’humanité, reconnaissante ou soumise, et c’est un
+souvenir, chez un antiplatonicien, de la République de Platon.
+
+ * * * * *
+
+Cette morale que Nietzsche n’a pas achevée; car il se cherchait encore
+au moment où il a sombré (voir sa _Vie_ par M. Daniel Halévy) et il se
+préparait à se contredire une fois de plus; cette morale est bien une
+morale. C’est humeur batailleuse et paradoxale et désir de scandaliser
+qui ont fait si souvent dire à Nietzsche qu’il était un immoraliste. Il
+l’a bien senti quand il a écrit sur son carnet: «J’ai dit que je me
+place au delà du bien et du mal. Est-ce à dire que je veuille
+m’affranchir de toute catégorie morale? Non pas! Je repousse ceux qui
+exaltent la douceur en l’appelant le bien et ceux qui diffament
+l’énergie en l’appelant le mal [c’est bien son fond]; mais l’histoire de
+la conscience humaine nous découvre une multitude d’autres valeurs
+morales, d’autres manières d’être bons, d’autres manières d’être
+mauvais.»
+
+Nietzsche est donc bien un moraliste, et qui a voulu l’être, et sa
+morale, quoique inachevée, comme il le reconnaît, est bien une morale.
+Elle est même très haute, puisque j’ai cru montrer qu’elle est un
+stoïcisme dépassé. Mais elle est sombre, désespérante et, si éloigné que
+je sois, en morale, d’approuver la manière douce, elle est trop rude
+pour le commun et même pour la moyenne honorable des hommes. On voit
+trop qu’elle est inspirée constamment par une pensée violemment
+aristocratique, et si je crois qu’une morale doit tendre à
+l’aristocratisme, je ne crois pas qu’il soit très bon qu’elle _en
+vienne_. Il est trop certain que Nietzsche n’espère rien des bêtes de
+troupeau et leur laisse leur morale médiocre et tenue par lui pour une
+immoralité, au lieu de chercher une morale qui conviendrait aux forts et
+aussi aux faibles, aux supérieurs et aussi aux humbles.
+
+Et je n’entends point par là une morale moyenne et à mi-côte et
+d’entre-sol, de quoi précisément j’ai horreur, mais une morale assez
+embrassante, au contraire, et compréhensive, pour susciter et encourager
+toute la force des forts et le peu de force des faibles; et j’entends
+non pas qu’on trouve l’entre-deux, mais que l’on comble l’entre-deux.
+
+Il était bien sur la voie, puisque, quand, pour un moment, il n’est plus
+féru de son antithèse des deux morales aux antipodes l’une de l’autre,
+il en indique sept ou huit qui vont du plus bas au plus haut. Ceci est,
+non seulement très pratique, mais fondé en bonne raison, et il y aura
+toujours nécessairement une demi-douzaine de morales parmi les hommes;
+mais restait à trouver un principe général inspirant plus ou moins, mais
+inspirant toutes, ces morales différentes, plus intense chez l’une,
+moins chez l’autre, présent dans toutes et qui ferait en somme de toutes
+ces morales une seule à différents degrés.
+
+Et cela aurait répondu à ces deux idées contradictoires et très vraies
+toutes deux, qu’il y a plusieurs morales et qu’il n’y en a qu’une; qu’on
+ne peut exiger de l’un ce qu’on exige de l’autre et qu’on doit exiger du
+plus bas un peu de ce qu’on exige du plus haut; et cela aurait respecté
+et affirmé, au lieu de la briser ou de la nier, l’unité, relative, mais
+réelle, de l’humanité.
+
+Et ce principe commun était-il si difficile à trouver? Je ne crois pas.
+
+Quant aux questions d’école, cette morale est-elle normative ou
+hypothétique, impérative ou persuasive? Il est évident qu’elle est
+persuasive seulement, puisqu’elle n’est pas une religion et puisqu’elle
+ne fait pas du devoir une religion. Elle dit à l’homme: sois tel et tel;
+fais ceci et cela; _autrement_ tu seras une bête de troupeau, tu seras
+très vil. Par ce seul «autrement»--Nietzsche a raisonné ainsi quelque
+part--tout impératif est détruit. Mais, comme la morale de Guyau du
+reste, cette morale est bien dans le sens de la vie. Elle prend pour
+mobile, elle prend pour levier, non pas, comme Guyau, le goût de vivre
+lui-même, mais _une_ des raisons de vivre les plus fortes, la volonté de
+puissance sur les autres et sur soi-même; et si la vie n’est pas
+seulement volonté de puissance, il faut convenir qu’elle est cela plus
+que tout autre chose.
+
+La morale de Nietzsche dit à l’homme: veux-tu être fort? Si tu n’y tiens
+pas, je n’ai rien à te dire et il y a pour toi d’autres guides. Si tu
+veux l’être, sois tel et tel; fais ceci et cela. Or la volonté de
+puissance est partout dans la nature et elle existe chez l’homme à un
+degré extraordinaire en raison même de sa faiblesse primitive qui a
+exigé de lui un déploiement formidable d’énergie. Nietzsche lui-même a
+bien senti cela par lui-même: faible, chétif, toujours malade, il a dit
+que sa philosophie lui avait été inspirée par son état et que plus il a
+été terrassé, plus l’énergie «surhumaine» lui est apparue et comme le
+remède et comme la vérité; et l’optimisme-bravade comme la solution. La
+morale de Nietzsche est une sombre leçon d’énergie donnée par un débile
+et d’optimisme donnée par un malheureux. Ne fût-elle que cela, elle est
+d’abord un beau spectacle et ensuite elle est un cordial, un tonique et
+un viatique.
+
+Sa racine profonde et aussi le but où elle tend toujours, à travers tant
+de détours et aussi d’erreurs, c’est le sentiment du beau. C’est _parce_
+que Nietzsche est un artiste dilettante, dans le sens le plus élevé du
+mot, qu’il a admiré avec frénésie la beauté dans tous les arts et dans
+tous les aspects de la nature et qu’il a admiré avec fanatisme cette
+beauté humaine, la force; c’est parce qu’il est un artiste dilettante
+qu’il a détesté tout ce qui fait l’homme laid, tout ce qui le déprime et
+le refoule, tout ce qui le rapetisse, la timidité, la crainte, le
+scrupule, la modération, l’abstinence, la tempérance et la morale des
+petits et des moyens, qui recommande toutes ces vertus des moyens et des
+petits. C’est pour cela qu’élevé dans le pessimisme et pessimiste en son
+fond par son tempérament et son caractère, il a fait comme un
+«rétablissement», de tous ses muscles, pour se jeter à corps perdu dans
+un ultra-optimisme, dans un optimisme par delà la confiance et l’espoir,
+par delà l’acceptation, en pleine affirmation du bien, même dans le mal,
+et du bonheur, même dans le malheur. Pourquoi? Parce que le pessimisme
+fait l’homme petit, faible, mince, ramassé et rétréci en lui-même, laid;
+et parce que l’attitude dionysiaque en face du monde accepté tout
+entier, du bonheur accueilli, du malheur bravé, est très belle, très
+imposante, très radieuse, et met l’homme, comme dit son cher Corneille,
+«en posture d’un Dieu».
+
+Et c’est parce que Nietzsche est un artiste actif, parce qu’il veut
+sculpter l’humanité en beauté, qu’il a dit à l’homme: sois fort, fort de
+tout ton courage, de toute ta résistance, de toute ton endurance, de
+toute ton audace; sois véritablement _audax Iapeti genus_; dépasse-toi,
+surmonte-toi, vis dangereusement, pour arriver au mépris du danger,
+c’est-à-dire de toute faiblesse; tire de toi tous les éléments de force
+que tu contiens pour devenir tout ce que tu es et pour ainsi dire plus
+encore; car, comme a dit La Rochefoucauld: «Nous avons plus de force que
+de volonté et c’est souvent pour nous excuser à nous-mêmes que nous nous
+imaginons que les choses sont impossibles», et comme il a dit encore:
+«Rien n’est impossible; il y a des voies qui conduisent à toutes choses,
+et si nous avions assez de volonté nous aurions toujours assez de
+moyens»; et comme il a dit encore: _Il s’en faut bien que nous
+connaissions toutes nos volontés._» Agis d’après ces maximes et tu seras
+beau, ce qui est le souverain bien, tant cherché. C’est ainsi que tu
+comprendras toi-même et que tu comprendras le monde; car _le «monde et
+l’existence ne peuvent paraître justifiés_», n’ont un sens, ne cessent
+d’être incriminables «_qu’en tant que phénomène esthétique_» et dessein
+esthétique, volonté de beau.--Ceci est le fond et presque le tout de
+Nietzsche. Il y a trois impératifs: du bien, du vrai et du beau.
+Nietzsche a senti fortement l’impératif du vrai, profondément celui du
+beau; et la conception du bien où il est arrivé a été postulée en son
+esprit par l’impératif du vrai et surtout par l’impératif du beau.
+
+Mais, par suite de sotte démangeaison de scandaliser, par suite d’humeur
+provocatrice, par suite de lourd antiphilistinisme et c’est-à-dire de
+philistinisme à rebours, il a tant affecté l’immoralisme, tant répété,
+lui le très grand moraliste et très pur, l’éloge du «crime», du «vice»,
+de la «méchanceté», de la «cruauté», comme s’il eût été un vulgaire
+Stendhal, qu’il s’est ruiné comme moraliste, qu’il n’aura aucune
+autorité parmi les hommes, et que sa haute morale ne sera accessible et
+profitable qu’à ceux, évidemment rares, qui sauront la dégager
+patiemment de toutes ses scories, qui sont propos querelleurs, boutades,
+incartades et paradoxes.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LA MORALE SCIENCE-DES-MŒURS
+
+
+D’autres moralistes, parmi lesquels comme précurseurs on peut et l’on
+doit compter Hobbes, Saint-Simon et aussi Auguste Comte, en ce sens
+qu’il a voulu faire rentrer la morale dans la sociologie, à la tête
+desquels on doit mettre M. Lévy-Bruhl, pour son livre, d’un incomparable
+talent, intitulé _la Morale et la science des mœurs_, se sont demandé
+ceci: la morale ne serait-elle pas, comme la physique, _tout simplement
+une science_?
+
+Qu’est-ce qu’une science? C’est: 1º la _connaissance_ d’un certain
+nombre de faits; 2º le ramènement de ces faits à un petit nombre de
+_lois_ ou à une seule loi. La morale ne serait-elle pas la science des
+faits moraux à telle date, dans telle civilisation, et la réduction de
+ces faits à un certain nombre de lois générales ou à une seule loi?
+
+Est-ce que, la _morale_, ce ne serait pas _les mœurs_, les mœurs
+étudiées avec précision et avec plénitude, et puis ramenées à quelques
+formules indiquant leur état général et le sens dans lequel elles se
+dirigent?
+
+Ce serait étudier la «_réalité morale_». Remarquez qu’il n’y a que cela
+de scientifique, et c’est à dire qu’il n’y a que cela qui soit sûr.
+Remarquez que toute formule de morale théorique et normative est une
+imagination, une construction idéale, une œuvre, si l’on veut, de la
+raison spontanée; et raison spontanée ne veut rien dire que raison
+intuitive, donc une révélation dans une extase; et il n’y a rien là de
+scientifique, la science ne s’appuyant que sur des faits et ne voulant
+et ne devant partir que des faits.
+
+Les «révélateurs» nous diront: «Mais nous aussi nous partons au moins
+_d’un fait_; nous partons du fait moral, du «tu dois» que la conscience
+dit à chaque homme; et cela est bien un fait.
+
+--Oui; mais un fait qui ne contient rien, un fait qui ne contient pas de
+faits, un fait qui ne contient que lui, et que, en tant que fait, nous
+ne pouvons enregistrer que comme une impulsion. Nous en tiendrons
+compte; mais nous disons qu’il n’est pas scientifique de fonder quoi que
+ce soit sur un seul fait, fût-il universel, qui n’est qu’une tendance de
+l’âme humaine et qui ne renseigne pas sur la morale, qui ne donne
+d’autre renseignement sur la morale que ceci que l’âme humaine tend à ce
+qu’il y en ait une.
+
+Remarquez de plus que ce qui vient d’être dit _n’est pas vrai_; que les
+morales théoriques, normatives, qui révèlent et qui commandent, au fond
+ne font pas autre chose que ce que nous voulons qu’on fasse, ne font pas
+autre chose que rationaliser la pratique morale existante, que mettre en
+une loi ce qu’elles observent comme _faits moraux_ autour d’elles.
+
+D’où vient, en effet, que ces morales théoriques divergent par leurs
+théories et convergent admirablement par les préceptes qu’elles
+enseignent, une fois qu’elles en arrivent à ces préceptes? Le fait n’est
+pas niable. Épicure et Zénon sont aux antipodes pour ce qui est des
+théories; ils s’accordent si bien pour ce qui est des préceptes que
+Sénèque emprunte indifféremment ses formules à Épicure et à Zénon.
+Leibniz montrait sans difficulté que sa morale, toute rationnelle, était
+parfaitement d’accord en ses conclusions avec la morale religieuse. John
+Stuart Mill fait remarquer que sa morale, tout utilitaire, finit
+parfaitement par se confondre avec le fond même de l’Évangile: «Aime ton
+prochain comme toi-même». Et c’est ce qui faisait dire, très
+spirituellement, à Schopenhauer: «Il est difficile de fonder la morale,
+il est aisé de la prêcher.»
+
+Que conclure de cette coïncidence qui ne peut pas être fortuite? Que les
+théoriciens de la morale ont, quoi qu’ils en aient, les yeux fixés sur
+la moralité commune et y conforment leurs préceptes; qu’ils ne peuvent
+pas «s’écarter de la conscience commune de leur temps»; qu’ils ne
+déduisent pas, quoi qu’ils en puissent croire, leur pratique de la
+théorie, mais qu’ils déduisent leur théorie de la pratique. Bon gré, mal
+gré, la théorie est «assujettie à rationaliser la pratique existante».
+Seulement ce qu’ils font là, ils le font inconsciemment, machinalement,
+subissant la pression des entours, et avec cette erreur qu’ils croient
+tirer de leurs principes leurs préceptes, alors qu’ils accommodent leurs
+préceptes, inspirés par la morale courante, aux principes d’où ils sont
+partis, ce qui, pour des hommes ingénieux, et du reste en toute bonne
+foi, est toujours possible.
+
+Or, ce qu’ils font inconsciemment, faisons-le en nous en rendant compte,
+méthodiquement, scientifiquement, réellement. Étudions la réalité
+morale, c’est-à-dire les mœurs qui nous entourent, et les classant, les
+ramassant, les formulant, ramenons-les à des lois générales.
+
+Ces lois générales seront la morale, la _morale réelle_, de notre temps.
+C’est tout ce qu’un esprit scientifique peut faire et doit faire.
+
+Sans doute, la morale a toujours eu pour caractère d’être idéalisatrice,
+de _s’éloigner des faits_, et même nous ne la _sentons_ comme quelque
+chose à quoi nous sommes forcés de donner un nom qu’en tant qu’elle
+s’éloigne des faits et veut énergiquement les dépasser; sans cela elle
+s’appellerait la réalité ou la nature. Rien de plus certain; mais la
+morale, quand on y regarde de près, ne s’éloigne pas des faits ambiants;
+elle _semble s’en éloigner_. En fait cet «idéal» n’est que «la
+projection» de la réalité sociale d’à présent, soit dans un passé
+lointain, soit dans un avenir lointain aussi. C’est l’âge d’or de
+derrière nous ou de devant nous. Mais il n’en reste pas moins que la
+plus belle morale théorique est inspirée par les mœurs ambiantes, que,
+seulement, elle transfigure. Les «Paradis» sont très instructifs à cet
+égard. Ils sont la projection brillante des mœurs mêmes du peuple à qui
+appartiennent ceux qui les rêvent. Le paradis de Virgile est un cap
+Sunium ou un Tibur, un lieu où des sages conversent éternellement de
+choses élevées et belles; le paradis de Dante est une église catholique
+où les élus se repaissent de la connaissance de Dieu; le paradis de
+Mahomet est un jardin d’Armide et le paradis d’Odin un merveilleux pays
+de chasse. Voyez-vous Virgile décrivant un paradis où tous les élus
+travailleraient dans la plus stricte égalité et, dans une égalité
+pareille, recevraient chacun leur part des fruits recueillis? Non, ce
+paradis-là n’aurait pu être peint que par un Jésuite du Paraguay ou ne
+pourrait l’être que par M. Jaurès.
+
+La morale la plus théorique n’est donc que le reflet en beau, mais un
+reflet très exact, des mœurs qui environnent le théoricien.
+
+Revenons et reprenons: ce que font inconsciemment les morales
+théoriques, nous devons le faire méthodiquement et scientifiquement; et
+elles-mêmes nous enseignent que nous n’avons pas autre chose à faire.
+
+Ceci est-il--car nous voyons bien qu’on va nous en accuser--détruire la
+morale courante, la morale qui nous entoure; les aspirations morales de
+nos contemporains?
+
+--Non, puisque c’est s’en inspirer, puisque c’est les consulter
+constamment; non seulement les consulter, mais les prendre en mains tout
+entières pour opérer sur elle une sorte de clivage méthodique,
+scrupuleux, donc le plus respectueux du monde.
+
+--Pardon! Ce n’est pas la _morale_ de vos contemporains que vous clivez;
+ce sont leurs mœurs, et cela fait une différence.
+
+--Les mœurs oui; mais la morale aussi; la morale pour nous fait partie
+des mœurs; les aspirations morales les plus élevées font essentiellement
+partie des mœurs; la foi morale d’un Kant, le monde comme volonté d’un
+Schopenhauer, la volonté de puissance d’un Nietzsche, sont des faits
+moraux d’une extrême importance et que nous mettons sur nos fiches; la
+_métamorale_ fait partie des mœurs comme fait éthique; mais notre métier
+de savant n’est que d’étudier _toutes les mœurs_ et de les ramener à
+leurs lois générales ou à leur loi générale. Quelles sont les mœurs du
+monde civilisé, _y compris_ ses rêveries éthologiques, au XXe siècle,
+voilà ce que nous avons à savoir; à quelle pensée générale ou à quel
+groupe de pensées générales peuvent-elles raisonnablement se ramener;
+voilà ce que nous avons à chercher.
+
+Cette morale science-des-mœurs a soulevé et soulève de nombreuses et
+fortes objections. _Prévue_ par Renouvier, elle lui faisait dire, dans
+sa _Science de la morale_: «L’inévitable considération de l’état de
+moralité des autres pour décider de la possibilité des actes moraux de
+chaque homme, supposé moral en principe, est une espèce de solidarité
+humaine [rappel de la solidarité du mal que nous avons exposée plus
+haut]... C’est pour cette raison que les moralistes les plus rigides
+sont réduits à distinguer les devoirs en larges et stricts, parfaits et
+imparfaits [d’où toute une casuistique]... Kant lui-même, concession et
+faiblesse trop peu remarquées, admet des devoirs larges et ne sait
+comment marquer la limite des devoirs stricts... [De là] une sorte de
+coexistence de deux morales dans l’esprit de la plupart des hommes de
+notre temps [et de tous les temps]. L’une de ces morales s’attache à un
+_idéal_ de bonté, de pardon et de sacrifice à réaliser en chaque
+personne... et prend la raison et la liberté pour les coefficients
+uniques des actes moraux. Mais, à côté de celle-ci, on trouve une autre
+morale qui parle de justice matériellement obligatoire, de devoirs
+imposés par contrainte... On s’explique cela sans peine, une fois
+remarqué, par l’influence d’une passion de l’homme qui _veut à la fois
+envisager son idéal dans les faits_, se flatter de l’y retrouver et
+_porter dans l’idéal, afin de le rendre mieux applicable, des maximes
+des notions nées des faits mêmes où l’idéal se trouve renversé_.»
+
+Réduire la morale à être le résumé, le ramassé et l’extrait des mœurs
+contemporaines et environnantes, c’est se faire un idéal des notions
+nées des faits mêmes où l’idéal est renversé; c’est, des deux morales,
+l’une qui se fait un idéal elle-même et l’autre qui en cherche un dans
+les faits qui le renversent, écarter la première et conserver
+précieusement la seconde, écarter l’excellente et garder la médiocre.
+
+Car enfin que m’apprendront les mœurs des hommes? Elles sont surtout
+mauvaises. A être mauvais.
+
+--Non, elles sont surtout médiocres.
+
+--A être médiocre. On ne se trompera guère, dit Nietzsche, en attribuant
+les petites actions à la peur, les moyennes à l’habitude et les grandes
+à la vanité. Que m’enseignera le clivage? A vivre moitié selon la peur,
+moitié selon la coutume; car les grandes actions, étant rares,
+n’entreront pour ainsi dire point comme coefficient de la moyenne.
+
+La morale science-des-mœurs est analogue à ce qu’on a dit de la morale
+de La Fontaine: «La Fontaine est moral comme l’expérience.» Or ceci est
+une sottise. Est-ce que l’expérience est morale? Elle est surtout
+démoralisante.
+
+La morale science-des-mœurs est analogue encore à la religion de
+l’humanité de Comte: «Adorez l’humanité», dit Comte.
+
+--Mais elle n’est pas adorable du tout. Elle est surtout méprisable.
+Comment voulez-vous que je l’adore?
+
+--Que faites-vous donc?
+
+--J’adore Dieu.
+
+--Mais ne voyez-vous pas que Dieu, c’est l’humanité projetée dans
+l’infini, avec une transfiguration plus ou moins adroite?
+
+--Il est possible; mais Dieu, c’est un idéal que je puis adorer, et
+comme il me commande d’aimer les hommes, je les aime par ce détour qui,
+je l’avoue, m’est nécessaire; Dieu me disant: «Aime les hommes», moi
+répondant: «Ah! bien! oui!» Dieu me répliquant: «Je les aime bien, moi!»
+et moi n’ayant plus rien à dire.
+
+Oui il y a analogie entre une morale se passant d’idéal et tirant le
+devoir de l’étude des hommes qui ne le pratiquent pas, et une religion
+se passant de Dieu et commandant d’aimer les hommes qui ne le méritent
+point.
+
+Morale résultant de la science des mœurs! Je vis au XVIIe et je lis La
+Bruyère. Voilà bien, avec de l’esprit tout autour, la science des mœurs.
+Remarquez que La Bruyère peint très souvent les bonnes mœurs et ne se
+borne pas à peindre les mauvaises. C’est un tableau complet du temps. Eh
+bien! C’est d’après le résumé ou la moyenne de ces mœurs que je vais me
+conduire? Je suis damné.
+
+Comme je l’ai fait remarquer, dans ce traité ou dans un autre, la morale
+science-des-mœurs a pour maxime fondamentale le critérium de Kant,
+altéré, adultéré, tel qu’il serait s’il était mal compris. Kant dit:
+«Agis toujours comme si _tu voulais_ que ton action _fût_ érigée en
+règle universelle de conduite.» La morale science-des-mœurs dit, ou
+semble bien dire: «Agis toujours selon ce qui _est érigé_ en règle
+universelle de conduite.» C’est le critérium de Kant, _moins_ l’idéal,
+l’idéalisme, l’élan vers le mieux, qui est contenu dans le conditionnel:
+«ce que tu voudrais qui fût». Un ancien, d’après Kant, aurait pu
+affranchir ses esclaves; d’après la morale science-des-mœurs il n’aurait
+pas cru pouvoir le faire. Un patron, d’après Kant, peut admettre ses
+ouvriers à la participation aux bénéfices; suivant la morale
+science-des-mœurs il ne croira pas pouvoir le faire.
+
+L’étude des mœurs, tendances, inclination des hommes, même non seulement
+de notre temps, mais de tous les temps, ne peut, selon l’expression de
+M. Delbos, qui me paraît excellente, que «décrire une volonté voulue,
+non expliquer une volonté voulante» ni, à plus forte raison, «faire
+vouloir». Je puis considérer toutes les actions des hommes, les
+connaître toutes, et certes j’en serai plus éclairé; mais, quand il
+s’agira de me décider, ce sera par un mouvement intérieur qui, soit
+approuvera, soit désapprouvera la moyenne de ces actions, et dans les
+deux cas ce n’est pas cette moyenne elle-même qui m’aura décidé.
+
+--A moins que vous n’agissiez selon la coutume!
+
+--Mais non pas même! Quand on agit sans réflexion, on agit par imitation
+de la coutume, oui; mais muni de la science des mœurs et ayant réfléchi
+sur elle, quand on agit par coutume on n’agit pas par coutume; on agit
+par approbation de la coutume; et ceci même est un mouvement intérieur.
+Donc, dans tous les cas, ce n’est pas la science des mœurs qui me fera
+agir, mais quelque chose de moi qui s’y sera ajouté. Ce quelque chose de
+moi, c’est mon idéal, et nous voilà ramenés à la morale théorique.
+
+«La science objective des mœurs ne peut produire, dit encore M. Delbos,
+aucune règle définie qui prescrive à la volonté des fins à
+choisir--_sinon par addition arbitraire_.» Cette addition arbitraire,
+c’est l’inspiration de mon idéal particulier. Je l’ajoute au _donné_ que
+j’ai tiré de ma science des hommes; mais, sans cette addition, il n’y
+aurait rien du tout de déterminant. Ma volonté s’appuie sur toute la
+science éthique que je puis avoir, pour y trouver «le moment» où mon
+action est opportune, «la matière» dont mon action sera remplie, la
+manière aussi (je puis imiter un homme que j’approuve) dont mon action
+sera faite, les «moyens» aussi de mon action; mais «de toute ma science
+éthique ma volonté ne saurait tirer sa loi propre».
+
+Singulier renversement des valeurs. Avec la science des mœurs c’est
+l’homme libre, ce me semble, qui est immoral. Supposons forme actuelle
+de la morale ce que Nietzsche assure avoir été la première forme de la
+morale: «La moralité n’est pas autre chose que l’obéissance aux mœurs;
+mais les mœurs c’est la façon traditionnelle d’agir... [Donc] l’homme
+libre est immoral, puisque, en toutes choses, il veut dépendre de
+lui-même et non d’un usage établi. _Mal_ est équivalent d’intellectuel,
+de libre, d’arbitraire, d’imprévu... Si une action est exécutée, non
+parce que la tradition le commande, mais pour d’autres raisons et même
+pour les raisons mêmes qui ont autrefois établi la coutume, elle est
+qualifiée d’immorale et considérée comme telle.»
+
+Notez que, même de nos jours, il en est à peu près ainsi, à cause de
+cette _sous-morale_ dont nous parlait si bien Renouvier. Mais enfin les
+choses sont telles. En morale science-des-mœurs l’homme original est
+immoral, l’homme individuel est immoral; la liberté est une immoralité.
+La seule moralité est la moralité animale, et encore la moralité animale
+élémentaire: se conformer au milieu. Pour une fourmi ou une abeille, la
+moralité telle qu’elle apparaît dans la science des mœurs est--non pas
+absolue; car encore un individu fourmi ou un individu abeille a de
+l’initiative--mais tout près d’être absolue. Or, malgré tout le respect
+que l’on doit à ces animaux prodigieusement doués de l’instinct social,
+ne sent-on pas que l’homme tout au moins est constitué autrement et
+né... pour beaucoup de choses, mais en particulier pour chercher
+individuellement ses motifs d’agir.
+
+Nietzsche semble avoir souvent rencontré sur le chemin de sa pensée la
+morale science-des-mœurs ou quelque chose de bien approchant. Il dit un
+jour: «_Digne de réflexion_--accepter une croyance simplement parce
+qu’il est d’usage de l’accepter, ne serait-ce pas être de mauvaise foi
+[envers soi-même], être lâche, être paresseux? Et donc la mauvaise foi,
+la lâcheté, la paresse, seraient-elles donc la condition première de la
+moralité?»
+
+--Oui, ce semble, si la moralité, c’est connaître les mœurs et y
+adhérer. Et ici revient le mot, que je ferai revenir encore, le mot
+maître de la morale de Nietzsche: «Ne jamais songer à rabaisser nos
+devoirs à être les devoirs de tout le monde.»
+
+Remarquez: même les devoirs. Les devoirs ne sont pas la moyenne des
+mœurs; ils en sont le meilleur; ils sont ce que nous avons tiré de la
+science des mœurs en y ajoutant («addition arbitraire» de M. Delbos) en
+y ajoutant de notre grâce, une _préférence_ à l’égard de telle ou telle
+coutume parmi les cent mille; les devoirs sont telle action que nous
+avons vu faire, érigée par nous en exemple, en modèle, en type de loi.
+Or, même ces actions d’élite, même ces devoirs, quand nous songeons aux
+nôtres, nous ne devons pas vouloir qu’ils soient des devoirs suffisants;
+nous devons les dépasser, les surmonter, les laisser loin derrière nous
+et nous privilégier dans le devoir.
+
+Or ces devoirs supérieurs, ces _surdevoirs_, où en prendrons-nous
+l’idée? Dans la science des mœurs, je le veux bien, mais--toujours--en y
+ajoutant quelque chose. Quoi? Quelque chose qui, sans doute, ne nous
+serait jamais venu à l’idée si nous ne connaissions pas les mœurs, mais
+qui nous est inspiré, comme désir, comme aspiration, comme élan vers un
+mieux, par un mouvement intérieur.
+
+ * * * * *
+
+En tout cas, comme on l’a fait remarquer à M. Lévy-Bruhl, cette morale
+tirée de la science des mœurs serait terriblement _conservatrice_. Elle
+empêcherait, elle interdirait tout progrès. Si la moralité consiste à
+connaître les mœurs de ses contemporains et à s’y conformer, on
+n’inventera jamais une manière meilleure d’être moral; on piétinera
+toujours; on tournera toujours dans le même cercle.
+
+Mon Dieu, a répondu spirituellement M. Lévy-Bruhl, je ne sais à qui
+entendre. Les uns me reprochent de détruire la morale, les autres me
+reprochent de la trop conserver!
+
+On peut lui répliquer: mais, précisément! Conserver la morale c’est la
+détruire, puisqu’elle est en son essence un désir d’amélioration;
+puisqu’elle est une aspiration vers un mieux; puisqu’elle contient
+essentiellement non un être, mais un _devenir_. Je suis moral, surtout,
+presque exclusivement, en ceci que je veux être _plus moral_. M’assigner
+pour tâche seulement de ressembler à tout le monde, c’est me prescrire
+d’être ce que je suis et non pas, comme Nietzsche, de devenir celui que
+je suis; et non pas, comme la plupart des philosophes, de devenir autre
+que je ne suis. On peut donc indifféremment vous reprocher de «démolir»
+la morale et de la conserver; car, si ce n’est pas la même chose, ce
+sont choses très analogues.
+
+Votre doctrine conduit à une sorte d’obéissance apathique à la coutume,
+à l’impossibilité «de procurer _ou même de concevoir_ aucun progrès
+social, à moins que l’on ne compte sur la «_vis medicatrix naturæ_», sur
+la nature faisant toute seule le progrès et l’amélioration, ce qui n’est
+pas chose démontrée, ni très probable. Il ne peut pas ne pas y avoir un
+certain fatalisme dans l’homme dominé par la science des mœurs. Il sera
+toujours l’homme, assez répandu dans le monde, du reste, qui, quand on
+lui dit: «Que faut-il faire?» répond: «Il y en a qui font ainsi,
+d’autres de telle sorte.»
+
+--Mais que faut-il faire?
+
+--La plupart font comme ceci.
+
+--Mais encore?
+
+--Il y en a presque autant, du reste, qui font autrement.
+
+--Ah! quel homme!» C’est l’homme de la science des mœurs.
+
+ * * * * *
+
+On pense bien, si l’on connaît M. Lévy-Bruhl, qu’il a prévu _toutes_ les
+objections que soulevait son système et qu’il y a répondu très
+spécieusement. Il a commencé par répondre, même par avance: Remarquez
+bien que je laisse intacte _toute la morale_. Cette morale telle que
+vous la suivez, soit chrétienne, soit stoïcienne, soit kantienne, soit
+sentimentale, elle reste tout entière; je serais du reste bien empêché à
+la vouloir détruire; et elle continue à vous inspirer. Seulement, à côté
+d’elle, loin d’elle, même, si vous voulez, j’institue une _science des
+mœurs_ (et non pas _une morale_) comme il existe une physique pour
+étudier la nature. Il n’y a pas substitution d’une chose à une autre, il
+y a une chose nouvelle et qui manquait, qui est créée et qui en
+elle-même est éminemment intéressante et qui pourra peut-être, un jour,
+être utile à la première. La Bruyère ne se substitue pas à Bourdaloue,
+ni n’en a la prétention. Il fait de la science des mœurs, pendant que
+Bourdaloue fait de la morale.
+
+M. Lévy-Bruhl a dit cela très souvent au cours de son volume; mais ici
+il y a chez lui un peu de flottement. S’il dit cela et vingt fois, il
+dit aussi: «La science des mœurs ne détruit pas les systèmes de
+morale... mais elle les _remplace_»; il dit aussi: «Une science des
+mœurs _substituée_ à la morale théorique...»--Et si la science des
+mœurs, sans détruire la morale théorique, s’y substitue et la remplace,
+je ne vois pas trop comment elle ne la détruit pas; elle ne la détruit
+peut-être pas; mais ou elle l’élimine, ou elle l’absorbe, et l’on
+conviendra que c’est à peu près détruire. Non, M. Lévy-Bruhl et ses
+disciples ont bien dans l’idée que la science des mœurs jouera--au moins
+un jour--le rôle que jusqu’ici la morale a joué et ils devraient tout
+simplement en convenir. Un procureur de la République à Dijon, concluant
+dans une affaire de publications pornographiques, disait, en 1907: «Les
+bonnes mœurs sont les mœurs de l’époque où l’on vit.» (Voir _La Gangrène
+pornographique_, 1908.) Voilà la morale science-des-mœurs.--Dans une
+composition de candidate à un brevet pédagogique on a relevé la ligne
+suivante: «La morale est ce qu’enseignent les mœurs générales d’une
+époque.» Voilà la morale science-des-mœurs.
+
+M. Lévy-Bruhl a si bien _et_ l’intention de fonder une morale, mettons
+si vous voulez une règle des mœurs, sur la science des mœurs, _et_ de
+répondre à l’objection qu’avec cette morale il n’y a pas d’amélioration
+morale possible, que tout ce que nous venons d’exposer _n’est que la
+moitié de son système_ et qu’il y a une seconde partie de sa tâche,
+comme on dit, où il n’est pas moins brillant que dans la première et où
+nous allons le suivre.
+
+A la science des mœurs il y aura à ajouter, quand le temps en sera venu,
+quand la science des mœurs sera assez sûre et assez riche, _un art de la
+moralité_, et c’est cet art, fondé sur la science, éclairé par elle, qui
+permettra et qui donnera les améliorations, le progrès dont on nous
+parle tant et que l’on nous accuse si fort de ne pouvoir ni procurer ni
+concevoir.
+
+Cet _art_ qui sera un art _rationnel_, se servant des données de la
+science des mœurs, comparera les mœurs entre elles, verra celles qui
+sont bonnes et celles qui sont meilleures, «modifiera, par des procédés
+rationnels, _la réalité morale donnée_, comme la mécanique et la
+médecine interviennent, en vue de ces mêmes intérêts, dans les
+phénomènes physiques et biologiques»; suscitera et imposera, au nom de
+la science sûre où elle s’appuiera, des améliorations diverses et
+constituera ainsi le progrès moral. «Un art rationnel sera substitué à
+des pratiques plus ou moins empiriques et illusoires.» Peut-on douter
+que si nous avions une connaissance scientifique de notre société,
+c’est-à-dire, d’une part des lois qui régissent les rapports entre les
+phénomènes, et d’autre part des conditions antérieures dont chacune des
+séries de phénomènes est le résultat, si nous en possédions en un mot
+les lois statiques et dynamiques; peut-on douter que cette science ne
+nous permît de résoudre la plupart des conflits de conscience et d’agir,
+de la façon la plus économique à la fois et la plus efficace sur la
+réalité sociale où nous serons plongés?... Et grâce à cet art rationnel,
+la réalité morale pourra être améliorée entre des limites qu’il est
+impossible de fixer d’avance.»
+
+Par cet «art de la moralité» ajouté à la «science des mœurs», M.
+Lévy-Bruhl _remplit toute la place_ occupée autrefois par la morale
+théorique. Il a inventé d’abord une science morale qui par elle-même ne
+donnait rien, qui ne donnait rien qu’elle-même, c’est-à-dire une chose
+intéressante, mais sans aucune utilité pratique. Mais dès qu’il y ajoute
+l’art de la moralité, voilà que la morale théorique, avec tous les
+préceptes qu’elle tirait de ses axiomes, est remplacée, cette fois elle
+l’est; et _aussi_ la science sociale se trouve utilisable et utilisée
+par les données certaines, par les matériaux sûrs et riches qu’elle
+donnera à l’art de la moralité. La morale théorique n’a plus à arguer de
+son utilité pour vouloir rester dans la place. Elle est éliminée parce
+qu’elle est dûment remplacée; elle est éliminée parce que deux
+personnages prennent son office, le remplissent tout entier et le
+remplissent mieux. Grâce à cet auxiliaire qui s’appelle l’art de la
+moralité, la morale science-des-mœurs a bataille gagnée. Blücher
+apparaissant, de vaincu Wellington passe vainqueur.
+
+A cela deux objections, la première de peu d’importance: Vous
+reconnaissez vous-même que la science des mœurs est encore à faire et
+qu’il se passera beaucoup de temps avant qu’elle soit à moitié faite.
+Vous reconnaissez d’autre part que l’art de la moralité ne peut entrer
+en fonctions que quand la science des mœurs sera faite, ou à très peu
+près. D’ici ce temps éloigné, quelle sera la règle des mœurs ou quelles
+seront les règles des mœurs? Nous voilà immobilisés en l’attente d’un
+Messie. Heureux seront nos neveux: ils sauront ce qu’ils doivent faire;
+malheureux nous sommes, qui savons seulement que d’autres sauront ce
+qu’ils doivent faire.
+
+Réponse: Ce serait déjà très beau, peut dire M. Lévy-Bruhl, de savoir
+qu’en nous appliquant à la science des mœurs nous travaillons à
+permettre à l’art moral de naître, qu’en nous appliquant à la science
+des mœurs nous travaillons aux soubassements du «majestueux édifice
+moral», comme dit Kant. Ensuite vous avez pour vous conduire la morale
+telle qu’elle existe en ce moment et que l’on doit considérer comme une
+morale provisoire: «Là où la science ne peut pas encore diriger notre
+action et où la nécessité d’agir s’impose, il faut s’arrêter à la
+décision qui paraît aujourd’hui la plus raisonnable d’après l’expérience
+passée et l’ensemble de ce que nous savons... Nous ne vous disons pas:
+«Abstenez-vous tant que la science ne sera pas faite», nous vous disons:
+«Le mieux serait, ici comme ailleurs, de posséder la science de la
+nature pour intervenir dans les phénomènes à coup sûr, quand il le faut
+et dans la mesure où il faut; mais, jusqu’à ce que cet idéal soit
+atteint, s’il doit jamais l’être, que chacun agisse selon les règles
+provisoires les plus raisonnables possibles.»--Accordé.
+
+Seconde objection: Nous sommes au XXXIIIe siècle. La science morale est
+constituée, l’art moral a commencé à fonctionner. La science des mœurs
+constate les mœurs, l’art moral les juge, les dirige et les améliore.
+Mais _comment_ les juge-t-il pour les diriger et les améliorer? Dans
+quel esprit? Avec quel critérium? Sur quel principe? Car la science des
+mœurs ne lui fournit ni principe, ni critérium, ni esprit. Elle ne
+connaît que des faits et des rapports entre les faits, et elle ne
+fournit à l’art de la moralité que des faits et des rapports entre des
+faits, absolument rien de plus. _Avec quoi_ l’art moral va-t-il juger
+les mœurs pour les diriger et les faire meilleures? Même, comment
+saura-t-il ce que c’est que le meilleur? Quel sens ce mot aura-t-il pour
+lui? Ce mot n’aura un sens que si l’art moral _a en lui-même_, puisée en
+lui-même, une notion du bon, du mauvais, du meilleur, du pire. Mais
+alors il _a lui-même_ un esprit, un critérium, un principe! Mais alors
+il est une morale théorique, tout simplement! Du moment que vous
+instituez un art de la moralité, c’est une morale théorique que vous
+instituez. Du moment que vous instituez _quelque chose_ qui estime, qui
+juge, qui préfère, qui décide de la valeur des actes, qui couronne les
+uns, qui condamne les autres, qui élimine les uns, qui conserve les
+autres et qui, par cet ensemble d’opérations, améliore l’état général
+des mœurs ou prétend l’améliorer, ce _quelque chose_, quelque nom que
+vous lui donniez, et vous avez beau l’appeler art et non dogme, est une
+morale théorique comme celle de Zénon ou d’Épicure, ou de Kant.
+
+Et, comme la morale la plus authentiquement du monde morale théorique,
+ce quelque chose est forcé d’avoir son principe, son idée générale
+d’après laquelle il établit tous ses jugements particuliers, toutes ses
+leçons, tous ses préceptes.
+
+--Il ne donnera ni leçons, ni préceptes!
+
+--La belle affaire! Qu’importe? Il ne prescrira pas, mais il proscrira.
+Or proscrire c’est prescrire. Il ne dira pas: «il faut faire cela», mais
+il décidera que telle coutume est mauvaise; c’est prescrire l’autre,
+celle qui remplacera celle-là.
+
+--Il y a pourtant une différence entre un art et un dogme, sans cela il
+n’y aurait pas deux mots. Notre art ne commandera pas; il n’intimera pas
+des ordres; il n’organisera pas autour de lui une religion ou
+quasi-religion, comme font toutes les morales qui réussissent, et même
+les autres; il procédera par lentes pressions sur l’opinion publique,
+par propagande, par exhortations et conseils...
+
+--Autrement dit ce sera une morale persuasive et non une morale
+impérative, je le reconnais parfaitement; effaçons l’assimilation que
+j’en faisais à la morale de Kant; maintenons l’assimilation que j’en
+faisais à la morale de Zénon ou d’Épicure. Ce sera une morale
+persuasive; mais ce sera une morale théorique et elle ne pourra pas ne
+pas être une morale théorique. Art tant que l’on voudra; mais est-ce que
+les arts n’ont pas et ne sont pas obligés d’avoir leur théorie et leurs
+idées générales et leurs principes? Est-ce que la médecine, à laquelle
+vous comparez très souvent, et avec raison, votre art de la moralité,
+n’a pas ses théories et ses idées générales et ses principes? L’art
+moral sera une morale persuasive comme toutes les morales de
+l’antiquité, mais ce sera très bien et forcément une morale, toute une
+morale, avec son principe qu’elle aura tiré d’elle-même, tout comme le
+stoïcisme, sa voisine, la science des mœurs, étant absolument incapable
+de lui en fournir aucun.
+
+Je dirai même que, quoique persuasive et ne pouvant pas être plus, cette
+morale sera amenée à, du moins, se donner des airs très normatifs, à
+cause de ce voisinage de la science des mœurs. La science des mœurs ne
+lui fournira point ses principes et ne pourra lui en fournir aucun; mais
+elle l’instruira, elle lui donnera des faits et des statistiques et, à
+cause de cela, l’art moral se déclarera scientifique, prétendra avoir
+reçu de la science son principe, ses idées directrices--le croira, du
+reste, très naturellement--et se déclarera scientifique elle-même, se
+nommera art-moral-scientifique et se donnera toute l’autorité un peu
+insolente que se donne tout ce qui est scientifique ou qui croit l’être.
+L’art moral ne sera pas impératif; mais pour rébarbatif, je gagerais
+qu’il le sera.
+
+En tout cas, en appelant un art de moralité à la suite--et au
+secours--de la science des mœurs, c’est nécessairement une morale
+théorique que vous provoquez à naître.
+
+M. Lévy-Bruhl a prévu cette objection, comme il les a prévues toutes, et
+y répond très fortement, comme toujours: «Améliorer les mœurs, me
+dira-t-on? Quel sens peut avoir ce terme dans une doctrine telle que la
+vôtre? Vous jugez donc de la valeur des règles d’action au nom d’un
+principe qui leur est extérieur et supérieur? Vous revenez donc au point
+de vue de ceux qui, au nom de _la morale_, distinguent de ce qui est ce
+qui doit être?--Point du tout... On conçoit très bien que la réalité
+donnée puisse être _améliorée_ sans qu’il soit nécessaire d’invoquer un
+idéal absolu... Le sociologue peut constater dans la réalité sociale
+actuelle telle ou telle «_imperfection_» sans recourir pour cela à aucun
+principe indépendant de l’expérience. Il lui suffit de montrer que telle
+croyance par exemple ou telle institution sont surannées, hors d’usage
+et de véritables _impedimenta_ pour la vie sociale... Prenons, par
+exemple, la répression des actes criminels. Il y a cinquante ans, la
+théorie la plus répandue voyait dans la peine surtout une réparation du
+dommage apporté à l’ordre social. Aujourd’hui les théories utilitaires
+prédominent. Mais supposons que les sciences de la réalité sociale aient
+fait des progrès suffisants et que nous connaissions d’une façon
+positive les conditions physiologiques, psychologiques et sociales des
+différentes sortes de délits et crimes: cette connaissance ne
+fournira-t-elle pas des moyens rationnels et qui ne seront plus en
+discussion, non pas, sans doute, de faire disparaître les crimes, mais
+de prendre les mesures, soit répressives, soit préventives, les plus
+propres à les réduire à leur minimum?...»
+
+Voilà qui est raisonné, si bien que j’apporterai un autre exemple à
+l’appui de ce raisonnement. L’esclavage aurait pu être aboli sans aucune
+considération morale. Il aurait suffi qu’un économiste démontrât aux
+propriétaires d’esclaves, ou que les propriétaires d’esclaves
+comprissent d’eux-mêmes, que le travail libre rapporte plus et coûte
+moins que le travail esclave, ce qui est la vérité même et ce qui est
+chose où n’entre pas un atome de moralité et ce qui est chose qui, même,
+contient une immoralité de premier ordre. Et par parenthèse un historien
+me montrerait que c’est précisément sur des considérations de ce genre
+qu’en réalité l’esclavage a été aboli, que je n’en serais pas autrement
+surpris. L’intelligence d’un mieux matériel, amenée par des statistiques
+et par une interprétation sensée des statistiques, suffit donc pour
+réaliser une amélioration matérielle, je le reconnais, et une
+amélioration matérielle qui peut coïncider et se confondre avec une
+amélioration morale, je le reconnais encore.
+
+Mais une amélioration purement morale, celle-ci par exemple: se
+sacrifier pour son pays; celle-ci par exemple, moins ambitieuse:
+préférer sa dignité à son bénéfice; celle-ci par exemple: dire, avec
+risques, ce qu’on croit vrai; celle-ci par exemple: préférer n’avoir pas
+une place que la devoir à l’intrigue; je voudrais bien savoir quelles
+statistiques très bien faites et très intelligemment interprétées
+pourront l’inspirer à l’art de la moralité. Absolument aucune. Les
+statistiques intelligemment interprétées inspireront à l’art moral
+rationnel des vérités sociologiques et des améliorations sociologiques,
+des vérités de bonne police et des améliorations de bonne police; des
+vérités morales jamais, des améliorations morales, jamais; ou du moins
+elles lui inspireront les vérités morales _déjà pratiquées_; mais des
+vérités morales nouvelles, jamais, et par conséquent des améliorations
+morales, jamais.
+
+Par exemple elles lui enseigneront très bien qu’il ne faut pas tuer son
+père et sa mère; car le nombre des gens qui tuent leur père et leur mère
+est sensiblement moins grand que celui des gens qui ne les tuent pas, et
+voilà de la statistique qui, intelligemment interprétée, peut amener à
+ce précepte: ne tuez ni votre père ni votre mère.
+
+Mais les statistiques de la science des mœurs n’enseigneront jamais à
+l’art moral rationnel de recommander de se sacrifier pour la vérité ou
+pour l’honneur; car le nombre des gens qui ne se sacrifient point pour
+telles choses est un peu supérieur à celui des gens qui se sacrifient
+pour elles.
+
+L’erreur de M. Lévy-Bruhl, qu’il a parfaitement aperçue, n’en doutez
+pas, est d’avoir confondu les améliorations sociologiques, lesquelles
+peuvent être parfaitement réalisées par science et intelligence, par
+savoir et comprendre, avec les améliorations morales qui ne peuvent pas
+être _dictées_ par les faits, qui ne peuvent être _qu’éclairées_ par les
+faits et l’intelligence des faits.
+
+Voilà pourquoi il a raison dans ses exemples qu’il choisit dans l’ordre
+des faits sociologiques, et même dans le mien que je choisis dans
+l’ordre des faits économiques, et tort cependant dans ses raisonnements.
+Il dit: «la réalité donnée peut être améliorée sans qu’il soit
+nécessaire d’invoquer un idéal absolu...» Un idéal absolu, non; mais un
+idéal, si, et absolument; car la réalité donnée ne porte pas en soi son
+amélioration et de rien on ne tire rien. Il faut bien, quand il s’agit,
+non de la valeur économique de quelque chose, mais de sa valeur morale,
+le comparer, non à lui, qui ne donne rien, mais à _un autre quelque
+chose_ qui le dépasse ou que nous trouvons qui le dépasse: idéal, non
+pas idéal absolu, mais idéal; pensée qui est pensée à propos des faits,
+mais par delà les faits.
+
+«Le sociologue peut constater dans la réalité sociale actuelle telle ou
+telle imperfection, sans recourir pour cela à aucun principe indépendant
+de l’expérience.»--«Imperfection.» Alors votre sociologue reconnaîtra
+une imperfection sans avoir idée du parfait? Comment fera-t-il? Sans
+avoir l’idée du meilleur, qui ne lui est pas, sans doute, suggéré par la
+chose à améliorer? Comment fera-t-il?--«Aucun principe indépendant de
+l’expérience.» Comment prendra-t-il dans l’expérience un principe
+destiné à surmonter l’expérience et capable de la surmonter? En vérité,
+je ne comprends plus du tout.--«Il lui suffira de montrer que telle
+coutume est surannée...» A quoi voit-on qu’une coutume est surannée? En
+voilà un critérium! A ce qu’elle est antique? L’habitude de nourrir ses
+enfants est tellement antique qu’elle doit être surannée.--Eh! non! A ce
+qu’elle est en désaccord avec les autres coutumes, incohérentes avec
+elles et par conséquent faisant _impedimentum_. A la bonne heure; mais
+entre deux coutumes incohérentes et _impedimenta_ l’une de l’autre,
+laquelle est l’_impedimentum_ à supprimer? Il y a de nos jours le
+suffrage universel; sens du suffrage universel: les chefs doivent être
+choisis par les inférieurs; et il y a l’administration, la magistrature,
+l’armée, toutes les hiérarchies; sens des hiérarchies: les chefs sont
+nommés par les chefs supérieurs. Ces deux institutions sont
+incohérentes, sont _impedimenta_ l’une de l’autre. Lequel des deux
+_impedimenta_ est à supprimer?
+
+Non, la réalité sociologique _elle-même_ n’a pas en elle de quoi
+indiquer _toutes_ les améliorations dont elle est susceptible; et la
+réalité morale n’a rien en elle qui puisse indiquer les améliorations
+dont elle est susceptible; et il est nécessaire, si l’on se fait fort
+d’améliorer, d’avoir recours à quelque principe, que je ne dis nullement
+qui doive être absolu, que je ne dis nullement qui doive être séparé et
+coupé de l’expérience, mais qui doit en être «_indépendant_» pour qu’il
+la dépasse.
+
+L’art moral rationnel aura son principe à lui, ou il ne sera pas; l’art
+moral rationnel sera autonome ou il ne sera pas; l’art moral rationnel
+sera rationnel, précisément, ou il ne sera pas. Et s’il a son principe
+il lui, s’il est autonome, s’il est rationnel et non uniquement
+expérimental, il sera une morale théorique comme toutes celles
+auxquelles nous sommes habitués.
+
+M. Lévy-Bruhl a si bien compris cela lui-même, subconsciemment, qu’il
+assimile quelque part «la conscience commune» à son «art moral
+rationnel», _ce qui équivaut à assimiler son «art moral rationnel» à la
+conscience commune_. Il dit: «La conscience commune de chaque époque ne
+considère pas la morale pratique comme une réalité donnée, mais comme
+une expression de ce qui doit être. Le fait même qu’elle se manifeste
+sous la forme de commandements et de devoirs prouve assez qu’elle ne
+croit pas simplement _traduire_ la réalité naturelle; mais qu’elle
+prétend la modifier. _Par cette prétention elle semble vraiment tenir la
+place de l’art moral que nous cherchons._ Et ce n’est pas une pure
+illusion; elle en tient en effet quelque peu la place, dans la mesure où
+elle exerce sur cette réalité une action qui la modifie.»
+
+Donc votre art moral, c’est reconnu, ne sera pas autre chose que la
+conscience commune telle que nous la voyons fonctionner dans son double
+rôle de greffier des mœurs et de juge des mœurs, de personnage qui
+connaît les mœurs et qui aussi prétend les juger pour les faire plus
+belles.
+
+--Certainement, répond M. Lévy-Bruhl; seulement mon art moral sera un
+greffier informé et un juge éclairé. La conscience commune actuelle est
+un art préscientique et mon art moral sera un art postscientifique.
+
+--J’entends bien; mais croyez-vous que la conscience morale actuelle ne
+s’éclaire aucunement, sinon de la science des mœurs qui n’est pas encore
+constituée, du moins de la connaissance des mœurs? Elle s’en sert tout
+autant qu’elle peut et par conséquent elle est juste, en son temps, ce
+que votre art moral sera au sien.--Et d’autre part, croyez-vous qu’à
+votre art moral il suffira d’être plus éclairé que n’est la conscience
+commune actuelle pour n’avoir besoin que d’être éclairée en effet, par
+la réalité? Il sera, proportions gardées, à un degré supérieur de
+connaissances, exactement dans la position de la conscience commune d’à
+présent par rapport à la science des mœurs d’à présent. La commune
+conscience d’à présent _connaît_ et, pour dépasser ce qu’elle connaît,
+elle a besoin d’inventer. L’art moral connaîtra davantage; mais pour
+dépasser ce qu’il connaîtra il aura besoin d’inventer lui aussi. Votre
+assimilation, très fine et très juste, de la conscience commune à l’art
+moral, assimilant l’art moral à la conscience commune, ne sert qu’à
+éclairer d’une vive lumière ce que sera l’art moral futur. Il sera une
+morale théorique, ayant plus ou moins le caractère et la _couleur_
+théorique, selon le tour d’esprit de ceux qui le formuleront, mais il
+sera une morale théorique se renseignant auprès de la science des mœurs
+pour savoir, y ajoutant quelque chose qu’elle inventera, pour juger,
+pour préférer, pour améliorer.
+
+C’est qu’il y a une lacune dans la conception très belle et très large
+déjà de M. Lévy-Bruhl. C’est que la morale est une science, et un art,
+_et un sentiment_. Elle est une science. Elle doit connaître; elle doit
+connaître le plus grand nombre possible de faits moraux, et c’est dire
+de faits humains. Si elle ne connaissait rien, elle ne serait pas. Je ne
+développerais pas ce _truisme_.
+
+Elle doit être un art; elle doit guérir l’humanité; elle doit la faire
+plus saine, plus forte, plus grande et plus belle; elle doit la sculpter
+dans le sens du beau:
+
+ Et dans l’informe bloc des sombres multitudes
+ La pensée en rêvant sculpte des nations.
+
+Mais avec quoi sculptera-t-elle? Qu’est-ce qui dirigera son ciseau, ses
+mains? Ce qu’elle sait? Mais ce qu’elle sait, c’est le bloc informe
+lui-même; elle ne sait que cela; elle n’a que cela devant elle; comment
+le bloc lui mettra-t-il dans la pensée la forme de ce qu’il doit
+devenir, la forme de la statue? D’aucune manière. La voilà impuissante.
+La morale-science est impuissante; elle n’est que la réalité sue; elle
+ne peut rien, qu’être satisfaite de savoir. La morale-art est
+impuissante; elle n’est qu’un désir que la réalité soit autre. La
+morale-science et la morale-art peuvent rester éternellement l’une en
+face de l’autre à se regarder. Pour qu’elles aient prise l’une sur
+l’autre, il faut qu’un sentiment intervienne qui mette dans la pensée de
+la morale-art ce qu’elle veut faire du bloc, l’idée de l’amélioration
+qu’elle veut poursuivre, la forme de la statue.
+
+Je dis pour qu’elles aient prise _l’une sur l’autre_. Car non seulement
+la morale-art n’aura aucune prise sur la morale-science si un sentiment
+n’intervient pas dans la morale-art; mais, même, dans ce même cas, la
+morale-science n’aura aucune prise sur la morale-art. Je veux dire que
+la morale-art ne s’intéressera aucunement à la morale-science, à la
+réalité morale. Supposez--car cela ne s’est jamais vu--que la morale-art
+soit en face de la réalité morale, avec un désir qu’elle soit autre,
+mais sans aucun sentiment la poussant à vouloir que la réalité morale
+soit autre _de telle façon ou de telle autre_. La morale-art ne
+s’occupera pas le moins du monde de la réalité morale; elle la
+constatera laide et voilà tout. La morale-art ne s’intéresse à la
+réalité morale qu’autant qu’elle est poussée, par tel ou tel sentiment,
+à la transformer. Le sculpteur qui n’aurait pas l’idée de faire une
+Vénus, à cause de son sentiment du beau, ne s’occuperait jamais de la
+terre glaise. Pour mieux dire, sans un sentiment que la réalité ne peut
+pas lui donner, qu’elle ne peut qu’_exciter_ en elle, la morale-art
+n’existerait pas du tout. Donc sans un certain sentiment, très puissant,
+très énergique, très suggestif et très impérieux, s’interposant en
+quelque sorte entre la morale-science et la morale-art, la
+morale-science ne sert à rien et la morale-art n’existe pas.
+
+Ce sentiment peut être celui-ci ou celui-là. Ce peut être le sentiment
+de la dignité humaine comme chez les stoïciens, le sentiment de l’ordre
+et de la modération comme chez les académistes, le sentiment du bonheur,
+du souverain bonheur, comme chez les épicuriens, le sentiment de la
+charité, de l’amour comme chez les chrétiens, le sentiment de _quelque
+chose à respecter_ comme chez les kantistes mais il faut qu’il y en ait
+un.
+
+Dès lors tout se tient. La science morale sert à quelque chose de plus
+qu’à la satisfaction de la curiosité; elle devient utilisable; l’art
+moral s’intéresse à la réalité morale et même en est furieusement avide,
+car il veut savoir tout ce qu’il a à réparer et l’art moral a une œuvre
+à faire, modifier la réalité morale dans le sens du sentiment qui le
+possède; la morale est science, art et sentiment, c’est-à-dire tout ce
+qu’il faut qu’elle soit pour qu’elle soit.
+
+Mon avis sur l’art moral, c’est qu’il est à faire, presque tout entier,
+je le reconnais, n’étant qu’ébauché ou esquissé soit dans la conscience
+commune, soit dans les morales théoriques, qui ne sont guère que des
+systématisations, à un point de vue ou à un autre, de la conscience
+commune elle-même. Mon avis est donc qu’il est à faire, comme M.
+Lévy-Bruhl le dit; mais il se fera sur la science des mœurs constituée
+_et_ sur un sentiment qui sera venu dans le cœur de l’homme, non pas
+_du_ spectacle, mais _au_ spectacle de la réalité morale, _et_ sur une
+théorie nette que les penseurs auront tirée de ce sentiment, autrement
+dit sur ce sentiment traduit en formules précises.
+
+Superposer l’art moral à une théorie, qui se sera superposée à un
+sentiment, lequel travaillera sur les données de la science des mœurs,
+voilà la pyramide.
+
+L’art, qui est habileté, adresse, inventions de détail, a besoin d’une
+théorie très nette qui le guide; c’est sa ligne; c’est son axe; la
+théorie, en choses morales, n’est que la réduction d’un sentiment à son
+essentiel précis (_abstine, sustine_); la science n’est que le _donné_
+des faits à élaborer, la présentation des matériaux.
+
+Telle est mon opinion sur cette morale science-des-mœurs. Cette morale
+est volontairement incomplète. Elle élimine de l’éthique un élément si
+essentiel qu’il me paraît en être le cœur; elle élimine de l’éthique ce
+qui fait de l’éthique une morale et c’est-à-dire ce qui la fait vivante.
+
+Je lis dans le _Traité d’éducation_ de Schwartz cette remarque très
+terre à terre, mais très juste à mon avis: «Pour l’homme peu éclairé,
+_ce qui convient_ est la mesure de ce qui est bon. Il distingue le bien
+et le mal d’après les mœurs et l’opinion d’autrui; un sentiment confus
+lui rend cette habitude sacrée, et quand il l’a une fois contractée, la
+vertu consiste pour lui dans la soumission aux règles établies. C’est
+lorsqu’il commence à réfléchir lui-même sur la morale qu’il ramène ses
+idées de vertu à des principes immuables et qu’il rectifie peu à peu les
+décisions de ce sentiment intérieur [le respect des règles établies par
+autrui] et il ne laisse pas d’éprouver toujours une certaine répugnance
+quand il faut en venir à une action extraordinaire et désapprouvée du
+public.»
+
+C’est pour cela que, malgré toutes les précautions prises par M.
+Lévy-Bruhl; et ne disons pas précautions, ce qui serait injurieux et une
+injure bien injuste; c’est pour cela que malgré le complément, jugé par
+lui indispensable, que M. Lévy-Bruhl, par son art de la moralité, donne
+à la morale science-des-mœurs, cette morale a semblé à tous, partisans
+et adversaires, un simple retour à Hobbes, dont pourtant elle diffère
+très fort. Cela tient à ce que l’insuffisance radicale de l’art moral
+pour remplacer les morales théoriques a éclaté si évidente que de l’art
+moral on n’a point tenu compte et qu’on a réduit la doctrine à n’être
+que l’intronisation pure et simple de la science des mœurs pure et
+seule. Le livre de M. Lévy-Bruhl est intitulé _la Morale ET la science
+des mœurs_; et ce _et_ est bien important; tout le monde a traduit par
+la _morale-science-des-mœurs_ ou par morale = science des mœurs. C’est
+un contresens; mais le contresens était facile. Il était même plus
+facile après avoir lu le livre qu’après avoir lu le titre. Le livre par
+l’importance, je ne dis pas exagérée, mais prédominante, qu’il donne à
+la science des mœurs et surtout par son impuissance à montrer l’art
+moral comme capable de remplacer, même dans un avenir éloigné, les
+morales théoriques, menait le lecteur à cette conclusion à accepter ou à
+rejeter: il n’y a que la science des mœurs; et par conséquent la morale
+réelle c’est la morale tirée de la réalité, connaître les mœurs, en
+noter la moyenne et se conformer à cette moyenne.
+
+C’est _aussi peu que possible_ l’opinion de l’auteur; mais son livre mal
+compris y mène et il ne pouvait guère être que mal compris.
+
+Et c’est ainsi qu’une doctrine pleine de respect pour la morale telle
+qu’elle existe sous ses différentes formes, _et_ pleine d’aspirations à
+une morale plus élevée et plus parfaite, a paru généralement une
+démission de la morale. Elle n’est qu’une façon de comprendre la morale
+qui prête à douter qu’il soit possible de la constituer solide, vivace,
+efficace et féconde.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA MORALE DE L’HONNEUR
+
+
+Telles sont, depuis Kant, les principales philosophies morales qui se
+sont proposées aux hommes pour leur apprendre en quel sens ils doivent
+diriger leur activité ou en quel sens il est bon qu’ils la dirigent.
+Elles sont toutes en réaction plus ou moins vive, plus ou moins
+respectueuse ou irrespectueuse contre la doctrine de Kant. Toutes elles
+ont trouvé cette doctrine ou trop dure ou trop mystique.
+
+Les néo-kantiens, pour commencer par ceux qui sont le moins réacteurs,
+ont voulu adoucir la rigidité de l’impératif kantien en faisant entrer
+en lui ou en y ajoutant des mobiles de sensibilité.
+
+Les pragmatistes ont fait appel aux faits pour juger de la doctrine et
+par conséquent ont réduit la doctrine, l’ont circonscrite, lui ont ôté
+sa vertu indéfiniment productrice et féconde.
+
+Les penseurs de l’école de Guyau, en confondant la morale avec _toute la
+vie_, l’ont diluée et comme noyée; pour avoir trouvé que Kant l’isolait
+trop, ils l’ont étendue et dispersée de manière à la rendre indistincte
+et insaisissable, et c’est pour eux probablement que M. Delbos a écrit:
+«Il y a _un élément proprement moral_ des actions humaines qui doit être
+défini pour lui-même; faute de cette définition rigoureuse, on risque
+d’_élargir confusément_ et d’altérer le sens de la moralité, de prendre
+pour elle ce qui n’en est que l’accompagnement plus ou moins accidentel,
+la suite extérieure, de mal représenter la direction de la volonté dans
+laquelle elle consiste.»
+
+Nietzsche a poursuivi impitoyablement dans Kant l’esprit religieux,
+l’esprit mystique, l’esprit de commandement pour rien, l’esprit de
+prescription absolue et sacrée; et aussi ce qui lui a semblé un
+stoïcisme sec, condamnant l’expansion de la vie ardente et fière; digne
+pourtant, lui, de comprendre Kant et qui plutôt n’a pas voulu l’entendre
+qu’il ne l’a pas entendu; digne de comprendre que «tu dois te surmonter»
+est une formule aussi mystique que l’impératif kantien et contient au
+fond le même sens qui est celui-ci: il y a un idéal où tu dois te
+hausser coûte que coûte.--Et pourquoi?--Parce qu’il y a un idéal.
+
+Les penseurs qui ont conçu ou renouvelé la doctrine de la morale
+science-des-mœurs ont été encore plus blessés du mysticisme kantien et,
+pour avoir une morale «positive», ont cherché à la tirer des faits
+eux-mêmes sans théorie préalable, se réservant d’améliorer les faits et
+par conséquent de donner eux aussi une règle de conduite, mais par des
+idées tirées elles-mêmes, ce qu’ils croient possible, des faits
+eux-mêmes.
+
+J’ai fait la critique aussi vigoureuse que j’ai pu la faire, aussi
+impartiale aussi qu’il m’a été donné de la faire, de ces différentes
+conceptions. Il me reste à dire brièvement comment j’essaye d’entendre
+moi-même la position du problème moral.
+
+Il est incontestable, et exactement tous les philosophes modernes le
+reconnaissent, même Nietzsche confusément, que, comme fait, l’impératif,
+le Δεῖ, est une vérité. C’est un fait psychologique vrai. En nous
+quelque chose nous dit: «Il y a une façon d’agir qui est bonne, et tu
+dois agir de cette façon-là.»
+
+Que, pour affaiblir l’autorité singulière de ce commandement intérieur,
+on, nous dise qu’il n’est qu’une habitude que nous avons prise, qu’il
+résulte de l’éducation qu’on nous a donnée et, avant l’éducation, qu’il
+résulte d’une lointaine hérédité, on n’a rien dit; car il faut bien que
+ce commandement ait commencé, et à supposer que tous ses ordres actuels
+et tous ses ordres depuis vingt mille ans soient les résultats de
+l’éducation et de l’hérédité, il faut bien qu’un premier ordre n’ait été
+le résultat ni de l’une ni de l’autre et qu’il ait été spontané. Et ce
+sera quelque chose comme ce que dit Gœthe quelque part: «le premier acte
+est libre; mais le second est déjà conditionné par le premier». Oui,
+mais le premier est libre. De même le premier commandement du devoir est
+spontané, tous les autres peuvent être la suite du premier transmis par
+l’éducation et l’hérédité. Oui, mais le premier était spontané. Or, pour
+que toutes les éducations et toutes les hérédités aient accepté la suite
+des affaires du premier commandement, il fallait bien que l’humanité
+tout entière fût faite pour être sensible à ce commandement et pour lui
+obéir; et cela revient à dire que par une disposition naturelle, par
+constitution naturelle, elle est toujours sous ce commandement, comme si
+ce commandement se faisait entendre pour la première fois.
+
+Que l’éducation, l’hérédité et en un mot l’habitude ajoutent beaucoup,
+_labentibus annis_, à la force de ce commandement, c’est à quoi nous ne
+contredirons point; mais sous cette forme ajoutée il existe
+nécessairement en soi.
+
+Disons donc simplement que le commandement intérieur est un élément
+constitutif de l’humanité.
+
+Maintenant quel est précisément, si nous pouvons arriver à quelque
+précision en pareil sujet, le caractère de ce commandement? Est-il
+catégorique, c’est-à-dire est-il le commandement qui ne donne pas de
+raison, aucune raison, de l’ordre qu’il donne; est-il immotivé,
+_im-mobile_, et, sinon paradoxal, du moins _métalogique_? Tout à fait,
+je ne crois pas. Il se présente bien, à vrai dire, à très peu près, au
+moins, avec ce caractère. Quand le devoir nous parle, il semble
+_affecter_ de ne pas donner de motifs; il écarte tous les motifs et il
+semble mettre son point d’honneur à n’en pas donner. Vous lui dites:
+
+«J’ai toutes sortes de raisons de ne pas faire ce que tu me commandes;
+mon intérêt...
+
+--Je sais bien; mais tu dois.
+
+--Mon repos...
+
+--Je sais bien; mais tu dois.
+
+--Ma considération...
+
+--Je sais bien; mais tu dois.
+
+--L’intérêt même de mes concitoyens, de mon pays...
+
+--Je sais bien; mais tu dois.
+
+--Je te donne mes raisons; donne-moi les tiennes.
+
+--Je suis celui qui ne les donne pas; qui peut-être n’en a pas. Tu dois,
+coûte que coûte. Pourquoi? Parce qu’il n’y a pas à demander pourquoi.»
+
+C’est bien, véritablement, comme cela qu’il parle. On dirait qu’il ne
+veut pas descendre à plaider. Nous plaidons contre lui; il n’admet pas
+qu’il puisse plaider contre nous. Plaider contre nous, ce serait nous
+faire juge de la valeur de sa plaidoirie. Or c’est lui qui est le juge
+et qui veut rester juge; et un juge, même, qui ne veut pas donner de
+considérants, les considérants étant encore un plaidoyer, parfaitement
+destiné à _démontrer_ qu’on a raison.
+
+On me dira: «Si! Le devoir donne ses raisons, il donne _sa_ raison. Il
+nous dit,--n’est-ce pas vrai, n’est-ce pas très net?--il nous dit: «Fais
+ceci; _si_ tu ne le fais pas, tu auras des remords, et déjà, parce que
+tu hésites, ton remords commence.»
+
+--Très exact; mais ceci n’est pas une _raison_. C’est _le fait même_ du
+commandement impératif. Le remords, c’est l’impératif rétroactif. Le
+remords, c’est le devoir commandant en arrière et disant non plus: fais
+cela; mais: tu aurais dû faire cela; et qui le dit rétroactivement, sans
+donner plus de raisons et motifs que quand il le disait _actuellement_.
+Et si, actuellement, au moment où vous hésitez à faire quelque chose que
+le devoir commande, vous entendez le devoir vous dire: «Tu auras des
+remords», ceci n’est qu’un souvenir des remords que vous avez eus
+autrefois pour un ordre semblable non exécuté. Par conséquent, en
+paraissant vous dire: «Tu auras des remords», le devoir ne vous donne
+pas de raison. Il vous enjoint d’agir, simplement, et _c’est vous qui
+vous dites_: «Je sais bien ce qui m’attend; _il_ me commandera cela
+rétroactivement, comme il me le commande actuellement, et cela me sera
+pénible comme un ordre qu’on ne peut pas exécuter.»
+
+Donc dans aucun cas le devoir ne donne de raison.
+
+Il semble bien, en effet, qu’il en soit ainsi; et ceci même que le
+devoir, selon toutes les apparences et selon toutes nos sensations
+intérieures, nous commande ainsi d’ordinaire, le caractérise très
+nettement et lui donne un caractère véritablement à part, de quoi il
+faudra que nous nous souvenions toujours avec grand soin dans tout ce
+que nous écrirons ci-dessous.
+
+Toutefois il faut faire attention à ceci. Le devoir proprement dit, le
+devoir d’action, le «agis de telle ou telle façon» n’est pas le seul
+impératif dont nous entendions la voix. Il n’est--peut-être,
+encore--enfin il n’est, selon les apparences les plus sensibles, que le
+plus fort, que le plus impérieux; mais il est très certain, selon moi,
+qu’il y a au moins trois impératifs dont l’homme entend le commandement
+et qui ne donnent pas plus de raisons, pas sensiblement plus de raisons
+l’un que l’autre; et donc ceux dont nous allons parler pas sensiblement
+plus que l’impératif d’action.
+
+Il y a l’impératif du bien; il y a l’impératif du vrai; il y a
+l’impératif du beau.
+
+Il y a l’impératif du bien qui est proprement l’impératif d’action et
+dont nous venons de parler.
+
+Il y a l’impératif du vrai qui nous commande très rigoureusement de
+chercher le vrai et de le dire, coûte que coûte, dût-il nous en arriver
+malheur. Cet impératif est très impérieux et, ce me semble, ne donne
+guère plus ses raisons que l’impératif d’action. Il nous dit que le vrai
+est sacré, comme l’impératif d’action nous dit que le bien est sacré.
+D’où vient que l’on trouve cynique le mot de Fontenelle: «Si j’avais la
+main pleine de vérités, je la tiendrais soigneusement fermée»? D’où
+vient qu’un certain discrédit s’est toujours attaché à l’œuvre du poète
+et du romancier? D’où vient que Platon veut exiler les poètes de la
+République? D’où vient l’horreur de Kant pour le mensonge? D’où vient
+l’animadversion au moins de la société pour le mensonge sans lequel
+pourtant--et elle le sait--elle ne pourrait pas vivre? Tout cela vient
+d’un commandement, très abstrait: Il faut être vrai; il faut chercher le
+vrai; il faut dire le vrai.
+
+--Oh! cependant! Il y a _des raisons_ pour dire le vrai; il y a cette
+raison que l’association des hommes, sinon la société mondaine, a besoin
+de vérité, d’exactitude, en politique, en administration, en commerce,
+en sciences, en sciences appliquées, en statistique, en histoire, en
+géographie, en une foule de choses, sans quoi elle serait à chaque
+instant en grand danger, en plus de dangers qu’elle n’y est
+naturellement et par la seule force des choses.
+
+--Oui, oui; mais la vérité philosophique, à quoi sert-elle? La vérité
+qui détruit un préjugé salutaire, la vérité qui détruit une religion
+salutaire, à quoi sert-elle? Plutôt elle nuit. Or celui-là même qui sent
+qu’elle ne sert de rien et qui sent qu’elle nuit, celui-là même, non pas
+Fontenelle, mais un autre et plus d’un autre, a conscience du devoir de
+chercher la vérité et de la dire. Renan a passé toute sa vie à détruire,
+à regretter ce qu’il détruisait et à se féliciter d’avoir obéi à la
+nécessité intellectuelle qui l’avait forcé à détruire ce qu’il
+regrettait d’avoir détruit. Il y a là une impulsion invincible. «Et
+pourtant elle tourne.» Et pourtant il faut dire la vérité et, puisque la
+terre tourne, dire qu’elle tourne.
+
+On a vu que Nietzsche a essayé de ramener l’impératif du vrai à
+l’impératif du bien, l’impératif intellectuel à l’impératif moral. Quand
+nous nous croyons obligés de dire vérité, ne serait-ce pas, se
+demande-t-il, que nous sentons le besoin de ne pas nous tromper, devoir
+envers nous-mêmes, et de ne pas tromper les autres, devoir altruiste?
+«D’où la science prendrait-elle sa foi absolue [en elle], cette
+conviction qui lui sert de base que la vérité est plus importante que
+toute autre chose et aussi plus importante que toute autre conviction?
+Cette conviction n’a pas pu se former pour raison d’utilité, la vérité
+et aussi la non-vérité affirmant toutes deux sans cesse leur utilité.
+Donc la foi en la science, cette foi qui est incontestable, ne peut
+avoir tiré son origine d’un pareil calcul d’utilité; _au contraire_,
+elle s’est formée malgré la démonstration constante de l’inutilité et du
+danger qui réside dans la volonté de vérité et dans la vérité à tout
+prix. Et, à tout prix, hélas, nous savons trop bien ce que cela veut
+dire lorsque nous avons offert et sacrifié sur cet autel une croyance
+après l’autre. Par conséquent, volonté de vérité signifie: «Je ne veux
+pas tromper ni moi ni autre, _et nous voici sur le terrain de la
+morale_.»
+
+Cela est très ingénieux et du reste, quoi que j’en puisse dire
+ci-dessous, retiendra toujours quelque chose de vrai; mais cependant je
+ne crois pas que nous soyons précisément sur le terrain de la morale. Si
+nous étions sur le terrain de la morale, il y aurait simplement un
+conflit de devoirs moraux, un conflit entre le devoir de ne pas tromper,
+ni soi ni autre, et le devoir d’être utile à ses semblables et de ne pas
+leur nuire; et le second de ces devoirs étant incomparablement supérieur
+au premier, ce serait au premier, comme auprès d’un malade à qui l’on
+ment, que l’on obéirait.
+
+Objectera-t-on que _quelque chose nous dit_ que la vérité, tout compte
+fait, en définitive, plus tard, sinon aujourd’hui, est salutaire? Quelle
+pure hypothèse! Quelle vanité! C’est Nietzsche encore qui le dit:
+«Pourquoi ne veux-tu pas tromper, surtout lorsqu’il pourrait y avoir
+apparence, et il y a apparence, que la vie est disposée en vue de
+l’apparence, en vue de l’erreur, de la duperie, de la dissimulation, de
+l’éblouissement, de l’aveuglement.»--Donc rien, en vérité, ne persuade
+au savant, au philosophe, que le vrai soit salutaire; donc, en croyant
+qu’il faut chercher le vrai, il n’est pas sur le terrain de la morale,
+et l’impulsion qui le précipite à connaître la vérité n’est pas une
+impulsion morale.
+
+C’est... Quoi donc? C’est une impulsion. C’est une impulsion _sui
+generis_, c’est une impulsion du même genre que celle du bien;
+Nietzsche, quoique confusément, arrive à le dire lui-même, c’est une
+«croyance métaphysique»; c’est une foi. «Sommes-nous donc, nous aussi,
+encore pieux?»
+
+Certes! Vous êtes pieux envers la vérité, vous êtes les croyants de la
+vérité; vous en êtes même quelquefois les fanatiques. Il y a tout
+simplement un impératif du vrai.
+
+Il a tous les caractères de l’impératif du bien. Il est formel, il est
+rigoureux, il est inflexible, il est superbe. Il a horreur de l’intérêt
+personnel; il a horreur des plaisirs bas; il a horreur des transactions
+et des compromissions; il fait des prêtres laïques, des saints, des
+héros, des martyrs. Il est absolument un devoir.
+
+Cependant il est un peu moins impérieux, il faut le reconnaître, que
+l’impératif du bien. Qui que l’on soit, ou à bien peu près, on a moins
+de remords--et le remords c’est le critérium--pour avoir mis quelque
+négligence à chercher la vérité que l’on n’en a pour avoir manqué de
+parole ou pour n’avoir pas secouru un malheureux qu’on pouvait secourir.
+L’impératif du vrai n’est pas en sous-ordre et il n’obéit à rien; mais
+il est en second rang. Il semble n’intimer que des ordres qui, déjà, ont
+un peu l’apparence de conseils; il ne dit pas tout à fait: «il faut», il
+dit plutôt: «il est beau de...» ou mieux, c’est entre ces deux formules
+que se place son commandement; c’est intermédiaire. Il est une impulsion
+forte, non une impulsion absolument contraignante. Il donne l’anxiété,
+non pas l’angoisse: il fait plier, il n’écrase pas.
+
+D’autre part, il n’est pas universel. Oh! je confesse qu’il l’est
+presque! Il n’y a guère d’homme qui ne sente confusément que la vérité
+est un devoir, qu’il faut s’instruire, connaître, savoir les choses, et
+quand on les sait les dire aux autres; mais c’est confus et c’est faible
+comme impulsion chez la plupart des hommes.
+
+En prenant les choses à l’inverse, on comprendra mieux. La délectation
+de faire le mal et la délectation d’être dans le faux sont toutes les
+deux _mala gaudia mentis_; mais la délectation de faire le mal est assez
+rare et, quoi qu’en ait dit Mérimée, il n’est pas vrai qu’il n’y a rien
+de si commun que de faire le mal pour le plaisir de le faire; il y a
+infiniment de faibles, il y a, relativement, peu de _méchants_; le
+plaisir de faire le mal est trop âpre pour la moyenne de l’humanité.--Le
+plaisir d’être dans le faux, de mentir, de dissimuler même sans intérêt
+est plus répandu, il est léger, frivole, presque gracieux; il ne
+_retourne_ pas l’âme tout entière, il lui donne seulement un faux pli,
+qui l’amuse, qui l’amuse sottement, malignement, mais qui ne la
+_pervertit_ pas absolument; il n’est pas une contorsion diabolique et
+voilà pourquoi plus de gens s’y laissent aller. L’impératif du vrai
+n’exerce fortement son action que sur un petit nombre d’hommes, très
+élevés, à la vérité, supérieurs, mais, et à cause de cela, minorité.
+
+Il l’exerce sur des hommes qui se sentent élus; qui sentent ou croient
+sentir la vocation de la vérité, de la science; qui sentent ou croient
+sentir qu’il y va de la vérité s’ils donnent leur démission de
+chercheurs.
+
+Aussi l’obéissance à l’impératif du vrai donne-t-elle plus d’orgueil que
+l’obéissance à l’impératif du bien, beaucoup plus, encore que les
+risques ne soient, en général, que les mêmes. On croit même quelquefois
+que c’est justement de cet orgueil que l’impératif du vrai prend sa
+source. C’est une erreur de généalogie; car il y a des chercheurs du
+vrai qui sont très modestes; mais enfin, assez souvent, l’orgueil est
+tellement le fils démesuré de l’impératif du vrai qu’il paraît en être
+le père;--mettons qu’ils soient consubstantiels.
+
+Quant aux satisfactions (orgueil à part) de l’obéissance à l’impératif
+du vrai, elles sont aussi vives, mais moins tendres, que celles de
+l’obéissance à l’impératif du bien. Le grand inventeur, le grand
+découvreur, a, je crois, un plaisir aussi intense que le grand
+bienfaiteur ou l’homme qui a sauvé son pays. Tous deux sentent et avec
+une parfaite plénitude de conviction qu’ils ont bien fait leur métier
+d’homme et qu’à le faire ils ont bien mérité de l’humanité; mais le
+bienfaiteur ou le sauveur a, de plus, ce sentiment que des êtres vivent
+parce qu’il a vécu, et ce sentiment est celui d’une paternité et,
+l’unissant comme par des liens de chair à un certain nombre de ses
+semblables, l’inonde d’une joie presque physique qu’il ne me paraît pas
+possible que l’inventeur ressente, du moins au même degré.
+
+En résumé, l’impératif du vrai est moins fort et moins universellement
+répandu que l’impératif du bien mais il a presque tous les mêmes
+caractères et surtout il a celui-ci que, non plus que l’autre, il ne
+donne pas ses motifs et n’a pas besoin de les donner.
+
+ * * * * *
+
+L’impératif du beau est encore assez fort et assez répandu. Il a deux
+formes: impulsion à s’abstenir de faire du laid; impulsion à créer de la
+beauté.
+
+Sous forme d’impulsion à s’abstenir de faire du laid, il est aussi
+répandu, ce me semble, que l’impératif du vrai, peut-être plus. Presque
+tous les hommes et femmes sentent le devoir de ne pas se rendre hideux,
+même quand ils se rendent tels; mais en ce cas c’est qu’ils se trompent.
+La plupart des hommes et femmes sentent le devoir de ne pas mettre du
+désordre, c’est-à-dire de la laideur, autour d’eux, dans leur maison,
+dans les rues de leur ville, dans les endroits par où ils passent. Le
+désordre n’est signe que de paresse; l’amour du désordre est signe de
+folie; il est la projection au dehors du désordre des idées. L’amour du
+désordre est une «mauvaise joie de l’âme» qui indique la méchanceté en
+général, mais tout particulièrement la méchanceté antisociale, d’où l’on
+a induit, non sans raison, que l’amour du beau ne laisse pas d’être une
+vertu sociale ou du moins de ressortir à la sociabilité.
+
+Le désir de ne pas faire du laid n’est pas un impératif aussi net, aussi
+pur, que l’impératif du vrai. Il y a tant de raisons, de mobiles
+sensibles pour ne pas faire de la laideur: désir de plaire à son
+entourage, désir d’hygiène, désir de ne pas être mis au poste...
+Cependant ce désir semble bien avoir aussi quelque chose de spontané. Le
+désordre, la laideur choque les yeux, comme on dit, c’est-à-dire un
+besoin intérieur de rectitude et de symétrie, une disposition intérieure
+à la symétrie et à la rectitude. L’enfant souvent fait du désordre, par
+besoin d’activité et naissante volonté de puissance; mais que souvent
+aussi il range méthodiquement, et non sans grâce de correction, ses
+jouets, les petits objets à son usage, _ce qui lui appartient_! Il y a
+là le besoin de ne pas faire de la laideur et même un peu celui de créer
+du beau ou du joli.
+
+Sous sa forme d’impulsion à faire du beau, l’impératif du beau est
+beaucoup moins répandu; car je n’y range pas la coquetterie du sauvage
+se parant de plumes d’oiseaux ou du commis de nouveautés s’ornant de
+savantes cravates; il n’y a guère là que le désir de plaire, et l’on
+voit que chez les vieillards peu s’en faut qu’il n’existe plus du tout.
+Mais la vraie impulsion artistique, ciseler des figures sur des cornes
+d’animaux, tailler des statuettes, etc., existe depuis les temps les
+plus reculés chez un certain nombre d’hommes; et il devient la passion
+artistique chez un certain nombre d’hommes au temps de civilisation.
+
+Toujours chez un certain nombre d’hommes et non pas très grand. Le
+besoin de créer du beau ne travaille jamais qu’une minorité. A
+l’impératif du beau sous cette forme la majorité est insensible. Elle
+favorise ceux qui y sont sensibles; mais elle ne se sent pas appelée à
+faire comme eux.
+
+Remarquez cependant que cette faveur même où elle les tient est une
+marque qu’elle sent que l’humanité est appelée à faire de la beauté,
+tout entière réellement, non, mais tout entière dans la personne de ceux
+qui en sont capables et qu’on _devra_ honorer à cause de cela. «Je ne
+fais pas de beau, n’ayant pas de talent... Si! J’en fais, je contribue à
+ce que le beau soit réalisé, en honorant, protégeant, encourageant,
+couronnant ceux qui le réalisent.» Il y a là un quasi-impératif assez
+net.
+
+Les satisfactions d’avoir obéi à l’impératif du beau sont
+extraordinaires. Inutile de s’étendre sur les plaisirs de l’artiste et
+sur son orgueil, analogues à ceux du savant. Mais ces satisfactions, il
+faut le dire comme quand il s’agissait du savant et le dire encore plus,
+ne sont pas marques d’un impératif très net et très pur. Le grand
+artiste est tellement glorifié, encensé, divinisé, qu’il lui serait bien
+difficile de dire s’il est heureux d’avoir réalisé de la beauté ou s’il
+l’est de goûter et savourer la gloire. Il est vrai qu’il y a l’artiste
+qui n’a pas réussi et qui est heureux devant son œuvre et évidemment de
+son œuvre seule. Mais celui-ci compte toujours sur un retour de
+l’opinion publique, et quand même, ce qui du reste n’est jamais vrai, il
+ne l’espérerait que pour le temps qui suivra sa mort, il goûte la gloire
+par prélibation, ce qui ne laisse pas d’être une jouissance réelle.
+
+Les satisfactions qui viennent de l’obéissance à l’impératif du beau
+sont donc, moins que celles qui viennent de l’obéissance à l’impératif
+du vrai, beaucoup moins que celles qui viennent de l’obéissance à
+l’impératif du bien, _preuves_ qu’il y a réellement un impératif. Elles
+sont toujours de nature mixte, étant toujours d’origine double.
+
+Cependant la joie de l’enfant à faire très solitairement quelque chose
+de beau ou qu’il trouve tel, la joie de l’artiste à se satisfaire
+lui-même, indépendamment du succès, à ce point que le succès d’une œuvre
+de lui, jugée par lui médiocre, l’irrite; à ce point que même le succès
+d’une œuvre de lui, jugée par lui bonne, _l’inquiète_ en jetant quelque
+doute dans son esprit sur la valeur vraie de cette œuvre; tout cela
+indique d’une façon, selon moi, très suffisante l’existence d’un
+impératif.
+
+La différence de l’importance du succès aux yeux de l’artiste et aux
+yeux de l’homme d’affaires est très significative en effet. Personne ne
+méprise le succès; mais l’homme d’affaires s’en contente et l’artiste ne
+s’en contente pas. Pour l’homme d’affaires, si l’affaire a réussi il est
+pleinement satisfait; pour l’artiste, si l’œuvre a réussi auprès du
+public il n’est pas mécontent; mais il n’est pleinement heureux que si
+elle a réussi auprès de lui. Je n’ai pas besoin de dire qu’il y a des
+hommes d’affaires aussi qui ne sont pleinement satisfaits que si
+l’affaire, outre qu’elle a réussi, leur apparaît comme ayant été menée
+savamment et qu’il y a des artistes qui sont pleinement satisfaits quand
+ils ont gagné de l’argent; et cela tient à ce qu’il y a des hommes
+d’affaires qui sont des artistes et des artistes qui ne sont que des
+hommes d’affaires; mais il est évident que le fond de ma remarque
+subsiste.
+
+Les satisfactions qui viennent de l’obéissance à la vocation artistique
+prouvent donc un peu qu’il y a un impératif du beau.
+
+Les remords qui viennent de la désobéissance à l’impératif du beau ne
+sont pas affreux; mais ils ne laissent pas d’être à considérer encore.
+L’artiste qui a perdu son temps, qui s’est trop attardé à la brasserie,
+qui a trop aimé une femme, qui a sacrifié à l’art industriel, a des
+remords assez vifs, quelquefois violents. Et remarquez qu’il n’y entre
+pas, ou très peu, le souci du service à rendre qu’il n’a pas rendu, ce
+qui ressortirait à l’impératif du bien. Non, la beauté qui est en lui
+voulait sortir et à cause de lui, par sa faute, n’est pas sortie. Voilà
+surtout, voilà presque uniquement, ce qu’il sent et ce qui l’afflige.
+N’est-ce pas là une marque de l’existence d’un impératif? «Je suis né
+pour faire le bien, dit le bienfaiteur; le bien veut être par moi.--Je
+suis né pour chercher le vrai, dit le savant; le vrai veut éclater par
+ceux qui peuvent le démêler, et je suis de ceux-là.--Je suis né pour
+faire du beau, dit l’artiste; le beau veut être réalisé par moi et
+souffre en moi quand je ne le réalise pas.»
+
+Oui; il y a un impératif du beau, moins impérieux que les deux autres,
+mais qu’il me semble difficile de nier.
+
+Hiérarchie des impératifs: le bien, le vrai, le beau, tous trois ayant
+comme un noyau, disons mieux, comme une âme «catégorique», absolue,
+métalogique, qui commande et qui ne donne pas ses raisons; les deux
+derniers, au moins, ayant un mélange de persuasions motivées, une
+périphérie de mobiles, une «peau d’intentionnel», comme dit Nietzsche,
+et commandant, partie parce qu’ils commandent, partie parce qu’ils ont
+des raisons de commander et les donnent.
+
+Or ces trois impératifs, quelquefois sont d’accord, souvent sont en
+lutte ou au moins en discordance.
+
+Quelquefois dans un même homme et celui-ci est très grand, et il
+s’appelle Platon, Newton, Pascal, Bossuet, Montesquieu, Gœthe,
+Lamartine, les désirs de faire du bien, de chercher le vrai, de faire du
+beau sont d’accord, égaux ou presque égaux, et toujours présents;
+l’activité, ardente ou paisible; plus souvent paisible, car la paix de
+l’âme vient de l’équilibre des parties de l’âme; est triple. Ces hommes
+ne sont pas heureux, c’est-à-dire n’obéissent pas à leur nature, quand,
+dans le même temps, ils ne sont pas utiles à leurs semblables,
+chercheurs de vérités et créateurs de valeurs artistiques.
+
+Et ceux-ci font servir leurs trois vocations les unes aux autres. Pour
+faire du bien, et convaincus, ce qui est peut-être vrai, que les vérités
+sont toujours bienfaisantes, ils cherchent le vrai et ils mettent le
+vrai en beauté, dans toute la beauté dont ils puissent le revêtir pour
+qu’il fasse le plus d’impression possible sur les âmes. Ils ne sont pas
+fâchés d’être sagaces investigateurs de la connaissance, parce qu’ils
+espèrent de la connaissance quelque bien pour l’humanité; et ils ne sont
+pas fâchés d’avoir du génie littéraire pour que la connaissance passe
+plus facilement et plus séductrice d’eux aux autres.
+
+Selon que telle ou telle des trois vocations domine en eux, ils lui
+sacrifient davantage, et par exemple celui-ci sera plus chercheur,
+celui-ci plus artiste et celui-ci plus apôtre; mais toujours ils auront
+présentes à l’esprit leurs trois vocations, et leur désir secret, cela
+se voit chez tous, serait qu’elles fussent égales et que leurs actions
+diverses fissent faisceau.
+
+On peut mesurer les hommes à cet étiage, au nombre des impératifs qu’ils
+ont connus et auxquels ils ont obéi. Un Schopenhauer, un Nietzsche,
+admirables et vénérables, sont déjà au second rang, parce qu’ils n’ont
+guère songé qu’à être des héros de la connaissance et de merveilleux
+artistes, et que le sort de leurs semblables, sans leur être
+indifférent, ne les préoccupait pas outre mesure.
+
+Souvent les trois impératifs sont en désaccord, se gênent mutuellement
+et se plaignent d’être gênés les uns par les autres. L’impératif du
+bien, reconnaissons-le, se défie un peu, d’ordinaire, de l’impératif du
+vrai. Une vérité relative et provisoire existe, qu’il juge suffisante
+pour le bonheur des hommes. Ceux-là, toujours à la recherche et au
+pourchas, qui poursuivent la vérité après l’avoir trouvée, lui
+paraissent dangereux pour le repos des esprits et pour la sécurité des
+âmes et il les respecte avec quelque appréhension et avec une sourde
+hostilité. «Sans doute, les vérités... me disait un très honnête homme;
+je suis un bon citoyen, j’ai un peu peur des vérités.» Il ne savait pas
+qu’il disait, à sa manière, exactement comme Nietzsche: «La vérité,
+cette forme la moins _efficace_ de la connaissance.»
+
+Du côté de l’impératif du beau, l’impératif du bien n’a guère moins de
+timidités; il en a peut-être plus. Il sait que l’artiste, dominé par
+l’amour du beau, n’a pas de raisons suffisantes pour désirer
+passionnément le règne du bien, qu’il y a un beau, c’est-à-dire un
+pathétique et un tragique, dans le désordre moral, dont l’artiste fait
+son profit; qu’il y a un beau, c’est-à-dire un comique et un burlesque,
+dans le désordre moral, dont l’artiste fait son profit également; que
+l’artiste, par conséquent, a un intérêt qui n’est pas douteux à ce que
+le désordre moral, sinon règne, du moins continue d’être assez fréquent
+pour qu’il le trouve aisément et s’étale assez pour qu’il s’en inspire;
+que «l’homme curieux de spectacles s’en est fait un de la peinture de
+ses erreurs» et que c’est précisément l’artiste qui organise ce
+spectacle-là; que l’artiste, même très honnête homme et même moraliste,
+comme un La Bruyère, à la fois déteste les folies des hommes et
+probablement serait assez fâchés que, disparaissant, elles emportassent
+avec elles toute la meilleure matière de son art.
+
+Ainsi l’homme dominé par l’impératif du bien n’est pas très éloigné de
+souhaiter vaguement qu’il n’y ait pas de philosophes et qu’il n’y ait
+pas d’artistes. Voyez Marc-Aurèle. La préoccupation artistique est aussi
+absolument absente de son ouvrage que si l’art ici-bas n’existait pas;
+et pour ce qui est de la vérité philosophique, il la juge trouvée,
+acquise, définitive, susceptible tout au plus de nouvelles formules,
+définitions et ornements utiles; mais il ne songe pas qu’on puisse
+encore la chercher, et la conscience pure et étroite de ce sage sur le
+trône, rêvé par Platon, montre, par les chrétiens égorgés, qu’en un
+autre temps il aurait tendu la ciguë à Socrate.
+
+L’impératif du vrai, pour les raisons que nous venons de voir et qui
+nous dispenseront d’être long, se défie réciproquement de l’impératif du
+bien. Il sent toujours en celui-ci une sourde résistance et une
+résistance de souverain à sujet, de quelqu’un qui a la prétention d’être
+maître à quelqu’un qui en se manifestant est un révolté.--Et l’impératif
+du vrai de son côté a aussi la prétention d’être un maître et même
+d’être tout: le vrai, c’est ce qui est; ce qui n’est pas vrai n’est pas;
+donc le bien est dans le vrai ou n’est qu’une apparence trompeuse,
+qu’une ombre séductrice, qu’un néant habillé. Au fond, c’est là sa
+conviction absolue.
+
+Dans la pratique, dans le cours des choses, ce n’est pas tout à fait
+cela. Le vrai reconnaît qu’il peut être dangereux, soit brusquement
+révélé et quand sa révélation n’a pas été assez préparée, soit même
+peut-être en soi; et c’est pour cela même et parce qu’on affirme surtout
+quand on doute--puisque c’est alors que l’on comprend à quel point les
+autres peuvent douter--c’est pour cela qu’il tente de persuader au bien
+que le vrai finit toujours par tourner au profit du bien, qu’il n’est
+pas possible que ce qui est vrai ne soit pas bon au moins en puissance
+et par conséquent dans un certain avenir. Par cette attitude le vrai se
+subordonne diplomatiquement au bien et lui fait sa cour. C’est son
+attitude la plus fréquente.
+
+Enfin quelquefois, assez souvent, le vrai relève la tête et dit quelque
+chose comme ceci: «Je n’en sais rien; mais ce m’est égal. Je ne sais pas
+si le vrai contient le bien; je ne sais pas si la substance du bien
+n’est rien devant moi; je ne sais pas si je puis, ou tout de suite ou
+dans la suite de l’évolution humaine, contribuer au bien; je sais que
+j’ai mon droit, supérieur ou inférieur à un autre il n’importe, mais mon
+droit, intangible, et je sais qu’aucune considération ne doit porter
+l’homme à me sacrifier. Le vrai est ce qu’il peut; conséquences bonnes
+ou mauvaises de lui ne le regardent pas et l’on s’en arrangera comme on
+pourra. Il est; il veut paraître et le devoir de l’homme est de le
+trouver et de le manifester.» C’est quand il tient ce langage en coupant
+les rapports qui existent ou peuvent exister entre lui et les autres
+attractions qui s’exercent sur l’homme, que le vrai se déclare le plus
+nettement comme impératif.
+
+L’impératif du beau se défie de l’impératif du bien par les raisons pour
+lesquelles nous avons vu que l’impératif du bien se défie de l’impératif
+du beau, ce qui nous permet encore d’abréger. Il sent que le bien n’a
+guère à compter sur le beau pour faire le bien et il sent que le bien a
+parfaitement raison, en général, de penser ainsi. Une chose surtout
+refroidit singulièrement le beau à l’égard du bien, c’est la parfaite
+impuissance qu’aurait sa bonne volonté à l’endroit du bien, si elle
+existait. Quand l’artiste est dirigé par une pensée morale, il est sûr
+d’échouer comme artiste. La préoccupation qu’il a de prouver refroidit
+son imagination. Celle-ci ne s’échauffe que dans la volonté conforme à
+sa nature, à savoir dans la volonté de réaliser du beau. L’œuvre d’art
+conçue _dans le dessein_ de mettre une vérité morale en lumière a
+toujours quelque chose de tendu et aussi quelque chose de terne. Elle ne
+plaît qu’à M. Tolstoï. Elle plaît aussi--à l’autre extrémité--aux très
+simples, qui n’ont aucune idée de beauté et qui, dans un livre, ne
+cherchent qu’un sujet d’édification. A l’immense majorité des lecteurs,
+spectateurs, regardeurs ou auditeurs, elle ne plaît pas. La raison en
+est, je crois, qu’elle est hybride et que par conséquent elle manque
+d’unité. Elle n’est ni assez complètement œuvre d’art pour que nos
+facultés esthétiques s’y appliquent, ni assez entièrement leçon pour que
+nos facultés et notre bonne volonté de catéchumènes y adhèrent. De
+l’œuvre d’art nous voulons que la vérité morale, s’il y a lieu, se
+dégage d’elle-même, sans que l’auteur à cela mette la main; nous voulons
+surtout la dégager nous-mêmes, et à cet égard nous sommes comme Louis
+XIV un peu trop directement visé par un prédicateur et disant: «J’aime à
+prendre ma leçon au pied de la chaire; je n’aime pas qu’on me la fasse.»
+L’artiste sait très bien tout cela et dit: «Dévouez-vous donc au bien!
+Quand un artiste fait une bonne action, c’est une mauvaise œuvre.»
+L’artiste a quelque raison de ne pas se laisser séduire à l’impératif
+catégorique du bien.
+
+Du côté de l’impératif du vrai l’artiste est très sensiblement
+embarrassé. Il ne doute point que le vrai ne soit sa matière première;
+que, s’il est dessinateur, peintre, sculpteur, le _réel_ ne soit le fond
+même sur lequel il travaille et d’où il y a péril pour lui à s’écarter;
+que, s’il est poète, novelliste, romancier, la vérité des caractères et
+des mœurs ne soit de même son «modèle»; mais aussi il sait que tout cela
+n’est rien sans goût qui choisit et sans imagination qui repense, refait
+et complète. Il sait que le vrai joue d’aussi mauvais tours à l’artiste
+que le bien; qu’il le refroidit, lui aussi, l’alourdit et le vulgarise;
+qu’à s’en faire l’esclave on perd la moitié de son âme d’artiste; que
+l’amour du vrai est la probité de l’art; mais que l’imagination en est
+la magnificence; et qu’aussi l’imagination a sa probité, est une
+probité; car l’artiste doit au public et se doit à lui-même d’exprimer,
+non seulement ce qu’il a vu, mais la manière dont il a vu, la
+déformation même, ou malheureuse ou heureuse, que la vérité a subie en
+traversant un tempérament.
+
+Sachant tout cela, l’artiste voit dans le vrai son ami et son ennemi
+indissolublement unis et mêlés, son ami très dangereux s’il prend tant
+d’empire qu’il s’installe, qu’il s’impose, qu’il ne vous quitte pas et
+qu’on n’oserait le quitter d’un pas; son ennemi utile, mais gênant, en
+ce qu’il vous surveille jalousement et vous arrête dans vos élans et est
+toujours prêt à pousser les hauts cris et les pousse sitôt que vous
+faites mine de prendre ou de ressaisir votre indépendance.
+
+Et ainsi, perplexe et irrité de sa perplexité, l’artiste répète le
+célèbre «vers corrigé»:
+
+ Rien n’est beau que le vrai; mais il n’est pas aimable.
+
+Et même il se demande si le vrai est beau, ce qui n’est pas certain, le
+vrai pouvant bien n’être beau que senti par quelqu’un et par conséquent
+déjà déformé, et il se dit peut-être:
+
+ Rien n’est _sûr_ que le vrai; le beau commence au faux,
+
+ou, au moins, à ce qui n’est plus vrai qu’à demi.
+
+On conçoit qu’avec un pareil ami les relations ne peuvent être que
+mêlées de cordialité et de prudence. «Que le beau soit toujours camarade
+du vrai», il est indéniable; mais il l’est aussi que «le divorce entre
+eux n’est pas nouveau» et qu’il est toujours imminent.
+
+Tels sont, selon moi, en lignes générales, les rapports des trois
+impératifs entre eux. Ils peuvent être très bons; ils peuvent être
+tendus. Ils font voir la complexité de l’âme humaine et que ses
+meilleurs instincts, si bons qu’ils sont des vocations quasi
+universelles, _les vocations de l’homme_; si bons qu’ils commandent, ce
+qui veut dire qu’ils sont des formes profondes de la personnalité
+elle-même qui veut s’affirmer et de la vie qui veut être; si conformes à
+notre nature et tellement notre nature elle-même qu’ils suscitent des
+remords quand ils ne sont pas obéis, ce qui signifie qu’en les
+contrariant c’est notre nature même que nous refoulons et meurtrissons;
+entrent pourtant en contradiction les uns avec les autres, se gênent et
+se heurtent, cherchent à s’accorder, y réussissent quelquefois et y
+échouent le plus souvent; cherchent à se prêter de la force les uns aux
+autres et à emprunter de la force les uns aux autres; n’y réussissent
+qu’à demi; sont évidemment appelés à former un concert et ne font
+souvent qu’une cacophonie; sont obligés enfin, d’ordinaire, à se
+sacrifier les uns aux autres, le plus fort, dans telle complexion
+d’homme, réduisant les deux autres à l’abdication, à la langueur ou au
+silence;--exception faite pour les âmes d’où il serait difficile de dire
+lequel est le plus absent et qui par conséquent se maintiennent dans une
+honorable sérénité.
+
+ * * * * *
+
+Or après cette digression sur les trois impératifs, sorte de
+reconnaissance que l’on verra peut-être qui n’est pas inutile, le plus
+impérieux des impératifs et le plus pur, celui qui semble bien, seul, ne
+pas donner de raison du tout, être éminemment métalogique, est-il
+absolument pur en effet, est-il absolument immotivé, _im-mobile_,
+non-intentionnel, ou mêle-t-il lui-même quelque persuasion à son
+absolutisme?
+
+Je crois que l’impératif du bien se présente comme absolu, très
+nettement, indiscutablement--_et devient persuasif dès qu’on l’analyse_.
+
+Il dit: «Il faut» et c’est tout,--comme du reste les deux autres; c’est
+l’impulsion; mais plus énergiquement et comme avec une étreinte plus
+rude que les deux autres--et puis quand on l’analyse, quand on l’ouvre,
+quand on regarde ce qu’il contient, quand on l’interroge, il donne une
+raison.
+
+_Seulement il n’en donne qu’une._
+
+Les deux autres impératifs d’abord commandent, tout comme l’impératif du
+bien, puis, quand on les interroge, donnent _plusieurs_ raisons, ou, si
+vous préférez, ont plusieurs raisons à donner. Le vrai donne pour ses
+motifs l’utilité sociale, le progrès, le plaisir aussi, la jouissance de
+la conquête, la jouissance de la supériorité sur les autres, la
+satisfaction de la volonté de puissance, etc., enfin beaucoup de
+raisons.
+
+L’impératif du beau donne pour mobiles l’utilité sociale, la
+glorification de la patrie, le plaisir aussi, la jouissance de la
+supériorité sur les autres, la jouissance de la création, de la
+paternité intellectuelle, de l’élargissement et de l’épanouissement de
+la personnalité, etc., enfin beaucoup de raisons.
+
+De plus, les deux impératifs du vrai et du beau ont une tendance que
+nous avons notée--ce n’est qu’une tendance et contrariée, mais c’est une
+tendance très nette--_à se réclamer chacun des deux autres pour se
+justifier_. L’Impératif du vrai se plaît à dire, quoiqu’il n’en sache
+rien, qu’il est probable que la vérité sert toujours au bien, que la
+vérité se réalise toujours en un bienfait pour l’humanité. Au fond,
+malgré les grands airs d’indépendance qu’il prend quelquefois, malgré
+ses bravades, c’est à quoi il tient le plus, ou l’une des choses
+auxquelles il tient davantage. Il craint infiniment la condamnation du
+pragmatisme, le mot décisionnaire du pragmatisme: Une vérité qui ne fait
+pas de bien n’a pas le droit d’être vraie. Aussi le vrai conjure-t-il le
+bien de lui faire crédit: «Si la vérité n’est pas bonne aujourd’hui,
+soyez certain qu’elle le sera un jour. Il n’est que d’attendre.» En
+résumé, le vrai se réclame du bien comme de sa cause finale, les jours
+où il n’est pas trop arrogant.
+
+Il se réclame aussi du beau. La vérité est belle; quand elle éclate,
+elle frappe les yeux, les esprits, les âmes, d’un éclat soudain qui est
+essentiellement esthétique. Il y a une beauté du vrai qui peut dispenser
+de la beauté proprement dite. Montesquieu disait que le sens du vrai est
+le plus exquis de tous les sens. M. Henri Poincaré a une page admirable
+sur la beauté souveraine des vérités mathématiques. La beauté du vrai
+est la beauté par excellence, toute pure, toute dégagée des réalités
+contingentes. Elle met l’esprit en pleine atmosphère lumineuse. Elle le
+délivre de ces demi-affirmations qui sont des demi-erreurs et de ces
+imperfections intellectuelles qui, étant des imperfections, sont des
+laideurs.
+
+De même l’impératif du beau se réclame de l’impératif du bien et de
+l’impératif du vrai. Il se vante d’être «la splendeur du vrai», formule
+qu’il a inventée et que, pour l’autoriser, il a attribuée à Platon. Il
+se flatte d’être le vrai ramené à ses lignes générales et délivré de
+l’accidentel et d’être par conséquent plus vrai que le vrai lui-même; et
+d’autre part il se réclame du bien sur cette idée, assez raisonnable,
+que, s’il est vrai qu’il n’a d’autre office que de donner des plaisirs,
+il donne du moins des plaisirs désintéressés, les plus désintéressés de
+tous les plaisirs, et qu’ainsi il apprend aux hommes le
+désintéressement, lequel est l’essence même du bien.
+
+Ainsi l’impératif du vrai et l’impératif du beau ne laissent pas, en
+quelque sorte, de sentir le besoin d’être soutenus par le concours des
+autres vocations humaines et de donner, outre leurs commandements, des
+raisons tirées des autres vocations elles-mêmes par lesquelles l’homme
+se sent entraîné.
+
+L’impératif du bien, seul, ce me semble, ne se réclame que de lui et
+paraît avoir pour devise: «Moi seul et c’est assez.» Il ne se donne pas
+comme vrai. Je veux dire ce n’est pas à la vérité qu’il fait appel. Il
+ne fait appel qu’à lui-même. Il dit: «Tu dois» et non pas: «Interroge ta
+raison, ton sens du vrai, pour savoir si ce n’est pas cela qui est à
+faire.» Ses chemins sont plus courts et pour ainsi parler il n’a pas de
+chemins: il ne passe pas par quelque chose pour arriver à sa décision.
+Il est directement et immédiatement décisionnaire. Il ne se donne pas
+comme vrai; il se donne comme obligatoire. Il ne fait pas entendre que
+son contraire est l’erreur; il fait entendre que son contraire est la
+ruine, la mort de l’âme. Il ne menace pas d’un obscurcissement; il
+menace d’un anéantissement, d’une sorte de perdition: «Je ne te dis pas
+que tu te trompes; je te dis que tu es perdu.»
+
+Il ne se réclame pas, non plus, de l’idée du beau, ou il ne fait pas
+appel, comme à un auxiliaire, à l’idée du beau. Plutôt même il s’en
+défierait. Toute l’argumentation de Nietzsche, contre la morale, quand
+il est ou se croit immoraliste, revient à cette accusation, à ce grief
+qu’elle est laide et enlaidissante, qu’elle persuade à l’homme de
+chercher peut-être les actions droites, mais non pas les actions fortes
+et partant belles, qu’elle déprime l’homme et peut-être le rectifie,
+mais le rétrécit, qu’au moins de tout ce qui porte le caractère du beau,
+expansion, audace, magnificence, énergie déployée, elle le détourne. Il
+reste de ce réquisitoire du moins ceci que le bien _ne tient pas_ à ce
+que l’homme soit un modèle pour artiste et un héros de poème épique;
+qu’il n’a pas du côté des ateliers de sculpteurs et des cabinets de
+poètes un regard de désir ou d’espérance, qu’il ne pousse pas l’homme à
+être un candidat à la beauté. Aucunement. Il ne le pousse qu’à être
+satisfait de lui-même, fier de lui-même, peut-être et tout au plus;
+orgueilleux de lui-même, jamais. Toute ambition de beauté, même celle
+qui paraîtrait la plus naturelle et légitime, lui paraîtrait un
+cabotinage. Au fond, l’instinct moral ne _connaît_ ni vérité ni beauté.
+Il ne connaît que le bien lui-même. Il ne connaît que la parfaite
+concordance entre la conception de l’acte bon et l’acte bon.
+
+Donc l’impératif du bien a cela de bien particulier qu’il n’emprunte
+rien, ne songe à emprunter rien aux deux autres impératifs; et ceci de
+bien particulier encore, que, tandis que les deux autres impératifs,
+quand on les interroge, à leur commandement ajoutent quelques raisons,
+lui, à son commandement quand on l’analyse et quand on l’interroge, n’en
+n’ajoute qu’une.
+
+ * * * * *
+
+Mais laquelle donc?--_Il ajoute la considération de l’honneur._ Il
+commande et il s’en tient là, d’ordinaire. C’est en quoi il consiste, ou
+c’est son caractère plus proprement distinctif. Mais quand on lui
+adresse un pourquoi? ou simplement quand on le considère, quand on
+_réfléchit_ sur lui, quand on _se retourne_ vers lui, il ajoute ceci ou
+plutôt il se traduit par ceci; mais s’expliquer c’est encore donner une
+raison; il ajoute donc ceci: «Fais cela, _ou_ tu seras infâme.» Ceci
+c’est le devoir qui a fait parler l’honneur.
+
+Je dis que c’est la seule raison qu’il ajoute, la seule absolument et
+qu’il a une répugnance invincible et absolue à aller plus loin. Car
+enfin les autres impératifs, encore qu’ils commandent, ne répugnent
+point du tout, nous l’avons vu, à s’adjoindre des motifs divers de
+persuasion, et multiples. L’impératif du bien les proscrit tous, sauf le
+sien, unique, par une fin de non-recevoir qui s’applique à tous. Il dit:
+«Si tu as un motif, tu n’as plus de mérite», et voilà bien tous les
+motifs proscrits, toutes les intentions éliminées. «Si tu es fier de
+faire le bien, tu fais le bien pour en être fier; et ton mérite
+disparaît, et ce n’est pas le bien que tu as fait. Si tu prends plaisir
+à être honoré pour avoir fait le bien, tu fais le bien pour être honoré
+de l’avoir fait; et ton mérite s’écroule, et ce n’est pas le bien que tu
+as fait. Si tu fais le bien par sympathie, par sensibilité, tu fais le
+bien pour éprouver une émotion; et ton mérite s’évanouit, et ce n’est
+pas le bien que tu as fait. Si tu prends plaisir, simplement dans le
+fait même de faire le bien, ton mérite est douteux et ce n’est peut-être
+pas le bien que tu as fait.»
+
+Du moment que le devoir dit cela, et nous entendons bien qu’il le dit,
+non seulement il répugne à toute raison à donner, sauf à la sienne, mais
+il les exclut radicalement par une sorte de question préalable. Mais
+quand on l’interroge, à mon avis, il donne bien la sienne, l’honneur; il
+dit bien: «Ne fais pas cela à ton aise; tu seras infâme.» Il dit bien:
+
+ L’honneur parle; il suffit; ce sont là mes oracles.
+
+Cela, il me paraît incontestable qu’il le dit.
+
+--Mais c’est comme s’il ne disait rien! C’est comme si, simplement, il
+s’affirmait. C’est comme si, après s’être affirmé une première fois,
+dans le commandement, il s’affirmait une seconde fois. Honneur, devoir,
+c’est même chose. Qu’il dise «Le devoir est de...» ou «L’honneur est
+à...», c’est même chose. Il se traduit, il s’explique, moins que cela,
+il se _nomme_, et il n’ajoute aucune raison, aucun motif à son imperium;
+il continue à être métalogique; il n’est que lui-même sous un autre nom.
+Revenez tout simplement au kantisme pur et dites que l’impératif moral
+n’est point persuasif du tout et qu’il est catégorique, et réintégrez la
+foi morale.
+
+--J’ai déjà dit, par provision, que si se traduire n’est pas donner une
+raison, s’expliquer est déjà en donner une. Il y a une différence entre
+le simple commandement, sec et hautain, et la considération proposée de
+l’honneur; il y a une différence entre le devoir lui-même et l’honneur;
+et le devoir ne se propose plus tout à fait lui-même quand il présente
+l’honneur comme «équivalent du devoir», ainsi qu’aurait dit Guyau.
+Précisément il propose un équivalent, non plus lui; et, disons mieux, il
+propose _un de ses caractères_ comme une raison d’accepter _lui_; mais
+c’est bien une raison qu’il donne. Le devoir est l’hypostase de
+l’honneur, soit; mais quand il se présente sous la personne de
+l’honneur, par ce seul fait qu’il a changé de personne, il s’est fait
+persuasif et c’est bien une raison qu’il donne. «Faites cela pour moi.»
+Je ne donne pas de raison. «Faites cela pour moi qui suis votre ami.»
+J’en donne une.--«Faites cela pour moi.» Il ne donne pas de raison.
+«Faites cela pour moi qui suis l’honneur.» Il en donne une.
+
+Et la preuve c’est que maintenant vous pouvez répondre; vous pouvez
+discuter. Quand il disait: «Fais ceci», vous ne pouviez que dire: «Oui»,
+ou: «non». Quand il vous parle d’honneur, vous pouvez dire: «Je ne sais
+pas si l’honneur est à cela ou à son contraire; car...» Oui, il y a bien
+une différence entre le devoir et l’honneur, et quand le devoir se
+présente comme étant l’honneur, il donne bien déjà un motif, il vous
+suggère bien déjà une intention, il est bien déjà persuasif; il ne fait
+pas de la métamorale; il est un moraliste humain; il n’est plus tout à
+fait Dieu. C’est cette légère déchéance que je voulais marquer. «Il n’y
+a pas de contrat social; il y a un quasi-contrat, terme très juridique»,
+disait M. Léon Bourgeois. Il n’y a pas d’impératif catégorique,
+dirai-je; il y a, si l’on veut, un impératif «quasi-catégorique», ce
+qui, malheureusement, n’est pas un terme juridique, ni usité; mais il
+suffit de se faire entendre.
+
+D’autre part, on me dira: «Si le devoir présente comme sa raison, sa
+raison unique, mais enfin sa raison, la considération de l’honneur, il
+ne présente pas une raison _sui generis_; il fait ce que vous prétendiez
+plus haut qu’il ne fait jamais; il emprunte une raison à un autre
+impératif, ou plutôt il prend un autre impératif pour sa raison. Ne
+voyez-vous pas que _l’honneur_ c’est _le beau_ et que le devoir, en vous
+conseillant l’honneur, vous conseille simplement d’être une belle chose
+et d’être digne d’admiration ou de faire des actes beaux et dignes qu’on
+les admire; et par votre souci de vous distinguer du kantisme vous
+faites simplement rentrer la morale dans l’esthétique.»
+
+Je ne crois pas; cela ne me déplairait pas horriblement; mais enfin je
+ne crois pas. Il y a une différence sensible entre le beau et l’honneur.
+Le beau excite l’admiration, l’honneur excite le respect et Kant ne s’y
+est pas trompé quand il a montré le respect comme le sentiment qui
+accompagne la réalisation du devoir. L’admiration s’attache à des choses
+où est l’honneur, mais par cela seul qu’elle s’attache à des choses
+aussi où l’honneur n’est pas, elle n’est pas le criterium de l’honneur
+et l’honneur n’est pas le beau.
+
+--Il peut en être _une partie_, et pour prouver que ce n’est pas le beau
+que le devoir invoque en recommandant l’honneur, vous devriez démontrer,
+non pas que l’admiration s’applique à autres choses qu’à lui, mais qu’à
+lui elle ne s’applique pas.
+
+--Mais non; j’ai seulement besoin de montrer que le beau moral est une
+chose tellement différente du beau proprement dit qu’il est visible que
+dans le beau moral s’ajoute un élément tout nouveau, et cela suffit pour
+que la distinction soit très nettement établie. L’admiration qui
+s’applique au beau moral est une admiration à laquelle s’ajoute le
+respect et une manière de culte, choses qui n’entrent pas du tout dans
+l’admiration pour le beau proprement dit; et pour dire, je crois,
+beaucoup mieux, ce n’est pas le respect qui s’ajoute à l’admiration dans
+le sentiment qu’on a pour le beau moral, c’est l’admiration qui s’ajoute
+au respect; et le respect est le fond même.
+
+Ajoutez que l’admiration ne s’ajoute que _quelquefois_ au respect. Il
+est des choses d’honneur que l’on respecte et que l’on n’admire pas. Des
+choses d’honneur, on n’admire que celles où il y a de l’inattendu, de
+l’extraordinaire, un grand effort, un grand sacrifice, de la continuité
+aussi et une suite sans fléchissement, qui impose; mais pour toutes les
+choses d’honneur et tous les actes d’honneur, quels qu’ils soient, on a
+du respect.
+
+L’homme qui obéit au devoir, _ou_ obéit purement et simplement; _ou_,
+s’il cède à la voix du devoir en tant que voix de l’honneur, est un
+homme qui cherche quelque chose à respecter et qui veut le trouver en
+lui.
+
+Il ne faut donc pas faire rentrer la morale dans l’esthétique. Elle
+pourrait, non pas s’y perdre, mais s’y altérer, s’y compromettre avec
+beaucoup de choses admirables, mais qui, pour admirables qu’elles sont,
+ne sont pas elle. Les grands crimes sont admirables. Ce qui fait que
+Guyau a tort, c’est que, donnant pour l’instinct moral toute la vie, il
+donne malgré lui pour morales des choses qui n’ont aucun caractère de
+moralité. Je vais trop loin? Mettons que, donnant pour l’instinct moral
+_toute la vie belle_, toute la vie susceptible d’exciter l’admiration,
+il donne malgré lui pour morales des choses qui n’ont aucun caractère de
+moralité, parce qu’elles ne sont pas dignes de respect.
+
+Le tort de Nietzsche cherchant sa morale, car on sait qu’il la cherche,
+est très analogue. Il consiste précisément à juger des choses selon le
+criterium de l’admiration, et par conséquent à donner comme règle de vie
+l’imitation de choses qui, quoique excitant l’admiration, ne sont pas
+moralement belles le moins du monde; et c’est bien obéissant, en même
+temps qu’à sa fougue de poète, à une secrète logique, qu’il en arrive de
+temps en temps à faire l’éloge de la violence et du crime. Le tort de
+Renan quand il a dit, sans y attacher du reste la moindre importance:
+«La beauté vaut la vertu», ce qui paraissait à M. Tolstoï «une
+effroyable stupidité» et ce qui n’est qu’un paradoxe un peu saugrenu,
+c’est d’avoir, un instant, pris l’admiration pour criterium, ce qui tout
+de suite l’amenait penser: «Un saint et une belle femme; ils sont beaux
+tous deux; ils se valent.»
+
+Il faut donc se garder de croire qu’en proposant l’honneur comme mobile,
+le devoir propose de poursuivre une beauté; il propose, ce qui est bien
+différent, de chercher quelque chose que l’on puisse respecter et qui
+peut-être, de plus, sera admirable, mais qu’il serait immoral de
+rechercher pour l’admiration qui pourrait vous en revenir. Remarquez en
+effet ce caractère très particulier du respect. C’est un sentiment, on
+ne peut guère lui donner d’autre nom, qui semble en dehors de la
+sensibilité, sur les limites, si l’on préfère, de la sensibilité; c’est
+un sentiment qui n’apporte avec lui ni jouissance ni souffrance; c’est
+un sentiment qui laisse sérieux, grave et froid; c’est un sentiment qui
+ressemble le plus qu’il soit possible à une idée, sans en être une;
+c’est un sentiment qui ne déprime ni n’exalte; car il n’est pas
+l’humiliation et, même quand il s’adresse à vous-même, il n’a rien qui
+ressemble à l’orgueil; c’est quelque chose comme un sentiment sans
+sensibilité.
+
+A cause de cela, ni il n’apporte ni il ne promet à l’âme une jouissance
+de sensibilité, et par conséquent il est précisément ce que le devoir
+peut accepter comme auxiliaire sans crainte qu’il ne soit un mobile de
+sensibilité, un attrait de plaisir. L’honneur accompagné du respect des
+autres pour vous et du respect de vous pour vous-même, laisse le devoir
+intact comme impératif, quasi intact, aussi intact qu’il est possible,
+aussi intact qu’un impératif à qui l’on a demandé ses raisons et qui en
+a donné une peut rester pur lui-même, aussi intact qu’une impulsion non
+intentionnelle qu’on a réussi à transformer en intention peut rester
+encore non intentionnelle.
+
+Le devoir qui donne pour raison l’honneur n’est plus lui-même, il faut
+l’accorder; mais, en vérité, il n’est pas encore autre chose.
+
+Or, l’honneur étant considéré comme devenant le principe de la morale,
+qu’est-ce bien que l’honneur? L’honneur est un sentiment qui, sans
+envisager l’utilité personnelle et même en la méprisant, sans envisager
+l’utilité sociale quoique ne la méprisant pas, mais ne s’y arrêtant
+point, nous persuade que nous sommes les esclaves de notre dignité, de
+notre noblesse, _de ce qui nous distingue d’êtres jugées par nous
+inférieurs à nous_; et qui nous assure fermement qu’à cette dignité,
+qu’à cette noblesse, _qu’au soin de ne pas déchoir_ nous devons
+sacrifier tout, même la vie.
+
+Ce principe de morale ne peut pas se confondre avec ceux que nous avons
+plus haut considérés. Il n’est pas l’intérêt _personnel général_,
+l’intérêt bien compris d’une vie bien réglée sacrifiant le point à
+l’ensemble et le moment présent à la suite des moments futurs; puisque
+nous sentons qu’à cette partie que l’honneur nous convie à jouer nous
+risquons la suppression de notre être tout entier.
+
+Il n’est pas l’utilité sociale, puisque nous sentons qu’en dehors même
+de toute utilité sociale nous devons faire des actes pénibles qui ne
+satisferont que nous, qui sans doute pourront avoir, à titre d’exemples,
+une utilité sociale, mais lointaine et dans la considération de laquelle
+nous n’entrons pas, qui ne pèse pas sur les décisions que l’honneur nous
+conseille.
+
+Il n’est pas le stoïcisme précisément, il s’en accommode, il s’y
+associe; mais il n’est pas lui; car maintenant la lutte contre les
+passions n’est pas notre but, mais un moyen et une condition de notre
+obéissance à notre principe et notre but étant placé plus loin,
+consistant à être satisfaits de nous, non point négativement par la
+_distinction_ faite en nous d’éléments mauvais, mais _positivement_, par
+la _puissance_ en nous de réaliser des choses jugées par nous belles et
+nobles ou au moins respectables.
+
+Il n’est point le sentiment de la vie belle et féconde, quoique moins
+loin de ceci que de ce qui précède; car ce ne sont pas des choses
+grandes, larges et magnifiques qu’il conseille précisément, mais des
+choses respectables, et il n’exclut pas ou il ne risque pas, et tant
+s’en faut, d’exclure les humbles, qui se sentiraient bien un peu exclus
+ou mis au second rang par une morale se confondant, ou à peu près, avec
+la magnificence de la vie.
+
+Il n’est point le sentiment et la volonté de la vie intense et
+ultra-énergique; car il conseillera, certes, de se surmonter, de devenir
+ce qu’on est, c’est-à-dire de mettre en valeur ses facultés et de vivre
+dangereusement, très dangereusement, pour lui; mais tout cela pour lui
+et non pas par volonté de puissance ou pour réaliser de la beauté.
+
+Il n’est pas, enfin, l’impératif catégorique lui-même; il n’est pas sec
+et dur, quoiqu’il soit très impérieux; il n’est pas muet pour ainsi dire
+et commandant du geste et du sourcil plutôt que de la parole, et il est
+au contraire très éloquent; il est clair comme une idée, il est fort
+comme une impulsion, il est riche comme un sentiment.
+
+Il est donc très particulier, très spécial, tout à fait _sui generis_.
+Il est--ce que ne sont pas, comme nous l’avons vu, quelques autres
+principes de moralité--tout à fait étranger aux animaux (quelques
+semblants d’émulation à la course chez certaines bêtes étant faits rares
+dont on ne saurait tirer grande conclusion et paraissant plutôt
+imitation réciproque qu’émulation véritable). Il est proprement humain,
+et quand les philosophes disent que la moralité commence à l’homme, je
+ne les entends pas et je proteste; mais s’ils veulent dire par là que
+l’honneur commence à l’homme, je les comprends et je leur dis oui.
+
+Il n’est point du tout étranger aux hommes du peuple, et bien au
+contraire; il est en eux extrêmement net. L’homme du peuple dit, _au
+moins_, à ses enfants: «Il ne faut pas faire cela. Est-ce qu’on est des
+animaux?» Cela veut dire qu’il se sent obligé par quelque chose qui le
+distingue d’êtres jugés par lui inférieurs à lui, par une dignité, par
+une noblesse, ici par sa dignité d’homme, par sa noblesse d’homme. Les
+animaux ont été inventés pour que le plus humble des hommes eût quelque
+chose au-dessous de lui, et au-dessus de quoi il se sentît obligé à se
+maintenir, et au niveau de quoi il se sentît obligé ne pas descendre.
+L’homme est un suranimal et se sent tenu d’être au moins un suranimal.
+Par quoi? Non point par la raison; il sait bien que les animaux en ont
+et il faut être philosophe pour douter de cela. Non point par la morale
+sociale; car les animaux ont une morale sociale et, souvent, extrêmement
+élevée; mais par le sentiment de l’honneur personnel et de l’honneur de
+l’espèce.
+
+C’est un sentiment essentiellement aristocratique; _aussi_ existe-t-il
+dans le peuple, qui est tout plein de sentiments aristocratiques; c’est
+un sentiment aristocratique en ce sens qu’il est inséparable du désir de
+se distinguer de quelqu’un estimé inférieur. L’homme du peuple met son
+honneur à se distinguer des animaux, d’abord; ensuite de tels et tels,
+de sa classe, qui se conduisent bestialement et à qui il dit: «Tu n’as
+pas honte», ce qui est le mot même de l’honneur; enfin de tels et tels
+autres, placés plus haut que lui dans l’échelle sociale et qu’il prend
+plaisir à constater inférieurs à lui, moins utiles, moins probes, moins
+vaillants. L’honneur est toujours un sentiment aristocratique.
+
+Une des raisons de l’esclavage antique a été une idée morale, très mal
+comprise, je le reconnais. L’homme, même très pauvre, voulait avoir
+au-dessous de lui des hommes qui fussent des animaux, pour n’être pas
+comme eux, pour se dire que commettre tels ou tels actes était descendre
+au niveau des esclaves, pour appeler serviles les idées basses, les
+sentiments bas et les actions basses. L’homme ancien voulait qu’il y eût
+des esclaves, comme Flaubert voulait qu’il y eût des bourgeois, pour
+n’en pas être un, les méprisant, mais en ayant évidemment besoin,
+puisqu’il eût été désespéré qu’il n’y en eût plus. Et de fait il
+définissait le bourgeois comme l’ancien définissait l’esclave: «tout
+être ayant des façons basses de penser et de sentir».--Ce fut une parole
+vraiment nouvelle que celle de Sénèque: _Servi sunt, immo homines_: «ce
+sont des esclaves; non, ce sont des hommes». Il y avait dans cette
+parole ceci: «L’honneur vrai consiste, non pas à ce qu’il y ait des
+esclaves pour que nous puissions toujours nous considérer comme
+supérieurs à quelqu’un; mais à ce qu’il n’y en ait point, pour que nous
+soyons forcés de nous supérioriser nous-mêmes et de ne plus mépriser les
+esclaves, mais ceux qui seraient dignes de l’être.»
+
+A ce propos, on a dit que l’honneur est un sentiment moderne que les
+anciens n’ont pas connu. C’est une erreur. L’honneur chez les anciens
+s’appelait _Aidôs_ et _Pudor_: «Ἀνέρες ἔστε, καὶ ἀιδῶ θέσθ’ ἐνὶ
+θυμῷ»--«Soyez hommes et mettez l’honneur dans vos âmes» (Homère). «Ἀιδὼς
+σωφροσύνης πλεϊστον μετέχει»--«L’honneur tient beaucoup de la sagesse»
+(Thucydide). De soldats vaincus Tite-Live dit: _Accendit animos pudor,
+verecundia, indignitas_»--«L’honneur, la honte, le sentiment de leur
+indignité, enflamment leurs âmes». Juvénal dit:
+
+ _Summum crede nefas vitam præferre pudori_,
+
+ce qui est la formule même de l’honneur: «Le dernier des crimes est de
+préférer à l’honneur la vie.»
+
+Quelquefois, le plus souvent même, et c’est ce qui le purifie, car
+l’honneur lui-même a besoin d’être purifié, l’être inférieur dont
+l’honneur veut que vous vous distinguiez n’est pas réel, n’est pas connu
+de vous, est _supposé_. Le père d’Horace fut un honnête homme, mais
+c’était le père d’un satirique. Pour enseigner la morale à son fils il
+lui disait: «Regarde un tel; il a dissipé son patrimoine; il est très
+méprisé; regarde un tel, il a été surpris en adultère; il a une mauvaise
+réputation.» C’était de la médisance morale ou de la morale médisante.
+Nous avons en nous un Horace le père, qui souvent ne fait pas intervenir
+de noms propres dans sa leçon. Nous nous disons: «Je ne sais pas s’il y
+en a qui font ainsi, mais, _moi_, je ne suis pas de ceux-là.» Ici le
+sentiment de l’honneur est en quelque sorte idéal. Il sort du domaine du
+réel pour entrer dans celui du possible. Il suppose un certain nombre de
+possibles parmi lesquels il y en a de méprisables dont il décide qu’à
+tout hasard il faut se distinguer et se séparer soigneusement,
+énergiquement et coûte que coûte.
+
+Et c’est ainsi que l’honneur, tout en restant toujours un sentiment
+aristocratique, ne comporte pas toujours quelqu’un à mépriser, ne
+comporte pas toujours le mépris de quelqu’un de réel et par conséquent
+pourrait être le sentiment de _tous_ les citoyens, de tout un peuple, le
+sentiment commun de tous les membres de l’humanité, sans qu’il en
+manquât un: ils mépriseraient les possibles méprisables.
+
+L’honneur ne doit pas être confondu avec l’honorabilité qui, sans être
+le contraire, est tout autre chose et qui rentre entièrement, selon moi,
+dans la morale sociale. Nietzsche a fait remarquer, avec quelque
+confusion, qu’au-dessus du premier progrès, qui consiste à agir, non en
+considération du bien-être immédiat et momentané, mais en considération
+des choses durables (morale des animaux supérieurs), l’homme a atteint
+un degré plus élevé quand il agit selon le principe de l’honorabilité
+(je traduis _Ehre_ par _honorabilité_ et non par _honneur_, parce que
+c’est bien le sens, comme tout le contexte l’indique). Nietzsche entend
+par honorabilité le fait d’être estimé des autres et aussi d’estimer les
+autres: «Il honore et il veut être honoré; il conçoit l’utile comme
+dépendant de son opinion sur autrui et de l’opinion d’autrui sur
+lui-même.» Or ceci n’est pas proprement, ni même, quelquefois, pas du
+tout, l’honneur; c’est _les honneurs_, les marques de considération
+sociale et de respect social, et cela ressortit à la morale sociale.
+C’est exactement dans ce sens que Montaigne emploie le mot _honneur_.
+Quand il dit que «l’honneur est le principe des monarchies», il veut
+dire, comme c’est prouvé par tous ses textes, que les distinctions
+honorifiques accordées par le roi, ratifiées par l’opinion publique,
+sont le grand mobile des vertus sociales dans une monarchie
+aristocratique. Or ceci n’est pas l’honneur; c’est l’honorable.
+
+--Et par conséquent c’est déjà de l’honneur, si les mots ont un sens.
+
+--Oui, c’est le premier degré, si l’on veut, de l’honneur proprement
+dit. C’est déjà de l’honneur, puisque c’est avoir des raisons de se
+préférer à d’autres et se satisfaire, en dehors de toute jouissance
+matérielle, dans cette préférence. Ce n’est pas l’honneur proprement
+dit, puisque les raisons de se préférer ainsi nous viennent des autres,
+non de nous-mêmes.
+
+--De nous-mêmes aussi, Nietzsche le dit.
+
+--Je veux bien. Alors trois degrés: 1º à son bien-être matériel préférer
+l’estime qui nous vient des autres; 2º à son bien-être matériel préférer
+l’estime qui nous vient d’autres, mais de ceux-là seulement que nous
+estimons nous-mêmes, de sorte que c’est une estime contrôlée par nous,
+ou, pour mieux dire, notre propre estime de nous, réfléchie avec
+renforcement par celle de ceux qui sont estimés de nous; 3º à son
+bien-être matériel préférer sa propre estime, quand bien même il ne se
+trouverait personne pour nous estimer, ce qui devrait, certes, nous
+faire réfléchir, mais ce qui ne devrait pas nous arrêter, si, tout
+compte fait, nous nous sentions sûrs de l’honneur contenu dans notre
+acte.
+
+Dans le premier cas, il y a un peu de sentiment de l’honneur; dans le
+second, il y en a beaucoup plus; dans le troisième, il y a honneur pur.
+
+Le véritable honneur consiste à sentir par soi-même que l’on est «une
+âme peu commune», comme dit le héros de Corneille, et qu’il est
+indifférent, pour que cela soit, que cela soit constaté, que quelqu’un
+au monde s’en aperçoive et le marque au tableau. On se sent alors, en
+obéissant à sa loi, le législateur.
+
+Aristote avait très bien vu cela, j’entends que l’homme supérieur est sa
+loi à lui-même à ce point même qu’il ne peut pas être soumis aux lois:
+«Si un citoyen ou plusieurs sont tellement supérieurs qu’on ne puisse
+les comparer aux autres, il ne faudra plus les regarder comme faisant
+partie de la cité... Les lois ne sont nécessaires que pour les hommes
+égaux par leur naissance et par leurs facultés; quant à ceux qui
+s’élèvent à ce point au-dessus des autres, il n’y a pas de loi pour eux;
+ils sont eux-mêmes leur propre loi; celui qui prétendrait leur imposer
+des règles se rendrait ridicule et eux seraient peut-être en droit de
+lui dire ce que les lions d’Antisthène répondirent aux lièvres plaidant
+la cause de l’égalité entre les animaux...»
+
+Et il arrive ceci qu’au plus haut degré l’on devient le concurrent de
+soi-même. On veut se distinguer non seulement des animaux, c’est trop
+facile quoique ce soit déjà très appréciable; non seulement des hommes
+que l’on voit inférieurs à ce qu’on est, c’est trop facile encore; non
+seulement de ces êtres supposés, dont nous parlions, qu’on ne voudrait
+pas être; mais encore de soi-même tel qu’on se voit. L’honneur est alors
+une estime de ce que l’on serait si l’on était meilleur. L’honneur
+consiste à vouloir mériter l’estime de celui qu’on pourrait devenir.
+L’être inférieur de qui, maintenant, vous voulez vous distinguer, c’est
+vous-même et ce sera toujours vous-même, quelque progrès sur vous-même
+que vous puissiez accomplir.
+
+Nous rejoignons ici les formules de Nietzsche, si loin que nous fussions
+de lui par notre principe, parce que tout ce qu’il veut pour satisfaire
+la volonté de puissance on peut le vouloir, et il est naturel qu’on le
+veuille pour satisfaire le sentiment de l’honneur et conquérir--car là
+aussi il y a une conquête--l’estime, toujours fuyant devant nous, de
+nous-mêmes. Faut-il se surmonter? Évidemment, pour se distinguer de
+l’homme qu’on est et mériter l’approbation de l’homme qu’on aspire à
+être, et cela indéfiniment.--Faut-il vivre dangereusement? Sans doute,
+sinon tout à fait comme l’entend Nietzsche, du moins par ce fait seul
+qu’on trouvera toujours des occasions où ce ne sera pas sans risques
+qu’on pourra pleinement satisfaire ce qu’un honneur rigoureux appelle le
+devoir.--Faut-il devenir celui qu’on est? Assurément, sinon tout à fait
+comme Nietzsche le comprend, du moins en ce sens qu’on est un homme
+d’honneur et qu’on ne le sera, relativement encore et toujours
+relativement, qu’après des efforts persévérants pour le devenir.
+
+C’est dans cette morale de l’honneur, et je veux dire chez ceux qui ont
+leur morale sous cette forme, que le devoir devient une passion. On sait
+assez que dans la morale sociale le devoir devient quelquefois et même
+assez souvent une passion. (_Dévouement_ à ses semblables: le soldat qui
+meurt pour sa patrie, le capitaine de vaisseau qui meurt pour sauver ses
+passagers, le mécanicien «qui meurt après avoir renversé la vapeur»,
+etc.) Mais le devoir devient une passion surtout chez ceux, peut-être
+uniquement chez ceux, qui ont la morale de l’honneur. L’art de l’être
+moral ou, sans art, le mouvement même de sa nature, consiste à faire une
+passion de la lutte même contre les passions, de sorte qu’il ne reste
+plus chez l’homme qu’une passion forte, celle qui combat et dompte
+toutes les autres. Voilà l’art de l’être moral, et c’est le mérite des
+stoïciens d’avoir bien connu cet art-là.
+
+Mais l’art ne suffirait pas, évidemment, à produire cet effet. Il faut
+qu’une idée devenue idée fixe et cette idée fixe devenue idée-force,
+mène ce combat contre les passions humaines. Mais encore comment une
+idée fixe devient-elle idée force? En se pénétrant, en s’imprégnant de
+passion. Ici de quelle passion l’idée fixe se pénètre-t-elle? De la
+passion de l’honneur.
+
+«Je ferai cela, _parce que c’est mon idée_.
+
+--Oui; mais alors c’est une simple gageure.
+
+--Non, parce que je mets mon honneur à faire cela.
+
+--Votre honneur?
+
+--Oui... enfin, tout le monde n’en ferait pas autant et je le fais.»
+
+C’est cela; il faut que le désir de se distinguer, que l’idée de
+perfection, et en langage humain cela veut dire l’idée d’élite, nous
+soutienne dans cette lutte. Elle nous a _inspiré_ l’idée de cette lutte,
+et dans cette lutte elle nous encourage et nous _appuie_. Alors
+«l’honneur nous enflamme». Il est une passion et une passion ardente,
+invincible. La passion contre-passions a détruit ou refoulé toutes les
+passions et reste la passion maîtresse. L’_idée_ seule y aurait-elle
+réussi? Évidemment non. Il a fallu que le devoir, ennemi des passions,
+devînt, sous forme d’honneur, passion lui-même.
+
+Et, dès lors, ne vous étonnez plus que le devoir pousse un homme à
+affronter les plus grands dangers et même à accepter la mort certaine;
+il y pousse exactement comme la première venue des passions, comme
+l’amour, la jalousie, l’ivrognerie ou le libertinage. Le devoir est
+devenu une passion enivrante et même une passion mortelle. Et ce n’est
+qu’ainsi qu’il est puissant. Le devoir n’est vraiment le devoir, le
+devoir n’est pleinement le devoir que quand il est la passion du devoir.
+
+Et il s’est produit, ce me semble, ce phénomène psychologique assez
+curieux. Le devoir était une impulsion impérative. On ne l’a pas accepté
+comme impulsion. On lui a demandé ses raisons. Il n’en a donné qu’une
+seule, mais il en a donné une, l’honneur; il est devenu persuasif. Mais
+l’honneur devenu passion est redevenu impulsif et impératif, et c’est
+lui maintenant qui ne donne plus ses raisons. C’est un détour, c’est une
+randonnée.
+
+Et donc il n’y a rien de plus naturel que ceci que Kant ait jugé le
+devoir impératif.
+
+--Comme si une idée pouvait être impérative! dit Schopenhauer.
+
+--Mais c’est que Kant voit cette idée alors qu’elle s’est pénétrée d’un
+sentiment et alors que ce sentiment est devenu une passion, laquelle,
+comme toutes les passions, est devenue impérieuse.
+
+Cette passion contre-passions est souvent d’une extrême violence. En
+tant que passion, elle a besoin à son tour d’être réprimée. Elle devient
+le point d’honneur, c’est-à-dire le défaut de l’homme qui se pique
+d’honneur là où il n’est ni nécessaire ni utile, soit par habitude, soit
+par jactance, soit par obéissance à un préjugé qui est né de l’honneur
+mal compris ou compris étroitement. Car il y a de «faux jours
+d’honneur», et il ne faut pas dire, comme Sertorius: «Je ne sais si
+l’honneur a jamais un faux jour.» Le point d’honneur peut devenir cette
+démangeaison de grandeur d’âme dont certains héros de Corneille sont
+atteints, ou cette obstination à montrer de la volonté sans objet, de la
+volonté pour l’exercice même de la volonté, travers que certains héros
+de Corneille montrent aussi. C’est que, du moment qu’une idée devient
+une passion, quelque «passion noble», comme dit Vauvenargues, qu’elle
+puisse être, elle devient elle-même une excitation nerveuse qui altère
+la santé de l’âme et contre laquelle la santé de l’âme doit réagir; la
+santé de l’âme, c’est-à-dire ce que nous appelons bon sens, sens du
+réel, discernement, mesure, raison.
+
+Mais où sera le criterium? Il sera l’utilité ou l’inutilité de cette
+exaltation de l’honneur _pour nous_, considérés comme pouvant être
+utiles, inutiles ou funestes à nos semblables. Si cette exaltation de
+l’honneur 1º n’est utile en rien, ou pourrait être funeste aux autres
+_actuellement_; 2º comme exercice de notre volonté, dépasse
+vraisemblablement la mesure où notre volonté pourra _jamais_ être utile
+aux autres et même atteint un point où elle pourrait leur être
+nuisible;--alors il y a _chose pour rien_ ou chose pour un mal, et c’est
+en deçà que nous devons nous tenir.--De même que l’ascétisme exagéré,
+qu’il soit pratique indienne, pratique stoïcienne ou pratique
+chrétienne, est une vanité quand il pousse jusqu’à ce degré où
+l’endurance qu’il nous donne cesse de pouvoir être utile à qui que ce
+soit, de même le point d’honneur est une enfance quand l’intrépidité ou
+la magnanimité qu’il nous donne sont disproportionnées avec les services
+que nous pouvons rendre et quand les actes mêmes qu’il nous inspire ne
+servent à rien qu’à nous montrer forts. La limite est flottante, mais
+elle n’est pas insaisissable aux yeux de la raison.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur a ceci de particulier qu’elle _semble_ bien être
+antinomique, être en contradiction logique avec toutes les morales
+connues.
+
+La morale de l’honneur _contrarie_ la morale utilitaire individuelle,
+celle qui nous est commune avec les animaux; car enfin si je dois me
+conduire conformément à ce qui me distingue des autres, c’est avant
+tout, non seulement mon intérêt immédiat, mais mon intérêt général que
+je dois mépriser. Me conduire de telle manière qu’il doive en résulter
+pour moi un bien et un bien prolongé et permanent, c’est agir
+conformément, non à l’égoïsme spontané, mais à l’égoïsme réfléchi, qui
+est plutôt un égoïsme redoublé qu’il n’est le contraire de l’égoïsme;
+c’est agir non seulement comme un animal, mais comme un végétal qui,
+encore qu’il ne soit pas capable de réflexion, agit comme s’il
+réfléchissait, en fendant péniblement la terre _pour_ arriver au complet
+développement de son être et à sa plénitude, dans les caresses de l’air
+et sous la bienfaisante influence du soleil. L’honneur, l’aspiration à
+me satisfaire moi-même par la supériorité sur les autres, me commande de
+mépriser cette aspiration commune à tous les êtres, la persévérance dans
+l’être. Il y a plus d’honneur, d’honneur élémentaire, si l’on veut, à
+suivre son instinct immédiat et instantané, qu’à calculer, d’une manière
+mercantile, ce qui, ménagé, économisé et bien placé en ce moment, me
+rapportera dans un temps donné de bons et agréables bénéfices. La morale
+de l’honneur me commande de mépriser la morale bassement utilitaire de
+la fourmi ou de l’abeille. Quel honneur voyez-vous à prévoir l’hiver et
+le moment de l’indigence? C’est l’imprévoyance de la cigale, qui
+ressemble, tout au moins, à de l’honneur. Elle est le sacrifice du moi
+prévu ou qu’on pourrait prévoir, à l’expansion de l’être et à la
+prodigalité joyeuse de l’être. L’étourderie est de l’honneur, en ce
+qu’elle est l’opposé de l’égoïsme cauteleux, craintif et avare. Ce qu’il
+y a de bon dans l’étourdi, c’est qu’il ne pense pas à lui-même.
+
+--Comment donc! Il ne pense qu’à lui!
+
+--Peut-être; mais le rangé y songe deux fois, trois fois, dix fois, ce
+qui fait que relativement à celui-ci, l’étourdi n’y songe point. Il est
+bien plus noble. La morale de l’honneur est contraire à une morale qui,
+en son fond et de quelque nom qu’on l’appelle, est une sollicitude
+raffinée, ingénieuse, réfléchie et profondément calculatrice à l’égard
+de soi-même.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur _paraît_ de même très opposée à ce qu’on appelle
+la morale sociale. La morale sociale est le fait de se conformer aux
+mœurs ambiantes et le fait de se consacrer au bonheur des autres. Or la
+morale de l’honneur d’abord me commande surtout de ne pas me conformer
+aux mœurs ambiantes, ensuite de ne pas me consacrer au bonheur des
+autres.
+
+De ne pas me conformer aux mœurs ambiantes; car l’honneur me commande
+précisément de m’en distinguer, d’être quelqu’un de supérieur, de tendre
+indéfiniment à l’ἄριστον τι. La méthode, qui serait sans doute un peu
+grossière, mais la méthode qui se présenterait d’abord aux yeux et dont
+il resterait toujours quelque chose dans une méthode plus méditée, la
+méthode de la morale de l’honneur consisterait en ceci: connaître les
+mœurs des hommes pour savoir ce qu’on ne doit pas imiter:
+
+ Tous les hommes me sont à tel point odieux
+ Que je serais fâché d’être sage à leurs yeux;
+
+ou, tout au moins, tous les hommes sont tellement dignes... d’indulgence
+que celui qui précisément a pour morale de ne pas être indulgent envers
+soi-même, doit commencer par se conformer, non à leurs mœurs, mais à
+quelque chose, sinon de contraire, du moins de très différent. Aux yeux
+de la morale de l’honneur, les mœurs des hommes ne sont pas, sans doute,
+le modèle dont il faut suivre le contraire; mais ils sont le modèle à ne
+pas suivre.
+
+Et le second article de la morale sociale est qu’il faut se consacrer au
+bonheur de ses semblables. Cela a très bon air. Mais, s’il vous plaît,
+qu’est-ce que c’est que le bonheur de mes semblables? C’est ce qu’ils
+désignent comme tel, pour que je m’y consacre. Or ce qu’ils comprennent
+comme étant leur bonheur est une misère incomparable pour quelqu’un qui
+a la morale de l’honneur pour guide. C’est leur prospérité matérielle,
+c’est le succès de leurs affaires, c’est l’avancement de leurs enfants,
+toutes choses qui, à un homme qui suit la morale de l’honneur, sont
+complètement indifférentes. Si je me consacrais au bonheur de mes
+semblables tel qu’ils l’entendent, je passerais la plus grande partie de
+ma vie à recommander les fils de mes semblables à leurs examinateurs
+pour qu’ils fussent reçus sans le mériter. La morale de l’honneur fait
+difficulté à me le permettre.
+
+Remarquez ceci: _ou_ mes semblables sont assujettis à leurs intérêts
+matériels, et la morale sociale m’ordonne de m’asservir, non à mes
+intérêts matériels, il est vrai, mais aux leurs; cependant, malgré cette
+différence, c’est encore m’appliquer à _des_ intérêts matériels, ce qui
+est contraire à la morale de l’honneur;--_ou_ ils sont comme moi les
+servants de la morale de l’honneur, et dès lors ils n’ont aucun besoin
+que je me consacre à leurs intérêts. Donc, à tous les égards, la morale
+de l’honneur paraît parfaitement en contradiction avec la morale
+sociale.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur ne _paraît_ pas moins en contradiction avec la
+morale sentimentale. La morale sentimentale, qui, du reste, n’est que la
+morale sociale un peu ennoblie de _Gemuth_, comme Matthieu Arnold disait
+que la religion est la morale adoucie de sentiment, consiste à suivre le
+mouvement de sympathie qui nous pousse vers nos semblables et à tenir
+compte de la sympathie que nos semblables nous montrent jusqu’à la
+prendre pour juge de notre moralité. C’est quelque chose comme le
+«aimez-vous les uns les autres», avec cette addition: «et estimez-vous
+bon si vous êtes aimé». Cette morale, qui est excellente en ce qu’elle
+commande, mais qui risque de se tromper en son criterium, car on peut
+être aimé en dehors du bien, n’est probablement pas proche parente de la
+morale de l’honneur. Celle-ci ne vous recommande point d’être aimé et de
+vous faire aimer, car ce serait un motif très sensiblement taché
+d’intérêt, très sensiblement égoïste; et surtout elle ne vous dit point
+que la sympathie des autres soit la pierre de touche au témoignage de
+quoi vous devez vous croire bon et louable.
+
+L’honneur est plus haut que cela et plus hautain. Il vous dira que bien
+souvent, que le plus souvent peut-être, de quoi les hommes vous savent
+gré, c’est de vous montrer favorables, non pas sans doute à leurs vices,
+mais du moins à leurs faiblesses; que la sympathie universelle est
+acquise à l’être inoffensif et conciliant, non à l’être véritablement
+bienfaisant; qu’au contraire la plupart des grands bienfaiteurs de
+l’humanité ont été plus tard bénis par elle, mais, pour commencer,
+lapidés par elle, écartelés et crucifiés; et il ajoutera que c’est
+précisément pour cela qu’il faut suivre la voie de l’honneur comme plus
+difficile, plus dangereuse et plus belle. «Le sort qui de l’honneur nous
+ouvre la carrière» n’est pas un sort agréable et ne jette point sur nos
+pas les fleurs doux-odorantes de la sympathie. Il n’y a rien de commun
+entre la morale de l’honneur et la morale sentimentale. «Morale
+sentimentale, disait Nietzsche, morale de brebis.» La morale, et Dieu
+merci, n’est pas une idylle.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur ne _paraît_ pas non plus bien d’accord avec la
+morale stoïcienne, et peu s’en faut qu’elle ne la méprise un peu.
+Certes, le stoïcisme _a son honneur_. Son honneur consiste à lutter
+contre les passions et à les étrangler; et à se sentir, dans cette
+lutte, supérieur, d’abord à elles, et ensuite à ceux qu’elles dominent.
+Mais le stoïcisme se borne là; et, à bien considérer qu’il se borne là,
+il se confond avec la morale utilitaire, ou au moins il rejoint cette
+morale utilitaire, commune à nous et aux animaux, par laquelle nous nous
+mettons simplement en garde, en bons calculateurs, contre ce qui
+pourrait nous jouer de mauvais tours.
+
+Au fait, il n’y a rien de plus intéressé et il n’y a rien de moins
+hasardeux que la morale stoïcienne. Elle consiste à ne rien mettre au
+jeu, pour ne rien perdre. Il n’y a aucun déshonneur à cela, mais il n’y
+a aucun honneur non plus. La vie est une lutte, dit l’expérience. Il y a
+un moyen de ne pas se battre, dit le stoïcisme, c’est de ne se battre
+que contre soi-même. La vie est un danger, dit l’expérience. Il y a un
+moyen de ne courir aucun danger, dit le stoïcisme, c’est de ne pas se
+mettre en route, c’est de ne pas s’embarquer et de se retenir des deux
+mains, de toutes ses forces, au rivage.
+
+Il est vrai, mais nous n’aurons la sensation de nous distinguer que dans
+l’action dangereuse, tentatrice, pleine de risques et pleine de pièges;
+la lutte contre nos passions sans que nous les présentions aux
+tentations n’est que la lutte contre nos désirs et nos rêves; en quoi
+l’honneur est médiocre; mais ce qui est vraiment capable de nous donner
+la récompense de l’honneur satisfait et de l’exciter encore à vouloir
+être satisfait davantage, c’est la lutte contre nos passions à travers
+tout ce qui est de nature à les tenter, à les séduire, à les caresser, à
+les exciter, à les aviver et à les assouvir.
+
+La morale stoïcienne est une morale de timidité _en même temps que_ de
+courage; c’est une morale de courage au service de la timidité; c’est
+une morale de patience énergique, et ce que nous demandons c’est une
+morale d’énergie patiente; c’est une morale qui consiste à se soumettre
+et à se démettre; ce que nous demandons c’est une morale qui consiste à
+s’affermir pour s’affirmer; c’est une morale d’où l’honneur se tire sain
+et sauf; nous demandons une morale d’où l’on puisse tirer de l’honneur;
+Horace dit:
+
+ _Et mihi res non me rebus subjungere conor._
+
+Le stoïcisme dit plutôt:
+
+ _Non mihi res, sed me rebus subjungere disco._
+
+Et c’est ce qu’Horace a dit, ce jour-là du moins, que nous répétons. Le
+stoïcisme est honorable plutôt qu’il n’honore.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur n’est point d’accord non plus, ce semble, avec la
+morale-science-des-mœurs qui, après tout, n’est que la morale sociale
+un peu rectifiée. Un progrès constant réalisé par le bon
+sens sur les mœurs bien étudiées et bien connues, voilà la
+morale-science-des-mœurs-et-art-des-mœurs. Cela est louable; mais ce
+progrès ne peut que suivre les mœurs pas à pas et leur obéir en leur
+faisant quelques discrètes observations. Il nous semble voir un
+Sganarelle qui, seulement, aurait quelque influence sur Don Juan, ou un
+Don Quichotte qui irait où Sancho voudrait aller, mais qui lui verserait
+de temps en temps, à dose supportable, un peu d’idéal. Qu’il n’y ait
+morale qui puisse faire beaucoup plus sur la masse des hommes, nous
+l’accordons; mais nous en voulons une cependant qui, tout en faisant
+cela sur la masse des hommes, suscite des héros, ou plutôt--car les
+héros n’ont pas besoin d’être suscités et ne se suscitent point--donne
+aux héros leur formule, de quoi ils ne laissent pas d’avoir besoin ou
+d’avoir cure pour s’entretenir.
+
+La morale-science-et-art-des-mœurs ne déprime pas l’instinct moral, mais
+elle le stimule vraiment peu et se contente plus facilement qu’il ne se
+contente. Elle est trop modeste. Elle n’est pas tout à fait
+démocratique; mais elle n’est pas du tout aristocratique; elle ne dit
+pas que la vérité morale soit dans le suffrage universel, mais elle la
+met dans le suffrage universel légèrement retouché par des sages très
+respectueux du suffrage universel. Nous ne sommes pas dans le marécage,
+comme dirait Nietzsche; mais nous ne sommes pas sur l’Atlas, non pas
+même sur la colline Callichore.
+
+ * * * * *
+
+La colline Callichore, c’est peut-être la morale-expansion-de-la-vie, la
+morale de Guyau; c’est bien le développement en beauté qu’elle
+recommande et qu’elle souhaite; mais nous demandons: en quelle beauté?
+parce qu’il y a des beautés de différents degrés et qu’il est peut-être
+dangereux que l’homme, parce qu’il se sentira en beauté, en pleine vie
+belle, croie être dans la morale. La morale-expansion-de-la-vie est trop
+facile, ou du moins, ce qui offre le même danger, elle semble l’être.
+N’est-elle point en son fond la morale de Montaigne, ou n’a-t-elle pas
+au moins avec la morale de ce stoïcien des jardins d’Épicure un assez
+étroit parentage? Certes, il ne faut pas camper la sagesse sur un mont
+escarpé et sourcilleux; mais il ne faut pas non plus trop assurer aux
+hommes qu’on aille droit à elle par des routes unies, fleuries,
+gazonnies et doux-fleurantes.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur, quoique plus rapprochée des idées ou plutôt de
+l’état d’âme de Nietzsche que de toute autre chose, n’est point d’accord
+non plus avec Nietzsche. D’une part, si elle accepte et prend pour elle
+ses formules les plus éclatantes et les plus habituelles (se surmonter,
+vivre dangereusement, devenir celui qu’on est), elle repousse ou elle
+écarte son principe même: agir par volonté de puissance. Ce n’est pas
+par volonté de puissance qu’agit l’homme d’honneur, c’est par volonté de
+respect de soi; et quand Nietzsche s’amuse à dire que la propreté est la
+première des vertus et que la psychologie est une dérivation du goût de
+propreté et que le progrès humain n’est pas autre chose que le progrès
+de la propreté, c’est, plus ou moins confusément, de la morale de
+l’honneur qu’il a l’idée, et _ce n’est plus de la sienne_.
+
+D’autre part, les deux morales de Nietzsche, quoique dérivant d’une idée
+très juste, sont éliminées par la morale de l’honneur, _qui n’en a pas
+besoin_, la morale de l’honneur s’appliquant aussi bien au plus humble
+des animaux de troupeau qu’au plus glorieux des animaux d’élite. La
+morale de l’honneur enseigne au plus humble qu’il a son honneur et des
+devoirs qui en découlent; elle reconnaît seulement que ces devoirs
+augmentent en nombre et en grandeur et en rigueur à mesure que l’homme
+est placé plus haut dans l’échelle sociale, dans l’échelle
+intellectuelle et dans l’échelle des forces; que par conséquent il y a
+plusieurs morales différemment dures, différemment lourdes et aussi
+prescrivant des devoirs en vérité très différents; mais aussi que toutes
+ces morales ont un principe commun et une maxime commune: se respecter,
+se faire respectable à ses propres yeux; et que par conséquent ces
+différentes morales, au point de vue de leur principe, n’en font qu’une,
+ce qui rétablit l’unité, quoique variété, du genre humain.
+
+ * * * * *
+
+Et enfin la morale de l’honneur, sur quoi nous nous sommes assez étendu
+dans la partie discussive de cet essai pour n’y revenir que pour
+mémoire, se sépare de la morale kantienne en ce qu’elle abandonne
+l’impératif catégorique pour un impératif qui sans aucun doute est
+persuasif et conditionnel. Elle croit et ici elle approuve Schopenhauer
+donnant assaut à Kant, que jamais, sauf en religion, en état mystique,
+l’homme n’obéit à un pur commandement, à un commandement _im-mobile_, à
+un commandement métalogique, mais toujours à un commandement qui
+raisonne, à un commandement qui se justifie, et elle croit que la raison
+que donne l’impératif quand on l’interroge est un sentiment et que ce
+sentiment est le sentiment de l’honneur;--ou elle croit, ce qui me
+paraît revenir au même, que l’impératif _se présente_ sous forme
+d’impératif à celui qui croit et sous forme persuasive d’honneur à celui
+qui veut qu’on raisonne; sous forme d’impératif à celui qui est en état
+mystique et sous forme persuasive d’honneur à celui qui est en état
+rationnel.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur paraît donc bien en contradiction avec toutes les
+morales connues; et de fait il y a entre elle et toutes ces morales des
+différences qui sont très nettes; mais aussi j’affirme qu’elle rejoint
+toutes ces morales et qu’elle va même jusqu’à les absorber par la raison
+qu’elle les contient. Toutes les morales, après avoir disparu, par
+hypothèse, reparaissent quand on les considère au point de vue de
+l’honneur, et elles reparaissent, à mon avis, plus pleines, plus
+consistantes et plus vivantes.
+
+La morale élémentaire, commune aux hommes et aux animaux supérieurs:
+sacrifier l’intérêt immédiat à l’intérêt, personnel encore, mais général
+et s’étendant sur toute une vie, est contenue déjà dans la morale de
+l’honneur, ou contient un principe d’honneur, mais en tout cas ressortit
+à la morale de l’honneur. Que ce soit par sentiment ou par notion de
+l’utile que l’animal ou l’homme sacrifie ainsi son intérêt immédiat, ce
+n’est pas douteux; mais il y a déjà chez l’homme un sentiment d’honneur
+à faire ainsi. La preuve, bien frappante selon moi, c’est que ce
+sacrifice, ceux d’entre les hommes qui sont inférieurs aux animaux _ne
+le font pas_ et se livrent à la jouissance immédiate malgré la
+sollicitation de leur intérêt personnel général. Ceux-là donc, très
+nombreux, bien entendu, qui font ce sacrifice sont guidés partie par le
+sentiment de leur intérêt, partie par le sentiment de l’honneur, par
+cette pensée: il n’est pas digne de moi--et que serais-je? pire qu’un
+animal--de me tuer pour satisfaire mon goût pour le manger, le boire ou
+le stupre. C’est de l’honneur, de la dignité, une dignité élémentaire,
+mais c’est bien un commencement, en deçà duquel quelques-uns restent. Et
+c’est précisément en remontant d’ici, à travers toutes les morales, à la
+morale la plus élevée, que nous saisirons bien et les différents devoirs
+qu’imposent les différentes morales et ceci que toutes, de plus en plus,
+se rattachent à l’honneur comme à leur principe, _ou_, et cela m’est
+égal, _sont plus elles-mêmes_ quand elles s’y rattachent.
+
+ * * * * *
+
+La morale sociale, commune à l’homme et à quelques-uns des animaux
+supérieurs, est ennoblie et renforcée par la morale de l’honneur, de
+telle sorte qu’on se demande presque ce qu’est la morale sociale quand
+elle n’est pas la morale de l’honneur elle-même et si, quand elle ne
+l’est point, elle n’est pas immorale. J’ai touché plus haut ce point.
+Mais s’il est parfaitement vrai qu’il est immoral d’être sociable, parce
+que les mœurs des hommes sont plutôt mauvaises qu’elles ne sont bonnes,
+il n’est pas moins vrai, et il l’est davantage, qu’il faut fréquenter
+les hommes pour ne pas leur montrer une hostilité qui est contraire à la
+charité, à la bonté, à la bienveillance et qui évidemment dessèche le
+cœur. Or comment à la fois fréquenter les hommes, c’est-à-dire, en
+somme, prendre leurs mœurs, et rester pur? Il n’y a qu’un moyen, c’est
+de les fréquenter en leur donnant de bons exemples et _pour_ leur donner
+de bons exemples. Et il n’y a rien qui à la fois soit plus conforme à
+l’honneur et qui le confirme et le fortifie davantage. La nécessité même
+de fréquenter les hommes vous rengage donc dans l’honneur, ou plutôt de
+cette double nécessité de fréquenter les hommes et de ne pas prendre
+leurs mœurs résulte cette nécessité aussi d’être plus ferme dans
+l’honneur qu’on ne le serait restant solitaire.
+
+Et aussi la morale sociale nous commande d’aider nos pareils, de nous
+consacrer à eux. Et c’est une chose qui serait épouvantable si elle
+était ce qu’elle est, telle qu’elle est et toute seule, puisqu’elle
+consisterait à aider nos semblables dans toutes les infamies, ou au
+moins malpropretés, où ils ont besoin d’être aidés et demandent à
+l’être. Mais dès que, dans cette morale sociale, vous faites entrer
+comme un grain de morale de l’honneur, tout aussitôt elle change
+complètement. Vous vous mettez, et largement, au service de vos
+semblables dans les limites de ce que l’honneur vous permet et vous
+conseille. Dès lors vos semblables, forcés de ne vous demander que ce
+qui est honorable, sont obligés à pratiquer l’honneur eux-mêmes et
+dirigent leur activité du côté des régions où ils savent que vous pouvez
+et voulez les aider; de sorte que, non seulement vous n’êtes associés à
+vos semblables que pour le bien, mais qu’encore, à cause du concours
+qu’ils espèrent de vous, vous êtes excitateurs de vos semblables dans le
+sens du bien.
+
+Et de tout cela il faut conclure que la morale sociale est
+abominablement immorale quand elle est la morale sociale, et qu’elle ne
+devient morale que quand elle est sociabilité où intervient le sentiment
+de l’honneur. Et comme, en dernière analyse, ce dont la société a le
+plus besoin, non pour pouvoir vivre, mais pour pouvoir vivre longtemps,
+non chaque jour, mais pour tous les jours, c’est un certain degré
+d’honnêteté, le véritable homme insocial, antisocial, c’est l’homme trop
+sociable et qui ne songe qu’à plaire à la société; le véritable homme
+social, c’est l’antisociable, c’est l’insociable, à condition qu’il se
+mêle cependant un peu à ses semblables pour leur donner l’exemple de
+l’honneur et pour les aider, ce qu’ils remarqueront et ce qui les fera
+réfléchir, strictement dans les limites de l’honneur pur.
+
+Comme dans la morale élémentaire, la moralité consiste à préférer son
+bien personnel général à sa jouissance immédiate, de même, dans la
+moralité sociale, la morale consiste à préférer le bien social général
+et permanent au bien-être social immédiat; et cette distinction c’est
+l’homme d’honneur qui la fait, et cette préférence c’est l’homme
+d’honneur qui l’enseigne. Il en résulte que la morale sociale sera
+subordonnée à la morale de l’honneur ou qu’elle ne sera pas. Donc il en
+résulte que quand elle existe, ou elle est étroitement enveloppée de la
+morale de l’honneur, ou elle est la morale de l’honneur elle-même.
+
+ * * * * *
+
+La fade morale sentimentale semble bien, comme nous l’avons assez
+marqué, n’avoir aucun rapport avec l’âpre et virile morale de l’honneur.
+Cependant, non seulement on peut concilier celle-ci avec celle-là; mais
+encore on peut dire que celle-là n’a agréé à quelques philosophes que
+vue à travers celle-ci et que, si ce milieu avait disparu, la morale
+sentimentale serait apparue dans une nudité honteuse qui eût fait
+reculer ses partisans les plus passionnés.
+
+Faire de la sympathie que nous montrent nos semblables le criterium du
+bien, le criterium de notre moralité, le criterium de ceci que nous
+sommes dans la bonne voie, ce serait un pur cas d’aliénation mentale, si
+nous ne nous persuadions qu’en nous aimant c’est le sentiment de
+l’honneur que suivent ceux qui nous aiment. Être aimé ne prouve rien,
+non pas même qu’on soit aimable, encore moins qu’on soit digne d’être
+aimé, encore bien moins qu’on soit digne d’être aimé pour ses vertus. Il
+ne prouve absolument rien du tout. L’amour souffle où il veut. Et cette
+comparaison de l’amour avec un souffle venu des régions du hasard est si
+juste que les Romains appelaient la popularité _aura popularis_. Or
+l’amour de nos semblables pour nous c’est la popularité. Et la
+popularité est la fille même du hasard. Elle naît exactement, non pas
+même d’un je ne sais quoi, ce qui est encore quelque chose, quelque
+chose qu’on n’a pas encore défini, mais elle naît littéralement d’on ne
+sait quoi et d’on ne saura jamais quoi. Elle est un des scandales de la
+raison. Avec elle on n’a pas même la règle de la négative et l’on ne
+peut pas dire, ce qui serait une certitude, que son existence est signe
+qu’elle est imméritée. Elle est méritée quelquefois, elle est imméritée
+souvent. Elle porte avec elle-même son incertitude touchant ses mérites.
+Elle est ce qui n’est signe de rien.
+
+Et il en faut dire autant de la popularité restreinte, de ce que
+j’appellerai, si l’on veut, la popularité domestique. Un homme--rien de
+plus fréquent--est adoré de sa femme, de ses enfants, de sa belle-mère
+(j’ai vu cela), de quelques amis. C’est le dernier des bohèmes, des
+fous, des égoïstes et des apaches. Rien n’irrite davantage l’honnête
+homme dévoué aux siens et dont toutes les vertus sont méconnues et, qui
+plus est, attribuées à son voisin, le bohème et l’apache. Il en est
+ainsi, s’il y a une providence, précisément _pour que_ l’honnête homme
+ne tienne pas compte de la sympathie de ses semblables et pour qu’il ne
+donne pas dans la morale sentimentale.
+
+Tant y a que la morale sentimentale porte en elle un terrible germe
+d’erreur.
+
+_Mais_, si l’on fait intervenir dans la morale sentimentale le sentiment
+de l’honneur et du respect, comme font évidemment tous ceux qui ont tenu
+compte de cette morale, alors elle se transforme immédiatement. Si l’on
+suppose que l’on ne sera aimé qu’en proportion de sa vertu et de son
+honneur, qu’en proportion de ce qui _devrait_ en effet vous faire aimer,
+alors il n’y a rien de plus raisonnable que la morale sentimentale. La
+morale sentimentale est fondée par des moralistes naïfs sur la sympathie
+humaine, non telle qu’elle est, mais telle qu’elle devrait être; non
+telle qu’elle est, mais telle qu’elle serait si elle avait honte de ce
+qu’elle est. Et comme, malgré tout, il arrive que la sympathie humaine
+ne se trompe pas et va en effet là où elle devrait aller toujours;
+comme, surtout, elle se trompe sur l’application de ses sentiments et
+souvent aime bien par amour de la vertu et de l’honneur, mais des gens
+qui en sont absolument dépourvus et à qui elle les attribue, le
+moraliste a été un peu autorisé, pourvu qu’il fût un peu myope, à dire:
+soyez sûrs que la sympathie humaine tend toujours à la vertu et à
+l’honneur (ce qui est à peu près vrai), et si vous vous sentez l’objet
+de la sympathie, concluez (c’est ici qu’est l’erreur) que vous êtes
+vertueux, et donc recherchez la sympathie de vos semblables.
+
+C’est ainsi que la morale de l’honneur rejoint la morale de la
+sympathie, à la condition que la sympathie soit bien placée. On peut
+dire que tout le théâtre de Corneille est fondé sur la morale de la
+sympathie, car ce que les héros et héroïnes recherchent, c’est bien
+d’être aimés; seulement ils ont le culte de l’honneur et sont persuadés,
+et avec raison, que ceux qu’ils aiment l’ont aussi et qu’ils ne seront
+aimés qu’en raison de leur culte pour l’honneur, qu’ils ne seront aimés
+qu’_en l’honneur_ comme d’autres ne sont aimés qu’en Dieu. Dans ces
+conditions, morale d’honneur et morale de sympathie se confondent. La
+morale de l’honneur _est_ la morale de sympathie elle-même, à supposer
+que les sympathies sont morales et à ne vouloir que de celles qui le
+sont.
+
+La morale de l’honneur peut encore bien s’accorder avec le stoïcisme.
+Elle le complète. Elle en accepte complètement le principe: lutte contre
+toi-même; car il est bien évident que la première _distinction_ que nous
+devions et aussi que nous puissions chercher, c’est celle qui consiste à
+ne point s’aimer et à n’être point désarmé contre soi-même par le
+sentiment de ses mérites. De plus, nous avons vu que la morale de
+l’honneur, dans ce désir qu’elle inspire à l’homme de se distinguer
+d’êtres inférieurs à lui, ou d’êtres supposés inférieurs à lui, ne
+laisse pas de lui indiquer un être particulièrement dont il doit se
+distinguer, à savoir lui-même, qu’il doit dépasser, à savoir lui-même,
+qu’il doit surmonter, à savoir lui-même et, jusqu’à ce point, la morale
+de l’honneur, non seulement donne la main au stoïcisme, mais elle est le
+stoïcisme.--Passé ce point, elle le complète _et lui donne son sens_.
+Car enfin pourquoi lutter contre ses passions et se surmonter soi-même?
+
+--Pour cela même, pour dompter ses passions.
+
+--Mais, c’est un sport!
+
+--C’est un beau sport.
+
+--C’est donc de la beauté que vous voulez faire? Il y a d’autres
+manières, peut-être moins sombres et moins tristes de faire de la
+beauté.
+
+--Pour dompter les passions qui sont laides.
+
+--C’est donc de la beauté que vous voulez faire. Il y a d’autres
+manières, et moins sombres, et moins tristes, de faire de la beauté, et
+peut-être même avec ces passions que vous méprisez.
+
+--Pour ne pas être dévoré par les passions, ce qui rend malheureux.
+
+--C’est donc le bonheur que vous recherchez? Vous êtes des épicuriens.
+
+Ils ont pourtant raison; seulement ils ne songent pas à introduire dans
+la loi du devoir le vrai sentiment qui la vivifie. Ils connaissent très
+bien ce sentiment, mais ils ne le reconnaissent pas; je veux dire qu’ils
+l’éprouvent, mais qu’ils ne le démêlent point. C’est bien par honneur
+que vous agissez; c’est bien pour vous distinguer d’autres êtres jugés
+par vous inférieurs à vous et de vous-même jugé par vous inférieur à ce
+que vous pourriez devenir; de telle sorte que, de victoire en victoire,
+d’homme surmonté en homme surmonté, se réalise ce sage parfait qui est
+un Dieu; c’est bien pour cela que vous agissez, certainement; mais vous
+ne l’avez pas suffisamment démêlé et, manque de cela, votre morale
+paraît quelque chose comme un jeu sublime.
+
+Elle se comprend elle-même dès qu’elle sait qu’elle est le _nisus_
+éternel de l’humanité voulant toujours laisser quelque chose derrière
+elle.
+
+Et remarquez que le reproche, qu’on fait avec quelque apparence de
+raison à votre morale, à savoir d’être trop individualiste et de ne
+guère pousser l’homme au dévouement envers ses semblables, disparaît
+aussitôt quand c’est d’honneur que l’on parle et non plus seulement de
+vertu stoïque. L’homme d’honneur comprend, il me semble, de soi-même, de
+par le sentiment qui le remplit, qu’il ne se distinguera et qu’il ne
+méritera son propre respect, que quand, non content d’étrangler ses
+passions dans sa cave et de s’abstenir et de supporter et de s’isoler,
+il agira sur les autres dans le sens de l’amélioration morale. Vous le
+faites, certes, par votre prédication; mais il est évidemment honorable
+de le faire par l’action, par l’élaboration des législations meilleures,
+par la répression et la correction et le relèvement des peuples qui
+entraveraient le progrès de la civilisation morale, etc.
+
+Et... vous le faites par la prédication! Pourquoi le faites-vous? Je ne
+sais pas trop. La prédication suppose qu’on veut une humanité tout
+entière pénétrée des préceptes qu’on lui présente. Voudriez-vous que
+toute l’humanité s’abstînt et supportât, c’est-à-dire fût composée
+d’individus isolés les uns des autres, et c’est-à-dire ne fût plus
+l’humanité? Votre morale, si excellente, conduit à faire un genre humain
+d’ascètes anachorètes. Aussi ne visez-vous point l’humanité en prêchant.
+Vous visez le petit nombre de ceux qui sont capables de vivre comme
+vous, mais qui n’y ont pas encore songé, laissant volontairement de côté
+la majorité du genre humain. Je rêve mieux pour vous et je dis qu’il y a
+au fond de vos principes mêmes un principe de vie qui pourrait être
+proposé à l’humanité tout entière: guerre aux passions, non pour se
+faire invincibles, mais pour vaincre le mal sous toutes ses formes. Quel
+mal? Le mal de déchoir.
+
+Ainsi la morale de l’honneur replacée dans le stoïcisme, et je dis
+replacée parce qu’elle y est chez elle, fait un stoïcisme élargi,
+agrandi, plus actif et plus vivant.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur peut rectifier et compléter de même la
+morale-science-et-art-des-mœurs. Il est dans votre nature, car vous êtes
+surtout un savant, un studieux, de considérer la «réalité morale», les
+mœurs des hommes, principalement pour les étudier, car vous êtes un
+savant, un studieux, mais aussi pour en tirer une leçon à l’usage des
+hommes et même au vôtre. Fort bien. Or vous n’en tirerez aucune leçon,
+du moins j’ai cru le démontrer, si vous ne les rapportez pas, comme à
+une pierre de touche, comme à un instrument de contrôle, comme à un
+instrument de jugement, à un idéal de mœurs que vous vous serez formé.
+Bon gré mal gré, vous ferez intervenir cet idéal dans tout projet, si
+modeste soit-il, «d’amélioration» de vos semblables ou de vous-même, que
+vous aurez fait. Or, cet idéal, quel sera-t-il? Un des idéals,
+assurément, que les diverses morales que nous avons examinées ont
+inventés et proposés aux hommes. Or j’ai cru montrer qu’ils ont tous
+quelque chose d’insuffisant; nous voilà ramenés à l’idéal honneur comme
+étant celui qu’inconsciemment peut-être vous consulterez à chaque
+amélioration de détail, que vous, très modeste et ne voulant procéder
+que par progrès insensibles, vous proposerez.
+
+Mais je dis que, particulièrement vous, c’est à l’idéal honneur que vous
+vous adresserez instinctivement, et peut-être sans le savoir, dès que
+vous ferez de «l’art moral». Car vous, peut-être avec raison, vous
+n’êtes pas un sentimental, et vous n’êtes pas un eudémoniste et ne
+croyez guère au bonheur; et vous n’êtes pas un poète et vous n’êtes
+guère partisan de la vie expansive ou de la vie intense et violente;
+vous êtes un sage très modéré dans ses ambitions pour l’humanité et un
+peu sceptique sur les puissances de l’humanité. Soyez sûr qu’à quoi vous
+songerez, qu’à quoi vous songez plus ou moins consciemment toutes les
+fois que vous envisagez une amélioration possible, c’est à ceci: plus
+d’_humanité_ entre les hommes, moins de violences, moins de
+meurtrissures, moins de cruautés. Comme vous êtes surtout _instruit_ des
+mœurs des hommes, vous êtes ennemi de ce que vous voyez bien qui leur
+fait faire le plus de sottises, à savoir de leurs passions basses et
+leurs passions hautes, et c’est assurément à un certain milieu et
+entre-deux que vous voudriez les arrêter, avec un progrès lent dans ce
+sens. Or c’est à l’instinct de l’honneur que, dans ce dessein, vous
+faites appel. Toutes vos améliorations se ramèneront à ceci: soyez
+corrects, soyez dignes, n’admettez pas des institutions qui sentent la
+vengeance, c’est-à-dire l’animalité, qui sentent l’ambition désordonnée,
+c’est-à-dire la sauvagerie, qui sentent la torpeur et l’inertie,
+c’est-à-dire la végétalité et même la végétalité inférieure. Tout cela
+c’est de l’honneur d’homme et de l’honneur que peuvent comprendre les
+hommes de toutes classes et de tout rang, ce qui est précisément ce
+qu’il vous faut.
+
+Et voyez comme aussitôt que ce principe est, je ne dirai pas introduit
+auprès de vous, car vous l’avez, mais mieux connu, mieux saisi, votre
+préoccupation principale prend tout son sens. Certes, on n’a jamais
+assez connu les mœurs des hommes pour adapter et ajuster à chacune de
+leurs tendances, dans la mesure juste, comme correctif, le principe de
+l’honneur: «Il est digne de vous, qui êtes ambitieux, de l’être d’une
+façon qui vous distingue de l’ambitieux vulgaire; il est digne de vous,
+qui êtes colérique, de ne l’être que contre ce qui est bas et vil, pour
+vous distinguer de ceux qui le sont d’une façon puérile et infantile;
+etc.» La science des mœurs devient alors le diagnostic, qui n’est jamais
+assez informé, et l’art moral devient une médication employant une
+panacée, mot qui fera sourire, mais une panacée a formes multiples et
+toujours appropriée au tempérament du malade. L’art des mœurs est l’art
+d’introduire dans les mœurs autant de sentiment de l’honneur qu’elles en
+pourront comporter dans telle situation donnée, ce qui comporte les
+connaître à fond et avoir mesuré toutes leurs faiblesses et toutes leurs
+forces.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur s’accommode encore de la morale de Guyau, de la
+morale expansion de la vie, et elle la complète heureusement. La morale
+c’est la vie en beauté. Je le veux bien; mais à quoi reconnaîtrons-nous
+la beauté? Quel sera le criterium de la beauté? C’est ce que Guyau n’a
+jamais dit, et c’est pour cela que sa morale reste flottante, parce que
+_ce qui semble beau_ est partout et par conséquent tout est moral. Mais
+si nous arrivons à savoir ce qui est humainement beau et si nous
+démêlons que ce qui est humainement beau c’est tout ce qui nous élève
+au-dessus de quelque chose jugé par nous indigent; comme le sens de la
+beauté et le sens de la vie et le sens de la vie belle se fait lumineux
+et presque précis! Et comme alors, oui, je puis dire: être moral c’est
+vivre; vivre véritablement étant augmenter en moi la valeur de la vie.
+Car maintenant, j’ai en mains une _valeur_, ce que je n’avais pas tout à
+l’heure. Il a suffi de cela, mais c’était tout, pour que le système,
+sans changer en soi, eût toute sa vertu. Il me dirigeait vraiment de
+tous les côtés; il me dirige maintenant de tous les côtés encore, mais
+avec une boussole très exacte qui me fait éviter les écueils de chaque
+région et dans chaque région me fait voguer par une mer sûre vers des
+terres fécondes.
+
+ * * * * *
+
+Puisque Nietzsche, comme M. Fouillée a raison de le dire, a un point de
+départ qui n’est pas très différent de celui de Guyau, si tant est qu’il
+ne soit pas le même, de la morale de l’honneur appliquée au
+nietzschéisme, nous dirons à peu près la même chose. La morale de Guyau
+devient la morale de l’honneur dès que par la beauté de la vie on entend
+l’honneur, et la morale de Nietzsche est la morale de l’honneur
+elle-même si, ce qui n’est pas certain, mais ce qui est probable, par
+héroïsme il a entendu la joie de l’honneur qui se satisfait. Si nous
+rencontrions toujours les formules favorites de Nietzsche quand nous
+exposions la doctrine de l’honneur comme principe de la morale, c’est
+que tout ce qui est signe de force est signe de force morale, et tout ce
+qui est exercice de force est exercice de force morale, à une certaine
+condition, et qu’il ne reste plus à savoir que pour quelle cause et dans
+quel dessein la force se met en action, pour savoir si elle est morale
+ou si elle ne l’est pas; et le seul tort de Nietzsche, considérable il
+est vrai, est d’avoir cru que la force est morale en soi, ou, puisqu’il
+récuse le mot moral, d’avoir cru que la force est, en soi, la bonne
+règle de notre développement.
+
+Il a dit, en bon Allemand négateur du droit: «Vous dites que c’est la
+bonne cause qui justifie la guerre? Je vous dis que c’est la bonne
+guerre qui sanctifie toute cause.» Voilà ce qui nous sépare; mais s’il
+avait compris une fois pleinement ce qu’à chaque instant il est tout
+près de comprendre, que la force se trompe sur elle-même comme la
+faiblesse, et qu’il faut à la force un criterium de son bon ou mauvais
+emploi, toutes ses directions générales le menaient à préconiser et à
+introniser la force noble, et c’est-à-dire celle qui se méprise
+elle-même quand elle n’est pas conforme à l’honneur. Et c’est ce qu’il
+dit lui-même le jour où à sa formule: «L’homme est quelque chose qui
+doit se surmonter», laquelle toute seule n’est encore rien, il ajoute:
+«Que votre amour de la vie soit l’amour de vos plus hautes espérances et
+que votre plus haute espérance soit la plus haute pensée de la vie»,
+équation entre l’amour de la vie élevée et l’amour de ce qu’on espère de
+la vie, c’est-à-dire un progrès sur soi-même.
+
+Tous les «signes de noblesse» de Nietzsche sont des signes du désir chez
+l’homme de se distinguer de ceux qui sont contents d’eux-mêmes, et aussi
+de soi-même trop facilement content de soi. Et comme son stoïcisme est
+un stoïcisme d’action, que ce stoïcisme d’action soit dominé et dirigé
+par ce sentiment que l’homme doit se dominer et dominer les autres pour
+l’honneur de l’humanité, toute sa philosophie devient celle du courage
+au service du bien.
+
+Elle devient celle de Montaigne en un jour de stoïcisme chrétien: «O la
+vile chose et abjecte que l’homme s’il ne s’élève au-dessus de
+l’humanité!--Voilà un bon mot et un utile désir, mais pareillement
+absurde; car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée
+plus grande que le bras et d’espérer enjamber plus que l’étendue de nos
+jambes, cela est impossible et monstrueux, ni que l’homme se monte
+au-dessus de soi et de l’humanité; car il ne peut voir que de ses yeux
+et saisir que de ses prises. Il s’élèvera si Dieu lui prête
+extraordinairement la main; il s’élèvera, abondamment et renonçant à ses
+propres moyens et se laissant hausser et soulever par des moyens
+purement célestes. C’est à notre foi chrétienne, non à la vertu stoïque
+de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose.»--Il est vrai,
+dirai-je; mais, même sans avoir recours à la foi, en langage
+philosophique, cela veut dire: l’homme doit se surmonter et ne peut pas
+se surmonter; c’est donc d’accomplir sur lui un miracle qu’on lui
+demande quand on lui dit: «Surmonte-toi», et il est étrange qu’un
+incrédule comme Nietzsche l’y convie; mais ce miracle, si l’homme y
+croit, il commence à être accompli; s’il s’y applique avec une énergie
+qui sera en raison de l’intensité de sa foi, il sera à demi accompli; et
+c’est-à-dire que, sans se surmonter, l’homme aura atteint ses limites,
+surmontant tout ce qu’il _paraissait_ être et tout ce que lui-même
+croyait qu’il était. Or cet acte de foi, point de départ de toutes ces
+nobles démarches et de cette métamorphose quasi divine, c’est un acte de
+foi en l’honneur, en l’honneur, reste peut-être et peut-être signe de
+notre céleste origine.
+
+ * * * * *
+
+Et enfin que la morale de l’honneur soit la morale même de Kant avec une
+sorte d’addition qui ne fait que la modifier, qui ne fait que la ramener
+à être persuasive comme toutes les morales non religieuses, qui ne fait
+que la laïciser, si l’on me permet ce badinage, c’est ce que tout cet
+essai aura déjà suffisamment mis en lumière. La morale de Kant commande,
+la morale de l’honneur persuade impérativement par la bouche d’un
+personnage qui commande par un conseil, mais qui très rapidement revient
+lui-même à commander sans phrases. La morale de l’honneur explique la
+morale de Kant, ou plutôt fait qu’elle s’explique; elle fait parler la
+grande muette; elle desserre les lèvres scellées de l’Impératif.
+
+Du reste, elle lui laisse tout son caractère. Il est vrai encore que
+toute action inspirée par des mobiles intéressés n’est pas morale et que
+ne _s’achemine_ à être morale qu’une action inspirée par des mobiles
+intéressés et par un «commencement d’amour de Dieu», c’est-à-dire du
+bien pour lui-même. Il est vrai encore que l’échelle des valeurs des
+actions est établie par cette considération que plus une action s’écarte
+de l’intérêt de l’agent et se rapproche d’une idée pure, plus elle est
+morale. Mais il n’est plus vrai qu’elle doit se rapprocher d’un pur rien
+ou d’un quelque chose qui ne dit rien. Elle doit se rapprocher de l’idée
+à la fois la plus élevée et la plus capable de s’élever sans cesse et la
+plus universelle et la plus capable d’être universelle.
+
+Il est vrai encore qu’une action inspirée par la seule sensibilité n’est
+pas morale; mais il n’est plus vrai que «le sentiment même de la pitié
+et de la compassion tendre est _à charge_ à l’homme bien intentionné
+quand il intervient avant l’examen de cette question: où est le devoir?
+et qu’il est le principe de la détermination qu’on prend, parce qu’il
+vient troubler l’action de ses sereines maximes; et qu’aussi lui faut-il
+souhaiter d’y échapper pour n’être plus soumis qu’a cette législatrice,
+la Raison». Non, cela n’est pas vrai; et Schiller a raison en son
+épigramme: «Je sers volontiers mes amis, mais, hélas je le fais avec
+plaisir; j’ai un remords.--Eh bien, efforce-toi de le faire avec
+répugnance, et ce sera le devoir.» Ce qui est vrai, c’est que l’_accord_
+entre la sensibilité et la raison est le signe du vrai et qu’il faut
+souhaiter, non pas d’échapper à la sensibilité, mais qu’elle se
+rencontre avec la raison. Or cet accord ne peut être indiqué par un
+commandement sec, froid et silencieux, mais par une instigation
+chaleureuse et éloquente qui tienne déjà un peu de la sensibilité. C’est
+celle de l’honneur. L’honneur est le médiateur entre la sensibilité et
+la raison; il est l’interprète de la raison auprès de la sensibilité.
+
+Au fond, Kant établit bien la morale sur l’honneur quand il observe que
+le sentiment qui _reçoit_, pour ainsi parler, la loi morale dans le cœur
+de l’homme, c’est le respect. Le respect, c’est ce que la sensibilité
+_a_ pour le commandement moral. Or respecte-t-on un commandement pur et
+simple? Non; on lui obéit quand on ne peut pas faire autrement. Ce qu’on
+respecte, depuis la simple déférence jusqu’à la vénération et jusqu’au
+culte, c’est la raison du commandement ou le caractère de celui qui
+commande. Ce qu’on respecte dans le commandement moral, c’est l’honneur
+qu’il nous donne pour sa raison ou le personnage de l’honneur sous
+lequel il nous apparaît. C’est cela qu’on peut respecter et que l’on
+respecte. En trouvant, et très bien, le lien entre la loi morale et la
+sensibilité, le levier entre la loi morale et la sensibilité, Kant a
+trouvé ce à quoi, vraiment et réellement, _in actu_, nous obéissons
+quand nous sommes moraux. Quand nous sommes moraux nous nous respectons,
+quand nous nous respectons nous sommes moraux; quand nous avons trouvé
+ce qui en nous est non aimable--pour nous c’est nous tout entier--mais
+respectable, et quand c’est à cela que nous nous attachons, nous sommes
+moraux. Et donc Kant, je ne dirai peut-être pas a fondé la morale sur
+l’honneur, mais il l’a _vue_ fondée sur lui.
+
+Son criterium même est plein de cette idée; car agir de telle manière
+que nous puissions vouloir que la maxime d’après laquelle nous agissons
+soit une loi universelle, prenez garde, il y a de la sensibilité
+là-dedans; il y a un commencement de sensibilité; c’est vouloir avoir
+l’honneur d’être le législateur du genre humain; je dis trop? oui; eh
+bien, c’est vouloir avoir l’honneur de pouvoir se considérer comme
+législateur du genre humain; c’est dire: «J’agis bien; si tout le monde
+faisait ainsi...»; et ce n’est pas forcément de l’orgueil; ce n’est pas
+nécessairement de la fierté; mais c’est un sentiment d’honneur très vif,
+c’est le sentiment de s’être distingué de beaucoup d’autres jugés
+inférieurs à nous. Kant est tout plein de l’idée d’honneur. La morale de
+l’honneur ne fait que prendre Kant par un certain biais et le rendre
+plus accessible. Elle ne fait que mettre un pont entre son escarpement
+et nous.
+
+ * * * * *
+
+La morale de l’honneur, j’ai cru le prouver, s’adresse à tous, à tous
+elle fait appel et tous peuvent la recevoir. Mais à tous elle propose de
+se distinguer, de s’élever au-dessus de quelqu’un, fût-il supposé, de se
+faire préférables. Elle est tout entière, grâce peut-être à une
+interprétation particulière, mais enfin elle est tout entière dans le
+fier mot de Nietzsche que j’ai déjà cité, mais que je veux comme saluer
+en finissant: «Gardons-nous de rabaisser nos privilèges à être les
+privilèges de tout le monde»; car il s’agit d’être privilégiés, d’être
+plus haut, d’être les élus. Or nos privilèges, ce sont nos devoirs.
+Nietzsche le dit encore: «Compter nos privilèges et leurs exercices au
+nombre de nos devoirs.» Nos privilèges, c’est d’être en quelque chose
+plus forts, en quelque chose plus intelligents, en quelque chose plus
+vertueux que d’autres. Or autant de privilèges, autant de devoirs; et
+plus nous avons de privilèges, plus nous avons d’obligations, et c’est
+ce que l’honneur commande. Nous devons nous considérer, tous tant que
+nous sommes, puisque chacun de nous a son petit côté de supériorité,
+_nous devons nous considérer comme des privilégiés du devoir_.
+
+Remarquez que, comme il arrive souvent, la formule de Nietzsche peut se
+retourner et rester vraie. Nous ne devons pas rabaisser nos privilèges à
+être les privilèges de tout le monde. Nous devons aussi rabaisser nos
+privilèges à être les privilèges de tout le monde; c’est-à-dire vouloir
+que tout le monde pratique nos vertus et faire tous nos efforts pour
+qu’ils les pratiquent; et c’est en effet ce que les plus saints d’entre
+nous veulent de tout leur cœur. Mais pourquoi vouloir cette égalité?
+Pour en sortir. Pourquoi vouloir que nos privilèges soient rendus
+communs? Pour en chercher d’autres. Pourquoi vouloir que les devoirs
+pratiqués par nous soient pratiqués par tout le monde? Pour nous créer
+d’autres devoirs, plus grands, plus lourds, plus impérieux et plus
+nobles, ou les mêmes poussés plus loin. Et ainsi de suite et toujours,
+et voilà la formule de Nietzsche réintégrée: nous aurons toujours des
+devoirs dont nous serons toujours jaloux comme de privilèges.
+
+Et l’humanité, d’échelons en échelons, se surmontera toujours, les plus
+élevés tendant la main à ceux qui seront restés plus bas, ayant un
+double désir, une double volonté, qui n’a rien de contradictoire, d’être
+toujours rejoints, et d’être toujours supérieurs.
+
+Ainsi le veut l’Honneur, qui est le Devoir à l’état dynamique, qui fut
+le roi des combats sanglants, qui peut devenir le roi des combats
+pacifiques, le roi des rivalités salutaires, le roi des émulations
+sacrées, à la conquête, toujours à faire, jamais faite, toujours
+essayée, toujours commencée, toujours espérée, de la souveraine vertu,
+qui est le souverain bien.
+
+ * * * * *
+
+J’aurais peut-être dû--et aussi bien c’est peut-être ce que je devrais
+toujours faire--ne pas écrire ce volume; et me contenter de transcrire
+cette ligne d’Alfred de Vigny: «L’honneur, c’est la poésie du devoir.»
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ I. Avant Kant 1
+ II. La morale de Kant 38
+ III. Le néo-kantisme 80
+ IV. La morale sans obligation ni sanction 104
+ V. La morale de Nietzsche 139
+ VI. La morale science-des-mœurs 215
+ VII. La morale de l’honneur 257
+
+
+Poitiers.--Société française d’imprimerie.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76607 ***