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| author | pgww <pgww@lists.pglaf.org> | 2025-08-01 07:22:03 -0700 |
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Trois séries, + formant chacune un volume in-18 jésus, broché 3 50 + L’ouvrage est complet en trois séries, chaque volume se vend + séparément. + Politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire, + troisième mille, un vol. in-18 jésus 3 50 + Propos littéraires. Quatre séries, formant chacune un volume + in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément) 3 50 + Propos de théâtre. Quatre séries, formant chacune un volume + in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément) 3 50 + Le Libéralisme. Un volume in-18 jésus, huitième mille, broché 3 50 + L’Anticléricalisme. Un vol. in-18 jésus, septième mille, broché 3 50 + Le Socialisme en 1907. Un vol. in-18 jésus, huitième mille, + broché 3 50 + Le Pacifisme, un vol. in-18 jésus, troisième mille, broché 3 50 + Discussions politiques. Un vol. in-18 jésus, broché 3 50 + En lisant Nietzsche. Un volume in-18 jésus, cinquième mille, + broché 3 50 + Pour qu’on lise Platon. Un volume in-18 jésus, broché 3 50 + Amours d’hommes de lettres. Un volume in-18 jésus, cinquième + mille, broché 3 50 + Simplification simple de l’orthographe. Une piqûre in-18 jésus 0 60 + Madame de Maintenon Institutrice, extraits de ses lettres, + avis, entretiens et proverbes sur l’Éducation, avec une + introduction. Un volume in-12, orné d’un portrait, 3e + édition, broché 1 50 + Corneille, un vol. in-8º illustré, 9e édition, broché 2 » + La Fontaine, un vol, in-8º illustré, 11e édition, broché 2 » + Voltaire, un vol. in-8º illustré, 8e édition, broché 2 » + Ces trois derniers ouvrages font partie de la _Collection des + Classiques populaires_, dirigée par M. Émile Faguet. + Discours de réception à l’Académie française, avec la réponse + de M. Émile Ollivier, une brochure in-18 jésus 1 50 + Cours de poésie française. Leçon d’inauguration. Une piqûre 0 50 + La Revue Latine, journal de littérature comparée (a cessé de + paraître en décembre 1908). + La collection comprend sept années. + La première année est épuisée. + La deuxième année 10 » + La troisième année et les suivantes, chacune 6 » + L’année forme un volume in-8º carré de plus de 700 pages, broché. + (Chaque année se vend séparément.) + + + + +La Démission de la Morale + + + + +CHAPITRE PREMIER + +AVANT KANT + + +Il y a quelque intérêt à étudier très froidement, et aussi +«objectivement» que possible, l’évolution de la morale, particulièrement +en France, depuis Kant jusqu’aux dernières nouvelles. Cela peut jeter +quelques lumières sur l’état des esprits et par conséquent fournir +contribution à l’histoire générale, ce qui a peut-être une certaine +utilité. Et en tout cas c’est un divertissement qu’on peut estimer +honnête. + + * * * * * + +La morale est la science, ou l’art, qui peut, ou donner aux hommes des +règles de leur conduite à travers la vie, ou donner aux hommes des +indications sur la conduite qu’ils feront bien de suivre à travers la +vie. + +Si on la tient pour une science pouvant donner des règles, si on la +tient pour «normative», la morale, à mon avis, ne peut se fonder que sur +une religion,--que sur une science, ou plusieurs sciences--ou que sur +elle-même. + +Si on la tient pour un art, elle peut emprunter à certaines sciences, ou +au _savoir_ en général, quelque chose; elle peut s’appuyer sur le savoir +et en tirer quelque secours; mais elle est surtout un ensemble de +démarches ingénieuses, de la part de l’homme, pour s’accommoder aux +choses et à soi et pour diriger sa vie de manière à être dignement et +noblement satisfait de soi-même. + +Pour remonter, un instant, aux anciens, il faut savoir qu’ils ont connu +très bien la morale en tant que science et aussi la morale en tant +qu’art. A prendre les choses dans les grandes lignes et en négligeant +volontairement des détails, importants il est vrai, et qui pourront, je +le sais, faire objection contre moi, on ne se trompera pas beaucoup en +disant que la morale considérée comme science a été inventée par Socrate +et les stoïciens, ses vrais disciples; et que la morale considérée comme +art a été inventée par les épicuriens. + +Socrate, à en juger d’après ceux des livres de Platon où Platon semble +plus qu’ailleurs s’inspirer de lui, fonde la morale sur la psychologie. +Il dit: «Connais-toi toi-même, et, selon que tu te connaîtras plus ou +moins bien, tu seras plus ou moins vertueux.» Il fonde tellement la +morale sur la science qu’il confond la moralité avec la science, +volontairement. Faire le bien, c’est le savoir. Savoir le bien, c’est le +faire. Qui sait le bien fait le bien. Celui qui fait le mal n’est qu’un +aveugle qui ne se connaît pas. Théorie que j’ai discutée ailleurs et +peut-être réhabilitée[1], dont je ne retiens à cette heure que ceci, à +savoir que Socrate est éminemment, est en son fond, un moraliste +dogmatique, qui veut donner à la morale la solidité, la fermeté, +l’impérativité aussi d’une science exacte. + + [1] Voir _Pour qu’on lise Platon_. + +Les stoïciens tout de même. Les stoïciens rattachent toute leur morale à +la psychologie, à la science de l’homme quand ils donnent comme premier +principe de la morale: «Vivre conformément à la nature». Qu’est-ce à +dire en effet? Qu’il faut vivre conformément à la nature de l’homme +(c’est le sens que le ὁμολογουμένωσ τῇ φύσει a toujours dans Épictète), +donc qu’il faut connaître sa nature. Qu’il faut vivre aussi conformément +_à la nature entière_ (c’est le sens que le ὁμολογουμένωσ a toujours +dans Marc-Aurèle), à l’ordre général de la nature; donc qu’il faut +connaître la nature universelle, l’ordre général du monde. + +La morale se rattache donc à la science tout entière et n’en est que +l’aboutissement dans l’homme même, dans la conduite qu’il doit tenir. +_Or_ qu’est-ce que la science de lui-même et du Tout peut apprendre à +l’homme? Qu’il y a une raison universelle, très sage, très _suivie_, +très harmonieuse, très logique, qui _ne se contredit pas_; et aussi +qu’il y a dans l’homme une raison moins ferme, plus ou moins vacillante; +mais qui est ce qui en lui _se contredit le moins_ et la seule chose en +lui qui puisse ne pas se contredire. Donc il faut suivre la raison pour +rester logique, pour être _constant_, pour avoir une vie harmonique en +toutes ses parties parce qu’elle sera dominée par un seul principe. + +Et donc il faudra, du côté de soi-même, n’obéir aucunement à ses +passions, qui sont forces illogiques et capricieuses; du côté de +l’extérieur mépriser complètement tout ce qui ne dépend pas de nous, +tous les _fortuits_, qui, si nous en tenions compte, nous feraient +également vivre d’une vie capricieuse et irrégulière.--Pour mépriser +tant de choses et se dérober à l’influence de tant de choses, il faut se +donner une volonté énergique, indomptable et en quelque sorte +implacable. La raison, c’est tout l’homme intellectuel; la volonté, +c’est tout l’homme actif. Raison et volonté, c’est tout l’homme. La +sensibilité doit être supprimée. La volonté sans cesse en acte et +n’obéissant qu’à la raison, c’est toute la morale. + +Cette morale, on a vu comme elle se rattache à la science de l’homme et +à la science du monde, à la science totale, et comment elle se fonde sur +elle. + +Pour les épicuriens, malgré quelques essais qu’ils ont faits pour donner +un caractère scientifique à leur morale, la morale est bien, en somme, +un art et seulement un art. Elle pourrait être définie: _les moyens +d’être heureux_. L’homme aspire au bonheur. Il a raison. Il serait +étrange qu’on voulût lui persuader qu’il a tort. On n’y réussirait +guère, du reste, tant le désir de bonheur est le fond de notre nature. +Il faut tout simplement le laisser dans cette croyance. Seulement il +faut lui apprendre à ne pas se tromper sur ce qui est le bonheur, de +peur qu’en cherchant le bonheur instinctivement, il ne trouve que +l’infortune. Or où est le bonheur vrai, le bonheur qui ne trompe pas, +qui ne se déguise pas à nos yeux pour s’y révéler ensuite sous forme +d’infortune et de misère? C’est un art, précisément, que de le +découvrir. C’est une science aussi, si l’on veut, et il va de soi qu’il +n’est pas inutile de connaître l’âme humaine pour savoir ce qui doit +remplir ses désirs et par conséquent être un bonheur pour elle; mais +c’est surtout un art. C’est un art qui consiste à observer les +tentatives des hommes vers le bonheur et à noter celles qui réussissent +et celles qui échouent; et dans quelle mesure elles échouent et elles +réussissent; et dans quelles conditions elles ont plus ou moins succès +ou échec. + +Le bonheur étant chose relative et subjective, et la morale n’étant que +procédé pour arriver au bonheur, il s’ensuit que la morale est chose +subjective et relative, qu’elle est science particulière pour chacun, +donc non pas science, mais art, ainsi qu’il a été dit tout d’abord. + +Du reste, on peut arriver, relativement encore, à une conclusion assez +générale, et c’est à savoir que pour _la plupart des hommes_ le bonheur, +_tout compte fait_, est dans la vertu. La vertu n’est pas le but de +l’homme, la fin où il doit tendre; elle est le moyen le plus sûr pour +lui d’atteindre son but, qui est le bonheur. Elle le donne toujours, +tandis que les autres ne le donnent qu’accidentellement. Elle n’est pas +le but; elle n’est pas, non plus, le seul chemin; mais elle est la +grande route. L’épicurisme ne détruit donc pas la moralité. Il la +subordonne. Il la soumet à la recherche du bonheur. Il dit: «Puisque +vous voulez être heureux, soyez vertueux.» Il n’aurait rien à opposer à +qui dirait: «Je ne tiens pas à être heureux.» Il n’a rien à dire non +plus à celui qui affirme être heureux en dehors de la vertu, si ce +n’est: «Vous vous trompez»; ou: «Vous vous persuadez que vous êtes +heureux, sans l’être»; ou: «Vous ne le serez pas toujours.» Réponses un +peu faibles. + +L’épicurisme, comme tout art, peut toujours être contesté. Il est fort +par la première position qu’il prend; il est faible en ses conclusions. +Il est fort en demandant aux hommes: «N’est-il pas vrai que vous voulez +tous être heureux? Vous avez raison»; car ainsi il gagne tout d’abord +leur confiance. Il est faible en leur criant: «Donc soyez vertueux», +parce que le rapport entre ces deux propositions ne pouvant pas être +établi scientifiquement, ne pouvant jamais l’être que par un art plus ou +moins ingénieux, mais toujours récusable, n’a rien de ferme ni de +solide. + +A un autre point de vue, remarquons que ces deux morales antiques, +quelque dogmatiques qu’elles soient toutes les deux et surtout la +première, sont encore persuasives et non impératives, hypothétiques même +(surtout l’une) et non catégoriques. Quoique l’une et l’autre (surtout +la première) aient employé le mot qui veut dire: «_Tu dois_», elles ne +sont ni l’une ni l’autre autorisées pleinement à dire: «_Tu dois_». +Elles ne sont impératives que par un certain abus de mots et un certain +excès d’affirmation. Qui _m’oblige_ (voici pour le stoïcisme) à me +conformer à l’ordre universel ou à mon ordre intérieur, à la raison +cosmique ou à ma raison humaine? Absolument rien. Je puis trouver cela +beau, noble, honorable, convenable, digne de moi; mon orgueil peut être +extrêmement intéressé à l’accepter; mais que j’y sois _obligé_, je ne le +vois pas. Je pourrai dire: «_Decet_»; rien ne me fera dire: «_Debes._» +Le devoir stoïque n’est pas un devoir; c’est un idéal. On m’y attire; on +m’y pousse; on m’en éblouit et on m’en fascine; on ne me le commande +pas; on ne trouve pas quelque chose qui me le commande. Le stoïcisme est +persuasif; il n’est pas, il ne peut pas être impératif. + +Il est persuasif infiniment, parce qu’il s’adresse, pour nous persuader, +aux parties de notre âme dont nous sommes le plus fiers et que nous +chérissons le plus; il ne peut pas être impératif. + +Il est très visible, du reste, qu’il n’a jamais songé à l’être et qu’il +n’a jamais songé à dire: «Quelqu’un quelque part, ou quelque chose en +vous, vous commande impérieusement de faire ceci. Obéissez.» +Quelques-unes de ses formules se rapprochent de celle-ci; aucune n’y est +adéquate. Ses formules se ramènent toujours à: «Il est beau d’agir de +telle sorte.» C’est une persuasion de tout premier ordre; c’est une +magnifique persuasion; ce n’est pas une obligation démontrée; ce n’est +pas un impératif. + +Encore moins l’épicurisme est-il impératif. Il ne commande pas; il +persuade à peine; il renseigne: «Si vous voulez être heureux, faites +ceci.» L’épicurisme est une indication. C’est une indication qui n’est +pas fausse mais à laquelle on ne se sent nullement tenu de se conformer. +L’épicurisme n’a pas de force contraignante. Le stoïcisme non plus, +comme nous l’avons vu; mais on peut dire que le stoïcisme, à défaut de +force contraignante, a une force imposante; l’épicurisme ni ne contraint +ni même n’impose. + +Voilà ce qui me faisait dire que les deux grandes morales antiques sont +persuasives et non impératives. + +Et aussi elles sont hypothétiques et non catégoriques, ce qui est +presque la même façon de les envisager. L’épicurisme est éminemment un +«impératif hypothétique», comme dit Kant. Il recommande d’être vertueux, +_si_ l’on veut avoir le bonheur. Il conditionne la vertu; il conditionne +le devoir. En disant: «Soyez vertueux pour être heureux», il n’est pas +loin de dire: «Si vous ne trouvez pas le bonheur dans la vertu, +laissez-la.» Il ne dit point pareille chose; mais on peut la lui faire +dire. Il est hypothétique fondamentalement et apparemment, très +apparemment, ce qui est peut-être plus grave. + +Le stoïcisme ne l’est point apparemment mais il l’est en son fond, sans +aucun conteste. Il prescrit aux hommes la vertu pour qu’ils se +conforment à leur nature et à la nature; c’est la leur prescrire, _s’il_ +est vrai que leur nature et la nature soient orientés vers la vertu, +_s’ils_ reconnaissent dans leur nature une tendance à la vertu et dans +la nature la vertu proclamée. Or voilà bien une hypothèse, une hypothèse +que tous les efforts de l’école tendront à fortifier, à solidifier, à +charger de certitude; mais enfin une hypothèse. Voilà bien un «impératif +hypothétique». + +L’épicurisme pourrait même dire qu’il est moins hypothétique que le +stoïcisme, puisque l’hypothétique contenu dans son commandement est à +peine une hypothèse; puisque prescrire aux hommes la vertu s’ils veulent +être heureux, c’est la leur prescrire sans hypothèse, n’étant point +douteux que tous les hommes veulent le bonheur, tandis que +l’hypothétique contenu dans la prescription stoïcienne est hypothétique +très pleinement. + +Quoiqu’il en soit du plus ou du moins, les morales stoïcienne et +épicurienne sont persuasives et non impératives; sont hypothétiques et +non catégoriques. + +Pourquoi? Parce qu’elles sont humaines, strictement humaines. Elles ne +sont pas,--je crois bien qu’elles le sont un peu, quoi que je die, mais +enfin il est plus juste de dire qu’elles ne le sont pas qu’il ne le +serait de dire qu’elles le sont,--elles ne sont pas des débris, des +restes, des souvenirs inconscients de religions passées. Bien plutôt +elles sont en réaction et en sourde révolte contre les religions de +l’ancienne Grèce. Plus ou moins formellement elles accusent ces +religions d’immoralité et la morale grecque existe, au fond, et se sent +exister, surtout _pour que_ les vieilles religions n’existent plus. Elle +se sent exister et elle veut exister comme remplaçant les anciennes +religions et surtout comme prenant une place que les anciennes religions +n’avaient pas remplie. Elles sont, relativement aux anciennes religions, +d’essence presque absolument différente. + +Il est donc très naturel qu’elles n’aient pas le caractère impératif, +dominateur, conquérant, pour ainsi parler, et envahisseur, que les +religions ont d’ordinaire. Elles ne sont pas des morales détachées +d’anciennes religions et qui se souviennent inconsciemment d’avoir été +des religions et qui en ont gardé comme le caractère et comme le pli. +Elles ne sont pas des morales à air et à geste religieux. + +Remarquez du reste, pour tout dire, ou plutôt pour tout indiquer +brièvement, que les religions anciennes _elles-mêmes_ n’ont pas +beaucoup, n’ont pas violemment, pour ainsi dire, le caractère impératif. +Elles commandent, c’est incontestable, et elles promettent des +récompenses et elles menacent de châtiments. Elles sont donc, il faut le +reconnaître, des systèmes religieux complets. Complets, oui, mais peu +définis et peu rigoureux; parce qu’ils sont extrêmement, j’allais dire +désespérément complexes. Voyez brièvement tout ce qu’il y a dans les +religions antiques. Il y a des dieux, c’est-à-dire, première complexité, +des êtres qui _étaient_ des forces aveugles, puissantes et redoutables +de la nature et qui sont devenus des hommes, des hommes supérieurs, des +hommes très grands, très forts, très puissants et éternels; mais des +hommes; des dieux, donc, qui participent maintenant des forces +formidables de la nature et des passions changeantes, des caprices de +l’humanité; et qu’on adore confusément comme ils sont confus eux-mêmes; +pour lesquels on a les sentiments les plus divers et les plus mêlés, +admiration, crainte, respect, envie, culte artistique, ironie +quelquefois, autres sentiments encore. Les dieux sont des personnages +auxquels on croit, que l’on sent très présents, très proches, +quelquefois très éloignés, que l’on a bien en très grande considération, +mais qu’au fond on ne sait pas bien comment traiter. + +Il y a encore, dans le paganisme, le Destin, qui est une conception +peut-être aussi ancienne que celle des dieux, mais toute différente et +presque contradictoire. Née, sans doute, de l’intuition, plus ou moins +confuse, de l’immutabilité des lois de la nature, la conception du +Destin s’oppose à la conception des dieux. Ils sont capricieux comme des +hommes, il est immuable comme le ciel; ils peuvent être fléchis, il est +inflexible; ils peuvent être priés, il est inutile de le solliciter; ils +peuvent être corrompus par des présents, il est incorruptible. Le Destin +est un dieu sans oreilles, par derrière et par-dessus les dieux +sensibles. Il est profondément immoral en soi, puisque rien ne peut le +changer et que la bonne volonté humaine n’a pas de prise sur lui, et en +même temps on le mêle de moralité, pour ainsi dire, on fait entrer en +lui un élément de moralité, en aimant à se persuader que sa volonté +immuable et éternelle se confond avec la justice; mais encore on n’en +est pas sûr et il est à la fois effrayant et déconcertant, effrayant +surtout. + +Et il y a encore la Némésis, qui est contradictoire à la fois au Destin +et aux dieux. Elle est contradictoire au Destin, puisqu’elle est un +sentiment et même une passion, chose qui n’a aucun rapport avec un ordre +éternel; puisqu’elle est une jalousie des êtres supérieurs à l’égard de +l’homme, jalousie qui s’exerce capricieusement et arbitrairement, qui +est toujours suspendue sur la tête des mortels, mais que l’on peut +conjurer, écarter, fléchir par des prières et de bonnes œuvres.--Elle +est contradictoire, quoique un peu moins, aux dieux eux-mêmes; car elle +est un sentiment mauvais et bas qui dégrade les dieux, qui en fait des +êtres inférieurs à l’homme plutôt que supérieurs, qui les présente +surtout sous leur aspect de méchanceté et de rancune. + +La Némésis est démocratique; elle est même la démocratie symbolisée. +Elle fait des dieux qui, quoique supérieurs à l’homme, n’aiment pas que +des hommes soient grands, forts ou heureux. Elle fait des dieux qui +auraient des sentiments populaires, sans avoir l’excuse naturelle qu’a +le peuple d’être envieux des puissants. + +Elle est aristocratique aussi; elle est cette idée que le petit doit +rester à sa place, ne pas vouloir devenir grand et que s’il veut devenir +grand il trouvera plus grand que lui et plus fort, fût-ce au ciel, pour +le faire rentrer dans la sphère dont il a voulu sortir. + +On peut la prendre de ces deux manières; mais, de quelque biais qu’on la +prenne, elle est un sentiment méchant prêté aux dieux et qui les +rapetisse. Elle fait du dieu, soit un tribun hargneux qui exalte les +petits et qui déprime les grands et les châtie; soit un aristocrate +autoritaire qui maintient chacun à son rang avec une férocité sournoise, +procédant par coups brusques et inattendus. + +Inutile de dire, comme tout à l’heure pour le Destin, qu’on a, peu à +peu, essayé de faire entrer de la moralité dans la Némésis et que, +puisqu’on pouvait la prendre comme artisan d’égalité, on a affecté de la +tenir pour forme de la justice. Mais de la conception initiale qu’on en +avait eue reste ceci que la Némésis était contradictoire au destin et +contradictoire à l’idée de dieux plus nobles et plus généreux que les +hommes. + +Une religion si mêlée pouvait-elle être vraiment impérative, vraiment +normative, vraiment créatrice de règles nettes et précises pour la +conduite des hommes? Évidemment non. Elle peuplait leur esprit d’idéals +confus, d’espérances et de craintes confuses, de devoirs confus et +contradictoires. Donc, quand bien même, ce que j’ai indiqué que l’on +pourrait soutenir, les morales antiques auraient eu quelques racines +dans les religions antiques auxquelles elles succédaient, elles +n’auraient pas pu retenir de celles-ci un caractère impératif que +celles-ci n’avaient jamais eu. + +Et s’il est vrai, comme je crois que c’est plus vrai, que les morales +antiques fussent plutôt en réaction contre les religions antiques +qu’elles ne dérivassent d’elles, il y avait peu de chances, cependant, +pour qu’elles inventassent cette chose nouvelle, véritablement inconnue +et un peu étrange, une idée commandant à un homme, comme un maître à un +esclave et l’asservissant. De cette idée, ils ont approché, c’est +incontestable. Ils ont présenté soit la raison, soit l’intérêt bien +entendu, comme quelque chose, sinon qui nous oblige, du moins qui nous +accule, qui nous force à dire: «il est bien vrai qu’il n’y a pas autre +chose à faire»; et ceci est bien une sorte de contrainte. Mais ne nous y +trompons point, c’est encore une contrainte de persuasion; c’est une +contrainte qui donne ses raisons. «La raison, a dit Pascal, nous +commande bien plus impérieusement qu’un maître, car en désobéissant à un +maître on est malheureux et en désobéissant à la raison, on est un sot.» +La contrainte des philosophies morales antiques était précisément +celle-ci. Elles mettaient leur effort à nous contraindre à avouer qu’il +est sot de ne pas être vertueux. Mais ceci est encore de la persuasion; +c’est de la persuasion qui devient si forte qu’elle finit par prendre un +caractère presque impératif; mais précisément elle _finit_ par là, +tandis que c’est par là que la morale impérative commence, et la +différence est si considérable qu’elle est d’essence même. + +Oui, en vérité, tout le monde intellectuel grec, tant religieux que +philosophique, n’a connu que la persuasion. Les religions ont été +persuasives, les philosophies ont été persuasives. Les religions ont +effrayé d’abord, confusément; mais, ce semble, à remonter aux plus +anciens textes, sans tirer de leur majesté terrifiante un certain nombre +de commandements précis et formels, et je crois que l’on sait combien il +est difficile de mettre en formules et même de démêler la morale +d’Homère ou d’Hésiode. Puis elles se sont, confusément encore, mêlées de +morale, mais d’une morale qui entrait en elles comme un corps étranger +et qui travaillait plus à les désagréger qu’à les vivifier; et en partie +morales, en partie immorales, en partie esthétiques, et à ce titre +étrangères à la morale sans y être précisément contraires, elles +présentaient aux hommes une morale si mêlée et si indistincte qu’au fond +les meilleurs d’entre eux mettaient leur moralité même à se détacher +d’elles. + +Les morales, d’autre part, étaient ou noblement utilitaires et +eudémoniques, ou austères et contraignantes; mais toujours persuasives, +quelles qu’elles fussent, procédant par raisonnements et non par ordres, +recommandant la vertu et non la commandant, n’obligeant pas, ou ne +démontrant pas à l’homme qu’il est obligé, «raisonnant» l’homme, pour +parler le langage populaire, ne le captivant point, ne l’asservissant +point, ne le pliant point sous une loi indiscutable.--Cela revient à +dire que dans tout le monde intellectuel grec c’est la déesse Persuasion +qui est souveraine, et la déesse Persuasion est toujours un souverain +constitutionnel. + + * * * * * + +Le Christianisme vint. C’est lui qui a créé la morale impérative. Il l’a +créée par ce qu’il apportait avec lui; il l’a créée par ce qu’il +retenait du passé. Il sortait, lui, d’une religion, d’abord contre +laquelle il n’était pas en réaction; car il «n’était pas venu pour +détruire la Loi, mais pour la consommer»; et il sortait d’une religion +qui n’était pas confuse, mêlée et contradictoire; mais qui était +extrêmement précise et nette. Dans la religion biblique point de Destin, +point de Némésis et point de polythéisme (du moins depuis longtemps à +l’époque où le Christianisme parut). Un seul Dieu, qui est personnel, +qui n’est pas lié par une fatalité plus forte que lui, qui est libre et +qui est tout-puissant, qui commande comme un roi arbitraire et absolu; +qui d’autre part n’est pas jaloux des hommes, est très sévère et très +irritable, mais n’est pas jaloux et qui n’a qu’une passion, qui est +qu’on lui obéisse strictement et aveuglement. + +D’une religion de cette sorte, une morale impérative peut sortir et doit +sortir, et seulement une morale impérative. + +Elle est comme toute faite. La morale, c’est d’obéir à Dieu qui est +infaillible, qui n’a pas besoin d’être justifié et qui ne doit pas être +discuté. La morale sort de la religion et d’une religion nette, précise, +sans contradiction, sans incertitude, sans imagination, sans mythes +poétiques et singuliers. Voilà ce que Jésus retenait de l’ancienne Loi. +Il apportait une morale nouvelle, très nouvelle, comme nous le verrons +plus loin; mais il la rattachait à la religion antique et il la laissait +volontairement assise sur la religion comme sur sa base naturelle, +confondue avec la religion et aussi impérative qu’elle. Il disait: «Vous +aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et +de tout votre esprit. _C’est là le plus grand et le premier +commandement. Et voici le second, qui est semblable à celui-ci_: Vous +aimerez votre prochain comme vous-même.» Il est impossible de rattacher +plus fortement la morale à la religion, de confondre plus intimement la +morale et la religion, en insistant sur ceci que le premier principe de +la morale n’est que le second commandement, et sur ceci que, du reste, +le commandement qui renferme toute la morale n’est qu’une sorte de +répétition du commandement qui renferme toute la religion. Pour Jésus la +morale n’est qu’un aspect de la religion. Il n’y a rien de plus juste +que le nom de Fils de Dieu appliqué à Jésus. Jésus, c’est la morale +elle-même; Jésus Fils de Dieu, cela veut dire que la morale procède de +la religion, en sort, s’appuie sur elle, du reste est consubstantielle +avec elle et en a tous les caractères. Jésus est un aspect de Dieu; la +morale est un aspect de la religion. + +La morale ainsi comprise ne peut être que normative, impérative, +absolument impérative, puisque, non seulement elle est _un_ Dieu, mais +elle est Dieu lui-même. + +D’autre part, ce que Jésus apportait avec lui, c’était une morale +nouvelle qui, si elle s’incorporait avec Dieu, et précisément parce +qu’elle s’incorporait avec lui, _le changeait_ très sensiblement. A la +loi de terreur Jésus venait substituer la loi d’amour; et cela, sans que +peut-être il s’en doutât, pour les gentils comme pour les juifs. Le Dieu +des juifs était un dieu terrible auquel il fallait obéir et qu’il +fallait craindre. Les dieux des gentils étaient également des dieux +auxquels il fallait obéir et qu’il fallait craindre. Le premier qui ait +dit dans le monde qu’il fallait _aimer_ Dieu, c’est Jésus. L’amour de +Dieu est la grande invention du Christianisme. Cette invention changeait +Dieu et la morale, donnait à Dieu et à la morale un tout nouveau +caractère. Car s’il faut aimer Dieu, prenez garde, il faut que Dieu +devienne bon; ou il faut qu’on se mette en l’esprit qu’il l’a toujours +été. Quelque effort que l’on y pût faire, on n’aimerait pas, on ne +parviendrait pas à aimer un Dieu méchant, ou un Dieu qui ne serait que +terrible, ou même un Dieu qui ne serait que strictement juste. Donc il +faut qu’on se le figure comme bon, comme juste sans doute, comme sévère +peut-être; mais comme bon. En disant qu’il faut aimer Dieu, Jésus, comme +nécessairement, l’a rendu aimable. Au fait, c’est ainsi qu’il se le +représentait et c’est parce qu’il _sentait_ Dieu bon qu’il a voulu qu’on +l’aimât; mais aussi c’est parce qu’il a dit qu’il fallait l’aimer qu’il +l’a fait bon éternellement dans l’imagination des hommes. + +Dieu était changé. La morale l’était du même coup. La morale était +jusque-là morale de justice; elle devenait morale d’amour. La morale +consistait jusque-là à respecter le droit d’autrui et à rendre à chacun +le sien. Elle consista désormais à aimer tous les hommes comme des +frères. Et cela était une conséquence très logique. Si Dieu doit être +aimé parce qu’il est bon et si, étant bon, il aime tous les hommes, la +seule manière de le bien aimer est d’aimer tous les hommes comme il les +aime. La substitution de Dieu père à Dieu roi amène la substitution de +l’idée de fraternité à l’idée de justice. + +Aussi l’idée de justice est-elle souvent méprisée et raillée dans +l’Évangile, et c’est à l’idée d’amour, de fraternité qu’il tend tout +entier. La seconde grande invention de Jésus est d’avoir passé par delà +l’idée de justice, considérée comme inférieure, pour installer la morale +dans l’amour. De là ces préceptes au delà desquels on n’ira point: +«Faites ce que vous voudriez qu’on vous fît; ne résistez pas au mal +qu’on veut vous faire et qu’on vous fait; aimez votre prochain comme +vous-même; aimez vos ennemis; faites du bien à ceux qui vous haïssent.» +De là cette morale, dont Kant a très bien dit que si toute la religion +sur laquelle elle s’appuie s’écroulait, elle subsisterait encore par +elle-même; de là cette morale que les attaques dirigées contre la +religion sur laquelle elle s’appuie n’atteignent pas et ne peuvent +atteindre; de là cette morale enfin que tout progrès des mœurs, réel ou +supposé, non seulement ne laisse pas en arrière, mais ne fait que +rejoindre, ou plutôt ne rejoint jamais et voit toujours devant lui comme +son but dernier et sa fin suprême. + +Cette morale est telle qu’il semble qu’elle pourrait se passer du dogme, +étant plus pure que lui, en quelque sorte, et plus sublime; mais +n’oublions pas qu’elle n’a pas voulu s’en passer et qu’elle s’est en +quelque sorte insérée et encadrée dans le dogme existant. Le dogme +était: Dieu commande et il faut lui obéir, et tel était le fondement de +la morale. Le dogme était: le désobéissant sera puni et l’obéissant sera +récompensé, et telle était la sanction de la morale. Jésus conserve tout +cela, et, _entre_ ce fondement de la morale et cette sanction de la +morale, il introduit une morale plus pure que l’ancienne et qui n’est +plus l’obéissance et qui est l’amour, et qui n’est plus la justice et +qui est la fraternité; mais il maintient et fondement et sanction, et il +dit que le premier commandement est l’attachement de l’homme à Dieu, et +il dit que Lazare sera recueilli dans le sein d’Abraham et que le +mauvais riche sera précipité pour l’éternité dans l’enfer. + +Donc une morale sublime avec fondement religieux, avec une sanction +religieuse; de caractère, par conséquent, nettement et formidablement +impératif; voilà la morale de Jésus.--Plus tard, autour de cette morale +demeurée fixe et immobile et qui ne pouvait que demeurer telle +puisqu’elle avait, du premier pas, atteint l’absolu, la religion dont +elle était comme encadrée et entourée, évolua. Elle se créa, au contact +des Grecs, et, du reste, parce qu’à une religion qu’on adopte on demande +l’explication de tout, une métaphysique très obscure et du reste +merveilleuse, qui restait comme le fondement, mais plus mouvant en +quelque sorte et moins assuré qu’auparavant, de la morale, que l’on +assurait toujours qui s’y appuyait. + +Elle donna, d’autre part, à la morale des sanctions plus variées, pour +ainsi parler, admettant un moyen terme, lui-même comportant différentes +mesures, entre le paradis et l’enfer, et par conséquent créant une +hiérarchie et une échelle des peines et des récompenses; et c’était là, +en somme, une idée évangélique, Jésus n’ayant pas détruit le Dieu juste +et ayant inventé le Dieu bon, et par conséquent une conciliation étant à +trouver entre la justice de Dieu et sa bonté, et ni l’une ni l’autre ne +pouvant être supprimée, et devant être imaginé un tempérament de l’une +par l’autre. + +D’autre part encore, comme il arrive aux conquérants d’être plus ou +moins absorbés, tout au moins altérés par ceux qu’ils conquièrent, le +Christianisme, s’il avait admis en lui beaucoup de métaphysique grecque, +admit en lui beaucoup de paganisme proprement dit. Le polythéisme +revécut, très atténué, mais il revécut dans les anges, du reste +empruntés à la religion hébraïque et dans les saints et saintes, +remplaçant les dieux nationaux, les dieux municipaux et les dieux +locaux; et dans les «Notre-Dame» de tel ou tel pays, qui sont, par un +artifice d’imagination, à la fois une seule personne et une foule de +personnalités très distinctes.--Le «destin» revécut, ici et là, très +contesté, parce que rien n’est moins évangélique que cette conception; +mais il revécut dans l’idée de la prédestination, selon laquelle Dieu +n’est pas lié par plus fort que lui; mais se lie lui-même de toute +éternité. + +Je ne vois guère que la Némésis, idée qui est la plus originale et la +plus caractéristique du paganisme, qui ne se retrouve pas dans le +Christianisme, pour cette raison que la grandeur et la toute-puissance +d’un seul Dieu est par trop contradictoire avec cette idée, laquelle met +les dieux aussi près des hommes qu’il est possible de les y mettre sans +en faire des hommes. Et encore je ferai remarquer que la Némésis me +semble bien paraître dans un des plus anciens textes des Évangiles, dans +le _Sermon sur la Montagne_: «Quand vous voudrez prier, dites: Notre +père qui êtes aux cieux... ne nous induisez pas en tentation.» De +quelque manière qu’on ait retourné ce texte et qu’on l’ait adouci, il +reste comme une preuve que dans les idées des premiers chrétiens, Dieu +pouvait tendre des pièges à l’homme, peut-être pour l’éprouver, +peut-être par je ne sais quel esprit de malice. Il y a là quelque chose +de la Némésis, que l’on trouve du reste, plus ou moins distincte, dans +certains passages de la Bible. Ce qu’il faut penser là-dessus, c’est, à +mon sens, que l’idée de la Némésis a été commune à toute l’antiquité, +qu’elle est très forte dans le paganisme, qu’elle est sensible dans +l’hébraïsme, que de l’hébraïsme elle a passé, presque subrepticement, +dans le Christianisme primitif; que le Christianisme y était du reste si +contraire qu’il avait de quoi l’éliminer et qu’il l’a en effet éliminée +assez vite, ne la trouvant du reste plus guère dans le paganisme à +l’époque où il s’est rencontré avec celui-ci. + +Quoi qu’il en soit, une morale si élevée qu’on peut la considérer comme +définitive, à fondement religieux, à sanctions religieuses, se +confondant avec la religion, aimant à croire et voulant croire que, la +religion disparaissant, elle disparaîtrait elle-même, nettement +impérative, normative et déclarant l’homme _obligé_: telle est la morale +chrétienne. + +Elle est l’ancienne «Loi de Dieu», transformée quant à ses préceptes, +transformée même quant à son esprit, conservant tout son caractère de +commandement absolu. + +Quand le Christianisme perdit quelque chose de son influence sur les +hommes, il se passa la même chose que quand le paganisme parut impur ou +grossier aux beaux esprits ou aux grands esprits de la Grèce. Les +penseurs voulurent créer une morale indépendante, plus ou moins +indépendante du Christianisme. Seulement la difficulté était plus +grande. Le paganisme avait une morale très faible et très contestable. +Une morale pure triomphait de la sienne et du même coup triomphait de +lui assez facilement. Le Christianisme avait une morale telle qu’aucune, +jusqu’à la consommation des siècles, à ce qu’il semble, ne pouvait la +dépasser. On ne pouvait donc pas, par l’invention d’une morale +supérieure à la sienne, le décréditer; on ne pouvait que lui emprunter +sa morale en la détachant de lui, au risque, par l’impuissance où l’on +se montrait de trouver en morale mieux que lui, de restaurer son crédit +au lieu de le détruire. + +On s’efforça, cependant--par un besoin qu’a souvent l’homme et que je ne +discute pas pour le moment, d’avoir une morale sans avoir une +religion--de constituer la morale indépendamment du dogme, et +c’est-à-dire, car on ne pouvait faire autre chose, de présenter aux +hommes les conclusions de la morale chrétienne, sans le fondement sur +lequel elle avait prétendu s’appuyer.--On s’efforça, par conséquent, de +trouver à la morale un autre fondement (car on croyait encore qu’il lui +en fallait un), que la foi en Dieu, l’obéissance à Dieu, l’amour de +Dieu. Mais la morale, comme je l’ai dit, ne peut se fonder que sur une +religion, sur la science ou sur elle-même. La fonder sur une religion, +c’est ce qu’on ne voulait plus faire; la fonder sur elle-même, c’est à +quoi l’on ne songea pas encore. Restait qu’on la fondât sur la science. + +Mais encore, sur la science en général, sur l’ensemble des sciences, ou +sur une science particulière? Sur l’ensemble des sciences, on n’y songea +point; les sciences, du reste, à cette époque, ne présentant pas +l’ensemble majestueux qu’elles présentent aujourd’hui et n’imposant +point. On essaya donc de fonder la morale sur une science particulière, +c’est-à-dire sur la science de l’homme. C’était revenir à l’antiquité et +soit au stoïcisme, soit à l’épicurisme. Ce fut surtout à l’épicurisme +qu’on revint. Toutes les morales utilitaires qui eurent un certain +succès en Angleterre, puis en France, sont à base d’épicurisme. Elles +cherchent à se constituer ainsi: il faut savoir ce qui peut rendre +l’homme heureux; ce qui le rend heureux, c’est une morale très pure +constamment mise en pratique; énumérons les éléments et comme les +conditions de cette morale... En un mot, la morale est la science du +bonheur, fondée sur la connaissance de l’homme. + +Je n’ai pas besoin de dire, puisque j’ai parlé plus haut de +l’épicurisme, dont nous n’avons ici qu’une réédition, qu’une morale de +cette sorte peut être très élevée et très saine; mais j’ai à peine +besoin de dire aussi: 1º qu’elle ne peut être que persuasive; 2º qu’elle +ne peut être qu’un art. + +Elle ne peut être évidemment que persuasive; car l’homme ne peut se +sentir obligé à être heureux. Cette proposition: «sois heureux; il le +faut, tu le dois», a quelque chose en soi de comique et de ridicule. Il +y a plus. Est-ce un reste, dans nos esprits et dans nos consciences, des +vieilles morales impératives et religieuses, peut-être; mais nous +sentons vaguement que le bonheur n’est pas un devoir, que nous ne sommes +pas obligés à être heureux et que peut-être nous sommes obligés à ne pas +l’être, que la recherche du bonheur a quelque chose d’immoral. Et ceci +n’est pas nécessairement une réminiscence chrétienne. Au fond de la +Némésis, pour y revenir un instant, il y avait cette idée que l’homme ne +doit pas être trop heureux, qu’un homme heureux est quelque chose de +contraire à l’ordre et d’_insolent_ (un peu du sens étymologique et un +peu de l’autre), et en dernière analyse l’idée de la Némésis, c’était +l’inquiétude qu’éprouve un homme à être heureux, c’était le remords du +bonheur, preuve que le bonheur a toujours pour l’homme quelque air de +péché. + +Nous ne nous sentons donc jamais obligés au bonheur, et la morale qui +nous donne comme fin le bonheur ne peut être que persuasive. Le dialogue +entre la morale eudémonique et nous est celui-ci: «_Voulez-vous être +heureux?_--Oui, _nous avouons_ que nous voulons l’être.--Si vous voulez +l’être, il faut tenir telle ou telle conduite.» Autrement dit, la morale +eudémonique n’a aucune _autorité_. Elle est une amie bienveillante et +indulgente qui nous prend par notre faible pour nous conduire à la force +d’âme, et qui nous prend par notre goût pour le bonheur pour nous mener +au bien. Nous l’aimons; nous lui sourions, comme elle nous sourit; mais +elle ne nous impose pas du tout. Nous n’éprouvons pas pour elle du +_respect_, et c’est une bonne idée de Kant que ce qui peut nous imposer +des devoirs doit être quelque chose qui nous inspire du respect. La +morale eudémonique n’est rien autre que doucement persuasive. + +Et la morale eudémonique, aussi, ne peut être qu’un art et n’a rien de +scientifique, parce que le bonheur est chose tout à fait individuelle. +Je place mon bonheur ici, je le vois ici; un autre le place et le voit +ailleurs; et il n’est pas certain que j’aie tort, ni que l’autre n’ait +pas raison. Le bonheur pour chacun est en raison de sa nature et de ses +aptitudes. Le bonheur est la concordance qui s’est établie ou qu’on a su +établir entre les facultés d’un individu et le champ d’activité où il +pouvait exercer ces facultés. Il y a donc autant de bonheurs différents, +en puissance, que d’individus. Or il n’y a pas de science de +l’individuel. La morale ayant pour fin le bonheur ne peut donc être +qu’un art, qu’un art ingénieux, individuel lui-même, et devra être +définie ainsi: la morale est l’art par lequel, chacun s’étant appliqué à +se connaître et se connaissant bien, se rend heureux par une sage +application de ses facultés propres au monde qui l’entoure.--Voilà qui +est bien; mais, donc, la morale n’est pas une science, elle est un art; +et même un art qui n’a pas de préceptes et de maximes générales; la +morale est un art personnel et incommunicable; la morale est l’art que +chacun devrait se faire à soi-même pour être le moins malheureux +possible. + +--Non pas tout à fait, répond la morale eudémonique. Je reste une +science en ce que, précisément, je crois que les principes menant au +bonheur sont très généraux, sont les mêmes pour tous les hommes, doivent +être tirés de l’étude de la nature humaine en sa généralité; en ce que +je crois que chaque homme serait dans l’erreur en cherchant à se rendre +heureux par l’étude, même scrupuleusement et froidement faite, de ses +penchants et aptitudes et ne saurait l’être qu’en se conformant aux +notions sur le bonheur que nous donne l’étude de l’homme, pour ainsi +parler, universel. Et en cela, je suis très nettement scientifique. + +--Je le veux bien; mais encore ce qui fait qu’on peut dire qu’il y a un +homme universel, ce qu’il y a de commun entre tous les hommes, c’est, si +l’on veut, le désir du bonheur; mais ce n’est pas du tout une idée, une +imagination sur le moyen d’y arriver. Tel vous dira: «Mon idée du +bonheur, c’est la volonté de puissance», et tel autre vous dira: «Mon +idée du bonheur, c’est la modération dans les désirs»; tel vous dira: +«Mon idée du bonheur, c’est la tranquillité», et tel autre: «Mon idée du +bonheur, c’est l’action.» Et ils vous diront ces choses sans que vous +puissiez légitimement contredire aucun d’entre eux. Il en résulte, à ce +qu’il me semble, que la morale eudémonique n’est pas une morale; qu’elle +est plusieurs morales opposées les unes aux autres, mettons, si vous +voulez, en souvenir de Nietzsche, la morale des maîtres, la morale des +esclaves--et quelques morales intermédiaires. + +Donc la morale eudémonique n’a rien d’universel et par conséquent n’est +pas une science. Elle est un art et elle est même plusieurs arts, une +infinité d’arts, l’un à l’usage de celui-ci et l’autre à l’usage de +celui-là. Chaque homme, dans ce système, est l’artisan de lui-même; et, +de la matière qu’il trouve en lui, doit faire une œuvre d’art selon la +matière qu’il a trouvée, selon la connaissance qu’il a de cette matière +et selon les procédés d’art qu’il a inventés. Donc pour le moraliste +eudémoniste point de morale. Il ne doit pas même en esquisser une. Son +traité de morale ne doit pas s’étendre au delà de son principe. Il doit +tenir en une ligne: «Cherchez le bonheur.» Pas un mot de plus.--«Mais +comment?--C’est votre affaire. Ce ne peut être que votre affaire. Je +vous dirai, si vous voulez, comment j’ai trouvé le mien; mais cela ne +peut pas vous renseigner sur le vôtre.» La morale eudémonique n’est ni +un commandement ni une prescription, ni même un guide. + +Il en est de même, à plus forte raison, de ce qu’on a appelé la morale +du sentiment, qui ne mérite pas qu’on s’y attarde bien longtemps. +Quelques philosophes, Rousseau surtout et ses disciples, ont eu pour +toute morale ceci: «Cédez à votre sentiment intime; il ne trompe pas.» +Au fond, _c’est vrai_; mais quand on a, successivement, refusé le nom de +sentiment intime à tant de choses qu’il ne reste plus rien qu’un quelque +chose qui n’est peut-être pas un sentiment. Si l’on dit en effet à un +«sentimentaliste»: «Dois-je toujours obéir au sentiment qui me possède +et qui me pousse, pour l’instant?» il répondra certainement: «Il faut +encore voir si ce sentiment est bien votre sentiment intime, profond, +radical; car il existe une foule de sentiments superficiels, momentanés +et _altérés_; il existe des sentiments qui sont des résultats des +circonstances et du monde où vous vivez et de l’atmosphère que vous +respirez et de votre éducation, etc.; ce sont des sentiments +circonstanciels ou des sentiments altérés; c’est au fond même de votre +nature qu’il faut vous adresser et c’est à lui qu’il faut vous +conformer; voilà le sentiment intime.» + +Mais à prendre les choses ainsi et à bien examiner, on arrive à +s’apercevoir que le seul sentiment intime qui ne soit suspect ni d’être +circonstanciel, ni d’être adventice, ni d’être altéré, est la voix même +de notre conscience, le quelque chose en nous qui dit: «Tu dois» ou: «Tu +ne dois pas» et qui n’est peut-être pas un sentiment.--Ou la morale +sentimentale entre les sentiments ne choisit pas, et alors elle n’a +aucune règle et n’est qu’une préférence arbitraire pour ce qui en nous +est passionné à l’exclusion de ce qui est froid, et elle nous déchaîne +débridés à travers la vie, et elle n’est que l’immoralisme pur et +simple; ou entre les sentiments elle prétend choisir, et on l’amène +assez facilement à reconnaître que le sentiment ou plutôt l’ensemble des +sentiments qu’elle donne comme bons n’est pas autre chose que le goût du +bien et que simplement elle a donné au devoir le nom de sentiment pour +s’appeler morale sentimentale au lieu de s’appeler morale du devoir. + + * * * * * + +Tels étaient les essais de morale indépendante qui étaient faits ici et +là, avec plus ou moins de hardiesse et aussi plus ou moins de logique, +lorsque Kant parut. + + + + +CHAPITRE II + +LA MORALE DE KANT + + +La première morale indépendante dans le sens vrai, dans le sens précis +et dans le sens le plus étendu du mot, est la morale de Kant. Jusqu’à +lui on avait voulu fonder la morale; il a voulu _ne pas la fonder_, ne +la fonder sur rien et qu’elle fût au contraire le fondement de tout et +que tout se fondât sur elle. Jusqu’à lui on avait voulu _rattacher_ la +morale soit à la science, soit à la religion; il a voulu ne la rattacher +à rien et ne l’asseoir que sur elle-même. Il a voulu qu’elle fût en soi +et qu’elle fût par soi. _L’insubordination du fait moral_ est la +maîtresse pièce de son système. Le fait moral est parce qu’il est et il +n’a à donner aucune raison qui l’explique et qui le fasse accepter. Il +n’a pas, pour ainsi parler, à plaider pour lui. Il s’impose. Il dit: «Je +dois être.» Il ne donne pas de considérants à l’appui de lui. Il dit: +«Je suis parce que je suis». + +Tout ce qui prétendrait le justifier l’affaiblirait. Si on le rattache à +une religion, on a à prouver cette religion qui est toujours moins +claire que lui; si on le rattache à une science, on a à établir et à +achever cette science qui n’est jamais guère établie et qui n’est jamais +achevée, tandis que lui est définitif dès qu’il existe. Reste à ne le +rattacher qu’à lui, à ne le fonder que sur lui, ou plutôt à ne pas le +fonder, à le prendre tel qu’il est, à reconnaître qu’il est et à le +vénérer. Le fait moral est un roi absolu qui est indiscutable et qui +doit être indiscuté. + +--Mais pourquoi, à lui seul au monde, attribuer ce caractère singulier; +pourquoi discuter tout, prouver tout, rattacher tout à quelque chose et +réduire tout à quelque chose, excepté le fait moral, qui, +vraisemblablement, est un fait comme un autre? + +--Mais je n’attribue pas ce caractère au fait moral; je le lui +reconnais, parce qu’il l’a. C’est comme cela qu’il se présente à nous. +Nous pouvons douter de tout, ou, si l’on veut et ce qui est la même +chose, sentir le besoin de prouver tout, excepté le fait moral. Toutes +les autres choses se présentent à nous comme matière de connaissance; le +fait moral se présente à nous comme connaissance; toutes les autres +choses se présentent à nous comme chose à connaître; le fait moral se +présente à nous comme chose connue. Nous disons: «Il y a peut-être un +monde extérieur et il faut nous donner des raisons de croire qu’il +existe ou qu’il n’existe pas; il y a peut-être des lois générales du +monde et il faut les chercher; il y a peut-être un auteur unique ou +plusieurs auteurs des choses qui existent et il faut chercher s’il +existe ou s’ils existent.» Nous ne disons pas: «Il y a peut-être quelque +chose en nous qui nous commande de bien agir.» Nous sentons cette +chose-là directement, immédiatement, comme de plein contact, et nous la +sentons continuellement. Elle seule ne passe pas par quelque chose pour +arriver à nous et n’a pas besoin d’être cherchée pour être trouvée. Nous +avons cette sensation qu’elle est si près de nous et en nous qu’elle est +nous-même. Pourquoi ne pas prendre pour le plus clair des faits celui +qui est en effet le plus clair, pour le plus manifeste celui qui est le +plus manifeste, pour le seul indiscutable, celui que nous avons le plus +de tendance à accepter sans discussion? Pourquoi vouloir expliquer le +fait le plus clair par d’autres plus incertains, prouver par des choses +douteuses la chose qui se présente comme n’ayant pas besoin d’être +prouvée, et arriver par des chemins détournés à cette morale que nous +atteignons du premier coup? + +Qui sait même, et c’est mon sentiment, nous dira Kant, si, étant donné +qu’il faut aller, comme on peut, du connu à l’inconnu, ce n’est point du +fait moral qu’il faut partir pour essayer de connaître et de prouver +tout le reste? Qui sait si, loin d’être fondé sur la métaphysique, ce +n’est pas le fait moral qui la fonde? Qui sait si ce n’est pas le fait +moral qui prouve le libre arbitre, qui prouve l’immortalité de l’âme et +qui prouve Dieu? Qui sait si, par un renversement des méthodes, il ne +faut pas, après avoir prouvé que la métaphysique s’écroule sur elle-même +quand elle se fonde sur elle-même, la reconstruire, et peut-être assez +facilement, sur la morale, une fois qu’il a été jugé que la morale est +la chose solide, l’inébranlable et l’_inconcussum_? + +Mais revenons, pour ne nous occuper que de la morale elle-même. Le fait +moral est donc le plus clair, le plus incontestable et le plus +directement saisissable de tous ies faits, intérieurs ou extérieurs. +C’est le fait moral qui est l’évidence, qui est cette évidence première, +cette évidence initiale tant cherchée par les philosophes. Ils ont dit: +à travers tant de choses douteuses, quelle est celle, s’il en est une, +dont on ne doit pas, dont on ne peut pas douter? Ils ont répondu: c’est +la vie, le sentiment de l’existence, le sentiment que l’on existe. Ils +ont répondu: c’est la pensée, la certitude où l’on est que l’on pense. +Je réponds, moi: ce qu’il y a de moins douteux, c’est que je me sens +obligé, c’est que quelque chose en moi me dit: tu dois! Pourquoi est-ce +cela qui est le moins douteux? Mais, parce que, quand à cette voix +intérieure je n’obéis pas; quand à cette voix intérieure je désobéis; +alors je souffre, alors j’ai des remords, alors j’ai de l’humiliation, +alors je suis dans un état douloureux. Qu’est-ce à dire? C’est à dire +que je viens de contrarier le fond même de ma nature; c’est à dire que +je viens de me nier, de me heurter et de me combattre moi-même. + +Remarquez que ce phénomène ne se produit pas à propos des autres choses +auxquelles j’ai tendance à croire. Je puis douter du monde extérieur +sans avoir remords, humiliation, mépris de moi-même, torture intime; +rien de tout cela. Je puis douter de mon existence et me croire une +illusion et un rêve, sans me faire de reproche et sans que rien en moi +me fasse des reproches. Je puis douter de ma pensée, je veux dire douter +que je pense, et ne pas me sentir humilié et dégradé, et dégradé par ma +faute. Il n’y a pas de remords intellectuel, et ceci est bien à +considérer. + +On pourrait dire, je le sais, qu’il y a une espèce de remords +intellectuel ou quelque chose qui y ressemble. Quand nous doutons d’une +chose très évidente aux yeux du bon sens, par exemple quand nous doutons +que nous vivions ou que nous pensions, nous nous reprochons très +sensiblement quelque chose. Nous nous reprochons de nous faire violence, +de fausser en nous les ressorts naturels de notre entendement ou de +demander à ses ressorts un effort qui dépasse les forces que la nature +leur a assignées.--Ceci est très vrai. Mais remarquez deux choses. La +première que le remords intellectuel est d’un caractère si différent du +remords moral qu’on ne peut guère que par un abus de mot lui donner le +même nom. Le remords intellectuel ne tourmente pas et n’humilie pas; il +trouble. Quand nous doutons ou essayons de douter des choses qui sont +d’évidence intellectuelle, nous ne nous sentons pas torturés et honteux; +nous nous sentons égarés. Nous nous sentons en bateau sans gouvernail ou +en ballon sans soupape. Plutôt, nous nous sentons aux approches d’une +espèce de suicide. Nous nous disons: «C’est à mon intelligence elle-même +que je me dérobe et que je dis adieu; si je doute de ceci, je ne puis +plus faire aucun usage de mon entendement; je ne puis, décidément, +douter de ceci encore sans un suicide intellectuel.» + +Voilà le caractère du remords intellectuel. Il est une crainte beaucoup +plus qu’un remords; il est un trouble, un effroi et une épouvante. + +Et la seconde chose à remarquer est celle-ci: c’est que le remords +intellectuel torture aussi quelquefois et humilie, il faut le +reconnaître; mais quand il nous inquiète sur la passion qui nous anime à +nier quelque évidence, ou sur les conséquences que cette négation peut +avoir. Nous nous reprochons de douter de telle vérité quand nous nous +disons que c’est peut-être par orgueil, ou par vanité et désir de +briller, ou par goût du sophisme, c’est-à-dire de la mystification, +c’est-à-dire du mensonge, que nous en doutons;--et nous nous le +reprochons encore quand nous nous disons que la vérité dont nous doutons +est peut-être profondément utile à l’humanité et que, rien qu’à en +douter personnellement et intérieurement, nous commençons à faire du mal +et nous nous acheminons à en faire. Mais qui ne voit que dans ces deux +cas le remords intellectuel n’est pas autre chose qu’un remords moral; +que le remords que nous éprouvons est un remords moral se rapportant à +des opérations intellectuelles, mais en tant qu’elles ont des rapports +avec la moralité, en d’autres termes un remords moral pur et simple? + +Donc le remords intellectuel ne torture pas et n’humilie pas; et quand +il semble qu’il torture et qu’il humilie, c’est qu’il n’est pas le +remords intellectuel, mais le remords moral; ou, ce qui revient au même, +le remords intellectuel n’est remords que dans la mesure où il se +complique de remords moral. Donc il n’y a qu’une chose qui nous fasse +souffrir: c’est la révolte contre une voix intime qui nous dit: tu dois, +tu es obligé; il n’y a qu’une vérité dont la négation nous fasse +souffrir et nous dégrade à nos propres yeux, c’est la vérité morale. + +N’est-ce pas un signe? Et n’est-il pas très rationnel de conclure de là +que _la vérité_, tout au moins la vérité essentielle, que _l’évidence_, +tout au moins l’évidence essentielle et peut-être fondatrice ou au moins +vérificatrice et justificatrice de toutes les autres, est l’évidence +morale? + +Acceptons cela. La morale, le fait moral, est ce qui n’a pas besoin +d’être prouvé, ce qui se tient debout en soi et par soi, ce qui est +irréductible à autre chose, ce qui est indépendant et insubordonné; +c’est l’_axiome humain_. + +Si l’on a erré jusqu’à ce jour, c’est qu’on a voulu prouver l’axiome et +rattacher à quelque chose ce à quoi, plutôt, tout se rattache, et +subordonner à ceci ou à cela, ce à quoi plutôt, tout se subordonne. + + * * * * * + +Maintenant, ce fait moral, il faut, non le prouver, certes, non +l’expliquer même, à proprement parler, mais l’analyser. Le fait moral se +présente ainsi. Quelque chose, en nous, nous dit: tu dois agir et tu +dois agir bien; il y a des choses qu’il faut faire et il y en a qu’il ne +faut pas faire; _il y a des choses_ telles que, si tu les fais, tu sens +que tu es digne de toi, conforme à toi; _il y a des choses_ telles que, +si tu les fais, il vaudrait mieux, et tu le sens, que tu ne fusses pas +né ou que tu fusses mort avant de les faire. + +--Mais ces choses que je dois faire, les puis-je faire; et ces choses +que je ne dois point faire, puis-je ne les faire point? + +--Oui, sans aucun doute; tu es libre absolument. Tu n’es pas limité dans +ta volonté; tu es limité dans l’exercice de ta volonté et tu ne peux pas +faire ce dont tes forces physiques sont incapables et ce que les +circonstances t’empêchent d’accomplir; mais tu es libre de prendre ta +décision et d’aller dans l’exécution jusque-là où une force plus +puissante que ta force t’arrête. Jean Valjean n’est pas libre d’aller +jusqu’au tribunal où il veut se dénoncer, s’il ne trouve pas de moyens +de transport; mais il est libre absolument de prendre la résolution d’y +aller et de pousser l’exécution de ce dessein aussi loin que les +possibilités matérielles le permettront. + +--Est-il si certain que je sois libre? + +--Non seulement ce n’est pas douteux; mais tu n’en doutes pas; tu n’en +doutes à aucun moment de ta vie; c’est en te croyant libre et parce que +tu te crois libre que tu fais tout ce que tu fais; et aurais-tu des +remords si tu ne croyais que tu as été libre de ne pas commettre la +mauvaise action que tu as commise? Et ne sens-tu pas que, quand tu +essayes de douter que tu es libre, tu commets déjà une mauvaise action, +en ce sens que tu cherches une excuse aux mauvaises actions que tu +pourras commettre? Ne le sens-tu pas? La négation du libre arbitre a son +remords qu’elle porte avec elle, preuve qu’elle est déjà en soi un acte +mauvais. + +Ainsi parle la «conscience», comme on dit et comme on dit très bien; car +ce que nous venons de faire parler n’est pas autre chose que le savoir +instinctif que l’homme a de lui-même. Et elle parle ainsi +_impérativement_. Entendez par ce mot qu’elle ne subordonne à rien et +qu’elle ne conditionne pas son commandement. Elle ne dit pas: «agissez +bien _si_ vous voulez le bonheur»; elle ne dit pas: «agissez bien _si_ +vous voulez être en paix avec vous-même»; elle ne dit pas: «agissez bien +_si_ vous voulez obéir à votre nature, laquelle est organisée pour le +bien et se contrarie elle-même, se blesse elle-même quand elle agit +mal.» Non, elle ne donne pas de commandements ayant ce caractère. De +tels commandements sont, si l’on veut, des commandements, sont, si l’on +veut, des impératifs, mais ce sont des impératifs toujours +_hypothétiques_; ils se subordonnent toujours à une condition: «si vous +voulez telle chose, agissez bien». Le commandement de la conscience est +impératif comme l’ordre d’un tyran. Il est parce qu’il est. Il est +despotique. Jamais le vers fameux n’a été plus applicable: + + _Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas._ + +Et cela est littéralement exact; car ici c’est bien la volonté +contraignante qui se met à la place de la raison qui délibère. + +Et qu’on ne s’étonne point, qu’on n’admire point qu’il puisse y avoir +quelque chose en nous qui ne ressortisse pas à la raison, qui ne résulte +point de motifs pesés, comparés, discutés par l’entendement. Il ne +s’agit pas de s’étonner; il s’agit de constater. Est-il vrai, est-ce un +fait que la conscience commande ainsi? Est-il vrai, est-ce un fait qu’en +même temps qu’elle nous commande elle nous interdit de discuter? Est-il +vrai, est-ce un fait qu’elle nous dit, très durement: «Si tu discutes, +tu es déjà coupable?» La loi-devoir enlève à notre appréciation, met +énergiquement en dehors de notre appréciation, de notre délibération, de +notre examen, un certain nombre de choses, et ces choses, ce sont nos +actes. Elle nous permet de penser comme nous voudrons, de croire comme +nous voudrons, d’imaginer comme nous voudrons. Dans ces cas-là nous +n’entendons pas sa voix; quand il s’agit d’agir, sa voix s’élève tout à +coup, soudain, avec une autorité souveraine. N’est-ce pas significatif? +Ne devons-nous pas reconnaître qu’il y a en nous quelque chose qui est +différent de tout le reste, qui nous impose un respect profond, à quoi +nous ne pouvons pas désobéir sans nous sentir désorganisés et qui +commande sans admettre qu’on discute et sans donner de raisons de son +ordre, _ce qui serait se discuter soi-même_? + +_L’indiscussion_ absolue c’est le caractère essentiel et substantiel de +la loi morale. L’être moral est celui à qui l’on dit: «Pourquoi fais-tu +cela?» et qui répond: «Je n’en sais rien. Je ne puis pas faire +autrement; quelqu’un me commande.» S’il est en dehors de cette formule, +d’une façon ou d’une autre, il n’est pas moral, il n’est pas vertueux. + +--Cependant, s’il fait le bien dans l’espoir de récompenses, non pas +terrestres (car dans ce cas il serait simplement un homme adroit), mais +dans l’espoir de récompenses d’outre-tombe, n’est-il plus moral? + +--Certainement il ne l’est plus. Je crois, moi Kant, aux récompenses et +aux châtiments d’outre-tombe, parce que je crois au mérite et au +démérite, à un ordre universel qui veut que justice, en définitive, soit +faite; mais je dis que si l’homme a fait le bien en seule vue de la +récompense, il n’est pas moral le moins du monde. Il n’est qu’un homme +qui fait un marché, et un bon marché. Il n’y a aucune moralité dans cet +acte-là. + +--_Donc l’espoir en Dieu est immoral!_ + +--_L’espoir_ en Dieu n’est pas immoral; mais la parfaite conviction que +Dieu nous récompensera exactement selon nos mérites est immorale. Faire +le bien _pour_ être payé par Dieu, prêter à Dieu _pour_ qu’il nous +rende, est un acte usuraire parfaitement étranger et même contraire à +toute moralité. Il faut faire le bien pour lui-même; _et puis_, il n’est +pas interdit d’espérer que quelqu’un existe qui nous en tiendra compte. +Le mélange même de ces deux sentiments n’est pas d’une moralité pure, +parce qu’on ne voit pas clair dans ce mélange et que l’on n’est pas sûr +que tous les deux sentiments soient réels; et parce qu’il est possible +que l’un des deux soit réel et l’autre seulement une illusion que nous +nous faisons et que nous caressons pour nous rassurer. Il y a quatre +degrés: 1º le marché: je fais le bien parce que je sais que Dieu me le +rendra au centuple; ceci est du paganisme le plus grossier: c’est un +acte purement immoral;--2º le mélange de marché et de conscience: je +fais le bien pour obéir à quelque chose en moi qui me dit de le faire, +et aussi pour _mériter_; ceci est un acte relativement estimable, à la +condition qu’il soit bien certain que ces deux états d’âme existent +concurremment; et cela n’est jamais certain;--3º l’obéissance à la +conscience, avec, _mais à d’autres moments et non pas quand on fait +l’acte_, un espoir, peu sûr du reste, que l’on pourra être récompensé; +ceci est d’une très haute moralité;--4º l’obéissance à la conscience et +la parfaite conviction que l’on ne sera jamais récompensé: ceci est +l’acte moral absolu. + +--Donc l’athée qui est vertueux est l’être le plus moral qui puisse +être. + +--S’il existe, certainement. Obéir à la conscience par pur et simple +respect de la conscience, c’est l’acte moral pur. + +Mais,--autre point de vue de la question--sans aucune espérance de +récompense, faire le bien parce qu’on éprouve de la satisfaction à le +faire et par conséquent _pour_ se procurer ce plaisir ne sera sans doute +pas un acte moral, puisque l’acte moral consiste à faire le bien +uniquement par obéissance à la loi et sans mélange aucun d’intérêt +personnel? «J’ai du plaisir à faire le bien; cela m’inquiète[2].» Le +plaisir que j’ai à faire le bien m’ôte tout mérite, évidemment, et, de +plus, va jusqu’à ôter tout caractère moral à mon acte, si bon qu’il +soit, selon la façon commune de parler. L’homme qui est charitable avec +délices n’a pas plus de moralité dans cet acte que le gourmand qui +savoure un mets favori? + + [2] Résumé d’une épigramme de Schiller que je donne plus loin. + +--Certainement, répondra Kant. L’acte moral qui n’est pas complètement +désintéressé n’est pas moral; on peut même dire que l’acte moral qui +n’est pas accompli avec une certaine répugnance, avec une certaine +victoire sur soi-même, n’est pas moral. Il faut savoir, il est vrai, que +l’homme qui éprouve du plaisir à faire du bien, n’a pas toujours eu du +plaisir à en faire, qu’il a dû, pour prendre cette habitude et pour +goûter ce plaisir, qui est artificiel et acquis, triompher très souvent, +très longtemps, de lui-même; que par conséquent si son action de +maintenant n’est pas morale, il est moral, lui, profondément; et même +que si son action de maintenant n’est pas morale en soi, elle l’est par +tous ses antécédents, toutes ses origines et, pour ainsi parler, toutes +ses racines; et voilà pourquoi vous pouvez vénérer sans scrupule l’homme +de bien qui fait le bien par plaisir; mais encore, mais enfin, il est +très vrai que l’acte bon accompli par goût du bien n’est pas moral. +L’homme de bien travaille, sans le savoir, à s’enlever le mérite. Il +s’enlève le mérite à mesure qu’il fait du devoir une habitude et une +habitude agréable. Ses premiers actes bons sont moraux, étant des +victoires et achetées chèrement; les suivants sont moins moraux, +comportant moins d’efforts; et quand ils sont devenus une habitude et +une source de jouissances, ils ne sont plus moraux du tout. Heureux, du +reste, et vénérable, pour la raison que nous avons dite, l’homme qui n’a +plus aucune difficulté, ni aucun mérite à faire le bien. La fin de la +vertu, mais aussi son comble est d’être devenue une manie. + +--Soit; mais insistons encore. Un homme n’espère de récompenses pour ses +vertus, ni ici-bas ni ailleurs; d’autre part, il n’éprouve point de +plaisir à faire le bien et il ne le fait qu’avec un effort douloureux. +Et il le fait cependant. Voilà le pur homme de bien, selon vous. Je n’en +suis pas sûr; car, s’il est très vrai qu’il ne fait le bien que par +devoir, il éprouve, tout le monde le sait, un très grand plaisir dans le +devoir accompli et, même en l’accomplissant, dans la lutte qu’il +soutient contre lui-même. Donc ici-même, il y a intervention du plaisir +et par conséquent de mobile intéressé. + +En considérant le plaisir du devoir accompli nous dirons que l’acte +vertueux touche sa récompense dès qu’il est fait; que, par conséquent, +seul le premier acte bon a été fait par devoir; mais le second déjà a pu +être fait pour goûter ce plaisir que l’accomplissement du premier avait +révélé. + +Et en considérant le plaisir de la lutte contre soi-même nous dirons que +le premier acte bon a été intéressé lui-même, puisqu’on trouvait du +plaisir à le faire dès le premier moment où l’on commençait à +l’accomplir. Où est donc, en dernière analyse, l’acte moral pur?--Je +reconnais, répondra Kant, que depuis le commencement du monde il n’y a +pas eu, peut-être, un seul acte de vertu pure, un seul acte absolument +désintéressé. Mais que faisons-nous ici? Nous décrassons l’acte moral, +successivement, de toutes les scories dont il peut être enveloppé, nous +le démêlons de sa gangue pour montrer en quoi il consiste, pour montrer +ce qu’il est en soi. Dans la pratique, quelque relativement pur qu’il +soit, il sera toujours mêlé. Mais on saura s’il l’est plus ou moins, on +saura à quel degré il l’est; on saura s’il est si mêlé qu’en vérité il +n’existe plus, ou s’il est si légèrement adultéré qu’il est assez près +d’être pur. Pour savoir tout cela, il fallait d’abord savoir ce qu’il +est en soi. Et nous voyons bien maintenant ce qu’il est en soi. Il est +une bataille; il est une lutte que l’homme soutient pour échapper à la +nature. «La vertu n’est pas l’éclosion de la nature; elle est une +conquête sur la nature[3].» C’est en quoi les stoïciens se sont trompés. +L’homme ne vit ni en conformité avec _la_ nature, ni en conformité avec +_sa_ nature quand il est vertueux. Il vit en révolte contre _la_ nature, +qu’il n’est pas besoin de démontrer une fois de plus qui est immorale; +et il vit en révolte contre _sa_ nature qui lui persuaderait, s’il +l’écoutait, de vivre d’une façon naturelle, et c’est-à-dire égoïste. La +morale est contre nature, il faut le dire sans hésiter. + + [3] André Cresson: _la Morale de Kant_. + +Évidemment il faut bien que la morale soit elle-même dans la nature +humaine pour que nous la trouvions en nous; évidemment; mais la morale +est un élément de notre être qui contrarie ce que nous avons de commun +avec la nature des autres êtres créés; c’est une force, en nous-mêmes, +de révolte contre nous-mêmes; c’est quelque chose en nous qui nous +invite et nous oblige à nous vaincre et à nous dépasser. Quand +Nietzsche, plus tard, donnera sa fameuse définition de l’homme: «l’homme +est un être qui est né pour se surmonter», il donnera, lui si +contempteur de Kant, une formule essentiellement kantienne. La morale +apporte, reconnaissons-le vaillamment, la guerre et non la paix dans +l’être humain. Sans elle il serait en paix; sans elle il ne se livrerait +pas de combats; sans elle il ne tendrait pas violemment sa volonté vers +des fins presque inaccessibles ou véritablement inaccessibles. La morale +est en vérité une étrangère en nous. + +C’est bien pour cela que ni elle n’emprunte la voix de la raison pour +nous parler, mais nous parle avec la sienne; ni, quand elle est pure, +elle ne demande aucun secours à la sensibilité et ne veut d’elle ni +comme introductrice ni comme compagne. Vous voyez: elle est étrangère à +tout notre être; elle est étrangère, en notre être, à tout ce qui n’est +pas elle. «Qui donc es-tu, pourrions-nous lui dire, toi qui n’es ni la +raison qui me persuade patiemment, ni la sensibilité qui me pousse et +qui m’entraîne; ni l’habitude qui m’enchaîne peu à peu et m’asservit +lentement; ni l’imitation qui m’engage à prendre pour modèles les êtres +qui m’entourent; mais, solitaire et dédaigneuse de tout ce qui habite en +moi, une visiteuse qui intervient pour me donner un ordre sévère, sans +explication et qui doit être sans réplique; et qui rentre dans le +silence et dans l’ombre en me laissant d’elle une sorte de terreur +mystérieuse et comme une nécessité inexplicable de lui obéir?» + +Elle répondrait: «Il est vrai, je suis l’étrangère; je suis étrangère au +monde entier; je n’apparais et ne me manifeste qu’en toi, et encore en +toi je suis étrangère à tout ce dont tu as connaissance et conscience; +et je te trouble et je t’effraie et je te torture; mais tu sens bien et +tu sentiras toujours que tu as besoin de ce trouble, de cet effroi et de +ce tourment; que tu as besoin de moi; que sans moi tu te mépriserais +profondément; que sans moi aussi tu périrais, toi et ta race, toi et ton +espèce. Tu es un être particulier. Quelqu’un t’a créé tel que tu ne +puisses vivre sans te combattre et sans te vaincre, et il m’a inventée +pour te donner matière à te combattre et à te vaincre et pour qu’à te +combattre et à te vaincre tu vécusses. Or c’est toi-même qui m’as créée +du besoin même que tu avais de moi, de sorte que l’étrangère et la +visiteuse est cependant ce qu’il y a de plus intime et de plus profond +en toi et a jailli, une fois pour l’éternité, de la substance même de +ton être.» + +Mais si l’on _constate_ cette antinomie, salutaire du reste, peut-être +nécessaire du reste, entre la morale et toutes nos autres facultés, +peut-on l’_expliquer_ un peu, soupçonner un peu pourquoi elle est? Il +n’est pas impossible. Cette antinomie de la morale et de nos autres +facultés, c’est une forme, c’est une face de l’antinomie de la destinée +de l’homme comme faisant partie d’une espèce. Individuellement l’homme +ne se sent obligé à rien; individuellement l’homme n’a pas de devoirs; +individuellement l’homme n’a pas de conscience. Supposez, ce qui, du +reste, est presque impossible, l’homme isolé, sans patrie, sans cité, +sans famille. Quel devoir voyez-vous qu’il ait? Absolument aucun. Ceux +qui ont parlé des devoirs envers soi-même n’ont pu en parler que parce +qu’ils considéraient l’homme en société, et qu’à cause de cela ils lui +voyaient des devoirs envers soi-même consistant à se conserver et à se +développer pour le service de la société, et qui par conséquent +n’étaient, en vérité, que des devoirs envers la société elle-même. Mais +supprimez cette considération de la société, il reste que l’homme n’a +aucun devoir envers lui-même et par conséquent n’a aucun devoir. +Direz-vous: «Si bien. Il a le devoir de ne pas se détruire et de se +conserver sain et fort.» Vous voulez dire qu’il est de son intérêt de ne +se point détruire et de se conserver sain et fort, et que s’il ne prend +pas ces soins, il est un imbécile. Mais ceci n’est pas un devoir, n’a +aucunement le caractère de devoir. L’homme individuellement n’est +nullement obligé d’être heureux. L’homme, individuellement, cherche +naturellement le bonheur; il le cherche plus ou moins intelligemment; +mais il n’est nullement obligé, il ne se sentira jamais obligé d’être +heureux. L’homme individuellement est donc un être qui simplement +cherche le bonheur, son bonheur. C’est toute sa loi. Ce serait un pur +non-sens que de lui en chercher un autre. + +Mais dès que l’homme est en société, immédiatement il a des devoirs et +il a une conscience qui les lui impose. Il ne peut plus et il sait qu’il +ne doit plus chercher le bonheur, mais autre chose. L’impératif +catégorique s’impose. Il n’est plus libre, il ne se sent plus libre +d’agir à son gré. Le «fais ce que veux» disparaît. Il se sent des +obligations envers les autres; il se sent des obligations envers +soi-même, à cause des autres; il se sent même des obligations envers +Dieu, si, ramassant, en quelque sorte, l’humanité tout entière, laquelle +l’oblige, et l’objectivant en un être supérieur qui l’a créée, qui +l’aime et qui veut qu’on l’aime, il se sent obligé aussi envers cet être +qui a comme en ses mains les intérêts de l’humanité. + +Donc à l’homme considéré individuellement point de devoirs; à l’homme +considéré comme membre d’une espèce des devoirs multiples. + +Et voilà pourquoi l’individualisme est à base d’immoralité, comme le bon +sens le dit tout de suite; mais si le bon sens le pressent, l’analyse le +prouve. Voilà pourquoi tous les individualistes sont immoralistes ou sur +la pente de le devenir. L’individualisme n’est que la révolte plus ou +moins franche de l’homme fatigué de morale et des obligations que la +morale impose. L’individualisme est la doctrine plus ou moins précise de +l’homme qui est las de sacrifier éternellement son moi, son droit au +bonheur, ou son droit à la recherche libre du bonheur, de sacrifier tout +cela soit aux autres, soit à un Dieu lointain qui a des commandements +très rudes, soit à un Dieu intérieur dont on trouve rudes les exigences. +L’individualisme est immoral par cette raison bien simple que la +moralité est précisément l’homme ne se considérant pas comme individu. +Or, comme l’homme est à la fois un individu et un membre d’une espèce, +et comme il a toujours été cela et ne peut pas être autre chose, il y a +toujours une antinomie et par suite une lutte entre ce qu’il est comme +individu et ce qu’il est comme membre d’une espèce. + +Comme individu, sa loi est la recherche du bonheur; comme membre d’une +espèce, sa loi est le renoncement au bonheur. Comme individu sa loi est +la persévérance dans l’être; comme membre d’une espèce, sa loi est le +sacrifice, partiel continuellement, total parfois, en certaines +occasions, de son être. + +Cette antinomie dure toujours. Il s’ensuit que la morale est bien cette +ennemie éternelle que nous voyions que l’homme porte en lui; ennemie +salutaire, ennemie nécessaire, puisque l’homme, et il le sent, ne peut +vivre que comme membre d’une espèce; mais ennemie cependant, puisque +encore il reste un individu et ne peut pas cesser de l’être et de se +sentir tel. Ceux qui vivent en absolue moralité et qui ne sentent plus +cette antinomie et cette lutte dont nous parlons, ceux-là, s’ils +existent, sont des êtres qui ne sont plus des individus; ils sont +l’espèce même en un homme; ils sont, dirait un Aristophane, des statues +vivantes de l’humanité. + +Remarquez que l’on n’en arrive pas là, personne; mais qu’on en approche. +Toutes les associations où l’homme ne respire que pour l’association et +en quelque sorte que par l’association, sont des essais, souvent très +beaux, d’abdication de l’individualité et par conséquent de moralité +pure. Encore est-il que cette association que nous envisageons en ce +moment, se sépare elle-même et se distingue de l’humanité, qu’elle +institue des devoirs qui, pour être des devoirs envers l’humanité, sont +surtout, tout compte fait, des devoirs envers elle, et que par +conséquent elle remplace l’individualisme personnel par une sorte +d’individualisme collectif, que par conséquent elle ne constitue pas +moralité pure. Mais elle en donne très bien l’image. L’homme absolument +moral, le saint, le Dieu-homme (puisqu’il serait la conscience faite +homme) serait celui qui ne ferait absolument rien que par obéissance à +sa conscience, c’est-à-dire qu’en considération de l’humanité, qui +aurait absolument aboli en lui tout individualisme, soit personnel, soit +même collectif, et en qui, pour ainsi parler, l’espèce même vivrait. + +Mais, ceci étant l’idéal, chez tous les hommes il y a cette antinomie et +cette lutte dont nous parlons, et c’est ce qui explique l’antinomie de +la morale elle-même avec _tout le reste de notre être_. La morale est en +opposition et en lutte contre tout le reste de notre être, jusqu’à ce +qu’elle l’ait tellement vaincu qu’elle l’ait absorbé ou, pour mieux +dire, qu’elle se soit substituée à lui, ce qui, du reste, n’arrive +jamais. Donc lutter contre soi pour obéir à la morale, c’est la +moralité. N’avoir plus besoin de lutter contre soi, tant on se serait +vaincu, c’est où l’on arriverait si l’on était parvenu à la moralité +absolue, et alors, à force d’avoir été moral, on ne le serait plus du +tout, puisqu’il n’y aurait plus lutte; mais nous n’avons aucune crainte +à concevoir sur cette extinction de la moralité dans son triomphe; dans +l’état normal et nécessaire de l’humanité, la moralité, toujours +relative, c’est la lutte de nous-mêmes contre nous-mêmes pour la morale, +ou en d’autres termes, la lutte de nous-mêmes, espèce, contre +nous-mêmes, individus. + +La morale ainsi conçue est impérative et non persuasive; normative et +non conseillère, science, du reste, avant d’être un art. Science de +quoi? science d’elle-même; analyse de ce qu’elle est, de la façon dont +elle se révèle à nous et de la façon dont elle s’impose à nous et nous +commande; et enfin elle ne s’appuie sur rien, ne se subordonne à rien et +ne se rattache à rien; elle n’est fondée ni sur une autre science, ni +sur l’ensemble des sciences, ni sur une religion; elle n’est fondée que +sur elle-même. Platon, ou, si l’on veut, Socrate rattachait, par des +fils ténus et subtils, exactement toutes choses à la morale _comme à +leur dernière fin_; nous, nous rattachons exactement toutes choses à la +morale _comme à leur base_ et aussi comme à leur dernière fin. C’est +_parce que_ la morale existe qu’il faut bien que le libre arbitre +existe; qu’il faut bien que l’âme soit immortelle; qu’il faut bien que +Dieu existe; et aussi c’est _pour que_ la morale soit que Dieu a créé +l’homme; car en Dieu, la moralité étant absolue, la morale n’est pas, +puisque l’acte moral est une lutte et que Dieu n’a pas à lutter; c’est +pour que la morale soit que l’homme est doué du libre arbitre; c’est +pour que la morale soit que le monde existe comme épreuve de l’homme, +comme tentation de l’homme et comme chose que l’homme doit comprendre +qu’il ne doit pas imiter et comme chose dont l’homme doit comprendre +qu’il doit se distinguer. Base de tout et fin de tout, la morale +enveloppe le monde comme d’un cercle et tout en part comme tout y +aboutit. + +Cherchez-vous la certitude et ce qui ne se prouve pas et ce qui n’a pas +besoin d’être prouvé et ce qui prouve tout; vous ne trouvez cela que +dans la loi morale; cherchez-vous à quoi tout va et pour quoi et pour la +réalisation de quoi il semble bien que tout existe; vous ne trouvez cela +que dans la loi morale; et si elle est si impérieuse, c’est qu’elle est, +quoique si particulière et isolée en apparence, la voix du monde parlant +à l’homme, la lumière du monde entrant en lui, la loi du monde +l’obligeant. + + * * * * * + +Et maintenant cette loi morale, qu’est-ce qu’elle nous commande? Nous +nous sentons obligés; mais à quoi nous sentons-nous obligés? Nous nous +sentons obligés, c’est le fait moral en soi, très lumineux, très +sensible, absolument incontestable; mais à quoi nous sentons-nous +obligés? Ne répondez pas sommairement: à faire le bien. C’est répondre à +la question par la question. Faire le bien, cela veut dire faire ce à +quoi l’on se sent obligé; mais encore à quoi précisément nous oblige la +loi morale? + +Il y en a qui disent que la loi morale renferme en soi _une matière_ +qu’elle nous présente et que nous saisissons par intuition, directement +et immédiatement. Elle nous dit: «Il ne faut pas tuer, voler, être +intempérant, être égoïste, etc...» La loi morale, pour ceux-ci, est une +table de la loi où sont inscrits un certain nombre et un grand nombre de +commandements distincts, tous très directement accessibles, tous +présents, en quelque sorte, en notre âme. Il est bien vrai que c’est +ainsi que sont les choses, ou paraissent être, pour tous tant que nous +sommes, dans la vie ordinaire. Nous nous sommes fait ou on nous fait un +cadre moral, une liste des choses à faire et des choses à ne faire +point, et c’est à cette liste, en vérité, que nous obéissons. Il est +très vrai; mais prenez garde. Si vous prenez les choses ainsi; si vous +considérez la loi morale comme ayant un contenu matériel _et comme +constituée par ce contenu matériel lui-même_, vous risquez de ruiner, ou +d’exposer à être ruinée, la morale elle-même. + +Car on vous répondra que cette liste dont nous parlions tout à l’heure +est extrêmement variable, que la variabilité des devoirs est la chose du +monde dont on est historiquement le plus sûr, que telle chose, devoir +pour un peuple, n’est pas devoir pour un autre, que telle chose, devoir +pour un temps, n’est pas devoir pour tel autre temps, que, même, telle +chose, crime pour un peuple, est devoir pour un autre, et que, par +conséquent, si la matière de la morale est la morale même, la matière de +la morale se contredisant, la morale se contredit et donc n’est pas une +loi et donc n’existe pas. + +Exemple très net, cité par Guyau, d’un devoir qui est un crime. Les +naturels australiens, considérant que la mort de leurs parents est le +résultat de maléfices jetés sur eux par quelque homme ou femme d’une +tribu hostile, jugent que c’est un devoir envers leurs morts de tuer +quelqu’un de la tribu hostile. Un Australien ayant perdu sa femme +manifesta ses intentions au docteur Landor, qui le menaça de prison s’il +donnait suite à son projet. L’Australien se soumit; mais, rongé de +remords, il dépérissait de jour en jour. Enfin il disparut, puis revint +au bout d’un an en parfaite santé, ayant tué une femme de la tribu +ennemie. Il avait connu le commandement moral, puis le remords, puis la +satisfaction du devoir accompli. La _vendetta_ corse est un impératif +catégorique du même genre. Chaque peuple dresse sa «liste», dresse sa +table de la loi, qui s’impose à toute la race comme un impératif moral; +et cet impératif n’est pas du tout le même de peuple à peuple. Où est la +loi morale dans tout cela et que commande-t-elle universellement? + +Ce qui est universel c’est de se sentir obligé; mais il n’y a que cela +qui le soit. L’Australien de tout à l’heure était aussi obligé que je le +suis; il était aussi obligé à tuer que moi à ne tuer point. Oui, se +sentir obligé est universel; mais ce à quoi l’on est obligé est +variable. Donc si la loi morale _est_ son contenu, elle n’est pas une +loi; elle est des coutumes; si la loi morale est son contenu, elle +n’existe pas. Gardez-vous donc de dire que la loi morale doit contenir +et contient sa matière. Si elle n’est pas vide, elle n’est point. + +D’autres présentent les choses ainsi: la loi morale ne contient, à +proprement parler, rien; elle n’est pas une liste; mais elle est une +sorte de pierre de touche. Elle ne vous présente pas un certain nombre +d’actes à faire et d’actes à ne pas commettre; mais _à propos de chaque +acte_ dont vous avez l’idée et que vous êtes sur le point d’accomplir, +elle vous dit: «il est bon», ou: «il est mauvais»; elle vous dit: «tu +dois», ou: «tu ne dois pas». C’est exactement, comme on a si souvent +dit, un juge intérieur qui juge avant, pour prévenir, et qui, du reste, +juge aussi après.--Sans doute; et les choses se présentent parfaitement +ainsi dans la pratique journalière; mais les mêmes objections viennent +contre cette théorie et le même danger existe à l’admettre, et au fond +elle est exactement la même que la précédente. A chaque acte à commettre +intervient un jugement prémonitoire de la conscience; oui, mais chacun +de ces actes est comme marqué blanc ou noir d’avance par quelque chose +qui peut n’être pas la conscience, qui peut n’être pas la loi morale. En +présence d’un acte, la conscience dit: «fais-le», ou «ne le fais pas». +Ce n’est pas à dire qu’elle le juge, que ce soit elle qui le décrète +blanc ou noir; elle peut l’avoir reçu blanc ou noir de la tradition ou +de la coutume. En face de ce fait: sa femme à venger, l’Australien +recevait de sa conscience un _oui_ très énergique, que sa conscience +elle-même avait reçu de la coutume. Qu’on dise que la loi morale a sa +liste d’actes permis et d’actes interdits, ou qu’on dise qu’à chaque +acte elle met son visa de permis ou d’interdit, on dit la même chose, à +savoir que la loi morale a un contenu matériel, et comme ce contenu est +variable, on est amené à reconnaître que si la loi morale a un contenu +matériel, elle n’est qu’un greffier de la coutume. Donc, pour que la loi +morale soit morale, il faut qu’elle soit vide de matière, qu’elle soit +toute _formelle_, qu’elle ne soit qu’une idée générale, applicable sans +doute à une infinité de cas pratiques; mais seulement une idée générale. + +Or quelle idée générale trouvons-nous, pour ainsi parler, impliquée dans +le fait moral universel, dans le _je dois_, dans le _je suis obligé_? +Pas d’autre au premier regard que le _je dois_, lui-même, que le _je +suis obligé_ lui-même; et dès que, du _je suis obligé_, je veux passer +au _à quoi_, il semble bien que c’est en face d’un fait que je vais me +trouver; or nous avons reconnu la nécessité d’écarter les faits de +l’énoncé de la loi morale pour qu’elle fût morale et ne risquât pas +d’être le contraire. + +Cependant faites attention à ceci: du _je dois_ lui-même, de l’essence +même du _je dois_ on peut tirer, ce nous semble, une idée générale, +toute pure, non mêlée de faits, mais qui, peut-être, sera applicable aux +faits. Qu’est-ce que c’est que le _je dois_? C’est un fait de conscience +qui se présente avec le caractère d’une loi. Qu’est-ce qu’une loi? C’est +une maxime universelle. Le _je dois_, dès qu’il est reconnu comme loi, +et il se fait connaître comme tel dès qu’il existe ou dès qu’il parle, a +donc un caractère d’universalité, est donc une maxime universelle. Eh +bien, sans aller plus loin, voilà précisément l’idée générale que nous +cherchons. La morale, par cela seul qu’elle est loi, nous commande +d’agir _universellement_.--Qu’est-ce qu’agir _universellement_? C’est +agir de telle façon que l’on voudrait que la maxime qui nous fait agir +fût une loi universelle. Et voilà justement ce que le _Je dois_ nous +commande par cela seul qu’il est une loi, et voilà ce qu’il nous +commande sans nous commander aucun acte, et voilà cependant une formule +trouvée qui peut s’appliquer à tous les actes du monde et nous éclairer +sur eux tous. La définition de la morale en sa pureté absolue sera donc: +«_agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même +temps qu’elle soit une loi universelle._» + +Remarquez que cette formule, d’abord élimine tout égoïsme, cela va sans +dire, et devant chaque acte à faire nous commandera de ne nous traiter +que comme nous voudrions que tous fussent traités, et nous commandera de +traiter les autres comme nous voudrions être traités nous-mêmes, et par +conséquent enveloppe en même temps et la charité et la justice, et le +«ne fais à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te soit fait» et le +«fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fît», etc.;--mais remarquez +de plus que cette formule _permet de rectifier la coutume_, qui tout à +l’heure pesait sur la loi morale de telle sorte qu’on se demandait avec +inquiétude si elle n’était pas la morale elle-même. La formule kantienne +est précisément le creuset de la coutume et qui n’en laisse subsister +que ce qu’elle a, par aventure, de vraiment moral. + +A l’homme qui aura fait de la vengeance un des articles de son _credo_ +moral et chez qui, en vérité, la _vendetta_ sera une partie de la +conscience et la partie la plus sensible de la conscience, il suffirait +de dire: «Voudriez-vous que l’humanité tout entière vécût éternellement +d’après cette règle?» pour que, non pas il fût converti tout de suite; +car soyez sûr que d’abord il répondra: «oui!»; mais pour que la suite +des réflexions et la méditation prolongée de cette seule maxime l’amène, +en un temps donné, à répondre: «non!» + +A l’homme qui aura pris pour règle, consciemment ou inconsciemment, la +recherche du bonheur, la chasse au bonheur, comme dit Stendhal, ce qui, +certes, est la «coutume» la plus répandue dans l’humanité, il suffira de +dire: «Voudriez-vous que tous les hommes sans exception s’appliquassent +uniquement et exclusivement à la _recherche du bonheur_?» pour que, tout +au moins, il hésite sur la réponse et se demande si la recherche +exclusive du bonheur personnel pratiquée par tous, si intelligemment +pratiquée qu’elle pût être, ne serait pas la ruine de l’humanité. + +Ainsi de suite. La formule kantienne rectifie la coutume et par +conséquent elle constitue une morale qui semble bien, elle, ne rien +recevoir de la coutume, ou du moins ne pas recevoir tout d’elle, +puisqu’elle est au-dessus et puisqu’elle permet de la corriger. + +Remarquez encore que la formule kantienne, non seulement rectifie la +coutume, mais en quelque manière rectifie la nature, ce qui veut dire, +comme on pense bien, qu’elle rectifie en nous les sentiments et +tendances que le spectacle de la nature nous pourrait inspirer. Quand +nous trouvons la nature immorale, nous pouvons nous laisser aller à +l’imiter pour raison d’acquiescement à l’ordre universel, ou sous ombre +d’acquiescement à l’ordre universel. La formule kantienne, avec une +modification qui n’est qu’une légère généralisation, nous arrêtera. +Voudriez-vous agir comme agit trop souvent la nature et que sa règle, ou +une de ses règles, et non pas la moindre, fût la règle de l’humanité? +Votre conscience dit «non». En disant, «non», ce qu’elle commande c’est +ceci: «_agis comme si la maxime de ton action devait, par ta volonté, +être érigée en loi universelle de la nature_». Cette nouvelle formule +n’est pas autre chose que la première très peu modifiée, et même non +modifiée, mais tournée, pour ainsi parler, du côté de la nature, comme +la première était tournée du côté du genre humain. + +Par la formule kantienne, donc, l’homme se donne en quelque sorte des +armes contre lui-même, contre la coutume humaine en ce qu’elle a de +mauvais, et contre la nature en ce qu’elle a de non exemplaire. Comme +cette formule est l’expression d’une morale absolument indépendante, de +même aussi elle a en elle comme une vertu d’indépendance et elle rend +l’homme indépendant de la nature, indépendant de la coutume, s’il se +peut indépendant de soi-même, pour ne le faire dépendre que de la morale +seule. + + * * * * * + +Telle est, en ses grandes lignes, la morale kantienne. Elle est +certainement la nouveauté la plus extraordinaire en doctrines morales et +même en doctrines religieuses que le monde ait connue. Elle dépasse la +révolution socratique elle-même; car la révolution socratique ramenait +tout à la morale, et en lui subordonnant tout, et en faisant tout +aboutir à elle; mais la révolution kantienne ramène tout à la morale, et +en faisant tout aboutir à elle, et _en faisant tout sortir d’elle_. Elle +est chez Kant cause active et cause finale. C’est elle qui crée toute la +métaphysique; c’est elle qui crée le monde. C’est parce qu’il y a une +morale qu’il faut qu’il y ait un libre arbitre, et qu’il faut que l’âme +humaine soit immortelle, et qu’il faut qu’il y ait un Dieu rémunérateur +et vengeur, et qu’il faut qu’il y ait une nature contre laquelle l’homme +lutte et contre les suggestions de laquelle il se dresse comme être +autonome et indépendant. + +Le monde entier, matériel et spirituel, est créé par la morale, en ce +sens qu’il est ce qu’il est parce que la morale existe et qu’il n’est ce +qu’il est que parce que la morale existe avec le caractère que l’on voit +qu’elle a. + +Je dis même que c’est une révolution religieuse incomparable à toute +autre, même au Christianisme, puisqu’elle fait un Dieu qui dépend de la +morale; qui existe parce que la morale existe; qui n’existerait pas, qui +n’aurait pas lieu d’exister si la morale n’avait pas besoin de lui. +Dieu, dans Kant, est postulé par la morale comme le libre arbitre; et, +par un renversement de méthodes très intéressant, comme Descartes +prouvait tout parce que Dieu existe et ne peut pas nous tromper, Kant +prouve tout et Dieu lui-même et Dieu surtout, parce que la morale existe +et ne peut pas nous mettre en erreur. + +Il est assez clair, par conséquent, que pour Kant, qu’il l’ait vu +distinctement ou non, la morale est une religion et le Devoir un Dieu. +Le Devoir est un Dieu. Il en a tous les caractères: il est infaillible, +il est indiscutable, il commande sans avoir de raison à donner de ses +commandements, il est absolu--_et il a tout créé_. Le Devoir est le +dernier des Dieux et il n’a plus dans l’Infini qu’un double de lui-même +qui le confirme. + +On a voulu fonder la morale sur la religion; on a voulu la fonder sur +une science ou sur les sciences; on la fonde maintenant sur elle-même; +mais en la fondant sur elle-même on fait de sa loi une divinité et +d’elle-même une religion. + +Inutile de dire que si elle est une religion, c’est qu’elle est, telle +qu’on nous la présente et telle qu’on la sent, un reste des religions +qui ont précédé, un résidu théologique, comme dirait Comte. La morale de +Kant est un Christianisme retourné ou un Christianisme rectifié, selon +la manière dont on considère le Christianisme lui-même. Si l’on +considère le Christianisme comme fondé sur la religion, ainsi que nous +le faisions au commencement de cette étude, le kantisme est un +Christianisme retourné, faisant sortir la religion de la morale, au lieu +de faire sortir la morale de la religion. Si l’on considère le +Christianisme comme étant surtout une morale, comme étant en son fond +une morale, qui seulement, s’est _associé_ à la religion régnant dans le +temps et dans les lieux où lui-même est né, alors le kantisme est un +Christianisme rectifié, ou a voulu être tel, en ce sens que, étant en +son fond une morale, il ne s’associe pas à la religion qu’il rencontre, +mais fait sortir la religion de son propre sein. + +En définitive il est un Christianisme philosophique, un monothéisme +philosophique, dernier aboutissement de la Réforme; mais il est une +religion très précisément. Il a une base véritablement mystique. Il +commande d’obéir sans démonstration des raisons d’obéir; il fait donc +appel au seul sentiment mystique de l’obéissance. Il fait de +l’obéissance un dogme. Il dresse un Dieu dans le cœur de l’homme et il +offre tout à ce Dieu qu’il n’ose discuter et qui s’appelle précisément +l’Indiscutable. + +Il est plus mystique même, j’oserai dire, que tout mysticisme connu; car +il fait _adorer par simple adoration_, non pas un Dieu concret dans une +certaine mesure, non pas un Dieu qui a une histoire, qui a créé le +monde, qui a parlé aux hommes, qui s’est montré à eux ou à quelques-uns +d’entre eux; mais un Dieu abstrait, un Dieu caché, un Dieu dont on ne +connaît que les oracles, comme dans l’antre de Trophonius; Dieu +redoutable du reste, qui a des ordres absolus et terribles et qui +approuve et félicite; mais aussi qui tourmente, qui torture et qui +ravage et qui nous demande le sacrifice humain, le sacrifice sanglant de +notre propre vie. + +Le kantisme est la religion la plus religieuse, la religion la plus +religion qui me soit connue; je veux dire la religion où il n’y a que +l’essence même de la religion, la religion où il n’y a que de la +religion. Il ne pouvait naître qu’après un très long stade de religion +de plus en plus concentrée et aussi de religion de plus en plus +individualisée, de religion que l’individu se fait à lui-même +(luthéranisme) et qui place l’individu en face de lui-même en lui +faisant remarquer--et qu’il en tremble!--qu’il y a en lui un Dieu. Kant +a fondé la _foi morale_. + + + + +CHAPITRE III + +LE NÉO-KANTISME + + +Le kantisme, surtout comme religion morale, a eu un succès merveilleux +en Europe et particulièrement en France pendant un siècle. Il flattait +deux sentiments qui ne sont contraires qu’en apparence: le désir d’une +morale indépendante des religions, le besoin d’une religion; ces deux +désirs étaient dans le kantisme, conciliés par l’apparition d’une morale +qui était une religion elle-même. + +Les néo-kantistes français, qu’on aurait dû appeler simplement les +kantistes, car ils n’ont vraiment point renouvelé Kant, s’appliquèrent +surtout à deux choses: 1º élargir et attendrir un peu la doctrine +kantienne; 2º lui donner un caractère plus pratique, en lui trouvant un +criterium nouveau, ou plutôt en démêlant plus précisément et en +affirmant plus énergiquement le criterium qu’elle contenait. + +Ils ont élargi et attendri un peu la doctrine morale de Kant. Celle-ci +se réduisait et se restreignait strictement à l’affirmation de +l’obligation morale. Les néo-kantiens ont affirmé de tout leur cœur +cette obligation; ils ont eu «la foi morale» et ils ont affirmé le plus +chaudement du monde qu’il fallait l’avoir; mais ils n’ont pas repoussé +les appuis et les apports que pouvaient donner à cette foi les +considérations sentimentales et les considérations esthétiques. + +Renouvier fait comme des concessions à la morale sentimentale, disons +mieux, il la prend comme une alliée ou comme une servante précieuse de +la morale du devoir. Elle sera comme Marthe autour de Jésus: «C’est un +fait psychologique véritable que la présence de la sympathie au nombre +des éléments qui portent l’homme à des actes favorables au bonheur +d’autrui... [La sympathie] fournit un mobile du bien commun et vient à +l’appui de la loi morale, de quelque façon qu’on la définisse. Pour nier +cela, il faut, ou mutiler la nature sensible, ou admettre que certains +éléments fondamentaux de cette nature n’interviennent pas ou _devraient_ +ne pas intervenir là précisément où la place en est marquée dans l’ordre +mental. _Devraient ne pas intervenir_ dans l’acte vraiment moral, c’est +la thèse de Kant, qui... juge que les passions même les plus nobles, en +se joignant au mobile rationnel, abaisseraient la vertu. _Rien n’était +mieux fait pour nuire à la diffusion des principes de Kant_ que de +demander, si inutilement pour le fond de sa théorie, si vainement +vis-à-vis de l’homme comme il est... que l’action moralement bonne fût +absolument exempte de passion... Dès qu’un acte est fait par raison et +par devoir, si la bienveillance et la sympathie existent aussi, il +_doit_ se faire _aussi_ par bienveillance et sympathie... Et dès qu’un +acte est fait par bienveillance et sympathie, la raison et le devoir +étant présents... il ne doit se faire aussi que si la raison et le +devoir l’autorisent... En ce sens l’action moralement bonne se fait +certainement par devoir et au fond on pourrait aller jusqu’à dire, avec +Kant, qu’elle se fait _uniquement par devoir_, s’il était permis +d’entendre par là que, se faisant _aussi_ par passion, _elle ne se +ferait pourtant pas dans le cas où il y aurait devoir contraire._» + +Donc agissez par devoir _ou_ par passion bonne; mais, quand vous agissez +par devoir soyez tranquilles et assurés de ne point errer; quand vous +agissez par passion bonne, assurez-vous bien que le devoir approuve. Le +Devoir sera tantôt agent de votre acte, tantôt contrôleur de votre acte +et toujours il sera _présent_, et il est nécessaire, mais il suffit, que +toujours il soit présent. + +C’est ce que j’appelle un élargissement et un adoucissement de la morale +de Kant, qui emprisonne dans le devoir. Dans la prison kantienne +Renouvier ouvre une fenêtre qui au moins laisse entrer les brises tièdes +qui viennent du cœur. + +C’est de quoi Renouvier se croit autorisé pour définir le _sens_ moral: +«une combinaison naturelle de la sympathie et du penchant social, qui en +est la suite, avec la raison.» + +_Mais_--et c’est ici la pensée la plus neuve que je rencontre dans cette +_Science de la morale_, qui serait du reste un des chefs-d’œuvre de +l’esprit humain si le manque de composition n’en faisait un fourré +exaspérant--_mais_ la sympathie a pour triste contre-partie la +nécessité, pour vivre avec nos semblables, ce que la sympathie commande, +d’être méchants, ce que la sympathie déplore avec désespoir. Il y a une +«solidarité du mal». Elle apparaît dès que l’homme sort de sa caverne et +même, souvent, quand il y reste, dès qu’il est en contact avec les +animaux. En effet, «les animaux, par le fait qu’établit entre eux la loi +naturelle, ne tendent pas seulement à nous faire perdre le respect de la +nature; la fatalité de leur lutte pour la vie, cette loi de la +dévoration mutuelle des vivants, la douleur prodiguée, les fins +multipliées, contraires, en apparence manquées, ne sont pas seulement +pour nous l’exemple du désordre, l’incitation au mal et le scandale de +la raison; mais notre propre conservation matérielle et par suite nos +fins les plus élevées se trouvent en jeu dans la guerre universelle. +Attenter à la vie des animaux, ce n’est que faire ce qu’ils se font et +qu’ils nous font, et c’est souvent une nécessité de défense.» + +Cette solidarité du mal, nous la retrouvons dans la société humaine. +Nous sommes très vite convaincus par des exemples indiscutables qu’être +bons, non seulement c’est être dupes, mais c’est créer le mal en +l’encourageant et que par suite nous devons faire le mal en nous +défendant et quelquefois même nous défendre d’avance, pour n’être pas +attaqués au moment de notre plus faible possibilité de défense. Nous +sommes donc méchants parce qu’il y a des méchants et nous devons l’être. + +Nous sommes solidaires; et, parce que nous sommes solidaires, nous +devons faire le bien et, parce que nous sommes solidaires, nous devons +faire aussi le mal; et il y a une solidarité inévitable du mal, comme il +y a une solidarité obligatoire du bien, et nous ne pouvons pas agir +selon la formule kantienne: «agir toujours de telle sorte que notre acte +pût être érigé en règle universelle de conduite»; car si nous agissions +ainsi nous serions écrasés, même par une minorité, et par conséquent non +seulement agir ainsi serait un suicide, mais encore ce serait détruire, +en nous détruisant, les agents du bien et supprimer le bien lui-même, +acte de suprême immoralité. + +Agissez donc maintenant selon la morale sentimentale et _même_ selon le +criterium de la morale du devoir! + +Mais ici la morale du devoir intervient en son fond même, quitte à +modifier son criterium, et nous dit qu’il faut pratiquer la bonté +jusqu’au point où «la nécessité manifeste» de notre existence et de +notre établissement sur la terre et dans la société ne nous force pas +d’y déroger. Le devoir d’être méchant s’impose dans les limites où la +méchanceté n’est que contre-méchanceté indispensable; et le criterium +célèbre se modifie ainsi: «Agis toujours de telle façon que ton acte pût +être érigé en règle universelle de la société telle qu’elle est +organisée autour de toi.» Et il est certain qu’il faudrait que dans la +société où nous sommes placés il n’y eût de mal que contre le mal, +moyennant quoi le mal n’existerait pas du tout. + +Les néo-kantiens n’ont pas repoussé non plus les appuis et les apports +que peuvent donner à la foi morale les considérations esthétiques. Ils +ne vont point, comme ont fait certains, jusqu’à penser que l’attrait du +devoir est sa beauté même, que l’impératif est une séduction, que la +morale nous impose par le beau qu’elle contient et que la morale rentre +en définitive dans l’esthétique; mais ils considèrent que le beau +moralise, selon la théorie d’Aristote, qu’il «purge de leurs parties +peccantes» les passions qu’il représente, qu’en un mot il épure la +sensibilité en même temps qu’il l’excite et qu’il la satisfait. + +Par exemple, les passions de l’amour, non éprouvées _réellement_ par +nous, mais vues par nous sur le théâtre, éprouvées artistiquement par +nous, ne nous laisseront que la pitié pour ceux qui les éprouvent devant +nos yeux, ne nous laisseront que la sensibilité sympathique, laquelle +peut être et doit être un bon auxiliaire de la loi morale. + +Ainsi la sensibilité aide la loi morale; et l’art, en purifiant la +sensibilité, fait la sensibilité plus propre à aider la loi morale, aide +la sensibilité à aider le devoir. + +Si parfaitement convaincu que je sois de l’erreur de cette doctrine, il +ne m’était guère permis de ne pas la noter comme une partie importante +de l’enseignement néo-kantien, comme une marque de la tendance de cette +école à adoucir l’austérité de la religion d’où elle dérive. + +Plus essentiel à mes yeux et aux siens sans doute est le _tour_--car ce +n’est que cela--que l’école néo-kantienne a donné à la pensée du maître. +Il consiste, comme Guyau l’a très bien démêlé, en trois _affirmations_, +comme il est naturel quand il s’agit d’une foi: + +Affirmation du devoir, comme d’une chose qui n’est pas à démontrer, qui +ne peut pas être démontrée et qui ne doit pas être démontrée, ce qui +prétendrait la démontrer ne pouvant que l’affaiblir et elle-même étant +ce qui démontre tout et par conséquent ce qui n’est démontré par rien. +Et ceci est le pur kantisme et nous n’y reviendrons pas. + +Affirmation qu’il est moralement meilleur de croire cette chose que de +croire autre chose ou de ne rien croire, et que d’une façon générale, le +vrai est _ce qu’il est bon de croire pour notre développement moral_. + +Affirmation que cette foi morale est au-dessus de toute discussion, +puisqu’il y aurait immoralité à discuter ce qui nous sert précisément à +distinguer le vrai du faux, puisque c’est le bon qui est criterium du +vrai et puisque, par conséquent, ce n’est pas l’évidence de vérité qui +va être juge de l’évidence de moralité, alors qu’il est posé en principe +que c’est l’évidence de moralité qui est juge de l’évidence du vrai. + +Ces deux dernières affirmations ont fondé ce qu’on a appelé depuis _le +pragmatisme_. Le pragmatisme consiste à assurer énergiquement qu’une +idée est vraie si elle est bonne et qu’on voit si elle bonne par ses +résultats;--qu’une idée vraie, si elle n’est pas bonne, n’a pas le droit +d’être vraie, et pour parler mieux, n’est pas vraie, ne contient qu’une +apparence de vérité. + +Car enfin qu’est-ce que le vrai? C’est ce qui est évident. Qu’est-ce qui +est évident pour l’homme, si ce n’est que ce qui lui est funeste doit +être repoussé par lui? Le vrai et le bien se confondent donc absolument +pour l’homme. Le vrai sera ce qu’il vaudra hors de l’humanité; mais le +_vrai humain_ c’est le bien et ce ne peut pas être autre chose. + +Remarquez-vous une habitude du parler populaire? Il dit, par exemple: +«L’honnêteté, il n’y a que cela de vrai.» Il dit: «que cela de vrai». Il +confond vérité et excellence morale; ou il confond vérité avec bonheur +individuel et bonheur social et bonheur humain. Il a parfaitement +raison: la vérité humaine c’est ce qui comporte le bonheur de l’homme. + +Voyez encore comme nous agissons. Nous agissons avec une pleine +conviction de notre libre arbitre. Est-ce une vérité? Rien n’est plus +douteux. Rationnellement bien des choses démontreraient plutôt que c’est +une erreur. Nous agissons pourtant comme sous la contrainte d’une vérité +indiscutable, puisque _nous nous croirions fous_ si nous ne croyions pas +agir comme nous voulons. + +Qu’est-ce à dire? Que le libre arbitre est une _vérité humaine_. Partout +ailleurs que chez nous il peut être une erreur, chez nous il est une +vérité; il est _notre_ vérité. Le philosophe qui n’y croit pas, y croit +dès qu’il délibère. Cela veut dire que comme philosophe il n’y croit +pas; mais que comme homme il y croit absolument. Vérité humaine. Erreur +si l’on veut, mais disons comme Nietzsche: «Quelles sont en dernière +analyse les vérités de l’homme? Ce sont _ses erreurs irréfutables_.» + +Nous appellerons vérités humaines les erreurs par lesquelles l’homme vit +et sans lesquelles il ne peut vivre, et à parler sans raffinement, ce +sont bien là des vérités, puisque c’est non seulement ce qu’on ne réfute +pas, mais _ce qui ne trompe pas_, tandis que le reste trompe. + +--Ne cherchera-t-on donc pas la vérité en soi?--On la cherchera tant +qu’on voudra si l’on veut se donner le plaisir tout esthétique d’idées +qui se tiennent, qui font corps et dont les unes ne détruisent pas et ne +combattent pas les autres. C’est plaisir d’artiste. Mais quand on voudra +une philosophie pratique (d’où le mot _pragmatisme_), on partira de +notre principe qui est en même temps un criterium: le vrai c’est le +bien, et ce qui indique la vérité d’une idée c’est le bien qu’elle +contient. + +Du reste, nous ne savons pas--et vous, savez-vous bien?--ce que c’est +qu’une vérité en soi. Une vérité n’est vérité que quand, d’abord +s’imposant par l’évidence qu’elle porte en elle, de plus elle n’est +contredite victorieusement ou gravement par rien. + +Or votre vérité, que vous avez trouvée par l’instrument de votre raison, +de deux choses l’une: _ou_ son évidence rationnelle est d’accord avec +l’évidence morale, et alors est-elle vôtre, ou est-elle nôtre? Elle est +à nous deux, et ni ce n’est son évidence rationnelle qui la constitue à +l’état de vérité, ni ce n’est son évidence morale; c’est toutes les +deux; c’est l’accord même entre ces deux évidences.--_Ou_, évidente +rationnellement, elle est contredite par l’évidence morale, et alors +elle est une vérité contredite; elle est une vérité _contre laquelle il +y a quelque chose de vrai_; et elle n’est plus une vérité. + +Nous sommes donc autorisés à chercher le criterium du vrai dans le bien; +tout au moins le criterium du vrai humain, et c’est tout ce qui importe +à des hommes. + +--Autrement dit, vous biffez net toute philosophie et, comme l’a dit +l’un des vôtres, le «pragmatisme n’est pas une philosophie, il est une +preuve qu’il ne faut pas philosopher»; ou vous pouvez vous appliquer le +mot de Pascal: «se moquer de la philosophie c’est vraiment philosopher». + +--En quoi cela? Nous bâtissons une philosophie autour d’autre chose que +ce autour de quoi les philosophes depuis Platon bâtissaient les leurs, +et voilà tout ce que nous faisons. Ils cherchaient ce qui ne se trompe +pas et ils croyaient que c’est la raison, et autour de ce qu’elle +donnait ils construisaient un système. Nous cherchons ce qui ne se +trompe pas et nous voyons que c’est le sens du bien; et autour de ce +qu’il donne nous bâtissons très rationnellement toute une philosophie: +liberté, immortalité de l’âme, peines et récompenses d’outre-tombe, +Dieu. + +Il n’y a là qu’un renversement des valeurs et un renversement des plans. + +Renversement des valeurs: notre première valeur c’est le sens moral, et +la seconde c’est la raison venant travailler sur les données du sens +moral. + +Renversement des plans: on commençait par des axiomes rationnels, le +_cogito_ par exemple; et l’on aboutissait à la morale; nous commençons +par des axiomes moraux: «il doit y avoir un bien pour l’homme», par +exemple; et nous aboutissons à tout le reste. Nous n’avons que remplacé +une première lumière, jugée par nous tremblante, par une autre première +lumière, jugée par nous sûre, et une méthode jugée par nous décevante +par une autre méthode jugée par nous certaine. + +Peut-être même dirions-nous, si on nous poussait, que la supériorité de +notre philosophie sur toutes les autres est que toutes les autres +devraient s’arrêter à la morale et n’y pas entrer. Elles y aboutissent +toutes, nous le savons, et tiennent à y aboutir, la morale les +_séduisant_ et étant «la Circé des philosophes», et aussi la morale +étant estimée par eux Celle qui les juge et dont ils craignent le +jugement et de qui ils veulent prouver que le jugement leur est +favorable. + +Ils y aboutissent donc tous, nous le savons; mais nous savons aussi par +quelles terribles contorsions, souvent et détours et retours de régions +lointaines. C’est qu’en vérité rien n’_aboutit_ à la morale, ni la +contemplation de l’histoire humaine où nous voyons l’immoralité +triompher si souvent, ni la contemplation de la nature où il n’y a pas +un atome de moralité, ni la contemplation de Dieu, du Dieu rationnel, du +Dieu cause qui a créé l’humanité immorale, partiellement au moins, et la +nature immorale totalement. + +Comment donc veut-on aboutir à la morale en partant de telles choses? + +Tout au moins on y aboutit mal. Nous, nous partons de la morale, pour +plus de sûreté, si vous voulez, d’y aboutir. Persuadés que tout est +immoral excepté la morale elle-même, nous nous installons dans la +morale, avant tout, sûrs d’y revenir et décidés à y revenir comme le +soldat qui se replie sur le soutien; puis nous nous aventurons au dehors +et nous cherchons à prouver que l’histoire humaine ne contient pas +beaucoup de moralité, il est vrai, mais qu’elle contient cette leçon +qu’elle eût été incomparablement meilleure si elle eût été guidée par le +sens moral, ce qui est contenir de la moralité en puissance;--que la +nature (ou plutôt, et seule, la biologie) est foncièrement immorale, +mais qu’elle est peut-être un effort sourd vers la moralité, nulle +moralité perceptible n’existant chez les végétaux ni les animaux +inférieurs, des traces de moralité existant chez les animaux supérieurs, +la moralité s’épanouissant enfin, péniblement, mais enfin cherchant à +s’épanouir dans l’homme;--que Dieu enfin, qui a voulu ou permis +l’immoralité de l’Univers, ne peut pas être immoral, puisque la moralité +existe en nous et demande quelque part quelqu’un qui la confirme et +sanctionne comme loi bonne et qui la récompense d’être ou d’avoir été; +puisque la moralité humaine postule et exige la moralité divine. + +--Oui... l’humanité oblige Dieu! + +--Pourquoi non? Du moins elle exige rationnellement que Dieu soit moral. + +Voilà ce que nous faisons comme expéditions aventureuses en dehors de +notre principe. + +Et qu’on ne dise point que ce renversement des valeurs n’est qu’un +renversement d’argumentations d’école et par conséquent peu de chose de +plus qu’une tautologie; que si, partis de la morale, nous trouvons de la +morale dans l’histoire, dans la nature et en Dieu, c’est que tout aussi +bien on pourrait trouver une intention morale dans l’histoire, dans la +nature et en Dieu et _aboutir à la morale_ en disant à l’homme: «fais ce +qui est indiqué comme la loi par ton histoire, par l’histoire naturelle +et par l’histoire divine.» Qu’on ne dise pas cela; car, ce sens moral, +jamais je ne l’aurais trouvé nulle part si je ne l’avais trouvé d’abord +en moi; c’est parce qu’il était en moi que je l’ai cherché ailleurs et +que je l’y ai cru trouver; je l’ai projeté du moi au non-moi, loin que +je l’aie attiré du non-moi au moi-même, et le bien peut me dire, +conformément au mot de Pascal: «Tu ne m’aurais pas cherché si tu ne +m’avais pas d’abord trouvé, trouvé en toi.» + +Voilà comment le seul moyen d’aboutir à la morale c’est d’en partir pour +y revenir ensuite. Et voilà la randonnée que nous faisons à travers la +connaissance; voilà notre expédition au dehors de nous. + +Mais, cela fait, si nous ne réussissons pas, si nous n’avons pas réussi +dans cette expédition au dehors, voulez-vous que je dise: Cela nous est +égal; et nous nous ramenons à la philosophie de la vérité humaine, +c’est-à-dire à la pure et simple philosophie morale comme nécessaire et +suffisante à l’homme. + +Ce qu’il y a d’indécis dans l’analyse que je viens de faire du +pragmatisme est une fidélité; car il est bien figuratif de cette +doctrine, les pragmatistes hésitant toujours entre déclarer que leur +doctrine est exclusive de philosophie et déclarer qu’elle en est une. +C’est une de leurs faiblesses. + +Il y en a une autre, un peu plus grave: c’est que leur dogmatisme, +qu’ils croient à l’abri du scepticisme bien autrement, bien plus que le +dogmatisme des rationalistes, n’est pas moins à découvert que celui-ci. +Ils pensent: du vrai on peut toujours douter; du bien on ne peut pas +douter; il s’impose avec une évidence autrement contraignante que celle +du vrai, et c’est pour cela que nous remplaçons l’évidence du vrai par +l’évidence du bien. + +Je crois que c’est une erreur. L’évidence du bien consiste en ceci que +quelque chose en nous nous dit de le faire; oui, il faut accorder cela; +mais l’évidence du bien s’arrête précisément là, et sur chaque chose +bonne nous pouvons hésiter et nous demander précisément si elle est +bonne, et sur chaque idée «vraie parce qu’elle est bonne», c’est-à-dire +féconde en résultats bons, nous pouvons hésiter et nous demander si elle +est en effet féconde en résultats bons, si sont bons les résultats dont +elle est grosse. + +Quand les pragmatistes nous disent que l’immortalité de l’âme est une +idée vraie parce qu’elle est bonne, bonne parce qu’elle fait bien agir, +je ne dis pas qu’ils se trompent; je dis qu’ils n’en savent rien, qu’ils +prennent sur eux de le dire et qu’il n’est aucunement certain que les +actes bons de l’humanité aient cette cause, aucunement certain qu’ils +n’en aient pas une autre. + +Quand ils nous disent que l’idée du libre arbitre est une idée vraie +parce qu’elle est bonne, je ne dis pas qu’ils se trompent; je dis qu’ils +n’en savent rien et que des fatalistes et des prédestinataires ont été +très honnêtes gens, probablement parce qu’il était dans leur fatalité +d’être tels. + +Cela, c’est l’hésitation très rationnellement permise sur les idées; +mais sur les actes mêmes, on sait assez qu’on peut hésiter sans cesse et +qu’on hésite et que l’humanité a hésité de tout temps; que tel acte bon +de l’avis général en tel temps est mauvais de l’avis universel en tel +autre, que tel acte bon de l’avis général en tel lieu est mauvais de +l’avis universel en tel autre; que par conséquent ce n’est pas de la +bonté, toujours douteuse, du fait que l’on peut conclure à la +bonté-vérité de l’idée qui le contient ou qui est censée le contenir. En +un mot, nous avons ce malheur que nous ne savons rien du bien excepté +qu’il faut le faire. + +Et à cet égard, et c’est à quoi je voulais venir, le vrai et le bien +sont égaux. Nous ne savons rien du bien excepté qu’il faut le faire, +nous ne savons rien du vrai excepté qu’il faut le chercher. + +--Différence, me dira-t-on: l’impératif catégorique, le bien, nous crie +qu’il est le devoir; le vrai ne nous crie pas qu’il est le devoir. + +--Mais, en vérité, si bien! Il y a un impératif catégorique du vrai. +J’assure, et combien d’autres plus grands que moi ont affirmé, qu’ils +sentent le devoir de dire le vrai et de le chercher ou plutôt de +chercher et de le dire. Tranchons le mot, nous le sentons tous, du plus +grand au plus petit. + +Peut-être, comme Nietzsche, bien finement, se l’est demandé et l’a +examiné, cet impératif catégorique du vrai se ramène-t-il encore à +l’impératif catégorique du bien; peut-être sentons-nous qu’il faut +chercher le vrai pour ne pas nous tromper, ce qui serait une mauvaise +_action_ envers nous-mêmes, et pour ne pas tromper les autres, ce qui +serait une mauvaise action envers autrui. + +Je le veux bien et je le crois assez; mais qu’à une certaine profondeur +l’impératif du bien et l’impératif du vrai se confondent, cela n’empêche +point qu’ils n’existent tous les deux et qu’ils ne soient aussi +impérieux l’un que l’autre et qu’ils ne se présentent l’un autant que +l’autre avec figure sacrée. Donc égalité ou quasi-égalité. + +Donc, si sont égaux ou quasi-égaux le vrai et le bien, et par le +caractère impératif qu’ils ont tous les deux, (c’est leur force), et par +ceci qu’ils sont tous deux formels et non réels et nous disent qu’ils +sont, non ce qu’ils sont (c’est leur faiblesse); de quel droit et pour +quelle raison préférez-vous l’un à l’autre, sacrifiez-vous l’autre à +l’un? + +La vérité est probablement qu’il faut les chercher tous les deux, et non +pas s’acharner à faire sortir celui-ci de celui-là ou celui-là de +celui-ci; mais voir, essayer de voir en quoi c’est qu’il les faut l’un à +l’autre accorder. + +--Et s’ils ne s’accordent pas? Resterai-je dans l’abstention? Je ne puis +pas; il faut que j’agisse. + +--S’ils ne s’accordent pas, agissez, certainement, dans le sens de celui +des deux qui préside évidemment à l’action, dans le sens du bien, de ce +que vous considérez comme le bien, je n’hésite pas à vous le dire; mais +ne croyez pas être dans le vrai, croyez simplement être d’accord avec +votre nature, comme disaient les stoïciens, ce qui du reste est +peut-être ce qu’on a trouvé de mieux pour se conduire. + +Je reconnais très bien que pour un lieu donné et un temps donné, cette +méthode d’évidence morale peut donner des résultats très satisfaisants. +Le pragmatisme est sécularisme. J’entends par là ceci: nous sommes +d’accord, au XXe siècle, pour trouver _bons_, pour juger _bons_ un +certain nombre de faits; nous prenons pour philosophie les idées +générales qui, selon notre tournure d’esprit, s’accordent +vraisemblablement avec ces faits. Pour mieux dire, nous enveloppons ces +faits dans un système d’idées générales qui, parce que nous les y +enveloppons, semblent les contenir et les produire. Cela est «commode», +comme dit M. Poincaré des «vérités» mathématiques; cela est plus que +commode, cela _nous aide_; car nous sommes ainsi faits que nous aimons +l’accord entre nos idées et nos actes et que dans cet accord nous sommes +plus décidés, peut-être plus forts. Ainsi pour un temps, nous aurons une +conduite qui aura au moins ceci pour elle qu’elle sera suivie, cohérente +et ordonnée. + +Mais ne prenons pas cette philosophie pour vraie parce qu’elle est +bonne, et c’est-à-dire parce qu’elle s’accorde à des faits jugés bons +pour le moment. N’éliminons pas le vrai, la recherche du vrai pour le +vrai. Il y aurait à cela un très grand inconvénient, c’est que tout +progrès serait enrayé. Quand les faits dictent les idées--et n’est-ce +pas le cas?--quand les faits approuvés dictent les idées à croire, on +tourne indéfiniment dans le même cercle; car on approuve les faits +habituels, on se fait sur eux les idées qui les confirment, on n’en +approuve les faits que davantage et ainsi de suite. + +Pour tous les philosophes de l’antiquité l’esclavage était un fait bon. +Une philosophie qui n’aurait jamais cherché que les idées approbatrices +des faits jugés bons et qui n’aurait pris pour criterium de sa vérité et +pour mesure de sa vérité que son aptitude à conduire aux faits jugés +bons--n’est-ce pas le cas du pragmatisme?--aurait indéfiniment consacré +l’esclavage et aurait donné à l’esclavagisme l’autorité émanant d’une +philosophie respectée. + +Par parenthèse, cet exemple montre combien il y a de pragmatisme dans +toute philosophie morale, puisque les plus grands sages de l’antiquité +ont été esclavagistes; mais il montre encore mieux le danger d’une +philosophie qui, en se jugeant elle-même d’après les faits où elle +conduit, au fond se soumet aux faits existants qui peuvent être des +préjugés. + +Qu’a-t-il fallu pour que l’esclavage disparût? Il a fallu qu’une +philosophie--ou religion--s’élevant au-dessus des faits approuvés et ne +se jugeant pas d’après sa puissance à y pousser les hommes, mais d’après +une vérité supérieure, trouvât ceci: tous les hommes sont frères, ce +qu’aucun fait de l’antiquité ne _donnait_. + +Excellente méthode pour ajuster les hommes à la civilisation qui les +entoure--ce qui du reste est bon--le pragmatisme ne la perfectionnerait +pas. + +Il était intéressant de montrer comment de l’admirable doctrine +kantienne, par une série de dérivations assez logiques, avait pu sortir +une doctrine très respectable, mais un peu terre à terre et fermée, ou +qui peut assez facilement se fermer du côté du progrès humain. + +Suite des dérivations: il y a dans le bien une vérité plus contraignante +que dans le vrai.--C’est le bien qui fonde le vrai.--La vérité d’une +doctrine est dans les conséquences bonnes qu’elle contient.--La plus +vraie sera celle qui rendra compte du plus grand nombre de faits jugés +bons et qui y conduira.--Les faits seront donc juges de la +doctrine.--C’est donc eux qui produiront la doctrine et _il n’y aura +pas_ de doctrine pour en produire. + +La morale la plus intransigeante a abouti à une demi-démission de la +morale. + + + + +CHAPITRE IV + +LA MORALE SANS OBLIGATION NI SANCTION + + +Et maintenant réaction contre Kant. Elle s’est marquée par beaucoup de +manifestations intellectuelles en Angleterre, en France et en Allemagne, +depuis 1850 environ. La plus forte et la plus intéressante pour le +penseur est celle que l’on trouve dans le livre de Guyau (1785) _La +morale sans obligation ni sanction_, une des plus grandes œuvres +philosophiques que l’humanité ait produites et qui fait date et qui +serait complètement satisfaisante, si l’auteur, ayant le beau défaut +d’être un poète, ne mettait pas _toujours_ une image à côté d’une idée +et un mythe à côté d’un raisonnement, au risque, et l’on dirait avec le +dessein, d’affaiblir ou de compromettre l’une par le voisinage de +l’autre. + +Voici, dépouillées de leurs splendeurs, les idées principales de Guyau, +mêlées de celles qu’il me donne. + +D’abord, comme relativement moins important, ce qu’il faut penser de la +sanction de la morale, peines et récompenses d’outre-tombe. + +La sanction de la morale a pour grave inconvénient qu’elle la détruit. +Si vous comptez être récompensé de votre bonne action, elle n’est plus +bonne; elle n’est plus qu’utile; elle n’est plus qu’une chose qui vous +est utile. Vous faites, et voilà tout, un bon placement. Le poète a dit: +«Qui donne au pauvre prête à Dieu.» Il ne pouvait pas mieux, par la +netteté même et la crudité concise de sa formule, montrer que la bonne +action est le comble même de l’égoïsme. L’idée de mérite est +destructrice du mérite même. Vous n’avez aucun mérite si vous agissez +pour mériter et avec la pleine certitude que vous méritez et que vous +méritez à l’égard d’un être qui paye toujours ses dettes. Il n’y a de +mérite que si le mérite est méconnu. Et il faut qu’il le soit partout, +aussi bien dans le ciel que sur la terre. La suprême immoralité est de +croire que la moralité est profitable. On peut dire du croyant qui en +même temps est satisfait de sa bonne action et sûr qu’un bienfait n’est +jamais perdu: + + Ce mélange de gloire et de bien m’importune. + +Cet homme est prêt à dire et il le dit dans son for intérieur: «Quel +intérêt aurais-je à être un juste s’il ne m’en revenait rien?» et donc +il n’a pas l’ombre de désintéressement. + +L’idée du mérite et du démérite consiste à faire remonter son égoïsme à +sa source la plus élevée et à lui donner aussi sa fin la plus élevée, et +ce n’est pas autre chose que l’étendre jusqu’à l’infini. Plaisante +morale que celle d’un prêteur qui prête un jour pour être remboursé +éternellement! + + * * * * * + +On peut répondre que ceci serait très vrai si l’on était absolument sûr +des peines et des récompenses d’outre-tombe. Mais on n’en est jamais +absolument sûr et la distance qu’il y a entre l’absolue certitude du +sacrifice que l’on fait pour le bien et la certitude relative des +récompenses qui nous attendent, c’est ce qui constitue le mérite, c’est +là où il se place et où il a une place encore très large. + +--Réplique: mais le croyant, soit qu’il soit chrétien, soit qu’il soit +kantiste, est _absolument sûr_. + +--Je l’admets; mais la distance entre l’actuel et le lointain équivaut +parfaitement à la distance entre le certain et l’hypothétique. Ce qui +est actuel, le sacrifice à faire, agit sur la sensibilité avec une force +qui est incomparablement plus grande que la force avec laquelle agit +l’espérance, cette espérance fût-elle certaine. Tout ce qui est futur +est flottant, fût-il certain; tout ce qui est lointain est indécis, +fût-il réel. Et, pour la sensibilité, indécis égale douteux. La distance +qu’il y a, je ne dis plus entre le certain et l’hypothétique, mais entre +l’actuel et le lointain, et au point de vue de la sensibilité, je dis la +même chose, c’est ce qui constitue le mérite, c’est où il se place et où +il a une place encore très large. + +Le croyant reste moral, quelque croyant qu’il soit et fait un acte +moral, quelque certain qu’il soit qu’il en aura récompense. Son mérite +diminue seulement à mesure qu’il croit davantage; mais sa croyance, si +forte qu’elle soit, ne peut jamais épuiser la distance qu’il y a entre +l’actuel et le lointain, entre le tangible et l’indécis, et ne peut +jamais même diminuer cette distance que d’une manière insensible. + +Ajoutez que dans l’imprécision inévitable, salutaire, du reste, des +pensées métaphysiques dans l’esprit de l’homme simple, de l’homme moyen, +de l’homme qui n’analyse pas, la pensée du mérite et du démérite se +confond avec l’idée même du bien, avec l’idée pure du bien. Elle se +ramène à ceci: le bien est divin; le bien est approuvé de Dieu; le bien +fait corps avec Dieu; le bien est consubstantiel avec Dieu et je suis +avec Dieu en le faisant et c’est ce qu’il ferait à ma place. + +Et, dans cette imprécision, cette pensée est absolument morale. + +Il en est de ceci comme de l’amour de Dieu, et au fond c’est exactement +la même question. Les uns disent comme François de Sales (confusément) +et comme Fénelon: il faut aimer Dieu pour lui-même, sinon vous ne +l’aimez pas; si vous l’aimez par crainte ou par espérance, c’est vous, +non lui, que vous aimez. Les autres répondent: l’aimer uniquement par +crainte ou espérance, c’est un effet du paganisme; mais l’aimer avec un +mélange d’amour de lui, c’est-à-dire d’amour de la perfection, et +d’espérance et de crainte, c’est l’aimer encore et c’est l’aimer autant +sans doute que la faiblesse humaine peut le permettre et que les forces +humaines peuvent le soutenir; d’autant plus que mon espérance et ma +crainte elles-mêmes sont une forme de ma croyance en Dieu, en sa +justice, en sa bonté, en son excellence, en sa divinité, et que cette +croyance, étant adhésion à lui, est encore amour de lui, est mêlée au +moins d’amour de lui. + +Celui qui a donné la formule la plus solide de ces justes tempéraments, +c’est _Fénelon lui-même_ quand il écrit: «Le désintéressement du pur +amour ne peut jamais exclure la volonté d’aimer Dieu sans bornes ni pour +le degré ni pour la durée de l’amour; [mais] il ne peut jamais exclure +la conformité au bon plaisir de Dieu qui veut notre salut et qui veut +que nous le voulions avec lui pour sa gloire.»--En langage +philosophique: Il faut aimer le bien d’une manière désintéressée, sans +bornes ni de degré ni de temps; mais il entre dans l’idée du bien qu’il +soit un mérite; et la volonté du bien, pour ainsi parler, est que nous +ne souffrions pas à cause de lui et que nous soyons heureux tôt ou tard +à cause de lui; et accepter l’idée du bien avec cette considération, ce +n’est pas cesser de l’aimer pour lui-même et c’est l’aimer en tout +lui-même. + +--Contre-réplique: En tout cas l’idée de sanction détruit l’impératif +catégorique. L’impératif catégorique c’est: «fais le bien, je le +commande; je ne donne pas de raisons de cet ordre». Or, si à l’impératif +catégorique vous ajoutez, à quelque moment que vous l’ajoutiez: «du +reste, vous serez récompensé d’avoir fait le bien», l’impératif n’est +plus catégorique; il est conditionné; et l’impératif n’est plus +impératif; il est persuasif; il se ramène à dire: «_si_ vous faites le +bien, vous serez récompensés; _donc_ faites le bien;--faites le bien, +_autrement_ vous serez punis; _donc_ faites le bien;--faites le bien, +_moyennant_ quoi vous serez heureux;--_voulez-vous être heureux?_ faites +le bien.» L’impératif n’est plus celui qui ne donne pas de raisons; il +prodigue les raisons et les motifs et les mobiles; il est aussi +persuasif que la morale épicurienne disant: voulez-vous être heureux? +soyez vertueux; il est beaucoup plus persuasif que la morale +épicurienne, qui, comme récompense de la vertu, ne promettait qu’un +bonheur éphémère, tandis que lui promet un bonheur éternel. + +--Contre ceci je ne m’élèverai pas; je le tiens pour incontestable. +Toute morale qui parle de sanction est persuasive et n’est impérative +qu’en apparence. Elle aura beau--ce sera son adresse--écarter, éloigner, +tant qu’elle pourra, son impératif de son persuasif, se bien donner de +garde de mettre dans la même page ou dans le même volume le texte où, +hautaine, elle commande, et le texte où, câline, elle vous dit que dans +votre intérêt vous ferez mieux de faire comme ceci, il n’en sera pas +moins qu’elle dit les deux et que, disant le second, elle détruit +radicalement le premier. + +Cela, je l’accorde absolument. _Il n’y a pas_ d’impératif catégorique +dans Kant, du moment qu’il admet la sanction de la morale; _il n’y a +pas_ d’impératif catégorique dans Kant, du moment que l’idée des peines +et récompenses _y est_. + +De sorte que l’homme qu’on s’attendrait à voir le plus enragé contre +l’idée de sanction ce serait un homme qui serait fanatique de +l’impératif, ce serait un kantiste intransigeant, un kantiste +enthousiaste, un ultra-kantiste, un kantiste plus kantiste que Kant. + +Guyau n’était pas du tout cet homme-là; et si, d’une part il repoussait +l’idée de sanction, d’autre part il repoussait l’idée d’impératif, +l’idée d’obligation. L’idée d’obligation, l’idée de devoir, l’idée «tu +dois» lui paraissent un «préjugé». Il recueillait avec complaisance ce +mot, très pénétrant du reste, de Vinet: «le but de l’éducation est de +donner à l’homme _le préjugé du bien_», et, se rebellant, il disait: Eh +bien, non! «il ne doit pas y avoir dans la conduite un seul élément +_dont la pensée ne cherche à se rendre compte_, une obligation _qui ne +s’explique pas_, un devoir _qui ne donne pas ses raisons_». Par question +préalable l’impératif était éliminé. Contre ce miracle psychologique +Guyau commençait par protester, d’entrée en matière protestait, comme +les philosophes contre les miracles proprement dits, interventions du +surnaturel à travers la nature; et son effort fut de dissoudre +l’impératif en l’analysant, de montrer ce qu’il y a dans l’impératif +apparent et de faire voir que ce qu’il y a en lui quand on l’ouvre, ce +sont précisément des raisons. + +Il reconnaît d’abord que l’impératif catégorique est vrai +psychologiquement, c’est-à-dire est vrai comme donnée immédiate de la +conscience, tout de même que le libre arbitre. Il est incontestable que +nous entendons une voix intérieure qui nous dit: «tu dois», et qui ne +donne pas ses raisons. «La théorie de l’impératif catégorique est +psychologiquement exacte et profonde comme expression d’un fait de +conscience», comme le libre arbitre est incontestablement exact comme +affirmation énergique et permanente du sens intérieur. + +_Seulement_, n’y a-t-il que l’impératif--et le libre arbitre--qui soient +des proclamations du sens intime? Point du tout! J’ai fait remarquer +moi-même plus haut que le vrai a son impératif catégorique très net, que +chercher le vrai et le dire est commandé par le moi au moi. J’ai fait +remarquer, ici ou dans un autre essai, que le Beau a son impératif +encore fort net et que réaliser le beau, tout au moins ne pas faire du +laid par négligence, par désordre, par paresse, sur soi, chez soi, dans +la rue, est commandé par le moi au moi, faire du beau étant commandé à +l’artiste, ne pas faire du laid étant commandé à tout le monde. + +Guyau va plus loin, un peu trop loin à mon gré. Selon lui, «les +penchants naturels et la loi et la coutume» ont leurs impératifs +catégoriques. Ils commandent sans donner de raisons. La coutume, comme +le disait Pascal, est respectée et suivie «par cette seule raison +qu’elle est reçue»; l’autorité de la loi est parfois toute ramassée en +soi, sans se rattacher à aucun principe, et la loi est loi et rien +davantage». + +C’est aller trop loin, parce que ces impératifs sont des impulsions ou +des contraintes. Les penchants naturels nous poussent et ne nous +commandent pas; ils ont de la force et non de l’autorité et nous sentons +bien la différence. + +La loi, la coutume sont des contraintes; nous obéissons à la loi parce +que nous ne pouvons pas faire autrement et à la coutume parce que nous +ne pouvons guère faire autrement, sous peine de mille désagréments à +souffrir parmi nos semblables. Le signe, très net, de la différence +entre ces impulsions et contraintes d’une part et les impératifs d’autre +part, c’est qu’à désobéir aux penchants naturels et aux contraintes nous +éprouvons des regrets et non point des remords: nous n’avons aucun +remords d’avoir désobéi au penchant sexuel; nous n’éprouvons aucun +remords, fussions-nous en prison, d’avoir désobéi à une loi que nous +trouvions injuste, et au contraire; nous n’éprouvons aucun remords, +fussions-nous mis au ban de la société polie, d’être contrevenus à une +coutume que nous jugions stupide[4]. Au contraire, le remords nous point +si nous avons fait une faute morale; encore si nous n’avons pas cherché +la vérité; même si nous n’avons pas réalisé le beau que nous pouvions +créer ou point respecté le beau que nous pouvions respecter (hiérarchie +des impératifs, question qu’il sera intéressant de creuser). + + [4] C’est précisément ce que je viens de faire. La coutume veut que + l’on dise «j’ai contrevenu»; j’écris «je suis contrevenu»; et je + n’en éprouve aucun remords, parce que je tiens la coutume pour + stupide. + +Donc Guyau va trop loin; mais on sent qu’il a parfaitement raison de +prétendre que, de ce que l’impératif moral est un fait incontestable, +Kant n’est pas autorisé «à considérer cet impératif comme +transcendantal», c’est-à-dire à le tenir pour une chose au-dessus de +toute discussion et impénétrable à toute analyse. + +La vérité, selon moi, est, d’abord, il convient de le reconnaître, que +l’impératif moral est de tous les impératifs vrais ou supposés le plus +net et le plus énergique: «Convenez, me disait un ami, que c’est lui qui +a la plus grosse voix.» Convenons-en, et que cela est certainement à +considérer. + +La vérité est ensuite que Kant, timide devant la morale, comme presque +tous les philosophes, a, inconsciemment sans doute, _eu peur_ d’analyser +l’impératif et a voulu le laisser à l’état de mystère, pour que le culte +qu’on aurait pour lui fût mystique, pour que le respect qu’on aurait à +son égard fût une foi. + +Il croyait savoir que tout instinct qu’on analyse tend à se détruire, ce +qui veut dire que tout instinct qui devient conscient tend à se ruiner. +On n’aime bien qu’aveuglément; même on n’aime bien qu’en aimant sans +savoir que l’on aime. «S’il y a un amour pur et exempt du mélange de nos +autres passions, c’est celui qui est caché au fond du cœur et que nous +ignorons nous-mêmes.»--Ainsi parlait La Rochefoucauld. + +M. Gustave Le Bon, qui ne se plaindra pas du rapprochement, a une bonne +formule sur l’éducation; elle consiste, suivant lui, «à faire passer le +conscient dans l’inconscient», à inspirer, par exemple, l’amour du +travail et à y habituer de telle sorte que se jeter au travail et y +rester devienne machinal et n’exige plus aucun effort; à inspirer +l’amour de la patrie et à y habituer de telle sorte qu’on finisse par +l’aimer aveuglément et sans se faire de raisonnement à cet égard; +s’éduquer c’est devenir impulsif; l’éducation achevée, c’est une +impulsivité acquise, etc. + +Or, si l’homme a une impulsivité naturelle qui est excellente, celle de +faire le bien (et supposez, si vous voulez, que cette impulsivité dite +naturelle soit une impulsivité acquise par l’hérédité, cela nous sera +égal), il faut bien se garder d’analyser cette impulsion et de la faire +passer de l’inconscient dans le conscient; ce serait une éducation à +rebours. Ce qui était force énorme parce qu’il était inconscient, nous +l’énerverions peu à peu en le rendant conscient, et nous n’aurions +réussi qu’à l’empêcher d’être impulsif. + +Kant savait ou sentait cela. _Seulement ce n’est peut-être pas vrai._ +C’est vrai et le contraire est vrai aussi. Nous affaiblissons un +sentiment en l’analysant quand il est déjà faible; nous le fortifions en +l’analysant quand il est encore assez fort. L’amoureux qui n’est déjà +plus amoureux se demande pourquoi il est amoureux, passe en revue les +motifs et les trouve peu nombreux, pèse les motifs et les trouve légers. +L’amoureux qui est encore assez amoureux fait de même et trouve les +motifs nombreux et forts, et alors il ajoute à la force du sentiment la +force de l’idée-force. + +Une idée-force n’est jamais qu’une idée qui est devenue sentiment ou qui +est née d’un sentiment; mais à cette condition, elle est bien une force +et une force qui pèse de plus en plus, parce qu’il est de sa nature +d’insister sur elle-même, de se _développer_ (sens de la langue de +rhétorique et tous les sens) et de devenir idée fixe, de devenir +_entretien_ continuel de notre esprit. + +Le patriote qui est encore patriote, s’il analyse l’idée de patrie, +trouve toutes les raisons d’aimer son pays qui étaient contenues dans +son sentiment, et parce qu’elles deviennent claires elles ne deviennent +pas inconsistantes; elles répondent, seulement, aux objections, aux +attaques; nos idées sont les gardes avancées de nos sentiments; +impuissantes sans eux, quand ils y sont, elles les rendent plus sûrs. + +Éternellement les croyants se demanderont si mieux ne vaut pas la foi +toute seule et croire sans raisons, ou si mieux vaut ajouter à la foi +les «raisons de croire». La question n’est pas susceptible d’une réponse +catégorique; car, selon le plus ou moins de foi, les raisons +confirmeront la foi ou détruiront ce qui en reste. De celui qui commence +à analyser sa foi on est toujours dans le doute s’il s’achemine à +l’augmenter ou s’il prend le chemin de la perdre. + +Toujours est-il que les plus grands croyants ont passé leur vie entière +à analyser leur croyance et ne se sont pas contentés de crier: «Je +crois, je crois, je crois, je crois éperdument.» + +--Mais l’idée seule d’examiner un de ses instincts n’est-elle pas un +signe que déjà il n’est plus en nous à l’état d’instinct? Qui diantre +s’est avisé de se donner à soi-même des raisons de respirer? On ne se +donne des raisons de vivre que quand on songe, au moins un peu, au +suicide. + +--N’ai-je pas répondu tout à l’heure par l’exemple des grands croyants +qui analysent leur foi et qui la confirment par leur foi? + +--Oh! pas le moins du monde; car ce n’est pas eux que les grands +croyants ont voulu convaincre, mais ceux qui ne croyaient pas. A eux, +leur foi suffisait; pour d’autres ils collectionnaient les raisons de +croire. + +--En êtes-vous bien sûrs et qu’ils n’eussent pas autant le désir de se +confirmer dans leur foi que celui d’y attirer les autres? Certainement +l’homme «se raisonne», comme dit si bien le peuple, pour s’assurer dans +un sentiment qu’il croit juste ou pour s’écarter d’un sentiment qu’il +estime faux; et il ne fait en cela que «céder au sentiment», comme dit +Pascal, et par conséquent il faut que le sentiment existe; mais encore, +en cédant au sentiment, il l’excite et il l’avive. + +La lecture, cette autre méditation, a exactement les mêmes effets. On +cherche, par une lecture, à se confirmer dans un sentiment que l’on a; +et les idées que l’on trouve dans l’auteur, fussent-elles faibles, +fortifient ce sentiment si on l’a en effet, fussent-elles fortes, +achèvent de le détruire s’il était bien en train de s’en aller. + +Faire passer de l’inconscient au conscient est donc dangereux si le mal +était déjà plus qu’à moitié fait, avantageux si le mal n’existait pas ou +était faible. Que l’idée de la foi morale fût née chez Kant de la +conviction que de son temps l’instinct moral était très faible et par +conséquent ne pouvait que perdre à être analysé, cela ne m’étonnerait +point et je dirai même que moralement j’en suis sûr. + + * * * * * + +Guyau, lui, soit qu’il estime que l’instinct moral est assez fort pour +ne pas courir de risques à être analysé, soit simplement, comme il le +dit, parce qu’il est philosophe et que pour le philosophe il ne doit +rien y avoir dont la pensée ne cherche à se rendre compte et que le +philosophe _ne doit pas avoir de foi_, Guyau veut analyser l’instinct +moral et c’est-à-dire lui demander ses raisons, lui dire: pourquoi? et +ne pas se contenter de la réponse célèbre: «le pourquoi, c’est qu’il n’y +a pas de pourquoi». + +Un _credo_, comme Nietzsche le dit souvent, est toujours un _credo quia +absurdum_, puisque, s’il n’était pas cela, il n’y aurait pas besoin de +_credo_. Guyau ne veut pas d’_absurdum_, même implicite, et il fait +l’analyse de ce qu’il croit voir dans l’idée du devoir. + +Il y voit avant tout _la vie elle-même_, la vie s’affirmant comme +puissante et féconde. Le devoir c’est le pouvoir. Pouvoir, vouloir et +devoir c’est la même chose sous différents mots, parce que c’est même +chose sous différents aspects. Quelque chose en nous, qui n’est pas +autre chose que notre vie même sentie par nous, nous dit: tu peux, donc +tu veux, donc tu dois. + +Tu peux, donc tu veux: car si, pouvant, tu ne veux pas, tu sens que tu +te diminues, que tu te rétrécis, que tu te refoules. + +Tu veux, donc tu dois: car si, pouvant et voulant, tu n’agis pas, tu +sens encore une diminution, un rétrécissement, une stérilisation de ton +être; et c’est ce sentiment que dans la langue courante on appelle le +remords préalable ou le remords proprement dit, le remords de ne pas +faire ou le remords de n’avoir pas fait; et la voix du devoir n’est pas +autre chose que le remords qui commence, devant l’acte à faire qu’on ne +fait pas. + +Ce qu’on appelle devoir c’est donc puissance, fécondité, expansion qui +veut être, qui vous réjouit si elle est et qui vous gêne si elle n’est +pas. + +Le plaisir que vous éprouvez à faire ce qu’on appelle couramment le +devoir, c’est le plaisir de la puissance en acte; la peine que vous +éprouvez quand vous vous dérobez à ce qu’on appelle le devoir, c’est +votre moi diminué, c’est votre vie, que quelque chose que vous sentez +qui dépendait de vous, restreint. + +Pouvoir, vouloir et devoir, cela veut dire être porté par sa nature même +à agir; s’opposer à son pouvoir, vouloir et devoir, c’est commencer de +se tuer. Qui dit je vis, dit je peux, je veux, je dois, et je ne +contrarie ma vie sous aucun de ses aspects. + +--Fort bien; mais sans aller plus loin, cette analyse, qui du reste est +plutôt une synthèse, doit être incomplète, puisque nous n’y trouvons pas +un atome de ce qu’on appelle couramment le moral. La voix intérieure ne +nous dit pas, ce nous semble: «tu peux, tu veux, agis»; elle nous dit: +«tu peux _du bien_, veux _du bien_, fais _du bien_.» Le devoir tel qu’il +est défini par vous, expansion de la vie, est accompli aussi bien par le +grand bandit que par le saint. Tous les deux peuvent, veulent, agissent, +tous les deux font expansion. + +Votre «équivalent du devoir» est simplement la morale courante de +Nietzsche: soyez fort et agissez dans toute l’étendue de votre force. Et +cette formule n’est pas immorale, mais elle est amorale; elle est +indifférente à ce que les hommes appellent le bien et le mal, elle se +réalise indifféremment dans l’écrasement des faibles ou dans le fait de +les aider. + +--Première réponse de Guyau: En faisant ce que tout le monde appelle le +mal, je ne m’étends pas, je me refoule, je m’appauvris. Je supprime +«toute la partie sympathique et intellectuelle de mon être». De plus, si +je rencontre une résistance, il y a refoulement très sensible et +douloureux; si je n’en rencontre pas, il y a désorganisation de ma +volonté, déséquilibrement, ataxie (cas des despotes), ce qui revient à +une «impuissance subjective» qui est bien le contraire même du +«pouvoir-vouloir». + +--Je réplique: On ne voit pas bien que le grand bandit supprime la +partie intellectuelle de son être; cela n’a pas de sens; il ne supprime +même pas sa partie sympathique; car il peut avoir toutes les sympathies +du monde par ses amis. D’autre part, s’il est refoulé par le monde +extérieur, il ne l’est ni plus ni moins que le saint qui éprouve +toujours, on le sait, tant de difficultés à faire le bien; et enfin la +désorganisation intérieure de celui qui ne rencontre pas de résistance +extérieure n’est que le fait des imbéciles, n’existe pas chez les +intelligents et n’a, en tout cas, aucun rapport avec la morale ni avec +l’immoralité, c’est une simple maladie. + +--Seconde réponse de Guyau, beaucoup meilleure: L’homme n’est pas un +être isolé; il est un être social. La _vie_ dont je parle et dont il +faut que tous nous parlions quand nous employons ce mot, c’est la vie +sociale vécue par un et qu’il ne peut pas s’empêcher de vivre. Donc +quand je dis expansion de la vie, j’entends et je ne puis pas ne pas +entendre expansion, hors d’un homme, de la vie sociale qu’il contient en +lui, et ce que j’entends par équivalent de devoir c’est cette impulsion +qui nous porte à agir pour faire de la vie sociale. + +Le tempérament humain, remarquez-le, simple tempérament, tend, de +personnel, à devenir collectif et, de solitaire, à devenir solidaire. Le +voleur souvent cité qui trouvait du plaisir à voler gratuitement et qui, +millionnaire, aurait volé, est un phénomène d’atavisme. Nous nous +acheminons tellement à vivre d’une vie qui dans _un_ reflète _tous_, que +nous tendons à réaliser en nous le type de l’homme _normal_, le type de +l’homme qui sera reconnu par tous comme incontestablement un homme, qui +_n’étonnera pas les autres_. + +Or ce que je disais tout à l’heure, pour commencer par le plus simple, +de la vie en nous, de la vie sans épithète, entendez-le de la vie +sociale en nous et voyez bien que les exigences et les impulsions de la +vie sociale en nous, ce qu’elle sollicite de notre pouvoir et de notre +vouloir, c’est bien précisément ce que l’impératif de Kant commande: +faire des choses que l’on voudrait qui fussent érigées en loi +universelle de vie. Voilà la loi morale réintégrée. + +--Je dis: oui bien; avec cette réserve pourtant que la vie sociale en +nous ne nous conseille guère, ce me semble, que de vivre comme tout le +monde, normalement, comme vous dites très bien, et non pas _mieux_ que +tout le monde, non pas d’une façon supérieure, non pas d’une façon +héroïque. Or une morale doit contenir l’héroïsme en la partie +d’elle-même la plus élevée; l’héroïsme doit y entrer, ressortir à elle, +être indiqué par elle, non seulement comme ce qu’elle admet, mais, tout +compte fait, comme ce à quoi, en définitive, elle tend. Je ne vois pas +encore cela dans vos équivalents de devoir. Il est possible que nous y +venions. + + * * * * * + +Poursuivant cette analyse de ce que l’instinct profond de la vie nous +conseille et presque nous commande de faire, Guyau remarque que +l’instinct de la vie nous pousse (indépendamment des suggestions de la +vie sociale) à _lutter_ et à _risquer_. L’homme a vécu longtemps dans +une telle nécessité de lutte contre mille ennemis qu’il lui est resté un +besoin de lutter toujours (comme je l’ai fait remarquer bien des fois, +parce qu’il a fallu qu’il inventât pour pouvoir vivre, il lui est resté +le besoin de changer sans cesse, même quand le changement ne comportait +plus nécessairement progrès). Donc l’homme lutte encore, et par exemple +il lutte contre ses passions, instinctivement; partie, il est bien vrai, +parce qu’il sent que ses passions sont aussi des fauves ou reptiles +dangereux; partie, et c’est cela qui est instinctif, parce que +simplement elles sont fortes. + +Ceci c’est le _courage_. Il a l’air ici de combattre contre la vie, +puisque les passions aussi sont la vie, mais il est bien, au moins lui +aussi, la vie, puisqu’il est un pouvoir qui se sent devenir vouloir et +qui se donne le nom de devoir; et l’on sait que la sensation de vivre +est intense dans tous les cas où le courage a à se déployer et se +déploie, ne fût-ce que contre nous-mêmes. + +Guyau aurait pu citer le joli mot de Doudan: «L’homme ne se sent vivre +que quand il se contrarie.» + +Cette idée est si connue que je n’y insisterai pas. Je n’avais qu’à +montrer comment Guyau l’avait _rattachée_ à son système et à son +principe, à l’idée d’expansion de la vie, à l’idée de la vie voulant +s’étendre. + +L’instinct de la vie nous pousse, de plus, et ce n’est guère qu’un autre +aspect de la même idée, à _risquer_. Il y a plaisir à risquer. Pascal, +dit Guyau, dans son pari, n’a envisagé que la crainte du risque, il n’a +pas considéré le plaisir de risquer[5]. Il y a plaisir à risquer, tout +le monde le sent à cette sorte d’élargissement qui se fait en nous quand +nous risquons; et aussi, pour ainsi dire, hors de nous (phénomène de +projection du moi sur le non-moi), le monde nous paraissant plus vaste +quand nous risquons quelque chose. + + [5] Si; ailleurs, et très bien: «Travailler pour l’incertain»--«Saint + Augustin a vu qu’on travaille pour l’incertain, sur mer, en + batailles; il n’a pas vu la règle des partis qui démontre qu’on le + doit.»--«S’il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne + devrait rien faire pour la religion; car elle n’est pas certaine; + mais combien de choses fait-on pour l’incertain, les voyages sur + mer, les batailles... Quand on travaille pour demain et pour + l’incertain, on agit avec raison. Car on doit travailler pour + l’incertain, par la règle des partis, qui est démontrée.»--Il n’a + pas parlé précisément du _plaisir_ du risque, mais il n’a pas parlé + uniquement de la _peur_ du risque et il a parlé de la _raison_ de + risquer, qui est un _plaisir_ intellectuel. + +La raison de ce sentiment, qui est presque une sensation, c’est que nous +nous sentons plus grands, nous mettant nous-mêmes aux prises avec plus +de choses. Ce plaisir du risque est une des suggestions de la puissance +de la vie en nous, de la fécondité de la vie en nous, de la surabondance +de la vie et de l’avidité qu’a la vie d’être surabondante. + +Par parenthèse--et cette parenthèse est chez Guyau un chapitre qui est +digne de Platon--c’est ce même amour du risque qui est toute la +métaphysique. La métaphysique est toujours une hypothèse hardie où nous +risquons l’erreur et la confusion. Personne plus que le métaphysicien ne +travaille pour l’incertain. Il y travaille cependant de tout son cœur et +il sent que son œuvre est bonne et qu’elle est noble. Erreur peut-être, +mais l’erreur eût été plus grande (erreur morale) à estimer puérile la +recherche de cette erreur. De même que la vie proprement dite conseille +le risque comme une condition d’élargissement de notre être, de même la +vie intellectuelle conseille le risque métaphysique comme condition +d’agrandissement de notre être intellectuel. + +Notez que le brave homme qui consacre sa vie à la réalisation d’un idéal +est un métaphysicien pratique aussi vénérable et plus encore que le +métaphysicien proprement dit de tout à l’heure. Au fond, savez-vous ce +qu’il fait? Il travaille pour l’incertain, _afin_ de le faire certain +dans son cœur. Son besoin de certitude le porte, lui homme d’action, à +accumuler les actions conformes à l’idéal, comme son besoin de certitude +porte le philosophe à accumuler les arguments qui le démontrent. C’est +sa manière de le prouver. Il le prouve en le créant. La vie lui dit par +la bouche de Guyau, qui est très éloquente: «Je ne vous demande pas de +croire aveuglément à un idéal, mais de travailler à le réaliser.--Sans y +croire?--Pour y croire! Vous y croirez quand vous aurez travaillé à le +produire.» + +Tel saint prouve Dieu sans argument, mieux qu’un argument. Il remplit +d’une réalité qui est lui ce qui n’était qu’une idée. Dieu se construit +avec du divin. + +Telle est la théorie de la lutte et du risque dans la doctrine morale de +Guyau. Ici Guyau rejoint Nietzsche qu’il ne connaissait pas, mais qui le +connaissait et qui a pu profiter de lui dans une certaine mesure[6]. Ce +que nous venons de voir est le «vivre dangereusement», qui est le point +capital de la morale nietzschéenne. Vivre dangereusement c’est lutter et +risquer, en vue précisément de la lutte et du risque et pour la beauté +de l’une et de l’autre; et c’est la marque même des âmes nobles. + + [6] Voir Fouillée, _Nietzsche et l’Immoralisme_. + +Mais encore on voit bien, à la rigueur, comment la vie intense et +extensive, «la vie féconde» peut conduire jusqu’à l’amour de la lutte et +du risque. Ceci est travailler pour l’incertain, pour le très incertain; +mais ce n’est travailler que pour l’incertain. Comment cet «équivalent +du devoir» que vous avez trouvé peut-il conduire au sacrifice absolu, à +l’acceptation de la mort certaine? Car ici, selon vos données, c’est la +vie se tournant contre la vie; c’est la vie se détruisant pour +s’étendre, c’est la vie poussant la passion de la vie jusqu’au suicide; +c’est une collection d’absurdités. + +C’est ici, ce semble, que, pour commander le sacrifice et non pas moins +pour l’expliquer, pour expliquer qu’il ait lieu, il faut bien une foi, +soit la foi religieuse, soit la foi morale, la foi kantienne. + +Guyau répond à cela d’abord, loyalement et modestement, qu’il ne s’est +pas engagé à répondre à tout et que ce problème-ci «n’a peut-être pas de +solution rationnelle et scientifique».--Il répond ensuite que ce +sacrifice est encore amour de la vie en ce sens que c’est préférer une +minute de vie intense, supérieure et magnifique à une vie plate, morne +et triste. «Il y a des heures où il est possible de dire à la fois: je +vis, j’ai vécu... On peut concentrer une vie dans un moment d’amour et +de sacrifice.» + +Voilà qui est bien; mais la raison qui fait que la vie se sacrifie +ainsi, la raison qui persuade à la vie de se préférer infiniment courte +et infiniment intense à elle-même longue et médiocre, voilà ce qui n’est +pas indiqué clairement. + +--Je le dis, c’est «l’amour» de quelque chose. + +--Donc, ce n’est pas la vie elle-même, et vous abandonnez votre +principe. + +--C’est la vie transformée en vie sociale, transformée en vie +sentimentale, transformée en vie passionnée, transformée en vie +dangereuse et qui s’aime dangereuse; c’est tout cela poussé à un tel +degré que, non pas la mort, mais la vie magnifique en une minute +mortelle est acceptée. + +--Oui, en somme c’est l’égoïsme transformé en altruisme absolu. C’est +cette transformation, quelque longue qu’en soit la préparation et +l’évolution (héréditaire, séculaire, millénaire), qui sera toujours très +difficile à comprendre. Dans le système de Guyau, les actes d’héroïsme +restent toujours ce que Schopenhauer, d’un mot admirable, disait qu’ils +sont, «des miracles, c’est-à-dire des choses impossibles et pourtant +réelles.» J’ajoute que dans tous les systèmes, plus ou moins +précisément, ils restent cela; mais dans celui de Guyau ils restent cela +d’une manière en quelque sorte plus paradoxale et plus provocante. + +A la considérer en sa généralité, la morale de Guyau a, sans doute, ce +beau mérite d’être un grand effort pour _substituer une réalité_ à +quelque chose qui pourrait bien être une illusion, une illusion +salutaire, une illusion, même, nécessaire pour un temps, mais qui +pourrait se dissiper, auquel cas il ne resterait plus rien pour diriger +l’homme. Qui sait, en effet, si la morale telle que les hommes l’ont +envisagée jusqu’à présent _n’est pas un art_, un art subtil--de qui? on +ne sait: du Dieu intérieur, ou de la nature poursuivant ses fins, ou de +la société poursuivant ses fins aussi--mais un art qui nous séduit, qui +nous trompe en nous charmant, qui nous fascine par sa beauté pour nous +faire faire quelque chose que nous ne ferions pas de nous-mêmes? + +N’est-il pas vrai, en effet, que nous sommes trompés de tous les côtés? +L’art nous trompe, la société est artificielle, la nature se joue de +nous, les yeux nous trompent, les oreilles nous trompent... + +Ainsi parlait Guyau en 1884. Vers 1868 Richard Wagner, dans un petit +traité de métaphysique qu’il fit lire à Nietzsche et qui sans doute eut +sur celui-ci une grande influence, et que Guyau ne connaissait pas, +disait, rajeunissant Schopenhauer: «La nature trompe ses créatures. Elle +met en elles l’espérance d’un bonheur immuable et toujours différé. Elle +leur donne des instincts qui obligent les plus humbles bêtes aux longs +sacrifices, aux peines volontaires. Elle crée le dévouement de la mère à +l’enfant, de l’individu au troupeau. Elle enveloppe d’illusions tous les +vivants et leur persuade ainsi de lutter et de souffrir. La société doit +être entretenue par des artifices tout semblables...» + +La morale, envisagée comme les hommes l’ont envisagée jusqu’à présent, +pourrait donc être un art séduisant et fascinateur, une subtile et +imposante duperie. + +Or, si les hommes s’apercevaient un jour de cette tromperie dont ils +sont l’objet, ils pourraient se révolter et secouer l’illusion, comme +Diderot le leur conseillait, comme Nietzsche va le leur conseiller +demain. + +Mais si à cette illusion je substitue une réalité, et quelle réalité! la +vie elle-même; si je montre que la morale, c’est la vie elle-même, que +la vie c’est la morale, que c’est la vie qui nous pousse de toutes les +façons, en tant que vie proprement dite, individuelle, en tant que vie +sociale, en tant que vie intellectuelle, en tant que vie métaphysique, +si l’on peut dire ainsi, précisément à cela que l’on a appelé jusqu’à +présent le devoir; si je montre que désobéir à la morale c’est renoncer +sa vie elle-même et commettre une espèce de suicide plus ou moins court, +plus ou moins lent; alors j’ai rattaché l’homme à la morale par des +liens non seulement d’airain, mais de chair et qui sont indestructibles +et qui seront éternels. + +Ainsi raisonnait Guyau et cette idée au moins contenait un livre +admirable. Seulement elle était trop vaste pour être très pertinente. +Considérer l’instinct même de la vie comme étant la morale, c’est +étendre tellement la morale qu’elle devient indistincte à force d’être +compréhensive. Que me conseille l’instinct de la vie? _Il me conseille +tout._ Il me conseille d’être exubérant, d’être surabondant, de +m’étendre, de me répandre. + +Il me conseille de mettre en liberté et en jeu toutes mes passions; car +en toutes je me sens vivre et très énergiquement. + +Il me conseille l’amour, l’ambition, l’avidité, la conquête, le vol, le +meurtre, ceci peut-être surtout; car c’est là qu’il y a le plus de +danger et le plus de risque, et vous me montrez fort bien que c’est +surtout dans le danger et le risque qu’on se sent vivre. + +Il me conseille la pitié, la miséricorde, la charité, le dévouement, le +sacrifice; car là aussi je me sens vivre et là aussi il y a danger et +risque. + +Il me conseille la prudence, l’abnégation, le retour à soi et en soi, le +«_abstine, sustine_», l’égoïsme médiocre et mesquin, les vertus de +troupeau et de bête battue; car là aussi je me sens vivre, puisque là +sont les moyens de conserver la vie. + +Il me conseille la recherche des plaisirs modérés, délicats et gracieux, +sans danger, non sans charme; l’Épicurisme intelligent, l’Eudémonisme +bien compris; car cela aussi c’est vivre, goûter la vie, la savourer, la +prolonger, et «_carpe diem_»; et voilà que _nunc et Aristippi docte +præcepta relabor_. + +Tout compte fait, l’instinct de la vie a une morale qui consiste à +conseiller toutes les façons de vivre. Ce n’est pas une morale précise. +C’est une morale qui a du talent et qui trouve la formule d’elle-même où +elle aura tout son talent et pourra le déployer tout entier; ce n’est +pas une morale qui ait la précision qu’on demande à une morale; ce qu’on +demande à une morale étant généralement quelle raison de vivre on doit +choisir entre les innombrables raisons de vivre. + +L’effort de Guyau, souvent dissimulé par son génie, apparent +quelquefois, cependant, et sensible, a été précisément de montrer que, +parmi les innombrables raisons de vivre, celle _surtout_ que l’instinct +de la vie conseille, c’est celle qu’a toujours conseillée la morale +traditionnelle; et je le veux bien; mais il ne le prouve pas beaucoup; +et particulièrement il ne prouve point du tout, il ne peut pas prouver, +qu’elle _ne_ conseille _que_ celle-là. + +Aussi facile qu’il a été à Guyau de prouver que l’instinct de la vie se +confond avec la morale; aussi facile il serait, plus peut-être, de +montrer que la morale est contre la vie et que, sinon tout ce que la vie +conseille, la morale en dissuade, du moins la plupart des choses que la +vie conseille, la morale supplie de ne pas les faire. + +L’éternel cri des femmes dans le théâtre français de 1880-1910: «Je veux +_vivre_!» c’est-à-dire: «Je veux avoir des amants», est certainement une +des aspirations de la vie intense et extensive. + +--Elle en a d’autres! + +--Je n’en doute point; mais la différence entre celle-ci et les autres +et la raison de préférer les autres à celle-ci, c’est ce qui ne ressort +pas expressément de l’admirable livre de Guyau et ce qui ne pouvait pas +en sortir. + +Se rendant compte, comme du reste c’est son dessein, qu’il efface +l’impératif catégorique, la foi morale, de l’esprit de l’homme, et qu’il +le remplace par _toute la vie_ et qu’il met ainsi à la place d’un +_riqidum quid_, quelque chose de souple et de multiforme, Guyau déclare +avec fermeté: «Nous acceptons, pour notre compte, cette disparition, et +au lieu de regretter [de déplorer] la _variabilité morale_ qui en +résulte dans certaines limites [et l’on ne voit pas ces limites], nous +la considérons au contraire comme la caractéristique de la morale +future; celle-ci, sur certains points [et l’on ne voit pas ces points +particuliers, et il semble bien que ce soit sur tous], ne sera pas +seulement _autonomos_, mais _anomos_.» + +Il me paraît bien que c’est cela même. Elle sera anarchique. Selon les +natures d’hommes, selon les caractères, elle conseillera ceci, cela et +autre chose, ce qu’on a appelé jusqu’ici le bien, ce qu’on a appelé +jusqu’ici le mal et l’intermédiaire et tous les intermédiaires. +_Anomos_, c’est bien cela. Dans la morale les hommes cherchaient une +loi; la morale _naturiste_ n’enlève à la morale que son caractère de +loi; le gouvernement des hommes reste tout ce qu’il était excepté un +gouvernement. Cette fois la morale, de l’aveu et de l’avis même de +l’auteur, a bien donné sa démission. + + + + +CHAPITRE V + +LA MORALE DE NIETZSCHE + + +On sait qu’il est difficile de ramener à un système soit Nietzsche tout +entier, soit une partie importante, quelle qu’elle soit, de la pensée de +Nietzsche, puisqu’il fut le penseur le plus indépendant, même de +lui-même. On sait comment il travaillait, tout au moins à partir de la +trentième année. Exactement comme un journaliste qui aurait du génie. Il +lisait, réfléchissait, se promenait et chaque matin écrivait un article +bref ou long, c’est-à-dire rédigeait la pensée qui l’avait le plus +intéressé la veille. Quand il y en avait de trois cents à six cents, +mais la valeur d’un volume, il ramassait les feuillets, les relisait, +leur donnait un titre général qui, quelquefois, répondait à l’objet le +plus souvent visé dans ces écritures, faisait un court avant-propos pour +justifier approximativement le titre; et publiait. Il a fait ses livres +comme Montaigne a fait le sien. + +Il en résulte qu’il s’est souvent contredit et Dieu merci, car s’il +avait tenu à éviter de se contredire, il aurait retranché ou n’aurait +pas rédigé une foule de pensées admirables ou intéressantes; qu’il s’est +souvent promené loin de lui-même; qu’il s’est souvent fui; qu’il s’est +souvent dépassé et que ce qu’il était précisément n’est pas aisé à +savoir, et que ce qu’il a pensé précisément n’est pas facile à saisir. + +Toutefois, étant donné qu’on n’est jamais uniquement ce qu’on est +surtout, mais qu’on est surtout ce qu’on est d’ordinaire, et qu’il n’y a +pas de faculté maîtresse, excepté chez les bornés, mais qu’il y a le +plus souvent une faculté prédominante; et qu’il n’y a pas d’idée +souveraine, excepté quand il y a idée fixe, mais qu’il y a le plus +souvent une idée «soutien», une idée port d’attache, à laquelle on se +ramène toujours après les explorations, les reconnaissances et les +algarades; on peut très bien, pour Nietzsche, comme pour Montaigne ou +Renan, chercher, non à déterminer le système, mais à démêler le groupe +des principales pensées habituelles et par conséquent dirigeantes. + +Le fond de Nietzsche, comme de Guyau, et voici une première rencontre, +mais avec beaucoup plus de passion que chez Guyau, c’est l’amour de la +vie intense, abondante, féconde, déployée, magnifique et de la beauté +qui réside dans cette magnificence et qui en résulte. + +Le premier mot que Nietzsche eût écrit s’il avait eu accoutumé de mettre +un mot avant les autres, eût été sa parodie du texte évangélique: «Je +suis venu pour qu’ils aient la vie, pour qu’ils l’aient plus abondante.» +De là son amour effréné pour la Grèce antique, pour une Grèce antique +qu’il se forge du reste de toutes pièces et qui était Dionysiaque, +c’est-à-dire éperdue du désir de vivre et de manifester la vie +magnifique, ivre d’énergie créatrice et de beauté. + +Or, ce qui constitue la vie et ce qui fait de la beauté, ce sont les +instincts puissants: volonté de puissance, de conquête et de domination, +volonté de force physique, volonté de santé, volonté d’allégresse, +volonté de travail, volonté de prodigalité, volonté d’audace contre le +malheur, résistance à la faiblesse, à la sensiblerie, à la pitié, à +l’esprit d’égalité et de justice, à tout ce qui _arrête l’élan_, +amollit, réprime ou déprime. + +Or, de tous ces instincts puissants, depuis Socrate, si l’on veut une +date très éloignée, depuis Jésus si l’on en veut une plus rapprochée, la +morale traditionnelle est l’ennemie; elle s’oppose à eux, elle les +arrête, elle les refoule, elle en médit, elle les maudit et elle les +condamne comme des vices, ou comme des tendances criminelles. + +Elle a fait un premier renversement des valeurs, condamnant et humiliant +tout ce qui élève, intronisant tout ce qui déprime, «_debellare superbos +et exaltare humiles_». + +La morale n’est pas autre chose et donc c’est un crime de lèse-vie, de +lèse-beauté et de lèse-humanité. Elle est essentiellement contre-nature. +L’histoire naturelle et l’histoire humaine la démontrent fausse: +l’histoire naturelle où domine et triomphe la force, l’histoire humaine +où la force triomphe et domine; si bien, comme vous l’avez remarqué, que +les moralistes ne manquent pas, parce qu’ils y sont bien forcés, de dire +que la beauté de la morale est précisément de distinguer et séparer +l’homme de la nature et de changer le cours de l’histoire. + +Cela étant donné, «il faut d’abord pendre tous les moralistes», car la +morale rend l’homme préjudiciable à lui-même et elle ment, elle est «la +forme la plus maligne de la volonté de mentir, la Circé de l’humanité», +elle est, comme fait, ce fait épouvantable «que la contre-nature +elle-même a été vénérée, avec les plus grands honneurs, sous le nom de +morale et qu’elle est restée suspendue, comme une loi, au-dessus de +l’humanité». + +Il n’est pas très difficile (et en effet cela est chose faite depuis les +propos des contradicteurs de Socrate dans Platon) de démontrer, pour +ainsi parler, le mécanisme intérieur de cette machine de guerre contre +_la plus grande humanité_, comme diraient les Anglais. Ceux qui ont +_exposé_ la morale l’ont montrée comme ce à quoi toutes les puissances +de l’homme doivent tendre comme à leur dernière fin; ils l’ont montrée +comme juge suprême de la connaissance, des arts, de l’action, politique, +administrative, belliqueuse et autre; et c’est-à-dire qu’ils ont +subordonné, asservi à la morale toutes les puissances de l’homme. + +Ceux qui ont _inventé_ la morale, qui est-ce? Ceux qui avaient intérêt à +ce que toutes les puissances de l’homme fussent subordonnées et +asservies à la morale. + +Qui est-ce? Le médiocre, que gênent ceux qui sont supérieurs et +exceptionnels; le souffrant, le déshérité, le disgracié que gênent et +irritent ceux qui sont heureux; la bête de troupeau que gênent, irritent +et exaspèrent ceux qui sont indépendants, autonomes, forts et glorieux. + +La morale c’est donc la révolte du plébeianisme contre l’aristocratie; +mais contre l’aristocratie naturelle, celle de la force, de +l’intelligence, de la volonté, de l’énergie, de la persévérance, des +talents. C’est la révolte de la plèbe végétative contre la vie +puissante, féconde et riche; c’est la révolte de la plèbe contre +l’humanité qui a été organisée aristocratiquement par la nature et +contre la nature, laquelle a organisé aristocratiquement l’humanité. + +Est-ce assez dire, encore une fois, que la morale est contre humanité et +contre nature? Et est-ce assez montrer (si l’on prend moralité dans le +sens de conservation de ce qui est vrai, bon et beau) que «la lutte de +la morale contre les instincts fondamentaux de l’humanité est la plus +grande immoralité qu’il y ait eue jusqu’à présent sur la terre?» + +A le prendre ainsi, et c’est le bien prendre, on s’écrierait: «Je prie +la morale qu’elle me fasse quitter la morale», comme maître Eckardt +s’écriait: «Je prie Dieu qu’il me fasse quitte de Dieu.» + +Du reste, cette morale immorale a ses séductions; elle a su se donner +des séductions. D’abord elle a su _intimider_ les résistances ou les +critiques; on n’a pas osé discuter cette autorité qui se faisait +elle-même et de sa grâce autorité suprême et même unique; ensuite elle a +su _enthousiasmer_ certains esprits et même un très grand nombre +d’esprits. Elle est devenue la «Circé des philosophes», de telle sorte +qu’ils ont construit leurs systèmes sous sa fascination, les uns pour +aboutir à elle, les autres, comme Kant, en partant d’elle et en +organisant tout selon ce qu’elle demandait, «postulait» et exigeait; +tous ayant au moins, de son côté, une préoccupation incessante et +obsédante. + +C’est que, aurait pu dire Nietzsche, et c’est la vraie raison, le vrai, +le beau et le bien que la morale _combat_, elle a su adroitement _les +mettre apparemment en elle_, les faire voir en elle.--Elle a introduit +cette idée ou ce sentiment que le vrai est ce que pensent la plupart des +hommes, et nous avons vu que la plupart des hommes, médiocres, +souffrants, déshérités, disgraciés, bêtes de troupeau, croient à la +morale parce qu’ils l’ont inventée et l’ont inventée parce qu’elle leur +sert.--Elle a introduit cette idée ou ce sentiment que le bien ce n’est +pas la vie abondante et surabondante, mais la vie réglée, disciplinée, +contenue, réprimée, qui n’empiète pas, qui ne conquiert pas, qui ne fait +pas de bruit et qui marche à petits pas tranquilles. «Vertu, c’est se +tenir tranquilles dans le marécage.» + +Elle a introduit cette idée ou ce sentiment, et ce fut sa plus grande +adresse, que cela même, qui semble à Nietzsche d’une laideur ineffable, +est d’une très grande _beauté_, que la lutte de l’homme contre ses +«instincts fondamentaux» pour les réprimer et les dompter, demande une +très grande énergie, et que cette énergie est tout ce qu’il y a de plus +beau au monde, que c’est un héroïsme aussi ou plutôt que là seulement +est l’héroïsme; que c’est une sainteté et que cette vaillance a autour +du front une auréole. + +Ce sont les stoïciens qui ont inventé cela et les chrétiens qui l’ont +perfectionné; et écoutez le poète par excellence de la morale +traditionnelle, le sublime poète des idées communes; il s’écrie: + + Eh bien, non! _Le sublime est en bas._ Le grand choix + Est de choisir l’affront. De même que parfois + La pourpre est déshonneur, souvent la fange est lustre. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _La laideur de l’épreuve en devient la beauté._ + C’est Samson à Gaza, c’est Épictète à Rome. + L’abjection du sort fait la grandeur de l’homme. + Plus de brume ne fait que couvrir plus d’azur. + Ce que l’homme ici-bas peut avoir _de plus pur, + De plus beau, de plus noble_, en ce monde où l’on pleure, + C’est chute, abaissement, misère extérieure + Acceptés pour garder la grandeur du dedans. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Même quand Prométhée est là, Job, tu suffis + Pour faire le fumier plus haut que le Caucase._ + +Et du moment que la morale a su attirer à elle, mettre en elle ce qui, +avant elle, si l’on peut ainsi parler, était les grandes raisons de +vivre; du moment qu’elle a pipé l’homme en se donnant toutes les +apparences des nobles buts et des grandes fins de l’humanité, elle avait +partie gagnée. + +Elle séduisait l’homme de tous côtés; elle flattait ses penchants à la +modération, à la médiocrité, à la paresse, ses instincts de bête de +troupeau, en donnant à tout cela de favorables noms; elle flattait ses +instincts de vaillance et de grandeur, ses sentiments du vrai, du beau +et du bien en lui persuadant que tous ces instincts d’animal d’élite +étaient en elle et susceptibles d’être satisfaits par l’obéissance qu’on +aurait pour elle; enfin elle tendait la main à l’hypocrisie, si +fréquente chez l’homme, et qui consiste à se donner toutes les +apparences de l’héroïsme quand on est un pleutre. + +Sur ce dernier point remarquez ceci. La morale a pour principal office +et pour but principal de réprimer l’homme de vie intense et surabondante +et en même temps de le travestir aux yeux des hommes en le faisant +passer, quelques restes d’héroïsme qui restent en lui, pour un homme de +vie modérée et médiocre. Mais--et voyez comme elle rend des services, de +honteux services, à tout le monde--elle travestit aussi les croquants et +leur donne figure d’honnêtes gens, voire même, comme cela apparaissait +plus haut, de demi-héros et de demi-surhommes: «L’homme nu est +généralement un honteux spectacle, je veux parler de nous autres, +Européens. Supposons que les plus joyeux convives, par le tour de malice +d’un magicien, se voient soudain dévoilés et déshabillés, je crois que, +du coup, non seulement leur bonne humeur disparaîtrait, mais encore +l’appétit le plus féroce en serait découragé. Il paraît que nous autres +Européens nous ne pouvons pas absolument nous passer de cette mascarade +qui s’appelle l’habillement. Mais n’y aurait-il pas les mêmes bonnes +raisons à préconiser le déguisement des hommes moraux, à demander qu’ils +fussent enveloppés de formules morales et de notions de convenance et +que nos actes fussent favorablement cachés sous les idées du devoir, de +la vertu, du civisme, du désintéressement?» + +Ce n’est pas la bête de proie qui se maroufle ainsi: «c’est en tant que +bêtes domestiques que nous sommes un spectacle honteux et que nous avons +besoin d’un travestissement moral. L’homme intérieur en Europe n’est pas +assez inquiétant pour pouvoir, à dessein d’être beau, se dévêtir. Tout +au contraire l’Européen se travestit avec la morale, parce qu’il est +devenu un animal infirme, malade, atrophié, estropié, un quasi-avorton. +Ce n’est pas la férocité de la bête de proie qui éprouve le besoin d’un +travestissement moral; mais la bête de troupeau avec sa médiocrité +profonde, et la peur et l’ennui qu’elle se cause à elle-même.» + +Donc, dans tous les sens et quel qu’il soit, la morale séduit l’homme et +le séduit pour l’abâtardir et le caresse en le dégradant. «L’homme qui +pense est un animal dépravé», disait Rousseau; non; c’est l’homme moral +qui est un animal dégénéré. + +Il y a cinq points saillants dans l’évolution historique de cette +morale. Socrate, qui, en donnant à toutes les choses humaines la morale +comme leur dernière fin, subordonne toutes choses humaines à la morale +et par conséquent les dégrade toutes;--Jésus, qui, en disant: «Aimez +votre prochain comme vous-même; aimez vos ennemis», ne veut qu’une +chose, détruire la volonté de puissance, déviriliser l’homme, supprimer +le héros;--le Stoïcisme, qui fait de l’homme un être qui s’abstient et +qui supporte, donc un être passif, un quasi-mort; lâcheté; car c’est +mourir par peur de la mort, accepter la mort pour ne pas mourir («Tu +t’éloignes toujours plus vite des vivants; bientôt ils vont te rayer de +leur liste!--C’est le seul moyen de participer aux prérogatives des +morts.--Quelles prérogatives?--Ne plus mourir.»);--la Réforme, qui fut +une révolte de la plèbe «en faveur des gens candides, intègres et +superficiels», contre les hommes graves, profonds, contemplatifs, à fond +pessimiste;--la Révolution française avec son Rousseau, cette «tarentule +morale», avec son Kant, disciple de Rousseau, et son «fanatisme moral», +avec son Robespierre, disciple de Rousseau, et son dessein (discours du +7 juin 1794) «de fonder sur la terre l’empire de la sagesse, de la +justice et de la vertu»; la Révolution française qui plaça +définitivement et solennellement le sceptre dans la main de «l’homme bon +_id est_ de la brebis, de l’âne, de l’oie, et de tout ce qui est +incurablement plat et braillard, mûr pour la maison d’idiots des «_idées +modernes_». + +Cette séduction de la morale sur l’homme, en tous les sens et quel qu’il +soit, Nietzsche lui-même, peut-être sans s’en douter, ce que du reste je +ne crois point, car il se doutait de tout, en offre un exemple. Il s’est +demandé un jour pourquoi nous cherchons la vérité, la vérité, cette +erreur, je veux dire cette chose qui est une erreur pratique, cette +chose qui le plus souvent, dans la pratique, nous détourne de l’action; +la vérité, «_cette forme la moins efficace de la connaissance_». Il +s’est demandé pourquoi nous cherchions la vérité, et il s’est répondu +que ce pourrait bien être _par moralité_. + +Nous cherchons le vrai. Pourquoi? Sans doute pour ne pas nous tromper +nous-même ou pour ne pas tromper les autres. Dans le premier cas, +qu’est-ce bien? C’est la connaissance et la reconnaissance d’un devoir +envers nous-même: il y va de ma dignité de ne pas être dupe, de ne pas +me tromper moi-même; cela est essentiellement sentiment moral. + +Dans le second cas, qu’est-ce bien? la connaissance et la reconnaissance +d’un devoir envers les autres: je ne dois pas mentir; quand j’ai trouvé +la vérité, je dois la dire; et c’est _déjà mentir_ que de ne pas +chercher la vérité, _de peur_, quand on l’aura trouvée, d’être obligé de +la publier: il n’y a que des devoirs dans toutes ces idées et rien n’est +plus nettement sentiment moral. + +Voyez-vous cela, qui est du reste une merveilleuse page psychologique, +voyez-vous cette réduction, ce _ramènement_ du vrai au bien, de +l’instinct du vrai à l’instinct du bien? Nietzsche a subi, +volontairement sans doute et en se jouant, mais enfin il a subi, si vous +préférez il s’est permis à lui-même de subir un quart d’heure la +séduction de la morale, la fascination de la morale, les prestiges de la +morale. Il s’est dit: «quand je cherche le vrai, moi immoraliste, je +suis un être moral.» La morale lui a persuadé, l’espace d’un matin, +qu’il faisait acte de moralité en cherchant le vrai, ce qu’il faisait +toute sa vie. + +Or ce n’est pas démontré. La recherche du vrai ne semble pas dépendre +d’un sentiment moral. La recherche du vrai se _propose_ à l’homme comme +un plaisir et _s’impose_ à lui comme un impératif. + +Elle se propose à lui comme un plaisir, et ici je ne me donnerai pas +beaucoup de peine, puisque Nietzsche a dit lui-même que c’est une forme +de la volonté de puissance. «Qu’est-ce qui fait que la connaissance est +liée à du plaisir? D’abord avant tout c’est qu’on y prend conscience de +sa force, pour la même raison pour quoi les exercices gymnastiques, même +sans spectateurs, donnent du plaisir. Secondement, c’est qu’au cours de +la recherche on dépasse d’anciennes conceptions et leurs représentants +et l’on est vainqueur, ou au moins on croit l’être; troisièmement, c’est +que par une connaissance nouvelle, si petite qu’elle soit, nous nous +élevons au-dessus de tous et nous nous sentons les seuls qui sachions la +vérité sur ce point...» + +D’autre part, la recherche du vrai s’impose à l’homme comme un impératif +dans le sens atténué, un peu atténué, que je donne à ce mot. Elle lui +dit un: «tu dois», un: «Δεῖ». Elle lui dit: «N’y trouverais-tu pas de +plaisir, et n’y trouverais-tu que de la peine, que des coups, il faut +chercher le vrai et le dire quand tu l’as trouvé.» + +La preuve, c’est qu’on trouve le contraire honteux, la preuve c’est +qu’on trouve cynique le propos de Fontenelle: «Si j’avais la main pleine +de vérités, je la tiendrais fermée»; la preuve et celle-ci me semble +assez forte, c’est qu’on éprouve le besoin de mourir pour la vérité, +comme pour le devoir, tout aussi bien que pour le devoir. + +Quelle est cette folie de mourir pour ce que l’on croit la vérité? +Nietzsche lui-même l’explique quelque part: «Nous ne nous ferions pas +brûler pour nos opinions, tant nous sommes peu sûrs d’elles; mais +peut-être pour le droit d’avoir nos opinions.» Et c’est à dire que nous +mourrions pour l’erreur, ou du moins pour affirmer le droit que nous +avons de nous tromper. Or ceci c’est l’affirmation de notre droit de +chercher la vérité, cette erreur qu’on nous reproche pouvant être la +vérité et ayant été atteinte quand c’était la vérité que nous +cherchions; et c’est aussi l’affirmation de notre _devoir_ de chercher +la vérité, puisque nous acceptons la mort plutôt que d’avouer que nous +avons eu tort de chercher le vrai. Le sacrifice est le criterium de +l’Impératif. + +On voit donc bien que c’est à un impératif qu’ici nous avons affaire. Et +cela est si vrai, et sur ce qui suit Guyau et Nietzsche se +rencontreraient, que Nietzsche, ailleurs, proclame que la recherche de +la vérité, c’est tout simplement le sens de la vie, ce n’est rien de +moins que ce qui fait que la vie a un sens: «J’ai bondi de joie quand +j’ai découvert que la vie est un instrument de la connaissance, est +l’instrument de la connaissance»; et c’est alors qu’il a reconnu que la +vie est intelligible. + +Devant cette double affirmation, qui semble bien être une double vérité, +que le vrai est le sens de la vie et que le vrai nous commande la mort, +Guyau serait bien contraint d’avouer, ce qui ne lui déplairait du reste +nullement, que l’appel du vrai est un «équivalent du devoir». + +J’ai fait cette longue digression, du reste intéressante en soi, +peut-être, pour montrer que Nietzsche lui-même est très capable de subir +la fascination de la morale jusqu’à lui attribuer, dont elle doit être +tout heureuse, telle chose qui ne lui appartient vraiment pas, qui ne +ressortit pas à elle et qui est contenue dans un autre impératif que le +sien. Reprenons. + +La morale en soi n’est donc qu’une méprisable adresse qu’ont inventée +les faibles pour paralyser les forts; c’est la tête de Méduse aux mains +des impuissants contre les bien doués et aux mains des quasi-morts +contre les vivants. + +Nietzsche, contre la morale, cette dernière religion, use de la même +tactique que les philosophes du XVIIIe siècle (qu’il méprise tant) +contre la religion. Pour ceux-ci la religion a été inventée par des +puissants qui voulaient asservir les faibles, les rendre plus faibles +encore; pour Nietzsche, la morale a été inventée par les faibles contre +les puissants pour leur enlever leur force en leur ôtant la confiance +dans la légitimité de leur force. «Quand Zeus, dit Homère, fait d’un +homme un esclave, il lui enlève la moitié de son âme.» En faisant les +forts esclaves de la morale, les faibles leur ont enlevé leur âme tout +entière. + + * * * * * + +Au cours de son évolution, la morale s’est donné comme des organes de +sustentation et d’alimentation; elle a _postulé_ le libre arbitre et +elle a _postulé_ la sanction d’outre-tombe. Ce sont là des inventions +logiques et du reste, étant donnée la situation, des inventions +nécessaires; mais ce ne sont que des inventions ingénieuses. Le libre +arbitre n’existe pas. Il est, comme Spinoza l’a bien vu, l’illusion d’un +être qui se saisit comme cause et qui ne saisit pas comme effet. + +Creusons ceci: ceci veut dire l’illusion d’un être qui ne saisit pas +dans ce qui le précède et qui se saisit dans ce qui le suit, qui ne +saisit pas dans ce qu’il était avant le moment actuel et qui se saisit +dans le passage de lui au moment présent à lui au moment d’après. Je me +saisis voulant éteindre la lampe et l’éteignant; non, ou très peu, comme +amené par un certain nombre de faits à vouloir éteindre ma lampe. + +Mais pourquoi? Parce que nous sommes nés pour l’action et toujours jetés +en avant, tournés _du côté d’en avant_ et non retournés _du côté d’en +arrière_. Nous vivons en avançant, non en rétrogradant, et c’est ainsi +que l’illusion de la liberté n’est au fond que le sentiment de la vie et +c’est pour cela qu’il est si naturel. Nous nous saisissons, à la vérité, +dans ce qui précède, mais par effort de mémoire et de réflexion, ou +plutôt de mémoire réfléchissante; mais c’est un effort. L’homme qui +croit, sans une hésitation, à tous les moments de sa vie, à son libre +arbitre est un étourdi; mais l’homme qui croirait sans cesse à lui comme +déterminé, serait un être qui ne vivrait que de réflexion et ce serait +proprement un monstre. + +Le libre arbitre est tellement bien une illusion que, remarquez bien, +nous n’y croyons pas du tout. Mais, non! nous n’y croyons pas! Nous n’y +croyons que chacun pour nous et pas du tout pour les autres. Nous disons +sans cesse: «un tel, étant donné son caractère, fera cela.» Et il le +fait; et quand il ne le fait pas, nous nous disons que: ou nous ne +connaissions pas tout son caractère, ou nous ne connaissions pas telle +ou telle circonstance qui ont dû peser sur sa détermination. Et c’est +très probable et en tout cas nous ne croyons pas à son libre arbitre. La +prétendue «preuve», tirée par les partisans du libre arbitre de la +croyance même, indéracinable, _indiscussible_, que nous aurions au libre +arbitre, s’évanouit. + +Cela se voit bien par nos tractations avec les criminels en jugement. +Pour trouver un coupable innocent l’avocat n’a qu’à connaître sa vie: il +arrivera, par cette connaissance détaillée, à se convaincre absolument +lui-même que l’acte criminel était complètement nécessité par tous ses +antécédents et que toute culpabilité disparaît. Inversement le ministère +public n’a qu’à ne rien connaître de la vie du criminel et, se plaçant +devant le crime isolé, coupé de ses causes, il le trouvera ce qu’il est +exactement considéré ainsi, une monstruosité dont la nature n’offre pas +d’exemple. + +Mais, même quand il s’agit des autres, à plus forte raison, ce que nous +avons expliqué, quand il s’agit de soi, il faut pour dissiper l’illusion +du libre arbitre être réfléchi. C’est ce qui faisait dire à +Schopenhauer, si bien: «La connaissance de la sévère nécessité des actes +humains est ce qui distingue les cerveaux philosophiques des autres». + +Pour tout cerveau vraiment philosophique «nous sommes en prison», nous +ne pouvons que nous «rêver libres», et c’est ce que nous faisons tout le +temps; nous ne pouvons pas «nous faire libres».--Cela est dur à prendre; +mais il faut le prendre. + +Cela est si dur que quelques-uns se retournent; et par une contorsion +étrange, un «geste horrible», et une affreuse «grimace logique», pensent +ainsi: «le mal est partout et personne n’est responsable; donc c’est +_tout_ qui est coupable et responsable; c’est Dieu qui est le pécheur». +Renversement des responsabilités; «Christianisme la tête en bas». Mais +pourquoi penser cela? Ni il n’est vrai que vous soyez responsables, ni +il n’est vrai qu’il faille pour cela que ce soit quelqu’un. Il n’y a pas +de responsabilité; il n’y a que de la nécessité, et la dernière +différence entre les cerveaux philosophiques et les autres c’est que +ceux-là ne veulent pas juger et disent comme le Christ: «Vous ne jugerez +pas!» + +Et il n’y a pas plus de «sanction» qu’il n’y a de libre arbitre. +Singulière prétention des hommes, la récompense! «C’est de vous, +vertueux, que je riais aujourd’hui. _Ils veulent encore être payés!_ +Vous voulez encore être payés, ô vertueux! Et maintenant vous m’en +voulez de ce que j’enseigne qu’il n’y a ni comptable ni rétributeur. Et +en vérité je n’enseigne pas même que la vertu soit sa propre récompense. +Que votre vertu soit identique à votre moi et non quelque chose +d’étranger, de surajouté, un épiderme ou un vêtement. Vous aimez votre +vertu comme une mère aime son enfant, soit; mais _quand donc a-t-on +entendu dire qu’une mère voulût être payée de son amour?_» + +La morale ne _demande_ rien; donc, aussi, ne _postule_ rien. Différence +encore des cerveaux philosophiques et des autres: «l’incrédulité de +ceux-là pour ce qui est de _la signification métaphysique de la +morale_». + +Voilà donc la morale détruite de fond en comble et rasée à pied-d’œuvre. +Nietzsche est bien ce qu’il a dit si souvent qu’il était, un pur et +simple immoraliste. + + * * * * * + +Non! Il n’est pas immoraliste: 1º parce qu’il s’occupe sans cesse à +analyser les différentes morales, marque qu’au moins il y voit autre +chose qu’un effronté mensonge dont il suffirait d’avoir montré qu’il est +mensonge;--2º parce qu’il s’occupe souvent, plus ou moins formellement, +mais il s’y occupe, à établir une hiérarchie des différentes morales +selon leur degré de noblesse, et c’est peut-être ici la clef de +Nietzsche;--3º parce qu’enfin il admet comme pratique et nécessaire +_une_ certaine morale; et en trace _une autre_ que, personnellement, il +admire, qu’il vénère et dont il est enthousiaste. + +Il s’occupe sans cesse à analyser les différentes morales; c’est la +partie _critique_ et non plus seulement _discriminatrice_ de son œuvre, +et à cela il a une curiosité infatigable.--Il s’aperçoit que tous les +hommes «croient avoir quelque part à la vertu» et que pour le moins +«tous veulent se connaître en bien et en mal». + +Il y a la morale des enfants et par conséquent des temps primitifs de +l’humanité; elle est toute dans l’idée de punition et de récompense. Ils +veulent être payés et ils veulent que ceux qui n’exécutent pas le +commandement ne soient pas payés et payent. + +Il y a la morale des paresseux, des nonchalants, des «âmes en bouillie», +comme dit le président Roosevelt. Ils appellent vertu «l’indolence de +leur vice» trop faible pour agir; «quand leur haine et leur jalousie +s’étirent les membres [ont une velléité d’agir], leur justice se +réveille [pour les arrêter] et se frotte les yeux pleins de sommeil». +C’est la morale des «bêtes de marécage». Au fond c’est la morale +générale, telle que, depuis Socrate, les faibles la prêchent aux forts +et l’attachent aux forts comme un remords. La Rochefoucauld a fait de la +paresse une analyse à ce point de vue, si juste qu’une «bête de +troupeau» trouvera certainement que cette paresse-là est toute une +morale, et excellente. + +Il y a une morale qui est coutume, habitude. «Il en est qui sont +semblables à des pendules qu’on remonte: ils font leur tic-tac et ils +veulent qu’on appelle le tic-tac vertu.»--Au fond ceci est la morale +sociale: l’individu reçoit le mouvement de la société qui l’environne, +il est remonté tous les jours par l’exemple, les conversations et les +convenances; «en toutes choses il est de l’avis qu’on lui donne»; et il +est très régulier. C’est une bonne montre. + +Il est d’autres hommes pour qui la vertu est une «contrainte prolongée», +une répression continuelle. «Il en est qui s’avancent lourdement et en +grinçant comme des chariots qui portent des pierres vers la vallée... +ils disent: nous ne mordons personne et nous évitons celui qui veut +mordre; ils parlent beaucoup de dignité et de vertu. C’est leur frein +qu’ils appellent vertu.»--Ceux-ci, je pense ne point me tromper, sont +les stoïciens. _Abstine, sustine._ Dignité humaine, le moins d’action +possible. + +Il y a une morale de peur et de tremblement, d’humilité mêlée de +terreur: «Il en est de qui la vertu s’appelle un spasme sous le coup de +fouet... Ils disent: «Tout ce que je ne suis pas est pour moi Dieu et +vertu.»--C’est la morale des religions étroites et de toutes les +religions entendues étroitement. L’être humain y est comme écrasé sous +son indignité et sous la terreur, et sa vertu est la conviction où il +est qu’il lui est impossible d’avoir une vertu. + +A l’inverse il y a une morale d’orgueil: «D’autres sont fiers d’une +parcelle de justice; et à cause de cette parcelle ils blasphèment toutes +choses. Quand ils disent: je suis juste, cela sonne toujours comme: je +suis vengé. Ils veulent crever les yeux de leurs ennemis avec leur vertu +et ils ne s’élèvent que pour abaisser les autres.»--Morale des +Pharisiens de tous les temps, dont la vertu se ravive de la +contemplation et du mépris du vice des autres, si bien que sans ce vice +elle ne serait point, qu’elle se nourrit du vice même et qu’elle a +besoin de la criminalité générale et qu’elle _postule_ la perversité +universelle. Un humoriste dirait: «Il faut bien que je sois vicieux; +quel plaisir auraient les vertueux sur la terre, et quelle récompense, +si je ne l’étais pas?» + +Il y a une morale, non pas même sociale, mais politique, la morale +sociale s’inspirant au moins du bien ou du correct qu’elle voit autour +d’elle, la morale politique ne voyant dans la morale qu’une mesure +générale de bonne administration et de bon ordre: «Il en est encore qui +croient qu’il est vertueux de dire: «la vertu est nécessaire»; mais au +fond ils ne croient qu’une chose, c’est que la police est +nécessaire.»--Ceci est la morale de Voltaire et des Voltairiens, qui +savent bien qu’il n’y a jamais assez de gendarmes ici-bas et qui +postulent un Dieu vertueux, rémunérateur et vengeur pour compléter la +maréchaussée. + + * * * * * + +Ailleurs, considérant les morales en face des passions, Nietzsche +caractérise chacune selon sa manière propre de combattre les passions ou +de composer avec elles. Les morales ne sont alors que des «conseils», +mêlés de «sagacité et de bêtise», donnés à l’individu «par rapport au +degré de péril où l’individu vit avec lui-même». + +Et voici la morale stoïcienne, qui «inocule comme un remède» une +«froideur de marbre opposée à l’impétuosité des appétits». Sorte de +suggestion procurant une raideur cataleptique. + +Voici la morale spinoziste, qui veut procurer «un état sans rire et sans +larmes», une sorte d’ataraxie «en détruisant les passions par l’analyse +et la vivisection» qu’on en fait. Grande «naïveté», dit Nietzsche, qui +ne laisse pas d’avoir tort partiellement; car c’est du moins _quelque +chose_, pour émousser les passions, que de les manier, pour les +domestiquer que de les regarder en face et, sans tant de métaphores, que +de les analyser pour se donner du sang-froid. Le sang-froid acquis, il y +aurait bataille gagnée. Incliner au sang-froid en donnant le goût de +l’analyse est très adroit. On sait que celui qui s’observe au moment +même où il cède à la passion n’a pas à en redouter les grands désastres. +Le mot populaire: «observez-vous», est d’une psychologie excellente. + +Voici la morale aristotélique--à vrai dire je ne reconnais pas très bien +Aristote dans cette morale-là; c’est ma faute sans doute--qui consiste à +«abaisser les passions à un niveau inoffensif où elles pourront être +satisfaites sans inconvénient.» + +Voici la morale--bien plus aristotélique celle-ci, ce me semble, mais +peu importe--qui consiste à _jouir des passions_ en les transposant, en +les «spiritualisant», en jouissant, par exemple, de l’amour dans «la +musique», de la pitié et de la crainte dans la tragédie, de l’amour dans +«l’amour de Dieu» ou dans «l’amour des hommes par amour de Dieu». + +Voici la morale plus qu’épicurienne, aristippique peut-être, celle de +d’«Hafiz», d’Horace et de «Gœthe» qui veut qu’on jouisse vraiment, +«spirituellement et corporellement des passions»--à l’usage seulement de +ces «vieux originaux», ivres et sages, chez qui les dangers ne sont plus +guère dangereux». + +Tout cela du reste ne «vaut pas grand’chose», ne vaut que par le talent +qu’on met à en discourir et n’est guère, avec différents aspects, que +«la morale sous forme de timidité.» + + * * * * * + +La morale chrétienne est bien autre chose. Sans doute elle est en son +fond, comme la morale socratique, la révolte insidieuse des faibles +contre les forts, le désarmement des forts par les faibles persuadant +aux forts d’être comme les faibles, tant, devenus tels, ils seront +beaux; et comme vous voudrez selon votre humeur, c’est «_eritis sicut +Dii_», ou c’est, mais qui réussirait, le renard ayant la queue coupée. +Ceci est ce qu’il y a de commun à toutes les morales; mais, par un +«affinement du regard psychologique», le Christianisme a bien compris la +vanité des instincts bons que la morale jusqu’à lui, et autour de lui, +attribuait à l’homme. La morale niait la bonté des instincts égoïstes, +empiétants, conquérants, dominateurs; elle proclamait et clamait la +bonté des instincts altruistes, doux, modérés, modestes et charitables. +Le Christianisme a déclaré que, depuis la chute, l’homme est mauvais +_tout entier_, que ses instincts égoïstes sont mauvais, mais que ses +instincts altruistes sont faux; que l’acte désintéressé n’est pas +possible; que par conséquent, en dernière analyse, tout se vaut. «Le +Christianisme a compris l’identité complète des actions humaines et leur +égalité de valeur dans les grandes lignes: elles sont toutes immorales.» + +Nietzsche ici voit juste; mais incomplètement; il aurait fallu qu’il +ajoutât: et, à cause de cela, le Christianisme a senti la nécessité de +la grâce; il a senti que l’homme, étant tout mauvais, ne pouvait avoir +de bon que le désir d’être bon, qu’à ce désir répond le secours de Dieu, +qu’avec ce secours l’homme échappe au mal; et que ceci, bien plus que +l’impératif catégorique postulant Dieu, établit entre Dieu et l’homme le +lien étroit, toujours cherché. La signification métaphysique de la +morale pour le chrétien, c’est ceci: incapable de bien et désirant le +bien, je conclus de cela même que quelqu’un, qui m’a donné le désir du +bien, m’aidera à en être capable, et quand j’en suis capable, parce que +c’est un miracle, je sais bien à qui je dois d’en être capable. + + * * * * * + +Quand il se place en face du sens moral considéré comme morale sociale, +Nietzsche le considère comme un apparent désintéressement, dont la +genèse doit être celle-ci: deux peuplades sont en guerre perpétuelle; +une tierce puissance qui semble n’avoir rien à craindre des deux +premières, en laissant à entendre à chacune de celles-ci qu’elle se +mettra du côté de la première qui romprait la paix, les fait vivre en +paix toutes les deux; les deux peuplades autrefois belliqueuses retirent +de la paix des avantages immenses; elles en sont reconnaissantes à la +tierce puissance et l’admirent de ce qu’elle a fait du bien sans +intérêt; elle avait un très grand intérêt à la chose, mais inapparent, +parce qu’il était éloigné; et c’est cet intérêt inapparent qui est un +désintéressement apparent. Or ce qu’on suppose comme s’étant passé entre +trois peuplades, peut être supposé comme s’étant passé entre trois +parties d’une cité. La morale sociale c’est la pratique d’un égoïsme +élargi et d’un égoïsme à long terme, qui, parce qu’il est élargi et à +long terme, ne paraît pas et s’appelle désintéressement. Je suis bon +citoyen, c’est-à-dire je sacrifie tous les jours quelque chose de mon +intérêt actuel en vue d’un très grand intérêt futur qu’on ne voit pas +parce qu’il est loin; mais que je vois parce que je suis intelligent. + +Autre genèse, très analogue à la précédente et qui s’est toujours +confondue avec elle: la morale est d’abord et uniquement le moyen de +conserver la communauté et de la conserver à un certain degré de +cohésion et de force qu’elle a atteint. Pour cela espérance et crainte, +espérance du ciel, crainte de l’enfer; plus tard surélévation du +gouvernement de la cité, superposition, au gouvernement de la cité, d’un +gouvernement céleste, Dieu ou Dieux, qui commande ou qui commandent ceci +et cela.--Plus tard (simple transposition) commandements d’un Dieu +intérieur qui est la conscience («tu dois») avec accord, si l’on y +tient, de ce Dieu intérieur avec le Dieu céleste.--_Peuvent venir_ +ensuite, affinements et probablement aussi alanguissements des +conceptions précédentes, une morale de _penchant_ et de _goût_, d’où +l’idée de commandement a disparu; et enfin «parfum du vase vide», dirait +Renan, une morale d’_intelligence_, c’est-à-dire l’état d’un homme qui +«est au dessus» [ou qui est dégagé] «des motifs illusionnaires de la +morale, mais qui s’est rendu compte que longtemps il n’a pas été +possible à l’humanité d’en avoir d’autres»; et qui, par respect de la +portion de l’humanité qui les a encore, fait comme s’il les avait et se +conduit exactement comme s’ils l’inspiraient, ce qui est une manière, +dans la pratique, de leur obéir. + +Tout cela, sous des formes si diverses et des aspects si différents, +c’est toujours le désintéressement apparent, l’intérêt de la cité +s’imposant à l’individu et lui montrant plus ou moins brutalement, plus +ou moins délicatement, qu’il est le sien; l’intérêt de la cité senti par +l’individu comme intérêt personnel. + + * * * * * + +Voilà ce que j’appelais Nietzsche analysant objectivement les +différentes morales. Il est déjà évidemment moins objectif quand il +_hiérarchise_ les morales et c’est ce qu’il fait très souvent; c’est +déjà ce qu’il s’acheminait à faire dans la dernière analyse que nous +avons rapportée de lui; c’est ce que nous allons le voir faire très +nettement. + +Tout au bas il y a la morale des animaux. Les animaux ont une morale +très nette et assez complexe. En quoi consiste la morale élémentaire? Se +connaître pour se conduire. Se conduire, qu’est-ce? Ne pas vivre dans le +moment présent; calculer ce que l’acte ou le non-acte d’à présent aura +de conséquences pour tout à l’heure et moments suivants, pour demain et +jours suivants. «Gouverner c’est prévoir», disent les hommes d’État; +_se_ gouverner c’est prévoir, dit le moraliste. Or les animaux se +connaissent pour se conduire et se conduisent avec calcul. «L’animal +observe les effets qu’il exerce sur l’imagination des autres animaux et +apprend ainsi à faire un retour sur lui-même, _à se considérer +objectivement_, à posséder en une certaine mesure la connaissance du +moi.»--Qu’est-ce (par suite) que la morale élémentaire? C’est ne pas se +laisser tromper par soi-même, c’est lutter contre soi-même en vue de la +sécurité, c’est se dominer. L’animal connaît cela: «ne pas se laisser +égarer par soi-même, écouter avec méfiance les incitations de ses +appétits, demeurer méfiant à l’égard de soi, [comme un stoïcien], tirer +la domination de soi du sens de la réalité, ce qui est la sagesse même, +tout cela l’animal l’entend à l’égal de l’homme». + +Qu’est-ce que la morale sociale élémentaire et même plus qu’élémentaire? +S’ajuster, s’accommoder au milieu, s’assimiler aux entours. Pourquoi? +Pour ne pas heurter et c’est-à-dire pour ne pas se heurter. L’animal le +fait: «ils apprennent à se dominer et à se déguiser, au point que +certains d’entre eux parviennent à assimiler leur couleur à la couleur +de leur entourage, à simuler la mort, à adopter les formes et les +couleurs d’autres animaux, ou encore l’aspect du sable, des feuilles, +des lichens ou des éponges...» Morale sociale, et poussée très loin. + +Et Nietzsche ne parle que des animaux qui ne vivent pas en sociétés +animales. Chez ceux qui vivent en société, on trouve non seulement des +instincts moraux, mais des vertus. Et il ne parle pas des animaux +domestiques qui, non seulement s’adaptent à une société _qui n’est pas +la leur_, mais encore acquièrent, et à l’égard d’une espèce qui n’est +pas la leur, des vertus extraordinaires. + +Donc au bas la morale des animaux, esquisse déjà précise de toute une +grande partie de la morale de l’homme. + +Plus haut est cette morale humaine, qui consiste--la remarque est très +fine--simplement à se considérer comme supérieur aux animaux. Elle est +vague, elle est flottante; elle est forte cependant et est peut-être +l’origine et le germe de toute morale humaine. «La bête qui est en nous» +a besoin d’être trompée; la morale est un mensonge nécessaire pour que +nous ne soyons pas déchirés par elle. Sans les erreurs qui résident dans +les données de la morale, l’homme serait resté animal [ou plutôt s’il +n’y avait pas d’animaux l’homme serait un animal]. Mais de cette façon +il s’est pris pour quelque chose de supérieur et s’est imposé des lois +plus sévères.» En un mot, l’animalité est une condition de la moralité +humaine. + +Il est regrettable que Nietzsche n’ait nulle part, à ma connaissance, +déployé toute cette idée qui est d’une importance incomparable. + +Sont représentants parmi nous de cette première moralité élémentaire +qu’on pourrait appeler l’extra-bestialité, les hommes violents, cruels, +mais susceptibles d’avoir honte quelquefois de leur violence et de leur +cruauté, ceux dont Nietzsche dit qu’ils sont «des gradins des +civilisations antérieures qui ont subsisté, des arriérés, qui nous +montrent ce que nous fûmes tous» et de quoi nous sommes partis. + +Au-dessus de la morale qui n’est qu’extra-bestialité, vient la morale +qui consiste à sacrifier le moment présent au moment futur et prévu et à +se gouverner en conséquence: «Le premier signe que l’animal est devenu +homme est quand ses actes ne se rapportent plus au bien-être momentané, +mais à des choses durables, lorsque par conséquent l’homme recherche +l’utilité [générale], l’appropriation à une fin; c’est la première +éclosion du libre gouvernement de la raison[7].» + + [7] Nietzsche écrit ceci en 1877 (_Humain, trop humain_). Quelques + années plus tard, en 1880 (_Aurore_), il écrit ce que nous avons + cité plus haut, que les animaux _eux-mêmes_ ont cette morale; et il + est bien plus dans le vrai. Mais sa _gradation_ reste d’ailleurs la + même: il suffit de lire ici: «le premier signe que l’animal tend + vers l’homme...» + +A un degré supérieur nous trouvons la morale qui consiste à agir selon +les séductions de l’honorabilité: «L’homme veut être honoré, et il +honore et c’est-à-dire qu’il conçoit l’utile [d’autrui] comme dépendant +de son opinion sur autrui et [l’utile sien comme dépendant] de l’opinion +d’autrui sur lui.» Dans cette pensée «il se discipline»; il «se soumet à +des sentiments communs», non seulement il s’adapte au milieu, mais il le +considère comme un juge dont il veut être estimé et il se considère +comme juge qui doit être tel que les autres tiennent à être estimés par +lui. Il y a une sorte de mutualité de recherche de l’estime. En cet état +commence ce que les hommes appellent désintéressement, c’est-à-dire +l’acte par lequel l’homme fait remonter son intérêt à une source très +élevée, l’acte par lequel l’homme voit son intérêt _en retour_: je +sacrifie mon plaisir au plaisir qui me reviendra de l’estime que me +montreront les hommes pour avoir sacrifié mon plaisir. + +Au-dessus encore il y a, par certitude acquise de l’honnête, suppression +de la considération de l’estime publique. L’homme moral «agit d’après +_sa_ propre mesure des choses»; c’est lui qui «décide ce qui est +honorable et ce qui est utile»; il est une sorte de «législateur» +moral[8]. Au fond il s’est substitué à la cité et il la sent et il la +porte en lui. Ce que la société posait en maxime, c’est lui qui le pose. +Il vit et agit «en individu collectif». Son degré de désintéressement +(n’y ayant pas de désintéressement absolu) est très haut. Lui aussi voit +son intérêt en retour; mais par un court circuit: je sacrifie mon +plaisir au plaisir de sacrifier mon plaisir. + + [8] Nietzsche a-t-il su que ceci est de l’Aristote? «Si un citoyen a + une telle supériorité de mérite qu’on ne le puisse comparer à + personne il ne faudra plus le regarder comme faisant partie de la + cité... On voit bien que les lois ne sont nécessaires que pour les + hommes égaux par leur naissance et leurs facultés; pour ceux qui + s’élèvent à ce point au-dessus des autres, il n’y a point de loi; + ils sont eux-mêmes leur propre loi» (_Politique_, III, 8). + +Enfin plus haut encore se placerait une morale _sans intention_, qui ne +se raisonnerait pas et qui n’aurait pas conscience d’elle-même. + +Trois stades dans l’évolution de la morale: _Il y a eu_ une morale qui +jugeait les actes par leurs conséquences. Était _bien_ ce qui avait eu +un bon résultat, quelle qu’eût été l’intention de cet acte; effet +rétroactif du succès ou de l’insuccès sur le jugement à porter et porté +sur l’action. + +_Il y a_--«renversement de la perspective»--une morale qui juge des +actes, non en eux-mêmes, non par leur effet, mais par leur origine, par +l’intention d’où il paraît qu’ils sont sortis. + +_Il y aura_ peut-être une morale qui ne tiendra compte ni de l’effet ni +de l’intention, considérant l’intention comme un signe qui ne signifie +rien. + +Qui ne signifie rien, parce qu’il a un trop grand nombre de sens, et +différents, tous susceptibles d’interprétations multiples et douteuses. + +Qui ne signifie rien, aussi, peut-être, parce que dans intention il y a +toujours espérance et que ce qui est intentionnel ne peut pas être +désintéressé. + +On s’apercevra peut-être que l’acte intentionnel est un acte +essentiellement conscient et que l’acte conscient n’est pas d’une +moralité pure. Tout ce qui est intentionnel, tout ce qui est «prémédité, +tout ce qui dans l’acte est sensible, vu, su, tout ce qui en vient à la +conscience, fait encore partie de la surface, de sa peau, qui, comme +toute peau, cache bien plus de choses qu’elle n’en révèle». On +soupçonnera que «c’est justement ce qu’il y a de non intentionnel», de +naïf, d’ingénu, de spontané dans l’acte «qui lui prête une valeur +décisive», qui lui laisse sa valeur pure. Ce par-delà la morale, cette +morale dépassée et surmontée va peut-être être demain la vraie morale, +celle où s’adonneront «les consciences les plus loyales et les plus +délicates». + +Il est très curieux que Nietzsche ici, dans une des plus belles pages +qu’il ait écrites et des plus profondes, rejoint Kant, à moins que je +n’entende rien du tout, ce qui est possible, à ce passage. Car enfin +l’acte moral spontané, naïf, ingénu, non intentionnel, l’acte moral +impulsif, l’impulsivité morale, qu’est-ce autre chose que la morale qui +ne donne pas ses raisons et qui n’en demande pas, qu’est-ce autre chose +que le «Tu dois»? L’acte moral inspiré par le «Tu dois» est conscient, +je le reconnais; mais il n’est conscient qu’à se reconnaître naïf, +ingénu et impulsif. Il n’est conscient qu’à se reconnaître spontané. Il +n’est conscient qu’à se voir jaillir de l’inconscient. Il ne sait pas et +il ne veut pas savoir ses _pourquoi_, ses _de quoi_, ses _comment_ et +ses _en vue de quoi_. Il est parce qu’il est et parce qu’il doit être. +C’est bien l’acte à qui précisément son non intentionnel et son non +délibéré prêtent, donnent sa valeur. C’est bien l’acte surmoral de +Nietzsche. L’impératif en lui-même (sans tenir compte de la sanction que +Kant a dit plus tard qu’il postule) est exactement, ou, l’on en +conviendra, à bien peu près, le surmoral de Nietzsche. Celui-ci en +conviendrait sans doute et que c’est ce qui fait que l’invention éthique +de Kant est à une très grande hauteur et le commencement au moins du +troisième stade. _Il y a eu, il y a, il y aura..._ Kant tout au moins a +inauguré le _Il y aura_. + +Toujours est-il que Nietzsche, à le considérer seulement quand il +esquisse, ici ou là, une hiérarchie des morales, semble rêver une morale +_sans obligation_, _sans sanction_ et _sans intention_. + + * * * * * + +Et enfin Nietzsche, d’une façon malheureusement très incomplète, a tracé +le plan d’une morale à deux étages en quelque sorte, il a indiqué deux +morales, dont il abandonne l’une à ceux qui ne peuvent pas se hausser +jusqu’à l’autre, celle-ci restant évidemment la sienne. + +La morale du rez-de-chaussée, c’est précisément cette morale +traditionnelle depuis Socrate, qu’il a criblée de tant d’épigrammes et +qu’il a écrasée de tant de mépris; c’est la morale des «esclaves», la +morale des «bêtes de troupeau», la morale des «tarentules»; c’est la +morale de la modération dans les désirs, de la patience, de la douceur, +de la résignation, de l’acceptation, de la tranquillité, du labeur +régulier et mou; c’est la morale de l’engourdissement de toutes les +passions vives; c’est la morale du «marécage», moins la grenouille qui +se veut faire aussi grosse que le bœuf. + +Cette morale pour Nietzsche est nauséabonde; mais, non seulement il +convient qu’elle sied à la majorité des hommes, mais il affirme qu’ils +_doivent_ la pratiquer. L’impératif de la plupart des hommes c’est la +_volonté d’impuissance_. L’impératif de la plupart des hommes c’est un +_stoïcisme passif_. Écoutez le «pédant moraliste» que Nietzsche met en +scène et qui n’est autre, révérence parler, que lui-même. Il vous +enseignera _qu’il est moral qu’il ait plusieurs morales_ et tout au +moins qu’il y en ait deux; que les morales, en quelque nombre qu’elles +soient, doivent s’accommoder de la _hiérarchie_, et c’est-à-dire non pas +de la hiérarchie sociale, mais de la hiérarchie naturelle; que, +puisqu’il y a plusieurs natures humaines, contrairement à l’opinion de +ces philosophes qui ont connu l’_homme_ au singulier, ce qui faisait +rire de Maistre, lequel avait connu des hommes, mais l’homme jamais, il +faut aussi qu’il y ait plusieurs morales, c’est-à-dire plusieurs règles +de conduite appropriées à la pluralité des natures; que, puisque, +malheureusement peut-être, la nature a organisé l’humanité +aristocratiquement, faisant des hommes forts et des hommes faibles et +des intelligents et des imbéciles, il est expédient qu’il y ait une +règle pour les uns, très respectable, et une règle pour les autres, +respectable également: + +«En un mot, disait un pédant moraliste, marchand de futilités... il +s’agit toujours de savoir qui est celui-ci et qui est celui-là. Pour +celui, par exemple, qui aurait été destiné et créé en vue du +commandement, l’humble effacement et l’abnégation ne seraient pas des +vertus, mais seraient, à ce qu’il me sembla, le gaspillage d’une vertu. +Toute morale exterminatrice de l’égoïsme qui se croit absolue et +s’applique à tout le monde ne pèche pas seulement contre le bon goût; +elle est une excitation aux péchés d’omission et un dommage à l’égard +des hommes supérieurs, rares et privilégiés. Il faut contraindre les +morales à s’incliner tout d’abord devant la hiérarchie, il faut les +faire réfléchir sur leur impertinence jusqu’à ce qu’elles comprennent +enfin qu’_il est immoral de dire: Ce qui est juste pour l’un l’est aussi +pour l’autre_. Ainsi parlait mon bonhomme de pédant moraliste. +Méritait-il qu’on se moquât de lui lorsqu’ainsi il rappelait les morales +à la moralité?» + +Ainsi une morale pour le «_servum pecus_» et une autre pour les animaux +supérieurs de l’humanité. + +--Cela ressemble bien au mot de Voltaire, si souvent répété depuis: «Il +faut une religion pour le peuple.» + +--Point du tout, s’il vous plaît; car, par son: «Il faut une religion +pour le peuple», Voltaire entend qu’il faut une contrainte métaphysique +pour brider les volontés de puissance du peuple. Au contraire, ou +presque au contraire, Nietzsche veut que le peuple, en obéissant à la +morale qu’il lui assigne, obéisse à sa nature même, se conforme à +l’idéal de ses désirs, et, seulement, ne prétende pas y asservir ceux +qui sont d’une autre nature que lui. + +Cette part faite aux petits et aux médiocres, Nietzsche institue pour +les autres une morale qui n’est point du tout celle d’un immoraliste, +quelque sotte affectation qu’il ait toujours mise à se donner ce titre, +qui n’est point du tout le contraire de la morale qu’il assigne aux +petits, qui est _autre chose_, qui est d’un autre degré, d’une autre +nature, et d’une autre destination. C’est la morale des forts, c’est la +morale de ceux qui, à cause de leur force, ont _plus_ de droits, mais +_beaucoup plus_ de devoirs que les faibles et des devoirs proportionnés +à leurs forces. + +Cette morale, il est curieux de voir Nietzsche d’abord l’élaborant pour +lui-même exactement comme un Marc-Aurèle. Il y a un _eis eauton_ de +Nietzsche, qu’il est extrêmement intéressant de reconstituer d’après ses +notes et carnets[9], quoiqu’il ne soit aucunement cohérent et encore +moins systématique, mais parce qu’il indique les tendances profondes et +aussi parce qu’il montre que Nietzsche, tout en _posant_ toujours deux +morales, en _voyait_ certainement toujours d’autres, intermédiaires +entre les deux qu’il posait. En 1876 (trente-deux ans) il écrivait pour +lui: «Tu ne dois aimer ni haïr le peuple.--Tu ne dois point t’occuper de +politique.--Tu ne dois être ni riche ni indigent.--Tu dois éviter le +chemin de ceux qui sont illustres et puissants.--Tu dois prendre femme +en dehors de ton peuple.--Tu dois laisser à tes amis le soin d’élever +tes enfants.--Tu dois n’accepter aucune des cérémonies de +l’Église.»--Morale (on plutôt quelques traits de morale parmi une foule +d’autres non consignés ce jour-là) s’appliquant, non aux grands, non aux +petits, plutôt aux petits qu’aux grands, mais surtout à un homme de +moyen état qui serait philosophe. _Abstention_ à l’égard de la +puissance, de la richesse, de l’ambition (morale des petits); libre +pensée (morale de supérieur indépendant et de philosophe), mariage avec +une étrangère (morale de supérieur qui veut assurer par le mélange du +sang la force et la distinction de sa race); enfants élevés par autres +que soi, mais par d’autres dont on est sûr (morale de supérieur, qui, se +défiant de la faiblesse paternelle, veut greffer sa race sur des +intelligences et des volontés étrangères, mais du reste amies). + + [9] Voir surtout la _Vie de Frédéric Nietzsche_, par Daniel Halévy. + +En 1880 il écrivait pour lui: «Une indépendance qui n’offusque personne; +un orgueil doux, voilé, qui ne gêne pas les autres, n’enviant pas les +hommes ni leurs bonheurs et s’abstenant de moquerie; un sommeil léger, +une allure libre et paisible, pas d’alcool, pas d’amitiés illustres ni +princières, pas de femmes ni de journaux, pas d’honneurs, pas de +société, si ce n’est avec les esprits supérieurs; à leur défaut le petit +peuple, dont on ne peut se passer non plus que de contempler une +végétation puissante et saine; les mets les plus aisément prêts, autant +que possible les préparer soi-même.»--Morale (ou plutôt quelques traits +de morale) s’appliquant, non aux grands, non aux petits, mais à un homme +supérieur de moyen état social. _Abstention_ à l’égard de la puissance, +de la vanité, de la gourmandise, de la curiosité, de la sensualité, de +la causticité (morale de petits); indépendance, fierté, solitude, +commerce seulement avec l’élite intellectuelle et morale dont on est; +et--d’étude et de contemplation--avec cette autre force, mais physique +et physiologique, le peuple (morale des forts). + +Complétez ceci par cette confidence philosophique qu’il a imprimée +(_Vol. de puiss._ II): «Se faire objectif. Indifférence à l’égard de +soi-même, [indifférence à l’égard des conséquences favorables ou fatales +de ses pensées], une profonde indifférence à l’égard de moi-même; je ne +veux pas tirer avantage de mes recherches de la connaissance ni échapper +aux préjudices qu’elles me peuvent causer. Parmi ceux-ci, il y a ce que +l’on pourrait appeler l’altération du caractère; j’envisage froidement +cette perspective; je me tire hors de mon caractère, mais je ne songe +pas à le comprendre ni à le changer... On se ferme les portes de la +connaissance dès que l’on s’intéresse à son cas particulier, ou même au +salut de son âme...» (Morale des forts, le philosophe étant placé parmi +les forts et ayant pour devoir d’obéir à l’Impératif du vrai, et avec +désintéressement, et en sacrifiant au vrai ses intérêts matériels et +même _moraux_.) + +Enfin, sans songer plus à lui, même pour s’avertir qu’il se faut +oublier, Nietzsche trace la morale des forts, des supérieurs, des êtres +d’élite. + +D’abord (quoi qu’il en ait dit) cette morale, sa morale, la morale, il +affirme qu’elle existe: «Je ne nie pas, ainsi qu’il va de soi, en +admettant que je ne suis pas fou, qu’il faut éviter et combattre +beaucoup d’actions que l’on dit immorales, de même qu’il faut faire et +qu’il faut encourager beaucoup de celles que l’on dit morales; mais je +crois qu’il faut faire l’une et l’autre chose pour _d’autres raisons_ +qu’on a fait jusqu’à présent. Il faut que nous changions notre façon de +voir pour arriver enfin, peut-être très tard, à changer notre façon de +sentir.»--Donc il a une morale, autre seulement que la traditionnelle. +Voyons-la; nous sommes autorisés à la chercher chez lui. Voyons sa +nouvelle façon de voir et sa nouvelle façon de sentir. + +Cette nouvelle morale, bien entendu applicable seulement aux forts, a +trois maximes fondamentales, trois impératifs, si l’on veut: Il faut _se +surmonter_; il faut _devenir ce que nous sommes_; il faut _vivre +dangereusement_. + +Il faut se surmonter. On a remarqué partout «qu’on ne risque guère de se +tromper en attribuant les petites actions à la peur, les moyennes à +l’habitude et les grandes à la vanité.» Voilà une indication. Qu’est-ce +que la vanité? Une tendance à surmonter la peur, condition primitive de +l’homme, et l’habitude, sa condition sociale, en les sacrifiant à une +certaine soif de considération. L’homme, dans la vanité, surmonte déjà +son bas étage et sa moyenne. Qu’il poursuive. Il en viendra à surmonter +peur, habitude et vanité aussi, en les sacrifiant à une certaine soif de +considération de soi-même. + +En 1885, à Venise, Nietzsche a démêlé l’essence des sentiments +aristocratiques: maîtrise de soi-même, dissimulation des sentiments +intimes, politesse, gaîté, exactitude dans l’obéissance et le +commandement, déférence et exigence du respect, goût des +responsabilités, et des périls.»--Maîtrise de soi, pudeur, +respectabilité, non-familiarité--nous verrons le reste plus tard--voilà +des pratiques qui en leur fond consistent à se résister, à réprimer la +tendance à l’abandon, à ne pas _se livrer_; c’est surmonter le moi +impulsif, le moi confiant, le moi mou, c’est se surmonter, c’est se +dépasser déjà. + +Mais, quand nous essayons de nous surpasser ainsi, qui nous retient? Un +certain nombre de passions que nous connaissons bien, amour, ambition, +avidité des biens appréciés par la foule, gourmandise, sensualité, +paresse, goût du confort... Se surmonter c’est dompter tout cela. C’est +ici que la fameuse «lutte contre les passions» reprend ses droits et +reprend place avec un nouveau sens. La morale est, en sa partie +réprimante, qui est nécessaire, une «contrainte prolongée», par +opposition au laisser-aller et par conséquent «une sorte de tyrannie +contre la nature et aussi [partiellement] contre la raison. Mais ceci +n’est pas une objection contre elle, à moins que l’on ne veuille +décréter, de par une autre morale, que toute espèce de tyrannie et de +déraison est interdite.» + +Cette contrainte, ce _obéir longtemps_, vous le trouvez partout, en art, +en discipline sociale, pour aboutir à quelque chose qui vaille la peine +de vivre sur la terre. En morale c’est la première _condition_. + +La souffrance «volontaire» est la même chose à un degré de plus. C’est +un exercice de la volonté et un exercice du sacrifice, c’est un exercice +de la volonté de se surmonter. Voici Dühring qui, dans sa «Valeur de la +vie», écrit: «L’ascétisme est maladif et la suite d’une erreur.»--«Mais +non, écrit Nietzsche sur son carnet en 1875, l’ascétisme est un instinct +que les plus nobles, les plus forts d’entre les hommes ont senti; c’est +un fait, il faut en tenir compte si on veut apprécier la valeur de la +vie...» C’est le fait de l’homme qui sent le besoin de se dompter +pour...; mais qui peut-être ne sait pour quelle fin, comme quelquefois +les héros de Corneille broient leurs passions pour le plaisir de les +broyer, et alors c’est une erreur; mais cette erreur même est un signe, +a un sens, révèle une tendance dont, seulement, certains, qui l’ont, ne +comprennent pas le but. + +«Il y a une bravade de soi-même aux manifestations les plus sublimes de +laquelle appartiennent nombre des formes de l’ascétisme. Certains hommes +ont en effet un besoin si grand d’_exercer leur force_ et leur tendance +à la domination, qu’à défaut d’autres objets ils tombent enfin à +tyranniser certaines parties de leur être propre... Plus d’un penseur +[il songe sans doute à lui] professe des doctrines qui visiblement ne +servent pas à accroître ou améliorer sa réputation; plus d’un évoque +expressément la déconsidération des autres sur lui, tandis qu’il lui +serait aisé de rester par le silence un homme honoré; d’autres +rappellent des opinions antérieures et ne s’effraient pas d’être +convaincus de contradiction; au contraire ils s’y efforcent. Cette +torture de soi-même est proprement un très haut degré de vanité... +L’homme éprouve une véritable volupté à se faire violence par des +exigences excessives et à déifier ensuite ce quelque chose qui commande +tyranniquement dans son âme...» + +Sans aller jusqu’à l’ascétisme, ou plutôt en allant jusqu’à lui, mais en +sachant pourquoi, en sachant que c’est pour développer en soi la volonté +de puissance, on devra livrer aux passions une guerre à la fois rude et +habile. Nietzsche, comme aurait fait un philosophe grec, se plaît à +tracer une méthode pour combattre les passions. Il ne «trouve pas +moins»--et je crois qu’il aurait pu en trouver davantage--de six +procédés sensiblement différents pour lutter contre la violence d’un +instinct. + +Premièrement «on peut se faire une loi d’un ordre sévère et régulier +dans l’asservissement de ses appétits; on les soumet ainsi à une règle, +on circonscrit leur flux dans des limites stables, pour gagner sur eux +les intervalles pendant lesquels ils vous laissent tranquilles.» + +Deuxièmement--ce qui peut venir à la suite de ce qui précède--on peut +comme «dessécher cet instinct en s’abstenant de le satisfaire pendant +des périodes _de plus en plus longues_.» + +Troisièmement «on peut s’abandonner avec intention à la satisfaction +d’un instinct sauvage et effréné jusqu’à en avoir le dégoût pour +obtenir, par ce dégoût, domination sur cet instinct», procédé que +Nietzsche a considéré comme pouvant réussir quelquefois puisqu’il l’a +inscrit, mais où il n’a pas grande confiance puisqu’il ajoute: «en +admettant que l’on ne fasse pas comme le cavalier qui, en voulant +éreinter son cheval, se casse le cou, _ce qui est malheureusement la +règle_ en pareilles tentatives.» + +Quatrièmement: «associer à l’idée de satisfaction une idée pénible (le +chrétien qui, caressant une femme, songe au ricanement du diable; songer +au mépris des gens dont on aime à être estimé quand on est sur le point +de commettre un vol; songer à ceci qu’en satisfaisant un appétit on lui +_obéit_, chose humiliante: «Je ne veux pas, disait Byron, être l’esclave +d’un appétit quelconque».) + +Cinquièmement: «entreprendre une sorte de dislocation de ses puissances +instinctives» en les combattant, soit par le travail (s’imposer une +tâche), soit les unes par les autres, celle qui est lésée par la +triomphante obtenant de vous encouragement et faveur. + +Ici il aurait fallu des exemples. J’en connais surtout un: favoriser la +paresse, à qui toutes les passions font tort. La paresse a été donnée à +l’homme comme un auxiliaire contre les passions, lequel, bien dirigé, +les énerve toutes. + +Sixièmement: affaiblir et déprimer _toute_ son organisation physique et +psychique, pour affaiblir un ou plusieurs instincts violents, et c’est +l’ascétisme, moyen dangereux, dont il faut être sûr de bien savoir user. + +Ne vous dissimulez pas du reste que quand vous combattez un instinct +c’est toujours un autre instinct qui _en vous_ combat celui-là. +Seulement cet instinct peut être un instinct très différent de ce qui +s’appelle instincts dans la langue de toute l’humanité. Ce peut être la +volonté de puissance sous forme de volonté de puissance sur soi-même. +Les hommes qui combattent leurs passions sont des hommes chez qui la +volonté de puissance se plaint des autres instincts et vous sollicite à +les combattre ou plutôt les combat elle-même. Comme je le dis si +souvent, l’art de la morale consiste à faire de la volonté une passion, +s’il est vrai que cela nous soit donné, et de ne conserver de passion +que la passion qui a horreur des passions.--Telle est la loi de se +surmonter et tel est l’art de se surmonter. + +_Mais_ il y a sagesse, intelligence, bon goût aussi, comme aime à dire +Nietzsche, qui, sans faire rentrer la morale dans l’esthétique, se plaît +à faire entrer de l’esthétique dans la morale; il y a bon goût, +intelligence et sagesse à ne pas dompter complètement les passions et à +n’être pas tout à fait maître de soi. La maîtrise de soi, prenez garde, +c’est l’emprisonnement de soi par soi-même, et un prisonnier est un être +bien morose, surtout quand il est à la fois prisonnier et geôlier. «Ces +professeurs de morale qui recommandent d’abord et avant tout à l’homme +de se posséder soi-même, le gratifient ainsi d’une maladie bien +singulière, je veux dire une irritabilité constante devant toutes les +impulsions et les penchants naturels et en quelque sorte une espèce de +démangeaison. Quoi qu’il leur advienne du dedans ou du dehors, une +pensée, une attraction, une incitation, toujours cet homme irritable +s’imagine que maintenant son empire sur soi-même peut être en danger... +Il fait sans cesse un geste contre lui-même, l’œil perçant et méfiant, +lui qui s’est institué l’éternel gardien de sa tour. Oui, avec cela il +peut être _grand_. Mais combien il est devenu insupportable pour les +autres, difficile à supporter; et par lui-même, comme il s’est appauvri +et éliminé des plus beaux hasards de l’âme! Car il faut savoir _se +perdre pour un temps_, si l’on veut apprendre quelque chose des êtres +qui ne sont pas nous-mêmes.»--«Je voudrais être ce monsieur qui passe», +dit Fantasio. L’absolu geôlier de soi-même ne sera jamais ce monsieur +qui passe et n’aura même jamais la moindre communication avec lui. + +Que faire donc? «Ne pas extirper les passions, ne pas même les affaiblir +à proprement parler; les _dominer_.» Ce que l’ascète ou le stoïcien doit +chercher en domptant ses passions, ce n’est pas leur affaiblissement, +c’est sa force. Elles ne doivent pas être affaiblies en elles-mêmes, +elles doivent être affaiblies par rapport à lui; ce n’est pas elles qui +doivent être brisées, c’est lui qui doit devenir assez fort pour +_pouvoir_ les briser. Mais précisément parce qu’il le peut, il n’a plus +besoin de le faire, et il ne le fera pas. Au contraire. «Plus est grande +la maîtrise de la volonté, plus on peut accorder de liberté aux +passions. Un grand homme est grand par le jeu qu’il laisse à ses désirs» +et par sa puissance à les arrêter juste où il lui plaît. Un ambitieux ne +doit pas tuer en lui l’ambition; il doit être sûr de pouvoir la tuer, de +telle manière qu’il la laisse agir de tout son élan tant qu’elle lui +paraît bonne ou pour ce qui est des fins poursuivies, ou même comme jeu; +et qu’il l’arrête net, soit comme mauvaise en ses fins, soit comme +fastidieuse. Les puissances du désir doivent être conservées, non +respectées; gardées intactes, mais subalternisées. «Possédez-les, +seigneur, sans qu’elles vous possèdent», et l’exercice du dompteur des +passions doit être seulement l’effort pour qu’elles soient dessous et +lui dessus. + +Voilà, ce me semble, ce que Nietzsche entend par sa maxime fameuse, tant +de fois répétée: «l’homme est un être qui est fait pour se surmonter.» + +Jusqu’ici il n’est qu’un stoïcien à peu près pur et simple, avec cette +différence assez légère qu’il veut que les passions subsistent, mais +seulement que l’on en soit maître. Or, comme elles subsistent toujours +et que le stoïcien ne songe guère à autre chose qu’à les dominer, +Nietzsche jusqu’ici n’est guère qu’un stoïcien pur et simple. + +Mais il ajoute: «Nous voulons devenir ce que nous sommes.--Sais-tu ce +que te dit ta conscience? Elle te dit: deviens celui que tu es.» Ceci +c’est proprement l’Impératif de Nietzsche et il a trouvé, du même coup, +l’impératif de l’individualiste. Il faut se surmonter; mais pourquoi? +Non pas pour se quitter, non pas pour donner sa démission de soi-même, +mais pour être davantage, pour être au maximum ce que l’on est. + +Par parenthèse, il est étrange qu’ayant cette idée, Nietzsche ait +quelque part déclaré absurde la maxime: «Connais-toi toi-même», qui est +absolument impliquée dans celle-ci: «Deviens ce que tu es»; car pour se +faire ce qu’on est, il faut d’abord se bien connaître.--Quoi qu’il en +soit, voilà l’Impératif: se développer dans le sens de sa nature, se +faire en réalisation tout ce qu’on est en puissance. Il convient de +remarquer que c’est encore ici du stoïcisme avec une nuance. C’est le +«vivre conformément à sa nature», avec cette correction: non pas +simplement _vivre_ conformément à sa nature; mais _se développer_ +conformément à sa nature; mais _s’agrandir_ conformément à sa nature; +vivre sa vie, mais la vivre d’une vie plus abondante.--On a exagéré +quand on a dit du stoïcisme que son idéal était de rapprocher autant que +possible le vivant d’un mort, quand on a dit--Nietzsche lui-même--: ils +se tuent pour avoir cette prérogative des morts qui est de ne plus +mourir. Il faut reconnaître qu’ils veulent qu’on vive; mais enfin ils +veulent _seulement_ qu’on vive, non pas qu’on vive abondamment, non pas +qu’on vive de façon intense. Or c’est précisément cela qui est le +devoir: se connaître, se mesurer, voir de quelle nature on est et +quelles sont les puissances de cette nature et se développer dans ce +sens. + +--Mais alors c’est dans le sens de nos passions! + +--Certainement, mais bien comprises. Pourquoi ne comprendrait-on pas +bien ses passions? Pourquoi n’aurait-on pas l’intelligence de ses +passions comme on a l’intelligence de ses muscles, de leur destination +et de la mesure dans laquelle on peut les développer? Comprendre ses +passions; et parce qu’on les comprend les diriger; c’est là tout l’homme +qui commence à être supérieur. + +Or toutes les passions sont des forces qui sont des faiblesses. Elles +sont des forces, puisqu’elles sont des impulsions vigoureuses qui nous +poussent en avant, au dehors, à une possession, à une conquête. Elles +sont des faiblesses en ce sens qu’elles rompent et font basculer notre +équilibre; en ce sens aussi qu’elles ont toutes une manière lâche de se +satisfaire: l’amour peut se repaître de rêveries énervantes et +amollissantes; l’ambition, de petites victoires de clocher et de conseil +municipal; le jeu (cette passion si belle puisqu’elle est l’amour du +risque), des émotions de baccara ou du bridge; l’orgueil, des +satisfactions ridicules de la vanité, etc. Se développer, s’agrandir +dans le sens de ce qu’on est, c’est, d’après ce qui précède: 1º +_dominer_ ses passions de manière qu’elles ne rompent jamais notre +équilibre: 2º les considérer, les prendre, les saisir en tant que forces +et non en tant que faiblesses et en quelque sorte ne pas les reconnaître +quand elles se présentent à nous sous leur aspect de faiblesse. + +Nous nous sommes connus comme ambitieux: il faut nous développer dans ce +sens en nous disant que, parce que nous sommes ambitieux, rien n’est +plus indigne de nous, rien n’est plus contre nous-mêmes qu’une ambition +de sous-préfecture. Nous nous sommes connus comme amoureux; il faut nous +développer dans ce sens en nous disant que, parce que nous sommes +amoureux, rien n’est plus indigne de nous, rien n’est plus contre +nous-mêmes que les frêles amours élégiaques et que nous devons sentir +ces «belles passions» généreuses qui font «l’honnête homme» et qui +inspirent une foule de sentiments nobles et magnanimes. Ainsi de suite. + +Vouloir devenir ce que l’on est, formule essentiellement optimiste, +c’est croire la nature humaine très bonne en son fond, ce qui est +possible; et croire qu’en allant au fond de nous-mêmes nous trouverons +quelque chose d’excellent; et croire enfin qu’en développant chacun ce +fond de nous-mêmes nous ne pouvons arriver qu’à un état qui tend au +parfait. + +Mais si ce fond de moi était mauvais, comme, aussi, il est possible? Je +ne crois pas mal interpréter Nietzsche en lui faisant répondre: «Encore +vaudrait-il mieux, étant mauvais, devenir ce que vous êtes, c’est-à-dire +devenir plus mauvais.» Le fond--sentimental, non intellectuel--de +Nietzsche, c’est l’horreur de la médiocrité, de l’état moyen, de l’état +neutre, de l’état petit bourgeois, du «marais» ou du «marécage», de +sorte qu’il n’est pas loin de sa pensée, ou plutôt de ses sentiments, +d’estimer que mieux vaut se développer en mauvais, en méchant, en +malfaisant, que ne point se développer du tout. L’humanité est peut-être +faite pour lui de ceux qui deviennent ce qu’ils sont et de ceux qui sont +sans jamais rien devenir. Et parmi ceux qui deviennent ce qu’ils sont il +y a ceux qui se développent en beauté et en grandeur, et il y a ceux qui +se développent en laideur et en atrocité; mais ceux-ci pouvaient se +développer autrement; ils ont bien fait, en tout cas et à tout risque, +de se développer; et il n’y a de méprisables que ceux du milieu, que +ceux qui n’ont pas fait un pas, que les stagnants. + +Quoi qu’il en soit, devenir celui qu’on est, c’est-à-dire se connaître, +prendre conscience de soi, prendre direction de soi et se promouvoir +dans le sens de sa nature, voilà la seconde maxime. + + * * * * * + +Vivre dangereusement est la troisième. Vivre dangereusement est le +grand, le vrai, l’essentiel et définitif signe de noblesse. C’est +d’abord n’avoir pas peur, et la peur est un rétrécissement au lieu d’un +agrandissement de la personnalité: elle est donc exactement le contraire +du «devenir ce que nous sommes»; elle est ensuite une «tristesse, comme +dit Spinoza, née de l’image d’une chose douteuse». Or l’image d’une +chose douteuse, le risque, exalte l’âme généreuse et la rend joyeuse au +lieu de la rendre triste. «Je me rappelle toujours, dit Charlemagne à un +de ses compagnons: + + L’air joyeux qui parut dans ton œil hasardeux, + Un jour que nous étions en marche, seuls tous deux, + Et que nous entendions dans les plaines voisines + Le cliquetis confus des lances sarrasines. + +Vivre dangereusement c’est ensuite être noble, parce que c’est s’offrir +à la sélection: c’est la vie dangereuse qui sépare les forts des faibles +en écrasant ceux-ci et en mettant à part ceux-là; c’est donc s’offrir à +la sélection que d’adopter la vie dangereuse; or, s’offrir à la +sélection c’est montrer qu’au moins on est digne d’être choisi. Celui-là +seul tente le sort qui mérite que le sort le favorise. Si je ne suis pas +le plus fort, du moins j’ai été fort en tentant d’être le plus fort; et +le respect du vainqueur pour le vaincu héroïque n’est pas autre chose, +chez le vainqueur, que le sentiment que, quoi qu’il soit arrivé, il se +trouve devant un égal. + +Et enfin dans la vie dangereuse il y a cette autre égalité ou +quasi-égalité, que le chagrin d’échouer est un plaisir qui égale à peu +près le plaisir de réussir. Celui qui a dit «qu’au jeu il y a deux +plaisirs, dont le premier est de gagner et le second de perdre», était +un fin psychologue. Nietzsche dit exactement la même chose: «Vraiment +cet homme s’entend à l’improvisation de la vie et étonne même les +observateurs les plus experts; car il semble qu’il ne se méprenne +jamais, quoiqu’il joue toujours aux jeux dangereux... Voici un tout +autre homme: il fait manquer en somme tout ce qu’il entreprend... +Croyez-vous qu’il soit malheureux? Il y a longtemps qu’il a décidé à +part soi de ne pas prendre autrement au sérieux des désirs et des +projets personnels: «Si ceci ne me réussit pas, se dit-il à lui-même, +cela me réussira peut-être et au fond je ne sais pas si je dois avoir +plus de reconnaissance à l’égard de mes insuccès ou à l’égard de mes +réussites. Ce qui fait pour moi la valeur et le résultat de la vie se +trouve ailleurs: ma fierté, ainsi que ma misère, se trouvent ailleurs. +_Je connais davantage la vie parce que j’ai été si souvent sur le point +de la perdre; voilà pourquoi la vie me procure plus de joie qu’à vous +tous._» + +Se surmonter, se développer en beauté--dernière beauté, le danger--voilà +toute la morale de Nietzsche. C’est un stoïcisme qui commence par être +le stoïcisme connu, à très peu près, et qui finit par être un stoïcisme +supérieur. Du stoïcisme surtout passif, tel qu’il était chez les +anciens, Nietzsche fait un stoïcisme actif. Le stoïcisme nous exhortait +à nous dompter et à être maîtres de nous-mêmes. Pourquoi? Pour cela. +Nietzsche nous exhorte à nous dominer et à être maîtres de nous-mêmes +pour nous jeter dans l’action énergique, hardie et aventureuse et pour +en goûter les âpres et violentes jouissances. C’est un stoïcisme +héroïque, c’est un stoïcisme dionysiaque. C’est un stoïcisme qui ferait +l’homme si fort, s’il était possible, que l’homme ne dirait pas: «J’ai +dompté mes passions»; mais: «je les ai laissées vivre pour le plaisir de +les dominer toujours et de les faire servir à leurs plus belles fins»; +et que l’homme ne dirait pas au malheur: «Tu n’es pas un mal»; mais: «Tu +es un bien, puisque tu me donnes l’occasion de déployer mon énergie; et +vive le malheur où j’ai tout l’emploi de ma force!» + +Et c’est ainsi que se trace d’elle-même dans l’esprit de Nietzsche +l’image du héros ou du «surhomme» ou du candidat à la surhumanité. +Signes de noblesse: maîtrise de soi-même, pudeur relativement à la +révélation de ses sentiments intimes; politesse; ne pas vouloir renoncer +à sa propre responsabilité et ne pas vouloir la partager; compter ses +privilèges et leurs exercices au nombre de ses devoirs (je suis plus +fort qu’un autre; c’est un devoir de plus); _ne jamais songer à +rabaisser ses devoir à être les devoirs de tout le monde_; respect des +vieillards, ce qui est respect de la tradition, goût du péril. + + * * * * * + +Ces vertus pourraient être pratiquées par un petit nombre d’hommes qui +se sentiraient la force de les pratiquer et qui voudraient devenir de +plus en plus ce qu’ils seraient. Ils les cultiveraient chez leurs +enfants par une éducation qui serait juste à l’inverse de l’éducation +ordinaire. L’éducation ordinaire se donne pour but «d’étouffer +l’exceptionnel en faveur de la règle», de diriger les esprits «loin de +l’exception, du côté de la moyenne». L’éducation des supérieurs, «tenant +à son service un excédent de forces», serait une «serre chaude pour la +culture du luxe, de l’exception, de la nuance, de la tentative, du +danger». + +Ils seraient très durs pour eux-mêmes, comme ces «prêtres», ces +«jésuites» même, que Nietzsche n’aime point, mais dont il fait remarquer +que, si indulgente que puisse être leur morale pour les autres, elle est +terrible pour eux-mêmes: «Aucune puissance ne peut se soutenir si elle +n’a pour représentants que des hypocrites; l’Église catholique a beau +posséder encore bien des éléments _séculiers_, sa force réside dans ces +natures de prêtres, encore nombreuses aujourd’hui, qui se font une vie +pénible et de portée profonde et dont l’aspect et le corps miné parlent +de veilles, de jeûnes, de prières ardentes, peut-être même de +flagellations; ce sont ces natures qui ébranlent les hommes et leur +causent une inquiétude: «Eh! quoi? S’il était nécessaire de vivre de la +sorte!» telle est l’affreuse question que leur vue met sur la langue. En +répandant ce doute, ils ne cessent d’établir de nouveaux appuis de leur +puissance. Même les libres penseurs n’osent pas répliquer à un de ces +détachés d’eux-mêmes avec un rude sens de la vérité et lui dire: «Pauvre +dupe, ne cherche pas à duper.» Seule la différence des points de vue les +sépare de lui, nullement une différence morale, de bonté ou de +méchanceté; mais ce que l’on n’aime pas, on a coutume aussi de le +traiter sans justice. C’est ainsi qu’on parle de la malice et de l’art +exécrable des Jésuites, sans considérer quelle violence contre soi-même +s’impose individuellement chaque jésuite et que la pratique de vie +aisée, prêchée par les manuels jésuitiques, doit être considérée comme +s’appliquant, non à eux, mais à la société laïque». + +Ces surhommes peuvent être au moins «préparés» par des hommes qui +mettent au-dessus de tout _la vaillance, l’intrépidité_: «Je salue tous +les indices [ne lui demandez pas trop où il les voit] de la venue d’une +époque plus virile et plus grossière, qui mettra de nouveau en honneur +_la bravoure avant tout_... Pour cela il faut, dès maintenant, des +hommes vaillants qui préparent le terrain, hommes qui ne pourront +certainement pas sortir du sable et de l’écume de la civilisation +d’aujourd’hui et de l’éducation des grandes villes; des hommes qui, +silencieux et solitaires et décidés, s’entendent à se contenter de +l’activité invisible qu’ils poursuivent; des hommes qui, avec une +disposition à la vie intérieure, cherchent, pour toutes choses, ce qu’il +y a à surmonter en elles; des hommes qui aient en propre la sérénité, la +patience, la simplicité et la mépris des grandes vanités, tout aussi +bien que la générosité dans la victoire et l’indulgence à l’égard des +petites vanités de tous les vaincus; des hommes qui aient un jugement +précis et libre sur toutes les victoires et sur la part de hasard qu’il +y a dans toute victoire et dans toute gloire; des hommes qui aient leurs +propres fêtes, leurs propres jours de travail et de deuil, habitués à +commander avec la sûreté du commandement, également prêts à obéir +lorsque cela est nécessaire, également fiers dans l’un comme dans +l’autre cas, comme s’ils suivaient leur propre cause; des hommes _plus +exposés, plus terribles, plus heureux_. Car, croyez-m’en, le secret pour +moissonner l’existence la plus féconde et la plus grande jouissance de +la vie, c’est de vivre dangereusement. Envoyez vos vaisseaux dans les +mers inexplorées! Construisez vos villes auprès du Vésuve!...» + +Et nous voilà bien au point: Nietzsche a toujours l’idée d’une société +où une élite; un peu dans son intérêt, un peu et beaucoup parce que +telle est la nature des choses, à laquelle il faut bien se conformer, +_laisserait_ aux bêtes de troupeau leur morale, une morale douce, +facile, point mauvaise, mais point vigoureuse, prendrait même quelque +soin d’encourager cette morale; _aurait_ pour elle-même une morale +virile, stoïque, ascétique, héroïque, décuplant l’énergie naturelle. + +«Même on peut se demander, si nous, les amis des lumières, dans une +tactique et une organisation _toute semblable_ [celle qu’il rêve], nous +ferions d’aussi bons instruments, aussi admirables, de victoire sur +nous-mêmes, d’infatigabilité, de dévouement» [que les prêtres et les +jésuites cités plus haut]. + +Les hommes de la haute morale seraient donc très impérieux pour les +autres, quoique beaucoup moins que pour eux, et ils en auraient le +droit, ne se ménageant point eux-mêmes, et on leur en reconnaîtrait le +droit, en voyant bien qu’ils aiment le prochain comme ils s’aiment et +même avec plus de condescendance; ils seraient d’une loyauté absolue et +d’une solidarité absolue entre eux, et grâce à cette cohésion, ils +gouverneraient l’humanité, reconnaissante ou soumise, et c’est un +souvenir, chez un antiplatonicien, de la République de Platon. + + * * * * * + +Cette morale que Nietzsche n’a pas achevée; car il se cherchait encore +au moment où il a sombré (voir sa _Vie_ par M. Daniel Halévy) et il se +préparait à se contredire une fois de plus; cette morale est bien une +morale. C’est humeur batailleuse et paradoxale et désir de scandaliser +qui ont fait si souvent dire à Nietzsche qu’il était un immoraliste. Il +l’a bien senti quand il a écrit sur son carnet: «J’ai dit que je me +place au delà du bien et du mal. Est-ce à dire que je veuille +m’affranchir de toute catégorie morale? Non pas! Je repousse ceux qui +exaltent la douceur en l’appelant le bien et ceux qui diffament +l’énergie en l’appelant le mal [c’est bien son fond]; mais l’histoire de +la conscience humaine nous découvre une multitude d’autres valeurs +morales, d’autres manières d’être bons, d’autres manières d’être +mauvais.» + +Nietzsche est donc bien un moraliste, et qui a voulu l’être, et sa +morale, quoique inachevée, comme il le reconnaît, est bien une morale. +Elle est même très haute, puisque j’ai cru montrer qu’elle est un +stoïcisme dépassé. Mais elle est sombre, désespérante et, si éloigné que +je sois, en morale, d’approuver la manière douce, elle est trop rude +pour le commun et même pour la moyenne honorable des hommes. On voit +trop qu’elle est inspirée constamment par une pensée violemment +aristocratique, et si je crois qu’une morale doit tendre à +l’aristocratisme, je ne crois pas qu’il soit très bon qu’elle _en +vienne_. Il est trop certain que Nietzsche n’espère rien des bêtes de +troupeau et leur laisse leur morale médiocre et tenue par lui pour une +immoralité, au lieu de chercher une morale qui conviendrait aux forts et +aussi aux faibles, aux supérieurs et aussi aux humbles. + +Et je n’entends point par là une morale moyenne et à mi-côte et +d’entre-sol, de quoi précisément j’ai horreur, mais une morale assez +embrassante, au contraire, et compréhensive, pour susciter et encourager +toute la force des forts et le peu de force des faibles; et j’entends +non pas qu’on trouve l’entre-deux, mais que l’on comble l’entre-deux. + +Il était bien sur la voie, puisque, quand, pour un moment, il n’est plus +féru de son antithèse des deux morales aux antipodes l’une de l’autre, +il en indique sept ou huit qui vont du plus bas au plus haut. Ceci est, +non seulement très pratique, mais fondé en bonne raison, et il y aura +toujours nécessairement une demi-douzaine de morales parmi les hommes; +mais restait à trouver un principe général inspirant plus ou moins, mais +inspirant toutes, ces morales différentes, plus intense chez l’une, +moins chez l’autre, présent dans toutes et qui ferait en somme de toutes +ces morales une seule à différents degrés. + +Et cela aurait répondu à ces deux idées contradictoires et très vraies +toutes deux, qu’il y a plusieurs morales et qu’il n’y en a qu’une; qu’on +ne peut exiger de l’un ce qu’on exige de l’autre et qu’on doit exiger du +plus bas un peu de ce qu’on exige du plus haut; et cela aurait respecté +et affirmé, au lieu de la briser ou de la nier, l’unité, relative, mais +réelle, de l’humanité. + +Et ce principe commun était-il si difficile à trouver? Je ne crois pas. + +Quant aux questions d’école, cette morale est-elle normative ou +hypothétique, impérative ou persuasive? Il est évident qu’elle est +persuasive seulement, puisqu’elle n’est pas une religion et puisqu’elle +ne fait pas du devoir une religion. Elle dit à l’homme: sois tel et tel; +fais ceci et cela; _autrement_ tu seras une bête de troupeau, tu seras +très vil. Par ce seul «autrement»--Nietzsche a raisonné ainsi quelque +part--tout impératif est détruit. Mais, comme la morale de Guyau du +reste, cette morale est bien dans le sens de la vie. Elle prend pour +mobile, elle prend pour levier, non pas, comme Guyau, le goût de vivre +lui-même, mais _une_ des raisons de vivre les plus fortes, la volonté de +puissance sur les autres et sur soi-même; et si la vie n’est pas +seulement volonté de puissance, il faut convenir qu’elle est cela plus +que tout autre chose. + +La morale de Nietzsche dit à l’homme: veux-tu être fort? Si tu n’y tiens +pas, je n’ai rien à te dire et il y a pour toi d’autres guides. Si tu +veux l’être, sois tel et tel; fais ceci et cela. Or la volonté de +puissance est partout dans la nature et elle existe chez l’homme à un +degré extraordinaire en raison même de sa faiblesse primitive qui a +exigé de lui un déploiement formidable d’énergie. Nietzsche lui-même a +bien senti cela par lui-même: faible, chétif, toujours malade, il a dit +que sa philosophie lui avait été inspirée par son état et que plus il a +été terrassé, plus l’énergie «surhumaine» lui est apparue et comme le +remède et comme la vérité; et l’optimisme-bravade comme la solution. La +morale de Nietzsche est une sombre leçon d’énergie donnée par un débile +et d’optimisme donnée par un malheureux. Ne fût-elle que cela, elle est +d’abord un beau spectacle et ensuite elle est un cordial, un tonique et +un viatique. + +Sa racine profonde et aussi le but où elle tend toujours, à travers tant +de détours et aussi d’erreurs, c’est le sentiment du beau. C’est _parce_ +que Nietzsche est un artiste dilettante, dans le sens le plus élevé du +mot, qu’il a admiré avec frénésie la beauté dans tous les arts et dans +tous les aspects de la nature et qu’il a admiré avec fanatisme cette +beauté humaine, la force; c’est parce qu’il est un artiste dilettante +qu’il a détesté tout ce qui fait l’homme laid, tout ce qui le déprime et +le refoule, tout ce qui le rapetisse, la timidité, la crainte, le +scrupule, la modération, l’abstinence, la tempérance et la morale des +petits et des moyens, qui recommande toutes ces vertus des moyens et des +petits. C’est pour cela qu’élevé dans le pessimisme et pessimiste en son +fond par son tempérament et son caractère, il a fait comme un +«rétablissement», de tous ses muscles, pour se jeter à corps perdu dans +un ultra-optimisme, dans un optimisme par delà la confiance et l’espoir, +par delà l’acceptation, en pleine affirmation du bien, même dans le mal, +et du bonheur, même dans le malheur. Pourquoi? Parce que le pessimisme +fait l’homme petit, faible, mince, ramassé et rétréci en lui-même, laid; +et parce que l’attitude dionysiaque en face du monde accepté tout +entier, du bonheur accueilli, du malheur bravé, est très belle, très +imposante, très radieuse, et met l’homme, comme dit son cher Corneille, +«en posture d’un Dieu». + +Et c’est parce que Nietzsche est un artiste actif, parce qu’il veut +sculpter l’humanité en beauté, qu’il a dit à l’homme: sois fort, fort de +tout ton courage, de toute ta résistance, de toute ton endurance, de +toute ton audace; sois véritablement _audax Iapeti genus_; dépasse-toi, +surmonte-toi, vis dangereusement, pour arriver au mépris du danger, +c’est-à-dire de toute faiblesse; tire de toi tous les éléments de force +que tu contiens pour devenir tout ce que tu es et pour ainsi dire plus +encore; car, comme a dit La Rochefoucauld: «Nous avons plus de force que +de volonté et c’est souvent pour nous excuser à nous-mêmes que nous nous +imaginons que les choses sont impossibles», et comme il a dit encore: +«Rien n’est impossible; il y a des voies qui conduisent à toutes choses, +et si nous avions assez de volonté nous aurions toujours assez de +moyens»; et comme il a dit encore: _Il s’en faut bien que nous +connaissions toutes nos volontés._» Agis d’après ces maximes et tu seras +beau, ce qui est le souverain bien, tant cherché. C’est ainsi que tu +comprendras toi-même et que tu comprendras le monde; car _le «monde et +l’existence ne peuvent paraître justifiés_», n’ont un sens, ne cessent +d’être incriminables «_qu’en tant que phénomène esthétique_» et dessein +esthétique, volonté de beau.--Ceci est le fond et presque le tout de +Nietzsche. Il y a trois impératifs: du bien, du vrai et du beau. +Nietzsche a senti fortement l’impératif du vrai, profondément celui du +beau; et la conception du bien où il est arrivé a été postulée en son +esprit par l’impératif du vrai et surtout par l’impératif du beau. + +Mais, par suite de sotte démangeaison de scandaliser, par suite d’humeur +provocatrice, par suite de lourd antiphilistinisme et c’est-à-dire de +philistinisme à rebours, il a tant affecté l’immoralisme, tant répété, +lui le très grand moraliste et très pur, l’éloge du «crime», du «vice», +de la «méchanceté», de la «cruauté», comme s’il eût été un vulgaire +Stendhal, qu’il s’est ruiné comme moraliste, qu’il n’aura aucune +autorité parmi les hommes, et que sa haute morale ne sera accessible et +profitable qu’à ceux, évidemment rares, qui sauront la dégager +patiemment de toutes ses scories, qui sont propos querelleurs, boutades, +incartades et paradoxes. + + + + +CHAPITRE VI + +LA MORALE SCIENCE-DES-MŒURS + + +D’autres moralistes, parmi lesquels comme précurseurs on peut et l’on +doit compter Hobbes, Saint-Simon et aussi Auguste Comte, en ce sens +qu’il a voulu faire rentrer la morale dans la sociologie, à la tête +desquels on doit mettre M. Lévy-Bruhl, pour son livre, d’un incomparable +talent, intitulé _la Morale et la science des mœurs_, se sont demandé +ceci: la morale ne serait-elle pas, comme la physique, _tout simplement +une science_? + +Qu’est-ce qu’une science? C’est: 1º la _connaissance_ d’un certain +nombre de faits; 2º le ramènement de ces faits à un petit nombre de +_lois_ ou à une seule loi. La morale ne serait-elle pas la science des +faits moraux à telle date, dans telle civilisation, et la réduction de +ces faits à un certain nombre de lois générales ou à une seule loi? + +Est-ce que, la _morale_, ce ne serait pas _les mœurs_, les mœurs +étudiées avec précision et avec plénitude, et puis ramenées à quelques +formules indiquant leur état général et le sens dans lequel elles se +dirigent? + +Ce serait étudier la «_réalité morale_». Remarquez qu’il n’y a que cela +de scientifique, et c’est à dire qu’il n’y a que cela qui soit sûr. +Remarquez que toute formule de morale théorique et normative est une +imagination, une construction idéale, une œuvre, si l’on veut, de la +raison spontanée; et raison spontanée ne veut rien dire que raison +intuitive, donc une révélation dans une extase; et il n’y a rien là de +scientifique, la science ne s’appuyant que sur des faits et ne voulant +et ne devant partir que des faits. + +Les «révélateurs» nous diront: «Mais nous aussi nous partons au moins +_d’un fait_; nous partons du fait moral, du «tu dois» que la conscience +dit à chaque homme; et cela est bien un fait. + +--Oui; mais un fait qui ne contient rien, un fait qui ne contient pas de +faits, un fait qui ne contient que lui, et que, en tant que fait, nous +ne pouvons enregistrer que comme une impulsion. Nous en tiendrons +compte; mais nous disons qu’il n’est pas scientifique de fonder quoi que +ce soit sur un seul fait, fût-il universel, qui n’est qu’une tendance de +l’âme humaine et qui ne renseigne pas sur la morale, qui ne donne +d’autre renseignement sur la morale que ceci que l’âme humaine tend à ce +qu’il y en ait une. + +Remarquez de plus que ce qui vient d’être dit _n’est pas vrai_; que les +morales théoriques, normatives, qui révèlent et qui commandent, au fond +ne font pas autre chose que ce que nous voulons qu’on fasse, ne font pas +autre chose que rationaliser la pratique morale existante, que mettre en +une loi ce qu’elles observent comme _faits moraux_ autour d’elles. + +D’où vient, en effet, que ces morales théoriques divergent par leurs +théories et convergent admirablement par les préceptes qu’elles +enseignent, une fois qu’elles en arrivent à ces préceptes? Le fait n’est +pas niable. Épicure et Zénon sont aux antipodes pour ce qui est des +théories; ils s’accordent si bien pour ce qui est des préceptes que +Sénèque emprunte indifféremment ses formules à Épicure et à Zénon. +Leibniz montrait sans difficulté que sa morale, toute rationnelle, était +parfaitement d’accord en ses conclusions avec la morale religieuse. John +Stuart Mill fait remarquer que sa morale, tout utilitaire, finit +parfaitement par se confondre avec le fond même de l’Évangile: «Aime ton +prochain comme toi-même». Et c’est ce qui faisait dire, très +spirituellement, à Schopenhauer: «Il est difficile de fonder la morale, +il est aisé de la prêcher.» + +Que conclure de cette coïncidence qui ne peut pas être fortuite? Que les +théoriciens de la morale ont, quoi qu’ils en aient, les yeux fixés sur +la moralité commune et y conforment leurs préceptes; qu’ils ne peuvent +pas «s’écarter de la conscience commune de leur temps»; qu’ils ne +déduisent pas, quoi qu’ils en puissent croire, leur pratique de la +théorie, mais qu’ils déduisent leur théorie de la pratique. Bon gré, mal +gré, la théorie est «assujettie à rationaliser la pratique existante». +Seulement ce qu’ils font là, ils le font inconsciemment, machinalement, +subissant la pression des entours, et avec cette erreur qu’ils croient +tirer de leurs principes leurs préceptes, alors qu’ils accommodent leurs +préceptes, inspirés par la morale courante, aux principes d’où ils sont +partis, ce qui, pour des hommes ingénieux, et du reste en toute bonne +foi, est toujours possible. + +Or, ce qu’ils font inconsciemment, faisons-le en nous en rendant compte, +méthodiquement, scientifiquement, réellement. Étudions la réalité +morale, c’est-à-dire les mœurs qui nous entourent, et les classant, les +ramassant, les formulant, ramenons-les à des lois générales. + +Ces lois générales seront la morale, la _morale réelle_, de notre temps. +C’est tout ce qu’un esprit scientifique peut faire et doit faire. + +Sans doute, la morale a toujours eu pour caractère d’être idéalisatrice, +de _s’éloigner des faits_, et même nous ne la _sentons_ comme quelque +chose à quoi nous sommes forcés de donner un nom qu’en tant qu’elle +s’éloigne des faits et veut énergiquement les dépasser; sans cela elle +s’appellerait la réalité ou la nature. Rien de plus certain; mais la +morale, quand on y regarde de près, ne s’éloigne pas des faits ambiants; +elle _semble s’en éloigner_. En fait cet «idéal» n’est que «la +projection» de la réalité sociale d’à présent, soit dans un passé +lointain, soit dans un avenir lointain aussi. C’est l’âge d’or de +derrière nous ou de devant nous. Mais il n’en reste pas moins que la +plus belle morale théorique est inspirée par les mœurs ambiantes, que, +seulement, elle transfigure. Les «Paradis» sont très instructifs à cet +égard. Ils sont la projection brillante des mœurs mêmes du peuple à qui +appartiennent ceux qui les rêvent. Le paradis de Virgile est un cap +Sunium ou un Tibur, un lieu où des sages conversent éternellement de +choses élevées et belles; le paradis de Dante est une église catholique +où les élus se repaissent de la connaissance de Dieu; le paradis de +Mahomet est un jardin d’Armide et le paradis d’Odin un merveilleux pays +de chasse. Voyez-vous Virgile décrivant un paradis où tous les élus +travailleraient dans la plus stricte égalité et, dans une égalité +pareille, recevraient chacun leur part des fruits recueillis? Non, ce +paradis-là n’aurait pu être peint que par un Jésuite du Paraguay ou ne +pourrait l’être que par M. Jaurès. + +La morale la plus théorique n’est donc que le reflet en beau, mais un +reflet très exact, des mœurs qui environnent le théoricien. + +Revenons et reprenons: ce que font inconsciemment les morales +théoriques, nous devons le faire méthodiquement et scientifiquement; et +elles-mêmes nous enseignent que nous n’avons pas autre chose à faire. + +Ceci est-il--car nous voyons bien qu’on va nous en accuser--détruire la +morale courante, la morale qui nous entoure; les aspirations morales de +nos contemporains? + +--Non, puisque c’est s’en inspirer, puisque c’est les consulter +constamment; non seulement les consulter, mais les prendre en mains tout +entières pour opérer sur elle une sorte de clivage méthodique, +scrupuleux, donc le plus respectueux du monde. + +--Pardon! Ce n’est pas la _morale_ de vos contemporains que vous clivez; +ce sont leurs mœurs, et cela fait une différence. + +--Les mœurs oui; mais la morale aussi; la morale pour nous fait partie +des mœurs; les aspirations morales les plus élevées font essentiellement +partie des mœurs; la foi morale d’un Kant, le monde comme volonté d’un +Schopenhauer, la volonté de puissance d’un Nietzsche, sont des faits +moraux d’une extrême importance et que nous mettons sur nos fiches; la +_métamorale_ fait partie des mœurs comme fait éthique; mais notre métier +de savant n’est que d’étudier _toutes les mœurs_ et de les ramener à +leurs lois générales ou à leur loi générale. Quelles sont les mœurs du +monde civilisé, _y compris_ ses rêveries éthologiques, au XXe siècle, +voilà ce que nous avons à savoir; à quelle pensée générale ou à quel +groupe de pensées générales peuvent-elles raisonnablement se ramener; +voilà ce que nous avons à chercher. + +Cette morale science-des-mœurs a soulevé et soulève de nombreuses et +fortes objections. _Prévue_ par Renouvier, elle lui faisait dire, dans +sa _Science de la morale_: «L’inévitable considération de l’état de +moralité des autres pour décider de la possibilité des actes moraux de +chaque homme, supposé moral en principe, est une espèce de solidarité +humaine [rappel de la solidarité du mal que nous avons exposée plus +haut]... C’est pour cette raison que les moralistes les plus rigides +sont réduits à distinguer les devoirs en larges et stricts, parfaits et +imparfaits [d’où toute une casuistique]... Kant lui-même, concession et +faiblesse trop peu remarquées, admet des devoirs larges et ne sait +comment marquer la limite des devoirs stricts... [De là] une sorte de +coexistence de deux morales dans l’esprit de la plupart des hommes de +notre temps [et de tous les temps]. L’une de ces morales s’attache à un +_idéal_ de bonté, de pardon et de sacrifice à réaliser en chaque +personne... et prend la raison et la liberté pour les coefficients +uniques des actes moraux. Mais, à côté de celle-ci, on trouve une autre +morale qui parle de justice matériellement obligatoire, de devoirs +imposés par contrainte... On s’explique cela sans peine, une fois +remarqué, par l’influence d’une passion de l’homme qui _veut à la fois +envisager son idéal dans les faits_, se flatter de l’y retrouver et +_porter dans l’idéal, afin de le rendre mieux applicable, des maximes +des notions nées des faits mêmes où l’idéal se trouve renversé_.» + +Réduire la morale à être le résumé, le ramassé et l’extrait des mœurs +contemporaines et environnantes, c’est se faire un idéal des notions +nées des faits mêmes où l’idéal est renversé; c’est, des deux morales, +l’une qui se fait un idéal elle-même et l’autre qui en cherche un dans +les faits qui le renversent, écarter la première et conserver +précieusement la seconde, écarter l’excellente et garder la médiocre. + +Car enfin que m’apprendront les mœurs des hommes? Elles sont surtout +mauvaises. A être mauvais. + +--Non, elles sont surtout médiocres. + +--A être médiocre. On ne se trompera guère, dit Nietzsche, en attribuant +les petites actions à la peur, les moyennes à l’habitude et les grandes +à la vanité. Que m’enseignera le clivage? A vivre moitié selon la peur, +moitié selon la coutume; car les grandes actions, étant rares, +n’entreront pour ainsi dire point comme coefficient de la moyenne. + +La morale science-des-mœurs est analogue à ce qu’on a dit de la morale +de La Fontaine: «La Fontaine est moral comme l’expérience.» Or ceci est +une sottise. Est-ce que l’expérience est morale? Elle est surtout +démoralisante. + +La morale science-des-mœurs est analogue encore à la religion de +l’humanité de Comte: «Adorez l’humanité», dit Comte. + +--Mais elle n’est pas adorable du tout. Elle est surtout méprisable. +Comment voulez-vous que je l’adore? + +--Que faites-vous donc? + +--J’adore Dieu. + +--Mais ne voyez-vous pas que Dieu, c’est l’humanité projetée dans +l’infini, avec une transfiguration plus ou moins adroite? + +--Il est possible; mais Dieu, c’est un idéal que je puis adorer, et +comme il me commande d’aimer les hommes, je les aime par ce détour qui, +je l’avoue, m’est nécessaire; Dieu me disant: «Aime les hommes», moi +répondant: «Ah! bien! oui!» Dieu me répliquant: «Je les aime bien, moi!» +et moi n’ayant plus rien à dire. + +Oui il y a analogie entre une morale se passant d’idéal et tirant le +devoir de l’étude des hommes qui ne le pratiquent pas, et une religion +se passant de Dieu et commandant d’aimer les hommes qui ne le méritent +point. + +Morale résultant de la science des mœurs! Je vis au XVIIe et je lis La +Bruyère. Voilà bien, avec de l’esprit tout autour, la science des mœurs. +Remarquez que La Bruyère peint très souvent les bonnes mœurs et ne se +borne pas à peindre les mauvaises. C’est un tableau complet du temps. Eh +bien! C’est d’après le résumé ou la moyenne de ces mœurs que je vais me +conduire? Je suis damné. + +Comme je l’ai fait remarquer, dans ce traité ou dans un autre, la morale +science-des-mœurs a pour maxime fondamentale le critérium de Kant, +altéré, adultéré, tel qu’il serait s’il était mal compris. Kant dit: +«Agis toujours comme si _tu voulais_ que ton action _fût_ érigée en +règle universelle de conduite.» La morale science-des-mœurs dit, ou +semble bien dire: «Agis toujours selon ce qui _est érigé_ en règle +universelle de conduite.» C’est le critérium de Kant, _moins_ l’idéal, +l’idéalisme, l’élan vers le mieux, qui est contenu dans le conditionnel: +«ce que tu voudrais qui fût». Un ancien, d’après Kant, aurait pu +affranchir ses esclaves; d’après la morale science-des-mœurs il n’aurait +pas cru pouvoir le faire. Un patron, d’après Kant, peut admettre ses +ouvriers à la participation aux bénéfices; suivant la morale +science-des-mœurs il ne croira pas pouvoir le faire. + +L’étude des mœurs, tendances, inclination des hommes, même non seulement +de notre temps, mais de tous les temps, ne peut, selon l’expression de +M. Delbos, qui me paraît excellente, que «décrire une volonté voulue, +non expliquer une volonté voulante» ni, à plus forte raison, «faire +vouloir». Je puis considérer toutes les actions des hommes, les +connaître toutes, et certes j’en serai plus éclairé; mais, quand il +s’agira de me décider, ce sera par un mouvement intérieur qui, soit +approuvera, soit désapprouvera la moyenne de ces actions, et dans les +deux cas ce n’est pas cette moyenne elle-même qui m’aura décidé. + +--A moins que vous n’agissiez selon la coutume! + +--Mais non pas même! Quand on agit sans réflexion, on agit par imitation +de la coutume, oui; mais muni de la science des mœurs et ayant réfléchi +sur elle, quand on agit par coutume on n’agit pas par coutume; on agit +par approbation de la coutume; et ceci même est un mouvement intérieur. +Donc, dans tous les cas, ce n’est pas la science des mœurs qui me fera +agir, mais quelque chose de moi qui s’y sera ajouté. Ce quelque chose de +moi, c’est mon idéal, et nous voilà ramenés à la morale théorique. + +«La science objective des mœurs ne peut produire, dit encore M. Delbos, +aucune règle définie qui prescrive à la volonté des fins à +choisir--_sinon par addition arbitraire_.» Cette addition arbitraire, +c’est l’inspiration de mon idéal particulier. Je l’ajoute au _donné_ que +j’ai tiré de ma science des hommes; mais, sans cette addition, il n’y +aurait rien du tout de déterminant. Ma volonté s’appuie sur toute la +science éthique que je puis avoir, pour y trouver «le moment» où mon +action est opportune, «la matière» dont mon action sera remplie, la +manière aussi (je puis imiter un homme que j’approuve) dont mon action +sera faite, les «moyens» aussi de mon action; mais «de toute ma science +éthique ma volonté ne saurait tirer sa loi propre». + +Singulier renversement des valeurs. Avec la science des mœurs c’est +l’homme libre, ce me semble, qui est immoral. Supposons forme actuelle +de la morale ce que Nietzsche assure avoir été la première forme de la +morale: «La moralité n’est pas autre chose que l’obéissance aux mœurs; +mais les mœurs c’est la façon traditionnelle d’agir... [Donc] l’homme +libre est immoral, puisque, en toutes choses, il veut dépendre de +lui-même et non d’un usage établi. _Mal_ est équivalent d’intellectuel, +de libre, d’arbitraire, d’imprévu... Si une action est exécutée, non +parce que la tradition le commande, mais pour d’autres raisons et même +pour les raisons mêmes qui ont autrefois établi la coutume, elle est +qualifiée d’immorale et considérée comme telle.» + +Notez que, même de nos jours, il en est à peu près ainsi, à cause de +cette _sous-morale_ dont nous parlait si bien Renouvier. Mais enfin les +choses sont telles. En morale science-des-mœurs l’homme original est +immoral, l’homme individuel est immoral; la liberté est une immoralité. +La seule moralité est la moralité animale, et encore la moralité animale +élémentaire: se conformer au milieu. Pour une fourmi ou une abeille, la +moralité telle qu’elle apparaît dans la science des mœurs est--non pas +absolue; car encore un individu fourmi ou un individu abeille a de +l’initiative--mais tout près d’être absolue. Or, malgré tout le respect +que l’on doit à ces animaux prodigieusement doués de l’instinct social, +ne sent-on pas que l’homme tout au moins est constitué autrement et +né... pour beaucoup de choses, mais en particulier pour chercher +individuellement ses motifs d’agir. + +Nietzsche semble avoir souvent rencontré sur le chemin de sa pensée la +morale science-des-mœurs ou quelque chose de bien approchant. Il dit un +jour: «_Digne de réflexion_--accepter une croyance simplement parce +qu’il est d’usage de l’accepter, ne serait-ce pas être de mauvaise foi +[envers soi-même], être lâche, être paresseux? Et donc la mauvaise foi, +la lâcheté, la paresse, seraient-elles donc la condition première de la +moralité?» + +--Oui, ce semble, si la moralité, c’est connaître les mœurs et y +adhérer. Et ici revient le mot, que je ferai revenir encore, le mot +maître de la morale de Nietzsche: «Ne jamais songer à rabaisser nos +devoirs à être les devoirs de tout le monde.» + +Remarquez: même les devoirs. Les devoirs ne sont pas la moyenne des +mœurs; ils en sont le meilleur; ils sont ce que nous avons tiré de la +science des mœurs en y ajoutant («addition arbitraire» de M. Delbos) en +y ajoutant de notre grâce, une _préférence_ à l’égard de telle ou telle +coutume parmi les cent mille; les devoirs sont telle action que nous +avons vu faire, érigée par nous en exemple, en modèle, en type de loi. +Or, même ces actions d’élite, même ces devoirs, quand nous songeons aux +nôtres, nous ne devons pas vouloir qu’ils soient des devoirs suffisants; +nous devons les dépasser, les surmonter, les laisser loin derrière nous +et nous privilégier dans le devoir. + +Or ces devoirs supérieurs, ces _surdevoirs_, où en prendrons-nous +l’idée? Dans la science des mœurs, je le veux bien, mais--toujours--en y +ajoutant quelque chose. Quoi? Quelque chose qui, sans doute, ne nous +serait jamais venu à l’idée si nous ne connaissions pas les mœurs, mais +qui nous est inspiré, comme désir, comme aspiration, comme élan vers un +mieux, par un mouvement intérieur. + + * * * * * + +En tout cas, comme on l’a fait remarquer à M. Lévy-Bruhl, cette morale +tirée de la science des mœurs serait terriblement _conservatrice_. Elle +empêcherait, elle interdirait tout progrès. Si la moralité consiste à +connaître les mœurs de ses contemporains et à s’y conformer, on +n’inventera jamais une manière meilleure d’être moral; on piétinera +toujours; on tournera toujours dans le même cercle. + +Mon Dieu, a répondu spirituellement M. Lévy-Bruhl, je ne sais à qui +entendre. Les uns me reprochent de détruire la morale, les autres me +reprochent de la trop conserver! + +On peut lui répliquer: mais, précisément! Conserver la morale c’est la +détruire, puisqu’elle est en son essence un désir d’amélioration; +puisqu’elle est une aspiration vers un mieux; puisqu’elle contient +essentiellement non un être, mais un _devenir_. Je suis moral, surtout, +presque exclusivement, en ceci que je veux être _plus moral_. M’assigner +pour tâche seulement de ressembler à tout le monde, c’est me prescrire +d’être ce que je suis et non pas, comme Nietzsche, de devenir celui que +je suis; et non pas, comme la plupart des philosophes, de devenir autre +que je ne suis. On peut donc indifféremment vous reprocher de «démolir» +la morale et de la conserver; car, si ce n’est pas la même chose, ce +sont choses très analogues. + +Votre doctrine conduit à une sorte d’obéissance apathique à la coutume, +à l’impossibilité «de procurer _ou même de concevoir_ aucun progrès +social, à moins que l’on ne compte sur la «_vis medicatrix naturæ_», sur +la nature faisant toute seule le progrès et l’amélioration, ce qui n’est +pas chose démontrée, ni très probable. Il ne peut pas ne pas y avoir un +certain fatalisme dans l’homme dominé par la science des mœurs. Il sera +toujours l’homme, assez répandu dans le monde, du reste, qui, quand on +lui dit: «Que faut-il faire?» répond: «Il y en a qui font ainsi, +d’autres de telle sorte.» + +--Mais que faut-il faire? + +--La plupart font comme ceci. + +--Mais encore? + +--Il y en a presque autant, du reste, qui font autrement. + +--Ah! quel homme!» C’est l’homme de la science des mœurs. + + * * * * * + +On pense bien, si l’on connaît M. Lévy-Bruhl, qu’il a prévu _toutes_ les +objections que soulevait son système et qu’il y a répondu très +spécieusement. Il a commencé par répondre, même par avance: Remarquez +bien que je laisse intacte _toute la morale_. Cette morale telle que +vous la suivez, soit chrétienne, soit stoïcienne, soit kantienne, soit +sentimentale, elle reste tout entière; je serais du reste bien empêché à +la vouloir détruire; et elle continue à vous inspirer. Seulement, à côté +d’elle, loin d’elle, même, si vous voulez, j’institue une _science des +mœurs_ (et non pas _une morale_) comme il existe une physique pour +étudier la nature. Il n’y a pas substitution d’une chose à une autre, il +y a une chose nouvelle et qui manquait, qui est créée et qui en +elle-même est éminemment intéressante et qui pourra peut-être, un jour, +être utile à la première. La Bruyère ne se substitue pas à Bourdaloue, +ni n’en a la prétention. Il fait de la science des mœurs, pendant que +Bourdaloue fait de la morale. + +M. Lévy-Bruhl a dit cela très souvent au cours de son volume; mais ici +il y a chez lui un peu de flottement. S’il dit cela et vingt fois, il +dit aussi: «La science des mœurs ne détruit pas les systèmes de +morale... mais elle les _remplace_»; il dit aussi: «Une science des +mœurs _substituée_ à la morale théorique...»--Et si la science des +mœurs, sans détruire la morale théorique, s’y substitue et la remplace, +je ne vois pas trop comment elle ne la détruit pas; elle ne la détruit +peut-être pas; mais ou elle l’élimine, ou elle l’absorbe, et l’on +conviendra que c’est à peu près détruire. Non, M. Lévy-Bruhl et ses +disciples ont bien dans l’idée que la science des mœurs jouera--au moins +un jour--le rôle que jusqu’ici la morale a joué et ils devraient tout +simplement en convenir. Un procureur de la République à Dijon, concluant +dans une affaire de publications pornographiques, disait, en 1907: «Les +bonnes mœurs sont les mœurs de l’époque où l’on vit.» (Voir _La Gangrène +pornographique_, 1908.) Voilà la morale science-des-mœurs.--Dans une +composition de candidate à un brevet pédagogique on a relevé la ligne +suivante: «La morale est ce qu’enseignent les mœurs générales d’une +époque.» Voilà la morale science-des-mœurs. + +M. Lévy-Bruhl a si bien _et_ l’intention de fonder une morale, mettons +si vous voulez une règle des mœurs, sur la science des mœurs, _et_ de +répondre à l’objection qu’avec cette morale il n’y a pas d’amélioration +morale possible, que tout ce que nous venons d’exposer _n’est que la +moitié de son système_ et qu’il y a une seconde partie de sa tâche, +comme on dit, où il n’est pas moins brillant que dans la première et où +nous allons le suivre. + +A la science des mœurs il y aura à ajouter, quand le temps en sera venu, +quand la science des mœurs sera assez sûre et assez riche, _un art de la +moralité_, et c’est cet art, fondé sur la science, éclairé par elle, qui +permettra et qui donnera les améliorations, le progrès dont on nous +parle tant et que l’on nous accuse si fort de ne pouvoir ni procurer ni +concevoir. + +Cet _art_ qui sera un art _rationnel_, se servant des données de la +science des mœurs, comparera les mœurs entre elles, verra celles qui +sont bonnes et celles qui sont meilleures, «modifiera, par des procédés +rationnels, _la réalité morale donnée_, comme la mécanique et la +médecine interviennent, en vue de ces mêmes intérêts, dans les +phénomènes physiques et biologiques»; suscitera et imposera, au nom de +la science sûre où elle s’appuiera, des améliorations diverses et +constituera ainsi le progrès moral. «Un art rationnel sera substitué à +des pratiques plus ou moins empiriques et illusoires.» Peut-on douter +que si nous avions une connaissance scientifique de notre société, +c’est-à-dire, d’une part des lois qui régissent les rapports entre les +phénomènes, et d’autre part des conditions antérieures dont chacune des +séries de phénomènes est le résultat, si nous en possédions en un mot +les lois statiques et dynamiques; peut-on douter que cette science ne +nous permît de résoudre la plupart des conflits de conscience et d’agir, +de la façon la plus économique à la fois et la plus efficace sur la +réalité sociale où nous serons plongés?... Et grâce à cet art rationnel, +la réalité morale pourra être améliorée entre des limites qu’il est +impossible de fixer d’avance.» + +Par cet «art de la moralité» ajouté à la «science des mœurs», M. +Lévy-Bruhl _remplit toute la place_ occupée autrefois par la morale +théorique. Il a inventé d’abord une science morale qui par elle-même ne +donnait rien, qui ne donnait rien qu’elle-même, c’est-à-dire une chose +intéressante, mais sans aucune utilité pratique. Mais dès qu’il y ajoute +l’art de la moralité, voilà que la morale théorique, avec tous les +préceptes qu’elle tirait de ses axiomes, est remplacée, cette fois elle +l’est; et _aussi_ la science sociale se trouve utilisable et utilisée +par les données certaines, par les matériaux sûrs et riches qu’elle +donnera à l’art de la moralité. La morale théorique n’a plus à arguer de +son utilité pour vouloir rester dans la place. Elle est éliminée parce +qu’elle est dûment remplacée; elle est éliminée parce que deux +personnages prennent son office, le remplissent tout entier et le +remplissent mieux. Grâce à cet auxiliaire qui s’appelle l’art de la +moralité, la morale science-des-mœurs a bataille gagnée. Blücher +apparaissant, de vaincu Wellington passe vainqueur. + +A cela deux objections, la première de peu d’importance: Vous +reconnaissez vous-même que la science des mœurs est encore à faire et +qu’il se passera beaucoup de temps avant qu’elle soit à moitié faite. +Vous reconnaissez d’autre part que l’art de la moralité ne peut entrer +en fonctions que quand la science des mœurs sera faite, ou à très peu +près. D’ici ce temps éloigné, quelle sera la règle des mœurs ou quelles +seront les règles des mœurs? Nous voilà immobilisés en l’attente d’un +Messie. Heureux seront nos neveux: ils sauront ce qu’ils doivent faire; +malheureux nous sommes, qui savons seulement que d’autres sauront ce +qu’ils doivent faire. + +Réponse: Ce serait déjà très beau, peut dire M. Lévy-Bruhl, de savoir +qu’en nous appliquant à la science des mœurs nous travaillons à +permettre à l’art moral de naître, qu’en nous appliquant à la science +des mœurs nous travaillons aux soubassements du «majestueux édifice +moral», comme dit Kant. Ensuite vous avez pour vous conduire la morale +telle qu’elle existe en ce moment et que l’on doit considérer comme une +morale provisoire: «Là où la science ne peut pas encore diriger notre +action et où la nécessité d’agir s’impose, il faut s’arrêter à la +décision qui paraît aujourd’hui la plus raisonnable d’après l’expérience +passée et l’ensemble de ce que nous savons... Nous ne vous disons pas: +«Abstenez-vous tant que la science ne sera pas faite», nous vous disons: +«Le mieux serait, ici comme ailleurs, de posséder la science de la +nature pour intervenir dans les phénomènes à coup sûr, quand il le faut +et dans la mesure où il faut; mais, jusqu’à ce que cet idéal soit +atteint, s’il doit jamais l’être, que chacun agisse selon les règles +provisoires les plus raisonnables possibles.»--Accordé. + +Seconde objection: Nous sommes au XXXIIIe siècle. La science morale est +constituée, l’art moral a commencé à fonctionner. La science des mœurs +constate les mœurs, l’art moral les juge, les dirige et les améliore. +Mais _comment_ les juge-t-il pour les diriger et les améliorer? Dans +quel esprit? Avec quel critérium? Sur quel principe? Car la science des +mœurs ne lui fournit ni principe, ni critérium, ni esprit. Elle ne +connaît que des faits et des rapports entre les faits, et elle ne +fournit à l’art de la moralité que des faits et des rapports entre des +faits, absolument rien de plus. _Avec quoi_ l’art moral va-t-il juger +les mœurs pour les diriger et les faire meilleures? Même, comment +saura-t-il ce que c’est que le meilleur? Quel sens ce mot aura-t-il pour +lui? Ce mot n’aura un sens que si l’art moral _a en lui-même_, puisée en +lui-même, une notion du bon, du mauvais, du meilleur, du pire. Mais +alors il _a lui-même_ un esprit, un critérium, un principe! Mais alors +il est une morale théorique, tout simplement! Du moment que vous +instituez un art de la moralité, c’est une morale théorique que vous +instituez. Du moment que vous instituez _quelque chose_ qui estime, qui +juge, qui préfère, qui décide de la valeur des actes, qui couronne les +uns, qui condamne les autres, qui élimine les uns, qui conserve les +autres et qui, par cet ensemble d’opérations, améliore l’état général +des mœurs ou prétend l’améliorer, ce _quelque chose_, quelque nom que +vous lui donniez, et vous avez beau l’appeler art et non dogme, est une +morale théorique comme celle de Zénon ou d’Épicure, ou de Kant. + +Et, comme la morale la plus authentiquement du monde morale théorique, +ce quelque chose est forcé d’avoir son principe, son idée générale +d’après laquelle il établit tous ses jugements particuliers, toutes ses +leçons, tous ses préceptes. + +--Il ne donnera ni leçons, ni préceptes! + +--La belle affaire! Qu’importe? Il ne prescrira pas, mais il proscrira. +Or proscrire c’est prescrire. Il ne dira pas: «il faut faire cela», mais +il décidera que telle coutume est mauvaise; c’est prescrire l’autre, +celle qui remplacera celle-là. + +--Il y a pourtant une différence entre un art et un dogme, sans cela il +n’y aurait pas deux mots. Notre art ne commandera pas; il n’intimera pas +des ordres; il n’organisera pas autour de lui une religion ou +quasi-religion, comme font toutes les morales qui réussissent, et même +les autres; il procédera par lentes pressions sur l’opinion publique, +par propagande, par exhortations et conseils... + +--Autrement dit ce sera une morale persuasive et non une morale +impérative, je le reconnais parfaitement; effaçons l’assimilation que +j’en faisais à la morale de Kant; maintenons l’assimilation que j’en +faisais à la morale de Zénon ou d’Épicure. Ce sera une morale +persuasive; mais ce sera une morale théorique et elle ne pourra pas ne +pas être une morale théorique. Art tant que l’on voudra; mais est-ce que +les arts n’ont pas et ne sont pas obligés d’avoir leur théorie et leurs +idées générales et leurs principes? Est-ce que la médecine, à laquelle +vous comparez très souvent, et avec raison, votre art de la moralité, +n’a pas ses théories et ses idées générales et ses principes? L’art +moral sera une morale persuasive comme toutes les morales de +l’antiquité, mais ce sera très bien et forcément une morale, toute une +morale, avec son principe qu’elle aura tiré d’elle-même, tout comme le +stoïcisme, sa voisine, la science des mœurs, étant absolument incapable +de lui en fournir aucun. + +Je dirai même que, quoique persuasive et ne pouvant pas être plus, cette +morale sera amenée à, du moins, se donner des airs très normatifs, à +cause de ce voisinage de la science des mœurs. La science des mœurs ne +lui fournira point ses principes et ne pourra lui en fournir aucun; mais +elle l’instruira, elle lui donnera des faits et des statistiques et, à +cause de cela, l’art moral se déclarera scientifique, prétendra avoir +reçu de la science son principe, ses idées directrices--le croira, du +reste, très naturellement--et se déclarera scientifique elle-même, se +nommera art-moral-scientifique et se donnera toute l’autorité un peu +insolente que se donne tout ce qui est scientifique ou qui croit l’être. +L’art moral ne sera pas impératif; mais pour rébarbatif, je gagerais +qu’il le sera. + +En tout cas, en appelant un art de moralité à la suite--et au +secours--de la science des mœurs, c’est nécessairement une morale +théorique que vous provoquez à naître. + +M. Lévy-Bruhl a prévu cette objection, comme il les a prévues toutes, et +y répond très fortement, comme toujours: «Améliorer les mœurs, me +dira-t-on? Quel sens peut avoir ce terme dans une doctrine telle que la +vôtre? Vous jugez donc de la valeur des règles d’action au nom d’un +principe qui leur est extérieur et supérieur? Vous revenez donc au point +de vue de ceux qui, au nom de _la morale_, distinguent de ce qui est ce +qui doit être?--Point du tout... On conçoit très bien que la réalité +donnée puisse être _améliorée_ sans qu’il soit nécessaire d’invoquer un +idéal absolu... Le sociologue peut constater dans la réalité sociale +actuelle telle ou telle «_imperfection_» sans recourir pour cela à aucun +principe indépendant de l’expérience. Il lui suffit de montrer que telle +croyance par exemple ou telle institution sont surannées, hors d’usage +et de véritables _impedimenta_ pour la vie sociale... Prenons, par +exemple, la répression des actes criminels. Il y a cinquante ans, la +théorie la plus répandue voyait dans la peine surtout une réparation du +dommage apporté à l’ordre social. Aujourd’hui les théories utilitaires +prédominent. Mais supposons que les sciences de la réalité sociale aient +fait des progrès suffisants et que nous connaissions d’une façon +positive les conditions physiologiques, psychologiques et sociales des +différentes sortes de délits et crimes: cette connaissance ne +fournira-t-elle pas des moyens rationnels et qui ne seront plus en +discussion, non pas, sans doute, de faire disparaître les crimes, mais +de prendre les mesures, soit répressives, soit préventives, les plus +propres à les réduire à leur minimum?...» + +Voilà qui est raisonné, si bien que j’apporterai un autre exemple à +l’appui de ce raisonnement. L’esclavage aurait pu être aboli sans aucune +considération morale. Il aurait suffi qu’un économiste démontrât aux +propriétaires d’esclaves, ou que les propriétaires d’esclaves +comprissent d’eux-mêmes, que le travail libre rapporte plus et coûte +moins que le travail esclave, ce qui est la vérité même et ce qui est +chose où n’entre pas un atome de moralité et ce qui est chose qui, même, +contient une immoralité de premier ordre. Et par parenthèse un historien +me montrerait que c’est précisément sur des considérations de ce genre +qu’en réalité l’esclavage a été aboli, que je n’en serais pas autrement +surpris. L’intelligence d’un mieux matériel, amenée par des statistiques +et par une interprétation sensée des statistiques, suffit donc pour +réaliser une amélioration matérielle, je le reconnais, et une +amélioration matérielle qui peut coïncider et se confondre avec une +amélioration morale, je le reconnais encore. + +Mais une amélioration purement morale, celle-ci par exemple: se +sacrifier pour son pays; celle-ci par exemple, moins ambitieuse: +préférer sa dignité à son bénéfice; celle-ci par exemple: dire, avec +risques, ce qu’on croit vrai; celle-ci par exemple: préférer n’avoir pas +une place que la devoir à l’intrigue; je voudrais bien savoir quelles +statistiques très bien faites et très intelligemment interprétées +pourront l’inspirer à l’art de la moralité. Absolument aucune. Les +statistiques intelligemment interprétées inspireront à l’art moral +rationnel des vérités sociologiques et des améliorations sociologiques, +des vérités de bonne police et des améliorations de bonne police; des +vérités morales jamais, des améliorations morales, jamais; ou du moins +elles lui inspireront les vérités morales _déjà pratiquées_; mais des +vérités morales nouvelles, jamais, et par conséquent des améliorations +morales, jamais. + +Par exemple elles lui enseigneront très bien qu’il ne faut pas tuer son +père et sa mère; car le nombre des gens qui tuent leur père et leur mère +est sensiblement moins grand que celui des gens qui ne les tuent pas, et +voilà de la statistique qui, intelligemment interprétée, peut amener à +ce précepte: ne tuez ni votre père ni votre mère. + +Mais les statistiques de la science des mœurs n’enseigneront jamais à +l’art moral rationnel de recommander de se sacrifier pour la vérité ou +pour l’honneur; car le nombre des gens qui ne se sacrifient point pour +telles choses est un peu supérieur à celui des gens qui se sacrifient +pour elles. + +L’erreur de M. Lévy-Bruhl, qu’il a parfaitement aperçue, n’en doutez +pas, est d’avoir confondu les améliorations sociologiques, lesquelles +peuvent être parfaitement réalisées par science et intelligence, par +savoir et comprendre, avec les améliorations morales qui ne peuvent pas +être _dictées_ par les faits, qui ne peuvent être _qu’éclairées_ par les +faits et l’intelligence des faits. + +Voilà pourquoi il a raison dans ses exemples qu’il choisit dans l’ordre +des faits sociologiques, et même dans le mien que je choisis dans +l’ordre des faits économiques, et tort cependant dans ses raisonnements. +Il dit: «la réalité donnée peut être améliorée sans qu’il soit +nécessaire d’invoquer un idéal absolu...» Un idéal absolu, non; mais un +idéal, si, et absolument; car la réalité donnée ne porte pas en soi son +amélioration et de rien on ne tire rien. Il faut bien, quand il s’agit, +non de la valeur économique de quelque chose, mais de sa valeur morale, +le comparer, non à lui, qui ne donne rien, mais à _un autre quelque +chose_ qui le dépasse ou que nous trouvons qui le dépasse: idéal, non +pas idéal absolu, mais idéal; pensée qui est pensée à propos des faits, +mais par delà les faits. + +«Le sociologue peut constater dans la réalité sociale actuelle telle ou +telle imperfection, sans recourir pour cela à aucun principe indépendant +de l’expérience.»--«Imperfection.» Alors votre sociologue reconnaîtra +une imperfection sans avoir idée du parfait? Comment fera-t-il? Sans +avoir l’idée du meilleur, qui ne lui est pas, sans doute, suggéré par la +chose à améliorer? Comment fera-t-il?--«Aucun principe indépendant de +l’expérience.» Comment prendra-t-il dans l’expérience un principe +destiné à surmonter l’expérience et capable de la surmonter? En vérité, +je ne comprends plus du tout.--«Il lui suffira de montrer que telle +coutume est surannée...» A quoi voit-on qu’une coutume est surannée? En +voilà un critérium! A ce qu’elle est antique? L’habitude de nourrir ses +enfants est tellement antique qu’elle doit être surannée.--Eh! non! A ce +qu’elle est en désaccord avec les autres coutumes, incohérentes avec +elles et par conséquent faisant _impedimentum_. A la bonne heure; mais +entre deux coutumes incohérentes et _impedimenta_ l’une de l’autre, +laquelle est l’_impedimentum_ à supprimer? Il y a de nos jours le +suffrage universel; sens du suffrage universel: les chefs doivent être +choisis par les inférieurs; et il y a l’administration, la magistrature, +l’armée, toutes les hiérarchies; sens des hiérarchies: les chefs sont +nommés par les chefs supérieurs. Ces deux institutions sont +incohérentes, sont _impedimenta_ l’une de l’autre. Lequel des deux +_impedimenta_ est à supprimer? + +Non, la réalité sociologique _elle-même_ n’a pas en elle de quoi +indiquer _toutes_ les améliorations dont elle est susceptible; et la +réalité morale n’a rien en elle qui puisse indiquer les améliorations +dont elle est susceptible; et il est nécessaire, si l’on se fait fort +d’améliorer, d’avoir recours à quelque principe, que je ne dis nullement +qui doive être absolu, que je ne dis nullement qui doive être séparé et +coupé de l’expérience, mais qui doit en être «_indépendant_» pour qu’il +la dépasse. + +L’art moral rationnel aura son principe à lui, ou il ne sera pas; l’art +moral rationnel sera autonome ou il ne sera pas; l’art moral rationnel +sera rationnel, précisément, ou il ne sera pas. Et s’il a son principe +il lui, s’il est autonome, s’il est rationnel et non uniquement +expérimental, il sera une morale théorique comme toutes celles +auxquelles nous sommes habitués. + +M. Lévy-Bruhl a si bien compris cela lui-même, subconsciemment, qu’il +assimile quelque part «la conscience commune» à son «art moral +rationnel», _ce qui équivaut à assimiler son «art moral rationnel» à la +conscience commune_. Il dit: «La conscience commune de chaque époque ne +considère pas la morale pratique comme une réalité donnée, mais comme +une expression de ce qui doit être. Le fait même qu’elle se manifeste +sous la forme de commandements et de devoirs prouve assez qu’elle ne +croit pas simplement _traduire_ la réalité naturelle; mais qu’elle +prétend la modifier. _Par cette prétention elle semble vraiment tenir la +place de l’art moral que nous cherchons._ Et ce n’est pas une pure +illusion; elle en tient en effet quelque peu la place, dans la mesure où +elle exerce sur cette réalité une action qui la modifie.» + +Donc votre art moral, c’est reconnu, ne sera pas autre chose que la +conscience commune telle que nous la voyons fonctionner dans son double +rôle de greffier des mœurs et de juge des mœurs, de personnage qui +connaît les mœurs et qui aussi prétend les juger pour les faire plus +belles. + +--Certainement, répond M. Lévy-Bruhl; seulement mon art moral sera un +greffier informé et un juge éclairé. La conscience commune actuelle est +un art préscientique et mon art moral sera un art postscientifique. + +--J’entends bien; mais croyez-vous que la conscience morale actuelle ne +s’éclaire aucunement, sinon de la science des mœurs qui n’est pas encore +constituée, du moins de la connaissance des mœurs? Elle s’en sert tout +autant qu’elle peut et par conséquent elle est juste, en son temps, ce +que votre art moral sera au sien.--Et d’autre part, croyez-vous qu’à +votre art moral il suffira d’être plus éclairé que n’est la conscience +commune actuelle pour n’avoir besoin que d’être éclairée en effet, par +la réalité? Il sera, proportions gardées, à un degré supérieur de +connaissances, exactement dans la position de la conscience commune d’à +présent par rapport à la science des mœurs d’à présent. La commune +conscience d’à présent _connaît_ et, pour dépasser ce qu’elle connaît, +elle a besoin d’inventer. L’art moral connaîtra davantage; mais pour +dépasser ce qu’il connaîtra il aura besoin d’inventer lui aussi. Votre +assimilation, très fine et très juste, de la conscience commune à l’art +moral, assimilant l’art moral à la conscience commune, ne sert qu’à +éclairer d’une vive lumière ce que sera l’art moral futur. Il sera une +morale théorique, ayant plus ou moins le caractère et la _couleur_ +théorique, selon le tour d’esprit de ceux qui le formuleront, mais il +sera une morale théorique se renseignant auprès de la science des mœurs +pour savoir, y ajoutant quelque chose qu’elle inventera, pour juger, +pour préférer, pour améliorer. + +C’est qu’il y a une lacune dans la conception très belle et très large +déjà de M. Lévy-Bruhl. C’est que la morale est une science, et un art, +_et un sentiment_. Elle est une science. Elle doit connaître; elle doit +connaître le plus grand nombre possible de faits moraux, et c’est dire +de faits humains. Si elle ne connaissait rien, elle ne serait pas. Je ne +développerais pas ce _truisme_. + +Elle doit être un art; elle doit guérir l’humanité; elle doit la faire +plus saine, plus forte, plus grande et plus belle; elle doit la sculpter +dans le sens du beau: + + Et dans l’informe bloc des sombres multitudes + La pensée en rêvant sculpte des nations. + +Mais avec quoi sculptera-t-elle? Qu’est-ce qui dirigera son ciseau, ses +mains? Ce qu’elle sait? Mais ce qu’elle sait, c’est le bloc informe +lui-même; elle ne sait que cela; elle n’a que cela devant elle; comment +le bloc lui mettra-t-il dans la pensée la forme de ce qu’il doit +devenir, la forme de la statue? D’aucune manière. La voilà impuissante. +La morale-science est impuissante; elle n’est que la réalité sue; elle +ne peut rien, qu’être satisfaite de savoir. La morale-art est +impuissante; elle n’est qu’un désir que la réalité soit autre. La +morale-science et la morale-art peuvent rester éternellement l’une en +face de l’autre à se regarder. Pour qu’elles aient prise l’une sur +l’autre, il faut qu’un sentiment intervienne qui mette dans la pensée de +la morale-art ce qu’elle veut faire du bloc, l’idée de l’amélioration +qu’elle veut poursuivre, la forme de la statue. + +Je dis pour qu’elles aient prise _l’une sur l’autre_. Car non seulement +la morale-art n’aura aucune prise sur la morale-science si un sentiment +n’intervient pas dans la morale-art; mais, même, dans ce même cas, la +morale-science n’aura aucune prise sur la morale-art. Je veux dire que +la morale-art ne s’intéressera aucunement à la morale-science, à la +réalité morale. Supposez--car cela ne s’est jamais vu--que la morale-art +soit en face de la réalité morale, avec un désir qu’elle soit autre, +mais sans aucun sentiment la poussant à vouloir que la réalité morale +soit autre _de telle façon ou de telle autre_. La morale-art ne +s’occupera pas le moins du monde de la réalité morale; elle la +constatera laide et voilà tout. La morale-art ne s’intéresse à la +réalité morale qu’autant qu’elle est poussée, par tel ou tel sentiment, +à la transformer. Le sculpteur qui n’aurait pas l’idée de faire une +Vénus, à cause de son sentiment du beau, ne s’occuperait jamais de la +terre glaise. Pour mieux dire, sans un sentiment que la réalité ne peut +pas lui donner, qu’elle ne peut qu’_exciter_ en elle, la morale-art +n’existerait pas du tout. Donc sans un certain sentiment, très puissant, +très énergique, très suggestif et très impérieux, s’interposant en +quelque sorte entre la morale-science et la morale-art, la +morale-science ne sert à rien et la morale-art n’existe pas. + +Ce sentiment peut être celui-ci ou celui-là. Ce peut être le sentiment +de la dignité humaine comme chez les stoïciens, le sentiment de l’ordre +et de la modération comme chez les académistes, le sentiment du bonheur, +du souverain bonheur, comme chez les épicuriens, le sentiment de la +charité, de l’amour comme chez les chrétiens, le sentiment de _quelque +chose à respecter_ comme chez les kantistes mais il faut qu’il y en ait +un. + +Dès lors tout se tient. La science morale sert à quelque chose de plus +qu’à la satisfaction de la curiosité; elle devient utilisable; l’art +moral s’intéresse à la réalité morale et même en est furieusement avide, +car il veut savoir tout ce qu’il a à réparer et l’art moral a une œuvre +à faire, modifier la réalité morale dans le sens du sentiment qui le +possède; la morale est science, art et sentiment, c’est-à-dire tout ce +qu’il faut qu’elle soit pour qu’elle soit. + +Mon avis sur l’art moral, c’est qu’il est à faire, presque tout entier, +je le reconnais, n’étant qu’ébauché ou esquissé soit dans la conscience +commune, soit dans les morales théoriques, qui ne sont guère que des +systématisations, à un point de vue ou à un autre, de la conscience +commune elle-même. Mon avis est donc qu’il est à faire, comme M. +Lévy-Bruhl le dit; mais il se fera sur la science des mœurs constituée +_et_ sur un sentiment qui sera venu dans le cœur de l’homme, non pas +_du_ spectacle, mais _au_ spectacle de la réalité morale, _et_ sur une +théorie nette que les penseurs auront tirée de ce sentiment, autrement +dit sur ce sentiment traduit en formules précises. + +Superposer l’art moral à une théorie, qui se sera superposée à un +sentiment, lequel travaillera sur les données de la science des mœurs, +voilà la pyramide. + +L’art, qui est habileté, adresse, inventions de détail, a besoin d’une +théorie très nette qui le guide; c’est sa ligne; c’est son axe; la +théorie, en choses morales, n’est que la réduction d’un sentiment à son +essentiel précis (_abstine, sustine_); la science n’est que le _donné_ +des faits à élaborer, la présentation des matériaux. + +Telle est mon opinion sur cette morale science-des-mœurs. Cette morale +est volontairement incomplète. Elle élimine de l’éthique un élément si +essentiel qu’il me paraît en être le cœur; elle élimine de l’éthique ce +qui fait de l’éthique une morale et c’est-à-dire ce qui la fait vivante. + +Je lis dans le _Traité d’éducation_ de Schwartz cette remarque très +terre à terre, mais très juste à mon avis: «Pour l’homme peu éclairé, +_ce qui convient_ est la mesure de ce qui est bon. Il distingue le bien +et le mal d’après les mœurs et l’opinion d’autrui; un sentiment confus +lui rend cette habitude sacrée, et quand il l’a une fois contractée, la +vertu consiste pour lui dans la soumission aux règles établies. C’est +lorsqu’il commence à réfléchir lui-même sur la morale qu’il ramène ses +idées de vertu à des principes immuables et qu’il rectifie peu à peu les +décisions de ce sentiment intérieur [le respect des règles établies par +autrui] et il ne laisse pas d’éprouver toujours une certaine répugnance +quand il faut en venir à une action extraordinaire et désapprouvée du +public.» + +C’est pour cela que, malgré toutes les précautions prises par M. +Lévy-Bruhl; et ne disons pas précautions, ce qui serait injurieux et une +injure bien injuste; c’est pour cela que malgré le complément, jugé par +lui indispensable, que M. Lévy-Bruhl, par son art de la moralité, donne +à la morale science-des-mœurs, cette morale a semblé à tous, partisans +et adversaires, un simple retour à Hobbes, dont pourtant elle diffère +très fort. Cela tient à ce que l’insuffisance radicale de l’art moral +pour remplacer les morales théoriques a éclaté si évidente que de l’art +moral on n’a point tenu compte et qu’on a réduit la doctrine à n’être +que l’intronisation pure et simple de la science des mœurs pure et +seule. Le livre de M. Lévy-Bruhl est intitulé _la Morale ET la science +des mœurs_; et ce _et_ est bien important; tout le monde a traduit par +la _morale-science-des-mœurs_ ou par morale = science des mœurs. C’est +un contresens; mais le contresens était facile. Il était même plus +facile après avoir lu le livre qu’après avoir lu le titre. Le livre par +l’importance, je ne dis pas exagérée, mais prédominante, qu’il donne à +la science des mœurs et surtout par son impuissance à montrer l’art +moral comme capable de remplacer, même dans un avenir éloigné, les +morales théoriques, menait le lecteur à cette conclusion à accepter ou à +rejeter: il n’y a que la science des mœurs; et par conséquent la morale +réelle c’est la morale tirée de la réalité, connaître les mœurs, en +noter la moyenne et se conformer à cette moyenne. + +C’est _aussi peu que possible_ l’opinion de l’auteur; mais son livre mal +compris y mène et il ne pouvait guère être que mal compris. + +Et c’est ainsi qu’une doctrine pleine de respect pour la morale telle +qu’elle existe sous ses différentes formes, _et_ pleine d’aspirations à +une morale plus élevée et plus parfaite, a paru généralement une +démission de la morale. Elle n’est qu’une façon de comprendre la morale +qui prête à douter qu’il soit possible de la constituer solide, vivace, +efficace et féconde. + + + + +CHAPITRE VII + +LA MORALE DE L’HONNEUR + + +Telles sont, depuis Kant, les principales philosophies morales qui se +sont proposées aux hommes pour leur apprendre en quel sens ils doivent +diriger leur activité ou en quel sens il est bon qu’ils la dirigent. +Elles sont toutes en réaction plus ou moins vive, plus ou moins +respectueuse ou irrespectueuse contre la doctrine de Kant. Toutes elles +ont trouvé cette doctrine ou trop dure ou trop mystique. + +Les néo-kantiens, pour commencer par ceux qui sont le moins réacteurs, +ont voulu adoucir la rigidité de l’impératif kantien en faisant entrer +en lui ou en y ajoutant des mobiles de sensibilité. + +Les pragmatistes ont fait appel aux faits pour juger de la doctrine et +par conséquent ont réduit la doctrine, l’ont circonscrite, lui ont ôté +sa vertu indéfiniment productrice et féconde. + +Les penseurs de l’école de Guyau, en confondant la morale avec _toute la +vie_, l’ont diluée et comme noyée; pour avoir trouvé que Kant l’isolait +trop, ils l’ont étendue et dispersée de manière à la rendre indistincte +et insaisissable, et c’est pour eux probablement que M. Delbos a écrit: +«Il y a _un élément proprement moral_ des actions humaines qui doit être +défini pour lui-même; faute de cette définition rigoureuse, on risque +d’_élargir confusément_ et d’altérer le sens de la moralité, de prendre +pour elle ce qui n’en est que l’accompagnement plus ou moins accidentel, +la suite extérieure, de mal représenter la direction de la volonté dans +laquelle elle consiste.» + +Nietzsche a poursuivi impitoyablement dans Kant l’esprit religieux, +l’esprit mystique, l’esprit de commandement pour rien, l’esprit de +prescription absolue et sacrée; et aussi ce qui lui a semblé un +stoïcisme sec, condamnant l’expansion de la vie ardente et fière; digne +pourtant, lui, de comprendre Kant et qui plutôt n’a pas voulu l’entendre +qu’il ne l’a pas entendu; digne de comprendre que «tu dois te surmonter» +est une formule aussi mystique que l’impératif kantien et contient au +fond le même sens qui est celui-ci: il y a un idéal où tu dois te +hausser coûte que coûte.--Et pourquoi?--Parce qu’il y a un idéal. + +Les penseurs qui ont conçu ou renouvelé la doctrine de la morale +science-des-mœurs ont été encore plus blessés du mysticisme kantien et, +pour avoir une morale «positive», ont cherché à la tirer des faits +eux-mêmes sans théorie préalable, se réservant d’améliorer les faits et +par conséquent de donner eux aussi une règle de conduite, mais par des +idées tirées elles-mêmes, ce qu’ils croient possible, des faits +eux-mêmes. + +J’ai fait la critique aussi vigoureuse que j’ai pu la faire, aussi +impartiale aussi qu’il m’a été donné de la faire, de ces différentes +conceptions. Il me reste à dire brièvement comment j’essaye d’entendre +moi-même la position du problème moral. + +Il est incontestable, et exactement tous les philosophes modernes le +reconnaissent, même Nietzsche confusément, que, comme fait, l’impératif, +le Δεῖ, est une vérité. C’est un fait psychologique vrai. En nous +quelque chose nous dit: «Il y a une façon d’agir qui est bonne, et tu +dois agir de cette façon-là.» + +Que, pour affaiblir l’autorité singulière de ce commandement intérieur, +on, nous dise qu’il n’est qu’une habitude que nous avons prise, qu’il +résulte de l’éducation qu’on nous a donnée et, avant l’éducation, qu’il +résulte d’une lointaine hérédité, on n’a rien dit; car il faut bien que +ce commandement ait commencé, et à supposer que tous ses ordres actuels +et tous ses ordres depuis vingt mille ans soient les résultats de +l’éducation et de l’hérédité, il faut bien qu’un premier ordre n’ait été +le résultat ni de l’une ni de l’autre et qu’il ait été spontané. Et ce +sera quelque chose comme ce que dit Gœthe quelque part: «le premier acte +est libre; mais le second est déjà conditionné par le premier». Oui, +mais le premier est libre. De même le premier commandement du devoir est +spontané, tous les autres peuvent être la suite du premier transmis par +l’éducation et l’hérédité. Oui, mais le premier était spontané. Or, pour +que toutes les éducations et toutes les hérédités aient accepté la suite +des affaires du premier commandement, il fallait bien que l’humanité +tout entière fût faite pour être sensible à ce commandement et pour lui +obéir; et cela revient à dire que par une disposition naturelle, par +constitution naturelle, elle est toujours sous ce commandement, comme si +ce commandement se faisait entendre pour la première fois. + +Que l’éducation, l’hérédité et en un mot l’habitude ajoutent beaucoup, +_labentibus annis_, à la force de ce commandement, c’est à quoi nous ne +contredirons point; mais sous cette forme ajoutée il existe +nécessairement en soi. + +Disons donc simplement que le commandement intérieur est un élément +constitutif de l’humanité. + +Maintenant quel est précisément, si nous pouvons arriver à quelque +précision en pareil sujet, le caractère de ce commandement? Est-il +catégorique, c’est-à-dire est-il le commandement qui ne donne pas de +raison, aucune raison, de l’ordre qu’il donne; est-il immotivé, +_im-mobile_, et, sinon paradoxal, du moins _métalogique_? Tout à fait, +je ne crois pas. Il se présente bien, à vrai dire, à très peu près, au +moins, avec ce caractère. Quand le devoir nous parle, il semble +_affecter_ de ne pas donner de motifs; il écarte tous les motifs et il +semble mettre son point d’honneur à n’en pas donner. Vous lui dites: + +«J’ai toutes sortes de raisons de ne pas faire ce que tu me commandes; +mon intérêt... + +--Je sais bien; mais tu dois. + +--Mon repos... + +--Je sais bien; mais tu dois. + +--Ma considération... + +--Je sais bien; mais tu dois. + +--L’intérêt même de mes concitoyens, de mon pays... + +--Je sais bien; mais tu dois. + +--Je te donne mes raisons; donne-moi les tiennes. + +--Je suis celui qui ne les donne pas; qui peut-être n’en a pas. Tu dois, +coûte que coûte. Pourquoi? Parce qu’il n’y a pas à demander pourquoi.» + +C’est bien, véritablement, comme cela qu’il parle. On dirait qu’il ne +veut pas descendre à plaider. Nous plaidons contre lui; il n’admet pas +qu’il puisse plaider contre nous. Plaider contre nous, ce serait nous +faire juge de la valeur de sa plaidoirie. Or c’est lui qui est le juge +et qui veut rester juge; et un juge, même, qui ne veut pas donner de +considérants, les considérants étant encore un plaidoyer, parfaitement +destiné à _démontrer_ qu’on a raison. + +On me dira: «Si! Le devoir donne ses raisons, il donne _sa_ raison. Il +nous dit,--n’est-ce pas vrai, n’est-ce pas très net?--il nous dit: «Fais +ceci; _si_ tu ne le fais pas, tu auras des remords, et déjà, parce que +tu hésites, ton remords commence.» + +--Très exact; mais ceci n’est pas une _raison_. C’est _le fait même_ du +commandement impératif. Le remords, c’est l’impératif rétroactif. Le +remords, c’est le devoir commandant en arrière et disant non plus: fais +cela; mais: tu aurais dû faire cela; et qui le dit rétroactivement, sans +donner plus de raisons et motifs que quand il le disait _actuellement_. +Et si, actuellement, au moment où vous hésitez à faire quelque chose que +le devoir commande, vous entendez le devoir vous dire: «Tu auras des +remords», ceci n’est qu’un souvenir des remords que vous avez eus +autrefois pour un ordre semblable non exécuté. Par conséquent, en +paraissant vous dire: «Tu auras des remords», le devoir ne vous donne +pas de raison. Il vous enjoint d’agir, simplement, et _c’est vous qui +vous dites_: «Je sais bien ce qui m’attend; _il_ me commandera cela +rétroactivement, comme il me le commande actuellement, et cela me sera +pénible comme un ordre qu’on ne peut pas exécuter.» + +Donc dans aucun cas le devoir ne donne de raison. + +Il semble bien, en effet, qu’il en soit ainsi; et ceci même que le +devoir, selon toutes les apparences et selon toutes nos sensations +intérieures, nous commande ainsi d’ordinaire, le caractérise très +nettement et lui donne un caractère véritablement à part, de quoi il +faudra que nous nous souvenions toujours avec grand soin dans tout ce +que nous écrirons ci-dessous. + +Toutefois il faut faire attention à ceci. Le devoir proprement dit, le +devoir d’action, le «agis de telle ou telle façon» n’est pas le seul +impératif dont nous entendions la voix. Il n’est--peut-être, +encore--enfin il n’est, selon les apparences les plus sensibles, que le +plus fort, que le plus impérieux; mais il est très certain, selon moi, +qu’il y a au moins trois impératifs dont l’homme entend le commandement +et qui ne donnent pas plus de raisons, pas sensiblement plus de raisons +l’un que l’autre; et donc ceux dont nous allons parler pas sensiblement +plus que l’impératif d’action. + +Il y a l’impératif du bien; il y a l’impératif du vrai; il y a +l’impératif du beau. + +Il y a l’impératif du bien qui est proprement l’impératif d’action et +dont nous venons de parler. + +Il y a l’impératif du vrai qui nous commande très rigoureusement de +chercher le vrai et de le dire, coûte que coûte, dût-il nous en arriver +malheur. Cet impératif est très impérieux et, ce me semble, ne donne +guère plus ses raisons que l’impératif d’action. Il nous dit que le vrai +est sacré, comme l’impératif d’action nous dit que le bien est sacré. +D’où vient que l’on trouve cynique le mot de Fontenelle: «Si j’avais la +main pleine de vérités, je la tiendrais soigneusement fermée»? D’où +vient qu’un certain discrédit s’est toujours attaché à l’œuvre du poète +et du romancier? D’où vient que Platon veut exiler les poètes de la +République? D’où vient l’horreur de Kant pour le mensonge? D’où vient +l’animadversion au moins de la société pour le mensonge sans lequel +pourtant--et elle le sait--elle ne pourrait pas vivre? Tout cela vient +d’un commandement, très abstrait: Il faut être vrai; il faut chercher le +vrai; il faut dire le vrai. + +--Oh! cependant! Il y a _des raisons_ pour dire le vrai; il y a cette +raison que l’association des hommes, sinon la société mondaine, a besoin +de vérité, d’exactitude, en politique, en administration, en commerce, +en sciences, en sciences appliquées, en statistique, en histoire, en +géographie, en une foule de choses, sans quoi elle serait à chaque +instant en grand danger, en plus de dangers qu’elle n’y est +naturellement et par la seule force des choses. + +--Oui, oui; mais la vérité philosophique, à quoi sert-elle? La vérité +qui détruit un préjugé salutaire, la vérité qui détruit une religion +salutaire, à quoi sert-elle? Plutôt elle nuit. Or celui-là même qui sent +qu’elle ne sert de rien et qui sent qu’elle nuit, celui-là même, non pas +Fontenelle, mais un autre et plus d’un autre, a conscience du devoir de +chercher la vérité et de la dire. Renan a passé toute sa vie à détruire, +à regretter ce qu’il détruisait et à se féliciter d’avoir obéi à la +nécessité intellectuelle qui l’avait forcé à détruire ce qu’il +regrettait d’avoir détruit. Il y a là une impulsion invincible. «Et +pourtant elle tourne.» Et pourtant il faut dire la vérité et, puisque la +terre tourne, dire qu’elle tourne. + +On a vu que Nietzsche a essayé de ramener l’impératif du vrai à +l’impératif du bien, l’impératif intellectuel à l’impératif moral. Quand +nous nous croyons obligés de dire vérité, ne serait-ce pas, se +demande-t-il, que nous sentons le besoin de ne pas nous tromper, devoir +envers nous-mêmes, et de ne pas tromper les autres, devoir altruiste? +«D’où la science prendrait-elle sa foi absolue [en elle], cette +conviction qui lui sert de base que la vérité est plus importante que +toute autre chose et aussi plus importante que toute autre conviction? +Cette conviction n’a pas pu se former pour raison d’utilité, la vérité +et aussi la non-vérité affirmant toutes deux sans cesse leur utilité. +Donc la foi en la science, cette foi qui est incontestable, ne peut +avoir tiré son origine d’un pareil calcul d’utilité; _au contraire_, +elle s’est formée malgré la démonstration constante de l’inutilité et du +danger qui réside dans la volonté de vérité et dans la vérité à tout +prix. Et, à tout prix, hélas, nous savons trop bien ce que cela veut +dire lorsque nous avons offert et sacrifié sur cet autel une croyance +après l’autre. Par conséquent, volonté de vérité signifie: «Je ne veux +pas tromper ni moi ni autre, _et nous voici sur le terrain de la +morale_.» + +Cela est très ingénieux et du reste, quoi que j’en puisse dire +ci-dessous, retiendra toujours quelque chose de vrai; mais cependant je +ne crois pas que nous soyons précisément sur le terrain de la morale. Si +nous étions sur le terrain de la morale, il y aurait simplement un +conflit de devoirs moraux, un conflit entre le devoir de ne pas tromper, +ni soi ni autre, et le devoir d’être utile à ses semblables et de ne pas +leur nuire; et le second de ces devoirs étant incomparablement supérieur +au premier, ce serait au premier, comme auprès d’un malade à qui l’on +ment, que l’on obéirait. + +Objectera-t-on que _quelque chose nous dit_ que la vérité, tout compte +fait, en définitive, plus tard, sinon aujourd’hui, est salutaire? Quelle +pure hypothèse! Quelle vanité! C’est Nietzsche encore qui le dit: +«Pourquoi ne veux-tu pas tromper, surtout lorsqu’il pourrait y avoir +apparence, et il y a apparence, que la vie est disposée en vue de +l’apparence, en vue de l’erreur, de la duperie, de la dissimulation, de +l’éblouissement, de l’aveuglement.»--Donc rien, en vérité, ne persuade +au savant, au philosophe, que le vrai soit salutaire; donc, en croyant +qu’il faut chercher le vrai, il n’est pas sur le terrain de la morale, +et l’impulsion qui le précipite à connaître la vérité n’est pas une +impulsion morale. + +C’est... Quoi donc? C’est une impulsion. C’est une impulsion _sui +generis_, c’est une impulsion du même genre que celle du bien; +Nietzsche, quoique confusément, arrive à le dire lui-même, c’est une +«croyance métaphysique»; c’est une foi. «Sommes-nous donc, nous aussi, +encore pieux?» + +Certes! Vous êtes pieux envers la vérité, vous êtes les croyants de la +vérité; vous en êtes même quelquefois les fanatiques. Il y a tout +simplement un impératif du vrai. + +Il a tous les caractères de l’impératif du bien. Il est formel, il est +rigoureux, il est inflexible, il est superbe. Il a horreur de l’intérêt +personnel; il a horreur des plaisirs bas; il a horreur des transactions +et des compromissions; il fait des prêtres laïques, des saints, des +héros, des martyrs. Il est absolument un devoir. + +Cependant il est un peu moins impérieux, il faut le reconnaître, que +l’impératif du bien. Qui que l’on soit, ou à bien peu près, on a moins +de remords--et le remords c’est le critérium--pour avoir mis quelque +négligence à chercher la vérité que l’on n’en a pour avoir manqué de +parole ou pour n’avoir pas secouru un malheureux qu’on pouvait secourir. +L’impératif du vrai n’est pas en sous-ordre et il n’obéit à rien; mais +il est en second rang. Il semble n’intimer que des ordres qui, déjà, ont +un peu l’apparence de conseils; il ne dit pas tout à fait: «il faut», il +dit plutôt: «il est beau de...» ou mieux, c’est entre ces deux formules +que se place son commandement; c’est intermédiaire. Il est une impulsion +forte, non une impulsion absolument contraignante. Il donne l’anxiété, +non pas l’angoisse: il fait plier, il n’écrase pas. + +D’autre part, il n’est pas universel. Oh! je confesse qu’il l’est +presque! Il n’y a guère d’homme qui ne sente confusément que la vérité +est un devoir, qu’il faut s’instruire, connaître, savoir les choses, et +quand on les sait les dire aux autres; mais c’est confus et c’est faible +comme impulsion chez la plupart des hommes. + +En prenant les choses à l’inverse, on comprendra mieux. La délectation +de faire le mal et la délectation d’être dans le faux sont toutes les +deux _mala gaudia mentis_; mais la délectation de faire le mal est assez +rare et, quoi qu’en ait dit Mérimée, il n’est pas vrai qu’il n’y a rien +de si commun que de faire le mal pour le plaisir de le faire; il y a +infiniment de faibles, il y a, relativement, peu de _méchants_; le +plaisir de faire le mal est trop âpre pour la moyenne de l’humanité.--Le +plaisir d’être dans le faux, de mentir, de dissimuler même sans intérêt +est plus répandu, il est léger, frivole, presque gracieux; il ne +_retourne_ pas l’âme tout entière, il lui donne seulement un faux pli, +qui l’amuse, qui l’amuse sottement, malignement, mais qui ne la +_pervertit_ pas absolument; il n’est pas une contorsion diabolique et +voilà pourquoi plus de gens s’y laissent aller. L’impératif du vrai +n’exerce fortement son action que sur un petit nombre d’hommes, très +élevés, à la vérité, supérieurs, mais, et à cause de cela, minorité. + +Il l’exerce sur des hommes qui se sentent élus; qui sentent ou croient +sentir la vocation de la vérité, de la science; qui sentent ou croient +sentir qu’il y va de la vérité s’ils donnent leur démission de +chercheurs. + +Aussi l’obéissance à l’impératif du vrai donne-t-elle plus d’orgueil que +l’obéissance à l’impératif du bien, beaucoup plus, encore que les +risques ne soient, en général, que les mêmes. On croit même quelquefois +que c’est justement de cet orgueil que l’impératif du vrai prend sa +source. C’est une erreur de généalogie; car il y a des chercheurs du +vrai qui sont très modestes; mais enfin, assez souvent, l’orgueil est +tellement le fils démesuré de l’impératif du vrai qu’il paraît en être +le père;--mettons qu’ils soient consubstantiels. + +Quant aux satisfactions (orgueil à part) de l’obéissance à l’impératif +du vrai, elles sont aussi vives, mais moins tendres, que celles de +l’obéissance à l’impératif du bien. Le grand inventeur, le grand +découvreur, a, je crois, un plaisir aussi intense que le grand +bienfaiteur ou l’homme qui a sauvé son pays. Tous deux sentent et avec +une parfaite plénitude de conviction qu’ils ont bien fait leur métier +d’homme et qu’à le faire ils ont bien mérité de l’humanité; mais le +bienfaiteur ou le sauveur a, de plus, ce sentiment que des êtres vivent +parce qu’il a vécu, et ce sentiment est celui d’une paternité et, +l’unissant comme par des liens de chair à un certain nombre de ses +semblables, l’inonde d’une joie presque physique qu’il ne me paraît pas +possible que l’inventeur ressente, du moins au même degré. + +En résumé, l’impératif du vrai est moins fort et moins universellement +répandu que l’impératif du bien mais il a presque tous les mêmes +caractères et surtout il a celui-ci que, non plus que l’autre, il ne +donne pas ses motifs et n’a pas besoin de les donner. + + * * * * * + +L’impératif du beau est encore assez fort et assez répandu. Il a deux +formes: impulsion à s’abstenir de faire du laid; impulsion à créer de la +beauté. + +Sous forme d’impulsion à s’abstenir de faire du laid, il est aussi +répandu, ce me semble, que l’impératif du vrai, peut-être plus. Presque +tous les hommes et femmes sentent le devoir de ne pas se rendre hideux, +même quand ils se rendent tels; mais en ce cas c’est qu’ils se trompent. +La plupart des hommes et femmes sentent le devoir de ne pas mettre du +désordre, c’est-à-dire de la laideur, autour d’eux, dans leur maison, +dans les rues de leur ville, dans les endroits par où ils passent. Le +désordre n’est signe que de paresse; l’amour du désordre est signe de +folie; il est la projection au dehors du désordre des idées. L’amour du +désordre est une «mauvaise joie de l’âme» qui indique la méchanceté en +général, mais tout particulièrement la méchanceté antisociale, d’où l’on +a induit, non sans raison, que l’amour du beau ne laisse pas d’être une +vertu sociale ou du moins de ressortir à la sociabilité. + +Le désir de ne pas faire du laid n’est pas un impératif aussi net, aussi +pur, que l’impératif du vrai. Il y a tant de raisons, de mobiles +sensibles pour ne pas faire de la laideur: désir de plaire à son +entourage, désir d’hygiène, désir de ne pas être mis au poste... +Cependant ce désir semble bien avoir aussi quelque chose de spontané. Le +désordre, la laideur choque les yeux, comme on dit, c’est-à-dire un +besoin intérieur de rectitude et de symétrie, une disposition intérieure +à la symétrie et à la rectitude. L’enfant souvent fait du désordre, par +besoin d’activité et naissante volonté de puissance; mais que souvent +aussi il range méthodiquement, et non sans grâce de correction, ses +jouets, les petits objets à son usage, _ce qui lui appartient_! Il y a +là le besoin de ne pas faire de la laideur et même un peu celui de créer +du beau ou du joli. + +Sous sa forme d’impulsion à faire du beau, l’impératif du beau est +beaucoup moins répandu; car je n’y range pas la coquetterie du sauvage +se parant de plumes d’oiseaux ou du commis de nouveautés s’ornant de +savantes cravates; il n’y a guère là que le désir de plaire, et l’on +voit que chez les vieillards peu s’en faut qu’il n’existe plus du tout. +Mais la vraie impulsion artistique, ciseler des figures sur des cornes +d’animaux, tailler des statuettes, etc., existe depuis les temps les +plus reculés chez un certain nombre d’hommes; et il devient la passion +artistique chez un certain nombre d’hommes au temps de civilisation. + +Toujours chez un certain nombre d’hommes et non pas très grand. Le +besoin de créer du beau ne travaille jamais qu’une minorité. A +l’impératif du beau sous cette forme la majorité est insensible. Elle +favorise ceux qui y sont sensibles; mais elle ne se sent pas appelée à +faire comme eux. + +Remarquez cependant que cette faveur même où elle les tient est une +marque qu’elle sent que l’humanité est appelée à faire de la beauté, +tout entière réellement, non, mais tout entière dans la personne de ceux +qui en sont capables et qu’on _devra_ honorer à cause de cela. «Je ne +fais pas de beau, n’ayant pas de talent... Si! J’en fais, je contribue à +ce que le beau soit réalisé, en honorant, protégeant, encourageant, +couronnant ceux qui le réalisent.» Il y a là un quasi-impératif assez +net. + +Les satisfactions d’avoir obéi à l’impératif du beau sont +extraordinaires. Inutile de s’étendre sur les plaisirs de l’artiste et +sur son orgueil, analogues à ceux du savant. Mais ces satisfactions, il +faut le dire comme quand il s’agissait du savant et le dire encore plus, +ne sont pas marques d’un impératif très net et très pur. Le grand +artiste est tellement glorifié, encensé, divinisé, qu’il lui serait bien +difficile de dire s’il est heureux d’avoir réalisé de la beauté ou s’il +l’est de goûter et savourer la gloire. Il est vrai qu’il y a l’artiste +qui n’a pas réussi et qui est heureux devant son œuvre et évidemment de +son œuvre seule. Mais celui-ci compte toujours sur un retour de +l’opinion publique, et quand même, ce qui du reste n’est jamais vrai, il +ne l’espérerait que pour le temps qui suivra sa mort, il goûte la gloire +par prélibation, ce qui ne laisse pas d’être une jouissance réelle. + +Les satisfactions qui viennent de l’obéissance à l’impératif du beau +sont donc, moins que celles qui viennent de l’obéissance à l’impératif +du vrai, beaucoup moins que celles qui viennent de l’obéissance à +l’impératif du bien, _preuves_ qu’il y a réellement un impératif. Elles +sont toujours de nature mixte, étant toujours d’origine double. + +Cependant la joie de l’enfant à faire très solitairement quelque chose +de beau ou qu’il trouve tel, la joie de l’artiste à se satisfaire +lui-même, indépendamment du succès, à ce point que le succès d’une œuvre +de lui, jugée par lui médiocre, l’irrite; à ce point que même le succès +d’une œuvre de lui, jugée par lui bonne, _l’inquiète_ en jetant quelque +doute dans son esprit sur la valeur vraie de cette œuvre; tout cela +indique d’une façon, selon moi, très suffisante l’existence d’un +impératif. + +La différence de l’importance du succès aux yeux de l’artiste et aux +yeux de l’homme d’affaires est très significative en effet. Personne ne +méprise le succès; mais l’homme d’affaires s’en contente et l’artiste ne +s’en contente pas. Pour l’homme d’affaires, si l’affaire a réussi il est +pleinement satisfait; pour l’artiste, si l’œuvre a réussi auprès du +public il n’est pas mécontent; mais il n’est pleinement heureux que si +elle a réussi auprès de lui. Je n’ai pas besoin de dire qu’il y a des +hommes d’affaires aussi qui ne sont pleinement satisfaits que si +l’affaire, outre qu’elle a réussi, leur apparaît comme ayant été menée +savamment et qu’il y a des artistes qui sont pleinement satisfaits quand +ils ont gagné de l’argent; et cela tient à ce qu’il y a des hommes +d’affaires qui sont des artistes et des artistes qui ne sont que des +hommes d’affaires; mais il est évident que le fond de ma remarque +subsiste. + +Les satisfactions qui viennent de l’obéissance à la vocation artistique +prouvent donc un peu qu’il y a un impératif du beau. + +Les remords qui viennent de la désobéissance à l’impératif du beau ne +sont pas affreux; mais ils ne laissent pas d’être à considérer encore. +L’artiste qui a perdu son temps, qui s’est trop attardé à la brasserie, +qui a trop aimé une femme, qui a sacrifié à l’art industriel, a des +remords assez vifs, quelquefois violents. Et remarquez qu’il n’y entre +pas, ou très peu, le souci du service à rendre qu’il n’a pas rendu, ce +qui ressortirait à l’impératif du bien. Non, la beauté qui est en lui +voulait sortir et à cause de lui, par sa faute, n’est pas sortie. Voilà +surtout, voilà presque uniquement, ce qu’il sent et ce qui l’afflige. +N’est-ce pas là une marque de l’existence d’un impératif? «Je suis né +pour faire le bien, dit le bienfaiteur; le bien veut être par moi.--Je +suis né pour chercher le vrai, dit le savant; le vrai veut éclater par +ceux qui peuvent le démêler, et je suis de ceux-là.--Je suis né pour +faire du beau, dit l’artiste; le beau veut être réalisé par moi et +souffre en moi quand je ne le réalise pas.» + +Oui; il y a un impératif du beau, moins impérieux que les deux autres, +mais qu’il me semble difficile de nier. + +Hiérarchie des impératifs: le bien, le vrai, le beau, tous trois ayant +comme un noyau, disons mieux, comme une âme «catégorique», absolue, +métalogique, qui commande et qui ne donne pas ses raisons; les deux +derniers, au moins, ayant un mélange de persuasions motivées, une +périphérie de mobiles, une «peau d’intentionnel», comme dit Nietzsche, +et commandant, partie parce qu’ils commandent, partie parce qu’ils ont +des raisons de commander et les donnent. + +Or ces trois impératifs, quelquefois sont d’accord, souvent sont en +lutte ou au moins en discordance. + +Quelquefois dans un même homme et celui-ci est très grand, et il +s’appelle Platon, Newton, Pascal, Bossuet, Montesquieu, Gœthe, +Lamartine, les désirs de faire du bien, de chercher le vrai, de faire du +beau sont d’accord, égaux ou presque égaux, et toujours présents; +l’activité, ardente ou paisible; plus souvent paisible, car la paix de +l’âme vient de l’équilibre des parties de l’âme; est triple. Ces hommes +ne sont pas heureux, c’est-à-dire n’obéissent pas à leur nature, quand, +dans le même temps, ils ne sont pas utiles à leurs semblables, +chercheurs de vérités et créateurs de valeurs artistiques. + +Et ceux-ci font servir leurs trois vocations les unes aux autres. Pour +faire du bien, et convaincus, ce qui est peut-être vrai, que les vérités +sont toujours bienfaisantes, ils cherchent le vrai et ils mettent le +vrai en beauté, dans toute la beauté dont ils puissent le revêtir pour +qu’il fasse le plus d’impression possible sur les âmes. Ils ne sont pas +fâchés d’être sagaces investigateurs de la connaissance, parce qu’ils +espèrent de la connaissance quelque bien pour l’humanité; et ils ne sont +pas fâchés d’avoir du génie littéraire pour que la connaissance passe +plus facilement et plus séductrice d’eux aux autres. + +Selon que telle ou telle des trois vocations domine en eux, ils lui +sacrifient davantage, et par exemple celui-ci sera plus chercheur, +celui-ci plus artiste et celui-ci plus apôtre; mais toujours ils auront +présentes à l’esprit leurs trois vocations, et leur désir secret, cela +se voit chez tous, serait qu’elles fussent égales et que leurs actions +diverses fissent faisceau. + +On peut mesurer les hommes à cet étiage, au nombre des impératifs qu’ils +ont connus et auxquels ils ont obéi. Un Schopenhauer, un Nietzsche, +admirables et vénérables, sont déjà au second rang, parce qu’ils n’ont +guère songé qu’à être des héros de la connaissance et de merveilleux +artistes, et que le sort de leurs semblables, sans leur être +indifférent, ne les préoccupait pas outre mesure. + +Souvent les trois impératifs sont en désaccord, se gênent mutuellement +et se plaignent d’être gênés les uns par les autres. L’impératif du +bien, reconnaissons-le, se défie un peu, d’ordinaire, de l’impératif du +vrai. Une vérité relative et provisoire existe, qu’il juge suffisante +pour le bonheur des hommes. Ceux-là, toujours à la recherche et au +pourchas, qui poursuivent la vérité après l’avoir trouvée, lui +paraissent dangereux pour le repos des esprits et pour la sécurité des +âmes et il les respecte avec quelque appréhension et avec une sourde +hostilité. «Sans doute, les vérités... me disait un très honnête homme; +je suis un bon citoyen, j’ai un peu peur des vérités.» Il ne savait pas +qu’il disait, à sa manière, exactement comme Nietzsche: «La vérité, +cette forme la moins _efficace_ de la connaissance.» + +Du côté de l’impératif du beau, l’impératif du bien n’a guère moins de +timidités; il en a peut-être plus. Il sait que l’artiste, dominé par +l’amour du beau, n’a pas de raisons suffisantes pour désirer +passionnément le règne du bien, qu’il y a un beau, c’est-à-dire un +pathétique et un tragique, dans le désordre moral, dont l’artiste fait +son profit; qu’il y a un beau, c’est-à-dire un comique et un burlesque, +dans le désordre moral, dont l’artiste fait son profit également; que +l’artiste, par conséquent, a un intérêt qui n’est pas douteux à ce que +le désordre moral, sinon règne, du moins continue d’être assez fréquent +pour qu’il le trouve aisément et s’étale assez pour qu’il s’en inspire; +que «l’homme curieux de spectacles s’en est fait un de la peinture de +ses erreurs» et que c’est précisément l’artiste qui organise ce +spectacle-là; que l’artiste, même très honnête homme et même moraliste, +comme un La Bruyère, à la fois déteste les folies des hommes et +probablement serait assez fâchés que, disparaissant, elles emportassent +avec elles toute la meilleure matière de son art. + +Ainsi l’homme dominé par l’impératif du bien n’est pas très éloigné de +souhaiter vaguement qu’il n’y ait pas de philosophes et qu’il n’y ait +pas d’artistes. Voyez Marc-Aurèle. La préoccupation artistique est aussi +absolument absente de son ouvrage que si l’art ici-bas n’existait pas; +et pour ce qui est de la vérité philosophique, il la juge trouvée, +acquise, définitive, susceptible tout au plus de nouvelles formules, +définitions et ornements utiles; mais il ne songe pas qu’on puisse +encore la chercher, et la conscience pure et étroite de ce sage sur le +trône, rêvé par Platon, montre, par les chrétiens égorgés, qu’en un +autre temps il aurait tendu la ciguë à Socrate. + +L’impératif du vrai, pour les raisons que nous venons de voir et qui +nous dispenseront d’être long, se défie réciproquement de l’impératif du +bien. Il sent toujours en celui-ci une sourde résistance et une +résistance de souverain à sujet, de quelqu’un qui a la prétention d’être +maître à quelqu’un qui en se manifestant est un révolté.--Et l’impératif +du vrai de son côté a aussi la prétention d’être un maître et même +d’être tout: le vrai, c’est ce qui est; ce qui n’est pas vrai n’est pas; +donc le bien est dans le vrai ou n’est qu’une apparence trompeuse, +qu’une ombre séductrice, qu’un néant habillé. Au fond, c’est là sa +conviction absolue. + +Dans la pratique, dans le cours des choses, ce n’est pas tout à fait +cela. Le vrai reconnaît qu’il peut être dangereux, soit brusquement +révélé et quand sa révélation n’a pas été assez préparée, soit même +peut-être en soi; et c’est pour cela même et parce qu’on affirme surtout +quand on doute--puisque c’est alors que l’on comprend à quel point les +autres peuvent douter--c’est pour cela qu’il tente de persuader au bien +que le vrai finit toujours par tourner au profit du bien, qu’il n’est +pas possible que ce qui est vrai ne soit pas bon au moins en puissance +et par conséquent dans un certain avenir. Par cette attitude le vrai se +subordonne diplomatiquement au bien et lui fait sa cour. C’est son +attitude la plus fréquente. + +Enfin quelquefois, assez souvent, le vrai relève la tête et dit quelque +chose comme ceci: «Je n’en sais rien; mais ce m’est égal. Je ne sais pas +si le vrai contient le bien; je ne sais pas si la substance du bien +n’est rien devant moi; je ne sais pas si je puis, ou tout de suite ou +dans la suite de l’évolution humaine, contribuer au bien; je sais que +j’ai mon droit, supérieur ou inférieur à un autre il n’importe, mais mon +droit, intangible, et je sais qu’aucune considération ne doit porter +l’homme à me sacrifier. Le vrai est ce qu’il peut; conséquences bonnes +ou mauvaises de lui ne le regardent pas et l’on s’en arrangera comme on +pourra. Il est; il veut paraître et le devoir de l’homme est de le +trouver et de le manifester.» C’est quand il tient ce langage en coupant +les rapports qui existent ou peuvent exister entre lui et les autres +attractions qui s’exercent sur l’homme, que le vrai se déclare le plus +nettement comme impératif. + +L’impératif du beau se défie de l’impératif du bien par les raisons pour +lesquelles nous avons vu que l’impératif du bien se défie de l’impératif +du beau, ce qui nous permet encore d’abréger. Il sent que le bien n’a +guère à compter sur le beau pour faire le bien et il sent que le bien a +parfaitement raison, en général, de penser ainsi. Une chose surtout +refroidit singulièrement le beau à l’égard du bien, c’est la parfaite +impuissance qu’aurait sa bonne volonté à l’endroit du bien, si elle +existait. Quand l’artiste est dirigé par une pensée morale, il est sûr +d’échouer comme artiste. La préoccupation qu’il a de prouver refroidit +son imagination. Celle-ci ne s’échauffe que dans la volonté conforme à +sa nature, à savoir dans la volonté de réaliser du beau. L’œuvre d’art +conçue _dans le dessein_ de mettre une vérité morale en lumière a +toujours quelque chose de tendu et aussi quelque chose de terne. Elle ne +plaît qu’à M. Tolstoï. Elle plaît aussi--à l’autre extrémité--aux très +simples, qui n’ont aucune idée de beauté et qui, dans un livre, ne +cherchent qu’un sujet d’édification. A l’immense majorité des lecteurs, +spectateurs, regardeurs ou auditeurs, elle ne plaît pas. La raison en +est, je crois, qu’elle est hybride et que par conséquent elle manque +d’unité. Elle n’est ni assez complètement œuvre d’art pour que nos +facultés esthétiques s’y appliquent, ni assez entièrement leçon pour que +nos facultés et notre bonne volonté de catéchumènes y adhèrent. De +l’œuvre d’art nous voulons que la vérité morale, s’il y a lieu, se +dégage d’elle-même, sans que l’auteur à cela mette la main; nous voulons +surtout la dégager nous-mêmes, et à cet égard nous sommes comme Louis +XIV un peu trop directement visé par un prédicateur et disant: «J’aime à +prendre ma leçon au pied de la chaire; je n’aime pas qu’on me la fasse.» +L’artiste sait très bien tout cela et dit: «Dévouez-vous donc au bien! +Quand un artiste fait une bonne action, c’est une mauvaise œuvre.» +L’artiste a quelque raison de ne pas se laisser séduire à l’impératif +catégorique du bien. + +Du côté de l’impératif du vrai l’artiste est très sensiblement +embarrassé. Il ne doute point que le vrai ne soit sa matière première; +que, s’il est dessinateur, peintre, sculpteur, le _réel_ ne soit le fond +même sur lequel il travaille et d’où il y a péril pour lui à s’écarter; +que, s’il est poète, novelliste, romancier, la vérité des caractères et +des mœurs ne soit de même son «modèle»; mais aussi il sait que tout cela +n’est rien sans goût qui choisit et sans imagination qui repense, refait +et complète. Il sait que le vrai joue d’aussi mauvais tours à l’artiste +que le bien; qu’il le refroidit, lui aussi, l’alourdit et le vulgarise; +qu’à s’en faire l’esclave on perd la moitié de son âme d’artiste; que +l’amour du vrai est la probité de l’art; mais que l’imagination en est +la magnificence; et qu’aussi l’imagination a sa probité, est une +probité; car l’artiste doit au public et se doit à lui-même d’exprimer, +non seulement ce qu’il a vu, mais la manière dont il a vu, la +déformation même, ou malheureuse ou heureuse, que la vérité a subie en +traversant un tempérament. + +Sachant tout cela, l’artiste voit dans le vrai son ami et son ennemi +indissolublement unis et mêlés, son ami très dangereux s’il prend tant +d’empire qu’il s’installe, qu’il s’impose, qu’il ne vous quitte pas et +qu’on n’oserait le quitter d’un pas; son ennemi utile, mais gênant, en +ce qu’il vous surveille jalousement et vous arrête dans vos élans et est +toujours prêt à pousser les hauts cris et les pousse sitôt que vous +faites mine de prendre ou de ressaisir votre indépendance. + +Et ainsi, perplexe et irrité de sa perplexité, l’artiste répète le +célèbre «vers corrigé»: + + Rien n’est beau que le vrai; mais il n’est pas aimable. + +Et même il se demande si le vrai est beau, ce qui n’est pas certain, le +vrai pouvant bien n’être beau que senti par quelqu’un et par conséquent +déjà déformé, et il se dit peut-être: + + Rien n’est _sûr_ que le vrai; le beau commence au faux, + +ou, au moins, à ce qui n’est plus vrai qu’à demi. + +On conçoit qu’avec un pareil ami les relations ne peuvent être que +mêlées de cordialité et de prudence. «Que le beau soit toujours camarade +du vrai», il est indéniable; mais il l’est aussi que «le divorce entre +eux n’est pas nouveau» et qu’il est toujours imminent. + +Tels sont, selon moi, en lignes générales, les rapports des trois +impératifs entre eux. Ils peuvent être très bons; ils peuvent être +tendus. Ils font voir la complexité de l’âme humaine et que ses +meilleurs instincts, si bons qu’ils sont des vocations quasi +universelles, _les vocations de l’homme_; si bons qu’ils commandent, ce +qui veut dire qu’ils sont des formes profondes de la personnalité +elle-même qui veut s’affirmer et de la vie qui veut être; si conformes à +notre nature et tellement notre nature elle-même qu’ils suscitent des +remords quand ils ne sont pas obéis, ce qui signifie qu’en les +contrariant c’est notre nature même que nous refoulons et meurtrissons; +entrent pourtant en contradiction les uns avec les autres, se gênent et +se heurtent, cherchent à s’accorder, y réussissent quelquefois et y +échouent le plus souvent; cherchent à se prêter de la force les uns aux +autres et à emprunter de la force les uns aux autres; n’y réussissent +qu’à demi; sont évidemment appelés à former un concert et ne font +souvent qu’une cacophonie; sont obligés enfin, d’ordinaire, à se +sacrifier les uns aux autres, le plus fort, dans telle complexion +d’homme, réduisant les deux autres à l’abdication, à la langueur ou au +silence;--exception faite pour les âmes d’où il serait difficile de dire +lequel est le plus absent et qui par conséquent se maintiennent dans une +honorable sérénité. + + * * * * * + +Or après cette digression sur les trois impératifs, sorte de +reconnaissance que l’on verra peut-être qui n’est pas inutile, le plus +impérieux des impératifs et le plus pur, celui qui semble bien, seul, ne +pas donner de raison du tout, être éminemment métalogique, est-il +absolument pur en effet, est-il absolument immotivé, _im-mobile_, +non-intentionnel, ou mêle-t-il lui-même quelque persuasion à son +absolutisme? + +Je crois que l’impératif du bien se présente comme absolu, très +nettement, indiscutablement--_et devient persuasif dès qu’on l’analyse_. + +Il dit: «Il faut» et c’est tout,--comme du reste les deux autres; c’est +l’impulsion; mais plus énergiquement et comme avec une étreinte plus +rude que les deux autres--et puis quand on l’analyse, quand on l’ouvre, +quand on regarde ce qu’il contient, quand on l’interroge, il donne une +raison. + +_Seulement il n’en donne qu’une._ + +Les deux autres impératifs d’abord commandent, tout comme l’impératif du +bien, puis, quand on les interroge, donnent _plusieurs_ raisons, ou, si +vous préférez, ont plusieurs raisons à donner. Le vrai donne pour ses +motifs l’utilité sociale, le progrès, le plaisir aussi, la jouissance de +la conquête, la jouissance de la supériorité sur les autres, la +satisfaction de la volonté de puissance, etc., enfin beaucoup de +raisons. + +L’impératif du beau donne pour mobiles l’utilité sociale, la +glorification de la patrie, le plaisir aussi, la jouissance de la +supériorité sur les autres, la jouissance de la création, de la +paternité intellectuelle, de l’élargissement et de l’épanouissement de +la personnalité, etc., enfin beaucoup de raisons. + +De plus, les deux impératifs du vrai et du beau ont une tendance que +nous avons notée--ce n’est qu’une tendance et contrariée, mais c’est une +tendance très nette--_à se réclamer chacun des deux autres pour se +justifier_. L’Impératif du vrai se plaît à dire, quoiqu’il n’en sache +rien, qu’il est probable que la vérité sert toujours au bien, que la +vérité se réalise toujours en un bienfait pour l’humanité. Au fond, +malgré les grands airs d’indépendance qu’il prend quelquefois, malgré +ses bravades, c’est à quoi il tient le plus, ou l’une des choses +auxquelles il tient davantage. Il craint infiniment la condamnation du +pragmatisme, le mot décisionnaire du pragmatisme: Une vérité qui ne fait +pas de bien n’a pas le droit d’être vraie. Aussi le vrai conjure-t-il le +bien de lui faire crédit: «Si la vérité n’est pas bonne aujourd’hui, +soyez certain qu’elle le sera un jour. Il n’est que d’attendre.» En +résumé, le vrai se réclame du bien comme de sa cause finale, les jours +où il n’est pas trop arrogant. + +Il se réclame aussi du beau. La vérité est belle; quand elle éclate, +elle frappe les yeux, les esprits, les âmes, d’un éclat soudain qui est +essentiellement esthétique. Il y a une beauté du vrai qui peut dispenser +de la beauté proprement dite. Montesquieu disait que le sens du vrai est +le plus exquis de tous les sens. M. Henri Poincaré a une page admirable +sur la beauté souveraine des vérités mathématiques. La beauté du vrai +est la beauté par excellence, toute pure, toute dégagée des réalités +contingentes. Elle met l’esprit en pleine atmosphère lumineuse. Elle le +délivre de ces demi-affirmations qui sont des demi-erreurs et de ces +imperfections intellectuelles qui, étant des imperfections, sont des +laideurs. + +De même l’impératif du beau se réclame de l’impératif du bien et de +l’impératif du vrai. Il se vante d’être «la splendeur du vrai», formule +qu’il a inventée et que, pour l’autoriser, il a attribuée à Platon. Il +se flatte d’être le vrai ramené à ses lignes générales et délivré de +l’accidentel et d’être par conséquent plus vrai que le vrai lui-même; et +d’autre part il se réclame du bien sur cette idée, assez raisonnable, +que, s’il est vrai qu’il n’a d’autre office que de donner des plaisirs, +il donne du moins des plaisirs désintéressés, les plus désintéressés de +tous les plaisirs, et qu’ainsi il apprend aux hommes le +désintéressement, lequel est l’essence même du bien. + +Ainsi l’impératif du vrai et l’impératif du beau ne laissent pas, en +quelque sorte, de sentir le besoin d’être soutenus par le concours des +autres vocations humaines et de donner, outre leurs commandements, des +raisons tirées des autres vocations elles-mêmes par lesquelles l’homme +se sent entraîné. + +L’impératif du bien, seul, ce me semble, ne se réclame que de lui et +paraît avoir pour devise: «Moi seul et c’est assez.» Il ne se donne pas +comme vrai. Je veux dire ce n’est pas à la vérité qu’il fait appel. Il +ne fait appel qu’à lui-même. Il dit: «Tu dois» et non pas: «Interroge ta +raison, ton sens du vrai, pour savoir si ce n’est pas cela qui est à +faire.» Ses chemins sont plus courts et pour ainsi parler il n’a pas de +chemins: il ne passe pas par quelque chose pour arriver à sa décision. +Il est directement et immédiatement décisionnaire. Il ne se donne pas +comme vrai; il se donne comme obligatoire. Il ne fait pas entendre que +son contraire est l’erreur; il fait entendre que son contraire est la +ruine, la mort de l’âme. Il ne menace pas d’un obscurcissement; il +menace d’un anéantissement, d’une sorte de perdition: «Je ne te dis pas +que tu te trompes; je te dis que tu es perdu.» + +Il ne se réclame pas, non plus, de l’idée du beau, ou il ne fait pas +appel, comme à un auxiliaire, à l’idée du beau. Plutôt même il s’en +défierait. Toute l’argumentation de Nietzsche, contre la morale, quand +il est ou se croit immoraliste, revient à cette accusation, à ce grief +qu’elle est laide et enlaidissante, qu’elle persuade à l’homme de +chercher peut-être les actions droites, mais non pas les actions fortes +et partant belles, qu’elle déprime l’homme et peut-être le rectifie, +mais le rétrécit, qu’au moins de tout ce qui porte le caractère du beau, +expansion, audace, magnificence, énergie déployée, elle le détourne. Il +reste de ce réquisitoire du moins ceci que le bien _ne tient pas_ à ce +que l’homme soit un modèle pour artiste et un héros de poème épique; +qu’il n’a pas du côté des ateliers de sculpteurs et des cabinets de +poètes un regard de désir ou d’espérance, qu’il ne pousse pas l’homme à +être un candidat à la beauté. Aucunement. Il ne le pousse qu’à être +satisfait de lui-même, fier de lui-même, peut-être et tout au plus; +orgueilleux de lui-même, jamais. Toute ambition de beauté, même celle +qui paraîtrait la plus naturelle et légitime, lui paraîtrait un +cabotinage. Au fond, l’instinct moral ne _connaît_ ni vérité ni beauté. +Il ne connaît que le bien lui-même. Il ne connaît que la parfaite +concordance entre la conception de l’acte bon et l’acte bon. + +Donc l’impératif du bien a cela de bien particulier qu’il n’emprunte +rien, ne songe à emprunter rien aux deux autres impératifs; et ceci de +bien particulier encore, que, tandis que les deux autres impératifs, +quand on les interroge, à leur commandement ajoutent quelques raisons, +lui, à son commandement quand on l’analyse et quand on l’interroge, n’en +n’ajoute qu’une. + + * * * * * + +Mais laquelle donc?--_Il ajoute la considération de l’honneur._ Il +commande et il s’en tient là, d’ordinaire. C’est en quoi il consiste, ou +c’est son caractère plus proprement distinctif. Mais quand on lui +adresse un pourquoi? ou simplement quand on le considère, quand on +_réfléchit_ sur lui, quand on _se retourne_ vers lui, il ajoute ceci ou +plutôt il se traduit par ceci; mais s’expliquer c’est encore donner une +raison; il ajoute donc ceci: «Fais cela, _ou_ tu seras infâme.» Ceci +c’est le devoir qui a fait parler l’honneur. + +Je dis que c’est la seule raison qu’il ajoute, la seule absolument et +qu’il a une répugnance invincible et absolue à aller plus loin. Car +enfin les autres impératifs, encore qu’ils commandent, ne répugnent +point du tout, nous l’avons vu, à s’adjoindre des motifs divers de +persuasion, et multiples. L’impératif du bien les proscrit tous, sauf le +sien, unique, par une fin de non-recevoir qui s’applique à tous. Il dit: +«Si tu as un motif, tu n’as plus de mérite», et voilà bien tous les +motifs proscrits, toutes les intentions éliminées. «Si tu es fier de +faire le bien, tu fais le bien pour en être fier; et ton mérite +disparaît, et ce n’est pas le bien que tu as fait. Si tu prends plaisir +à être honoré pour avoir fait le bien, tu fais le bien pour être honoré +de l’avoir fait; et ton mérite s’écroule, et ce n’est pas le bien que tu +as fait. Si tu fais le bien par sympathie, par sensibilité, tu fais le +bien pour éprouver une émotion; et ton mérite s’évanouit, et ce n’est +pas le bien que tu as fait. Si tu prends plaisir, simplement dans le +fait même de faire le bien, ton mérite est douteux et ce n’est peut-être +pas le bien que tu as fait.» + +Du moment que le devoir dit cela, et nous entendons bien qu’il le dit, +non seulement il répugne à toute raison à donner, sauf à la sienne, mais +il les exclut radicalement par une sorte de question préalable. Mais +quand on l’interroge, à mon avis, il donne bien la sienne, l’honneur; il +dit bien: «Ne fais pas cela à ton aise; tu seras infâme.» Il dit bien: + + L’honneur parle; il suffit; ce sont là mes oracles. + +Cela, il me paraît incontestable qu’il le dit. + +--Mais c’est comme s’il ne disait rien! C’est comme si, simplement, il +s’affirmait. C’est comme si, après s’être affirmé une première fois, +dans le commandement, il s’affirmait une seconde fois. Honneur, devoir, +c’est même chose. Qu’il dise «Le devoir est de...» ou «L’honneur est +à...», c’est même chose. Il se traduit, il s’explique, moins que cela, +il se _nomme_, et il n’ajoute aucune raison, aucun motif à son imperium; +il continue à être métalogique; il n’est que lui-même sous un autre nom. +Revenez tout simplement au kantisme pur et dites que l’impératif moral +n’est point persuasif du tout et qu’il est catégorique, et réintégrez la +foi morale. + +--J’ai déjà dit, par provision, que si se traduire n’est pas donner une +raison, s’expliquer est déjà en donner une. Il y a une différence entre +le simple commandement, sec et hautain, et la considération proposée de +l’honneur; il y a une différence entre le devoir lui-même et l’honneur; +et le devoir ne se propose plus tout à fait lui-même quand il présente +l’honneur comme «équivalent du devoir», ainsi qu’aurait dit Guyau. +Précisément il propose un équivalent, non plus lui; et, disons mieux, il +propose _un de ses caractères_ comme une raison d’accepter _lui_; mais +c’est bien une raison qu’il donne. Le devoir est l’hypostase de +l’honneur, soit; mais quand il se présente sous la personne de +l’honneur, par ce seul fait qu’il a changé de personne, il s’est fait +persuasif et c’est bien une raison qu’il donne. «Faites cela pour moi.» +Je ne donne pas de raison. «Faites cela pour moi qui suis votre ami.» +J’en donne une.--«Faites cela pour moi.» Il ne donne pas de raison. +«Faites cela pour moi qui suis l’honneur.» Il en donne une. + +Et la preuve c’est que maintenant vous pouvez répondre; vous pouvez +discuter. Quand il disait: «Fais ceci», vous ne pouviez que dire: «Oui», +ou: «non». Quand il vous parle d’honneur, vous pouvez dire: «Je ne sais +pas si l’honneur est à cela ou à son contraire; car...» Oui, il y a bien +une différence entre le devoir et l’honneur, et quand le devoir se +présente comme étant l’honneur, il donne bien déjà un motif, il vous +suggère bien déjà une intention, il est bien déjà persuasif; il ne fait +pas de la métamorale; il est un moraliste humain; il n’est plus tout à +fait Dieu. C’est cette légère déchéance que je voulais marquer. «Il n’y +a pas de contrat social; il y a un quasi-contrat, terme très juridique», +disait M. Léon Bourgeois. Il n’y a pas d’impératif catégorique, +dirai-je; il y a, si l’on veut, un impératif «quasi-catégorique», ce +qui, malheureusement, n’est pas un terme juridique, ni usité; mais il +suffit de se faire entendre. + +D’autre part, on me dira: «Si le devoir présente comme sa raison, sa +raison unique, mais enfin sa raison, la considération de l’honneur, il +ne présente pas une raison _sui generis_; il fait ce que vous prétendiez +plus haut qu’il ne fait jamais; il emprunte une raison à un autre +impératif, ou plutôt il prend un autre impératif pour sa raison. Ne +voyez-vous pas que _l’honneur_ c’est _le beau_ et que le devoir, en vous +conseillant l’honneur, vous conseille simplement d’être une belle chose +et d’être digne d’admiration ou de faire des actes beaux et dignes qu’on +les admire; et par votre souci de vous distinguer du kantisme vous +faites simplement rentrer la morale dans l’esthétique.» + +Je ne crois pas; cela ne me déplairait pas horriblement; mais enfin je +ne crois pas. Il y a une différence sensible entre le beau et l’honneur. +Le beau excite l’admiration, l’honneur excite le respect et Kant ne s’y +est pas trompé quand il a montré le respect comme le sentiment qui +accompagne la réalisation du devoir. L’admiration s’attache à des choses +où est l’honneur, mais par cela seul qu’elle s’attache à des choses +aussi où l’honneur n’est pas, elle n’est pas le criterium de l’honneur +et l’honneur n’est pas le beau. + +--Il peut en être _une partie_, et pour prouver que ce n’est pas le beau +que le devoir invoque en recommandant l’honneur, vous devriez démontrer, +non pas que l’admiration s’applique à autres choses qu’à lui, mais qu’à +lui elle ne s’applique pas. + +--Mais non; j’ai seulement besoin de montrer que le beau moral est une +chose tellement différente du beau proprement dit qu’il est visible que +dans le beau moral s’ajoute un élément tout nouveau, et cela suffit pour +que la distinction soit très nettement établie. L’admiration qui +s’applique au beau moral est une admiration à laquelle s’ajoute le +respect et une manière de culte, choses qui n’entrent pas du tout dans +l’admiration pour le beau proprement dit; et pour dire, je crois, +beaucoup mieux, ce n’est pas le respect qui s’ajoute à l’admiration dans +le sentiment qu’on a pour le beau moral, c’est l’admiration qui s’ajoute +au respect; et le respect est le fond même. + +Ajoutez que l’admiration ne s’ajoute que _quelquefois_ au respect. Il +est des choses d’honneur que l’on respecte et que l’on n’admire pas. Des +choses d’honneur, on n’admire que celles où il y a de l’inattendu, de +l’extraordinaire, un grand effort, un grand sacrifice, de la continuité +aussi et une suite sans fléchissement, qui impose; mais pour toutes les +choses d’honneur et tous les actes d’honneur, quels qu’ils soient, on a +du respect. + +L’homme qui obéit au devoir, _ou_ obéit purement et simplement; _ou_, +s’il cède à la voix du devoir en tant que voix de l’honneur, est un +homme qui cherche quelque chose à respecter et qui veut le trouver en +lui. + +Il ne faut donc pas faire rentrer la morale dans l’esthétique. Elle +pourrait, non pas s’y perdre, mais s’y altérer, s’y compromettre avec +beaucoup de choses admirables, mais qui, pour admirables qu’elles sont, +ne sont pas elle. Les grands crimes sont admirables. Ce qui fait que +Guyau a tort, c’est que, donnant pour l’instinct moral toute la vie, il +donne malgré lui pour morales des choses qui n’ont aucun caractère de +moralité. Je vais trop loin? Mettons que, donnant pour l’instinct moral +_toute la vie belle_, toute la vie susceptible d’exciter l’admiration, +il donne malgré lui pour morales des choses qui n’ont aucun caractère de +moralité, parce qu’elles ne sont pas dignes de respect. + +Le tort de Nietzsche cherchant sa morale, car on sait qu’il la cherche, +est très analogue. Il consiste précisément à juger des choses selon le +criterium de l’admiration, et par conséquent à donner comme règle de vie +l’imitation de choses qui, quoique excitant l’admiration, ne sont pas +moralement belles le moins du monde; et c’est bien obéissant, en même +temps qu’à sa fougue de poète, à une secrète logique, qu’il en arrive de +temps en temps à faire l’éloge de la violence et du crime. Le tort de +Renan quand il a dit, sans y attacher du reste la moindre importance: +«La beauté vaut la vertu», ce qui paraissait à M. Tolstoï «une +effroyable stupidité» et ce qui n’est qu’un paradoxe un peu saugrenu, +c’est d’avoir, un instant, pris l’admiration pour criterium, ce qui tout +de suite l’amenait penser: «Un saint et une belle femme; ils sont beaux +tous deux; ils se valent.» + +Il faut donc se garder de croire qu’en proposant l’honneur comme mobile, +le devoir propose de poursuivre une beauté; il propose, ce qui est bien +différent, de chercher quelque chose que l’on puisse respecter et qui +peut-être, de plus, sera admirable, mais qu’il serait immoral de +rechercher pour l’admiration qui pourrait vous en revenir. Remarquez en +effet ce caractère très particulier du respect. C’est un sentiment, on +ne peut guère lui donner d’autre nom, qui semble en dehors de la +sensibilité, sur les limites, si l’on préfère, de la sensibilité; c’est +un sentiment qui n’apporte avec lui ni jouissance ni souffrance; c’est +un sentiment qui laisse sérieux, grave et froid; c’est un sentiment qui +ressemble le plus qu’il soit possible à une idée, sans en être une; +c’est un sentiment qui ne déprime ni n’exalte; car il n’est pas +l’humiliation et, même quand il s’adresse à vous-même, il n’a rien qui +ressemble à l’orgueil; c’est quelque chose comme un sentiment sans +sensibilité. + +A cause de cela, ni il n’apporte ni il ne promet à l’âme une jouissance +de sensibilité, et par conséquent il est précisément ce que le devoir +peut accepter comme auxiliaire sans crainte qu’il ne soit un mobile de +sensibilité, un attrait de plaisir. L’honneur accompagné du respect des +autres pour vous et du respect de vous pour vous-même, laisse le devoir +intact comme impératif, quasi intact, aussi intact qu’il est possible, +aussi intact qu’un impératif à qui l’on a demandé ses raisons et qui en +a donné une peut rester pur lui-même, aussi intact qu’une impulsion non +intentionnelle qu’on a réussi à transformer en intention peut rester +encore non intentionnelle. + +Le devoir qui donne pour raison l’honneur n’est plus lui-même, il faut +l’accorder; mais, en vérité, il n’est pas encore autre chose. + +Or, l’honneur étant considéré comme devenant le principe de la morale, +qu’est-ce bien que l’honneur? L’honneur est un sentiment qui, sans +envisager l’utilité personnelle et même en la méprisant, sans envisager +l’utilité sociale quoique ne la méprisant pas, mais ne s’y arrêtant +point, nous persuade que nous sommes les esclaves de notre dignité, de +notre noblesse, _de ce qui nous distingue d’êtres jugées par nous +inférieurs à nous_; et qui nous assure fermement qu’à cette dignité, +qu’à cette noblesse, _qu’au soin de ne pas déchoir_ nous devons +sacrifier tout, même la vie. + +Ce principe de morale ne peut pas se confondre avec ceux que nous avons +plus haut considérés. Il n’est pas l’intérêt _personnel général_, +l’intérêt bien compris d’une vie bien réglée sacrifiant le point à +l’ensemble et le moment présent à la suite des moments futurs; puisque +nous sentons qu’à cette partie que l’honneur nous convie à jouer nous +risquons la suppression de notre être tout entier. + +Il n’est pas l’utilité sociale, puisque nous sentons qu’en dehors même +de toute utilité sociale nous devons faire des actes pénibles qui ne +satisferont que nous, qui sans doute pourront avoir, à titre d’exemples, +une utilité sociale, mais lointaine et dans la considération de laquelle +nous n’entrons pas, qui ne pèse pas sur les décisions que l’honneur nous +conseille. + +Il n’est pas le stoïcisme précisément, il s’en accommode, il s’y +associe; mais il n’est pas lui; car maintenant la lutte contre les +passions n’est pas notre but, mais un moyen et une condition de notre +obéissance à notre principe et notre but étant placé plus loin, +consistant à être satisfaits de nous, non point négativement par la +_distinction_ faite en nous d’éléments mauvais, mais _positivement_, par +la _puissance_ en nous de réaliser des choses jugées par nous belles et +nobles ou au moins respectables. + +Il n’est point le sentiment de la vie belle et féconde, quoique moins +loin de ceci que de ce qui précède; car ce ne sont pas des choses +grandes, larges et magnifiques qu’il conseille précisément, mais des +choses respectables, et il n’exclut pas ou il ne risque pas, et tant +s’en faut, d’exclure les humbles, qui se sentiraient bien un peu exclus +ou mis au second rang par une morale se confondant, ou à peu près, avec +la magnificence de la vie. + +Il n’est point le sentiment et la volonté de la vie intense et +ultra-énergique; car il conseillera, certes, de se surmonter, de devenir +ce qu’on est, c’est-à-dire de mettre en valeur ses facultés et de vivre +dangereusement, très dangereusement, pour lui; mais tout cela pour lui +et non pas par volonté de puissance ou pour réaliser de la beauté. + +Il n’est pas, enfin, l’impératif catégorique lui-même; il n’est pas sec +et dur, quoiqu’il soit très impérieux; il n’est pas muet pour ainsi dire +et commandant du geste et du sourcil plutôt que de la parole, et il est +au contraire très éloquent; il est clair comme une idée, il est fort +comme une impulsion, il est riche comme un sentiment. + +Il est donc très particulier, très spécial, tout à fait _sui generis_. +Il est--ce que ne sont pas, comme nous l’avons vu, quelques autres +principes de moralité--tout à fait étranger aux animaux (quelques +semblants d’émulation à la course chez certaines bêtes étant faits rares +dont on ne saurait tirer grande conclusion et paraissant plutôt +imitation réciproque qu’émulation véritable). Il est proprement humain, +et quand les philosophes disent que la moralité commence à l’homme, je +ne les entends pas et je proteste; mais s’ils veulent dire par là que +l’honneur commence à l’homme, je les comprends et je leur dis oui. + +Il n’est point du tout étranger aux hommes du peuple, et bien au +contraire; il est en eux extrêmement net. L’homme du peuple dit, _au +moins_, à ses enfants: «Il ne faut pas faire cela. Est-ce qu’on est des +animaux?» Cela veut dire qu’il se sent obligé par quelque chose qui le +distingue d’êtres jugés par lui inférieurs à lui, par une dignité, par +une noblesse, ici par sa dignité d’homme, par sa noblesse d’homme. Les +animaux ont été inventés pour que le plus humble des hommes eût quelque +chose au-dessous de lui, et au-dessus de quoi il se sentît obligé à se +maintenir, et au niveau de quoi il se sentît obligé ne pas descendre. +L’homme est un suranimal et se sent tenu d’être au moins un suranimal. +Par quoi? Non point par la raison; il sait bien que les animaux en ont +et il faut être philosophe pour douter de cela. Non point par la morale +sociale; car les animaux ont une morale sociale et, souvent, extrêmement +élevée; mais par le sentiment de l’honneur personnel et de l’honneur de +l’espèce. + +C’est un sentiment essentiellement aristocratique; _aussi_ existe-t-il +dans le peuple, qui est tout plein de sentiments aristocratiques; c’est +un sentiment aristocratique en ce sens qu’il est inséparable du désir de +se distinguer de quelqu’un estimé inférieur. L’homme du peuple met son +honneur à se distinguer des animaux, d’abord; ensuite de tels et tels, +de sa classe, qui se conduisent bestialement et à qui il dit: «Tu n’as +pas honte», ce qui est le mot même de l’honneur; enfin de tels et tels +autres, placés plus haut que lui dans l’échelle sociale et qu’il prend +plaisir à constater inférieurs à lui, moins utiles, moins probes, moins +vaillants. L’honneur est toujours un sentiment aristocratique. + +Une des raisons de l’esclavage antique a été une idée morale, très mal +comprise, je le reconnais. L’homme, même très pauvre, voulait avoir +au-dessous de lui des hommes qui fussent des animaux, pour n’être pas +comme eux, pour se dire que commettre tels ou tels actes était descendre +au niveau des esclaves, pour appeler serviles les idées basses, les +sentiments bas et les actions basses. L’homme ancien voulait qu’il y eût +des esclaves, comme Flaubert voulait qu’il y eût des bourgeois, pour +n’en pas être un, les méprisant, mais en ayant évidemment besoin, +puisqu’il eût été désespéré qu’il n’y en eût plus. Et de fait il +définissait le bourgeois comme l’ancien définissait l’esclave: «tout +être ayant des façons basses de penser et de sentir».--Ce fut une parole +vraiment nouvelle que celle de Sénèque: _Servi sunt, immo homines_: «ce +sont des esclaves; non, ce sont des hommes». Il y avait dans cette +parole ceci: «L’honneur vrai consiste, non pas à ce qu’il y ait des +esclaves pour que nous puissions toujours nous considérer comme +supérieurs à quelqu’un; mais à ce qu’il n’y en ait point, pour que nous +soyons forcés de nous supérioriser nous-mêmes et de ne plus mépriser les +esclaves, mais ceux qui seraient dignes de l’être.» + +A ce propos, on a dit que l’honneur est un sentiment moderne que les +anciens n’ont pas connu. C’est une erreur. L’honneur chez les anciens +s’appelait _Aidôs_ et _Pudor_: «Ἀνέρες ἔστε, καὶ ἀιδῶ θέσθ’ ἐνὶ +θυμῷ»--«Soyez hommes et mettez l’honneur dans vos âmes» (Homère). «Ἀιδὼς +σωφροσύνης πλεϊστον μετέχει»--«L’honneur tient beaucoup de la sagesse» +(Thucydide). De soldats vaincus Tite-Live dit: _Accendit animos pudor, +verecundia, indignitas_»--«L’honneur, la honte, le sentiment de leur +indignité, enflamment leurs âmes». Juvénal dit: + + _Summum crede nefas vitam præferre pudori_, + +ce qui est la formule même de l’honneur: «Le dernier des crimes est de +préférer à l’honneur la vie.» + +Quelquefois, le plus souvent même, et c’est ce qui le purifie, car +l’honneur lui-même a besoin d’être purifié, l’être inférieur dont +l’honneur veut que vous vous distinguiez n’est pas réel, n’est pas connu +de vous, est _supposé_. Le père d’Horace fut un honnête homme, mais +c’était le père d’un satirique. Pour enseigner la morale à son fils il +lui disait: «Regarde un tel; il a dissipé son patrimoine; il est très +méprisé; regarde un tel, il a été surpris en adultère; il a une mauvaise +réputation.» C’était de la médisance morale ou de la morale médisante. +Nous avons en nous un Horace le père, qui souvent ne fait pas intervenir +de noms propres dans sa leçon. Nous nous disons: «Je ne sais pas s’il y +en a qui font ainsi, mais, _moi_, je ne suis pas de ceux-là.» Ici le +sentiment de l’honneur est en quelque sorte idéal. Il sort du domaine du +réel pour entrer dans celui du possible. Il suppose un certain nombre de +possibles parmi lesquels il y en a de méprisables dont il décide qu’à +tout hasard il faut se distinguer et se séparer soigneusement, +énergiquement et coûte que coûte. + +Et c’est ainsi que l’honneur, tout en restant toujours un sentiment +aristocratique, ne comporte pas toujours quelqu’un à mépriser, ne +comporte pas toujours le mépris de quelqu’un de réel et par conséquent +pourrait être le sentiment de _tous_ les citoyens, de tout un peuple, le +sentiment commun de tous les membres de l’humanité, sans qu’il en +manquât un: ils mépriseraient les possibles méprisables. + +L’honneur ne doit pas être confondu avec l’honorabilité qui, sans être +le contraire, est tout autre chose et qui rentre entièrement, selon moi, +dans la morale sociale. Nietzsche a fait remarquer, avec quelque +confusion, qu’au-dessus du premier progrès, qui consiste à agir, non en +considération du bien-être immédiat et momentané, mais en considération +des choses durables (morale des animaux supérieurs), l’homme a atteint +un degré plus élevé quand il agit selon le principe de l’honorabilité +(je traduis _Ehre_ par _honorabilité_ et non par _honneur_, parce que +c’est bien le sens, comme tout le contexte l’indique). Nietzsche entend +par honorabilité le fait d’être estimé des autres et aussi d’estimer les +autres: «Il honore et il veut être honoré; il conçoit l’utile comme +dépendant de son opinion sur autrui et de l’opinion d’autrui sur +lui-même.» Or ceci n’est pas proprement, ni même, quelquefois, pas du +tout, l’honneur; c’est _les honneurs_, les marques de considération +sociale et de respect social, et cela ressortit à la morale sociale. +C’est exactement dans ce sens que Montaigne emploie le mot _honneur_. +Quand il dit que «l’honneur est le principe des monarchies», il veut +dire, comme c’est prouvé par tous ses textes, que les distinctions +honorifiques accordées par le roi, ratifiées par l’opinion publique, +sont le grand mobile des vertus sociales dans une monarchie +aristocratique. Or ceci n’est pas l’honneur; c’est l’honorable. + +--Et par conséquent c’est déjà de l’honneur, si les mots ont un sens. + +--Oui, c’est le premier degré, si l’on veut, de l’honneur proprement +dit. C’est déjà de l’honneur, puisque c’est avoir des raisons de se +préférer à d’autres et se satisfaire, en dehors de toute jouissance +matérielle, dans cette préférence. Ce n’est pas l’honneur proprement +dit, puisque les raisons de se préférer ainsi nous viennent des autres, +non de nous-mêmes. + +--De nous-mêmes aussi, Nietzsche le dit. + +--Je veux bien. Alors trois degrés: 1º à son bien-être matériel préférer +l’estime qui nous vient des autres; 2º à son bien-être matériel préférer +l’estime qui nous vient d’autres, mais de ceux-là seulement que nous +estimons nous-mêmes, de sorte que c’est une estime contrôlée par nous, +ou, pour mieux dire, notre propre estime de nous, réfléchie avec +renforcement par celle de ceux qui sont estimés de nous; 3º à son +bien-être matériel préférer sa propre estime, quand bien même il ne se +trouverait personne pour nous estimer, ce qui devrait, certes, nous +faire réfléchir, mais ce qui ne devrait pas nous arrêter, si, tout +compte fait, nous nous sentions sûrs de l’honneur contenu dans notre +acte. + +Dans le premier cas, il y a un peu de sentiment de l’honneur; dans le +second, il y en a beaucoup plus; dans le troisième, il y a honneur pur. + +Le véritable honneur consiste à sentir par soi-même que l’on est «une +âme peu commune», comme dit le héros de Corneille, et qu’il est +indifférent, pour que cela soit, que cela soit constaté, que quelqu’un +au monde s’en aperçoive et le marque au tableau. On se sent alors, en +obéissant à sa loi, le législateur. + +Aristote avait très bien vu cela, j’entends que l’homme supérieur est sa +loi à lui-même à ce point même qu’il ne peut pas être soumis aux lois: +«Si un citoyen ou plusieurs sont tellement supérieurs qu’on ne puisse +les comparer aux autres, il ne faudra plus les regarder comme faisant +partie de la cité... Les lois ne sont nécessaires que pour les hommes +égaux par leur naissance et par leurs facultés; quant à ceux qui +s’élèvent à ce point au-dessus des autres, il n’y a pas de loi pour eux; +ils sont eux-mêmes leur propre loi; celui qui prétendrait leur imposer +des règles se rendrait ridicule et eux seraient peut-être en droit de +lui dire ce que les lions d’Antisthène répondirent aux lièvres plaidant +la cause de l’égalité entre les animaux...» + +Et il arrive ceci qu’au plus haut degré l’on devient le concurrent de +soi-même. On veut se distinguer non seulement des animaux, c’est trop +facile quoique ce soit déjà très appréciable; non seulement des hommes +que l’on voit inférieurs à ce qu’on est, c’est trop facile encore; non +seulement de ces êtres supposés, dont nous parlions, qu’on ne voudrait +pas être; mais encore de soi-même tel qu’on se voit. L’honneur est alors +une estime de ce que l’on serait si l’on était meilleur. L’honneur +consiste à vouloir mériter l’estime de celui qu’on pourrait devenir. +L’être inférieur de qui, maintenant, vous voulez vous distinguer, c’est +vous-même et ce sera toujours vous-même, quelque progrès sur vous-même +que vous puissiez accomplir. + +Nous rejoignons ici les formules de Nietzsche, si loin que nous fussions +de lui par notre principe, parce que tout ce qu’il veut pour satisfaire +la volonté de puissance on peut le vouloir, et il est naturel qu’on le +veuille pour satisfaire le sentiment de l’honneur et conquérir--car là +aussi il y a une conquête--l’estime, toujours fuyant devant nous, de +nous-mêmes. Faut-il se surmonter? Évidemment, pour se distinguer de +l’homme qu’on est et mériter l’approbation de l’homme qu’on aspire à +être, et cela indéfiniment.--Faut-il vivre dangereusement? Sans doute, +sinon tout à fait comme l’entend Nietzsche, du moins par ce fait seul +qu’on trouvera toujours des occasions où ce ne sera pas sans risques +qu’on pourra pleinement satisfaire ce qu’un honneur rigoureux appelle le +devoir.--Faut-il devenir celui qu’on est? Assurément, sinon tout à fait +comme Nietzsche le comprend, du moins en ce sens qu’on est un homme +d’honneur et qu’on ne le sera, relativement encore et toujours +relativement, qu’après des efforts persévérants pour le devenir. + +C’est dans cette morale de l’honneur, et je veux dire chez ceux qui ont +leur morale sous cette forme, que le devoir devient une passion. On sait +assez que dans la morale sociale le devoir devient quelquefois et même +assez souvent une passion. (_Dévouement_ à ses semblables: le soldat qui +meurt pour sa patrie, le capitaine de vaisseau qui meurt pour sauver ses +passagers, le mécanicien «qui meurt après avoir renversé la vapeur», +etc.) Mais le devoir devient une passion surtout chez ceux, peut-être +uniquement chez ceux, qui ont la morale de l’honneur. L’art de l’être +moral ou, sans art, le mouvement même de sa nature, consiste à faire une +passion de la lutte même contre les passions, de sorte qu’il ne reste +plus chez l’homme qu’une passion forte, celle qui combat et dompte +toutes les autres. Voilà l’art de l’être moral, et c’est le mérite des +stoïciens d’avoir bien connu cet art-là. + +Mais l’art ne suffirait pas, évidemment, à produire cet effet. Il faut +qu’une idée devenue idée fixe et cette idée fixe devenue idée-force, +mène ce combat contre les passions humaines. Mais encore comment une +idée fixe devient-elle idée force? En se pénétrant, en s’imprégnant de +passion. Ici de quelle passion l’idée fixe se pénètre-t-elle? De la +passion de l’honneur. + +«Je ferai cela, _parce que c’est mon idée_. + +--Oui; mais alors c’est une simple gageure. + +--Non, parce que je mets mon honneur à faire cela. + +--Votre honneur? + +--Oui... enfin, tout le monde n’en ferait pas autant et je le fais.» + +C’est cela; il faut que le désir de se distinguer, que l’idée de +perfection, et en langage humain cela veut dire l’idée d’élite, nous +soutienne dans cette lutte. Elle nous a _inspiré_ l’idée de cette lutte, +et dans cette lutte elle nous encourage et nous _appuie_. Alors +«l’honneur nous enflamme». Il est une passion et une passion ardente, +invincible. La passion contre-passions a détruit ou refoulé toutes les +passions et reste la passion maîtresse. L’_idée_ seule y aurait-elle +réussi? Évidemment non. Il a fallu que le devoir, ennemi des passions, +devînt, sous forme d’honneur, passion lui-même. + +Et, dès lors, ne vous étonnez plus que le devoir pousse un homme à +affronter les plus grands dangers et même à accepter la mort certaine; +il y pousse exactement comme la première venue des passions, comme +l’amour, la jalousie, l’ivrognerie ou le libertinage. Le devoir est +devenu une passion enivrante et même une passion mortelle. Et ce n’est +qu’ainsi qu’il est puissant. Le devoir n’est vraiment le devoir, le +devoir n’est pleinement le devoir que quand il est la passion du devoir. + +Et il s’est produit, ce me semble, ce phénomène psychologique assez +curieux. Le devoir était une impulsion impérative. On ne l’a pas accepté +comme impulsion. On lui a demandé ses raisons. Il n’en a donné qu’une +seule, mais il en a donné une, l’honneur; il est devenu persuasif. Mais +l’honneur devenu passion est redevenu impulsif et impératif, et c’est +lui maintenant qui ne donne plus ses raisons. C’est un détour, c’est une +randonnée. + +Et donc il n’y a rien de plus naturel que ceci que Kant ait jugé le +devoir impératif. + +--Comme si une idée pouvait être impérative! dit Schopenhauer. + +--Mais c’est que Kant voit cette idée alors qu’elle s’est pénétrée d’un +sentiment et alors que ce sentiment est devenu une passion, laquelle, +comme toutes les passions, est devenue impérieuse. + +Cette passion contre-passions est souvent d’une extrême violence. En +tant que passion, elle a besoin à son tour d’être réprimée. Elle devient +le point d’honneur, c’est-à-dire le défaut de l’homme qui se pique +d’honneur là où il n’est ni nécessaire ni utile, soit par habitude, soit +par jactance, soit par obéissance à un préjugé qui est né de l’honneur +mal compris ou compris étroitement. Car il y a de «faux jours +d’honneur», et il ne faut pas dire, comme Sertorius: «Je ne sais si +l’honneur a jamais un faux jour.» Le point d’honneur peut devenir cette +démangeaison de grandeur d’âme dont certains héros de Corneille sont +atteints, ou cette obstination à montrer de la volonté sans objet, de la +volonté pour l’exercice même de la volonté, travers que certains héros +de Corneille montrent aussi. C’est que, du moment qu’une idée devient +une passion, quelque «passion noble», comme dit Vauvenargues, qu’elle +puisse être, elle devient elle-même une excitation nerveuse qui altère +la santé de l’âme et contre laquelle la santé de l’âme doit réagir; la +santé de l’âme, c’est-à-dire ce que nous appelons bon sens, sens du +réel, discernement, mesure, raison. + +Mais où sera le criterium? Il sera l’utilité ou l’inutilité de cette +exaltation de l’honneur _pour nous_, considérés comme pouvant être +utiles, inutiles ou funestes à nos semblables. Si cette exaltation de +l’honneur 1º n’est utile en rien, ou pourrait être funeste aux autres +_actuellement_; 2º comme exercice de notre volonté, dépasse +vraisemblablement la mesure où notre volonté pourra _jamais_ être utile +aux autres et même atteint un point où elle pourrait leur être +nuisible;--alors il y a _chose pour rien_ ou chose pour un mal, et c’est +en deçà que nous devons nous tenir.--De même que l’ascétisme exagéré, +qu’il soit pratique indienne, pratique stoïcienne ou pratique +chrétienne, est une vanité quand il pousse jusqu’à ce degré où +l’endurance qu’il nous donne cesse de pouvoir être utile à qui que ce +soit, de même le point d’honneur est une enfance quand l’intrépidité ou +la magnanimité qu’il nous donne sont disproportionnées avec les services +que nous pouvons rendre et quand les actes mêmes qu’il nous inspire ne +servent à rien qu’à nous montrer forts. La limite est flottante, mais +elle n’est pas insaisissable aux yeux de la raison. + + * * * * * + +La morale de l’honneur a ceci de particulier qu’elle _semble_ bien être +antinomique, être en contradiction logique avec toutes les morales +connues. + +La morale de l’honneur _contrarie_ la morale utilitaire individuelle, +celle qui nous est commune avec les animaux; car enfin si je dois me +conduire conformément à ce qui me distingue des autres, c’est avant +tout, non seulement mon intérêt immédiat, mais mon intérêt général que +je dois mépriser. Me conduire de telle manière qu’il doive en résulter +pour moi un bien et un bien prolongé et permanent, c’est agir +conformément, non à l’égoïsme spontané, mais à l’égoïsme réfléchi, qui +est plutôt un égoïsme redoublé qu’il n’est le contraire de l’égoïsme; +c’est agir non seulement comme un animal, mais comme un végétal qui, +encore qu’il ne soit pas capable de réflexion, agit comme s’il +réfléchissait, en fendant péniblement la terre _pour_ arriver au complet +développement de son être et à sa plénitude, dans les caresses de l’air +et sous la bienfaisante influence du soleil. L’honneur, l’aspiration à +me satisfaire moi-même par la supériorité sur les autres, me commande de +mépriser cette aspiration commune à tous les êtres, la persévérance dans +l’être. Il y a plus d’honneur, d’honneur élémentaire, si l’on veut, à +suivre son instinct immédiat et instantané, qu’à calculer, d’une manière +mercantile, ce qui, ménagé, économisé et bien placé en ce moment, me +rapportera dans un temps donné de bons et agréables bénéfices. La morale +de l’honneur me commande de mépriser la morale bassement utilitaire de +la fourmi ou de l’abeille. Quel honneur voyez-vous à prévoir l’hiver et +le moment de l’indigence? C’est l’imprévoyance de la cigale, qui +ressemble, tout au moins, à de l’honneur. Elle est le sacrifice du moi +prévu ou qu’on pourrait prévoir, à l’expansion de l’être et à la +prodigalité joyeuse de l’être. L’étourderie est de l’honneur, en ce +qu’elle est l’opposé de l’égoïsme cauteleux, craintif et avare. Ce qu’il +y a de bon dans l’étourdi, c’est qu’il ne pense pas à lui-même. + +--Comment donc! Il ne pense qu’à lui! + +--Peut-être; mais le rangé y songe deux fois, trois fois, dix fois, ce +qui fait que relativement à celui-ci, l’étourdi n’y songe point. Il est +bien plus noble. La morale de l’honneur est contraire à une morale qui, +en son fond et de quelque nom qu’on l’appelle, est une sollicitude +raffinée, ingénieuse, réfléchie et profondément calculatrice à l’égard +de soi-même. + + * * * * * + +La morale de l’honneur _paraît_ de même très opposée à ce qu’on appelle +la morale sociale. La morale sociale est le fait de se conformer aux +mœurs ambiantes et le fait de se consacrer au bonheur des autres. Or la +morale de l’honneur d’abord me commande surtout de ne pas me conformer +aux mœurs ambiantes, ensuite de ne pas me consacrer au bonheur des +autres. + +De ne pas me conformer aux mœurs ambiantes; car l’honneur me commande +précisément de m’en distinguer, d’être quelqu’un de supérieur, de tendre +indéfiniment à l’ἄριστον τι. La méthode, qui serait sans doute un peu +grossière, mais la méthode qui se présenterait d’abord aux yeux et dont +il resterait toujours quelque chose dans une méthode plus méditée, la +méthode de la morale de l’honneur consisterait en ceci: connaître les +mœurs des hommes pour savoir ce qu’on ne doit pas imiter: + + Tous les hommes me sont à tel point odieux + Que je serais fâché d’être sage à leurs yeux; + +ou, tout au moins, tous les hommes sont tellement dignes... d’indulgence +que celui qui précisément a pour morale de ne pas être indulgent envers +soi-même, doit commencer par se conformer, non à leurs mœurs, mais à +quelque chose, sinon de contraire, du moins de très différent. Aux yeux +de la morale de l’honneur, les mœurs des hommes ne sont pas, sans doute, +le modèle dont il faut suivre le contraire; mais ils sont le modèle à ne +pas suivre. + +Et le second article de la morale sociale est qu’il faut se consacrer au +bonheur de ses semblables. Cela a très bon air. Mais, s’il vous plaît, +qu’est-ce que c’est que le bonheur de mes semblables? C’est ce qu’ils +désignent comme tel, pour que je m’y consacre. Or ce qu’ils comprennent +comme étant leur bonheur est une misère incomparable pour quelqu’un qui +a la morale de l’honneur pour guide. C’est leur prospérité matérielle, +c’est le succès de leurs affaires, c’est l’avancement de leurs enfants, +toutes choses qui, à un homme qui suit la morale de l’honneur, sont +complètement indifférentes. Si je me consacrais au bonheur de mes +semblables tel qu’ils l’entendent, je passerais la plus grande partie de +ma vie à recommander les fils de mes semblables à leurs examinateurs +pour qu’ils fussent reçus sans le mériter. La morale de l’honneur fait +difficulté à me le permettre. + +Remarquez ceci: _ou_ mes semblables sont assujettis à leurs intérêts +matériels, et la morale sociale m’ordonne de m’asservir, non à mes +intérêts matériels, il est vrai, mais aux leurs; cependant, malgré cette +différence, c’est encore m’appliquer à _des_ intérêts matériels, ce qui +est contraire à la morale de l’honneur;--_ou_ ils sont comme moi les +servants de la morale de l’honneur, et dès lors ils n’ont aucun besoin +que je me consacre à leurs intérêts. Donc, à tous les égards, la morale +de l’honneur paraît parfaitement en contradiction avec la morale +sociale. + + * * * * * + +La morale de l’honneur ne _paraît_ pas moins en contradiction avec la +morale sentimentale. La morale sentimentale, qui, du reste, n’est que la +morale sociale un peu ennoblie de _Gemuth_, comme Matthieu Arnold disait +que la religion est la morale adoucie de sentiment, consiste à suivre le +mouvement de sympathie qui nous pousse vers nos semblables et à tenir +compte de la sympathie que nos semblables nous montrent jusqu’à la +prendre pour juge de notre moralité. C’est quelque chose comme le +«aimez-vous les uns les autres», avec cette addition: «et estimez-vous +bon si vous êtes aimé». Cette morale, qui est excellente en ce qu’elle +commande, mais qui risque de se tromper en son criterium, car on peut +être aimé en dehors du bien, n’est probablement pas proche parente de la +morale de l’honneur. Celle-ci ne vous recommande point d’être aimé et de +vous faire aimer, car ce serait un motif très sensiblement taché +d’intérêt, très sensiblement égoïste; et surtout elle ne vous dit point +que la sympathie des autres soit la pierre de touche au témoignage de +quoi vous devez vous croire bon et louable. + +L’honneur est plus haut que cela et plus hautain. Il vous dira que bien +souvent, que le plus souvent peut-être, de quoi les hommes vous savent +gré, c’est de vous montrer favorables, non pas sans doute à leurs vices, +mais du moins à leurs faiblesses; que la sympathie universelle est +acquise à l’être inoffensif et conciliant, non à l’être véritablement +bienfaisant; qu’au contraire la plupart des grands bienfaiteurs de +l’humanité ont été plus tard bénis par elle, mais, pour commencer, +lapidés par elle, écartelés et crucifiés; et il ajoutera que c’est +précisément pour cela qu’il faut suivre la voie de l’honneur comme plus +difficile, plus dangereuse et plus belle. «Le sort qui de l’honneur nous +ouvre la carrière» n’est pas un sort agréable et ne jette point sur nos +pas les fleurs doux-odorantes de la sympathie. Il n’y a rien de commun +entre la morale de l’honneur et la morale sentimentale. «Morale +sentimentale, disait Nietzsche, morale de brebis.» La morale, et Dieu +merci, n’est pas une idylle. + + * * * * * + +La morale de l’honneur ne _paraît_ pas non plus bien d’accord avec la +morale stoïcienne, et peu s’en faut qu’elle ne la méprise un peu. +Certes, le stoïcisme _a son honneur_. Son honneur consiste à lutter +contre les passions et à les étrangler; et à se sentir, dans cette +lutte, supérieur, d’abord à elles, et ensuite à ceux qu’elles dominent. +Mais le stoïcisme se borne là; et, à bien considérer qu’il se borne là, +il se confond avec la morale utilitaire, ou au moins il rejoint cette +morale utilitaire, commune à nous et aux animaux, par laquelle nous nous +mettons simplement en garde, en bons calculateurs, contre ce qui +pourrait nous jouer de mauvais tours. + +Au fait, il n’y a rien de plus intéressé et il n’y a rien de moins +hasardeux que la morale stoïcienne. Elle consiste à ne rien mettre au +jeu, pour ne rien perdre. Il n’y a aucun déshonneur à cela, mais il n’y +a aucun honneur non plus. La vie est une lutte, dit l’expérience. Il y a +un moyen de ne pas se battre, dit le stoïcisme, c’est de ne se battre +que contre soi-même. La vie est un danger, dit l’expérience. Il y a un +moyen de ne courir aucun danger, dit le stoïcisme, c’est de ne pas se +mettre en route, c’est de ne pas s’embarquer et de se retenir des deux +mains, de toutes ses forces, au rivage. + +Il est vrai, mais nous n’aurons la sensation de nous distinguer que dans +l’action dangereuse, tentatrice, pleine de risques et pleine de pièges; +la lutte contre nos passions sans que nous les présentions aux +tentations n’est que la lutte contre nos désirs et nos rêves; en quoi +l’honneur est médiocre; mais ce qui est vraiment capable de nous donner +la récompense de l’honneur satisfait et de l’exciter encore à vouloir +être satisfait davantage, c’est la lutte contre nos passions à travers +tout ce qui est de nature à les tenter, à les séduire, à les caresser, à +les exciter, à les aviver et à les assouvir. + +La morale stoïcienne est une morale de timidité _en même temps que_ de +courage; c’est une morale de courage au service de la timidité; c’est +une morale de patience énergique, et ce que nous demandons c’est une +morale d’énergie patiente; c’est une morale qui consiste à se soumettre +et à se démettre; ce que nous demandons c’est une morale qui consiste à +s’affermir pour s’affirmer; c’est une morale d’où l’honneur se tire sain +et sauf; nous demandons une morale d’où l’on puisse tirer de l’honneur; +Horace dit: + + _Et mihi res non me rebus subjungere conor._ + +Le stoïcisme dit plutôt: + + _Non mihi res, sed me rebus subjungere disco._ + +Et c’est ce qu’Horace a dit, ce jour-là du moins, que nous répétons. Le +stoïcisme est honorable plutôt qu’il n’honore. + + * * * * * + +La morale de l’honneur n’est point d’accord non plus, ce semble, avec la +morale-science-des-mœurs qui, après tout, n’est que la morale sociale +un peu rectifiée. Un progrès constant réalisé par le bon +sens sur les mœurs bien étudiées et bien connues, voilà la +morale-science-des-mœurs-et-art-des-mœurs. Cela est louable; mais ce +progrès ne peut que suivre les mœurs pas à pas et leur obéir en leur +faisant quelques discrètes observations. Il nous semble voir un +Sganarelle qui, seulement, aurait quelque influence sur Don Juan, ou un +Don Quichotte qui irait où Sancho voudrait aller, mais qui lui verserait +de temps en temps, à dose supportable, un peu d’idéal. Qu’il n’y ait +morale qui puisse faire beaucoup plus sur la masse des hommes, nous +l’accordons; mais nous en voulons une cependant qui, tout en faisant +cela sur la masse des hommes, suscite des héros, ou plutôt--car les +héros n’ont pas besoin d’être suscités et ne se suscitent point--donne +aux héros leur formule, de quoi ils ne laissent pas d’avoir besoin ou +d’avoir cure pour s’entretenir. + +La morale-science-et-art-des-mœurs ne déprime pas l’instinct moral, mais +elle le stimule vraiment peu et se contente plus facilement qu’il ne se +contente. Elle est trop modeste. Elle n’est pas tout à fait +démocratique; mais elle n’est pas du tout aristocratique; elle ne dit +pas que la vérité morale soit dans le suffrage universel, mais elle la +met dans le suffrage universel légèrement retouché par des sages très +respectueux du suffrage universel. Nous ne sommes pas dans le marécage, +comme dirait Nietzsche; mais nous ne sommes pas sur l’Atlas, non pas +même sur la colline Callichore. + + * * * * * + +La colline Callichore, c’est peut-être la morale-expansion-de-la-vie, la +morale de Guyau; c’est bien le développement en beauté qu’elle +recommande et qu’elle souhaite; mais nous demandons: en quelle beauté? +parce qu’il y a des beautés de différents degrés et qu’il est peut-être +dangereux que l’homme, parce qu’il se sentira en beauté, en pleine vie +belle, croie être dans la morale. La morale-expansion-de-la-vie est trop +facile, ou du moins, ce qui offre le même danger, elle semble l’être. +N’est-elle point en son fond la morale de Montaigne, ou n’a-t-elle pas +au moins avec la morale de ce stoïcien des jardins d’Épicure un assez +étroit parentage? Certes, il ne faut pas camper la sagesse sur un mont +escarpé et sourcilleux; mais il ne faut pas non plus trop assurer aux +hommes qu’on aille droit à elle par des routes unies, fleuries, +gazonnies et doux-fleurantes. + + * * * * * + +La morale de l’honneur, quoique plus rapprochée des idées ou plutôt de +l’état d’âme de Nietzsche que de toute autre chose, n’est point d’accord +non plus avec Nietzsche. D’une part, si elle accepte et prend pour elle +ses formules les plus éclatantes et les plus habituelles (se surmonter, +vivre dangereusement, devenir celui qu’on est), elle repousse ou elle +écarte son principe même: agir par volonté de puissance. Ce n’est pas +par volonté de puissance qu’agit l’homme d’honneur, c’est par volonté de +respect de soi; et quand Nietzsche s’amuse à dire que la propreté est la +première des vertus et que la psychologie est une dérivation du goût de +propreté et que le progrès humain n’est pas autre chose que le progrès +de la propreté, c’est, plus ou moins confusément, de la morale de +l’honneur qu’il a l’idée, et _ce n’est plus de la sienne_. + +D’autre part, les deux morales de Nietzsche, quoique dérivant d’une idée +très juste, sont éliminées par la morale de l’honneur, _qui n’en a pas +besoin_, la morale de l’honneur s’appliquant aussi bien au plus humble +des animaux de troupeau qu’au plus glorieux des animaux d’élite. La +morale de l’honneur enseigne au plus humble qu’il a son honneur et des +devoirs qui en découlent; elle reconnaît seulement que ces devoirs +augmentent en nombre et en grandeur et en rigueur à mesure que l’homme +est placé plus haut dans l’échelle sociale, dans l’échelle +intellectuelle et dans l’échelle des forces; que par conséquent il y a +plusieurs morales différemment dures, différemment lourdes et aussi +prescrivant des devoirs en vérité très différents; mais aussi que toutes +ces morales ont un principe commun et une maxime commune: se respecter, +se faire respectable à ses propres yeux; et que par conséquent ces +différentes morales, au point de vue de leur principe, n’en font qu’une, +ce qui rétablit l’unité, quoique variété, du genre humain. + + * * * * * + +Et enfin la morale de l’honneur, sur quoi nous nous sommes assez étendu +dans la partie discussive de cet essai pour n’y revenir que pour +mémoire, se sépare de la morale kantienne en ce qu’elle abandonne +l’impératif catégorique pour un impératif qui sans aucun doute est +persuasif et conditionnel. Elle croit et ici elle approuve Schopenhauer +donnant assaut à Kant, que jamais, sauf en religion, en état mystique, +l’homme n’obéit à un pur commandement, à un commandement _im-mobile_, à +un commandement métalogique, mais toujours à un commandement qui +raisonne, à un commandement qui se justifie, et elle croit que la raison +que donne l’impératif quand on l’interroge est un sentiment et que ce +sentiment est le sentiment de l’honneur;--ou elle croit, ce qui me +paraît revenir au même, que l’impératif _se présente_ sous forme +d’impératif à celui qui croit et sous forme persuasive d’honneur à celui +qui veut qu’on raisonne; sous forme d’impératif à celui qui est en état +mystique et sous forme persuasive d’honneur à celui qui est en état +rationnel. + + * * * * * + +La morale de l’honneur paraît donc bien en contradiction avec toutes les +morales connues; et de fait il y a entre elle et toutes ces morales des +différences qui sont très nettes; mais aussi j’affirme qu’elle rejoint +toutes ces morales et qu’elle va même jusqu’à les absorber par la raison +qu’elle les contient. Toutes les morales, après avoir disparu, par +hypothèse, reparaissent quand on les considère au point de vue de +l’honneur, et elles reparaissent, à mon avis, plus pleines, plus +consistantes et plus vivantes. + +La morale élémentaire, commune aux hommes et aux animaux supérieurs: +sacrifier l’intérêt immédiat à l’intérêt, personnel encore, mais général +et s’étendant sur toute une vie, est contenue déjà dans la morale de +l’honneur, ou contient un principe d’honneur, mais en tout cas ressortit +à la morale de l’honneur. Que ce soit par sentiment ou par notion de +l’utile que l’animal ou l’homme sacrifie ainsi son intérêt immédiat, ce +n’est pas douteux; mais il y a déjà chez l’homme un sentiment d’honneur +à faire ainsi. La preuve, bien frappante selon moi, c’est que ce +sacrifice, ceux d’entre les hommes qui sont inférieurs aux animaux _ne +le font pas_ et se livrent à la jouissance immédiate malgré la +sollicitation de leur intérêt personnel général. Ceux-là donc, très +nombreux, bien entendu, qui font ce sacrifice sont guidés partie par le +sentiment de leur intérêt, partie par le sentiment de l’honneur, par +cette pensée: il n’est pas digne de moi--et que serais-je? pire qu’un +animal--de me tuer pour satisfaire mon goût pour le manger, le boire ou +le stupre. C’est de l’honneur, de la dignité, une dignité élémentaire, +mais c’est bien un commencement, en deçà duquel quelques-uns restent. Et +c’est précisément en remontant d’ici, à travers toutes les morales, à la +morale la plus élevée, que nous saisirons bien et les différents devoirs +qu’imposent les différentes morales et ceci que toutes, de plus en plus, +se rattachent à l’honneur comme à leur principe, _ou_, et cela m’est +égal, _sont plus elles-mêmes_ quand elles s’y rattachent. + + * * * * * + +La morale sociale, commune à l’homme et à quelques-uns des animaux +supérieurs, est ennoblie et renforcée par la morale de l’honneur, de +telle sorte qu’on se demande presque ce qu’est la morale sociale quand +elle n’est pas la morale de l’honneur elle-même et si, quand elle ne +l’est point, elle n’est pas immorale. J’ai touché plus haut ce point. +Mais s’il est parfaitement vrai qu’il est immoral d’être sociable, parce +que les mœurs des hommes sont plutôt mauvaises qu’elles ne sont bonnes, +il n’est pas moins vrai, et il l’est davantage, qu’il faut fréquenter +les hommes pour ne pas leur montrer une hostilité qui est contraire à la +charité, à la bonté, à la bienveillance et qui évidemment dessèche le +cœur. Or comment à la fois fréquenter les hommes, c’est-à-dire, en +somme, prendre leurs mœurs, et rester pur? Il n’y a qu’un moyen, c’est +de les fréquenter en leur donnant de bons exemples et _pour_ leur donner +de bons exemples. Et il n’y a rien qui à la fois soit plus conforme à +l’honneur et qui le confirme et le fortifie davantage. La nécessité même +de fréquenter les hommes vous rengage donc dans l’honneur, ou plutôt de +cette double nécessité de fréquenter les hommes et de ne pas prendre +leurs mœurs résulte cette nécessité aussi d’être plus ferme dans +l’honneur qu’on ne le serait restant solitaire. + +Et aussi la morale sociale nous commande d’aider nos pareils, de nous +consacrer à eux. Et c’est une chose qui serait épouvantable si elle +était ce qu’elle est, telle qu’elle est et toute seule, puisqu’elle +consisterait à aider nos semblables dans toutes les infamies, ou au +moins malpropretés, où ils ont besoin d’être aidés et demandent à +l’être. Mais dès que, dans cette morale sociale, vous faites entrer +comme un grain de morale de l’honneur, tout aussitôt elle change +complètement. Vous vous mettez, et largement, au service de vos +semblables dans les limites de ce que l’honneur vous permet et vous +conseille. Dès lors vos semblables, forcés de ne vous demander que ce +qui est honorable, sont obligés à pratiquer l’honneur eux-mêmes et +dirigent leur activité du côté des régions où ils savent que vous pouvez +et voulez les aider; de sorte que, non seulement vous n’êtes associés à +vos semblables que pour le bien, mais qu’encore, à cause du concours +qu’ils espèrent de vous, vous êtes excitateurs de vos semblables dans le +sens du bien. + +Et de tout cela il faut conclure que la morale sociale est +abominablement immorale quand elle est la morale sociale, et qu’elle ne +devient morale que quand elle est sociabilité où intervient le sentiment +de l’honneur. Et comme, en dernière analyse, ce dont la société a le +plus besoin, non pour pouvoir vivre, mais pour pouvoir vivre longtemps, +non chaque jour, mais pour tous les jours, c’est un certain degré +d’honnêteté, le véritable homme insocial, antisocial, c’est l’homme trop +sociable et qui ne songe qu’à plaire à la société; le véritable homme +social, c’est l’antisociable, c’est l’insociable, à condition qu’il se +mêle cependant un peu à ses semblables pour leur donner l’exemple de +l’honneur et pour les aider, ce qu’ils remarqueront et ce qui les fera +réfléchir, strictement dans les limites de l’honneur pur. + +Comme dans la morale élémentaire, la moralité consiste à préférer son +bien personnel général à sa jouissance immédiate, de même, dans la +moralité sociale, la morale consiste à préférer le bien social général +et permanent au bien-être social immédiat; et cette distinction c’est +l’homme d’honneur qui la fait, et cette préférence c’est l’homme +d’honneur qui l’enseigne. Il en résulte que la morale sociale sera +subordonnée à la morale de l’honneur ou qu’elle ne sera pas. Donc il en +résulte que quand elle existe, ou elle est étroitement enveloppée de la +morale de l’honneur, ou elle est la morale de l’honneur elle-même. + + * * * * * + +La fade morale sentimentale semble bien, comme nous l’avons assez +marqué, n’avoir aucun rapport avec l’âpre et virile morale de l’honneur. +Cependant, non seulement on peut concilier celle-ci avec celle-là; mais +encore on peut dire que celle-là n’a agréé à quelques philosophes que +vue à travers celle-ci et que, si ce milieu avait disparu, la morale +sentimentale serait apparue dans une nudité honteuse qui eût fait +reculer ses partisans les plus passionnés. + +Faire de la sympathie que nous montrent nos semblables le criterium du +bien, le criterium de notre moralité, le criterium de ceci que nous +sommes dans la bonne voie, ce serait un pur cas d’aliénation mentale, si +nous ne nous persuadions qu’en nous aimant c’est le sentiment de +l’honneur que suivent ceux qui nous aiment. Être aimé ne prouve rien, +non pas même qu’on soit aimable, encore moins qu’on soit digne d’être +aimé, encore bien moins qu’on soit digne d’être aimé pour ses vertus. Il +ne prouve absolument rien du tout. L’amour souffle où il veut. Et cette +comparaison de l’amour avec un souffle venu des régions du hasard est si +juste que les Romains appelaient la popularité _aura popularis_. Or +l’amour de nos semblables pour nous c’est la popularité. Et la +popularité est la fille même du hasard. Elle naît exactement, non pas +même d’un je ne sais quoi, ce qui est encore quelque chose, quelque +chose qu’on n’a pas encore défini, mais elle naît littéralement d’on ne +sait quoi et d’on ne saura jamais quoi. Elle est un des scandales de la +raison. Avec elle on n’a pas même la règle de la négative et l’on ne +peut pas dire, ce qui serait une certitude, que son existence est signe +qu’elle est imméritée. Elle est méritée quelquefois, elle est imméritée +souvent. Elle porte avec elle-même son incertitude touchant ses mérites. +Elle est ce qui n’est signe de rien. + +Et il en faut dire autant de la popularité restreinte, de ce que +j’appellerai, si l’on veut, la popularité domestique. Un homme--rien de +plus fréquent--est adoré de sa femme, de ses enfants, de sa belle-mère +(j’ai vu cela), de quelques amis. C’est le dernier des bohèmes, des +fous, des égoïstes et des apaches. Rien n’irrite davantage l’honnête +homme dévoué aux siens et dont toutes les vertus sont méconnues et, qui +plus est, attribuées à son voisin, le bohème et l’apache. Il en est +ainsi, s’il y a une providence, précisément _pour que_ l’honnête homme +ne tienne pas compte de la sympathie de ses semblables et pour qu’il ne +donne pas dans la morale sentimentale. + +Tant y a que la morale sentimentale porte en elle un terrible germe +d’erreur. + +_Mais_, si l’on fait intervenir dans la morale sentimentale le sentiment +de l’honneur et du respect, comme font évidemment tous ceux qui ont tenu +compte de cette morale, alors elle se transforme immédiatement. Si l’on +suppose que l’on ne sera aimé qu’en proportion de sa vertu et de son +honneur, qu’en proportion de ce qui _devrait_ en effet vous faire aimer, +alors il n’y a rien de plus raisonnable que la morale sentimentale. La +morale sentimentale est fondée par des moralistes naïfs sur la sympathie +humaine, non telle qu’elle est, mais telle qu’elle devrait être; non +telle qu’elle est, mais telle qu’elle serait si elle avait honte de ce +qu’elle est. Et comme, malgré tout, il arrive que la sympathie humaine +ne se trompe pas et va en effet là où elle devrait aller toujours; +comme, surtout, elle se trompe sur l’application de ses sentiments et +souvent aime bien par amour de la vertu et de l’honneur, mais des gens +qui en sont absolument dépourvus et à qui elle les attribue, le +moraliste a été un peu autorisé, pourvu qu’il fût un peu myope, à dire: +soyez sûrs que la sympathie humaine tend toujours à la vertu et à +l’honneur (ce qui est à peu près vrai), et si vous vous sentez l’objet +de la sympathie, concluez (c’est ici qu’est l’erreur) que vous êtes +vertueux, et donc recherchez la sympathie de vos semblables. + +C’est ainsi que la morale de l’honneur rejoint la morale de la +sympathie, à la condition que la sympathie soit bien placée. On peut +dire que tout le théâtre de Corneille est fondé sur la morale de la +sympathie, car ce que les héros et héroïnes recherchent, c’est bien +d’être aimés; seulement ils ont le culte de l’honneur et sont persuadés, +et avec raison, que ceux qu’ils aiment l’ont aussi et qu’ils ne seront +aimés qu’en raison de leur culte pour l’honneur, qu’ils ne seront aimés +qu’_en l’honneur_ comme d’autres ne sont aimés qu’en Dieu. Dans ces +conditions, morale d’honneur et morale de sympathie se confondent. La +morale de l’honneur _est_ la morale de sympathie elle-même, à supposer +que les sympathies sont morales et à ne vouloir que de celles qui le +sont. + +La morale de l’honneur peut encore bien s’accorder avec le stoïcisme. +Elle le complète. Elle en accepte complètement le principe: lutte contre +toi-même; car il est bien évident que la première _distinction_ que nous +devions et aussi que nous puissions chercher, c’est celle qui consiste à +ne point s’aimer et à n’être point désarmé contre soi-même par le +sentiment de ses mérites. De plus, nous avons vu que la morale de +l’honneur, dans ce désir qu’elle inspire à l’homme de se distinguer +d’êtres inférieurs à lui, ou d’êtres supposés inférieurs à lui, ne +laisse pas de lui indiquer un être particulièrement dont il doit se +distinguer, à savoir lui-même, qu’il doit dépasser, à savoir lui-même, +qu’il doit surmonter, à savoir lui-même et, jusqu’à ce point, la morale +de l’honneur, non seulement donne la main au stoïcisme, mais elle est le +stoïcisme.--Passé ce point, elle le complète _et lui donne son sens_. +Car enfin pourquoi lutter contre ses passions et se surmonter soi-même? + +--Pour cela même, pour dompter ses passions. + +--Mais, c’est un sport! + +--C’est un beau sport. + +--C’est donc de la beauté que vous voulez faire? Il y a d’autres +manières, peut-être moins sombres et moins tristes de faire de la +beauté. + +--Pour dompter les passions qui sont laides. + +--C’est donc de la beauté que vous voulez faire. Il y a d’autres +manières, et moins sombres, et moins tristes, de faire de la beauté, et +peut-être même avec ces passions que vous méprisez. + +--Pour ne pas être dévoré par les passions, ce qui rend malheureux. + +--C’est donc le bonheur que vous recherchez? Vous êtes des épicuriens. + +Ils ont pourtant raison; seulement ils ne songent pas à introduire dans +la loi du devoir le vrai sentiment qui la vivifie. Ils connaissent très +bien ce sentiment, mais ils ne le reconnaissent pas; je veux dire qu’ils +l’éprouvent, mais qu’ils ne le démêlent point. C’est bien par honneur +que vous agissez; c’est bien pour vous distinguer d’autres êtres jugés +par vous inférieurs à vous et de vous-même jugé par vous inférieur à ce +que vous pourriez devenir; de telle sorte que, de victoire en victoire, +d’homme surmonté en homme surmonté, se réalise ce sage parfait qui est +un Dieu; c’est bien pour cela que vous agissez, certainement; mais vous +ne l’avez pas suffisamment démêlé et, manque de cela, votre morale +paraît quelque chose comme un jeu sublime. + +Elle se comprend elle-même dès qu’elle sait qu’elle est le _nisus_ +éternel de l’humanité voulant toujours laisser quelque chose derrière +elle. + +Et remarquez que le reproche, qu’on fait avec quelque apparence de +raison à votre morale, à savoir d’être trop individualiste et de ne +guère pousser l’homme au dévouement envers ses semblables, disparaît +aussitôt quand c’est d’honneur que l’on parle et non plus seulement de +vertu stoïque. L’homme d’honneur comprend, il me semble, de soi-même, de +par le sentiment qui le remplit, qu’il ne se distinguera et qu’il ne +méritera son propre respect, que quand, non content d’étrangler ses +passions dans sa cave et de s’abstenir et de supporter et de s’isoler, +il agira sur les autres dans le sens de l’amélioration morale. Vous le +faites, certes, par votre prédication; mais il est évidemment honorable +de le faire par l’action, par l’élaboration des législations meilleures, +par la répression et la correction et le relèvement des peuples qui +entraveraient le progrès de la civilisation morale, etc. + +Et... vous le faites par la prédication! Pourquoi le faites-vous? Je ne +sais pas trop. La prédication suppose qu’on veut une humanité tout +entière pénétrée des préceptes qu’on lui présente. Voudriez-vous que +toute l’humanité s’abstînt et supportât, c’est-à-dire fût composée +d’individus isolés les uns des autres, et c’est-à-dire ne fût plus +l’humanité? Votre morale, si excellente, conduit à faire un genre humain +d’ascètes anachorètes. Aussi ne visez-vous point l’humanité en prêchant. +Vous visez le petit nombre de ceux qui sont capables de vivre comme +vous, mais qui n’y ont pas encore songé, laissant volontairement de côté +la majorité du genre humain. Je rêve mieux pour vous et je dis qu’il y a +au fond de vos principes mêmes un principe de vie qui pourrait être +proposé à l’humanité tout entière: guerre aux passions, non pour se +faire invincibles, mais pour vaincre le mal sous toutes ses formes. Quel +mal? Le mal de déchoir. + +Ainsi la morale de l’honneur replacée dans le stoïcisme, et je dis +replacée parce qu’elle y est chez elle, fait un stoïcisme élargi, +agrandi, plus actif et plus vivant. + + * * * * * + +La morale de l’honneur peut rectifier et compléter de même la +morale-science-et-art-des-mœurs. Il est dans votre nature, car vous êtes +surtout un savant, un studieux, de considérer la «réalité morale», les +mœurs des hommes, principalement pour les étudier, car vous êtes un +savant, un studieux, mais aussi pour en tirer une leçon à l’usage des +hommes et même au vôtre. Fort bien. Or vous n’en tirerez aucune leçon, +du moins j’ai cru le démontrer, si vous ne les rapportez pas, comme à +une pierre de touche, comme à un instrument de contrôle, comme à un +instrument de jugement, à un idéal de mœurs que vous vous serez formé. +Bon gré mal gré, vous ferez intervenir cet idéal dans tout projet, si +modeste soit-il, «d’amélioration» de vos semblables ou de vous-même, que +vous aurez fait. Or, cet idéal, quel sera-t-il? Un des idéals, +assurément, que les diverses morales que nous avons examinées ont +inventés et proposés aux hommes. Or j’ai cru montrer qu’ils ont tous +quelque chose d’insuffisant; nous voilà ramenés à l’idéal honneur comme +étant celui qu’inconsciemment peut-être vous consulterez à chaque +amélioration de détail, que vous, très modeste et ne voulant procéder +que par progrès insensibles, vous proposerez. + +Mais je dis que, particulièrement vous, c’est à l’idéal honneur que vous +vous adresserez instinctivement, et peut-être sans le savoir, dès que +vous ferez de «l’art moral». Car vous, peut-être avec raison, vous +n’êtes pas un sentimental, et vous n’êtes pas un eudémoniste et ne +croyez guère au bonheur; et vous n’êtes pas un poète et vous n’êtes +guère partisan de la vie expansive ou de la vie intense et violente; +vous êtes un sage très modéré dans ses ambitions pour l’humanité et un +peu sceptique sur les puissances de l’humanité. Soyez sûr qu’à quoi vous +songerez, qu’à quoi vous songez plus ou moins consciemment toutes les +fois que vous envisagez une amélioration possible, c’est à ceci: plus +d’_humanité_ entre les hommes, moins de violences, moins de +meurtrissures, moins de cruautés. Comme vous êtes surtout _instruit_ des +mœurs des hommes, vous êtes ennemi de ce que vous voyez bien qui leur +fait faire le plus de sottises, à savoir de leurs passions basses et +leurs passions hautes, et c’est assurément à un certain milieu et +entre-deux que vous voudriez les arrêter, avec un progrès lent dans ce +sens. Or c’est à l’instinct de l’honneur que, dans ce dessein, vous +faites appel. Toutes vos améliorations se ramèneront à ceci: soyez +corrects, soyez dignes, n’admettez pas des institutions qui sentent la +vengeance, c’est-à-dire l’animalité, qui sentent l’ambition désordonnée, +c’est-à-dire la sauvagerie, qui sentent la torpeur et l’inertie, +c’est-à-dire la végétalité et même la végétalité inférieure. Tout cela +c’est de l’honneur d’homme et de l’honneur que peuvent comprendre les +hommes de toutes classes et de tout rang, ce qui est précisément ce +qu’il vous faut. + +Et voyez comme aussitôt que ce principe est, je ne dirai pas introduit +auprès de vous, car vous l’avez, mais mieux connu, mieux saisi, votre +préoccupation principale prend tout son sens. Certes, on n’a jamais +assez connu les mœurs des hommes pour adapter et ajuster à chacune de +leurs tendances, dans la mesure juste, comme correctif, le principe de +l’honneur: «Il est digne de vous, qui êtes ambitieux, de l’être d’une +façon qui vous distingue de l’ambitieux vulgaire; il est digne de vous, +qui êtes colérique, de ne l’être que contre ce qui est bas et vil, pour +vous distinguer de ceux qui le sont d’une façon puérile et infantile; +etc.» La science des mœurs devient alors le diagnostic, qui n’est jamais +assez informé, et l’art moral devient une médication employant une +panacée, mot qui fera sourire, mais une panacée a formes multiples et +toujours appropriée au tempérament du malade. L’art des mœurs est l’art +d’introduire dans les mœurs autant de sentiment de l’honneur qu’elles en +pourront comporter dans telle situation donnée, ce qui comporte les +connaître à fond et avoir mesuré toutes leurs faiblesses et toutes leurs +forces. + + * * * * * + +La morale de l’honneur s’accommode encore de la morale de Guyau, de la +morale expansion de la vie, et elle la complète heureusement. La morale +c’est la vie en beauté. Je le veux bien; mais à quoi reconnaîtrons-nous +la beauté? Quel sera le criterium de la beauté? C’est ce que Guyau n’a +jamais dit, et c’est pour cela que sa morale reste flottante, parce que +_ce qui semble beau_ est partout et par conséquent tout est moral. Mais +si nous arrivons à savoir ce qui est humainement beau et si nous +démêlons que ce qui est humainement beau c’est tout ce qui nous élève +au-dessus de quelque chose jugé par nous indigent; comme le sens de la +beauté et le sens de la vie et le sens de la vie belle se fait lumineux +et presque précis! Et comme alors, oui, je puis dire: être moral c’est +vivre; vivre véritablement étant augmenter en moi la valeur de la vie. +Car maintenant, j’ai en mains une _valeur_, ce que je n’avais pas tout à +l’heure. Il a suffi de cela, mais c’était tout, pour que le système, +sans changer en soi, eût toute sa vertu. Il me dirigeait vraiment de +tous les côtés; il me dirige maintenant de tous les côtés encore, mais +avec une boussole très exacte qui me fait éviter les écueils de chaque +région et dans chaque région me fait voguer par une mer sûre vers des +terres fécondes. + + * * * * * + +Puisque Nietzsche, comme M. Fouillée a raison de le dire, a un point de +départ qui n’est pas très différent de celui de Guyau, si tant est qu’il +ne soit pas le même, de la morale de l’honneur appliquée au +nietzschéisme, nous dirons à peu près la même chose. La morale de Guyau +devient la morale de l’honneur dès que par la beauté de la vie on entend +l’honneur, et la morale de Nietzsche est la morale de l’honneur +elle-même si, ce qui n’est pas certain, mais ce qui est probable, par +héroïsme il a entendu la joie de l’honneur qui se satisfait. Si nous +rencontrions toujours les formules favorites de Nietzsche quand nous +exposions la doctrine de l’honneur comme principe de la morale, c’est +que tout ce qui est signe de force est signe de force morale, et tout ce +qui est exercice de force est exercice de force morale, à une certaine +condition, et qu’il ne reste plus à savoir que pour quelle cause et dans +quel dessein la force se met en action, pour savoir si elle est morale +ou si elle ne l’est pas; et le seul tort de Nietzsche, considérable il +est vrai, est d’avoir cru que la force est morale en soi, ou, puisqu’il +récuse le mot moral, d’avoir cru que la force est, en soi, la bonne +règle de notre développement. + +Il a dit, en bon Allemand négateur du droit: «Vous dites que c’est la +bonne cause qui justifie la guerre? Je vous dis que c’est la bonne +guerre qui sanctifie toute cause.» Voilà ce qui nous sépare; mais s’il +avait compris une fois pleinement ce qu’à chaque instant il est tout +près de comprendre, que la force se trompe sur elle-même comme la +faiblesse, et qu’il faut à la force un criterium de son bon ou mauvais +emploi, toutes ses directions générales le menaient à préconiser et à +introniser la force noble, et c’est-à-dire celle qui se méprise +elle-même quand elle n’est pas conforme à l’honneur. Et c’est ce qu’il +dit lui-même le jour où à sa formule: «L’homme est quelque chose qui +doit se surmonter», laquelle toute seule n’est encore rien, il ajoute: +«Que votre amour de la vie soit l’amour de vos plus hautes espérances et +que votre plus haute espérance soit la plus haute pensée de la vie», +équation entre l’amour de la vie élevée et l’amour de ce qu’on espère de +la vie, c’est-à-dire un progrès sur soi-même. + +Tous les «signes de noblesse» de Nietzsche sont des signes du désir chez +l’homme de se distinguer de ceux qui sont contents d’eux-mêmes, et aussi +de soi-même trop facilement content de soi. Et comme son stoïcisme est +un stoïcisme d’action, que ce stoïcisme d’action soit dominé et dirigé +par ce sentiment que l’homme doit se dominer et dominer les autres pour +l’honneur de l’humanité, toute sa philosophie devient celle du courage +au service du bien. + +Elle devient celle de Montaigne en un jour de stoïcisme chrétien: «O la +vile chose et abjecte que l’homme s’il ne s’élève au-dessus de +l’humanité!--Voilà un bon mot et un utile désir, mais pareillement +absurde; car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée +plus grande que le bras et d’espérer enjamber plus que l’étendue de nos +jambes, cela est impossible et monstrueux, ni que l’homme se monte +au-dessus de soi et de l’humanité; car il ne peut voir que de ses yeux +et saisir que de ses prises. Il s’élèvera si Dieu lui prête +extraordinairement la main; il s’élèvera, abondamment et renonçant à ses +propres moyens et se laissant hausser et soulever par des moyens +purement célestes. C’est à notre foi chrétienne, non à la vertu stoïque +de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose.»--Il est vrai, +dirai-je; mais, même sans avoir recours à la foi, en langage +philosophique, cela veut dire: l’homme doit se surmonter et ne peut pas +se surmonter; c’est donc d’accomplir sur lui un miracle qu’on lui +demande quand on lui dit: «Surmonte-toi», et il est étrange qu’un +incrédule comme Nietzsche l’y convie; mais ce miracle, si l’homme y +croit, il commence à être accompli; s’il s’y applique avec une énergie +qui sera en raison de l’intensité de sa foi, il sera à demi accompli; et +c’est-à-dire que, sans se surmonter, l’homme aura atteint ses limites, +surmontant tout ce qu’il _paraissait_ être et tout ce que lui-même +croyait qu’il était. Or cet acte de foi, point de départ de toutes ces +nobles démarches et de cette métamorphose quasi divine, c’est un acte de +foi en l’honneur, en l’honneur, reste peut-être et peut-être signe de +notre céleste origine. + + * * * * * + +Et enfin que la morale de l’honneur soit la morale même de Kant avec une +sorte d’addition qui ne fait que la modifier, qui ne fait que la ramener +à être persuasive comme toutes les morales non religieuses, qui ne fait +que la laïciser, si l’on me permet ce badinage, c’est ce que tout cet +essai aura déjà suffisamment mis en lumière. La morale de Kant commande, +la morale de l’honneur persuade impérativement par la bouche d’un +personnage qui commande par un conseil, mais qui très rapidement revient +lui-même à commander sans phrases. La morale de l’honneur explique la +morale de Kant, ou plutôt fait qu’elle s’explique; elle fait parler la +grande muette; elle desserre les lèvres scellées de l’Impératif. + +Du reste, elle lui laisse tout son caractère. Il est vrai encore que +toute action inspirée par des mobiles intéressés n’est pas morale et que +ne _s’achemine_ à être morale qu’une action inspirée par des mobiles +intéressés et par un «commencement d’amour de Dieu», c’est-à-dire du +bien pour lui-même. Il est vrai encore que l’échelle des valeurs des +actions est établie par cette considération que plus une action s’écarte +de l’intérêt de l’agent et se rapproche d’une idée pure, plus elle est +morale. Mais il n’est plus vrai qu’elle doit se rapprocher d’un pur rien +ou d’un quelque chose qui ne dit rien. Elle doit se rapprocher de l’idée +à la fois la plus élevée et la plus capable de s’élever sans cesse et la +plus universelle et la plus capable d’être universelle. + +Il est vrai encore qu’une action inspirée par la seule sensibilité n’est +pas morale; mais il n’est plus vrai que «le sentiment même de la pitié +et de la compassion tendre est _à charge_ à l’homme bien intentionné +quand il intervient avant l’examen de cette question: où est le devoir? +et qu’il est le principe de la détermination qu’on prend, parce qu’il +vient troubler l’action de ses sereines maximes; et qu’aussi lui faut-il +souhaiter d’y échapper pour n’être plus soumis qu’a cette législatrice, +la Raison». Non, cela n’est pas vrai; et Schiller a raison en son +épigramme: «Je sers volontiers mes amis, mais, hélas je le fais avec +plaisir; j’ai un remords.--Eh bien, efforce-toi de le faire avec +répugnance, et ce sera le devoir.» Ce qui est vrai, c’est que l’_accord_ +entre la sensibilité et la raison est le signe du vrai et qu’il faut +souhaiter, non pas d’échapper à la sensibilité, mais qu’elle se +rencontre avec la raison. Or cet accord ne peut être indiqué par un +commandement sec, froid et silencieux, mais par une instigation +chaleureuse et éloquente qui tienne déjà un peu de la sensibilité. C’est +celle de l’honneur. L’honneur est le médiateur entre la sensibilité et +la raison; il est l’interprète de la raison auprès de la sensibilité. + +Au fond, Kant établit bien la morale sur l’honneur quand il observe que +le sentiment qui _reçoit_, pour ainsi parler, la loi morale dans le cœur +de l’homme, c’est le respect. Le respect, c’est ce que la sensibilité +_a_ pour le commandement moral. Or respecte-t-on un commandement pur et +simple? Non; on lui obéit quand on ne peut pas faire autrement. Ce qu’on +respecte, depuis la simple déférence jusqu’à la vénération et jusqu’au +culte, c’est la raison du commandement ou le caractère de celui qui +commande. Ce qu’on respecte dans le commandement moral, c’est l’honneur +qu’il nous donne pour sa raison ou le personnage de l’honneur sous +lequel il nous apparaît. C’est cela qu’on peut respecter et que l’on +respecte. En trouvant, et très bien, le lien entre la loi morale et la +sensibilité, le levier entre la loi morale et la sensibilité, Kant a +trouvé ce à quoi, vraiment et réellement, _in actu_, nous obéissons +quand nous sommes moraux. Quand nous sommes moraux nous nous respectons, +quand nous nous respectons nous sommes moraux; quand nous avons trouvé +ce qui en nous est non aimable--pour nous c’est nous tout entier--mais +respectable, et quand c’est à cela que nous nous attachons, nous sommes +moraux. Et donc Kant, je ne dirai peut-être pas a fondé la morale sur +l’honneur, mais il l’a _vue_ fondée sur lui. + +Son criterium même est plein de cette idée; car agir de telle manière +que nous puissions vouloir que la maxime d’après laquelle nous agissons +soit une loi universelle, prenez garde, il y a de la sensibilité +là-dedans; il y a un commencement de sensibilité; c’est vouloir avoir +l’honneur d’être le législateur du genre humain; je dis trop? oui; eh +bien, c’est vouloir avoir l’honneur de pouvoir se considérer comme +législateur du genre humain; c’est dire: «J’agis bien; si tout le monde +faisait ainsi...»; et ce n’est pas forcément de l’orgueil; ce n’est pas +nécessairement de la fierté; mais c’est un sentiment d’honneur très vif, +c’est le sentiment de s’être distingué de beaucoup d’autres jugés +inférieurs à nous. Kant est tout plein de l’idée d’honneur. La morale de +l’honneur ne fait que prendre Kant par un certain biais et le rendre +plus accessible. Elle ne fait que mettre un pont entre son escarpement +et nous. + + * * * * * + +La morale de l’honneur, j’ai cru le prouver, s’adresse à tous, à tous +elle fait appel et tous peuvent la recevoir. Mais à tous elle propose de +se distinguer, de s’élever au-dessus de quelqu’un, fût-il supposé, de se +faire préférables. Elle est tout entière, grâce peut-être à une +interprétation particulière, mais enfin elle est tout entière dans le +fier mot de Nietzsche que j’ai déjà cité, mais que je veux comme saluer +en finissant: «Gardons-nous de rabaisser nos privilèges à être les +privilèges de tout le monde»; car il s’agit d’être privilégiés, d’être +plus haut, d’être les élus. Or nos privilèges, ce sont nos devoirs. +Nietzsche le dit encore: «Compter nos privilèges et leurs exercices au +nombre de nos devoirs.» Nos privilèges, c’est d’être en quelque chose +plus forts, en quelque chose plus intelligents, en quelque chose plus +vertueux que d’autres. Or autant de privilèges, autant de devoirs; et +plus nous avons de privilèges, plus nous avons d’obligations, et c’est +ce que l’honneur commande. Nous devons nous considérer, tous tant que +nous sommes, puisque chacun de nous a son petit côté de supériorité, +_nous devons nous considérer comme des privilégiés du devoir_. + +Remarquez que, comme il arrive souvent, la formule de Nietzsche peut se +retourner et rester vraie. Nous ne devons pas rabaisser nos privilèges à +être les privilèges de tout le monde. Nous devons aussi rabaisser nos +privilèges à être les privilèges de tout le monde; c’est-à-dire vouloir +que tout le monde pratique nos vertus et faire tous nos efforts pour +qu’ils les pratiquent; et c’est en effet ce que les plus saints d’entre +nous veulent de tout leur cœur. Mais pourquoi vouloir cette égalité? +Pour en sortir. Pourquoi vouloir que nos privilèges soient rendus +communs? Pour en chercher d’autres. Pourquoi vouloir que les devoirs +pratiqués par nous soient pratiqués par tout le monde? Pour nous créer +d’autres devoirs, plus grands, plus lourds, plus impérieux et plus +nobles, ou les mêmes poussés plus loin. Et ainsi de suite et toujours, +et voilà la formule de Nietzsche réintégrée: nous aurons toujours des +devoirs dont nous serons toujours jaloux comme de privilèges. + +Et l’humanité, d’échelons en échelons, se surmontera toujours, les plus +élevés tendant la main à ceux qui seront restés plus bas, ayant un +double désir, une double volonté, qui n’a rien de contradictoire, d’être +toujours rejoints, et d’être toujours supérieurs. + +Ainsi le veut l’Honneur, qui est le Devoir à l’état dynamique, qui fut +le roi des combats sanglants, qui peut devenir le roi des combats +pacifiques, le roi des rivalités salutaires, le roi des émulations +sacrées, à la conquête, toujours à faire, jamais faite, toujours +essayée, toujours commencée, toujours espérée, de la souveraine vertu, +qui est le souverain bien. + + * * * * * + +J’aurais peut-être dû--et aussi bien c’est peut-être ce que je devrais +toujours faire--ne pas écrire ce volume; et me contenter de transcrire +cette ligne d’Alfred de Vigny: «L’honneur, c’est la poésie du devoir.» + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + I. Avant Kant 1 + II. La morale de Kant 38 + III. Le néo-kantisme 80 + IV. La morale sans obligation ni sanction 104 + V. La morale de Nietzsche 139 + VI. La morale science-des-mœurs 215 + VII. La morale de l’honneur 257 + + +Poitiers.--Société française d’imprimerie. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76607 *** |
