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diff --git a/76605-h/76605-h.htm b/76605-h/76605-h.htm new file mode 100644 index 0000000..0803eee --- /dev/null +++ b/76605-h/76605-h.htm @@ -0,0 +1,5342 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Pensées, maximes et fragments de Shopenhauer | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } +.cc { text-align: center; text-indent: 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.rm { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } +.i2 { text-indent: -1em; } +.i10 { text-indent: 7em; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +span.blk { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: center; } + +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.w4 { width: 4em; } +td.pad { padding-top: 1em; padding-bottom: .7em; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76605 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">SCHOPENHAUER</p> + +<h1><span class="xlarge">PENSÉES, MAXIMES</span><br> +ET FRAGMENTS</h1> + +<p class="cc small ssf">I. — LES DOULEURS DU MONDE ET LE MAL DE LA VIE<br> +II. — L’AMOUR. — LES FEMMES. — LE MARIAGE<br> +III. — APHORISMES SUR L’HOMME, LA VIE, LA SOCIÉTÉ, LA POLITIQUE, +L’ART, LA RELIGION, ETC.</p> + +<p class="c"><span class="xsmall">TRADUIT, ANNOTÉ ET PRÉCÉDÉ D’UNE VIE DE SCHOPENHAUER</span><br> +<span class="b">Par J. BOURDEAU</span></p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +LIBRAIRIE GERMER-BAILLIÈRE <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup><br> +108, <span class="xsmall">BOULEVARD SAINT-GERMAIN</span>, 108</p> + +<p class="c">1880<br> +<span class="small">Tous droits réservés.</span></p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em b">A la même Librairie.<br></p> + +<p class="c">OUVRAGES DE SCHOPENHAUER<br> +<span class="xsmall">TRADUITS EN FRANÇAIS</span></p> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap"><b>Le Fondement de la morale</b>, 1879, 1 vol. in-18 de la <i>Bibliothèque +de philosophie contemporaine</i></td> +<td class="bot r w4"><div>2 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Essai sur le libre arbitre</b>, 1877, 1 vol. in-18 de la <i>Bibliothèque +de philosophie contemporaine</i></td> +<td class="bot r w4"><div>2 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Le Monde comme volonté et comme objet de représentation.</b> +2 vol. in-8<sup>o</sup>. (<i>Sous presse.</i>)</td> +<td> </td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div><hr></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>La philosophie de Schopenhauer</b>, par <span class="sc">Th. Ribot</span>. 1 vol. in-18 de +la <i>Bibliothèque de philosophie contemporaine</i></td> +<td class="bot r w4"><div>2 fr. 50</div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c0" title="Préface. Vie et opinions d’Arthur Schopenhauer">PRÉFACE<br> +<span class="small">VIE ET OPINIONS +D’ARTHUR SCHOPENHAUER<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></span></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Schopenhauer’s Leben von W. Gwinner</i>. Leipzig. Brockhaus, +1878.</p> +</div> + +<p>S’il n’y avait chez Schopenhauer que le créateur d’un +nouveau système de philosophie, d’une nouvelle explication +de l’inexplicable, on pourrait certes l’admirer ou +le critiquer, mais on ne le lirait guère. Heureusement +pour sa gloire, il s’est tourné parfois vers le grand +public, il lui adresse quelques-uns de ses ouvrages<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> et +sollicite les suffrages des <i>honnêtes gens</i> qui ne se +piquent pas de métaphysique. Et en effet, à côté du métaphysicien, +on rencontre dans ses écrits un moraliste +curieux, un humoriste original et un écrivain clair, accessible +à tous, et presque populaire. Les Allemands l’admettent +dans leurs bibliothèques choisies, et l’un d’eux +le compare à notre Montaigne. Un Montaigne, j’y consens, +pourvu qu’il soit bien entendu que c’est un Montaigne +allemand. Est-il possible de concevoir un +Montaigne constructeur de système et abstracteur de +quintessence, un Montaigne sardonique, irritable et +sombre, étranger aux grâces riantes et aux joies légères ? +Montaigne et Schopenhauer n’ont de commun +que leur curiosité universelle des hommes et des +choses. L’un et l’autre ils voient le monde à travers +leur esprit, leurs goûts, leur humeur. Aussi, comme +pour la plupart des moralistes, la vie de Schopenhauer +est-elle un commentaire de ses œuvres, souvent un +commentaire à rebours : ses actes démentent ce que sa +doctrine a d’excessif et d’outré, et l’auteur relève en lui +ce qu’il y a de faible et de chancelant dans l’homme.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Parerga und Paralipomena</i>.</p> +</div> +<p>C’est un vendredi, jour néfaste, que, selon la remarque +de M. Gwinner, Arthur Schopenhauer, le +grand pessimiste, naquit à Dantzig le 22 février 1788. +D’après la tradition de famille, ses ancêtres étaient Hollandais. +Son père, riche négociant de la ville, avait +l’esprit cultivé ; il aimait les voyages et suivait en toutes +choses les coutumes anglaises. Sa mère, fille du conseiller +Trosiener, se fit plus tard, grâce à ses romans, +un nom dans la littérature de l’époque. Dès son premier +âge le jeune Arthur escorte ses parents à travers l’Allemagne, +la Belgique, la Suisse, la France et l’Angleterre ; +à neuf ans, on l’établit au Havre, où il oublie au bout de +deux années sa langue maternelle, puis on le laisse +quelque temps à Londres. Les séjours à l’étranger, la +fréquentation des sociétés les plus diverses lui procurent +ainsi l’expérience précoce et pratique nécessaire aux +marchands, utile aux philosophes.</p> + +<p>La mort de son père, survenue en 1804, change le +cours de ses études jusque-là dirigées vers le commerce. +Il ne se sent pas né pour vivre derrière un comptoir ; +d’ailleurs l’héritage paternel assure son indépendance +et ses loisirs. A peine livré à lui-même, il se voue aux +lettres, à la science, à la philosophie surtout, avec l’entrain +juvénile et passionné que donnent les aptitudes +natives. Il médite Kant et Platon, fréquente les Universités +de Gœttingue et de Berlin, étudie la minéralogie, +la botanique, l’histoire des Croisades, la météorologie, +la physiologie, l’ethnologie, la jurisprudence, la chimie, +le magnétisme, l’électricité, l’ornithologie, l’<i>amphibiologie</i>, +l’ichthyologie<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, la flûte, les armes et la guitare. +Que de <i>chosologies</i> une tête allemande peut contenir ! +Schopenhauer s’assimila toutes ces sciences, hormis la +guitare, et dut, après bien des années de stériles efforts, +suspendre à un clou de sa chambre l’instrument rebelle.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Nous abrégeons la liste officielle de tous les cours qu’il a +suivis à Gœttingue et à Berlin.</p> +</div> +<p>N’allez pas cependant vous le figurer sous les traits de +ces jeunes pédants à longue mine, troués au coude, et +qui n’ont vu le monde que du fond des bibliothèques ; +ne l’imaginez pas non plus, selon la mode des universités +allemandes, grand avaleur de bière et chercheur de +duels. Il détestait la bière et les duels : nous avons +même de lui, dans ses <i>aphorismes</i>, un petit traité +contre les duellistes, où il dit joliment leur fait à tous +les matamores passés, présents et futurs. Pas plus que +les combats singuliers il n’aimait les batailles rangées, et, +comme Panurge, il craignait naturellement les coups. +En 1813, dans un élan de patriotisme, il achète à l’un de +ses belliqueux camarades un sabre d’honneur ; il paie au +lieutenant Helmholtz un uniforme et un Sophocle ; mais, +quant à lui, il se tient coi et tranquille, et rumine à +loisir sa thèse sur la <i>Quadruple racine de la raison +suffisante</i>. A le juger par l’extérieur, c’était un jeune +gentleman fort soigneux de sa mise, d’agréable tournure +et de belles manières, quoique d’une contradiction fatigante +et d’une impertinente franchise. On le rencontre +à la comédie et à l’opéra, dans les cercles aristocratiques, +les sociétés lettrées de Weimar et de Dresde. +Il a des entretiens avec Gœthe, il observe les saltimbanques, +assiste par faveur à une exécution capitale, +et lit les hommes autant que les livres.</p> + +<p>Il n’est rien moins qu’un ennemi des plaisirs. Tandis +qu’il médite et compose à vingt-neuf ans son grand ouvrage, +<i>le Monde comme volonté et comme représentation</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, +ce livre fameux qui conclut à l’ascétisme en vue +d’amener la fin du monde par la continence absolue des +sexes, il lui arrive même mésaventure qu’à Descartes ; +un beau jour il lui naît un enfant naturel. Et sur ces entrefaites, +son livre étant achevé, Schopenhauer, d’un +pas allègre, va se délasser en Italie et se divertir. A +Venise, où il se trouvait en même temps que Byron<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, +il mène comme lui joyeuse vie, et continue ses études +sur la physique de l’amour, dont il devait un jour écrire +la métaphysique.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Cet ouvrage parut en 1819.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Il se plaisait à répéter cette boutade de Byron : <i lang="en" xml:lang="en">The more +I see of men, the less I like them ; if I could say so of women +too, all would be well.</i></p> +</div> +<p>Riche d’expérience et de connaissances, d’observations +et d’études, mais auteur inconnu, car son livre gisait +encore chez le libraire sans succès et sans écho, +il a la malencontreuse idée de venir enseigner la philosophie +à l’Université de Berlin. Hégel faisait foule : +Schopenhauer parla devant des banquettes à peu près +vides. Il enrage, il s’obstine et ne trouve à la fin d’inscrits +à son cours que trois pelés et un tondu : un maître +de manège, un changeur, un dentiste et un capitaine +en retraite. De là peut-être ses diatribes acerbes contre +l’enseignement officiel des professeurs de philosophie. +Hégel ne fut pas seul à troubler son repos : une vieille +fille sa voisine, couturière de profession, gagna contre +lui un procès en indemnité pour coups et blessures. +La lutte homérique du philosophe et de la commère n’occupe +pas moins de vingt-cinq pages in-octavo dans la +solide biographie de M. Gwinner.</p> + +<p>En 1831, le choléra le chasse de Berlin, de même +qu’il chassait de Naples Leopardi, le poète de l’<i lang="it" xml:lang="it">Infelicità</i>. +Singulier rapprochement que cette terreur presque +simultanée du choléra chez ces deux pessimistes ! C’est +que, tout en proclamant bien haut en strophes sonores +ou en prose admirable que le monde est une comédie +dont le jeu ne vaut pas la chandelle, et l’homme un piètre +acteur en guenilles qui balbutie un mauvais rôle, ils +tiennent à ces chandelles, à cette farce, à ces guenilles ; +ils ont horreur, comme vous et moi, plus encore peut-être +que vous et moi, du dénoûment tragique. A la moindre +alerte, eux de fuir à toutes jambes.</p> + +<p>Notre « cholérophobe de profession », comme il s’intitulait +lui-même, s’arrête enfin à Francfort<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> : il y a +passé en prospère santé ses vingt-neuf dernières années. +Un matin, le 23 septembre 1860, comme il s’habillait, la +mort le saisit brusquement à la gorge et le coucha sur +le parquet. Il avait soixante-douze ans.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> C’est là qu’il a écrit et publié, en 1851, à l’âge de soixante-trois +ans, ses <i lang="de" xml:lang="de">Parerga und Paralipomena</i>, séries d’essais destinés +au grand public.</p> +</div> +<p>Sa vie de célibataire et de rentier est d’une monotonie +si automatique, qu’on la connaît quand on connaît une +de ses journées. Se lever vers huit heures, s’éponger à +l’anglaise, préparer son café, s’attabler au travail et +écrire dans toute la fraîcheur des idées matinales, jouer +ensuite un petit air de flûte avant d’endosser son habit, +d’ajuster son jabot et sa cravate blanche ; dîner à table +d’hôte, sieste, promenade ; lire le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i>, puis quelques +bons vieux auteurs ; souper, théâtre, excellent sommeil. +Il est aussi ménager de sa fortune que de l’emploi de +son temps, et double à la longue son capital.</p> + +<p>A côté de ce bon sens pratique, de ces habitudes réglées, +on peut noter en lui plus d’un symptôme morbide, +et ce coin de folie qui n’est pas rare chez les esprits +supérieurs. <i lang="la" xml:lang="la">Nullum magnum ingenium sine quadam +mixtura dementiæ</i>, a dit Sénèque. Peut-être, à l’égard +de Schopenhauer, la nature avait-elle un peu forcé la +dose. Il semble tenir de l’hérédité son humeur violente, +ses terreurs sans cause, ses manies sans nombre, ses +défiances et ses ombrages. On en retrouve la trace chez +ses ascendants paternels et maternels. Il est certain que +son père s’est tué dans une attaque de mélancolie +noire. Lui-même, dès sa première jeunesse, est sujet à +d’étranges lubies. Reçoit-il une lettre, il s’effraie, prévoit +un malheur ; la nuit, au moindre bruit, il s’éveille, +se jette sur ses pistolets. Il prend mille précautions +contre les maladies, les accidents de toute sorte, habite +un premier étage pour mieux échapper en cas d’incendie ; +il tremble au contact d’un rasoir qui n’est pas le +sien ; il serre soigneusement ses tuyaux de pipe, et +dans les hôtels, il a soin d’apporter son verre, de peur +que certains lépreux ne s’en servent. Son or est dissimulé +dans des cachettes ; ses billets, fourrés par précaution +au milieu des vieilles lettres ou sous des formules +d’apothicaire ; pour dérouter la curiosité, ses +comptes, ses notes d’affaires sont rédigés en grec et en +latin. Que n’a-t-il emprunté cette devise à l’un de nos +vieux satiriques : <i>Je ne crains rien, fors le dangier</i> ? — Il +se croyait victime d’une persécution, et voyait une +vaste conspiration du silence autour de son œuvre, +ourdie par les professeurs de philosophie, aimant mieux +les supposer malveillants qu’indifférents. Par une contradiction +singulière il redoutait la critique des professeurs +de philosophie sur ses ouvrages : « Que dans peu +de temps les vers rongent mon corps, c’est une pensée +que je puis supporter ; mais que les professeurs de +philosophie rongent ma philosophie, j’en frissonne +d’avance. »</p> + +<p>Autre symptôme non moins grave, c’est la manie raisonnante : +il raisonne sur tout, sur son grand appétit, +sur le spiritisme, le clair de lune, l’amour grec, sur les +songes et les présages. Une nuit, la servante rêve qu’elle +essuie des taches d’encre, et ce même matin, par mégarde, +Schopenhauer répand son encrier. Étrange concordance ! +notre philosophe en est frappé : <i lang="de" xml:lang="de">Alles was +geschieht, geschieht nothwendig !</i> (<i>Tout ce qui arrive, +arrive nécessairement</i>), s’écrie-t-il d’un ton solennel ; +aussitôt de cette bouteille à l’encre sort tout un système<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Et le raisonnement en bannit la raison.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Parerga</i>, 3<sup>e</sup> édit., vol. I, p. 270.</p> +</div> +<p>Des traits pareils ne donneraient-ils pas l’envie de +confier aux médecins aliénistes le soin d’écrire l’histoire +de la philosophie. On s’apercevrait alors avec étonnement +que ceux qui passent parmi les hommes pour +des devins et des sages se sont montrés par moments +et par accès des fous plus fous que les autres.</p> + +<p>Comment expliquer le succès tardif mais réel, le retentissement +subit de la philosophie de Schopenhauer ? C’est +qu’il est possédé de la folie de son temps, cette folie que +l’on a si justement appelée la maladie du pessimisme<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, +ou encore la maladie du siècle, <i lang="de" xml:lang="de">der Weltschmerz</i>, la douleur +du monde, cette folie qui compte tant de victimes, +de Werther à René, de Childe-Harold à Rolla, et d’illustres +malades : Byron, Musset, Henri Heine, rieurs +attristés, viveurs blasés, sceptiques nuageux, révoltés +lyriques qui adorent la vie et la maudissent. Schopenhauer +est le théoricien de cette école de poètes. Ce +qu’il y a chez lui d’original et de piquant, c’est que, placé +entre deux époques, l’une de scepticisme aride, l’autre +de mysticisme et d’emphase, il les rapproche et en apparence +les concilie. On avait trop ri au dix-huitième siècle, +le siècle de Voltaire au rire sec et strident. Le dix-neuvième +commence avec la lassitude d’un lendemain d’orgie. +C’est là ce qui caractérise la renaissance romantique et +néo-chrétienne de la Restauration : le diable d’hier se +fait ermite. « Faites-vous ermite », telle est justement +la conclusion dernière du système de Schopenhauer. +Au lieu de laisser Candide, désabusé par une cruelle +expérience et guéri de ses illusions, cultiver en paix +son jardin, il lui met entre les mains la <i>Vie de Rancé</i> +par Chateaubriand et lui conseille de se faire trappiste : il +arrache M<sup>lle</sup> Cunégonde à sa pâtisserie et lui propose +en exemple la <i>Vie de sainte Élisabeth de Hongrie</i> par +Montalembert<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Pour être surprenante, cette conclusion +n’en est pas moins fort logique. Car si le monde +est, comme il l’affirme, une si profonde vallée de larmes, +une si épaisse forêt de crimes, il n’y a qu’une issue, +qu’un défilé pour en sortir dignement, ainsi qu’il convient +à un sage ; non point par la porte sanglante du +suicide, mais par les voies austères de l’ascétisme chrétien, +ou plutôt de l’ascétisme bouddhique<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, renoncement +plus grandiose encore, puisqu’il mène à l’espoir du +néant. Schopenhauer, il est vrai, s’avouait, quant à lui, +incapable d’atteindre par la volonté jusqu’à ces sublimes +pratiques du trappiste ou du fakir : « affaire de grâce », +comme il disait. Il ne fut, en réalité, qu’un bouddhiste +de table d’hôte.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Voir</i> <i>le Pessimisme au XIX<sup>e</sup> siècle</i>, par E. Caro. Hachette, +1878.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Dans les dernières pages de son ouvrage philosophique, +Schopenhauer recommande en effet ces deux ouvrages sur Rancé +et sainte Élisabeth à la méditation de ses lecteurs.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Schopenhauer, interprète éloquent des idées bouddhistes, +nous offre un remarquable exemple de l’affinité étrange qu’il y a +entre la spéculation hindoue et la spéculation allemande : « A +proprement parler, dit M. Taine, dans son essai sur le +bouddhisme, les Hindous sont les seuls qui, avec les Allemands, +aient le génie métaphysique ; les Grecs, si subtils, sont timides +et mesurés à côté d’eux ; et l’on peut dire, sans exagération, que +c’est seulement sur les bords du Gange et de la Sprée que l’esprit +humain s’est attaqué au fond et à la substance des choses. Peu +importe l’absurdité des conséquences, ils ont posé les questions +suprêmes, et personne, hors d’eux, n’a même conçu qu’on pût les +poser. »</p> +</div> +<p>Schopenhauer est bien mieux dans son rôle, dans la +sincérité de sa nature lorsqu’il joue le Méphistophélès. +A cette table de l’hôtel d’Angleterre à Francfort, où sa +renommée attirait force pèlerins, au milieu de la fumée +des pipes et du bruit des verres, ceux qui visitaient ce +vieillard à l’œil clair et plein de malice en rapportaient +l’impression d’une entrevue avec Belzébuth en personne<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. +Nul n’est plus propre que ce vieux cynique à +déniaiser un bon jeune homme et à faner d’un souffle +glacé la fleur de son âme et de ses rêves.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Voir</i>, dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i> du 15 mars 1870, un +intéressant article de M. Challemel-Lacour, où il raconte son +entrevue avec Schopenhauer. « Ses paroles lentes et monotones, +qui m’arrivaient à travers le bruit des verres et les éclats de +gaîté de mes voisins, me causaient une sorte de malaise, comme +si j’eusse senti passer sur moi un souffle glacé à travers la porte +entr’ouverte du néant… Des vertiges inconnus me gagnaient… et +il me sembla, longtemps après l’avoir quitté, être ballotté sur une +mer houleuse, sillonnée d’horribles courants. » — Et pourtant +M. Challemel-Lacour ne saurait passer pour un esprit craintif et +timoré.</p> +</div> +<p>Je suppose qu’un petit philosophe imberbe soit allé le +consulter. « Avez-vous 20,000 livres de rente ? lui eût +demandé Schopenhauer. Non ? Abandonnez alors la +philosophie : on doit vivre <i>pour</i> elle et non <i>par</i> elle. — Seriez-vous +à la fois rentier et apprenti philosophe ? Il +vous faut une troisième condition, mon jeune ami, un +troisième vœu, non pas précisément le vœu de chasteté +(un philosophe doit tout connaître, tout et le reste), +mais le vœu de célibat ; une épouse légitime, une +famille influent plus qu’on ne croit sur nos jugements, +sur notre liberté d’esprit. Mais fuyez avant tout les +universités. Croyez-moi ! On y enseigne les doctrines +que l’État patronne, et les chaires de philosophie sont +devenues des succursales de l’Église. Or, retenez bien +ceci, il n’y a pas plus de philosophie chrétienne qu’il +n’y a une arithmétique chrétienne. Pensez donc par +vous-même, après avoir lu Kant et Schopenhauer, +votre serviteur ; vous chasserez ainsi de votre esprit +tous les préjugés que vingt siècles de juiverie et de +Moyen-Age y ont entassés, et vous reconnaîtrez que +l’idée de Dieu n’est pas une idée innée, qu’elle vous +vient sans doute du temps où madame votre maman +vous mettait à genoux sur votre lit et, vous croisant les +mains, vous faisait réciter votre prière. Copernic a +chassé Dieu du ciel ; mais, en réalité, Dieu est partout, +dans la table sur laquelle vous écrivez, dans la chaise +où repose votre très noble dos. N’allez pas, au moins, +devenir matérialiste comme les garçons coiffeurs ou +les élèves en pharmacie ; évitez également d’être un +pur esprit, vous ressembleriez trop à ces têtes d’anges +ailées mais sans corps que l’on admire dans les tableaux +de piété. Ne cessez d’étudier les sciences, édifiez votre +philosophie sur les faits, — à ce prix vous serez philosophe<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. +Allez, et que Bouddha vous ait en sa +sainte garde ! »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Cf. surtout <i lang="de" xml:lang="de">Parerga</i>, t. I. <i lang="de" xml:lang="de">Zur Kantischen Philosophie</i>. +<i><span lang="de" xml:lang="de">Ueber die Universitäts-Philosophie</span>, passim.</i></p> +</div> +<p>A un théologien frais et rose au sortir du séminaire, +Schopenhauer eût dit : « Jeune homme, nous ne pouvons +nous entendre. Sans doute j’aime, je vénère le +pessimisme des trappistes, mais je n’ai rien de commun +avec la théologie. Je ne conteste pas vos bienfaits, +loin de là. Assurément, vous et moi nous cherchons +à satisfaire cet éternel besoin de l’homme que +vous appelez le besoin religieux et que j’appelle le besoin +métaphysique, mais vous vous adressez à la foule +sous le voile de l’allégorie et du brillant symbole ; vous +prenez des mines terribles et solennelles pour en imposer +aux enfants dont la raison sommeille encore, +tandis que le véritable philosophe parle au petit nombre +des intelligences viriles le simple et mâle langage de +la vérité abstraite et nue. Mais dites-moi, je vous prie, +quelle diantre de nécessité vous pousse à réclamer les +suffrages de la philosophie ? N’avez-vous pas tout pour +vous ? révélations, textes sacrés, miracles, prophéties, +un haut rang dans l’État, le consentement, le respect +général, mille églises, mille chapelles ; n’êtes-vous +pas les intermédiaires obligés, dès qu’on veut +acheter ou mendier le ciel ? Outre le monopole des +consolations, ne possédez-vous pas le privilège inestimable +d’instruire l’enfance, de façonner les jeunes +cerveaux pour la vie entière ? Et il vous faut encore +l’approbation des philosophes ! Et il vous la faut à +tout prix, tellement que jadis, quand vous étiez les +maîtres, et que cette approbation vous manquait, vous +aviez recours à des arguments sans réplique, la torture, +le bûcher, l’<i lang="la" xml:lang="la">ultima ratio theologorum</i>. Que de +victimes sur l’autel de votre Dieu, que de sang répandu +en son nom ! Ah ! je ne demande qu’à laisser les +dieux en paix, pourvu toutefois qu’ils me rendent la +pareille. <i lang="la" xml:lang="la">Ergo, pax vobiscum<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> !</i> »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Cf. <i lang="de" xml:lang="de">Die Welt</i>, vol. II, liv. I, chap. 17. <i lang="de" xml:lang="de">Ueber das metaphysische +Bedürfniss</i>.</p> +</div> +<p>Si un jeune avocat, orateur politique, tout feu et flammes, +tout gonflé de phrases rondes, d’exemples historiques, +fût venu devant lui étaler son système, Schopenhauer +eût dit en fronçant le sourcil : « Et après ? +n’espérez pas me convaincre. L’histoire, n’est-ce pas +au fond toujours la même chose, qu’il s’agisse de +ministres et de diplomates penchés sur une carte et +occupés à se disputer des territoires, ou de paysans +dans une auberge en querelle pour un lambeau de +terre ou une partie de dés ; toujours les mêmes passions, +les mêmes chimères, qu’il s’agisse de noisettes +ou de royales couronnes ? Encore si votre histoire +était vraie. Mais le mensonge la prostitue, elle +sert à tous les partis. Il suffit, pour s’en convaincre, +de lire les journaux, débits publics de poison autorisé. +Ce poison, vous le proposez à <i>la canaille</i> comme +une panacée, lui promettant, en haine du christianisme, +le bonheur sur cette terre, odieux optimistes +que vous êtes ! Vils flatteurs, vous dites au +peuple qu’il est souverain, mais vous savez bien que +c’est un souverain éternellement mineur, dupe d’habiles +filous que l’on appelle démagogues. Vous m’épouvantez +quand je vous vois jouer avec les passions +populaires ; autant vaudrait manier la dynamite. Je +tremble d’entendre les chaînes de l’ordre légal se +briser avec fracas, et le monstre déchaîné rugir. +Ultra-réactionnaire, oui, je le suis par horreur de vos +criailleries, de votre vacarme, de vos émeutes qui +m’assourdissent, m’inquiètent et me distraient de mes +pensées, de mes travaux impérissables. Quand donc +nous donnera-t-on à nous autres philosophes un +philosophe couronné, un roi libre-penseur, un Frédéric +II ? En attendant, que le diable vous emporte, +tous tant que vous êtes<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> ! »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Cf. surtout <i lang="de" xml:lang="de">Parerga</i>, II, chap. 9.</p> +</div> +<p>A un pauvre amoureux qui n’est que soupirs et que +larmes… Mais nous ne voulons point détromper +ici les jeunes cœurs épris d’idéal et d’horizons bleus. +Quant aux lecteurs désabusés, nous les renvoyons à la +<i>Métaphysique de l’amour</i> et à l’<i>Essai sur les femmes</i>. +Loin de tomber aux pieds du sexe auquel il doit sa +mère, Schopenhauer tombe à bras raccourcis sur ce +malheureux sexe, justement parce qu’il lui doit sa mère, +personne frivole, satisfaite de vivre et fort dépensière<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. +Après une pareille satire, il conviendrait de lire l’apologie +de M. Stuart Mill. Cet anglais utilitaire, qui sous +sa rigide armure de froide logique cachait un cœur chaleureux, +a écrit un petit livre tranchant et chevaleresque +sur la <i>sujétion des femmes</i> : parce qu’il a eu la fortune +de rencontrer en M<sup>me</sup> Mill une âme d’élite, aussitôt, +s’il ne tenait qu’à lui, les femmes deviendraient électeurs, +juges, ministres d’État. Schopenhauer, qui n’a +connu, ce semble, que les dames qui ne se font guère +prier, les relègue toutes au fond d’un sérail. Il méprise +la monogamie ; théoriquement il est polygame, <i>tétragame</i> +même, et ne voit qu’une objection à épouser quatre +femmes, l’objection des quatre belle-mères.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Nouvel Hamlet, il lui reprochait encore, à tort ou à raison, +son infidélité à la mémoire d’un époux.</p> +</div> +<p>Enfin, c’est à notre pessimiste qu’il faut adresser le +bourgeois gras et jovial, content de lui et des autres. +Mais hélas ! l’éloquence d’un Démosthène ne saurait +nous persuader que le monde est mauvais quand nous +le trouvons bon. Comme l’a si bien dit Prevost-Paradol, +« nos joies et nos tristesses sont bien plus réglées par +les événements de notre vie et par le tour de nos caractères, +que par la logique de nos croyances<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> ». +Schopenhauer en est un remarquable exemple. Misanthrope +revêche et dédaigneux dès sa jeunesse, écrivain +obscur et mécontent, quand à la fin la gloire arrive, son +front s’éclaircit, son humeur s’apaise, et il apprend à +sourire. Le bruit et le succès de sa philosophie désenchantée +l’enchantent, il ne s’en cache pas. A soixante +ans il s’humanise, lui le farouche solitaire, au sein d’une +petite famille de disciples zélés et dociles : le jour de +sa fête arrivent les bouquets, les sonnets, une coupe +en argent massif et d’autres surprises. Au concert de +louanges point d’oreilles rebelles. Des jeunes gens inconnus +envoient des lettres enthousiastes. Une femme, +M<sup>me</sup> Élisabeth Ney, accourt tout exprès de Berlin pour +modeler son buste. Trois ou quatre artistes se disputent +l’honneur de faire son portrait. Mieux que tout cela, +ses livres ont des éditions nouvelles. Le <i lang="en" xml:lang="en">Westminster +Review</i>, la <i>Revue des Deux Mondes</i>, le <i>Journal des +Débats</i><a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, la <i lang="it" xml:lang="it">Rivista contemporanea</i>, etc., tout en critiquant +ses doctrines, les répandent à travers l’Europe. +Les hommes sont ainsi faits, je veux dire les auteurs : +qu’on publie seulement leurs noms dans les gazettes, +il ne leur en faut pas davantage ; les voilà réconciliés +avec le monde.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> <i>Les Moralistes français</i>, p. 288.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Schopenhauer écrivait en 1856, après avoir lu dans le <i>Journal +des Débats</i> du 8 octobre l’article de M. Franck sur sa philosophie : +« Je lui inspire une pieuse épouvante. Je vois qu’ils ont eu +vent de moi. » (<i lang="de" xml:lang="de">Memorabilien</i>, p. 118.) Il disait, non sans impertinence, +que la critique des journaux et des revues est faite non +pas pour diriger le jugement du public, mais pour attirer son attention. +Aussi, que ce jugement soit bon ou mauvais, il importe +peu : « <i lang="la" xml:lang="la">Censura perit scriptum manet.</i> »</p> +</div> +<p>Au reste, il nous semble difficile d’admettre qu’un +écrivain de talent puisse être un pessimiste pratique +et convaincu. Il est bien trop occupé à nous dire les +choses sombres avec éclat, les choses mornes avec attrait. +La vraie misère profondément sentie n’est point +si artiste. A peindre d’une main si habile les douleurs +humaines, Schopenhauer a dû plus d’une fois finir par les +oublier, tant il se plaît à revêtir sa philosophie de +grande prose et à l’orner de belles images comme ces +madones laides et noires que la dévotion des fidèles recouvre +de riches étoffes et de rares bijoux.</p> + +<p>Que de figures pittoresques et de sentences originales, +mais aussi que de citations, que d’emprunts ! La +curiosité amusée du lettré a glané à travers toutes les +littératures, depuis l’espagnole jusqu’à l’hindoue ; il +s’est assis au banquet des anciens, aux soupers français +du dix-huitième siècle. Habile à ramasser tous les reliefs +de ces délicats festins, il les sert aux Allemands +comme un plat de sa façon, accommodé à une sauce +métaphysique d’après le goût national. Les idées que +nos auteurs français, en se jouant, laissent échapper de +leurs lèvres, vite il s’en empare et les répète doctoralement. +D’un de leurs mots il fait un traité. Mais ce mot, +il ne le cite pas toujours. M. Ribot<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> a relevé un passage +de Chamfort qui contient en dix lignes toute <i>la métaphysique +de l’amour</i>. Quand il traite de l’honneur +des femmes, c’est encore un mot de Chamfort qu’il développe +sans le citer : « les femmes font cause commune ; +elles sont liées par un <i>esprit de corps</i>, par une +espèce de confédération tacite. » — « L’honneur des +sexes, dit Schopenhauer, est un <i>esprit de corps</i> bien +entendu. » De même, telle autre de ses pensées est due +à l’inspiration de Pascal<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. Voici un rapprochement +plus frappant encore. On lit dans les <i lang="de" xml:lang="de">Parerga</i> (II, 271) : +« La forme de gouvernement monarchique est la seule +naturelle : nous en trouvons l’exemple chez les animaux +mêmes, chez les <i>abeilles</i>… <i>les grues voyageuses</i>. » +Saint Jérôme, dans une lettre au moine Rustique, avait +dit dans les mêmes termes : « L’on a besoin d’un maître +dans quelque art que ce soit. Les animaux mêmes et +les troupeaux ont des chefs qui les conduisent : les +abeilles ont leurs rois, <i>les grues en ont une à leur +tête</i>. » On le voit, les grues voyageuses de Schopenhauer +viennent de loin.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Voir</i> le petit livre si intéressant et si complet de M. Ribot : +la <i>Philosophie de Schopenhauer</i> (Germer-Baillière). <i>V.</i> p. 70.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Cf. <i lang="de" xml:lang="de">Die Welt</i>, vol. II, p. 261-262, 4<sup>e</sup> édit., — et Pascal, +éd. Havet, vol. II, p. 16-17.</p> +</div> +<p>Dès lors, il est aisé de se rendre compte d’un procédé +de composition familier à notre écrivain ; lecteur très +soigneux, il découpe en petites notes les idées saillantes +qu’il rencontre sur sa route, puis il coud ces bouts +de papier et les relie par un long fil philosophique. Il +suffit de lire, pour s’en convaincre, son <i>Dialogue sur la +religion</i>, en partie tiré des auteurs anglais et français +du dix-huitième siècle. Quand il prend la plume, Schopenhauer +se drape dans la toge romaine ; Sénèque est +son maître de style ; il se coiffe en même temps de la +perruque de Voltaire, ou de Hume, ou d’Helvétius, ou +de Chamfort, qui s’ajuste assez mal à sa tête carrée. +Mais comme sous ce costume bizarre et disparate le +Germain reparaît vite avec ses boutades, son imagination +démesurée, son ironie âpre, ses gestes violents et +ses invectives dignes des éloges de M. Frauenstædt<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> ! +Comme l’on voit percer à travers son style le solitaire +méditatif qui n’a jamais pensé que par monologues, qui +ne s’est jamais retrempé aux sources vives et jaillissantes +des discussions et des causeries<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, et qui ne +s’attarde que trop volontiers à se commenter lui-même, +car, s’il a des ailes à l’esprit, il n’en a point aux talons.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Voir</i> le passage des <i lang="de" xml:lang="de">Memorabilien</i>, où ce disciple félicite +son maître de n’avoir dans la polémique rien de commun avec +la bienséance française.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> La contradiction, l’objection même l’agaçaient au possible. +Lire à ce sujet, dans les <i lang="de" xml:lang="de">Memorabilien</i>, p. 553, une lettre bien +curieuse adressée à M. Frauenstædt.</p> +</div> +<p>L’ensemble de ses écrits le reflète ainsi avec une +netteté merveilleuse ; et si l’on admire, à travers ses +contradictions et ses folies, l’essor de son intelligence, +je ne dirai pas son génie, mais ses éclairs de génie, +ses lueurs soudaines et profondes, on ne saurait non +plus assez louer sa parfaite indépendance, son étonnante +sincérité. Je trouve en lui d’autres qualités +morales, des sentiments de pitié et des actes de bienfaisance. +Il haïssait les professeurs de Berlin, mais il +aimait les bêtes. Ayant fait la rencontre d’un orang-outang +à la foire de Francfort, il allait chaque jour +visiter cet ancêtre présumé des hommes. Touché de +son air triste, il comparaît le regard de cet être arrêté +sur les confins de l’humanité au regard de Moïse devant +la Terre promise. Par testament, il assura une retraite +à son chien, comme s’il se fût agi d’un vieil ami, +d’un parent pauvre.</p> + +<p>Schopenhauer n’a été ni un saint ni un ascète ; les +saints et les ascètes auront le droit de s’en montrer scandalisés. +Mais comme il a prêché l’ascétisme, sa vie pratique +ne fait pas en tous points honneur à sa doctrine.</p> + +<p>S’il s’était borné au rôle de moraliste, d’observateur +des hommes et de peintre des mœurs, on ne saurait +raisonnablement exiger de lui l’austérité d’un sage. De +même un poète ne doit compte au public que de ses sensations +et de ses rêves, qui tiennent souvent à la couleur +du ciel, au vent qui souffle, au nuage qui passe. +Mais quand c’est un philosophe qui est en scène, un +apôtre du renoncement, un prophète de la sombre mort, +peut-être est-il juste que l’on sache quel homme a été le +penseur sévère, peut-être est-il permis de mesurer à ses +actes l’ardeur et l’énergie de sa conviction.</p> + +<p>Nous n’oserions donc accuser M. Gwinner, son biographe, +d’indiscrétion ou de sévérité, lorsqu’il se livre +sur les habitudes privées de Schopenhauer à une minutieuse +enquête, à laquelle, il est vrai, bien peu de personnes +résisteraient ; il a voulu par là non pas affaiblir +le goût du public pour des œuvres de haute valeur, mais +mettre un terme au « <i>culte malsain</i> » dont Schopenhauer +est l’objet en Allemagne.</p> + +<p>Il ne semble pas que ce culte penche vers son déclin, si +l’on en juge par le nombre toujours croissant de livres, +de brochures et de dissertations sur les écrits de notre +philosophe. De la Russie jusqu’à l’Amérique sa voix +éveille chaque jour de nouveaux échos : il n’a pas +échappé à la gloire périlleuse et parfois compromettante +de posséder des disciples, cette plaie des grands +hommes. Les uns s’efforcent de rendre ses doctrines +populaires, d’autres tirent de ses préceptes un catéchisme +religieux, à l’usage de ceux qui nient les religions établies, +d’autres voient en lui un second Lessing, un éducateur +de cette nation allemande à laquelle il reproche avec tant +de verve son pédantisme, sa grossièreté, sa lourdeur ; d’autres +le présentent comme le précurseur de Darwin, +comme le métaphysicien de l’évolution, d’autres discutent +avec une gravité imperturbable ses boutades sur +les femmes, d’autres enfin exagèrent son pessimisme jusqu’à +l’extravagance, ils ne se contentent pas d’être pessimistes, +ils sont <i>misérabilistes</i>. Mais à tous ces commentateurs, +à ces interprètes plus ou moins bien inspirés, +ce qui manque par dessus tout c’est le charme étrange +et l’humour du maître.</p> + +<p>Et comme si ce n’était pas assez d’avoir des disciples, +Schopenhauer, pour comble d’infortune, est maintenant +exposé aux traducteurs.</p> + +<p class="sign">J. BOURDEAU.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="top4em">Nous donnons ici la liste des ouvrages où nous avons +choisi les pensées et fragments qui suivent. En face de +chaque indication bibliographique se trouvent les lettres +abréviatives qui servent de renvois aux passages correspondants +du texte original.</p> + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap"><i lang="de" xml:lang="de">Die Welt als Wille und Vorstellung</i> (4<sup>e</sup> édition. +Leipzig, 1873). 2 vol.</td> +<td class="bot r"><div>W.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><i lang="de" xml:lang="de">Parerga und Paralipomena</i> (3<sup>e</sup> édition. +Leipzig, 1874). 2 vol.</td> +<td class="bot r"><div>P.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><i lang="de" xml:lang="de">Aus A. Schopenhauer’s handschriftlichem +Nachlass</i> (Leipzig, 1864). 1 vol.</td> +<td class="bot r"><div>N.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span lang="de" xml:lang="de"><i>A. Schopenhauer. Lichtstrahlen aus seinen +Werken</i>, von J. Frauenstædt</span> (3<sup>e</sup> édition. Leipzig, +1874). 1 vol. (pensées détachées, extraites +de tous les ouvrages de Schopenhauer)</td> +<td class="bot r"><div>L.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span lang="de" xml:lang="de"><i>A. Schopenhauer. Von ihm. Ueber ihn</i>, von +Lindner ; <i>Memorabilien</i>, von Frauenstædt</span> (Berlin, +1863). 1 vol.</td> +<td class="bot r"><div>M.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span lang="de" xml:lang="de"><i>Schopenhauer’s Leben</i>, von Gwinner</span> (Leipzig, +1878). 1 vol.</td> +<td class="bot r"><div>G.</div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">PENSÉES, MAXIMES ET FRAGMENTS</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1" title="I. Douleurs du monde">I<br> +DOULEURS DU MONDE<br> +<span class="xsmall">LE MAL DE LA VIE. — RÉSIGNATION. — RENONCEMENT. — ASCÉTISME +ET DÉLIVRANCE.</span></h2> + + + + +<h3 title="I. Douleurs du monde">I<br> +DOULEURS DU MONDE<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</h3> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> P. II, ch. <small>XII</small>, p. 312 et suiv.</p> +</div> + +<p>Si elle n’a pas pour but immédiat la douleur, on peut +dire que notre existence n’a aucune raison d’être dans le +monde. Car il est absurde d’admettre que la douleur sans +fin qui naît de la misère inhérente à la vie et qui +remplit le monde, ne soit qu’un pur accident et non le +but même. Chaque malheur particulier paraît, il est vrai, +une exception ; mais le malheur général est la règle.</p> + +<p>De même qu’un ruisseau coule sans tourbillons, aussi +longtemps qu’il ne rencontre point d’obstacles, de même +dans la nature humaine, comme dans la nature animale, +la vie coule inconsciente et inattentive, quand rien ne +s’oppose à la volonté. Si l’attention est éveillée, c’est +que la volonté a été entravée et qu’il s’est produit +quelque choc. — Tout ce qui se dresse en face de notre +volonté, tout ce qui la traverse ou lui résiste, c’est-à-dire +tout ce qu’il y a de désagréable et de douloureux, +nous le ressentons sur-le-champ, et très nettement. +Nous ne remarquons pas la santé générale de notre +corps, mais seulement le point léger où le soulier nous +blesse : nous n’apprécions pas l’ensemble prospère de +nos affaires, et nous n’avons de pensées que pour une +minutie insignifiante qui nous chagrine. — Le bien-être +et le bonheur sont donc tout négatifs, la douleur seule +est positive.</p> + +<p>Je ne connais rien de plus absurde que la plupart des +systèmes métaphysiques qui expliquent le mal comme +quelque chose de négatif ; lui seul au contraire est positif, +puisqu’il se fait sentir. Tout bien, tout bonheur, +toute satisfaction sont négatifs, car ils ne font que supprimer +un désir et terminer une peine.</p> + +<p>Ajoutez à cela qu’en général nous trouvons les joies +au-dessous de notre attente, tandis que les douleurs la +dépassent de beaucoup.</p> + +<p>Voulez-vous en un clin d’œil vous éclairer sur ce +point, et savoir si le plaisir l’emporte sur la peine, ou si +seulement ils se compensent, comparez l’impression de +l’animal qui en dévore un autre, avec l’impression de +celui qui est dévoré.</p> + +<hr> + + +<p>La consolation la plus efficace, dans tout malheur, +dans toute souffrance, c’est de tourner les yeux vers ceux +qui sont encore plus malheureux que nous : ce remède +est à la portée de chacun. Mais qu’en résulte-t-il pour +l’ensemble ?</p> + +<p>Semblables aux agneaux qui jouent dans la prairie, +pendant que, du regard, le boucher fait son choix au milieu +du troupeau, nous ne savons pas, dans nos jours +heureux, quel désastre le destin nous prépare précisément +à cette heure, — maladie, persécution, ruine, mutilation, +cécité, folie, etc.</p> + +<p>Tout ce que nous cherchons à saisir nous résiste ; tout +a sa volonté hostile qu’il faut vaincre. Dans la vie des +peuples, l’histoire ne nous montre que guerres et séditions : +les années de paix ne semblent que de courtes +pauses, des entr’actes, une fois par hasard. Et de +même la vie de l’homme est un combat perpétuel, +non pas seulement contre des maux abstraits, la misère +ou l’ennui ; mais contre les autres hommes. Partout on +trouve un adversaire : la vie est une guerre sans trêve, +et l’on meurt les armes à la main.</p> + +<hr> + + +<p>Au tourment de l’existence vient s’ajouter encore la +rapidité du temps qui nous presse, ne nous laisse pas +prendre haleine, et se tient derrière chacun de nous +comme un garde-chiourme avec le fouet. — Il épargne +ceux-là seulement qu’il a livrés à l’ennui.</p> + +<hr> + + +<p>Pourtant, de même qu’il faudrait que notre corps +éclatât, s’il était soustrait à la pression de l’atmosphère, +de même si le poids de la misère, de la peine, des +revers et des vains efforts était enlevé à la vie de +l’homme, l’excès de son arrogance serait si démesuré, +qu’elle le briserait en éclats ou tout au moins le pousserait +à l’insanité la plus désordonnée et jusqu’à la folie +furieuse. — En tout temps, il faut à chacun une certaine +quantité de soucis, ou de douleurs, ou de misère, +comme il faut du lest au navire pour tenir d’aplomb +et marcher droit.</p> + +<p>Travail, tourment, peine et misère, tel est sans +doute durant la vie entière le lot de presque tous les +hommes. Mais si tous les vœux, à peine formés, étaient +aussitôt exaucés, avec quoi remplirait-on la vie humaine, +à quoi emploierait-on le temps ? Placez cette +race dans un pays de cocagne, où tout croîtrait de soi-même, +et où les alouettes voleraient toutes rôties à portée +des becs, où chacun trouverait aussitôt sa bien-aimée +et l’obtiendrait sans difficulté, — alors on verrait les +hommes mourir d’ennui, ou se pendre, d’autres se +quereller, s’égorger et s’assassiner et se causer plus +de souffrances que la nature ne leur en impose maintenant. — Ainsi +pour une telle race nul autre théâtre, +nulle autre existence ne sauraient convenir.</p> + +<hr> + + +<p>De ce caractère négatif du bien-être et de la jouissance +opposé au caractère positif de la douleur, il résulte +que le bonheur d’une existence donnée ne doit +pas être estimé d’après ses joies et ses jouissances, +mais d’après l’absence de peines, seule chose positive. +Dès lors le sort des autres animaux paraît plus supportable +que celui de l’homme. Examinons de plus près l’un +et l’autre.</p> + +<p>Sous quelques formes variées que l’homme poursuive +le bonheur ou cherche à éviter le malheur, tout se réduit, +en somme, à la jouissance ou à la souffrance physique. +Combien cette base matérielle est étroite : se +bien porter, se nourrir, se protéger contre le froid et +les intempéries, et enfin satisfaire l’instinct des sexes ; +ou bien, au contraire, être privé de tout. Par conséquent, +la part réelle de l’homme dans le plaisir physique +n’est pas plus grande que celle de l’animal, si ce n’est +que son système nerveux, plus susceptible et plus délicat, +agrandit l’impression de toute jouissance comme +aussi de toute douleur. Mais combien ses émotions surpassent +celles de l’animal ! A quelle profondeur et avec +quelle violence incomparable son cœur est agité ! pour +n’obtenir à la fin que le même résultat : santé, nourriture, +abri, etc.</p> + +<p>Cela vient en premier lieu de ce que chez lui tout s’accroît +puissamment par la seule pensée du passé et de +l’avenir, d’où naissent des sentiments nouveaux, soucis, +crainte, espérance ; ces sentiments agissent beaucoup +plus violemment sur lui que ne le peuvent faire la jouissance +et la souffrance de l’animal, immédiates et présentes. +L’animal, en effet, n’a pas la réflexion, ce condensateur +des joies et des peines ; celles-ci ne peuvent +donc s’amonceler, comme il arrive pour l’homme, au +moyen du souvenir et de la prévision : chez l’animal +la souffrance présente a beau recommencer indéfiniment, +elle reste toujours comme la première fois une +souffrance du moment présent, et ne peut pas s’accumuler. +De là l’insouciance enviable et l’âme placide +des bêtes. Chez l’homme, au contraire, la réflexion et +les facultés qui s’y rattachent, ajoutent à ces mêmes +éléments de jouissance et de douleur que l’homme a de +communs avec la bête, un sentiment exalté de son bonheur +ou de son malheur qui peut conduire à des transports +soudains, souvent même à la mort ou bien encore à un +suicide désespéré. Considérées de plus près, les choses +se passent comme il suit : ses besoins qui, à l’origine, +ne sont guère plus difficiles à satisfaire que ceux de +l’animal, il les accroît de parti pris dans le but d’augmenter +la jouissance : d’où le luxe, les friandises, le +tabac, l’opium, les boissons spiritueuses, le faste et le +reste. Seul aussi il a une autre source de jouissance, +qui naît également de la réflexion, une source de jouissance +et par conséquent de douleur d’où découleront +pour lui des soucis et des embarras sans mesure et +sans fin, c’est l’ambition et le sentiment de l’honneur +et de la honte : — autrement dit, en prose vulgaire, ce +qu’il pense de ce que les autres pensent de lui. Tel sera, +sous mille formes souvent bizarres, le but de presque +tous ses efforts qui tendent bien au delà de la jouissance +ou de la douleur physiques. Il a sur l’animal, il est vrai, +l’avantage incontesté des plaisirs purement intellectuels, +qui comportent bien des degrés divers, depuis les plus +niais badinages ou la conversation courante jusqu’aux +travaux intellectuels des plus élevés : mais alors comme +contre-poids douloureux apparaît sur la scène l’ennui, +l’ennui que l’animal ignore, du moins à l’état de nature, +car les plus intelligents parmi les animaux domestiques, +en soupçonnent déjà les légères atteintes : chez l’homme, +c’est un véritable fléau ; en voulez-vous un exemple ? +Voyez cette légion de misérables gens qui n’ont jamais +eu d’autre pensée que de remplir leur bourse et jamais +leur tête, et pour qui le bien-être devient alors un +châtiment, parce qu’il les livre aux tortures de l’ennui. +On les voit, pour s’y soustraire, galoper de droite et +de gauche, se glisser ici et là, voyager de côtés et +d’autres, s’informer avec angoisse des lieux de plaisir +et de réunion d’une ville dès qu’ils y arrivent comme le +nécessiteux des endroits où il trouvera des secours, — et, +en effet, la pauvreté et l’ennui sont les deux pôles +de la vie humaine. Enfin il reste à rappeler que dans les +plaisirs de l’amour, l’homme a des choix très particuliers +et très opiniâtres, qui parfois s’élèvent plus ou moins +jusqu’à l’amour passionné. C’est là encore pour lui une +source de longues peines et de courtes joies…</p> + +<p>Pour comble de misère, l’homme sait ce que c’est que +la mort ; l’animal ne la fuit que par instinct sans la connaître, +et sans la regarder jamais en face. L’homme a +sans cesse devant lui cette perspective. Peu de bêtes +meurent d’une mort naturelle, et la plupart ont juste +le temps de se reproduire, et ensuite elles deviennent la +proie d’une autre. L’homme seul en est arrivé à ce point +que, dans son espèce, ce qu’on appelle la mort naturelle +est devenu la règle, malgré quelques exceptions notables ; +et pour cette raison, l’avantage reste encore aux bêtes. +Joignez à cela que l’homme atteint aussi rarement que +les animaux les limites naturelles de sa vie, à cause de +sa manière de vivre si contraire à la nature, de ses +efforts et de ses passions, et de la dégénérescence +qui en résulte pour la race.</p> + +<p>Les animaux ne demandent qu’à vivre et à respirer ; +la plante est absolument satisfaite de sa destinée ; +l’homme a d’autant moins d’exigences qu’il est plus +stupide. Aussi la vie de l’animal contient-elle moins de +souffrances, mais aussi moins de joies que la vie humaine. +La première raison, c’est que l’animal reste libre +de soucis, de préoccupations et de tous les tourments +qui les accompagnent, mais il est vrai que l’espérance +lui manque ; il ignore cette anticipation par la pensée +d’un avenir joyeux, cette fantasmagorie pleine d’heureuses +promesses que crée l’imagination, cette source +la plus abondante de nos plus grandes joies et de +nos plus grands plaisirs ; il est destitué d’espérance : +et cela parce que sa conscience est bornée à ce qui +tombe sous ses sens, c’est-à-dire à l’instant présent. +L’animal, c’est le présent incarné : aussi ne connaît-il +qu’un degré de crainte et d’espérance limité aux objets +présents et sensibles ; l’horizon de l’homme embrasse +toute la vie, et même la dépasse. — Mais, justement +pour ce motif, les bêtes, comparées à nous, nous +apparaissent jusqu’à un certain point vraiment sages, +c’est-à-dire dans une jouissance paisible du présent que +rien ne vient troubler ; leur âme si manifestement paisible, +fait souvent honte à notre état d’esprit inquiet et obsédé +de pensées et de soucis. Et puis ces joies futures et +espérées ne nous sont pas données gratuitement. +En effet, jouir d’avance par l’attente ou l’espoir d’une +satisfaction que l’on se propose, c’est diminuer d’autant +la jouissance, comme si l’on en avait retranché une +partie. L’animal lui, est affranchi de cette jouissance +anticipée et de la diminution qui en résulte, et jouit +ainsi du présent et du réel tout entiers et sans réduction. +De même aussi les maux ne pèsent sur lui que de +leur poids réel et vrai, tandis que pour nous, crainte +et prévision, ἡ προσδοκία τῶν κακῶν, en décuplent souvent la +charge.</p> + +<p>C’est cette faculté particulière qu’ont les animaux de +se donner tout entiers à l’impression du moment qui +contribue beaucoup à la joie que nous causent nos bêtes +domestiques ; elles sont le présent personnifié, et nous +rendent sensibles en quelque sorte les heures légères +et propices, tandis que nos pensées volent souvent au +delà et n’y prennent garde. Mais cette faculté des +bêtes d’être plus réjouies que nous ne le sommes par +le seul fait de vivre dans le présent, l’homme égoïste et +sans cœur en abuse et l’exploite souvent de telle sorte +qu’il ne leur accorde rien autre chose que cette existence +aride et dénudée : n’emprisonne-t-il pas dans un +étroit espace l’oiseau fait pour parcourir un hémisphère, +où la pauvre bête crie et finit par souhaiter la mort : +<i lang="it" xml:lang="it">l’uccello nella gabbia canta non di piacere, ma di rabbia</i> ; +et son plus fidèle ami, le chien si intelligent, il le met à +la chaîne ! Je n’en vois jamais un à l’attache sans une +intime pitié pour lui et une indignation profonde contre +son maître. Je pense avec satisfaction au fait raconté +par le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> il y a quelques années : un lord qui tenait +un grand chien à l’attache, traversant un jour sa cour, +fut tenté de caresser la bête. Sur quoi celui-ci, d’un +coup de dent, lui déchira le bras du haut en bas, et +c’était bien fait ! Il voulait dire par là : « Tu n’es pas mon +maître, mais mon démon persécuteur, toi qui fais de ma +courte existence un enfer. » Puisse-t-il en arriver autant +à quiconque met les chiens à l’attache. Tenir les oiseaux +dans une cage, c’est aussi torturer les bêtes. Ces êtres +si favorisés de la nature, qui traversent comme une +flèche rapide les champs célestes, les emprisonner dans +une cage étroite pour jouir de leurs cris !</p> + +<hr> + + +<p>Ainsi c’est un degré supérieur de connaissance qui +rend la vie de l’homme plus riche en douleurs que celle +de l’animal ; nous pouvons rapporter ce fait à une loi +plus générale, et arriver à une vue d’ensemble beaucoup +plus large.</p> + +<p>La connaissance est en soi toujours exempte de douleurs. +La douleur n’atteint que la volonté, et consiste dans l’obstacle, +l’empêchement, la contrariété de la volonté ; mais +c’est une condition indispensable que cet obstacle soit accompagné +de la connaissance. De même, en effet, que la +lumière n’éclaire l’espace que s’il y a des objets pour la +réfléchir ; de même que le son a besoin d’être répercuté, +et que si le bruit, en général, est entendu à distance, +c’est parce que les ondes vibratoires de l’air viennent se +briser sur des corps durs, si bien qu’il paraît étonnamment +faible sur les sommets isolés des montagnes, +et que le chant produit peu d’effet à l’air libre : ainsi +l’obstacle opposé à la volonté, pour être ressenti comme +une douleur, doit être accompagné de la connaissance, +qui est pourtant, en soi, étrangère à toute douleur.</p> + +<p>La douleur physique a pour condition les nerfs et leur +relation avec le cerveau ; la lésion d’un membre n’est +pas sentie, quand les nerfs qui le relient au cerveau +sont coupés, ou que le cerveau lui-même est paralysé +par le chloroforme. Pour le même motif, dès que la +conscience est éteinte par la mort, nous considérons +comme sans douleur tous les tressaillements qui suivent +encore. Quant à la douleur morale, il va de soi qu’elle a +pour condition la connaissance ; elle s’accroît avec le +degré de la connaissance, cela se conçoit aisément. — Nous +pouvons exprimer ce rapport par une image : +la volonté est comme la corde d’un instrument ; l’obstacle +qui la froisse produit la vibration, la connaissance +est le fond sonore, la douleur est le son.</p> + +<p>En conséquence, non seulement le monde inorganique, +mais la plante même est étrangère à toute douleur : +quels que soient les obstacles auxquels la volonté puisse +être soumise dans l’un et dans l’autre. Au contraire, +tout animal, même l’infusoire, souffre une douleur ; parce +que la connaissance, si incomplète qu’elle soit, est le +vrai caractère de l’animal. A mesure qu’elle s’élève sur +l’échelle animale, la douleur croît en proportion. Elle +est encore infiniment faible dans les espèces inférieures : +de là vient par exemple que les insectes coupés en deux +et qui ne sont plus reliés que par un intestin mangent +encore. Chez les animaux supérieurs, la douleur n’approche +pas de celle de l’homme, par suite de l’absence +des idées et de la pensée. Mais aussi la faculté de souffrir +ne devait atteindre son degré suprême que dans +l’être où, en vertu de la raison et de ses délibérations +réfléchies, existe aussi la possibilité de nier cette volonté. +Sans cela, c’eût été une cruauté sans motif.</p> + +<hr> + + +<p>Dans la première jeunesse, nous sommes placés devant +la destinée qui va s’ouvrir devant nous, comme les +enfants devant un rideau de théâtre, dans l’attente +joyeuse et impatiente des choses qui vont se passer sur +la scène : c’est un bonheur que nous n’en puissions +rien savoir d’avance. Car, aux yeux de celui qui sait ce +qui se passera réellement, les enfants sont d’innocents +coupables condamnés non pas à la mort, mais à la vie, +et qui pourtant ne connaissent pas encore le contenu +de leur sentence. — Chacun n’en désire pas moins +pour soi un âge avancé, c’est-à-dire un état que l’on +pourrait exprimer ainsi : « Aujourd’hui est mauvais, et +chaque jour sera plus mauvais — jusqu’à ce que le +pire arrive. »</p> + +<hr> + + +<p>Lorsqu’on se représente, autant qu’il est possible de +le faire d’une façon approximative, la somme de misère, +de douleur et de souffrances de toute sorte que le +soleil éclaire dans sa course, on accordera qu’il vaudrait +beaucoup mieux que cet astre n’ait pas plus de pouvoir +sur la terre pour faire surgir le phénomène de la vie qu’il +n’en a dans la lune, et qu’il serait préférable que la surface +de la terre comme celle de la lune se trouvât encore +à l’état de cristal glacé. —</p> + +<p>On peut encore considérer notre vie comme un épisode +qui trouble inutilement la béatitude et le repos du néant. +Quoi qu’il en soit, celui-là même pour qui l’existence +est à peu près supportable, à mesure qu’il avance en +âge, a une conscience de plus en plus claire qu’elle est +en toutes choses un <i lang="en" xml:lang="en">disappointment, nay, a cheat</i>, en +d’autres termes qu’elle a le caractère d’une grande mystification, +pour ne pas dire d’une duperie… —</p> + +<p>Quiconque a survécu à deux ou trois générations se +trouve dans la même disposition d’esprit que tel spectateur +assis dans une baraque de saltimbanques à la foire, +quand il voit les mêmes farces répétées deux ou trois +fois sans interruption : c’est que les choses n’étaient calculées +que pour une représentation et qu’elles ne font +plus aucun effet, l’illusion et la nouveauté une fois évanouies. —</p> + +<p>Il y aurait de quoi perdre la tête, si l’on observe la +prodigalité des dispositions prises, ces étoiles fixes qui +brillent innombrables dans l’espace infini, et n’ont pas +autre chose à faire qu’à éclairer des mondes, théâtres de +la misère et des gémissements, des mondes qui, dans +le cas le plus heureux, ne produisent que l’ennui ; — du +moins à en juger d’après l’échantillon qui nous est +connu. —</p> + +<p>Personne n’est vraiment digne d’envie, et combien +sont à plaindre. —</p> + +<p>La vie est un pensum dont il faut s’acquitter laborieusement : +et dans ce sens, le mot <i lang="la" xml:lang="la">defunctus</i> est une belle +expression. —</p> + +<p>Imaginez un instant que l’acte de la génération ne soit +ni un besoin ni une volupté, mais une affaire de réflexion +pure et de raison : l’espèce humaine pourrait-elle +bien encore subsister ? Chacun n’aurait-il pas eu plutôt +assez pitié de la génération à venir, pour lui épargner le +poids de l’existence, ou du moins n’aurait-il pas hésité à +le lui imposer de sang-froid ? —</p> + +<p>Le monde, mais c’est l’enfer, et les hommes se partagent +en âmes tourmentées et en diables tourmenteurs. —</p> + +<p>Il me faudra sans doute entendre dire encore que ma +philosophie est sans consolation ; — et cela simplement +parce que je dis la vérité, tandis que les gens veulent +entendre dire : le Seigneur Dieu a bien fait tout ce qu’il +a fait. Allez à l’église, et laissez les philosophes en repos. +Du moins, n’exigez pas qu’ils ajustent leurs doctrines +à votre catéchisme : c’est ce que font les gueux, +les philosophâtres : chez ceux-là vous pouvez commander +des doctrines selon votre bon plaisir. Troubler l’optimisme +obligé des professeurs de philosophie est aussi +facile qu’agréable. —</p> + +<p>Brahma produit le monde par une sorte de péché ou +d’égarement, et reste lui-même dans le monde pour expier +ce péché, jusqu’à ce qu’il se soit racheté. — Très +bien ! — Dans le bouddhisme, le monde naît par suite +d’un trouble inexplicable, se produisant après un long +repos dans cette clarté du ciel, dans cette béatitude +sereine, appelée <i>Nirvana</i> qui sera reconquise par la pénitence, +c’est comme une sorte de fatalité qu’il faut entendre +au fond en un sens moral, bien que cette explication +ait une analogie et une image exactement correspondante +dans la nature par la formation inexplicable du +monde primitif, vaste nébuleuse d’où sortira un soleil. +Mais les erreurs morales rendent même le monde physique +graduellement plus mauvais et toujours plus mauvais, +jusqu’à ce qu’il ait pris sa triste forme actuelle. — C’est +parfait ! — Pour les Grecs le monde et les dieux +étaient l’ouvrage d’une nécessité insondable. — Cette +explication est supportable, en ce sens qu’elle nous satisfait +provisoirement. — Ormuzd vit en guerre avec +Ahriman : — on peut encore admettre cela. — Mais un +Dieu comme ce Jéhovah, qui <i lang="la" xml:lang="la">animi causâ</i>, pour son bon +plaisir et <i>de gaîté de cœur</i> produit ce monde de misère +et de lamentations, et qui encore s’en félicite et s’applaudit, +avec son πάντα καλά λίαν<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. Voilà qui est trop fort ! +Considérons donc à ce point de vue la religion des Juifs +comme la dernière parmi les doctrines religieuses des +peuples civilisés ; ce qui concorde parfaitement avec ce +fait qu’elle est aussi la seule qui n’ait absolument aucune +trace d’immortalité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Voir</i> la <a href="#Footnote_28">note +à la page 63</a>.</p> +</div> +<p>Quand même la démonstration de Leibnitz serait vraie ; +quand même on admettrait que, parmi les mondes possibles, +celui-ci est toujours le meilleur, cette démonstration +ne donnerait encore aucune théodicée. Car le +créateur n’a pas seulement créé le monde, mais aussi la +possibilité elle-même : par conséquent, il aurait dû rendre +possible un meilleur monde.</p> + +<p>La misère qui remplit ce monde proteste trop hautement +contre l’hypothèse d’une œuvre parfaite due à un +être absolument sage, absolument bon, et avec cela tout +puissant ; et d’autre part, l’imperfection évidente et +même la burlesque caricature du plus achevé des phénomènes +de la création, l’homme, sont d’une évidence +trop sensible. Il y a là une dissonance que l’on ne peut +résoudre. Au contraire, douleurs et misères sont autant +de preuves à l’appui, quand nous considérons le monde +comme l’ouvrage de notre propre faute, par conséquent +comme une chose qui ne saurait être meilleure. Tandis +que, dans la première hypothèse, la misère du monde +devient une accusation amère contre le créateur et donne +matière à des sarcasmes, elle apparaît dans le second +cas, comme une accusation contre notre être et notre +volonté même, bien propre à nous humilier. Car elle +nous conduit à cette pensée profonde que nous sommes +venus dans le monde déjà viciés comme les enfants de +pères usés de débauche, et que si notre existence est +tellement misérable, et a pour dénoûment la mort, c’est +que nous avons continuellement cette faute à expier. +D’une manière générale rien n’est plus certain : c’est la +lourde faute du monde qui amène les grandes et innombrables +souffrances du monde ; et nous entendons cette +relation au sens métaphysique et non physique et empirique. +Aussi l’histoire du péché originel me réconcilie-t-elle +avec l’ancien testament, elle est même à mes yeux +la seule vérité métaphysique du livre, bien qu’elle s’y +présente sous le voile de l’allégorie. Car notre existence +ne ressemble à rien tant qu’à la conséquence d’une faute +et d’un désir coupable…</p> + +<p>Voulez-vous toujours avoir sous la main une boussole +sûre, afin de vous orienter dans la vie et de l’envisager +sans cesse dans son vrai jour, habituez-vous à +considérer ce monde comme un lieu de pénitence, +comme une colonie pénitentiaire, <i lang="en" xml:lang="en">a penal colony</i>, — un +ἐργαστήριον, ainsi déjà l’avaient nommé les plus anciens +philosophes (<i>Clem. Alex. Strom.</i> <small>L</small>. <small>III</small>, c. 3, p. 399) +et parmi les pères de l’Église comme Origène l’exprimait +avec une hardiesse louable. (Augustin. <i lang="la" xml:lang="la">De civit. +Dei</i>, <small>L</small>. <small>XI</small>, c. 23). — La sagesse de tous les temps, le +brahmanisme, le bouddhisme, Empédocle et Pythagore +confirment cette manière de voir ; Cicéron (<i lang="la" xml:lang="la">Fragmenta +de philosophia</i>, vol. 12, p. 316, éd. Bip.) rapporte que les +anciens sages dans l’initiation aux mystères enseignaient, +<i lang="la" xml:lang="la">nos ob aliqua scelera suscepta in vita superiore, +pœnarum luendarum causa natos esse</i>. Vanini exprime +cette idée de la façon la plus énergique, Vanini +qu’on a trouvé plus commode de brûler que de réfuter, +quand il dit : <i lang="la" xml:lang="la">Tot, tantisque homo repletus miseriis, ut +si christianæ religioni non repugnaret, dicere auderem : +si daemones dantur, ipsi, in hominum corpora transmigrantes, +sceleris pœnas luunt</i> (<i lang="la" xml:lang="la">De admirandis naturæ +arcanis</i>, dial. L, p. 353). Mais même dans le pur christianisme +bien compris, notre existence est considérée +comme la suite d’une faute, d’une chute. Si l’on se familiarise +avec cette pensée, on n’attendra de la vie que ce +qu’elle peut donner, et loin de considérer comme quelque +chose d’inattendu, de contraire à la règle ses contradictions, +souffrances, tourments, misères grandes ou +petites, on les trouvera tout à fait dans l’ordre, sachant +bien qu’ici bas chacun porte la peine de son existence, et +chacun à sa manière. — Parmi les maux d’un établissement +pénitentiaire, le moindre n’est pas la société qu’on +y rencontre. Ce que vaut la société des hommes, ceux-là +qui en mériteraient une meilleure le sauront sans +que j’aie besoin de le dire. Une belle âme, un génie, +peuvent parfois y éprouver les sentiments d’un noble +prisonnier d’État qui est aux galères entouré de vulgaires +scélérats ; et comme lui ils cherchent à s’isoler. Mais +en général cette idée sur le monde nous rend capables +de voir sans surprise, à plus forte raison sans indignation, +ce qu’on appelle les imperfections, c’est-à-dire +la misérable constitution intellectuelle et morale de la +plupart des hommes que leur physionomie même nous +révèle…</p> + +<p>La conviction que le monde, et par suite l’homme +sont tels qu’ils ne devraient pas exister, est de nature à +nous remplir d’indulgence les uns pour les autres ; +qu’attendre, en effet, d’une telle espèce d’êtres ? — Il +me semble parfois que la manière convenable de s’aborder +d’homme à homme, au lieu d’être Monsieur, Sir, +etc., pourrait être : « compagnon de souffrance, <i lang="la" xml:lang="la">socî +malorum</i>, compagnon de misères, <i lang="en" xml:lang="en">my fellow-sufferer</i>. » +Si bizarre que cela paraisse, l’expression est pourtant +fondée, elle jette sur le prochain la lumière la plus vraie, +et rappelle à la nécessité de la tolérance, de la patience, +à l’indulgence, à l’amour du prochain, dont nul ne pourrait +se passer, et dont par conséquent chacun est redevable.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c2" title="II. Misères de la vie">II<br> +MISÈRES DE LA VIE.</h3> + + +<p>L’Arcadie nous a vus naître, tous tant que nous sommes, +comme le dit Schiller ; c’est-à-dire que nous entrons +dans le monde, pleins de prétentions au bonheur et à la +jouissance, et que nous nous attachons à l’espérance insensée +de voir ces prétentions réussir. Mais bientôt le +destin paraît, il nous empoigne rudement et il nous apprend +que rien ne nous appartient, mais que tout est +à lui, qu’il a un droit incontestable non seulement sur +tout ce que nous possédons et acquérons, sur notre +femme et notre enfant, mais sur nos bras et jambes, +sur nos yeux et nos oreilles, même sur notre nez en +plein visage. — (P. I. 434.)</p> + +<hr> + + +<p>Tandis que la première moitié de la vie n’est qu’une +infatigable aspiration vers le bonheur, la seconde moitié, +au contraire, est dominée par un douloureux sentiment +de crainte, car alors on finit par se rendre compte +plus ou moins clairement que tout bonheur n’est que +chimère, que la souffrance seule est réelle. Aussi les esprits +sensés visent-ils moins à de vives jouissances qu’à +une absence de peines, à un état en quelque sorte invulnérable. — Dans +mes jeunes années, un coup de sonnette +à ma porte me remplissait aussitôt de joie, car je pensais : +« Bon ! voilà quelque chose qui arrive. » Plus tard, +mûri par la vie, ce même bruit éveillait un sentiment +voisin de l’effroi ; je me disais : « Hélas ! qu’arrive-t-il ? » — (L. +228.)</p> + +<hr> + + +<p>Rien de fixe dans la vie fugitive : ni douleur infinie, ni +joie éternelle, ni impression permanente, ni enthousiasme +durable, ni résolution élevée qui puisse compter +pour la vie ! Tout se dissout dans le torrent des années. +Les minutes, les innombrables atomes de petites choses, +fragments de chacune de nos actions, sont les vers rongeurs +qui dévastent tout ce qu’il y a de grand et de +hardi… On ne prend rien au sérieux dans la vie humaine ; +la poussière n’en vaut pas la peine. — (G. 51.)</p> + +<hr> + + +<p>A considérer la vie sous l’aspect de sa valeur objective, +il est au moins douteux qu’elle soit préférable +au néant ; et je dirais même que si l’expérience et la +réflexion pouvaient se faire entendre, c’est en faveur du +néant qu’elles élèveraient la voix. Si l’on frappait à la +pierre des tombeaux, pour demander aux morts s’ils +veulent ressusciter, ils secoueraient la tête. Telle est +aussi l’opinion de Socrate dans l’apologie de Platon, +et même l’aimable et gai Voltaire ne peut s’empêcher +de dire : « On aime la vie ; mais le néant ne laisse pas +d’avoir du bon » ; et encore : « Je ne sais pas ce que +c’est que la vie éternelle, mais celle-ci est une mauvaise +plaisanterie. » — (W. II. 531.)</p> + +<hr> + + +<p>La vie de chaque homme vue de loin et de haut, dans +son ensemble et dans ses traits les plus saillants, nous +présente toujours un spectacle tragique ; mais si on la +parcourt dans le détail, elle a le caractère d’une comédie. +Car le train et le tourment du jour, l’incessante agacerie +du moment, les désirs et les craintes de la semaine, les +disgrâces de chaque heure, sous l’action du hasard +qui songe toujours à nous mystifier, ce sont là autant +de scènes de comédie. Mais les souhaits toujours déçus, +les vains efforts, les espérances que le sort foule impitoyablement +aux pieds, les funestes erreurs de la vie +entière, avec les souffrances qui s’accumulent et la mort +au dernier acte, voilà l’éternelle tragédie. Il semble que +le destin ait voulu ajouter la dérision au désespoir de +notre existence, quand il a rempli notre vie de toutes +les infortunes de la tragédie, sans que nous puissions +seulement soutenir la dignité des personnages tragiques. +Loin de là, dans le large détail de la vie, nous jouons inévitablement +le piètre rôle de comiques. — (L. 75.)</p> + +<hr> + + +<p>Si un Dieu a fait ce monde, je n’aimerais pas à être +ce Dieu : la misère du monde me déchirerait le cœur. — (N. +441.)</p> + +<hr> + + +<p>Imagine-t-on un démon créateur, on serait pourtant +en droit de lui crier en lui montrant sa création : « Comment +as-tu osé interrompre le repos sacré du néant, +pour faire surgir une telle masse de malheur et de tourment ? » — (N. +441.)</p> + +<hr> + + +<p>Si l’on mettait devant les yeux de chacun les douleurs +et les tourments épouvantables auxquels sa vie +est continuellement exposée, à cet aspect, il serait +saisi d’effroi : et si l’on voulait conduire l’optimiste le +plus endurci à travers les hôpitaux, les lazarets et +les chambres de torture chirurgicales, à travers les prisons, +les lieux de supplices, les écuries d’esclaves, +sur les champs de bataille et dans les cours d’assises, +si on lui ouvrait tous les sombres repaires où la +misère se glisse pour fuir les regards d’une curiosité +froide, et si enfin on le laissait regarder dans la tour +affamée d’Ugolin, — alors, assurément, lui aussi finirait +par reconnaître de quelle sorte est ce <i>meilleur des +mondes possibles</i><a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> « Il n’y a que violence dans l’univers ; mais nous sommes +gâtés par la philosophie moderne, qui a dit <i>tout est bien</i>, tandis +que le mal a tout souillé, et que dans un sens très vrai <i>tout est +mal</i>, puisque rien n’est à sa place. »</p> + +<p class="sign xsmall">J. DE MAISTRE.</p> +</div> +<p>Où Dante serait-il allé chercher le modèle et le sujet +de son enfer ailleurs que dans notre monde réel ? Et +pourtant, c’est bel et bien un enfer qu’il nous a peint. +Au contraire, quand il s’est agi de décrire le ciel et ses +joies, il se trouvait en face d’une difficulté insurmontable, +justement parce que notre monde n’offre rien +d’analogue. Au lieu des joies du Paradis, il fut réduit à +nous faire part des instructions que lui donnèrent là ses +ancêtres, sa Béatrix et divers saints. Par où l’on voit +assez clairement quelle sorte de monde est le nôtre. — (L. +189.)</p> + +<hr> + + +<p>Ce monde, champ de carnage où des êtres anxieux +et tourmentés ne subsistent qu’en se dévorant les uns +les autres, où toute bête de proie devient le tombeau vivant +de mille autres, et n’entretient sa vie qu’au prix d’une longue +suite de martyres, où la capacité de souffrir croît en +proportion de l’intelligence, et atteint par conséquent +dans l’homme son degré le plus élevé ; ce monde, les +optimistes ont voulu l’ajuster à leur système, et nous le +démontrer <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> comme le meilleur des mondes possibles. +L’absurdité est criante. — On me dit d’ouvrir les +yeux et de promener mes regards sur la beauté du monde +que le soleil éclaire, d’admirer ses montagnes, ses vallées, +ses torrents, ses plantes, ses animaux, que sais-je +encore. Le monde n’est-il donc qu’une lanterne magique ? +Certes le spectacle est splendide à voir, mais y jouer son +rôle, c’est autre chose. — Après l’optimiste vient +l’homme des causes finales ; celui-là me vante la sage +ordonnance qui défend aux planètes de se heurter du +front dans leur course, qui empêche la terre et la mer de +se confondre en une immense bouillie, et les tient proprement +séparées, qui fait que tout ne reste pas figé dans +une glace éternelle, ou consumé par la chaleur, qui, +grâce à l’inclinaison de l’écliptique ne permet pas au +printemps d’être éternel et laisse mûrir les fruits, etc. +Mais ce ne sont là que de simples <i lang="la" xml:lang="la">conditiones sine quibus +non</i>. Car si un monde doit exister, si ses planètes doivent +durer, ne fût-ce qu’un temps égal à celui que le rayon +d’une étoile fixe éloignée met pour arriver jusqu’à elles, +et si elles ne disparaissent pas comme le fils de Lessing +immédiatement après leur naissance, il fallait que les +choses ne fussent pas charpentées assez maladroitement, +pour que l’échafaudage fondamental menaçât déjà de +crouler. Arrivons maintenant aux résultats de cette œuvre +si vantée, considérons les acteurs qui se meuvent sur +cette scène si solidement machinée : nous voyons la +douleur apparaître en même temps que la sensibilité, et +grandir à mesure que celle-ci devient intelligente, nous +voyons le désir et la souffrance marcher du même pas, se +développer sans limites, jusqu’à ce qu’enfin la vie humaine +n’offre plus qu’un sujet de tragédies ou de comédies. +Maintenant, si l’on est sincère, on sera peu disposé +à entonner l’Alleluia des optimistes. — (L. 189.)</p> + +<hr> + + +<p>La vie ne se présente nullement comme un cadeau +dont nous n’avons qu’à jouir, mais bien comme un +devoir, une tâche dont il faut s’acquitter à force de +travail ; de là, dans les grandes et petites choses, une +misère générale, un labeur sans repos, une concurrence +sans trêve, un combat sans fin, une activité imposée +avec une tension extrême de toutes les forces du corps +et de l’esprit. Des millions d’hommes, réunis en nations, +concourent au bien public, chaque individu agissant ainsi +dans l’intérêt de son propre bien ; mais des milliers de +victimes tombent pour le salut commun. Tantôt des préjugés +insensés, tantôt une politique subtile excitent les +peuples à la guerre ; il faut que la sueur et le sang de la +grande foule coulent en abondance pour mener à bonne +fin les fantaisies de quelques-uns, ou expier leurs fautes. +En temps de paix, l’industrie et le commerce prospèrent, +les inventions font merveille, les vaisseaux sillonnent +les mers et rapportent des friandises de tous les +coins du monde, les vagues engloutissent des milliers +d’hommes. Tout est en mouvement, les uns méditent, +les autres agissent, le tumulte est indescriptible.</p> + +<p>Mais le dernier but de tant d’efforts, quel est-il ? +Maintenir pendant un court espace de temps des êtres +éphémères et tourmentés, les maintenir au cas le plus +favorable dans une misère supportable et une absence +de douleur relative que guette aussitôt l’ennui ; puis la +reproduction de cette race et le renouvellement de son +train habituel. — (L. 68.)</p> + +<hr> + + +<p>Il est véritablement incroyable combien insignifiante +et dénuée d’intérêt, vue du dehors, et combien sourde et +obscure, ressentie intérieurement, s’écoule la vie de la +plupart des hommes. Elle n’est que tourments, aspirations +impuissantes, marche chancelante d’un homme qui rêve à +travers les quatre âges de la vie jusqu’à la mort, avec +un cortège de pensées triviales. Les hommes ressemblent +à des horloges qui ont été montées et qui marchent sans +savoir pourquoi ; et chaque fois qu’un homme est engendré +et mis au monde, l’horloge de la vie humaine +est de nouveau montée pour répéter encore une fois son +vieux refrain usé d’éternelle boîte à musique, phrase +par phrase, mesure pour mesure, avec des variations +à peine sensibles.</p> + +<p>Chaque individu, chaque visage humain et chaque vie +humaine n’est qu’un rêve de plus, un rêve éphémère de +l’esprit infini de la nature, de la volonté de vivre persistante +et obstinée, ce n’est qu’une image fugitive de plus +qu’elle dessine en se jouant sur sa page infinie de l’espace +et du temps, qu’elle laisse subsister quelques instants +d’une brièveté vertigineuse, et qu’aussitôt elle efface pour +faire place à d’autres. Cependant et c’est là le côté de la +vie qui donne à penser et à réfléchir, il faut que la volonté +de vivre, violente et impétueuse, paie chacune de +ces images fugitives, chacune de ces vaines fantaisies +au prix de douleurs profondes et sans nombre, et d’une +mort amère longtemps redoutée et qui vient enfin. Voilà +pourquoi l’aspect d’un cadavre nous rend soudainement +sérieux. — (W. I. 379.)</p> + +<hr> + + +<p>La vie de l’homme oscille, comme un pendule, entre +la douleur et l’ennui<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>, tels sont en réalité ses deux +derniers éléments. Les hommes ont dû exprimer cela +d’une étrange manière ; après avoir fait de l’enfer le séjour +de tous les tourments et de toutes les souffrances, qu’est-il +resté pour le ciel ? justement l’ennui. — (L. 72.)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="it" xml:lang="it"><b>. . . .</b> Amaro e noia</div> +<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">La vita, altro mai nulla<b>. . . . .</b></div> +<div class="verse i10" lang="it" xml:lang="it">(A se stesso)</div> +<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Nell’ imo petto, grave, salda, immota</div> +<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Come colonna adamantina, siede</div> +<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Noia immortale.</div> +</div> + +</div> +<p class="sign"><span class="blk"><i>Leopardi</i> (<span lang="it" xml:lang="it">Al conte Pepoli.</span>)<br> +(Note du traducteur.)</span></p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c3" title="III. Résignation, renoncement, ascétisme et délivrance">III<br> +RÉSIGNATION. — RENONCEMENT. — ASCÉTISME +ET DÉLIVRANCE.</h3> + + +<p>Quand le coin du voile de Maïa<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> (l’illusion de la vie +individuelle) s’est soulevé devant les yeux d’un homme, +de telle sorte qu’il ne fait plus de différence égoïste +entre sa personne et les autres hommes, et qu’il prend +autant d’intérêt aux souffrances étrangères qu’aux +siennes propres, et qu’il devient par là secourable jusqu’au +dévouement, prêt à se sacrifier lui-même pour le +salut des autres, — cet homme arrivé au point de se reconnaître +lui-même dans tous les êtres, considère comme +siennes les souffrances infinies de tout ce qui vit, et doit +ainsi s’approprier la douleur du monde. Aucune détresse +ne lui est étrangère. Tous les tourments qu’il voit et +peut si rarement adoucir, tous les tourments dont il entend +parler, ceux mêmes qu’il lui est possible de concevoir +frappent son esprit comme s’il en était lui-même la +victime.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Maïa — l’illusion. — Schopenhauer entend par là cette connaissance, +bornée à l’espace et au temps qui empêche l’individu de +reconnaître sa propre essence dans les individus étrangers. (Note +de M. Frauenstædt.)</p> + +<p><span class="sc">Maïa</span>, déesse hindoue, épouse de Brahma, mère des illusions ou +l’illusion personnifiée.</p> +</div> +<p>Insensible aux alternatives de biens et de maux qui +se succèdent dans sa destinée, affranchi de tout égoïsme, +il pénètre les voiles de l’illusion individuelle ; tout ce +qui vit, tout ce qui souffre est également près de +son cœur. Il conçoit l’ensemble des choses, leur essence, +leur éternel écoulement, les vains efforts, les luttes intérieures +et les souffrances sans fin ; il voit, de quelque +côté qu’il tourne ses regards, l’homme qui souffre, l’animal +qui souffre, et un monde qui s’évanouit éternellement. +Il s’unit désormais aux douleurs du monde aussi +étroitement que l’égoïste à sa propre personne. Comment +pourrait-il, avec une telle connaissance du monde, affirmer +par les désirs incessants sa volonté de vivre, se +rattacher toujours de plus en plus à la vie, et l’étreindre +toujours plus étroitement ? L’homme séduit par l’illusion +de la vie individuelle, esclave de l’égoïsme, ne voit des +choses que ce qui le touche personnellement, et y puise +des motifs sans cesse renouvelés de désirer et de vouloir ; +au contraire, celui qui pénètre l’essence des choses +en soi, qui domine l’ensemble, arrive au repos de tout +désir et de tout vouloir. Désormais la volonté se détourne +de la vie ; elle repousse avec effroi les jouissances qui +la perpétuent. L’homme arrive alors à l’état du renoncement +volontaire, de la résignation, de la tranquillité +vraie, et de l’absence absolue de volonté. — (L. 177.)</p> + +<hr> + + +<p>L’esprit intime et le sens de la véritable et pure vie +du cloître, et de l’ascétisme en général, c’est que l’on +se sent digne et capable d’une existence meilleure que +la nôtre, et que l’on veut fortifier et maintenir cette conviction +par le mépris de toutes les vaines jouissances de +ce monde. On attend avec calme et assurance la fin de +cette vie, privée de ses appâts trompeurs, pour saluer +un jour l’heure de la mort comme celle de la délivrance. — (L. +178.)</p> + +<hr> + + +<p>Tandis que le méchant livré par la violence de sa +volonté et de ses désirs à des tourments intérieurs +continus et dévorants, est réduit, quand la source de +toutes les jouissances vient à tarir, à étancher la soif +brûlante de ses désirs par le spectacle des malheurs +d’autrui ; l’homme, au contraire, qui est pénétré de cette +idée du renoncement absolu, quel que soit son dénuement, +quelque privé qu’il soit extérieurement de toute +joie, et de tout bien, goûte cependant une pleine allégresse +et jouit d’un repos vraiment céleste. Pour lui, plus +d’empressement inquiet, plus de joie éclatante, cette joie +précédée et suivie de tant de peines, condition inévitable +de l’existence pour l’homme qui a le goût de la +vie : ce qu’il ressent, c’est une paix inébranlable, un +profond repos, une intime sérénité, un état que nous ne +pouvons voir ou imaginer sans y aspirer avec ardeur +parce qu’il nous semble le seul juste, infiniment supérieur +à tout autre, un état vers lequel nous invitent et +nous appellent ce qu’il y a de meilleur en nous, et cette +voix intérieure qui nous crie : <i lang="la" xml:lang="la">sapere aude</i>. Nous sentons +bien alors que tout désir accompli, tout bonheur +arraché à la misère du monde, sont comme l’aumône qui +soutient le mendiant aujourd’hui, pour que demain il +meure encore de faim ; la résignation, au contraire est +comme une terre reçue en héritage, qui met pour toujours +l’heureux possesseur à l’abri du souci. — (L. 179.)</p> + +<hr> + + +<p>Peu d’hommes, par la seule connaissance réfléchie des +choses, parviennent à pénétrer l’illusion du <i lang="la" xml:lang="la">principium +individuationis</i>, peu d’hommes remplis d’une parfaite +bonté d’âme, de l’universelle charité, en viennent enfin +à reconnaître toutes les douleurs du monde comme les +leurs propres, pour aboutir à la négation de la volonté. +Chez celui-là même qui s’approche le plus de ce degré +supérieur, les aises personnelles, le charme flatteur de +l’instant, l’attrait de l’espérance, les désirs sans cesse +renaissants sont un éternel obstacle au renoncement, +une éternelle amorce pour la volonté ; de là vient qu’on +a personnifié dans les démons la multitude des séductions +qui nous tentent et nous sollicitent.</p> + +<p>Aussi faut-il que notre volonté soit brisée par une +immense souffrance, avant qu’elle n’arrive au renoncement +d’elle-même. Lorsqu’il a parcouru tous les degrés +de l’angoisse croissante, après une suprême résistance, +et qu’il touche à l’abîme du désespoir, l’homme rentre +subitement en lui-même, il se connaît, il connaît le monde, +son âme alors se transforme, s’élève au-dessus d’elle-même +et de toute souffrance, et purifié, sanctifié en quelque +sorte dans un repos, une félicité inébranlables, une +élévation inaccessible, il renonce à tous les objets de ses +désirs passionnés, et reçoit la mort avec joie. Comme un +pâle éclair, la négation de la volonté de vivre, c’est-à-dire +la délivrance, jaillit subitement de la flamme purifiante +de la douleur.</p> + +<p>Les criminels eux-mêmes peuvent être ainsi épurés +par une grande douleur ; ils sont tout autres. Leurs +crimes passés n’oppressent plus leur conscience ; pourtant +ils sont prêts à les expier par la mort et voient volontiers +s’éteindre avec eux ce phénomène passager de +la volonté, qui leur est maintenant étranger et comme un +objet d’horreur. Dans le touchant épisode de Gretchen, +Gœthe nous a donné une incomparable et éclatante +peinture de cette négation de la volonté causée par une +grande infortune et par le désespoir. C’est un modèle +accompli de cette seconde manière d’arriver au renoncement, +à la négation de la volonté, non par la pure +connaissance des douleurs de tout un monde auxquelles +on s’identifie volontairement, mais par une douleur écrasante +dont on a soi-même été accablé. — (L. 183.)</p> + +<hr> + + +<p>Si l’on se représente combien la misère et les souffrances +sont la plupart du temps nécessaires pour notre +délivrance, on reconnaîtra que nous devrions moins envier +le bonheur des autres que leur malheur. C’est pour cette +raison que le stoïcisme qui brave le destin est pour +l’âme, il est vrai, une épaisse cuirasse contre les douleurs +de la vie et aide à mieux supporter le présent ; +mais il est opposé au véritable salut, car il endurcit le +cœur. Et comment le stoïcien pourrait-il être rendu +meilleur par la souffrance, lorsque, sous son écorce de +pierre, il y est insensible ? — Jusqu’à un certain degré, ce +stoïcisme n’est pas très rare. C’est souvent une pure affectation, +une façon de faire à mauvais jeu bonne mine : +et lorsqu’il est réel, il provient la plupart du temps de +l’insensibilité pure, du manque d’énergie, de vivacité, +de sentiment et d’imagination, nécessaires pour ressentir +une grande douleur. Le flegme et la lourdeur +des Allemands sont surtout favorables à cette sorte de +stoïcisme. — (L. 185.)</p> + +<hr> + + +<p>Quiconque se tue veut la vie, il ne se plaint que des +conditions sous lesquelles elle s’offre à lui. Ce n’est donc +pas à la volonté de vivre qu’il renonce, mais uniquement +à la vie, dont il détruit en sa personne un des phénomènes +passagers… C’est justement parce qu’il ne +peut cesser de vouloir qu’il cesse de vivre, et c’est en +supprimant en lui le phénomène de la vie qu’il affirme +son désir de vivre. Car c’était justement la douleur à +laquelle il se soustrait qui aurait pu, comme mortification +de la volonté, le conduire au renoncement et à la délivrance. +Il en est de celui qui se tue comme d’un malade +qui, n’ayant pas le courage de laisser achever une opération +douloureuse mais salutaire, préférerait garder sa +maladie. La souffrance supportée avec courage lui permettrait +de supprimer la volonté ; mais il se soustrait à +la souffrance, en détruisant dans son corps cette manifestation +de la volonté, de telle sorte que celle-ci subsiste +sans obstacles. — (L. 186.)</p> + +<hr> + + +<p>L’optimisme n’est au fond qu’une forme de louanges +que la volonté de vivre, unique et première cause du +monde, se décerne sans raison à elle-même, lorsqu’elle +se mire avec complaisance dans son œuvre : ce n’est +pas seulement une doctrine fausse, c’est une doctrine +corruptrice. Car elle nous représente la vie comme un +état désirable, et comme but de la vie le bonheur de +l’homme. Dès lors chacun s’imagine qu’il possède les +droits les plus justifiés au bonheur et à la jouissance ; +si ces biens, comme cela n’est que trop fréquent, ne +lui échoient pas en partage, il se croit victime d’une +injustice, n’a-t-il pas manqué le but de sa vie ? — tandis +qu’il est bien plus juste de considérer le travail, la privation, +la misère et la souffrance couronnée par la mort +comme le but de notre vie (ainsi font le brahmanisme, +le bouddhisme et aussi le véritable christianisme) parce +que tous ces maux conduisent à la négation de la volonté +de vivre. Dans le Nouveau Testament, le monde est représenté +comme une vallée de larmes, la vie comme un +moyen de purifier l’âme, et un instrument de martyre +est le symbole du christianisme<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. — (L. 190.)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> « De nos jours, dit ailleurs Schopenhauer, le christianisme +a oublié sa vraie signification, pour dégénérer en un plat optimisme. » +W. I. 480.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Quiétisme, c’est-à-dire renoncement à tout désir, ascétisme, +c’est-à-dire immolation réfléchie de la volonté +égoïste, et mysticisme, c’est-à-dire conscience de l’identité +de son être avec l’ensemble des choses et le principe de +l’univers — trois dispositions de l’âme qui se tiennent +étroitement ; quiconque fait profession de l’une, est attiré +vers l’autre en quelque sorte malgré lui. — Rien +de plus surprenant que de voir l’accord de tous ceux +qui nous ont prêché ces doctrines, à travers l’extrême +variété des temps, des pays et des religions, et rien de +plus curieux que la sécurité inébranlable comme le roc, +la certitude intérieure, avec lesquelles ils nous présentent +le résultat de leur expérience intime. — (L. 187.)</p> + +<hr> + + +<p>En vérité ce n’est pas le judaïsme avec son πάντα καλά +λίαν<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a> mais le brahmanisme et le bouddhisme qui par +l’esprit et la tendance morale se rapprochent du christianisme. +Mais l’esprit et la tendance morale sont ce qu’il +y a d’essentiel dans une religion, et non pas les mythes +dans lesquels elle les enveloppe.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> I. Moïse, 1, 31.</p> + +<p>« Dieu vit toutes les choses qu’il avait faites, <i>et elles étaient +très bonnes</i>. » Schopenhauer est l’ennemi personnel de Jehovah, +qui, selon la Bible, ayant créé le monde, le triste monde, se vante +de son œuvre comme d’une belle et bonne chose. Cet optimisme +du Dieu des Juifs irrite et exaspère notre philosophe pessimiste.</p> +</div> +<p>Ce πάντα καλά λίαν de l’Ancien Testament est vraiment +étranger au pur christianisme : car tout le long du Nouveau +Testament il est question du monde comme d’une +chose à laquelle on n’appartient pas, que l’on n’aime pas, +d’une chose qui est sous l’empire du diable. Cela s’accorde +avec l’esprit d’ascétisme, de renoncement et de victoire +sur le monde, cet esprit, qui, joint à l’amour du prochain +et au pardon des injures, marque le trait fondamental et +l’étroite affinité qui unissent le christianisme, le brahmanisme +et le bouddhisme. C’est dans le christianisme +surtout qu’il est nécessaire d’aller au fond des choses +et de pénétrer au-delà de l’écorce. — (L. 193.)</p> + +<p>Le protestantisme en éliminant l’ascétisme et le célibat +qui en est le point capital, a atteint par là même l’essence +du christianisme, et peut à ce point de vue être +considéré comme une apostasie. On l’a bien vu de nos +jours quand le protestantisme a peu à peu dégénéré en +un plat rationalisme, espèce de pélagianisme moderne, +qui vient se résumer dans la doctrine d’un bon père, +créant le monde afin qu’on s’y amuse bien (en quoi il +aurait joliment échoué) ; et ce bon père, sous certaines +conditions, s’engage à procurer aussi plus tard à ses +fidèles serviteurs un monde beaucoup plus beau dont le +seul inconvénient est d’avoir une aussi funeste entrée. +Cela peut être assurément une bonne religion pour des +pasteurs protestants confortables, mariés et éclairés : +mais ce n’est pas là du christianisme. Le christianisme +est la doctrine qui affirme que l’homme est profondément +coupable par le seul fait de sa naissance, et il +enseigne en même temps que le cœur doit aspirer à la +délivrance qui ne peut être obtenue qu’au prix des sacrifices +les plus pénibles par le renoncement, l’anéantissement +de soi-même, par conséquent par une +transformation totale de la nature humaine. — (L. 193.)</p> + +<hr> + + +<p>Il semble que la fin de toute activité vitale soit un +merveilleux allégement pour la force qui l’entretient : +c’est là ce qui explique peut-être cette expression de +douce sérénité répandue sur le visage de la plupart des +morts. Il se peut que l’instant de la mort soit semblable +au réveil, après un sommeil lourd et troublé de cauchemars. — (W. +II, 536.)</p> + +<hr> + + +<p>Chacun sent qu’il est autre chose qu’un néant, qu’un +autre néant a un jour engendré. De là naît pour lui l’assurance +que la mort peut bien mettre fin à sa vie, mais +non à son existence<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. — (L. 84.)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Schopenhauer n’entend pas l’immortalité au sens d’une permanence +de la conscience personnelle après la mort. — Ce qui est +immortel, c’est la force, la volonté de vivre, qui est au fond de +toutes choses, l’unique et premier principe. L’individu n’en est +que la manifestation éphémère dans l’espace et dans le temps.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Mon imagination (surtout si j’entends de la musique) +joue souvent avec cette pensée que la vie de tous les +hommes et ma propre vie ne sont que des songes d’un +esprit éternel, bons et mauvais songes, dont chaque +mort est un réveil. — (M. 732.)</p> + +<hr> + + +<p>Nous avons été éveillés et nous le serons de nouveau ; +la vie est une nuit que remplit un long rêve, souvent +un cauchemar. — (M. 732.)</p> + +<hr> + + +<p>Dans la vieillesse les passions et les désirs s’éteignent +les uns après les autres, à mesure que les objets de ces +passions deviennent indifférents ; la sensibilité s’émousse, +la force de l’imagination devient toujours plus +faible, les images pâlissent, les impressions n’adhèrent +plus, elles passent sans laisser de traces, les jours +roulent toujours plus rapides, les événements perdent +leur importance, tout se décolore. L’homme accablé de +jours se promène en chancelant ou se repose dans un +coin, n’étant plus qu’une ombre, un fantôme de son être +passé. La mort vient, que lui reste-t-il encore à détruire ? +Un jour l’assoupissement se change en dernier +sommeil et ses rêves… ils inquiétaient déjà Hamlet +dans le célèbre monologue. Je crois que dès maintenant +nous rêvons. — (W. II, 536.)</p> + +<hr> + + +<p>Nous savons que les instants où la contemplation des +œuvres d’art nous délivre des désirs avides, comme +si nous surnagions au-dessus de la lourde atmosphère de +la terre, sont en même temps les plus heureux que nous +connaissions. Par là nous pouvons nous figurer quelle +félicité doit ressentir l’homme dont la volonté est apaisée, +non pas pour quelques instants comme dans la jouissance +du beau, mais pour toujours et s’éteint même +tout à fait, si bien qu’il ne reste que la dernière +étincelle aux lueurs vacillantes, qui soutient le corps +et s’éteindra avec lui. Lorsque cet homme, après maints +rudes combats contre sa propre nature, a fini par triompher +tout à fait, il n’existe qu’à l’état d’être purement intellectuel, +comme un miroir du monde que rien ne trouble. +Désormais rien ne saurait lui causer de l’angoisse, rien +ne saurait l’agiter : car les mille liens du vouloir qui +nous tiennent enchaînés au monde et nous tiraillent +en tous sens avec des douleurs continues sous forme de +désir, crainte, envie, colère, ces mille liens il les a brisés. +Il jette un regard en arrière, tranquille et souriant +sur les images illusoires de ce monde qui ont pu un jour +agiter et torturer son cœur ; devant elles il est maintenant +aussi indifférent que devant les échecs, après +une partie terminée ou devant des masques de carnaval +qu’on a dépouillés au matin et dont les figures ont pu +nous agacer et nous émouvoir dans la nuit du mardi +gras. La vie et ses formes flottent désormais devant +ses yeux comme une apparition passagère, comme un +léger songe matinal pour l’homme à moitié éveillé, un +songe que la vérité transperce déjà de ses rayons et +qui ne peut plus nous abuser ; et ainsi qu’un rêve la vie +s’évanouit aussi à la fin, sans transition brusque. — (L. +182.)</p> + +<hr> + + +<p>Si l’on a considéré la perversité humaine et que l’on +soit prêt à s’en indigner, il faut aussitôt jeter ses regards +sur la détresse de l’existence humaine, et réciproquement +si la misère vous effraie, considérez la perversité : +alors on trouvera que l’une et l’autre se font équilibre ; +et l’on reconnaîtra la justice éternelle, on verra que +le monde lui-même est le jugement du monde<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>. — (L. +195.)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Traduction du vers célèbre de Schiller.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Une pitié sans bornes pour tous les êtres vivants, c’est +le gage le plus ferme et le plus sûr de la conduite morale, +et cela n’exige aucune casuistique. On peut être +assuré que celui qui en est rempli ne blessera personne, +n’empiétera sur les droits de personne, ne fera de mal +à personne ; tout au contraire, il sera indulgent pour +chacun, pardonnera à chacun, sera secourable à tous +dans la mesure de ses forces, et toutes ses actions +porteront l’empreinte de la justice et de l’amour des +hommes. Au contraire, qu’on essaye une fois de dire : +« Cet homme est vertueux, mais il ne connaît aucune +pitié », ou bien : « C’est un homme injuste et méchant +pourtant il est très compatissant », alors la contradiction +devient sensible. — Tout le monde n’a pas les +mêmes goûts ; mais je ne connais pas de plus belle prière, +que celle par laquelle se terminent les vieilles pièces +du théâtre hindou (comme autrefois les pièces anglaises +se terminaient par ces mots : « pour le roi »). Voici quel +en est le sens : « Puissent tous les êtres vivants rester +libres de douleurs. » — (L. 166.)</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4" title="II. L’amour, les femmes et le mariage">II<br> +L’AMOUR, LES FEMMES ET LE MARIAGE</h2> + +<blockquote class="epi"> +<p>« La nature ne songe qu’au maintien de l’espèce ; et, pour la +perpétuer, elle n’a que faire de notre sottise. Qu’étant ivre, je +m’adresse à une servante de cabaret ou à une fille, le but de la +nature peut être aussi bien rempli que si j’eusse obtenu Clarisse +après deux ans de soins ; au lieu que ma raison me sauverait de +la servante, de la fille et de Clarisse même peut-être. A ne consulter +que la raison, quel est l’homme qui voudrait être père et +se préparer tant de soucis pour un long avenir ? Quelle femme, +pour une épilepsie de quelques minutes, se donnerait une maladie +d’une année entière ? La nature, en nous dérobant à notre raison, +assure mieux son empire : et voilà pourquoi elle a mis de niveau +sur ce point Zénobie et sa fille de basse-cour, Marc-Aurèle et son +palefrenier. »</p> + +<p class="sign"><span class="sc">Chamfort</span>.</p> + +</blockquote> +<div class="chapter"></div> + +<h3 title="I. Métaphysique de l’amour">I<br> +MÉTAPHYSIQUE DE L’AMOUR<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</h3> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> W. II, p. 607.</p> +</div> +<blockquote class="epi"> +<p>O vous sages, à la science haute et profonde, qui avez médité et +qui savez où, quand et comment tout s’unit dans la nature, +pourquoi tous ces amours, ces baisers ; vous, sages sublimes, +dites-le moi ! Mettez à la torture votre esprit subtil et +dites-moi où, quand et comment, il m’arriva d’aimer, pourquoi +il m’arriva d’aimer ?</p> + +<p class="sign"><span class="sc">Bürger</span>.</p> + +</blockquote> + +<p>On est généralement habitué à voir les poètes occupés +à peindre l’amour. La peinture de l’amour est le sujet +principal de toutes les œuvres dramatiques, tragiques +ou comiques, romantiques ou classiques, dans les Indes +aussi bien qu’en Europe : il est aussi de tous les sujets +le plus fécond pour la poésie lyrique comme pour la +poésie épique ; sans parler des innombrables quantités +de romans, qui, depuis des siècles, se produisent chaque +année dans tous les pays civilisés d’Europe aussi réguliers +que les fruits des saisons. Tous ces ouvrages ne +sont au fond que des descriptions variées et plus ou +moins développées de cette passion. Les peintures les +plus parfaites, Roméo et Juliette, la nouvelle Héloïse, +Werther, ont acquis une gloire immortelle. Dire avec La +Rochefoucauld qu’il en est de l’amour passionné comme +des spectres dont tout le monde parle, mais que personne +n’a vus ; ou bien contester avec Lichtenberg, dans son +Essai, « sur la puissance de l’amour » la réalité de cette +passion et nier qu’elle soit conforme à la nature ; c’est +là une grande erreur. Car il est impossible de concevoir +comme un sentiment étranger ou contraire à la nature +humaine, comme une pure fantaisie en l’air ce que le +génie des poètes ne se lasse pas de peindre, ni l’humanité +d’accueillir avec une sympathie inébranlable ; puisque +sans vérité, il n’y a point d’art achevé.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Rien n’est beau que le vrai ; le vrai seul est aimable.</i></div> +</div> + +</div> +<p class="sign"><span class="sc">Boileau</span>.</p> + +<p>D’ailleurs l’expérience générale, bien qu’elle ne se renouvelle +pas tous les jours, prouve qu’une inclination +vive et encore gouvernable peut, sous l’empire de certaines +circonstances, grandir et surpasser par sa violence +toutes les autres passions, écarter toutes les considérations, +surmonter tous les obstacles avec une force +et une persévérance incroyables, au point que l’on +risque sans hésiter sa vie pour satisfaire son désir, +et même que l’on en fait bon marché si ce désir est +sans espoir. Ce n’est pas seulement dans les romans +qu’il y a des Werther et des Jacopo Ortis : chaque +année, l’Europe en pourrait signaler au moins une demi-douzaine : +<i lang="la" xml:lang="la">Sed ignotis perierunt mortibus illi</i> ; ils +meurent inconnus, et leurs souffrances n’ont d’autre +chroniqueur que l’employé qui enregistre les décès, +d’autres annales que les faits divers des journaux. Les +personnes qui lisent les feuilles françaises et anglaises +attesteront l’exactitude de ce que j’avance. Mais plus +grand encore est le nombre de ceux que cette passion +conduit à l’hôpital des fous. Enfin l’on constate chaque +année divers cas de double suicide, lorsque deux amants +désespérés tombent victimes des circonstances extérieures +qui les séparent ; pour moi, je n’ai jamais compris +comment deux êtres qui s’aiment, et croient trouver +dans cet amour la félicité suprême, ne préfèrent +pas rompre violemment avec toutes les conventions +sociales et subir toute espèce de honte, plutôt que +d’abandonner la vie en renonçant à un bonheur au +delà duquel ils n’imaginent rien. — Quant aux degrés +inférieurs, aux légères atteintes de cette passion, +chacun les a chaque jour sous les yeux et, pour peu +qu’il soit jeune, la plupart du temps aussi dans le +cœur.</p> + +<p>Il n’est donc pas permis de douter de la réalité de +l’amour ni de son importance. Au lieu de s’étonner +qu’un philosophe cherche à s’emparer lui aussi de cette +question, thème éternel pour tous les poètes, l’on devrait +plutôt être surpris qu’une affaire qui joue dans la +vie humaine un rôle si important ait été, jusqu’à présent, +négligée par les philosophes, et soit là devant nous comme +une matière neuve. De tous les philosophes, c’est encore +Platon qui s’est le plus occupé de l’amour, surtout +dans le Banquet et dans le Phèdre. Ce qu’il a dit sur +ce sujet rentre dans le domaine des mythes, fables et +jeux d’esprit, et concerne surtout l’amour grec. Le peu +qu’en dit Rousseau dans le <i>Discours sur l’inégalité</i>, est +faux et insuffisant ; Kant dans la 3<sup>e</sup> partie du <i>Traité sur +le sentiment du beau et du sublime</i>, aborde un tel sujet +d’une façon trop superficielle et parfois inexacte comme +quelqu’un qui ne s’y entend guère. Platner, dans son +anthrophologie ne nous offre que des idées médiocres et +plates. La définition de Spinoza mérite d’être citée à +cause de son extrême naïveté : <i lang="la" xml:lang="la">Amor est titillatio, concomitante +idea causae externae</i> (<i>Eth. <small class="rm">IV</small>, prop. <span class="rm">44</span>, dem.</i>) +Je n’ai donc ni à me servir de mes prédécesseurs, ni à +les réfuter. Ce n’est pas par les livres, c’est par l’observation +de la vie extérieure que ce sujet s’est imposé à +moi, et a pris place de lui-même dans l’ensemble de +mes considérations sur le monde. — Je n’attends ni +approbation ni éloge des amoureux qui cherchent naturellement +à exprimer par les images les plus sublimes +et les plus éthérées l’intensité de leurs sentiments : à +ceux-là, mon point de vue paraîtra trop physique, trop +matériel, tout métaphysique et transcendant qu’il soit au +fond. Puissent-ils se rendre compte avant de me juger +que l’objet de leur amour qu’ils exaltent aujourd’hui +dans des madrigaux et des sonnets, aurait à peine obtenu +d’eux un regard, s’il était né dix-huit ans plus tôt.</p> + +<p>Car toute inclination tendre, quelques airs éthérés +qu’elle affecte, a toutes ses racines dans l’instinct naturel +des sexes ; et même elle n’est pas autre chose que cet instinct +spécialisé, déterminé, et même tout à fait individualisé. +Ceci posé, si l’on observe le rôle important que +joue l’amour à tous ses degrés et dans toutes ses nuances +non seulement dans les comédies et dans les romans, +mais aussi dans le monde réel, où il est, avec l’amour +de la vie, le plus puissant et le plus actif de tous +les ressorts, si l’on songe qu’il occupe continuellement +les forces de la plus jeune partie de l’humanité, +qu’il est le dernier but de presque tout effort humain, +qu’il a une influence perturbatrice sur les affaires les plus +importantes, qu’il interrompt à toute heure les occupations +les plus sérieuses, que parfois il met pour un temps +les plus grands esprits à l’envers, qu’il ne se fait pas scrupule +d’intervenir, pour les troubler, avec ses vétilles, +dans les négociations diplomatiques et les travaux des +savants, qu’il s’entend même à glisser ses billets doux et +ses petites mèches de cheveux jusque dans les portefeuilles +des ministres et les manuscrits des philosophes, +ce qui ne l’empêche pas d’être chaque jour le promoteur +des plus mauvaises affaires et des plus embrouillées, +qu’il rompt les relations les plus précieuses, brise +les liens les plus solides, qu’il prend pour victimes tantôt +la vie ou la santé, tantôt la richesse, le rang et le bonheur, +qu’il fait de l’honnête homme un homme sans +honneur, du fidèle un traître, qu’il semble être ainsi +comme un démon malfaisant qui s’efforce de tout bouleverser, +tout embrouiller, tout détruire ; — on est alors +prêt à s’écrier : Pourquoi tant de bruit ? pourquoi ces +efforts, ces emportements, ces anxiétés et cette misère ? +Il ne s’agit pourtant que d’une chose bien simple, il s’agit +seulement que chaque Jeannot trouve sa Jeannette<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. +Pourquoi une telle bagatelle devrait-elle jouer un rôle si +important et mettre sans cesse le trouble et le désarroi +dans la vie bien réglée des hommes ? — Mais, pour le penseur +sérieux, l’esprit de la vérité dévoile peu à peu cette +réponse : il ne s’agit point d’une vétille ; loin de là, l’importance +de l’affaire est égale au sérieux et à l’emportement +de la poursuite. Le but définitif de toute amoureuse +entreprise, qu’elle tourne au tragique ou au comique, +est réellement ce qu’il y a de plus important dans +les divers buts de la vie humaine, et mérite le sérieux +profond avec lequel chacun la poursuit. En effet, ce +qui est en question, ce n’est rien moins que <i>la combinaison +de la génération prochaine</i>. Les <i lang="la" xml:lang="la">dramatis +personæ</i>, les acteurs qui entreront en scène, quand nous +en sortirons, se trouveront ainsi déterminés dans leur +existence et dans leur nature par cette passion si frivole. +De même que l’être, l’<i lang="la" xml:lang="la">Existentia</i> de ces personnes +futures a pour condition absolue l’instinct de +l’amour en général ; la nature propre de leur caractère, +leur <i lang="la" xml:lang="la">Essentia</i>, dépend absolument du choix individuel +de l’amour des sexes et se trouve ainsi à tous +égards irrévocablement fixée. Voilà la clef du problème : +elle nous sera mieux connue quand nous aurons parcouru +tous les degrés de l’amour depuis l’inclination la +plus fugitive, jusqu’à la passion la plus violente : nous +reconnaîtrons alors que sa diversité naît du degré de l’individualisation +dans le choix.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Je ne pouvais employer ici le terme propre, libre au lecteur +de traduire cette phrase dans la langue d’Aristophane. (<i>Note de +Schopenhauer.</i>)</p> +</div> +<p>Toutes les passions amoureuses de la génération présente +ne sont donc pour l’humanité entière que la sérieuse +<i lang="la" xml:lang="la">meditatio compositionis generationis futuræ, e +quâ iterum pendent innumeræ generationes</i>. Il ne s’agit +plus, en effet, comme dans les autres passions humaines, +d’un malheur ou d’un avantage individuel, mais de +l’existence et de la constitution spéciale de l’humanité +future : la volonté individuelle atteint, dans ce cas, +sa plus haute puissance, se transforme en volonté de +l’espèce. — C’est sur ce grand intérêt que repose le +pathétique et le sublime de l’amour, ses transports, ses +douleurs infinies que les poètes depuis des milliers de +siècles ne se lassent point de représenter dans des +exemples sans nombre. Quel autre sujet l’emporterait +en intérêt sur celui qui touche au bien ou au mal de +l’espèce ? car l’individu est à l’espèce ce que la surface +des corps est aux corps eux-mêmes. C’est ce qui fait +qu’il est si difficile de donner de l’intérêt à un drame +sans y mêler une intrigue d’amour ; et pourtant, malgré +l’usage journalier qu’on en fait, le sujet n’est jamais épuisé.</p> + +<p>Quand l’instinct des sexes se manifeste dans la conscience +individuelle d’une manière vague et générale, et +sans détermination précise, c’est la volonté de vivre +absolue, en dehors de tout phénomène, qui se fait jour. +Lorsque dans un être conscient l’instinct de l’amour se +spécialise sur un individu déterminé, ce n’est au fond que +cette même volonté qui aspire à vivre dans un être nouveau +et distinct, exactement déterminé. Et dans ce cas +l’instinct de l’amour tout subjectif fait illusion à la conscience, +et sait très bien se couvrir du masque d’une admiration +objective. Car la nature a besoin de ce stratagème +pour atteindre ses buts. Si désintéressée et idéale +que puisse paraître l’admiration pour une personne aimée, +le but final est en réalité la création d’un être nouveau +déterminé dans sa nature : ce qui le prouve, c’est +que l’amour ne se contente pas d’un sentiment réciproque, +mais qu’il exige la possession même, l’essentiel, +c’est-à-dire la jouissance physique. La certitude d’être +aimé ne saurait consoler de la privation de celle qu’on +aime ; et dans un cas pareil plus d’un amant s’est +brûlé la cervelle. Il arrive au contraire que, ne pouvant +être payés de retour, des gens très épris se contentent +de la possession c’est-à-dire de la jouissance physique. +C’est le cas de tous les mariages forcés, +des amours vénales ou de celles obtenues par violence. +Qu’un certain enfant soit engendré, c’est là le but +unique, véritable, de tout roman d’amour, bien que les +amoureux ne s’en doutent guère : l’intrigue qui conduit au +dénoûment est chose accessoire. — Les âmes nobles, +sentimentales, tendrement éprises, auront beau protester +ici contre l’âpre réalisme de ma doctrine ; leurs protestations +n’ont pas de raison d’être. La constitution et le caractère +précis et déterminé de la génération future, n’est-ce +pas là un but infiniment plus élevé, infiniment plus +noble que leurs sentiments impossibles et leurs chimères +idéales ? Eh quoi ! parmi toutes les fins que se propose la +vie humaine, peut-il y en avoir une plus considérable ? +Celle-là seule explique les profondes ardeurs de +l’amour<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, la gravité du rôle qu’il joue, l’importance +qu’il communique aux plus légers incidents. Il ne faut +pas perdre de vue ce but réel, si l’on veut s’expliquer +tant de manœuvres, de détours, d’efforts, et ces tourments +infinis pour obtenir l’être aimé, lorsque, au premier +abord, ils semblent si disproportionnés. Car c’est +la génération à venir dans sa détermination absolument +individuelle, qui se pousse vers l’existence à travers ces +peines et ces efforts.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure</div> +<div class="verse">Déchaînés dans vos flancs comme d’ardents essaims,</div> +<div class="verse">Ces transports, c’est déjà l’humanité future</div> +<div class="verse i2">Qui s’agite en vos seins.</div> +</div> + +</div> +<p class="sign">M<sup>me</sup> <span class="sc">Ackermann</span>. (<i>L’amour et la mort.</i>)</p> +</div> +<p>Oui c’est elle-même qui déjà s’agite dans le choix +circonspect, déterminé, opiniâtre, cherchant à satisfaire +cet instinct qui s’appelle l’amour ; c’est déjà la volonté +de vivre de l’individu nouveau, que les amants +peuvent et désirent engendrer ; que dis-je ? déjà dans l’entrecroisement +de leurs regards chargés de désirs s’allume +une vie nouvelle, un être futur s’annonce, création complète, +harmonieuse. Ils aspirent à une union véritable, +à la fusion en un seul être ; cet être qu’ils vont engendrer +sera comme le prolongement de leur existence, +il en sera la plénitude ; en lui les qualités héréditaires +des parents, fusionnées et réunies, continuent à vivre. +Au contraire, une antipathie réciproque et obstinée entre +un homme et une jeune fille est le signe qu’ils ne +pouvaient engendrer qu’un être mal constitué, sans harmonie +et malheureux. Aussi, est-ce avec un sens profond +que Calderon représente la cruelle Sémiramis, +qu’il nomme une fille de l’air, comme le fruit d’un viol, +qui fut suivi du meurtre de l’époux.</p> + +<p>Cette souveraine force qui attire exclusivement l’un +vers l’autre deux individus de sexe différent, c’est +la volonté de vivre manifeste dans toute l’espèce ; elle +cherche à se réaliser selon ses fins dans l’enfant qui +doit naître d’eux ; il tiendra du père la volonté ou le caractère ; +de la mère, l’intelligence, de tous les deux sa +constitution physique ; pourtant les traits reproduiront +plutôt ceux du père, la taille rappellera plutôt celle de +la mère… S’il est difficile d’expliquer le caractère tout à +fait spécial et exclusivement individuel de chaque +homme, il n’est pas moins difficile de comprendre le +sentiment également particulier et exclusif qui entraîne +deux personnes l’une vers l’autre ; au fond, ces deux +choses n’en font qu’une. La passion est implicitement, +ce que l’individualité est explicitement. Le premier pas +vers l’existence, le véritable <i lang="la" xml:lang="la">punctum saliens</i> de la vie, +c’est en réalité l’instant où nos parents commencent à +s’aimer — <i lang="en" xml:lang="en">to fancy each other</i>, selon une admirable expression +anglaise, et comme nous l’avons dit c’est de la +rencontre et de l’attachement de leurs ardents regards +que naît le premier germe de l’être nouveau, germe fragile, +prompt à disparaître comme tous les germes. Cet +individu nouveau est en quelque sorte une nouvelle idée +platonicienne : et comme toutes les idées font un effort +violent pour arriver à se manifester dans le monde +des phénomènes, avides de saisir la matière favorable +que la loi de causalité leur livre en partage, de même +cette idée particulière d’une individualité humaine tend +avec une violence, une ardeur extrêmes à se réaliser dans +un phénomène. Cette énergie, cette impétuosité, c’est +justement la passion que les deux parents futurs éprouvent +l’un pour l’autre. Elle a des degrés infinis dont les +deux extrêmes pourraient être désignés sous le nom de +l’amour vulgaire, Ἀφροδίτη πάνδημος, et de l’amour divin, +οὐρανία : — mais quant à l’essence de l’amour, elle est +partout et toujours la même. Dans ses divers degrés +elle est d’autant plus puissante qu’elle est plus individualisée, +en d’autres termes elle est d’autant plus forte que +la personne aimée, par toutes ses qualités et ses manières +d’être, est plus capable, à l’exclusion de toute autre personne, +de répondre au vœu particulier et au besoin +déterminé qu’elle a fait naître chez celui qui l’aime.</p> + +<p>L’amour par essence et du premier mouvement est +entraîné vers la santé, la force et la beauté, vers la +jeunesse qui en est l’expression, parce que la volonté +désire, avant tout, créer des êtres capables de vivre +avec le caractère intégral de l’espèce humaine ; l’amour +vulgaire (Ἀφροδίτη πάνδημος) ne va guère plus loin. Puis +viennent d’autres exigences plus spéciales, et qui grandissent +et fortifient la passion. Il n’y a d’amour puissant +que dans la conformité parfaite de deux êtres… +Et comme il n’y a pas deux individus absolument semblables, +chaque homme doit trouver chez une certaine +femme les qualités qui correspondent le mieux à ses +qualités propres, toujours au point de vue des enfants +à naître. Plus cette rencontre est rare, plus rare aussi +l’amour vraiment passionné. C’est précisément parce +que chacun de nous porte en puissance ce grand amour +que nous comprenons la peinture que nous en fait le +génie des poètes. — Justement parce que cette passion +de l’amour vise exclusivement l’être futur et les qualités +qu’il doit avoir, il peut arriver qu’entre un jeune homme +et une jeune fille, d’ailleurs agréables et bien faits, une +sympathie de sentiment, de caractère et d’esprit fasse +naître une amitié étrangère à l’amour ; il se peut même +que, sur ce dernier point, il y ait entre eux une certaine +antipathie. La raison en est que l’enfant qui naîtrait +d’eux manquerait de l’harmonie intellectuelle ou physique, +qu’en un mot son existence et sa constitution ne correspondraient +pas aux plans que se propose la volonté de +vivre dans l’intérêt de l’espèce. Il peut arriver, au contraire, +qu’en dépit de la dissemblance des sentiments, +du caractère et de l’esprit, en dépit de la répugnance et de +l’aversion même qui en résultent, l’amour naisse pourtant +et subsiste, parce qu’il rend aveugle sur ces incompatibilités. +S’il en résulte un mariage, ce mariage +sera nécessairement très malheureux.</p> + +<p>Allons maintenant au fond des choses. — L’égoïsme +en chaque homme a des racines si profondes, que les +motifs égoïstes sont les seuls sur lesquels on puisse +compter avec assurance pour exciter l’activité d’un être +individuel. L’espèce, il est vrai, a sur l’individu un droit +antérieur, plus immédiat et plus considérable que l’individualité +éphémère. Pourtant, quand il faut que l’individu +agisse et se sacrifie pour le maintien et le développement +de l’espèce, son intelligence, toute dirigée vers les aspirations +individuelles, a peine à comprendre la nécessité +de ce sacrifice et à s’y soumettre aussitôt. Pour +atteindre son but, il faut donc que la nature abuse l’individu +par quelque illusion, en vertu de laquelle il voie son +propre bonheur dans ce qui n’est, en réalité, que le bien +de l’espèce ; l’individu devient ainsi l’esclave inconscient +de la nature, au moment où il croit n’obéir qu’à ses seuls +désirs. Une pure chimère aussitôt évanouie flotte devant +ses yeux et le fait agir. Cette illusion n’est autre +que l’instinct. C’est lui qui, dans la plupart des cas, +représente le sens de l’espèce, les intérêts de l’espèce +devant la volonté. Mais ici comme la volonté est devenue +individuelle, elle doit être trompée de telle sorte +qu’elle perçoive par le sens de l’individu les desseins +que le sens de l’espèce a sur elle : ainsi, elle croit +travailler au profit de l’individu, tandis qu’en réalité +elle ne travaille que pour l’espèce, dans son sens le plus +spécial. C’est chez l’animal que l’instinct joue le plus +grand rôle et que sa manifestation extérieure peut être +le mieux observée ; mais quant aux voies secrètes de +l’instinct, comme pour tout ce qui est intérieur, nous +ne pouvons apprendre à les connaître qu’en nous-mêmes. +On s’imagine, il est vrai, que l’instinct a peu +d’empire sur l’homme, ou du moins qu’il ne se manifeste +guère que chez le nouveau-né cherchant à saisir +le sein de sa mère. Mais en réalité, il y a un instinct +très déterminé, très manifeste et surtout très compliqué, +qui nous guide dans le choix si fin, si sérieux, si particulier +de la personne que l’on aime et dont on désire la +possession. S’il n’y avait de caché sous le plaisir des +sens que la satisfaction d’un impérieux besoin, la beauté +ou la laideur de l’autre individu serait indifférente. La +recherche passionnée de la beauté, le prix qu’on y attache, +le choix qu’on y apporte, ne concernent donc pas +l’intérêt personnel de celui qui choisit, bien qu’il se l’imagine, +mais évidemment l’intérêt de l’être futur dans +lequel il importe de maintenir le plus possible intégral +et pur le type de l’espèce. En effet, mille accidents physiques +et mille disgrâces morales peuvent amener une +déviation de la figure humaine : pourtant le vrai type +humain, dans toutes ses parties, est toujours rétabli à +nouveau, grâce à ce sens de la beauté qui domine toujours +et dirige l’instinct des sexes, sans quoi l’amour ne +serait plus qu’un besoin révoltant.</p> + +<p>Ainsi donc il n’est point d’homme qui tout d’abord +ne désire ardemment et ne préfère les plus belles créatures, +parce qu’elles réalisent le type le plus pur de +l’espèce ; puis il recherchera surtout les qualités qui +lui manquent, ou parfois les imperfections opposées à +celles qu’il a lui-même et les trouvera belles : de là +vient, par exemple, que les grandes femmes plaisent aux +petits hommes, et que les blonds aiment les brunes, etc. — L’enthousiasme +vertigineux qui s’empare de l’homme +à la vue d’une femme dont la beauté répond à son idéal, +et fait luire à ses yeux le mirage du bonheur suprême +s’il s’unit avec elle, n’est autre chose que le sens de +l’espèce qui reconnaît son empreinte claire et brillante +et qui par elle aimerait à se perpétuer…</p> + +<p>Ces considérations jettent une vive lumière sur la nature +intime de tout instinct ; comme on le voit ici, son +rôle consiste presque toujours à faire mouvoir l’individu +pour le bien de l’espèce. Car, évidemment, la sollicitude +d’un insecte pour trouver une certaine fleur, un certain +fruit, un excrément ou un morceau de chair, ou +bien comme l’ichneumon la larve d’un autre insecte +pour déposer ses œufs là et pas ailleurs, et son indifférence +de la peine ou du danger quand il s’agit d’y parvenir, +sont fort analogues à la préférence exclusive de +l’homme pour une certaine femme, celle dont la nature +individuelle répond à la sienne : il la recherche avec +un zèle si passionné que, plutôt que de manquer son +but, au mépris de toute raison, il sacrifie souvent le +bonheur de sa vie ; il ne recule ni devant un mariage +insensé, ni devant des liaisons ruineuses, ni devant le +déshonneur, ni devant des actes criminels, adultère ou +viol, et cela uniquement pour servir les buts de l’espèce +sous la loi souveraine de la nature aux dépens +même de l’individu. Partout en effet l’instinct semble +dirigé par une intention individuelle, tandis qu’il y est +tout à fait étranger. Toutes les fois que l’individu livré +à lui-même serait incapable de comprendre les vues de +la nature, ou porté à lui résister, elle fait surgir l’instinct : +voilà pourquoi l’instinct a été donné aux animaux et surtout +aux animaux inférieurs les plus dénués d’intelligence ; +mais l’homme n’y est guère soumis que dans le +cas spécial qui nous occupe. Ce n’est pas que l’homme +fût incapable de comprendre le but de la nature, mais +il ne l’aurait peut-être pas poursuivi avec tout le zèle +nécessaire aux dépens même de son bonheur particulier. +Ainsi dans cet instinct, comme dans tous les autres, +la vérité se revêt d’illusion pour agir sur la volonté. +C’est une illusion de volupté qui fait miroiter devant +les yeux de l’homme l’image décevante d’une félicité +souveraine dans les bras de la beauté que n’égale +à ses yeux nulle autre créature humaine ; illusion encore, +quand il s’imagine que la possession d’un seul +être au monde lui assure un bonheur sans mesure et +sans limites. Il se figure sacrifier à sa seule jouissance +sa peine et ses efforts, tandis qu’en réalité il ne travaille +qu’au maintien du type intégral de l’espèce, à la création +d’un certain individu tout à fait déterminé qui +a besoin de cette union pour se réaliser et arriver +à l’existence. C’est tellement là le caractère de l’instinct +d’agir en vue d’une fin dont pourtant il n’a pas +l’idée, que l’homme, poussé par l’illusion qui le possède, +a quelquefois horreur du but auquel il est conduit, +qui est la procréation des êtres ; il voudrait même +s’y opposer ; c’est le cas de presque toutes les amours +en dehors du mariage. Une fois sa passion satisfaite, +tout amant éprouve une étrange déception ; il s’étonne +de ce que l’objet de tant de désirs passionnés ne lui procure +qu’un plaisir éphémère, suivi d’un rapide désenchantement. +Ce désir est en effet aux autres désirs qui +agitent le cœur de l’homme, ce que l’espèce est à l’individu, +ce que l’infini est au fini. L’espèce seule au contraire +profite de la satisfaction de ce désir, mais l’individu n’en a +pas conscience ; tous les sacrifices qu’il s’est imposés, +poussé par le génie de l’espèce, ont servi à un but qui n’est +pas le sien. Aussi tout amant, le grand œuvre de la nature +une fois accompli, se trouve mystifié ; car l’illusion qui le +rendait dupe de l’espèce s’est évanouie. Platon dit très +bien : ἡδονή ἁπάντων ἀλαζονέστατον. <i lang="la" xml:lang="la">Voluptas omnium +maxime vaniloqua.</i></p> + +<p>Ces considérations jettent des clartés nouvelles sur +les instincts et le sens esthétique des animaux. Eux +aussi ils sont esclaves de cette sorte d’illusion qui fait +briller à leurs yeux le mirage trompeur de leur propre +jouissance, tandis qu’ils travaillent si assidûment et avec +un désintéressement si absolu pour l’espèce ; ainsi l’oiseau +bâtit son nid, ainsi l’insecte cherche l’endroit propice +pour y déposer ses œufs, ou bien se livre à la chasse +d’une proie dont il ne jouira pas lui-même, qui doit servir +de nourriture pour les larves futures et qu’il placera à +côté des œufs ; ainsi l’abeille, la guêpe, la fourmi travaillent +à leurs constructions futures et prennent leurs +dispositions si compliquées. Ce qui dirige toutes ces +bêtes, c’est évidemment une illusion qui met au service +de l’espèce le masque d’un intérêt égoïste. Telle est la +seule explication vraisemblable du phénomène interne +et subjectif qui dirige les manifestations de l’instinct. +Mais à voir les choses par le dehors, nous remarquons +chez les animaux les plus esclaves de l’instinct, surtout +chez les insectes, une prédominance du système ganglionnaire, +c’est-à-dire du système nerveux subjectif +sur le système cérébral ou objectif ; d’où il faut conclure +que les bêtes sont poussées non pas tant par une intelligence +objective et exacte que par des représentations +subjectives excitant des désirs qui naissent de l’action +du système ganglionnaire sur le cerveau, ce qui prouve +bien qu’elles sont sous l’empire d’une sorte d’illusion : +et telle sera la marche physiologique de tout instinct. — Comme +éclaircissement, je mentionne encore un autre +exemple moins caractéristique il est vrai de l’instinct +dans l’homme, c’est l’appétit capricieux des femmes +enceintes : il semble naître de ce que la nourriture de +l’embryon exige parfois une modification particulière ou +déterminée du sang qui afflue vers lui : alors la nourriture +la plus favorable se présente aussitôt à l’esprit de +la femme enceinte comme l’objet d’un vif désir ; là encore +il y a illusion. La femme aurait donc un instinct de plus +que l’homme : le système ganglionnaire est aussi beaucoup +plus développé chez la femme. — La prédominance +excessive du cerveau explique comment l’homme a +moins d’instinct que les bêtes, et comment ses instincts +peuvent quelquefois s’égarer. Ainsi, par exemple, +le sens de la beauté qui dirige le choix dans la recherche +de l’amour, s’égare lorsqu’il dégénère en vice +contre nature ; de même une certaine mouche (<span lang="la" xml:lang="la">musca +vomitoria</span>) au lieu de mettre ses œufs, conformément à +son instinct, dans une chair en décomposition, les dépose +dans la fleur de l’<span lang="la" xml:lang="la">arum dracunculus</span> égarée par l’odeur +cadavérique de cette plante.</p> + +<p>L’amour a donc toujours pour fondement un instinct +dirigé vers la reproduction de l’espèce : cette vérité +nous paraîtra claire jusqu’à l’évidence, si nous examinons +la question en détail, comme nous allons le faire.</p> + +<p>Tout d’abord il faut considérer que l’homme est par +nature porté à l’inconstance dans l’amour, la femme à la +fidélité<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. L’amour de l’homme baisse d’une façon sensible, +à partir de l’instant où il a obtenu satisfaction : +il semble que toute autre femme ait plus d’attrait que +celle qu’il possède ; il aspire au changement. L’amour +de la femme au contraire grandit à partir de cet instant. +C’est là une conséquence du but de la nature qui est +dirigé vers le maintien et par suite vers l’accroissement +le plus considérable possible de l’espèce. L’homme en +effet peut aisément engendrer plus de cent enfants +en une année, s’il a autant de femmes à sa disposition ; +la femme au contraire eût-elle autant de maris, ne pourrait +mettre au monde qu’un enfant par année, en exceptant +les jumeaux. Aussi l’homme est-il toujours en quête +d’autres femmes ; tandis que la femme reste fidèlement +attachée à un seul homme : car la nature la pousse instinctivement +et sans réflexion à conserver près d’elle +celui qui doit nourrir et protéger la petite famille future. +De là résulte que la fidélité dans le mariage est artificielle +pour l’homme et naturelle à la femme, et par +conséquent l’adultère de la femme à cause de ses conséquences, +et parce qu’il est contraire à la nature, est +beaucoup plus impardonnable que celui de l’homme.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Schopenhauer, dans son <i>Traité sur les femmes</i>, les accuse, +au contraire, de fausseté, d’infidélité, de trahison, d’ingratitude.</p> +</div> +<p>Je veux aller au fond des choses et achever de vous +convaincre en vous prouvant que le goût pour les +femmes, si objectif qu’il puisse paraître, n’est pourtant +qu’un instinct masqué, c’est-à-dire le sens de l’espèce +qui s’efforce d’en maintenir le type. Nous devons +rechercher de plus près et examiner plus spécialement +les considérations qui nous dirigent dans la poursuite +de ce plaisir, quelque figure singulière que fassent dans +un ouvrage philosophique les détails que nous allons indiquer +ici. Ces considérations se divisent comme il suit : +il y a d’abord celles qui concernent directement le type +de l’espèce, c’est-à-dire la beauté, il y a celles qui visent +les qualités psychiques, et enfin les considérations purement +relatives, la nécessité de corriger et de neutraliser +les unes par les autres les dispositions particulières et +anormales des deux individus. Examinons séparément +chacune de ces divisions.</p> + +<p>La première considération qui dirige notre inclination +et notre choix, c’est celle de l’âge. En général la femme +que nous choisissons se trouve dans les années comprises +entre la fin et le commencement des menstrues ; nous +donnons pourtant une préférence décisive à la période +qui va de la 18<sup>e</sup> à la 28<sup>e</sup> année. Nulle femme en dehors +des conditions précédentes ne nous attire. Une femme +âgée, c’est-à-dire une femme incapable d’avoir des enfants +ne nous inspire qu’un sentiment d’aversion. La jeunesse +sans beauté a toujours de l’attrait : la beauté sans +jeunesse n’en a plus. — Évidemment l’intention inconsciente +qui nous dirige n’est autre que la possibilité générale +d’avoir des enfants : en conséquence tout individu +perd en attrait pour l’autre sexe, selon qu’il se trouve +plus ou moins éloigné de la période propre à la génération +ou à la conception. — La seconde considération est +la santé : les maladies aiguës ne troublent nos inclinations +que d’une manière passagère, les maladies chroniques, +les cachexies, au contraire, effraient ou éloignent, +parce qu’elles se transmettent à l’enfant. — La troisième +considération, c’est le squelette parce qu’il est le fondement +du type de l’espèce. Après l’âge et la maladie, rien +ne nous éloigne tant qu’une conformation défectueuse : +même le plus beau visage ne saurait dédommager d’une +taille déviée ; il y a plus, un laid visage sur un corps +droit sera toujours préféré. C’est toujours un défaut du +squelette qui vous frappe le plus, par exemple une taille +trapue et aplatie, des jambes trop courtes, ou bien encore +une démarche boiteuse quand elle n’est pas la conséquence +d’un accident extérieur. Au contraire un corps +remarquablement beau compense bien des défauts, il +nous enchante. L’importance extrême que nous attribuons +tous aux petits pieds se rattache aussi à ces considérations ; +ils sont en effet un caractère essentiel de l’espèce, +aucun animal n’ayant le tarse et le métatarse réunis +aussi petits que l’homme, ce qui tient à sa démarche +verticale ; il est un plantigrade. Jésus Sirach dit à ce +propos (26, 23, d’après la traduction corrigée de Kraus,) +« une femme bien faite et qui a de beaux pieds est comme +des colonnes d’or sur des bases d’argent. » L’importance +des dents n’est pas moindre parce qu’elles servent +à la nutrition et qu’elles sont tout spécialement héréditaires. — La +quatrième considération est une certaine +plénitude des chairs, c’est-à-dire la prédominance de +la faculté végétative, de la plasticité ; parce que celle-ci +promet au fœtus une nourriture riche : c’est pour cela +qu’une grande femme maigre repousse d’une manière +surprenante. Des seins bien arrondis et bien conformés +exercent une remarquable fascination sur les hommes ; +parce que se trouvant en rapport direct avec les fonctions +de génération de la femme, ils promettent au nouveau-né +une riche nourriture. Au contraire des femmes +grasses au delà de toute mesure excitent notre répugnance ; +car cet état morbide est un signe d’atrophie +de l’utérus, et par conséquent une marque de stérilité ; +ce n’est pas l’intelligence qui sait cela, c’est l’instinct. — La +beauté du visage n’est prise en considération qu’en +dernier lieu. Ici aussi c’est la partie osseuse qui frappe +avant tout : l’on recherche surtout un nez bien fait, +tandis qu’un nez court, retroussé, gâte tout. Une légère +inclinaison du nez, en haut ou en bas, a décidé du +sort d’une infinité de jeunes filles, et avec raison : car il +s’agit de maintenir le type de l’espèce. Une petite bouche, +formée de petits os maxillaires, est très essentielle, +comme caractère spécifique de la figure humaine, en opposition +à la gueule des bêtes. Un menton fuyant et +pour ainsi dire amputé, est particulièrement repoussant ; +parce qu’un menton proéminent <i lang="la" xml:lang="la">mentum prominulum</i> +est un trait de caractère de notre espèce. L’on considère +en dernier lieu les beaux yeux et le front, qui se rattachent +aux qualités psychiques ; surtout aux qualités intellectuelles, +lesquelles font partie de l’héritage de la mère.</p> + +<p>Nous ne pouvons naturellement énumérer aussi exactement +les considérations inconscientes auxquelles s’attache +l’inclination des femmes. Voici ce que l’on peut +affirmer d’une manière générale. C’est l’âge de 30 et +35 ans qu’elles préfèrent à tout autre âge, même à celui +des jeunes gens, qui pourtant représentent la fleur de la +beauté masculine. La cause en est qu’elles sont dirigées +non par le goût, mais par l’instinct qui reconnaît dans ces +années l’apogée de la force génératrice. En général, +elles considèrent fort peu la beauté, surtout celle du visage : +comme si elles seules se chargeaient de la transmettre +à l’enfant. C’est surtout la force et le courage de +l’homme qui gagnent leur cœur : car ces qualités promettent +une génération de robustes enfants, et semblent leur +assurer dans l’avenir un protecteur courageux. Tout défaut +corporel de l’homme, toute déviation du type, la +femme peut les supprimer pour l’enfant dans la génération, +si les parties correspondantes de sa constitution, +défectueuses chez l’homme, sont chez elle +irréprochables, ou encore exagérées en sens inverse. Il +faut excepter seulement les qualités de l’homme particulières +à son sexe, et que la mère par conséquent ne peut +donner à l’enfant ; par exemple, la structure masculine du +squelette, de larges épaules, des hanches étroites, des +jambes droites, la force des muscles, du courage, de la +barbe, etc. De là vient que les femmes aiment souvent de +vilains hommes, mais jamais des hommes efféminés +parce qu’elles ne peuvent neutraliser un pareil défaut.</p> + +<p>Le second ordre de considérations qui importent dans +l’amour, concerne les qualités psychiques. Nous trouverons +ici que ce sont les qualités du cœur ou du caractère +dans l’homme qui attirent la femme, car ces qualités-là +l’enfant les reçoit de son père. C’est avant tout une volonté +ferme, la décision et le courage, peut-être aussi la +droiture et la bonté du cœur, qui gagnent la femme. Au +contraire, les qualités intellectuelles n’exercent sur elle +aucune action directe et instinctive, justement parce +que le père ne les transmet pas à ses enfants. La bêtise +ne nuit pas près des femmes : une force d’esprit supérieure, +ou même le génie par sa disproportion ont +souvent un effet défavorable. Aussi voit-on souvent +un homme laid, bête et grossier supplanter près des +femmes un homme bien fait, spirituel, aimable. On +voit aussi des mariages d’inclination entre des êtres +aussi dissemblables qu’il est possible au point de vue +de l’esprit : lui par exemple brutal, robuste et borné, +elle, douce, impressionnable, pensant finement, instruite, +pleine de goût, etc. ; ou encore lui, très savant, plein de +génie, elle, une oie :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Sic visum Veneri ; cui placet impares</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Formas atque animos sub juga aënea</div> +<div class="verse i2" lang="la" xml:lang="la">Saevo mittere cum joco.</div> +</div> + +</div> +<p>La raison en est que les considérations qui prédominent +ici n’ont rien d’intellectuel et se rapportent à l’instinct. +Dans le mariage ce qu’on a en vue ce n’est pas un +entretien plein d’esprit, c’est la création des enfants : le +mariage est un lien des cœurs et non des têtes. Lorsqu’une +femme affirme qu’elle est éprise de l’esprit d’un +homme, c’est une prétention vaine et ridicule ou bien +c’est l’exaltation d’un être dégénéré. — Les hommes au +contraire, dans l’amour instinctif, ne sont pas déterminés +par les qualités du caractère de la femme ; c’est pour cela +que tant de Socrates ont trouvé leurs Xantippes, par +exemple Shakespeare, Albert Dürer, Byron, etc. Mais les +qualités intellectuelles ont ici une grande influence, parce +qu’elles sont transmises par la mère : néanmoins leur influence +est aisément surpassée par celle de la beauté +corporelle qui agit plus directement sur des points plus +essentiels. Il arrive cependant que des mères, instruites +par leur expérience de cette influence intellectuelle, font +apprendre à leur fille les beaux-arts, les langues, etc. +pour les rendre attrayantes à leurs futurs maris ; elles +cherchent ainsi à aider l’intelligence par des moyens +artificiels, de même que le cas échéant, elles cherchent +à développer les hanches et la poitrine. — Remarquons +bien qu’il n’est ici question que de l’attrait instinctif et +tout immédiat, qui seul donne naissance à la vraie passion +de l’amour. Qu’une femme intelligente et instruite apprécie +l’intelligence et l’esprit chez un homme, qu’un homme +raisonnable et réfléchi éprouve le caractère de sa +fiancée et en tienne compte, cela ne fait rien à l’affaire +dont il est ici question : ainsi procède la raison dans le +mariage quand c’est elle qui choisit, mais non l’amour +passionné qui seul nous occupe.</p> + +<p>Jusqu’à présent, je n’ai tenu compte que des considérations +absolues, c’est-à-dire de celles qui sont d’un +effet général ; je passe maintenant aux considérations relatives, +qui sont individuelles, parce que là le but est de +rectifier le type de l’espèce, déjà altéré, de corriger les +écarts du type que la personne même qui choisit porte +déjà en elle, et de revenir ainsi à une pure représentation +de ce type. Chacun aime précisément ce qui lui +manque. Le choix individuel qui repose sur ces considérations +toutes relatives est bien plus déterminé, +plus décidé et plus exclusif que le choix qui n’a égard +qu’aux considérations absolues ; c’est de ces considérations +relatives que naît d’ordinaire l’amour +passionné, tandis que les amours communes et passagères +ne sont guidées que par des considérations absolues. +Ce n’est pas toujours la beauté régulière et accomplie +qui enflamme les grandes passions. Pour une +inclination vraiment passionnée il faut une condition +que nous ne pouvons exprimer que par une métaphore +empruntée à la chimie. Les deux personnes doivent se +neutraliser l’une l’autre, comme un acide et un alcali +forment un sel neutre. Toute constitution sexuelle est une +constitution incomplète, l’imperfection varie avec les +individus. Dans l’un et l’autre sexe chaque être n’est +qu’une partie du tout incomplète et imparfaite. Mais +cette partie peut être plus ou moins considérable, +selon les natures. Aussi chaque individu trouve-t-il +son complément naturel dans un certain individu de +l’autre sexe qui représente en quelque sorte la fraction +indispensable au type complet, qui l’achève et neutralise +ses défauts, et produit un type accompli de l’humanité +dans le nouvel individu qui doit naître ; car c’est +toujours à la constitution de cet être futur que tout aboutit +sans cesse. Les physiologistes savent que la sexualité +chez l’homme et chez la femme a des degrés innombrables : +la virilité peut descendre jusqu’à l’affreux gynandre et +l’hypospadias ; de même qu’il y a parmi les femmes de +gracieux androgynes ; les deux sexes peuvent atteindre +l’hermaphrodisme complet, et ces individus qui tiennent +le juste milieu entre les deux sexes et ne font partie +d’aucun sont incapables de se reproduire. — Pour la +neutralisation de deux individualités l’une par l’autre, +il est nécessaire que le degré déterminé de sexualité chez +un certain homme corresponde exactement au degré de +sexualité chez une certaine femme ; afin que ces deux +dispositions partielles se compensent justement l’une +l’autre.</p> + +<p>C’est ainsi que l’homme le plus viril cherchera la +femme la plus femme, et vice versa. Les amants mesurent +d’instinct cette part proportionnelle nécessaire à +chacun d’eux, et ce calcul inconscient se trouve avec +les autres considérations au fond de toute grande passion. +Aussi quand les amoureux parlent sur un ton pathétique +de l’harmonie de leurs âmes, il faut entendre +le plus souvent l’harmonie des qualités physiques propres +à chaque sexe, et de nature à donner naissance à +un être accompli, harmonie qui importe bien plus que +le concert de leurs âmes, lequel souvent après la cérémonie +se résout en un criant désaccord. A cela se joignent +les considérations relatives plus éloignées qui reposent +sur ce fait que chacun s’efforce de neutraliser par l’autre +personne ses faiblesses, ses imperfections, et tous les +écarts du type normal, de crainte qu’ils ne se perpétuent +dans l’enfant futur, ou ne s’exagèrent et ne +deviennent des difformités. Plus un homme est faible +au point de vue de la force musculaire, plus il cherchera +des femmes fortes : et la femme agira de même. Mais +comme c’est une loi de la nature que la femme ait une +force musculaire plus faible, il est également dans la +nature que les femmes préfèrent les hommes robustes. — La +stature est aussi une considération importante. Les +petits hommes ont un penchant décidé pour les grandes +femmes et réciproquement… L’aversion d’une femme +grande pour des hommes grands est au fond des vues +de la nature, afin d’éviter une race gigantesque, quand +la force transmise par la mère serait trop faible pour +assurer une longue durée à cette race exceptionnelle. Si +une grande femme choisit un grand mari, entre autres +motifs pour faire meilleure figure dans le monde, ce sont +leurs descendants qui expieront cette folie… Jusque +dans les diverses parties du corps chacun cherche un +correctif à ses défauts, à ses déviations, avec d’autant +plus de soin que la partie est plus importante. Ainsi les +gens au nez épaté contemplent avec un plaisir inexprimable +un nez aquilin, un profil de perroquet ; et ainsi +du reste. Les hommes aux formes grêles et étirées, au +long squelette, admirent une petite personne tassée et +courte à l’excès. — Il en est de même du tempérament ; +chacun préfère celui qui est l’opposé du sien, et +sa préférence est toujours proportionnée à l’énergie de +son propre tempérament. — Ce n’est pas qu’une personne +parfaite en quelque point aime les imperfections contraires ; +mais elle les supporte plus aisément que +d’autres ne les supporteraient, parce que les enfants +trouvent dans ces qualités une garantie contre une imperfection +plus grande. Par exemple, une personne +très blanche n’éprouvera point de répugnance pour un +teint olivâtre ; mais aux yeux d’une personne au teint +bistré un teint d’une blancheur éclatante semble divinement +beau. — Il est des cas exceptionnels où un +homme peut s’éprendre d’une femme décidément laide : +conformément à notre loi de concordance des sexes, +lorsque l’ensemble des défauts et irrégularités physiques +de la femme sont justement l’opposé et par +conséquent le correctif de ceux de l’homme. Alors la +passion atteint généralement un degré extraordinaire…</p> + +<p>L’individu obéit en tout ceci, sans qu’il s’en doute, à +un ordre supérieur, celui de l’espèce : de là l’importance +qu’il attache à certaines choses, qui, en tant qu’individu, +pourraient et devraient lui être indifférentes. — Rien n’est +singulier comme le sérieux profond, inconscient, avec +lequel deux jeunes gens de sexe différent qui se voient +pour la première fois s’observent l’un l’autre ; le regard +inquisiteur et pénétrant qu’ils jettent l’un sur l’autre ; +l’inspection minutieuse que tous les traits et toutes les +parties de leurs personnes respectives ont à subir. +Cette recherche, cet examen, c’est <i>la méditation du génie +de l’espèce</i> sur l’enfant qu’ils pourraient créer, et la +combinaison de ses éléments constitutifs. Le résultat +de cette méditation déterminera le degré de leur inclination +et de leurs désirs réciproques. Après avoir atteint +un certain degré, ce premier mouvement peut s’arrêter +subitement, par la découverte de quelque détail jusqu’alors +inaperçu. — Ainsi le génie de l’espèce médite la +génération future ; et le grand œuvre de Cupidon, qui +spécule, s’ingénie et agit sans cesse, est d’en préparer +la constitution. En face des grands intérêts de l’espèce +toute entière, présente et future, l’avantage des individus +éphémères compte peu : le dieu est toujours prêt à les +sacrifier sans pitié. Car le génie de l’espèce est relativement +aux individus comme un immortel est aux mortels, +et ses intérêts sont à ceux des hommes comme l’infini +est au fini. Sachant donc qu’il administre des affaires +supérieures à toutes celles qui ne concernent qu’un +bien ou un mal individuel, il les mène avec une impassibilité +suprême, au milieu du tumulte de la guerre, +dans l’agitation des affaires, à travers les horreurs d’une +peste, il les poursuit même jusque dans la retraite du +cloître.</p> + +<p>Nous avons vu plus haut que l’intensité de l’amour +s’accroît à mesure qu’il s’individualise. Nous l’avons +prouvé : la constitution physique de deux individus peut +être telle que, pour améliorer le type de l’espèce, et lui +rendre toute sa pureté, l’un de ces individus doit être le +complément de l’autre. Un désir mutuel et exclusif les +attire alors ; et par cela seul qu’il est fixé sur un objet +unique, et qu’il représente en même temps une mission +spéciale de l’espèce, ce désir prend aussitôt un caractère +noble et élevé. Pour la raison opposée, le pur instinct +sexuel est un instinct vulgaire, parce qu’il n’est pas +dirigé vers un individu unique, mais vers tous, et qu’il ne +cherche qu’à conserver l’espèce par le nombre seulement +et sans s’inquiéter de la qualité. Quand l’amour +s’attache à un être unique, il atteint alors une telle +intensité, un tel degré de passion, que s’il ne peut +être satisfait, tous les biens du monde et la vie même +perdent leur prix. C’est une passion d’une violence que +rien n’égale, qui ne recule devant aucun sacrifice, et +qui peut conduire à la folie ou au suicide. Les causes +inconscientes d’une passion si excessive doivent différer +de celles que nous avons démêlées plus haut, et +sont moins apparentes. Il nous faut admettre qu’il ne +s’agit pas seulement ici d’adaptation physique, mais +que, de plus, la volonté de l’homme et l’intelligence de +la femme ont entre elles une concordance spéciale qui +fait que seuls ils peuvent engendrer un certain être +tout à fait déterminé : c’est l’existence de cet être que +le génie de l’espèce a ici en vue, pour des raisons cachées +dans l’essence de la chose en soi, et qui ne +nous sont point accessibles. En d’autres termes : la +volonté de vivre désire ici s’objectiver dans un individu +exactement déterminé, lequel ne peut être engendré que +par ce père uni à cette mère. Ce désir métaphysique de +la volonté en soi n’a d’abord d’autre sphère d’action +dans la série des êtres, que les cœurs des parents +futurs : saisis de cette impulsion, ils s’imaginent ne +désirer que pour eux-mêmes ce qui n’a qu’un but encore +purement métaphysique, c’est-à-dire en dehors du +cercle des choses véritablement existantes. Ainsi donc, +de la source originelle de tous les êtres jaillit cette +aspiration d’un être futur, qui trouve son occasion +unique d’arriver à la vie, et cette aspiration se manifeste +dans la réalité des choses par la passion élevée et +exclusive des parents futurs l’un pour l’autre ; au fond, +illusion non pareille qui pousse un amoureux à donner +tous les biens de la terre pour s’unir à cette femme, — et +pourtant en vérité elle ne peut rien lui donner de plus +qu’une autre. Telle est l’unique fin poursuivie, ce qui +le prouve c’est que cette sublime passion, aussi bien +que les autres, s’éteint dans la jouissance, au grand +étonnement des intéressés. — Elle s’éteint aussi quand +la femme se trouvant stérile (ce qui d’après Huseland +peut résulter de 19 vices de constitution accidentels), +le but métaphysique s’évanouit : des millions de germes +disparaissent ainsi chaque jour, dans lesquels pourtant +aussi le même principe métaphysique de la vie aspire +vers l’être. A cela point d’autre consolation, si ce n’est +que la volonté de vivre dispose de l’infini dans l’espace, +le temps et la matière, et qu’une occasion inépuisable +de retour lui est ouverte…</p> + +<p>Le désir d’amour, ἱμερος, que les poètes de tous les +temps s’étudient à exprimer sous mille formes sans +jamais épuiser le sujet, ni même l’égaler, ce désir qui +attache à la possession d’une certaine femme l’idée d’une +félicité infinie, et une douleur inexprimable à la pensée +qu’on ne pourrait l’obtenir, — ce désir et cette douleur de +l’amour ne peuvent pas avoir pour principe les besoins +d’un individu éphémère ; ce désir est le soupir du génie +de l’espèce qui, pour réaliser ses intentions, voit ici une +occasion unique à saisir ou à perdre, et qui pousse de +profonds gémissements. L’espèce seule a une vie sans +fin et seule elle est capable de satisfactions et de +douleurs infinies. Mais celles-ci se trouvent emprisonnées +dans la poitrine étroite d’un mortel : quoi d’étonnant +quand cette poitrine semble vouloir éclater et ne +peut trouver aucune expression pour peindre le pressentiment +de volupté ou de peine infinie qui l’envahit. +C’est bien là le sujet de toute poésie érotique d’un genre +élevé, de ces métaphores transcendantes qui planent bien +au-dessus des choses terrestres. C’est là ce qui inspirait +Pétrarque, ce qui agitait les Saint-Preux, les Werther +et les Jacopo Ortis ; sans cela, ils seraient incompréhensibles +et inexplicables. Ce prix infini que les amants +attachent l’un à l’autre ne peut reposer sur de rares +qualités intellectuelles, sur des qualités objectives ou +réelles ; tout simplement parce que les amants ne se +connaissent pas assez exactement l’un l’autre ; c’était +le cas de Pétrarque. Seul l’esprit de l’espèce peut voir +d’un seul regard quelle valeur les amants ont pour +lui, et comment ils peuvent servir ses buts. Aussi les +grandes passions naissent-elles en général au premier +regard.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Who ever lov’d, that lov’d not at first sight ?</div> +</div> + +</div> +<p class="sign">Shakespeare, <i lang="en" xml:lang="en">As you like it</i>, III, 5<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Aima-t-il jamais, celui qui n’aima pas au premier regard.</p> +</div> +<p>… Si la perte de la bien-aimée, soit par le fait d’un +rival, soit par la mort, cause à l’amoureux passionné +une douleur qui surpasse toutes les autres, c’est justement, +parce que cette douleur est d’une nature transcendante, +et qu’elle ne l’atteint pas seulement comme +individu, mais qu’elle le frappe dans son <i lang="la" xml:lang="la">essentia +æterna</i>, dans la vie de l’espèce dont il était chargé +de réaliser la volonté spéciale. De là vient que la jalousie +est si pleine de tourments et si farouche, et que +le renoncement à la bien-aimée est le plus grand de +tous les sacrifices. — Un héros rougirait de laisser +échapper des plaintes vulgaires, mais non des plaintes +d’amour ; parce qu’alors ce n’est pas lui, c’est l’espèce +qui se lamente. Dans la grande Zénobie de Calderon, il +y a au second acte une scène entre Zénobie et Decius où +celui-ci dit :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="es" xml:lang="es">Cielos, luego tu me quieres ?</div> +<div class="verse" lang="es" xml:lang="es">Perdiera cien mil victorias,</div> +<div class="verse" lang="es" xml:lang="es">Volviérame, etc. —</div> +</div> + +</div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ciel ! tu m’aimes donc ?</div> +<div class="verse">Pour cela, je sacrifierais cent mille victoires,</div> +<div class="verse">Je fuirais devant l’ennemi…</div> +</div> + +</div> +<p>Ici donc l’honneur, qui jusqu’à présent l’emportait +sur tout autre intérêt, a été battu et mis en fuite, aussitôt +que l’amour, c’est-à-dire l’intérêt de l’espèce, +entre en scène et cherche à emporter l’avantage décisif… +Devant cet intérêt seul cèdent l’honneur, le +devoir et la fidélité, après qu’ils ont résisté à toute autre +tentation, même à la menace de la mort. — Nous trouvons +de même dans la vie privée que sur aucun point +la probité scrupuleuse n’est plus rare : les gens les plus +honnêtes d’ailleurs et les plus droits la mettent ici de +côté, et commettent l’adultère au mépris de tout, +quand l’amour passionné, c’est-à-dire l’intérêt de l’espèce, +s’est emparé d’eux. Il semble même qu’ils croient +avoir conscience d’un privilège supérieur tel que les +intérêts individuels n’en sauraient jamais accorder de +semblable ; justement parce qu’ils agissent dans l’intérêt +de l’espèce. A ce point de vue la pensée de Chamfort +est digne de remarque : « Quand un homme et une +femme ont l’un pour l’autre une passion violente, il +me semble toujours que, quels que soient les obstacles +qui les séparent, un mari, des parents, etc., les deux +amants sont l’un à l’autre de par la nature, qu’ils +s’appartiennent de droit divin, malgré les lois et +les conventions humaines. » Si des protestations +s’élevaient contre cette théorie, il suffirait de rappeler +l’étonnante indulgence avec laquelle le Sauveur dans +l’Évangile traite la femme adultère, quand il présume la +même faute chez tous les assistants. — La plus grande +partie du Décaméron semble être à ce même point de +l’espèce sur les droits et les intérêts des individus +qu’il foule aux pieds. — Toutes les différences de rang, +tous les obstacles, toutes les barrières sociales, le +génie de l’espèce les écarte et les anéantit sans efforts. +Il dissipe comme une paille légère toutes les institutions +humaines, n’ayant souci que des générations futures. +C’est sous l’empire d’un intérêt d’amour que tout danger +disparaît et même que l’être le plus pusillanime trouve +du courage.</p> + +<p>Et dans la comédie et le roman avec quel plaisir, +avec quelle sympathie, ne suivons-nous pas les jeunes +gens qui défendent leur amour, c’est-à-dire l’intérêt +de l’espèce, et qui triomphent de l’hostilité des parents +uniquement préoccupés d’intérêts individuels. Car autant +l’espèce l’emporte sur l’individu, autant la passion +surpasse en importance, en élévation et en justice tout +ce qui la contrarie. Aussi le sujet fondamental de presque +toutes les comédies, c’est l’entrée en scène du génie de +l’espèce avec ses aspirations et ses projets, menaçant +les intérêts des autres personnages de la pièce et +cherchant à ensevelir leur bonheur. Généralement il +réussit et le dénoûment, conforme à la justice poétique, +satisfait le spectateur, parce que ce dernier sent que les +desseins de l’espèce passent bien avant ceux des individus ; +après le dénoûment il s’en va tout consolé, laissant +les amoureux à leur victoire, s’associant à l’illusion +qu’ils ont fondé leur propre bonheur, tandis qu’en +réalité, ils n’ont fait que le donner en sacrifice au bien +de l’espèce, malgré la prévoyance et l’opposition de +leurs parents. Dans certaines comédies singulières, on a +essayé de retourner la chose, et de mener à bonne +fin le bonheur des individus, aux dépens des buts de +l’espèce : mais dans ce cas, le spectateur éprouve la +même douleur que le génie de l’espèce, et l’avantage +assuré des individus ne saurait le consoler. Comme +exemple, il me revient à l’esprit quelques petites pièces +très connues : <i>la Reine de seize ans</i>, <i>le Mariage de +raison</i>. Dans les tragédies où il s’agit d’amour, les +amants succombent presque toujours ; ils n’ont pu faire +triompher les buts de l’espèce dont ils n’étaient que +l’instrument : ainsi dans Roméo et Juliette, Tancrède, +don Carlos, Wallenstein, la fiancée de Messine et tant +d’autres.</p> + +<p>Un amoureux tourne au comique aussi bien qu’au +tragique : parce que dans l’un et l’autre cas, il est aux +mains du génie de l’espèce, qui le domine au point de +le ravir à lui-même ; ses actions sont disproportionnées +à son caractère. De là vient, dans les degrés supérieurs +de la passion, cette couleur si poétique et si sublime dont +ses pensées se revêtent, cette élévation transcendante +et surnaturelle, qui semble lui faire absolument perdre +de vue le but tout physique de son amour. C’est que +le génie de l’espèce et ses intérêts supérieurs l’animent +maintenant. Il a reçu la mission de fonder une +suite indéfinie de générations douées d’une certaine +constitution et formées de certains éléments qui ne +peuvent se rencontrer que dans un seul père et une +seule mère ; cette union et celle-là seulement peut +donner l’existence à la génération déterminée que la +volonté de vivre exige expressément. Le sentiment +qu’il agit dans des circonstances d’une importance +si transcendante, transporte l’amant à une telle hauteur +au-dessus des choses terrestres et même au-dessus de +lui-même, et revêt ses désirs matériels d’une apparence +tellement immatérielle, que l’amour est un épisode +poétique, même dans la vie de l’homme le plus prosaïque, +ce qui le rend parfois ridicule. — Cette mission +que la volonté soucieuse des intérêts de l’espèce impose +à l’amant se présente sous le masque d’une félicité infinie +et anticipée qu’il espère trouver dans la possession +de la femme qu’il aime. Aux degrés suprêmes de la +passion cette chimère est si étincelante que, si on ne +peut l’atteindre, la vie même perd tout charme, et paraît +désormais si vide de joies, si fade et si insipide, que +le dégoût qu’on en éprouve surmonte même l’effroi de la +mort ; l’infortuné abrège parfois volontairement ses jours. +Dans ce cas, la volonté de l’homme est entrée dans le +tourbillon de la volonté de l’espèce, ou bien cette dernière +l’emporte tellement sur la volonté individuelle, que +si l’amant ne peut agir en qualité de représentant de +cette volonté de l’espèce, il dédaigne d’agir au nom de la +sienne propre. L’individu est un vase trop fragile pour +contenir l’aspiration infinie de la volonté de l’espèce +concentrée sur un objet déterminé. Dès lors il n’y a +d’autre issue que le suicide, parfois le double suicide +des deux amants ; à moins que la nature, pour sauver +l’existence, ne laisse arriver la folie qui couvre de son +voile la conscience d’un état désespéré. — Chaque +année plusieurs cas analogues viennent confirmer cette +vérité.</p> + +<p>Mais ce n’est pas seulement la passion qui a parfois +une issue tragique et contrariée : l’amour satisfait conduit +plus souvent aussi au malheur qu’au bonheur. Car les +exigences de l’amour, en conflit avec le bien-être personnel +de l’amant, sont tellement incompatibles avec +les autres circonstances de sa vie et ses plans d’avenir +qu’elles minent tout l’édifice de ses projets, de ses +espérances et de ses rêves. L’amour n’est pas seulement +en contradiction avec les relations sociales, souvent +il l’est aussi avec la nature intime de l’individu, +lorsqu’il se fixe sur des personnes qui, en dehors des +rapports sexuels, seraient haïes de leur amant, méprisées, +et même abhorrées. Mais la volonté de l’espèce a +tant de puissance sur l’individu, que l’amant fait taire ses +répugnances et ferme les yeux sur les défauts de celle qui +aime : il passe légèrement sur tout, il méconnaît tout, +et s’unit pour toujours à l’objet de sa passion, tant il est +ébloui par cette illusion, qui s’évanouit dès que la volonté +de l’espèce est satisfaite et qui laisse derrière +elle pour toute la vie une compagne détestée. Ainsi seulement +l’on s’explique que des hommes raisonnables et +même distingués, s’unissent à des harpies et épousent +des mégères, et ne comprennent pas comment ils ont +pu faire un tel choix. Voilà pourquoi les anciens représentaient +l’amour avec un bandeau. Il peut même arriver +qu’un amoureux reconnaisse clairement les vices intolérables +de tempérament et de caractère chez sa +fiancée, qui lui présagent une vie tourmentée, il se +peut qu’il en souffre amèrement, sans qu’il ait le courage +de renoncer à elle :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">I ask not, I care not,</div> +<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">If guilt’s in thy heart ;</div> +<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">I know that I love thee,</div> +<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Whatever thou art.</div> +</div> + +</div> +<blockquote> +<p>Si tu es coupable, peu m’importe, je ne le demande point, +je sais que je t’aime telle que tu es et cela me suffit.</p> +</blockquote> + +<p>Car au fond, ce n’est pas son propre intérêt qu’il +poursuit, bien qu’il se l’imagine, mais celui d’un troisième +individu, qui doit naître de cet amour. Ce désintéressement +qui est partout le sceau de la grandeur, donne +ici à l’amour passionné cette apparence sublime, et en +fait un digne objet de poésie. — Enfin, il arrive que +l’amour se concilie avec la haine la plus violente pour +l’être aimé, aussi Platon l’a-t-il comparé à l’amour des +loups pour les brebis. Ce cas se présente, quand un +amoureux passionné, malgré tous les efforts et toutes +les prières, ne peut à aucun prix se faire écouter.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">I love and hate her.</div> +</div> + +</div> +<p class="sign">Shakespeare, <i>Cymb.</i>, III, 5.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Je l’aime et je la hais.</div> +</div> + +</div> +<p>— Sa haine contre la personne aimée l’enflamme alors +et va si loin qu’il tue sa maîtresse puis se donne la mort. +Il se produit chaque année des exemples de cette sorte, +on les trouve dans les journaux. Que de vérité dans ces +vers de Gœthe :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Par tout amour méprisé ! par les éléments infernaux !</div> +<div class="verse">Je voudrais connaître une imprécation encore plus atroce !</div> +</div> + +</div> +<p>Ce n’est vraiment pas une hyperbole quand un amoureux +traite de cruauté la froideur de sa bien-aimée, ou +le plaisir qu’elle trouve à le faire souffrir. Il est, en effet, +sous l’influence d’un penchant qui, analogue à l’instinct +des insectes, l’oblige malgré la raison à suivre +absolument son but, et à négliger tout le reste. Plus d’un +Pétrarque a dû traîner son amour tout le long de sa vie, +sans espoir, comme une chaîne, comme un boulet de +fer au pied, et exhaler ses soupirs dans la solitude des +forêts ; mais il n’y a eu qu’un Pétrarque doué en même +temps du don de poésie ; à lui s’applique le beau vers de +Gœthe :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Et quand l’homme dans sa douleur se tait,</div> +<div class="verse">Un dieu m’a donné d’exprimer combien je souffre.</div> +</div> + +</div> +<p>Le génie de l’espèce est toujours en guerre avec les +génies protecteurs des individus, il est leur persécuteur +et leur ennemi, toujours prêt à détruire sans pitié le +bonheur personnel, pour arriver à ses fins ; et on a vu le +salut de nations entières dépendre parfois de ses caprices ; +Shakespeare nous en donne un exemple dans Henri VI, +p. 3, act. 3, sc. 2 et 3. L’espèce, en effet, en laquelle notre +être prend racine, a sur nous un droit antérieur et +plus immédiat que l’individu, ses affaires passent avant +les nôtres. Les anciens ont senti cela, quand ils ont personnifié +le génie de l’espèce dans Cupidon, dieu hostile, +dieu cruel, malgré son air enfantin, dieu justement +décrié, démon capricieux, despotique, et pourtant maître +des dieux et des hommes :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">σὺ δ’ὦ θεῶν τύραννε κἀνθρώπων, Ἔρως!</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Tu, deorum hominumque tyranne, Amor !</div> +</div> + +</div> +<p>Des flèches meurtrières, un bandeau et des ailes sont +ses attributs. Les ailes marquent l’inconstance, suite +ordinaire de la déception qui accompagne le désir satisfait.</p> + +<p>Comme en effet la passion reposait sur l’illusion d’une +félicité personnelle, au profit de l’espèce, le tribut une +fois payé à l’espèce, l’illusion décevante doit s’évanouir. +Le génie de l’espèce qui avait pris possession de l’individu, +l’abandonne de nouveau à sa liberté. Délaissé +par lui, il retombe dans les bornes étroites de sa pauvreté, +et s’étonne de voir qu’après tant d’efforts sublimes, +héroïques et infinis, il ne lui reste rien de plus +qu’une vulgaire satisfaction des sens : contre toute attente, +il ne se trouve pas plus heureux qu’avant. Il s’aperçoit +qu’il a été la dupe de la volonté de l’espèce. +Aussi, règle générale, Thésée une fois heureux abandonne +son Ariane. La passion de Pétrarque eût-elle été satisfaite, +son chant aurait cessé, comme celui de l’oiseau, +dès que les œufs sont posés dans le nid.</p> + +<p>Remarquons en passant que ma métaphysique de +l’amour déplaira sûrement aux amoureux qui se sont +laissé prendre au piège. S’ils étaient accessibles à la +raison, la vérité fondamentale que j’ai découverte les +rendrait plus que toute autre capables de surmonter +leur amour. Mais il faut bien s’en tenir à la sentence du +vieux poète comique : <i lang="la" xml:lang="la">Quæ res in se neque consilium, +neque modum habet ullum, eam consilio regere non +potes.</i></p> + +<p>Les ménages d’amour sont conclus dans l’intérêt de +l’espèce et non au profit de l’individu. Il est vrai, les individus +s’imaginent travailler à leur propre bonheur : +mais le but véritable leur est étranger à eux-mêmes, +puisqu’il n’est autre que la procréation d’un être qui +n’est possible que par eux. Obéissant l’un et l’autre à la +même impulsion, ils doivent naturellement chercher à +s’accorder ensemble le mieux possible. Mais très souvent, +grâce à cette illusion instinctive qui est l’essence +de l’amour, le couple ainsi formé se trouve sur tout le +reste dans le plus criant désaccord. On le voit bien dès +que l’illusion s’est fatalement évanouie. Alors il arrive +que les mariages d’amour sont assez régulièrement malheureux, +parce qu’ils assurent le bonheur de la génération +future, mais aux dépens de la génération présente. +<i lang="es" xml:lang="es">Quien se casa por amores, ha de vivir con dolores.</i> — Quiconque +se marie par amour, vivra dans les douleurs, +dit le proverbe espagnol. — C’est le contraire qui a lieu +dans les mariages de convenance, conclus la plupart du +temps d’après le choix des parents. Les considérations +qui agissent ici, de quelque nature qu’elles puissent être, +ont du moins une réalité et ne peuvent disparaître +d’elles-mêmes. Ces considérations sont capables d’assurer +le bonheur des époux, mais aux dépens des enfants qui +doivent naître d’eux, et encore ce bonheur reste problématique. +L’homme qui, en se mariant, se préoccupe plus +encore de l’argent que de son inclination, vit plus dans +l’individu que dans l’espèce ; ce qui est absolument opposé +à la vérité, à la nature, et mérite un certain mépris. +Une jeune fille qui, malgré les conseils de ses +parents, refuse la main d’un homme riche et encore +jeune, et rejette toutes les considérations de convenances, +pour choisir selon son goût instinctif, fait à l’espèce le +sacrifice de son bonheur individuel. Mais justement à +cause de cela, on ne saurait lui refuser une certaine approbation, +car elle a préféré ce qui importe plus que le +reste, elle agit dans le sens de la nature (ou plus exactement +de l’espèce), tandis que les parents conseillaient +dans le sens de l’égoïsme individuel. — Il semble donc +que dans la conclusion d’un mariage il faille sacrifier les +intérêts de l’espèce ou ceux de l’individu. La plupart du +temps, il en est ainsi, tant il est rare de voir les convenances +et la passion marcher la main dans la main. La +misérable constitution physique, morale ou intellectuelle +de la plupart des hommes provient sans doute en partie +de ce que les mariages sont conclus habituellement non +par choix ou inclination pure, mais pour des considérations +extérieures de toute sorte et d’après des circonstances +accidentelles. Lorsque, en même temps que les +convenances, l’inclination est jusqu’à un certain point respectée, +c’est comme une transaction que l’on fait avec le +génie de l’espèce. Les mariages heureux sont, comme on +le sait, fort rares ; justement parce qu’il est de l’essence +du mariage de n’avoir pas principalement pour but la +génération actuelle, mais la génération future. Cependant +ajoutons encore pour la consolation des natures +tendres et aimantes que l’amour passionné s’associe parfois +à un sentiment d’une origine toute différente, je +veux dire l’amitié, fondée sur l’accord des caractères ; +mais elle ne se déclare qu’une fois que l’amour s’éteint +dans la jouissance. L’accord des qualités complémentaires, +morales, intellectuelles et physiques, nécessaire +au point de vue de la génération future pour faire naître +l’amour, peut aussi, au point de vue des individus eux-mêmes, +par une sorte d’opposition concordante de tempérament +et de caractère, produire l’amitié.</p> + +<p>Toute cette métaphysique de l’amour que je viens de +traiter ici, se rattache étroitement à ma métaphysique +en général, elle l’éclaire d’un jour nouveau, et voici +comment :</p> + +<p>On a vu que, dans l’amour des sexes, la sélection attentive, +s’élevant peu à peu jusqu’à l’amour passionné, +repose sur l’intérêt si haut et si sérieux que l’homme +prend à la constitution spéciale et personnelle de la race +à venir. Cette sympathie extrêmement remarquable confirme +justement deux vérités présentées dans les précédents +chapitres : d’abord l’indestructibilité de l’être +en soi qui survit pour l’homme, dans ces générations à +venir. Cette sympathie, si vive et si agissante, qui +naît non de la réflexion et de l’intention, mais des aspirations +et des tendances les plus intimes de notre être, +ne pourrait exister d’une manière si indestructible et +exercer sur l’homme un si grand empire, si l’homme était +absolument éphémère, et si les générations se succédaient +réellement et absolument distinctes les unes des +autres, n’ayant d’autre lien que la continuité du temps. +La seconde vérité, c’est que l’être en soi réside dans +l’espèce plus que dans l’individu. Car cet intérêt pour +la constitution spéciale de l’espèce, qui est à l’origine de +tout commerce d’amour, depuis le caprice le plus passager, +jusqu’à la passion la plus sérieuse, est véritablement +pour chacun la plus grande affaire, c’est-à-dire +celle dont le succès ou l’insuccès le touche de la +façon la plus sensible ; d’où lui vient par excellence le +nom d’affaire de cœur. Aussi, quand cet intérêt a parlé +d’une manière décisive, tout autre intérêt ne concernant +que la personne privée lui est subordonné et au +besoin sacrifié. L’homme prouve ainsi que l’espèce +lui importe plus que l’individu, et qu’il vit plus directement +dans l’espèce que dans l’individu. — Pourquoi +donc l’amoureux est-il suspendu avec un complet +abandon aux yeux de celle qu’il a choisie, et est-il prêt à +lui faire tout sacrifice ? — Parce que c’est la partie +immortelle de son être qui soupire vers elle ; tandis +que tout autre de ses désirs ne se rapporte qu’à son +être fugitif et mortel. — Cette aspiration vive, fervente, +dirigée vers une certaine femme, est donc un gage +de l’indestructibilité de l’essence de notre être et de sa +continuité dans l’espèce. Considérer cette continuité +comme quelque chose d’insuffisant et d’insignifiant, +c’est une erreur qui naît de ce que, par la continuité de +vie de l’espèce, on n’entend pas autre chose que l’existence +future d’êtres semblables à nous, mais nullement +identiques : et cela parce que, partant d’une connaissance +dirigée vers les choses extérieures, l’on ne considère +que la figure extérieure de l’espèce, telle que nous la concevons +par intuition, et non son intime essence. Cette +essence intérieure est justement ce qui est au fond de +notre conscience et en forme le point central, ce qui est +même plus immédiat que cette conscience : et, en tant que +chose en soi, affranchie du « <i lang="la" xml:lang="la">principium individuationis</i> » +cette essence se trouve absolument identique dans tous +les individus, qu’ils existent au même moment ou qu’ils +se succèdent. C’est là ce que j’appelle, en d’autres termes, +la volonté de vivre, c’est-à-dire cette aspiration +pressante à la vie et à la durée. C’est justement cette +force que la mort épargne et laisse intacte, force immuable +qui ne peut conduire à un état meilleur. Pour +tout être vivant, la souffrance et la mort sont non moins +certaines que l’existence. On peut cependant s’affranchir +des souffrances et de la mort par la négation de la volonté +de vivre, qui a pour effet de détacher la volonté de +l’individu du rameau de l’espèce, et de supprimer l’existence +dans l’espèce. Ce que devient alors cette volonté, +nous n’en avons point d’idée et nous manquons de toutes +données sur ce point. Nous ne pouvons désigner un tel +état que comme ayant la liberté d’être volonté de vivre +ou de ne l’être pas. Dans ce dernier cas, c’est ce que le +bouddhisme appelle Nirvana ; c’est précisément le point +qui par sa nature même reste à jamais inaccessible à +toute connaissance humaine. —</p> + +<p>Si maintenant, nous mettant au point de vue de ces +dernières considérations, nous plongeons nos regards +dans le tumulte de la vie, nous voyons sa misère et ses +tourments occuper tous les hommes ; nous voyons les +hommes réunir tous leurs efforts pour satisfaire des +besoins sans fin et se préserver de la misère aux mille +faces, sans pourtant oser espérer autre chose que la +conservation, pendant un court espace de temps, de cette +même existence individuelle si tourmentée. Et voilà +qu’en pleine mêlée, nous apercevons deux amants dont +les regards se croisent pleins de désirs. — Mais pourquoi +tant de mystère, pourquoi ces allures craintives +et dissimulées ? — Parce que ces amants sont des +traîtres, qui travaillent en secret à perpétuer toute la +misère et les tourments qui, sans eux, auraient une fin +prochaine, cette fin qu’ils veulent rendre vaine, comme +d’autres avant eux l’ont rendue vaine.</p> + +<hr> + + +<p>Si l’esprit de l’espèce qui dirige deux amants, à +leur insu, pouvait parler par leur bouche et exprimer +des idées claires, au lieu de se manifester par des sentiments +instinctifs, la haute poésie de ce dialogue amoureux, +qui dans le langage actuel ne parle que par images +romanesques et paraboles idéales d’aspirations infinies, +de pressentiments d’une volupté sans bornes, +d’ineffable félicité, de fidélité éternelle, etc. se traduirait +ainsi :</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span> — J’aimerais à faire cadeau d’un individu à +la génération future, et je crois que tu pourrais lui +donner ce qui me manque.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span> — J’ai la même intention, et je crois que tu +pourrais lui donner ce que je n’ai pas. Voyons un peu !</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span> — Je lui donne une haute stature et la force +musculaire : tu n’as ni l’une ni l’autre.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span> — Je lui donne de belles formes et de très +petits pieds : tu n’as ni ceci ni cela.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span> — Je lui donne une fine peau blanche que tu +n’as pas.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span> — Je lui donne des cheveux noirs et des yeux +noirs : tu es blond.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span> — Je lui donne un nez aquilin.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span> — Je lui donne une petite bouche.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span> — Je lui donne du courage et de la bonté +qui ne sauraient venir de toi.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span> — Je lui donne un beau front, l’esprit et l’intelligence, +qui ne pourraient lui venir de toi.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span> — Taille droite, belles dents, santé solide, +voilà ce qu’il reçoit de nous deux : vraiment, tous +les deux ensemble nous pouvons douer en perfection +l’individu futur ; aussi je te désire plus que toute autre +femme.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span> — Et moi aussi je te désire. — (M. 391.)</p> + +<hr> + + +<p>Sterne dit dans <i>Tristram Shandy</i> (T. 6. p. 43) : <i lang="en" xml:lang="en">there +is no passion so serious as lust</i>. — En effet, la volupté est +très sérieuse. Représentez-vous le couple le plus beau, +le plus charmant, comme il s’attire et se repousse, se +désire et se fuit avec grâce dans un beau jeu d’amour. +Vienne l’instant de la volupté, tout badinage, toute +gaîté gracieuse et douce ont subitement disparu. Le couple +est devenu sérieux. Pourquoi ? C’est que la volupté +est bestiale, et la bestialité ne rit pas. Les forces de la +nature agissent partout sérieusement. — La volupté des +sens est l’opposé de l’enthousiasme qui nous ouvre +le monde idéal. L’enthousiasme et la volupté sont +graves et ne comportent pas le badinage. — (N. 406.)</p> + +<hr> + + +<p>Les caprices qui naissent de l’amour ressemblent aux +feux follets : ils donnent les illusions les plus vives, ils +nous conduisent dans le marécage et s’évanouissent. — (N. +408.)</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c5" title="II. Essai sur les femmes">II<br> +ESSAI SUR LES FEMMES<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.</h3> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> P. II. 649.</p> +</div> + +<p>… Le seul aspect de la femme révèle qu’elle n’est destinée +ni aux grands travaux de l’intelligence, ni aux grands +travaux matériels. Elle paie sa dette à la vie non par +l’action mais par la souffrance, les douleurs de l’enfantement, +les soins inquiets de l’enfance ; elle doit obéir +à l’homme, être une compagne patiente qui le rassérène. +Elle n’est faite ni pour les grands efforts, ni pour les +peines ou les plaisirs excessifs ; sa vie peut s’écouler +plus silencieuse, plus insignifiante et plus douce que +celle de l’homme, sans qu’elle soit, par nature, ni meilleure +ni pire.</p> + +<hr> + + +<p>Ce qui rend les femmes particulièrement aptes à +soigner, à élever notre première enfance, c’est qu’elles +restent elles-mêmes puériles, futiles et bornées ; elles demeurent +toute leur vie de grands enfants, une sorte +d’intermédiaire entre l’enfant et l’homme. Qu’on observe +une jeune fille folâtrant tout le long du jour avec un +enfant, dansant et chantant avec lui, et qu’on imagine ce +qu’un homme, avec la meilleure volonté du monde, +pourrait faire à sa place.</p> + +<hr> + + +<p>Chez les jeunes filles, la nature semble avoir voulu +faire ce qu’en style dramatique on appelle un coup de +théâtre ; elle les pare pour quelques années d’une +beauté, d’une grâce, d’une perfection extraordinaires, +aux dépens de tout le reste de leur vie, afin que pendant +ces rapides années d’éclat elles puissent s’emparer fortement +de l’imagination d’un homme et l’entraîner à se +charger loyalement d’elles d’une manière quelconque. +Pour réussir dans cette entreprise la pure réflexion et la +raison ne donnaient pas de garantie suffisante. Aussi la +nature a-t-elle armé la femme, comme toute autre créature, +des armes et des instruments nécessaires pour +assurer son existence et seulement pendant le temps +indispensable, car la nature en cela agit avec son économie +habituelle : de même que la fourmi femelle, après son +union avec le mâle, perd les ailes qui lui deviendraient +inutiles et même dangereuses pour la période d’incubation, +de même aussi la plupart du temps, après deux +ou trois couches, la femme perd sa beauté, sans doute +pour la même raison. De là vient que les jeunes filles +regardent généralement les occupations du ménage ou +les devoirs de leur état comme des choses accessoires +et de pures bagatelles, tandis qu’elles reconnaissent leur +véritable vocation dans l’amour, les conquêtes et tout ce +qui en dépend, la toilette, la danse, etc.</p> + +<hr> + + +<p>Plus une chose est noble et accomplie, plus elle se développe +lentement et tardivement. La raison et l’intelligence +de l’homme n’atteignent guère tout leur développement +que vers la vingt-huitième année ; chez la +femme, au contraire, la maturité de l’esprit arrive à la +dix-huitième année. Aussi n’a-t-elle qu’une raison +de dix-huit ans bien strictement mesurée. C’est pour +cela que les femmes restent toute leur vie de vrais +enfants. Elles ne voient que ce qui est sous leurs +yeux, s’attachent au présent, prenant l’apparence +pour la réalité et préférant les niaiseries aux choses +les plus importantes. Ce qui distingue l’homme de +l’animal c’est la raison ; confiné dans le présent, il +se reporte vers le passé et songe à l’avenir : de là sa +prudence, ses soucis, ses appréhensions fréquentes. +La raison débile de la femme ne participe ni à ces avantages, +ni à ces inconvénients ; elle est affligée d’une +myopie intellectuelle qui lui permet, par une sorte d’intuition, +de voir d’une façon pénétrante les choses prochaines ; +mais son horizon est borné, ce qui est lointain +lui échappe. De là vient que tout ce qui n’est pas immédiat, +le passé et l’avenir, agissent plus faiblement sur la +femme que sur nous : de là aussi ce penchant bien plus +fréquent à la prodigalité, qui parfois touche à la démence. +Au fond du cœur les femmes s’imaginent que les hommes +sont faits pour gagner de l’argent et les femmes pour le +dépenser ; si elles en sont empêchées pendant la vie de +leur mari, elles se dédommagent après sa mort. Et ce +qui contribue à les confirmer dans cette conviction, c’est +que leur mari leur donne l’argent et les charge d’entretenir +la maison. — Tant de côtés défectueux sont +pourtant compensés par un avantage : la femme plus +absorbée dans le moment présent, pour peu qu’il soit +supportable en jouit plus que nous ; de là cet enjouement +qui lui est propre et la rend capable de distraire et parfois +de consoler l’homme accablé de soucis et de peines.</p> + +<p>Dans les circonstances difficiles il ne faut pas dédaigner +de faire appel, comme autrefois les Germains, aux +conseils des femmes ; car elles ont une manière de concevoir +les choses toute différente de la nôtre. Elles vont +au but par le chemin le plus court, parce que leurs regards +s’attachent, en général, à ce qu’elles ont sous la main. +Pour nous, au contraire, notre regard dépasse sans s’y +arrêter les choses qui nous crèvent les yeux, et cherche +bien au delà ; nous avons besoin d’être ramenés à une +manière de voir plus simple et plus rapide. Ajoutez à cela +que les femmes ont décidément un esprit plus posé, et +ne voient dans les choses que ce qu’il y a réellement ; +tandis que, sous le coup de nos passions excitées, nous +grossissons les objets, et nous nous peignons des chimères.</p> + +<p>Les mêmes aptitudes natives expliquent la pitié, l’humanité, +la sympathie que les femmes témoignent aux +malheureux, tandis qu’elles sont inférieures aux hommes +en tout ce qui touche à l’équité, à la droiture et +à la scrupuleuse probité. Par suite de la faiblesse de +leur raison, tout ce qui est présent, visible et immédiat, +exerce sur elles un empire contre lequel ne sauraient +prévaloir ni les abstractions, ni les maximes établies, +ni les résolutions énergiques, ni aucune considération +du passé ou de l’avenir, de ce qui est éloigné ou absent. +Elles ont de la vertu les qualités premières et principales, +mais les secondaires et les accessoires leur font +défaut… Aussi l’injustice est-elle le défaut capital des +natures féminines. Cela vient du peu de bon sens et de +réflexion que nous avons signalé, et ce qui aggrave +encore ce défaut, c’est que la nature, en leur refusant +la force, leur a donné, pour protéger leur faiblesse, la +ruse en partage ; de là leur fourberie instinctive et leur +invincible penchant au mensonge. Le lion a ses dents et +ses griffes ; l’éléphant, le sanglier ont leurs défenses, +le taureau a des cornes, la sèche a son encre, qui lui +sert à brouiller l’eau autour d’elle ; la nature n’a donné +à la femme pour se défendre et se protéger que la dissimulation ; +cette faculté supplée à la force que l’homme +puise dans la vigueur de ses membres et dans sa raison. +La dissimulation est innée chez la femme, chez la plus +fine, comme chez la plus sotte. Il lui est aussi naturel +d’en user en toute occasion qu’à un animal attaqué +de se défendre aussitôt avec ses armes naturelles : et en +agissant ainsi, elle a jusqu’à un certain point conscience +de ses droits : ce qui fait qu’il est presque impossible +de rencontrer une femme absolument véridique et +sincère. Et c’est justement pour cela qu’elle pénètre si +aisément la dissimulation d’autrui et qu’il n’est pas +prudent d’en faire usage avec elle. — De ce défaut fondamental +et de ses conséquences naissent la fausseté, +l’infidélité, la trahison, l’ingratitude, etc. Les femmes +aussi se parjurent en justice bien plus fréquemment que +les hommes, et ce serait une question de savoir si on +doit les admettre à prêter serment. — Il arrive de temps +en temps que des dames, à qui rien ne manque, sont +surprises dans les magasins en flagrant délit de vol.</p> + +<hr> + + +<p>Les hommes jeunes, beaux, robustes, sont destinés +par la nature à propager l’espèce humaine, afin que +celle-ci ne dégénère pas. Telle est la ferme volonté que +la nature exprime par les passions des femmes. C’est +assurément de toutes les lois la plus ancienne et la plus +puissante. Malheur donc aux intérêts et aux droits qui +lui font obstacle. Ils seront, le moment venu, quoiqu’il +arrive, impitoyablement écrasés. Car la morale secrète, +inavouée et même inconsciente, mais innée des femmes, +est celle-ci : « Nous sommes fondées en droit à tromper +ceux qui s’imaginent qu’ils peuvent, en pourvoyant +économiquement à notre subsistance, confisquer à leur +profit les droits de l’espèce. C’est à nous qu’ont été +confiés, c’est sur nous que reposent la constitution et le +salut de l’espèce, la création de la génération future ; +c’est à nous d’y travailler en toute conscience. » Mais les +femmes ne s’intéressent nullement à ce principe supérieur +<i lang="la" xml:lang="la">in abstracto</i>, elles le comprennent seulement <i lang="la" xml:lang="la">in +concreto</i>, et n’ont, quand l’occasion s’en présente, d’autre +manière de l’exprimer que leur manière d’agir ; et sur +ce sujet leur conscience les laisse bien plus en repos +qu’on ne pourrait le croire, car dans le fond le plus obscur +de leur cœur, elles sentent vaguement qu’en trahissant +leurs devoirs envers l’individu, elles le remplissent d’autant +mieux envers l’espèce qui a des droits infiniment +supérieurs.</p> + +<p>Comme les femmes sont uniquement créées pour la +propagation de l’espèce et que toute leur vocation se +concentre en ce point, elles vivent plus pour l’espèce +que pour les individus, et prennent plus à cœur les +intérêts de l’espèce que les intérêts des individus. C’est +ce qui donne à tout leur être et à leur conduite une certaine +légèreté et des vues opposées à celles de l’homme ; +telle est l’origine de cette désunion si fréquente dans le +mariage, qu’elle en est devenue presque normale.</p> + +<hr> + + +<p>Les hommes entre eux sont naturellement indifférents ; +les femmes sont, par nature, ennemies. Cela doit tenir à +ce que l’<i lang="la" xml:lang="la">odium figulinum</i>, la rivalité qui est restreinte +chez les hommes à chaque corps de métier, embrasse +chez les femmes toute l’espèce, car elles n’ont toutes +qu’un même métier, qu’une même affaire. Dans la rue, +il suffit qu’elles se rencontrent pour qu’elles échangent +déjà des regards de Guelfes et de Gibelins. Il saute aux +yeux qu’à une première entrevue deux femmes ont plus +de contrainte, de dissimulation et de réserve que n’en +auraient deux hommes en pareil cas. Pour la même +raison les compliments entre femmes semblent plus ridicules +qu’entre hommes. Remarquez en outre que l’homme +parle en général avec quelques égards et une certaine +humanité à ses subordonnés même les plus infimes, +mais il est insupportable de voir avec quelle hauteur une +femme du monde s’adresse à une femme de classe inférieure, +quand elle n’est pas à son service. Cela peut +tenir à ce qu’entre femmes, les différences de rang sont +infiniment plus précaires que chez les hommes et que +ces différences peuvent être modifiées ou supprimées +aisément ; le rang qu’un homme occupe dépend de mille +considérations ; pour les femmes une seule décide de +tout : l’homme à qui elles ont su plaire. Leur unique +fonction les met sur un pied d’égalité bien plus marqué, +aussi cherchent-elles à créer entre elles des différences +de rang.</p> + +<hr> + + +<p>Il a fallu que l’intelligence de l’homme fût obscurcie +par l’amour pour qu’il ait appelé beau ce sexe de petite +taille, aux épaules étroites, aux larges hanches et aux +jambes courtes ; toute sa beauté en effet réside dans l’instinct +de l’amour. Au lieu de le nommer beau, il eût été +plus juste de l’appeler <i>l’inesthétique</i>. Les femmes n’ont ni +le sentiment, ni l’intelligence de la musique, pas plus que +de la poésie ou des arts plastiques ; ce n’est chez elles que +pure singerie, pur prétexte, pure affectation exploitée +par leur désir de plaire. Elles sont incapables de prendre +une part désintéressée à quoi que ce soit et voici pourquoi. +L’homme s’efforce en toute chose de dominer directement +soit par l’intelligence, soit par la force ; la +femme, au contraire, est toujours et partout réduite à +une domination absolument indirecte, c’est-à-dire qu’elle +n’a de pouvoir que par l’homme, et c’est sur lui seul +qu’elle exerce une influence immédiate. En conséquence, +la nature porte les femmes à chercher en toutes choses +un moyen de conquérir l’homme, et l’intérêt qu’elles +semblent prendre aux choses extérieures est toujours +une feinte, un détour, c’est-à-dire pure coquetterie et +pure singerie. Rousseau l’a dit : « les femmes en général +n’aiment aucun art, ne se connaissent à aucun et n’ont aucun +génie<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>. » Ceux qui ne s’arrêtent pas aux apparences +ont pu le remarquer déjà. Il suffit d’observer par exemple +ce qui occupe et attire leur attention dans un concert, +à l’opéra ou à la comédie, de voir le sans façon avec +lequel, aux plus beaux endroits des plus grands chefs-d’œuvre, +elles continuent leur caquetage. S’il est vrai que +les Grecs n’aient pas admis les femmes au spectacle, ils +ont eu bien raison ; dans leurs théâtres du moins +pouvait-on saisir quelque chose. De notre temps, il serait +bon d’ajouter au <i lang="la" xml:lang="la">mulier taceat in ecclesia</i>, un <i lang="la" xml:lang="la">taceat mulier +in theatro</i>, ou bien de substituer un précepte à l’autre, +et de suspendre ce dernier en gros caractères sur +le rideau de la scène. — Mais que peut-on attendre de +mieux de la part des femmes, si l’on réfléchit que dans +le monde entier, ce sexe n’a pu produire un seul esprit +véritablement grand, ni une œuvre complète et originale +dans les beaux-arts, ni en quoi que ce soit un seul ouvrage +d’une valeur durable. Cela est saisissant dans la +peinture ; elles sont pourtant aussi capables que nous +d’en saisir le côté technique et elles cultivent assidûment +cet art, sans pouvoir se faire gloire d’un seul chef-d’œuvre, +parce qu’il leur manque justement cette objectivité +de l’esprit qui est surtout nécessaire dans la peinture ; +elles ne peuvent sortir d’elles-mêmes. Aussi les +femmes ordinaires ne sont même pas capables d’en sentir +les beautés, car <i lang="la" xml:lang="la">natura non facit saltus</i>. Huarte, dans +son ouvrage célèbre « <i lang="es" xml:lang="es">Examen de ingenios para las +sciencias</i> », qui date de 300 ans, refuse aux femmes +toute capacité supérieure. Des exceptions isolées et partielles +ne changent rien aux choses ; les femmes sont, +et resteront, prises dans leur ensemble, les Philistins +les plus accomplis et les plus incurables. Grâce à notre +organisation sociale, absurde au suprême degré, qui +leur fait partager le titre et la situation de l’homme quelqu’élevés +qu’ils soient, elles excitent avec acharnement +ses ambitions les moins nobles, et par une conséquence +naturelle de cette absurdité, leur domination, le ton +qu’elles imposent, corrompent la société moderne. +On devrait prendre pour règle cette sentence de Napoléon +I<sup>er</sup> : « Les femmes n’ont pas de rang. » Chamfort dit +aussi très justement : « Elles sont faites pour commercer +avec nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec +notre raison. Il existe entre elles et les hommes des +sympathies d’épiderme, et très peu de sympathies +d’esprit, d’âme et de caractère. » Les femmes sont le +<i lang="la" xml:lang="la">sexus sequior</i>, le sexe second à tous égards, fait pour se +tenir à l’écart et au second plan. Certes, il faut épargner +leur faiblesse, mais il est ridicule de leur rendre hommage, +et cela même nous dégrade à leurs yeux. La nature, +en séparant l’espèce humaine en deux catégories, +n’a pas fait les parts égales… — C’est bien ce qu’ont +pensé de tout temps les anciens et les peuples de l’Orient ; +ils se rendaient mieux compte du rôle qui convient +aux femmes, que nous ne le faisons avec notre galanterie +à l’ancienne mode française et notre stupide vénération, +qui est bien l’épanouissement le plus complet de la sottise +germano-chrétienne. Cela n’a servi qu’à les rendre +si arrogantes, si impertinentes : parfois elles me font +penser aux singes sacrés de Bénarès, qui ont si bien +conscience de leur dignité sacro-sainte et de leur inviolabilité, +qu’ils se croient tout permis.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Lettre à d’Alembert, note XX.</p> +</div> +<p>La femme en Occident, ce qu’on appelle <i>la dame</i>, se +trouve dans une position tout à fait fausse, car la femme, +le <i lang="la" xml:lang="la">sexus sequior</i> des anciens, n’est nullement faite pour +inspirer de la vénération et recevoir des hommages, ni +pour porter la tête plus haute que l’homme, ni pour avoir +des droits égaux aux siens. Les conséquences de cette +<i>fausse position</i> ne sont que trop évidentes. Il serait à +souhaiter qu’en Europe on remît à sa place naturelle ce +numéro deux de l’espèce humaine et que l’on supprimât +la <i>dame</i>, objet des railleries de l’Asie entière, dont Rome +et la Grèce se seraient également moquées. Cette réforme +serait au point de vue politique et social un véritable +bienfait. Le principe de la loi salique est si évident, +si indiscutable, qu’il semble inutile à formuler. Ce qu’on +appelle à proprement parler la dame européenne est +une sorte d’être qui ne devrait pas exister. Il ne devrait +y avoir au monde que des femmes d’intérieur, appliquées +au ménage, et des jeunes filles aspirant à le devenir, +et que l’on formerait non à l’arrogance, mais au travail +et à la soumission. C’est précisément parce qu’il y a des +dames en Europe que les femmes de la classe inférieure, +c’est-à-dire la grande majorité, sont infiniment plus à +plaindre qu’en Orient<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Schopenhauer cite en cet endroit le passage suivant de lord +Byron (<i lang="en" xml:lang="en">Letters and journals by Th. Moore</i>, vol. II, p. 399), dont +voici la traduction : « Réfléchi à la situation des femmes sous les +anciens Grecs. — Assez convenable. État présent, un reste de la +barbarie féodale du moyen âge — artificiel et contre nature. Elles +devraient s’occuper de leur intérieur ; on devrait les bien nourrir +et les bien vêtir, mais ne les point mêler à la société. Elles devraient +aussi être instruites de la religion mais ignorer la poésie +et la politique, ne lire que des livres de piété et de cuisine. De la +musique, du dessin, de la danse, et aussi un peu de jardinage et +de labourage de temps en temps. Je les ai vues, en Épire, travailler +à l’entretien des routes avec succès. Pourquoi non ? ne +fanent-elles pas, ne sont-elles pas laitières ? »</p> +</div> +<p>Les lois qui régissent le mariage en Europe supposent +la femme égale de l’homme, et ont ainsi un point +de départ faux. Dans notre hémisphère monogame, se +marier, c’est perdre la moitié de ses droits et doubler +ses devoirs. En tout cas, puisque les lois ont accordé +aux femmes les mêmes droits qu’aux hommes, elles +auraient bien dû aussi leur conférer une raison virile. +Plus les lois confèrent aux femmes des droits et des +honneurs supérieurs à leur mérite, plus elles rétrécissent +le nombre de celles qui ont réellement part à ces +faveurs, et elles enlèvent aux autres leurs droits naturels, +dans la même proportion où elles en ont donné +d’exceptionnels à quelques privilégiées. L’avantage que +la monogamie et les lois qui en résultent accordent à la +femme, en la proclamant l’égale de l’homme, ce qu’elle +n’est à aucun point de vue, produit cette conséquence +que les hommes sensés et prudents hésitent souvent à se +laisser entraîner à un si grand sacrifice, à un pacte si +inégal. Chez les peuples polygames chaque femme trouve +quelqu’un qui se charge d’elle, chez nous au contraire le +nombre des femmes mariées est bien restreint et il y a +un nombre infini de femmes qui restent sans protection, +vieilles filles végétant tristement, dans les classes élevées +de la société, pauvres créatures soumises à de +rudes et pénibles travaux, dans les rangs inférieurs. +Ou bien encore elles deviennent de misérables prostituées, +traînant une vie honteuse et amenées par la force +des choses à former une sorte de classe publique et reconnue, +dont le but spécial est de préserver des dangers +de la séduction les heureuses femmes qui ont trouvé des +maris ou qui en peuvent espérer. Dans la seule ville de +Londres, il y a 80,000 filles publiques : vraies victimes +de la monogamie, cruellement immolées sur l’autel du +mariage. Toutes ces malheureuses sont la compensation +inévitable de la dame européenne, avec son arrogance et +ses prétentions. Aussi la polygamie est-elle un véritable +bienfait pour les femmes considérées dans leur ensemble. +De plus, au point de vue rationnel, on ne voit pas +pourquoi, lorsqu’une femme souffre de quelque mal chronique, +ou qu’elle n’a pas d’enfants, ou qu’elle est à la longue +devenue trop vieille, son mari n’en prendrait pas une +seconde. Ce qui a fait le succès des Mormons, c’est justement +la suppression de cette monstrueuse monogamie. +En accordant à la femme des droits au-dessus de sa nature, +on lui a imposé également des devoirs au-dessus +de sa nature ; il en découle pour elle une source de malheurs. +Ces exigences de classe et de fortune sont en effet +d’un si grand poids que l’homme qui se marie commet +une imprudence s’il ne fait pas un mariage brillant ; s’il +souhaite rencontrer une femme qui lui plaise parfaitement, +il la cherchera en dehors du mariage, et se contentera +d’assurer son sort et celui de ses enfants. S’il +peut le faire d’une façon juste, raisonnable, suffisante et +que la femme cède, sans exiger rigoureusement les droits +exagérés que le mariage seul lui accorde, elle perd alors +l’honneur, parce que le mariage est la base de la société +civile, et elle se prépare une triste vie, car il est dans la +nature de l’homme de se préoccuper outre mesure de +l’opinion des autres. Si, au contraire, la femme résiste, +elle court risque d’épouser un mari qui lui déplaise ou +de sécher sur place en restant vieille fille ; car elle a peu +d’années pour se décider. C’est à ce point de vue de la +monogamie qu’il est bon de lire le profond et savant traité +de Thomasius « <i lang="la" xml:lang="la">De concubinatu</i> ». On y voit que chez +tous les peuples civilisés de tous les temps, jusqu’à la +Réforme, le concubinat a été une institution admise, jusqu’à +un certain point légalement reconnue et nullement +déshonorante. C’est la réforme luthérienne qui l’a fait +descendre de son rang, parce qu’elle y trouvait une justification +du mariage des prêtres, et l’église catholique +n’a pu rester en arrière.</p> + +<p>Il est inutile de disputer sur la polygamie, puisqu’en +fait elle existe partout et qu’il ne s’agit que de l’organiser. +Où trouve-t-on de véritables monogames ? Tous, +du moins pendant un temps, et la plupart presque toujours, +nous vivons dans la polygamie. Si tout homme +a besoin de plusieurs femmes, il est tout à fait juste qu’il +soit libre, et même qu’il soit obligé de se charger de plusieurs +femmes ; celles-ci seront par là même ramenées +à leur vrai rôle, qui est celui d’un être subordonné, et +l’on verra disparaître de ce monde la <i>dame</i>, ce <i lang="la" xml:lang="la">monstrum</i> +de la civilisation européenne et de la bêtise germano-chrétienne, +avec ses ridicules prétentions au respect et à +l’honneur ; plus de dames, mais aussi plus de ces malheureuses +femmes, qui remplissent maintenant l’Europe ! —</p> + +<hr> + + +<p>… Il est évident que la femme par nature est destinée à +obéir. Et la preuve en est que celle qui est placée dans +cet état d’indépendance absolue contraire à sa nature +s’attache aussitôt à n’importe quel homme par qui elle se +laisse diriger et dominer, parce qu’elle a besoin d’un +maître. Est-elle jeune, elle prend un amant ; est-elle +vieille, un confesseur.</p> + +<hr> + + +<p>Le mariage est un piège que la nature nous tend. — (M. 355.)</p> + +<hr> + + +<p>Parmi les philosophes et les poètes, ceux qui sont +mariés deviennent par cela seul suspects de chercher +leur propre avantage, et non l’avantage de la science +et de l’art. — (M. 357.)</p> + +<hr> + + +<p>L’honneur des femmes, de même que l’honneur des +hommes, est un « esprit de corps »<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> bien entendu. +Le premier est de beaucoup le plus important des deux ; +parce que dans la vie des femmes les rapports sexuels +sont la grande affaire. — L’honneur pour une jeune +fille consiste dans la confiance qu’inspire son innocence, +et pour une femme dans sa fidélité à son mari. Les +femmes attendent des hommes et exigent d’eux tout +ce qui leur est nécessaire et tout ce qu’elles désirent. +L’homme au fond n’exige de la femme qu’une seule +chose. Les femmes doivent donc s’arranger de telle +manière que les hommes ne puissent obtenir d’elles cette +chose unique qu’en échange du soin qu’ils s’engagent +à prendre d’elles et des enfants futurs : de cet arrangement +dépend le bonheur de toutes les femmes. Pour +l’obtenir, il est indispensable qu’elles se soutiennent et +fassent preuve d’esprit de corps. Aussi marchent-elles +comme une seule femme et en rangs serrés vis-à-vis de +l’armée des hommes, qui, grâce à la prédominance physique +et intellectuelle, possèdent tous les biens terrestres ; +voilà l’ennemi commun qu’il s’agit de vaincre et de +conquérir, afin d’arriver par cette victoire à posséder les +biens de la terre. La première maxime de l’honneur +féminin a donc été qu’il faut refuser impitoyablement +à l’homme tout commerce illégitime, afin de le contraindre +au mariage comme à une sorte de capitulation ; +seul moyen de pourvoir toute la gent féminine. Pour +atteindre ce résultat, la maxime précédente doit être +rigoureusement respectée ; aussi toutes les femmes avec +un véritable esprit de corps veillent-elles à son exécution. +Une jeune fille qui a failli s’est rendue coupable de +trahison envers tout son sexe, car si cette action se généralisait, +l’intérêt commun serait compromis ; on la +chasse de la communauté, on la couvre de honte ; elle se +trouve ainsi avoir perdu son honneur. Toute femme doit +la fuir comme une pestiférée. Un même sort attend la +femme adultère parce qu’elle a manqué à l’un des termes +de la capitulation consentie par le mari. Son exemple +serait de nature à détourner les hommes de signer un +pareil traité, et le salut de toutes les femmes en dépend. +Outre cet honneur particulier à son sexe, la femme adultère +perd en outre l’honneur civil, parce que son action +est une tromperie, un manque grossier à la foi jurée. +L’on peut dire avec quelque indulgence « une jeune fille +abusée » on ne dit pas « une femme abusée. » Le séducteur +peut bien par le mariage rendre l’honneur à la première, +il ne peut pas le rendre à la seconde, même après +le divorce. — A voir clairement les choses, on reconnaît +donc qu’un <i>esprit de corps</i> utile, indispensable, mais +bien calculé et fondé sur l’intérêt, est le principe de l’honneur +des femmes : on ne peut nier son importance extrême +dans la destinée de la femme, mais on ne saurait lui +attribuer une valeur absolue, au delà de la vie et des +fins de la vie, et méritant qu’on lui sacrifie l’existence +même…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> « Les femmes font cause commune ; elles sont liées par un +<i>esprit de corps</i>, par une espèce de confédération tacite, qui +comme les ligues secrètes d’un État, prouve peut-être la faiblesse +du parti qui se croit obligé d’y avoir recours. »</p> + +<p class="sign"><span class="sc">Chamfort.</span></p> + +<p>Schopenhauer n’a pas cité cette pensée de Chamfort.</p> +</div> +<p>Ce qui prouverait d’une manière générale que l’honneur +des femmes n’a pas une origine vraiment conforme +à la nature, c’est le nombre des victimes sanglantes qui +lui sont offertes, infanticides, suicides des mères. Si une +jeune fille qui prend un amant, commet une véritable +trahison envers son sexe, n’oublions pas que le pacte +féminin avait été accepté tacitement sans engagement +formel de sa part. Et comme dans la plupart des cas +elle est la première victime, sa folie est infiniment plus +grande que sa dépravation. — (P. I. 388.)</p> + +<hr> + + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6" title="III. Pensées diverses">III<br> +PENSÉES DIVERSES<br> +<span class="xsmall">SUR L’ART, LA RELIGION, LA POLITIQUE, L’HOMME, +LA SOCIÉTÉ, ETC.</span></h2> + + + + +<h3 title="I. L’art, le style, la littérature">I<br> +L’ART, LE STYLE, LA LITTÉRATURE.</h3> + + +<p>Dans la morale, la bonne volonté est tout ; mais dans +l’art elle n’est rien. — (L. 104.)</p> + +<hr> + + +<p>Il faut traiter une œuvre d’art comme un grand +personnage ; rester debout devant elle et attendre patiemment +qu’elle daigne vous adresser la parole. — (M. 243.)</p> + +<hr> + + +<p>Sur le visage de l’Apollon du Belvédère, je lis la juste +indignation profondément sentie du dieu des Muses contre +la perversité pitoyable, absolue et incurable des Philistins. +C’est contre eux qu’il a lancé ses flèches, pour +anéantir l’engeance des ineptes éternels. — (M. 276.)</p> + +<hr> + + +<p>Si l’antiquité nous a laissé des classiques, c’est-à-dire +des esprits dont les écrits brillent d’une immortelle jeunesse +à travers les siècles, cela vient de ce que chez eux +écrire des livres n’était pas une affaire de commerce. — (P. +II. 462.)</p> + +<hr> + + +<p>Les humanités — expression très juste pour exprimer +l’étude des écrivains de l’antiquité, car c’est par eux que +l’écolier commence à redevenir un homme, en pénétrant +dans un monde encore pur de toutes les grimaces du +moyen âge et du romantisme… Ne vous figurez pas que +votre sagesse moderne puisse jamais remplacer cette +virile initiation. Vous n’êtes pas, comme les Grecs et les +Romains, des êtres libres par naissance, les fils indépendants +de la nature ; vous êtes d’abord les fils, les héritiers +de la grossière folie du moyen âge, de la fourberie honteuse +du clergé et de la chevalerie, moitié force brutale, +moitié niaise vanité. Que l’un et l’autre viennent +à disparaître, vous n’en serez pas pour cela plus assurés +sur vos pieds, car, sans l’étude des anciens, votre +littérature est destinée à dégénérer en bavardage vulgaire +et en plate philistinerie. — (L. 34.)</p> + +<hr> + + +<p>Un roman est d’un ordre d’autant plus noble et élevé +qu’il pénètre dans la vie intérieure et qu’il y a moins +d’aventures. Cette vérité se retrouve comme signe caractéristique +à tous les degrés du roman, depuis Tristram +Shandy, jusqu’au roman de chevalerie ou aux histoires +de brigands les plus grossières, les plus fécondes en +exploits héroïques et les plus basses. Tristram Shandy +n’a pour ainsi dire pas d’action, et comme il y en a peu +dans la nouvelle Héloïse et dans Wilhelm Meister ! Don +Quichotte a une action relativement faible, surtout +plaisante et très insignifiante : et ces quatre romans +sont l’idéal du genre…</p> + +<p>La tâche du romancier n’est pas de nous raconter de +grands événements, mais de rendre les petites choses +intéressantes. — (P. II. 473.)</p> + +<hr> + + +<p>La fausse route dans laquelle notre musique est +engagée est analogue à celle où se perdait l’architecture +romaine sous les derniers Césars, lorsque la surcharge +des ornements cachait la belle simplicité des proportions +essentielles et même les dénaturait : de même la musique +nous offre des effets bruyants, beaucoup d’instruments, +beaucoup d’art, mais combien peu de pensées profondes, +claires, pénétrantes et saisissantes. — (P. II. 464.)</p> + +<hr> + + +<p>Le style est la physionomie de l’esprit. Et celle-là +trompe moins que celle du corps. Imiter un style étranger, +c’est porter un masque. Si beau que soit le masque, +son expression morte devient bientôt insipide et insupportable, +à tel point que le plus laid visage serait préférable +pourvu qu’il soit animé. — (L. 33.)</p> + +<hr> + + +<p>Aucune prose ne se lit aussi aisément et aussi agréablement +que la prose française… L’écrivain français +enchaîne ses pensées dans l’ordre le plus logique et en +général le plus naturel, et les soumet ainsi successivement +à son lecteur, qui peut les apprécier à l’aise, et +consacrer à chacune son attention sans partage. +L’Allemand, au contraire, les entrelace dans une période +embrouillée et archi-embrouillée, parce qu’il veut dire +six choses à la fois, au lieu de les présenter l’une après +l’autre. — (P. II. 577.)</p> + +<hr> + + +<p>Le véritable caractère national allemand, c’est la lourdeur : +elle éclate dans leur démarche, dans leur manière +d’être et d’agir, leur langue, leurs récits, leurs discours, +leurs écrits, dans leur façon de comprendre et de penser, +mais tout spécialement dans leur style. Elle se reconnaît +au plaisir qu’ils trouvent à construire de longues périodes, +lourdes, embrouillées. La mémoire est obligée de +travailler seule, patiemment, pendant cinq minutes, pour +retenir machinalement les mots comme une leçon qu’on +lui impose, jusqu’au moment où, à la fin de la période, le +sens se dégage, l’intelligence prend son élan et l’énigme +est résolue. C’est à ce jeu qu’ils aiment à exceller, et +quand ils peuvent ajouter du précieux, de l’emphatique et +un air grave plein d’affectation, σερνότης, l’auteur alors +nage dans la joie : mais que le ciel donne patience au +lecteur. — En outre ils s’étudient tout spécialement à +trouver toujours les expressions les plus indécises et les +plus impropres, de sorte que tout apparaît comme dans +le brouillard : leur but semble être de se ménager à +chaque phrase une porte de derrière, puis de se donner +le genre de paraître en dire plus qu’ils n’en ont pensé ; +enfin ils sont stupides et ennuyeux comme des bonnets +de nuit ; et c’est justement ce qui rend haïssable la +manière d’écrire des Allemands à tous les étrangers, +qui n’aiment pas à tâtonner dans l’obscurité ; c’est au +contraire chez nous un goût national. — (P. II. 578.)</p> + +<hr> + + +<p>Les Allemands se distinguent des autres nations par +leur négligence dans le style aussi bien que dans le vêtement, +et c’est le caractère national qui est responsable +de ce double désordre. De même qu’une mise abandonnée +trahit le peu d’estime que l’on fait de la société où +l’on se montre, ainsi un mauvais style, négligé, lâché, +témoigne un mépris offensant pour le lecteur, qui se +venge à bon droit en ne vous lisant pas. Ce qu’il y a +surtout de réjouissant, c’est de voir les critiques juger +les œuvres d’autrui dans leur style débraillé d’écrivains +à gages. Cela fait l’effet d’un juge qui siégerait au tribunal +en robe de chambre et en pantoufles. — (P. II. 576.)</p> + +<hr> + + +<p>C’est dans notre siècle seulement qu’il y a des écrivains +de profession. Jusqu’alors, il n’y avait que des +écrivains de vocation. — (P. II. 582.)</p> + +<hr> + + +<p>Il en est de la littérature comme de la vie : de quelque +côté qu’on se tourne, aussitôt on rencontre partout +l’incorrigible populace, par légion : elle remplit tout, +elle salit tout, comme les mouches en été. De là ce +nombre infini de mauvais livres, cette ivraie qui pullule, +se nourrit aux dépens du bon grain et l’étouffe. — (P. II. +589.)</p> + +<hr> + + +<p>Xerxès, au dire d’Hérodote, pleurait à la vue de son +armée innombrable, en songeant qu’au bout d’un siècle, +de tant de milliers d’hommes nul ne survivrait ; et qui +ne verserait des larmes, à la vue des gros catalogues de +librairie, si l’on réfléchissait que, parmi tant de livres, au +bout de dix ans pas un seul ne surnagera. — (P. II. 589.)</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c7" title="II. Pensées sur la religion">II<br> +PENSÉES SUR LA RELIGION.</h3> + + +<p>S’imaginer que les sciences peuvent faire sans cesse +de nouveaux progrès et se répandre de plus en plus, +sans que cela empêche la religion de continuer à vivre +et à fleurir, c’est se tromper étrangement. Les religions +sont filles de l’ignorance et ne survivent pas longtemps +à leur mère. — (L. 23.)</p> + +<hr> + + +<p>Foi et science ne peuvent guère vivre en harmonie +dans un même esprit, non plus que loup et brebis en +une même cage : et c’est la science qui est le loup et menace +de croquer la brebis. — (L. 23.)</p> + +<hr> + + +<p>Les religions sont comme les vers luisants : elles ont +besoin de l’obscurité pour éclairer. Un certain degré d’ignorance +générale est la condition de toutes les religions, +c’est le seul élément dans lequel elles puissent +vivre. — (P. II. 369.)</p> + +<hr> + + +<p>Peut-être le moment si souvent prophétisé est-il +proche où la religion se séparera des États européens, +comme une nourrice de l’enfant trop âgé pour ses soins +et prêt à passer aux mains du précepteur. — (P. II. 371.)</p> + +<hr> + + +<p>Temples et églises, pagodes et mosquées, dans tous +les temps, par leur magnificence et leur grandeur, témoignent +du besoin métaphysique de l’homme, qui, +fort et indestructible, suit pas à pas le besoin physique. +On pourrait, il est vrai, si l’on était d’humeur +satirique, ajouter que le premier besoin est un modeste +gaillard qui se contente à moins de frais. Des fables +grossières, des contes à dormir debout, il ne lui en faut +souvent pas davantage : qu’on les imprime assez tôt +dans l’esprit de l’homme, et ces fables et ces légendes +deviennent des explications suffisantes de son existence +et des soutiens de sa moralité. Considérez par +exemple le Coran : ce livre médiocre a été suffisant pour +fonder une religion qui, répandue par le monde, satisfait +le besoin métaphysique de millions d’hommes +depuis 1200 ans, sert de fondement à leur morale, leur +inspire un grand mépris de la mort et l’enthousiasme des +guerres sanglantes et des vastes conquêtes. Nous trouvons +dans ce livre la plus triste et la plus misérable +figure du théisme. Peut-être a-t-il beaucoup perdu par +les traductions ; mais je n’ai pu y découvrir une seule +pensée ayant quelque valeur. Ce qui prouve que la capacité +métaphysique ne va pas de pair avec le besoin +métaphysique. — (L. 18.)</p> + +<hr> + + +<p>En réalité, toute religion positive est l’usurpatrice du +trône qui appartient à la philosophie. Aussi les philosophes +seront-ils toujours en hostilité avec elle ; quand +bien même ils devraient la considérer comme un mal +nécessaire, une béquille pour la faiblesse morbide de +l’esprit de la plupart des hommes. — (M. 349.)</p> + +<hr> + + +<p>La religion catholique est une instruction pour mendier +le ciel, qu’il serait trop incommode de mériter. Les +prêtres sont les intermédiaires de cette mendicité. — (M. +349.)<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> « Que ferai-je toute ma vie ? se disait Julien au séminaire. +Je vendrai aux fidèles une place dans le ciel. Comment cette +place leur sera-t-elle rendue visible ? Par la différence de mon +extérieur et de celui d’un laïque. » Stendhal (<i>Rouge et noir</i>).</p> +</div> +<hr> + + +<p>Non content des soucis, des afflictions et des embarras +que lui impose le monde réel, l’esprit humain se +crée encore un monde imaginaire sous forme de mille +superstitions diverses. Celles-ci l’occupent de toutes façons ; +il y consacre le meilleur de son temps et de ses +forces, dès que le monde réel lui accorde un repos qu’il +n’est pas capable de goûter. On peut constater ce fait à +l’origine, chez les peuples qui, placés sous un ciel doux et +sur un sol clément, ont une existence facile, tels que les +Hindous, puis les Grecs, les Romains, plus tard les Italiens, +les Espagnols, etc. — L’homme se fabrique des +démons, des dieux et des saints à son image ; ils exigent à +tout moment des sacrifices, des prières, des ornements, +des vœux formés et exécutés, des pèlerinages, des prosternations, +des tableaux et des parures, etc. Fiction et +réalité s’entremêlent à leur service, et la fiction obscurcit +la réalité ; tout événement dans la vie est accepté comme +une manifestation de leur puissance. Les entretiens mystiques +avec ces divinités remplissent la moitié des jours, +ils soutiennent sans cesse l’espérance ; le charme de l’illusion +les rend souvent plus intéressants que la fréquentation +des êtres réels. Quelle expression et quel +symptôme de la misère innée de l’homme, de l’urgent +besoin qu’il a de secours et d’assistance, d’occupation et +de passe-temps ; et, bien qu’il perde des forces utiles et +des instants précieux en vaines prières et en vains sacrifices +au lieu de s’aider lui-même, quand les dangers +imprévus surgissent tout à coup, il ne cesse pourtant +de s’occuper et de se distraire dans cet entretien fantastique +avec un monde d’esprits qu’il rêve ; c’est là l’avantage +des superstitions, avantage qu’il ne faut pas dédaigner. — (W. +I. 380.)</p> + +<hr> + + +<p>Pour dompter les âmes barbares et les détourner de +l’injustice et de la cruauté, ce n’est pas la vérité qui est +utile : car ils ne peuvent la concevoir ; c’est donc l’erreur, +un conte, une parabole. De là la nécessité d’enseigner +une foi positive. — (M. 349.)</p> + +<hr> + + +<p>Les religions sont nécessaires au peuple, et sont pour +lui un inestimable bienfait. Même lorsqu’elles veulent +s’opposer au progrès de l’humanité dans la connaissance +de la vérité, il faut les écarter avec tous les égards possibles. +Mais demander qu’un grand esprit, un Gœthe, un +Shakespeare, accepte avec conviction <i lang="la" xml:lang="la">impliciter, bona +fide et sensu proprio</i>, les dogmes d’une religion quelconque, +c’est demander qu’un géant chausse le soulier +<i>d’un nain</i>. — (W. II. 185.)</p> + +<hr> + + +<p>Quand on compare à la pratique des fidèles l’excellente +morale que prêche la religion chrétienne et plus +ou moins toute religion et que l’on se représente ce +qu’il adviendrait de cette morale, si le bras séculier +n’empêchait pas les crimes, et ce que nous aurions à +craindre, si pour un seul jour on supprimait toutes +les lois, l’on avouera que l’action de toutes les religions +sur la moralité est en réalité très faible. Assurément la +faute en est à la faiblesse de la foi. Théoriquement et tant +qu’on s’en tient aux méditations pieuses, chacun se croit +ferme dans sa foi. Mais l’acte est la dure pierre de +touche de toutes nos convictions : quand on en vient +aux actes et qu’il faut prouver sa foi par de grands +renoncements et de durs sacrifices, c’est alors qu’on en +voit apparaître toute la faiblesse. Lorsqu’un homme médite +sérieusement un délit, il fait déjà une brèche à la +moralité pure. La première considération qui l’arrête +ensuite, c’est celle de la justice et de la police. S’il passe +outre, espérant s’y soustraire, le second obstacle qui alors +se présente c’est la question d’honneur. Si l’on franchit +ces deux remparts, il y a beaucoup à parier qu’après +avoir triomphé de ces deux résistances puissantes, un +dogme religieux quelconque n’aura pas assez de force +pour empêcher d’agir. Car si un danger prochain, assuré, +n’effraie pas, comment se laisserait-on tenir en bride +par un danger éloigné et qui ne repose que sur la foi. — (L. +23.)</p> + +<hr> + + +<p>La confession fut une heureuse pensée ; car vraiment +chacun de nous est un juge moral parfait et compétent, +connaissant exactement le bien et le mal, et même un +saint, quand il aime le bien et a horreur du mal. Cela +est vrai de chacun de nous, pourvu que l’enquête porte +sur les actions d’autrui et non sur les nôtres propres, +et qu’il s’agisse seulement d’approuver et de désapprouver, +et que les autres soient chargés de l’exécution. +Aussi le premier venu peut-il comme confesseur prendre +absolument la place de Dieu. — (N. 433.)</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c8" title="III. Pensées sur la politique">III<br> +PENSÉES SUR LA POLITIQUE.</h3> + + +<p>L’État n’est que la <i>muselière</i> dont le but est de +rendre inoffensif cette bête carnassière, l’homme, et de +faire en sorte qu’il ait l’aspect d’un herbivore. — (M. 302.)</p> + +<hr> + + +<p>Partout et en tout temps il y a eu beaucoup de +mécontentement contre les gouvernements, les lois et +les institutions publiques ; cela vient de ce qu’on est +toujours prêt à les rendre responsables de la misère +inséparable de l’existence humaine, car elle a pour +origine, selon le mythe, la malédiction que reçut Adam +et avec lui toute sa race. Jamais pourtant cette tendance +injuste n’a été exploitée d’une manière plus +mensongère et plus impudente que par nos démagogues +contemporains. Ceux-ci, en effet, par haine du christianisme, +se proclament optimistes : à leurs yeux, le +monde n’a point de but en dehors de lui-même, et, par +sa nature même, il leur semble organisé dans la perfection ; +un vrai séjour de la félicité. C’est aux seuls gouvernements +qu’ils attribuent les misères colossales du +monde qui crient contre cette théorie ; il leur semble +que si les gouvernements faisaient leur devoir, le ciel +existerait sur la terre, c’est-à-dire que tous les hommes +pourraient sans peine et sans soucis se gorger, se +soûler, se propager et crever : car c’est là ce qu’ils +entendent quand ils parlent du progrès infini de l’humanité, +dont ils font le but de la vie et du monde, et +qu’ils ne se lassent pas d’annoncer en phrases pompeuses +et emphatiques. — (P. II. 275.)</p> + +<hr> + + +<p>Le roi, au lieu du « Nous par la grâce de Dieu » pourrait +dire plus justement : « Nous de deux maux le +moindre. » Car sans roi les choses ne sauraient aller, +il est la clef de voûte de l’édifice qui sans lui s’écroulerait. — (M. +198.)</p> + +<hr> + + +<p>L’organisation de la société humaine oscille comme +un pendule entre deux extrêmes, deux pôles, deux maux +opposés : le despotisme et l’anarchie. Plus elle s’éloigne +de l’un, plus elle se rapproche de l’autre. La pensée +vous vient alors que le juste milieu serait le point +convenable : quelle erreur ! Ces deux maux ne sont pas +également mauvais et dangereux ; le premier est infiniment +moins à craindre : d’abord les coups du despotisme +n’existent qu’à l’état de possibilité, et quand ils +se produisent en actes, ils n’atteignent qu’un homme +entre des millions d’hommes. Quant à l’anarchie, possibilité +et réalité sont inséparables : ses coups atteignent +chaque citoyen et cela chaque jour. Aussi toute +constitution doit se rapprocher beaucoup plus du despotisme +que de l’anarchie : elle doit même contenir une +légère possibilité de despotisme. — (N. 381.)</p> + +<hr> + + +<p>Rois et domestiques ne sont désignés que par leurs +petits noms, voilà les deux extrêmes de la société. — (N. +383.)</p> + +<hr> + + +<p>Les républiques sont en général faciles à établir, +mais difficiles à maintenir : pour les monarchies, c’est +juste le contraire. (P. II. 273.)</p> + +<hr> + + +<p>Voulez-vous des plans utopiques : la seule solution du +problème politique et social serait le despotisme des +sages et des nobles d’une aristocratie pure et vraie, +obtenue au moyen de la génération par l’union des +hommes aux sentiments les plus généreux avec les +femmes les plus intelligentes et les plus fines. Cette proposition +est mon utopie et ma république de Platon<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>. — (P. II. 273).</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> M. Renan expose une idée analogue dans ses +<i>Dialogues philosophiques</i>.</p> +</div> +<hr> + + +<p>La race humaine est une fois pour toutes et par nature +vouée à la misère et à la ruine ; quand bien +même par le secours de l’État et de l’histoire on pourrait +remédier à l’injustice et à la misère au point que +la terre devienne une sorte de pays de cocagne, +les hommes en viendraient à s’entre-quereller par +ennui et tomberaient les uns sur les autres, ou bien +l’excès de la population amènerait la famine et celle-ci +les détruirait. — (M. 302.)</p> + +<hr> + + +<p>Il est extrêmement rare qu’un homme voie toute son +effroyable malice dans le miroir de ses actions. Ou bien +croyez-vous vraiment que Robespierre, Bonaparte, +l’empereur du Maroc, les assassins que vous voyez sur +la roue, soient seuls si mauvais entre tous ? Ne voyez-vous +pas que beaucoup en feraient autant, si seulement +ils le pouvaient ? — (M. 303.)</p> + +<hr> + + +<p>Bonaparte n’est pas à proprement parler plus méchant +que beaucoup d’hommes, pour ne pas dire que la +plupart des hommes. Il n’a que l’égoïsme tout à fait +commun qui consiste à chercher son bien aux dépens +des autres. Ce qui le distingue, c’est uniquement une +plus grande force pour satisfaire cette volonté, une +plus grande intelligence, une plus grande raison, un +plus grand courage ; et le hasard lui donnait en outre +un champ favorable. Grâce à toutes ces conditions +réunies il fit pour son égoïsme ce que mille autres +aimeraient bien à faire, mais ne peuvent faire. Tout +méchant gamin qui, par sa malice, se procure un mince +avantage au détriment de ses camarades, si faible que +soit le dommage qu’il cause, est aussi mauvais que +Bonaparte. (M. 301.)</p> + +<hr> + + +<p>L’homme est au fond une bête sauvage, une bête +féroce. Nous ne le connaissons que dompté, apprivoisé +en cet état qui s’appelle civilisation : aussi reculons-nous +d’effroi devant les explosions accidentelles de +sa nature. Que les verrous et les chaînes de l’ordre +légal tombent n’importe comment, que l’anarchie éclate, +c’est alors qu’on voit ce qu’est l’homme. — (L. 139.)</p> + +<hr> + + +<p>L’exagération en tout genre est aussi essentielle au +journalisme qu’à l’art dramatique : car il s’agit de tirer +de chaque événement le plus grand parti possible. Aussi +tous les journalistes sont alarmistes de profession : c’est +leur manière de se rendre intéressants. Par là ils ressemblent +aux roquets, qui, dès que le moindre mouvement +se produit, aboient aussitôt à tout rompre. Il faut régler là +dessus l’attention que l’on prête à leur trompette d’alarme +afin qu’ils ne vous troublent pas la digestion. — (L. 137.)</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c9" title="IV. Pensées sur l’homme et la société">IV<br> +PENSÉES SUR L’HOMME ET LA SOCIÉTÉ.</h3> + + +<p>Les choses se passent dans le monde comme dans les +drames de Gozzi où les mêmes personnes paraissent +toujours, avec les mêmes intentions et le même sort ; les +motifs et les événements différent assurément dans +chaque pièce, mais l’esprit des événements est le même, +les personnages d’une pièce ne savent rien non plus de +ce qui s’est passé dans l’autre, où ils étaient pourtant +acteurs : aussi après toutes les expériences des pièces +précédentes, Pantalone n’est devenu ni plus adroit ni +plus généreux, ni Tartaglia plus honnête, ni Brighella +plus courageux, ni Colombine plus vertueuse. — (W. +I. 215.)</p> + +<hr> + + +<p>Notre monde civilisé n’est qu’une grande mascarade. +On y rencontre des chevaliers, des moines, des soldats, +des docteurs, des avocats, des prêtres, des philosophes, +et que ne rencontre-t-on pas encore ? Mais ils ne +sont pas ce qu’ils représentent : ce sont de simples masques +sous lesquels se cachent la plupart du temps des +spéculateurs d’argent (<i lang="en" xml:lang="en">moneymakers</i>.) Tel prend aussi +le masque de la justice et du droit avec le secours d’un +avocat, pour mieux frapper son semblable ; tel autre, +dans le même but, a choisi le masque du bien public +et du patriotisme ; un troisième celui de la religion, de +la foi immaculée. Pour toutes sortes de buts secrets, +plus d’un s’est caché sous le masque de la philosophie, +comme aussi de la philanthrophie, etc. Les +femmes ont moins de choix : elles se servent la plupart +du temps du masque de la vertu, de la pudeur, de la +simplicité, de la modestie. Il y aussi des masques généraux, +sans caractère spécial, comme les dominos au +bal masqué, et que l’on rencontre partout : ceux-là nous +figurent l’honnêteté rigide, la politesse, la sympathie +sincère et l’amitié grimaçante. La plupart du temps, +il n’y a, comme je l’ai dit, que de purs industriels, commerçants, +spéculateurs, sous tous ces masques. A ce +point de vue la seule classe honnête est celle des marchands, +car seuls ils se donnent pour ce qu’ils sont, +et se promènent à visage découvert : aussi les a-t-on +mis au bas de l’échelle. — (P. II. 226.)</p> + +<hr> + + +<p>Le médecin voit l’homme dans toute sa faiblesse ; le +juriste le voit dans toute sa méchanceté ; le théologien, +dans toute sa bêtise. — (P. II. 639.)</p> + +<hr> + + +<p>De même qu’il suffit d’une feuille à un botaniste pour +reconnaître toute la plante, de même qu’un seul os suffisait +à Cuvier pour reconstruire tout l’animal, ainsi une +seule action caractéristique de la part d’un homme peut +permettre d’arriver à une connaissance exacte de son +caractère, et par conséquent de le reconstituer en une +certaine mesure, quand bien même il s’agirait d’une +chose insignifiante ; l’occasion n’en est que plus favorable : +car dans les affaires plus importantes, les hommes +sont sur leur garde, dans les petites choses, au contraire, +ils suivent leur nature sans y songer beaucoup. +Si quelqu’un, à propos d’une vétille, montre par sa +conduite absolument égoïste, sans les moindres égards +pour autrui, que le sentiment de justice est étranger à +son cœur, il ne faut pas lui confier un centime, sans +prendre les sûretés suffisantes… D’après le même +principe, il faut briser immédiatement avec ces gens qui +s’appellent les bons amis, même pour les moindres +choses, quand ils trahissent un caractère méchant, faux +ou vulgaire, afin de prévenir par là les mauvais tours +qu’ils pourraient vous jouer dans des affaires graves. +J’en dirais autant des domestiques : plutôt seul qu’au +milieu de traîtres. — (L. 151.)</p> + +<hr> + + +<p>Laisser paraître de la colère ou de la haine dans ses +paroles ou sur son visage, cela est inutile, dangereux, +imprudent, ridicule, commun. On ne doit trahir sa colère +ou sa haine que par des actes. Les animaux à sang froid +sont les seuls qui aient du venin. — (P. I. 497.)</p> + +<hr> + + +<p>Politesse est prudence ; impolitesse une stupidité : +se faire des ennemis aussi inutilement et de gaîté de +cœur, c’est du délire, comme lorsque l’on met le feu à +sa maison. Car la politesse est comme les jetons, une +monnaie notoirement fausse ; être économe de cette +monnaie, c’est un manque d’esprit ; en être prodigue au +contraire, c’est faire preuve de bon sens. — (L. 217.)</p> + +<hr> + + +<p>Notre confiance envers les autres n’a très souvent +d’autres causes que la paresse, l’égoïsme et la vanité : la +paresse quand l’ennui de réfléchir, de veiller, d’agir, +nous porte à nous confier à un autre ; l’égoïsme, quand +le besoin de parler de nos affaires nous excite à lui faire +des confidences ; la vanité quand nous avons quelque +chose d’avantageux à dire sur notre compte. Nous n’exigeons +pas moins qu’on nous fasse honneur de notre +confiance. — (P. I. 491.)</p> + +<hr> + + +<p>Il est prudent de faire sentir de temps en temps aux +gens, hommes et femmes, que l’on peut fort bien se +passer d’eux : cela fortifie l’amitié ; et même près de +la plupart des hommes, il n’est pas mauvais de glisser +de temps en temps dans la conversation une nuance +de dédain à leur égard ; ils font d’autant plus de cas de +notre amitié : <i lang="it" xml:lang="it">chi non istima vien stimato</i>, qui n’estime +pas est estimé, dit un proverbe italien. Si quelqu’un a +beaucoup de valeur réelle à nos yeux, il faut le lui cacher +comme si c’était un crime. Voilà qui n’est pas +précisément réjouissant ; mais il en est ainsi. C’est à +peine si les chiens supportent la grande amitié : bien +moins encore les hommes. — (P. I. 480.)</p> + +<hr> + + +<p>Les amis se disent sincères ; ce sont les ennemis qui +le sont : aussi devrait-on prendre leur critique comme +une médecine amère, et apprendre par eux à se mieux +connaître. — (P. I. 489).</p> + +<hr> + + +<p>Il peut arriver que nous regrettions la mort de nos +ennemis et de nos adversaires, même après nombre +d’années, presque autant que celle de nos amis, — c’est +quand nous trouvons qu’ils nous manquent pour être +témoins de nos éclatants succès. — (P. II. 621.)</p> + +<hr> + + +<p>Rien ne trahit plus l’ignorance des hommes que si l’on +allègue comme une preuve des mérites et de la valeur +d’un homme qu’il a beaucoup d’amis : comme si les +hommes accordaient leur amitié d’après la valeur et le +mérite ! comme s’ils n’étaient pas au contraire semblables +aux chiens qui aiment celui qui les caresse ou leur +donne des os, sans plus s’occuper d’eux au delà ! — Celui +qui s’entend le mieux à les caresser, fussent-ils +les bêtes les plus vilaines, celui-là a beaucoup d’amis. — (M. +257.)</p> + +<hr> + + +<p>« Ni aimer, ni haïr », c’est la moitié de la sagesse +humaine : « ne rien dire et ne rien croire » l’autre moitié. +Mais avec quel plaisir on tourne le dos à un monde +qui exige une pareille sagesse. — (P. I. 496.)</p> + +<hr> + + +<p>La différence entre la vanité et l’orgueil, c’est que +l’orgueil est une conviction bien arrêtée de notre supériorité +en toutes choses ; la vanité au contraire est le +désir d’éveiller chez les autres cette persuasion, avec +une secrète espérance de se laisser à la longue convaincre +soi-même. L’orgueil a donc son origine dans une +conviction intérieure et directe que l’on a de sa haute +valeur ; au contraire, la vanité cherche un appui dans +l’opinion du dehors pour arriver à l’estime de soi-même. +La vanité rend bavard, l’orgueil rend silencieux. Mais +l’homme vain devrait savoir que la haute opinion des +autres, objet de ses efforts, s’obtient beaucoup plus +aisément par un silence continu que par la parole, +quand même on aurait les plus belles choses à dire. — N’est +pas orgueilleux qui veut, tout au plus peut-on +simuler l’orgueil, mais comme tout rôle de convention, +ce rôle-là ne pourra être soutenu jusqu’au bout. Car il +n’y a que la conviction ferme, profonde, inébranlable +que l’on a de posséder des qualités supérieures et exceptionnelles, +qui rende réellement orgueilleux. Cette conviction +a beau être erronée, ou bien encore ne reposer +que sur des avantages extérieurs et de convention, cela +ne nuit en rien à l’orgueil, si elle est sérieuse et sincère. +Car l’orgueil a ses racines dans notre conviction, et il +ne dépend pas, non plus que toute autre connaissance, de +notre bon plaisir. Son pire ennemi, j’entends son plus +grand obstacle, est la vanité qui ne brigue les applaudissements +d’autrui que pour édifier une haute opinion +de soi-même, tandis que l’orgueil fait supposer que ce +sentiment est déjà entièrement affermi en nous.</p> + +<p>Bien des gens blâment et critiquent l’orgueil ; ceux-là +sans doute n’ont rien en eux-mêmes qui puisse les rendre +fiers. — (P. I. 379.)</p> + +<hr> + + +<p>La nature est ce qu’il y a de plus aristocratique au +monde : toute différence que le rang ou la richesse en +Europe, les castes dans l’Inde établissent entre les +hommes, est petite en comparaison de la distance qu’au +point de vue moral et intellectuel la nature a irrévocablement +fixée ; et, dans l’aristocratie de la nature comme +dans les autres aristocraties, il y a dix mille plébéiens +pour un noble et des millions pour un prince ; la grande +foule c’est le tas, <i lang="la" xml:lang="la">plebs</i>, <i lang="en" xml:lang="en">mob</i>, <i lang="en" xml:lang="en">rabble</i>, <i>la canaille</i>.</p> + +<p>C’est pourquoi, soit dit en passant, les patriciens et +les nobles de la nature devraient aussi peu que ceux des +États se mêler à la populace, mais vivre d’autant plus séparés +et inabordables qu’ils sont plus élevés. — (N. 382.)</p> + +<hr> + + +<p>La tolérance que l’on remarque et que l’on loue +souvent chez les grands hommes, n’est toujours que le +résultat du plus grand mépris pour les autres hommes : +lorsqu’un grand esprit est tout à fait pénétré de ce +mépris, il cesse de considérer les hommes comme ses +semblables, et d’exiger d’eux ce qu’on exige de ses semblables. +Il est alors aussi tolérant envers eux qu’envers +tous les autres animaux, auxquels nous n’avons pas à +reprocher leur déraison et leur bestialité. — (N. 359.)</p> + +<hr> + + +<p>C’est la malédiction de l’homme de génie que, dans la +mesure même où il semble aux autres grand et admirable, +ceux-ci lui paraissent à leur tour petits et pitoyables. +Il lui faut pendant toute sa vie réprimer cette opinion, +comme les autres répriment la leur. Cependant il est +condamné à vivre dans une île déserte, où il ne rencontre +personne de semblable à lui, et qui n’a d’autres habitants +que des singes et des perroquets. Et toujours il est victime +de cette illusion, qui lui fait prendre de loin un +singe pour un homme. — (N. 359.)</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c10" title="V. L’homme et l’animal">V<br> +L’HOMME ET L’ANIMAL.</h3> + + +<p>La volonté dans l’homme a exactement le même but +que la volonté dans la bête : se nourrir et se reproduire. +Mais que de préparatifs compliqués et artificiels de la part +de l’homme, quels stratagèmes pour arriver aux mêmes +fins, que d’intelligence, de réflexion, de finesse, d’abstraction +l’on applique même dans les affaires journalières +de la vie commune. Et pourtant le but poursuivi +et atteint n’est autre que celui de l’animal. C’est comme +si l’on offrait le même vin tantôt dans un vase de terre, +tantôt dans une coupe travaillée avec art : le vin reste +le même, de même que la lame de l’épée reste la même, +que la poignée soit en or ou en cuivre. — (M. 352.)</p> + +<hr> + + +<p>Autant la bête est plus naïve que l’homme, autant la +plante est plus naïve que la bête. Dans la bête nous +voyons la volonté de vivre pour ainsi dire plus nue que +dans l’homme qui cache ses instincts sous son intelligence, +et qui a tant de moyens de dissimulation que sa véritable +nature n’apparaît guère qu’accidentellement et +par endroits. Cette volonté se montre tout à fait nue, mais +beaucoup plus faible dans la plante, comme une pure impulsion +aveugle vers l’existence, sans but ni fin. La +plante manifeste tout son être au premier regard, et, +avec une innocence parfaite, expose indifféremment à +tous les yeux au point le plus élevé de sa tige les +organes de la génération, qui chez toutes les bêtes sont +placés à l’endroit le plus secret. Cette innocence des +plantes tient à leur défaut de connaissance : ce n’est +pas dans le vouloir, mais dans le vouloir avec connaissance +que réside la faute. — (L. 43.)</p> + +<hr> + + +<p>Toutes les fois qu’un homme meurt, c’est un monde +qui disparaît, le monde qu’il portait dans sa tête ; plus +la tête est intelligente, plus ce monde est distinct, clair, +important, et vaste : d’autant plus affreuse est sa disparition. +Avec l’animal c’est une misérable rhapsodie +ou une esquisse d’un monde qui disparaît. — (N. 412.)</p> + +<hr> + + +<p>L’homme est une médaille qui porte d’un côté cette +inscription « moins que rien », et de l’autre, « tout dans +tout ». — (N. 411.)</p> + +<hr> + + +<p>La profonde douleur que nous éprouvons à la mort de +tout être ami naît de ce sentiment que dans tout individu +il y a quelque chose d’inexprimable, qui n’est qu’à lui, +quelque chose d’irréparable. <i lang="la" xml:lang="la">Omne individuum ineffabile</i>. +C’est même le cas de la personnalité des bêtes. +On le sentira, si l’on a blessé à mort sans le vouloir +une bête que l’on aime, et reçu le regard d’adieu qu’elle +vous adresse ; c’est une douleur déchirante. — (P. II. 621.)</p> + +<hr> + + +<p>Le chien, l’unique ami de l’homme, a un privilège sur +tous les autres animaux, un trait qui le caractérise, c’est +ce mouvement de queue si bienveillant, si expressif et +si profondément honnête. Quel contraste en faveur de +cette manière de saluer que lui a donnée la nature, quand +on la compare aux courbettes et aux affreuses grimaces +que les hommes échangent en signe de politesse : cette +assurance de tendre amitié et de dévouement de la part +du chien est mille fois plus sûre, au moins pour le présent. — (L. +53.)</p> + +<p>Ce qui me rend si agréable la société de mon chien, +c’est la transparence de son être. Mon chien est transparent +comme un verre. — (M. 140.) S’il n’y avait pas +de chiens, je n’aimerais pas à vivre. — (M. 170.)</p> + +<hr> + + +<p>La pitié, principe de toute moralité, prend aussi les +bêtes sous sa protection, tandis que dans les autres systèmes +de morale européenne, on a envers elles si peu de +responsabilité et d’égards. La prétendue absence de +droits des animaux, le préjugé que notre conduite envers +eux n’a pas d’importance morale, qu’il n’y a pas comme +on dit de devoirs envers les bêtes, c’est là justement +une grossièreté révoltante, une barbarie de l’occident, +dont la source est dans le judaïsme…</p> + +<p>Il faut leur rappeler, à ces contempteurs des bêtes, à +ces occidentaux judaïsés que, de même qu’ils ont été +allaités par leur mère, de même aussi le chien l’a été par +la sienne.</p> + +<p>La pitié envers les bêtes est si étroitement unie à la +bonté du caractère, que l’on peut affirmer de confiance +que celui qui est cruel envers les bêtes ne peut être un +homme bon. — (L. 169.)</p> + +<hr> + + +<p>La bonté du cœur consiste dans une pitié profonde +universelle pour tout ce qui a vie ; mais tout d’abord +pour l’homme, parce qu’à mesure que l’intelligence s’accroît, +la capacité de souffrir augmente dans la même +proportion. — (L. 171.)</p> + +<hr> + + +<p>Je dois l’avouer sincèrement : la vue de tout animal +me réjouit aussitôt et m’épanouit le cœur ; surtout la +vue des chiens et puis de tous les animaux en liberté, +des oiseaux, des insectes, etc. Au contraire, la vue des +hommes excite presque toujours en moi une aversion +prononcée ; car ils m’offrent à peu d’exceptions près le +spectacle des difformités les plus affreuses et les plus +variées : laideur physique, expression morale de passions +basses et d’ambition méprisable, symptômes de folie +et de perversités de toutes sortes et de toutes grandeurs ; +enfin une corruption sordide, fruit et résultat d’habitudes +dégradantes ; aussi je me détourne d’eux et je fuis +vers la nature, heureux d’y rencontrer les bêtes. — (N. +451.)</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c11" title="VI. Caractères des différents peuples">VI<br> +CARACTÈRES DES DIFFÉRENTS PEUPLES.</h3> + + +<p>Le trait dominant dans le caractère national des Italiens, +c’est une impudence absolue. Elle consiste en ce que d’une +part, l’on ne se considère comme trop mauvais pour rien, +c’est-à-dire qu’on est arrogant et effronté ; d’autre part +qu’on ne se considère comme trop bon pour rien, c’est-à-dire +qu’on est vil et bas. Quiconque, au contraire, a +de la pudeur est pour certaines choses trop timide, pour +d’autres trop fier. L’Italien n’est ni l’un ni l’autre, mais +d’après les circonstances tour à tour poltron ou insolent. — (M. +349.)</p> + +<hr> + + +<p>Le caractère propre de l’Américain du Nord, c’est la vulgarité +sous toutes les formes : morale, intellectuelle, esthétique +et sociale ; et non pas seulement dans la vie privée, +mais aussi dans la vie publique : elle n’abandonne +pas le Yankee, qu’il s’y prenne comme il voudra. Il peut +dire d’elle ce que Cicéron dit de la science : <i lang="la" xml:lang="la">nobiscum peregrinatur</i>, +etc. C’est cette vulgarité qui l’oppose si absolument +à l’Anglais<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> : celui-ci, au contraire, s’efforce +toujours d’être noble en toutes choses ; et c’est pour cela +que les Yankees lui semblent si ridicules et si antipathiques. +Ils sont à proprement parler les plébéiens du monde +entier. Cela peut tenir en partie à la constitution républicaine +de leur État, en partie à ce qu’ils tirent leur origine +d’une colonie pénitentiaire, ou qu’ils descendent de +certaines gens qui avaient des raisons de fuir l’Europe ; +le climat peut y être pour quelque chose. — (N. 385.)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Schopenhauer reprochait aux Anglais leur <i>infâme bigoterie</i> +qui, disait-il « a dégradé la plus intelligente et peut-être la première +nation de l’Europe, au point qu’il serait temps d’envoyer +en Angleterre, contre les Révérends, des missionnaires de la +Raison, avec les écrits de Strauss dans une main, et la <i>Critique</i> +de Kant dans l’autre. » (Ribot, Schopenhauer, p. 3.) — Il +traite les Révérends d’<i>imposteurs</i>, d’<i>hypocrites</i> et d’<i>hommes +d’argent</i>, qui dévorent chaque année 3,500,000 livres sterling +(87,500,000 francs). (Gwinner, p. 24.)</p> +</div> +<hr> + + +<p>Les autres parties du monde ont des singes ; l’Europe +a des Français. Cela se compense. — (N. 386.)</p> + +<hr> + + +<p>On a reproché aux Allemands d’imiter tantôt les Français, +tantôt les Anglais ; mais c’est justement ce qu’ils +peuvent faire de plus fin, car, réduits à leurs propres ressources, +ils n’ont rien de sensé à vous offrir. — (N. 387.)</p> + +<hr> + + +<p>Lichtenberg compte plus de cent expressions allemandes +pour exprimer l’ivresse ; quoi d’étonnant, les +Allemands n’ont-ils pas été, depuis les temps les plus +reculés, fameux pour leur ivrognerie. Mais ce qui est +extraordinaire, c’est que dans la langue de la nation +allemande, renommée entre toutes pour son honnêteté, +on trouve plus que dans toute autre langue des expressions +pour exprimer la tromperie et la plupart du temps +elles ont un air de triomphe, peut-être parce que l’on +considère la chose comme très difficile. — (N. 386.)</p> + +<hr> + + +<p>En prévoyance de ma mort, je fais cette confession +que je méprise la nation allemande à cause de sa bêtise +infinie, et que je rougis de lui appartenir. — (M. 399.)</p> + + +<p class="c gap small">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td> </td> +<td class="bot r small"><div>Pages</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Préface.</span> — Vie et opinions d’Arthur Schopenhauer</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c0">5</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>PENSÉES, MAXIMES ET FRAGMENTS.</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>I. — <span class="sc">Douleurs du Monde.</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Douleurs du monde</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">30</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Misères de la vie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">47</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Résignation, renoncement, ascétisme et délivrance</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">56</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>II. — <span class="sc">L’Amour, les Femmes et le Mariage.</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Métaphysique de l’amour</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">71</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Essai sur les femmes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">118</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>III. — <span class="sc">Pensées diverses.</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’art, le style, la littérature</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">137</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Pensées sur la religion</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">143</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Pensées sur la politique</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">149</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’homme et la société</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">153</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’homme et l’animal</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">160</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Caractères des différents peuples</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">164</a></div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">Clichy. — Impr. Paul Dupont, rue du Bac-d’Asnières, 12. (879. 12-79.)</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76605 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/76605-h/images/cover.jpg b/76605-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..acce6bf --- /dev/null +++ b/76605-h/images/cover.jpg |
