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diff --git a/76605-0.txt b/76605-0.txt new file mode 100644 index 0000000..94deccc --- /dev/null +++ b/76605-0.txt @@ -0,0 +1,4256 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76605 *** + + + + + + + SCHOPENHAUER + + PENSÉES, MAXIMES + ET FRAGMENTS + + I.--LES DOULEURS DU MONDE ET LE MAL DE LA VIE + II.--L’AMOUR.--LES FEMMES.--LE MARIAGE + III.--APHORISMES SUR L’HOMME, LA VIE, LA SOCIÉTÉ, LA POLITIQUE, L’ART, + LA RELIGION, ETC. + + TRADUIT, ANNOTÉ ET PRÉCÉDÉ D’UNE VIE DE SCHOPENHAUER + Par J. BOURDEAU + + + PARIS + LIBRAIRIE GERMER-BAILLIÈRE et Cie + 108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108 + + 1880 + Tous droits réservés. + + + + +A la même Librairie. + + +OUVRAGES DE SCHOPENHAUER + +TRADUITS EN FRANÇAIS + + + Le Fondement de la morale, 1879, 1 vol. in-18 de la + _Bibliothèque de philosophie contemporaine_ 2 fr. 50 + + Essai sur le libre arbitre, 1877, 1 vol. in-18 de la + _Bibliothèque de philosophie contemporaine_ 2 fr. 50 + + Le Monde comme volonté et comme objet de représentation. + 2 vol. in-8º. (Sous presse.) + + * * * * * + + La philosophie de Schopenhauer, par Th. Ribot. 1 vol. in-18 + de la _Bibliothèque de philosophie contemporaine_ 2 fr. 50 + + + + +PRÉFACE + +VIE ET OPINIONS D’ARTHUR SCHOPENHAUER[1] + + [1] _Schopenhauer’s Leben von W. Gwinner_. Leipzig. Brockhaus, 1878. + + +S’il n’y avait chez Schopenhauer que le créateur d’un nouveau système de +philosophie, d’une nouvelle explication de l’inexplicable, on pourrait +certes l’admirer ou le critiquer, mais on ne le lirait guère. +Heureusement pour sa gloire, il s’est tourné parfois vers le grand +public, il lui adresse quelques-uns de ses ouvrages[2] et sollicite les +suffrages des _honnêtes gens_ qui ne se piquent pas de métaphysique. Et +en effet, à côté du métaphysicien, on rencontre dans ses écrits un +moraliste curieux, un humoriste original et un écrivain clair, +accessible à tous, et presque populaire. Les Allemands l’admettent dans +leurs bibliothèques choisies, et l’un d’eux le compare à notre +Montaigne. Un Montaigne, j’y consens, pourvu qu’il soit bien entendu que +c’est un Montaigne allemand. Est-il possible de concevoir un Montaigne +constructeur de système et abstracteur de quintessence, un Montaigne +sardonique, irritable et sombre, étranger aux grâces riantes et aux +joies légères? Montaigne et Schopenhauer n’ont de commun que leur +curiosité universelle des hommes et des choses. L’un et l’autre ils +voient le monde à travers leur esprit, leurs goûts, leur humeur. Aussi, +comme pour la plupart des moralistes, la vie de Schopenhauer est-elle un +commentaire de ses œuvres, souvent un commentaire à rebours: ses actes +démentent ce que sa doctrine a d’excessif et d’outré, et l’auteur relève +en lui ce qu’il y a de faible et de chancelant dans l’homme. + + [2] _Parerga und Paralipomena_. + +C’est un vendredi, jour néfaste, que, selon la remarque de M. Gwinner, +Arthur Schopenhauer, le grand pessimiste, naquit à Dantzig le 22 février +1788. D’après la tradition de famille, ses ancêtres étaient Hollandais. +Son père, riche négociant de la ville, avait l’esprit cultivé; il aimait +les voyages et suivait en toutes choses les coutumes anglaises. Sa mère, +fille du conseiller Trosiener, se fit plus tard, grâce à ses romans, un +nom dans la littérature de l’époque. Dès son premier âge le jeune Arthur +escorte ses parents à travers l’Allemagne, la Belgique, la Suisse, la +France et l’Angleterre; à neuf ans, on l’établit au Havre, où il oublie +au bout de deux années sa langue maternelle, puis on le laisse quelque +temps à Londres. Les séjours à l’étranger, la fréquentation des sociétés +les plus diverses lui procurent ainsi l’expérience précoce et pratique +nécessaire aux marchands, utile aux philosophes. + +La mort de son père, survenue en 1804, change le cours de ses études +jusque-là dirigées vers le commerce. Il ne se sent pas né pour vivre +derrière un comptoir; d’ailleurs l’héritage paternel assure son +indépendance et ses loisirs. A peine livré à lui-même, il se voue aux +lettres, à la science, à la philosophie surtout, avec l’entrain juvénile +et passionné que donnent les aptitudes natives. Il médite Kant et +Platon, fréquente les Universités de Gœttingue et de Berlin, étudie la +minéralogie, la botanique, l’histoire des Croisades, la météorologie, la +physiologie, l’ethnologie, la jurisprudence, la chimie, le magnétisme, +l’électricité, l’ornithologie, l’_amphibiologie_, l’ichthyologie[3], la +flûte, les armes et la guitare. Que de _chosologies_ une tête allemande +peut contenir! Schopenhauer s’assimila toutes ces sciences, hormis la +guitare, et dut, après bien des années de stériles efforts, suspendre à +un clou de sa chambre l’instrument rebelle. + + [3] Nous abrégeons la liste officielle de tous les cours qu’il a + suivis à Gœttingue et à Berlin. + +N’allez pas cependant vous le figurer sous les traits de ces jeunes +pédants à longue mine, troués au coude, et qui n’ont vu le monde que du +fond des bibliothèques; ne l’imaginez pas non plus, selon la mode des +universités allemandes, grand avaleur de bière et chercheur de duels. Il +détestait la bière et les duels: nous avons même de lui, dans ses +_aphorismes_, un petit traité contre les duellistes, où il dit joliment +leur fait à tous les matamores passés, présents et futurs. Pas plus que +les combats singuliers il n’aimait les batailles rangées, et, comme +Panurge, il craignait naturellement les coups. En 1813, dans un élan de +patriotisme, il achète à l’un de ses belliqueux camarades un sabre +d’honneur; il paie au lieutenant Helmholtz un uniforme et un Sophocle; +mais, quant à lui, il se tient coi et tranquille, et rumine à loisir sa +thèse sur la _Quadruple racine de la raison suffisante_. A le juger par +l’extérieur, c’était un jeune gentleman fort soigneux de sa mise, +d’agréable tournure et de belles manières, quoique d’une contradiction +fatigante et d’une impertinente franchise. On le rencontre à la comédie +et à l’opéra, dans les cercles aristocratiques, les sociétés lettrées de +Weimar et de Dresde. Il a des entretiens avec Gœthe, il observe les +saltimbanques, assiste par faveur à une exécution capitale, et lit les +hommes autant que les livres. + +Il n’est rien moins qu’un ennemi des plaisirs. Tandis qu’il médite et +compose à vingt-neuf ans son grand ouvrage, _le Monde comme volonté et +comme représentation_[4], ce livre fameux qui conclut à l’ascétisme en +vue d’amener la fin du monde par la continence absolue des sexes, il lui +arrive même mésaventure qu’à Descartes; un beau jour il lui naît un +enfant naturel. Et sur ces entrefaites, son livre étant achevé, +Schopenhauer, d’un pas allègre, va se délasser en Italie et se divertir. +A Venise, où il se trouvait en même temps que Byron[5], il mène comme +lui joyeuse vie, et continue ses études sur la physique de l’amour, dont +il devait un jour écrire la métaphysique. + + [4] Cet ouvrage parut en 1819. + + [5] Il se plaisait à répéter cette boutade de Byron: _The more I see + of men, the less I like them; if I could say so of women too, all + would be well._ + +Riche d’expérience et de connaissances, d’observations et d’études, mais +auteur inconnu, car son livre gisait encore chez le libraire sans succès +et sans écho, il a la malencontreuse idée de venir enseigner la +philosophie à l’Université de Berlin. Hégel faisait foule: Schopenhauer +parla devant des banquettes à peu près vides. Il enrage, il s’obstine et +ne trouve à la fin d’inscrits à son cours que trois pelés et un tondu: +un maître de manège, un changeur, un dentiste et un capitaine en +retraite. De là peut-être ses diatribes acerbes contre l’enseignement +officiel des professeurs de philosophie. Hégel ne fut pas seul à +troubler son repos: une vieille fille sa voisine, couturière de +profession, gagna contre lui un procès en indemnité pour coups et +blessures. La lutte homérique du philosophe et de la commère n’occupe +pas moins de vingt-cinq pages in-octavo dans la solide biographie de M. +Gwinner. + +En 1831, le choléra le chasse de Berlin, de même qu’il chassait de +Naples Leopardi, le poète de l’_Infelicità_. Singulier rapprochement que +cette terreur presque simultanée du choléra chez ces deux pessimistes! +C’est que, tout en proclamant bien haut en strophes sonores ou en prose +admirable que le monde est une comédie dont le jeu ne vaut pas la +chandelle, et l’homme un piètre acteur en guenilles qui balbutie un +mauvais rôle, ils tiennent à ces chandelles, à cette farce, à ces +guenilles; ils ont horreur, comme vous et moi, plus encore peut-être que +vous et moi, du dénoûment tragique. A la moindre alerte, eux de fuir à +toutes jambes. + +Notre «cholérophobe de profession», comme il s’intitulait lui-même, +s’arrête enfin à Francfort[6]: il y a passé en prospère santé ses +vingt-neuf dernières années. Un matin, le 23 septembre 1860, comme il +s’habillait, la mort le saisit brusquement à la gorge et le coucha sur +le parquet. Il avait soixante-douze ans. + + [6] C’est là qu’il a écrit et publié, en 1851, à l’âge de + soixante-trois ans, ses _Parerga und Paralipomena_, séries d’essais + destinés au grand public. + +Sa vie de célibataire et de rentier est d’une monotonie si automatique, +qu’on la connaît quand on connaît une de ses journées. Se lever vers +huit heures, s’éponger à l’anglaise, préparer son café, s’attabler au +travail et écrire dans toute la fraîcheur des idées matinales, jouer +ensuite un petit air de flûte avant d’endosser son habit, d’ajuster son +jabot et sa cravate blanche; dîner à table d’hôte, sieste, promenade; +lire le _Times_, puis quelques bons vieux auteurs; souper, théâtre, +excellent sommeil. Il est aussi ménager de sa fortune que de l’emploi de +son temps, et double à la longue son capital. + +A côté de ce bon sens pratique, de ces habitudes réglées, on peut noter +en lui plus d’un symptôme morbide, et ce coin de folie qui n’est pas +rare chez les esprits supérieurs. _Nullum magnum ingenium sine quadam +mixtura dementiæ_, a dit Sénèque. Peut-être, à l’égard de Schopenhauer, +la nature avait-elle un peu forcé la dose. Il semble tenir de l’hérédité +son humeur violente, ses terreurs sans cause, ses manies sans nombre, +ses défiances et ses ombrages. On en retrouve la trace chez ses +ascendants paternels et maternels. Il est certain que son père s’est tué +dans une attaque de mélancolie noire. Lui-même, dès sa première +jeunesse, est sujet à d’étranges lubies. Reçoit-il une lettre, il +s’effraie, prévoit un malheur; la nuit, au moindre bruit, il s’éveille, +se jette sur ses pistolets. Il prend mille précautions contre les +maladies, les accidents de toute sorte, habite un premier étage pour +mieux échapper en cas d’incendie; il tremble au contact d’un rasoir qui +n’est pas le sien; il serre soigneusement ses tuyaux de pipe, et dans +les hôtels, il a soin d’apporter son verre, de peur que certains lépreux +ne s’en servent. Son or est dissimulé dans des cachettes; ses billets, +fourrés par précaution au milieu des vieilles lettres ou sous des +formules d’apothicaire; pour dérouter la curiosité, ses comptes, ses +notes d’affaires sont rédigés en grec et en latin. Que n’a-t-il emprunté +cette devise à l’un de nos vieux satiriques: _Je ne crains rien, fors le +dangier_?--Il se croyait victime d’une persécution, et voyait une vaste +conspiration du silence autour de son œuvre, ourdie par les professeurs +de philosophie, aimant mieux les supposer malveillants qu’indifférents. +Par une contradiction singulière il redoutait la critique des +professeurs de philosophie sur ses ouvrages: «Que dans peu de temps les +vers rongent mon corps, c’est une pensée que je puis supporter; mais que +les professeurs de philosophie rongent ma philosophie, j’en frissonne +d’avance.» + +Autre symptôme non moins grave, c’est la manie raisonnante: il raisonne +sur tout, sur son grand appétit, sur le spiritisme, le clair de lune, +l’amour grec, sur les songes et les présages. Une nuit, la servante rêve +qu’elle essuie des taches d’encre, et ce même matin, par mégarde, +Schopenhauer répand son encrier. Étrange concordance! notre philosophe +en est frappé: _Alles was geschieht, geschieht nothwendig!_ (_Tout ce +qui arrive, arrive nécessairement_), s’écrie-t-il d’un ton solennel; +aussitôt de cette bouteille à l’encre sort tout un système[7]: + + Et le raisonnement en bannit la raison. + + [7] _Parerga_, 3e édit., vol. I, p. 270. + +Des traits pareils ne donneraient-ils pas l’envie de confier aux +médecins aliénistes le soin d’écrire l’histoire de la philosophie. On +s’apercevrait alors avec étonnement que ceux qui passent parmi les +hommes pour des devins et des sages se sont montrés par moments et par +accès des fous plus fous que les autres. + +Comment expliquer le succès tardif mais réel, le retentissement subit de +la philosophie de Schopenhauer? C’est qu’il est possédé de la folie de +son temps, cette folie que l’on a si justement appelée la maladie du +pessimisme[8], ou encore la maladie du siècle, _der Weltschmerz_, la +douleur du monde, cette folie qui compte tant de victimes, de Werther à +René, de Childe-Harold à Rolla, et d’illustres malades: Byron, Musset, +Henri Heine, rieurs attristés, viveurs blasés, sceptiques nuageux, +révoltés lyriques qui adorent la vie et la maudissent. Schopenhauer est +le théoricien de cette école de poètes. Ce qu’il y a chez lui d’original +et de piquant, c’est que, placé entre deux époques, l’une de scepticisme +aride, l’autre de mysticisme et d’emphase, il les rapproche et en +apparence les concilie. On avait trop ri au dix-huitième siècle, le +siècle de Voltaire au rire sec et strident. Le dix-neuvième commence +avec la lassitude d’un lendemain d’orgie. C’est là ce qui caractérise la +renaissance romantique et néo-chrétienne de la Restauration: le diable +d’hier se fait ermite. «Faites-vous ermite», telle est justement la +conclusion dernière du système de Schopenhauer. Au lieu de laisser +Candide, désabusé par une cruelle expérience et guéri de ses illusions, +cultiver en paix son jardin, il lui met entre les mains la _Vie de +Rancé_ par Chateaubriand et lui conseille de se faire trappiste: il +arrache Mlle Cunégonde à sa pâtisserie et lui propose en exemple la _Vie +de sainte Élisabeth de Hongrie_ par Montalembert[9]. Pour être +surprenante, cette conclusion n’en est pas moins fort logique. Car si le +monde est, comme il l’affirme, une si profonde vallée de larmes, une si +épaisse forêt de crimes, il n’y a qu’une issue, qu’un défilé pour en +sortir dignement, ainsi qu’il convient à un sage; non point par la porte +sanglante du suicide, mais par les voies austères de l’ascétisme +chrétien, ou plutôt de l’ascétisme bouddhique[10], renoncement plus +grandiose encore, puisqu’il mène à l’espoir du néant. Schopenhauer, il +est vrai, s’avouait, quant à lui, incapable d’atteindre par la volonté +jusqu’à ces sublimes pratiques du trappiste ou du fakir: «affaire de +grâce», comme il disait. Il ne fut, en réalité, qu’un bouddhiste de +table d’hôte. + + [8] _Voir_ _le Pessimisme au XIXe siècle_, par E. Caro. Hachette, + 1878. + + [9] Dans les dernières pages de son ouvrage philosophique, + Schopenhauer recommande en effet ces deux ouvrages sur Rancé et + sainte Élisabeth à la méditation de ses lecteurs. + + [10] Schopenhauer, interprète éloquent des idées bouddhistes, nous + offre un remarquable exemple de l’affinité étrange qu’il y a entre + la spéculation hindoue et la spéculation allemande: «A proprement + parler, dit M. Taine, dans son essai sur le bouddhisme, les Hindous + sont les seuls qui, avec les Allemands, aient le génie métaphysique; + les Grecs, si subtils, sont timides et mesurés à côté d’eux; et l’on + peut dire, sans exagération, que c’est seulement sur les bords du + Gange et de la Sprée que l’esprit humain s’est attaqué au fond et à + la substance des choses. Peu importe l’absurdité des conséquences, + ils ont posé les questions suprêmes, et personne, hors d’eux, n’a + même conçu qu’on pût les poser.» + +Schopenhauer est bien mieux dans son rôle, dans la sincérité de sa +nature lorsqu’il joue le Méphistophélès. A cette table de l’hôtel +d’Angleterre à Francfort, où sa renommée attirait force pèlerins, au +milieu de la fumée des pipes et du bruit des verres, ceux qui visitaient +ce vieillard à l’œil clair et plein de malice en rapportaient +l’impression d’une entrevue avec Belzébuth en personne[11]. Nul n’est +plus propre que ce vieux cynique à déniaiser un bon jeune homme et à +faner d’un souffle glacé la fleur de son âme et de ses rêves. + + [11] _Voir_, dans la _Revue des Deux-Mondes_ du 15 mars 1870, un + intéressant article de M. Challemel-Lacour, où il raconte son + entrevue avec Schopenhauer. «Ses paroles lentes et monotones, qui + m’arrivaient à travers le bruit des verres et les éclats de gaîté de + mes voisins, me causaient une sorte de malaise, comme si j’eusse + senti passer sur moi un souffle glacé à travers la porte + entr’ouverte du néant... Des vertiges inconnus me gagnaient... et il + me sembla, longtemps après l’avoir quitté, être ballotté sur une mer + houleuse, sillonnée d’horribles courants.»--Et pourtant M. + Challemel-Lacour ne saurait passer pour un esprit craintif et + timoré. + +Je suppose qu’un petit philosophe imberbe soit allé le consulter. +«Avez-vous 20,000 livres de rente? lui eût demandé Schopenhauer. Non? +Abandonnez alors la philosophie: on doit vivre _pour_ elle et non _par_ +elle.--Seriez-vous à la fois rentier et apprenti philosophe? Il vous +faut une troisième condition, mon jeune ami, un troisième vœu, non pas +précisément le vœu de chasteté (un philosophe doit tout connaître, tout +et le reste), mais le vœu de célibat; une épouse légitime, une famille +influent plus qu’on ne croit sur nos jugements, sur notre liberté +d’esprit. Mais fuyez avant tout les universités. Croyez-moi! On y +enseigne les doctrines que l’État patronne, et les chaires de +philosophie sont devenues des succursales de l’Église. Or, retenez bien +ceci, il n’y a pas plus de philosophie chrétienne qu’il n’y a une +arithmétique chrétienne. Pensez donc par vous-même, après avoir lu Kant +et Schopenhauer, votre serviteur; vous chasserez ainsi de votre esprit +tous les préjugés que vingt siècles de juiverie et de Moyen-Age y ont +entassés, et vous reconnaîtrez que l’idée de Dieu n’est pas une idée +innée, qu’elle vous vient sans doute du temps où madame votre maman vous +mettait à genoux sur votre lit et, vous croisant les mains, vous faisait +réciter votre prière. Copernic a chassé Dieu du ciel; mais, en réalité, +Dieu est partout, dans la table sur laquelle vous écrivez, dans la +chaise où repose votre très noble dos. N’allez pas, au moins, devenir +matérialiste comme les garçons coiffeurs ou les élèves en pharmacie; +évitez également d’être un pur esprit, vous ressembleriez trop à ces +têtes d’anges ailées mais sans corps que l’on admire dans les tableaux +de piété. Ne cessez d’étudier les sciences, édifiez votre philosophie +sur les faits,--à ce prix vous serez philosophe[12]. Allez, et que +Bouddha vous ait en sa sainte garde!» + + [12] Cf. surtout _Parerga_, t. I. _Zur Kantischen Philosophie_. _Ueber + die Universitäts-Philosophie, passim._ + +A un théologien frais et rose au sortir du séminaire, Schopenhauer eût +dit: «Jeune homme, nous ne pouvons nous entendre. Sans doute j’aime, je +vénère le pessimisme des trappistes, mais je n’ai rien de commun avec la +théologie. Je ne conteste pas vos bienfaits, loin de là. Assurément, +vous et moi nous cherchons à satisfaire cet éternel besoin de l’homme +que vous appelez le besoin religieux et que j’appelle le besoin +métaphysique, mais vous vous adressez à la foule sous le voile de +l’allégorie et du brillant symbole; vous prenez des mines terribles et +solennelles pour en imposer aux enfants dont la raison sommeille encore, +tandis que le véritable philosophe parle au petit nombre des +intelligences viriles le simple et mâle langage de la vérité abstraite +et nue. Mais dites-moi, je vous prie, quelle diantre de nécessité vous +pousse à réclamer les suffrages de la philosophie? N’avez-vous pas tout +pour vous? révélations, textes sacrés, miracles, prophéties, un haut +rang dans l’État, le consentement, le respect général, mille églises, +mille chapelles; n’êtes-vous pas les intermédiaires obligés, dès qu’on +veut acheter ou mendier le ciel? Outre le monopole des consolations, ne +possédez-vous pas le privilège inestimable d’instruire l’enfance, de +façonner les jeunes cerveaux pour la vie entière? Et il vous faut encore +l’approbation des philosophes! Et il vous la faut à tout prix, tellement +que jadis, quand vous étiez les maîtres, et que cette approbation vous +manquait, vous aviez recours à des arguments sans réplique, la torture, +le bûcher, l’_ultima ratio theologorum_. Que de victimes sur l’autel de +votre Dieu, que de sang répandu en son nom! Ah! je ne demande qu’à +laisser les dieux en paix, pourvu toutefois qu’ils me rendent la +pareille. _Ergo, pax vobiscum[13]!_» + + [13] Cf. _Die Welt_, vol. II, liv. I, chap. 17. _Ueber das + metaphysische Bedürfniss_. + +Si un jeune avocat, orateur politique, tout feu et flammes, tout gonflé +de phrases rondes, d’exemples historiques, fût venu devant lui étaler +son système, Schopenhauer eût dit en fronçant le sourcil: «Et après? +n’espérez pas me convaincre. L’histoire, n’est-ce pas au fond toujours +la même chose, qu’il s’agisse de ministres et de diplomates penchés sur +une carte et occupés à se disputer des territoires, ou de paysans dans +une auberge en querelle pour un lambeau de terre ou une partie de dés; +toujours les mêmes passions, les mêmes chimères, qu’il s’agisse de +noisettes ou de royales couronnes? Encore si votre histoire était vraie. +Mais le mensonge la prostitue, elle sert à tous les partis. Il suffit, +pour s’en convaincre, de lire les journaux, débits publics de poison +autorisé. Ce poison, vous le proposez à _la canaille_ comme une panacée, +lui promettant, en haine du christianisme, le bonheur sur cette terre, +odieux optimistes que vous êtes! Vils flatteurs, vous dites au peuple +qu’il est souverain, mais vous savez bien que c’est un souverain +éternellement mineur, dupe d’habiles filous que l’on appelle démagogues. +Vous m’épouvantez quand je vous vois jouer avec les passions populaires; +autant vaudrait manier la dynamite. Je tremble d’entendre les chaînes de +l’ordre légal se briser avec fracas, et le monstre déchaîné rugir. +Ultra-réactionnaire, oui, je le suis par horreur de vos criailleries, de +votre vacarme, de vos émeutes qui m’assourdissent, m’inquiètent et me +distraient de mes pensées, de mes travaux impérissables. Quand donc nous +donnera-t-on à nous autres philosophes un philosophe couronné, un roi +libre-penseur, un Frédéric II? En attendant, que le diable vous emporte, +tous tant que vous êtes[14]!» + + [14] Cf. surtout _Parerga_, II, chap. 9. + +A un pauvre amoureux qui n’est que soupirs et que larmes... Mais nous ne +voulons point détromper ici les jeunes cœurs épris d’idéal et d’horizons +bleus. Quant aux lecteurs désabusés, nous les renvoyons à la +_Métaphysique de l’amour_ et à l’_Essai sur les femmes_. Loin de tomber +aux pieds du sexe auquel il doit sa mère, Schopenhauer tombe à bras +raccourcis sur ce malheureux sexe, justement parce qu’il lui doit sa +mère, personne frivole, satisfaite de vivre et fort dépensière[15]. +Après une pareille satire, il conviendrait de lire l’apologie de M. +Stuart Mill. Cet anglais utilitaire, qui sous sa rigide armure de froide +logique cachait un cœur chaleureux, a écrit un petit livre tranchant et +chevaleresque sur la _sujétion des femmes_: parce qu’il a eu la fortune +de rencontrer en Mme Mill une âme d’élite, aussitôt, s’il ne tenait qu’à +lui, les femmes deviendraient électeurs, juges, ministres d’État. +Schopenhauer, qui n’a connu, ce semble, que les dames qui ne se font +guère prier, les relègue toutes au fond d’un sérail. Il méprise la +monogamie; théoriquement il est polygame, _tétragame_ même, et ne voit +qu’une objection à épouser quatre femmes, l’objection des quatre +belle-mères. + + [15] Nouvel Hamlet, il lui reprochait encore, à tort ou à raison, son + infidélité à la mémoire d’un époux. + +Enfin, c’est à notre pessimiste qu’il faut adresser le bourgeois gras et +jovial, content de lui et des autres. Mais hélas! l’éloquence d’un +Démosthène ne saurait nous persuader que le monde est mauvais quand nous +le trouvons bon. Comme l’a si bien dit Prevost-Paradol, «nos joies et +nos tristesses sont bien plus réglées par les événements de notre vie et +par le tour de nos caractères, que par la logique de nos croyances[16]». +Schopenhauer en est un remarquable exemple. Misanthrope revêche et +dédaigneux dès sa jeunesse, écrivain obscur et mécontent, quand à la fin +la gloire arrive, son front s’éclaircit, son humeur s’apaise, et il +apprend à sourire. Le bruit et le succès de sa philosophie désenchantée +l’enchantent, il ne s’en cache pas. A soixante ans il s’humanise, lui le +farouche solitaire, au sein d’une petite famille de disciples zélés et +dociles: le jour de sa fête arrivent les bouquets, les sonnets, une +coupe en argent massif et d’autres surprises. Au concert de louanges +point d’oreilles rebelles. Des jeunes gens inconnus envoient des lettres +enthousiastes. Une femme, Mme Élisabeth Ney, accourt tout exprès de +Berlin pour modeler son buste. Trois ou quatre artistes se disputent +l’honneur de faire son portrait. Mieux que tout cela, ses livres ont des +éditions nouvelles. Le _Westminster Review_, la _Revue des Deux Mondes_, +le _Journal des Débats_[17], la _Rivista contemporanea_, etc., tout en +critiquant ses doctrines, les répandent à travers l’Europe. Les hommes +sont ainsi faits, je veux dire les auteurs: qu’on publie seulement leurs +noms dans les gazettes, il ne leur en faut pas davantage; les voilà +réconciliés avec le monde. + + [16] _Les Moralistes français_, p. 288. + + [17] Schopenhauer écrivait en 1856, après avoir lu dans le _Journal + des Débats_ du 8 octobre l’article de M. Franck sur sa philosophie: + «Je lui inspire une pieuse épouvante. Je vois qu’ils ont eu vent de + moi.» (_Memorabilien_, p. 118.) Il disait, non sans impertinence, + que la critique des journaux et des revues est faite non pas pour + diriger le jugement du public, mais pour attirer son attention. + Aussi, que ce jugement soit bon ou mauvais, il importe peu: + «_Censura perit scriptum manet._» + +Au reste, il nous semble difficile d’admettre qu’un écrivain de talent +puisse être un pessimiste pratique et convaincu. Il est bien trop occupé +à nous dire les choses sombres avec éclat, les choses mornes avec +attrait. La vraie misère profondément sentie n’est point si artiste. A +peindre d’une main si habile les douleurs humaines, Schopenhauer a dû +plus d’une fois finir par les oublier, tant il se plaît à revêtir sa +philosophie de grande prose et à l’orner de belles images comme ces +madones laides et noires que la dévotion des fidèles recouvre de riches +étoffes et de rares bijoux. + +Que de figures pittoresques et de sentences originales, mais aussi que +de citations, que d’emprunts! La curiosité amusée du lettré a glané à +travers toutes les littératures, depuis l’espagnole jusqu’à l’hindoue; +il s’est assis au banquet des anciens, aux soupers français du +dix-huitième siècle. Habile à ramasser tous les reliefs de ces délicats +festins, il les sert aux Allemands comme un plat de sa façon, accommodé +à une sauce métaphysique d’après le goût national. Les idées que nos +auteurs français, en se jouant, laissent échapper de leurs lèvres, vite +il s’en empare et les répète doctoralement. D’un de leurs mots il fait +un traité. Mais ce mot, il ne le cite pas toujours. M. Ribot[18] a +relevé un passage de Chamfort qui contient en dix lignes toute _la +métaphysique de l’amour_. Quand il traite de l’honneur des femmes, c’est +encore un mot de Chamfort qu’il développe sans le citer: «les femmes +font cause commune; elles sont liées par un _esprit de corps_, par une +espèce de confédération tacite.»--«L’honneur des sexes, dit +Schopenhauer, est un _esprit de corps_ bien entendu.» De même, telle +autre de ses pensées est due à l’inspiration de Pascal[19]. Voici un +rapprochement plus frappant encore. On lit dans les _Parerga_ (II, 271): +«La forme de gouvernement monarchique est la seule naturelle: nous en +trouvons l’exemple chez les animaux mêmes, chez les _abeilles_... _les +grues voyageuses_.» Saint Jérôme, dans une lettre au moine Rustique, +avait dit dans les mêmes termes: «L’on a besoin d’un maître dans quelque +art que ce soit. Les animaux mêmes et les troupeaux ont des chefs qui +les conduisent: les abeilles ont leurs rois, _les grues en ont une à +leur tête_.» On le voit, les grues voyageuses de Schopenhauer viennent +de loin. + + [18] _Voir_ le petit livre si intéressant et si complet de M. Ribot: + la _Philosophie de Schopenhauer_ (Germer-Baillière). _V._ p. 70. + + [19] Cf. _Die Welt_, vol. II, p. 261-262, 4e édit.,--et Pascal, éd. + Havet, vol. II, p. 16-17. + +Dès lors, il est aisé de se rendre compte d’un procédé de composition +familier à notre écrivain; lecteur très soigneux, il découpe en petites +notes les idées saillantes qu’il rencontre sur sa route, puis il coud +ces bouts de papier et les relie par un long fil philosophique. Il +suffit de lire, pour s’en convaincre, son _Dialogue sur la religion_, en +partie tiré des auteurs anglais et français du dix-huitième siècle. +Quand il prend la plume, Schopenhauer se drape dans la toge romaine; +Sénèque est son maître de style; il se coiffe en même temps de la +perruque de Voltaire, ou de Hume, ou d’Helvétius, ou de Chamfort, qui +s’ajuste assez mal à sa tête carrée. Mais comme sous ce costume bizarre +et disparate le Germain reparaît vite avec ses boutades, son imagination +démesurée, son ironie âpre, ses gestes violents et ses invectives dignes +des éloges de M. Frauenstædt[20]! Comme l’on voit percer à travers son +style le solitaire méditatif qui n’a jamais pensé que par monologues, +qui ne s’est jamais retrempé aux sources vives et jaillissantes des +discussions et des causeries[21], et qui ne s’attarde que trop +volontiers à se commenter lui-même, car, s’il a des ailes à l’esprit, il +n’en a point aux talons. + + [20] _Voir_ le passage des _Memorabilien_, où ce disciple félicite son + maître de n’avoir dans la polémique rien de commun avec la + bienséance française. + + [21] La contradiction, l’objection même l’agaçaient au possible. Lire + à ce sujet, dans les _Memorabilien_, p. 553, une lettre bien + curieuse adressée à M. Frauenstædt. + +L’ensemble de ses écrits le reflète ainsi avec une netteté merveilleuse; +et si l’on admire, à travers ses contradictions et ses folies, l’essor +de son intelligence, je ne dirai pas son génie, mais ses éclairs de +génie, ses lueurs soudaines et profondes, on ne saurait non plus assez +louer sa parfaite indépendance, son étonnante sincérité. Je trouve en +lui d’autres qualités morales, des sentiments de pitié et des actes de +bienfaisance. Il haïssait les professeurs de Berlin, mais il aimait les +bêtes. Ayant fait la rencontre d’un orang-outang à la foire de +Francfort, il allait chaque jour visiter cet ancêtre présumé des hommes. +Touché de son air triste, il comparaît le regard de cet être arrêté sur +les confins de l’humanité au regard de Moïse devant la Terre promise. +Par testament, il assura une retraite à son chien, comme s’il se fût agi +d’un vieil ami, d’un parent pauvre. + +Schopenhauer n’a été ni un saint ni un ascète; les saints et les ascètes +auront le droit de s’en montrer scandalisés. Mais comme il a prêché +l’ascétisme, sa vie pratique ne fait pas en tous points honneur à sa +doctrine. + +S’il s’était borné au rôle de moraliste, d’observateur des hommes et de +peintre des mœurs, on ne saurait raisonnablement exiger de lui +l’austérité d’un sage. De même un poète ne doit compte au public que de +ses sensations et de ses rêves, qui tiennent souvent à la couleur du +ciel, au vent qui souffle, au nuage qui passe. Mais quand c’est un +philosophe qui est en scène, un apôtre du renoncement, un prophète de la +sombre mort, peut-être est-il juste que l’on sache quel homme a été le +penseur sévère, peut-être est-il permis de mesurer à ses actes l’ardeur +et l’énergie de sa conviction. + +Nous n’oserions donc accuser M. Gwinner, son biographe, d’indiscrétion +ou de sévérité, lorsqu’il se livre sur les habitudes privées de +Schopenhauer à une minutieuse enquête, à laquelle, il est vrai, bien peu +de personnes résisteraient; il a voulu par là non pas affaiblir le goût +du public pour des œuvres de haute valeur, mais mettre un terme au +«_culte malsain_» dont Schopenhauer est l’objet en Allemagne. + +Il ne semble pas que ce culte penche vers son déclin, si l’on en juge +par le nombre toujours croissant de livres, de brochures et de +dissertations sur les écrits de notre philosophe. De la Russie jusqu’à +l’Amérique sa voix éveille chaque jour de nouveaux échos: il n’a pas +échappé à la gloire périlleuse et parfois compromettante de posséder des +disciples, cette plaie des grands hommes. Les uns s’efforcent de rendre +ses doctrines populaires, d’autres tirent de ses préceptes un catéchisme +religieux, à l’usage de ceux qui nient les religions établies, d’autres +voient en lui un second Lessing, un éducateur de cette nation allemande +à laquelle il reproche avec tant de verve son pédantisme, sa +grossièreté, sa lourdeur; d’autres le présentent comme le précurseur de +Darwin, comme le métaphysicien de l’évolution, d’autres discutent avec +une gravité imperturbable ses boutades sur les femmes, d’autres enfin +exagèrent son pessimisme jusqu’à l’extravagance, ils ne se contentent +pas d’être pessimistes, ils sont _misérabilistes_. Mais à tous ces +commentateurs, à ces interprètes plus ou moins bien inspirés, ce qui +manque par dessus tout c’est le charme étrange et l’humour du maître. + +Et comme si ce n’était pas assez d’avoir des disciples, Schopenhauer, +pour comble d’infortune, est maintenant exposé aux traducteurs. + +J. BOURDEAU. + + + + +Nous donnons ici la liste des ouvrages où nous avons choisi les pensées +et fragments qui suivent. En face de chaque indication bibliographique +se trouvent les lettres abréviatives qui servent de renvois aux passages +correspondants du texte original. + + _Die Welt als Wille und Vorstellung_ (4e édition. Leipzig, 1873). + 2 vol. W. + + _Parerga und Paralipomena_ (3e édition. Leipzig, 1874). 2 vol. P. + + _Aus A. Schopenhauer’s handschriftlichem Nachlass_ (Leipzig, + 1864). 1 vol. N. + + _A. Schopenhauer. Lichtstrahlen aus seinen Werken_, von J. + Frauenstædt (3e édition. Leipzig, 1874). 1 vol. (pensées + détachées, extraites de tous les ouvrages de Schopenhauer) L. + + _A. Schopenhauer. Von ihm. Ueber ihn_, von Lindner; + _Memorabilien_, von Frauenstædt (Berlin, 1863). 1 vol. M. + + _Schopenhauer’s Leben_, von Gwinner (Leipzig, 1878). 1 vol. G. + + + + +PENSÉES, MAXIMES ET FRAGMENTS + + + + +I + +DOULEURS DU MONDE + +LE MAL DE LA VIE.--RÉSIGNATION.--RENONCEMENT.--ASCÉTISME ET DÉLIVRANCE. + + + + +I + +DOULEURS DU MONDE[22]. + + [22] P. II, ch. XII, p. 312 et suiv. + + +Si elle n’a pas pour but immédiat la douleur, on peut dire que notre +existence n’a aucune raison d’être dans le monde. Car il est absurde +d’admettre que la douleur sans fin qui naît de la misère inhérente à la +vie et qui remplit le monde, ne soit qu’un pur accident et non le but +même. Chaque malheur particulier paraît, il est vrai, une exception; +mais le malheur général est la règle. + +De même qu’un ruisseau coule sans tourbillons, aussi longtemps qu’il ne +rencontre point d’obstacles, de même dans la nature humaine, comme dans +la nature animale, la vie coule inconsciente et inattentive, quand rien +ne s’oppose à la volonté. Si l’attention est éveillée, c’est que la +volonté a été entravée et qu’il s’est produit quelque choc.--Tout ce qui +se dresse en face de notre volonté, tout ce qui la traverse ou lui +résiste, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de désagréable et de douloureux, +nous le ressentons sur-le-champ, et très nettement. Nous ne remarquons +pas la santé générale de notre corps, mais seulement le point léger où +le soulier nous blesse: nous n’apprécions pas l’ensemble prospère de nos +affaires, et nous n’avons de pensées que pour une minutie insignifiante +qui nous chagrine.--Le bien-être et le bonheur sont donc tout négatifs, +la douleur seule est positive. + +Je ne connais rien de plus absurde que la plupart des systèmes +métaphysiques qui expliquent le mal comme quelque chose de négatif; lui +seul au contraire est positif, puisqu’il se fait sentir. Tout bien, tout +bonheur, toute satisfaction sont négatifs, car ils ne font que supprimer +un désir et terminer une peine. + +Ajoutez à cela qu’en général nous trouvons les joies au-dessous de notre +attente, tandis que les douleurs la dépassent de beaucoup. + +Voulez-vous en un clin d’œil vous éclairer sur ce point, et savoir si le +plaisir l’emporte sur la peine, ou si seulement ils se compensent, +comparez l’impression de l’animal qui en dévore un autre, avec +l’impression de celui qui est dévoré. + + * * * * * + +La consolation la plus efficace, dans tout malheur, dans toute +souffrance, c’est de tourner les yeux vers ceux qui sont encore plus +malheureux que nous: ce remède est à la portée de chacun. Mais qu’en +résulte-t-il pour l’ensemble? + +Semblables aux agneaux qui jouent dans la prairie, pendant que, du +regard, le boucher fait son choix au milieu du troupeau, nous ne savons +pas, dans nos jours heureux, quel désastre le destin nous prépare +précisément à cette heure,--maladie, persécution, ruine, mutilation, +cécité, folie, etc. + +Tout ce que nous cherchons à saisir nous résiste; tout a sa volonté +hostile qu’il faut vaincre. Dans la vie des peuples, l’histoire ne nous +montre que guerres et séditions: les années de paix ne semblent que de +courtes pauses, des entr’actes, une fois par hasard. Et de même la vie +de l’homme est un combat perpétuel, non pas seulement contre des maux +abstraits, la misère ou l’ennui; mais contre les autres hommes. Partout +on trouve un adversaire: la vie est une guerre sans trêve, et l’on meurt +les armes à la main. + + * * * * * + +Au tourment de l’existence vient s’ajouter encore la rapidité du temps +qui nous presse, ne nous laisse pas prendre haleine, et se tient +derrière chacun de nous comme un garde-chiourme avec le fouet.--Il +épargne ceux-là seulement qu’il a livrés à l’ennui. + + * * * * * + +Pourtant, de même qu’il faudrait que notre corps éclatât, s’il était +soustrait à la pression de l’atmosphère, de même si le poids de la +misère, de la peine, des revers et des vains efforts était enlevé à la +vie de l’homme, l’excès de son arrogance serait si démesuré, qu’elle le +briserait en éclats ou tout au moins le pousserait à l’insanité la plus +désordonnée et jusqu’à la folie furieuse.--En tout temps, il faut à +chacun une certaine quantité de soucis, ou de douleurs, ou de misère, +comme il faut du lest au navire pour tenir d’aplomb et marcher droit. + +Travail, tourment, peine et misère, tel est sans doute durant la vie +entière le lot de presque tous les hommes. Mais si tous les vœux, à +peine formés, étaient aussitôt exaucés, avec quoi remplirait-on la vie +humaine, à quoi emploierait-on le temps? Placez cette race dans un pays +de cocagne, où tout croîtrait de soi-même, et où les alouettes +voleraient toutes rôties à portée des becs, où chacun trouverait +aussitôt sa bien-aimée et l’obtiendrait sans difficulté,--alors on +verrait les hommes mourir d’ennui, ou se pendre, d’autres se quereller, +s’égorger et s’assassiner et se causer plus de souffrances que la nature +ne leur en impose maintenant.--Ainsi pour une telle race nul autre +théâtre, nulle autre existence ne sauraient convenir. + + * * * * * + +De ce caractère négatif du bien-être et de la jouissance opposé au +caractère positif de la douleur, il résulte que le bonheur d’une +existence donnée ne doit pas être estimé d’après ses joies et ses +jouissances, mais d’après l’absence de peines, seule chose positive. Dès +lors le sort des autres animaux paraît plus supportable que celui de +l’homme. Examinons de plus près l’un et l’autre. + +Sous quelques formes variées que l’homme poursuive le bonheur ou cherche +à éviter le malheur, tout se réduit, en somme, à la jouissance ou à la +souffrance physique. Combien cette base matérielle est étroite: se bien +porter, se nourrir, se protéger contre le froid et les intempéries, et +enfin satisfaire l’instinct des sexes; ou bien, au contraire, être privé +de tout. Par conséquent, la part réelle de l’homme dans le plaisir +physique n’est pas plus grande que celle de l’animal, si ce n’est que +son système nerveux, plus susceptible et plus délicat, agrandit +l’impression de toute jouissance comme aussi de toute douleur. Mais +combien ses émotions surpassent celles de l’animal! A quelle profondeur +et avec quelle violence incomparable son cœur est agité! pour n’obtenir +à la fin que le même résultat: santé, nourriture, abri, etc. + +Cela vient en premier lieu de ce que chez lui tout s’accroît puissamment +par la seule pensée du passé et de l’avenir, d’où naissent des +sentiments nouveaux, soucis, crainte, espérance; ces sentiments agissent +beaucoup plus violemment sur lui que ne le peuvent faire la jouissance +et la souffrance de l’animal, immédiates et présentes. L’animal, en +effet, n’a pas la réflexion, ce condensateur des joies et des peines; +celles-ci ne peuvent donc s’amonceler, comme il arrive pour l’homme, au +moyen du souvenir et de la prévision: chez l’animal la souffrance +présente a beau recommencer indéfiniment, elle reste toujours comme la +première fois une souffrance du moment présent, et ne peut pas +s’accumuler. De là l’insouciance enviable et l’âme placide des bêtes. +Chez l’homme, au contraire, la réflexion et les facultés qui s’y +rattachent, ajoutent à ces mêmes éléments de jouissance et de douleur +que l’homme a de communs avec la bête, un sentiment exalté de son +bonheur ou de son malheur qui peut conduire à des transports soudains, +souvent même à la mort ou bien encore à un suicide désespéré. +Considérées de plus près, les choses se passent comme il suit: ses +besoins qui, à l’origine, ne sont guère plus difficiles à satisfaire que +ceux de l’animal, il les accroît de parti pris dans le but d’augmenter +la jouissance: d’où le luxe, les friandises, le tabac, l’opium, les +boissons spiritueuses, le faste et le reste. Seul aussi il a une autre +source de jouissance, qui naît également de la réflexion, une source de +jouissance et par conséquent de douleur d’où découleront pour lui des +soucis et des embarras sans mesure et sans fin, c’est l’ambition et le +sentiment de l’honneur et de la honte:--autrement dit, en prose +vulgaire, ce qu’il pense de ce que les autres pensent de lui. Tel sera, +sous mille formes souvent bizarres, le but de presque tous ses efforts +qui tendent bien au delà de la jouissance ou de la douleur physiques. Il +a sur l’animal, il est vrai, l’avantage incontesté des plaisirs purement +intellectuels, qui comportent bien des degrés divers, depuis les plus +niais badinages ou la conversation courante jusqu’aux travaux +intellectuels des plus élevés: mais alors comme contre-poids douloureux +apparaît sur la scène l’ennui, l’ennui que l’animal ignore, du moins à +l’état de nature, car les plus intelligents parmi les animaux +domestiques, en soupçonnent déjà les légères atteintes: chez l’homme, +c’est un véritable fléau; en voulez-vous un exemple? Voyez cette légion +de misérables gens qui n’ont jamais eu d’autre pensée que de remplir +leur bourse et jamais leur tête, et pour qui le bien-être devient alors +un châtiment, parce qu’il les livre aux tortures de l’ennui. On les +voit, pour s’y soustraire, galoper de droite et de gauche, se glisser +ici et là, voyager de côtés et d’autres, s’informer avec angoisse des +lieux de plaisir et de réunion d’une ville dès qu’ils y arrivent comme +le nécessiteux des endroits où il trouvera des secours,--et, en effet, +la pauvreté et l’ennui sont les deux pôles de la vie humaine. Enfin il +reste à rappeler que dans les plaisirs de l’amour, l’homme a des choix +très particuliers et très opiniâtres, qui parfois s’élèvent plus ou +moins jusqu’à l’amour passionné. C’est là encore pour lui une source de +longues peines et de courtes joies... + +Pour comble de misère, l’homme sait ce que c’est que la mort; l’animal +ne la fuit que par instinct sans la connaître, et sans la regarder +jamais en face. L’homme a sans cesse devant lui cette perspective. Peu +de bêtes meurent d’une mort naturelle, et la plupart ont juste le temps +de se reproduire, et ensuite elles deviennent la proie d’une autre. +L’homme seul en est arrivé à ce point que, dans son espèce, ce qu’on +appelle la mort naturelle est devenu la règle, malgré quelques +exceptions notables; et pour cette raison, l’avantage reste encore aux +bêtes. Joignez à cela que l’homme atteint aussi rarement que les animaux +les limites naturelles de sa vie, à cause de sa manière de vivre si +contraire à la nature, de ses efforts et de ses passions, et de la +dégénérescence qui en résulte pour la race. + +Les animaux ne demandent qu’à vivre et à respirer; la plante est +absolument satisfaite de sa destinée; l’homme a d’autant moins +d’exigences qu’il est plus stupide. Aussi la vie de l’animal +contient-elle moins de souffrances, mais aussi moins de joies que la vie +humaine. La première raison, c’est que l’animal reste libre de soucis, +de préoccupations et de tous les tourments qui les accompagnent, mais il +est vrai que l’espérance lui manque; il ignore cette anticipation par la +pensée d’un avenir joyeux, cette fantasmagorie pleine d’heureuses +promesses que crée l’imagination, cette source la plus abondante de nos +plus grandes joies et de nos plus grands plaisirs; il est destitué +d’espérance: et cela parce que sa conscience est bornée à ce qui tombe +sous ses sens, c’est-à-dire à l’instant présent. L’animal, c’est le +présent incarné: aussi ne connaît-il qu’un degré de crainte et +d’espérance limité aux objets présents et sensibles; l’horizon de +l’homme embrasse toute la vie, et même la dépasse.--Mais, justement pour +ce motif, les bêtes, comparées à nous, nous apparaissent jusqu’à un +certain point vraiment sages, c’est-à-dire dans une jouissance paisible +du présent que rien ne vient troubler; leur âme si manifestement +paisible, fait souvent honte à notre état d’esprit inquiet et obsédé de +pensées et de soucis. Et puis ces joies futures et espérées ne nous sont +pas données gratuitement. En effet, jouir d’avance par l’attente ou +l’espoir d’une satisfaction que l’on se propose, c’est diminuer d’autant +la jouissance, comme si l’on en avait retranché une partie. L’animal +lui, est affranchi de cette jouissance anticipée et de la diminution qui +en résulte, et jouit ainsi du présent et du réel tout entiers et sans +réduction. De même aussi les maux ne pèsent sur lui que de leur poids +réel et vrai, tandis que pour nous, crainte et prévision, ἡ προσδοκία +τῶν κακῶν, en décuplent souvent la charge. + +C’est cette faculté particulière qu’ont les animaux de se donner tout +entiers à l’impression du moment qui contribue beaucoup à la joie que +nous causent nos bêtes domestiques; elles sont le présent personnifié, +et nous rendent sensibles en quelque sorte les heures légères et +propices, tandis que nos pensées volent souvent au delà et n’y prennent +garde. Mais cette faculté des bêtes d’être plus réjouies que nous ne le +sommes par le seul fait de vivre dans le présent, l’homme égoïste et +sans cœur en abuse et l’exploite souvent de telle sorte qu’il ne leur +accorde rien autre chose que cette existence aride et dénudée: +n’emprisonne-t-il pas dans un étroit espace l’oiseau fait pour parcourir +un hémisphère, où la pauvre bête crie et finit par souhaiter la mort: +_l’uccello nella gabbia canta non di piacere, ma di rabbia_; et son plus +fidèle ami, le chien si intelligent, il le met à la chaîne! Je n’en vois +jamais un à l’attache sans une intime pitié pour lui et une indignation +profonde contre son maître. Je pense avec satisfaction au fait raconté +par le _Times_ il y a quelques années: un lord qui tenait un grand chien +à l’attache, traversant un jour sa cour, fut tenté de caresser la bête. +Sur quoi celui-ci, d’un coup de dent, lui déchira le bras du haut en +bas, et c’était bien fait! Il voulait dire par là: «Tu n’es pas mon +maître, mais mon démon persécuteur, toi qui fais de ma courte existence +un enfer.» Puisse-t-il en arriver autant à quiconque met les chiens à +l’attache. Tenir les oiseaux dans une cage, c’est aussi torturer les +bêtes. Ces êtres si favorisés de la nature, qui traversent comme une +flèche rapide les champs célestes, les emprisonner dans une cage étroite +pour jouir de leurs cris! + + * * * * * + +Ainsi c’est un degré supérieur de connaissance qui rend la vie de +l’homme plus riche en douleurs que celle de l’animal; nous pouvons +rapporter ce fait à une loi plus générale, et arriver à une vue +d’ensemble beaucoup plus large. + +La connaissance est en soi toujours exempte de douleurs. La douleur +n’atteint que la volonté, et consiste dans l’obstacle, l’empêchement, la +contrariété de la volonté; mais c’est une condition indispensable que +cet obstacle soit accompagné de la connaissance. De même, en effet, que +la lumière n’éclaire l’espace que s’il y a des objets pour la réfléchir; +de même que le son a besoin d’être répercuté, et que si le bruit, en +général, est entendu à distance, c’est parce que les ondes vibratoires +de l’air viennent se briser sur des corps durs, si bien qu’il paraît +étonnamment faible sur les sommets isolés des montagnes, et que le chant +produit peu d’effet à l’air libre: ainsi l’obstacle opposé à la volonté, +pour être ressenti comme une douleur, doit être accompagné de la +connaissance, qui est pourtant, en soi, étrangère à toute douleur. + +La douleur physique a pour condition les nerfs et leur relation avec le +cerveau; la lésion d’un membre n’est pas sentie, quand les nerfs qui le +relient au cerveau sont coupés, ou que le cerveau lui-même est paralysé +par le chloroforme. Pour le même motif, dès que la conscience est +éteinte par la mort, nous considérons comme sans douleur tous les +tressaillements qui suivent encore. Quant à la douleur morale, il va de +soi qu’elle a pour condition la connaissance; elle s’accroît avec le +degré de la connaissance, cela se conçoit aisément.--Nous pouvons +exprimer ce rapport par une image: la volonté est comme la corde d’un +instrument; l’obstacle qui la froisse produit la vibration, la +connaissance est le fond sonore, la douleur est le son. + +En conséquence, non seulement le monde inorganique, mais la plante même +est étrangère à toute douleur: quels que soient les obstacles auxquels +la volonté puisse être soumise dans l’un et dans l’autre. Au contraire, +tout animal, même l’infusoire, souffre une douleur; parce que la +connaissance, si incomplète qu’elle soit, est le vrai caractère de +l’animal. A mesure qu’elle s’élève sur l’échelle animale, la douleur +croît en proportion. Elle est encore infiniment faible dans les espèces +inférieures: de là vient par exemple que les insectes coupés en deux et +qui ne sont plus reliés que par un intestin mangent encore. Chez les +animaux supérieurs, la douleur n’approche pas de celle de l’homme, par +suite de l’absence des idées et de la pensée. Mais aussi la faculté de +souffrir ne devait atteindre son degré suprême que dans l’être où, en +vertu de la raison et de ses délibérations réfléchies, existe aussi la +possibilité de nier cette volonté. Sans cela, c’eût été une cruauté sans +motif. + + * * * * * + +Dans la première jeunesse, nous sommes placés devant la destinée qui va +s’ouvrir devant nous, comme les enfants devant un rideau de théâtre, +dans l’attente joyeuse et impatiente des choses qui vont se passer sur +la scène: c’est un bonheur que nous n’en puissions rien savoir d’avance. +Car, aux yeux de celui qui sait ce qui se passera réellement, les +enfants sont d’innocents coupables condamnés non pas à la mort, mais à +la vie, et qui pourtant ne connaissent pas encore le contenu de leur +sentence.--Chacun n’en désire pas moins pour soi un âge avancé, +c’est-à-dire un état que l’on pourrait exprimer ainsi: «Aujourd’hui est +mauvais, et chaque jour sera plus mauvais--jusqu’à ce que le pire +arrive.» + + * * * * * + +Lorsqu’on se représente, autant qu’il est possible de le faire d’une +façon approximative, la somme de misère, de douleur et de souffrances de +toute sorte que le soleil éclaire dans sa course, on accordera qu’il +vaudrait beaucoup mieux que cet astre n’ait pas plus de pouvoir sur la +terre pour faire surgir le phénomène de la vie qu’il n’en a dans la +lune, et qu’il serait préférable que la surface de la terre comme celle +de la lune se trouvât encore à l’état de cristal glacé.-- + +On peut encore considérer notre vie comme un épisode qui trouble +inutilement la béatitude et le repos du néant. Quoi qu’il en soit, +celui-là même pour qui l’existence est à peu près supportable, à mesure +qu’il avance en âge, a une conscience de plus en plus claire qu’elle est +en toutes choses un _disappointment, nay, a cheat_, en d’autres termes +qu’elle a le caractère d’une grande mystification, pour ne pas dire +d’une duperie...-- + +Quiconque a survécu à deux ou trois générations se trouve dans la même +disposition d’esprit que tel spectateur assis dans une baraque de +saltimbanques à la foire, quand il voit les mêmes farces répétées deux +ou trois fois sans interruption: c’est que les choses n’étaient +calculées que pour une représentation et qu’elles ne font plus aucun +effet, l’illusion et la nouveauté une fois évanouies.-- + +Il y aurait de quoi perdre la tête, si l’on observe la prodigalité des +dispositions prises, ces étoiles fixes qui brillent innombrables dans +l’espace infini, et n’ont pas autre chose à faire qu’à éclairer des +mondes, théâtres de la misère et des gémissements, des mondes qui, dans +le cas le plus heureux, ne produisent que l’ennui;--du moins à en juger +d’après l’échantillon qui nous est connu.-- + +Personne n’est vraiment digne d’envie, et combien sont à plaindre.-- + +La vie est un pensum dont il faut s’acquitter laborieusement: et dans ce +sens, le mot _defunctus_ est une belle expression.-- + +Imaginez un instant que l’acte de la génération ne soit ni un besoin ni +une volupté, mais une affaire de réflexion pure et de raison: l’espèce +humaine pourrait-elle bien encore subsister? Chacun n’aurait-il pas eu +plutôt assez pitié de la génération à venir, pour lui épargner le poids +de l’existence, ou du moins n’aurait-il pas hésité à le lui imposer de +sang-froid?-- + +Le monde, mais c’est l’enfer, et les hommes se partagent en âmes +tourmentées et en diables tourmenteurs.-- + +Il me faudra sans doute entendre dire encore que ma philosophie est sans +consolation;--et cela simplement parce que je dis la vérité, tandis que +les gens veulent entendre dire: le Seigneur Dieu a bien fait tout ce +qu’il a fait. Allez à l’église, et laissez les philosophes en repos. Du +moins, n’exigez pas qu’ils ajustent leurs doctrines à votre catéchisme: +c’est ce que font les gueux, les philosophâtres: chez ceux-là vous +pouvez commander des doctrines selon votre bon plaisir. Troubler +l’optimisme obligé des professeurs de philosophie est aussi facile +qu’agréable.-- + +Brahma produit le monde par une sorte de péché ou d’égarement, et reste +lui-même dans le monde pour expier ce péché, jusqu’à ce qu’il se soit +racheté.--Très bien!--Dans le bouddhisme, le monde naît par suite d’un +trouble inexplicable, se produisant après un long repos dans cette +clarté du ciel, dans cette béatitude sereine, appelée _Nirvana_ qui sera +reconquise par la pénitence, c’est comme une sorte de fatalité qu’il +faut entendre au fond en un sens moral, bien que cette explication ait +une analogie et une image exactement correspondante dans la nature par +la formation inexplicable du monde primitif, vaste nébuleuse d’où +sortira un soleil. Mais les erreurs morales rendent même le monde +physique graduellement plus mauvais et toujours plus mauvais, jusqu’à ce +qu’il ait pris sa triste forme actuelle.--C’est parfait!--Pour les Grecs +le monde et les dieux étaient l’ouvrage d’une nécessité +insondable.--Cette explication est supportable, en ce sens qu’elle nous +satisfait provisoirement.--Ormuzd vit en guerre avec Ahriman:--on peut +encore admettre cela.--Mais un Dieu comme ce Jéhovah, qui _animi causâ_, +pour son bon plaisir et _de gaîté de cœur_ produit ce monde de misère et +de lamentations, et qui encore s’en félicite et s’applaudit, avec son +πάντα καλά λίαν[23]. Voilà qui est trop fort! Considérons donc à ce +point de vue la religion des Juifs comme la dernière parmi les doctrines +religieuses des peuples civilisés; ce qui concorde parfaitement avec ce +fait qu’elle est aussi la seule qui n’ait absolument aucune trace +d’immortalité. + + [23] _Voir_ la note [28] à la page 63. + +Quand même la démonstration de Leibnitz serait vraie; quand même on +admettrait que, parmi les mondes possibles, celui-ci est toujours le +meilleur, cette démonstration ne donnerait encore aucune théodicée. Car +le créateur n’a pas seulement créé le monde, mais aussi la possibilité +elle-même: par conséquent, il aurait dû rendre possible un meilleur +monde. + +La misère qui remplit ce monde proteste trop hautement contre +l’hypothèse d’une œuvre parfaite due à un être absolument sage, +absolument bon, et avec cela tout puissant; et d’autre part, +l’imperfection évidente et même la burlesque caricature du plus achevé +des phénomènes de la création, l’homme, sont d’une évidence trop +sensible. Il y a là une dissonance que l’on ne peut résoudre. Au +contraire, douleurs et misères sont autant de preuves à l’appui, quand +nous considérons le monde comme l’ouvrage de notre propre faute, par +conséquent comme une chose qui ne saurait être meilleure. Tandis que, +dans la première hypothèse, la misère du monde devient une accusation +amère contre le créateur et donne matière à des sarcasmes, elle apparaît +dans le second cas, comme une accusation contre notre être et notre +volonté même, bien propre à nous humilier. Car elle nous conduit à cette +pensée profonde que nous sommes venus dans le monde déjà viciés comme +les enfants de pères usés de débauche, et que si notre existence est +tellement misérable, et a pour dénoûment la mort, c’est que nous avons +continuellement cette faute à expier. D’une manière générale rien n’est +plus certain: c’est la lourde faute du monde qui amène les grandes et +innombrables souffrances du monde; et nous entendons cette relation au +sens métaphysique et non physique et empirique. Aussi l’histoire du +péché originel me réconcilie-t-elle avec l’ancien testament, elle est +même à mes yeux la seule vérité métaphysique du livre, bien qu’elle s’y +présente sous le voile de l’allégorie. Car notre existence ne ressemble +à rien tant qu’à la conséquence d’une faute et d’un désir coupable... + +Voulez-vous toujours avoir sous la main une boussole sûre, afin de vous +orienter dans la vie et de l’envisager sans cesse dans son vrai jour, +habituez-vous à considérer ce monde comme un lieu de pénitence, comme +une colonie pénitentiaire, _a penal colony_,--un ἐργαστήριον, ainsi déjà +l’avaient nommé les plus anciens philosophes (_Clem. Alex. Strom._ L. +III, c. 3, p. 399) et parmi les pères de l’Église comme Origène +l’exprimait avec une hardiesse louable. (Augustin. _De civit. Dei_, L. +XI, c. 23).--La sagesse de tous les temps, le brahmanisme, le +bouddhisme, Empédocle et Pythagore confirment cette manière de voir; +Cicéron (_Fragmenta de philosophia_, vol. 12, p. 316, éd. Bip.) rapporte +que les anciens sages dans l’initiation aux mystères enseignaient, _nos +ob aliqua scelera suscepta in vita superiore, pœnarum luendarum causa +natos esse_. Vanini exprime cette idée de la façon la plus énergique, +Vanini qu’on a trouvé plus commode de brûler que de réfuter, quand il +dit: _Tot, tantisque homo repletus miseriis, ut si christianæ religioni +non repugnaret, dicere auderem: si daemones dantur, ipsi, in hominum +corpora transmigrantes, sceleris pœnas luunt_ (_De admirandis naturæ +arcanis_, dial. L, p. 353). Mais même dans le pur christianisme bien +compris, notre existence est considérée comme la suite d’une faute, +d’une chute. Si l’on se familiarise avec cette pensée, on n’attendra de +la vie que ce qu’elle peut donner, et loin de considérer comme quelque +chose d’inattendu, de contraire à la règle ses contradictions, +souffrances, tourments, misères grandes ou petites, on les trouvera tout +à fait dans l’ordre, sachant bien qu’ici bas chacun porte la peine de +son existence, et chacun à sa manière.--Parmi les maux d’un +établissement pénitentiaire, le moindre n’est pas la société qu’on y +rencontre. Ce que vaut la société des hommes, ceux-là qui en +mériteraient une meilleure le sauront sans que j’aie besoin de le dire. +Une belle âme, un génie, peuvent parfois y éprouver les sentiments d’un +noble prisonnier d’État qui est aux galères entouré de vulgaires +scélérats; et comme lui ils cherchent à s’isoler. Mais en général cette +idée sur le monde nous rend capables de voir sans surprise, à plus forte +raison sans indignation, ce qu’on appelle les imperfections, +c’est-à-dire la misérable constitution intellectuelle et morale de la +plupart des hommes que leur physionomie même nous révèle... + +La conviction que le monde, et par suite l’homme sont tels qu’ils ne +devraient pas exister, est de nature à nous remplir d’indulgence les uns +pour les autres; qu’attendre, en effet, d’une telle espèce d’êtres?--Il +me semble parfois que la manière convenable de s’aborder d’homme à +homme, au lieu d’être Monsieur, Sir, etc., pourrait être: «compagnon de +souffrance, _socî malorum_, compagnon de misères, _my fellow-sufferer_.» +Si bizarre que cela paraisse, l’expression est pourtant fondée, elle +jette sur le prochain la lumière la plus vraie, et rappelle à la +nécessité de la tolérance, de la patience, à l’indulgence, à l’amour du +prochain, dont nul ne pourrait se passer, et dont par conséquent chacun +est redevable. + + + + +II + +MISÈRES DE LA VIE. + + +L’Arcadie nous a vus naître, tous tant que nous sommes, comme le dit +Schiller; c’est-à-dire que nous entrons dans le monde, pleins de +prétentions au bonheur et à la jouissance, et que nous nous attachons à +l’espérance insensée de voir ces prétentions réussir. Mais bientôt le +destin paraît, il nous empoigne rudement et il nous apprend que rien ne +nous appartient, mais que tout est à lui, qu’il a un droit incontestable +non seulement sur tout ce que nous possédons et acquérons, sur notre +femme et notre enfant, mais sur nos bras et jambes, sur nos yeux et nos +oreilles, même sur notre nez en plein visage.--(P. I. 434.) + + * * * * * + +Tandis que la première moitié de la vie n’est qu’une infatigable +aspiration vers le bonheur, la seconde moitié, au contraire, est dominée +par un douloureux sentiment de crainte, car alors on finit par se rendre +compte plus ou moins clairement que tout bonheur n’est que chimère, que +la souffrance seule est réelle. Aussi les esprits sensés visent-ils +moins à de vives jouissances qu’à une absence de peines, à un état en +quelque sorte invulnérable.--Dans mes jeunes années, un coup de sonnette +à ma porte me remplissait aussitôt de joie, car je pensais: «Bon! voilà +quelque chose qui arrive.» Plus tard, mûri par la vie, ce même bruit +éveillait un sentiment voisin de l’effroi; je me disais: «Hélas! +qu’arrive-t-il?»--(L. 228.) + + * * * * * + +Rien de fixe dans la vie fugitive: ni douleur infinie, ni joie +éternelle, ni impression permanente, ni enthousiasme durable, ni +résolution élevée qui puisse compter pour la vie! Tout se dissout dans +le torrent des années. Les minutes, les innombrables atomes de petites +choses, fragments de chacune de nos actions, sont les vers rongeurs qui +dévastent tout ce qu’il y a de grand et de hardi... On ne prend rien au +sérieux dans la vie humaine; la poussière n’en vaut pas la peine.--(G. +51.) + + * * * * * + +A considérer la vie sous l’aspect de sa valeur objective, il est au +moins douteux qu’elle soit préférable au néant; et je dirais même que si +l’expérience et la réflexion pouvaient se faire entendre, c’est en +faveur du néant qu’elles élèveraient la voix. Si l’on frappait à la +pierre des tombeaux, pour demander aux morts s’ils veulent ressusciter, +ils secoueraient la tête. Telle est aussi l’opinion de Socrate dans +l’apologie de Platon, et même l’aimable et gai Voltaire ne peut +s’empêcher de dire: «On aime la vie; mais le néant ne laisse pas d’avoir +du bon»; et encore: «Je ne sais pas ce que c’est que la vie éternelle, +mais celle-ci est une mauvaise plaisanterie.»--(W. II. 531.) + + * * * * * + +La vie de chaque homme vue de loin et de haut, dans son ensemble et dans +ses traits les plus saillants, nous présente toujours un spectacle +tragique; mais si on la parcourt dans le détail, elle a le caractère +d’une comédie. Car le train et le tourment du jour, l’incessante +agacerie du moment, les désirs et les craintes de la semaine, les +disgrâces de chaque heure, sous l’action du hasard qui songe toujours à +nous mystifier, ce sont là autant de scènes de comédie. Mais les +souhaits toujours déçus, les vains efforts, les espérances que le sort +foule impitoyablement aux pieds, les funestes erreurs de la vie entière, +avec les souffrances qui s’accumulent et la mort au dernier acte, voilà +l’éternelle tragédie. Il semble que le destin ait voulu ajouter la +dérision au désespoir de notre existence, quand il a rempli notre vie de +toutes les infortunes de la tragédie, sans que nous puissions seulement +soutenir la dignité des personnages tragiques. Loin de là, dans le large +détail de la vie, nous jouons inévitablement le piètre rôle de +comiques.--(L. 75.) + + * * * * * + +Si un Dieu a fait ce monde, je n’aimerais pas à être ce Dieu: la misère +du monde me déchirerait le cœur.--(N. 441.) + + * * * * * + +Imagine-t-on un démon créateur, on serait pourtant en droit de lui crier +en lui montrant sa création: «Comment as-tu osé interrompre le repos +sacré du néant, pour faire surgir une telle masse de malheur et de +tourment?»--(N. 441.) + + * * * * * + +Si l’on mettait devant les yeux de chacun les douleurs et les tourments +épouvantables auxquels sa vie est continuellement exposée, à cet aspect, +il serait saisi d’effroi: et si l’on voulait conduire l’optimiste le +plus endurci à travers les hôpitaux, les lazarets et les chambres de +torture chirurgicales, à travers les prisons, les lieux de supplices, +les écuries d’esclaves, sur les champs de bataille et dans les cours +d’assises, si on lui ouvrait tous les sombres repaires où la misère se +glisse pour fuir les regards d’une curiosité froide, et si enfin on le +laissait regarder dans la tour affamée d’Ugolin,--alors, assurément, lui +aussi finirait par reconnaître de quelle sorte est ce _meilleur des +mondes possibles_[24]. + + [24] «Il n’y a que violence dans l’univers; mais nous sommes gâtés par + la philosophie moderne, qui a dit _tout est bien_, tandis que le mal + a tout souillé, et que dans un sens très vrai _tout est mal_, + puisque rien n’est à sa place.» + + J. DE MAISTRE. + +Où Dante serait-il allé chercher le modèle et le sujet de son enfer +ailleurs que dans notre monde réel? Et pourtant, c’est bel et bien un +enfer qu’il nous a peint. Au contraire, quand il s’est agi de décrire le +ciel et ses joies, il se trouvait en face d’une difficulté +insurmontable, justement parce que notre monde n’offre rien d’analogue. +Au lieu des joies du Paradis, il fut réduit à nous faire part des +instructions que lui donnèrent là ses ancêtres, sa Béatrix et divers +saints. Par où l’on voit assez clairement quelle sorte de monde est le +nôtre.--(L. 189.) + + * * * * * + +Ce monde, champ de carnage où des êtres anxieux et tourmentés ne +subsistent qu’en se dévorant les uns les autres, où toute bête de proie +devient le tombeau vivant de mille autres, et n’entretient sa vie qu’au +prix d’une longue suite de martyres, où la capacité de souffrir croît en +proportion de l’intelligence, et atteint par conséquent dans l’homme son +degré le plus élevé; ce monde, les optimistes ont voulu l’ajuster à leur +système, et nous le démontrer _a priori_ comme le meilleur des mondes +possibles. L’absurdité est criante.--On me dit d’ouvrir les yeux et de +promener mes regards sur la beauté du monde que le soleil éclaire, +d’admirer ses montagnes, ses vallées, ses torrents, ses plantes, ses +animaux, que sais-je encore. Le monde n’est-il donc qu’une lanterne +magique? Certes le spectacle est splendide à voir, mais y jouer son +rôle, c’est autre chose.--Après l’optimiste vient l’homme des causes +finales; celui-là me vante la sage ordonnance qui défend aux planètes de +se heurter du front dans leur course, qui empêche la terre et la mer de +se confondre en une immense bouillie, et les tient proprement séparées, +qui fait que tout ne reste pas figé dans une glace éternelle, ou consumé +par la chaleur, qui, grâce à l’inclinaison de l’écliptique ne permet pas +au printemps d’être éternel et laisse mûrir les fruits, etc. Mais ce ne +sont là que de simples _conditiones sine quibus non_. Car si un monde +doit exister, si ses planètes doivent durer, ne fût-ce qu’un temps égal +à celui que le rayon d’une étoile fixe éloignée met pour arriver jusqu’à +elles, et si elles ne disparaissent pas comme le fils de Lessing +immédiatement après leur naissance, il fallait que les choses ne fussent +pas charpentées assez maladroitement, pour que l’échafaudage fondamental +menaçât déjà de crouler. Arrivons maintenant aux résultats de cette +œuvre si vantée, considérons les acteurs qui se meuvent sur cette scène +si solidement machinée: nous voyons la douleur apparaître en même temps +que la sensibilité, et grandir à mesure que celle-ci devient +intelligente, nous voyons le désir et la souffrance marcher du même pas, +se développer sans limites, jusqu’à ce qu’enfin la vie humaine n’offre +plus qu’un sujet de tragédies ou de comédies. Maintenant, si l’on est +sincère, on sera peu disposé à entonner l’Alleluia des optimistes.--(L. +189.) + + * * * * * + +La vie ne se présente nullement comme un cadeau dont nous n’avons qu’à +jouir, mais bien comme un devoir, une tâche dont il faut s’acquitter à +force de travail; de là, dans les grandes et petites choses, une misère +générale, un labeur sans repos, une concurrence sans trêve, un combat +sans fin, une activité imposée avec une tension extrême de toutes les +forces du corps et de l’esprit. Des millions d’hommes, réunis en +nations, concourent au bien public, chaque individu agissant ainsi dans +l’intérêt de son propre bien; mais des milliers de victimes tombent pour +le salut commun. Tantôt des préjugés insensés, tantôt une politique +subtile excitent les peuples à la guerre; il faut que la sueur et le +sang de la grande foule coulent en abondance pour mener à bonne fin les +fantaisies de quelques-uns, ou expier leurs fautes. En temps de paix, +l’industrie et le commerce prospèrent, les inventions font merveille, +les vaisseaux sillonnent les mers et rapportent des friandises de tous +les coins du monde, les vagues engloutissent des milliers d’hommes. Tout +est en mouvement, les uns méditent, les autres agissent, le tumulte est +indescriptible. + +Mais le dernier but de tant d’efforts, quel est-il? Maintenir pendant un +court espace de temps des êtres éphémères et tourmentés, les maintenir +au cas le plus favorable dans une misère supportable et une absence de +douleur relative que guette aussitôt l’ennui; puis la reproduction de +cette race et le renouvellement de son train habituel.--(L. 68.) + + * * * * * + +Il est véritablement incroyable combien insignifiante et dénuée +d’intérêt, vue du dehors, et combien sourde et obscure, ressentie +intérieurement, s’écoule la vie de la plupart des hommes. Elle n’est que +tourments, aspirations impuissantes, marche chancelante d’un homme qui +rêve à travers les quatre âges de la vie jusqu’à la mort, avec un +cortège de pensées triviales. Les hommes ressemblent à des horloges qui +ont été montées et qui marchent sans savoir pourquoi; et chaque fois +qu’un homme est engendré et mis au monde, l’horloge de la vie humaine +est de nouveau montée pour répéter encore une fois son vieux refrain usé +d’éternelle boîte à musique, phrase par phrase, mesure pour mesure, avec +des variations à peine sensibles. + +Chaque individu, chaque visage humain et chaque vie humaine n’est qu’un +rêve de plus, un rêve éphémère de l’esprit infini de la nature, de la +volonté de vivre persistante et obstinée, ce n’est qu’une image fugitive +de plus qu’elle dessine en se jouant sur sa page infinie de l’espace et +du temps, qu’elle laisse subsister quelques instants d’une brièveté +vertigineuse, et qu’aussitôt elle efface pour faire place à d’autres. +Cependant et c’est là le côté de la vie qui donne à penser et à +réfléchir, il faut que la volonté de vivre, violente et impétueuse, paie +chacune de ces images fugitives, chacune de ces vaines fantaisies au +prix de douleurs profondes et sans nombre, et d’une mort amère longtemps +redoutée et qui vient enfin. Voilà pourquoi l’aspect d’un cadavre nous +rend soudainement sérieux.--(W. I. 379.) + + * * * * * + +La vie de l’homme oscille, comme un pendule, entre la douleur et +l’ennui[25], tels sont en réalité ses deux derniers éléments. Les hommes +ont dû exprimer cela d’une étrange manière; après avoir fait de l’enfer +le séjour de tous les tourments et de toutes les souffrances, qu’est-il +resté pour le ciel? justement l’ennui.--(L. 72.) + + [25] + + . . . . . Amaro e noia + La vita, altro mai nulla. . . . . . + (A se stesso) + Nell’ imo petto, grave, salda, immota + Come colonna adamantina, siede + Noia immortale. + + _Leopardi_ (Al conte Pepoli.) + + (Note du traducteur.) + + + + +III + +RÉSIGNATION.--RENONCEMENT.--ASCÉTISME ET DÉLIVRANCE. + + +Quand le coin du voile de Maïa[26] (l’illusion de la vie individuelle) +s’est soulevé devant les yeux d’un homme, de telle sorte qu’il ne fait +plus de différence égoïste entre sa personne et les autres hommes, et +qu’il prend autant d’intérêt aux souffrances étrangères qu’aux siennes +propres, et qu’il devient par là secourable jusqu’au dévouement, prêt à +se sacrifier lui-même pour le salut des autres,--cet homme arrivé au +point de se reconnaître lui-même dans tous les êtres, considère comme +siennes les souffrances infinies de tout ce qui vit, et doit ainsi +s’approprier la douleur du monde. Aucune détresse ne lui est étrangère. +Tous les tourments qu’il voit et peut si rarement adoucir, tous les +tourments dont il entend parler, ceux mêmes qu’il lui est possible de +concevoir frappent son esprit comme s’il en était lui-même la victime. + + [26] Maïa--l’illusion.--Schopenhauer entend par là cette connaissance, + bornée à l’espace et au temps qui empêche l’individu de reconnaître + sa propre essence dans les individus étrangers. (Note de M. + Frauenstædt.) + + MAÏA, déesse hindoue, épouse de Brahma, mère des illusions ou + l’illusion personnifiée. + +Insensible aux alternatives de biens et de maux qui se succèdent dans sa +destinée, affranchi de tout égoïsme, il pénètre les voiles de l’illusion +individuelle; tout ce qui vit, tout ce qui souffre est également près de +son cœur. Il conçoit l’ensemble des choses, leur essence, leur éternel +écoulement, les vains efforts, les luttes intérieures et les souffrances +sans fin; il voit, de quelque côté qu’il tourne ses regards, l’homme qui +souffre, l’animal qui souffre, et un monde qui s’évanouit éternellement. +Il s’unit désormais aux douleurs du monde aussi étroitement que +l’égoïste à sa propre personne. Comment pourrait-il, avec une telle +connaissance du monde, affirmer par les désirs incessants sa volonté de +vivre, se rattacher toujours de plus en plus à la vie, et l’étreindre +toujours plus étroitement? L’homme séduit par l’illusion de la vie +individuelle, esclave de l’égoïsme, ne voit des choses que ce qui le +touche personnellement, et y puise des motifs sans cesse renouvelés de +désirer et de vouloir; au contraire, celui qui pénètre l’essence des +choses en soi, qui domine l’ensemble, arrive au repos de tout désir et +de tout vouloir. Désormais la volonté se détourne de la vie; elle +repousse avec effroi les jouissances qui la perpétuent. L’homme arrive +alors à l’état du renoncement volontaire, de la résignation, de la +tranquillité vraie, et de l’absence absolue de volonté.--(L. 177.) + + * * * * * + +L’esprit intime et le sens de la véritable et pure vie du cloître, et de +l’ascétisme en général, c’est que l’on se sent digne et capable d’une +existence meilleure que la nôtre, et que l’on veut fortifier et +maintenir cette conviction par le mépris de toutes les vaines +jouissances de ce monde. On attend avec calme et assurance la fin de +cette vie, privée de ses appâts trompeurs, pour saluer un jour l’heure +de la mort comme celle de la délivrance.--(L. 178.) + + * * * * * + +Tandis que le méchant livré par la violence de sa volonté et de ses +désirs à des tourments intérieurs continus et dévorants, est réduit, +quand la source de toutes les jouissances vient à tarir, à étancher la +soif brûlante de ses désirs par le spectacle des malheurs d’autrui; +l’homme, au contraire, qui est pénétré de cette idée du renoncement +absolu, quel que soit son dénuement, quelque privé qu’il soit +extérieurement de toute joie, et de tout bien, goûte cependant une +pleine allégresse et jouit d’un repos vraiment céleste. Pour lui, plus +d’empressement inquiet, plus de joie éclatante, cette joie précédée et +suivie de tant de peines, condition inévitable de l’existence pour +l’homme qui a le goût de la vie: ce qu’il ressent, c’est une paix +inébranlable, un profond repos, une intime sérénité, un état que nous ne +pouvons voir ou imaginer sans y aspirer avec ardeur parce qu’il nous +semble le seul juste, infiniment supérieur à tout autre, un état vers +lequel nous invitent et nous appellent ce qu’il y a de meilleur en nous, +et cette voix intérieure qui nous crie: _sapere aude_. Nous sentons bien +alors que tout désir accompli, tout bonheur arraché à la misère du +monde, sont comme l’aumône qui soutient le mendiant aujourd’hui, pour +que demain il meure encore de faim; la résignation, au contraire est +comme une terre reçue en héritage, qui met pour toujours l’heureux +possesseur à l’abri du souci.--(L. 179.) + + * * * * * + +Peu d’hommes, par la seule connaissance réfléchie des choses, +parviennent à pénétrer l’illusion du _principium individuationis_, peu +d’hommes remplis d’une parfaite bonté d’âme, de l’universelle charité, +en viennent enfin à reconnaître toutes les douleurs du monde comme les +leurs propres, pour aboutir à la négation de la volonté. Chez celui-là +même qui s’approche le plus de ce degré supérieur, les aises +personnelles, le charme flatteur de l’instant, l’attrait de l’espérance, +les désirs sans cesse renaissants sont un éternel obstacle au +renoncement, une éternelle amorce pour la volonté; de là vient qu’on a +personnifié dans les démons la multitude des séductions qui nous tentent +et nous sollicitent. + +Aussi faut-il que notre volonté soit brisée par une immense souffrance, +avant qu’elle n’arrive au renoncement d’elle-même. Lorsqu’il a parcouru +tous les degrés de l’angoisse croissante, après une suprême résistance, +et qu’il touche à l’abîme du désespoir, l’homme rentre subitement en +lui-même, il se connaît, il connaît le monde, son âme alors se +transforme, s’élève au-dessus d’elle-même et de toute souffrance, et +purifié, sanctifié en quelque sorte dans un repos, une félicité +inébranlables, une élévation inaccessible, il renonce à tous les objets +de ses désirs passionnés, et reçoit la mort avec joie. Comme un pâle +éclair, la négation de la volonté de vivre, c’est-à-dire la délivrance, +jaillit subitement de la flamme purifiante de la douleur. + +Les criminels eux-mêmes peuvent être ainsi épurés par une grande +douleur; ils sont tout autres. Leurs crimes passés n’oppressent plus +leur conscience; pourtant ils sont prêts à les expier par la mort et +voient volontiers s’éteindre avec eux ce phénomène passager de la +volonté, qui leur est maintenant étranger et comme un objet d’horreur. +Dans le touchant épisode de Gretchen, Gœthe nous a donné une +incomparable et éclatante peinture de cette négation de la volonté +causée par une grande infortune et par le désespoir. C’est un modèle +accompli de cette seconde manière d’arriver au renoncement, à la +négation de la volonté, non par la pure connaissance des douleurs de +tout un monde auxquelles on s’identifie volontairement, mais par une +douleur écrasante dont on a soi-même été accablé.--(L. 183.) + + * * * * * + +Si l’on se représente combien la misère et les souffrances sont la +plupart du temps nécessaires pour notre délivrance, on reconnaîtra que +nous devrions moins envier le bonheur des autres que leur malheur. C’est +pour cette raison que le stoïcisme qui brave le destin est pour l’âme, +il est vrai, une épaisse cuirasse contre les douleurs de la vie et aide +à mieux supporter le présent; mais il est opposé au véritable salut, car +il endurcit le cœur. Et comment le stoïcien pourrait-il être rendu +meilleur par la souffrance, lorsque, sous son écorce de pierre, il y est +insensible?--Jusqu’à un certain degré, ce stoïcisme n’est pas très rare. +C’est souvent une pure affectation, une façon de faire à mauvais jeu +bonne mine: et lorsqu’il est réel, il provient la plupart du temps de +l’insensibilité pure, du manque d’énergie, de vivacité, de sentiment et +d’imagination, nécessaires pour ressentir une grande douleur. Le flegme +et la lourdeur des Allemands sont surtout favorables à cette sorte de +stoïcisme.--(L. 185.) + + * * * * * + +Quiconque se tue veut la vie, il ne se plaint que des conditions sous +lesquelles elle s’offre à lui. Ce n’est donc pas à la volonté de vivre +qu’il renonce, mais uniquement à la vie, dont il détruit en sa personne +un des phénomènes passagers... C’est justement parce qu’il ne peut +cesser de vouloir qu’il cesse de vivre, et c’est en supprimant en lui le +phénomène de la vie qu’il affirme son désir de vivre. Car c’était +justement la douleur à laquelle il se soustrait qui aurait pu, comme +mortification de la volonté, le conduire au renoncement et à la +délivrance. Il en est de celui qui se tue comme d’un malade qui, n’ayant +pas le courage de laisser achever une opération douloureuse mais +salutaire, préférerait garder sa maladie. La souffrance supportée avec +courage lui permettrait de supprimer la volonté; mais il se soustrait à +la souffrance, en détruisant dans son corps cette manifestation de la +volonté, de telle sorte que celle-ci subsiste sans obstacles.--(L. 186.) + + * * * * * + +L’optimisme n’est au fond qu’une forme de louanges que la volonté de +vivre, unique et première cause du monde, se décerne sans raison à +elle-même, lorsqu’elle se mire avec complaisance dans son œuvre: ce +n’est pas seulement une doctrine fausse, c’est une doctrine corruptrice. +Car elle nous représente la vie comme un état désirable, et comme but de +la vie le bonheur de l’homme. Dès lors chacun s’imagine qu’il possède +les droits les plus justifiés au bonheur et à la jouissance; si ces +biens, comme cela n’est que trop fréquent, ne lui échoient pas en +partage, il se croit victime d’une injustice, n’a-t-il pas manqué le but +de sa vie?--tandis qu’il est bien plus juste de considérer le travail, +la privation, la misère et la souffrance couronnée par la mort comme le +but de notre vie (ainsi font le brahmanisme, le bouddhisme et aussi le +véritable christianisme) parce que tous ces maux conduisent à la +négation de la volonté de vivre. Dans le Nouveau Testament, le monde est +représenté comme une vallée de larmes, la vie comme un moyen de +purifier l’âme, et un instrument de martyre est le symbole du +christianisme[27].--(L. 190.) + + [27] «De nos jours, dit ailleurs Schopenhauer, le christianisme a + oublié sa vraie signification, pour dégénérer en un plat optimisme.» + W. I. 480. + + * * * * * + +Quiétisme, c’est-à-dire renoncement à tout désir, ascétisme, +c’est-à-dire immolation réfléchie de la volonté égoïste, et mysticisme, +c’est-à-dire conscience de l’identité de son être avec l’ensemble des +choses et le principe de l’univers--trois dispositions de l’âme qui se +tiennent étroitement; quiconque fait profession de l’une, est attiré +vers l’autre en quelque sorte malgré lui.--Rien de plus surprenant que +de voir l’accord de tous ceux qui nous ont prêché ces doctrines, à +travers l’extrême variété des temps, des pays et des religions, et rien +de plus curieux que la sécurité inébranlable comme le roc, la certitude +intérieure, avec lesquelles ils nous présentent le résultat de leur +expérience intime.--(L. 187.) + + * * * * * + +En vérité ce n’est pas le judaïsme avec son πάντα καλά λίαν[28] mais le +brahmanisme et le bouddhisme qui par l’esprit et la tendance morale se +rapprochent du christianisme. Mais l’esprit et la tendance morale sont +ce qu’il y a d’essentiel dans une religion, et non pas les mythes dans +lesquels elle les enveloppe. + + [28] I. Moïse, 1, 31. + + «Dieu vit toutes les choses qu’il avait faites, _et elles étaient + très bonnes_.» Schopenhauer est l’ennemi personnel de Jehovah, qui, + selon la Bible, ayant créé le monde, le triste monde, se vante de + son œuvre comme d’une belle et bonne chose. Cet optimisme du Dieu + des Juifs irrite et exaspère notre philosophe pessimiste. + +Ce πάντα καλά λίαν de l’Ancien Testament est vraiment étranger au pur +christianisme: car tout le long du Nouveau Testament il est question du +monde comme d’une chose à laquelle on n’appartient pas, que l’on n’aime +pas, d’une chose qui est sous l’empire du diable. Cela s’accorde avec +l’esprit d’ascétisme, de renoncement et de victoire sur le monde, cet +esprit, qui, joint à l’amour du prochain et au pardon des injures, +marque le trait fondamental et l’étroite affinité qui unissent le +christianisme, le brahmanisme et le bouddhisme. C’est dans le +christianisme surtout qu’il est nécessaire d’aller au fond des choses et +de pénétrer au-delà de l’écorce.--(L. 193.) + +Le protestantisme en éliminant l’ascétisme et le célibat qui en est le +point capital, a atteint par là même l’essence du christianisme, et peut +à ce point de vue être considéré comme une apostasie. On l’a bien vu de +nos jours quand le protestantisme a peu à peu dégénéré en un plat +rationalisme, espèce de pélagianisme moderne, qui vient se résumer dans +la doctrine d’un bon père, créant le monde afin qu’on s’y amuse bien (en +quoi il aurait joliment échoué); et ce bon père, sous certaines +conditions, s’engage à procurer aussi plus tard à ses fidèles serviteurs +un monde beaucoup plus beau dont le seul inconvénient est d’avoir une +aussi funeste entrée. Cela peut être assurément une bonne religion pour +des pasteurs protestants confortables, mariés et éclairés: mais ce n’est +pas là du christianisme. Le christianisme est la doctrine qui affirme +que l’homme est profondément coupable par le seul fait de sa naissance, +et il enseigne en même temps que le cœur doit aspirer à la délivrance +qui ne peut être obtenue qu’au prix des sacrifices les plus pénibles par +le renoncement, l’anéantissement de soi-même, par conséquent par une +transformation totale de la nature humaine.--(L. 193.) + + * * * * * + +Il semble que la fin de toute activité vitale soit un merveilleux +allégement pour la force qui l’entretient: c’est là ce qui explique +peut-être cette expression de douce sérénité répandue sur le visage de +la plupart des morts. Il se peut que l’instant de la mort soit semblable +au réveil, après un sommeil lourd et troublé de cauchemars.--(W. II, +536.) + + * * * * * + +Chacun sent qu’il est autre chose qu’un néant, qu’un autre néant a un +jour engendré. De là naît pour lui l’assurance que la mort peut bien +mettre fin à sa vie, mais non à son existence[29].--(L. 84.) + + [29] Schopenhauer n’entend pas l’immortalité au sens d’une permanence + de la conscience personnelle après la mort.--Ce qui est immortel, + c’est la force, la volonté de vivre, qui est au fond de toutes + choses, l’unique et premier principe. L’individu n’en est que la + manifestation éphémère dans l’espace et dans le temps. + + * * * * * + +Mon imagination (surtout si j’entends de la musique) joue souvent avec +cette pensée que la vie de tous les hommes et ma propre vie ne sont que +des songes d’un esprit éternel, bons et mauvais songes, dont chaque mort +est un réveil.--(M. 732.) + + * * * * * + +Nous avons été éveillés et nous le serons de nouveau; la vie est une +nuit que remplit un long rêve, souvent un cauchemar.--(M. 732.) + + * * * * * + +Dans la vieillesse les passions et les désirs s’éteignent les uns après +les autres, à mesure que les objets de ces passions deviennent +indifférents; la sensibilité s’émousse, la force de l’imagination +devient toujours plus faible, les images pâlissent, les impressions +n’adhèrent plus, elles passent sans laisser de traces, les jours roulent +toujours plus rapides, les événements perdent leur importance, tout se +décolore. L’homme accablé de jours se promène en chancelant ou se repose +dans un coin, n’étant plus qu’une ombre, un fantôme de son être passé. +La mort vient, que lui reste-t-il encore à détruire? Un jour +l’assoupissement se change en dernier sommeil et ses rêves... ils +inquiétaient déjà Hamlet dans le célèbre monologue. Je crois que dès +maintenant nous rêvons.--(W. II, 536.) + + * * * * * + +Nous savons que les instants où la contemplation des œuvres d’art nous +délivre des désirs avides, comme si nous surnagions au-dessus de la +lourde atmosphère de la terre, sont en même temps les plus heureux que +nous connaissions. Par là nous pouvons nous figurer quelle félicité doit +ressentir l’homme dont la volonté est apaisée, non pas pour quelques +instants comme dans la jouissance du beau, mais pour toujours et +s’éteint même tout à fait, si bien qu’il ne reste que la dernière +étincelle aux lueurs vacillantes, qui soutient le corps et s’éteindra +avec lui. Lorsque cet homme, après maints rudes combats contre sa propre +nature, a fini par triompher tout à fait, il n’existe qu’à l’état d’être +purement intellectuel, comme un miroir du monde que rien ne trouble. +Désormais rien ne saurait lui causer de l’angoisse, rien ne saurait +l’agiter: car les mille liens du vouloir qui nous tiennent enchaînés au +monde et nous tiraillent en tous sens avec des douleurs continues sous +forme de désir, crainte, envie, colère, ces mille liens il les a brisés. +Il jette un regard en arrière, tranquille et souriant sur les images +illusoires de ce monde qui ont pu un jour agiter et torturer son cœur; +devant elles il est maintenant aussi indifférent que devant les échecs, +après une partie terminée ou devant des masques de carnaval qu’on a +dépouillés au matin et dont les figures ont pu nous agacer et nous +émouvoir dans la nuit du mardi gras. La vie et ses formes flottent +désormais devant ses yeux comme une apparition passagère, comme un léger +songe matinal pour l’homme à moitié éveillé, un songe que la vérité +transperce déjà de ses rayons et qui ne peut plus nous abuser; et ainsi +qu’un rêve la vie s’évanouit aussi à la fin, sans transition +brusque.--(L. 182.) + + * * * * * + +Si l’on a considéré la perversité humaine et que l’on soit prêt à s’en +indigner, il faut aussitôt jeter ses regards sur la détresse de +l’existence humaine, et réciproquement si la misère vous effraie, +considérez la perversité: alors on trouvera que l’une et l’autre se font +équilibre; et l’on reconnaîtra la justice éternelle, on verra que le +monde lui-même est le jugement du monde[30].--(L. 195.) + + [30] Traduction du vers célèbre de Schiller. + + * * * * * + +Une pitié sans bornes pour tous les êtres vivants, c’est le gage le plus +ferme et le plus sûr de la conduite morale, et cela n’exige aucune +casuistique. On peut être assuré que celui qui en est rempli ne blessera +personne, n’empiétera sur les droits de personne, ne fera de mal à +personne; tout au contraire, il sera indulgent pour chacun, pardonnera à +chacun, sera secourable à tous dans la mesure de ses forces, et toutes +ses actions porteront l’empreinte de la justice et de l’amour des +hommes. Au contraire, qu’on essaye une fois de dire: «Cet homme est +vertueux, mais il ne connaît aucune pitié», ou bien: «C’est un homme +injuste et méchant pourtant il est très compatissant», alors la +contradiction devient sensible.--Tout le monde n’a pas les mêmes goûts; +mais je ne connais pas de plus belle prière, que celle par laquelle se +terminent les vieilles pièces du théâtre hindou (comme autrefois les +pièces anglaises se terminaient par ces mots: «pour le roi»). Voici quel +en est le sens: «Puissent tous les êtres vivants rester libres de +douleurs.»--(L. 166.) + + + + +II + +L’AMOUR, LES FEMMES ET LE MARIAGE + + «La nature ne songe qu’au maintien de l’espèce; et, pour la + perpétuer, elle n’a que faire de notre sottise. Qu’étant ivre, + je m’adresse à une servante de cabaret ou à une fille, le but de + la nature peut être aussi bien rempli que si j’eusse obtenu + Clarisse après deux ans de soins; au lieu que ma raison me + sauverait de la servante, de la fille et de Clarisse même + peut-être. A ne consulter que la raison, quel est l’homme qui + voudrait être père et se préparer tant de soucis pour un long + avenir? Quelle femme, pour une épilepsie de quelques minutes, se + donnerait une maladie d’une année entière? La nature, en nous + dérobant à notre raison, assure mieux son empire: et voilà + pourquoi elle a mis de niveau sur ce point Zénobie et sa fille + de basse-cour, Marc-Aurèle et son palefrenier.» + + CHAMFORT. + + + + +I + +MÉTAPHYSIQUE DE L’AMOUR[31]. + + [31] W. II, p. 607. + + O vous sages, à la science haute et profonde, qui avez médité et + qui savez où, quand et comment tout s’unit dans la nature, + pourquoi tous ces amours, ces baisers; vous, sages sublimes, + dites-le moi! Mettez à la torture votre esprit subtil et + dites-moi où, quand et comment, il m’arriva d’aimer, pourquoi il + m’arriva d’aimer? + + BÜRGER. + + +On est généralement habitué à voir les poètes occupés à peindre l’amour. +La peinture de l’amour est le sujet principal de toutes les œuvres +dramatiques, tragiques ou comiques, romantiques ou classiques, dans les +Indes aussi bien qu’en Europe: il est aussi de tous les sujets le plus +fécond pour la poésie lyrique comme pour la poésie épique; sans parler +des innombrables quantités de romans, qui, depuis des siècles, se +produisent chaque année dans tous les pays civilisés d’Europe aussi +réguliers que les fruits des saisons. Tous ces ouvrages ne sont au fond +que des descriptions variées et plus ou moins développées de cette +passion. Les peintures les plus parfaites, Roméo et Juliette, la +nouvelle Héloïse, Werther, ont acquis une gloire immortelle. Dire avec +La Rochefoucauld qu’il en est de l’amour passionné comme des spectres +dont tout le monde parle, mais que personne n’a vus; ou bien contester +avec Lichtenberg, dans son Essai, «sur la puissance de l’amour» la +réalité de cette passion et nier qu’elle soit conforme à la nature; +c’est là une grande erreur. Car il est impossible de concevoir comme un +sentiment étranger ou contraire à la nature humaine, comme une pure +fantaisie en l’air ce que le génie des poètes ne se lasse pas de +peindre, ni l’humanité d’accueillir avec une sympathie inébranlable; +puisque sans vérité, il n’y a point d’art achevé. + + _Rien n’est beau que le vrai; le vrai seul est aimable._ + +BOILEAU. + +D’ailleurs l’expérience générale, bien qu’elle ne se renouvelle pas tous +les jours, prouve qu’une inclination vive et encore gouvernable peut, +sous l’empire de certaines circonstances, grandir et surpasser par sa +violence toutes les autres passions, écarter toutes les considérations, +surmonter tous les obstacles avec une force et une persévérance +incroyables, au point que l’on risque sans hésiter sa vie pour +satisfaire son désir, et même que l’on en fait bon marché si ce désir +est sans espoir. Ce n’est pas seulement dans les romans qu’il y a des +Werther et des Jacopo Ortis: chaque année, l’Europe en pourrait signaler +au moins une demi-douzaine: _Sed ignotis perierunt mortibus illi_; ils +meurent inconnus, et leurs souffrances n’ont d’autre chroniqueur que +l’employé qui enregistre les décès, d’autres annales que les faits +divers des journaux. Les personnes qui lisent les feuilles françaises et +anglaises attesteront l’exactitude de ce que j’avance. Mais plus grand +encore est le nombre de ceux que cette passion conduit à l’hôpital des +fous. Enfin l’on constate chaque année divers cas de double suicide, +lorsque deux amants désespérés tombent victimes des circonstances +extérieures qui les séparent; pour moi, je n’ai jamais compris comment +deux êtres qui s’aiment, et croient trouver dans cet amour la félicité +suprême, ne préfèrent pas rompre violemment avec toutes les conventions +sociales et subir toute espèce de honte, plutôt que d’abandonner la vie +en renonçant à un bonheur au delà duquel ils n’imaginent rien.--Quant +aux degrés inférieurs, aux légères atteintes de cette passion, chacun +les a chaque jour sous les yeux et, pour peu qu’il soit jeune, la +plupart du temps aussi dans le cœur. + +Il n’est donc pas permis de douter de la réalité de l’amour ni de son +importance. Au lieu de s’étonner qu’un philosophe cherche à s’emparer +lui aussi de cette question, thème éternel pour tous les poètes, l’on +devrait plutôt être surpris qu’une affaire qui joue dans la vie humaine +un rôle si important ait été, jusqu’à présent, négligée par les +philosophes, et soit là devant nous comme une matière neuve. De tous les +philosophes, c’est encore Platon qui s’est le plus occupé de l’amour, +surtout dans le Banquet et dans le Phèdre. Ce qu’il a dit sur ce sujet +rentre dans le domaine des mythes, fables et jeux d’esprit, et concerne +surtout l’amour grec. Le peu qu’en dit Rousseau dans le _Discours sur +l’inégalité_, est faux et insuffisant; Kant dans la 3e partie du _Traité +sur le sentiment du beau et du sublime_, aborde un tel sujet d’une façon +trop superficielle et parfois inexacte comme quelqu’un qui ne s’y entend +guère. Platner, dans son anthrophologie ne nous offre que des idées +médiocres et plates. La définition de Spinoza mérite d’être citée à +cause de son extrême naïveté: _Amor est titillatio, concomitante idea +causae externae_ (_Eth. IV, prop. 44, dem._) Je n’ai donc ni à me servir +de mes prédécesseurs, ni à les réfuter. Ce n’est pas par les livres, +c’est par l’observation de la vie extérieure que ce sujet s’est imposé à +moi, et a pris place de lui-même dans l’ensemble de mes considérations +sur le monde.--Je n’attends ni approbation ni éloge des amoureux qui +cherchent naturellement à exprimer par les images les plus sublimes et +les plus éthérées l’intensité de leurs sentiments: à ceux-là, mon point +de vue paraîtra trop physique, trop matériel, tout métaphysique et +transcendant qu’il soit au fond. Puissent-ils se rendre compte avant de +me juger que l’objet de leur amour qu’ils exaltent aujourd’hui dans des +madrigaux et des sonnets, aurait à peine obtenu d’eux un regard, s’il +était né dix-huit ans plus tôt. + +Car toute inclination tendre, quelques airs éthérés qu’elle affecte, a +toutes ses racines dans l’instinct naturel des sexes; et même elle n’est +pas autre chose que cet instinct spécialisé, déterminé, et même tout à +fait individualisé. Ceci posé, si l’on observe le rôle important que +joue l’amour à tous ses degrés et dans toutes ses nuances non seulement +dans les comédies et dans les romans, mais aussi dans le monde réel, où +il est, avec l’amour de la vie, le plus puissant et le plus actif de +tous les ressorts, si l’on songe qu’il occupe continuellement les forces +de la plus jeune partie de l’humanité, qu’il est le dernier but de +presque tout effort humain, qu’il a une influence perturbatrice sur les +affaires les plus importantes, qu’il interrompt à toute heure les +occupations les plus sérieuses, que parfois il met pour un temps les +plus grands esprits à l’envers, qu’il ne se fait pas scrupule +d’intervenir, pour les troubler, avec ses vétilles, dans les +négociations diplomatiques et les travaux des savants, qu’il s’entend +même à glisser ses billets doux et ses petites mèches de cheveux jusque +dans les portefeuilles des ministres et les manuscrits des philosophes, +ce qui ne l’empêche pas d’être chaque jour le promoteur des plus +mauvaises affaires et des plus embrouillées, qu’il rompt les relations +les plus précieuses, brise les liens les plus solides, qu’il prend pour +victimes tantôt la vie ou la santé, tantôt la richesse, le rang et le +bonheur, qu’il fait de l’honnête homme un homme sans honneur, du fidèle +un traître, qu’il semble être ainsi comme un démon malfaisant qui +s’efforce de tout bouleverser, tout embrouiller, tout détruire;--on est +alors prêt à s’écrier: Pourquoi tant de bruit? pourquoi ces efforts, ces +emportements, ces anxiétés et cette misère? Il ne s’agit pourtant que +d’une chose bien simple, il s’agit seulement que chaque Jeannot trouve +sa Jeannette[32]. Pourquoi une telle bagatelle devrait-elle jouer un +rôle si important et mettre sans cesse le trouble et le désarroi dans la +vie bien réglée des hommes?--Mais, pour le penseur sérieux, l’esprit de +la vérité dévoile peu à peu cette réponse: il ne s’agit point d’une +vétille; loin de là, l’importance de l’affaire est égale au sérieux et à +l’emportement de la poursuite. Le but définitif de toute amoureuse +entreprise, qu’elle tourne au tragique ou au comique, est réellement ce +qu’il y a de plus important dans les divers buts de la vie humaine, et +mérite le sérieux profond avec lequel chacun la poursuit. En effet, ce +qui est en question, ce n’est rien moins que _la combinaison de la +génération prochaine_. Les _dramatis personæ_, les acteurs qui entreront +en scène, quand nous en sortirons, se trouveront ainsi déterminés dans +leur existence et dans leur nature par cette passion si frivole. De même +que l’être, l’_Existentia_ de ces personnes futures a pour condition +absolue l’instinct de l’amour en général; la nature propre de leur +caractère, leur _Essentia_, dépend absolument du choix individuel de +l’amour des sexes et se trouve ainsi à tous égards irrévocablement +fixée. Voilà la clef du problème: elle nous sera mieux connue quand nous +aurons parcouru tous les degrés de l’amour depuis l’inclination la plus +fugitive, jusqu’à la passion la plus violente: nous reconnaîtrons alors +que sa diversité naît du degré de l’individualisation dans le choix. + + [32] Je ne pouvais employer ici le terme propre, libre au lecteur de + traduire cette phrase dans la langue d’Aristophane. (_Note de + Schopenhauer._) + +Toutes les passions amoureuses de la génération présente ne sont donc +pour l’humanité entière que la sérieuse _meditatio compositionis +generationis futuræ, e quâ iterum pendent innumeræ generationes_. Il ne +s’agit plus, en effet, comme dans les autres passions humaines, d’un +malheur ou d’un avantage individuel, mais de l’existence et de la +constitution spéciale de l’humanité future: la volonté individuelle +atteint, dans ce cas, sa plus haute puissance, se transforme en volonté +de l’espèce.--C’est sur ce grand intérêt que repose le pathétique et le +sublime de l’amour, ses transports, ses douleurs infinies que les poètes +depuis des milliers de siècles ne se lassent point de représenter dans +des exemples sans nombre. Quel autre sujet l’emporterait en intérêt sur +celui qui touche au bien ou au mal de l’espèce? car l’individu est à +l’espèce ce que la surface des corps est aux corps eux-mêmes. C’est ce +qui fait qu’il est si difficile de donner de l’intérêt à un drame sans y +mêler une intrigue d’amour; et pourtant, malgré l’usage journalier qu’on +en fait, le sujet n’est jamais épuisé. + +Quand l’instinct des sexes se manifeste dans la conscience individuelle +d’une manière vague et générale, et sans détermination précise, c’est la +volonté de vivre absolue, en dehors de tout phénomène, qui se fait jour. +Lorsque dans un être conscient l’instinct de l’amour se spécialise sur +un individu déterminé, ce n’est au fond que cette même volonté qui +aspire à vivre dans un être nouveau et distinct, exactement déterminé. +Et dans ce cas l’instinct de l’amour tout subjectif fait illusion à la +conscience, et sait très bien se couvrir du masque d’une admiration +objective. Car la nature a besoin de ce stratagème pour atteindre ses +buts. Si désintéressée et idéale que puisse paraître l’admiration pour +une personne aimée, le but final est en réalité la création d’un être +nouveau déterminé dans sa nature: ce qui le prouve, c’est que l’amour ne +se contente pas d’un sentiment réciproque, mais qu’il exige la +possession même, l’essentiel, c’est-à-dire la jouissance physique. La +certitude d’être aimé ne saurait consoler de la privation de celle qu’on +aime; et dans un cas pareil plus d’un amant s’est brûlé la cervelle. Il +arrive au contraire que, ne pouvant être payés de retour, des gens très +épris se contentent de la possession c’est-à-dire de la jouissance +physique. C’est le cas de tous les mariages forcés, des amours vénales +ou de celles obtenues par violence. Qu’un certain enfant soit engendré, +c’est là le but unique, véritable, de tout roman d’amour, bien que les +amoureux ne s’en doutent guère: l’intrigue qui conduit au dénoûment est +chose accessoire.--Les âmes nobles, sentimentales, tendrement éprises, +auront beau protester ici contre l’âpre réalisme de ma doctrine; leurs +protestations n’ont pas de raison d’être. La constitution et le +caractère précis et déterminé de la génération future, n’est-ce pas là +un but infiniment plus élevé, infiniment plus noble que leurs sentiments +impossibles et leurs chimères idéales? Eh quoi! parmi toutes les fins +que se propose la vie humaine, peut-il y en avoir une plus considérable? +Celle-là seule explique les profondes ardeurs de l’amour[33], la gravité +du rôle qu’il joue, l’importance qu’il communique aux plus légers +incidents. Il ne faut pas perdre de vue ce but réel, si l’on veut +s’expliquer tant de manœuvres, de détours, d’efforts, et ces tourments +infinis pour obtenir l’être aimé, lorsque, au premier abord, ils +semblent si disproportionnés. Car c’est la génération à venir dans sa +détermination absolument individuelle, qui se pousse vers l’existence à +travers ces peines et ces efforts. + + [33] + + Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure + Déchaînés dans vos flancs comme d’ardents essaims, + Ces transports, c’est déjà l’humanité future + Qui s’agite en vos seins. + + Mme ACKERMANN. (_L’amour et la mort._) + +Oui c’est elle-même qui déjà s’agite dans le choix circonspect, +déterminé, opiniâtre, cherchant à satisfaire cet instinct qui s’appelle +l’amour; c’est déjà la volonté de vivre de l’individu nouveau, que les +amants peuvent et désirent engendrer; que dis-je? déjà dans +l’entrecroisement de leurs regards chargés de désirs s’allume une vie +nouvelle, un être futur s’annonce, création complète, harmonieuse. Ils +aspirent à une union véritable, à la fusion en un seul être; cet être +qu’ils vont engendrer sera comme le prolongement de leur existence, il +en sera la plénitude; en lui les qualités héréditaires des parents, +fusionnées et réunies, continuent à vivre. Au contraire, une antipathie +réciproque et obstinée entre un homme et une jeune fille est le signe +qu’ils ne pouvaient engendrer qu’un être mal constitué, sans harmonie et +malheureux. Aussi, est-ce avec un sens profond que Calderon représente +la cruelle Sémiramis, qu’il nomme une fille de l’air, comme le fruit +d’un viol, qui fut suivi du meurtre de l’époux. + +Cette souveraine force qui attire exclusivement l’un vers l’autre deux +individus de sexe différent, c’est la volonté de vivre manifeste dans +toute l’espèce; elle cherche à se réaliser selon ses fins dans l’enfant +qui doit naître d’eux; il tiendra du père la volonté ou le caractère; de +la mère, l’intelligence, de tous les deux sa constitution physique; +pourtant les traits reproduiront plutôt ceux du père, la taille +rappellera plutôt celle de la mère... S’il est difficile d’expliquer le +caractère tout à fait spécial et exclusivement individuel de chaque +homme, il n’est pas moins difficile de comprendre le sentiment également +particulier et exclusif qui entraîne deux personnes l’une vers l’autre; +au fond, ces deux choses n’en font qu’une. La passion est implicitement, +ce que l’individualité est explicitement. Le premier pas vers +l’existence, le véritable _punctum saliens_ de la vie, c’est en réalité +l’instant où nos parents commencent à s’aimer--_to fancy each other_, +selon une admirable expression anglaise, et comme nous l’avons dit c’est +de la rencontre et de l’attachement de leurs ardents regards que naît le +premier germe de l’être nouveau, germe fragile, prompt à disparaître +comme tous les germes. Cet individu nouveau est en quelque sorte une +nouvelle idée platonicienne: et comme toutes les idées font un effort +violent pour arriver à se manifester dans le monde des phénomènes, +avides de saisir la matière favorable que la loi de causalité leur livre +en partage, de même cette idée particulière d’une individualité humaine +tend avec une violence, une ardeur extrêmes à se réaliser dans un +phénomène. Cette énergie, cette impétuosité, c’est justement la passion +que les deux parents futurs éprouvent l’un pour l’autre. Elle a des +degrés infinis dont les deux extrêmes pourraient être désignés sous le +nom de l’amour vulgaire, Ἀφροδίτη πάνδημος, et de l’amour divin, +οὐρανία:--mais quant à l’essence de l’amour, elle est partout et +toujours la même. Dans ses divers degrés elle est d’autant plus +puissante qu’elle est plus individualisée, en d’autres termes elle est +d’autant plus forte que la personne aimée, par toutes ses qualités et +ses manières d’être, est plus capable, à l’exclusion de toute autre +personne, de répondre au vœu particulier et au besoin déterminé qu’elle +a fait naître chez celui qui l’aime. + +L’amour par essence et du premier mouvement est entraîné vers la santé, +la force et la beauté, vers la jeunesse qui en est l’expression, parce +que la volonté désire, avant tout, créer des êtres capables de vivre +avec le caractère intégral de l’espèce humaine; l’amour vulgaire +(Ἀφροδίτη πάνδημος) ne va guère plus loin. Puis viennent d’autres +exigences plus spéciales, et qui grandissent et fortifient la passion. +Il n’y a d’amour puissant que dans la conformité parfaite de deux +êtres... Et comme il n’y a pas deux individus absolument semblables, +chaque homme doit trouver chez une certaine femme les qualités qui +correspondent le mieux à ses qualités propres, toujours au point de vue +des enfants à naître. Plus cette rencontre est rare, plus rare aussi +l’amour vraiment passionné. C’est précisément parce que chacun de nous +porte en puissance ce grand amour que nous comprenons la peinture que +nous en fait le génie des poètes.--Justement parce que cette passion de +l’amour vise exclusivement l’être futur et les qualités qu’il doit +avoir, il peut arriver qu’entre un jeune homme et une jeune fille, +d’ailleurs agréables et bien faits, une sympathie de sentiment, de +caractère et d’esprit fasse naître une amitié étrangère à l’amour; il se +peut même que, sur ce dernier point, il y ait entre eux une certaine +antipathie. La raison en est que l’enfant qui naîtrait d’eux manquerait +de l’harmonie intellectuelle ou physique, qu’en un mot son existence et +sa constitution ne correspondraient pas aux plans que se propose la +volonté de vivre dans l’intérêt de l’espèce. Il peut arriver, au +contraire, qu’en dépit de la dissemblance des sentiments, du caractère +et de l’esprit, en dépit de la répugnance et de l’aversion même qui en +résultent, l’amour naisse pourtant et subsiste, parce qu’il rend aveugle +sur ces incompatibilités. S’il en résulte un mariage, ce mariage sera +nécessairement très malheureux. + +Allons maintenant au fond des choses.--L’égoïsme en chaque homme a des +racines si profondes, que les motifs égoïstes sont les seuls sur +lesquels on puisse compter avec assurance pour exciter l’activité d’un +être individuel. L’espèce, il est vrai, a sur l’individu un droit +antérieur, plus immédiat et plus considérable que l’individualité +éphémère. Pourtant, quand il faut que l’individu agisse et se sacrifie +pour le maintien et le développement de l’espèce, son intelligence, +toute dirigée vers les aspirations individuelles, a peine à comprendre +la nécessité de ce sacrifice et à s’y soumettre aussitôt. Pour atteindre +son but, il faut donc que la nature abuse l’individu par quelque +illusion, en vertu de laquelle il voie son propre bonheur dans ce qui +n’est, en réalité, que le bien de l’espèce; l’individu devient ainsi +l’esclave inconscient de la nature, au moment où il croit n’obéir qu’à +ses seuls désirs. Une pure chimère aussitôt évanouie flotte devant ses +yeux et le fait agir. Cette illusion n’est autre que l’instinct. C’est +lui qui, dans la plupart des cas, représente le sens de l’espèce, les +intérêts de l’espèce devant la volonté. Mais ici comme la volonté est +devenue individuelle, elle doit être trompée de telle sorte qu’elle +perçoive par le sens de l’individu les desseins que le sens de l’espèce +a sur elle: ainsi, elle croit travailler au profit de l’individu, tandis +qu’en réalité elle ne travaille que pour l’espèce, dans son sens le plus +spécial. C’est chez l’animal que l’instinct joue le plus grand rôle et +que sa manifestation extérieure peut être le mieux observée; mais quant +aux voies secrètes de l’instinct, comme pour tout ce qui est intérieur, +nous ne pouvons apprendre à les connaître qu’en nous-mêmes. On +s’imagine, il est vrai, que l’instinct a peu d’empire sur l’homme, ou du +moins qu’il ne se manifeste guère que chez le nouveau-né cherchant à +saisir le sein de sa mère. Mais en réalité, il y a un instinct très +déterminé, très manifeste et surtout très compliqué, qui nous guide dans +le choix si fin, si sérieux, si particulier de la personne que l’on aime +et dont on désire la possession. S’il n’y avait de caché sous le plaisir +des sens que la satisfaction d’un impérieux besoin, la beauté ou la +laideur de l’autre individu serait indifférente. La recherche passionnée +de la beauté, le prix qu’on y attache, le choix qu’on y apporte, ne +concernent donc pas l’intérêt personnel de celui qui choisit, bien qu’il +se l’imagine, mais évidemment l’intérêt de l’être futur dans lequel il +importe de maintenir le plus possible intégral et pur le type de +l’espèce. En effet, mille accidents physiques et mille disgrâces morales +peuvent amener une déviation de la figure humaine: pourtant le vrai type +humain, dans toutes ses parties, est toujours rétabli à nouveau, grâce à +ce sens de la beauté qui domine toujours et dirige l’instinct des sexes, +sans quoi l’amour ne serait plus qu’un besoin révoltant. + +Ainsi donc il n’est point d’homme qui tout d’abord ne désire ardemment +et ne préfère les plus belles créatures, parce qu’elles réalisent le +type le plus pur de l’espèce; puis il recherchera surtout les qualités +qui lui manquent, ou parfois les imperfections opposées à celles qu’il a +lui-même et les trouvera belles: de là vient, par exemple, que les +grandes femmes plaisent aux petits hommes, et que les blonds aiment les +brunes, etc.--L’enthousiasme vertigineux qui s’empare de l’homme à la +vue d’une femme dont la beauté répond à son idéal, et fait luire à ses +yeux le mirage du bonheur suprême s’il s’unit avec elle, n’est autre +chose que le sens de l’espèce qui reconnaît son empreinte claire et +brillante et qui par elle aimerait à se perpétuer... + +Ces considérations jettent une vive lumière sur la nature intime de tout +instinct; comme on le voit ici, son rôle consiste presque toujours à +faire mouvoir l’individu pour le bien de l’espèce. Car, évidemment, la +sollicitude d’un insecte pour trouver une certaine fleur, un certain +fruit, un excrément ou un morceau de chair, ou bien comme l’ichneumon la +larve d’un autre insecte pour déposer ses œufs là et pas ailleurs, et +son indifférence de la peine ou du danger quand il s’agit d’y parvenir, +sont fort analogues à la préférence exclusive de l’homme pour une +certaine femme, celle dont la nature individuelle répond à la sienne: il +la recherche avec un zèle si passionné que, plutôt que de manquer son +but, au mépris de toute raison, il sacrifie souvent le bonheur de sa +vie; il ne recule ni devant un mariage insensé, ni devant des liaisons +ruineuses, ni devant le déshonneur, ni devant des actes criminels, +adultère ou viol, et cela uniquement pour servir les buts de l’espèce +sous la loi souveraine de la nature aux dépens même de l’individu. +Partout en effet l’instinct semble dirigé par une intention +individuelle, tandis qu’il y est tout à fait étranger. Toutes les fois +que l’individu livré à lui-même serait incapable de comprendre les vues +de la nature, ou porté à lui résister, elle fait surgir l’instinct: +voilà pourquoi l’instinct a été donné aux animaux et surtout aux animaux +inférieurs les plus dénués d’intelligence; mais l’homme n’y est guère +soumis que dans le cas spécial qui nous occupe. Ce n’est pas que l’homme +fût incapable de comprendre le but de la nature, mais il ne l’aurait +peut-être pas poursuivi avec tout le zèle nécessaire aux dépens même de +son bonheur particulier. Ainsi dans cet instinct, comme dans tous les +autres, la vérité se revêt d’illusion pour agir sur la volonté. C’est +une illusion de volupté qui fait miroiter devant les yeux de l’homme +l’image décevante d’une félicité souveraine dans les bras de la beauté +que n’égale à ses yeux nulle autre créature humaine; illusion encore, +quand il s’imagine que la possession d’un seul être au monde lui assure +un bonheur sans mesure et sans limites. Il se figure sacrifier à sa +seule jouissance sa peine et ses efforts, tandis qu’en réalité il ne +travaille qu’au maintien du type intégral de l’espèce, à la création +d’un certain individu tout à fait déterminé qui a besoin de cette union +pour se réaliser et arriver à l’existence. C’est tellement là le +caractère de l’instinct d’agir en vue d’une fin dont pourtant il n’a pas +l’idée, que l’homme, poussé par l’illusion qui le possède, a quelquefois +horreur du but auquel il est conduit, qui est la procréation des êtres; +il voudrait même s’y opposer; c’est le cas de presque toutes les amours +en dehors du mariage. Une fois sa passion satisfaite, tout amant éprouve +une étrange déception; il s’étonne de ce que l’objet de tant de désirs +passionnés ne lui procure qu’un plaisir éphémère, suivi d’un rapide +désenchantement. Ce désir est en effet aux autres désirs qui agitent le +cœur de l’homme, ce que l’espèce est à l’individu, ce que l’infini est +au fini. L’espèce seule au contraire profite de la satisfaction de ce +désir, mais l’individu n’en a pas conscience; tous les sacrifices qu’il +s’est imposés, poussé par le génie de l’espèce, ont servi à un but qui +n’est pas le sien. Aussi tout amant, le grand œuvre de la nature une +fois accompli, se trouve mystifié; car l’illusion qui le rendait dupe de +l’espèce s’est évanouie. Platon dit très bien: ἡδονή ἁπάντων +ἀλαζονέστατον. _Voluptas omnium maxime vaniloqua._ + +Ces considérations jettent des clartés nouvelles sur les instincts et le +sens esthétique des animaux. Eux aussi ils sont esclaves de cette sorte +d’illusion qui fait briller à leurs yeux le mirage trompeur de leur +propre jouissance, tandis qu’ils travaillent si assidûment et avec un +désintéressement si absolu pour l’espèce; ainsi l’oiseau bâtit son nid, +ainsi l’insecte cherche l’endroit propice pour y déposer ses œufs, ou +bien se livre à la chasse d’une proie dont il ne jouira pas lui-même, +qui doit servir de nourriture pour les larves futures et qu’il placera à +côté des œufs; ainsi l’abeille, la guêpe, la fourmi travaillent à leurs +constructions futures et prennent leurs dispositions si compliquées. Ce +qui dirige toutes ces bêtes, c’est évidemment une illusion qui met au +service de l’espèce le masque d’un intérêt égoïste. Telle est la seule +explication vraisemblable du phénomène interne et subjectif qui dirige +les manifestations de l’instinct. Mais à voir les choses par le dehors, +nous remarquons chez les animaux les plus esclaves de l’instinct, +surtout chez les insectes, une prédominance du système ganglionnaire, +c’est-à-dire du système nerveux subjectif sur le système cérébral ou +objectif; d’où il faut conclure que les bêtes sont poussées non pas tant +par une intelligence objective et exacte que par des représentations +subjectives excitant des désirs qui naissent de l’action du système +ganglionnaire sur le cerveau, ce qui prouve bien qu’elles sont sous +l’empire d’une sorte d’illusion: et telle sera la marche physiologique +de tout instinct.--Comme éclaircissement, je mentionne encore un autre +exemple moins caractéristique il est vrai de l’instinct dans l’homme, +c’est l’appétit capricieux des femmes enceintes: il semble naître de ce +que la nourriture de l’embryon exige parfois une modification +particulière ou déterminée du sang qui afflue vers lui: alors la +nourriture la plus favorable se présente aussitôt à l’esprit de la femme +enceinte comme l’objet d’un vif désir; là encore il y a illusion. La +femme aurait donc un instinct de plus que l’homme: le système +ganglionnaire est aussi beaucoup plus développé chez la femme.--La +prédominance excessive du cerveau explique comment l’homme a moins +d’instinct que les bêtes, et comment ses instincts peuvent quelquefois +s’égarer. Ainsi, par exemple, le sens de la beauté qui dirige le choix +dans la recherche de l’amour, s’égare lorsqu’il dégénère en vice contre +nature; de même une certaine mouche (musca vomitoria) au lieu de mettre +ses œufs, conformément à son instinct, dans une chair en décomposition, +les dépose dans la fleur de l’arum dracunculus égarée par l’odeur +cadavérique de cette plante. + +L’amour a donc toujours pour fondement un instinct dirigé vers la +reproduction de l’espèce: cette vérité nous paraîtra claire jusqu’à +l’évidence, si nous examinons la question en détail, comme nous allons +le faire. + +Tout d’abord il faut considérer que l’homme est par nature porté à +l’inconstance dans l’amour, la femme à la fidélité[34]. L’amour de +l’homme baisse d’une façon sensible, à partir de l’instant où il a +obtenu satisfaction: il semble que toute autre femme ait plus d’attrait +que celle qu’il possède; il aspire au changement. L’amour de la femme au +contraire grandit à partir de cet instant. C’est là une conséquence du +but de la nature qui est dirigé vers le maintien et par suite vers +l’accroissement le plus considérable possible de l’espèce. L’homme en +effet peut aisément engendrer plus de cent enfants en une année, s’il a +autant de femmes à sa disposition; la femme au contraire eût-elle autant +de maris, ne pourrait mettre au monde qu’un enfant par année, en +exceptant les jumeaux. Aussi l’homme est-il toujours en quête d’autres +femmes; tandis que la femme reste fidèlement attachée à un seul homme: +car la nature la pousse instinctivement et sans réflexion à conserver +près d’elle celui qui doit nourrir et protéger la petite famille future. +De là résulte que la fidélité dans le mariage est artificielle pour +l’homme et naturelle à la femme, et par conséquent l’adultère de la +femme à cause de ses conséquences, et parce qu’il est contraire à la +nature, est beaucoup plus impardonnable que celui de l’homme. + + [34] Schopenhauer, dans son _Traité sur les femmes_, les accuse, au + contraire, de fausseté, d’infidélité, de trahison, d’ingratitude. + +Je veux aller au fond des choses et achever de vous convaincre en vous +prouvant que le goût pour les femmes, si objectif qu’il puisse paraître, +n’est pourtant qu’un instinct masqué, c’est-à-dire le sens de l’espèce +qui s’efforce d’en maintenir le type. Nous devons rechercher de plus +près et examiner plus spécialement les considérations qui nous dirigent +dans la poursuite de ce plaisir, quelque figure singulière que fassent +dans un ouvrage philosophique les détails que nous allons indiquer ici. +Ces considérations se divisent comme il suit: il y a d’abord celles qui +concernent directement le type de l’espèce, c’est-à-dire la beauté, il y +a celles qui visent les qualités psychiques, et enfin les considérations +purement relatives, la nécessité de corriger et de neutraliser les unes +par les autres les dispositions particulières et anormales des deux +individus. Examinons séparément chacune de ces divisions. + +La première considération qui dirige notre inclination et notre choix, +c’est celle de l’âge. En général la femme que nous choisissons se trouve +dans les années comprises entre la fin et le commencement des menstrues; +nous donnons pourtant une préférence décisive à la période qui va de la +18e à la 28e année. Nulle femme en dehors des conditions précédentes ne +nous attire. Une femme âgée, c’est-à-dire une femme incapable d’avoir +des enfants ne nous inspire qu’un sentiment d’aversion. La jeunesse sans +beauté a toujours de l’attrait: la beauté sans jeunesse n’en a +plus.--Évidemment l’intention inconsciente qui nous dirige n’est autre +que la possibilité générale d’avoir des enfants: en conséquence tout +individu perd en attrait pour l’autre sexe, selon qu’il se trouve plus +ou moins éloigné de la période propre à la génération ou à la +conception.--La seconde considération est la santé: les maladies aiguës +ne troublent nos inclinations que d’une manière passagère, les maladies +chroniques, les cachexies, au contraire, effraient ou éloignent, parce +qu’elles se transmettent à l’enfant.--La troisième considération, c’est +le squelette parce qu’il est le fondement du type de l’espèce. Après +l’âge et la maladie, rien ne nous éloigne tant qu’une conformation +défectueuse: même le plus beau visage ne saurait dédommager d’une taille +déviée; il y a plus, un laid visage sur un corps droit sera toujours +préféré. C’est toujours un défaut du squelette qui vous frappe le plus, +par exemple une taille trapue et aplatie, des jambes trop courtes, ou +bien encore une démarche boiteuse quand elle n’est pas la conséquence +d’un accident extérieur. Au contraire un corps remarquablement beau +compense bien des défauts, il nous enchante. L’importance extrême que +nous attribuons tous aux petits pieds se rattache aussi à ces +considérations; ils sont en effet un caractère essentiel de l’espèce, +aucun animal n’ayant le tarse et le métatarse réunis aussi petits que +l’homme, ce qui tient à sa démarche verticale; il est un plantigrade. +Jésus Sirach dit à ce propos (26, 23, d’après la traduction corrigée de +Kraus,) «une femme bien faite et qui a de beaux pieds est comme des +colonnes d’or sur des bases d’argent.» L’importance des dents n’est pas +moindre parce qu’elles servent à la nutrition et qu’elles sont tout +spécialement héréditaires.--La quatrième considération est une certaine +plénitude des chairs, c’est-à-dire la prédominance de la faculté +végétative, de la plasticité; parce que celle-ci promet au fœtus une +nourriture riche: c’est pour cela qu’une grande femme maigre repousse +d’une manière surprenante. Des seins bien arrondis et bien conformés +exercent une remarquable fascination sur les hommes; parce que se +trouvant en rapport direct avec les fonctions de génération de la femme, +ils promettent au nouveau-né une riche nourriture. Au contraire des +femmes grasses au delà de toute mesure excitent notre répugnance; car +cet état morbide est un signe d’atrophie de l’utérus, et par conséquent +une marque de stérilité; ce n’est pas l’intelligence qui sait cela, +c’est l’instinct.--La beauté du visage n’est prise en considération +qu’en dernier lieu. Ici aussi c’est la partie osseuse qui frappe avant +tout: l’on recherche surtout un nez bien fait, tandis qu’un nez court, +retroussé, gâte tout. Une légère inclinaison du nez, en haut ou en bas, +a décidé du sort d’une infinité de jeunes filles, et avec raison: car il +s’agit de maintenir le type de l’espèce. Une petite bouche, formée de +petits os maxillaires, est très essentielle, comme caractère spécifique +de la figure humaine, en opposition à la gueule des bêtes. Un menton +fuyant et pour ainsi dire amputé, est particulièrement repoussant; parce +qu’un menton proéminent _mentum prominulum_ est un trait de caractère de +notre espèce. L’on considère en dernier lieu les beaux yeux et le front, +qui se rattachent aux qualités psychiques; surtout aux qualités +intellectuelles, lesquelles font partie de l’héritage de la mère. + +Nous ne pouvons naturellement énumérer aussi exactement les +considérations inconscientes auxquelles s’attache l’inclination des +femmes. Voici ce que l’on peut affirmer d’une manière générale. C’est +l’âge de 30 et 35 ans qu’elles préfèrent à tout autre âge, même à celui +des jeunes gens, qui pourtant représentent la fleur de la beauté +masculine. La cause en est qu’elles sont dirigées non par le goût, mais +par l’instinct qui reconnaît dans ces années l’apogée de la force +génératrice. En général, elles considèrent fort peu la beauté, surtout +celle du visage: comme si elles seules se chargeaient de la transmettre +à l’enfant. C’est surtout la force et le courage de l’homme qui gagnent +leur cœur: car ces qualités promettent une génération de robustes +enfants, et semblent leur assurer dans l’avenir un protecteur courageux. +Tout défaut corporel de l’homme, toute déviation du type, la femme peut +les supprimer pour l’enfant dans la génération, si les parties +correspondantes de sa constitution, défectueuses chez l’homme, sont chez +elle irréprochables, ou encore exagérées en sens inverse. Il faut +excepter seulement les qualités de l’homme particulières à son sexe, et +que la mère par conséquent ne peut donner à l’enfant; par exemple, la +structure masculine du squelette, de larges épaules, des hanches +étroites, des jambes droites, la force des muscles, du courage, de la +barbe, etc. De là vient que les femmes aiment souvent de vilains hommes, +mais jamais des hommes efféminés parce qu’elles ne peuvent neutraliser +un pareil défaut. + +Le second ordre de considérations qui importent dans l’amour, concerne +les qualités psychiques. Nous trouverons ici que ce sont les qualités du +cœur ou du caractère dans l’homme qui attirent la femme, car ces +qualités-là l’enfant les reçoit de son père. C’est avant tout une +volonté ferme, la décision et le courage, peut-être aussi la droiture et +la bonté du cœur, qui gagnent la femme. Au contraire, les qualités +intellectuelles n’exercent sur elle aucune action directe et +instinctive, justement parce que le père ne les transmet pas à ses +enfants. La bêtise ne nuit pas près des femmes: une force d’esprit +supérieure, ou même le génie par sa disproportion ont souvent un effet +défavorable. Aussi voit-on souvent un homme laid, bête et grossier +supplanter près des femmes un homme bien fait, spirituel, aimable. On +voit aussi des mariages d’inclination entre des êtres aussi +dissemblables qu’il est possible au point de vue de l’esprit: lui par +exemple brutal, robuste et borné, elle, douce, impressionnable, pensant +finement, instruite, pleine de goût, etc.; ou encore lui, très savant, +plein de génie, elle, une oie: + + Sic visum Veneri; cui placet impares + Formas atque animos sub juga aënea + Saevo mittere cum joco. + +La raison en est que les considérations qui prédominent ici n’ont rien +d’intellectuel et se rapportent à l’instinct. Dans le mariage ce qu’on a +en vue ce n’est pas un entretien plein d’esprit, c’est la création des +enfants: le mariage est un lien des cœurs et non des têtes. Lorsqu’une +femme affirme qu’elle est éprise de l’esprit d’un homme, c’est une +prétention vaine et ridicule ou bien c’est l’exaltation d’un être +dégénéré.--Les hommes au contraire, dans l’amour instinctif, ne sont pas +déterminés par les qualités du caractère de la femme; c’est pour cela +que tant de Socrates ont trouvé leurs Xantippes, par exemple +Shakespeare, Albert Dürer, Byron, etc. Mais les qualités intellectuelles +ont ici une grande influence, parce qu’elles sont transmises par la +mère: néanmoins leur influence est aisément surpassée par celle de la +beauté corporelle qui agit plus directement sur des points plus +essentiels. Il arrive cependant que des mères, instruites par leur +expérience de cette influence intellectuelle, font apprendre à leur +fille les beaux-arts, les langues, etc. pour les rendre attrayantes à +leurs futurs maris; elles cherchent ainsi à aider l’intelligence par des +moyens artificiels, de même que le cas échéant, elles cherchent à +développer les hanches et la poitrine.--Remarquons bien qu’il n’est ici +question que de l’attrait instinctif et tout immédiat, qui seul donne +naissance à la vraie passion de l’amour. Qu’une femme intelligente et +instruite apprécie l’intelligence et l’esprit chez un homme, qu’un homme +raisonnable et réfléchi éprouve le caractère de sa fiancée et en tienne +compte, cela ne fait rien à l’affaire dont il est ici question: ainsi +procède la raison dans le mariage quand c’est elle qui choisit, mais non +l’amour passionné qui seul nous occupe. + +Jusqu’à présent, je n’ai tenu compte que des considérations absolues, +c’est-à-dire de celles qui sont d’un effet général; je passe maintenant +aux considérations relatives, qui sont individuelles, parce que là le +but est de rectifier le type de l’espèce, déjà altéré, de corriger les +écarts du type que la personne même qui choisit porte déjà en elle, et +de revenir ainsi à une pure représentation de ce type. Chacun aime +précisément ce qui lui manque. Le choix individuel qui repose sur ces +considérations toutes relatives est bien plus déterminé, plus décidé et +plus exclusif que le choix qui n’a égard qu’aux considérations absolues; +c’est de ces considérations relatives que naît d’ordinaire l’amour +passionné, tandis que les amours communes et passagères ne sont guidées +que par des considérations absolues. Ce n’est pas toujours la beauté +régulière et accomplie qui enflamme les grandes passions. Pour une +inclination vraiment passionnée il faut une condition que nous ne +pouvons exprimer que par une métaphore empruntée à la chimie. Les deux +personnes doivent se neutraliser l’une l’autre, comme un acide et un +alcali forment un sel neutre. Toute constitution sexuelle est une +constitution incomplète, l’imperfection varie avec les individus. Dans +l’un et l’autre sexe chaque être n’est qu’une partie du tout incomplète +et imparfaite. Mais cette partie peut être plus ou moins considérable, +selon les natures. Aussi chaque individu trouve-t-il son complément +naturel dans un certain individu de l’autre sexe qui représente en +quelque sorte la fraction indispensable au type complet, qui l’achève et +neutralise ses défauts, et produit un type accompli de l’humanité dans +le nouvel individu qui doit naître; car c’est toujours à la constitution +de cet être futur que tout aboutit sans cesse. Les physiologistes savent +que la sexualité chez l’homme et chez la femme a des degrés +innombrables: la virilité peut descendre jusqu’à l’affreux gynandre et +l’hypospadias; de même qu’il y a parmi les femmes de gracieux +androgynes; les deux sexes peuvent atteindre l’hermaphrodisme complet, +et ces individus qui tiennent le juste milieu entre les deux sexes et ne +font partie d’aucun sont incapables de se reproduire.--Pour la +neutralisation de deux individualités l’une par l’autre, il est +nécessaire que le degré déterminé de sexualité chez un certain homme +corresponde exactement au degré de sexualité chez une certaine femme; +afin que ces deux dispositions partielles se compensent justement l’une +l’autre. + +C’est ainsi que l’homme le plus viril cherchera la femme la plus femme, +et vice versa. Les amants mesurent d’instinct cette part proportionnelle +nécessaire à chacun d’eux, et ce calcul inconscient se trouve avec les +autres considérations au fond de toute grande passion. Aussi quand les +amoureux parlent sur un ton pathétique de l’harmonie de leurs âmes, il +faut entendre le plus souvent l’harmonie des qualités physiques propres +à chaque sexe, et de nature à donner naissance à un être accompli, +harmonie qui importe bien plus que le concert de leurs âmes, lequel +souvent après la cérémonie se résout en un criant désaccord. A cela se +joignent les considérations relatives plus éloignées qui reposent sur ce +fait que chacun s’efforce de neutraliser par l’autre personne ses +faiblesses, ses imperfections, et tous les écarts du type normal, de +crainte qu’ils ne se perpétuent dans l’enfant futur, ou ne s’exagèrent +et ne deviennent des difformités. Plus un homme est faible au point de +vue de la force musculaire, plus il cherchera des femmes fortes: et la +femme agira de même. Mais comme c’est une loi de la nature que la femme +ait une force musculaire plus faible, il est également dans la nature +que les femmes préfèrent les hommes robustes.--La stature est aussi une +considération importante. Les petits hommes ont un penchant décidé pour +les grandes femmes et réciproquement... L’aversion d’une femme grande +pour des hommes grands est au fond des vues de la nature, afin d’éviter +une race gigantesque, quand la force transmise par la mère serait trop +faible pour assurer une longue durée à cette race exceptionnelle. Si une +grande femme choisit un grand mari, entre autres motifs pour faire +meilleure figure dans le monde, ce sont leurs descendants qui expieront +cette folie... Jusque dans les diverses parties du corps chacun cherche +un correctif à ses défauts, à ses déviations, avec d’autant plus de soin +que la partie est plus importante. Ainsi les gens au nez épaté +contemplent avec un plaisir inexprimable un nez aquilin, un profil de +perroquet; et ainsi du reste. Les hommes aux formes grêles et étirées, +au long squelette, admirent une petite personne tassée et courte à +l’excès.--Il en est de même du tempérament; chacun préfère celui qui est +l’opposé du sien, et sa préférence est toujours proportionnée à +l’énergie de son propre tempérament.--Ce n’est pas qu’une personne +parfaite en quelque point aime les imperfections contraires; mais elle +les supporte plus aisément que d’autres ne les supporteraient, parce que +les enfants trouvent dans ces qualités une garantie contre une +imperfection plus grande. Par exemple, une personne très blanche +n’éprouvera point de répugnance pour un teint olivâtre; mais aux yeux +d’une personne au teint bistré un teint d’une blancheur éclatante semble +divinement beau.--Il est des cas exceptionnels où un homme peut +s’éprendre d’une femme décidément laide: conformément à notre loi de +concordance des sexes, lorsque l’ensemble des défauts et irrégularités +physiques de la femme sont justement l’opposé et par conséquent le +correctif de ceux de l’homme. Alors la passion atteint généralement un +degré extraordinaire... + +L’individu obéit en tout ceci, sans qu’il s’en doute, à un ordre +supérieur, celui de l’espèce: de là l’importance qu’il attache à +certaines choses, qui, en tant qu’individu, pourraient et devraient lui +être indifférentes.--Rien n’est singulier comme le sérieux profond, +inconscient, avec lequel deux jeunes gens de sexe différent qui se +voient pour la première fois s’observent l’un l’autre; le regard +inquisiteur et pénétrant qu’ils jettent l’un sur l’autre; l’inspection +minutieuse que tous les traits et toutes les parties de leurs personnes +respectives ont à subir. Cette recherche, cet examen, c’est _la +méditation du génie de l’espèce_ sur l’enfant qu’ils pourraient créer, +et la combinaison de ses éléments constitutifs. Le résultat de cette +méditation déterminera le degré de leur inclination et de leurs désirs +réciproques. Après avoir atteint un certain degré, ce premier mouvement +peut s’arrêter subitement, par la découverte de quelque détail +jusqu’alors inaperçu.--Ainsi le génie de l’espèce médite la génération +future; et le grand œuvre de Cupidon, qui spécule, s’ingénie et agit +sans cesse, est d’en préparer la constitution. En face des grands +intérêts de l’espèce toute entière, présente et future, l’avantage des +individus éphémères compte peu: le dieu est toujours prêt à les +sacrifier sans pitié. Car le génie de l’espèce est relativement aux +individus comme un immortel est aux mortels, et ses intérêts sont à ceux +des hommes comme l’infini est au fini. Sachant donc qu’il administre des +affaires supérieures à toutes celles qui ne concernent qu’un bien ou un +mal individuel, il les mène avec une impassibilité suprême, au milieu du +tumulte de la guerre, dans l’agitation des affaires, à travers les +horreurs d’une peste, il les poursuit même jusque dans la retraite du +cloître. + +Nous avons vu plus haut que l’intensité de l’amour s’accroît à mesure +qu’il s’individualise. Nous l’avons prouvé: la constitution physique de +deux individus peut être telle que, pour améliorer le type de l’espèce, +et lui rendre toute sa pureté, l’un de ces individus doit être le +complément de l’autre. Un désir mutuel et exclusif les attire alors; et +par cela seul qu’il est fixé sur un objet unique, et qu’il représente en +même temps une mission spéciale de l’espèce, ce désir prend aussitôt un +caractère noble et élevé. Pour la raison opposée, le pur instinct sexuel +est un instinct vulgaire, parce qu’il n’est pas dirigé vers un individu +unique, mais vers tous, et qu’il ne cherche qu’à conserver l’espèce par +le nombre seulement et sans s’inquiéter de la qualité. Quand l’amour +s’attache à un être unique, il atteint alors une telle intensité, un tel +degré de passion, que s’il ne peut être satisfait, tous les biens du +monde et la vie même perdent leur prix. C’est une passion d’une violence +que rien n’égale, qui ne recule devant aucun sacrifice, et qui peut +conduire à la folie ou au suicide. Les causes inconscientes d’une +passion si excessive doivent différer de celles que nous avons démêlées +plus haut, et sont moins apparentes. Il nous faut admettre qu’il ne +s’agit pas seulement ici d’adaptation physique, mais que, de plus, la +volonté de l’homme et l’intelligence de la femme ont entre elles une +concordance spéciale qui fait que seuls ils peuvent engendrer un certain +être tout à fait déterminé: c’est l’existence de cet être que le génie +de l’espèce a ici en vue, pour des raisons cachées dans l’essence de la +chose en soi, et qui ne nous sont point accessibles. En d’autres termes: +la volonté de vivre désire ici s’objectiver dans un individu exactement +déterminé, lequel ne peut être engendré que par ce père uni à cette +mère. Ce désir métaphysique de la volonté en soi n’a d’abord d’autre +sphère d’action dans la série des êtres, que les cœurs des parents +futurs: saisis de cette impulsion, ils s’imaginent ne désirer que pour +eux-mêmes ce qui n’a qu’un but encore purement métaphysique, +c’est-à-dire en dehors du cercle des choses véritablement existantes. +Ainsi donc, de la source originelle de tous les êtres jaillit cette +aspiration d’un être futur, qui trouve son occasion unique d’arriver à +la vie, et cette aspiration se manifeste dans la réalité des choses par +la passion élevée et exclusive des parents futurs l’un pour l’autre; au +fond, illusion non pareille qui pousse un amoureux à donner tous les +biens de la terre pour s’unir à cette femme,--et pourtant en vérité elle +ne peut rien lui donner de plus qu’une autre. Telle est l’unique fin +poursuivie, ce qui le prouve c’est que cette sublime passion, aussi bien +que les autres, s’éteint dans la jouissance, au grand étonnement des +intéressés.--Elle s’éteint aussi quand la femme se trouvant stérile (ce +qui d’après Huseland peut résulter de 19 vices de constitution +accidentels), le but métaphysique s’évanouit: des millions de germes +disparaissent ainsi chaque jour, dans lesquels pourtant aussi le même +principe métaphysique de la vie aspire vers l’être. A cela point d’autre +consolation, si ce n’est que la volonté de vivre dispose de l’infini +dans l’espace, le temps et la matière, et qu’une occasion inépuisable de +retour lui est ouverte... + +Le désir d’amour, ἱμερος, que les poètes de tous les temps s’étudient à +exprimer sous mille formes sans jamais épuiser le sujet, ni même +l’égaler, ce désir qui attache à la possession d’une certaine femme +l’idée d’une félicité infinie, et une douleur inexprimable à la pensée +qu’on ne pourrait l’obtenir,--ce désir et cette douleur de l’amour ne +peuvent pas avoir pour principe les besoins d’un individu éphémère; ce +désir est le soupir du génie de l’espèce qui, pour réaliser ses +intentions, voit ici une occasion unique à saisir ou à perdre, et qui +pousse de profonds gémissements. L’espèce seule a une vie sans fin et +seule elle est capable de satisfactions et de douleurs infinies. Mais +celles-ci se trouvent emprisonnées dans la poitrine étroite d’un mortel: +quoi d’étonnant quand cette poitrine semble vouloir éclater et ne peut +trouver aucune expression pour peindre le pressentiment de volupté ou de +peine infinie qui l’envahit. C’est bien là le sujet de toute poésie +érotique d’un genre élevé, de ces métaphores transcendantes qui planent +bien au-dessus des choses terrestres. C’est là ce qui inspirait +Pétrarque, ce qui agitait les Saint-Preux, les Werther et les Jacopo +Ortis; sans cela, ils seraient incompréhensibles et inexplicables. Ce +prix infini que les amants attachent l’un à l’autre ne peut reposer sur +de rares qualités intellectuelles, sur des qualités objectives ou +réelles; tout simplement parce que les amants ne se connaissent pas +assez exactement l’un l’autre; c’était le cas de Pétrarque. Seul +l’esprit de l’espèce peut voir d’un seul regard quelle valeur les amants +ont pour lui, et comment ils peuvent servir ses buts. Aussi les grandes +passions naissent-elles en général au premier regard. + + Who ever lov’d, that lov’d not at first sight? + +Shakespeare, _As you like it_, III, 5[35]. + + [35] Aima-t-il jamais, celui qui n’aima pas au premier regard. + +... Si la perte de la bien-aimée, soit par le fait d’un rival, soit par +la mort, cause à l’amoureux passionné une douleur qui surpasse toutes +les autres, c’est justement, parce que cette douleur est d’une nature +transcendante, et qu’elle ne l’atteint pas seulement comme individu, +mais qu’elle le frappe dans son _essentia æterna_, dans la vie de +l’espèce dont il était chargé de réaliser la volonté spéciale. De là +vient que la jalousie est si pleine de tourments et si farouche, et que +le renoncement à la bien-aimée est le plus grand de tous les +sacrifices.--Un héros rougirait de laisser échapper des plaintes +vulgaires, mais non des plaintes d’amour; parce qu’alors ce n’est pas +lui, c’est l’espèce qui se lamente. Dans la grande Zénobie de Calderon, +il y a au second acte une scène entre Zénobie et Decius où celui-ci dit: + + Cielos, luego tu me quieres? + Perdiera cien mil victorias, + Volviérame, etc.-- + + Ciel! tu m’aimes donc? + Pour cela, je sacrifierais cent mille victoires, + Je fuirais devant l’ennemi... + +Ici donc l’honneur, qui jusqu’à présent l’emportait sur tout autre +intérêt, a été battu et mis en fuite, aussitôt que l’amour, c’est-à-dire +l’intérêt de l’espèce, entre en scène et cherche à emporter l’avantage +décisif... Devant cet intérêt seul cèdent l’honneur, le devoir et la +fidélité, après qu’ils ont résisté à toute autre tentation, même à la +menace de la mort.--Nous trouvons de même dans la vie privée que sur +aucun point la probité scrupuleuse n’est plus rare: les gens les plus +honnêtes d’ailleurs et les plus droits la mettent ici de côté, et +commettent l’adultère au mépris de tout, quand l’amour passionné, +c’est-à-dire l’intérêt de l’espèce, s’est emparé d’eux. Il semble même +qu’ils croient avoir conscience d’un privilège supérieur tel que les +intérêts individuels n’en sauraient jamais accorder de semblable; +justement parce qu’ils agissent dans l’intérêt de l’espèce. A ce point +de vue la pensée de Chamfort est digne de remarque: «Quand un homme et +une femme ont l’un pour l’autre une passion violente, il me semble +toujours que, quels que soient les obstacles qui les séparent, un mari, +des parents, etc., les deux amants sont l’un à l’autre de par la nature, +qu’ils s’appartiennent de droit divin, malgré les lois et les +conventions humaines.» Si des protestations s’élevaient contre cette +théorie, il suffirait de rappeler l’étonnante indulgence avec laquelle +le Sauveur dans l’Évangile traite la femme adultère, quand il présume la +même faute chez tous les assistants.--La plus grande partie du Décaméron +semble être à ce même point de l’espèce sur les droits et les intérêts +des individus qu’il foule aux pieds.--Toutes les différences de rang, +tous les obstacles, toutes les barrières sociales, le génie de l’espèce +les écarte et les anéantit sans efforts. Il dissipe comme une paille +légère toutes les institutions humaines, n’ayant souci que des +générations futures. C’est sous l’empire d’un intérêt d’amour que tout +danger disparaît et même que l’être le plus pusillanime trouve du +courage. + +Et dans la comédie et le roman avec quel plaisir, avec quelle sympathie, +ne suivons-nous pas les jeunes gens qui défendent leur amour, +c’est-à-dire l’intérêt de l’espèce, et qui triomphent de l’hostilité des +parents uniquement préoccupés d’intérêts individuels. Car autant +l’espèce l’emporte sur l’individu, autant la passion surpasse en +importance, en élévation et en justice tout ce qui la contrarie. Aussi +le sujet fondamental de presque toutes les comédies, c’est l’entrée en +scène du génie de l’espèce avec ses aspirations et ses projets, menaçant +les intérêts des autres personnages de la pièce et cherchant à ensevelir +leur bonheur. Généralement il réussit et le dénoûment, conforme à la +justice poétique, satisfait le spectateur, parce que ce dernier sent que +les desseins de l’espèce passent bien avant ceux des individus; après le +dénoûment il s’en va tout consolé, laissant les amoureux à leur +victoire, s’associant à l’illusion qu’ils ont fondé leur propre bonheur, +tandis qu’en réalité, ils n’ont fait que le donner en sacrifice au bien +de l’espèce, malgré la prévoyance et l’opposition de leurs parents. Dans +certaines comédies singulières, on a essayé de retourner la chose, et de +mener à bonne fin le bonheur des individus, aux dépens des buts de +l’espèce: mais dans ce cas, le spectateur éprouve la même douleur que le +génie de l’espèce, et l’avantage assuré des individus ne saurait le +consoler. Comme exemple, il me revient à l’esprit quelques petites +pièces très connues: _la Reine de seize ans_, _le Mariage de raison_. +Dans les tragédies où il s’agit d’amour, les amants succombent presque +toujours; ils n’ont pu faire triompher les buts de l’espèce dont ils +n’étaient que l’instrument: ainsi dans Roméo et Juliette, Tancrède, don +Carlos, Wallenstein, la fiancée de Messine et tant d’autres. + +Un amoureux tourne au comique aussi bien qu’au tragique: parce que dans +l’un et l’autre cas, il est aux mains du génie de l’espèce, qui le +domine au point de le ravir à lui-même; ses actions sont +disproportionnées à son caractère. De là vient, dans les degrés +supérieurs de la passion, cette couleur si poétique et si sublime dont +ses pensées se revêtent, cette élévation transcendante et surnaturelle, +qui semble lui faire absolument perdre de vue le but tout physique de +son amour. C’est que le génie de l’espèce et ses intérêts supérieurs +l’animent maintenant. Il a reçu la mission de fonder une suite indéfinie +de générations douées d’une certaine constitution et formées de certains +éléments qui ne peuvent se rencontrer que dans un seul père et une seule +mère; cette union et celle-là seulement peut donner l’existence à la +génération déterminée que la volonté de vivre exige expressément. Le +sentiment qu’il agit dans des circonstances d’une importance si +transcendante, transporte l’amant à une telle hauteur au-dessus des +choses terrestres et même au-dessus de lui-même, et revêt ses désirs +matériels d’une apparence tellement immatérielle, que l’amour est un +épisode poétique, même dans la vie de l’homme le plus prosaïque, ce qui +le rend parfois ridicule.--Cette mission que la volonté soucieuse des +intérêts de l’espèce impose à l’amant se présente sous le masque d’une +félicité infinie et anticipée qu’il espère trouver dans la possession de +la femme qu’il aime. Aux degrés suprêmes de la passion cette chimère est +si étincelante que, si on ne peut l’atteindre, la vie même perd tout +charme, et paraît désormais si vide de joies, si fade et si insipide, +que le dégoût qu’on en éprouve surmonte même l’effroi de la mort; +l’infortuné abrège parfois volontairement ses jours. Dans ce cas, la +volonté de l’homme est entrée dans le tourbillon de la volonté de +l’espèce, ou bien cette dernière l’emporte tellement sur la volonté +individuelle, que si l’amant ne peut agir en qualité de représentant de +cette volonté de l’espèce, il dédaigne d’agir au nom de la sienne +propre. L’individu est un vase trop fragile pour contenir l’aspiration +infinie de la volonté de l’espèce concentrée sur un objet déterminé. Dès +lors il n’y a d’autre issue que le suicide, parfois le double suicide +des deux amants; à moins que la nature, pour sauver l’existence, ne +laisse arriver la folie qui couvre de son voile la conscience d’un état +désespéré.--Chaque année plusieurs cas analogues viennent confirmer +cette vérité. + +Mais ce n’est pas seulement la passion qui a parfois une issue tragique +et contrariée: l’amour satisfait conduit plus souvent aussi au malheur +qu’au bonheur. Car les exigences de l’amour, en conflit avec le +bien-être personnel de l’amant, sont tellement incompatibles avec les +autres circonstances de sa vie et ses plans d’avenir qu’elles minent +tout l’édifice de ses projets, de ses espérances et de ses rêves. +L’amour n’est pas seulement en contradiction avec les relations +sociales, souvent il l’est aussi avec la nature intime de l’individu, +lorsqu’il se fixe sur des personnes qui, en dehors des rapports sexuels, +seraient haïes de leur amant, méprisées, et même abhorrées. Mais la +volonté de l’espèce a tant de puissance sur l’individu, que l’amant fait +taire ses répugnances et ferme les yeux sur les défauts de celle qui +aime: il passe légèrement sur tout, il méconnaît tout, et s’unit pour +toujours à l’objet de sa passion, tant il est ébloui par cette illusion, +qui s’évanouit dès que la volonté de l’espèce est satisfaite et qui +laisse derrière elle pour toute la vie une compagne détestée. Ainsi +seulement l’on s’explique que des hommes raisonnables et même +distingués, s’unissent à des harpies et épousent des mégères, et ne +comprennent pas comment ils ont pu faire un tel choix. Voilà pourquoi +les anciens représentaient l’amour avec un bandeau. Il peut même arriver +qu’un amoureux reconnaisse clairement les vices intolérables de +tempérament et de caractère chez sa fiancée, qui lui présagent une vie +tourmentée, il se peut qu’il en souffre amèrement, sans qu’il ait le +courage de renoncer à elle: + + I ask not, I care not, + If guilt’s in thy heart; + I know that I love thee, + Whatever thou art. + + Si tu es coupable, peu m’importe, je ne le demande point, je sais que + je t’aime telle que tu es et cela me suffit. + +Car au fond, ce n’est pas son propre intérêt qu’il poursuit, bien qu’il +se l’imagine, mais celui d’un troisième individu, qui doit naître de cet +amour. Ce désintéressement qui est partout le sceau de la grandeur, +donne ici à l’amour passionné cette apparence sublime, et en fait un +digne objet de poésie.--Enfin, il arrive que l’amour se concilie avec la +haine la plus violente pour l’être aimé, aussi Platon l’a-t-il comparé à +l’amour des loups pour les brebis. Ce cas se présente, quand un amoureux +passionné, malgré tous les efforts et toutes les prières, ne peut à +aucun prix se faire écouter. + + I love and hate her. + +Shakespeare, _Cymb._, III, 5. + + Je l’aime et je la hais. + +--Sa haine contre la personne aimée l’enflamme alors et va si loin qu’il +tue sa maîtresse puis se donne la mort. Il se produit chaque année des +exemples de cette sorte, on les trouve dans les journaux. Que de vérité +dans ces vers de Gœthe: + + Par tout amour méprisé! par les éléments infernaux! + Je voudrais connaître une imprécation encore plus atroce! + +Ce n’est vraiment pas une hyperbole quand un amoureux traite de cruauté +la froideur de sa bien-aimée, ou le plaisir qu’elle trouve à le faire +souffrir. Il est, en effet, sous l’influence d’un penchant qui, analogue +à l’instinct des insectes, l’oblige malgré la raison à suivre absolument +son but, et à négliger tout le reste. Plus d’un Pétrarque a dû traîner +son amour tout le long de sa vie, sans espoir, comme une chaîne, comme +un boulet de fer au pied, et exhaler ses soupirs dans la solitude des +forêts; mais il n’y a eu qu’un Pétrarque doué en même temps du don de +poésie; à lui s’applique le beau vers de Gœthe: + + Et quand l’homme dans sa douleur se tait, + Un dieu m’a donné d’exprimer combien je souffre. + +Le génie de l’espèce est toujours en guerre avec les génies protecteurs +des individus, il est leur persécuteur et leur ennemi, toujours prêt à +détruire sans pitié le bonheur personnel, pour arriver à ses fins; et on +a vu le salut de nations entières dépendre parfois de ses caprices; +Shakespeare nous en donne un exemple dans Henri VI, p. 3, act. 3, sc. 2 +et 3. L’espèce, en effet, en laquelle notre être prend racine, a sur +nous un droit antérieur et plus immédiat que l’individu, ses affaires +passent avant les nôtres. Les anciens ont senti cela, quand ils ont +personnifié le génie de l’espèce dans Cupidon, dieu hostile, dieu cruel, +malgré son air enfantin, dieu justement décrié, démon capricieux, +despotique, et pourtant maître des dieux et des hommes: + + σὺ δ’ὦ θεῶν τύραννε κἀνθρώπων, Ἔρως! + Tu, deorum hominumque tyranne, Amor! + +Des flèches meurtrières, un bandeau et des ailes sont ses attributs. Les +ailes marquent l’inconstance, suite ordinaire de la déception qui +accompagne le désir satisfait. + +Comme en effet la passion reposait sur l’illusion d’une félicité +personnelle, au profit de l’espèce, le tribut une fois payé à l’espèce, +l’illusion décevante doit s’évanouir. Le génie de l’espèce qui avait +pris possession de l’individu, l’abandonne de nouveau à sa liberté. +Délaissé par lui, il retombe dans les bornes étroites de sa pauvreté, et +s’étonne de voir qu’après tant d’efforts sublimes, héroïques et infinis, +il ne lui reste rien de plus qu’une vulgaire satisfaction des sens: +contre toute attente, il ne se trouve pas plus heureux qu’avant. Il +s’aperçoit qu’il a été la dupe de la volonté de l’espèce. Aussi, règle +générale, Thésée une fois heureux abandonne son Ariane. La passion de +Pétrarque eût-elle été satisfaite, son chant aurait cessé, comme celui +de l’oiseau, dès que les œufs sont posés dans le nid. + +Remarquons en passant que ma métaphysique de l’amour déplaira sûrement +aux amoureux qui se sont laissé prendre au piège. S’ils étaient +accessibles à la raison, la vérité fondamentale que j’ai découverte les +rendrait plus que toute autre capables de surmonter leur amour. Mais il +faut bien s’en tenir à la sentence du vieux poète comique: _Quæ res in +se neque consilium, neque modum habet ullum, eam consilio regere non +potes._ + +Les ménages d’amour sont conclus dans l’intérêt de l’espèce et non au +profit de l’individu. Il est vrai, les individus s’imaginent travailler +à leur propre bonheur: mais le but véritable leur est étranger à +eux-mêmes, puisqu’il n’est autre que la procréation d’un être qui n’est +possible que par eux. Obéissant l’un et l’autre à la même impulsion, ils +doivent naturellement chercher à s’accorder ensemble le mieux possible. +Mais très souvent, grâce à cette illusion instinctive qui est l’essence +de l’amour, le couple ainsi formé se trouve sur tout le reste dans le +plus criant désaccord. On le voit bien dès que l’illusion s’est +fatalement évanouie. Alors il arrive que les mariages d’amour sont assez +régulièrement malheureux, parce qu’ils assurent le bonheur de la +génération future, mais aux dépens de la génération présente. _Quien se +casa por amores, ha de vivir con dolores._--Quiconque se marie par +amour, vivra dans les douleurs, dit le proverbe espagnol.--C’est le +contraire qui a lieu dans les mariages de convenance, conclus la plupart +du temps d’après le choix des parents. Les considérations qui agissent +ici, de quelque nature qu’elles puissent être, ont du moins une réalité +et ne peuvent disparaître d’elles-mêmes. Ces considérations sont +capables d’assurer le bonheur des époux, mais aux dépens des enfants qui +doivent naître d’eux, et encore ce bonheur reste problématique. L’homme +qui, en se mariant, se préoccupe plus encore de l’argent que de son +inclination, vit plus dans l’individu que dans l’espèce; ce qui est +absolument opposé à la vérité, à la nature, et mérite un certain mépris. +Une jeune fille qui, malgré les conseils de ses parents, refuse la main +d’un homme riche et encore jeune, et rejette toutes les considérations +de convenances, pour choisir selon son goût instinctif, fait à l’espèce +le sacrifice de son bonheur individuel. Mais justement à cause de cela, +on ne saurait lui refuser une certaine approbation, car elle a préféré +ce qui importe plus que le reste, elle agit dans le sens de la nature +(ou plus exactement de l’espèce), tandis que les parents conseillaient +dans le sens de l’égoïsme individuel.--Il semble donc que dans la +conclusion d’un mariage il faille sacrifier les intérêts de l’espèce ou +ceux de l’individu. La plupart du temps, il en est ainsi, tant il est +rare de voir les convenances et la passion marcher la main dans la main. +La misérable constitution physique, morale ou intellectuelle de la +plupart des hommes provient sans doute en partie de ce que les mariages +sont conclus habituellement non par choix ou inclination pure, mais pour +des considérations extérieures de toute sorte et d’après des +circonstances accidentelles. Lorsque, en même temps que les convenances, +l’inclination est jusqu’à un certain point respectée, c’est comme une +transaction que l’on fait avec le génie de l’espèce. Les mariages +heureux sont, comme on le sait, fort rares; justement parce qu’il est de +l’essence du mariage de n’avoir pas principalement pour but la +génération actuelle, mais la génération future. Cependant ajoutons +encore pour la consolation des natures tendres et aimantes que l’amour +passionné s’associe parfois à un sentiment d’une origine toute +différente, je veux dire l’amitié, fondée sur l’accord des caractères; +mais elle ne se déclare qu’une fois que l’amour s’éteint dans la +jouissance. L’accord des qualités complémentaires, morales, +intellectuelles et physiques, nécessaire au point de vue de la +génération future pour faire naître l’amour, peut aussi, au point de vue +des individus eux-mêmes, par une sorte d’opposition concordante de +tempérament et de caractère, produire l’amitié. + +Toute cette métaphysique de l’amour que je viens de traiter ici, se +rattache étroitement à ma métaphysique en général, elle l’éclaire d’un +jour nouveau, et voici comment: + +On a vu que, dans l’amour des sexes, la sélection attentive, s’élevant +peu à peu jusqu’à l’amour passionné, repose sur l’intérêt si haut et si +sérieux que l’homme prend à la constitution spéciale et personnelle de +la race à venir. Cette sympathie extrêmement remarquable confirme +justement deux vérités présentées dans les précédents chapitres: d’abord +l’indestructibilité de l’être en soi qui survit pour l’homme, dans ces +générations à venir. Cette sympathie, si vive et si agissante, qui naît +non de la réflexion et de l’intention, mais des aspirations et des +tendances les plus intimes de notre être, ne pourrait exister d’une +manière si indestructible et exercer sur l’homme un si grand empire, si +l’homme était absolument éphémère, et si les générations se succédaient +réellement et absolument distinctes les unes des autres, n’ayant d’autre +lien que la continuité du temps. La seconde vérité, c’est que l’être en +soi réside dans l’espèce plus que dans l’individu. Car cet intérêt pour +la constitution spéciale de l’espèce, qui est à l’origine de tout +commerce d’amour, depuis le caprice le plus passager, jusqu’à la passion +la plus sérieuse, est véritablement pour chacun la plus grande affaire, +c’est-à-dire celle dont le succès ou l’insuccès le touche de la façon la +plus sensible; d’où lui vient par excellence le nom d’affaire de cœur. +Aussi, quand cet intérêt a parlé d’une manière décisive, tout autre +intérêt ne concernant que la personne privée lui est subordonné et au +besoin sacrifié. L’homme prouve ainsi que l’espèce lui importe plus que +l’individu, et qu’il vit plus directement dans l’espèce que dans +l’individu.--Pourquoi donc l’amoureux est-il suspendu avec un complet +abandon aux yeux de celle qu’il a choisie, et est-il prêt à lui faire +tout sacrifice?--Parce que c’est la partie immortelle de son être qui +soupire vers elle; tandis que tout autre de ses désirs ne se rapporte +qu’à son être fugitif et mortel.--Cette aspiration vive, fervente, +dirigée vers une certaine femme, est donc un gage de l’indestructibilité +de l’essence de notre être et de sa continuité dans l’espèce. Considérer +cette continuité comme quelque chose d’insuffisant et d’insignifiant, +c’est une erreur qui naît de ce que, par la continuité de vie de +l’espèce, on n’entend pas autre chose que l’existence future d’êtres +semblables à nous, mais nullement identiques: et cela parce que, partant +d’une connaissance dirigée vers les choses extérieures, l’on ne +considère que la figure extérieure de l’espèce, telle que nous la +concevons par intuition, et non son intime essence. Cette essence +intérieure est justement ce qui est au fond de notre conscience et en +forme le point central, ce qui est même plus immédiat que cette +conscience: et, en tant que chose en soi, affranchie du «_principium +individuationis_» cette essence se trouve absolument identique dans tous +les individus, qu’ils existent au même moment ou qu’ils se succèdent. +C’est là ce que j’appelle, en d’autres termes, la volonté de vivre, +c’est-à-dire cette aspiration pressante à la vie et à la durée. C’est +justement cette force que la mort épargne et laisse intacte, force +immuable qui ne peut conduire à un état meilleur. Pour tout être vivant, +la souffrance et la mort sont non moins certaines que l’existence. On +peut cependant s’affranchir des souffrances et de la mort par la +négation de la volonté de vivre, qui a pour effet de détacher la volonté +de l’individu du rameau de l’espèce, et de supprimer l’existence dans +l’espèce. Ce que devient alors cette volonté, nous n’en avons point +d’idée et nous manquons de toutes données sur ce point. Nous ne pouvons +désigner un tel état que comme ayant la liberté d’être volonté de vivre +ou de ne l’être pas. Dans ce dernier cas, c’est ce que le bouddhisme +appelle Nirvana; c’est précisément le point qui par sa nature même reste +à jamais inaccessible à toute connaissance humaine.-- + +Si maintenant, nous mettant au point de vue de ces dernières +considérations, nous plongeons nos regards dans le tumulte de la vie, +nous voyons sa misère et ses tourments occuper tous les hommes; nous +voyons les hommes réunir tous leurs efforts pour satisfaire des besoins +sans fin et se préserver de la misère aux mille faces, sans pourtant +oser espérer autre chose que la conservation, pendant un court espace de +temps, de cette même existence individuelle si tourmentée. Et voilà +qu’en pleine mêlée, nous apercevons deux amants dont les regards se +croisent pleins de désirs.--Mais pourquoi tant de mystère, pourquoi ces +allures craintives et dissimulées?--Parce que ces amants sont des +traîtres, qui travaillent en secret à perpétuer toute la misère et les +tourments qui, sans eux, auraient une fin prochaine, cette fin qu’ils +veulent rendre vaine, comme d’autres avant eux l’ont rendue vaine. + + * * * * * + +Si l’esprit de l’espèce qui dirige deux amants, à leur insu, pouvait +parler par leur bouche et exprimer des idées claires, au lieu de se +manifester par des sentiments instinctifs, la haute poésie de ce +dialogue amoureux, qui dans le langage actuel ne parle que par images +romanesques et paraboles idéales d’aspirations infinies, de +pressentiments d’une volupté sans bornes, d’ineffable félicité, de +fidélité éternelle, etc. se traduirait ainsi: + +DAPHNIS.--J’aimerais à faire cadeau d’un individu à la génération +future, et je crois que tu pourrais lui donner ce qui me manque. + +CHLOÉ.--J’ai la même intention, et je crois que tu pourrais lui donner +ce que je n’ai pas. Voyons un peu! + +DAPHNIS.--Je lui donne une haute stature et la force musculaire: tu n’as +ni l’une ni l’autre. + +CHLOÉ.--Je lui donne de belles formes et de très petits pieds: tu n’as +ni ceci ni cela. + +DAPHNIS.--Je lui donne une fine peau blanche que tu n’as pas. + +CHLOÉ.--Je lui donne des cheveux noirs et des yeux noirs: tu es blond. + +DAPHNIS.--Je lui donne un nez aquilin. + +CHLOÉ.--Je lui donne une petite bouche. + +DAPHNIS.--Je lui donne du courage et de la bonté qui ne sauraient venir +de toi. + +CHLOÉ.--Je lui donne un beau front, l’esprit et l’intelligence, qui ne +pourraient lui venir de toi. + +DAPHNIS.--Taille droite, belles dents, santé solide, voilà ce qu’il +reçoit de nous deux: vraiment, tous les deux ensemble nous pouvons douer +en perfection l’individu futur; aussi je te désire plus que toute autre +femme. + +CHLOÉ.--Et moi aussi je te désire.--(M. 391.) + + * * * * * + +Sterne dit dans _Tristram Shandy_ (T. 6. p. 43): _there is no passion so +serious as lust_.--En effet, la volupté est très sérieuse. +Représentez-vous le couple le plus beau, le plus charmant, comme il +s’attire et se repousse, se désire et se fuit avec grâce dans un beau +jeu d’amour. Vienne l’instant de la volupté, tout badinage, toute gaîté +gracieuse et douce ont subitement disparu. Le couple est devenu sérieux. +Pourquoi? C’est que la volupté est bestiale, et la bestialité ne rit +pas. Les forces de la nature agissent partout sérieusement.--La volupté +des sens est l’opposé de l’enthousiasme qui nous ouvre le monde idéal. +L’enthousiasme et la volupté sont graves et ne comportent pas le +badinage.--(N. 406.) + + * * * * * + +Les caprices qui naissent de l’amour ressemblent aux feux follets: ils +donnent les illusions les plus vives, ils nous conduisent dans le +marécage et s’évanouissent.--(N. 408.) + + + + +II + +ESSAI SUR LES FEMMES[36]. + + [36] P. II. 649. + + +... Le seul aspect de la femme révèle qu’elle n’est destinée ni aux +grands travaux de l’intelligence, ni aux grands travaux matériels. Elle +paie sa dette à la vie non par l’action mais par la souffrance, les +douleurs de l’enfantement, les soins inquiets de l’enfance; elle doit +obéir à l’homme, être une compagne patiente qui le rassérène. Elle n’est +faite ni pour les grands efforts, ni pour les peines ou les plaisirs +excessifs; sa vie peut s’écouler plus silencieuse, plus insignifiante et +plus douce que celle de l’homme, sans qu’elle soit, par nature, ni +meilleure ni pire. + + * * * * * + +Ce qui rend les femmes particulièrement aptes à soigner, à élever notre +première enfance, c’est qu’elles restent elles-mêmes puériles, futiles +et bornées; elles demeurent toute leur vie de grands enfants, une sorte +d’intermédiaire entre l’enfant et l’homme. Qu’on observe une jeune fille +folâtrant tout le long du jour avec un enfant, dansant et chantant avec +lui, et qu’on imagine ce qu’un homme, avec la meilleure volonté du +monde, pourrait faire à sa place. + + * * * * * + +Chez les jeunes filles, la nature semble avoir voulu faire ce qu’en +style dramatique on appelle un coup de théâtre; elle les pare pour +quelques années d’une beauté, d’une grâce, d’une perfection +extraordinaires, aux dépens de tout le reste de leur vie, afin que +pendant ces rapides années d’éclat elles puissent s’emparer fortement de +l’imagination d’un homme et l’entraîner à se charger loyalement d’elles +d’une manière quelconque. Pour réussir dans cette entreprise la pure +réflexion et la raison ne donnaient pas de garantie suffisante. Aussi la +nature a-t-elle armé la femme, comme toute autre créature, des armes et +des instruments nécessaires pour assurer son existence et seulement +pendant le temps indispensable, car la nature en cela agit avec son +économie habituelle: de même que la fourmi femelle, après son union avec +le mâle, perd les ailes qui lui deviendraient inutiles et même +dangereuses pour la période d’incubation, de même aussi la plupart du +temps, après deux ou trois couches, la femme perd sa beauté, sans doute +pour la même raison. De là vient que les jeunes filles regardent +généralement les occupations du ménage ou les devoirs de leur état comme +des choses accessoires et de pures bagatelles, tandis qu’elles +reconnaissent leur véritable vocation dans l’amour, les conquêtes et +tout ce qui en dépend, la toilette, la danse, etc. + + * * * * * + +Plus une chose est noble et accomplie, plus elle se développe lentement +et tardivement. La raison et l’intelligence de l’homme n’atteignent +guère tout leur développement que vers la vingt-huitième année; chez la +femme, au contraire, la maturité de l’esprit arrive à la dix-huitième +année. Aussi n’a-t-elle qu’une raison de dix-huit ans bien strictement +mesurée. C’est pour cela que les femmes restent toute leur vie de vrais +enfants. Elles ne voient que ce qui est sous leurs yeux, s’attachent au +présent, prenant l’apparence pour la réalité et préférant les niaiseries +aux choses les plus importantes. Ce qui distingue l’homme de l’animal +c’est la raison; confiné dans le présent, il se reporte vers le passé et +songe à l’avenir: de là sa prudence, ses soucis, ses appréhensions +fréquentes. La raison débile de la femme ne participe ni à ces +avantages, ni à ces inconvénients; elle est affligée d’une myopie +intellectuelle qui lui permet, par une sorte d’intuition, de voir d’une +façon pénétrante les choses prochaines; mais son horizon est borné, ce +qui est lointain lui échappe. De là vient que tout ce qui n’est pas +immédiat, le passé et l’avenir, agissent plus faiblement sur la femme +que sur nous: de là aussi ce penchant bien plus fréquent à la +prodigalité, qui parfois touche à la démence. Au fond du cœur les femmes +s’imaginent que les hommes sont faits pour gagner de l’argent et les +femmes pour le dépenser; si elles en sont empêchées pendant la vie de +leur mari, elles se dédommagent après sa mort. Et ce qui contribue à les +confirmer dans cette conviction, c’est que leur mari leur donne l’argent +et les charge d’entretenir la maison.--Tant de côtés défectueux sont +pourtant compensés par un avantage: la femme plus absorbée dans le +moment présent, pour peu qu’il soit supportable en jouit plus que nous; +de là cet enjouement qui lui est propre et la rend capable de distraire +et parfois de consoler l’homme accablé de soucis et de peines. + +Dans les circonstances difficiles il ne faut pas dédaigner de faire +appel, comme autrefois les Germains, aux conseils des femmes; car elles +ont une manière de concevoir les choses toute différente de la nôtre. +Elles vont au but par le chemin le plus court, parce que leurs regards +s’attachent, en général, à ce qu’elles ont sous la main. Pour nous, au +contraire, notre regard dépasse sans s’y arrêter les choses qui nous +crèvent les yeux, et cherche bien au delà; nous avons besoin d’être +ramenés à une manière de voir plus simple et plus rapide. Ajoutez à cela +que les femmes ont décidément un esprit plus posé, et ne voient dans les +choses que ce qu’il y a réellement; tandis que, sous le coup de nos +passions excitées, nous grossissons les objets, et nous nous peignons +des chimères. + +Les mêmes aptitudes natives expliquent la pitié, l’humanité, la +sympathie que les femmes témoignent aux malheureux, tandis qu’elles sont +inférieures aux hommes en tout ce qui touche à l’équité, à la droiture +et à la scrupuleuse probité. Par suite de la faiblesse de leur raison, +tout ce qui est présent, visible et immédiat, exerce sur elles un empire +contre lequel ne sauraient prévaloir ni les abstractions, ni les maximes +établies, ni les résolutions énergiques, ni aucune considération du +passé ou de l’avenir, de ce qui est éloigné ou absent. Elles ont de la +vertu les qualités premières et principales, mais les secondaires et les +accessoires leur font défaut... Aussi l’injustice est-elle le défaut +capital des natures féminines. Cela vient du peu de bon sens et de +réflexion que nous avons signalé, et ce qui aggrave encore ce défaut, +c’est que la nature, en leur refusant la force, leur a donné, pour +protéger leur faiblesse, la ruse en partage; de là leur fourberie +instinctive et leur invincible penchant au mensonge. Le lion a ses dents +et ses griffes; l’éléphant, le sanglier ont leurs défenses, le taureau a +des cornes, la sèche a son encre, qui lui sert à brouiller l’eau autour +d’elle; la nature n’a donné à la femme pour se défendre et se protéger +que la dissimulation; cette faculté supplée à la force que l’homme puise +dans la vigueur de ses membres et dans sa raison. La dissimulation est +innée chez la femme, chez la plus fine, comme chez la plus sotte. Il lui +est aussi naturel d’en user en toute occasion qu’à un animal attaqué de +se défendre aussitôt avec ses armes naturelles: et en agissant ainsi, +elle a jusqu’à un certain point conscience de ses droits: ce qui fait +qu’il est presque impossible de rencontrer une femme absolument +véridique et sincère. Et c’est justement pour cela qu’elle pénètre si +aisément la dissimulation d’autrui et qu’il n’est pas prudent d’en faire +usage avec elle.--De ce défaut fondamental et de ses conséquences +naissent la fausseté, l’infidélité, la trahison, l’ingratitude, etc. Les +femmes aussi se parjurent en justice bien plus fréquemment que les +hommes, et ce serait une question de savoir si on doit les admettre à +prêter serment.--Il arrive de temps en temps que des dames, à qui rien +ne manque, sont surprises dans les magasins en flagrant délit de vol. + + * * * * * + +Les hommes jeunes, beaux, robustes, sont destinés par la nature à +propager l’espèce humaine, afin que celle-ci ne dégénère pas. Telle est +la ferme volonté que la nature exprime par les passions des femmes. +C’est assurément de toutes les lois la plus ancienne et la plus +puissante. Malheur donc aux intérêts et aux droits qui lui font +obstacle. Ils seront, le moment venu, quoiqu’il arrive, impitoyablement +écrasés. Car la morale secrète, inavouée et même inconsciente, mais +innée des femmes, est celle-ci: «Nous sommes fondées en droit à tromper +ceux qui s’imaginent qu’ils peuvent, en pourvoyant économiquement à +notre subsistance, confisquer à leur profit les droits de l’espèce. +C’est à nous qu’ont été confiés, c’est sur nous que reposent la +constitution et le salut de l’espèce, la création de la génération +future; c’est à nous d’y travailler en toute conscience.» Mais les +femmes ne s’intéressent nullement à ce principe supérieur _in +abstracto_, elles le comprennent seulement _in concreto_, et n’ont, +quand l’occasion s’en présente, d’autre manière de l’exprimer que leur +manière d’agir; et sur ce sujet leur conscience les laisse bien plus en +repos qu’on ne pourrait le croire, car dans le fond le plus obscur de +leur cœur, elles sentent vaguement qu’en trahissant leurs devoirs envers +l’individu, elles le remplissent d’autant mieux envers l’espèce qui a +des droits infiniment supérieurs. + +Comme les femmes sont uniquement créées pour la propagation de l’espèce +et que toute leur vocation se concentre en ce point, elles vivent plus +pour l’espèce que pour les individus, et prennent plus à cœur les +intérêts de l’espèce que les intérêts des individus. C’est ce qui donne +à tout leur être et à leur conduite une certaine légèreté et des vues +opposées à celles de l’homme; telle est l’origine de cette désunion si +fréquente dans le mariage, qu’elle en est devenue presque normale. + + * * * * * + +Les hommes entre eux sont naturellement indifférents; les femmes sont, +par nature, ennemies. Cela doit tenir à ce que l’_odium figulinum_, la +rivalité qui est restreinte chez les hommes à chaque corps de métier, +embrasse chez les femmes toute l’espèce, car elles n’ont toutes qu’un +même métier, qu’une même affaire. Dans la rue, il suffit qu’elles se +rencontrent pour qu’elles échangent déjà des regards de Guelfes et de +Gibelins. Il saute aux yeux qu’à une première entrevue deux femmes ont +plus de contrainte, de dissimulation et de réserve que n’en auraient +deux hommes en pareil cas. Pour la même raison les compliments entre +femmes semblent plus ridicules qu’entre hommes. Remarquez en outre que +l’homme parle en général avec quelques égards et une certaine humanité à +ses subordonnés même les plus infimes, mais il est insupportable de voir +avec quelle hauteur une femme du monde s’adresse à une femme de classe +inférieure, quand elle n’est pas à son service. Cela peut tenir à ce +qu’entre femmes, les différences de rang sont infiniment plus précaires +que chez les hommes et que ces différences peuvent être modifiées ou +supprimées aisément; le rang qu’un homme occupe dépend de mille +considérations; pour les femmes une seule décide de tout: l’homme à qui +elles ont su plaire. Leur unique fonction les met sur un pied d’égalité +bien plus marqué, aussi cherchent-elles à créer entre elles des +différences de rang. + + * * * * * + +Il a fallu que l’intelligence de l’homme fût obscurcie par l’amour pour +qu’il ait appelé beau ce sexe de petite taille, aux épaules étroites, +aux larges hanches et aux jambes courtes; toute sa beauté en effet +réside dans l’instinct de l’amour. Au lieu de le nommer beau, il eût été +plus juste de l’appeler _l’inesthétique_. Les femmes n’ont ni le +sentiment, ni l’intelligence de la musique, pas plus que de la poésie ou +des arts plastiques; ce n’est chez elles que pure singerie, pur +prétexte, pure affectation exploitée par leur désir de plaire. Elles +sont incapables de prendre une part désintéressée à quoi que ce soit et +voici pourquoi. L’homme s’efforce en toute chose de dominer directement +soit par l’intelligence, soit par la force; la femme, au contraire, est +toujours et partout réduite à une domination absolument indirecte, +c’est-à-dire qu’elle n’a de pouvoir que par l’homme, et c’est sur lui +seul qu’elle exerce une influence immédiate. En conséquence, la nature +porte les femmes à chercher en toutes choses un moyen de conquérir +l’homme, et l’intérêt qu’elles semblent prendre aux choses extérieures +est toujours une feinte, un détour, c’est-à-dire pure coquetterie et +pure singerie. Rousseau l’a dit: «les femmes en général n’aiment aucun +art, ne se connaissent à aucun et n’ont aucun génie[37].» Ceux qui ne +s’arrêtent pas aux apparences ont pu le remarquer déjà. Il suffit +d’observer par exemple ce qui occupe et attire leur attention dans un +concert, à l’opéra ou à la comédie, de voir le sans façon avec lequel, +aux plus beaux endroits des plus grands chefs-d’œuvre, elles continuent +leur caquetage. S’il est vrai que les Grecs n’aient pas admis les femmes +au spectacle, ils ont eu bien raison; dans leurs théâtres du moins +pouvait-on saisir quelque chose. De notre temps, il serait bon d’ajouter +au _mulier taceat in ecclesia_, un _taceat mulier in theatro_, ou bien +de substituer un précepte à l’autre, et de suspendre ce dernier en gros +caractères sur le rideau de la scène.--Mais que peut-on attendre de +mieux de la part des femmes, si l’on réfléchit que dans le monde entier, +ce sexe n’a pu produire un seul esprit véritablement grand, ni une œuvre +complète et originale dans les beaux-arts, ni en quoi que ce soit un +seul ouvrage d’une valeur durable. Cela est saisissant dans la peinture; +elles sont pourtant aussi capables que nous d’en saisir le côté +technique et elles cultivent assidûment cet art, sans pouvoir se faire +gloire d’un seul chef-d’œuvre, parce qu’il leur manque justement cette +objectivité de l’esprit qui est surtout nécessaire dans la peinture; +elles ne peuvent sortir d’elles-mêmes. Aussi les femmes ordinaires ne +sont même pas capables d’en sentir les beautés, car _natura non facit +saltus_. Huarte, dans son ouvrage célèbre «_Examen de ingenios para las +sciencias_», qui date de 300 ans, refuse aux femmes toute capacité +supérieure. Des exceptions isolées et partielles ne changent rien aux +choses; les femmes sont, et resteront, prises dans leur ensemble, les +Philistins les plus accomplis et les plus incurables. Grâce à notre +organisation sociale, absurde au suprême degré, qui leur fait partager +le titre et la situation de l’homme quelqu’élevés qu’ils soient, elles +excitent avec acharnement ses ambitions les moins nobles, et par une +conséquence naturelle de cette absurdité, leur domination, le ton +qu’elles imposent, corrompent la société moderne. On devrait prendre +pour règle cette sentence de Napoléon Ier: «Les femmes n’ont pas de +rang.» Chamfort dit aussi très justement: «Elles sont faites pour +commercer avec nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec notre +raison. Il existe entre elles et les hommes des sympathies d’épiderme, +et très peu de sympathies d’esprit, d’âme et de caractère.» Les femmes +sont le _sexus sequior_, le sexe second à tous égards, fait pour se +tenir à l’écart et au second plan. Certes, il faut épargner leur +faiblesse, mais il est ridicule de leur rendre hommage, et cela même +nous dégrade à leurs yeux. La nature, en séparant l’espèce humaine en +deux catégories, n’a pas fait les parts égales...--C’est bien ce qu’ont +pensé de tout temps les anciens et les peuples de l’Orient; ils se +rendaient mieux compte du rôle qui convient aux femmes, que nous ne le +faisons avec notre galanterie à l’ancienne mode française et notre +stupide vénération, qui est bien l’épanouissement le plus complet de la +sottise germano-chrétienne. Cela n’a servi qu’à les rendre si +arrogantes, si impertinentes: parfois elles me font penser aux singes +sacrés de Bénarès, qui ont si bien conscience de leur dignité +sacro-sainte et de leur inviolabilité, qu’ils se croient tout permis. + + [37] Lettre à d’Alembert, note XX. + +La femme en Occident, ce qu’on appelle _la dame_, se trouve dans une +position tout à fait fausse, car la femme, le _sexus sequior_ des +anciens, n’est nullement faite pour inspirer de la vénération et +recevoir des hommages, ni pour porter la tête plus haute que l’homme, ni +pour avoir des droits égaux aux siens. Les conséquences de cette _fausse +position_ ne sont que trop évidentes. Il serait à souhaiter qu’en Europe +on remît à sa place naturelle ce numéro deux de l’espèce humaine et que +l’on supprimât la _dame_, objet des railleries de l’Asie entière, dont +Rome et la Grèce se seraient également moquées. Cette réforme serait au +point de vue politique et social un véritable bienfait. Le principe de +la loi salique est si évident, si indiscutable, qu’il semble inutile à +formuler. Ce qu’on appelle à proprement parler la dame européenne est +une sorte d’être qui ne devrait pas exister. Il ne devrait y avoir au +monde que des femmes d’intérieur, appliquées au ménage, et des jeunes +filles aspirant à le devenir, et que l’on formerait non à l’arrogance, +mais au travail et à la soumission. C’est précisément parce qu’il y a +des dames en Europe que les femmes de la classe inférieure, c’est-à-dire +la grande majorité, sont infiniment plus à plaindre qu’en Orient[38]. + + [38] Schopenhauer cite en cet endroit le passage suivant de lord Byron + (_Letters and journals by Th. Moore_, vol. II, p. 399), dont voici + la traduction: «Réfléchi à la situation des femmes sous les anciens + Grecs.--Assez convenable. État présent, un reste de la barbarie + féodale du moyen âge--artificiel et contre nature. Elles devraient + s’occuper de leur intérieur; on devrait les bien nourrir et les bien + vêtir, mais ne les point mêler à la société. Elles devraient aussi + être instruites de la religion mais ignorer la poésie et la + politique, ne lire que des livres de piété et de cuisine. De la + musique, du dessin, de la danse, et aussi un peu de jardinage et de + labourage de temps en temps. Je les ai vues, en Épire, travailler à + l’entretien des routes avec succès. Pourquoi non? ne fanent-elles + pas, ne sont-elles pas laitières?» + +Les lois qui régissent le mariage en Europe supposent la femme égale de +l’homme, et ont ainsi un point de départ faux. Dans notre hémisphère +monogame, se marier, c’est perdre la moitié de ses droits et doubler ses +devoirs. En tout cas, puisque les lois ont accordé aux femmes les mêmes +droits qu’aux hommes, elles auraient bien dû aussi leur conférer une +raison virile. Plus les lois confèrent aux femmes des droits et des +honneurs supérieurs à leur mérite, plus elles rétrécissent le nombre de +celles qui ont réellement part à ces faveurs, et elles enlèvent aux +autres leurs droits naturels, dans la même proportion où elles en ont +donné d’exceptionnels à quelques privilégiées. L’avantage que la +monogamie et les lois qui en résultent accordent à la femme, en la +proclamant l’égale de l’homme, ce qu’elle n’est à aucun point de vue, +produit cette conséquence que les hommes sensés et prudents hésitent +souvent à se laisser entraîner à un si grand sacrifice, à un pacte si +inégal. Chez les peuples polygames chaque femme trouve quelqu’un qui se +charge d’elle, chez nous au contraire le nombre des femmes mariées est +bien restreint et il y a un nombre infini de femmes qui restent sans +protection, vieilles filles végétant tristement, dans les classes +élevées de la société, pauvres créatures soumises à de rudes et pénibles +travaux, dans les rangs inférieurs. Ou bien encore elles deviennent de +misérables prostituées, traînant une vie honteuse et amenées par la +force des choses à former une sorte de classe publique et reconnue, dont +le but spécial est de préserver des dangers de la séduction les +heureuses femmes qui ont trouvé des maris ou qui en peuvent espérer. +Dans la seule ville de Londres, il y a 80,000 filles publiques: vraies +victimes de la monogamie, cruellement immolées sur l’autel du mariage. +Toutes ces malheureuses sont la compensation inévitable de la dame +européenne, avec son arrogance et ses prétentions. Aussi la polygamie +est-elle un véritable bienfait pour les femmes considérées dans leur +ensemble. De plus, au point de vue rationnel, on ne voit pas pourquoi, +lorsqu’une femme souffre de quelque mal chronique, ou qu’elle n’a pas +d’enfants, ou qu’elle est à la longue devenue trop vieille, son mari +n’en prendrait pas une seconde. Ce qui a fait le succès des Mormons, +c’est justement la suppression de cette monstrueuse monogamie. En +accordant à la femme des droits au-dessus de sa nature, on lui a imposé +également des devoirs au-dessus de sa nature; il en découle pour elle +une source de malheurs. Ces exigences de classe et de fortune sont en +effet d’un si grand poids que l’homme qui se marie commet une imprudence +s’il ne fait pas un mariage brillant; s’il souhaite rencontrer une femme +qui lui plaise parfaitement, il la cherchera en dehors du mariage, et se +contentera d’assurer son sort et celui de ses enfants. S’il peut le +faire d’une façon juste, raisonnable, suffisante et que la femme cède, +sans exiger rigoureusement les droits exagérés que le mariage seul lui +accorde, elle perd alors l’honneur, parce que le mariage est la base de +la société civile, et elle se prépare une triste vie, car il est dans la +nature de l’homme de se préoccuper outre mesure de l’opinion des autres. +Si, au contraire, la femme résiste, elle court risque d’épouser un mari +qui lui déplaise ou de sécher sur place en restant vieille fille; car +elle a peu d’années pour se décider. C’est à ce point de vue de la +monogamie qu’il est bon de lire le profond et savant traité de Thomasius +«_De concubinatu_». On y voit que chez tous les peuples civilisés de +tous les temps, jusqu’à la Réforme, le concubinat a été une institution +admise, jusqu’à un certain point légalement reconnue et nullement +déshonorante. C’est la réforme luthérienne qui l’a fait descendre de son +rang, parce qu’elle y trouvait une justification du mariage des prêtres, +et l’église catholique n’a pu rester en arrière. + +Il est inutile de disputer sur la polygamie, puisqu’en fait elle existe +partout et qu’il ne s’agit que de l’organiser. Où trouve-t-on de +véritables monogames? Tous, du moins pendant un temps, et la plupart +presque toujours, nous vivons dans la polygamie. Si tout homme a besoin +de plusieurs femmes, il est tout à fait juste qu’il soit libre, et même +qu’il soit obligé de se charger de plusieurs femmes; celles-ci seront +par là même ramenées à leur vrai rôle, qui est celui d’un être +subordonné, et l’on verra disparaître de ce monde la _dame_, ce +_monstrum_ de la civilisation européenne et de la bêtise +germano-chrétienne, avec ses ridicules prétentions au respect et à +l’honneur; plus de dames, mais aussi plus de ces malheureuses femmes, +qui remplissent maintenant l’Europe!-- + + * * * * * + +... Il est évident que la femme par nature est destinée à obéir. Et la +preuve en est que celle qui est placée dans cet état d’indépendance +absolue contraire à sa nature s’attache aussitôt à n’importe quel homme +par qui elle se laisse diriger et dominer, parce qu’elle a besoin d’un +maître. Est-elle jeune, elle prend un amant; est-elle vieille, un +confesseur. + + * * * * * + +Le mariage est un piège que la nature nous tend.--(M. 355.) + + * * * * * + +Parmi les philosophes et les poètes, ceux qui sont mariés deviennent par +cela seul suspects de chercher leur propre avantage, et non l’avantage +de la science et de l’art.--(M. 357.) + + * * * * * + +L’honneur des femmes, de même que l’honneur des hommes, est un «esprit +de corps»[39] bien entendu. Le premier est de beaucoup le plus important +des deux; parce que dans la vie des femmes les rapports sexuels sont la +grande affaire.--L’honneur pour une jeune fille consiste dans la +confiance qu’inspire son innocence, et pour une femme dans sa fidélité à +son mari. Les femmes attendent des hommes et exigent d’eux tout ce qui +leur est nécessaire et tout ce qu’elles désirent. L’homme au fond +n’exige de la femme qu’une seule chose. Les femmes doivent donc +s’arranger de telle manière que les hommes ne puissent obtenir d’elles +cette chose unique qu’en échange du soin qu’ils s’engagent à prendre +d’elles et des enfants futurs: de cet arrangement dépend le bonheur de +toutes les femmes. Pour l’obtenir, il est indispensable qu’elles se +soutiennent et fassent preuve d’esprit de corps. Aussi marchent-elles +comme une seule femme et en rangs serrés vis-à-vis de l’armée des +hommes, qui, grâce à la prédominance physique et intellectuelle, +possèdent tous les biens terrestres; voilà l’ennemi commun qu’il s’agit +de vaincre et de conquérir, afin d’arriver par cette victoire à posséder +les biens de la terre. La première maxime de l’honneur féminin a donc +été qu’il faut refuser impitoyablement à l’homme tout commerce +illégitime, afin de le contraindre au mariage comme à une sorte de +capitulation; seul moyen de pourvoir toute la gent féminine. Pour +atteindre ce résultat, la maxime précédente doit être rigoureusement +respectée; aussi toutes les femmes avec un véritable esprit de corps +veillent-elles à son exécution. Une jeune fille qui a failli s’est +rendue coupable de trahison envers tout son sexe, car si cette action se +généralisait, l’intérêt commun serait compromis; on la chasse de la +communauté, on la couvre de honte; elle se trouve ainsi avoir perdu son +honneur. Toute femme doit la fuir comme une pestiférée. Un même sort +attend la femme adultère parce qu’elle a manqué à l’un des termes de la +capitulation consentie par le mari. Son exemple serait de nature à +détourner les hommes de signer un pareil traité, et le salut de toutes +les femmes en dépend. Outre cet honneur particulier à son sexe, la femme +adultère perd en outre l’honneur civil, parce que son action est une +tromperie, un manque grossier à la foi jurée. L’on peut dire avec +quelque indulgence «une jeune fille abusée» on ne dit pas «une femme +abusée.» Le séducteur peut bien par le mariage rendre l’honneur à la +première, il ne peut pas le rendre à la seconde, même après le +divorce.--A voir clairement les choses, on reconnaît donc qu’un _esprit +de corps_ utile, indispensable, mais bien calculé et fondé sur +l’intérêt, est le principe de l’honneur des femmes: on ne peut nier son +importance extrême dans la destinée de la femme, mais on ne saurait lui +attribuer une valeur absolue, au delà de la vie et des fins de la vie, +et méritant qu’on lui sacrifie l’existence même... + + [39] «Les femmes font cause commune; elles sont liées par un _esprit + de corps_, par une espèce de confédération tacite, qui comme les + ligues secrètes d’un État, prouve peut-être la faiblesse du parti + qui se croit obligé d’y avoir recours.» + + CHAMFORT. + + Schopenhauer n’a pas cité cette pensée de Chamfort. + +Ce qui prouverait d’une manière générale que l’honneur des femmes n’a +pas une origine vraiment conforme à la nature, c’est le nombre des +victimes sanglantes qui lui sont offertes, infanticides, suicides des +mères. Si une jeune fille qui prend un amant, commet une véritable +trahison envers son sexe, n’oublions pas que le pacte féminin avait été +accepté tacitement sans engagement formel de sa part. Et comme dans la +plupart des cas elle est la première victime, sa folie est infiniment +plus grande que sa dépravation.--(P. I. 388.) + + * * * * * + + + + +III + +PENSÉES DIVERSES + +SUR L’ART, LA RELIGION, LA POLITIQUE, L’HOMME, LA SOCIÉTÉ, ETC. + + + + +I + +L’ART, LE STYLE, LA LITTÉRATURE. + + +Dans la morale, la bonne volonté est tout; mais dans l’art elle n’est +rien.--(L. 104.) + + * * * * * + +Il faut traiter une œuvre d’art comme un grand personnage; rester debout +devant elle et attendre patiemment qu’elle daigne vous adresser la +parole.--(M. 243.) + + * * * * * + +Sur le visage de l’Apollon du Belvédère, je lis la juste indignation +profondément sentie du dieu des Muses contre la perversité pitoyable, +absolue et incurable des Philistins. C’est contre eux qu’il a lancé ses +flèches, pour anéantir l’engeance des ineptes éternels.--(M. 276.) + + * * * * * + +Si l’antiquité nous a laissé des classiques, c’est-à-dire des esprits +dont les écrits brillent d’une immortelle jeunesse à travers les +siècles, cela vient de ce que chez eux écrire des livres n’était pas une +affaire de commerce.--(P. II. 462.) + + * * * * * + +Les humanités--expression très juste pour exprimer l’étude des écrivains +de l’antiquité, car c’est par eux que l’écolier commence à redevenir un +homme, en pénétrant dans un monde encore pur de toutes les grimaces du +moyen âge et du romantisme... Ne vous figurez pas que votre sagesse +moderne puisse jamais remplacer cette virile initiation. Vous n’êtes +pas, comme les Grecs et les Romains, des êtres libres par naissance, les +fils indépendants de la nature; vous êtes d’abord les fils, les +héritiers de la grossière folie du moyen âge, de la fourberie honteuse +du clergé et de la chevalerie, moitié force brutale, moitié niaise +vanité. Que l’un et l’autre viennent à disparaître, vous n’en serez pas +pour cela plus assurés sur vos pieds, car, sans l’étude des anciens, +votre littérature est destinée à dégénérer en bavardage vulgaire et en +plate philistinerie.--(L. 34.) + + * * * * * + +Un roman est d’un ordre d’autant plus noble et élevé qu’il pénètre dans +la vie intérieure et qu’il y a moins d’aventures. Cette vérité se +retrouve comme signe caractéristique à tous les degrés du roman, depuis +Tristram Shandy, jusqu’au roman de chevalerie ou aux histoires de +brigands les plus grossières, les plus fécondes en exploits héroïques et +les plus basses. Tristram Shandy n’a pour ainsi dire pas d’action, et +comme il y en a peu dans la nouvelle Héloïse et dans Wilhelm Meister! +Don Quichotte a une action relativement faible, surtout plaisante et +très insignifiante: et ces quatre romans sont l’idéal du genre... + +La tâche du romancier n’est pas de nous raconter de grands événements, +mais de rendre les petites choses intéressantes.--(P. II. 473.) + + * * * * * + +La fausse route dans laquelle notre musique est engagée est analogue à +celle où se perdait l’architecture romaine sous les derniers Césars, +lorsque la surcharge des ornements cachait la belle simplicité des +proportions essentielles et même les dénaturait: de même la musique nous +offre des effets bruyants, beaucoup d’instruments, beaucoup d’art, mais +combien peu de pensées profondes, claires, pénétrantes et +saisissantes.--(P. II. 464.) + + * * * * * + +Le style est la physionomie de l’esprit. Et celle-là trompe moins que +celle du corps. Imiter un style étranger, c’est porter un masque. Si +beau que soit le masque, son expression morte devient bientôt insipide +et insupportable, à tel point que le plus laid visage serait préférable +pourvu qu’il soit animé.--(L. 33.) + + * * * * * + +Aucune prose ne se lit aussi aisément et aussi agréablement que la prose +française... L’écrivain français enchaîne ses pensées dans l’ordre le +plus logique et en général le plus naturel, et les soumet ainsi +successivement à son lecteur, qui peut les apprécier à l’aise, et +consacrer à chacune son attention sans partage. L’Allemand, au +contraire, les entrelace dans une période embrouillée et +archi-embrouillée, parce qu’il veut dire six choses à la fois, au lieu +de les présenter l’une après l’autre.--(P. II. 577.) + + * * * * * + +Le véritable caractère national allemand, c’est la lourdeur: elle éclate +dans leur démarche, dans leur manière d’être et d’agir, leur langue, +leurs récits, leurs discours, leurs écrits, dans leur façon de +comprendre et de penser, mais tout spécialement dans leur style. Elle se +reconnaît au plaisir qu’ils trouvent à construire de longues périodes, +lourdes, embrouillées. La mémoire est obligée de travailler seule, +patiemment, pendant cinq minutes, pour retenir machinalement les mots +comme une leçon qu’on lui impose, jusqu’au moment où, à la fin de la +période, le sens se dégage, l’intelligence prend son élan et l’énigme +est résolue. C’est à ce jeu qu’ils aiment à exceller, et quand ils +peuvent ajouter du précieux, de l’emphatique et un air grave plein +d’affectation, σερνότης, l’auteur alors nage dans la joie: mais que le +ciel donne patience au lecteur.--En outre ils s’étudient tout +spécialement à trouver toujours les expressions les plus indécises et +les plus impropres, de sorte que tout apparaît comme dans le brouillard: +leur but semble être de se ménager à chaque phrase une porte de +derrière, puis de se donner le genre de paraître en dire plus qu’ils +n’en ont pensé; enfin ils sont stupides et ennuyeux comme des bonnets de +nuit; et c’est justement ce qui rend haïssable la manière d’écrire des +Allemands à tous les étrangers, qui n’aiment pas à tâtonner dans +l’obscurité; c’est au contraire chez nous un goût national.--(P. II. +578.) + + * * * * * + +Les Allemands se distinguent des autres nations par leur négligence dans +le style aussi bien que dans le vêtement, et c’est le caractère national +qui est responsable de ce double désordre. De même qu’une mise +abandonnée trahit le peu d’estime que l’on fait de la société où l’on se +montre, ainsi un mauvais style, négligé, lâché, témoigne un mépris +offensant pour le lecteur, qui se venge à bon droit en ne vous lisant +pas. Ce qu’il y a surtout de réjouissant, c’est de voir les critiques +juger les œuvres d’autrui dans leur style débraillé d’écrivains à gages. +Cela fait l’effet d’un juge qui siégerait au tribunal en robe de chambre +et en pantoufles.--(P. II. 576.) + + * * * * * + +C’est dans notre siècle seulement qu’il y a des écrivains de profession. +Jusqu’alors, il n’y avait que des écrivains de vocation.--(P. II. 582.) + + * * * * * + +Il en est de la littérature comme de la vie: de quelque côté qu’on se +tourne, aussitôt on rencontre partout l’incorrigible populace, par +légion: elle remplit tout, elle salit tout, comme les mouches en été. De +là ce nombre infini de mauvais livres, cette ivraie qui pullule, se +nourrit aux dépens du bon grain et l’étouffe.--(P. II. 589.) + + * * * * * + +Xerxès, au dire d’Hérodote, pleurait à la vue de son armée innombrable, +en songeant qu’au bout d’un siècle, de tant de milliers d’hommes nul ne +survivrait; et qui ne verserait des larmes, à la vue des gros catalogues +de librairie, si l’on réfléchissait que, parmi tant de livres, au bout +de dix ans pas un seul ne surnagera.--(P. II. 589.) + + + + +II + +PENSÉES SUR LA RELIGION. + + +S’imaginer que les sciences peuvent faire sans cesse de nouveaux progrès +et se répandre de plus en plus, sans que cela empêche la religion de +continuer à vivre et à fleurir, c’est se tromper étrangement. Les +religions sont filles de l’ignorance et ne survivent pas longtemps à +leur mère.--(L. 23.) + + * * * * * + +Foi et science ne peuvent guère vivre en harmonie dans un même esprit, +non plus que loup et brebis en une même cage: et c’est la science qui +est le loup et menace de croquer la brebis.--(L. 23.) + + * * * * * + +Les religions sont comme les vers luisants: elles ont besoin de +l’obscurité pour éclairer. Un certain degré d’ignorance générale est la +condition de toutes les religions, c’est le seul élément dans lequel +elles puissent vivre.--(P. II. 369.) + + * * * * * + +Peut-être le moment si souvent prophétisé est-il proche où la religion +se séparera des États européens, comme une nourrice de l’enfant trop âgé +pour ses soins et prêt à passer aux mains du précepteur.--(P. II. 371.) + + * * * * * + +Temples et églises, pagodes et mosquées, dans tous les temps, par leur +magnificence et leur grandeur, témoignent du besoin métaphysique de +l’homme, qui, fort et indestructible, suit pas à pas le besoin physique. +On pourrait, il est vrai, si l’on était d’humeur satirique, ajouter que +le premier besoin est un modeste gaillard qui se contente à moins de +frais. Des fables grossières, des contes à dormir debout, il ne lui en +faut souvent pas davantage: qu’on les imprime assez tôt dans l’esprit de +l’homme, et ces fables et ces légendes deviennent des explications +suffisantes de son existence et des soutiens de sa moralité. Considérez +par exemple le Coran: ce livre médiocre a été suffisant pour fonder une +religion qui, répandue par le monde, satisfait le besoin métaphysique de +millions d’hommes depuis 1200 ans, sert de fondement à leur morale, leur +inspire un grand mépris de la mort et l’enthousiasme des guerres +sanglantes et des vastes conquêtes. Nous trouvons dans ce livre la plus +triste et la plus misérable figure du théisme. Peut-être a-t-il beaucoup +perdu par les traductions; mais je n’ai pu y découvrir une seule pensée +ayant quelque valeur. Ce qui prouve que la capacité métaphysique ne va +pas de pair avec le besoin métaphysique.--(L. 18.) + + * * * * * + +En réalité, toute religion positive est l’usurpatrice du trône qui +appartient à la philosophie. Aussi les philosophes seront-ils toujours +en hostilité avec elle; quand bien même ils devraient la considérer +comme un mal nécessaire, une béquille pour la faiblesse morbide de +l’esprit de la plupart des hommes.--(M. 349.) + + * * * * * + +La religion catholique est une instruction pour mendier le ciel, qu’il +serait trop incommode de mériter. Les prêtres sont les intermédiaires de +cette mendicité.--(M. 349.)[40] + + [40] «Que ferai-je toute ma vie? se disait Julien au séminaire. Je + vendrai aux fidèles une place dans le ciel. Comment cette place leur + sera-t-elle rendue visible? Par la différence de mon extérieur et de + celui d’un laïque.» Stendhal (_Rouge et noir_). + + * * * * * + +Non content des soucis, des afflictions et des embarras que lui impose +le monde réel, l’esprit humain se crée encore un monde imaginaire sous +forme de mille superstitions diverses. Celles-ci l’occupent de toutes +façons; il y consacre le meilleur de son temps et de ses forces, dès que +le monde réel lui accorde un repos qu’il n’est pas capable de goûter. On +peut constater ce fait à l’origine, chez les peuples qui, placés sous un +ciel doux et sur un sol clément, ont une existence facile, tels que les +Hindous, puis les Grecs, les Romains, plus tard les Italiens, les +Espagnols, etc.--L’homme se fabrique des démons, des dieux et des saints +à son image; ils exigent à tout moment des sacrifices, des prières, des +ornements, des vœux formés et exécutés, des pèlerinages, des +prosternations, des tableaux et des parures, etc. Fiction et réalité +s’entremêlent à leur service, et la fiction obscurcit la réalité; tout +événement dans la vie est accepté comme une manifestation de leur +puissance. Les entretiens mystiques avec ces divinités remplissent la +moitié des jours, ils soutiennent sans cesse l’espérance; le charme de +l’illusion les rend souvent plus intéressants que la fréquentation des +êtres réels. Quelle expression et quel symptôme de la misère innée de +l’homme, de l’urgent besoin qu’il a de secours et d’assistance, +d’occupation et de passe-temps; et, bien qu’il perde des forces utiles +et des instants précieux en vaines prières et en vains sacrifices au +lieu de s’aider lui-même, quand les dangers imprévus surgissent tout à +coup, il ne cesse pourtant de s’occuper et de se distraire dans cet +entretien fantastique avec un monde d’esprits qu’il rêve; c’est là +l’avantage des superstitions, avantage qu’il ne faut pas dédaigner.--(W. +I. 380.) + + * * * * * + +Pour dompter les âmes barbares et les détourner de l’injustice et de la +cruauté, ce n’est pas la vérité qui est utile: car ils ne peuvent la +concevoir; c’est donc l’erreur, un conte, une parabole. De là la +nécessité d’enseigner une foi positive.--(M. 349.) + + * * * * * + +Les religions sont nécessaires au peuple, et sont pour lui un +inestimable bienfait. Même lorsqu’elles veulent s’opposer au progrès de +l’humanité dans la connaissance de la vérité, il faut les écarter avec +tous les égards possibles. Mais demander qu’un grand esprit, un Gœthe, +un Shakespeare, accepte avec conviction _impliciter, bona fide et sensu +proprio_, les dogmes d’une religion quelconque, c’est demander qu’un +géant chausse le soulier _d’un nain_.--(W. II. 185.) + + * * * * * + +Quand on compare à la pratique des fidèles l’excellente morale que +prêche la religion chrétienne et plus ou moins toute religion et que +l’on se représente ce qu’il adviendrait de cette morale, si le bras +séculier n’empêchait pas les crimes, et ce que nous aurions à craindre, +si pour un seul jour on supprimait toutes les lois, l’on avouera que +l’action de toutes les religions sur la moralité est en réalité très +faible. Assurément la faute en est à la faiblesse de la foi. +Théoriquement et tant qu’on s’en tient aux méditations pieuses, chacun +se croit ferme dans sa foi. Mais l’acte est la dure pierre de touche de +toutes nos convictions: quand on en vient aux actes et qu’il faut +prouver sa foi par de grands renoncements et de durs sacrifices, c’est +alors qu’on en voit apparaître toute la faiblesse. Lorsqu’un homme +médite sérieusement un délit, il fait déjà une brèche à la moralité +pure. La première considération qui l’arrête ensuite, c’est celle de la +justice et de la police. S’il passe outre, espérant s’y soustraire, le +second obstacle qui alors se présente c’est la question d’honneur. Si +l’on franchit ces deux remparts, il y a beaucoup à parier qu’après avoir +triomphé de ces deux résistances puissantes, un dogme religieux +quelconque n’aura pas assez de force pour empêcher d’agir. Car si un +danger prochain, assuré, n’effraie pas, comment se laisserait-on tenir +en bride par un danger éloigné et qui ne repose que sur la foi.--(L. +23.) + + * * * * * + +La confession fut une heureuse pensée; car vraiment chacun de nous est +un juge moral parfait et compétent, connaissant exactement le bien et le +mal, et même un saint, quand il aime le bien et a horreur du mal. Cela +est vrai de chacun de nous, pourvu que l’enquête porte sur les actions +d’autrui et non sur les nôtres propres, et qu’il s’agisse seulement +d’approuver et de désapprouver, et que les autres soient chargés de +l’exécution. Aussi le premier venu peut-il comme confesseur prendre +absolument la place de Dieu.--(N. 433.) + + + + +III + +PENSÉES SUR LA POLITIQUE. + + +L’État n’est que la _muselière_ dont le but est de rendre inoffensif +cette bête carnassière, l’homme, et de faire en sorte qu’il ait l’aspect +d’un herbivore.--(M. 302.) + + * * * * * + +Partout et en tout temps il y a eu beaucoup de mécontentement contre les +gouvernements, les lois et les institutions publiques; cela vient de ce +qu’on est toujours prêt à les rendre responsables de la misère +inséparable de l’existence humaine, car elle a pour origine, selon le +mythe, la malédiction que reçut Adam et avec lui toute sa race. Jamais +pourtant cette tendance injuste n’a été exploitée d’une manière plus +mensongère et plus impudente que par nos démagogues contemporains. +Ceux-ci, en effet, par haine du christianisme, se proclament optimistes: +à leurs yeux, le monde n’a point de but en dehors de lui-même, et, par +sa nature même, il leur semble organisé dans la perfection; un vrai +séjour de la félicité. C’est aux seuls gouvernements qu’ils attribuent +les misères colossales du monde qui crient contre cette théorie; il leur +semble que si les gouvernements faisaient leur devoir, le ciel +existerait sur la terre, c’est-à-dire que tous les hommes pourraient +sans peine et sans soucis se gorger, se soûler, se propager et crever: +car c’est là ce qu’ils entendent quand ils parlent du progrès infini de +l’humanité, dont ils font le but de la vie et du monde, et qu’ils ne se +lassent pas d’annoncer en phrases pompeuses et emphatiques.--(P. II. +275.) + + * * * * * + +Le roi, au lieu du «Nous par la grâce de Dieu» pourrait dire plus +justement: «Nous de deux maux le moindre.» Car sans roi les choses ne +sauraient aller, il est la clef de voûte de l’édifice qui sans lui +s’écroulerait.--(M. 198.) + + * * * * * + +L’organisation de la société humaine oscille comme un pendule entre deux +extrêmes, deux pôles, deux maux opposés: le despotisme et l’anarchie. +Plus elle s’éloigne de l’un, plus elle se rapproche de l’autre. La +pensée vous vient alors que le juste milieu serait le point convenable: +quelle erreur! Ces deux maux ne sont pas également mauvais et dangereux; +le premier est infiniment moins à craindre: d’abord les coups du +despotisme n’existent qu’à l’état de possibilité, et quand ils se +produisent en actes, ils n’atteignent qu’un homme entre des millions +d’hommes. Quant à l’anarchie, possibilité et réalité sont inséparables: +ses coups atteignent chaque citoyen et cela chaque jour. Aussi toute +constitution doit se rapprocher beaucoup plus du despotisme que de +l’anarchie: elle doit même contenir une légère possibilité de +despotisme.--(N. 381.) + + * * * * * + +Rois et domestiques ne sont désignés que par leurs petits noms, voilà +les deux extrêmes de la société.--(N. 383.) + + * * * * * + +Les républiques sont en général faciles à établir, mais difficiles à +maintenir: pour les monarchies, c’est juste le contraire. (P. II. 273.) + + * * * * * + +Voulez-vous des plans utopiques: la seule solution du problème politique +et social serait le despotisme des sages et des nobles d’une +aristocratie pure et vraie, obtenue au moyen de la génération par +l’union des hommes aux sentiments les plus généreux avec les femmes les +plus intelligentes et les plus fines. Cette proposition est mon utopie +et ma république de Platon[41].--(P. II. 273). + + [41] M. Renan expose une idée analogue dans ses _Dialogues + philosophiques_. + + * * * * * + +La race humaine est une fois pour toutes et par nature vouée à la misère +et à la ruine; quand bien même par le secours de l’État et de l’histoire +on pourrait remédier à l’injustice et à la misère au point que la terre +devienne une sorte de pays de cocagne, les hommes en viendraient à +s’entre-quereller par ennui et tomberaient les uns sur les autres, ou +bien l’excès de la population amènerait la famine et celle-ci les +détruirait.--(M. 302.) + + * * * * * + +Il est extrêmement rare qu’un homme voie toute son effroyable malice +dans le miroir de ses actions. Ou bien croyez-vous vraiment que +Robespierre, Bonaparte, l’empereur du Maroc, les assassins que vous +voyez sur la roue, soient seuls si mauvais entre tous? Ne voyez-vous pas +que beaucoup en feraient autant, si seulement ils le pouvaient?--(M. +303.) + + * * * * * + +Bonaparte n’est pas à proprement parler plus méchant que beaucoup +d’hommes, pour ne pas dire que la plupart des hommes. Il n’a que +l’égoïsme tout à fait commun qui consiste à chercher son bien aux dépens +des autres. Ce qui le distingue, c’est uniquement une plus grande force +pour satisfaire cette volonté, une plus grande intelligence, une plus +grande raison, un plus grand courage; et le hasard lui donnait en outre +un champ favorable. Grâce à toutes ces conditions réunies il fit pour +son égoïsme ce que mille autres aimeraient bien à faire, mais ne peuvent +faire. Tout méchant gamin qui, par sa malice, se procure un mince +avantage au détriment de ses camarades, si faible que soit le dommage +qu’il cause, est aussi mauvais que Bonaparte. (M. 301.) + + * * * * * + +L’homme est au fond une bête sauvage, une bête féroce. Nous ne le +connaissons que dompté, apprivoisé en cet état qui s’appelle +civilisation: aussi reculons-nous d’effroi devant les explosions +accidentelles de sa nature. Que les verrous et les chaînes de l’ordre +légal tombent n’importe comment, que l’anarchie éclate, c’est alors +qu’on voit ce qu’est l’homme.--(L. 139.) + + * * * * * + +L’exagération en tout genre est aussi essentielle au journalisme qu’à +l’art dramatique: car il s’agit de tirer de chaque événement le plus +grand parti possible. Aussi tous les journalistes sont alarmistes de +profession: c’est leur manière de se rendre intéressants. Par là ils +ressemblent aux roquets, qui, dès que le moindre mouvement se produit, +aboient aussitôt à tout rompre. Il faut régler là dessus l’attention que +l’on prête à leur trompette d’alarme afin qu’ils ne vous troublent pas +la digestion.--(L. 137.) + + + + +IV + +PENSÉES SUR L’HOMME ET LA SOCIÉTÉ. + + +Les choses se passent dans le monde comme dans les drames de Gozzi où +les mêmes personnes paraissent toujours, avec les mêmes intentions et le +même sort; les motifs et les événements différent assurément dans chaque +pièce, mais l’esprit des événements est le même, les personnages d’une +pièce ne savent rien non plus de ce qui s’est passé dans l’autre, où ils +étaient pourtant acteurs: aussi après toutes les expériences des pièces +précédentes, Pantalone n’est devenu ni plus adroit ni plus généreux, ni +Tartaglia plus honnête, ni Brighella plus courageux, ni Colombine plus +vertueuse.--(W. I. 215.) + + * * * * * + +Notre monde civilisé n’est qu’une grande mascarade. On y rencontre des +chevaliers, des moines, des soldats, des docteurs, des avocats, des +prêtres, des philosophes, et que ne rencontre-t-on pas encore? Mais ils +ne sont pas ce qu’ils représentent: ce sont de simples masques sous +lesquels se cachent la plupart du temps des spéculateurs d’argent +(_moneymakers_.) Tel prend aussi le masque de la justice et du droit +avec le secours d’un avocat, pour mieux frapper son semblable; tel +autre, dans le même but, a choisi le masque du bien public et du +patriotisme; un troisième celui de la religion, de la foi immaculée. +Pour toutes sortes de buts secrets, plus d’un s’est caché sous le masque +de la philosophie, comme aussi de la philanthrophie, etc. Les femmes ont +moins de choix: elles se servent la plupart du temps du masque de la +vertu, de la pudeur, de la simplicité, de la modestie. Il y aussi des +masques généraux, sans caractère spécial, comme les dominos au bal +masqué, et que l’on rencontre partout: ceux-là nous figurent l’honnêteté +rigide, la politesse, la sympathie sincère et l’amitié grimaçante. La +plupart du temps, il n’y a, comme je l’ai dit, que de purs industriels, +commerçants, spéculateurs, sous tous ces masques. A ce point de vue la +seule classe honnête est celle des marchands, car seuls ils se donnent +pour ce qu’ils sont, et se promènent à visage découvert: aussi les +a-t-on mis au bas de l’échelle.--(P. II. 226.) + + * * * * * + +Le médecin voit l’homme dans toute sa faiblesse; le juriste le voit dans +toute sa méchanceté; le théologien, dans toute sa bêtise.--(P. II. 639.) + + * * * * * + +De même qu’il suffit d’une feuille à un botaniste pour reconnaître toute +la plante, de même qu’un seul os suffisait à Cuvier pour reconstruire +tout l’animal, ainsi une seule action caractéristique de la part d’un +homme peut permettre d’arriver à une connaissance exacte de son +caractère, et par conséquent de le reconstituer en une certaine mesure, +quand bien même il s’agirait d’une chose insignifiante; l’occasion n’en +est que plus favorable: car dans les affaires plus importantes, les +hommes sont sur leur garde, dans les petites choses, au contraire, ils +suivent leur nature sans y songer beaucoup. Si quelqu’un, à propos d’une +vétille, montre par sa conduite absolument égoïste, sans les moindres +égards pour autrui, que le sentiment de justice est étranger à son cœur, +il ne faut pas lui confier un centime, sans prendre les sûretés +suffisantes... D’après le même principe, il faut briser immédiatement +avec ces gens qui s’appellent les bons amis, même pour les moindres +choses, quand ils trahissent un caractère méchant, faux ou vulgaire, +afin de prévenir par là les mauvais tours qu’ils pourraient vous jouer +dans des affaires graves. J’en dirais autant des domestiques: plutôt +seul qu’au milieu de traîtres.--(L. 151.) + + * * * * * + +Laisser paraître de la colère ou de la haine dans ses paroles ou sur son +visage, cela est inutile, dangereux, imprudent, ridicule, commun. On ne +doit trahir sa colère ou sa haine que par des actes. Les animaux à sang +froid sont les seuls qui aient du venin.--(P. I. 497.) + + * * * * * + +Politesse est prudence; impolitesse une stupidité: se faire des ennemis +aussi inutilement et de gaîté de cœur, c’est du délire, comme lorsque +l’on met le feu à sa maison. Car la politesse est comme les jetons, une +monnaie notoirement fausse; être économe de cette monnaie, c’est un +manque d’esprit; en être prodigue au contraire, c’est faire preuve de +bon sens.--(L. 217.) + + * * * * * + +Notre confiance envers les autres n’a très souvent d’autres causes que +la paresse, l’égoïsme et la vanité: la paresse quand l’ennui de +réfléchir, de veiller, d’agir, nous porte à nous confier à un autre; +l’égoïsme, quand le besoin de parler de nos affaires nous excite à lui +faire des confidences; la vanité quand nous avons quelque chose +d’avantageux à dire sur notre compte. Nous n’exigeons pas moins qu’on +nous fasse honneur de notre confiance.--(P. I. 491.) + + * * * * * + +Il est prudent de faire sentir de temps en temps aux gens, hommes et +femmes, que l’on peut fort bien se passer d’eux: cela fortifie l’amitié; +et même près de la plupart des hommes, il n’est pas mauvais de glisser +de temps en temps dans la conversation une nuance de dédain à leur +égard; ils font d’autant plus de cas de notre amitié: _chi non istima +vien stimato_, qui n’estime pas est estimé, dit un proverbe italien. Si +quelqu’un a beaucoup de valeur réelle à nos yeux, il faut le lui cacher +comme si c’était un crime. Voilà qui n’est pas précisément réjouissant; +mais il en est ainsi. C’est à peine si les chiens supportent la grande +amitié: bien moins encore les hommes.--(P. I. 480.) + + * * * * * + +Les amis se disent sincères; ce sont les ennemis qui le sont: aussi +devrait-on prendre leur critique comme une médecine amère, et apprendre +par eux à se mieux connaître.--(P. I. 489). + + * * * * * + +Il peut arriver que nous regrettions la mort de nos ennemis et de nos +adversaires, même après nombre d’années, presque autant que celle de nos +amis,--c’est quand nous trouvons qu’ils nous manquent pour être témoins +de nos éclatants succès.--(P. II. 621.) + + * * * * * + +Rien ne trahit plus l’ignorance des hommes que si l’on allègue comme une +preuve des mérites et de la valeur d’un homme qu’il a beaucoup d’amis: +comme si les hommes accordaient leur amitié d’après la valeur et le +mérite! comme s’ils n’étaient pas au contraire semblables aux chiens qui +aiment celui qui les caresse ou leur donne des os, sans plus s’occuper +d’eux au delà!--Celui qui s’entend le mieux à les caresser, fussent-ils +les bêtes les plus vilaines, celui-là a beaucoup d’amis.--(M. 257.) + + * * * * * + +«Ni aimer, ni haïr», c’est la moitié de la sagesse humaine: «ne rien +dire et ne rien croire» l’autre moitié. Mais avec quel plaisir on tourne +le dos à un monde qui exige une pareille sagesse.--(P. I. 496.) + + * * * * * + +La différence entre la vanité et l’orgueil, c’est que l’orgueil est une +conviction bien arrêtée de notre supériorité en toutes choses; la vanité +au contraire est le désir d’éveiller chez les autres cette persuasion, +avec une secrète espérance de se laisser à la longue convaincre +soi-même. L’orgueil a donc son origine dans une conviction intérieure et +directe que l’on a de sa haute valeur; au contraire, la vanité cherche +un appui dans l’opinion du dehors pour arriver à l’estime de soi-même. +La vanité rend bavard, l’orgueil rend silencieux. Mais l’homme vain +devrait savoir que la haute opinion des autres, objet de ses efforts, +s’obtient beaucoup plus aisément par un silence continu que par la +parole, quand même on aurait les plus belles choses à dire.--N’est pas +orgueilleux qui veut, tout au plus peut-on simuler l’orgueil, mais comme +tout rôle de convention, ce rôle-là ne pourra être soutenu jusqu’au +bout. Car il n’y a que la conviction ferme, profonde, inébranlable que +l’on a de posséder des qualités supérieures et exceptionnelles, qui +rende réellement orgueilleux. Cette conviction a beau être erronée, ou +bien encore ne reposer que sur des avantages extérieurs et de +convention, cela ne nuit en rien à l’orgueil, si elle est sérieuse et +sincère. Car l’orgueil a ses racines dans notre conviction, et il ne +dépend pas, non plus que toute autre connaissance, de notre bon plaisir. +Son pire ennemi, j’entends son plus grand obstacle, est la vanité qui ne +brigue les applaudissements d’autrui que pour édifier une haute opinion +de soi-même, tandis que l’orgueil fait supposer que ce sentiment est +déjà entièrement affermi en nous. + +Bien des gens blâment et critiquent l’orgueil; ceux-là sans doute n’ont +rien en eux-mêmes qui puisse les rendre fiers.--(P. I. 379.) + + * * * * * + +La nature est ce qu’il y a de plus aristocratique au monde: toute +différence que le rang ou la richesse en Europe, les castes dans l’Inde +établissent entre les hommes, est petite en comparaison de la distance +qu’au point de vue moral et intellectuel la nature a irrévocablement +fixée; et, dans l’aristocratie de la nature comme dans les autres +aristocraties, il y a dix mille plébéiens pour un noble et des millions +pour un prince; la grande foule c’est le tas, _plebs_, _mob_, _rabble_, +_la canaille_. + +C’est pourquoi, soit dit en passant, les patriciens et les nobles de la +nature devraient aussi peu que ceux des États se mêler à la populace, +mais vivre d’autant plus séparés et inabordables qu’ils sont plus +élevés.--(N. 382.) + + * * * * * + +La tolérance que l’on remarque et que l’on loue souvent chez les grands +hommes, n’est toujours que le résultat du plus grand mépris pour les +autres hommes: lorsqu’un grand esprit est tout à fait pénétré de ce +mépris, il cesse de considérer les hommes comme ses semblables, et +d’exiger d’eux ce qu’on exige de ses semblables. Il est alors aussi +tolérant envers eux qu’envers tous les autres animaux, auxquels nous +n’avons pas à reprocher leur déraison et leur bestialité.--(N. 359.) + + * * * * * + +C’est la malédiction de l’homme de génie que, dans la mesure même où il +semble aux autres grand et admirable, ceux-ci lui paraissent à leur tour +petits et pitoyables. Il lui faut pendant toute sa vie réprimer cette +opinion, comme les autres répriment la leur. Cependant il est condamné à +vivre dans une île déserte, où il ne rencontre personne de semblable à +lui, et qui n’a d’autres habitants que des singes et des perroquets. Et +toujours il est victime de cette illusion, qui lui fait prendre de loin +un singe pour un homme.--(N. 359.) + + + + +V + +L’HOMME ET L’ANIMAL. + + +La volonté dans l’homme a exactement le même but que la volonté dans la +bête: se nourrir et se reproduire. Mais que de préparatifs compliqués et +artificiels de la part de l’homme, quels stratagèmes pour arriver aux +mêmes fins, que d’intelligence, de réflexion, de finesse, d’abstraction +l’on applique même dans les affaires journalières de la vie commune. Et +pourtant le but poursuivi et atteint n’est autre que celui de l’animal. +C’est comme si l’on offrait le même vin tantôt dans un vase de terre, +tantôt dans une coupe travaillée avec art: le vin reste le même, de même +que la lame de l’épée reste la même, que la poignée soit en or ou en +cuivre.--(M. 352.) + + * * * * * + +Autant la bête est plus naïve que l’homme, autant la plante est plus +naïve que la bête. Dans la bête nous voyons la volonté de vivre pour +ainsi dire plus nue que dans l’homme qui cache ses instincts sous son +intelligence, et qui a tant de moyens de dissimulation que sa véritable +nature n’apparaît guère qu’accidentellement et par endroits. Cette +volonté se montre tout à fait nue, mais beaucoup plus faible dans la +plante, comme une pure impulsion aveugle vers l’existence, sans but ni +fin. La plante manifeste tout son être au premier regard, et, avec une +innocence parfaite, expose indifféremment à tous les yeux au point le +plus élevé de sa tige les organes de la génération, qui chez toutes les +bêtes sont placés à l’endroit le plus secret. Cette innocence des +plantes tient à leur défaut de connaissance: ce n’est pas dans le +vouloir, mais dans le vouloir avec connaissance que réside la +faute.--(L. 43.) + + * * * * * + +Toutes les fois qu’un homme meurt, c’est un monde qui disparaît, le +monde qu’il portait dans sa tête; plus la tête est intelligente, plus ce +monde est distinct, clair, important, et vaste: d’autant plus affreuse +est sa disparition. Avec l’animal c’est une misérable rhapsodie ou une +esquisse d’un monde qui disparaît.--(N. 412.) + + * * * * * + +L’homme est une médaille qui porte d’un côté cette inscription «moins +que rien», et de l’autre, «tout dans tout».--(N. 411.) + + * * * * * + +La profonde douleur que nous éprouvons à la mort de tout être ami naît +de ce sentiment que dans tout individu il y a quelque chose +d’inexprimable, qui n’est qu’à lui, quelque chose d’irréparable. _Omne +individuum ineffabile_. C’est même le cas de la personnalité des bêtes. +On le sentira, si l’on a blessé à mort sans le vouloir une bête que l’on +aime, et reçu le regard d’adieu qu’elle vous adresse; c’est une douleur +déchirante.--(P. II. 621.) + + * * * * * + +Le chien, l’unique ami de l’homme, a un privilège sur tous les autres +animaux, un trait qui le caractérise, c’est ce mouvement de queue si +bienveillant, si expressif et si profondément honnête. Quel contraste en +faveur de cette manière de saluer que lui a donnée la nature, quand on +la compare aux courbettes et aux affreuses grimaces que les hommes +échangent en signe de politesse: cette assurance de tendre amitié et de +dévouement de la part du chien est mille fois plus sûre, au moins pour +le présent.--(L. 53.) + +Ce qui me rend si agréable la société de mon chien, c’est la +transparence de son être. Mon chien est transparent comme un verre.--(M. +140.) S’il n’y avait pas de chiens, je n’aimerais pas à vivre.--(M. +170.) + + * * * * * + +La pitié, principe de toute moralité, prend aussi les bêtes sous sa +protection, tandis que dans les autres systèmes de morale européenne, on +a envers elles si peu de responsabilité et d’égards. La prétendue +absence de droits des animaux, le préjugé que notre conduite envers eux +n’a pas d’importance morale, qu’il n’y a pas comme on dit de devoirs +envers les bêtes, c’est là justement une grossièreté révoltante, une +barbarie de l’occident, dont la source est dans le judaïsme... + +Il faut leur rappeler, à ces contempteurs des bêtes, à ces occidentaux +judaïsés que, de même qu’ils ont été allaités par leur mère, de même +aussi le chien l’a été par la sienne. + +La pitié envers les bêtes est si étroitement unie à la bonté du +caractère, que l’on peut affirmer de confiance que celui qui est cruel +envers les bêtes ne peut être un homme bon.--(L. 169.) + + * * * * * + +La bonté du cœur consiste dans une pitié profonde universelle pour tout +ce qui a vie; mais tout d’abord pour l’homme, parce qu’à mesure que +l’intelligence s’accroît, la capacité de souffrir augmente dans la même +proportion.--(L. 171.) + + * * * * * + +Je dois l’avouer sincèrement: la vue de tout animal me réjouit aussitôt +et m’épanouit le cœur; surtout la vue des chiens et puis de tous les +animaux en liberté, des oiseaux, des insectes, etc. Au contraire, la vue +des hommes excite presque toujours en moi une aversion prononcée; car +ils m’offrent à peu d’exceptions près le spectacle des difformités les +plus affreuses et les plus variées: laideur physique, expression morale +de passions basses et d’ambition méprisable, symptômes de folie et de +perversités de toutes sortes et de toutes grandeurs; enfin une +corruption sordide, fruit et résultat d’habitudes dégradantes; aussi je +me détourne d’eux et je fuis vers la nature, heureux d’y rencontrer les +bêtes.--(N. 451.) + + + + +VI + +CARACTÈRES DES DIFFÉRENTS PEUPLES. + + +Le trait dominant dans le caractère national des Italiens, c’est une +impudence absolue. Elle consiste en ce que d’une part, l’on ne se +considère comme trop mauvais pour rien, c’est-à-dire qu’on est arrogant +et effronté; d’autre part qu’on ne se considère comme trop bon pour +rien, c’est-à-dire qu’on est vil et bas. Quiconque, au contraire, a de +la pudeur est pour certaines choses trop timide, pour d’autres trop +fier. L’Italien n’est ni l’un ni l’autre, mais d’après les circonstances +tour à tour poltron ou insolent.--(M. 349.) + + * * * * * + +Le caractère propre de l’Américain du Nord, c’est la vulgarité sous +toutes les formes: morale, intellectuelle, esthétique et sociale; et non +pas seulement dans la vie privée, mais aussi dans la vie publique: elle +n’abandonne pas le Yankee, qu’il s’y prenne comme il voudra. Il peut +dire d’elle ce que Cicéron dit de la science: _nobiscum peregrinatur_, +etc. C’est cette vulgarité qui l’oppose si absolument à l’Anglais[42]: +celui-ci, au contraire, s’efforce toujours d’être noble en toutes +choses; et c’est pour cela que les Yankees lui semblent si ridicules et +si antipathiques. Ils sont à proprement parler les plébéiens du monde +entier. Cela peut tenir en partie à la constitution républicaine de leur +État, en partie à ce qu’ils tirent leur origine d’une colonie +pénitentiaire, ou qu’ils descendent de certaines gens qui avaient des +raisons de fuir l’Europe; le climat peut y être pour quelque chose.--(N. +385.) + + [42] Schopenhauer reprochait aux Anglais leur _infâme bigoterie_ qui, + disait-il «a dégradé la plus intelligente et peut-être la première + nation de l’Europe, au point qu’il serait temps d’envoyer en + Angleterre, contre les Révérends, des missionnaires de la Raison, + avec les écrits de Strauss dans une main, et la _Critique_ de Kant + dans l’autre.» (Ribot, Schopenhauer, p. 3.)--Il traite les Révérends + d’_imposteurs_, d’_hypocrites_ et d’_hommes d’argent_, qui dévorent + chaque année 3,500,000 livres sterling (87,500,000 francs). + (Gwinner, p. 24.) + + * * * * * + +Les autres parties du monde ont des singes; l’Europe a des Français. +Cela se compense.--(N. 386.) + + * * * * * + +On a reproché aux Allemands d’imiter tantôt les Français, tantôt les +Anglais; mais c’est justement ce qu’ils peuvent faire de plus fin, car, +réduits à leurs propres ressources, ils n’ont rien de sensé à vous +offrir.--(N. 387.) + + * * * * * + +Lichtenberg compte plus de cent expressions allemandes pour exprimer +l’ivresse; quoi d’étonnant, les Allemands n’ont-ils pas été, depuis les +temps les plus reculés, fameux pour leur ivrognerie. Mais ce qui est +extraordinaire, c’est que dans la langue de la nation allemande, +renommée entre toutes pour son honnêteté, on trouve plus que dans toute +autre langue des expressions pour exprimer la tromperie et la plupart du +temps elles ont un air de triomphe, peut-être parce que l’on considère +la chose comme très difficile.--(N. 386.) + + * * * * * + +En prévoyance de ma mort, je fais cette confession que je méprise la +nation allemande à cause de sa bêtise infinie, et que je rougis de lui +appartenir.--(M. 399.) + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages + Préface.--Vie et opinions d’Arthur Schopenhauer 5 + + PENSÉES, MAXIMES ET FRAGMENTS. + + I.--Douleurs du Monde. + + Douleurs du monde 30 + Misères de la vie 47 + Résignation, renoncement, ascétisme et délivrance 56 + + II.--L’Amour, les Femmes et le Mariage. + + Métaphysique de l’amour 71 + Essai sur les femmes 118 + + III.--Pensées diverses. + + L’art, le style, la littérature 137 + Pensées sur la religion 143 + Pensées sur la politique 149 + L’homme et la société 153 + L’homme et l’animal 160 + Caractères des différents peuples 164 + + +Clichy.--Impr. Paul Dupont, rue du Bac-d’Asnières, 12. (879. 12-79.) + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76605 *** |
