summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/76606-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '76606-0.txt')
-rw-r--r--76606-0.txt5919
1 files changed, 5919 insertions, 0 deletions
diff --git a/76606-0.txt b/76606-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..27042a2
--- /dev/null
+++ b/76606-0.txt
@@ -0,0 +1,5919 @@
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76606 ***
+
+
+
+
+
+
+ VIE
+ DE RANCÉ,
+
+ PAR
+ M. LE Vte DE CHATEAUBRIAND.
+
+ SECONDE ÉDITION,
+ REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE
+
+
+ PARIS
+ H.-L. DELLOYE, Éditeur.
+
+ SE VEND:
+ A LA LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES
+ PALAIS-ROYAL, PÉRISTYLE MONTPENSIER, 214.
+
+
+
+
+IMPRIMÉ PAR BÉTHUNE ET PLON, A PARIS.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ Dédicace VII
+ Avertissement de cette seconde édition IX
+ Avertissement de la première édition XI
+ Livre premier 4
+ Livre deuxième 53
+ Livre troisième 137
+ Livre quatrième 165
+
+
+
+
+DÉDICACE
+
+
+A la mémoire de l’abbé Séguin, prêtre de Saint-Sulpice, né à Carpentras
+le 8 août 1748, mort à Paris, à 95 ans, le 19 avril 1843.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+DE CETTE SECONDE ÉDITION
+
+
+J’ai suivi dans cette édition tous les changements qui m’ont été
+indiqués. On ne peut me faire plus de plaisir que de m’avertir quand je
+me suis trompé: on a toujours plus de lumière et plus de savoir que moi.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+DE LA PREMIÈRE ÉDITION
+
+
+Je n’ai fait que deux dédicaces dans ma vie: l’une à Napoléon, l’autre à
+l’abbé Séguin. J’admire autant le prêtre obscur qui donnait sa
+bénédiction aux victimes qui mouraient à l’échafaud, que l’homme qui
+gagnait des victoires. Lorsque j’allais voir, il y a plus de vingt ans,
+mesdemoiselles d’Acosta (cousines de madame de Châteaubriand, alors au
+nombre de quatre, et qui ne sont plus que deux), je rencontrais, rue du
+Petit-Bourbon, un prêtre vêtu d’une soutane relevée dans ses poches: une
+calotte noire à l’italienne lui couvrait la tête; il s’appuyait sur une
+canne, et allait, en marmottant son bréviaire, confesser, dans le
+faubourg Saint-Honoré, madame de Montboissier, fille de M. de
+Malesherbes. Je le retrouvai plusieurs fois aux environs de
+Saint-Sulpice; il avait peine à se défendre d’une troupe de mendiantes
+qui portaient dans leurs bras des enfants empruntés. Je ne tardai pas à
+connaître plus intimement cette proie des pauvres, et je le visitais
+dans sa maison, rue Servandoni, nº 16. J’entrais dans une petite cour
+mal pavée; le concierge allemand ne se dérangeait pas pour moi:
+l’escalier s’ouvrait à gauche au fond de la cour, les marches en étaient
+rompues; je montais au second étage; je frappais; une vieille bonne
+vêtue de noir venait m’ouvrir: elle m’introduisait dans une antichambre
+sans meubles où il n’y avait qu’un chat jaune qui dormait sur une
+chaise. De là je pénétrais dans un cabinet orné d’un grand crucifix de
+bois noir. L’abbé Séguin, assis devant le feu et séparé de moi par un
+paravent, me reconnaissait à la voix: ne pouvant se lever, il me donnait
+sa bénédiction et me demandait des nouvelles de ma femme. Il me
+racontait que sa mère lui disait souvent dans le langage figuré de son
+pays: «Rappelez-vous que la robe des prêtres ne doit jamais être brodée
+d’avarice.» La sienne était brodée de pauvreté. Il avait eu trois
+frères, prêtres comme lui, et tous quatre avaient dit la messe ensemble
+dans l’église paroissiale de Sainte-Maure. Ils allèrent aussi se
+prosterner à Carpentras sur le tombeau de leur mère. L’abbé Séguin
+refusa de prêter le serment: poursuivi pendant la révolution, il
+traversa un jour en courant le jardin du Luxembourg, et se sauva chez M.
+de Jussieu, rue Saint-Dominique-d’Enfer. En quittant le Luxembourg pour
+la dernière fois en 1830, je passai de même à travers le jardin
+solitaire avec mon ami, M. Hyde de Neuville. De tristes échos se
+réveillent dans les cœurs qui ont retenu le bruit des révolutions.
+
+L’abbé Séguin rassemblait, dans les lieux cachés, les chrétiens
+persécutés. L’abbé Antoine, son frère, fut arrêté, mis aux Carmes et
+massacré le 2 septembre. Quand cette nouvelle parvint à Jean-Marie, il
+entonna le _Te Deum_. Il allait déguisé, de faubourg en faubourg,
+administrer des secours aux fidèles. Il était souvent accompagné de
+femmes pieuses et dévouées; madame Choque passait pour sa fille; elle
+faisait le guet et était chargée d’avertir le confesseur. Comme il était
+grand et fort, on l’enrôla dans la garde nationale. Dès le lendemain de
+cet enrôlement, il fut envoyé avec quatre hommes, visiter une maison,
+rue Cassette. Le ciel lui apprit ce qu’il avait à faire: il demande avec
+fracas que les appartements lui soient ouverts. Il aperçoit un tableau
+placé contre un mur et qui cachait ce qu’il ne voulait pas trouver. Il
+en approche, soulève avec sa baïonnette un coin de ce tableau, et
+s’aperçoit qu’il bouche une porte. Aussitôt, changeant de ton, il
+reproche à ses camarades leur inactivité, leur donne l’ordre d’aller
+visiter les chambres en face du cabinet que dérobait le tableau. Pendant
+que la religion inspirait ainsi l’héroïsme à des femmes et à des
+prêtres, l’héroïsme était sur le champ de bataille avec nos armées:
+jamais les Français ne furent si courageux et si infortunés. Dans la
+suite l’abbé Séguin, ayant vu quel parti on pouvait tirer de la garde
+nationale, était toujours prêt à s’y présenter. Le mensonge était
+sublime, mais il n’en offensait pas moins l’abbé Séguin, parce qu’il
+était mensonge. Au milieu de ses violents sacrifices, il tombait dans un
+silence consterné qui épouvantait ses amis. Il fut délivré de ses
+tourments par suite du changement des choses humaines. On passa du crime
+à la gloire, de la république à l’empire.
+
+C’est pour obéir aux ordres du directeur de ma vie que j’ai écrit
+l’histoire de l’abbé de Rancé. L’abbé Séguin me parlait souvent de ce
+travail, et j’y avais une répugnance naturelle. J’étudiai néanmoins, je
+lus, et c’est le résultat de ces lectures qui compose aujourd’hui la Vie
+de Rancé.
+
+Voilà tout ce que j’avais à dire. Mon premier ouvrage a été fait à
+Londres en 1797, mon dernier à Paris en 1844. Entre ces deux dates, il
+n’y a pas moins de quarante-sept ans, trois fois l’espace que Tacite
+appelle une longue partie de la vie humaine: «_Quindecim annos, grande
+mortalis ævi spatium._» Je ne serai lu de personne, excepté de quelques
+arrière-petites-nièces habituées aux contes de leur vieil oncle. Le
+temps s’est écoulé; j’ai vu mourir Louis XVI et Bonaparte; c’est une
+dérision que de vivre après cela. Que fais-je dans le monde? Il n’est
+pas bon d’y demeurer lorsque les cheveux ne descendent plus assez bas
+pour essuyer les larmes qui tombent des yeux. Autrefois je barbouillais
+du papier avec mes filles, Atala, Blanca, Cymodocée; chimères qui ont
+été chercher ailleurs la jeunesse. On remarque des traits indécis dans
+le tableau du Déluge, dernier travail du Poussin: ces défauts du temps
+embellissent le chef-d’œuvre du grand peintre, mais on ne m’excusera
+pas: je ne suis pas Poussin, je n’habite point au bord du Tibre, et j’ai
+un mauvais soleil.
+
+
+
+
+VIE DE RANCÉ.
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+
+Don Pierre Le Nain, religieux et prieur de l’abbaye de la Trappe, frère
+du grand Tillemont et presque aussi savant que lui, est reconnu comme le
+plus complet historien de Rancé. Il commence ainsi la vie de l’abbé
+réformateur:
+
+«L’illustre et pieux abbé du monastère de Notre-Dame de la Trappe, l’un
+des plus beaux monuments de l’ordre de Cîteaux, le parfait miroir de la
+pénitence, le modèle accompli de toutes les vertus chrétiennes et
+religieuses, le digne fils et le fidèle imitateur du grand saint
+Bernard, le révérend père _dom Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé_, de
+qui, avec le secours du ciel, nous entreprenons d’écrire l’histoire,
+naquit à Paris, le 9 janvier 1626, d’une des plus anciennes et illustres
+familles du royaume. Il n’y a personne qui ne sache qu’elle a donné à
+l’Église monseigneur Victor Le Bouthillier, évêque de Boulogne, depuis
+archevêque de Tours, premier aumônier de M. le duc d’Orléans;
+monseigneur Sébastien Le Bouthillier, évêque d’Aire, prélat d’une piété
+singulière; et à l’État Claude Le Bouthillier, sieur de Pons et de
+Foligny, qui fut d’abord conseiller au parlement de Paris, ensuite
+secrétaire d’État, et quelques années après surintendant des finances et
+grand-trésorier des ordres du roi. Cette famille, qui tirait son origine
+de Bretagne et touchait de parenté aux ducs de cette province, a été
+encore plus ennoblie par la sainteté de celui dont nous écrivons la vie.
+
+»Son père se nommait Denis Le Bouthillier, seigneur de Rancé, maître des
+requêtes, président en la chambre des comptes et secrétaire de la reine
+Marie de Médicis. Il épousa Charlotte Joly, de laquelle il eut huit
+enfants: cinq filles, qui se firent religieuses presque toutes, et trois
+garçons. Le premier, Denis-François Le Bouthillier, fut chanoine de
+Notre-Dame de Paris; le second fut notre digne abbé; le troisième est le
+chevalier de Rancé, qui servit Sa Majesté en qualité de capitaine du
+port du Marseille et de chef d’escadre.
+
+»Comme notre abbé avait été baptisé en la maison de son père sans les
+cérémonies ordinaires de l’Église, elles furent suppléées le 30 mai 1627
+en la paroisse de Saint-Côme et Saint-Damien. L’éminentissime cardinal
+de Richelieu fut son parrain, et lui donna le nom d’Armand-Jean; il eut
+pour marraine Marie de Fourcy, femme du marquis d’Effiat, surintendant
+des finances.»
+
+Tel est le début du Père Le Nain. Le désert se réjouit, le réformateur
+de la Trappe se montre au monde entre Richelieu, son protecteur et
+Bossuet, son ami. Il fallait que le prêtre fût grand pour ne pas
+disparaître entre ses acolytes.
+
+Le frère aîné de Rancé, Denis-François, le chanoine de Notre-Dame,
+était, dès le berceau, abbé commendataire de la Trappe; la mort de Denis
+rendit Armand le chef de sa famille: il hérita de l’abbaye de son frère
+par cet abus des bénéfices convertis en espèce de biens patrimoniaux.
+Admis dans l’ordre de Malte, quoiqu’il fût devenu l’aîné, ses parents le
+laissèrent dans la carrière de l’Église.
+
+Le père de Rancé, frappé des dispositions de son fils, lui donna trois
+précepteurs: le premier lui montrait le grec, le second le latin, le
+troisième veillait sur ses mœurs; traditions d’éducation qui remontaient
+à Montaigne. Les parlementaires étaient alors très-érudits, témoin
+Pasquier et le président Cousin. A peine sorti des langes, Armand
+expliquait les poètes de la Grèce et de Rome. Un bénéfice étant venu à
+vaquer, on mit sur la liste des recommandés le filleul du cardinal de
+Richelieu; le clergé murmura, le P. Caussin, jésuite et confesseur du
+roi, fit appeler l’abbé en jaquette. Caussin avait un _Homère_ sur sa
+table, il le présenta à Rancé: le petit savant expliqua un passage à
+livre ouvert. Le jésuite pensa que l’enfant s’aidait du latin placé en
+regard du texte, il prit les gants de l’écolier, et en couvrit la glose.
+L’écolier continua de traduire le grec. Le P. Caussin s’écria: _Habes
+linceos oculos_; il embrassa l’enfant, et ne s’opposa plus aux faveurs
+de la cour.
+
+A l’âge de douze ans (1638), Rancé donna son _Anacréon_. Cette précocité
+de science est suffisamment démontrée possible par ce que l’on sait de
+Saumaise et des enfants célèbres. Rancé, à 68 ans, dans une lettre à
+l’abbé Nicaise, s’avoue l’auteur du commentaire.
+
+L’_Anacréon_ grec parut sous la protection du cardinal de Richelieu;
+Chardon de La Rochette a fourni la traduction de l’épître dédicatoire.
+On la pourrait faire plus précise, non plus exacte. Il est curieux
+d’entendre celui qui devait dédaigner le monde parler à celui qui
+n’aspirait qu’à en devenir le maître: l’ambition est de toutes les âmes;
+elle mène les petites, les grandes la mènent.
+
+L’épître ouvre par ces mots:
+
+ «Au grand Armand-Jean, cardinal de Richelieu, Armand-Jean Le
+ Bouthillier, abbé,
+
+ »Salut et longue prospérité. Ayant appris de bonne heure à me pénétrer
+ des sentiments de reconnaissance, etc.
+
+ »La langue grecque est aussi la langue des saintes Écritures, etc.
+
+ »J’ai donné à l’étude de cette langue les mêmes soins qu’à celle des
+ Romains, etc.
+
+ »Me dévouant tout entier au service de votre Éminence...»
+
+C’est une des immortalités contradictoires de Richelieu d’avoir eu pour
+panégyristes Rancé, scoliaste d’_Anacréon_, et Corneille, qui devint à
+son tour pénitent: _les Horaces_ sont dédiés au persécuteur du _Cid_.
+
+Les scolies, dans l’_Anacréon_ de Rancé, suivent une à une les odes: les
+pièces à la louange du jeune traducteur, imprimées à la tête de
+l’ouvrage, ne donnent guère une idée de l’avenir du saint. Dans les
+colléges il y avait une sorte d’enfance mythologique, qui passait d’une
+génération à l’autre. «Quels vœux formes-tu, chantre de Téos, dit un des
+rapsodes de ces pièces, brûles-tu pour Bathille, pour Bacchus, pour
+Cythérée? Aimes-tu les danses des jeunes vierges, voici Armand (de
+Rancé) qui l’emporte sur Bathille et sur les jeunes vierges; si tu
+possèdes Armand, vis heureux.»
+
+Singulière annonciation du saint. Je me souviens qu’un de nos régents
+nous expliquait en classe l’églogue d’Alexis: Alexis était un écolier
+indocile, qui refusait d’écouter les paroles de son affectueux maître.
+Candide pudeur chrétienne!
+
+Rancé subséquemment jeta au feu ce qu’il lui restait du tirage de
+l’_Anacréon_, dont on trouve néanmoins des exemplaires à la Bibliothèque
+du roi. Un voyageur anonyme, qu’on sait être aujourd’hui l’abbé Nicaise,
+dans un voyage fait à la Trappe du vivant de Rancé, raconte une
+conversation qu’il eut avec l’abbé. Celui-ci lui dit: «qu’il n’avait
+gardé dans sa bibliothèque qu’un exemplaire de l’_Anacréon_, qu’il avait
+donné cet exemplaire à M. Pellisson, non pas comme un bon livre, mais
+comme un livre fort propre et fort bien relié, que dans les deux
+premières années de sa retraite, avant que d’être religieux, il avait
+voulu lire les poètes, mais que cela ne faisait que rappeler ses
+anciennes idées, et qu’il y a dans cette lecture un poison subtil, caché
+sous des fleurs, qui est très-dangereux, et qu’enfin il avait quitté
+tout cela[1].»
+
+ [1] _Correspondances de l’abbé Nicaise_, 5 vol. in-4º (Bib. royale).
+
+Il écrivait à l’abbé Nicaise, le 6 avril 1692: «Ce que j’ai fait sur
+_Anacréon_ n’est rien de considérable; qu’est-ce que l’on peut penser à
+l’âge de douze ans qui mérite qu’on l’approuve! j’aimais les lettres et
+je m’y plaisais, voilà tout.»
+
+Protégé de Richelieu et chéri de la reine-mère, Rancé entrait dans la
+vie sous les auspices les plus heureux. Marie de Médicis avait pour lui
+une tendresse d’aïeule; elle le tenait sur ses genoux, le portait, le
+baisait; elle dit un jour au père de Rancé: «Pourquoi ne m’avez-vous pas
+encore amené mon fils? je ne prétends pas être si long-temps sans le
+voir!» On aurait pris ces caresses pour le comble de la fortune; mais
+elles venaient de la veuve de Henri IV et de la mère de la femme de
+Charles Ier. Il ne manquait rien à l’opulence de l’écolier: pourvu d’un
+canonicat de Notre-Dame de Paris, et abbé de la Trappe, il jouissait du
+prieuré de Boulogne près de Chambor, de l’abbaye de Notre-Dame-du-Val,
+de Saint-Symphorien de Beauvais; il était prieur de Saint-Clémentin en
+Poitou, archidiacre d’Outre-Mayenne dans l’église d’Angers et chanoine
+de Tours, faveurs obtenues de Richelieu par le crédit d’_Anacréon_.
+
+Vers cette époque le jeune Bouthillier aurait eu à subir une épreuve:
+Richelieu s’était brouillé avec Marie de Médicis. La reine italienne
+aurait mieux fait de continuer d’élever le Luxembourg et l’aqueduc
+d’Arcueil, de perfectionner son propre portrait gravé en bois par
+elle-même. Bouthillier le père, qui demeurait attaché à la fortune de
+Marie, voulut contraindre Rancé à cesser d’aller chez son parrain; Rancé
+resta fidèle au cardinal, et le vit secrètement jusqu’à sa mort. Telles
+sont les traditions conservées dans les biographies, mais la chronologie
+les renverse; lorsque Marie de Médicis se réfugiait dans les Pays-Bas,
+Rancé n’avait que trois à quatre ans.
+
+Richelieu mourut le 4 décembre 1642, dans la dix-huitième année de son
+ministère: le génie est une royauté par l’ère de laquelle il faut
+compter. _Le Père Joseph_, _Marion de Lorme_, _la Grande pastorale_,
+sont des infirmités ensevelies avant celui auquel elles furent
+attachées.
+
+Sous la régence d’Anne d’Autriche et le ministère de Mazarin, Rancé
+poursuivit son éducation. Dans ses cours de philosophie et de théologie,
+il obtint des succès que la société d’alors voyait avec un vif intérêt:
+il dédia sa thèse à la mère de Louis XIV. Un jour, poussé par un
+professeur qui appuyait son opinion sur un passage concluant d’Aristote,
+il répondit qu’il n’avait jamais lu Aristote qu’en grec, et que, si l’on
+voulait lui produire le texte, il tâcherait de l’expliquer. Le
+professeur ne savait pas le grec; ce que Rancé avait soupçonné. Alors
+l’abbé cita de mémoire l’original, et fit voir la différence qui
+existait entre le texte et la version latine.
+
+Rancé eut le bonheur de rencontrer aux études un de ces hommes auprès
+desquels il suffit de s’asseoir pour devenir illustre, Bossuet. Rancé
+commença par la cour et finit par la retraite, Bossuet commença par la
+retraite et finit par la cour; l’un grand par la pénitence, l’autre par
+le génie. Dans sa licence, Bossuet n’atteignit qu’à la seconde place;
+Rancé obtint la première. On attribua ce succès à sa naissance: Rancé
+n’en triompha pas; Bossuet n’en fut point humilié.
+
+Rancé prêcha avec succès dans diverses églises. Sa parole avait du
+torrent, comme plus tard celle de Bourdaloue; mais il touchait davantage
+et parlait moins vite.
+
+Dans l’année 1648, s’ouvrit la Fronde, tranchée dans laquelle sauta la
+France pour escalader la liberté. Cette bacchanale entachée de sang,
+brouille les rôles; les femmes devinrent des capitaines; le duc
+d’Orléans écrivait des lettres adressées _à mesdames les comtesses
+maréchales-de-camp dans l’armée de ma fille contre le Mazarin_.
+
+Broussel, le conseiller, était le grand homme; Condé, un petit
+personnage tenu en cage à Vincennes par un prêtre; le coadjuteur
+attendait à Saint-Denis le sac de Paris. On égorgeait le voisin, et l’on
+se consolait par des vers:
+
+ En voyant ces œillets qu’un illustre guerrier...
+
+Mazarin et Turenne étaient des amoureux, l’un de la reine, l’autre de
+madame de Longueville, tandis que Charles Ier tombait sous la hache de
+Cromwell et que la fille de Henri IV mourait de froid au Louvre. Chaque
+jour voyait naître des gazettes: _Le Courrier français_ et _le Courrier
+extravagant_ étaient écrits en vers burlesques; à peine rencontre-t-on
+parmi des choses insipides quelques lignes comme celle-ci:
+
+ «Le jeune Tancrède de Rohan fut le premier qui porta des nouvelles aux
+ Champs-Élysées de la cruelle guerre que le cardinal Mazarin avait
+ allumée en France. Le nautonier Caron, ayant passé ce jeune guerrier
+ dans sa barque, lui montra les champs délicieux où se divertissent les
+ princes et les héros; il lui donna une des plus jeunes et plus fières
+ Destinées pour l’accompagner jusqu’à la porte de cet admirable
+ pourpris, où il fut reçu avec regret à cause de sa jeunesse.»
+
+Plus avant, vous rencontrez le duc _de Jeûne_ avec l’_infante
+Abstinence, sa femme_, se saisissant du _fort de Carême_ par l’entremise
+du _jour des Cendres_.
+
+C’était là la lecture dont se nourrissait le réformateur de la Trappe.
+Il pouvait errer au milieu des sociétés qui commencèrent avant la Fronde
+et qui finirent avec elle: en effet, ce fut là qu’il connut madame de
+Montbazon. Ces sociétés étaient de diverses sortes; la première et la
+plus illustre de toutes était celle de l’hôtel de Rambouillet.
+Arrêtons-nous pour y jeter un regard. On comprendra mieux d’où Rancé
+était parti quand on saura de quelle extrémité de la terre il était
+revenu.
+
+Madame de Rambouillet, fille du marquis de Pisani, et de madame Savelli,
+dame romaine, avait, ainsi que plusieurs familles de l’époque de nos
+Médicis, du sang italien dans les veines. Elle enseigna à Paris la
+disposition des grands hôtels dont la Renaissance avait déjà indiqué les
+principes. Quand la reine mère bâtit le Luxembourg, elle envoya ses
+architectes étudier l’hôtel de Pisani, devenu l’hôtel de Rambouillet, et
+situé dans l’espace qu’occupe aujourd’hui la rue de Chartres, ayant vue
+sur le petit palais de Philibert Delorme: la seconde galerie du Louvre
+n’a été bâtie que de notre temps. Cet hôtel était le rendez-vous de tout
+ce qu’il y avait de plus élégant à la cour et de plus connu parmi les
+gens de lettres. Là, sous la protection des femmes, commença le mélange
+de la société, et se forma, par la fusion des rangs, cette égalité
+intellectuelle, ces mœurs inimitables de notre ancienne patrie. La
+politesse de l’esprit se joignit à la politesse des manières; on sut
+également bien vivre et bien parler.
+
+Mais le goût et les mœurs ne se jettent pas d’une seule fonte: le passé
+traîne ses restes dans le présent; il faut avoir la bonne foi de
+reconnaître les défauts que l’on aperçoit dans les époques sociales. En
+essayant de curieuses divisions de temps, on s’est efforcé d’accuser
+Molière d’exagérations dans ses critiques: pourtant il n’a dit que ce
+que racontent les mémoires, de même que les lettres de Guy-Patin,
+montrent que dans la peinture des médecins, le grand comique n’a pas
+passé la mesure.
+
+Marini, le Napolitain, reçu avec transport à l’hôtel de Rambouillet,
+acheva de gâter le goût en nous apportant l’amour des _concetti_. Marie
+de Médicis faisait à Marini une pension de deux mille écus, Corneille
+lui-même fut entraîné par ce goût d’outre-monts, mais son grand génie
+résista: dépouillé de sa calotte italienne, il ne lui resta que cette
+tête chauve qui plane au-dessus de tout.
+
+Il régnait à l’hôtel de Rambouillet, à l’époque de sa plus ancienne
+célébrité, un attrait de mauvaise plaisanterie qu’on retrouvait encore
+dans ma jeunesse au fond des provinces. Ainsi des vêtements rétrécis,
+afin de persuader à celui qui les reprenait qu’il avait enflé pendant la
+nuit; ainsi Godeau accoutré en nain de Julie et rompant une lance de
+paille contre d’Andilly, qui lui donna un soufflet; voilà où en était
+l’hôtel de Rambouillet. Lorsque Corneille y lut _Polyeucte_ on lui
+déclara que _Polyeucte_ n’était pas fait pour la scène. Voiture fut
+chargé d’aller signifier à Pierre de remettre son chef-d’œuvre dans sa
+poche. C’est pourtant cette puissante race normande qui a donné
+Shakespeare à l’Angleterre et Corneille à la France.
+
+On n’aimait pas, à l’hôtel de Rambouillet, les bonnets de coton:
+Montausier n’eut la permission d’en user qu’en considération de ses
+vertus. Les femmes portaient, le jour, une canne comme les châtelaines
+du quatorzième siècle; les mouchoirs de poche étaient garnis de
+dentelle, et l’on appelait _Lionnes_ les jeunes femmes blondes. Rien de
+nouveau sous le soleil.
+
+Dans une fête que donnait madame de Rambouillet, elle conduisit une
+nombreuse compagnie vers des rochers plantés de grands arbres.
+Mademoiselle de Rambouillet et les demoiselles de sa maison, vêtues en
+nymphes, faisaient le plus agréable spectacle. Julie d’Angennes apparut
+avec l’arc et le visage de Diane; elle était si charmante qu’elle
+vainquit au chant un rossignol et que la tour de Montlhéry haussait le
+cou dans les nues pour apercevoir ses beaux yeux[2].
+
+ [2] _Recueil de chansons manuscrites_ (Bib. royale).
+
+Il y avait un cabinet appelé la chambre bleue, à cause de son
+ameublement de velours bleu rehaussé d’or et d’argent. On y respirait
+des parfums, on y composait des stances à Zyrphée, reine d’Argennes à la
+cour d’Arthénice, anagramme du nom de Catherine, faite par Racan pour
+Catherine de Rambouillet, dont il était amoureux. Celle-ci écrit à
+l’évêque de Vence: «Je vous souhaite à tout moment dans la loge de
+Zyrphée; elle est soutenue par des colonnes de marbre transparent, et a
+été bâtie au-dessus de la moyenne région de l’air par la reine Zyrphée.
+Le ciel y est toujours serein; les nuages n’y offusquent ni la vue ni
+l’entendement, et de là tout à mon aise j’ai considéré le trébuchement
+de l’ange terrestre.» L’_Astrée_ de d’Urfé, publié entre 1610 et 1620,
+florissait à l’hôtel de Rambouillet. C’est par l’_Astrée_ que
+s’introduisirent les longs verbiages d’amour, peut-être nécessaires pour
+corriger les amours du seizième siècle. D’Urfé, épris de Diane de
+Châteaumorand, femme de son frère, dont le mariage fut cassé, épousa
+Diane.
+
+Tout ce système d’amour, quintessencié par mademoiselle de Scudéri, et
+géographié sur la carte du royaume de Tendre, se vint perdre dans la
+Fronde, gourme du siècle de Louis XIV encore au pâturage. Voiture fut
+presque le premier bourgeois qui s’introduisit dans la haute société; on
+a des lettres de lui à Julie d’Angennes. Naturellement fat, il voulut
+baiser le bras de Julie, de laquelle il fut vivement repoussé; le grand
+Condé le trouvait insupportable: il n’a pas, quoi qu’on en dise, décrit
+Grenade et l’Alhambra. Puis venaient Vaugelas, Ménage, Gombault,
+Malherbe, Racan, Balzac, Chapelain, Cottin, Benserade, Saint-Evremond,
+Corneille, La Fontaine, Fléchier, Bossuet. Les cardinaux de La Valette
+et de Richelieu passèrent à l’hôtel de Rambouillet, qui toutefois
+résista à la puissance du maître de Louis XIII. En femmes, on vit
+successivement venir la marquise de Sablé, Charlotte de Montmorency et
+mademoiselle de Scudéri, moins jeune et moins simple que madame de
+Scudéri; enfin, au bout du rôle paraît madame de Sévigné.
+
+Mademoiselle de Scudéri était la grande romancière du temps, et
+jouissait d’une réputation fabuleuse. Elle avait gâté et soutenu à la
+fois le grand style, accoutumant les esprits à passer de _Clélie_ à
+_Andromaque_. Nous n’avons rien à regretter de cette époque. Madame Sand
+l’emporte sur les femmes qui commencèrent la gloire de la France: l’art
+vivra sous la plume de l’auteur de _Lélia_. L’insulte à la rectitude de
+la vie ne saurait aller plus loin, il est vrai, mais Madame Sand fait
+descendre sur l’abîme son talent, comme j’ai vu la rosée tomber sur la
+mer Morte. Laissons-la faire provision de gloire pour le temps où il y
+aura disette de plaisirs. Les femmes sont séduites et enlevées par leurs
+jeunes années; plus tard elles ajoutent à leur lyre la corde grave et
+plaintive sur laquelle s’expriment la religion et le malheur. La
+vieillesse est une voyageuse de nuit: la terre lui est cachée; elle ne
+découvre plus que le ciel.
+
+Montausier, que la différence de religion avait d’abord empêché
+d’épouser Julie d’Angennes, rompit par son mariage la première société
+de l’hôtel de Rambouillet. La _Guirlande de Julie_, un peu fanée, est
+arrivée jusqu’à nous; la _Violette_ y fait entendre encore sa langue
+parfumée.
+
+Lorsqu’on a à raconter une série d’événements, et qu’on pousse son récit
+jusqu’à la mort des personnages, on parvient à cette gravité des
+enseignements, qui résulte des variations de la vie. La marquise de
+Rambouillet mourut à l’âge de quatre-vingt-deux ans, en 1665. Il y avait
+déjà long-temps qu’elle n’existait plus, à moins de compter des jours
+qui ennuient. Elle avait fait son épitaphe:
+
+ Et si tu veux, passant, compter tous ses malheurs,
+ Tu n’auras qu’à compter les moments de sa vie.
+
+Tel est le secret de ces moments qui passent pour heureux.
+
+Madame de Montausier expira le 13 avril 1671, à l’âge de 64 ans. Nommée
+gouvernante des enfants de France lors de la grossesse de Marie-Thérèse
+d’Autriche, ensuite dame d’honneur de la reine lorsque la duchesse de
+Navailles donna sa démission, elle fut effrayée de l’apparition de M. de
+Montespan, ce mari de l’Alcmène de Molière, qu’elle crut voir dans un
+passage obscur et qui la menaçait. Julie d’Angennes se reprochait la
+flatterie de son silence. Responsable des devoirs que lui imposait le
+nom de son mari, elle semblait avoir ouï l’apostrophe de l’orateur aux
+cendres de Montausier: «Ce tombeau s’ouvrirait, ses cendres se
+ranimeraient pour me dire: Pourquoi viens-tu mentir pour moi, qui ne
+mentis jamais pour personne?» Madame de Montausier se retira, languit et
+disparut: on entendit à peine se refermer sa tombe.
+
+Hélas! une des plus belles renommées commencées à l’hôtel de Rambouillet
+s’ensevelit à Grignan, à la source de son immortalité. Madame de Sévigné
+ne s’était pas fait illusion sur sa jeunesse, comme Madame de
+Montausier. Elle écrivait à sa fille: «Je vois le temps accourir et
+m’apporter en passant l’affreuse vieillesse.» Elle écrivait encore à ses
+enfants: «Vous voilà donc à nos pauvres Rochers.» Et c’était là qu’avait
+habité long-temps madame de Sévigné elle-même. La lettre datée de
+Grignan, du 29 mars 1696, quatre ans avant la mort de Rancé, regarde le
+jeune Blanchefort, «_arraché comme une fleur que le vent emporte_».
+Cette lettre est une des dernières de l’Épistolaire; plainte du vent qui
+passe sur un tombeau. «Je mérite, dit-elle, d’être mise dans la hotte où
+vous mettez ceux qui vous aiment, mais je crains que vous n’ayez point
+de hottes pour ces derniers.» Ces hottes ne pèsent guère; elles ne
+portent que des songes. On se plaît mélancoliquement à voir dans quel
+cercle roulaient les idées dernières de madame de Sévigné: on ne dit pas
+quelle fut sa parole fatidique. On aimerait à avoir un recueil des
+derniers mots prononcés par les personnes célèbres; ils feraient le
+vocabulaire de cette région énigmatique des sphinx par qui en Égypte
+l’on communique du monde au désert.
+
+A Rome qu’avait habitée madame des Ursins, alliée de madame de
+Rambouillet, madame des Ursins ne se pouvait résoudre à retourner
+proscrite et vieille: «Occupée du monde, dit Saint-Simon, de ce qu’elle
+avait été et de ce qu’elle n’était plus, elle eut le plaisir de voir
+madame de Maintenon, oubliée, s’anéantir dans Saint-Cyr.»
+
+Et pourtant M. le duc de Noailles vient de faire de Saint-Cyr une
+restauration admirable. En nous parlant du plaisir que devait trouver
+madame des Ursins à prolonger ses jours parmi des ruines, Saint-Simon
+regardait apparemment comme plaisir la plus dure des afflictions, le
+survivre. Heureux l’homme expiré en ouvrant les yeux! il meurt aux bras
+de ces femmes du berceau, qui ne sont dans le monde qu’un sourire.
+
+Des débris de cette société se forma une multitude d’autres sociétés qui
+conservèrent les défauts de l’hôtel de Rambouillet sans en avoir les
+qualités. Rancé rencontra ces sociétés; il n’y put gâter son esprit,
+mais il y gâta ses mœurs; il eut plusieurs duels, à l’exemple du
+cardinal de Retz, s’il faut en croire quelques écrits dont on doit
+néanmoins se défier.
+
+L’hôtel d’Albret et l’hôtel de Richelieu furent les deux grandes
+dérivations de cette première source d’où sortirent l’hôtel de
+Longueville et l’hôtel de Mme de La Fayette, en attendant les jardins de
+La Rochefoucauld que j’ai vus encore entiers dans la petite rue des
+Marais. On tenait ruelle; Paris était distribué en quartiers qui
+portaient des noms merveilleux; on les peut voir dans le _Dictionnaire
+des Précieuses_. Le faubourg Saint-Germain s’appelait la Petite Athènes;
+la place Royale, la Place Dorique; le Marais, le quartier des Scholies;
+l’île Notre-Dame, la place de Délos. Tous les personnages du
+commencement du XVIe siècle avaient changé d’appellation; témoin le
+discours de Boileau sur les _héros de roman_. Madame d’Aragonnais était
+la princesse _Philoxène_; madame d’Aligre, _Thelamyre_; Sarrasin,
+_Polyandre_; Conrard, _Théodamas_; Saint-Aignan, _Artaban_; Godeau, le
+_mage de Sidon_.
+
+Loin de là se trouvait une autre société qui prenait le nom du Marais et
+dont les personnages se mêlaient parfois à ceux de l’hôtel de
+Rambouillet. Là régnait le grand Condé, et passait Molière; on y
+rencontrait La Rochefoucauld, Longueville, d’Estrées, La Châtre. Condé
+avait quitté les _petits-maîtres_, ses premiers compagnons, et
+n’apprenait plus à monter à cheval avec Arnauld d’Andilly. Molière puisa
+dans une conversation avec Ninon, qui se trouvait là, la peinture de
+l’hypocrite, dont il fit ensuite le Tartufe.
+
+Ninon, puisque l’histoire, qui malheureusement ne sait point rougir,
+force à prononcer son nom, paraîtrait cependant n’avoir pas été connue
+de Rancé. Elle était impie; de là la faveur dont elle a joui dans le
+XVIIIe siècle; philosophe et courtisane, c’était la perfection. On a
+fait trop de bruit de la fidélité que mademoiselle de Lenclos mit à
+rendre un dépôt: cela prouve qu’elle ne volait pas. Son incrédulité
+passait sous la protection de son esprit: il fallait qu’elle en eût
+beaucoup pour que mesdames de La Suze, de Castelnau, de La Ferté, de
+Sully, de Fiesque, de La Fayette, ne fissent aucune difficulté de la
+voir. Madame de Maintenon, n’étant encore que madame Scarron, était liée
+avec elle; elle voulut l’appeler à Saint-Cyr. La comtesse Sandwich la
+recherchait; la reine Christine, s’efforçant de l’emmener à Rome,
+l’appelait l’_illustre_ Ninon; Port-Royal prétendit la convertir. Elle
+avait exclu Chapelle de sa société pour son ivrognerie; Chapelle jura
+que pendant un mois il ne se coucherait pas sans être ivre et sans avoir
+fait une chanson contre Ninon.
+
+Les œuvres de Saint-Évremond renferment huit lettres de mademoiselle de
+Lenclos, écrites pour l’exilé qui, n’ayant pu obtenir un tombeau dans sa
+patrie, a un mausolée à Westminster. Saint-Évremond apercevait Paris à
+l’envers, du fond de Londres; il est vrai qu’il avait auprès de lui le
+chevalier de Grammont, et, comme Français, l’_Écossais_ Hamilton, sans
+compter les Italiennes Mazarini. Les lettres de Ninon sont fines de
+style et de goût:
+
+«Je crois comme vous, dit-elle à Saint-Évremond, que les rides sont les
+marques de la sagesse. Je suis ravie que vos vertus extérieures ne vous
+attristent point.»
+
+Madame de Sévigné aurait-elle parlé plus agréablement de ses _vertus
+extérieures_?
+
+Le siècle de Louis XIV achève de défiler derrière ce transparent tendu
+par la main d’une nouvelle habitante de Céa.
+
+On n’a jamais bien su la cause de la disgrâce du correspondant de Ninon
+et de l’implacabilité de Louis XIV. La lettre politique citée par
+Saint-Simon, malgré la susceptibilité du roi (fort naturelle après les
+troubles de sa minorité), ne saurait être la vraie cause de sa disgrâce;
+il faut qu’il y ait eu quelque blessure secrète: Saint-Évremond avait
+été lié avec Fouquet, et Fouquet touchait aux lettres de madame de La
+Vallière.
+
+Les lettres de Saint-Évremond, en réponse à mademoiselle de Lenclos,
+sont agréables sans être naturelles. On reconnaissait parmi les
+étrangers ces éclats détachés de la planète de la France, et qui
+formaient de petites sphères indépendantes de la région dans laquelle
+elles tournaient. Il est à peu près certain que Saint-Évremond est
+l’auteur de la conversation du père Canaye avec le maréchal
+d’Hocquincourt.
+
+L’_Anacréon du Temple_, ainsi appelait-on Chaulieu, parlant de la
+vieille mademoiselle de Lenclos, assurait que l’amour s’était retiré
+jusque dans ses rides; toute cette jeune société avait plus de
+quatre-vingts ans. Voltaire, au sortir du collége, fut présenté à Ninon.
+Elle lui laissa deux mille francs pour acquérir des livres, et
+apparemment le cercueil que l’Égypte faisait tourner autour de la table
+du festin. Ninon, dévorée du temps, n’avait plus que quelques os
+entrelacés, comme on en voit dans les cryptes de Rome. Les temps de
+Louis XIV ne rendent pas innocent ce qui sera éternellement coupable,
+mais ils agrandissent tout; placez-la hors de ces temps, que serait-ce
+aujourd’hui que Ninon?
+
+Au moment que paraît Ninon se lève un nouvel astre, madame Scarron. Elle
+demeurait avec son mari vers la rue du Mouton. Scarron, étant au Mans,
+s’était enduit de miel, et roulé dans un tas de plumes; il avait jouté
+dans les rues en façon de coq. Tout cul-de-jatte qu’il était, il épousa
+mademoiselle d’Aubigné, belle et pauvre, née dans les prisons de la
+conciergerie de Niort, élevée au Château-Trompette où Agrippa d’Aubigné
+avait été transféré. Elle revenait d’Amérique; son père Agrippa y avait
+passé. L’amiral Coligny avait voulu, dans les Florides, fonder une
+colonie.
+
+Selon Segrais, mademoiselle d’Aubigné fut recherchée dans son enfance
+par un serpent: Alexandre est au fond de toute l’histoire. Retirée chez
+madame de Villette, calviniste, et chez madame de Neuillant, avare,
+madame de Maintenon commandait dans la basse-cour. Ce fut par ce
+gouvernement que commença son règne. L’auteur du Roman comique produisit
+sa femme à l’aide du chevalier de Méré qui appelait la femme de son
+joyeux ami, sa _jeune Indienne_. Madame Scarron éleva d’abord les
+bâtards de Louis et de madame de Montespan, dans une maison isolée, au
+milieu de la plaine de Vaugirard. Ce qui lui fournit l’occasion de voir
+Louis, dont elle parvint à devenir la femme. Scarron fut chargé de la
+sorte d’une grande destinée: les nègres nourrissent pour leur maître
+d’élégantes créatures du désert.
+
+Au centre de la société commençaient les fêtes des Tuileries, bals,
+comédies, promenades en calèche. Les différents jardins de Fontainebleau
+paraissaient des jardins enchantés, et, comme on disait, les _déserts
+des Champs-Élysées_. Louis XIV suivait alors Madame, Henriette
+d’Angleterre, qui épousa Monsieur.
+
+Mademoiselle de Montpensier raconte que l’on fut une fois trois jours à
+accommoder sa parure; sa robe était chamarrée de diamants avec des
+houppes incarnates, blanches et noires: la reine d’Angleterre avait
+prêté une partie de ses diamants. Mademoiselle, qui se vantait de sa
+belle taille, de sa blancheur et de l’éclat de ses cheveux blonds, était
+laide; elle avait les dents noires, ce dont elle s’enorgueillissait
+comme d’une preuve de sa descendance. Sous le cardinal de Richelieu,
+Mademoiselle avait déjà paru dans le ballet du _Triomphe de la beauté_:
+elle représentait la Perfection; mademoiselle de Bourbon, l’Admiration;
+mademoiselle de Vendôme, la Victoire.
+
+Les contrastes assaisonnaient ces joies. Mademoiselle pendant la Fronde,
+après avoir saisi Orléans pour Monsieur, traversait le Petit-Pont à
+Paris; son carrosse s’accroche à la charrette que l’on menait toutes les
+nuits pleine de morts; elle ne fit que changer de portière _de crainte
+que quelques pieds ou mains ne lui donnassent par le nez_. Durant cette
+révolution, on vivait dans la rue comme en 1792. Mademoiselle fit une
+visite à Port-Royal; elle projetait d’avoir dans son désert un couvent
+de carmélites: confusion scandaleuse de sujets et d’idées que l’on
+retrouve à chaque pas dans ces temps où rien n’était encore classé.
+
+Le cardinal de Retz était partout: il fréquentait l’hôtel de Chevreuse.
+Enfin, au Marais et dans l’île Saint-Louis, demeuraient Lamoignon et
+d’Aguesseau, graves magistrats; on en égalisait le poids dans leur
+jeunesse avec un pain, lorsqu’une grosse cavale les portait l’un
+vis-à-vis de l’autre dans deux paniers. Jadis Henri III aimait à
+surprendre ces compagnies retirées, et s’asseyait au milieu d’elles sur
+un bahut.
+
+Sociétés depuis long-temps évanouies, combien d’autres vous ont succédé!
+les danses s’établissent sur la poussière des morts, et les tombeaux
+poussent sous les pas de la joie. Nous rions et nous chantons sur les
+lieux arrosés du sang de nos amis. Où sont aujourd’hui les maux d’hier?
+Où seront demain les félicités d’aujourd’hui? Quelle importance
+pourrions-nous attacher aux choses de ce monde? L’amitié? Elle disparaît
+quand celui qui est aimé tombe dans le malheur, ou quand celui qui aime
+devient puissant. L’amour? il est trompé, fugitif ou coupable. La
+renommée? vous la partagez avec la médiocrité ou le crime. La fortune?
+pourrait-on compter comme un bien cette frivolité? Restent ces jours
+dits heureux qui coulent ignorés dans l’obscurité des soins domestiques,
+et qui ne laissent à l’homme ni l’envie de perdre ni de recommencer la
+vie.
+
+Rancé avait l’entrée des salons que je viens de peindre par ses amis de
+la Fronde, personnages dont nous le verrons porter les lettres de
+recommandation à Rome. Le cardinal de Retz le logea chez lui près du
+Vatican. Champvallon, archevêque de Paris, était son familier.
+Champvallon avait l’habileté et l’audace des Sancy; il agréait à Louis
+XIV: on croit que le prince le choisit pour la célébration de son
+mariage avec madame de Maintenon. Celle-ci expia son ambition en osant
+écrire qu’elle s’ennuyait d’un roi qui n’était plus amusable.
+Champvallon contraria Bossuet dans l’assemblée du clergé en 1682. Il
+mourut à Conflans, qu’il avait acheté et qui est resté à l’archevêché de
+Paris.
+
+Rancé était encore le compagnon de Châteauneuf et de Montrésor,
+petit-fils de Brantôme. Il chassait avec le duc de Beaufort. Enfin il
+tenait à tous ces êtres futiles par les familiers de l’hôtel de
+Montbazon, où sa liaison avec la duchesse de Montbazon l’avait
+introduit.
+
+Au sortir de la Fronde, l’abbé Le Bouthillier résidait tantôt à Paris,
+tantôt à Veretz, terre de son patrimoine et l’une des plus agréables des
+environs de Tours. Il embellissait chaque année sa châtellenie; il y
+perdait ses jours à la manière de saint Jérôme et de saint Augustin,
+comme quand dans les oisivetés de ma jeunesse, je les conduisis sur les
+flots du golfe de Naples. Rancé inventait des plaisirs: ses fêtes
+étaient brillantes, ses festins somptueux; il rêvait de délices, et il
+ne pouvait arriver à ce qu’il cherchait. Un jour, avec trois
+gentilshommes de son âge, il résolut d’entreprendre un voyage à
+l’imitation des chevaliers de la Table ronde; ils firent une bourse en
+commun, et se préparèrent à courir les aventures: le projet s’en alla en
+fumée. Il n’y avait pas loin de ces rêves de la jeunesse aux réalités de
+la Trappe.
+
+Ainsi que Catherine de Médicis, dont on voit encore la tour des
+sortiléges accolée à la rotonde du Marché au blé, Rancé donna dans
+l’astrologie. Le fonds de religion qu’il avait reçu de son éducation
+chrétienne combattait ses superstitions; les avertissements qu’il
+croyait recevoir des astres tournaient au profit de sa conversion
+future. De même que les anciens observateurs des révolutions sidérales,
+il connaissait les montagnes de la lune avant que les montagnes de la
+terre lui fussent connues. Un jour, derrière Notre-Dame, à la pointe de
+l’île, il abattait des oiseaux: d’autres chasseurs tirèrent sur lui du
+bord opposé de la rivière; il fut frappé; il ne dut la vie qu’à la
+chaîne d’acier de sa gibecière: «Que serais-je devenu, dit-il, si Dieu
+m’avait appelé dans ce moment?» Réveil surprenant de la conscience[3]!
+
+ [3] _Jugement critique_ de dom Gervaise.
+
+Une autre fois, à Veretz, il entend des chasseurs dans les avenues de
+son château: il court, tombe au milieu d’une troupe d’officiers à la
+tête desquels était un gentilhomme renommé par ses duels. Rancé s’élance
+sur le délinquant et le désarme. «Il faut, disait après le braconnier
+noble, que le ciel ait protégé Rancé, car je ne puis comprendre ce qui
+m’a empêché de le tuer.» On trouve une autre version de cette aventure:
+Rancé à cheval fut couché en joue par des chasseurs; il n’était
+accompagné que d’un jockey, qu’on appelait alors un _petit laquais_: il
+se jette dans la bande, la fait reculer, et la force à lui demander des
+excuses.
+
+Avant qu’il eût pris sa route en bas, son ambition le poussait à monter.
+Tonsuré le 21 décembre 1635, bachelier en théologie en 1647, licencié en
+1649, il reçut en 1653 le bonnet de docteur de la faculté de
+Navarre; dès 1651 l’archevêque de Tours, dans l’église de
+Saint-Jacques-du-Haut-Pas, lui avait conféré à la fois les quatre
+mineurs, le sous-diaconat et le diaconat; quelques mois après, le 22
+janvier 1651, il fut ordonné prêtre.
+
+L’imposition des mains étant faite, il ne restait plus qu’à passer à une
+cérémonie redoutable. J’ai entendu, au pied des Alpes vénitiennes,
+carillonner la nuit en l’honneur d’un pauvre lévite qui devait dire sa
+première messe le lendemain. Pour Rancé, les ornements et les vêtements
+préparés à la lumière du jour, étaient magnifiques; mais soit qu’il fût
+saisi des terreurs du ciel, soit qu’il regardât comme des licences
+sacriléges celles qu’il avait obtenues, soit qu’il ressentît cette
+épouvante qui saisissait un trop jeune coupable quand la Rome païenne
+lui délivrait des dispenses d’âge pour mourir, Rancé s’alla cacher aux
+Chartreux. Dieu seul le vit à l’autel. Le futur habitant du désert
+consacra sur la montagne, à l’orient de Jérusalem, les prémices de sa
+solitude.
+
+«Ce que le monde appelle les belles passions, dit un des historiens de
+Rancé, occupait son cœur: les plaisirs le cherchaient, et il ne les
+fuyait pas. Jamais homme n’eut les mains plus nettes, n’aima mieux à
+donner et moins à prendre.»
+
+L’abbé Marsollier, dont je rapporte les paroles, était chargé d’écrire
+la vie du réformateur par les ordres du roi et de la reine d’Angleterre.
+Les injonctions de ces majestés tombées impriment à l’expression du
+serviteur de Dieu ce quelque chose de tempérant et de grave qu’inspire
+l’infortune.
+
+Mazarin n’aimait pas les hommes qui sortaient de la Fronde; il aimait
+encore moins les protégés de son devancier et s’opposait à l’avancement
+de Rancé, Rancé lui-même ne se prêtait pas à cet avancement quand il n’y
+trouvait pas sa convenance. Peu de temps après avoir reçu la prêtrise,
+il refusa l’évêché de Léon; il n’en trouvait pas le revenu assez
+considérable, et la Bretagne était trop loin de la cour. Dom Gervaise
+raconte que la chasse était un de ses amusements favoris: «On l’a vu
+plus d’une fois, dit-il, après avoir chassé trois ou quatre heures le
+matin, venir le même jour en poste de douze ou quinze lieues, soutenir
+une thèse en Sorbonne ou prêcher à Paris avec autant de tranquillité
+d’esprit que s’il fût sorti de son cabinet.» Champvallon l’ayant
+rencontré dans les rues, lui dit: «Où vas-tu, l’abbé? que fais-tu
+aujourd’hui?--Ce matin, répondit-il, prêcher comme un ange, et ce soir
+chasser comme un diable[4].»
+
+ [4] _Jugement critique, mais équitable, des Vies de feu M. l’abbé de
+ Rancé_ (GERVAISE.)
+
+L’abbé de Marolles, dans ses Mémoires, cite Rancé: «Cet abbé, dit-il, de
+qui l’humeur est si douce et l’esprit si éclairé, s’il avait plu au roi
+de le nommer coadjuteur de monsieur l’archevêque de Tours, son oncle,
+son oncle en eût été ravi, autant pour les avantages de son diocèse que
+pour l’honneur de sa famille.» «L’archevêque crut d’abord, continue
+Marolles, que ce n’était de ma part que pures civilités; mais comme il
+connut que j’y prenais quelque sorte d’intérêt pour les grandes
+espérances que je concevais de la capacité de l’abbé de Rancé, il me
+remercia.» La mère de l’abbé de Marolles, dont il est ici question,
+allait à la messe dans un chariot mené par quatre chevaux blancs pris
+sur les Turcs, en Hongrie. Elle portait son fils à une fontaine qui
+coulait au travers d’une saulaie.
+
+L’inclination militaire de Rancé le poussait dans les lieux d’escrime.
+Quand il parvenait à faire sauter le fleuret d’un prévôt d’armes, rien
+n’égalait sa joie.
+
+L’habit de fantaisie de celui qui devait revêtir la bure était un
+justaucorps violet d’une étoffe précieuse; il portait une chevelure
+longue et frisée, deux émeraudes à ses manchettes, un diamant de prix à
+son doigt. A la campagne ou à la chasse, on ne voyait sur lui aucune
+marque des autels: «Il avoit, continue Gervaise, l’épée au côté, deux
+pistolets à l’arçon de sa selle, un habit couleur de biche, une cravate
+de taffetas noir où pendait une broderie d’or. Si, dans les compagnies
+plus sérieuses qui le venoient voir, il prenoit un justaucorps de
+velours noir avec des boutons d’or, il croyoit beaucoup faire et se
+mettre régulièrement. Pour la messe, il la disoit peu.»
+
+Il reste quelques pages de Rancé, intitulées: _Mémoire des dangers que
+j’ai courus durant ma vie, et dont je n’ai été préservé que par la bonté
+de Dieu_. «A l’âge de quatre ans, dit l’auteur du _Memento_, je fus
+attaqué d’une hydropisie de laquelle je ne guéris que contre le
+sentiment de tout le monde. A l’âge de quatorze ans, j’eus la
+petite-vérole. Une fois, en essayant un cheval dans une cour, l’ayant
+poussé plusieurs fois et arrêté devant la porte d’une écurie, le cheval
+m’emporta; et, comme l’écurie était retranchée, il passa deux portes: ce
+fut une espèce de miracle que cela se pût faire sans me tuer.»
+
+Suit cinq à six autres accidents de chevaux; ils font honneur au courage
+et à la présence d’esprit de Rancé. J’ai vu des brouillons de la
+jeunesse de Bonaparte; il jalonnait le chemin de la gloire comme Rancé
+le chemin du ciel.
+
+Ces dangers auxquels le hasard exposait Rancé frappèrent un esprit
+sérieux chez qui les réflexions graves commençaient à naître. En
+s’attachant à une femme qui avait déjà franchi la première jeunesse,
+Rancé aurait dû s’apercevoir que la voyageuse avait achevé avant lui une
+partie de la route.
+
+Le duc de Montbazon présidait un jour un assaut scolastique dans lequel
+l’abbé de Rancé était rudement mené. Fatigué des criailleries, le vieux
+duc se lève, s’avance au milieu de la salle en faisant jouer sa canne
+comme pour séparer des chiens, et dit en latin à Rancé: _Contra
+verbosos, verbis ne dimices ultra._ Montbazon, mort en 1644, à l’âge de
+quatre-vingt-six ans, était né en 1558, sous Henri II. Il avait vu
+passer la Ligue et la Fronde. Était-il dans la voiture de Henri IV
+lorsque celui-ci fut assassiné? Le duc de Montbazon, corrompu par ces
+temps dépravés qui s’étendirent de François Ier à Louis XIV, faisait
+confidence à sa femme de ses infidélités octogénaires. Devenu
+honteusement amoureux d’une joueuse de luth, il se prit de querelle avec
+la musicienne et la voulut jeter par la fenêtre. La force manqua à sa
+vengeance; il retomba sur son lit près du volage fardeau que ne put
+soulever ni son bras ni sa conscience.
+
+C’était à cette école de remords et de honte, qu’il endoctrinait sa
+femme âgée de seize ans, fille aînée de Claude de Bretagne, comte de
+Vertus, et de Catherine Fouquet de La Varennes. Le comte de Vertus avait
+fait tuer chez lui Saint-Germain-La-Troche, qu’il croyait corrupteur de
+sa femme. La duchesse de Montbazon était en religion lorsqu’elle épousa
+son mari. Tandis qu’avec Bassompierre, sorti de la Bastille, le duc de
+Montbazon s’entretenait du passé, la duchesse de Montbazon s’occupait du
+présent. Elle disait qu’à trente ans on n’était bonne à rien et qu’elle
+voulait qu’on la jetât dans la rivière quand elle aurait atteint cet
+âge.
+
+Hercule de Rohan, gouverneur de Paris, était veuf lorsqu’il épousa la
+fille du comte de Vertus. Il avait plusieurs enfants d’un autre lit,
+entre autres la duchesse de Chevreuse: de sorte que madame la duchesse
+de Montbazon était belle-mère de la duchesse de Chevreuse, quoique
+infiniment plus jeune que sa belle-fille.
+
+Tallemant des Réaux assure que madame de Montbazon était une des plus
+belles personnes qu’on pût voir. Le duc de Montbazon et Le Bouthillier
+le père étaient liés. Nous venons de voir comment le vieux duc vint au
+secours du fils dans un assaut scolastique.
+
+Rancé, caressé dans la maison du duc, fut élevé sous les yeux de la
+jeune duchesse; il résulta de ce rapprochement une liaison. Le duc
+mourut en 1644; sa femme avait alors trente-deux ans et ne paraissait
+pas en avoir plus de vingt. Les relations de madame de Montbazon et de
+Rancé continuèrent; elles ne furent troublées qu’en 1657 par un
+accident. La duchesse se pensa noyer en traversant un pont qui se rompit
+sous elle. Le bruit de sa mort se répandit; on lui fit cette épitaphe:
+
+ Ci gît Olympe, à ce qu’on dit:
+ S’il n’est pas vrai, comme on souhaite,
+ Son épitaphe est toujours faite:
+ On ne sait qui meurt ni qui vit.
+
+Marie de Montbazon devint célèbre. Le duc de Beaufort était son
+serviteur. On ne pouvait s’ouvrir à lui d’aucun secret important à cause
+de la duchesse, qui n’avait point de discrétion. Elle eut une excuse à
+faire à madame de Longueville au sujet de deux billets de madame de
+Fouquerolles adressés au comte de Maulevrier, et qui étaient tombés de
+la poche de celui-ci. Madame de Montbazon les trouva, prétendit qu’ils
+étaient de madame de Longueville et qu’ils regardaient Coligny. Madame
+de Montbazon les commenta avec toutes sortes de railleries. Cela fut
+rapporté à madame de Longueville, qui devint furieuse. La cour se
+divisa. Les _importants_ prirent le parti de madame de Montbazon, et la
+reine se rangea du parti de madame de Longueville, sœur du duc
+d’Enghien, dernièrement vainqueur à Rocroi. Les _importants_ étaient un
+parti composé de _quatre ou cinq mélancoliques, qui avaient l’air de
+penser creux_ (Retz). C’était madame de Cornuel qui les avait ainsi
+nommés, parce qu’ils terminaient leurs discours par ces mots: «Je m’en
+vais pour une affaire d’importance.» Le duc de Beaufort, le héros des
+halles, leur donnait une certaine renommée vaille que vaille. «Il avait
+tué le duc de Nemours, pleuré des hommes en public et des femmes en
+secret», dit Benserade.
+
+Le cardinal Mazarin convertit des tracasseries de femmes en une affaire
+d’État. Madame de Longueville exigeait une réparation, et Condé appuyait
+sa sœur; madame de Montbazon refusait toute satisfaction, et le duc de
+Beaufort la soutenait.
+
+«Durant que j’étais à Vincennes, dit mademoiselle de Scudéri, vint
+madame de Montbazon avec M. de Beaufort; il lui faisait voir toutes les
+incommodités de ce logement, triomphant lâchement du malheur d’un prince
+qu’il n’oserait regarder qu’en tremblant s’il était en liberté.»
+
+Mademoiselle de Scudéri se souvient trop qu’elle a fait un beau quatrain
+sur la prison du grand Condé. Le duc de Beaufort osait regarder tout le
+monde en face; il avait même insulté Condé, et l’avantage de la branche
+bâtarde était resté aux illégitimes sur la branche cadette des
+légitimes.
+
+Après maintes allées et venues pour concilier madame de Longueville et
+madame de Montbazon, on convint, d’après l’avis d’Anne d’Autriche et de
+Mazarin, des excuses que madame de Montbazon aurait à faire à madame de
+Longueville. Ces excuses furent écrites dans un billet attaché à
+l’éventail de madame de Montbazon. Madame de Montbazon, fort parée,
+entra dans la chambre de la princesse; elle lut le petit papier attaché
+à son éventail:
+
+«Madame, je viens vous protester que je suis très-innocente de la
+méchanceté dont on m’a voulu accuser; il n’y a aucune personne d’honneur
+qui puisse dire une calomnie pareille. Si j’avois fait une faute de
+cette nature, j’aurois subi les peines que la reine m’auroit imposées;
+je ne me serois jamais montrée dans le monde et vous en aurois demandé
+pardon. Je vous supplie de croire que je ne manquerai jamais au respect
+que je vous dois et à l’opinion que j’ai de la vertu et du mérite de
+madame de Longueville.»
+
+La princesse répondit: «Madame, je crois très-volontiers à l’assurance
+que vous me donnez de n’avoir nulle part à la méchanceté que l’on a
+publiée; je défère trop au commandement que la reine m’en a fait.»
+
+«Madame de Monbazon prononça le billet, dit madame de Motteville, de la
+manière du monde la plus fière et la plus haute, faisant une mine qui
+semblait dire: «Je me moque de ce que je dis.»
+
+Les deux dames se retrouvèrent dans le jardin de Renard, au bout du
+jardin des Tuileries; madame de Longueville déclara qu’elle
+n’accepterait point la collation si sa rivale demeurait; madame de
+Montbazon refusa de s’en aller. Le lendemain madame de Montbazon reçut
+un ordre du roi de se retirer dans une de ses maisons de campagne. Il y
+eut un duel entre M. de Guise et M. de Coligny, suite du démêlé.
+
+La hardiesse de madame de Montbazon égalait la facilité de sa vie. Le
+cardinal de Retz, qui lâchait indifféremment des apophthegmes de morale
+et des maximes de mauvais lieux, écrivait ses Mémoires lorsqu’on croyait
+qu’il pleurait ses péchés. Il disait de madame de Montbazon «qu’il
+n’avait jamais vu personne qui eût montré dans le vice si peu de respect
+pour la vertu.» Quoique grande, les contemporains trouvaient qu’elle
+ressemblait à une statue antique, peut-être à celle de Phryné; mais la
+Phryné française n’eût pas proposé, ainsi que la Phryné de Thespies, de
+faire rebâtir Thèbes à ses frais, pourvu qu’il lui fût permis de mettre
+son souvenir en opposition au souvenir d’Alexandre. Madame de Montbazon
+préférait l’argent à tout.
+
+D’Hocquincourt, ayant fait révolter Péronne, écrivait à madame de
+Montbazon: «Péronne est à la belle des belles.» S’étant caché dans la
+chambre de la duchesse, il ne fut pas aussi malheureux que Chastelard,
+fils naturel de Bayard, sans peur, non sans reproche: Chastelard fut
+décapité pour s’être caché en Écosse sous le lit de Marie Stuart. Il
+avait fait une romance sur sa reine aimée:
+
+ Lieux solitaires
+ Et monts secrets
+ Qui seuls sont secrétaires
+ De mes piteux regrets.
+
+Il y aurait de l’injustice à ne pas mettre en regard de ce tableau un
+pendant tracé d’une main plus amie: c’est un religieux qui tient le
+pinceau:
+
+«Dès que la jeune duchesse de Montbazon parut à la cour, elle effaça par
+sa beauté toutes celles qui s’en piquaient. Tant que son mari vécut, sa
+sagesse et sa vertu ne furent jamais suspectes; se voyant affranchie du
+joug du mariage, elle se donna un peu plus de liberté. L’abbé de Rancé,
+alors âgé de dix-neuf à vingt ans, était déjà de l’hôtel de Montbazon.
+Il eut le don de plaire à la duchesse, et elle en sut faire une grande
+différence avec tous ceux qui fréquentaient sa maison.
+
+»M. de Rancé le père étant mort, son fils l’abbé, devenu le chef de sa
+maison à l’âge de vingt-six ans, le prit d’un grand vol; il parut dans
+le monde avec plus d’éclat qu’il n’avait jamais fait: un plus gros
+train, un plus bel équipage, huit chevaux de carrosse des plus beaux et
+des mieux entretenus, une livrée des plus lestes; sa table à proportion.
+Ses assiduités auprès de madame de Montbazon augmentèrent; il passait
+souvent les nuits au jeu ou avec elle; elle s’en servait pour ses
+affaires: une jeune veuve a besoin de ce secours. Cette familiarité fit
+bien des jaloux; on en pensa et l’on en dit tout ce qu’on voulut,
+peut-être trop.
+
+»Il est vrai que, de tous ceux qui firent leur cour à madame de
+Montbazon, l’abbé de Rancé fut celui qui eut le plus de part à son
+amitié. Aussi c’était un ami véritable et effectif. Il sut en plusieurs
+occasions lui rendre des services très-considérables; la reconnaissance
+exigeait de cette dame toutes ces distinctions. Au reste ils gardaient
+toujours de grands dehors; ils évitaient même de monter ensemble dans le
+même carrosse, et pendant plus de dix ans qu’a duré leur commerce, on ne
+les y a jamais vus qu’une fois, encore étaient-ils si bien accompagnés
+qu’on ne pouvait s’en formaliser. Ainsi il y a quelque apparence que
+l’esprit avait plus de part à cette amitié que la chair.
+
+»La reine Christine de Suède avait envoyé en France, en qualité
+d’ambassadeur, le comte de Tot. Il s’était adressé à M. Ménage pour voir
+ce qu’il y avait de plus considérable à la cour, et lui demanda enfin si
+par son moyen il ne pourrait pas voir madame de Montbazon dont il avait
+entendu dire tant de bien. M. Ménage, qui, en qualité de bel esprit,
+avait accès auprès de cette dame, fut la trouver, et lui dit que
+l’ambassadeur de Suède, ayant vu tout ce qu’il y avait de plus beau à
+Paris, croyait n’avoir rien vu s’il n’avait l’honneur de voir la plus
+belle personne du monde, qu’il lui demandait la permission de l’amener
+chez elle: «Qu’il vienne après-demain, répondit la duchesse, et qu’il se
+tienne ferme: je serai sous les armes.»
+
+Tel est le récit de dom Gervaise. Madame de Montbazon ne vint point au
+rendez-vous. Déjà atteinte de la maladie qui l’emporta, elle ne parut
+sous les armes que devant la mort.
+
+Malgré la dissimulation du peintre, on aperçoit le défaut principal de
+madame de Montbazon et le parti qu’elle savait tirer de son ami
+_véritable_ et _effectif_.
+
+Heureusement des femmes moins titrées rachetaient par leur
+désintéressement la rapacité des privilégiées.
+
+Renée de Rieux, autrement la _belle Châteauneuf_, aimée de Henri III,
+fut mariée deux fois: elle épousa d’abord _Antinotti_, qu’elle poignarda
+pour cause d’infidélité; ensuite _Altovitti_ de Castellane, qui fut tué
+par le grand-prieur de France; _Altovitti_ eut le temps, avant
+d’expirer, d’enfoncer un stylet dans le ventre du grand-prieur. Ces
+assassinats de l’aristocratie ne furent point punis; ils étaient alors
+du droit commun; on ne les châtiait que dans les vilains.
+
+La belle Châteauneuf accoucha en Provence d’une fille, qui fut tenue sur
+les fonts de baptême par la ville de Marseille. Puis Renée de Rieux
+disparaît. Sa fille, Marcelle de Castellane, fut laissée sur la grève de
+Notre-Dame-de-la-Garde comme une alouette de mer. Ce fut là que le duc
+de Guise, fils du Balafré, la rencontra. Il n’était pas beau, ainsi que
+son grand-père tué à Orléans, ou son père assassiné à Blois; mais il
+était hardi; il s’était emparé de Marseille pour Henri IV, et il portait
+le nom de Guise.
+
+Marcelle de Castellane lui plut; elle-même se laissa prendre d’amour: sa
+pâleur, étendue comme une première couche sous la blancheur de son
+teint, lui donnait un caractère de passion. A travers ce double lis
+transpiraient à peine les roses de la jeune fille. Elle avait de longs
+yeux bleus, héritage de sa mère. Desportes, le Tibulle du temps, avait
+célébré les cheveux de Renée dans les Amours de Diane. Desportes
+chantait pour Henri III, qui n’avait pas le talent de Charles IX.
+
+ Beaux nœuds crêpés et blonds nonchalamment épars,
+ Mon cœur plus que mon bras est par vous enchaîné.
+
+Marcelle dansait avec grâce et chantait à ravir; mais, élevée avec les
+flots, elle était indépendante. Elle s’aperçut que le duc de Guise
+commençait à se lasser d’elle; au lieu de se plaindre, elle se retira.
+L’effort était grand; elle tomba malade, et comme elle était pauvre,
+elle fut obligée de vendre ses bijoux. Elle renvoya avec dédain l’argent
+que lui faisait offrir le prince de Lorraine: «Je n’ai que quelques
+jours à vivre, dit-elle; le peu que j’ai me suffit. Je ne reçois rien de
+personne, encore moins de M. de Guise que d’un autre.» Les jeunes filles
+de la Bretagne se laissent noyer sur les grèves après s’être attachées
+aux algues d’un rocher.
+
+Les calculs de Marcelle étaient justes; on ne lui trouva rien; elle
+avait compté exactement ses heures sur ses oboles; elles s’épuisèrent
+ensemble. La ville, sa marraine, la fit enterrer.
+
+Trente ans après, en fouillant le pavé d’une chapelle, on s’aperçut que
+Marcelle n’avait point été atteinte du cercueil: la noblesse de ses
+sentiments semblait avoir empêché la corruption d’approcher d’elle.
+
+Lorsque le duc de Guise partit pour la cour, Marcelle, qui possédait
+deux lyres, composa l’air et les rimes de quelques couplets; ils furent
+entendus au bord de cette mer de la Grèce d’où nous viennent tant de
+parfums.
+
+ Il s’en va, ce cruel vainqueur,
+ Il s’en va plein de gloire;
+ Il s’en va, méprisant mon cœur,
+ Sa plus noble victoire.
+
+ Et malgré toute sa rigueur
+ J’en garde la mémoire.
+ Je m’imagine qu’il prendra
+ Une nouvelle amante.
+
+Paroles de poésie et de langueur, voix d’un rêve oublié, chagrin d’un
+songe.
+
+On pouvait facilement s’imaginer que madame de Montbazon prendrait le
+nouvel amant dont le trésor tenterait ses belles et infidèles mains.
+
+Madame de Montbazon fut l’objet de la passion de Rancé jusqu’au jour où
+il vit flotter un cilice parmi les nuages de la jeunesse. «Tandis que je
+m’entretiens de ces choses criminelles, dit un anachorète, les abeilles
+volent le long des ruisseaux pour ramasser le miel si doux à ma langue
+qui prononce tant de paroles injustes.»
+
+D’après l’idée qu’on s’est formée généralement de Rancé, on ne verra pas
+sans étonnement ce tableau de sa première vie; on ne peut douter de ces
+faits, puisqu’ils sont racontés par Le Nain lui-même, prieur de la
+Trappe, ami de Rancé; il a resserré ces faits en peu de mots:
+
+«Une jeunesse passée dans les amusements de la cour, dans les vaines
+recherches des sciences, même damnables, après s’être engagé dans l’état
+ecclésiastique sans autre vocation que son ambition, qui le portait avec
+une espèce de fureur et d’aveuglement aux premières dignités de
+l’Église; cet homme, tout plongé dans l’amour du monde, est ordonné
+prêtre, et celui qui avait oublié le chemin du ciel est reçu docteur de
+Sorbonne. Voilà quelle fut la vie de M. Le Bouthillier jusqu’à l’âge de
+trente ans, toujours dans les festins, toujours dans les compagnies,
+dans le jeu, les divertissements de la promenade ou de la chasse.»
+
+C’est ce qu’en a dit deux cents ans après le cardinal de Bausset.
+
+L’archevêque de Tours, l’ambitieux principal de sa famille, n’ayant pu
+obtenir son neveu Rancé pour coadjuteur, le fit nommer, en qualité
+d’archidiacre de Tours, député à l’Assemblée du clergé en 1645; en même
+temps l’archevêque donna sa démission de premier aumônier du duc
+d’Orléans, après avoir obtenu de Gaston que l’abbé Le Bouthillier serait
+pourvu de cette charge. L’assemblée du clergé dura deux ans. Rancé ne
+s’y montra que la première année; il y resserra les liens qui
+l’unissaient au cardinal de Retz, capable à lui seul d’empoisonner les
+plus heureuses natures; il parla en faveur de son ami. Mazarin disait:
+«Si l’on voulait croire l’abbé de Rancé, il faudrait aller avec la croix
+et la bannière au-devant du cardinal de Retz.» Rancé augmenta sa
+réputation dans cette assemblée en venant au secours de François de
+Harlay, archevêque de Rouen, depuis archevêque de Paris. Le clergé
+chargea l’abbé Le Bouthillier de surveiller, avec les évêques de Vence
+et de Montpellier, une édition grecque d’Eusèbe, ou, selon d’autres, de
+Sozomène et de Socrate. Il fut complimenté sur sa nomination de premier
+aumônier du duc d’Orléans; il signa le formulaire, car il ne cessait de
+suivre les doctrines de Bossuet en différant de sa conduite. Comme
+parlementaire, il était fidèle à la cour. Des disputes s’élevèrent.
+Rancé s’opposa à diverses propositions; il montrait une grande entente
+des affaires. Il déplut. On l’avertit de se retirer, ses jours ne
+paraissant pas en sûreté à ses amis. L’avis était faux, Mazarin ne
+faisait assassiner personne. L’abbé Le Bouthillier, après être allé
+remercier Gaston à Blois, se retira à Veretz; peu après arriva
+l’accident qui changea sa vie.
+
+Il y a un silence qui plaît dans toutes ces affaires aujourd’hui si
+complètement ignorées: elles vous reportent dans le passé. Quand vous
+remueriez ces souvenirs qui s’en vont en poussière, qu’en
+retireriez-vous, sinon une nouvelle preuve du néant de l’homme? Ce sont
+des jeux finis que des fantômes retracent dans les cimetières avant la
+première heure du jour.
+
+
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+
+Il existe un traité de 230 pages in-12, imprimé à Cologne, chez Pierre
+Marteau, 1685; il porte deux titres: _Les véritables motifs de la
+conversion de l’abbé de la Trappe, avec quelques réflexions sur sa vie
+et sur ses écrits_, ou _les Entretiens de Timocrate et de Philandre sur
+un livre qui a pour titre: Les Saints Devoirs de la vie monastique_. Je
+parlerai dans un autre endroit de cette seconde partie. Ce que j’en vais
+citer actuellement n’est introduit que par incidence. On lit:
+
+«Je vous ai déjà dit que l’abbé de la Trappe étoit un homme galant et
+qui avait eu plusieurs commerces tendres. Le dernier qui ait éclaté fut
+avec une duchesse fameuse par sa beauté, et qui, après avoir
+heureusement évité la mort au passage d’une rivière, la rencontra peu de
+mois après. L’abbé, qui allait de temps en temps à la campagne, y étoit
+lorsque cette mort imprévue arriva. Ses domestiques, qui n’ignoroient
+pas sa passion, prirent soin de lui cacher ce triste événement, qu’il
+apprit à son retour.» «En montant tout droit à l’appartement de la
+duchesse, où il lui était permis d’entrer à toute heure, au lieu des
+douceurs dont il croyait aller jouir, il y vit pour premier objet un
+cercueil qu’il jugea être celui de sa maîtresse en remarquant sa tête
+toute sanglante qui était par hasard tombée de dessous le drap dont on
+l’avait couverte avec beaucoup de négligence, et qu’on avait détachée du
+reste du corps afin de gagner la longueur du col, et éviter ainsi de
+faire un nouveau cercueil qui fût plus long que celui dont on se
+servait[5].»
+
+ [5] Entretiens de Timocrate et de Philandre.
+
+»Il n’y a rien de vrai», dit Saint-Simon, rappelant cette version, «dans
+ce qu’on rapporte de madame de Montbazon, mais _seulement les choses qui
+ont donné cours à une fiction_. Je l’ai demandé franchement à M. de la
+Trappe, non pas grossièrement l’amour, et beaucoup moins le bonheur,
+mais le fait, et voici ce que j’ai appris.»
+
+Et qu’a-t-il appris? L’autorité serait décisive, si la réponse était
+péremptoire. Au lieu de s’expliquer, Saint-Simon s’occupe du récit des
+liaisons de Rancé avec les personnages de la Fronde. Il affirme du
+reste, comme dom Gervaise, que Marie de Bretagne fut emportée par la
+rougeole, que Rancé était auprès d’elle, qu’il ne la quitta point, et
+lui vit recevoir les sacrements. «L’abbé Le Bouthillier, ajoute-t-il,
+s’en alla après à sa maison de Veretz, ce qui fut le commencement de sa
+séparation du monde.» Cette fin de narration prouve à quel point
+Saint-Simon se trompait. Les contemporains admirateurs de Rancé semblent
+s’être donné le mot pour se taire sur sa jeunesse: ils ne s’aperçoivent
+pas qu’ils diminuent la gloire de leur héros en rendant ses sacrifices
+moins méritoires. D’autant plus qu’ils en disent assez pour être
+entendus sur ce qu’ils omettent; tantôt annonçant qu’un religieux
+s’était enseveli à la Trappe, _pour avoir fait ce qui avait troublé
+Rancé_, tantôt que Rancé lui-même ne cessait de pleurer ses fragilités.
+«L’abbé de Rancé, livré à toutes les séductions du monde, dit le
+cardinal de Bausset, se précipita dans un genre de vie peu conforme à la
+sainteté de son état, et qui dégradait en quelque sorte le triomphe
+qu’il avait obtenu sur son illustre émule... L’abbé de Rancé expiait
+sous la haire et le cilice les erreurs de sa jeunesse.» Maupeou, l’un
+des trois historiens contemporains de l’abbé de la Trappe, avait lu le
+récit de Larroque; il combat ce récit sans le détruire. La seule chose
+nouvelle qu’ils nous apprennent est l’exhortation faite par Rancé à la
+mourante: madame de Montbazon envoya un gentilhomme complimenter M. de
+Brienne, avec lequel elle était brouillée.
+
+Maupeou avait fait un ouvrage exprès contre Larroque. Rancé, informé de
+l’intention du curé de Nonancourt, se hâta de lui écrire: «Votre
+ouvrage, monsieur, relèvera la critique, donnera sujet à des répliques,
+m’attirera un nombre infini d’ennemis sur les bras: Dieu sait combien
+j’ai d’estime et de considération pour vous; cependant je suis pressé de
+vous conjurer de supprimer la chose, s’il est possible. J’ai été si
+persuadé que rien n’était meilleur que de garder le silence en cette
+occasion, que je n’ai point voulu que l’on imprimât ce que j’avais eu
+envie de mettre dans la préface de la seconde édition des
+_Éclaircissements_, quoiqu’il n’y eût rien de plus modéré. Je n’ai rien
+à ajouter à ce billet, mon cher monsieur, sinon que je ne puis vous
+avoir une obligation plus sensible que celle d’entrer dans ma
+pensée[6].» (17 mars 1686.)
+
+ [6] Maupeou, tom. 1er, pag. 581.
+
+La vivacité avec laquelle Rancé écrit à Maupeou décèle des souvenirs
+alarmés. Le P. Bouhours, que l’abbé de La Chambre appelait l’_empeseur
+des muses_, réfute aussi les _Véritables motifs de la conversion de
+l’abbé de la Trappe_ dans son quatrième dialogue, pages 528 et 529:
+c’est toujours de l’humeur sans preuves. Madame de Sévigné disait en
+parlant du révérend critique: «_L’esprit lui sort de tous les côtés._»
+
+Marsollier, deuxième écrivain de la vie de Rancé, garde le silence; mais
+Le Nain, le troisième, le plus complet, le plus sûr écrivain de cette
+vie, a entendu parler de Larroque. Dom Le Nain mourut à l’âge de
+soixante-treize ans, sous-prieur de la Trappe. Ami et confident de
+Rancé, au livre III, chap. IX, de la Vie du réformateur de la Trappe, il
+écrit:
+
+«Outre tous ces libelles, il en parut un autre composé par un huguenot,
+sous ce titre: _Les Motifs de la conversion de l’abbé de la Trappe_.
+Mais l’auteur des _Homélies familières_ sur les Commandements de Dieu,
+tome III, page 378, le réfute admirablement par ces paroles: Je sais
+qu’un ministre hérétique a fait ce qu’il a pu pour décrier un saint
+abbé; mais je sais bien aussi que toute la France et les pays
+circonvoisins ont regardé ce misérable livre comme un libelle
+diffamatoire et son auteur comme un imposteur, qui fonde toutes ses
+calomnies sur des jugements les plus téméraires qui se puissent
+imaginer: comme si, pour détruire les vertus les plus éclatantes et les
+plus solides, il n’y avait qu’à dire témérairement qu’elles n’ont point
+d’autres sources que l’orgueil de celui qui les pratique.» Le Nain se
+débarrasse ainsi de la réponse. Les amplifications de l’auteur des
+_Homélies familières_ sont naturelles, mais elles ne détruisent aucune
+assertion.
+
+Sur le fait isolé lâché par une plume protestante, il est tombé une
+avalanche de malédictions. Colère à part, on peut nier les erreurs
+avancées sur la jeunesse de Rancé, mais on ne peut nier des relations
+qu’atteste toute l’histoire. On a craint sans doute, en montrant Rancé
+pécheur, d’ébranler l’autorité des exemples de sa vertu. Cependant saint
+Jérôme et saint Augustin n’ont-ils pas puisé leurs dernières forces dans
+leurs premières faiblesses? Un aveu franc aurait délivré Rancé pour
+toujours des calomnies. On ne l’accusait pas directement de la faute, il
+est vrai, car il eût fallu accuser toute la terre; mais on s’en prenait
+à la vie entière d’un homme pour se soulager de ce qu’il taisait. Il
+faut le dire, néanmoins le silence de Rancé est effrayant, et il jette
+un doute dans les esprits. Un silence si long, si profond, si entier,
+est devant vous comme une barrière insurmontable. Quoi! un homme n’a pu
+se démentir un seul instant! Quoi! le silence pourrait passer pour une
+vérité! Cet empire d’un esprit sur lui-même fait peur: Rancé ne dira
+rien, il emportera toute sa vie dans son tombeau.
+
+Ainsi ni ceux qui rejettent l’anecdote de Larroque, ni ceux qui
+l’accueillent, n’apportent aucune preuve de leur négation ou de leur
+affirmation. Les incrédules n’ont pour eux que l’invraisemblance du
+cercueil trop court: il était si facile en effet de l’allonger pour
+donner l’espace nécessaire à cette belle tête qui s’était si souvent
+inclinée sur le sein de la vie! Mais supposez avec Saint-Simon, comme il
+l’insinue, que la décollation ne fut que l’œuvre d’une étude anatomique,
+tout s’expliquera.
+
+Tous les poètes ont adopté la version de Larroque, tous les religieux
+l’ont repoussée; ils ont eu raison, puisqu’elle blessait la
+susceptibilité de leurs vertus, puisqu’ils ne pouvaient pas détruire le
+récit de Larroque par un démenti appuyé d’un document irrécusable. Mais
+au lecteur indifférent il est permis, à défaut de preuves positives,
+d’examiner des preuves négatives. J’ai déjà fait remarquer que
+Marsollier se tait sur madame de Montbazon, silence favorable à
+l’opinion de Larroque. Ce même chanoine, Marsollier, ajoute cette
+réflexion à son silence: «La mort et la disgrâce de plusieurs personnes
+avec lesquelles Rancé avait de forts attachements le touchèrent. Un vide
+affreux, dit-il, occupait mon cœur toujours inquiet et toujours agité,
+jamais content. Je fus touché de _la mort de quelques personnes_ et de
+l’insensibilité où je les vis dans ce moment terrible qui devait décider
+de leur éternité. Je me résolus de me retirer dans un lieu où je pusse
+être inconnu au reste des hommes.»
+
+Dans les corridors de la Trappe, entre diverses inscriptions, on lisait
+celle-ci empruntée de saint Augustin: _Retinebam nugæ nugarum et
+vanitates vanitatum antiquæ amicæ meæ._ Dans une de ses pensées, Rancé
+remarque que: «ceux qui meurent, bien ou mal, meurent souvent plus pour
+ceux qu’ils laissent dans le monde que pour eux-mêmes.»
+
+Bossuet, transmettant à Rancé les oraisons funèbres de la reine
+d’Angleterre et de madame Henriette, lui mande: «J’ai laissé l’ordre de
+vous faire passer deux oraisons funèbres qui, parce qu’elles font voir
+le néant du monde, peuvent avoir place parmi les livres d’un solitaire,
+et qu’en tous cas il peut regarder comme deux têtes de mort assez
+touchantes.» Bossuet connaissait-il ce que l’on racontait de madame de
+Montbazon? faisait-il allusion à la tête de cette femme, en envoyant
+deux autres têtes s’entretenir avec elle?
+
+La sorte de plaisanterie formidable qu’il se permet ne semble-t-elle pas
+avoir des rapports avec la légèreté de la première vie de Rancé et la
+sévérité de sa seconde vie?
+
+On prétend qu’on montrait à la Trappe la tête de madame de Montbazon
+dans la chambre des successeurs de Rancé; ce que les solitaires de la
+Trappe ressuscitée rejettent: les souvenirs conservés autrefois ne
+voyaient peut-être pas le front de la victime aussi dépouillé que la
+mort l’avait fait. On trouve ce passage dans le récit des courses du
+chevalier de Bertin: «Nous voici maintenant à Anet. La petite statue de
+Diane de Poitiers en pied n’est point sans doute aussi intéressante que
+la tête même de madame de Montbazon apportée à la Trappe par l’abbé de
+Rancé et conservée dans la chambre de ses successeurs.»
+
+Enfin, les indications des poètes ne sont pas à négliger. La muse n’a
+pas manqué aux traditions de la Trappe: madame de Tencin, née en 1681
+(et qui par conséquent avait vécu dix-neuf ans contemporaine de Rancé),
+écrivit les _mémoires du comte de Comminges_, à travers lesquels passent
+des souvenirs: madame de Montbazon est changée en cette Adélaïde,
+solitaire mystérieux qui se fait reconnaître à l’ardeur avec laquelle il
+creuse son tombeau. Qui avait donné naissance à ce genre d’idées? Ce
+sont là d’autres ressorts que les inventions forcenées et les idées
+difformes qui font maintenant des contorsions dans les ténèbres. Le nom
+de Comminges est emprunté de celui de l’évêque avec lequel Rancé se
+promenait sur les Pyrénées. Il arrive souvent qu’on rappelle des
+personnages étrangers pour cacher des rapports directs; un nom qui
+tourmente la mémoire s’y glisse sous mille déguisements. On a une
+aventure contée par Maupeou, de deux frères épris de la même femme, et
+qui, après s’être battus, vécurent plusieurs années à la Trappe sans se
+reconnaître; on a une romance de Florian sur Lainval et Arsène; on a une
+héroïde de Colardeau qui trace la mort de madame la duchesse de
+Montbazon:
+
+ Je fuis vers ma demeure, éperdu, tourmenté:
+ La tête et le cercueil étaient à mon côté.
+
+Rancé avait fait peindre à la Trappe saint Jean Climaque poussant des
+gémissements, et sainte Marie égyptienne assistée par saint Sozyme. Il
+composa pour ces deux tableaux des inscriptions. Dans l’épigramme de
+douze vers latins adressée à la pénitente, on lisait:
+
+ Ecce, columba gemens, sponsi jam sanguine lota.
+
+Il faut ajouter à ces semi-indications le désespoir de Rancé, et ce sera
+au lecteur à se former une opinion. Les annales humaines se composent de
+beaucoup de fables mêlées à quelques vérités: quiconque est voué à
+l’avenir a au fond de sa vie un roman, pour donner naissance à la
+légende, mirage de l’histoire.
+
+Dès le jour de la mort de madame de Montbazon, Rancé prit la poste et se
+retira à Veretz: il croyait trouver dans la solitude des consolations
+qu’il ne trouvait dans aucune créature. La retraite ne fit qu’augmenter
+sa douleur: une noire mélancolie prit la place de sa gaieté, les nuits
+lui étaient insupportables; il passait les jours à courir dans les bois,
+le long des rivières, sur les bords des étangs, appelant par son nom
+celle qui ne lui pouvait répondre.
+
+Lorsqu’il venait à considérer que cette créature, qui brilla à la cour
+avec plus d’éclat qu’aucune femme de son siècle, n’était plus, que ses
+enchantements avaient disparu, que c’en était fait pour jamais de cette
+personne qui l’avait choisi entre tant d’autres, il s’étonnait que son
+âme ne se séparât de son corps.
+
+Comme il avait étudié les sciences occultes, il essaya les moyens en
+usage pour faire revenir les morts. L’amour reproduisait à sa mémoire
+ornée le sacrifice de Simeth, cherchant à rappeler un infidèle par un
+des noms d’un passereau consacré à Vénus; il invoquait la nuit et la
+lune. Il eut toutes les angoisses et toutes les palpitations de
+l’attente: madame de Montbazon était allée à l’infidélité éternelle;
+rien ne se montra dans ces lieux sombres et solitaires que les esprits
+se plaisent à fréquenter[7].
+
+ [7] Dom Gervaise: _Jugement critique, mais équitable, des Vies de feu
+ M. l’abbé de Rancé_, pag. 160 et suiv.
+
+Toutefois, si Rancé n’eut pas les visions des poètes de la Grèce, il eut
+une vision chrétienne: il se promenait un jour dans l’avenue de Veretz;
+il lui sembla voir un grand feu qui avait pris aux bâtiments de la
+basse-cour: il y vole; le feu diminue à mesure qu’il en approche; à une
+certaine distance, l’embrasement disparaît et se change en un lac de feu
+au milieu duquel s’élève à demi-corps une femme dévorée par les flammes.
+La frayeur le saisit; il reprend en courant le chemin de la maison; en
+arrivant, les forces lui manquent, il se jette sur un lit: il était
+tellement hors de lui qu’on ne put dans le premier moment lui arracher
+une parole[8].
+
+ [8] Maupeou.
+
+Ces convulsions de l’âme se calmèrent: il n’en resta à Rancé que
+l’énergie d’où sortent les vigoureuses résolutions.
+
+Dom Jean-Baptiste de Latour, prieur de la Trappe, avait écrit une vie de
+Rancé: il était resté de ce travail quelques copies manuscrites, dont on
+a cité des passages, entre autres celui-ci: «Pendant que je suivais
+l’égarement de mon cœur (c’est Rancé qui parle), j’avalais non seulement
+l’iniquité comme de l’eau, mais tout ce que je lisais et entendais du
+péché ne servait qu’à me rendre plus coupable. Enfin le temps
+bienheureux arriva où il plut au Père des miséricordes de se tourner
+vers moi. Je vis à la naissance du jour le monstre infernal avec lequel
+j’avais vécu; la frayeur dont je fus saisi à cette terrible vue fut si
+prodigieuse que je ne puis croire que j’en revienne de ma vie.»
+
+Rancé eut recours à la pénitence: la mère Louise, religieuse de la
+Visitation de Tours, lui indiqua pour directeur le Père _Séguenot_.
+
+Cette mère Louise était Louise Roger de la Mardelière, appelée la _belle
+Louison_. «Louison, dit mademoiselle de Montpensier parlant de son
+enfance, était brune, bien faite, agréable de visage et de beaucoup
+d’esprit. Je dis à madame de Saint-Georges: «Si Louison n’est pas sage,
+je ne la veux point voir, quoique mon papa l’aime.» Madame de
+Saint-Georges me répondit qu’elle l’était tout à fait.»
+
+C’était à cette mère Louise que Rancé s’adressa d’abord. Partout, dans
+le changement de mœurs qui s’opérait, des pénitentes échappées du monde
+avaient dressé des embûches pour s’emparer des repentirs, comme il y
+avait des pécheresses qui cherchaient à retenir les déserteurs. A la
+Visitation se trouvaient les écueils d’une première existence: la mère
+Louise possédait plus de deux cents lettres de Rancé, lettres qui
+étaient sans doute la partie de la vie de Rancé sur laquelle il serait
+si curieux d’avoir des renseignements. De la direction du P. Séguenot,
+Rancé passa sous la conduite du P. de Mouchy, homme instruit et bien né.
+
+Des avertissements sous différentes formes arrivaient de toutes parts à
+Rancé. Dans les _Obligations des chrétiens_, il raconte cette agréable
+histoire:
+
+«Un jour je joignis un berger qui conduisoit un troupeau dans une grande
+campagne, par un temps qui l’avoit obligé à se retirer à l’abri d’un
+grand arbre pour se mettre à couvert de la pluie et de l’orage. Il me
+dit que ce lui étoit une consolation de conduire ses bêtes simples et
+innocentes, et qu’il ne voudroit pas quitter la terre pour aller dans le
+ciel, s’il ne croyoit y trouver des campagnes et des troupeaux à
+conduire.»
+
+A Veretz, au lieu de se plaire dans l’ancienne maison de ses délices,
+Rancé fut choqué de sa magnificence. Les meubles éclataient d’argent et
+d’or, les lits étaient superbes. La Mollesse même s’y serait trouvée
+trop à l’aise, dit un classique du temps. Les salons étaient ornés de
+tableaux de prix, les jardins délicieusement dessinés. C’était trop pour
+un homme qui ne voyait plus rien qu’à travers ses larmes. Il mit la
+réforme partout. La frugalité remplaça le luxe de sa table; il congédia
+la plupart de ses domestiques, renonça à la chasse, et s’abstint du
+dessin, art qu’il aimait. On avait des paysages de sa façon et des
+cartes de géographie[9].
+
+ [9] Dom Gervaise.
+
+Quelques amis, revenus de même que Rancé à des pensées chrétiennes,
+s’associèrent à lui pour commencer ces mortifications dont il devait
+donner de si grands exemples; il semblait jouer à la pénitence pour
+l’apprendre avant de la pratiquer: on assiste avec intérêt à cette
+conquête de l’homme sur l’homme: «Ou l’Évangile me trompe, répétait-il,
+ou cette maison est celle d’un réprouvé.»
+
+Rappelé un moment à Paris pour une affaire, il se logea à l’Oratoire.
+C’était un travail continuel pour lui d’échapper à ces pensées qu’il
+avait nourries si long-temps: un grand solitaire en fut atteint dans des
+sépulcres; saint Jérôme portait, pour noyer ses pensées dans ses sueurs,
+des fardeaux de sable le long des steppes de la mer Morte. Je les ai
+parcourues moi-même, ces steppes, sous le poids de mon esprit. Deux
+tentatrices cherchèrent Rancé. Elles lui dirent qu’elles n’étaient point
+à comparer à la belle personne qu’il pleurait, mais qu’elles avaient
+pour lui des sentiments qui ne le cédaient en vivacité à aucun de ceux
+qu’il avait inspirés. Rancé se munit d’un crucifix, et s’enfuit.
+
+On conseilla à Rancé de se consacrer aux missions, aller aux Indes,
+errer dans les rochers de l’Himalaya, et il y avait là des analogies
+avec la grandeur et la tristesse du génie de Rancé; mais il était appelé
+ailleurs.
+
+Poussé par ses malheurs, retenu par ses habitudes, Rancé n’avait point
+encore renoncé à ses emplois. Le temps de son quartier de service, comme
+aumônier du duc d’Orléans, était revenu; il se rendit à Blois. Il avait
+déjà hasardé auprès du prince des idées de retraite: l’entrée en
+religion de la mère Louise avait mûri dans Gaston ces idées. La
+maîtresse convertie priait à la Visitation, à Tours, pour faire une
+violence à la miséricorde de Dieu. Il fut convenu que Gaston se
+retirerait au château de Chambor avec douze de ses plus fidèles
+serviteurs. Rancé fut choisi pour accompagner le prince.
+
+Le Bouthillier possédait, près du parc de Chambor, un prieuré de l’ordre
+de Grammont. Ce prieuré était desservi par sept ou huit religieux. On
+n’apercevait pas de cet endroit le faîte de l’édifice qui devait éclater
+du rire immortel de Molière. «Le roi, dit le chevalier d’Arvieux, ayant
+voulu faire un voyage à Chambor pour y prendre le divertissement de la
+chasse, voulut donner à sa cour celui d’un ballet; et comme l’idée des
+Turcs qu’on venait de voir à Paris était encore toute récente, il crut
+qu’il serait bon de les faire paraître sur la scène. Sa Majesté
+m’ordonna de me joindre à MM. de Molière et de Lulli pour composer une
+pièce de théâtre où l’on pût faire entrer quelque chose des habillements
+et des manières des Turcs. Je me rendis pour cet effet au village
+d’Auteuil, où M. de Molière avait une maison fort jolie. Ce fut là que
+nous travaillâmes à cette pièce de théâtre que l’on voit dans les œuvres
+de Molière, sous le titre du _Bourgeois gentilhomme_.»
+
+Cette pièce fut en effet jouée à Chambor devant Louis XIV, pour la
+première fois, le 14 octobre 1670.
+
+Quand on arrive à Chambor, on pénètre dans le parc par une de ses portes
+abandonnées; elle s’ouvre sur une enceinte décrépite et plantée de
+violiers jaunes; elle a sept lieues de tour. Dès l’entrée on aperçoit le
+château au fond d’une allée descendante. En avançant sur l’édifice, il
+sort de terre dans l’ordre inverse une bâtisse placée sur une hauteur,
+laquelle s’abaisse à mesure qu’on en approche. François Ier,
+arrière-petit-fils de Valentine de Milan, s’était enseveli dans les bois
+de la France, à son retour de Madrid; il disait comme son aïeule: _Tout
+ne m’est rien, rien ne m’est plus._ Chambor rappelle les idées qui
+occupaient le roi-soldat dans sa prison: femmes, solitudes, remparts.
+
+ Quand le roi sortit de France,
+ En malheur il en sortit:
+ Il en sortit le dimanche,
+ Et le lundi il fut pris.
+
+Chambor n’a qu’un escalier double, afin de descendre et monter sans se
+voir: tout y est fait pour les mystères de la guerre et de l’amour.
+L’édifice s’épanouit à chaque étage; les degrés s’élèvent accompagnés de
+petites cannelures comme des marches dans les tourelles d’une
+cathédrale. La fusée, en éclatant, forme des dessins fantastiques qui
+semblent avoir retombé sur l’édifice: cheminées carrées ou rondes
+enjolivées de fétiches de marbre, semblables aux poupées que j’ai vu
+retirer des fouilles à Athènes. De loin l’édifice est une arabesque; il
+se présente comme une femme dont le vent aurait soufflé en l’air la
+chevelure; de près cette femme s’incorpore dans la maçonnerie et se
+change en tours; c’est alors Clorinde appuyée sur des ruines. Le caprice
+d’un ciseau volage n’a pas disparu; la légèreté et la finesse des traits
+se retrouvent dans le simulacre d’une guerrière expirante. Quand vous
+pénétrez en dedans, la fleur de lis et la salamandre se dessinent dans
+les plafonds. Si jamais Chambor était détruit, on ne trouverait nulle
+part le style premier de la Renaissance, car à Venise il s’est mélangé.
+
+Ce qui rendait à Chambor sa beauté, c’était son abandon: par les
+fenêtres j’apercevais un parterre sec, des herbes jaunes, des champs de
+blé noir: retracements de la pauvreté et de la fidélité de mon indigente
+patrie. Lorsque j’y passai, il y avait un oiseau brun de quelque
+grosseur qui volait le long du Cosson, petite rivière inconnue.
+
+L’abbé Le Bouthillier se logea parmi les moines de son prieuré: de
+quelque côté qu’on ouvrît une fenêtre, on ne voyait que des bois. Le
+château, près duquel n’a pas même pu se former un village, est frappé de
+malédiction. Touché par le vainqueur de Marignan prisonnier à Madrid,
+par nos soldats dispersés après Waterloo, par les marques de notre
+attachement à nos rois avant les journées de Juillet, on aperçoit
+partout des traces de gloire et de malheur. Les chiffres de la duchesse
+d’Étampes, devancière de la comtesse de Châteaubriand, attirent les
+yeux, traces périssables de beautés évanouies. François Ier, qui sentait
+l’inanité de ses plaisirs, avait gravé avec la pointe d’un diamant ces
+deux vers sur un carreau de vitre:
+
+ Souvent femme varie.
+ Mal habil qui s’y fie.
+
+Jeux d’un prince qui avait fait déterrer Laure pour la regarder. Où est
+le carreau de vitre? Des Français s’associèrent dans le dessein
+d’acquérir pour Henri, non encore banni, un parc abandonné dans un
+royaume conquis par ses pères. Courier éleva la voix contre
+l’acquisition, et le jeune homme innocent, auquel il avait voulu
+arracher Chambor, a survécu.
+
+Cet orphelin vient de m’appeler à Londres; j’ai obéi à la lettre close
+du malheur. Henri m’a donné l’hospitalité dans une terre qui fuit sous
+ses pas. J’ai revu cette ville témoin de mes rapides grandeurs et de mes
+misères interminables, ces places remplies de brouillards et de silence,
+d’où émergèrent les fantômes de ma jeunesse. Que de temps déjà écoulé
+depuis le jour où je rêvais René dans Kinsington jusqu’à ces dernières
+heures! Le vieux banni s’est trouvé chargé de montrer à l’orphelin une
+ville que mes yeux peuvent à peine reconnaître.
+
+Réfugié en Angleterre pendant huit années, ensuite ambassadeur à
+Londres, lié avec lord Liverpool, avec M. Canning et avec M. Croker, que
+de changements n’ai-je pas vus dans ces lieux, depuis Georges IV qui
+m’honorait de sa familiarité jusqu’à cette Charlotte que vous verrez
+dans mes Mémoires. Que sont devenus mes frères en bannissement? Les uns
+sont morts, les autres ont subi diverses destinées: ils ont vu comme moi
+disparaître leurs proches et leurs amis. Sur cette terre où l’on ne nous
+apercevait pas, nous avions cependant nos fêtes et surtout notre
+jeunesse. Des adolescentes, qui commençaient la vie par l’adversité,
+apportaient le fruit semainier de leur labeur afin de s’éjouir à
+quelques danses de la patrie. Des attachements se formaient; nous
+priions dans des chapelles que je viens de revoir et qui n’ont point
+changé. Nous faisions entendre nos pleurs le 21 janvier, tout émus que
+nous étions d’une oraison funèbre prononcée par le curé émigré de notre
+village. Nous allions aussi, le long de la Tamise, voir entrer au port
+des vaisseaux chargés des richesses du monde, admirer les maisons de
+campagne de Richmond, nous si pauvres, nous privés du toit paternel!
+Toutes ces choses étaient de véritables félicités. Reviendrez-vous,
+félicités de ma misère? Ah! ressuscitez, compagnons de mon exil,
+camarades de la couche de paille, me voici revenu! Rendons-nous encore
+dans les petits jardins d’une taverne dédaignée pour boire une tasse de
+mauvais thé en parlant de notre pays: mais je n’aperçois personne; je
+suis resté seul.
+
+Rancé va quitter Chambor, il faut donc que je quitte aussi cet asile où
+je crains de m’être trop oublié. Je vais retrouver la Loire non loin du
+parc abandonné; elle ne voit point la désolation de ses bords: les
+fleuves ne s’embarrassent point de leurs rives. Ne demandez pas à la
+Loire le nom des Guise, dont elle a pourtant roulé les cendres. A cent
+cinquante lieues d’ici, je rencontrai, il y a huit mois, en terre
+étrangère, près du jeune orphelin, M. le duc de Lévis, qui remonte au
+compagnon de Simon de Montfort. Mirepoix était _maréchal de la Foi_,
+titre qui semble avoir passé à son dernier neveu. J’ai retrouvé aussi
+madame la duchesse de Lévis, du grand nom d’Aubusson; elle aurait pu
+écrire l’histoire de Philippine-Hélène, si elle n’avait des malheurs
+moins romanesques à pleurer. Je n’étais pas, dans mon dernier voyage à
+Londres, reçu dans un grenier de Holborn par un de mes cousins émigrés,
+mais par l’héritier des siècles. Cet héritier se plaisait à me donner
+l’hospitalité dans les lieux où je l’avais long-temps attendu. Il se
+cachait derrière moi comme le soleil derrière des ruines. Le paravent
+déchiré qui me servait d’abri me semblait plus magnifique que les
+lambris de Versailles. Henri était mon dernier garde-malade: voilà les
+revenants-bons du malheur. Quand l’orphelin entrait, j’essayais de me
+lever; je ne pouvais lui prouver autrement ma reconnaissance. A mon âge
+on n’a plus que les impuissances de la vie. Henri a rendu sacrées mes
+misères; tout dépouillé qu’il est, il n’est pas sans autorité: chaque
+matin, je voyais une Anglaise passer le long de ma fenêtre; elle
+s’arrêtait, elle fondait en larmes aussitôt qu’elle avait aperçu le
+jeune Bourbon: quel roi sur le trône aurait eu la puissance de faire
+couler de pareilles larmes? Tels sont les sujets inconnus que donne
+l’adversité.
+
+A peine retourné de Chambor, un courrier dépêché de Blois vint apprendre
+à Rancé la maladie du duc d’Orléans. L’abbé se remit en route: Gaston
+était en danger, ce prince si peu digne à Castelnaudary de la valeur du
+Béarnais, le parleur de la Fronde ne trouva pas un mot sur ses lèvres à
+dire à la mort: un spectre se tenait debout au pied de son lit;
+Montmorency sans tête lui demandait le talion.
+
+Rancé écrivit à Arnauld d’Andilly la lettre qu’on va lire, et que je
+dois encore à la politesse de M. de Montmerqué.
+
+
+Blois, 8 février 1660.
+
+«Je n’aurois pas été tant de temps sans avoir l’honneur de vous écrire
+si la maladie et la mort de Monsieur ne m’en avoient empesché. Je vous
+avoue que, l’ayant assisté autant que je l’ai pu dans les derniers
+moments de sa vie, je suis tellement touché d’un spectacle si déplorable
+que je ne puis m’en remettre. On a ceste consolation qu’il est mort avec
+tous les sentiments et toute la résignation qu’un véritable chrestien
+doit avoir en la volonté de son Dieu. Il reçut notre Seigneur dès le
+commencement de son mal, et eut le soin lui-mesme de le demander une
+seconde fois pour viatique avec de grandes démonstrations d’une foy vive
+et d’un parfait mespris des choses du monde. Quelle leçon, monsieur,
+pour ceux qui n’en sont pas détachés et pour ceux qui sont persuadés de
+son néant et qui travaillent pour s’en déprendre! Ce pauvre prince dit
+le matin du jour de sa mort ces mesmes mots: _Domus mea domus
+desolationis_; et comme on luy voulut dire qu’il n’estoit pas si mal
+qu’il pensoit, il répliqua: _Solum mihi superest sepulchrum_; ensuite il
+demanda l’extrême-onction, et dit qu’il estoit résolu à la volonté de
+Dieu; enfin je suis persuadé qu’il luy a fait miséricorde. Je ne puis
+vous mander les circonstances de sa mort; j’écris de Blois, malade d’un
+rhume qui me cause une oppression qui m’empesche d’escrire. Je vous
+supplie de demander à Dieu et de luy faire demander pour moy qu’il me
+fasse la grâce de retirer tout le bien et l’avantage que je dois d’une
+rencontre aussi touchante que celle-là l’est. Je reviens à la mort de ce
+pauvre prince: la désolation qui parut dans sa maison, qui retentissoit
+de plaintes et de gémissements au moment de sa mort, l’esprit humain ne
+se sçauroit rien figurer de si pitoyable, je confesse que j’en suis
+accablé de douleur.»
+
+Rancé se montra dans cette occasion si touchant, que chacun faisait des
+vœux pour l’avoir auprès de soi au moment suprême. On croyait ne pouvoir
+bien mourir qu’entre ses mains, comme d’autres y avaient voulu vivre,
+Gaston avait à peine rendu le dernier soupir que ses familiers
+l’abandonnèrent, Rancé fut laissé presque seul auprès du cadavre. Il ne
+suivit pas le corps du prince à Saint-Denis; mais il présenta le faible
+cœur de Gaston aux jésuites de Blois: le cœur intrépide de Henri IV
+avait été porté aux jésuites de La Flèche. Le Bouthillier courut ensuite
+s’ensevelir au Mans, y demeura caché deux mois; il changea même de nom,
+comme s’il eût craint d’être reconnu et arrêté aux portes du ciel.
+
+Le projet qu’il méditait depuis long-temps de soumettre sa conduite
+future au conseil des évêques d’Aleth et de Comminges lui revenait dans
+l’esprit. Il se résolut de l’accomplir. Le 21 juin 1660, il écrivit à la
+mère Louise: «Je pars demain à l’insu de tous mes amis.» Il arriva à
+Comminges le 27 du même mois, après un tremblement de terre: ce fut de
+même que j’arrivai à Grenade en rêvant de chimères, après le
+bouleversement de la Véga.
+
+L’évêque de Comminges était absent; Rancé l’attendit. Quand il revint,
+l’évêque commença une tournée diocésaine. Rancé l’accompagna.
+
+Ils trouvèrent dans les cavernes environnantes des chrétiens qui avaient
+à peine figure humaine. L’évêque soulageait leur misère, les
+rassemblait, s’essayait au milieu d’eux parmi les buis des rochers.
+L’abbé de Rancé était touché, lorsqu’il songeait que le bon pasteur
+avait ainsi cherché les brebis égarées.
+
+Un jour il se promenait seul avec l’évêque, dans un endroit fort
+solitaire, d’où l’on découvrait les plus hautes Pyrénées: «L’évêque
+remarqua (j’emprunte le récit de Marsollier) que l’abbé parcourait des
+yeux les montagnes avec une attention qui le rendait distrait; il y
+soupçonna du mystère, ce fut ce qui l’obligea de lui dire qu’il avait la
+mine de chercher un endroit où il pût bâtir un ermitage. L’abbé rougit;
+mais comme il était sincère, il avoua que c’était en effet sa pensée, et
+qu’il croyait qu’il ne pouvait rien faire de mieux.--Si cela est,
+repartit l’évêque, vous ne pouvez mieux vous adresser qu’à moi: je
+connais ces montagnes, j’y ai passé souvent en faisant mes visites; je
+sais des endroits si affreux et si éloignés de tout commerce que,
+quelque difficile que vous puissiez être, vous aurez lieu d’en être
+content.--L’abbé, qui croyait que l’évêque parlait sérieusement, le
+pressa avec cette vivacité qui lui était naturelle de lui faire voir ces
+endroits.--Je m’en garderai bien, reprit l’évêque; ces endroits sont si
+tentants que si vous y étiez une fois il n’y aurait plus moyen de vous
+en arracher.» Après avoir visité l’évêque de Comminges, Rancé retourna
+chez l’évêque d’Aleth. «Sa demeure est affreuse, écrivait Rancé, et
+entourée de hautes montagnes au pied desquelles est un torrent qui court
+avec beaucoup de bruit et de rapidité.»
+
+Ces _endroits_ de nos anciennes mœurs reposent. On aime à assister aux
+conversations de l’abbé de Rancé sur la légitimité des biens qu’on peut
+ou qu’on ne peut pas retenir, sur ce qu’il est permis de garder, sur ce
+qu’on est obligé de rendre, sur le compte de ses richesses que l’on doit
+à Dieu. Ces scrupules de conscience étaient alors les affaires
+principales; nous n’allons pas à la cheville du pied de ces gens-là;
+l’homme était estimé, quelle que fût sa condition: le pauvre était pesé
+avec le riche au poids du sanctuaire. Cette égalité morale lui servait à
+supporter les inégalités politiques. Bruno sur les Alpes, Paul dans la
+Thébaïde, ne voulurent pas plus sortir de leur retraite que Rancé
+n’aurait voulu quitter les Pyrénées; mais ces dernières montagnes
+avaient un danger: le soleil en était trop éclatant, et de leur sommet
+on découvrait les séjours d’Inès et de Chimène.
+
+Longtemps après le voyage de Rancé, une chevrière âgée de douze ans,
+conduisant ses biques dans la paroisse d’Alan, diocèse de Comminges,
+tomba en s’écriant: «Jésus!» Une dame vêtue de blanc lui apparut, et lui
+dit: «Ne craignez rien.» Et elle la tira du précipice. La petite fille
+dit à la sainte Vierge (c’était elle) qu’elle avait perdu son chapelet.
+La sainte Vierge lui en donna un en lui recommandant d’ordonner à un
+prêtre de faire bâtir une chapelle au lieu où elle était tombée.
+L’évêque de Comminges, ancien hôte de Rancé, en écrivit à la Trappe.
+Rancé, du fond de son abbaye, conseilla l’érection d’une chapelle dédiée
+à Notre-Dame-de-Saint-Bernard, dont les ruines marquent aujourd’hui le
+premier pas de Rancé dans la solitude.
+
+L’évêque de Comminges et l’évêque d’Aleth avaient combattu au
+commencement les desseins extrêmes de Rancé; ils lui conseillaient cette
+médiocrité, caractère de la vertu: «Vous, disaient-ils, vous ne pensez
+qu’à vivre pour vous.» L’évêque d’Aleth approuvait que Rancé se défît de
+sa fortune; mais il s’opposait à son penchant pour la solitude: «Ce
+penchant, répétait-il, ne vient pas toujours de Dieu; il est souvent
+inspiré par un dégoût du monde, dégoût dont le motif n’est pas toujours
+pur.»
+
+Convaincu en ce qui regardait le danger des biens, l’abbé ne se rendait
+pas également sur le point du désert; il cédait à l’égard de l’abandon
+de ses bénéfices: il convenait qu’un abbé commendataire n’était pas dans
+l’esprit de l’Église; mais il n’entendait parler qu’avec terreur d’une
+abbaye régulière. Il s’était souvent écrié: «_Moi, me faire frocard!_»
+Il témoignait de ses perplexités en écrivant à ses amis: «Mes embarras
+extérieurs sont les moindres embarras de ma vie: je ne puis me défendre
+de moi-même.»
+
+Tout est fragile: après avoir vécu quelque peu, on ne sait si l’on a
+bien ou mal vécu. L’évêque d’Aleth se maintint d’abord dans les opinions
+qui lui avaient mérité l’attachement de Rancé; il se souvenait d’avoir
+causé avec le futur solitaire à trois cents pas de la maison de
+l’évêque, au bord d’un gave, de même que les vieillards de Platon
+s’entretenaient des lois sur la montagne de Crète. Baissez le ton de la
+lyre, changez les interlocuteurs, et le souffle du même torrent vous
+apportera des paroles qui seront remplies d’autres chimères. L’évêque
+d’Aleth persévéra plusieurs années dans les saines doctrines, puis il
+dévia un peu du droit chemin avec deux autres évêques. Madame de
+Saint-Loup en écrivit à Rancé. Quant au théologal d’Aleth, l’abbé de
+Vaucelles, il fut totalement subjugué; il céda au docteur Arnauld et se
+retira dans les Pays-Bas. Il fut envoyé obscurément à Rome pour ses
+coreligionnaires sous le nom de Valoni. L’infidélité avait perdu sa
+grandeur: Arius ne tombait plus du milieu du concile de Nicée,
+entraînant avec lui une partie de la chrétienté.
+
+En 1660, Pomponne fut disgracié. Rancé lui écrivit des compliments de
+condoléance. Les considérations qu’il lui fournit sont prises de haut.
+Arnauld d’Andilly, frère de Pomponne, avait traduit une foule de vies
+qui formèrent l’histoire des Pères du désert. Louis XIV visita depuis le
+bonhomme dans sa retraite, où j’ai moi-même passé lorsque j’allai voir
+madame la duchesse de Duras: elle avait l’intention de me laisser un
+petit réduit qu’elle avait acheté sur les collines de la forêt de
+Montmorenci. Ces liaisons de la Trappe et de Port-Royal, qui
+s’altérèrent dans la suite, causent de l’attendrissement. Louis XIV
+aimait son ancien ministre; mais il trouvait que M. de Pomponne n’avait
+pas assez de grandeur pour lui.
+
+A Véretz, où il revenait toujours, Rancé vit conjurés contre lui une
+famille nombreuse, des amis mécontents, des domestiques désolés. En
+voulant se réduire à la pauvreté, il éprouvait les difficultés qu’on
+rencontre à s’enrichir. On ne pouvait savoir ce qui le poussait; car,
+depuis la mort de madame de Montbazon, jamais le nom de cette femme,
+excepté dans son premier désespoir, n’était sorti de sa bouche. On
+sentait en lui une passion étouffée, qui jetait sur ses moindres actions
+l’intérêt d’un combat inconnu.
+
+Ces souvenirs de la terre étaient une haine de la vie, devenue chez lui
+une véritable obsession. Sa désespérance de l’humanité ressemblait au
+stoïcisme des anciens, à cela près qu’il passait par le christianisme.
+Les platoniciens de l’école d’Alexandrie se tuaient pour parvenir au
+ciel; mais que de souffrances pour une pauvre âme, lorsqu’elle se débat
+dans cet état! Elle éprouve les divers mouvements du suicide,
+incertitude et terreur, avant qu’elle ait pris sa résolution.
+
+«Je vous avoue, dit l’abbé de la Trappe dans ses lettres, que je ne vois
+plus un seul homme du monde avec le moindre plaisir. Il y a tantôt six
+ans que je ne parle que de dégagement et de retraite, et le premier pas
+est encore à faire; cependant le cours de la vie s’achève, et l’on se
+réveille à la fin du sommeil, et l’on se trouve sans œuvres. Je désire
+tellement d’être oublié qu’on ne pense pas seulement que j’ai été.»
+
+Il vendit sa vaisselle d’argent; il en distribua le montant en aumônes,
+se reprochant les retards qu’il avait mis à secourir les nécessiteux. Il
+avait deux hôtels à Paris, dont l’un s’appelait l’hôtel de Tours: il les
+donna à l’hôtel-Dieu et à l’Hôpital général par acte passé devant les
+notaires Lemoine et Thomas. Pour dernier sacrifice il se défit de la
+terre de Véretz; mais par un reste de faiblesse il accorda la préférence
+aux offres d’un de ses parents: ce parent ne put réaliser la somme, et
+le marché fut rétrocédé à l’abbé d’Effiat. Les cent mille écus que Rancé
+reçut de la vente, furent à l’instant portés aux administrations des
+hôpitaux.
+
+On lit des lettres modernes datées de Véretz: qui a osé écrire de ce
+lieu après le gigantesque Pénitent? Dans les bois de Larçay, jadis
+propriété de Rancé, dans les parcs de Montbazon, parmi des noms qui
+rappelaient une ancienne vie, le 11 avril 1825 on trouva un cadavre. Le
+10 d’avril, le jour finissant, une voix fut entendue: «_Je suis un homme
+mort!_» Une jeune fille, cachée avec son amant dans de hautes bruyères,
+avait été témoin d’un meurtre. D’un autre côté, à demi vêtue, la veuve
+de Courier (c’était lui dont on avait retrouvé le cadavre), âgée de
+vingt-deux ans, descend la nuit parmi des personnages rustiques comme
+une ombre délivrée. Les opinions de Courier à Véretz avaient réduit son
+intimité à des rivalités inférieures: chagrins qui n’intéressent
+personne, gémissements qui vont se perdre dans l’Océan muet qui s’avance
+sur nous. Peut-être quelque grive redit-elle l’acte tragique dans les
+bois où Rancé avait promené ses misères. Courier avait écrit dans sa
+_Gazette du Village_: «_Les rossignols chantent et l’hirondelle
+arrive._» Enfant d’Athènes, il transmettait à ses camarades le chant du
+retour de l’hirondelle.
+
+Courier, savant helléniste, esprit tumultueux, pamphlétaire à cheval,
+avait eu le malheur à Florence de tacher d’encre un feuillet de Longus:
+ensuite l’éditeur d’un passage perdu de _Daphnis et Chloé_ était venu
+s’ensevelir dans les lieux qu’avait habités l’éditeur d’Anacréon.
+
+Si les arbres sous lesquels fut tué Courier existent encore, qu’est-il
+resté dans ces ombrages, que reste-t-il de nous partout où nous passons?
+Paul-Louis Courier aurait-il cru que l’immortalité pouvait porter la
+haire et se rencontrer dans les larmes? Le réformateur de la Trappe a
+grandi à Véretz; l’auteur du Pamphlet des pamphlets a diminué. La vie
+dans sa pesanteur descendit sur un esprit qui s’était dressé pour
+morguer le ciel. Chose remarquable! Courier, le philosophe, a fait ses
+adieux au monde par les mêmes paroles que Rancé, le chrétien, avait
+perdues dans les bois: «Détournez de moi le calice; la ciguë est amère.»
+
+Véretz, au milieu du dix-huitième siècle, était la possession du duc
+d’Aiguillon, ministre de Louis XV. Ce ministre de perdition, comme tous
+les hommes d’alors, y fit imprimer à cinq ou sept exemplaires le
+_Recueil des pièces choisies_, pages obscènes et impies de madame la
+princesse de Conti. Le château de Véretz fut démoli pendant la
+révolution, piscine de sang où se lavèrent les immoralités qui avaient
+souillé la France. A Véretz et à la Trappe, Rancé a laissé ses deux
+parts: à Veretz, la légèreté, l’irréligion, les mauvaises mœurs, suivies
+d’une destruction complète; à la Trappe la gravité, la sainteté, la
+pénitence, qui ont survécu à tout.
+
+Après la vente de Véretz, Rancé se défit de ses bénéfices; il ne se
+réserva qu’une retraite malsaine, pour y mourir, la Trappe. Lorsque
+Louis XIV prit les rênes de l’État, la France se divisa; les uns
+allèrent combattre l’étranger, les autres se retirèrent au désert. Trois
+solitudes demeurèrent en présence: la Chartreuse, la Trappe et
+Port-Royal. A l’abri derrière ses guerriers et ses anachorètes, la
+France respira. Le dix-huitième siècle a voulu effacer Louis XIV, mais
+sa main s’est usée à gratter le portrait. Napoléon est venu se placer
+sous le dôme des Invalides comme pour assurer la gloire de Louis. On a
+eu beau faire des tableaux, les victoires de l’empire à Versailles n’ont
+pu effacer les souvenirs des victoires du dix-septième siècle. Napoléon
+a seulement ramené enchaînés à Louis XIV les rois que Louis XIV avait
+vaincus. Bonaparte a fait son siècle; Louis a été fait par le sien: qui
+vivra plus long-temps, de l’ouvrage du temps ou de celui d’un homme?
+C’est la voix du génie de toutes les sortes qui parle au tombeau de
+Louis; on n’entend au tombeau de Napoléon que la voix de Napoléon.
+
+Avant de nous parler des personnages qu’elle met en scène, la Grèce nous
+introduit sur le théâtre de leurs actions: Prométhée enchaîné
+s’entretient avec l’Océan; les sept chefs devant Thèbes jurent sur un
+bouclier noir; les Perses pleurent à l’apparition de l’ombre de Darius;
+Œdipe, roi, paraît à la porte de son palais; Œdipe à Colone s’arrête
+près du bois des Euménides; prêt à quitter son exil, Philoctète s’écrie:
+«Adieu, doux asile de ma misère!»
+
+Les écrivains de la Vie des Pères du désert, Grecs de naissance, ont été
+fidèles à cet ancien usage: ils nous montrent Paul, premier ermite,
+caché sous un palmier; Antoine, premier solitaire, s’enfermant dans un
+sépulcre; Pacôme, premier instituteur des Cénobites, assis sur une
+pierre à Thebennes. Nous n’irons pas si loin avec Rancé; nous resterons
+près de Versailles: à trente lieues des escaliers de marbre de
+l’Orangerie, qui n’étaient pas encore souillés de sang, nous trouverons
+les austérités de la Thébaïde; et cependant le bruit de la cour nous
+parviendra comme les murmures des flots du siècle.
+
+Qu’était-ce que la Maison-Dieu lorsque Rancé s’y retira?
+
+La Maison-Dieu s’appelle aujourd’hui la _Trappe_: Trappe, dans le patois
+du Perche, signifie degré, vraisemblablement de _trapan_. Notre-Dame de
+la Trappe veut donc dire: Notre-Dame des Degrés.
+
+L’abbaye de la Trappe fut fondée en 1122 par Rotrou, second de ce nom,
+comte du Perche. Rotrou avait fait vœu, en revenant d’Angleterre, que
+s’il échappait au naufrage dont il était menacé, il bâtirait une
+chapelle en l’honneur de la sainte Vierge. Le comte, miraculeusement
+délivré, pour conserver la mémoire de son aventure, fit donner au toit
+de son église votive la forme d’un vaisseau renversé. Rotrou III, fils
+du fondateur, acheva les bâtiments de la chapelle, qui s’était changée
+en monastère. Rotrou III partit pour la première croisade; il rapporta
+de la Palestine des reliques qui furent déposées par son fils dans la
+basilique nouvelle, à laquelle il ne manqua rien de l’histoire de ces
+temps: vœu, naufrage, pèlerinage.
+
+Louis VII était roi de France, et saint Bernard premier abbé de
+Clairvaux, lorsque l’abbaye de la Trappe fut fondée. Serlon IV, abbé de
+Savigny, la réunit à l’ordre de Cîteaux en 1144; Saint-Germain-des-Prés
+se rebâtissait alors dans Paris; l’abbaye eut pour bienfaiteur Richard
+Hurel et ses fils, qui lui donnèrent la terre de Vastine. La Trappe fut
+protégée des papes Alexandre III, Clément III, Innocent III, Nicolas
+III, Boniface VIII, Jean XXI, Benoît XII. Saint Louis avait pris sous sa
+protection Notre-Dame de la Maison-Dieu de la Trappe, afin, dit la
+charte royale, que les religieux soient libres, paisibles, exempts de
+tous subsides, _sint liberi, quieti, exempti ab omnibus subsidiis_. Ce
+grand nom de Saint Louis se mêle à toutes les origines de la monarchie.
+Saint Louis est le fondateur des monuments de l’Europe gothique, à
+compter de Notre-Dame de Paris jusqu’à la Sainte-Chapelle.
+
+Par un ancien ménologe et par un relevé des tombes, on suppose dix-sept
+abbés depuis le premier abbé de la Trappe, dom Albode, jusqu’au cardinal
+Du Bellay, premier abbé commendataire, sous François Ier, en 1526.
+
+Dom Herbert, abbé, s’étant croisé en 1212 avec Renaud de Dampierre et
+Simon de Montfort, fut pris par le kalife d’Alep; il demeura trente ans
+esclave. Délivré enfin, il fonda l’abbaye des _Clairets_ dans la
+dépendance de la Trappe. On s’arrête à l’épitaphe du seizième abbé à
+cause de son nom: dom Robert _Rancé_. La _Gallia Christiana_ ne fait pas
+mention de quelques-uns de ces derniers détails.
+
+L’abbaye de la Trappe n’était point fortifiée à l’instar d’autres
+monastères de qui les abbés, comme Abbon de Paris, menaient vaillamment
+les mains: aussi pendant les deux siècles que les Anglais ravagèrent la
+France, la Trappe fut pillée plusieurs fois, notamment dans l’année
+1410.
+
+D’après les Pouillés, l’abbaye possédait les _Terres-Rouges_, les _bois
+de Grimonard_, le _chemin au Chêne-de-Bérouth_, les _Bruyères_, les
+_Neuf-Étangs_ et les ruisseaux qui en sortent. Par où passait le chemin
+au Chêne-de-Bérouth? D’où venait l’immortalité de ce chêne, immortalité
+qui ne dépassait pas son ombre? Les bruyères s’étendant vers cet horizon
+sont-elles les mêmes que celles mentionnées aux Pouillés? Je viens de
+les traverser; enfant de la Bretagne, les landes me plaisent, leur fleur
+d’indigence est la seule qui ne se soit pas fanée à ma boutonnière. Là
+s’élevait peut-être le manoir de la châtelaine; elle consuma ses jours
+dans les larmes, attendant son mari, qui ne revint point de la Terre
+Sainte avec l’abbé Herbert. Qui naissait, qui mourait, qui pleurait ici?
+Silence! Des oiseaux au haut du ciel, volent vers d’autres climats.
+L’œil cherche dans les débris de la forêt du Perche les campaniles
+abattus, il ne reste plus que quelques clochetons de chaume: bien que
+des _sings_ annoncent encore la prière du soir, on n’entend plus à
+travers le brouillard retentir cette cloche nommée à Aubrac la cloche
+des _Perdus_, qui rappelle les errants, _errantes revoca_. Mœurs
+d’autrefois, vous ne renaîtrez pas; et si vous renaissiez,
+retrouveriez-vous le charme dont vous a parées votre poussière?
+
+Il existe des procès-verbaux connus dans l’ordre des Bénédictins sous le
+nom de _cartes de visite_, c’est-à-dire cartes d’inspection: la carte de
+visite pour l’année 1685 est signée de dom Dominique, abbé du
+Val-Richer. Elle décrit l’état de la Trappe avant la réforme de Rancé:
+les portes demeuraient ouvertes le jour et la nuit, et les hommes comme
+les femmes entraient librement dans le cloître. Le vestibule de l’entrée
+était si noir qu’il ressemblait beaucoup plus à une prison qu’à une
+Maison-Dieu. Ici il y avait une échelle attachée contre la muraille;
+elle servait à monter aux étages dont les planchers étaient rompus et
+pourris; on n’y marchait pas sans péril. En entrant dans le cloître, on
+voyait un toit devenu concave qui à la moindre pluie se remplissait
+d’eau; les colonnes qui lui servaient d’appui étaient courbées: les
+parloirs servaient d’écuries.
+
+Le réfectoire n’en avait plus que le nom. Les moines et les séculiers
+s’y assemblaient pour jouer à la boule lorsque la chaleur et le mauvais
+temps ne leur permettaient pas de jouer au dehors.
+
+Le dortoir était abandonné, il ne servait de retraite qu’aux oiseaux de
+nuit: il était exposé à la grêle, à la pluie, à la neige et au vent;
+chacun des frères se logeait comme il voulait et où il pouvait.
+
+L’église n’était pas en meilleur état: pavés rompus, pierres dispersées;
+les murailles menaçaient ruine. Le clocher était près de tomber: on ne
+pouvait sonner les cloches qu’on ne l’ébranlât tout entier.
+
+Il n’y avait d’autres ruisseaux à la Trappe que ceux que forment les
+étangs successifs qui s’élèvent avec le terrain, ni d’autres prairies
+que les queues des étangs; l’air n’était supportable qu’à ceux qui
+cherchaient à mourir. Des vapeurs s’élevaient de cette vallée et la
+couvraient. «Il est malaisé, écrit Rancé à madame de Guise, que je me
+tire de mes incommodités à l’âge que j’ai et à l’air que nous habitons;
+c’est à la situation toute seule du pays qu’il s’en faut prendre. Il a
+plu à Dieu de nous y mettre; il savait bien les maux qui nous en
+devaient naître: qu’importe où l’on vive, puisqu’il faut mourir!»
+
+Dom Le Nain raconte que «les esprits impurs faisaient leur séjour dans
+le monastère et se nourrissaient des excès qui y régnaient. Ils y
+habitaient par troupes, n’y ayant là personne qui les chassât.»
+
+Dom Félibien ajoute la vie à ces descriptions, en y faisant voir la
+renaissance du culte chrétien.
+
+«On voit d’abord en entrant ces paroles de Jérémie, écrites sur la porte
+du cloître: _Sedebit solitarius et tacebit._
+
+»L’église n’a rien de considérable que la sainteté du lieu: elle est
+bâtie d’une manière gothique et fort particulière; elle ne laisse pas
+d’avoir quelque chose d’auguste et de divin; le bout du côté du chœur
+semble représenter la poupe d’un vaisseau.
+
+»Ce qui est digne de considération est la manière dont ces religieux
+font l’office; car vous les voyez d’une voix ferme et d’un ton grave
+chanter les louanges de Dieu. Il n’y a rien qui touche le cœur et qui
+élève davantage l’esprit que de les entendre à matines. Leur église
+n’étant éclairée que d’une seule lampe, qui est devant le grand autel,
+l’obscurité, jointe au silence de la nuit, fait que l’âme se remplit de
+cette onction sacrée répandue dans tous les Psaumes. Soit qu’ils soient
+assis, soit qu’ils soient debout, soit qu’ils s’agenouillent, soit
+qu’ils se prosternent, c’est avec une humilité si profonde, qu’on voit
+bien qu’ils sont encore plus soumis d’esprit que de corps.»
+
+Sur une inscription de saint Bernard, placée dans les cloîtres de la
+Trappe, Ducis composa ces beaux vers:
+
+ Heureuse solitude,
+ Seule béatitude,
+ Que votre charme est doux!
+ De tous les biens du monde,
+ Dans ma grotte profonde,
+ Je ne veux plus que vous.
+
+ Qu’un vaste empire tombe,
+ Qu’est-ce au loin pour ma tombe,
+ Qu’un vain bruit qui se perd?
+ Et les rois qui s’assemblent,
+ Et leurs sceptres qui tremblent,
+ Que les joncs du désert?
+
+Quand l’abbé de Rancé introduisait la réforme dans son abbaye, les
+moines eux-mêmes n’étaient plus que des ruines de religieux. Réduits au
+nombre de sept, ce reste de cénobites était dénaturé par l’abondance ou
+par le malheur. Les moines, depuis long-temps, avaient mérité des
+reproches: dès le onzième siècle, Adalbéron déclare «qu’un moine est
+transformé en soldat.» En Normandie, un supérieur ayant prétendu
+admonester ses moines fut flagellé par eux après sa mort. Abailard, qui
+tenta en Bretagne d’user de sévérité, se vit exposé au poison: «J’habite
+un pays barbare, disait-il, dont la langue m’est inconnue; mes
+promenades sont les bords d’une mer agitée, et mes moines ne sont connus
+que par leur débauche.» Tout a changé en Bretagne, hors les vagues qui
+changent toujours.
+
+Rancé courut de semblables dangers: aussitôt qu’il eut parlé de réforme,
+on parla de le poignarder, de l’empoisonner, ou de le jeter dans les
+étangs. Un gentilhomme du voisinage, M. de Saint-Louis, accourut à son
+secours: M. de Saint-Louis avait passé sa vie à la guerre; le roi
+l’estimait, M. de Turenne l’aimait. Selon Saint-Simon, «c’était un vrai
+guerrier, sans lettres aucunes, avec peu d’esprit, mais un sens le plus
+droit et le plus juste que j’aie vu à personne, un excellent cœur et une
+droiture, une franchise et une fidélité admirables[10].» Rancé refusa la
+généreuse assistance, disant que les apôtres avaient établi l’Évangile
+malgré les puissances de la terre, et qu’après tout le plus grand
+bonheur était de mourir pour la justice.
+
+ [10] Saint-Simon, tom. V, p. 131.
+
+L’abbé menaça ses religieux d’informer le roi de leur dérèglement: ce
+nom du roi avait pénétré au fond des plus obscures retraites.
+
+Jusque alors nous n’avions senti que le despotisme irrégulier des rois
+qui marchaient à regret avec des libertés publiques, ouvrages des
+états-généraux, et exécutées par les parlements; mais la France n’avait
+point encore obéi à ce grand despotisme qui imposait l’ordre sans
+permettre d’en discuter les principes. Sous Louis XIV, la liberté ne fut
+plus que le despotisme des lois, au-dessus desquelles s’élevait, comme
+régulateur, l’inviolable arbitraire. Cette liberté esclave avait
+quelques avantages: ce qu’on perdait en franchises dans l’intérieur, on
+le gagnait au dehors en domination: le Français était enchaîné, la
+France libre.
+
+Les moines donnèrent à regret leur consentement à la réforme. Un contrat
+fut passé; 400 livres de pension furent accordées à chacun des sept
+demeurants, avec permission de rester dans l’enceinte de l’abbaye ou de
+se retirer ailleurs; le contrat mutuel fut homologué au parlement de
+Paris, le 6 février 1663.
+
+Rancé était toujours perplexe sur lui-même. Deux frères de l’Étroite
+Observance, appelés de Perseigne, arrivèrent et prirent possession de la
+Trappe.
+
+Un accident survenu le 1er novembre 1662 contribua à fixer la résolution
+de Rancé. Sa chambre, dans le monastère qu’il avait achevé de réparer,
+s’écroula et pensa l’écraser: «Voilà, s’écria-t-il, ce que c’est que la
+vie!» Il se retira aussitôt dans un coin de l’église. Il entendit
+chanter le psaume: _Qui confidunt in Domino_. Frappé d’une lumière
+soudaine, il se dit: «Pourquoi craindrais-je de m’engager dans la
+profession monastique?» Les difficultés de son esprit s’évanouirent.
+
+Il partit pour Paris, afin de demander au roi la permission de tenir en
+règle l’abbaye de la Trappe. Quelques hommes saints essayèrent de le
+détourner de sa résolution; mais il dit à l’abbé de Prières, vicaire
+général de l’Étroite Observance: «Je ne vois point d’autre porte à
+laquelle je puisse frapper pour retourner à Dieu que celle du cloître;
+je n’ai d’autre ressource, après tant de désordre, que de me revêtir
+d’un sac et d’un cilice en repassant mes jours dans l’amertume de mon
+cœur.»
+
+L’abbé lui répondit: «Je ne sais, monsieur, si vous comprenez bien ce
+que vous demandez: _nescis quid petis_. Vous êtes prêtre, docteur de
+Sorbonne, d’ailleurs homme de condition; nourri dans la délicatesse et
+dans le luxe; vous êtes accoutumé à avoir grand train et à faire bonne
+chère; vous êtes en passe d’être évêque au premier jour; votre
+tempérament est extrêmement faible, et vous demandez d’être moine, qui
+est l’état le plus abject de l’Église, le plus pénitent, le plus caché
+et même le plus méprisé. Il vous faudra dorénavant vivre dans les
+larmes, dans les travaux, dans la retraite, et n’étudier que Jésus
+crucifié. Pensez-y sérieusement.» Alors l’abbé de Rancé répondit: «Il
+est vrai, je suis prêtre, mais j’ai vécu jusqu’ici d’une manière indigne
+de mon caractère; je suis docteur, mais je ne sais pas l’alphabet du
+christianisme; je fais quelque figure dans le monde, mais j’ai été
+semblable à ces bornes qui montrent les chemins aux voyageurs et qui ne
+se remuent jamais.»
+
+L’abbé de Prières fut vaincu.
+
+Dans quelques lettres qu’a bien voulu me communiquer M. Cousin, Rancé
+fait l’histoire des combats qu’il eut à soutenir à cette époque. Les
+quatre premières s’étendent de l’an 1661 à l’an 1664; elles sont écrites
+à l’évêque d’Aleth.
+
+«Je ne puis comprendre, dit-il, que j’aie la hardiesse d’entreprendre
+une profession qui ne veut que des âmes détachées, et que, mes passions
+étant aussi vivantes en moi qu’elles sont, j’ose entrer dans un état
+d’une véritable mort. Je vous conjure, monseigneur, de demander à Dieu
+ma conversion dans une conjoncture qui doit être la décision de mon
+éternité, et qu’après avoir violé tant de fois les vœux de mon baptême,
+il me donne la grâce de garder ceux que je lui vais faire, qui en sont
+comme un renouvellement, avec tant de fidélité que je répare en quelques
+manières les égarements de ma vie passée.»
+
+Rancé écrivait à ses amis, le 13 avril 1663: «Je suis persuadé que vous
+serez surpris quand vous saurez la résolution que j’ai formée de donner
+le reste de ma vie à la pénitence. Si je n’étais retenu par le poids de
+mes péchés, plusieurs siècles de la vie que je veux embrasser ne
+pourraient satisfaire pour un moment de celle que j’ai passée dans le
+monde.»
+
+L’abbé de Prières s’employa principalement auprès de la reine mère afin
+d’obtenir du roi pour que Rancé pût tenir son abbaye en règle. Louis XIV
+agréa la requête, mais à la condition qu’à la mort de cet abbé régulier,
+la Trappe retournerait en commende. Le roi tenait aux traités de sa
+race. Le brevet fut expédié le 10 mai 1663, et envoyé à Rome pour être
+confirmé par Sa Sainteté. L’évêque de Comminges ayant su que Rancé était
+à l’institution à Perseigne pour commencer son noviciat, l’alla trouver,
+et lui dit qu’il craignait que, dans son ardeur, il n’allât si loin que
+personne ne le pourrait suivre. L’abbé répliqua qu’il se modérerait, et
+il trompa l’évêque: conversation entre deux soldats; l’un a appris à
+mesurer le péril, l’autre ne l’a jamais calculé.
+
+En 1662 Rancé était allé visiter la Trappe et jeter un coup d’œil sur la
+solitude éternelle qu’il devait habiter. Il avait vu les étangs qui se
+retirent et s’élèvent en montant dans l’ancienne forêt du Perche et dont
+plusieurs sont aujourd’hui supprimés. Il avait vu partout ces grandes
+feuilles solitaires qui flottaient sur les eaux comme un plancher, et à
+travers lesquelles les oiseaux aquatiques faisaient entendre quelques
+cris. Il hésita entre cette profonde retraite et son prieuré de
+Boulogne-Chambor, qui lui plaisait, parce qu’il était dans des bois;
+mais enfin il se décida pour la Trappe, à cause de certaine affinité
+secrète entre les solitudes de la religion et les solitudes du passé. Il
+appela auprès de lui l’abbé Barbery.
+
+Rancé dans ces jours-là écrivait à M. l’évêque d’Aleth: «Comme les
+choses que je quitte et ma séparation des embarras extérieurs sont les
+moindres attachements de ma vie, que je ne puis me défaire de moi-même,
+puisque je me trouve partout aussi misérable que je l’ai toujours été,
+je vous supplie de demander à Dieu ma conversion.»
+
+L’évêque d’Aleth, Nicolas Pavillon, n’était pas un guide sûr. Dans la
+confusion des doctrines du temps, l’ami sur le bras duquel vous vous
+souteniez prenait au premier détour une autre route, et vous laissait
+là.
+
+Rancé, sentant qu’il était environné de chancelants compagnons, se
+décida: il sortit des rangs, rompit la ligne; déserteur d’une armée qui
+ne le suivait pas, il alla droit de Paris à Perseigne apprendre la
+nouvelle profession qu’il s’était promis d’embrasser. L’abbé de
+Perseigne le reçut avec joie, mais avec tremblement. Au bout de cinq
+mois de noviciat, il se déclara chez Rancé une maladie dont il parle
+dans ses lettres, maladie d’autant plus dangereuse qu’elle avait été
+long-temps dissimulée. Les médecins le condamnèrent s’il ne quittait la
+vie monastique; l’abbé s’obstina, se fit transporter à la Trappe, et
+guérit. Retourné à Perseigne, il écrivit à l’évêque d’Aleth: «Le temps
+de mes épreuves est près de finir: mon cœur n’en est pas moins rempli de
+misères. Je ne puis comprendre que j’aie la hardiesse de prendre une
+profession qui ne veut que des âmes détachées, et que mes passions étant
+aussi vivantes en moi qu’elles le sont, j’ose entrer dans un état d’une
+véritable mort.»
+
+Il fit un adieu général au monde. D’une course nouvelle, il s’élança
+après le Fils de Dieu, et ne s’arrêta qu’à la croix.
+
+On l’employa utilement pour son ordre pendant son noviciat. La réforme
+avait été établie au monastère de Champagne. Les moines résistaient; la
+noblesse appuyait les moines: l’esprit frondeur n’était pas encore
+éteint: restait à rendre l’arrière-faix de la discorde. Ce moment de
+péril interrompit le noviciat de Rancé: on le fit courir au secours de
+l’Étroite Observance. Vingt-cinq gentilshommes, conduits par le marquis
+de Vassé, sous prétexte d’une partie de chasse, se présentèrent à une
+abbaye dans le dessein d’en expulser le parti des réformes. Rancé
+arrivait; il leur demanda ce qu’ils voulaient: il fut reconnu par Vassé,
+auquel il avait rendu jadis un important service. Vassé courut à lui,
+l’embrassa, et consentit à laisser en paix les religieux.
+
+Revenu à Perseigne, le prieur parla d’envoyer en Touraine l’abbé, dont
+le noviciat n’était pas encore achevé. Le postulant s’y refusa, disant
+que cette tournée l’exposerait à des _périls_. L’historien se sert deux
+fois de ce mot sans le comprendre: l’explication est que Véretz, tout
+vendu qu’il était, barrait le chemin; les périls qui menaçaient Rancé
+étaient des souvenirs. Étonné de la résistance, le prieur manda à l’abbé
+de Prières que le nouveau moine lui paraissait un homme attaché à son
+sens. L’abbé de Prières voulut parler à Rancé; celui-ci alla le trouver
+à quatre lieues de Paris: le grand conspirateur de solitude le charma,
+car l’abbé Le Bouthillier avait des bienséances difficiles à distinguer
+de la véritable humilité: un éclair de la vie passée de l’homme du
+monde, plongeait dans les rudesses de la Foi.
+
+Avant de prononcer ses vœux à Perseigne, Rancé retourna à la Trappe: il
+y lut son testament; il donne ce qui lui reste à son monastère. Il
+s’accuse d’avoir été, par son insouciance, la cause d’un grand nombre de
+malversations; il déclare parler sans exagération et sans excès; il
+proteste que sa confession est aussi sincère que s’il était devant le
+tribunal de Jésus-Christ; il abandonne à ses frères tous ses meubles; il
+leur remet particulièrement ses livres. «Si, par des événements qu’on ne
+peut prévoir, dit-il, la réforme cessait d’être à la Trappe, je donne ma
+bibliothèque à l’Hôtel-Dieu de Paris pour être vendue au profit des
+pauvres et des malades.»
+
+Rancé a l’air d’avoir un pressentiment des malheurs qui fondirent un
+siècle et demi plus tard sur son abbaye. Il laissa sa bibliothèque à ses
+religieux, lui qui ne voulait pas qu’un moine s’occupât d’études.
+
+Ici on aperçoit madame de Montbazon pour la dernière fois. Astre du
+soir, charmant et funeste, qui va pour toujours descendre sous
+l’horizon. Aux dires de dom Gervaise, Rancé avait nombre de lettres de
+cette femme et deux portraits d’elle: l’un la représentait telle qu’elle
+était à son mariage, l’autre telle qu’elle était au moment où elle
+devint veuve. Ces secrets d’amour étaient à la garde de la religion. La
+mère Louise avait pour surveiller ses dépôts, la faiblesse et la force
+nécessaires, l’indulgence d’une femme qui a failli et le courage d’une
+femme qui se repent. Le matin même de ses vœux, Rancé écrivit à Tours
+pour donner l’ordre de jeter les lettres au feu et pour faire renvoyer
+les portraits à M. de Soubise, fils de madame de Montbazon[11]. Rompre
+avec les choses réelles, ce n’est rien; mais avec les souvenirs! Le cœur
+se brise à la séparation des songes, tant il y a peu de réalités dans
+l’homme.
+
+ [11] Dom Gervaise, etc.
+
+Une autre lettre écrite à la mère Louise, le 14 juin 1664, porte:
+«J’attends avec une humble patience l’heureux moment qui doit m’immoler
+pour toujours à la justice de Dieu. Tous mes moments sont employés à me
+préparer à cette grande action. Je n’appréhende rien davantage, sinon
+que l’odeur de mon sacrifice ne soit pas agréable à Dieu; car il ne
+suffit pas de se donner, et vous savez que le feu du ciel ne descendait
+point sur le sacrifice de ce malheureux qui offrait à Dieu des victimes
+qui ne lui étaient point agréables.»
+
+On n’a jamais fait attention à cette plainte, qui sort du cœur de Rancé
+comme de ces boîtes harmonieuses faites dans les montagnes, qui répètent
+le même son; cette plainte n’indique point son objet elle se confond
+avec les accusations dont le souffrant charge la vie. Résolu de
+s’ensevelir à la Trappe, Rancé fit d’abord un voyage à son prieuré de
+Boulogne, puis il partit pour la Trappe, résolu de s’ensevelir au milieu
+de ces jardins solitaires, comme jadis les souverains à Babylone.
+
+Les expéditions de la cour de Rome pour tenir en règle l’abbaye de la
+Trappe arrivèrent. Rancé aurait voulu se régénérer avec dom Bernier,
+ancien religieux de la Trappe mal vivant jusqu’alors, et enfin touché de
+la grâce; mais dom Bernier ne fut prêt que quatre mois plus tard. Le 26
+juin 1664, Rancé fit profession entre les mains de dom Michel de Guiton,
+commissaire de l’abbé de Prières, avec deux autres novices, dont l’un,
+appelé Antoine, avait été domestique de Rancé. De serviteur qu’il était,
+il devint l’égal de son maître dans les aplanissements du ciel. Quatre
+jours après, Pierre Félibien prit, au nom de l’abbé de Rancé, possession
+de l’abbaye de la Trappe en qualité d’abbé régulier. Rancé reçut la
+bénédiction abbatiale des mains de l’évêque irlandais d’Arda, assisté de
+l’abbé de Saint-Martin de Séez. L’abbé de la Trappe se rendit dès le
+lendemain à son monastère. Et pourtant il écrivait à un de ses amis: «Ma
+disposition n’est qu’une pure résignation à la Providence. Priez pour
+moi.»
+
+Ce premier séjour de Rancé à la Trappe ne fut pas long. Il faisait
+réparer de tous les côtés l’abbaye; mais tandis qu’il donnait des
+règlements nouveaux, il fut appelé à Paris à l’assemblée générale des
+communautés régularisées. Ce jeune homme, naguère si dépendant de
+l’opinion du monde, se rendit au lieu de la réunion dans une charrette
+comme un mendiant; affectation dont il ne put débarrasser sa vie.
+L’assemblée le nomma pour aller en cour de Rome plaider la cause de la
+réforme. Avant son départ, il s’aboucha avec le cardinal de Retz, qui
+s’était avancé jusqu’à Commercy. Ensuite Rancé retourna quelques jours à
+la Trappe. Il s’occupait comme un humble frère. Il disait: «Sommes-nous
+moins pécheurs que les premiers religieux de Cîteaux? Avons-nous moins
+besoin de pénitence?» On lui représentait que, plus faibles, on ne
+pouvait plus pratiquer les mêmes austérités: «Dites, répondait-il, que
+nous avons moins de zèle.» D’un consentement unanime, les religieux se
+privèrent de l’usage du vin et de celui du poisson; ils s’interdirent la
+viande et les œufs. Il s’introduisit une manière honnête de parler et
+d’agir les uns avec les autres; ils respectaient en eux l’homme racheté,
+s’ils méprisaient l’homme tombé.
+
+Dans la distribution du travail, une portion d’un terrain inculte était
+échue à Rancé: au premier coup de bêche, il rencontra quelque chose de
+dur: c’était d’anciennes pièces d’or d’Angleterre. Il y en avait
+soixante, chacune valant sept francs: ce présent de la Providence aide
+Rancé à faire son voyage. Ayant convoqué ses moines il leur fit ses
+adieux: «J’ai à peine le temps, leur dit-il, de vous remettre devant les
+yeux cette parole de saint Bernard: _Mon fils, si vous saviez quelles
+sont les obligations d’un moine, vous ne mangeriez pas une bouchée de
+pain sans l’arroser de vos larmes._» Puis il ajouta: «Je prie Dieu
+d’avoir pitié de vous comme de moi. S’il nous sépare dans le temps,
+qu’il nous réunisse dans l’éternité.»
+
+Les religieux se prosternèrent pour demander à Dieu la conservation de
+leur abbé.
+
+Le nouveau Tobie partit pour Ninive: il n’allait pas épouser la fille de
+Raguel; la fille de Raguel n’était plus. Le voyageur qui accompagnait
+Rancé n’était pas Raphaël, mais l’Esprit de la pénitence; cet Esprit ne
+se mettait pas en route pour réclamer de l’argent, mais la misère.
+Lorsqu’on erre à travers les saintes et impérissables Écritures où
+manquent la mesure et le temps, on n’est frappé que du bruit de la chute
+de quelque chose qui tombe de l’éternité.
+
+Le grand expiateur avait retrouvé à Châlons-sur-Saône l’abbé du
+Val-Richer, son compagnon désigné de voyage. A Lyon, il baisa la boîte
+qui renfermait le cœur de saint François de Sales. Il traversa les
+Alpes, et arriva à Turin: il n’y vit point le saint suaire. A Milan le
+tombeau de saint Charles Borromée l’appela: heureux les morts quand ils
+sont saints! ils retrouvent leur matin dans le ciel. Sainte Catherine à
+Bologne attira la vénération de Rancé: c’étaient là les antiquités qu’il
+cherchait: il faisait consister sa repentance à ne rien voir; ses yeux
+étaient fermés à ces ruines dont l’abbé de La Mennais nous fait une
+peinture admirable:
+
+«De superbes palais, dit-il, se dégradent d’année en année, montrant
+encore, à travers leurs élégantes fenêtres ouvertes à la pluie et à tous
+les vents, les vestiges d’un faste que rien ne rappelle dans nos
+chétives constructions modernes, d’un luxe grandiose et délicat dont les
+arts divers avaient à l’envi réalisé les merveilles. La nature qui ne
+vieillit jamais s’empare peu à peu de ces somptueuses villas, œuvres
+altières de l’homme et fragiles comme lui. Nous avons vu des colombes
+nicher sur des corniches d’une salle peinte par Raphaël, le câprier
+sauvage enfoncer ses racines entre les marbres déjoints, et le lichen
+les recouvrir de ses larges plaques vertes et blanches.»
+
+De Bologne à Florence, Rancé, sur une route triste dans les Apennins,
+fut renversé à terre de son cheval par le vent. A Florence le pèlerin ne
+s’enquit point de Dante et de Michel-Ange: quand, à mon tour, j’ai
+cheminé parmi ces débris, j’étais interdit. Rancé reçut les honneurs de
+la duchesse de Toscane. On regrette qu’il ne se soit pas arrêté plus
+loin au vallon d’Égérie: il aurait pu mener des Lémures saluer Néère et
+Hostia là où tant de femmes avaient passé. Enfin il entra dans la ville
+des saints apôtres. O Rome, te voilà donc encore! Est-ce ta dernière
+apparition? Malheur à l’âge pour qui la nature a perdu ses félicités!
+Des pays enchantés où rien ne vous attend sont arides: quelles aimables
+ombres verrais-je dans les temps à venir? Fi! des nuages qui volent sur
+une tête blanchie!
+
+Rancé était arrivé le 16 novembre 1664, six semaines après l’abbé de
+Cîteaux accouru pour combattre l’Étroite Observance. Il fut appelé à
+l’audience du pape le 2 de décembre 1664, à Monte-Cavallo. Il lui dit:
+_Beatissime pater, ad Sanctitatis Vestræ pedes humiliter accedimus[12]._
+Alexandre VII l’accueillit par ces paroles: _Adventus vester non solum
+gratus est nobis, sed expectavimus eum._ «Votre venue ne nous est pas
+seulement agréable, mais nous l’attendions.» Sa Sainteté reçut avec
+respect des lettres de la Reine-Mère, de Mademoiselle, du prince de
+Conti et de madame de Longueville, dont les signatures étaient en
+contraste avec les vertus de Rancé. Malheureusement alors les rangs
+comptaient plus que les mœurs. Rancé fit entendre ces paroles soumises:
+«Très-saint père, sorti des monastères où nos péchés nous ont obligé de
+nous retirer, nous venons écouter Votre Sainteté comme l’oracle par
+lequel le Seigneur veut nous faire connaître ses volontés.»
+
+ [12] Maupeou, tom. I, page. 58.
+
+Cette soumission ne rassura pas tellement le pape que Rancé ne se crût
+obligé de s’expliquer: «Les Pères de la Trappe, dit-il, n’avaient pas
+prétendu se soustraire à la juridiction ecclésiastique, pour aller
+devant les tribunaux séculiers.» Point délicat par lequel Rancé sut
+déterminer ensuite en sa faveur les décisions de Louis XIV. Il fut
+résolu que Sa Sainteté commettrait l’examen de l’Étroite Observance au
+jugement d’une congrégation de cardinaux. Rancé se retira satisfait, il
+écrivit: «Je fus auprès de Sa Sainteté une heure et demie; on ne
+pourrait attendre plus de marques de bénignité et de bonté que Sa
+Sainteté n’en fit paraître.»
+
+Rancé alla voir le Père Bona, qui, devenu cardinal, lui conserva de
+l’amitié. Des commissaires furent nommés par le pape pour étudier
+l’affaire. On instruisit Rancé qu’il n’obtiendrait pas ce qu’il
+désirait. Au commencement de l’année 1665, Rancé apprit que les
+décisions des cardinaux ne lui seraient pas favorables, et que des
+lettres venues de France lui faisaient tort: il se présenta au Vatican,
+où l’on bénit la ville et le monde.
+
+L’affaire pour laquelle Rancé était venu ne plaisait point. D’un autre
+côté, les ordres monastiques de la Commune Observance traitaient les
+réformateurs d’hommes singuliers, voisins du schisme; la règle étroite
+ne trouva parmi les grandes congrégations de Rome que la voix de
+quelques moines inconnus d’une vallée du Perche. En vain Rancé fut
+protégé par Anne d’Autriche, la perspicacité italienne voyait que la
+mère de Louis XIV se mourait; or, la tombe, toute souveraine qu’elle
+est, a peu de crédit. Alors Rancé, voyant sa cause perdue, se remit en
+route pour la Trappe. A peine fut-il sorti de Rome que son entreprise
+fut surnommée _une furie française, una furia francese_, comme on
+appelle notre courage. En arrivant à Lyon il se hâta d’écrire:
+
+«Tous mes proches commencent à être d’un même sentiment sur mon sujet,
+et j’ai reçu hier une lettre qui vous surprendrait si vous l’aviez vue.
+Mon départ fit pourtant quitter Rome à M. de Cîteaux, qui nous était un
+très-grand obstacle, lequel, croyant me devoir suivre en France, sursit
+dans l’esprit de nos juges les desseins qu’ils avaient sur notre
+affaire.»
+
+L’abbé de Prières, ayant appris l’arrivée de Rancé, lui manda, le 24
+février 1665, de retourner en Italie. Prières était une abbaye de
+Bernardins fondée en 1250, à trois lieues de La Roche-Bernard, à
+l’embouchure de la Villaine, dans ma pauvre patrie. Bien que Rancé fût
+persuadé de l’inutilité de ce second voyage, il obéit. Une personne
+inconnue voulut faire accepter à Rancé une bourse où il y avait quarante
+louis: Rancé n’en prit que quatorze.
+
+L’Apennin revit sur ses sommets ce voyageur qui n’écrivait ni ne faisait
+de journal. A Monte-Luco, parmi des bois d’yeuses, Rancé put apercevoir
+des ermitages blancs déjà habités de son temps, et où le comte Potoski
+s’est depuis caché. Rancé portait avec lui une chère remembrance, mais
+c’était la première fois qu’il voyageait: il n’avait pas été dix-sept
+ans, comme Camoëns, exilé au bout de la terre, ainsi que le raconte si
+bien M. Magnin; il ne pouvait pas dire sur un vaisseau, en présence des
+rochers de Bab-el-Mandeb: «Madame, je demande de vos nouvelles aux vents
+qui viennent de la contrée que vous habitez, aux oiseaux qui vous ont
+vue.» Le souffle de la religion et la voix des anges ne laissaient
+arriver jusqu’à Rancé que des souvenirs expiatoires. Le soldat de la
+nouvelle légion chrétienne rentra le 2 d’avril 1665 à ce camp vide des
+prétoriens, où l’on ne voit plus que des martres et la fumeterre des
+chèvres, qui tremble sur les murs. «Rome, dit Montaigne, seule ville
+commune et universelle! Pour être des princes de cet état, il ne faut
+qu’être de chrétienté. Il n’est lieu ici-bas que le ciel ait embrassé
+avec telle influence de faveur et telle constance: sa ruine même est
+glorieuse et enflée.»
+
+Rancé monta au Vatican; il parcourut inutilement le grand escalier
+désert foulé par tant de pas effacés, d’où descendirent tant de fois les
+destinées du monde. Il adressa une supplique aux cardinaux. Un d’entre
+eux s’emporta: les réclamations de l’indigence le mettaient en colère.
+L’abbé de Rancé répondit: «Ce n’est point la passion, monseigneur, qui
+me fait parler; c’est la justice.»
+
+«Ce grand homme, dit Pierre Le Nain, traitait les affaires à la façon
+des anges, avec la paix de son cœur et une parfaite soumission aux
+ordres du ciel.»
+
+Lorsque Rancé parut à Rome en 1664, et qu’il y revint au mois d’avril
+1665, Alexandre VII, Fabio Chigi, occupait la tiare. On recherchait les
+traces de l’ambition de dona Olympia sous Innocent X comme on visite les
+dégâts d’un siége levé. Il n’est resté des Pamphili que la villa de ce
+nom. «Quant à Alexandre VII, dit le cardinal de Retz, il se communiquait
+peu; mais ce peu qu’il se communiquait était mesuré et sage, _savio col
+silentio_.»
+
+Dans d’autres courses à Rome, le cardinal de Retz trouva qu’il s’était
+trompé, et que Chigi n’était pas grand’chose. Après l’élection de Chigi,
+Barillon avait dit au coadjuteur: «Je suis résolu de compter les
+carrosses pour en rendre ce soir un compte exact à M. de Lionne: il ne
+faut pas lui épargner cette joie.» Tels étaient le langage, la politique
+et les mœurs que Rancé rencontra au tombeau des saints apôtres. Innocent
+X avait condamné les cinq propositions; Alexandre VII changea quelques
+mots au _Formulaire_. Ces changements furent agréés par Louis XIV; mais
+en même temps, pour réparation d’une insulte faite au duc de Créqui, il
+exigea qu’une pyramide fût élevée devant l’ancien corps de garde des
+Corses, pyramide qui ne fut abattue que sous Clément IX. Alexandre VII
+canonisa saint François de Sales, créa une nouvelle bibliothèque, et
+s’occupa lui-même de lettres. On a de lui un volume de poésie intitulé:
+_Philomati Musæ juveniles_, seul rapport qu’il eut avec l’éditeur des
+œuvres d’Anacréon, si ce n’est le cercueil qu’il fit mettre sous son lit
+le jour de son exaltation au pontificat.
+
+Pendant le voyage de Rancé à Lyon, le cardinal de Retz était revenu à
+Rome. Il reçut bien son ami le converti, et le força d’accepter chez lui
+un logement. Rancé ne tira aucun fruit du passage du coadjuteur à Rome,
+si ce n’est quelques audiences inutiles qu’il lui fit obtenir du pape.
+Le rôle actif du chef de la Fronde était fini: il y a un terme à tout ce
+qui n’est pas de la grande nature humaine.
+
+Le cardinal de Retz était petit, noir, laid, maladroit de ses mains; il
+ne savait pas se _boutonner_. La duchesse de Nemours confirme ce
+portrait de Tallemant des Réaux: «Le coadjuteur vint, dit-elle, en habit
+déguisé, voir le cardinal Mazarin. M. le Prince, qui sut cette visite,
+en parla au cardinal, lequel lui tourna fort ridiculement et le
+coadjuteur, et son habit de cavalier, et ses plumes blanches et ses
+jambes tortues; et il ajouta encore à tout le ridicule qu’il lui donna
+que s’il revenait une seconde fois déguisé, il l’en avertirait, afin
+qu’il se cachât pour le voir et que cela le ferait rire.»
+
+Les portraits du cardinal de Retz n’offrent pas ces difformités: dans
+l’air du visage il a quelque chose de froid et d’arrogant de M. de
+Talleyrand, mais de plus intelligent et de plus décidé que l’évêque
+d’Autun.
+
+Né à Montmirail au mois d’octobre 1614 d’une famille florentine qui
+conseilla la Saint-Barthélemy, le cardinal ne montra pas les vertus que
+tâcha de lui inspirer saint Vincent de Paul, son précepteur: l’homme du
+bien, en ces temps-là, touchait à l’homme du mal, et il restait dans
+celui-ci quelque impression de la main qui l’avait modelé. Retz écrivit
+la Conjuration de Fiesque, ce qui fit dire au cardinal de Richelieu:
+«Voilà un dangereux esprit.» La pourpre romaine avait cela d’avantageux
+qu’elle créait un homme indépendant au milieu des cours. Retz professait
+du respect pour quiconque avait été chef de parti, parce qu’il avait
+honoré ce nom dans les Vies de Plutarque: l’antiquité a long-temps gâté
+la France. Il disait qu’à son âge César avait six fois plus de dettes
+que lui: après cela il fallait conquérir le monde, et Retz conquit
+Broussel, une douzaine de bourgeois, et fut au moment d’être étranglé
+entre deux portes par le duc de Larochefoucauld.
+
+Retz, à son début, aima sa cousine, mademoiselle de Retz: elle montrait,
+dit-il, tout ce que la _morbidezza_ a de plus tendre, de plus animé et
+de plus touchant.
+
+Suspect à Richelieu, ayant eu l’audace de muguetter ses femmes, le
+lovelace tortu et batailleur fut obligé de s’enfuir. Il alla à Venise,
+où il pensa se faire assassiner pour la signora Vendradina; il erra dans
+la Lombardie, se rendit à Rome, discuta à la Sapience, eut une querelle
+avec le prince de Schomberg, et revint en France. Ses mésintelligences
+avec le cardinal de Richelieu continuèrent à propos de madame de la
+Meilleraie. Il lui passa par la tête de hasarder un assassinat sur le
+cardinal; mais il sentit _ce qui pouvait être une peur_. Bassompière,
+prisonnier à la Bastille, l’engagea avec des intrigants. La bataille de
+la Marfée eut lieu; le comte de Soissons la gagna et fut tué. Cette mort
+contribua à fixer le cardinal de Retz dans la profession ecclésiastique.
+Une dispute commencée avec un ministre protestant lui acquit quelque
+renom. Il se lia avec mademoiselle de Vendôme par l’aventure où il
+rivalisa de courage avec M. de Turenne contre des capucins qui se
+baignaient à Neuilly: les conditions peu morales de cette liaison sont
+rapportées dans les _Mémoires_. Enfin, en vertu des protections de ces
+temps, il fut nommé coadjuteur de Paris, dont son oncle, M. de Gondy,
+occupait le siége.
+
+Vint la Fronde. Mazarin finit par enfermer le coadjuteur au château de
+Vincennes; de là transféré au château de Nantes, il s’en évada: quatre
+gentilshommes l’attendaient au bas de la tour, dont il se laissa
+dévaler. Caché dans une meule de foin, mené à Beaupréau par M. et madame
+de Brissac, il fut transporté à Saint-Sébastien en Espagne, sur une
+balandre de la Loire. Il vit à Saragosse un prêtre qui se promenait
+seul, parce qu’il avait enterré son dernier paroissien pestiféré. A
+Valence, les orangers formaient les palissades des grands chemins, Retz
+respirait l’air qu’avait respiré Vannozia. Embarqué pour l’Italie, à
+Maïorque le vice-roi le reçut: il entendit des filles pieuses à la
+grille d’un couvent: elles chantaient. Après trois jours il traversa le
+canal de la Corse, alors inconnu, aujourd’hui fameux. Il arriva à
+Porto-Longone; il se rendit à Porto-Ferraïo, qui plus tard reçut
+Bonaparte, homme d’un autre monde, changé d’empire, jamais détrôné.
+Enfin il prit terre à Piombino, et poursuivit sa route vers Rome.
+
+Un conclave s’ouvrit en 1655 par la mort d’Innocent X. Le cardinal de
+Retz s’attacha à l’escadron volant: Chigi fut élu sous le nom
+d’Alexandre VII. Retz fit courir le bruit qu’il avait contribué à
+l’élection: Joly, son secrétaire, assure qu’il n’en fut rien.
+
+Retz se retira à Besançon, séjourna à Constance, puis à Ulm, et il alla
+voir en Angleterre Charles II, dont il avait secouru la mère pendant la
+Fronde.
+
+Mazarin mourut le 9 mars 1661. Rentré en France, Retz entreprit deux
+ouvrages: l’un, sa généalogie (insipidité du temps: on compte ses aïeux
+lorsqu’on ne compte plus); l’autre, une histoire latine des troubles de
+la Fronde, de même que Sylla écrivit en grec ses proscriptions. Le
+cardinal vint saluer le roi à Fontainebleau. Reçu avec froideur, les
+jeunes gens se demandaient comment cet avorton avait jamais pu être
+quelque chose: ils n’avaient pas vu Couthon. Alors commença ou plutôt se
+renoua la liaison du cardinal et de madame de Sévigné.
+
+Celle-ci, dont on a publié peut-être trop de lettres, ne pouvait se
+garantir de la raillerie, même envers les gens qu’elle croyait aimer:
+elle appelait le cardinal de Retz le _héros du bréviaire_. Le cardinal
+était à Saint-Denis en 1649. Madame de Sévigné annonce, nombre d’années
+après, au vieil acrobate mitré, que Molière lui lira, à lui,
+_Trissotin_, et que Despréaux lui fera connaître son _Lutrin_. Elle
+parle du _bon cardinal_; elle nous apprend qu’il se fait peindre par un
+religieux de Saint-Victor, qu’il donnera son image à madame de Grignan,
+laquelle ne s’en souciait pas du tout. Madame de Sévigné se promène
+comme une bonne avec le malade; elle insiste pour que sa fille accepte
+une cassolette de lui, et sa fille la refuse avec dédain. On peut lire
+là-dessus une excellente leçon de M. Ampère. Mais à mesure que l’on
+approche de la fin du cardinal, l’admiration de madame de Sévigné
+baisse, parce que ses espérances diminuent. Légère d’esprit, inimitable
+de talent, positive de conduite, calculée dans ses affaires, elle ne
+perdait de vue aucun intérêt, et elle avait été dupe des intentions
+testamentaires qu’elle supposait au coadjuteur.
+
+Joly, la duchesse de Nemours, La Rochefoucauld, madame de Sévigné, le
+président Hénault et cent autres, ont écrit du cardinal Retz: c’est
+l’idole des mauvais sujets. Il représentait son temps, dont il était à
+la fois l’objet et le réflecteur. De l’esprit comme homme, du talent
+comme écrivain (et c’était là sa vraie supériorité) l’ont fait prendre
+pour un personnage de génie. Encore faut-il remarquer qu’en qualité
+d’écrivain il était court comme dans tout le reste: au bout des trois
+quarts du premier volume de ses _Mémoires_, il expire en entrant dans la
+raison. Quant à ses actions politiques, il avait derrière lui la
+puissance du parlement, une partie de la cour et la faction populaire,
+et il ne vainquit rien. Devant lui il n’avait qu’un prêtre étranger,
+méprisé, haï, et il ne le renversa pas: le moindre de nos
+révolutionnaires eût brisé dans une heure ce qui arrêta Retz toute sa
+vie. Le prétendu homme d’État ne fut qu’un homme de trouble. Celui qui
+joua le grand rôle était Mazarin; il brava les orages enveloppé dans la
+pourpre romaine: obligé de se retirer en face de la haine publique, il
+revint par la passion fidèle d’une femme, et nous amenant Louis XIV par
+la main.
+
+Le coadjuteur finit ses jours en silence, vieux réveille-matin détraqué.
+Réduit à lui-même et privé des événements, il se montra inoffensif: non
+qu’il subît une de ces métamorphoses avant-coureurs du dernier départ,
+mais parce qu’il avait la faculté de changer de forme comme certains
+scarabées vénéneux. Privé du sens moral, cette privation était sa force.
+Sous le rapport de l’argent il fut noble; il paya les dettes de sa
+royauté de la rue, par la seule raison qu’il s’appelait _M. de Retz_.
+Peu lui importait du reste sa personne: ne s’est-il pas exposé lui-même
+au coin de la borne? On le pressait de dicter ses aventures, et le
+romancier transformé en politique les adresse à une femme sans nom,
+chimère de ses corruptions idéalisées: «Madame, quelque répugnance que
+je puisse avoir à vous donner l’histoire de ma vie, néanmoins, comme
+vous me l’avez demandée, je vous obéis.»
+
+N’ayant plus où se prendre, il s’était fait le familier de Dieu, comme
+en sa jeunesse il avait serré la main des quarteniers de Paris. Il
+passait ses jours aux églises; on prêtait l’oreille pour ouïr son cri du
+fond de l’abîme, pour pleurer aux Psaumes de la pénitence ou aux versets
+du _Miserere_, et l’on écoutait en vain. Les sépulcres, les images du
+Christ ne l’enseignaient pas: uniquement épris de sa personne, il ne se
+rappelait que le rôle qu’il avait joué, sans s’embarrasser de sa vie
+morale. Il inspectait les lambeaux de ce qu’il fut pour se reconnaître;
+il éventait ses iniquités, afin de se former une idée semblable de
+lui-même; puis il venait écrire les scandales de ses souvenirs. En
+l’exhumant de ses _Mémoires_ on a trouvé un mort enterré vivant qui
+s’était dévoré dans son cercueil.
+
+Joueur jusqu’à la fin, ne lui vint-il pas dans l’esprit de se retirer à
+la Trappe, et d’écrire ses Mémoires sur la table où Rancé écrivait ses
+Maximes! Rancé fut obligé d’aller à Commercy pour détourner le cardinal
+de son pieux dessein. Bossuet s’était malheureusement écrié: «Le
+coadjuteur menace Mazarin de ses tristes et intrépides regards.» Les
+grands génies doivent peser leurs paroles; elles restent, et c’est une
+beauté irréparable.
+
+Homme de beaucoup d’esprit, mais prélat sans jugement et évêque
+sacrilége, Retz contraria l’avenir de Dieu: il ne se douta jamais qu’il
+y eût plus de gloire dans un chapelet récité avec foi que dans tous les
+hauts et les bas de la destinée. Esprit aux maximes propres à des
+brouilleries plutôt qu’à des révolutions, il essaya la Fronde à
+Saint-Jean-de-Latran, se croyant toujours dans la _Cour des Miracles_.
+Indifférent et mélancolieux, cet Italien francisé se trouva sur le pavé
+lorsque Louis XIV eut jeté les baladins à la porte, même en respectant
+beaucoup trop en eux leur vie passée et l’habit qu’ils avaient sali.
+Place entre la Fronde, qui permettait tout, et le maître de Versailles,
+qui ne souffrait rien, le coadjuteur s’écriait: «Est-il quelqu’un pire
+que moi?» avec le même orgueil que Rousseau s’écrie: «Est-il quelqu’un
+meilleur que moi?» Retz continua ses passepieds jusqu’à sa mort: mais il
+faut être Richelieu pour ne pas s’amoindrir en dansant une sarabande,
+castagnettes aux doigts, et en pantalon de velours vert.
+
+Ce n’est donc pas à l’hôtel du cardinal de Retz que Rancé aurait pu
+apprendre à se plaire dans la capitale du monde chrétien. La société de
+Rome ne pouvait lui offrir aucune ressource.
+
+Néanmoins à l’époque de Rancé, Rome n’était pas dépourvue de Français
+dignes de lui: en 1664 Poussin avait acheté, de la dot de sa femme, une
+maison sur le mont Pincio, auprès d’un casino de Claude Lorrain, en face
+de l’ancienne retraite de Raphaël, au bas des jardins de la villa
+Borghèse; noms qui suffisent pour jeter l’immortalité sur cette scène.
+Le Poussin mourut au mois de novembre 1665 et fut enterré dans
+_Saint-Laurent in Lucinia_. Si Rancé eût attendu seulement cinq ou six
+mois, il aurait pu assister à des funérailles avec l’abbé Nicaise,
+auteur d’un voyage à la Trappe, là où je n’ai eu que l’honneur de placer
+un buste. Le réformateur aimait les tableaux, témoin ceux qu’il avait
+lui-même esquissés: en voyant le cercueil du Poussin, il aurait été
+touché, tandis que se serait augmenté son mépris pour la gloire humaine.
+«J’ai rencontré Poussin, dit Bonaventure d’Argonne, dans les débris de
+Rome, ou dessinant sur les bords du Tibre.» L’abbé Antoine Arnauld, de
+la génération de Port-Royal, affilié depuis à la Trappe, avait aussi
+fréquenté l’auteur du tableau du Déluge. Ce tableau rappelle quelque
+chose de l’âge délaissé et de la main du vieillard: admirable
+tremblement du temps! souvent les hommes de génie ont annoncé leur fin
+par des chefs-d’œuvre: c’est leur âme qui s’envole.
+
+Enfin la _Léonora_ de Milton pouvait, à la rigueur, exister: Mazarin
+l’avait fait venir à ses concerts; peut-être était-elle là, ne rendant
+plus aucun bruit; lyre sans cordes. Rancé ne fut pas touché de la
+grandeur des campagnes romaines, ces sortes d’idées n’étaient pas encore
+nées: toutefois saint François avait chanté la beauté de la création
+éclose de la bonté de Dieu. Il y avait bien des images dignes de la
+mélancolie dans cette terre de tous les regrets; Rancé eût pu marcher
+avec les derniers pas du jour sur le sommet du Soracte; du haut du mont
+Marius, il eût aperçu les plages de Civita-Vecchia; à Ostie il eût
+rejoint le sable facile à se creuser. Lord Byron avait marqué sa fosse
+aux grèves de l’Adriatique. Mais rien ne plaisait à Rancé, dont le cœur
+était plus triste que la pensée.
+
+Et cependant, s’il ne s’était trop enseveli dans la préoccupation de ses
+fautes, il eût rencontré dans Rome même de quoi contenter sa ferveur.
+Partout se présentaient à lui des oratoires dans des parcours abandonnés
+semés de fleurs, dans ces asiles dont le Père Lacordaire a fait cette
+peinture:
+
+«Au son d’une cloche toutes les portes du cloître s’ouvraient avec une
+sorte de douceur et de respect. Des vieillards blanchis et sereins, des
+hommes d’une maturité précoce, des adolescents en qui la pénitence et la
+jeunesse laissaient une nuance de beauté inconnue du monde, tous les
+temps de la vie apparaissaient ensemble sous un même vêtement. La
+cellule des cénobites était pauvre, assez grande pour contenir une
+couche de paille ou de crin, une table et deux chaises; un crucifix et
+quelques images pieuses en étaient tout l’ornement. De ce tombeau qu’il
+habitait pendant ses années mortelles, le religieux passait au tombeau
+qui précède l’immortalité. Là même il n’était point séparé de ses frères
+vivants et morts. On le couchait, enveloppé de ses habits, sous le pavé
+du chœur; sa poussière se mêlait à la poussière de ses aïeux, pendant
+que les louanges du Seigneur chantées par ses contemporains et ses
+descendants du cloître remuaient encore ce qui restait de sensible dans
+ses reliques. O maisons aimables et saintes! on a bâti sur la terre
+d’augustes palais, on a élevé de sublimes sépultures; on a fait à Dieu
+des demeures presque divines; mais l’art et le cœur de l’homme ne sont
+jamais allés plus loin que dans la création du monastère.»
+
+Déjoué dans ses négociations comme dans ses sentiments, Rancé s’enferma
+dans sa vie. Il soigna un serviteur qui pensa mourir: inflexible pour
+lui, il pliait sa vie pour les autres. Il ne buvait que de l’eau, ne
+mangeait que du pain; sa dépense par jour ne passait pas six oboles,
+prix d’une couple de colombes; mais il s’abstenait de ces doux oiseaux
+qui coûtent si peu cher. Ne pouvant faire auprès des hommes les affaires
+de Dieu, il tâchait de faire auprès de Dieu les affaires des hommes.
+
+«Il ne voulait voir, dit Maupeou, ni les anciens monastères, ni les
+anciens monuments de la magnificence romaine, cirques, théâtres, arcs de
+triomphe, trophées, portiques, colonnes, pyramides, statues et palais,
+imitant en cela le célèbre Ammonius, qui accompagnant Athanase à Rome
+n’y voulut voir que le fameux temple dédié aux apôtres saint Pierre et
+saint Paul.» Rancé fréquentait les églises, passant les heures à prier
+dans ces habitacles oubliés sur tant de collines célèbres.
+
+La pénitence sortie de Rome errait à l’entour; pauvre _Piferario_ des
+Abruzzes, elle faisait entendre le son de sa musette devant une madone.
+Rancé s’avançait quelquefois seul devant le labyrinthe des cercueils,
+soubassement de la cité vivante. Il n’y a peut-être rien de plus
+considérable dans l’histoire des chrétiens que Rancé inconnu priant à la
+lumière des étoiles, appuyé contre les aqueducs des Césars à la porte
+des catacombes; l’eau se jetait avec bruit par-dessus les murailles de
+la ville éternelle, tandis que la mort entrait silencieusement
+au-dessous par la tombe.
+
+Rancé avait désiré accomplir les fêtes de Noël dans un couvent de son
+ordre; il y renonça lorsqu’il eut appris d’un vieux moine qu’on ne
+faisait point à table de lecture pieuse et qu’on jouait aux cartes après
+souper. Confiné dans sa maison, il écrivait: «Je passe ici ma vie dans
+une langueur et dans une misère que je ne puis vous exprimer. Rome m’est
+aussi peu supportable que la cour me l’était autrefois. Je ne vous dirai
+rien des curiosités de Rome: je ne les vois point et je ne me sens
+touché d’aucun désir de les voir. Mon unique consolation est celle que
+je trouve au tombeau des princes des apôtres et des saints martyrs, où
+je me retire le plus souvent qu’il est possible.»
+
+Enfin, ayant tout épuisé, Rancé songea à son retour: il emportait
+quelques reliques que lui avait données l’évêque de Porphyre, sacriste
+d’Alexandre VII. Saint Bernard retourna, jeune encore, à son couvent
+avec une dent de saint Césaire: ne vieillissons point en quelque lieu
+que ce soit, de peur de voir mourir autour de nous, jusqu’à notre
+renommée. Avant de quitter Rome, Rancé obtint du pape la licence de se
+retirer à la Grande Chartreuse: ce permis existe; il est resté comme le
+bref d’un songe. Rancé n’exécuta pas tout le bien qu’il avait rêvé: en
+compensation des bonnes intentions perdues on aperçoit dans les _Olim_
+des intentions de fautes qui n’ont jamais été commises. L’esprit du
+réformateur errait partout où il n’y avait point d’hommes; il ne
+s’arrêtait qu’à l’orée d’un champ, au feu de chaume du pâtre. Descendu
+de l’Italie, Rancé visita dans la _Vallée d’Absinthe_ la poussière du
+grand abbé de Clairvaux, si toutefois elle renferme cette poussière: il
+y voulut demeurer; on le refusa. L’abbé de Prières avait mis Rancé sous
+la conduite de l’abbé du Val-Richer, qu’on appelait dans le siècle
+Dominique-Georges: les héros d’Homère avaient des noms vulgaires pour
+les peuples.
+
+On ne vit donc point Rancé suspendu dans les abîmes de saint Bruno, ou
+attaché à la tombe de saint Bernard: c’eût été plus éclatant pour le
+poète, moins grand pour le saint. Dieu, qui avait ses conseils, rappela
+Rancé à la Trappe, afin d’y établir la Sparte chrétienne.
+
+Rancé obtint une audience de congé du saint Père. Il partit au mois
+d’avril, accompagné du jugement du pontife qui condamnait l’étroite
+observance. De nos jours, l’auteur de l’_Indifférence en matière de
+religion_, repoussé dans ses réformes, a continué de croire qu’elles
+s’accompliraient: une voix, est-il persuadé, partira on ne sait d’où;
+l’Esprit de sainteté, d’amour, de vérité remplira de nouveau la terre
+régénérée.
+
+Voilà ce que pense l’immortel compatriote dont je pleurerais en larmes
+amères tout ce qui pourrait nous séparer sur le dernier rivage. Rancé,
+qui s’accotait contre Dieu, acheva son œuvre; l’abbé de La Mennais s’est
+incliné sur l’homme: réussira-t-il? L’homme est fragile et le génie
+pèse. Le roseau, en se brisant, peut percer la main qui l’avait pris
+pour appui.
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+
+Ici commence la nouvelle vie de Rancé: nous entrons dans la région du
+profond silence. Rancé rompt avec sa jeunesse, il la chasse et ne la
+revoit plus. Nous l’avons rencontré dans ses égarements, nous allons le
+retrouver dans ses austérités. La pénitence était son arrière-garde; il
+se mettait à sa tête, se retournait, et donnait avec elle sur le monde.
+Il paraissait dans son extérieur, disent les historiens, une majesté qui
+ne prévoit venir que du Dieu de majesté. Ceux à qui leur conscience
+reprocha quelque chose ne l’osaient venir rechercher, persuadés qu’il
+connaissait divinement ce qu’ils avaient de plus caché. «Qui me donnera,
+s’écriait-il, les ailes de la colombe pour fuir la société des hommes!»
+Dans mes temps de poésie, j’ai mis moi-même ces paroles de l’Écriture
+dans un chant de femme[13]. L’hymne de Rancé se termine par ces mots:
+«Les créatures me suivent partout; elles m’importunent, par mes yeux
+elles entrent dans mon esprit et portent avec elles l’inquiétude.
+Fermons les yeux, ô mon âme! tenons-nous si éloignés de toutes ces
+choses que nous ne puissions les voir et en être vus.»
+
+ [13] Cymodocée.
+
+Après ces éjaculations on surprenait le moine les yeux levés vers le
+ciel. Il devenait immense; il s’agrandissait de toute la gloire
+éternelle. Il y a des tableaux qui représentent saint François aux bords
+de la mer, en face de petits anges réunis dans des branchages
+dépouillés.
+
+Le 20 mai 1666 revit Rancé dans les obscurs chemins du Perche. Ce
+n’étaient là ni les restes de la voie Appia, ni de la voie Claudia:
+Rancé ne rapportait aucun souvenir de Rome, où tant de passions se sont
+formées, d’où tant d’hommes n’ont point voulu revenir. Les Troyens
+restèrent à Albe avec leurs dieux. Rancé n’avait même pas cueilli, pour
+la joindre aux fleurs du printemps qui commençaient à renaître à la
+Trappe, ces tubéreuses murales qui croissent sur l’enceinte ébréchée de
+Rome, où les vents transportent çà et là leurs échafauds mobiles.
+
+Des divisions s’étaient élevées entre le prieur et le sous-prieur, le
+prieur avait rempli les cellules de meubles inutiles: le travail des
+mains avait été diminué, les pratiques pieuses altérées; le vin et le
+poisson reparaissaient sur les tables. Rancé, instruit à Rome de ces
+infractions, s’était hâté de mander à la Trappe: «Vous savez que les
+actions mortes ne sauraient plaire au Dieu de la vie. Gardez le silence
+autant avec vous-mêmes qu’avec les autres; que votre solitude soit
+autant dans l’esprit et dans le cœur que dans la retraite extérieure de
+vos personnes; que vos corps sortent de vos lits comme de vos tombeaux:
+au moment où je vous écris nos jours s’écoulent.» Les souvenirs d’Horace
+ne cessaient de vivre dans l’opulente mémoire de Rancé: _Dum loquimur
+fugerit invida ætas._
+
+Rancé remit la paix dans son monastère par la séparation de quelques
+chefs. Il se rendit ensuite au chapitre général de son ordre, qui se
+tint en l’année 1667. Un bref du pape de 1666 devait être reçu. Rancé
+avait connu ce bref à Rome. Plusieurs abbés, l’abbé de Cîteaux à leur
+tête, l’acceptèrent. Rancé prit la parole, tout jeune qu’il était, et
+dit qu’il avait droit d’opiner comme ancien docteur par la date de son
+doctorat. Il soutint que le pape Alexandre VII n’avait ni vu ni connu ce
+bref. Il demanda acte de sa protestation, qu’appuyèrent les abbés de
+Prières, de Faukaumont, de Cadouin et de la Vieuville. L’abbé de Cîteaux
+s’émut; Rancé tint ferme, vérifia le procès-verbal, et obligea le
+secrétaire à le corriger. L’abbé de Cîteaux, voulant la paix, nomma
+Rancé visiteur des provinces de Normandie, de Bretagne et d’Anjou. Rancé
+n’accepta pas la charge, mais le bref de Rome passa. Il supprimait le
+vicaire général de la réforme de France, et défendait les assemblées
+qu’avaient autorisées les arrêts du parlement et du conseil. Rancé à
+demi repoussé regagna son monastère.
+
+Si les travaux spirituels avaient été interrompus, les constructions
+matérielles n’avaient pas été suspendues à la Trappe. Les moines étaient
+eux-mêmes les architectes et les maçons. Des frères convers appendus au
+haut du clocher étaient ballottés par les vents et rassurés par leur
+foi. Celui qui plaça le coq sur l’édifice vint avant son entreprise se
+prosterner aux pieds de Rancé. La religion prit le frère par le bras, et
+il monta ferme. Les travailleurs se mettaient à genoux sur leurs cordes
+lorsque l’heure des prières venait à tinter. Rancé augmenta le couvent
+d’un nombre de cellules; il éleva une mense pour la réception des
+étrangers. On aperçoit dans l’avant-cour du couvent les écussons
+insultés des armes de France. Rancé fit bâtir deux chapelles, l’une en
+l’honneur de saint Jean Climaque, l’autre en l’honneur de sainte Marie
+d’Égypte: j’en ai déjà parlé. Il déposa sur l’autel de l’église les
+reliques qu’il avait apportées de Rome, et qui s’enrichirent ensuite de
+quelques autres. Dans l’église il remplaça, et il eut tort, par un beau
+groupe, cette vierge de peu de prix qui, sur la cime des Alpes,
+rassérène les lieux battus des tempêtes. Rancé retira le couvent de la
+désolation humaine et l’épura par la désolation chrétienne. Ces lieux
+que les Anglais avaient fait retentir de leurs pas armés ne répétèrent
+que le susurrement de la sandale.
+
+L’abbaye n’avait pas changé de lieu: elle était encore, comme au temps
+de la fondation, dans une vallée. Les collines assemblées autour d’elle
+la cachaient au reste de la terre. J’ai cru, en la voyant, revoir mes
+bois et mes étangs de Combourg le soir aux clartés allenties du soleil.
+Le silence régnait: si l’on entendait du bruit ce n’était que le son des
+arbres ou les murmures de quelques ruisseaux; murmures faibles ou
+renflés selon la lenteur ou la rapidité du vent; on n’était pas bien
+certain de n’avoir pas ouï la mer. Je n’ai rencontré qu’à l’Escurial une
+pareille absence de vie: les chefs-d’œuvre de Raphaël se regardaient
+muets dans les obscures sacristies: à peine entendait-on la voix d’une
+femme étrangère qui passait.
+
+Rentré dans son royaume des expiations, Rancé dressa des constitutions
+pour ce monde, convenables à ceux qui pleuraient. Dans le discours qui
+précède ces constitutions, il dit[14]: «L’abbaye est sise dans un vallon
+fort solitaire; quiconque voudra y demeurer n’y doit apporter que son
+âme: la chair n’a que faire là-dedans.»
+
+ [14] Constitutions de l’abbaye de la Trappe, Paris, 1671.
+
+On croit lire quelque fragment des _douze tables_, ou la consigne d’un
+camp des quarante-deux stations israélites. On remarque ces
+prescriptions:
+
+«On se lèvera à deux heures pour matines; on fera l’espace d’entre les
+coups de la cloche fort petit, pour ôter lieu à la paresse. On gardera
+une grande modestie dans l’église, on fera tous ensemble les
+inclinations du corps et les génuflexions. On sera découvert depuis le
+commencement de matines jusqu’au premier psaume.»
+
+On ne tournera jamais la tête dans le dortoir et l’on marchera avec
+gravité. On n’entrera jamais dans les cellules les uns des autres. On
+couchera sur une paillasse piquée, qui ait tout au plus un demi pied
+d’épaisseur. Le traversin sera de paille longue; le bois de lit sera
+fait d’ais sur des tréteaux. «C’est dans l’obscurité de leurs cellules,
+dit M. Charles Nodier dans ses _Méditations du cloître_, que Rancé cacha
+ses regrets et que cet esprit ingénieux, qui avait deviné à neuf ans les
+beautés d’Anacréon, embrassa à l’âge du plaisir des austérités dont
+notre faiblesse s’étonne.»
+
+Au réfectoire on sera extrêmement propre; on y aura toujours la vue
+baissée, sans néanmoins se pencher trop sur ce que l’on mange. Puis
+viennent sur l’usage du couteau et de la fourchette des recommandations
+qui semblent faites pour des enfants: le vieillard devant Dieu est
+revenu à l’innocence des jours puérils.
+
+Aussitôt que la cloche sonne pour le travail tous les religieux et
+novices se trouveront au parloir. On ira au travail assigné avec grande
+retenue et récollection intérieure, le regardant comme la première peine
+du péché.
+
+Aux heures des récréations on bannira les nouvelles du temps. Dans les
+grandes sorties on pourra aller en silence avec un livre dans un endroit
+du bois hors de la hantise des séculiers. On tiendra le chapitre des
+coulpes deux fois la semaine: avant de s’accuser on se prosternera tous
+ensemble, et, le supérieur disant: _Quid dicite?_ chacun répondra d’un
+ton assez bas: _Culpas meas._
+
+A l’infirmerie le malade ne se plaindra jamais: un malade ne doit avoir
+devant les yeux que l’image de la mort; il ne doit rien tant appréhender
+que de vivre.
+
+A ces constitutions Rancé ajouta des règlements; ils commencent par ce
+prolégomène: «Je ne m’acquitterais pas de ce que je dois à Dieu, de ce
+que je vous dois, mes frères, ni de ce que je me dois à moi-même, si je
+négligeais dans ma conduite quelque chose de ce qui peut vous rendre
+dignes de l’éternité.»
+
+Puis arrivent les instructions générales.
+
+«On ne demeurera jamais seul dans aucun lieu dans l’obscurité», dit
+Rancé. Et cependant, sans s’en apercevoir, il mettait l’homme seul
+devant ses passions.
+
+Les observances en ce qui concerne les étrangers sont touchantes: on
+voyait des avertissements écrits en chaque chambre du quartier des
+hôtes. S’il est mort quelque parent proche, comme le père, la mère d’un
+religieux, l’abbé le recommande au chapitre sans le nommer, de manière
+que chacun s’y intéresse comme pour son propre père, et que la douleur
+ne cause ni douleur, ni inquiétude, ni distraction à celui des frères
+qu’elle regarde. La famille naturelle était tuée et l’on y substituait
+une famille de Dieu. On pleurait son père autant de fois que l’on
+pleurait le père inconnu d’un compagnon de pénitence.
+
+Il y a des usages pour sonner la cloche selon les heures du jour et les
+différentes prières. Il y a des règles pour le chant: dans les psaumes,
+allez rondement jusqu’à la _flexe_; le _Magnificat_ doit s’entonner avec
+plus de gravité que les psaumes; quoique aucune pause ne soit commandée
+dans le cours d’un répons, on en doit faire dans le _Salve Regina_: il
+faut qu’il y ait un moment de silence dans tout le chœur.
+
+En 1672, on rétablit à la Trappe l’ancienne manière de jeûner le carême,
+de ne faire qu’un seul repas et de ne manger qu’à quatre heures du soir.
+
+Par ces règlements Rancé avait mis à exécution ses deux grands projets:
+prière et silence. La prière n’était suspendue que par le travail. On se
+levait la nuit pour implorer celui qui ne dort point: Rancé voulait que
+l’âme et le corps eussent une égale occupation.
+
+Quand l’abbé s’apercevait que ses religieux souffraient de douleurs qui
+ne se décelaient par aucune marque apparente, à ceux-là il s’attachait.
+Il n’opérait point à l’aide de miracles; il ne faisait point entendre
+les sourds et les aveugles voir; mais il soulageait les maladies de
+l’âme et jetait les esprits dans l’étonnement en apaisant les tempêtes
+invisibles. Variant ses instructions suivant le caractère de chaque
+cénobite, Rancé s’étudiait à suivre en eux l’attrait du ciel. Un mot de
+sa bouche leur rendait la paix. Des solitaires qui ne l’avaient jamais
+connu trouvèrent dans la suite, à sa sépulture, la guérison de leurs
+peines; la bénédiction du ciel continuait sur sa tombe: Dieu garde les
+os de ses serviteurs.
+
+L’hospitalité changea de nature; elle devint purement évangélique: on ne
+demanda plus aux étrangers qui ils étaient ni d’où ils venaient, ils
+entraient inconnus à l’hospice et en sortaient inconnus, il leur
+suffisait d’être hommes; l’égalité primitive était remise en honneur. Le
+moine jeûnait tandis que l’hôte était pourvu; il n’y avait de commun
+entre eux que le silence. Rancé nourrissait par semaine jusqu’à quatre
+mille cinq cents nécessiteux. Il était persuadé que ses moines n’avaient
+droit aux revenus du couvent qu’en qualité de pauvres. Il assistait des
+malades honteux et des curés indigents. Il avait établi des maisons de
+travail et des écoles à Mortagne. Les maux auxquels il exposait ses
+moines ne lui paraissaient que des souffrances naturelles. Il appelait
+ces souffrances la _pénitence de tous les hommes_. La réforme fut si
+profonde que le vallon consacré au repentir devint une terre d’oubli.
+
+Il résulta de cette éducation des effets que l’on ne remarque plus que
+dans l’histoire des Pères du désert. Un homme s’étant égaré entendit une
+cloche sur les huit heures du soir: il marche de ce côté et arrive à la
+Trappe. Il était nuit; on lui accorda l’hospitalité avec la charité
+ordinaire, mais on ne lui dit pas un mot: c’était l’heure du grand
+silence. Cet étranger, comme dans un château enchanté, était servi par
+des esprits muets dont on croyait seulement entendre les évolutions
+mystérieuses.
+
+Des religieux en se rendant au réfectoire suivaient ceux qui allaient
+devant eux sans s’embarrasser où ils allaient; même chose pour le
+travail: ils ne voyaient que la trace de ceux qui marchaient les
+premiers. Un d’entre eux pendant l’année de son noviciat ne leva pas une
+seule fois les regards: il ignorait comment était fait le haut de sa
+cellule. Un autre reclus fut trois ou quatre mois sans apercevoir son
+frère, quoiqu’il lui tombât cent fois sous les yeux. La duchesse de
+Guise étant venue au couvent, un solitaire s’accusa d’avoir été tenté de
+regarder l’_évêque_ qui était sous lampe. Rancé savait seul qu’il y eût
+une terre[15].
+
+ [15] Le Nain, tom. 1er, liv. VII, p. 600 et suiv.
+
+Ces grands effets ne se bornèrent pas à l’intérieur du couvent; ils
+s’étendirent partout. Dans la suite, quand la Trappe fut détruite, on en
+vit mille autres renaître, comme des plantes dont la semence a été
+soudée au haut des ruines. J’ai cité dans les notes du _Génie du
+Christianisme_ les lettres de M. Clausel, qui, de soldat de l’armée de
+Condé était venu s’enfermer en Espagne à la Trappe de Sainte-Suzanne. Il
+écrivait à son frère: «J’arrivai un jour dans une campagne déserte à une
+porte, seul reste d’une grande ville. Il y avait eu sûrement dans cette
+ville des partis, et voilà que depuis des siècles leurs cendres
+s’élèvent confondues dans un même tourbillon. J’ai vu aussi Murviédo, où
+était bâtie Sagonte, et je n’ai plus songé qu’à l’éternité. Qu’est-ce
+que cela me fera dans vingt ou trente ans qu’on m’ait dépouillé de ma
+fortune? Ah! mon frère, puissions-nous avoir le bonheur d’entrer au
+ciel! S’il me reste quelque chose, je désire qu’on fasse bâtir une
+chapelle dédiée à Notre-Dame des Sept Douleurs dans l’arrondissement de
+la maison paternelle, selon le projet que nous en fîmes sur la route de
+Munich. Hâtez-vous de faire élever des croix pour la consolation des
+voyageurs avec des siéges et une inscription comme en Bavière: _Vous qui
+êtes fatigués, reposez-vous._ J’aurai demain le bonheur de faire mes
+vœux: j’y ajouterai une croix comme on en met sur la tombe des morts.»
+
+La chapelle vient d’être bâtie par mon vieil ami, M. de Clausel, dans
+les montagnes du Rouergue. Après plus de quarante années, l’amitié a
+rempli un vœu. Avant de quitter ce monde ne verrai-je point cette pieuse
+sincérité de l’affection fraternelle, moi qui viens d’apprendre la mort
+de mon jeune neveu, petit-fils de M. de Malesherbes, et mort jésuite au
+pied des Alpes de Savoie, après avoir été brave officier? Je tarde tant
+à m’en aller que j’ai envoyé devant moi tous ceux que je devais
+précéder.
+
+Quand la Trappe fut détruite, un porteur de la haire de Rancé demanda
+asile au canton de Fribourg. Les moines quittèrent leur monastère;
+chaque religieux avait dans son sac sa robe et un peu de pain. La
+colonie s’arrêta à Saint-Cyr; elle fut accueillie par l’hospitalité
+expirante des Lazaristes, et fut bientôt obligée de s’éloigner. Le vœu
+de silence et de pauvreté paraissait une conspiration à ceux qui
+faisaient de si horribles bruits. A Paris, les chartreux, prêts à se
+séparer, reçurent les trappistes: les cloîtres de Saint-Bruno exercèrent
+leur dernier acte de Charité. La solitude ambulante continua sa route.
+La vue d’une église lointaine sur le passage des frères les ranimait;
+ils bénissaient la maison du Seigneur par la récitation des psaumes,
+comme on entend parmi les nuages des cygnes sauvages saluer en passant
+les savanes des Florides. A la frontière, la charrette qui traînait les
+bannis au ciel fut regardée avec compassion par nos soldats. On ne
+fouilla point ces mendiants. En entrant sur le sol étranger, les exilés
+se donnèrent le baiser de charité dans une forêt, à une lieue de
+l’ancienne abbaye de la Val-Sainte ils coupèrent une branche d’arbre, en
+firent une croix et reçurent le curé de Cerniat qui venait à leur
+rencontre.
+
+A la Val-Sainte, ruine d’un monastère abandonné, ils trouvèrent à peine
+de quoi se mettre à l’abri. Dans un temps où les armes, les malheurs et
+les crimes faisaient tant de fracas, la renommée des solitaires se
+répandit au dehors; les rois fuyaient et n’attiraient personne sur leurs
+traces; on accourait de toutes parts pour se ranger au nombre des moines
+réfugiés. La Val-Sainte, grossie de néophytes, fut obligée d’envoyer des
+colonies au dehors comme une ruche répand autour d’elle ses essaims.
+Mais la révolution, qui marchait plus vite que la religion fugitive,
+atteignit les trappistes dans leur nouvelle retraite: obligés de quitter
+la Val-Sainte, chassés de royaume en royaume, par le torrent qui les
+poursuivait, ils arrivèrent jusqu’à Butschirad, où j’ai rencontré un
+autre exilé. Enfin, le sol leur manquant, ils passèrent en Amérique.
+C’était un grand spectacle que le monde et la solitude fuyant à la fois
+devant Bonaparte. Le conquérant, rassuré par ses victoires, sentit la
+nécessité des maisons religieuses: «Là, disait-il, se pourront réfugier
+ceux à qui le monde ne convient pas ou qui ne conviennent pas au monde.»
+
+Dom Gustin, trappiste fugitif, racheta les ruines de la Trappe avec des
+aumônes. Il ne restait plus du monastère que la pharmacie, le moulin et
+quelques bâtiments d’exploitation. Dans les environs de Bayeux, les
+trappistines, chassées d’abord de la forêt de Sénart, s’établirent sous
+la conduite de ma cousine, madame de Chateaubriand. Les enfants de Rancé
+ne trouvèrent en rentrant dans la solitude de leur père que des
+murailles recouvertes de lierre, et des débris à travers lesquels
+serpentaient les ronces. Telle fut dès son début la vigueur de l’arbre
+que Rancé avait planté, qu’il continue de vivre; il donnera de l’ombre
+aux pauvres quand il n’y aura plus d’ombre de trônes ici-bas. J’ai vu à
+la Trappe un ormeau du temps de Rancé: les religieux ont grand soin de
+ce vieux Lare qui indique les cendres paternelles mieux que la statue de
+Charles II n’indique l’immolation de Charles Ier.
+
+Les moines dont je viens de tracer l’histoire avaient été les enfants de
+Rancé. Lorsqu’il arriva à la Trappe, un de ses premiers soins fut de
+faire abattre une fuie, cellules de colombes, qui se trouvait placée au
+milieu de la cour, soit qu’il voulût abolir jusqu’au souvenir des temps
+d’une abstinence moins rigoureuse, soit qu’il craignît ces oiseaux que
+la Fable plaçait parmi ses plus beaux ornements et dont les ailes
+portaient des messages le long des rivages de l’Orient. Un trappiste se
+confessait d’avoir regardé un nid: se reprochait-il d’avoir pensé à un
+nid ou à des ailes? M. de Rancé fit détourner un grand chemin qui
+passait contre les murs de l’abbaye, le bruit de ce chemin renouvelé
+descend encore aujourd’hui au fond de la vallée. Tout chef qu’il était,
+Rancé ne s’accorda aucune des préférences de ses devanciers, il se
+contentait de la pitance commune; privé comme ses moines de l’usage du
+linge, il prêchait et confessait ses frères; ses seules distractions
+étaient les paroles qu’il recueillait sur le lit de cendres. Il
+fortifiait ses pénitents plutôt qu’il ne les attendrissait. Il n’était
+question dans ses discours que de l’échelle de saint Jean Climaque, des
+ascétiques de saint Basile et des conférences de Cassien.
+
+Les cinq ou six premières années de la retraite de Rancé se passèrent
+obscurément: les ouvriers travaillaient sous terre aux fondements de
+l’édifice. Rancé recevait sans distinction tous les religieux qui se
+présentaient. Le premier qui parut fut, en 1667, dom Rigobert, moine de
+Clairvaux; ensuite dom Jacques et le P. Le Nain. Ces réceptions
+commencèrent à faire des ennemis à Rancé. Cela nous paraît bien peu
+grave, à nous qui n’attachons de prix qu’aux guenilles de notre vie,
+mais alors c’étaient des affaires: Rome survenait, le grand conseil du
+roi s’en mêlait. Obligé d’entrer dans ces transactions générales, Rancé
+était forcé de survenir dans les accidents domestiques: il administrait
+ses premiers solitaires, qui mouraient d’abord presque tous. Dom Placide
+était étendu sur sa dernière couche, Rancé lui demanda où il voulait
+aller?--«Au-devant des bienheureux», répondit-il.
+
+Dom Bernard fut administré. A peine eut-il reçu le corps de
+Notre-Seigneur qu’il eut un pressant besoin de cracher: il se retint, et
+mourut étouffé par le pain des anges.
+
+Claude Cordon, docteur de Sorbonne, reçut en arrivant le nom d’Arsène,
+nom devenu fameux dans les nouvelles légendes. Arsène, après sa mort,
+apparut dans une gloire à dom Paul Ferrand, et lui dit: «Si vous saviez
+ce que c’est que de converser avec les saints!» Puis il disparut.
+
+L’abbaye de Dorval se voulut réformer. L’abbé de Dorval convint d’une
+entrevue avec Rancé: Rancé partit; il rencontra l’abbé de Dorval à
+Châtillon, lieu triste, où les espérances ne se réalisent pas. De là il
+se rendit à Commercy, où il revit le cardinal de Retz; il le détourna de
+la pensée apparente qu’il avait de se renfermer à la Trappe: «Le saint
+homme, dit Le Nain, eut de bonnes raisons pour ne pas le lui
+conseiller.» M. Dumont, auteur de l’histoire de la ville de Commercy, a
+bien voulu m’envoyer une lettre de Rancé au cardinal de Retz. «Si Votre
+Éminence, dit l’abbé de la Trappe, croyait qu’il n’y eût personne dans
+le monde dont mon cœur fût plus occupé que d’elle, elle ne me ferait pas
+justice.» Voilà où la déférence pour les rangs peut conduire la piété
+même. Après sa sortie, Rancé se hâta de se replier et de rappeler du
+monde sa patrouille. Revenu à la Trappe, il admit à profession frère
+Pacôme: celui-ci n’ouvrit jamais un livre, mais il excellait dans
+l’humilité. Chargé du soin des pauvres, il n’entrait dans le lieu où il
+mettait le pain qu’après s’être déchaussé, comme Moïse pour entrer dans
+la terre promise. Pacôme attira à lui un de ses frères; ils vécurent
+sous le même toit sans se donner la moindre marque qu’ils se fussent
+jamais connus.
+
+Rancé avait envoyé un religieux à Septfonts: ce religieux se gâta. «Je
+me suis mécompté, écrivait Rancé au visiteur, j’en ferai pénitence toute
+ma vie.»
+
+La plupart des repentants du seizième siècle et du commencement du
+dix-septième avaient été des bandits; ils ne se transformèrent pas,
+comme les massacreurs de septembre, en marchands de pommes cuites, et ne
+vendaient point de leurs mains souillées de meurtre des fruits aux
+petits enfants. Ces meurtriers étaient des déserteurs des armées du
+temps, des _Routiers_, des _Condottieri_, des _Ruffiens_. Somme toute,
+des capitaines, tels que Montluc et le baron des Adrets, qui faisaient
+sauter des prisonniers du haut des remparts, instruisaient leurs fils à
+se laver les bras dans le sang, accrochaient leurs prisonniers aux
+arbres. Valaient-ils mieux que leurs soldats? Les illustres égorgeurs
+qui se retirèrent à Port-Royal et à la Trappe n’étaient-ils pas les
+dignes appelés à la retraite vengeresse qui les devait dévorer? Un monde
+si plein de crimes se remplit de pénitents comme au temps de la
+Thébaïde.
+
+Depuis la réforme jusqu’à la mort de Rancé on compte cent
+quatre-vingt-dix-sept religieux et quarante-neuf frères, parmi lesquels
+sont plusieurs de qui Rancé a écrit la vie et qui peuvent figurer dans
+les romans du ciel. On voit leurs noms dans l’_Histoire de l’abbaye de
+la Trappe_, excellent recueil, où tout se trouve rapporté avec une
+minutieuse exactitude. Je le recommande d’autant plus que j’y ai
+remarqué quelques paroles d’humeur contre moi; cependant, je croyais ne
+les avoir pas méritées.
+
+A Port-Royal, même affluence d’hommes du monde; mais à Port-Royal il y
+avait des femmes et des savants; Pallue _coulant le temps_, médecin qui
+devint celui des solitaires, fit bâtir, nous dit Fontaine, «un petit
+logis, appelé le Petit-Pallue à cause de la petitesse _bien juste et
+bien ramassée_ de ses appartements.» Vint ensuite Gentien-Thomas suivi
+de ses enfants. On vit accourir M. de La Rivière, officier, qui apprit
+la langue grecque et la langue hébraïque, et se fit gardien des bois.
+
+A la Trappe arrive Pierre ou François Fore: sous-lieutenant dans un
+corps de grenadiers, blessé dans plusieurs rencontres, plongé dans
+toutes sortes de vices, poursuivi par dix ou douze décrets de prise de
+corps, il était incertain s’il fuirait en Angleterre, en Allemagne, en
+Hongrie, ou s’il ne prendrait pas le turban; il entendit parler de la
+Trappe. En quelques jours, il franchit deux cents lieues; il arrive à la
+fin de l’hiver par des routes défoncées et d’affreuses pluies; il frappe
+à la porte: son œil était hagard, son expression hautaine et dure, son
+sourcil fier, sa contenance militaire et farouche. Rancé le reçut. Des
+ulcères se formèrent dans la poitrine de Fore; il vomit le sang sur la
+cendre et il expira.
+
+A Port-Royal on voit un M. de La Pétissière, brave parmi les braves; le
+cardinal de Richelieu se reposait sur lui de sa sûreté: c’était un lion
+plutôt qu’un homme. _Le feu lui sortait par les yeux, et son seul regard
+effrayait ceux qui le regardaient._ Dieu se servit d’un malheur pour
+toucher d’une crainte salutaire son âme féroce et incapable de toute
+autre peur. Comme il avait eu une querelle avec un parent du cardinal,
+il eut plus de huit jours un cheval toujours sellé et prêt à monter pour
+aller se battre contre celui dont il croyait avoir été offensé. La
+fureur qui le transportait était telle, qu’encore qu’il fût le plus
+habile et le plus adroit du royaume, il reçut, après avoir blessé à mort
+son ennemi, un coup d’épée dans le bras, entre les deux os; la pointe
+demeura enfoncée sans qu’il pût jamais la retirer. Il se sauva en cet
+état à travers champs, portant dans son bras le bout de l’épée rompue.
+Il alla trouver un maréchal, qui eut besoin pour la retirer de se servir
+des grosses tenailles de sa forge.
+
+A la Trappe passe Forbin de Janson, obligé de quitter la France pour
+avoir tué son adversaire en duel: il obtint ensuite sa grâce. Il se
+trouva à Marsaille, sous Catinat, reçut une blessure, fit vœu de se
+faire religieux et reçut l’habit des frères de la Trappe. Il fut envoyé
+au monastère de _Buon-Solazzo_ (Bonne-Consolation), et fonda une maison
+de trappistes sur les charmantes collines de la Toscane. Joseph Bernier,
+moine qui restait de l’ancienne Trappe, passa, à l’arrivée de Rancé,
+dans l’étroite observance; il demanda en expirant que son corps fût jeté
+à la voirie: cynisme de la religion, où se montre le cas que les
+chrétiens faisaient de la matière. Ces rigueurs se rattachent à un ordre
+de philosophie que notre esprit n’est pas plus capable de comprendre que
+nos mœurs de supporter. Timée, dans Diogène-Laërce, raconte que les
+Pythagoriciens mettaient leurs biens en commun, appelaient l’amitié
+égalité, ne mangeaient point de viande, étaient cinq ans sans parler, et
+rejetaient par humilité les cercueils de cyprès, parce que le sceptre de
+Jupiter était fait de ce bois.
+
+Ces pécheurs de la Trappe et de Port-Royal se trouvèrent confondus avec
+des non-savants de toutes natures. A Port-Royal était le jeune Lindo,
+d’une bonté et d’une ouverture de cœur à l’égard de tout le monde qui ne
+se peut concevoir. «Je sentais pour lui, décrit l’ingénu Fontaine, une
+tendresse particulière; il était fort simple, et je l’étais aussi.»
+
+De même parut à la Trappe frère Benoît, gentilhomme plein d’esprit, qui
+avait passé ses premiers jours à ne point penser. Rancé, qui tirait
+parti de l’innocence comme du repentir, a écrit sa vie, de même qu’un
+jardinier fait une petite croix sur des paquets de graines pour
+étiqueter un parfum.
+
+M. Sainte-Beuve a extrait avec la patience du goût les passages de Port
+Royal, que je viens de citer; il ajoute: «C’est le côté par lequel
+Port-Royal touche à la Trappe et à M. de Rancé, quand, sous les autres
+aspects, il paraît toucher plus près aux bénédictins de Saint-Maur et à
+Mabillon; quand, par M. d’Andilly, il reste un peu à portée de la cour
+et presque figurant de loin ces riantes et romanesques retraites,
+imaginées en idée par mademoiselle de Montpensier, par madame de
+Motteville ou même par mademoiselle de Scudéri.»
+
+La Trappe n’était pas riante; ses sites étaient désolés, et l’âpreté de
+ses mœurs se répétait dans l’âpreté du paysage. Mais la Trappe resta
+orthodoxe, et Port-Royal fut envahi par la liberté de l’esprit humain.
+Le terrible Pascal, hanté par son esprit géométrique, doutait sans
+cesse: il ne se tira de son malheur qu’en se précipitant dans la foi.
+Malgré le silence que la Trappe gardait, il fut question de la détruire,
+tant le monde était effrayé d’elle; elle n’échappa à sa ruine que par
+l’habileté de Rancé: Port-Royal fut moins heureux.
+
+Parti de Paris dans la nuit du 27 octobre 1709, d’Argenson investit
+Port-Royal-des-Champs avec trois cents hommes; c’était trop pour enlever
+vingt-deux religieuses âgées et infirmes. Elles furent dispersées en
+différents lieux; et l’on refusa quelquefois la sépulture à ces brebis,
+esseulées du troupeau de la mère Angélique.
+
+Enfin l’ordre de la démolition du couvent arriva le 25 janvier 1710, dix
+ans après la mort de Rancé. Cet ordre _fut exécuté avec fureur_, selon
+Duclos. Les cadavres étaient déterrés au bruit de ricaneries obscènes,
+tandis que dans l’église les chiens se repaissaient de chair décomposée.
+Les pierres tumulaires furent enlevées; on a trouvé à Magny celle
+d’Arnauld d’Andilly. La maison de M. de Sainte-Marthe devint une
+grange; les bestiaux paissent sur l’emplacement de l’église de
+Port-Royal-des-Champs: «La clématite, le lierre et la ronce, dit un
+voyageur, croissent sur cette masure, et un marsaule élève sa tige au
+milieu de l’endroit où était le chœur. Le silence est à peine interrompu
+par le gémissement du ramier solitaire. Ici Sacy venait répéter à Dieu
+la prière qu’il avait empruntée de Fulgence; là Nicole invita Arnauld à
+déposer la plume; dans cette allée écartée j’aperçois Pascal qui
+développe une nouvelle preuve de la divinité du christianisme; plus
+loin, avec Tillemont et Lancelot se promènent Racine, La Bruyère,
+Despréaux, qui sont venus visiter leurs amis. Échos de ces déserts,
+arbres antiques, que n’avez-vous pu conserver les entretiens de ces
+hommes célèbres!»
+
+Et quel est le chrétien persuadé, le génie poétique qui s’adresse à ces
+illustres disparus, comme jadis à Sparte j’appelai en vain Léonidas?
+C’est l’ancien évêque de Blois, approbateur de la mort et quasi juge
+dans le procès de Louis XVI.
+
+Louis-le-Grand, vous avez enseigné à votre peuple les exhumations;
+accoutumé à vous obéir, il a suivi vos exemples: au moment même où la
+tête de Marie-Antoinette tombait sur la place révolutionnaire, on
+brisait à Saint-Denis les cercueils: au bord d’un caveau ouvert, Louis
+XIV tout noir, que l’on reconnaissait à ses grands traits, attendait sa
+dernière destruction; représailles de la justice éternelle! «Eh bien,
+peuple royal de fantômes,» je me cite (je ne suis plus que le temps),
+«voudriez-vous revivre au prix d’une couronne? Le trône vous tente-t-il
+encore? Vous secouez vos têtes, et vous vous recouchez lentement dans
+vos cercueils.»
+
+Rancé avait transporté avec lui au désert le passé, et y attira le
+présent et l’avenir. Le siècle de Louis XIV ne négligeait aucune
+grandeur; il s’associait aux victoires d’un reclus comme aux victoires
+d’un capitaine: Rocroi pour ce siècle était partout. Les querelles du
+jansénisme, les mysticités du quiétisme occupaient la ville et la cour
+depuis Bossuet et Fénelon jusqu’à mesdames de Maintenon et de
+Longueville, depuis le cardinal de Noailles jusqu’aux maréchaux amis et
+ennemis de Port-Royal, depuis les adversaires du protestantisme
+jusqu’aux esprits entêtés de l’hérésie. Par Rancé, le siècle de Louis
+XIV entra dans la solitude, et la solitude s’établit au sein du monde.
+
+Dans ces premières années de la retraite de Rancé, on entendit peu
+parler du monastère, mais petit à petit sa renommée se répandit. On
+s’aperçut qu’il venait des parfums d’une terre inconnue; on se tournait,
+pour les respirer, vers les régions de cette Arabie heureuse. Attiré par
+les effluences célestes, on en remonta le cours: l’île de Cuba se décèle
+par l’odeur des vanilliers sur la côte des Florides. «Nous étions, dit
+Leguat, en présence de l’île d’Éden: l’air était rempli d’une odeur
+charmante qui venait de l’île et s’exhalait des citronniers et des
+orangers[16].»
+
+ [16] Voyage et Aventures de François Leguat, p. 48, tom. Ier.
+
+
+
+
+LIVRE QUATRIÈME
+
+
+Les calomnies publiées contre le monastère de la Trappe par les
+libertins, qui se moquaient des austérités, et par les jaloux, qui
+sentaient naître une autre immortalité pour Rancé, commençaient à
+s’accroître; on avait sans cesse devant les yeux les premières erreurs
+du solitaire, on s’obstinait à ne voir dans sa conversion que des motifs
+de vanité. Ses plus grands amis, l’abbé de Prières, visiteur de l’ordre,
+était lui-même épouvanté des réformes de la Trappe; il écrivait à
+l’abbé: «Vous aurez beaucoup d’admirateurs, mais peu d’imitateurs.»
+
+Maubuisson, abbaye près de Pontoise, avait été bâtie par la reine
+Blanche, et l’on y voyait son tombeau: Rancé écrivit à la supérieure
+découragée de cette abbaye. Il écrivait à une autre femme, car tous les
+souffrants consultaient ce savant médecin qui avait essayé les remèdes
+sur lui-même: «Si l’ennui vous attaque, pensez que Jésus-Christ vous
+attend; toute votre course et sa durée ne vous paraîtront qu’une vapeur
+dans ce point auquel il faudra qu’elle finisse.»
+
+Le 7 septembre 1672 Rancé présenta une requête au roi en faveur de la
+réforme; il commence par dire que les anciens solitaires, dont il ne
+mérite de porter ni le nom ni l’habit, n’ont point fait difficulté de
+sortir du fond de leurs déserts pour le service de Dieu; qu’à leur
+exemple il croirait manquer au plus saint de ses devoirs s’il se
+taisait; que malheureusement il ne va parler que pour se plaindre, et
+que celui qui lui ouvre la bouche, n’a mis sur ses lèvres que des
+paroles de douleur. De là passant à son sujet, il parle de l’ordre de
+Cîteaux, prêt à retomber dans les périls dont il est échappé, par le
+défaut de protection refusée à l’étroite observance établie par Louis
+XIII. Pendant que les solitaires ont vécu dans la perfection ils ont été
+considérés comme les anges tutélaires des monarchies; ils ont soutenu,
+par le pouvoir qu’ils avaient auprès de Dieu, la fortune de l’empire:
+une sainte recluse avait connu en esprit ce qui se passait à la journée
+de Lépante. «Votre Majesté, ajoute Rancé, ne sera point surprise
+qu’étant obligé par le devoir de ma profession de me présenter à tous
+les instants au pied des autels du Roi du ciel, j’aborde une fois dans
+ma vie le trône du roi de la terre.»
+
+La cour de Rome, qu’avaient en vue les réformes trop austères de la
+Trappe, s’opposait aux exagérations de ses serviteurs; Rancé annonçait
+son habileté en réveillant la passion du pouvoir dans le cœur de Louis
+XIV.
+
+Dans tous les bruits répandus, les uns dénonçaient Rancé pour sa
+doctrine, prétendant qu’elle n’était pas pure; les autres le taxaient
+d’hypocrisie, les autres lui reprochaient d’introduire dans l’ordre des
+voies nouvelles. Le roi, vers la fin d’octobre 1673, lui accorda pour
+juger la question les commissaires qu’il avait demandés, l’archevêque de
+Paris, le doyen de Notre-Dame, MM. de Caumartin, de Fieubet, de Voisin
+et de La Marquerie.
+
+Ses adversaires faisaient en même temps des démarches à Rome contre lui.
+«Pour un moine, disait Rancé, il n’y a pas de réputation qui lui soit
+due. Il n’est que pour être homme d’opprobre et d’abjection.»
+
+On popularisait ces sentiments hostiles en les répandant dans des vers
+qui ne valaient pas ceux de notre grand chansonnier, mais qui marquaient
+déjà la trace par où la France devait arriver à une immortalité qui
+n’appartient qu’à elle. On trouve cette allure qui nous a amenés des
+chanteurs de François Ier à Béranger:
+
+ Je suis revenu de la Trappe,
+ Cette maudite trappe à fou;
+ Et si jamais le diable m’y attrape,
+ Je veux qu’on me casse le cou.
+ Ce maudit trou n’est qu’une trappe,
+ Ce maudit trou
+ N’est qu’une trappe à fou.
+
+Les commissaires nommés par le cabinet s’étant assemblés, Rancé fut
+mandé à Paris, en 1675. Ils avaient tout réglé selon les intentions du
+serviteur de Dieu; mais un abbé de la commune observance déclara que si
+l’on suivait les avis des commissaires, les abbés étrangers ne
+viendraient pas au chapitre général de Cîteaux. Le roi s’arrêta: tout se
+tenait alors, un mouvement dans le clergé pouvait entraîner un
+dérangement dans les affaires. Louis XIV le savait, et rien n’était si
+prudent que ce roi absolu élevé aux incartades de la Fronde.
+
+Rancé purgea sa bibliothèque; il répondit à l’évêque de Pamiers et à M.
+Deslions qui, dans le dessein de le décourager, lui disaient qu’il était
+encore loin des austérités des premiers chrétiens: «Il est vrai que le
+pain de tourbe dont vous me parlez était fort en usage parmi les
+moines.»
+
+En 1676, il contracta une maladie habituelle, avec laquelle il mourut,
+mais qui ne l’empêcha pas de travailler. Après avoir passé trois mois à
+l’infirmerie, il revint à la communauté. Ainsi s’écoula sa vie jusqu’en
+1689, qu’il fut saisi d’une grosse fièvre. Aussitôt que le mal lui
+laissait quelque relâche, il reprenait ses occupations suivies de
+rechutes: «La vie d’un pécheur comme moi dure toujours trop», disait-il.
+
+Mademoiselle, grand hurluberlu, qui se trouvait partout avec son
+imagination, écrivit à Rancé et lui demanda quelques religieux. Il lui
+répondit: «Je suis fort persuadé, mademoiselle, que votre altesse royale
+ne doute point que je n’eusse une extrême joie de pouvoir lui nommer un
+religieux tel qu’elle le désire, mais j’en ai perdu huit depuis un an,
+qui sont allés à Dieu. Il y en a d’autres qui sont près de les suivre;
+et quoique nous soyons encore un nombre considérable, nous ne vivons
+plus ni les uns ni les autres que dans la vue et le désir de la mort.»
+
+A cette époque mourut un religieux qui n’avait pas plus de vingt-trois
+ans, et qui, dans son attirail de décédé, dit à Rancé: «J’ai bien de la
+joie de me voir dans l’habit de mon départ.» Il souriait lorsqu’il
+allait mourir, comme les anciens barbares. On croyait entendre cet
+oiseau sans nom qui console le voyageur dans le vallon de Cachemir.
+
+C’est sur ce fond de la Trappe que venaient se jouer les scènes
+extérieures. Les silhouettes du monde se dessinaient autour des ombres,
+le long des étangs et dans les futaies. Le contraste était plus frappant
+qu’à Port-Royal, car on n’apercevait pas M. d’Andilly marchant une serpe
+à la main, le long des espaliers, mais quelque vieux moine courbé
+allant, une bêche sur l’épaule, creuser une fosse dans le cimetière.
+C’étaient ces scènes de bergeries que l’on voit dans les tableaux des
+grands peintres.
+
+Une des premières personnes du monde avec laquelle Rancé eut des
+rapports fut mademoiselle d’Alençon, autrement madame de Guise, fille de
+Gaston et cousine germaine de Louis XIV. Mademoiselle d’Alençon, bossue,
+épousa le dernier duc de Guise, dont elle eut un fils qui mourut vite.
+«Le mérite, dit Mademoiselle dans ses Mémoires, qu’avaient autrefois en
+France les Lorrains du temps du Balafré et de tous ces illustres
+messieurs de Guise, n’avait pas continué dans tout ce qui était resté du
+même nom.»
+
+Le duc de Guise, mari de mademoiselle d’Alençon, n’avait qu’un pliant
+devant sa femme: il ne mangeait qu’au bout de la table, encore
+fallait-il qu’on lui eût permis de s’asseoir.
+
+M. Boistard, capitaine employé à Saint-Cyr, a bien voulu me communiquer
+un recueil manuscrit contenant vingt-sept lettres de l’abbé de Rancé à
+madame de Guise. La lettre écrite du 3 mars 1692 parle de la mort d’un
+solitaire de la Trappe. Ces lettres parlent aussi de Jacques II: «On est
+inexorable, dit Rancé, pour ceux qui n’ont pas la fortune de leur côté.»
+Rancé affirme, dans la lettre du 7 septembre 1693, «que le propre d’un
+chrétien est d’être sans souvenir, sans mémoire et sans ressentiment.»
+Quand on a, un siècle plus tard, vu passer 1793, il est difficile d’être
+sans souvenir.
+
+Louis XIV avait de l’affection pour madame de Guise, bien qu’il
+s’emportât contre elle lorsqu’elle s’enfuit à la Trappe sur le bruit que
+le prince d’Orange allait descendre en France. Quand elle allait à
+l’abbaye, elle y passait plusieurs jours. Madame de Guise mourut à
+Versailles le 17 mars 1696; elle avait vendu à Louis XIV le palais
+d’Orléans, aujourd’hui le palais du Luxembourg. Elle fut enterrée non à
+Saint-Denis, mais aux Carmélites. L’oraison funèbre de madame de Guise
+fut prononcée à Alençon par le P. Dorothée, capucin: c’est toute la
+pompe que la religion livrée à elle seule accordait aux grands.
+
+Immédiatement avec madame de Guise, parut à la Trappe le duc de
+Saint-Simon. Il faudrait presque révoquer en doute ce qu’il raconte de
+la manière dont il parvint à faire croquer par Rigaut le portrait de
+Rancé, si Maupeou n’avait rapporté les mêmes détails. Le père de
+Saint-Simon tenait son titre de Louis XIII; il avait acheté une terre
+voisine de la Trappe; il menait souvent son fils à l’abbaye. Saint-Simon
+serait très-croyable dans ce qu’il rapporte s’il pouvait s’occuper
+d’autre chose que de lui. A force de vanter son nom, de déprécier celui
+des autres, on serait tenté de croire qu’il avait des doutes sur sa
+race. Il semble n’abaisser ses voisins que pour se mettre en sûreté.
+Louis XIV l’accusait de ne songer qu’à démolir les rangs, qu’à se
+constituer le grand-maître des généalogies. Il attaquait le parlement,
+et le parlement rappela à Saint-Simon qu’il avait vu commencer sa
+noblesse. C’est un caquetage éternel de tabourets dans les Mémoires de
+Saint-Simon. Dans ce caquetage viendraient se perdre les qualités
+incorrectes du style de l’auteur, mais heureusement il avait un tour à
+lui; il écrivait à la diable pour l’immortalité.
+
+Le duc de Penthièvre parut plus tard à la Trappe: Saint-Simon ne se put
+guérir de l’âcreté de son humeur dans une solitude où le petit-fils du
+comte de Toulouse perfectionna sa vertu: le fiel et le miel se composent
+quelquefois sous les mêmes arbres. Pieux et mélancolique, le duc de
+Penthièvre fit augmenter, s’il ne bâtit pas entièrement, l’abbatiale où
+il aimait se retirer, en prévision du martyre de sa fille. La princesse
+de Lamballe, enfant, venait s’amuser à la maison-Dieu; elle fut
+massacrée après la dévastation du monastère. Sa vie s’envola comme ce
+passereau d’une barque du Rhône, qui, blessé à mort, fait pencher en se
+débattant l’esquif trop chargé.
+
+Pellisson fréquentait la Trappe. Il s’était flatté de faire consentir le
+roi à certain arrangement. Rancé insistait pour que sa communauté eût le
+droit de choisir un prieur. «Je ne doute pas, mandait-il à Pellisson,
+que vous ne voyiez mieux que moi tout ce que je ne vous dis pas sur
+cette matière, parce que vos connaissances sont plus étendues et vont
+beaucoup plus loin que les miennes.»
+
+Pellisson abjura le protestantisme en 1670, à Chartres, entre les mains
+de l’évêque de Comminges, et s’attacha ensuite à Bossuet. Pellisson est
+célèbre pour avoir élevé une araignée: il demeura ferme dans le procès
+de Fouquet, si bien débrouillé par M. Monmerqué. Il écrivit, en défense
+de son ancien patron, trois mémoires sur lesquels on pourrait encore
+jeter les yeux avec fruit. Louis XIV le ménagea; il s’aperçut que la
+conquête lui ferait honneur et ne serait pas difficile; mais, comme
+l’ancien commis des finances mourut sans confession, on le soupçonna
+toujours. Rancé le défendit toujours: la célébrité adoucissait sa foi.
+Rancé avait peut-être vu Pellisson chez le cardinal de Richelieu lors de
+la création de l’Académie. Pellisson avait aimé mademoiselle de Scudéry;
+il n’était pas beau, elle ne perdit point sa bonne réputation.
+
+Bossuet, camarade de collége de Rancé, visita son condisciple; il se
+leva sur la Trappe comme le soleil sur une forêt sauvage. L’aigle de
+Meaux se transporta huit fois à cette aire. Ces différents vols vont
+toucher à des faits dont la mémoire est restée. En 1682 Louis XIV
+s’établit à Versailles. En 1685 Bossuet composa à la Trappe
+l’avertissement du Catéchisme de Meaux. En 1686 l’orateur mit fin à ses
+Oraisons funèbres par le chef-d’œuvre qu’il prononça devant le cercueil
+du grand Condé. En 1696 s’en alla à Dieu Sobieski, ancien mousquetaire
+de Louis-le-Grand. Sobieski entra dans Vienne par la brèche qu’avait
+ouverte le canon des Turcs. Les Polonais sauvèrent l’Europe, qui laisse
+exterminer aujourd’hui la Pologne. L’histoire n’est pas plus
+reconnaissante que les hommes.
+
+La Trappe était le lieu où Bossuet se plaisait le mieux: les hommes
+éclatants ont un penchant pour les lieux obscurs. Devenu familier avec
+le chemin du Perche, Bossuet écrivait à une religieuse malade: «J’espère
+bien vous rendre à mon retour de la Trappe, une plus longue visite»,
+paroles qui n’ont d’autre mérite que d’être jetées à la poste en passant
+et d’être signées: _Bossuet._
+
+Bossuet trouvait un charme dans la manière dont les compagnons de Rancé
+célébraient l’office divin: «Le chant des Psaumes, dit l’abbé Ledieu,
+qui venait seul troubler le silence de cette vaste solitude, les longues
+pauses de Complies, le son doux, tendre et perçant du _Salve Regina_,
+inspiraient au prélat une sorte de mélancolie religieuse.» A la Trappe
+il me semblait en effet, pendant ces silences, ouïr passer le monde avec
+le souffle du vent. Je me rappelais ces garnisons perdues aux extrémités
+du monde et qui font entendre aux échos des airs inconnus, comme pour
+attirer la patrie: ces garnisons meurent, et le bruit finit.
+
+Bossuet assistait aux offices du jour et de la nuit. Avant Vêpres,
+l’évêque et le réformateur prenaient l’air. On m’a montré près de la
+_grotte de Saint-Bernard_ une chaussée embarrassée de broussailles qui
+séparait autrefois deux étangs. J’ai osé profaner, avec les pas qui me
+servirent à rêver René, la digue où Bossuet et Rancé s’entretenaient des
+choses divines. Sur la levée dépouillée, je croyais voir se dessiner les
+ombres jumelles du plus grand des orateurs et du premier des nouveaux
+solitaires.
+
+Bossuet reçut le viatique le lundi saint de l’année 1704: il y avait
+quatre ans que Rancé n’existait plus. Bossuet se plaignait d’être
+importuné de sa mémoire, sa garde lui soutenait la tête: «Cela serait
+bon, disait-il, si ma tête pouvait se tenir.» Dans un de ces moment,
+l’abbé Ledieu lui prononça le mot de gloire; Bossuet reprit: «Cessez ces
+discours; demandez pour moi pardon à Dieu.»
+
+Le 12 avril 1704, les pieds et les mains du moribond s’engourdirent. Un
+peu avant quatre heures et demie du matin il expira: c’était l’heure où
+son ami Rancé priait aux approches du jour. L’aigle qui s’était en
+passant reposé un moment dans ce monde reprit son vol vers l’aire
+sublime dont il ne devait plus descendre: il n’est resté de ce sublime
+génie qu’une pierre.
+
+Rancé eut d’abord la pensée de se démettre de son abbaye; il consulta
+Bossuet au mois de décembre 1682. Bossuet lui répondit d’attendre. Dans
+cette année le père d’un jeune mousquetaire réfugié à la Trappe se
+plaignit de la captation dont on avait usé envers son fils, il ne reçut
+de l’abbé que ces mots: «Vous le quitterez bientôt.»
+
+En ce temps-là mourut l’abbé de Prières. J’en ai souvent parlé. Il fit
+écrire à Rancé par un prêtre: «L’abbé de Prières m’ordonna dans les
+derniers moments de sa vie de vous donner avis de sa mort en vous
+témoignant l’estime qu’il a conservée pour vous jusqu’au dernier
+soupir.»
+
+Ces honnêtes gens se léguaient leur estime.
+
+De toutes les accusations portées contre Rancé aucune ne s’appuyait sur
+une apparence de vérité, excepté celle de jansénisme. On a une lettre de
+lui, adressée en 1676 à M. de Brancas; elle s’exprime ainsi:
+
+«Je vous dis, en parlant de M. Arnauld et de ces messieurs, que le pape
+était content d’eux, et qu’il avait reçu leur signature en la manière
+qu’ils l’avaient donnée; vous me répondîtes ce que déjà des personnes de
+piété m’avaient donné comme une chose constante qu’ils l’avaient surpris
+et que le pape avait fait comme ceux qui mettent la main devant leurs
+yeux, et font semblant de ne pas voir. Cependant, monsieur, il m’est
+tombé entre les mains, depuis quelques jours, l’arrêt qui a été donné
+contre M. l’évêque d’Angers, qui porte expressément que le pape, avec
+beaucoup de prudence, a voulu recevoir la signature de quelques
+particuliers avec une explication plus étendue pour les mettre à couvert
+de leurs scrupules et des peines portées par les constitutions.
+Tellement, monsieur, que non seulement il n’a pas fait semblant de ne
+pas voir qu’ils aient signé avec explication, mais même il l’a prouvé et
+s’en est contenté. Je suis bien heureux, monsieur, de n’avoir jugé
+personne. Où en serais-je réduit si j’avais condamné des gens que le
+pape reçoit dans le fait même pour lequel je les aurais condamnés? Et à
+quelle réparation ne serais-je point tenu si j’avais porté un jugement
+contre eux, et que j’eusse donné à d’autres de faire la même chose sur
+mon témoignage! car, dans le fond, j’aurais, contre le respect que je
+dois au pape et contre ses intentions, condamné ceux qu’il justifie, et
+considéré comme personnes qui sont dans l’erreur et dans la
+désobéissance celles dont il est satisfait et qu’il reçoit dans son sein
+et dans sa communion et par une conduite pleine de charité et de
+sagesse. Je vous assure, monsieur, qu’il ne m’arrivera pas de juger, et
+que je serai plus religieux que jamais dans les résolutions que j’ai
+prises sur ce sujet-là. Je vous parle sans passion et dans un
+désintéressement entier de tous les partis (car je n’en ai aucun et je
+suis incapable d’en avoir que celui de l’Église); mais dans la créance
+que c’est Jésus-Christ qui me met au cœur ce que je vous vas dire.
+
+»Il est impossible que Dieu demande compte ni à vous ni à moi de ce que
+nous nous serons abstenus de juger, n’ayant pour cela ni caractère ni
+obligation; mais il se peut très-bien faire qu’une conduite opposée
+chargerait nos consciences, quelque bonnes que soient nos intentions, si
+ceux qui ont autorité ou qui ont obligation de juger se mécomptent pour
+y avoir apporté toute l’application, les soins et la diligence
+nécessaires. Ils peuvent espérer que Dieu, qui connaît le fond de leurs
+cœurs, leur fera miséricorde; mais pour ceux qui s’avancent et qui n’ont
+point de mission, si ce malheur leur arrive, ils ne peuvent attendre
+qu’une punition rigoureuse; car dès le moment qu’ils se sont ingérés et
+ont usurpé un droit qui ne leur appartenait point ils ont mérité que
+Dieu les abandonne à leurs propres ténèbres. Je vous assure, monsieur,
+soit que je pense que Jésus-Christ nous a déclaré qu’il châtierait d’un
+supplice éternel celui qui dirait à son frère une légère injure, ou que
+je me regarde comme étant sur le point d’être jugé moi-même, il n’y a
+rien dont je sois plus éloigné que de juger les autres.
+
+»Voilà quelle doit être la disposition de tout homme qui ne sera point
+prévenu, qui regardera les choses dans leur vérité, sans intérêt et sans
+passion; mais le mal est que nous croyons n’en pas avoir, parce que nous
+n’en avons point de propre et de particulière. Cependant nous sommes
+souvent engagés dans celles des autres sans nous en apercevoir. Pour
+moi, je suis persuadé qu’en de telles manières, la voie la plus sure est
+de demeurer dans la soumission et dans le silence. C’est le moyen de
+m’attirer tous les partis et de ne plaire à personne? mais, pourvu que
+je plaise à Dieu et que je me tienne dans son ordre, je ne me mets point
+en peine de quelle manière les hommes expliqueront ma conduite.
+Véritablement je ne suis plus de ce monde, et je ne suis pas assez
+malheureux pour y rentrer après l’avoir quitté par le dessein que
+j’aurais de le contenter contre mon devoir et les mouvements de ma
+conscience. Vous connaîtrez sans doute, monsieur, qu’il est si
+difficile, lorsqu’on parle dans les causes, même les plus justes, de se
+tenir dans les règles de la modération et de la charité, que ceux-là
+sont heureux que Dieu a mis dans des états où rien ne les oblige ni de
+parler ni de se produire; et je vous confesse que je ne me lasse point
+d’admirer et de plaindre en même temps l’aveuglement de la plupart des
+hommes qui ne font non plus de difficulté de dire: Cet homme est
+schismatique, que s’ils disaient: Il a le teint pâle et le visage
+mauvais. Quand je vous dis, monsieur, que je ne vous parle que pour vous
+seul, ce n’est pas que je ne veuille bien que l’on sache quels sont mes
+sentiments et mes pensées sur ce point-là; mais je serais encore plus
+aise, comme c’est la vérité, que l’on ne s’imagine pas que je m’occupe
+des affaires qui ne me regardent point.
+
+»Je ne saurais m’empêcher de vous dire encore qu’il n’y a rien de moins
+vrai que ce que l’on dit que je faisais pénitence d’avoir signé le
+_formulaire_, puisque je le signerai toutes les fois que mes supérieurs
+le désireront, et que je suis persuadé qu’en cela mon sentiment est le
+véritable. Mais je ne nie point que dans le nombre presque infini de
+crimes et de maux dont je me sens redevable à la justice divine, celui
+d’avoir imputé aux personnes qu’on appelle jansénistes des opinions et
+des erreurs dont j’ai reconnu dans la suite qu’ils n’étaient pas
+coupables, n’y puisse être compris. Étant dans le monde, avant que je
+pensasse sérieusement à mon salut, je me suis expliqué contre eux en
+toute rencontre, et me suis donné sur cela une entière liberté, croyant
+que je le pouvais faire sur la relation des gens qui avaient de la piété
+et de la doctrine. Cependant je me suis mécompté, et ce ne sera point
+une excuse pour moi au jugement de Dieu, d’avoir cru et d’avoir parlé
+sur le rapport et sur la foi des autres. Cela m’a fait prendre deux
+résolutions que j’espère de garder inviolablement avec la grâce de Dieu:
+une, de ne croire jamais le mal de personne, quelle que soit la piété de
+ceux qui le diront, à moins qu’ils ne me fassent voir une évidence;
+l’autre est de ne rien dire jamais à moins qu’avec l’évidence je n’y
+sois engagé par une nécessité indispensable; celui qui craint les
+jugements de Dieu et qui sait qu’il a mérité d’en être jugé avec
+rigueur, est bien malheureux quand il juge ses frères, puisque le plus
+grand de tous les moyens pour engager Jésus-Christ à nous juger dans sa
+miséricorde, est de nous abstenir de juger.
+
+»Je croirais faire un mal si je soupçonnais leur foi (des jansénistes);
+ils sont dans la communion et dans le sein de l’Église, elle les regarde
+comme ses enfants; et par conséquent je ne puis et ne dois les regarder
+autrement que comme mes frères.
+
+»Vous dites, monsieur, qu’ils sont suspects; mais Dieu me préserve de me
+conduire par mes soupçons. Je sais par ma propre expérience, et je
+l’éprouve tous les jours, jusqu’où va l’injustice et la violence de ceux
+qu’on appelle molinistes. Il n’y a point de calomnies dont ils
+n’essayent de ruiner ma réputation, point de bruits injurieux qu’ils ne
+répandent contre ma personne; comme ils ne sauraient attaquer mes mœurs,
+ils attaquent ma foi et ma croyance, et trouvent dans les règles de leur
+morale et dans la fausseté de leurs maximes qu’il leur est permis de
+dire contre moi tous les maux que l’envie et la passion leur peut
+suggérer. _Circumveniamus justum, quoniam inutilis est nobis et
+contrarius est operibus nostris._ Ma conduite n’est pas conforme à la
+leur; mes maximes sont exactes, les leurs sont relâchées; les voies dans
+lesquelles j’essaye de marcher sont étroites, celles qu’ils suivent sont
+larges et spacieuses: voilà mon crime; cela suffit, il faut m’opprimer
+et me détruire. _Opprimamus pauperem justum; gravis est nobis etiam ad
+vivendum, quoniam dissimilis est aliis vita illius._
+
+»Comment voulez-vous, monsieur, que je leur donnasse quelque créance; et
+peuvent-ils passer pour autre chose dans mon esprit que pour des
+emportés et des injustes? En quel endroit de l’Écriture et des livres
+des saints Pères ces gens, si zélés pour la défense de la vérité,
+ont-ils lu qu’ils puissent en conscience imputer le plus grand de tous
+les crimes sous des imaginations toutes pures, et décrier par toutes
+sortes de voies publiques et secrètes des personnes qui servent Dieu
+dans la retraite et dans le silence, qui ne se mêlent ni des
+contestations ni des affaires, qui donnent de l’édification à l’Église,
+et dont la vie, de l’aveu même de ceux qui ne les aiment pas, est
+irrépréhensible? Jugez vous-même, monsieur, qu’est-ce qui se peut
+présenter plus naturellement lorsqu’il me revient quelque chose des
+soupçons que l’on forme contre les jansénistes, sinon que, puisque les
+molinistes ne font nul scrupule de m’imputer des excès dont je ne suis
+pas moins exempt que vous-même, quoique je n’aie jamais rien dit à leur
+désavantage et qu’ils n’aient aucun sujet de se plaindre de moi, il est
+très-possible qu’ils attribuent des erreurs imaginaires à des personnes
+qui n’ont pas eu pour eux les mêmes égards ni les mêmes ménagements, et
+contre lesquels ils ont depuis si long-temps une guerre toute déclarée?
+
+»Pour vous parler franchement, monsieur, je ne suis rien moins que
+moliniste, quoique je sois parfaitement soumis à toutes les puissances
+ecclésiastiques. Je ne pense point comme eux pour ce qui regarde la
+grâce de Jésus-Christ, la prédestination de ses saints et la morale de
+son Évangile, et je suis persuadé que les jansénistes n’ont point de
+mauvaise doctrine. Ce serait une grande faiblesse de régler sa conduite
+sur les caprices et les imaginations du monde; et les gens de bien qui
+ne regardent que Dieu dans toutes les circonstances de leur vie ne se
+mettent guère en peine que l’on se scandalise de leur procédé lorsqu’il
+n’y a rien qui ne soit dans l’ordre et dans les règles. Le scandale ne
+retombe point sur eux, mais sur ceux qui veulent trouver des sujets d’en
+prendre des occasions qui ne sont point blâmables.
+
+»Enfin, monsieur, j’ai vu, depuis que j’ai quitté le monde, les
+différents partis qui ont agité l’Église. J’ai vu de tous les côtés les
+intérêts et les passions qui les ont continués, et par la grâce de Dieu
+je n’y ai pris aucune part que celle de m’en affliger, d’en gémir devant
+Dieu et de le prier d’inspirer des sentiments de paix et de charité à
+ceux qui paraissent en avoir de tout contraires. J’ai vécu entre les uns
+et les autres dans un état de suspension, je me suis soumis à l’Église
+sans avoir de liaison avec personne, parce que j’ai cru qu’il n’y en
+avait point qui ne fût dangereuse et que le meilleur des partis était de
+n’en point avoir, mais de s’attacher simplement à Jésus-Christ et à ceux
+auxquels il a donné sa puissance et son autorité dans son Église.
+
+»J’ai demeuré dans le repos et dans le silence; et comme je pense
+souvent à cette grande vérité, que Dieu jugera sans miséricorde ceux qui
+auront jugé leurs frères sans compassion, je me suis abstenu de
+m’expliquer et de condamner la conduite et les sentiments de personne,
+sachant que je ne le devais pas à moins que d’avoir des évidences et des
+certitudes que je n’ai jamais eues et d’y être engagé par de véritables
+nécessités. Je n’ai nul dessein de plaire aux hommes; je ne recherche ni
+leur approbation ni leur estime, et je sais trop que Dieu ne marque
+jamais plus clairement dans ceux qui sont à lui et qu’il ne rejette
+point les services qu’ils lui rendent, que quand il permet qu’on les
+persécute; et la seule peine que j’aie est de voir que ces gens-là
+engagent leurs consciences comme s’ils ne savaient pas que Dieu jugera
+les calomniateurs avec autant de rigueur et de sévérité que les
+homicides et les adultères.
+
+»Il me reste, monsieur, une autre affaire, qui est d’empêcher qu’on ne
+croie que je favorise le parti des molinistes; car je vous avoue que la
+morale de la plupart de ceux qui en sont est si corrompue, les maximes
+si opposées à la sainteté de l’Évangile et à toutes les règles et
+instructions que Jésus-Christ nous a données ou par sa parole ou par le
+ministère de ses saints, qu’il n’y a guère de choses que je puisse moins
+souffrir que de voir qu’on se servît de mon nom pour autoriser des
+sentiments que je condamne de toute la plénitude de mon cœur. Ce qui me
+surprend dans ma douleur, c’est que, sur ce chapitre, tout le monde est
+muet, et que ceux même qui font profession d’avoir du zèle et de la
+piété gardent un profond silence, comme s’il y avait quelque chose de
+plus important dans l’Église que de conserver la pureté de la foi dans
+la conduite des âmes et dans la direction des mœurs. Pour moi qui n’ai
+jamais pris de chaleur contre personne parce que je me suis toujours
+préservé de toutes sortes de liaisons, quand je regarde les choses dans
+le désintéressement d’un homme qui ne veut avoir que Dieu et sa vérité
+devant les yeux, et que j’essaye de discerner ce qui fait qu’on est si
+échauffé de certaines matières et que sur les autres on n’a que de
+l’indifférence et de la froideur; rien ne se présente plus naturellement
+sinon que ce qui donne le mouvement à la plupart des hommes, c’est
+l’intérêt que d’un côté il y a à plaire et à gagner, et que de l’autre
+il n’y a rien qu’à perdre (j’entends de ceux qui sont théologiens et qui
+ne peuvent ignorer le fond et les conséquences des choses); et comme je
+n’ai rien à perdre ni à gagner en ce monde, et que j’ai réduit à
+l’éternité toute seule mes prétentions et mes espérances, ce sont des
+tempéraments et des retenues que je ne puis goûter ni comprendre. En
+vérité, si Dieu n’a pitié du monde et s’il n’empêche l’effet de
+l’application avec laquelle on travaille à détruire les maximes
+véritables pour en substituer d’autres en leur place qui ne le sont pas,
+les maux se multiplieront, et l’on verra dans peu une désolation presque
+générale.»
+
+Je n’ai point abrégé cette lettre, trop longue pour nous; elle décide
+une question si vivante alors, maintenant si morte. Le jansénisme par
+son âpreté devait plaire à un solitaire. Tout cela nous paraîtra
+accablant aujourd’hui, car l’esprit humain n’a plus la force de se tenir
+debout. Rancé, influencé par Bossuet, changea d’opinion; il cessa de
+tolérer ce qu’il avait respecté. La permanence n’appartient qu’à Dieu.
+_Manet in æternum._
+
+Dans l’année 1678, Rancé fit au maréchal de Bellefonds une déclaration
+de ses principes: Bellefonds était ce même maréchal puni à la guerre
+pour deux désobéissances heureuses, et auquel Bossuet écrivit une lettre
+sur la conversion de madame de La Vallière. La lettre de Rancé est
+devenue rare: il s’agissait de repousser les accusations qui s’élevaient
+contre les rigueurs de la Trappe:
+
+«S’il n’est pas impossible, dit l’abbé au maréchal, de chanter les
+cantiques du Seigneur dans une terre étrangère, il faut croire cependant
+qu’il est difficile de garder fidèlement ses voies lorsqu’on est
+environné d’affaires et de plaisirs.
+
+»Dieu n’a pas commandé à tous les hommes de quitter le monde; mais il
+n’y en a point à qui il n’ait défendu d’aimer le monde.
+
+»Ma profession veut que je me regarde comme un vase brisé qui n’est plus
+bon qu’à être foulé aux pieds: et, dans la vérité, si les hommes me
+prennent par des endroits par où je ne suis pas tel qu’ils me croient,
+il y a en moi des iniquités qui ne sont _connues de personne_ et sur
+lesquelles on ne me dit mot; de sorte que je ne puis ne pas croire que
+les injustices qui me viennent du monde ne soient des justices secrètes
+et véritables de la part de Dieu, et ne pas considérer en cela les
+hommes comme des exécuteurs de ses vengeances.
+
+»C’est la disposition dans laquelle je suis, et que je dois conserver,
+d’autant plus que les extrémités de ma vie sont proches: aux portes de
+l’éternité, il n’y a rien de plus puissant pour faire que Dieu me juge
+dans sa clémence que d’être jugé des hommes sans pitié.»
+
+Dans l’année 1679 Bellefonds appela Rancé à Paris. Ces Bellefonds de
+Normandie étaient sortis des Bellefonds de Touraine. La marquise du
+Châtelet, fille du maréchal, vécut très-pauvre avec son mari à
+Vincennes, dont Bellefonds était gouverneur; il mourut dans le château
+où l’attendait le duc d’Enghien, qui n’avait point encore paru sur la
+terre.
+
+Rancé était mandé par le maréchal pour voir madame de La Vallière; il se
+connaissait dans le mal dont elle était attaquée. Cinquante lettres de
+madame de La Vallière à Bellefonds sont imprimées à la suite de l’abrégé
+de la vie de la maîtresse de Louis XIV. L’auteur de cet abrégé est
+l’abbé Lequeux, éditeur de plusieurs opuscules de Bossuet. L’abbé devint
+convulsionnaire de Saint-Médard.
+
+«Vivez cachée», dit Bossuet à madame de La Vallière, dans son discours
+sur sa profession; «prenez un si noble essor que vous ne trouviez le
+repos que dans l’essence éternelle.» «Enfin je quitte le monde», écrit
+madame de La Vallière elle-même; «c’est sans regret, mais non sans
+peine. Je crois, j’espère et j’aime.» Ce devait être une belle société
+que celle à qui ce beau langage était naturel. Dans sa lettre du 7
+novembre 1675 au maréchal de Bellefonds, madame de La Vallière dit: «Je
+ne puis m’empêcher de vous faire part de la joie que j’ai eue de voir M.
+l’abbé de la Trappe: je suis toujours dans la confiance de la paix, et
+notre saint abbé m’a fort exhortée à y demeurer. Que vous êtes heureux,
+monsieur le maréchal, d’être dans l’état où il veut que vous soyez!»
+Bellefonds, aidé de Rancé et de la lassitude de Louis, appuyait la
+résolution de la fugitive. Le monde voyait une de ses victimes sous le
+froc, Rancé, encourager au cilice une autre victime.
+
+Telle était l’aventure placée sur le chemin de la Maison-Dieu. Tous les
+souvenirs venaient du dedans et du dehors s’enfoncer dans ces solitudes;
+chaque pénitent menait avec lui ses fautes. Les repentis se promenaient
+dans des routes écartées, se rencontraient pour ne se retrouver jamais.
+Les âmes qui portaient des souvenirs disparaissaient comme ces vapeurs
+que j’ai vues dans mon enfance sur les côtes de la Bretagne;
+brouillards, assurait-on, produits par les volcans lointains de la
+Sicile. On rencontrait sur toutes les routes de la Trappe des fuyards du
+monde; Rancé à ses risques et périls les allait recueillir; il
+rapportait dans un pan de sa robe des cendres brûlantes, qu’il semait
+sur des friches. Aujourd’hui, on ne voit plus glisser dans les ombres
+ces chasses blanches, dont Charles Quint et Catherine de Médicis
+croyaient entendre les cors parmi les ruines du château de Lusignan,
+tandis qu’une fée envolée faisait son cri.
+
+En descendant des hauteurs boisées où je cherchais les lares de Rancé,
+s’offraient des clochers de paille tordus par la fumée; des nuages
+abaissés filaient comme une vapeur blanche au plus bas des vallons. En
+approchant, ces nuées se métamorphosaient en personnes vêtues de laine
+écrue; je distinguais des faucheurs: madame de La Vallière ne se
+trouvait point parmi les herbes coupées.
+
+Rancé s’était résolu à ne composer aucun ouvrage qui rappelât son
+existence. A soixante ans, accablé d’infirmités, il n’était pas tenté de
+retourner aux illusions de sa jeunesse, malgré les encouragements qu’il
+trouvait dans les cheveux blancs de son ami Bossuet. Comme il faisait
+souvent des conférences à ses frères, il lui restait une quantité de
+discours. Il se laissa entraîner à la prière d’un religieux malade qui
+le conjurait de rassembler ces discours. Ainsi se trouva formé peu à peu
+le traité qu’il intitula: _De la sainteté et des devoirs de la vie
+monastique_. On fit dans le couvent plusieurs copies de ce traité; une
+de ces copies tomba entre les mains de Bossuet: Bossuet, émerveillé, se
+hâta d’écrire à Rancé qu’il exigeait que son ouvrage fût rendu public et
+qu’il se chargeait de le faire imprimer. Dom Rigobert et l’abbé de
+Châtillon mêlèrent leurs sollicitations à celles du grand évêque. Rancé
+avait jeté l’ouvrage au feu, et on en avait retiré des cahiers à demi
+brûlés. Par une de ces lâchetés communes aux auteurs, Rancé avait repris
+les débris de l’incendie, et les avait retouchés; une des copies
+post-flammes était parvenue à Bossuet. «Comment, monseigneur, lui
+écrivait l’abbé de la Trappe, vous voulez que je me mette tous les
+ordres religieux à dos?--Vous avez beau, répondit Bossuet, vous fâcher,
+vous ne serez point le maître de votre manuscrit, et vous y penserez
+devant votre Dieu.» Rancé insista: Bossuet lui répondit: «Je répondrai
+pour vous, je prendrai votre défense, demeurez en repos.»
+
+En effet, on voit à la tête des _éclaircissements_ sur le livre _Des
+devoirs de la vie monastique_, cette approbation de Bossuet: «Après
+avoir lu et examiné les _éclaircissements_, nous les avons approuvés
+d’autant plus volontiers que nous espérons que tous ceux qui les liront
+demeureront convaincus de la sainte et salutaire doctrine du livre _De
+la sainteté et des devoirs de la vie monastique_. A Meaux, le 10e jour
+de mai 1685.»
+
+Quel est cet ouvrage que l’aigle de Meaux avait couvert de ses ailes? En
+vain Rancé ne voulait pas convenir que sa jeunesse lui était demeurée:
+il se disait et se croyait vieux, et la vie débordait en lui. Cependant
+ce qu’il avait prévu arriva. Une longue querelle survint après deux ou
+trois années de la publication du livre. La gravité de ces controverses
+n’a rien de semblable aux contestations littéraires d’aujourd’hui; cette
+partie des temps passés est curieuse à connaître. Bossuet ne s’était
+trompé ni sur le fond, ni sur le style de l’ouvrage. Voici l’analyse _De
+la sainteté des devoirs de la vie domestique_, je laisse parler Rancé:
+
+«Les règles des observances religieuses ne doivent pas être considérées
+comme des inventions humaines. Saint Luc a dit: Vendez ce que vous avez
+et le donnez aux pauvres; après cela venez et me suivez. Si quelqu’un
+vient à moi et ne hait point son père et sa mère, et sa femme et ses
+enfants, et ses frères et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut
+être mon disciple.
+
+»Jean-Baptiste a mené dans le désert une vie de détachement, de
+pauvreté, de pénitence et de perfection, dont la sainteté a été
+transmise aux solitaires, ses successeurs et ses disciples.
+
+»Saint Paul l’anachorète et Saint Antoine cherchèrent les premiers J.-C.
+dans les déserts de la basse Thébaïde; saint Pacôme parut dans la haute
+Thébaïde, reçut de Dieu la règle par laquelle il devait conduire ses
+nombreux disciples. Saint Macaire se retira dans le désert de Sethé,
+saint Antoine dans celui de Nitry, saint Sérapion dans les solitudes
+d’Arsinoé et de Memphis, saint Hilarion dans la Palestine; sources
+abondantes d’une multitude innombrable d’anachorètes et de cénobites qui
+remplirent l’Afrique, l’Asie et toutes les parties de l’Occident.
+
+»L’Église, comme une mère trop féconde, commença de s’affaiblir par le
+grand nombre de ses enfants. Les persécutions étant cessées, la ferveur
+et la foi diminuèrent dans le repos. Cependant Dieu, qui voulait
+maintenir son Église, conserva quelques personnes qui se séparèrent de
+leurs biens et de leurs familles par une mort volontaire, qui n’était ni
+moins réelle, ni moins sainte, ni moins miraculeuse que celle des
+premiers martyrs. De là les différents ordres monastiques sous la
+direction de saint Bernard et de saint Benoît. Les religieux étaient des
+anges, qui protégeaient les États et les Empires par leurs prières; des
+voûtes qui soutenaient la voûte de l’Église, des pénitents, qui
+apaisaient par des torrents de larmes la colère de Dieu, des étoiles
+brillantes, qui remplissent le monde de lumière. Les couvents et les
+rochers sont leur demeure; ils se renferment dans les montagnes comme
+entre des murs inaccessibles; ils se font des églises de tous les lieux
+où ils se rencontrent; ils se reposent sur les collines comme des
+colombes; ils se tiennent comme des aigles sur la cime des rochers; leur
+mort n’est ni moins heureuse ni moins admirable que leur vie, raconte
+saint Ephrem. Ils n’ont aucun soin de se construire des tombeaux; ils
+sont crucifiés au monde; plusieurs, étant attachés comme à la pointe des
+rochers escarpés, ont remis volontairement leur âme entre les mains de
+Dieu. Il y en a qui, se promenant avec leur simplicité ordinaire, sont
+morts dans les montagnes qui leur servaient de sépulcre. Quelques-uns,
+sachant que le moment de leur délivrance était arrivé, se mettaient de
+leurs propres mains dans le tombeau. Il s’en est trouvé qui en chantant
+les louanges de Dieu ont expiré dans l’effort de leur voix, la mort
+seule ayant terminé leur prière et fermé leur bouche. Ils attendent que
+la voix de l’archange les réveille de leur sommeil; alors ils
+refleuriront comme des lis d’une blancheur, d’un éclat et d’une beauté
+infinis.»
+
+Après cette description admirable pour leur faire aimer la mort, Rancé
+ajoute: «Je ne doute pas, mes frères, que vos pensées ne vous portent du
+côté du désert; mais il faut modérer votre zèle. Les temps sont passés;
+les portes des solitudes sont fermées, la Thébaïde n’est plus ouverte.»
+
+C’était vrai; mais les ordres religieux avaient rebâti dans leurs
+couvents la Thébaïde; ils avaient représenté dans leurs cloîtres les
+palmiers des sables. Les monastères étaient des pépinières où l’on
+élevait les plantes divines, où elles prenaient leur accroissement avant
+d’être transplantées. Ainsi, lorsqu’on descendait de la montagne et que
+l’on était près d’entrer dans Clairvaux, on reconnaissait Dieu de toutes
+parts. On trouvait au milieu du jour un silence pareil à celui du milieu
+de la nuit: le seul bruit qu’on y entendait était le son des différents
+ouvrages des mains ou celui de la voix des frères lorsqu’ils chantaient
+les louanges du Seigneur. La renommée seule de cette grande aphonie
+imprimait une telle révérence que les séculiers craignaient de dire une
+parole. Une forêt resserrait le monastère. Les viandes dont on se
+nourrissait n’avaient d’autre goût que celui que la faim leur donnait.
+
+Rancé passe à l’explication des trois vœux de la vie monastique:
+chasteté, pauvreté et obéissance. Il dit que dans la pensée de saint
+Augustin une vierge chaste consacrée à Dieu a tout ce qui peut lui
+servir d’ornement, sans quoi la virginité lui aurait été honteuse, car
+que lui servirait d’avoir l’intégrité du corps si elle n’avait pas celle
+de l’âme? Le réformateur insiste sans s’embarrasser dans ses souvenirs.
+Quel avantage tirerait un religieux d’avoir abandonné les biens de la
+fortune s’il conservait d’autres affections et d’autres attaches? Notre
+cœur se trouve où est notre trésor, et nous sommes liés par les objets
+que nous aimons; et pourtant, mes frères, dit Rancé, si le religieux ne
+se prive des faux plaisirs, il se réserve les véritables ennuis qui les
+accompagnent; toute sa course ne sera qu’une continuité de chutes et de
+rechutes. Dans un voyage pour aller plus légèrement vers le ciel, il
+faut se décharger de tout ce qui peut empêcher de s’avancer dans le
+chemin. La pauvreté religieuse sépare le cœur, aussi bien que la
+chasteté, de tout ce qu’il y a de visible et d’invisible, s’il n’est
+point éternel.
+
+Rancé recommande la charité comme la première des vertus. Un chrétien,
+dit saint Paul, n’est fait que pour aimer. Ce qui fait que l’amour de
+Dieu est si rare dans les hommes, c’est qu’ils sont emportés par
+d’autres amours. «Pour vous, dit le réformateur dans un langage
+admirable, pour vous, mes frères, Dieu vous a levé tous ces obstacles,
+et vous a préservés de ces sortes de tentations en vous retirant dans la
+solitude. Vous êtes à l’égard du monde, comme s’il n’était plus; il est
+effacé dans votre mémoire comme vous l’êtes dans la sienne; vous ignorez
+tout ce qui s’y passe, ses événements et ses révolutions les plus
+importantes ne viennent point jusqu’à vous; vous n’y pensez jamais que
+lorsque vous gémissez devant Dieu de ses misères; et les noms mêmes de
+ceux qui le gouvernent vous seraient inconnus, si vous ne les appreniez
+par les prières que vous adressez à Dieu pour la conservation de leurs
+personnes. Enfin, vous avez renoncé, en le quittant, à ses plaisirs, à
+ses affaires, à ses fortunes, à ses vanités, et vous avez mis tout d’un
+coup dessous vos pieds, ce que ceux qui l’aiment et qui le servent ont
+placé dans le fond de leur cœur.»
+
+Tel est ce traité _De la sainteté et des devoirs de la vie monastique_,
+on y entend les accents pleins et majestueux de l’orgue. On se promène à
+travers une basilique dont les rosaces éclatent des rayons du soleil.
+Quel trésor d’imagination dans un traité qui paraissait si peu s’y
+prêter! Ici on ne se traîne pas sur ces adorations de femme reproduites
+aujourd’hui à tout propos sans les plus aimer. La lumière et l’ombre
+avaient bâti les édifices religieux plus que la main des hommes. Le
+travail de Rancé apprendra à ceux qui ne le connaissaient pas qu’il y a
+dans notre langue un bel ouvrage de plus.
+
+Il se fit d’abord un profond silence, autant d’admiration que
+d’étonnement. Il ne fallut pas moins de deux années pour que les
+amours-propres et les passions se remissent du choc. Mais enfin on
+recouvra ses esprits, et le conflit s’engagea: il commença d’abord en
+Hollande, où la littérature française avait son écho; écho protestant,
+qui répétait mal le son, et ne le répétait qu’aigre et sec.
+
+_Le véritable Motif de la conversion de l’abbé de la Trappe_, par
+Laroque, que j’ai déjà cité, est une réponse aux _Devoirs de la vie
+monastique_; il est en forme de dialogue, selon le goût du temps:
+Timocrate et Philandre s’entretiennent du livre de Rancé. Timocrate est
+un bonhomme, qui, par-ci par-là, a grande envie d’admirer le livre des
+Devoirs, mais Philandre le morigène; il prétend, lui, que l’ouvrage du
+solitaire de la Trappe ne vaut pas le diable. Sur chaque observation de
+Timocrate, Philandre s’écrie: «Ah! je ne savais pas cela. Je serai fort
+aise que vous examiniez un peu ce qu’il dit là-dessus, et vous
+m’obligerez de me montrer l’endroit.» Les deux interlocuteurs vont
+dîner, se donnent rendez-vous pour le lendemain au jardin des Tuileries,
+et la conversation continue. Timocrate accuse Rancé de dédaigner
+l’Écriture, de vouloir se montrer savant à propos de tout, de citer de
+l’Aristophane grec. «Je voudrais savoir, reprend Timocrate, quand il l’a
+lu, si c’était dans sa jeunesse et avant d’avoir quitté le monde ou
+après. J’ai peine à croire qu’il se ressouvienne si exactement d’une
+lecture faite il y a plus de trente ans: ainsi il y a plus d’apparence
+que c’est dans la retraite qu’il s’est diverti avec ce comique.» Petite
+chicane de mauvaise foi, néanmoins piquante. Le P. Mège combattit
+sérieusement le premier l’ouvrage de Rancé dans son _Commentaire sur la
+règle de saint Benoît_. Le livre _De la sainteté et des devoirs de la
+vie monastique_ était déjà à sa troisième édition, lorsqu’enfin, dans
+l’ombre des cloîtres, on entendit un bruit de papier et de poussière:
+c’était Mabillon qui s’élevait. Il n’avait pas blanchi sous ses
+in-folio, il ne regardait pas autour de lui les parchemins moisis des
+premiers jours de la monarchie, pour s’entendre dire qu’il avait perdu
+son âme et son temps à l’étude des choses passées. Le compilateur des
+_Vetera analecta_ se crut obligé de soutenir la cause des érudits, dont
+il était la gloire. Les deux savants champions, descendus dans la lice,
+étaient cuirassés de grec et de latin. Quand nous prétendons lutter
+contre ces savants, nous montrons ce qui nous manque «dans cette
+monarchie DOCTE ET CONQUÉRANTE», dit Bossuet. Le Père Mabillon procède
+méthodiquement; il ne laisse rien derrière lui; rechercheur expérimenté,
+il fouille partout: il ne fait pas un pas qu’il ne force un siècle à se
+lever. Intime confident des chroniques, il dit comme l’abbé Lacordaire:
+«Le temps tiendra la plume après moi.»
+
+Il s’adresse aux jeunes religieux bénédictins de la congrégation de
+Saint-Maur:
+
+«C’est à vous, mes très-chers frères, leur dit-il, que je me sens obligé
+d’offrir cet ouvrage; puisque c’est particulièrement pour vous qu’il a
+été entrepris et composé. Je vous prie de bien considérer que je ne
+prétends pas faire ici de nos monastères de pures académies de science:
+si le grand apôtre faisait gloire de n’en avoir point d’autre que celle
+de Jésus Christ crucifié, nous ne devons point aussi avoir d’autre but
+dans nos études: il est vrai, et saint Paul l’a dit, que la science sans
+la charité enfle, mais il est certain aussi qu’avec le secours de la
+grâce rien n’est plus propre à nous conduire à l’humilité, parce que
+rien ne nous fait mieux connaître notre néant, notre corruption et nos
+misères.»
+
+L’illustre savant s’était mis à l’abri des reproches de Rancé par cette
+ingénieuse interprétation de l’étude. Jusque dans la manière dont il
+imprime son traité, il semble avoir contracté dans des lettres
+majuscules quelque chose du caractère monumental des inscriptions. Il
+écarte pour les théologiens scolastiques les questions de la puissance
+_obédiencielle_ et de la façon dont le feu matériel agit sur les damnés,
+puis il entre en matière: «Ce qui m’avait fait balancer d’abord, dit-il
+dans son avant-propos, sur la composition de mon ouvrage, c’est que le
+grand serviteur de Dieu qui fait aujourd’hui tant d’honneur à l’état
+monastique s’est expliqué d’une manière si noble et si relevée sur ce
+sujet, qu’il est malaisé de réussir après lui. L’on pourra cependant
+demeurer d’accord avec lui que si tous les solitaires étaient comme les
+siens, et si l’on était assuré d’avoir toujours des supérieurs aussi
+éclairés que lui, il ne serait pas beaucoup nécessaire que les
+solitaires s’appliquassent aux études, puisqu’en ce cas leur supérieur
+leur tiendrait lieu de livres. Mais il est difficile, pour ne pas dire
+impossible, que toutes les communautés aient cet avantage.»
+
+Après cette sainte courtoisie, Mabillon continue: la raison et le savoir
+l’appelaient à triompher. Il affirme que les moines sont obligés de
+vaquer à l’étude, que les grands hommes qui ont fleuri parmi les moines
+sont une preuve que l’on cultivait les lettres chez eux, que les
+bibliothèques des monastères sont une autre preuve des études qui s’y
+faisaient. Il parle de l’institution de l’abbaye du Bec et des
+Chartreux. Il montre que les monastères de l’Orient s’occupaient aussi
+de lettres: témoin saint Basile, saint Chrysostome, saint Jérôme,
+Ruffin, Cassien et son compagnon Germain, Marc le solitaire, et saint
+Nil. Il rappelle le monastère de Lérins dans l’Occident, l’abbaye du
+mont Cassin, le monastère de Saint-Colomban, les écoles attachées aux
+cathédrales et aux monastères, les savants qui sortirent de ces écoles,
+le fameux Gerbert, Loup de Ferrières, Lanfranc, Anselme; il fait voir
+que les moines, occupés à transcrire les ouvrages des anciens, nous les
+ont conservés, que les religieux mêmes s’occupaient de les transcrire;
+que les conciles et les papes, loin de défendre les études aux moines,
+les ont, au contraire, obligés à ces études; il ne faut, pour la
+conviction de la France, que l’autorité de Charlemagne et de saint
+Louis.
+
+L’érudition toujours sûre déborde dans le _Traité des études
+monastiques_. L’auteur descend aux plus petits préceptes: il apprend à
+reposer sa voix à propos dans les lectures; il insiste surtout sur la
+brièveté, quoique lui-même soit un peu long: un court _Hic jacet
+Sugerius abbas_ vaut mieux, dit-il, qu’une verbeuse inscription.
+Prononcez en français _incontinent après_, au lieu d’_incontinen après_;
+_saintes âmes_, au lieu de _saint âmes_.
+
+«Ceux qui confèrent les manuscrits avec un imprimé, ajoute l’érudit,
+doivent, pour la facilité de ceux qui s’en serviront, marquer la page et
+le nombre de la ligne de l’imprimé où tombe la correction ou la diverse
+leçon; et afin qu’ils ne soient pas obligés de compter à chaque fois les
+lignes, ils pourront faire une échelle de carton ou de papier sur
+laquelle ils marqueront le nombre des lignes dans la même distance
+qu’elles sont dans l’imprimé.»
+
+Merveilleux siècle où Mabillon, oubliant son sujet, se change en un
+pauvre pédagogue, où Bossuet, devenant un prêtre habitué de paroisse,
+fait le catéchisme aux petits enfants de son diocèse!
+
+Il n’y a aucune éloquence dans le _Traité des études monastiques_ opposé
+aux sentiments de Rancé, mais une raison supérieure, une mansuétude
+touchante, je ne sais quoi qui gagne le cœur: «Écrivons donc, dit-il en
+finissant, et composons tant que nous voudrons, et travaillons pour les
+autres. Si nous ne sommes pénétrés de ces sentiments, nous travaillons
+en vain, et nous ne rapporterons de notre travail qu’une funeste
+condamnation. Tout passe, excepté la charité: _Quotidiè morimur,
+quotidiè commutamur, et tamen æternos nos esse credimus._»
+
+Rancé prit feu en se sentant attaqué par Mabillon: sa réponse est aussi
+érudite que celle du bénédictin, mais elle est sophistique. Si le
+supérieur de la Trappe n’a pas raison, il se soutient par une éloquence
+qu’il tire de sa passion pour les souffrances. Il adresse sa réponse à
+ses frères trappistes, comme Mabillon avait dédié son ouvrage à ses
+jeunes confrères.
+
+«Comme Dieu m’a chargé, mes frères, leur dit-il, de veiller incessamment
+à la garde de vos âmes, je me sens obligé de vous dire que depuis peu il
+paraît un livre qui attaque une vérité que nous vous avons enseignée
+comme une des plus importantes et des plus nécessaires pour maintenir la
+régularité dans les cloîtres. Le dessein de l’auteur est de prouver que
+l’étude des sciences est nécessaire à l’état monastique; je vous avoue
+que ce qui me fait le plus de peine dans l’obligation où je suis de vous
+expliquer mes pensées sur ce sujet, afin de vous préserver d’une opinion
+qui m’a paru si dangereuse, c’est que j’estime et que je considère celui
+qui a composé cet ouvrage, et qu’il s’attire une recommandation
+particulière par sa vertu comme par sa doctrine.»
+
+Quelle différence de ce public compétent et choisi à celui auquel nous
+nous adressons maintenant!
+
+Rancé reprend une à une les propositions de Mabillon, et les réfute à
+son tour par des exemples. Comme il y a nécessairement des parties
+faibles dans un grand ouvrage, l’abbé les saisit avec habileté: «On
+loue, mes frères, dit-il, on loue Marc, disciple, à ce que l’on dit, de
+saint Benoît, de ce qu’il faisait bien des vers! Quelle louange pour un
+moine! Je suis assuré que saint Benoît ne lui avait pas légué cette
+science par son testament, ni qu’il ne la lui avait pas enseignée par
+son exemple. Quelle qualité pour un solitaire d’être poète!
+
+»Loup, abbé de Ferrières, a tort de prier le pape Benoît III de lui
+envoyer le livre de l’Orateur de Cicéron, les douze livres de
+Quintilien, le Commentaire de Donat sur Térence: n’aurait-il pas mieux
+fait de gémir dans le fond de son cloître de ses propres péchés comme de
+ceux du monde, et de soutenir ses frères qui dans ce siècle de fer
+avaient besoin d’être secourus et d’être consolés!»
+
+Rancé se jette parmi les moines savants pour en rompre l’ordonnance; il
+ne s’aperçoit pas qu’il les fait aimer: il rit de Hubald, auteur de cent
+trente vers à la louange des _chauves_. Rancé avait raison; mais
+qu’est-ce que cela prouve, sinon chez Rancé un reste de la raillerie du
+monde?
+
+Mabillon ne se tint pas pour vaincu; il répliqua dans ses _Réflexions_.
+Il amoncela de nouvelles preuves en faveur des études monastiques. Ces
+ouvrages de Mabillon ne sont point écrits avec emportement; une
+attention sage, pleine de modération et de retenue, une piété tendre,
+une science humble et modeste, une sainte politesse règnent partout. Il
+finit par ces paroles touchantes:
+
+«J’ai tâché de garder toutes les règles de la modération; mais je
+n’oserais me flatter qu’il ne me soit rien échappé de contraire et que
+je n’aie trahi en cela mes intentions les plus pures et les plus
+droites. Que ne pouvez-vous voir mon cœur, mon révérend père (l’abbé de
+la Trappe)! car permettez-moi de vous adresser ces paroles à la fin de
+cet ouvrage, pour y connaître les dispositions où je suis et pour votre
+personne et pour votre maison. Je suis bien éloigné de désapprouver la
+conduite que vous y gardez envers vos religieux touchant les études;
+mais si vous les croyez assez forts pour s’en passer, n’ôtez pas aux
+autres un soutien dont ils ont besoin.
+
+»Que si vous jugiez à propos de répliquer à ces réflexions, je vous prie
+de prendre bien ma pensée comme je me suis efforcé de prendre la vôtre;
+mais, au nom de Dieu, demeurons-en là dans les termes de notre
+contestation. J’espère que Dieu me fera la grâce de n’entrer jamais dans
+ces sortes de détails. Quelque chose qu’on puisse me dire et que je
+puisse apprendre, je n’en ferai jamais aucun autre usage que de les
+sacrifier à la paix et à la charité chrétienne. Écrivez donc, si vous
+voulez, contre l’abus que l’on peut faire de l’étude et de la science,
+mais épargnez en même temps l’une et l’autre, parce qu’elles sont bonnes
+en elles-mêmes et que l’on en peut faire un très-bon usage dans les
+communautés religieuses. C’est la charité qui, unissant les travaux des
+uns avec l’étude des autres par l’union de leurs cœurs, fait que ceux
+qui étudient participent au mérite du travail de leurs frères, et que
+ceux qui travaillent profitent des lumières de ceux qui étudient. Je
+souhaite de tout mon cœur que ce soit là notre partage aux uns et aux
+autres; heureux si ce pouvait être là le fruit de nos disputes, et si,
+nos sentiments étant partagés au sujet de la science, ils demeuraient
+réunis au moins dans l’esprit de charité. Pardonnez-moi, mon révérend
+père, car il faut finir par les paroles du saint docteur; pardonnez-moi
+si j’ai parlé avec quelque sorte de liberté, et soyez persuadé que je ne
+l’ai fait par aucun dessein de vous blesser: _non ad contumeliam tuam,
+sed ad defensionem meam_. Néanmoins, si je me suis trompé en cela même,
+je vous prie encore de me le pardonner.»
+
+Ce ne sont pas là de ces modesties ostentatrices qui se glorifient.
+Mabillon parle à pleine ouverture de cœur; aucun arrière amour-propre ne
+corrompt la sincérité de ses aveux: tels sont les fruits de la religion.
+Il y a loin de cette douceur à cette amertume du savoir, telle qu’on la
+sent dans les contentions de Milton et de Saumaise et dans les jugements
+de Scaliger.
+
+Les actions confirmèrent les paroles; et l’on trouve Mabillon à la
+Trappe, suivi et accompagné avec respect par Rancé. Le 4 juin 1693,
+Rancé écrit à l’abbé Nicaise: «Le P. Mabillon est venu ici depuis sept à
+huit jours seulement. L’entrevue s’est passée comme elle le devait; il
+est malaisé de trouver tout ensemble plus d’humilité et plus d’érudition
+que dans ce bon père.»
+
+Bossuet, avec son bon sens, avait éclairé le point de la difficulté, en
+distinguant l’état de solitaire et l’état de cénobite.
+
+La dispute ne s’éteignit pas là: les moines savants avaient pris les
+armes. D. Claude de Vert, sous le nom de frère Colombart, se jeta dans
+la mêlée. L’infatigable Rancé répondit toujours. Quatre lettres du P.
+Sainte-Marthe parurent, auxquelles Rancé répliqua par une courte lettre
+adressée à Santeuil, juge placé avec ses belles poésies latines sur la
+frontière des deux Parnasses.
+
+Au surplus, l’éloignement pour les lettres qu’éprouvait Rancé s’est
+retrouvé chez plusieurs hommes et même des hommes de son temps; ils
+avaient appris à mépriser ce qu’ils avaient d’abord recherché. Boileau
+écrivait à Brienne: «C’est très-philosophiquement et non chrétiennement
+que les vers me paraissent une folie. C’est vainement que votre berger
+en soutane, je veux dire M. de Maucroix, déplore la perte du _Lutrin_.
+Si quelque raison me le fait jamais déchirer, ce ne sera pas la
+dévotion, mais le peu d’estime que j’en fais, aussi bien que de tous mes
+ouvrages. Vous me direz peut-être que je suis aujourd’hui dans un grand
+accès d’humilité; point du tout: jamais je ne fus plus orgueilleux; car,
+si je fais peu de cas de mes ouvrages, j’en fais encore bien moins de
+ceux de nos poètes d’aujourd’hui, dont je ne puis plus lire ni entendre
+pas un, fût-il à ma louange.»
+
+Que dirait donc le critique, maintenant qu’il n’y a pas un de nous, long
+ou écourté qu’il soit, qui ne se pense assuré d’aller aux astres? Pour
+moi, tout épris que je puisse être de ma chétive personne, je sais bien
+que je ne dépasserai pas ma vie. On déterre dans des îles de Norvége
+quelques urnes gravées de caractères indéchiffrables. A qui
+appartiennent ces cendres? Les vents n’en savent rien.
+
+Mabillon, né le 23 novembre 1632, à Saint-Pierre-Mont, village du
+diocèse de Reims, mourut sept ans après Rancé, le 27 décembre 1707. En
+apprenant cette mort, Clément XI dit «que Mabillon devait être inhumé
+dans le lieu le plus distingué, parce qu’on ne manquerait pas de
+demander où il avait été déposé: _Ubi posuistis eum?_»
+
+Les restes du savant, après avoir été conservés au Musée des _monuments
+français_, ont été reportés, au mois de février 1819, à l’abbaye de
+Saint-Germain-des-Prés. Notre maître à tous, M. Augustin Thierry, a
+écrit ces paroles sur le premier monument de notre monarchie:
+découvrons-nous avec respect pour entrer dans le caveau funèbre: «Cette
+église fut le tombeau des princes mérovingiens; son pavé subsiste; et,
+dans l’enceinte de l’édifice, rebâti plusieurs fois, il garde encore la
+poussière des fils du conquérant de la Gaule. Si ces récits valent
+quelque chose, ils augmenteront le respect de notre âge pour l’antique
+abbaye royale, maintenant simple paroisse de Paris; et peut-être
+joindront-ils une émotion de plus aux pensées qu’inspire ce lieu de
+prières, consacré il y a treize cents ans.»
+
+L’édit de Nantes fut révoqué en 1685 au mois d’août; les cent
+cinquante-huit articles avaient été successivement cancellés par des
+lois. A ce propos, l’abbé de Rancé écrivait: «C’est un prodige que le
+roi a fait contre l’extirpation de l’hérésie. Il fallait pour cela une
+puissance et un zèle qui ne fût pas moins grand que le sien. Le temple
+de Charenton détruit, et nul exercice de religion dans le royaume, c’est
+une espèce de miracle que nous n’eussions pas cru voir de nos jours.»
+
+La renommée de l’abbaye de la Trappe avait franchi les mers; un
+missionnaire était arrivé de la Chine tout exprès pour voir le saint
+solitaire. Prêt à retourner aux Indes, Rancé lui écrivit; et M. de
+Chaumont, ainsi se nommait-il, emporta cette lettre comme une relique
+protectrice: «Je ne saurais penser qu’avec étonnement, dit Rancé,
+qu’étant près de faire naufrage, la Trappe vous ait été présente, et que
+contre toute votre attente vous ayez espéré vous y voir. Le moyen, après
+cela, de ne pas vous suivre jusqu’aux extrémités de la terre? Allez
+donc, monsieur, où Dieu vous a destiné; ne doutez pas qu’en lui gagnant
+des âmes vous ne sauviez la vôtre, et que vous ne soyez du nombre de
+ceux qu’il a promis de couvrir de sa protection par l’entremise de ses
+anges.»
+
+Le P. Chaumont lui répondit: «Je conserverai votre chère lettre comme le
+gage précieux de la part que vous voulez bien me donner et à tous mes
+chers confrères dans vos travaux et dans vos prières; elle me sera comme
+un pilote assuré et comme ma garde fidèle dans le cours de mon voyage,
+et un puissant asile dans toutes les adversités qui me pourront
+survenir. J’en laisserai une copie dans le monastère de Siam; quant à
+l’original, je ne le quitterai jamais qu’à la mort.»
+
+M. de Chaumont écrivit en 1691 à un religieux de la Trappe: «Passant de
+la côte de Coromandel à la Chine, et faisant route par le vieux détroit
+de Sineanpou, le 24 août notre navire se trouva à sec sur des rochers
+depuis la proue jusqu’au grand mât, quoiqu’il y eût plusieurs brasses
+d’eau sous la poupe; il fut tellement renversé que le grand mât touchait
+presque à l’eau. Alors tous se crurent perdus, nonobstant leurs efforts.
+Pendant ce temps-là, les sages et obligeantes promesses que notre saint
+abbé m’avait fait de faire des prières particulières pour moi me
+revinrent si vivement dans la pensée, qu’elles me causèrent une
+confiance extraordinaire; et dans mes prières j’avais une idée si forte
+de ce saint homme qu’il me semblait le voir et sentir qu’il fortifiait
+l’espérance que j’avais d’aborder à la Chine. Ce qui me faisait dire à
+mon confrère qu’il eût bon courage, et qu’avec le secours de
+Notre-Seigneur et les prières du saint abbé de la Trappe nous
+arriverions. Tout à coup le navire retourna dans son assiette, à la
+faveur de la marée, sans avoir fait aucune perte.»
+
+Le P. Chaumont appartenait à ces grandes missions des jésuites de la
+Chine qui pensèrent nous ouvrir la route de Nankin.
+
+Ainsi les mers et les naufrages entrent à la Trappe, comme le siècle de
+Louis XIV y était entré, par des bois où l’on entend à peine un son. La
+manière dont les hommes de ce temps voyaient le monde ne ressemblait pas
+à celle dont nous l’apercevons aujourd’hui. Il ne s’agissait jamais pour
+ces hommes d’eux-mêmes: c’était toujours de Dieu dont ils parlaient. Ces
+souvenirs que Rancé envoyait aux océans par un missionnaire se
+rattachaient à son arrière vie, lorsqu’il avait songé à cacher ses
+blessures parmi les pasteurs de l’Himalaya. Tous les rivages sont bons
+pour pleurer. Il aurait vu, s’il avait suivi ses premiers desseins, ces
+rizières abandonnées quand l’homme qui les sema est passé depuis
+long-temps; il aurait suivi des yeux ces Aras blancs qui se reposent sur
+les manguiers du tombeau de Tadjmahal; il aurait retrouvé tout ce qu’il
+eût aimé dans son jeune âge, la gloire des palmiers, leur feuillage et
+leurs fruits: il se serait associé à cet Indien qui appelle ses parents
+morts aux bouches du Gange, et dont on entend la nuit les chants
+tributaires qu’accompagnent les vagues de la mer Pacifique.
+
+On ne sait si Rancé avait entretenu un commerce de lettres avec
+l’abbesse des Clairets, comme il en avait entretenu un avec Louise Roger
+de La Mardellière, mère du comte de Charnz par Gaston. Peut-être qu’en
+cherchant bien on pourrait retrouver quelques-unes des lettres que Rancé
+écrivait dans sa jeunesse à madame de Montbazon, mais je n’ai plus le
+temps de m’occuper de ces erreurs. Pour m’enquérir des printemps il
+faudrait en avoir. Viendront les jeunes gens qui auront le loisir de
+chercher ce que j’indique. Le temps a pris ses mains dans les miennes;
+il n’y a plus rien à cueillir dans des jours défleuris.
+
+On trouve dans le _Menagiana_ ce que Ménage pensait de Rancé: «Je ne
+lis, dit-il, jamais les ouvrages de M. de la Trappe qu’avec admiration:
+c’est l’homme du royaume qui écrit le mieux; son style est noble,
+sublime, inimitable; son érudition profonde en matière de régularité,
+ses recherches curieuses, son esprit supérieur, sa vie irréprochable, sa
+réforme un ouvrage de la main du Très-Haut.»
+
+Une lettre de madame de Maintenon, 29 juin 1698, nous apprend un voyage
+de son frère à la Trappe; elle ajoute: «J’envie le bonheur de mon frère
+d’avoir vu ce qu’il y a de plus édifiant dans l’Église et d’avoir
+entendu celui dont Dieu s’est servi pour établir ce nombre de saints qui
+ne paraissent plus tenir à la terre.»
+
+Ainsi tout s’occupait de Rancé depuis le génie jusqu’à la grandeur,
+depuis Leibnitz jusqu’à madame de Maintenon.
+
+Le style de Rancé n’est jamais jeune, il a laissé la jeunesse à madame
+de Montbazon. Dans les œuvres de Rancé, le souffle du printemps manque
+aux fleurs; mais en revanche quelles soirées d’automne! qu’ils sont
+beaux ces bruits des derniers jours de l’année!
+
+Rancé a beaucoup écrit; ce qui domine chez lui est une haine passionnée
+de la vie; ce qu’il y a d’inexplicable, ce qui serait horrible si ce
+n’était admirable, c’est la barrière infranchissable qu’il a placée
+entre lui et ses lecteurs. Jamais un aveu, jamais il ne parle de ce
+qu’il a fait, de ses erreurs, de son repentir. Il arrive devant le
+public sans daigner lui apprendre ce qu’il est; la créature ne vaut pas
+la peine qu’on s’explique devant elle: il renferme en lui-même son
+histoire, qui lui retombe sur le cœur. Il enseigne aux hommes une
+brutalité de conduite à garder envers les hommes; nulle pitié de leurs
+maux. Ne vous plaignez pas, vous êtes faits pour les croix, vous y êtes
+attachés, vous n’en descendrez pas; allez à la mort, tâchez seulement
+que votre patience vous fasse trouver quelque grâce aux yeux de
+l’Éternel. Rien de plus désespérant que cette doctrine, mélange de
+stoïcisme et de fatalité, qui n’est attendrie que par quelques accents
+de miséricorde qui s’échappent de la religion chrétienne. On sent
+comment Rancé vit mourir tant de ses frères sans être ému, comment il
+regardait le moindre soulagement offert aux souffrances comme une
+insigne faiblesse et presque comme un crime. Un évêque avait écrit à
+Rancé sur une abbesse qui avait besoin d’aller aux eaux, l’abbé lui
+répond:
+
+«Le mieux que nous puissions faire, quand nous voyons mourir les autres
+est de nous persuader qu’ils ont fait un pas qu’il nous faut faire dans
+peu, qu’ils ont ouvert une porte qu’ils n’ont point refermée. Les hommes
+partent de la main de Dieu, il les confie au monde pour peu de moments;
+lorsque ces moments sont expirés, le monde n’a plus droit de les
+retenir, il faut qu’il les rende. La mort s’avance, et l’on touche à
+l’éternité dans tous les instants de la vie. On vit pour mourir; le
+dessein de Dieu, lorsqu’il nous donne la jouissance de la lumière, est
+de nous en priver. On ne meurt qu’une fois, on ne répare point par une
+seconde vie les égarements de la première: ce que l’on est à l’instant
+de la mort, on l’est pour toujours.»
+
+Cette langue du dix-septième siècle mettait à la disposition de
+l’écrivain, sans effort et sans recherche, la force, la précision et la
+clarté, en laissant à l’écrivain la liberté du tour et le caractère de
+son génie. On trouve cette description du silence imprimée dans la
+vingt-neuvième instruction de Rancé:
+
+«La solitude est peu utile sans le silence, car on ne se sépare des
+hommes que pour parler à Dieu, en interrompant tout entretien avec les
+créatures.
+
+»Le silence est l’entretien de la Divinité, le langage des anges,
+l’éloquence du ciel, l’art de persuader Dieu, l’ornement des solitudes
+sacrées, le sommeil des sages qui veillent, la plus solide nourriture de
+la providence, le lit des vertus; en un mot, la paix et la grâce se
+trouvent dans le séjour d’un silence bien réglé.»
+
+Rancé serait un homme à chasser de l’espèce humaine s’il n’avait partagé
+et surpassé les rigueurs qu’il imposait aux autres: mais que dire à un
+homme qui répond par quarante ans de désert, qui vous montre ses membres
+ulcérés, qui, loin de se plaindre, augmente de résignation à mesure
+qu’il augmente de douleur? C’était ainsi qu’il fermait la bouche à ses
+adversaires, que Port-Royal et tous ses saints reculaient devant lui,
+qu’il faisait fuir ses ennemis en leur montrant la tête de la pénitence.
+Il voulait que tous les pécheurs mourussent avec lui; comme les fameux
+capitaines, il ne comptait pas les morts, mais la victoire. Je vous ai
+parlé de son fameux traité _De la sainteté monastique_: dans toutes ses
+pensées, extraites de ses différentes œuvres et recueillies par
+Marsollier, on ne retrouve que des redites de la même idée; c’est
+toujours dur, mais admirablement exprimé.
+
+A la tête d’un manuscrit de 206 pages à 26 lignes la page, venu
+d’Alençon, où ce manuscrit avait été transporté après la destruction de
+la Trappe, est écrite, par un moine, la note suivante: «Ce livre est
+écrit de la propre main de notre révérend et très-saint père dom
+Armand-Jean, notre réformateur de la Trappe, qui, pour notre malheur,
+mourut le mois passé, 31 octobre 1700, comme il avait vécu.» Moreri cite
+le 26 octobre, la _Gallia christiana_ le 27, une lettre de Bossuet
+mentionne le 29, et la note ci-dessus le 31 octobre. Cette note me
+semblerait devoir faire autorité, et c’est ce que pense aussi le
+bibliothécaire d’Alençon sous la date du 3 août 1819; le Père Le Nain
+dit formellement que Rancé expira le 27 du mois d’octobre, à deux heures
+après midi, à l’âge de soixante-quinze ans, après en avoir passé
+trente-sept dans la solitude. Le manuscrit cité me semble être de la
+jeunesse de Rancé, et renferme ses études sur la Trinité, c’est-à-dire
+des recherches sur ce qu’en avaient dit Platon, Justin, Clément
+d’Alexandrie, sans oublier les hymnes d’Orphée; grandes recherches que
+ne faisait point Rancé à la Trappe et qui sont visiblement de sa
+jeunesse. L’écriture de l’ouvrage inédit que je cote est d’un jeune
+homme; le grec est facile à lire, presque toutes les lettres compliquées
+sont remplacées par des lettres simples. Rancé remarque que le Symbole
+de Nicée a ajouté au _Credo_ le mot _fils_.
+
+Rancé avait voulu l’obscurité, et c’est un moine, son compagnon, qui ne
+signe point, qui se trompe même d’année, ayant mis 1600 pour 1700, qui
+nous apprend sa mort, laquelle n’importe aujourd’hui à personne.
+
+Rancé a écrit prodigieusement de lettres. Si on les imprimait jamais
+avec ses œuvres, on verrait qu’une seule idée a dominé sa vie;
+malheureusement on n’aurait pas les lettres qu’il écrivait avant sa
+conversion et qu’au moment de sa vêture il ordonna de brûler. Ce serait
+seulement une étude remarquable par la différence des correspondants
+auxquels il s’adressa, mais toujours avec une idée fixe. Les réponses à
+ces lettres seraient plus variées encore et toucheraient à tous les
+points de la vie. Il s’est formé une solitude dans les épîtres de Rancé
+comme la solitude dans laquelle il enferma son cœur.
+
+Les recueils épistolaires, quand ils sont longs, offrent les
+vicissitudes des âges: il n’y a peut-être rien de plus attachant que les
+longues correspondances de Voltaire, qui voit passer autour de lui un
+siècle presque entier.
+
+Lisez la première lettre, adressée en 1715 à la marquise de Mimeure, et
+le dernier billet écrit le 26 mai 1778, quatre jours avant la mort de
+l’auteur, au comte de Lally-Tolendal; réfléchissez sur tout ce qui a
+passé dans cette période de soixante-trois années. Voyez défiler la
+procession des morts: Chaulieu, Cideville, Thiriot, Algarotti,
+Genonville, Helvétius; parmi les femmes, la princesse de Bareith, la
+maréchale de Villars, la marquise de Pompadour, la comtesse de Fontaine,
+la marquise du Châtelet, madame Denis, et ces créatures de plaisir qui
+traversent en riant la vie, les Lecouvreur, les Lubert, les Gaussin, les
+Sallé.
+
+Quand vous suivez cette correspondance, vous tournez la page, et le nom
+écrit d’un côté ne l’est plus de l’autre; un nouveau Genonville, une
+nouvelle du Châtelet paraissent, et vont, à vingt lettres de là,
+s’abîmer sans retour: les amitiés succèdent aux amitiés, les amours aux
+amours.
+
+L’illustre vieillard, s’enfonçant dans ses années, cesse d’être en
+rapport, excepté par la gloire, avec les générations qui s’élèvent; il
+leur parle encore désert de Ferney, mais il n’a plus que sa voix au
+milieu d’elles; qu’il y a loin des vers au fils unique de Louis XIV:
+
+ Noble sang du plus grand des rois,
+ Son amour et notre espérance, etc.,
+
+aux stances à madame Lullin, et non pas madame Du Deffant:
+
+ Eh quoi! vous êtes étonnée
+ Qu’au bout de quatre-vingt hivers
+ Ma muse, faible et surannée,
+ Puisse encor fredonner des vers!
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Quelquefois un peu de verdure
+ Rit sous les glaçons de nos champs;
+ Elle console la nature,
+ Mais elle sèche en peu de temps!
+
+Le roi de Prusse, l’impératrice de Russie, toutes les grandeurs, toutes
+les célébrités de la terre reçoivent à genoux, comme un brevet
+d’immortalité, quelques mots de l’écrivain qui vit mourir Louis XIV,
+tomber Louis XV et régner Louis XVI, et qui, placé entre le grand roi et
+le roi martyr, est à lui seul toute l’histoire de France de son temps.
+
+Mais peut-être qu’une correspondance particulière entre deux personnes
+qui se sont aimées offre encore quelque chose de plus triste; car ce ne
+sont plus les _hommes_, c’est l’_homme_ que l’on voit.
+
+D’abord les lettres sont longues, vives, multipliées; le jour n’y suffit
+pas: on écrit au coucher du soleil; on trace quelques mots au clair de
+la lune, chargeant sa lumière chaste, silencieuse, discrète, de couvrir
+de sa pudeur mille désirs. On s’est quitté à l’aube; à l’aube on épie la
+première clarté pour écrire ce que l’on croit avoir oublié de dire.
+Mille serments couvrent le papier, où se reflètent les roses de
+l’aurore; mille baisers sont déposés sur les mots qui semblent naître du
+premier regard du soleil: pas une idée, une image, une rêverie, un
+accident, une inquiétude qui n’ait sa lettre.
+
+Voici qu’un matin quelque chose de presque insensible se glisse sur la
+beauté de cette passion, comme une première ride sur le front d’une
+femme adorée. Le souffle et le parfum de l’amour expirent dans ces pages
+de la jeunesse, comme une brise le soir s’endort sur des fleurs: on s’en
+aperçoit et l’on ne veut pas se l’avouer. Les lettres s’abrègent,
+diminuent en nombre, se remplissent de nouvelles, de descriptions, de
+choses étrangères; quelques-unes ont retardé, mais on en est moins
+inquiet; sûr d’aimer et d’être aimé, on est devenu raisonnable; on ne
+gronde plus, on se soumet à l’absence. Les serments vont toujours leur
+train; ce sont toujours les mêmes mots, mais ils sont morts; l’âme y
+manque: _je vous aime_ n’est plus là qu’une expression d’habitude, un
+protocole obligé, le _j’ai l’honneur d’être_ de toute lettre d’amour.
+Peu à peu le style se glace, ou s’irrite, le jour de poste n’est plus
+impatiemment attendu; il est redouté; écrire devient une fatigue. On
+rougit en pensée des folies que l’on a confiées au papier; on voudrait
+pouvoir retirer ses lettres et les jeter au feu. Qu’est-il survenu?
+Est-ce un nouvel attachement qui commence ou un vieil attachement qui
+finit? N’importe: c’est l’amour qui meurt avant l’objet aimé. On est
+obligé de reconnaître que les sentiments de l’homme sont exposés à
+l’effet d’un travail caché; fièvre du temps qui produit la lassitude,
+dissipe l’illusion, mine nos passions et change nos cœurs, comme elle
+change nos cheveux et nos années. Cependant il est une exception à cette
+infirmité des choses humaines; il arrive quelquefois que dans une âme
+forte un amour dure assez pour se transformer en amitié passionnée, pour
+devenir un devoir, pour prendre les qualités de la vertu; alors il perd
+sa défaillance de nature, et vit de ses principes immortels.
+
+Il ne faut pas séparer des ouvrages de Rancé les instructions de saint
+Dorothée traduites du grec pour les instructions des pères de la Trappe.
+Saint Dorothée se convertit à la vue d’un tableau, comme Énée retrouva
+les souvenirs de Troie dans les palais de Carthage. Ce tableau
+représentait les divers tourments des pécheurs aux enfers: une dame
+d’une majesté et d’une beauté extraordinaires se montra tout à coup
+auprès de Dorothée, lui expliqua le tableau et disparut. On voit comme
+les souvenirs de Virgile s’étaient empreints jusque dans les
+imaginations de l’Orient, si toutefois l’Orient n’était pas à la source
+de ces souvenirs. Les instructions de saint Dorothée sur les jugements,
+sur les accusations de soi-même, sur le souvenir des injures, sur les
+habitudes, sont écrites dans la traduction de Rancé avec onction et
+intérêt. Un jour, selon une de ces histoires, un des frères vint trouver
+son abbé dans le désert et lui dit: «Ayez pitié de moi, mon père, parce
+que je dérobe et que je mange ensuite ce que j’ai dérobé.--Et pourquoi?
+dit saint Dorothée, est-ce que vous avez faim?--Oui, mon père,
+répondit-il; ce que l’on donne à la table commune ne me suffit pas.» On
+doubla pitance du solitaire, et il dérobait toujours. Ce pauvre frère
+savait que le larcin est un péché, il en pleurait, et toutefois il se
+laissait entraîner.
+
+D’Andilly n’avait laissé à Rancé que l’histoire de Dorothée à traduire:
+c’était un mauvais grec d’Asie du troisième siècle, difficile à
+entendre, et dont il n’existait qu’une paraphrase infidèle. J’ai vu
+entre Jaffa et Gaza le désert qu’avait habité Dorothée: il n’y avait
+point les soixante-dix palmiers et les douze fontaines.
+
+Une suite de souffrances renouvelées obligèrent enfin Rancé de se
+démettre de son abbaye. On était si abattu sous la majesté de Louis XIV,
+que des solitaires mêmes ne se pouvaient empêcher de faire entendre le
+langage de la flatterie usité à Versailles. Ce n’était pas chose si
+aisée qu’on se l’imagine que de faire agréer la démission d’un
+trappiste; derrière cette démission se reproduisait la question de
+l’_abbé commendataire_ ou de l’_abbé régulier_. La sainteté inspirait à
+Rancé une adresse particulière sitôt que se renouvelaient des
+contestations: le chef de l’ordre de Cîteaux en appelait-il au pape,
+Rancé en appelait au roi. Louis XIV évoquait l’affaire à son conseil,
+et, sans donner gain de cause à l’une des parties, rétablissait
+l’équilibre. La cour se partageait; elle prenait un vif intérêt à ces
+démêlés du cloître; un grand saint avait autant de crédit qu’un grand
+seigneur; une gravité commune faisait que l’austérité de la religion
+communiquait de l’importance aux affaires du monde, et que les affaires
+du monde donnaient une vivacité utile aux intérêts de la religion.
+
+Rancé avait consenti à se charger de la conduite spirituelle de l’abbaye
+des Clairets, monastère de femmes dépendant de la Trappe. Il était
+gouverné par Eugénie-Françoise d’Étampes de Valence, d’une plus illustre
+famille que celle de cette duchesse d’Étampes appelée la plus savante
+des belles et la plus belle des savantes. On voit dans des lettres du
+temps qu’on allait à cette abbaye par Nogent-le-Rotrou.
+
+L’abbesse des Clairets était d’une morgue presque ridicule, même dans
+ces temps d’aristocratie. Elle disait de dom Zozime qu’il ne méritait
+pas seulement d’être son laquais, parce que ce n’était que le fils d’un
+bourgeois de Bellème.
+
+La visite de Rancé aux Clairets est du 16 février 1690; on possède
+encore, avec la carte de sa visite, les discours d’ouverture et de
+clôture. L’abbesse avait fait sonner la grosse cloche de l’abbaye
+aussitôt que Rancé parut dans le voisinage; cloche dont le son se perdit
+comme mille autres dans les bois qui n’existent plus; on trouve on ne
+sait quel charme dans ces accents qui annonçaient à des échos, muets
+depuis long-temps, le passage d’un homme sur la terre. L’abbesse s’était
+jetée à genoux devant le père à l’entrée de l’église. La carte de visite
+laissée dans le monastère faisait du bruit. Rancé avait dit que la
+lecture de l’Ancien Testament ne convenait pas à des religieuses: «Que
+voulez-vous, disait-il, que des filles obligées à une chasteté consommée
+lisent le Cantique des Cantiques, l’histoire de Suzanne, celle de Juda,
+de Thamar, de Judith, d’Ammon, de la violence faite à la femme du lévite
+dans Gabaon, le Lévitique, Ruth?»
+
+Lorsque Rancé s’énonçait, les religieux croyaient entendre
+très-sensiblement les anges chanter leurs mélodies. Sa parole était
+aussi persuasive que son caractère était inflexible. Elle fut pourtant
+écoutée presque sans fruit aux Clairets; car il détruisait par sa voix
+l’effet qu’il produisait par sa parole: c’est pourquoi l’on trouve une
+lettre rude qu’il écrivit à une religieuse de ce monastère. «Je vous
+avoue que j’ai été tout à la fois surpris de vous voir dans les
+dispositions et les pensées auxquelles je ne me serais point du tout
+attendu; car enfin qu’est-ce que Dieu pourrait faire davantage pour vous
+assurer contre la crainte de la mort, que de vous appeler dans un état
+qui doit vous donner de l’éloignement et du mépris pour la vie?»
+
+Fait pour le monde, l’abbé s’en séparait par la pénitence; mais au
+milieu de toutes ces douleurs de femme, il ne s’apercevait pas qu’en
+voulant faire retourner l’humanité aux rigueurs de l’Orient, il se
+trompait de siècle et de climat. Il n’avait pas de corbeaux pour nourrir
+ses anachorètes, de palmiers pour couronner leur tête, de lions pour
+creuser la fosse des Thaïs. Sa morale tombait dans ces méprises de notre
+poésie qui ne parle que de la cruauté des tigres, dans des forêts où
+nous n’apercevons que des chevreuils.
+
+Rancé retourna à la Trappe par un orage; les tonnerres accompagnaient
+majestueusement les faibles pas d’un vieillard. Les beaux temps du
+christianisme étaient finis: on croit entendre se refermer les portes
+d’un temple abandonné.
+
+L’abbesse d’une abbaye de Paris ayant lu l’ouvrage _De la Sainteté et
+des devoirs de la vie monastique_, ne voulut plus consentir qu’on
+introduisît la musique dans son couvent: elle en écrivit à Rancé; l’abbé
+répondit: «La musique ne convient point à une règle aussi sainte et
+aussi pure que la vôtre; est-il possible que vos sœurs soient si
+aveugles et aient les yeux tellement fermés qu’elles ne s’aperçoivent
+pas qu’elles introduiraient un abus dont elles doivent avoir un entier
+éloignement!»
+
+Rancé était de l’avis des magistrats de Sparte: ils mirent à l’amende
+Terpandre pour avoir ajouté deux cordes à sa lyre. Les nonnes
+persistèrent; le monde rit de ces discordes, qui pensèrent renverser une
+grande communauté. Le ciel mit fin aux divisions, comme Virgile nous
+apprend que l’on apaise le combat des abeilles: un peu de poussière
+jetée en l’air fit cesser la mêlée. Il survint aux religieuses qui
+voulaient chanter, des rhumes: elles reconnurent que la main de Dieu
+s’appesantissait sur elles. Rancé du reste avait raison: la musique
+tient le milieu entre la nature matérielle et la nature intellectuelle;
+elle peut dépouiller l’amour de son enveloppe terrestre ou donner un
+corps à l’ange: selon les dispositions de celui qui écoute, ses accords
+sont des pensées ou des caresses. A peine les poètes chrétiens de
+l’antiquité ont-ils permis qu’on fît entendre cette mélodie après eux,
+lorsqu’ils avaient réuni leur vie aux faisceaux des lyres brisées.
+
+Des médailles et des portraits de l’abbé de Rancé s’étant répandus,
+donnèrent naissance à de nouvelles calomnies; on le traita de superbe
+qui voulait éterniser sa mémoire. On fit courir des médailles portant
+d’un côté ces mots: _Restaurator monachorum_; et de l’autre un moine mal
+fait avec cette devise: _Labor improbus._
+
+Le P. Lami, un des commensaux de la Trappe, était demi-philosophe; il
+différait de Rancé sur beaucoup de sujets; il passait pour être l’homme
+de son ordre qui écrivait le mieux en français: il avait développé avec
+clarté les idées de Descartes. Au sujet des _Études monastiques_, il eut
+une discussion avec Rancé devant madame de Guise, et Mabillon raconte
+que Lami l’emporta sur Rancé[17]. Un ordre de Louis XIV imposa silence
+aux partis.
+
+ [17] Premier volume des Œuvres posthumes de Mabillon.
+
+S’il y a des libelles imprimés contre Rancé, il y en a d’autres qui sont
+restés manuscrits, en particulier une dissertation sur _les
+humiliations_, par l’abbé Leroy; elle se trouve à la bibliothèque de
+Sainte-Geneviève. L’abbé de Rancé répondait: «Vous savez combien de fois
+on m’a fait mort; on a vu que je ne laissais pas de vivre; on s’avise de
+dire que la vie de l’esprit est éteinte en moi; que véritablement j’ai
+une âme, mais que je ne raisonne plus.» On le pressait de mitiger la
+discipline de la Trappe, il répondait par ces quatre mots des
+Macchabées: «_Moriamur in simplicitate nostra._» On l’invitait à écrire
+les devoirs du chrétien, comme il avait écrit les devoirs de la vie
+monastique; il en traça des pages, puis il s’arrêta, disant: «Il ne me
+reste que quelques instants à vivre; le meilleur usage que j’en puisse
+faire, c’est de les passer dans le silence.»
+
+Rancé habita trente-quatre ans le désert, ne fut rien, ne voulut rien
+être, ne se relâcha pas un moment du châtiment qu’il s’infligeait. Après
+cela put-il se débarrasser entièrement de sa nature? Ne se retrouvait-il
+pas à chaque instant comme Dieu l’avait fait? Son parti pris contre ses
+faiblesses a fait sa grandeur; il avait composé de toutes ses faiblesses
+punies un faisceau de vertus. Selon l’historien de Saint-Luc, saint
+Bernard bâtit son édifice sur le fondement d’une grande innocence;
+Rancé, sur les ruines de son innocence perdue, mais réparée.
+
+Le rhumatisme qui d’abord lui avait saisi la main gauche, se jeta sur la
+droite, dans laquelle le chirurgien de madame de Guise travailla. Cette
+main devint inutile et contrefaite. Le malade avait une répugnance
+extrême de toute nourriture. Affligé d’une toux insupportable, d’une
+insomnie continuelle, de maux de dents cruels, d’enflures aux pieds, il
+se vit réduit pendant près de six années à passer ses jours à
+l’infirmerie dans une chaise, sans presque jamais changer de posture. Un
+frère convers le pressant de prendre un peu de nourriture, Rancé dit
+avec un sourire: «Voilà mon persécuteur.» Il n’employait ses frères qui
+regardaient comme un bonheur de le servir, qu’avec une extrême
+discrétion. Il souffrait la soif, n’osant leur demander à boire, de peur
+de les fatiguer. Lorsqu’on lui avait donné quelque chose, il en
+témoignait aussitôt sa reconnaissance par une inclination de tête en se
+découvrant. Il souffrait des douleurs aiguës que l’on n’aurait pas
+remarquées si l’on n’eût aperçu quelque changement sur son visage. Il
+avait fait mettre vis-à-vis de sa chaise dans l’infirmerie ces paroles
+du prophète: «Seigneur, oubliez mes ignorances et les péchés de ma
+jeunesse.» Ce fut pendant cette perpétuelle agonie qu’il composa son
+livre intitulé: _Réflexions sur les quatre évangélistes_.
+
+Rancé ne rencontra pas toujours des Mabillon, il eut des adversaires
+plus ignorants, par conséquent plus sûrs d’eux-mêmes. On lui apporta un
+matin une satire contre sa personne; il la lut, loua ce qu’il y trouva
+de bien, et dit: «Voilà une excellente préparation pour la messe.» Il
+allait à l’autel.
+
+Dans le remuement des choses diverses dont il avait été si long-temps le
+témoin, il avait toujours conservé sa paix. Pendant ses voyages, il se
+détournait le plus qu’il pouvait des grands chemins. Il suivait des
+sentiers au milieu des blés, tenant les yeux attachés sur le soleil prêt
+à se coucher parmi les moissons. Si par hasard il rencontrait quelque
+banne, il demandait la permission d’y monter. «Ce serait plutôt à moi,
+disait-il, de conduire cette charrette qu’à ce paysan, parce que,
+quoiqu’il soit pauvre, c’est un homme de bien. Moi, je suis toujours le
+plus malheureux de tous les pécheurs.» Il avertit ses frères des maux
+dont la maison était menacée. A l’anniversaire de sa profession d’abbé,
+des moines assemblés en chapitre firent à genoux cette protestation:
+«Nous protestons de garder notre sainte règle dans toute son étendue.»
+Rancé commença: il renonça de nouveau au monde pour ne s’occuper que des
+années éternelles.
+
+Les solitaires écrivirent en même temps au pape:
+
+«Il y a plusieurs années, très-saint père, que nous jouissons d’un grand
+et précieux trésor dans la personne de notre père abbé; mais il va nous
+être enlevé si votre sainteté ne se hâte de nous secourir. Il va à la
+mort avec joie; il ne veut rien prendre de ce qui pourrait réparer ses
+forces; il chante avec l’apôtre: Si la maison de terre que nous habitons
+vient à se dissoudre, Dieu nous donnera dans le ciel une demeure qui
+durera éternellement. Qu’il nous survive, qu’il nous ferme les yeux!» Le
+cardinal Cibo répondit au nom du pape que sa sainteté ordonnait que
+l’abbé de la Trappe eût à suspendre des austérités qui compromettaient
+sa vie.
+
+Le 2 de novembre de l’année 1694, Rancé mandait à l’abbé Nicaise: «Voilà
+M. Arnauld mort après avoir poussé sa carrière aussi loin qu’il l’a pu.
+Il a fallu qu’elle se soit terminée; voilà bien des questions finies.
+L’érudition de M. Arnauld et son autorité étaient d’un grand poids pour
+le parti heureux qui n’en a point d’autre que celui de Jésus-Christ;
+qui, mettant à part tout ce qui pourrait l’en séparer ou l’en distraire,
+même pour un moment, s’y attache avec tant de fermeté que rien ne soit
+capable de l’en déprendre.» Ce passage de la lettre de Rancé, si
+différent de ce qu’il avait écrit à M. de Brancas sur Arnauld, étant
+connu, ressuscita toutes les ardeurs. Rancé lui-même fut surpris du
+fracas que causaient ces quatre lignes. Au milieu de cette agitation, il
+écrivit de nouveau, le 27 janvier 1695, à l’abbé Nicaise: «J’ai reçu
+depuis deux jours une lettre de plus de vingt pages de votre bon ami le
+Père Quesnel: elle est toute remplie d’une dureté et d’une vivacité
+incompréhensibles; il prétend me prouver que j’ai flétri le nom de M.
+Arnauld, que je lui ai donné un coup de poignard après sa mort, que j’ai
+fait, autant qu’il était en mon pouvoir, une plaie mortelle à sa
+mémoire, et une infinité d’autres choses plus violentes les unes que les
+autres. Je n’ai jamais entendu parler d’une imagination aussi
+extraordinaire. Quand j’aurais écrit un volume contre la vie, la
+conduite et les sentiments de M. Arnauld, que je me fusse servi pour
+cela des expressions les plus injurieuses, il ne me traiterait pas d’une
+autre manière; il me demande des rétractations et des déclarations
+publiques, comme si j’avais de mon plein pouvoir rejeté hors de l’Église
+M. Arnauld après sa mort; il ajoute que toute la France attend une
+réparation de ma part, et si j’avais mis le feu à Port-Royal ou que je
+l’eusse renversé de fond en comble, il ne m’en dirait pas davantage.»
+
+Rancé avait raison, il n’avait pas mis le feu à Port-Royal; quant à la
+convenance de ses prévisions, c’était une convenance que se donnent
+facilement les hommes accoutumés à se servir de la plume. Pour ce qui
+est du grand Arnauld dont on ne lit plus les ouvrages, les dernières
+années de sa vie avaient affaibli le sérieux qui lui servait de
+bouclier. Caché à l’hôtel de Longueville, déguisé sous un habit gris,
+l’épée au côté, affublé d’une grande perruque, le vieux janséniste était
+nourri dans une chambre haute par l’aventurière de la Fronde. Il
+commettait mille imprudences. Madame de Longueville disait qu’elle
+aurait mieux aimé confier ses secrets à un libertin. Il ne voulait point
+de paix; il avait, disait-il, pour se reposer l’éternité tout entière.
+Lorsqu’on jouit d’une imposante renommée, il faut éviter les
+travestissements peu dignes.
+
+Au surplus les vertus de Rancé ôtaient la force à tous ses ennemis. Le
+P. Quesnel même, désavouant la lettre haute qu’il avait écrite à l’abbé
+de la Trappe, disait: «Ce n’est pas seulement parce qu’il y a plus de
+trente ans que je fais profession de l’honorer, mais plus encore parce
+qu’on doit du respect à l’esprit de Dieu qui règne dans ses serviteurs,
+de ne les pas contrister, de ne pas nuire à ces hommes en diminuant la
+réputation des ouvriers qu’il a daigné employer; je puis bien ne pas
+convenir de leur sentiment ni approuver toutes leurs démarches, mais je
+ne me dois jamais dispenser de les traiter avec respect.»
+
+Les tracasseries continuaient contre Rancé auprès et au loin, et il
+disait: _Ego sum vermis et non homo._ On voit des couplets contre lui
+dans le _Recueil de chansons_[18].
+
+ [18] Recueil de chansons, vol. VII, pag. 77, en 1692, vers sur
+ Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé, abbé régulier de Notre-Dame de
+ la Maison-Dieu de la Trappe de l’Étroite Observance de Cîteaux.
+
+Un témoin, ami de Rancé, le P. Le Nain, nous décrit ainsi ses travaux et
+les inquiétudes de son monastère:
+
+«Qui l’aurait pu croire, dit-il, si on ne l’avait vu de ses yeux! cet
+homme, qui semblait ne vivre que de souffrances et de peines, comme s’il
+eût eu un corps de diamant et tout à fait insensible, ou plutôt s’il eût
+été un pur esprit, était toujours dans l’action du matin jusqu’au soir;
+il écrit, il dicte des lettres, il compose ses ouvrages, il étudie; il
+écoute ses religieux, répond à toutes leurs difficultés; il conduit
+quatre-vingts personnes qui composent sa communauté, tant novices que
+profès; il ordonne tout ce qui les regarde, soit pour leur intérieur,
+soit pour leurs besoins extérieurs. Tantôt il va à l’infirmerie, de
+l’infirmerie aux hôtes, des hôtes au cloître, et du cloître vers ses
+frères; tantôt il visite les cellules pour voir si chacun s’occupe,
+tantôt il descend au chœur pour examiner avec quelle piété on y célèbre
+les divins offices, et tantôt il retourne à sa chambre, où quelque frère
+l’attend; mais souvent il y retourne tellement fatigué qu’il ne peut
+plus se soutenir sur ses pieds, et à peine y est-il un moment qu’une
+visite d’hôte l’oblige d’en sortir; il ne discontinue pas même ses
+occupations dans le temps destiné au repos. On le voit, entre les
+Matines et Prime, faire un tour dans le monastère, ou aller à la cour
+des frères convers, ou parcourir le dortoir pour voir si chacun est
+couché; car il disait que ce n’était pas une moindre faute contre la
+règle de ne se pas retirer pour se reposer sitôt que la retraite est
+sonnée, que de ne se pas lever aussitôt qu’on entend la cloche du
+réveil.»
+
+A ces fatigues du corps Rancé joignait celles de l’esprit, ressentant
+dans son âme toutes les peines et toutes les tentations de ses enfants,
+leurs faiblesses et leurs misères; et, comme un autre saint Paul, se
+faisant tout à tous, il les portait dans ses entrailles; il était triste
+avec ceux qui l’étaient, malade avec les malades, se chargeant par le
+pur effet de sa charité, de tous leurs maux corporels et spirituels.
+
+Ses amis lui représentaient qu’il prenait trop de peine pour un
+monastère qui ne subsisterait pas; il répondait: «La Trappe aura la
+durée qu’elle doit avoir selon les déterminations éternelles. Si l’on
+s’était conduit dans les âges supérieurs par cette considération qu’il
+n’y a rien qui ne change, on se serait tenu dans l’inaction, le champ de
+Jésus-Christ serait un désert stérile privé de tous ces grands ouvrages
+qui en font l’ornement et la beauté. Dieu se moque de la diligence des
+hommes qui prennent tant de peine pour conserver leur vie à la veille de
+leur mort.»
+
+Le serviteur de Dieu fut exposé aux épreuves dont les histoires de ces
+temps nous parlent; histoires qu’on retrouve dans tous les monastères et
+que Rancé avait souvent rappelées dans les Vies particulières de
+quelques-uns de ses religieux. Un jeune possédé avait déclaré que des
+légions de démons assiégeaient la Trappe. On croyait qu’il n’y avait
+point de solitude vide; on habitait au milieu d’un monde d’esprits; mais
+ces esprits avaient leur domicile dans les cloîtres: le merveilleux
+achevait d’agrandir la poésie. Rancé oyait des bruits aigres et
+perçants; ses moines lui racontaient qu’ils éprouvaient, la nuit, les
+secousses d’une force étrangère. On entendait dans les dortoirs des
+tintamarres affreux, comme des personnes qui se battaient; on frappait
+aux portes des cellules, ou bien il semblait qu’un homme marchât seul à
+grands pas; une main de fer passait et repassait sur le chevet des lits.
+
+Faut-il attribuer ces effets aux tempêtes de la nuit dans les
+désolations de la Trappe, ou aux illusions de l’astrologie que dom Le
+Nain reprochait à Rancé? Étaient-ce des gestes de cette femme que le
+Père de la Trappe avait vue à Véretz au milieu des flammes, ou enfin
+était-ce le ressac des flots du temps contre le rivage de l’éternité?
+Rancé se préparait à exorciser la maison; mais vers la fin de l’année
+1683 les bruits cessèrent.
+
+Les soucis intérieurs de la communauté n’empêchaient nullement Rancé de
+s’occuper de ce qui se passait au dehors; il prit une grande part à la
+mort de la princesse palatine, arrivée au mois de juillet 1684. Anne de
+Gonzague de Clèves avait plusieurs fois consulté Rancé sur des
+difficultés de conscience; son nom rappelait un charmant ouvrage de
+madame de La Fayette, et c’est sur Anne de Gonzague que Bossuet a
+composé une de ses plus belles Oraisons funèbres. Après s’être plongée
+dans les idées du siècle, idées qui s’éloignaient du temps où elle
+vivait, la princesse palatine avait commencé par les idées cartésiennes;
+de là elle avait passé à ne plus rien croire, et ayant achevé le tour du
+cadran, elle avait remonté elle-même vers la religion comme plusieurs
+esprits-forts ou libertins de cette époque. Dans son séjour en France
+elle avait vu la Fronde, qui, selon Bossuet, était un travail de la
+France prêt à enfanter le règne miraculeux de Louis.
+
+«Et qu’avaient-ils vu, s’écrie le grand orateur, rappelant la
+philosophie de la princesse palatine, qu’avaient-ils vu ces rares génies
+plus que les autres? Ils n’ont rien vu, ils n’entendent rien, ils n’ont
+pas même de quoi établir le néant auquel ils aspirent après cette vie.»
+
+Bossuet conte ce que la princesse palatine raconta elle-même au saint
+abbé. «Une nuit, dit-elle, que je croyais marcher seule dans une forêt,
+je rencontrai un aveugle dans une petite loge; je lui demandai s’il
+était aveugle de naissance, ou s’il l’était devenu par accident. Il me
+répondit qu’il était né aveugle. Vous ne savez donc pas, lui dis-je, ce
+que c’est que la lumière, qui est si belle et si agréable? Non, me
+répondit-il, cependant je ne laisse pas de croire que c’est quelque
+chose de très-beau. Alors il me semblait que cet aveugle changea tout à
+coup de voix, et me parlant avec autorité, me dit: Cela doit vous
+apprendre qu’il y a des choses excellentes, quoiqu’on ne les puisse
+comprendre.»
+
+Bossuet, dans son Oraison funèbre, parle de son ami Rancé: «Un saint
+abbé dont la doctrine et la vie sont un ornement de notre siècle, ravi
+d’une conversion aussi admirable et aussi parfaite que celle de notre
+princesse, lui ordonna de l’écrire pour l’édification de l’Église; elle
+commence ce récit en confessant son erreur: Vous, Seigneur, dont la
+bonté infinie n’a rien donné aux hommes de plus efficace pour effacer
+leurs péchés que la grâce de les reconnaître, recevez l’humble
+confession de votre servante.»
+
+Anne de Gonzague était une de ces mortelles dont la beauté avait rodé
+dans les bois de la Trappe. Elle se mêla, dit madame de Motteville, à
+presque tout ce qui se fit alors, elle soutint le cardinal de Mazarin,
+qui n’en fut pas fort reconnaissant. On a une lettre d’elle, insérée
+parmi les lettres de Bussy-Rabutin. Malheureusement on n’a pas les
+autres lettres qu’elle écrivit à la maréchale de Guébriant, ni le traité
+sur l’_Art de juger la vérité des sentiments_. Les dames philosophes de
+ce temps, qui déclinèrent peu à peu vers le matérialisme, commencèrent
+par être cartésiennes et s’en allaient à Dieu, les pensées inclinées
+vers la raison, au lieu de les lui remettre comme des fleurs. Anne de
+Gonzague n’était pas insensible à l’argent; elle avait reçu des sommes
+assez considérables pour faire réussir des mariages qui n’eurent pas
+lieu. Elle ne rendit point ces sommes, ou présenta des comptes qui les
+absorbaient.
+
+Après sa mort, la princesse palatine fut enterrée au Val-de-Grâce, à
+côté de Bénédicte, sa sœur. Elle avait fait de ses propres mains un
+grand tableau de saint Bernard pour le fond d’un autel consacré à la
+Trappe. Quand on exhuma les morts, les déterreurs insultèrent ces
+dépouilles, comme on jette au vent des feuilles de roses séchées.
+
+Rancé, au milieu de toutes ces tribulations, n’avait d’autre refuge que
+la patience chrétienne. On écrivit contre lui, on prêcha même contre
+lui; on attaqua sa doctrine et sa conduite; on s’efforça de le faire
+passer pour un hérétique ou pour un fanatique; on publia qu’il tenait
+dans son monastère des assemblées contre la religion et contre l’État.
+La Trappe fut au moment d’être détruite comme Port-Royal: Rancé, au
+milieu de toutes ses afflictions d’esprit, fut livré à des infirmités
+qui ne lui permettaient aucun repos; il fut maltraité de ceux-là même
+auxquels il avait fait le plus de bien. Quand on le pressait de manger,
+il disait aux frères convers: «Vous serez cause que je mourrai dans
+l’impénitence finale.» Apercevant un de ses religieux qui souvent lui
+avait fait la même prière, il dit en souriant: «Voilà mon persécuteur.»
+Arrivé à ce comble de douleur qu’il avait tant désiré pour ressembler à
+Jésus-Christ son maître, on lui proposait de le guérir par le secours
+des médecins: «Je suis, répondit-il, entre les mains de Dieu; c’est lui
+qui donne la vie, c’est lui qui l’ôte: il saura bien me guérir si sa
+volonté est que je vive. Mais pourquoi bon me guérir? A quoi suis-je
+bon? Que faisais-je en ce monde, qu’offenser Dieu?» Quand il y avait
+quelque relâche à ses souffrances et qu’on le félicitait, il disait: «De
+quoi me félicitez-vous? De ce que je suis retenu en prison, de ce que,
+mes liens étant près de se rompre, on m’a chargé de nouveaux fers?»
+
+Rancé brûla une quantité de lettres remplies de témoignages
+d’admiration; il en conserva d’autres en marge desquelles étaient écrits
+de sa main ces deux mots: _Lettres à garder._ C’étaient des lettres
+diffamatoires contre lui. Était-ce humilité ou orgueil? Le Père de Monty
+était venu le voir, et le força d’appeler un médecin. «Il faut s’écrier
+comme Job, disait-il: Que celui qui a commencé achève de me réduire en
+poussière.» On le conjurait de quitter pour quelque temps l’air de sa
+retraite. «J’ai dit en entrant ici, répondait-il: _Hæc requies mea._»
+
+A ceux qui lui objectaient le peu de certitude de la durée de la Trappe,
+il répondait: «Elle durera ce qu’elle doit durer. Si, dans les âges
+supérieurs, on s’était conduit par cette considération qu’il n’y a rien
+qui ne soit sujet à la décadence, où en serait aujourd’hui le champ de
+Jésus-Christ?»
+
+Au mois d’octobre 1695, Rancé envoya sa démission au roi: on remarqua
+ces mots touchants dans sa lettre: «Sire, comme je me sens pressé
+d’exécuter le dessein que Dieu m’inspire depuis long-temps de passer ma
+vie dans une retraite austère, et de me préparer à la mort; que ma
+santé, qui diminue tous les jours, me met dans l’impuissance de donner
+toute l’application que je dois à la conduite de mes frères, m’avertit
+que mes derniers moments ne peuvent être éloignés, j’ai cru que le
+premier pas que je devais faire était de quitter la charge de cette
+abbaye, que je tiens de votre bonté royale, en vous envoyant, comme je
+fais, la démission pure et simple.»
+
+Louis XIV reçut cette démission des mains de M. de Paris; il dit à
+l’archevêque: «Renvoyez à la Trappe le frère porteur de la lettre; que
+M. l’abbé examine la chose devant Dieu, et qu’il me dise sincèrement ce
+qu’il croit être le mieux.» L’archevêque de Paris manda à Rancé: «Je
+vous félicite de tout mon cœur de tous les engagements qui ont
+accompagné la grâce que le roi vous a faite dans cette dernière
+rencontre; j’y ai pris toute la part imaginable comme le plus passionné
+et le plus fidèle de vos serviteurs.» Le roi nomma pour remplacer Rancé
+dom Zozime, prieur de ladite abbaye et ami de Rancé. Les bulles étant
+arrivées de Rome, le 19 septembre de l’année 1696, le nouvel abbé fut
+installé le 28 du même mois. L’ancien abbé, pouvant à peine se soutenir,
+se prosterna aux pieds du nouvel abbé, et lui dit: «Mon Père, je viens
+vous promettre l’obéissance que je vous dois en qualité de mon
+supérieur, et vous prier de me traiter comme le dernier de vos
+religieux.» L’abbé Zozime tomba à genoux et lui répondit: «Et moi, mon
+Père, je vous renouvelle l’obéissance que je vous ai vouée dès mon
+entrée dans cette sainte maison.» Majestueuse abnégation, et qui donnait
+une proportion inconnue à la nature humaine. Ce n’était point deux
+hommes à genoux l’un devant l’autre, c’étaient deux saints appartenant à
+ces visions que l’on entrevoit dans les enfoncements du ciel.
+
+Rancé, devenu simple religieux, continua d’édifier par ses exemples le
+monastère qu’il avait rendu saint par ses ordres. A Rancé abattu et par
+conséquent plus puissant, Bossuet continua de s’adresser pour le
+soulagement spirituel de ses amis: «Je vous recommande, lui écrivait-il,
+trois de mes principaux amis, et qui m’étaient le plus étroitement unis
+depuis plusieurs années, que Dieu m’a ôtés dans quinze jours par des
+accidents divers. Le plus surprenant est celui qui a emporté l’abbé de
+Saint-Luc, qu’un cheval a jeté par terre si rudement qu’il en est mort
+une heure après, à trente-quatre ans.»
+
+Dom Zozime disparut vite. «Un carme déchaussé s’était jeté à la Trappe
+depuis plusieurs années; il s’appelait dom Gervaise: ses talents, sa
+piété séduisirent M. de la Trappe, et le témoignage de M. de Meaux
+acheva de le déterminer. Le nouvel abbé, continue Saint-Simon, ne tarda
+pas à se faire mieux connaître après qu’il eut eu ses bulles; il se crut
+un personnage, chercha à se faire un nom, à paraître et à n’être pas
+inférieur au grand homme auquel il devait sa place et à qui il
+succédait. Au lieu de le consulter, il en devint jaloux, chercha à lui
+ôter la confiance des religieux, et, n’en pouvant venir à bout, à l’en
+tenir séparé. Il arriva que dom Gervaise tomba dans une faute: l’abbé de
+la Trappe, épouvanté, le fit chercher partout, et craignit qu’il ne fût
+allé se jeter dans les étangs. On le trouva caché sous les voûtes de
+l’église et baigné de larmes: il offrit sa démission. M. de la Trappe,
+qui jusqu’alors ne l’avait point voulu accepter, l’accepta. Bientôt dom
+Gervaise voulut retirer sa démission; il alla parler à Fontainebleau au
+P. Lachaise, se prévalant d’un certificat que lui avait donné l’ancien
+abbé et disant que l’esprit de M. de la Trappe était tout à fait
+affaibli, qu’il avait auprès de lui un secrétaire extrêmement
+janséniste. Le P. Lachaise eut peur, il changea d’opinion sur l’ancien
+solitaire.»
+
+Saint-Simon vit M. de Chartres; M. de Chartres en écrivit à madame de
+Maintenon. Frère Chauvier, envoyé à la Trappe, assura qu’il avait trouvé
+tout entier l’esprit de l’ancien abbé. La démission de dom Gervaise fut
+maintenue; pendant ce temps-là dom Gervaise écrivait en chiffres à une
+religieuse qu’il avait aimée. «C’était un tissu de tout ce qui peut
+s’imaginer d’ordures et les plus grossières,» dit Saint-Simon.
+
+Voilà de ces passages qui détruisent l’autorité de la vérité dans les
+Mémoires de Saint-Simon. Imaginer qu’un religieux de la Trappe ose
+écrire de pareilles choses à une religieuse même en chiffres, est une
+telle absurdité qu’on ne saurait le croire. S’il y a quelque chose de
+vrai dans toutes ces ribauderies, il serait plus simple d’imaginer que
+le déchiffreur a voulu s’amuser et amuser ses maîtres. Tous les autres
+écrivains du temps parlent de dom Gervaise comme d’un homme
+d’imagination, qui mérita peut-être la sévérité de Louis XIV, mais aucun
+ne raconte de lui ce qu’en dit Saint-Simon. L’amitié a ses excès et dans
+ce temps la parole ne ménageait ni ses pensées ni ses expressions.
+
+Le roi, avançant à travers ces démêlés, nomma à l’abbaye de la Trappe
+dom Jacques de Lacour, après avoir envoyé le P. de Lachaise prendre des
+informations auprès de Rancé. Louis XIV descendait à ces détails de la
+société d’alors, comme Bonaparte entra dans les menues choses de la
+société d’aujourd’hui; mais il y avait cela de grand dans la société
+passée, qu’elle s’appuyait à l’autel.
+
+Le quiétisme était né dans l’année 1694, et il continua dans sa force
+jusqu’à l’année 1697. «Ce monde, dit Bossuet, semblait vouloir enfanter
+quelque étrange nouveauté: il faut aimer, disait ce monde, comme s’il
+était sans rédemption et sans Christ.»
+
+Le nom de madame Guyon se trouvait mêlé à la controverse. Née à
+Montargis, elle avait pu voir en naissant le tombeau de Jean l’aveugle,
+tué à la bataille de Crécy. Restée veuve à l’âge de vingt-deux ans, elle
+parut à Paris en 1680. Ce fut pendant ces voyages en province qu’elle se
+tourna vers les idées mystiques, et qu’elle composa _Le Moyen court_.
+Arrivée à Paris, l’archevêque l’enferma dans le couvent de la Visitation
+au faubourg Saint-Antoine. Madame de Maintenon, qui se mêlait alors de
+questions religieuses, avait vu Madame Guyon, et la fit rendre à la
+liberté: celle-ci rencontra à Saint-Cyr Fénelon, et il dériva au
+quiétisme, renouvellement de l’hérésie des gnostiques. Madame Guyon a
+laissé des cantiques spirituels et un écrit intitulé _Des Torrents_: ils
+l’emportèrent. Bientôt s’ouvrirent à Issy sur le quiétisme des
+conférences entre Bossuet et Fénelon; l’abbé de Rancé fut nommé juge,
+mais il n’y vint point. Placée à Vaugirard dans une maison sous la
+direction de M. de Lachétardie, curé de Saint-Sulpice, Madame Guyon
+donna une déclaration signée par Fénelon et par M. Tronson, à la fin de
+janvier 1697. Les _Maximes des Saints_ parurent la même année.
+
+Bossuet, à propos des _Maximes_, disait: «Qui lui conteste (à Fénelon)
+de l’esprit? Il en a jusqu’à faire peur.» Les _Maximes des Saints_
+furent condamnées à Rome, et Fénelon, avec plus d’habileté que
+d’humilité, désavoua en chaire son ouvrage. Leibniz, parlant du livre de
+M. de Cambrai, attribue à l’abbé de la Trappe une lettre très-solide
+dans laquelle il attaquait les faux mystiques. «Ils s’imaginent, disait
+Leibniz, qu’une fois uni à Dieu par un acte de foi pure et de pur amour,
+on y demeure uni tant qu’on ne révoque pas formellement cette union.»
+J’ai remarqué dans ces lettres de Rancé, écrites à l’abbé Nicaise à
+propos de ces derniers débats religieux, ce trait sur Cromwell: «Nous
+voyons un homme vivant jouer le personnage de la mort, et d’une faux
+invisible renverser un trône.»
+
+Le quiétisme fit plus de ravages en Italie qu’en France. On disait que
+Rancé pouvait seul répondre au livre des _Maximes des Saints_. L’abbé de
+la Trappe en écrivit à Bossuet, qui fit courir sa lettre pour s’appuyer
+d’une si grande autorité: «Le livre de M. de Cambrai, mandait Rancé en
+1697, m’est tombé entre les mains; je n’ai pu comprendre qu’un homme de
+sa sorte fût capable de se laisser aller à des imaginations si
+contraires à ce que l’Évangile nous enseigne.» «Il n’y a rien,
+écrivait-il en même temps à l’abbé Nicaise, qui me fasse plus d’horreur
+que les extravagances et les dogmes impies que l’on attribue aux
+quiétistes. Dieu veuille que l’on en arrête le cours, que le mal qu’ils
+ont commencé de faire dans les lieux où ils se sont introduits ne passe
+pas plus loin!»
+
+Le 3 octobre 1688, Rancé disait: «Les hommes ne se lasseront-ils jamais
+de parler de moi? Ce serait une chose bien douce d’être tellement dans
+l’oubli que l’on ne vécût plus que dans la mémoire de ses amis», cris de
+tendresse qui rarement échappent à l’âme fermée de Rancé.
+
+«On sait ce que vous avez écrit contre le monstrueux système du
+quiétisme, dit Rancé dans une lettre à Bossuet; car tout ce que vous
+écrivez, monseigneur, sont des décisions. Si les chimères de ces
+fanatiques avaient lieu, il faudrait fermer les livres des divines
+Écritures, comme si elles ne nous étaient d’aucune utilité.» Ces lettres
+de Rancé furent mal reçues; Fénelon avait de nombreux partisans. «Ce
+prélat, dit Saint-Simon, était un grand homme, maigre, bien fait, pâle,
+avec un grand nez, des yeux dont le feu et l’esprit sortaient comme un
+torrent, et une physionomie telle que je n’en ai point vu qui y
+ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne l’aurait vue qu’une
+fois. Elle rassemblait tout, et les contrastes ne s’y combattaient
+point. Elle avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la
+gaieté; elle sentait également le docteur, l’évêque et le grand
+seigneur; ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c’était
+la finesse, l’esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il
+fallait effort pour cesser de le regarder.»
+
+Un homme qui exerçait un empire aussi puissant sur la société devait
+avoir des fanatiques. Il a fallu que la révolution vînt nous éclairer,
+pour que nous comprissions cette expression de chimérique, que Louis XIV
+appliquait à Fénelon.
+
+Le duc de Nevers, Mancini, petit Italien devenu grand seigneur français
+par la vertu des richesses du duc de Mazarin, accusa Rancé, à propos de
+la querelle du quiétisme, de vouloir faire du bruit par vanité.
+
+Au reste, il y avait quelque excuse dans ces emportements du duc de
+Nevers: comment aurait-il pu s’empêcher de croire aux regrets de Rancé?
+Il avait vu Mazarin dans sa robe de chambre de camelot fourrée de
+petit-gris, un bonnet de nuit sur la tête, traîner ses pantoufles dans
+sa galerie, regarder en passant ses tableaux et dire: «Il faut quitter
+tout cela.»
+
+Le quiétisme semblait dériver du molinisme. Rancé s’en était aperçu. Il
+connaissait, disait-il, une ville tout entière où s’étaient passées des
+choses effroyables introduites par un saint du caractère de Molinos.
+
+La condamnation du saint-siége contre les _Maximes des Saints_ fut
+publiée par des huissiers en 1699 en latin et en français; elle prohibe
+ces _Maximes_: «Dans l’état de la sainte indifférence, l’âme n’a plus de
+désirs volontaires et délibérés dans son intérêt; dans l’état de la
+sainte indifférence, on ne veut rien pour soi, on veut tout pour Dieu.
+La partie inférieure de Jésus-Christ sur la croix ne communiquait pas à
+la supérieure son trouble involontaire. Les saints mystiques ont exclu
+de l’état des âmes transformées les pratiques de la vertu.» Ainsi
+passent les siècles dans cette condamnation d’un évêque; elle est signée
+du cardinal Albano et publiée à la tête du champ de Flore.
+
+La société que Rancé avait quittée lui en voulait de sa pénitence. Une
+princesse malicieuse appliquait à l’abbé ces paroles de l’Évangile: _Vae
+nutrientibus!_ Malheur à ceux qui ont des enfants à nourrir! par
+allusion aux moines de la Trappe.
+
+Saint-Simon, qui n’aimait pas Fénelon et qui se disait chaud partisan de
+Rancé, eut une querelle avec Charost. Charost disait que M. de la Trappe
+était le patriarche de Saint-Simon, devant qui tout autre n’était rien.
+Saint-Simon répondit que M. de Cambrai avait été repris de justice, et
+qu’il y avait long-temps qu’il avait été condamné à Rome. «A ce mot, dit
+Saint-Simon, voilà Charost qui chancelle, qui veut répondre et qui
+balbutie; la gorge s’enfle, les yeux lui sortent de la tête et la langue
+de la bouche; madame de Nogaret s’écrie; madame de Chastenet saute à sa
+cravate qu’elle lui défait et le col de sa chemise: madame de
+Saint-Simon court à un pot d’eau, lui en jette, tâche de l’asseoir et de
+lui en faire avaler. J’y gagnai que Charost ne se commit plus à quoi que
+ce soit sur M. de la Trappe.»
+
+Le monde accourait à la Trappe, la cour pour voir le vieil homme
+converti, pour en rire ou pour l’admirer, les savants pour causer avec
+le savant; les prêtres pour s’instruire aux leçons de la pénitence.
+Jean-Baptiste Thiers fut du nombre des pèlerins; il se moquait de tout,
+même lorsqu’il était sérieux. L’abstinence des Trappistes et leur vie
+muette ne lui convenaient guère; mais il y trouvait du nouveau, et la
+nouveauté l’alléchait: il écrivit l’_Apologie de l’abbé de la Trappe_.
+Rancé s’y opposait assez, quoiqu’il fût bien aise d’avoir un défenseur
+de l’esprit et du savoir de Thiers. Cette apologie fut supprimée par
+l’autorité. Rancé écrivait à l’abbé Nicaise, en 1694: «Il est arrivé une
+aventure au pauvre M. Thiers; je lui avais écrit avec beaucoup
+d’instance pour le prier de supprimer ma défense. Le pauvre homme, qui
+est plein d’amitié et de zèle pour tout ce qui me regarde, ne put se
+laisser persuader à ce que je lui demandais. On a découvert que son
+livre s’imprimait à Lyon; et on a enlevé tous les exemplaires par ordre
+de M. le chancelier. Vous jugez bien de la peine qu’en a eue l’auteur.
+Il ne se peut pas que je ne la ressente vivement, y étant obligé par
+justice et à titre de reconnaissance.»
+
+Le _pauvre homme_ riait.
+
+Dans l’_Apologie de l’abbé de la Trappe_, Thiers tombe sur le Père
+Sainte-Marthe; il se gaudissait de lui comme ayant dit que madame de
+Maintenon lui faisait l’honneur de le regarder comme son parent.
+L’apologie est écrite avec vivacité. L’apologiste cite des vers
+ridicules contre Rancé, écrits, dit-il, par le premier des poètes
+bénédictins. Thiers, se justifiant lui-même, assure qu’on serait moins
+acharné contre lui s’il ne s’était élevé contre les archidiacres, dans
+son livre de l’_Étole_, dans son traité de la _Dépouille des Curés_ et
+dans son _Factum_ contre le chapitre de Chartres. Il finit son apologie,
+trop longue puisqu’elle est composée de 511 pages, pour la défense de
+Rancé, par ces mots: «En voilà assez, mon révérend père Sainte-Marthe,
+pour vous faire rentrer en vous-même, et vous retirer de la bonne
+opinion que vous avez de votre petite personne.»
+
+Thiers était curé de Champron. Dans une foule de pamphlets français et
+latins contre le chapitre de Chartres, Thiers avait attaqué le grand
+archidiacre de ce chapitre. Robert prétendait qu’un curé ne pouvait
+porter l’étole devant lui; Thiers écrivit la _Sauce Robert_ et la _Sauce
+Robert justifiée_. Le chapitre de Chartres obtint un décret
+d’arrestation contre le curé. Thiers donna à boire aux archers; et ayant
+secrètement fait ferrer son cheval à glace, il leur échappa en passant
+sur un étang gelé: il se réfugia dans le diocèse du Mans. L’évêque, de
+Tressan, nomma Thiers curé de Vibraye; et c’est là que le curé fugitif
+et renouvelé écrivit l’_Histoire des Perruques_. Thiers se montra aussi
+savant, aussi joyeux que le curé de Meudon, _abstracteur de la vie
+inimitable du grand Gargantua_. Son choix eût été bientôt fait, si on
+eût proposé à Thiers d’être Rabelais ou roi de France. C’étaient là les
+petites pièces qui se jouaient à la suite du grand drame de la Trappe.
+
+Une demoiselle Rose était venue à la Trappe. Thiers avait été chargé
+d’examiner cette demoiselle; il lui demanda «si elle était mariée», elle
+répondit «qu’elle ne s’en souvenait pas».
+
+«C’était une vieille Gasconne, dit Saint-Simon, ou plutôt du Languedoc,
+qui avait le parler à l’excès, carrée, entre deux tailles, fort maigre,
+le visage jaune, extrêmement laid, des yeux très-vifs, une physionomie
+ardente, mais qu’elle savait adoucir; vive, éloquente, savante, avec un
+air prophétique qui imposait. Elle dormait peu et sur la dure, ne
+mangeait presque rien, assez mal vêtue, pauvre et qui ne se laissait
+voir qu’avec mystère. Cette créature a toujours été une énigme; car il
+est vrai qu’elle était désintéressée, qu’elle a fait de grandes et
+surprenantes conversions, qui ont tenu.»
+
+Six semaines durant, M. de la Trappe se défendit de voir Mlle Rose. Elle
+partit comme elle était venue.
+
+La Bruyère fait ainsi le portrait d’un autre homme qui fréquentait la
+Trappe:
+
+«Concevez, dit La Bruyère, un homme facile et doux, complaisant,
+traitable, et tout d’un coup violent, colère, fougueux, capricieux:
+imaginez-vous un homme simple, ingénu, crédule, badin, volage, un enfant
+en cheveux gris; mais permettez-lui de se recueillir, ou plutôt de se
+livrer à un génie qui agit en lui, j’ose dire sans qu’il y prenne part
+et comme à son insu, quelle verve! quelle élévation! quelles images!
+quelle latinité! Parlez-vous d’une même personne? me direz-vous. Oui, du
+même, de Théodas et de lui seul. Il crie, il s’agite, il se roule à
+terre, il se relève, il tonne, il éclate; et du milieu de cette tempête
+il sort une lumière qui brille et qui réjouit; disons-le sans figure, il
+parle comme un fou et pense comme un homme sage, il dit ridiculement des
+choses vraies, et follement des choses sensées et raisonnables; on est
+surpris de voir naître et éclore le bon sens du sein de la bouffonnerie,
+parmi les grimaces et les contorsions. Qu’ajouterai-je davantage? Il dit
+et il fait mieux qu’il ne sait: ce sont en lui comme deux âmes qui ne se
+connaissent point, qui ne dépendent point l’une de l’autre, qui ont
+chacune leur tour ou leurs fonctions toutes séparées. Il manquerait un
+trait à cette peinture si surprenante, si j’oubliais de dire qu’il est
+tout à la fois avide et insatiable de louanges, près de se jeter aux
+yeux de ses critiques, et dans le fond assez docile.»
+
+Santeuil, dont La Bruyère trace ainsi le portrait, allait à la Trappe et
+s’asseyait au chœur parmi les moines comme un petit sapajou. «J’ai vu,
+dit Rancé à l’abbé Nicaise, les hymnes de M. de Santeuil pour le jour de
+Saint-Bernard; elles valent beaucoup mieux que les anciennes. Il y en a
+pourtant de ces anciennes qui, pour n’être pas si polies, ne laissent
+pas d’imprimer du respect et de la révérence.
+
+Santeuil, allant à Dijon avec le prince de Condé, fut attaqué du mal
+dont il mourut. «Je loue Dieu de la patience qu’il a donnée à M. de
+Santeuil dans un mal aussi douloureux que celui dont il a été attaqué.
+Tout ce qui part de sa plume a un caractère qui frappe et qui plaît tout
+ensemble; je ne doute point qu’il ne se fasse remarquer dans ses
+derniers vers, qui peuvent être considérés comme une production de sa
+douleur.» Ce moine de Saint-Victor mourut à Dijon le 5 août 1697, à deux
+heures après minuit. Au même moment Ménage, qui ne le croyait pas si
+malade, s’amusait à faire des vers sur sa mort pour les lui montrer et
+le faire rire. Ayant fait un voyage à Cîteaux, Santeuil y cherchait la
+Mollesse du _Lutrin_: «Elle y logeait autrefois, lui dit un moine,
+aujourd’hui c’est la folie.»
+
+Il ne manquait plus qu’un roi à la Trappe: il y vint; il avait porté
+trois couronnes. Jacques II, chassé de son trône, avait débarqué sur les
+côtes de France, menant son fils naturel: personne ne fut frappé de
+cette confusion de mœurs; Louis XIV donnait l’exemple. Les enfants
+illégitimes étaient alors fort considérés, excepté du prince d’Orange;
+on lui voulait faire épouser mademoiselle de Conti (mademoiselle de
+Blois), fille de madame de La Vallière, il répondit: «Les princes
+d’Orange ne sont pas accoutumés à épouser des bâtardes.»
+
+En voyant Jacques II, on ne songea qu’à la générosité du roi sur le
+trône, et au malheur du roi détrôné. De retour de son expédition
+d’Irlande, Jacques se vint consoler à la Trappe. Le canon qui l’avait
+chassé à la Boyne le repoussa parmi les morts. Il y arriva le 21
+novembre 1690. Les lieux communs sur le néant des grandeurs ne
+manquèrent pas aux banalités de l’éloquence: il y eut pourtant cela de
+vrai à l’adresse de Jacques, que sa piété était sincère. Rancé le
+conduisit à l’église. Le prince assista à ces complies si religieusement
+et si tristement chantées. Il partagea le repas commun et demanda à
+l’abbé ce qui se passait dans la solitude. Le lendemain il communia,
+puis il parcourut entre deux étangs une chaussée où se promenait Bossuet
+avec Rancé. Jacques était un de ces oiseaux de mer que la tempête avait
+jetés dans l’intérieur des terres. Il alla avec plusieurs gentilshommes
+de son ancienne cour visiter un solitaire jadis soldat de Louis XIV et
+qui s’était retiré dans les bois de la Trappe. «A quelle heure
+entendez-vous la messe? dit le roi.--A trois heures et demie du matin,
+répondit l’ermite.--Comment pouvez-vous faire, dit lord Dumbarton, dans
+les temps de pluie et de neige où l’on ne peut distinguer les
+sentiers?--Je rougirais, répondit le soldat, de compter pour quelque
+chose des peines légères qui se rencontrent dans le service que je tâche
+de rendre à mon Dieu, après que j’ai méprisé celles qui se pouvaient
+rencontrer dans le service que je rendais à mon roi.--Vous avez bien
+raison, dit Jacques, on ne peut assez s’étonner qu’on fasse tant pour un
+roi de la terre et presque rien pour le roi du ciel.--Mais, répondit
+lord Dumbarton, ne vous ennuie-t-il point dans cette solitude?--Je pense
+à l’éternité.--Votre état, ajouta le roi, prenant la parole, est plus
+heureux que celui des grands: vous mourrez de la mort des justes.» Puis
+il regarda le solitaire comme s’il eût envié son bonheur. Ensuite le
+saluant, il lui dit: «Adieu, monsieur; priez pour moi, pour la reine et
+pour mon fils.» Le gentilhomme lui fit une profonde révérence, et le roi
+regagna l’abbaye en passant par des prés bas et humides. Ce sont là de
+belles histoires: Dieu, un roi détrôné, un soldat devenu ermite.
+
+Jacques II assista à une grand’messe du jour à la Maison-Dieu. Il se
+leva à l’Évangile, tira son épée, et la tint élevée pendant tout le
+temps qu’on chantait l’Évangile. C’était un droit qu’avait accordé la
+cour de Rome à la cour de Londres, lorsque les rois d’Angleterre
+reçurent du saint-siége le titre de défenseurs de l’Église catholique.
+Henri VIII, qui a détruit l’Église catholique en Angleterre, avait
+obtenu ce titre quand il eut composé son ouvrage contre Luther. Que de
+ruines! Jacques II, se disant roi à la Trappe, reprenait dans un désert
+des droits que ne reconnaissait plus l’Angleterre! Mais nous, avons-nous
+remporté ces victoires dont nos misérables générations lisent les noms,
+comme des vérités qui les regardent, gravés aux parois de l’Arc de
+Triomphe? Les générations se disent héritières des grandeurs qui les ont
+précédées; les barbares méprisaient souverainement ces Romains qui
+prétendaient descendre des légions de l’empire, parce qu’ils
+traversaient les voies romaines que ces légions avaient construites et
+foulées.
+
+La reine de la Grande-Bretagne vint à son tour visiter la solitude.
+L’aumônier de S. M. écrivit le 2 juin 1692, à Rancé: «Vous avez
+entièrement gagné le cœur de la reine par les saintes impressions que
+Dieu a faites, par votre ministère, sur le cœur du roi son époux; car
+elle m’a fait l’honneur de me dire plus d’une fois qu’elle ne pouvait
+assez louer Dieu des grâces qu’il avait reçues à la Trappe. Il n’en
+fallait pas moins pour le soutenir dans les grandes et presque
+continuelles disgrâces qu’il a essuyées depuis si long-temps, et qui
+semblaient augmenter à un point de mettre toute sa vertu à l’épreuve.»
+
+Le roi d’Angleterre revint une seconde fois à la Trappe avec le maréchal
+de Bellefonds, introducteur aux ruines; il avait vu du rivage le combat
+de La Hogue. La Trappe méprisait le monde et contemplait des chutes
+d’empire qui justifiaient son mépris. On venait chercher dans cet abri
+des raisons d’aimer le désert.
+
+«Le roi d’Angleterre, dit Rancé, soutint la perte de trois royaumes avec
+une constance comparable à tout ce que nous lisons de plus grand dans
+les histoires. Il parle de ses ennemis sans chaleur; il garde une
+douceur dans toute sa conduite, qui ferait croire qu’il est dans le
+monde sans peine et sans affliction. La reine n’a point de sentiments
+qui ne soient conformes à ceux du roi son époux. Elle ne voit ce qu’on
+appelle les biens de ce monde que comme des lueurs qui ne font que
+passer et qui trompent ceux qui s’y arrêtent.»
+
+Jacques II était un pauvre souverain; mais Rancé prenait son point de
+vue du ciel: qu’un homme soit rédimé au prix des plus grands malheurs,
+son rachat vaut mieux que tous ces malheurs; qu’une révolution renverse
+un État ou en change la face, vous croyez qu’il s’agit des destinées du
+monde? Pas du tout: c’est un particulier, et peut-être le particulier le
+plus obscur, que Dieu a voulu sauver: tel est le prix d’une âme
+chrétienne. Si des États sont bouleversés, c’est, dit l’apôtre, afin que
+les élus éprouvés parviennent à la gloire. Tout est pour les
+prédestinés, tout est subordonné à leur consommation; et quand leur
+nombre sera rempli, on verra de nouveaux cieux et une nouvelle terre.
+
+Telle est la fatalité chrétienne: la fatalité antique vient de l’objet
+extérieur, la fatalité chrétienne vient de l’homme; je veux dire que le
+chrétien crée la nécessité par sa vertu; il ne détruit pas le mal; il en
+est le maître;
+
+On conservait à la Trappe les portraits de Sa Majesté britannique; il
+était là conservé dans son écrin d’oubli. Dans sa jeunesse, Charles X
+vint apprendre à la Trappe la pénitence de Jacques II. La Trappe
+elle-même s’ensevelit sous ses ruines, puis elle a été déblayée; mais
+que sert, après un demi-siècle, de relever un vaisseau naufragé, quand
+ceux qui l’avaient chargé de leur fortune et de leurs espérances ne sont
+plus? Pendant ces jours de submersion, que d’autres grandeurs ont
+disparu! On ne s’arrête plus pour écouter les échos des vieux malheurs.
+
+Après le roi d’Angleterre, Monsieur, frère du roi, vint visiter la
+Trappe. Dans l’enthousiasme de ce qu’il avait vu, il dit à Louis XIV
+«que la vie qu’on menait dans cette solitude n’édifiait pas seulement la
+France, mais toute l’Europe, et qu’il était avantageux à l’État de la
+maintenir.» Monsieur était tout le contraire de la sublimité ascétique.
+Il était fou du bruit des cloches; il empoisonna peut-être sa première
+femme, Henriette d’Angleterre. Sa seconde femme fut Charlotte-Élisabeth,
+fille de Charles-Louis, électeur de Bavière. Celle-ci, aussi laide que
+Henriette avait été agréable, était grossière: elle avait beaucoup
+d’esprit en allemand; elle est connue par le cynisme avec lequel elle
+parle d’elle-même et du grand roi son beau-frère. Elle écrivait: «Dans
+tout l’univers entier on ne peut, je crois, trouver de plus laides mains
+que les miennes; mes yeux sont petits, j’ai le nez court et gros, les
+lèvres longues et plates, de grandes joues pendantes, une figure longue;
+je suis très-petite de stature; ma taille et ma jambe sont grosses.»
+S’étant arrangée de cette façon, on peut juger qu’elle était à l’aise
+pour parler de son prochain; une imagination romanesque était renfermée
+dans ce qu’elle appelle _ce vilain petit laideron_.
+
+Le cardinal de Bouillon suivit Monsieur. «Sa naissance, dit Pellisson,
+ses mœurs, son esprit le rendaient digne d’être cardinal, et le roi
+cherchait à récompenser et à honorer par cette faveur les services du
+comte de Turenne dans la personne de son neveu.» «Ce n’est pas l’opinion
+de Saint-Simon, qui maltraite fort le cardinal de Bouillon: «ses regards
+louches venaient se rejoindre et s’arrêter au bout de son nez. Dépouillé
+du cordon bleu par le roi, il le portait sous ses habits. Exilé à Clauk,
+il passa chez les ennemis; de là il retourna à Rome; il y mourut
+délaissé, après avoir obtenu que les cardinaux conserveraient leur
+calotte sur la tête en parlant au pape.» Quand il passa à la Trappe,
+Rancé écrivait à l’abbé Nicaise: «M. le cardinal de Bouillon est depuis
+trois jours ici, il a vu de près tout ce qui s’y passe, il n’a rien vu
+qu’il n’ait approuvé et qui ne l’ait touché. Il s’en retourne demain.»
+
+Le cardinal de Bouillon s’écriait en répondant à M. de Saint-Louis, qui
+lui tenait de bons propos à la Trappe: «Point de mort, point de mort, M.
+de Saint-Louis, je ne veux point mourir.» Le cardinal de Bouillon avait
+un frère, lequel disait de Louis XIV: «Ce n’est qu’un vieux gentilhomme
+de campagne dans son château: il n’a plus qu’une dent, et il la garde
+contre moi.» Ce chevalier fit établir, sous la régence, un bal à
+l’Opéra. Le régent s’y montrait ivre, et le chevalier reçut pour ce
+service six milles livres de pension. On élargissait dans la bourse du
+peuple la déchirure par où devait passer la France.
+
+Dans une lettre qui ne parvint à la Trappe qu’après la mort de Rancé,
+lord Perth mandait à l’abbé que Jacques avait dit avant d’expirer: «Je
+n’ai rien quitté; j’étais un grand pécheur: la prospérité m’aurait gâté
+le cœur, j’aurais vécu dans le désordre.» Jacques, plus heureux que
+Marie Stuart, nous a laissé sa dépouille: Marie, voyant s’éloigner les
+côtes de Normandie, s’écriait: «Adieu, France, adieu; je ne te reverrai
+plus!» Le bourreau, en tranchant la tête à la reine d’Écosse, lui
+enfonça d’un coup de hache sa coiffure dans la tête, comme un effroyable
+reproche à sa frivolité.
+
+Boivin est un dernier des hommes du siècle avec qui Rancé eut affaire.
+Il écrivait le 18 octobre 1696 à l’abbé Nicaise: «Je ne sais comment
+vous avez pu avoir l’arrêt du parlement de Rouen contre le sieur Boivin;
+mais si vous connaissiez jusqu’où vont sa violence et son emportement,
+vous auriez peine à croire qu’un homme d’étude comme lui pût tomber dans
+de si grands excès.» Le procès que Boivin eut avec la Trappe était pour
+une redevance de vingt-quatre sous; il dura douze ans, et coûta douze
+mille livres. «Je l’ai gagné pendant douze ans, écrivit Boivin, et je ne
+l’ai perdu qu’un seul jour.»
+
+Au reste Rancé, tout vieux et tout malade qu’il était, ne déclinait
+jamais le combat, mais aussitôt qu’il avait repoussé un coup, il
+plongeait dans la pénitence: on n’entendait plus qu’une voix au fond des
+flots, comme ces sons de l’harmonica, produits de l’eau et du cristal,
+qui font mal.
+
+Tel fut Rancé. Cette vie ne satisfait pas, il y manque le printemps:
+l’aubépine a été brisée lorsque ses bouquets commençaient à paraître.
+Rancé s’était proposé de courir le monde pour chercher des aventures.
+Qu’eût-il trouvé? Les félicités qu’il se forgeait à Véretz? Non: ces
+félicités étaient dans son âme. Supposez que prenant l’existence pour
+une ironie du ciel et que devançant les idées de son époque, il eût
+rejeté cette existence, son sang eût à peine humecté quelques brins de
+bruyère. Si, s’embarrassant peu de l’avenir, il eût préféré des plaisirs
+à l’éternité: autre mécompte; demain il n’aurait plus aimé.
+
+Les hommes qui ont vieilli dans le désordre pensent que quand l’heure
+sera venue, ils pourront facilement renvoyer de jeunes grâces à leur
+destinée, comme on renvoie des esclaves. C’est une erreur; on ne se
+dégage pas à volonté des songes; on se débat douloureusement contre un
+chaos où le ciel et l’enfer, la haine et l’amour se mêlent dans une
+confusion effroyable. Vieux voyageur alors, assis sur la borne du
+chemin, Rancé eût compté les étoiles en ne se fiant à aucune, attendant
+l’aurore qui ne lui eût apporté que l’ennui du cœur et la difformité des
+jours. Aujourd’hui il n’y a plus rien de possible, car les chimères
+d’une existence active sont aussi démontrées que les chimères d’une
+existence désoccupée. Si le ciel eût mis au bras de Rancé les fantômes
+de sa jeunesse, il se fût tôt fatigué de marcher avec des Larves. Pour
+un homme comme lui il n’y avait que le froc; le froc reçoit les
+confidences et les garde; l’orgueil des années défend ensuite de trahir
+le secret, et la tombe le continue. Pour peu qu’on ait vécu, on a vu
+passer bien des morts emportant leurs illusions. Heureux celui dont la
+vie est _tombée en fleurs_! élégances de l’expression d’un poète qui est
+femme.
+
+Ce que l’on serait souvent tenté de prendre dans Rancé pour les allures
+et les pensées d’un tout jeune homme, n’était que le sentiment d’un
+vieillard décrépit qui ne marchait plus et dont la tête était enfoncée
+dans un froc, comme une de ces momies de moines que renfermaient les
+caveaux de quelques anciens monastères. Les os de Rancé s’étaient
+cariés; il ne possédait plus que deux grands yeux où avait circulé la
+passion et où se montrait encore l’intelligence. Réduit à garder
+l’infirmerie, ses derniers moments approchaient; il n’y avait personne
+pour porter la main sur le cœur de ce christ. Lorsque Jésus pria son
+Père d’éloigner de lui le calice, qui tenait son doigt sur le pouls du
+Fils de l’Homme, pour savoir si des larmes sanglantes venaient de la
+faiblesse humaine ou de l’épanouissement d’un cœur qui se fendait de
+charité?
+
+Les religieux se pressaient à sa porte; il dicta une lettre dont le père
+abbé Jacques de La Cour leur fit lecture: «Dieu, disait-il, connaît seul
+mes forces et la joie que j’aurais de vous voir; cependant, quoique ce
+sentiment soit de mon cœur plus que jamais, je suis contraint de vous
+dire que, dans l’état où je me trouve, il m’est impossible de satisfaire
+à cette joie autant que je le voudrais. Priez pour moi, mes frères;
+demandez à Dieu que si je vous suis encore bon à quelque chose, il me
+rende à la santé, sinon qu’il me retire de ce monde.»
+
+On envoya chercher l’évêque de Séez, l’ami et le confesseur de Rancé.
+Rancé témoigna beaucoup de joie en l’apercevant; il saisit la main du
+prélat, la porta à son front pour commencer le signe de la croix; il fit
+ensuite une confession générale. Il supplia l’évêque de Séez d’obtenir
+la protection royale en faveur de la discipline monastique de l’abbaye,
+ajoutant que, dans toutes les autres choses, il souhaitait que la Trappe
+fût complétement oubliée.
+
+Cette famille de la religion autour de Rancé avait la tendresse de la
+famille naturelle et quelque chose de plus; l’enfant qu’elle allait
+perdre était l’enfant qu’elle allait retrouver: elle ignorait ce
+désespoir qui finit par s’éteindre devant l’irréparabilité de la perte.
+La foi empêche l’amitié de mourir; chacun en pleurant aspire au bonheur
+du chrétien appelé; on voit éclater autour du juste une pieuse jalousie,
+laquelle a l’ardeur de l’envie, sans en avoir le tourment.
+
+Rancé, apercevant un religieux qui pleurait, lui tendit la main, et lui
+dit: «Je ne vous quitte pas, je vous précède.» Le Tasse avait adressé
+les mêmes mots aux frères qui l’environnaient à Saint-Onuphre. Rancé
+demanda d’être enterré dans la terre la plus abandonnée et la plus
+déserte: sur un champ de bataille où l’on n’entend plus de bruit, on
+voit sortir du sol les pieds de quelques soldats.
+
+Job mourut dans le petit réduit qu’il s’était fait, comme le palmier
+dont les branches sont chargées de rosée. Rancé entretint le prélat de
+l’empressement que ses frères avaient mis à le soulager: «Voilà, dit-il,
+comme Dieu a pris plaisir à me favoriser dans tous les temps de ma vie,
+et je n’ai été qu’un ingrat.» Le P. abbé Jacques de La Cour entrait dans
+ce moment; Rancé lui dit: «Ne m’oubliez pas dans vos prières, je ne vous
+oublierai pas devant Dieu.» Il chargea Jacques de La Cour de faire ses
+excuses au roi d’Angleterre: il avait commencé une lettre pour ce
+monarque exilé qu’il n’avait pas pu achever. La nuit suivante fut
+mauvaise; Rancé la passa assis: il avait mis les sandales d’un religieux
+mort avant lui; il allait achever le voyage qu’un autre n’avait pu
+finir.
+
+L’évêque de Séez lui ayant demandé s’il avait toujours eu pour ses
+religieux la même charité: «Oui, monseigneur, répondit le saint homme.
+Depuis quelques années, par la grâce de Dieu, je ne suis plus qu’un
+simple religieux comme les autres; ils sont tous mes frères et ne sont
+plus mes enfants. S’il m’était permis de regretter la perte de ma voix,
+ma douleur serait de ne pouvoir leur faire entendre combien je les aime;
+je les conserve au fond de mon cœur et j’espère les y porter devant
+Dieu.» Sur les huit heures du soir Rancé se découvrit, il pria un frère
+de le mettre à genoux pour recevoir la bénédiction de son évêque, il fit
+une confession générale. L’évêque de Séez, dans son récit qui est
+conservé, dit qu’il avait connu dans cette occasion plus qu’en aucune
+autre que ce grand homme avait reçu de Dieu un esprit élevé, vif,
+pénétrant, une âme simple et d’une candeur admirable.
+
+Plus Rancé s’était avancé vers le terme, plus il était devenu serein;
+son âme répandait sa clarté sur son visage: l’aube s’échappait de la
+nuit. On présenta le crucifix au mourant; il s’écria: «O éternité! quel
+bonheur!» et il embrassa le signe du salut avec la plus vive tendresse;
+il baisa la tête de mort qui était au pied de la croix. En remettant
+cette croix à un moine, il remarqua que celui-ci ne l’imitait pas, il
+dit: «Pourquoi ne baisez-vous pas la tête de mort? c’est par elle que
+finit notre exil et notre misère.» Rancé se souvenait-il de la relique
+que la tradition disait être placée auprès de lui? Dans les âges les
+plus fervents, les chrétiens pratiquaient encore quelques rites du culte
+des faux dieux.
+
+Le lit de cendres était préparé; Rancé le regarda tranquille avec une
+sorte d’amour, puis il s’aida lui-même à se coucher sur le lit
+d’honneur; l’évêque de Séez dit: «Monsieur, ne demandez-vous pas pardon
+à Dieu?--Monsieur, répondit l’abbé, je supplie Dieu très-humblement du
+fond de mon cœur de me remettre mes péchés et de me recevoir au nombre
+de ceux qu’il a destinés à chanter éternellement ses louanges.» Les
+forces venant à lui manquer, il s’arrêta. L’évêque dit: «Monsieur, me
+reconnaissez-vous?--Monsieur, répliqua l’abbé, je vous connais
+parfaitement; je ne vous oublierai pas.»
+
+L’évêque de Séez s’étant enquis si l’on avait donné quelque chose au
+mourant pour le soutenir, l’abbé de Rancé fit lui-même la réponse. «Rien
+n’a manqué à l’attention de leur charité.»
+
+Il s’établit par les paroles de l’Écriture un dernier dialogue entre
+l’agonisant et l’évêque.
+
+L’ÉVÊQUE.--Le Seigneur est ma lumière et mon salut.
+
+L’ABBÉ.--Je mettrai en lui toute ma confiance.
+
+L’ÉVÊQUE.--Seigneur, c’est vous qui êtes mon protecteur et mon
+libérateur.
+
+L’ABBÉ.--Ne tardez pas, mon Dieu, hâtez-vous de venir.
+
+Ce furent les dernières paroles de Rancé. Il regarda l’évêque, leva les
+yeux au ciel et rendit l’esprit. Il fut enterré dans le cimetière commun
+des religieux.
+
+Ainsi se consomma le sacrifice: le repentir vous isole de la société et
+n’est pas estimé à son prix. Toutefois l’homme qui se repent est
+immense; mais qui voudrait aujourd’hui être immense sans être vu? Rancé
+arriva de sa hutte d’argile à la maison de Dieu, maison magnifique.
+
+Rancé fut porté à l’église et placé sous la lampe. Son visage, qui avait
+paru décharné, parut vermeil et beau. Il demeura dans l’église depuis le
+27 octobre jusqu’au 29. Les moines se tenaient debout ou fondaient en
+larmes: c’était à qui ferait toucher au corps des linges et des
+chapelets. Trente religieux chantaient les psaumes: des messes se
+célébraient successivement dans l’église. Lorsqu’on le mit dans la
+fosse, le chœur récitait ce verset du psaume CXXXI: «C’est là que
+j’habiterai parce que je l’ai choisi.» On l’inhuma dans le cimetière. Le
+pasteur fut placé au milieu de ses brebis. Des témoignages authentiques
+furent rendus à Rancé qui pourraient servir aujourd’hui à sa
+canonisation. Il apparut après sa mort à diverses personnes dans une
+grande gloire. Les rois témoignèrent de leur douleur, soit qu’ils
+fussent tombés, soit qu’ils occupassent encore le trône. Jacques
+écrivait: «J’irai dans votre sainte solitude pour l’amour de moi-même,
+pour m’encourager dans l’état où je suis et où Dieu me tient.»
+
+«C’était une voix de tonnerre, dit le P. Le Nain, qui retentissait de
+tous côtés pour inspirer aux hommes le mépris du monde, le néant de ses
+grandeurs, la solidité des biens de la vie future.» Des conversions
+éclatantes s’opérèrent. Un religieux avait entendu dans son sommeil une
+sainte hostie qui criait: «Tremblez, tremblez, tremblez!» et il fut si
+saisi de terreur, qu’on fut long-temps à le faire revenir. Des
+épileptiques furent guéris en s’appliquant des linges qui avaient servi
+à la main malade du réformateur. Les certificats ont été conservés, et
+Rome n’aurait pas besoin d’une longue procédure pour le placer au rang
+des saints. Son cœur était dans le repos, et l’Esprit divin avait rempli
+son âme de splendeur.
+
+Saint-Simon dit en s’interrompant: «Ces mémoires sont trop profanes pour
+rapporter rien ici d’une vie aussi sublimement sainte. Je m’arrête tout
+court: tout ce que je pourrais ajouter serait ici trop déplacé.»
+
+Né le 9 janvier 1626, seize ans après la mort d’Henri IV, mort en 1700,
+quinze ans avant la mort de Louis XIV, Rancé avait été soixante-quatorze
+ans sur la terre, dont il avait vécu trente-sept dans la solitude, pour
+expier les trente-sept qu’il avait passés dans le monde.
+
+Lorsqu’il disparut, une foule d’hommes fameux avaient déjà pris les
+devants, Pascal, Corneille, Molière, Racine, La Fontaine, Turenne et
+Condé: le vainqueur de Rocroi avait reçu de Bossuet sa dernière
+couronne. Bossuet, dont je vous ai déjà dit la mort, penchait vers sa
+ruine, qu’il avait annoncée avec une simplicité si magnifique. Ce siècle
+est devenu immobile comme tous les grands siècles; il s’est fait le
+contemporain des âges qui l’ont suivi. On ne voit pas tomber quelques
+pierres de l’édifice sans un sentiment de douleur. Quand Louis XIV
+descend le dernier au cercueil, on est atteint d’un inconsolable regret.
+Parmi les débris du passé se remuaient les premiers nés de l’avenir:
+quelques renommées commençaient à poindre sous la protection d’un roi
+décrépit encore debout. Voltaire naissait; cette désastreuse mémoire
+avait pris naissance dans un temps qui ne devait point passer: la clarté
+sinistre s’était allumée au rayon d’un jour immortel.
+
+L’ouvrage de Rancé subsiste. Rancé s’est éloigné de sa solitude comme
+Lycurgue de la vallée de Lacédémone, en faisant promettre à ses
+disciples qu’ils garderaient ses lois jusqu’à son retour. Rancé est
+parti pour le ciel; il n’est point revenu sur la terre; ses lois sont
+religieusement observées par son petit peuple. Les Trappistes ont vu
+s’écouler autour d’eux les autres ordres; ils ont vu passer la
+Révolution et ses crimes, Bonaparte et sa gloire, et ils ont survécu;
+tant il y avait de force dans cette législation surhumaine! Les nouveaux
+cénobites de la Trappe sont parfaitement conformes à ceux qui habitaient
+ce désert en onze cent: ils ont l’air d’une colonie du moyen âge
+oubliée; on croirait qu’ils jouent une scène d’autrefois, si en
+s’approchant d’eux on ne s’apercevait que ces acteurs sont des acteurs
+réels, que l’ordre de Dieu a transportés du XIe siècle jusqu’au nôtre.
+La cryptie de Sparte était la poursuite et la mort des esclaves; la
+cryptie de la Trappe est la poursuite et la mort des passions. Ce
+phénomène est au milieu de nous, et nous ne le remarquons pas. Les
+institutions de Rancé ne nous paraissent qu’un objet de curiosité que
+nous allons voir en passant.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+Notes du transcripteur
+
+
+Les pages 257 à 272 étant manquantes dans l’original, le texte allant de
+«tué à la bataille de Crécy» jusqu’à «une nouvelle terre» a été tiré de
+l’édition de Didier et Weissenbruch, Paris et Bruxelles, 1924.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76606 ***