diff options
| author | pgww <pgww@lists.pglaf.org> | 2025-07-29 08:22:04 -0700 |
|---|---|---|
| committer | pgww <pgww@lists.pglaf.org> | 2025-07-29 08:22:04 -0700 |
| commit | d6b7996ebd0846f1e17ce5c82031a28eeb546da3 (patch) | |
| tree | 427bfe375e4d3e9eb3d146185648496eace7aa9e /76587-0.txt | |
Diffstat (limited to '76587-0.txt')
| -rw-r--r-- | 76587-0.txt | 29177 |
1 files changed, 29177 insertions, 0 deletions
diff --git a/76587-0.txt b/76587-0.txt new file mode 100644 index 0000000..21544d3 --- /dev/null +++ b/76587-0.txt @@ -0,0 +1,29177 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76587 *** + + EXPLORATION DU SAHARA + + * * * * * + + LES TOUAREG + DU NORD + + PAR + Henri DUVEYRIER + + Membre honoraire de la Société de géographie de Paris + + Membre étranger de la Société royale de géographie de Berlin + + Membre correspondant honoraire de la Société royale de géographie de + Londres + + Membre correspondant de la Société archéologique de Constantine + + Chevalier de l’ordre impérial de la Légion d’honneur. + + * * * * * + AVEC 31 PLANCHES ET UNE CARTE + * * * * * + + OUVRAGE QUI A VALU A L’AUTEUR LA GRANDE MÉDAILLE D’OR DE LA SOCIÉTÉ DE + GÉOGRAPHIE DE PARIS, EN 1864 + +[Décoration] + + PARIS + CHALLAMEL AINÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR + COMMISSIONNAIRE POUR L’ALGÉRIE ET L’ÉTRANGER + 30, RUE DES BOULANGERS + + + EXPLORATION DU SAHARA + * * * * * + TOME PREMIER + + + PARIS. — IMPRIMERIE DE J. CLAYE, + RUE SAINT-BENOIT, 7. + + +Pl. I. Fig. 1. + +[Illustration : HENRI DUVEYRIER. + +NÉ A PARIS, LE 28 FÉVRIER 1840. + +D’après une photographie de M. Bertall.] + + + EXPLORATION DU SAHARA + + * * * * * + + LES TOUAREG + DU NORD + + PAR + HENRI DUVEYRIER + + CHEVALIER DE L’ORDRE IMPÉRIAL DE LA LÉGION D’HONNEUR + + MEMBRE ÉTRANGER DE LA SOCIÉTÉ ROYALE + + DE GÉOGRAPHIE DE BERLIN + +[Décoration] + + PARIS + CHALLAMEL AINÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR + COMMISSIONNAIRE POUR L’ALGÉRIE ET L’ÉTRANGER + 30, RUE DES BOULANGERS + * * * * * + 1864 + + Tous droits réservés. + + + + + A LA MÉMOIRE + DE MA MÈRE, + MADAME C. DUVEYRIER, NÉE CLAIRE DENIE, + HOMMAGE DE PIÉTÉ FILIALE ET D’ÉTERNEL SOUVENIR + DES SOINS DONT TU AS ENTOURÉ MON ENFANCE. + + * * * * * + + A MON PÈRE, + CHARLES DUVEYRIER. + +Que la publication des travaux de mon exploration soit la récompense de +la sollicitude que tu as eue pour moi pendant toute sa durée, et des +soucis qu’une séparation prématurée, un voyage lointain, les dangers +d’une maladie mortelle, ont pu te causer. + + * * * * * + + A M. LE DOCTEUR + AUGUSTE WARNIER, + + OFFICIER DE LA LÉGION d’HONNEUR, MÉDECIN MILITAIRE EN RETRAITE, + + ANCIEN MEMBRE DE LA COMMISSION SCIENTIFIQUE DE L’ALGÉRIE, + + ANCIEN DIRECTEUR DES AFFAIRES CIVILES DE LA PROVINCE D’ORAN, + + ANCIEN MEMBRE DU CONSEIL DU GOUVERNEMENT DE L’ALGÉRIE. + +Vous avez guidé et protégé, à distance, mon exploration du Sahara, +pendant les vingt-neuf mois de sa durée ; + +Vous avez eu pour moi les soins attentifs d’une mère dans la cruelle +maladie qui m’a atteint au retour de mon voyage ; + +Depuis, pendant que vous suiviez, comme médecin, les progrès de ma +longue convalescence, vous avez consacré près de deux années au +dépouillement de mes Notes et Journaux de voyage, ainsi qu’à la +rédaction d’un premier volume : _Les Touâreg du Nord_, et d’un second : +_Le Commerce du Sahara et de l’Afrique centrale_. + +Acceptez, avec ceux qui me sont le plus chers au monde, la dédicace de +ces deux volumes. + +Je ne puis les placer sous un patronage plus dévoué. + + HENRI DUVEYRIER. + + + + + AVANT-PROPOS + + +Le voyage d’exploration que j’ai accompli entre El-Golêa’a à l’Ouest, +Zouîla à l’Est, Biskra au Nord et Rhât au Sud, avait le triple but de +recueillir sur le Sahara des données géographiques qui manquaient à nos +connaissances ; d’ouvrir avec les peuplades de cette région +intermédiaire des rapports indispensables avant de nouer des relations +politiques et commerciales entre l’Algérie et l’Afrique centrale ; +enfin, de me préparer moi-même, par une longue épreuve de la vie +africaine, par l’étude des hommes, des mœurs et des dialectes, à un +second voyage ayant pour objet plus spécial l’exploration des régions +soudaniennes. + +J’ai voulu avancer avec lenteur, afin d’opérer plus sûrement ; je n’ai +pas craint de séjourner sur les points où je le jugeais nécessaire pour +assurer le succès de mon entreprise, et je me suis toujours efforcé +d’élargir ma zone d’action, en visitant les pays situés à l’Est et à +l’Ouest de la ligne embrassée par mes études. Avant de pénétrer plus +dans le Sud, j’ai donné à mes travaux une base large et solide, par une +reconnaissance nouvelle du Sahara algérien, tunisien et tripolitain. + + +Commencée dans les limites modestes d’un voyage privé, avec des +ressources dues à la libéralité de mon père, de M. Arlès-Dufour et de M. +Isaac Pereire, mon exploration n’a pu prendre le caractère étendu +qu’elle devait avoir, pour donner des résultats utiles, qu’à l’aide du +bienveillant et généreux appui du gouvernement. + +Sous le puissant patronage de Son Excellence M. le maréchal duc de +Malakoff, si bien secondé, dans sa sollicitude, par M. le général sous- +gouverneur de Martimprey, ma mission fut entourée d’une protection et +d’encouragements qui ont rendu tout facile et qui me feraient craindre +d’être resté au-dessous de la responsabilité que j’ai acceptée, si je +n’avais l’avenir devant moi pour répondre aux espérances du +gouvernement. + +Sa Majesté l’Empereur Napoléon III, souverain éclairé et jaloux de +l’extension de l’influence civilisatrice de la France, a voulu que les +subsides accordés fussent à la hauteur des besoins. + +Mes très-humbles et très-respectueux remerciements Lui sont tout d’abord +acquis. + +Je ne dois pas oublier, dans les témoignages de ma gratitude, Leurs +Excellences M. le maréchal Vaillant, M. le maréchal comte Randon, M. +Rouher, M. le comte de Chasseloup-Laubat, M. Thouvenel, ministres de Sa +Majesté l’Empereur, qui, tous, dans la limite de leurs attributions, ont +prêté à ma mission le concours le plus efficace. + +M. le général Desvaux, commandant supérieur de la province de +Constantine, a droit aussi à toute ma reconnaissance, car c’est à lui +que je dois le précieux appui du marabout Sîdi-Mohammed-el-’Aïd, chef de +la confrérie religieuse des Tedjâdjna, qui compte tant d’affiliés dans +le Sud. + +Aux postes officiels dont ma mission relevait, j’ai eu le bonheur de +rencontrer partout des homme de cœur : + +A Tripoli de Barbarie, M. P. E. Botta, consul général de France, et ses +collaborateurs, MM. Gauthier et Lequeux ; + +En Algérie, MM. les colonels Séroka, Lallemand, Wolf, Marguerite, le +commandant de Forgemol, le lieutenant Auer, commandant la garnison de +Tougourt, qui, tous, m’ont honoré de la même bienveillance affectueuse +et ont aplani, autant qu’il dépendait d’eux, les difficultés de mon +entreprise. + +Des savants français et étrangers, les uns, dans la phase préparatoire +de mon exploration, les autres dans la partie active, ont éclairé ma +jeunesse des lumières de leur science : les docteurs H. Barth et A. +Petermann ; les professeurs Fleischer, A. Duméril et Cherbonneau ; MM. +Renou, Yvon-Villarceau, Malte-Brun et O. Mac-Carthy. + +Je dois à M. le docteur Millon, l’un des chefs du service de santé de +l’armée d’Afrique, un protectorat plus personnel. + +Plusieurs chefs indigènes m’ont également secondé de tout leur pouvoir : +Sîdi-Hamza, khalîfa du Sud de la province d’Oran ; Sîdi-Mohammed- +el-’Aïd, grand maître de la confrérie des Tedjâdjna ; le marabout +Si-’Othmân-ben-el-Hâdj-el-Bekri, chef de la tribu des Ifôghas ; l’émîr +El-Hâdj-Mohammed-Ikhenoûkhen, chef des Touâreg Azdjer ; le marabout +Sîdi-el-Bakkây, cousin du célèbre cheïkh de Timbouktou ; Si-Selimân- +el-’Azzâbi, moûdîr de Faççâto, dans le Djebel-tripolitain. + +Que tous reçoivent, ici, mes sincères remerciements. + +Qu’il me soit aussi permis de donner un témoignage public de +l’inaltérable dévouement d’Ahmed-ben-Zerma, du Soûf, homme droit, +intelligent, énergique, qui fut mon compagnon pendant la partie la plus +difficile de mon voyage. + +Parti de la province de Constantine, en mai 1859, je me dirigeai d’abord +sur le pays des Benî-Mezâb, dans l’espoir de trouver chez les Cha’anba +des guides pour aller au Touât. + +L’état politique du pays, la présence du chérîf Mohammed-ben-’Abd-Allah +à In-Sâlah ne me permirent pas de réaliser ce projet. + +Après plusieurs mois consacrés à l’étude de l’intéressante contrée +qu’habite la confédération Mezâbite, je risquai, muni d’une lettre de +recommandation impérative du khalîfa Sîdi-Hamza, une reconnaissance +aventureuse sur El-Golêa’a, ville dans laquelle aucun autre Européen n’a +encore pénétré. + +J’y fus très-mal accueilli, mais probablement un voyageur qui s’y +rendrait aujourd’hui serait mieux reçu. Désormais nous connaissons les +deux routes qui y conduisent de Methlîli. + +Le reste de l’année 1859 fut consacré à des reconnaissances dans les +différentes parties du Sahara dépendant des provinces d’Alger et de +Constantine, de Laghouât au Soûf, et de Biskra à Ouarglâ. + +La sécurité dont jouit le voyageur, même le voyageur privé, européen ou +indigène, dans ces contrées gouvernées, à de grandes distances, par +l’autorité française, est digne de remarque et fait un contraste +frappant avec la situation qui a précédé leur soumission. + +Les six premiers mois de l’année 1860 furent employés à explorer le +Sahara tunisien : le Djérîd, le Nefzâoua jusqu’à Gâbès sur la petite +Syrte. Protégé par des _amer_ du Bey Sîdi-Sâdoq, obtenus par la +bienveillante entremise de M. F. de Lesseps et de M. Léon Roches, consul +général de France à Tunis, je fus toléré partout ; mais je dois à la +vérité de constater les préventions et la fierté blessante dont les +sujets algériens sont victimes dans le Sud de la Tunisie. + +En juin, j’étais de retour à Biskra. C’est là que je reçus des +instructions et des subsides du gouvernement, ainsi que de nouveaux +instruments, pour entreprendre l’exploration du pays des Touâreg. La +saison des plus grandes chaleurs était arrivée ; elle rendait pénible la +traversée d’El-Ouâd à Ghadâmès, mais l’expérience du marabout târgui +Si-’Othmân et des guides Souâfa me fit surmonter cette difficulté, non +sans fatigues, car j’étais à peine convalescent de fièvres contractées +dans l’Ouâd-Rîgh. + +A Ghadâmès, je reconnus bientôt la nécessité de m’appuyer sur l’autorité +et le crédit dont jouit dans toute la Tripolitaine le consul général, M. +P. E. Botta, et, après une courte station dans l’antique Cydamus, je me +rendis sur le littoral, en prenant, à l’aller et au retour, des routes +différentes, notamment celle, jusqu’alors inexplorée, qui longe le +Djebel-Nefoûsa. + +Sur la demande de M. Botta, Son Excellence Mahmoud Pacha, gouverneur de +la Tripolitaine, voulut bien me délivrer un _bouyourouldi_, ou ordre +général à tous les fonctionnaires relevant de son autorité de me +protéger et de me donner l’hospitalité. + +Cet appui inespéré me fut très-utile dans la suite de mon voyage. + +Rentré à Ghadâmès, je dus bientôt partir pour Rhât, avec l’émîr +Ikhenoûkhen, qui regagnait sa tribu. Ayant rencontré les campements des +Orâghen dans l’Ouâdi-Tikhâmmalt, au milieu de bons pâturages, nous y +séjournâmes pour refaire les chameaux ; aussi, les premiers jours de +1861 nous trouvèrent-ils à l’entrée du pays habité par les Touâreg. +Après bien des retards, dus à différentes causes, mais très-précieux +pour mes études, je pus atteindre Rhât, où je ne séjournai que quinze +jours, _extra muros_. + +A Rhât, je me trouvais au foyer des ardentes rivalités d’intérêt qui +divisent les commerçants de ce grand marché et les Touâreg maîtres des +routes qui y aboutissent ; je crus prudent de ne pas m’immiscer à leurs +querelles, et je m’empressai de continuer à explorer le Nord du pays des +Azdjer. + +Diverses raisons m’engagèrent à aller à Mourzouk, siége d’un kâïmakâmlik +turc, d’où je pouvais me mettre plus facilement en relation avec le +consulat général de France, à Tripoli ; je déterminai Ikhenoûkhen à m’y +accompagner. Ce n’était pas chose facile. Le chef târgui n’avait pas mis +les pieds dans cette ville depuis l’occupation du Fezzân par les Turcs. + +Nous fîmes le voyage de Rhât à Mourzouk très-lentement, ce qui me permit +d’aller visiter les lacs si curieux de Mandara, Gabra’oûn et autres. + +Une réception très-honorable nous fut faite à Mourzouk par l’autorité +politique de cette ville. + +Je venais de passer plus de six mois sous la tente ; je pris, dans la +capitale du Fezzân, un repos devenu nécessaire ; malheureusement, je +n’avais pas le choix d’un lieu plus salubre. + +Pour m’accompagner, Ikhenoûkhen avait négligé ses intérêts ; d’ailleurs, +dans l’Ouest, Mohammed-ben-’Abd-Allah, aujourd’hui interné à Bône, +préparait une nouvelle attaque contre le Sahara algérien ; le chef +târgui sentait la nécessité de se rapprocher du centre des intrigues, +pour préserver ses sujets de la contagion. Nous nous séparâmes. + +Je crois que mon voyage à Mourzouk, en compagnie d’Ikhenoûkhen, servit +notre influence et nos intérêts, plus que tout ce que j’avais pu faire +jusque-là. + +Bientôt, je fis une nouvelle excursion dans l’Est, vers Zouîla, petite +ville de chorfâ, marabouts très-fanatiques. + +Enfin, je revins à Tripoli par la longue route de Sôkna. + + +Les difficultés qui se sont présentées à moi sont de deux ordres : les +unes tiennent à la nature des lieux parcourus ; les autres, au caractère +particulier des hommes avec lesquels je me suis trouvé en contact. + +Les premières, inhérentes au climat, au manque d’eau, à la stérilité du +sol, aux fatigues et aux privations du voyage, sont de beaucoup les plus +faciles à surmonter, avec de la prévoyance et une bonne santé. + +Les secondes, de natures essentiellement variables, sont dues à des +circonstances que le voyageur doit préalablement connaître et apprécier, +pour ne pas les voir se transformer en insurmontables écueils. Ici, ce +sont des zâouiya, communautés religieuses, les unes passives, les autres +militantes. Là, principalement dans les centres commerciaux, on a à +lutter contre des intérêts mal compris, placés entre les mains de gens +méfiants et égoïstes, qui trouvent un point d’appui dans l’intolérance +religieuse. + +Tous ces obstacles, il faut l’espérer, disparaîtront graduellement avec +l’élément indispensable du temps et la puissance de la vérité. + +Dans cette dernière voie, je crois avoir avancé l’état des choses, en +procédant à des levés topographiques qui permettent de donner plus +d’exactitude au tracé des routes ; en appuyant sur mes propres travaux +de nombreux renseignements oraux, recueillis avec le soin le plus +scrupuleux ; en étudiant la nature des lieux, le caractère des hommes ; +en affermissant des relations déjà préparées ou en en créant de +nouvelles ; enfin, en faisant partout une étude spéciale du commerce et +des moyens d’échange. + + +A mon retour à Alger, après un voyage qui avait duré près de trois ans, +j’allais rentrer en France pour me mettre en mesure d’utiliser les +bonnes dispositions de Sîdi-Mohammed-el-Bakkây et aller avec lui à +Timbouktou. + +Mais le gouvernement de l’Algérie m’avait demandé auparavant de +m’occuper, à Alger, de l’impression d’un rapport sommaire, avec une +Carte à l’appui, sur les résultats de mon voyage. + +Déjà la Carte était gravée et mon manuscrit en partie imprimé, lorsque +tout à coup je tombai gravement malade, atteint d’une fièvre typhoïde +compliquée d’accidents pernicieux. + +Dans mon malheur, j’avais heureusement trouvé l’hospitalité chez un +second père, M. Warnier, lequel, assisté du concours dévoué de MM. les +docteurs Léonard et Dru et de tous les membres de la bonne et excellente +famille Bougenier, parvint à m’arracher à la mort. + +Que tous, y compris les _Sœurs de l’Espérance_, qui veillèrent au chevet +de mon lit, reçoivent ici le témoignage de ma plus affectueuse +reconnaissance. + +Après trois mois de maladie et de traitement j’étais sauvé, grâces à +Dieu, mais je n’étais que convalescent et j’avais le plus grand besoin +d’être en parfaite santé, car un Traité de Commerce allait être conclu +avec les Touâreg, un appel était fait à toutes les Chambres de commerce +de France, en vue de l’organisation de caravanes d’essai à expédier dans +l’intérieur de l’Afrique, et la publication des études faites pendant +mon exploration était considérée par le gouvernement comme urgente. + +La Providence, qui m’avait fait arriver à Alger pour y trouver les soins +que ma santé allait réclamer, permit qu’après ma guérison M. le docteur +A. Warnier pût mettre à ma disposition, avec le temps nécessaire pour la +rédaction de deux volumes, l’expérience spéciale qu’il avait acquise en +Algérie par vingt-huit années de séjour et d’études. + +Grâces à ce concours, je pus faire marcher de front la partie littéraire +avec la partie graphique de mon œuvre. + +Mais mon exploration embrassait une contrée presque inconnue, et toutes +les collections que je rapportais ne pouvaient être classées avec +précision et certitude que par les maîtres de la science ; de même +toutes mes observations, soit astronomiques, soit météorologiques, +avaient besoin d’être comparées aux observations correspondantes faites +dans d’autres contrées. + +A l’honneur des savants de notre pays, je dois le déclarer hautement, +tous ceux dont j’invoquai l’expérience répondirent avec une +bienveillance extrême à mes demandes. + +MM. Des Cloizeaux, de Verneuil, Deshayes, le docteur Marès, pour la +géologie ; Berthelot, pour la minéralogie ; Renou, pour la +météorologie ; le docteur Cosson, Kralik, pour la botanique ; A. +Duméril, pour l’ichthyologie et l’erpétologie ; Léon Rénier, pour +l’archéologie ; H. Zotenberg, pour la linguistique ; Vivien de Saint- +Martin, pour la géographie ancienne ; Radau, pour les calculs de +quelques positions astronomiques, furent assez bons pour m’éclairer ou +me guider, chacun dans leur spécialité, et chaque fois que j’eus recours +à l’autorité que leur donne leur haute position dans le monde savant. + +Pour la réduction de mes itinéraires et le dressement de mes cartes, +deux habiles dessinateurs, MM. E. Dubuisson et Picard, ont bien voulu me +prêter leur concours, le premier pour la _Carte du pays des Touâreg_ qui +accompagne ce volume ; le second pour la _Carte commerciale du Sahara et +de l’Afrique centrale_ destinée au volume relatif au commerce. + +Enfin, aujourd’hui, je puis répondre à tant de sollicitude, en livrant +au public le premier résultat de mes travaux. + +Puisse-t-il l’accueillir avec indulgence et bienveillance, en raison des +difficultés de l’entreprise ! + +Peut-être ai-je trop présumé de mes forces en abordant des questions +dont la solution eût demandé plus d’expérience. Le désir d’être utile +sera mon excuse. + + HENRI DUVEYRIER. + + + + + INTRODUCTION + + +L’étude complète de toute société humaine est inséparable de celle du +milieu habité, car souvent les conditions de l’existence, la raison des +mœurs, sont fatalement subordonnées à la loi des nécessités de la +nature. + +Quand le milieu est une contrée exceptionnelle, comme le plateau central +du Sahara, inhospitalière, même pour la plupart des végétaux et des +animaux, réputée avec raison inhabitable pour l’homme, il devient +indispensable de faire préalablement connaissance intime avec elle, +avant de parler des peuplades qui, après de nombreuses migrations, l’ont +adoptée pour patrie et s’y trouvent tellement heureuses, dans une +indépendance à l’abri de toute convoitise, que, pour rien au monde, +elles n’échangeraient leur sort contre celui de tout autre peuple. + + +Ces quelques lignes suffisent à l’exposé des motifs de la division de +cet ouvrage : + +Un premier Livre fait connaître le milieu habité : terre et ciel, +géographie physique, hydrographie, géologie, météorologie, positions +astronomiques ; + +Un second donne l’inventaire de la production dans les trois règnes de +la nature : minéral, végétal et animal ; + +Un troisième Livre, intermédiaire entre les précédents et le suivant, +consacré aux centres de rayonnement, autour desquels gravite toute +société nomade, ajoute un complément à l’influence du milieu matériel, +celui de deux attractions sociales : les centres commerciaux et les +centres religieux ; + +Enfin un quatrième et dernier Livre, exclusivement consacré aux Touâreg +du Nord, traite en autant de Chapitres particuliers de leur origine, de +leur division en tribus, de leur constitution sociale, de l’historique +des tribus, de leurs caractères distinctifs, de leur vie intérieure et +extérieure. + +Un Appendice très-succinct, sous forme de _simples notes_, répond à un +des vœux de l’Académie des inscriptions et belles-lettres : rapprocher +et comparer les connaissances des anciens avec celles que les +explorations modernes ajoutent aux notions, de plus en plus positives, +sur la géographie du Nord de l’Afrique. + +J’espère que cet ordre logique obtiendra l’approbation du lecteur, car +il procède du connu à l’inconnu. + + +Contrairement à l’usage généralement adopté par les voyageurs, de +publier d’abord les résultats de leurs explorations sous forme de +_Journal de voyage_, j’ai préféré l’ordre méthodique des matières, pour +ne pas compliquer un sujet, déjà abstrait par lui-même, de questions qui +lui sont étrangères, bien qu’elles ajoutent souvent beaucoup d’intérêt +au récit. + +Si les circonstances le permettent, je publierai ultérieurement ce +_Journal_ ; mais, avant, j’ai à donner satisfaction aux besoins du +gouvernement. + + +La question commerciale du Sahara et de l’Afrique centrale n’est pas +traitée dans cette première partie. Elle forme la matière d’un second +volume, qui paraîtra prochainement. + + +La transcription, en caractères romains, des lettres ou des sons des +langues sémitiques et africaines est un point qui embarrasse toujours +les travailleurs consciencieux. Plusieurs systèmes ont été adoptés ; je +ne citerai que celui de la Commission scientifique de l’Algérie et ceux +des diverses Sociétés asiatiques de l’Europe. + +Malheureusement, tous ont le défaut de n’être pas applicables à l’usage +général, à cause des caractères spéciaux, pointés ou accentués, que les +imprimeries ne possèdent pas. D’un autre côté, les accents employés dans +les transcriptions ont le défaut de dérouter le plus grand nombre des +lecteurs, qui ne tiennent pas à une accentuation aussi scrupuleuse. + + +Voici à quoi je me suis borné : + +Les voyelles longues ont été distinguées par un accent circonflexe ; + +Le ث arabe est rendu par _th_ qui a le son de la même lettre en +anglais ; + +Le ح et l’ه sont rendus par l’_h_ ; + +Le خ par _kh_ ; + +Le ط et le ت par _t_ ; + +Le ظ, le ض et le ذ par _dh_ ; + +Le ص presque toujours par _ç_ ; + +Le ع par _’a_, _’e_, _’i_, _’o_ ; + +Le غ tantôt par _rh_, tantôt par _gh_, selon que la prononciation se +rapproche plus de l’_r_ ou du _g_, ce qui varie suivant les dialectes ; + +Le ڧ par _q_ ; + +Le و par le _w_ anglais, quand la prononciation oblige à lui garder sa +valeur comme consonne ; + +Le ي tantôt par _y_, tantôt par _ï_. + +Provisoirement, j’ai transcrit les noms de la langue temâhaq comme s’ils +étaient écrits en arabe. + + +Pour les noms de lieux, d’hommes et de choses, dont l’orthographe, en +français, est consacrée par un long usage, j’ai respecté, dans le texte, +le fait accompli, mais, dans l’_Erratum_, je restitue à chacun de ces +noms sa véritable orthographe. + +De même, pour les noms de la nomenclature géographique, soit arabes, +soit berbères, je les ai écrits tels qu’ils sont en usage dans les +contrées dont je parle. Ainsi, j’ai appelé, en arabe, les rivières +tantôt _ouâd_, tantôt _ouâdi_, et, en berbère, les montagnes _adghagh_ +et _adrâr_, suivant que les indigènes se servent eux-mêmes de ces +différentes expressions. + +Les gravures qui accompagnent cet ouvrage ont été dessinées par M. +Bertall, soit d’après des photographies[1], soit d’après des croquis +pris sur les lieux, souvent à la hâte et sans aucune prétention +artistique. Dans la reproduction des types originaux par la gravure, +j’ai tenu essentiellement à ce que l’art ne pût pas les modifier, +quoique je reconnaisse mon infériorité comme dessinateur. + + +La Carte que je livre à la publicité comprend une partie positive et une +partie hypothétique. + +La partie positive est la réduction de mes itinéraires, avec tous les +détails que la vue peut embrasser à droite et à gauche des lignes +parcourues. Ces lignes sont indiquées. Les routes des autres voyageurs +ont été fidèlement tracées. + +La partie hypothétique est basée sur de nombreux itinéraires recueillis +à diverses sources. Pour me guider au milieu de renseignements qui ne +concordaient pas toujours entre eux, j’ai été assez heureux pour obtenir +du Cheïkh-’Othmân qu’il me fît, sur le sable, le plan en relief des +parties du territoire des Touâreg que je ne pouvais explorer, et quand +j’étais bien d’accord avec mon informateur sur l’ensemble et les détails +de sa composition, je la dessinais et j’en faisais ensuite la critique +avec lui. + +Cette manière de procéder m’a permis de contrôler d’une manière plus +certaine les divergences de mes itinéraires par renseignements. + +Pour la construction des routes que j’ai levées, chemin faisant, j’ai +souvent vérifié les distances parcourues. J’y suis arrivé en mesurant la +longueur moyenne du pas de chaque monture, et la moyenne du nombre de +pas faits en une minute. Une réduction était faite ensuite pour les +petits détours de la ligne droite et pour les facilités ou les +difficultés de la marche, d’après la nature des terrains, dont il est +impossible de tenir compte avec la boussole. + +La moyenne des distances, entre une observation et une autre, est de +2,000 mètres ; dans les terrains accidentés, elles ont été multipliées, +quelquefois, de 200 en 200 mètres. + +Pour les itinéraires par renseignements, les distances générales sont +prises par journées de marche de caravane, estimées suivant la nature +des lieux, entre 24 et 32 kilomètres et subdivisées, autant que je l’ai +pu, en demies et en quarts de journée. Souvent, j’ai été assez heureux +pour obtenir de mes informateurs des détails de 4 en 4 kilomètres. + +Je ne publie pas ces itinéraires, mais la Carte en donne le tracé +fidèle, avec les corrections qu’un contrôle sévère a dû faire subir à +chacun d’eux. + +Partout où j’ai pu appuyer mes renseignements sur des itinéraires +relevés par mes devanciers, je l’ai fait, en donnant toujours +religieusement la préférence à leurs indications, sur celles fournies +par les renseignements des indigènes, si précis qu’ils aient été. + +Ces itinéraires sont également indiqués sur la Carte avec les noms de +leurs auteurs. + + +Tous les travaux graphiques préparatoires de la Carte sont mon œuvre, +mais le dessin définitif a été confié à M. E. Dubuisson, dont la +réputation, comme cartographe, est faite depuis longtemps. L’ouvrage +tout entier a été rédigé sur cette base fondamentale. + +La Carte a été gravée après l’impression du texte, afin qu’il y eût +harmonie parfaite dans les deux ordres de travaux. + + +En résumé, en publiant les nombreux matériaux recueillis pendant la +durée de mon exploration, j’ai compris que le sujet était neuf pour +beaucoup de personnes, et, tout en restant dans les limites d’une +exposition scientifique, j’ai fait mes efforts en vue d’être clair et +intelligible pour le plus grand nombre. + +Puissé-je avoir atteint le but proposé ! + + * * * * * + + +[Note 1 : Quelques-unes des photographies dont je me suis servi ont été +prises dans le Sahara algérien par M. Puig, pharmacien militaire. +Quelques autres ont été exécutées à Paris par divers artistes, quand les +marabouts Touâreg y sont venus ; enfin, d’autres ont été prises par moi, +sur les lieux, malgré la difficulté de modifier l’instrument suivant +l’intensité de la lumière. La plupart de mes épreuves sont brûlées, mais +lisibles cependant.] + + + + + RAPPORT + SUR LE + PRIX ANNUEL POUR LA DÉCOUVERTE LA PLUS IMPORTANTE + EN GÉOGRAPHIE + AU NOM D’UNE COMMISSION DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE DE PARIS + et composée de + MM. D’AVEZAC, J. DUVAL, V. MALTE-BRUN, QUATREFAGES, + et VIVIEN DE SAINT-MARTIN, Rapporteur. + +[Décoration] + + + MESSIEURS, + +Le 8 mai 1859, un jeune voyageur, un Français, débarquait à +Philippeville, cette antique station maritime de l’Algérie orientale, +qui est redevenue, sous son nom moderne, le port de Constantine. + +Ce voyageur était M. Henri Duveyrier. + +A l’âge où, parmi ceux que la fortune n’a pas astreints aux rudes +nécessités du labeur quotidien, tant d’autres préludent par une oisiveté +périlleuse aux devoirs sérieux de la vie, M. Henri Duveyrier avait conçu +le projet d’une grande et difficile entreprise. Il voulait pénétrer dans +les contrées, peu et mal connues, qui bordent au Midi nos trois +provinces algériennes ; il voulait étudier, sous la tente, au milieu de +leurs habitudes à demi nomades, les populations indépendantes de ces +contrées incultes qui ne sont pas encore le Désert, mais qui déjà en +offrent l’image ; il voulait, en poussant, aussi loin que possible, dans +toutes les directions, rattacher par une série d’observations physiques +et astronomiques ces plaines du Sahara algérien et leurs nombreuses +Oasis aux positions extrêmes où s’arrêtait alors l’action politique et +militaire de l’autorité française ; il voulait étendre par les conquêtes +de la science les conquêtes du drapeau. + +Telle était la tâche que le jeune voyageur n’avait pas craint de se +proposer. + +Il ne s’en dissimulait ni les difficultés, ni les dangers ; mais pour +ceux dont une éducation virile a développé de bonne heure les forces +morales, les difficultés et les dangers deviennent un stimulant de plus, +quand il s’agit d’atteindre un but utile ou d’accomplir un devoir. + +M. Duveyrier, d’ailleurs, s’y était fortement préparé. Il possédait les +connaissances qui permettent d’étudier utilement le sol et ses +productions naturelles ; il s’était rendu familier l’usage des +instruments qui déterminent avec précision les phénomènes physiques et +les conditions climatologiques, ou qui fixent par l’observation des +astres les positions terrestres ; il avait acquis la pratique de la +langue arabe ; il s’était rompu, en un mot, à ces études préalables sans +lesquelles on a des touristes, mais qui, seules, font l’observateur +exact, le véritable voyageur. + +Il n’a pas été donné à M. Duveyrier d’accomplir, dans son immense +étendue, le plan qu’il s’était tracé. L’état du pays ne lui a pas permis +de pénétrer dans les parties du Sahara algérien qui prolongent au Sud +notre province d’Oran[2], encore moins d’arriver jusqu’au Sahara +marocain, qui jusqu’à présent est resté fermé aux chrétiens. Il n’a +guère dépassé, à l’Ouest, le prolongement du méridien d’Alger. Mais s’il +a dû laisser en dehors de ses courses (et peut-être faut-il nous en +féliciter) une partie de son plan, la moitié occidentale, l’autre +moitié, la partie orientale, celle qui embrassait les contrées situées +au Sud de nos provinces d’Alger et de Constantine, en poussant plus à +l’Est encore, jusqu’au Sahara tunisien et tripolitain ainsi qu’au +Fezzân, toute cette partie orientale, dis-je, a été admirablement +remplie, avec une intelligence, une intrépidité, une persévérance, et +aussi avec un succès qui font de ce voyage une des plus belles et des +plus fructueuses explorations du continent africain. + +M. Duveyrier avait donc pris pied à Philippeville au mois de mai 1859. +Il se dirige immédiatement au Sud, pour atteindre au plus vite le champ +projeté de ses opérations. Il traverse Constantine, coupe le plateau, +touche aux ruines de Lambèse que nos archéologues ont si heureusement +explorées, traverse les gorges du mont Aurès, qui domine de son massif +élevé toute l’Algérie orientale, et de là descend à Biskra, qui est, de +ce côté, la porte du Désert. C’est là que commence pour notre voyageur +le travail topographique. A partir de ce point, toutes les routes +parcourues sont relevées à la boussole, les détails en sont fixés comme +sur nos reconnaissances militaires, les positions sont fréquemment +corrigées par des hauteurs méridiennes, et, toutes les fois que cela est +possible, par des observations de longitude. Et ainsi se forme, d’heure +en heure, jour par jour, presque sans interruption, pendant vingt-neuf +mois, un large réseau de lignes bien étudiées, à travers des pays dont +une partie considérable n’avait été vue jusque-là par aucun Européen, et +dont la carte nous est maintenant parfaitement connue, au moins dans ses +traits essentiels. + +Je ne veux ni ne puis suivre ici M. Duveyrier dans ses courses +multipliées. Il nous faudrait sillonner, à diverses reprises, une vaste +étendue de plaines arides, semées d’Oasis et coupées d’Ouâdi, en nous +portant alternativement : de Biskra sur El-Golêa’a par El-Guerâra et +Ghardâya, en remontant de là sur Laghouât ; puis, de nouveau, de Biskra +sur Ouarglâ par Tougourt ; sur Ghadâmès, par la dépression marécageuse +du Melghîgh ; sur Gâbès, en Tunisie, par la longue ligne de Sebkha ou +lacs temporaires que l’antiquité a connus sous le nom de lac Triton. Il +nous faudrait, en outre, rayonner de tous les points principaux sur les +positions intermédiaires ; il nous faudrait enfin suivre, plus à +l’Orient, les longues lignes qui relient entre elles les positions de +Tripoli et de Ghadâmès, de Ghadâmès et de Rhât, de Rhât et de Mourzouk, +de Mourzouk et de Tripoli. C’est sur la Carte qu’il faut étudier ce +vaste réseau, dont les points extrêmes laissent entre eux un intervalle +de plus de deux cent cinquante lieues, soit qu’on le mesure de l’Ouest à +l’Est, soit qu’on se porte du Nord au Sud. Ajoutons que, dans ce réseau, +une dizaine de points des plus importants, et, parmi ceux-là, El- +Golêa’a, Ghardâya, El-Ouâd et Ghadâmès, sont fixés par des observations +directes de latitude et de longitude ; et que, pour une trentaine +d’autres points au moins, notamment pour Ouarglâ, Tougourt, Tôzer et +Rhât, le voyageur a rapporté de bonnes latitudes. Quelques-unes de ces +positions, Ghadâmès, par exemple, et celles qui se rapprochent de nos +frontières, ainsi que les points principaux de la grande ligne du Fezzân +parcourue par la mémorable expédition de 1849, étaient déjà connus d’une +manière exacte ou très-approximative ; mais d’autres, particulièrement +dans l’Ouest, éprouvent un déplacement considérable. Et d’ailleurs, des +observations répétées, dans une géographie qui, comme celle-ci, est +encore en voie de formation, sont toujours extrêmement utiles, ne +serait-ce qu’à titre de contrôle et de vérification. En résumé, les +tracés de routes de M. Duveyrier constituent une véritable triangulation +qui couvre de ses lignes croisées toute la partie orientale du Sahara +algérien, triangulation dont la base, dans le sens des parallèles, +s’étend de Ghardâya à Ghadâmès, et qui se prolonge au Sud jusqu’aux +oasis d’El-Golêa’a et d’Ouarglâ, en se rattachant, vers l’Est, aux +positions déjà fixées de Ghadâmès, de Mourzouk et de Tripoli. + +Les détails topographiques de cette vaste reconnaissance, je veux dire +les itinéraires du voyageur, relevés à la boussole et au chronomètre, et +rectifiés fréquemment par des observations astronomiques dont les +éléments et le calcul ont été soigneusement vérifiés, ces détails, dis- +je, sont contenus dans une longue suite de feuilles tracées jour par +jour sur le terrain, dont elles expriment tous les accidents. Le nombre +de ces feuilles, y compris les études par renseignements qui s’y +rattachent, ne s’élève pas à moins de 74. Ce sont ces minutes, ces +feuilles de détail, remises à Paris entre les mains d’un habile +dessinateur, qui ont servi à la construction de la Carte définitive où +vient se résumer la partie la plus importante des travaux de M. Henri +Duveyrier. + +Le temps n’a pas permis encore d’achever la gravure de cette grande et +belle Carte ; mais le dessin terminé a été communiqué à votre +commission, qui a pu en apprécier la construction selon la nature des +matériaux sur lesquels elle repose dans ses diverses parties. + +M. Duveyrier, se prêtant au désir que nous lui avons exprimé, a mis +aujourd’hui ce beau dessin à notre disposition, pour le placer ici même +sous les yeux de l’assemblée. + +Il faut y distinguer deux ordres de matériaux différents : ceux qui +proviennent des reconnaissances directes et personnelles du voyageur, et +ceux qui proviennent, soit de reconnaissances européennes antérieures, +soit de renseignements reçus des indigènes. + +Ces différentes sources de documents n’ont pas, on le conçoit, une +valeur égale au point de vue de l’exactitude absolue. L’immense Ouâdi +qui s’étend de Tougourt à Rhât sur une longueur de près de trois cents +lieues, et que les Touâreg désignent sous le nom d’Igharghar (ou +Igharghâren à la forme plurielle, et qui signifie _les Rivières_), cet +Ouâdi qui, à certains moments, offre dans quelques parties l’aspect d’un +grand fleuve, avec ses débordements, a été tracé, partie d’après les +relevés de M. Boû-Derba en 1858, document précieux, bien qu’il n’ait pas +la précision rigoureuse des levés de M. Duveyrier, partie d’après une +reconnaissance personnelle de ce dernier voyageur, dans une exploration +spéciale de la vallée basse, entre El-Ouâd et Ouarglâ. A l’Ouest et au +Sud de l’Igharghar, à l’exception des lignes parcourues par M. Boû- +Derba, M. Colonieu[3] et M. Henri Duveyrier, tout repose sur les +informations indigènes. Je n’ai pas besoin d’insister sur l’importance +de cette distinction. + +Cette réserve faite, embrassons d’un coup d’œil l’ensemble de la Carte +de M. Henri Duveyrier. + +Ce qui nous frappe tout d’abord, c’est l’aspect du pays. + +Voici une vaste région, une région presque égale en étendue à la France +ou à l’Espagne, et qui était, il y a cinq ans à peine, absolument en +blanc sur nos cartes ; aujourd’hui, non-seulement elle nous apparaît +couverte d’une multitude de noms et de détails, mais ces détails +renversent toutes les idées que l’on se formait naguère de ce qu’on +nomme, d’un terme générique, le Sahara. Il n’y a pas longtemps, nous +étions encore, sur l’intérieur du Nord de l’Afrique, à la notion des +anciens poétiquement exprimée par un de leurs géographes : une plaine +toujours unie, partout sablonneuse, « dont les vents du Midi fouillent +et tourmentent les flots arides pareils aux vagues de la mer[4]. » Nos +idées se sont déjà bien modifiées. Le Sahara est toujours un immense +désert, sans doute, et il reste comme le type et le point de départ, à +la fois, de la longue zone de pays incultes qui court à travers l’ancien +continent, depuis l’Atlantique jusqu’au fond de la Tartarie ; mais ce +n’est plus le désert monotone et nu que notre imagination se +représentait avec terreur. Déjà, l’expédition anglo-allemande de 1849, +par la découverte de la vaste oasis d’Aïr que le docteur Barth décrit +comme une véritable Suisse, entre le Fezzân et la Nigritie, aussi bien +que les explorations de plusieurs de nos officiers dans le pays des +Maures, entre le bas Sénégal et le Maroc, nous avaient pu donner une +première impression de la diversité qui se rencontre au sein de ces +solitudes africaines ; cette notion est singulièrement agrandie par les +informations de M. Duveyrier, et enfin par la Carte qui les résume. Là +où nous n’imaginions que des sables éternellement arides, nous avons +sous les yeux d’innombrables Ouâdi ou cours d’eau temporaires, et parmi +ces Ouâdi, nous l’avons déjà vu, le lit tantôt à sec, tantôt rempli, +d’un fleuve de trois cents lieues ; bien plus, nous voyons là des lacs +nombreux, des sources et de véritables rivières, des rivières +permanentes avec de vraies cascades, au rapport des indigènes, et, à +l’origine de ces rivières, des massifs élevés, des groupes de hautes +montagnes surmontées de pics sourcilleux, et, sur plusieurs de ces pics, +des neiges qui se maintiennent durant plusieurs mois de l’année, tout +comme dans les gorges de l’Aurès. Des lacs, des neiges et des rivières +dans le Sahara ! il était impossible de nous apporter un tableau plus +inattendu. Là où se présente cette nature alpestre, la vie est répandue +à profusion. La flore et la faune ont fourni au voyageur les éléments +d’une longue nomenclature, et encore n’en a-t-il pas vu les centres les +plus actifs. L’observation personnelle de M. Duveyrier a confirmé ce que +d’autres témoignages avaient déjà fait connaître. « J’ai vu, nous dit- +il, au moment où des pluies abondantes venaient d’arroser la terre, se +produire sous mes yeux le miracle de vastes espaces, nus la veille, +transformés instantanément en pacages de la plus belle verdure. Sept +jours suffisent pour que l’herbe nouvelle puisse nourrir les +troupeaux. » + +Le noyau principal, le centre où vient aboutir cette configuration si +remarquable du Sahara intérieur, et qui la détermine en quelque sorte, +est un massif situé à environ quinze journées vers l’Ouest de Rhât. Les +informations de M. Duveyrier le représentent comme un plateau échelonné, +coupé de nombreuses vallées, hérissé de sommets élevés, et d’où +rayonnent, en diverses directions, de vastes Ouâdi dont le lit large et +profond se remplit à certaines époques de l’année d’un volume d’eau +considérable. Le principal de ces Ouâdi, ou du moins le mieux connu, est +celui qui se porte droit au Nord sur Tougourt : c’est l’Igharghar que +nous avons déjà nommé et dont une branche considérable vient de Rhât. +Les informateurs de M. Duveyrier (car il n’a pu pénétrer jusque-là) lui +désignèrent cette région montagneuse sous le nom d’Ahaggâr. Elle avait +été déjà signalée par le docteur Barth, mais d’une manière moins +circonstanciée, d’après ce qu’il en avait appris à Rhât et à Timbouktou. +Le nom, chez M. Barth, est écrit Hogâr ou Hâgara ; mais ces formes, dit- +il, sont des formes arabes, et le véritable nom indigène, c’est-à-dire +le nom berbère, sera Atakôr[5]. C’est le siége d’une des quatre grandes +divisions entre lesquelles se partage la nation des Touâreg. M. Barth +ajoute : « Mon intelligent ami, le Cheïkh-Sîdi-Ahmed-el-Bakkây de +Timbouktou, qui avait vécu quelque temps chez les Hogâr, ainsi que chez +les tribus du pays d’Aïr, m’assura de la manière la plus positive que ce +groupe de montagnes, et en particulier une longue chaîne qui en fait +partie, est beaucoup plus élevé que les montagnes d’Aïr, et que les +rochers, dont la couleur est rougeâtre, en sont très-escarpés. On voit, +dans l’intérieur de ces montagnes, de très-belles vallées et des gorges +pittoresques, et quelques-unes de ces vallées, où il y a de belles eaux +courantes qui ne tarissent jamais, produisent des figues et du +raisin[6]. » + +Ces informations, on le voit, viennent complétement à l’appui de celles +qu’a recueillies M. Duveyrier ; seulement ces dernières sont infiniment +plus détaillées. Elles mettent hors de doute qu’au centre même du Grand +Désert, sous le méridien de Sétif et vers le 25e degré de latitude, +c’est-à-dire à mi-distance environ entre l’Algérie orientale et le grand +fleuve de Timbouktou, il existe une région montagneuse très-abrupte, +très-variée, très-pittoresque et d’une étendue considérable ; que dans +cette région, habitée par une forte et belliqueuse fraction de Touâreg, +il y a des montagnes assez hautes pour y conserver de la neige durant +trois mois de l’année ; qu’on voit là, comme dans l’oasis d’Aïr décrite +par le docteur Barth, de belles et fraîches vallées avec des sources +vives et des eaux courantes ; et qu’enfin des Ouâdi larges et profonds, +qui seraient de grandes rivières, si les pluies, dont le Désert est +privé, leur apportaient des eaux permanentes, divergent de ce noyau +montagneux en se portant vers tous les points de l’horizon, au Nord +(c’est l’Igharghar), à l’Ouest et au Sud. Tel est, dans son expression +générale, le résumé des informations recueillies par M. Duveyrier, et +qui sont parfaitement d’accord avec celles du docteur Barth. + +Si M. Duveyrier avait pu s’avancer jusque-là ; s’il avait pu examiner de +près et de ses propres yeux cette curieuse région, en étudier la +structure géologique et la conformation extérieure, se rendre +précisément compte, par des observations directes, des conditions +climatologiques particulières au pays, du régime de ses eaux permanentes +et de la direction de ses vallées sèches ; si M. Duveyrier, disons-nous, +avait pu faire cela, il aurait ajouté une conquête bien précieuse à +toutes celles qu’il a rapportées de son beau voyage. Ce n’est pas faute +d’y avoir aspiré assurément, et d’y avoir fait tous ses efforts ; c’est +une tâche dont lui-même ne se tient pas quitte envers la science, car +son plus vif désir est de retourner promptement sur le théâtre de ses +premiers travaux, et d’y poursuivre ses explorations si bien commencées. +En attendant, il a étudié et combiné avec une profonde attention la +masse considérable de renseignements qu’il a pu recueillir de la bouche +des Arabes et des Touâreg, et en les rapprochant du précieux itinéraire +de M. Boû-Derba, il en a tiré toute la partie inférieure de sa Carte à +l’Ouest de Rhât. C’est une acquisition déjà fort importante, quoique +provisoire, pour cette région intérieure du Sahara. Si votre commission, +messieurs, avait à faire une observation sur cette partie de la Carte +qui repose, non sur les reconnaissances personnelles de M. Henri +Duveyrier, mais sur la combinaison de renseignements, cette observation +porterait seulement sur l’aspect net et précis que le dessin leur donne. +Peut-être y pourrait-on désirer, dans l’intérêt de la vérité rigoureuse, +un aspect et des contours moins arrêtés. Ce qui appartient en propre au +voyageur se distinguerait mieux de ce qui n’a qu’une valeur de +combinaison. Quand on sait à quel point les renseignements indigènes les +plus dignes de confiance se sont, pour la plupart, profondément modifiés +lorsqu’ils ont subi le contrôle direct de l’observation européenne, on +éprouve le besoin d’apporter une grande réserve dans l’emploi de cette +nature de documents. Notre remarque, au surplus, ne porte en aucune +façon sur la valeur spéciale des informations réunies par M. Duveyrier, +ni sur l’application générale qu’il en a faite : c’est une question de +mesure dans l’expression du dessin, rien de plus. + +En définitive, il y a un grand fait qui ressort de la vue de cette +Carte, au total si remarquable, aussi bien que de l’ensemble des +informations déjà nombreuses que les observateurs européens nous ont +apportées dans ces derniers temps sur les diverses régions du Grand +Désert : c’est la diversité d’accidents et de configuration que présente +sa surface dans toutes les parties jusqu’à présent visitées. Une carte +qui représenterait, dès à présent, ce qu’on en connaît au Centre, au +Nord et à l’Ouest, une carte surtout, telle que la marche aujourd’hui si +active des explorations permettra de la construire d’ici à moins de dix +ans peut-être, présenterait, au lieu de cette immense étendue de plaines +uniformes qui occupe la moitié du Nord de l’Afrique sur nos cartes +actuelles, presque autant de particularités de configuration, sauf +l’absence des villes et de rivières permanentes, qu’une région +quelconque de l’Asie et de l’Europe. La nature ne fait rien d’inutile, +rien qui n’ait sa cause. Ces Ouâdi sans nombre, ces rivières sans eau +qui sillonnent le Désert comme les rivières et les ruisseaux sillonnent +nos campagnes, indiquent évidemment, dans le passé sinon dans le +présent, un état de choses que la pensée a peine à concilier avec la +privation presque absolue d’eaux courantes qui caractérise le Désert. +C’est là un sujet d’études déjà plus d’une fois touché sans doute, mais +qui appellera de plus en plus l’attention des voyageurs instruits et des +géologues. + +De tous ces grands Ouâdi intérieurs, le plus étendu et maintenant le +plus accessible, l’Igharghar, devra être, dans son immense +développement, l’objet d’une investigation et d’une étude toutes +spéciales. Il y aura là, sans aucun doute, des questions du plus haut +intérêt à examiner et à résoudre. Cet objet seul justifierait et +récompenserait pleinement une expédition spéciale. + +Au point de vue physique, cette immense vallée de l’Igharghar, presque +partout à sec ou qui n’a que des eaux temporaires, mais qui présente, +selon l’expression de M. Duveyrier, l’aspect du lit d’un grand fleuve, +offre un curieux phénomène. Partant de la région élevée de Rhât et de +l’Ahaggâr, et recevant de droite et de gauche, à mesure qu’elle avance +dans le Nord, un grand nombre d’Ouâdi secondaires pareils aux affluents +de nos fleuves, elle vient enfin se perdre, au Nord de Tougourt, dans +une large dépression marécageuse qu’on appelle le Chott-Melghîgh, où +vient aussi aboutir un grand courant, une véritable rivière, le Djedî, +qui a ses sources à l’Ouest, dans le Djebel-’Amoûr, et longe, depuis +Laghouât, le pied des montagnes. Les premiers observateurs qui de +l’Algérie descendirent au Melghîgh, il y a une dizaine d’années, +reconnurent avec étonnement, aux indications concordantes de leur +baromètre, que le sol où reposent ces vastes lagunes s’enfonce au- +dessous du niveau de la mer. M. Paul Marès a trouvé une altitude de − 13 +mètres pour le fond du Chott dans sa partie Nord-Ouest. Ces observations +seront-elles confirmées par celles de M. Duveyrier[7] ? Si l’Igharghar +fut autrefois un véritable fleuve, il n’a donc pu, comme le pense M. +Duveyrier, aller déboucher dans le fond de la petite Syrte par le fleuve +Triton, à moins d’un changement complet dans la configuration et le +niveau du pays, changement qui, dans tous les cas, serait antérieur aux +temps historiques. + +Cette condition physique, particulière à la région orientale du Sahara +algérien, de deux longues vallées parties des deux points opposés, l’une +de l’Ouest, celle du Djedî, l’autre du Sud, celle de l’Igharghar, et +venant l’une et l’autre aboutir à la même dépression du sol, le +Melghîgh, cette particularité physique, dis-je, nous fournit +l’explication d’un ancien texte géographique dont la rédaction avait dû +jusqu’à présent paraître assez bizarre. Je veux parler de la description +du cours du _Gir_ dans Ptolémée. Le _Gir_, ou, comme le nomment les +auteurs latins, le _Niger_, a été longtemps une pierre d’achoppement +pour les critiques. Trompés par les énormes aberrations des latitudes du +géographe alexandrin, on voulait retrouver très-loin dans le Sud une +rivière qui appartient à la région de l’Atlas ; on allait la chercher +jusque dans le Soûdân, où les anciens n’ont jamais pénétré. C’est de là +qu’est venue l’application que l’on fait encore tous les jours du nom de +_Niger_ au Dhioliba ou Kouâra, c’est-à-dire au grand fleuve de +Timbouktou, application qui se perpétue même après que l’erreur est +reconnue ; car, en géographie, comme en bien d’autres choses, rien n’est +plus difficile à déraciner qu’un abus. Habituellement, il y a dans une +rivière deux choses assez distinctes, une source et une embouchure ; +dans Ptolémée, le _Gir_ n’a pas de débouché, et il a deux sources +opposées, deux sources placées aux deux extrémités du fleuve, l’un au +Nord-Ouest dans l’Atlas, l’autre au Sud-Est dans une vallée nommée la +_Gorge garamantique_, c’est-à-dire au voisinage du Fezzân qui est le +pays des Garamantes. Rapproché des notions actuelles, des notions +fournies par M. Boû-Derba et complétées par M. Duveyrier, tout cet +agencement devient parfaitement clair, et, qui plus est, parfaitement +exact ; ce qui nous montre une fois de plus qu’en bien des cas le +progrès de nos propres découvertes confirme, en les appliquant, celle +des anciens. L’identité du _Niger_ avec les deux vallées confluentes du +Djedî et de l’Igharghar, identité que votre rapporteur a le premier +nettement affirmée, même avant le voyage de M. Duveyrier, est désormais +un fait hors de discussion. + +Ce n’est pas seulement dans sa Carte que M. Duveyrier a condensé les +résultats physiques et mathématiques de ses vingt-neuf mois +d’explorations, il les a développés dans un volume d’une étendue +considérable auquel s’ajoutera plus tard un complément qui sera consacré +à la partie commerciale du voyage. Ce premier volume se compose tout +entier de faits et d’observations. L’hydrographie, la géologie, la +climatologie, les déterminations astronomiques, l’hypsométrie, +l’histoire naturelle et l’ethnographie, y sont l’objet d’une suite de +chapitres d’un grand intérêt scientifique, sans préjudice de +l’archéologie monumentale et épigraphique, sans oublier non plus les +informations utiles au commerce. Une notice très-détaillée sur les +Touâreg ajoute bien des particularités importantes, bien des faits +nouveaux, à ceux que d’autres investigateurs, M. Carette, M. Daumas, M. +Devaux, le docteur Barth, M. Hanoteau, nous avaient déjà donnés sur ce +peuple remarquable, qui garde au cœur du Sahara, où l’invasion arabe du +XIe siècle l’a repoussé, la pureté du sang berbère et l’idiome inaltéré +de sa race. + +Dans cet aperçu encore bien restreint, malgré son étendue, du caractère +de cette exploration et de l’importance extrême de ses résultats, j’ai +eu surtout pour objet, messieurs, comme organe de votre commission, +d’exposer les raisons qui, d’une voix unanime, nous ont fait décerner à +M. Henri Duveyrier la grande médaille d’or que la Société a jusqu’à +présent consacrée chaque année à la découverte la plus importante en +géographie. Nous n’avons pas oublié non plus, messieurs, que les longues +investigations de M. Duveyrier, en même temps qu’elles ont puissamment +servi la science, ont eu aussi des résultats fort importants pour +l’extension de nos rapports avec les tribus intérieures. Servir à la +fois l’honneur scientifique et les intérêts de son pays est un double +titre que réunit M. Duveyrier. + +Je n’aurai pas à m’étendre beaucoup, messieurs, sur les voyages qui +auraient pu, en dehors de celui de M. Duveyrier, balancer les suffrages +de votre commission. Il est une classe de travaux et d’explorations +d’une nature tellement spéciale, tellement circonscrite dans leur +nationalité et dans les intérêts qu’ils représentent, les explorations +australiennes, par exemple, et celles des Russes dans l’Asie centrale, +qu’elles restent nécessairement en dehors de nos concours. Parmi les +explorations d’un caractère plus général qui auraient pu entrer cette +année en balance avec celles de notre jeune compatriote, il n’en est +qu’une, une seule, sur laquelle a dû se porter l’attention de votre +commission : c’est le voyage si important du capitaine Speke et de son +compagnon le capitaine Grant à travers la région des sources du Nil. Les +capitaines Speke et Grant ont été les intrépides pionniers de cette +difficile exploration de l’Afrique équatoriale, qui attend maintenant +des investigations plus approfondies. Ils ont, pour la première fois, +traversé la zone inexplorée où se trouvent les sources encore inconnues +du fleuve d’Égypte ; leur voyage restera toujours comme une des +entreprises mémorables de notre époque, comme un des faits importants de +l’histoire des découvertes. Mais, d’une part, les droits de M. Henri +Duveyrier avaient été réservés l’année dernière ; d’autre part, c’est un +devoir pour votre Société d’attendre, avant de prononcer ses jugements, +qu’une lumière complète se soit faite sur les questions. Il est +d’ailleurs permis d’espérer que les deux voyageurs anglais ne +s’arrêteront pas en si brillant chemin, et qu’ils auront quelque jour de +nouveaux titres à ajouter à celui que nous avons cru devoir ajourner +pour cette fois. + +Déterminée par ces considérations, messieurs, votre commission décerne +sa grande médaille d’or de 1864 à M. Henri Duveyrier, pour ses +explorations du Sahara algérien, tunisien et tripolitain, ainsi que du +pays des Touâreg. Nous honorons ainsi tout à la fois et l’importance des +résultats obtenus, et la rare énergie en même temps que les hautes +qualités scientifiques dont le voyageur a fait preuve, à un âge où il +est si rare de trouver de tels mérites développés à ce point. En +décernant ce prix si bien acquis, votre commission, messieurs, a obéi à +une double pensée : c’est une récompense pour le passé ; c’est une +espérance pour l’avenir. + +[Décoration] + + +[Note 2 : El-Golêa’a, Methlîli, le pays des Cha’anba explorés d’abord +par M. Duveyrier, relèvent, il est vrai, de la province d’Oran.] + +[Note 3 : M. le commandant Colonieu a bien voulu communiquer à M. +Duveyrier la carte itinéraire inédite de son voyage de Géryville aux +oasis septentrionales du Touât ; les renseignements fournis par les +indigènes sur les contrées à l’Ouest de l’Igharghar, s’appuyent donc sur +trois reconnaissances levées avec soin : par M. Boû-Derba, entre Ouarglâ +et El-Beyyodh ; par M. Colonieu, entre Géryville et le Bâten du +Tâdemâyt ; par M. Duveyrier, entre Methlîli et El-Golêa’a.] + +[Note 4 : « Auster immodicus exsurgit, arenasque quasi maria agens, +siccis sævit fluctibus. » (_Mela_, I, 8).] + +[Note 5 : _Atakôr_ signifie _faîte_. Atakôr-n-Ahaggâr, _faîte du +Ahaggâr_.] + +[Note 6 : Dr Barth, _Travels in Central Africa_, I, 567.] + +[Note 7 : Les observations barométriques publiées par M. Duveyrier pour +déterminer les altitudes des points de son exploration du pays des +Touâreg du Nord, commencent à El-Ouâd. Celles faites dans l’Ouâd-Righ, +sur les bords du Chott-Melghîgh, et dans le Nefzâoua, c’est-à-dire entre +le point où l’Igharghar se perd dans les lagunes et le golfe de Gâbès, +seront publiées ultérieurement dès que le voyageur pourra les calculer +au moyen des observations correspondantes faites sur le littoral, à +Alger, par M. O. Mac-Carthy.] + + + + + TECHNOLOGIE INDIGÈNE + ARABE OU BERBÈRE + DONT IL EST FAIT USAGE + DANS CET OUVRAGE ET SUR LA CARTE QUI L’ACCOMPAGNE + +[Décoration] + + + SOL. + + + Outa, Ouotia ; plaine. + + Reg ; plaine aride et déserte. + + Hofra ; dépression. + + Hamâda, pl. Hamâd ; plateau, plaine unie. + + _Tasîli_[8] ; plateau. + + Bâten (litt. _ventre_) ; montagne ou colline allongée. + + Koudîya ; mamelon isolé (montagne, dans l’Ouest). + + Toûmia, pl. Toûmiât (litt. _jumeaux_) ; mamelons doubles. + + Dra’ (litt. _bras_) ; coteau, colline allongée. + + Râs (litt. _tête_) ; cap. + + Khechem (litt. _nez_) ; pointe de rochers, cap dans le Désert. + + Châreb (litt. _lèvre_) ; crête. + + Kâf ; rocher. + + Djebel ; montagne. + + Djebîl ; petite montagne. + + _Adrâr, Adghâgh_ ; montagne. + + _Tadrârt_ ; petite montagne. + + Gâra, gâret, pl. Goûr ; élévation isolée, témoin géologique du sol + primitif. + + Fedjdj ; col. + + Thenîya ; col. + + _Téhé_ ; col. + + Khenga, Kheneg ; défilé, passage étroit. + + Khoneïg ; petit défilé. + + _Aghelâd_ ; défilé, passage étroit. + + ’Aqba ; montée. + + Menzel ; descente. + + + SABLES. + + + Remel, Ramla ; sable, plaine de sable. + + Ghoûrd, pl. Aghrâd ; haute dune ou montagne de sable. + + Zemla, pl. Zemoûl ; dune allongée. + + Sîf (litt. _sabre_) ; dune allongée à pente roide. + + Guelb, pl. Goloûb ; dune en forme de cœur. + + Guelîb ; petite dune en forme de cœur. + + ’Erg, ’Areg ; collection de dunes, région des dunes. + + ’Arîg ; petite collection de dunes. + + _Adehî_, pl. _Édeyen_ ; sables, collection de dunes. + + _Iguîdi_[9], _Idjîdi_ ; collection de dunes. + + Kheït (litt. _cordon_) ; cordon de dunes. + + Dourîya ; passage tournant autour d’une dune. + + Sahan ; dépression plate. + + Haoudh ; bassin entre des dunes. + + Hafîr ; dépression. + + + EAUX. + + Bîr, pl. Abiâr (mot oriental) ; puits, puits profond. + + Bouîr, pl. Bouîrât ; puits petit. + + Mouï, Mouïa (litt. _eau_) ; puits. + + Hâssi (mot occidental) ; puits, puits profond. + + Hessî ; puisard. + + ’Ogla (dans l’Ouest) ; puits. (Dans l’Est) ; puits avec un camp + permanent, et silos à provisions. + + Guettâr, Guettâra ; puits alimenté par des suintements. + + Sânia ; puits à bascule souvent entouré d’un jardin ; jardin. + + Souinîya ; petit puits à bascule. + + Themed ; puisard, puits qui se dessèche. + + _Anou_ ; puits. + + _Tânoût_, _Tânit_ ; puits, petite source. + + _Mâssîn_ ; puits qui donne peu d’eau. + + Fogâra ; puits à galeries d’écoulement horizontales. + + Sâguia ; canal d’écoulement des eaux. + + ’Aïn (litt. _œil_), pl. ’Aioûn ; source. + + ’Aouîna, pl. ’Aouînât ; petite source. + + _Tâla_ ; source. + + _Tit_, pl. _Tittaouîn_ (litt. _œil_) ; source. + + _Temâssint_ ; petite source. + + Rhedîr ; flaque d’eau persistante. + + _Abankôr_ ; flaque d’eau persistante. + + Bahar (litt. _mer_) ; lac permanent. + + _Adjelmam_ ; lac. + + Chott (litt. _rive, rivage_) ; lac salin desséché. + + Sebkha ; lac salin desséché, quelquefois submergé en hiver. + + Dhâya ; grande mare d’eau douce desséchée. + + Guera’a ; grande mare d’eau douce desséchée. + + Guerâra, pl. Guerâir ; bas-fond dans lequel se perd un Ouâd. + + Guereyyir ; petit bas-fond dans lequel se perd un Ouâd. + + Ouâdi, Ouâd, pl. Ouidiân ; rivière, lit de rivière. + + _Aghahar_ ; rivière, lit de rivière (mot ancien). + + _Aghezer_ ; rivière, lit de rivière (mot moderne.) + + Cha’aba, pl. Cha’ab ; ravin. + + _Tâlat_ ; ravin. + + Menkeba ; point où cesse un ravin. + + Defa’a ; point où se perd un ravin. + + + HABITANTS. + + + Ouled, pl. Oulâd ; fils. + + _Ou_, pl. _Aït_, _At_ ; fils. + + Ould-Sîdi, Oulâd-Sîdi ; fils de monseigneur. + + _Ou-Sîdi_ ; fils de monseigneur. + + Hâdj, Hadjdji, pl. Hadjâdj ; pélerin, celui qui a fait le pèlerinage + de la Mekke. + + Ben, pl. Benî ; fils, descendants de. + + Ahel ; gens. + + _Kêl_ ; gens. + + _Tédjéhé_ ; confédération. + + Merâbot, pl. Merâbotîn ; marabout, marabouts. + + Cheïkh, pl. Chioûkh ; vénérable, chef. + + + HABITATIONS. + + + Dâr, pl. Diâr ; maison. + + Haouch ; ferme, maison. + + Zerîba, pl. Zerâïb ; cabane en branchages. + + Kheïma ; tente. + + _Ehen_ ; tente. + + Hoûma ; quartier, village. (Mot de l’île de Djerba.) + + Bordj ; fort, château. + + Qaçar, pl. Qeçoûr ; village fortifié. + + Qaçba ; citadelle. + + Zâouiya ; couvent musulman, école, ville religieuse. + + Belâd ; ville, village, pays. + + Kherba, pl. Khoroûb ; ruine. + + Kantara ; pont. + + + DIVERS. + + + Ghâba ; verger de dattiers, forêt, oasis. + + Ghoût ; petite oasis. + + Soûk ; marché. + + Mersa, Mers ; port. + + Mi’aâd ; lieu de réunion. + + Hammâm ; bains d’eaux thermales. + + Cherg ; Est. + + Chergui, Cherguîya ; oriental. + + Gharb, Ouest. + + Gharbi, Gharbîya ; occidental. + + Guebla ; Sud. + + Guebli, Gueblîya ; méridional. + + Dahra ; Nord. + + Dahrâni, Dahrânîya ; septentrional. + + Lefa’âya ; séjour des vipères cérastes. + + Boû (litt. _père_) ; possesseur de. + + Oumm, pl. Oummât (litt. _mère_) ; possesseur de. + + Gober, pl. Gueboûr ; tombeau, cimetière. + + Moqsem ; partage d’eaux. + + _Dan_ : fils de, issu de. + + _In_, _En_, _Wân_, _Ouân_, _Ouen_ ; celui de, c’est-à-dire, endroit + de. + + _Tîn_, _Tân_ ; celle de, localité de. + + _El_, _Ed_, _Edh_, _Et_, _Eth_, _Es_, _En_, _Ez_, représentent + l’article : le, la, les, du, au, des, aux. + + _D_, _Ed_ ; et. + + + PRINCIPAUX ADJECTIFS QUALIFICATIFS + + + Djedîd, Djedîda ; nouveau, nouvelle. + + Qedîm, Qedîma ; ancien, ancienne. + + Ahmar, Hamrâ ; rouge. + + Abiodh, Beïdha ; blanc, blanche. + + _Mellen_, _Mellet_ ; blanc, blanche. + + Kahal, Kâhela ; noir, noire. + + Asoued, Soûda, Sôda ; noir, noire. + + Azreg, Zerga ; bleu, bleue. + + Kebîr, Kebîra ; grand, grande. + + Seghîr, Seghîra ; petit, petite. + + Touîl, Touîla ; long, longue, profonde. + + Asfer ; jaune. + + * * * * * + + +[Note 8 : Les noms écrits en lettres _italiques_ appartiennent à la +nomenclature berbère.] + +[Note 9 : Mot des Berâber du Maroc.] + + + + + ERRATA. + + * * * * * + + + CORRECTIONS GÉNÉRALES. + + +_Au lieu de_ : ’Abd-el-Kader, Adrar, Afahlehlé, Azel, Cheikh, Chorfa, +Fez, Golea’, In-Ezzan, In-Sâlah, Ismayl, Kadhi, Kasba, Mehyaf, Sahara, +Sanhâdja, Soudan, Targui, Tittaouin, Tlemsen. + +_Lire_ : ’Abd-el-Qâder, Adrâr, Afahlêhlé, Azhel, Cheïkh, Chorfâ, Fâs, +Golêa’a, In-Ezzân, In-Çâlah, Isma’yl, Qâdhi, Qaçba, Mehyâf, Çahara, +Çanhâdja, Soûdân, Târgui, Tittaouîn, Tlemsân. + + + CORRECTIONS PARTICULIÈRES. + + + PAGES. _Au lieu de_ : _Lire_ : + + III Milon, Millon. + + 6 Caillé, Caillié. + + 6 à 87 Marrès, Marès. + + 40 il y a retrouvé les il y a retrouvé quelques + infusoires, infusoires. + + 43 pyrogénique, pyrogène. + + 58 redhîr, rhedîr. + + 75 Massif de Hâroûdj, Massif du Hâroûdj. + + 76 Freudenbourgh, Frendenburgh. + + 80 Gharbia, Gharbîya. + + 111 2 décembre, 20 décembre. + + 112 il y en a 325, il y en a 335. + + 149 Kerchoud, Kerchoûd. + + 161 CROTULARIA SAHARÆ, CROTALARIA SAHARÆ. + + 166 au Sud de Maroc, au Sud du Maroc. + + 183 1 mètre, 1/2 mètre. + + 190 _Var_, _var_. + + 191 ÆRVA, AERVA. + + 191 Abesgui, Abezgui. + + 192 Ouâdi-Sa’adan, Ouâdi-Sa’adâna. + + 194 Tîn-Fedjacuîn, Tîn-Fedjaouîn. + + 203 Comme le dîs du Tell, Comme le gueçob du Tell. + + 225 _begueur_, _beguer_. + + 225 _ihinkad_, _ihinkâd_. + + 226 _meçîci_, _meçîçi_. + + 227 _arhâtâ_, _arhâta_. + + 255 Abou l’’Abbâs, Aboû’l ’Abbâs. + + 262 (voir la planche ci-contre), (voir la pl. XI, fig. 1, page + 252). + + 277 voi, voit. + + 290 ouasis, oasis. + + 339 du ménage, elle, du ménage, si elle. + + 388 (Pl. XXI), _iod_, _tegherit_, _iod_, _tegherît_, _iar_. + _iar_, + + 390 (Pl. XXII), no , no 30. + + 403 _temankart_, _temankaït_. + + 404 _taftak_, _taftaq_. + + 405 _takkaouit_, _takhaouit_. + + 405 _îméki_, _îmekî_. + + 408 _tâserhmâlt_, _tâserhâlt_. + + 427 _tekhôrmit_, _tekôrmit_. + + 440 _amadjedol_, _amadjedâl_. + + 448 _amârhelaî_, _amârhelâi_. + + 458 passait par Telizzarhên, Anaï, passait par Anaï. + + 458 et conduit par, et conduits par. + + 463 Aiele, Alele. + + 496 Taibu des Ibôguelân, Tribu des Ibôguelân. + + * * * * * + + + + + ADDITIONS. + + * * * * * + + +Page 45 PLANORBIS DUVEYRIERI. Voir au supplément : _Mollusques + fossiles_, page 25. + + 69 Douêssa est un point à l’Ouest de la route de M. le docteur + Barth, entre El-Hesî et l’Ouâdi-ech-Chiâti, au Sud de la + Hamâda-el-Homrâ, dans la Tripolitaine. + + 150 DIPLOTAXIS DUVEYRIERANA. Voir sa description au supplément : + _Plantes nouvelles_, page 31. + + 161 CROTALARIA SAHARÆ. Voir sa description au supplément : + _Plantes nouvelles_, page 33. + + 182 HYOSCYAMUS FALEZLEZ. Voir sa description au supplément : + _Plantes nouvelles_, page 35. + + 229 Mollusques vivants déterminés après l’impression des + _Touâreg du Nord_. Voir leur description au supplément, page 1 + et suivantes. + + 458 La route garamantique qui passait par Telizzarhên était une + autre voie que celle passant par Anaï. + + * * * * * + + + + + TOUAREG DU NORD + + * * * * * + + LIVRE PREMIER. + + DIVISIONS NATURELLES ET POLITIQUES. + GÉOGRAPHIE PHYSIQUE. — SOL ET CLIMAT. + + * * * * * + + + + + CHAPITRE PREMIER. + + DIVISIONS ET LIMITES GÉNÉRALES DES CONFÉDÉRATIONS TOUÂREG. + + +Cette étude est restreinte aux Touâreg du Nord ; mais, pour la +circonscrire dans les limites que je lui assigne, quelques lignes sur +l’ensemble de la nationalité târguie[10], sur ses divisions +territoriales et politiques, semblent un préliminaire indispensable. + +Sous le nom général de Touâreg, nom d’origine arabe et adopté par les +Européens, quoiqu’il soit repoussé par ceux auxquels il s’applique, on +comprend quatre grandes divisions politiques correspondant à quatre +grandes divisions territoriales, savoir : + +La confédération des AZDJER ou Kêl-Azdjer[11], au _Nord-Est_, avec le +plateau du _Tasîli du Nord_ et dépendances, pour patrie ; + +La confédération des AHAGGÂR ou Kêl-Ahaggâr, au _Nord-Ouest_, dans le +mont _Ahaggâr_ ou _Hoggâr_ des Arabes ; + +La confédération d’AÏR ou Kêl-Aïr, plus généralement connue sous le nom +de KÊL-OUÏ, au _Sud-Est_, dans le massif d’_Aïr_, également appelé +_Azben_ ; + +La confédération des AOUÉLIMMIDEN, au _Sud-Ouest_, dont le territoire +comprend une portion montagneuse, l’_Adghagh_[12], et une portion plane, +l’_Ahâouagh_. + +Les Azdjer et les Ahaggâr constituent les Touâreg du Nord, comme les Aïr +et Aouélimmiden ceux du Sud. + +Ces derniers ayant été visités et étudiés avec beaucoup de soin par mon +savant ami et protecteur, M. le Dr Barth[13], je n’ai pas à m’en +occuper, estimant assez belle la part qui m’est dévolue, si je parviens +à combler la lacune de l’exploration de mon illustre devancier. + +Quoi qu’il en soit, je constate d’abord un caractère commun aux quatre +confédérations des Touâreg ; c’est que chacune d’elles a adopté comme +centre de sa vie politique un système isolé de montagnes, refuge de son +indépendance et foyer de ses libertés. + +Deux de ces massifs isolés, ceux occupés par les Touâreg du Nord, +embrassent les points culminants du plateau central du Sahara et les +points de partage des eaux entre le bassin de la Méditerranée et le +bassin de l’Océan Atlantique ; les deux autres, à un gradin inférieur du +plateau, appartiennent au bassin du Niger. + +Entre les quatre massifs, s’étendent de vastes plaines, véritables +déserts arides, tantôt sablonneuses, tantôt rocheuses, tantôt à sol +crayeux, parfois affectant la formation alluvionnaire des bassins salins +des _Sebkha_, le plus souvent se présentant sous la forme d’un sol +caillouteux, très-dur, d’où le nom arabe de _Sahara_ qui signifie _terre +dure_. + +S’il est permis d’assigner à chaque confédération, comme étant son +patrimoine propre, le massif de montagnes qu’elle occupe, il devient +impossible d’indiquer, dans les plaines, là où commence, là où finit le +territoire de chacune d’elles et de préciser les limites qui les +séparent de leurs voisins non Touâreg. + +Le droit de premier occupant, le seul à invoquer dans ces immenses +terres de parcours, n’a de valeur sérieuse que s’il est appuyé sur une +force capable de le faire respecter. Néanmoins, sous la réserve +d’éventualités qui souvent substituent le fait brutal de l’invasion à la +pratique pacifique d’usages consacrés par le temps, on peut assigner +comme limites générales aux territoires occupés par les quatre +confédérations Touâreg, savoir : + +_Au Nord_, 1o une ligne droite partant d’El-Hesî dans le Hamâda-el-Homra +de la Tripolitaine et allant à Ghadâmès ; 2o une ligne, également +droite, partant de Ghadâmès et aboutissant à la limite Nord de la +confédération indépendante du Touât ; + +_A l’Ouest_, les rebords oriental et méridional du plateau de Tâdemâyt +et la route des caravanes d’Aqabli à Timbouktou ; + +_Au Sud_, une ligne partant de Timbouktou et aboutissant à Oungoua- +Tsammit, au Nord de Zinder ; + +_A l’Est_, d’abord une ligne parallèle à la route de Koûka à Mourzouk, +mais d’un quart de degré à l’occident, puis la route directe de Mourzouk +à Tripoli jusqu’à El-Hesî, où nous retrouvons le point de départ. + +La limite septentrionale, sur laquelle je devrai revenir, sépare les +Touâreg du Nord des tribus algériennes, les Souâfa, les Rouâgha et les +Chaánba, avec lesquelles ils sont aujourd’hui en bonnes relations après +de longues luttes que l’administration française a fait cesser. + +La limite occidentale sépare d’abord les Ahaggâr des oasis du Touât +ainsi que des tribus nomades qui en dépendent, entre autres les Oulâd- +Bâ-Hammou ; puis elle place d’immenses déserts entre les Ahaggâr, les +Aouélimmiden et les tribus nomades, arabes et berbères des rives de +l’Océan Atlantique. Malgré la barrière d’affreuses solitudes que la +Providence a placées entre des ennemis irréconciliables, ils parviennent +néanmoins à se rencontrer quelquefois les armes à la main. + +La limite méridionale, telle que je l’ai indiquée, est celle qui +séparait autrefois les Touâreg du Sud de l’ancien empire de Zonghay ; +mais, depuis quelques années, les Aouélimmiden ayant reconquis sur les +Fellâta les deux rives du Niger, jadis occupées par les Zonghay, la +limite doit être reportée plus au Sud. + +La limite orientale sépare les Touâreg d’Aïr du peuple Teboû, et les +Azdjer du Pachalik du Fezzân. En cette dernière partie, les Azdjer +occupent des territoires appartenant à la Turquie, mais sans subir sa +domination. + +Dans ces limites, l’ensemble des territoires des quatre grandes +divisions du peuple târgui forme, entre l’Afrique septentrionale et +l’Afrique centrale, un immense quadrilatère que le tropique du Cancer +partage en deux moitiés à peu près égales, et que les géographes +connaissent sous le nom de plateau central du Sahara. + +Les Touâreg donnent à leur pays le nom général d’_Adjema_, synonyme de +Sahara. + +D’après eux, les points de Timissao sur l’Ouâdi-Tarhît, d’Asiou et d’In- +Guezzam sur l’Ouâdi-Tâfasâsset sépareraient les Touâreg du Nord de ceux +du Sud et les deux grandes gouttières d’écoulement des eaux de leur +pays, l’Ouâdi-Igharghar et l’Ouâdi-Tâfasâsset, l’une au Nord, l’autre au +Sud, seraient généralement acceptées, mais non sans quelques exceptions +particulières, comme lignes de démarcation entre les confédérations +orientales et les confédérations occidentales. + +Ces divisions générales posées, je rentre dans l’objet spécial de ce +travail : _les Touâreg du Nord_. + + +[Note 10 : _Touâreg_, au singulier _Târgui_, au féminin _târguia_, en +français _târguie_.] + +[Note 11 : _Kêl_ signifie _gens de_ ; souvent, dans le discours, on dit +Azdjer, Ahaggâr, Aïr, pour dire gens d’Azdjer, gens d’Ahaggâr, gens +d’Aïr. Pour simplifier, j’imiterai l’exemple des indigènes.] + +[Note 12 : Forme emphatique du mot _adrâr_, montagne.] + +[Note 13 : Voir le grand ouvrage de M. le docteur Barth, tomes I, IV et +V des éditions anglaise et allemande.] + + + + + CHAPITRE II. + + GÉOGRAPHIE PHYSIQUE. + + +La géographie physique du grand plateau central du Sahara offre à +l’observation deux phénomènes caractéristiques qui appellent au même +degré l’attention du voyageur et l’obligent, à son insu, à rechercher la +cause d’exceptions aussi considérables : d’un côté, d’immenses plateaux +dénudés, où la roche, continuellement balayée par les vents, n’est +recouverte de terre végétale que dans les parties abritées ; d’un autre +côté, d’immenses bas-fonds, envahis par les sables, de manière à faire +disparaître le sol primitif et dans lesquels s’amoncellent, en +véritables montagnes, des dunes de 100 mètres et plus de hauteur. + +Quoique les dunes occupent peu d’espace dans les territoires parcourus +par les Touâreg du Nord, je ne crois pas pouvoir m’abstenir, avant de +pénétrer dans les régions élevées du plateau central du Sahara, de +chercher à donner une idée, aussi nette que possible, de la zone +qu’elles forment entre la chaîne atlantique et les massifs de +l’intérieur. + +Ce chapitre comprendra donc deux paragraphes : l’un spécial à la zone +des dunes, l’autre exclusivement consacré aux parties surélevées des +plateaux, dont les détritus jouent un si grand rôle dans la géographie +physique du Sahara. + + + § Ier. — ZONE DES DUNES. + + +Les noms suivants ont été donnés aux diverses parties de cette zone par +les populations qui la traversent : + + +_’Erg_, _’Arg_, _’Areg_ (veines), par les Arabes[14] ; + +_Adehî_, au plur. _Edeyen_ (dunes), par les Touâreg ; + +_Iguîdi_, _Igdia_, _El-Guédéa_ (dunes), par les Berbères marocains et +sénégaliens. + + +Cette zone a été reconnue ou traversée, par des voyageurs européens, sur +différents points de son immense étendue, savoir : + +_Au Sud de l’Ouâd-Noûn_, entre le Sénégal et le Maroc, du 22° au 23° +latitude N. par M. Panet, en 1850 ; par M. le capitaine Vincent, en +1860 ; + +_Au Sud du Maroc_, par René Caillié, en 1828, du 22° au 28° latitude +N. ; + +_Au Sud de l’Algérie_, entre les montagnes des Oulâd-Sîdi-Cheïkh et le +Touât, par MM. de Colomb, Colonieu et Marès ; entre El-Golêa’a et le +plateau de Tâdemâyt, par moi, en 1859 ; entre Ouarglâ et la Zaouiya de +Timâssanîn, par M. Isma’yl-Boû-Derba, en 1858 ; entre El-Ouâd et +Ouarglâ, par moi, en 1860 ; + +_Au Sud de la Tunisie_, entre El-Ouâd et Nafta, par moi, en 1860 ; entre +El-Ouâd et Ghadâmès, par M. le capitaine de Bonnemain, en 1858 ; par +moi, en 1860 ; par la mission placée sous la direction de M. le +lieutenant-colonel Mircher, en 1862 ; + +_Dans la partie Sud de la Tripolitaine_, entre El-Hesî et l’Ouâdi-el- +Gharbi, par M. le docteur Barth, en 1850 ; entre le plateau de Tînghert +et la vallée des Igharghâren, par moi, en 1860 ; entre l’Ouâdi-el-Gharbi +et les lacs du Fezzân, par moi, en 1861. + +De plus, j’ai recueilli, par renseignements, de nombreux itinéraires +traversant l’’Erg dans toutes les directions : trente-trois, pour la +zone comprise entre Ouarglâ, Gâbès, Ghadâmès et Timâssanîn ; trois entre +El-Golêa’a et le Touât ; quatre entre le Beni-Mezâb et le Maroc ; trois +entre Géryville et le Gourâra ; enfin des détails très-circonstanciés +sur la limite des dunes au Nord et à l’Ouest des montagnes des Touâreg. + +Avec ces éléments, complétant ceux fournis par les autres voyageurs, on +peut aujourd’hui estimer, au moins approximativement, l’étendue et la +direction générales de la zone des dunes, entre la Méditerranée et +l’Océan Atlantique. + +Si je ne me trompe, cette zone s’étendrait, avec ou sans interruptions, +du Nord-Est au Sud-Ouest, sur une longueur de 240 myriamètres environ, +du golfe de Gâbès, dans la Méditerranée, au cap Barbas, sur l’Océan +Atlantique, en suivant une direction qui semble commandée par la +disposition réciproque de la chaîne atlantique et du massif des +montagnes des Touâreg. Le plus grande largeur de cette zone serait de 50 +myriamètres ; la plus petite, de 5. + +Les causes constitutives d’un phénomène géologique aussi étendu seront +étudiées ultérieurement ; pour le moment je me borne à constater ce que +j’ai vu et ce que j’ai appris. + +Les indigènes distinguent quatre variétés de formes de dunes : + +La _Gâra_ (plur. _Goûr_), sorte de _témoin_, rocheux ou terreux, qui +marque l’ancien niveau du sol primitif : + +Le _Ghourd_, vraie montagne de sable qui atteint parfois les dimensions +des montagnes ordinaires ; + +La _Zemla_, dune allongée, régulière, affectant la forme d’un dos d’âne, +avec pente normale sur ses deux principales faces ; + +Le _Sîf_, dune comparée à la lame d’un _sabre_, semblable à la +précédente, mais en différant par la paroi verticale de l’une de ses +faces. + +La Gâra n’est pas une dune proprement dite, car sa base est la roche ou +une terre compacte ; le Ghourd, la Zemla, le Sîf ne sont que des masses +de sables. + +Ces différentes formes de dunes sont séparées entre elles par des +dépressions parmi lesquelles les indigènes distinguent aussi quatre +variétés : le _Thenîya_, l’_Ouâd_, le _Haoudh_, le _Sahan_. + +Le Thenîya est un col oblong, étroit, resserré entre deux dunes, servant +généralement de passage aux caravanes, mais dont la traversée ne s’opère +pas toujours sans difficulté, car, en raison de leur étroitesse, ces +défilés sont souvent barrés par des amas de sable provenant +d’éboulements ou accumulés par les vents. Alors on doit parfois s’ouvrir +un sentier à lacets en pratiquant à la main un plan incliné qui permette +aux chameaux de prendre pied. + +L’Ouâd est une vallée, plus large que le Thenîya, toujours ouverte dans +la direction des vents régnants et formée par eux. Son bas-fond sert de +réservoir aux eaux pluviales, d’où lui a été donné le nom d’_Ouâd_ (lit +de rivière). + +Le Thenîya et l’Ouâd prennent le nom de _Dourîya_ (tournant), quand une +dune circulaire oblige la dépression à prendre la forme d’un labyrinthe. + +Le Haoudh est un bassin d’une certaine étendue qui laisse quelquefois +plusieurs kilomètres d’intervalle entre une dune et une autre ; + +Le Sahan est une dépression plate, dont le palier est généralement +composé de sable en mélange avec du plâtre cristallisé. + +C’est dans les bas-fonds des Thenîya, des Ouâd, des Dourîya, des Haoudh, +des Sahan, comparés par les Arabes à un réseau de veines, (’Erg, ’Areg) +que se trouvent les chemins et les puits sans lesquels les dunes +seraient infranchissables. + +On aura une idée approximative de l’aspect général des dunes en se +figurant une mer en courroux qu’un miracle aurait instantanément +solidifiée. Les Goûr seraient les pointes de rochers montrant leurs +têtes au milieu des eaux ; les Ghourd, les Zemla et les Sîf, les vagues +que les vents auraient soulevées et dressées au-dessus du niveau +général ; les Thenîya, les Ouâd, les Dourîya, les Haoudh et les Sahan, +les dépressions houleuses séparant les vagues. + +Mais quelle que soit la puissance de l’imagination de l’homme, elle ne +peut pas plus se figurer l’émouvant spectacle du chaos des dunes que +celui des mers de glaces à leur dégel. Il faut avoir vu, et, quand on a +vu, renoncer à reproduire ses impressions. + +Plus de détails sont nécessaires sur les dunes, les chemins et les puits +de l’’Erg. + +Si la pente de quelque Zemla est assez douce pour qu’un homme, s’aidant +de ses mains et de ses pieds, puisse, à la rigueur, la gravir, on peut +affirmer que, ni homme ni animal d’aucune espèce, n’a pu lutter contre +les pentes de quelques Ghourd. + +La hauteur des dunes, comme leurs formes, varie à l’infini, depuis celle +d’un petit tertre de 1 à 3 mètres, jusqu’à celle du pic s’élevant à 150 +et même 200 mètres. + +Ici, la base d’une dune présentera un développement de 4 à 6 +kilomètres ; là, elle n’aura pas une centaine de mètres. + +Dans les parties de l’’Erg que j’ai parcourues, il n’y a pas une dune +importante qui n’ait un nom propre que tous les bons guides connaissent. + +Bien que les vents régnants déplacent continuellement les sables à la +superficie des dunes et en modifient nécessairement la forme, les +proportions, par rapport à la masse, dans lesquelles ont lieu ces +changements sont tellement minimes et inappréciables à l’œil, qu’il faut +la vie d’un homme pour constater quelque différence sensible. Cela se +comprend : le vent opposé remet en place, le lendemain, le grain de +sable déplacé la veille. Cependant, il est incontestable que les dunes +marchent dans la direction des vents alizés, du N.-E. au S.-O. + +Il est plus facile de constater le déplacement continuel des sables sur +le terre-plein du sol. En marche, par exemple, lorsque le vent souffle, +un voyageur ne peut suivre la trace des pas de son compagnon, si ce +dernier le devance de quelques mètres seulement. Comme le navire à la +mer qui ne laisse de trace de son sillage que par les résidus de +l’office surnageant à la surface des eaux, de même la caravane ne marque +souvent son passage sur les sables que par les crottins de ses chameaux. + +L’absence de tracé de route, l’obligation de cheminer dans des +dépressions sans horizons, le changement d’aspect des lieux, font que +les voyages à travers l’’Erg présentent toujours des difficultés +sérieuses. + +Avant d’entrer dans l’’Erg, le Cheïkh-’Othmân, chargé de me conduire +chez les Touâreg, me fit quatre recommandations : + +« M’armer de beaucoup de patience et de résignation ; + +« Ne pas intervenir dans les discussions des guides ou _khebîr_, +relativement à la marche de la route ; + +« Faire provision de beaucoup d’eau ; + +« Être libéral envers les guides, envers mes serviteurs et mes +compagnons de voyage. » + +L’expérience avait dicté ces conseils à la sagesse du Cheïkh-’Othmân. + +Mes compagnons de voyage, connaissant les dangers de la traversée, +recommandèrent leur âme à Dieu, au prophète, à tous les marabouts, en +réclamant leur puissante intervention pour les faire sortir sains et +saufs d’un pays qu’ils qualifiaient de _champ de la mort_. + +Des guides sont indispensables pour voyager dans l’’Erg ; quand je +quittai El-Ouâd, l’autorité locale exigea que j’en eusse deux, comme +garantie de sécurité. + +La profession de guide est héréditaire dans certaines familles et elle +constitue chez elles une sorte de sacerdoce, car de l’expérience du +guide dépend souvent le salut ou la perte d’une caravane. On juge de +l’importance de cette profession par le respect dont tous les khebîr +sont entourés et par les honneurs qui leur sont rendus au départ et à +l’arrivée de chaque caravane. + +La marche à travers les sables n’est pas sans difficultés pour les +chameaux eux-mêmes, et, pour les surmonter, il faut qu’ils y soient +habitués dès leur enfance, si la distance à parcourir est un peu +considérable. L’habitude des sables donne aux pieds de l’animal une +conformation appropriée aux besoins : élargissement de la surface +plantaire, à la façon des palmipèdes, pour ne pas enfoncer ; ongles +aigus et longs, pour éviter les glissements aux montées et aux +descentes. + +Quoique les sables soient des éponges qui absorbent les eaux pluviales +et les conservent à l’abri de l’action solaire, la question des puits a +une importance réelle par la profondeur à atteindre pour trouver l’eau, +par la nécessité de les coffrer dans la partie sablonneuse et mouvante +des terrains traversés, par l’obligation d’entretenir ces coffrages et +de couvrir les orifices, si l’on veut prévenir les éboulements et les +ensablements, qui transforment les puits _vivants_ en puits _morts_, +pour me servir de l’expression caractéristique des indigènes. + +Entre El-Ouâd et Ghadâmès, j’ai mesuré la profondeur des puits des +stations de ma route ; elle s’élève successivement de 8m 55 à 22m 30, +dernière limite que les indigènes, avec les moyens dont ils disposent, +puissent atteindre. + +Le coffrage est fait au moyen de poutrelles de palmier et de fascines en +branchages. + +Généralement, on trouve l’eau dès que la pioche du puisatier a traversé +la couche de sable qui recouvre le sol primitif, et généralement aussi +elle est de bonne qualité. Cependant il y a quelques puits dont l’eau +est saumâtre. + +L’absence de seuil à l’orifice des puits, malgré le soin de les couvrir, +fait que les vents y amoncellent des sables et des crottins de chameau +qui les comblent ou altèrent la qualité de leurs eaux. Quelquefois +l’abondance des matières étrangères est assez considérable pour qu’à +l’arrivée des caravanes il faille les nettoyer avant d’avoir de l’eau +potable ; pour éviter ce travail très-fatigant et très-pénible, les +khebîr ont toujours le soin d’ordonner de recouvrir les puits d’une +couche de branchages ; mais jamais ce travail n’est fait avec assez de +soin pour empêcher les sables d’y pénétrer. Comment le pourrait-on, +quand on ne peut éviter leur introduction dans les chronomètres les +mieux fermés ? + +Le fascinage qui couvre l’ouverture des puits n’est réellement efficace +que pour prévenir les chutes d’hommes ou d’animaux. + +Pour abreuver les chameaux, on a des auges en terre argileuse pratiquées +dans les déblais qui ont été tassés à cet effet au moment de l’ouverture +des puits. + +Dans toute la région de l’’Erg, le maximum de profondeur des puits +paraît être de 22 à 25 mètres. Quand il y a lieu à creuser plus +profondément, on s’abstient, sans doute à cause des difficultés de +forage et de coffrage ; aussi, dans les parties que j’ai parcourues, les +puits sont limités à la zone la plus rapprochée des lignes de fond des +oasis algériennes. Le reste est complétement dépourvu d’eau. + +Sur la carte qui accompagne ce travail, je comprends la presque totalité +de la partie orientale de l’’Erg dans les limites frontières de +l’Algérie. Voici les raisons sur lesquelles s’appuie cette délimitation +nouvelle : + +Tous les puits de cette partie de l’’Erg ont été creusés et sont +entretenus par les Souâfa, les Rouâgha et les Chaánba, tribus soumises +au gouvernement de l’Algérie. + +Ces tribus sont les seules dont les chameaux aient la pratique de +l’’Erg ; enfin, elles sont les seules chez lesquelles on trouve des +khebîr pour guider les voyageurs. + +Les puits de Berreçof, de Bîr-Ghardâya et de Bîr-Djedîd, ainsi que les +territoires de parcours qui en dépendent, appartiennent +incontestablement aux Souâfa, à l’exclusion de tous autres, car toujours +les bergers et les chasseurs de cette tribu y ont leurs campements. + +Ces faits, dont l’authenticité est irrécusable, portent dans l’Est la +limite méridionale de l’Algérie, au delà du Sahara tunisien, jusqu’aux +territoires de la Tripolitaine et des Touâreg. + +Le nom d’un de ces puits rappelle celui d’un gouverneur de Constantine, +Sâlah-Bey, dont le règne a laissé dans toute la province, par des +institutions et des travaux remarquables, les traces évidentes d’un +grand génie. + +Au Sud de Methlîli, sur la ligne que j’ai reconnue en 1859, la limite +est celle des terres de parcours de Chaánba d’El-Golêa’a, limite qui, à +peu de distance au Sud de cette ville, vient se confondre avec celle des +terres de parcours des Touâreg et des Oulâd-Bâ-Hammou, arabes nomades de +la confédération indépendante du Touât. + +Les chefs Touâreg, dont j’ai pris l’avis, assignent à leur territoire, +comme limite Nord, les points suivants : + +TIN-YAGGUIN, sur la route de Ghadâmès à In-Sâlah, par la voie d’El- +Beyyodh ; + +’AÏN-ET-TAÏBA, sur la route d’Ouarglâ à Timâssanîn ; + +HAMÂD-EL-’ATCHÂN[15], sur l’Ouâd-Mîya, entre les Touâreg et les Chaánba +d’El-Golêa’a. + +La localité de Tigmi, disent-ils, est aux Touâreg. + +A moins d’admettre qu’entre ces points et ceux occupés par nos tribus, +il y ait une zone n’appartenant à personne, la presque totalité de +l’’Erg au Sud et au Sud-Est de nos possessions fait partie de l’Algérie. + +D’ailleurs, dès que les Touâreg veulent généraliser leurs +déterminations, ils disent : « Les Dunes (El-’Erg) sont aux Souâfa et +aux Chaánba, et les Plateaux au Sud (Hamâd) aux Touâreg. » + +Ces derniers revendiquent, comme leur appartenant, le plateau de +Tâdemâyt, quoique les arabes d’In-Sâlah et d’El-Golêa’a y mènent paître +leurs troupeaux. + +J’aurai, dans la suite de ce travail, l’occasion d’apporter un nouveau +témoignage à l’appui de celui des Touâreg, en constatant que Ghadâmès +faisait partie de la Numidie et que sa garnison lui était fournie par la +IIIe Légion Auguste, dont le dépôt était à Lambèse. + +A l’époque romaine, comme aujourd’hui, la propriété des puits entraînait +celle de la contrée qu’ils pourvoyaient d’eau. + +Je terminerai ce que j’ai à dire de la zone de l’’Erg en signalant au +Sud-Est d’Ouarglâ et à l’Ouest de Ghadâmès les ruines d’El-Menzeha et +d’Es-Sohoûd, sur l’emplacement d’une ville fort ancienne, qui, d’après +la tradition, aurait eu jadis une certaine importance, mais dont les +chroniques arabes ne font aucune mention. + +J’ignore en quoi consistent ces ruines, à quelle civilisation elles +appartiennent ; je sais seulement qu’elles sont au milieu des dunes et +que l’abandon de la ville est attribué à l’invasion des sables. + + + § II. — MASSIF TOUÂREG. + + +Vu de haut et d’ensemble, le massif Touâreg offre une série de plateaux +superposés, s’élevant graduellement, par étages, de hauteurs de 500 à +600 mètres au-dessus du niveau de la mer jusqu’à 2,000 mètres environ +d’altitude. + +Le Ahaggâr est le point culminant ; viennent ensuite, en contre-bas, le +Tasîli[16] du Nord et la chaîne d’Anhef qui atteignent des altitudes de +1,500 à 1,800 mètres ; sur la circonférence de ces trois points +surélevés on trouve, à un gradin inférieur, le plateau d’Eguéré, la +chaîne de l’Akâkoûs, la chaîne de l’Amsâk, la Hamâda de Mourzouk, la +Hamâda-el-Homra, la Hamâda de Tînghert, le plateau de Tâdemâyt, celui du +Mouydîr, le Bâten Ahenet, le Tasîli du Sud et une Hamâda innomée, à +l’Est du Tâfasâsset, séparative du pays des Touâreg du Nord de celui des +Teboû. + +Tout ce pâté constitue, sinon en totalité, du moins en partie, ce qu’on +appelle, en géographie, le plateau central du Sahara. + +Dans son ensemble, il présente trois versants qui forment trois grands +bassins, vallées ou gouttières d’écoulement des eaux pluviales vers la +mer : un versant méditerranéen qui embrasse toutes les têtes de l’Ouâdi- +Igharghar ; un versant nigritien, à l’opposite du précédent, dont toutes +les eaux se réunissent dans l’Ouâdi-Tâfasâsset, affluent du Niger ; +enfin un versant occidental que j’appellerai atlantique, parce que, +malgré l’obstacle des dunes d’Iguîdi, ses eaux doivent aboutir à l’Océan +Atlantique par l’Ouâdi-Dráa. + +Quelques lignes sur les principaux reliefs de ce pâté doivent compléter +cette énumération. + +_Ahaggâr_ : Le Ahaggâr est le point le plus élevé du plateau central du +Sahara, dont il forme la tête occidentale. D’après un plan en relief +dressé dans le sable par le Cheïkh-’Othmân lui-même, ce serait un +immense plateau, de forme circulaire, se prolongeant vers le Nord, sous +le nom de Tîfedest, en forme de promontoire, jusqu’au mont Oudân que les +indigènes qualifient de _nez du Ahaggâr_. Ce massif s’élève par gradins +superposés, couronnés eux-mêmes par un dernier plateau, l’Atakôr-n- +Ahaggâr (_faîte du Ahaggâr_), au centre duquel se dressent deux pics +jumeaux, Ouâtellen et Hîkena, que je n’hésite pas à considérer ainsi que +l’Oudân comme des puys volcaniques analogues à ceux de l’Auvergne. +D’autres puys ou pics isolés, volcaniques ou non, existeraient aux +étages inférieurs de la montagne, ceux d’Aheggar, d’Ilamân, de Tahât, +sur le gradin intermédiaire ; ceux de Tasnao, de Téhé-n-Akeli, de +Tâhela-Ohât, de Serkout, sur le gradin inférieur. + +_Tasîli du Nord_ : Ce tasîli, généralement connu sous le nom de Tasîli +des Azdjer, pour le distinguer d’un autre tasîli sis au Sud du Ahaggâr, +est un grand plateau, ainsi que l’indique son nom, mais très-accidenté, +car de nombreuses vallées, étroites et encaissées, le découpent en caps +allongés, surtout sur son rebord Nord. Son rebord Sud, plus élevé que le +précédent, est comme le Ahaggâr couronné d’un plateau supérieur, +l’Adrâr, dominé lui-même par le pic d’In-Esôkal, certainement un puy +volcanique. Divers plateaux secondaires ou pitons isolés marquent le +relief de ce massif. Je cite entre autres : Takarâhet, Asâdjen, +Tâfelâmin, Atafeyfagh, Tinaorherh, Têlout, Eselî, Aderedj, Mezzerîren, +Tahônt-Terohet, Eguelé, Adjer. A l’aval de ces points culminants et dans +les lignes de fond des ouâdi sont de nombreux lacs persistants dont +l’existence, en pareil lieu, ne s’explique que par la transformation +d’anciens cratères en réservoirs d’eau. + +La forme du Tasîli du Nord est celle d’un grand carré long, isolé, dont +les murailles s’élèvent presque verticalement à pic au-dessus du milieu +environnant. + +_Chaîne d’Anhef_ : Cette chaîne, entièrement isolée aussi, semble un +coin jeté entre le Ahaggâr et le Tasîli du Nord. M. le docteur Barth, +qui a traversé son faîte entre les origines du Tâfasâsset, la représente +couronnée de pics, comme le Tasîli et le Ahaggâr. Sans doute, cette +chaîne est aussi due à la même formation volcanique. Ce qu’on dit de la +localité de Tâdent, campement renommé pour l’abondance de ses eaux et la +richesse de sa végétation, l’assimile encore davantage au Tasîli et au +Ahaggâr. + +_Plateau d’Eguéré_ : Plus encore que l’Anhef, le petit plateau d’Eguéré +ressemble à un coin, interposé entre le Tasîli, le Mouydîr et le +Ahaggâr, comme pour les séparer. On le prendrait volontiers pour un +fragment détaché de l’un de ces trois massifs, au moment de la +dislocation, par l’action souterraine du feu, du grand plateau central +du Sahara. + +_Chaîne de l’Akâkoûs_ : Presque parallèle au rebord oriental du Tasîli +dont la gorge d’Ouarâret la sépare, la chaîne de l’Akâkoûs, peu large, +mais étendue du Nord au Sud, est un massif de rochers infranchissable et +peu connu, même des indigènes, car ils redoutent de s’y égarer. Ils +citent cependant la localité de Tâderart comme ayant dû être un ancien +centre d’habitation, car on y remarque des myrtes, nécessairement +introduits par la culture, et des sculptures rupestres importantes, +indices d’une civilisation disparue. + +_Chaîne de l’Amsâk_ : Je donne ce nom, en cela d’accord avec les +indigènes, au rebord rocheux du grand plateau de Mourzouk, parce que sa +traversée, dans certaines parties, offre les difficultés d’une véritable +chaîne de montagnes. L’Amsâk nous est connue dans sa partie Ouest par le +voyage de M. le docteur Barth et dans sa partie Nord par mes +reconnaissances, entre le désert de Tâyta et l’Ouâdi-ech-Chergui. Ses +prolongements au Sud et à l’Est sont encore inconnus. + +_Hamâda de Mourzouk_ : Quoique de nombreux voyageurs aient traversé ce +plateau dans toutes les directions, ses limites orientales et +méridionales sont vaguement indiquées, sans doute parce qu’il se +continue sans ligne de démarcation tranchée jusqu’au Hâroûdj-el-Abiodh +dans l’Est, et vers le Sud jusque dans une partie du Sahara encore +inexplorée. + +Le caractère de ce plateau est d’être uniformément plat, sauf quelques +dépressions, bas-fonds d’anciens lacs desséchés, dans lesquelles sont +les oasis de l’Ouâdi-’Otba, de la Hofra et de la Cherguîya. + +On pourrait à la rigueur considérer cette hamâda comme une prolongation +orientale du plateau du Tasîli des Azdjer. + +_Hamâda-el-Homra_ : Partie seulement de cette hamâda, nommée le _plateau +rouge_ à cause de sa couleur, appartient aux Touâreg, mais, +géographiquement, elle ne saurait en être distraite, car elle sert +d’assise inférieure aux massifs du Sud et les relie aux formations +volcaniques du Hâroûdj-el-Asoued, de la Sôda, de la Syrte et du Djebel- +Nefoûsa. + +Rien ne donne l’idée du désert, dans sa monotone nudité, comme cette +hamâda : ni une goutte d’eau, ni une plante, ni un insecte ne s’y +rencontrent. La puce elle-même ne peut y vivre, et la limite Nord de ce +plateau est la limite méridionale de ce parasite. A la place de tout ce +qui réjouit la vue du voyageur en d’autres pays, on a là la roche nue, +une chaleur réfractée accablante, des vents que rien ne brise, pas même +d’horizon, tant la hamâda est grande, de sorte que l’uniformité de la +désolation est absolue. + +_Hamâda de Tînghert_ : Tînghert signifie _pierre à chaux_. Cette hamâda, +sur laquelle est assise la ville de Ghadâmès, n’est, en réalité, qu’une +continuation à l’Ouest de la Hamâda-el-Homra, sous un nom différent, +l’un arabe, l’autre berbère, à cause de la nature différente de la roche +de sa base. Au Nord-Est, ce plateau commence au pied du Djebel-Nefoûsa, +pour finir au Sud à la dépression d’Ohânet, tête des eaux de Timâssanîn. +Dans l’Ouest comme dans l’Est ses limites sont indéterminables, car tout +indique qu’il se continue sous les sables de l’’Erg jusqu’aux plateaux +de Tâdemâyt, des Cha’anba et des Benî-Mezâb, dans le Sahara algérien. + +_Plateau de Tâdemâyt_ : Ce bas plateau, compris entre l’’Erg, le Touât +et les étages supérieurs du massif des Touâreg, joue un certain rôle +dans l’hydrographie de cette partie du Sahara. Par son rebord +occidental, qui porte le nom de Bâten, et par sa tête (Râs Tâdemâyt), +sise à l’angle Sud-Ouest du vaste quadrilatère qu’il forme, il donne au +Touât les eaux qui alimentent ses trois cents villages et arrosent les +forêts de palmiers qui les environnent ; par l’éventail de son versant +Nord-Est, il fournit à l’Ouâd-Mîya, _la rivière des cent sources_, les +nombreuses origines qui lui ont valu ce nom. + +Un rebord nettement accentué limite ce plateau sur ses quatre faces et +protége la partie du Touât qu’il abrite contre l’invasion des sables de +l’’Erg. + +_Plateau du Mouydîr_ : Ce plateau, qui semble former dans le Nord-Ouest +le pendant de la chaîne d’Anhef dans le Sud-Ouest, est remarquable par +sa forme oblongue, concave sur un de ses rebords, convexe sur l’autre, +et surtout par le pic d’Ifettesen qui en occupe le centre, probablement +un puy volcanique aussi[17], et d’où partent, dans trois directions +opposées, l’Ouâdi-Rharîs, affluent de l’Igharghar, l’Ouâdi-Tîrhehêrt et +l’Ouâdi-Akâraba, qui vont se perdre dans les sables de l’Ouest. + +_Bâten Ahenet_ : Bâten est une expression technique de géographie +saharienne, comme hamâda, tasîli, adrâr ; elle indique un relief du sol, +allongé et peu considérable. Celui d’Ahenet, orienté Sud-Est et Nord- +Ouest, occupe le centre d’une hamâda entre le Ahaggâr, le Mouydîr, le +Touât, les dunes d’Iguîdi, le Tânezroûft et le Tasîli du Sud. + +_Tasîli du Sud_ : Le Tasîli du Sud, qu’on désigne aussi sous le nom de +Tasîli des Ahaggâr, pour le distinguer de celui des Azdjer, est un +plateau rocheux, sans eau, sans végétation, presque inconnu des +indigènes eux-mêmes, tant il est inhospitalier. Les chameaux qui s’y +égarent, disent les Touâreg, ou périssent ou deviennent sauvages, car +personne ne veut exposer sa vie pour aller les rechercher. + +Ce tasîli sépare le Ahaggâr de l’Adghagh des Aouélimmiden. + +De ces détails, je passe à l’examen de la cause qui a déterminé ces +reliefs. + +J’ai attribué à un soulèvement volcanique la formation isolée de chacun +de ces plateaux ; mon opinion à cet égard est basée, pour les points les +plus remarquables, sur des témoignages géologiques. + +La présence certaine de roches pyrogènes[18] dans les massifs du Ahaggâr +et du Tasîli, ainsi que dans les montagnes de la Sôda au Sud de Sôkna et +du Hâroûdj à l’Est d’El-Fogha ; la situation de ces quatre massifs, sur +une même ligne courbe, me portent à penser que le soulèvement de ces +montagnes peut très-bien être dû au même effet volcanique, quoiqu’elles +soient à de grandes distances les unes des autres. Cette appréciation, +si elle était confirmée, s’accorderait parfaitement avec les nouvelles +découvertes sur l’action circulaire des tremblements de terre. + +La distribution géographique des roches volcaniques dans cette partie du +continent africain nous montre l’action du feu souterrain commençant à +la grande Syrte où l’on connaît des mines de soufre, se continuant à +Ghariân où percent quelques roches de basaltes et se prolongeant jusqu’à +la Sôda et au Hâroûdj, pour reparaître dans le Tasîli et le Ahaggâr chez +les Touâreg. + +La zone de ces formations est d’autant plus large qu’elle s’avance plus +vers le Sud-Ouest. + +Telle est la charpente du pays des Touâreg du Nord, je devrais dire son +squelette, car les plateaux et les montagnes sont presque toujours +décharnés. + +Entre ces montagnes et au pied de leurs versants, se trouvent des +plaines et des vallées qui complètent l’ensemble du territoire. + +Ces plaines sont : Amadghôr, Admar, Ouarâret, Tâyta, Ouâdi-Lajâl, +Igharghâren et Adjemôr. + +_Plaine d’Amadghôr_ : Cette plaine, connue sous le nom de _Reg_ (la +plaine), est un long couloir entre le Ahaggâr, la chaîne d’Anhef et le +Tasîli du Nord ; elle appelle l’attention à plus d’un titre. + +Au centre est une sebkha ou lac salin desséché qui donne, en grande +abondance, un sel excellent, jadis utilisé, mais dont l’exploitation est +aujourd’hui abandonnée, par suite de l’insécurité qui règne dans la +contrée. + +Jadis aussi une foire annuelle, remplacée depuis par celle de Rhât, se +tenait sur les bords de la saline, et une grande voie de communication +directe entre Ouarglâ, Agadez et le Soûdân, très-fréquentée par les +caravanes, la traversait dans toute sa longueur. + +Comme il n’y a, dans le Sahara occidental, que quatre salines pour +alimenter de sel cinquante millions de nègres qui en ont le plus grand +besoin, il y a lieu d’espérer la réouverture prochaine du marché +d’Amadghôr, car, au dire des indigènes, le sel de cette contrée est +aussi beau que celui de la sebkha d’Idjîl, et supérieur à ceux de +Taodenni et de Bilma. C’est au gouvernement de l’Algérie, qui a le plus +grand intérêt à rétablir des relations directes avec le Soûdân, à hâter +le moment où la paix permettra de reprendre l’exploitation abandonnée. +Les quatre confédérations des Touâreg le désirent vivement ; déjà les +Kêl-Ouï de l’Aïr, dont les caravanes ont souvent été pillées à Bilma, +sont entrés en pourparlers avec les Azdjer et les Ahaggâr à cet effet. + +La plaine d’Amadghôr doit être très-élevée au-dessus du niveau de la +mer, car elle est, avec le Ahaggâr et le Tasîli des Azdjer, un des +points de partage d’eau entre le bassin du Niger et celui de la +Méditerranée. La ligne séparative des deux bassins est jalonnée par une +série de petits monts isolés qui semblent relier le pic ahaggârien du +Serkoût au mont tasîlien d’Ounân et servir de trait d’union entre les +volcans éteints du Ahaggâr, ceux du Tasîli et même de l’Anhef. + +La sebkha d’Amadghôr ne paraît plus communiquer aujourd’hui avec le lit +de l’Igharghar, mais, si elle ne lui fournit plus d’eau, elle donne +encore à tout le bassin les principes salins qui sont un des caractères +communs des puits et des chott échelonnés sur tout le parcours de +l’ouâdi. + +_Plaine d’Admar_ : Resserrée entre le Tasîli et la chaîne d’Anhef, la +plaine d’Admar aboutit, par son extrémité occidentale, à celle +d’Amadghôr et, par son extrémité orientale, elle va se confondre avec un +désert sans nom, une hamâda, qui sépare le pays des Touâreg de celui des +Teboû. + +_Vallée d’Ouarâret_ : Une partie porte le nom d’Aghelad-wân-Azârif, +_défilé de l’alun_, parce qu’on y trouve des affleurements de ce sel. +Cette vallée n’est en réalité qu’une large gorge qui sépare le Tasîli de +l’Akâkoûs et par laquelle passe la route de Ghadâmès à Rhât. En raison +de cette grande voie de communication, elle a une importance réelle dans +la géographie physique du pays. + +_Plaine de Tâyta_ : Aride, sans aucune végétation, couverte de cailloux, +elle est plutôt un désert séparatif, participant de la nature des hamâd, +qu’une plaine proprement dite, car les indigènes ne réservent ce nom +qu’aux parties abritées de leur territoire et dans lesquelles les +alluvions des plateaux environnants permettent à la végétation de s’y +développer. J’ai considéré ce désert comme une plaine parce qu’il est +dominé par l’Akâkoûs et l’Amsâk entre lesquels il est situé. + +_Vallée de l’Ouâdi-Lajâl_ : Cette vallée, comprise entre l’Amsâk et les +dunes d’Edeyen, est couverte d’oasis, de forêts de palmiers et de +gommiers. Dans sa partie occidentale, par laquelle elle communique avec +la plaine de Tâyta, elle prend le nom d’Ouâdi-el-Gharbi, et, dans sa +partie orientale, celui d’Ouâdi-ech-Chergui. La nature de son sol +rappelle celle des terres alluvionnaires de l’Ouâd-Rîgh, terres légères, +un peu salines, parfaitement propres à la culture. + +Au Nord et au Sud de cette vallée principale on trouve deux petites +vallées isolées, de même nature, l’Ouâdi-ech-Chiati et l’Ouâdi-’Otba. + +La Hofra (dépression) de Mourzouk et les oasis de la Cherguiya rentrent +aussi dans le même système de formation. + +_Plaine des Igharghâren_ : Igharghâren[19], _les rivières_, est le +pluriel d’_Igharghar_, nom que porte la grande vallée d’écoulement des +eaux de tout le versant méditerranéen du massif des Touâreg. On a appelé +ainsi la vaste plaine qui longe le pied Nord du Tasîli, de Tîterhsîn à +Timâssanîn, parce qu’elle reçoit toutes les rivières qui descendent du +plateau et forment la tête orientale de l’artère principale du pays. + +Cette plaine basse, abritée des vents du Sud, riche en alluvions et en +eaux à peu de profondeur, est le refuge des Touâreg Azdjer dans les +années calamiteuses, c’est-à-dire dans les périodes de longues +sécheresses. + +Sa pente générale est du Sud-Est au Nord-Ouest, mais cette pente semble +ne plus être continue aujourd’hui ; dans le haut, des amas d’alluvions, +arrêtés à mi-chemin de leur course, ont transformé cette vallée en +plusieurs bassins ; dans le bas, des dunes de sables la barrent et +l’empêchent de communiquer à ciel ouvert avec le lit de l’Igharghar, +mais la communication souterraine des eaux a toujours lieu comme dans +les temps anciens. + +La nature de son sol est une terre sablonneuse, micacée. + +_Plaine d’Adjemôr_ : La plaine d’Adjemôr, orientée Est et Ouest, avec +pente à l’Ouest, est comprise entre les plateaux de Tâdemâyt au Nord et +du Mouydîr au Sud. Par son extrémité occidentale, elle aboutit au +Tidîkelt, l’une des confédérations du Touât. + +Cette plaine est, dans l’Ouest, pour les Ahaggâr ce que celle des +Igharghâren, dans l’Est, est pour les Azdjer, c’est-à-dire un lieu de +refuge dans les années de sécheresse, car l’Ouâdi-Akâraba, avec ses +nombreux affluents du Sud et du Nord, est réputé pour l’abondance de ses +eaux souterraines. On dirait que, dans le Sahara, la Providence ait +voulu soustraire les eaux à l’action dévorante du soleil en remplaçant +les rivières à ciel ouvert de nos climats par des rivières souterraines. +Cette particularité, bien connue des indigènes, est appelée par eux +_Bahar-taht-el-Ardh_, mer sous terre. Le géographe doit tenir compte de +cette particularité dans la détermination des lits de ces rivières. + + +[Note 14 : Caillié écrit _Helk_, mais, par la description de la contrée +à laquelle il donne ce nom, il est facile de reconnaître qu’il a mal +entendu le mot _’Erg_.] + +[Note 15 : Hamâd-el-’Atchân est situé près de Tîn-Fedjaouîn ; c’est un +point très-facile à trouver, car on y signale des peupliers blancs +(_safsaf_), arbres exceptionnels à cette latitude.] + +[Note 16 : _Tasîli_ signifie _plateau élevé et accidenté_ ; _hamâda_ +désigne un _plateau large, plat et bas_ ; _bâten_ est une expression +géographique propre au Sahara, qui correspond au mot _colline_.] + +[Note 17 : Je suis d’autant plus disposé à croire à la formation +volcanique du pic d’Ifettesen, que dans la plaine d’Adjemôr, au pied du +plateau, se trouve une source sulfureuse, Dhâyâ-el-Kâhela.] + +[Note 18 : Le massif d’Aïr aussi renferme des roches pyrogènes.] + +[Note 19 : Le radical _ghar_, _ghor_, _ghir_, _gher_, signifie _eau qui +ruisselle_. Dans le mot Igharghar on a répété deux fois le radical pour +produire le son imitatif de l’eau quand elle coule avec rapidité.] + + + + + CHAPITRE III. + + HYDROGRAPHIE. + + +Du Ahaggâr et du Tasîli descendent trois longues vallées : l’une au +Nord, l’Ouâdi-Igharghar ; l’autre au Sud, l’Ouâdi-Tâfassâset ; la +troisième à l’Ouest, l’Ouâdi-Tîrhehêrt. Elles méritent une attention +particulière comme principales gouttières d’écoulement des eaux de cette +partie du Sahara. Les lits de ces ouâdi, aujourd’hui à sec, ont dû être +autrefois des rivières importantes. + +_Ouâdi-Igharghar_ : L’Ouâdi-Igharghar, sorti d’un des points culminants +du Ahaggâr, reçoit une grande partie des eaux de ce massif et de celui +du Tasîli du Nord ; à son issue des montagnes, il traverse, du Nord au +Sud, l’extrémité occidentale du plateau de Tînghert, la région des dunes +de l’’Erg, passe un peu à l’Est d’Ouarglâ et vient se perdre à Goûg, +village le plus méridional de l’Ouâd-Rîgh, après un cours de 1,000 +kilomètres au moins. + +A l’endroit où le lit de l’Igharghar se perd dans la dépression de +l’Ouâd-Rîgh, qui, en somme, n’en est que la prolongation, il existait +jadis un petit hameau, celui de Sîdi-Boû-Hânia, aujourd’hui ruiné, près +duquel on trouve encore une Ghâba (forêt) de palmiers dans le bas-fond +d’une sebkha et la Goubba où est enterré le marabout qui a donné son nom +à la localité. + +Sur tout le cours de cette longue vallée, les puits creusés dans son lit +ne fournissent qu’une eau salée et amère comme celle de la sebkha de +Sîdi-Boû-Hânia et d’une partie des puits artésiens de l’Ouâd-Rîgh, +tandis que les puits creusés en dehors du lit, sur les berges de la +vallée, en donnent de bonne qualité. + +La direction générale du bassin de l’Igharghar, du Sud au Nord, la +cessation de son lit à l’entrée de la dépression de l’Ouâd-Rîgh, la +nature similaire des eaux des puits creusés dans son lit avec celles des +eaux souterraines de Tougourt permettent de conclure que la nappe +artésienne constatée dans la ligne de bas-fonds de l’Ouâd-Rîgh est +alimentée par les eaux du Ahaggâr et du Tasîli. + +Cette nappe artésienne, qu’on croyait, jusqu’à ce jour, limitée aux +bassins des oasis de l’Ouâd-Rîgh et d’Ouarglâ, paraît se prolonger plus +au Sud au delà de la zone de l’’Erg ; car, à Timâssanîn, à l’extrémité +occidentale de la dépression d’El-Djoua, existe un puits artésien, +aujourd’hui très-mal entretenu et à peu près comblé, mais dont M. +Isma’yl-Boû-Derba a constaté l’existence en se rendant à Rhât. C’est +avec les eaux de ce puits que les serviteurs de la Zaouiya de Timâssanîn +arrosent leurs cultures. + +Ce fait, confirmatif d’ailleurs d’autres indications, me porte à croire +que des forages artésiens pourraient être tentés, non sans chance de +succès, au delà de l’’Erg, notamment dans la dépression d’El-Djoua, vers +Ohânet, et sur toute la ligne de la grande vallée des Igharghâren, entre +Timâssanîn et Rhât, au pied des versants du Tasîli. + +Dans la vallée d’Ouarâret, à Ihanâren, et au delà de l’Akâkoûs, à +Serdélès, à la tête même des eaux du bassin, des puits artésiens +existent ; on peut donc, sans trop de présomption, espérer le succès de +semblables puits en contre-bas. + +L’intérêt géographique qui s’attache au passage de l’Ouâdi-Igharghar à +travers les dunes de l’’Erg m’a engagé à recueillir le plus de +renseignements possibles sur le cours de cette rivière dans cette +région. Voici ceux qui m’ont été fournis par le Cheïkh-’Othmân, +propriétaire et chef de la Zaouiya de Timâssanîn : + +A une grande journée de marche de Timâssanîn, droit au Nord, un puits a +été creusé sur la rive droite de l’Igharghar, par El-hâdj-el-Bekri, père +du Cheïkh-’Othmân. Ce puits porte le nom de Tânezroûft, du nom de la +localité. + +A six journées au Nord de ce puits, dans le lit de la rivière, se trouve +la source salée d’’Aïn-El-Mokhanza. + +En aval, en un point où l’ouâdi prend le nom arabe d’Ouâdi-es-Sâoudy, +est un second puits, celui de Meggarîn. + +A six kilomètres en descendant le cours de l’ouâdi, est le puits d’El- +Khadrâya. + +A trois kilomètres, dans le thalweg même, se trouve la source d’El- +Khadra ; là encore, la rivière change de nom et devient l’Ouâd-Chegga. + +A El-Metekki, à douze kilomètres d’’Aïn-El-Khadra, est un quatrième +puits. + +A égale distance, un cinquième se nomme Bey-Sâlah. + +Entre ce point et Sîdi-Boû-Hânia, se trouve un dernier puits, celui de +Matmata. + +En allant d’El-Ouâd à Ouarglâ, j’ai traversé le bas-Igharghar, au puits +de Bey-Sâlah, et je lui ai trouvé un lit large et profond, sur la nature +duquel il n’est pas permis de se tromper, car on y reconnaît facilement +des alluvions provenant de contrées autres que celles de l’’Erg. + +Un intérêt géographique, non moins grand, s’attache à la détermination +précise des origines de cet immense bassin. Ma confiance dans les +renseignements que m’ont fournis les Touâreg à ce sujet est égale à +celle en mes observations personnelles, car tous les Sahariens sont +d’excellents hydrographes. + +Voici les déterminations que je considère comme exactes : + +La source la plus méridionale de l’Igharghar, celle qui fournit des eaux +à la ville d’Idèles, sort de l’Atakôr-n-Ahaggâr. + +Du flanc Nord-Est de cette montagne naissent d’autres affluents qui, +après avoir longé ou traversé la plaine d’Amadghôr[20], viennent se +réunir au lit principal. + +Le Mouydîr et le rebord occidental du Tasîli, entre lesquels l’Igharghar +marche dans une vallée encaissée, y déversent les eaux de leurs nombreux +ravins. + +A la hauteur d’El-Bîr, au Sud-Ouest de Timâssanîn, on reconnaît l’amorce +de la tête orientale, celle alimentée par les nombreux Igharghâren qui +descendent des points les plus élevés du Tasîli et donnent leur nom à la +plaine qu’ils traversent. + +Cette tête se prolonge dans l’Est au delà du Tasîli, car la vallée +d’Ouarâret, celle du Tânezzoûft, celle de l’Ouâdi-Serdélès et la partie +occidentale du désert de Tâyta, appartiennent aussi au même bassin, bien +que des barrages d’alluvions et de dunes en fassent autant de bassins +secondaires fermés aujourd’hui. + +Indépendamment de ces deux têtes principales, l’Igharghar reçoit : sur +sa rive droite, à travers les sables, toutes les gouttières du plateau +de Tînghert et de l’immense bassin de l’’Erg ; sur sa rive gauche, les +eaux du Tâdemâyt par l’Ouâd-Miya, celles du plateau des Chaa’nba par de +nombreux ravins, celles du plateau des Benî-Mezâb par l’Ouâd-Mezâb, +celles de la chaîne atlantique même par l’Ouâd-Djedi. Il est vrai que +tous ces ouâd, aujourd’hui envahis par des sables ou des alluvions, +n’envoient plus leurs eaux au lit principal du bassin que par des +filtrations souterraines qui ont transformé un grand fleuve en nappes +artésiennes, alimentant ou des puits jaillissants ou des lacs vaseux +successivement échelonnés jusqu’à la mer sur le parcours de l’ancien +lit. + +Nous verrons plus loin que cette situation ne date pas d’hier. + +_Ouâdi-Tâfasâsset_ : A quelques kilomètres au Sud des points où +l’Igharghar prend ses nombreuses sources, on est à peu près certain de +trouver autant d’origines du Tâfasâsset. + +Ses affluents supérieurs partent, les uns du Ahaggâr, les autres du +Tasîli, et voyagent isolément dans deux lits séparés jusqu’en un désert, +au Sud-Ouest des puits d’Asiou, où ils se réunissent. + +La branche orientale, après avoir reçu tous les ouâdi qui descendent du +plateau de Tasîli et de la chaîne d’Anhef, en longeant le pied de cette +chaîne, change de direction à partir du puits de Falezlez pour prendre +celle du Sud ; à la hauteur des puits d’Asiou, elle se détourne vers le +Sud-Ouest pour se joindre à la branche occidentale, l’Ouâdi-Tin-Tarâbin, +dont la direction générale est Nord et Sud, et gagner l’Ahaouagh, au +centre du pays des Aouélimmiden. + +D’après le Cheïkh-’Othmân, l’Ouâdi-Tâfasâsset, dans son cours inférieur, +recevrait sur ses deux rives de nombreux affluents venant des montagnes +de l’Adghagh dans l’Ouest et de celles d’Azben dans l’Est. + +Je n’ai pu savoir de mes informateurs si cette rivière atteignait le +Niger, dont le pays d’Ahaouagh est limitrophe. Cela est très-probable, +même dans l’état actuel, quoique, faute d’un courant d’eau qui +l’entretienne, le lit des rivières sahariennes ne soit pas toujours +nettement marqué. M. le docteur Barth indique au Sud et à l’Est de Saï +des ouâdi dont l’un pourrait bien être le confluent du Tâfasâsset dans +le Niger. Une étude spéciale du pays des Touâreg du Sud pourra seule +nous apprendre si la communication existe d’une manière continue. + +Quoi qu’il en soit, un fait important est désormais acquis à la +géographie physique du Sahara : c’est que les massifs du Ahaggâr et du +Tasîli ont formé jadis un partage d’eau entre la Méditerranée, par le +golfe de Gâbès, et l’Océan Atlantique, par le Niger et le golfe de +Benin. + +_Ouâdi-Tîrhehêrt_ : Selon toute probabilité, une troisième grande vallée +formée à son origine des bassins de l’Ouâdi-Tîrhehêrt et de l’Ouâdi- +Akâraba, partirait du Mouydîr pour aller, dans l’Ouest, aboutir au lac +Debaya et, de là, déverser les eaux du versant occidental du massif du +Ahaggâr dans l’Océan Atlantique par le canal de l’Ouâd-Dráa. + +Mais, pour arriver à l’Ouâd-Dráa, ces eaux auraient à traverser les +dunes d’Iguîdi, et le bassin même de la vallée disparaîtrait sous des +masses de sables. + +Dans cette hypothèse, les eaux qui descendent de l’Atlas marocain par +les lits de l’Ouâd-Messaoura, de l’Ouâd-Guîr, de l’Ouâd-Tafilelt, et qui +se perdent aujourd’hui dans les sables, se réuniraient souterrainement à +celles de l’Akâraba et du Tîrhehêrt pour aller alimenter le grand lac du +Sahara marocain, comme celles de l’Igharghar, après de nombreuses +disparitions et réapparitions, se retrouvent dans le Rîgh, le Melghîgh +et les chott du Sud de la Tunisie. + +Malheureusement, les déserts compris entre le pays des Touâreg et le +grand lac de l’Ouâd-Dráa n’ont été explorés par aucun européen et sont +même très-peu connus des indigènes, et à défaut d’indications plus +précises, je ne dois pas aller au delà des informations des hommes qui +connaissent le mieux la géographie de cette partie du Sahara. + +D’après le Cheïkh-’Othmân, « l’Ouâdi-Tîrhehêrt, que les Touâreg du +Ahaggâr appellent Tîrhejîrt et les Aouélimmiden nomment Teghâzert, +prendrait sa source au point culminant du Mouydîr, dans la grande +montagne d’Ifettesen qui donne aussi naissance à l’Ouâdi-Akâraba et à +l’Ouâdi-Rharis ; puis, dès sa sortie de la montagne, il se dirigerait +droit à l’Ouest, pour aller passer entre In-Zîza et Ouâllen en coupant +le Bâten Ahenet. Il entrerait dans le Tânezroûft en un endroit appelé +Sedjendjânet et de là tournerait au Nord pour aller se perdre dans les +dunes d’Iguîdi en se dirigeant vers le bassin de l’Ouâd-Dráa où les +sables l’empêchent d’arriver. + +« Au delà de Sedjendjânet, le cours de cet ouâdi est peu connu, car il +traverse alors des terrains inhabités et parcourus seulement par les +voleurs de grands chemins. » + +_Ouâdi-Akâraba_ : Parallèle à l’Ouâdi-Tîrhehêrt, l’Ouâdi-Akâraba naît +comme lui dans le Mouydîr et comme lui se perd dans les sables d’Iguîdi. + +Le point du pic d’Ifettesen, où se trouve sa source, se nomme Immahegh. + +D’après les indigènes, cet ouâdi apporte souterrainement aux oasis du +Tidîkelt et d’Aqabli les eaux d’alimentation de leurs puits à galeries, +comme l’Igharghar fournit à l’Ouâd-Rîgh celles de ses puits artésiens. + +Ainsi, quoique le nom d’ouâdi, dans le Sahara, soit à peu près synonyme +de _lit de rivière sans eau_, les lignes de bas-fonds qui les +caractérisent n’en ont pas moins d’importance, car leurs eaux +d’infiltration y alimentent, ou des puits ordinaires, ou des puits à +galeries, ou des puits artésiens, quelquefois des lacs temporaires, +Rhedîr ou Abankôr, même des lacs permanents, Adjelmâm, et enfin des +sources assez communes dans les montagnes. + +L’eau ne manque donc pas d’une manière absolue sur le plateau central du +Sahara, ainsi qu’on le croit généralement ; cependant elle y est rare, +parce que les habitants de cette contrée, ou faute de temps ou faute de +moyens industriels suffisants, n’exécutent pas les travaux qui la leur +donneraient en plus grande abondance. + +Quelques mots sur ces divers compléments de l’hydrographie saharienne. + +_Puits ordinaires_ : Permanents, on leur donne, suivant leur profondeur, +les noms de _Mouï_, _’Ogla_, _Bîr_ ou _Hâsi_ ; temporaires, ils portent +celui de _Themed_. + +Rarement, les puits sahariens atteignent une grande profondeur, car on +s’abstient d’en creuser là où le forage et le puisage de l’eau +demanderaient trop de travail. + +On s’abstient également d’en ouvrir partout où ils pourraient devenir +des points de station et de refuge pour des maraudeurs. Souvent le +besoin de sécurité pour les voyageurs ou pour les tribus les a fait +combler sur des routes qui en étaient abondamment pourvues. + +Sur tout le plateau central, les puits sont encore moins profonds que +dans les plaines et dans les hamâd : ainsi dans le bas des vallées, ils +n’ont guère plus de quatre à cinq mètres, et, dans les parties +supérieures, on trouve l’eau presque à fleur de terre. L’eau de ces +puits est généralement bonne. + +_Fogâr_ ou _puits à galeries_ : Près des centres d’habitation ou de +culture, quand, à l’amont des terrains susceptibles d’être arrosés, on a +reconnu, au moyen de puits verticaux, l’abondance d’une couche aquifère, +on les réunit entre eux par des galeries horizontales, à pente réglée et +inclinée vers le terrain à arroser, de manière à avoir un courant +continu. + +Ce procédé ingénieux pourrait recevoir plus d’une application utile en +Algérie, et même dans certaines contrées de la France. + +Ainsi sont arrosées la plupart des oasis du Touât, et quelques-unes de +celles du Fezzân. + +_Puits artésiens_ : Des puits artésiens ont été creusés avec succès sur +cinq points différents du versant méditerranéen du Sahara. + +On en compte 335 dans l’Ouâd-Rîgh ; un grand nombre, dont le chiffre est +inconnu, dans l’oasis d’Ouarglâ ; un à Timâssanîn ; une dizaine à +Ihanâren ; deux à Serdélès. + +Les indigènes donnent le nom d’_’Aïn_ (fontaine) à ces eaux +jaillissantes. + +Avant l’occupation française, ces puits artésiens étaient creusés à main +d’homme, comme les puits ordinaires, et, quelquefois, les puisatiers +payaient de leur vie la richesse donnée à leur pays ; autrefois aussi +des éboulements les comblaient et rendaient inutile un travail très- +pénible ; aujourd’hui notre industrie a introduit dans le Sahara des +appareils de forage et de coffrage qui simplifient beaucoup l’opération, +et il ne paraît pas douteux (si les tremblements de terre ne viennent +pas rompre les tuyaux en fonte dont nous nous servons) qu’avec le temps, +le nombre des puits artésiens ne soit considérablement augmenté dans +tout le Sahara. + +_Rhedîr_ ou _Abankôr_ : On donne, dans le Sahara, le nom de rhedîr soit +à des puits, à fleur de sol, creusés dans le lit d’un ouâdi et alimentés +par des eaux d’infiltration, soit à des flaques d’eaux pluviales +persistantes, ici dans les dépressions des plaines ou des plateaux, là +dans les trous des lits desséchés des ouâdi. + +En langue temâhaq, les rhedîr des Arabes se nomment abankôr. + +Ils sont nombreux ; je me borne à signaler les importants : + +Ceux de Tirhorwîn, de Toursêl, sur les sommets du Tasîli ; + +Ceux de Sâghen, dans la plaine des Igharghâren ; + +Celui de l’Ouâdi-Ohânet, sur le plateau de Tînghert ; + +Celui de Meniyet, sur la tête de l’Ouâdi-Tîrhejîrt. + +Toujours un fond d’argile est nécessaire pour la conservation des eaux. + +_Lacs_ (_Adjelmâm_ en langue temâhaq) : De véritables lacs existent en +assez grand nombre sur deux points différents de mon exploration : les +uns sur le plateau du Tasîli des Azdjer, les autres dans les dunes +d’Edeyen, au Nord du Fezzân. + +D’après les Touâreg, il y aurait une quarantaine de lacs dans le Tasîli, +sur le parcours de l’Ouâdi-Tikhâmmalt, mais il est probable que, dans ce +nombre, ils doivent comprendre quelques rhedîr. Les plus importants sont +ceux de Mîherô, dont le principal porte le nom de Sebbarhbârhet. Un +autre lac, également considérable, se trouve sur le versant Sud du +Tasîli, à la tête de l’Ouâdi-Tanârh, affluent du Tâfasâsset. + +Ces lacs, très-profonds, sont probablement alimentés par des sources +assez fortes, car ils ne dessèchent jamais, et des crocodiles y vivent, +ce qui implique que le cube de la superficie aquifère est considérable. + +Les débordements de l’Ouâdi-Tikhâmmalt, au moment de mon passage dans le +Tasîli, m’ont empêché d’aller reconnaître ces lacs et de constater à +quelles causes était due leur formation. Plus heureux, j’ai pu visiter +un certain nombre de ceux du Fezzân et apprendre, _de visu_, ce que j’ai +à en dire. + +Ils sont au nombre de dix, savoir : + + Le lac de Mandara, + + — de Oumm-el-Mâ, + + — de Tâzeroûfa, + + — de Mâfou, + + — de Bahar-ed-Doûd ou Gabra’oûn, + + — de Bahar-et-Trounîa, + + — de Oumm-el-hasan, + + — de Nechnoûcha, + + — de Ferêdrha, + + — de Tademka. + +Le Bahar-et-Trounîa ayant été visité par le docteur Vogel, qui avait +dans son bagage une petite barque, je me suis abstenu de renouveler une +exploration faite par un voyageur plus compétent ; mais j’ai reconnu +avec soin ceux dont je vais parler. + +Le lac de Mandara peut avoir environ de deux à trois cents mètres de +large ; sa forme est circulaire ; il est peu profond. A l’époque où je +le visitai (28 mai 1861), il était presque entièrement desséché et les +riverains étaient occupés à exploiter le sel qu’il produit. Toute sa +circonférence est enveloppée par une ceinture de palmiers à l’ombre +desquels on cultive un sorgho appelé _gueçob_ et quelques légumes. En +hiver, il y a dans le lac de Mandara des vers comestibles comme ceux que +l’on pêche dans le Bahar-ed-Doûd. + +Le lac d’Oumm-el-Mâ est intarissable et ses eaux sont vives, ainsi que +l’indique son nom ; il a la forme d’une nappe étroite, serpentant au +fond d’une vallée ombragée par de très-grands palmiers. + +Le lac de Tazeroûfa n’est guère qu’une grande mare qui se dessèche au +commencement des chaleurs ; il est entouré d’une double ceinture de +palmiers et de tamarix ethel. + +Le lac de Mâfou est également petit, mais il ne dessèche jamais et il +est très-profond. Sa nappe d’eau bleue, qui miroite à travers le +feuillage des palmiers, engage au repos sur ses rives. On pêche dans ce +lac des vers de qualité inférieure et des fucus comestibles. + +Le Bahar-ed-Doûd est circulaire ; il a environ 300 mètres de largeur ; +le sondage en a été fait par le docteur Vogel. Son eau est très-amère et +très-salée, tellement saturée de sel, qu’elle a presque l’aspect du +sirop. Les fiévreux de tout le Fezzân viennent demander à sa vertu la +guérison de leurs maladies. Voulant apprécier par moi-même l’efficacité +de cette pratique, je me suis baigné dans le lac et je m’en suis bien +trouvé. A deux ou trois mètres de son bord Sud, existent de petits +puisards d’eau douce dans lesquels les baigneurs se plongent pour +dissoudre la couche de sel qui recouvre leur peau. + +Les étoffes de coton, trempées dans l’eau de ce lac, si on ne les a pas +débarrassées des matières salines qu’elles contiennent, en les lavant +dans l’eau douce avant de les laisser sécher, se brisent et se déchirent +sous le moindre effort ; elles ont la propriété de s’enflammer comme de +l’amadou ; aussi les emploie-t-on à cet usage. + +De même que les lacs précédents, le Bahar-ed-Doûd est entouré de +palmiers et de dunes de sables. + +Pendant que je prenais un dessin de la vue du lac, j’entendis sous +l’eau, et dans la direction de l’Est, une détonation semblable à un coup +de tonnerre lointain. Un des indigènes présents ayant entendu comme moi +ce bruit, s’emporta en injures contre le lac. Je lui demandai ce que +c’était. Il me dit que ce phénomène se reproduisait souvent et que le +bruit souterrain venait presque toujours du côté Est ou Sud-Est du lac, +c’est-à-dire du côté où les hautes dunes s’élèvent à pic au-dessus des +eaux. Je compris alors que le roulement entendu ne pouvait provenir que +de l’éboulement des dunes de sables dans le fond du lac. Pendant les +détonations, il ne paraît cependant aucun signe d’ébranlement extérieur, +soit à la superficie des eaux, soit dans les dunes. + +On donne à ce lac le nom de Bahar-ed-Doûd (la mer des vers), et aux +riverains celui de Douwâda (hommes des vers), parce qu’on y fait une +pêche de vers et de fucus comestibles dont j’aurai à m’occuper dans le +chapitre III du Livre suivant. + +Les lacs de Nechnoûcha et de Ferêdrha, le premier au Nord-Est, le second +au Nord-Ouest du Bahar-et-Trounîa, contiennent du natron comme celui qui +en porte le nom. + +L’eau d’Oumm-el-Hasan est amère et ne nourrit pas de vers. + +Le lac de Tademka, autrefois producteur de vers, n’en donne plus depuis +quelque temps. + +Tous ces lacs, situés au milieu d’un dédale de dunes de sables, sont +alimentés d’eaux par elles. + +M. Isma’yl-Boû-Derba a constaté le même mode d’alimentation pour la mare +d’’Aïn-et-Taïba, dans l’’Erg, à l’Ouest de l’Igharghar. + +_Sources_ : Les sources les plus considérables sont celles de +Ghadâmès[21], de Rhât, de Ganderma, d’Idélès, de Djânet, de Temâssînt, +de Tît-en-Afara, d’Aherêr, de Tânout, de Tidîdji, d’Aharhar, de +Tâzeroûk, de Dhâyet-el-Kâhela, d’Ahêr, de Tadjenoût, etc. + +Il est bien entendu que je néglige d’énumérer toutes celles qui n’ont +pas une importance réelle. + +Les abords de celles citées ci-dessus sont occupés ou par des villes, ou +par des villages, ou par des campements permanents. Partout où les eaux +sont abondantes, on les emploie à l’arrosage des plantations de +palmiers. + +Les eaux de la source de Ghadâmès sont thermales[22] ; elles ont 29° 6 +dans le vaste bassin qui les reçoit (observation du 9 décembre 1860) ; +celles de Sebbarhbârhet, à Mîherô, ont aussi une température élevée, du +moins, l’eau sort en bouillonnant et en soulevant des sables. Cependant +les Touâreg s’y baignent malgré sa chaleur. + +La source de Dhâyet-el-Kâhela, au Nord de l’Ouâdi-Akâraba, est également +thermale et probablement sulfureuse, ainsi que l’indique son nom. Les +Ahaggâr, qui en font usage, ont reconnu son efficacité contre les +fièvres intermittentes contractées au Touât. + + +[Note 20 : _Ama_, en _temâhaq_, indique la possession. _Ghôr_ est +synonyme de ghar, _rivière_. Amadghôr ne serait-il pas un mot technique +équivalent de _tête de la rivière_ ?] + +[Note 21 : M. Lefranc, pharmacien militaire, a analysé 1 kilogramme de +l’eau de Ghadâmès rapporté par M. le capitaine de Bonnemain. Voici le +résultat de son opération (année 1858, _Nouvelles Annales des +Voyages_) : + + Gr. milligr. + + Chlorure de sodium » 800 + + Sulfate de soude » 250 + + — chaux » 750 + + Carbonate de chaux » 200 + + — magnésie » 100 + + Chlorure de magnésium » 250 + --------- + 2 350] + +[Note 22 : Une seconde analyse de l’eau de Ghadâmès, faite en 1863, au +laboratoire des mines d’Alger (_Mission de Ghadâmès, Alger, 1863_, p. +260), a donné par 1000 grammes les résultats suivants : + + Grammes. + + Chlorure de sodium 0,6210 + + — potassium 0,0200 + + Sulfate de chaux 0,9000 + + — magnésie 0,3860 + + — soude 0,3424 + + Acide azotique _traces_ » + + Carbonate de chaux 0,1013 + + — magnésie 0,0975 + + Silice 0,0060 + + Oxyde de fer 0,0050 + --------- + 2gr.,4792 +] + + + + + CHAPITRE IV. + + GÉOLOGIE. + + +Ce chapitre comprendra cinq sections : + + +1o Ma route d’El-Ouâd à Ghadâmès, du Nord-Ouest au Sud-Est ; + +2o Ma route de Ghadâmès à Rhât, du Nord au Sud ; + +3o Ma route de Tîterhsîn à Zouîla, de l’Ouest à l’Est ; + +4o Ma route de Mourzouk à Bondjêm, du Sud au Nord ; + +5o Divers renseignements sur le Tasîli et le Ahaggâr, de l’Est à +l’Ouest. + + + PREMIÈRE SECTION. + + D’EL-OUÂD À GHADÂMÈS. + + +Toute cette section, sur un parcours de trente-sept myriamètres, est un +amas de dunes de sable, qui, à très-peu d’exceptions près, couvrent la +surface du sol primitif et laissent peu de place à aucune observation +géologique autre que celle de la formation des dunes elles-mêmes. + +Le sable de ces dunes, fin, jaunâtre, varie dans ses caractères +physiques, comme aussi probablement dans ses caractères chimiques, +suivant les localités. + +J’ai rapporté plusieurs échantillons de ces sables ; je regrette de +n’avoir pu en faire l’analyse. Ils figureront dans ma collection +géologique sous les numéros 1, 2, 3 et 4. + +On s’est livré à beaucoup d’hypothèses pour expliquer l’accumulation +d’une aussi grande masse de sables sur une aussi immense étendue ; je ne +crois pas que, dans la limite des observations exactes, incontestables, +faites dans les dunes sahariennes, il soit encore permis de déduire la +loi générale d’un fait géologique aussi considérable. + +M. le docteur Marès a vu dans l’Ouest, autour de la Dhâya-Hâbessa, des +dunes qui contenaient des coquilles fossiles du terrain sur lequel elles +reposaient, et, avec raison, il a conclu de son observation personnelle +que ces dunes avaient été formées sur place. + +M. F. Vatonne, ingénieur des mines, qui, comme moi, a traversé l’’Erg +entre El-Ouâd et Ghadâmès, mais à petites marches et de jour, et qui a +pu étudier cette région avec plus de temps et de compétence, termine son +excellent mémoire[23] en émettant l’opinion qu’il ne peut exister aucun +doute sur la formation des dunes sur place, formation due à la +destruction des éléments constitutifs de la roche primitive. + +« Cette destruction, dit-il, est due à la dilatabilité des roches, à la +présence du gypse, à l’action des agents atmosphériques, notamment de +l’eau, qui a amené à l’état farineux, c’est-à-dire à un état de +désagrégation complet, les roches de carbonate de chaux et de gypse ; +cette désagrégation de la roche amène un foisonnement, développe une +pression intérieure sous laquelle les couches dures des plateaux sont +complétement brisées, etc. » + +M. Vatonne, convaincu que la formation des dunes est due à cette cause +unique, conclut de leur fixité, de l’absence de sables dans certaines +cuvettes, de l’inégalité même de la surface des sables, que l’action des +vents n’a d’autre effet que de déterminer les formes de quelques dunes, +et ne peut être invoquée comme cause générale de formation. + +Comme M. Vatonne, et quoique voyageant dans les dunes, à grande vitesse, +nuit et jour, j’ai constaté des goûr rocheuses à côté de ghourd +exclusivement composés de sables ; comme lui, j’ai aussi été frappé du +grand nombre de roches à l’état de décomposition. Toutefois ce fait de +désagrégation des roches n’est pas une exception limitée à la région de +l’’Erg, mais l’effet d’une loi générale, commune à toutes les parties du +Sahara que j’ai visitées. + +Dans l’ensemble de mes études, j’ai été beaucoup plus frappé de la +dénudation complète des hamâd et des montagnes à l’amont des bassins des +dunes. + +Pl. II. Page 35. Fig. 2, 3, 4, 5, 6. + +[Illustration : Fig. 1. — GÂRA DE TÎSFÎN.] + +[Illustration : Fig. 2. — PROFIL DU MONT IDÎNEN.] + +[Illustration : Fig. 3. — BLOCS DE TAKARÂHET.] + +[Illustration : Fig. 4. — BERGES D’INGHER ET ASOUÎTAR.] + +[Illustration : Fig. 5. — AGHELÂD DE TARÂT.] + +J’ai été beaucoup plus surpris de l’élévation de ces témoins géologiques +de l’ancien niveau du sol, que les indigènes appellent _gâra_ (pl. +_goûr_) et qu’on trouve, de distance en distance, dans chaque hamâda. + +(Voir figure no 1 de la planche ci-contre.) + +J’ai été non moins étonné, dans les massifs montagneux, de rencontrer, +indépendamment de roches entièrement dénudées, ici, à Idînen, par +exemple, une sorte de squelette décharné affectant les formes et les +découpures les plus bizarres ; là, à Takarâhet dans le Tasîli, des blocs +titaniens, supportés sur une base étroite et représentant l’action +érosive des eaux sur les parties les plus tendres de la roche ; +ailleurs, dans la presque totalité des ouâdi, des berges de soixante à +cent mètres de hauteur, taillées à pic comme des murailles, tantôt assez +étroites pour qu’un chameau avec sa charge y passe difficilement, tantôt +larges de plusieurs kilomètres, disposition géographique que les Touâreg +désignent sous le nom spécial d’_aghelâd_, correspondant au _khanga_ des +Arabes. + +(Voir figures nos 2, 3, 4 et 5 de la planche ci-contre.) + +Quand, par la pensée ou la plume à la main, j’additionne une à une la +superficie des espaces dénudés autour de chaque groupe de dunes, quand +j’établis le cube du vide que laissent entre eux tous les témoins +géologiques du niveau de l’ancien sol et quand je compare la masse des +matériaux enlevés ici et apportés là, soit par les pluies, soit par les +vents, je me demande ce qu’est devenu le cube du vide, si les dunes sont +formées sur place, car je ne retrouve pas le total des déblais dans +l’ensemble des remblais, si considérable qu’il soit. + +La carte qui accompagne le deuxième volume de cette étude comprend la +totalité des divers groupes de dunes du Sahara occidental, entre le +golfe de Gâbès dans la Méditerranée et le Sénégal sur la côte de l’Océan +Atlantique. + +Ces groupes sont au nombre de sept : + + +Celui d’Edeyen, du 27° au 28° latitude N. et du 6° au 12° longitude E. ; + +Celui de l’’Erg, du 29° au 34° latitude N. et du 7° longitude E. au 3° +longitude O. ; + +Celui d’Iguîdi, du 24° au 30° latitude N. et du 3° au 5° longitude O. ; + +Celui de Maghtîr, du 22° au 27° latitude N. et du 5° au 14° longitude +O. ; + +Celui d’Adâfer, du 20° au 23° latitude N. et du 4° au 13° longitude O. ; + +Celui d’Akchar, du 19° au 23° latitude N. et du 16° au 18° longitude +O. ; + +Celui d’Iguîdi des Trârza, du 16° au 18° latitude N. et du 17° au 19° +longitude O. + + +La superficie des espaces que ces groupes de dunes couvrent (superficie +très-approximative, bien entendu, hypothétique même dans beaucoup de +cas), est de 45,000,000 d’hectares, savoir : + + Nomb. d’hect. + + Édeyen 2,000,000 + + ’Erg 12,000,000 + + Iguîdi 8,000,000 + + Maghtîr 12,000,000 + + Adâfer 10,000,000 + + Akchar 500,000 + + Iguîdi des Trârza 500,000 + ---------- + Ensemble 45,000,000 + +A chacun de ces groupes de dunes correspondent des plateaux +alimentateurs dont la superficie est triple environ, savoir : + + Nomb. d’hect. + + { Le Hâroûdj 3,000,000 + { + { Le plateau de Mourzouk 6,000,000 + POUR EDEYEN { + { Le désert de Tâyta 2,000,000 + { + { L’Akâkoûs 1,000,000 + ---------- + TOTAL 12,000,000 + + { Le plateau de la Syrte 6,000,000 + { + { La Hamâda-el-Homra 8,000,000 + { + { Le plateau de Tînghert 2,000,000 + { + { Le Tasîli du Nord 4,000,000 + { + POUR L’’ERG { Les versants N. et E. du Ahaggâr 4,000,000 + { + { La chebka du Mezâb 2,000,000 + { + { Le plateau des Cha’anba 3,000,000 + { + { Le plateau des O.-S. Cheïkh 2,000,000 + { + { Le plateau de Tâdemâyt 2,000,000 + ---------- + TOTAL 33,000,000 + + { Le plateau de Groûz 2,000,000 + { + { La plaine d’Adjemôr 1,000,000 + { + POUR IGUÎDI { Le plateau du Mouydîr 1,000,000 + { + { Le versant O. du Ahaggâr 8,000,000 + { + { Le Bâten Ahenet 6,000,000 + ---------- + TOTAL 18,000,000 + + { Le versant S. du Ahaggâr 2,000,000 + { + { Le Tasîli du Sud 4,000,000 + { + { Le désert de Tânezroûft 4,000,000 + POUR MAGHTÎR { + { Le désert d’Ouarân 4,000,000 + { + { Le plateau des ’Arîb 2,000,000 + { + { Le plateau de l’Ouâd-Dráa 4,000,000 + ---------- + TOTAL 20,000,000 + + { L’Adghagh de Kîdal 8,000,000 + { + POUR ADÂFER { L’Azaouad 6,000,000 + { + { Le désert d’Oualâta 6,000,000 + ---------- + TOTAL 20,000,000 + + { Le plateau des O. Delîm 6,000,000 + POUR AKCHAR { + { L’Adrâr de Bafour 2,000,000 + ---------- + TOTAL 8,000,000 + + { Le plateau de Tâgant 2,000,000 + POUR IGUÎDI DES { + TRÂRZA { Le désert d’Aftot 6,000,000 + ---------- + TOTAL 8,000,000 + + +L’ensemble général de ces plateaux, dont la superficie a été plutôt +diminuée qu’augmentée, donne un total de 119,000,000 d’hectares. + +Bien entendu, ces chiffres ne représentent ni la superficie réelle des +bassins des dunes ni celle des plateaux qui les alimentent, mais +seulement les surfaces que je suppose couvertes de sable d’un côté et +celles dénudées de l’autre. + +L’observation de la totalité des dunes sahariennes nous les montre +suivant une direction générale, du Nord-Est au Sud-Ouest : elle nous les +montre sur une ligne plus étroite dans le vaste couloir entre le relief +atlantique et le plateau central du Sahara, puis s’élargissant et +s’étendant vers le Sud dès que les assises du Ahaggâr s’abaissent. + +La disposition réciproque des montagnes du Nord et des montagnes du Sud +ne permet pas d’assigner une autre direction générale aux vents, du +moins à celle de leurs couches qui se rapproche le plus de terre. + +De là, une première indication qui permet, sans trop sortir du domaine +de l’observation scientifique, d’attribuer à l’action dominante des +vents combinée avec l’action secondaire des eaux, la distribution +générale des masses de sable telle que nous la constatons dans la partie +occidentale du Sahara. + +Examinons maintenant la question de production. + +En tout pays, la source de production des sables la plus considérable, +si ce n’est l’unique, est la désagrégation des roches. + +Dès que cet itinéraire géologique atteindra les parties rocheuses de mon +exploration, j’aurai soin de signaler les matériaux en décomposition +spontanée, et on verra qu’ils sont relativement nombreux. + +Toutefois, il est une cause générale et permanente de désagrégation de +la partie superficielle des roches, qui me paraît avoir une grande part +dans la production des sables ; je veux parler de l’action +atmosphérique. + +En général, la surface rocheuse des hamâd, des tasîli, des adrâr, en un +mot de toutes les parties relevées du relief saharien, est à nu et n’est +garantie contre les influences atmosphériques extérieures, ni par des +terres, ni par des produits végétaux. + +Par suite, la lumière, la chaleur, le froid, les pluies torrentielles, +l’électricité agissent directement sur la surface extérieure des roches. + +Il est difficile d’apprécier l’action de la lumière, mais la plaque +photographique nous révèle que la lumière solaire modifie les points par +elle atteints en raison de son intensité ; or, dans le Sahara la lumière +est intense, et nous avons la preuve de son action directe par la +coloration bronzée, noirâtre, brûlée, de la superficie de la presque +totalité des roches. + +La lumière lunaire, dont l’influence sur la décomposition de certaines +pierres est démontrée, agit dans le Sahara encore plus qu’ailleurs, car +les nuits y sont d’une pureté admirable. + +Les extrêmes de la température, atteignant souvent au soleil de 65 à 70 +degrés dans le jour et descendant quelquefois à 5 degrés au-dessous de +zéro pendant la nuit, amènent inévitablement à la superficie des roches +des dilatations et des condensations dont l’effet immédiat est la +désagrégation de la partie la plus friable de leurs éléments. + +L’électricité, assez abondante souvent pour que le moindre frottement +dégage des étincelles des vêtements, a bien aussi sa petite action +perturbatrice, action inconnue, inappréciable, mais qu’on n’oserait +nier. + +Adviennent, pour compléter la série de ces agents de décomposition, +l’action dissolvante et la force impétueuse des pluies torrentielles, et +l’on comprendra que la production quotidienne des sables dans le Sahara +a dû, avec le temps, donner des masses aussi considérables que celles +des dunes, quel que soit le cube qu’elles représentent. + +J’ai eu l’occasion, le 30 janvier 1861, étant à Oursêl, au pied du +Tasîli, d’observer le débordement d’un des nombreux torrents qui +descendent de cette montagne. La rapidité du courant était d’un mètre à +la seconde et les eaux charriaient des alluvions dans des proportions +telles que je regrette de ne pas en avoir constaté la quantité. +Toutefois, on en aura une idée par ce fait, qu’après leur dépôt les +Touâreg ont pu ensemencer des céréales là où la veille il n’y avait pas +de terre végétale. + +Ajouterai-je que, dans les temps antérieurs à l’histoire, l’action +volcanique attestée dans le Djebel-Nefoûsa, la Sôda, le Hâroûdj, le +Tasîli et le Ahaggâr, a dû contribuer, dans des proportions +considérables, à la dislocation des roches et à la désagrégation de +leurs éléments constitutifs ? + +Le Sahara, en son entier, est donc un foyer de grande production de +sables, et ces sables, s’ils ne restent pas sur place, doivent se +retrouver ailleurs. + +De la production des sables, je passe à leur circulation. + +Les deux grands moteurs de la circulation des sables sont les courants +atmosphériques et les torrents. + +Pour les sables charriés par les courants atmosphériques, voici ce qui +est démontré : + +M. Ehrenberg a eu l’occasion d’analyser des sables et des terres de +divers points du bassin du lac Tsâd qui lui avaient été envoyés par les +docteurs Barth et Vogel, et dans ces sables et terres il a reconnu cent +trente-trois formes d’animaux infusoires qu’il a déterminés. + +Le savant professeur a fait aussi recueillir sur la côte occidentale +d’Afrique, en pleine mer, à bord des navires, les matières charriées par +les pluies de sable qui y sont communes, et, en analysant ces matières, +il y a retrouvé quelques infusoires des sables du bassin du lac Tsâd. + +Or, entre le lac Tsâd et la côte occidentale d’Afrique, il n’y a pas +moins de 30 degrés de longitude. + +M. Ehrenberg explique ces transports de sables à de si grandes distances +par la grande raréfaction de l’air échauffé dans le Sahara. + +Pendant mon voyage, j’ai pu constater, plusieurs fois, des faits de +circulation de grandes masses de sables par des courants atmosphériques. +Je cite, entre autres, les observations suivantes extraites de mon +journal : + +20 FÉVRIER 1861. — Campement de Tîterhsîn. — _Observations de 9 heures +15 minutes du matin_ : Bar. aner. 713.50. — Therm. fr. 25°8. — Ciel +voilé. — Vent du Sud modéré. + +_Observation de 1 heure 30 du soir_ : A 1,500 mètres dans le N.-E. +trombe de sable, haute de 50 mètres au moins, chassée par un vent du +S.-E. + +_Observations de 3 heures du soir_ : Bar. aner. 704.10. — Therm. fr. +30°75. — Ciel nuageux. — Vent du Sud assez fort. + +28 AVRIL 1861. — Même campement. — _Observations de 6 heures du matin_ : +Bar. aner. 704.65. — Therm. fr. 22°3. — Ciel couvert. — Vent E. faible. + +_Observation de 1 heure 30 du soir_ : Pluie par intervalle ; un immense +nuage de sable, rougeâtre, semblable à l’aspect d’un vaste incendie, +passe à l’E., à fleur de terre, en s’élevant vers le ciel. Sa marche, du +S.-O. au N.-E., est rapide comme celle d’un vent violent. + +_Observations de 3 heures du soir_ : Bar. aner. 699.50. — Therm. fr. +31°4. — Ciel couvert. — Vent du S.-O. fort. — Pluie froide. + +30 AVRIL 1861. — En route d’Iferdjan à In-Lêlen. — _Observations de 6 +heures 30 du matin_ : Bar. aner. 704.60. — Therm. fr. 21°8. — Ciel +couvert. — Vent E. presque nul. + +_Observation de 3 heures du soir_ : Un coup de vent terrible du S. amène +un nuage de sable, rouge, comme s’il était chargé de flammes. Il se rue +sur notre caravane, accompagné de grosses gouttes qui ressemblent à de +la neige fondue. + +_Observations de 7 heures du soir_ : Bar. aner. 697.10. — Therm. fr. +31°7. — Ciel couvert. — Vent du Sud modéré. + +3 MAI 1861. — Campement de Serdélès. — _Observation de 2 heures du +soir_ : Coups de tonnerre prolongés, lointains, au S. magnétique. + +_Observations de 3 heures_ : Bar. aner. 694.40. — Therm. fr. 34°. — Ciel +couvert. — Vent O. faible. + +_Observation de 3 heures 45_ : Une trombe de sable importante, rouge +comme les précédentes, passe au S.-E. Sa marche est vers l’E. Quelques +gouttes de pluie. + +_Observations de 7 heures 30_ : Bar. aner. 700.00. — Therm. fr. 27°5. — +Ciel couvert. — Vent du S.-S.-O. modéré. — Quelques gouttes de pluie. + +D’où provenaient les sables dont ces trombes étaient chargées ? où sont- +ils allés se fixer ? Je l’ignore. En reproduisant ces observations, j’ai +voulu constater leur fréquence et préciser les conditions dans +lesquelles elles se produisent. + +J’ai choisi à dessein la période de février à mai, parce qu’alors je me +trouvais à la ligne de partage des bassins méditerranéen et océanien, et +sous le vent des plateaux alimentateurs des dunes. + +Si les vents soulèvent les sables sur les plateaux, les réunissent en +trombes pour les transporter à de grandes distances, ce sont +incontestablement les courants d’eau qui les fixent dans les bassins où +nous les trouvons. Du moins, cela est exact pour le bassin de l’’Erg que +j’ai plus particulièrement observé et étudié. L’hydrographie de cette +immense cuvette nous la représente, en effet, comme l’aboutissant des +eaux de toutes les montagnes environnantes. + +En est-il de même ailleurs ? C’est probable, mais je ne puis l’affirmer. + +On jugera de l’action des eaux par les faits suivants : + +Au printemps de 1862, une pluie d’orage tombée sur le versant Ouest du +Ahaggâr amena de telles quantités d’eau dans les vallées d’Idjeloûdjâl +et de Tarhît qu’elles entraînèrent une partie de la montagne. L’action +des eaux fut assez prompte pour qu’une nezla (tribu) entière, campée au +débouché des deux vallées, pérît corps et biens. Trente-quatre personnes +et un grand nombre de chameaux furent noyés. Une chamelle qui paissait +tranquillement sur la portion de la montagne emportée par les eaux, fut +retrouvée saine et sauve, trois jours après l’événement, à une très- +grande distance, sur le terrain même où elle avait été surprise et qui, +après une longue navigation, était venu échouer sur une des berges de +l’ouâdi. + +Avant 1856, sur la rive gauche de l’Ouâdi-Tîterhsîn, existait une ligne +de dunes, du nom d’Azekka-n-Bôdelkha, assez hautes pour que les chameaux +ne pussent les franchir. Advint alors une crue accidentelle dans +l’ouâdi, et elle eut la puissance de faire disparaître toute la masse de +sable qui composait ces dunes. + +La force motrice des eaux, dans le Sahara, n’est pas seulement démontrée +par les déblais qu’elles produisent sur certains points ; elle l’est +aussi par les immenses barrages que leurs alluvions créent sur d’autres +et qui, de siècle en siècle, modifient les cours des ouâdi. + +Le bassin de l’Igharghar offre de nombreux exemples de ces barrages. +Jadis il communiquait avec la mer par le golfe de Gâbès et y portait les +sables qu’il charriait. Aujourd’hui une barre de terre et de sable de +dix-huit kilomètres sépare le Chott du Nefzâoua de la mer. C’est à peine +si on reconnaît dans la ligne de bas-fonds de l’Ouâdi-Akarît l’amorce de +l’ancienne communication. + +Jadis, à l’époque de Ptolémée, le Chott-el-Kebîr du Nefzâoua, sous le +nom de _lac Triton_, le Chott-el-Djerîd, sous celui de _Pallas_, le +Chott-Melghîgh, sous celui de _Libye_, communiquaient entre eux, ou ne +formaient, comme à l’époque d’Hérodote, qu’un seul lac, sous le nom de +_Triton_ ; aujourd’hui ces anciens lacs, sans affluents, ne sont même +plus des lacs, mais des bas-fonds de chott, submergés en hiver, +desséchés en été. Toutefois, il ne serait pas prudent de s’aventurer à +les parcourir sans guide, car sur certains points, notamment dans le +Chott-Melghîgh, on disparaîtrait sans laisser trace de son passage. + +Jadis, la tête orientale de l’Igharghar, formée de l’Ouâdi-Serdélès, de +l’Ouâdi-Tânezzoûft, de l’Ouâdi-Ouarâret, de l’Ouâdi-Tîterhsîn et de +l’Ouâdi-Tikhâmmalt qui les réunissait tous, communiquait avec la tête +occidentale venant du Ahaggâr ; aujourd’hui, chaque affluent de la tête +orientale forme un ouâdi distinct, aboutissant à des sables qui +absorbent leurs eaux et les rendent souterrainement à l’ancien lit. + +La fantaisie de l’Igharghar de couler, tantôt à ciel ouvert en rompant +les barres qu’il s’était formées, tantôt souterrainement en se creusant +un lit sous les sables, ne date ni d’aujourd’hui ni d’hier, car déjà, du +temps du roi Juba, au commencement de notre ère, le grand fleuve +saharien avait de pareils caprices, à ce qu’il paraît. + +D’après les _Libyques_ du roi Juba citées par Pline, le grand fleuve de +la Libye, « indigné de couler à travers des sables et des lieux +immondes, se cache l’espace de quelques journées. Absorbé de nouveau par +les sables, il se cache encore une fois dans un espace de vingt journées +de désert. » + +Cette citation, que j’emprunte au grand ouvrage de M. Vivien de Saint- +Martin, _le Nord de l’Afrique dans l’antiquité_, me permet de constater, +tout d’abord, combien le savant géographe a été heureusement inspiré en +assimilant le Niger de Juba et de Pline avec l’Igharghar[24] moderne des +Touâreg, le Ouâdi-es-Sâoudy des Arabes. + +Au fur et à mesure que cette étude se complétera, on retrouvera les +poissons du Nil et les crocodiles dont l’existence faisait croire au roi +Juba que le grand fleuve d’Égypte avait une de ses origines dans ses +états. + +Quoi qu’il en soit, par ce témoignage de Juba, confirmé par Pline et par +d’autres encore, il devient évident que la partie du Sahara dont je +m’occupe était déjà, il y a dix-huit cents ans, sinon sous le rapport de +la quantité des eaux, du moins sous le rapport des sables et de leur +circulation, telle qu’elle s’est présentée à mon observation. + +Si, depuis cette époque, une partie du Sahara a pu être protégée contre +les influences atmosphériques qui désagrégent les roches même les plus +solides, c’est incontestablement celle qui est abritée contre le froid, +la chaleur, la lumière, l’électricité, par une couche épaisse de sables. + +Sans doute, dans l’’Erg, avant l’invasion des sables, quelle que soit la +date éloignée du commencement, les parties solides de cette contrée +avaient, comme celles de l’universalité du plateau central du Sahara, +subi les influences destructives de l’atmosphère, et tout indique qu’il +y avait de nombreuses goûr en décomposition comme partout ailleurs. Ces +goûr, plus ou moins nombreuses, sont restées en place, devenant le noyau +de dunes, à côté de ghourd exclusivement composés de sable de la base au +sommet. Mais ces noyaux solides de quelques dunes, constatés par M. +Vatonne, n’infirment pas la loi générale de l’amoncellement des débris +des roches des plateaux supérieurs dans les bassins qui leur servent de +réceptacle. Partout, sur la surface du globe, les alluvions, qu’elles +soient de sables ou de terres, qu’elles soient charriées par les vents +ou par les eaux, obéissent aux lois de la pesanteur. + +Si les alluvions sablonneuses des dunes n’ont pas obéi à la loi +ordinaire des nivellements des autres alluvions, la cause très-complexe +de ce phénomène n’est pas encore sur le point de recevoir sa solution, +car ce n’est pas en Afrique seulement que la circulation et la fixation +des sables déjouent la sagacité des plus habiles ingénieurs. + +Quoi qu’il en soit, les excellentes et minutieuses observations de M. +Vatonne conservent toute leur valeur et contribueront, avec celles qui +pourront être faites ultérieurement, à la solution du problème. + +Dans ma collection géologique sont indiqués comme étant de la provenance +de l’’Erg : + +1o Un échantillon de sulfate de chaux très-pur[25] ; + +2o Un échantillon de terre blanche, fine, calcaire, donnant une très- +forte effervescence à l’acide chlorhydrique[26]. + +Cette terre, trouvée sous les sables à Ghourd-Maámmer, contient, en +grande quantité, une espèce de coquille fossile nouvelle[27], que M. +Deshayes a décrite et à laquelle il a bien voulu donner mon nom. + +« M. Duveyrier, écrit M. Deshayes, mérite bien l’honneur d’être signalé +à la reconnaissance des naturalistes, car pendant toute la durée d’un +périlleux voyage dans une région de l’Afrique que personne n’avait +visitée avant lui, il n’a cessé de recueillir des matériaux propres à +enrichir les diverses branches de l’histoire naturelle. Il nous a donc +paru équitable d’attacher le nom de l’intrépide et savant explorateur à +une espèce de mollusque qui nous paraît entièrement nouvelle. » + +Pl. III. Page 45. Fig. 7 et 8. + +[Illustration : Fig. 1. — PLANORBIS DUVEYRIERI. + +Dessiné d’après nature, par M. Delahaye, sur les coquilles rapportées +par M. H. Duveyrier.] + +[Illustration : Fig. 2. — DUNES DANS L’’ERG. + +D’après un croquis de M. H. Duveyrier.] + +Voici la description de cette coquille, telle que M. Deshayes a bien +voulu la rédiger : + + + PLANORBIS DUVEYRIERI. (_Desh._) + +Pl. testa orbiculato-discoidea, crassiuscula, utroque latere inæqualiter +umbilicata, supra profundiore ; anfractibus quaternis, rapide +crescentibus, convexis, involventibus, sutura profunda junctis, interne, +ad peripheriam umbilici obtusissime angulatis, tenue et irregulariter +striatis ; ultimo anfractu majore, cylindraceo, crasso, ad aperturam +dilatato ; apertura magna, dilatata, lunari, paulo obliqua ; marginibus +tenuibus, acutis disjunctis. + + +« Le planorbe de Duveyrier est d’une taille médiocre, discoïde assez +épais et rapproché par sa taille et l’ensemble de ses caractères d’une +variété petite du _planorbis Dufourii_ de Graels. Discoïde +suborbiculaire assez épaisse, elle est ombiliquée de chaque côté, mais +plus profondément en dessus qu’en dessous. Elle est formée de quatre +tours de spire, dont les deux premiers sont fort étroits, les deux +autres s’élargissent rapidement. Ils sont en partie enveloppés les uns +par les autres, mais le dernier est très-grand, épais et s’accroît +rapidement, il est même un peu dilaté vers l’ouverture. Les tours sont +convexes de chaque côté et réunis par une suture simple et assez +profonde ; du côté inférieur, l’ombilic est circonscrit par un angle +très-obtus. Toute la surface est chargée de fines stries irrégulières +d’accroissement, et l’on remarque, de plus, à des distances inégales des +temps d’arrêt dans l’accroissement qui ont produit des angles obtus. +L’ouverture est assez grande, dilatée, peu oblique et suborbiculaire, +modifiée par l’avant-dernier tour dont elle embrasse le diamètre. + +« Le plus grand échantillon a 7 millimètres de diamètre et 3 +d’épaisseur. » (Voir la planche ci-contre.) + + + IIe SECTION. + + DE GHADÂMÈS À RHÂT[28]. + + +Cette section comprendra : + + +_A._ — Le plateau de Tînghert, de Ghadâmès à Ohânet ; + +_B._ — La traversée des dunes d’Edeyen, entre Ohânet et la Hamâda +d’Eguélé ; + +_C._ — La Hamâda d’Eguélé, des dunes d’Edeyen à la plaine des +Igharghâren ; + +_D._ — La plaine des Igharghâren, de Sâghen à Tâdjenoût ; + +_E._ — Le Tasîli des Azdjer, de Tâdjenoût à Tîterhsîn ; + +_F._ — La vallée d’Ouarâret, de Tîterhsîn à Rhât. + + + A. — _Plateau de Tînghert._ + + +Le plateau de Tînghert commence vers le Nord-Est au Djebel-Nefoûsa ; +dans le Sud-Est il vient se confondre avec la grande Hamâda-el-Homra, +dont il n’est séparé par aucun relief apparent ; dans le Sud, sa limite +est marquée par un rebord sous lequel sont les points d’El-Hesî, de +Tambalout et d’Ohânet qui le séparent des dunes d’Edeyen ; dans l’Ouest, +un rebord, assez caractérisé en quelques endroits, le sépare de la +région de l’’Erg. La ville de Ghadâmès est bâtie sur ce rebord. + +Ce plateau a 185 kilomètres du Nord au Sud ; son étendue de l’Ouest à +l’Est ne peut être précisée, car nul ne connaît le point de séparation +entre la Hamâda de Tînghert et celle d’El-Homra. On sait seulement +qu’entre l’’Erg à l’Ouest et le Djebel-es-Sôda à l’Est, il y a 600 +kilomètres sans eau et sans végétation ; ce qui interdit à qui que ce +soit d’aller faire la reconnaissance de cette immense solitude. Entre +Ghadâmès et Ohânet, ce plateau s’appelle Hamâda de Tînghert ; entre +Ghariân et El-Hesî, il s’appelle Hamâda-el-Homra, noms différents, l’un +berbère, l’autre arabe. + +Les Sahariens appellent Hamâda tout plateau élevé, uni, pierreux, sans +végétation, sans eau, quelle que soit sa formation géologique. + +Du Djebel-Nefoûsa aux environs de Ghadâmès, le calcaire est de couleur +grise ; aux environs de Ghadâmès, la coloration, du moins à la surface +du sol, devient plus uniformément sombre ; au delà de Ghadâmès, les +dolomies prennent les différentes couleurs des minéraux qui se trouvent +dans le voisinage. + +Les environs immédiats de Ghadâmès offrent à l’observation du géologue : + +Le sol même de l’oasis, léger, sablonneux et calcaire, fécondé par les +nombreux engrais de sa propre végétation ; + +Les eaux de la source, dont j’ai fait connaître la température et +l’analyse au chapitre précédent, et sur laquelle je reviendrai au +paragraphe spécial à Ghadâmès, du Livre IIIe ; + +Une carrière de plâtre exploitée près du cimetière du Dhâhara et qui +fournit un sulfate de chaux cristallisé, blanc, presque pur, quoique +mélangé à un peu de sable[29] ; + +La roche du plateau qui entoure la ville ; + +Enfin la gâra (témoin) de Tîsfîn, à sept kilomètres E. de la ville. + +La roche du plateau de Ghadâmès[30], est un calcaire crétacé, de +formation marine, jaunâtre, avec grands fragments d’_inocerames_ et +quelques petites bivalves indéterminables, identiques comme aspect aux +calcaires jaunâtres coquilliers de la Chebka du Mezâb. Ce calcaire donne +une effervescence bien marquée à l’acide chlorhydrique, mais paraît +contenir une quantité assez notable de magnésie, comme la plupart des +roches du Mezâb. + +La gâra de Tîsfîn a 90 mètres de hauteur environ. + +Elle repose sur une roche siliceuse, grisâtre, homogène, ne donnant +aucune trace d’effervescence à l’acide[31]. + +Elle est couronnée, à son sommet, par une roche superficielle, calcaire, +rougeâtre, composée de fragments très-brisés de coquilles, dans +lesquelles on distingue quelques petites _limnées_ et des traces +nombreuses de _zoophytes_. Cette roche, très-compacte, rend un son +semblable à celui de la poterie cuite[32]. + +Entre les deux, l’intérieur de la gâra est formé d’un calcaire tendre, +jaune, blanc, marneux, d’une pâte très-homogène[33]. + +Ce dernier calcaire apparaît aussi dans les ravins des environs de la +gâra. + +La gâra de Tîsfîn est entièrement isolée, mais à peu de distance on +voit, dans différentes directions, des goûr d’une élévation beaucoup +moindre et qui doivent appartenir à la même formation. + +A 4 kilomètres au Sud de Ghadâmès, on entre dans la petite dépression de +Kaboû, formée par un lit d’alluvions sablonneuses et terreuses, au +milieu duquel on trouve des sables et du carbonate de chaux agrégés à la +façon des grès de Fontainebleau. Ces agrégations sont évidemment une +création des eaux. + +Les bords de cette basse dépression sont d’un calcaire spathique, +rougeâtre, très-compact[34], dans lequel on trouve accidentellement de +la chaux cristallisée ; dans le lit même sont des concrétions composées +d’éléments calcaires en mélange avec le sable. + +A 15 kilomètres de Kaboû, on traverse l’Ouâdi-Mâreksân dont la direction +est Est-Ouest. Son lit est de sable, graveleux à la surface, caillouteux +au fond. Sous le sable apparaissent des couches de sable marneux, +contenant de petits fragments de plâtre[35]. Les berges latérales, qui +ont 8 mètres de hauteur au-dessus de l’ouâdi, sont d’un calcaire +semblable à la roche du plateau de Ghadâmès. + +Entre l’Ouâdi-Mâreksân et la dépression d’El-Gafgâf (48 kilom.), le +plateau se présente sous forme d’un chaos monotone de pierres calcaires +anguleuses, tantôt amoncelées sur le roc calcaire, tantôt enchâssées +dans des filons de terre sablonneuse. + +De distance en distance, apparaissent dans l’Ouest, à 16 kilomètres +environ, les rebords d’un gradin plus élevé sur lequel se dressent des +goûrs calcaires indiquant l’ancien niveau du sol primitif ; eu égard à +leur distance, ces goûr doivent atteindre à une altitude assez grande. + +Avant d’arriver à El-Gafgâf, pendant toute une journée de marche, le sol +est couvert de petites pierres noires qui donnent au paysage une teinte +funèbre. + +Entre Mâreksân et El-Gafgâf on rencontre les lits des Ouâdi-Amâli et +Imoûlay qui vont se perdre dans l’’Erg. + +El-Gafgâf est une petite dépression circulaire, à fond alluvionnaire, +d’un kilomètre environ. Du côté du Sud, ce bas-fond reçoit les petites +ravines d’Imozzelaouen (c’est-à-dire, _petites ravines étroites_) qui +traversent un sol calcaire à affleurements plus ou moins détériorés. + +Au delà de ces ravines, la surface du plateau se nivelle et présente une +formation de graviers et de petites pierres. + +Entre El-Gafgâf et Tifôchayen, la distance est de 34 kilomètres ; peu +avant ce dernier point, le plateau est couvert de pierres détachées. + +Tifôchayen est une large vallée dont la direction générale est du Sud- +Est au Nord-Ouest. Le sol de cette vallée est sablonneux ; il provient +des sables de l’’Erg que les vents y ont apportés. + +Entre Tifôchayen et Timelloûlen (12 kilomètres), le plateau reprend son +caractère précédent. La vallée de Timelloûlen consiste en un large ouâdi +dont le sol, comme celui de Tifôchayen, est formé de sables de l’’Erg +apportés par les vents. On y trouve l’eau à 1m 50 de profondeur. + +Le plateau reparaît sur une étendue de 12 kilomètres et se montre +couvert d’affleurements de calcaire décomposé ; après quoi on arrive à +la dépression circulaire de Tahâla, qui a 5 kilomètres de diamètre et +est bordée de hautes berges à pic très-déchirées. + +Du bas de la dépression, sur une épaisseur de 1m 50 à 2 mètres, la berge +consiste en assises marneuses d’un blanc légèrement verdâtre[36], avec +des veines et des noyaux de gypse blanc, pur, compact et excessivement +fin[37]. Cette roche ne contient pas de fossiles. + +Le sommet de la berge est un calcaire rougeâtre, identique à celui qui +couronne la gâra de Tîsfîn. + +Au centre de la dépression est une gâra à formes bizarres. + +De Tahâla à Ahêdjren (20 kilomètres), le sol est alternativement un fond +de sable ou un fond de gravier solide, recouvert de petites pierres et +d’affleurements calcaires mêlés à des marnes vertes décomposées. + +Avant l’arrivée à Ahêdjren, le flanc des hauteurs qui bordent la route à +l’Est est d’un calcaire blanc, exactement semblable à la craie de +Meudon, solide par endroits, friable dans d’autres. + +Dans la partie friable, je détache facilement cinq échantillons de +coquilles moyennes[38] qui ont été reconnus être l’_ostrea columba_ +(Desh) et appartenir au terrain _cénomanien_ de d’Orbigny et aux grès +verts supérieurs ainsi qu’à la craie chloritée du terrain crétacé. + +Dans la partie compacte de la base de la roche sont d’autres coquilles +qui, à la vue, me paraissent de la même espèce que les précédentes, mais +grandes comme le creux de la main. La dureté de la gangue ne me permet +pas d’en prendre de spécimens. + +Quoique le fond de cette roche soit blanc, elle est teinte de taches +brunes ou roussâtres en plusieurs endroits. + +Sur toute la route, j’ai commencé à trouver des débris informes +d’ammonites au milieu des graviers. + +Ahêdjren est un ouâdi à direction Sud-Est et Nord-Ouest et à lit +sablonneux. Ici, comme dans les vallées précédentes, la présence du +sable s’explique par le voisinage de l’’Erg. + +De Ahêdjren à Ohânet, le plateau de Tînghert continue avec ses mêmes +caractères généraux sur une étendue de 25 kilomètres. Là, il finit et +contribue par son flanc méridional à former, avec le rebord +septentrional des dunes d’Edeyen, la longue dépression d’Ohânet dont la +direction générale est Est et Ouest. + +Cette dépression d’Ohânet est appelée par les Arabes El-Djoua (le +fourreau), parce qu’elle ressemble à un couloir par lequel les eaux, +conservées comme dans un réservoir au milieu des dunes, s’écoulent dans +un lit pour aller rejoindre l’Igharghar au Sud de Timâssanîn. + +La largeur de la vallée est de 12 kilomètres ; son fond est +alluvionnaire : sables et graviers mêlés. + +Au centre est un _abankôr_ ou rhedîr, bassin argileux, qui, d’après les +Touâreg, conserve quelquefois l’eau pendant 2 ou 3 ans après les pluies. + +Entre Ahêdjren et Ohânet, sur tout le parcours du trajet, les ammonites +continuent au milieu des pierres parsemées à la surface de ce désert. +Elles sont nombreuses, brisées en fragments. C’est avec grande peine que +je puis en trouver deux entières. + +Les géologues à l’examen desquels ces ammonites ont été soumises, les +ont trouvées trop frustes pour pouvoir être sûrement déterminées[39]. +Ils les croiraient volontiers nouvelles, mais se rapprochant de +l’_ammonites Mantellii_ du terrain _cénomanien_ de d’Orbigny ou des grès +verts supérieurs, de la craie tuffeau ou de la craie chloritée. + +La pâte de ce fossile est un calcaire d’un blanc jaunâtre, compact, +légèrement saccharoïde, parsemé de quelques mouchetures de manganèse. + + + B. — _Dunes d’Édeyen._ + + +Entre Ohânet et Abrîha, sur un parcours de 75 kilomètres, s’étend une +région de sables, continuation occidentale des dunes d’Edeyen, groupe +séparé de celui de l’’Erg par un prolongement du plateau de Tînghert. + +A peu près à égale distance des points extrêmes de cette zone +sablonneuse, on trouve dans l’Est la ligne des goûr noires d’Ayderdjân, +au Nord de laquelle est un puits comblé, tandis qu’au Sud on trouve +accidentellement des flaques d’eau dans une dépression peu profonde à +fond d’argile. + +Sur toute l’étendue de ces 75 kilomètres, les sables recouvrent le sol +qui apparaît de temps en temps, soit sous forme d’un calcaire noirâtre +ou violet, compact et solide, soit sous forme de graviers quartzeux +arrondis ; quelquefois ces graviers ont été cimentés avec le sable par +les pluies au moyen d’une substance calcaire agrégeable, et alors ils +forment un poudingue. + +On rencontre aussi parfois dans ce parcours des places couvertes d’une +argile violette solide et lisse, mais fendillée par l’action du soleil ; +ces couches d’argile représentent les lits de mares desséchées, et +expliquent jusqu’à un certain point comment les graviers et le sable ont +pu se souder ensemble de manière à former la roche dont je viens de +parler. + + + C. — _Plateau d’Éguélé._ + + +Je donne le nom de plateau d’Eguélé à une région mouvementée, partie +hamâda, partie dunes, qui sépare la région des dunes d’Edeyen de la +vallée des Igharghâren. Ce plateau bas a 106 kilomètres du Nord au Sud +dans la partie où je l’ai traversée. Sa longueur, de l’Est à l’Ouest, +est encore inconnue. + +Entre Abrîha, point où les sables cessent, et Tâdjentoûrt, est une +hamâda plate, couverte de petites pierres. + +Tâdjentoûrt, qu’il ne faut pas confondre avec l’ouâdi de ce nom situé +plus au Sud, est une dépression circulaire comme on en remarque si +souvent dans les régions sahariennes. + +Au delà, sur une étendue de 9 kilomètres, ma route parcourt la +continuation du plateau au milieu de pierres calcaires et +d’affleurements de même nature. Çà et là apparaissent des sables mêlés à +du gravier et formant un terrain solide. + +Eguélé est une chaîne de hauteurs de pierres calcaires noires, d’où leur +nom Eguélé (le coléoptère[40]), et dont la direction générale est du +Nord-Est au Sud-Ouest. Cette chaîne coupe la route et marque le point +culminant de cette section ; c’est pourquoi, à défaut d’un nom indigène +applicable à l’ensemble du plateau, je donne au tout le nom de sa partie +la plus remarquable. + +Au Sud du point où je traverse la chaîne d’Eguélé, on rencontre l’Ouâdi- +Tâdjentoûrt, ravin sans eau qui a ses origines dans une ligne de +hauteurs que la route suit sur une étendue de 35 kilomètres ; ligne +qu’on laisse dans l’Est, et qui est la prolongation Sud de la chaîne +d’Eguélé. + +Le trajet s’effectue au milieu des rochers, et on arrive à la dépression +d’Aseqqîfâf, réceptacle des eaux pluviales de la chaîne, mais à sec, +hors les temps de pluie. + +Entre Aseqqîfâf et Isaouan (35 kilomètres) est le plateau calcaire de +Timozzoudjên, recouvert dans sa partie Nord, sur un parcours de 12 +kilomètres, de petites dunes de sables auxquelles on donne le nom +d’Isoûlan-n-Emôhagh et vis-à-vis desquelles on voit dans l’Ouest les +sables de Tedjoûdjelt. + +Ce plateau, dans son entier, est de même formation que celui de +Tînghert ; sa pente générale est légèrement inclinée vers le Sud. + +Isaouan est le nom donné à la partie de la plaine des Igharghâren dans +laquelle se trouvent les grands rhedîr de Sâghen, alimentés par l’Ouâdi +Tikhâmmalt. + +Le rebord méridional du plateau de Timozzoudjên termine la série des +calcaires sur lesquels est assise la route de ce point à Ghadâmès. + + + D. — _Plaine des Igharghâren._ + + +La plaine des Igharghâren est une grande vallée de 320 kilomètres de +l’Est à l’Ouest, et d’une largeur moyenne de 35, formée au Nord par le +rebord méridional du plateau de Timozzoudjên et au Sud par les versants +septentrionaux des montagnes du Tasîli. Sa principale largeur est dans +l’Est. + +Cette grande vallée d’alluvions sablonneuses est découpée du Sud au Nord +en forme de larges plates-bandes par les nombreux ouâdi du Tasîli, qui +tous viennent se réunir au pied du plateau d’Eguélé en un lit unique +prenant le nom de son principal affluent, l’Ouâdi-Tikhâmmalt, et qui, +après avoir suivi une direction générale Sud et Nord, du sommet du +Tasîli à Sâghen, tourne brusquement à l’Ouest pour aller se jeter dans +l’Ouâdi-Igharghar à El-Bîr, au Sud-Ouest de Timâssanîn. + +Cette grande vallée, couverte d’arbres dans toutes ses lignes de bas- +fonds, fait un contraste très-remarquable entre l’aspect monotone des +plateaux du Nord et de ceux du Sud. + +Elle pourrait être facilement transformée en une série d’oasis, avec des +eaux courantes, si les forages artésiens y réussissent, ainsi que tout +l’indique. Dans tous les cas, avec des puits ordinaires, on y aurait +l’eau à peu de profondeur, surtout dans les lits des principaux ouâdi. + +Je reviens à mon itinéraire. + +Les rhedîr de Sâghen ne sont ordinairement pleins qu’après les grandes +pluies, mais à environ un mètre du sol on trouve toujours l’eau +nécessaire à tous les besoins. + +Au milieu des alluvions qui entourent les rhedîr, on remarque des +laves[41] noires, poreuses et légères, charriées, du sommet de l’Adrâr, +point le plus élevé du Tasîli, par les eaux de débordement de l’Ouâdi- +Tikhâmmalt. + +Les Touâreg trempent quelquefois ces laves dans l’huile, qu’elles +absorbent comme le ferait une éponge ; après quoi ils y mettent le feu ; +l’huile brûle. Ce fait mal expliqué a fait croire à l’existence de la +houille dans les montagnes des Touâreg. Lorsqu’on leur demandait : +« Avez-vous dans votre pays des pierres noires qui brûlent ? » ils +répondaient : « Oui, nous en avons, » mais sans ajouter : « Nous les +imprégnons d’huile pour qu’elles puissent brûler. » + +Déjà M. Isma’yl-Boû-Derba avait trouvé dans l’Ouâdi-Igharghar, mais +provenant du Ahaggâr, des laves de même nature. + +Ces deux constatations, confirmatives d’autres indications données par +les Touâreg, ne laissent aucun doute sur la formation volcanique des +points culminants du Ahaggâr et du Tasîli. + +Plus loin, j’aurai l’occasion de constater la présence de pierres de +même nature dans le Djebel-es-Sôda (la montagne noire) que j’ai pu +étudier avec plus de soin, mon itinéraire traversant ce massif de +montagnes. + +Le fond du sol de Sâghen est un composé de sables et d’argile apportés +par les eaux d’inondations ; dans les sables, on trouve une grande +quantité de mica. Les pierres roulées par les eaux sont des grès ou des +détritus de roches plus grossières, formés de grains de quartz +agglomérés. + +De Sâghen à Tâdjenoût, la route suit la vallée de l’Ouâdi-Tikhâmmalt, +tantôt sur une rive, tantôt sur une autre. En remontant le lit de cette +rivière, on remarque sur le sol des affleurements d’un grès grisâtre, +noirci à la surface. + +A Tâdjenoût, pour la première fois depuis mon départ de Ghadâmès, je +rencontre des sources d’eau vive et je dois faire observer que, des +puits de Timelloûlen jusqu’à Tâdjenoût, sur un parcours de 310 +kilomètres, l’eau ne se trouve qu’accidentellement dans les rhedîr ; ce +qui rend cette route difficile en dehors des années de grandes pluies. + +La route orientale, celle des caravanes, est plus riche en eau, car en +tout temps on est certain d’en trouver dans les puits sur six points +différents. + +De Ghadâmès à Tâdjenoût, mon itinéraire avait suivi une direction +générale Nord et Sud. Tout à coup, il tourne à l’Est et longe le versant +Nord du Tasîli jusqu’à l’Ouâdi-Izêkra. + +Entre Tâdjenoût et l’Ouâdi-Izêkra, la distance est de 46 kilomètres. Au +Nord de la route, le terrain conserve les caractères généraux de la +plaine des Igharghâren ; au Sud, apparaissent en affleurements les grès +siliceux, fins, très-durs, gris jaunâtres du Tasîli[42]. + +Au point où l’Ouâdi-Izêkra sort du Tasîli pour déboucher dans la plaine, +le sol est recouvert par une couche de sable, en mélange avec de la +terre végétale. + +Il n’y a d’eau dans cette rivière qu’après les grandes pluies. En temps +ordinaire il faut aller s’abreuver au puits d’In-Hemoûl, à 4 kilomètres +en aval dans le lit de l’ouâdi. + +De l’Ouâdi-Izêkra à l’Ouâdi-Târat (30 kilomètres), la route continue, +comme la précédente, à suivre le pied du Tasîli en conservant les mêmes +caractères. + +La vallée de Târat forme une large coupure dans la montagne ; à l’Est et +à l’Ouest, elle est bordée de pics de grès noir. La largeur de l’ouâdi +est de 800 mètres environ ; la hauteur des berges est de 90 à 100 +mètres. Cette sorte de col porte le nom d’_Aghelâd_ (passage). + +Dans l’Est, sur la rive droite de l’ouâdi, apparaît le haut pic de +Mârhet, qui domine le niveau moyen du plateau du Tasîli dans lequel on +va entrer. Dans le bas de la vallée, est une ligne de hautes dunes de +sables qui se prolongent dans l’Est jusqu’à Tânit-Mellet. + +Sur la rive gauche de Târat, on trouve un énorme tamarix appelé Azhel- +en-Bangou. + +Près de ce point, dans le fond de la vallée, je remarque des grès +ferrugineux sensibles à l’aimant[43], pierres détachées provenant de la +partie supérieure de l’ouâdi. Plusieurs de ces pierres me paraissent +avoir été soumises à l’action du feu ; j’en demande l’explication aux +Touâreg qui me répondent avoir l’habitude de les faire rougir et de les +jeter ensuite dans le lait afin d’en assurer la conservation. + +Sans s’en douter, les Touâreg préparent ainsi un lait ferrugineux et +devancent, sous ce rapport, les peuples civilisés qui, jusqu’à ce jour, +se sont bornés à l’usage de l’eau ferrugineuse. + + + E. — _Tasîli des Azdjer._ + + +Le Tasîli du Nord ou des Azdjer, dont il est ici question, est un +immense gradin de 500 kilomètres de longueur et de 130 kilomètres de +largeur moyenne, orienté du Sud-Est au Nord-Ouest, et dont le point le +plus élevé porte le nom d’Adrâr. + +Ce plateau, à l’exception des vallées, est complétement dénudé ; on n’y +trouve pas même d’herbe. + +A partir de Târat, pendant l’ascension, ma boussole perd momentanément +sa direction vers le Nord. Ne pouvant attribuer cet affolement aux grès +ferrugineux d’Azhel-en-Bangou, j’interroge les Touâreg sur l’importance +et l’étendue des gisements de fer dans leurs montagnes, et j’apprends +que je devais en trouver sur plusieurs points de mon itinéraire jusqu’à +Rhât. + +Le ravin de l’Ouâdi-Alloûn me conduit sur les hauteurs du Tasîli. + +Les berges de cet ouâdi constituent de chaque côté des murailles de +grès, noircis à la surface, dont la hauteur augmente à mesure qu’on +monte. + +L’assise inférieure de ces murailles présente, au niveau du lit, un +sable jaune grisâtre, légèrement concret[44], au milieu duquel je trouve +des veines spathtiques[45] qui se prolongent en affleurements dans le +lit. La masse, jusqu’au sommet de la berge, est un grès siliceux[46], +compact, très-dur, dont la couleur varie suivant les minéraux dont il +est imprégné. + +Sur la rive droite de l’Ouâdi-Alloûn, au fond d’un ravin affluent, +jaillit la source de Ahêr, dans un bassin à fleur de sol, d’un mètre +carré à peu près, mais dont le réservoir est couvert par un rocher sous +lequel résonne l’écho quand on plonge les seaux dans la source. + +Sa température est de 19° 8, celle de l’air étant de 26°. + +Le sol, autour de la source, porte des traces de dépôts salins. + +Les rochers des environs forment des blocs anguleux détachés, des +grottes ou abris sous lesquels vivent des pigeons et autres oiseaux. + +Dans une de ces grottes, et sur un des rochers voisins, je trouve douze +inscriptions en langue temâhaq que je copie. + +A la sortie du ravin par lequel la source d’Ahêr débouche dans le lit de +l’Ouâdi-Alloûn, je rencontre, sur la route, des traces de constructions +régulières dont je lève le plan et qui me paraissent appartenir à la +civilisation berbère. Les Touâreg, que j’interroge sur l’origine de ces +constructions, me disent que ce sont les tombeaux des gens d’autrefois +qu’on appelait _Jabbâren_ ou géants. Il existe dans le pays un certain +nombre de ces tombeaux. + +Après le ravin desséché de l’Ouâdi-Alloûn, le plateau est hérissé de +rocs énormes, séparés les uns des autres par de grandes crevasses. Ces +rocs ont souvent une forme curieuse qui rappelle les pierres levées des +anciens Druides ; mais, ici, l’origine de ces pierres étranges est toute +géologique. + +Ce sont d’immenses blocs aplatis[47] dans leur partie supérieure et +tenus en équilibre sur une base étroite comme le pied d’une coupe, mais +assez haute pour qu’un cheval et son cavalier puissent circuler sous le +plateau supérieur. (Voir page 35.) + +Ces formations bizarres sont dues à l’action des eaux diluviennes qui, +en respectant la partie supérieure et la plus dure de la roche, ont +rongé la partie la plus tendre du piédestal. + +Le point du plateau qui supporte ces témoins géologiques, en nombre +assez considérable, s’appelle Takarâhet. Plus loin, dans l’Est, le même +plateau prend le nom significatif de Teroûrit (le dos), parce qu’il +devient le point de partage des eaux qui se rendent du côté de l’Ouest +dans le bassin de l’Igharghar, et dans l’Est, vers Tîterhsîn, d’où elles +vont se perdre dans le bassin des dunes d’Edeyen. + +Entre Takarâhet et Teroûrit, la route traverse successivement trois +basses dépressions : celle de l’Ouâdi-Tîn-Array, de l’Ouâdi-Tîn-Têrdja, +de Tîn-Tâkelît, qui portent les eaux du plateau aux sables de Tânit- +Mellet, d’où elles vont rejoindre l’Ouâdi-Târat. + +Les rochers nus qui séparent ces trois dépressions sont tellement +hérissés et distribués sans ordre, qu’un excellent guide est nécessaire +pour ne pas perdre la route. Ces rochers sont toujours de grès siliceux, +dur, compact, noir à la surface, gris cendré à l’intérieur[48]. + +Après de nombreux détours au milieu de ces rochers, le chemin atteint la +tête de l’Ouâdi-In-Ezzân, affluent du bassin de Tîterhsîn. + +Le ravin assez large de cet ouâdi est bordé de chaque côté de hautes +murailles formées de deux assises bien distinctes : la supérieure, +composée d’un grès-quartzite[49], compact, blanchâtre à l’intérieur, +avec coloration brune ferrugineuse à la surface ; l’inférieure, composée +d’un grès grossier, siliceux, de couleur jaune sale[50]. + +Ce ravin conduit directement à Titerhsîn. Dans sa partie haute, il porte +le nom d’In-Akhkh ; dans sa partie basse, celui de Timsennanîn. + +Au confluent de l’Ouâdi-Tiferghasîn dans Timsennanîn, je trouve une +pierre roulée[51], noire, à grain très-fin, lourde, qui, à l’examen, a +été reconnue être du fer oligiste de la plus grande richesse. + +Timsennanîn est séparé du bas de la vallée par une dépression du nom de +Takhôba, au delà de laquelle on entre sur un terrain plus élevé, couvert +de blocs de grès de formes accidentées ; après quoi on descend par une +pente insensible dans le fond de la vallée. + +Sur la rive gauche de l’ouâdi, à peu de distance de la route, est une +petite ligne de sable, encore appelée Azekka-n-Bôdelkha, dernier vestige +d’une chaîne de dunes dont j’ai déjà parlé (voir page 42) et qui tend à +se reconstituer. + +La vallée de Tîterhsîn, à fond alluvionnaire, est à l’extrémité +orientale du Tasîli ce que la vallée des Igharghâren est à son versant +Nord, c’est-à-dire le réceptacle des eaux pluviales qui, avec celles +venant de l’Ouest de la plaine de Tâyta, vont se perdre dans les dunes +d’Edeyen. Avant l’obstacle apporté par les sables, toutes ces eaux se +réunissaient à celles des Igharghâren pour aller grossir l’Igharghar. +Elles doivent s’y rendre encore, mais souterrainement. + +La vallée de Tîterhsîn cesse d’avoir un bassin tracé à partir de sa +sortie des montagnes ; de là jusqu’aux dunes, elle offre l’aspect d’une +vaste plaine de sable. + +Malgré le rôle hydraulique qu’elle joue, on n’y trouve de puits qu’à +Tâdjenoût, au pied des dunes et à Tarz-Oûlli, dans la vallée. Ce dernier +est comblé. Après les grandes pluies, il est vrai, il existe dans le lit +de la rivière un endroit appelé Amezzien, où l’eau s’accumule et forme +un rhedîr qui persiste pendant deux ans. + +En tout temps, les sources de Tihôbar, dans l’Ouâdi-Taouezzak, affluent +de Tîterhsîn, suffisent aux besoins des voyageurs. + +Près de ces sources sont des cultures de blé. + +Sur les rives desséchées du rhedîr d’Amezzien, je trouve des coquilles +d’eau stagnante, mortes depuis longtemps, et qui ont été reconnues par +M. Deshayes pour être la _physa contorta_ (Michaud) et la _bithinia +dupotetiana_ (Forbes). + + + F. — _Vallée d’Ouarâret._ + + +Cette vallée porte communément et indistinctement les deux noms +d’Ouarâret et d’Aghelâd. + +Ouarâret est le nom particulier du principal ouâdi de la vallée. + +_Aghelâd_ signifie _passage_. En effet, la vallée est un vaste couloir +entre le Tasîli et l’Idînen, par lequel passe la grande route de +Ghadâmès à Rhât. + +A 7 kilomètres de Tarz-Oûllî, on remarque sur le rebord rocheux du +Tasîli le mont Têlout, entièrement isolé aujourd’hui, mais dont la +constitution est tout à fait semblable à celle du Tasîli dont il semble +détaché. + +A quelques kilomètres, à gauche, en entrant dans la vallée, au sortir de +Tîterhsîn, on aperçoit un petit plateau allant de l’Ouest à l’Est, du +nom de Tizoûl (même racine que _tazôli_, fer). La couleur de la roche me +paraît, de loin, noirâtre avec des nuances jaunes. Je ne tarde pas à +être fixé sur la nature de sa formation. + +En effet, à 20 kilomètres de Tarz-Oûllî, je trouve les puits artésiens +d’Ihanâren, nouvellement curés, et, autour de ces puits, provenant des +déblais, des dépôts de sables ocreux, contenant des débris végétaux, +mais surtout remarquables par la quantité de fer qu’ils renferment[52]. + +Ces puits, au nombre d’une dizaine environ, ont été creusés à la façon +de ceux de l’Ouâd-Rîgh et, comme eux, donnent des eaux jaillissantes +servant à l’irrigation des terres voisines, au moyen de canaux et de +réservoirs en maçonnerie. + +Le 12 mars 1861, jour où je rencontrai ces puits, la température des +eaux était de 24° 4 au fond des bassins, celle de l’air extérieur étant +de 8°. Je dois ajouter que les outres contenant nos provisions d’eau +avaient gelé dans la nuit du 11 au 12 et dans les deux précédentes. + +La profondeur moyenne des puits est de 1m 50 à 2 mètres environ. Leurs +orifices sont entourés de branchages pour éviter que les animaux y +puissent tomber ; c’est pourquoi, sans doute, les déblais provenant du +curage contiennent des matières végétales. + +La vallée qui conduit à Rhât a 44 kilomètres de longueur, sur une +largeur moyenne de 7. Sa direction générale est Nord et Sud. + +Dans la vallée est une source, celle de Tinoûhaouen, appartenant à une +dame de Rhât et exploitée pour l’irrigation. + +Cette source, connue des anciens Touâreg, avait depuis longtemps disparu +sous des masses de sables ; on l’avait déblayée en 1858. + +Le sol de cette vallée, là où il n’est pas recouvert par des sables, est +composé d’argiles roses, micacées, tantôt terreuses[53], tantôt +schisteuses[54], qui se montrent sous forme de veines. + +Les parties les plus basses de ces veines sont sillonnées +d’affleurements d’alun qu’on exploite[55]. + +Sous les grès quartzites des berges de la vallée, sont des grès +micacés[56], rougeâtres, très-fins et très-compacts, lamellés, se +détachant en couches de 8 à 9 millimètres d’épaisseur. + +Le mont Idînen, qui marque le côté oriental de la vallée d’Ouarâret, est +réputé par les indigènes être le séjour mystérieux d’esprits +surnaturels, _Idînen_, d’où lui est venu son nom. + +La forme d’Idînen est celle d’un fer à cheval, du centre duquel part un +ravin aboutissant au Tanezzoûft. M. le docteur Barth, qui a visité ce +mont, s’exprime ainsi sur sa nature : « J’atteignis enfin la crête qui +s’élève semblable à une muraille au sommet de la côte. Je constatai que +ce massif se composait généralement de couches horizontales de marne +reposant sur un lit de pierres calcaires ; sur le versant, je découvris +un vaste chaos de blocs de rochers tombés du haut de la montagne. » + +Rhât est adossée à une chaîne de collines peu importantes qui portent le +nom de Koukkoûmen. + +Autour de Rhât, on retrouve la terre végétale des oasis, légèrement +sablonneuse et arrosée par de nombreuses sources qui sourdent de tous +les points. + + + IIIe SECTION. + + DE TÎTERHSÎN A ZOUÎLA. + + +Cet itinéraire géologique comprendra les divisions suivantes : + + +_A._ — Passage de l’Akâkoûs, entre Tîterhsîn et Serdélès ; + +_B._ — Désert de Tâyta, entre Serdélès et Oubâri ; + +_C._ — Parcours de l’Ouâdi-Lajâl, entre Oubâri et le plateau de +Mourzouk ; + +_D._ — Dunes d’Edeyen ; + +_E._ — Hamâda de Mourzouk ; + +_F._ — Dépression d’El-Hofra ; + +_G._ — Cherguîya ; + +_H._ — Massif du Hâroûdj. + + + A. — _De Tîterhsîn à Serdélès._ + + +La distance entre ces deux points est de 80 kilomètres. + +Jusqu’à l’Ouâdi-Tanezzoûft, qui vient de Rhât et dont la vallée sépare +le plateau d’Idînen de la chaîne de l’Akâkoûs, la route ne traverse +guère que des sables et quelques petits plateaux pierreux entre des +dunes de sables. + +A Amarhîdet, je retrouve les argiles schisteuses[57] de la vallée +d’Ouarâret, avec des colorations qui varient du rouge lie de vin au +blanc pur en passant par les nuances intermédiaires du violet, du rose +et du jaune, suivant les diverses stratifications. + +Au delà du Tanezzoûft est le passage de l’Akâkoûs, d’abord par un +plateau inégal, ensuite par un dédale de collines, de pitons et de +ravins successivement échelonnés dans le plus grand désordre. + +Sur un parcours de 4 kilomètres, la roche est nue, sans végétation et +composée d’un grès fin, micacé, de couleur rosée, stratifié, très- +solide[58]. + +La chaîne de l’Akâkoûs est tellement abrupte, dressée en forme de +muraille, que c’est à peine si, une fois en dix années, il se rencontre +parmi les Touâreg un homme assez adroit pour pouvoir en opérer +l’ascension, par un unique escalier très-étroit, Abarqa-wân-dârren +(chemin des piétons), et qui va chaque jour en se dégradant. On cite +dans le pays les rares individus qui ont gravi ce rempart de roches +dénudées, dont les pointes, dressées vers le ciel, présentent l’aspect +le plus bizarre. + +Le versant méridional de la montagne conduit, par une pente insensible, +à Serdélès. + +Ce point, que les Arabes appellent aussi El-’Aouïnât, est certainement +l’un des plus remarquables du Sahara. + +Si l’artiste peut, dans un seul coup d’œil, embrasser trois des grandes +horreurs de la nature : le squelette dénudé de la chaîne de l’Akâkoûs, +le désert de Tâyta, les dunes d’Edeyen ; si l’archéologue trouve dans +les ruines du château d’Aghrem matière à exercer sa sagacité ; si +l’attention du botaniste est appelée par un arbre gigantesque, l’_acacia +albida_ de Delille, unique de son espèce dans tout le pays d’Azdjer, +celle du géologue est bien plus surexcitée encore par la constatation +d’une série de faits, tous nouveaux pour lui. + +D’abord, il est au point de partage des eaux entre le bassin de la +Méditerranée et celui de l’Océan ; ensuite, au lieu d’une nature aride, +sans eaux, comme celle des contrées environnantes, il trouve dans +l’enceinte du château une source remarquable par son volume et, à côté, +deux puits artésiens, alimentant de leur jet continu divers bassins +aménagés pour l’irrigation des terres ; enfin, il est là sur le terrain +le plus ancien connu sur tout le continent africain, le terrain +dévonien, immédiatement inférieur aux dépôts houillers, et ce terrain +apparaît dans des conditions qui ne laissent aucun doute sur son +identification. + +M. de Verneuil, celui de nos professeurs le plus versé dans l’étude des +terrains anciens, a bien voulu déterminer la nature des échantillons de +roches que j’ai rapportés de cette contrée. Voici textuellement les +notes qu’il a bien voulu rédiger à ce sujet. + +« Il y a dans les échantillons de grès argileux de Serdélès soumis à mon +observation deux espèces de coquilles fossiles reconnaissables : un +_spirifer_ et le _chonotes crenulata_. + +« La plus abondante des deux espèces est un _spirifer_ strié, à sillon +lisse, appartenant au groupe des _ostiolati_ de de Buch. C’est peut-être +même le _spirifer ostiolatus_ (Schlotheim) qu’on réunit aujourd’hui +généralement au _spirifer lævicosta_ (Valencienne). + +« Il y en a deux variétés, l’une plus courte, l’autre plus transverse. +Ces deux variétés s’observent dans le _spirifer lævicosta_ tel que l’a +figuré M. Schur. (_Brachiopoden von der Eifel_, pl. 32 _bis_, fig. 3 +a-h.) + +« Un des échantillons de Serdélès représente un _area_ assez élevé qui +pourrait le rapprocher du _spirifer subcuspidatus_ (Schnur) de +l’_Eifel_. + +« Enfin on peut aussi comparer cette espèce au _spirifer medialis_ +(Hall), qui est abondant dans le _Hamilton Group_ ou terrain dévonien de +l’État de New-York. + +« Quelle que soit l’espèce à laquelle on rattache le _spirifer_ de +Serdélès, c’est toujours avec une espèce caractéristique du terrain +dévonien qu’il sera identifié, et c’est là le point capital. + +« L’autre brachiopode que je distingue dans les deux échantillons qui +m’ont été soumis est le _chonotes crenulata_ (Römer). C’est une coquille +exclusivement dévonienne et caractéristique surtout de l’étage moyen +ainsi que la précédente. Elle a beaucoup de ressemblance avec le +_chonotes striatella_ du système silurien, mais elle a l’_area_ un peu +moins développé et sa plus grande largeur est au milieu des deux valves, +ce qui lui donne une forme légèrement arrondie. + +« Le terrain dévonien est aujourd’hui connu dans le Nord de l’Afrique +sur trois points : + +« 1o Dans le Maroc, où il a été découvert et décrit par M. Coquand, +professeur à Marseille (voir le _Bulletin de la Société géologique_, +vol. IV, page 1204) ; + +« 2o Dans le Fezzân, où le docteur Overweg l’a trouvé en traversant +l’Amsâk à 80 kilomètres environ à l’Est de Serdélès (voir _Zeitschrift +der deutschen geologischen Gesellschaft_, IV Band. — Berlin, 1852) ; + +« 3o Enfin, à Serdélès, d’où proviennent les deux échantillons soumis à +mon examen par M. Henry Duveyrier[59]. + +« Dans le Sud de l’Afrique, ce même terrain dévonien se représente près +du cap de Bonne-Espérance, dans la montagne de la Table. + +« Le terrain silurien et le terrain carbonifère, le premier au-dessous, +le second au-dessus du dévonien, n’ont pas encore été signalés en +Afrique, que je sache au moins. + +« Cependant, au Maroc, M. Coquand croit pouvoir rapporter au terrain +silurien les calcaires à _bronteus_ et à _orthoceras_ qui sont au- +dessous des grès dévoniens. (Voir le _Bulletin_, vol. IV. p. 1204.) + +« Des grès argileux, assez semblables à ceux de Serdélès, se trouvent +aussi à Almaden, en Espagne, dans le terrain dévonien. Ils abondent +également en moules de _spirifer_ dont quelques-uns sont voisins de +l’espèce que nous venons de mentionner. » + +Les échantillons soumis à l’examen de M. de Verneuil figurent dans ma +collection sous les nos 37 et 38. Ils proviennent d’une roche près du +château. + +La même localité me fournit encore un grès ferrugineux[60] présentant +quelques traces de coquilles indéterminables paraissant se rapporter aux +grès précédents. + +Mais, chose curieuse, près de la source, je retrouve le calcaire +crétacé[61], jaunâtre, avec _inocerames_ et bivalves, du plateau sur +lequel est bâti Ghadâmès. + +La source du château sort d’un bassin de 3 à 4 mètres de long, sur 1 +mètre 50 de large. De là, les eaux s’écoulent, par un canal profond +creusé dans la butte sur laquelle est bâti le château, pour aller +arroser des cultures de céréales dans les environs. + +A Serdélès, pour atteindre la nappe d’eau jaillissante, il faut creuser +à la profondeur de trois hauteurs d’homme ; mais, disent les habitants, +pour y arriver on a à percer une couche de roche très-dure, difficulté +devant laquelle on recule pour augmenter le nombre des puits. D’ailleurs +à quoi bon ? La nature du sol environnant, imprégné d’alun et de sel, +n’est pas favorable à la culture, et son infertilité ne sollicite pas à +entreprendre des travaux pénibles pour le féconder. + +L’eau de la source, comme celle des puits, est excellente. L’une et +l’autre sont employées aux irrigations. Les puits son particulièrement +affectés à l’arrosage des palmiers. + +A 4 kilomètres au Nord-Ouest, avant d’arriver au château de Serdélès, on +trouve la source de l’alun, _Tîn-Azârif_, près de laquelle, en effet, de +beaux affleurements d’alun blanc[62] me permettent d’en faire provision. + + + B. — _Désert de Tâyta._ + + +Dès la sortie du bassin de l’Ouâdi-Serdélès, on entre sur un terrain +plus élevé, à gradins successifs, le tout de la plus grande aridité et +recouvert de grès noirâtres. Bientôt on atteint une plaine unie, de +gravier solide ; c’est le commencement du désert de Tâyta qui présente +une formation géologique nouvelle ; ici, de grandes parties calcaires +qui m’ont paru dolomitiques, sur et dans une pâte de grès avec laquelle +elles forment corps ; là, des pierres détachées, d’un calcaire gris +compact à grain très-fin[63] ; ailleurs, des rognons d’un conglomérat +composé de grains quartzeux blancs réunis par une pâte rouge +complétement siliceuse[64] ; à droite, du gravier pur ; à gauche, une +terre rougeâtre tendre, avec ou sans gravier ; enfin, une roche composée +de divers éléments : dolomies, quartz, silex, agglomérés ou plutôt +fondus les uns dans les autres. + +Le désert de Tâyta occupe l’espace compris entre les chaînes de +l’Akâkoûs et de l’Amsâk, les oasis de l’Ouâdi-Lajâl, les dunes d’Edeyen +et la plaine des Igharghâren. + +Sur toute son étendue la végétation est nulle. + +Sa largeur, entre l’Akâkoûs et l’Amsâk, c’est-à-dire de l’Ouest à l’Est, +est de 65 kilomètres, et sa longueur, du Nord au Sud, est de 160. + +Ma route coupe ce désert dans sa plus grande largeur, en me rapprochant +du coude de l’Amsâk et en m’éloignant des dunes d’Edeyen. + +J’aperçois de loin, dans le Sud-Est, la coupure de l’Amsâk, que M. le +docteur Barth a traversée pour passer de l’Ouâdi-Aberdjoûch dans le +désert de Tâyta. Elle est appelée _Aghelâd_ par les Arabes et _Alfao_ +par les Touâreg[65]. + +« Des deux côtés de l’étroit passage, dit le célèbre voyageur, +s’élevaient à une hauteur de cent pieds, des murailles de rochers à pic, +composées d’énormes couches de marne et de grès, qui se rapprochaient +quelquefois au point de ne plus laisser entre elles qu’un espace de six +pieds. » + +A sa sortie du défilé, M. le docteur Barth a trouvé le sol du désert +aride, couvert de grès et de pierres calcaires. + +Sous le même méridien, à 33 kilomètres dans le Nord, le sol se présenta +à moi sous forme d’une terre rougeâtre et tendre, mais toujours +recouvert de graviers et de pierres. + +Plus on se rapproche de l’Amsâk, plus le plateau, tout en conservant ses +caractères généraux, est jonché de pierres détachées, de grès ordinaire. + +Au pied d’un des nombreux caps de l’Amsâk, apparaît une profonde +caverne, avec une ouverture assez large pour donner passage à un +chameau ; cette caverne est une ancienne carrière de pierres meulières, +appelée _Ouiderêren_ (les meules). + +Sur un autre point, nommé Tîn-Aboûnda, surgissent des affleurements de +calcaire blanc détérioré. + +Avant l’arrivée à Tîn-Aboûnda, le désert perd son aspect désolé : à un +sol nu, aride, sans végétation, sans eau, succède une forêt de gommiers, +celle dite d’Oubâri, qui sépare le désert de Tâyta des nombreuses oasis +de l’Ouâdi-Lajâl. + +Deux puits, celui d’Essâniet et d’In-Tafarat, peu éloignés l’un de +l’autre, témoignent aussi que la nature du sol a changé. + +Le puits d’In-Tafarat, d’une profondeur de 4m 50, est creusé dans une +terre ocreuse. + +La pente générale du désert de Tâyta est du Sud-Est au Nord-Ouest. +Toutes les eaux des versants de l’Amsâk, après avoir traversé la plaine +de Tâyta dans des dépressions à peine marquées, vont se perdre dans les +dunes d’Edeyen. + +Le plateau sur lequel s’élève la forêt de gommiers est le point de +partage des eaux entre le bassin de Tâyta et celui de l’Ouâdi-Lajâl. + + + C. — _Ouâdi-Lajâl._ + + +On donne le nom commun d’Ouâdi-Lajâl à une vallée de 190 kilomètres de +longueur dans sa partie habitée et cultivée, et d’une largeur moyenne de +8 kilomètres. + +Cette longue vallée, dont la direction et la pente générale sont de +l’Ouest à l’Est, est bornée au Nord par le bourrelet méridional des +dunes d’Edeyen et au Sud par la prolongation de la chaîne de l’Amsâk. + +Au Nord, les dunes forment une ligne à peu près droite, tandis qu’au Sud +la chaîne de l’Amsâk offre de nombreux caps et de nombreux golfes, +sortants et rentrants, qui découpent inégalement ce côté de l’ouâdi. + +La partie Ouest de cette vallée porte le nom de Ouâdi-el-Gharbi (vallée +de l’Ouest) ; la partie Est, celui de Ouâdi-ech-Chergui (vallée de +l’Est) ; elles sont séparées l’une de l’autre par deux promontoires : +l’un de dunes, du côté du Nord ; l’autre de rochers, du côté du Sud. +Mais géologiquement, ces deux vallées n’en font qu’une ; car elles ont +la même pente à l’Est, la même nature d’eau et de sol. + +Le sol, à la superficie, est un terrain de _heycha_, c’est-à-dire une +terre alluvionnaire, légère, saturée de sel et boursouflée par l’action +combinée des eaux et de la chaleur. + +Ce terrain de heycha, on le retrouvera, plus au Sud, dans l’Ouâdi-’Otba, +dans la Hofra ou dépression de Mourzouk, et dans la Cherguîya, autour de +Zouîla. + +Cette nature de terrain est aussi celle des oasis septentrionales du +Nefzâoua, d’El-Faïdh, de l’Ouâd-Rîgh, du bassin de Ouarglâ et même du +Touât. + +Le sous-sol est un terrain d’alluvion jaunâtre, calcaire, mélangé de +petits grains quartzeux très-roulés[66]. + +Dans cette grande vallée de l’Ouâdi-Lajâl, il n’y a pas de lit de +rivière proprement dit ; mais, sur toute l’étendue de la vallée, on +trouve, à une profondeur moyenne de 3m 60, une couche aquifère dont +l’eau est amenée à la surface du sol au moyen de puits et d’appareils +en charpente qui ne sont pas sans quelque analogie avec ceux usités +en Égypte pour l’arrosage des terres. J’en donne un dessin ci-contre. + +Toute la vallée est couverte de villages et de forêts de palmiers, à +l’ombre desquels on cultive des plantes maraîchères et des arbres à +fruits de diverses espèces. + +J’ai à signaler comme dérogeant à l’uniformité générale de la vallée les +objets suivants : + +1o Une carrière d’argile à poterie, encore exploitée aujourd’hui, au +pied du Djebel-Tîndé, l’un des caps de l’Amsâk qui dominent Oubâri ; + +2o A Djerma, les grandes pierres de taille du monument romain, extraites +des carrières de l’Amsâk, en grès rose, analogue à ceux des édifices de +l’ancienne Égypte ; + +3o Une mine de sel, de qualité inférieure à cause de son mélange avec +une terre rousse, et située au milieu de l’Ouâdi-El-Gharbi, entre la +chaîne de l’Amsâk et les dunes ; + +Un système de puits à galeries, _fogârât_, creusé sur le flanc du +versant Sud de l’Amsâk dans un golfe vis-à-vis l’ancienne Garama. + +Me trouvant à Djerma, je ne pus m’empêcher de penser aux émeraudes +garamantiques jadis si célèbres à Rome. Sur les lieux, on ne m’a donné +que des renseignements négatifs ; mais les Arabes nomades de l’Ouâdi- +ech-Chiati, à 120 kilomètres au Nord de Djerma, m’assurèrent que l’on +trouvait chez eux de ces émeraudes enchâssées dans des bagues provenant +des fouilles des anciens tombeaux. D’autre part, on sait que des +émeraudes ont été découvertes dans le Touât, qui devait être compris +dans le pays des Garamantes, dont la domination s’étendait dans l’Ouest +jusqu’à l’oasis du Tafilelt, l’ancienne Sedjelmâssa. Il est donc +possible que les émeraudes de l’antiquité aient été trouvées ailleurs +qu’aux environs de Djerma. + +Le nombre des villages de l’Ouâdi-El-Gharbi est de onze, savoir : + +Oubâri, Ghoreyfa, Touech, Djerma, Teouîoua, Berêg, El-Fogâr, Tekertîba, +El-Kharâig, Garâgara, El-Fejîj. + +Je ne puis indiquer ceux de l’Ouâdi-Ech-Chergui, n’ayant pas visité +cette partie de la vallée. + +Pl. IV. Page 68. Fig. 9. + +[Illustration : APPAREIL A ÉLEVER L’EAU DANS LES OASIS DU FEZZÂN. + +D’après un dessin de M. H. Duveyrier.] + + + D. — _Dunes d’Édeyen._ + + +_Edeyen_, en langue temâhaq, signifie _dunes_. Je donne ce nom à toute +une région de sables, courant de l’Ouest à l’Est, que j’ai traversée +entre les plateaux de Tînghert et d’Eguélé, puis longée dans la +traversée du désert de Tâyta, et que je retrouve au Nord de l’Ouâdi-el- +Gharbi en visitant les lacs de Gabráoûn et de Mandara. M. le docteur +Barth l’a parcourue dans sa plus grande largeur entre l’Ouâdi-ech-Chiati +et l’Ouâdi-el-Gharbi, en se rendant directement de Tripoli à Mourzouk. + +La longueur de cette zone de sables, de l’Est à l’Ouest, est de 800 +kilomètres environ. + +Sa largeur moyenne est de 80. + +Dans mon itinéraire géologique de Ghadâmès à Rhât, j’ai indiqué la +nature de cette zone entre Ohânet et Abrîha. + +Un itinéraire de Ghadâmès à Rhât, recueilli par renseignements, me donne +sa largeur entre Tâghma et Tidjedakkannin, avec un puits au milieu, +celui d’El-Mîsla. + +J’extrais de l’itinéraire du docteur Barth, entre l’Ouâdi-ech-Chiati et +l’Ouâdi-el-Gharbi, les renseignements suivants : + +« Notre route, extrêmement pénible, nous conduisit presque sans cesse +entre de hautes et roides collines de sable. Il s’élevait encore dans +certains endroits des groupes de palmiers. Le plus important est +l’Ouâdi-ech-Chiouch, enseveli entre deux hautes dunes de sable blanc +mouvant. + +« Dans notre seconde journée de marche, les collines de sable étaient si +escarpées qu’il nous fallait, de nos mains, en aplanir les côtés pour +que nos chameaux pussent y avoir pied ; l’un de nos chameliers me dit +que cette zone de sable s’étendait, du Sud-Ouest au Nord-Est, depuis +Douessa jusqu’à Foukka. » + +J’ignore quelle est la position de Douessa, mais je connais celle de +Fogha, à l’Est de ma route de retour par Sôkna, et je crois devoir ne +pas prolonger jusque-là la zone de ces dunes, bien qu’en effet les +sables s’y montrent encore, mais non plus sous la forme de dunes +compactes et pressées les unes sur les autres. + +« Notre troisième journée de marche, ajoute M. le docteur Barth, +continua à travers des collines de sable. Après avoir traversé l’Ouâdi- +Djemmal, nous arrivâmes à la pente la plus escarpée de ce désert de +sable. + +« Nous campâmes dans l’Ouâdi-Tiguidéfa, près de deux palmiers plantés +l’un à côté de l’autre et d’une source abondamment pourvue de fort bonne +eau. + +« Après douze heures de marche dans les dunes de sable, nous arrivâmes, +le quatrième jour, dans l’Ouâdi-el-Gharbi. » + +En allant visiter les lacs de Mandara, de Gabráoûn, de Bahar-ed-Doûd et +autres, situés dans ces dunes, au Nord de l’Ouâdi-el-Gharbi, j’eus +l’occasion de les reconnaître de nouveau. Je les trouvai dépourvues de +végétation, d’un accès difficile, tantôt formant des chaînes, tantôt +s’élevant, à de grandes hauteurs, en pitons isolés taillés presque à +pic. + +Un des caractères distinctifs de cette région est d’être abondamment +pourvue d’eau, car indépendamment des dix lacs salés ou d’eau douce dont +il a été question au chapitre précédent, il en est encore d’autres que +je n’ai pas cru utile d’aller visiter, parce qu’ils m’ont paru tous de +même nature. + +M. le docteur Barth constate aussi la présence de l’eau en plusieurs +points. + +On dirait donc que cette immense région de sable a pour mission de +conserver les eaux des hauteurs qui les bordent. + + + E. — _Hamâda de Mourzouk._ + + +Entre l’Ouâdi-el-Gharbi et Mourzouk s’étend un plateau que les indigènes +appellent hamâda, sans le différencier par un nom particulier des autres +hamâd, mais auquel je donne le nom de la capitale du Fezzân, afin de le +distinguer de ses homonymes. + +En sortant de l’Ouâdi-el-Gharbi, on doit traverser la chaîne de l’Amsâk +par un col étroit, difficile à gravir, à cause des pierres glissantes +qui obstruent le passage ; puis on entre dans la hamâda, dont le sol, +dépourvu de végétation, est couvert d’un gravier mélangé de terre +formant un tout solide. Cette contrée me rappelle, malgré moi, la hamâda +entre Laghouât et le pays des Beni-Mezâb, avec cette différence que les +pistachiers du Sahara algérien sont remplacés dans le Fezzân par des +gommiers. + +On me signale à peu de distance, dans l’Ouest de la route, un puits de +45 mètres de profondeur ; plus loin, je trouve dans le lit de l’Ouâdi- +er-Resiou un autre puits qui n’a plus que 18 mètres ; il s’appelle +Bîr-’Amrân. La hamâda conserve toujours l’aspect d’un désert sec et +aride jusqu’à l’Ouâdi-’Otba. + +L’Ouâdi-’Otba est une longue vallée qui prend son origine dans la chaîne +de l’Amsâk et se prolonge dans l’Est jusqu’au delà de la route de +Mourzouk à Sôkna. Il ne forme oasis que dans sa partie centrale, là où +des alluvions sablonneuses permettent la culture des palmiers et des +autres arbres. + +On y compte cinq villages, savoir : + +Tessâoua, Agâr, Tiggerourtîn, Marhaba, Doûjâl, tous rapprochés les uns +des autres et réunis ensemble par des plantations de palmiers. + +Grâce à l’altitude du plateau, on trouve dans cette oasis des végétaux +des zones les plus différentes, entre autres l’olivier à côté du +palmier, le pommier et le pêcher à côté du gommier et d’autres arbres de +l’Afrique centrale. + +L’Ouâdi-’Otba, comme l’Ouâdi-el-Gharbi, n’est alimenté d’eau que par des +puits. La nature du sol est la même, mais moins saline. + +Entre l’Ouâdi-’Otba et la dépression de Mourzouk, on traverse la suite +de la hamâda, couverte de gravier en tout semblable à celui qu’on a +rencontré dans la partie Nord ; quelques petites dunes de sable viennent +de temps en temps atténuer la monotonie du paysage. + +La distance entre l’Ouâdi-el-Gharbi et l’Ouâdi-’Otba est de 55 +kilomètres, celle de l’Ouâdi-’Otba à Mourzouk est de 45 ; ensemble 100 +kilomètres. + +Ce plateau, que j’ai traversé obliquement, est limité au Nord et dans +l’Ouest par la chaîne de l’Amsâk ; mais dans le Sud et dans l’Est, il se +prolonge indéfiniment jusque dans le pays des Teboû ; ce qui rend les +routes méridionales de ce côté si pauvres en eau. + + + F. — _Dépression de la Hofra._ + + +La dépression dans laquelle se trouve Mourzouk, et que les indigènes +appellent Hofra (bas-fond), est une surface unie de 110 kilomètres de +long sur 15 de large environ, divisée en deux parties inégales, l’une de +30 kilomètres à l’Ouest, l’autre de 80 à l’Est de la capitale du Fezzân. + +Son fond est par excellence une terre de heycha, c’est-à-dire un terrain +alluvionnaire salin, à couches aquifères à peu de profondeur. + +Les alluvions de la Hofra sont de sable mêlé d’argile, formant un tout +assez solide, mais facile à travailler. + +La terre est tellement saline que les briques, avec lesquelles la ville +de Mourzouk est construite, se fondent à la pluie comme le sel lui-même. + +La profondeur moyenne des puits est de quelques mètres ; l’eau qu’ils +fournissent est un peu saline comme le sol et d’une digestion difficile. + +Aux environs de Trâghen, existe une source, celle de Ganderma, l’une des +plus belles qu’on puisse trouver dans la région saharienne. + +La fontaine est entourée d’une muraille d’enceinte assez vaste, mais +très-mal conservée. Cette construction est défendue, sur toute sa +circonférence, par un fossé qui porte le nom de _gandô_. Il servait +autrefois de réservoir, d’où les eaux se rendaient par trois canaux aux +plantations de palmiers jusqu’à Ghoddoua, à 2 kilomètres de la source. +Ces canaux, dont on peut encore suivre le tracé, avaient de 0m 70 à 1 +mètre de largeur ; ce qui témoigne d’un débit considérable. + +Au moment de la conquête arabe, la source fut, dit-on, bouchée avec des +coins en pierre ; seul moyen que trouvèrent les conquérants pour réduire +à leur discrétion la ville païenne de Trâghen. Depuis cette époque, la +plus grande partie des eaux se perd dans le sol. + +Toute l’étendue de la dépression de la Hofra est couverte, de l’Ouest à +l’Est, de villages, de plantations de palmiers et de cultures de toute +nature. + +Au Sud-Ouest de Trâghen, à 2 kilomètres environ, s’étend une sebkha +autour de laquelle on rencontre des pierres bizarres appelées _merch_ ou +_fordogh_. + +Ces pierres, de nature calcaire, ont subi une sorte de cristallisation, +mais, au lieu de prendre des facettes régulières comme celles des +cristaux, elles montrent les formes les plus étranges, cependant +toujours terminées par des lignes courbes ; ce sont probablement des +concrétions accidentelles des particules calcaires dont les terrains +voisins des sebkha sont comme imprégnés. Les produits naturels auxquels +on peut le mieux les comparer sont les stalactites. + +Touîla est dans l’Est le dernier village de la Hofra ; il est bâti au +pied d’un petit plateau pierreux qui forme la limite orientale du +bassin. Sur l’un de ses versants, on a construit un puits à galerie ou +fogâr, qui amène l’eau dans les réservoirs échelonnés servant à +l’arrosage. + + + G. — _La Cherguîya._ + + +La Cherguîya est séparée de la Hofra par une petite hamâda, continuation +probable de celle de Mourzouk et entrecoupée de dépressions +alluvionnaires salines de même nature que la Hofra elle-même. + +En quittant Touîla pour aller dans la Cherguîya, on gravit immédiatement +le petit plateau pierreux auquel cette ville est adossée. + +Ce plateau est composé d’un grès[67] quartzeux, brun lie de vin, +probablement chauffé par les anciens volcans, et d’un grès grossier, +très-siliceux, blanchâtre[68] dans certaines parties, jaunâtre[69] dans +d’autres. + +A l’extrémité orientale de ce plateau, on trouve Maghoua, petit village +bâti dans une dépression saline dont l’eau a un goût de sel très- +prononcé. + +En continuant la route dans l’Est, le sol est recouvert de buttes de +terre couronnées de tamarix ethel qui portent à croire que ces arbres +auraient protégé de leurs racines la partie d’un terrain autrefois plus +élevé. Une inondation formidable et récente aura probablement ravagé +celles de ces terres que les tamarix ne couvraient pas. + +Dès qu’on quitte ce sol végétal, on rentre dans la hamâda avec son fond +pierreux. Au milieu est bâti le petit et misérable village de Tha’aleb. +Au delà, la hamâda recommence, d’abord avec un sol de sable et de +gravier, puis avec un sol pierreux. Enfin elle finit, et on arrive à +Oumm-el-Arâneb, village encore bâti sur le plateau. + +Sur la droite de la route, on a laissé une dépression légère appelée El- +Guerâra, et plus loin une haute gâra ou témoin isolé. + +En quittant Oumm-el-Arâneb, une longue colline rocheuse, de 20 +kilomètres environ, reste dans le Nord ; le sol devient sablonneux sans +être mouvant jusqu’au village d’El-Bedîr ; au delà on continue à voyager +sur un fond de sable mélangé à de la chaux ; après quoi on traverse un +petit plateau pour descendre dans une dépression riche de végétation +dont le village d’Oumm-es-Sougouîn occupe le centre. + +Après cette dépression, couverte de palmiers sur une étendue de +plusieurs kilomètres, reparaît une hamâda sablonneuse plus élevée que +l’oasis. + +Je dois faire remarquer ici que, depuis l’entrée dans la hamâda +séparative de la Hofra, des sables se montrent toujours dans le Sud, +parallèlement à la route suivie. Au delà de la hamâda d’Oumm-es- +Sougouîn, les dunes se prolongent à 2 kilomètres de la route avec une +bordure de palmiers, puis on monte un nouvel échelon de la hamâda +redevenue pierreuse, et sur ce gradin, qui permet de dominer les dunes +de droite, on aperçoit une longue ligne de hauteurs bleues à 14 +kilomètres environ. Je suppose que c’est le rebord du plateau sur lequel +on trouve Gatrôn et Wao. + +Le village de Medjdoûl, qui fait partie de la Cherguîya, est situé entre +la ligne des sables et celle des hauteurs bleues. + +Des points élevés de la hamâda d’où je plonge mes regards vers le Sud, +on descend par une pente douce dans les terres de culture et les +plantations de Zouîla. + +De Touîla à Zouîla, la distance est de 70 kilomètres. Je n’ai pu ni +entrer ni séjourner dans cette dernière ville, et j’ai dû la quitter +quelques heures après avoir atteint ses jardins. + +Tout ce que j’en sais, c’est que l’oasis de ce nom est considérable +comme étendue et couvre le bas-fond d’une dépression entre une ligne de +dunes de sables au Sud et une ligne de collines rocheuses au Nord. L’eau +qui alimente la ville est fournie par des puits. + +Ici se termine ma reconnaissance à l’Est des montagnes occupées par les +Touâreg. + +Je m’étais proposé, en m’avançant dans l’Est du Fezzân, d’aller jusqu’au +massif du Hâroûdj, sur la route de l’Égypte, pour embrasser dans son +ensemble le mouvement géologique auquel est due la formation des +montagnes de cette partie du Sahara ; mais, à la résistance que je +rencontrai à Zouîla, malgré l’appui du gouvernement turc, je reconnus +que je ne serais pas mieux accueilli chez les fanatiques des villes de +Fogha et de Zella et chez les Arabes nomades de la montagne ; je me +bornai donc à recueillir des renseignements qui, complétés par ceux du +voyageur Hornemann et de M. de Beurmann, ne laissent aucun doute ni sur +la nature volcanique de ce massif, ni sur sa position. + + + H. — _Massif du Hâroûdj._ + + +Construit d’après mes renseignements combinés avec ceux du voyageur +Hornemann, le massif volcanique du Hâroûdj constitue un grand système de +montagnes entièrement isolé, de 224 kilomètres du Nord au Sud, sur une +largeur moyenne de 170 de l’Ouest à l’Est, traversé obliquement par la +route des caravanes du Fezzân en Égypte, entre Zouîla et Aoudjela, route +que Hornemann a parcourue à grandes marches en 5 jours 1/4. + +Sa principale altitude, de 800 mètres environ au-dessus du niveau de la +mer, est indiquée à l’angle Nord-Est, à peu de distance de Zella ; de ce +point, la montagne s’incline graduellement vers le Sud-Ouest, de manière +à venir se confondre avec les collines de la hamâda calcaire qui +l’enveloppe, de Zella à Fogha, de Fogha à Temessa, de Temessa à Wao, ce +qui a fait distinguer un Hâroûdj noir (_el-Asoued_) au Nord et un +Hâroûdj blanc (_el-Abiod_) au Sud. + +J’estime à 600 mètres l’altitude moyenne du plateau sur lequel se +développe le Hâroûdj. + +D’après Hornemann, la surface générale du pays présenterait des chaînes +continues de collines courant dans diverses directions, de 8 à 12 pieds +seulement au-dessus du niveau intermédiaire, et entre ces coteaux (sur +une surface parfaitement unie) s’élèveraient des montagnes isolées à +rampes extrêmement escarpées ; l’une d’elles, le _Stres_, était fendue +depuis le haut jusqu’au milieu ; une autre, depuis le pied jusqu’au +sommet, était couverte de pierres détachées de même nature que les +collines. + +Entre les collines basses et les pics surélevés, il y a de petites +vallées couvertes de sables et de végétation, dont quelques-unes de 4 +kilomètres de largeur. Au milieu de ces parties planes seraient épars +des blocs de pierre, de même nature que celle des pics des montagnes. + +La roche du Hâroûdj est moitié rouge, moitié noirâtre ; la partie rouge, +plus poreuse, plus spongieuse, plus légère, est moins dense que la +noire. Dans ces scories, Hornemann n’a pu découvrir aucune matière ou +substance étrangère. + +La couche de terre servant d’assise à ces masses de verrues rocheuses +lui a paru des cendres sorties d’un volcan. + +La stratification des pierres est horizontale, mais souvent dérangée : +une partie du premier lit s’enfonçant et se mêlant avec celles du second +et celles du second avec celles du troisième. + +Quelquefois, ajoute le voyageur, il ne paraît pas du tout de _strata_ et +une suite de collines basses est formée d’une masse solide de rochers, +avec des crevasses dans la direction du Nord. + +Hornemann rencontra une caverne de 9 pieds de profondeur et de 5 pieds +de largeur ; il éprouva, dit-il, des sensations telles que s’il avait vu +l’entrée des enfers. + +Son interprète, Frendenburgh, en vit une autre dont les escaliers +étaient noirs jusqu’à une profondeur considérable et dont le _stratum_ +était de pierre blanche. + +Pour Hornemann, il n’y a pas de doute, la formation du Hâroûdj est due à +un soulèvement volcanique. + +Dans sa partie occidentale, à une journée de marche dans l’intérieur du +massif, le cheïkh de Fogha indique une source sulfureuse, nouveau +témoignage de l’action volcanique. + +A part cette source, impropre à l’alimentation, mes indicateurs ne me +signalent aucune eau dans toute cette région. + +Après les pluies, on en trouve dans des rhedîr ; c’est là que +s’abreuvent les bergers et les troupeaux des tribus nomades des Riah, +des Oulâd-Khérîs et de la Cherguîya, qui, seuls, dans la saison des +pâturages, fréquentent cette contrée désolée. + +Ce que Hornemann appelle le Hâroûdj blanc n’est qu’une partie de la +hamâda de la Cherguîya soulevée, mais non atteinte par l’action du feu +souterrain. + +Dans les roches blanches et calcaires de cette contrée, dit-il, on +trouve des squelettes entiers de gros animaux marins pétrifiés, des +têtes de poissons qu’un homme pourrait à peine porter, des coquillages, +des conques variées et en grand nombre. + +Il est regrettable que le fanatisme des habitants de la ville de Zouîla +ne permette pas à un géologue expérimenté d’aller explorer librement les +deux Hâroûdj ; car on pourrait y faire une ample collection de grands +fossiles. Le meilleur moyen de pénétrer avec sécurité dans cette contrée +est de se placer sous la protection des Riah, Arabes nomades des +environs de Sôkna, habitués aux relations avec les Européens et qui vont +chaque année faire paître leurs troupeaux dans le Hâroûdj. + +J’aurai l’occasion de signaler un gisement de grand fossile dans le +Ahaggâr. + +D’ailleurs, les fossiles ne paraissent pas rares dans certaines parties +de l’Afrique centrale ; car un de mes informateurs qui a fait de +fréquents voyages au Kânem m’indique de grands animaux fossiles dans les +roches des ravins du Bahar-el-Ghozâl. + + + IVe SECTION. + + DE MOURZOUK À LA MER PAR LE MASSIF VOLCANIQUE DE LA SÔDA. + + +Dans cet itinéraire géologique, accessoire à l’objet principal de ce +travail, je me bornerai à décrire à grands traits ma route, en +n’appelant l’attention que sur les points justificatifs de ma carte et +sur ceux dans lesquels l’action du feu souterrain se révèle. + +De Mourzouk à la Sôda, on ne quitte guère qu’accidentellement les +terrains pierreux des hamâd, d’abord celle à laquelle j’ai donné le nom +de Hamâda de Mourzouk, puis la grande Hamâda-el-Homra, comprise entre +Ghadâmès et Sôkna de l’Ouest à l’Est, et entre El-Hesî et Gueria du Sud +au Nord. + +Je me limiterai donc aux constatations suivantes : + +Traversée de la Hofra, au Nord de Mourzouk ; + +Rencontre successive d’une petite sebkha, produisant un peu de sel, à la +hauteur de Cheggoua ; d’un second bas-fond couvert de palmiers +broussailles ; d’une dépression à sol de sebkha humide ; du lit de +l’Ouâdi-’Otba qui se prolonge encore dans le Nord-Est ; + +Entre ces bas-fonds, terrains couverts tantôt de pierres de grès- +quartzite grossier[70], tantôt d’un simple gravier, alternant entre +eux ; + +Entre le puits de Néchoûà et le village de Delêm, un fragment roulé de +lave[71] dont la couleur varie du vert au noir ; + +De ces points à Ghoddoua, gravier solide, semé de pierres noirâtres ; + +Au Nord de Ghoddoua, terrain sablonneux couvert de tamarix ethel et de +palmiers broussailles qui indiquent la présence de l’eau à peu de +profondeur ; + +Dans l’Ouâdi-Néchoûà, Bîr-el-Wouchka (puits entouré de palmiers +broussailles) au fond d’une petite grotte creusée dans l’argile ; + +Gravier solide, avec affleurement de pierres ; + +Fin des collines rocheuses signalées au Nord de ma route de Mourzouk à +la Cherguîya ; + +Dépression d’El-Mehyâf, à sol nu, à bords déchiquetés et hérissés de +pitons ; + +El-Bîbân (les portes), petit col entre le dernier contre-fort oriental +de la chaîne de l’Amsâk et les hauteurs rocheuses du Nord de la +Cherguîya qui n’en sont que la continuation atténuée ; + +Terrain sablonneux, prolongement des dunes d’Edeyen, dans lequel des +palmiers à haute tige et en broussailles se succèdent d’El-Gordha à la +ville de Sebhâ ; + +Au Nord de Sebhâ, continuation des sables avec palmiers ; hauteurs de 20 +mètres composées de grès noir ; dépression pierreuse de Hadjâra (les +pierres), avec palmiers ; plaine de Ouâsâà-Khanga (large défilé), à sol +de gravier et de pierres et bordée à l’Est et à l’Ouest par des hauteurs +qui se prolongent jusqu’à Hotîyet-el-Ghazi (la plaine des maraudeurs), +où les sables reparaissent ; + +A la sortie des sables, puits de Sâlah-ber-Rekheyyis, avec une eau +puante impossible à boire ; sol de gravier avec sables, devenant +argileux à l’approche des palmiers de Temenhent. + +Les eaux de cette oasis sont douces ou salées, suivant les puits d’où on +les tire. + +En continuant la route au Nord de Temenhent : d’abord terre argileuse et +palmiers avec dunes à 2 kilomètres au Nord ; ensuite sol couvert de +pierres noires et d’affleurements de calcaire blanc ; puis dépression +riche en végétation et dans laquelle se trouve le puits de Gourmêda. + +Après Gourmêda, sol pierreux, ligne de petites montagnes coupant la +route. A l’Est apparaissent les plantations de Semnou et celles de +l’oasis de Zîghen. + +A la sortie des palmiers de Zîghen, le sol s’élève par gradins +superposés ; à 10 kilomètres au Nord, les sables réapparaissent, et plus +loin, de leur milieu, se dressent des hauteurs noires ; entre les sables +et le plateau est la source d’’Aouînet-Tittaouîn. Toujours le voisinage +des sables donne de l’eau. On en retrouve encore au puits d’Oumm- +el-’Abîd et à un fogâr, ou puits à galerie horizontale situé sur la +route, et creusé dans le rebord occidental d’une petite dépression, +lequel rebord est composé d’argile feuilletée, recouverte de pierres de +grès noir et gris. + +Entre ces puits et la montagne volcanique de la Sôda, la route est tout +entière dans une hamâda qui d’abord porte le nom de Serîr-ben-’Afîn, +puis celui de Boû-Hogfa. + +Serîr est synonyme de hamâda. + +Mais cette hamâda n’est pas un plateau uni : d’abord elle est coupée par +la ligne de collines de Mehyâf, de 10 mètres de hauteur environ, +composée d’une roche blanche analogue au plâtre sablonneux ; puis +viennent deux petites lignes de sable et une dépression, El-Hofer ; et +enfin la ligne des collines blanches du Gâf que la route traverse entre +deux mamelons symétriques. + +A l’Ouest de Mehyâf se dresse la gâra ou témoin d’’Ameyma qui en est +détachée. + +A l’Est de la route, mais entre El-Hofer et le Gâf, sont les hautes +dunes de Remla-el-Kebîra. + +Au delà du Gâf, on aperçoit les hauteurs de la Sôda, et le sol, composé +d’un gravier rougeâtre, commence à être parsemé de pierres basaltiques +que l’on trouvera en plus grandes quantités dans le ravin de Máitbât, au +pied même de la Sôda. + +Le Djebel-es-Sôda, ou montagne noire, est un massif volcanique comme le +Hâroûdj, isolé comme lui, au milieu d’une hamâda de calcaire blanc. + +Sa longueur est de 110 kilomètres environ de l’Est à l’Ouest, et de 55 +environ du Sud au Nord. Une sorte de col formé par une série successive +de ravins le traverse dans cette dernière direction, et le divise en +deux sections, la Sôda-Gharbîya et la Sôda-Cherguîya. C’est dans ce col +que passe la route. + +L’altitude moyenne de la Sôda est de 736 mètres au dessus du niveau de +la mer ; les sommets les plus élevés sont le Dhâharet-es-Sôda dans +l’Ouest, et la Gâret-Tefîrmi dans l’Est. + +A partir du ravin d’El-Máitbât, en continuant la route, on commence à +gravir les pentes méridionales du massif, au milieu d’amas de grosses +pierres basaltiques. + +Dans l’Ouest, au loin, est une montagne importante, Gâra-el-Kohela (le +témoin noir), isolée comme toutes les goûr, mais, par sa nature noire, +appartenant au massif de la Sôda. + +Les échantillons des roches que j’ai rapportés de cette contrée ont été +déterminés par M. Des Cloizeaux, ainsi qu’il suit : + +_Échantillon no_ 50. « Roche volcanique amygdaloïde basaltique, +remarquablement lourde, contenant probablement du fer et du péridot. +Cette roche indique presque certainement un épanchement volcanique sous- +marin. » + +_Échantillon no_ 51. « Amygdaloïde basaltique avec géodes remplies de +calcaire et d’une substance brune paraissant analogue à l’hyalosidérite. +Cette roche se retrouve dans les volcans éteints de l’Islande et de +l’Auvergne. » + +Les Arabes qui m’accompagnent, et qui sont des Riah de Sôkna, dont les +troupeaux, après avoir consommé les pacages de la Sôda, vont dans le +Hâroûdj, m’affirment que les pierres de ce dernier massif sont de même +nature que celles de la Sôda. + +Hornemann, qui traversa la Sôda après avoir reconnu le Hâroûdj, fit la +même constatation. + +Le point culminant de la route, celui qui forme le partage des eaux, est +Dhâharet-Moûmen (_le dos de Moûmen_), plateau uni, très-vaste, couvert +de grosses pierres. + +Au centre de ce plateau est une légère dépression à sol de gravier ; +elle se nomme El-Mejnah. + +De Dhâharet-Moûmen, la route continue par une succession de ravins et de +vallées jusqu’à Sôkna, au pied du versant Nord de la montagne. + +Dans cette seconde partie de la route, la nature des roches s’est +modifiée : les pierres basaltiques n’occupent plus que le haut des +berges ; celles qu’on trouve dans le lit de l’ouâdi ont toutes été +roulées ; le fond des roches est un calcaire coquillier, de couleur +rougeâtre, qui repose lui-même sur des argiles. + +Les ravins successivement suivis ou traversés sont : + + +Au Sud de Dhâharet-Moûmen, + +L’Ouâdi-Temechchîn, très-étroit, qui se dirige vers l’Est ; + +L’Ouâdi-Fonguer ; + +L’Ouâdi-Ouiddegânen (les lits de ces deux ouâdi se creusent de plus en +plus et ont des berges très-marquées) ; + +Megrîz-es-Sâmeha ; + +Megrîz-el-Ghârega ; + +L’Ouâdi-Tîn-Guezzîn, assez vaste et profond ; + +L’Ouâdi-Boû-l’Hâchem ; + +L’Ouâdi-Boû-l’Ferêa’a ; + +Au Nord de Dhâharet-Moûmen : + +L’Ouâdi-Tefîrmi, profond ; + +L’Ouâdi-Zeggâr, qui se dirige dans l’Est ; + +L’Ouâdi-el-Wouchka ; + +L’Ouâdi-Boû-Souwân ; + +L’Ouâdi-el-Afenât. + + +Le nombre considérable d’ouâdi rencontrés ou traversés indique combien +la Sôda est ravinée et accidentée, et, bien certainement, la route la +parcourt dans sa partie la plus accessible. + +Une argile verdâtre[72], imprégnée de sel marin, et parsemée de cristaux +de gypse lamellaire, sert de base au calcaire de l’Ouâdi-el-Wouchka. + +Ce calcaire, crétacé[73], gris, jaunâtre, saccharoïde, contient des +moules de _cardium_ et de _turritella_ indéterminables. + +L’Ouâdi-Tîn-Guezzîn a des puits-citernes (_themed_) dans le haut ; mais +le seul puits réel de la route est celui de Gottefa, dans la vallée de +Boû-Souwân. + +Un pacha du Fezzân, Moukkeni, avait entrepris d’en faire creuser dans le +ravin de l’Ouâdi-Temechchîn ; il a dû abandonner cette entreprise ; +depuis, les travaux ont été continués par un riche marchand de Sôkna, +Makersou, mais sans plus de succès, malgré la grande profondeur du +forage. + +Sur la périphérie du massif, on me signale huit puits, savoir : +Wenzeref, Oumm-es-Slâg, Meguettem, ’Açîla, ’Aâfia, Zâkem, Ferdjân, +Zemâmîya. + +J’ignore quelle est la qualité des eaux de ces puits, mais celles de +Sôkna se troublent beaucoup par l’addition du nitrate d’argent, qui ne +s’y dissout pas complétement, ce que j’ai pu constater en cherchant à +préparer un collyre. Celle de la petite ville de Hôn, à 12 kilomètres +Est de Sôkna, est amère et encore plus désagréable au goût ; enfin celle +de Zemâmîya, que j’ai eu l’occasion de goûter, en allant de Sôkna à +Bondjêm, est aussi amère et mauvaise, comme celles de toute cette +région. + +Je ne continuerai pas cet itinéraire dans les détails qu’il comporte +jusqu’à la mer. Je me bornerai à dire qu’au Nord de Zemâmîya, les sables +disparaissent, le sol devient calcaire, et toutes les montagnes sont de +calcaire blanc compact. La seule exception à cette loi générale est à +quatre journées de marche de Tripoli, dans les berges de l’Ouâdi-Nefîd : +on y retrouve la même structure géologique que sur le flanc Nord de la +Sôda, notamment dans le Chaa’bt-es-Sôda, où des pierres basaltiques sont +éparses sur une assez grande étendue de terrains calcaires[74]. + + +Toutefois, je ne puis m’abstenir de parler de la grande Hamâda-el-Homra +(la rouge), dont les quatre points cardinaux sont marqués par Ghadâmès à +l’Ouest, Gueria-el-Gharbîya au Nord, Sôkna à l’Est et El-Hesî au Sud. + +M. le docteur Barth l’a parcourue du Nord au Sud sur une étendue de 215 +kilomètres. De l’Est à l’Ouest, elle en a 690. Dans cette dernière +direction, aucune route ne la traverse, parce qu’aucun animal ne peut +supporter la faim et la soif assez longtemps pour entreprendre un pareil +voyage. + +D’après le savant voyageur, l’altitude moyenne du plateau est de 451 à +486 mètres. A son point le plus élevé, Redjem-el-Erha (_le tas de +pierres meulières_), il atteint 511 mètres. + +Le caractère général de cette hamâda est d’être totalement dépourvue +d’eau et presque totalement de végétation et d’animaux. Les oiseaux eux- +mêmes n’entreprennent pas sa traversée sans danger ; aussi, comme en +mer, leur présence signale-t-elle le voisinage d’une terre habitable. + +Une tranchée, profondément creusée dans le roc, permit à MM. Barth et +Overweg de constater la formation géologique de ce plateau. + +« La masse générale des pierres de l’escarpement, dit le docteur Barth, +se compose de grès que l’on prendrait, au premier abord, pour du +basalte, à cause de la surface complétement noire qu’elles offrent, +ainsi que des blocs détachés qui gisent à leur pied. + +« Au dessus de cet immense lit de grès, recouvert à certains endroits +d’une couche d’argile mêlée de gypse, reposait une autre couche de marne +au-dessus de laquelle se trouvait une croûte supérieure de calcaire et +de silice. » + +Les renseignements particuliers qui m’ont été donnés par les indigènes +me permettent d’ajouter que le niveau uniformément plat de la hamâda +n’est interrompu que par quelques dunes, des goûr et de légères +dépressions. + +M. Francesco Busettil, officier de santé de la garnison de Mourzouk, qui +a parcouru la hamâda, m’a remis plusieurs fossiles trouvés sur sa route, +entre autres : + + +1o L’_ostrea larva_[75] (Lamk), de l’étage sénonien de d’Orbigny, de la +craie blanche à silex, de la craie de Maëstricht ; + +2o Une _ostrea_[76], du groupe de l’_ostrea frons_, du terrain crétacé +sénonien, dont une identique a été trouvée par M. Hébert, à Aubeterre +(Charente), mais qui n’est pas encore décrite ; + +3o Des baguettes d’oursins[77] qui devaient être énormes ; + +4o Plusieurs coquilles univalves[78] indéterminables ; + +5o Enfin une concrétion curieuse[79] qui ressemble à l’agate. + +Quand on constate l’état actuel de ce désert, nu, aride, sans eau, on se +demande comment les armées romaines ont pu le traverser à une époque où +le chameau n’était pas encore introduit dans le pays ; car l’assiette +des ruines romaines sur cette route, à l’exclusion de celle par Sôkna, +ne laisse aucun doute sur la voie suivie pour aller d’Œea (Tripoli) à +Garama (Djerma). D’ailleurs le passage suivant de Pline ne laisse aucune +incertitude sur la préférence donnée à la voie directe : « Jusqu’à ce +jour, le tracé de la route des Garamantes fut inexplicable. Dans la +dernière guerre que les Romains entreprirent avec le concours des +Œensiens, sous les auspices de l’empereur Vespasien, le total de la +route fut diminué de quatre jours. Ce chemin est appelé : _par la tête +de la montagne_, PRÆTER CAPUT SAXI. » (Liv. V, 5.) + +Aujourd’hui, avec le concours du chameau, les caravanes traversent +péniblement la hamâda ; une armée, fût-elle exclusivement indigène, ne +le pourrait pas. + + + Ve SECTION. + + DE RHÂT À IN-SÂLAH. + + +La présence de Mohammed-ben-’Abd-Allah au Touât, avec des contingents +qui devaient bientôt arborer l’étendard de la guerre sainte et envahir +le Sahara algérien, m’a empêché d’aller de Rhât à In-Sâlah par les +montagnes d’Azdjer et du Ahaggâr, et de prolonger dans l’Ouest, comme je +l’ai fait dans l’Est, de Tîterhsîn à la Cherguîya, l’étude géologique du +plateau central du Sahara, mais de nombreux renseignements me permettent +de suppléer à l’exploration personnelle. + +Cette section comprendra, de l’Est à l’Ouest : + + +_A._ — Le plateau du Tasîli des Azdjer ; + +_B._ — Le plateau d’Éguéré ; + +_C._ — Le plateau du Mouydîr ; + +_D._ — Le massif du Ahaggâr. + + + A. — _Plateau du Tasîli._ + + +Je résume succinctement les indications géologiques sur le Tasîli que me +fournissent mes observations et mes itinéraires par renseignements. + +La masse du plateau est de grès, noir à la surface, mais semblable aux +échantillons de ma collection pris entre l’Ouâdi-Târât et l’Ouâdi- +Tîterhsîn. — Le nom d’Éguélé (le coléoptère), donné à un pic isolé du +rebord Sud du Tasîli, indique que cette roche se retrouve dans le Sud- +Ouest comme dans la partie Nord-Est du plateau que j’ai traversée. + +Sur plusieurs points, des roches blanches, probablement des calcaires +crayeux, sont signalées, notamment à Tâfelâmt-Tamellet et à Tiôkasîn. +L’informateur qualifie ce dernier point de hamâda à sol blanc. + +Après les grès, les roches de formation volcanique, semblables à celles +que j’ai trouvées à Sâghen et dans la Sôda, les unes poreuses et +légères, les autres compactes et pesantes, semblent être fréquentes, +notamment dans l’Adrâr, dont la longueur est de quatre jours de marche +et la largeur de deux. + +Le point culminant d’In-Esôkal est-il le seul volcan éteint d’où sont +sorties toutes ces roches volcaniques ? Je l’ignore, mais je suis tenté +de lui assigner ce rôle en commun avec d’autres pics isolés qui me sont +signalés sur toute l’étendue du plateau, car la dissémination des laves +démontre que le feu souterrain a dû se faire jour en plus d’un endroit. + +Un long ravin, tellement profond et encaissé que le soleil y pénètre à +peine quelques heures par jour, coupe le Tasîli par son milieu, du Sud +au Nord, du pic d’In-Esôkal à la vallée des Igharghâren. Ce ravin, qui +porte le nom d’Ouâdi-Afara dans sa partie supérieure et d’Ouâdi-Sâmon +dans sa partie inférieure, peut être considéré comme une fracture du +plateau, contemporaine sans doute de l’action volcanique. + +La force du feu épuisée pour soulever la portion orientale du Tasîli a +laissé en contre-bas la portion occidentale ; de là la brisure, de là le +niveau différent des deux parties du plateau, l’une surélevée, l’autre +plus basse et s’inclinant en pente douce vers le bassin de l’Igharghar. + +Après ces indications générales, mes renseignements me donnent comme +détails les faits géologiques suivants : + +Carrière de serpentine dans le ravin de Tehôdayt-tân-Hebdjân, ainsi +appelé parce qu’on en tire la pierre dont on fait les anneaux de bras +que portent les Touâreg ; + +Débris d’un grand mammifère fossile[80] dans le ravin de Tehôdayt-tân- +Tamzerdja ; + +Sebkha ou saline à laquelle aboutit ce dernier ravin ; + +Mine de bon alun à Tifernîn sur la route d’’Aïn-el-Hadjâdj à ’Aouînet- +Tîn-Abderkeli ; + +Fer oligiste semblable à l’échantillon no 29, et grès ferrugineux sur +plusieurs points du plateau ; + +Roches bouleversées en un grand nombre d’endroits. + +D’après les remarques et les échantillons de M. Isma’yl-Boû-Derba, les +grès et la craie blanche du Tasîli reposeraient sur le terrain dévonien. + +Indépendamment des lacs de Mîherô, assez riches en eaux pour nourrir des +poissons, mes informateurs me signalent dans Amguîd, sur le rebord +occidental du Tasîli, une source du nom de Tîn-Selmakin, dont le bassin +est assez grand pour que de gros poissons y vivent aussi. + + + B. — _Plateau d’Éguéré._ + + +Le petit plateau d’Éguéré semble être une seconde fracture du Tasîli, +mais la fracture, au lieu de s’étendre sur toute sa largeur comme celle +d’Afara, est restreinte à l’angle Sud-Ouest du plateau. La séparation, +au lieu d’une ravine profonde et étroite, forme ici une plaine ou large +vallée parcourue par l’Ouâdi-Têdjert, prolongement Nord de la plaine +d’Amadghôr. + +Je n’ai aucune indication sur la nature de la roche d’Éguéré, mais tout +me porte à croire que la masse est de grès. + + + C. — _Plateau du Mouydîr._ + + +La forme particulière du Mouydîr, la situation du point dominant, +l’Ifettesen, par rapport aux trois points culminants du Ahaggâr, le +prolongement de ses assises caractérisé dans l’Est par des pitons +isolés : Tisellêlin, Afisfés, Sakkâya, le voisinage de la source +sulfureuse de Dhâyet-el-Kâhela, tout semble indiquer que la formation de +ce plateau est due à l’action volcanique. Cependant, je dois le dire, +aucune indication précise de mon journal de voyage ne justifie cette +opinion ; j’ai négligé d’interroger les indigènes à ce sujet. + +Mes notes se bornent à signaler la présence du fer à Tiwonkenîn, appelé +par les Arabes Kheng-el-Hadîd. + +L’abondance relative des eaux dans le Mouydîr est aussi un fait confirmé +par tous les informateurs. + + + D. — _Massif du Ahaggâr._ + + +Le soulèvement du massif du Ahaggâr par l’action du feu souterrain n’est +pas seulement attesté par la forme de son relief et par les témoignages +nombreux des indigènes, il est encore affirmé par les laves roulées que +M. Isma’yl-Boû-Derba a trouvées dans le lit de l’Igharghar à son +débouché des montagnes, dans un endroit où les sables ne sont pas venus +cacher la nature des alluvions. + +Voici ce que dit ce voyageur : + +_5 Septembre._ « Vers les quatre heures du matin, nous gagnâmes l’Ouâdi- +Igharghar. Une grande vallée unie venant du Sud-Ouest et se dirigeant +vers le Nord-Est forme le lit de la rivière. De gros cailloux roulés, en +pierre ponce, semblent indiquer l’origine de cet ouâdi. + +« Les Touâreg, en me montrant cette pierre, me dirent qu’elle est tout à +fait semblable à celle dont est formé le pâté de montagnes du Ahaggâr. +Elle est très-légère, celluleuse, d’une couleur noirâtre, et affecte +l’apparence d’une éponge. » + +M. le docteur Marès, qui a vu les échantillons de M. Isma’yl-Boû-Derba, +les a trouvés identiques à ceux que j’ai rapportés de Sâghen et que M. +Des Cloizeaux a reconnus être de la lave de volcan éteint. + +Ces laves ne peuvent provenir du même point, car les sables de la plaine +des Igharghâren empêchent aujourd’hui et depuis longtemps la +communication de l’Ouâdi-Tikhâmmalt avec l’Igharghar. Ainsi la certitude +scientifique est absolue. + +Voici maintenant les indications particulières que me donnent mes +renseignements. + +Tout l’Atakôr-en-Ahaggâr est en pierres noires. Du côté du Touât, elles +s’étendent jusqu’à l’Ouâdi-Idjeloûdjâl. De ce point à Menîyet, la roche +est blanche, mais elle redevient noire lorsque l’on monte le Mouydîr. + +Le promontoire du Tîfedest est aussi noir : tout indique qu’il a dû être +couvert par les laves du puy d’Oûdân, comme l’Atakôr par celles des puys +de Ouâtellen et Hîkena. + +Quoi qu’il en soit, si l’identification des trois monts ci-dessus nommés +avec d’anciens volcans est permise, celle des cônes des gradins +inférieurs, quoique possible, est moins probable. + +Le Ahaggâr doit à son altitude et à sa constitution géologique une +richesse de sources d’un débit assez abondant, car elles suffisent aux +besoins de l’irrigation. On y cite des ruisseaux à eaux courantes, ceux +d’Idélès, de Tâzeroûk et de Tazoûlt, très-grande rareté dans le Sahara. +On parle même de la cascade d’un ouâdi du nom d’Adjellal, descendant du +Tîfedest ; ce serait la seule peut-être entre la vallée du Nil et +l’Océan Atlantique. + + + CONCLUSION GÉOLOGIQUE. + + +J’ai donné à ce chapitre un développement considérable, sans craindre +même de suppléer à l’investigation personnelle par de nombreux +renseignements glanés çà et là auprès des indigènes ou dans les travaux +de mes devanciers, parce qu’il m’a semblé important de fixer d’une +manière plus nette l’opinion sur la constitution géologique de la partie +centrale du Sahara, la moins connue jusqu’à ce jour. + +Désormais des faits importants me paraissent acquis à la science : + +Jusqu’au versant Nord des montagnes des Touâreg, la nature du sol reste +la même, sans changements appréciables, et nous présente toujours le +terrain crétacé comme au Sud de l’Algérie, de la Tunisie et dans la +Tripolitaine. + +Dans la montagne apparaissent des terrains paléozoïques reconnus d’abord +par le docteur Overweg sous le versant occidental du plateau de +Mourzouk, puis par M. Isma’yl-Boû-Derba dans le Tasîli du Nord, et enfin +par moi, au pied de l’Akâkoûs, en un point intermédiaire aux gisements +précédents. + +Désormais, la production, la circulation, l’amoncellement des sables +sont circonscrits dans les limites que la nature leur a assignées, et la +comparaison du Sahara à une peau de panthère, faite par Strabon, cesse +d’être le dernier mot de nos connaissances sur des oasis disséminées +dans un désert de sables. + +Enfin nous savons que le soulèvement du Tasîli et du Ahaggâr, et +probablement des plateaux secondaires qui en dépendent, est dû à une +action volcanique définie, comme le Djebel-Nefoûsa, la Sôda, le Hâroûdj +et le massif d’Aïr. + +Ces connaissances sommaires ont besoin d’être complétées, cela est +certain ; mais en attendant, nous avons la satisfaction d’être arrivé à +un résultat qui nous permet de contrôler les récits fort obscurs des +anciens sur une contrée qui a excité la curiosité du monde depuis +l’antiquité. + + +[Note 23 : _Mission de Ghadâmès_. Alger, 1863. — _Études sur les +terrains et sur les eaux des pays traversés_, par M. F. Vatonne, +ingénieur des mines.] + +[Note 24 : Avant de posséder des notions certaines et complètes sur le +désert de Libye, incomplétement connu des anciens, on ne pouvait que +commettre des erreurs en cherchant à faire l’application de leurs +récits. Et la plus grande erreur des géographes modernes était de leur +attribuer une valeur scientifique réelle. Au contraire, en les réduisant +au seul mérite qu’ils ont, celui de renseignements puisés à toutes les +sources et non contrôlés, on arrive à de meilleurs résultats.] + +[Note 25 : Échantillon no 5.] + +[Note 26 : Échantillon no 6.] + +[Note 27 : Échantillon no 7.] + +[Note 28 : La route que j’ai suivie pour aller de Ghadâmès à Rhât, du +moins jusqu’à Tîterhsîn, n’est pas celle que prennent les caravanes, +beaucoup plus directe et sise dans l’Est. J’eus l’heureuse chance de +trouver la tribu de l’émir Ikhenoûkhen près de Ghadâmès, et je la suivis +dans ses pérégrinations, ce qui m’a permis de beaucoup mieux connaître +le pays.] + +[Note 29 : Échantillon no 8.] + +[Note 30 : Échantillon no 9.] + +[Note 31 : Échantillon no 10.] + +[Note 32 : Échantillon no 11.] + +[Note 33 : Échantillon no 12.] + +[Note 34 : Échantillon no 13.] + +[Note 35 : Échantillon no 14.] + +[Note 36 : Échantillon no 16.] + +[Note 37 : Échantillon no 17.] + +[Note 38 : Échantillon no 18.] + +[Note 39 : Échantillon no 19.] + +[Note 40 : Presque tous les coléoptères du Sahara sont de couleur +noire.] + +[Note 41 : Échantillon no 20, déterminé, ainsi que tous ceux ayant une +origine pyrogène, par M. Des Cloizeaux ; conséquemment on ne peut +craindre d’erreur.] + +[Note 42 : Échantillon no 21.] + +[Note 43 : Échantillon no 22.] + +[Note 44 : Échantillon no 23.] + +[Note 45 : Échantillon no 24.] + +[Note 46 : Échantillon no 25.] + +[Note 47 : Voir la page 35.] + +[Note 48 : Échantillon no 26.] + +[Note 49 : Échantillon no 27.] + +[Note 50 : Échantillon no 28.] + +[Note 51 : Échantillon no 29.] + +[Note 52 : Échantillon no 30.] + +[Note 53 : Échantillon no 31.] + +[Note 54 : Échantillon no 32.] + +[Note 55 : Échantillon no 33.] + +[Note 56 : Échantillon no 34.] + +[Note 57 : Échantillon no 35.] + +[Note 58 : Échantillon no 36.] + +[Note 59 : M. Vatonne, dans le Mémoire géologique dont j’ai déjà parlé, +nous apprend que M. Isma’yl-Boû-Derba a également trouvé le terrain +dévonien, au pied du Tasîli, non loin de Timâssanîn, près de la source +de Touskirin, et de nombreuses empreintes de _spirifer_ dans les +quartzites du ravin de l’Ouâdi-Ilêzi. Les échantillons de M. Boû-Derba +ont été déterminés par M. le professeur Coquand.] + +[Note 60 : Échantillon no 39.] + +[Note 61 : Échantillon no 40.] + +[Note 62 : Échantillon no 41.] + +[Note 63 : Échantillon no 42.] + +[Note 64 : Échantillon no 43.] + +[Note 65 : Mais ces deux noms sont de la langue temâhaq.] + +[Note 66 : Échantillon no 44.] + +[Note 67 : Échantillon no 45.] + +[Note 68 : Échantillon no 46.] + +[Note 69 : Échantillon no 47.] + +[Note 70 : Échantillon no 48.] + +[Note 71 : Échantillon no 49. Cet échantillon, déterminé par M. Des +Cloizeaux, porte la mention suivante : _lave d’un volcan qui a fait +irruption, mais qui peut être éteint aujourd’hui_.] + +[Note 72 : Échantillon no 52.] + +[Note 73 : Échantillon no 53.] + +[Note 74 : Échantillon no 54.] + +[Note 75 : Échantillon no 55.] + +[Note 76 : Échantillon no 56.] + +[Note 77 : Échantillon no 57.] + +[Note 78 : Échantillon no 58.] + +[Note 79 : Échantillon no 59.] + +[Note 80 : D’après les Touâreg, une femme peut s’asseoir à l’aise dans +la cavité] + + + + + CHAPITRE V. + + MÉTÉOROLOGIE. + + +Hérodote nous fait connaître (livre IV, §§ 173, 184 et 185) ce qu’était, +il y a deux mille trois cents ans, le climat du pays qu’embrasse mon +exploration. Voici ce qu’il en dit : + + +_Température_ : « Les Atarantes maudissent le soleil qui passe au-dessus +de leur tête et lui adressent toutes sortes d’outrages, parce que sa +chaleur consume les hommes et la contrée. + +_Vents_ : « Le souffle de _Notus_ (S.-E.) dessécha tout ce qui contenait +de l’eau. D’après les Libyens, les Psylles marchèrent en armes contre +Notus. Or, quand ils arrivèrent au désert de sable, Notus souffla de +plus belle et les ensevelit tous. + +_Eaux, pluies_ : « Le pays est désert, sans eau, sans bêtes fauves, sans +pluies, sans arbres ; on n’y trouve nulle humidité. » + + +Les observations que j’ai faites pendant les trois cent dix jours +consacrés à l’étude de la région qu’Hérodote appelle le désert de Libye +permettront d’apprécier quelles modifications le temps a apportées au +climat de ce pays. + +Pour ne pas abuser de la patience du lecteur, je limite le tableau ci- +après au pays des Touâreg et à une observation quotidienne ou locale +(total : 330 observ.), me réservant de publier dans un recueil spécial +l’ensemble de toutes celles faites pendant les vingt-neuf mois de mon +voyage. + +Quant aux diverses séries d’observations qui n’ont pu trouver place dans +ce tableau, je les résume à la suite. + + + Observations météorologiques[81]. + + + [ALT : ALTITUDES + DT : DATES. 1860 + HEU : HEURES. + BARO : BAROMÈTRE réduit à 0° et corrigé. + THER : THERMOMÈTRE fronde.] + + +------------------+-----+--+-----+------+----+--------------+-----------+ + | LOCALITÉS. | ALT |DT| HEU | BARO |THER| ÉTAT DU CIEL.| VENTS[82].| + +------------------+-----+--+-----+------+----+--------------+-----------+ + | | m |Jl| | | | | | + | | | | | | | | | + |El-Ouâd (Soûf) | 135 |26| 7.45|749.05|35,3|Couvert, |? | + | | | | s.| | |légers cumulus| | + | | | | | | | | | + |’Amich | 193 |27| 5.30|744.58|23,0|Pur |E. — 5. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Drá-el-Khezîn | 169 |28| 4.55|748.73|23,5|Voilé |O.-N.-O. — | + | | | | m.| | | |3 | + | | | | | | | | | + |Choûchet-el- | 150 | »| 3.30|749.77|42,0| Id. |O.-N.-O. — | + |Guedhâm | | | s.| | | |1. | + | | | | | | | | | + |Mouï-er-Rebaáya | 147 |29| 5.15|750.34|24,6|Couvert |E. 1/4 N. —| + | | | | s.| | | |1. | + | | | | | | | | | + |Mâleh-ben-’Aoûn | 144 |30| 5.»|751.82|25,1|Nuageux |E. — 4. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Mouï-Rebah | 152 | »| 2.30|750.78|39,7|Pommelé |E. — 3. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |El-’Ogla | 107 |31|10.55|754.57|25,0|Nuageux |E. 1/4 N. —| + | | | | s.| | | |4. | + | | | | | | | | | + | | |At| | | | | | + | | | | | | | | | + |El-’Ogla | | 1| 5.10|756.75|22,2|Pommelé |E. 1/4 N. —| + | | | | m.| | | |3. | + | | | | | | | | | + |Er-Reguíáât | 181 | »| 2.»|748.10|34,5|Couvert |E. 1/4 N. —| + | | | | s.| | | |4. | + | | | | | | | | | + |Berreçof | 177 | 2| 3.30|740.20|36,0|Quelques |E. — 4. | + | | | | s.| | |nuages | | + | | | | | | |pommelés | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 3| 8.30|752.59|30,7|Légèrement |E. — 4. | + | | | | m.| | |nuageux | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 4| 4.»|750.11|38,1|Presque |N.-N.-O. — | + | | | | s.| | |serein, |3. | + | | | | | | |cumulus | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 5| 3.30|756.30|36,3|Pur |E. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |_En route_, Sieste| 168 | 6| 4.30|745.96|38,3|Légèrement |S.-S.-E. — | + | | | | s.| | |voilé |3 — | + | | | | | | | |sirocco. | + | | | | | | | | | + |Ouidiân-el-Halma | 213 | 7| 4.30|746.55|39,0|Pur |S.-S.-E. — | + | | | | s.| | | |3 — id. | + | | | | | | | | | + |Dhahar-el-’Erg | 355 | 8| 4.30|735.85|41,6|Pur |S.-S.-E. — | + | | | | s.| | | |3 — id. | + | | | | | | | | | + |Haoudh-el-hâdj- | 365 | 9| 4.30|733.43|40,0|Pur |S.-E. — 3 —| + |Sa’id | | | s.| | | | Id. | + | | | | | | | | | + |_En route_, Sieste| 393 |10| 4.30|731.11|40,1|Pur |S.-E. — 3 —| + | | | | s.| | | | Id. | + | | | | | | | | | + |Ghâba de Ghadâmès | 359 |11| 3.50|733.99|40,2|Pur |S.-E. — 6 —| + | | | | s.| | | |sirocco. | + | | | | | | | | | + |Ghadâmès[83] | 351 |12| 8.30|733.80|35,1|Pur |S.-E. — 4 —| + | | | | m.| | | | Id. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |13| 8.»|731.58|34,0|Légèrement |Nul. | + | | | | s.| | |couvert | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |14| 9.45|730.21|32.8|Pur |Nul. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |15| 8.»|734.11|32,9|Pur |Insensible.| + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |16| 6.»|733.45|23,8|Pur |S.-S.-E. — | + | | | | m.| | | |insensible.| + | | | | | | | |— 1. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |17| 8.»|730.49|34,2|Presque pur, |Nul. | + | | | | s.| | |cumulus | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |18| 2.»|734.41|38,1|Pur |S.-S.-E. — | + | | | | s.| | | |2. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |19| 2.»|741.30|36,6|Un peu voilé |S.-S.-E. — | + | | | | s.| | | |6. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |20| 3.»|741.17|38,8|Pur |S.-S.-E. — | + | | | | s.| | | |2. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |21| 6.»|732.58|24,3|Pur |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |22| 2.30|734.86|38,3|Pur |S.-S.-O. — | + | | | | s.| | | |2. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |23| 8.30|734.98|31,0|Pur |S.-E. — 1 —| + | | | | s.| | | |par | + | | | | | | | |bouffées. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |24| 9.»|737.30|31,1|Pur |S.-S.-E. — | + | | | | s.| | | |1 — sirocco| + | | | | | | | |par bouff. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |25| 2.»|743.22|38,8|Presque pur, |S. — 1. | + | | | | s.| | |petits cumulus| | + | | | | | | |ronds | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |26| 8.»|733.57|31,2|Pur |S.-S.-E. — | + | | | | s.| | | |2. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |27| 3.»|729.64|36,2|Pur |E. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |28| 2.»|736.45|34,7|Pur |S.-S.-O. — | + | | | | s.| | | |3. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |29| 2.»|733.48|36,4|Pur |S. — 1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |30| 6.»|734.18|21,0|Pur |Insensible.| + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |31| 2.»|736.96|38,1|Pur |S.-S.-O. — | + | | | | s.| | | |1. | + | | | | | | | | | + | | |Se| | | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 1| 2.»|736.21|38,2|Pur |Nul. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 2| 6.»|730.08|23,1|Pur |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 3| 6.»|731.33|24,4|Pur |E. — 1. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 4| 3.30|735.30|40,4|Quelques |E. — 2. | + | | | | s.| | |cumulus | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 5| 8.30|732.42|32,2|Pur |Nul. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 6| 6.»|730.88|23,1|Pur |E. — 1. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 7| 6.»|737.28|20,8|Pur |E. — 2. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 8| 2.30|737.48|37,7|Pur |Nul. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 9| 6.»|730.17|25,1|Pur |N.-E. — 3. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |10| 6.»|727.92|22,8|Cumulus |E. — 2. | + | | | | m.| | |irréguliers à | | + | | | | | | |l’O. | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |11| 7.»|734.13|32,9|Pur |E. — 1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |12| 2.»|731.59|36,2|Pur |E. — 3. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |13| 2.30|737.90|37,1|Pur |N.-E. — 4. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |14| 2.»|738.96|38,1|Pur |E. — 3. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |15| 6.»|734.92|38,9|Pur |E. — 4. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | | |De| | | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |10| 10.5|735.77|17,7|Pur |S.-O. — 4 —| + | | | | m.| | | |sirocco. | + | | | | | | | | | + |Mâreksân | 348 |11| 7.30|735.04|9,7 |Pur |S.-O.— 3. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |12| 8.»|727.94|10,4|Pur |S.-O. — 2. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Ouâdi-Timîsit | 347 |13| 9.»|731.74|10,9|Pur |S.-S.-O. — | + | | | | m.| | | |4. | + | | | | | | | | | + |Imozzelâouen | 337 |14| 9.30|727.79|12,1|Presque pur, |S.-S.-E. — | + | | | | m.| | |stratus à |4. | + | | | | | | |l’horizon N. | | + | | | | | | | | | + |Tifôchayen | 415 |15| 8.50|719.95|13,9|Presque pur, |S. — 3. | + | | | | m.| | |légers nuages | | + | | | | | | | | | + |Timelloûlen | 421 |16| 7.15|718.68|10,5|Pur |O. — 1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |17| 7.15|721.46|5,9 |Nuages légers,|Nul. | + | | | | s.| | |plumeux | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |18| 8.30|721.75|2,2 |Nuages plumeux|Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |19| 9.20|727.93|10,5|Petits nuages |O.-S.-O. — | + | | | | m.| | | |2. | + | | | | | | | | | + |Tahâla | 416 |20| 8.»|729.66|9,1 |Couvert |E. — 1. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Ahêdjren | 505 |21| 8.30|720.11|9,3 |Couvert. — |Nul. | + | | | | m.| | |Petite pluie | | + | | | | | | | | | + |Adehi-n-Ouarân | 456 |22| 8.»|715.94|4,9 |Nuages à |E.-S.-E. — | + | | | | m.| | |l’horizon |2. | + | | | | | | | | | + |Tidjedakannîn | 454 |23| 9.30|717.68|6,9 |Pur |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |24| 8.30|721.30|6,6 |Pur. — Rosée |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |25| 2.»|723.38|24,4|Légers nuages |Nul. | + | | | | s.| | |blancs à | | + | | | | | | |l’horizon | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |26| 7.45|722.66|10,2|Légers nuages |E.-N.-E. — | + | | | | m.| | |plumeux |1. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |27| 7.30|722.53|7,1 |Pur |N.-E. — 1. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Sâghen | 534 |28| 6.45|719.53|1,9 |Pur |E.-N.-E. — | + | | | | m.| | | |1. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |29| 8.30|718.89|4,9 |Pur |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |30| 8.30|721.22|8,5 |Pur |Insensible.| + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |31| 9.15|719.68|10,8|Pur |E. — 1. | + | | | | m.| | | | | + | | 1861 | | | | | | + | | |Jr| | | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 1| 8.30|718.51|7,0 |Pur |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 2| 9.»|719.05|9,5 |Pur |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 3| 7.30|715.73|14,8|Pur. - Lueur |Nul | + | | | | s.| | |blanche à | | + | | | | | | |l’horizon O. | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 4| 8.»|716.88|16,4|Couvert |Nul. | + | | | | s.| | |partout | | + | | | | | | | | | + |Tikhâmmalt (1er | » | 5| 10.»|716.96|18,7|Pur |Nul. | + |camp) | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Afara-n- | 543 | 6|11.30|714.05|24,8|Pur |S. — 1. | + |Wechcheran | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 7| 1.30|703.24|28,9|Presque |S.-E. — 3 —| + | | | | s.| | |serein, petits|sirocco. | + | | | | | | |nuages rares | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 8| 6.45|710.00|14,0|Pur |N. — 3. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 9|10.30|710.80|12,2|Presque pur, |Nul. | + | | | | m.| | |quelques | | + | | | | | | |petits nuages | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |10| 3.»|711.96|16,6|Pur |N. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |11| 3.20|712.34|19,6|Pur |N.-N.-E. — | + | | | | s.| | | |2-3. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |12| 3.»|709.01|22,9|Presque pur, |N.-O. — 4. | + | | | | s.| | |petits nuages | | + | | | | | | |horiz. N. | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |13| 9.»|712.01|13,1|Pur |S.-E. - | + | | | | m.| | | |2-3. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |14| 10.»|715.78|14,7|Pur |S.-S.-E. — | + | | | | m.| | | |1. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |15| 11.»|715.99|18,9|Pur |S.-S.-O. — | + | | | | m.| | | |2. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |16| 9.»|715.21|10,0|Un cinquième |S.-E. — | + | | | | m.| | |nuages blancs |1-2. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |17| 5.30|711.79|18,9|Couvert horiz.|O. — 6. | + | | | | s.| | |N. | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |18| 3.»|711.12|17,8|Légers nuages |N.-O. — 3. | + | | | | s.| | |blancs | | + | | | | | | |transparents | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |19|10.30|716.17|11,0|Nuages plumeux|E.-S.-E. — | + | | | | m.| | |au N. |3. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |20| 1.30|715.32|17,2|Pur |N.-O. — | + | | | | s.| | | |2-3. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |21|11.30|721.32|15,2|Pur |O.-N.-O. — | + | | | | m.| | | |2-3. | + | | | | | | | | | + |Inghar et Asouîtar| 611 |22| 3.»|718.16|16,6|Nuages ronds |N.-E. — 1. | + | | | | s.| | |blancs | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |23| 3.30|717.32|19,7|Nuages blancs |N.-E. — 3. | + | | | | s.| | |S.-E | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |24| 9.»|718.92|9,2 |Cinq sixièmes |E.-N.-E. — | + | | | | m.| | |couvert |5. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |25| 8.»|722.34|13,6|Pur |N.-E. — 3. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |26| 3.»|722.16|16,6|Pur |N.-E. — 5. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |27| 9.»|719.20|10,3|Petits nuages,|E.-N.-E. — | + | | | | m.| | |horiz. S. |4. | + | | | | | | |voilé | | + | | | | | | | | | + |In-Tafersin | 627 | »| 6.30|716.50|14,1|Couvert, pluie|E. — 3. | + | | | | s.| | |moitié de la | | + | | | | | | |nuit | | + | | | | | | | | | + |Tâdjenoût | 594 |28|10.30|717.99|15,5|Couvert |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Oursêl | 624 |29| 7.»|712.33|12,9|Pur |N.-N.-E. — | + | | | | s.| | | |1. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |30| 7.»|716.91|12,0|Pur |N.-E. — 3. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |31| 3.»|718.49|15,8|Couvert |E. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | | |Fr| | | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 1| 3.»|727.46|17,3|Presque tout |E. — 3. | + | | | | s.| | |couvert | | + | | | | | | | | | + |Id. (autre camp) | » | 2| 10.»|719.63|14,8|Pur |S. — 2. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 3| 10.»|718.73|14,3|Presque pur, |Nul. | + | | | | m.| | |un petit nuage| | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 4| 8.30|716.52|11,5|Pur |E. — 1. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Près d’In-Hemoûl | 593 | 5|11.30|714.56|20,5|Petits nuages |E.-S.-E. — | + | | | | m.| | |dispersés |1. | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 6| 9.»|715.96|16,7|Couvert |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Tamioutin | 553 | 7| 9.»|717.67|19,3|Voilé |S.-E. — 1. | + |(Aghelâd) | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Târat (Aghelâd) | 549 | »| 8.»|714.61|21,3|Voilé |E.-S.-E. — | + | | | | s.| | | |1. | + | | | | | | | | | + |Targhaghît | 542 | 8| 9.»|711.21|21,3|Quelques |Nul. | + | | | | s.| | |nuages | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 9| 9.»|713.22|17,2|Pommelé au S. |S.-S.-E. — | + | | | | m.| | | |1. | + | | | | | | | | | + |Près de Mârhet | 478 |10| 9.20|708.69|19,6|Pur |Nul. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Azhel-en-Bangou |655,5|11| 8.»|705.85|22,2|Pas très-pur |S. — 1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |12| 11.»|713.68|23,5|Légèrement |E.-S.-E. — | + | | | | m.| | |voilé |1. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |13| 9.»|714.82|17,6|Couvert |S.-E. — | + | | | | m.| | | |0-1. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |14| 10.»|714.04|15,7|Pur |Nul. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |15| 8.»|713.50|12,3|Légèrement |Nul. | + | | | | m.| | |voilé à | | + | | | | | | |l’horizon | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |16| 9.»|712.06|18,6|Petits nuages |N. — 1. | + | | | | m.| | |plumeux | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |17| 10.»|711.59|24,5|Quelques |S.-O. — 1. | + | | | | m.| | |petits nuages | | + | | | | | | |plumeux | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |18| 3.»|705.57|26,0|Pur |N. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |19| 8.45|709.97|21,7|Voilé. Halo à |S.-S.-O. — | + | | | | s.| | |20° 1/2 du |1. | + | | | | | | |bord de la | | + | | | | | | |lune | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |20| 3.»|704.98|31,2|Un tiers |S. — 5. | + | | | | s.| | |nuageux | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |21| 2.30|703.82|29,1|Couvert, voilé|E. — 4. | + | | | | s.| | |; nuages de | | + | | | | | | |poussière | | + | | | | | | | | | + |In-Tâfaraout | 631 |22| 2.30|708.25|24,7|Neuf dixièmes |E. — 1. | + | | | | s.| | |couvert | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |23| 3.»|707.89|26,5|Voilé |O.-S.-O. — | + | | | | s.| | | |0-1. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |24| 3.»|705.96|22,8|Voilé |N.-N.-O. — | + | | | | s.| | | |4. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |25| 7.30|710.83|16,3|Voilé |O. — 2. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |26| 8.»|711.41|9,6 |Pur |S.-O. — | + | | | | m.| | | |0-1. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |27| 9.»|711.56|15,3|Presque pur, |S.-O. — 2. | + | | | | m.| | |nuages plumeux| | + | | | | | | |rares | | + | | | | | | | | | + |Ouâdi-Alloûn | » | »| 6.»|702.13|24,2|Pur |E.-N.-E. — | + | | | | s.| | | |2. | + | | | | | | | | | + |Ahêr (source) | 745 |28| 11.»|704.80|23,9|Ciel demi- |N.-N.-O. — | + | | | | m.| | |couvert, |2. | + | | | | | | |nuages alignés| | + | | | | | | |S.-N. | | + | | | | | | | | | + |Ouâdi-Takarâhet | 820 | »| 6.15|698.65|20,8|Couvert au N. |N. — 2. | + | | | | s.| | |à l’horizon | | + | | | | | | | | | + | | |Ms| | | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | | 1| 3.»|702.53|19,5|Petits nuages |N.-N.-O. — | + | | | | s.| | |plumeux au S. |2. | + | | | | | | | | | + |Tîn-Arrây | 975 | 2| 6.»|689.59|15,5|Pur |N.-E. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Tîn-Têrdja |10..2| 3| 3.»|688.17|18,2|Pur |N.-E. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Tîn-Tâkelît | 870 | 4| 3.15|695.82|19,2|Pur |E. — 3. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |In-Ezzân | 945 | 5| 9.»|697.63|14,7|Pur |E. — 1. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |In-Akhkh | 865 | 6| 6.»|695.41|10,0|Pur |S. — 2. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Tiferghasîn | 864 | »| 9.»|697.91|16,6|Pur |S. — 1. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Tîterhsîn | 784 | »| 6.30|703.90|19,0|Pur |N.-O. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Tarz-Oûlli | 766 | 7| 9.»|696.69|13,7|Pur |E. — 0-1. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 8| 9.»|707.71|12,6|Gris uniforme,|N.-N.-E. — | + | | | | m.| | |air trouble |2. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |10| 9.»|709.37|11,2|Pur |N.-E. — 2. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Ouâdi- | 667 |11|midi.|710.82|19,4|Pur |N.-E. — 2. | + |Tînselmadjîn | | | | | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |12| 7.30|706.67|8,5 |Pur |E. — 1. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Tinoûhaouen | 772 |13| 9.»|692.31|14,7|Pur |O. — 0-1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Toûnîn (Rhât) | 726 |14|11.58|702.23|29,3|Pur |S.-O. | + | | | | m.| | | |violent. — | + | | | | | | | |6. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |15| 9.30|706.67|14,9|Pur |N.-O. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |16| 3.»|700.93|23,2|Pur |N.-O. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |17| 9.30|703.27|16,5|Pur |S.-E. — 1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |18| 6.»|698.68|6,8 |Pur |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |19| 3.»|700.47|23,6|Pur |N.-O. — 1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |20| 9.»|704.42|18,3|Pur |N. — 1. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |21|midi.|706.37|25,1|Pur |N.-E. — 1. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |22| 9.»|703.86|18,5|Presque tout |Nul. | + | | | | s.| | |couvert | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |23|midi.|700.48|33,5|Cirrho-cumulus|S.-S.-E. — | + | | | | | | | |2. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |24| 3.»|696.01|32,2|Cirrho-cumulus|S.-S.-E. — | + | | | | s.| | | |2. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |25| 9.»|702.87|26,9|Cirrho-cumulus|S. — 3. | + | | | | m.| | |et cirrho- | | + | | | | | | |stratus çà et | | + | | | | | | |là | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |26| 3.»|692.05|34,5|Voilé |S.-E. et | + | | | | s.| | | |S.-S.-E., | + | | | | | | | |tr.-violent| + | | | | | | | |dans la | + | | | | | | | |soirée et | + | | | | | | | |dans la | + | | | | | | | |nuit. — 7. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |27| 3.»|692.47|28,6|Légèrement |E.-N.-E. — | + | | | | s.| | |voilé |2-3. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |28| 9.»|703.42|20,6|Pur |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Tinoûhaouen | 772 |29| 3.»|693.35|31,5|Pur, horizon |O. — 3. | + | | | | s.| | |voilé | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |30| 7.»|699.13|14,2|Bleu, |Nul. | + | | | | m.| | |légèrement | | + | | | | | | |voilé | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |31| 3.»|697.71|26,6|Cirrho-cumulus|N.-O. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | | |Al| | | | | | + | | | | | | | | | + |Tarz-Oûlli | 766 | 1| 8.30|704.31|21,8|Nuageux à |E.-N.-E. — | + | | | | s.| | |l’horizon E. |3. | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 2| 9.»|704.05|22,3|Un tiers |E.-S.-E. — | + | | | | s.| | |couvert |2. | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 3| 11.»|699.53|18,5|Pur |S. — 1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 4| 9.»|701.36|27,5|Sept dixièmes |S. — 3. | + | | | | m.| | |couvert | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 5|10.30|701.30|22,3|Pur, horiz. S.|N.-O. — 1. | + | | | | s.| | |voilé | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 6| 3.»|695.30|33,9|Demi-cumulus |S. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 7| 3.»|696.80|33,7|Pur |N.-E. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 8| 6.»|693.84|30,0|Pur, horizon |S.-E. — 2. | + | | | | s.| | |O. voilé | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |10| 3.»|693.17|31,7|Voilé |N.-O. — 4. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |11|midi.|700.22|28,6|Pur |S.-S.-E. — | + | | | | | | | |2. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |12| 7.30|699.17|24,6|Pur |N. — 1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |13| 6.»|693.77|28,6|Pur, horizon |N. — 2. | + | | | | s.| | |N. couvert | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |14| 9.»|703.75|20,8|Pur |N.-E. — 2. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |15| 8.15|700.37|24,6|Pur |E. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |16| 3.»|702.66|31,3|Pur |N.-N.-O. — | + | | | | s.| | | |2. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |17| 3.45|697.22|34,5|Légèrement |O. — 4. | + | | | | s.| | |voilé à | | + | | | | | | |l’horizon, | | + | | | | | | |poussière et | | + | | | | | | |sables | | + | | | | | | |soulevés | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |18| 9.»|702.21|22,8|Pur |N.-E. — 4. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |19| 3.»|696.06|32,9|Légèrement |E. — 2. | + | | | | s.| | |mais | | + | | | | | | |entièrement | | + | | | | | | |couvert | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |20| 8.»|702.23|30,3|Deux tiers |E. — 1. | + | | | | s.| | |couvert | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |21| 7.30|700.77|32,1|Presque pur |S. chaud. —| + | | | | s.| | | |2. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |22| 9.»|702.88|37,3|Voilé |S.-S.-O. — | + | | | | m.| | | |7 — | + | | | | | | | |sirocco. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |23| 3.»|691.94|32,2|Un peu voilé à|N.-O. — 2. | + | | | | s.| | |l’horizon | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |24| 3.»|693.06|37,8|Cirrho-cumulus|S.-O. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |25| 3.»|692.49|38,3|Quelques |S.-S.-O. — | + | | | | s.| | |petits cumulus|6 — | + | | | | | | | |sirocco. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |26| 3.»|693.87|34,3|Voilé |E. — 5. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |27| 3.»|698.98|32,4|Cumulus aux |S.-E. — 1. | + | | | | s.| | |deux tiers | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |28| 3.»|699.38|31,9|Couvert, pluie|S.-O. — 5. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |29| 6.»|701.80|22,1|Presque |N. — 2. | + | | | | m.| | |entièrement | | + | | | | | | |couvert | | + | | | | | | | | | + |Iferdjân | 769 |30| 6.30|701.25|22,3|Couvert |E. — 1. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | | |Mi| | | | | | + | | | | | | | | | + |Serdélès | 709 | 2| 9.»|708.16|29,5|Pur |N.-E. — 2. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 3| 6.»|702.66|19,5|Pur |S.-S.-E. — | + | | | | m.| | | |3. | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 4| 6.»|701.88|21,4|Demi-couvert |S.-E. — 4. | + | | | | m.| | |de cumulus | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 5| 9.»|702.85|29,3|Un quart |N.-O. —2. | + | | | | m.| | |cumulus et | | + | | | | | | |cirrho-cumulus| | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 6| 9.»|701.58|33,4|Presque tout |N. — 3. | + | | | | m.| | |couvert | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 7| 9.»|701.73|25,0|Légers cumulus|E. — 3. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 8| 3.»|699.44|32,5|Cumulus |Insensible.| + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 9| 6.»|703.21|24,2|Couvert, |Insensible.| + | | | | m.| | |gouttes de | | + | | | | | | |pluie | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |10| 6.»|702.37|30,2|Pur |N. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |11| 4.50|703.89|14,2|Pur |E.-N.-E. — | + | | | | m.| | | |1. | + | | | | | | | | | + |Eraouen | 594 |13| 5.45|712.03|29,5|Pur |O. — 4. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |14| 4.30|717.18|15,0|Cumulus à l’O.|Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Tîn-Aboûnda | 559 |15| 4.50|718.09|14,4|Pur |Insensible.| + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |In-Tâfarat | 572 | »|12.30|718.97|28,6|Légèrement |N.-E. — 1. | + | | | | s.| | |voilé, pur au | | + | | | | | | |zénith | | + | | | | | | | | | + |Hotiya-Cheikh-el- | 552 | »| 7.45|719.17|23,4|Pur |Nul. | + |Hoseyni. | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Oubâri | 515 |16| 2.30|717.24|34,7|Couvert |N.-O. — 1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |17| 6.»|718.66|25,5|Couvert |N. — 2. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |18| 7.20|725.09|25,6|Pur |N. — 1. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Taguelelt | 517 | »| 1.20|720.21|34,4|Pur |Insensible.| + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Djerma | 485 |19| 8.45|722.20|32,6|Pur |Insensible.| + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Brêg | 551 |20| 4.35|719.39|36,3|Cumulus |S.-E. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |El-Fogâr | 515 |21| 2.15|719.22|39,0|Pur |S.-E. par | + | | | | s.| | | |bouffées. —| + | | | | | | | |2. | + | | | | | | | | | + |Tekertîba | 529 |22| 6.45|719.31|31,9|Pur |S.-E. — 3. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |23| 6.50|718.43|33,2|Pur |E.-S.-E. — | + | | | | m.| | | |2. | + | | | | | | | | | + | Id. | 529 |24| 4.30|717.38|24,6|Pur |S.-E. — 1. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |25| 2.»|714.00|40,3|Moitié gros |O. — 1. | + | | | | s.| | |cumulus | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |26| 8.15|718.92|27,5|Pur |N.-E. — 3. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |27| 4.20|721.34|19,0|Pur |E. — 2. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Lac de Mandara | 527 |28| 4.50|721.14|29,5|Petits cirrho-|N.-N.-E. — | + | | | | s.| | |cumulus |2. | + | | | | | | | | | + |Goloûb-es-Soltân | 474 |29| 2.20|721.26|31,5|Moitié cumulus|N.-N.-E. — | + | | | | s.| | |et cirrho- |1. | + | | | | | | |cumulus | | + | | | | | | | | | + |Gabráoûn | 459 | »| 5.10|721.74|29,0|Cirrho-cumulus|N. — 1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Ouâdi-Gabráoûn | 542 |30| 5.40|716.76|29,7|Légers cumulus|N.-N.-E. — | + | | | | s.| | | |2. | + | | | | | | | | | + |Tekertîba | 529 |31| 1.30|719.03|34,1|Pur |E. 1/8 S. —| + | | | | s.| | | |5. | + | | | | | | | | | + | | |Jn| | | | | | + | | | | | | | | | + |El-Fejîj | 579 | 1| 4.»|717.81|33,9|Pur |E. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Indjârren | 623 | 2| 1.30|714.66|35,1|Pur, un peu |E. — 3. | + | | | | s.| | |voilé à | | + | | | | | | |l’horizon | | + | | | | | | | | | + |Bîr-’Amrân | 569 | »| 6.35|717.50|27,5|Pur |Nul. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Tessâoua | 528 | 3| 1.30|720.40|36,7|Pur |Insensible.| + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 4| 7.15|718.44|25,2|Pur |Nul. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Agâr | 586 | 5| 8.40|717.88|23,7|Pur |Nul. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Oumm-el-Hamâm | 543 | 6| 1.50|717.05|39,2|Pur |S. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Mourzouk | 559 | 7| 2.»|719.26|38,5|Pur |E. — 3. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 8| 1.30|720.15|39,1|Pur |N.-E. — 5. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 9| 4.15|721.57|22,7|Pur |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |10| 1.30|719.63|41,0|Légèrement |S.-E. — 5. | + | | | | s.| | |voilé | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |11| 7.»|719.48|32,7|Pur |S.-E. — 2. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |12| 1.30|717.38|38,4|Voilé |O. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |14| 1.30|720.31|35,9|Voilé |S. — 1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |16| 2.30|719.16|36,5|Pur |E. — 1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |17| 2.30|718.61|37,8|Pur |Insensible.| + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |18| 5.10|720.48|24,2|Pur |E. — 2. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |19| 1.30|719.96|36,5|Pur |E. — 1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |20| 2.»|720.78|36,5|Pur |E. — 3. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |21| 1.30|720.29|34,5|Pur |E. — 3. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |22| 1.30|719.04|33,1|Pur, légers |E. — 3 par | + | | | | s.| | |nuages à 45° |bouffées. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |23| 2.40|718.06|34,3|Pur |E. — 1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |25| 1.30|720.39|35,6|Pur |E. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |26| 2.»|718.94|36,3|Pur |E. — 1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |27| 4.45|719.65|20,2|Pur |N.-O. — 1 | + | | | | s.| | | |faible. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |29| 1.30|718.10|38,3|Pur |N. — 3. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |30| 1.30|720.73|36,2|Pur |E. — 5. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | | |Jl| | | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 1| 3.30|720.34|37,7|Pur |E. — 5. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 2|1.» s|720.36|39,9|Un quart |E. — 1 | + | | | | | | |cumulus à l’E.|faible. | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 3| 1.30|718.96|40,8|Cumulus à l’E.|S.-E. — 2. | + | | | | s.| | |et au N. | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 4| 2.»|717.20|40,6|Gros cumulus |N.-N.-E. — | + | | | | s.| | |épars |1. | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 5| 3.»|716.83|41,7|Petits cumulus|S.-S.-E. — | + | | | | s.| | |blancs N. et |1. | + | | | | | | |E. | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 6| 1.»|718.78|41,5|Pur |Nul. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 7| 3.»|718.89|22,7|Pur |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Mokhâten | 565 | 8| 3.10|720.37|21,9|Pur |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Trâghen | 520 | 9| 6.»|721.08|27,3|Pur |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |11| 3.45|721.35|24,4|Pur |E. — 1 | + | | | | m.| | | |faible. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |12| 1.30|720.88|39,9|Pur |E. ou N.-E.| + | | | | s.| | | |— 5. | + | | | | | | | | | + | Id. | » |14| 2.30|720.01|36,5|Pur |E. — 5. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |15| 4.»|722.06|22,2|Pur |Insensible.| + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Touîla | 589 |16| 1.30|719.70|40,5|Pur |S.-O. — | + | | | | s.| | | |Insensible.| + | | | | | | | |1. | + | | | | | | | | | + |Maghoua | 577 |17| 1.30|719.69|40,4|Pur |N.-E. — 6. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Tha’aleb | 595 |18| 1.45|717.48|41,6|Pur |N. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Oumm-el-Arâneb | 546 |19| 4.»|718.60|38,5|Pur |N.-O. — 4. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |El-Bedîr | 546 |20| 1.30|719.58|40,0|Pur |? | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Oumm-es-Sougouîn | 506 |21| 3.»|722.24|22,3|Pur |E. — 2. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Zouîla | 539 | »| 1.»|721.20|36,6|Pur |N.-O. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Hammîra | 446 |22| 1.»|728.70|37,5|Pur |N.-E. — 4. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Trâghen | 520 |23| 4.»|720.17|36,5|Pur |N.-E. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Mourzouk | 559 |27| 9.40|711.67|38,8|Pur |? | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |29| 3.»|701.21|38,5|Pur |E. — 1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | | |At| | | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 5| 6.»|719.16|23,1|Pur |E.-N.-E. — | + | | | | m.| | | |2. | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 6| 4.»|722.10|33,5|Pur |N. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 7| 2.30|725.39|36,4|Quelques |N. — 2. | + | | | | s.| | |petits cumulus| | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 8| 3.»|726.13|37,4|Pur |N.-E. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 9| 2.»|722.68|35,7|Pur |N. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |10| 3.30|719.32|35,9|Pur |N.-E. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |11| 7.»|718.96|28,6|Pur |Nul. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Menzelet-el-Guefel| 545 |12| 2.30|721.12|36,6|Pur |E. — 6. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Néchoûa’ | 608 |13| 3.45|717.68|35,7|Pur |E.-N.-E. — | + | | | | s.| | | |2. | + | | | | | | | | | + |Ghoddoua | 574 |14| 2.45|721.68|38,2|Petits cumulus|Nul. | + | | | | s.| | |isolés | | + | | | | | | | | | + |Bîr-el-Moukkeni | 569 |15| 4. 5|719.10|23,8|Pur |N.-E. — 2. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Et-Tolh | 592 | »| 2.20|717.60|36,3|Pur |N.-N.-O. — | + | | | | s.| | | |4 très- | + | | | | | | | |chaud. | + | | | | | | | | | + |Sebhâ | 501 |16| 5.25|721.63|22,8|Pur |E. — 2. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Temenhent | 503 |17| 7.10|727.68|29,4|Pur |S.-E. — 4. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |18| 1.45|722.87|36,6|Pur |N. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Gourmêda (puits) | 482 |19| 4.10|724.76|20,5|Pur |S. — 1. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Zîghen | 531 | »| 7.55|720.08|26,9|Pur |S.-E. — 1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |20| 4.30|722.44|22,5|Pur |E. — 2. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Oumm-el-’Abîd | 473 | »| 3.»|724.13|37,3|Couvert de |N.-O. — 3 | + | | | | s.| | |cumulus à |chaud. | + | | | | | | |moitié | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |21| 2.»|728.44|36,5|Petits cumulus|N.-O. — 2. | + | | | | s.| | |épars | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |22| 5.»|730.70|24,8|Horizon O. |E.-S.-E. | + | | | | m.| | |couvert |puis S.-E. | + | | | | | | | |— 5. | + | | | | | | | | | + |El-Hafor-el-Homer | 552 |23| 4.»|722.98|21,5|Horizon E. |N.-E. — 1. | + | | | | m.| | |couvert | | + | | | | | | | | | + |Ouâdi-Tîn-Guezzîn | 690 |25| 3.30|709.10|21,2|Deux tiers |Nul. | + | | | | m.| | |cumulus | | + | | | | | | | | | + |El-Mejnah | 736 | »| 6.55|705.48|23,6| |? | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Gottefa | 573 | »| 3.40|719.07|25,5|Couvert, pluie|S.-E. — 2. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |26| 6.30|720.98|23,4|Pur |S. — 1 | + | | | | m.| | | |faible. | + | | | | | | | | | + |Bir-Ferdjân | 397 |27| 5.»|735.97|20,8|Pur, nuages au|N. — 1 | + | | | | m.| | |S. |faible. | + | | | | | | | | | + |Sokna | 352 |28| 5.»|737.52|20,6|Pur |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » |30| 5.45|738.32|18,2|Pur |E. — 1 | + | | | | m.| | | |faible. | + | | | | | | | | | + | | |Se| | | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 1| 5.45|738.02|20,6|Cumulus à l’E.|E. — 1. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 2| 5.15|737.46|19,8|Pur |Insensible.| + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |O. Talha-boû-Tobol| 322 | 3| 7.»|740.49|28,0|Pur |N.-E. — 3. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | 322 | 4| 4.30|741.60|20,3|Pur |S.-O. — 2. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Ouâdi Zemam | 309 | 5| 4.30|743.77|20,9|Pur |O. — 2. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Ouâdi-Nina | 291 | 6| 4.30|743.11|18,3|Pur |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Bondjêm | 138 | 7| 2.30|756.17|32,5|Pur |N.-E. — 3. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + | Id. | » | 8| 6.30|755.50|27,7|Pur |N.-E. — 5. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |Oumm-el-Ghorbâl | 113 |10| 4.20|754.64|16,9|Pur |Insensible.| + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Ouâdi-Mbellem | 90 |11| 4.30|756.10|16,3|Pur |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Loummouileh | 109 |12| 4.20|753.83|18,5|Pur |Nul. | + | | | | m.| | | | | + | | | | | | | | | + |Ouâdi-Mîmoûn | 234 |13| 4.»|749.54|16,0|Quelques |Nul. | + | | | | m.| | |nimbus N.-O. | | + | | | | | | | | | + |Plateau au Nord de| 235 |14| 6.10|740.13|22,8|Horizon N. |N.-E. — 2. | + |Chaábet-el-Halma | | | m.| | |nuageux | | + | | | | | | | | | + |Melgha | 372 |15| 6.»|733.49|24,4|Pur |E. — 1. | + | | | | s.| | | | | + | | | | | | | | | + |El-Menchîya | 31 |19| 1.45|766.39|26,4|Petits cirrhus|Insensible.| + |(Tripoli), villa | | | | | | | | + |de M. Botta | | | | | | | | + | | | | | | | | | + |El-Menchîya | » |20| 1.10|764.63|26,9|Petits cirrho-|N. — 2. | + |(Tripoli), villa | | | | | |cumulus à | | + |de M. Botta | | | | | |l’horizon | | + +------------------+-----+--+-----+------+----+--------------+-----------+ + +NOTA. — Cette série de tableaux a été dressée principalement en vue de +mettre sous les yeux du lecteur les éléments d’après lesquels les +altitudes ont été déterminées. + +M. O. Mac Carthy, dont la précision comme météorologue est justement +appréciée, a bien voulu mettre à ma disposition ses observations +correspondantes au niveau de la mer à Alger. On peut donc considérer +l’ensemble des altitudes comme aussi exactes que possible, au moyen +d’observations barométriques. + +Quant aux détails qui vont suivre sur la température, l’hygrométrie, la +pression atmosphérique, les vents, la lumière, l’electricité, ils ont +été empruntés à l’ensemble de mes observations météorologiques. + +En général, excepté dans les marches ou dans le cas de maladie, j’ai +fait quatre observations, souvent cinq, par jour : une avant le lever du +soleil, une après son coucher, et deux ou trois dans la journée. + +J’ai toujours veillé au bon fonctionnement de mes instruments, et toutes +les observations que je livre à la publicité sont ramenées à zéro et +corrigées des erreurs des instruments. + + + _Températures._ + + +_Instruments employés_ : Les divers thermomètres dont j’ai fait usage +sont : + + +Des thermomètres Baudin : no 204, no 329, no 660, no 663 ; no 665 pour +les _minima_, et no 662 pour les _maxima_ ; + +Des thermomètres Salleron : nos 300 et 302 ; + +Un thermomètre Fastré, qui m’a été envoyé par M. Mac Carthy avec la note +_très-bon_. + +En voyage, le 18 décembre 1860, à Timelloûlen, j’ai pu contrôler la +marche de ces divers instruments au moyen de la glace fondante. De plus, +j’ai comparé tous mes thermomètres avec l’étalon Baudin, une première +fois à Tougourt, le 29 février 1860, et une seconde fois à Serdélès, le +2 mai 1861. + + +TEMPÉRATURE DE L’AIR : L’ensemble de mes observations sur la température +de l’air donne les constatations suivantes : + + +_Marche diurne_ : Dans la journée, le plus grand abaissement de la +température a lieu le matin avant le lever du soleil, et la plus grande +élévation entre deux et trois heures de l’après-midi. + +Un tableau, ci-après (voir le § _Pression atmosphérique_, page 121), +indique la marche des différents thermomètres, de 15 en 15 minutes, +entre le lever et le coucher du soleil. Il peut être considéré comme +donnant approximativement la marche diurne moyenne. + + +_Variations suivant les saisons_ : Quelles que soient la latitude et +l’altitude, dans tout le Sahara, du moins sur le versant Nord du plateau +central, les températures les plus basses sont obtenues de décembre à +mars, et les plus hautes de juin à septembre. C’est ce que démontre le +journal météorologique de mon voyage, complété par celui que tient M. J. +Auer à Tougourt. + + +_Influences_ : L’altitude et l’éloignement de la mer, bien plus que la +latitude, exercent une influence sur le thermomètre. + +Si l’on compare la température du plateau du Tasîli des Azdjer, d’un +degré et quart au Nord du tropique du Cancer, avec celle de Tougourt, +ville située à huit degrés plus au Nord, et sous l’influence probable de +la Méditerranée, on trouve rarement chez les Azdjer les fortes chaleurs +de l’Ouâd-Rîgh, mais, en revanche, on constate même dans les vallées +abritées du Tasîli des gelées inconnues ou exceptionnelles dans l’Ouâd- +Rîgh. + +Chez les Touâreg même, suivant l’altitude des lieux, il y a de grandes +différences : entre la température du Ahaggâr, où les neiges persistent +pendant trois mois de l’année, et celle du Tasîli, où elles durent à +peine quelques jours ; entre les plateaux élevés, où l’on retrouve la +végétation de la côte européenne de la Méditerranée, et les basses +dépressions des plaines, en contre-bas des montagnes, où la végétation +désertique s’allie à celle des tropiques. + + +_Extrêmes de température_ : Ils sont fournis par les deux chiffres +suivants : + + _Maximum_ + 44°,6, à Mourzouk, les 5 et 26 juillet 1861 ; + + _Minimum_ − 2°,1, à Timelloûlen, le 18 décembre 1860. + +La plus grande amplitude des oscillations thermométriques constatée dans +mon voyage chez les Touâreg a donc été de 46°,7. + + +_Maxima_ (saison d’été) : Les observations comprises entre les dates du +7 juin au 7 juillet et du 27 juillet au 11 août 1861 ont été faites à +Mourzouk, les autres en route sur divers points. (Voir, pour les +stations correspondantes, le tableau général qui précède.) + + 1860. + + 8 août 42°,2 + + 9 » 40 ,6 + + 10 » 40 ,7 + + 11 » 40 ,8 + + 12 » 41 ,6 + + 13 » 42 ,3 + + 14 » 41 ,8 + + 15 » 40 ,1 + + 16 » 40 ,2 + + 4 septembre 40 ,4 + + 1861. + + 24 mai 40 ,5 + + 25 » 40 ,3 + + 10 juin 41 ,0 + + 19 » 37 ,8 + + 20 » 38 ,2 + + 21 » 37 ,8 + + 22 » 37 ,6 + + 23 » 36 ,1 + + 25 » 38 ,1 + + 26 » 38 ,8 + + 28 » 42 ,5 + + 29 » 39 ,4 + + 30 » 39 ,0 + + 1 juillet 40 ,0 + + 2 » 41 ,3 + + 3 » 42 ,4 + + 4 » 44 ,3 + + 5 » 44 ,6 + + 16 » 40 ,6 + + 17 » 40 ,5 + + 18 » 41 ,7 + + 26 » 44 ,6 + + 27 » 42 ,6 + + 28 » 42 ,6 + + +_Maxima_ (saison d’hiver) : Je regrette de ne pas avoir de série +d’observations maxima pour la saison d’hiver. Il sera facile d’y +suppléer approximativement par les indications du thermomètre fronde, +dans les observations générales quotidiennes. + + +_Minima_ (saison d’hiver) : Je n’ai que peu d’observations de minima de +la température en hiver. Je donne ci-dessous le nombre des jours où j’ai +observé la congélation de l’eau. + + 1860. + + 17 décembre − 2°,0 + + 18 » − 2 ,1 + + 28 » + 1 ,9 + + 1861. + + 11 janvier Eau gelée. + + 12 » Id. + + 13 » Id. + + 14 » Id. + + 15 » Id. + + 16 » Id. + + 20 » Id. + + 22 » Id. + + 10 mars Id. + + 11 » Id. + + 12 » Id. + + +_Minima_ (saison d’été) : Ces observations appartiennent toutes à +l’année 1861, savoir : + + 20 juin 18°,6 + + 21 » 19 ,7 + + 22 » 20 ,9 + + 23 » 19 ,2 + + 24 » 17 ,5 + + 26 » 16 ,6 + + 27 » 17 ,6 + + 30 » 22 ,4 + + 2 juillet 23 ,6 + + 3 » 28 ,6 + + 4 » 23 ,4 + + 5 » 24 ,4 + + 25 » 21 ,6 + + 26 » 25 ,2 + + 30 » 23 ,1 + + 7 août 20 ,6 + + 8 » 22 ,4 + + 9 » 20 ,6 + + 10 » 21 ,2 + +Si, pour la saison d’été, je compare le chiffre le plus bas de la +température de l’air, 16°,6, obtenu le 26 juin à Mourzouk, avec le +chiffre le plus élevé, 44°,6, constaté dans la même localité et dans la +même année, les 5 et 26 juillet, je trouve une différence de 28° à +quelques jours d’intervalle. + + +TEMPÉRATURE DU SOL : Les observations relatives à la température du sol +ont été prises à l’ombre et au soleil, en hiver et en été. + + +_Maxima à l’ombre_ : Pendant le jour, pas d’observations faute de temps, +mes instants étant pris par d’autres études. + + +_Minima à l’ombre_ : Toutes les observations qui suivent ont été faites, +le thermomètre étant recouvert d’une légère couche de sable ou de terre. + + _Saison d’hiver._ + + 1860. + + 14 décembre − 3°,0 + + 28 » − 1 ,4 + + 1861. + + 10 janvier − 1 ,4 + + 11 » − 0 ,4 + + 12 » − 0 ,4 + + 16 » − 2 ,4 + + 19 » − 2 ,2 + + 22 » − 4 ,7 + + 25 » − 3 ,2 + + 26 » − 3 ,2 + + 27 » + 1 ,3 + + 30 » + 1 ,1 + + _Saison d’été._ — 1861 + + 12 août 20°,8 + + 13 » 18 ,3 + + 14 » 18 ,9 + + 15 » 23 ,3 + + 16 » 21 ,5 + + 19 » 19 ,6 + + 20 » 23 ,6 + + 21 » 20 ,6 + + 22 » 24 ,6 + + 24 » 18 ,6 + + 25 » 20 ,6 + + 26 » 18 ,1 + + 27 » 20 ,8 + + 28 » 19 ,6 + + 30 » 19 ,9 + + 1 septembre 18 ,7 + + 2 » 19 ,1 + + 3 » 16 ,6 + + 4 » 19 ,8 + + 5 » 18 ,6 + + 7 » 14 ,2 + + 8 » 15 ,1 + + 9 » 21 ,6 + + 10 » 15 ,3 + + 11 » 14 ,0 + + 12 » 18 ,1 + + 13 » 16 ,3 + + 15 » 19 ,8 + + +_Maxima au soleil_ : L’ombre n’existant pas dans le Sahara, ni pour le +sol ni pour les plantes qu’il nourrit, ni pour les hommes ni pour les +animaux qui l’habitent, il était important de déterminer, dans les +différentes saisons, la température du milieu au soleil. + +C’est à ce besoin que correspondent les deux séries d’observations qui +suivent : + + _Saison d’hiver._ — 1861. + + 18 janvier. 29°,00, la température de l’air à l’ombre étant 17°,8 + + 19 » 26 ,05 » » » 17 ,35 + + 22 » 30 ,15 » » » 16 ,6 + + 31 » 19 ,8 » » » 14 ,0 + + 14 février. 39 ,65 » » » 29 ,35 + + _Saison d’été._ — 1860 et 1861. + + 13 avril. 42°,55, la température de l’air à l’ombre étant 31°,85 + + 20 juin. 58 ,22 » » » 42 ,52 + + 28 » 65 ,12 » » » 38 ,62 + + 20 juillet. 65 ,12 » » » 37 ,50 + + » » 66 ,42 » » » 38 ,32 + +La moyenne de la différence des températures est de 9°,89 pour la saison +d’hiver et de 23°,1 pour la saison d’été. + +Si, à défaut d’observations quotidiennes de la température du sol au +soleil, j’ajoute la moyenne différentielle de 23°,1 aux températures de +l’air pendant les journées des 5 et 26 juillet 1861, soit 44°,6, = +67°,7 ; si j’augmente ce dernier chiffre de − 4°,7, minimum du sol le 22 +janvier, j’obtiens un total de 72°,4 représentant l’écart annuel entre +les extrêmes de la température du sol, et cet écart ne saurait être un +maximum. + +On s’étonne moins alors si la flore et la faune d’un pareil climat sont +limitées à des espèces créées pour lui ; on comprend comment Hérodote a +pu dire que la chaleur consume les hommes et _le fonds même de la +contrée_. Il faut, en effet, des roches très-dures et très-compactes +pour résister à des dilatations de − 5° à + 67°,7. Bien certainement, +les extrêmes constatés dans une seule année ne représentent pas les +extrêmes absolus d’une période centenaire. Probablement l’écart est +souvent de 75° et peut-être de 80°. + + +TEMPÉRATURE DES PUITS ORDINAIRES : J’ai apporté le plus grand soin à la +constatation de la température des puits et de leur profondeur, en vue +d’aider à la détermination de la moyenne de la température annuelle de +chaque contrée. + +Voici, pour chaque région, les résultats constatés : + + + _Dunes de l’’Erg._ + + Tempé Profon + -rature. -deur. + + { Bîr-es-Soûk 23°,5 12m,5 + { + { Bîr-el-Djâma’ 23 ,2 10 ,2 + El-Ouâd (16 juin) { + { Bîr-Oulâd-Khalîfa 23 ,5 12 ,1 + { + { Bîr-el-Azâzla 23 ,4 14 ,6 + + { Bîr-djâma’-el-Gharbî 21 ,9 7 ,3 + { + { Bîr-djâma’-el-Akhouân 21 ,7 6 ,2 + Gomâr (19 juin) { + { Bîr-sîdi-’Abd-er-Rahman 22 ,2 6 ,5 + { + { Bîr-tâbet-Cheria’a 21 ,6 6 ,6 + + { Premier puits (14 juillet) 22 ,7 3 ,9 + { + Mouï-el-Ferdjân { Deuxième puits (_id._) 22 ,6 3 ,4 + { + { Premier puits (21 juin) 21 ,7 3 ,9 + + Mouïet-el-Kâid (15 juillet) 22 ,3 6 ,5 + + Choûchet-el-Guedhâm (28 juillet) 23 ,1 13 ,7 + + Bîr-ez-Zouâit (29 juillet) 23 ,5 14 ,8 + + Mâleh-ben-’Aoûn (30 juillet) 22 ,7 13 ,3 + + Moûï-er-Rebah (31 juillet) 21 ,8 8 ,8 + + El-’Ogla (_id._) 22 ,8 10 ,4 + + Ma’atîg (1er août) 23 ,7 20 ,6 + + Berreçof (2 août) 23 ,2 23 ,0 + + + _Plateau de Tînghert._ + + { Premier puits (16 décembre) 17 ,7 1 ,3 + Timelloûlen { + { Deuxième puits (20 décembre) 17 ,3 3 ,3 + + + _Vallée des Igharghâren._ + + Asouîtar (26 janvier) 11 ,4 4 ,0 + + + _Vallée de l’Ouâdi-el-Gharbi._ + + In-Tafarat (15 mai) 22 ,7 4 ,2 + + Oubâri (18 mai) 20 ,3 2 ,5 + + Brêg (20 mai) 24 ,2 1 ,2 + + { 21 mai 23 ,4 } + { } + Takertîba { 22 mai 25 ,7 } 10 ,0 + { } + { 27 mai 23 ,8 } + + + _Dunes d’Edeyen._ + + Mandara (28 mai) 23 ,5 ? + + { 29 mai 22 ,4 4 ,0 + Gabr’aoûn { + { 30 mai 22 ,5 1 ,8 + + Bîr-en-Nechoûa’ 22 ,4 2 ,4 + + Bîr-el-Wouchka 23 ,7 2 ,5 + + Bîr-Sâlah-ber-Rekheyyis (16 août) 25 ,5 2 ,9 + + Gourmêda (19 août) 22 ,0 2 ,8 + + Oumm-el-’Abîd (21 août) 24 ,9 1 ,2 + + Gottefa (26 août) 24 ,7 3 ,7 + + ’Aïn-el-Hamâm (2 septembre) 24 ,2 1 ,5 + +TEMPÉRATURE DES SOURCES : Je donne comparativement la température de +l’air au moment de l’observation. + + Ghadâmès (9 décembre) 30°,15, la température de l’air étant 17°,7 + + Tâdjenoût (29 janvier) 11 ,95 » » » 13 ,1 + + Ahêr (23 février) 20 ,35 » » » 26 ,6 + + Serdélès (4 mai) 25 ,55 » » » 21 ,4 + + Ganderma (11 juillet) 22 ,55 » » » 24 ,4 + + Ayâl-Slîmân (_id._) 25 ,05 » » » 24 ,4 + + Bel-Hasan (13 juillet) 23 ,95 » » » 37 ,0 + +M. Isma’yl-Boû-Derba avait antérieurement constaté les températures de +trois autres sources, au pied N. du Tasîli, que je n’ai pas visitées, +savoir : + + ’Aïn-Tabelbâlet (10 septembre) 23°,0, l’air étant 30°,0 + + ’Aïn-el-Hadjâdj (12 _id._ ) 24 ,0 » 35 ,0 + + Tihoûbar (24 _id._ ) 26 ,0 » 35 ,0 + +La source de Ghadâmès est thermale ; il y en a d’autres d’ailleurs dans +le pays. + + +TEMPÉRATURE DES PUITS ARTÉSIENS : Dans le voisinage des dunes les puits +artésiens sont très-nombreux, car dans le seul district de l’Ouâd-Rîgh, +il y en a 335 qui arrosent 600,000 palmiers ; dans l’oasis d’Ouarglâ, il +y en a aussi en quantité. Pour le groupe de l’Ouâd-Rîgh, je me bornerai +à donner la température de quelques puits seulement. + + Tempé Profon + -rature. -deur. + + { { Premier puits 24°,71 57m,0 + { ’Aïn-Bâ-Mendîl { + { { Deuxième puits 24 ,75 58 ,10 + { + { ’Aïn-el-Amîra 24 ,83 57 ,95 + { + { { Premier Puits 24 ,40 54 ,0 + Tougourt { ’Aïn-Boû-’Alem { + { { Deuxième puits 24 ,82 52 ,0 + { + { ’Aïn-Azaz 24 ,75 53 ,0 + { + { ’Aïn-el-Bîr 23 ,85 64 ,0 + { + { ’Aîn-es-Soûk 24 ,65 55 ,0 + + { ’Aïn-Mellâha 24 ,85 39 ,0 + Merhayyer { + { ’Aïn-Battâh 24 ,91 39 ,0 + + Ouarglâ (nombreux puits, pas d’observations). + + Ihanâren (l’un des puits) 24 ,95 1 ,25 + + { Un puits 26 ,42 5 ,50 + Serdélès { + { Un autre puits 26 ,52 5 ,50 + +M. Isma’yl-Boû-Derba a trouvé, le 25 septembre, une température de 26° +pour le puits d’Ihanâren et le même chiffre pour le puits artésien de +Timâssanîn (6 septembre) ; mais j’ignore s’il a tenu compte des +corrections à faire à son thermomètre. + + +TEMPÉRATURE DES EAUX PLUVIALES : Le 25 août 1861, à Gottefa, la pluie +qui tombait me paraissant aussi chaude que celle des bains ordinaires, +j’en déterminai la température, qui se trouva être à 29°,4, celle de +l’air étant seulement de 25°,52. + + +TEMPÉRATURE DES RHEDÎR OU FLAQUES D’EAU : Le 3 juin, la température de +l’air étant 29°,95, le thermomètre plongé dans l’eau du Rhedîr de Setîl +marqua 21°,8. + + +TEMPÉRATURE MOYENNE MENSUELLE DE L’AIR A TOUGOURT. — M. le lieutenant J. +Auer, commandant supérieur de la garnison indigène de Tougourt, fait des +observations thermométriques depuis son installation dans la capitale de +l’Ouâd-Rîgh. A mon arrivée dans le Sahara, j’ai calculé les moyennes de +42 mois de ses observations, et je crois utile de les publier pour +permettre la comparaison entre un climat encore sous l’influence +maritime de la Méditerranée et celui tout continental des hauts plateaux +qu’habitent les Touâreg. + +Le thermomètre à alcool de M. Auer était exposé au Nord, à l’ombre, dans +un courant d’air. M. Renou, secrétaire de la Société météorologique, +craint qu’un thermomètre à alcool, exposé dans une embrasure de fenêtre, +ne donne des chiffres trop élevés de plusieurs degrés. + + +-------+---------+-------+-------------+-------+---------------+ + | | | Un | | | | + | | | quart | | | | + | | |d’heure| |SOLEIL.|ATMOSPHÉRIQUES.| + | | | avant | 2 heures 30 |COUCHER| PRINCIPAUX | + |ANNÉES.| MOIS. | le | m. de | du | PHÉNOMÈNES | + | | | lever |l’après-midi.|SOLEIL.|ATMOSPHÉRIQUES.| + | | | du | | | | + | | |soleil.| | | | + +-------+---------+-------+-------------+-------+---------------+ + | {Septembre| 26,7 | 41,6 | 35,8 |4 siroccos, 2 | + | { | | | |petites pluies.| + | { | | | | | + | {Octobre | 20,1 | 32,7 | 28,8 |4 siroccos. | + | 1855. { | | | | | + | {Novembre | 10,3 | 20,2 | 17,7 |3 pluies. | + | { | | | | | + | {Décembre | 7,8 | 15,6 | 12,5 |5 pluies, 1 | + | | | | | |tonnerre. | + | | | | | | | + | {Janvier | 9,3 | 18,8 | 15,9 |1 pluie. | + | { | | | | | + | {Février | 10,1 | 19,4 | 16,5 |3 pluies. | + | { | | | | | + | {Mars | 11,8 | 23,3 | 18,9 |7 pluies, 1 | + | { | | | |orage, 1 | + | { | | | |sirocco. | + | { | | | | | + | {Avril | 16,3 | 29,6 | 25,4 |1 petite pluie,| + | { | | | |6 siroccos. | + | { | | | | | + | {Mai | 21,7 | 36,7 | 31,9 |2 orages, 1 | + | { | | | |pluie, 8 | + | { | | | |siroccos. | + | { | | | | | + | {Juin | 25,8 | 39,3 | 33,7 |1 petite pluie,| + | { | | | |7 siroccos. | + | 1856. { | | | | | + | {Juillet | 27,3 | 46,6 | 27,9 |1 tempête avec | + | { | | | |pluie, 10 sir. | + | { | | | | | + | {Août | 23,3 | 41,3 | 35,5 |1 tempête, 2 | + | { | | | |orages, 2 | + | { | | | |petites pluies,| + | { | | | |7 siroccos. | + | { | | | | | + | {Septembre| 24,8 | 38,2 | 34,1 |1 orage avec | + | { | | | |petite pluie, 7| + | { | | | |sir. | + | { | | | | | + | {Octobre | 16,7 | 27,1 | 23,1 |6 siroccos. | + | | | | | | | + | {Janvier | 8,6 | 18,2 | 13,8 |2 petites | + | { | | | |pluies, 1 avec | + | { | | | |orage. | + | { | | | | | + | {Février | 8,6 | 18,2 | 13,7 |1 orage. | + | { | | | | | + | {Mars | 12,5 | 21,4 | 16,0 |1 orage. | + | { | | | | | + | {Avril | 17,8 | 28,4 | 23,2 | | + | { | | | | | + | {Mai | 19,0 | 38,2 | 25,7 |3 orages, 1 | + | { | | | |tempête, 1 | + | { | | | |sirocco. | + | { | | | | | + | {Juin | 24,0 | 41,3 | 36,3 | | + | 1857. { | | | | | + | {Juillet | 27,8 | 45,2 | 39,2 |2 pluies, 1 | + | { | | | |orage, 10 | + | { | | | |siroccos. | + | { | | | | | + | {Août | 28,8 | 45,9 | 40,6 |18 siroccos. | + | { | | | | | + | {Septembre| 24,2 | 40,0 | 36,0 |1 petite pluie,| + | { | | | |3 siroccos. | + | { | | | | | + | {Octobre | 18,5 | 32,5 | 26,1 |3 pluies. | + | { | | | | | + | {Novembre | 13,3 | 24,9 | 21,4 |4 pluies. | + | { | | | | | + | {Décembre | 7,4 | 14,6 | 11,6 |4 petites | + | | | | | |pluies. | + | | | | | | | + | {Janvier | 4,3 | 12,3 | 9,2 |9 pluies. | + | { | | | | | + | {Février | 8,7 | 19,6 | 14,7 |4 pluies. | + | { | | | | | + | {Mars | 11,0 | 24,4 | 19,8 |1 pluie, 1 | + | { | | | |orage. | + | { | | | | | + | {Avril | 17,7 | 32,1 | 23,7 |3 pluies, 1 | + | { | | | |orage. | + | { | | | | | + | {Mai | 22,4 | 29,8 | 27,7 |1 sirocco. | + | { | | | | | + | {Juin | 26,6 | 34,8 | 32,7 |1 pluie avec | + | { | | | |tempête, 3 | + | 1858. { | | | |orages, 5 | + | { | | | |siroccos. | + | { | | | | | + | {Juillet | 29,1 | 39,1 | 35,4 |1 pluie, 2 | + | { | | | |orages, 4 | + | { | | | |siroccos. | + | { | | | | | + | {Août | 29,2 | 38,2 | 35,0 |5 siroccos avec| + | { | | | |4 orages. | + | { | | | | | + | {Septembre| 23,5 | 32,8 | 29,6 |1 petite pluie.| + | { | | | | | + | {Octobre | 20,2 | 29,4 | 26,5 |1 pluie. | + | { | | | | | + | {Novembre | 14,1 | 21,9 | 18,7 |2 pluies. | + | { | | | | | + | {Décembre | 8,9 | 14,7 | 12,0 |4 pluies. | + | | | | | | | + | {Janvier | 5,9 | 12,2 | 8,8 |6 pluies. | + | { | | | | | + | {Février | 8,0 | 14,5 | 14,6 |9 pluies. | + | 1859. { | | | | | + | {Mars | 12,3 | 20,8 | 16,1 |3 pluies. | + | { | | | | | + | {Avril | 18,3 | 28,3 | 23,7 |3 pluies, 6 | + | | | | | |siroccos. | + +-------+---------+-------+-------------+-------+---------------+ + +Les deux extrêmes constatés ont été : _minimum_ + 2, _maximum_ + 51 = +49, chiffre supérieur de 2° 3 à celui que j’ai trouvé sur le plateau +central du Sahara. + +Les variations, suivant les saisons, diffèrent peu : les plus basses +températures, sur le plateau central, ont lieu de décembre à mars ; la +même période, dans les bas fonds de l’Ouâd-Rîgh, est limitée à décembre, +janvier et février. Les hautes températures, sur le plateau central, se +répartissent sur quatre mois : juin, juillet, août et septembre ; dans +l’Ouâd-Rîgh, juin et juillet sont les deux mois les plus chauds. + +Mais quelles différences dans les extrêmes : ici + 2° 3, là − 2° pour +_minimum_ ; ici 51° 9, là 44° 6 pour _maximum_. + +Ajoutons l’influence d’une quantité de journées de pluies, dans toutes +les saisons, sur un sol alluvionnaire empreigné de divers sels, pendant +que la même période ne compte pas une seule pluie sur le plateau +central, et on comprendra comment les hommes de race noire peuvent seuls +supporter le climat de l’Ouâd-Rîgh, pendant que les blancs jouissent +d’une santé florissante dans le Sud. + + + _Hygrométrie._ + + +Au moment de mon arrivée chez les Touâreg, il y avait neuf années +qu’aucune pluie sérieuse n’était tombée sur leur territoire ; mais à +peine étais-je entré dans leur pays (décembre 1860), que les pluies +commencèrent : conséquemment, la série de celles de mes observations +destinées à faire apprécier la sécheresse ou l’humidité du climat peut +être considérée comme représentant une période relativement humide. + +_Vapeur d’eau de l’atmosphère._ — Les observations ont été faites au +moyen de deux thermomètres stables : l’un mouillé, l’autre sec ; elles +embrassent deux périodes : l’une du 16 août au 15 septembre 1860, +l’autre du 26 juin au 5 juillet 1861. A mon grand regret, j’ai dû +négliger ce genre d’observation en route, faute de temps suffisant. + +A défaut de tables de réduction s’appliquant au climat saharien, je ne +puis calculer ni la force élastique de la vapeur d’eau ni l’humidité +relative pour quelques-unes de mes observations : je me borne donc à +livrer les expériences elles-mêmes, en indiquant les différences entre +les deux thermomètres. + + + PREMIÈRE PÉRIODE (GHADÂMÈS). + + +----------+-----------------------------+-----------------------------+ + | | OBSERVATIONS DE 6 A 7 | OBSERVATIONS DE 2 A 3 | + | DATES. | HEURES DU MATIN. | HEURES DU SOIR. | + | |Thermom.|Thermom.|Différence.|Thermom.|Thermom.|Différence.| + | | sec. |mouillé.| | sec. |mouillé.| | + +----------+--------+--------+-----------+--------+--------+-----------+ + | Août. | | | | | | | + | | | | | | | | + | 16 | 23°77 | 16°64 | 7°13 | 40°57 | 24°64 | 15°93 | + | | | | | | | | + | 17 | 27,47 | 19,94 | 7,43 | » | » | » | + | | | | | | | | + | 18 | 24,47 | 18,84 | 5,63 | 39,77 | 29,14 | 10,63 | + | | | | | | | | + | 19 | 23,67 | 19,04 | 4,63 | 37,97 | 24,54 | 13,43 | + | | | | | | | | + | 20 | 24,07 | 19,14 | 4,93 | 39,37 | 26,34 | 13,03 | + | | | | | | | | + | 21 | 24,07 | 19,34 | 4,73 | 39,47 | 27,14 | 12,33 | + | | | | | | | | + | 22 | 22,67 | 16,94 | 4,73 | 38,97 | 25,54 | 13,43 | + | | | | | | | | + | 23 | 23,27 | 16,94 | 6,33 | 38,07 | 25,14 | 12,93 | + | | | | | | | | + | 24 | 23,67 | 18,24 | 5,43 | 40,47 | 26,34 | 14,13 | + | | | | | | | | + | 25 | 22,87 | 17,04 | 5,83 | 37,37 | 26,04 | 11,33 | + | | | | | | | | + | 26 | » | » | » | 39,07 | 28,54 | 10,53 | + | | | | | | | | + | 27 | 22,47 | 18,64 | 3,83 | 36,87 | 28,14 | 8,73 | + | | | | | | | | + | 28 | » | » | » | 35,77 | 23,84 | 11,93 | + | | | | | | | | + | 29 | 20,17 | 15,34 | 4,73 | 36,77 | 25,74 | 11,03 | + | | | | | | | | + | 30 | 20,17 | 15,24 | 4,93 | 37,87 | 23,24 | 14,63 | + | | | | | | | | + | 31 | 22,07 | 15,44 | 6,63 | 38,37 | 22,94 | 15,43 | + | | | | | | | | + |Septembre.| | | | | | | + | | | | | | | | + | 1 | 23,97 | 17,14 | 6,83 | 39,17 | 24,84 | 14,33 | + | | | | | | | | + | 2 | » | » | » | 38,87 | 20,84 | 18,03 | + | | | | | | | | + | 3 | 24,47 | 18,94 | 5,53 | 38,77 | 21,84 | 16,93 | + | | | | | | | | + | 4 | 23,07 | 14,54 | 8,43 | 39,67 | 22,34 | 17,33 | + | | | | | | | | + | 5 | 22,87 | 14,74 | 8,13 | 37,97 | 22,14 | 15,83 | + | | | | | | | | + | 6 | 23,47 | 17,84 | 5,63 | 37,77 | 21,54 | 16,23 | + | | | | | | | | + | 7 | 20,97 | 17,14 | 3,83 | » | » | » | + | | | | | | | | + | 8 | » | » | » | 36,87 | 21,94 | 14,93 | + | | | | | | | | + | 9 | 24,57 | 15,04 | 9,53 | 38,67 | 21,34 | 17,33 | + | | | | | | | | + | 10 | 24,07 | 21,14 | 2,93 | 37,47 | 21,74 | 15,73 | + | | | | | | | | + | 11 | 23,87 | 18,74 | 5,13 | 35,17 | 24,64 | 10,53 | + | | | | | | | | + | 12 | 21,07 | 17,14 | 3,93 | 36,07 | 20,14 | 15,93 | + | | | | | | | | + | 13 | 19,37 | 13,64 | 5,73 | 37,57 | 22,14 | 15,43 | + | | | | | | | | + | 14 | 22,17 | 15,14 | 7,03 | 39,27 | 22,84 | 16,43 | + | | | | | | | | + | 15 | 22,77 | 15,44 | 7,33 | 39,07 | 22,84 | 16,23 | + +----------+--------+--------+-----------+--------+--------+-----------+ + +Je ne dois pas négliger de faire remarquer que l’oasis de Ghadâmès est +une des plus riches en eaux de tout le Sahara, et qu’elles y circulent +en ville et dans les jardins, la nuit et le jour, dans des conditions +qui, sous une température élevée, permettent une grande évaporation. + + + DEUXIÈME PÉRIODE (MOURZOUK). + + +----------+-----------------------------+-----------------------------+ + | | OBSERVATIONS DE 6 | OBSERVATIONS DE 2 A 3 | + | DATES. | HEURES DU MATIN. | HEURES DU SOIR. | + | |Thermom.|Thermom.|Différence.|Thermom.|Thermom.|Différence.| + | | sec. |mouillé.| | sec. |mouillé.| | + +----------+--------+--------+-----------+--------+--------+-----------+ + | Juin. | | | | | | | + | | | | | | | | + | 26 | 36°32 | 16°02 | 20°30 | » | » | » | + | | | | | | | | + | 27 | 37,32 | 17,22 | 20,10 | 20,22 | 9,22 | 11,00 | + | | | | | | | | + | 29 | 38,32 | 17,52 | 20,80 | » | » | » | + | | | | | | | | + | 30 | 36,22 | 17,22 | 19,00 | » | » | » | + | | | | | | | | + | Juillet. | | | | | | | + | | | | | | | | + | 1 | 37,72 | 16,82 | 20,90 | » | » | » | + | | | | | | | | + | 2 | 39,92 | 18,52 | 21,40 | » | » | » | + | | | | | | | | + | 3 | 40,77 | 18,82 | 21,95 | 30,12 | 14,57 | 15,55 | + | | | | | | | | + | 4 | 40,62 | 17,92 | 22,70 | 28,47 | 14,52 | 13,95 | + | | | | | | | | + | 5 | 41,72 | 18,52 | 23,20 | » | » | » | + +----------+--------+--------+-----------+--------+--------+-----------+ + +L’altitude et la latitude de Mourzouk expliquent seules la différence +hygrométrique des observations de cette dernière station comparées à +celles de Ghadâmès, car Mourzouk comme Ghadâmès est assise au milieu de +plantations de palmiers arrosées deux fois par mois, au moins. Il est +vrai que l’eau est moins abondante à Mourzouk. + +Par comparaison, je donne les différences constatées sur d’autres points +du Sahara, mais plus au Nord. + +A Mouï-el-Ferdjân, près de l’Ouâd-Rîgh, par un violent vent du Sud, j’ai +constaté, les 20 et 21 juin 1860, des différences de 19° 4 et 21° 5. + +A Tougourt, dans l’Ouâd-Rîgh, du 22 juin au 1er juillet inclus, même +année, j’ai constaté les différences suivantes : 6° 7, 6° 9, 7° 5, 7° 7, +10° 8, 10° 9, 12° 5 et 13° 15. + +Antérieurement, en juillet et août 1859, j’avais obtenu sur le plateau +des Benî-Mezâb des différences de 16° 20, 16° 99, 17° 68, 18° 28, 19° +05, 19° 56 et 19° 71. + +Malheureusement, mes observations n’embrassent que la saison d’été et ne +comprennent pas les parties les plus arides du Sahara, celles où la +sécheresse de l’atmosphère est la plus grande. + + +_Rosée._ — Dans la série de 310 jours d’observations applicables au pays +des Touâreg, je n’ai constaté de rosée que les jours suivants : 22 et 23 +décembre 1860, 23, 24, 26 août, et 1er, 3, 4, 7, 8, 9, 10, 11, 12 +septembre 1861. En tout 14 rosées sur 310 jours. Les cinq premières +suivaient des journées de pluie ; les autres coïncidaient avec un +abaissement notable de la température du sol, sous l’influence des +vents. + + +_Gelée blanche._ — Quoique la température de l’air ou du sol, du 14 +décembre au 12 mars, soit descendue 26 fois au-dessous de zéro, je n’ai +jamais constaté ni gelée blanche, ni rien qui pût y ressembler, et je +m’autorise de cette observation négative pour conclure que l’air +atmosphérique, sur les grands plateaux sahariens, ne contient pas plus +d’humidité en hiver qu’en été. + + +_Brouillard._ — Deux fois seulement j’ai vu le brouillard se produire : +d’abord le 30 août 1860, dans les jardins de Ghadâmès, mais limité aux +jardins ; puis dans les sables d’Eguélé, après deux jours de pluie, le +matin du 30 décembre de la même année. Cette fois le brouillard était +épais et paraissait embrasser tout le pays. Une heure après le lever du +soleil, il était dissipé. + + +_Pluie._ — Depuis longtemps, les pluies semblent être devenues plus +rares dans la partie centrale du Sahara habitée par les Touâreg. La +dernière période de sécheresse, qui a cessé vers le milieu de l’été +1860, avait duré neuf ans. Elle avait été précédée de plusieurs autres +de dix à douze années. A In-Sâlah, au pied du Ahaggâr, on avait même, +dit-on, traversé une série de vingt années sans qu’une seule pluie y eût +été constatée. + +Mon journal de voyage, d’El-Ouâd à Tripoli, signale comme journées dans +lesquelles il est tombé plus ou moins de pluie celles des 31 juillet, 20 +et 21 décembre 1860, 27 et 30 janvier, 28 et 29 avril, 6, 7, 9 et 25 +mai, 21 et 25 août 1861. + +Au dire des Touâreg, la quantité d’eau tombée dans les montagnes, en +1860 et 1861, avait été considérable et, depuis mon retour, j’ai appris +que les pluies avaient continué jusqu’au printemps de 1862. + +Je dois faire remarquer que l’ouverture de cette période de pluies a +coïncidé avec une humidité excessive en France, et avec les crues +extraordinaires du Nil en 1860 ; ce qui implique que le Sahara central +n’est pas complétement en dehors de l’action des grands mouvements +atmosphériques qui ont lieu dans les autres contrées et particulièrement +dans les régions tropicales. + +La coïncidence des pluies sur le plateau central du Sahara avec les +grands débordements du Nil d’Égypte a été constatée par d’autres et ne +paraît pas dater de nos jours seulement, car Pline, qui vivait au +commencement de l’ère chrétienne, en fait mention dans deux passages de +son _Histoire naturelle_. + +« La crue du Nigris (l’Igharghar moderne) se fait aux mêmes époques que +celles du Nil : _iisdem temporibus augescit_. » (L. V, 8.) + +« En outre, on a observé que la crue du Nil correspond à l’abondance des +neiges et des pluies en Mauritanie. _Præterea observatum est, prout in +Mauritania nives imbresve satiaverint, ita Nilum increscere_. » (L. V, +10.) + +Probablement, nous ne tarderons pas à apprendre que les pluies tombées +chez les Touâreg en 1860, en 1861, en 1862, se sont prolongées jusqu’en +1863 sous l’influence des pluies tropicales qui viennent de produire un +nouveau grand débordement du Nil. + +Les orages qui amènent les pluies, disent les indigènes, se produisent +dans toutes les saisons et viennent indistinctement de tous les points +de l’horizon ; mais, d’après eux, ceux qui donnent de l’eau en plus +grande abondance sont toujours le résultat du choc de nuages de l’Est +contre d’autres venant de l’Ouest. + +D’après mes observations personnelles, la pluie du 31 juillet a été +amenée par le vent du N., celles des 21 et 22 décembre par le vent d’E., +celles des 27 et 30 janvier par le N.-E., celles des 28 et 29 avril, des +6, 7 et 9 mai, par une lutte entre les vents de l’E. et du N.-E. contre +le S.-O., celle du 25 mai par le S.-E. et celle du 21 août par le N.-O. + +Quand les pluies sont générales et abondantes, les rivières débordent, +couvrant de leurs inondations les vallées dans lesquelles elles déposent +leurs alluvions, seules terres de culture que les Touâreg connaissent. + +Presque toutes les rivières des montagnes agissent à la façon des +torrents, ravageant et dévastant tout sur leur passage. Malheur à ceux +que ces avalanches liquides surprennent dans leur chute désordonnée ! + +Il ne m’a pas été permis d’apprécier les quantités variables d’eau que +donne chaque pluie ; mais, d’après les indigènes, je dois croire que, +dans certains cas, les pluies sahariennes sont de véritables déluges. + + +_Neige._ — Non-seulement il tombe de la neige chez les Touâreg, mais +encore elle s’y conserve pendant trois mois de l’année, du mois de +décembre au mois de mars. Les sommets du Ahaggâr, il est vrai, jouissent +seuls de ce privilége. J’ignore si ce bienfait est annuel ou s’il est +limité aux seules années de pluie. + +J’ai estimé l’altitude de Ahaggâr à 2,000 mètres au-dessus du niveau de +la mer, amené à cette détermination par la comparaison avec l’Adrâr du +Tasîli et avec l’Anhef qui ne conservent pas les neiges, bien +qu’atteignant des hauteurs de 1,500 et 1,800 mètres. + + + _Pression atmosphérique._ + + +_Observations barométriques._ — Pendant les 29 mois de mon exploration +dans le Sahara, j’ai fait chaque jour plusieurs observations +barométriques, principalement en vue de déterminer les altitudes des +points visités. + +Les baromètres dont je me suis servi successivement et quelquefois +concurremment, pendant toute la durée de mon voyage chez les Touâreg, +sont l’anéroïde et un baromètre Fortin, qui m’a été envoyé en route par +M. O. Mac Carthy. + +Ces deux instruments ont été contrôlés, à mon retour à Alger, par M. O. +Mac Carthy, et les observations que je publie sont corrigées de toutes +les erreurs constatées. + +Quoique des marches et des déplacements journaliers soient peu +favorables pour tirer quelques conclusions sur les variations diurnes, +mensuelles ou annuelles du baromètre dans le Sahara, je trouve cependant +dans mon journal météorologique quelques détails utiles à publier. + + +_Oscillations diurnes._ — A Ghardâya, le 22 août 1859, à la suite d’un +violent orage qui avait duré une partie de la nuit, j’ai consacré toute +la journée, du lever au coucher du soleil, à constater les oscillations +barométriques de 15 en 15 minutes. + +Pour cette observation spéciale, je me suis servi du baromètre Fortin no +892, construit par M. Tonnelot. + +Les résultats de cette étude sont consignés dans le tableau qui suit. + + +-------+---------+----------+----------+----------+-----------------+ + | |BAROMÈTRE|THERMOMÈT.|THERMOMÈT.|THERMOMÈT.|ÉTAT DU CIEL ET | + |HEURES.| FORTIN à| sec. | mouillé. | fronde. | VENTS. | + | | zéro. | | | | | + +-------+---------+----------+----------+----------+-----------------+ + | h. m. | | | | | | + | | | | | | | + | 6.40 | 719.38 | | | 26°,1 |Cumulus pommelés | + | | | | | |au zénith | + | | | | | |N.-N.-E. et au | + | | | | | |N.-O. sur un | + | | | | | |quart du ciel. | + | | | | | | | + | 7.30 | 719.43 | 29°,5 | 18°,9 | 28 ,5 |Vent N. frais | + | | | | | |(force 1) ; | + | 7.45 | 719.60 | | | |cumulus pommelés | + | | | | | |au zénith ; bande| + | 8.» | 719.62 | 30 ,2 | 18 ,8 | |de cumulus au | + | | | | | |S.-S.-E ; cumulus| + | 8.15 | 719.69 | | | |en bande du N. | + | | | | | |(du N.-O. au | + | | | | | |S.-E.). | + | | | | | | | + | 8.30 | 719.65 | 31 ,0 | 18 ,2 | 31 ,8 | | + | | | | | | | + | 8.45 | 719.66 | | | | | + | | | | | | | + | 9.» | 719.76 | 31 ,6 | 18 ,1 | | | + | | | | | | | + | 9.15 | 719.69 | | | | | + | | | | | | | + | 9.30 | 719.68 | 32 ,7 | 18 ,4 | 32 ,8 | | + | | | | | | | + | 9.45 | 719.90 | | | | | + | | | | | | | + | 10.» | 719.77 | 33 ,1 | 18 ,4 | | | + | | | | | | | + | 10.15 | 719.65 | | | | | + | | | | | | | + | 10.45 | 719.46 | | | | | + | | | | | | | + | 11.» | 719.31 | 34 ,0 | 18 ,6 | 34 ,3 | | + | | | | | | | + | 11.15 | 719.49 | | | | | + | | | | | | | + | 11.30 | 719.36 | 34 ,5 | 19 ,4 | | | + | | | | | | | + | 11.45 | 719.13 | | | | | + | | | | | | | + | 12.» | 718.84 | 35 ,1 | 19 ,2 | 35 ,3 |Vent N. faible ; | + | | | | | |cumulus légers | + | | | | | |sur la moitié du | + | | | | | |ciel. | + | | | | | | | + | 12.15 | 718.92 | | | | | + | | | | | | | + | 12.30 | 718.93 | 35 ,9 | 19 ,8 | | | + | | | | | | | + | 12.45 | 718.91 | | | | | + | | | | | | | + | 1. s. | 718.77 | 35 ,5 | 19 ,0 | 34 ,9 | | + | | | | | | | + | 1.15 | 718.71 | | | | | + | | | | | | | + | 1.30 | 718.62 | | | | | + | | | | | | | + | 1.45 | 718.52 | | | | | + | | | | | | | + | 2.» | 718.08 | | | | | + | | | | | | | + | 2.30 | 717.73 | 35 ,3 | 18 ,9 | 34 ,9 |Cumulus couvrant | + | | | | | |les 2/3 du ciel. | + | | | | | |Vent N. toujours | + | | | | | |très-faible. | + | | | | | | | + | 2.45 | 717.72 | | | | | + | | | | | | | + | 3.» | 717.69 | 35 ,8 | 18 ,9 | 35 ,0 | | + | | | | | | | + | 3.15 | 717.50 | | | | | + | | | | | | | + | 3.30 | 717.47 | 36 ,0 | 18 ,7 | | | + | | | | | | | + | 3.45 | 717.31 | | | | | + | | | | | | | + | 4.» | 717.18 | 36 ,7 | 19 ,8 | 36 ,3 | | + | | | | | | | + | 4.15 | 716.92 | | | | | + | | | | | | | + | 4.30 | 717.03 | 36 ,2 | 18 ,5 | | | + | | | | | | | + | 4.45 | 716.89 | | | | | + | | | | | | | + | 5.» | 716.87 | 36 ,3 | 18 ,7 | 36 ,0 | | + | | | | | | | + | 5.15 | 716.50 | | | | | + | | | | | | | + | 5.30 | 716.75 | 36 ,0 | 19 ,1 | | | + | | | | | | | + | 5.45 | 716.46 | | | | | + | | | | | | | + | 6.» | 716.51 | 35 ,5 | 19 ,0 | 35 ,0 |Vent très-faible,| + | | | | | |toujours N. ; | + | 6.15 | 716.60 | | | |horizon S. | + | | | | | |nuageux ; petits | + | | | | | |cumulus au N. et | + | | | | | |au N.-E. | + +-------+---------+----------+----------+----------+-----------------+ + + +Dans cette journée, le baromètre atteint son maximum d’amplitude 719,90 +à 9 heures 45 minutes du matin, et son minimum 716,46 à 5 heures 45 +minutes du soir. + +L’oscillation diurne du 22 août 1859 a donc été, à Ghardâya, de 3mm 44. + +A Tougourt, une période de 21 jours d’observation, du 23 juin au 13 +juillet 1860, donne pour maximum des oscillations diurnes 12m m22, le 27 +juin, et une moyenne de 2mm 78. + +A Ghadâmès, une seconde période de 33 jours d’observation, du 12 août au +15 septembre 1861, donne un maximum de 20mm 41, le 3 septembre, et une +moyenne de 5mm 84. + +Une troisième période de 16 jours, à Afara-n-Wechcheran, du 6 au 21 +janvier 1861, donne un maximum d’oscillation de 12mm 19 pour la journée +du 9 janvier, et une moyenne de 5mm 26. + +Une quatrième période de 15 jours, à Toûnîn, faubourg de Rhât, du 14 au +28 mars, donne un maximum de 10mm 78, le 28 mars, et une moyenne de +7mm 04. + +Une cinquième période de 31 jours, à Tarz-Oûlli, du 8 mars au 29 avril +1861, donne un maximum de 9mm 75, le 25 avril, et une moyenne de 4mm 87. + +Enfin, une sixième période de 34 jours, à Mourzouk, du 7 juin au 11 +juillet 1861, donne un maximum de 3mm 77 et une moyenne de 1mm 73. + +La moyenne de ces six séries d’observations est de 4mm 59 ; mais, si on +défalque de chaque série les chiffres accidentels et exceptionnels +donnés par les _maxima_, on arrive à une moyenne d’oscillations diurnes +qui se rapproche beaucoup de celle de la journée du 26 août 1859 à +Ghardâya. + + +_Extrêmes pour chaque période d’observation._ — Je prends pour termes de +comparaison les observations du matin, au lever du soleil ; celles du +milieu de la journée, à l’heure où le thermomètre est le plus haut ; et +celles du soir, au coucher du soleil. + +Les plus grands abaissements de la colonne mercurielle sont indiqués, +dans le tableau qui suit, pour chaque heure d’observation en regard des +plus hautes élévations : la colonne de gauche représentant les _minima_, +celle de droite les _maxima_. + + +----------------------+-------------+-------------+-------------+ + | STATIONS. | MATIN. | 2h. 1/2 SOIR| SOIR. | + +----------------------+------+------+------+------+------+------+ + | Période de Tougourt |753,63|761,66|749,22|765,82|750,82|761,35| + | | | | | | | | + | — de Ghadâmès |730,08|737,92|731,29|748,55|728,14|738,85| + | | | | | | | | + | — d’Afara |710,71|716,93|698,61|715,32|705,10|716,25| + | | | | | | | | + | — de Toûnîn |698,36|706,90|692,05|706,37|695,91|706,67| + | | | | | | | | + | — de Tarz-Oûlli|696,69|709,37|691,72|707,11|693,77|707,68| + | | | | | | | | + | — de Mourzouk |711,67|721,97|701,21|725,39|718,96|720,19| + +----------------------+------+------+------+------+------+------+ + + + +_Moyennes pour chaque période._ — A défaut d’autres observations +barométriques connues pour la région saharienne, j’ai pensé qu’il +n’était peut-être pas sans intérêt d’établir la moyenne, à diverses +altitudes, des 150 jours de stations que comprennent les six périodes. +Voici ces moyennes : + + +----------------------+---------+---------+------------+----------+ + | STATIONS. |ALTITUDE.| MATIN. |2h. 1/2 SOIR| SOIR. | + +----------------------+---------+---------+------------+----------+ + | Période de Tougourt | 89[84] | 757,15 | 756,06 | 755,49 | + | | | | | | + | — de Ghadâmès | 351 | 733,13 | 737,43 | 733,53 | + | | | | | | + | — d’Afara | 543 | 715,04 | 710,34 | 711,36 | + | | | | | | + | — de Toûnîn | 726 | 702,55 | 697,70 | 702,22 | + | | | | | | + | — de Tarz-Oûlli| 766 | 703,18 | 696,99 | 700,94 | + | | | | | | + | — de Mourzouk | 559 | 720,11 | 719,36 | 719,47 | + +----------------------+---------+---------+------------+----------+ + + +_Instruments._ — Quoique je me sois servi le plus souvent du baromètre +anéroïde exclusivement, on peut cependant avoir confiance aux chiffres +qu’il a fournis, parce que j’ai pu en faire usage concurremment avec +trois baromètres Fortin, et pendant assez de temps, avant que ces +derniers aient été brisés, pour bien étudier les dilatations de +l’anéroïde et le corriger de ses erreurs. + +A dater de Serdélès jusqu’à Tripoli, je me suis servi du baromètre +Fortin que j’ai reçu en route. + +La marche de cet instrument avait été contrôlée avant son expédition par +M. Mac Carthy, qui a eu la généreuse obligeance de me l’envoyer pour +remplacer ceux que des accidents de voyage avaient mis hors de service. + + + _Vents._ + + +Le tableau suivant, résumé du tableau général placé en tête de ce +chapitre, indique la direction principale des vents, suivant les +saisons, et leur force moyenne. Quoique restreint aux observations qui +ont servi à déterminer les altitudes, il n’en représente pas moins la +moyenne de l’état de l’atmosphère. + + + DIRECTION MENSUELLE ET FORCE MOYENNE DES VENTS. + + +--------+---+---+---+---+---+---+---+---+---+---+---+---+------+-----+ + | | | | | | | | | | | | | |TOTAL | | + | | | | | | | | | | | | | | par | | + | VENTS. |Jan|Fév|Mar|Avr|Mai|Jun|Jul|Aoû|Sep|Oct|Nov|Déc|nature|FORCE| + | | | | | | | | | | | | | | de |MOYN.| + | | | | | | | | | | | | | |vents.| | + +--------+---+---+---+---+---+---+---+---+---+---+---+---+------+-----+ + |Calme | 8 | 6 | 4 | » | 7 | 6 | 8 | 11| » | » | » | 8 | 58 | 0,0 | + | | | | | | | | | | | | | | | | + |N. | 2 | 4 | » | 3 | 5 | 1 | 1 | 5 | 1 | » | » | » | 22 | 1,8 | + | | | | | | | | | | | | | | | | + |N.-N.-E.| 2 | » | 1 | » | 3 | » | 1 | 1 | » | » | » | » | 8 | 3,0 | + | | | | | | | | | | | | | | | | + |N.-E. | 5 | » | 5 | 3 | 3 | 1 | 4 | 4 | 7 | » | » | 1 | 33 | 2,7 | + | | | | | | | | | | | | | | | | + |E.-N.-E.| 2 | 1 | 1 | 1 | 1 | 4 | 4 | » | » | » | » | 2 | 16 | 2,4 | + | | | | | | | | | | | | | | | | + |E. | 2 | 4 | 4 | 4 | 3 | 13| 9 | 8 | 7 | » | » | 2 | 56 | 2,3 | + | | | | | | | | | | | | | | | | + |E.-S.-E.| 1 | 3 | 1 | 1 | 1 | » | » | 2 | » | » | » | 1 | 10 | 2,2 | + | | | | | | | | | | | | | | | | + |S.-E. | 3 | 2 | 2 | 2 | 5 | 2 | 1 | 8 | » | » | » | » | 25 | 2,7 | + | | | | | | | | | | | | | | | | + |S.-S.-E.| 1 | 1 | 3 | 1 | 1 | » | 1 | 9 | » | » | » | 1 | 18 | 2,6 | + | | | | | | | | | | | | | | | | + |S. | 1 | 3 | 3 | 4 | » | 2 | » | 4 | » | » | » | 1 | 18 | 1,7 | + | | | | | | | | | | | | | | | | + |S.-S.-O.| 1 | 1 | » | 2 | » | » | » | 3 | » | » | » | 1 | 8 | 3,2 | + | | | | | | | | | | | | | | | | + |S.-O. | » | 3 | 1 | 2 | » | » | 1 | » | 1 | » | » | 3 | 11 | 2,5 | + | | | | | | | | | | | | | | | | + |O.-S.-O.| » | 1 | » | » | » | » | » | » | 1 | » | » | 2 | 4 | 1,5 | + | | | | | | | | | | | | | | | | + |O. | 1 | 1 | 2 | 3 | 1 | 1 | » | » | » | » | » | » | 9 | 2,4 | + | | | | | | | | | | | | | | | | + |O.-N.-O.| 1 | » | » | » | » | » | 2 | » | » | » | » | » | 3 | 2,3 | + | | | | | | | | | | | | | | | | + |N.-O. | 3 | » | 5 | 3 | 2 | 1 | 2 | 2 | » | » | » | » | 18 | 2,2 | + | | | | | | | | | | | | | | | | + |N.-N.-O.| » | 2 | 1 | 1 | » | » | » | 2 | » | » | » | » | 6 | 2,8 | + | +---+---+---+---+---+---+---+---+---+---+---+---+------+-----+ + | TOTAUX | | | | | | | | | | | | | | | + | mens. | 33| 32| 33| 30| 32| 31| 34| 59| 17| » | » | 22| 323 | | + +--------+---+---+---+---+---+---+---+---+---+---+---+---+------+-----+ + +La période de mes observations, modifiée par des pluies exceptionnelles, +ne représente peut-être pas l’année moyenne, car, d’après les Touâreg, +les vents de la partie E., en temps ordinaire, souffleraient, pendant la +saison d’été, avec la constance de vents alisés. + +Cependant, je remarque que les observations faites par M. Boû-Derba, du +1er août au 3 octobre 1858, c’est-à-dire au milieu de la dernière +période de sécheresse, ne modifient pas sensiblement le résultat de mes +observations personnelles, car sur 94 observations il constate : + + +(Calme/46 f.) (N/8 f.) (NE/8 f.) (E/12 f.) (SE/5 f.) (S/13 f.) (O/3 f.) + (NO/4 f.). + +Il est vrai que ces observations s’appliquent à l’automne, et non à +l’été. + + +_Variations suivant les saisons._ — D’après les indigènes, le vent d’E. +serait le vent dominant de l’année. Pendant la saison des chaleurs, il +inclinerait au S. ; pendant la saison tempérée, au N. Les vents du N. et +de l’O., ceux qui amènent le plus souvent la pluie, ne souffleraient +guère, d’une manière un peu continue, que dans la saison froide. + + +_Variations diurnes._ — En général, dans tout le Sahara, le temps est +calme le matin, dans la proportion de 12 à 15 jours sur 30, et dès que +le soleil baisse, le soir, le vent mollit, s’il n’arrive au calme +parfait. + +Par exception, à Bondjêm, dans la Tripolitaine, une brise du N.-E., +venant de la mer, s’élèverait tous les soirs. J’ai constaté cette brise +à mon passage, les 7 et 8 septembre 1861, mais je n’oserais affirmer +qu’elle est quotidienne, ainsi que le prétendent les indigènes. + + +_Vitesse du vent._ — L’échelle que j’ai adoptée pour mesurer la vitesse +du vent est celle de 0 à 10, ce dernier chiffre correspondant aux vents +qui renversent tout sur leur passage. + +A défaut d’anémomètre, j’ai estimé toutes les vitesses au jugé. + +Sur 310 jours, 8 fois seulement la force du vent a dépassé 5, que +j’assimile à la brise fraîche des marins : 2 fois en août, 2 fois en +janvier, 2 fois en mars, 2 fois en avril ; 3 fois par le S.-E., 1 fois +par le S.-S.-E., 1 fois par le S.-O., 2 fois par le S.-S.-O., 1 fois par +le vent d’O. + +Nos tentes ont toujours été renversées par les vents arrivant à la +puissance de 7. C’est probablement parce que les Touâreg ont constaté la +difficulté de lutter contre pareille force, qu’ils ont généralement +renoncé à avoir des tentes en voyage, préférant coucher à la belle +étoile, sous l’abri des ballots qui composent le chargement de leurs +chameaux. D’ailleurs, dans le Sahara, on ne trouve pas toujours un sol +favorable à la tenue des piquets de tente. + +Quoi qu’il en soit, à part ces exceptions généralement dues au sirocco, +le pays des Touâreg du Nord peut être réputé tempéré, sous le rapport +des vents. + + +_Pluies et trombes de sable._ — Les trombes de sable constituent un des +phénomènes caractéristiques de la climatologie saharienne. + +Ces trombes sont produites par des vents venant de toutes les +directions, mais principalement par le sirocco. + +Le sirocco est un phénomène atmosphérique complexe, qui toujours a pour +origine un vent de la partie Sud, une température élevée et un +soulèvement souvent considérable des parties les plus tenues des masses +de sable. + +Les siroccos directs venant du Sud sont les plus fréquents, mais il y a +aussi des siroccos en retour, repoussés par les vents du Nord, de l’Est +et de l’Ouest, quand la force de ces derniers domine la puissance des +vents du Sud. + +Pendant la durée du sirocco, l’atmosphère est comme embrasée, rougeâtre, +desséchante, obscurcie partiellement par les matières terreuses ou +siliceuses qu’elle tient en suspension. + +Sous son influence, la respiration de l’homme est haletante, la peau, +les muqueuses de la bouche et du nez sont sèches et arides, et, pour peu +que pareil état dure, le cerveau ne tarde pas à manifester des symptômes +de prostration. + +Les animaux, même les mieux acclimatés, souffrent comme les hommes : +quelquefois les chevaux refusent de marcher et tournent le dos au vent. + +Les plantes herbacées, au lendemain d’un sirocco, sont flétries comme le +sont dans nos climats des herbes coupées depuis quarante-huit heures. +Beaucoup de feuilles et de jeunes tiges sont, pour jamais, privées de +vie. Quant aux plantes ligneuses persistantes, organisées pour vivre +sous une température élevée, elles résistent même aux siroccos les plus +violents. + +Les trombes de sables m’ont toujours apparu sous forme de gros nuages de +couleur rouge, embrasés, d’une épaisseur de 50 à 60 mètres, marchant à +la vitesse des grands coups de vent, tantôt à fleur de terre, tantôt à +une certaine hauteur du sol, s’abaissant ici, s’élevant là, mais +s’avançant dans l’atmosphère à la façon d’un corps étranger, entièrement +isolé. + +Du mois de février au mois de mai 1861, j’ai observé, à peu de distance, +quatre de ces trombes, et une cinquième a enveloppé de toutes parts +notre caravane sans que nous ayons pu l’éviter. + +La première, celle du 19 février, chassée par un vent de S.-O., a passé +à 2 kilomètres N.-E. de notre campement. Elle n’a pas même eu d’action +sur la température de notre milieu, car le thermomètre est resté à 29° +95, température ordinaire à pareille heure. + +La seconde, du jour suivant, 20 février, et de la même localité, s’est +présentée dans la même direction, mais à 1 kilomètre 1/2 seulement et +poussée par un vent du S.-E. Comme celle de la veille, elle n’a exercé +aucune influence sur mes instruments. + +La troisième, du 28 avril, passa à notre E. comme un immense nuage +rougeâtre et tellement semblable au foyer d’un vaste incendie, qu’on +aurait pu s’y tromper, s’il ne s’était successivement élevé et abaissé +au-dessus de l’horizon, en suivant une marche du S.-O. au N.-O., avec la +rapidité d’un ouragan. + +La quatrième, du 3 mai, annoncée par des coups de tonnerre lointains +dans le S. et par une baisse du baromètre, de 15mm 20 en 3 heures, passa +à notre S.-E., embrassant comme la précédente un immense espace, rouge, +enflammé comme elle, et se dirigeant vers l’E. + +Le passage très-rapproché de cette masse de sables nous valut quelques +gouttes de pluie et une élévation du thermomètre à 43°. + +Le 30 avril, en route, nous avions fait connaissance plus intime avec +pareille avalanche de sables arrivant du S., toujours sous la forme d’un +nuage rouge, et qui se rua sur nous comme un torrent dévastateur +accompagné de grosses gouttes de pluie froide que je trouvai semblables +à de la neige fondue. + +Le désordre qui s’était mis dans notre caravane m’empêcha de constater +l’effet de cette trombe sur mes instruments qui n’étaient pas sous ma +main. + +Voilà ce fameux _Notus_ d’Hérodote contre lequel marchèrent les Psylles +et qui les ensevelit tous. + +Inutile de dire, je crois, que, pendant la durée des grands vents, du +sirocco particulièrement, la marche est très-pénible, surtout dans la +région des dunes. On a parlé de caravanes englouties corps et biens sous +des avalanches de sables ; je ne crois pas ce fait bien constaté. En +traversant l’’Erg, dans la saison la plus chaude de l’année et pendant +une période constante des vents du Sud, notre caravane, fatiguée par des +tourbillons de sables qui obscurcissaient l’atmosphère et empêchaient +les guides de diriger la marche, a dû s’arrêter plusieurs fois. Alors +les hommes se couchaient pour dormir, tournant le dos au vent et offrant +par conséquent un certain obstacle aux sables. Jamais aucun de nous, +quoique enveloppé de toutes parts, n’a éprouvé, au réveil, aucune +difficulté pour secouer son linceul. + +Par les vents desséchants du Sud, les provisions d’eau diminuent +rapidement, et quand elles sont épuisées sans pouvoir les renouveler, +les caravanes périssent de soif. Les indigènes ont conservé le souvenir +de pareilles catastrophes, même sur des parcours de peu d’étendue et +loin des zones sablonneuses. A distance, on a imputé à l’ensevelissement +des sables un sinistre qui ne devait être attribué qu’au manque d’eau. + + +_Influence des vents sur le thermomètre et le baromètre._ — Je n’ai +jamais constaté, sous l’influence des vents du Sud, une élévation des +thermomètres proportionnelle à l’action de la chaleur sur la peau ; de +même, par les vents du Nord, l’abaissement de la température est peu +sensible, parce que ces vents ont le temps de s’échauffer avant +d’arriver sur le plateau central du Sahara. + +Le baromètre subit davantage l’action des vents ; presque toujours il +annonce l’approche du sirocco par une baisse remarquable. + + + _Électricité._ + + +Je n’étais muni d’aucun instrument pour mesurer l’électricité de +l’atmosphère : conséquemment toutes mes observations reposent sur des +faits appréciables à l’œil ou à l’oreille. Toutefois, je n’ai jamais +négligé de consigner même les plus petits phénomènes que je pouvais +attribuer au fluide électrique. Voici, à ce sujet, les notes que je +trouve dans mon journal de voyage : + + +_Étincelles électriques._ — (13 janvier 1861. Vent violent du O.-S.-O. +Température du sable — 1° le matin, celle de l’air = + 12°2 à 9 heures.) +— Vers le milieu de la journée et dans la nuit, décharges d’étincelles +électriques dans les vêtements de laine qu’on secoue. + +(30 mars 1861. Vent nul. Température, 13°7 le matin.) — Le soir, ma +jument fait jaillir des étincelles électriques de sa queue en fouettant +les mouches. + +(13 avril. Vent épouvantable de l’O. 1/8 S.) — Toute la journée et toute +la nuit, ciel couvert, sables soulevés. Le soir, électricité dans les +étoffes de soie et de coton. + + +_Éclairs._ — (31 juillet 1860. Températ. max. de la journée, 33° 8.) — +Dans la nuit des nuages apportés par un vent violent du Nord lancent des +éclairs non interrompus. + +(7 mai 1861. Vent fort de S.-O. Pluie d’averse, ciel couvert ; +température, 29°25.) — Au coucher du soleil, éclairs au S.-O. et à l’O. + +(8 mai. Vent nul, ciel couvert.) — A 6 heures 10m du soir, éclairs à +l’horizon S.-O., puis à l’E. + + +_Tonnerre._ — (25 avril 1861. Journée orageuse, vent fort du S.-S.-O. ; +températ., 37°8.) — Vers 7 heures du soir, un coup de tonnerre très- +lointain. + +(2 mai. Vent O., ciel couvert ; températ., 34°.) — A 2 heures de +l’après-midi, coups de tonnerre prolongés, mais lointains, au Sud +magnétique. + +(8 mai. Vent S.-O., orages la veille, petite pluie le soir.) — Tonnerre +lointain avant le coucher du soleil. + + +_Orages._ — Si, par orage, on doit entendre un grand trouble +atmosphérique, principalement dû à l’électricité et se manifestant par +une grosse pluie, avec grand vent, éclairs, tonnerre, grêle, etc., je +dois dire que je n’ai rien vu de semblable pendant les 230 jours +consacrés à l’exploration des hauts plateaux habités par les Touâreg, et +d’après mes conversations avec les indigènes, je dois croire que ces +bouleversements de l’atmosphère, très-fréquents au delà du tropique, +assez communs dans les parties septentrionales du Sahara encore soumises +à l’action du climat de la Méditerranée, doivent être assez rares dans +les parties élevées du Sahara central. Des orages secs, dus +exclusivement à l’action des vents et sans le concours de l’électricité, +me semblent plus caractéristiques du climat de ce pays. + + + _Lumière._ + + +_Intensité, couleur, transparence._ — La lumière, dans tout le Sahara, +mais particulièrement dans les lieux élevés, est tellement intense, que +son action, soit directe, soit réfléchie, ne peut être, ni pendant +longtemps ni impunément, supportée par l’œil : aussi tous les habitants +du plateau central, à peu près sans exception, sont obligés de porter le +voile, s’ils veulent conserver la vue, et encore, malgré cette +précaution, la plupart des hommes de 40 à 50 ans sont atteints d’opacité +de la cornée transparente et d’une sorte de paralysie du cercle +ciliaire ; beaucoup sont borgnes ou aveugles, et les vieillards +atteignent difficilement le terme de leur existence sans que leur vue +soit beaucoup affaiblie. Les appareils photographiques construits pour +nos climats tempérés ne donnent que des épreuves brûlées. + +La couleur bleue de l’air, mais d’un beau bleu indigo clair, est le fait +qui frappe le plus l’Européen dans le Sahara. Cette splendide coloration +s’alliant à une extrême transparence de l’atmosphère fait qu’on ne peut +plus cesser de regretter le ciel du Sahara dès qu’on l’a connu. + +On aura une idée de la transparence de l’air par le fait suivant : Le 28 +décembre, sur le sommet du plateau de Timozzoudjên, j’ai pu distinguer +nettement les découpures du Tasîli des Azdjer ; cependant le pied de ces +montagnes est, en ligne droite, à 80 kilomètres de Timozzoudjên. Bien +souvent, pour dresser la carte de mes itinéraires, j’ai déterminé, à la +boussole et avec certitude, des points à des distances de 30 à 60 +kilomètres. + +Les indigènes, dont la vue a reçu l’éducation du milieu atmosphérique, +distinguent les objets à de bien plus grandes distances encore, car +souvent, à mon grand étonnement, ils m’ont annoncé la venue de voyageurs +qu’ils avaient reconnus plusieurs heures avant leur arrivée. + +Plus on s’élève dans les montagnes, plus le ciel devient bleu, plus +l’atmosphère est transparente et l’air pur. + +En parlant du Ahaggâr, point le plus élevé de leur pays, les Touâreg +disent : « La quantité de nourriture nécessaire pour nourrir trois +hommes dans la plaine suffit pour en rassasier cinq dans le Ahaggâr, +tant l’air et l’eau y sont fortifiants. » + + +_Mirage._ — Le mirage est un phénomène si commun, sur les hamâd, dans +les plaines et vallées, que nécessairement je ne l’ai pas mentionné dans +mon journal de voyage. J’aurais dû écrire ce mot aussi souvent que le +ciel était pur et la température un peu élevée. Comme tous les voyageurs +en Orient, quoique prévenu, j’ai été victime de ses illusions. Comment +ne pas l’être dans un pays où l’on désire toujours l’eau et où, chaque +jour, une fée, fille de Tantale, vient mettre sous votre regard les lacs +les plus merveilleux qu’on puisse imaginer ? Souvent le mirage ne se +borne pas à tromper, il fatigue beaucoup la vue et l’esprit par +l’oscillation continuelle et le changement de forme des objets bizarres +qu’il représente. + +Dans le Sahara, comme ailleurs, le mirage cesse dès que le sol devient +accidenté ou dès que le vent entraîne l’atmosphère dans un courant +continu. + + +_Aurore et crépuscule._ — Plus on avance dans le Sud et moins est grand +l’intervalle qui sépare la nuit du lever et du coucher du soleil. Sous +ce rapport, le Sahara obéit à la loi générale, car l’aurore et le +crépuscule y ont si peu de durée qu’on n’en tient pas compte. Lever du +jour et lever du soleil sont à peu près synonymes. + +Au crépuscule, l’horizon O. prend une teinte rose ou rougeâtre, que +l’horizon général a presque toute la journée, à un degré moindre. + + +_Lueur crépusculaire._ — Au campement de Sâghen, le 3 janvier, à 7 h. 30 +m. du soir, je remarquai à gauche de la voie lactée, dans l’Ouest, +environ au point où le soleil s’était couché, une lueur blanche, partant +de l’horizon, et se répandant comme une colonne de fumée. + +A Tarz-Oûlli, le 8 mars, à 7 h. 21 m. du soir, j’ai encore observé dans +l’Ouest la même colonne de lumière, mais, cette fois, elle était séparée +de l’horizon par une bande obscure. + +Serait-ce la lueur crépusculaire de Humboldt ? + + +_Arc-en-ciel._ — Les arcs-en-ciel sont aussi rares que les pluies dans +le Sahara ; cependant, j’ai pu en observer deux : l’un le 8 mai 1861, +consécutif à deux jours de pluie ; l’autre le 20 août, précédant la +pluie du lendemain. Le premier se montra vers 5 heures du soir ; ses +deux bases seules furent visibles. Le second parut à 4 h. 50 m. du soir. + + +_Halo lunaire._ — Le 19 août 1859, à Ghardâya, par un ciel couvert de +stratus, la lune, au moment où elle approchait du méridien, était +entourée d’un superbe halo. + +Le 19 février 1861, à Azhel-n-Bangou, à 8 h. 45 m. du soir, le ciel +étant couvert de cirrho-stratus, je constatai un halo autour de la lune. +Sa distance du bord de la lune, mesurée au sextant, s’est trouvée être +de 20° 30′. + + +_Lune rouge sang._ — Le 21 août 1861, à Oumm-el-’Abîd, vers 8 h. 15 m. +du soir, la lune, à son lever, se présenta avec une couleur rouge sang, +tirant un peu sur le brun. Les indigènes prétendent que cet aspect de la +lune présage le sirocco. En effet, le lendemain 22, le vent souffla +d’abord E.-S.-E., puis S.-E. + + +_Étoiles filantes._ — On signale la nuit du 10 au 11 août comme l’une de +celles dans lesquelles on observe le plus d’étoiles filantes, et parmi +elles on a cru en reconnaître de périodiques. + +Me trouvant le 10 août 1859 à Ghardâya, par une belle nuit, je la +consacrai à observer ces météores ignés. Voici les résultats constatés +dans mon journal : + +Vers 8 h. 30 m., à une demi-minute d’intervalle, deux belles étoiles +filantes tombent vers 10° du méridien, au-dessous de la lune, à une +dizaine de degrés au-dessus de l’horizon. + +A 10 h. 25 m., une grosse étoile rouge tombe de haut en bas, à l’Ouest, +à peu d’élévation au-dessus de l’horizon ; + +A 12 h. 22 m., une belle étoile bleue se montre dans l’Est, allant du +Sud au Nord. + +Je dors de minuit 30 m. à 2 h. 30 m., après quoi, jusqu’au matin, je +compte de nombreuses étoiles filantes, se dirigeant pour la plupart de +haut en bas dans la direction de Methlîli, c’est-à-dire au Sud. + +Antérieurement, dans la nuit du 23 au 24 juillet, à Methlîli, j’avais +constaté de nombreuses étoiles filantes, entre autres une superbe. + +Ces météores apparaissent en si grande quantité dans les belles nuits du +Sahara, qu’un voyageur ne peut les noter toutes. + + +_Globe lumineux._ — Dans le grand nombre de mes observations nocturnes, +je dois une mention spéciale à un globe enflammé observé le 21 juillet +1859, vers 9 heures du soir. Ce globe, dès qu’il m’apparut, s’éleva à +quelques degrés au-dessus de l’horizon et retomba en augmentant d’éclat. +Je ne puis mieux comparer ce phénomène qu’à une bombe d’artifice très- +brillante et très-forte. + + + CONCLUSION. + + +Le climat du pays des Touâreg du Nord est essentiellement continental et +parfaitement distinct de celui du bassin de la Méditerranée, ainsi que +de celui du bassin du Niger. Au Nord comme au Sud, des pluies +périodiques divisent l’année en deux saisons : l’une sèche, l’autre +humide. Chez les Touâreg, il y a des périodes d’années, de 6 à 12, sans +aucunes pluies, et des périodes d’années, de 1 à 3, dans lesquelles il +pleut en toutes saisons : conséquemment, il n’y a chez les Touâreg que +des saisons chaudes et des saisons froides. + +Dans les unes, comme dans les autres, mêmes vents, même sécheresse de +l’air, même électricité, mêmes effets de la lumière. + +En somme, le climat du Sahara est très-exceptionnel sur la surface du +globe, et c’est à ce climat que le Sahara doit d’être le Sahara. + + +[Note 81 : Dans la suite de ce chapitre, je ferai connaître les +instruments dont je me suis servi et les corrections qu’ils ont dû +subir.] + +[Note 82 : La force du vent est estimée sur une échelle de 0, calme +parfait, à 10, ouragan.] + +[Note 83 : Faute d’observations correspondantes au niveau de la mer, +l’altitude de Ghadâmès n’a pu être calculée que sur une moyenne de cinq +journées : celles des 12, 13, 14, 15 août et 10 décembre 1860.] + +[Note 84 : Altitude donnée par M. P. Marès pour le premier étage de la +Qaçba.] + + + + + CHAPITRE VI. + + OBSERVATIONS ASTRONOMIQUES. + + +Le but de ce chapitre est de faire connaître les principaux éléments +d’observations astronomiques d’après lesquels a été dressée la carte qui +accompagne ce volume. + +Je ne publie pas les observations elles-mêmes. Je me borne à les tenir à +la disposition des personnes qui auraient besoin de les contrôler. + +Le matériel de mon observatoire ambulant se composait de chronomètres, +d’un sextant, d’une lunette astronomique, d’une boussole avec lunette, +c’est-à-dire des instruments les plus simples et les plus facilement +portatifs à dos de chameau. + +Le plus grand nombre de mes observations a été calculé, par moi, pendant +mon voyage et depuis mon retour ; d’autres, les plus compliquées, l’ont +été par MM. Yvon-Villarceau, Bruhns et Radau, qui ont bien voulu me +prêter le concours de leur longue pratique. + +Aucune de ces observations ne donne lieu à des remarques particulières +qui méritent d’être consignées ici. Le seul côté par lequel le Sahara +diffère des autres points du globe pour l’étude des phénomènes célestes, +est que le ciel y est presque toujours pur, d’une transparence +exceptionnelle, et qu’on y peut presque continuellement suivre la marche +des astres dès que l’obscurité se fait : aussi est-il à regretter +qu’aucun observatoire sédentaire ne soit pas établi dans cette région. + +Voici, par ordre de dates, le relevé des observations faites pendant mon +voyage qui ont servi à établir la latitude et la longitude des +principaux points de la carte : + + +------------------+----------+-----------+----------+-----------------+ + | LOCALITÉS. | DATES. | LATITUDE. |LONGITUDE | OBSERVATIONS. | + | | | |ORIENTALE.| | + +------------------+----------+-----------+----------+-----------------+ + |Ghardâya |du 8 août |32° 28′ 36″|1° 33′ 54″|Hauteurs du | + | | au 7 | | |Soleil, de la | + | | octobre | | |Lune et de la | + | | 1859. | | |Polaire au | + | | | | |méridien. | + | | | | |Hauteurs du | + | | | | |Soleil et de la | + | | | | |Lune, d’Arcturus,| + | | | | |de Véga et d’α | + | | | | |d’Ophiucus à | + | | | | |l’Est ou à | + | | | | |l’Ouest. | + | | | | |Distances de la | + | | | | |Lune au Soleil. | + | | | | |Visées de | + | | | | |boussole sur le | + | | | | |Soleil et sur la | + | | | | |Lune. | + | | | | | | + |Methlîli |du 28 août|32° 14′ 30″| |Hauteurs du | + | | au 13 | | |Soleil, de la | + | |septembre.| | |Lune et de la | + | | | | |Polaire au | + | | | | |méridien ; | + | | | | |d’Arcturus et de | + | | | | |Véga à l’Est ou à| + | | | | |l’Ouest. | + | | | | |Distances | + | | | | |d’Antarès à la | + | | | | |Lune. Apozénithes| + | | | | |lunaires. Visées | + | | | | |de boussole sur | + | | | | |le Soleil. | + | | | | | | + |El-Golêa’a | 4 |30° 32′ 12″|0° 47′ 31″|Hauteur du Soleil| + | |septembre.| | |au méridien, du | + | | | | |Soleil à l’Ouest.| + | | | | |Distances de la | + | | | | |Lune au Soleil. | + | | | | |Visées de | + | | | | |boussole sur la | + | | | | |Lune. | + | | | | | | + |Tougourt[85] |29 novemb.| 33° 6′ 35″| |Hauteur du Soleil| + | | 1859, 7 | | |au méridien. | + | |juin 1869.| | | | + | | | | | | + |Ouarglâ | 18 |31° 57′ 20″| |Hauteur du Soleil| + | | février. | | |au méridien. | + | | | | | | + |Nafta | 9 mars. |33° 52′ 21″| |Hauteur du Soleil| + | | | | |au méridien. | + | | | | | | + |Tôzer | du 11 au |33° 54′ 48″| |Hauteurs du | + | | 31 mars. | | |Soleil et de la | + | | | | |Polaire au | + | | | | |méridien ; du | + | | | | |Soleil, | + | | | | |d’Arcturus et de | + | | | | |Sirius à l’Est ou| + | | | | |à l’Ouest. | + | | | | |Distances de la | + | | | | |Lune au Soleil et| + | | | | |à Régulus. Visées| + | | | | |de boussole. | + | | | | | | + |El-Bordj | 15 mars. | | |Hauteurs de | + |(Nefzâoua) | | | |Régulus et | + | | | | |hauteurs | + | | | | |circumméridiennes| + | | | | |de Sirius. | + | | | | | | + |Gâbès[86] | 18 et 19 | | |Hauteurs de | + | | mars. | | |Régulus et de | + | | | | |Procyon à l’Est | + | | | | |ou à l’Ouest ; du| + | | | | |Soleil au | + | | | | |méridien. | + | | | | | | + |El-Ouâd[87] | du 10 |33° 21′ 40″|4° 57′ 20″|Hauteurs du | + | |février au| | |Soleil et de la | + | | 24 | | |Polaire au | + | | juillet. | | |méridien ; du | + | | | | |Soleil et de Véga| + | | | | |à l’Est et à | + | | | | |l’Ouest. | + | | | | |Observation du | + | | | | |dernier contact | + | | | | |de l’éclipse du | + | | | | |Soleil. | + | | | | | | + |Berreçof |du 3 au 5 |32° 31′ 51″| |Hauteurs de la | + | | août. | | |Polaire et de | + | | | | |Mars au méridien | + | | | | |; du Soleil et | + | | | | |d’Arcturus à | + | | | | |l’Est et à | + | | | | |l’Ouest. | + | | | | |Distances de | + | | | | |Mars, du Soleil | + | | | | |et d’Antarès à la| + | | | | |Lune. Visées de | + | | | | |boussole sur | + | | | | |Mars. | + | | | | | | + |Ghadâmès |du 15 août| 30° 7′ 48″|6° 43′ 15″|Hauteurs de Mars,| + | | au 8 | | |de la Polaire et | + | |décembre. | | |du Soleil au | + | | | | |méridien. | + | | | | |Hauteurs du | + | | | | |Soleil, d’α de | + | | | | |Persée et d’α du | + | | | | |Cygne à l’Est et | + | | | | |à l’Ouest. | + | | | | |Occultations des | + | | | | |étoiles 7202 (B. | + | | | | |astr. Cat.) et | + | | | | |1165 (B. astr. | + | | | | |Cat.). Visées de | + | | | | |boussole sur la | + | | | | |Polaire, | + | | | | |Fomalhaut, Véga | + | | | | |et Rigel. | + | | | | | | + |Tagotta | 18 |30° 12′ 11″| |Hauteur de Mars | + | |septembre.| | |au méridien. | + | | | | | | + |Djâdo | du 24 |31° 58′ 28″| |Hauteurs du | + | |octobre au| | |Soleil, de Mars | + | | 11 | | |et de la Polaire | + | |novembre. | | |au méridien. | + | | | | |Hauteurs du | + | | | | |Soleil et de Véga| + | | | | |à l’Est et à | + | | | | |l’Ouest. | + | | | | |Distances de la | + | | | | |Lune au Soleil. | + | | | | |Occultation de | + | | | | |l’étoile _q_ de | + | | | | |la Vierge. Visées| + | | | | |de boussole sur | + | | | | |la Polaire, Mars,| + | | | | |α de la Chèvre et| + | | | | |Véga. | + | | | | | | + |Nâloût | 18 et 19 |31° 52′ 56″|8° 45′ 10″|Hauteurs du | + | |novembre. | | |Soleil et de Mars| + | | | | |au méridien ; du | + | | | | |Soleil, d’α de | + | | | | |l’Aigle, d’α de | + | | | | |Pégase et de la | + | | | | |Lune à l’Est et à| + | | | | |l’Ouest. | + | | | | | | + |Sinâoun | 22 | 31° 1′ 40″| |Hauteurs de | + | |novembre. | | |Fomalhaut au | + | | | | |méridien, de la | + | | | | |Chèvre à l’Est. | + | | | | |Visées de | + | | | | |boussole sur la | + | | | | |Polaire, | + | | | | |Fomalhaut, Véga | + | | | | |et la Chèvre. | + | | | | | | + |Timelloûlen | 16 et 19 | | |Hauteurs de β de | + | |décembre. | | |la Balance et du | + | | | | |Soleil au | + | | | | |méridien. | + | | | | | | + |Sâghen | 30 |26° 59′ 33″| |Hauteur du Soleil| + | |décembre. | | |au méridien. | + | | | | | | + |Oursêl |30 janvier|26° 25′ 25″| |Hauteur du Soleil| + | | 1861. | | |au méridien. | + | | | | | | + |Azhel-en-Bangou |14 février| 26° 11′ 2″| |Hauteurs du | + |[88] | au 10 | | |Soleil, de Sirius| + | | mars. | | |et de la Polaire | + | | | | |au méridien ; du | + | | | | |Soleil à l’Est et| + | | | | |à l’Ouest. | + | | | | |Éclipse du | + | | | | |premier satellite| + | | | | |de Jupiter. | + | | | | | | + |Tinoûhaouen | 14 et 28 |24° 58′ 38″|7° 53′ 40″|Hauteurs du | + | | mars. | | |Soleil et de la | + | | | | |Polaire au | + | | | | |méridien. | + | | | | |Hauteurs | + | | | | |d’Arcturus et de | + | | | | |γ Geminorum à | + | | | | |l’Est et à | + | | | | |l’Ouest. Éclipse | + | | | | |du premier | + | | | | |satellite de | + | | | | |Jupiter. Visées | + | | | | |avec la boussole | + | | | | |sur Sirius. | + | | | | | | + |Toûnîn (Rhât) | 27 et 28 |24° 57′ 14”| |Hauteurs du | + | | mars. | | |Soleil au | + | | | | |méridien, à l’Est| + | | | | |et à l’Ouest. | + | | | | | | + |Serdélès | 4 et 10 |25° 46′ 20″| |Hauteurs du | + | | mai. | | |Soleil à l’Est, | + | | | | |d’α de la grande | + | | | | |Ourse au | + | | | | |méridien. | + | | | | | | + |Oubâri | 17 mai. | | |Hauteurs du | + | | | | |Soleil à l’Ouest,| + | | | | |de β du Corbeau | + | | | | |au méridien. | + | | | | | | + |Djerma[89] | 18 et 19 |26° 32′ 52″| |Hauteurs de l’Épi| + | | mai. | | |de la Vierge au | + | | | | |méridien ; du | + | | | | |Soleil à l’est et| + | | | | |à l’Ouest. | + | | | | | | + |El-Fogâr | 20 et 21 | | |Hauteurs de la | + | | mai. | | |Lune, d’ε et d’η | + | | | | |de la grande | + | | | | |Ourse au méridien| + | | | | |; d’Arcturus, de | + | | | | |Jupiter et du | + | | | | |Soleil à l’Est et| + | | | | |à l’Ouest. | + | | | | |Distances de la | + | | | | |Lune à Antarès et| + | | | | |à Jupiter. | + | | | | | | + |Tekertîba | du 22 au | | |Hauteurs d’ε et | + | | 27 mai. | | |d’η de la grande | + | | | | |Ourse, de δ du | + | | | | |Corbeau, de π de | + | | | | |l’Hydre femelle | + | | | | |au méridien. | + | | | | |Hauteurs du | + | | | | |Soleil et de la | + | | | | |Lune à l’Est et à| + | | | | |l’Ouest. | + | | | | | | + |Lac Mandara | 28 mai. |26° 40′ 57″| |Hauteur d’ε de la| + | | | | |grande Ourse au | + | | | | |méridien. | + | | | | | | + |Lac Gabr’aoûn | 29 mai. | | |Hauteurs d’ε de | + | | | | |la grande Ourse | + | | | | |et de l’Épi de la| + | | | | |Vierge au | + | | | | |méridien. | + | | | | | | + |El-Fejîj | 31 mai. | | |Hauteur d’ε de la| + | | | | |grande Ourse au | + | | | | |méridien. | + | | | | | | + |Tessâoua | 4 juin. | 20° 5′ 50″| |Hauteurs de ζ de | + | | | | |η de la grande | + | | | | |Ourse et de β de | + | | | | |la Balance au | + | | | | |méridien. | + | | | | | | + |Oumm-el-Arâneb | 19 | 26° 8′ 4″ | |Hauteur du Soleil| + | | juillet. | | |au méridien. | + | | | | | | + |Delêm | 12 août. | | |Hauteur de σ du | + | | | | |Sagittaire au | + | | | | |méridien. | + | | | | | | + |Bîr-en-Nechoûa’ | 13 août. | | |Hauteur de λ du | + | | | | |Scorpion au | + | | | | |méridien. | + | | | | | | + |Gourmêda | 18 août. | | |Hauteurs de la | + | | | | |Polaire et de | + | | | | |l’Épi de la | + | | | | |Vierge. | + | | | | | | + |Zîghen | 19 août. | | |Hauteur de μ du | + | | | | |Sagittaire au | + | | | | |méridien. | + | | | | | | + |O. Tîn-Guezzîn | 21 août. | | |Hauteurs | + | | | | |d’Arcturus et de | + | | | | |la Polaire. | + +------------------+----------+-----------+----------+-----------------+ + +Ne sont pas comprises dans ce tableau toutes les observations faites sur +les points intermédiaires. Le détail en eût été trop long. Je me borne à +indiquer les latitudes que j’ai calculées en voyage pour un certain +nombre de ces points secondaires. + + +--------------------------------+-----------------+ + | LOCALITÉS. | LATITUDES NORD. | + +--------------------------------+-----------------+ + | | | + | Hâssi-Djedîd | 32° 12′ 8″ | + | | | + | Hâssi-Dhomrân | 31° 51′ 48″ | + | | | + | Hâssi-Berghâoui | 31° 32′ 47″ | + | | | + | Hâssi-Zirâra | 31° 15′ 18″ | + | | | + | El-Guerâra | 32° 47′ 25″ | + | | | + | Chegga (puits artésien) | 34° 9′ 39″ | + | | | + | Gomâr | 33° 29′ 20″ | + | | | + | Hâssi-Sîdi-el-Bâchîr | 32° 45′ 36″ | + | | | + | Hâssi-Oulâd-Miloûd | 32° 29′ 56″ | + | | | + | Sedâda (Djérîd tunisien) | 34° 0′ 37″ | + | | | + | Gafça (id.) | 34° 26′ 32″ | + | | | + | Nemlât (id.) | 33° 58′ 33″ | + | | | + | Sîdi-Râched (O. Rîgh) | 33° 19′ 29″ | + | | | + | Mouï-er-Roba’âya-el-Gueblâoui | 33° 0′ 2″ | + | | | + | Mâleh-ben-’Aoûn | 32° 51′ 1″ | + | | | + | Mâtrès | 30° 11′ 53″ | + | | | + | Bîr-’Allâg | 31° 4′ 27″ | + | | | + | Târedié | 32° 8′ 27″ | + | | | + | Kherbet-Dzîra | 31° 59′ 0″ | + | | | + | Kaçar-Yêfren | 32° 3′ 43″ | + | | | + | Bîr-Terrîn | 32° 39′ 32″ | + | | | + | Zâouiya-el-Gharbîya (le Bordj) | 32° 46′ 35″ | + | | | + | Tînzeght | 31° 54′ 2″ | + | | | + | Kâbâo | 31° 51′ 39″ | + | | | + | Ch’aouâ | 30° 58′ 49″ | + | | | + | Tarz-Oûlli | 25° 32′ 53″ | + +--------------------------------+-----------------+ + +Les emprunts de positions astronomiques qui ont été faits, pour la +construction de la carte, aux travaux des autres explorateurs, sont : + +Le tracé de la côte, d’après le capitaine Smith, de la marine anglaise ; + +Les positions du docteur Vogel entre Tripoli et le Bornou ; + +Les latitudes de M. de Beurmann, d’après la carte de M. le docteur +Petermann, entre Ben-Ghâzi et Zouîla ; + +Quelques points du Sahara algérien, antérieurement déterminés +astronomiquement par M. le capitaine Vuillemot, et adoptés par le Dépôt +de la Guerre ; + +Enfin la position d’In-Sâlah du major Laing. + + +Deux mots sur l’éclipse du 18 juillet 1860 et sur une comète du 1er +juillet 1861. Je copie mon journal : + +J’étais au lit, atteint d’une violente fièvre contractée dans l’Ouâd- +Rîgh, quand je sortis pour aller observer l’éclipse. J’avais calculé +l’heure à laquelle elle devait se produire, comme si elle devait être +totale à El-Ouâd ; elle ne le fut pas complétement ; aussi, quand +j’arrivai à ma lunette, comptant sur dix minutes d’avance, je trouvai le +disque solaire entamé. Je ne puis donc indiquer le moment exact du +premier contact. + +Le ciel était pur. + +A l’observation, je vis la lune couvrir successivement le soleil, comme +le ferait une tache ; à un moment je crus voir certaines montagnes faire +éclipse totale, mais à peine mon œil avait-il quitté la lunette pour +prendre l’heure, que l’éclipse commença à diminuer lentement. + +Le dernier contact eut lieu à 4 h. 55 m. 18 s. de mon chronomètre, qui +marquait encore le temps de Paris. + +La lumière la plus faible a été celle qui, dans cette saison, succède au +coucher du soleil. + +Les Arabes me dirent avoir vu des étoiles. + +Mieux portant, j’aurais pu apporter une plus grande attention aux +détails de cette éclipse ; mais la maladie paralyse les forces de +l’esprit comme celles du corps. Quand je fus me remettre au lit, la +fièvre s’était aggravée et je fus pris de vomissements très-pénibles. + +A 2 h. 30 m., le baromètre marquait 749,05, le thermomètre 45° 5 ; le +vent soufflait du Sud. + +A 5 heures, le baromètre était à 740,95 et le thermomètre à 41° 8, le +vent restant le même. + + +Je me portais heureusement mieux quand, à Mourzouk, le 1er juillet, à 7 +h. 15 m. du soir, on vint m’annoncer un phénomène astronomique qui +remplissait de terreur toute la population. + +C’était une comète ; on ne l’avait pas vue la veille, elle devait +disparaître le surlendemain. + +D’après les habitants, elle avait apparu, à leurs yeux, rouge et très- +belle, un peu après le coucher du soleil, vers le méridien Nord. + +Quand je l’observai à la lunette, elle était à 5 degrés environ au- +dessus de l’horizon, en ligne à peu près droite sous α de la grande +Ourse ; sa queue, de lumière blanchâtre, se prolongeait jusqu’à β et γ +de la petite Ourse ; continuée en arc de cercle, elle eût coupé la voie +lactée par son milieu. Le noyau, très-distinct à la lunette, +apparaissait comme une étoile de 3e ou de 4e grandeur. + +Le lendemain, à la même heure, ou un peu avant, la comète était plus +haut dans le ciel, mais, probablement à cause des nuages qui le +voilaient en cet endroit, elle paraissait sans queue et sous la forme de +deux disques lumineux juxtaposés. Du moins, c’est l’effet qu’elle +produisait à l’œil. + +Depuis je n’ai plus entendu parler de cet objet d’effroi et je ne l’ai +plus vu. + + +[Note 85 : Pour les longitudes de Tougourt et d’Ouarglâ, j’ai adopté +celles du Dépôt de la Guerre établies d’après les observations de M. le +capitaine Vuillemot.] + +[Note 86 : Position du capitaine Smith.] + +[Note 87 : Pour El-Ouâd, j’ai cru devoir donner la préférence à la +longitude du capitaine Vuillemot. Malade au moment de mon observation, +je ne puis y avoir une confiance absolue.] + +[Note 88 : J’ai rejeté la longitude d’Azhel-en-Bangou parce qu’elle ne +concordait pas avec le relevé de ma route.] + +[Note 89 : Pour les points relevés astronomiquement par Vogel, qui était +astronome de profession et mieux outillé que moi, j’ai toujours donné la +préférence aux résultats de ses observations de longitude.] + + + + + LIVRE II. + + PRODUCTION. + + * * * * * + +Les productions minérales, végétales et animales d’un pays aussi peu +favorisé sous le double rapport de la constitution du sol et du climat, +ne peuvent être qu’en petit nombre ; cependant elles ne sont pas +complétement nulles, et je vais les passer successivement en revue. + + * * * * * + + CHAPITRE PREMIER. + + MINÉRAUX. + + +Mon exploration n’a pas été assez complète, surtout dans la partie +montagneuse du pays, pour que je puisse prétendre connaître toute sa +richesse minérale ; d’un autre côté, les Touâreg ne sont pas un peuple +assez industriel pour que j’aie pu suppléer à l’insuffisance de mes +recherches personnelles par une enquête sur les produits minéraux qu’ils +exploitent. Les besoins des peuples nomades ne sont pas ceux des nations +civilisées et sédentaires : aussi n’est-on pas autorisé à conclure de +l’absence d’exploitations au manque de minéraux exploitables. Au +contraire, en constatant que les Touâreg ont trouvé chez eux tout ce qui +est nécessaire à leur existence, on peut croire qu’il y a beaucoup plus. +Quoi qu’il en soit, je signalerai ce que j’ai vu et ce qui m’a été +indiqué par les indigènes. + + + _Métaux et pierres précieuses._ + + +_Fer._ (Tazhôli). — J’ai constaté la présence du fer en plusieurs +endroits : notamment à Azhel-en-Bangou, dans les environs du mont +Têlout, sur le rebord Nord du Tasîli, dans le ravin d’In-Akhkh, autour +des puits artésiens d’Ihanâren, dans la vallée d’Ouarâret. Les +renseignements des indigènes signalent aussi ce minerai sur d’autres +points du Tasîli et du Ahaggâr, en massifs plus ou moins considérables. +Mais à quoi bon ? Le fer fût-il plus riche et plus abondant encore, +comment l’exploiterait-on sans combustible ? + +Tout le fer employé par les Touâreg leur est apporté par le commerce. + +_Cuivre._ (Dârogh). — Les Touâreg ne connaissent aucun minerai de cuivre +dans leur pays. Tous les cuivres qu’ils emploient à l’ornementation de +leurs armes viennent d’Europe ; jadis, quand Mourzouk entretenait encore +des relations commerciales avec le Waday, ils pouvaient en recevoir de +cette contrée. + +_Plomb._ (Alloûn). — Le nom d’Ouâdi-Alloûn (rivière du plomb) donné à +l’un des torrents qui descendent du versant Nord du Tasîli rappelle-t-il +la découverte de minerai de plomb dans le lit de l’ouàdi ? Je l’ignore. + +Les Touâreg ne faisant généralement pas usage des armes à feu, l’emploi +du plomb est assez restreint chez eux pour qu’ils n’aient jamais songé à +utiliser les galènes de leur pays, fussent-elles même riches. + +_Étain._ (?) — Un gisement de ce minerai ou d’un métal analogue m’a été +signalé dans l’Ouâdi-ech-Chiâti (Fezzân). Cette indication est-elle +fondée ou non ? L’avenir l’apprendra. + +_Sulfure d’antimoine._ (Tazôlt). — Le sulfure d’antimoine est récolté +aux environs d’El-Barakat, près de Rhât, mais dans la proportion des +besoins locaux, limités à l’application du _kohel_ sur les cils et les +sourcils. + +_Kohel_, en Arabe, signifie _tout ce qui noircit_. Donc, sous ce nom, on +emploie indistinctement ou le sulfure de plomb, ou le sulfure +d’antimoine, suivant la facilité de se les procurer. + +L’emploi du kohel est des plus anciens chez les peuples orientaux. +Jérémie dit, chap. IV, vers. 30 : « _Cum stibio pinxeris oculos tuos._ » +Le prophète Mohammed, copiant Jérémie, répète : « Employez l’antimoine, +il fortifie la vue et fait pousser les cils. » + +Sur la foi de ces autorités, l’habitude du kohel est passée dans les +mœurs, surtout dans le Sahara, où la réverbération du soleil affaiblit +si promptement la vue et cause si souvent des ophthalmies. + +Le docteur Bertherand, dans son ouvrage sur la _Médecine des indigènes +de l’Algérie_, dit que l’emploi du kohel, dans toute espèce +d’ophthalmies, lui a toujours rendu les plus grands services. + +_Pierres précieuses._ — Les Touâreg modernes font usage d’une espèce de +serpentine dont ils fabriquent leurs anneaux de bras. On trouve cette +pierre dans le ravin de Tahôdayt-tân-Hebdjân (rebord méridional du +Tasîli), sur la route directe de Rhât à In-Sâlah, non loin du ravin de +Tahôdayt-tân-Tâmzerdja, où sont les restes fossiles d’un grand mammifère +antédiluvien. + +Mais il est hors de doute que les peuples anciens de cette contrée +connaissaient et faisaient usage d’autres pierres précieuses, car on en +trouve dans tous les tombeaux des _Jabbâren_ (géants), nom que les +Touâreg donnent à la génération qui les a précédés dans le pays. Ces +pierres sont enchâssées dans les bagues ou dans les boucles d’oreilles. + +J’ai déjà dit qu’on avait trouvé des émeraudes dans le Touât ; moi-même +j’ai rapporté de mon excursion à El-Golêa’a des cristaux qui y +ressemblent. Il est probable qu’une exploration complète des montagnes +des Touâreg et des bassins qui en dépendent ferait retrouver l’ancienne +émeraude garamantique des musées. + + + _Sels divers._ + + +_Sel commun._ (Tîsemt.) — Une belle mine de sel, longtemps exploitée et +abandonnée pour cause d’insécurité, existe dans la Sebkha d’Amadghôr, +sur l’ancienne route des caravanes d’Ouarglâ à Agadez, au pied d’un des +contre-forts orientaux du Ahaggâr. D’après les indigènes, cette mine +serait la plus belle connue dans tout le Sahara. Elle sera +ultérieurement l’objet d’une attention toute spéciale. + +Une mine de sel m’est aussi signalée dans la montagne au Sud de +Tikhâmmalt. + +Sur beaucoup d’autres points, on trouve du sel de qualité inférieure, +mélangé de terre : aux environs de Rhât et à Tekertîba, ou provenant de +l’évaporation des eaux salines de sebkha desséchées, notamment sur le +cours inférieur de l’Igharghar, à Menkebet-Izîman et à Sîdi-Boû-Hânia. + +Les puits salés, indiquant la nature saline des terres traversées par +les eaux, sont communs. Je citerai entre autres celui de Tînessedj sur +la route septentrionale de Tebalbâlet à In-Sâlah ; celui de Harhé, dans +une sebkha, sur la route de Tikhâmmalt à Oubâri. + +Je citerai aussi, comme sources salines, celle de Tânout sur la +précédente route, et d’’Aïn-el-Mokhanza (la fontaine pourrie, puante), +sur l’Igharghar, sans compter celles que j’ai signalées précédemment +dans mes itinéraires géologiques. + +_Alun._ (Azârîf.) — Après le sel, l’alun est la production minérale la +plus commune du pays des Touâreg. On en trouve des dépôts, entre autres, +dans la vallée d’Ouarâret, au Nord du Rhât ; à Serdélès ; à In-Hâs, dans +la plaine d’Adjemôr ; sur l’Ouâdi-Tetch-Oûlli, affluent de l’Ouâdi- +Akâraba. Ces deux dernières mines sont situées au Nord de Mouydîr, et +non loin d’In-Sâlah, marché sur lequel on vend leurs produits. + +J’ai rapporté un échantillon des dépôts d’alun de la vallée de Serdelès. +Il est pur et de bonne qualité. + +_Salpêtre._ (Tîsemt-n-elbaroûd.) — Tout le salpêtre consommé par les +Touâreg vient du Touât, où cette matière paraît très-abondante. Il n’est +pas douteux qu’on en trouve également et en quantité importante dans les +contrées similaires du pays des Touâreg, car ces derniers m’en signalent +un dépôt assez important dans la vallée de Tikhâmmalt et d’autres dans +les ouâdis aux environs de Rhât. N’employant pour ainsi dire pas la +poudre, ne sachant pas la préparer, ils négligent ce produit et n’y font +aucune attention ; mais, si le commerce français demandait du salpêtre +au Touât, les Touâreg ne tarderaient probablement pas à lui faire +concurrence. + +_Natron._ (Elatroûn et Oksem.) — Le natron est récolté en assez grande +abondance dans le Bahar-et-Trounîa au Nord-Ouest de Mourzouk. Il est +employé par les Touâreg en mélange avec la feuille du tabac, soit pour +la prise, soit pour la chique ; il est aussi d’un usage journalier comme +mordant dans les préparations tinctoriales. Inutile d’ajouter qu’il +entre dans la matière médicale des indigènes, car, à défaut de produits +européens, ils utilisent tout ce qu’ils ont sous la main. + +J’aurai l’occasion de faire connaître ultérieurement l’importance +commerciale de ce sel. + +_Soufre_ (Tazzefrît et Aouodhîs). — Quoique le Ahaggâr, le Tasîli, le +Hâroûdj et la Sôda, soient le produit de soulèvements volcaniques ; +quoique le soufre se montre, au Nord, en assez grande quantité dans la +Syrte, il est à peu près certain qu’il n’existe pas dans le pays des +Touâreg, car, s’ils y connaissaient des soufrières, elles seraient +exploitées pour les besoins des chameaux, atteints fréquemment de la +gale, que le soufre seul guérit d’une manière radicale. Je conclus donc +de ce que le soufre n’est pas exploité par les Touâreg qu’il n’y en a +pas chez eux. + + + MATÉRIAUX DE CONSTRUCTION. + + _Pierres et terres._ + + +Bien que des nomades ne tirent aucun parti des matériaux de construction +dont leur pays est doté, je ne crois pas devoir omettre cette partie +importante de la richesse minérale du Sahara. + +_Pierre calcaire_ (Tahônt-n-Tîngher). — Tous les plateaux dits hamâd +sont généralement recouverts d’une couche calcaire qui donne +d’excellents moellons pour les constructions urbaines. Cette pierre +domine dans celles de Ghadâmès. + +_Grès_ (Tîlellît, _la pierre noble_). — Le grès est la pierre la plus +abondante, surtout dans le Tasîli du Nord. On trouve dans la chaîne de +l’Amsâk le beau grès rose des ruines romaines de Djerma. + +_Gypse_ (Têhemaq). — Commun au Nord et autour de Ghadâmès, où on +l’exploite pour les enduits de la ville, il est peut-être plus rare sur +tous les autres points du pays, mais il est hors de doute qu’on n’a pas +dû aller le chercher au loin pour les constructions des autres villes. + +_Chaux_ (Ezzebch). — La pierre propre à la chaux est commune partout ; +autour de Ghadâmès, on ramasse les calcaires du plateau de Tînghert et, +de leur grillage, on obtient une chaux excellente. + +_Argile_ (Tabâriq et Telaq). — Tous les enfants des Touâreg ont des +poupées et des bonshommes en argile ; dans tous les ménages on trouve +des vases en poterie qui doivent être fabriqués sur les lieux, ce qui +prouve que la terre à poterie ne manque pas. Quant à l’argile propre à +la préparation des tuiles et des briques, elle existe dans plusieurs +ravins. J’ai déjà dit que les auges dans lesquelles on abreuvait les +chameaux autour des puits étaient en argile provenant des déblais de ces +puits. + +_Terre à ciment._ — Les canaux d’irrigation de Ghadâmès sont cimentés +et, d’après les renseignements qui m’ont été donnés, ce ciment était +obtenu au moyen d’un mortier fait avec la chaux des ammonites et les +argiles rouges ferrugineuses des goûr. + +J’ai rapporté de Ghadâmès et de Djerma des ciments de l’époque +garamantique ; ils sont de la plus grande solidité. + +_Pierre meulière_ (Tasîrt et Tahônt-n-Ezhîd). — L’usage du moulin à +bras, ustensile obligatoire pour chaque ménage, rend la pierre meulière +de première nécessité chez tous les nomades. Heureusement, les carrières +qui la fournissent ne sont pas rares. J’en ai déjà cité une, abandonnée, +à l’entrée de l’Ouâdi-el-Gharbî ; on en indique d’autres au Nord et au +Sud du Tasîli. + +_Ocre_ (Tamâdjohît). — L’ocre est exploitée aux environs de Djânet pour +les besoins de la teinturerie, mais surtout pour être employée avec +l’indigo comme cosmétique tinctorial et hygiénique de la peau, en vue de +la préserver, par l’interposition d’un corps étranger, des influences +atmosphériques extérieures. + + + _Combustibles minéraux._ + + +Pendant longtemps, à Alger, on a cru à l’existence de la houille dans le +Ahaggâr, par suite de réponses faites, de bonne foi, par des Touâreg +venus en Algérie, qu’il y avait dans leur pays des pierres noires qui +brûlaient. + +J’ai déjà fait connaître comment les Touâreg, interrogés à ce sujet, +avaient pu nous induire en erreur sans manquer à la vérité. + +Toutefois, la découverte de terrains très-anciens dans la vallée de Rhât +et du terrain dévonien, inférieur aux terrains houilliers, sur plusieurs +points, permet d’espérer le succès de recherches de gisements de +combustibles minéraux, dans le centre du Sahara, ou tout au moins dans +les parties que mon exploration recommande à l’attention des ingénieurs. + +Là se borne, à ma connaissance, la liste des produits minéraux +utilisables dans le pays des Touâreg ; mais il n’est pas douteux que des +recherches plus complètes en augmenteraient le nombre. + + + + + CHAPITRE II. + + VÉGÉTAUX. + + +Le règne végétal est un peu plus riche que le règne minéral, car, +quoique les sommets des montagnes, leurs versants, ainsi qu’une partie +des plateaux, soient dénudés et entièrement stériles, on trouve, dans +les nombreuses vallées du pays, des points plus favorisés où la +végétation saharienne s’allie avec quelque représentants de celle des +tropiques et du bassin de la Méditerranée. + +Les végétaux domestiques sont en très-petit nombre. Si je devais ne +citer que ceux cultivés par les Touâreg eux-mêmes, la liste serait close +quand j’aurais nommé le dattier, le figuier, le blé, l’orge, le sorgho, +le millet : en tout six végétaux. + +Mais, dans le territoire même des Touâreg, sont les oasis de Ghadâmès, +de Rhât, de l’Ouâdi-Lajâl, de l’Ouâdi-’Otba, de Djânet, d’Idélès, +habitées par des sédentaires dont les cultures sont un peu plus variées. + +Voyageur et non botaniste, j’ai recueilli à peu près toutes les plantes +que j’ai vues et tous les renseignements que pouvaient me donner les +indigènes sur la végétation de leur pays ; mais je n’ai pas la +prétention d’avoir rapporté de mon voyage toute la richesse végétale des +contrées traversées, comme eût pu le faire un explorateur exclusivement +chargé d’étendre le domaine de nos connaissances en histoire naturelle +au Sud de l’Algérie. + +J’ai scrupuleusement recueilli les noms indigènes, en langue arabe et en +langue temâhaq, parce que je crois la connaissance de cette double +synonymie nécessaire aux personnes auxquelles l’avenir réserve de +voyager avec les caravanes. Cette synonymie n’a pas les défauts de celle +des noms vulgaires assignés aux plantes par nos paysans en Europe ; chez +les peuples pasteurs, chacun connaît exactement le nom, les stations et +les propriétés de chaque plante, et les noms, quand les caractères +distinctifs sont bien tranchés, ne varient pas d’une localité à une +autre, mais se conservent tant que la même langue est parlée. Or, comme +la langue arabe est connue dans tout le monde musulman, et la langue +berbère, dont le temâhaq est un des dialectes, dans tout le Nord du +continent africain, il y a presque certitude d’être compris des +indigènes en leur nommant une plante dans l’une de ces deux langues. + +Dans la classification des plantes, objet de cet examen, j’ai adopté +l’ordre naturel des familles. + +Je dois à l’extrême obligeance de M. le docteur Cosson, président de la +Société botanique de France et chargé par le gouvernement de la +publication de la _Flore de l’Algérie_, la détermination exacte de +toutes les plantes de mon herbier et même de quelques-unes de celles +dont je me suis borné à mentionner le nom dans mon journal de voyage, +sachant par les comptes-rendus des explorations du savant botaniste +qu’il les avait déjà déterminées. + +Je mentionne cet utile concours, autant par reconnaissance que pour +assurer à cette partie de mon travail le caractère sérieux que lui donne +la collaboration de M. le docteur Cosson. + + + RENONCULACÉES. + + + ADONIS MICROCARPA DC. ? + +Boû-garoûna (_arabe_). + +Récolté le 13 mars 1860, dans les environs du Chott-Melghîgh. + +Sans emploi connu. + + + RANUNCULUS MURICATUS L. + +Kosberbîr (_arabe_). + +Récolté le 13 mars 1860, dans les environs du Chott-Melghîgh. + +Sans emploi connu. Croît dans les terrains humides. + + + NIGELLA SATIVA L. + +Sahnoudj, Habbet-es-soûda (_arabe_). + +Cultivé dans quelques jardins des oasis. + +« Procurez-vous de la graine noire (mot à mot, _habbet-es-soûda_), a dit +le prophète Mohammed : c’est un préservatif contre toutes les +maladies. » + +En exécution de cette prescription, les bons musulmans prennent +volontiers, le matin, une pincée de graine de nigelle dans une cuillerée +de miel, à l’effet de préparer les voies digestives et d’ouvrir +l’appétit. + + + FUMARIACÉES. + + + FUMARIA CAPREOLATA L. + +Guerîn-djedey, Sibân (_arabe_). + +Récolté le 13 mars 1860, dans les environs du Chott-Melghîgh. + +Cette plante est employée par les indigènes en lotion contre les +démangeaisons et en fumigations contre les douleurs. + + + CRUCIFÈRES. + + + MATTHIOLA LIVIDA DC. + +Guelguelân (_arabe_) d’après M. le docteur Cosson ; Tamadé (_temâhaq_). + +Récolté le 2 mars 1861, à Tîn-Arrây. + +Cette plante vient dans les sables. + + + MATTHIOLA OXYCERAS DC. + +Hârra (_arabe_) ; Tânekfâït (_temâhaq_). + +Récolté le 7 mars 1860, au S.-O. de Nafta, entre Guettâra-Ahmed- +Ben-’Amâra et Gâret-Djâb-Allah. + +Affectionne les terres de heycha. + + + ANASTATICA HIEROCHUNTICA L. + +Akarba (_temâhaq_) ; Kômecht-en-Nebî (_arabe fezzanien_) ; Kerchoûd (_au +Bergou_). + +Reconnu entre Ghadâmès et Rhât. + +Cette plante est vulgairement connue sous le nom de _rose de Jéricho_. + + + MALCOLMIA ÆGYPTIACA Spreng. + +El-Maroûdjé, El-Hamâ (_arabe_) ; Almaroûdjet (_temâhaq_). + +Récolté le 2 janvier, les 8, 21 et 29 février 1861, sur l’Ouâdi-Alloûn +et à Aghelâd. Reconnu en huit stations entre Ghadâmès et Rhât. + +Cette plante donne un excellent fourrage que tous les animaux +recherchent. Elle vient dans les sables. + + + SENEBIERA LEPIDIOIDES Coss. et DR. in _Bull. Soc. bot._ + +Harharha (_arabe_ et _temâhaq_). + +Récolté à Sâghen, le 1er janvier 1861. + +Peu commun, comestible. + + + MORICANDIA SUFFRUTICOSA Coss. et DR. _Brassica suffruticosa_ Desf. + +Foûl-el-djemel, Foûl-el-ibel (_arabe_) ; Afarfar (_temâhaq_). + +Récolté aux environs de Ghadâmès et sur l’Ouâdi-Tînzeght, les 12 et 13 +novembre 1860. Peu commun. Plus abondant dans les montagnes du Ahaggâr, +entre Rhât et In-Sâlah. + +Plante recherchée par les chameaux, ainsi que l’indique son nom +indigène : _fève du chameau_. + + + HENOPHYTON DESERTI Coss. et DR. in _Bull. Soc. bot._ + +Alga, Allegommo (_arabe_). + +Récolté dans les dunes de l’’Erg, entre ’Erg Boû-Delîl et Medhaheb-ech- +Cherguîya ; sur la route de Merhayyer à Gomâr, le 5 février 1860, et +entre El-Ouâd et Ouarglâ, sur l’Ouâdi-Çîdah, le 16 février 1860. + +Cette plante recherche les sables. + + + DIPLOTAXIS DUVEYRIERANA Coss. _sp. nova._ + +Hârra (_arabe_) ; Tânekfâït (_temâhaq_). + +Récolté les 9 et 18 février 1861, sur l’Ouâdi-Alloûn et l’Ouâdi-Târât. +Rencontré en onze stations entre Ghadâmès et Rhât. + +Cette espèce nouvelle, désormais destinée à rappeler le souvenir de mon +voyage, grâce à l’extrême bienveillance de M. le docteur Cosson, est une +de ces nombreuses plantes de la famille des Crucifères dont les Touâreg +font usage pour leur alimentation. A défaut d’autres provisions, j’ai +été souvent heureux de la mettre à contribution pour l’approvisionnement +de ma table et de celle de mes serviteurs. Son usage délassait mon +estomac fatigué des légumes secs, les seuls à la disposition des +caravanes. Je ne me doutais pas alors que je mangeais un plante qui plus +tard porterait mon nom. + + + DIPLOTAXIS PENDULA DC. + +Récolté le 12 mars 1860, dans les montagnes de Kerîz. + +Comestible comme la précédente. + + + ERUCA SATIVA Lmk. _E. stenocarpa_ Boiss. et Reut. + +Hârra (_arabe_) ; Tânekfâït (_temâhaq_). + +Récolté à Sâghen et sur l’Ouâdi-Alloûn, les 1er janvier et 29 février +1861. Commun. + +Cette plante est également comestible et mangée par les Touâreg. + +La graine et le suc de cet _Eruca_, concurremment avec les mêmes parties +des deux _Diplotaxis_ ci-dessus, sont employés comme remède contre la +gale des chameaux. + + + SCHOUWIA ARABICA DC. + +Alouâs (_temâhaq_). + +Trouvé et récolté à Tikhâmmalt, le 27 janvier, et à Tîn-Têrdja, le 2 +mars 1861. + +Plante rare, spéciale aux déserts d’Arabie et non encore trouvée en +Berbérie. + + + ZILLA MACROPTERA Coss. in _Bull. Soc. bot._ + +Chobrom, dans l’Est ; Chebreg, dans l’Ouest (_arabe_) ; Oftozzon +(_temâhaq_). + +Récolté à Aghelâd, le 8 février, et sur l’Ouâdi-Alloûn, les 28 et 29 +février 1861, entre Ghadâmès et Rhât ; signalé sur le plateau de +Tâdemâyt, entre le Touât et le pays des Benî-Mezâb. + +Cette plante épineuse, qui croît en touffes larges, est avidement mangée +par les chameaux. + + + BRASSICA NAPUS L. ? + +Left (_arabe_) ; Afrân (_temâhaq_). + +Le navet est cultivé dans les jardins de toutes les oasis, où il vient +très-bien. + +Sa racine, crue ou cuite, sert à l’alimentation. + +Sa graine est employée comme médicament. + + + BRASSICA OLERACEA L. ? + +Kronb (_arabe_). + +Le chou ne paraît pas très-bien réussir dans les oasis, à moins que la +variété qui y est cultivée ne soit inférieure à celle de nos jardins +d’Europe. + + + CAPPARIDÉES. + + + CLEOME ARABICA L. + +Mekhînza, Oumm-el-djelâdjel (_arabe_) : le premier usité à Ghadâmès, le +second au Fezzân ; Ahôyyarh, Wôyyarh (_temâhaq_). + +Récolté le 26 août 1859, dans l’Ouâd-Mezâb ; le 6 septembre 1860, aux +environs de Ghadâmès ; le 7 février 1861, à Aghelâd ; le 2 mars 1861, à +Tîn-Têrdja. + +Cette plante croît dans les sables et dans les pierres. + + + MÆRUA RIGIDA R. Br. + +Sarah (_arabe_) ; Adjâr (_temâhaq_). + +Récolté le 1er avril 1861, à Ouarâret. + +Cet arbre, assez rare, vit toujours isolé. + +Son tronc a de 3 à 4 mètres de hauteur et de 0m 70 à 1m de +circonférence en moyenne. + +Ses branches, noueuses, peu nombreuses, ne retombent pas comme dans les +autres arbres, mais se dressent verticalement vers le ciel. Elles +partent de terre et donnent à l’arbre l’aspect d’une grande broussaille. + +Ses feuilles sont petites. + +Il était en fleur le 1er avril. + +Par son port et sa taille cet arbre rappelle le _Balanites Ægyptiaca_, +mais il n’a pas d’épines et ses feuilles sont différentes. + + + CAPPARIS SPINOSA L. _var._ CORIACEA. + +Kebbâr (_arabe_). + +Récolté le 24 août 1859, dans une ravine aride montant au Qaçar-Sîdi- +Saád. Reconnu dans les vallées de l’Ouâd-Mezâb et entre Methlîli et El- +Golêa’a, où il est commun. + +Les belles fleurs roses de cet arbrisseau rampant et épineux distraient +agréablement la vue de la monotonie des solitudes désertiques. + +Les médecins arabes font un grand usage du bois de câprier dans les +maladies chroniques et notamment dans la dyssenterie. + + + CISTINÉES. + + + HELIANTHEMUM SESSILIFLORUM Pers. + +Semhari, Reguîg (_arabe_) ; Tahaouat, Tahesouet (_temâhaq_). + +Reconnu en cinq stations dans la région de l’’Erg, entre El-Ouâd et +Ghadâmès ; commun aux environs de Ghadâmès, dans les plaines au pied du +Ahaggâr et entre El-Golêa’a et Methlîli. + +Récolté dans la Hamâda de Tînghert, près de la Gâra de Tîsfîn, le 16 +septembre 1860. + +Plante de sables, mangée par les chameaux. + + + HELIANTHEMUM CAHIRICUM Delile. + +Rega (_arabe_) ; Aheo (_temâhaq_). + +Récolté dans l’Ouâd-Mezâb. Commun dans les environs de Ghadâmès. + +Plante sans importance. + + HELIANTHEMUM TUNETANUM Coss. et Kral. in _Bull. Soc. bot._ + +Récolté le 18 mars 1860, entre El-Hâmma et Gâbès, dans un pays aride et +rocheux. + +Cette plante est sans importance pour l’alimentation des animaux. + + + RÉSÉDACÉES. + + + RESEDA STRICTA Pers. + +Récolté dans les montagnes de Kerîz, le 12 mars 1860. + +Plante sans importance. + + + FRANKÉNIACÉES. + + + FRANKENIA PULVERULENTA L. + +Guenoûna, Melêfa (_arabe_). + +Récolté autour des mares des dattiers, dans les jardins de Ghardâya, en +1859, et dans ceux de Sîdi-Khelîl, le 5 juin 1860. + +Cette plante aime l’ombre et les endroits humides. Sans importance. + + + FRANKENIA PALLIDA Boiss. et Reut. + +Melêfa (_arabe_). + +Récolté sous les dattiers de Sîdi-Khelîl, le 5 juin 1860. + +Même observation que ci-dessus. + + + MALVACÉES. + + + MALVA PARVIFLORA L. + +Khoubbîz (_arabe_). + +Récolté en 1859, dans les jardins de Ghardâya. + +Plante émolliente, employée comme médicament par les indigènes. + + + HIBISCUS ESCULENTUS L. + +Meloûkhîa (_arabe_). + +Le meloûkhîa (_gombo_ des Européens) est le légume favori des Orientaux, +aussi le cultive-t-on dans tous les jardins potagers des oasis. C’est un +fruit très-mucilagineux, sain et d’une digestion facile. + +On le mange en ragoût avec la viande. + +On l’emploie également cru en salade. + + + GOSSYPIUM VITIFOLIUM Lmk. + +Koton-bernâoui (_arabe_) ; Tâbdoûq (_temâhaq_). + +Récolté le 24 juin 1861, à Mourzouk, où ce cotonnier est cultivé. + +Ce cotonnier, cultivé dans tout le Fezzân, a été importé du Bornou +(Afrique centrale), ainsi que l’indique son nom arabe. Il est à courte +soie. Dans les graines que j’en ai rapportées, M. Hardy, directeur du +jardin d’acclimatation d’Alger, a reconnu deux variétés : l’une blanche +et l’autre nankin. + + + GOSSYPIUM HERBACEUM L. + +Koton-fezzâni (_arabe_) ; Tâbdoûq (_temâhaq_). + +Récolté le 22 mai, à Tekertîba, oasis de l’Ouâdi-el-Gharbî, et à +Mourzouk, le 24 juin 1861, où il est cultivé. + +Le cotonnier du Sahara ne peut figurer ici que pour mémoire, en raison +du peu d’importance de sa production. Cependant, il y est cultivé et à +très-bas prix ; c’est là un point important, car le bas prix résulte de +l’abondance de la main-d’œuvre et des conditions climatériques qui +rendent cette culture certaine, sans exiger aucun travail sérieux autre +que celui de la cueillette, conditions qui ne peuvent être modifiées. + +Au Fezzân, j’ai trouvé le cotonnier en fleur au mois de juin, c’est-à- +dire à l’époque où il commence à sortir de terre sur le littoral +algérien. + +Il en est de même au Touât. + +Dans ces deux archipels d’oasis, rien ne sollicite la production, +limitée aux besoins des ménages ; car on y reçoit de l’Europe et de +l’Afrique centrale des étoffes qu’il est plus commode d’acheter. Mais, +dans ces deux districts, il y a un excédant de population qui est forcé +d’émigrer pour aller demander des moyens d’existence à d’autres +contrées, et il préférerait trouver sur place l’emploi de ses bras. Il +s’adonnerait donc volontiers à la culture du coton, si ce produit avait +un débouché régulier et assuré. + +L’espace non plus ne manque pas, car avec des puits on peut créer des +oasis partout où la terre végétale recouvre la roche et les sables. + +Si le Touât et le Fezzân paraissaient trop éloignés des ports de +l’Algérie, ou si leur situation en dehors de notre colonie devait être +un obstacle à des encouragements directs à une culture développée, il y +a, dans le Sahara algérien même, la zone des puits artésiens, qui peut +produire le coton courte soie dans des conditions climatériques et de +main-d’œuvre analogues à celle du Fezzân et du Touât. + +Là, le nègre est dans son climat de prédilection, et dès qu’il saura +qu’un gouvernement capable de le faire respecter y creuse des puits pour +cultiver le coton, il y viendra, et il suffira de lui donner de bonnes +graines et de lui enseigner les meilleures méthodes de culture. + +J’ai rapporté des graines du cotonnier fezzanien et du cotonnier +soudanien, pour être ensemencées au jardin d’acclimatation d’Alger. On +ne tardera pas à être fixé sur leur valeur comme semences à propager en +Algérie. + +Pl. V. Page 155. Fig. 10 et 11. + +[Illustration : Fig. 1. — VUE DE LA ZÂOUIYA DU CHEÏKH-EL-HOSEYNI, A +OUBÂRI. + +D’après un dessin de M. H. Duveyrier.] + +[Illustration : Fig. 2. — VUE DU VILLAGE DE TEKERTÎBA. + +D’après un dessin de M. H. Duveyrier.] + + + AURANTIACÉES. + + + CITRUS MEDICA L. + +Chedjret-el-Lîm (_arabe_). + +Un seul citronnier existe dans l’oasis de Ghadâmès. Je ne pense pas +qu’il y en ait à Rhât. Au Fezzân, on en compte quelques-uns. Au Touât, +ils doivent être rares aussi. + +Si un arbre, dont le fruit est si précieux dans la saison des grandes +chaleurs, n’est pas plus répandu dans les oasis, c’est que probablement +il y résiste à l’acclimatation. + + + CITRUS AURANTIUM L. + +Chemmâm (_arabe_). + +L’oranger réussit un peu mieux que le citronnier et il y est un peu plus +commun, sans cesser d’être rare cependant. + +Les oranges des oasis, même celles du Zibân, sont loin de valoir celles +du littoral méditerranéen. + + + AMPÉLIDÉES. + + + VITIS VINIFERA L. + +Dâlia (_arabe_). + +La vigne est cultivée dans toutes les oasis. Le 12 juillet 1861, les +raisins étaient mûrs à Trâghen, au moment de mon passage. + +Le raisin frais, _’aneb_, qui en provient, de qualité inférieure, est +mangé en fruit. Le raisin sec, _zebîb_, qui entre comme condiment dans +le couscoussou, est tiré du Nord. + +D’après les renseignements qui me sont fournis, il existerait dans les +montagnes du Ahaggâr trois variétés de vignes sauvages auxquelles les +Touâreg donnent les noms de _tezzebibt_, de _tâlekat_ et _telôkat_. + +Le raisin des vignes sauvages, toujours petit, est de qualité +inférieure. + +Le Touât paraît posséder quelques bonnes variétés de raisin. + +Les musulmans ne font jamais de vin, mais ils conservent des raisins +cuits et confits dans le sucre ; ils donnent à cette préparation le nom +de _robb-el-’aneb_. + + + GÉRANIACÉES. + + + ERODIUM GLAUCOPHYLLUM Ait. + +Sa’adân (_arabe_). + +Récolté le 7 mars, entre Guettâra-Ahmed-ben-’Amâra et Nafta, et le 12 +mars dans les montagnes de Kerîz. + +Cette petite plante affectionne les terres de heycha. + + + ZYGOPHYLLÉES. + + + TRIBULUS MEGISTOPTERUS Kral. in _Ann. sc. nat._ _var._ MACROCARPUS. + +Bôriel (_temâhaq_). + +Trouvé et récolté dans une station unique, le 5 mars 1861, à +Tiferghasîn, entre Ghadâmès et Rhât. + +Sans importance. + + + ZYGOPHYLLUM GESLINI Coss. in _Bull. Soc. bot._ + +Bou-grîba, Agga (_arabe_). + +Récolté le 13 mars 1860 sur les bords de la Sebkha de Sedâda. + +Affectionne les terres salines des sebkha. + + + FAGONIA SINAICA Boiss. + +Choreïka (_arabe_). + +Récolté le 12 mars 1860, dans les montagnes de Kerîz et près de la Gâra +de Tisfîn, aux environs de Ghadâmès. Abondant dans les dunes. + +Malgré ses épines, les chameaux ne dédaignent pas cette plante. + + + FAGONIA FRUTICANS Coss. in _Bull. Soc. bot._ + +Chega’a, Reguîg (_arabe_). + +Récolté en septembre 1859, entre Hâssi-Dhomrân et Chaábet-Timedaqsîn, +sur la route de Methlîli à El-Golêa’a, et sur la hamâda, près de la +Gâra-Tîfsîn, aux environs de Ghadâmès, le 16 septembre 1860. + +Assez commun, quoique rare dans le Sahara algérien. + + + BALANITES ÆGYPTIACA Delile. + +Hadjilidj (_arabe local_), Heglig (_arabe d’Égypte_), Tebôraq +(_temâhaq_), Tchaïchot (au _Touât_), Addaoua (au _Haoussa_). + +Trouvé, chargé de fleurs et de fruits, le 3 mars à In-Ezzân, et le 4 mai +1861 à Tîterhsîn. + +Sa limite Nord est au pied des montagnes du Tasîli. On le trouve aussi +dans le Ahaggâr et au Touât, mais à l’état isolé, sans être rare. + +Son tronc, d’une circonférence de 1m à 1m 50 environ, s’élève à 5 mètres +de hauteur sous branches. Dans les pays où cet arbre est le plus commun, +son bois est employé à faire des planchettes, des colliers, ce qui +indique qu’il est fin et très-dur. Chez les anciens Égyptiens, on en +faisait des statues. On dit aussi qu’il sert à l’éclairage à la façon du +bois résineux. + +Ses feuilles, persistantes, sont petites et charnues ; quand elles sont +nouvelles, on les cueille pour en assaisonner les aliments, surtout dans +les contrées où le sel manque. Elles sont aussi employées pour déterger +les plaies de mauvaise nature. + +Des épines formidables défendent les feuilles et les branches contre les +attaques de la dent des animaux. + +Son fruit, _iborâghen_, qui a la grosseur d’une forte jujube allongée, +est enveloppé dans une écorce jaune, mince, qu’il faut enlever pour +arriver au noyau. + +Le noyau, de nature cornée, très-dense, jaunâtre, est recouvert d’une +pulpe brune qui s’enlève facilement avec l’ongle et se délaye dans +l’eau. + +L’amande que contient le noyau, de la grosseur d’une arachide ordinaire, +d’un jaune verdâtre, a un goût d’amertume légère. + +Avec la pulpe, d’une amertume plus prononcée encore, on prépare une pâte +à laquelle on attribue la propriété de guérir les maladies de la rate et +de tuer le ver de Guinée (_vena medensis_). + +Avec le fruit, débarrassé de son amertume par la macération, on prépare +une pâte, sucrée avec du miel. + + + RUTACÉES. + + + RUTA BRACTEOSA DC. + +Djell, Jell, Fîdjel (_arabe_) ; Issîn (_temâhaq_). + +Récolté le 7 novembre 1860, sur l’Ouâdi-Tîji, près de Djâdo. + +Dans les oasis, on attribue à l’odeur de cette plante la propriété +d’éloigner les scorpions des habitations. + +Ses feuilles et ses graines sont employées comme médicaments. + + + HAPLOPHYLLUM TUBERCULATUM Adr. de Juss. + +Chedjret-er-rîh (_arabe_). + +Récolté le 17 septembre 1860 sur l’Ouâdi-Aouâl, au Nord-Est de Ghadâmès. + +Cette plante, ainsi que l’indique son nom arabe, l’_arbre au vent_, est +employée contre les douleurs causées par les refroidissements. + + + PEGANUM HARMALA L. + +Harmel (_arabe_) ; Bender-tifîn (_temâhaq_). + +Très-commun dans l’Ouâd-Mezâb, où je l’ai récolté. Signalé en plusieurs +stations, dans les montagnes, entre Rhât et In-Sâlah. + +Cette plante, dont « chaque racine, chaque feuille, dit le Prophète, est +gardée par un ange, en attendant qu’un homme y vienne chercher sa +guérison, » est très-employée par les indigènes dans tout le Sahara. + +Avec sa graine on fait une huile, _zît-el-harmel_, qui s’exporte au +loin. + +J’aurai l’occasion de revenir sur les propriétés de cette plante. + + + RHAMNÉES. + + + ZIZYPHUS SPINA-CHRISTI Willd. + +Zegzeg (_arabe_), même racine que _zizyphus_ ; Korna (_au Fezzân_) ; +Abaka (_temâhaq_) ; Nabq (_en Égypte_) ; Sidr (_traducteurs et +commentateurs du Coran_). + +Cet arbre est cultivé dans le Fezzân, et particulièrement dans l’Ouâdi- +el-Gharbî, près de Djerma. C’est de Tekertîba, dans la même oasis, que +provient l’échantillon de mon herbier. Je l’ai également récolté à +Nafta, le 9 mars 1860. + +Ainsi que l’indique son nom scientifique, cet arbre passe pour avoir +fourni la couronne d’épines qui ensanglanta la tête de Jésus. Pour ce +motif et malgré le triste souvenir qu’il rappelle, ce jujubier est +l’objet d’un certain culte chez les chrétiens d’Orient. + +Chez les musulmans, il est non moins vénéré, car, d’après le prophète +Mohammed, le _sidr_ est un arbre du paradis, et il y en a même un dont +la tête est assez considérable pour qu’un cavalier, en un siècle, ne +puisse traverser l’ombre qu’il projette. + +Au chapitre 66, verset 17 du Coran, il est dit : + +« Le sidr est un arbre sous lequel les élus du paradis feront leur +séjour. » + +Ainsi, à des titres bien différents, cet arbre se recommande à la +mémoire des hommes religieux de l’Orient et de l’Occident. Les pèlerins +de Jérusalem en rapportent des branches pour orner leurs oratoires, les +musulmans en récoltent les feuilles, dont ils font une décoction pour +lotionner les morts, afin de donner à leurs dépouilles terrestres un +avant-goût des jouissances du paradis. + +Indépendamment du culte dont il est l’objet, ce jujubier forme un bel et +grand arbre qui contribue à l’embellissement des oasis. + +Son fruit est d’un goût assez savoureux quand il est frais. Il est +recherché comme aliment. + +Ses feuilles sont employées comme anthelminthiques. + +Le jujubier couronne du Christ est aussi cultivé dans la Tunisie et même +en Algérie, dans le Zibân. En cette dernière contrée, il atteint des +proportions assez considérables pour être remarqué. + + + ZIZYPHUS LOTUS L. + +Sedra (_arabe_) ; Tâbakat (_temâhaq_). + +Ce jujubier nain, si commun dans le Tell de l’Algérie et dont les épines +sont si redoutables pour les vêtements, apparaît de temps à autre, +jusqu’au pied des montagnes du Tasîli. Près de Djerma, dans le Fezzân, +j’en ai retrouvé un pied unique, vers la même latitude que sur la route +de Ghadâmès à Rhât. Je l’avais également rencontré dans le Mezâb et +entre Methlîli et El-Golêa’a. + +Mes itinéraires par renseignements le signalent sur le versant Nord du +Ahaggâr, mais pas au delà. + +Son fruit est comestible, il a un goût sucré légèrement acidule, +agréable pendant la saison des chaleurs, mais pas assez pour faire +perdre aux étrangers le souvenir de leur patrie, ainsi que le dit +Homère. + +Ce fruit est-il bien le même que celui qui a donné son nom aux +Lotophages ? Il est permis d’en douter, car la description de l’arbre et +du fruit que nous donnent Polybe et Hérodote se rapporte peu à la baie +que les Arabes appellent _nabqa_ et les Touâreg _ibakâten_. + +Mohammed (le prophète), qui devait se connaître en botanique désertique, +autant que les savants qui ont assimilé le _nabqa_ au _Lotus_ des +anciens, ne se trompe pas quand il qualifie le saveur du fruit du +_sedra_. + +Les habitants de Saba s’étant rendus coupables de pacte avec l’erreur, +il les punit en convertissant leurs jardins, couverts de fruits +délicieux, en d’autres jardins produisant des fruits amers, et au nombre +de ces fruits figure celui du _sedra_. + + + TÉRÉBINTHACÉES. + + + RHUS DIOICA Willd. + +Djedârîa, Djedâri (_arabe_) ; Dezougguert (_berbère-nefoûsien_) ; +Tehônaq (_temâhaq_). + +Récolté le 18 novembre 1860, sur l’Ouâdi-Tirhît ; le 3 mars 1861, à In- +Ezzân, affluent du bassin de Tîterhsîn ; trouvé en trois stations entre +Ghadâmès et Rhât ; signalé dans les montagnes entre Rhât et In-Sâlah, +ainsi que sur le plateau de Tâdemâyt, entre In-Sâlah et Methlîli. + +Antérieurement, j’avais constaté la présence de cet arbuste dans les +vallées du Djebel tripolitain, dans le Sud de la Tunisie et même autour +de quelques rhedîr du Sahara algérien. + +L’écorce des racines et de la tige de ce sumac est recherchée pour le +tannage des peaux de moutons. On en fait un commerce assez important par +Gâbès. Les Touâreg l’emploient aussi aux mêmes usages. Ils l’appellent +_aoufar_. + + + LÉGUMINEUSES. + + + CROTALARIA SAHARÆ Coss. _sp. nova._ + +Observé en une station unique, sur la Hamâda de Tînghert, près Ghadâmès, +et récolté le 13 septembre 1860. + +Cette espèce nouvelle, dénommée par M. le docteur Cosson, n’a encore été +ni décrite ni publiée. + + + RETAMA RÆTAM Webb in _Ann. sc. nat._ + +Retem (_arabe_) ; Telit (_temâhaq_). + +Récolté dans le Sahara algérien ; reconnu sur onze points de ma route, +entre Ghadâmès et Rhât, où, avec le _Calligonum comosum_, il fournit le +seul bois de chauffage à l’usage des caravanes ; signalé comme étant +commun dans les montagnes du Ahaggâr. + +Cet arbrisseau atteint de 1 à 2 mètres de hauteur, rarement 3. + +Les branches du retem, nous apprend M. le docteur Cosson, ont été +utilisées à Géryville par le Génie militaire pour remplacer les lattes +dans la construction des plafonds et des terrasses. + +Ses feuilles recherchées par les chèvres et les chamelles communiquent à +leur lait un goût d’amertume prononcé. + +Ses racines sont employées en décoction comme vermifuges. + + + GENISTA SAHARÆ Coss. et DR. in _Bull. Soc. bot._ + +Merkh (_arabe_). + +Récolté dans le Sahara algérien, le 20 février 1860. + +Cet arbuste ne paraît pas s’étendre dans le Sud. Dans le Nord, il forme +de gros buissons. + + + GENISTA ? + +Hana (_arabe_) ; Asabay (_temâhaq_). + +Sur ma route, de Ghadâmès à Rhât, de Rhât à Mourzouk, j’ai rencontré, en +trois stations, notamment le 3 mars 1861, à In-Ezzân, un genêt très- +connu des indigènes, sous ses noms arabe et temâhaq. Je ne l’ai pas +récolté, parce qu’il n’avait ni fleurs ni fruits. On le signale comme +étant plus commun dans les montagnes entre Rhât et In-Sâlah. + +J’appelle l’attention des voyageurs sur cette espèce ligneuse, si, plus +heureux que moi, ils peuvent la récolter dans des conditions qui +permettent de la déterminer. + +Par sa forme, cet arbuste rappelle celles du _Retama Rætam_ et des +_Ephedra_. + +Le 3 mars, les gousses vides tenaient encore à la plante. + + + ONONIS ANGUSTISSIMA Lmk. + +Récolté le 12 mars 1860, dans les montagnes de Kerîz. + +Plante sans importance. + + + TRIGONELLA ANGUINA Delile. + +Nefel (_arabe_) ; Ahazès (_temâhaq_). + +Trouvé en sept stations, entre Ghadâmès et Rhât ; récolté le 9 février +1861, dans l’Ouâdi-Târat. + +Bon fourrage. Quelquefois cette Légumineuse forme des prairies dans +lesquelles les caravanes font des provisions de route. + + + TRIGONELLA LACINIATA L. _var._ ? + +Handegoûg (_arabe_) ; Ahazès (_temâhaq_). + +Récolté à Sâghen, en fleurs, mais sans fruits, le 3 janvier 1861 ; +reconnu en dix stations, entre Ghadâmès et Rhât ; signalé sur quelques +points, entre Rhât et In-Sâlah. + +Cette plante, qui croît volontiers dans les lits des ouâdi après les +pluies, est très-recherchée par les animaux. + + + LOTUS CRETICUS L. + +Récolté les 17 et 21 mars 1860, aux environs de Gâbès. + +Petite plante. + + + LOTUS CORNICULATUS L. + +Nedjem (_arabe_). + +Récolté dans la Ghâba de Sedâda, aux environs du Chott-el-Djérîd, le 13 +mars 1860. + +Petite plante fourragère. + + + INDIGOFERA ARGENTEA L. + +Nîla (_arabe_) ; Bâbba (_temâhaq_). + +Récolté le 4 juin 1861, dans les jardins de Tessâoua. Cultivé dans le +Fezzân et au Touât. + +La culture de l’indigotier n’est pas très-développée dans les oasis, non +qu’elle n’y réussisse, mais parce que les Oasiens, se procurant +facilement l’indigo par les caravanes du Soûdân, préfèrent réserver +leurs terres pour des céréales. + +On prépare l’indigo par la macération de la plante et par l’évaporation +à l’air de sa partie aqueuse qui surnage au-dessus du résidu. + +On verra plus loin quel usage particulier en font les Touâreg. + + + ASTRAGALUS GOMBO Coss. et DR. in _Bull. Soc. bot._ + +Foggoûs-el-Hamîr (_arabe_). + +Récolté dans l’Ouâd-Mezâb où il est assez commun. + +Sans usage. + + + ASTRAGALUS PROLIXUS Sieber. + +Adreylal (_temâhaq_). + +Récolté à Tîn-Têrdja, le 2 mars 1861, sur la route de Ghadâmès à Rhât, +reconnu aussi sur deux autres points. + +Petite plante fourragère rampante. + + + ASTRAGALUS HAUARENSIS Boiss. + +Tâmerazraz (_temâhaq_). + +Récolté à Tîn-Têrdja, le 3 mars 1861. Station unique. + + + HIPPOCREPIS ELEGANTULA Hochst. in _Schimp. Pl. Arab. exsicc._ + +Têskart (_temâhaq_). + +Récolté à Tîn-Têrdja, le 3 mars 1861. Station unique. + + + ALHAGI MAURORUM DC. + +’Agoûl (_arabe_). + +Reconnue en six stations, dans la Cherguîya, entre Mourzouk et Zouîla, +où cette plante est assez abondante pour qu’elle couvre, sur plusieurs +lieues d’étendue, tous les espaces que la culture ne lui dispute pas. + +Elle ne figure pas dans mon herbier. J’ai cru inutile de recueillir une +espèce dont les caractères sont tellement reconnaissables, qu’elle porte +le même nom indigène dans toutes ses stations, de la Perse au Sénégal. +Je ne crois pas, d’ailleurs, être le premier voyageur qui signale son +existence dans l’Est du Fezzân, car l’’agoûl y constitue un fait de +peuplement si exceptionnel, qu’il a dû appeler l’attention de tous ceux +de mes devanciers qui ont reconnu, exploré ou simplement traversé la +Cherguîya. + +Les indigènes du Fezzân mangent les longues racines de cette plante. A +cet effet, ils les font sécher ; après quoi, ils les réduisent en farine +par la mouture. + +Tous les ruminants domestiques et même les sauvages, chameaux, chèvres, +moutons, gazelles, mangent les sommités de l’’agoûl malgré les épines +qui les défendent. L’âne lui-même ne les dédaigne pas. + +Il ne paraît pas que cette plante fournisse aux Fezzaniens la sécrétion +qu’on a appelée dans l’Orient _la manne des pèlerins_ ; car cette +production ne m’a pas été signalée au nombre des produits utiles de cet +arbuste. + +Il était en fleur en juillet. + + + LUPINUS VARIUS L. + +Djezey-Fôk, regarde soleil (_temâhaq_). + +Récolté le 5 mars 1861 à Tîterhsîn. Reconnu seulement en deux stations +entre Ghadâmès et Rhât. + + + ACACIA ALBIDA Delile ? + +Ahadès, Ahatès (_temâhaq_) ; Agawô (_en haoussa_). + +Récolté le 4 mai 1861 près des ruines du château de Serdélès, sur un +arbre gigantesque, mais unique dans le pays des Touâreg Azdjer. + +Signalé comme étant plus commun, mais toujours à l’état isolé, dans les +montagnes du Ahaggâr. + +La cime de cet acacia atteint 15 mètres au moins de hauteur. Son tronc +colossal, duquel s’élèvent cinq grands rejetons remarquables par leurs +énormes dimensions, semble avoir été couché par les vents depuis fort +longtemps. (Voir la planche ci-contre.) + +D’après la tradition, il y a un trésor enfoui là où s’arrête l’ombre de +l’arbre à l’_’aser_ (3 heures du soir) ; mais on ne l’a pas encore +trouvé. + + + ACACIA ARABICA Willd. ; Benth. + +Talha (_arabe_) ; Absaq (_temâhaq_) ; Guerodh (_au Fezzân_). + +Récolté le 7 mars 1861 dans les jardins du Fezzân, mais il croît aussi +spontanément en forêts, car j’ai constaté qu’il constitue seize massifs +entre Ghadâmès et Rhât, et vingt-deux entre Rhât et Mourzouk, et j’ai +déterminé sur mes cartes itinéraires l’étendue de chacun des trente-huit +bois qu’il forme. + +J’ai acquis aussi la certitude que le talha existe en forêts dans le +Tasîli des Azdjer, dans les montagnes du Ahaggâr, sur le plateau de +Tâdemâyt et dans tout le Touât, ce qui est confirmé, pour cette dernière +station, par M. le commandant Colonieu, qui l’a trouvé dans les oasis du +Gourâra. + +Plus au Nord, M. Pélissier avait antérieurement constaté son existence +au Boû-Heudma, dans le Sud de la régence de Tunis, où il constitue une +forêt de plus de 30 kilomètres de longueur. + +Ce n’est pas d’aujourd’hui que le _talha_ est signalé dans les mêmes +contrées. Voici ce qu’en disait Léon l’Africain il y a trois siècles : + +« Et-talche est un grand arbre épineux, ayant les feuilles comme le +genèvre, et jette une gomme semblable au mastic, lequel est pour les +apothicaires africains sophistiqué avec cette gomme, pour ce qu’elle est +de semblable couleur et odeur. _Il s’en trouve au désert de la Numidie, +de la Libye_, et au pays des noirs : mais les arbres qui croissent en la +Numidie estant ouverts apparaissent de telle blancheur au dedans que les +autres arbres et ceux de Libye sont violets et très-noirs : mais ceux de +la terre des noirs sont très-noirs, et du cœur d’iceus (que les Italiens +appellent _sangu_) l’on fait de très-beaux et gentils instruments de +musique. Le bois violet est aujourd’huy en usage entre les médecins pour +guérir le mal de Naples, au moyen de quoy le bois prend son nom de +l’effet : _bois guérissant de la vérole_. » + +Pl. VI. Page 164. Fig. 12 et 13. + +[Illustration : Fig. 1. — VUE DES RUINES DU CHÂTEAU D’AGHREM, A +SERDÉLÈS(PRISE DU CÔTÉ OUEST). + +D’après un dessin de M. H. Duveyrier.] + +[Illustration : Fig. 2. — AHATÈS (ACACIA ALBIDA).(ARBRE GIGANTESQUE PRÈS +DU CHÂTEAU RUINÉ DE SERDÉLÈS.) + +D’après un dessin de M. H. Duveyrier.] + +L’arbre de la Numidie et de la Libye auquel Jean Léon attribue tant de +propriétés est bien le talha rencontré par moi dans mon voyage, mais il +ne jouit plus de la même réputation qu’autrefois, car on se borne à +récolter sa gomme, sans exploiter son bois. + +L’_Acacia Arabica_ des forêts du pays des Touâreg atteint les +proportions des plus grands amandiers dans le Nord de l’Afrique et en +Provence : 3 mètres environ d’élévation sous branches et 1 mètre de +circonférence. D’après M. Pélissier, ceux de Boû-Heudma seraient non +moins remarquables par leur grosseur et leur grandeur. + +La gomme que j’ai récoltée à Oubâri est aussi belle que celle de la côte +de l’Océan. L’échantillon de la forêt du Boû-Heudma, que M. Pélissier +avait envoyé à Marseille, y a été reconnu, par le commerce de cette +ville, d’aussi bonne qualité que la gomme du Sénégal. + +La gomme, on le sait, est une production maladive de l’arbre, provoquée +par une haute température et sous l’influence souvent renouvelée des +vents du Sud. Elle sort spontanément des gerçures que la chaleur +détermine sur l’écorce de l’arbre ; du moins c’est ce que j’ai constaté +dans mon voyage. + +On a écrit que la gomme était obtenue par incision ; il est possible +que, pour avoir une plus grande production de gomme, on se livre à cette +opération, mais elle est inusitée dans les contrées que j’ai parcourues. +D’ailleurs, chez les Touâreg, qui manquent souvent de vivres, la gomme +est presque toujours mangée dès qu’elle est produite, et on ne la +récolte, pour le commerce, que dans les oasis du Fezzân, où l’homme +trouve facilement une nourriture plus substantielle. + +J’ai cherché à préciser d’une manière certaine les stations de l’_Acacia +Arabica_ dans les parties les plus rapprochées du Sahara algérien, parce +que cet arbre est un de ceux que nous avons le plus d’intérêt à y +acclimater. + +Avant moi, M. le docteur Cosson, juge beaucoup plus compétent, a déjà +appelé l’attention du gouvernement sur le choix à faire de cette essence +pour le reboisement des solitudes sahariennes. + +D’après les points où sa présence a été constatée ou signalée, il semble +que l’altitude et la qualité du sol lui sont à peu près indifférentes. +La seule condition que réclame cet acacia pour prospérer et produire de +la gomme est d’avoir beaucoup d’air et de lumière. Dans tous les bois +que j’ai parcourus, les arbres sont très-espacés, ce qui avait déjà été +remarqué au Sénégal et au Sud du Maroc. + +L’_Acacia Arabica_ ne croît pas toujours en arbre : sur la circonférence +des forêts et à l’exposition Nord, il ne forme guère que des buissons. + +Les Fezzaniens et les Touâreg considèrent l’acacia broussaille comme +constituant une espèce différente de l’acacia arbre et lui donnent des +noms différents : ’Ankîch (_arabe_), Tamât (_temâhaq_) ; mais après +comparaison des échantillons de l’_’ankîch_ récoltés à Ouarâret avec +ceux du _guerodh_ de provenance fezzanienne, les deux ont été reconnus +appartenir à la même espèce. + +Les gousses de l’’ankîch, plus faciles à récolter, sont employées à la +préparation des cuirs. + +La broussaille, comme l’arbre, donne de la gomme. + +Les fleurs de l’_Acacia Arabica_ m’ont paru répandre un parfum suave qui +aurait quelque succès, s’il pouvait être fixé. + +Dans l’inventaire des arbres cultivés au Touât figure un acacia du nom +d’_aggâra_ dont les gousses sont aussi récoltées pour la tannerie. + +Cet arbre croît spontanément dans le Ahaggâr où il est connu sous le nom +de Tâdjdjart. Il m’est indiqué avec la note suivante : « Arbre épineux, +à graines amères, dont les gousses sont employées comme tannin. +Semblable au talha ou _Acacia Arabica_, mais distinct cependant. » + +Est-ce, sous un nom différent, une variété de l’_Acacia Arabica_ ? Est- +ce une autre espèce ? Je l’ignore. + +Je consigne ici ce détail pour mémoire et à titre de simple +renseignement. + + + CASSIA OBOVATA Coll. + +Senâ, Hachîcha, Senâ-el-Mekki (_arabe_) ; Adjerdjer (_temâhaq_). + +Récolté à Oubâri le 17 mai 1861 ; trouvé sur deux points de ma route +entre Ghadâmès et Rhât, sur quatre points différents du Fezzân, sur un +point entre Methlîli et El-Golêa’a ; signalé comme couvrant de grands +espaces à Wahellidjen et à Arhafra dans les montagnes du Ahaggâr ; très- +commun dans le pays d’Aïr. + +Le séné pullule partout où les vents portent sa graine. Jadis on le +récoltait en abondance pour le vendre sur les marchés de Tripoli, mais +la concurrence a tellement fait baisser les prix qu’ils ne couvrent plus +les frais de transport. + +Les Touâreg distinguent deux variétés de séné : l’_adjerjer-afelâmi_ ou +séné des autruches, qui est le plus commun, et l’_adjerjer-ouân-Anhef_, +que produisent les montagnes d’Anhef et qui est le séné noble des +Arabes. + +Celui du Ahaggâr, qui croît en montagne, est réputé plus actif que celui +des autres contrées. + +Les indigènes des pays de production, sur la foi de cette parole du +Prophète : « Procurez-vous du séné ; vous y trouverez des remèdes contre +toutes les maladies, excepté la mort, » en font usage dès qu’ils +éprouvent le moindre mal. + + + PISUM SATIVUM L. ? + +Hammîz, Hommoz, Djeldjelân (_arabe_). + +Cultivé dans les oasis. Près de la source de Tinoûhaouen, entre Rhât et +le village de Fêouet, j’en ai trouvé un grand champ à maturité le 13 +mars 1861. Le propriétaire consentit à m’en vendre. Ce pois me parut +délicieux. + +Les indigènes mangent toujours les pois secs et non verts. Les ménagères +aiment à décorer les plats de couscoussou de guirlandes de pois. + +Indépendamment du _Pisum sativum_, les Oasiens cultivent aussi, pour le +même usage, le _Cicer arietinum_ L., sous le nom de _djelbâna_. + + + LATHYRUS OCHRUS DC. + +Garfâla (_arabe_). + +Ce lathyrus est cultivé au Fezzân comme plante fourragère. + + + FABA VULGARIS Mœnch. + +Foûla (_arabe_). + +La fève de marais est également cultivée dans les oasis. On la mange +crue ou cuite. Au printemps, les citadins s’en nourrissent presque +exclusivement. + + + DOLICHOS... ? + +Loûbia (_arabe_). + +Le haricot dolichos est plus rare dans les oasis ; cependant il doit +figurer au nombre des plantes potagères qui y sont cultivées. + + + MEDICAGO ? + +Guedhob (_arabe_ et _temâhaq_). + +Sous ce nom, on cultive au Fezzân, comme plante fourragère, une luzerne +qui croît spontanément dans le pays et que j’ai trouvée en six stations +entre Oubâri et Zouîla. + +Ne l’ayant rencontrée ni en fleurs, ni en fruits, elle ne figure pas +dans mon herbier. + +Cette plante serait-elle le _Medicago pentacycla_ DC. que Prax a trouvée +dans les cultures tunisiennes ? + + + TRIFOLIUM ? + +Foçça (_arabe_). + +Cultivé au Fezzân et au Touât comme plante fourragère, principalement +pour l’usage des chevaux. + +D’après M. le commandant Colonieu, au Touât, on faucherait cette +Légumineuse tous les vingt jours pour en nourrir les moutons. + +Au Fezzân, on vend également cette plante sur tous les marchés. + + + ROSACÉES. + + + NEURADA PROCUMBENS L. + +Saàdân, Kofeïza (_arabe_) syn. Coss. ; Nefel, Anefel (ânefel) +(_temâhaq_). + +Récolté le 2 mars 1861 à Tîn-Têrdja. Reconnu en huit stations de +Ghadâmès à Rhât. Indiqué comme étant commun dans les montagnes entre +Rhât et In-Sâlah. + +Bonne plante fourragère. + + + AMYGDALÉES. + + + AMYGDALUS COMMUNIS L. + +Chedjret-el-Loûz (_arabe_) ; Ibaobaoen (_temâhaq_). + +L’amandier, dans le Sahara, rencontre les conditions qui lui conviennent +le mieux, bien qu’il n’existe pas dans les oasis du Nord ; on le trouve +à Ghadâmès, à Tessâoua et dans les jardins du Fezzân. + +Son fruit frais, _frek_, est très-recherché. + +Son fruit sec, _loûz_, est quelquefois employé en boisson émulsive. On +en extrait une huile, _zît-el-loûz_, consacrée aux mêmes usages que chez +nous. + +L’arbre donne une gomme, _’alk-el-loûz_, qui est mangée. + + + AMYGDALUS PERSICA L. + +Chedjret-el-Khoûkh (_arabe_). + +Le pêcher réussit mal dans les oasis. Il est rare, ses fruits sont de +qualité médiocre. + +La station la plus méridionale de cet arbre est à Tessâoua. + + + PRUNUS ARMENIACA L. + +Chedjret-el-Berkoûk (_arabe_). + +L’abricotier atteint souvent dans les oasis, notamment à Ghadâmès, le +développement des plus grands arbres, mais ses fruits perdent de leur +qualité au fur et à mesure qu’on avance dans le Sud. + +A Tunis et à Biskra, on prépare des abricots secs qui sont vendus dans +le commerce sous le nom de _mechmâch_. + + + PRUNUS DOMESTICA L. + +Chedjret-el-’Aïn (_arabe_). + +Le prunier à fruits oblongs, cultivé dans les oasis du Nord, se retrouve +encore dans les oasis du Sud, mais plus rarement. + + + POMACÉES. + + + MALUS COMMUNIS L. + +Chedjret-et-Teffâh (_arabe_). + +Le pommier, quoique rare, est aussi acclimaté dans les oasis, mais ses +fruits sont sans goût et mauvais. + +Les pommes étaient en pleine maturité à mon passage à Tessâoua, le 5 +juin. + +Tous ces arbres importés d’autres climats ne sont pas là dans leur +élément. Sans l’ombre protectrice des dattiers, ils ne pourraient pas +même vivre. + + + CYDONIA VULGARIS Pers. + +Seferdjel (_arabe_). + +Le coignassier est aussi un des arbres fruitiers cultivés dans les oasis +où il acquiert un développement considérable. + + + LYTHRARIÉES. + + + LAWSONIA INERMIS L. + +Henna (_arabe_) ; Anella (_temâhaq_). + +Cultivé dans toutes les oasis, mais particulièrement au Touât, car on +donne souvent au district qui la produit le nom de Touât-el-Henna. + +Le henné affectionne les terres basses, chaudes, humides des lignes de +fonds du Sahara, comme celles de Gâbès, du Nefzâoua, du Belâd-el-Djerîd, +de l’Ouâd-Rîgh, d’Ouarglâ et du Touât, qui constituent une zone de même +formation et de même climat, également riche en eau et en chaleur, +conditions que réclame impérieusement la culture de cette plante +tinctoriale pour atteindre les développements que désire l’industrie. + +Si je suis bien renseigné, le henné peut être cultivé comme plante +herbacée et annuelle, à la façon des plantes fourragères, semé comme +elles, fauché comme elles, et séché comme elles. + +S’il en était ainsi, le Sahara pourrait produire le henné en grande +quantité et aux conditions de prix fixées par le commerce, qui sont en +moyenne de 1 fr. par kilo. + +Au Nord de la ligne des bas-fonds ci-dessus énumérés, le henné ne vient +qu’exceptionnellement à maturité. Aussi, pour toutes les cultures du +Tell algérien, il faut demander des graines au Sahara ; dès lors c’est +dans le Sahara et non le Tell que le commerce doit aller chercher le +henné dont il a besoin. + +Ce que j’aurai à dire du henné dans le deuxième volume de cet ouvrage, +au chapitre consacré à la _matière commerciale saharienne_, me dispense +d’entrer ici dans de plus grands détails sur les divers emplois de cette +plante. + + + GRANATÉES. + + + PUNICA GRANATUM L. + +Roummâna (_arabe_) ; Tarroummant (_temâhaq_). + +Le grenadier est cultivé avec succès dans toutes les oasis. + +Son fruit aigrelet convient particulièrement au climat : aussi est-il +très-estimé. + +Les écorces du tronc et de la racine sont employées comme vermifuges et +les feuilles comme hémostatiques. + + + CUCURBITACÉES. + + + CUCUMIS MELO L. + +Bettîkha (_arabe_). + +De nombreuses variétés de melons sont cultivées par les Sahariens. +Celles préférées sont les melons à chair aqueuse, particulièrement les +melons verts d’Espagne. + + + CUCUMIS SATIVUS L. + +Foggoûs (_arabe_) ; Itekel (_temâhaq_). + +Le concombre entre pour une part très-considérable dans l’alimentation +des Oasiens. On le mange généralement avec des dattes, à l’imitation du +Prophète, qui disait : « Le froid des concombres compense la chaleur des +dattes, et la chaleur des dattes compense le froid des concombres. » + + + CUCUMIS COLOCYNTHIS L. + +Handhal (_arabe_) ; Alkat (_temâhaq_) ; Tajellet (_mezabite_). + +Récolté le 18 janvier 1859 dans l’Ouâd-Mezâb et le 24 août 1861 dans les +montagnes de la Sôda. + +Croît spontanément partout. Rencontré en cinq stations entre Ghadâmès et +Rhât ; en deux de Tîterhsîn à la Cherguîya ; indiqué dans les montagnes +entre Rhât et In-Sâlah. Assez commun dans le pays des Teboû pour que la +vente de ses graines, _aguellet_, soit l’objet d’un commerce. + +Les auteurs grecs et romains ont signalé, comme une très-grande +aberration du goût, l’usage que les Troglodites (Teboû modernes) +faisaient de la graine de la coloquinte. Cet usage s’est perpétué +jusqu’à nos jours. Les graines de coloquinte, débarrassées de leur +principe amer par l’ébullition et torréfiées, sont encore vendues +aujourd’hui sous le nom de _taberka_ par les Teboû sur les marchés et +recherchées comme aliment de luxe. + +A l’imitation de mes compagnons de route, j’ai mangé des graines de +coloquinte et je n’ai pas trouvé qu’elles fussent dignes de la +réprobation des anciens. J’avoue cependant qu’il faut habiter le pays de +la famine pour avoir l’idée de chercher un aliment dans la graine d’une +pareille plante. + +La graine de coloquinte, non débarrassée de son principe amer, est +donnée comme boisson, en mélange avec de l’ail, contre les morsures de +vipères. + + + CUCURBITA MAXIMA Duch. + +Guera’a (_arabe_) ; Takasâïm (_temâhaq_). + +Le potiron, qui atteint dans les oasis des proportions gigantesques, est +un aliment très-prisé dans le Sahara, comme tous les fruits de la +famille des Cucurbitacées. + + + CUCURBITA PEPO Seringe. + +Kâboûïa (_arabe_) ; Kabêoua (_temâhaq_). + +La citrouille est cultivée concurremment avec le potiron et est +recherchée comme lui. + + + CUCUMIS CITRULLUS Seringe. + +Della’a (_arabe_) ; Tiledjest (_temâhaq_). + +Dans les pays chauds, la pastèque est le sorbet le plus agréable qu’on +puisse trouver. On en cultive, dans tout le Sahara, de nombreuses +variétés à chair rouge, à chair blanche et à chair jaune. Toutes sont +sucrées et très-rafraîchissantes. + + + LAGENARIA VULGARIS Seringe. + +Guera’a (_arabe_). + +Cette courge bouteille est principalement cultivée pour son écorce +solide. On en fait des vases, mais surtout des instruments de musique à +cordes, compagnons obligés de toutes les femmes et de tous les nègres +qui se vengent de l’infériorité de leur position sociale, en chantant et +en dansant, dès que leurs maîtres leur laissent un instant de liberté. + + + TAMARISCINÉES. + + + TAMARIX ARTICULATA Vahl. + +Ethel (_arabe_) ; Tabarkat (_temâhaq_). + +Échantillon récolté à El-Bedîr le 20 juillet 1861. + +La carte itinéraire de mon voyage indique 65 bois de tamarix, dont 58 +entre Ghadâmès et Rhât et 7 entre Tîterhsîn et la Cherguîya. + +Chez les Touâreg, le tamarix éthel est l’arbre le plus important par son +nombre, par les proportions qu’il atteint et par les services qu’il +rend. + +Sur la ligne de Rhât à Ghadâmès, la limite Nord de cet arbre est à +Tahâla par le 29e degré de latitude ; à partir de ce point, on le trouve +dans tous les bas-fonds des vallées, où il forme quelquefois, soit seul, +soit mélangé à d’autres tamarix, d’importantes forêts qui rompent la +monotonie saharienne. + +Au Sud de l’Algérie, l’éthel se montre pour la première fois sur l’Ouâd- +Nesâ inférieur. + +Cet arbre, à moins de mutilation dans son jeune âge, pousse en un tronc +unique, qui s’élève à plusieurs mètres de hauteur et porte généralement +de 1m 50 à 2m de circonférence. + +A Azhel-n-Bangou, un éthel, celui sous lequel le forgeron Bangou avait +établi son atelier, d’où lui est venu ce nom, mesure à sa base 5m 40 de +circonférence. C’est un véritable géant pour la région saharienne ; mais +il n’est pas le seul, car j’en ai remarqué d’autres qui m’ont paru +presque aussi gros. + +Souvent cet arbre pousse en groupes de quatre à cinq pieds, mais +toujours distincts les uns des autres. + +Souvent aussi il se ramifie à partir de terre et projette des branches +tortueuses dans toutes les directions. + +Son feuillage, composé de fils articulés, retombe gracieusement comme +des plumes. Il est d’un beau vert bleuâtre. + +Le bois de l’éthel, de couleur jaune rosé, léger, tendre, cependant +solide, fournit à l’industrie locale des planches, des poutres, mais +surtout du bois de tour avec lequel on confectionne des plats, des vases +et même des selles de dromadaire. + +Son fruit, nommé par les Arabes _adabeh_, paraît jouir de propriétés +astringentes et tannantes très-marquées, car on l’emploie concurremment +avec la galle de cet arbre et celles des autres tamarix sahariens à la +préparation des cuirs. + +La galle des tamarix, nommée _takaout_, est un des meilleurs tannins +connus. J’aurai l’occasion de revenir sur ce produit dans le deuxième +volume de cet ouvrage. + +L’éthel n’est pas partout apprécié comme il l’est dans le pays des +Touâreg, car on lit dans le Coran, chapitre XXIV, verset 15 : + +« Dieu, pour se venger des habitants de Saba, rompit les digues qui les +préservaient de l’inondation, et leurs jardins furent envahis par +l’éthel. » + +Arbre de malédiction à Saba, l’éthel est souvent béni dans le Sahara +pour l’ombre qu’il donne aux voyageurs après des marches pénibles. + + + TAMARIX GALLICA L. + +Tarfa, Ethel (_arabe_) ; Tabarkat (_temâhaq_). + +Échantillons rapportés de la Heycha de Chegga, le 25 novembre 1859 ; +d’El-Faïdh le 31 mai ; de l’Ouâdi-’l-Ethel, le 17 octobre ; de l’Ouâdi- +Tirhît, le 18 novembre 1860 ; de Tekertîba, le 28 mai 1861. + +Les indigènes confondent souvent cette espèce avec la précédente, parce +qu’elles peuplent les mêmes forêts, donnent les mêmes produits et +servent aux mêmes usages. J’ai pu constater cette confusion par le nom +d’Ouâdi-’l-Ethel, qu’ils donnent à des vallées dont les lits sont +couverts des deux espèces et quelquefois même du _T. Gallica_ seul, à +l’exclusion de l’_articulata_. + +Le _Tamarix Gallica_, qui est l’espèce dominante dans le Tell, paraît +s’étendre très-loin au Sud dans le Sahara. + +Le bois de cet arbre, presque toujours atteint par la pourriture, dans +le Nord, ce qui le rend impropre à tout usage, paraît conserver toutes +les qualités d’un bois d’œuvre dans le Sud. + + + TAMARIX PAUCIOVULATA J. Gay. + +Tarfa, Ethel, Azaoua (_arabe_) ; Tâzaouat, Tabarkat (_temâhaq_). + +Récolté le 11 décembre 1860, sur l’Ouâdi-Sodof, et le 1er janvier 1861, +à Sâghen. Paraît commun dans les vallées du Ahaggâr. + +Mélangé dans les vallées avec les précédents, il est souvent confondu +avec eux. + + + TAMARIX AFRICANA Poir ? + +Tarfa (_arabe_). + +Récolté à ’Aïn-ed-Dowîra le 4 février 1860. + + + TAMARIX AFRICANA _var._ LAXIFLORA J. Gay. + +Tarfa (_arabe_). + +Récolté aux environs de Nafta le 8 mars 1860. + +Ces deux dernières espèces, communes sur le littoral, semblent +affectionner des stations septentrionales, car je ne les ai pas trouvées +au delà de la zone de l’’Erg. + + + PARONYCHIÉES. + + + SCLEROCEPHALUS ARABICUS Boiss. + +Tasakkaroût (_temâhaq_). + +Récolté à Tiferghasîn, entre Ghadâmès et Rhât, le 5 mars 1861. + +Cette plante, ainsi que l’indiquent son nom botanique et la station dans +laquelle elle a été trouvée, appartient aux régions chaudes du Sahara. + + + PORTULACÉES. + + + PORTULACA OLERACEA L. + +Ridjla (_arabe_) ; Benderâkech (_temâhaq_). + +Le pourpier est une des cultures des oasis et une de celles qui +réussissent le mieux. + +Indépendamment du ridjla, on trouve encore deux autres variétés de +pourpier : le _tafrîta_ et le _boguel_, ce dernier connu aussi sous le +nom de _bortoulâkech_, probablement parce qu’il a été importé du +Portugal. + + + FICOIDÉES. + + + AIZOON CANARIENSE L. + +Taouit (_temâhaq_). + +Trouvé et récolté dans une station unique, à Tîn-Arrây, le 1er mars +1861. + +Cette plante est mangée par les Touâreg, ce qui implique qu’elle est +assez commune dans d’autres contrées de leur pays. + + + NITRARIA TRIDENTATA Desf. + +Ghardek (_arabe_) ; Atarzîm (_temâhaq_). + +Échantillon du Sahara algérien, récolté entre ’Oglat-Setîl et Merhayyer, +le 3 juin 1860. Reconnu en six stations entre Tîterhsîn et le Cherguîya, +principalement entre Mourzouk et Zouïla, où il dispute le sol à +l’_Alhagi Maurorum_. + +« Le fruit de cet arbrisseau, _damouch_, est une baie rougeâtre, dit M. +le consul Pélissier, d’un goût exquis, mélange de ceux de la fraise, de +la framboise et de la groseille. L’effet de ce fruit sur l’organisme, +ajoute-t-il, est une fraîcheur vivifiante, disposant l’esprit à la +gaieté et laissant dans la mémoire de l’estomac une forte appétence pour +cet aliment suave et presque aérien. » + +M. Pélissier, auquel j’emprunte cette appréciation, estime que c’est là +le véritable _Lotus_ des anciens, attendu qu’il croît en abondance dans +l’île de Djerba, l’ancienne _Lotophagitis_. + +_Adhuc sub judice lis est._ + + + OMBELLIFÈRES. + + + APIUM GRAVEOLENS L. + +Kerâfes (_arabe_). + +Récolté sous les palmiers de Sîdi-Khelîl. + +Plante sans importance. + + DEVERRA SCOPARIA Coss. et DR. in _Bull. Soc. bot._ + +Gouzzah (_arabe_). + +Trouvé et récolté le 14 novembre 1860, dans l’Ouâdi-Tirhît, du plateau +de Tînghert. Reconnu sur la Chebka des Benî-Mezâb. Signalé sur le +plateau de Tâdemâyt. + +Petite plante, très-odorante, très-commune dans les stations qu’elle +affectionne. + + + SCANDIX PECTEN-VENERIS L. + +Sennârt-el-Behâïm (_arabe_). + +Récolté dans les environs du Chott-Melghîgh. + +Plante sans importance. + + + DAUCUS CAROTA L. + +Zeroûdïa (_arabe_) ; Ezzeroûdîet (_temâhaq_). + +La carotte est cultivée dans les oasis, mais en très-petite quantité. + + + CUMINUM CYMINUM L. + +Kerouïa (_arabe_). + +Cultivé dans les jardins des oasis comme épice. On mêle sa graine avec +le sel et le poivre pour saupoudrer les aliments. + +Dans les embarras gastriques, on en avale une pincée matin et soir. + +Dans quelques villes du littoral méditerranéen, on distille la graine et +on en obtient une liqueur, _mâ-kerouïa_, qui est considérée comme un +spécifique des douleurs intestinales. + + + CORIANDRUM SATIVUM L. + +Gouzbîr (_arabe_). + +Cette Ombellifère aromatique est cultivée dans les jardins pour sa +graine connue sous le nom de _tabel_. + +Le tabel est employé avec le sel et le poivre pour conserver les viandes +sèches à l’usage des caravanes. On s’en sert aussi dans les ragoûts. + +La médecine indigène préconise un sirop de graine de coriandre dans les +affections chroniques de poitrine. + + + COMPOSÉES (CORYMBIFÈRES). + + + FRANCŒURIA CRISPA Cass. + +Récolté le 20 septembre 1860 à la Gueráa de Ben-’Aggiou. + + + PULICARIA UNDULATA DC. + +Ameo (_temâhaq_). + +Trouvé et récolté en une station unique sur l’Ouâdi-Alloûn le 29 février +1861. + + + ASTERICUS GRAVEOLENS DC. + +Nogued (_arabe_) ; Akatkat (_temâhaq_). + +Récolté sur le sommet de la Gâra de Tisfîn le 16 septembre 1860 et à +Aghelâd le 8 février 1861. + +Reconnu dans les environs de Ghadâmès, en sept stations entre Ghadâmès +et Rhât. Signalé dans les montagnes entre Rhât et In-Sâlah, ainsi que +sur le plateau de Tâdemâyt. + +Plante sans importance, au point de vue de l’utilité. + + ANVILLEA RADIATA Coss. et DR. in _Bull. Soc. bot._ + +Chedjret-edh-dhobb, ’Arfej (_arabe_) ; Tehetit (_temâhaq_). + +Reconnu dans l’’Erg, à Tîterhsîn, et à Serdelès. + +Récolté le 20 septembre entre Gueráa-ben-’Aggiou et l’Ouâdi-Gober-Sâlah. + +Signalé comme étant commun entre Rhât et In-Sâlah. + +Cette plante frutescente, qui croît en vastes touffes blanchâtres, +couvertes de fleurs jaunes au printemps, embrasse souvent de grands +espaces auxquels elle donne un aspect tout particulier. + + + CYRTOLEPIS ALEXANDRINA DC. + +Récolté dans des lieux incultes à Gâbès, les 17 et 21 mars 1860. + +Sans utilité. + + + ARTEMISIA HERBA-ALBA Asso. + +Chîh (_arabe_) ; Azezzeré (_temâhaq_). + +Reconnu de Methlîli à El-Golêa’a. + +Signalé commun entre Rhât et In-Sâlah. + +Les sommités fleuries de cette plante sont récoltées, séchées, réduites +en poudre et prises comme digestives. + +Quand les Touâreg sont venus en France, ils avaient leur provision de +cette poudre et en faisaient souvent usage. + +Une décoction de feuilles et de fleurs est donnée aux enfants atteints +de vers intestinaux. + + + ARTEMISIA CAMPESTRIS L. + +Chîh (_arabe_) ; Tiheredjdjelé (_temâhaq_). + +Commun dans le Ahaggâr. + +Cette espèce, plus grande que la précédente, sert aux mêmes usages. + + + TANACETUM CINEREUM DC. + +Robîta (_arabe_) ; Tâkkilt (_temâhaq_). + +Récolté le 9 février 1861 sur l’Ouâdi-Tarât. Reconnu en six stations +entre Ghadâmès et Rhât. + + CHLAMYDOPHORA PUBESCENS Coss. et DR. _Cotula pubescens_ Desf. + +Gartoûfa (_arabe_), syn. Coss. + +Récolté le 7 mars 1860 entre Guettâra-Ahmed-ben-’Amâra et Gâret-Djâb- +Allah et le 8 février 1861 à Aghelâd. + +Affectionne les terres alluvionnaires salines de heycha. Plante sans +importance. + + + SENECIO CORONOPIFOLIUS Desf. + +Beddâna (_arabe_) ; Temasâsoui (_temâhaq_). + +Récolté entre Guettâra-Ahmed-ben-’Amâra et Gâret-Djâb-Allah le 7 mars +1860 et à Sâghen le 1er janvier 1861. + +Croît dans les terrains de heycha. + + + COMPOSÉES (CHICORACÉES). + + + SPITZELIA SAHARÆ Coss. et Kral. + +Tasoûyé (_temâhaq_). + +Récolté sur l’Ouâdi-Alloûn le 29 février 1861. + + + LOMATOLEPIS GLOMERATA Cass. + +Harchâïa (_arabe_), syn. Coss. ; Rhardélé (_temâhaq_). + +Récolté le 29 février 1861 sur l’Ouâdi-Alloûn. + + + SONCHUS MARITIMUS L. + +Sîf-el-Ghorâb (_arabe_). + +Récolté aux environs de Nafta le 8 mars 1860. + +Sans importance. + + + TOURNEUXIA VARIIFOLIA Coss. in _Bull. Soc. bot._ + +Récolté entre Hâssi-Dhomrân et Cháabet-Timedaqsin le 9 septembre 1859. + + + ZOLLIKOFERIA QUERCIFOLIA Coss. et Kral. _Sonchus quercifolius_ Desf. + +Récolté le 12 mars 1860 dans les montagnes de Kerîz. + +Petite plante sans importance. + + + ZOLLIKOFERIA ANGUSTIFOLIA Coss. et DR. _Sonchus angustifolius_ Desf. + +Récolté sur la Hamâda de Tînghert près de la Gâra de Tîsfîn (environs de +Ghadâmès), le 16 septembre 1860. + + + ZOLLIKOFERIA RESEDIFOLIA Coss. _Sonchus chondrilloides_ Desf. + +’Adhîdh (_arabe_). + +Récolté sur l’Ouâd-Mezâb le 18 juillet 1859 et sur le rivage de la mer à +Gâbès les 17 et 21 mars 1860. Commun dans la partie septentrionale du +Sahara algérien et tunisien. + +Recherché par les chameaux. + + + PRIMULACÉES. + + + ANAGALLIS ARVENSIS L. + +Récolté, le 13 mars 1860, dans les terrains humides aux environs du +Chott-Melghîgh. + +Aime les terrains humides. + + + SAMOLUS VALERANDI L. + +Récolté à Tânout-Tîrekîn, près de Djâdo, le 7 novembre 1860. + + + OLÉACÉES. + + + OLEA EUROPÆA L. + +Zitoûna (_arabe_) ; Tahatimt (_temâhaq_). + +L’olivier croît spontanément dans toutes les parties de la péninsule +atlantique réputées appartenir au Tell (_Tellus_ des Romains), mais, +dans le Sahara, il est toujours une conquête de la culture. + +A Tessâoua, capitale de l’Ouâdi-’Otba, ancien centre de civilisation +nègre et l’une des premières villes conquises par les Arabes, on en +trouve d’énormes, à gros fruits, aussi remarquables par leur +développement que les plus beaux sujets de la même espèce sur le +littoral méditerranéen. + +Tant à Tessâoua que dans le reste du Fezzân, on en compte une vingtaine +de pieds, tous cultivés pour olives de table. Que je sache, ces oliviers +doivent être les plus méridionaux de ceux connus sur le continent +africain. + +On constate facilement, dans cette localité, qu’on est sur le terrain +d’une zone de transition, car, à côté de cultures soudaniennes, coton et +indigo, croissent l’olivier, le pêcher, le pommier et le citronnier, qui +appartiennent aux zones plus tempérées du Nord. + + + ASCLÉPIADÉES. + + + PERIPLOCA ANGUSTIFOLIA Labill. + +Hallâb (_arabe_). + +Récolté dans les ouâdi de la Djefâra, près de Tripoli, les 18 octobre et +12 novembre 1860. + +En 1859, j’avais rencontré cette plante sur l’Ouâd-Mâssek, entre +Methlîli et El-Golêa’a. + +Cette broussaille est mangée par les chameaux. + + + CALOTROPIS PROCERA R. Br. + +Korounka (_arabe_) ; Tôreha (_temâhaq_). + +Récolté à Methlîli en juillet et août 1859. Déjà trouvé, en 1858, sur le +même point, par M. le docteur Cosson. Reconnu en quatre stations entre +Ghadâmès et Rhât. Signalé au Touât. + +La limite Nord de cette plante tropicale est à Methlîli, au Sud de +l’Algérie, et dans la Djefâra, plaine au Sud de Tripoli. + +La forme et la couleur de cet arbuste rappellent celles du chou +domestique. Sa fleur est blanche à la base et violette au sommet. Sa +tige atteint 2m de hauteur. + +Les graines que j’avais envoyées, en 1859, au Jardin d’acclimatation +d’Alger, n’ont pas levé, probablement parce qu’elles n’étaient pas en +parfaite mâturité. Depuis, je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer cette +espèce en graine. + +Les Touâreg utilisent la tige de cette plante dans la confection des +selles et des cages de voyage pour les femmes. Au Touât, on l’emploie +exclusivement, convertie en charbon, pour la préparation de la poudre. + +Pl. VII. Page 180. Fig. 14 et 15. + +[Illustration : Fig. 1. — VUE DE TESSÂOUA, PRISE DU CÔTÉ NORD. + +D’après un dessin de M. H. Duveyrier.] + +[Illustration : Fig. 2. — INSCRIPTION COUFIQUE SUR UNE TOMBE DE L’ANCIEN +CIMETIÈRE DE TESSÂOUA. + +D’après un estampage de M. H. Duveyrier.] + +Les Arabes de la Tripolitaine, dit-on, s’en servent comme purgatif. + + + DÆMIA CORDATA R. Br. + +Oumm-el-leben (_arabe_) ; Tellâkh (_temâhaq_). + +Récolté le 24 août 1861 sur l’Ouâdi-Tîn-Guezzîn dans la Sôda. Reconnu en +deux points de ma route entre Ghadâmès et Rhât. + + + GENTIANÉES. + + + ERYTHRÆA PULCHELLA Fries _var._ ? + +Tifechkan (_temâhaq_). + +Récolté près de la source de Serdélès, le 3 mai 1861. + + + CONVOLVULACÉES. + + + CRESSA CRETICA L. + +’Achbet-el-mâ (_arabe_). + +Récolté sur l’Ouâdi-Aouâl le 17 septembre 1860. + + + BORRAGINÉES. + + + HELIOTROPIUM EUROPÆUM L. + +Dhaharet-ech-chems (_arabe_). + +Récolté dans l’Ouâd-Mezâb, pendant l’été 1859. + + + ECHIOCHILON FRUTICOSUM Desf. + +Ras-hamrâ (_arabe_). + +Récolté le 7 mars 1860, entre El-Ouâd et Nafta. + +Commun dans les terres de heycha. + +Sans importance. + + + LITHOSPERMUM CALLOSUM Vahl. + +Ralma (_arabe_). + +Récolté dans la plaine d’El-Bâla entre Methlîli et El-Golêa’a le 8 +septembre 1859. + +Plante des sables, sans importance. + + + TRICHODESMA AFRICANUM R. Br. + +Tâlkaït (_temâhaq_). + +Récolté le 1er mars 1861 à Tîn-Arrây. + + + SOLANÉES. + + + PHYSALIS SOMNIFERA L. + +Farhaorhao (_temâhaq_). + +Récolté le 17 mai et le 24 juin à Oubâri et à Mourzouk. Commun dans +toutes les oasis du Fezzân. + +Grande plante ; narcotique comme les autres Solanées vireuses. + + + LYCIUM MEDITERRANEUM Dunal. + +Aoused (_arabe_). + +Récolté dans les rochers de Djâdo, le 28 octobre 1860, et à Qaçar-el- +Hâdj, le 18 octobre 1861. + +Les Arabes font avec une décoction concentrée de _Lycium_ et le blanc +d’Espagne (_Biodh-el-Ouedj_) une pâte dont on couvre les yeux, dans la +petite-vérole, pour éviter qu’ils soient atteints. + +La même pâte est employée dans les ophtalmies graves. + + + HYOSCYAMUS FALEZLEZ Coss. sp. nova. + +Goungot (_arabe tripolitain_) ; Falezlez (_arabe saharien_) ; Afahlêhlé +(_temâhaq_). + +Récolté sur l’Ouâdi-Aouâl, le 17 septembre, et sur la Gueráa- +ben-’Aggiou, le 20 septembre 1860 ; commun entre Ghadâmès et Rhât, dans +tout le pays des Touâreg ainsi qu’au Fezzân. + +Plusieurs localités, sur le versant nigritien du plateau central du +Sahara, portent le nom de cette plante, _Falezlez_ ou _In-Afahlêhlé_, +notamment sur les routes de Rhât à Agadez et d’In-Sâlah à Timbouktou. + +Le désert de Tânezroûft en est aussi empoisonné, mais elle ne croît plus +au Sud. Cette plante nouvelle paraît exclusivement saharienne. + +Le falezlez est un poison très-actif pour tous les animaux autres que +les ruminants. Il engraisse les chameaux, les chèvres et les moutons, et +donne la mort, en quelques heures, à l’homme, au cheval, à l’âne et au +chien. + +J’ai apprécié les qualités vénéneuses de cette plante dans des +circonstances qui doivent être relatées. + +Un jour, mon cheval qui, pour la première fois dans le Sahara, +rencontrait des feuilles vertes et tendres, se jeta avec avidité sur cet +_Hyoscyamus_. Les Touâreg témoins de son inexpérience m’annoncèrent la +mort très-prochaine de la pauvre bête. + +Comme on exagérait toujours à mes yeux les dangers du voyage d’un +chrétien dans le Sahara, je ne voulus pas m’en rapporter au pronostic de +mes compagnons indigènes, et, malgré leurs prières de m’abstenir, je +goûtai une feuille de cette maudite herbe et je reconnus bientôt que les +Touâreg avaient raison. + +Mon cheval mourut en peu de temps et je fus assez gravement indisposé. + +Peu après l’expérience, je fus pris d’un engourdissement et d’un froid +général, avec la vue voilée, tendance et disposition au sommeil. Je me +remis d’abord en prenant quelques gouttes de rhum, mais, pendant +plusieurs jours, je ressentis les effets de mon imprudence. + +Mon cheval, qui avait été moins réservé que moi, commença à se coucher +sur le flanc et à donner, de temps à autre, des ruades et des coups de +tête convulsifs. L’œil devint terne tout de suite. + +En vain je lui administrai de l’ammoniaque et de l’alcool étendu d’eau, +puis, sur le conseil des Touâreg, une boisson faite avec du poivre rouge +et des dattes : rien n’y fit. En quelques heures, l’animal était +ballonné, il n’ouvrait plus les yeux et respirait difficilement. Dans la +nuit il mourut gonflé comme une outre. + +Qui le croirait ? malgré les dangers de l’usage de cette plante, les +indigènes l’emploient comme aliment et comme médicament ! Ses feuilles +récoltées sont transportées, vendues et recherchées sur le marché de +Timbouktou. + +Je ferai connaître le mode d’emploi du falezlez en passant en revue les +pratiques médicales des Touâreg. + +D’après les indigènes, les propriétés toxiques de cette Solanée, comme +celles de beaucoup de plantes, seraient en raison directe de l’altitude +des lieux où elle croît. Presque inoffensive aux environs de Tripoli, +déjà dangereuse sur les plateaux du Fezzân, elle devient poison actif +dans les montagnes des Touâreg. J’ignore si mes informateurs ne +confondent pas des espèces voisines, mais jouissant de propriétés +différentes. + +Quoi qu’il en soit, dans les cas où cette plante vireuse agit avec le +moins de gravité, elle détermine des accidents cérébraux qui sont +qualifiés de folie par les gens du pays. + +L’_Hyoscyamus Falezlez_ s’élève à 1/2 mètre de hauteur et met deux +années pour atteindre tout son développement. Il vit pendant 5 ou 6 ans, +montrant ses grandes feuilles vertes au-dessus des herbes sèches de la +végétation annuelle. + +En attendant la description de cette plante par M. le docteur Cosson, +voici comment elle est définie dans mon journal de voyage : + +Racine simple, s’enfonçant verticalement à une certaine profondeur. + +Feuilles larges, charnues, succulentes, d’un vert peu foncé, avec larges +nervures presque blanches ; + +Calice grand, vert, charnu, à cinq sépales ou échancrures au sommet ; + +Fleur violette ; + + + SOLANUM MELONGENA L. + +Badindjâl (_arabe_). + +L’aubergine est encore un des fruits cultivés et estimés dans les oasis. + + + LYCOPERSICUM ESCULENTUM Dunal. + +Tomâtich (_arabe_). + +La tomate, plus encore que l’aubergine, est commune dans les jardins des +oasis. + + + CAPSICUM ANNUUM L. + +Felfel-el-ahmar (_arabe_) ; Chitta (_temâhaq_). + +Le piment est le condiment de la plupart des mets africains. On en +cultive plusieurs variétés et en grande quantité, non-seulement pour +l’approvisionnement des citadins, mais encore pour celui des nomades. + + + NICOTIANA RUSTICA L. + +Doukhkhân (_arabe_) ; Tâba, Tâberha (_temâhaq_). + +La seule variété cultivée dans les oasis est le tabac rustique, qui est +très-fort et dont l’odeur est très-piquante. + +C’est au Soûf et au Touât que les cultures sont les plus étendues. + +L’usage du tabac est plus général parmi les indigènes du Sahara que dans +le Tell, et on le prend sous toutes les formes, _per fas et nefas_. + +Chez les Touâreg, hommes et femmes fument, et, quoique la fumée du tabac +rustique soit très-âcre, hommes et femmes la rendent par le nez. + +Le tabac en poudre est pilé très-fin et mêlé à un huitième de natron +pour lui donner plus de montant. En cet état on le prend par le nez et +par la bouche. + +Les femmes arabes, mariées à onze ans, mères à douze, vieilles à vingt, +employent le tabac comme aphrodisiaque en s’en saupoudrant certain +organe. + +Pour l’honneur de l’humanité, je m’empresse de dire que cet usage +exceptionnel et impudique, inconnu des Touâreg, est circonscrit dans le +Sud-Est du Sahara algérien, de Laghouât au Soûf, particulièrement chez +les arabes Nemêmcha. Là, ce mode d’emploi semble si naturel que la femme +n’attend pas, dit-on, d’être hors de la vue de l’homme pour utiliser la +prise qui lui a été offerte. + +En raison de ces nombreux usages, le tabac est l’objet d’un grand +commerce dans le Sud. + + + SCROFULARINÉES. + + + LINARIA FRUTICOSA Desf. + +Tâzeret (_temâhaq_). + +Récolté le 1er mars 1861, à Tîn-Arrây. + +Plante presque ligneuse. + + + LINARIA LAXIFLORA Desf. + +Récolté le 1er mars 1860 à Mouï-el-Ferdjân, entre l’Ouâd-Rîgh et le +Soûf. + +Commun dans les terres de heycha. + +Petite plante sans importance. + + + OROBANCHACÉES. + + + PHELIPÆA VIOLACEA Desf. + +Dhânoûn (_arabe_) ; Ahêliwen, Timzhellitîn, Fetekchên (_temâhaq_). + +Récolté sur le littoral de Gâbès, les 17 et 21 mars 1860. Signalé en +plusieurs stations, dans les montagnes, entre Rhât et In-Sâlah. + +Cette plante remarquable, à tige unique, sans branches ni feuilles, +haute de 60 centimètres, n’apparaissant que dans les sables, est mangée +dans les temps de disette. A cet effet, disent les indigènes, on la fait +bouillir, puis sécher au soleil, afin de pouvoir la réduire en farine. +La fécule ainsi obtenue est mélangée à d’autres substances alimentaires. + + + LABIÉES. + + + LAVANDULA MULTIFIDA L. + +Kammoûn-el-djemel, Kerouïet-el-djemel (_arabe_) ; Djey (_temâhaq_). + +Récolté sur l’Ouâdi-Arhlân, près de Djâdo, le 28 octobre 1860 ; dans le +pays des Harâba, le 12 novembre 1860 ; à Tîn-Arrây, le 1er mars 1861. +Signalé comme étant commun dans les montagnes du Ahaggâr. + +Cette plante est recherchée par les chameaux à raison de ses propriétés +aromatiques. + + + THYMUS HIRTUS Willd. + +Za’ater (_arabe_). + +Récolté entre Hâmma et Gâbès, le 18 mars 1860. + +Tous les thyms auxquels les indigènes donnent le nom de _za’ater_ sont +récoltés et employés pour aromatiser les aliments. Les habitants des +pays où ils croissent les échangent dans les oasis contre des dattes. + +Dans la médecine arabe, les thyms sont employés comme stomachiques. + + + THYMUS CAPITATUS Link et Hoffm. + +Za’ater (_arabe_). + +Récolté sur l’Ouâdi-Tirhît, le 18 novembre 1860. + +En général, dans le Sahara, les thyms marquent les lignes des bas-fonds +par lesquelles s’écoulent les eaux pluviales. + + + SALVIA ÆGYPTIACA L. + +Récolté sur les berges de l’Ouâd-Mezâb, le 18 juillet 1859. + +Les feuilles et les sommités fleuries de toutes les sauges sont +employées par les indigènes en infusion théiforme, comme excitant +digestif. + +Beaucoup d’entre eux mettent volontiers des feuilles de sauge dans leurs +fosses nasales pour y maintenir la fraîcheur. + + + ROSMARINUS OFFICINALIS L. + +Kelîl (_arabe_) ; Ouzbîr (_berbère_). + +Récolté dans le pays des Harâba, le 12, et sur l’Ouâdi-Tirhît, le 18 +novembre 1860. + +Les feuilles de romarin, récoltées dans le Sahara, sont transportées par +les caravanes dans l’Afrique centrale comme article d’échange. + +On s’en sert pour aromatiser les aliments. + +La médecine arabe leur attribue des propriétés vulnéraires : aussi +toutes les plaies récentes sont-elles couvertes de poudre de romarin. + + + GLOBULARIÉES. + + + GLOBULARIA ALYPUM L. + +Tâselrha (_arabe_ et _temâhaq_). + +Reconnu entre Ghadâmès et Rhât. + +Dans toutes les contrées où pousse cette plante, ses branches et ses +feuilles sont employées en tisane concentrée, et avec succès, contre les +fièvres intermittentes et les éruptions furonculeuses. + + + PLOMBAGINÉES. + + + STATICE BONDUELLII Lestib. + +Châchîet-edh-dhobb (_arabe_). + +Récolté sur l’Ouâd-Mezâb, dans l’été 1859. + + + STATICE GLOBULARIÆFOLIA Desf. + +Messâs (_arabe_). + +Récolté dans l’Ouâdi-Tagotta, le 18 novembre 1860. + + + STATICE PRUINOSA L. + +Guedhâm-el-ghozâl (_arabe_). + +Récolté dans la heycha de Chegga, le 25 novembre 1859. + +En général, toutes les _Statice_ sont recherchées par les animaux comme +plantes salées. + + + LIMONIASTRUM GUYONIANUM DR. + +Zeïta (_arabe_) ; Tafonfela (_temâhaq_). + +Récolté dans la heycha de Chegga, le 25 novembre 1859 ; à El-Faïdh, le +31 mai 1860 ; signalé comme étant commun dans les oasis du Touât et dans +les montagnes du Ahaggâr. + +Cet arbuste atteint quelquefois les proportions d’un petit arbre et +couvre d’assez grands espaces pour former des bosquets. + + + BUBANIA FEEI de Girard. + +Melhafet-el-khâdem, Râs-el-khâdem (_arabe_). + +Reconnu en 1859, entre Methlîli et El-Golêa’a. + +L’herbier de cette course, ainsi que d’autres parties de mon bagage, a +été confisqué par les habitants de la ville alors inhospitalière d’El- +Golêa’a. + + + PLANTAGINÉES. + + + PLANTAGO OVATA Forsk. + +Halma (_arabe_). + +Reconnu en quatre stations de ma route, entre El-Ouâd et Ghadâmès, du 26 +juillet au 12 août 1860. + + + PLANTAGO ALBICANS L. + +Inem (_arabe_). + +Récolté le 7 mars 1860, aux environs de Nakhlet-el-Mengoûb. + +Affectionne les terrains de heycha. + + + PLANTAGO PSYLLIUM L. + +Récolté le 13 mars 1860, aux environs du Chott-Melghîgh. + +La poudre de tous les plantains est employée comme astringent pour +cicatriser les ulcères. + + + SALSOLACÉES. + + + BETA VULGARIS L. _var._ CICLA. + +Selk (_arabe_). + +Cultivé comme plante alimentaire dans les oasis. + + + ATRIPLEX MOLLIS Desf. + +Jell, Djell (_arabe_). + +Récolté dans la heycha de Chegga, le 25 novembre 1859 ; reconnu en six +stations, de Tîterhsîn à la Cherguîya. + +Les Arabes attribuent au suc de cette plante la propriété d’amener la +stérilité : aussi les femmes trop fécondes en font-elles souvent usage. + + + ATRIPLEX HALIMUS L. + +Guetof (_arabe_) ; Aramâs (_temâhaq_). + +Récolté en mai et en octobre 1860, à El-Faîdh et à Djâdo. Reconnu en +quatre stations, entre Ghadâmès et Rhât. Signalé dans les montagnes, +entre Rhât et In-Sâlah, ainsi que sur le plateau de Tâdemâyt. + +Cette plante est recherchée par tous les animaux à cause de la saveur +saline de ses jeunes pousses. L’homme lui-même ne la dédaigne pas comme +aliment. De plus, les Touâreg récoltent ses graines qu’ils mangent en +bouillie. + +Le bois de sa racine sert de brosse à dent ; on lui attribue des vertus +antiscorbutiques. + +On extrait de sa tige une soude que les indigènes appellent _melh-el- +guetof_. Cette soude, quelquefois employée en médecine, sert +principalement à la saponification de l’huile. + +Cette plante frutescente, qui forme d’énormes buissons, déjà commune sur +les côtes de Provence, s’étend sur le continent africain du littoral aux +confins les plus reculés de mon exploration. Partout où le sol est un +peu salin, on est à peu près certain de la retrouver. + + + CHENOPODIUM MURALE L. + +Lessîg (_arabe_) ; Tîbbi (_mezabite_). + +Récolté à Ghardâya, en 1859, sur la lisière des jardins et sur les murs +d’enceinte. + + + CHENOPODINA VERA Moq.-Tand. ? + +Souïd (_arabe_) ; Tirbâr (_temâhaq_). + +Récolté sur l’Ouâdi-Tagotta, le 18 septembre 1860. + + + SUÆDA VERMICULATA Forsk. + +Souïd (_arabe_) ; Tirbâr (_temâhaq_). + +Récolté dans les dunes d’El-’Arefdji, près de Negoûsa, le 20 février +1860. Reconnu aux environs de Ghadâmès. + + + TRAGANUM NUDATUM Delile. + +Dhomrân, Souïd-Ahmar (_arabe_) ; Tirehît (_temâhaq_) ; Tâsra +(_mezabite_). + +Échantillons de l’Ouâdi-Saádâna (19 août 1859), entre Methlîli et El- +Golêa’a ; reconnu depuis en deux stations, autour de Ghadâmès ; en cinq, +entre Ghadâmès et Rhât ; en trois, entre Tîterhsîn et la Cherguîya. +Signalé dans le Ahaggâr, plaine et montagne, ainsi qu’au Touât. + +Cette plante frutescente est recherchée avec avidité par les chameaux. + + + CAROXYLON ARTICULATUM Moq.-Tand. + +Remeth (_arabe_) ; Ouân-Ihedân (_temâhaq_). + +Récolté, en 1859 et 1860, dans le Sahara algérien et tripolitain, où il +est très-commun. Reconnu en six stations, plus au Sud, entre Ghadâmès et +Rhât. + + + SALSOLA VERMICULATA L. _var._ MICROPHYLLA. _S. brevifolia_ Desf. + +Guedhâm (_arabe_) ; Adjerwâhi (_temâhaq_). + +Récolté dans les sables de Mouî-er-Robáâya, le 29 juillet 1860. Signalé +comme étant commun dans les montagnes des Touâreg et dans l’oasis du +Touât. + + + SALSOLA LONGIFOLIA Forsk. + +Semommed (_arabe_). + +Récolté, le 12 novembre 1860, sur l’Ouâdi-Tînzeght. + +Par l’incinération, cette plante, comme la précédente, donne une soude +employée dans la fabrication du savon. + + + ANABASIS ARTICULATA Moq.-Tand. _var._ GRACILIS. + +Bâguel, Belbâl, Belbâla (_arabe_) ; Abelbâl, Tâza (_temâhaq_). + +Récolté, le 20 novembre 1860, à Dhâhar-el-Djebel, et le 23 novembre +1859, à El-Mogherreb, au N.-O. d’El-’Alîya. Reconnu en cinq stations, +dans la région de l’’Erg, entre El-Ouâd et Ghadâmès. Commun aux environs +de Ghadâmès. + +Cette plante ligneuse, quoique peu riche en matière alimentaire, est +mangée par les chameaux. + +Les Sahariens prétendent qu’on peut creuser des puits avec sécurité +partout où croît le _belbâl_, parce qu’on est certain de trouver l’eau à +peu de profondeur. + +Ainsi, entre El-Ouâd et Ghadâmès, au milieu des dunes de l’’Erg, mes +guides et le Cheïkh-’Othmân ont été unanimes à me signaler Haoudh-el- +Belbâlât comme un point d’élection pour doter cette route de l’eau qui +lui manque. + +La disposition de la localité m’a paru correspondre aux indications des +khebîr. + + + CORNULACA MONACANTHA Delile. + +El-Hâdh (_arabe_) ; Tâhara (_temâhaq_). + +Récolté à Chaábet-Lekkâz, le 21 novembre 1859. Reconnu en cinq stations, +entre El-Ouâd et Ghadâmès ; en trois stations, de Ghadâmès à Rhât ; en +deux, de Tîterhsîn à la Cherguîya. Indiqué comme étant commun dans les +plaines au pied du Ahaggâr. + +Cette plante sous-frutescente couvre de très-grands espaces sur les +versants Sud des montagnes des Touâreg. Elle constitue un des fourrages +recherchés des chameaux, malgré ses épines. + + + AMARANTACÉES. + + + AERVA JAVANICA L. + +Tamakerkaït, Timekerkest (_temâhaq_). + +Récolté à Aghelâd, le 8 février 1861. Signalé dans les montagnes entre +Rhât et In-Sâlah. + + + SALVADORACÉES. + + + SALVADORA PERSICA L. + +Siouâk (_arabe vulgaire_) ; Irâk (_arabe littéral_) ; Têhaq (_temâhaq du +Nord_) ; Abezgui (_dialecte d’Aïr_) ; Teguî, Tijat (_dialecte de +Timbouktou_). + +Récolté en fleurs et en fruits à Afara-n-Wechcherân, le 1er janvier +1861. Commun partout au delà de la région de l’’Erg. + +Cet arbre de la région tropicale, très-répandu dans le bassin du Niger, +vient cependant en troisième ligne comme importance de la végétation +ligneuse de la partie du territoire des Touâreg que j’ai visitée. +Toutefois on ne l’y trouve que dans les vallées abritées et de +préférence dans celles où les alluvions sablonneuses abondent. + +C’est un bel arbre, de deuxième grandeur, dont le feuillage d’un beau +vert tendre repose agréablement la vue fatiguée de la couleur sombre du +pays. + +Son fruit, d’un goût délectable, est employé comme aliment et comme +médicament. + +Ce fruit consiste en petites baies, semblables aux raisins de Corinthe, +dit M. le docteur Barth, lesquels offrent un léger supplément au frugal +menu du désert ; frais, il a un goût de poivre assez prononcé. + +Comme l’illustre voyageur, j’ai mangé ce fruit, et mes impressions sur +son mérite sont les mêmes. + +Son bois odorant et solide, susceptible de se diviser en fibres très- +fines, fournit les cure-dents et les brosses à dents si recherchés par +les musulmans pour l’entretien de leur bouche. On sait que pour tous les +peuples d’Orient la question du cure-dents est une grave affaire pour +laquelle il est fait d’importantes recommandations dans les ouvrages de +religion et de jurisprudence. + +L’écorce de l’arbre, légèrement épispastique, est appliquée par les +indigènes sur les blessures d’animaux venimeux. + +Les chameaux mangent volontiers les feuilles fraîches de cet arbre, mais +mélangées avec celles d’autres plantes à cause de leur goût d’amertume +prononcé. + +Dans toute la région où croît ce _Salvadora_, ses feuilles sont +employées comme antisiphylitiques. A cet effet, on les réduit en poudre +avec les épices connues sous le nom de _râs-el-hânout_ (tête de la +boutique), et chaque matin on en prend une dose en breuvage. + + + CALLIGONUM COMOSUM L’Hérit. + +Arta, Resoû, Ezâl (_arabe_) ; Aresoû, Isaredj (_temâhaq_). + +Récolté dans l’Ouâdi-Sa’adâna, le 21 août 1859 ; sur l’Ouâdi-Izêkra, le +5 février ; à Tîn-Têrdja, le 2 mars ; à Ouarâret, le 11 mars 1861. +Reconnu en treize stations dans l’’Erg, entre El-Ouâd et Ghadâmès ; en +onze stations, de Ghadâmès à Rhât ; en trois, de Tîterhsîn à la +Cherguîya ; en plusieurs stations, de Methlîli à El-Golêa’a. Signalé +dans les montagnes entre Rhât et In-Sâlah, ainsi que dans tout le Touât. + +Le _Calligonum comosum_ forme d’épais buissons auxquels les chameaux +donnent toujours un coup de dent en passant. Le bois de cette +broussaille est souvent la seule ressource des caravanes pour cuire les +aliments. Dans l’’Erg, cet arbuste devient un véritable arbre. + + + POLYGONÉES. + + + POLYGONUM EQUISETIFORME Sibth. et Sm. + +Récolté dans la Djefâra, 16 octobre 1860. + + + RUMEX VESICARIUS L. + +El-Hommîz (_arabe_) ; Tânesmîm (_temâhaq_). + +Récolté au Rhedîr de Sâghen, dans l’Ouâdi-Tikhâmmalt, le 3 janvier, et +dans l’Ouâdi-Alloûn, le 19 février 1861. + +Plante comestible dont le goût rappelle celui de l’oseille. + + + THYMÉLÉACÉES. + + + THYMELÆA HIRSUTA Endl. _Passerina hirsuta_. L. + +Methenân (_arabe_). + +Récolté dans l’Ouâd-Biskra, en janvier 1860. + +Croît dans les sables. Commune sur le littoral de la Syrte. + + + EUPHORBIACÉES. + + + EUPHORBIA CALYPTRATA Coss. et DR. in _Bull. Soc. bot._ + +Oumm-el-leben (_arabe_) ; Tellâkh (_temâhaq_). + +Récolté le 3 janvier 1861, à Sâghen. + + + EUPHORBIA GUYONIANA Boiss. et Reut. + +Lebbîn (_arabe_). + +Récolté dans les sables du Soûf, entre El-Ouâd et Sahên, le 5 mars 1860. + + + EUPHORBIA PARALIAS L. + +Lebbîn, Lebeïna (_arabe_). + +Récolté près de Gâbès, les 17 et 21 mars 1860. + +Le suc de ces diverses Euphorbiacées est employé contre les morsures des +vipères. + + + CANNABINÉES. + + + CANNABIS SATIVA L. + +Kerneb, Tekroûri, Hachîcha (_arabe_). + +Cultivé dans quelques oasis, notamment dans le Fezzân, à Trâghen. + +Les sommités fleuries de ce chanvre sont fumées dans des pipes ou +mangées en confitures en vue de déterminer une sorte d’extase que les +amateurs de hachîch (_hachchâchîn_) appellent _kîf_. + +L’hébétude résulte souvent de ces pratiques qui heureusement ne sortent +guère du cercle des fainéants ou de ceux qui ont voyagé en Orient. Les +Touâreg entre autres ne font jamais usage du hachîch. + + + MORÉES. + + + FICUS CARICA L. + +Kerma (_arabe_) ; Ahar, Tâhart (_temâhaq_). + +Après le dattier, le figuier est l’arbre le plus cultivé chez les +Touâreg. Non-seulement on en trouve quelques pieds dans chaque jardin +des oasis, mais encore on compte çà et là, dans les montagnes, quelques +vergers exclusivement peuplés de figuiers. + +Les figues provenant de ces cultures sont généralement mangées fraîches. +Les figues sèches sont principalement tirées du littoral : cependant, on +m’en a donné provenant de Mîherô. + + + SALICINÉES. + + + POPULUS ALBA L. + +Safsaf (_arabe_). + +Signalé sur un point du plateau de Tâdemâyt, à Hamâd-el-’Atchân, près de +Tîn-Fedjaouîn. + +Le peuplier blanc, très-commun dans le Tell, est une exception unique à +cette latitude. + + + CONIFÈRES. + + + EPHEDRA ALATA Dcne. + +’Alenda (_arabe_) ; Tîmatart (_temâhaq_). + +Reconnu en douze stations, entre El-Ouâd et Ghadâmès. + +Les chameaux mangent ses jeunes pousses, à défaut d’autre nourriture. + +Ses tiges et ses sommités, douées de propriétés astringentes, sont +employées dans la matière médicale indigène. + +Ses fruits sont comestibles. + +Les branches de cet arbuste atteignent quelquefois trois mètres de +hauteur. Près d’El-Arba-Tahtanîya, M. le docteur Cosson en a découvert +« un magnifique pied dont le tronc, jusqu’aux ramifications principales, +mesurait au-dessus du sol près d’un demi-mètre et dont la circonférence, +prise au niveau du sol, atteignait 48 centimètres. » + +Il y en a de plus grands encore sur l’Ouâd-el-’Alenda, dans le Soûf. + + + POTAMÉES. + + + POTAMOGETON PECTINATUS L. + +Récolté dans la source de Tagotta. + +Plante aquatique submergée. + + + PALMIERS. + + + PHŒNIX DACTYLIFERA L. + +Nakhla (_arabe_) ; Tâzzeït (_temâhaq_). + +Le palmier dattier est, sans contredit, le roi de la végétation +saharienne, non-seulement par le nombre des _ghâbâ_ qu’il constitue, +mais encore par l’importance des services directs ou indirects qu’il +rend à l’habitant de la région désertique. + +On donne, dans tout le Sahara, le nom de _ghâbâ_ ou forêt à toute +plantation de dattiers, quel que soit le nombre des arbres. + +Généralement, les plantations sont agglomérées, autour ou à peu de +distance des habitations. Leur ensemble forme ce qu’on appelle une +oasis. + +Dans la partie du Sahara, objet de cette étude, quatre principaux +groupes d’oasis appellent l’attention : celui de Ghadâmès, celui de +Rhât, celui du Fezzân, celui du Touât. + +A Ghadâmès, on compte, m’a-t-on dit, 63,000 palmiers ; à Rhât, y compris +les plantations des villages voisins, le nombre de ces arbres n’est pas +moins considérable ; quant à ceux innombrés et presque innombrables du +Fezzân et du Touât, ils atteignent peut-être le chiffre de deux millions +de pieds, car, dans ces contrées favorisées, les oasis se succèdent les +unes aux autres sur d’immenses étendues : cent lieues du Nord au Sud +pour le Touât, quarante lieues de l’Est à l’Ouest pour le Fezzân. + +En dehors de ces massifs principaux, il y a encore une dizaine de +petites oasis dans les montagnes des Touâreg : à Djânet, à Idelès, et +autres points arrosés par des sources, mais elles ne peuvent pas être +comparées aux premières, car toutes ces plantations ne donneraient peut- +être pas un total de 6,000 palmiers. + +Les produits directs du dattier sont les suivants : + +La datte, _themer_ des Arabes, _teïni_ des Touâreg, aliment farineux et +sucré, d’une conservation et d’un transport faciles, immense ressource +pour des populations nomades et voyageuses ; + +La palme, _djerîda_ en arabe, _taratta_ en temâhaq, comprenant le +pétiole, _ahebêr_, et la feuille, _takôla_ des Touâreg, employés, l’un +sous forme de lattes, dans les constructions et les clayonnages, l’autre +comme matière textile, à la fabrication de nattes, de paniers, de sacs, +de cordes, en un mot, à la confection de ces mille petits riens connus +sous le nom d’articles de sparterie exécutés ailleurs avec le palmier +nain et le halfâ ; + +La bourre, _sa’af_, provenant des feuilles radicales ou du tronc, et +avec laquelle on fait des tissus, des rembourrages de bâts, etc. ; + +Le noyau de la datte, _a’lef_, que l’on écrase et que l’on donne à +manger aux animaux : chameaux, chèvres et moutons ; + +La sève, _lâgmi_, obtenue par incision et de laquelle on retire : + +A l’état frais, le _lait_ de palmier, boisson fade, quoique sucrée ; + +Fermentée, le _vin_ de palmier, dont le goût rappelle celui d’une jeune +bière ; + +Distillée, un _alcool_ très-inférieur ; + +Les fleurs, _nouâr_, réputées aphrodisiaques ; + +L’involucre des fleurs, _kemmamîn_, aussi employé en médecine ; + +Enfin, la tige du palmier, _khechba_, débitée comme le bois des autres +arbres, et qu’à raison de ses services on a appelée _sapin du Sahara_. +On l’emploie dans les constructions, dans les coffrages des puits, sous +forme de planches, de poutres ou de madriers. Dans la région saharienne, +le dattier est la seule essence qui donne des bois droits et de +longueur. + +En présence de tant de produits fournis par le dattier, on ne peut +s’empêcher de reconnaître que, si la Providence a été avare envers les +Sahariens, en limitant à un petit nombre les arbres utiles de leur pays, +elle a tellement prodigué ses faveurs au dattier, qu’à lui seul il peut +remplacer tous les autres arbres. + +Mais le dattier n’est pas seulement utile par les produits directs dont +il comble l’habitant des oasis, il l’est encore, au même degré, par les +produits indirects qu’il permet d’obtenir à l’ombre de sa cime +parasolaire qu’on peut comparer, contre la chaleur, à l’effet des serres +contre le froid. + +Les extrêmes se touchent en tout : dans nos climats tempérés, les +plantes tropicales ne peuvent germer, croître, fructifier, qu’à l’aide +d’une chaleur factice ; dans le Sahara, les plantes des climats tempérés +ne peuvent prospérer qu’à l’abri d’une chaleur excessive et d’une +lumière intense ; et cet abri, le dattier le donne en permettant à l’air +de circuler, à la lumière et à la chaleur de pénétrer dans les +proportions réclamées par la végétation sous-palméenne. + +Que, dans les oasis, les palmiers soient décapités, le sol qu’ils +couvrent de leur ombre rentre dans les conditions climatériques des +terres voisines frappées de mort, de juin à septembre, par l’excès de la +chaleur, comme ailleurs, de novembre à mars, par l’excès du froid. + +Sous l’abri protecteur des palmiers, l’Oasien peut cultiver une +cinquantaine de plantes alimentaires ou industrielles dont il serait +complétement privé sans l’auxiliaire que la Providence a mis si +libéralement à sa disposition : j’ai donc raison de dire que le dattier +rend à l’habitant du Sahara autant de services par ses produits +indirects que par ses produits directs, si nombreux qu’ils soient. + +On ne sera donc pas étonné d’apprendre que le dattier, dans le Sahara, +soit l’objet de soins qui ne sont donnés à aucun arbre, dans aucun autre +pays du monde. + +J’estime à l’égal des plus grandes conquêtes de l’homme sur la nature +les travaux exécutés par les Sahariens pour assurer à cet arbre les +conditions nécessaires à son existence. + +Dans l’Ouâd-Rîgh et le bassin d’Ouarglâ, des puits artésiens creusés à +bras d’homme jusqu’à la couche d’eau jaillissante ; dans l’Ouâd-Mezâb, +d’immenses barrages jetés en travers des torrents ; dans le Fezzân et +dans le Touât, des puits à galeries souterraines pour créer des rivières +artificielles ; dans le Soûf et dans les autres oasis de l’’Erg, la +lutte de tous les instants contre les envahissements des sables, +constituent des efforts de géants que tout homme impartial compare, avec +la différence des moyens, aux plus beaux résultats obtenus par la +science et l’industrie dans nos États civilisés. + +Le dattier, disent les Sahariens, doit, pour produire de bons fruits, +avoir la tête dans le feu et les pieds dans l’eau. + +Le soleil africain pourvoit suffisamment aux besoins de sa cime ; +l’homme doit procurer à ses racines l’eau qu’elles réclament. Ce n’est +pas toujours facile, mais, partout où il y a des dattiers, on leur sert, +d’une manière ou de l’autre, l’eau nécessaire. + +Dans les oasis pourvues de puits artésiens, de puits à galeries, de +fontaines aménagées, l’irrigation est facile et se pratique à eau +courante ; mais là où il n’y a que des puits ordinaires, l’eau doit être +élevée par des machines ou à bras d’hommes, et l’arrosage, dans ce cas, +impose des peines considérables. + +Dans l’oasis du Soûf, où l’eau se trouve au-dessous du sol à des +profondeurs variables de 0m 85 à 2m 55 et 4m 10, on plante le dattier de +manière à ce que ses racines plongent dans l’eau. Là, du moins, le +planteur est exonéré de l’obligation d’irriguer, mais cet avantage est +chèrement acheté par la nécessité de lutter continuellement contre +l’envahissement des sables et de féconder ces sables par de nombreux +engrais. + +La charge d’engrais de crottin de chameaux (150 kilos) coûte, dans le +Soûf, 10 francs, et on n’hésite pas à donner, à un seul palmier, douze +charges d’engrais, d’une valeur de 120 francs, ce qui, à raison d’une +fumure tous les huit ou dix ans, porte à 12 et à 15 fr. par an la +dépense d’engrais de chaque palmier. Mais, il faut le dire, les dattes +de cette oasis sont de qualité très-supérieure. + +Généralement, dans tout le Sahara, on préfère les plantations par +boutures à celles par noyaux, parce que la bouture produit le même fruit +que le pied de l’arbre d’où elle a été extraite, tandis qu’avec le noyau +on n’est jamais certain de la qualité du fruit. + +Cependant, c’est par les semis de noyaux qu’on a obtenu les nombreuses +variétés de dattes du Sahara. On n’en compte guère moins de quarante. Il +est vrai de dire qu’elles ne sont pas toutes également bonnes. + +Les boutures provenant d’arbres faibles et maladifs paraissent mieux +reprendre ; on leur donne le nom de _arhedd_. + +On a remarqué aussi que les boutures tirées de pays lointains acquièrent +en voyage plus d’aptitude à la reprise. Il suffit, pour les conserver en +bon état, de leur enlever leurs feuilles. + +Certaines boutures sont obtenues du tronc mère avec des racines ; elles +portent le nom de _zalloûch_. On se borne à éviter de blesser les +racines en les détachant du tronc. De même, pour les boutures sans +racines, on a soin de faire des incisions nettes, sans mâchures ni +déchirures. + +On plante les boutures à l’automne, et, pour cette opération, on +reconnaît plusieurs procédés. + +Le plus sûr est celui appelé _mechtoûla_ : il consiste à planter les +boutures auprès d’un puits qui en permet l’arrosage. Au bout de six +mois, elles ont pris racine et on les transporte dans des terrains +défoncés, nommés _toloûa’_. + +Au Soûf, on emploie un procédé appelé _hachchâna_ : à cet effet, on met +de suite en place les boutures dans les trous qui leur sont destinés et +qu’on a préalablement creusés jusqu’à apparition de l’eau. La bouture +est plantée de manière à ce qu’elle ait le pied dans l’humidité. Quand +elle a réussi, au bout de six mois, elle a poussé trois petites +branches, _djerîdât_, et, au bout de trois ans, l’arbre est assez +développé pour qu’il puisse être fécondé. Alors on creuse la terre tout +autour pour mettre du fumier de chèvre sous ses racines. + +Au Soûf, on a aussi, pour rajeunir les vieux dattiers, un procédé qui +n’est pas usité dans les autres oasis. + +Quand un sujet, atteint de vieillesse, ne produit plus, on creuse le sol +sous ses racines, on supporte le tronc pendant l’opération et, sans le +faire changer de place, on lui donne un nouveau lit de sable, de fumier +et d’eau, qui ne tarde pas à lui faire recouvrer sa jeunesse. Les +palmiers ainsi restaurés sont appelés _meseggueta_. + +En toute plantation, on distingue les dattiers mâles, _dhokkâra_, des +dattiers femelles, _nakhla_. Il suffit de quelques mâles pour féconder +une plantation entière de femelles. + +On distingue deux sortes de dattiers mâles : le _sersâr_, dont les +spathes renferment une semence peu abondante, peu active et qui tombe +dès qu’on la touche ; cette espèce ne féconde pas toujours et +quelquefois même, après la fécondation, on ne récolte que des dattes +avortées, _sîch_. L’autre espèce, appelée _khowwâr_, produit des spathes +d’une farine abondante, tenace et conservant ses propriétés fécondantes +pendant deux années. Cette variété est, de beaucoup, la préférée. + +Inutile d’ajouter que les Oasiens aident à la fécondation de leurs +dattiers par la caprification. + +Dans le Fezzân, on trouve souvent des forêts de palmiers dattiers qui se +sont créées spontanément de graines. Venus sans culture, ne recevant +aucun soin de l’homme, au lieu de s’élever en un tronc élancé, comme le +dattier cultivé, ils se développent en broussailles, à la façon des +palmiers nains (_Chamærops humilis_) du Tell. On donne à ces palmiers le +nom de _hachchâna_. Ils produisent des fruits maigres et peu savoureux +qui sont cependant récoltés par les pauvres, quand la concurrence des +gazelles laisse les régimes intacts. + + + CUCIFERA THEBAICA Delile. + +Doûm (_arabe_) ; Tâgaït (_temâhaq_). + +Ce palmier, dont la véritable région est beaucoup plus au Sud, est +représenté par quelques pieds dans une des oasis méridionales du Fezzân, +celle de Tedjerri. + + + LILIACÉES. + + + ASPHODELUS TENUIFOLIUS Cav. + +Tâzia (_arabe_) ; Iziân (_temâhaq_). + +Récolté, le 9 février 1860, dans la vallée de l’Ouâdi-Târât, seule +station où je l’aie rencontré. + + + ALLIUM CEPA L. + +Boçla (_arabe_) ; Efelêli (_temâhaq_). + +Cultivé dans les oasis. + +L’oignon est non moins nécessaire dans la cuisine monotone des Sahariens +que dans celle plus variée des Européens. Ici, il n’est qu’un auxiliaire +dont on se passe facilement ; là, il est souvent l’unique élément de la +digestion. + + + ALLIUM SATIVUM L. + +Thoûm (_arabe_) ; Têskart (_temâhaq_). + +Je n’ai pas pris le soin de constater si l’ail, vendu sur tous les +marchés, était cultivé dans toutes les oasis ou provenait du Nord ; +cependant je crois, sans en être certain, qu’il est le produit des +cultures locales. Pour l’oasis de Ghadâmès, je puis l’affirmer. + +Toute la matière médicale, à l’usage du chameau, comme application +interne, se résume dans l’unique emploi de l’ail. + + + MÉLANTHACÉES. + + + ERYTHROSTICTUS PUNCTATUS Schlecht. + +Kaïkoût (_arabe_) ; Afahlêhlé-n-ehedan (_temâhaq_). + +Récolté entre les dunes d’El-’Arefdji et Hassi-Ma’ammer, le 21 février, +et dans la plaine d’Ihanâren, au pied des montagnes du Tasîli, le 1er +avril 1851. + +L’oignon de cette plante répand une odeur aromatique agréable. Les ânes +fuient cette odeur, d’où son nom, _poison des ânes_, en _temâhaq_. + +La fécule de cet oignon est quelquefois introduite dans le pain ou dans +le couscoussou pour l’aromatiser. + + + JONCÉES. + + + JUNCUS MARITIMUS Link. + +Semâr (_arabe_) ; Talegguît (_temâhaq_). + +Récolté, le 18 septembre 1860, près la source de Tagotta, et le 8 mai +1861, près de la source de Serdélès. + +Commun autour des sources, mais rare comme elles. + + + TYPHACÉES. + + + TYPHA... ? + +Berdi (_arabe_) ; Tahelé (_temâhaq_). + +Reconnu en beaucoup de points, à peu près partout où il y a de l’eau +permanente. Commun dans les montagnes, autour des lacs et des sources. + +Les chaumières des serfs des Touâreg sont presque toutes couvertes avec +la feuille de cette plante. + + + CYPÉRACÉES. + + + CYPERUS CONGLOMERATUS Rottb. + +Sa’ad, Se’ad (_arabe_). + +Récolté, le 29 juillet 1860, dans les sables de l’’Erg, autour du puits +de Mâleh-ben-’Aoûn, entre El-Ouâd et Berreçof ; reconnu sur d’autres +points de ma route, entre El-Ouâd et Ghadâmès et autour de Ghadâmès. + + + CYPERUS ROTUNDUS L. + +Azejmîr (_mezabite_). + +Récolté à Ghardâya, dans les mares d’irrigation des dattiers (août +1859). + + + CYPERUS LÆVIGATUS L. + +Récolté autour de la source de Tagotta, le 18 septembre 1860. + + + CYPERUS LÆVIGATUS L. _var._ DISTACHYUS. _Cyperus junciformis_ Cav. + +Merga, _le plongeur_ (_arabe_). + +Récolté dans les sources de l’Ouâd-Nafta, le 8 mars 1861. + + + SCIRPUS HOLOSCHŒNUS L. + +Sommîd (_arabe_) ; Iregga, Ilegga (_temâhaq_). + +Récolté près de la source d’Ahêr, le 28 février, et près de celle de +Serdélès, le 3 mai 1861. + + + SCIRPUS MARITIMUS L. + +Leoulîoua (_arabe_ et _temâhaq_). + +Récolté, le 1er janvier 1861, autour du Rhedîr de Sâghen. Reconnu en +trois autres stations, entre Ghadâmès et Rhât. + + + GRAMINÉES. + + + LYGEUM SPARTUM Lœfl. + +Senrha, dans l’Ouest ; Halfâ, dans l’Est (_arabe_). + +Récolté dans le Djebel-Nefoûsa et entre Chefî et Djâdo,le 1er novembre +1860. + +Au Sud de l’Algérie, le senrha croît dans les mêmes régions que le halfâ +(_Stipa tenacissima_), et, à première vue, quand les deux plantes n’ont +pas atteint tout leur développement, on peut les confondre ; mais dès +que l’épi se montre, les deux espèces apparaissent bien distinctes. + +En Algérie, on préfère le halfâ au senrha pour les travaux de sparterie, +parce que le chaume du premier est trois fois aussi long que celui du +second. En Tunisie, le senhra est plus estimé, parce qu’on le croit plus +solide. + +Les chameliers, conducteurs des caravanes, qui font grand usage de +cordes en sparterie pour l’arrimage de leurs chargements, ne règlent +leur choix entre le halfâ et le senrha que par le prix de vente. La +préférence est toujours acquise au meilleur marché. + + + PHALARIS MINOR Retz. + +Seboûs (_arabe_) ; Tanâla (_temâhaq_). + +Trouvé et récolté en une station unique à Sâghen. + + + PANICUM TURGIDUM Forsk. + +Boû-rekoûba (_arabe_) ; Afezô (_temâhaq_). + +Échantillons récoltés sur l’Ouâdi-Tîn-Guezzîn et à Ouarâret, le 1er +avril 1851. Reconnu en huit stations, entre Ghadâmès et Rhât, et en six +stations, entre Tîterhsîn et la Cherguîya. + +Plante commune dans tout le Sahara central, où elle concourt à la +nourriture des chameaux. Ses graines sont récoltées par les Touâreg et +mangées comme celle du drîn (_Arthratherum pungens_). + + + SETARIA VERTICILLATA P.B. + +Oulâffa (_mezabite_). + +Récolté dans les jardins de Ghardâya (août 1859), autour des mares +formées par les canaux d’irrigation. + + + PENNISETUM DICHOTOMUM Delile. + +Boû-roukeba (_arabe_) ; Tehaoua (_temâhaq_). + +Récolté à Sâghen, le 2 janvier 1861. Reconnu entre El-Ouâd et Ghadâmès, +entre Ghadâmès et Rhât, entre Tîterhsîn et la Cherguîya. + +Plante fourragère, mais en général peu recherchée par les animaux. + + + IMPERATA CYLINDRICA P.B. + +Dîs (_arabe_) ; Bastô, Taïsest (_temâhaq_). + +Récolté dans la plaine d’Ihanâren, le 1er avril 1861. Reconnu en quatre +stations, entre Ghadâmès et Rhât ; en six stations, de Tîterhsîn à la +Cherguîya. Signalé comme étant commun entre Rhât et In-Sâlah, dans la +montagne et sur le plateau de Tâdemâyt. + +Comme le gueçob du Tell (_Phragmites communis_ Trin.), celui du Sahara +croît en touffes épaisses et couvre souvent de grands espaces. Ses +feuilles droites, vertes, servent également à la nourriture des +troupeaux. + + + ANDROPOGON LANIGER Desf. + +Lemmâd (_arabe_) ; Tiberrimt (_temâhaq_). + +Récolté, le 24 août 1859, sur le plateau des Benî-Mezâb, et le 1er mars +1861, à Tîn-Arrây. + +Cette Graminée a une odeur aromatique prononcée. + + + PIPTATHERUM MILIACEUM Coss. _Agrostis miliacea_ L. + +Récolté le 27 octobre 1860 dans les rochers de Djâdo. + + + STIPA TENACISSIMA L. + +Halfâ, en Algérie ; Gueddîm, Bechna, en Tripolitaine (_arabe_). + +Récolté entre Zintân et Riâyna, le 27 septembre 1860, et dans les +montagnes de Guettâr, le 23 mars 1861. + +La solidité des fibres de cette plante textile, avec laquelle on fait +tous les travaux de sparterie dans le Sud de l’Algérie, a +l’inconvénient, comme plante fourragère, de ne pas se prêter facilement +à la digestion. Son usage, chez les animaux, amène des constipations qui +réclament l’emploi d’eaux laxatives. Ces eaux se trouvent heureusement +être assez communes dans les parties du Sahara algérien où croît le +halfâ. Aussi, tous les quatre ou cinq jours, les bergers de chameaux et +ceux de moutons conduisent-ils leur troupeaux à ces sources pour +combattre les effets constipants du halfâ. + +La limite méridionale de cette plante, qui couvre de si grands espaces +dans la région des steppes, me paraît être : au Sud de l’Algérie, au +point de partage des eaux du bassin de l’Ouâd-Djédi et de celui de +l’Ouâd-Miya ; au Sud de la Tunisie, la limite de l’’Erg ; au Sud de la +Tripolitaine, un point mitoyen entre Chefî et Djâdo. + +La connaissance de cette limite a son importance, car souvent les +caravanes qui doivent la franchir sont forcées de changer de relais de +chameaux. La loi de la circulation dans le Sahara, subordonnée à celle +de la végétation, sera l’objet d’un examen particulier dans le deuxième +volume de cette étude, spécialement consacré au commerce. + + + ARISTIDA ADSCENSIONIS L. + +Neçi-oueddân (_arabe_) ; Arhemmoûd-ouân-ihedân (_temâhaq_). + +Récolté dans l’Ouâdi-Alloûn, le 29 février 1861. Reconnu entre El-Ouâd +et Ghadâmès et entre Ghadâmès et Rhât. + + + ARTHRATHERUM PUNGENS P.B. + +Drîn, en Algérie, Sebot en Tripolitaine (_arabe_) ; Toûlloult +(_temâhaq_). + +Récolté sur l’Ouâdi-Alloûn, le 29 février 1861. Reconnu dix-neuf fois +entre El-Ouâd et Ghadâmès, quarante-trois fois entre Ghadâmès et Rhât, +deux fois entre Tîterhsîn et la Cherguîya, en de nombreuses stations +entre Golêa’a et Methlîli. Signalé comme étant commun entre Rhât et In- +Sâlah, ainsi qu’au Touât. + +C’est incontestablement la plante la plus répandue et celle qui couvre +le plus d’espace dans la partie du Sahara au Nord des montagnes des +Touâreg, car dès qu’il y a un peu de terre végétale sur le sol, on est +assuré de la voir paraître. + +C’est incontestablement aussi la Graminée qui rend le plus de services +aux Sahariens, car, si son chaume nourrit les troupeaux, son grain est +souvent le seul aliment de l’homme. + +Le grain de l’_Arthratherum pungens_ se nomme _loûl_. Chez les Touâreg, +comme dans tout le reste du Sahara, on le récolte, et après l’avoir +réduit en farine, on le mange, soit en bouillie, soit en galette. Je me +suis trouvé moi-même, faute d’autres provisions, dans la nécessité d’en +faire usage, et je reconnais volontiers, la faim aidant, que ce n’est +pas un aliment à dédaigner. + +Le loûl se vend comme les autres céréales, mais son prix est toujours +inférieur. Dans le Sahara algérien, trois mesures de loûl sont échangées +contre une mesure d’orge. + +Quand on se préoccupera d’améliorer les voies de communication dans le +Sahara, en y creusant des puits et en créant autour de ces puits des +pacages pour les caravanes, on fera bien certainement des semis de loûl, +car on ne peut trouver une plante qui convienne mieux au climat du +Sahara que l’_Arthratherum pungens_. + + + ARTHRATHERUM PLUMOSUM Nees _var._ FLOCCOSUM. + +Neçi (_arabe_) ; Arhemmoûd (_temâhaq_). + +Récolté le 24 août 1861 sur l’Ouâdi-Tîn-Guezzîn, dans les montagnes de +la Sôda. Reconnu en huit stations, entre Ghadâmès et Rhât, en deux entre +Tîterhsîn et la Cherguîya. Signalé en quelques stations, dans les +montagnes, entre Rhât et In-Sâlah. + +Plante fourragère, basse, croissant en touffes, recherchée par les +animaux. + + + ARTHRATHERUM OBTUSUM Nees. + +Récolté, le 24 août 1859, sur le plateau des Benî-Mezâb. + + + ARTHRATHERUM BRACHYATHERUM Coss. et Balansa ? + +Seffâr (_arabe_) ; Imateli (_temâhaq_). + +J’ai reconnu cette plante en cinq stations, dans les dunes de l’’Erg, +entre El-Ouâd et Ghadâmès, mais je ne l’ai pas récoltée, de sorte que sa +détermination exacte reste douteuse. + +Cette Graminée est mangée par les animaux comme fourrage. + + + AGROSTIS VERTICILLATA Vill. + +Récolté dans l’Ouâd-Mezâb (août 1859). + + + POLYPOGON MONSPELIENSIS Desf. + +Seboûl-el-fâr, Dheïl-el-fâr (_arabe_), syn. Coss. ; Tamatasast +(_temâhaq_). + +Récolté près de la source de Serdélès, le 4 mai 1861. + + + POLYPOGON MARITIMUS Willd. + +Seboûl-el-fâr (_arabe_). + +Récolté, le 5 juin 1860, sous les dattiers de Sîdi-Khelîl. + + + PHRAGMITES COMMUNIS Trin. + +Gueçob (_arabe_). + +Récolté à Hassi-’Arefdji, le 20 février 1861, et dans l’Ouâdi-Tagotta, +le 18 septembre 1861. + + + CYNODON DACTYLON Rich. + +En-nedjem (_arabe_) ; Ajezmîr (_mezabite_) ; Aoukeraz (_temâhaq_). + +Récolté à Ghardâya, autour des dattiers et des petites mares formées par +les canaux d’irrigation. Commun autour des sources, dans les montagnes +des Touâreg. + +Cette plante toujours verte, parce qu’elle choisit toujours des endroits +humides, est d’une grande ressource pour les troupeaux, quand tout le +reste de la végétation est desséché par le soleil. + +Plus d’une fois, les troupeaux de l’Algérie, comme ceux du Sahara, lui +ont dû leur salut dans les mauvaises années. + +On en fait des tisanes diurétiques. + + + DANTHONIA FORSKALII Trin. + +Aharay (_temâhaq_). + +Récolté à Tîterhsîn le 5 mars 1861. + + + HORDEUM MURINUM L. + +Zer’a-el-boû-’Aoud (_arabe_) ; Imendi-n-boû-’Aoud (_mezabite_). + +Récolté dans l’Ouâd-Mezâb (août 1859). + + + HORDEUM VULGARE L. + +Ch’aïr (_arabe_) ; Tîmzin (_temâhaq_). + +Cultivé dans toutes les oasis, alternativement avec le blé, de manière à +ne pas épuiser les terres. + + + HORDEUM VULGARE _var._ + +Ch’aïr-hamra (_arabe_) ; Tarîda (_temâhaq_). + +Spécialement cultivé au Fezzân. + +On donne la préférence à l’orge noire parce qu’elle craint moins +l’action du soleil. + + + TRITICUM DURUM Desf. ? + +Guemh (_arabe_) ; Tîmzîn (_temâhaq_). + +Le blé est cultivé dans toutes les oasis, mais sa culture exige le +concours des irrigations, ce qui en restreint nécessairement l’étendue. + +La récolte se fait ordinairement au mois de mai. + +En 1861, le cheïkh du Ahaggâr, El-Hâdj-Ahmed, a fait entreprendre des +cultures assez importantes à Tâzeroûk, au Sud-Est d’Idélès. Elles +paraissent y avoir parfaitement réussi, puisque le cheïkh, pour sa part +de dîme, a reçu trente-deux charges de chameaux de grains. + +Cet exemple a engagé le Cheïkh-’Othmân à acheter à Alger un chargement +de pioches, en vue de donner plus d’extension à la culture, car chez les +Touâreg les céréales sont cultivées à la pioche. + +A Rhât, où l’espace cultivable est grand, on compte quelques attelages +de zébus pour les labours ; mais les Touâreg n’ont aucune bête de +travail qui puisse leur venir en aide, si ce n’est l’âne, qui est +heureusement de première force. On rendrait un immense service à ces +peuplades en introduisant parmi elles des charrues légères avec des +colliers d’ânes, le tout confectionné de manière à ce que leurs ouvriers +puissent en copier les modèles. + + + PENICILLARIA SPICATA Willd. + +Bechna (_arabe_) ; Abôra (_temâhaq_). + +Cultivé dans toutes les oasis, surtout par les nègres, qui affectionnent +cette céréale. + + + SORGHUM VULGARE Pers. _Holcus sorghum_ L. + +Gafoûli (_arabe_) ; Gafoûli (_temâhaq_). + +La graine de cette plante entre pour une part considérable dans +l’alimentation de ceux des Sahariens assez éloignés pour ne pas recevoir +le blé du Tell méditerranéen. + +On la cultive dans les oasis, mais en quantité inférieure aux besoins. +On tire généralement cette graine de l’Afrique centrale. + +Les Touâreg distinguent trois variétés de sorgho : le _gafoûli_, +l’_abôra_, le _tâbsout_. + + + PANICUM MILIACEUM L. + +Gueçob-el-abiodh, Gueçob-hamra (_arabe_) ; Enelî (_temâhaq_). + +Le millet blanc et le millet noir sont également cultivés dans les +oasis, mais la plus grande partie de celles de ces graines que consomme +le Sahara vient du Soûdân. + +Dans les oasis, on sème le gueçob en août et on le récolte en octobre et +novembre. + + + LOLIUM ITALICUM A. Br. ? + +Khortân (_arabe_). + +Pendant mon séjour à Rhât, ma jument a été nourrie avec le chaume vert +d’une Graminée cultivée dans l’oasis et que j’assimile, à raison de +l’identité du nom indigène, au _Lolium Italicum_ récolté aussi dans le +Soûf. + + + BALANOPHORÉES. + + + CYNOMORIUM COCCINEUM L. + +Tertoûth (_arabe_) ; Aoukal (_temâhaq_). + +Reconnu, mais non récolté, en trois stations, entre Ghadâmès et Rhât. + +La fécule fournie par la racine de cette plante est souvent mêlée aux +aliments pour en relever le goût. + +Chez les Touâreg, quand le tertoûth se dessèche et devient noir, signe +de maturité, on le réduit en farine et on en fait une galette au beurre. +Ce mets est considéré comme un spécifique contre les engorgements de la +rate. + + + FOUGÈRES. + + + ADIANTUM CAPILLUS-VENERIS L. + +Rafraf (_arabe_). + +Récolté sur l’Ouâdi-Arhlân le 28 octobre 1860. Croît sur les racines des +dattiers et sur les pierres qui bordent les rigoles des canaux +d’irrigation. + +Les médecins arabes emploient les feuilles de cette plante en +fumigations. + + + CHARACÉES. + + + CHARA GYMNOPHYLLA A. Br. + +Récolté le 4 février à ’Aïn-ed-Dowwîra, et le 7 novembre 1860 à Tânout- +Tirekîn. + +Cette petite plante affectionne le voisinage des sources. + + + CHAMPIGNONS. + + + CHEIROMYCES LEONIS L.R. Tul. _Tuber niveum_ Desf. + +Terfâs (_arabe_) ; Tirfâsen (_temâhaq_). + +Commun après les pluies dans tous les terrains sablonneux du Sahara, +surtout dans les environs de Ghadâmès. + +Ben-’Abd-en-Noûri-el-Hamîri-et-Toûnsi, auteur d’un traité de géographie +saharienne, prétend qu’autour de Ghadâmès les terfâs deviennent assez +grosses pour que des gerboises et des lièvres puissent y aller faire +leurs nids. + +Pline indique comme originaire de la Cyrénaïque une truffe blanche, +probablement le terfâs, d’un goût et d’un parfum exquis, qui était très- +renommée dans l’antiquité sous le nom indigène de _misy_. + +J’avoue n’avoir jamais trouvé dans le Sahara des terfâs ni aussi grosses +que celles de Ben-’Abd-en-Noûri, ni aussi parfumées que celles de Pline. +Celles que j’ai mangées avaient un goût intermédiaire entre la truffe et +le champignon, goût agréable, sans doute, mais perdant beaucoup de sa +valeur par le sable qui pénètre dans la chair du tubercule et qui craque +désagréablement sous la dent. + +Quoi qu’il en soit, des tribus entières font une grande consommation de +ce champignon, dès qu’il devient abondant. + + + ALGUES. + + + DANGA (_arabe fezzanien_). + +Parmi les produits rencontrés dans mon voyage, je ne dois pas oublier +une plante Cryptogame qui croît dans les lacs producteurs de vers +comestibles du Fezzân et que les indigènes appellent danga. + +On récolte ce fucus, soit seul, soit en mélange avec les vers. Quand ces +derniers sont nombreux, le danga est rare, et _vice versâ_. Les +riverains disent que les vers en font leur pâture. A l’époque de ma +visite aux lacs, la plupart de ces insectes étant formés en chrysalides, +le danga était plus abondant. + +Le danga, pêché avec les vers, entre dans la conserve alimentaire +préparée avec ces larves. Quand il est récolté seul, on en fait des +petits pains qui, desséchés, ont la couleur brune de l’aloès, une +cassure vitreuse, et sont employés comme condiment. (Voir page 244.) + + + PLANTES INDÉTERMINÉES. + + +Aucun échantillon des plantes suivantes n’a été rapporté : par +conséquent, la détermination scientifique de ces espèces n’a pu être +faite. + + + _PLANTES DE HAMADA._ + + + GOÇEYBA (_arabe_) ; TIKAMAYT (_temâhaq_). + +Entre El-Ouâd et Ghadâmès ; indiquée aussi dans le Ahaggâr. + +Cette plante fourragère est incontestablement une Graminée. + + + BERESMOUN (_arabe_). + +Entre Ghadâmès et Rhât. + +Probablement un _Hypericum_. Beresmoun est, en effet, le nom que les +indigènes du Tell donnent au _Millepertuis officinal_. + + + ’AGGÂYA (_arabe_) ; TABELKOST (_temâhaq_). + +Trouvé dans le Fezzân. Indiqué aussi dans le Ahaggâr et au Touât. + + + TECHT-EDH-DHEBA’ (_arabe_). + +L’échantillon de mon herbier, après trois années de voyage, est arrivé +dans un état qui n’a pas permis de le déterminer. Heureusement, c’est le +seul. + + + KHORÎDH (_arabe_). + +Reconnu entre Ghadâmès et Rhât. + + + SEDNA (_arabe_). + +Reconnu entre Ghadâmès et Rhât. + + + GUEÇOB (_arabe_) ; TISENDJELT (_temâhaq_). + +Roseau à canne trouvé autour des sources. + +Commun au Fezzân, au Soûdân et dans les montagnes des Touâreg. + +Probablement le _Phragmites communis_ Trin. ou une espèce voisine. + + + GUEÇOB (_arabe_) ; ALEMÈS (_temâhaq_). + +Trouvé comme le précédent autour des sources. + +Plus grand et plus fort que le tisenguelt, probablement l’_Arundo +donax_. + +Ces deux roseaux me sont indiqués comme existant sur plusieurs points du +territoire des Touâreg. + +Comme dans le Tell, ils servent à dresser les murailles et les toitures +des cabanes. Les serfs en font des manches de ligne ; les nègres et les +bergers, des chalumeaux. + +La tabatière à priser des Touâreg consiste en un tube de ces roseaux, +plus ou moins couvert de dessins ou d’inscriptions en langue temâhaq. + + + FERS (_arabe_ et _temâhaq_). + +Reconnu en plusieurs points de ma route. + +Assimilé à une _Anabasis_. + +_Nota_ : Les neuf plantes indéterminées qui précèdent ont été reconnues +par moi, et leurs stations sont indiquées dans mon journal de voyage ; +celles qui suivent me sont connues seulement par les renseignements des +indigènes. + + + _PLANTES DE MONTAGNES._ + + + TAROÛT (_temâhaq_). + +Thuya articulé ? _Thuya articulata_ Desf. ? + +Forêt sur le versant Sud du Tasîli, entre Rhât et Djânet. + +Échantillon de planche rapporté. + +La forêt qui produit cette essence paraît considérable, car tous les +bois employés dans les constructions de Rhât et de Djânet en +proviennent. + +Les dimensions des planches, la couleur, la finesse et la solidité du +bois, rappellent celles du thuya. + +Le nom de taroût, forme berbérisée du mot _’ar’ar_, employé dans le Tell +pour désigner le _Thuya articulata_, m’engage à identifier, +provisoirement, le taroût des Touâreg avec l’_’ar’ar_ des Arabes. + +Cet arbre fournit une résine, du nom de _tighanghert_, qui est employée +pour rendre sonores les cordes des rebâza ou violons du pays. + +On en extrait du goudron. + +Ces deux faits viennent à l’appui de l’identification du taroût avec le +_Thuya articulata_. + +D’après les indigènes, quelques sujets atteignent 24 coudées de +circonférence. + +Cet arbre commence à se montrer à Tarharha, dans le haut de l’Ouâdi- +Tarât, et à Eriey, dans le haut de l’Ouâdi de Rhât. + + + YÂBNOÛS (_temâhaq_). + +Grand arbre, probablement l’_ébénier_, auquel on assigne comme station +plusieurs points du mont Ahaggâr. + +Jusqu’à ce jour, le bois d’ébène n’avait été fourni au commerce que par +des plaqueminiers originaires de l’Inde et de l’Amérique du Sud. D’après +M. le docteur Barth, l’ébénier aurait été rencontré par lui sur son +parcours de Kanô à Timbouktou, dans le bassin du Niger, mais il +n’indique pas le nom botanique de l’espèce. + +Le Cheïkh Mohammed-et-Toûnsi, dans son _Voyage au Darfour_, dit que les +Fôriens reçoivent l’ébène du Dâr-Fertît. + +« Ce qu’on appelle l’ébène, dit-il, est le bois d’un arbre de grandeur +moyenne, dont l’écorce est d’un vert foncé. Lorsqu’on l’enlève, on met à +découvert un bois noirâtre qui, par la dessiccation, acquiert une nuance +plus franche et plus noire. La plus belle ébène, ajoute-t-il, est celle +qu’on retire des racines. » + +Mohammed-et-Toûnsi, si scrupuleux pour indiquer le nom indigène de +toutes les plantes signalées par lui, ne donne pas celui de l’ébénier, +ou plutôt le traducteur n’aura pas jugé nécessaire de mettre _yabnoûs_ à +côté du mot ébénier, ces deux noms étant les mêmes. + +La synonymie du nom, la découverte de l’ébénier plus au Sud, la +coloration en noir du bois, sa dureté et sa finesse, l’emploi qui en est +fait, permettent de penser que le _yabnoûs_ du mont Oudân (prolongement +Nord du Ahaggâr) est l’ébénier. + +Le bois de cet arbre est principalement employé pour faire des hampes de +lance et des manches de poignards. + +Le yabnoûs n’existerait pas seulement dans le Ahaggâr ; on le trouverait +encore sur le Tasîli, mais toujours isolé et jamais en massifs. + + + ALEO (_temâhaq_). + +Grand arbre, dit-on, en tout semblable à l’olivier, à l’exception que +son fruit n’est pas une olive. Il se montre par petits groupes dans +quelques stations du Ahaggâr. + +Je suis d’autant plus disposé à identifier l’aleo au _Phylliræa_, que, +d’après le rapport de Valentin Ferdinand, le phylliræa existerait dans +une île au Sud de celle d’Arguin sur la côte de l’Océan. + +Rien d’étonnant, d’ailleurs, de trouver cet arbre là où vivent le thuya +et le laurier rose. L’altitude explique la présence de ces arbres dans +ces stations méridionales. + + + NERION OLEANDER L. + +Defla (_arabe_) ; Elel (_temâhaq_). + +En quelques points, sur les rives des ouâdi. + +Le delfa est trop facile à reconnaître pour que des Touâreg, ayant +beaucoup voyagé, puissent se tromper en assimilant l’_elel_ de leur pays +au _Nerion_ si caractéristique des berges des ouâdi du Tell. + + + EL-IATÎM (_arabe_) ; ADJÂR (_temâhaq_). + +Grand arbre, sans épines, unisexuel, à fruits petits qui n’appellent pas +l’attention. L’arbre mâle se dit _adjâr_ ; l’arbre femelle se dit +_tâdjart_ ; ce dernier est toujours moins développé que le mâle. + +Les Touâreg recommandent de ne pas le confondre avec l’_agâr_ du Tasîli +dont j’ai récolté un échantillon et qui a été reconnu être le _Mærua +rigida_. + +Les deux noms s’écrivent d’ailleurs avec une orthographe différente. + +Cet arbre est commun dans le Ahaggâr ; il se montre quelquefois sur les +points les plus élevés du Tasîli. + +On l’exploite comme l’ébénier pour la monture des armes. Son bois est +couleur marron, fin, léger et souple. + + + ISARHÊR (_temâhaq_). + +L’isarhêr, disent les Touâreg, appartient à la même famille que le tamât +et le talha (_Acacia Arabica_), mais il ne peut pas être confondu avec +cette espèce, parce que, vivant ensemble sur les flancs du Ahaggâr, +leurs caractères distinctifs sont trop faciles à constater. + +Les Arabes donnent à l’isarhêr le nom de _talha_. + + + KÎNBA (_temâhaq_). + +D’après les Touâreg, le kînba est une variété d’acacia (_talha_) qui +croît plutôt en gaulis qu’en arbre, très-commun dans le pays d’Aïr, mais +qu’on trouve aussi dans le Tasîli et le Ahaggâr et dont les gaules sont +employées, concurremment avec les branches du _Mærua rigida_, à faire +les hampes des javelots et des lances. + + + EL-BERGOU (_arabe_) ; EKAYWOD (_temâhaq_). + +Roseau, le même que celui du Niger, produisant une sorte de miel. Il +croît autour des sources et des mares. + + + AMATELTEL (_temâhaq_). + +Plante grasse grimpante. + + + KERMÂYET-EDH-DHÎB (_arabe_) ; TÂHERT-N-ABEGGUI (_temâhaq_). + +Plante à fruits en forme de grappe de raisin. + +Les Arabes de l’Algérie donnent le nom de kermâyet-edh-dhîb (petites +figues de chakal) au _Solanum nigrum_. + + + MYRTUS COMMUNIS. + +Rehân (_arabe_). + +D’après les Touâreg, le myrte existe en assez grande quantité sur le +plateau de Tâderart dans l’Akâkoûs. + + + GAOTA (_fezzanien_). + +A Trâghen, les indigènes cultivent sous le nom de gaota un fruit +légumineux, de la grosseur d’une tomate. On le mange cru. J’en ai goûté. +Il est sucré et légèrement amer. On le dit très-digestif. + + + WORTEMÈS (_temâhaq_). + +Broussaille, peu commune dans les montagnes des Touâreg, mais abondante +au Touât où elle porte le nom de _chaliât_. + + + AHARADJ (_temâhaq_). + +Plante herbacée, grimpante, venant mêler ses feuilles jaunes à la +verdure foncée des bois de tamarix, d’où lui est venu son nom arabe +d’_es-soffâr-el-ahrech_, le _jaunissant les arbres verts_. Probablement +une clématite. + + + ADAL (_temâhaq_) ; EL-KHOZZ (_arabe_). + +Mousse aquatique. + + + TÂNEDFERT (_temâhaq_) ; EL-’ATTÂSA (_arabe_). + +Commune. Pas de renseignements. + + + FARSÎGA (_arabe_ et _temâhaq_). + +Commune dans les montagnes du Ahaggâr et au Touât. + + + AKERFAL (_temâhaq_) ; EL-IADHÎDH (_arabe_). + +Quelques stations. + + + _PLANTES DE PLAINES._ + + + TASSAK (_temâhaq_) ; ASKÂF (_arabe_). + +Commune. S’élève quelquefois dans la montagne. + + + AFESSÔR (_temâhaq_) ; ET-TOLÎHA (_arabe_). + +Commune. + + + TAMEDDOÛNET (_temâhaq_) ; OUMM-ES-SÎMA (_arabe_). + +Commune. + + + TAHENNA (_temâhaq_) ; ET-TEHENNA (_arabe_). + +Herbe toujours verte. Commune. + + + AFARFAR (_temâhaq_) ; EL-FOÛLA (_arabe_). + +Légumineuse. + + + RHASSÂL (_arabe_). + +Commune sur le plateau de Tâdemâyt. + + + CONCLUSION. + + +Je le répète, si, dans cet inventaire, figure le plus grand nombre des +plantes qui composent la végétation persistante du pays, celle sur +laquelle comptent ses habitants pour la nourriture de leurs troupeaux, +il est hors de doute que la végétation annuelle, celle qui naît, vit et +meurt dans une courte saison, n’y est représentée que pour une très- +minime partie. Mon exploration directe ou indirecte ne comprend +d’ailleurs que le versant méditerranéen des montagnes des Touâreg ; +quand on pourra explorer le versant nigritien de ces montagnes, quand +surtout on pourra pénétrer dans le massif du Ahaggâr, plus élevé que le +Tasîli, plus riche en eau, mieux boisé, il est probable que la flore du +plateau central comprendra presque autant de plantes que celle du Sahara +algérien aujourd’hui parfaitement connue par les voyages botaniques de +M. le docteur Cosson et de ses collaborateurs. + +Plus on avance dans l’étude de la région désertique, et plus le désert, +tel que notre imagination l’avait créé, disparaît pour faire place à une +région exceptionnelle, sans doute, mais plus aride par le fait de +l’homme que par l’abandon du Créateur. + +Tous les voyageurs chargés d’explorer le Sahara ont constaté que la +morte-saison des végétaux correspondait aux mois des plus grandes +chaleurs, et qu’après chaque pluie le sol se couvrait presque +instantanément de plantes qu’on n’aurait pas soupçonnées s’y trouver en +germe. Mon témoignage doit confirmer le leur. J’ai eu l’occasion de me +trouver chez les Touâreg au moment où, après neuf années de sécheresse +absolue, des pluies abondantes venaient d’arroser la terre, et j’ai vu +se produire sous mes yeux le miracle de vastes espaces, nus la veille, +transformés instantanément en pacages de la plus belle verdure. Sept +jours suffisent pour que l’herbe nouvelle puisse nourrir les troupeaux. +On donne à cette production spontanée le nom d’_’acheb_ ou celui de +_rebîàa_, printemps. + +Mon exploration confirme aussi une loi bien connue de la géographie +botanique : celle qui subordonne les stations des plantes bien plus à +l’altitude des lieux qu’à leur latitude. Ainsi, alors que dans les +vallées au Nord du Tasîli je trouvais des représentants de la flore +intertropicale, au sommet de la montagne, au Sud, les plantes des +environs de Montpellier n’étaient pas rares. + +Le lecteur comprendra pourquoi j’ai donné autant de développement à +cette étude : + +Le pays, objet de mon exploration, est réputé un désert sans +végétation ; j’ai tenu à constater que la Providence avait, même pour +les lieux les plus arides, des ressources spéciales. + +Les botanistes qui avaient exploré le Sahara algérien avaient prévu, par +la comparaison de leurs herbiers avec ceux du Sénégal, de la haute +Égypte et de l’Arabie, qu’à partir de la zone reconnue par eux jusqu’à +la limite des pluies tropicales, la végétation saharienne ne pouvait pas +se modifier sensiblement ; j’avais à démontrer cette vérité. + +Enfin la marche des caravanes est souvent subordonnée aux lois +naturelles du développement des plantes qui alimentent les chameaux ; +j’avais à mettre sous les yeux du lecteur les éléments d’appréciation +des causes qui règlent les départs et obligent à avoir des relais +d’animaux. + +J’ose espérer que ces motifs feront excuser l’aridité d’une nomenclature +très-étendue. + + + + + CHAPITRE III. + + ANIMAUX. + + +La faune du pays des Touâreg est en rapport avec sa flore. En général, +les animaux y sont relativement plus rares que dans les parties du +Sahara rapprochées du littoral. Cette remarque s’applique aussi bien aux +animaux domestiques qu’aux animaux sauvages. + + + § Ier. — ANIMAUX DOMESTIQUES. + + +Les animaux domestiques que possèdent les Touâreg sont : + + Le chameau, _Amadjoûr_[90] ; + + Le cheval, _Aïs_ ; + + Le zébu, _Esoû_ ; + + L’âne, _Eyhad_ ; + + Le mouton, _Akerêr_ ; + + La chèvre, _Tîrhsi_, plur. _Oûlli_ ; + + Le chien, _Eydi_. + +On trouve, dans les villes seulement : + + Le chat, _Akârouch_ ; + + Le pigeon, _Tidebîrt_, plur. _Idebîren_ ; + + Le coq, _Ikahi_ ; la poule, _Tîkahit_. + +Inutile de dire que le porc est exclu pour des motifs religieux. + +Les Touâreg n’ont aucun oiseau domestique, par la raison qu’ils n’en +mangent pas. + + + _Chameau._ + + +La vie des Touâreg, plus encore que celle des autres Sahariens, est +intimement liée à celle du chameau ; car ce noble animal est non- +seulement sa monture de guerre, la locomotive de ses trains de caravane, +l’_express_ qui fait disparaître l’espace, ce grand ennemi de l’habitant +du désert, mais encore il est le pourvoyeur de ses principaux besoins. + +Son lait est presque l’unique aliment de la famille dans la saison des +pâturages ; + +Sa viande est le _nec plus ultra_ de l’hospitalité offerte à l’hôte de +distinction ; + +Son cuir, l’un des meilleurs qui existe, donne le tissu de la tente, la +matière première des selles, des bâts, des chaussures et de la plupart +des ustensiles de ménage ; + +Son poil fournit la matière textile des cordes d’arrimage des convois ; + +Sa fiente, récoltée, sert, ici, d’engrais fécondant pour les palmiers ; +là, dans les grands espaces sans aucune végétation, de combustible avec +lequel on fait cuire les aliments ; + +Enfin, sa trace, interrogée dans toutes les marches, fournit au voyageur +des indications précieuses dont il est toujours tenu compte, soit +qu’elle annonce le voisinage pacifique d’un troupeau au pacage, soit +qu’elle signale le passage d’individus, isolés ou en caravanes, chargés +ou non, amis ou ennemis ; car la largeur du pied, la longueur des +ongles, la nature des déjections, révèlent à l’homme expérimenté tout ce +qu’il a besoin de savoir sur les dispositions de ceux qui suivent la +même route ou la traversent. + +La nécessité de pourvoir à la nourriture d’un animal si utile, on le +comprendra sans peine, a obligé les Touâreg à adopter la vie nomade pour +aller, suivant les saisons, suivant les pluies, chercher, ici l’eau, là +les pacages que le chameau réclame. + +On distingue le chameau de selle du chameau de bât, qui diffèrent l’un +de l’autre comme le cheval de course du cheval de trait : + +Le chameau de bât (_taouti_, plus communément _âmis_, fém. _tâlamt_, +plur. _imenâs_, hongre, _indân_) constitue la base des troupeaux, +l’élément des transports par caravanes ; + +Le dromadaire de selle (_arhelâm_, fém. _tarhelâmt_, hongre _aredjdjân_) +est un animal presque de luxe, que les riches seuls possèdent. + +A son défaut, les pauvres montent souvent dans leurs courses des +chameaux de bât dressés pour la marche accélérée auxquels on donne le +nom spécial de _imenâs-wân-terîk_. + +La chamelle laitière, _tasaghârt_, providence des ménages, et l’étalon, +_amâli_, objet de soins particuliers, représentent encore des +individualités distinctes, ainsi que le chameau ayant la moitié de la +tête blanche et l’autre moitié noire, _azerghâf_, considéré avec raison +comme appartenant à une race en dégénérescence. + +Tandis que, pour les différents âges de l’homme, on ne connaît que +l’enfance, la virilité, l’âge mur et la vieillesse, pour le chameau et +la chamelle, il y a une série de périodes qui n’en finissent pas. + +Voici, par sexes, cette nomenclature : + + Mâle. Femelle. + + A la naissance _Aoura_, _Taouraït_. + + Avant un an _Asâka_, _Tesâkaït_. + + A un an _Aledjôd_ (_âledjôd_), _Tâledjot_. + + A deux ans _Aleggès_ (_âleggès_), _Tâleggest_. + + A trois ans _Akkanafoûd_, _Takkanafoûd_. + + A quatre ans _Arhâir_, _Tarhâirt_. + + A cinq ans _Egg-essîn_, _Ouelt-essîn_. + + A six ans _Egg-ekkôz_, _Ouelt-ekkôz_. + + A sept ans _Ameçadîs_ (_âmeçadîs_), _Tâmeçadîst_. + + A huit ans _Ouân-tahelât_, _Tahelât_. + +Ces distinctions ont leur importance pour la détermination des charges à +mettre sur le dos des animaux. Des proverbes qui, dans le Sahara comme +ailleurs, formulent les préceptes de l’expérience, règlent les questions +de poids à porter suivant l’âge des animaux. + +Mon intention n’est pas de faire ici une monographie du chameau, quoique +l’importance du rôle de cet animal dans la vie saharienne exigerait +quelques développements ; je me bornerai à dire que le chameau des +Touâreg, de selle ou de bât, comparé à celui du Nord, a généralement les +formes délicates, le poil ras, la robe d’un ton clair, se rapprochant de +la couleur des sables ou des plaines jaunâtres au milieu desquels il +vit. + +Sa sobriété aussi est plus grande, il endure mieux la faim et la soif ; +cependant sept journées sont la plus grande limite d’abstinence qu’il +puisse supporter en été, lorsqu’il est en marche et chargé. En hiver, +quand les herbes sont aqueuses, il peut rester au pâturage un et deux +mois, même plus, sans avoir besoin d’être abreuvé. + +Par les immenses quantités de chameaux que possèdent les tribus du +Sahara algérien, on serait tenté de croire que ces animaux doivent être +plus nombreux encore chez les Touâreg ; il n’en est pas ainsi. Le plus +riche propriétaire de chameaux, dans tout le pays d’Azdjer, n’en a +qu’une soixantaine environ. Il y a lieu d’ajouter que la sécheresse et +le manque de pâturages, dans les neuf dernières années, y ont beaucoup +diminué la richesse cameline. + +Le chameau, chez les Touâreg, est abattu comme bête de boucherie, et sa +viande, avec celle du mouton et de la chèvre, est à peu près la seule +qu’ils mangent, soit fraîche, soit salée, soit séchée. J’ai dû m’en +nourrir souvent dans mon voyage et je lui ai reconnu de bonnes qualités. + +Quoique le lait des chamelles soit la principale nourriture des familles +pendant la saison des pâturages, il est toujours rare dans les tribus, +parce que les bonnes laitières, sans pacages suffisants, sont difficiles +à trouver dans l’espèce cameline comme dans toutes les autres races +d’animaux : aussi les Touâreg croyaient-ils me faire un grand cadeau en +m’envoyant un litre de lait. + + + _Cheval._ + + +Le cheval est aujourd’hui très-rare chez les Touâreg, la période de +sécheresse que le pays vient de traverser en ayant réduit beaucoup le +nombre. Jadis quelques chefs avaient des juments poulinières et +faisaient des élèves, maintenant ceux qui veulent avoir des chevaux les +tirent du Touât où l’espèce chevaline paraît être belle. + +En temâhaq, le cheval se dit _aïs_, la jument _tâbedjoût_, _tâbedjooût_, +le poulain _ahoûdj_, la pouliche _tahôk_. + +Quoique les chevaux soient rares dans le Sahara, et quoiqu’il soit très- +difficile de les y nourrir et de les y abreuver, j’ai acquis, par +expérience personnelle, la preuve qu’un voyageur, avec des provisions +d’eau et d’orge suffisantes, n’est pas obligé d’adopter exclusivement la +monture incommode du chameau, même dans les régions sablonneuses. + +Si je dois en croire le marabout Sîdi-el-Bakkây et le Cheïkh-’Othmân, +deux autorités indiscutables dans les questions sahariennes, les Arabes +nomades des rives de l’Océan viennent avec des chevaux, jusque sur la +route d’In-Sâlah à Timbouktou, pour y piller les caravanes. Des +chameaux, chargés d’eau et de suif, accompagnent ces expéditions. On +nourrit d’abord les chevaux avec le suif, et dès qu’un chameau est +déchargé, on le tue, et sa viande est employée à nourrir hommes et +chevaux. Ainsi approvisionnés, ces pillards peuvent attendre, pendant +des mois entiers, dans les solitudes les plus arides. + +Des expéditions de cavalerie ont été entreprises par les sultans de +Mourzouk contre le Kânem, dans l’Afrique centrale, et elles ont surmonté +les difficultés de la nourriture des chevaux. + +Le cheval s’habitue très-bien à ne boire que tous les deux jours. + + + _Zébu_. + + +Le zébu ou bœuf à bosse, très-commun dans le Soûdân, est représenté, +chez les Touâreg, par quelques individus dont les habitants de Rhât font +usage pour leurs labours. + +On lui donne, dans le pays, le nom d’_esoû_, pl. _tisita_. La vache +s’appelle _têsout_, le veau _tahârhôlt_, le veau qui tette _alôki_. + +Cet animal doux, intelligent, sobre, facile à manier, sert maintenant +comme bête de somme ; autrefois on l’employait comme bête de trait. + +Avant l’importation du chameau dans le Sahara, à une époque incertaine, +mais qu’on peut fixer approximativement du IIIe au IVe siècle de notre +ère, tous les transports entre le Nord et le centre de l’Afrique étaient +faits par des zébus, non pas à dos, ainsi que cela se pratique +aujourd’hui encore dans la zone des pluies tropicales et à l’exclusion +du chameau, qui n’est même plus connu au delà du Niger, mais au moyen de +chariots que les zébus traînaient. + +Sur la route que suivaient les Garamantes, de Djerma au pays d’Aïr, +route encore parfaitement tracée, comme sont les anciennes voies +romaines, on trouve, à la station d’Anaï[91], de grandes sculptures sur +le rocher, qui représentent très-distinctement des chariots avec roues, +traînés par des bœufs à bosse. + +Je n’ai pas pu visiter cette contrée, mais d’après les renseignements +qui m’ont été donnés, je ne puis douter de la signification de ces +sculptures. + +En traversant la vallée de Telizzarhên, sur la route directe de Mourzouk +à Rhât, M. le docteur Barth a trouvé plusieurs sculptures analogues à +celles d’Anaï, dans lesquelles le bœuf à bosse joue le principal rôle. +Il est à remarquer qu’aucune des sculptures de l’époque garamantique +trouvées jusqu’à ce jour ne rappelle le chameau, et que cet animal +n’apparaît, à l’exclusion du bœuf, que dans les épigraphies grossières +des Touâreg modernes. + +L’emploi exclusif du bœuf pour les transports, dans les temps anciens, +implique une richesse en eaux et en pâturages beaucoup plus grande que +celle de l’époque actuelle. J’aurai l’occasion de faire remarquer, dans +le cours de ce chapitre, qu’il a dû en être ainsi. + + + _Ane._ + + +En temâhaq, l’âne s’appelle _eyhad_, l’ânesse _têihêt_, l’ânon +_amâïnou_. + +Après le chameau, l’âne est l’animal domestique qui rend le plus de +services aux Touâreg, surtout aux serfs, dont le plus grand nombre est +réduit à cette unique bête de somme. + +Les ânes du pays des Touâreg sont remarquables par leur taille élevée et +leur sobriété, presque égale à celle du chameau. Ils ont le pelage gris +cendré sur le dos, blanc sous le ventre, avec une croix très-marquée, +d’un beau noir, sur les épaules. + +L’âne existant encore à l’état sauvage, dans quelques contrées du pays, +il en est beaucoup, parmi ceux domestiqués aujourd’hui, qui ont été +arrachés à la liberté depuis peu de temps : aussi sont-ils généralement +peu dociles et se ressentent-ils de l’état sauvage dans lequel ils ont +vécu. + + + _Mouton._ + + +Les seuls troupeaux de bétail de rente, chez les Touâreg, se composent +de chèvres et de moutons à poils comme ceux du Soûdân. + +Le mouton, en général, s’appelle _akerêr_ en langue temâhaq. Les Touâreg +distinguent le _mouton à laine_ des Arabes du Nord du _mouton à poil_ de +leur pays, en donnant au premier le nom d’_akerêr-âjelbi_ ou _ouân- +tedoûft_, et au second celui de _akerêr-Emmôhagh_ ou mouton des Imôhagh. + +Cette variété de la race ovine se distingue surtout de ses congénères +par la hauteur de ses membres : c’est pourquoi les zoologistes lui ont +donné le nom d’_Ovis longipes_, ou mouton à longues jambes. + +A la taille il joint un développement considérable de toutes les parties +de son corps. + +La tête est allongée, le nez arqué, les oreilles pendantes, la queue +longue et fine. + +Sa toison, blanche et noire ou de couleur fauve, à poil long et rude, ne +rappelle nullement celle des moutons à laine. + +Le mâle seul a des cornes, et il en a souvent quatre. + +La brebis se dit _tâheli_, l’agneau _âbedjoûdj_, le petit qui vient de +naître, _âkarouât_, le mouton bistourné, _adjoûr_. + +Ce mouton supporte la marche du cheval, sans doute par suite de +l’habitude qu’il a contractée de parcourir de grands espaces pour +trouver sa nourriture. + +Les Touâreg n’élèvent le mouton que pour sa viande et son cuir ; sous ce +double rapport, l’animal ne laisse rien à désirer, car il donne autant +de viande et un cuir aussi grand que deux moutons de l’Algérie. J’ai +trouvé sa viande bonne : il est vrai que je n’ai pu la juger +comparativement. + + + _Chèvres._ + + +Les Touâreg distinguent deux espèces de chèvres : celle à poils ras, +_tîrhsi_, pl. _oûlli_, et celle à longs poils, _tâjelbît_. Ils nomment +le bouc _ahôlagh_, le chevreau _aboûledj_, le petit _erheïd_ ou +_tirheïdet_, suivant son sexe. + +Les troupeaux de chèvres sont beaucoup plus nombreux que ceux de +moutons, parce que leur aptitude à aller dans tous les terrains et à +vivre de broussailles leur permet de trouver plus facilement leur +nourriture. + +Les chèvres du pays des Touâreg n’ont rien qui les différencie +sérieusement de celles de l’espèce commune du Nord de l’Afrique ; elles +sont d’une grande ressource pour les serfs auxquels elles donnent +viande, lait, poil et cuir, qu’ils utilisent. + + + _Chiens._ + + +Les Touâreg possèdent trois sortes de chiens : le lévrier, _ôska_, le +chien arabe, à long poil, _âbar-hoûh_, très-rare, et un bâtard de ces +deux espèces, à poil ras, qui porte le nom commun de l’espèce, _eydi +teydît_, suivant les sexes. Ce dernier, de beaucoup le plus nombreux, +sert à la fois de chien de garde et de chien de chasse. + +Quand j’aurai ajouté à cette liste le chat ordinaire, quelques poules et +des pigeons, mais seulement dans les villes, j’aurai énuméré tous les +animaux domestiques qui se trouvent dans le pays. + +Sans aucun doute le nombre des espèces, et, dans chaque espèce, le +nombre des individus, pourraient être plus considérables malgré +l’aridité générale du sol ; mais le servage est un obstacle presque +insurmontable à l’accroissement des animaux domestiques. Le serf n’a +aucun intérêt à accroître les troupeaux de son seigneur ; car leur +augmentation doublerait son travail de garde. Quant à ceux qui lui +appartiennent en propre, il aurait un bénéfice réel à les multiplier, si +le seigneur n’était là, prélevant une sorte de dîme et quelquefois plus +que la dîme, puisqu’il peut prendre tout ce que possède et produit +l’homme attaché à la glèbe. + + + § II. — ANIMAUX SAUVAGES. + + +Si la nomenclature des animaux domestiques laisse à désirer, celle des +bêtes fauves, quoique plus riche, dénonce également un pays pauvre. + + + _Mammifères._ + + +Parmi les mammifères on compte : + + +La chauve-souris, _watwat_, _thîr-el-lîl_ (ar.) ; + +La hyène, _irkenî_, _bêtfen_ (tem.), _dhebaá_ (ar.) ; + +Un carnivore ? _tahoûri_ (tem.) ; + +Le chacal, _âbaggui_ (tem.), _dhîb_ (ar.) ; + +Le loup ? _adjoûlé_ (le mâle en temâhaq) ; + +_Id._ _tarhsît_ (la femelle), pl. _tirhés_ ; + +Le fennec (Fennecus Brucei), _akhôr-hi_, _akôzhekkal_, _khônchekki_, +_arhôleh_ (tem.), _el-fenek_ (ar.) ; + +Le renard, _abârrân_ (tem.), _thaáleb_ (ar.) ; + +Le guépard (Felis jubata) _amayâs_ (tem.), _fehed_ (ar.) ; + +Le chat sauvage (Felis catus) _târhda_ (tem.) ; + +_Id._ _bârheda_ (tem.) ; + +_Id._ _el-gatt_ (tem.) ; + +Le rat rayé (Mus barbarus) _akoûnder_ (tem.), _djird_ (ar.) ; + +Le rat ordinaire, _akôteh_ (tem.), _fâr_ (ar.) ; + +Le Ctenodactyle de Masson, _têlout_ (tem.), _goundi_ (ar.) ; + +La gerboise, _idhaoui_ (tem.), _djerbouá_ (ar.) ; + +Le lièvre isabelin, _tîmerouelt_ (tem.), _arneb_ (ar.) ; + +L’onagre, _ahoûlil_ ( tem.) ; + +Le hérisson, _tikanêsit_ (tem.), _ganfoûd_ (ar.) ; + +L’antilope addax, _amellâl_ (m.), _tamellâlt_ (fém. tem.), _el- +meha_(ar.) ; + +L’antilope mohor, _êner_ (tem.), _el-mohor_ (ar.) ; + +L’Alcelaphe bubale (ant. orix) _tiderît_ (tem.), _beguer-el-ouahch_ +(ar.) ; + +Le mouflon à manchettes, _oûdad_ (tem.), _laroui_ (ar.) ; + +La gazelle commune, _akankôd_, pl. _ihinkâd_ (tem.), _ghozâl_ (ar.) ; + +La gazelle des dunes, _tedemît_ (tem.), _er-rîm_ (ar.) ; + +Un petit mammifère ? _akaokao_ (tem.) ; + +Un rat des champs (au Fezzân), _koroumbâko_. + + +Le lion _âhar_ ; la panthère, _anâba_, _dâmesâ_ ; le sanglier, +_azhîbara_ (appelé _adaouiydaouay_ dans l’Aïr et _aganguera_ dans le +Ahaggâr) ; l’éléphant, _êlou_, le buffle, _tahâlmous_, ainsi que le +rhinocéros et l’hippopotame, quoique connus des Touâreg du Nord, dans +leurs voyages au Nord et au Sud, ne sont pas des animaux propres à leur +pays, trop pauvre en eaux, en végétaux ou en gibier, pour qu’ils +viennent s’y aventurer. + +Quelquefois les Touâreg rapportent du Soûdân, soit comme articles de +commerce, soit comme objets de curiosité, des singes, _adâguel_ (tem.), +_guerd_ (ar.), connus sous le nom de Guenon patas (_Cercopithecus +ruber_) ; j’en ai acheté deux qui sont au _Muséum d’histoire naturelle_ +de Paris. + + + _Oiseaux_ (_îguedâd_). + + +Parmi les oiseaux figurent : + + +Un aigle noir et blanc, _îhadar_ (tem.) ; + +Un aigle à tête blanche, _azhîzh_ (tem.) ; + +Le néophron, _tarhâldji_ (tem.) ; + +Le gypaète, _tamîdda_ ( tem.) ; + +Le faucon, _imestarh_ (tem.) ; + +La chouette, _taouîk_ (tem.) ; + +Le hibou, _bôinhên_ (tem.) ; + +Le corbeau, _arhâlidj_, _arhâla_ (tem.) ; + +Le moineau des arbres, _çiden-n-izelán_ (tem.) ; + +Un motteux, _belrhô_ (tem.), _boû-bechîr_ (ar.) ; + +Une bergeronnette, _meçîçi_ (ar.) ; + +L’hirondelle, _amêstarh_ (tem.), _khotteïfa_ (ar.) ; + +Le pigeon ramier, _tîdebîrt_ (tem.) ; + +Le flamant, _adjâïs_ (tem.) ; + +Le Pteroclurus alchata, _erak_ (tem.) ; + +Le ganga, _tîkedouin_ (tem.), _gatâ_ (ar.) ; + +La bécassine, _tenêq_ (tem.) ; + +Le canard sauvage, _tenêq-en-âman_ (tem.) ; + +La demoiselle de Numidie, _arhellendjoûm_ (tem.) ; + +L’autruche, _ânhil_ (m.), _tânhîlt_ (fém.), plur. _tînhâl_ (tem.). + + +Tels sont, sauf quelques omissions, les seuls oiseaux que nourrit et que +peut nourrir le pays, oiseaux voraces pour la plupart, et qui +trouveraient à vivre là où il n’y a rien. + +Quant aux autres espèces, celles qui aiment l’ombrage, les fleurs, les +eaux, le voisinage de l’homme, la vie et le mouvement, que feraient- +elles au milieu d’une nature désolée, aride, où la mort règne sur +d’immenses espaces ? + +Un des caractères du désert, celui qui surprend le plus les voyageurs +européens, est l’absence d’oiseaux. On peut voyager une semaine, dans +certaines contrées, sans en rencontrer un seul. + +Souvent les caravanes rapportent aussi du Soûdân des perroquets, _akoû_ +(tem.). + + + _Reptiles._ + + +La série des reptiles est plus complète, quoique la famille des +chéloniens manque entièrement. + +Parmi les sauriens, on compte : + + +Le crocodile, _arhôchchâf_ (tem.) ; + +Le gecko des murailles, _amazregga_ (tem.) ; + +Le gecko des sables, _timakouert_ (tem.), _boû-kechâch_ (ar.) ; + +Un lézard vert et rouge, _ametarhtarh_ (tem.) ; + +Un lézard jaune, _tîmekelkelt_ (tem.) ; + +Le scinque, _tân-ahâlmouit_ (tem.), _zelgâg_ (ar.) ; + +Le même (jeune), _imechellerh_ (tem.) ; + +Le fouette-queue (Uromastix), _aguezzarâm_ (tem.), _dhobb_ (ar.) ; + +Le varanus, _arhâta_ (tem.), _el-ourân_ (ar.). + + +Les batraciens n’ont que deux représentants : la grenouille, _âdjeroû_, +autour des sources et des lacs, et le crapaud des joncs, autour des +oasis. + +Les ophidiens venimeux sont très-connus, et même au delà du chiffre de +leur nombre réel, car la nomenclature locale comprend deux espèces dont +l’existence est au moins douteuse. + +Voici cette nomenclature : + + +Vipère cornue, _tâchchelt_ (tem.), _lefa’a_ (ar.) ; + +Vipère des jongleurs, _seffeltès_ (tem.) ; + +Vipère minute, _zorreïg_ (ar.) ; + +Serpent fabuleux, _âchchel_ (tem.) ; + +Autre serpent fabuleux, _tânerhouet_ (tem.). + + +Les ophidiens non venimeux, probablement plus nombreux que les +précédents, sont tous confondus sous deux noms communs : _âchchel_ et +_emedjel_ (tem.). + + + _Poissons._ + + +Dans un pays où l’eau manque, les poissons doivent être rares ; +cependant on en distingue trois espèces : + +Le Clarias lazera, _asoûlmeh_ (tem.) ; + +Une autre espèce, _isâttafen_ (tem.) ; + +_Id._ _imanân_ (tem.). + + + _Arachnides._ + + +Deux familles de cette classe sont représentées dans le pays par les +scorpions, _tâzherdâmt_, et les araignées, _sârâs_, dont l’une, très- +grande, _tîn-aghrân_, est réputée venimeuse par les indigènes. + + + _Insectes._ + + +L’entomologie intéresse assez peu les Touâreg pour qu’ils ne s’amusent +pas à donner des noms particuliers aux myriades de petits êtres qui +composent cette classe d’animaux ; ils se bornent à distinguer par des +noms particuliers les grandes familles qui ont des caractères bien +tranchés. Leur classification peut être résumée ainsi qu’il suit : + + +Coléoptères, _éguélê_ (gros), _téguéleyt_ (petits) ; + +Orthoptères (sauterelles), _tâhouâlt_ ; + +Névroptères (libellules), _tâtel-oûlarhet_ (mot-à-mot, qui vole bien). + +Hyménoptères (abeilles), _tîhenkêkert-en-toûraout_ ; + +_Id._ _id._ _tîhenkêkert-en-tâment_ ; + +Hémyptères (punaises du chameau), _tachelloûft_ ; + +_Id._ (_id._ sa larve), _adjôrmel_ ; + +_Id._ (punaises des maisons), _bîzbîz_ ; + +Lépidoptères (papillons), _ehellêloû_ ; + +Diptères (moustiques), _tadast_ ; + +_Id._ (mouches du chameau), _aheb_ ; + +_Id._ (mouches de l’homme), _ehi_, pl. _ehân_ ; + +_Id._ (_Arthemia Oudneii_, larve), _ed-doûda_. + + + _Myriapodes._ + + +Cette classe très-nombreuse d’animaux inférieurs n’est représentée que +par un seul type, la scolopendre, _téouânt_ des Touâreg, _sott-el-kheïl_ +des Arabes. + + + _Annélides._ + + +Un seul genre de cette famille, les sangsues, _tâdelît_, appelle +l’attention par les accidents qu’elle détermine sur les animaux qui vont +boire avec avidité dans les eaux troubles. + +Le ver de terre se dit _tâoukki_. + + + _Mollusques._ + + +Toutes les coquilles sont confondues sous le nom général d’_issînen- +tafoûk_ (tem.). + +Cependant les Touâreg donnent le nom d’_izhabi_ à une volute venant de +la côte de Guinée, et qui est employée comme pendant d’oreille ; de +_tâmguelloût_ à la _Cyprea moneta_, qui sert de monnaie au Soûdân ; de +_ifarghas_ aux coquilles d’eau douce et particulièrement à celles du +genre _Melania_. + +Parmi les coquilles fluviales ou palustres que j’ai recueillies dans mon +voyage se trouvent : + +Une _Planorbis_ nouvelle et la _Physa contorta_ récoltées à Bîr-ez- +Zouâït, région des dunes ; + +La _Melania fasciolata_, commune dans les environs de Ghadâmès et de +Titerhsîn ; + +La _Melanopsis Dufouri_ de l’Ouâd-Biskra ; + +Une _Paludine_ à déterminer, provenant d’Aïn-Temôguet (environs de +Djâdo). + + + _Parasites._ + + +L’un est spécial au pays, le ver de Guinée, _arhân_ ; l’autre, le pou, +_tillik_, commun à toute la partie de l’espèce humaine qui vit dans la +malpropreté. + +Les vers intestinaux, fréquents chez les enfants, se nomment +_achchellen_ (serpents). + +Un parasite des végétaux, donnant un miel de qualité inférieure, porte +le nom de _kharnît_. + + + _ESPÈCES REMARQUABLES._ + +Cette nomenclature aride exige, comme complément, quelques lignes sur +les espèces qui appellent l’attention. + + + _Tahoûri._ + + +Sous ce nom, les Touâreg connaissent un grand carnivore, de la taille de +la hyène, commun dans toute l’Afrique centrale et qui porte les noms +suivants dans les pays qu’il habite : + + Au Haoussa, _Kora_ ; + + A Timbouktou, _Kourou_ ; + + Au Touât, _Gabou_. + +D’après les Touâreg venus à Paris, il y aurait au Jardin des plantes un +tahoûri originaire du Sénégal. + +D’après M. le commandant Hanoteau, il en existerait dans le Ahaggâr deux +variétés : l’une noire, l’autre blanche. Cette dernière serait très- +craintive. + + + _Loup. — Adjoûlé._ + + +Je donne le nom de loup à une espèce très-féroce qui vit dans le haut du +Tasîli et dans les montagnes du Ahaggâr. Je n’ai pas vu cet animal et je +n’ose pas affirmer qu’il soit réellement un loup ; cependant, par les +renseignements qui m’ont été donnés, je ne puis que l’assimiler à cet +animal. + +« Il ressemble à un grand chien fauve, disent les Touâreg, et il est le +seul carnivore de notre pays qui attaque l’homme sans même être provoqué +à la défense. » + +Les anciens auteurs avaient signalé la présence du loup dans le Nord de +l’Afrique : il n’est donc pas étonnant qu’il s’y retrouve là où la +présence de l’homme ne lui dispute pas le terrain. + +Cette espèce semble d’ailleurs tendre à disparaître des montagnes des +Touâreg, comme elle a disparu du Tell, car aujourd’hui, si l’on en croit +les indigènes, elle serait déjà assez rare. + + + _Guépard._ + + +Le guépard est assez commun dans toute la région de l’’Erg, au Sud de la +Tunisie, de l’Algérie et du Maroc ; il entre peu dans les montagnes des +Touâreg. + +Les Souâfa le chassent pour sa peau, plus petite, mais aussi belle que +celle de la panthère. + +Dans l’Asie méridionale, où cet animal existe, on le dresse pour la +chasse : d’où lui est venu le nom vulgaire de _tigre-chasseur_. Dans les +contrées de l’Afrique septentrionale, où on le rencontre, le guépard +chasse pour son compte seulement. + + + _Onagre._ + + +L’onagre ou âne sauvage vit en troupeaux dans le Tasîli du Nord, dès la +plus haute antiquité, car Pline le signale à peu près dans les mêmes +lieux. C’est un bel animal, assez grand, très-rapide, mais d’une +domestication difficile. + +Les Touâreg ont renoncé à le poursuivre ; ils lui tendent des piéges. +Les jeunes seuls, susceptibles d’être dressés, sont conservés vivants. +On tue les vieux pour avoir leur peau. + + + _Antilope mohor._ + + +Ce ruminant, si remarquable par ses cornes recourbées en avant, par la +blancheur de son pelage, par la gracieuseté de sa démarche, vit en grand +nombre dans la plaine d’Admar. On commence à le trouver dans les dunes +de l’’Erg. Il est très-commun dans le pays d’Aïr. Les Touâreg le +chassent pour sa viande et pour sa peau dont ils font leurs boucliers. + +Le cuir de l’antilope mohor est épais et assez résistant pour parer +utilement les coups de flèche, de sabre, de javelot et de lance. Il peut +dévier la balle, l’amortir, mais non la repousser. + + + _Antilope oryx._ + + +La viande de cet animal, appelé _bœuf sauvage_ par les indigènes, sert +en grande partie à l’alimentation des Sahariens et des caravanes. + +Les Cha’anba et les Souâfa lui font de grandes chasses dans l’’Erg et +viennent vendre à Ghadâmès la chair salée et séchée qui en est le +produit. + +Pendant mon séjour dans cette ville, j’ai souvent fait usage de cette +viande. + + + _Akaokao._ + + +Les Touâreg donnent ce nom à un petit mammifère noir, à peau +excessivement dure, qu’on trouve dans les ouâdi de l’Akâkoûs et du +Tasîli, et qui vit sur les arbres dont il mange les feuilles. + +Cet animal est très-craintif et fuit dans les fentes des rochers dès +qu’il entend venir quelqu’un. + + + _Autruche._ + + +L’autruche est rare dans le pays des Touâreg et on ne chasse même pas +celles qui y sont, parce que les habitants de cette contrée, n’utilisant +pas, comme les Arabes, sa graisse et sa chair, ne trouvent pas d’intérêt +sérieux à la poursuivre. Quant aux plumes, déchirées par les rochers, +elles n’ont aucune valeur. + +Celles de la région sablonneuse de l’’Erg sont, au contraire, très- +renommées pour leur belle conservation. Les Souâfa obtiennent des +dépouilles de ces oiseaux des prix plus élevés que de celles de toute +autre provenance. + +Le 7 mars 1861, au puits de Tarz-Oûlli, sur la route de Rhât, j’ai +rencontré un marchand de Ghadâmès, El-Hâdj-Mohammed-ben-Deloû, qui +suivait une caravane lui appartenant. Il était accompagné dans son +voyage par une autruche femelle privée. On lui mettait des entraves +comme aux chameaux qui vont au pacage. Ce fait ne parut pas +extraordinaire à mes compagnons de route. + + + _Gypaète._ + + +Les Touâreg tirent cet oiseau, d’ailleurs commun, pour en avoir la +graisse et la viande. L’une et l’autre sont préconisées contre les +piqûres et les morsures d’animaux venimeux. + + + _Crocodile._ + + +Je signale la présence du crocodile dans les lacs de Mîherô, et aussi à +la tête de l’Ouâdi-Tedjoûdjelt, en un endroit appelé Tadjeradjeré, sur +le rebord Sud du Tasîli du Nord. + +Les grandes inondations qui ont eu lieu à l’époque de mon passage à +Tikhâmmalt m’ont empêché d’aller moi-même constater l’identité de cet +animal amphibie avec ceux du Nil ou du Niger, mais les renseignements +précis et certains qui m’ont été donnés par des personnes ayant vu le +crocodile en Égypte et dans le Soûdân, l’effroi qu’il inspire aux serfs +riverains, la dîme qu’il prélève sur les troupeaux qui vont boire aux +lacs, enfin les blessures dont quelques Touâreg portent la cicatrice, ne +me laissent aucun doute à cet égard. + +D’après les Touâreg, ce reptile reste caché dans des grottes sous- +aquatiques pendant l’hiver et il vient à partir du printemps sur le +rivage. + +A la saison des amours, disent-ils, les femelles poussent des cris +semblables à ceux des chameaux en rut. + +Toutefois, l’existence d’un aussi grand animal dans de petits lacs de +quelques hectares à peine et dans un pays où les pluies sont rares +semble d’abord improbable. Cependant l’histoire et la constatation +récente de l’existence du crocodile dans des régions similaires +m’autorisent à maintenir ce saurien dans la nomenclature de la faune du +pays des Touâreg du Nord. + +Pline nous apprend que le fleuve Nigris (l’Igharghar moderne) était +habité par des crocodiles ; que l’éléphant se trouvait à l’état sauvage +sur les bords du Guîr, rivière saharienne qui aboutit au Touât, et même +dans les belles vallées de Ghariân, au pied des montagnes de la +Tripolitaine, au Nord des lacs de Mîherô. + +Les historiens, d’accord avec les géographes et les naturalistes, nous +enseignent en outre que les Carthaginois se servaient d’éléphants +domestiques dans leurs guerres. + +Pour que des éléphants aient pu vivre en liberté dans le Nord de +l’Afrique, il a fallu que le pays fût alors plus boisé et mieux arrosé +qu’aujourd’hui. + +Là où il y a assez d’eau pour l’éléphant, il y en a assez pour le +crocodile, car l’un et l’autre se rencontrent à peu près partout dans +les mêmes localités. + +On a été aussi surpris en apprenant, par les explorations de MM. V. +Guérin et Roth, que le crocodile se trouvait encore en Palestine dans +l’Ouâdi-Timsah, torrent analogue à ceux du Sahara. Désormais ce fait est +accepté par la géographie zoologique. + +D’ailleurs, l’existence du crocodile dans les lacs du Tasîli du Nord ne +serait pas une exception dans la région saharienne, car, s’il faut en +croire les Teboû, plusieurs lacs de leurs pays, notamment celui de +Domor, sur la frontière du Borgou, seraient aussi peuplés de crocodiles. + +L’étonnement du lecteur sera moins grand, s’il se rappelle que les lacs +à crocodiles de Mîherô sont une des têtes de l’Igharghar ; que, dans les +temps anciens, l’Igharghar était, d’après Hérodote, un grand fleuve +« ποταμός μέγας, » qui, sous le nom de _Triton_, se jetait dans la mer +après avoir traversé trois grands lacs. + +Si le grand fleuve, dont le lit, à sec, n’a pas moins de 6 kilomètres de +largeur au point où je l’ai traversé, roulait encore de grandes eaux, +personne ne serait surpris que le crocodile fut un de ses hôtes ; par la +même raison, on doit accepter comme vraisemblable, l’eau à ciel ouvert +ayant manqué dans la partie inférieure du fleuve, que les animaux +auxquels il donnait la vie soient remontés jusqu’à ses sources. + +Si le ποταμός μέγας d’Hérodote explique la présence des crocodiles dans +les eaux des petits lacs de Mîherô, au besoin, ces crocodiles justifient +l’identification de l’Igharghar moderne avec l’ancien fleuve Triton. + +Avec le temps tout a changé : faute d’eau, le chameau a remplacé le +zébu ; faute d’eau, l’Igharghar est devenu un grand ouâdi au lieu d’être +un grand fleuve, et de même qu’il y a encore quelques zébus dans +l’oasis, riche en eau, de Rhât, de même il y a encore des crocodiles +dans les lacs de Mîherô. + +La zoologie, dans ces cas, vient confirmer les traditions de l’histoire. + + + _Gecko des sables._ + + +Les Touâreg et les Arabes sont unanimes pour proclamer le gecko +venimeux. Dans le midi de la France aussi le gecko des murailles est +réputé dangereux. Tout au plus peut-on admettre que les plaies contuses +résultant de la morsure de ce lézard ne guérissent pas comme des plaies +simples. + + + _Ametarhtarh._ + + +Ce lézard, que j’ai rapporté du pays des Touâreg dans de l’alcool, a été +reconnu, au Muséum d’histoire naturelle, n’être autre que l’_Agama +colonorum_. + +Les Touâreg le disent venimeux et prétendent que son virus tue les +chiens et rend les hommes malades. + +Ce saurien, comme beaucoup d’autres Agames, inspire de l’effroi quand on +le voit, pour sa défense, dresser sa tête et son cou armé de piquants, +mais il n’est certainement pas venimeux. + + + _Autres lézards._ + + +Parmi les lézards dont mon exploration constate de nouveau l’existence +dans le Sud de l’Algérie se trouvent : + + L’_Acanthodactylus Savignyi_, } + } _timekelkelt_ des Touâreg. + L’_Acanthodactylus vulgaris_, } + + L’_Agama agilis_. + +Toutes ces déterminations, ainsi que celles des poissons, m’ont été +données par M. le professeur Duméril. + + + _Vipère cornue._ + + +La vipère cornue ou _Cerastes Ægyptiaca_ se trouve dans tout le Sahara : +commune dans les bas-fonds et les vallées, rare dans les lieux élevés, +recherchant les points où le sol est blanc, fuyant ceux où il est noir. + +Plus encore que les autres vipères, ce reptile a besoin d’une grande +chaleur pour être dangereux. En hiver, engourdi, il reste enfoui sous +les sables ; en été, il se tient volontiers dans son trou pendant tout +le temps que le soleil n’échauffe pas la terre de ses rayons. +D’ailleurs, craintif, il fuit avec la rapidité de l’éclair au moindre +bruit, de sorte qu’une double surprise est nécessaire pour qu’un +accident ait lieu. + +Quoique plus rare chez les Touâreg que dans les autres parties du +Sahara, cette vipère n’en est pas moins redoutée à cause de la gravité +de sa morsure, et on prend des précautions pour s’en préserver. + + + _Vipère des jongleurs._ + + +La vipère des jongleurs, si remarquable par sa marche, la tête relevée +et le cou étalé, en signe de menace, lorsqu’elle voit quelqu’un, est +rare chez les Touâreg ; on la trouve plus communément au pied du versant +Sud de l’Aurès à El-Faïdh et à Chegga, points les plus chauds et les +mieux abrités du Sahara algérien. + +Les Arabes de ces deux contrées appellent le mâle _tha’abân_ et la +femelle _na’adja_, nom conforme à celui sous lequel cette vipère est +connue en zoologie : _Naja haje_. + +Ce serpent, m’a-t-on dit, atteint la grosseur de la cuisse de l’homme et +une longueur de deux à quatre mètres. Il est noir, et, quand il devient +vieux, il porterait sur le cou une touffe de poils ! + +Il est de remarque générale que l’effroi causé par la vue des reptiles +leur fait attribuer des dimensions en longueur et en grosseur qu’ils +n’ont pas : il y a donc lieu de se tenir en garde contre l’appréciation +et les descriptions des gens d’El-Faïdh et de Chegga. + +On sait que cette vipère est venimeuse, mais on ne se souvient pas que +quelqu’un ait été atteint par son poison. + + + _Zorreïg._ + + +Le _zorreïg_ est la vipère vulgairement connue en Algérie sous le nom de +_Vipère minute_, par une fausse identification avec la vipère du cap de +Bonne-Espérance, rapportée par Levaillant. Son nom scientifique est +_Échis carinata_ ou _Vipère des Pyramides_ de Geoffroy. + +On l’a trouvée aux environs d’Oran, mais elle est plus commune dans le +Sud, sans y être très-fréquente. Elle n’existe pas chez les Touâreg. + +Desfontaines, qui, le premier, a signalé l’existence du zorreïg dans le +Sud de l’Algérie, mais sans l’assimiler à aucune vipère connue, n’ayant +pu se la procurer, lui attribue, d’après les indigènes, la faculté de +s’élancer comme une flèche contre l’animal ou l’homme qu’elle veut +atteindre. Sans avoir cette faculté au degré que la peur a peut-être +amplifiée, il est incontestable que le zorreïg se dresse et se lance +contre son ennemi, mais toujours à très-faible distance. + +L’identification de l’_Échis carinata_ avec le zorreïg des indigènes +n’est pas douteuse, car, à Biskra, M. le capitaine Pigalle en possède un +exemplaire trouvé dans la contrée, et les Arabes ne lui donnent pas +d’autre nom. + + + _Psammophis punctatus._ + + +Parmi les reptiles que j’ai rapportés du pays des Touâreg et qu’ils +confondent avec d’autres sous le nom général d’_âchchel_, s’en trouve un +petit que j’ai capturé sur un arbre et qui a été reconnu être le +_Psammophis punctatus_. + +En l’examinant, on lui a trouvé à la mâchoire supérieure des dents +cannelées, à venin, et à la base des dents une glande produisant +nécessairement une sécrétion sur les propriétés toxiques de laquelle la +science n’est pas bien fixée. + +Ce reptile est rangé dans la classe des _Opisthoglyphes_. + + + _Cœlopeltis insignitus._ + + +Je signale ici, pour mémoire seulement, une couleuvre trouvée dans le +Sahara algérien, qui a été reconnue être le _Cœlopeltis insignitus_. + + + _Serpents fabuleux._ + + +Ils sont au nombre de deux. + +Le plus petit, quoique ayant quatre fois la longueur de l’homme, porte +une robe grise argentée avec des taches jaunes rougeâtres. + +On l’appelle _âchchel_. + +Cet animal sort peu l’hiver, il craint le froid. + +Le plus grand s’appelle _tânerhouet_ ; il est rare. + +Sa peau est tachetée, sa tête est couronnée de cornes, il crie comme un +chevreau. + +Quand ce serpent marche, il laisse sur le sol des traces profondes de +son passage. + +Voilà ce que disent les Touâreg. + +Mais, leur demande-t-on s’ils ont vu ces serpents, de leurs yeux vu, +tous reconnaissent qu’ils en ont seulement entendu parler. + +Rien d’étonnant à ces créations imaginaires. Les ancêtres des Touâreg +ont probablement, eux aussi, entendu parler de ce fameux serpent de +Régulus qui anéantit une armée romaine près de Carthage. + + + _Poissons._ + + +J’ai déjà dit que les Touâreg avaient trois espèces de poissons dans +leur pays : les _imanân_ qui vivent dans quelques rivières, l’_asoûlmeh_ +et l’_isattâfen_ qui se tiennent dans les lacs. + +Pendant que je séjournais à Tikhâmmalt, les eaux de débordement venues +du Tasîli, en traversant les lacs, emmenèrent dans la plaine quelques +poissons. Le seul que je pus me procurer est le _Clarias lazera_, +l’asoûlmeh des Touâreg, armé de longues barbes, comme ceux de la même +espèce trouvés dans le Nil et dans le Niger[92]. (Voir la planche ci- +contre.) + +D’après les Touâreg, les isattâfen atteindraient la grosseur de la +cuisse de l’homme et auraient une longueur de deux à trois coudées. + +Les poissons des lacs de Mîhero donnent lieu à une pêche qui contribue à +l’alimentation des serfs riverains. A cet effet, ils creusent sur les +bords des lacs de petits canaux étroits, aboutissant à des réservoirs +dans lesquels les poissons viennent pour y chercher une nourriture +qu’ils ne trouvent pas dans les profondeurs des lacs. Quand ils y sont +entrés, on referme les conduits et on les prend. + +La présence des crocodiles dans ces lacs rend ce mode de pêche difficile +et en interdit tout autre. + +J’ai rapporté de mon voyage, mais non du pays des Touâreg, d’autres +poissons qui ont été reconnus être : + +L’un, trouvé dans les fossés de Tougourt, le _Glyphisodon Zillii_. +Val. ; + +Deux autres, fournis par les eaux artésiennes de l’Ouâd-Rîgh, le +_Cyprinodon doliatus_ et le _Cyprinodon cyanogaster_. + +Enfin, un quatrième, un _Chromis_, encore indéterminé, commun dans les +eaux du Belâd-el-Djérîd, oasis de la Tunisie. + +Pl. VIII. Page 238. Fig. 16. + +[Illustration : CLARIAS LAZERA (POISSON DE L’OUADI-TIKHAMMALT). + +Dessiné d’après nature, par M. Bocourt, sur le sujet rapporté par M. H. +Duveyrier et déposé au Muséum d’histoire naturelle de Paris.] + + + _Scorpion._ + + +Le scorpion est généralement plus commun que la vipère, mais, comme ce +reptile, il préfère les bas-fonds chauds et humides aux terrains élevés, +froids et secs. + +On en distingue deux variétés : le noir et le jaune. On dit le venin du +noir plus dangereux. C’est à vérifier. + +Cette arachnide est relativement plus rare chez les Touâreg que dans les +autres parties du Sahara, et sa piqûre y est moins dangereuse, car on +dit qu’elle ne détermine pas des accidents graves. Dans les maisons des +oasis, les piqûres sont plus fréquentes, le scorpion trouvant un refuge +dans les interstices des briques crues des murailles, et l’obscurité +favorisant ses attaques. A El-Ouâd, j’ai été piqué ainsi, dans mon lit, +en dormant ; heureusement, une légère cautérisation avec l’ammoniaque +liquide a aussitôt neutralisé les effets du virus. + + + _Araignée venimeuse._ + + +Cette araignée du genre _Galeodes_, dont l’Algérie possède plusieurs +espèces, paraît affecter les plateaux élevés, car, dans mon exploration +du Sahara, je ne l’ai trouvée que chez les Beni-Mezâb et chez les +Touâreg. + +L’exemplaire de cette espèce que j’ai rapporté n’a pu être, faute de +temps, déterminé par M. Lucas, professeur au Muséum d’histoire +naturelle. (Voir _Mémoires de l’Académie des sciences_ : Galeodes.) + +Le venin de cette araignée ne produit jamais d’accidents sérieux. + + + _Coléoptères._ + + +D’autant moins nombreux et moins variés qu’on s’avance dans le Sahara, +les coléoptères n’offrent guère à l’entomologiste que les genres +suivants : cicindèles, graphiptères, carabes, scarites, buprestes, +ateuchus, bouziers, blaps, pimelies. + +A peu près tous les insectes du pays des Touâreg sont noirs. + +Les sujets que j’ai rapportés de mon voyage sont : + + +Des _Cicindèles_, indéterminables par suite d’avaries ; + +L’_Anthia venatrix_ ; + +L’_Anthia sexmaculata_ ; + +Le _Scarites heros_ ; + +La _Pimelia senegalensis_ ; + +Une _Adesmia_, voisine de la _montana_ de Klug ; + +Le _Trachiderma hispida_ ; + +Le _Scaurus carinatus_ ; + +Une _Akis_ indéterminée ; + +L’_Agryporus notodenta_ ; + +L’_Ateuchus sacer_. + + + _Sauterelles._ + + +Lors de mon séjour chez les Touâreg, il y avait plusieurs années que la +sauterelle voyageuse n’avait paru : aussi n’en avaient-ils plus en +provision. Je sais toutefois que l’apparition de ces orthoptères, +calamité pour les habitants du Tell, est pour eux, comme pour tous les +autres Sahariens, une bonne fortune, car elle leur assure des +subsistances pour quelque temps. + +On conserve les sauterelles, soit confites dans l’huile, soit desséchées +ou réduites en poudre. + +D’après la loi musulmane, ces animaux doivent être privés de la vie par +un procédé quelconque, l’asphyxie ou l’ébullition, avant d’être +conservés pour la nourriture de l’homme, car, si on les laissait mourir +de leur belle mort, ils seraient réputés _djîfa_ et défendus ; mais il +est douteux que cette prescription religieuse soit observée. + +Depuis mon retour, on m’a fait part de la bonne nouvelle de l’arrivée de +cette manne du désert. + +Il faut avoir vu des invasions de sauterelles pour se faire une idée de +l’étendue qu’elles embrassent et des ravages qu’elles causent. + +Quelquefois leurs essaims, aussi épais que des nuages, obscurcissent le +soleil à plusieurs kilomètres à la ronde et font en volant un bruit +sourd qui s’entend à de très-grandes distances. + +Malheur aux contrées sur lesquelles ils s’abattent, car ils y détruisent +toute la végétation et dévorent les champs les plus riches, comme si le +feu y avait tout consumé ! + + + _Libellules._ + + +Elles n’existent qu’autour des sources, les unes rares comme les autres. +C’est à peine si j’en ai vu quelques-unes pendant toute la durée de mon +voyage. + + + _Abeilles._ + + +L’apiculture est très-restreinte chez les Touâreg : l’état nomade des +populations et la pauvreté de la flore la rendent difficile ; néanmoins, +dans les établissements fixes, quelques ruches donnent, dit-on, +d’excellent miel. + +Des abeilles sauvages, plus communes que les abeilles domestiques, +déposent leurs gâteaux dans les rochers, dans les trous des arbres. +Quand on les découvre, on les récolte avec soin. + +Il semblerait que cette abeille, domestique ou sauvage, a été importée +chez les Touâreg, soit de Tunis, soit du Soûdân, car ils assimilent +l’espèce productive du véritable miel à celle de ces contrées, et ils +l’appellent _tîhenkêkert-en-toûrâout_ (mouche du miel), pour la +distinguer d’une autre mouche indigène à laquelle ils donnent le nom de +_tîhenkêkert-en-tâment_ (mouche du _tâment_). + +Les Touâreg appellent _tâment_ des gouttes de miel ou de résine +mielleuse qu’on trouve adhérente aux feuilles du tamarix éthel. + +Cette liqueur, douce, sucrée, que j’ai souvent goûtée, et à laquelle +j’ai trouvé beaucoup des qualités du miel, est-elle produite par l’arbre +ou par une mouche mellifère ? Je l’ignore. + +Quoi qu’il en soit, jusqu’à ce que le doute ait disparu, je constate +qu’il y a chez les Touâreg une mouche spéciale, abeille ou non, à +laquelle ils donnent le nom de mouche d’un miel particulier, autre que +celui de l’abeille ordinaire. + +Un troisième miel, fourni par un insecte ou par une larve que les +Touâreg appellent _kharnît_, est de qualité inférieure. + + +Dans la XXVIe surate du Coran, le Prophète s’exprime ainsi sur le miel : + +Verset 70. « Ton Seigneur a fait cette révélation à l’abeille : Cherche- +toi des maisons dans les montagnes, dans les arbres, dans les +constructions des hommes. » + +Verset 71. « Nourris-toi de tous les fruits et voltige dans les chemins +frayés par ton Seigneur. De tes entrailles sort une liqueur de +différentes espèces, et elle contient un remède pour les hommes. » + +Commentant lui-même la parole de Dieu révélée par l’ange Gabriel, le +Prophète ajoute dans ses _Hadîth_ : + +« Deux choses sont salutaires et nécessaires : le Coran et le miel. » + +Et ailleurs, il complète sa pensée en disant : « Quiconque en mourant +aura du miel dans le ventre ne verra pas le feu de l’enfer. » + +Es-Sioûti, qui a recueilli en un livre toutes les pratiques médicales du +Prophète, enseigne que le miel détruit la pituite, chasse la trop grande +humidité du corps, déterge les ulcères de mauvaise nature et guérit les +affections dépendantes de l’atrabile. + +« Mêlez, dit-il, du sel avec du miel, frictionnez avec ce mélange la +langue d’un enfant qui n’a pas encore parlé : non-seulement cette +opération lui donne la parole, mais elle développe extraordinairement +son organe vocal. » Avis aux chanteurs qui voudront faire usage de la +recette ; je la leur livre telle qu’elle se trouve dans Es-Sioûti. + + +Recommandé par le Prophète, le miel est le remède par excellence de tous +les musulmans ; il joue un rôle d’autant plus grand dans la vie des +Touâreg que le sucre leur manque. + +Les riches font usage du _toûrâout_, les moins riches du _tâment_ et les +pauvres du _kharnît_, mais cet usage est très-limité. + + + _Lépidoptères._ + + +Je n’ouvre ici un compte aux papillons du Sahara que pour constater leur +rareté et leur infériorité sur tous les papillons connus. + +A quoi bon des animaux si brillants et si délicats au milieu du désert +et d’une nature désolée ? + + + _Mouches et moustiques._ + + +Si les papillons n’embellissent pas le désert, par contre les mouches et +les moustiques contribuent à y rendre l’existence de l’homme très- +pénible, surtout dans les parties habitées. + +Pendant le jour les mouches, pendant la nuit les moustiques : c’est à +n’y pas tenir. Il faut cependant s’habituer à leurs persécutions. + +Les moustiques au moins restent dans les oasis, dans les campements où +il y a de l’eau ; mais les mouches suivent les caravanes au milieu des +déserts les plus arides. + +Plus d’une fois, dans les villes, pour pouvoir écrire, je me suis vu +dans la nécessité de faire la nuit autour de moi et d’allumer la bougie +en plein jour. + + + _Scolopendre._ + + +Ce myriapode, généralement connu sous le nom vulgaire de _mille-pieds_, +se trouve dans le Sahara, particulièrement dans les endroits pierreux. + +Ses fourches caudines contiennent un venin subtil assez puissant pour +renverser l’homme, comme pourrait le faire une forte décharge +d’électricité ; mais, ce premier effet passé, les traces du virus +disparaissent promptement. Cependant il détermine parfois des +vomissements et une sorte d’engourdissement général. + + + _Vers comestibles._ + + +Ces vers, que l’on pêche dans les lacs du Fezzân, ne sont autres que les +larves d’une diptère à laquelle on a donné le nom de _Arthemia Oudneii_, +en souvenir de l’exploration qui coûta la vie au docteur Oudney. + +Mouches et larves se trouvent par myriades : les premières sur les rives +des lacs et sur les eaux assez denses pour les porter ; les secondes +dans les vases d’où elles sortent à des époques périodiques, +correspondant, pour le printemps, à la maturité de l’orge, et pour +l’automne, à la maturité des premières dattes ; époques auxquelles les +lacs sont agités et bouleversés par les tempêtes équinoxiales. + +On distingue deux sortes de vers : l’un, rouge-carmin, la _doûda_ +proprement dite, de qualité supérieure ; l’autre, brun-jaunâtre, la +_tâkeroûka_, de qualité inférieure. + +Le corps de ces petits animaux a quelques millimètres de longueur à +peine, de la tête à la queue, entre lesquelles est un petit canal +intestinal tracé en noir. La tête supporte deux antennes terminées par +des points noirs qui sont les yeux ; la queue et les flancs sont armés +de petites rames ou nageoires en éventail. Ces vers nagent +indistinctement sur le ventre et sur le dos. + +La pêche se fait au moyen d’un sac allongé, tenu ouvert par un cercle et +supporté par un long manche. + +Dans le sac de pêche se trouvent aussi, avec les vers, des fucus dont +j’ai déjà parlé. (Voir page 209.) Vers et fucus sont laissés ensemble. + +La pêche et la préparation des vers sont dévolues aux femmes. + +Après chaque pêche, les vers sont pétris en pains et exposés au soleil +pour être séchés, puis on les met dans des petites bourriches pour les +conserver en silos. + +Cette denrée alimentaire se vend dans tout le Fezzân ; on la mange +quelquefois seule, bouillie, mais le plus souvent en sauce, avec +d’autres aliments. Le goût de ces vers rappelle celui de crevettes un +peu faisandées ou mal préparées ; nonobstant, les indigènes en font +grand cas. + +Les vers de première qualité ne se trouvent que dans le Bahar-ed-Doûd ; +ceux de seconde qualité sont pêchés dans le lac de Mâfou ; on en trouve +aussi dans le premier lac. (Voir la planche ci-contre.) + +Pl. IX. Page 244. Fig. 17 et 18. + +[Illustration : Fig. 1. — VUE DU BAHAR-ED-DOÛD. + +D’après un dessin de M. H. Duveyrier.] + +[Illustration : LARVE. NYMPHE. MOUCHE. + +(La taille de l’insecte sous chaque forme est indiquée par un petit +trait.) + +Fig. 2. — ARTHEMIA OUDNEII. + +Dessinée d’après nature, par M. Bocourt, sur les insectes rapportés par +M. H. Duveyrier et déposés au Muséum d’histoire naturelle.] + + + _Parasites de l’homme._ + + +Le ver de Guinée est trop connu pour que je le décrive. Je constaterai +seulement qu’il atteint presque tous les Touâreg qui vont au Soûdân, et +que cet animal, dont on se débarrasse difficilement, laisse après lui +des traces de cicatrices considérables. + +Les Européens qui iront dans l’Afrique centrale doivent s’attendre à +subir, sous ce rapport, la loi commune. + + + _Puce._ + + +Je dois constater ici un fait important : la puce n’existe pas sur le +plateau central du Sahara. Elle accompagne le voyageur jusqu’aux points +où l’humidité de l’air lui permet de vivre, mais elle disparaît dès +qu’on entre dans le pays sec. + + + NOTE. + + +Tous les échantillons de roches, de minéraux, de plantes, d’animaux, +rapportés de mon voyage et classés dans l’ordre de cet ouvrage, vont +être prochainement remis au _Muséum d’histoire naturelle_ de Paris, où +chaque personne intéressée à consulter ces collections pourra en prendre +connaissance. + +Mon registre d’observations météorologiques sera également remis au +Bureau de la _Société météorologique_ de France, qui, je l’espère, le +publiera dans son _Bulletin_. + +Quant à l’Atlas original de mes itinéraires, comprenant quatre-vingt +feuilles, il sera déposé soit au _Dépôt des cartes de la Guerre_, soit à +la _Bibliothèque de la Société de géographie_ de Paris, dès que le +dessin et la gravure des diverses cartes de mon exploration me +permettront d’en disposer. + + +[Note 90 : Nom général de l’espèce.] + +[Note 91 : Ne pas confondre cette localité avec celle du même nom, sur +la route de Mourzouk à Koûka.] + +[Note 92 : Voici la description de ce poisson, d’après un extrait de +l’_Histoire naturelle des Poissons_, par M. le baron Cuvier et M. A. +Valenciennes, tome XV, page 372 : + + _Le Harmouth lazera_ (_Clarias lazera_, Nob.). + +Nous trouvons une figure parfaitement reconnaissable de l’un d’eux dans +les dessins faits dans la haute Égypte par M. Riffaud. + +Les caractères tirés de la disposition des dents vomériennes sont très- +sensibles. Le crâne est un peu plus large en avant, surtout parce que le +grand sous-orbiculaire postérieur est plus large ; il est un peu convexe +transversalement, et sa pointe mitoyenne, due à la proéminence +interpariétale, est un peu plus obtuse ; ses barbillons beaucoup plus +longs. Le maxillaire dépasse la pectorale, et atteindrait à la naissance +de la dorsale ; le nasal a moitié de sa longueur, le sous-mandibulaire +externe en a les trois quarts, et touche le milieu de la pectorale ; +l’interne est de moitié plus court que l’externe. Une autre différence +bien marquée, c’est que les dents vomériennes sont mousses, ou comme de +petits pavés ronds, serrés, disposés sur un croissant plus large dans le +milieu... + +Le dessus de ce poisson paraît cendré, et le dessous blanchâtre. Les +nageoires sont d’un cendré brun. Sur le dos sont de chaque côté des +séries verticales de points blancs, au milieu de chacun desquels paraît +un petit pore, elles ne dépassent pas la ligne latérale, et l’on en +compte neuf ou dix depuis la nuque jusqu’au milieu de la longueur où +elles s’effacent par degrés. + +Le cabinet du roi en a un long de trois pieds.] + + + + + LIVRE III. + + CENTRES DE RAYONNEMENT. + + +Dans tout le Sahara, l’existence matérielle et morale des nomades n’est +assurée qu’au moyen d’annexes sédentaires, assises dans des lieux +d’élection, au centre de leurs pérégrinations ou sur la périphérie de +leurs terres de parcours. + +Ces annexes, organes essentiels de la vie intérieure et des relations +extérieures des tribus, appellent tout d’abord l’attention. + +Parmi ces centres, les uns sont exclusivement commerciaux, les autres +exclusivement religieux. + +Les centres commerciaux sont des villes : Ghadâmès et Rhât, en +territoire târgui ; Mourzouk, Ouarglâ et In-Sâlah, sur les frontières de +leurs parcours, mais dans le rayon des relations journalières des +Touâreg. + +Les centres religieux, au nombre de quatre, sont ou des confréries +organisées en vastes associations ou des familles princières de +marabouts exerçant une sorte de pouvoir spirituel sur leurs clients. + +Les confréries sont : celle des Tedjâdjna, dont le siége principal est à +Temâssîn, dans l’Ouâd-Rîgh (Algérie), et celle des Senoûsi, dont la +métropole est à Jerhâjîb, dans un désert situé entre la Tripolitaine et +l’Égypte. + +Les familles princières de marabouts sont les Bakkây, à Timbouktou, et +les Oulâd-Sîdi-Cheïkh, à El-Abiodh, dans le cercle de Géryville +(Algérie). + +Dans les confréries, les chefs sont des _cheïkh_, vénérables, des +_moqaddem_, gardiens ; les disciples sont des _khouân_, frères. + +Dans les familles de marabouts, l’autorité souveraine est exercée par +l’aîné, _cheïkh_, vénérable, mais avec le concours des autres membres de +sa famille, marabouts comme lui ; les clients sont des _khoddâm_, +serviteurs. + +Ces quatre centres religieux embrassent dans leurs juridictions, à peu +près sans exception, toutes les populations des villes et des campagnes +du Sahara central. + +Leur action s’exerce, dans chaque groupe, soit par des _zâouiya_, +sanctuaires fixes, à la fois églises ou lieux de réunion et écoles ou +académies d’enseignement, vers lesquelles convergent les disciples et +les serviteurs, soit par des missionnaires ambulants qui vont, de tribu +en tribu, pour diriger les consciences et rappeler aux nomades les liens +qui les rattachent à leurs chefs spirituels. + +Ce livre sera donc divisé en deux chapitres : les centres commerciaux et +les centres religieux ; et chaque chapitre subdivisé en autant de +paragraphes qu’il y a de centres d’attraction. + + + + + CHAPITRE PREMIER. + + CENTRES COMMERCIAUX. + + +Je range dans cette catégorie les points d’arrivée et de départ des +grandes caravanes, des caravanes de long cours, à l’exclusion des points +secondaires, dont les opérations peuvent être comparées à celles du +cabotage, parce que, si les Touâreg ont des rapports journaliers avec +les grands centres, ils n’en ont presque aucun avec les petits. + +Je n’embrasse dans ce chapitre que l’étude des rapports sociaux des +Touâreg avec ces centres, et non la question commerciale, réservée pour +un second volume, dont la publication ne se fera pas attendre. + + + § Ier. — GHADÂMÈS. + + +La ville de Ghadâmès, quoique située dans les terres de parcours des +Touâreg Azdjer et quoique relevant socialement de cette peuplade +indépendante, est aujourd’hui incorporée politiquement dans la +Tripolitaine, conséquemment dans l’Empire Ottoman. + +Les nécessités de son commerce l’ont obligée à subir la double loi du +maître du port maritime avec lequel elle opère, et des maîtres de toutes +les routes par lesquelles elle importe ou exporte ses marchandises. + + +Ghadâmès est une ville fort ancienne : la tradition et l’histoire +l’affirment ; les ruines de différentes époques et de différentes +civilisations trouvées dans son enceinte confirment, en les complétant, +les renseignements que nous ont transmis à ce sujet les auteurs grecs et +latins. + +Le choix de l’emplacement de cette ville fut déterminé par la présence +d’une source d’eau douce des plus abondantes presque à égale distance de +quatre points que nous trouvons être des centres d’habitation fixe de +l’homme, dès les premiers âges de l’histoire : + +Djerma (_Garama_), dans le Sud-Est ; + +Ouarglâ, dans l’Ouest-Nord-Ouest ; + +Gâbès (_Tacape_) et Tripoli (_Oea_), dans le Nord, sur le littoral +méditerranéen. + +De plus, cette source placée entre deux barrières que les sables +opposent à la circulation : les dunes de l’’Erg, dans l’Ouest, les dunes +d’Édeyen dans le Sud-Est, était située sur la grande voie commerciale de +la Méditerranée à la région mystérieuse de la Nigritie, voie dont la +fréquentation était consacrée par le temps et sur laquelle circulaient +des produits alors fort recherchés. + +Il fallait tous ces avantages de position pour décider des hommes +entreprenants à venir s’établir au milieu de la plus aride des +solitudes, loin des points plus favorisés auxquels ils ont dû, doivent +et devront toujours demander les denrées nécessaires à leur +consommation. + + +D’après les habitants de Ghadâmès, l’origine de leur ville remonte au +temps d’Abraham. + +L’Égypte était en pleine prospérité à l’époque des patriarches bibliques +et Ghadâmès a conservé jusqu’à nos jours un bas-relief que j’y ai +découvert et qui ressemble trop aux productions si caractérisées des +anciens Égyptiens pour qu’on puisse lui assigner une autre origine. On +en jugera par la planche ci-contre. (Fig. no 1.) + +Ce fragment, ainsi que d’autres objets que l’on met à nu, de temps à +autre, en creusant les fondations de nouvelles maisons, semble être la +preuve qu’il florissait là, dès la plus haute antiquité, une +civilisation sœur de celle des rives du Nil, quoique moins avancée et +moins parfaite. + +Pline nous apprend qu’au commencement de l’ère chrétienne et dans la +contrée où se trouve aujourd’hui Ghadâmès vivaient des _Liby- +Égyptiens_[93], c’est-à-dire des Libyens d’origine égyptienne. + +Le témoignage de Pline, confirmé par le bas-relief libyco-égyptien dont +je reproduis le dessin exact, semble donner quelque valeur à la +tradition locale : car, pour que des colons égyptiens soient devenus +Libyens au commencement de notre ère, plusieurs générations avaient dû +se succéder dans le pays. + +Pl. X. Page 250. Fig. 19 et 20. + +[Illustration : Fig. 1. — BAS-RELIEF LIBYCO-ÉGYPTIEN + +(TROUVÉ AU BORDJ-TASKÔ, EN CREUSANT LES FONDATIONS D’UNE MAISON). + +D’après un dessin de M. H. Duveyrier.] + +[Illustration : Fig. 2. — COLONNES ET CHAPITEAUX DE LA PLACE +D’EL-’AOUÎNA, A GHADÂMÈS. + +D’après un dessin de M. H. Duveyrier.] + + +Mais à Ghadâmès il n’y a pas que des ruines libyco-égyptiennes : à 250 +mètres environ, au Sud-Ouest de l’oasis, sur le plateau d’El-Esnâmen +(les idoles), on remarque des ruines _sui generis_, postérieures à +l’époque égyptienne et antérieures à l’époque romaine et auxquelles je +n’ai pu assigner de caractère, avant d’avoir visité en détail les ruines +de l’ancienne capitale des Garamantes. Aujourd’hui le doute n’est plus +permis pour moi : les débris auxquels les indigènes donnent le nom +d’idoles, parce que leur construction est due à des peuples idolâtres, +ces débris, dis-je, composés des mêmes matériaux, liés entre eux par un +même ciment, appartiennent à l’époque garamantique, époque d’une +civilisation indigène qui a laissé plus d’une trace dans le Sahara. + +M. Vatonne, membre de la mission de Ghadâmès (1862), dans son +remarquable Mémoire déjà cité, nous fait connaître un autre monument de +la même origine. + +« Une autre construction analogue, dit-il, est assez éloignée des six +idoles ; elle se trouve à un des angles du rempart de Ghadâmès, du côté +Nord-Ouest. C’est une tour carrée, en matériaux du pays, grès, gypse et +dolomie ; les pierres ont été choisies de forme plate ; on y a fait +entrer quelques briques. L’une de ces pierres plates, en grès rouge, +nous a été apportée par un indigène et donnée comme provenant de cette +tour. Quelques caractères étaient tracés dessus ; _nous les reproduisons +sans savoir quels ils sont ni l’intérêt qu’ils peuvent avoir_. A la +partie inférieure, il y a une chambre dans laquelle on pénètre par une +porte basse. Dans le fond, il y a une saillie de mur formant banquette +sur laquelle on peut s’asseoir ou s’étendre ; au-dessus est un +emplacement qui a dû être voûté. La voûte est aujourd’hui détruite ; il +y a une ouverture ou sorte de fenêtre par laquelle nous avons pu +pénétrer. La destination de cette tour, dont la construction doit +remonter à une époque très-reculée, est complétement inconnue des +indigènes. A côté de celle encore debout, il y a les ruines d’une autre +petite tour dont les débris sont épars sur le sol. D’autres inscriptions +ont-elles été trouvées en ce point ? Nous l’ignorons, mais il nous a été +dit que le vice-consul anglais se rendait très-souvent à cette tour ; +peut-être y a-t-il trouvé quelque chose de plus intéressant que la dalle +qui nous a été donnée. » + +Je cite ce passage du Mémoire de M. Vatonne parce que sa description me +rappelle celle du Qeçîr-el-Watwat ou _châtelet des chauves-souris_ de +Djerma-el-Kedîma, et constate l’origine commune des deux monuments et de +leurs similaires. (Voir la planche d’El-Esnâmen, ci-contre, et celle du +Qeçir-el-Watwat, page 279.) + +Pl. XI. Page 252. Fig. 21 et 22. + +[Illustration : Fig. 1. — VUE DE L’OASIS DE GHADÂMÈS + +(PRISE DU DHAHARA). + +D’après un dessin de M. H. Duveyrier.] + +[Illustration : Fig. 2. — VUE DES RUINES DES ESNÂMEN, A GHADÂMÈS. + +D’après un dessin de M. H. Duveyrier.] + +Quant à l’inscription trouvée dans la tour décrite par M. Vatonne, elle +est bilingue : moitié en caractères grecs, moitié en caractères +inconnus, peut-être ceux de la langue garamantique. Dans la partie +grecque de l’inscription on lit distinctement les mots suivants : + + + ΕΛΚΑΡΕΔΙ + + ΕΝΖΥΛΝ[Caractères]ΕΥ, + + +soit _elkaredi enzulnuchen_, qui n’ont aucune signification en grec, +mais qui peuvent être la transcription de mots étrangers en caractères +grecs. + +Ce petit détail offre beaucoup d’intérêt à l’archéologue, car il +témoigne d’un certain contact, à Ghadâmès, entre la civilisation grecque +et une civilisation indigène inconnue de nous. A quoi eût servi une +inscription grecque dans une ville où nul Grec n’aurait pu la lire ? + +Mais les Égyptiens, les Garamantes et les Grecs ne sont pas les seuls +parmi les grands peuples de l’antiquité qui aient laissé à Ghadâmès des +indices certains de leur passage. + + +Par Pline, nous savions qu’au nombre des lieux subjugués par les armes +romaines, sous la conduite de Cornelius Balbus, figuraient les villes +importantes de Cydamus et de Garama ; par un passage des _Fastes +capitolins_, nous savions que cette expédition avait été entreprise en +l’an de Rome DCCXXXIV (19 avant J.-C.), mais nous ignorions si la ville +de Cydamus avait été occupée par les conquérants, si leur occupation +avait été temporaire ou durable. + +Une inscription romaine[94], enfouie jusqu’au moment de la découverte +que j’en fis en 1860, à la porte des jardins, en venant de la Zâouiya de +Sîdi-Maábed, et probablement placée à l’entrée du camp fortifié qui +protégeait la ville, non-seulement assigne une longue durée à +l’occupation de Cydame par les Romains, mais encore nous révèle des +détails importants sur cette occupation. + +Bien que cette inscription ait déjà été publiée dans l’_Annuaire de la +Société archéologique de Constantine_ (1860-1861), je la reproduis ici. +(Voir sur la planche ci-contre.) + +Pl. XII. Page 253. Fig. 23. + +[Illustration : INSCRIPTION ROMAINE TROUVÉE A GHADÂMÈS. + +D’après un estampage pris par M. H. Duveyrier. + +Hauteur de la pierre 0m 52. + +Largeur 0m 26. + +Les lettres des deux premières lignes ont 1 centimètre de plus que les +autres. + +Le trait de la gravure est brisé partout où il y a eu de martelage.] + +M. Léon Régnier, membre de l’Institut, auquel des connaissances +spéciales assurent une incontestable autorité dans toutes les questions +d’archéologie africaine, a bien voulu, sur ma demande, contrôler +l’interprétation de cette inscription telle qu’elle a été faite à +Constantine par M. Cherbonneau. Voici son avis à ce sujet : + +« L’inscription latine trouvée à Ghadâmès par M. Henri Duveyrier n’est +pas du règne de Caracalla, mais de celui d’Alexandre Sevère (221-235). +Les noms qui ont été effacés avec intention dans l’antiquité sont ceux +de ce prince et de sa mère _Julia Mammæa_. Le nom de Julia Domna n’a +jamais été effacé sur les monuments. + +« Le monument a été élevé, non par un _vexillaire_, mais par une +_vexillatio_, c’est-à-dire par un détachement de la Légion _IIIe +Augusta_ commandé par un centurion dont le nom a disparu, mais dont le +titre subsiste dans les sigles : + + + . > . LEG. EIVSDEM + + +c’est-à-dire : + + + _Centurio Legionis ejusdem._ + + +« Cette inscription est très-importante, parce qu’elle prouve que le +territoire de la province de Numidie s’étendait alors jusqu’à +Ghadâmès. » + +D’après la nouvelle interprétation de M. Léon Régnier, l’occupation de +Cydamus par les Romains aurait eu une durée minimum de 250 ans, et comme +il n’est pas probable que le monument orné de cette inscription ait été +élevé au moment de l’évacuation de la ville, on est autorisé à donner à +l’occupation une limite beaucoup plus considérable. + +La rectification de l’honorable membre de l’Institut, indépendamment du +fait considérable qu’elle constate, — l’extension de la province de +Numidie au delà de la zone des sables de l’’Erg, — apporte une nouvelle +preuve matérielle à l’appui de l’opinion unanime des indigènes, qui fait +arriver la frontière actuelle de la province de Constantine jusqu’aux +portes même de Ghadâmès. + +De plus, elle fait pressentir que les Romains, pour leurs relations +commerciales avec l’intérieur du continent, avaient considéré la voie +indirecte par Cirta, Lambesse et Cydame, préférable à la voie directe +par Sabrata ou Oea, car ce n’est pas sans motif sérieux que, maîtres de +tout le littoral, ils ont rattaché l’administration de Cydame à celle de +Lambesse et non à celle de toute autre métropole plus rapprochée soit de +la Province d’Afrique, soit de la Tripolitaine. La question de +production ne doit pas être étrangère à ce choix. + +Enfin, la subalternisation de Cydame à Lambesse implique que les Romains +avaient pu surmonter les difficultés de la communication, car un +détachement de la IIIe Légion Auguste, dont le dépôt était en deçà de +l’obstacle des sables et de la chaîne de l’Aurès, ne pouvait pas être +isolé de son quartier-général, des magasins et du siége administratif de +la Légion. + +Mes études personnelles sur l’’Erg, ainsi que celles plus complètes de +la mission qui avait pour chef M. le lieutenant colonel Mircher, +démontrent que, sur le parcours des différentes routes entre El-Ouâd et +Ghadâmès, on pourra, avec des moyens plus puissants que ceux dont +disposent les indigènes, multiplier les puits autant qu’on voudra. + +D’autres traces de l’occupation romaine se retrouvent encore à +Ghadâmès : ainsi, sur la place d’El-’Aouïna, j’ai vu des débris de +chapiteaux et de colonnes, témoignage d’un luxe d’une autre nature. +(Voir page 250, figure 2 de la planche.) + +Si je suis bien informé, la charpente de la principale mosquée de la +ville est supportée par des colonnes romaines et les murs de l’edifice +sont en matériaux de même origine. On comprendra que je me sois abstenu +de chercher à constater ce fait. + +Dans l’immense nécropole, dite le cimetière des Benî-Ouazît, on remarque +des tombes de tous les âges, depuis l’époque païenne anté-islamique +jusqu’à nos jours. Il est possible qu’on y retrouverait des inscriptions +tumulaires romaines, si on pouvait fouiller les tombes les plus +anciennes. + +Ghadâmès est donc autorisée à revendiquer une origine antérieure à +l’histoire, et tout porte à croire qu’elle n’a cessé d’être habitée +depuis sa fondation. + + +Le général arabe ’Amrou-ben-el-’Aâçi, qui fit la conquête du Sud de la +Tripolitaine sur les Romains[95], obligea, dit la tradition, les +habitants de Ghadâmès à embrasser l’islamisme, et cette conversion +forcée ne paraît pas s’être réalisée sans difficulté, car il y a encore +aujourd’hui dans la ville une rue, celle d’El-Wahchi, appelée aussi la +_rue du NON_, c’est-à-dire _de ceux qui refusèrent d’accepter tout +d’abord la religion de Mohammed_. + +Avant la conquête musulmane, quelle religion professaient les +Ghadâmèsiens : païenne ou chrétienne ? On n’a malheureusement aucun +renseignement précis sur la population de Ghadâmès dans ces temps +reculés. + +Au moyen âge, les doctrines hérésiarques de la secte des Ouahabites, qui +paraissent avoir été embrassées avec tant d’ardeur par les Berbères, +firent à Ghadâmès de nombreux prosélytes, et, pour les docteurs +musulmans des rites orthodoxes, les Ghadâmèsiens ne sont pas encore +aujourd’hui purs de l’accusation d’hérésie. + +Sîdi-Mohammed-el-Bakkây, de Timbouktou, qui était à Ghadâmès, de +passage, en même temps que moi, avait résumé ses impressions sur +l’orthodoxie des modernes habitants de cette ville dans le quatrain +suivant : + + +لا رَيت الى لحڧ من العباد + +ڢى ڧلّة العروض غدامس + +ولانى ڧالع منها زاد + +يعودوا ڢى الدين خوامس + + + + _Traduction mot à mot :_ + +« Je n’ai pas vu parmi les hommes qui surpassent, en manque +d’hospitalité, (ceux de) Ghadâmès : aussi je n’emporte de chez eux que +la certitude qu’en fait de religion ils sont schismatiques. » + + +Les Ghadâmèsiens font partie de la section des Berbères que les +géographes arabes appellent _molâthemîn_, c’est-à-dire _les voilés_, +parce que, comme les Touâreg, ils portent un voile sur la figure. + +Mais, quoique voilés, quoique Berbères, ils ne sont pas Touâreg, car ils +diffèrent d’eux par leur origine, par leur dialecte, par leurs +vêtements, par leurs habitudes urbaines, enfin par leur aptitude +spéciale à l’industrie et au grand commerce. + + +Quatre groupes distincts d’habitants constituent la population de +Ghadâmès : + +Les _Benî-Ouazît_, Berbères, se prétendant nobles et descendants des +fondateurs de la ville ; + +Les _Benî-Oulîd_, également Berbères, également nobles, également +anciens habitants de la ville ; + +Les _Oulâd-Bellîl_, Arabes, nobles, originaires de Sinâoun, ville +voisine ; + +Les _’Atrîya_, mélange de nègres affranchis et des enfants de sang mêlé +que les Ghadâmèsiens ont eus de leurs rapports avec des négresses. + +Pendant longtemps, les Benî-Ouazît et les Benî-Oulîd ont été en guerre +entre eux, et les quartiers qu’ils habitaient étaient isolés les uns des +autres ; aujourd’hui, quoique en meilleur intelligence, ils évitent +réciproquement de prendre demeure en dehors du quartier de leurs tribus. + +Les Oulâd-Bellîl n’ont qu’un rang secondaire dans une ville +principalement berbère. + +Les ’Atrîya, attachés en qualité de clients aux familles de leurs +anciens maîtres, comme autrefois les affranchis chez les Romains, n’ont +aucune influence, malgré leur grand nombre, car il leur est interdit, +par les coutumes locales, de franchir l’échelon social qui les sépare de +la classe noble. + +Au Sud-Ouest de Ghadâmès est un plateau, celui de _Dhâhara_, où campent +les Touâreg qui viennent en ville. Quelques-uns même y sont à résidence +fixe. C’est une sorte de faubourg târgui. + + +Bien que les Ghadâmèsiens parlent l’_arabe_ avec les Arabes qui +fréquentent leur ville, le _temâhaq_ avec les Touâreg, le _haoussa_ avec +leurs esclaves, ils font usage entre eux d’un _dialecte berbère +particulier_ qui tient le milieu entre celui des Nefoûsa et celui des +Touâreg. L’isolement absolu de leur ville explique la conservation d’un +idiome propre. + +Les femmes n’ayant aucune relation avec les étrangers, ne parlent que le +dialecte ghadâmèsien. + +Elles sont rigoureusement cloîtrées. Il ne leur est permis de sortir +dans les rues que voilées et le soir seulement, pour aller chercher de +l’eau à la fontaine, pendant que les hommes sont à la mosquée. Mais, +pendant le jour, les terrasses des maisons leur sont exclusivement +abandonnées, et comme ces toitures communiquent toutes ensemble, elles +peuvent se visiter entre elles, aller faire leurs emplettes, sans +affronter des regards indiscrets. Cependant presque toutes sont +instruites dans leurs devoirs de religion, prient aux heures prescrites +et vont même à la mosquée, qui reste ouverte pour elles seules après la +prière du Maghreb. + +Le voile des habitants de Ghadâmès est toujours blanc ; presque tous +leurs vêtements viennent du Soûdân, et ils choisissent de préférence +ceux d’une couleur claire. + +Le costume des femmes consiste en une longue gandoûra, dalmatique +orientale, qui couvre tout le corps, et leur coiffure en une sorte de +diadème qui donne un air de grandeur à leur physionomie. Les femmes +d’origine noble sont toujours voilées ; les ’Atrîyât seules sortent au +dehors le visage découvert. + +Comme les nomades Touâreg, les Ghadâmèsiens sont souvent sur les routes +pour leurs affaires : mais rencontre-t-on une ville, ces derniers +saisissent, en vrais citadins, l’occasion qui leur est offerte d’aller +chercher un abri sous un toit protecteur, tandis que les Touâreg +semblent tenir à honneur de ne jamais accepter l’hospitalité dans +l’enceinte d’une ville, dans l’intérieur d’une maison. On dirait qu’ils +craignent de ne pas avoir assez d’air à respirer ou assez d’espace pour +se mouvoir, s’ils interposent quelque obstacle entre eux et l’immensité +du ciel et de la terre. + +Le caractère des Ghadâmèsiens est grave et réservé ; il se ressent de la +position exceptionnelle de leur ville au milieu d’un désert improductif +qui les oblige à ne voir de la vie que le côté sérieux, et à s’ingénier +à remédier par le commerce et l’industrie à l’extrême pauvreté et à +l’isolement du milieu qui les a vus naître. + +Leur aptitude au grand commerce est surtout digne de remarque. Il n’est +par rare de trouver à Ghadâmès des maisons ayant des succursales à Kanô, +à Katsena dans le Soûdân, à Timbouktou sur le Niger, à Rhât et à In- +Sâlah dans le centre du Sahara, à Tripoli et à Tunis sur le littoral de +la Méditerranée. + +En voyant, au milieu d’un désert, dans une ville sans gouvernement +sérieux, sans autres lois que celles du Coran, sans garanties pour les +personnes et pour les marchandises, sans routes autres que des sentiers +dont la trace, comme celle du sillage du navire, se perd à l’instant du +passage ; en voyant, dans de semblables conditions, des maisons de +commerce embrasser des marchés si nombreux et si différents, et à des +distances aussi considérables, on se demande si le mirage saharien ne +grossit pas un peu trop les objets et ne multiplie pas les relations. +Cependant le doute ne peut être permis, car le contrôle le plus sévère +démontre que le commerce du littoral méditerranéen avec l’Afrique +centrale et les villes intermédiaires, sauf la portion dévolue au Maroc, +est en presque totalité aux mains des Ghadâmèsiens ou de leurs +correspondants. + +La priorité et la fidélité des relations, le génie commercial, de +grandes richesses acquises et multipliées par la plus sévère économie, +une prudence consommée, des alliances solides avec les Touâreg, ne +suffisent pas pour expliquer comment une bourgade, isolée de l’univers +par la solitude des déserts, a pu perpétuer, à travers tant de siècles +et au milieu de tant de révolutions, des entreprises aussi +considérables ; il a fallu encore que le besoin de rapports entre le +Nord et le Sud fût une nécessité impérieuse, et que le commerce, objet +de ces rapports, fût lucratif, respecté et non soumis aux avanies et aux +risques de perte qui ont valu aux pirates du Sahara la réputation dont +ils jouissent parmi nous. + +Je n’anticiperai pas, pour démontrer qu’il en est ainsi, sur une matière +qui ne peut être traitée incidemment ; cependant je crois utile de +prouver immédiatement, par des faits authentiques, que les bénéfices du +commerce saharien sont énormes, et que les risques sont à peu près nuls, +si le commerçant se soumet aux coutumes respectées du pays. + +Peu de temps après mon arrivée à Ghadâmès, je reçus la visite d’un +marchand qui, à Kanô, avait prêté à M. le docteur Barth, lors de son +retour de Timbouktou, de l’argent au taux fabuleux de 100 pour % pour +quatre mois. L’ayant dérisoirement complimenté sur sa libéralité, il me +répondit : « Mais, je ne lui ai demandé que ce que m’eût rapporté, dans +le même laps de temps, pareille somme employée en achat d’ivoire et sans +courir l’ombre de chance de perte. » + +Il est d’ailleurs accepté par tous les Sahariens, comme axiome +proverbial, que, pour s’enrichir, il suffit de faire un voyage au +Soûdân. + +Mais voici d’autres faits qui éclairent encore mieux la question : + +M. le capitaine de Bonnemain, dans le compte rendu de son voyage à +Ghadâmès en 1856, dit : « La plupart des caravanes qui arrivent à +Ghourd-Taferiest (environ moitié chemin entre El-Ouâd et Ghadâmès) ont +l’habitude d’y déposer, à ciel ouvert, une partie des provisions qui +doivent leur servir pour le retour ; il n’y a pas à craindre que +d’autres voyageurs songent à s’en emparer. + +« Au retour, ajoute M. de Bonnemain, la caravane reprit les vivres +qu’elle avait déposés à son passage. » + +Sur la même ligne, mais par un chemin différent, en 1860, j’ai aussi +trouvé des marchandises ainsi confiées à la garde de Dieu. + +M. Isma’yl-Boû-Derba, entre Ouarglâ et Rhât, a, comme M. de Bonnemain, +déposé et retrouvé des provisions de retour à mi-chemin ; comme moi, il +a remarqué en route des ballots abandonnés par d’autres caravanes. + +Sur les routes de Mourzouk et de Rhât au Soûdân, tous les voyageurs +européens ont rencontré sur leur passage des charges de marchandises +attendant le retour de leur propriétaire pour être rendues à +destination. + +Dans les caravanes, disent tous les indigènes, il n’y a pas de bêtes de +somme de rechange. Quand un chameau vient à périr ou se trouve dans +l’impossibilité de continuer à porter son fardeau, on laisse sa charge +sur la route, avec la certitude de la retrouver intacte, attendît-on une +année pour venir la chercher. + +Je ne cite pas ces faits pour en tirer la conclusion que toutes les +routes sahariennes offrent plus de sécurité que les routes européennes. +Non. Il y a dans le Sahara des routes protégées par des populations +auxquelles les caravanes paient un faible droit de passage pour prix de +leurs services. Ces routes, généralement suivies par les caravanes, +offrent les exemples de sécurité que je viens de rapporter. D’autres, +celles qui traversent des territoires en proie à l’anarchie, ne sont +plus dans les mêmes conditions ; les caravanes fortes et armées, seules, +peuvent les parcourir, comme les navires pourvus de moyens de défense +peuvent, seuls, fréquenter certaines mers. + +L’industrie, ai-je dit, est aussi un des éléments d’activité de +Ghadâmès. En effet, on y trouve tous les corps de métiers qu’exige +l’isolement de la ville : tailleurs, tisserands, cordonniers, tanneurs, +forgerons, selliers, bijoutiers, menuisiers, maçons, et ces professions +sont généralement exercées de père en fils dans la même famille. Déjà, +au XIe siècle, Ghadâmès était renommée pour le travail des cuirs[96] et +elle a conservé cette réputation justement méritée, car nulle part, en +Afrique, on ne fait d’aussi bonnes chaussures. + +L’industrie agricole, quoique limitée à la culture des jardins compris +dans le mur d’enceinte de l’oasis, occupe un certain nombre de bras, +l’isolement de la ville obligeant ses habitants à y pratiquer la culture +la plus intensive possible. Les engrais et les irrigations n’y sont pas +négligés. + +Les eaux d’irrigation sont fournies par des puits et par la source qui +donne des eaux alimentaires à la population. + +Le débit total de la source est divisé, sur une rotation de treize +jours, en 925 _dermîsa_, subdivisées elles-mêmes en 6,475 _qâdoûs_, +qu’un fonctionnaire répartiteur distribue à tous les ayant droits +d’après un règlement municipal religieusement observé. + +Le qâdoûs étant la 500e partie du volume des eaux fourni par la source +dans les 24 heures, correspond à une part journalière de 2m 53s du débit +total, soit, en nombre rond, _trois minutes_. + +La dermîsa se composant de sept qâdoûs, représente 20m 11s du volume +total fourni en treize jours, soit 20m 11s répartis sur 18,720m. + +La dermîsa arrose, en moyenne, une superficie indéterminée couverte de +64 dattiers[97], à l’ombre desquels sont cultivés d’autres arbres et +toutes les plantes maraîchères que consomment les habitants de l’oasis. + +Toutes les eaux d’irrigation appartiennent au gouvernement, qui en +aliène la jouissance perpétuelle aux familles propriétaires des jardins. +La dermîsa est louée 80 riâl sebîli par an, soit 55 fr. 20. L’ensemble +des eaux rapporte donc à l’État environ 50,000 fr. par an[98]. + +L’usufruitier d’une dermîsa ainsi que ses héritiers en disposent comme +s’ils en étaient propriétaires, sous la réserve qu’à l’extinction de la +famille du tenancier le droit de libre disposition fait retour à l’État. + +Cette sage mesure, conforme aux règles de l’islamisme sur +l’appropriation des eaux, a pour but de prévenir l’accaparement d’un +produit naturel indispensable à tous et inséparable de la terre qu’il +doit féconder. + +Les eaux de la source sont recueillies dans un vaste bassin, de +construction ancienne, assez étendu et assez profond pour qu’on y puisse +nager à l’aise ; de ce bassin, elles sont réparties dans l’oasis par +cinq canaux également de construction ancienne. + +En langue temâhaq, cette source porte le nom d’_arhechchoûf_, mot dont +la racine est la même que celle de _arhôchchâf_, crocodile ; non que le +crocodile y ait jamais existé, mais parce que le nom temâhaq du +crocodile signifierait l’_animal des sources_ ou _des eaux vives_. + +L’étude des terrains environnants et des puits de l’oasis, ainsi que la +température[99] élevée des eaux de la source, paraissent à M. Vatonne +des indications suffisantes pour faire espérer qu’avec un sondage de 120 +mètres on pourrait atteindre la nappe qui alimente la source actuelle et +augmenter dans des proportions considérables le volume des eaux de +Ghadâmès et des environs. + +Je m’associe volontiers à ces espérances, non-seulement pour Ghadâmès, +mais encore pour beaucoup d’autres points du Sahara. + +Pour Ghadâmès en particulier, la question des relations commerciales +avec l’Algérie serait bien simplifiée, si, à la limite de notre +frontière, des forages artésiens permettaient d’y établir une colonie de +Souâfa, succursale d’El-Ouâd, le plus avancé de nos marchés dans le Sud- +Est. + +Un entrepôt de marchandises françaises, installé dans cette colonie, +offrirait au commerce de Ghadâmès beaucoup de produits qui lui manquent +aujourd’hui, et entre autres ceux d’Alger et de l’industrie orientale +des Maures d’Alger. + +En attendant que l’avenir réalise ou démente ces espérances, je reviens +à l’état actuel du principal centre commercial de la Tripolitaine. + +La physionomie de la ville de Ghadâmès répond très-bien au degré de +développement industriel et commercial de ses habitants, à leur +richesse, à leur intelligence et à leur moralité. + +Les maisons vastes, bien aérées, blanchies à la chaux, sont souvent à +plusieurs étages. + +Les rues sont presque toutes couvertes, pour leur conserver le plus de +fraîcheur possible. + +Dans les rues principales, des boutiques de détail, boutiques à la façon +de Berbèrie, bien entendu, consistant en un étal et un siége pour le +débitant, pourvoyent aux besoins journaliers des citadins. + +Un marché hebdomadaire, qui se tient tous les vendredis sur la place +d’El-’Aouîna, supplée, par des apports étrangers, aux approvisionnements +quotidiens des boutiquiers ordinaires. Là, comme sur la plupart des +marchés de consommation de l’intérieur, les denrées sont vendues à +l’encan. L’importance de ce marché varie suivant les saisons, les +arrivées ou les départs des caravanes. Pendant mon séjour, on y vendait, +par marché, environ 300 moutons destinés à la boucherie. + +Des boucheries, des boulangeries et des biscuiteries, à l’usage de la +population flottante, remplacent pour les étrangers les abatages et la +fabrication de pain qui, pour les habitants sédentaires, s’effectuent +dans l’intérieur de chaque famille. + +Des fontaines, dans chaque quartier, donnent abondamment l’eau à tous. + +Enfin, ce qui ne se voit dans aucune autre partie du Sahara, l’ensemble +des plantations de palmiers est entouré d’un mur de défense, en ruines, +il est vrai, sur plusieurs points, quoiqu’il porte des traces de +différentes reconstructions. (Voir la pl. XI, fig. 1, page 252) + +Sans doute, Ghadâmès, ville souvent réédifiée, n’offre ni la régularité +ni le confortable des cités européennes modernes ; mais dans le jugement +que je porte sur son assiette, je ne puis raisonnablement que la +comparer aux autres centres sahariens, et je n’hésite pas à lui accorder +un rang distingué entre toutes ses rivales. + +Les principaux quartiers de la ville sont : In-Djoûra, Taskô, Tîn- +Guezzîn, Taferfar, El-’Aouîna ou Benî-Mâzigh, Amaendj, Aydrâr, Djer- +Essân et Oulâd-Bellîl. + +7,000 habitants environ peuplent ces divers quartiers. + +La population flottante varie avec les départs et les arrivées des +caravanes. + +Une seule grande porte donne accès dans la ville, ce qui rend la +surveillance des entrées et des sorties plus facile. + +A l’époque de mon séjour à Ghadâmès (1860), l’autorité politique et +administrative des Turcs y était représentée par un moûdîr, assisté d’un +kaououâs. + +La fonction de moûdîr correspond à celle de kaïd des tribus algériennes. + +La force publique mise à la disposition de cette autorité supérieure +consistait en quelques Arabes du Djebel-Nefoûsa, quelquefois au nombre +de quatre seulement, envoyés en corvée pour trois mois, par le kâïmakâm +du Djebel, duquel Ghadâmès dépendait. Pour empêcher cette garnison +temporaire de rentrer dans ses foyers avant l’expiration du délai fixé, +le moûdîr était obligé de prendre en gage ses fusils. + +La mission de ce simulacre de gendarmerie, _sans armes_, était de garder +la porte de la ville, de prêter main-forte au chef de la douane, pour +l’acquittement des droits, et de servir de chaouch ou agents de police +au moûdîr. + +A la fin de 1862, quand une mission française s’est rendue à Ghadâmès +pour y conclure un traité de paix avec les Touâreg, cette ville ayant +été, par un édit de la Porte Ottomane, placée sous le régime de la +liberté commerciale, la garde protectrice de la douane avait été +supprimée avec elle, et Ghadâmès offrait le spectacle, peut-être unique +dans le monde, d’une ville relevant d’une autorité étrangère représentée +par un seul agent, le moûdîr. + +Mais, depuis, cet âge d’heureuse quiétude a disparu. Le kaïd algérien, +’Aly-Bey, ayant franchi les dunes de l’’Erg avec une troupe (_goûm_) de +cavaliers Souâfa et Rouâgha, pour venir faire escorte aux missionnaires +officiels à leur retour, la paisible population de Ghadâmès s’est crue +menacée de conquête et a obligé le gouvernement de Tripoli à prendre des +mesures pour la défendre au cas de nécessité. + +Au moûdîr a succédé un pacha ; une garnison de Turcs (_redîf_), envoyée +d’Europe et renforcée de cavaliers du Sâhel (_bachi-bouzouk_), est venue +occuper la place. + +Désormais Ghadâmès est devenue le chef-lieu d’un kâïmakâmlik saharien +relevant de Tripoli, et embrassant, dans sa circonscription, une partie +du Fezzân. + +Cette organisation, fondée sur la peur, n’est-elle que transitoire ? + +Je l’ignore. Quoi qu’il en soit de craintes sans motifs[100], je ne puis +que me réjouir de voir un nouvel élément d’ordre introduit dans le pays. + +De 1850 à 1858, le gouvernement anglais a entretenu à Ghadâmès un vice- +consul, probablement en vue de surveiller le commerce des nègres. Ce +consulat est aujourd’hui supprimé, ainsi que celui de Mourzouk. + +La création d’une agence consulaire de France, beaucoup plus nécessaire, +est à l’état de projet depuis plusieurs années. Elle ne tardera pas, +sans doute, à être installée, car les intérêts des Touâreg, devenus +aujourd’hui nos alliés, ainsi que ceux de notre commerce, réclament +cette institution. + +La cité est administrée par un _cheïkh_, avec le concours d’une +assemblée libre des notables (_djema’a_), suivant les anciennes coutumes +municipales des Berbères. + +Ce fonctionnaire, nommé par l’autorité politique locale, est le +véritable magistrat de la ville. + +La justice est rendue, au nom du sultan de Constantinople, par un +_qâdhi_, qui reçoit son investiture de l’autorité judiciaire de Tripoli. + +Un _imâm_ est le chef de la religion, en même temps que le suppléant du +qâdhi. + +L’instruction publique est représentée par un _mouderrîs_ ou maître +d’école. + +En 1860, le moûdîr seul recevait un traitement de l’État. + +La garde n’était ni payée ni nourrie. + +Le cheïkh, le qâdhi et l’imâm n’avaient d’autres honoraires que ceux +inhérents à leurs fonctions et payés directement par les administrés. + +Le maître d’école et les amîn des corporations avaient, pour toute +rétribution, la jouissance d’une portion d’eau. + +Dans ces conditions, le budget des dépenses s’élevait à 3,500 fr., +chiffre du traitement du moûdîr. + +Le budget des recettes, non compris les produits de la douane et des +locations d’eau, s’élevait à 2,500 mitkhal d’or, soit 30,937 fr. 50 c., +au taux du change de l’époque. + +Il paraît que, nonobstant la levée des droits de douane, l’impôt +mobilier et immobilier a aussi subi une réduction, car, d’après M. le +lieutenant-colonel Mircher, en 1862, il avait été fixé à 21,000 francs +seulement. + +L’érection du moûdîrît en kâïmakâmlik, avec des charges inconnues +jusque-là, aura probablement fait augmenter la part d’impôt de Ghadâmès, +car les Turcs ont pour habitude de mettre au compte des populations les +dépenses que leur protection occasionne. + +Quel que soit l’avenir réservé au nouvel ordre de choses, la force de +l’habitude, comme celle de la nécessité, maintiendra l’administration +intérieure de la ville aux mains des notables commerçants du pays et le +gouvernement des relations extérieures au pouvoir des chefs Touâreg, +car, sans une alliance intime des maîtres des routes et des +propriétaires des marchandises qui alimentent le commerce de la place, +Ghadâmès, déjà en décadence depuis l’abolition de la traite, ne +tarderait pas à devenir une ville morte, inhabitable même pour ses +habitants, en raison du haut prix de toutes les denrées de consommation. + +En vain le drapeau de la Porte Ottomane, dans les circonstances +solennelles, est hissé à Ghadâmès, sur une maison à loyer qu’y occupe un +gouverneur turc ; en vain l’acquittement volontaire d’un faible impôt, +tribut religieux autant que politique, semble sanctionner la +reconnaissance d’une autorité étrangère : Ghadâmèsiens et Touâreg +Azdjer, unis entre eux par les liens du sang et de l’intérêt, se +considèrent réciproquement comme faisant partie de la même +confédération. En frères associés à la même entreprise, les uns, maîtres +de l’espace, forts, actifs, protégent sur les routes les convois de +leurs clients ; les autres, maîtres de la fortune et des relations qui +permettent d’acheter des vivres et des vêtements au dehors, donnent +libéralement à leurs protecteurs ce qui est nécessaire à leur existence. + +La sollicitude et les égards des commerçants de Ghadâmès pour les +Touâreg, grands et petits, révèlent combien est intime l’union des deux +populations. + +Que chaque maison de commerce pourvoie aux besoins de la famille de son +protecteur particulier et prévienne même ses désirs : rien de plus +naturel que la réciprocité des services rendus. + +Mais là ne se bornent pas les bons offices des citadins envers les +nomades. + +Un chef târgui tombe-t-il dans la misère, la corporation des marchands +l’invite à venir habiter la ville, l’entretient et le nourrit. + +L’un des Touâreg, homme libre ou serf, vient-il en ville pour ses +affaires, le repas de l’hospitalité lui est donné pendant toute la durée +de son séjour. + +Des mendiants se permettent-ils d’enfoncer les portes d’une maison qui +ne s’ouvrent pas assez vite, on s’excuse de n’avoir pas deviné qu’ils +étaient Touâreg. + +Par extraordinaire, des Touâreg ont-ils quelques démêlés avec l’autorité +turque, aussitôt les notables habitants interviennent pour éviter tout +conflit en prenant à leur charge la responsabilité des fautes commises, +et l’autorité s’associe à la prudence des habitants. + +Ghadâmès, nominalement vassale de la Porte Ottomane, obligatoirement +tributaire de Tripoli pour ses besoins commerciaux, est donc bien plus +une ville neutre qu’une ville d’État, et si elle était mise en demeure +d’arborer le drapeau d’une nationalité, tout l’obligerait à adopter +celui des Touâreg. + +De cette situation, je conclus que la convention commerciale signée à +Ghadâmès le 26 novembre 1862, par les principaux chefs des Touâreg +Azdjer et les délégués du gouvernement général de l’Algérie, engage +aussi bien la corporation des commerçants de Ghadâmès que les Touâreg +eux-mêmes, quoique la convention n’en fasse pas une mention speciale, +mais les deux parties contractantes l’ont explicitement compris ainsi. + + + § II. — RHÂT. + + +Rhât est une ville berbère, indépendante des Touâreg, quoiqu’elle soit +assise au milieu de leurs campements et quoiqu’elle relève de leur +protectorat. + +Sa position, au débouché de la gorge d’Ouarâret et de la vallée du +Tânezzoûft, sur la grande voie commerciale de Tripoli au Soûdân, en un +point riche en eaux de sources et en terres susceptibles de culture, +semble l’avoir prédestinée au rôle qu’elle joue au milieu de populations +nomades. + +D’après la tradition locale, la fondation de Rhât daterait de quatre ou +cinq siècles au plus, ce qui explique le silence des auteurs arabes du +moyen âge à son sujet. + +Mais la même tradition lui donne pour fondateurs une tribu berbère +noble, les Ihâdjenen, avec le concours des Kêl-Rhâfsa, des Kêl-Tarât, +des Têl-Telaq et des Ibakammazên, également Berbères, mais d’origine +moins noble que les Ihâdjenen. + +La coopération des Kêl-Rhâfsa à la restauration de la ville moderne +permet de lui assigner une origine ancienne et de retrouver +l’emplacement d’un des centres de population vaincus par les armées +romaines dans l’expédition de la Phazanie. + +En effet, Pline (_Hist. natur._, Lib. V, c. 5) nous apprend, d’après les +auteurs du temps, que parmi les peuples, les villes et les lieux dont la +conquête a valu les honneurs du triomphe à Cornelius Balbus, figure le +nom de RAPSA, qualifiée _oppidum_. + +L’_oppidum_ des Romains était une ville, avec enceinte fortifiée, dans +une position stratégique. + +Sans doute, cet _oppidum_ commandait le Φάραγξ Γαραμαντικὴ de Ptolémée, +comme Rhât moderne commande l’_Aghelâd d’Ouarâret_. + +Les noms ont changé, mais les hommes et les choses sont restés les +mêmes. Les gens de l’antique Rapsa, les Kêl-Rhâfsa de l’époque moderne, +trop faibles pour défendre par leurs seules forces une position qui peut +à juste titre être considérée comme une des clefs du plateau central du +Sahara, auront dû s’associer avec les seigneurs Ihâdjenen et leurs +serviteurs, pour restaurer leur ville sous un nom dont l’étymologie nous +échappe, Kêl-Rhât, _gens de Rhât_, mais qui doit être emprunté à des +circonstances locales, car trois des portes de la ville, contre +l’habitude, portent le nom commun de _Tamelrhât_, et une quatrième celui +de _Tafelrhât_. + +Une exploration spéciale permettrait peut-être de retrouver dans les +constructions modernes de Rhât des traces de l’ancienne Rapsa ; il est +regrettable que la jalousie superstitieuse de ses habitants n’ait pas +encore permis de rechercher si l’emplacement de l’_oppidum_ des Romains +était là, ou dans quelque autre ville du voisinage habitée jadis par les +Kêl-Rhâfsa. + +La petite confédération à laquelle la Rapsa des anciens dut sa +résurrection porta d’abord le nom de Kêl-Rhât, qu’elle conserva jusqu’à +ce jour, concurremment avec le nom arabe de Rhâtïa. Mais ce n’est pas le +seul changement à noter dans l’histoire de cette petite agglomération. + +Les Ihâdjenen, frères consanguins des Touâreg, liés d’une étroite amitié +avec eux, ont longtemps conservé leur autonomie sous le protectorat +dévoué de leurs puissants alliés. La bonne harmonie entre deux pouvoirs +indépendants l’un de l’autre s’explique, d’un côté, par la répulsion +instinctive des Touâreg pour l’habitation dans les villes, par le besoin +qu’ils avaient d’un centre commun d’intérêts, et, de l’autre côté, par +la nécessité qu’il y avait pour les Ihâdjenen d’être en relations +amicales avec des peuplades les environnant de toutes parts et pouvant +ouvrir ou fermer les routes aboutissant à leur ville. + +Dès le début, la cité de Rhât s’est d’ailleurs signalée par une +constitution administrative et gouvernementale fort simple, mais très- +bien entendue : + +Pour les affaires intérieures, une municipalité élective, issue de la +tradition berbère, administrait sans contrôle ; + +Pour les affaires extérieures, un cheïkh héréditaire, sorte de sultan, +comme ceux de Tougourt, d’Ouarglâ et d’Agadez, gouvernait, sous le titre +d’_amghâr_, et défendait l’indépendance des Ihâdjenen. + +La tradition a conservé les noms de ces anciens sultans ; les voici dans +l’ordre chronologique : + + +Khammadi, + +Ahmâdou, + +El-Hâdj-Mohammed-Settaqa, + +El-Hâdj-Arhdâl, + +Arhdâl, + +El-Hâdj-Khatîta, + +El-Hâdj-Bel-Qâsem, qui régnait au commencement de ce siècle, + +Enfin, Mohammed-Ould-Arhdâl. + + +Mohammed-ould-Arhdâl devait clore la série des sultans d’origine +Ihâdjenen pure, par application d’une loi locale sur les successions à +laquelle les Ihâdjenen doivent la fondation d’une dynastie et Rhât le +développement de sa prospérité, mais qui, par un retour des choses +d’ici-bas, pourra bien faire perdre à cette ville son indépendance, si +ce n’est sa fortune. + +Dans le Sahara, les tribus d’origine berbère, suivant l’ordre de +succession en usage, sont ou EBNA-SÎD (_fils de leur père_) ou BENÎ- +OUMMÏA (_fils de leur mère_). + +Les Ihâdjenen étaient Benî-Oummïa et, à Rhât, comme chez les Touâreg, +comme dans d’autres tribus berbères, la transmission du pouvoir n’a pas +lieu, ni d’après la loi musulmane, ni d’après la coutume générale des +autres peuples, en ligne directe, du père au fils, mais par voie +indirecte, _du défunt au fils aîné de sa sœur aînée_. + +Dans le Livre suivant, exclusivement consacré aux Touâreg, cette loi +sera l’objet d’un examen tout particulier ; toutefois, je dois dire, +avant de passer outre, que, par ce mode de succession, les Berbères +Benî-Oummïa croient mieux assurer la transmission du sang. En effet, la +sœur, fille d’une mère consanguine, transmet certainement à son fils une +parcelle du sang de son frère, quel que soit le père, tandis que +l’épouse infidèle introduit un sang étranger dans la famille. + +Comme complément de cette loi, les mariages avec des étrangers sont +interdits, mais quand les familles s’éteignent, résultat presque +inévitable des alliances trop rapprochées ; quand les seuls survivants +sont des femmes, il faut bien que ces femmes aillent chercher des époux +en dehors de la famille. + +C’est ce qui est advenu aux princes Ihâdjenen. La sœur de Mohammed-Ould- +Arhdâl a du se marier avec un riche négociant du Touât, et de ce mariage +est né un fils, El-Hâdj-Ahmed-Ould-es-Saddîq, et à la mort du dernier +amghâr, le fils du touâti s’est trouvé, par droit de naissance, cheïkh +héréditaire de Rhât. + +Depuis longtemps, les descendants des fondateurs de Rhât étaient en +minorité — tant il est vrai que des nomades se perpétuent difficilement +dans l’enceinte d’une ville — et ils avaient été remplacés par une +nouvelle génération d’enfants issus du mariage des Rhâtiennes avec les +nombreux marchands de Ghadâmès, du Touât, de Sôkna et de Djâlo, venus à +Rhât pour profiter des avantages de son commerce. + +Quand s’est produit le fait nouveau d’un fils de touâti arrivant au +pouvoir, les nombreux étrangers, composant aujourd’hui la grande +majorité de la population de la ville, ont trouvé tout naturel qu’un +étranger comme eux fût le souverain du pays, et El-Hâdj-Ahmed fut +accueilli avec faveur. Toutefois, il ne prit que le titre de cheïkh et +non celui d’amghâr. + +Mais cette substitution d’un Arabe touâti à un Berbère ihâdjeni blessait +l’amour-propre berbère des Touâreg, et, depuis lors, à de bons rapports +entre les Rhâtiens et les Azdjer a succédé une rivalité dont les causes +sont nombreuses. + +L’avénement du fils d’un Arabe à l’autorité souveraine dans une ville +berbère devait surtout blesser les chefs des Orâghen, véritables sultans +du pays. + +Il y a deux siècles environ, les Imanân, rois des Touâreg du Nord, +avaient à peu près usurpé le pouvoir des amghâr Ihâdjenen dans la ville +de Rhât et tenaient ses habitants sous le joug de leur oppression. + +Une révolution, dont les détails seront racontés ci-après, mais faite +par les Orâghen, détrôna les Imanân et permit à la ville de Rhât de +recouvrer son ancienne indépendance sous la protection de ses +libérateurs. + +De plus, il y a cinquante ans environ, sous le règne de l’amghâr Bel- +Qâsem, Rhât fut inopinément attaquée par une armée du sultan du Fezzân, +qui, déjà alors, convoitait la domination ou la destruction de la rivale +du commerce de Mourzouk. + +Rhât, réduite aux seules forces de ses habitants, eût peut-être +succombé, mais les chefs des Orâghen vinrent à son secours et, sous leur +bannière, les Fezzaniens, battus par les Adzjer, laissèrent entre les +mains de leurs vainqueurs 2,000 chevaux chargés de bagages, ce qui ne +les engagea pas à renouveler leur audacieuse entreprise. + +Après cette victoire, comme après celle qui avait mis en leurs mains le +pouvoir des Imanân, les Orâghen auraient pu s’emparer de Rhât et y +commander en souverains. Ils ne l’ont pas fait, par respect des droits +héréditaires des Ihâdjenen. + +Il ne pouvait donc pas leur convenir de voir les destinées d’une ville +affranchie par eux, défendue par eux, et de la prospérité de laquelle +dépend la leur, passer aux mains d’étrangers, fils d’Arabes, c’est-à- +dire d’hommes auxquels les Berbères reprochent d’être toujours prêts à +accepter toutes les dominations, pourvu qu’on leur donne un beau burnous +d’investiture. + + +Rhât est loin d’avoir comme ville l’importance qu’elle a comme marché, +car elle compte à peine 600 maisons et 4,000 habitants ; mais elle +s’agrandit tous les jours, par la création de villages voisins qui, par +leur accroissement successif, pourront devenir de nouveaux quartiers de +la ville primitive. L’un deux, Tâderâmt, est à 600 mètres du mur +d’enceinte de Rhât ; l’autre, Toûnîn, est à 800 mètres environ. Toûnîn, +de fondation toute récente (douze ans), compte déjà 500 habitants : +c’est là qu’est le château particulier d’El-Hâdj-Ahmed-Ould-es-Saddîq. + +Pl. XIII. Page 271. Fig. 24 et 25. + +[Illustration : Fig. 1. — VUE DE RHÂT. + +D’après un dessin de M. H. Duveyrier.] + +[Illustration : Fig. 2. — VUE DU PIC DE TÊLOUT DANS LA VALLÉE DE +TÎTERHSÎN + +(VOIR PAGE 58). + +D’après un dessin de M. H. Duveyrier.] + +Rhât, Tâderâmt, Toûnîn, marquent trois côtés d’un vaste espace sur +lequel se tient le grand marché annuel, source de la fortune de cette +contrée. + +La ville a une forme circulaire. Au centre se trouve une petite place +nommée _Eseli_, de laquelle rayonnent six rues qui divisent la cité en +six massifs de maisons et vont aboutir à six portes ouvertes dans le mur +irrégulier qui sert d’enceinte. + +Trois des portes sont désignées sous le nom de Tâmelrhât, qui est celui +d’un quartier, une quatrième s’appelle Tafelrhât, la cinquième est Bâb- +Kelâla, la sixième est Bâb-el-Kheïr. + +La construction dominante de la ville est le _Mesid_ ou école ; l’unique +mosquée a un minaret assez élevé. + +Les maisons sont à deux étages comme celles de Ghadâmès, mais dans des +dimensions moins vastes. + +Vue du dehors, Rhât semble et est en effet bâtie sur un petit mamelon +qui domine le pays circonvoisin du Sud-Sud-Est au Nord-Nord-Ouest. Elle +est elle-même dominée, à peu de distance du mur d’enceinte, par les +derniers contreforts de Koukkoûmen, petite ligne de collines, entre le +Tasîli et l’Akâkoûs, qui sépare la vallée d’Ouarâret de celle du +Tânezzoûft. (Voir la planche ci-contre.) + +L’eau abonde autour de Rhât, et c’est à cette circonstance, comme à sa +position au débouché d’un large col, que cette localité doit l’avantage +d’avoir toujours été recherchée par des populations sédentaires. + +Les plantations de dattiers forment au Sud des bois ou des groupes de +jardins isolés, dont quelques-uns, ceux d’Iberkân et de Temattîn, sont à +2 et 3 kilomètres. + +Plus au Sud encore se trouve la petite ville târguie d’El-Barkat, qui a +une existence indépendante. + +La population de Rhât est aujourd’hui un mélange de toutes les +populations qui, depuis sa fondation, s’y sont donné rendez-vous dans un +intérêt commercial : blancs, noirs, métis, hommes libres, esclaves, +Arabes, Berbères, gens du Sud, gens du Nord, gens de l’Est, gens de +l’Ouest. + +Les femmes seules représentent la tribu primitive des Ihâdjenen, et +comme le droit berbère leur réserve, même dans le mariage, +l’administration de tout ce qu’elles possèdent, elles seules disposent, +en qualité de propriétaires, des maisons, des sources, des jardins, en +un mot, de toute la richesse foncière du pays. Ce fait a contribué à +conserver à Rhât sa physionomie propre, ses mœurs, son idiome +particulier. + +Il en est résulté aussi, au profit des femmes, un développement +d’intelligence et un esprit d’initiative qui étonnent au milieu d’une +société musulmane. + +Le costume des Rhâtiens est, en général, celui des Touâreg : voile, +blouse, longs pantalons, vêtements de couleur provenant du Soûdân. + +La langue de Rhât, quoique parente de celle des Touâreg, constitue +cependant un dialecte à part. + +Comme chez les Touâreg, la femme est respectée. + +Comme chez tous les Berbères, l’esprit municipal est développé au plus +haut point. + +Tout en conservant des traces aussi importantes de leur origine berbère, +les Rhâtiens ont largement emprunté aux nègres leurs superstitions ; ils +croient aux sorciers, _amâ-sahhâr_, et leur attribuent le pouvoir de +préserver des balles, du fer, des maladies, de la dent des bêtes +fauves ; mieux encore, de métamorphoser un homme en une bête quelconque. + +Beaucoup de Rhâtiens, ennemis des chrétiens, ennemis surtout des +Français, coupables d’avoir conquis une terre de l’Islâm, avaient crié, +tempêté, juré, avant mon arrivée, que, si je foulais le sol de leur +territoire, ils me feraient regretter mon imprudence. + +Parmi eux, quelques-uns, les plus audacieux, voulurent voir de leurs +yeux ce chrétien tant redouté, tant maudit. + +Grand fut leur désappointement : le chrétien était un jeune homme, +parlant une langue qui leur est familière, causant de tout, s’enquérant +de tout, passant son temps à écrire, à dessiner, à observer les étoiles. + +A leur rentrée en ville, ces visiteurs avaient de l’infidèle, cause de +tant d’agitation, une opinion toute différente. + +Il n’en fallut pas davantage pour me transformer en sorcier aux yeux des +plus récalcitrants. N’avais-je pas, d’ailleurs, guidé par mes +observations météorologiques, prédit des changements de temps ? Aussi +El-Hâdj-el-Amîn, cheïkh actuel de la ville, l’homme le plus opposé à ma +venue à Rhât, prit-il toutes les précautions pour éviter mon regard : il +craignait que je ne l’ensorcelasse. + +Rhât a tenu à poser vis-à-vis de moi, chrétien, en ville musulmane, +fanatique de sa religion. On serait dans une grande erreur, si l’on +imputait cette attitude à une ferveur religieuse exceptionnelle. Il n’en +est rien. La religion n’est qu’un masque, l’intérêt est le seul mobile +de cette conduite. + +Le Cheïkh-el-Hâdj-el-Amîn, dévoré d’ambition, pétri d’intrigues, a forcé +son frère aîné, El-Hâdj-Ahmed-Ould-es-Saddîq, le successeur du dernier +amghâr, à lui abandonner la souveraineté de la ville. Cela ne lui suffit +pas. Il voudrait qu’une investiture de la Porte Ottomane vînt ratifier, +en sa personne, la substitution, sur le trône de Rhât, d’un Arabe à un +Berbère, d’un touâti à un ihâdjeni, d’un frère cadet à un frère aîné +encore vivant, et, dans ce but, depuis qu’il est au pouvoir, il +travaille à amener les Turcs à Rhât, d’abord pour faire consacrer son +usurpation, ensuite pour n’avoir plus à compter avec les Orâghen, ses +voisins. + +L’éventualité possible de l’occupation de Rhât par les Turcs est +envisagée par les Touâreg comme un des plus grands malheurs qui puissent +leur arriver : nobles et serfs y perdraient le plus net de leurs moyens +d’existence, car le monopole du protectorat du marché de Rhât donne aux +premiers une partie des revenus qui les font vivre, et aux seconds des +transports pour leurs chameaux. Puis, il n’est pas de târgui, petit ou +grand, qui n’ait, en quelque sorte, le droit d’exiger, de temps à autre, +des Rhâtiens, soit un déjeuner, soit un dîner, soit quelque bagatelle, +et dans un pays où tout manque, c’est là une ressource _in extremis_ qui +n’est pas dédaignée. + +Il est vrai que les rapports fraternels qui existaient autrefois entre +les Ihâdjenen et les Touâreg ont cessé, et que les Rhâtiens ont souvent +aujourd’hui de légitimes motifs de se plaindre des avanies et des +exigences de leurs voisins, mais l’appel fait aux Turcs[101] par le +cheïkh actuel de la ville ne me paraît pas une solution heureuse, car +leur arrivée à Rhât, fût-elle possible devant la résistance des Touâreg, +aurait pour résultat immédiat de ruiner le commerce local. + +On comprend dès lors pourquoi les chefs des Touâreg, bénéficiaires de ce +commerce, se sont montrés aussi favorables à une alliance française. Ils +ont le sentiment instinctif que, de tous les gouvernements avec lesquels +ils peuvent être en relations, celui de l’Algérie est le seul assez +éclairé et assez puissant pour sauvegarder leurs intérêts menacés. + +Ainsi, à Rhât, il y a deux partis en présence : celui des Turcs et celui +des Français, représentant tous deux des intérêts rivaux ; le parti +français, composé de la grande majorité des Azdjer et de quelques +marchands de la ville, est le plus puissant. Grâce à son appui, j’ai pu +arriver sous les murs de Rhât[102], y séjourner quinze jours, lever une +esquisse du plan extérieur de la ville et de ses environs, recueillir +tous les renseignements dont j’avais besoin, faire toutes mes +observations, malgré les imprécations du parti adverse. + +Inutile de dire, je crois, que les gouvernements d’Alger et de Tripoli +sont étrangers à la création de ces deux partis nés des circonstances et +d’intérêts en conflit. J’en ai trouvé la preuve dans l’accueil qui m’a +été fait à Mourzouk, ainsi qu’aux Touâreg qui m’accompagnaient, et dans +une lettre que le pacha de Tripoli a écrite aux Rhâtiens pour les +engager à m’accueillir convenablement. + +Peut-être les deux gouvernements amis devront-ils intervenir de leur +influence réciproque pour faire cesser pacifiquement les rivalités qui +divisent les Rhâtiens et les Touâreg. La France, puissance chrétienne, +aurait un beau rôle à jouer, en prenant l’initiative au Maroc, à Tunis, +à Tripoli, à Timbouktou même, d’une sorte de médiation générale, à +l’effet de résoudre toutes les difficultés qui tiennent en conflit +toutes les peuplades du Sahara, les unes vis-à-vis des autres. + + +Le commerce en gros pour les riches, en détail pour les pauvres, est la +principale source de richesse des Rhâtiens ; cependant l’industrie y a +quelque importance, quoique limitée aux besoins de la localité. On y +fait des pelleteries, des vases en bois, des montures ou des étuis pour +armes : poignards, sabres, fusils, etc., etc. + +Les principaux commerçants de Rhât sont : El-Hâdj-el-Amîn, cheïkh de la +ville, dont la richesse paraît considérable ; El-Hâdj-Ahmed, frère aîné +et prédécesseur du cheïkh actuel, fondateur de Toûnîn, qui peut devenir +une rivale de Rhât ; un jeune marchand, originaire de Djerba, nommé +Yoûnis, fort entreprenant. + +El-Hâdj-el-Amîn, protecteur avoué de la zâouiya de la confrérie d’Es- +Senoûsi, contiguë à la ville, et foyer d’un fanatisme exalté, est le +chef du parti hostile à l’extension de l’influence française. + +El-Hâdj-Ahmed conserve une sage neutralité entre les partis. + +Yoûnis, dévoué à notre cause, aurait déjà tenté d’ouvrir des relations +entre Rhât et Alger, si le Cheïkh-el-Hâdj-el-Amîn ne menaçait de +l’expulser de la ville. + + + § III. — MOURZOUK. + + +Mourzouk est la capitale du Fezzân, groupe d’oasis au Sud de la +Tripolitaine, érigé, depuis 1841, en kâïmakâmlik de l’Empire Ottoman. + +Je n’aurais à m’occuper ni de Mourzouk, ni du Fezzân, si tout ne se +liait dans la vie saharienne, si d’importantes fractions des Touâreg +Azdjer, quoique indépendantes des Turcs, n’étaient comprises dans le +kâïmakâmlik du Fezzân, notamment celles qui habitent l’Ouâdi-el-Gharbi +et l’Ouâdi-’Otba, aux portes mêmes de Mourzouk ; si je n’avais à appeler +l’attention sur Djerma, la _Garama_ des anciens, et sur une civilisation +antérieure à la conquête romaine, dont le type se trouve à Djerma ; si, +enfin, je n’avais à constater, par l’exemple du Fezzân, que le Sahara +n’est pas un pays à exploiter comme source de revenus gouvernementaux, +mais à féconder par l’ordre, la paix et des institutions libérales. + + +Le Fezzân actuel comprend des oasis et des terres de parcours. + +Dans les oasis, on distingue les groupes du Sud qui représentent +l’ancienne _Phazania_, et un groupe au Nord, celui d’El-Jofra, qui a +pour capitale Sôkna, sous la dépendance de laquelle se trouvent deux +villes isolées : Fogha et Zella. + +Le groupe des oasis du Sud a eu successivement pour capitale : + +Djerma, sous les Garamantes ; + +Garama, sous les Romains ; + +Trâghen, sous la dynastie des Nesoûr ; + +Zouîla, sous les conquérants arabes ; + +Mourzouk, sous les dynasties des Oulâd-Mehammed et des Karamanli, sous +’Abd-el-Djelîl et sous les Turcs. + +Les Oasiens, tous sédentaires, habitent des villes et des villages au +milieu de forêts de dattiers ; ils appartiennent, en très-grande +majorité, à un type nègre que j’appelle _sub-éthiopien_ ; quelques-uns +sont Teboû, également nègres ; d’autres sont Touâreg, blancs ou de sang +mélangé. + +Les terres de parcours sises entre les oasis sont occupées par trois +grandes tribus arabes, savoir : + +Les Hotmân et les Megâr-ha, qui rayonnent autour de l’Ouâdi-ech-Chiâti, +dans les dunes d’Edeyen, la Hamâda de Mourzouk et une partie de la +Hamâda-el-Homrâ ; + +Les Rîah, qui campent alternativement dans la Hamâda-el-Homrâ et dans +les massifs volcaniques de la Sôda et du Hâroûdj. + + +La capitale des Garamantes se retrouve, sous le nom de Djerma-el-Qedîma, +au Sud de la Djerma moderne, dans une sorte de baie que forme la +montagne de l’Amsâk. Le principal caractère de ces ruines nous est +transmis par le _Qeçîr-el-Watwat_ ou _châtelet des chauves-souris_. + +La capitale des Nesoûr est représentée par les ruines de l’_ancien +château de Trâghen_, qui ont quelque rapport avec celles de Djerma-el- +Qedîma. + +De la Garama des Romains, il ne reste plus aujourd’hui qu’un monument +carré, très-bien conservé, au milieu de pierres de taille, couvrant une +superficie de 60 mètres environ, ainsi qu’un amas de pierres de taille +très-étendu au Sud de la Djerma moderne. (Voir la planche ci-contre). + +Zouïla, ville de Chorfâ, est le chef-lieu de la Cherguîya. + +Mourzouk, capitale actuelle, est le siége du kâïmakâmlik. + + +La tradition, d’accord d’ailleurs avec l’histoire, nous apprend ce qui +suit : + +Les plus anciens habitants des oasis étaient des Berâouna, nom sous +lequel les Arabes confondent tous les nègres du Bornou, aussi bien que +les Teboû. + +La dynastie la plus ancienne qui ait gouverné les Berâouna est celle des +Nesoûr, originaire du Soûdân. Elle régnait à Trâghen. On y voit encore +les ruines du château des sultans et le tombeau de l’un d’eux, +_Maï-’Ali_ (le sultan ’Ali). + +Pl. XIV. Page 276. Fig. 26. + +[Illustration : MONUMENT ROMAIN DE L’ANCIENNE GARAMA. + +D’après un dessin de M. H. Duveyrier.] + +Les Nesoûr régnèrent longtemps, mais ils furent vaincus et détrônés par +une tribu arabe, les Khormân, qui réduisirent les Fezzaniens à l’état +d’esclaves et les accablèrent d’injustices. + +Sous le gouvernement des Arabes Khormân, Zouîla était la capitale du +Fezzân. + +Pendant que le peuple opprimé souffrait, passa un chérîf du Maroc, +allant au pèlerinage de la Mekke. On lui raconta tous les malheurs du +pays et on le supplia de venir le délivrer. Ce chérîf, au retour de la +ville sainte, obtint de son père l’autorisation de secourir les +malheureux Fezzaniens, ce qu’il fit avec le concours d’hommes dévoués +qui le suivirent. + +Ce chérîf s’appelait Sîd-el-Monteser-ould-Mehammed. + +Il ne tarda pas à vaincre les Khormân et à les expulser. + +Par reconnaissance, les Fezzaniens élurent sultan leur libérateur. Ainsi +fut fondée la dynastie des Oulâd-Mehammed. + +Si l’on s’en rapporte aux souvenirs des indigènes, cette dynastie, qui +régna 550 ans environ, fit le bonheur du pays et agrandit le Fezzân, peu +à peu, par de sages conquêtes, jusqu’à Sôkna, vers le Nord. + +Voici les noms de quelques-uns des successeurs de Sîd-el-Monteser : + + +Sultan Djeheïm ; + + — Mehammed ; + + — Mehammed ; + + — Ahmed, qui régnait en 1747 ; + + — Mehammed ; + + — El-Monteser. + + +Le dernier de ces sultans fut tué aux environs de Trâghen, où l’on voit +son tombeau, en 1811, par El-Moukkeni, l’un des lieutenants de Youçef- +Pacha, le dernier souverain de la dynastie indépendante des Karamanli de +Tripoli. + +El-Moukkeni, devenu sultan du Fezzân, se rendit célèbre par les +expéditions qu’il fit en Nigritie, et dans lesquelles il emmena, non- +seulement beaucoup de chevaux, mais encore de petits canons. Dans ses +courses, il s’avança jusqu’au centre du Borgou, du Bahar-el-Ghozâl et du +Baguirmi. La capture des esclaves était le but principal de ses +expéditions, qui ne furent pas toujours couronnées d’un succès +incontesté. + +En 1831, après vingt ans de règne des lieutenants des Karamanli, ’Abd- +el-Djelîl, le célèbre chef de la tribu arabe des Oulâd-Slîmân, +s’emparait du pouvoir qu’il conserva dix années, au milieu d’une lutte +qui ensanglanta tout le Fezzân. + +En 1841, la Tripolitaine ayant été érigée en province de l’Empire +Ottoman, Bakir-Bey fut envoyé, avec une colonne, pour soumettre le +Fezzân. Une rencontre eut lieu à El-Bagla, non loin de la mer. ’Abd-el- +Djelîl battu trouva la mort en se défendant. + +De 1811 à nos jours, il n’y a pas de doute sur l’exactitude des +renseignements ci-dessus donnés. + +Antérieurement à 1811, des documents conservés par les marabouts de +Trâghen démontrent que la dynastie des Oulâd-Mehammed a occupé le trône +du Fezzân pendant de longs siècles, mais la date de son avénement, en +1261, est peut-être contestable. + +Quoi qu’il en soit, si la période postérieure à la conquête arabe peut +être réputée appartenir à l’histoire positive, la période antérieure +appartient à l’histoire hypothétique. + +Cependant le champ de l’hypothèse est fort restreint, car l’histoire +romaine confirmée par la triple découverte de la Djerma païenne, de la +Garama romaine et de la Djerma actuelle, confirme ce fait, qu’avant +l’ère chrétienne vivait au Fezzân un peuple du nom de Garamantes. + +Mais de ce peuple nous ne connaissons que le nom et l’espace qu’il +occupait, sans savoir à quelle race, blanche ou noire, il appartenait. + +Cependant, si les anciens Garamantes étaient d’origine nigritienne, +Berâouna ou Teboû, la tradition serait d’accord avec l’histoire, et les +Berâouna du Fezzân seraient identifiés avec les Garamantes. + +Si l’on tient compte du peu de distance entre Djerma et Trâghen (130 +kilomètres) ; si l’on compare les ruines des deux villes capitales, les +matériaux qui les composent, leurs formes, leur caractère ; si on +examine attentivement les tombeaux anciens des deux localités, surtout +si on constate qu’à Trâghen, comme à Djerma, comme dans toutes les oasis +du Fezzân, le sang noir domine, comme aussi plus au Nord, dans les +villes habitées par la même race, le doute n’est plus permis, et l’on +est porté à admettre que Garamantes, Berâouna et les sujets des sultans +Nesoûr appartiennent à cette race noire qui existe encore aujourd’hui +sur les lieux. + +Pl. XV. Page 279. Fig. 27, 28 et 29. + +[Illustration : Fig. 1. — RUINES DU QEÇÎR-EL-WATWAT. + +D’après un dessin de M. H. Duveyrier.] + +[Illustration : Fig. 2. — TOMBES DE L’ANCIENNE NÉCROPOLE DE QEÇÎRÂT-ER- +ROÛM. + +D’après un dessin de M. H. Duveyrier.] + +[Illustration : Fig. 3. — TOMBES DES JABBÂREN, DANS L’OUÂDI-ALLOÛN. + +D’après un croquis de M. H. Duveyrier.] + +Dans le Fezzân méridional, d’ailleurs, on retrouve, à chaque pas, des +noms de lieux appartenant à la langue du Bornou (le _kanôri_) : +_Ngouroutou_, _Karakoura_, _Kerekerimi_, _Kangaroua_, tous noms de puits +anciens de l’oasis de Trâghen. + +Ainsi, il est désormais à peu près certain qu’à une époque très-ancienne +a régné dans tout le Sahara une civilisation nègre très-avancée pour +l’époque, et que cette civilisation a doté le pays de travaux +hydrauliques remarquables, de constructions distinctes de toutes les +autres, de tombeaux qui ont partout le même caractère, de sculptures sur +les rochers qui rappellent les faits principaux de leur histoire. + +A cette civilisation appartiennent : + + +1o Les forages des puits artésiens de l’Ouâd-Rîgh et d’Ouarglâ ; + +2o L’aménagement des eaux de Ghadâmès et de Ganderma ; + +3o Les puits à galeries, _fogârât_, communs au Fezzân et au Touât ; + +4o Le châtelet des _chauves-souris_ (Qeçîr-el-Watwat), de Djerma-el- +Qedîma ; + +5o Les ruines de Serdélès et de l’Ouâdi-Takarâhet ; + +6o Les Esnâmen de Ghadâmès ; + +7o Les chapiteaux de la place du marché de la même ville, s’ils ne sont +pas d’origine romaine ; + +8o La nécropole de Qeçîrât-er-Roûm à Djerma ; + +9o La grande nécropole isolée, entre Garâgara et Kharâig, à l’Est de +Djerma ; + +10o Les anciennes tombes du cimetière de Ghadâmès ; + +11o Celles des _Jabbâren_, que j’ai trouvées sur ma route, en allant à +Rhât ; + +12o Celles de Djelfa (Algérie) et d’El-Fogâr (Fezzân), qui ont des liens +de parenté ; + +13o Les sculptures de Bordj-Taskô à Ghadâmès ; + +14o Les sculptures d’Anaï ; + +15o Les sculptures trouvées par M. le docteur Barth dans la vallée de +Telizzarhên ; + +16o Les sculptures de Moghar et d’’Asla, dans le cercle de Géryville ; + +Enfin, tant d’autres monuments d’origine incertaine, mais très-ancienne, +qu’on retrouve dans le Sud de l’Algérie, de la Tunisie et de la +Tripolitaine. + +La description, la filiation de tous ces débris de la civilisation +garamantique, ne peuvent trouver place ici, mais, pour qu’on en puisse +saisir les caractères généraux, je reproduis les dessins de ceux de ces +types qui m’ont paru les plus remarquables. + +Mon but principal est de constater que des nègres, dont quelques-uns +sont encore sur place, mais dont la masse a été refoulée, ont occupé le +Sahara avant toute autre race, et qu’ils y ont atteint un degré de +civilisation qui n’a jamais été dépassé depuis par leurs successeurs. La +constatation de ce fait a une grande importance pour la colonisation +ultérieure du Sahara, si la France croit devoir s’en occuper. + +A Djerma, à Trâghen, dans toutes les parties du Fezzân où j’ai été admis +à rendre visite aux _djema’a_, ou assemblées municipales de notables, je +me suis informé si l’on possédait des archives relatives à l’histoire +ancienne. + +A Djerma, les vieillards disent que leurs chroniques ont été perdues, +mais qu’elles assignaient aux Teboû la possession originaire de leur +pays et même la fondation de leur ville ; leur langue primitive était le +_tedâ_. + +A Trâghen, de vieux titres conservés par la famille des Thâmer donnent +le Bornou pour origine aux habitants de cette ville. + +Interrogé sur le même sujet, Boû-Beker-Effendi, l’un des principaux +officiers civils du gouvernement turc à Mourzouk, répond : « Du temps +des Oulâd-Mehammed, tout était à la mode du pays des nègres. Le sultan +avait une _ganga_, une garde-noire ; la langue était presque le +_kanôri_, et tous les noms donnés aux lieux et aux choses étaient de +cette langue : ainsi le boulevard commercial de la ville s’appelait le +_dendal_, comme dans les villes de la Nigritie. » + +Abba-Serki, le dernier descendant des Oulâd-Mehammed, ajoute à ces +renseignements un témoignage très-remarquable : « Sous ses ancêtres, il +était permis aux marchands de race blanche de rester à Mourzouk, pour +leurs affaires, pendant les trois mois de l’hiver seulement. Dès que les +chaleurs commençaient, le sultan faisait annoncer par un héraut que les +blancs eussent à se retirer, sous peine d’amende et d’expulsion, parce +que les blancs étaient toujours malades et communiquaient leurs maladies +aux autres habitants. » Donc, l’expérience avait démontré qu’il fallait +être noir pour supporter impunément l’insalubrité du climat pendant les +grandes chaleurs. + +Serait-ce cette insalubrité qui aurait conservé au pouvoir de la race +primitive les contrées insalubres du Fezzân, du Nefzâoua, de l’Ouâd- +Rîgh, d’Ouarglâ et du Touât ? Il est permis de le croire, car on +remarque que les populations blanches intercalées entre ces contrées +insalubres habitent toutes des territoires plus sains. Encore un fait +d’observation pratique à noter pour la colonisation du Sahara. + +Je résume le résultat de toutes ces informations : Les Fezzaniens sont +unanimes à attribuer le premier peuplement de leurs oasis à des nègres +païens, _djohâla_. + + +De ces préliminaires je passe à la ville de Mourzouk. + +Elle fut fondée par les Oulâd-Mehammed, il y a environ cinq cents ans, +vers 1310. Le chérîf, qui devint plus tard sultan, trouva là quelques +_zerâïb_ ou chaumières en palmes. Il en fit sa demeure, et, comme +c’était un saint homme, il ouvrit une école, laquelle attira beaucoup de +gens autour de lui. + +Une des premières constructions fut celle de la Qaçba, dans la partie +Ouest de la ville. Les Turcs l’ont restaurée, ainsi que le mur +d’enceinte de la ville, qui a la forme d’un carré presque parfait, avec +de petits bastions en saillie. + +Les constructions particulières de Mourzouk ont un type uniforme : +toutes sont en briques d’une terre crue, tellement riche en sel et +tellement pauvre en argile, que les pluies, heureusement fort rares, les +dégradent beaucoup. Les habitations ordinaires n’ont qu’un rez-de- +chaussée ; celles des riches marchands de Sôkna et d’Aoudjela ont un +étage ; ces dernières sont vastes et bien aménagées pour le climat et +pour les besoins des habitants. + +La ville est coupée en deux par une sorte de large boulevard, le +_dendal_, garni de boutiques de chaque côté et aboutissant par ses deux +extrémités aux deux portes principales : celle de l’Ouest, près de la +Qaçba, celle de l’Est, entre un corps-de-garde et le poste de la douane. + +Au _dendal_ arrivent toutes les rues latérales, qui divisent la ville en +quartiers. + +Contrairement à ce qu’on observe dans les villes arabes et berbères, les +rues sont larges, droites et découvertes, comme dans les villes nègres, +ce qui n’est pas le plus agréable, car la chaleur y est accablante. + +La ville est alimentée par des puits dont l’eau est lourde. + +La salubrité locale laisse à désirer, surtout pour les individus +originaires des climats tempérés. Jusqu’à ce jour, tous les gouverneurs, +d’origine turque, envoyés au Fezzân, y sont morts, à l’exception de +Mehemed-Bey, qui gouvernait le pays à mon arrivée et qui était tout +nouvellement installé. + +L’insalubrité doit être attribuée à ce que Mourzouk est bâtie dans le +bas-fond d’une sebkha, saline desséchée. + +La langue aujourd’hui parlée à Mourzouk et même dans la plus grande +partie du Fezzân est l’arabe. + +L’esprit religieux est celui des centres dans lesquels des +fonctionnaires, une garnison et des commerçants étrangers dominent. +Cependant il y a une mosquée à la Qaçba et une autre dans la ville. + +Mourzouk est assez bien approvisonnée en viande, légumes, fruits, car +les environs sont productifs. + +Pendant longtemps, les gouverneurs turcs ont craint d’habiter la Qaçba, +parce qu’elle avait la réputation d’être hantée par de mauvais esprits. +Cependant le kâïmakâm militaire actuel, Moustafa-Agha, y est établi. + +Autour de la citadelle sont des casernes et des magasins, récemment +construits à l’européenne. + + +L’établissement militaire et administratif de Mourzouk comprend : + +1o Une garnison de 250 hommes environ de troupes régulières (_redîf_), +presque tous indigènes du Fezzân ou nègres ; + +2o Quatre pièces d’artillerie de campagne avec une vingtaine de chevaux +pour les traîner ; + +3o Des magasins réputés approvisionnés pour une année ; + +4o Un hôpital dirigé par un médecin européen ; + +5o Environ 50 cavaliers arabes irréguliers (_bachi-bouzouk_) que les +tribus de la côte, Mesrâta et Mesellâta, sont tenues de renouveler tous +les ans. Les irréguliers sont commandés par un bâch-agha arabe. + +Jusqu’au moment de mon arrivée à Mourzouk et depuis l’érection du Fezzân +en kâïmakâmlik, le gouvernement avait été confié à deux chefs, +indépendants l’un de l’autre, le kâïmakâm civil (bey ou pacha), le +kâïmakâm militaire (agha ou bey), suivant le grade du titulaire. Le chef +civil gouvernait et administrait toutes les populations du kâïmakâmlik, +le chef militaire s’occupait exclusivement de la force publique. Mais, +pendant que j’étais à Mourzouk, tous les pouvoirs ont été concentrés +entre les mains du chef militaire, et le chef civil lui a été +subalternisé. Ces deux fonctionnaires supérieurs nommés par le +gouvernement de la Porte-Ottomane ne peuvent être changés que par un +ordre de Constantinople. A part cela, ils sont les subordonnés du +moûchîr, pacha de Tripoli. + +Les autorités secondaires du pays sont : + +Pour le civil : le _kâteb-el-mâl_, administrateur des finances ; le +_bach-cheïkh_, chef de la ville de Mourzouk ; les _kaïd_ et _cheïkh_ des +différentes oasis, qui demeurent au milieu de leurs administrés. + +Pour le militaire : les officiers des redîf et des bachi-bouzouk, dont +les titres varient suivant leurs grades. + +De tous ces fonctionnaires, civils ou militaires, huit à peine sont +d’origine turque. + +Je serai sobre de remarques sur l’administration du Fezzân. En ce qui +concerne les impôts et accessoires de l’impôt, je me bornerai à +constater que le sultan ’Abd-el-Medjîd, avant sa mort, après avoir +apprécié les raisons de la dépopulation du Fezzân et de l’anéantissement +de son commerce, a cru devoir abolir les droits de douane et réduire +l’impôt du quart, soit de 175,000 piastres. + +Pendant longtemps, l’occupation du Fezzân a coûté des sommes importantes +à l’Empire Ottoman ; on m’a assuré que les recettes couvrent aujourd’hui +les dépenses. + + +Les personnes qui, par expérience, savent combien on s’était trompé, au +début de la conquête de l’Algérie, en voulant estimer en bloc le chiffre +de sa population indigène avant que des recensements réguliers et +généraux eussent éclairé la question, comprendront pourquoi je +m’abstiens de dire quel est, même approximativement, le chiffre de la +population de Mourzouk et du Fezzân. + +L’infortuné Vogel, qui séjourna à Mourzouk, du 5 août au 19 octobre +1853, donne à cette ville un chiffre de 2,800 habitants, et au Fezzân +une population totale de 54,000 âmes. J’accepte ces chiffres sans les +approuver, sans les infirmer, jusqu’à plus ample informé d’un +recensement réel. + +Ce que je sais, pour l’avoir vu et constaté, c’est que le Fezzân est en +grande voie de décadence. Les travaux de culture sont délaissés, les +villages tombent en ruines, la partie mâle adulte de la population +émigre vers le Soûdân ou vers le littoral, partout où elle espère +trouver des conditions meilleures d’existence. Il y en a même en +Algérie, entre autres à Guelma, où l’on paraît très-content d’eux, +puisqu’on provoque de nouvelles immigrations. Les femmes seules restent, +et il est facile de prévoir que, si cet état de choses continue, le +Fezzân changera totalement d’aspect. + +Dans un village où j’ai vu cent personnes au moins, il n’y avait qu’une +dizaine d’hommes ; dans tout l’Ouâdi-el-Gharbî, vaste agglomération de +villages et de forêts de dattiers, il n’y a que cent dix hommes adultes. + +Cependant la fécondité du Fezzân est incontestable. J’y ai vu la moisson +mûre et récoltée en mai, les cotons en fleur en juin ; j’y ai mangé, à +la même époque, presque tous les fruits de l’Europe méridionale. A côté +de dattiers cultivés, d’autres poussent en broussailles, sans soins, et +donnent encore des fruits ; l’olivier lui-même, cet arbre du littoral, +s’y trouve. Dans toutes les oasis, à côté des légumes des climats +tempérés, on voit les légumes et les céréales de l’Afrique centrale. Une +population, sobre d’ailleurs, devrait être heureuse dans un tel pays. + +Faut-il imputer à l’abolition du commerce des esclaves la ruine d’une +contrée naguère si prospère ? Sans doute, ce sacrifice fait aux grandes +puissances de l’Europe occidentale y a une grande part, car il n’entrait +pas moins de 2,500 à 3,000 esclaves par an à Mourzouk : mais est-ce là +la seule et unique cause du mal ? L’examen de la situation commerciale +de Mourzouk dans le second volume de ce travail éclairera la question. + + + § IV. — OUARGLÂ. + + +Ouarglâ est bien certainement l’une des villes les plus anciennes du +Sahara algérien, sans qu’il soit possible d’assigner à son origine une +date certaine. + +On n’y trouve aucune trace de l’occupation romaine, et il y a peu de +chance pour qu’on en découvre, car cette occupation paraît s’être +arrêtée beaucoup plus au Nord, aux versants méridionaux du Djebel-’Amoûr +et de l’Aurâs. + +Cependant cette ville semble avoir été connue d’Hérodote, car il décrit +exactement son site (l. II, 32) comme point extrême de la reconnaissance +des Nasamons au delà des sables de l’’Erg. + +Les Romains, qui tenaient à la vie autant que nous, ont évité avec le +plus grand soin la ligne des bas-fonds insalubres du Touât, d’Ouarglâ et +de l’Ouâd-Rîgh. + +Alors cette ligne, tout l’indique, était occupée par la race sub- +éthiopienne, dont le type se retrouve sur les lieux et à laquelle on +doit ce remarquable aménagement des eaux souterraines qui est un des +caractères généraux de cette contrée. + +Ultérieurement, environ vers le IXe siècle de notre ère, toute cette +région fut envahie par la race berbère, et c’est de cette époque que +date ou la restauration ou la prise de possession d’Ouarglâ par les +Benî-Ouarglâ, de la grande famille des Zenâta. + +Ebn-Khaldoûn nous apprend que les Benî-Ouarglâ n’étaient primitivement +qu’une faible peuplade qui, d’abord, habita plusieurs bourgades voisines +les unes des autres et qu’ils réunirent pour former une ville +considérable. + +En 325 de l’hégire, les Benî-Ouarglâ étaient assez forts, d’après le +même historien, pour donner refuge au sectaire khâredjite, Abou-Yezîd, +dont le père visitait souvent le pays des noirs pour y faire le +commerce. + +Bientôt après, les Benî-Ouarglâ fortifièrent leur ville, et quand l’émîr +Aboû-Zekerîya (de 1319 à 1346 de J.-C.) fut devenu souverain de +l’Ifrikïa, il fut si émerveillé de l’importance d’Ouarglâ, que pour +ajouter à sa splendeur il y fit bâtir une mosquée. + +« De nos jours, dit Ebn-Khaldoûn, Ouarglâ est la porte du désert par +laquelle doivent passer les voyageurs qui veulent se rendre au Soûdân. +Son chef porte le titre de sultan. Il descend d’Abou-Thaboul, de la +famille des Benî-Ouagguîn, personnage dont la postérité, en ligne +directe, a toujours exercé la souveraineté. » + +En 1353, Ebn-Khaldoûn vit à Biskra un ambassadeur du seigneur de +Takedda, ville importante de l’Afrique centrale, avec laquelle Ouarglâ +faisait un grand commerce. + +A l’époque de Jean Léon (XVIe siècle), il y avait à Ouarglâ « des +marchands étrangers, même de Tunis et de Constantine, qui faisaient +arriver en la cité la marchandise de Barbarie, laquelle ils troquaient +avec le produit de la terre des noirs. » + +Takedda ayant alors disparu comme place commerciale, Ouarglâ commerçait +avec Agadez. + +Elle avait un roi avec 2,000 chevaux de garde et 150,000 ducats de +revenu. + +De l’époque de Jean Léon à nos jours, les documents historiques manquent +sur Ouarglâ. Pour suppléer à leur absence, on pouvait compter sur les +chroniques de la ville, conservées précieusement par la municipalité, +mais, quand j’ai visité Ouarglâ en 1860, elles avaient été enlevées +quelques années auparavant par Mohammed-ben-’Abd-Allah, alors que cette +cité est tombée en son pouvoir. + +Aujourd’hui on est réduit à consulter les souvenirs des vieillards pour +combler cette lacune. + +Voici ce que j’ai appris : + +Ouarglâ a toujours conservé, jusqu’en ces derniers temps, et ses sultans +et sa municipalité. J’ai même pu connaître et interroger le fils du +dernier sultan. + +Depuis longtemps des rivalités de pouvoir entre les sultans et la +djema’a avaient amené le désordre dans l’administration des intérêts +publics. + +A une époque que nul ne peut préciser et pour des causes multiples, mais +toutes rapportées à la décadence du pouvoir local, le grand commerce +avec l’Afrique centrale avait cessé ; la ville s’était dépeuplée ; les +maisons, la Qaçba, le mur d’enceinte, étaient tombés en ruines ; les +eaux n’avaient plus été aménagées, et l’insalubrité, avec la maladie, +était venue substituer la désolation à une situation jadis prospère. + +A Ghadâmès et à Rhât, j’ai pu compléter, par des renseignements plus +précis, ce que la notoriété publique et la vue des lieux m’avaient +appris à Ouarglâ. + +Entre Ouarglâ et Agadez existe une grande voie dont les traces sont +parfaitement conservées, et que de vieux Kêl-Ouï, Touâreg d’Aïr, se +rappellent avoir parcourue. + +Je donne le tracé de cette route sur mes cartes, et des détails +complémentaires dans la partie commerciale de cette étude. + +Les sultans d’Agadez, ceux des Touâreg du Nord et d’Ouarglâ, souverains +jadis puissants, assuraient la sécurité de cette route, et elle était le +passage d’un très-grand commerce. + +Agadez a commencé par tomber en décadence par des causes qui seront +indiquées ailleurs. + +Le commerce, dont cette ville était le point de départ au Sud, ne +donnant plus de revenus aux sultans des Touâreg et d’Ouarglâ, ceux-ci +n’en continuèrent pas moins à vivre dans le luxe aux dépens de leurs +sujets qui, eux-mêmes, souffraient de la cessation du négoce. Les +exactions amenèrent la révolte, et rois d’Agadez, rois des Touâreg, rois +d’Ouarglâ, disparurent les uns après les autres, entraînant dans leur +ruine commune un commerce dont ils étaient les créateurs, les soutiens +et presque les maîtres. + +Le principe d’autorité avait créé l’ordre et, à sa suite, de grandes +relations commerciales : l’anarchie a amené le désordre et, à sa suite, +la situation que nous constatons aujourd’hui : + +Le commerce d’Agadez s’est réfugié à Katsena et à Kanô dans le Soûdân ; + +Celui d’Ouarglâ, qui s’opérait par la route directe de la Sebkha +d’Amadghôr, s’est détourné sur Rhât, sur Ghadâmès et sur El-Ouâd ; + +Le pouvoir du roi des Touâreg du Nord a été remplacé par celui du cheïkh +des Azdjer, en laissant la confédération du Ahaggâr dans l’anarchie ; + +Dans cette révolution, Ouarglâ a sombré, corps et biens, ne laissant à +El-Ouâd que quelques bribes de son grand commerce ; + +Ghadâmès a tout absorbé, même le commerce qui s’opère par les routes +aboutissant à In-Sâlah. + + +On se demande si, avec le rétablissement de l’ordre au Sud de nos +possessions, Ouarglâ peut recouvrer son ancienne splendeur. + +L’état présent de cette ville, hommes et choses, répondra à cette +question. + +Quatre groupes d’habitants composent la population d’Ouarglâ : + +Les Benî-Ouagguîn, + +Les Benî-Brahîm, + +Les Benî-Sisîn, + +Des Benî-Mezâb qui, d’après un document que j’ai trouvé à Ghardâya, +confirmé d’ailleurs par Ebn-Khaldoûn, sont probablement les +contemporains des Benî-Ouarglâ dans l’oasis à laquelle ces derniers ont +imposé leur nom. + +Les Benî-Mezâb confondus aujourd’hui avec les Benî-Sisîn habitent le +même quartier. + +En réalité, les quatre groupes d’habitants d’Ouarglâ n’en font que +trois, et, par suite de leurs prétentions réciproques, ils ne sont +jamais d’accord ; ce qui fait que, quoique constituant un chiffre total +de 4 à 5,000 habitants, ils ont souvent succombé dans leurs luttes +contre la petite ville voisine de Negoûsa (1,000 âmes environ) et contre +les Arabes qui les enveloppent. + +Les rivalités qui divisent les habitants d’Ouarglâ sont déjà une +première cause de faiblesse. + +De plus, quoique les membres des quatre groupes berbères composant la +population d’Ouarglâ soient autorisés à revendiquer une origine blanche, +tous, à peu près sans exception, appartiennent au type sub-éthiopien du +Tafîlelt, du Touât, de l’Ouâd-Rîgh, du Nefzâoua et du Fezzân. Par leurs +traits, ils se rapprochent des Caucasiens ; par la coloration de la +peau, ce sont des noirs. + +Les Ouargliens attribuent leur teint noir au mélange de leur sang avec +celui des nombreuses esclaves que leurs ancêtres ont achetées aux +caravanes du Soûdân. + +Il est possible aussi que les Berbères Benî-Ouarglâ, très-peu nombreux à +leur origine, ainsi que le constate Ebn-Khaldoûn, et rencontrant de +grandes difficultés d’acclimatation dans le bas-fond de la cuvette de +l’Ouâd-Mîya, aient cherché dans une fusion de leur sang avec celui des +noirs de la race garamantique, qui s’étendaient jusque dans ces parages, +l’unique chance qu’ils avaient de se reproduire dans une contrée où la +race blanche ne peut vivre. + +Une étude complète du Sahara nous montre toutes les régions basses des +lits des anciennes sebkha habitées par des noirs et toutes les régions +élevées et sèches environnant ces bas-fonds, peuplées de blancs. Il y a +dans ce cantonnement général autre chose que le fait de l’importation +d’esclaves noirs, car les tribus des hauts plateaux ont reçu autant +d’esclaves que celles des bas-fonds. Je ne puis m’empêcher d’y voir +l’application d’une des lois les plus simples de la nature. Le sang +nègre a vaincu le sang blanc dans les lieux où le climat se rapproche de +celui de la Nigritie ; le sang blanc a dominé le sang nègre partout où +la race blanche a retrouvé les conditions du climat originel. + +Pl. XVI. Page 288. Fig. 30. + +[Illustration : TYPES FÉMININS DE LA RACE SUB-ÉTHIOPIENNE OU +GARAMANTIQUE + +(OUAD-RÎGH). + +D’après des photographies de M. H. Duveyrier et de M. Puig.] + +Les plantes ne se conduisent pas autrement. La plus vivace étouffe la +plus faible. + +L’impossibilité, pour les blancs, de vivre et de se reproduire à +Ouarglâ, crée donc une seconde cause de faiblesse pour cette ville. + +Enfin, tout est en ruine à Ouarglâ : habitations, habitants, moral même. + +La Qaçba que j’ai visitée en détail et qui était une petite ville +fortifiée au milieu de la grande est aujourd’hui inhabitable : à peine +pourrait-on en dresser le plan. + +Les maisons de la ville, quoique bien bâties, à plusieurs étages, avec +des portes encadrées et décorées d’arabesques, sont mal entretenues ou +en ruines. On voit cependant qu’elles ont été construites par des +propriétaires riches, car elles offrent le luxe de passages voûtés qui +donnent, pour l’été, d’agréables lieux de repos pendant la chaleur du +jour. + +Les mosquées sont à peine en meilleur état que la Qaçba et les maisons. + +Le fossé, large de douze mètres environ, qui enveloppe extérieurement le +mur d’enceinte de la ville et qui sert d’exutoire à toutes les +immondices et à l’excédant des irrigations des jardins, est aujourd’hui +un immense cloaque infect, sans issue, dont les émanations +empoisonneraient l’air le plus pur. + +Aussi, au printemps et à l’automne, la fièvre paludéenne atteint-elle +tous les habitants. + +Déjà bon nombre d’entre eux ont émigré à Tunis ; ce qui reste ne sait +que se plaindre et accuser. + +Aujourd’hui, à Ouarglâ, il n’y a plus un riche négociant, mais des +propriétaires mal aisés et des _khammâs_[103], qui vivent du cinquième +des produits des jardins qu’ils cultivent. + +On dit qu’il y vient encore quelques caravanes de Rhât, d’El-Golêa’a, +d’In-Sâlah, mais, évidemment, ce ne peut être que pour échanger des +marchandises sans valeur contre des dattes, seule production sérieuse de +l’oasis. + +Aujourd’hui Ouarglâ est une ville morte, et nul ne la ressuscitera, je +le crains ; cependant la belle ceinture de 60,000 palmiers qui +l’environne, ses eaux artésiennes, sa situation à l’embranchement d’une +route sur Timbouktou par In-Sâlah, et sur le Soûdân par les mines de sel +d’Amadghôr, les nombreux Cha’anba avec leurs chameaux qui peuplent sa +banlieue, lui donnent une grande valeur comme station de caravanes, +entre le plateau rocheux des Benî-Mezâb et la zone des dunes qui la +séparent des montagnes des Touâreg. + +Conservons à Ouarglâ ce rôle dans l’avenir et cherchons au Nord un +endroit plus salubre pour servir d’entrepôt à notre commerce. Methlîli, +Ghardâya et Laghouât ne laissent que l’embarras du choix. + +Ouarglâ a encore un autre rôle à jouer : c’est le point de nos +possessions le plus rapproché des Touâreg du Nord, notamment des Ifôghas +qui viennent quelquefois camper à très-peu de distance de cette ville. +De bons rapports entre un centre soumis à notre domination et des +peuplades indépendantes peuvent être un excellent trait d’union. Mais, +pour cette mission spéciale, il faudrait que le chef d’Ouarglâ fût en +même temps le représentant des intérêts de la France près des Touâreg et +non un personnage exclusivement préoccupé d’intérêts personnels ou +locaux. + + + § V. — IN-SÂLAH ET LE TOUÂT. + + +Cinq groupes d’oasis constituent l’archipel auquel on donne le nom +collectif de Touât, forme berbère du mot _Oasis_. + +Le Tidîkelt est le plus méridional de ces groupes. In-Sâlah[104] en est +le chef-lieu. En même temps, cette ville est le principal centre de +commerce de la contrée, dans ses rapports avec l’Afrique centrale, +l’Algérie, la Tunisie et la Tripolitaine. + +In-Sâlah est, à vol d’oiseau, à peu près à une égale distance de +Timbouktou, de Mogador, de Tanger, d’Alger et de Tripoli. Par sa +position centrale, cette ville devait devenir et est devenue un centre +commercial important, l’une des clefs du commerce du Nord avec +Timbouktou. + +Pl. XVII. Page 290. Fig. 31. + +[Illustration : TYPE MASCULIN DE LA RACE SUB-ÉTHIOPIENNE OU +GARAMANTIQUE. + +(OUAD-RÎGH). + +D’après une photographie de M. H. Duveyrier.] + + +Le Touât est une confédération indépendante de trois cents à quatre +cents petites villes ou villages, à quelques journées de marche au Sud +de nos possessions, et qui embrasse, du Nord au Sud, une longueur de 300 +kilomètres et, de l’Est à l’Ouest, une largeur de 160 kilomètres, entre +les méridiens d’Alger et d’Oran, sur la route directe de l’Algérie au +Niger moyen. + +Par sa situation, cette confédération se trouve dans le rayon naturel +d’attraction de notre colonie. + +Elle est, en outre, dans notre dépendance immédiate pour ses besoins de +première nécessité : la viande et le blé dont elle se nourrit, la laine +dont elle fait une partie de ses vêtements. Ces denrées sont portées +annuellement par nos tribus algériennes du Sahara occidental dans les +divers oasis du Touât qui ne pourraient se les procurer ailleurs, car +l’anarchie, qui est l’état normal du Maroc, ne leur permet pas de +compter, pour leurs approvisionnements, sur la production, d’ailleurs +très-restreinte, de cet Empire. + +Le Touât reconnaît la souveraineté religieuse des _chorfâ_, empereurs du +Maroc, et, à ce titre, lui envoie des présents en argent, quelque chose +comme le denier de saint Pierre de l’Europe catholique ; mais là se +bornent ses rapports avec les souverains de Fez. Au même titre, le Touât +fait des dons aux marabouts de Timbouktou, les Bakkây, et les Touâtiens +ont bien le soin de faire remarquer que ces témoignages de déférence +religieuse ne s’adressent pas au pouvoir temporel, mais au pouvoir +spirituel dont ces marabouts sont revêtus. + +Jaloux de leur indépendance politique, même vis-à-vis des souverains +musulmans, les Touâtiens le sont, à plus forte raison, vis-à-vis de la +France, puissance chrétienne. + +Instinctivement, appréciant mieux leur position que nous ne l’avons fait +nous-mêmes, ils ont le pressentiment que tôt ou tard ils tomberont sous +notre influence, si ce n’est sous notre domination. + +L’occupation de Laghouât et de Géryville, l’extension donnée à nos +possessions du Sénégal, ont répandu chez eux de grandes craintes : +aussi, quand simultanément, en 1861, M. le commandant Colonieu et le +khalîfa Sîdi-Hamza se sont avancés, le premier jusqu’à Timmîmoun avec +une caravane d’essai, le second jusqu’à El-Golêa’a, où il a des +propriétés, a-t-on vu tous les Touâtiens trembler comme si leur +indépendance politique avait été menacée et songer à fuir dans les +montagnes des Touâreg Ahaggâr. + +Alors, en quelques jours, le prix des chameaux s’est élevé de 200 à 500 +francs. + +Une ambassade a été envoyée à l’empereur du Maroc pour le prier +d’intervenir, probablement par la voie officieuse de la diplomatie ; des +supplications ont été adressées au marabout de Timbouktou à l’effet de +rendre favorable à la cause du Touât l’influence qu’il peut exercer à +Londres et à Constantinople. + +Avant d’implorer l’intervention de leurs chefs religieux, les Touâtiens +s’étaient jetés dans les bras d’El-Hâdj-Ahmed, le moqaddem de la +confrérie hostile des Senoûsi, et dans ceux de Mohammed-ben-’Abd-Allah, +qu’on a vu, les armes à la main, nous disputer la domination du Sahara +algérien. + +Ainsi, pendant qu’on s’occupe peu du Touât en Algérie, on ne pense qu’à +nous, on ne parle que de nous au Touât, et, je le répète, cette +agitation est due à la conviction que cette contrée est naturellement +destinée à subir la loi du maître d’Alger. + +Convaincus de leur impuissance à nous résister, ces Oasiens ont adopté +contre nous la politique de l’isolement et de l’abstention de tout +rapport, dans l’espoir que l’ignorance de leur position favorisée les +protégera mieux que la lumière. + +Cependant tous les hommes intelligents comprennent le côté faible de +cette tactique et le danger que court l’indépendance de leur +confédération en accueillant les prédications des Senoûsi, en donnant +asile à des Mohammed-ben-’Abd-Allah, en refusant toute relation de +commerce avec nous. + +Les principaux propriétaires, les riches commerçants, les capitalistes, +en un mot, tous ceux qui ont voyagé, devinent qu’une puissance comme la +France ne peut pas permettre au commerce de Timbouktou de longer toute +la limite Sud de ses possessions, pour aller gagner le port de Tripoli, +sans être tentée d’y prendre une part quelconque. + +Il est vrai qu’à côté de ces hommes sensés il y a la classe turbulente +et inquiète des _tolba_ ou gens lettrés vivant aux dépens de la +crédulité publique et exploitant l’ignorance des Sahariens. Cette classe +a le sentiment instinctif que son règne cessera le jour où notre +influence se fera sentir au Touât. + +En attendant, elle va partout semant les plus grandes absurdités sur +notre compte et recrutant des auxiliaires aux Senoûsi et aux agitateurs +comme Mohammed-ben-’Abd-Allah. + +Néanmoins, la lumière se fait, et, peu à peu, les préventions +disparaîtront. + +Au nombre de ces préventions, il en est une que le gouvernement doit +dissiper : c’est qu’il n’a aucun intérêt à grever son budget des +dépenses de l’occupation du Touât, si de bons rapports avec ses +habitants permettent au commerce de l’Algérie, comme à celui de Malte et +de Gibraltar, de prendre part aux échanges avec l’Afrique centrale, mais +que, si les Touâtiens continuent à vouloir fermer aux marchandises +françaises la route de l’Algérie à Timbouktou, au profit exclusif des +marchandises anglaises, il se verra contraint ou de conquérir le Touât, +ce qui n’est pas difficile, ou de rouvrir l’ancienne route rivale par +Ouarglâ, El-Beyyodh, Aghelâchchem, Timîssao et Mabroûk, entreprise +réalisable, qui enlèverait au Touât et à In-Sâlah tout le commerce qui +les enrichit. + +Malheureusement, la république touâtienne n’a, ni un pouvoir central +pour la totalité de la confédération, ni un pouvoir local pour chaque +groupe. Au contraire, chaque centre a son autorité distincte : ici, dans +les villages berbères, la municipalité démocratique ; là, dans les +villages arabes, le pouvoir héréditaire de familles nobles ou +religieuses ; ailleurs, dans les villages où le sang noir domine, la +municipalité aristocratique, et partout pour couronnement de l’édifice +anarchique deux partis politiques : les _Sefiân_ et les _Ihâmed_ ; deux +partis religieux : les _Senoûsi_ et les _Tedjâdjna_, qui achèvent de +diviser les populations. + +Sans cette division à l’infini du pouvoir et des partis, le Touât, placé +comme il l’est sur une grande route commerciale, favorisé d’un +territoire fertile et bien arrosé, serait un pays très-riche. + +Comme ancre de salut apparaît dans le lointain l’intervention efficace +du marabout Sîdi-Ahmed-el-Bakkây de Timbouktou, qui, sollicité par son +intérêt personnel de propriétaire de plusieurs zâouiya au Touât et de +maître du marché alimentateur de celui d’In-Sâlah, semble aujourd’hui +disposé à entrer en rapports avec le gouvernement de l’Algérie. + +Le désir du marabout de Timbouktou est le même que le nôtre : développer +les relations commerciales de l’Afrique centrale avec l’Europe, sans que +l’occupation du Touât par des chrétiens soit nécessaire. + +L’intérêt des commerçants de l’Afrique centrale dans la question est +encore plus grand que celui des Algériens, car, si l’Europe peut, à la +rigueur, se passer des produits de la Nigritie, la Nigritie ne peut +guère rester privée des produits de l’Europe. + +Le gouvernement marocain pourrait aussi être sollicité, par +l’intermédiaire de notre consul général de Tanger, à éclairer le Touât +sur ses véritables intérêts, et ce gouvernement peut le faire : car la +route du Maroc à Timbouktou est indépendante de celle d’In-Sâlah, et il +importe peu au souverain de Fez que les marchands du Touât soient les +intermédiaires du commerce d’Alger ou de celui de Tripoli. + +Trois races distinctes peuplent le Touât : les Noirs, les Berbères et +les Arabes. + +Les Noirs sont les plus nombreux et les plus anciens habitants du pays. +Le Gourâra et l’Aougueroût paraissent ne pas en avoir d’autres. + +Les auteurs grecs et latins indiquent le Tafilelt (la Sédjelmâssa du +moyen âge) comme limite Ouest au territoire des Garamantes. Les Noirs du +Touât, d’après cette indication, auraient la même origine que leurs +frères du Fezzân. L’usage commun des puits à galerie (fogârât des +Garamantes) confirme cette assimilation. + +Plus au Nord, à Moghâr et à ’Asla, les rochers portent des sculptures +_sui generis_ rappelant la civilisation garamantique. + +On est donc autorisé à considérer les Noirs du type sub-éthiopien du +Touât comme ayant appartenu primitivement au groupe garamantique. + +L’historien Ebn-Khaldoûn nous fait connaître quelles tribus berbères +sont venues envahir le Touât : les Benî-Yaleddès, fraction des Ouemmanou +avec des Benî-Ourtatghîr, des Benî-Mezâb, des Benî-Abd-el-Ouâd et des +Benî-Merîn. + +On comptait à cette époque, au Touât, deux cents bourgades, plus cent +dans le Gourâra, ce qui correspond assez exactement au nombre actuel des +Qeçoûr. + +Tementît et Boûda étaient alors les centres commerciaux, points +d’arrivée et de départ des caravanes de l’Afrique centrale. + +Avant l’invasion de ces Berbères dans le Touât, les Touâreg du Ahaggâr +auraient étendu leur domination sur les oasis méridionales de +l’archipel, mais Ebn-Khaldoûn n’en fait pas mention. + +Depuis, des tribus arabes nomades, dont quelques essaims se sont +stabilisés en élevant de nouveaux villages, sont venues ajouter un +nouvel élément de population, sinon de discorde, aux éléments berbères +et noirs qui, jusque-là, semblent avoir vécu en assez bonne +intelligence. + +Cependant le _berbère_ est resté la langue nationale du Gourâra, de +l’Aougueroût et du Tîmmi, quoique l’_arabe_ soit devenu la langue +écrite, commerciale et religieuse de tout le Touât. + + +Si de l’origine des habitants je passe aux détails de leur assiette sur +le territoire qu’ils occupent, je trouve chaque groupe d’oasis installé +sur le versant Ouest, à pente douce, du plateau du Tâdemâyt, et tirant +de ce plateau ses eaux d’alimentation et d’irrigation, au moyen de +travaux hydrauliques particuliers, inconnus des Berbères et des Arabes, +mais communs partout où j’ai constaté la préexistence du type sub- +éthiopien. Ces travaux étaient nécessaires pour que le Touât fût +habitable, car il y pleut rarement, et souvent, à l’époque actuelle, on +y traverse des périodes de vingt-cinq années sans pluies. + +Quoique sur le versant d’un plateau, le territoire du Touât peut être +considéré comme se rapprochant beaucoup de la nature des bas-fonds de +sebkha d’Ouarglâ, de l’Ouâd-Rîgh, du Nefzâoua et du Fezzân, occupés par +leurs frères noirs de même race. On dirait que ces enfants de l’Afrique +centrale ont partout recherché, dans le Nord du continent, les régions +dont le climat ressemblait le plus à celui de leur patrie originelle. Il +est vrai qu’ailleurs ils s’acclimatent et se reproduisent difficilement. + +La population surabonde au Touât, aussi a-t-elle dû recourir à +l’émigration pour faire cesser le trop-plein. On rencontre des Touâtiens +partout : à Timbouktou, à Agadez, à Rhât, à Ghadâmès, à Tripoli, à +Tunis, à Tlemsen, dans toute la partie occidentale du Sahara algérien et +dans les principales villes du Maroc. Dans les centres commerciaux, ils +s’adonnent au commerce ; dans les tribus, ils sont instituteurs. Comme +les Benî-Mezâb et les Biskri, dès qu’ils ont gagné un petit pécule, ils +rentrent dans leur patrie. + +Bien que la fertilité du Touât soit grande, sa production est inférieure +à ses besoins : aussi est-il tributaire des provinces d’Alger et d’Oran, +pour la partie de sa consommation qui ne consiste pas en dattes et en +légumes frais. + +Les vêtements, la plus grosse affaire après l’alimentation, sont par +moitié en coton venant de Timbouktou ou du Soûdân, par moitié en laine +dont la matière première vient de l’Algérie. + +Plusieurs villes de la confédération touâtienne ont une certaine +importance commerciale, les unes comme centres d’un commerce local : +Tîmmi, Timmîmoun, Tabalkosa ; les autres comme centres d’échange entre +les produits de l’Europe et ceux de l’Afrique centrale : In-Sâlah et +Aqabli. Ces deux dernières villes doivent aux relations journalières +qu’elles entretiennent avec les Touâreg d’avoir monopolisé en leurs +mains un commerce qui exige de bons rapports avec les maîtres des +routes. Jadis Aqabli avait la prédominance, aujourd’hui c’est In-Sâlah. + + +In-Sâlah est une des villes les moins anciennes du Touât, car aucun +document ne la mentionne avant le XVe siècle, et ses habitants ne font +remonter sa fondation qu’à deux cents ans. Néanmoins elle est +aujourd’hui l’une des plus grandes, des plus peuplées et +incontestablement la plus riche. + +Il faut, toutefois, s’entendre sur ce qu’on est convenu d’appeler la +ville d’In-Sâlah. + +In-Sâlah est un nom collectif donné à quatre qeçoûr ou centres +d’habitation qui se touchent et sont échelonnés à l’Orient l’un de +l’autre. + +Ces quatre qeçoûr sont : + +Qaçar-el-’Arab ou Qaçar-el-Kebir ; + +Qaçar-Bel-Qâsem ; + +Qaçar-Oulâd-el-Hâdj ; + +Qaçar-ed-Derhâmcha. + +De ces quatre qeçoûr le plus important, celui auquel pourrait +s’appliquer le titre de ville portant le nom d’In-Sâlah, est Qaçar-el- +Kebîr (le grand centre) ou Qaçar-el-’Arab (le centre des Arabes) : mais, +je le répète, In-Sâlah n’est pas une ville dans le sens que nous +attachons à ce mot : c’est une collection de quatre bourgades +fortifiées, ayant chacune leur vie propre. + +Autour de ce point central, capitale du Tidîkelt, convergent d’autres +qeçoûr : Ej-Jedîd, Ez-Zâouiya, Es-Souâhel, Meliâna, Hâss-el-Hadjâr, +Igueston, Qaçbet-Oulâd-Zommît, Fogâret-ez-Zouâ, Ez-Zâouiyet-Mouley- +Heyba, Sillâfen, Fogâret-Oulâd-el-Hâdj-Badjoûda, Fogâret-Oulâd-el- +Hâdj-’Ali, Fogâret-Oulâd-el-Hâdj-Mohammed, Sâhel, El-Barka. Ces quinze +villages fortifiés peuvent être considérés comme formant une grande +banlieue autour des quatres qeçoûr constituant In-Sâlah. + +La portion la plus active de la population d’In-Sâlah est arabe ; +quelques étrangers, particulièrement les Ghadâmèsiens, y ont des +établissements. Plusieurs des chefs Touâreg y tiennent en dépôt tout ce +qu’ils possèdent : ainsi le Cheïkh-’Othmân y a maison, magasins, jardins +de dattiers. C’est là qu’il emmagasine tout ce qu’il a de précieux, et +il se considère autant habitant d’In-Sâlah que de Timâssanîn. + +En cela, In-Sâlah, quoique centre d’un grand commerce, conserve le rôle +dévolu à tout qaçar, celui de servir de lieu de dépôt à la partie de la +fortune des nomades qu’ils n’emportent pas avec eux dans leurs +pérégrinations. + +Une municipalité ou djema’a gouverne la ville. + +Les familles les plus influentes sont les Oulâd-Badjoûda et les Oulâd- +el-Mokhtâr. + +Ce qui assure la prospérité d’In-Sâlah est la solidarité d’intérêts qui +existe entre les commerçants de cette ville, d’un côté avec les chefs +des Touâreg Ahaggâr, de l’autre, avec les marabouts de Timbouktou ; +solidarité que le courage de ses habitants, appuyé sur le concours de la +tribu belliqueuse des Oulâd-Bâ-Hammou, a toujours su maintenir. + +In-Sâlah est aux Touâreg Ahaggâr ce que Rhât et Ghadâmès sont aux +Azdjer, c’est-à-dire un marché sur lequel ils peuvent, à peu près sans +bourse délier, s’approvisionner de tout ce qui leur manque dans leurs +montagnes. + +Sans les coutumes, les présents, les victuailles que les gens d’In-Sâlah +donnent aux Ahaggâr, ces derniers seraient souvent exposés à mourir de +faim ; sans la protection que les Ahaggâr donnent aux caravanes d’In- +Sâlah sur les routes, le commerce qui fait la richesse de la ville ne +serait pas possible. + +La même solidarité existe entre les marabouts de Timbouktou et les +commerçants d’In-Sâlah. Sur le Niger, les marabouts appuient de leur +toute-puissance les commerçants du Touât, et les commerçants d’In-Sâlah +font respecter et entretiennent au Touât les trois zâouiya des marabouts +El-Bakkây. + +Les gens d’In-Sâlah sont réputés excellents guerriers : montés sur des +chevaux, armés de fusils et de pistolets, ils ont sur leurs ennemis +l’avantage de ne pas fuir devant les armes à feu. + +Les Oulâd-Bâ-Hammou, leurs parents et leurs alliés, sont aussi très- +braves et très-redoutés. + + +Un mot sur cette tribu qui pèse d’un si grand poids dans les destinées +d’In-Sâlah, car elle lui permet de faire respecter ses caravanes et même +de réduire les exigences des Touâreg Ahaggâr à de légitimes proportions. + +Les Oulâd-Bâ-Hammou sont d’origine arabe, ils parlent l’arabe et vivent +de la vie des nomades ; mais, depuis longtemps, ils ont adopté toutes +les coutumes des Touâreg. + +Comme eux, ils portent des vêtements bleus en coton du Soûdân, le voile, +le poignard de bras et la lance. + +Comme eux, ils ont des imrhâd (serfs), Arabes ou Touâreg, et les uns et +les autres, propriétaires de chèvres et de chameaux, habitent avec les +tribus imrhâd des Touâreg dans les montagnes du Ahaggâr et même de +l’Adzjer les plus rapprochées du Touât. + +Cette similitude de vie les a souvent fait appeler Touâreg blancs, +_Touâreg-el-biodh_, parce qu’ils portent généralement le voile blanc. + +D’ailleurs, les Touâreg, sans les considérer comme des frères, ne les +tiennent pas pour étrangers, car ils regardent le territoire de leurs +parcours comme faisant partie du domaine national de leurs +confédérations. + +A une époque, difficile à préciser, les Touâreg auraient abandonné aux +Touâtiens et aux Oulâd-Bâ-Hammou le territoire qu’ils occupent +aujourd’hui, mais sans renoncer aux droits que la conquête leur avait +conférés. + +Les Oulâd-Bâ-Hammou ont un village leur appartenant dans la banlieue +d’In-Sâlah, celui d’Igueston, où ils tiennent leurs approvisionnements +sous la garde de quelques-uns d’entre eux ; mais la tribu mène la vie +nomade sur le grand plateau de Tâdemâyt, entre les dunes de l’’Erg, les +oasis de la confédération touâtienne et les montagnes des Ahaggâr. + +Les Oulâd-Bâ-Hammou sont assez forts pour se faire respecter des +Touâreg. En 1860, ils sont même venus faire un rhezî sur les Azdjer à +Tikhâmmalt : mais généralement ils préfèrent vivre en bons rapports avec +eux, parce qu’ils ont à défendre les caravanes d’In-Sâlah contre +d’autres ennemis, notamment contre les Berâber, les Douï-Menîa’ du Maroc +et les Oulâd-Moûlât des rives de l’Océan. + +Ainsi que je l’ai déjà dit, les Douï-Menîa’ et les Oulâd-Moûlât viennent +à cheval, de deux cents à trois cents lieues, enlever les chameaux des +Touâtiens jusque dans les pâturages de leurs oasis. + +Pour résister à des adversaires aussi audacieux, le commerce d’In-Sâlah +avait besoin de trouver dans la tribu des Oulâd-Bâ-Hammou une force qui +ne le laissât pas complétement à la discrétion des Touâreg Ahaggâr. Là +est peut-être le secret de la puissance d’In-Sâlah et de sa supériorité +sur Aqabli, Tementît et Boûda. + + +Un petit district du Tidîkelt, celui d’Ingher, est habité, partie par +des Arabes, partie par des Touâreg. + +Deux villages du district d’Aqabli : El-Mançoûr et Arrekâch, sont +occupés par une tribu târguie, les Iouînhédjen, qui antérieurement +habitait les environs d’El-Barkat, au Sud de Rhât, mais qui a été forcée +d’émigrer par les anciens sultans des Touâreg. Les Arabes donnent le nom +de _sattâf_[105] à ces Touâreg. + +Ces deux groupes, devenus Touâtiens, servent de trait d’union entre les +oasis et les Touâreg Ahaggâr et Adzjer. + + +[Note 93 : Dans l’intérieur de l’Afrique, dit Pline, du côté du Midi, +au-dessus des Gétules, et après avoir traversé des déserts, on trouve +d’abord des Liby-Égyptiens, puis les Leuc-Éthiopiens ; plus loin des +nations éthiopiennes... Tous ces peuples sont bornés du côté de l’Orient +par de vastes solitudes, jusqu’aux Garamantes, aux Augyles et aux +Troglodytes.] + +[Note 94 : Cette inscription a été envoyée à Tougourt, pour de là être +expédiée au Muséum d’Alger, mais elle ne paraît pas être encore arrivée +à destination.] + +[Note 95 : J’ai rapporté de mon voyage la copie d’un livre d’histoire +sur ces contrées au moment de la conquête musulmane. Il a été écrit par +Aboû’l ’Abbâs-ben-Sa’ïd ech-Chemâkhi, et a pour titre _Kitâb fi Sahâïb- +el-Gholoûb_, ou _Livre sur les conquérants_. Je n’ai eu, jusqu’à +présent, ni le temps ni la santé nécessaires pour le traduire, mais un +jour viendra, je l’espère, où je pourrai extraire de cet ouvrage tout ce +qu’il contient d’important.] + +[Note 96 : Voir : _Description de l’Afrique_, par un anonyme, texte +arabe publié à Vienne, par M. A. de Kremer, 1854.] + +[Note 97 : D’après les habitants, le nombre des palmiers de l’oasis +s’élèverait à 63,000, mais j’ignore si cette estimation est le résultat +d’un dénombrement régulier, ancien ou moderne.] + +[Note 98 : Ces chiffres sont ceux qui m’ont été donnés en 1860. Ceux +fournis, en 1862, à M. le lieutenant-colonel Mircher, sont plus élevés.] + +[Note 99 : Voir, pour la température et l’analyse des eaux de la source, +liv. I, chap. III, pages 31 et 32.] + +[Note 100 : Pendant quinze jours, les Turcs de Tripoli ont cru qu’’Aly- +Bey s’était emparé de Ghadâmès, et on affirmait que des Français +déguisés, venus avec lui, construisaient un fort près du bassin de la +source.] + +[Note 101 : Depuis la conclusion d’un traité de commerce entre la France +et les chefs Touâreg, le cheïkh de Rhât, appuyé par une partie des +habitants de la ville, a renouvelé avec plus d’ardeur ses instances près +des Turcs pour l’annexion de Rhât à la Tripolitaine.] + +[Note 102 : Malgré mon grand désir d’entrer dans Rhât pour visiter la +ville, j’ai dû m’abstenir par respect pour l’émir des Touâreg, +Ikhenoûkhen, qui, pour rien au monde, n’aurait consenti à exposer son +hôte aux avanies d’un fanatique. Campé avec lui sur le marché même de la +ville, dont la police appartient aux Touâreg, je n’avais à redouter +aucun danger.] + +[Note 103 : Le khammâs, c’est-à-dire _cultivateur au cinquième_, est un +engagé à la disposition duquel les propriétaires mettent tout ce qui est +nécessaire à la culture : sol, plantations, semences, eaux, instruments, +et qui donne gratuitement sa main-d’œuvre, moyennant le cinquième de la +récolte.] + +[Note 104 : In-Sâlah doit être écrit en deux mots et non en un seul +comme on le fait ordinairement. Ce nom est composé du pronom +démonstratif temâhaq, _In_, celui de, et du nom propre arabe _Sâlah_, +c’est-à-dire l’endroit, la ville de Sâlah.] + +[Note 105 : Corruption du mot temâhaq _isattafenîn_, les noirs, c’est-à- +dire ceux qui portent le voile noir. Les habitants du Tidîkelt ont +ordinairement des voiles blancs.] + + + + + CHAPITRE II. + + CENTRES RELIGIEUX. + + +Je l’ai déjà dit, deux grandes confréries et deux grandes familles de +marabouts tiennent sous leur dépendance religieuse la presque totalité +des populations du Sahara. + +L’une des confréries, celle des Tedjâdjna, la plus ancienne, constituée, +il y a un siècle environ, en dehors de toute influence de l’antagonisme +de la religion chrétienne et de la religion musulmane et basée sur les +vraies lumières de l’Islâm, semble avoir été créée par son fondateur +dans un but de rapprochement et de lien entre toutes les peuplades +divisées du Sahara et de l’Afrique centrale. + +L’autre, celle des Senoûsi, organisée depuis la conquête de l’Algérie, +depuis que la question d’Orient est devenue l’objet permanent des +préoccupations des puissances chrétiennes, s’est, au contraire, proposée +pour but spécial de lutter contre l’influence toujours croissante de la +politique européenne sur les États musulmans et de préserver les +populations du Sahara et de l’Afrique centrale de tout rapport avec les +Européens. + +La première, par ses actes, par son exemple, prêche la tolérance ; la +seconde enseigne le fanatisme le plus exalté et, dans sa carrière active +et militante, cherche à opposer une barrière matérielle à une fusion +d’intérêts entre des peuples qui ne peuvent vivre séparés les uns des +autres. + +Les représentants de la première, pendant toute la durée de ma mission, +ont été mes protecteurs dévoués ; ceux de la seconde, inférieurs en +nombre et en puissance, ont été partout mes adversaires les plus +redoutables. + +Je dois à la reconnaissance de signaler la conduite tolérante des +Tedjâdjna, et à la vérité d’éclairer le gouvernement sur l’hostilité des +Senoûsi et sur les obstacles qu’ils peuvent opposer à l’extension de nos +rapports avec le Sahara et l’Afrique centrale. + +Les deux familles de marabouts que je considère comme des centres +religieux sahariens doivent être aussi connues, car celle des Bakkây, +toute-puissante à Timbouktou et chez les Touâreg Aouélimmiden, peut +exercer une grande influence sur l’avenir de nos relations avec les +populations du Niger, et celle d’Oulâd-Sîdi-Cheïkh doit encore nous +rendre d’importants services au Touât. + +La face politique des deux congrégations étant la seule qui doive +m’occuper, je m’abstiendrai d’aborder le côté religieux de ces deux +institutions. + +L’ordre méthodique de ce travail m’impose l’obligation de mettre d’abord +en scène les Senoûsi, nos ennemis, avant de m’occuper de nos amis, les +Tedjâdjna, les Bakkây et les Oulâd-Sîdi-Cheïkh, afin de mieux démontrer +que, si le fanatisme aveugle peut nous créer des embarras, la raison +éclairée est assez puissante pour nous aider à les surmonter. + + + § Ier. — CONFRÉRIE DES SENOÛSI. + + +Es-Senoûsi, originaire de Djâlo (Tripolitaine), disent les uns, de la +tribu algérienne des Benî-Senoûs, au Sud-Ouest de Tlemcen, disent les +autres, était un savant et pieux musulman qui a longtemps séjourné dans +les villes saintes de la Mekke et de Médine et qui, dans l’Orient +asiatique comme dans l’Orient africain, notamment en Égypte, a toujours +recherché la société des champions les plus exaltés de l’islamisme, de +ceux surtout dont l’orgueil était blessé de voir les gouvernements de +Constantinople et du Caire adopter toutes nos coutumes, copier toutes +nos institutions, subir notre influence. + +En homme éclairé, il avait pu constater dans ses voyages, avec la +décadence toujours progressive de la puissance politique de l’Islâm, des +injustices nombreuses, des exactions fréquentes, plaie fort ancienne des +gouvernements de l’Orient, et naturellement il avait attribué tous ces +vices à l’abandon de la morale islamique et à l’invasion de l’esprit +nouveau de progrès venu de l’Occident. + +De là au projet de former un rempart derrière lequel pourrait se +réfugier l’indépendance politique et religieuse des vrais musulmans il +n’y avait qu’un pas. Ce pas, il le franchit en instituant la confrérie à +laquelle il donna son nom. + +La pensée fondamentale de cette association est donc une triple +protestation : contre les concessions faites à la civilisation de +l’Occident ; contre les innovations, conséquences du progrès, +introduites dans divers États de l’Orient par les derniers souverains ; +enfin, contre de nouvelles tentatives d’extension d’influence dans les +pays encore préservés par la grâce divine. + +Mais, dans l’état des rapports qui existent aujourd’hui entre tous les +gouvernements, il était difficile de trouver, à l’abri de la +surveillance des chancelleries, un point où un tel projet pût être mis +en pratique. + +Entre le Nil et l’Océan, entre l’Afrique septentrionale et l’Afrique +centrale, s’étend un vaste désert où, jusqu’à ce jour, de rares +voyageurs, à la discrétion des populations qui l’habitent, ont seuls pu +pénétrer, où même plus d’un point reculé a été à l’abri de la souillure +des pas de l’infidèle : c’est ce désert qu’Es-Senoûsi choisira pour +champ d’application de ses projets ; c’est ce désert sans eau, dévoré +par un soleil ardent, qu’il opposera comme un cordon sanitaire à la +contagion européenne. + +Donc, pendant que d’autres fanatiques préparent les massacres de Djedda +et de Damas, protestation directe, mais impuissante, Es-Senoûsi dresse +le plan de la conquête du Sahara par une propagande active, y fonde des +zâouiya successivement échelonnées de manière à ce que la dernière, la +plus isolée, la plus éloignée, puisse encore servir de refuge, _in +extremis_, aux derniers éléments d’une foi déjà atteinte par +l’indifférence religieuse. + +Le Djebel-el-Akhdar, situé à environ 20 kilomètres à l’Est de Ben-Ghâzi +et se prolongeant jusqu’à Derna, habité d’ailleurs par des tribus arabes +turbulentes qui causent souvent des difficultés au gouvernement de +Tripoli, devient d’abord le berceau et le siége central de l’institution +nouvelle. + +Bientôt l’ordre d’Es-Senoûsi est accueilli avec faveur dans tout le +Sahara, où il recrute de nombreux khouân. Une circonstance, née en +Algérie de la lutte soutenue contre l’émir ’Abd-el-Kâder, doit +contribuer à lui donner une certaine importance. + +Mohammed-ben-’Abd-Allah, aujourd’hui interné à Bône, avait été notre +khalîfa dans la subdivision de Tlemsen. Compromis, destitué et exilé à +la Mekke, il avait eu occasion de rencontrer Es-Senoûsi dans l’Orient ; +et comme les projets du novateur s’alliaient aux vues de haine et de +vengeance de notre ancien serviteur, une sorte d’alliance s’établit +entre eux. + +Peu de temps après, Mohammed-ben-’Abd-Allah, qui avait emporté de +l’Algérie une grande fortune (500,000 francs environ), était de retour à +Ouarglâ et au Touât où il prenait le titre de _cherîf_ et arborait un +drapeau hostile dans le Sud de nos possessions. + +Alors vivait au Tidîkelt, dans la plus profonde obscurité, un _tâleb_ de +troisième ordre sous le rapport de l’intelligence et de l’instruction, +mais animé d’un fanatisme aveugle et d’une ambition sans bornes. Homme +actif d’ailleurs, audacieux et entreprenant. Son nom est El-Hâdj-Ahmed- +et-Touâti, plus connu aujourd’hui sous le surnom d’El-’Aâlem (le +savant), qu’il s’est donné et que ses partisans illettrés lui conservent +respectueusement. + +Par Mohammed-ben-’Abd-Allah, ce _tâleb_ est adressé à Es-Senoûsi et, sur +sa recommandation, il est investi du titre de _moqaddem_, ou vicaire +général de l’ordre pour la région à l’Ouest du Djebel-el-Akhdar, c’est- +à-dire le Fezzân, le pays des Touâreg et le Touât. + +A partir de ce moment, le cherîf Mohammed-ben-’Abd-Allah et le moqaddem +El-Hâdj-Ahmed ne poursuivent qu’un même but. L’un recrute des khouân, +l’autre les enrôle sous sa bannière pour la guerre sainte. On sait +comment Mohammed-ben-’Abd-Allah paie de sa liberté ses tentatives contre +notre domination. + +Cependant la propagande mettait de grandes ressources à la disposition +du chef de l’ordre, de nouvelles zâouiya s’élevaient à Sôkna, à Zouîla, +à Mourzouk, à Ghadâmès et à Rhât. + +Quand M. le capitaine de Bonnemain vint à Ghadâmès, il n’y avait qu’une +zâouiya de marabouts, celle de Sîdi Ma’abed, fort ancienne, inoffensive, +à laquelle le gouvernement turc a conservé son indépendance. +Aujourd’hui, à côté, une nouvelle zâouiya, plus grande et plus belle, a +surgi sous la baguette miraculeuse d’Es-Senoûsi. + +Quand M. Isma’yl-Boû-Derba visita Rhât, il n’y avait pas de zâouiya ; +aujourd’hui, à la sollicitation et avec l’appui du cheïkh de la ville, +El-Hâdj-el-Amîn, un autre fanatique, le moqaddem de l’ordre, en a +construit une sous les murs de la ville. On y travaillait activement +pendant mon séjour à Rhât (avril 1861). + +Cependant Es-Senoûsi, sentant la mort venir et trouvant le Djebel-el- +Akhdar encore trop rapproché des Turcs de Ben-Ghâzi et des consuls qui y +résident, ordonna la création d’une nouvelle zâouiya à Jerhâjîb, dans un +désert, un peu au Nord de la route de Sîoua à Aoudjela. + +A Jerhâjîb, il n’y avait qu’un seul puits d’eau amère, dans une vallée, +au milieu du vide ; de nouveaux puits y ont été creusés, et la zâouiya +s’est élevée comme par enchantement. Au printemps 1861, on y plantait +des dattiers. + +Aujourd’hui la zâouiya de Jerhâjîb est la métropolitaine de l’ordre. + +En même temps on bâtissait une autre zâouiya, en plein désert, à Wao, +ancienne plantation de palmiers, abandonnée sur la frontière du pays des +Teboû, à 208 kilomètres au Sud-Est de Zouîla. + +Ainsi, dans une période fort courte, moins de quinze années, voilà huit +centres de fanatisme créés, organisés et pourvus de moyens d’existence +par les tributs volontaires des khouân. + +Mais, en 1859, l’homme qui avait conçu et improvisé de si grandes choses +meurt ; son fils lui succède comme chef de l’ordre : le remplacera-t-il +comme continuateur de son œuvre ? + +A la mort d’un homme comme Es-Senoûsi, surtout quand cette mort arrive +avant que l’institution dont il est le fondateur ait jeté de profondes +racines, il est rare que la pensée mère du créateur soit adoptée sans +modification par ses héritiers ou ses lieutenants. Au respect pour les +lois du maître succède l’esprit d’innovation chez les uns, de +relâchement chez les autres. Ce double effet me semble s’être produit. + +Au rôle passif et purement défensif de l’institution ; à la création de +zâouiya, à la fois refuges et centres d’un enseignement réputé plus +orthodoxe, les plus ardents ont tout d’abord cherché à substituer +l’action offensive. El-Hâdj-Ahmed-et-Touâti, le moqaddem de l’Ouest, +devait naturellement se trouver à leur tête. + +En effet, dès que la mort du chef de l’ordre lui permet de prendre une +plus grande initiative, on le voit aller, de ville en ville, prêchant la +guerre sainte, ordonnant à ses partisans d’acheter des armes et des +munitions, poussant Mohammed-ben-’Abd-Allah à entrer en campagne, enfin, +organisant ce mouvement qui a agité et troublé tout le Sahara algérien +dans le cours de l’été 1861 et auquel la capture de Mohammed-ben-’Abd- +Allah a mis fin. + +Pendant ce temps, le jeune fils d’Es-Senoûsi semblait se borner à jouir, +dans la zâouiya de Jerhâjîb, de l’héritage de fortune, d’honneurs et de +respect que lui avait laissé son père : aussi voit-on les quatre +premières années de son règne s’écouler sans que la création d’aucune +nouvelle zâouiya soit entreprise. + +Un fait plus significatif démontrerait que le chef actuel de l’ordre +serait disposé à se contenter des résultats acquis. Si mes informations +sont exactes, il aurait, en 1861, mandé près de lui le moqaddem de +l’Ouest pour le rappeler aux principes expectants du fondateur. + +Sur toute ma route, à Rhât, à Mourzouk, à Trâghen, à Zouîla, j’ai +rencontré cet homme, suivant lentement mes pas, me créant des embarras +partout où il le pouvait. + +Il se rendait à Jerhâjîb, pour comparaître devant le grand maître, mais +il cheminait comme un coupable qui n’est pas pressé d’arriver, +prétextant de la nécessité de me surveiller, de faire obstacle à mes +desseins, pour retarder le moment des explications. Peut-être attendait- +il, avant de recevoir l’ordre de remettre l’épée dans le fourreau, que +Mohammed-ben-’Abd-Allah eût jeté dans la balance le poids d’un fait +accompli. + +Une circonstance imprévue, la mort du sultan ’Abd-el-Medjîd, auquel les +musulmans reprochent trop de condescendance pour les chrétiens, et son +remplacement par le sultan ’Abd-el-’Azîz, paraissaient à El-Hâdj-Ahmed- +et-Touâti un signe providentiel justificatif de ses menées et de +l’initiative belliqueuse qu’il avait prise. + +Dans tout le Nord de l’Afrique, l’avénement du nouveau sultan de +Constantinople a été l’occasion d’une grande agitation. + +Quoi qu’il en soit des dispositions respectives du chef de la confrérie +et du moqaddem de l’Ouest, du désaccord qui a pu exister entre eux sur +l’attitude expectante ou militante à prendre, il est certain que dans +l’état actuel des choses les zâouiya de Sôkna, de Zouîla, de Rhât et de +Ghadâmès, forment déjà les quatre points cardinaux d’un immense +quadrilatère élevé pour la défense du fanatisme dans cette partie de +l’Afrique. + +Je n’ai pas à apprécier, au point de vue théologique musulman, +l’orthodoxie des enseignements de cette confrérie ; néanmoins je ne puis +omettre de signaler la lutte qui s’est engagée à mon sujet, pendant mon +séjour à Rhât, entre le moqaddem d’Es-Senoûsi et le marabout très-pieux, +très-instruit, très-éclairé de Timbouktou, Sîdi-Mohammed-el-Bakkây. Le +moqaddem, sur l’autorité d’un livre dont il m’a été impossible de +connaître même le titre, enseignait qu’il était non-seulement permis, +mais encore louable, de me voler et d’assassiner moi et mes serviteurs +musulmans. A ces prédications fanatiques Sîdi-el-Bakkây opposait +l’autorité des principaux docteurs de l’Islâm et la correspondance que +son oncle, le grand marabout de Timbouktou, avait adressée au roi +fanatique des Fellâta, qui voulait s’opposer au séjour de M. le docteur +Barth dans son Empire. La copie de cette correspondance si remarquable, +véritable manifeste de tolérance, a été laissée aux habitants de Rhât +pour qu’ils puissent la méditer. + +Grâce à l’appui moral de Sîdi-el-Bakkây et à l’autorité toute-puissante +de l’émîr Ikhenoûkhen, j’ai pu braver, pendant quinze jours, sur le +marché _extra muros_ de Rhât, la colère des khouân d’Es-Senoûsi, mais je +n’ai pu pénétrer en ville, et ceux de mes serviteurs musulmans qui y +sont allés pour faire des provisions de bouche y ont été maltraités. + +L’opposition que M. Isma’yl-Boû-Derba, quoique musulman, a rencontrée à +Rhât, n’a eu d’autre cause que la résistance des sectateurs d’Es- +Senoûsi. + +Tout voyageur européen qui parcourra les mêmes contrées, surtout s’il +est Français, doit s’attendre à rencontrer le même obstacle. + +La conclusion de ce qui précède est qu’il est nécessaire de surveiller +cette confrérie religieuse et de s’opposer à son développement partout +où on le pourra. + + + § II. — CONFRÉRIE DES TEDJÂDJNA. + + +Cette confrérie fut fondée, vers 1775, par Sîdi-Ahmed-et-Tidjâni, de la +famille des marabouts d’’Aïn-Mâdhi. + +Par les exemples de vertu et de piété de son père, par les leçons de ses +professeurs, par les connaissances acquises dans des voyages à Fez et à +la Mekke, et de longs séjours auprès des savants les plus renommés de +l’islamisme, Sîdi-Ahmed était l’homme de son époque et de son pays le +mieux préparé à fonder une confrérie religieuse sur la double base du +_triomphe du droit par le droit et de la tolérance dans la voie de +Dieu_[106]. + +La réputation de sainteté de Sîdi-Ahmed, le libéralisme de ses +doctrines, attirèrent autour du marabout beaucoup de disciples, autour +du fondateur d’une confrérie beaucoup d’adeptes. De son vivant, il ne +recueillit que des témoignages éclatants d’un souverain respect, tant de +la part des rois que de la part des peuples. Les cours de Fez, de Tunis, +avaient prodigué toutes leurs faveurs à l’apôtre des nouvelles idées ; +seule, l’oligarchie des janissaires d’Alger lui gardait ses rancunes. On +comprend pourquoi : _le triomphe du droit par le droit_ devait amener +l’abolition de la piraterie à l’intérieur et à l’extérieur, seul mode de +gouvernement que connaissaient les pachas d’Alger. + +Aussi était-il réservé aux deux fils du fondateur de l’ordre d’assister +à de grands événements. + +Ces fils avaient tous deux le même nom : _Mohammed_. Pour les +distinguer, on appela : l’aîné _Mohammed-el-Kebîr_ (le grand), et le +cadet _Mohammed-es-Seghîr_ (le petit). + +Mais à la mort de leur père, ces deux fils étant trop jeunes pour +administrer les intérêts de la confrérie, Sîd-el-Hâdj-’Ali-ben-el- +Hâdj-’Aïssa, marabout de Temâssîn, fut, par testament, institué grand +maître des khouân. Peut-être le fondateur de la confrérie naissante, +prévoyant l’avenir et connaissant la jalousie des Turcs, espérait-il, en +se donnant pour successeur un marabout qui ne fût pas en même temps +héritier de son nom, détourner de la tête de ses fils les coups dont ils +étaient menacés. + +Mais _la voie de Dieu est impénétrable aux hommes_, et pendant que le +marabout de Temâssîn gouvernait la confrérie, Mohammed-el-Kebîr, le fils +aîné, était appelé, en 1822, à défendre ’Aïn-Mâdhi contre les Turcs et +périssait en 1827, dans la plaine d’Eghréis, sous Ma’askara, trahi par +les Hâchem, en prenant lui-même l’offensive contre le pouvoir que nous +devions détrôner trois ans plus tard. + +Le sang versé alors séparait à jamais les Tedjâdjna de la cause des +Turcs et de celle des Hâchem, tribu qui, en 1808, avait donné le jour à +’Abd-el-Kâder, également fils d’un chef de zâouiya. + +Bientôt après la chute des Turcs, en 1832, les Hâchem avaient élu sultan +l’un d’eux, ’Abd-el-Kâder, fils de Mahi-ed-Dîn, et le premier acte du +nouvel _Emîr-el-Moûmenîn_ avait été de proclamer la guerre sainte contre +les Français nouvellement débarqués à Oran. + +Si alors ’Abd-el-Kâder avait appelé le cadet des fils de Sîdi-Ahmed-et- +Tidjâni à lui prêter son appui dans la lutte qu’il allait soutenir +contre les chrétiens, peut-être eût-on vu Mohammed-es-Seghîr oublier la +trahison des Hâchem et renouveler la tentative audacieuse de son frère, +en venant, avec ’Abd-el-Kâder, mettre le siége devant Oran. + +Alors du sang eût été mis entre nous et les Tedjâdjna, comme il y en +avait entre eux et les Turcs. + +Mais _dans la voie de Dieu tout est impénétrable_, répéterai-je avec +l’auteur du _Kounnâch_, le guide des khouân Tedjâdjna. Non-seulement +’Abd-el-Kâder, le commandeur des croyants, ne réclame pas le concours de +Mohammed-es-Seghîr contre les chrétiens, mais encore, en 1838, après +avoir fait la paix avec eux, il va mettre le siége devant ’Ain-Mâdhi, où +il tient bloqué, pendant neuf mois, mais sans résultat, l’héritier d’un +nom vénéré. + +Dans cette lutte impie et que rien ne justifiait, ’Abd-el-Kâder +compromet son titre de marabout, ses finances et tout le prestige de ses +réguliers. + +De plus, il met de nouveau du sang entre les Tedjâdjna et les Hâchem. + +Pendant que ces faits s’accomplissent dans l’Ouest, El-Hâdj-’Ali, le +marabout de Temâssîn, le chef de la confrérie, est attaqué dans l’Est +par les frères d’une autre confrérie, les Mouley-Tayyeb, nos ennemis +acharnés, sous la conduite de Ben-Djellâb, sultan de Tougourt, autre +ennemi de notre drapeau. + +Dans l’Est comme dans l’Ouest, les Tedjâdjna avaient donc été amenés à +mettre du sang entre eux et tous nos adversaires, sans le moindre +conflit avec nous. A notre insu, nous étions devenus amis les uns des +autres, par l’audacieuse imprudence des mêmes ennemis que nous avions +eus à combattre. + +Ce qui précède explique la réponse du chef des Tedjâdjna, El-Hâdj-’Ali, +aux gens du Zibân, de l’Ouâd-Rîgh et du Soûf, qui vinrent en 1844 lui +signaler notre marche sur Biskra et lui demander quelle conduite il +fallait tenir. + +Voici cette très-remarquable réponse : + +« C’est Dieu qui a donné aux Français l’Algérie et toutes les provinces +qui en dépendent ; c’est Lui qui veut les y voir dominer. Restez donc en +paix et ne faites pas parler la poudre contre eux. Dieu a changé ceux +qui, jadis nos maîtres, n’avaient d’autre loi que l’oppression, d’autre +règle que la violence, qui sans cesse faisaient le mal et portaient le +trouble avec eux. Laissez donc faire aux Français ce qu’ils veulent, car +ils paraissent avoir pris un chemin juste et sage, qui doit faire +fructifier le bien de tous. » + +Pl. XVIII. Page 309. Fig. 32. + +[Illustration : SÎDI-MOHAMMED-EL-’AÏD, + +GRAND-MAÎTRE DE LA CONFRÉRIE DES TEDJÂDJNA. + +D’après une photographie de M. Puig.] + +M. le colonel de Neveu, auteur des _Khouân_, livre auquel j’emprunte +cette réponse, en garantit l’exactitude. + +Elle doit être authentique, en effet, car elle n’est que la paraphrase +du mot de passe de la confrérie : _triomphe du droit par le droit, +tolérance dans la voie de Dieu_. + +Un an après cette réponse, qui nous livrait sans résistance tout le Sud +de la province de Constantine, le marabout de Temâssîn mourait et la +grande maîtrise de la confrérie passait aux mains du fils cadet du +fondateur de l’ordre, Sîdi-Mohammed-es-Seghîr-ould-Sîdi-Ahmed-et- +Tidjâni, l’adversaire d’’Abd-el-Kâder. + +Ce grand marabout, notre ami comme son prédécesseur, laissa prendre +Laghouât, ville voisine d’’Aïn-Mâdhi où il résidait, d’abord, en 1846, +par M. le général Marey-Monge, puis en 1851 par M. le général Pélissier, +sans sortir des limites assignées aux khouân de l’ordre par la réponse +antérieure du marabout de Temâssîn. + +A la mort de Mohammed-es-Seghîr, advenue peu de temps après la dernière +prise de Laghouât, le gouvernement de la confrérie retourna aux mains du +marabout de Temâssîn, Sîdi-Mohammed-el-’Aïd, fils d’El-Hâdj-’Ali, encore +en possession aujourd’hui du titre d’_ouâli_. + +C’est à lui que je fus recommandé par M. le général Desvaux, commandant +supérieur de la province de Constantine ; c’est à l’aide de son concours +que j’ai pu pénétrer, avec sécurité, chez les Touâreg, malgré +l’opposition des khouân et du moqaddem des Senoûsi. + +Sîdi-Mohammed-el-’Aïd, fidèle à la tradition de la confrérie, est un +excellent homme, instruit, bienveillant, charitable et conséquemment +très-vénéré. (Voir son portrait ci-contre.) + +Pour mieux me protéger à distance, par un signe visible émanant de lui, +il me conféra le titre de _frère_ et me revêtit du chapelet de l’ordre. + +Ainsi, quoique chrétien, quoique Français, titre aggravant pour tous +ceux qui croient leur indépendance menacée, j’ai voyagé comme frère de +l’ordre des Tedjâdjna, et j’ai été accueilli comme tel par tous les +khouân. + +Il est de croyance dans la confrérie que les prières de Sîd-el- +Hadj-’Ali, père de Sîdi-Mohammed-el-’Aïd, ont fait tomber Alger au +pouvoir des Français pour punir les Turcs, coupables d’avoir tué son +fils. + +La zâouiya de Temâssîn est probablement la plus importante de toute +l’Algérie. En y entrant, on sent qu’on est là au siége d’une importante +institution, d’un grand gouvernement : mosquée pour le culte ; nombreux +logements pour les disciples et les serviteurs ; palais somptueux pour +le maître, avec glaces de Venise et fauteuils dorés à l’européenne, le +tout d’un luxe qu’on ne soupçonnerait pas dans une ville saharienne. +(Voir la planche ci-contre.) + +C’est qu’en effet cette zâouiya est un grand centre : protégée par les +souverains de Fez, de Tunis, dans les meilleurs rapports avec l’autorité +française, elle étend ses ramifications jusqu’à Timbouktou, jusqu’au +Soûdân, jusqu’en Égypte et à la Mekke. Des rois nègres, affiliés à la +confrérie des Tedjâdjna, font une active propagande contre le paganisme +dans l’Afrique centrale. + +Une zâouiya secondaire de l’ordre, celle de Timâssanîn, dont le marabout +Si-’Othmân est le moqaddem, assise entre les Touâreg Azdjer et les +Touâreg Ahaggâr, exerce son influence conciliatrice sur ces deux +peuplades. + +Accompagné jusqu’à Ghadâmès par le moqaddem des Tedjâdjna, confié par +lui à la vigilance d’Ikhenoûkhen, remis par ce dernier au gouverneur de +Mourzouk, j’étais donc en mesure de faire face à la malveillance des +Senoûsi. + +La zâouiya de Timâssanîn a été fondée par El-Hâdj-el-Faqqi, ancêtre de +Si-’Othmân, il y a environ 160 ans. Depuis sa fondation, la zâouiya n’a +eu que trois moqaddem : El-Hâdj-el-Faqqi, El-Hâdj-el-Bekrî et +Si-’Othmân. Il est vrai qu’El-Hâdj-el-Bekrî, mort en 1831, était âgé de +108 années lunaires. + +Une autre zâouiya secondaire de la confrérie existe au Gourâra, dans le +Touât. El-Hâdj-Mohammed-el-Feguîgui en est le moqaddem. + +Il y a des khouân Tedjâdjna dans toute l’Afrique centrale, au Bornou, à +Timbouktou, dans le fond du Foûta ; mais là où l’ordre compte le plus de +frères, c’est à El-Ouâd, à Temâssîn et à Chinguît dans l’Adrâr, entre +Timbouktou et l’Océan Atlantique. + +Pl. XIX. Page 310. Fig. 33. + +[Illustration : VUE DE TEMÂSSÎN. + +D’après une photographie de M. Puig.] + + + § III. — ZÂOUIYA DES BAKKÂY. + + +Avec les Senoûsi, avec les Tedjâdjna, une troisième grande influence, +plus grande peut-être que celle de ses rivales, règne dans tout le +Sahara et dans toutes les parties de l’Afrique centrale où le nom de +Timbouktou est connu. Cette troisième autorité est celle des Bakkây. + +D’après son arbre généalogique, cette famille descendrait de ’Oqba-ebn- +Nâfa’-el-Fahri, le conquérant de l’Afrique occidentale, ce général arabe +qui n’arrêta ses conquêtes que dans les flots de l’Océan Atlantique. + +’Oqba, dans sa première incursion, s’était avancé jusqu’à Djaouân, au +centre du pays des Teboû ; dans la seconde, jusqu’au grand désert habité +par les Lemtoûna, entre le Maroc et le Niger. Par la renommée que ses +succès lui avaient acquise dans des contrées inabordées jusque-là, il +avait préparé à ses héritiers le chemin de l’Afrique centrale. + +L’arrivée des Bakkây à Timbouktou date de cette époque de prosélytisme +religieux qui amena les Almoravides jusqu’au centre de la Nigritie, +apostolat glorieux, qui fit de Timbouktou un foyer de lumières et de +lettres, dont les ouvrages historiques du Cheïkh-Ahmed-Bâba, le +Timbouktien, analysés par M. le docteur Barth et M. le professeur +Cherbonneau, nous ont dernièrement révélé l’existence. + +Les Bakkây ont perpétué ce mouvement à travers les générations depuis le +XIIe siècle jusqu’à nos jours, bravant toutes les révolutions qui ont +alternativement mis le pouvoir aux mains des Berbères, des Arabes ou des +Nègres. + +Aujourd’hui encore la zâouiya des Bakkây à Timbouktou reçoit de nombreux +disciples, _telâmîd_, qui, du Maroc, du Touât, du Sénégal et des divers +États nègres, viennent y puiser tous les genres d’instruction de la +civilisation musulmane : l’étude de l’arabe ancien et moderne, la +grammaire, la rhétorique, la versification, l’histoire, la jurisprudence +et surtout la théologie. + +Souverains religieux, indépendants de l’empire des Fellâta et des autres +États nègres qui les enveloppent, les Bakkây représentent encore +aujourd’hui la plus grande puissance morale de tout le continent +africain. + +Alliés des souverains du Maroc, dont ils reconnaissent la suprématie +religieuse et pour lesquels ils font la prière officielle ; amis des +rois de Sokkoto et du Bornou, ils n’ont d’autres adversaires que le chef +de Hamd-Allâhi, capitale du nouvel Empire des Fellâta. + +Mais, sans armée, sans autre appui que l’autorité qu’ils exercent comme +marabouts sur les tribus arabes de l’Azaouad, sur les Trârza[107], les +Brâkna et autres Maures du Sénégal, ainsi que sur les Touâreg +Aouélimmiden, sur les Ahaggâr, sur les Azdjer et le Touât, ils tiennent +tête aux Fellâta et les empêchent de soumettre toute l’Afrique centrale +à leurs lois. + +Les revenus de ces marabouts sont considérables : d’abord, ils possèdent +de grands troupeaux de chameaux, de zébus, de moutons et des chevaux que +gardent de nombreux esclaves et leurs serviteurs, les Machrhoûfa, l’une +des tribus arabes de l’Azaouad ; ensuite, toutes les caravanes et toutes +les populations de leur dépendance religieuse leur paient volontairement +tribut. + +Les Bakkây ont aussi des zâouiya importantes et de grandes propriétés au +Touât[108] ; ce qui fait qu’ils sont autant Touâtiens que Timbouktiens. +Cette circonstance nous explique pourquoi ils tiennent à l’indépendance +politique de cette confédération. + +Les représentants de cette grande famille sont au nombre de huit. + +Sîdi-Ahmed est leur chef. + +Sîdi-Mohammed, son fils et successeur ; Sîdi-Mohammed, son neveu, celui +que j’ai rencontré dans mon voyage, et Sîdi-Alaouété, sont, après le +cheïkh souverain, les personnages les plus influents. + +Jusqu’à ce jour, ces marabouts ne nous sont connus que par leur +tolérance envers les chrétiens. + +Ils avaient bien accueilli le major Laing et ils n’ont pas encore voulu +accorder le pardon aux Berâbîch qui l’ont assassiné. + +Grâce à eux, M. le docteur Barth a pu rester sept mois à Timbouktou, +malgré l’opposition des chefs politiques du pays. + +Sîdi-Mohammed, le neveu, a été pour moi plus qu’un protecteur, un +véritable ami. Mon cheval étant mort, il m’a imposé, avec une extrême +délicatesse, l’obligation d’accepter la jument qu’il montait ; service +énorme, car, dans tout le pays d’Azdjer où je me trouvais, il était +impossible de me procurer un nouveau cheval. + +Les Bakkây seraient entrés plus tôt en relations avec nous, s’ils ne +s’étaient crus engagés par l’alliance que M. le docteur Barth a négociée +avec eux au nom de l’Angleterre, et s’ils n’avaient supposé, à tort, la +France, sinon en hostilité, du moins en continuelle rivalité avec le +gouvernement de la Grande-Bretagne : mais la lettre de pressante +recommandation que M. le docteur Barth m’avait donnée pour le Cheïkh- +Ahmed, et que je lui ai transmise par son neveu, a dû faire disparaître +l’erreur, accréditée d’ailleurs dans tout le Sahara et dans toute +l’Afrique centrale, que, pour conserver de bonnes relations avec les +Anglais, il faut refuser tous rapports avec les Français. + +La seule pierre d’achoppement entre les Bakkây et le gouvernement de +l’Algérie est le Touât. Les fanatiques de cet archipel d’oasis nous +représentent comme convoitant l’occupation de ce point, bien que notre +conduite témoigne que nous ne voulons pas avancer notre ligne +d’occupation au delà de Laghouât et de Géryville. Mais Timbouktou est +loin de nous et la vérité y arrive difficilement, surtout par la bouche +des indigènes. Pour mettre fin à l’incertitude, donnons aux Bakkây toute +sécurité de ce côté, et immédiatement les résistances tomberont entre +l’Algérie et Timbouktou, et Timbouktou et le Sénégal. + +Sîdi-Mohammed m’avait offert de me conduire près de son oncle, en me +faisant traverser le Touât ; je n’ai pu accepter cette proposition parce +qu’après un voyage de deux ans j’étais démuni de tout ce qu’il faut à un +explorateur pour entreprendre utilement une semblable course, et parce +que le marabout, retenu par des affaires de famille, n’était pas libre +de reprendre tout de suite le chemin de son pays : mais, si le +gouvernement daigne agréer la continuation de mes services, j’espère +pouvoir mettre à profit les bonnes dispositions de Sîdi-Mohammed pour +moi. + + + § IV. — ZÂOUIYA DES OULÂD-SÎDI-CHEÏKH. + + +S’il faut en croire la tradition, la partie de l’Algérie sise sur la +frontière du Maroc, et connue aujourd’hui sous le nom de Sahara des +Oulâd-Sîdi-Cheïkh, était, il y a environ 500 ans, un véritable désert, +théâtre des incursions des nomades du voisinage. + +Un marabout, de la descendance du Prophète par les femmes, homme sage, +instruit, tolérant, chassé de Tunis par des discordes de famille, +choisit cette solitude pour y vivre en paix. Sa réputation de sainteté +commença par attirer quelques serviteurs à la zâouiya qu’il avait fondée +à El-Abiodh. + +Ses enfants, héritiers de ses vertus, avaient déjà conquis une grande +influence, lorsque la prise de possession d’Oran par les Espagnols, la +destruction du pouvoir des Benî-Ziân de Tlemsen par les Turcs, +l’établissement à main armée d’une domination nouvelle, vinrent jeter la +plus grande perturbation au milieu des tribus de la province de l’Ouest. + +Alors la famille des marabouts d’El-Abiodh avait pour chef l’homme dont +la réputation, surpassant celle de ses ancêtres, donne encore +aujourd’hui du prestige à ses descendants. La commune renommée lui avait +décerné le titre de Sîdi-Cheïkh, _Monseigneur le vénérable_. + +Tous les malheureux, victimes des discordes politiques qui agitaient +alors le pays, vinrent chercher un refuge près de lui, et il fut +charitable, consolateur pour tous. Sa zâouiya devint l’asile de la +proscription. + +La clientèle formée par l’émigration s’accrut encore de celle des gens +généreux dont l’obole est toujours à la disposition des mains appelées à +centraliser l’assistance dans les malheurs publics. + +Les aumônes, d’abord temporaires, que des circonstances exceptionnelles +rendaient nécessaires, devinrent, en se renouvelant, définitives, et +aujourd’hui elles sont transformées en redevances religieuses, +volontairement acquittées entre les mains des successeurs du marabout +par les fils des contemporains de Sîdi-Cheïkh. + +M. le colonel de Colomb, ancien commandant supérieur du cercle de +Géryville, n’estime pas à moins de 80,000 francs l’impôt annuel versé +par les clients de Sîdi-Cheïkh au moqaddem de sa zâouiya. + +Quand un établissement religieux dispose, pendant des siècles, d’un +pareil revenu ; quand, d’ailleurs, la famille qui dirige cet +établissement possède de grandes richesses personnelles, ils peuvent +produire beaucoup de bien ; malheureusement, les Oulâd-Sîdi-Cheïkh sont +devenus depuis longtemps des administrateurs temporels, laissant à leurs +esclaves affranchis les devoirs de la zâouiya, et l’institution +religieuse est un peu en décadence. + +Cependant Sîdi-Hamza, chef de cette famille, élevé, sous notre +gouvernement, à la dignité de khalîfa du Sud de la province d’Oran, a +contribué puissamment à la soumission des tribus de sa dépendance +religieuse, embrassant tout le pays compris entre la frontière du Maroc +à l’Ouest, Ouarglâ et El-Golêa’a au Sud-Est. Son fils, Sîdi-Boû-Beker, +nous a rendu un plus grand service encore en capturant le perturbateur +Mohammed-ben-’Abd-Allah, qui agita si profondément le Sahara, au nom de +la confrérie des Senoûsi. + +Quand, en 1859, au début de mon exploration, je partis pour El-Golêa’a +(la _Tâorert_ des Berbères), le khalîfa Sîdi-Hamza m’avait envoyé une +lettre de recommandation pour la djema’a ou assemblée des notables de +cette ville. El-Golêa’a, quoique appartenant aux Cha’anba, administrés +de Sîdi-Hamza, élevait la prétention de ne pas dépendre de l’Algérie et +de ne relever que de sa municipalité ; l’hospitalité m’y fut refusée, +avec accompagnement de beaucoup de menaces, qui auraient été suivies +d’exécution, si je n’avais pris le parti prudent de la retraite. El- +Golêa’a a payé sa conduite de son indépendance, car Sîdi-Hamza a reçu +l’ordre, en 1861, de prendre possession de cette ville au nom de la +France, et aujourd’hui le gouverneur général de l’Algérie nomme +directement les chefs de cette petite cité. + +Parmi les clients des Oulâd-Sîdi-Cheïkh, on compte, indépendamment de la +plupart des tribus du cercle de Géryville et des Cha’anba d’Ouarglâ, de +Methlîly et d’El-Golêa’a, les Oulâd-el-Mokhtâr, d’origine arabe, qui +constituent la population active d’In-Sâlah. Quelques autres groupes +arabes du Touât relèvent aussi de l’autorité religieuse de la zâouiya +d’El-Abiodh. + +Ainsi, aux services que la famille de Sîdi-Hamza nous a déjà rendus elle +peut encore joindre celui d’établir de bons rapports entre nous et le +Touât. Cette tâche lui est facile, car les Oulâd-Sîdi-Cheïkh commandent +toutes les routes par lesquelles le Touât tire ses approvisionnements de +l’Algérie. + + +En terminant ce paragraphe sur les centres religieux sahariens, je ne +puis m’empêcher de constater que quatre marabouts m’ont prêté le plus +grand appui dans mon voyage : Sîdi-Hamza, Sîdi Mohammed-el-’Aïd, le +Cheïkh-’Othmân et Sîdi-Mohammed-el-Bakkây. Il est vrai que ces marabouts +sont des hommes éclairés, et non des ignorants obligés d’abriter la +pauvreté de leur esprit et de leur cœur sous le manteau si facile à +porter du fanatisme. + + +[Note 106 : Mot à mot : _le droit suit le droit ; tout ce qui vient de +Dieu doit être respecté_. Telle est la formule de la profession de foi +des Tedjâdjna.] + +[Note 107 : Les Trârza, d’après Sîdi-Mohammed-el-Bakkây, enverraient +annuellement à la zâouiya de sa famille, à Timbouktou, à titre d’impôt +religieux, cent pièces d’indienne et neuf fusils. + +Le roi Mohammed-el-Habîb et autres chefs des Trârza seraient des +_telâmid_ des Bakkây.] + +[Note 108 : Les Bakkây prétendent être propriétaires d’Aqabli, de +Zâouiyet-Kounta et de Djedîd, dans le Tidîkelt.] + + + + + LIVRE IV. + + TOUÂREG PROPREMENT DITS. + + +Sans aucun doute, plus d’un des nombreux détails qu’embrasse ce Livre +peut s’appliquer à l’ensemble des quatre confédérations berbères connues +sous le nom général de Touâreg, mais je tiens à avertir de nouveau le +lecteur que mes observations et mes recherches ont été limitées aux +Touâreg du Nord, Azdjer et Ahaggâr, et que si, accidentellement, je +parle des Touâreg d’Aïr et des Aouélimmiden, je n’entends pas les +comprendre dans cette étude. + + * * * * * + + CHAPITRE PREMIER. + + ORIGINE DES TOUÂREG. + + +A quel peuple primitif, à quelle langue primordiale rattacher les +Touâreg et le dialecte qu’ils parlent ? Comment établir leur filiation ? + + +L’opinion des Touâreg sur ces diverses questions a l’avantage d’être +unanime. + +« Nous sommes _Imôhagh_, disent les Azdjer ; _Imôcharh_, disent les +Ahaggâr et les Aouélimmiden ; _Imâjirhen_, disent les Touâreg d’Aïr. + +« La langue que nous parlons s’appelle _temâhaq_ ou _temâcheq_, suivant +les dialectes. + +« Les Arabes ont donné à nos tribus le nom de _Touâreg_ et à notre +langue celui de _târguïa_, du participe arabe _târek_, au pluriel +_touâreg_, qui signifie les _abandonnés_ « de Dieu, » sous-entendu, +parce que nous avons, pendant longtemps, refusé d’adopter la religion +que les Arabes nous apportaient, et parce que, après l’avoir embrassée, +nos pères ont souvent renié la foi nouvelle. Mais ce nom, qui rappelle +une situation ancienne dont le souvenir est aujourd’hui injurieux pour +nous, n’a jamais été celui de notre race. + +« Les cinq mots, Imôhagh, Imôcharh, Imajirhen, temâhaq, temâcheq, qui +sont les noms de notre race et de notre langue, dérivent de la même +racine, le verbe _iôhagh_, qui signifie : il est _libre_, il est +_franc_, il est _indépendant_, il _pille_. » + +La signification historique de cette racine sera ultérieurement +précisée. + + +Quant à la filiation des Touâreg du Nord, elle a été dressée, pour +chaque tribu noble, par le Cheïkh-Brahîm-Ould-Sîdi, réputé l’homme le +plus instruit parmi les Touâreg, ses contemporains, dans une _Note_ +adressée à Sîdi-Mohammed-el-’Aïd, le grand maître de la confrérie des +Tedjâdjna, note qui m’a été remise en original et qui est acceptée par +les Touâreg comme étant l’expression de leurs communes opinions. + +Voici l’analyse de cette pièce : + +« Tu nous demandes des renseignements sur notre origine. Je réponds : +Notre descendance la plus générale est celle des Édrisides de Fez ; +quelques-uns viennent d’Ech-Chinguît, entre Timbouktou et l’Océan ; +d’autres sont des gens de l’Adghagh, entre le Niger et nos montagnes. + +« Nous descendons des Édrisides par un chérîf qui fut tué par le roi +Ourmîn, et ce chérîf est à la fois l’ancêtre commun des chorfâ d’Azdjer, +des chorfâ de Kerzâz[109] et des chorfâ d’Ouazzân[110]. + +« Ainsi nos chorfâ Ifôghas et Imanân sont de la même lignée que les plus +grandes familles du Maghreb. + +« Si tu nous demandes de mieux caractériser les origines de chaque tribu +et de distinguer les nobles des serfs, nous te dirons que notre ensemble +est mélangé et entrelacé comme le tissu d’une tente dans lequel entre le +poil du chameau avec la laine du mouton. Il faut être habile pour +établir une distinction entre le poil et la laine. Cependant nous savons +que chacune de nos nombreuses tribus est sortie d’un pays différent. » + +Après ces considérations générales, le Cheïkh-Brahîm-Ould-Sîdi passe en +revue chaque tribu d’origine noble, en commençant par les Azdjer et en +finissant par les Ahaggâr. Il continue en ces termes : + + + _Origine des tribus du pays d’Azdjer._ + + +_Imanân_ : « Les Imanân ou _Es-Solatîn_ (les sultans) sont de vrais +chorfâ, moitié Édrisiens de la famille régnante de Fez, moitié +’Alouyiens, descendant de Sîdna-’Aly, petit-fils du Prophète. » + +_Orâghen_ : « Ils sont fils de sultans par leurs pères, mais vilains par +leurs mères, car elles ne sont pas toutes de noble origine. » + +_Imanghasâten_ : « Ils sont issus des Arabes de l’Est (’Arab-ech-Cherg). +Ni leur roture, ni leur noblesse n’est bien démontrée. S’il y a parmi +eux des fils de sultans, ils ne sont pas bien nombreux. » + +_Ifôghas_ : « Dans l’origine, les Ifôghas ne faisaient qu’une seule +tribu avec les Iouadâlen, les Igaouaddâren, les Idaoura’a et les Ahel- +es-Soûki et toutes ces fractions constituaient la population de la ville +d’Es-Soûk. » + +« Es-Soûk, ajoute un commentateur, était une ville très-grande et très- +peuplée, située à moitié chemin entre In-Sâlah et Gôgo, sur la route qui +relie ces deux points, à peu près à l’ancienne limite de la race blanche +et de la race noire. + +« Les Noirs ont bâti Es-Soûk ; + +« Les Touâreg l’ont conquise, occupée, agrandie, embellie ; + +« Elle a été détruite à trois reprises différentes : + +« Une première fois par l’envie ; + +« Une seconde fois par des plantes épineuses, tellement épaisses qu’on +ne pouvait trouver une place pour prier Dieu (probablement l’hérésie) ; + +« Une troisième fois par l’ennemi ; + +« Enfin elle a été anéantie par les Noirs de l’armée du roi de Gôgo. » + +L’auteur de la _Note_, n’osant pas avouer que les habitants d’Es-Soûk +ont beaucoup mélangé leur sang avec celui des Noirs, raconte une longue +histoire dans laquelle il met alternativement en scène quarante jeunes +vierges blanches et quarante jeunes vierges noires données annuellement +en tribut : les premières par les Touâreg d’Es-Soûk à un sultan +infidèle, du nom de Djebbâr, probablement un Noir idolâtre ; les +secondes, par le roi de Gôgo, au sultan berbère d’Es-Soûk, suivant que +le succès des armes donnait la victoire aux blancs ou aux noirs. + +Cette histoire établit en même temps que la conquête de l’Adghagh, +depuis des siècles définitivement consommée par les Touâreg +Aouélimmiden, a été longtemps disputée par la race noire à la race +blanche et n’a pas été réalisée sans de nombreuses alternatives de +revers et de succès. + +Toutefois, l’auteur de la _Note_ fait remarquer que les familles des +hommes religieux ont toujours été préservées, par la protection divine, +de tout contact avec les païens, et que leur sang est resté pur de tout +mélange. + +Il ajoute « qu’à la dispersion des habitants d’Es-Soûk, les Iouadâlen et +les Idaoura’a se sont réfugiés dans le pays d’Adrâr[111] ; les +Igaouaddâren aux environs de Timbouktou où ils sont encore sous les +ordres du Cheïkh-Eg-el-Khenna ; que les Ifôghas, parmi lesquels on +compte les plus grands marabouts et les plus grands brigands, sont chez +les Touâreg du Nord ; enfin, qu’après les épreuves de l’ennemi, de la +faim et de la soif, il est resté à Es-Soûk un seul homme, le savant +Mohammed-ben-Eddâni, avec quarante femmes, lequel a reconstitué une +tribu nouvelle des Ahel-es-Soûk, en donnant en mariage, avec quarante +chamelles pour dot, les femmes survivantes à autant d’hommes de la tribu +d’El-Abâker, de la descendance des Ansâr. » + +Le commentateur et l’auteur de la _Note_ prient le lecteur de ne pas +confondre les Ahel-es-Soûk émigrés après la destruction de la ville avec +ceux qui ont conservé le nom et la résidence des tribus primitives. + +D’après les habitants de Timbouktou, Es-Soûk serait l’ancienne Tademekka +ou Takedda, avec laquelle Ouarglâ entretenait jadis de grandes relations +commerciales ; d’après le Cheïkh-’Othmân, les ruines de cette ville +seraient situées dans l’Est, mais il ignore où elles sont. + +On trouve encore à Es-Soûk les traces du mur d’enceinte et un cimetière +dont l’étendue est d’une demi-journée de marche selon les uns, d’une +journée selon les autres. Là seraient enterrés des _sohâba_, ou +compagnons du Prophète, envoyés pour convertir les nègres à l’islamisme. + +Au centre de l’ancienne ville était un puits de bonne eau et très- +abondant, puisqu’il suffisait à tous les besoins. On devait le déblayer +en 1861. + +Non loin de ces ruines, ou sur leur emplacement, s’élevait le petit +qaçar de Gounhân habité par la fraction des Aouélimmiden, qui a conservé +le nom de Ahel-es-Soûk. + + +Brahîm-Ould-Sîdi continue : + +_Kêl-Izhabân_ : « Ils proviennent de la fraction des habitants d’Es- +Soûk, qui, avant la dispersion, s’appelaient Ahel-es-Soûk. » + +_Imettrilâlen_ : « On ne sait pas bien d’où sort leur tribu. » + +_Ihadhanâren_ : Ici, c’est le commentateur qui parle : « Les +Ihadhanâren-es-Soûda sortent d’Es-Soûk, et sont nobles ; les Ihadhanâren +proprement dits sont de basse extraction par leurs pères et par leurs +mères. » + +_Ihêhaouen_ : « Il est écrit dans le _Livre_ d’Es-Soûk que leurs mères +furent achetées et que leurs pères sont El-Yezîd et ’Abd-er-Rahmân, +meurtriers de Hasen-ben-’Ali-ben-Tâleb, arrière petit-fils du Prophète. +Que Dieu leur fasse miséricorde ! » + +Le commentateur, pour l’honneur de sa race, ajoute que Yezîd et ’Abd-er- +Rahmân, quoique devenus Touâreg Benî-Oummïa, sont Arabes, et que leurs +descendants ont conservé l’usage de la langue arabe. + +_Ilemtîn_ : « Cette tribu est issue des Lemtoûna, à l’Ouest de +Timbouktou. On ne voit pas bien s’ils sont nobles ou roturiers. » + + + _Origine des Tribus du Ahaggâr._ + + +« Les nobles du Ahaggâr sont généralement des Oulâd-Sîd-Ben-Sîd-Mâlek +qui avaient pour ancêtre un chérîf du nom d’Aggâg, l’émîr, qui était un +soûki. » + +_Tâïtoq_ : « Partie de cette tribu est de la race des Imanân d’Azdjer, +c’est-à-dire de la descendance des Édrisiens ; partie est originaire des +Ahel-Fadây, du pays d’Aïr, où la souche de leur tribu existe encore. » +(Ce sont les Kêl-Fadây de M. le docteur Barth.) + +« Mais tous sont d’origine noble ; on le reconnaît à leur science et à +leur manière de vivre. + +« Cependant, parmi eux, à côté des _Ahel-Bît-el-Bîdh_ (gens de maison +blanche ou de sang blanc), il y a des _Ahel-Bît-es-Soûd_ (gens de maison +noire ou de sang noir). » + +_Kêl-Rhelâ_ : « Ce sont des Ebna-Sîd, c’est-à-dire des _fils de leurs +pères_, qui tous avaient pour aïeul le sultan El-’Alouï. + +« Parmi eux sont des fils de Hatîta ; + +« D’autres sont des fils d’El-Mahoûk, târgui, ayant du sang de chorfâ. » + +_Ikadéen_ : « Ils sont originaires d’Es-Soûk, mais de familles +blanches. » + +_Irhechchoûmen_ : « Aussi originaires d’Es-Soûk. + +« Une partie de la tribu descend des Édrisiens et une autre partie a +pour pères des Ikadéen. + +« Je ne sais si cette dernière partie est un essaim détaché de la tribu +paternelle ou bien si elle est née de la prostitution de leurs mères. » + +_Tédjéhé-n-oû-Sîdi_ : « Ceux qui restent des Oulâd-Aoused ont des pères +sultans, et ils ne font qu’une même tribu avec les Imanân des Azdjer. +Leur séparation n’indique qu’une bifurcation du même arbre. » + +_Tédjéhé-Mellen_ ou _Oulâd-Meça’oûd_ : « Ce sont des nobles ; huit +d’entre eux, les Ouggoûg, ont trace du sang de chorfâ. » + +Le commentateur ajoute : « Ils sont très-forts et très-hauts de +stature[112]. » + +_Autres tribus_ : « Elles sont originaires de Es-Soûk, mais de familles +_Bît-es-Soûd_, c’est-à-dire mulâtres. » + +Cette _Note_, que j’ai analysée, pour ne pas fatiguer le lecteur, avoue +un grand mélange de sang, et assigne comme dernière station à la presque +totalité des Azdjer et des Ahaggâr, avant leur fixation dans les +montagnes dont ils ont pris le nom, une ligne circulaire de l’Ouest au +Sud, jalonnée par les points de Fez, capitale du Maroc, de Chinguît, +ville de l’Adrâr, et d’Es-Soûk, ville de l’Adghagh. Cette ligne est +aussi celle assignée par tous les historiens du moyen âge au mouvement +de migration des Berbères Lemtoûna et Sanhâdja, vers le pays des Noirs. +Une expansion politique les avait portés du Nord au Sud, une réaction +les refoula du Sud au Nord. + +La prétention à une descendance édriside qui donnerait aux principales +familles des Touâreg une origine arabe et leur conférerait le titre de +chorfâ est à peu près celle de toutes les grandes familles berbères, et +elle serait presque justifiée par les nombreuses alliances matrimoniales +que les souverains de Fez ont contractées avec les familles des chefs +dont ils ne pouvaient obtenir la soumission par la force des armes. + +Aujourd’hui encore, au Maroc, les unions de l’empereur avec les filles +des chefs de Berbères indépendants du trône temporel sont érigées à +l’état de système gouvernemental. Quand, dans une province rebelle, un +Berbère peut faire échec au pouvoir du souverain nominal, on fait tomber +sa résistance en offrant à l’une de ses filles une place au harem. Cet +honneur est toujours accepté, parce qu’il confère le titre de chérîf aux +enfants qui naîtront de cette union, et la répudiation presque immédiate +qui réintègre femme et enfant dans la famille maternelle, loin d’être +considérée comme un affront, est acceptée comme un titre autorisant à +faire souche. + +Les deux derniers souverains du Maroc, Mouley-’Abd-er-Rahmân et Mouley- +Slîmân, pendant la durée de leurs longs règnes, ont autorisé, par ces +sortes d’unions, plus de cinq cents familles berbères à revendiquer pour +leurs héritiers la descendance édriside ; et si leurs prédécesseurs, +depuis le IXe siècle de notre ère, ont procédé de même à l’égard des +grandes familles berbères du Maghreb, — ce que l’histoire semble +démontrer, — il devient très-probable que les nobles Touâreg d’Azdjer et +du Ahaggâr, soit par des alliances directes, soit par des alliances +indirectes avec les chorfâ de Kerzâz et d’Ouazzân, sont aussi autorisés +à revendiquer la même descendance. + +Quoi qu’il en soit, les Touâreg, malgré le mélange de leur sang avec +celui des Édrisiens arabes, sont restés Berbères, et, comme fraction du +peuple berbère, leur origine est loin d’être incertaine. + + +La tradition populaire, chez les Azdjer, ajoute à la _Note_ de Brahîm- +Ould-Sîdi quelques détails sur la formation de la confédération et sur +le partage des terres entre les différentes tribus. + +D’après cette tradition, les premiers Touâreg qui prirent possession du +pays d’Azdjer furent les chorfâ Imanân et Ifôghas ; puis, +successivement, d’autres tribus vinrent se ranger autour d’eux. + +Un beau jour, le chef des Imanân invita à sa cour les femmes douairières +des autres tribus, c’est-à-dire celles des dames nobles dont le ventre +avait le privilége de donner naissance aux chefs, et, mu par un généreux +sentiment de galanterie, il affecta à chacune d’elles un douaire +foncier. + +La dame douairière des Orâghen reçut en apanage la plaine des +Igharghâren ; + +La dame douairière des Imanghasâten eut pour lot la vallée de +Tikhâmmalt ; + +Chaque tribu fut dotée de la même manière. + +Ce qui frappe dans cette tradition, comme dans toutes celles relatives +aux origines des coutumes exceptionnelles des Touâreg, c’est le rôle +principal qu’y joue la femme. + + +A Ghadâmès, cherchant la lumière sur cette question d’origine, je +m’adressai au qâdhi, l’homme le plus instruit de la ville ; il me +répondit en ouvrant un livre qui fait autorité dans le Sahara. + +Il a pour titre : _Roûdh-el-mo’attâr, fi akhbâr-el-aqtâr_ (ou Le Jardin +parfumé par les nouvelles des pays), et pour auteur : Ebn-’Abd-en-Nour- +el-Hamîri, de Tunis. + +Ce livre assigne pour origine aux Berbères musulmans voilés qui habitent +l’espace compris entre Ghadâmès et Tademekka (espace de quarante jours +de marche) les tribus de Lemtoûna, Massoûfa et autres. + + +Ebn-Khaldoûn est plus explicite encore. + +Les Molâthemîn ou les _voilés_, dit-il, qui habitent la région stérile +au Midi du désert sablonneux, entre Barka, Ghadâmès, à l’Orient, et +l’Océan Atlantique, à l’Occident, proviennent des tribus de Guedâla, de +Lemtoûna, de Outzila, de _Târga_, de Zegâoua et de Lemta, tous +descendants des Sanhâdja de seconde race. + +Ainsi les Târga ou Touâreg modernes sont Sanhâdja, c’est-à-dire de la +race de ces Almoravides Lemtouniens qui, selon l’expression d’Ebn- +Khaldoûn, « après avoir soumis le désert et forcé les nègres à devenir +musulmans, fonda un Empire en Espagne et dans le Nord de l’Afrique, et, +épuisée à force de dominer, consumée dans de lointaines expéditions et +ruinée par le luxe, disparut exterminée par les Almohades, » sauf les +fractions restées dans le désert et représentées aujourd’hui par les +Touâreg, dans le Sahara central, par les Maures de la côte de l’Océan +Atlantique, débris de ces Sanhâdja qui ont donné leur nom au Sénégal. + +Ebn-Khaldoûn nous éclaire encore sur beaucoup d’autres points. + +« Les Sanhâdja, d’après lui, forment la majeure partie de la population +de l’Afrique occidentale, au point que bien des personnes les regardent +comme formant le tiers de toute la race berbère. + +« Primitivement ils occupaient la presque totalité du littoral +méditerranéen. + +« De temps immémorial, — bien des siècles avant l’islamisme, — les +voilés parcouraient la région qui sépare le pays des Berbères de celui +des Noirs, » c’est-à-dire le plateau central du Sahara, entre le bassin +de la Méditerranée et celui du Niger. + +« Ils ne cessèrent de se tenir dans ce pays et de le parcourir avec +leurs troupeaux qu’après la conquête de l’Espagne par les Arabes, moment +où ils abandonnèrent le magisme pour embrasser l’islamisme. » C’était +dans le troisième siècle de l’hégire. + +« D’abord les Sanhâdja se rangèrent parmi les clients de la famille +d’’Ali-ben-Abî-Tâleb, gendre de Mohammed, mais leur conversion fut +suivie de retours fréquents au paganisme. + +« Ce fut un missionnaire de Sédjelmâssa, envoyé par Aggâg, de la tribu +de Lemta, » — probablement celui dont les nobles des Ahaggâr prétendent +descendre, — « qui les ramena dans la bonne voie en leur enseignant la +vraie religion. + +« Au IVe siècle de l’hégire, un des plus illustres de leurs rois, +Tinezwa, étendait sa domination sur une région longue de deux mois de +marche et large d’autant. Vingt rois nègres reconnaissaient son +autorité, mais, sous ses fils, l’unité de la nation sanhâdjienne se +brisa, et chaque tribu, chaque fraction de tribu eut un roi. » + +Dans le milieu du VIIIe siècle de l’hégire, à l’époque où Ebn-Khaldoûn +écrivait son _Histoire des Berbères_, « les Sanhâdjiens porteurs du +voile, soumis à l’autorité du roi des Noirs (Mâlek-es-Soûdân), lui +payaient l’impôt et fournissaient des contingents à ses armées. » + +Ce roi des Noirs doit être le sultan de Gôgo qui détruisit la ville +d’Es-Soûk et détermina la migration d’une partie des habitants de cette +ville dans le pays d’Azdjer et du Ahaggâr. + +A cette époque, dit encore Ebn-Khaldoûn, « les Lemta se trouvaient en +face des Arabes Riâh, au Sud de la province de Constantine, » tribu dont +nous retrouvons aujourd’hui une grande fraction aux environs de Sôkna +dans le Fezzân, « et les Târga se tenaient vis-à-vis des Soleïm, tribu +arabe de l’Ifrikïa, c’est-à-dire de la Tunisie. » + +Depuis cette époque, les Târga paraissent avoir absorbé les Lemta, ce +qui explique comment la tribu des Ilemtîn, descendant des Lemta, occupe +un rang secondaire dans la société târguie. + + +Par la _Note_ moderne de Brahîm-Ould-Sîdi, nous connaissons +approximativement l’origine de chaque fraction noble des Azdjer et des +Ahaggâr. + +Par le _Livre_ de Ben-’Abd-en-Noûr-el-Hamîri, nous savons à quelles +tribus d’origine berbère il faut rattacher les musulmans voilés au Sud +de Ghadâmès. + +Par l’_Histoire des Berbères_ d’Ebn-Khaldoûn, nous savons que les Târga +(Touâreg des Arabes modernes) sont d’origine sanhâdjienne ; que, +primitivement, les Sanhâdja étaient répandus sur le littoral +méditerranéen, du désert de Barka au Maghreb-el-Aqsa ; qu’avant l’époque +islamique les fractions sanhâdjiennes, auxquelles appartenaient les +Târga, habitaient le désert ; qu’après y avoir fondé un grand royaume +embrassant la partie centrale et occidentale du Sahara, ils se sont +dispersés ; enfin que, vers le VIIIe siècle de l’hégire, les Târga, +chassés par un roi nègre, sont venus chercher un refuge au Sud de +l’Algérie, de la Tunisie et de la Tripolitaine, c’est-à-dire dans le +pays que les Touâreg occupent aujourd’hui. + +Par les études récentes de M. le docteur Barth, par les renseignements +recueillis en Algérie et au Sénégal, par mon exploration personnelle, il +est démontré que les Târga, simple fraction d’une grande nation au VIIIe +siècle de l’hégire (XIIIe de J.-C.), sont devenus aujourd’hui, par +l’absorption des tribus consanguines des Sanhâdja, le peuple le plus +considérable du Sahara central. + +Cela étant, pouvons-nous rattacher les Touâreg modernes aux peuples +autochthones de l’époque grecque et romaine ? + + +Rien n’est plus facile. + +Rappelons-nous d’abord que les hommes auxquels les Arabes ont donné le +nom de Touâreg, les _délaissés_, les _abandonnés_, n’acceptent d’autres +noms patronymiques que ceux d’Imôhagh, d’Imôcharh, d’Imâjirhen, et que +leur langue s’appelle temâhaq et temâcheq ; ensuite interrogeons les +auteurs, tant modernes qu’anciens, dont les écrits ont pour objet +l’étude des peuples de l’Afrique septentrionale. + +Les modernes nous apprennent que les Berbères du Maroc donnent à leur +langue le nom de tamâzigh ou tamâzirht et à leur race celui d’Amâzigh +(pl. Imâzighen), qui signifierait _libre_. + +Les généalogistes du moyen âge, consultés par Ebn-Khaldoûn, pour la +rédaction de son _Histoire des Berbères_, assignent : les uns _Mâzigh_, +fils de Canaan, fils de Cham ; les autres _Tâmzigh_, fille de Medjdel, +ceux-ci pour mère, ceux-là pour père, sinon à la totalité, du moins à +une grande partie des Berbères. + +Du temps de Jean Léon, en 1556, le seul nom général donné par les +Berbères à leur race et à leur langue était celui d’Amâzigh. + +Or, Hérodote appelait Libye l’Afrique septentrionale et Libyens les +peuples qui l’habitaient, mais il distinguait parmi eux les sédentaires +des nomades, les agriculteurs des pasteurs. Deux noms indigènes +correspondent à cette distinction : les _Mazyes_ et les _Auses_. + +Sous la plume des écrivains grecs et latins, le nom de Mazyes se +transforme en celui de Maziques, qui est identique à ceux de Mâzigh, +d’Amâzigh, d’Imôhagh, d’Imôcharh et d’Imâjirhen. + +Un nom qui se transmet à travers tant de siècles, presque sans +altération, est bien celui qu’un peuple a le droit de porter et de +revendiquer. + +Laissons donc de côté, comme nom de race, celui de Berbères, qui ne +s’applique qu’à une fraction de cette race, les Berâber du Maroc ; +laissons de côté, comme nom de peuple, celui de Touâreg, que repoussent +ceux auxquels on le donne, et appelons du nom général d’Imâzighen ou +d’Imôhagh toutes les peuplades de race berbère et du nom de temâhaq ou +temâcheq la langue qu’elles parlent. + +Conservons à toutes les peuplades de cette race et à leurs différents +dialectes les noms particuliers sous lesquels ils sont connus, et alors +nous pourrons comprendre les indigènes, et ils pourront nous comprendre. + + +Maintenant, si on me demande à quelle souche primitive je rattache les +Imôhagh descendants des Imâzighen du moyen âge, des Mâzigh des +généalogistes et des Mazyes ou Maziques de l’antiquité, je dirai que +désormais l’étude de la langue temâhaq, comparée aux autres langues +africaines et asiatiques, peut seule jeter quelque lumière dans la +question. + +En vue de fournir mon faible contingent à ces recherches, j’ai +recueilli, avec le soin le plus scrupuleux, toutes les inscriptions, +tant anciennes que nouvelles, en caractères _tefînagh_, que j’ai +trouvées sur les rochers, et j’ai réuni, en un vocabulaire, environ +1,500 mots de la langue temâhaq, surtout de ceux dont j’ai pu contrôler +la véritable signification, et j’ose espérer que ce travail ne sera pas +sans quelque utilité pour établir la filiation anté-historique des +Touâreg modernes. + +D’un autre côté, M. le docteur Barth, qui a longtemps vécu parmi les +Touâreg du Sud, a recueilli un riche vocabulaire du dialecte _temâcheq_, +dialecte aussi étudié par M. le chef de bataillon Hanoteau[113]. + +Avec ces éléments modernes, comparés avec les éléments anciens de +l’inscription bilingue de Thugga, dont la partie gauche reproduit la +presque totalité de l’alphabet _temâhaq_ ou _temâcheq_, il est +impossible qu’on n’arrive pas prochainement à rattacher les Imôhagh et +leur langue à l’une des souches primitives de l’antiquité. + + +[Note 109 : Les chorfâ de Kerzâz existent encore à Tabalbâlet, entre le +Touât et le Tafîlelt. Ils y possèdent une zâouiya qui jouit de la plus +grande réputation. + +Ceux qui y entrent ignorants, malades, affamés, nus, attristés, en +sortent instruits, guéris, rassasiés, habillés, consolés. Du moins, +c’est ce qu’en disent les indigènes.] + +[Note 110 : Les chorfâ d’Ouazzân habitent une ville du Maroc, entre Fez +et Tanger. Ils sont les chefs de la grande confrérie des Mouley-Tayyeb, +et, à ce titre, ils consacrent l’investiture des empereurs du Maroc à +chaque changement de règne.] + +[Note 111 : L’Adrâr dont il est ici question est un groupe d’oasis plus +rapprochées des rives de l’Océan Atlantique, dont Chinguît est la +capitale.] + +[Note 112 : Les Chorfâ du Tafîlelt (Maroc) sont aussi remarquables par +leur taille élevée.] + +[Note 113 : _Essai de grammaire de la langue temâchek’_, par M. A. +Hanoteau, chef de bataillon du génie. (Paris, Imprimerie impériale, +1860.) + +M. Hanoteau écrit temâchek’ par un _k_ suivi d’un accent ; j’ai préféré +représenter la même lettre de l’écriture _tefînagh_ par un _q_. Voilà la +raison des différences de transcription, l’orthographe du mot restant la +même.] + + + + + CHAPITRE II. + + DIVISIONS ET CONSTITUTION SOCIALE. + + +Les Touâreg du Nord se divisent en deux grandes sections : les Azdjer à +l’Est, les Ahaggâr à l’Ouest. + +Les Ahaggâr, je l’ai déjà dit, sont les Hoggâr des Arabes et des +Européens. + +Chacune des deux sections se subdivise en tribus. + +Les unes sont nobles et prennent le titre de _ihaggâren_ ; les autres +sont serves et placées dans la dépendance absolue des nobles ; on les +appelle _imrhâd_. Quelques-unes ne sont ni nobles ni serves, mais +rayonnent dans le cercle d’action d’une tribu noble à laquelle elles +payent impôt ; d’autres, enfin, sont des tribus de marabouts remplissant +le rôle de modérateurs, de conciliateurs et d’instructeurs, rôle +important au milieu d’une société qui n’est soumise à aucune forme de +gouvernement régulier, mais qui, grâce à une certaine force de cohésion, +traverse la série des siècles, sans subir de modifications sérieuses, +malgré ses nombreuses pérégrinations, ses guerres intestines et les +luttes qu’elle a dû soutenir pour conserver son indépendance. + + +Dans la section des Azdjer, les tribus nobles sont : + + Les Imanân, + + Les Orâghen, + + Les Imanghasâten, + + Les Kêl-Izhabân, + + Les Imettrilâlen, + + Les Ihadhanâren. + + +Les tribus de marabouts sont : + + Les Ifôghas, + + Les Ihêhaouen. + + +Les tribus mixtes sont : + + Les Ilemtîn, + + Les Kêl-Tîn-Alkoum. + + +J’indiquerai les noms des tribus serves au chapitre suivant en faisant +l’historique des tribus nobles auxquelles elles appartiennent. + + +Dans la section des Ahaggâr, il n’y a que des nobles et des serfs. On +pourrait considérer comme tribus mixtes celles qui habitent les villages +du Touât, mais elles ne sont plus considérées par les Touâreg comme +faisant partie de leurs confédérations. + +Primitivement, les Ahaggâr ne constituaient qu’une seule tribu, celle +des Kêl-Ahamellen, divisée en un grand nombre de fractions : mais +l’accroissement de la population, l’obligation de se disperser sur +d’immenses espaces pour assurer la subsistance des troupeaux, +probablement aussi la rivalité de familles à familles, ont amené les +fractions de la tribu mère à se constituer en tribus indépendantes, et +aujourd’hui, au lieu d’une seule tribu, on en compte quatorze, savoir : + +Les Tédjéhé-Mellen, + + Les Tédjéhé-n-oû-Sîdi, + + Les Ennîtra, + + Les Tâïtoq, + + Les Tédjéhé-n-Eggali, + + Les Inembâ, } + } Kêl-Émoghrî, + Kêl-Tahât, } + + Les Kêl-Rhelâ, + + Les Irhechchoûmen, + + Les Tédjéhé-n-Esakkal, + + Les Kêl-Ahamellen, + + Les Ikadéen, + + Les Ibôguelân, + + Les Ikerremôïn. + + +Comme pour les Azdjer, je ferai connaître, au chapitre suivant, les +tribus serves de la dépendance de chaque tribu noble. + +De la division des tribus je passe à quelques considérations générales +sur chacun des organes constitutifs de cette société. + + + _Du Pouvoir souverain. — Amanôkal et Amghâr._ + + +Il y a environ deux siècles, une famille, réunissant à la noblesse de +race la noblesse religieuse des chorfâ, celle des Imanân, dominait au +dessus des Azdjer et des Ahaggâr, nobles, marabouts et serfs, et son +chef, sous le titre d’_amanôkal_[114], nom berbère synonyme de _sultan_, +représentait le roi d’une monarchie féodale. + +Par suite d’une révolution, les Imanân, vaincus par leurs sujets, avec +le concours d’un élément étranger, les Ioûrâghen, sont, depuis, réduits +à l’état de simple tribu noble, et les deux groupes des Azdjer et des +Ahaggâr, constitués en confédérations aristocratiques, reconnaissent +l’autorité supérieure de cheïkh héréditaires, sous le nom d’_amghâr_, +synonyme de _cheïkh_. + +Malgré sa déchéance, l’héritier du titre d’amanôkal continue à le +porter, et on le lui accorde par déférence pour sa qualité de chérîf, +mais ce titre est purement nominal. Aujourd’hui, les deux amghâr +exercent dans chacune des deux confédérations les pouvoirs autrefois +dévolus à l’unique souverain. + +Ces pouvoirs, on le comprend, ne sont définis par aucune charte, et ils +varient, dans les limites de la loi musulmane, suivant l’autorité ou le +crédit personnel dont jouit l’_amghâr_. + + + _Des Nobles._ + + +Les nobles, _ihaggâren_, sont seuls en possession des droits politiques +dans la confédération et seuls ils exercent le pouvoir dans la tribu. + +Tous, dès qu’ils ont atteint leur grande majorité, sont appelés à faire +partie des _mia’âd_, ou assemblées, dans lesquelles se discutent les +intérêts communs. + +Un seul, dans la tribu, par une sorte de droit d’aînesse spécial, +gouverne et administre, avec ou sans le concours des autres membres de +sa famille. + +L’occupation ordinaire des nobles est de faire la police du territoire +de la tribu, d’assurer la sécurité des routes, de protéger les caravanes +de leurs clients, de veiller sur l’ennemi, de le combattre au besoin, +et, au cas d’une guerre qui appelle tout le monde sous les armes, nobles +et serfs, de prendre le commandement des serfs. + +Tout travail manuel est considéré par les nobles comme indigne de leurs +seigneuries ; ils seraient même disposés, en leur qualité de +gentilshommes, à n’apprendre ni à lire ni à écrire, si l’obligation de +suppléer par la correspondance aux relations orales, que l’espace à +parcourir rend souvent impossibles, n’imposait au plus grand nombre, +nobles ou serfs, hommes ou femmes, la nécessité de la lecture et de +l’écriture. + +D’ailleurs, la vie des nobles est loin d’être inactive, car, pour +remplir les devoirs qui leur incombent, ils sont toujours par voies et +par chemins, par monts et par vaux. L’espace que chacun d’eux parcourt +dans une année dépasse tout ce que l’imagination la plus féconde peut +supposer. Chez les Touâreg, une femme franchit à mehari 100 kilomètres +pour aller à une soirée, et un homme sera quelquefois dans la nécessité +de voyager vingt jours pour aller à un marché. L’immensité du désert +dévore la vie des nobles. + + + _Des Marabouts._ + + +Les marabouts, _inislimîn_, sont des nobles qui ont abdiqué tout rôle +politique dans la gestion des affaires des confédérations pour conquérir +une plus grande autorité religieuse, autorité nécessaire dans une +société où la justice n’est représentée par aucun pouvoir et où la loi +de la force est souvent la seule invoquée, où enfin l’instruction +publique, civile ou religieuse, serait délaissée sans leur puissante +intervention. + +Les marabouts, chez les Touâreg, sont donc à la fois ministres de la +religion, ministres de la justice et ministres de l’instruction +publique. + +Prêtres, ils veillent au maintien de l’orthodoxie musulmane et prêchent +la vertu et la morale par l’exemple de leur vie autant que par leurs +paroles, car, chez les nomades, il n’y a ni mosquées ni lieux de réunion +pour la prédication. + +Juges, ils interviennent, comme amiables compositeurs, dans toutes les +querelles d’individu à individu, de tribu à tribu, de confédération à +confédération, de Touâreg à étrangers. Souvent ils sont assez heureux +pour faire entendre le langage de la saine raison, mais ils n’ont +d’autre pouvoir que celui d’hommes à l’estime desquels on tient +généralement. + +Professeurs, ils enseignent, suivant le degré de leur instruction, tout +ce qu’ils savent eux-mêmes : la lecture, l’écriture, le Coran, aux +enfants ; l’histoire, le droit, la théologie, l’astronomie, le calcul, à +ceux qui se constituent leurs disciples, _telâmîd_, et, par ces +disciples, marabouts comme eux de naissance, ils font pénétrer +l’enseignement dans toutes les classes de la société. + +A la différence des marabouts arabes, qui attendent leurs clients à +domicile, les marabouts des Touâreg, pour peu qu’ils veuillent exercer +de l’influence sur leurs contribules[115], sont obligés, comme des +missionnaires, de se rendre partout où leur intervention est nécessaire. +Un marabout, le Cheïkh-’Othmân entre autres, est souvent forcé d’être, +pendant des mois, des années entières, absent de sa zâouiya. + +Ne l’a-t-on pas vu venir en France chercher à établir de bons rapports +entre nous et les peuplades dont il est le chef religieux ! + +Dans une société comme celle des Touâreg, sans l’intervention des +marabouts dans tous les actes de la vie privée et publique, le désordre +et l’anarchie n’auraient plus de limites. Des hommes qui remplissent la +mission si difficile de maintenir dans les bornes du devoir un élément +aussi mobile et aussi passionné méritent, au plus haut degré, la +considération de toutes les personnes de cœur de toutes les religions et +de toutes les civilisations. Aussi le gouvernement français doit-il être +félicité d’avoir accueilli le Cheïkh-’Othmân et ses deux disciples, avec +la distinction dont il les a entourés pendant leur voyage en France, et +je ne doute pas que la bienveillance dont ces marabouts ont été l’objet +ne produise les meilleurs effets chez les Touâreg. + +Une leçon du Cheïkh-’Othmân à ses disciples, à sa sortie des Tuileries, +mérite d’être consignée ici : + +« Chacune des religions révélées, leur dit-il, peut élever la prétention +d’être la meilleure : ainsi, nous, musulmans, nous pouvons soutenir que +le Coran est le complément de l’Évangile et de la Bible, mais nous ne +pouvons contester que Dieu ait réservé pour les chrétiens toutes les +qualités physiques et morales avec lesquelles on fait les grands peuples +et les grands gouvernements. » + +Cette remarque, dans la bouche d’un marabout musulman, révèle une haute +philosophie en même temps qu’une instruction solide : car les fanatiques +n’admettent, pour les chrétiens, de supériorité que par l’intervention +du diable, et seulement pour égarer les musulmans. + + + _Des Tribus mixtes._ + + +Je donne ce nom, à défaut d’autre, à des tribus qui ne sont ni nobles, +ni serves, mais qui achètent cependant la liberté en payant un impôt aux +nobles. + +Cet impôt est celui de la _gharâma_, qui existait autrefois en Algérie +sous la domination des Turcs. + +Cette classe correspond à celle des _ra’aya_ de l’Orient. + + + _Des Serfs._ + + +J’ai longtemps hésité à traduire le mot _amrhîd_, pl. _imrhâd_, par le +mot français _serf_, par la raison que les Touâreg, à défaut d’un mot +spécial, traduisent le mot temâhaq _amrhîd_ par celui de _ra’aya_ en +arabe, lequel correspond au mot _sujet_ de notre langue : mais +l’hésitation a cessé à partir du moment où j’ai su que les tribus mixtes +représentaient les vrais ra’aya et que la religion musulmane défendait +aux marabouts d’avoir des imrhâd. + +Le ra’aya des Arabes et des Turcs est _un sujet_, plus ou moins +corvéable, plus ou moins contribuable, mais ce n’est qu’un ra’aya +politique, tandis que l’amrhîd est un ra’aya social, c’est-à-dire un +_serf_ dans la pire acception du mot, serf duquel on peut exiger non- +seulement des corvées et des contributions, mais encore l’abandon absolu +de tout ce qu’il possède. + +En droit, l’amrhîd plaidant devant un qâdhi contre son maître ne lui +doit rien, parce que la loi musulmane, qui admet l’esclavage, repousse +l’inféodation de l’homme à l’homme : mais, en fait, chez les Touâreg, +l’amrhîd doit tout, parce que, dans ce pays, l’autorité du sabre +remplace souvent celle de la loi. + +Cependant, avec le droit de la force, comme avec tous les autres droits, +il y a des accommodements. + +Dans la pratique ordinaire, le droit du maître restant absolu sur les +biens du serf, le maître aime que le serf soit riche en argent, en +troupeaux, en esclaves, en mobilier, et il lui laisse toute liberté pour +arriver à la fortune, parce qu’il sait devoir trouver là, en cas de +besoin, des ressources qui ne lui seront pas refusées, mais dont il +n’usera qu’avec discrétion pour ne pas décourager le serf, pour ne pas +tuer la poule aux œufs d’or. + +Le noble, je l’ai déjà dit, ne se livre à aucun travail manuel ; sa +grande occupation est d’assurer la sécurité des routes au profit du +commerce. + +A l’époque des récoltes, il se rapproche des oasis habitées par les +commerçants dont il protége les intérêts ; là, ses clients lui font une +part sur les produits de leurs jardins, et il vit temporairement de +cette dîme. + +A l’époque où les caravanes marchent, il campe sur les routes et il se +nourrit des _dhîfa_ que lui offrent les voyageurs. + +Entre temps, il vient s’installer chez ses serfs, et ceux-ci +l’alimentent. + +Pour ces derniers, exclusivement occupés de pourvoir à leurs propres +besoins, et d’ailleurs beaucoup plus nombreux que les nobles, la charge +est lourde, sans doute, car le pays est pauvre, mais elle n’excède pas +leurs forces. + +Parfois, quand le noble a perdu ses chameaux, soit par excès de fatigue, +soit par manque de nourriture, il se remontera chez ses serfs, et ces +derniers trouveront cet impôt presque légitime : car, si les nobles +usent des chameaux pour assurer la sécurité du pays, les serfs n’ont +guère d’autre besogne sérieuse que d’en élever, et, pour cela, l’espace +leur est abandonné en pacage, et ils savent toujours choisir, pour y +conduire leurs troupeaux, les vallées les plus plantureuses. + +Les redevances ordinaires des imrhâd envers leurs maîtres consistent à +leur donner annuellement un chameau, une _botta_ ou pot de beurre, à +leur réserver le lait de dix brebis ou chèvres et à garder leurs +troupeaux. De cette fonction spéciale leur est venu le surnom de _kêl- +oûlli_, gens de bétail. + +Il faut bien que les nobles n’abusent pas trop de leurs serfs, car il en +est quelque-uns plus riches que leurs maîtres. De ce nombre est un nommé +El-Hâdj-Mohammed, de la tribu des Iworworen, serf de l’émîr Ikhenoûkhen, +dont la fortune est égale à celle de son maître, incontestablement le +plus riche des Touâreg du Nord. Ce Hâdj-Mohammed, qui doit sa position à +son intelligence, est très-considéré, et il n’est pas rare de voir +Ikhenoûkhen prendre ses conseils. + +Le serf se transmet par héritage ou donation, mais ne se vend pas, +condition qui le distingue de l’esclave. + + +Quelle est l’origine de l’asservissement des imrhâd ? + +Plusieurs réponses sont faites à cette question. + +Chaque noble possède, suivant sa fortune, un nombre plus ou moins +considérable d’esclaves noirs qui souvent, à la mort de leurs +propriétaires, sont affranchis. C’est une œuvre pie chez les musulmans. +Dans la société târguie, l’esclave affranchi ne peut trouver à louer ses +bras pour vivre ; fatalement il est amené à transformer son +affranchissement en servage, car souvent son retour dans sa patrie est +impossible. Ainsi se recrutent journellement les tribus d’imrhâd noirs +désignés sous le nom d’_ikelân_. + +Les imrhâd blancs sont de même origine que les autres Touâreg et +proviennent de tribus congénères asservies par la force des armes, ou +qui ont réclamé le protectorat des nobles. + +Quelques-uns attribuent le servage à la position exceptionnelle de la +femme chez les Touâreg. Les extrêmes se touchent, et souvent, comme dit +le proverbe, le mieux est l’ennemi du bien. + +Chez les Berbères sahariens, la femme dispose de la plus grande partie +de la richesse. Or, il s’est trouvé, dans les temps anciens, dit la +tradition, des femmes non mariées possédant de nombreux troupeaux, et +qui, dans l’impossibilité de les défendre par elles-mêmes contre le vol +et le pillage, ont réclamé le protectorat de familles princières et ont +consenti à leur payer tribut. Plus tard, ces femmes se sont mariées et +leurs enfants ont constitué le noyau des premières tribus serves. + +Mais ce ne peut être qu’une des origines nombreuses du servage. + +Dans l’_Histoire des Berbères_ d’Ebn-Khaldoûn, l’exemple de +l’asservissement des vaincus ou de leur réduction en servage est souvent +mentionné. Si le servage ne s’est pas maintenu comme fait plus général +dans l’Afrique septentrionale, c’est qu’il a été aboli, comme chez les +marabouts Touâreg, au nom de la morale islamique. + +Mais les Touâreg ne sont pas les seuls à avoir des serfs : les Oulâd-Bâ- +Hammou, Arabes nomades du Touât, ont aussi des imrhâd, les uns Arabes, +les autres Berbères. Il est vrai de dire que les Oulâd-Bâ-Hammou, comme +les Touâreg, appartiennent à une confédération indépendante de tout +gouvernement régulier. + +Au Nord du Sénégal aussi, plusieurs tribus arabes ou berbères tiennent +sous leur dépendance d’autres tribus dont l’état social me paraît +correspondre à celui des imrhâd chez les Touâreg. + +D’après les hommes les plus éclairés dont j’ai pris l’avis, le servage, +pour quelques tribus imrhâd des Imanân, daterait du règne du dernier +amanôkal, Gôma, qui tuait impitoyablement ceux qui résistaient à ses +volontés, et qui, pour ses méfaits, fut tué lui-même par Bîska, l’un des +principaux chefs des Azdjer. + +Déjà, à cette époque, la réduction des faibles en servage paraissait un +fait tellement monstrueux, tellement contraire à la morale du Coran, +qu’un homme de haute lignée n’a pas craint de se dévouer pour +débarrasser son pays d’un tel monstre. + +Quant aux autres imrhâd, leur asservissement est antérieur à la +conversion des Touâreg à l’islamisme, ou doit dater de la dispersion des +Kêl-es-Soûk par le roi de Gôgo. + +On comprend qu’alors des familles faibles, étrangères au métier des +armes, et voulant échapper à la mort ou à l’esclavage qui les attendait +en tombant au pouvoir du roi noir et païen, aient acheté la protection +des nobles en se constituant leurs serfs. + +D’ailleurs, font remarquer les nobles, la plupart des imrhâd ont eu pour +mères des esclaves noires ; s’ils fussent restés dans la condition que +leur créait le ventre de leurs mères, d’après la coutume târguie, ils +auraient dû être esclaves. En devenant serfs, ils ont conquis la liberté +personnelle et ont pu épouser des femmes blanches, ce qui est à la fois +un grand avantage et un grand honneur pour eux. + + +L’enfant, chez les Touâreg, suit le sang de sa mère ; + +Le fils d’un père esclave ou serf et d’une femme noble est noble ; + +Le fils d’un père noble et d’une femme serve est serf ; + +Le fils d’un noble et d’une esclave est esclave. + +« C’est le ventre qui teint l’enfant, » disent-ils dans leur langage +primitif. + +Et, ajoutent-ils, « l’amrhîd, quels que soient son intelligence, son +instruction, son courage, sa force, sa richesse, ne peut s’affranchir du +servage. + +« Il ne peut ni se racheter, ni fuir, car son maître a sur lui un droit +imprescriptible. » + +Cependant, quand il y a mélange successif et prolongé de sang noble avec +le sang serf dans la même famille, on admet que l’amrhîd puisse devenir +un demi-noble. On en cite quelques rares exemples. + + +En général, les imrhâd sont aussi fiers d’être Touâreg que les nobles, +et, pour défendre l’honneur de leur nom, ils font merveille quand ils +sont appelés au combat, surtout quand ils se battent contre les Arabes, +ces grands mangeurs, qu’ils accuseraient volontiers d’affamer la terre, +tant ils envient même leurs plus modestes repas. + +On a écrit que les imrhâd, par mesure de prudence, n’étaient pas armés, +et que jamais ils n’étaient appelés à combattre, dans la crainte qu’ils +n’apprissent à tourner leurs armes contre leurs maîtres. + +C’est le contraire qui est presque la vérité, car tous les imrhâd ont le +sabre, la lance, le poignard, le bouclier, et quelques-uns même des +fusils achetés, quand les nobles n’ont que des fusils donnés. + +Dans toutes les guerres, les imrhâd sont les premiers en avant, et ils +se croiraient déshonorés si on ne les appelait à défendre la cause de +leurs maîtres. + +Souvent ils entreprennent des _rhezî_ pour leur compte ou avec le +concours des nobles, et, dans ces expéditions périlleuses, ils se +montrent audacieux comme des hommes qui ont à racheter leur infériorité +sociale par une supériorité dans la profession qui a ennobli leurs +maîtres. + +Quand des contestations s’élèvent entre des tribus imrhâd, elles les +vident les armes à la main. + +M. le commandant Hanoteau, dans son _Essai de grammaire temâchek’_, +raconte longuement une querelle entre les Isaqqamâren et les Kêl-Ouhât, +deux tribus serves du Ahaggâr. + +La tradition n’a transmis la mémoire d’aucun fait ressemblant à une +coalition des serfs contre leurs maîtres, quoiqu’il y ait parfois des +actes de rébellion d’individus assistés des membres actifs de leurs +familles. Mais le respect du maître est si grand que, par l’intervention +des autres imrhâd, tout rentre bientôt dans l’ordre. + +On cite le cas d’un amrhîd, maltraité par son maître, qui alla se +plaindre à Tripoli. Il y a longtemps de cela. Le sultan de cette ville, +croyant à une révolte des serfs qui lui permettrait d’avoir raison des +nobles Touâreg, envoya contre eux une armée, laquelle arriva jusqu’à +Djânet. On lui permit de mettre à mort le coupable, et l’armée rentra à +Tripoli. Les descendants du noble et de l’amrhîd, acteurs dans ce petit +drame, existent encore aujourd’hui et vivent dans de bons rapports. + + + _Des Esclaves._ + + +Presque tous les Touâreg nobles et riches ont des esclaves nègres du +Soûdân amenés par les caravanes, et aujourd’hui vendus à vil prix dans +le pays. Quelques serfs en possèdent aussi. + +Les nègres servent de domestiques, gardent les troupeaux, font des +convois ; les négresses, quand elles sont des concubines, accompagnent +leurs maîtres dans leurs longs voyages ; autrement, elles remplissent le +rôle de servantes dans les ménages et permettent aux dames de bonne +famille de vaquer à leurs plaisirs avec une liberté que ne connaissent +pas les femmes arabes. + +L’esclavage, chez les Touâreg comme chez tous les peuples musulmans, est +très-doux et n’a rien de commun avec le travail forcé des colonies. Dans +la famille musulmane, l’esclave est traité par ses maîtres avec les plus +grands égards, et il n’est pas rare de voir l’esclave se considérer +comme un des enfants de la maison. + + + _De la Femme._ + + +S’il est un point par lequel la société târguie diffère de la société +arabe, c’est par le contraste de la position élevée qu’y occupe la femme +comparée à l’état d’infériorité de la femme arabe. + +Chez les Touâreg, la femme est l’égale de l’homme, si même, par certains +côtés, elle n’est dans une condition meilleure. + +Jeune fille, elle reçoit de l’éducation. + +Jeune femme, elle dispose de sa main, et l’autorité paternelle +n’intervient que pour prévenir des mésalliances. + +Dans la communauté conjugale, elle gère sa fortune personnelle sans être +jamais forcée de contribuer aux dépenses du ménage, si elle n’y consent +pas : aussi arrive-t-il que, par le cumul des produits, la plus grande +partie de la fortune est entre les mains des femmes. A Rhât, la presque +totalité de la propriété foncière leur appartient. Nous l’avons déjà vu. + +Dans la famille, la femme s’occupe exclusivement des enfants, dirige +leur éducation. + +Les enfants sont bien plus à elle qu’à son mari, puisque c’est son sang +et non celui de l’époux qui leur confère le rang à prendre dans la +société, dans la tribu, dans la famille. + +En dehors de la famille, quand la femme s’est acquise, par la rectitude +de son jugement, par l’influence qu’elle exerce sur l’opinion, une sorte +de réputation, on l’admet volontiers, quoique exceptionnellement, à +prendre part aux conseils de la tribu. Libre de ses actes, elle va où +elle veut, sans avoir à rendre compte de sa conduite, pourvu que ses +devoirs d’épouse et de mère de famille ne soient pas négligés. + +Son autorité est telle que, bien que la loi musulmane permette la +polygamie, elle a pu imposer à l’homme l’obligation de rester monogame, +et cette obligation est respectée sans aucune exception. + +Pour que la femme târguie ait pu se placer ainsi au-dessus de la loi, de +la religion et des passions, il lui a fallu plus que la puissance +attractive du sexe féminin sur le sexe masculin. + +Cette puissance, quelle qu’elle soit, elle l’a exercée, et les résultats +attestent son heureuse influence, car, dans le même milieu, quelle +différence entre la famille arabe polygame et la famille târguie +monogame ! + +Dans cette dernière, malgré de grands éléments de dissolution, la +monogamie a retenu autour du foyer domestique de très-beaux restes de +ces vertus qui ont fait jadis la gloire de la race berbère. Dans la +famille arabe, au contraire, du moins dans certaines tribus du Sahara, +malgré de meilleures conditions matérielles d’existence, la polygamie a +fait descendre assez bas le niveau de la morale publique pour que le +père, avant de marier sa fille, puisse exiger d’elle le remboursement, +prélevé sur son corps, de ce qu’elle a coûté à sa famille, et pour que +la fille, déshonorée selon nous, rachetée suivant les idées locales, +soit d’autant plus recherchée en mariage, qu’elle aura eu plus de succès +dans le commerce de ses attraits. La conséquence de ces prémices est que +la femme arabe, tombée dans la décrépitude à l’âge où la femme monogame +brille de tout son éclat, descend au rang des bêtes de somme pour servir +son père, son mari, ses enfants, voire même la femme qui l’a remplacée +dans les faveurs de l’époux et qui partagera bientôt avec elle le +fardeau de la domesticité. + +Que d’enseignements découlent de ces constatations ! + +Dans la société târguie, le rôle du marabout et celui de la femme +semblent plutôt procéder de la civilisation chrétienne que des +institutions musulmanes. Faut-il voir dans ces deux exceptions un reste +d’une tradition ancienne ? Rappelons-nous que les Touâreg portent ce nom +pour avoir longtemps repoussé et renié l’islamisme. Parmi eux il y a eu +lutte et lutte prolongée entre une foi antérieure et la religion +nouvelle. Mais, quelles que soient les causes de la résistance des +Touâreg à l’islamisme, il est hors de doute que leur société +exceptionnelle, au milieu de tant d’éléments de destruction, s’est +maintenue, telle que nous la retrouvons, par la femme et par le +marabout. + +La civilisation française, dont nous sommes fiers à si juste titre, +n’est-elle pas aussi l’œuvre de la femme chrétienne et des évêques +éclairés du moyen âge ? + + +[Note 114 : Mot à mot : _ama_ possesseur, _n_ du, _akal_ pays.] + +[Note 115 : _Contribule_, de la même tribu. Ce mot a pour les tribus la +même valeur que le mot _concitoyen_ pour les habitants de la même +ville.] + + + + + CHAPITRE III. + + HISTORIQUE DES TRIBUS. + + +Le but de ce chapitre est de faire connaître l’importance relative de +chaque tribu, ses chefs, sa force, ses ressources, ses principaux lieux +de campement, en un mot, le rôle qu’elle joue dans chaque confédération. + +On ne s’attend pas, sans doute, à ce que je donne ici la monographie des +diverses tribus ; pareille tâche ne pourrait être remplie, même par +l’amghâr de chaque confédération, tant l’espace occupé par les Touâreg +du Nord est considérable, tant il existe de divisions dans les +différentes confédérations, tant le caractère particulier de chaque +tribu diffère, tant il est difficile, enfin, de suivre, dans leurs +pérégrinations, des tribus qui se mêlent à tout instant ou se dispersent +de manière à ne jamais se rencontrer. Puis, chacun des groupes se divise +en plusieurs partis, et les renseignements qu’on obtient de chaque parti +rival sont souvent contradictoires. Démêler l’erreur de la vérité +dépasse les forces d’un étranger auquel on ne confie pas tous les +secrets de la vie intérieure des tribus. + +Ainsi, quel chiffre donner à la population, quand jamais aucun +recensement n’a été fait ? Quelle richesse lui attribuer, quand aucun +impôt n’est prélevé ? Quel territoire assigner à chaque tribu, quand +chaque saison, chaque querelle amène des déplacements ; quand, surtout, +après les pluies qui ont fécondé un territoire, toutes les tribus s’y +rendent avec leur bétail, et se mélangent entre elles comme leurs +troupeaux ? + +Sous la réserve de ces difficultés à surmonter, j’entre en matière, avec +la conviction cependant d’apporter quelques lumières dans des questions +jusque-là fort obscures. + + + § Ier. — CONFÉDÉRATION DES AZDJER. + + +Dans l’ordre hiérarchique des confédérations des Touâreg, celle des +Azdjer me paraît occuper le premier rang, non par sa force numérique, +car elle est une des plus faibles ; non par sa richesse, car elle est +une des plus pauvres, mais par le degré de civilisation qu’elle a +atteint, par l’ordre qui y règne, par la réputation dont elle jouit au +dehors, par l’influence légitime qu’elle exerce sur les autres +confédérations, par la part qu’elle prend au commerce du Sahara avec +l’Afrique centrale, enfin, par le caractère éclairé, conciliateur et +ferme en même temps des hommes qui la dirigent. + +C’est par le pays des Azdjer et avec le concours de leurs chefs que les +Européens ont pu, jusqu’à ce jour, pénétrer dans l’Afrique centrale et +l’explorer ; c’est dans le pays des Azdjer que les routes commerciales +sont les plus sûres et les plus suivies ; c’est sous le protectorat des +Azdjer que Ghadâmès, comme entrepôt, Rhât, comme marché, ont pu +atteindre le degré de prospérité que leur envient les autres villes +commerciales du Sahara ; enfin, c’est par les Azdjer seuls que l’Europe, +les États du Nord de l’Afrique, communiquent avec les autres Touâreg et +une partie des peuplades nègres de l’Afrique centrale. + +Cette puissance morale est le résultat, du moins dans ces deux derniers +siècles, de la prépondérance politique des Orâghen dans la +confédération, et aussi de l’influence religieuse des marabouts Ifôghas +sur tout ce qui les environne. Le voisinage des populations sédentaires +de Mourzouk, de Rhât, de Ghadâmès, de cette dernière ville, surtout, +l’un des plus anciens foyers de civilisation dans le Sahara, a contribué +puissamment à préparer la facilité des relations, qui est le caractère +dominant des Azdjer. + +Dans cette confédération, il y a lieu aussi à signaler une tendance à la +stabilisation : ainsi les Touâreg Fezzaniens sont tous sédentaires, +vivant de la vie des Oasiens, dans des villages entourés de forêts de +dattiers ; les habitants de Rhât sont d’anciens nomades, de même ceux +d’El-Barkat et de Djânet, petites villes situées au Sud de Rhât ; à +Ghadâmès, les Touâreg ont, _extra muros_, un faubourg qui leur +appartient. La seule zâouiya bâtie dans l’immensité des parcours des +Touâreg, celle de Timâssanîn, est sur le territoire des Azdjer, et il ne +faudrait pas faire beaucoup d’efforts pour décider le Cheïkh-’Othmân à +donner plus d’importance à ses constructions. + +Parmi les nomades mêmes, on remarque que leurs tribus tendent à se +renfermer dans des limites définies de territoire, ce qui n’a pas lieu, +au même degré, dans les autres confédérations, car déjà les imrhâd des +Azdjer semblent rechercher des résidences fixes qui leur permettent de +donner plus de développement à la culture. + +Le maintien de la paix, l’appui moral que le gouvernement de l’Algérie +donne aux principaux chefs des Azdjer, l’introduction de quelques +appareils de sondage artésien, contribueront puissamment à développer, +dans les limites du possible, ces tendances à la stabilisation. + + + _Tribu des Imanân._ + + +Imanân signifie _sultans_. En effet, jadis la famille des Imanân tenait +sous son autorité souveraine tous les Touâreg du Nord. + +Rhât était le lieu ordinaire de la résidence du sultan, et la tribu des +Imanghasâten formait la garde et la force armée de cette famille. + + +Il y a deux cents ans environ régnait l’amanôkal Gôma. Ses prédécesseurs +avaient désolé le pays par des guerres intestines et ruiné le commerce +de Rhât par des avanies faites aux caravanes qui fréquentaient son +marché. + +Gôma, plus injuste que ses devanciers, voulut, à leur imitation, +anéantir ou réduire en servage ceux de ses sujets qui n’acceptaient pas +son despotisme sans protestation. + +De ce nombre, entre autres, était un petit essaim des Orâghen[116], +venant du Niger et depuis peu arrivé dans le pays. + +En leur qualité d’étrangers, ces Orâghen étaient principalement l’objet +des persécutions de Gôma, mais ils étaient braves et pouvaient, au +besoin, compter sur l’appui de leurs contribules, voisins de Timbouktou. +Ils ne se laissèrent pas entamer. + +Cependant la mesure de l’iniquité fut bientôt à son comble et la mort de +Gôma résolue par ses malheureux sujets. + +Bîska, l’un des nobles des Azdjer outragés par le roi, le tua, aux +applaudissements de ses victimes. + +Sur ces entrefaites arriva un chef des Ioûrâghen du Niger, du nom de +Mohammed-eg-Tînekerbâs, homme de guerre, juste et estimé, qui venait à +Rhât demander réparation de dommages causés à ses frères, devenus +Azdjer, et à d’autres Ioûrâghen du Sud, appelés sur le marché du Rhât +pour affaires de commerce. + +Dieu aidant, il acheva de renverser la dynastie des Imanân, fort +compromise par l’assassinat de Gôma et généralement détestée de tous les +Touâreg. + +Cette révolution sera racontée, ci-après, dans ses détails légendaires. + +De cette époque date la séparation des Ahaggâr et des Azdjer en deux +confédérations indépendantes. + +Cependant les Imanân continuèrent à donner à leur doyen d’âge le vain +titre d’amanôkal. + + +Les successeurs de Gôma furent : + + Mahâoua, réputé un géant[117], + + Ouân-Alla, + + Hamma, + + Jebboûr, + + Mohammed-eg-Jebboûr, l’amanôkal actuel. + + +Chez les Imanân, pour hériter du titre d’amanôkal, il faut être issu de +père et de mère originaires de la tribu. + +Les Imanân ont la prétention d’être chérîfs : mais quelle est la famille +africaine un peu puissante et un peu ancienne qui ne revendique pas +l’honneur de descendre du Prophète ? + +La _Note_ de Brahîm-Ould-Sîdi sur l’origine des Touâreg, analysée au +chapitre Ier de ce livre, leur accorde cette descendance ; tous les +Touâreg sont unanimes pour la leur reconnaître, et c’est à cette +considération que les anciens sujets des Imanân leur portent encore +quelque respect. Je ne leur contesterai donc pas le seul mérite qui leur +reste. + +Aujourd’hui il n’y a plus que cinq hommes Imanân, mais beaucoup de +femmes. + +Ennemis naturels d’Ikhenoûkhen, coupable, à leurs yeux, d’avoir usurpé +un pouvoir qu’ils ont laissé tomber de leurs mains impuissantes, les +Imanân sont le centre de toutes les intrigues contre ce grand chef, et +conséquemment contre l’influence française. Heureusement, ils ne +jouissent pas de grand crédit dans le pays, quoiqu’ils aient encore +conservé le tambour, _tobol_, symbole de leur ancienne royauté. + +Rois fainéants, les cinq représentants de cette race déchue mènent la +vie sédentaire des Arabes, comme s’ils n’étaient pas Touâreg, habitant +tantôt à Rhât, où ils négocient avec El-Hâdj-el-Amîn la cession du pays +aux Turcs, tantôt à Djânet, où ils se trouvent au milieu de leurs serfs. + +Comme moyens d’existence, les Imanân ont les redevances de leurs serfs +et les coutumes de leurs clients étrangers. + + +Leurs serfs sont : + + Les Ibattanâten, + + Les Ikourkoumen, + + Les Ikendemân, + + Les Kêl-el-Mîhân, + + Les Kêl-Ahérêr. + + +A l’exception des Kêl-Ahérêr qui habitent d’une manière fixe le village +d’Ahérêr, à la tête de l’Ouâdi-Tikhâmmalt, les autres serfs des Imanân +cultivent et parcourent, partie dans le Tasîli, chez les Azdjer, partie +chez les Kêl-Ahamellen, dans le Mouydîr. + +Leurs ikelân, serfs noirs, sont également répandus sur les territoires +des deux grandes sections des Touâreg du Nord, mais surtout dans le +Ahaggâr, témoignage de leur ancienne autorité sur les Ihaggâren aussi +bien que sur les Azdjer. + + +Les Imanân ont encore en commun avec les Orâghen les tribus serves +suivantes : + + Izedjazâten, + + Kêl-Djânet, + + Kêl-Farhî, + + Kêl-Tamelrhik, + + Kêl-Tazoûlt. + + +Djânet est un village important, au pied du versant Sud du Tasîli, sur +l’Ouâdi-Titsîn, affluent du Tâfassâset, à 125 kilomètres Sud-Ouest de +Rhât. Des sources y arrosent quelques cultures et des plantations de +dattiers. + +Farhî, Tamelrhik et Tazoûlt sont des points de résidences fixes +d’imrhâd, où ils ont des _zerâïb_ ou chaumières. Je ne connais pas la +position exacte de ces campements. + +En leur qualité de rois déchus, les Imanân n’ont pas le droit +d’entraîner leurs serfs à la guerre, mais, si les nobles des autres +tribus les appellent sous les armes, ces derniers doivent obéir, même +malgré l’opposition de leurs maîtres. + +La galanterie târguie a conservé aux femmes des Imanân le titre de +_timanôkalîn_, femmes royales, à cause de leur beauté et de leur +supériorité dans l’art musical. Souvent elles donnent des soirées où les +hommes viennent de très-loin et parés comme des mâles d’autruche, +_delîm_. Dans ces soirées, les femmes chantent en s’accompagnant du +tambour (_tobol_) et d’une sorte de violon (_rebâza_). + +Le sang des Imanân, par leurs femmes, est très-répandu chez les +Touâreg ; on les recherche volontiers en mariage, en raison du titre de +chérîf qu’elles confèrent à leurs enfants. + + + _Tribu des Orâghen._ + + +Elle s’appelait autrefois Ioûrâghen. + +D’après la tradition, cette tribu est originaire des environs de Sôkna. +Avant de se fixer là où nous la trouvons aujourd’hui, elle habita +successivement le Fezzân, le pays de Rhât et l’Ahâouagh, territoire +situé sur la rive gauche du Niger, à l’Est de Timbouktou. + +A cette dernière station, la tribu se divisa : une fraction, celle dont +il est ici question, revint aux environs de Rhât ; l’autre, la plus +nombreuse, resta dans l’Ahâouagh, où elle compte, dit-on, 1,200 +combattants réputés pour leur valeur guerrière. + +Autour de Rhât, les Orâghen eurent à conquérir l’autorité dont ils +jouissent aujourd’hui. + +Voici comment la légende raconte les hauts faits auxquels ils doivent la +suprématie dans le pays : + + +« Il y a deux cents ans environ, vivait Mohammed-eg-Tînekerbâs, grand +seigneur des Ioûrâghen. + +« Son père était originaire de l’Ahâouagh et sa mère était née dans le +pays des Azdjer. + +« Eg-Tînekerbâs eut l’idée de venir visiter le pays maternel, et comme +un noble Amôhagh ne voyage jamais seul, il emmena avec lui des +compagnons. + +« En passant à Djânet, petit village appartenant aux Imanân, Eg- +Tînekerbâs y trouva une pauvre femme en pleurs, à laquelle les sultans +venaient de prendre son maigre dîner, et, dans ses lamentations, elle +invoquait le nom de Mohammed-eg-Tînekerbâs, comme étant le seul assez +vaillant pour venger tous les affronts subis par les Azdjer. + +« Étonné que son nom fût connu si loin de sa patrie, Eg-Tînekerbâs +s’approcha de la femme, lui demanda la cause de son chagrin. Celle-ci +lui raconta en détail tous les malheurs de ses frères maternels. Eg- +Tînekerbâs la consola. + +« Les plaintes de la bonne femme rappelèrent à la mémoire du voyageur +quelques avanies dont les Ioûrâghen, ses contribules, avaient été +l’objet de la part des Imanân, sur le marché de Rhât qu’ils +fréquentaient, et des plaintes récentes adressées à la tribu métropole +par une petite colonie d’Orâghen établie depuis peu chez les Azdjer. + +« Tel était alors le despotisme des Imanân, qu’un nommé Bîska venait de +tuer le sultan Gôma, et cet événement n’était pas étranger aux motifs +qui avaient déterminé Eg-Tînekerbâs à venir dans le pays de sa mère. + +« En ce temps-là, Kôtika était le chef des Imanghasâten. Jeune, il avait +joui d’une grande réputation de bravoure et était très-considéré. Alors +il était vieux et aveugle. + +« Pour lui permettre d’aller faire ses ablutions, une corde avait été +tendue entre sa maison de Rhât et son jardin, voisin de la ville, où il +y avait un puits appelé Tânout-Imanân. + +« L’aveugle, guidé par la corde, se rendait à son jardin, lorsque les +Ioûrâghen, qui de Rhât allaient au village de Fêouet, le virent, et, +sans autre motif que celui de chercher une querelle aux Imanghasâten, +amis et complices des Imanân, le jetèrent dans le puits. + +« Une chienne, qui était dans le jardin, se mit à aboyer. Un des +Ioûrâghen la perça d’une lance, mais elle ne fut pas tuée sur le coup et +se sauva dans Rhât, emportant, accrochée dans son ventre, l’arme qui +l’avait blessée, pièce de conviction qui devait révéler aux Imanghasâten +les noms des auteurs du crime commis. + +« La ville fut bientôt en émoi, et chacun de dire : « _Yoûdjer âdjen +Orâghen tenerhîn en teydit_ — ce sont les Orâghen armés qui ont tué la +chienne. » On ignorait encore la mort de Kôtika. + +« Le lendemain, un homme très-redouté parmi les Imanghasâten, et qui se +nommait Edôkân, sortit de la ville et trouva la trace des meurtriers de +la chienne. Il la suivit jusqu’au village de Fêouet. + +« Les Ioûrâghen, venus des environs de Timbouktou, faisaient route pour +rentrer chez eux. + +« Edôkân, qui avait reconnu les voyageurs, avertit ses frères les +Imanghasâten et les Imanân, qui se mirent à leur poursuite. + +« Une rencontre eut lieu. Eg-Tînekerbâs tua de sa main Edôkân, au pied +de l’arbre, _azhel_, encore appelé aujourd’hui _Azhel-n-Edôkân_. C’est +un _Acacia Arabica_ situé près de Fêouet. + +« La mort d’Edôkân jeta la terreur parmi les Imanghasâten ; ils prirent +la fuite. Quant aux Imanân, ils furent battus à plate coutur » + + +La défaite des forces réunies des Imanân et des Imanghasâten par une +poignée d’hommes est due à ce que les Ioûrâghen, comme tous les Touâreg +du Sud, avaient quelques chevaux et des dromadaires de race supérieure à +ceux de leurs ennemis. + +Et puis, sans aucun doute aussi, les Orâghen d’Azdjer n’avaient pas +ignoré la visite d’Eg-Tînekerbâs et ses projets de vengeance, et, en +bons frères, ils étaient là, embusqués dans quelque petit ravin, pour +lui prêter appui en cas de besoin. + +La légende n’entre pas dans ces détails, mais ils sont faciles à +deviner. + +L’effroi causé dans le pays par une pareille victoire fut si grand que +le vide ne tarda pas à se faire. + +Les Imanân, parents et alliés des souverains d’Agadez, allèrent se +placer sous leur protection. + +Les Imanghasâten se réfugièrent chez les Arabes Megâr-ha, leurs cousins, +dont j’ai déjà fait connaître la station autour de l’Ouâdi-ech-Chiati. +(Voir page 276.) + +Les Ihadhanâren se sauvèrent dans le pays d’Aïr, chez les Kêl-Fadây. + +D’autres Touâreg se rendirent au Fezzân, où ils habitent encore +aujourd’hui. + +Les Kêl-Tîn-Alkoum, dont le berceau est voisin d’El-Barkat, les y +avaient précédés, fuyant les injustices des Imanân : aussi ont-ils été +les premiers et sont restés les plus fidèles alliés des Orâghen. + +Seuls, les habitants de Rhât, fixés au sol par le lien de la propriété +et ennemis des Imanân, restèrent dans le pays ; ils s’empressèrent de +faire leur soumission à Eg-Tînekerbâs. + +Ce chef, pour utiliser sa victoire et se mettre à l’abri des retours +offensifs, fit venir près de lui les membres de sa famille restés sur le +Niger, et quand son pouvoir fut bien assis, il autorisa les fugitifs à +rentrer dans leurs anciens campements. + +C’est ainsi que les Orâghen conquérirent le premier rang chez les +Azdjer, en réduisant les Imanân au rôle de rois sans sujets, en +subalternisant les Imanghasâten et en s’emparant des campements qui +commandent les positions de Rhât et de Ghadâmès, les deux clefs de voûte +de la contrée. Ils complètent aujourd’hui leur mission en cherchant de +nouvelles destinées pour leur patrie adoptive. + +Je l’ai déjà dit, il y a deux cents ans environ que cette révolution eut +lieu. + + +La reconnaissance a conservé les noms des successeurs de Mohammed-eg- +Tînekerbâs ; ce sont : + + Alghoûd, + + Sîd-el-Hâdj-Saddîq, + + Ilbak, + + Mohammed-eg-Amîdi, + + Integga, + + Eg-es-Saghâda, père de la mère d’Ikhenoûkhen, + + Akkeya, + + Et-Tafrîs, + + Mohammed-Châffao, + + Mohammed-eg-Khatîta, chef actuel des Orâghen. + + +A la mort de Châffao, il y a environ quarante ans, Ikhenoûkhen, fils de +la sœur aînée de Châffao, devait, d’après la coutume des Touâreg, +hériter du titre d’amghâr, mais il renonça à ce droit en faveur de son +cousin, Mohammed-eg-Khatîta, époux de sa sœur, ne voulant pas se +soumettre à l’obligation de rester sédentaire comme il convient à un +amghâr des Azdjer. + +Eg-Khatîta est donc le chef couvert de l’investiture, mais El-Hâdj- +Mohammed-Ikhenoûkhen a la puissance de fait, comme il l’avait par droit +de naissance. + +Ikhenoûkhen est fils d’’Osmân, + +Petit-fils de Dembalou, + +Arrière-petit-fils de Koûsa, qui quitta les rives du Niger avec Eg- +Tînekerbâs pour conquérir le pays d’Azdjer. + +Ikhenoûkhen a pour frères Edegoum et ’Omar-el-Hâdj ; la seule de ses +sœurs actuellement existante est Zahra, mariée à Mohammed-Eg-Khatîta. + +Ses fils sont : Es-Senoûsi, ’Omar-el-Hâdj, Mohammed. + +Il a pour filles : Fadhimâta, mariée à Sîdi-Mohammed-El-Bakkây ; +Toûraout et Khadîdjet, encore demoiselles. + +Le fils de sa sœur, héritier de sa puissance, en vertu du droit berbère +local, est Ouitîti. + + +Les fils d’’Osmân ont été chantés par un poëte indigène, et les vers +consacrés à leur louange ont été cités à titre d’exemple par M. le +commandant Hanoteau, dans sa _Grammaire temâchek’_. J’en extrais les +passages suivants qui reproduisent fidèlement l’opinion des Orâghen et +de leurs alliés sur Ikhenoûkhen et sa famille : + +« Les fils d’’Osmân[118] sont des hommes forts et braves, qui ne se +souillent pas du sang de leurs parents et ne mesurent pas le grain à +leurs hôtes, à petite mesure ou par poignée. + +« Si un homme vient les chercher, ils lui font tâter du combat. + +« Leurs chamelles de race ne viennent ni d’Adher, ni d’Aïr, ni de chez +les Arabes, _qui paient l’impôt !!!_ et si l’une d’elles s’égare, ne +croyez pas que ce soit pour s’enfuir et retourner dans son pays. + +« Leurs chameaux de charge ont le pied aussi large qu’un tambour, et les +fardeaux qu’ils portent sont comme des sommets de montagnes. + +« Ils ont des juments, avec une belle crinière, dont les reins sont +larges comme des dalles : nuit et jour elles sont sellées. + +« Dieu a réuni dans leurs méharis les qualités nécessaires pour la +course et la marche du voyage. + +« Ce n’est pas d’aujourd’hui que les fils d’’Osmân brillent de cet +éclat ; tout l’Ahaggâr et l’Azdjer le savent. » + + +D’après ses contribules, Ikhenoûkhen est arrivé au degré de puissance +qu’il a atteint parce qu’il est de tous les Touâreg celui qui manie le +plus habilement le glaive et le bouclier. Ainsi doivent raisonner des +hommes pour lesquels la force matérielle est tout. Quant à moi, qui, +pendant près de sept mois, ai vécu avec Ikhenoûkhen, l’observant +attentivement, je suis convaincu que les qualités de son cœur et de son +esprit, la générosité et la droiture de son caractère, ont autant +contribué à son élévation que son habileté à manier les armes. +Ikhenoûkhen a aujourd’hui soixante-seize ans, mais il supporte encore +les fatigues de la vie nomade comme le plus jeune de ses fils. Tout, +dans ses allures, dans sa voix, dans sa manière de commander, révèle +l’homme d’une civilisation encore barbare, mais, au milieu des défauts +inhérents à sa race, on ne tarde pas à reconnaître en lui une grande +solidité de principes, un dévouement sans bornes à ce qu’il croit son +devoir, et un respect inaltérable pour la foi jurée. + +Après l’émîr Ikhenoûkhen et l’amghâr, Mohammed-eg-Khatîta, les +principaux chefs des Orâghen sont : Djebboûr, Kelâla et Elegoui, +également Orâghen, mais d’une autre souche. + +En effet, on distingue les Orâghen en _grands_, Oui-Idjdjeroûtenîn, et +en _petits_, Oui-Djezzoûlenîn. + +Les fils d’’Osmân sont les grands ; les autres chefs appartiennent à la +fraction des petits. + + +Les tribus serves des Orâghen sont : + + Les Idjerâdjrîwen avec les Kêl-Tândjet, + + Les Kêl-Tôberen avec les Oui-Ihaggârhenîn, + + Les Iworworen avec les Kêl-Abâda, + + Les Ifilâlen, + + Les Kêl-Intoûnên, + + Les Kêl-Arâs, + + Les Kêl-Aharhar, + + Les Kêl-Errekhmet, + + Les Kêl-Djahîl, + + Les Kêl-Fadhnoûn, + + Les Kêl-Medak, + + Les Imekkerasen, + + Les Chêt-Ihemma, + + Les Kêl-Kelouaz. + + +A cette liste il faut ajouter les tribus serves qui appartiennent en +commun aux Imanân et aux Orâghen, savoir : + + Les Izedjazâten, + + Les Kêl-Djânet, + + Les Kêl-Farhî, + + Les Kêl-Tamelrhik, + + Les Kêl-Tazoûlt. + + +Les nobles Orâghen parcourent les vallées des Igharghâren, de +Tikhâmmalt, le pays de Mîherô et les environs de Djânet. + +Leurs serfs habitent le Tasîli. + +Parmi les chefs Orâghen, celui qui a le plus de serfs est Kelâla, +quoiqu’il n’appartienne pas à la famille la plus puissante. + +Ikhenoûkhen abandonne aux autres membres de sa famille les redevances +des serfs, remplaçant, par le droit général qu’il s’est attribué sur les +Azdjer et sur les voyageurs, le droit personnel que sa naissance lui +donnait sur les serfs. + + +J’ai cherché, par tous les moyens possibles, à me rendre compte de la +force et de la richesse des Touâreg, et je dois avouer n’être pas arrivé +à un résultat très-satisfaisant. + +Cependant je suis à peu près certain des chiffres suivants : + +Ikhenoûkhen, avec tous les nobles de sa famille, les Oui-Idjdjeroûtenîn, +et leurs serfs, peut avoir à sa disposition une force de 100 combattants +à dromadaire. + +Les chefs des Oui-Djezzoûlenîn, ayant ensemble une force à peu près +égale, la tribu en son entier, et la plus puissante des Azdjer, aurait +environ 200 guerriers. + +Pour des Européens, 200 hommes armés sont un bien faible contingent. +Pour le désert, c’est beaucoup, car il est peu de puits qui puissent +abreuver rapidement 200 chameaux, et, entre une étape de puits et une +autre, il y a quelquefois 200 et 300 kilomètres d’intervalle. + +La force des Orâghen est donc en harmonie avec les difficultés +militaires du pays. + +Ikhenoûkhen est l’un des plus riches des Azdjer, si même il n’est le +plus riche, et sa richesse consiste principalement en chameaux. Il en a +une soixantaine environ, sans compter les chamelles. + +Après Ikhenoûkhen, le plus puissant personnage est l’amghâr. Pendant que +j’étais là, il eut une mission de pacification à aller remplir à une +certaine distance. Eh bien ! un étranger au pays dut lui prêter un +chameau de selle, le seul que l’amghâr possédait devant être affecté à +porter ses provisions. + +Voilà un exemple de la force et de la richesse des Touâreg. + +Ils sont tellement pauvres, les malheureux, que souvent, quand ils ont +des courses à faire, ils doivent, pour avoir des montures, arracher avec +la main les fœtus du ventre de leurs chamelles, mutilation qu’ils ne +pratiqueraient pas, s’ils avaient des montures de rechange. + +Et cependant, telle est la valeur des Touâreg, que deux grandes tribus +tunisiennes du Nefzâoua : les Ghorîb et les Merâzig, payent tribut, _la +gharâma_, les premiers à Ikhenoûkhen, les seconds au Cheïkh-’Othmân, +pour n’avoir pas à redouter leurs attaques. + + + _Tribu des Imanghasâten._ + + +Les Touâreg tiennent pour un fait de notoriété publique que les +Imanghasâten descendent des Arabes Megâr-ha, qui habitent aujourd’hui +l’Ouâdi-ech-Chiati, dans le pachalik du Fezzân. + +Brahîm-Ould-Sîdi, dans sa _Note_ sur les origines, d’accord avec +l’opinion générale, les dit issus des Arabes de l’Est. + +Eux-mêmes avouent leurs liens de parenté avec ces Arabes et se réfugient +sur leur territoire, comme on l’a vu, dans les mauvais jours. + +Comment des Arabes ont-ils pu devenir Touâreg ? + +La réponse à cette question est bien simple. Les Imanghasâten +constituaient le makhzen, ou force armée, des Imanân, et, pour ces +fonctions, les anciens sultans ont préféré des étrangers, et les +étrangers ont accepté cette position en raison des avantages attachés à +la qualité de défenseurs du pouvoir. + +Comme noblesse, comme puissance et comme importance numérique, les +Imanghasâten contre-balancent la suprématie des Orâghen. + +Eg-ech-Chîkh est leur chef. C’est un homme âgé, de haute stature et +très-influent. + +Dans toutes les affaires où l’esprit de parti est en jeu, les +Imanghasâten sont de l’opinion des Imanân contre les Orâghen, mais à +part les questions qui réveillent d’anciennes rivalités, leurs chefs se +mettent facilement d’accord avec ceux des Orâghen. + +L’un des chefs des Imanghasâten, du nom de Hatîta, aujourd’hui décédé, a +accompagné le docteur Oudney et le capitaine Clapperton dans leur voyage +de Mourzouk à Rhât, et de plus il a protégé la mission dont M. le +docteur Barth faisait partie. Par ces précédents, les Imanghasâten se +considèrent les alliés des Anglais, de même que les Orâghen et les +Ifôghas, pour m’avoir protégé ainsi que M. Isma’yl-Boû-Derba, sont +désignés par tous comme les amis des Français[119]. Il est probable que, +si la route de Rhât était ouverte au commerce européen, ces tribus +prétendraient au droit respectif de prélever l’impôt de protection sur +les voyageurs de ces deux nationalités. Cependant M. le docteur Barth +constate, dans son grand ouvrage, que le chef de la mission anglaise, +pour avoir pris au sérieux le titre d’amanôkal du doyen des Imanân et +réclamé l’appui de son parti dont les Imanghasâten sont les principaux +soutiens, n’a pas trouvé chez les Touâreg les facilités d’exploration +qu’ils eussent eus, s’ils avaient demandé le protectorat des nobles +Orâghen. + + +Les Imanghasâten se divisent en trois fractions : + + Les Tédjéhé-n-Abbâr, + + Les Inannakâten, + + Les Tédjéhé-n-Bedden. + + +Leurs serfs sont : + + Les Isesmodân, + + Les Ikêlezhzhân, + + Les Kêl-Touan. + + +De plus ils ont encore, comme les Imanân et les Orâghen, une partie des +Kêl-Tamelrhik. + +Les nobles habitent alternativement la vallée de Tikhâmmalt et le +Fezzân. + +Les serfs ont pour campement les vallées du Tasîli, dans le pays +d’Azdjer, et l’Ouâdi-el-Gharbi dans le Fezzân. + +Pendant mon séjour chez les Touâreg, quelques Imanghasâten avaient pris +dans un rhezî vingt chameaux aux Oulâd-Bâ-Hammou d’In-Sâlah. Ces +derniers vinrent les réclamer. Ikhenoûkhen, Sîdi-Mohammed, l’amghâr, le +marabout Si-’Othmân et Eg-ech-Chîkh, chef des détenteurs des chameaux, +intervinrent pour faire restituer cette prise, mais tous leurs efforts +furent impuissants. + +La résistance des capteurs était fondée sur ce que le propriétaire des +chameaux volés avait autrefois tué l’oncle de l’un d’eux, et qu’à ce +crime il avait ajouté l’immense injustice de payer ses coutumes, non à +l’aîné des neveux, selon l’usage târgui, mais à son frère cadet. Le +détenteur des chameaux pardonnait bien l’assassinat de son oncle, crime +un peu oublié, mais il ne voulait pas entendre raison sur la violation +des règles relatives aux coutumes. + +Ikhenoûkhen se fâcha, renonça à maintenir l’ordre et la paix dans le +pays, et menaça d’abandonner les Azdjer à leur mauvais génie. + +Le marabout Si-’Othmân jura que, si je n’étais pas là, et s’il n’avait +pris l’engagement d’être à ma disposition, il serait déjà parti pour ne +jamais revenir chez les Azdjer. + +Eg-ech-Chîkh était résolu à se séparer de pillards incorrigibles, et à +les abandonner à la vengeance de leurs ennemis. + +Tous les grands des Imanghasâten témoignèrent de leur désir de rendre +les chameaux à tout prix. + +Un _mia’âd_ fut tenu. Nobles Orâghen et nobles Imanghasâten y +assistèrent. Il dura toute la journée, sans solution. + +Les Oulâd-Bâ-Hammou offrirent de racheter leurs chameaux à un prix +double de leur valeur ; leur proposition fut repoussée. + +Ikhenoûkhen passa la nuit en conciliabule, parlant de manière à être +entendu de tout le camp. + +Au point du jour, furieux de voir son autorité méconnue, il sella son +dromadaire et partit pour Rhât. + +Effrayés du départ de leur émîr, les Imanghasâten se décidèrent enfin à +rendre aux Oulâd-Bâ-Hammou deux chameaux et un chamillon (_hâchi_). + +Ainsi se termina cette grande querelle, dont j’ai reproduit toutes les +péripéties afin de permettre de mieux apprécier ce qu’est la vie au +désert. + + + _Tribu des Kêl-Izhabân._ + + +Satellite des Orâghen, cette tribu n’a pas d’importance. Ses serfs sont +les Ikelzen. + +Nobles et serfs vivent sur les mêmes territoires que les Orâghen. + + + _Tribu des Imettrilâlen._ + + +Cette tribu est un composé de petits groupes, ayant pour ainsi dire +renoncé à la vie politique des Touâreg et vivant entre Rhât et Mourzouk +dans le Fezzân, à la manière des Fezzaniens, c’est-à-dire plus adonnés à +l’agriculture et à l’horticulture qu’à l’art pastoral. + +Quoique habitant un territoire nominalement rattaché au pachalik du +Fezzân, les Imettrilâlen, comme les autres Touâreg de la même contrée, +ne relèvent pas du gouvernement turc. + +Dans des vues politiques que je n’ai pas à apprécier ici, les Turcs +tolèrent cette situation pour n’avoir pas à lutter contre les Touâreg. + + + _Tribu des Ihadhanâren._ + + +Cette tribu est à la fois la plus turbulente et la plus nomade des +Azdjer. Heureusement elle est peu forte, très-pauvre, mais son audace +supplée au nombre de ses guerriers. + +Tantôt les Ihadhanâren campent dans la plaine d’Admar sur le territoire +des Azdjer ; tantôt ils vivent avec les Kêl-Ahamellen, chez les Ahaggâr, +suivant que leur conduite leur a valu l’amitié ou l’inimitié des uns ou +des autres. + +Dans toutes les guerres entre les Azdjer et les Ahaggâr, ils ont +toujours trahi les premiers au profit des seconds. + + +En 1860, dix hommes de cette tribu sont allés dans l’Azaouad, près de +Timbouktou, à 1,200 kilomètres de Djânet, d’où ils étaient partis, pour +opérer une rhezî sur les serviteurs de la zâouiya des marabouts El- +Bakkây. Leur entreprise réussit : trois cents chameaux, disent les +victimes, deux cents, disent les capteurs, sont devenus leur proie. + +C’est cet acte de piraterie qui avait amené le marabout Sîdi-Mohammed- +El-Bakkây chez les Azdjer pendant mon voyage. + +D’abord il s’était rendu personnellement chez les Ihadhanâren, espérant +que sa qualité de marabout et de bonnes paroles les engageraient à une +restitution. + +A l’acte coupable qu’ils avaient déjà commis les Ihadhanâren joignirent +l’insulte en offrant au marabout, pour _dhîfa_, la viande d’une de ses +chamelles. Cette _dhîfa_, ou repas de l’hospitalité, fut refusée, la +viande d’un animal volé ne pouvant pas être _halâl_, c’est-à-dire +permise, suivant la loi musulmane. Tout ce que put obtenir le marabout +fut la restitution de sept chameaux. + +Mécontent de l’insuccès de sa démarche pacifique, Sîdi-Mohammed-el- +Bakkây vint demander justice à l’amghâr des Azdjer. + +Celui-ci, accompagné d’autres nobles, se rendit chez les Ihadhanâren, +pour convoquer un _mia’âd_ et obtenir une solution amiable à cette +affaire. Les délégués furent aussi repoussés. + +Un recours aux armes étant devenu nécessaire, Sîdi-Mohammed, l’amghâr, +envoya l’ordre à tous ses sujets, Ikhenoûkhen compris, de se rendre à +Rhât, pour de là aller reprendre aux Ihadhanâren le butin capturé. + +Mais, pendant que les Azdjer se préparaient à entrer en campagne, les +Ihadhanâren se dispersaient dans le Sahara, emmenant avec eux tout leur +butin. + +Cette circonstance m’a permis de connaître exactement la force des +Ihadhanâren, qui est de quarante hommes pouvant entrer en ligne de +combat. + +Sîdi-Mohammed-el-Bakkây, quoique marabout, quoique appuyé par tous les +chefs des Azdjer, dut, comme les Oulâd-Bâ-Hammou du Touât, renoncer à +obtenir justice. + + +Les Ihadhanâren n’ont pas de serfs. Avant le rhezî dont il est ici +question, ils n’avaient que très-peu de chameaux et peu ou pas de +troupeaux de chèvres ou de moutons. + +Nobles, sans serfs, sans coutumes, ne pouvant travailler pour vivre, +leurs titres de noblesse le leur défendant, ils devaient naturellement +demander au vol et au pillage les moyens d’existence qu’ils n’avaient +pas autrement. En tout pays, la faim chasse le loup hors du bois. Puisse +la richesse qu’ils viennent d’acquérir si illicitement les rendre +meilleurs ! + + +La tribu des Ihadhanâren comprend trois fractions : + + Les Oui-Sattafenîn, + + Les Oui-Temoûlat, + + Les Dergou. + + +Quoique la qualification adjective de _Sattafenîn_, noirs, soit +appliquée à l’une de ces fractions, tous les Ihadhanâren sont blancs. +Cette épithète doit se rapporter à la couleur du voile qu’ils portent. + + + _Tribu des Ifôghas._ + + +Les Ifôghas comprennent trois fractions : + + Les N-Ouqqirân, + + Les N-Iguedhâdh, + + Les N-et-Tobol. + + +Les deux premières sont des marabouts, de descendance de chorfâ ; la +dernière se compose de gentilshommes, jadis au service des rois Imanân, +près desquels ils remplissaient le rôle d’officiers du palais et de +tambours, en battant la marche sur le passage de leurs maîtres : d’où +leur est venu le surnom d’_Et-Tobol_, Ifôghas du tambour. + +Les trois fractions sont originaires de la ville d’Es-Soûk, dernière +station de la plupart des tribus Touâreg, avant leur installation dans +les lieux qu’elles occupent aujourd’hui. + +Les Touâreg contestent aux Ifôghas le titre de nobles ou Ihaggâren, tout +en leur reconnaissant celui de marabouts. Cependant, quand un Fâghîs +(singulier d’Ifôghas) des fractions de N-Ouqqirân ou de N-Iguedhâdh se +présentait devant les anciens sultans, ceux-ci se levaient et allaient +eux-mêmes dresser le tapis et la natte sur lesquels le visiteur était +invité à s’asseoir. Cet honneur exceptionnel n’était jamais rendu aux +ihaggâren, quels que fussent leur rang et leur puissance. Le sultan +restait assis à leur entrée et les laissait s’installer où ils +voulaient. + +Les N-Ouqqirân sont répandus : + +_Chez les Azdjer_, dans le Tasîli, à Mîherô et dans le Bas-Igharghar ; + +_Chez les Ahaggâr_, dans le Haut-Igharghar ; + +_Au Touât_, dans les oasis méridionales de cette confédération ; + +_En Algérie_ même, dans la région des dunes, au Sud d’Ouarglâ et de +l’Ouâd-Rîgh. + +La zâouiya de Timâssanîn, établissement secondaire de la confrérie des +Tedjâdjna, dont Si-’Othmân est le _moqaddem_, est le centre de réunion +de toutes les familles de la fraction. + +Rapprochés des Arabes Cha’anba, les N-Ouqqirân ont été souvent exposés à +leurs coups, avant l’incorporation de ces tribus dans le cercle d’action +de l’administration française et leur soumission à un régime +gouvernemental. + +Si-’Othmân raconte que sa zâouiya, malgré le caractère religieux qui la +protége, a été pillée par les Cha’anba, en l’absence de ses défenseurs, +et que sa mère, tombée au pouvoir des profanateurs d’un lieu sacré, a +subi de leur part les plus mauvais traitements. + +Les marabouts N-Ouqqirân, et particulièrement ceux qui habitent la +zâouiya de Timâssanîn, ont donc beaucoup gagné à la soumission des +Cha’anba à notre domination. Depuis cette époque, ils peuvent s’adonner +plus librement au commerce. + +La route si fréquentée de Ghadâmès à In-Sâlah est placée sous leur +protectorat et leurs chefs y perçoivent les droits de protection en +usage dans le pays. + +Toutes les matières précieuses qui sont expédiées sur cette route, +notamment l’or en poudre et en lingots, sont confiées exclusivement aux +marabouts et aux chameliers de la zâouiya de Timâssanîn. + +Chaque caravane allant d’In-Sâlah à Ghadâmès, à destination de l’Europe, +compte, m’a-t-on dit, dans sa cargaison, deux, trois, quatre et même +quelquefois cinq charges d’or. + +La charge étant de 150 kilos, en supposant une moyenne de deux convois +par an et de trois charges par convois, In-Sâlah opérerait annuellement, +d’après le Cheïkh-’Othmân, sur une moyenne de 900 à 1,000 kilogrammes +d’or, qui, au cours actuel de Paris (août 1863), représentent une somme +de 3,265,100 francs. + +Si-’Othmân fait remarquer que les convois d’or entre In-Sâlah et +Ghadâmès sont moins fréquents depuis que M. le gouverneur Faidherbe a +donné aux routes du Sénégal une sécurité qu’elles n’avaient jamais +connue jusque-là, et il craint que la concurrence de nos possessions +sénégaliennes n’achève de priver les routes du Nord de ce riche produit. + +Les marabouts N-Ouqqirân vivent en grande partie, soit comme négociants, +soit comme convoyeurs, du trafic des routes qui traversent leurs +territoires. + +C’est par eux que le gouvernement français a pu entrer en relations avec +le reste des Touâreg ; c’est encore par eux qu’il maintiendra de bons +rapports, car ils se distinguent par leur loyauté, par leur tolérance et +par l’exercice professionnel de la conciliation. + + +Les Ifôghas-n-Iguedhâdh sont ainsi appelés parce que, comme des oiseaux +(_Iguedhâdh_), ils voyagent continuellement, ne se fixant nulle part. +Dans leurs courses, ils s’étendent du Tasîli du Nord au Soûdân, campant +tantôt au milieu des Touâreg Azdjer, tantôt au milieu des Touâreg d’Aïr, +suivant que les pluies ont fait pousser l’herbe nécessaire à la +nourriture de leurs troupeaux. + +Marabouts ambulants, parcourant des parages tous situés au Sud des +points occupés par leurs frères N-Ouqqirân, les N-Iguedhâdh sont un +trait d’union entre les Touâreg du Sud et ceux du Nord, comme les +N-Ouqqirân sont un lien entre les Azdjer et les Ahaggâr et entre ces +deux confédérations et les Algériens. + +Les N-Iguedhâdh, protégés contre les dangers de la piraterie par leur +caractère religieux, autorisés à user des meilleurs pâturages pour leurs +troupeaux, trouvent dans la production pastorale les ressources +nécessaires à leur existence. + +En pays târgui, les amulettes sont très-recherchées, car tous en sont +couverts, et ce sont les marabouts qui les rédigent. Ils ne les vendent +pas, moyen d’en tirer un prix plus élevé, car chaque amulette augmente +au moins d’une chèvre ou d’un mouton le troupeau de celui qui la +délivre. + + +Les Ifôghas-n-et-Tobol, restés fidèles à leurs anciens maîtres, les +Imanân, et à la tradition qui les a pourvus de tambours, continuent à +constituer la cour et le corps de musique des sultans déchus. Ils vivent +avec ces derniers entre Rhât et Djânet, partageant leurs revenus et +aussi leur haine contre les Orâghen et leurs amis. Les revenus sont-ils +insuffisants pour subvenir aux besoins de tous, l’exaction y supplée. + +Le rôle des Ifôghas-n-et-Tobol se borne donc à faire du bruit. + +Quant aux marabouts N-Iguedhâdh et N-Ouqqirân, franchement dévoués aux +Orâghen, ils suivent en toutes choses la bannière d’Ikhenoûkhen ; mais +il y a lieu d’ajouter que le chef des Azdjer croirait manquer à ses +devoirs en ne prenant pas leurs conseils dans toutes les affaires de +quelque importance. Ainsi, Ikhenoûkhen est notre ami parce que les +Ifôghas lui ont conseillé de rechercher notre alliance. + + +Les Ifôghas constituent une tribu très-importante, non par leur valeur +militaire, car les marabouts ne portent les armes que pour leur défense +personnelle, mais par leur caractère religieux, qui les rend arbitres de +toutes les contestations, par leur aptitude au commerce, par leur +dispersion, qui les met en contact avec les différentes confédérations, +sauf celle des Aouélimmiden des environs de Timbouktou, qui +reconnaissent les Bakkây pour leurs marabouts. + +Le chiffre de la population des trois fractions réunies est, assure-t- +on, égal à celui des autres tribus d’Azdjer. Leur dispersion et leur +qualité de marabouts font qu’on n’en tient pas compte dans l’évaluation +des forces du pays ; autrement, si tous les Ifôghas étaient réunis sous +la main d’un chef militaire, ils pourraient, à eux seuls, constituer une +confédération égale, en force et en nombre, à celles de leurs voisins de +l’Est et de l’Ouest : car, quoique marabouts, quand la nécessité les +oblige à armer en guerre, ils se battent bravement. Le Cheïkh-’Othmân +est même réputé pour sa valeur militaire à l’égal des premiers guerriers +de sa nation. + +Les Ifôghas n’ont pas de serfs, par la raison qu’ils sont marabouts et +que la religion musulmane ne permet pas le servage ; mais, comme tous +les marabouts, ils ont des _serviteurs_ attachés librement à leurs +personnes et qui, de père en fils, tiennent à honneur d’être leurs +_khoddâm_. Des esclaves nombreux, sous la direction de ces serviteurs, +sont chargés des troupeaux et des travaux domestiques. + +Les dames Ifôghas sont renommées pour leur savoir-vivre et leur habileté +en toutes choses. Mieux que les femmes des autres clans târguis, elles +savent jouer de la _rebâza_, sorte de violon avec lequel elles +accompagnent leurs chants improvisés. Dans l’art musical, elles ne sont +surpassées que par les princesses Imanân. Mieux que toutes leurs +rivales, elles savent monter à mehari. Huchées dans leurs cages, elles +soutiennent la course des plus intrépides cavaliers, — si on peut donner +ce nom aux chevaucheurs de dromadaire : — aussi, pour conserver +l’habitude de ce genre d’équitation, se réunissent-elles pour faire de +petits voyages, allant où bon leur semble, sans être accompagnées +d’aucun homme. La liberté dont elles jouissent est grande, et elles ne +paraissent pas en abuser. + + +Si-’Othmân est le chef des trois fractions des Ifôghas. Ce marabout est, +avec l’émir Ikhenoûkhen, la plus grande figure des Touâreg du Nord. + +Son père, El-Hâdj-el-Bekrî-ben-el-Hâdj-el-Faqqi a vécu cent huit années +lunaires, entouré de la vénération publique. On lui doit la construction +de plusieurs puits sur les principales routes du pays. + +Yamîna, frère d’El-Hâdj-el-Bekrî et oncle d’’Othmân, jouissait d’une +réputation de sainteté dans tout le Sahara et du plus grand crédit, même +chez les Cha’anba, ennemis nés des Touâreg. Par sa pieuse intervention +bien des effusions de sang ont été prévenues. + +Héritier de l’auréole de réputation de ses ancêtres, ’Othmân, dès son +enfance, s’est fait remarquer par sa perspicacité. + +Jeune encore, à l’époque des grandes guerres du premier Empire français, +il était à Ghadâmès au milieu d’une réunion d’hommes graves, lorsqu’on +apporta la nouvelle d’une reprise d’hostilités entre les chrétiens. + +« Tant mieux ! dit un vieux marchand, puissent-ils s’entre-tuer jusqu’au +dernier ! + +« Tant pis ! dit l’imberbe ’Othmân, au grand étonnement de tous, car, si +les chrétiens se font la guerre, le commerce en souffrira. » + +Le lendemain, une caravane, chargée de produits soudaniens, partait pour +Tripoli et devait, en retour, prendre des marchandises d’Europe. + +A Tripoli, la caravane ne trouva ni acheteur ni vendeur. + +On se souvient encore à Ghadâmès de la prédiction du jeune ’Othmân. + +Pourquoi, à cet âge, un jeune târgui se préoccupait-il, instinctivement, +des affaires des chrétiens ? La suite de sa vie va nous révéler sa +prédestination providentielle. + +De 1826 à 1827, arrive à Ghadâmès un chrétien recommandé par le consul +général d’Angleterre à Tripoli. C’est le major Alexandre Gordon Laing. +Il veut se rendre à In-Sâlah et de là tenter d’arriver à Timbouktou. + +Mais In-Sâlah est encore plus inabordable aux chrétiens que Timbouktou. +Qui l’y conduira ? + +’Othmân. + +Seul entre tous ses coreligionnaires, il a assez de crédit pour faire +accepter un chrétien dans une ville où nul autre n’a pu pénétrer depuis. + +Pendant le voyage, ’Othmân apprend quelques mots d’anglais que sa +mémoire avait fidèlement conservés jusqu’en 1862. + +A son retour de Timbouktou, le major Laing est assassiné. L’Angleterre +et sa famille ont intérêt à retrouver ceux de ses papiers qui n’ont pas +été détruits. + +Mais qui osera aller, sur la trace d’assassins, s’intéresser aux notes +d’une infidèle victime du fanatisme musulman ? + +Encore ’Othmân. + +Par ses soins, le consul général d’Angleterre à Tripoli recevra +religieusement tout ce que des recherches de plusieurs années peuvent +reconquérir sur la cupidité de barbares. + +Enfin, l’heure est venue où les Touâreg et les Français ont besoin de se +connaître. + +’Othmân fait d’abord trois voyages en Algérie et, entre chacun de ces +trois voyages, il conduit des explorateurs français dans son pays ; +enfin, pour couronner ses efforts, tendant à des ouvertures de +relations, il vient, en 1862, à Paris, ville où jamais un târgui n’avait +mis les pieds et à près de trois mille kilomètres de son pays. + +Homme d’une haute intelligence et d’un grand sens pratique, ’Othmân a +surtout remarqué en France ce qui contraste avec le désert : le nombre +considérable des habitants, l’abondance des eaux, la richesse et la +variété de la végétation, la rapidité et la sécurité des communications, +enfin la généreuse hospitalité qu’il y a reçue. + +Au milieu de toutes les merveilles qui ont captivé son attention, il a +choisi, pour les reporter dans son pays, les choses les plus utiles : +une collection de médicaments, un choix de livres arabes sur la +religion, le droit, l’histoire et la littérature, un assortiment +d’outils de professions les plus ordinaires et spécialement des +instruments agricoles, des pelles et des pioches pour creuser des puits +et des poulies pour en tirer l’eau. + +Le Cheïkh-’Othmân n’a pas d’enfants. Son ambition, avant de mourir, +après avoir accompli le pèlerinage de la Mekke, est de consacrer sa +fortune à poursuivre l’œuvre commencée par son père : doter les routes +de son pays de puits utiles aux voyageurs. + +En tout lieu, le Cheïkh-’Othmân serait un homme remarquable par son +instruction, par la douceur de ses mœurs, par sa bonté et sa franchise ; +mais quand on rencontre un tel ensemble de qualités chez un enfant du +désert, on ne peut se défendre d’un certain étonnement. + +J’aime le Cheïkh-’Othmân, par reconnaissance des services qu’il m’a +rendus pendant mon voyage, mais je l’aime surtout parce qu’il sait se +faire aimer. + +Son nom complet est : ’Othmân-ben-el-Hâdj-el-Bekrî-ben-el-Hâdj-el-Faqqi- +ben-Mohammed-Boûya-ben-Si-Mohammed-ben-si-Ahmed-es-Soûki-ben-Mahmoûd. + + + _Tribu des Ihêhaouen._ + + +Les Ihêhaouen sont les marabouts des Touâreg Fezzaniens. Excellentes +gens, hospitaliers, communicatifs, ils n’ont d’autres défauts que celui +d’être un peu mendiants. En cela ils ressemblent à tous ceux de leur +caste qui répudient le sacerdoce du marabout pour exploiter le titre +qu’ils portent. + +Les Ihêhaouen habitent entre Rhât et Mourzouk dans les oasis, notamment +à El-Fogâr où je les ai rencontrés. + +Par une particularité caractéristique de la position exceptionnelle de +la femme chez les Touâreg, les marabouts Ihêhaouen d’El-Fogâr ont pour +chef une _cheïkha_ qui a la réputation d’être fort belle. En son +honneur, Ikhenoûkhen, mon compagnon de voyage, revêtit ses plus beaux +habits, témoignage d’un très-grand respect. + +Les Ihêhaouen sont peu nombreux, mais ils jouissent d’une certaine +aisance. + +Quoique marabouts, ils ont des serfs, les Isourekkien, qui, comme tous +les autres Fezzaniens, se livrent à la petite culture dans les oasis. + +Je dois dire que la tribu des Isourekkien n’est pas considérée par tous +les Touâreg comme étant serve, mais comme une tribu de serviteurs +(_khoddâm_), des marabouts Ihêhaouen. + + + _Tribu des Kêl-Tîn-Alkoum._ + + +Il y a deux siècles, avant la révolution qui enleva aux Imanân le +pouvoir souverain, les Kêl-Tîn-Alkoum habitaient le qaçar Tîn-Alkem, +dont on voit encore aujourd’hui les ruines au Sud d’El-Barkat, sur la +route de Rhât à Djânet. Après de longues luttes contre des maîtres trop +avides, ils prirent le parti d’émigrer au Fezzân où ils habitent des +oasis dont ils sont propriétaires et qu’ils cultivent. Ces Touâreg sont +donc sédentaires et cultivateurs quand les autres sont nomades et +pasteurs. + +Les Kêl-Tîn-Alkoum se distinguent encore des autres Azdjer en ce qu’ils +ne sont ni nobles ni serfs, mais libres comme on l’est dans les tribus +arabes ou dans l’intérieur des villes : cependant ils reconnaissent la +souveraineté des nobles Orâghen, leur payent tribut, les traitent en +sultans quand ils passent sur leur territoire. + +Comme tous les Oasiens, les Kêl-Tîn-Alkoum sont aussi commerçants, +entrepreneurs de transports, industriels même. Les plus pauvres vont +vendre des légumes, des fruits, du beurre, de la viande, du bois à +brûler, à Mourzouk et à Rhât. Les plus riches font pour leur compte le +commerce avec le Soûdân. D’autres louent leurs chameaux aux caravanes et +les accompagnent. Les explorateurs anglais, qui ont voyagé dans +l’intérieur, du moins ceux qui ont choisi le Fezzân pour point de départ +de leurs explorations, ont toujours pris des Tîn-Alkoum comme +chameliers. D’autres se livrent au tannage des peaux et à la préparation +des outres, industrie importante dans un pays où tout voyageur doit +emporter avec lui sa provision d’eau. + +Par suite de leurs rapports avec de nombreux étrangers, les Tîn-Alkoum +sont devenus des hommes presque civilisés. Beaucoup d’entre eux savent +lire et écrire ; tous parlent l’arabe en même temps que le temâhaq ; +quelques-uns même comprennent le haoussa. + +Leurs habitations, construites en branches de palmiers, ressemblent à +nos chaumières ordinaires. Assez vastes pour loger une famille, avec +tout son mobilier, elles abritent bien contre le froid, le chaud et même +la pluie. + +Pour arroser leurs cultures, généralement entourées de haies sèches en +_djerîd_ ou palmes, ils ont au-dessus des puits un appareil en +charpente, dont la hauteur est égale à la profondeur des puits et qui +supporte un système de cordages et de poulies, au moyen duquel, par un +simple va-et-vient, l’eau est amenée à fleur de terre, d’où elle est +conduite dans les cultures. (Voir la planche, page 68.) + +Le travail a donné aux Kêl-Tîn-Alkoum une aisance relative ; +malheureusement, le pays qu’ils habitent, s’il est productif, n’est pas +très-sain : aussi ont-ils toujours beaucoup de malades. Les ophthalmies +règnent endémiquement chez eux ; moi-même, j’en ai été atteint en +traversant leur territoire. + +La tribu des Kêl-Tîn-Alkoum est très-nombreuse ; elle est généralement +armée de fusils qui servent plus à la chasse qu’à la guerre. + +Bien que Touâreg Azdjer, et sous la dépendance des Orâghen, les Kêl-Tîn- +Alkoum, comme les autres Touâreg Fezzaniens, prennent une part très- +minime à l’agitation des Touâreg nomades. Leurs intérêts et leur genre +de vie sont trop distincts pour que l’assimilation soit complète entre +eux. + + + _Tribu des Ilemtîn._ + + +Les Ilemtîn habitent la petite ville d’El-Barkat, à 10 kilomètres de +Rhât, et le village de Fêouet, dans la vallée d’Ouarâret. + +Leur chef est El-Khabîd. + +Ils ont pour serfs la tribu des Ifarqanen, qui réside hors la ville, +dans des cases en palmes, au milieu des cultures. + +Les Ilemtîn sont des citadins, cultivateurs, commerçants, conséquemment +gens paisibles, qui n’auraient de commun avec les Touâreg nomades qu’une +même origine, s’ils ne payaient tribut, la gharâma, aux chefs Orâghen. + +Assise au milieu d’une belle oasis, El-Barkat est une jolie petite +ville, de 200 maisons à plusieurs étages, entourée d’un mur d’enceinte +et construite, comme toutes les villes de cette contrée, en briques +d’argile cuites au soleil. + +Les plantations de dattiers et les cultures de plantes alimentaires, aux +produits desquels ils trouvent un débouché certain sur le marché de +Rhât, à l’époque de la foire, constituent la principale richesse de la +tribu des Ilemtîn et de leurs serfs, les Ifarqanen. + + + § II. — CONFÉDÉRATION DES AHAGGÂR. + + +Dans le classement des quatre confédérations des Touâreg, j’ai donné le +premier rang aux Azdjer, mais je suis forcé d’assigner le dernier aux +Ahaggâr. + +Depuis la révolution, qui a réduit à néant le pouvoir des anciens rois +Imanân et permis aux deux groupes des Touâreg du Nord de se gouverner +eux-mêmes, la plus grande anarchie règne chez les Ahaggâr. + +A l’autorité de l’amghâr, souvent contestée, s’est substitué un +gouvernement à quatorze têtes, représenté par les quatorze chefs des +tribus nobles, qui, dans toutes les contestations, ont pour habitude de +recourir à la force des armes. + +La tribu des Kêl-Rhelâ, la plus importante de la confédération, a le +droit, comme celle des Orâghen chez les Azdjer, de conférer le titre +d’amghâr à son chef héréditaire : mais autant vaut l’homme, autant vaut +la chose. + +Malheureusement, le chef actuel des Kêl-Rhelâ, par droit de naissance, +est Guemâma, le doyen des centenaires du Sahara, depuis longtemps +aveugle et depuis longtemps dans l’impuissance de gouverner. + +Cependant le besoin d’une autorité supérieure se faisait sentir, non- +seulement chez les Ahaggâr, mais encore à In-Sâlah, à Timbouktou, pour +la sécurité des routes, et dans les autres confédérations Touâreg, pour +les rapports de bon voisinage. + +Que faire ? Ouvrir la succession de Guemâma, de son vivant, était +contraire à la loi du pays. L’héritier d’aujourd’hui transmet le pouvoir +dans une branche de la famille, tandis que l’héritier de demain pourra +le transmettre dans une autre, le droit de succéder étant réservé au +fils de la sœur. Quand l’oncle est vieux comme Guemâma, les neveux +utérins doivent être bien près de la tombe. + +Donner à Guemâma un successeur, par droit de naissance, la mort n’ayant +pas saisi le vif, n’était pas une solution, car c’était allumer le feu +de la guerre civile entre toutes les familles des Kêl-Rhelâ et autres +ayant épousé des sœurs, peut-être des nièces ou des petites-nièces de +l’amghâr vivant. + +On tourna cette difficulté en trouvant miraculeusement réunies sur la +tête d’un homme trois conditions importantes : + +Le titre de marabout, qui imposait le respect ; + +La qualité d’étranger, qui anéantissait toutes les rivalités locales ; + +La condition de fils d’une sœur de Guemâma. + +Cet homme est le marabout El-Hâdj-Ahmed, frère du Cheïkh-’Othmân, de la +tribu des Ifôghas, de la confédération des Azdjer, mais appartenant aux +Ahaggâr et aux Kêl-Rhelâ par sa mère. + +Ce choix, dicté par la sagesse, fut au moins une solution provisoire. +Pour la faire accepter, le marabout Sîdi-el-Bakkây, de Timbouktou, dut +envoyer un de ses frères sur les lieux : mais Dieu seul sait quelles +prétentions rivales vont surgir à la mort de Guemâma. + +En attendant, le nouvel amghâr, par l’intermédiaire de son frère +Si-’Othmân, a donné aux Ahaggâr une sorte de sécurité du côté des +Cha’anba, leurs plus redoutables ennemis. + +De même, le voyage d’’Othmân à Paris, les présents qu’il en a emportés +pour El-Hâdj-Ahmed, contribueront à consolider son autorité, et peut- +être à amener pacifiquement dans la confédération des Ahaggâr une +révolution analogue à celle qui, chez les Azdjer, a transporté le +pouvoir des anciens sultans aux mains des Orâghen. L’appui d’un +gouvernement fort exerce un grand prestige sur des populations comme les +Touâreg. + +Par son esprit conciliateur, par l’autorité que lui donnent son âge et +son titre de marabout, El-Hâdj-Ahmed, s’il n’est pas encore parvenu à +rétablir la paix, l’ordre et l’harmonie entre toutes les tribus, a au +moins conjuré la guerre civile et établi de meilleurs rapports entre les +Ahaggâr et leurs voisins. Déjà même quelques heureux symptômes de +progrès matériel, fruits de la sécurité pour les biens et les personnes, +commencent à se manifester. Ainsi, le village d’Idélès, situé dans le +Haut-Igharghar, et qui date d’une vingtaine d’années à peine, voit +chaque jour augmenter ses constructions et tend à devenir une petite +ville. Au Sud-Est de cet établissement se trouve un autre village, celui +de Tâzeroûk, où il a été entrepris, en 1861, des cultures de céréales +assez importantes pour donner, à la récolte, environ 350 charges de +grains. + + +Les Touâreg Ahaggâr jouissent, généralement, de la réputation d’avoir un +caractère indépendant, irascible et emporté, qui rend les relations +très-difficiles avec eux, et ils avouent mériter cette réputation, même +dans leurs rapports entre eux, et ils s’en vantent de manière à laisser +croire qu’ils tiennent à honneur de se montrer intraitables en toutes +choses. + +Ce caractère indompté, qui fait des Ahaggâr des hommes redoutés dans le +Sahara, est, en dehors de la situation anarchique du pays, le résultat +de nombreuses causes matérielles, parmi lesquelles je signale en +première ligne : l’habitation dans un pâté de montagnes déchirées, +dénudées et d’une sauvagerie exceptionnelle, ou dans des déserts arides +dont presque toutes les plantes sont épineuses ; l’impossibilité de +vivre des produits de leur sol, à moins d’avoir la sobriété du chameau ; +enfin l’abandon des routes commerciales qui longent ou traversent leur +territoire et qui, jadis, suppléaient, par les bénéfices retirés du +passage des caravanes, à l’improductivité de leurs montagnes ou de leurs +déserts. En tout pays, le caractère et la nature de l’homme subissent +l’influence du milieu qu’il habite. Les autres peuplades Touâreg, +quoique de même race, ont un caractère plus souple et plus docile, parce +que le pays habité par elles est moins sauvage et plus clément. Sans +aucun doute, l’introduction possible de quelques cultures dans les +vallées et le rétablissement des routes abandonnées, en améliorant +l’existence matérielle des Ahaggâr, contribueront aussi à adoucir leurs +mœurs. + +Probablement ils valent mieux que leur réputation. Partout on m’a dit et +répété qu’ils n’avaient jamais permis à un étranger, même musulman, de +visiter leurs montagnes, parce qu’ils voulaient réserver pour eux seuls +le secret du dédale de leurs repaires. Cependant tous mes rapports avec +eux protestent contre cette assertion. + +Ils m’ont donné, sans réserve, tous les itinéraires à l’aide desquels +j’ai dressé la carte de leur pays. + +Afinguenân, l’un de leurs chefs, que je rencontrai à Methlîli, en 1859, +à l’époque de la plus grande puissance de notre ennemi Mohammed- +ben-’Abd-Allah, accepta, si je voulais me confier à lui et payer, +suivant la coutume, sa protection la somme de 1,000 francs, de me +conduire au sein de leurs tribus et de me mettre en rapport avec tous +les chefs. + +Le Cheïkh-’Othmân, auquel je demandai, en 1861, si, avec sa protection +et celle de son frère El-Hâdj-Ahmed, je pourrais visiter le Ahaggâr avec +la même sécurité que le pays des Azdjer, me répondit comme Afinguenân : +« Tout Français qui voudra explorer le Ahaggâr sera bien accueilli, s’il +se conforme aux usages. » + +Donc, si je n’ai pas traversé ce pâté de montagnes, par la route de Rhât +à In-Sâlah, comme j’en avais le désir, ce n’est pas que les Ahaggâr s’y +soient opposés, mais parce que les gens sages qui avaient répondu de ma +sécurité au gouvernement français, connaissant les intentions de +Mohammed-ben-’Abd-Allah de tenter un coup de main contre nos +établissements, ne voulurent pas m’exposer à être capturé par lui en +arrivant à In-Sâlah, où cet agitateur avait établi son quartier général. + +Les Ahaggâr ont aussi la réputation d’être batailleurs, querelleurs, par +un amour particulier de la guerre, du sang et du carnage. Ils avaient +une magnifique occasion de satisfaire cette passion en s’enrôlant sous +le drapeau de Mohammed-ben-’Abd-Allah. Ils y ont été vivement sollicités +et par les promesses de riches captures et par l’exemple des Touâreg à +voiles blancs du Touât, mais pas un d’entre eux n’a succombé à la +tentation. Le _veto_ des marabouts Ifôghas a suffi pour maintenir leur +neutralité. + +Il est cependant vrai qu’ils ont à peu près pour ennemis tous leurs +voisins : ainsi, ils ne peuvent se rencontrer, ni avec les Berâber du +Sud du Maroc, ni avec les Berâbîch du Nord de Timbouktou, sans que du +sang soit versé. Avec les Touâreg Aouélimmiden, les Kêl-Ouï et les +Azdjer, il y a, en ce moment, trève d’hostilités, parce que les intérêts +de chacune des confédérations se meuvent dans des cercles distincts, +mais il y a abstention presque complète de rapports et plutôt tendance à +l’antipathie qu’à la réconciliation. + +Par unique exception, les Ahaggâr sont les alliés des Touâtiens et les +amis des commerçants d’In-Salâh, et cette exception donne la raison de +leur attitude hostile vis-à-vis de leurs autres voisins. In-Sâlah a +aujourd’hui le monopole du commerce de Timbouktou avec le Nord ; ses +caravanes ont besoin de la protection et du concours des Ahaggâr, et In- +Sâlah, ainsi que les autres villes du Touât, les fait vivre par les +coutumes qu’elle paye aux chefs et les transports qu’elle procure aux +serfs. + +Le commerce, en donnant d’une main, reprend de l’autre, car les Touâreg +du Ahaggâr, en raison de leur isolement, sont forcés d’acheter au Touât, +au poids de l’or, tout ce dont ils ont besoin, et d’y vendre, à vil +prix, tout ce qu’ils produisent. + +En dehors de l’influence de celui qui remplit leurs ventres, pour me +servir d’une expression consacrée, les Ahaggâr en subissent peu +d’autres, même quand elles se présentent au nom des principes de la +religion. Le grand marabout de Timbouktou, El-Bakkây, qui a passé une +partie de sa jeunesse dans leurs tribus, est bien un peu écouté quand il +fait entendre de sages conseils ; le chef de la confrérie des Tedjâdjna, +qui compte beaucoup de khouân chez les Ahaggâr, jouit bien aussi d’un +peu de crédit, mais il ne faut pas que la faim, cette mauvaise +conseillère de tous les peuples, ferme les oreilles et empêche +d’entendre le langage de la raison. Le Cheïkh-’Othmân seul est apprécié +des Ahaggâr, non parce qu’il est marabout, chef d’une tribu puissante et +frère de leur amghâr, mais parce qu’il a contribué, par ses relations +avec les Français, à rendre la sécurité à la route de Ghadâmès et à +faire arriver à In-Sâlah plus de marchandises. + +A donneur donnant. Les Ahaggâr ne connaissent pas d’autre politique, et +c’est la seule à suivre avec eux. + +A nombre égal, les Ahaggâr, habitués à une lutte constante, triomphent +toujours de leurs ennemis, mais leurs forces collectives sont de +beaucoup inférieures à celles de leurs voisins. En bloc, le chiffre de +leur population est d’un tiers inférieur à celui des tribus des Azdjer ; +du moins, c’est l’opinion générale. + +Mais, protégés par leurs montagnes, inaccessibles aux chameaux habitués +à vivre dans les plaines, ils n’ont pas à redouter, dans une guerre +offensive, l’enlèvement de leurs familles ou de leurs troupeaux. Dans la +guerre offensive, au contraire, ils sont redoutables, parce que, sans +inquiétude pour ceux des leurs qu’ils abandonnent, ils peuvent aller au +loin porter la ruine et la désolation. + + +A part quelques jardins autour d’In-Sâlah, d’Idélès et de Tâzeroûk, +quelques champs ensemencés exceptionnellement au débouché des vallées, +après les inondations, les Ahaggâr ne cultivent pas. + +Les seules industries qu’ils connaissent sont celles de la fabrication +des armes et de la préparation des vêtements de peaux, le tout à leur +usage. + +Exclusivement pasteurs, ils pratiquent l’art pastoral dans les +conditions les plus défavorables du monde : au sein de leurs montagnes +abruptes, où il y a des eaux et de la sécurité, l’herbe manque ; dans +les plaines où les pâturages sont plus abondants, l’eau et la sécurité +font souvent défaut. + +Cette obligation de sortir des montagnes pour nourrir les troupeaux +entraîne les Ahaggâr à errer dans les plaines et à changer de campements +chaque fois que les eaux et les pâturages sont épuisés. La famille est +obligée de suivre le bétail, d’abord parce que le bétail la nourrit de +son lait, ensuite parce que des bras sont nécessaires pour abreuver les +bêtes et repousser les attaques de l’ennemi. + +Il résulte de l’état continuellement nomade dans lequel vivent quelques- +unes des tribus de cette confédération qu’on ne peut leur assigner de +territoires. Toutes ont, dans la montagne, des asiles pour le cas de +nécessité, mais, dans les terres de parcours, elles vont là où une pluie +accidentelle peut leur assurer de l’eau et de l’herbe pendant quelque +temps. + +Dans un pays où l’on a vu des périodes de douze ans sans pluies, les +habitants sont quelquefois amenés à mettre fin à toutes leurs discordes +et à se grouper, amis et ennemis, autour du seul point où les puits +donnent encore un peu d’eau. Ainsi, pendant la période contemporaine, +Azdjer et Ahaggâr ont dû abandonner complétement leur pays et venir +partager, avec les Touâtiens, le peu d’eau qui restait dans les bas- +fonds de leurs oasis, et si la sécheresse eût continué, les Touâreg +eussent dû émigrer, soit vers le littoral méditerranéen, soit vers le +bassin du Niger. + +Dans le climat où nous vivons, nous ne saurions nous rendre compte de ce +que peut être un pays, sous le tropique, après une sécheresse de douze +ans. Faute d’eau, les plantes meurent ; faute de plantes, les animaux +meurent, et l’homme, malgré son intelligence, a besoin d’être fabriqué +avec du bronze pour résister aux causes qui détruisent tout autour de +lui. + +En de telles conditions on ne vit pas, on ne peut pas vivre, et, pour ne +pas périr, il faut nécessairement, faute d’autre moyen d’existence, +piller ceux que le ciel a plus favorisés. + +Je ne me sens pas le courage de jeter la pierre à des gens qui, s’ils +n’existaient pas, devraient être inventés : car, sans eux, les déserts +qu’ils habitent et qui séparent la race blanche de la race noire +seraient infranchissables. + + +Chez les Touâreg du Ahaggâr, il n’y a que des tribus nobles et des +tribus serves. Quand les conditions de l’existence sont aussi +difficiles, on est fatalement sollicité à asservir, si on n’est pas soi- +même asservi. Inutile d’ajouter que les serfs sont beaucoup plus +nombreux que les nobles. Si, chez les Azdjer, quatre serfs sont +nécessaires pour nourrir un noble, il en faut au moins huit chez les +Ahaggâr. + + +Pendant la durée de mon exploration, j’ai toujours espéré pouvoir +visiter les Ahaggâr et prendre sur place les renseignements +indispensables à l’établissement de l’historique de chacune de leurs +tribus. On sait pourquoi j’ai dû m’abstenir : on ne sera donc pas étonné +si je n’entre pas dans de plus grands détails sur chaque tribu, mais on +peut considérer comme exact ce qui va suivre. + +A l’origine, tous les Ahaggâr ne formaient qu’une seule tribu, celle des +Kêl-Ahamellen, divisée en quatorze fractions, mais, par suite de +l’impossibilité de vivre réunies, chacune des divisions a dû se séparer +de la souche mère et se constituer à l’état de tribu indépendante, avec +son autonomie spéciale. Les fractions qui avaient des imrhâd se sont +réservé pour leurs besoins des territoires particuliers dans les parties +protégées de la montagne ; celles qui ne possédaient pas de serfs ont +adopté la vie errante des nomades dans les déserts qui les séparent de +leurs voisins. + +De ces généralités je passe aux détails. + + + _Tribu des Kêl-Ahamellen proprement dits._ + + +Cette tribu, qui a d’abord embrassé quatorze fractions, en comprendrait +encore trois aujourd’hui, d’après quelques Touâreg, savoir : + +Les Tédjéhé-n-Esakkal, + + Les Tédjéhé-n-Eggali, + + Les Kêl-Ahamellen-wân-Taghert. + + +Selon cette version, la confédération des Ahaggâr ne comprendrait que +douze divisions. + +D’après d’autres Touâreg, les Essakal et les Eggali constitueraient des +tribus ayant une vie propre, et les Kêl-Ahamellen-wân-Taghert seraient +aujourd’hui les seuls représentant la tribu mère. J’adopte cette +dernière version. + +Cette tribu vit dans le Mouydîr, entre In-Sâlah et le Ahaggâr. De tous +les Touâreg de l’Ouest, elle est la plus rapprochée de l’Algérie et +celle qui fréquente le plus souvent nos marchés. + +Elle n’a pas de serfs. + +Le voisinage d’In-Sâlah, la fertilité relative de son territoire, assez +abondamment pourvu d’eau, permettent à cette tribu de vivre dans de +meilleures conditions d’aisance que les autres. + +On est généralement d’accord pour donner le titre d’hommes sages à tous +ses membres, première preuve à l’appui de l’opinion que tous les Ahaggâr +abandonneraient la carrière des aventures, si, comme les Kêl-Ahamellen, +il pouvaient ajouter aux produits de leurs troupeaux quelques bénéfices +réalisés par le commerce. + + + _Tribu des Tédjéhé-Mellen._ + + +Son chef est Mohammed-eg-Brahîm. + +Cette tribu, faible par le petit nombre de ses nobles, a une importance +réelle par les serfs dont elle dispose et par la position qu’elle occupe +sur la frontière du territoire des Azdjer, dans la partie occidentale du +plateau de Tasîli. + + +Les serfs des Tédjéhé-Mellen sont : + + Les Kêl-Ouhât (fraction des Isaqqamâren), + + Les Aït-Lôahen (une partie), + + Les Kêl-Taroûrit. + + +On accorde aux Tédjéhé-Mellen un esprit de conciliation utile aux bons +rapports entre les deux branches de la grande famille des Touâreg du +Nord. + + + _Tribu des Kêl-Rhelâ._ + + +La plus puissante de la confédération par le nombre de ses hommes +nobles, de ses serfs et des tribus satellites qui gravitent autour +d’elle, la tribu des Kêl-Rhelâ est aux Ahaggâr ce que celle des Orâghen +est aux Azdjer. La position qu’elle occupe à la tête et au centre du +plateau, citadelle de la confédération, lui assigne aussi le rang de +tribu capitale. On sait déjà, par la _Note_ de Brahîm-Ould-Sîdi, que +l’aïeul des Kêl-Rhelâ est un sultan du nom d’El-’Alouï. + +A tous ces titres, cette tribu donne à la confédération son amghâr ou +chef des chefs. + +J’ai dit que le centenaire Guemâma était en possession de cette dignité, +par droit de naissance, mais que, par suite de nécessité majeure, on +avait dû en conférer les fonctions à El-Hâdj-Ahmed, de la tribu des +Ifôghas, et frère du Cheïkh-’Othmân. Je ne reviendrai pas sur cette +transaction. + +Ahitârhen est le chef particulier de la tribu. + + +Les serfs des Kêl-Rhelâ sont : + + Les Imesselîten (un tiers), + + Les Kêl-Rhâfsa (la moitié), + + Les Isaqqamâren (une partie), + + Les Kêl-Ingher, + + Les Kêl-Rhârîs, + + Les Kêl-Tesôka, + + Les Kêl-Adenek, + + Les Kêl-Tîfedest, + + Les Kêl-Tâzhôlet, + + Les Kêl-Tahât, + + Les Isândaten, + + Les Martamaq, + + Les Dag-wân-Taouât. + + +J’ai à faire ici plus d’une remarque sur le rôle, l’importance et la +position des tribus imrhâd de la dépendance des Kêl-Rhelâ. + +In-Sâlah est le marché des Ahaggâr ; les Kêl-Ingher habitent le petit +village de ce nom dans le Tidîkelt et servent de point d’appui aux +nobles quand ils se rendent au marché. + +La route de Rhât à In-Sâlah est la principale artère qui traverse les +montagnes ; les Isaqqamâren dans le Tasîli et les Kêl-Rhârîs dans le +Mouydîr en commandent les principaux passages. + +Sur cette route s’effectuent de nombreux transports ; les Isaqqamâren, +riches en chameaux, en ont le monopole. + +La seule production de quelque valeur commerciale dans le Ahaggâr est +celle du séné ; les Kêl-Rhâfsa occupent les territoires de Wahellidjen +et d’Arhafra qui le produisent. + +Les nobles seigneurs peuvent redouter des surprises dans leur citadelle +du Ahaggâr ; quatre tribus serves, sédentaires, veilleront, sentinelles +vigilantes, aux quatre points cardinaux de leur territoire : les Kêl- +Tahât au Sud-Ouest, les Kêl-Tazhôlet au Sud-Est, les Kêl-Tîfedest et les +Kêl-Adenek au Nord. Par ces deux dernières tribus, les Kêl-Rhelâ +commandent les deux routes d’Idélès à In-Sâlah, et d’Idélès à Ouarglâ. + +A ces signes, on reconnaît une tribu qui domine et qui veut conserver sa +prépondérance. + + +M. le commandant Hanoteau, dans sa _Grammaire temâchek’_, donne quelques +détails sur les Isaqqamâren ; je les consigne ici : + +« Les Isaqqamâren comptent deux douârs de quarante tentes chacun. Ils +ont beaucoup de chameaux. + +« Leur territoire est compris entre Tiferkan du côté du Touât, Tîn- +Zaouâten du côté de Rhât et Tîn-Gharest du côté du Ahaggâr. » + +L’esclave duquel M. le commandant Hanoteau a obtenu ces renseignements +se souvenait encore d’un chant sur les Isaqqamâren ; il le cite comme +exemple de poésie temâchek’. Je le copie, car il reproduit l’opinion des +Touâreg sur eux-mêmes : + +« Les Isaqqamâren, dit-il, ne sont pas des hommes, car ils n’ont ni +lances en fer, ni lances à hampe de bois, ni harnachements, ni selles, +ni boucliers, rien, en un mot, de ce qui rend l’homme joyeux, pas même +de chameaux gras et bien portants. + +« Cependant ne portez pas sur eux un jugement trop absolu, car ils sont +très-mélangés, et l’on trouve chez eux des gens de toute condition. + +« Quelques-uns n’ont que leur bâton pour tout bien ; d’autres sont +pauvres, mais à l’abri du besoin ; d’autres sont possédés du démon. + +« Il y en a qui font le pèlerinage de la Mekke et le renouvellent ; il y +en a qui savent lire le Coran et qui l’apprennent par cœur. + +« Il y en a, enfin, qui ont aux pâturages des chamelles avec leurs +petits et des lingots d’or bien enveloppés dans des chiffons. + +« Quant aux armées, ils ne se joignent pas à elles : c’est pourquoi les +pointes de leurs lances sont aussi aiguës et leurs boucliers si beaux. » + +Nonobstant le dire du poëte, les Isaqqamâren passent pour des convoyeurs +de caravanes très-braves, et même on les accuse d’aimer un peu trop les +querelles. + + + _Tribu des Irhechchoûmen._ + + +Petite tribu, satellite des Kêl-Rhelâ, vivant comme ces derniers sur les +plateaux les plus élevés du Ahaggâr. + +Son chef est Ouân-Sella. + + + _Tribu des Ibôguelân._ + + +Le nom d’Ibôguelân est un objet d’effroi dans tout le Sahara, car cette +tribu ne vit que du produit de ses courses. + +Nomade, elle n’a pas de territoire, si ce n’est un centre de réunion +entre le Tîfedest et les sommets du Ahaggâr, chez les Kêl-Rhelâ, leurs +parents et alliés. + +Assurée de sa retraite et certaine d’être protégée au besoin, en cas de +revers, elle ne craint pas de s’aventurer au loin, et même d’aller en +course jusque dans l’Azaouad, au Nord de Timbouktou. + +Les autres indigènes, Arabes ou Touâreg, ne pouvant s’expliquer comment +les Ibôguelân ne succombent pas au rude métier qu’ils font, prétendent +très-sérieusement qu’ils sont fils d’un _djinn_ ou génie et d’une fille +d’Ève. Le généalogiste Brahîm-Ould-Sîdi s’abstient même de les +mentionner. + +Leur chef est Akourzelli. + +Leurs serfs sont les Imesselîten (un tiers) et les Iberbêren. + +Ce dernier nom, comme celui des Iworworen, tribu serve des Orâghen, +rappelle celui de _Berbères_ que nous donnons à toute la race. + + + _Tribu des Tâïtoq._ + + +Cette tribu, à peu près égale en forces à celle des Kêl-Rhelâ, leur sert +de contre-poids, dans le Ahaggâr, comme les Imanghasâten contre- +balancent la puissance des Orâghen chez les Azdjer. + +Elle occupe le versant Ouest du massif du Ahaggâr, position qui la +rapproche de la route d’In-Sâlah à Timbouktou. + +Son chef est Si-Mohammed. + + +Leurs serfs sont : + +Les Kêl-Ahenet, placés en sentinelle avancée entre la route de +Timbouktou et la montagne ; + +Les Kêl-Rhâfsa (par moitié avec les serfs des Kêl-Rhelâ), dans la +contrée productrice du séné ; + +Les Imesselîten (un tiers) ; + +Les Ikelân, tirant leur origine de nègres affranchis ; + +Les Tédjéhé-n-Afîs. + + +Ces deux dernières tribus serves sont nomades et chargées de la garde +des troupeaux. + +Les principales familles des Tâïtoq passent pour avoir conservé des +traces de leur noble origine et pour mener une existence moins +matérielle que celle des autres tribus. + + + _Tribu des Tédjéhé-n-Eggali._ + + +Tribu nomade, satellite des Kêl-Ahamellen. + +Pas de territoire propre, pas de serfs. + +Son chef est El-Ouahâb. + + + _Tribu des Ikadéen._ + + +Autre satellite des Tâïtoq, habitant le versant occidental du Ahaggâr. + +Cette tribu a pour serfs les Eharhân. + +Son chef est Mohammed-Eg-Semâna, sorte de géant, redouté à cause de sa +bravoure. + + + _Tribu des Inembâ-Kêl-Tahât._ + + +Le mont Tahât, que cette tribu habite, est un des points les plus élevés +du Ahaggâr. + +Ces montagnards ont peu d’importance ; un tiers de la tribu serve des +Imesselîten leur appartient. + +Leur chef est Ourzîg. + + + _Tribu des Inembâ-Kêl-Émoghrî._ + + +Les vallées d’Ouâdinki et d’Emoghrî, qui descendent du versant Nord-Est +du Ahaggâr, pour aboutir à la Sebkha d’Amadghôr, sont les lieux de +résidence de cette tribu, peu importante d’ailleurs. + + +Ses serfs sont : + + Les Aït-Loâhen (une partie), + + Les Ehen-n-Ehôlagh, + + Les Aït-Loâhen-kêl-Tazhôlet. + + +Son chef se nomme Oû-Rhalla. + + + _Tribu des Ikerremôïn._ + + +Petite tribu sans importance, n’ayant pas de serfs vivant à Tazhoûlt. + +Elle a pour chef El-Kounti-eg-Findeguema. + + + _Tribu des Tédjéhé-n-oû-Sîdi._ + + +La tribu qui porte ce nom n’a aucun point de résidence fixe ; elle erre +dans le désert, sous la conduite de Mettoûk. + + + _Tribu des Ennîtra._ + + +Autre tribu nomade qui, de même que la précédente, parcourt l’immensité +du Sahara. + +Son chef, Eg-Antéouen, a la réputation d’être un brigand. + + + _Tribu des Tédjéhé-n-Esakkal._ + + +Encore une tribu, annexe des Kêl-Ahamellen, qui a pour chef Afinguenân, +et sur laquelle, comme pour les trois précédentes, il m’a été impossible +d’avoir des renseignements. + +On les connaît de nom, on sait quels sont leurs chefs. Que peut-on +savoir de plus de tribus n’ayant ni feu ni lieu, et dont toute +l’existence se consume à suivre des troupeaux et à disputer des puits et +des pâturages à leurs voisins ? + +Sans aucun doute, ces tribus trouvent beaucoup de charmes dans leur vie +vagabonde, mais il faudrait se faire nomade comme elles pour pouvoir les +apprécier. + + +[Note 116 : Le nom de la partie de cette tribu restée sur les rives du +Niger est grammaticalement un peu différent : il s’écrit et se prononce +_Ioûrâghen_.] + +[Note 117 : A Ghadâmès, dans le quartier de Tîn-Guezzîn, un clou planté +dans le mur indique à quelle hauteur arrivait la tête de Mahâoua quand +il se tenait debout.] + +[Note 118 : Les Touâreg prononcent souvent ce nom comme s’il était écrit +_Rhosmân_, parce qu’ils n’ont pas dans leur langue les sons de l’_’aïn_ +et du _tha_ arabe.] + +[Note 119 : Le traité de Ghadâmès confère à la famille d’Ikhenoûkhen la +protection des voyageurs français, à charge par eux d’acquitter des +droits qui ne sont pas encore déterminés.] + + + + + CHAPITRE IV. + + CARACTÈRES DISTINCTIFS DES TOUÂREG. + + +Le mouvement de migration des Touâreg, du Nord au Sud, s’est opéré avant +les grandes conquêtes qui ont amené tant de peuples différents dans le +Nord de l’Afrique. + +Refoulant une race inférieure, beaucoup d’entre eux, les nobles surtout, +paraissent avoir mis un point d’honneur à s’abstenir de toute union avec +les vaincus. + +Préservés, depuis leur implantation au centre du Sahara, de toute +invasion : du côté du Nord, par la zone défensive des dunes de l’’Erg ; +du côté du Sud, par la barrière que leurs frères d’Aïr et les +Aouélimmiden ont opposée à la réaction de la race noire contre la race +blanche, les Touâreg du Nord semblent devoir, au plus haut degré, +représenter le type primitif de la race berbère, si ce type peut être +retrouvé en toute pureté. + +Seuls, du haut de leurs montagnes, ils ont pu contempler toutes les +révolutions qui ont tant de fois bouleversé l’Afrique occidentale, sans +jamais être atteints par elles. + +On ne sera donc pas étonné que je consacre un chapitre spécial à l’étude +des caractères qui distinguent les Touâreg du Nord des autres peuplades +qui les environnent. + + + _Caractères physiques._ + + +En général, les Touâreg sont de haute taille, quelques-uns même +paraissent de vrais géants. + +Tous sont maigres, secs, nerveux ; leurs muscles semblent des ressorts +d’acier. + +Blanche est leur peau, dans l’enfance ; mais le soleil ne tarde pas à +lui donner la teinte bronzée spéciale aux habitants des tropiques. + +Chez les serfs, une teinte plus foncée de la peau est souvent due au +mélange du sang noir avec le sang blanc. + +Le type caucasique est celui de leur figure : face ovale et allongée +chez les uns, ronde chez les autres ; front large, yeux noirs, nez +petit, pommettes saillantes, bouche moyenne, lèvres fines, dents +blanches et belles, quand elles n’ont pas été cariées par l’usage du +natron, barbe noire et rare, cheveux lisses et noirs. Quelques-uns ont +des yeux bleus, mais cette nuance se rencontre peu fréquemment. + +Les yeux, chez toutes les personnes qui ont dépassé quarante ans, +paraissent voilés et obscurs. Cet effet est dû à l’intensité de la +lumière et à l’action de la réverbération solaire. Beaucoup deviennent +borgnes ou aveugles avant l’âge de la vieillesse. + +Le tronc, aussi bien chez l’homme que chez la femme, est largement +développé. + +Les membres supérieurs et inférieurs, allongés, musculeux, se terminent +par des mains petites et bien faites et par des pieds qui seraient +également beaux, si le gros orteil, effet ou cause de la chaussure +employée, ne faisait une saillie désagréable à l’œil. + +Les hommes sont généralement forts, robustes, infatigables, quoique leur +alimentation moyenne soit de beaucoup inférieure à celle de l’Européen ; +chez eux, pas d’individus chétifs, rachitiques. Le climat fait +rapidement justice de tout ce qui est mal constitué. + +Les femmes, grandes aussi, au port altier, sont généralement belles, +mais de cette beauté à laquelle l’éducation ne donne pas de distinction. +Leur physionomie les rapproche cependant beaucoup plus des femmes +européennes que des femmes arabes. + +Un des caractères physiques auxquels un târgui peut se reconnaître entre +mille, est l’attitude de sa démarche grave, lente, saccadée, à grandes +enjambées, la tête haute, attitude qui rappelle un peu celle de +l’autruche ou du chameau en marche, mais qui est due principalement au +port habituel de la lance. + +Cette démarche a été remarquée par tous les Algériens, chaque fois que +des Touâreg sont venus dans la colonie. + +Pour l’ensemble, voir la planche ci-contre. + +Pl. XX. Page 382. Fig. 34. + +[Illustration : TYPES TOUÂREG. + +D’après des photographies de M. Crémière.] + + + _Caractères moraux._ + + +Ebn-Khaldoûn, dans son _Histoire des Berbères_[120], trace, en ces +termes, les caractères moraux de cette race : + + +« Citons, dit-il, les vertus qui font honneur à l’homme et qui étaient +devenues, pour les Berbères, une seconde nature : leur empressement à +s’acquérir des qualités louables, la noblesse d’âme qui les porta au +premier rang parmi les nations, les actions par lesquelles ils +méritèrent les louanges de l’univers : _bravoure et promptitude à +défendre leurs hôtes et clients ; fidélité aux promesses, aux +engagements et aux traités ; patience dans l’adversité, fermeté dans les +grandes afflictions, douceur de caractère, indulgence pour les défauts +d’autrui, éloignement pour la vengeance, bonté pour les malheureux, +respect pour les vieillards et les hommes pieux, empressement à soulager +les infortunés, industrie, hospitalité, charité, magnanimité, haine de +l’oppression, valeur déployée contre les empires qui les menaçaient_, +victoires remportées sur les princes de la terre, dévouement à la cause +de Dieu et de sa religion : voilà, pour les Berbères, une foule de +titres à une haute illustration, titres hérités de leurs pères et dont +l’exposition, mise par écrit, aurait pu servir d’exemple aux nations à +venir. » + + +Les Touâreg ont encore, au plus haut degré, quelques-unes des belles +vertus assignées à leur race, il y aura bientôt six siècles, par un +historien impartial, car il était Arabe. + +La bravoure des Touâreg est proverbiale. Quoi qu’on en ait dit, ils +n’empoisonnent jamais leurs flèches ni leurs lances ; entre eux ils +dédaignent l’emploi des armes à feu, qu’ils appellent _armes de la +traîtrise_, parce qu’un homme embusqué derrière une broussaille peut +tuer son adversaire sans courir aucun danger. + +La défense de leurs hôtes et de leur clients est encore la vertu par +excellence des Touâreg, et, si elle n’était érigée chez eux à l’état de +religion, le commerce à travers les déserts du Sahara serait impossible. + +La fidélité aux promesses, aux traités, est poussée si loin par les +Touâreg, qu’il est difficile d’obtenir d’eux des engagements et +dangereux d’en prendre, parce que, s’ils se font scrupule de manquer à +leur parole, ils exigent l’accomplissement rigoureux des promesses qui +leur sont faites. Il est de maxime chez les Touâreg, en matière de +contrat, de ne s’engager que pour la moitié de ce qu’on peut tenir, afin +de ne pas s’exposer au reproche d’infidélité. Comme tous les autres +musulmans, ils subordonnent bien leur exactitude à la volonté de Dieu, +mais ils ne spéculent pas sur cette réserve. + +Quand un târgui quitte sa famille pour aller en voyage, il confie à son +voisin l’honneur de sa maison, et le voisin venge les affronts faits à +l’absent avec plus de rigueur que s’il s’agissait de lui-même. + +La patience, la résignation et la fermeté des Touâreg dans la misère, +peuvent être égalées, mais non surpassées : car, sans ces vertus, +comment pourraient-ils vivre au milieu de déserts où l’on ne voit +souvent ni une plante, ni le plus petit des animaux ? + +Je n’ose pas affirmer les qualités du cœur des Touâreg, dans les termes +qu’Ebn-Khaldoûn employait en parlant des Berbères, au temps de la plus +grande puissance de cette race, parce que, dans plus d’une circonstance, +je les ai vus emportés, vindicatifs, indifférents aux souffrances des +autres. Cependant, au fond, il faut que les nobles soient bons envers +leurs serfs et leurs esclaves, pour que ceux-ci ne se révoltent pas, ne +les abandonnent pas. Et puis, là où il n’y a rien, la charité, comme le +roi, perd ses droits. Chez les Touâreg, nobles et serfs, riches et +pauvres, se serrent le ventre avec une ceinture quand il n’y a plus de +vivres au logis, et vont dans les champs disputer aux troupeaux les +quelques plantes qui peuvent entretenir leur existence. La générosité, +dans ce cas, serait une vertu plus qu’humaine. + +Les capacités industrielles des Touâreg sont encore à la hauteur de +celles des autres Berbères. Ils ne sont pas riches en matières +premières, mais ils approprient à leurs besoins tout ce qu’ils ont sous +la main. + +Quant à la haine de l’oppression, elle est encore aussi vivace chez eux +qu’aux plus beaux jours de la puissance des Berbères, car c’est leur +amour de l’indépendance qui les a conduits et les maintient au désert. + +Il est une qualité, spéciale aux Touâreg, qu’Ebn-Khaldoûn ne mentionne +pas et qui a une valeur réelle pour des hommes perdus dans l’immensité +des déserts ; je veux parler de leur aptitude aux grands voyages, au +milieu de dangers de toute nature. Essentiellement cosmopolite, le +târgui passe sans transition du climat sain de ses montagnes dans les +marécages de l’Afrique centrale, d’une température quelquefois au- +dessous de zéro à celle de la zone torride, d’un pays où il pleut +rarement dans des contrées où les pluies tropicales amènent des déluges +d’eau. Dans ces pérégrinations, il résiste à des épreuves qui tuent les +animaux les plus robustes. + +J’ajouterai encore que le mensonge, le vol domestique et l’abus de +confiance sont inconnus des Touâreg. + +Un târgui a-t-il commis un crime, il fuira ; mais, s’il est pris, il +l’avouera, dût sa vie dépendre de son aveu. + +Un târgui arme-t-il en course et fait-il huit cents kilomètres pour +aller enlever au pâturage du bétail appartenant à une tribu ennemie ; +s’il rencontre en chemin des marchandises ou des vivres déposés par une +caravane, il les respectera. Jamais il ne pénétrera dans une tente ou +dans un bivac pour y prendre quoi que ce soit. + +Confie-t-on à un târgui des marchandises, de l’argent, pour les porter +d’une ville dans une autre, il aura beau, à mi-chemin, séjourner dans sa +tente ; ni lui, ni sa femme, ni ses enfants, fussent-ils dans le plus +grand dénûment, n’y toucheront. + +Prête-t-on sur parole, même sans témoin, de l’argent à un târgui, il le +rendra, fût-ce vingt ans après, s’il lui a fallu ce temps pour réaliser +la somme empruntée, et il passera trois mois sur les routes pour aller +la restituer. Si le prêteur est mort, la dette est remboursée à ses +héritiers, et si l’emprunteur meurt insolvable, ses enfants tiennent à +honneur de payer dès qu’ils pourront. + +Il est bien entendu qu’il ne s’agit pas ici de ces dons, déguisés sous +le nom de prêts, que les Touâreg sollicitent souvent de leurs clients, +voyageurs ou commerçants, en sus du prix de protection stipulé. + +Un târgui meurt-il en voyage, ses compagnons de caravane acceptent, +_ipso facto_, le mandat de gérer ses affaires au mieux de ses intérêts, +et, au retour, ils rendent un compte fidèle de leurs opérations à ses +héritiers. + +Un peuple qui a de telles qualités, au milieu de quelques défauts +inséparables de l’humanité, ne mérite pas la réputation que lui ont +faite des écrivains renseignés par ses ennemis. + + + _Conservation de l’écriture berbère._ + + (Tefînagh.) + + +Depuis longtemps on savait que les plus anciens habitants de l’Afrique +septentrionale se servaient de différents dialectes d’une langue à +laquelle, sans la connaître, on avait donné le nom de _langue berbère_, +comme on avait appelé _Berbères_ ceux qui la parlaient. Des vocabulaires +de divers dialectes avaient même été publiés, avant et depuis +l’occupation de l’Algérie, par Venture, MM. Delaporte et Brosselard. + +On savait aussi par Ebn-Khaldoûn que le Coran avait été traduit, au +Maroc, de l’arabe en berbère, mais que cette traduction, écrite +d’ailleurs avec les lettres de l’alphabet arabe, avait été détruite, la +parole de Dieu ne pouvant, sans profanation, être exposée à être altérée +par des traducteurs. + +On savait, enfin, par la narration du voyage de Denham et Clapperton +dans l’Afrique centrale, que le docteur Oudney, leur compagnon +d’exploration, qui succomba dans le Soûdân, avait recueilli, en 1822, un +alphabet de dix-neuf lettres, au moyen duquel les Touâreg représentaient +les mots de la langue de leur pays. + +Depuis, nos découvertes en cette matière ont beaucoup progressé. +Aujourd’hui nous possédons une _Grammaire de la langue temâchek’_, par +M. le chef de bataillon du génie, A. Hanoteau, avec un recueil de +fables, d’histoires, de poésies, de conversations et de _fac-simile_ +d’écriture _tefînagh_ et, de plus, les caractères typographiques qui ont +été fondus pour composer ce remarquable ouvrage. Aussi quand, l’année +dernière, les marabouts Touâreg furent conduits à l’Imprimerie +impériale, ont-ils été émerveillés de voir sortir des presses un +magnifique tableau commémoratif de leur visite, imprimé en français et +en tefînagh. + +Plus récemment (1862), l’imprimeur Harrison, de Londres, a publié une +seconde grammaire du même dialecte, _Grammatical sketch of the temâhuq_, +par M. Stanhope Freeman, gouverneur de Lagos, ancien vice-consul +britannique à Ghadâmès. + +Antérieurement, la Société biblique de Londres avait aussi publié dans +la même langue quelques fragments des Écritures, d’après James +Richardson, mort depuis dans l’exploration dont M. le docteur Barth est +le seul survivant. + + +Par quelle exception les Touâreg, ces enfants perdus dans le désert, +avaient-ils conservé l’écriture de leur langue, quand toutes les autres +peuplades berbères du littoral méditerranéen avaient même perdu le +souvenir de son ancienne existence ? + +L’invasion par les Arabes de tous les pays berbères, la conversion +forcée à l’islamisme, la substitution de la langue du Coran à toute +autre, la destruction même des traductions berbères du Livre saint, +l’ardeur avec laquelle quelques-uns des nouveaux convertis se mirent à +la tête du prosélytisme religieux, expliquent comment la langue arabe a +partout remplacé, comme langue écrite, toutes celles antérieurement en +usage dans le Nord du continent africain. + +Carthage aussi avait vu de même sa langue et son écriture nationales, +qui étaient celles des Phéniciens, effacées par le fanatisme politique, +terribles exemples de ce que peut l’homme en matière de destruction +quand la passion l’anime. Toutefois, au centre du Sahara, dans un de ces +lieux arides où des hommes simples abritent leur indépendance et où +l’ambition des conquérants ne pénètre pas, il y avait des peuplades de +la race vaincue, mais non asservie, qui purent conserver et transmettre +à la postérité ce qui avait été anéanti avec tant de soin partout +ailleurs. + +Au nombre de quatre, ces peuplades, représentant les quatre fractions +des Touâreg, ont conservé la même écriture malgré la divergence de leurs +dialectes parlés. Il y a bien quelques différences dans la forme donnée +à certaines lettres, suivant les contrées ; mais ces variantes n’ont +rien d’étonnant. Dans toute langue écrite, quand l’imprimerie n’est pas +là pour rappeler au type primitif, la forme des lettres varie à +l’infini, suivant le caprice des maîtres et des copistes. Sous ce +rapport, le tefînagh offre moins de types différents que les écritures +de nos anciennes chartes, car les lettres modernes, à quelques +exceptions près, sont les mêmes que celles de l’inscription de Tugga, +contemporaine de l’époque carthaginoise. + +Tout est exceptionnel dans la conservation de cette écriture ; car c’est +principalement aux dames târguies que nous sommes redevables de ce +miracle. + +Miracle en effet ! dans tout le continent africain, les femmes lettrées +se comptent par unités, tandis que chez les Touâreg presque toutes les +femmes savent lire et écrire, dans une proportion plus grande même que +les hommes. + +Dès mon arrivée au milieu de leurs tribus, je manifestai le désir +d’apprendre le temâhaq, et je demandai qui pourrait m’enseigner la +lecture et l’écriture de cette langue. A mon grand étonnement, on +m’apprit que l’enseignement du tefînagh était réservé exclusivement aux +femmes, et quelques-unes s’offrirent pour me donner des leçons. + +Pour me guider dans mes études, j’avais un exemplaire de la _Grammaire +temâchek’_ de M. Hanoteau. Cette circonstance me fit trouver, en station +comme en voyage, autant de professeurs que je pouvais le désirer ; car +toutes les dames târguies voulaient voir, examiner, contrôler cette +œuvre merveilleuse. Jamais livre en Europe n’a eu plus de succès. +D’abord, il flattait l’amour-propre national ; puis, il témoignait du +grand intérêt que nous portons à tout ce qui concerne les peuples +conservateurs de la langue temâhaq ; il était imprimé sur beau papier, +avec le luxe typographique de l’Imprimerie impériale ; enfin, il +contenait un recueil de fables, de poésies, d’histoires qui n’étaient +pas toutes connues dans le pays et qui apportaient une grande +distraction dans la vie monotone du désert. + +J’ai lu la _Grammaire_ de M. Hanoteau avec les Touâreg, et je dois dire +que le contrôle des linguistes du pays est tout en faveur de ce travail. +Le seul reproche qu’on puisse lui adresser est d’avoir été fait loin des +lieux où l’on parle le temâhaq, ce qui n’a pas permis à l’auteur de +distinguer les différences propres à chaque dialecte. D’ailleurs le nom +de _temâchek’_ qu’il donne à l’idiome objet de ses études témoigne que +M. Hanoteau a puisé principalement ses connaissances dans le dialecte du +Sud ; car celui du Nord porte le nom de _temâhaq_. + +Chez les Azdjer, presque toutes les femmes savent lire et écrire, tandis +qu’un tiers des hommes à peine est arrivé à ce degré d’instruction. La +majorité sait mal, et il est facile, même à un Européen, de constater +beaucoup de fautes ; mais quelques-unes écrivent correctement et +paraissent être guidées par de véritables règles. + +On a publié plusieurs alphabets tefînagh plus ou moins complets. Les +plus corrects sont ceux de MM. Richardson, Hanoteau et Freeman. +Nonobstant, je crois utile de donner ici celui que j’ai recueilli dans +mon voyage, en faisant remarquer toutefois que les différences les plus +importantes tiennent à la forme variable de quelques lettres. + +Pl. XXI. Page 388. Fig. 35. + +[Illustration : ALPHABET TEFÎNAGH.] + + +J’ajouterai à ce qu’ont dit mes devanciers, savoir : + +1o Que le tefînagh s’écrit à volonté, horizontalement ou verticalement ; + +2o Que, dans l’écriture horizontale ou verticale, les caractères sont +tracés indistinctement de droite à gauche, de gauche à droite, de haut +en bas, de bas en haut, bien que la manière arabe ou hébraïque, de +droite à gauche, soit la plus généralement adoptée ; + +3o Que les lettres n’ont pas, comme dans nos caractères, d’une manière +absolue, un haut, un bas, un côté droit et un côté gauche, mais +s’emploient à volonté dans tous les sens ; ainsi, la lettre _iedh_, +correspondant à notre _dh_, s’emploie indistinctement comme il suit : +[Variants d’ⴹ]. + + +D’après le Cheïkh-’Othmân, guide excellent dans toutes les recherches +spéciales à l’étude de son pays, il existerait un livre de droit, +traduit en bon temâhaq, mais écrit en lettres arabes. Un exemplaire de +ce livre existe à Aqabli, et un autre entre les mains de Brahîm-Ould- +Sîdi, le savant des Ifôghas. Le brave cheïkh m’a promis d’en faire +prendre une copie. + +Autrement, on ne trouve écrits en tefînagh que des inscriptions sur les +rochers, sur les armes, sur les anneaux de bras, les bracelets, les +instruments de musique, les lanières de cuir, les boucliers ou des +broderies sur les vêtements. Tous les écrits sérieux, les livres, les +chroniques, la correspondance, les amulettes sont en arabe, langue que +beaucoup parlent, mais que les lettrés seuls savent écrire. + +Les inscriptions sur les rochers sont les unes anciennes, les autres +modernes ; les unes gravées en creux au burin, les autres en relief et +exécutées au moyen d’un mastic auquel le goudron sert de base et qui a +la double propriété, comme l’encre des transpositions lithographiques, +de faire corps avec la pierre et de se conserver plus ou moins +longtemps. + +Sur les rochers aussi, on trouve souvent, soit isolées, soit +rapprochées, des sculptures, des gravures, informes bien entendu, mais +qui, quelquefois, ont la prétention de représenter des scènes +allégoriques. + +M. le docteur Barth a déjà livré à la publicité quelques _fac-simile_ de +tableaux rupestres qu’il a rencontrés sur sa route. Moins heureux que +lui, je n’ai pas eu la chance d’en trouver d’assez importants pour +mériter la reproduction ; mais, par contre, ma collection d’inscriptions +est plus riche, et j’en donne, dans la planche ci-contre, quelques-unes, +principalement celles qui ne me paraissent pas se borner à de simples +noms d’hommes[121]. + +Tôt ou tard, l’examen comparé des sculptures et des inscriptions +rapportées par les divers voyageurs pourra donner lieu à d’importantes +remarques ethnographiques. + +En général, les lettres des inscriptions sur les rochers ont environ 6 +centimètres de hauteur ; le trait se ressent de l’inhabileté des +graveurs. Quelques-unes sont frustes et d’une lecture difficile. + +Les Touâreg disent que les inscriptions en creux sont anciennes, car les +modernes se bornent aux inscriptions en relief, en noir avec le charbon, +ou en rouge avec l’ocre. + +Pl. XXII. Page 390. Fig. 36. + +[Illustration : INSCRIPTIONS TEFÎNAGH.] + + + _Usage du voile._ + + +Si, pour les hommes de science, la conservation de l’écriture, d’une +écriture perdue, et qui fut jadis celle exclusivement en usage dans tout +le Nord du continent africain, est un fait capital qui permettrait de +donner aux Touâreg le surnom de _Conservateurs du tefînagh_, l’usage du +voile est pour le vulgaire un signe plus caractéristique encore ; car, +dès leur arrivée en Afrique, les Arabes ont immédiatement appelé ces +peuples : _Molâthemîn_, les voilés, ou _Ahel-el-lithâm_, les gens du +voile ; et les historiens arabes leur ont depuis conservé ce surnom. + +Le voile, en effet, est d’usage général chez les Touâreg, et ils ne le +quittent jamais, ni en voyage, ni au repos, pas même pour manger, encore +moins pour dormir ; de là, grande difficulté pour voir le visage d’un +târgui. + +Quoique, par imitation, les chefs arabes de Timbouktou, les princes +Fellâta, les gens d’In-Sâlah, de Ghadâmès, de Rhât, les Arabes nomades +du Touât, et les Teboû, aient aussi la figure voilée ou couverte, les +Touâreg sont réellement les seuls chez qui l’usage du voile est général +et passé dans les mœurs. + + +Il est difficile de remonter à l’origine de cette coutume et de lui +assigner une cause. + +L’usage du voile est hygiénique, dit-on. Il préserve les yeux de +l’action trop intense du soleil, le nez et la bouche de la poussière +fine des sables et il entretient l’humidité à l’entrée des deux +principales voies respiratoires, ce qui est important sous un climat où +l’air est excessivement sec. + +Mais, si une raison exclusivement hygiénique a fait adopter le voile, +pourquoi les femmes ne le portent-elles pas ? pourquoi les hommes ne se +débarrassent-ils pas la nuit, au repos, quand il n’y a ni soleil, ni +sables, ni air chaud et sec, d’un vêtement toujours gênant, malgré la +grande habitude de le porter ? + +Un târgui, quel qu’il soit, croirait manquer aux convenances en se +dévoilant devant quelqu’un, à moins que ce ne soit dans l’extrême +intimité ou pour satisfaire à la demande d’un médecin à l’effet de +constater la nature d’une maladie. A part ces cas exceptionnels, le +voile doit toujours couvrir le visage. + +A Paris, j’ai vainement sollicité le Cheïkh-’Othmân et ses deux +disciples de laisser tomber leur voile devant l’appareil photographique, +en leur affirmant que ce n’était à autre fin que d’avoir une image +fidèle des traits d’hommes aimés ; je ne pus obtenir cette faveur. + +Ce n’était pas affaire de religion, car le Cheïkh-’Othmân avait sous les +yeux les photographies d’’Abd-el-Kâder et du chef de la confrérie dont +il est un des principaux dignitaires, et il ne les blâmait pas de leur +condescendance ; mais sa qualité de târgui lui faisait considérer comme +une sorte de profanation de se dévoiler, en dehors de tout regard, même +devant le miroir d’un appareil. + +On a cru, d’après des informations inexactes, que les Touâreg portaient +le voile parce qu’ils ne voulaient pas être reconnus comme auteurs des +cruautés qu’ils exercent sur leurs ennemis. + +Cette interprétation est fausse pour trois motifs : d’abord les Touâreg +ne sont pas cruels ; puis, malgré leur voile, ils se reconnaissent entre +eux comme s’ils n’étaient pas voilés ; enfin, ils repoussent les armes à +feu, qu’ils appellent armes de traîtrise, considérant comme seul +honorable le combat à l’arme blanche, corps à corps, face à face. + + +Parmi les porteurs de voile, on distingue ceux qui font usage du voile +blanc de ceux qui ont le voile noir. + +Par un contraste fréquent dans la nature, les Touâreg à figure blanche, +aux traits caucasiques, les nobles en particulier, ont adopté +exclusivement le voile noir ; au contraire, les hommes de race +inférieure, ceux chez lesquels le sang du nègre se manifeste, ont donné +la préférence au voile blanc. Ce dernier, plus facile à laver, d’un prix +inférieur, est aussi préféré par un grand nombre des habitants des +villes de Rhât, de Ghadâmès et d’In-Sâlah. + +De là, deux classes de Lithâmiens : les blancs et les noirs. + +Dans le langage vulgaire, et par abréviation, les Arabes disent +quelquefois aussi Touâreg blancs pour Touâreg serfs et Touâreg noirs +pour Touâreg nobles. + +Ceux qui ont fait de cette division en blancs et en noirs, d’après la +couleur du voile, une division basée sur la couleur de la peau, ont donc +commis une erreur. + + + _Anneau de pierre au bras._ + + +Tous les Touâreg, dès que leur âge leur permet de prendre les armes, +portent au bras droit, entre le ventre du biceps et l’attache inférieure +du deltoïde, un anneau en pierre qui, une fois mis en place, n’est +jamais enlevé. + +Le but de cet usage, disent les Touâreg, est de donner plus de force au +bras pour assener un coup de sabre. + +Dans les combats corps à corps, quand deux champions se tiennent enlacés +de manière à ne pouvoir plus faire usage de leurs armes, chaque +combattant cherche à écraser les tempes de son adversaire sous l’anneau +de son bras. + +Ces anneaux, en serpentine, de couleur verte, avec des raies d’un vert +plus foncé, sont larges et arrondis, de manière à ne pas blesser celui +qui les porte. On les fabrique dans les contrées où se trouve la +serpentine, chez les Aouélimmiden et chez les Azdjer. + +Quoique chaque târgui, à l’exception des marabouts, ait un anneau à son +bras, cet article est assez rare dans le pays pour que je n’aie pas eu +l’occasion d’en acheter un pour mes collections. + +Seuls, au milieu de tous les peuples qui les environnent, les Touâreg +portent l’anneau de pierre au bras droit. + + + _Poignard d’avant-bras._ + + +Il est une arme aussi dont un târgui ne se sépare jamais ; c’est un +poignard plat, de la longueur d’une coudée, fixé par un large bracelet +en cuir à la face interne de l’avant-bras gauche, de manière que la +poignée soit toujours à la disposition de la main droite, sans gêner +aucun mouvement. + +Cette arme exceptionnelle, portée d’une manière si exceptionnelle, +n’appartient encore qu’aux Touâreg seuls. + + +_Succession maternelle. — Droit d’aînesse politique au profit du fils de + la sœur aînée._ + + + (Benî-Oummïa.) + +Déjà, la _Note_ de Brahîm-Ould-Sîdi sur leurs origines a fait connaître +que les Touâreg attachent un aussi grand prix à la filiation maternelle +qu’à la descendance paternelle, et qu’entre eux ils distinguent les +tribus qui suivent l’ordre de succession maternelle, par le nom de +_Benî-Oummïa_, de celles qui, exceptionnellement, et depuis +l’introduction de l’islamisme, ont adopté la succession paternelle, et +qu’ils appellent _Ebna-Sîd_. + +Déjà, dans le paragraphe consacré à Rhât, j’ai été amené à constater +chez les Berbères Ihâdjenen, fondateurs de cette ville, une constitution +de la famille et une loi d’hérédité différentes de celles des autres +peuples de religion juive, chrétienne ou musulmane. + +Déjà aussi le lecteur a pu pressentir qu’une sorte de droit d’aînesse, +comme dans les familles patriarcales, sanctionnait l’hérédité de pouvoir +aux mains d’un aîné, à l’exclusion de ses cadets. + +Enfin, l’étude de la constitution sociale de la famille et de la tribu +chez les Touâreg a signalé, au profit de la femme, des priviléges dont +on ne retrouve aucun exemple, ni chez les autres peuples musulmans, ni +même dans les autres tribus berbères de l’Afrique occidentale. + +Mais, jusque-là, l’observation ne constate pas un droit _sui generis_, +caractéristique d’une civilisation spéciale et dont on ne retrouve la +trace ni dans le présent, ni dans le passé. + +Le droit d’aînesse, aussi ancien que l’histoire, a été et est encore de +droit commun dans la législation des sociétés aristocratiques. + +Dans tous les temps et dans tous les lieux, la loi et les mœurs ont +consacré des priviléges en faveur de la femme. + +La formule romaine : « _Partus sequitur ventrem_, » ne diffère pas de la +coutume târguie : « _Le ventre teint l’enfant_. » + +Dans l’ancienne Égypte, d’après Diodore de Sicile (liv. Ier, chapitre +XX), la femme pouvait, par contrat de mariage, se réserver l’autorité +sur son mari, même entre reine et roi. + +Aux îles Maldives, d’après Fr. Picard, non-seulement les femmes +transmettent aux enfants leur condition sociale, mais encore elles +exercent dans la famille des droits supérieurs à l’autorité du mari. + +La transmission du pouvoir par les fils de la sœur n’est même pas sans +précédents dans l’histoire : + +Montesquieu (_Esprit des lois_, liv. XXVI, chap. VI) dit, d’après +l’autorité de documents de la Compagnie anglaise des Indes : + +« Dans les pays où la polygamie est établie, le prince a beaucoup +d’enfants. Il y a des États où l’entretien des enfants du roi serait +impossible au peuple ; on a pu y établir que les enfants du roi ne lui +succéderaient pas, mais ceux de sa sœur. + +« Un nombre prodigieux d’enfants, ajoute-t-il, exposerait l’État à +d’affreuses guerres civiles. L’ordre de succession qui donne la couronne +aux enfants de la sœur, dont le nombre n’est pas plus grand que ne +serait celui des enfants d’un prince qui n’aurait qu’une seule femme, +prévient ces inconvénients. » + +Tacite (_Mœurs des Germains_, liv. XX), avant de constater que chez les +Germains le fils hérite du père, dit : « Le fils d’une sœur est aussi +cher à son oncle qu’à son père ; _quelques-uns pensent même que le +premier de ces liens est le plus saint et le plus étroit_, et, en +recevant des otages, ils préfèrent des neveux comme inspirant un +attachement plus fort et intéressant la famille par plus d’endroits. » + +Guillaume Bosman, dans son _Voyage de Guinée_ (un vol. in-18, Utrecht, +1705), donne aux nègres de toute la côte des lois et des coutumes sur +lesquelles j’appelle l’attention. + +Il dit, _Lettre onzième_, page 197 et 198 : « On marie beaucoup de +princesses étant fort jeunes, et on ne regarde point au bien ni à la +naissance comme parmi nous ; car il n’y a pas la moindre différence +entre les enfants des rois et ceux de leurs sujets. Chacun se choisit +une femme comme il veut, sans que les mariages soient pour cela inégaux, +quand même la fille d’un roi épouserait un esclave, ce qui arrive tous +les jours, et cela s’accorde mieux que si le fils du roi épousait une +fille esclave ; car, comme _les enfants suivent la mère_ dans ce pays, +les enfants de la fille du roi mariée avec un esclave sont libres, au +lieu que les enfants du fils du roi, qui a épousé une esclave, sont +aussi esclaves. » + +Dans sa _Douziéme lettre_, page 207, Bosman ajoute : « L’hérédité est +ici réglée d’une assez plaisante manière, et, autant que je l’ai pu +comprendre, voici comme cela va. _Les enfants du frère ou de la sœur +sont les véritables et légitimes héritiers_ ; en sorte qu’un garçon, qui +est l’aîné de la famille hérite des biens du frère de sa mère et de ceux +de son fils s’il en a un, et la fille aînée hérite des biens de la sœur +de sa mère ou de ceux de sa fille si elle en a une. + +« Les nègres ne nous en peuvent point dire la raison, mais je crois que +cet usage a été introduit à l’occasion de la débauche des femmes. Comme +ceux qui ont voyagé dans les Indes orientales rapportent qu’il y a des +rois qui déclarent pour leur successeur le fils de leur sœur au lieu de +leur propre fils ; car ils se peuvent assurer que le fils de leur sœur +est de leur propre sang, au lieu qu’ils n’ont pas la même certitude de +leurs propres enfants. Ces rois en usent ainsi pour empêcher que leur +couronne ne passe dans une autre famille ; et les nègres, afin que leurs +biens ne tombent pas entre les mains des étrangers. » + +Bosman constate cependant que toutes les tribus nègres ne suivent pas la +succession maternelle, et que chez quelques-unes l’héritage direct du +père au fils est la règle. + +M. Paul du Chaillu (_Voyages et aventures dans l’Afrique équatoriale_, +Paris, 1863), retrouve la même loi de succession en usage dans quelques +peuplades nègres qu’il a visitées. Il dit, chap. XVI, page 282 : « Ce +qu’il y a de particulier chez ce peuple, c’est que la filiation et les +successions proviennent du chef de la mère. Le fils d’un Commi et d’une +femme étrangère n’est pas réputé Commi. D’après ce principe appliqué aux +familles, pour être un véritable Abouya (citoyen de Goumbi), il faut +être né d’une femme Abouya. Si le père seul est Abouya, les enfants sont +regardés comme de _demi-sang_. » + +Mais toutes ces coutumes anciennes et modernes, romaines, féodales, +orientales et nigritiennes, diffèrent de la loi _Benî-Oummïa_ des +Touâreg, par leur origine, leur esprit et leur caractère. + + +Voici, autant qu’il est permis à un étranger de les formuler, les +principales dispositions de cette loi. + +Les Touâreg Benî-Oummïa distinguent deux sortes de biens transmissibles +par héritage : + + +Les biens _légitimes_, + +Les biens _illégitimes_. + + +Je me sers des mots légitimes et illégitimes à défaut d’autres, dans +notre langue, pour remplacer l’expression technique de la langue +temâhaq. + +Les premiers sont ceux acquis par le travail individuel et dont la +possession est sacrée : l’argent, les armes, les esclaves achetés, les +troupeaux, les récoltes et les provisions ; + +Les seconds, _éhéré-n-boûtelma_, mot à mot : _biens d’injustice_, sont +ceux conquis les armes à la main, et dont la possession ne repose que +sur le droit de la force, biens conquis collectivement par tous les +membres actifs de la famille et conservés par leur concours, savoir : + + +Les _rhefer_ ou droits coutumiers, perçus sur les caravanes et les +voyageurs ; + +La _gharâma_ ou tribut de protection, payé par les _ra’aya_ ; + +Les _imrhâd_ ou droits sur les personnes et sur les biens des tribus +réduites en servage ; + +Les _melâk_ ou droits territoriaux, tant sur les terres de parcours que +sur les terres de culture, les eaux, etc. ; + +Enfin le _soltna_ ou droit de commander et d’être obéi. + +A la mort d’un chef de famille, quand l’héritage s’ouvre, tous les biens +légitimes sont divisés, par parts égales, entre tous les enfants, sans +distinction de primogéniture ou de sexe. + +Cette pratique est observée dans toutes les classes de la société +târguie : nobles, marabouts, tributaires ou serfs. + +Quant aux biens de la seconde catégorie, les illégitimes, apanage +exclusif de la noblesse, ils reviennent, par droit d’aînesse, sans +division ni partage, au fils aîné de la sœur aînée : + +_Sans division_, sur une tête unique, mais sans possibilité d’aliéner, +afin de conserver au chef de la famille, et à la famille elle-même, les +moyens matériels de maintenir son influence et sa prépondérance ; + +_Au fils aîné de la sœur aînée_, pour assurer, contre toute éventualité, +la transmission du sang, la conservation de la tradition familiale, à la +tête des tribus. + + +On serait dans l’erreur si on attribuait exclusivement à la crainte +d’infidélités de la part de l’épouse d’aussi grandes précautions pour +éviter l’avénement d’un homme de sang étranger à la tête de la famille, +car, en général, la femme târguie, sévère sur ses droits, l’est aussi +sur ses devoirs. + +Les inconvénients de la polygamie, aussi, doivent rester étrangers aux +motifs qui ont fait préférer l’aîné des neveux utérins au fils aîné du +chef de famille, car si la monogamie a pu lutter contre le polygamisme +musulman, c’est qu’elle devait être d’institution très-ancienne chez les +Touâreg. + +D’autres motifs, puisés dans les superstitions du paganisme, doivent +avoir contribué plus puissamment à faire adopter la loi Benî-Oummïa. + +Rappelons-nous avoir déjà lu au chapitre consacré aux tribus du Ahaggâr +que, d’après la croyance générale et inébranlable de tous les Touâreg, +les Ibôguelân passent pour être les fils d’un esprit surnaturel et d’une +fille d’Ève. + +Nous verrons plus loin qu’en fait d’idées superstitieuses les Touâreg +dépassent tout ce que l’imagination la plus féconde peut inventer. + +En attendant, voici ce que racontent les Touâreg sur les causes qui leur +ont fait adopter la loi de succession en usage chez les Benî-Oummïa. + +Dans les temps très-anciens, dit la tradition, un de leurs sultans se +trouva atteint par le mauvais œil. + +Le mauvais œil, quelque chose comme la _jettatura_ des Italiens ! + +L’effet du mauvais œil fut que la première femme du sultan conçut de lui +un _djinn_ ou _génie_ qui, aussitôt entré dans ce monde, alla rejoindre +ses frères dans le royaume des esprits. + +Le sultan, comme il arrive toujours en pareil cas, accusa sa femme et la +répudia. + +Il prit une seconde femme. Même résultat, avec cette différence que le +produit de leurs amours fut un _inn_, autre être surnaturel, au lieu +d’être un _djinn_. + +Nouveau divorce, nouveau mariage, renouvelé une troisième, une +quatrième, une cinquième fois. + +On dit même que le sultan eut la vertu d’aller jusqu’au chiffre de +soixante femmes sans pouvoir obtenir, pour héritier de son royaume, +autre chose que des _inn_ ou des _djinn_ qui, tous, à leur naissance, +disparaissaient, laissant en deuil père et mère et tous ceux intéressés +à leur malheureux sort. + +Pendant toute cette série d’épreuves, le sultan était devenu vieux et, +le chagrin aidant, il ne pouvait songer à convoler à de nouvelles noces. + +Quel parti prendre en telle occurrence ? + +En homme sage, désireux d’épargner à ses sujets les malheurs de la +guerre civile, inévitable à sa mort, pour le partage de ses biens et de +son pouvoir, le sultan réunit, de son vivant, une assemblée générale de +tous ses sujets, masculins et féminins, et leur demanda leur opinion sur +les mesures à adopter pour assurer la paisible transmission de son +héritage : grave question, souvent agitée dans le monde. + +Beaucoup d’avis furent ouverts. Chaque opinant, voulant être sultan, +présentait une solution favorable à ses prétentions. Après de longs et +vifs débats, les concurrents au trône allaient en appeler à la force des +armes, lorsqu’un des assistants, silencieux jusque-là, parce qu’il ne +voulait pas changer sa modeste condition contre un trône, demanda et +obtint la parole. + +Ce sage était un savant marabout, très-versé dans les sciences +occultes : la magie, l’astrologie, la sorcellerie et la connaissance des +génies. + +Il rappela à l’assemblée les malheurs advenus à un homme aussi +respectable que le sultan régnant et à ses soixante femmes, toutes +choisies parmi l’élite des plus nobles familles ; il disculpa ces +dernières, une à une, des soupçons qui avaient injustement pesé sur +elles, — tactique habile pour se rendre favorable la plus belle moitié +de l’assemblée et tous ceux de l’autre moitié qui, en galants +chevaliers, avaient pris les couleurs de leurs belles, pour assister à +la délibération. + +Après l’exposé d’une infortune sans précédents dans l’histoire, il +démontra que le Grand-Maître des hommes et des choses, celui par la +volonté duquel tout arrive, n’avait pas voulu, sans motifs, soumettre le +peuple des Imôhagh à une pareille épreuve, et qu’au lieu de se disputer +la succession d’un trône qui, grâce à Dieu, n’était pas encore vacant, +il était bien plus conforme à la raison de rechercher le motif pour +lequel le Grand-Maître avait refusé au sultan un fils, héritier de son +sang et de son pouvoir. + +C’est ce que fit le marabout en interrogeant successivement toutes les +probabilités des secrets desseins de la Divinité. + +L’énumération des causes possibles ou probables fut longue ; la critique +de ces hypothèses fut plus longue encore. Pendant ce temps la passion +des prétendants s’était calmée, et l’assemblée, subjuguée par +l’éloquence d’un homme qui savait se taire, quand il savait si bien +parler, attendait avec impatience la conclusion d’un discours qui +révélait une si grande connaissance de choses mystérieuses pour tout le +monde. + +La conclusion tant attendue arriva. + +Dans le cas particulier, Dieu n’avait pas voulu que la transmission du +pouvoir s’effectuât par le ventre des épouses ; c’était incontestable. + +Cependant, un peuple ne pouvait rester sans sultan, et sans sultan de +sang royal ; c’était incontestable encore. + +Alors, il fallait chercher ce sang dans le ventre où on était assuré de +le trouver, avec le plus de garanties de consanguinité. + +La sœur du sultan se trouvait naturellement indiquée, non pour régner, +mais pour donner la couronne à son fils aîné. + +On le croira sans peine, les femmes applaudirent à une solution qui +donnait tant d’importance à leur sexe ; les chevaliers Imôhagh saisirent +avec empressement l’occasion de donner une nouvelle preuve de leur +galanterie, et la loi Benî-Oummïa, proposée par un saint marabout, +approuvée avec bonheur par le sultan, aux malheurs duquel elle mettait +fin, fut acclamée avec enthousiasme par l’assemblée générale. + +Depuis cette époque, le fils aîné de la sœur aînée du sultan est +l’héritier légitime du trône, et, par extension du même principe, le +droit d’aînesse suit le même ordre de succession dans la famille, dans +la tribu. + + +Quoi qu’il en soit des circonstances qui ont pu déterminer les ancêtres +des Touâreg à adopter une pareille coutume, il est hors de doute que son +origine est antérieure à l’islamisme, car les marabouts Ifôghas et les +Aouélimmiden, serviteurs des marabouts de Timbouktou, y ont renoncé pour +adopter les lois du Coran sur les héritages. + +D’après les Touâreg, les Kounta et les Tadjakânt, tribus berbères de la +côte de l’Océan Atlantique, et d’origine sanhâdjienne comme eux, sont +aussi Benî-Oummïa. + +Le géographe arabe Ebn-Batoûta, qui a voyagé dans tous les pays +musulmans de son époque et dont les écrits sont justement appréciés, a +constaté la même loi de succession chez les Massoûfa, sis alors à +l’Ouest de Timbouktou et aussi frères consanguins des Touâreg, en tant +que membres de la grande famille des Sanhâdja de la seconde race. + +Il est donc probable que, dans le principe et avant la conquête de +l’Afrique par les musulmans, toutes les tribus Sanhâdja suivaient la +même loi. + +Ebn-Batoûta ajoute à ce qu’il dit des Massoûfa que nulle part, ni en +Afrique ni en Asie, il n’a trouvé semblable coutume, si ce n’est chez +les Malabares idolâtres de la côte occidentale de l’Inde. + +Assurément les Berbères Sanhâdja ne viennent pas de l’Inde. Cependant, à +l’appui de l’observation d’Ebn-Batoûta, j’ajouterai que M. P. E. Botta +m’a donné quelques médailles fort anciennes, trouvées à Ben-Ghâzi, dont +une est incontestablement indienne. + + +Avant de clore ce paragraphe, je ferai remarquer à nouveau que, dans les +légendes historiques des Touâreg, les femmes jouent toujours le +principal rôle. + +Une révolution doit-elle détrôner la famille des Imanân, la plainte +d’une vieille femme armera le bras vengeur d’Eg-Tînekerbâs ; + +Le territoire doit-il être distribué entre les tribus, il est donné aux +dames douairières de chaque tribu noble. + +L’islamisme est-il assez difficilement accepté par les Touâreg pour que +leurs convertisseurs les surnomment les _renégats_, la faute en est à la +nouvelle religion qui subalternise la femme à l’homme. + +Les Touâreg sont-ils forcés de constater l’existence du sang noir dans +quelques-unes de leurs familles, la nécessité politique est invoquée : +la victoire ou la défaite les a contraints de recevoir ou de donner un +tribut annuel de jeunes vierges. + +Enfin, ont-ils à remonter à l’origine d’un ordre de succession qui +semble mettre en suspicion la régularité de la vie de leurs épouses, la +puissance surnaturelle des djinn vient les venger de tout soupçon +d’infidélité. + + + _Abstinence de la chair de poissons et d’oiseaux._ + + +Encore un caractère distinctif des Touâreg, et l’un des plus +remarquables ! + +Le Sahara est le pays de la famine, et, en général, tous les Sahariens, +non Touâreg, mangent tout ce qui tombe sous leur main, même les viandes +qui répugnent aux peuples civilisés : entre autres celles du chien, du +lézard, etc., etc. Le poisson, la chair et les œufs des oiseaux sont +pour eux pain bénit. + +Plus pauvres que leurs voisins arabes, les Touâreg devraient être moins +difficiles encore sur le choix de leurs aliments. Loin de là, les +ihaggâren (les nobles) n’admettent guère dans leurs repas que les +viandes de chameau, de mouton et de chèvre, et repoussent, comme +immondes, les poissons, les oiseaux et leurs œufs. + +Non-seulement ils ont une répugnance instinctive pour la chair de ces +animaux, mais encore ils n’aiment pas à en voir faire usage. Ainsi, +quand les esclaves nègres, qui n’ont pas les mêmes scrupules de +conscience pour s’abstenir, ont mangé du poisson, il leur est interdit, +pendant un temps plus ou moins long, de boire dans les vases servant à +l’usage commun. + +Interroge-t-on les Touâreg sur les motifs de cette abstinence +exceptionnelle, ils répondent ne pas savoir quelles raisons leurs pères +ont eues pour proscrire de leur nourriture le poisson et les oiseaux, +mais qu’ils s’en abstiennent comme tous les bons musulmans, eux compris, +s’interdisent l’usage de la viande de porc. + +Cependant, tous les Touâreg ne partagent pas la répugnance commune ; +ainsi, les marabouts, qui ont le plus complétement rompu avec les +anciennes traditions du paganisme, mangent-ils du poisson, de la +volaille, des œufs, comme de tous les autres aliments que le Coran +n’interdit pas. + +Les serfs et les esclaves aussi, à l’imitation des marabouts, mangent +les poissons qu’ils pêchent dans les lacs de leurs montagnes. Mais, +malgré ces exemples, les nobles des Azdjer et des Ahaggâr, chez lesquels +la tradition des cultes antérieurs à l’islamisme est plus vivace, +s’abstiennent et croiraient faillir à leurs quartiers de noblesse en ne +se conformant pas à la tradition. + + + CONCLUSION DE CE CHAPITRE. + + +Sans doute, ces caractères ne suffisent pas encore pour autoriser le +classement des Touâreg dans l’une ou l’autre des races de la grande +famille humaine, mais déjà ils fournissent à l’observation des éléments +de comparaison assez nombreux pour guider les recherches ultérieures. + +J’ai attaché une grande importance à l’étude de ces caractères +distinctifs, parce que les Touâreg, surtout ceux du Nord, me paraissent +avoir le mieux conservé, à travers les âges, les coutumes, les mœurs et +les habitudes des anciens Berbères ; parce que la connaissance du type +le plus pur me semble un commencement sérieux de conquête sur l’inconnu. + + +[Note 120 : Traduction française par M. le baron de Slane. Alger, 1852. +Tome I, p. 199 et 200.] + +[Note 121 : + + NOTES EXPLICATIVES DE LA PLANCHE CI-CONTRE. + +Les inscriptions du no 1 au no 12 inclusivement ont été copiées sur des +blocs de grès détachés de la berge de l’Ouâdi-Tamioutîn. Elles doivent +être anciennes et sont peut-être incomplètes, car il est facile de +reconnaître des brisures dans les pierres. Les quatre premières +appartiennent à un bloc, et les huit dernières à un second bloc. Les +lettres ont 6 centimètres de hauteur en moyenne, le trait en est large +et peu profond. Le dessin de chameau qui figure au bas de la planche a +été copié sur un bloc voisin des inscriptions. + +Les inscriptions du no 13 au no 24 sont de la source d’Ahêr ou des +grottes et des rochers environnants. Parmi un très-grand nombre, j’ai +choisi les moins frustes, et je doute encore qu’elles soient toutes +complètes. L’une d’elles, le no 15, _Ouinek anislim_ (moi, musulman), +semble révéler une origine ancienne, car il y a longtemps déjà que les +Touâreg n’ont plus besoin d’attester leur foi par des témoignages +extérieurs. Des sujets, représentant des autruches et des chameaux, +appellent mon attention ici comme dans l’Ouâdi-Tamioutîn. + +Les inscriptions du no 25 au no 28 et celles du no 29 au no 32 +proviennent : les premières de l’Ouâdi-Alloûn, les secondes du monument +romain de Djerma. + +Ces sortes d’inscriptions sont tellement communes dans certaines parties +du pays des Touâreg que, si on allait à leur recherche, on en trouverait +en très-grand nombre, surtout dans les lieux qui sont d’anciens centres +d’habitation.] + + + + + CHAPITRE V. + + TOUÂREG DANS LEUR VIE INTÉRIEURE. + + +Les Touâreg étant nomades, pasteurs, musulmans, et habitant le désert, +leur vie intérieure a beaucoup d’analogie avec celle des Arabes nomades +de la même région. La manière de vivre de ces derniers étant connue, je +la prendrai pour terme de comparaison. + +J’entrerai peut-être dans des détails qui, au premier abord, peuvent +paraître surabondants. J’ai eu l’heureuse chance de voyager en tribu, de +voir, d’observer la vie du peuple târgui ; je puis donc essayer de la +raconter, ce qui n’a pas encore été fait. + + + _Campements. — Habitations._ + + +Les Touâreg ont des campements de station et des campements de marche. + +Dans leurs campements de station, toujours choisis près des points les +plus riches en eaux et en pacages, les nobles habitent la tente, les +serfs la chaumière. + +Un grand camp de tentes est un _âmezzâgh_ ; un petit camp, un +_êrhêouen_. + +L’habitation, qu’on appelle tente, comprend : + +Un _velum_ ou abri contre les intempéries des saisons, tantôt en tissu +de chaume, _êhen_, tantôt en peau, _ehakît_, tantôt en laine, +_abêrdjen_ ; + +Un pilier, support de la couverture, _têmankaït_ ; + +Des piquets, _âmateïté_. + +Un groupe de chaumières, au nombre de six à douze environ, dans lequel +les familles consanguines se concentrent pour se protéger en cas +d’attaque, mais pas assez pour se gêner, constitue une _taousit_ ou +tribu. + +Généralement, les réunions de tentes sont disposées en rond, comme les +_douâr_ des Arabes ; l’espace circulaire qu’elles laissent entre elles, +la cour, dans laquelle on réunit les troupeaux pour la nuit, porte le +nom de _tasaguîft_. + +La tente a la forme de la _kheïma_ arabe ; mais elle est beaucoup plus +petite. + +Les peaux de l’_ehakît_ sont tannées, peintes en rouge et bien cousues. + +La chaumière, _tîkabert_, dont les murailles sont en branchages et les +toits en roseaux et en paille de marais, ressemble assez au _gourbi_ des +indigènes de l’Algérie, quoique généralement plus grande. + +Pour le climat du Sahara, ces deux habitations sont d’assez médiocres +abris. + +Dans les campements fixes des serfs, chaque habitation a souvent son +petit jardinet, avec une haie sèche en palmes, dans lequel on cultive +quelques légumes. Ce petit potager porte le nom d’_âfaradj_. + +En marche, à l’exception des nobles et des riches, qui ont des tentes, +la masse campe en plein air, sans ordre, au milieu des bagages, en se +servant de ces bagages, _kâya_, comme abri contre le vent. + +Quoique voyageant avec les chefs, et pendant huit mois, je n’ai peut- +être pas vu dix tentes. + + + _Mobilier. — Ustensiles._ + + +Le mobilier d’un ménage târgui comprend : + +Des nattes en sparterie, _êhen_, tenant lieu de plancher ; + +Des nattes paravent, _âsalâ_ ; + +Des tapis en laine, de diverses couleurs, _tâhouârt_, très-rares ; + +Des tapis en laine, rouges, _tâgdoûmfest_, également rares ; + +Des peaux de bœuf tannées, _îserkow_, servant de table à manger ; + +Des matelas, _ettorâh_ ; des oreillers, _âsâmou_ ; des couvertures, +_elbottânîet_ ; des lits, _tâftaq_ ; mais ces objets de luxe sont à +peine connus même des chefs, la plèbe se contentant de l’_âdebên_ ou lit +creusé dans le sable avec la main ; + +Des coussins en cuir, _âdafôr_ ; + +Des corbeilles en sparterie, _tarhéennat_ ; + +Des sacs en peaux, _âdjerâ_ ou _ârheredj_, tenant lieu d’armoires et +fermés à l’aide d’une clef, _asârou_, au moyen d’un cadenas, _tenâst_ ; + +Des cages à dromadaire, _takhâouit_, avec leur couverture, _âhenneka_, +pour abriter les dames en voyage ; + +Des bâts d’âne, _eroûkkou_ ; + +Des outres, _abeôq_, pour les provisions d’eau ; + +Des seaux en cuir, _adjâ_, et des cordes, _erhorêfi_, pour puiser +l’eau ; + +Des outres, _tânouart_, pour le lait ; + +Des gourdes, _titakalt_, tenant lieu de vases ; + +Des cruches en terre, _îmekî_ ; + +Des cruches en bois, _tahattint_, pour le beurre ; + +Des vases en bois, _akoûs_, pour boire ; + +Des tasses, _têbênt_ ; + +Des plats en bois, _târhelâlt_ : grands, _ârhelâl_ ; petits, +_târhehoût_ ; + +Des vases en fer battu, _êrhêr_ : ceux pour manger, _êrhêr-wân-efoûs_ ; +ceux pour se laver, _êrhêr-wân-emoûd_ ; + +Des cuillers en bois, _tesôkalt_ ; + +Un mortier en bois, _âkabar_, pour remplacer le moulin à bras des +Arabes, avec un pilon en pierre, _tîndi_, pour écraser les grains dans +le mortier ; + +Une lampe, _tâftîlt_ ; + +Des miroirs, _tîsit_ ; + +Des violons, _amzhâd_ (la _rebâza_ des Arabes), avec leur archet, +_tadjegnhé_ ; + +Si, à ces principaux ustensiles, on joint quelques menus objets, on aura +l’inventaire de tout le mobilier d’une famille târguie ; cependant il ne +faut pas que j’oublie l’écuelle, _êbedjî_, du chien, ce fidèle gardien +de la maison. + + + _Vêtements. — Coiffures. — Chaussures. — Parures._ + + +Les Touâreg, nobles et serfs, portent les mêmes vêtements, plus ou moins +beaux, plus ou moins nombreux, suivant leur richesse respective. + +Presque tous ont une chemise longue, _tikamist_, à manches, +_îhenfâssen_, le tout en toile de coton blanc. + +Ceux qui n’ont pas la chemise portent une blouse large, _refîrha_, +également en toile de coton blanc, mais très-forte. + +Un long pantalon large, _karteba_, à la façon de ceux des anciens +Gaulois, en toile de coton bleue, lustrée, provenant du Soûdân, couvre +la partie inférieure du corps, de la ceinture à la cheville du pied. + +Une longue blouse, _tikamist-koré_ (le _tob_ des Arabes), en toile de +coton bleue, teinte à l’indigo, lustrée, sert de pardessus. + +Des broderies, _êzhiren_, décorent ce vêtement ; des poches, _alhîb_, le +rendent utile pour serrer le mouchoir, _elmakharmet_, la tabatière, la +pipe et ses accessoires. + +Une ceinture en coton bleu, _tâmentika_, ou _tachêrbit_ quand elle est +en laine rouge, fixe ce pardessus au niveau de la taille et donne de la +tournure à ce vêtement. + +Quelques-uns ont le pardessus en peau ; c’est même un vêtement estimé. + +Ceux des Touâreg qui ont des relations avec les Arabes portent +quelquefois, par fantaisie, différentes pièces de leurs vêtements : la +_gandoura_, qui est une longue robe, _akhbay_ ; le _haïk_, longue pièce +d’étoffe de laine, _elhaouli_, ordinairement blanche, mais quelquefois +teinte en bleu ; alors elle prend son nom de sa couleur, _ennîl_. + + +Une longue calotte rouge de Tunis, _tekoûmbout_, avec un gland en soie, +sert de coiffure. + +Le voile, _tiguêlmoust_, couvre la tête, le front, la nuque, la figure +et le cou. C’est une longue pièce de toile de coton, peu large, teinte à +l’indigo et lustrée d’un côté, qu’on arrange de façon que les yeux seuls +soient visibles, et encore sont-ils masqués par un large pli qui forme +en avant une sorte de visière. Le _tiguêlmoust_ est fabriqué au Soûdân. + +La partie du voile qui recouvre la tête s’appelle _îtelli_. + +Ceux trop pauvres pour acheter cette pièce se voilent avec de la gaze +blanche d’Europe, _achchâch_, qu’ils roulent autour de la tête en forme +de turban. + +Pendant la saison des grandes chaleurs, les voyageurs sahariens portent +volontiers un grand chapeau de paille parasol, _têli_, mais cette +coiffure est rarement adoptée par les Touâreg. + + +La chaussure consiste en une forte et large semelle composée de quatre +épaisseurs de cuir de chameau, habilement cousues avec des lanières de +cuir, et en une bride à trois attaches, posée sur la semelle, sous forme +de trépied ; deux des attaches, plates, posées latéralement comme les +brides de nos sabots découverts, servent à maintenir le cou-de-pied ; la +troisième, arrondie, de la grosseur du petit doigt, est fixée sur la +ligne médiane de la semelle, en un point central, à peu près à égale +distance de son rebord circulaire. Cette troisième attache, introduite +entre le gros orteil et le premier doigt, sert à asseoir l’ensemble du +pied sur la semelle. Le dessus de la semelle et les brides sont en peau +de chèvre maroquinée, de couleur rouge, avec des dessins variés. (Voir +planche XXV, fig. 9.) + +Les chaussures ou sandales faites à Kanô (Soûdân) sont appelées +_irhâtimen_, celles fabriquées dans le pays, _îmerkeden_. + +Les chefs ont quelquefois des bottes molles en maroquin, _ibôhadjen_. + +La chaleur du sol, sa nature pierreuse et sablonneuse empêchent les +Touâreg de marcher pieds nus comme les Arabes. + +Les pauvres seuls n’ont pas de chaussure. + +Tel est, avec un chapelet, _îçedhenen_, autour du cou, le costume +national. + +Les chefs y ajoutent quelquefois, à la manière arabe, un gilet, une +veste à manches, un burnous en drap de couleur rouge ou bleu clair. Le +rouge est préféré. + + +Le costume des femmes est plus simple encore. + +Il comprend une, deux ou trois longues blouses de coton, _tikamist- +koré_, serrées autour de la taille par une ceinture de laine rouge, +_tachêrbit_. + +Par-dessus ces blouses, une longue pièce de laine, tantôt blanche, +_alhaouli_, tantôt rouge, _tabarrakamt_, tantôt à bandes rouges et +blanches, _tâbrogh_, dans laquelle elles se drapent à la façon +orientale, achève de couvrir leur corps. + +La coiffure consiste en bandeaux faits avec les cheveux, qu’elles +recouvrent d’une pièce d’étoffe, _îkar-hay_, plus ou moins riche, en +laine ou en coton, et dont elles encadrent leur face. + +La chaussure est la même que celle des hommes, mais plus légère et plus +ornementée. + + +Les seuls objets de parure à leur usage sont : + +Des bagues, _tîsak_ ; + +Des bracelets en verre, _tihokaouîn_, ou en argent, _îouoki_ ; + +Quelques grains de verroterie, _tâserhâlt_. + +Avec d’aussi minces éléments de toilette, les femmes trouvent cependant +le moyen de rappeler la pose altière des déesses de l’antiquité. Le +mariage de couleurs tranchantes se prête à de nombreuses combinaisons +qui sont étudiées avec soin. + + + _Aliments. — Boissons. — Thé. — Café. — Tabac._ + + +Jamais peuple ne fut plus pauvre en ressources alimentaires ; aussi, à +l’exception d’une bouillie, _asînk_, ne trouve-t-on pas chez les +Touâreg, comme ailleurs, un mets national, base de leur nourriture. +Chacun mange ce qu’il trouve ou ce qu’il peut se procurer au plus bas +prix possible, généralement en petite quantité et tout juste ce qu’il +faut pour ne pas mourir, excepté dans le cas où l’occasion se présente +de manger gratuitement ; car alors l’appétit, surexcité par la +gourmandise, ne connaît pas de limites. + +Les Touâreg, comme tous les animaux de leur pays, supportent +admirablement la faim et la soif. Il est de notoriété publique parmi eux +qu’un homme, contraint par la nécessité, peut voyager sans boire ni +manger pendant plusieurs jours. Alors, pour supporter plus facilement la +privation, on se serre le ventre avec une courroie ou avec une ceinture. + +En voyage, les Touâreg ne mangent qu’une fois, quand la marche de la +journée est terminée. L’unique repas se dit _azhebri_. + +En station, ils font deux repas : le déjeuner, _âmeklî_ ; le dîner, +_amedjîn_. + + +Par le nombre des matières premières qui entrent dans l’alimentation, il +est facile de se convaincre que le pays ne suffit pas aux besoins de ses +habitants. + +Je les énumère ici par ordre de nature : + +_Graines_ : blé, orge, sorgho, millet, _toûlloûlt_ (graine de +l’_arthratherum pungens_) ; + +_Fruits_ : dattes, figues, raisin sec, jujube sauvage, fruits du +_Salvadora Persica_ ; + +_Légumes domestiques_ : oignons, tomates, aubergines, melons, pastèques, +concombres, courges, citrouilles, potirons ; + +_Légumes sauvages_ : les principaux sont connus sous les noms indigènes +de _tânekfâït_, _harharha_, _tanesmîm_, _inekkân_, _azezzedja_ ; ils +sont principalement fournis par la grande famille botanique des +Crucifères ; + +_Viande d’animaux domestiques_ : chameau, mouton, chèvre ; + +_Viande d’animaux sauvages_ : mouflon, antilope, gazelle, gerboise, rat +des champs, sauterelles, vers ; + +_Condiments_ : lait, beurre, huile, graisse, suif, miel, cassonade, +gomme, ail, poivre, poivron, sel et un piment du Soûdân, la _chitta_ ; + +Des fromages, importés du pays d’Aïr, complètent la liste des ressources +alimentaires des Touâreg. + +Le riz, _tâfarhat_, abondant dans tout le Soûdân occidental, est +quelquefois acheté par les caravanes comme provisions de retour ; on le +mange cuit et assaisonné comme le pilau dans le Levant. + + +Avec les farines du blé, de l’orge et du _toûlloûlt_, soit prises +isolément, soit mélangées, on fait quelques galettes, mais +principalement une bouillie cuite, grossière et épaisse, qui rappelle le +brouet des anciens Spartiates. + +Cette bouillie, qui est la base de la nourriture des Sahariens, porte, +suivant les contrées, les noms d’_asînk_, _táraouit_, en temâhaq, et +d’_’açîda_, en arabe. + +La même bouillie, non cuite, la _mohamsa_ des Arabes, est appelée +_tikhammazîn_ par les Touâreg. + +Le _kouskousou_, mets national des Arabes, apparaît quelquefois, mais en +de rares circonstances, sur la table des nobles et des marabouts ; on +lui a conservé son nom, _kaskasoû_, ce qui constate son origine +étrangère. + +Dans les jours de fête aussi, on prépare une pâtisserie, _alkâk_, sorte +de gâteau à base de farine, lait, beurre et miel. + +Avec les farines du gâfoûli et du gueçob, on fait aussi des bouillies, +mais principalement des crêpes, _elfêtât_, que les Arabes appellent +_cherchîch_. + +Dans les villes seules on fabrique du pain : + +Frais, on le nomme _takeïa_ et _tadjella_ ; + +Biscuité, pour l’usage des caravanes, _takeïa-taqqôret_. + +La datte (_âheggarh_ pl. _îheggarhen_), la figue et la jujube sont +souvent mangées en nature ; le raisin sec est mis dans les ragoûts. + +La datte, pilée dans de l’eau et du beurre, constitue le _târekît_ ; + +Pétrie avec la farine du gueçob et du piment, et mise en gâteaux crus, +sous forme de petits bondons, elle constitue le _takodart_, conserve que +l’on mange ensuite en la délayant dans de l’eau. + +Les légumes de jardins ne se trouvent que près des villes ou des +campements fixes des serfs ; ils sont assez peu abondants pour qu’on ne +les mange jamais secs ; les légumes sauvages constituent souvent la +principale ressource des malheureux. + +On les cuit à l’eau et au sel, avec ou sans beurre ou graisse. + +Ordinairement, on ne tue d’animaux domestiques que pour célébrer la +bienvenue d’un hôte. + +Le repas de l’hospitalité, _âmadjârou_, doit toujours être assez copieux +pour rassasier trois ordres de convives : l’hôte, _âmadjâr_ ; le voisin, +_anâradj_, qui, sous prétexte d’honorer l’étranger, ne manque jamais +l’occasion de remplir son ventre ; et le mendiant, _dadâla_, auquel +reviennent de droit les miettes du festin. + +Suivant le rang du visiteur et la fortune du visité, c’est tel ou tel +animal qui est égorgé : la jeune chamelle grasse est le grand extra de +l’hospitalité ; viennent ensuite, par ordre de mérite, le chamillon, le +chameau, le mouton, la brebis, le chevreau et la chèvre. + +Les viandes de ces animaux sont mangées en rôti ou en ragoût. + +Les Sahariens excellent dans l’art du rôtisseur, quoiqu’ils n’aient pour +tout appareil qu’une broche en bois, deux piquets fourchus, plantés au- +dessus de tisons ardents. + +Bien que les viandes des animaux nourris avec les plantes odorantes du +Sahara aient généralement du goût, on augmente encore leur fumet en les +garnissant des mêmes espèces odorantes. + +Les viandes en ragoût sont ou pilées dans du beurre, ou découpées en +petits morceaux et cuites, avec assaisonnements, dans des vases en terre +ou en fer étamé. Les ragoûts de la première espèce sont des +_tâlebadjdjat_, les seconds des _ikerrâyen_. + +Quoique cette cuisine ne ressemble pas à la nôtre et se recommande +surtout par les épices, elle est cependant bonne, et ceux qui sont admis +à la goûter la trouvent délicieuse. + +Mais voici le revers de la médaille ! + +Pendant que le grand seigneur, _âhaggar_, le maître, _mess_, se régalent +d’une manière aussi somptueuse, il n’est pas rare de voir la plèbe des +pauvres, _talekki_, prendre leur part de la fête en mangeant la peau de +l’animal sacrifié, si cet animal est un mouton ou une chèvre. A cet +effet, après avoir ébouillanté la peau pour en détacher le poil, on la +découpe en petites lanières, sous forme de vermicelle, puis on la fait +cuire ou frire, suivant qu’elle est supposée dure ou tendre. + +J’ai été initié à ce détail de mœurs d’une assez singulière façon. En +route, à l’occasion, j’achetais quelquefois une chèvre ou un mouton pour +ma nourriture et celle de mes serviteurs. D’après l’usage, la peau de +ces animaux revient de droit à celui qui a eu la peine de le tuer, le +nettoyer et le dépecer. Un beau jour, une bête ayant été abattue, un de +mes serviteurs, qui n’avait pas droit au pourboire de la peau, vint me +la demander, au détriment d’un de ses camarades. A ma question : +« Pourquoi il voulait me faire commettre une injustice ? » il me +répondit : « J’ai une femme et des enfants qui souffrent peut-être de la +faim, moi absent, et je la leur enverrai pour la manger. » Je me fis +expliquer comment on faisait du vermicelle avec la peau d’un mouton, et, +en homme qui n’avait jamais été réduit à un tel mets, je payai la leçon +le prix d’un mouton, pour que la pauvre femme et les pauvres enfants +pussent au moins en goûter la viande, ce qui leur était arrivé bien peu +souvent. Probablement ma charité n’a pas reçu sa destination, car mon +malheureux serviteur aura englouti mon argent dans son escarcelle, et +j’en suis à me demander si je n’ai pas commis une mauvaise action, en +refusant à une pauvre famille le régal d’une peau de mouton. + +La viande des mouflons, des antilopes et des gazelles, chassés dans les +dunes pour les besoins de la boucherie, est séchée et gardée +précieusement pour les voyages. Cet article est l’objet d’un commerce +assez important à Ghadâmès. + +La chair de ces animaux sauvages est excellente, et serait très- +appréciée si elle pouvait arriver sur nos marchés. + +Les sauterelles, considérées comme un fléau dans le Tell, sont une +bénédiction de Dieu dans le Sahara. On les sale, ou on les confit dans +l’huile pour les conserver. + +Le poisson, fourni par les lacs du plateau du Tasîli, est mangé frais, +mais par les serfs et les nègres seulement. + +Avec les vers des lacs du Fezzân, on fait une pâte alimentaire dont le +goût rappelle celui des crevettes ; c’est presque une friandise dans un +pays si dépourvu, mais les Fezzaniens seuls en font usage, en délayant +cette pâte dans leurs sauces. + +Le lait est la base essentielle de la nourriture des Touâreg ; dans la +saison des pâturages, ils ne consomment guère autre chose. En toute +saison, il fournit le principal condiment de l’alimentation. + +Le lait pur se dit _akh_ ou _akh-wâkafâyen_, le lait aigre _akh-wân- +tenouârt_, le lait caillé et écrémé _aoulîs_. + +On fait peu de beurre, _oûdi_, le lait étant presque tout consommé en +nature. + +Par la même raison, le _caseum_ manque pour les fromages. Ceux que l’on +consomme chez les Touâreg du Nord, fromages secs, _tikammârin_, viennent +du pays d’Aïr et du Soûdân. + +L’huile, _ahatîm_, le suif, _tâdent_, et la graisse (suif fondu), +_îsîm_, viennent du Nord. + +Avec le beurre, ces trois matières grasses, toujours rares, sont les +seuls assaisonnements de la nourriture. + +Les Touâreg ont, pour remplacer le sucre, trois sortes de miel : le +_toûraout_, de qualité supérieure, le _tâment_ et le _kharnît_, de +qualité inférieure. (Voir liv. II, chap. III, page 241.) + +La gomme, _tahaha_, produite par l’_Acacia Arabica_, est souvent mangée, +à défaut d’autre aliment, avant qu’elle soit concrète. + +Tout le sel, _tîsemt_, employé dans les aliments, vient de la sebkha +d’Amadghôr, ou des salines du Fezzân. + + +Les boissons en usage chez les Touâreg sont : + +L’eau, le lait pur, le lait coupé, le lait aigre et le lait caillé. + +Ils font une boisson rafraîchissante avec de la farine de sorgho, du +fromage du Soûdân, du poivre et des dattes ; elle se nomme _aghâhara_. + +Dans les oasis, à l’occasion, ils font usage de la séve de palmier, le +_lâgmi_ des Arabes, qu’ils appellent _ilâjbi_ ; mais ils ne la boivent +pas fermentée. + + +Le thé en infusion, le café en décoction sont des boissons de luxe que +les chefs seuls connaissent. Ces articles, de provenance étrangère, sont +à un prix si élevé que la masse, trop pauvre, ne peut s’en procurer. + +L’usage du tabac, _tâberha_, _tâba_, est presque général chez les +Touâreg, car, à l’exception des marabouts, hommes et femmes fument et +prisent ou chiquent, les femmes moins que les hommes cependant. + +Le tabac employé vient du Fezzân, de Tripoli, du Soûf ou du Touât, +contrées où on le cultive en assez grande quantité. Il est d’une qualité +très-inférieure. + +L’arsenal du fumeur se compose d’une blague en peau, _abelboûdh_, et +d’une pipe composée d’un fourneau, _tekoûgna_, et d’un tuyau, _annefêr_. +Un chapeau en cuivre, fixé au tuyau par une chaînette, couvre le +fourneau, précaution très-utile pour éviter les incendies et qui devrait +bien être imitée en Algérie. + +La tabatière consiste en un segment de roseau. Le tabac prisé est en +poudre très-fine. + +Le tabac de chique est toujours mélangé avec du natron, pour atténuer +les effets de l’âcreté du tabac, mais le correctif est loin d’être +innocent, car son usage gâte promptement les dents. + + + _Religion. — Superstitions._ + + +Les Touâreg sont musulmans, mais à l’exception des marabouts et de +quelques hommes pieux, ils ne pratiquent pas. + +L’islamisme impose aux vrais croyants de nombreuses obligations : la +prière, précédée d’ablutions, le jeûne du ramadhân, le pèlerinage à la +Mekke, l’aumône, etc. + +Comment les Touâreg pourraient-ils s’acquitter de ces prescriptions ? + +La prière et le pèlerinage exigent du temps, le jeûne et l’aumône +supposent le superflu, et ils n’ont ni l’un ni l’autre. + +A peine compterait-on chez les Touâreg du Nord une trentaine d’individus +ayant visité le tombeau du prophète, quoique le titre de _hâdj_ soit +très-considéré chez eux ; c’est que, pour aller à la Mekke, il faut être +riche et avoir quelqu’un qui, en l’absence du chef de la famille, +réponde de sa sécurité. + +L’aumône ne saurait être pratiquée dans un pays qui semble avoir pour +loi générale de vivre aux dépens d’autrui. + +Ainsi, les principales prescriptions de l’islamisme ne sont pas +observées. + +D’ailleurs, rien au milieu d’eux qui rappelle aux devoirs religieux : +pas d’imâm, pas de mufti, pas de mosquées, pas de chapelles. La zâouiya +de Timâssanîn est une exception comme le marabout Si-’Othmân, qui en est +le chef ; aussi les Arabes disent-ils des Touâreg : « _ma’andhoum-ed- +dîn_, ils n’ont pas de religion. » + +Le reproche d’impiété que les Arabes formalistes adressent aux Touâreg +n’est cependant pas complétement fondé, car si, comme tous les hommes +aux prises avec les difficultés matérielles de l’existence, ils sont +forcés de négliger la forme, ils pratiquent la morale mieux que les +Arabes. + +Néanmoins, les Azdjer reconnaissent l’autorité spirituelle du sultan de +Constantinople, et les Ahaggâr, comme les Touâtiens, celle de l’empereur +du Maroc, pour lesquels ils font la prière officielle dans les grandes +solennités. + + +Si on interroge les croyances, les superstitions des Touâreg, on +retrouve vivantes encore dans leurs âmes les traces des diverses +religions qu’ils ont professées. + +Leur Dieu est _Amanaï_ (l’Adonaï de la Bible) ; il est unique ; + +Le ciel, _adjenna_, le paradis, _idjennaouen_, où l’homme reçoit la +récompense de ses bonnes actions après la mort, est habité par les +anges, _andjeloûs_ pl. _andjeloûsen_ (ἄγγελος, _angelus_) ; + +L’enfer est _tîmsi-tân-elâkhart_, le dernier feu ; + +Le diable, _iblîs_, y règne. + +La croix se trouve partout : dans leur alphabet, sur leurs armes, sur +leurs boucliers, dans les ornements de leurs vêtements. Le seul tatouage +qu’ils portent sur le front, sur le dos de la main, est une croix à +quatre branches égales ; le pommeau de leurs selles, les poignées de +leurs sabres, de leurs poignards, sont en croix. + +Les selles des chameaux sont garnies de clochettes, quoique partout +l’islamisme ait détruit et repoussé la cloche comme une sorte de cachet +du christianisme. + +Dans les mœurs, les traces du christianisme sont encore plus évidentes : +la monogamie, le respect de la femme, l’horreur du vol, du mensonge, +l’accomplissement de la parole donnée, etc., etc. + +Quoique musulman, le târgui n’a jamais qu’une femme ; quoique musulmane, +la femme est l’égale de son mari en toutes choses. + +Ebn-Khaldoûn semble douter que les Sanhâdja Lithâmiens aient jamais été +chrétiens, et il affirme même qu’ils professaient le magisme quand ils +ont été si difficilement convertis à l’islamisme ; car, d’après les +historiens du temps, ils ont renié quatorze fois leur nouvelle religion. + +Probablement, ils n’ont pas été meilleurs chrétiens qu’ils ne sont +aujourd’hui bons musulmans. Les traditions païennes devaient, à cette +époque, comme de nos jours, dominer dans leurs croyances. + + +Souvent, soit pour le commerce, soit pour le pillage, les Touâreg vont +en expéditions lointaines et, pendant ces longues absences, leurs +familles sont privées de leurs nouvelles. Pour se mettre en +communication avec ceux qui leurs sont chers, les femmes, parées de +leurs vêtements et ornements les plus riches, vont se coucher sur les +anciennes tombes, où elles évoquent l’âme de celui qui les renseignera. +A leur appel, _Idebni_, un esprit, se présente sous la forme d’un homme. +Si l’évocatrice a su plaire à l’esprit, Idebni lui raconte tout ce qui +s’est passé dans l’expédition ; dans le cas contraire, il l’étrangle. Il +va sans dire que les femmes, connaissant les exigences d’Idebni, font si +bien qu’elles reviennent toujours avec des nouvelles qui, dit-on, sont +confirmées par les voyageurs à leur retour. + +Pomponius Mela (_Afrique intérieure_, ch. IX) constate la haute +antiquité de cette superstition : « Les Augiliens, dit-il, ne +reconnaissent d’autres divinités que les âmes des morts. Ils ne jurent +que par elles et ils les consultent comme des oracles ; à cet effet, +après avoir expliqué leur demande, ils se couchent sur quelque tombeau +et reçoivent la réponse en songe. » + +_Augilæ manes tantum Deos putant ; per eos dejurant ; eos ut oracula +consulunt : precatique quæ volunt, ubi tumulis incubuere, pro responsis +ferunt somnia_. + +L’oasis d’Aôudjela, où les mânes étaient consultés comme des oracles, +est la première station que l’histoire et la tradition assignent aux +peuples objet de cette étude. + +La perpétuité de cette superstition est d’autant plus étrange, qu’à part +cette évocation exceptionnelle des âmes les Touâreg ont horreur de tout +ce qui leur rappelle le souvenir des morts. Ils n’en parlent jamais, ne +veulent pas qu’on en parle devant eux, qu’on prononce leurs noms, et, +quand une tombe se rencontre sur leur route, ils l’évitent avec le plus +grand soin. + + +Mais rien n’est comparable à la croyance aux génies, _âlhîn_, _âlhînen_, +êtres surnaturels, auxquels l’imagination donne la forme humaine, avec +des cornes, une queue et du poil pour vêtements. + +D’après la tradition orientale, les génies sont partout, mais chez les +Touâreg Azdjer, les _âlhînen_ occupent un pâté de montagnes isolées qui +leur est entièrement abandonné et où nul n’oserait pénétrer. + +Cette montagne est située sur la route des caravanes de Ghadâmès à Rhât, +près la chaîne de l’_Akâkoûs_, à 30 kilomètres au Nord de Rhât. Les +Arabes l’appellent _Qaçar-el-Djenoûn_, les Touâreg _Idînen_. + +Ce palais enchanté, dont on distingue tous les détails de la route, est +composé d’une série d’énormes blocs de pierres lavées par les eaux et +représentant les formes les plus bizarres. Pour peu que l’imagination +vienne vivifier ces masses inertes, on y voit des temples, des +fortifications, des tours, des châteaux, tout ce que l’on veut. (Voir la +planche ci-contre.) + +On raconte qu’un individu ayant cherché à y entrer par la gouttière +d’écoulement des eaux, y trouva, au centre, un cimetière de grands +tombeaux de païens, _djohâla_, qui lui inspira une frayeur à le faire +rebrousser chemin. + +Une plantation de palmiers, affirme-t-on, existerait dans l’intérieur de +ces montagnes qui ont la forme d’un fer à cheval. On aurait la preuve de +ce fait par les troncs de palmiers trouvés, à l’époque des grandes +pluies, dans les eaux qui descendent d’Idînen dans le lit du +_Tânezzoûft_. + +M. le docteur Barth a entrepris d’explorer la montagne d’_Idînen_, mais +nul târgui n’a voulu l’y accompagner. Sans guide, il s’est perdu, et, +sans eau, sans vivres, sous un ciel ardent, il a failli périr de soif et +de faim, à ce point qu’il a dû ouvrir une de ses veines pour en boire le +sang. Bien qu’il n’y eût rien que de naturel dans le grave danger couru +par l’intrépide voyageur, les Touâreg y voient une preuve de plus de +l’impossibilité de pénétrer impunément dans le domaine des génies. + +Quand j’ai témoigné à Ikhenoûkhen le désir de visiter la montagne +d’Idînen, il en fut aussi effrayé que s’il s’était agi de la chose la +plus difficile du monde. Je n’insistai pas. + +Inutile de dire que M. le docteur Barth, qui a parcouru en détail les +monts Idînen, n’y a trouvé ni cimetière, ni palmiers. + +Chez les Ahaggâr, le mont Oudân est aussi abandonné aux âlhînen et nul +n’y pénètre. Les génies qui l’habitent auraient, dit-on, l’humeur +batailleuse, car on raconte qu’ils viennent attaquer leurs frères, chez +les Azdjer, et qu’on entend parfois le bruit de leurs combats. + +Pl. XXIII. Page 416. Fig. 37 et 38. + +[Illustration : Fig. 1. — VUE ISOLÉE DE L’IDÎNEN OU QAÇAR-EL-DJENOÛN, + +Réputé la demeure des esprits chez les Azdjer.] + +[Illustration : Fig. 2. — VUE DE L’IDÎNEN ET DE L’AKÂKOÛS. + +D’après les profils relevés à la boussole par M. H. Duveyrier.] + +Chez les Touâreg d’Aïr, les génies occupent une oasis enchantée que +personne ne connaissait lorsque la découverte en fut faite de la manière +suivante : + +Un târgui de la vallée de l’Ouâdi-Tâfasâsset, après avoir abreuvé ses +chameaux aux puits de son campement, les conduisit au pâturage dans un +désert du côté du pays des Teboû, où il les abandonna, selon l’habitude, +les chameaux revenant toujours vers les puits quand ils ont soif. Cette +fois, les chameaux furent très-longtemps à reparaître, et quand ils +rentrèrent leurs crottins étaient pleins de noyaux de dattes. + +D’où venaient-ils donc ? on ne connaissait pas de dattiers dans le pays. + +Intrigué de cette découverte, le propriétaire des chameaux suivit leurs +traces. Elles le conduisirent au milieu des sables, à une plantation de +dattiers arrosés par des sources. Il mangea des dattes, en remplit une +outre, après quoi il monta un de ses chameaux pour regagner sa demeure. + +Quel ne fut pas son étonnement, quand, après avoir voyagé toute la nuit, +il se retrouva, au point du jour, à la source qu’il avait quittée la +veille ! + +Peut-être l’obscurité l’a-t-elle empêché de reconnaître sa route ? + +Il se remet en marche et voyage tout le jour. Au soir, il est encore au +même point. + +A bon entendeur, salut ! Notre târgui a compris que le génie +conservateur de la plantation ne veut pas qu’il emporte des dattes. Il +vide donc son outre et repart ; mais, après une longue marche, la source +fatale est encore là. Alors le târgui fouille son bagage, et il y trouve +une datte oubliée. C’est là la cause de l’enchantement. Il la jette, se +remet en route et arrive enfin pour raconter à ses contribules +l’histoire de ses mésaventures. + +Personne n’a mis en doute son récit, mais nul n’est allé à la recherche +de l’oasis enchantée. + +Il y a probablement aussi un territoire réservé aux alhînen chez les +Aouélimmiden, de sorte qu’il y aurait, dans chaque grande fraction +târguie, une tribu de génies correspondant à chacune d’elles. + +En voyant, au XIXe siècle, les Touâreg assigner, au milieu de leurs +campements, un territoire aux génies, et respecter ce territoire comme +inviolable, on est tout étonné de retrouver une tradition qui remonte +aux premiers âges de l’histoire. + +Pomponius Mela place dans les montagnes, aujourd’hui occupées par les +Touâreg, « des peuples plus qu’à demi sauvages, qui méritent à peine +qu’on les mette au rang des hommes et qu’on nomme les Égipanes, les +Blemyens, les Gamphasantes et les Satyres, qui, n’ayant ni feu ni lieu, +ne font qu’errer d’un endroit à l’autre sans s’arrêter nulle part. + +« Les Gamphasantes sont nus ; les Blemyens n’ont pas de tête, leur +visage étant placé sur leur poitrine ; les Satyres n’ont rien de l’homme +que la figure. Les Égipanes sont faits comme on le dit communément. » + +Depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, la somme des connaissances sur ces +êtres surnaturels s’est beaucoup agrandie, car on ne serait pas +embarrassé de trouver aujourd’hui dans les bibliothèques des zâouiya +bien des volumes, œuvres d’hommes graves, qui donnent les détails les +plus intimes sur la vie des génies, leurs divisions en nations, en +tribus, leurs mœurs, leurs coutumes, etc., etc. L’imagination de l’homme +ne recule devant rien, quand il s’agit de mystères. + +Dans toute l’Afrique, il n’y a pas un individu, éclairé ou ignare, +instruit ou illettré, qui n’attribue aux génies tout ce qui arrive +d’extraordinaire sur la terre. + +Chez les Touâreg, cette croyance est tellement puissante qu’ils ne +veulent jamais passer la nuit sous un toit, dans la crainte de s’y +trouver emprisonné par les alhînen : aussi, mettre un târgui en prison +est presque le condamner à mourir de peur. + +Toute maladie nerveuse : épilepsie, catalepsie, convulsion, etc., est +réputée prise de possession par les génies ; pour les conjurer d’évacuer +la place, on a recours aux exorcismes les plus étranges. + + +Les Touâreg croient aussi aux sorciers, aux enchanteurs, auxquels ils +attribuent le pouvoir de métamorphoser les hommes en bêtes. Tout +voyageur européen, par le seul fait qu’il ose aborder des pays inconnus, +est réputé quelque peu sorcier. Aussi El-Hâdj-el-Amîn, le cheïkh de +Rhât, évitait-il mes regards avec le plus grand soin, dans la crainte de +tous les dangers possibles. + +L’ignorance des peuples barbares, qui transforme les voyageurs européens +en êtres surnaturels et les fait apparaître comme dangereux, a souvent +créé de grands dangers à de nobles martyrs de la science. Peut-être la +mort de Vogel est-elle due à cette cause. C’est pourquoi les voyageurs +agiront toujours prudemment en ne s’avançant dans des contrées où ils +sont inconnus que sous la caution des hommes qu’ils viennent de quitter +et qui ont eux-mêmes expérimenté la limite tout humaine de la puissance +de l’étranger. + + +En raison de ces terreurs et superstitions, l’amulette joue un grand +rôle chez les Touâreg, car on lui attribue la propriété de pouvoir +préserver de tout, excepté de la mort. Et comme les Touâreg craignent +beaucoup de choses, ils ont la tête, le cou et la poitrine couverts +d’amulettes. + +Les amulettes des Touâreg ressemblent à celles de tous les autres +musulmans : elles consistent en petits sachets de cuir, plus ou moins +ornementés, ajustés sur une lanière également en cuir, de manière à +former des colliers. Dans ces sachets sont enfermées des feuilles de +papier couvertes de versets du Coran ou de signes cabalistiques. + +Il y a deux classes bien distinctes d’amulettes : celles destinées à +appeler sur la personne qui les porte toute la série des biens que +l’homme peut désirer ; celles appelées à éloigner toute la série des +maux qu’il peut redouter. + +Les marabouts qui les fabriquent ont chacun leur spécialité. +L’Islamisme, en son entier, est mis à contribution pour constituer la +collection de chaque croyant. + + + _Instruction._ + + +La langue parlée dans chaque confédération constitue un dialecte propre. + +Bien que les Touâreg des quatre confédérations se comprennent entre eux, +il y a cependant des différences notables dans chaque dialecte, surtout +dans ceux du Sud qui ont donné l’hospitalité à beaucoup de mots des +diverses langues nègres de l’Afrique centrale. Ceux du Nord paraissent +plus purs de mélange. Si on y trouve quelques mots arabes, +nécessairement importés avec la religion musulmane, du moins, les mots +d’origine nègre ne les ont pas envahis. + +Pour la prononciation des mots, la principale différence entre les +dialectes du Nord et ceux du Sud est que, dans les premiers, l’_h_ est +aspirée, et que, dans les seconds, cette lettre est remplacée par un +_ch_ ou par un _z_, ce qui rend la prononciation plus douce[122]. + +En général, hommes et femmes savent lire et écrire, mais les femmes plus +que les hommes, surtout dans la classe des nobles. + +La lecture et l’écriture du tefînagh sont enseignées dans la famille par +les femmes : c’est pourquoi, sous ce rapport, le degré de leur +instruction est supérieur à celui des hommes. + +La connaissance de la langue arabe écrite est restreinte à une minorité +d’élite. Un plus grand nombre se sert de la langue arabe parlée. + +La langue arabe est enseignée par des tolba du Touât, qui entreprennent +l’éducation de toute une famille, filles et garçons. Les familles un peu +aisées, celles des chefs, ont un maître qui les accompagne partout où +elles vont, tant qu’il y a un enfant à instruire. Comme les filles sont +moins distraites de leurs travaux que les garçons, elles profitent mieux +qu’eux des leçons de leur instituteur. + +Les livres arabes qu’on trouve chez les Touâreg sont le Coran et ses +commentaires. Ils sont rares. + +Ceux des Touâreg qui parlent la langue arabe s’expriment en termes bien +plus corrects que les Arabes de l’Algérie, mais au bout de cinq mots on +reconnaît qu’ils sont Touâreg, car ils ne peuvent prononcer l’_h_ dur, +et remplacent cette lettre par un _kh_ : ainsi ils ne disent pas +_hânoût_, _halîb_, mais _khânoût_, _khalîb_. + +Parmi les femmes, il en est de véritablement instruites et qui feraient +honte aux femmes des Arabes de l’Algérie. Aussi, quand on constate quel +degré d’influence l’éducation a donné à la femme târguie dans la +famille, on regrette d’apprendre que, sur la proposition de quelques +membres musulmans des conseils généraux de l’Algérie, on ait renoncé à +enseigner la lecture et l’écriture aux jeunes filles mauresques qui +fréquentent les écoles d’Alger, surtout quand on avait surmonté les +premières difficultés du professorat. + +Dans cette circonstance, on a trop subi l’influence d’hommes habitués à +considérer la femme comme un être inférieur qui doit, en toutes choses, +être subordonnée aux caprices de l’homme. + + +Les connaissances en calcul sont à peu près nulles, si ce n’est chez les +marchands des villes de Ghadâmès, de Rhât et d’In-Sâlah. + +Quant aux Touâreg nomades, ils comptent sur les grains de leurs +chapelets, ou au moyen de points marqués sur le sable. + +Cependant, à la différence des Arabes, la plupart des Touâreg savent +leur âge, en années lunaires. + + +La division de l’année est la même que chez les Arabes. + + +Voici, en temâhaq, les noms des mois : + + Azhoûm (âzhoûm) correspondant à _Ramadhân_. + + Tesesî — à _El-fotor_. + + Djer-moûhadan — à _El-fotor-eth-thâni_. + + Tafâski — à _El-’aïd_. + + Tâmessadaq — à _’Achoûra_. + + Tâllit-sattafet — à _Sefer_. + + Tâllit-ârarhet — à _El-mouloûd_. + + Aouhêm-iezzâren — à _Teba’at-mouloûd-el-oouel_. + + Aouhêm-ilkemen — à _Teba’at-mouloûd-eth-thâni_. + + Saret — à _Chaa’bân-el-oouel_. + + Tîn-tenslemîn — à _Chaa’ban-eth-thâni_. + + Tîn-tenslemîn-imezzehêl — à _Chaa’ban-eth-thâleth_. + + +Les noms des jours de la semaine sont : + + Vendredi _El-djemet_, + + Samedi _Es-sebet_, + + Dimanche _El-hâd_, + + Lundi _El-îtni_, + + Mardi _El-tenâta_, + + Mercredi _Enârda_, + + Jeudi _El-rhamîs_, + +tous empruntés à la langue arabe et dénaturés. + + +En dehors de la géographie de la partie de l’Afrique comprise entre le +Niger et la Méditerranée, de celle des pays de l’Orient sur la route de +la Mekke, qu’ils connaissent bien, les Touâreg savent tout au plus qu’il +y a des pays qui s’appellent l’Angleterre, la France, la Russie, et que +le premier de ces pays est séparé des deux autres par des mers. A cela +se borne la science géographique du peuple le plus voyageur du monde. + +Mais on peut dire que le dernier d’entre eux connaît son pays, dans ses +détails, comme peu d’entre nous connaissent le leur. + + +A l’exception de quelques faits conservés par les légendes et la +tradition, l’histoire est un livre clos pour eux. + +Cependant, par la _Note_ de Brâhîm-Ould-Sîdi, par les listes de sultans, +de cheïkh, qui m’ont été données et qui embrassent plusieurs siècles, on +voit que les Touâreg, comme tous les Orientaux, tiennent à la +conservation de leurs généalogies. + + +En botanique, les Touâreg défieraient les plus érudits : ils savent le +nom de toutes les plantes du Sahara, leurs propriétés utiles ou +nuisibles, les terrains qu’elles préfèrent, les époques de leur +floraison et de leur fructification. On reconnaît en cela qu’ils sont +essentiellement pasteurs. + + +En zoologie, ils sont moins instruits, mais tous connaissent les grands +animaux de leur pays, leurs mœurs et leurs habitudes. Quelques-uns +possèdent traditionnellement, en médecine et en art vétérinaire, des +connaissances qui suffisent à leurs besoins. + + +En minéralogie, leur science se borne à distinguer entre elles les +substances minérales qu’ils emploient. + +Ils savent aussi discerner, par l’observation, les terrains dans +lesquels il y a chance de trouver de l’eau pour le forage des puits. + +Dans le forage des puits, ils tiennent compte des couches traversées, +leur donnent des noms et attachent la plus grande attention à bien +reconnaître celle qui précède immédiatement l’eau. + +Sur tous les points du Sahara, on trouve des mineurs et des puisatiers +qui ont une certaine expérience. Quelques-uns même prétendent être +hydroscopes et reconnaître les couches d’eau souterraines que les Arabes +appellent _Bahar-taht-el-ardh_, mer sous la terre. + + +Les marabouts ont des notions de théologie et de droit. Malheureusement +les marabouts instruits sont rares chez les Touâreg : obligés d’être +continuellement sur les routes pour les devoirs de leur ministère, ils +ne peuvent consacrer aux études sérieuses le temps qu’elles réclament. + +Les controverses religieuses ont pour thèmes, d’un côté, le fanatisme le +plus exalté prêché dans les zâouiya de la confrérie des Senoûsi, de +l’autre, la tolérance et la conciliation recommandées par les zâouiya +des Tedjâdjna et des Bakkây. + + +Pour l’enseignement du droit, on suit les préceptes du _Traité de +jurisprudence de Sîdi Khelîl_, modifiés par les _Coutumes de Fez_. Dans +la pratique, chez les Touâreg, les coutumes locales ont la préférence +sur les décisions des plus savants jurisconsultes. + + +Le _maximum_ de la science, pour ceux qui ont des prétentions à +l’érudition, est de se proclamer savants en sorcellerie et en alchimie. +Mais, quand on les interroge sur ces sujets, ils évitent habilement +toute discussion. Les sciences occultes aiment le secret. + + +Mais là où excellent incontestablement les Touâreg, c’est dans +l’astronomie. + +Un peuple qui voyage toujours dans des déserts, et qui, pour éviter la +chaleur, préfère les marches de nuit à celles du jour ; ce peuple, s’il +n’a pas de boussole, est obligé de guider sa marche sur celle des +étoiles. L’esprit d’observation a dû bientôt suppléer chez lui à +l’enseignement méthodique, et si ce peuple, comme tout l’indique, a des +liens de parenté avec les anciens Égyptiens, la tradition vient en aide +à l’observation. + +Je n’ai pas la prétention de donner ici une situation des connaissances +des Touâreg en astronomie : il eût fallu, pour cela, consulter un grand +nombre de guides des caravanes et contrôler les unes par les autres +leurs informations : je me borne donc à constater ce que j’ai appris, en +conservant autant que possible à la poésie saharienne tout son +caractère. + +Le Firmament est _Erher_. + +Le Soleil est _Tafoûk_, et la Lune _Ayôr_. + +Quand il y a éclipse, c’est une rhazia que l’un des deux astres opère +sur l’autre. + +L’éclipse de Soleil ou la rhazia de la Lune sur le Soleil est _Tafoûk- +temêhagh_. + +L’éclipse de Lune est _Ayôr-ïemêhagh_. + +La nouvelle Lune s’appelle _Tâllit_ ; + +La pleine Lune, _Afaneôr_ ; + +La Lune avec halo, _Ayôr-ieffrâdj_ ; + +Les Étoiles, en général, _Itrân_, au sing. _âtri_ ; + +La Voie lactée, _Mâhellaou_. + +Vénus est _Tâtrit-tan-toûfat_ (l’_étoile du matin_), comme l’appellent +aussi nos bergers. + +Orion est _Amanâr_ (_celui qui ouvre_), étymologie qui rappelle celle du +nom classique. + +Le Baudrier d’Orion, _Tâdjebest-en-Amanâr_ (mot à mot _ceinture de celui +qui ouvre_), est une traduction plus complète encore. + +Rigel est _Adâr-n-elâkou_ ou _le Pied dans la vase_. + +Sirius est _Eydi_, le Chien, c’est-à-dire _le chien du chasseur Amanâr_. + +D’après les uns, Orion (Amanâr) sort d’un puits vaseux, et Rigel (Adâr- +n-elâkou) est le dernier pied qu’il sort de la vase, c’est-à-dire la +dernière étoile qui apparaît lorsque la constellation monte dans l’Est. + +D’après d’autres, Amanâr est un Chasseur ceint de sa Ceinture ; il est +suivi par un Chien, _Eydi_ (Sirius), et précédé par des Gazelles, +_Ihenkâdh_, qui sont les étoiles de la constellation du Lièvre. + +A l’époque où Adâr-n-elâkou (Rigel) paraît au firmament, les fruits du +_Zizyphus Lotus_, arrivés à maturité, sont déjà tombés à terre. +L’apparition de cette étoile est donc à la fois une époque astronomique +et botanique. + +La grande et la petite Ourse est une Chamelle avec son Chamillon, +_Tâlemt-de-rôris_. + +Le Chamillon, sans sa mère (la petite Ourse), s’appelle _Aourâ_. + +L’Étoile Polaire est dite _Lemkechen_, mot à mot, _tiens_, c’est-à-dire +qu’une Négresse est supposée recevoir l’ordre de tenir le Chamillon +_Aourâ_, pour qu’on puisse traire sa mère, _Tâlemt_, la Chamelle (c’est- +à-dire la grande Ourse). + +Les étoiles de la même constellation ψ, λ, μ, ν, ξ, qui forment un +triangle, figureraient une Assemblée, _El-Djema’at_, qui délibérerait +pour tuer _Lemkechen_ (la Négresse) ; c’est pourquoi cette dernière, +saisie d’effroi, ne bouge pas et cherche à se cacher. + +Les Pléiades sont les Filles de la Nuit, _Chêt-Ahadh_ ; chacune des six +principales étoiles de cette constellation a son nom propre ; la +septième est l’œil d’un garçon, qui, après avoir quitté l’orbite +oculaire de son propriétaire terrestre, est allé se fixer au ciel. + +Cela est expliqué dans les cinq vers suivants : + + + Chêt-Ahadh essa hetîsenet + + Mâteredjrê d-Erredjeâot, + + Mâteseksek d-Essekâot, + + Mâtelarhlarh d-Ellerhâot, + + Ettâs djenen, barâd, tît-ennît abâtet. + + +Ce qui mot à mot signifie : + + + « Les Filles de la Nuit sont sept : + + « _Mâteredjrê_ et _Erredjeâot_, + + « _Mâteseksek_ et _Essekâot_, + + « _Mâtelarhlarh_ et _Ellerhâot_, + + « La septième est un garçon dont un œil s’est envolé. » + + +Le Scorpion est tantôt désigné sous le nom de _Tâzherdamt_ (scorpion), +tantôt sous celui de _Tâzzeït_ (palmier). Cette dernière désignation +convient très-bien à la figure de cette constellation. + +Un jeune homme, du nom d’_Amrôt_ (_Antarès_), disent les astrologues +Touâreg, veut monter sur le Palmier, _Tâzzeït_, mais arrivé à mi-hauteur +de l’arbre, il aperçoit de belles jeunes Filles, _Tibaradîn_, revêtues +de haoulis rouges, venant de la Mare, appelée _Tesâhak_, et se dirigeant +vers lui ; il reste alors à mi-hauteur du Palmier pour les contempler. +Sans doute cette image peut s’expliquer, mais je ne veux pas me risquer +à appliquer ces dénominations à telles ou telles étoiles voisines de la +constellation du Scorpion. + +La constellation du Lièvre est désignée sous le nom d’_Ihenkâdh_, les +Gazelles. + +La constellation du grand Chien (ε δ et η) est appelée _Ifarakfarâken_, +mot qui sert ordinairement à indiquer le bruit que fait un éventail +agité dans l’air, ou le vol d’un oiseau à son passage, parce qu’à +l’époque où paraît cette constellation des vents violents agitent +toujours l’atmosphère. + +β du grand Chien est _Aouhêm_, le petit de la Gazelle. + +Les étoiles de la constellation du Navire sont désignées : δ, sous le +nom de _Tenâfelit_, la Richesse, l’Opulence ; ο, sous celui de +_Tôzzert_, la Misère, le Besoin, la Pauvreté. + +Quand on traverse le désert de Tânezroûft, de Ouâllen à Am-Rhannân, ces +deux étoiles servent à indiquer la direction en prenant le point central +entre celui de leur lever et celui de leur coucher, c’est-à-dire droit +au Sud. Ces étoiles étant près de l’horizon, il est toujours facile de +se guider sur leur passage au méridien. Entre leur coucher et leur +lever, les guides disent qu’il y a la longueur de l’emplacement de la +ville d’Araouân. + +Aldébaran est _Kôkoyyodh_. + +Canopus est _Ouâdet_. + +Une Comète se dit _Aharôdh_. Comme chez tous les peuples, l’apparition +inattendue de ces corps lumineux étonne et effraie. + +Le Soleil et les Étoiles servent aux Touâreg à distinguer les quatre +points cardinaux : + + Le Nord se dit : _Fôy_, + + Le Sud _Anehôl_, + + L’Est _Leqqâblet_, + + L’Ouest _Idjedel-en-Tafoûk_. + +Les divisions du jour, _Ahel_, sont : + + Le matin _Toûfat_, + + Le midi _Imoghri_, + + L’après-midi (trois heures) _Takkâst_, + + Le soir _Tadeggat_, + + La nuit _Ehadh_. + +Tout le temps de la grande chaleur, la _Gaïla_ des Arabes, celui pendant +lequel les caravanes se reposent, se dit _Taroût_. + +Les Touâreg, comme tous les Arabes du Sahara, pour avoir l’heure du +midi, plantent un piquet dans le sable et calculent la projection de +l’ombre suivant la saison. + + +La boussole, aussi utile dans les voyages sahariens que dans la +navigation maritime, était entièrement inconnue, non-seulement chez les +Touâreg, mais encore dans toute l’Afrique centrale. On n’en savait même +pas le nom. + +Par mes soins, les Touâreg la connaissent désormais. Le marabout Sîdi- +el-Bakkây attachait le plus grand prix à en avoir une ; j’ai pu +satisfaire ce désir. Ikhenoûkhen aussi en désirait une, mais il a dû +attendre. Le Cheïkh-’Othmân en a fait ample provision à Paris. + +J’estime donc que la boussole est un des présents les plus utiles qu’on +puisse faire aux chefs du Sahara, à la condition que l’instrument sera +portatif et leur sera remis par une personne qui leur indiquera la +manière de s’en servir. + + +A Ghadâmès, on m’a parlé de deux _Traités d’astronomie_, en langue +arabe, qui existeraient dans la bibliothèque de la mosquée, preuve +incontestable de l’importance que les Sahariens attachent à la +connaissance de la marche des astres. + + +Je ne puis terminer ce que je viens de dire sur l’instruction des +Touâreg sans faire remarquer que la somme de leur savoir se transmet, +traditionnellement, de père en fils et avec le concours d’une seule +famille : celle des marabouts de Timâssanîn. + + + _Droit. — Justice. — Police._ + + +Le droit écrit n’est invoqué qu’à défaut du droit coutumier, pour les +contestations exceptionnelles. Alors, on ouvre le _Traité de +jurisprudence_ du grand légiste Sîdi-Khelîl. + +Le droit coutumier, _’Aâda_, conservé traditionnellement dans la mémoire +des anciens, doit être une émanation de l’ancien droit berbère. Pour en +avoir une idée nette, il faudrait vivre pendant plusieurs années chez +les Touâreg, tenir note des solutions données à tous les litiges et +demander aux juges la raison de leurs jugements. Un voyageur ne peut +entrer dans de pareils détails. + +Les Touâreg n’ont pas de qâdhi dans leurs tribus, et on n’a recours à +ceux de Rhât, de Ghadâmès et d’In-Sâlah, que très-exceptionnellement. + +Le chef de famille supplée à leur absence dans la famille, comme les +chefs de tribus dans les tribus. Quand il y a lieu, les marabouts +interviennent. + +La police intérieure est faite par les chefs de tribus. Les peines +qu’ils appliquent sont l’amende, _isekkeser_, la bastonnade, _tiboûren_, +et la mise aux fers. + +La peine de la prison, _tekôrmit_, et la peine de mort, _tâmattant_, ne +sont jamais appliquées. La punition des crimes, assez graves pour +emporter l’une ou l’autre de ces deux peines, d’après nos lois, est +réservée aux représailles des parents des victimes. + +Cependant, quand, pour un crime particulier, on a recours à +l’intervention de l’_amghâr_, en vue d’éviter des guerres de tribu à +tribu, il prononce la peine du talion, conformément aux prescriptions du +Coran : _œil pour œil, dent pour dent, coup pour coup_. + +Dans ce cas, les plus proches parents de la victime décident du sort du +criminel : ils peuvent accepter le rachat du sang, moyennant une somme +d’argent, ou désigner celui d’entre eux qui remplira les fonctions +d’exécuteur des hautes œuvres de la justice. + +Si le prix du sang n’est pas accordé, malheur, malheur au coupable ! Il +subira, en présence de témoins, de sa propre famille et de celle de sa +victime, le plus terrible des supplices, car l’enivrement de la +vengeance ne se contente pas d’un œil pour un œil, d’une dent pour une +dent. + +Quel affreux spectacle que celui de cette justice patriarcale ! + +Dans toutes les sociétés musulmanes, l’absence d’une justice officielle +est une des principales causes qui entretiennent les haines et les +divisions entre les familles et entre les tribus. + +Cependant, les crimes ayant un caractère individuel sont rares : +l’infanticide, à la suite des grossesses illicites, est assez commun. +Dans ce cas, le père de la coupable est juge de l’offense faite à sa +maison et généralement il cache sa honte. + + + _Naissances. — Mariages. — Décès._ + + +A ma connaissance, les naissances, chez les Touâreg, appellent peu +l’attention. Un fils est toujours le bienvenu parce qu’il augmente le +nombre des défenseurs de la tribu. A l’âge ordinaire, il est circoncis, +suivant la coutume musulmane. + +Chez les Touâreg, à la différence des Arabes, les jeunes gens ne sont +pas admis à prendre part à la gestion des affaires publiques. La grande +majorité pour eux ne commence pas avant quarante ans ; jusque-là, on est +admis à l’action, pas au conseil. + +La longévité des Touâreg explique cette longue durée de la minorité +comme aussi le retard apporté au mariage, car les centenaires n’y sont +pas très-rares. On cite même des individus qui ont atteint cent trente +et cent cinquante ans ; entre autres celui qui m’a conduit à la +sculpture Lybico-égyptienne de Bordj-Taskô, à Ghadâmès, auquel on donne +plus de cent cinquante ans. Il est vrai qu’il est actuellement en +enfance. Les auteurs arabes du moyen âge avaient déjà constaté ce fait +exceptionnel. Ebn-Khaldoûn, entre autres, dans sa notice sur les +_Molâthemîn_, dit : « Dans le pays habité par ce peuple, on vivait +ordinairement jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans. » J’ai constaté qu’il +en est encore de même aujourd’hui. + +Les mariages donnent lieu aux remarques suivantes : la femme se marie +rarement avant vingt ans, l’homme avant trente. Un târgui n’a jamais +qu’une femme. Il peut divorcer, mais il n’introduira pas une nouvelle +épouse au foyer conjugal avant d’avoir réglé le sort de la femme +répudiée. + +La femme mariée jouit d’autant plus de considération qu’elle compte plus +d’amis parmi les hommes, mais, pour conserver sa réputation, elle ne +doit en préférer aucun. Une femme qui n’aurait qu’un ami ou qui +témoignerait plus d’affection pour l’un de ses adorateurs serait +considérée comme pervertie et montrée au doigt. + +Les mœurs permettent, entre hommes et femmes, en dehors de l’époux et de +l’épouse, des rapports qui rappellent la chevalerie du moyen âge : ainsi +la femme pourra broder sur le voile ou écrire sur le bouclier de son +chevalier des vers à sa louange, des souhaits de prospérité ; le +chevalier pourra graver sur les rochers le nom de sa belle, chanter ses +vertus, et personne n’y voit rien de mal. « L’ami et l’amie, disent les +Touâreg, sont pour les yeux, pour le cœur, et non pour le lit seulement, +comme chez les Arabes. » + +Presque tous les soirs, les femmes chantent en s’accompagnant de la +_rebâza_ ; elles improvisent généralement leurs chants, à la façon des +anciens trouvères. Les hommes font cercle, accroupis autour des +chanteuses, et, pour honorer la réunion, ils revêtent leurs plus beaux +habits. + +Au milieu de ces mœurs patriarcales, la femme demanderait immédiatement +le divorce, si elle avait une rivale, et l’homme aurait le droit de tuer +sa femme, sans avoir à rendre compte de sa vie à sa famille, si elle +commettait une infidélité. + +Est-ce à dire pour cela que les mœurs soient d’une pureté +irréprochable ? Je ne le crois pas. Il y a près de Ghadâmès un campement +de târguies qui rappelle les Nâylîyât de Biskra et de Tougourt, et plus +d’une jeune fille est accusée d’être devenue mère avant le mariage. + +Dans les rapports de l’homme avec la femme, en mariage, la formule du +Code Napoléon est la règle : « La femme doit obéissance au mari et le +mari doit pourvoir aux besoins de la femme dans la limite de ses +ressources. » La délaisser même est un motif à reproche. + +Les Touâreg mangent en compagnie de leurs épouses : ce qui est contraire +à l’usage des autres musulmans ; la meilleure part du repas leur est +donnée. Toutefois, il est, dans les aliments, des parties exclusivement +réservées à l’un ou à l’autre : le cœur, les intestins des animaux, ne +sont mangés que par l’homme ; le foie et les rognons reviennent aux +femmes. Le café et le thé ne peuvent être bus que par les hommes. + +La tenue des dames Touâreg est toujours décente et convenable. Une sorte +d’étiquette préside à tous leurs mouvements quand elles sont en société. +Une grande marque de leur respect pour l’homme auquel elles parlent est +de lui cacher leur figure, quoiqu’elles ne portent jamais le voile, et, +à cette fin, elles tournent le dos à leur interlocuteur, ou bien elles +ramènent un coin de leur par-dessus sur leur figure. + +Le sentiment de la pudeur, inconnu et impossible au milieu des familles +polygames, recouvre tous ses droits dans les ménages monogames des +Touâreg. + +Plus heureuse que la femme arabe, la femme târguie n’est obligée ni à +moudre le blé, ni à aller chercher sur son dos l’eau et le bois, ni à +faire la cuisine ; les esclaves pourvoient à tous ces besoins, de sorte +que, comme les dames des contrées civilisées, elles peuvent consacrer du +temps à la lecture, à l’écriture, à la musique et à la broderie. Ce +n’est pas sans quelque émotion, qu’après avoir traversé quatre cents +lieues de pays dans lesquels la femme est réduite à l’état de bête de +somme, on constate, en plein désert, une civilisation qui a tant +d’analogie avec celle de l’Europe chrétienne au moyen âge. + +La célébration du mariage, chez les Touâreg, ressemble beaucoup à celle +des autres pays musulmans, avec cette différence que, les armes à feu +étant inconnues ou à peu près chez les nomades, on n’y fait pas parler +la poudre. Chez les nobles, la _fantazia_ à dromadaire remplace la +_fantazia_ à cheval ; on chante, on joue de la rebâza ; chez les serfs +et chez les esclaves, on danse à la mode de Nigritie, au son de la +derboûka. + +Un marabout préside à la bénédiction nuptiale et rédige les conventions +particulières des époux, quand il y a lieu à contrat. + +Les morts sont enterrés conformément aux prescriptions de la religion +musulmane ; lavage du corps à l’eau chaude, linceul neuf, prières pour +tous, aromates pour les riches. Mais on ne les pleure pas, et dès qu’on +leur a rendu les derniers devoirs de la sépulture, après un repas +propitiatoire, on évite tout ce qui pourra ressusciter leur souvenir. +Ainsi, on change de campement, on ne prononce jamais leur nom, et, afin +qu’ils disparaissent du milieu des vivants, on n’appellera pas leurs +enfants, comme chez les Arabes, _tel fils d’un tel_, on leur donnera un +nom qui vivra et mourra avec eux. Il n’y a d’exception à cette règle que +dans les familles des marabouts, ou dans les familles princières dont le +nom est intimement lié à l’histoire de la tribu[123]. Cet oubli apparent +ou réel des morts a sa cause dans la crainte des revenants, crainte +générale et qui fait éviter tout ce qui pourrait être considéré comme +une évocation. + + + _Pratiques hygiéniques._ + + +L’hygiène est en grand honneur chez les Touâreg, et ses préceptes, plus +ou moins orthodoxes, plus ou moins rationnels, sont religieusement +suivis. + +Jamais un târgui, à moins d’une circonstance exceptionnelle, ne se lave +ni la figure, ni les mains, ni les pieds, à plus forte raison les autres +parties du corps, parce que l’eau est réputée rendre la peau plus +impressionnable au froid et au chaud. Les ablutions prescrites par la +religion sont faites avec du sable ou avec un caillou. + +Toujours en vue de soustraire la peau aux influences extérieures, les +Touâreg se teignent les mains, les bras et la figure, avec de l’indigo +en poudre. Le reste de leur corps, également couvert d’indigo par la +déteinte continuelle de leurs vêtements, est soumis aux mêmes effets. + +Les femmes emploient souvent, mais sur leur visage seulement, l’ocre au +lieu de l’indigo. + +Ainsi, quoique blancs, les Touâreg paraissent bleus, et leurs femmes +jaunes, ce qui contribue à leur donner un aspect si étrange. + +Il va sans dire que jamais on ne lave les vêtements teints à l’indigo, +attendu que, par le lavage, ils perdraient leur propriété essentielle, +qui est de déteindre sur le corps. + +La conséquence de pareilles habitudes est que ceux des Touâreg qui n’ont +pas une garde-robe de rechange sont largement pourvus de parasites. + +Comme les Arabes, les Touâreg se rasent la tête, mais, au lieu de se +borner à laisser une simple mêche de cheveux, _tahoqqôt_, pour que +l’ange puisse les enlever de terre au ciel, le jour du jugement dernier, +et les faire comparaître convenablement devant le Grand Maître, ils +conservent, du front à la nuque, une sorte de crête de cheveux, +_ahoqqôt_, qui ressemble assez à celle de certains casques, et, en +attendant que ces cheveux servent à l’usage commun après la mort, ils en +tirent un parti hygiénique dans cette vie. A cet effet, cette crête est +tressée en petites mêches, réunies les unes aux autres, de manière à +former une charpente pour supporter la calotte et permettre à l’air de +circuler entre le cuir chevelu et le tissu de laine qui recouvre la +tête. + +Les enfants et les jeunes gens portent à une oreille un grand anneau, +tantôt en métal, tantôt en corne, tantôt en bois. Est-ce là aussi une +pratique hygiénique pour préserver, pendant le jeune âge, par un +dérivatif continuel, des nombreuses maladies auxquelles les yeux sont +exposés ? + +L’usage du sulfure d’antimoine, le _kohel_ des Arabes, sur le bord libre +des paupières, a incontestablement ce but. Cette poudre est appliquée +avec délicatesse au moyen d’un stylet en bois, _tâfendit_. + +Mais la pratique hygiénique par excellence des Touâreg est la religion +du voile, pour préserver leurs organes extérieurs les plus délicats, +yeux, oreilles, fosses nasales et bouche, de l’action des sables, du +soleil, des vents et de la sécheresse extrême de l’air ; jamais coutume +ne fut mieux appropriée au climat, aussi tous les étrangers qui voyagent +dans leur pays s’empressent-ils de l’adopter. Moi-même j’ai suivi la +mode générale et je n’ai qu’à m’en féliciter. + + + _Maladies et pratiques médicales._ + + +Le genre de vie menée par les Touâreg est promptement fatal aux +constitutions faibles, et la sélection opérée par la mortalité ne laisse +dans la population que des sujets forts et robustes. + +D’un autre côté, le climat est sain, et la sobriété, commandée par +l’aridité du sol, contribue puissamment à maintenir la santé. + +Les maladies sont donc rares, quoique les voyageurs étrangers soient +assaillis par des demandes de médicaments ; mais ces demandes ne font +que révéler l’impuissance des pratiques médicales en usage dans le pays. + +Les maladies les plus graves et les plus générales sont les ophtalmies, +les rhumatismes, les fièvres intermittentes, les engorgements des +viscères consécutifs aux fièvres, la variole, les affections cutanées, +les maladies de la vessie, le ver de Guinée, enfin le boûri chez les +nègres. + +Il est peu de Touâreg dont les yeux n’aient été le siége d’ophtalmies +les plus graves, probablement d’ophtalmies purulentes si communes en +Égypte, sous l’influence des mêmes causes ; car, chez un grand nombre, +la cornée transparente est devenue opaque ; beaucoup sont aveugles ou ne +voient que pour se conduire. + +La réverbération solaire, les sables charriés par les vents ; les +variations extrêmes de température, entre la nuit et le jour ; la +sécheresse de l’air ; les effluves salines qui se dégagent du fond des +lacs desséchés ; la contagion elle-même, sont les causes de ces +ophtalmies endémiques. Au Fezzân, j’ai trouvé une grande partie de la +population atteinte de maux d’yeux. + +Les remèdes empiriques qu’emploient les indigènes sont plutôt de nature +à aggraver qu’à guérir. + +Un des plus grands services qui puisse être rendu aux Touâreg, serait +d’introduire chez eux, à titre de complément de l’usage du voile, la +coutume de conserves à verres bleus avec œillères. Il suffit pour cela +d’en donner en cadeau aux principaux chefs, — c’est ce qui a été fait, — +et d’introduire cet article dans les pacotilles des caravanes à des +conditions de prix qui le rendent abordable à toutes les bourses. + +Les Anglais ont bien opéré un plus grand miracle, en remplaçant l’usage +du café par celui du thé. Ils ont commencé par en faire présent aux +chefs, et, par esprit d’imitation, tout le monde a voulu en goûter. +Aujourd’hui le Maroc, presque tout le Sahara et une partie de l’Afrique +centrale sont tributaires de l’Angleterre pour le thé. + +Au-dessus de trente ans, peu d’hommes ou de femmes sont exempts de +rhumatismes ; quelques-uns en sont perclus. Le coucher sur le sable +refroidi pendant la nuit, et l’usage exclusif des vêtements de coton +expliquent la multiplicité et la gravité de ces affections. Parvenons à +livrer aux Touâreg des vêtements de laine, chemises, blouses et +pantalons, à des prix peu supérieurs à ceux de coton, et nous verrons le +coton abandonné pour la laine ; car déjà les chefs recherchent les +tissus en laine des Arabes. Mais le prix élevé de ces derniers est un +obstacle réel à leur adoption, tant le peuple est pauvre. + +A l’exception de quelques liniments et du feu appliqué à la manière +arabe, par la cautérisation transcurrente, les Touâreg n’ont aucun moyen +curatif ou palliatif rationnel contre les rhumatismes. Ceux qui en sont +atteints souffrent jusqu’à leur mort. + +Les fièvres intermittentes, _tâzzaq_, contractées dans le pays, sont +rares, mais comme les Touâreg voyagent beaucoup et sortent souvent des +régions saines de leurs montagnes, ils rapportent de leurs voyages des +fièvres persistantes auxquelles le changement de climat met quelquefois +fin, mais qui souvent se transforment en engorgements chroniques et +incurables du foie et de la rate. + +Les seuls remèdes connus sont des tisanes laxatives ou purgatives +préparées avec des plantes du pays ou des médicaments tirés du Soûdân. +Notre commerce pourrait substituer à ces préparations, sans valeur +sérieuse, les principaux fébrifuges, les purgatifs et les vomitifs de +notre matière médicale, dont l’emploi deviendrait bientôt général, si la +vente de ces médicaments était accompagnée de notices simples rédigées +en langue arabe. + +La variole, _âchek_ ou _bedî_, vient périodiquement décimer ces +malheureuses populations ; à mon passage à Ghadâmès, une épidémie y +régnait et n’épargnait ni jeunes ni vieux. Elle avait antérieurement, au +printemps 1860, exercé ses ravages sur les Ifôghas du Cheïkh-’Othmân. +Contre ce terrible fléau on ne connaît ni la vaccine ni même +l’inoculation du virus variolique, en usage chez les Arabes. + +Sans doute, un jour, grâces aux relations que nous sommes appelés à +entretenir avec les peuplades du Sahara et de l’Afrique centrale, elles +nous seront redevables de l’introduction de la vaccine, et de ce moment +datera pour elles une ère nouvelle qui fera époque dans leurs souvenirs +historiques ; jusque-là, nous sommes impuissants à leur venir en aide. + +La rougeole, _loûmet_, ainsi que les autres maladies de l’enfance, +n’épargnent pas plus les Touâreg que les autres peuples. + +On comprendra facilement que les maladies de la peau, du cuir chevelu, +de la paume des mains et de la plante des pieds, soient fréquentes et +presque incurables chez un peuple dévoré de vermine et qui redoute de se +laver avec de l’eau, dans la crainte de rendre la peau plus +impressionnable au froid et au chaud. L’importation par le commerce des +préparations sulfureuses et mercurielles peut donc, en attendant mieux, +devenir un objet d’échange utile et lucratif. + +Les dartres, _ânerhoû_, sont communes. + +Les voyages fréquents, l’allure fatigante du chameau, la dureté des +selles, en vue de prévenir le sommeil, déterminent souvent des maladies +chroniques de la vessie, dites _tezhaggâlt_, qui, d’après les symptômes +indiqués, pourraient bien être la pierre. + +Contre cette maladie les Touâreg n’ont aucun remède. + +Les hernies, _âmokketes_, suites de longues marches, sont aussi +fréquentes. Des bandages, plus ou moins grossiers, les maintiennent +réduites. + +Généralement, les Touâreg qui vont au Soûdân en rapportent le ver de +Guinée, _farentît_, parasite qui vit entre cuir et chair, cause +d’atroces souffrances, et revient pendant longtemps, tous les ans, à la +même époque. + +En langue temâhaq, la maladie que donne le ver de Guinée est appelée +_âtleb_. + +Les Européens, comme les indigènes, paient le tribut au farentît. M. le +docteur Barth en a été atteint et ne s’en est débarrassé qu’avec peine. + +Le suc laiteux du _Calotropis procera_ (voir page 180) est le seul +remède connu à ce mal. + +Probablement, notre matière médicale, si riche en toxiques, aura à +donner aux habitants de l’Afrique centrale un spécifique plus puissant +que le suc de ce _Calotropis_. Un débouché certain est assuré à ce +médicament, dès qu’il sera trouvé. + +Le _boûri_ est une affection vertigineuse du cerveau, qui atteint +spécialement les nègres dans la période d’acclimatation, et les rend +fous à lier. Cette maladie se présente sous forme d’accès. On se borne, +pour tout traitement, à séquestrer les malades. + +La syphilis, _tâlaouaït_, héréditaire ou acquise, vient couronner la +série des maladies qui atteignent les Touâreg, quoique ce mal soit moins +commun que dans les populations sahariennes du Sud de l’Algérie et de la +Tunisie. La sévérité des mœurs explique la préservation plus générale et +aussi la gravité moins grande des accidents. + +Les symptômes les plus ordinaires de cette affection sont des ulcères, +_amahâr_. + +Des tisanes et des poudres de diverses plantes sont d’abord employées à +l’intérieur et à l’extérieur contre les premiers symptômes de cette +maladie, et quand elles n’ont pas amené la guérison, on a recours au +traitement traditionnel par la salsepareille, _el-’acheba_, qui est +très-compliqué. + +La salsepareille, qui vient d’Europe, est l’objet d’un commerce +important dans le Sahara. Les préparations mercurielles, employées avant +tant de succès par nos médecins sur les indigènes de l’Algérie, peuvent +très-bien prendre place avec la salsepareille dans les pacotilles à +destination de l’intérieur. + +Les Touâreg se plaignent souvent d’ulcères, dans les fosses nasales, +déterminés probablement par les sables ou l’excessive chaleur ; ils +donnent à cette maladie spéciale le nom de _fandhefîr_. + +Les bronches elles-mêmes ne paraissent pas toujours à l’abri de la +pénétration des sables, malgré l’usage du voile ; ils provoquent la +toux, _tîsoût_, mais ne déterminent pas d’autres accidents. + +Dans les cas de piqûre d’animaux venimeux, vipères ou scorpions, les +Touâreg étranglent par une ligature le membre ou la partie atteinte, +pour faire obstacle à la transmission du venin par la circulation ; +après quoi, ou ils appliquent le feu, ou ils font des lotions +oléagineuses, ou ils mettent en contact avec la plaie la chair sanglante +et encore vivante d’un animal quelconque, poulet, mouton ou chèvre, en +attribuant aux chairs vivantes la propriété d’absorber le virus. + +La seule chose rationnelle dans ces pratiques est la destruction des +parties atteintes par le cautère incandescent ; mais on pourra utilement +substituer à cette méthode douloureuse l’emploi de l’ammoniaque liquide +à l’intérieur et à l’extérieur. + +Est-il nécessaire de constater que les ’Aïssâoua, qui prétendent charmer +les vipères et affronter impunément leur morsure, ne vont jamais dans la +contrée où leur prétendue exemption anti-septique pourrait être mise à +l’épreuve ? Ils sont même inconnus chez les Touâreg. + +Dans quelques tribus du Sud de la province d’Oran, quand la gale du +cheval ou du chameau a résisté au traitement par le goudron, on détruit +l’_Acarus_ ou insecte de la gale par le virus du scorpion ; à cet effet, +on fait piquer l’animal galeux au-dessous de la croupe, et on affirme +que les _Acarus_ sont bientôt tués. Cette pratique n’est pas en usage +chez les Touâreg, quoique la gale du chameau y soit fréquente et +difficile à guérir. + +Dans le Tell algérien et tunisien, on fait quelquefois aussi, dit-on, un +coupable usage de viandes présentées à la dent des vipères et +empoisonnées par leur venin. Je dois dire que les Touâreg sont trop +honnêtes et trop loyaux, même vis-à-vis de leurs ennemis, pour employer +de tels moyens. + +La seule plante vénéneuse que produise le pays des Touâreg est +l’_Hyoscyamus Falezlez_ (Voir page 182). On ne s’en sert pas comme +poison, mais comme aliment et comme médicament. + +L’observation a appris aux Touâreg que l’_afahlêhlé_ engraissait les +chameaux, les moutons et les chèvres (tous ruminants), et ballonnait, +avant de les tuer, les chevaux et les ânes qui en avaient mangé. + +Leurs femmes, pour lesquelles l’embonpoint est le suprême de la beauté, +ont voulu savoir si la susdite plante agirait sur elles, soit en les +engraissant, soit en les ballonnant, et, en vraies filles d’Ève, elles +ont touché au fruit défendu, sans qu’il leur soit advenu trop grand mal, +en prenant certaines précautions, toutefois. + +Donc, les femmes maigres qui veulent devenir grasses mangent de la +viande assaisonnée avec une petite quantité d’_afahlêhlé_, puis elles se +couchent en ayant soin de se couvrir de manière à appeler à la peau une +abondante transpiration. Pour la provoquer, elles boivent, par gorgées, +de grandes quantités de lait aigre. Si la médication réussit, la peau se +dilate, et, après quelque temps de ce régime, l’embonpoint se développe. +Dans le cas où, au lieu de la chaleur, survient le froid, alors il y a +folie momentanée, quand des accidents plus graves ne se manifestent pas. + +Comme médicament, l’extrait d’_afahlêhlé_, incorporé à du beurre fondu, +est employé en frictions dans les douleurs rhumatismales. + +Dans les maladies de l’utérus, les femmes font usage de tampons en coton +recouverts de beurre chargé de la même substance. Cette pratique +rappelle l’usage que les dames romaines faisaient de la belladone, dans +les mêmes cas. + + +Je suis entré, à dessein, dans ces détails, pour faire comprendre quelle +importance le commerce des médicaments, _asafar_, avec le Sahara et +l’Afrique centrale peut acquérir un jour. Quoique fatalistes, les +musulmans n’hésitent pas à acheter des drogues pour calmer leurs +souffrances et prolonger leur existence. + +Un médecin, _âdhabîb_, qui accepterait avec dévouement la mission +d’aller passer quelques années au milieu des Touâreg, non-seulement +serait considéré par eux comme un personnage sacré, mais encore y +exercerait la plus heureuse influence pour l’avenir de nos relations +commerciales ou politiques. + +Quand la France aura un agent consulaire à Ghadâmès ou à Rhât, on pourra +utilement confier cette glorieuse mission à l’un de ces nombreux +officiers de santé de l’armée pour lesquels l’occasion de rendre des +services est toujours une bonne fortune. Si ce médecin parlait l’arabe +et avait le goût des voyages, le Sahara n’aurait bientôt plus de secrets +pour nous. + + + _Travail._ + + +Le Touâreg n’ont pas d’habitation, ils ne produisent ni les vêtements +qu’ils portent ni les aliments qu’ils consomment ; à les juger par leur +impuissance à suffire à leurs premiers besoins, surtout quand on sait +qu’ils ont des vallées où la terre est profonde et l’eau presque à la +superficie du sol, on est, à première vue, disposé à les classer parmi +les peuples paresseux, dignes de toutes les misères qui les atteignent. + +Il n’en est rien cependant, car le târgui est un homme actif, toujours +occupé ; mais l’immensité de l’espace dévore son temps et ne lui laisse, +après chaque course, que trop peu d’intervalle pour vaquer à d’autres +soins. + +On se rendra compte de la lutte de l’homme contre l’espace en +rapprochant deux chiffres : celui de la population, environ 30,000 âmes, +pour la totalité des Touâreg du Nord ; et celui de la superficie +occupée, 100 millions d’hectares environ, probablement plus, dont ils +doivent faire la police, soit pour protéger les caravanes de leurs +clients, soit pour surveiller les mouvements de leurs ennemis. + +Pour aller à un marché, vendre ou acheter, ce qui, partout ailleurs, +n’exige qu’un jour au plus, demande souvent un mois à un târgui, et +ainsi de tout. + +Dans cette situation, les Touâreg ne peuvent être ni agriculteurs, ni +industriels, mais seulement pasteurs des très-maigres et des très-petits +troupeaux indispensables à leur existence, à leurs courses, à leurs +transports. Néanmoins la surveillance de leur territoire, la garde de +leurs troupeaux, les voyages, les déplacements fréquents que la +transhumance impose, obligent les Touâreg à un travail continu qu’une +race forte et robuste peut seule supporter. + +A part les oasis de Ghadâmès, de Rhât, du Fezzân, de Djânet et d’Idélès, +qui ne produisent même pas tout ce que leurs habitants consomment, on ne +trouverait peut-être pas 1000 hectares cultivés dans les 100 millions +occupés par les nomades. Du moins, je suis autorisé à tirer cette +conclusion de ce que j’ai vu et des renseignements qui m’ont été donnés. +On cite, chez les Azdjer, trois groupes de dattiers et deux groupes de +figuiers, et à peine un plus grand nombre chez les Ahaggâr. + +D’ailleurs, les Touâreg n’ont ni bœufs, ni chevaux, ni charrues pour +abréger le travail de la terre ; ils sont donc fatalement condamnés à ne +cultiver que les rares petits jardinets qu’ils peuvent piocher avec +leurs bras. + +On cite cependant un fait exceptionnel de culture que je dois +mentionner. Sur l’un des points culminants du Tasîli, à Harêr, il n’y +avait qu’un plateau dont la roche était à nu. Les serfs y ont apporté de +la terre végétale à dos d’hommes et d’animaux, et ils y cultivent +aujourd’hui des dattiers, des vignes et des céréales. + +Ce point est assez élevé au-dessus du niveau général du plateau pour +que, du pied de la montagne, un homme placé à son sommet ne paraisse pas +plus grand qu’un corbeau. + +L’industrie est un peu moins bornée que l’agriculture, sans cependant +dépasser les limites imposées par la stricte nécessité. + +Des forgerons, _inat_, réparent les armes ; après les nobles, ces +artisans sont les principaux personnages de la tribu. + +Des tanneurs, _sefel_, préparent les peaux de tous les animaux tués : +chameaux, moutons, chèvres, mouflons, antilopes. + +Des selliers, des cordonniers mettent ces peaux en œuvre. + +Quelques-uns font des travaux de sparterie et de poterie en argile. + +D’autres travaillent le bois, tournent des plats et des sebiles, +préparent des arcs et des flèches, des hampes de lance, des manches de +sabre et de poignard. + +D’autres sont vétérinaires, saignent, bistournent les animaux, leur +appliquent le feu. + +Enfin quelques-uns se hasardent à faire du goudron, matière +indispensable au chameau. + +Je dois dire que les ouvriers de ces professions ne manquent pas +d’adresse. J’avais perdu la clef de mon chronomètre ; un forgeron târgui +d’El-Fogâr, où cet accident est arrivé, a pu m’en faire une. Le travail +de la pelleterie, de la cordonnerie et de la sellerie a atteint, +notamment à Ghadâmès, un assez haut degré de perfection pour pouvoir +rivaliser avec les produits des mêmes industries du Maroc, qui n’ont pas +encore été surpassés pour la force, la souplesse et la couleur des +cuirs, par les imitateurs européens. Quelques échantillons de fine +sparterie témoignent d’une supériorité réelle sur les produits +similaires du Sud de l’Algérie et de la Tunisie. + +L’intelligence qui distingue le peuple târgui ne saurait lui faire +défaut en industrie ; malheureusement il n’a ni le temps, ni les +ressources suffisantes pour l’appliquer. + +Les professions autres que celles ci-dessus dénommées sont celles de +marchand, _anesbarhôr_ ; guide, _âkhabîr_ ; chamelier, _âmakâri_ ; +voyageur, _amesôkal_ ; chasseur, _amadjedâl_ ; berger de chameaux, +_amadân_ ; berger de moutons, _amaouâl_. + +La garde des troupeaux et les soins à leur donner occupent beaucoup de +bras, car l’eau qu’ils consomment doit souvent être tirée de puits +profonds. + + +[Note 122 : M. le docteur Henri Barth, qui a étudié surtout les Touâreg +du Sud, écrit le nom de ce peuple _Imôcharh_ d’après le dialecte des +Aouélimmiden. J’ai adopté dans cet ouvrage la forme _Imôhagh_, qui est +celle usitée dans le Nord. Le même changement de lettres se trouve dans +un grand nombre de mots de nos deux vocabulaires.] + +[Note 123 : Les auteurs de l’antiquité grecque et romaine parlent +d’hommes habitant le pays actuel des Touâreg qui ne portaient pas de +noms propres. Sans doute il est question de noms patronymiques et d’un +usage analogue à celui que je constate, car il est douteux que des +hommes aient jamais pu vivre en société sans avoir un nom personnel.] + + + + + CHAPITRE VI. + + TOUÂREG DANS LEUR VIE EXTÉRIEURE. + + +La conservation de leur indépendance au milieu de voisins de races +différentes, leurs ennemis ou leurs rivaux, a exigé des Touâreg, souvent +affaiblis par leurs divisions intestines, toujours à la discrétion +d’étrangers pour les besoins de leur consommation, un grand déploiement +de vitalité extérieure, ici pour conserver de bonnes relations, là pour +défendre leur territoire. L’examen des procédés par lesquels ils font +face aux besoins de leur politique n’est donc pas sans intérêt. + +Ces procédés sont ceux des nations civilisées : les négociations +amiables ou la lutte à main armée. A l’exception de rares moments de +trève, la vie des nobles se passe ou à prendre part à des assemblées, +_mia’âd_, ou à faire la guerre, _âmdjer_, sous la forme de course, +_êdjen_. + + + § Ier. — ASSEMBLÉES OU MIA’ÂD. + + +Je suppose le cas, journalier d’ailleurs, où s’élèvent des +contestations, soit entre Touâreg, soit entre Touâreg et étrangers. On +essaie d’abord les voies de la conciliation. A cet effet, un _mia’âd_ +est proposé et presque toujours accepté, parce que si les Touâreg +tiennent à leur réputation d’hommes de guerre, ils aiment aussi à faire +preuve d’habileté diplomatique, à se montrer éloquents, mais surtout à +prendre leur large part des repas homériques qui ouvrent et terminent +les assemblées publiques. + +Le choix du lieu de la réunion est toujours une affaire importante, car +chaque parti élève ordinairement la prétention de placer son adversaire +dans des conditions défavorables pour sa défense, si le démon de la +traîtrise venait à s’introduire dans l’assemblée. + +Quand les circonstances sont délicates, on choisit ordinairement un +terrain neutre et on détermine à l’avance le nombre d’hommes armés qui +pourront, de part et d’autre, assister à la réunion. + +Une fois les préliminaires réglés et le lieu de la réunion fixé d’un +commun accord, les chefs, les hommes graves, s’y rendent avec l’escorte +convenue. + +La politesse la plus exquise préside à la rencontre. Les salutations, +les compliments durent le temps nécessaire à la cuisson d’un chameau et +de plusieurs moutons. + +« Quand le ventre est satisfait, dit un proverbe local, le cerveau est +bien près de l’être aussi. » + +Conformément aux habitudes musulmanes, la première entrevue s’effectue +sans qu’il soit question de l’objet de la réunion. + +En attendant, chaque parti scrute les regards de l’autre, sonde les +dispositions hostiles ou favorables des hommes influents et demande à la +nuit quelque bon conseil. + +Le lendemain, la conférence s’ouvre. + +Ces congrès, inutile de le dire, ont toujours lieu en plein air et en +présence de toute l’assistance. + +Deux arcs de cercle concentriques, formés vis-à-vis l’un de l’autre par +les plénipotentiaires, gravement assis à la façon orientale et roulant +leurs chapelets dans leurs doigts, marquent la limite de l’enceinte +réservée aux orateurs. + +Autour, deux autres arcs de cercle réunissent la foule des auditeurs, +debout ou assis, qui écoutent, dans le plus grand respect, toutes les +raisons pour ou contre, afin d’en rendre un compte exact aux absents. + +Toujours le silence est rompu par une imprécation contre le démon : + +« Que Dieu éloigne ses mauvais conseils ! » + +« _Amîn_, ainsi soit-il, » répondent tous les assistants. + +Chacun prend la parole, à tour de rôle, les chefs des chefs, ceux qui +doivent tirer la conclusion, se réservant de parler les derniers. + +L’habitude, dans ces réunions, est de parler lentement, distinctement, +sobrement, après avoir pesé, avec une grande réserve, les arguments de +la partie adverse. + +Aucun secrétaire ne dresse procès-verbal de la séance, mais personne n’a +d’effort de mémoire à faire pour se rappeler tout ce qui a été dit, tant +il y a de calme dans toute la délibération. + +Rien n’est simple, mais rien n’est majestueux comme ces assemblées +d’hommes voilés, aux vêtements noirs, désarmés pour délibérer, mais dont +les lances et les javelots, plantés en terre, se dressent en faisceaux +derrière eux. + +Enfin le moment solennel de la conclusion est arrivé. + + +La conclusion ordinaire d’Ikhenoûkhen peut se résumer en ces quelques +mots : + +« Tout ce que vous venez de dire n’a pas le sens commun. Voilà ce qui +sera, _quia ego nominor leo_. » + +Chez les Touâreg, comme ailleurs, la raison du plus fort est souvent la +meilleure. + +Cependant, comme la diplomatie saharienne ne se tient pas pour battue +après un insuccès, elle en appelle d’un premier mia’âd à un second, même +à un troisième. Souvent, dans l’intervalle, les passions s’appaisent, la +réflexion l’emporte sur la colère et un marabout arrive à point pour +tout concilier. + +Dans ces cas heureux, on ne se sépare pas sans sceller l’alliance +nouvelle en mangeant le même pain et le même sel, avec l’accompagnement +obligatoire de chamelles et de moutons rôtis, et, souvent, pour +perpétuer la mémoire d’un aussi heureux résultat, on dresse une pyramide +en pierres sèches sur le point où le mia’âd a été tenu. + +Mais quand, de chaque côté, il y a un Ikhenoûkhen, malgré les efforts +des marabouts, malgré l’intérêt général qui réclame la paix, il faut +avoir recours à la force des armes. + + + § II. — GUERRE. + + +Les Touâreg distinguent la guerre, _âmdjer_, de la course, _êdjen_ (le +_rhezî_ des Arabes), quoique le plus souvent la course soit l’unique +manifestation d’un état hostile après une déclaration de guerre. + +La guerre offensive et défensive n’est qu’exceptionnellement possible de +nomade à nomade. La surprise ou la fuite constitue la seule tactique +dans le Sahara, aussi les Touâreg doivent-ils toujours veiller et être +prêts à lever leurs camps. + +Mais avant d’arriver sur le champ de la lutte, il y a lieu de faire +connaître, de pied en cap, le chevalier târgui, son armement, son +équipement, sa monture, en un mot tous les détails d’une guerre +exceptionnelle. + + + _Armement._ + + +L’armement complet d’un târgui comprend un sabre, un poignard, une +lance, un javelot, un arc, des flèches, un anneau de pierre, un +bouclier, quelquefois un fusil et des pistolets. + +Le sabre, _takôba_, est un glaive droit et long, tranchant des deux +bords ; les plus estimés sont fabriqués dans le pays ; le plus grand +nombre vient de Solingen en Allemagne. (Voir planche XXV, fig. 2.) + +Le fourreau du sabre, partie en fer ou cuivre et partie en cuir, +s’appelle _tedoummân_. Il est toujours un produit de l’industrie locale. + +Le poignard, _têlaq_, porté sur la face interne de l’avant-bras gauche, +est tantôt un long couteau de chasse droit, tantôt un large poignard qui +représente en petit le sabre actuel de notre infanterie. + +Cette arme, que le târgui ne quitte jamais, comprend une poignée, une +lame, un fourreau et un bracelet. + +La poignée est en bois d’ébène, avec des incrustations en cuivre ; + +La lame est en acier à trempe douce ; + +Le fourreau, en cuir rouge avec des garnitures en cuivre festonnées à +l’emporte-pièce, peut être considéré comme un ornement ; + +Le bracelet, en maroquin rouge avec des broderies de soie ou de cuir +jaune, permet tous les mouvements sans les gêner. Il fait corps avec le +fourreau. + +Le tout, sauf la lame, est de fabrication locale. (Voir fig. 8.) + +La lance, _âllârh_, de 2m 70 centimètres à 3 mètres de hauteur environ, +est une verge en fer, de quatre centimètres de circonférence, fabriquée +dans le pays avec du fer tendre de première qualité. Latéralement, sur +ses quatre faces, au-dessous du fer tranchant destiné à ouvrir la voie, +elle est armée de crochets comme les harpons, de sorte qu’en la retirant +du ventre ou de la poitrine de l’ennemi, on ramène au dehors une partie +des intestins ou des poumons. (Voir fig. 1.) + +Le javelot est une arme de jet, sous forme de lance, avec hampe en bois +et pointe en fer à crochets. Un petit javelot se dit _târhda_, un grand, +_âdjedel_. Cette arme ne peut être lancée qu’à une distance très- +rapprochée. (Voir fig. 1 _bis_.) + +Pl. XXIV. Page 444. Fig. 39. + +[Illustration : ÉQUIPEMENT DE MARCHE DES TOUÂREG. + +D’après une photographie de M. Puig.] + +L’arc, _tanâchchabt_, faite avec un bois léger nommé _kînba_, est plus +en usage chez les Touâreg du Sud que chez les Touâreg du Nord. (Voir +fig. 3.) + +Les flèches, _enderbâ_, sont en roseau ou en bois léger avec pointes +ailées en fer. (Voir fig. 4.) Jamais elles ne sont empoisonnées. + +L’anneau de bras, _âhabedj_, a un double but : donner plus de force pour +porter le coup de sabre ; offrir un point d’appui solide pour écraser la +tête de son ennemi, en cas de prise de corps. Cette manière de tuer +prend le nom de _temârhaît_. + +Cette arme, je l’ai déjà dit, est portée au bras droit, entre l’attache +inférieure du deltoïde et le ventre du biceps. + +Le bouclier, _ârhar_, est la seule arme défensive des Touâreg. C’est un +grand disque, en peau épaisse, qui couvre tout le corps, moins la tête +et les pieds. + +La peau adoptée pour la confection des boucliers est celle de +l’_antilope mohor_, très-commun dans le pays d’Aïr. + +Impuissant contre la balle, le bouclier résiste aux flèches, amortit les +coups de sabre et de lance. On voit qu’ils sont utiles, car beaucoup +sont couverts d’honorables cicatrices. + +Les armes à feu, très-rares chez les Touâreg nomades, sont plus communes +chez les serfs pacifiques du Fezzân, qui s’en servent principalement +pour la chasse ; cependant quelques chefs ont des fusils et des +pistolets à pierre, du même modèle que ceux des Arabes du Sud de +l’Algérie. + +Les noms donnés à ces armes témoignent du peu d’habitude de s’en +servir : + +On appelle : un fusil _albârôd_, du mot arabe qui signifie _poudre_ ; un +pistolet _elrhodrîyet_, d’un mot également arabe qui signifie +_traîtrise_ ; la poudre, _etoû_ ; la balle, _tabellâlt_ ; la pierre à +fusil, _tafarâst_ ; la corne à poudre, _attelkhîg_. + +A la joie qu’Ikhenoûken a éprouvée en recevant de moi une paire de +pistolets, et de M. le gouverneur général de l’Algérie un magnifique +fusil, je dois croire que les Touâreg apprécient à leur valeur les armes +à feu, et que, s’ils n’en sont pas tous pourvus, il faut l’imputer à la +difficulté de s’en procurer. + +Cependant, la substitution des armes à feu aux armes blanches mettra le +pouvoir aux mains du premier groupe qui pourra faire entendre la poudre. +S’il entrait jamais dans la politique française de constituer un +_makhzen_ târgui, pour la protection de notre commerce et la sécurité +des routes, ainsi que l’a proposé M. le commandant Hanoteau, la +délivrance de quelques centaines de fusils à ces auxiliaires les aurait +bientôt rendu les arbitres des destinées du pays. + +En l’état de l’armement, les rencontres ont lieu de très-près, presque +corps à corps, mais, en somme, elles sont très-peu meurtrières. Le +combat cesse dès qu’il y a quelques hommes tués ou blessés de part ou +d’autre. + +En 1860, les Azdjer et les Ahaggâr en sont venus aux prises ensemble ; +les premiers ont eu quatre hommes tués. + +Antérieurement, les Cha’anba avaient opéré une grande rhazia sur les +Azdjer, au pied du Tasîli ; la perte a été de quelques hommes seulement. + +Dans leurs rencontres avec les Teboû, les Touâreg sont exposés aux +blessures très-dangereuses du _changuermanguer_, à la fois arme de jet +et d’escrime. (Voir planche XXV, fig. 5.) + + + _Équipement._ + + +Le méhari, _aredjdjân_, est, par excellence, l’animal de guerre, car on +n’en connaît pas d’autre. C’est à peine si, dans la totalité des tribus +des Azdjer, on trouverait une dizaine de chevaux de selle. + +Le méhari est au chameau porteur ce que, chez nous, le cheval de selle +est au cheval de trait. Autant l’un est lourd et lent, autant l’autre +est léger et vif. + +Le méhari marche, trotte et galope, mais ses allures accélérées sont +très-dures. Généralement, on le tient au pas. + +Comparé au cheval, il peut faire une plus longue marche sans boire ni +manger ; il peut porter un poids plus lourd, mais il a moins de vitesse, +il est moins docile ; quand le méhari est en fureur, ce qui arrive +souvent, c’est un animal terrible. Parfois il jette à terre celui qui le +monte, et les chutes sont suivies d’accidents graves. + +Pour monter un méhari ou pour en descendre, il faut qu’il se soit mis à +genoux, et un long dressage est nécessaire pour qu’il se prête à cette +manœuvre. Par précaution, les chefs sont assistés d’un homme à pied +chaque fois qu’ils veulent monter ou descendre. + +Pl. XXV. Page 447. Fig. 40 à 54. + +[Illustration : ARMEMENT ET HARNACHEMENT. + +No 7, fouet. — No 9, sandale. — No 11, coussin. — No 15, boîte en cuir.] + +L’équipement du méhari est à peu près celui du cheval. + +La selle ordinaire, _ârhazer_ (_rihla_ des Arabes), la selle de luxe des +chefs, _âtarâm_, sont construites sur le modèle de celles de nos spahis. +Le dossier en est moins large et moins élevé, le pommeau est en croix au +lieu d’être rond. En somme, ce serait un bon siége de marche s’il était +rembourré. (Voir planche XXV, fig. 6 et planche XXIV.) + +A la différence de la selle du cheval, la selle du dromadaire n’a pas +d’étriers, _îlekif_, support inutile, les pieds du cavalier à +dromadaire, _eg-emîs_, étant croisés sur le cou de la bête. Mais, en +revanche, elle est ornée d’une masse de lanières en cuir, de toutes +couleurs, qui tombent sur les jambes de l’animal et le sollicitent à la +marche. + +Des groupes de clochettes, _anaïna_, en cuivre et étain, fixées à +l’avant et à l’arrière de la selle, servent de parure et tiennent +continuellement le dromadaire en éveil. + +La selle est posée sur le garot, à l’endroit où le cou s’attache au +corps, en avant de la bosse. Elle est fixée au moyen d’une sangle en +fines lanières de cuir tressées à plat. Ce genre de sangle, à la fois +souple et solide, doit avoir une très-grande durée. + +Entre la selle et le dos de l’animal, un feutre épais, _isâtfâr_, +prévient les blessures. + +La bride, _tîrhounîn_, est aussi une corde tressée, en cuir, qui +s’attache à un anneau en métal fixé au nez de l’animal, et qui le fait +obéir à la main du cavalier. (Voir planche XXV, fig. 10.) + +Les accessoires de la selle sont considérables, car ils doivent contenir +tout ce que l’homme de guerre emporte avec lui. Ils consistent : + +1o En un grand sac de cuir, _ârheredj_, orné de lanières, de franges et +de dessins, dans les divers compartiments duquel entre tout l’arsenal du +cavalier : sabre, fusil, javelot, arc, flèches, pistolets, quand on ne +les porte pas à la ceinture ; en un mot, les armes et les munitions. Ce +sac est à droite, pour être toujours à la disposition de la main. Il est +recouvert et protégé par le bouclier. (Voir planche XXV, fig. 12.) + +2o En un second sac en cuir, servant de pendant à l’_ârheredj_, et +contenant les provisions de bouche : farine de gafoûli, farine de +gueçob, tabac à fumer, tabac à chiquer, natron, pipes, etc., etc., le +tout dans des compartiments séparés. (Voir planche XXV, fig. 14.) + +3o En une ou plusieurs outres, _abeôq_, ou peaux tannées, dans +lesquelles est la provision d’eau. + +Les chefs ont quelquefois la _djebîra_ des Arabes, pour y serrer leurs +objets les plus précieux. (Voir planche XXV, fig. 13.) + +A part ce qui est sur le méhari, les guerriers Touâreg n’ont pas +d’autres bagages, ni tentes, ni vivres, ni bêtes de somme. + +Si l’expédition est heureuse, les chameaux conquis sur l’ennemi +porteront les prises. En cas de revers, on ne veut pas d’embarras. + + + _Rencontres._ + + +Les éclaireurs, _amârhelâi_, jouent un grand rôle dans les guerres de +surprise ; c’est par eux que la proie est signalée, guettée, livrée aux +capteurs. Si tous les Touâreg, en général, ont la vue et l’ouïe d’une +délicatesse qui les fait voir et entendre à des distances incroyables, +les éclaireurs ont ces qualités au suprême degré. Devançant la troupe au +loin, pour observer, ils savent toujours où ils retrouveront leurs amis. +La subtilité de leurs sens est pour eux un guide certain. + +Les interrogatoires que les Touâreg font subir à tous les étrangers +traversant leurs territoires sont aussi un moyen de savoir ce qui se +passe autour d’eux, car on s’expose peu à les tromper. + +La rapidité de la transmission des nouvelles par les voyageurs est +quelque chose d’incroyable. Pendant mon séjour dans le Sahara, j’ai +toujours appris les événements importants longtemps avant d’en avoir été +avisé par ma correspondance ; ainsi l’entrée de notre khalîfa Sîdi-Hamza +à El-Golêa’a, la marche de M. le commandant Colonieu sur Timmîmoun, la +mort du sultan ’Abd-el-Medjîd, ont été connues très-rapidement. + +L’ennemi découvert, on cherche toujours à l’aborder en le surprenant. + +Les hommes montés se battent du haut de leurs chameaux ; les serfs, qui +n’ont pas de méharis, se battent à pied. + +L’armement exige qu’on s’aborde de très-près, à la distance d’un fer de +lance. + +Chaque târgui, dit M. le commandant Hanoteau, tient le bouclier de la +main gauche et le javelot de la droite ; le sabre est suspendu au côté. +Le combat commence en lançant le javelot, dont on pare les coups avec le +bouclier, puis on s’aborde au sabre. + +L’agilité des Touâreg, leur habileté à manier le bouclier, le long +apprentissage qu’ils ont fait de l’escrime, font qu’ils peuvent se +battre longtemps sans résultat. Tant que l’un des deux partis ne tourne +pas le dos, il n’y a pas d’action décisive. Mais, malheur à celui qui +est obligé de battre en retraite, car il est poursuivi, la lance dans +les reins. Quoique les combats, _akennâs_, cessent dès que l’honneur +peut être réputé satisfait et dès qu’il y a un certain nombre de tués ou +de blessés, on cite cependant des batailles qui ont été très-meurtrières +et dans lesquelles la destruction du parti vaincu a été la conséquence +de la victoire. + +Mais, généralement, on préfère la surprise à la rencontre. Voici ce qui +a lieu dans ce cas. Les tribus enveloppées n’opposent pas de résistance +et fuient, abandonnant tout ce qu’elles possèdent. De leur côté, les +assaillants, plus préoccupés de piller que de poursuivre leur ennemi, se +hâtent de s’emparer au plus tôt du butin, dans la crainte d’un retour +offensif, qui est à redouter, même après quatre et cinq jours de +capture. + +C’est dans les retours offensifs que les Touâreg paraissent redoutables. + +Les pillés, _imîhaghen_, (sing. _amîhagh_), réunissent leurs méharis, +font appel à leurs amis et alliés, et quelle que soit la célérité que +les pilleurs, _imôhagh_, apportent à la retraite, on se met à leur +poursuite. + +On tâchera de les devancer aux premiers puits où ils doivent abreuver +leurs montures et leurs bêtes de somme, et là, on est sur que le besoin +de boire amènera toutes les bêtes de prise au pouvoir de leurs anciens +maîtres. + +Les capteurs, chargés de butin, traînant à leur remorque des bêtes de +somme, au pas lent, et obéissant mal à la voix de nouveaux conducteurs, +n’ont d’autre expédient, pour échapper à la poursuite d’ennemis légers +et résolus à reconquérir leurs biens, qu’en dérobant leur marche de +retraite, ce qui n’est pas facile avec des rôdeurs comme les Touâreg. + +On cite un retour offensif d’Ikhenoûkhen contre les Cha’anba, où après +quatre grands jours de marche forcée ces derniers ont été obligés +d’abandonner toutes leurs prises, en perdant beaucoup de monde. + +Par nature, par tempérament, les Touâreg sont constitués pour être de +braves guerriers, et ils le sont, sans quoi ils eussent déjà été dévorés +par leurs voisins, bien plus nombreux, bien mieux armés qu’eux, surtout +ceux du Nord, les Cha’anba et autres. Mais indépendamment de leurs +dispositions naturelles à la bravoure chevaleresque, les Touâreg sont +encore sollicités à l’héroïsme par leurs femmes qui, dans leurs chants, +dans leurs improvisations poétiques, flétrissent la lâcheté et +glorifient le courage. Un târgui qui lâcherait pied devant l’ennemi et +qui, par sa défection, compromettrait le succès de ses contribules, ne +pourrait plus reparaître au milieu des siens. Aussi est-ce sans exemple. + +Entre Touâreg, quand deux partis en sont venus aux mains, et que l’un +des deux est battu, les vainqueurs crient aux vaincus, de ce cri sauvage +particulier aux Touâreg : + + + Hia hia ! hia hia ! + + Il n’y aura donc pas de rebâza ! + + +Le rebâza est le violon sur lequel les femmes chantent la valeur de +leurs chevaliers. + +A la menace du silence des rebâza, les vaincus reviennent à la charge, +tant est grande la crainte du jugement défavorable des femmes. + + + _Chants de guerre._ + + +Comme tous les peuples guerriers, les Touâreg ont leur chants de guerre. + +Les Arabes, ces grands mangeurs, qui vivent dans une abondance enviée et +enviable, ont surtout excité la verve de poëtes affamés. Voici leur +_Marseillaise_ contre les Cha’anba, jadis leurs plus intimes ennemis : + + + Abâ mak, Ma’talla, alhîn, keïhân ! + + Mîdden dîh souort arhêledh iyyân + + Ezzâin asîkel aked aoudân + + Ezzâin înnen înhâyen ôdouân + + Ezzâin iddâsin âles insân + + Nanesberhôr sâdhittes telâ djân + + Tekenâs atiti âberdjen îkenân + + Tekenâs tâftaq imêzhen îmedân + + Ietkâr derhêred idemânen ingngân + + Dakh-an-tlemîn sîkid izzedj edsân + + Sarhtîn des âllarh ioulân desennân + + Ieqqân isîfef âttedjmodan mân + + Nellilouet ournoûye oualâmân + + Ietkît tekhamkhâm iôkây ezegzân. + + +Voici la traduction, mot à mot, de ce chant. Les mots en italiques sont +sous-entendus dans le texte original. + + + « Que _Dieu_ maudisse ta mère, Ma’talla[124], _car_ le diable est en + ton corps ! + + « Ces hommes, _les Touâreg_, tu les prends pour des lâches ; + + « _Cependant_, ils savent voyager, et même guerroyer ; + + « Ils savent partir de bon matin et marcher le soir ; + + « Ils savent surprendre, dans son lit, tel homme couché ; + + « _Surtout_ le riche qui dort, au milieu de ses troupeaux + agenouillés ; + + « Celui qui a orgueilleusement étendu sa large tente ; + + « Celui qui a déployé, en leur entier, et ses tapis et ses doux + lainages ; + + « Celui _dont le ventre_ est plein de blé cuit avec de la viande, + + « Et arrosé de beurre fondu et de lait chaud sortant du pis des + chamelles ; + + « Ils le clouent de leur lance, pointue comme une épine, + + « Et lui se met à crier, jusqu’à ce que son âme s’envole. + + « Nous le laverons _de son bien_, sans même lui laisser d’eau ; + + « Sa gourmande de femme[125] ne pourra plus supporter son + désespoir[126]. » + + +La traduction est impuissante à rendre et l’harmonie imitative et le +laconisme de cette poésie sauvage. + +Que de choses en peu de mots ! + +La guerre est sainte, car Ma’talla est un suppôt de Satan. + +Elle est juste, car Ma’talla traite de lâches des hommes qui sont les +plus braves de la terre. + +Puis vient l’appel à toutes les passions qui remuent le cœur d’un +târgui : + + + Ma’talla dort, + + Sur de moelleux tapis, + + Dans une large tente, + + Entourée de gras troupeaux ! + + Ma’talla a le ventre plein : + + De blé cuit, + + Avec de la viande. + + +Et cet assaisonnement n’a pas suffi à sa gourmandise ; il a encore +arrosé son blé et sa viande de beurre fondu et de lait chaud. + + + La femme de Ma’talla, + + Celle qui fait _tekhamkhâm_ en mangeant, + + Elle est là aussi, + + Avec le ventre plein. + + +Toutes ces jouissances, inconnues des Touâreg, car ils n’ont ni lits, ni +tapis, ni tentes ; car leurs troupeaux maigres ne donnent pas assez de +lait pour faire du beurre ; + +Toutes ces richesses, dont leurs femmes, à l’estomac vide, sont toujours +privées ; + + + Un coup de lance les leur donnera. + + +Quel bonheur pour un târgui d’aller sonder un ventre si bien plein, avec +une épine bien pointue et armée de harpons ! + +Et ce coup de lance lui donnera, non-seulement la vie de Ma’talla, mais +encore tous ses biens. + + + Et on emportera tout, même l’eau. + + +Quant à la tekhamkhâm, en lui épargnant la douleur de la lance, on lui +réserve un supplice bien plus cruel : celui de vivre avec rien, comme +les femmes des Touâreg. Mais elle ne résistera pas, parce qu’elle n’est +pas habituée aux privations. + +D’où la conclusion, sous forme de morale, que les femmes târguies +doivent apprécier le mérite de leur misère habituelle, puisqu’elle les +préserve du sort de la tekhamkhâm. + + +Mais, quelles que soient les chances diverses de la lutte, quel que soit +le parti qui entonne les chants de victoire, il y aura toujours lieu à +traiter de la paix. Alors recommence la série des mia’ad. S’ils sont +vainqueurs, les Touâreg se montrent de bonne composition, car ils sont +généreux dès que leur amour-propre est satisfait. D’ailleurs, il est à +remarquer, quoiqu’ils soient souvent en guerre, qu’ils font tout leur +possible pour l’éviter. + + + CONCLUSION. + + +Dans leurs rapports avec les Français, les Touâreg se sont montrés, +jusqu’à ce jour, fort dociles. On leur a demandé de venir à Alger ; ils +y sont venus. On m’a envoyé au milieu d’eux, ils m’ont bien accueilli. +On a invité leur principal marabout à visiter la France ; malgré +l’imprévu de la demande, malgré l’inconvénient d’abandonner sa famille, +pendant plusieurs mois, sans avoir pourvu à tous ses besoins, le +Cheïkh-’Othmân s’est rendu à nos désirs. En vain Mohammed-ben-’Abd-Allah +a sollicité le concours des Touâreg dans la prise d’armes qui l’a fait +tomber en nos mains, les Touâreg se sont abstenus. + +Espérons qu’il en sera toujours ainsi. D’ailleurs, en terminant, je +constate un fait capital : jusqu’à ce jour, aucun des voyageurs +européens qui ont exploré l’intérieur de l’Afrique n’a été victime d’un +acte de brutalité ou de fanatisme, ni sur le territoire des Touâreg, ni +de la main d’un târgui. + +Cette honorable exception répond à toutes les calomnies que les Arabes, +leurs ennemis, avaient propagées sur leur caractère indomptable. + + +[Note 124 : Ma’talla est le nom d’un chef arabe.] + +[Note 125 : Je traduis le mot _tekhamkhâm_, par _sa gourmande de femme_, +à défaut d’un mot dans notre langue pour signifier _celle qui, devant un +bon mets, fait hen, hen, hen, comme le cheval auquel on apporte sa +musette pleine d’orge_.] + +[Note 126 : M. Hanoteau, dans son _Essai de Grammaire tamâchek’_, donne, +livre VI, pages 209, 210, 211, une variante de ce chant. + +J’ai tout lieu de croire que l’auteur doit mieux se rappeler son œuvre +que ceux qui récitent un chant, en le modifiant au gré de leurs +caprices ; c’est pourquoi j’en donne ici une seconde édition conforme à +l’original.] + + + + + APPENDICE. + + * * * * * + + GÉOGRAPHIE ANCIENNE. + + +La partie aujourd’hui explorée du Sahara était comprise dans la Libye +intérieure des géographes grecs et romains. + +Les documents anciens sur cette contrée sont vagues et, jusqu’au moment +de la publication du dernier ouvrage de M. Vivien de Saint-Martin : _le +Nord de l’Afrique dans l’antiquité grecque et romaine_, leur +interprétation prématurée est venu jeter la confusion au milieu +d’erreurs originelles, inévitables pour des compilateurs qui n’avaient +pas vu le pays, qui ne connaissaient ni les langues ni la technologie +géographique locales et qui, pour la plupart, se sont faits les échos +des dires des indigènes, sans pouvoir les contrôler. On ne sera donc pas +étonné que je ne laisse pas à d’autres, beaucoup plus érudits, sans +doute, mais qui ne peuvent s’inspirer de mes appréciations personnelles, +le soin de comparer les éléments de la géographie moderne avec ceux de +la géographie ancienne que le hasard a fait arriver jusqu’à nous. + + +Dans l’état actuel de nos informations sur le Sahara, je me crois +autorisé à conclure : + +1o Qu’à l’exception de l’oasis, jadis éthiopienne, d’Aïr, +identifiée[127] avec raison à l’_Agisymba regio_ des expéditions de +Septimius Flaccus et de Julius Maternus, les anciens n’ont pas connu le +plateau central du Sahara au delà du tropique du Cancer qui correspond, +à peu près, à la limite de la Libye intérieure avec l’Éthiopie +intérieure ; + +2o Que, restreintes à cette limite méridionale, leurs connaissances se +bornent : + +A la topographie des masses montagneuses qui séparaient la Libye +intérieure des autres contrées au Nord et au Sud ; + +A la division de l’espace intermédiaire en deux grands bassins ; + +A la présence d’immenses masses de sables dans les bas-fonds de ces +bassins ; + +3o Que les détails donnés par Pline, Ptolémée et autres, détails résumés +en des noms de lieux, de peuples, quelques distances et orientations — à +supposer que, primitivement, ils fussent tous exempts d’erreurs et de +confusions, ce qui n’est pas, — ne peuvent être vraisemblablement +retrouvés aujourd’hui, après les changements survenus depuis dix-huit +cents ans, à l’exception, toutefois, des centres les plus importants qui +semblent être restés comme des points géodésiques pour guider et diriger +les recherches. + +Cet Appendice n’a d’autre but que de démontrer ces trois propositions. + + _Agisymba regio._ + +L’_Agisymba regio_ est le point le plus méridional du Sahara que les +anciens puissent revendiquer à leur avoir géographique. Voici, en +résumé, à quoi se borne ce qu’ils nous apprennent sur cette contrée. + + +« Septimius Flaccus faisant une expédition contre les Éthiopiens était +arrivé chez ceux-ci, _en trois mois_, à partir du pays des Garamantes, +_en se portant dans la direction du Sud_. + +« Julius Maternus qui avait rejoint, à Garama, le Roi des Garamantes +pour opérer avec lui contre les Éthiopiens, _avait mis quatre mois, en +marchant constamment au Sud_, pour atteindre le pays éthiopien +d’_Agisymba_. » + +C’est Marin de Tyr qui nous révèle ces faits. + +Ptolémée, en reproduisant ces extraits, critique les appréciations de +son informateur quant à la latitude donnée à _Agisymba_, mais y ajoute +deux détails importants. + +« Les Éthiopiens contre lesquels l’expédition de Maternus est dirigée +sont, dit-il, les propres sujets du Roi des Garamantes. » + +L’_Agisymba regio_, d’après le géographe grec, est une région de +montagnes, dans laquelle il place « les monts _Mesche_, _Zipha_ et +_Bardetus_. » + + +La distance de Garama à Agisymba, l’orientation de la marche, la nature +montagneuse de la contrée, but de l’expédition, ont paru à M. Vivien de +Saint-Martin des motifs suffisants pour identifier l’_Agisymba regio_ de +Ptolémée au pays d’Aïr ou Azben, patrie des Touâreg Kêl-Ouï. + +Mes recherches personnelles me permettent d’appuyer ces déductions de +l’autorité d’un fait matériel important dans la question. + +Ce fait matériel est celui de la route de Garama à Agisymba, car des +armées romaines, à une époque où le chameau n’était pas encore introduit +en Afrique, ne se portaient pas en avant, à trois et quatre mois de leur +point de départ, sans avoir des masses de bagages, attendu que, dans le +désert, les besoins du retour doivent être prévus à l’avance, et, sans +que ces masses de bagages eussent une route carrossable pour y circuler, +car, à défaut d’animaux porteurs, des voitures étaient indispensables. + +La date probable des expéditions de Flaccus et de Maternus est de la fin +du Ier siècle de l’ère chrétienne. + +A cette époque vivait Pline, mort en 81 de J.-C. + +Or, Pline qui énumère tous les animaux de l’Afrique ne mentionne pas le +chameau, mais parle des bœufs des Garamantes qui paissent à reculons +(Liv. VIII, 70), reproduisant en cela une notion tirée d’Hérodote (Liv. +IV, 183). + +Le même Pline nous révèle en outre (Liv. V, 5) une préoccupation de son +temps, au sujet du parcours entre Œa (Tripoli) et le pays des Garamantes +(Fezzân), et nous apprend que, dans la dernière guerre, on a enfin +trouvé une route, celle qu’on appelle : par la tête du rocher. « _Hoc +iter vocatur_ : PRÆTER CAPUT SAXI[128]. » + +Pourquoi cette préoccupation ? + +C’est qu’à l’époque de Pline, comme à l’époque d’Hérodote, les +transports, dans le pays des Garamantes, se faisaient en chars qui +exigent des routes, et non à dos de bêtes de somme qui passent partout. + +« Les Garamantes chassent en chars à quatre chevaux, » dit Hérodote. +(Liv. IV, 183.) + +La seule différence, entre l’époque d’Hérodote et celle de Pline, +consiste en ce que les chevaux ont été remplacés par des bœufs à bosse, +zébus. + +Une route était donc nécessaire aux armées romaines pour le passage de +leurs trains de chars, non-seulement entre Œa et Garama, mais encore +pour aller de Garama à Agisymba. + +Cette route, carrossable, si son tracé existe encore, nous apprendra où +était Agisymba. + +Or, ce tracé existe, très-reconnaissable sur plusieurs points de son +parcours. + +Comme l’_iter præter caput saxi_ du Nord, et pour éviter les reliefs des +montagnes qui eussent barré le passage, il traversait la hamâda plate +qui sépare le pays des Touâreg de celui des Teboû, à peu près à égale +distance des deux routes modernes suivies par les dernières missions +anglaises. + +Cette route passait par Anaï et Tîn-Telloust. + +A Anaï, — point qu’il ne faut pas confondre avec l’Anaï au Nord de +Bilma, — la voie, _avec ses anciennes ornières_, est encore assez +caractérisée pour que des Teboû, mes informateurs, qui en arrivaient, +n’aient laissé dans mon esprit aucun doute à ce sujet. + +D’ailleurs, ajoutaient-ils, pour qu’on ne puisse se tromper sur la +destination de cette artère, les anciens ont pris la peine de buriner, +dans le roc, sur une des berges de la voie, des tableaux représentant un +convoi de chars, avec des roues, traînés par des bœufs à bosse et +conduits par des hommes. + +Ce tableau rupestre, très-lisible encore aujourd’hui, même pour des +Teboû, est interprété unanimement par eux dans le sens que je viens de +dire, car je traduis ici leur paroles presque textuellement. + +A Telizzarhên d’ailleurs, M. le Dr Barth a vu lui-même sur le rocher des +sculptures analogues à celles d’Anaï ; il en donne la description et le +dessin au chap. IX, tome Ier de son grand ouvrage[129]. + +On y reconnaît facilement les bœufs à bosse, dont parlent les Teboû. + +Cette voie, qui serait peut-être encore accessible aux voitures, est +abandonnée aujourd’hui faute d’eau. Sans doute, à une époque ancienne +déjà, on aura dû en combler les puits, pour des motifs de sécurité. Dans +tout le Sahara, dans les temps de trouble, des routes, avec puits, sur +la frontière de deux peuplades, sont un danger pour chacune d’elles. +Mieux vaut une hamâda déserte. + +Déjà, du temps de Pline, les Garamantes eux-mêmes, pour éviter la +conquête de leur pays par les Romains, avaient comblé les puits des +routes qui y conduisaient. On en trouve la preuve dans les lignes +suivantes : « _Ad Garamantas iter inexplicabile adhuc fuit, latronibus +gentis ejus puteos (qui sunt non alte fodiendi, si locorum notitia +adsit), arenis operientibus_. » + +Ainsi, plus de doute, une route carrossable ouverte par les anciens +Garamantes unissait l’ancienne Phazanie à Agisymba, et cette route +conduisait directement à l’oasis d’Aïr ou Azben. + + _Limite séparative de la Libye et de l’Éthiopie._ + +La Libye des Grecs était l’Afrique des Romains : _Africam Græci Libyam +appellavere_ (Pline, Liv. V, 1). + +La limite méridionale de la Libye sera donc celle de l’Afrique. + +Quelques lignes des documents anciens résument toutes nos connaissances +sur cette limite : + +« Le fleuve NIGRIS sépare l’Afrique de l’Éthiopie. » (Pline, Liv. V, +10.) + +« La Libye intérieure a pour limite méridionale la région inconnue, +désignée sous le nom d’Éthiopie intérieure, dans laquelle est le pays +d’Agisymba. » (Ptolémée, Liv. IV, 4.) + +« Au Midi de la Mauritanie de Sétif sont les montagnes Uzzar, au delà +desquelles on ne trouve plus que des nations d’Éthiopiens. » (Paul +Orosius.) + +« Au Midi de la Mauritanie de Sétif se trouve le mont SUGGAR, au delà +duquel il n’y a plus que des Éthiopiens. » (Éthicus.) + +Un nom de fleuve, le _Nigris_ ; un nom de montagne, écrit _Suggar_ et +_Uzzar_ ; une direction, le _Sud_ de la Mauritanie de Sétif : tels sont +les seuls éléments qui doivent guider les recherches. + +Heureusement le relief du plateau central du Sahara étant aujourd’hui +mieux connu, il n’est pas nécessaire d’un bien grand effort pour trouver +la synonymie moderne des noms anciens. + +Si Pline, Orose et Éthicus nous ont transmis des indications +concordantes entre elles, la montagne servant de limite doit également +donner naissance au fleuve séparatif des Libyens et des Éthiopiens. La +raison l’indique. + +Ce premier point établi, vérifions la valeur de la direction conforme +donnée par Éthicus et Orose. + +Droit au Sud de Sétif, _au delà de la Mauritanie_, le premier nom de +montagne rencontré sur ma carte, nom de notoriété publique et +correspondant à un relief qui appelle l’attention, est celui du +_Ahaggâr_ des Touâreg ou _Hoggâr_ des Arabes, identique à ceux de +_Suggar_ et _Uzzar_. + +_Sétif_ et l’_Atakôr-n-Ahaggâr_ sont exactement sur le même méridien. + +Cette première constatation nous conduit à une seconde qui la confirme. + +Le Ahaggâr donne naissance au plus grand fleuve du Nord de l’Afrique, +après le Nil, à l’Igharghar (_le courant en murmurant_) des Touâreg, +l’Ouâdi-es-Sâoudy (_la rivière noire_) des Arabes. + +Ce fleuve serait-il le _Nigris_, de Pline, le fameux _Africam ab +Æthiopia dispescens_ ? + +Le doute n’est pas possible, quelque soit le radical, latin ou libyque, +adopté comme origine du mot _Nigris_, car, en libyen, _Nigris_ et +_Igharghar_ sont identiques, — ce qui va être bientôt démontré — et en +latin, _Flumen Nigrum_ est exactement traduit par _Ouâdi-es-Sâoudy_. + +Bientôt aussi il sera démontré que les expressions géographiques de +Γείρ, Νίγειρ des Grecs, _Niger_, _Nigris_ des Romains, doivent être +entendues, non dans un sens appellatif, restreint à la désignation +spéciale d’un fleuve ou d’une rivière, mais dans un sens qualificatif +plus général correspondant au _bassin_ d’un fleuve, d’une rivière. + +Pris dans cette dernière acception, le _Nigris dispescens Africam ab +Æthiopia_ a un sens, tandis que dans l’autre il n’en a pas. + +En effet, les origines du bassin du Nigris (l’Igharghar) embrassant +quinze degrés, de l’Ouest à l’Est, séparent très-bien les Libyens au +Nord, des Éthiopiens au Sud, tandis que le cours principal du Nigris, à +direction Sud et Nord, pourrait tout au plus séparer la Libye en +occidentale et en orientale. + +De ces faits acquis, je tire la conclusion que la limite séparative de +la Libye et de l’Éthiopie était au point de partage des eaux de la +Méditerranée avec celles de l’Océan, limite naturelle, si jamais il en +fut. + +Si ma conclusion est rigoureuse, les anciens ont dû connaître le versant +méditerranéen du massif aujourd’hui habité par les Touâreg du Nord. +L’occupation de Cydamus, de Garama, ne pouvait laisser aucune +incertitude à cet égard. + +Voyons quelle était l’étendue de leurs connaissances, restreintes dans +ces limites. + + _Mons ater ou Massif des Touâreg._ + +Pline dit : (Liv. V, 5.) + +« De la Phazanie s’étend, sur un long espace, du Levant au Couchant, une +_montagne noire_ que les NOTRES ont appelée _Mons ater_, soit que +naturellement elle semble brûlée, soit qu’elle doive cette apparence à +l’action du soleil. + +« Au delà de cette montagne sont des déserts. » + +L’orientation, l’étendue, la couleur de la montagne, partie brûlée par +le soleil, partie vulcanisée par le feu, sa situation par rapport aux +vrais déserts, ne permettent pas l’hésitation. Le massif des Touâreg du +Nord, Tasîli et Ahaggâr compris, avec leurs dépendances, est bien le +_Mons ater_ de Pline. + +Antérieurement et successivement, ce _Mons ater_ avait été identifié au +Djebel-Nefoûsa, à la Sôda, au Hâroûdj-el-Asoued, en raison de la nature +volcanique de ces montagnes, parce qu’on ne connaissait pas les contrées +au Couchant de la Phazanie ; mais, aujourd’hui, tous les géographes +seront unanimes pour reconnaître que le massif des Touâreg, seul, répond +à toutes les exigences du texte de l’encyclopédiste latin. + +Mais répétons-le : _Mons ater_ est un nom romain, et Pline ne paraît pas +connaître le nom indigène, unique ou multiple, que ce massif portait +alors. + +Toutefois, Pline ne se borne pas à constater l’existence du _Mons ater_ +et des déserts qui l’environnent ; il ajoute : + +« Toutes ces contrées ont été subjuguées par les armées romaines ; +Cornelius Balbus en a triomphé. » + +Pour ces conquêtes, Balbus a obtenu les honneurs du char triomphal, et, +à son triomphe, — qui eut lieu en l’an 44 de J.-C., — il fit porter les +noms et les images de toutes les nations et villes qu’il avait soumises. + +Pline donne, d’après les auteurs du temps, l’ordre dans lequel ces +trophées suivaient le char triomphal. Cet ordre n’ayant rien de +géographique, il n’y a pas à en tenir compte. J’aime mieux les classer +suivant leur désignation. + + +_Villes_ : Cydamus, Garama, Tabidium, Negligemela, Thuben, Nitibrum, +Rapsa, Debris, Thapsagum, Boin, Pège, Baracum, Buluba, Alasi, Balsa, +Galla, Maxala, Zizama ; + +_Nations_ : Niteris, Bubéium, Enipi, Discera, Nannagi ; + +_Montagnes_ : Niger, Gyri, — cette dernière, avec une inscription +portant qu’_on y trouve des pierres précieuses_. + +_Rivières_ (flumina) : Nathabur, Dasibari. + + +Indépendamment de cette nomenclature décorative, riche en noms de lieux, +mais pauvre en détails, Pline cite encore, comme appartenant à la +contrée conquise par les armes romaines, des noms de peuples et de +villes, sur lesquels il possède des renseignements personnels, dont il +fait usage pour déterminer, aussi approximativement que possible, leurs +stations ou leurs emplacements. + +Voici ces noms, avec les renseignements qui les accompagnent : + +_Peuples_ : Les Nasamons, sur la côte de la Syrte, appelés auparavant +par les Grecs, Mesammons, à cause de leur situation au milieu des +sables ; + + Les Asbystes, } + } après les Nasamons ; + Les Maces, } + +Les Hammanientes, au-delà des Asbystes et des Maces, à douze journées de +marche de la grande Syrte, vers l’Occident, et entourés eux-mêmes de +sables de tous les côtés ; + +Les Troglodytes, à quatre journées de marche des Hammanientes, du côté +du Couchant d’hiver ; + +Les Phazaniens, du côté des déserts d’Afrique, au-dessus de la petite +Syrte ; + +Les Garamantes, dont la ville célèbre de Garama est la capitale. + +_Villes_ : Alele et Cillaba, villes des Phazaniens ; Matelgæ, ville des +Garamantes ; Debris, où est une fontaine dont les eaux sont bouillantes, +de midi à minuit, et glaciales, de minuit à midi. + + +Cette double nomenclature, en partie étrangère à la région montagneuse +du _Mons ater_, mais s’en rapprochant cependant, laisse à désirer, car, +à l’exception de Cydamus, de Garama, de Rapsa, de Boin, qu’on retrouve +dans les villes modernes de Ghadâmès, de Djerma, de Rhât (Kêl- +Rhâfsa[130]) et de Bondjêm, quatre des points les plus importants du +pays, il est vrai, le reste a moins de valeur[131] ; on en jugera par +les noms de montagnes. + +_Niger_, sous sa forme latine, synonyme de _ater_, est aussi, sous sa +forme libyque, identique au nom _Nigris_, donné au fleuve qui a ses +sources dans le _Mons ater_. + +_Gyri_[132], autre mont, est en double emploi, car la racine des mots +_Niger_, _Nigris_ et _Gyri_ est la même ; mais ce double emploi est +justifié par le besoin de compter au nombre des conquêtes du +triomphateur les pierres précieuses du susdit mont. + + +Sans doute, les pages de Pline sur les conquêtes des Romains, dans le +Sud de la Tripolitaine, ont leur valeur, mais ce n’est que dans Ptolémée +qu’on trouve, au milieu de nombreuses confusions, des détails relatifs +au massif des Touâreg du Nord, ou _Mons ater_ des Romains, détails que +la géographie moderne confirme. + +Orose, Éthicus, Corippus, de beaucoup inférieurs en mérite et en savoir, +donnent aussi cependant quelques indications utiles. + + +Ptolémée connaît aux deux extrémités du massif deux points importants, +car ils sont deux têtes de bassins : + +La Gorge Garamantique, Φάραγξ Γαραμαντίκη, dans l’Est, origine du grand +fleuve oriental de la Libye, le Γείρ ; + +Le Mont Thala, Θαλα, dans l’Ouest, origine d’un fleuve occidental, le +Νίγειρ, qui, avec le précédent, constituent les deux seules grandes +rivières qui coulent dans l’intérieur du pays (Liv. IV, 5). + +Le premier de ces points, que M. Vivien de Saint-Martin a identifié +d’une manière certaine avec l’Aghelâd (gorge) d’Ouarâret ou vallée de +Rhât, et le second, qui a conservé son nom ancien : Tâhela-Ohât, mont +d’où sort l’Ouâdi-In-Amedjel, nous serviront de jalons principaux. + +Entre ces deux repères est un troisième point, le lac Nouba, Νούβα +λίμνη, situé à la tête des eaux du Gir (Liv. IV, chap. VI), à l’Ouest de +la montagne appelée _la Gorge_, τῆς Φαραγγος ὄρος, et au Sud du mont +Girgyris, dans la direction des Garamantes (même Liv., même chap.). + +Il m’est bien difficile de ne pas identifier le lac Nouba, si bien +caractérisé par Ptolémée, avec la plaine d’Amadghôr, l’une des origines +de l’Igharghar, sise à l’Ouest de la gorge de Rhât et au Sud du Tasîli +des Azdjer, et dans laquelle est une sebkha ou lac desséché qui doit +être connue de toute antiquité. (Voir Liv. Ier, chap. II, pages 18 et +19 ; et chap. III, page 24.) + +Ptolémée connaît encore, dans la même contrée, un mont Girgyris, +Γίργυρις ou Γίργιρι, sis au Sud de Lynxama, ville sur la rivière du Gir, +et au Nord du lac Nouba. + +Il m’est encore impossible, en tenant compte de la position absolue que +Ptolémée donne à son Girgyris, et de sa position relative par rapport au +lac Nouba et à la ville de Lynxama, de ne pas assimiler le plateau riche +en eaux du géographe alexandrin avec le plateau que les Touâreg nomment +simplement _tasîli_, plateau, mais qui donne naissance aux nombreux +_igharghâren_ (les ruisseaux ruisselants) qui, avant les barrages des +dunes, formaient autrefois la tête orientale de l’Igharghar. + +J’ai déjà dit pourquoi je n’acceptais pas l’identification du mont +Girgyris avec le Djebel-Ghariân, mais je conserve comme étant hors de +contestation la remarque de M. Vivien de Saint-Martin, à savoir que +Girgyris, Djerdjera ou Djurjura, sont absolument identiques, et j’ajoute +que les noms d’Igharghar, d’Igharghâren, ont aussi la même signification +dans la nomenclature géographique des Berbères. + +Le radical de tous ces noms indique une contrée riche en eaux, mais +s’applique aussi bien aux rivières par lesquelles elles s’écoulent +qu’aux montagnes dans lesquelles elles prennent naissance. + +Les Berbères de la grande Kabylie algérienne ont donné au massif des +montagnes qu’ils habitent le nom général de Djerdjera, parce que l’eau y +_idjerdjère_ sur toute son étendue, et parce que, sous ce rapport, il +est le point le plus favorisé du Tell. De même, les Berbères Touâreg ont +donné le nom d’Igharghar à la principale gouttière d’écoulement des eaux +de leur pays, et d’Igharghâren à la plaine, au plateau et aux ravins, +tête du bassin, parce que les eaux y _ighargharent_, et parce que, dans +tout le Sahara, il n’y a pas un autre point aussi riche en eau. + +Le Girgyris de Ptolémée est aussi un mot imitatif qui doit avoir la même +signification. + +On me pardonnera, je l’espère, la création des verbes _idjerdjerer_ et +_ighargharer_. Pour bien faire comprendre des choses nouvelles, le plus +simple souvent est de créer des mots nouveaux. + +La signification réelle du radical ne tardera pas à être précisée. + +En attendant, je considère comme exactes les identifications suivantes : + + +Celle de l’Aghelâd d’Ouarâret, avec le Φάραγξ Γαραμαντικη ; + +Celle du Tâhela-Ohât avec le Θαλα ; + +Celle de la Sebkha d’Amadghôr avec le Νούβα λίμνη ; + +Celle du Tasîli des Azdjer ou plateau des Igharghâren, avec le Γίργυρις +ou Γίργιρι. + +Mais avant de demander aux documents grecs et romains plus qu’on ne doit +attendre d’eux, je tiens à faire une autre constatation importante, en +remontant du présent au passé. + +Aujourd’hui, deux confédérations politiques, composées de tribus +diverses, occupent le _Mons ater_ des Romains, et, entre les deux, est +une grande tribu de marabouts, aussi nombreuse, et occupant autant +d’espace que leurs voisins de l’Est et de l’Ouest. + +Nous savons par Ebn-Khaldoûn et par la _Note sur les origines_ de +Brahîm-Ould-Sîdi que ces trois grandes fractions des Touâreg du Nord +n’occupaient pas le _Mons ater_ à l’époque romaine, et qu’avant leur +dernier mouvement de migration elles portaient d’autres noms qu’elles +ont échangés contre celui des contrées nouvelles qu’elles ont +définitivement adoptées pour leur patrie. + +Ainsi, les Kêl-Ahamellen se sont transfigurés en _Kêl-Ahaggâr_, gens du +Ahaggâr, comme leurs devanciers, de l’époque romaine, s’étaient appelés +_Æzaræ_, _Uzzaræ_, _Suggaræ_[133], suivant les époques et la manière de +prononcer les noms d’une langue étrangère, et aussi suivant la pureté ou +la corruption des textes. + +De même les _Ioûrâghen_, des environs de Timbouktou, sont devenus les +_Kêl-Azdjer_, pour perpétuer jusqu’à nous le souvenir des _Astacuri_, +Αστακοῦροι, de la Gorge Garamantique ; + +De même encore les marabouts d’Es-Soûk, anciennement _Kêl-es-Soûk_, ont +pris le nom d’_Ifôghas_, afin qu’on ne perde pas le souvenir des +_Ifuraces_ de Corippus. + +Maintenant, étant connu le massif occupé par les Touâreg du Nord, est il +nécessaire de torturer les textes pour retrouver les noms des anciens et +faire justice des doubles emplois de leurs nomenclatures ? + +Non. + +S’agit-il de noms généraux de races ? + +On n’est pas étonné de voir, pêle-mêle, des Libyens, des Mélano-Gétules, +des Éthiopiens rouges et noirs, en un point de contact, alors contesté +et disputé, entre les descendants de Sem et de Cham. Suivant les chances +heureuses ou malheureuses de la fortune, on trouvera les uns ou les +autres tantôt au Sud, tantôt au Nord du tropique du Cancer, mais on peut +être assuré que, dans les moments d’armistice, les hommes de race noire +prendront position dans les bas fonds, où la fertilité est plus grande, +et les hommes de race blanche sur les hauteurs, là où la salubrité +convient mieux à leur tempérament. + +S’agit-il de noms particuliers de tribus, que les anciens appelaient des +Nations ? + +D’abord, pour retrouver leurs anciens campements, on a désormais une +base géodésique : naturellement les _Thalæ_, qui avaient pris le nom de +leur montagne, se mettront au lieu et place des _Kêl-Ohât_, tribu serve +du versant Ouest du Ahaggâr qui, eux, par un retour des choses d’ici- +bas, ont ajouté leur nom propre à celui de la montagne pour en faire +_Tâhela-Ohât_. De même les _Noubæ_, les _Nigritæ_, les _Asaracæ_, +reprendront leur ancienne position, les premiers autour de la saline +d’Amadghôr, les seconds sur les rives de l’Igharghar, les troisièmes +dans la Gorge d’Ouarâret. + +Puis, autour des territoires de ces anciennes tribus, aujourd’hui +retrouvés, viendront se ranger comme autant de satellites, et dans +l’orientation donnée par Ptolémée, toutes les autres tribus dont il nous +transmet les noms. + +On préviendra toute erreur en assignant comme campements probables à ces +dernières tribus les points du territoire actuel des Touâreg les plus +riches en eau et en pâturages, car, dans tout le Sahara, hier comme +aujourd’hui, ces points exceptionnels ont toujours été des lieux +d’élection pour l’habitation de l’homme. + +Maintenant, si, ce placement de détail opéré, nous voulons constituer +des groupes généraux, d’après la circonscription territoriale habitée, +nous aurons des _Uzzaræ_, des _Suggaræ_, dans lesquels seront compris +les _Thalæ et leurs voisins_ ; des _Ifuracæ_ qui engloberont les +_Nigritæ_, les _Noubæ et autres_ ; enfin des _Astacuræ_, avec leurs +subdivisions, comme nous avons aujourd’hui des _Kêl-Ahaggâr_, des +_Ifôghas_, des _Kêl-Azdjer_ embrassant, sous ces dénominations +générales, des tribus nobles et serves, des tribus à sang blanc et à +sang noir, sans compter les mélanges, et des tribus de race arabe, de +race berbère et de race éthiopienne. + +Dans les circonscriptions territoriales modernes, nous retrouvons donc, +comme dans les anciennes, des _Mélano-Gétules_, des _Libyens_, des +_Libo-Égyptiens_, des _Éthiopiens blancs, rouges et autres_, suivant +l’origine éthnographique des populations ou la variété des langues +qu’elles parlaient, mais dont la nomenclature fait double emploi avec +celle qui a pour base la division du territoire ou les confédérations +politiques de groupes. + +S’agit-il de noms de lieux ? + +L’identification d’un grand nombre est certaine, notamment pour les +montagnes et les fleuves. + +Si je sors de la limite de mon exploration, le Daradus et le Rufus- +Campus, dont on retrouve les noms anciens dans la synonymie moderne, +viennent, comme de nouveaux jalons, servir de guide dans le placement +des tribus. + +Les nouvelles conquêtes de la géographie nous ont donc, enfin, affranchi +des erreurs de longitude et de latitude de Ptolémée. C’est là un point +capital. + + +De l’orographie je passe à l’hydrographie. + + + _Des Niger de la Libye._ + + +Je dois rappeler au lecteur qu’en langue libyque, berbère ou temâhaq, le +radical _ghar_, _gher_, _ghir_, _ghor_, signifie _eau qui coule_, sans +distinction entre l’eau superficielle ou souterraine, et par extension +BASSIN HYDROGRAPHIQUE. + +Je dois ajouter aussi que, dans tout le Nord du continent africain, le +mot _Nîl_ est employé pour désigner tous les grands fleuves ; enfin que, +depuis la plus haute antiquité, les indigènes ont toujours considéré les +grandes rivières de leur pays comme étant autant de sources du Nîl +d’Égypte. + +La description des Niger de la Libye, par Pline et Ptolémée, n’étant que +la reproduction des dires des indigènes de leur époque, on doit tenir +compte de ces manières de voir les choses, si l’on veut comprendre leurs +récits. + +Pline connaît deux grandes rivières dans la Libye : + +Le _Nigris_ ou _Niger_, dans l’Est ; le _Ger_ ou _Gir_ dans l’Ouest. + +Sa description du Niger est empruntée aux _Libyques_ du roi Juba, celle +du Ger aux _Mémoires_ de Suetonius Paulinus, ouvrages aujourd’hui +perdus. + +Ptolémée est plus explicite : il n’y a, dit-il, que deux grandes +rivières dans l’intérieur du pays : le Ghèr (Γείρ) et le Nighèr +(Νίγειρ)[134] ; + +Le Ghèr, à l’Est, aboutissant d’un côté au Mont Usargala et de l’autre à +la Gorge Garamantique ; + +Le Nighèr, à l’Ouest, aboutissant d’un côté au Mont Mandrus et de +l’autre au Mont Thala. + +En apparence, Pline et Ptolémée ne sont d’accord ni sur les noms ni sur +la situation respective de chacune de leurs deux rivières, mais, si on +fait abstraction de la différence des noms, identiques d’ailleurs entre +eux, pour ne tenir compte que des détails de leurs descriptions, on +reconnaît que l’un et l’autre ont voulu parler des mêmes bassins. + +Le Nigris ou Niger de Pline, comme le Ghèr de Ptolémée, prend sa source, +au Nord, dans la région orientale de l’Atlas, et se dirige au Sud, vers +la partie orientale du _Mons ater_, pour aller séparer la Libye de +l’Éthiopie ; + +Tous deux traversent deux lacs dont les noms sont différents, il est +vrai, mais tous deux placés aux mêmes étages du bassin : + +Les premiers, _Nilis_ de l’un, Τας χελωνιδας de l’autre, dans les bas- +fonds de l’Ouâd-Rîgh ; + +Les seconds, _Nigris_ dans Pline, Νούβα dans Ptolémée, sur la ligne de +partage des eaux de l’Océan et de la Méditerranée ; + +L’un comme l’autre, absorbés par les sables qu’ils traversent, +disparaissent pour réapparaître et disparaître encore. + +Je ne poursuivrai pas plus loin ces comparaisons, j’aime mieux expliquer +comment le radical libyque _gher_, qui suivant les dialectes s’écrit et +se prononce aussi _ger_, _guir_, _djir_, _rîgh_, s’est transformé sous +la plume de Pline, de Ptolémée ou de leurs copistes, en _Niger_ ou +Νίγειρ. + +La démonstration est facile. + +Dans certains dialectes libyques, un i préfixe est souvent ajouté au +radical ; exemples : _i Gharghar_, _i Ahaggâren_. Ainsi _ger_ et γείρ +sont d’abord devenus _i Ger_ et ί Γειρ. + +Puis, souvent une N, conjonction, lie le mot qui précède au mot qui +suit ; exemples : _Atakôr-N-Ahaggâr_, _Adehî-N-Ouaran_, _Afara-N- +Wechcheran_. Ainsi _i Ger_ et ί Γειρ sont devenus _N-Iger_ et Ν-Ιγειρ, +et par abréviation on aura écrit _Niger_ et Νίγειρ, en retranchant le +trait d’union. + +Enfin, dans la langue berbère, beaucoup de noms géographiques sont +précédés du technique _In_, qui signifie _endroit de_ ; exemple : _In- +Gher_ ou _In-Ghar_, _endroit de l’eau_, noms que portent un point de la +vallée des Igharghâren et un village du Touât. Souvent, même +aujourd’hui, et c’est ce que j’ai fait, on écrit _Ingher_ et _Inghar_, +sans trait séparatif. Entre _Ingher_ et Νίγειρ ou _Niger_, la seule +différence consiste dans le déplacement d’une lettre, faute _qu’un +copiste_ aura bien pu commettre. + +La signification latine du mot _Niger_, correspondant à la couleur des +habitants, a dû contribuer à la propagation de l’erreur. + +En Algérie, nous inventons aujourd’hui encore de semblables +assimilations. + +Quelle que soit la version adoptée, on se rend compte désormais comment +les Grecs ont donné indistinctement les noms de ποταμος-ν-ίΓειρ ou +ποταμος Γείρ, ou ποταμος Νίγειρ, et les Romains ceux de _flumen-n-iGer_ +ou _flumen Ger_ ou _flumen Niger_ à tout endroit du territoire libyque +où il y avait de l’eau, sans faire attention que ποταμος et _flumen_ +étaient synonymes de _Niger_ ou _Ger_. + +Comment les Grecs et les Romains auraient-ils évité ces erreurs, quand +nous, Français, éclairés sur toutes ces questions beaucoup mieux qu’on +ne pouvait l’être dans l’antiquité, nous sommes forcés, pour être +compris, d’écrire chaque jour : le bassin de l’Ouâd-Rîgh, la rivière de +l’Ouâd-Igharghar, le plateau du Tasîli, la montagne du Djebel-Adrâr, la +fontaine d’’Aïn-Thâla ? + +Les Arabes et les Turcs se rendent aussi coupables de pareils pléonasmes +dans leurs nomenclatures géographiques. La responsabilité en incombe à +l’ignorance des masses. + +Sans doute, les hommes de science ont tort de ne pas s’affranchir des +lois que leur imposent ceux qui ne savent pas. Mais quel but se propose- +t-on en écrivant ? Éclairer. Et pour éclairer, il faut d’abord être +compris. + +M. le commandant Hanoteau a pu intituler _Grammaire temâchek’_ son étude +sur la langue que parlent les Touâreg et donner le nom d’Imôcharh aux +peuples qui la parlent, parce que tous ceux qui doivent lire son livre +savent préalablement quelle est la valeur des termes dont il se sert. Si +j’avais intitulé ce livre : _Imôhagh_, au lieu de _Touâreg du Nord_, +aucun de ceux auxquels il est destiné n’aurait su de qui je veux parler. + +Mais je dois revenir aux Niger. + +Les géographes du moyen âge n’ont donc pas commis une erreur en donnant +le nom berbère de Niger au grand fleuve du Soûdân occidental, en tant +que la signification de ce nom est restreinte à celle de : _eau qui +coule, fleuve_, cette désignation n’ayant pas plus de valeur que celle +de : _Nîl des noirs_. Mais ils se sont grossièrement trompés, si, +induits en erreur par la latitude de Ptolémée, ainsi que l’a +victorieusement démontré M. Vivien de Saint-Martin, ils ont cru +retrouver dans le fleuve de Timbouktou l’un des Niger de la Libye. + +Ce point acquis aux débats, j’ai à démontrer que, pour les anciens, les +mots _Niger_ ou _Ger_ signifiaient moins un fleuve qu’un bassin +hydrographique. + +J’en trouve la preuve dans les textes mêmes de Pline et de Ptolémée. + +Pline (L. V, 10) nous donne, d’après le roi Juba, un exemple bien +remarquable du peu de respect des indigènes de son temps pour les lois +physiques de la circulation des eaux. Son Niger naît dans une montagne +de la Mauritanie, probablement le Djebel-’Amoûr des modernes ; de là, il +descend dans un bas-fonds, où il forme le lac Nilis, comme l’Ouâd-Djedî, +auquel il est assimilé dans cette partie de son cours, va se perdre dans +le Chott-Melghîgh. Mais, du lac Nilis, au lieu d’aller déverser ses eaux +à la mer, au golfe de Gâbès, comme l’exige le sens attaché au mot +_flumen_, son fleuve, devenu, dans son imagination, une des têtes du Nil +d’Égypte, va gravir des pentes de 1,000 à 1,500 mètres environ, à +l’inverse du cours de l’Igharghar, mais, comme lui, à travers de +nouvelles lagunes et des masses de sables qui se succèdent et +l’absorbent, pour arriver au sommet du massif des Touâreg, où il sépare +l’Afrique de l’Éthiopie. « _Là, sans doute_, ajoute Pline, d’après le +roi Juba, _jaillissant de cette source qu’on a nommée Nigris, il +s’élance..._, » probablement au-dessus du point de partage des eaux !!! +Pline n’ose pas l’écrire, mais il le laisse deviner, car son fleuve, +jusque-là renfermé dans le bassin libyen de la Méditerranée, va passer +dans le bassin éthiopien de l’Océan, « sous le nom d’_Astapus_, pour +séparer, par le milieu, le pays des Éthiopiens. _Astapus medios Æthiopas +secat_. » + +Cette description, contraire aux lois naturelles, si le mot _Niger_ est +restreint à la signification de _fleuve_, devient, au contraire, d’une +exactitude remarquable, si l’on généralise le sens de ce mot en le +considérant comme l’équivalent du mot _bassin_ dans nos langues +modernes. + +En effet, non-seulement la description du Niger de Pline est conforme à +celle de l’Igharghar, que j’ai faite dans le livre Ier de cet ouvrage ; +non-seulement la communauté des origines de l’Igharghar et du +Tâfasâsset, symbolisée dans la source que Pline nomme _Nigris_, est une +réalité incontestable, mais encore l’_Astapus_[135] sépare par le milieu +les peuplades éthiopiennes, comme le Tâfasâsset isole les Touâreg d’Aïr +des Touâreg Aouélimmiden. + +Le Niger de Pline est donc un bassin et non un fleuve. + +Ptolémée appuie d’une autorité indiscutable la nouvelle interprétation +donnée au mot Niger. + +Ses deux Niger, celui de l’Est comme celui de l’Ouest, marchent du Nord +au Sud, à la façon des siphons. Nés tous deux dans l’Atlas, par des +altitudes de 700 à 1,000 mètres, ils descendent dans des bas-fonds de 90 +à 200 mètres, au maximum, et viennent aboutir, en remontant dans le +massif des Touâreg, à une altitude de plus de 700 mètres pour la Gorge +Garamantique, et de 1,000 à 1,200 pour le Mont Thala. + +Cette constitution n’est pas celle des rivières ou des fleuves, dans le +sens ordinaire des mots _flumen_ et ποταμος, mais celle des _bassins_ de +tous les cours d’eau. + +Pline et Ptolémée, en traduisant les récits des indigènes, par +l’intermédiaire d’interprètes illettrés, n’ont pas compris le sens du +mot libyque _Niger_ ; nous, nous devons lui restituer sa véritable +signification, autrement, il est impossible de faire l’application des +récits des anciens auteurs aux lieux tels que nous les retrouvons +aujourd’hui. + +Maintenant abordons la délimitation des bassins des deux Niger de la +Libye et indiquons les noms de la nomenclature grecque et romaine, qu’on +peut, avec autorité, identifier avec ceux de la nomenclature moderne. + + + _Niger oriental._ + + +Dans l’état actuel de nos connaissances géographiques, les limites du +bassin du Niger oriental de la Libye peuvent être déterminées, sinon +mathématiquement, du moins très-approximativement. + +Au Sud, les points culminants du Ahaggâr, de la plaine d’Amadghôr, du +plateau dit le Tasîli des Azdjer, de l’Akâkoûs, de l’Amsâk et de la +forêt de gommiers séparative du désert de Tâyta et de l’Ouâdi-Lajâl, +jalonnent une longue ligne de partage d’eau entre le bassin éthiopien de +l’Astapus (Tâfasâsset moderne) et le bassin libyen du Niger oriental +(l’Igharghar des Touâreg). + +A l’Est, une ligne droite, de la tête occidentale de l’Ouâdi-Lajâl à +Gâbès, par le _caput saxi_ de la Hamâda-el-Homra et les sommets du +Djebel-Douîrât, marque aussi exactement que possible un second partage +d’eau, peu caractérisé, il est vrai, sur sa plus grande étendue, entre +la Hamâda-el-Homra et les dunes de l’’Erg, sorte d’éponge qui rend +souterrainement au principal thalweg du bassin, l’Igharghar, les eaux +qu’elles ont absorbées. + +Au Nord, le versant méridional de la chaîne atlantique, de Gâbès au +Djebel-’Amoûr, l’Aurès compris, ferme le bassin de ce côté, d’une +manière plus accentuée, à raison de son imposant relief. + +A l’Ouest, la limite séparative du Niger oriental avec le Niger +occidental, peu caractérisée dans le Sahara algérien, où elle est +d’ailleurs bien connue, se relève dans le Sud, où le Bâten de Tâdemâyt, +l’Ifettesen du Mouydîr ainsi que le Tîfedest et l’Atakôr du Ahaggâr, lui +donnent des points de partage d’eau nettement définis. + +Dans ces limites, l’étendue du bassin oriental embrasse près de 20 +degrés, du Nord au Sud, et 16 de l’Est à l’Ouest, et comprend, +indépendamment de l’Igharghar, aboutissant de tous les affluents : +d’abord les _igharghâren_ de sa tête orientale, puis les _ouâdi_ de sa +tête occidentale, qui descendent du Ahaggâr, du Mouydîr et de la plaine +d’Amadghôr, enfin l’Ouâd-Mîya, l’Ouâd-Mezâb, l’Ouâd-Nesâ, l’Ouâd-Djedî, +plus les nombreux torrents du versant Sud de l’Aurès. + +De cet immense réseau de gouttières d’écoulement des eaux qui, toutes, +venaient aboutir aux lagunes du Rîgh, d’Ouarglâ et du Melghîgh, et, de +là, déversaient leur trop-plein dans le golfe de Gâbès par les Chott du +Djerîd et du Nefzâoua, les anciens ne connaissaient, en réalité, que +fort peu de chose ; du moins, ce qu’ils nous en ont transmis laisse +beaucoup à désirer : + +Une dizaine de noms de centres d’habitation fixe de l’homme pour +représenter les districts formés par huit groupes d’oasis : les Qeçoûr +de l’’Amoûr, le Mezâb, les Zibân, Ouarglâ avec son annexe d’El-Golêa’a, +le Rîgh, le Soûf, le Djerîd et le Nefzâoua, districts qui alors devaient +être très-peuplés, car l’occupation romaine, étendue jusqu’à la limite +de ces oasis, n’aurait pas eu sa raison d’être sans de nombreux +indigènes à dominer au Sud ; + +Quelques noms de tribus nomades, parmi lesquels des doubles emplois, +pour occuper l’espace que les Larba’a, les Cha’anba, les Oulâd-Bâ- +Hammou, les Kêl-Ahaggâr, les Ifôghas, les Kêl-Azdjer, les Rouâgha, les +’Arab du Zibân, les Souâfa, les Ourghamma et autres, couvrent de leurs +campements ; + +Quelques noms généraux ou particuliers de montagnes, au lieu de milliers +que nous connaissons aujourd’hui d’une manière certaine ; + +Quelques détails sur les bas-fonds, sur les sables, sur le cours +souterrain des eaux, sur les plantes et les animaux exceptionnels de +cette contrée qui, heureusement, sont très-exacts, quoique leur mention +repose sur l’erreur qui attribuait à cette partie de la Libye l’honneur +d’appartenir au bassin du Nîl d’Égypte ; + +Enfin des noms de lacs et celui du bassin dans son ensemble complètent +tout ce que les anciens, Grecs et Romains, y compris le très-savant roi +Juba, nous ont transmis sur une contrée d’autant plus intéressante pour +eux, qu’ils lui attribuaient un rôle fabuleux. + + +La comparaison des noms de villes, de montagnes, de rivières, de lacs, +de tribus, donnés par les nomenclatures anciennes, avec ceux beaucoup +plus considérables de la nomenclature moderne, autorise, d’une manière +certaine, les identifications suivantes : + +La ville de _Cydamus_ avec Ghadâmès ; + +L’_Oppidum Rapsa_ avec Rhât, reconstruite par les Kêl-Rhâfsa ; + +_Agar Selnepte_ avec Nafta ; + +_Tysurus_ avec Tôzer ; + +_Capsa_ avec Gafça ; + +_Tacape_ avec Gâbès ; + +Le _Mons ater_ avec le massif des Touâreg, Tasîli et Ahaggâr compris ; + +Le Φαραγξ Γαραμαντικη avec l’Aghelâd d’Ouarâret ; + +Le pays des _Astacuri_ avec celui des Azdjer ; + +Celui des _Ifuraces_ avec le territoire des Ifôghas ; + +Le mont des _Suggar_, des _Uzzar_, des _Æzar_, avec la patrie actuelle +des Ahaggâr ou Hoggâr ; + +Le mont Γίργιρι avec le Tasîli du Nord, dans lequel naissent de nombreux +_igharghâren_ ; + +L’_Aurasius_ avec la chaîne de l’Aurès ; + +Le _Niger_ avec l’Igharghar ; + +L’_Astapus_ avec le Tâfasâsset ; + +Le lac _Nigris_ avec les lacs de Mîherô ; + +Le lac _Nouba_ avec la Sebkha ou saline d’Amadghôr ; + +Le _lac de Libye_ ou _Palus Chelonides_ avec le Chott-Melghîgh ; + +Le _lac Pallas_ avec le Chott-el-Djerîd ; + +Le _lac Triton_ avec le Chott du Nefzâoua ; + +L’_ile de Phla_ avec l’oasis du Nefzâoua. + + +Toutes ces identifications sont justifiées ou par la similitude des +noms, ou par des rapports de position, ou par des détails qui excluent +toute incertitude. + + +Ptolémée cite dix noms de villes dans le bassin du Gir, savoir : + + Au Sud, Gira, métropole, Γείρα μητρόπλις, + + Au Nord, Thykimath, Θυκιμαθ, + + — Ghéoua, Γηούα, + + — Badiath, Βαδιάθ, + + — Iskhérî, Ισχερεῖ, + + — Toucroumouda, Τσυκρούμουδα, + + — Thoûspa, Θοῦσπα, + + — Artaghîra, Αρτάγειρα, + + — Rhoubounê, Ρουβούνη, + + — Lynxama, Δύγξαμα. + +Je néglige les longitudes et les latitudes, qui ne peuvent qu’induire en +erreur. + +M. Vivien de Saint-Martin constate avec raison que Thykimath, Ghéoua, +Iskhérî, s’échelonnent sur la rive Nord du Gir, comme Tadjemout, +Laghouât et Biskra sur la rive gauche de l’Ouâd-Djedî. + +L’assimilation de Gira, métropole, avec Guerâra, admise sous réserve par +M. Vivien de Saint-Martin, me paraîtrait plus heureuse avec Tougourt, +car cette ville est encore la ville principale de la contrée, tandis que +Guerâra située hors centre, dans un pays aride, sans voies de +communication, n’a jamais pu être une métropole. + +D’ailleurs, d’après les chroniques de cette ville qui m’ont été +communiquées, Guerâra a été fondée par les Benî-Mezâb, en l’année 1589 +de notre ère. + +Les détails que Pline (Liv. V, 10) donne d’après Juba, sur les +intermittences du cours de son Niger, sur les animaux qu’il nourrit, sur +les plantes spontanées de ses rives, sur ses débordements correspondant +avec les crues du Nîl, non-seulement sont plus exacts, mais suffiraient +à eux seuls pour justifier son identification avec l’Igharghar. + +« Sorti du lac Nilis, dit Pline, le fleuve s’indigne de couler à travers +des lieux sablonneux et arides et il se cache pendant un trajet de +quelques jours de marche ; puis traversant un plus grand lac dans la +Massæsylie, portion de la Mauritanie Césaréenne, il s’élance et jette +pour ainsi dire un regard sur les sociétés humaines ; la présence des +mêmes animaux prouve que c’est toujours le même fleuve. Reçu de nouveau +dans les sables, il se dérobe encore une fois dans des déserts de vingt +journées de marche, jusqu’aux confins de l’Éthiopie, et lorsqu’il a +reconnu derechef la présence de l’homme, il s’élance, sans doute +jaillissant de cette source qu’on a nommée le Nigris. Là, séparant +l’Afrique de l’Éthiopie, les rives en sont peuplées, sinon d’hommes, du +moins de bêtes et de monstres : créant des forêts dans son cours, il +traverse l’Éthiopie sous le nom d’Astapus. » + +Tout cela est encore exact aujourd’hui ; pour le constater ouvrons la +Carte qui accompagne ce volume, et suivons le cours de l’Igharghar, de +l’aval à l’amont, comme le fait Pline. + +Du lac Melghîgh, où le Djedî s’est perdu et d’où il est réputé sortir, +il traverse souterrainement les bas-fonds sablonneux du Rîgh (150 kilom. +environ) ; puis, traversant la Sebkha de Sîdi-boû-Hâniya, probablement +réunie autrefois aux sebkha voisines de Negoûsa pour former le grand lac +de la Massæsylie, il s’élance de nouveau sur la Hamâda des Cha’anba et, +après avoir attesté qu’il est toujours le même fleuve, se dérobe de +nouveau dans les dunes de l’’Erg et sans doute aussi sous les sables de +la vallée des Igharghâren (ensemble 380 kilomètres, correspondant à +vingt journées de marche dans les sables). Après quoi, dans la montagne, +sont les sources d’eau vive. + +Dans ce fleuve et dans les lacs qu’il alimente, ajoute Pline, « on +trouve, en fait de poissons, des alabètes, _alabetæ_[136], des coracins, +_coracini_[137], des silures, _siluri_[138] ; un crocodile, +_crocodilus_, en a été rapporté et consacré par Juba même, — preuve que +c’est bien le Nîl — dans le temple d’Isis à Césarée (la moderne +Cherchel), où on le voit encore aujourd’hui. » + +Chose curieuse, les Touâreg connaissent encore trois espèces de poissons +dans les lacs et sources de leurs montagnes, savoir : les _imanân_, +l’_asoûlmeh_ et les _isattâfen_. + +J’ai rapporté de leur pays, comme pièce justificative, le _Clarias +lazera_, l’asoûlmeh des Touâreg, aussi un poisson du Nîl. (Voir Liv. II, +chap. III, page 238.) + +Quant au crocodile, il s’est perpétué, depuis 2,000 ans, dans les lacs +de Mîherô et de Tanârh. (Voir page 232.) + +« En outre, ajoute Pline, on a observé que la crue du Nîl correspond à +l’abondance des neiges et des pluies en Mauritanie. » + +Moi-même j’ai constaté la même coïncidence, en 1861 et 1862, après neuf +années de sécheresse absolue. (Voir Liv. Ier. chap. V, page 119.) + +Avant (même Liv. V, 8), Pline avait dit : + +« Le Nigris a la même nature que le Nîl ; il produit le roseau, le +papyrus, _calamus et papyrus_, et les mêmes animaux ; la crue s’en fait +aux mêmes époques ; il a sa source entre les Éthiopiens Tareléens et les +Œcaliques. » + +Encore aujourd’hui on trouve dans les lieux humides du pays des roseaux +et des _typha_, voisins, sinon identiques au roseau et au _papyrus_ +d’Égypte. + +Cette dernière citation me permet, en terminant ce que j’ai à dire du +Niger oriental, de constater que Pline savait exactement où le Nigris +avait sa source dans le massif des Touâreg, ce qui ne l’a pas empêché, +dans la description générale de ce fleuve, d’intervertir l’ordre naturel +de son cours, par respect pour les idées des indigènes, tant il est vrai +que son Niger n’était pas seulement un fleuve, mais un bassin. + + _Niger occidental._ + +Le bassin du Niger occidental, séparé du Niger oriental comme il a été +dit ci-dessus, est délimité au Nord par la chaîne atlantique, à l’Ouest +par l’Océan, au Sud par les reliefs du Sâguiet-el-Hamrâ, du Djebel-Azour +et du plateau du Tânezroûft. Sauf la partie du littoral océanien, sur +laquelle les documents abondent, ce bassin a été connu des anciens d’une +manière plus vague encore que celui de l’Est. + +Bien qu’aucun explorateur moderne n’ait encore étudié le Sahara marocain +comme nous pourrions le désirer, nous le connaissons assez cependant par +les voyages de René-Caillié, de Robert Adams, de Davidson, qui y a été +assassiné, de MM. Léopold Panet, Si-Boû-l’Moghdad et Gerhard Rohlfs, par +les écrits des Arabes, par les renseignements verbaux des indigènes, par +les travaux de M. Renou, de M. le capitaine Beaudouin et de M. le +général Faidherbe, pour ne pas commettre de grandes erreurs en comparant +les connaissances des anciens avec l’état actuel du pays. Le champ +possible des erreurs est d’ailleurs très-rétréci depuis la publication +_du Nord de l’Afrique dans l’antiquité_, par M. Vivien de Saint-Martin. + + +La critique de ce savant géographe resterait complète, si je n’avais à +apporter à l’appui de son exposé des éléments nouveaux qu’il a +soupçonnés, mais qu’il ne pouvait inventer. Ces éléments sont : + +D’abord, une portion entièrement inconnue de la tête du bassin, celle du +versant océanien du Ahaggâr, dont un des contreforts, le Tâhela-Ohât, +perpétue jusqu’à nos jours le nom du Mont Thala de Ptolémée et d’où +descendent des ouâdi dont le principal m’est indiqué comme se dirigeant +vers l’Ouâdi-Dra’a. (Voir Liv. Ier, chap. III, page 26.) + +Ensuite, entre le Haut-Niger occidental et la vallée du Daradus, les +masses de dunes d’Iguîdi qui, comme celles de l’’Erg pour le Niger +oriental, absorbent les eaux des affluents supérieurs et ne les +restituent que souterrainement à la vallée exutoire. (Voir Liv. Ier, +chap. II, pages 5 et 6, et chap. IV, pages 35, 36 et 37.) + +Ces éléments nouveaux permettent de mieux apprécier les connaissances +des anciens sur cet immense bassin. + +Topographiquement, les dunes de l’Iguîdi le divisent en deux sections, +l’une supérieure, l’autre inférieure, mais hydrographiquement la +capillarité des éléments constitutifs des dunes permet aux eaux des +affluents supérieurs de se rendre au lit inférieur, surtout quand elles +sont abondantes, ce qui a toujours lieu après les grandes pluies +périodiques. + + +Des affluents supérieurs du Niger occidental, les anciens n’ont connu +que la branche du _Ger_ de Suetonius Paulinius ou Νίγειρ de Ptolémée, +qui prend sa source dans la partie de l’Atlas marocain où naît aussi le +_Malua flumen_ ; mais à la manière dont Ptolémée constitue son Νίγειρ, +on voit qu’il réunit les eaux du versant saharien de l’Atlas à celles du +versant océanien du massif des Touâreg. + +Voici sa description : + +« Le fleuve Nigir (Νίγειρ) aboutit d’un côté au mont _Mandrus_ et de +l’autre au mont _Thala_, et forme le lac _Nigris_. + +« Deux embranchements qui descendent du Nord, l’un du mont _Sagapola_, +l’autre du mont _Usargala_, viennent se réunir au Nigir ; ce dernier +forme un détour à l’Est pour aller se terminer au lac _Libya_. + +« Au Sud, _dans la direction du Daradus_, le Nigir reçoit un +embranchement. » + +Sauf les latitudes et les longitudes, dont je ne tiens pas compte, parce +qu’elles sont erronées, toutes ces indications, quoique très-vagues, +sont conformes à la vérité. + + +Au Mandrus et au Thala correspondent : + +Le Djebel-Aït-’Aïach de l’Atlas marocain ; + +Le Tâhela-Ohât du versant occidental du Ahaggâr. + +Le lac Nigris auquel aboutissaient les eaux des monts Mandrus et Thala, +assis vis-à-vis l’un de l’autre, mais à 15 degrés de distance, est le +bas-fonds desséché du Touât, aujourd’hui couvert d’oasis ; + +Le lac Libya, dans lequel allait se perdre l’affluent de l’Usargala, se +retrouve dans la Sebkha du Gourâra, encore aujourd’hui le réceptacle des +eaux de l’Ouâd-Seggeur, malgré le barrage des dunes de l’’Erg ; + +Le Nigir est cet ouâd qui porte actuellement le nom de Guîr, dans sa +partie supérieure, et de Messâoura, dans son cours inférieur ; + +Nous connaissons déjà son affluent de l’Est, l’Ouâd-Seggeur, qui vient +du Djebel-’Amoûr, l’ancien Usargala ; + +L’affluent oriental correspond à l’Ouâdi-Tafîlelt, comme le mont +Sagapola, d’où il sort, nous représente ce point de l’Atlas marocain, +d’où descendent les principales rivières du bassin océanien du Maroc ; + +La tête des eaux venant du Sud et se dirigeant vers le Daradus est +encore plus facile à déterminer, car, grâce à la loyale franchise des +Touâreg, nous sommes mieux renseignés sur les détails du Ahaggâr que sur +ceux de l’Atlas marocain ; + +L’identification du Tâhela des Ohât avec le Thala des Thalæ de Ptolémée +ne laisse que l’embarras du choix entre les nombreux ouâdi fournis par +l’Ifettesen, le Tîfedest et le Ahaggâr, pour avoir un embranchement dans +la direction du Daradus ; + +L’Ouâdi-Tîrhehêrt, par son importance, par la notoriété dont il jouit, +semble le mieux répondre aux indications de Ptolémée. + +En analysant la description du géographe grec, je ne puis m’empêcher de +faire une remarque qui révèle une connaissance complète de la limite des +bassins des deux Niger : entre l’Usargala et le Thala, quoique +l’intervalle soit de 16 degrés, Ptolémée ne fait arriver aucun affluent +à son Niger occidental. Il savait donc que toutes les eaux de la région +intermédiaire se déversaient dans le Niger oriental. + + +Malgré l’exactitude des informations topographiques de Ptolémée, il +était probablement moins bien renseigné sur le nombre des centres de +populations situés sur son Niger, car il ne cite que dix-sept noms de +villes ou villages là où nous en comptons plus de quatre cents +aujourd’hui. + +Faut-il admettre que le pays n’avait alors que de rares habitants ? + +Pline l’affirme. Voici ce qu’il dit : + +« Suetonius Paulinus, le premier des généraux romains qui ait dépassé +l’Atlas, rapporte qu’au delà, jusqu’à un fleuve qui porterait le nom de +Ger, on traverse des déserts couverts d’un sable noir, au milieu duquel +s’élèvent, d’intervalle en intervalle, des rochers comme brûlés ; _que +ces lieux sont inhabitables à cause de la chaleur, même en hiver, et +qu’il l’a éprouvé_. » (Pline, Liv. V, 1.) + +Puis, si le lac Nigris occupait, comme tout l’indique, l’emplacement +actuel du Touât, les 300 centres de population qui constituent cette +agglomération d’oasis ne pouvaient alors exister. + +La tradition locale, d’accord avec le rapport de Suétonius Paulinus, +nous représente la première population du Touât réduite à quelques +colonies de nègres, asservies postérieurement et successivement par les +Berbères et les Arabes. (Voir Liv. III, chap. V, page 294.) + +Quoi qu’il en soit, des dix-sept noms de villes donnés par Ptolémée deux +seulement peuvent être identifiés avec les noms modernes : + +Taloubath, Ταλουβαθ, avec l’oasis de Tabelbâlet ; + +Toukabat, Τουκαβαθ, avec la ville de Teçâbit. + +Cependant, je serais tenté de croire que, dans le dénombrement et la +dénomination des villes du Niger occidental, Ptolémée aurait été mal +informé, car il lui donne, pour métropole, Νίγειρα Μητρόπολις, nom +identique à celui de la capitale du Niger oriental, Γείρα Μητρόπολις. Il +est douteux que deux centres, devant avoir des relations entre eux, +aient porté le même nom, bien que l’un et l’autre ne signifient que +ceci : _métropole du bassin_. + +D’autre part, les noms des lacs Nigris et de Libye, donnés aux +principaux réceptacles du bassin, noms identiques à ceux d’autres lacs +du Niger oriental, attestent une confusion très-grande dans les éléments +dont Ptolémée s’est servi pour dresser sa carte de la Libye. + +Je ne poursuivrai pas l’étude critique de ce bassin jusqu’à la mer ; ce +serait sortir du domaine de mes investigations personnelles. + + +Mais avant de clore cet examen sur les deux Niger de la Libye, je ne +puis me défendre de le résumer en constatant que, si, jusqu’à ce jour, +les documents anciens sur la Libye nous ont paru obscurs, la faute n’en +est pas seulement imputable à leurs auteurs, mais encore et bien plus à +ce que nous manquions nous-même du premier élément de critique : la +connaissance des lieux, des hommes et des choses de ce pays. Sans doute, +ni les Grecs ni les Romains n’ont possédé des détails très- +circonstanciés sur la topographie de cette contrée, mais, du moins, +leurs idées sur ses principaux caractères ont été nettes et exactes : +montagnes au Nord et au Sud ; bassin oriental et occidental, aboutissant +tous deux à la mer ; sables dans les bas-fonds intermédiaires ; oasis +disséminées çà et là, mais principalement sur le versant méridional de +l’Atlas, les dites oasis ressemblant, par l’éclat de leur verdure, sur +un fond jaunâtre, aux maculatures d’une peau de panthère ; populations +sédentaires dans les oasis, nomades dans les déserts ; voire même +quelques fables pour que la comparaison avec la situation actuelle soit +plus complète. + +Toutefois, on reste étonné que les Romains, qui ont possédé tant +d’établissements sur les limites de cette région, se soient contentés de +documents aussi sommaires sur sa constitution, sur ses productions et +sur sa population si variée. + + _Peuples de la Libye._ + +Les anciens donnaient le nom de _peuples_ ou _nations_ à ce que nous +appelons _tribus_. + + +Voici d’abord la liste la plus moderne, celle du géographe d’Alexandrie. + +Les peuples les plus considérables de la Libye et les positions qu’ils +occupent sont, dit-il : + +Les Garamantes, du Bagradas au lac Nouba ; + +Les Mélano-Gétules, entre les monts Sagapola et Usargala ; + +Les Éthiopiens-Rouges, au Sud du Gir ; + +Les Éthiopiens-Nigrites, au Nord du Nigir ; + +Les Daradæ, sur le Daradus ; + +Les Perorses, écartés de la mer, à l’Orient de Theôn Okhêma ; + +Les Éthiopiens-Odrangides, entre les monts Caphas et Thala ; + +Les Mimak, au Sud du Thala ; + +Les Noubæ, entre le lac Nouba et la Gorge Garamantique ; + +* Les Derbik, à l’Ouest du mont Aranga, + + +Viennent ensuite d’autres petits peuples, savoir : + + Les Autololes, } + } + Les Sirangæ, } au Sud de la Gétulie, entre la mer et le mont + } Mandrus ; + Les Mausoli, } + + Les Rhabii, } + } + Les Malcoæ, } entre le mont Mandrus et le fleuve Daradus ; + } + Les Mandori, } + +Les Sophucæi, après ces derniers ; + +Les Leucæthiopiens, séparés des Pérorses par le Rufus-Campus ; + +Les Pharusii, entre le Rufus-Campus et le mont Sagapola ; + +Les Natembes, au Nord du mont Usargala ; + + Les Lynxamatæ, } + } au Nord du Girgyris ; + Les Samamycii, } + + Les Salthi, } + } entre les monts Mandrus et Sagapola ; + Les Daphnitæ, } + + Les Zamazii, } + } + Les Aroccæ, } entre ces monts et le fleuve Nigir ; + } + Les Cetiani, } + +Les Suburpores, au Sud du mont Usargala ; + + Les Maccoi, } + } + Les Dauchitæ, } au Sud du mont Girgyris, entre les Garamantes et le + } lac Nouba ; + Les Caletæ, } + +Les Macchurebi, à l’Est des Daradæ ; + +Les Soloëntii, à l’Est des Sophucæi ; + + Les Anticoli, } + } + Les Churitæ, } à l’Est des deux précédents jusqu’au mont Caphas ; + } + Les Stachiræ, } + +* Les Orpheis, entre le Caphas et le Theôn Okhêma ; + + * Les Tarvaltæ, } + } + * Les Maltitæ, } au Sud des Orpheis ; + } + * Les Africerones, } + +Les Achæmæ, au Sud des Éthiopiens-Odrangides ; + + Les Gongalæ, } + } au Sud des Mimak ; + Les Nanosbeis, } + +* Les Nabathræ, entre le mont Thala et le mont Arvaltes ; + + Les Alitambi, } + } entre le mont Thala et le lac Libyque ; + Les Maurali, } + + Les Harmiæ, } + } + Les Thalæ, } + } entre le lac Libyque, le lac Nouba et la Gorge + Les Dolopes, } Garamantique ; + } + Les Astacuri ; } + +* Les Aroccæ, au Nord du mont Aranga ; + +* Les Asaracæ, à l’Est du susdit mont ; + +* Les Dermonenses, entre le mont Aranga et le mont Arvaltes ; + +* Les Éthiopiens-Aganginæ, entre le mont Arvaltes et le mont Aranga, au +Sud-Ouest des Africerones ; + + * Les Éthiopiens-Xyliccenses, } + } au Sud du mont Arvaltes, à l’Est des + * Les Éthiopiens-Uchaliccenses, } Agangines. + + +Pline nous transmet aussi sa nomenclature des peuples ; la voici avec +les positions données par le naturaliste : + +Les Marmarides, au cap Chersonèse ; + +Les Araraucèles, sur la côte de la Grande Syrte ; + +Les Nasamons ou Mésammons, au milieu des sables, sur la côte de la +Petite Syrte ; + +Les Asbystes et les Maces, après les Nasamons ; + +Les Hammanientes, au delà des Asbystes et des Maces, à douze journées de +marche de la Grande Syrte, vers l’Occident, et entourés eux-mêmes de +sables de tous les côtés ; + +Les Troglodytes, à quatre journées de marche des Hammanientes, du côté +du Couchant d’hiver ; + +Les Phazaniens, sur la route de l’Éthiopie ; + + * Les Niteris ou Nitiebres, } + } + * Les Bubéium, nation ou ville, } + } + * Les Enipi, } sans désignation d’habitat ; + } + * Les Discera, } + } + * Les Nannagi, } + + Les Éthiopiens-Taréléens, } + } sur la source du Nigris ; + Les Œcaliques, } + +Les Éthiopiens-Nigrites, sur le Nigris ; + + Les Liby-Égyptiens, } + } au-dessus des Gétules, par delà les déserts ; + Les Leucéthiopiens, } + +Enfin, les Garamantes, séparés des précédents, du côté de l’Occident, +par de vastes solitudes. + + +Je renonce à énumérer les noms de peuples ou de nations des autres +auteurs grecs ou romains, les nomenclatures de Pline et de Ptolémée les +comprenant à peu près tous avec plus de précision. Je préfère constater +qu’à l’exception des noms de peuples précédés du signe * dans les deux +listes ci-dessus, tous peuvent être rationnellement placés sur une carte +moderne, grâce aux nombreuses identifications de noms de lieux qui ne +peuvent plus être contestées. + +Je remarque également que, le placement fait, suivant les indications de +Pline et de Ptolémée, toutes les populations indiquées comme étant de +sang noir ou occupent les lignes de bas-fonds du Sahara ou sont +transférées au delà de la limite de la Libye avec l’Éthiopie. + +Quant à l’assimilation des noms des peuples anciens avec ceux des tribus +modernes, il faut être très-prudent, car les tribus berbères ont bien +souvent changé de noms depuis l’antiquité, les unes ayant entièrement +disparu, les autres ayant été complétement transformées. + +D’ailleurs, tous les noms grecs et romains reproduisent très- +inexactement l’ethnique indigène. Pour les noms dont l’identification +est la plus certaine, ne constatons-nous pas des différences trop +grandes, entre les uns et les autres, pour ne pas reculer devant une +assimilation impossible ? + +Mieux vaut terminer cette étude comparée en la complétant par l’exposé +des renseignements, non écrits dans les livres, mais nettement tracés +sur le sol, que nous fournissent les ruines de l’occupation romaine sur +la frontière de la Libye. + + + _Limites méridionales de l’occupation romaine._ + + +Les reconnaissances de MM. les officiers d’état-major et de M. Victor +Guérin, complétées par les miennes, assignent comme limite à +l’occupation romaine au Sud des Mauritanies, de la Numidie, de la +Province d’Afrique et de la Cyrénaïque, savoir : une ligne suivant le +bassin de l’Ouâd-Djedî, de Laghouât à Biskra ; le versant saharien de la +chaîne aurasique, de Biskra à Mîdâs ; le rebord méridional des Chott-el- +Djerîd et Chott-el-Nefzâoua, de Mîdâs à Gâbès ; le versant occidental du +Djebel-Douîrât, de Gâbès à Nâloût ; enfin, Ghadâmès et Djerma, de Nâloût +au Fezzân. + +A l’exception des bas-fonds, au Sud de la Tunisie, les Romains semblent +avoir arrêté leur ligne d’occupation à la limite des terres habitables +pour des hommes d’origine européenne. + +Les ruines de leurs établissements-frontières sont indiquées sur la +Carte dressée pour l’intelligence de cet ouvrage par le signe ordinaire +(R. R.) des ruines romaines. + +Ces ruines, autant que j’ai pu en juger par l’espace qu’elles couvrent, +sont celles de petits postes d’observation, de centres de commandement, +peut-être de comptoirs-entrepôts pour les relations commerciales avec +les populations indépendantes du Sud. + +Rien n’indique que les Romains aient tenté par eux-mêmes des entreprises +de commerce au delà de la limite que j’assigne à leur occupation, car, +au Sud de cette ligne, aucun monument ne révèle leur présence, et leurs +écrits attestent que leurs connaissances géographiques elles-mêmes +avaient pour limite le versant méditerranéen du _Mons ater_. + +A l’Ouest du Djebel-’Amoûr, sur tout le versant de l’Atlas marocain, les +ruines romaines paraissent fort rares, car aucun de mes informateurs +indigènes ne m’en a signalé. Peut-être, dans les ruines de Sedjelmâssa, +dont la position m’a été bien précisée au centre des qeçour du Tafîlelt, +retrouverait-on quelques débris de la grandeur romaine, mais c’est +encore très-douteux. + +Les Touâreg, que j’ai souvent interrogés sur les ruines de constructions +qui pouvaient se trouver dans leur pays, se sont bornés à me signaler +les vestiges des tombeaux des Jabbâren, comme ceux que j’ai trouvés près +de la source d’Ahêr (voir Livre Ier, chap. 4, pages 56 et 57) et qui +m’ont paru destinés à des hommes qu’on enterrait assis ; plus, les +ruines d’un monument religieux, probablement une mosquée, dont la +construction est attribuée aux Sohâba ou compagnons du prophète +Mohammed, qui s’étaient avancés en conquérants dans le pays pour le +convertir à l’islamisme et qui ont perpétué jusqu’à nos jours le +souvenir de leur passage à Timissao, au moyen d’inscriptions, en arabe +coufique, encore très-lisibles aujourd’hui, dit-on. + +Ainsi, au delà de la ligne que j’ai tracée, les indigènes eux-mêmes ne +connaissent aucune ruine de l’occupation romaine. + + + CONCLUSION DE L’APPENDICE. + + +Dans ce travail de géographie comparée, je ne me suis pas proposé une +étude critique des textes, œuvre délicate qui exige une expérience que +je n’ai pas ; j’ai seulement voulu exposer comment j’interprétais les +récits des anciens, en procédant de la connaissance des lieux à +l’inconnu des origines et des sources des textes parvenus jusqu’à nous ; +je me suis principalement proposé pour but de démontrer que la dernière +exploration du Sahara confirmait dans son ensemble et dans ses +principaux détails le dernier exposé de nos connaissances sur la Libye +des Grecs et des Romains, d’après M. Vivien de Saint-Martin, dont +l’ouvrage si remarquable, _Le Nord de l’Afrique dans l’antiquité_, a été +couronné par l’Académie des inscriptions et belles-lettres. + +Sans doute, dans les détails secondaires, quelques identifications ne +sont pas les mêmes, mais il était inévitable qu’il n’en fût pas ainsi. +L’honorable géographe ne pouvait pas connaître le massif des Touâreg +avant qu’il eût été étudié, exploré, reconnu. + +Pour mon compte personnel, je m’estimerai heureux, si, par les preuves +nouvelles que j’apporte à l’appui de ses déductions, je contribue à +accroître l’autorité dont le livre de M. Vivien de Saint-Martin doit +jouir. + +Si je n’avais eu pour guide une critique aussi sûre, cet Appendice, +rédigé pendant l’impression de ce volume, n’aurait probablement pas vu +le jour. + + + FIN DU TOME PREMIER. + + +[Note 127 : M. Vivien de Saint-Martin est le premier, et peut-être le +seul encore aujourd’hui, qui ait établi cette correspondance dont +l’importance est fondamentale, car elle marque, sur ce point, la limite +extrême de la mappemonde ancienne.] + +[Note 128 : Traduisons l’_iter præter caput saxi_ de Pline, par le mot à +mot arabe : _terîq-’ala Râs-el-Hamâda_ et nous aurons le nom de la route +directe de Tripoli à Mourzouk par Djerma, celle suivie par M. le docteur +Barth.] + +[Note 129 : Voir _Reisen und Entdeckungen in Nord und Central-Afrika_, +von doctor H. Barth. T. 1, p. 207-217. Gotha. Justus Perthes, 1857.] + +[Note 130 : Voir Livre III, _Centres commerciaux_, page 267 et +suivantes.] + +[Note 131 : M. Vivien de Saint-Martin, convaincu qu’après les +reconnaissances de MM. Barth, Overweg, Richardson et Vogel, on pouvait +ajouter quelque chose aux identifications déjà constatées, n’a pas +hésité, dans ce but, à se livrer à un long et pénible travail dont voici +le résultat : + + Matelgæ Assimilé à Ouâdi-Talha, + + Debris — à Éderi, + + Tabidium — à Tabounîyé, + + Thapsagum — à Tessâoua, + + Nannagi — à Denhadja, + + Maxala — à Mechaal, + + Zizama — à Ouâdi-Zemzem, + + Gyri, Girgyris — à Djebel-Ghariân, + + Cillaba — à Zouîla ou Zeila, + + Alele — à Hall ou Holl, + + Mons Ater et Niger — au Djebel-Nefoûsa. + + +Sans contester la valeur critique des motifs sur lesquels s’appuie M. +Vivien de Saint-Martin, je ne puis m’empêcher de constater que Talha +(Acacia Arabica, Zemzem (nom d’un puits très-vénéré de la Mekke) et +Ghariân (cavernes), sont trois dénominations arabes, introduites dans la +nomenclature géographique moderne, seulement depuis la conquête arabe, +et, que, pour les autres points, aucune raison réellement déterminante +ne légitime l’assimilation. + +On conteste, il est vrai, au Djebel-Ghariân sa signification arabe, +parce que les Berbères de la contrée prononcent plus ou moins +correctement le nom que les Arabes ont donné à leur montagne ; mais ce +point n’est pas le seul dans le Nord de l’Afrique où des cavernes +servent de refuge aux populations, et partout le même nom arabe est +employé pour caractériser ce mode d’habitation. En Algérie, au Nord de +Frenda, dans le pays de Sedama, il y a des tribus qui habitent des +cavernes et les Arabes les ont appelées Ahel-el-Ghîrân (les gens des +cavernes), comme ils ont appelé la montagne des cavernes, au Sud de +Tripoli, Djebel-Ghariân.] + +[Note 132 : M. Vivien de Saint-Martin, assimile les _Gyri montes_ du +triomphe de Balbus au Γίργυρις ou Γίργιρι de Ptolémée et les place dans +les montagnes de Ghariân ; dans ce cas, il n’y aurait pas double emploi. + +Mais M. Vivien de Saint-Martin a été amené à cette détermination parce +que Ptolémée place la source du fleuve Cinyps dans le Γίργυρις et parce +que l’embouchure de ce fleuve étant bien connue, d’après les indications +d’Hérodote et de Scylax, sa source ne peut être, en effet, que dans la +chaîne de montagne du littoral tripolitain. + +Toutefois, si Ptolémée (Liv. IV, chap, VI) place la source du Cinyps +dans le Girgyris, il la fait sortir aussi (Liv. IV, chap. III) du mont +Zuchabari ou Chusambari. + +Entre ces deux indications contradictoires, laquelle choisir ? + +Ptolémée ne laisse aucune incertitude à cet égard. La position qu’il +donne au Zuchabari correspond aux sommets du versant maritime du Djebel +tripolitain, tandis que celle du Girgyris, dans le Sud-Ouest de Garama, +correspond au massif des Touâreg. + +D’ailleurs, la position vraie du Girgyris, au Sud de Lynxama, sur le +Gir, est encore mieux fixée par celle de Lynxama elle-même. + +En identifiant le Girgyris à une partie du Djebel tripolitain, il +devient impossible de placer le Gir, Lynxama et les Lynxamatæ comme ils +doivent l’être. + +L’analogie de nom entre Girgyris et Ghariân a doublement trompé M. +Vivien de Saint-Martin, car le nom de Ghariân lui-même, limité à la +partie de la chaîne dans laquelle existent des cavernes, n’est pas celui +de la chaîne et ne donne naissance à aucun fleuve qui puisse être le +Cynips.] + +[Note 133 : Je sais que les monts Uzzaræ et Suggaræ d’Orose et d’Éthicus +sont considérés comme représentant les monts Usargala et Buzara de +Ptolémée, monts qui donnent naissance à l’Ouâd-Seggeur des modernes, ce +qui semble confirmer leur identification avec la partie occidentale du +Djebel-’Amoûr. + +Je me garde de contester le mérite de cette identification, mais je +pense qu’on peut, sans audace, faire appel à un plus ample informé. + +L’identification ancienne repose, d’abord sur une ressemblance de noms, +puis sur une limite. + +Ressemblance pour ressemblance, j’aime mieux celle qui compare Uzzaræ et +Suggaræ à Hoggâr et à Ahaggâr que celle qui transforme, sans preuves, +Uzzaræ et Suggaræ en Usargala et Buzara, pour les identifier à une +portion du Djebel-’Amoûr. + +La limite donnée par Orose et Éthicus est celle de la race blanche avec +la race noire, et non celle de la Mauritanie ou de la Numidie avec la +Libye, et tout le monde est d’accord aujourd’hui que, si quelques +infiltrations de noirs ont pénétré dans quelques parties du Sahara, en +deçà des points culminants du massif des Touâreg, la limite vraie a été +au point de partage des eaux entre le bassin méditerranéen, occupé par +la race blanche, et le bassin nigritien, occupé par la race noire. + +Enfin, il faut lire les textes tels qu’ils sont : c’est au Midi de la +Mauritanie de Sétif et non au Midi de la Mauritanie Césaréenne que sont +les monts dont parlent Orose et Éthicus. + +Donc, jusqu’à preuve contraire, je maintiens, provisoirement, +l’identification des monts Uzzaræ et Suggaræ avec le Hoggâr ou Ahaggâr.] + +[Note 134 : Les Grecs modernes prononceraient ces mots _Ghîr_ et +_Nighîr_.] + +[Note 135 : Pour les anciens Africains, la plupart des grandes rivières +de l’intérieur du continent africain étaient des embranchements du Nîl +d’Égypte qui y allaient déverser leurs eaux sous le nom d’Astapus, qui +est, en effet, le nom ancien d’une des branches supérieures du Nîl. + +Cette erreur, née chez les indigènes, est acceptée sans contradiction +par Hérodote et par Pline, qui nous transmettent leurs traditions.] + +[Note 136 : On ne sait pas au juste ce qu’est ce poisson. D’ordinaire on +le prend, soit pour un _gadus lota_ L., soit pour un _petromyzon +fluviatilis_ L. (Note de M. E. Littré, traducteur de l’_Histoire +naturelle_ de Pline. Paris, 1859.)] + +[Note 137 : Le coracinus de Pline est le _labrus niloticus_ L.] + +[Note 138 : Le silurus de Pline est le _silurus glanis_ L., poisson +très-gros qui habite le Nîl.] + + + + + TABLE. + + * * * * * + + + AVANT-PROPOS. + + Pages. + + But de l’expédition. — Patronage gouvernemental et + scientifique. — Les diverses reconnaissances exécutées. + — Difficultés surmontées et résultats acquis. — Maladie + grave à Alger. — Concours obtenu pour la rédaction de mes + travaux I + + INTRODUCTION. + + Division de l’ouvrage. — Sa raison. — Transcription des noms + indigènes. — Des gravures. — De la carte. — Sur quelles bases + elle a été établie XI + + LIVRE PREMIER. + + DIVISIONS NATURELLES ET POLITIQUES. — GÉOGRAPHIE PHYSIQUE, + SOL ET CLIMAT. 1 + + CHAPITRE PREMIER. — Divisions et limites générales des + confédérations Touâreg 1 + + Divisions en quatre confédérations 1 + + Patrimoine de chaque confédération 2 + + Limites générales 3 + + Limites particulières 3 + + CHAP. II. — Géographie physique 5 + + § 1er. — _Zone des dunes_ 5 + + Étendue de cette zone 6 + + Variétés de dunes 7 + + Voyages dans les dunes 9 + + Puits dans les dunes 10 + + Limite de l’Algérie dans les dunes 11 + + § 2. — _Massif des Touâreg_ 13 + + Tasîli du Nord. — Chaîne d’Anhef. — Plateau d’Eguéré 14 + + Chaîne de l’Akâkoûs. — Chaîne de l’Amsâk. — Hamâda de + Mourzouk — Hamâda-el-Homra 15 + + Hamâda de Tînghert. — Plateau de Tâdemâyt. — Plateau du + Mouydîr 16 + + Bâten Ahenet. — Tasîli du Sud 17 + + Plaine d’Amadghôr 18 + + Plaine d’Admar. — Vallée d’Ouarâret. — Plaine de Tâyta. + — Vallée de l’Ouâdi-Lajâl 19 + + Plaine des Igharghâren. — Plaine d’Adjemôr 20 + + CHAP. III. — Hydrographie 22 + + Ouâdi-Igharghar 22 + + Ouâdi-Tâfasâsset 25 + + Ouâdi-Tirhehêrt 26 + + Ouâdi-Akâraba. — Puits ordinaires 27 + + Puits à galeries. — Puits artésiens. — Rhedîr 28 + + Lacs 29 + + Sources 31 + + CHAP. IV. — Géologie 33 + + 1re section. — _D’El-Ouâd à Ghadâmès_ 33 + + Formation des dunes 33 + + Dénudation des plateaux et des montagnes en amont des + dunes 35 + + Groupes de dunes entre la Méditerranée et le Sénégal 35 + + Superficie des plateaux alimentateurs 37 + + Influences atmosphériques sur les roches. — Production + des sables 38 + + Circulation des sables 39 + + Trombes de sables 40 + + Fixation des sables par les eaux 41 + + Formation des dunes sur place et formation par + amoncellement des sables étrangers 43 + + _Planorbis Duveyrieri_ 44 + + 2e section. — _De Ghadâmès à Rhât_ 45 + + _A._ Plateau de Tînghert 46 + + _B._ Dunes d’Édeyen 51 + + _C._ Plateau d’Eguélé 51 + + _D._ Plaine des Igharghâren 52 + + _E._ Tasîli des Azdjer 55 + + _F._ Vallée d’Ouarâret 59 + + 3e section. — _De Tîterhsîn à Zouîla_ 61 + + _A._ De Tîterhsîn à Serdélès 61 + + _B._ Désert de Tâyta 65 + + _C._ Ouâdi-Lajâl 67 + + _D._ Dunes d’Édeyen 69 + + _E._ Hamâda de Mourzouk 70 + + _F._ Dépression de la Hofra 71 + + _G._ La Cherguîya 73 + + _H._ Massif du Hâroûdj 75 + + 4e section. — _De Mourzouk à la mer_ 77 + + Djebel-es-Sôda 79 + + Hamâda-el-Homra 82 + + 5e section. — _De Rhât à In-Sâlah_ 84 + + _A._ Plateau du Tasîli 84 + + _B._ Plateau d’Éguéré 86 + + _C._ Plateau du Mouydîr 86 + + _D._ Massif du Ahaggâr 87 + + _Conclusion géologique_ 88 + + CHAP. V. — Météorologie 90 + + _Tableau résumé des observations météorologiques_ faites + du 26 juillet 1860 au 20 septembre 1861, à l’effet de + déterminer les altitudes de chaque station 91 + + _Température_ de l’air 106 + + — du sol 109 + + — des puits ordinaires 110 + + — des puits artésiens 112 + + — des eaux pluviales et des flaques d’eau 113 + + Température moyenne mensuelle de l’air à Tougourt (série + comprenant tout ou partie des années 1855, 1856, 1857, + 1858 et 1859) 113 + + _Hygrométrie._ — Vapeur d’eau de l’atmosphère 115 + + Rosée. — Gelée blanche. — Brouillard. — Pluie 118 + + Neige 120 + + _Pression atmosphérique._ — Observations barométriques 120 + + Oscillations diurnes 120 + + Extrêmes des oscillations 122 + + Moyennes des oscillations 123 + + _Vents._ — Direction mensuelle et force moyenne 124 + + Variations diurnes et suivant les saisons 125 + + Vitesse du vent 125 + + Pluies et trombes de sable 126 + + Influence des vents sur le thermomètre et sur le baromètre 128 + + _Électricité._ — Étincelles électriques 128 + + Éclairs. — Tonnerre. — Orages 129 + + _Lumière._ — Intensité. — Couleur. — Transparence 130 + + Mirage. — Aurore et crépuscule. — Lueur crépusculaire. + — Arc-en-ciel 131 + + Halo lunaire. — Lune rouge sang. — Étoiles filantes. — + Globe lumineux 132 + + _Conclusion météorologique_ 133 + + CHAP. VI. — Observations astronomiques 134 + + _Tableau résumé_ des observations faites pour établir la + latitude et la longitude des principaux points de la carte 135 + + Éclipse de soleil du 18 juillet 1860 à El-Ouâd 138 + + Comète à Mourzouk le 1er juillet 1861 139 + + LIVRE II. + + PRODUCTION 141 + + CHAPITRE PREMIER. — Minéraux 141 + + Métaux et matières précieuses 142 + + Sels divers 143 + + Matériaux de constructions. — Pierres et terres 145 + + Combustibles minéraux 146 + + CHAP. II. — Végétaux 147 + + Renonculacées 148 + + Fumariacées 149 + + Crucifères 149 + + Capparidées 152 + + Cistinées 153 + + Résédacées 153 + + Frankéniacées 153 + + Malvacées 154 + + Aurantiacées 155 + + Ampélidées 156 + + Géraniacées 156 + + Zygophyllées 156 + + Rutacées 158 + + Rhamnées 159 + + Térébintbacées 160 + + Légumineuses 161 + + Rosacées 168 + + Amygdalées 168 + + Pomacées 169 + + Lythrariées 170 + + Granatées 171 + + Cucurbitacées 171 + + Tamariscinées 172 + + Paronychiées 174 + + Portulacées 175 + + Ficoidées 175 + + Composées (corymbifères) 177 + + Composées (chicoracées) 178 + + Primulacées 179 + + Oléacées 179 + + Asclépiadées 180 + + Gentianées 181 + + Convolvulacées 181 + + Borraginées 181 + + Solanées 182 + + Scrophularinées 185 + + Orobanchacées 185 + + Labiées 186 + + Globulariées 187 + + Plombaginées 187 + + Plantaginées 188 + + Salsolacées 188 + + Amarantacées 191 + + Salvadoracées 191 + + Polygonées 192 + + Thyméléacées 192 + + Euphorbiacées 193 + + Cannabinées 193 + + Morées 193 + + Salicinées 194 + + Conifères 194 + + Potamées 194 + + Palmiers 194 + + Liliacées 199 + + Mélanthacées 200 + + Joncées 200 + + Typhacées 201 + + Cypéracées 201 + + Graminées 201 + + Balanophorées 207 + + Fougères 208 + + Characées 208 + + Champignons 208 + + Algues 209 + + Plantes indéterminées 209 + + Conclusion botanique 215 + + CHAP. III. — Animaux 217 + + § 1er. — _Animaux domestiques_ 217 + + Chameau 218 + + Cheval 220 + + Zébu 221 + + Ane 222 + + Mouton 222 + + Chèvre 223 + + Chien 224 + + § 2. — _Animaux sauvages_ 224 + + Mammifères (_nomenclature_) 224 + + Oiseaux — 225 + + Reptiles — 226 + + Poissons — 227 + + Arachnides — 227 + + Insectes — 228 + + Myriapodes — 228 + + Annelides — 228 + + Mollusques — 229 + + Parasites — 229 + + _Espèces remarquables_ : Tahoûri 229 + + Loup 230 + + Guépard 230 + + Onagre 231 + + Antilope mohor 231 + + Antilope oryx 231 + + Akaokao 231 + + Autruche 232 + + Gypaète 232 + + Crocodile 232 + + Gecko des sables 234 + + _Agama colonorum_ 234 + + _Acanthodactylus Savignyi_ 235 + + _Acanthodactylus vulgaris_ 235 + + _Agama agilis_ 235 + + Vipère cornue 235 + + Vipère des jongleurs 235 + + Vipère des Pyramides 236 + + _Psammophis punctatus_ 237 + + _Cœlopeltis insignitus_ 237 + + Serpents fabuleux 237 + + Poissons, (_Clarias lazera_) 237 + + Scorpion 239 + + Araignée venimeuse 239 + + Coléoptères 240 + + Sauterelles 240 + + Libellules 241 + + Abeilles 241 + + Lépidoptères 243 + + Mouches et moustiques 243 + + Scolopendre 243 + + Vers comestibles 243 + + Parasites de l’homme 244 + + Puce 245 + + _Dépôt des collections_ minéralogiques, géologiques, + botaniques, zoologiques, ainsi que des cartes itinéraires 245 + + LIVRE III. + + CENTRES DE RAYONNEMENT 247 + + CHAPITRE PREMIER. — Centres commerciaux 249 + + § 1er. — _Ghadâmès_ 249 + + Motifs du choix de cet emplacement 249 + + Ruines liby-égyptiennes 250 + + Ruines garamantiques 251 + + Ruines grecques 252 + + Ruines romaines 253 + + Conquête arabe 254 + + Population de la ville 256 + + Dialecte particulier 256 + + Costume. — Mœurs 257 + + Commerce. — Ses bénéfices 258 + + Industrie. — Horticulture 260 + + Eaux d’irrigation 260 + + Habitations. — Quartiers. — Marchés 262 + + Gouvernement et administration 263 + + Rapports avec les Touâreg 265 + + § 2. — _Rhât_ 256 + + Ancienne Rapsa des Romains 267 + + Sa restauration par les Ihâdjenen et les Kêl-Rhâfsa 268 + + Sultans Ihâdjenen 268 + + Loi particulière de succession 269 + + Substitution d’un Arabe touâti à un Berbère ihâdjeni dans + le gouvernement de la ville 269 + + Motifs de mécontentement des chefs Touâreg 270 + + Détails sur la ville de Rhât 271 + + Pourquoi l’entrée de la ville m’a été refusée 272 + + Parti des Turcs. — Parti des Français 274 + + § 3. — _Mourzouk_ 275 + + Le Fezzân moderne 275 + + Le Fezzân ancien 276 + + Civilisation garamantique 279 + + Ville de Mourzouk 281 + + Gouvernement. — Administration. — Garnison 282 + + Décadence du Fezzân 284 + + § 4. — _Ouarglâ_ 284 + + Ce qu’on sait de sa fondation, de son histoire, de son + ancienne prospérité, des causes de sa décadence 285 + + Cette ville peut-elle recouvrer son ancienne splendeur ? 287 + + Rôle que lui assignent les circonstances 290 + + § 5. — _In-Sâlah et le Touât_ 290 + + Le Touât, confédération politique indépendante, mais + dépendant de l’Algérie pour ses besoins matériels 291 + + Du pouvoir et des partis au Touât 293 + + Noirs. — Berbères. — Arabes du Touât 294 + + Assiette de ces populations 295 + + In-Sâlah. — Ce que ce nom comprend 296 + + Causes de la prospérité de ce point 297 + + Tribu des Oulâd-Bâ-Hammou 298 + + CHAP. II. — Centres religieux 300 + + § 1er. — _Confrérie des Senoûsi_ 301 + + Es-Senoûsi. — Le but qu’il s’est proposé en instituant + une confrérie 301 + + Pourquoi il choisit le désert 302 + + Moqaddem de l’Ouest et Mohammed-ben-’Abd-Allah 303 + + Jerhâjîb, métropolitaine de l’ordre 304 + + Avénement du fils d’Es-Senoûsi 305 + + Opposition de cette confrérie à ma mission 306 + + § 2. — _Confrérie des Tedjâdjna_ 306 + + Profession de foi tolérante 306 + + Luttes contre les Turcs, contre ’Abd-el-Kâder et + les Mouley-Tayyeb 307 + + Rapports de bonne amitié avec les Français 308 + + Protection que m’a donnée cette confrérie 309 + + Son influence dans le Sahara et l’Afrique centrale 310 + + § 3. — _Zâouiya des Bakkây_ 310 + + Les Bakkây descendent du conquérant ’Oqba 311 + + Leur puissance morale 311 + + Composition de cette famille 312 + + Sîdi-Mohammed offre de me conduire à Timbouktou 313 + + § 4. — _Zâouiya des Oulâd-Sîdi-Cheïkh_ 313 + + Fondée pour devenir l’asile de la proscription 314 + + Son chef me recommande aux habitants d’El-Golêa’a 315 + + Services que nous a rendus et que peut nous rendre encore + la famille des Oulâd-Sîdi-Cheïkh 315 + + LIVRE IV. + + TOUÂREG PROPREMENT DITS 317 + + CHAPITRE PREMIER. — Origine des Touâreg 317 + + Opinion des Touâreg sur leur origine 317 + + Analyse d’une _Note_ sur les origines des diverses tribus + Touâreg, par le Cheïkh-Brahîm-Ould-Sîdi 318 + + Origine des tribus du pays d’Azdjer 319 + + Origine des tribus du Ahaggâr 321 + + Justification des prétentions de la _Note_ 323 + + Partage des terres chez les Azdjer 324 + + Opinion d’Ebn-’Abd-en-Nour-el-Hamîri sur la question + des origines 324 + + Opinion émise, sur le même sujet, par Ebn-Khaldoûn dans + son _Histoire des Berbères_ 325 + + Résumé de ces opinions 326 + + Les Touâreg sont les Mazyes d’Hérodote 327 + + L’étude de la langue _temâhaq_ peut seule éclairer + l’ethnologie des Touâreg 328 + + CHAP. II. — Divisions et constitution sociale 329 + + Divisions des Azdjer 329 + + Divisions des Ahaggâr 330 + + Du pouvoir souverain 331 + + Des Nobles 331 + + Des Marabouts 332 + + Des Tribus mixtes 334 + + Des Serfs 334 + + Des Esclaves 339 + + De la Femme 339 + + CHAP. III. — Historique des tribus 342 + + § 1er. — _Confédération des Azdjer_ 343 + + Tribu des Imanân 344 + + Tribu des Orâghen 347 + + Tribu des Imanghasâten 354 + + Tribu des Kêl-Izhabân 357 + + Tribu des Imettrilâlen 357 + + Tribu des Ihadhanâren 357 + + Tribu des Ifôghas 359 + + N-Ouqqirân 360 + + N-Iguedhâdh 361 + + N-et-Tobol 361 + + Le Cheïkh-’Othmân 363 + + Tribu des Ihêhaouen 365 + + Tribu des Kêl-Tîn-Alkoum 366 + + Tribu des Ilemtîn 367 + + § 2. — _Confédération des Ahaggâr_ 368 + + Tribu des Kêl-Ahamellen 374 + + Tribu des Tédjéhé-Mellen 375 + + Tribu des Kêl-Rhelâ 375 + + Tribu des Irhechchoûmen 377 + + Tribu des Ibôguelân 378 + + Tribu des Taîtoq 378 + + Tribu des Tédjéhé-n-Eggali 379 + + Tribu des Ikadéen 379 + + Tribu des Inembâ-Kêl-Tahât 379 + + Tribu des Inembâ-Kêl-Emoghrî 379 + + Tribu des Ikerremôïn 380 + + Tribu des Tédjéhé-n-oû-Sîdi 380 + + Tribu des Ennîtra 380 + + Tribu des Tédjéhé-n-Esakkal 380 + + CHAP. IV. — Caractères distinctifs des Touâreg 381 + + _Caractères physiques_ 381 + + _Caractères moraux_ 383 + + _Conservation de l’écriture berbère_ 386 + + Alphabet tefînagh 388 + + Inscriptions rupestres 389 + + _Usage du voile_ 390 + + _Anneau de pierre au bras_ 392 + + _Poignard d’avant-bras_ 393 + + _Succession maternelle._ — Benî-Oummïa 393 + + Exemples de ce mode de succession chez d’autres peuples 394 + + Loi spéciale aux Touâreg 396 + + Origine de cette loi 398 + + Part faite à la femme dans toutes les institutions + des Touâreg 400 + + _Abstinence de la chair de poissons et d’oiseaux_ 401 + + _Conclusion_ du chapitre IV 402 + + CHAP. V. — Touâreg dans leur vie intérieure 403 + + _Campements. — Habitations_ 403 + + _Mobilier. — Ustensiles_ 404 + + _Vêtements. — Coiffures. — Chaussures. — Parures_ 405 + + _Aliments. — Boissons. — Thé. — Café. — Tabac_ 408 + + _Religion. — Superstitions_ 413 + + Traces du christianisme 414 + + Évocation des âmes 415 + + Croyances aux génies 416 + + Préjugés sur la sorcellerie 418 + + Amulettes 419 + + _Instruction_ 419 + + Lecture. — Écriture 420 + + Connaissances en calcul 421 + + — en géographie 421 + + — en histoire 422 + + — en botanique 422 + + — en zoologie 422 + + — en minéralogie 422 + + — en théologie 423 + + — en droit 423 + + — en astronomie 423 + + _Droit. — Justice. — Police_ 427 + + Droit écrit et coutumier 427 + + Police intérieure. — Peines 427 + + Peine du talion 428 + + _Naissance. — Mariages. — Décès_ 428 + + Circoncision. — Majorité. — Longévité 428 + + Position de la femme dans le mariage 429 + + Célébration du mariage 430 + + Morts. — Enterrement. — Noms personnels 431 + + _Pratiques hygiéniques_ 431 + + Peinture du corps à l’indigo 431 + + — — à l’ocre 432 + + Coupe des cheveux 432 + + Boucles d’oreilles hygiéniques 432 + + Usage du sulfure d’antimoine 432 + + Voile 432 + + _Maladies et pratiques médicales_ 433 + + Ophthalmies 433 + + Rhumatismes 434 + + Fièvres intermittentes 434 + + Variole 434 + + Rougeole 435 + + Maladies de la peau 435 + + Ver de Guinée 435 + + Boûri des nègres 435 + + Syphilis 436 + + Piqûres et morsures d’animaux venimeux 436 + + Emploi médical de l’_Hyoscyamus Falezlez_ 437 + + _Travail_ 438 + + Agriculture et horticulture 439 + + Industries professionnelles 440 + + CHAP. VI. — Touâreg dans leur vie extérieure 441 + + _Assemblées politiques_ 441 + + Convocation. — Réunion 441 + + Tenue de ces assemblées 442 + + Conclusions ordinaires 443 + + _Guerre_ 443 + + Armement 444 + + Équipement 446 + + Rencontres 448 + + Chants de guerre 450 + + _Conclusion_ du chapitre VI 452 + + APPENDICE. + + GÉOGRAPHIE ANCIENNE 455 + + Objet de l’Appendice 455 + + _Agisymba regio_ 456 + + Identification avec l’oasis d’Aïr 457 + + Route qui y conduisait 458 + + _Limite séparative de la Libye et de l’Éthiopie_ 459 + + Concordance des documents anciens avec les + connaissances modernes 460 + + _Mons ater_ 461 + + Identification avec le massif des Touâreg 461 + + Connaissances des anciens sur cette région 462 + + Pline 462 + + Ptolémée 464 + + Identification de la Gorge Garamantique avec l’Aghelâd + d’Ouarâret, du mont Thala avec le Tâhela, du lac Nouba + avec la Sebkha d’Amadghôr, du Girgyris avec le Tasîli + des Azdjer 465 + + Identification des Uzzar ou Suggar aux Ahaggâr, des + Astacuri aux Azdjer, des Ifuraces aux Ifôghas 466 + + _Des Niger de la Libye_ 469 + + Deux Niger 470 + + Éthymologie du mot Niger 471 + + Sa signification : _bassin_ et non _fleuve_ 472 + + _Niger oriental_ 474 + + Ses limites 474 + + Ce qu’en connaissaient les anciens 475 + + Identifications possibles 475 + + _Niger occidental_ 479 + + Ses limites 479 + + Nouveaux éléments de critique 479 + + Description de Ptolémée. — Assimilation des points + connus du géographe grec 480 + + Le Niger occidental était à peu près un désert à + l’époque de Ptolémée 481 + + Résumé des connaissances des anciens sur les deux + bassins de la Libye 482 + + _Peuples de la Libye_ 483 + + D’après Ptolémée 483 + + D’après Pline 485 + + Assimilation des peuples anciens aux tribus modernes 486 + + _Limites méridionales de l’occupation romaine_ 486 + + Ruines romaines 486 + + Ruines indigènes 487 + + _Conclusion de l’appendice_ 489 + + + FIN DE LA TABLE. + + + + + TABLE DES PLANCHES. + + * * * * * + + + Pages. + + PLANCHE I, M. Henri Duveyrier I + + — II, fig. 1, Gâra de Tîsfîn ; fig. 2, Profil du mont + Idînen ; fig. 3, Blocs de Takarâhet ; fig. 4, Berges d’Ingher + et Asouîtar ; fig. 5, Aghelâd de Tarât 35 + + — III, fig. 1, _Planorbis Duveyrieri_ ; fig. 2, + Dunes dans l’’Erg 45 + + — IV, Appareil à élever l’eau 68 + + — V, fig. 1, Zâouiya du Cheïkh-el-Hoseyni, à Oubâri ; + fig. 2, Tekertîba 155 + + — VI, fig. 1, Château d’Aghrem, à Serdélès ; fig. 2, + Ahatès (_Acacia albida_) 164 + + — VII, fig. 1, Tessâoua ; fig. 2, Inscription coufique 180 + + — VIII, _Clarias lazera_ 238 + + — IX, fig. 1, Bahar-ed-Doûd ; fig. 2, _Arthemia Oudneii_ 244 + + — X, fig. 1, Bas-relief libyco-égyptien ; fig. 2, + Colonnes et chapiteaux d’El-’Aouîna 250 + + — XI, fig. 1, Oasis de Ghadâmès ; fig. 2, Ruines + des Esnâmen 252 + + — XII, Inscription romaine trouvée à Ghadâmès 253 + + — XIII, fig. 1, Ville de Rhât ; fig. 2, Pic de Têlout 271 + + — XIV, Monument romain de l’ancienne Garama 270 + + — XV, fig. 1, Ruines du Qeçir-el-Watwat ; fig. 2, + Tombes de Qeçirat-er-Roûm ; fig. 3, Tombes des Jabbâren 279 + + — XVI, Types féminins de la race subéthiopienne 288 + + — XVII, Types masculins de la race subéthiopienne 288 + + — XVIII, Sîdi-Mohammed-el-’Aïd 309 + + — XIX, Temâssîn 310 + + — XX, Types Touâreg 382 + + — XXI, Alphabet Tefînagh 388 + + — XXII, Inscriptions Tefînagh 390 + + — XXIII, fig. 1, Vue isolée de l’Idînen ; fig. 2, + Vue de l’Idînen et de l’Akâkoûs 416 + + — XXIV, Équipement de marche des Touâreg 444 + + — XXV, Armement et harnachement 447 + + + PARIS. — IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SA1NT-BENOIT, 7. + + + + + SUPPLÉMENT + AUX + TOUAREG DU NORD + + + MOLLUSQUES + TERRESTRES ET FLUVIATILES + RECUEILLIS PAR M. HENRI DUVEYRIER + DANS LE SAHARA + ET DÉCRITS PAR M. J.-R. BOURGUIGNAT + +[Décoration] + + + 1o — ESPÈCES VIVANTES. + + + ZONITES CANDIDISSIMUS. + + + Helix candidissima, _Draparnaud_, Tabl. moll., p. 75. 1801. — Et Hist. + moll. France, p. 89, pl. V, f. 19. 1805. + +Zonites candidissimus, _Moquin-Tandon_, Observ. mach. Hel. in Mém. acad. + Toulouse (3e série), t. IV, p. 374. 1848. + +Espèce abondante à Biskra, Laghouât, Tougourt, Ghardâya, etc... dans le +Sahara algérien. + +Environs de Tripoli, sur les vieux murs. + + + HELIX APERTA. + + +Helix aperta, _Born_, Ind. mus. Cæs. Vindob. test., p. 399, tabl. XV, f. + 19-20. 1778. + + Helix neritoides, _Chemnitz_, Conch. cab. IX (2e partie), p. 150, pl. + CXXXIII. f. 1204-1205. 1786. + + Helix naticoides, _Draparnaud_, Tabl. moll., p. 78. 1801. + + Cantareus naticoides, _Risso_, Hist. nat. Eur. mérid., t. IV, p. 64. + 1826. + + Pomatia aperta, _Beck_, Ind. moll., p. 44. 1837. + + Cænatoria naticoides, _Held_, in Isis, p. 911. 1837. + +Sous les pierres. Oasis d’El-Kantara. Environs de Biskra. + +Cette espèce s’enfonce sous terre pour résister aux chaleurs. + + + HELIX WARNIERIANA. + + +Testa perforata, carinata, globoso-conica, solidula, cretacea, passim +subpellucida, albido-lutescente, maculis corneis subtranslucidis +irregulariter variegata, ac striata obscureque passim malleata ; spira +parum elata, conica ; apice minuto, levigato, nitidissimo, fulvo ; — +anfractibus 6 1/2 vix subconvexiusculis, carinatis (carina ad +peripheriam evanescens), regulariter crescentibus, sutura paululum +impressa separatis ; ultimo majore, basi rotundato, ad insertionem labri +externi paululum descendente ; — apertura obliqua, lunato-rotundata ; +peristomate acuto, recto, intus remote albo-incrassato præsertim ad +basin ; margine columellari ad partem superiorem reflexo ; marginibus +callo tenui junctis. + +Coquille perforée, carénée, de forme globuleuse-conoïdale. Test solide, +crétacé, d’une teinte jaune blanchâtre parsemé çà et là par de petites +taches cornées un peu translucides, et orné de striations grossières, +interrompues par des malléations plus ou moins prononcées. Spire peu +élancée, conique, à sommet petit, lisse, fauve, très-brillant. Six tours +et demi à peine convexes, s’accroissant avec régularité, munis d’une +carène qui disparaît vers l’ouverture et séparés par une suture peu +profonde. Dernier tour plus grand, bien arrondi à sa base, offrant vers +l’insertion du bord externe une direction descendante régulière. +Ouverture oblique, échancrée, arrondie. Péristome droit, aigu, encrassé +à l’intérieur, surtout vers la base de l’ouverture, par un léger +bourrelet blanchâtre peu saillant, assez enfoncé. Bord columellaire +réfléchi surtout à sa partie supérieure. Bords marginaux réunis par une +callosité délicate. + + Hauteur 8 millimètres. + + Diamètre 10 — + +Espèce abondante dans le Sud de la Tunisie, surtout aux alentours du +petit village de Kerîz, près du Chott-el-Djérîd. + +Cette hélice, que nous dédions au docteur A. Warnier, se rencontre +également dans les briques de _toûb_, dont les habitants se servent pour +construire leurs demeures. + + + HELIX AGRIOICA. + + +Helix agrioica, _Bourguignat_, Malac. Alg., t. I, p. 201, pl. XXII, fig. + 1-6. 1863. + +Testa anguste umbilicata, depressa, cretacea, albida, maculis corneis +translucidis irregulariter (supra vel subtus) passim sparsis, munita, +supra costulis distantibus sulcata, subtus crebre obscureque +subcostulata ; — spira convexa ; apice minuto, levigato, corneo ; — +anfractibus sex convexis, regulariter crescentibus, sutura impressa +separatis ; ultimo paululum majore, obscure subcarinato (carina ad +peripheriam evanescens), ad aperturam subito deflexo ; — apertura +obliqua, lunata, oblonga ; peristomate recto, acuto, intus valide +albido-labiato ; margine columellari paululum patulo. + +Coquille étroitement ombiliquée, déprimée, subcarénée, à test crétacé, +solide, blanchâtre, moucheté, en dessus ou en dessous, par quelques +petites taches cornées, translucides, d’inégale grandeur et +irrégulièrement espacées les unes des autres. Côtes émoussées (surtout +sur le dernier tour), espacées en dessus et devenant en dessous beaucoup +plus petites, plus serrées et moins saillantes. Spire convexe, à sommet +petit, lisse et corné. Six tours convexes, à croissance régulière, +séparés par une suture prononcée. Dernier tour proportionnellement plus +dilaté, subcaréné (la carène disparaît vers le péristome), et offrant à +l’insertion du bord externe une petite déflexion subite. Ouverture +oblique, échancrée, oblongue. Péristome droit, tranchant, intérieurement +épaissi par un fort bourrelet blanchâtre. Bord columellaire légèrement +évasé. + + Hauteur 4 millimètres. + + Diamètre 7 — + +Au pied des arbrisseaux, sous les touffes d’herbes, dans les endroits +arides, à Methlîli. + + + HELIX REBOUDIANA. + + + Helix Reboudiana, _Bourguignat_, Malac. Alg., t. I, p. 212, pl. XXI, + fig. 19-30. 1863. + +Testa anguste umbilicata, depressa, solida, cretacea, griseo-albida, +fulvo-flammulata, præsertim supra ; eleganter irregulariterque costulata +(costis albidis) ; — spira depresso-convexa ; apice fulvo, levigato, +obtusissimo ; — anfractibus sex convexiusculis, celeriter crescentibus, +sutura impressa separatis ; ultimo majore, dilatato, subrotundato, supra +convexiusculo, subtus exacte convexo, ad aperturam regulariter valde +descendente ; — apertura obliqua, vix lunata, rotundata ; peristomate +recto, acuto, intus paululum labiato ; marginibus (_columellari_ +reflexo, _basali_ subpatulo) approximatis. + +Coquille étroitement ombiliquée, déprimée, à test solide, crétacé, +opaque, terne, d’un blanc grisâtre, flammulé, surtout en dessus, par de +petites taches fauves peu prononcées. Striations en forme de côtes +élégantes, irrégulières, assez espacées et se détachant en blanc plus +vif sur le fond de la coquille. Spire convexe, peu élevée, à sommet +fauve, lisse et très-obtus. Six tours peu convexes, à croissance rapide, +séparés par une suture assez profonde. Dernier tour dilaté, +proportionnellement beaucoup plus grand, faiblement convexe en dessus, +bien arrondi en dessous, présentant, vers l’insertion du bord externe, +une déclivité régulière, assez forte. Ouverture oblique, à peine +échancrée, arrondie, à péristome droit, aigu, épaissi par un faible +bourrelet blanchâtre. Bord columellaire réfléchi. Bord basal légèrement +évasé. Bords marginaux assez rapprochés. + + Hauteur 6 millimètres. + + Diamètre 10 — + +VAR. B. — _Zonata._ Coquille bien costulée, de petite taille, ornée de +cinq zonules, dont deux en dessus (une suit la suture) et trois en +dessous (celle du milieu est la plus large et la mieux colorée). +Mechoûnêch. + +VAR. C. — _Subcostulata._ Coquille à stries émoussées en dessus, d’un +blanc sale, avec une zone noire interrompue sur le milieu du dernier +tour. El-Kantara. + +VAR. D. — _Subcarinata._ Coquille plus déprimée, à carène obsolète peu +sensible, ornée, en dessus, d’une série de flammules grisâtres également +espacées, et ceinte, sur le milieu du dernier tour, d’une bande noire +assez large, interrompue par des fascies blanchâtres. Mechoûnêch. + +Au pied des touffes d’herbes, sous les pierres dans l’oasis de +Mechoûnêch, sur l’Ouâd-el-Abiadh à 24 kilomètres de Biskra, ainsi qu’à +El-Kantara... Espèce abondante. + + + HELIX RUFOLABRIS. + + + Helix rufolabris, _Benoit_, mss. + + Helix rufolabris, _L. Pfeiffer_, in Malak. Blätt., p. 184. 1856. — Et + Monogr. Hel. viv., t. IV, p. 132. 1859. + + Helix rufolabris, _Bourguignat_, Malac. Alg., t. I, p. 210, pl. XXIV, + fig. 11-16. 1863. + +Espèce abondante dans la partie Sud de la Tunisie, à Gâbès, sur les +herbages du littoral ; à Kerîz, à Nafta, sur le bord du Chott-el-Djérîd. + +Cette hélice se trouve fréquemment dans la terre qui sert à fabriquer +les briques de _toûb_, employées dans les constructions. + + + HELIX LINEATA. + + + Helix lineata, _Olivi_, Zool. Adriat., p. 177. 1792. + +Helix maritima, _Draparnaud_, Hist. moll. France, p. 85, pl. V, f. 9-10. + 1805. + + Theba maritima, _Beck_, Ind. moll., p. 12. 1837. + +Espèce commune sur toute la côte méditerranéenne. Environs de Tripoli ; +alentours de Gâbès, de Kerîz, de Nafta, au Sud de la Tunisie. + + + HELIX LAUTA. + + +Helix lauta[139], _Lowe_, Primit. faunæ Mader., p. 53, no 43, pl. V, f. + 9. 1831. + +Helix submaritima, _Desmoulins_, in _Rossmässler_, iconogr. IX et X, pl. + XLIII, f. 575 (optima). 1839. + + Helix variabilis, _varietas_, plur. auct., etc. + +Se rencontre avec la _lineata_ sur les plantes du littoral, sur les +murs, etc., à Tripoli, à Gâbès, à Kerîz, etc... Espèce très-abondante. + + + HELIX PISANA. + + + Helix Pisana, _Müller_, Verm. hist. II, p. 60. 1774. + +Helix zonaria, _Pennant_, Brit. zool., p. 137, pl. LXXXV, f. 133. 1777. + + Helix petholata, _Olivi_, Zool. Adriat., p. 178. 1792. + + Helix rhodostoma, _Draparnaud_, Tabl. moll., p. 74. 1801. + + Theba Pisana, _Risso_, Hist. nat. Europ. mérid., t. IV, p. 73. 1826. + + Xerophila Pisana, _Held_, in Isis, p. 913. 1837. + + Euparypha rhodostoma, _Hartmann_, Gasterop. Schw. I, p. 204, pl. LXXIX + et LXXX. 1840. + +Hélice commune à Tripoli, à Gâbès, à Kerîz, à Nafta, etc... + + + HELIX TERVERI. + + +Helix Terveri, _Michaud_, Compl. Drap., p. 26, pl. XIV, f. 20-21. 1831. + + Helix Terveri, _Bourguignat_, Malac. Alg., t. I, p. 249, f. XXIX, fig. + 1-5. 1863. + +Voici les caractères de cette hélice peu connue, qui jusqu’à présent a +été confondue par presque tous les auteurs avec une quantité d’autres +espèces voisines : + +Testa mediocriter umbilicata, globoso-depressa, vel depressa, solida, +subopaca, subnitida, albida, sæpius fulvo-vel-nigro-purpurascente, +multifasciata et sæpe quasi maculata aut tæniata, regulariter +striatula ; — spira convexa ; apice minuto, levigato, nitido, corneo ; — +anfractibus 6 convexis, primo lente, deinde celeriter crescentibus, +sutura impressa separatis ; ultimo maximo, globoso-rotundato, antice non +descendente ; — apertura obliqua, lunato-rotundata ; peristomate recto, +acuto, intus albo-vel-fulvo-labiato ; margine columellari vix +reflexiusculo. + +Coquille déprimée, ordinairement assez globuleuse, solide, légèrement +transparente, assez brillante, finement striée avec régularité et +pourvue d’une perforation ombilicale profonde, étroite et non évasée. +Test blanchâtre, orné, le plus souvent, de zonules fauves ou d’un +pourpre noirâtre, interrompues et flammulées. Spire convexe, à sommet +petit, lisse, brillant et corné. Six tours assez convexes, à croissance +d’abord lente, ensuite plus rapide, séparés par une suture prononcée. +Dernier tour proportionnellement bien dilaté, globuleux, arrondi et +rectiligne vers l’insertion du bord externe. Ouverture oblique, +échancrée, arrondie. Péristome droit, aigu, intérieurement bordé par un +renflement blanchâtre ou fauve. Bord columellaire peu réfléchi. + + Hauteur 9-12 millimètres. + + Diamètre 13-18 — + +Environs de Methlîli, au Sud de la province d’Alger. + + + HELIX ERICETORUM. + + + Helix ericetorum, _Müller_, Verm. hist. II, p. 33. 1774. + + Zonites ericetorum, _Leach_, Brit. moll., p. 101. 1818. (Teste, + _Turton_, 1831.) + + Oxychilus ericetorum, _Fitzinger_, Syst. Verzeichn, p. 100. 1833. + + Theba ericetorum, _Beck_, Ind. moll., p. 13. 1837. + + Xerophila ericetorum, _Held_, in Isis, p. 913. 1837. + +Environs de Methlîli. — L’on rencontre également dans cette localité une +variété zonulée, dont le dernier tour est légèrement subcaréné. + + + HELIX PYRAMIDATA. + + + Helix pyramidata, _Draparnaud_, Hist. moll. France, p. 80, pl. V, f. + 5-6. 1805. + +Theba pyramidata, _Risso_, Hist. nat. Europ. mérid., t. IV, p. 74. 1826. + + Xerophila pyramidata, _Beck_, Ind. moll., p. 11. 1837. + +Espèce commune sur les plantes du littoral, sur les rochers, etc. — +Tripoli ; Gâbès ; Kerîz, près du Chott-el-Djérîd. + +On trouve dans cette dernière localité une petite variété dont le test +est élégamment sillonné par des costulations serrées, assez saillantes, +surtout sur le milieu du dernier tour. + + + HELIX DUVEYRIERIANA. + + +Helix Duveyrieriana, _Bourguignat_, Malac. Alg., t. I, p. 265, pl. XIX, + fig. 30-35. 1863. + +Testa aperte perspectiveque umbilicata, lenticulari-depressa, supra +subtusque convexa, subcarinata, parvula, solidiuscula, cretacea, +subopaca, griseo-albida, irregulariter corneo-marmorata, crebre +costulata ; — spira convexiuscula ; apice obtuso, levigato, nitido, +corneo ; — anfractibus 5 convexiusculis, regulariter crescentibus, +sutura impressa separatis ; — ultimo vix majore, compresso, subcarinato +(carina ad peripheriam evanescens), antice recto ; — apertura obliqua, +parum lunata, transverse subangulato-oblonga ; peristomate recto, acuto, +intus non labiato ; margine columellari superne reflexiusculo ; +marginibus approximatis. + +Coquille petite, déprimée, de forme lenticulaire, convexe en dessus et +en dessous, subcarénée, assez solide, crétacée, un peu transparente, +d’un gris blanchâtre et irrégulièrement mouchetée, surtout en dessus, de +petites taches cornées peu foncées. Test sillonné de côtes serrées, +régulières, saillantes, surtout sur la carène, et pourvu d’un ombilic +très-évasé, en entonnoir, laissant voir facilement l’enroulement +intérieur des tours. Spire peu élevée, convexe, à sommet obtus, lisse, +brillant et corné. Cinq tours, faiblement convexes, à croissance lente, +régulière, et séparés par une suture très-prononcée. Dernier tour à +peine plus développé que l’avant-dernier, comprimé dans le sens de la +hauteur, rectiligne vers l’insertion du bord externe et subcaréné (la +carène disparaît vers le péristome). Ouverture oblique, peu échancrée, +transversalement oblongue, subanguleuse, convexe à la base. Péristome +droit, aigu, non épaissi à l’intérieur. Bord columellaire court, +légèrement réfléchi à sa partie supérieure. Bords marginaux rapprochés. + + Hauteur 3 1/2 millimètres. + + Diamètre 6 — + +Oasis de Mechoûnêch, près de Biskra, sous les pierres, au pied des +arbrisseaux sur les coteaux arides. + + + HELIX ACUTA. + + + Helix acuta, _Müller_, Verm. hist. II, p. 100. 1774. + + Bulimus acutus, _Bruguière_, in Encycl. méth., t. VI (1re partie), p. + 323. 1789. + +Très-abondante aux environs de Tripoli, de Gâbès, de Kerîz, etc. + + + BULIMUS DECOLLATUS. + + + Helix decollata, _Linnæus_, Sys. nat. (ed. x), 1, p. 773. 1758. + + Bulimus decollatus, _Bruguière_, in Encycl. méth., t. VI (1re partie), + p. 326. 1789. + +Rumina decollata, _Risso_, Hist. nat. Europ. mérid., t. IV, p. 79. 1826. + + Obeliscus decollatus, _Beck_, Ind. moll., p. 61. 1837. + +Alentours de Laghouât, de Biskra, de Tougourt, de Ghardâya, dans le +Sahara algérien. + +Environs de Tripoli. + + + FERUSSACIA CHAROPIA. + + + Ferussacia charopia, _Bourguignat_, Malac. Alg., t. II, p. 54, pl. IV, + f. 8-10. (Janvier.) 1864. + +Testa cylindrico-lanceolata, sat solidula, pellucida, nitida, polita, +levigata vel sub lente obsolete striatula, pallide cornea ; — spira +elongata ; apice pallidiore, obtuso ; — anfractibus septem vix +subconvexiusculis, gradatim crescentibus, sutura pallidiore, obscure +superficiali, duplicata, separatis ; ultimo 1/3 altitudinis paululum +superante ; — apertura oblonga, intus albidula, in medio ventre +penultimi lamellifera (lamella valida, crassa, albida) ; columella alba, +valida, contorta, callosa ; peristomate recto, leviter crassiusculo ; +margine externo regulariter antice arcuato ; marginibus callo albidulo +junctis. + +Coquille cylindrique-lancéolée, assez solide, transparente, brillante, +polie, d’une teinte cornée, lisse ou paraissant, au foyer d’une loupe, +ornée de petites striations émoussées. Spire allongée, à sommet plus +pâle et obtus. Sept tours à peine convexes, s’accroissant peu à peu, +avec régularité, et séparés par une suture superficielle, ceinte +inférieurement par une seconde ligne ressemblant à une rainure suturale. +Dernier tour dépassant un peu le tiers de la hauteur. Ouverture +oblongue, blanchâtre à l’intérieur et offrant, vers le milieu de la +convexité de l’avant-dernier tour, une forte lamelle épaisse, blanche, +saillante et plongeant à l’intérieur. Columelle blanche, forte, +contournée et calleuse. Bord externe arqué en avant avec régularité. +Bords marginaux réunis par une callosité blanchâtre. + + Hauteur 10 millimètres. + + Diamètre 3 — + + Hauteur de l’ouverture 3 1/2 — + +Sous les pierres et les touffes d’herbes dans l’oasis d’El-Kantara et +aux environs de Biskra. + + + PUPA GRANUM. + + + Pupa granum, _Draparnaud_, Tabl. moll., p. 59. 1801. — Et Hist. moll. + France, p. 63, pl. III, fig. 45-46. 1805. + + Torquilla granum, _Studer_, Kurz. verzeichn., p. 89. 1820. + + Chondrus granum, _Hartmann_, in Neue-Alpin., p. 219. 1821. + + Helix granum, _Ferussac_, Tabl. system., p. 64. 1821. + + Jaminia granum, _Risso_, Hist. nat. Europ. mérid., t. IV, p. 90. 1826. + + Stomodonta granum, _Mermet_, Hist. moll., Pyr.-occid., p. 52. 1843. + +Testa rimata, subcylindrica, sat tenui, subpellucida, cornea, ac +subtilissime costulato-striata ; — spira attenuata, plus minusve +acuminata ; apice obtusiusculo ; — anfractibus 7-8 convexiusculis, lente +regulariterque crescentibus, sutura impressa separatis ; ultimo paululum +majore, basi rotundato, ac ad aperturam ascendente ; — apertura semi- +ovata, septemplicata ; plica parietali unica, valida ; duabus plicis +columellaribus, approximatis, dentiformibus ; plicis palatalibus 4 valde +immersis (tertia plica validior) ; — peristomate expansiusculo, +acutiusculo ; marginibus conniventibus, valde approximatis, tenui callo +junctis. + +Coquille presque cylindrique, allongée, assez fragile, faiblement +transparente, légèrement brillante, d’une teinte cornée uniforme, +sillonnée par de petites côtes délicates, fines, serrées, régulières, et +pourvue d’une fente ombilicale assez prononcée. Spire atténuée, plus ou +moins acuminée, suivant les échantillons. Sommet assez obtus, lisse et +d’une nuance généralement plus pâle. Sept à huit tours assez convexes, à +croissance lente et régulière, séparés par une suture bien marquée. +Dernier tour un peu plus grand, arrondi à sa base et offrant vers +l’insertion du bord externe une direction ascendante. Ouverture +échancrée, semi-ovale, ornée de sept plis ainsi placés : un pli +pariétal, fort, saillant, sur la convexité de l’avant-dernier tour ; +deux plis columellaires, rapprochés, dentiformes, dont l’inférieur est +le plus petit ; quatre plis palataux n’atteignant pas le péristome, dont +le troisième est le plus grand. Péristome légèrement évasé, mince, +tranchant. Bords marginaux convergents, très-rapprochés, réunis par une +faible callosité. + + Hauteur 4-5 millimètres. + + Diamètre 1 3/4-2 — + + Hauteur de l’ouverture 1 1/2 — + +Oasis d’El-Kantara, de Mechoûnêch près de Biskra, ainsi qu’aux alentours +de cette ville au pied des arbres, dans les anfractuosités des rochers +ou sous les pierres. + + + LIMNÆA TRUNCATULA. + + + Buccinum truncatulum, _Müller_, Verm. hist. II, p. 130. 1774. + + Helix truncatula, _Gmelin_, Syst. nat., p. 3659. 1788. + +Bulimus truncatus, _Bruguière_, Encycl. méthod., vers. 1, p. 310. 1789. + + Limneus minutus, _Draparnaud_, Tabl. moll., p. 51. 1801. + + Lymnæa minuta, _Lamarck_, An. s. vert., t. VI, (2e partie), p. 162. + 1822. + +Limnæus truncatulus, _Jeffreyss_, Syn. test. in trans. Linn., t. XVI (2e + partie), p. 377. 1830. + + Limnæa truncatula, _Beck_, Ind. moll., p. 112. 1837. + +Abondante dans l’Ouâd-Mezî, près de Laghouât. Se rencontre dans presque +tous les fossés d’irrigation pratiqués pour l’arrosement des palmiers +dans les oasis du Sahara. + + + HYDROBIA PERAUDIERI. + + +Hydrobia Peraudieri, _Bourguignat_, in Spicil. malac., p. 108. 1862. Et + Paléont. Alg., p. 94, pl. V, f. 12-15. 1862. + +Testa rimata, elongatissima, turriculato-conica, pallide cornea, +striatula, ac sæpe passim spiraliter paululum lineolata ; — spira +lanceolata ; apice obtusiusculo ; — anfractibus 7 1/2 convexis, superne +paululum subangulatis, regulariter crescentibus, sutura profunda +separatis ; — ultimo rotundato ; — apertura recta, rotundata ; +peristomate acuto, recto ; margine columellari reflexiusculo ; +marginibus subcontinuis. + +Coquille pourvue d’une fente ombilicale assez ouverte. Test très- +allongé, turriculé, conique, d’une teinte pâle cornée, un peu +transparent, strié et quelquefois sillonné çà et là par de petites +stries spirales. Spire lancéolée, à sommet un peu obtus. Sept tours et +demi convexes, un peu subanguleux vers la suture, qui paraît, par cela +même, profonde. Accroissement spiral des plus réguliers. Dernier tour +parfaitement arrondi. Ouverture droite, presque ronde, à péristome aigu +et droit. Bord columellaire légèrement réfléchi. Bords marginaux presque +continus. Callosité blanchâtre. Opercule d’un brun rouge. + + Hauteur 6-7 millimètres. + + Diamètre 1 1/2 — + + Hauteur de l’ouverture 2 — + +Cette magnifique espèce habite dans le gouffre froid à Biskra[140]. + + + HYDROBIA BRONDELI. + + + Paludina acuta[141], _Forbes_, On the land and freshw. moll. Alg. in + Ann. nat. Hist. or Magaz. zool., etc., p. 254. 1838. + + Paludina acuta, _Terver_, Cat. moll., Nord de l’Afrique, p. 37. 1839. + + Paludina acuta, _Rossmässler_, in _Wagner_, Reise in der Regentsch. + Alg., p. 251. 1841. + + Paludina acuta, _Morelet_, in Journ. conch., t. IV, p. 296. 1853. + + Hydrobia Brondeli, _Bourguignat_, in Spicil. malac., p. 110. 1862. Et + Paléont. Alg., p. 96. 1862. + +Testa rimata, obeso-conoidea, nitidula, sat solidula, cornea vel fusco- +luteola, fere lævigata ; — spira obesa ; apice obtuso ; — anfractibus 5 +convexiusculis, celeriter crescentibus ; — penultimo ultimoque magnis, +rotundatis, sutura profunda separatis ; — apertura oblonga ; peristomate +recto, continuo, ad columellam paululum reflexiusculo ac incrassato ; +margine externo antrorsum paululum arcuato. + +Coquille pourvue d’une faible fente ombilicale. Test obèse, conoïde, +assez solide, un peu brillant, tant soit peu transparent, presque lisse, +d’une teinte cornée ou d’un brun jaunâtre. Spire courte, trapue, à +sommet obtus. Cinq tours convexes, s’accroissant avec rapidité ; les +deux derniers sont grands, arrondis, plus convexes, par conséquent +séparés par une suture plus profonde. Ouverture oblongue, à péristome +droit, continu, un peu réfléchi et épaissi à l’endroit de la columelle. +Bord externe légèrement arqué en avant. + + Hauteur 4 millimètres. + + Diamètre 2 — + + Hauteur de l’ouverture 1 3/4 — + +Dans le gouffre froid à Biskra. + +L’Hydrobia Brondeli diffère de l’_Hydrobia Peraudieri_, par sa taille +plus petite, plus trapue ; par son test presque lisse ; par son sommet +obtus ; par ses tours qui sont moins convexes et qui ne s’accroissent +point avec régularité ; par son ouverture plus grande ; par son bord +externe arqué en avant et non droit. + + + HYDROBIA ARENARIA. + + + Hydrobia arenaria, _Bourguignat_, in Spicil. malac., p. 111. 1862. Et + Paléont. Alg., p. 97. 1862. + +Testa oblongo-pyramidali, corneo-viridescente, lævigata ; — spira +conica ; apice obtuso ; — anfractibus 6 fere planulatis vel paululum +convexiusculis, celeriter crescentibus, sutura marginata parum impressa +separatis ; — penultimo ultimoque magnis ; — apertura oblongo +piriformi ; peristomate acuto, recto ; margine externo antrorsum +arcuato ; marginibus callo junctis. + +Coquille oblongue, pyramidale, lisse, d’une teinte cornée verdâtre. +Spire conique, à sommet obtus. Six tours presque plans ou à peine +convexes, s’accroissant avec rapidité, séparés par une suture marginée, +peu profonde ; les deux derniers sont grands et un peu plus convexes. +Ouverture oblongue, piriforme, à péristome droit et aigu, seulement +réfléchi au bord columellaire. Bord externe arqué en avant. Bords +marginaux réunis par une callosité. + + Hauteur 4 1/4 millimètres. + + Diamètre 2 — + + Hauteur de l’ouverture 2 — + +Habite à Tougourt, dans les eaux des sources artésiennes. + +L’Hydrobia arenaria diffère de l’_Hyd. Brondeli_, par sa forme plus +pyramidale, moins obèse ; par ses tours moins convexes ; par sa suture +moins profonde ; par ses deux derniers tours proportionnellement plus +forts et surtout ventrus à leur partie inférieure, ce qui est l’inverse +chez la _Brondeli_ ; par son ouverture plus oblongue ; enfin, par son +péristome non continu, mais dont les bords sont réunis par une +callosité. + + + HYDROBIA DUVEYRIERI. + + +Testa lanceolato-turrita, solida, subpellucida, cornea, vel corneo- +viridescente, argutissime sub lente striatula ; — spira elato- +acuminata ; apice minuto, obtusiusculo ; — anfractibus 7 convexiusculis +(prope suturam planiusculis), paulatim crescentibus, sutura lineari +separatis ; — ultimo rotundato, sat ventroso, 1/3 altitudinis paululum +superante ; — apertura ovata, superne angulata, inferne rotundata ; +peristomate acuto, intus albido-incrassato ; margine columellari leviter +expansiusculo ; margine externo præsertim ad partem exteriorem valde +antrorsum arcuato ; marginibus callo valido junctis. + +Coquille lancéolée, turriculée, à test solide, bien qu’un peu +transparent, d’une teinte cornée uniforme, passant quelquefois à une +nuance cornée-verdâtre. Striations excessivement délicates, visibles +seulement à la loupe. Spire allongée, diminuant peu à peu et terminée +par un sommet petit, un peu obtus. Sept tours faiblement convexes, +légèrement aplatis vers la suture qui est linéaire, et s’accroissant peu +à peu. Dernier tour arrondi, assez ventru, dépassant le tiers de la +hauteur. Ouverture ovale, anguleuse à sa partie supérieure, bien +arrondie à sa partie inférieure. Péristome droit, tranchant, muni à +l’intérieur d’un bourrelet blanchâtre. Bord columellaire légèrement +évasé. Bord externe arqué en avant, surtout à sa partie inférieure. +Bords marginaux réunis par une callosité assez épaisse. + + Hauteur 5 millimètres. + + Diamètre 2 — + +Dans la rivière d’eau tiède de Kerîz (Djérîd), au Nord du Chott-el- +Djérîd (Sud de la régence de Tunis). + + + BYTHINIA SIMILIS. + + + Cyclostoma simile, _Draparnaud_, Hist. moll. France, p. 34, pl. 1, f. + 15. 1805. + + Valvata similis, _Hartmann_, Syst. Gasterop., p. 57. 1821. + + Paludina similis, _Michaud_, Compl. Drap., p. 93. 1831. + + Bithinia similis, _Dupuy_, Cat. extram. Galliæ, etc., no 48. 1849. + + Bythinia similis, _Stein_, Schneck. Berl., p. 93. 1850. + + Hydrobia similis, _Dupuy_, Hist. moll. France (5e fasc.), p. 552, pl. + XXVII, f. 9. 1851. + +Dans les eaux à Laghouât. + + + BYTHINIA DUPOTETIANA. + + +Paludina Dupotetiana, _Forbes_, On the land and freshw. moll. of Algiers +and Bougia, in Ann. nat. Hist., or magaz. zool., etc., p. 254, pl. XII, + f. 3. 1838. + + Bythinia Dupotetiana, _Bourguignat_, in Spicil. malac., p. 116. 1862. + +Ruisseau de la fontaine chaude de Biskra, où cette espèce est très- +abondante. + +M. H. Duveyrier a encore recueilli cette bythinie en très-grand nombre +dans la vase des rigoles de la source d’’Aïn-Temôguet, près de Djâdo, +dans l’Ouâdi-Arhlân (Djebel-Nefoûsa). + + + BYTHINIA PYCNOCHEILA. + + + Bythinia pycnocheila, _Bourguignat_, in Spicil. malac., p. 117. 1862. + +Testa vix rimata, ventricosa, solida, crassa, levigata, viridescente ; — +spira brevi, acutiuscula ac apice obtusiusculo ; — anfractibus 5 +convexis, celeriter crescentibus, sutura bene impressa separatis ; — +penultimo ultimoque maximis, rotundatis ; — apertura parum obliqua, +ovata, intus albidula ; peristomate continuo, acuto, intus undique valde +incrassato. + +Coquille à peine pourvue d’une fente ombilicale, ventrue, à test solide, +épais, lisse et verdâtre. Spire courte, conoïde, à sommet un peu obtus. +Cinq tours convexes, séparés par une suture bien marquée et +s’accroissant avec rapidité ; les deux derniers tours sont arrondis et +proportionnellement très-grands. Ouverture à peine oblique, ovale, +intérieurement blanchâtre, ornée d’un péristome continu, aigu et +fortement épaissi à l’intérieur. Opercule d’un rouge orangé. + + Hauteur 4 millimètres. + + Diamètre 3 — + + Hauteur de l’ouverture 2 1/4 — + +Espèce abondante à Temâssîn, près de Tougourt. + + + BYTHINIA SEMINIUM. + + +Paludina seminium, _Morelet_, Append. conch. Alg., in journ. conch., t. + VI, p. 376, pl. XII, f. 10. 1857. + + Bythinia seminium, _Bourguignat_, in Spicil. malac., p. 121. 1862. + +Cette charmante espèce microscopique est très-commune dans l’oasis d’El- +Outâya, près de Biskra. + + + MELANIA TUBERCULATA. + + + Nerita tuberculata, _Müller_, Verm. hist. II, p. 191. 1774. + + Strombus costatus, _Schröter_, Flussconchyl., p. 373, pl. VIII, f. 14. + 1779. + + Melanoides fasciolata, _Olivier_, Voy. emp. Ott., vol. II, p. 10, pl. + XXXI, f. 7. 1804. + + Melania fasciolata, _Lamarck_, An. s. vert., vol. VI (2e partie), p. + 167, no 16. 1822. + + Melania tuberculata, _Bourguignat_, Cat. rais. moll. Or., p. 65. 1853. + +Testa conico-oblongoque-turrita, tenui, plus minusve diaphana, corneo- +fusca ac sæpe flammulis luteolis vel castaneis longitudinalibus aut +interruptis, ornata ; elegantissime spiraliter costulis numerosis +sulcata, vel tenuissime decussata, aut sæpe transverse tuberculoso- +costata ; — spira acuta ; apice acuto ; — anfractibus 10-12 vel 14 +convexiusculis, sat regulariter crescentibus, sutura bene impressa +separatis ; — apertura elliptica, basi fere rotundata ; peristomate +recto, acuto ; columella albidula, ad basin paululum effusa ; margine +externo antrorsum arcuato ; marginibus callo junctis. + +Coquille allongée, conique-turriculée, assez fragile, plus ou moins +transparente, d’une teinte fauve cornée, quelquefois ornée de petites +flammules jaunes ou d’un brun-marron, longitudinales et la plupart du +temps interrompues. Test sillonné, d’une manière délicate et élégante, +par une foule de stries spirales plus ou moins fortes et saillantes. +Quelquefois ces stries sont interrompues par d’autres transversales, ce +qui donne au test une apparence treillissée, ou, lorsque les stries sont +fortes, une apparence tuberculeuse. Spire aiguë, à sommet petit et aigu. +10 à 12, quelquefois jusqu’à 14 tours plus ou moins convexes, +s’accroissant assez régulièrement, et séparés par une suture bien +marquée. Ouverture elliptique, à base presque arrondie. Péristome simple +et aigu. Columelle blanchâtre, un peu réfléchie vers la base. Bord +externe arqué en avant. Bords marginaux réunis par une callosité. + + Hauteur 15-35 millimètres. + + Diamètre 6-10 — + +Espèce des plus communes dans presque toutes les eaux du Sahara. M. +Henri Duveyrier l’a notamment recueillie dans la fontaine chaude de +Chetma et dans l’Ouâd-Melîly, près de Biskra ; — aux environs +d’Ouarglâ ; — dans les eaux de l’oasis de Merhayyer, près de +Tougourt[142] ; enfin dans les eaux tièdes de Djérîd, au Nord du Chott- +el-Djérîd (Sud de la Tunisie), ainsi qu’au fond du Désert dans l’Ouâdi- +Tîlerhsîn, au Nord de Rhât. + + + MELANOPSIS MAROCCANA. + + +Buccinum Maroccanum, _Chemnitz_, Conch. cab. (ed. 1), t. XI, p. 285, pl. + CCX, fig. 2080-2081. 1795. + +Melanopsis Dufouri, _Ferussac_, Monogr. Mel. in. Mem. soc. d’Hist. nat. + Paris, 1, p. 153, pl. VII, f. 16. 1823. + +Melanopsis Dufourei, _Deshayes_, in _Lamarck_, An. s. vert. (2e ed.), t. + VIII, p. 493. 1838. + + Melanopsis Buccinoidea[143], _Michaud_, Cat. test. viv. Alg., p. 11. + 1833. + + Melanopsis Maroccana, _Morelet_, Cat. moll. Alg., in Journ. conch., t. + IV, p. 297. 1853. + +Espèce abondante dans la fontaine chaude de Chetma, près de Biskra ; +dans les eaux d’Ouarglâ et de Tougourt (Ouâd-Rîgh) ; enfin, dans les +petits ruisseaux d’eau tiède de Nafta et de Kerîz (Djérîd), au Nord du +Chott-el-Djérîd. + + + MELANOPSIS PRÆMORSA. + + + Buccinum præmorsum, _Linnæus_, Syst. nat. (ed. Halæ), p. 740. 1760. + + Buccinum prærosum, _Linnæus_, Syst. nat. (ed. XII), p. 1203. 1767. + +Melania buccinoidea, _Olivier_, Voy. emp. Ott., t. I, p. 297, pl. XVII, + f. 8. 1801. + + Melanopsis buccinoidea, _Ferussac_, in Mém. géol., p. 54. 1814. + + Melanopsis prærosa, _Rossmässler_, Iconogr. IX et X, pl. L, f. 677. + 1839. + + Melanopsis præmorsa, _Dupuy_, Hist. nat. moll. France (5e fasc.), p. + 450. 1851. + +Cette mélanopside a été recueillie dans les eaux, aux alentours de +Biskra et d’Ouarglâ. + + + MELANOPSIS MARESI. + + + Melanopsis Maresi, _Bourguignat_. Paléontol. Alg., p. 106, pl. VI, f. + 1-4. 1862. + +Testa ovato-conica, solida, opaca, corneo-viridula, vel fusco-cornea, +costis crassis (sub sutura nodosis) numerosisque sulcata ; — spira +acuto-acuminata ; apice levigato, acuto ; — anfractibus 7 subplanulatis, +gradatis, sutura lineari separatis ; ultimo maximo, ad partem superiorem +impresso, ac dimidiam altitudinis paululum superante ; — apertura ovato- +lanceolata ; columella recta, truncata ; sinu columellari e margine +exteriore valde retroflexo ; — margine exteriore in medio antrorsum +paululum arcuato ; callo sat valido. + +Coquille de forme ovalaire-conique, aiguë, solide, opaque, d’une teinte +cornée-verdâtre, ou brune-cornée, et munie de grosses côtes transverses, +assez espacées les unes des autres, présentant vers la suture un +renflement tuberculeux. Spire aiguë-acuminée, terminée par un sommet +lisse et aigu. Sept tours presque plans, comme étagés les uns sur les +autres, séparés par une suture linéaire. Dernier tour très-grand, +offrant vers sa partie supérieure une inflexion prononcée et dépassant +la moitié de la hauteur. Ouverture ovale-lancéolée, très-rétrécie à sa +partie supérieure, très-dilatée à sa base. Columelle forte, droite, +nettement tronquée, dont la base se trouve un peu infléchie en avant et +séparée du bord extérieur par un sinus profond, parfaitement arrondi. +Bord droit, légèrement arqué en avant. Bords marginaux réunis par une +callosité assez forte. + + Hauteur 15-20 millimètres. + + Diamètre 8-9 — + +Cette mélanopside, recueillie à l’état fossile par M. Marès, dans la +Dhâya de Hâbessa[144], a été retrouvée vivante dans le petit ruisseau de +Kerîz, qui se perd dans le Chott-el-Djérîd (Sud de la Tunisie). Il est à +présumer que cette espèce doit vivre dans tous les cours d’eau du Nord +du Sahara. + +La Melanopsis Maresi est très-voisine, par sa forme et l’apparence de +ses costulations, des _Melanopsis costata_ du Jourdain[145] et _cariosa_ +d’Espagne[146] ; mais notre espèce diffère complétement de ces +mollusques par sa columelle droite (et non courbe), plus allongée et +infléchie en avant ; ce qui est le contraire chez les _costata_ et +_cariosa_ ; enfin, par son sinus columellaire plus profond, plus arrondi +et presque fermé, tandis que chez les _costata_ et _cariosa_ le sinus, +comparativement plus profond, est très-ouvert. + + + 2o — ESPÈCES FOSSILES. + + + + PLANORBIS AUCAPITAINIANUS. + + +Testa sat inflata, supra profunde umbilicata, subtus concava, fragili, +striatula ac irregulariter sulcis incrementi subdeformata ; — +anfractibus 5 convexis (supra rotundatis, subtus ad umbilicum obscure +subangulatis), celeriter crescentibus, sutura (in prioribus lineari, in +ultimis impressa) separatis ; ultimo maximo, dilatato, rotundato- +subcompressiusculo, supra antice descendente ; — apertura valde obliqua, +parum lunata, subrotunda ; peristomate recto, expansiusculo ; margine +supero dilatato, arcuato ; marginibus callo junctis. + +Coquille assez renflée, discoïde, profondément ombiliquée en dessus, +concave en dessous, fragile, finement striée et la plupart du temps +déformée par quelques bourrelets dus au temps d’arrêt de +l’accroissement. Cinq tours convexes, arrondis en dessus, subanguleux en +dessous vers l’ombilic, à croissance rapide et séparés par une suture, +d’abord linéaire vers le sommet, puis devenant de plus en plus +prononcée. Dernier tour très-grand, dilaté, arrondi tout en étant +légèrement comprimé dans le sens de la hauteur, et offrant en dessus +vers l’insertion du bord externe une direction descendante très-marquée. +Ouverture oblique, peu échancrée, presque arrondie. Péristome droit, +aigu, légèrement évasé. Bord supérieur dilaté, projeté en avant et +arqué. Bords marginaux peu écartés, réunis par une callosité. + + Diamètre 11 millimètres. + + Hauteur 4 — + +Cette nouvelle espèce se trouve à l’état fossile dans un dépôt de terre +blanche savonneuse, près de Ghoûrd-Ma’ammer, grande dune, sur la route +d’El-Ouâd à Ghadâmès, sur la section de cette artère, à laquelle +aboutissent tous les chemins venant du Nord-Ouest. + + + PLANORBIS DUVEYRIERI. + + + Planorbis Duveyrieri, _Deshayes_, in _Duveyrier_, _Touâreg du Nord_. + (Voy. p. 45, pl. III, f. 1.) + +Testa supra profunde infundibuliformi, subtus late umbilicata, +crassiuscula, eleganter arguteque striatula ; — anfractibus 4 1/2 +convexis, supra rotundatis, paululum involventibus, subtus ad +peripheriam umbilicalem subangulatis, celeriter crescentibus, sutura +impressa separatis ; ultimo maximo, dilatato præsertim ad aperturam, +convexo-rotundato, supra antice recto ; — apertura obliqua, maxima, +dilatata, lunata, semi-rotundata, superne convexa, interne subangulata ; +peristomate recto, acuto, intus remote labiato ; marginibus tenui callo +junctis. + +Coquille discoïde, de taille médiocre, infondibuliforme en dessus, +largement ombiliquée en dessous, à test assez épais et élégamment +sillonné de striations fines et régulières. Quatre tours et demi +convexes, arrondis, s’enroulant légèrement les uns sur les autres en +dessus, et présentant en dessous, vers le pourtour ombilical, une partie +anguleuse, imitant une carêne obsolète. Accroissement très-rapide. +Suture prononcée. Dernier tour très-grand, développé surtout vers +l’ouverture, convexe-arrondi et offrant en dessus, vers l’insertion du +bord externe, une direction rectiligne. Ouverture oblique, très-grande, +dilatée, échancrée, semi-arrondie, bien convexe à sa partie supérieure, +anguleuse à sa partie inférieure. Péristome droit, aigu, épaissi +intérieurement par un bourrelet assez enfoncé. Bords marginaux écartés, +réunis par une callosité délicate. + + Diamètre 7 1/2 millimètres. + + Hauteur 3 1/2 — + +Ce planorbe a été récolté avec l’espèce précédente dans les couches de +terre blanche savonneuse près de Ghoûrd-Ma’ammer, sur la route d’El-Ouâd +à Ghadâmès. + +Le Planorbis Duveyrieri diffère de l’_Aucapitainianus_ par son test plus +petit, plus délicatement strié, plus fortement ombiliqué en dessus et en +dessous ; par ses tours plus convexes, plus arrondis en dessus et plus +anguleux en dessous vers la concavité ombilicale ; par son dernier tour +rectiligne vers l’insertion du bord externe, et non descendant comme +celui de l’_Aucapitainianus_ ; par son ouverture plus oblique, anguleuse +à sa partie inférieure, plus haute que large ; par son péristome +intérieurement bordé ; enfin par son bord externe non arqué et ne se +projetant pas en avant à sa partie supérieure comme celui de +l’_Aucapitainianus_. + + + PLANORBIS MARESIANUS. + + +Testa utrinque umbilicata (umbilicus inferus profundior, pervior), +fragili, translucida, argute striatula ; — anfractibus 5 convexo- +rotundatis, utrinque prope umbilicum subangulatis, celeriter +crescentibus, sutura impressa separatis ; ultimo paululum majore, +rotundato, ad aperturam supra non subangulato, ac antice lente +descendent ; — apertura obliqua, leviter lunata, oblonga ; peristomate +recto, acuto ; marginibus callo junctis. + +Coquille fragile, transparente, finement striée, pourvue en dessus et en +dessous d’une dépression ombilicale très-prononcée. L’ombilic inférieur +est plus profond et plus en forme d’entonnoir. Cinq tours convexes +arrondis, présentant en dessus et en dessous vers le pourtour de +l’ombilic une partie anguleuse. Croissance rapide. Suture bien marquée. +Dernier tour un peu plus grand, bien arrondi, surtout en dessus (la +partie anguleuse disparaît vers l’ouverture), et, offrant une direction +descendante lente, et si prononcée que l’avant-dernier tour paraît plus +proéminent que le dernier. Ouverture oblique, faiblement échancrée, +oblongue. Péristome droit, aigu. Bords marginaux réunis par une +callosité délicate. + + Diamètre 11 millimètres. + + Hauteur 4 — + +Cette espèce a été recueillie à l’état fossile dans une couche +sablonneuse près du puits de Bîr-Ez-Zouâit entre El-Ouâd et Berreçof. + + + PHYSA CONTORTA. + + +Physa contorta, _Michaud_, Desc. coq. viv. in Act. soc. Linn. Bordeaux, + III, p. 268. 1829. + +Fossile dans les sables d’un bas-fond, près du puits de Bîr-Ez-Zouâit, +entre El-Ouâd et Berreçof. + + + PHYSA BROCCHII. + + + Isidora Brocchii, _Ehrenberg_, Symb. phys. moll. 1831. + + Physa Brocchii, _Bourguignat_, in Amén. malac., t. I, p. 169. 1856. + + Et Paléont. Alg., p. 84, pl. V, f. 20. 1862. + +Dans les mêmes sables que l’espèce précédente. + + + PHYSA TRUNCATA. + + + Physa truncata, _Ferussac_, mss. + + Physa truncata, _Bourguignat_, in Amén. malac., t. I, p. 170, pl. XXI, + f. 5-7. 1856. + + Et Paléont. Alg., p. 85, pl. V, fig. 19. 1862. + +Dans les sables de Bîr-Ez-Zouâit, avec les précédentes. + + +Toutes ces espèces fossiles, que nous venons de signaler, des sables de +Bîr-Ez-Zouâit, ou des terres savonneuses de Ghoûrd-Ma’ammer près de +Ghadâmès, sont des espèces de l’époque contemporaine. Les couches où ces +mollusques ont été recueillis sont également de formation moderne. + +Ces fossiles sont une preuve nouvelle que la région de l’’Erg du Sahara, +qui était, il y a quelques mille ans, une vaste et profonde mer, s’est, +depuis l’apparition de l’homme, élevée lentement, graduellement, puisque +les fossiles de ses dépôts sont tous des espèces de l’époque +contemporaine. + + * * * * * + +[Illustration : PL. XXVII. Mollusques, Page 29. Fig. 79 à 104. + + _Arnoul del et lith._ + +_Imp. Becquet, Paris._] + +[Illustration : PL. XXVI. Mollusques, Page 29. Fig. 55 à 78. + + _Arnoul del et lith._ + +_Imp. Becquet, Paris._] + + + EXPLICATION DES PLANCHES + + + * * * * * + + + PLANCHE XXVI. + + +1. HELIX AGRIOICA. Coq. grossie vue en dessus. — 2. La même, de grand. +nat., vue de face. — 3. La même grossie, vue de face. — 4. La même, de +grand. nat., vue en dessous. — 5. La même grossie, vue en dessous. + +6. HELIX DUVEYRIERIANA. Coq. grossie vue en dessus. — 7. La même, de +grand. nat., vue de face. — 8. La même grossie, vue de face. — 9. La +même, de grand. nat., vue en dessous. — 10. La même grossie, vue en +dessous. + +11. HELIX REBOUDIANA. Coq. de grand. nat., vue de face. — 12. La même, +vue en dessus. — 13. La même, vue en dessous. — 14. Variété +« _subcostulata_, » coq. vue de face. — 15. Variété « _subcarinata_, » +coq. vue de face. — 16. Variété « _zonata_, » coq. vue de face. — 17. +Même variété, vue en dessous. + +18. HELIX WARNIERIANA. Coq. de grand. nat., vue de face. — 19. La même, +vue en dessous. — 20. La même, vue en dessus. + +21. HELIX TERVERI (type). Coq. de grand. nat., vue de face. — 22. La +même, vue en dessous. — 23. La même, vue en dessus. — 24. Variété, vue +en dessus. + + + PLANCHE XXVII. + + +1. HELIX ERICETORUM. Coq. de grand. nat., vue de face. — 2. La même, vue +en dessous. — 3. La même, vue en dessus. — 4. Variété « _subcarinata_, » +de Methlîli, vue de face. + +5. FERUSSACIA CHAROPIA. Coq. grossie vue de face. — 6. La même, au +trait, vue de face, de grand. nat. — 7. Dernier tour grossi, vu de +profil. + +8. PUPA GRANUM. Ouverture très-grossie vue de face. — 9. Coq. au trait, +vue de face, de grand. nat. — 10. Dernier tour grossi, vu de profil. — +11. Coq. grossie, vue de face. + +12. HYDROBIA BRONDELI. Coq. grossie vue de face. — 13. La même, au +trait, vue de face, de grand. nat. — 14. Dernier tour grossi, vu de +profil. + +15. HYDROBIA PERAUDIERI. Coq. au trait, vue de face, de grand. nat. — +16. La même grossie, vue de face. — 17. La même, au trait, de grand. +nat., vue de profil. + +18. HYDROBIA DUVEYRIERI. Coq. au trait, de grand. nat., vue de face. — +19. Dernier tour grossi, vu de profil. — 20. Coq. grossie, vue de face. + +21. HYDROBIA ARENARIA. Coq. grossie, vue de face. — 22. La même, de +grand. nat., vue de face. + +23. BYTHINIA DUPOTETIANA. Coq. grossie, vue de face. — 24. La même, de +grand. nat., vue de face. + +25. BYTHINIA PYCNOCHEILA. Coq. de grand. nat., vue de face. — 26. Coq. +grossie, vue de face. + + + PLANCHE XXVIII. + + +1. PLANORBIS AUCAPITAINIANUS. Coq. grossie, vue en dessus. — 2. La même, +de grand. nat., vue en dessus. — 3. La même, vue de face. — 4. La même, +vue en dessous. — 5. La même grossie, vue en dessous. + +6. PLANORBIS DUVEYRIERI. Coq. grossie, vue en dessus. — 7. La même, de +grand. nat., vue en dessus. — 8. La même, vue de face. — 9. La même, vue +en dessous. — 10. La même, grossie, vue en dessous. + +11. PLANORBIS MARESIANUS. Coq. grossie, vue en dessus. — 12. La même, de +grand. nat., vue en dessus. — 13. La même, vue de face. — 14. La même +grossie, vue en dessous. — 15. La même, de grand. nat., vue en dessous. + +16. MELANIA TUBERCULATA. Variété _maxima_ (d’après un échantillon de +l’oasis de Merhayyer). Coq. de grand. nat., vue de face. — 17. (d’après +un autre échantillon du Djérîd). Coq. de grand. nat., vue de face. + +18. MELANOPSIS MARESI. Coq. de grand. nat., vue de face. — 19. Dernier +tour vu en dessous. — 20. Dernier tour grossi, vu de face. — 21. Coq. de +grand. nat., vue par le dos. + +[Illustration : PL. XXVIII. Mollusques, Page 30. Fig. 105 à 125. + +_Arnoul del et lith._ + +_Imp. Becquet, Paris._] + + +[Note 139 : Non Helix lauta de _Lovell Reeve_, Conch. icon., t. CXL, f. +891, qui est une autre espèce.] + +[Note 140 : Le _gouffre froid_ de Biskra est un bassin, appelé El-Bourma +par les Arabes, et ainsi dénommé par les Européens pour le distinguer de +la source thermale de Hammâm-Sâlahîn, qui est dans le voisinage.] + +[Note 141 : Non _Paludina acuta_, des auteurs français.] + +[Note 142 : Où se trouvent des échantillons magnifiques qui atteignent +55 millimètres de hauteur sur 15 de diamètre.] + +[Note 143 : Non Melanopsis buccinoidea, de _Ferussac_. 1814 (Melania +buccinoidea, d’_Olivier_. 1804), qui est la Melanopsis præmorsa de +_Dupuy_. 1851.] + +[Note 144 : Ancien lac desséché dans la région de l’’Erg, au Sud de la +province d’Oran.] + +[Note 145 : Melanopsis costata, _Ferussac_, in Monogr. mélan., p. 28, no +6, pl. I, f. 14-15. 1823. — Melania costata, _Olivier_, Voy. emp. +Ottom., t. II, p. 294, pl. XXXI, f. 2. 1804.] + +[Note 146 : _Rossmässler_, iconogr. IX et X, pl. 42, f. 680. 1839. — +(Murex cariosus, de _Linnæus_, Syst. nat., p. 1220. — Et Melania +Sevillensis de _Grateloup_.)] + + + + + DESCRIPTION + + DES + + PLANTES NOUVELLES DÉCOUVERTES PAR M. HENRI DUVEYRIER + + PAR M. E. COSSON + +[Décoration] + + DIPLOTAXIS DUVEYRIERANA Coss. _sp. nov._ + +Planta _annua_. Radix indurata, fusiformis, fibras paucas emittens. +Caulis erectus, robustus, subangulatus, in specimine completo suppetente +circiter 5 decim. longus et subsimplex, pilis longis rigidulis albidis +patentibus præsertim in parte inferiore hispidus. _Folia_ alterna, +oblonga vel obovato-oblonga, _inæqualiter et grosse sinuato-lobulata_ +vel inferne pinnatifida, inferiora in petiolum elongatum attenuata, +superiora sæpius subsessilia, præsertim in petiolo et in pagina +inferiore ad nervos densius pilis rigidulis longis hispida. _Flores +magni_, 17-27 millim. longi, in racemum aphyllum primum confertum dein +laxiusculum dispositi, siliquas juniores superantes. _Pedicelli_ sub +anthesi 15-20 dein 25-35 millim. longi, ut et petioli _patenter longeque +hispidi_, erecto-patuli. Calyx dense patenterque hispido-villosus, +sepalis oblongis erectis lateralibus basi subsaccatis. _Petala lilacina_ +interdum alba venis saturatioribus picta, limbo obovato integro, in +unguem calycem subæquantem attenuata, calycem duplum subæquantia. +Glandulæ hypogynæ 4, 2 trapezoideæ staminum lateralium insertionem +circumvallantes, 2 ovato-lanceolatæ intra staminum longiorum +insertionem. Stamina tetradynama, filamentis linearibus, membranaceo- +complanatis, edentulis, liberis. _Siliquæ in pedicellis ascendentes_, +glabræ, circiter 65-68 millim. longæ, 2-3 millim. latæ, pedicellum +subduplum longæ, elongato-lineares, _compressæ_, stipitatæ stipite +circiter 2 1/2 millim. longo, valvis membranaceis tenuibus uninerviis +subtorulosis venulis lateralibus obsoletis ; septo membranaceo ; +_stigmate subsessili_, tereti-compresso, obscure bilobo. _Semina_ +plurima, minima, _biseriata_, pallide fuscescentia, ovato-subglobosa, +_compressa_, immarginata, lævia. _Cotyledones_ obovato-suborbiculatæ, +transverse latiores, _conduplicatæ_, radiculam in plicatura foventes. — +Mense Februario florifera et jam fructifera lecta. + +In Sahara per 26° lat. sept., ad septentrionem urbis _Rhât_ in planitie +excelsa _Tasîli_ ad alveos _Ouâdi-Târat_ et _Ouâdi-Alloûn_, ubi ab +indigenis _Azezzedja_ et _Tânekfâït_ nuncupatur, a clarissimo +peregrinatore et indefesso Saharæ scrutatore H. Duveyrier lecta cui +lubentissimo animo dicatam voluimus. Locis alteris undenis inter +_Ghadâmès_ et _Rhât_ visa (H. Duveyrier). + + + EXPLICATION DES FIGURES DE LA PLANCHE XXIX. + + + 1. Partie supérieure de la plante, de grandeur naturelle. + + 2. Fragment de la grappe fructifère, de grandeur naturelle ; l’une des + siliques est figurée après la chute des valves. + + 3. Fleur de grandeur naturelle. + + 4. Pétale vu de face, grossi. + + 5. Fleur grossie et dont les sépales et les pétales ont été enlevés + pour montrer les étamines et l’ovaire. + + 6. Embryon fortement grossi. + + 7. Le même, les cotylédons étant écartés artificiellement. + + * * * * * + +Pl. XXIX. _Plantes nouvelles_, Page 32. Fig. 126 à 132. + +[Illustration : DIPLOTAXIS DUVEYRIERANA _Coss._ + +_Riocreux del_ + +_Imp. Lemercier r. de Seine 57 Paris_] + + CROTALARIA SAHARÆ Coss. _sp. nov._ + +_Planta_ dumosa, erecta, _indurato-frutescens_, divaricato-ramosa, +_ramis_ elongatis teretibus haud striatis _pube densa_ brevi patente +_incano-tomentosis_. _Folia petiolata, palmatim composita, 4-5_-rarius +abortu _3-foliolata_, foliolis cum petiolo articulatis, oblongis, +obtusis, petiolo multo longioribus, utrinque pube sericea canescentibus +vel pagina superiore minus pubescente virentibus. _Stipulæ minutæ_, +lineares vel subulatæ. _Racemi pluriflori_ (sub-10-flori), caules +terminantes vel oppositifolii, _laxiusculi_. _Bracteæ_ anguste lineares +_pedicello paulo longiores_, demum deflexæ. Flores mediocres, circiter 1 +centim. longi, nutantes, breviter pedicellati, pedicello tubo calycis +breviore, bibracteolati, bracteolis calyci adpressis minimis linearibus. +_Calyx dense sericeo-villosus_, tubo campanulato, limbo bilabiato, labio +superiore bipartito, inferiore tripartito, _laciniis lanceolatis_ +subæquilongis vel inferiore paulo longiore, tubi longitudinem +subæquantibus. _Corolla flava_, vexilli dorso excepto glabra, calyce +subdimidio longior. Vexillum venis fuscescentibus saturatioribus pictum, +magnum, alas et carinam subæquilongas subæquans, late obovato- +subcuneatum, ascendens et inde limbi basis quasi cordata, in unguem +latum intus incrassato-callosum callo villoso calycis tubum subæquantem +contractum. Alæ liberæ, oblongo-obovatæ, obtusæ, plurinerviæ, extus in +parte inferiore inter nervos corrugatæ, in unguem abrupte contractæ, +demum ascendentes et carinam nudantes. _Carina_ e petalis in dimidia +longitudine superiore adnatis formata, ovato-inæquilatera dorso arcuato +margine superiore recto, _acutiuscula_, petalis abrupte in unguem +contractis et supra unguem late emarginatis. Stamina 10, alternatim +inæqualia longiora antheris minoribus suborbiculatis breviora antheris +majoribus ovato-oblongis, filamentis elongatis filiformibus, in +longitudine dimidia inferiore complanatis et in tubum superne fissum +coadunatis. _Ovarium_ dense sericeo-villosum, stipitatum, oblongo- +inæquilaterum ventre convexo, a lateribus compressum, in stylum sensim +attenuatum, stylo tereti arcuato-ascendente ovarium subæquante apice et +in latere superiore usque ad mediam longitudinem barbato, +_sub-6-ovulatum_, ovulis ad basim suturæ ventralis insertis. _Legumen_ +nutans, brevissime stipitatum, _dense sericeo-tomentosum, calycem_ plus +quam _duplum superans, oblongo-obovatum turgidum dorso gibbum_, sutura +ventrali basi styli mucronata obtusissime carinata, _valvis_ valde +inflato-ventricosis _indurato-cartilagineis_ intus lana destitutis, +abortu _subdispermum_. Semina (immature) suborbiculato-reniformia, +compressa, lævia. + + +In Sahara per 27° lat. sept. inter _Ouarglâ_ et _Rhât_ loco dicto _’Aïn- +el-Hadjâdj_ a cl. Ism’ayl Boû-Derba 26a die octobris 1858 florifera +inventa, per 30° haud procul a _Ghadâmès_ in planitie excelsa _Hamâda- +Tînghert_ 13a die septembris 1860 a cl. H. Duveyrier florifera et +fructifera lecta. + + +Le _C. Saharæ_ dans l’ordre artificiel adopté par De Candolle dans le +_Prodromus_ doit être placé à côté du _C. quinquefolia_ (L. _Sp._ 1006 ; +DC. _Prodr._ II, 135. — _C. heterophylla_ L. f. _Suppl._ 323 et DC. +_Prodr._ II, 131 sec. Benth.) dont il est très-différent par le calice +velu-soyeux, par les légumes tomenteux, etc. Dans la classification plus +rationnelle adoptée par M. Bentham (Benth. in Hook. _Lond. journ._ II, +472, et in Walp. _Repert._ V, 435), il doit être rapporté à la sous- +section des _Polyphyllæ_, caractérisée par les feuilles toutes ou la +plupart à 5-7 folioles articulées au sommet du pétiole, par la tige +souvent frutescente à rameaux divergents, par les stipules très-petites +ou indistinctes, par les fleurs en grappes lâchement pluri-multiflores, +par le calice ord. profondément fendu à divisions lancéolées. + + + EXPLICATION DES FIGURES DE LA PLANCHE XXX. + + + 1. Rameau de la plante de grandeur naturelle. + + 2. Fleur grossie, vue de profil. + + 3. Étendard étalé artificiellement, vu de face, grossi. + + 4. Aile vue par la face extérieure, grossie. + + 5. Carène grossie. + + 6. Étamines grossies ; le tube résultant de la soudure de la partie + inférieure des filets a été fendu en dessus et étalé artificiellement. + + 7. Ovaire grossi. + + 8. Le même, coupé longitudinalement, vu à un plus fort grossissement. + + 9. Graine imparfaitement mûre, grossie. + + * * * * * + +Pl. XXX. _Plantes nouvelles_, Page 34. Fig. 133 à 141. + +[Illustration : CROTALARIA SAHARÆ _Coss._ + +_Riocreux del_] + + HYOSCYAMUS FALEZLEZ Coss. _sp. nov._ + +Planta indurato-perennans, plus minus pubescenti-viscidula, pallide et +sordide virens. Radix fusiformis elongata, indurato-sublignosa. Caulis +herbaceus crassus demum induratus, fistulosus, albidus, teres, erectus, +in speciminibus junioribus vix florigeris sæpe 1 decim. non superans, +demum sæpius 1 metr. et ultra longus, subsimplex vel superne ramosus. +_Folia_ crassiuscula ; infima rosulata, 6-20 centim. longa, 13-35 +millim. lata, oblonga vel ovato-acuminata, in petiolum longiusculum +marginatum attenuata vel contracta, integra, sinuato-repanda vel +utrinque grosse angulato-dentata dentibus 2-3, petiolo cum nervo medio +et primariis albidis ; caulina media ovato- vel oblongo-lanceolata, +brevius petiolata ; _bractealia_ multo minora, _sessilia, oblongo- +lanceolata vel oblongo-linearia, integra_, basi apiceque attenuata, +pleraque calycibus fructiferis breviora. _Flores_ extra-axillares, +singuli folio bracteali lateraliter suffulti, sub anthesi in racemum +scorpioideum spiciformem secundum densum primum circinatum dein erecto- +arcuatum dispositi, inferiores interdum longe _superiores breviter +pedicellati_. _Calyx_ pubescenti-viscidulus, 10-costatus, campanulatus, +irregulariter ad tertiam partem 5-fidus, _dentibus late ovato- +triangularibus acutis_ sæpe mucronatis inferiore minore, sub anthesi +viridulus, post anthesin accrescens, _fructifer_ 20-28 millim. longus +indurato-coriaceus et costis venisque prominentibus _reticulato- +venosus_, marcescenti-persistens demum albidus _tubo vix inflato +campanulatus_ limbo ampliato erectiusculo hiante. _Corolla sub anthesi +calyce_ non latior et _vix longior_, infundibuliformi-subcampanulata a +basi ad apicem sensim ampliata, ad quartam partem superiorem inæqualiter +5-loba, inter lobos 2 inferiores minores profunde fissa, lobis late +ovato-triangularibus obtusis, extus pubescenti-viscidula et albido- +virens, _intus superne atro-violaceus absque venis purpureis_, demum +marcescens albida intus apice tantum violacea ovario crescente soluta et +calycem longius superans. Stamina declinata, superiora subinclusa, +inferiora exserta, filamentis albis filiformibus inferne complanatis +ibique pubescenti-viscidis, antheris violaceis oblongis paulo infra +medium in filamento insertis lobis infra insertionem discretis. Stylus +longe exsertus, arcuato-declinatus, stamina inferiora subæquans vel +superans. _Capsula_ calyce abscondita, ejusque tubo brevior, ovato- +oblonga basi haud ventricosa, chartacea, bilocularis, _paulo supra +medium circumscissa_, operculo mucronato incomplete biloculari. Semina +numerosa, subreniformia vel suborbiculata, contacta mutuo angulata, +luteolo-fuscescentia, crebre reticulato-punctata. + + +In Sahara australi et australiore, ubi ab indigenis _Goungot_, +_Falezlez_ et _Afahlêhlé_ nuncupatur, late ut videtur dispersa : per 30° +lat. sept. in provincia Tripolitana ad orientem urbis _Ghadâmès_ loco +dicto _Guera’a-ben-’Aggiou_ et ad alveum _Ouâdi Aouâl_ (H. Duveyrier) ; +per 27° inter _Ouarglâ_ et _Rhât_ ad septentrionem planitiei excelsæ +_Tasîli_, ad fontem _Touskirîn_ (Ism’ayl Boû-Derba). Inter _Ghadâmès_ et +_Rhât_ nec non in ditione _Fezzân_ vulgaris (sec. H. Duveyrier). Loci +plures in declivitate Saharæ australioris ad regionem nigritarum versa a +planta nomen _Falezlez_ aut _In-Afahlêhlé_ mutuantur, præsertim inter +_Rhât_ et _Agadez_ et inter _In-Sâlah_ et _Timbouktou_ (confer supra p. +182). + + +Bien que notre plante soit surtout voisine, par la forme de son calice +et de sa capsule et par la plupart de ses caractères, des _H. muticus_ +L. et _Datora_ Forsk., rapportés par Dunal à sa section _Datora_ du +genre _Scopolia_, je crois devoir la rattacher au genre _Hyoscyamus_. En +effet, notre espèce et celles qui composent la section _Datora_ de Dunal +me paraissent être de véritables _Hyoscyamus_ ; elles en présentent le +calice et la corolle irréguliers et n’en diffèrent que par la forme de +la capsule et la hauteur à laquelle a lieu sa déhiscence. — Le _H. +Falezlez_ diffère du _H. muticus_ (L. _Mant._ 45 ; Jaub. et Spach +_Illustr. pl. Or._ V, t. 415. — _H. betæfolius_ Lmk _Encycl. méth._ III, +329 excl. var. β. — _H. Datora_ Delile _Ég. Illustr._ n. 242 non Forsk. +— _Scopolia mutica_ Dun. in DC. _Prodr._ XIII pars I, 552) par le port +moins robuste, par les grappes fructifères plus serrées, par le calice +fructifère plus brièvement pédicellé, de moitié plus petit, à limbe +beaucoup moins ample à réticulations plus prononcées, par la corolle +moins ample et par la capsule plus petite et plus courte. Le _H. +muticus_ n’a encore été observé que dans l’Égypte inférieure aux +environs du Caire, où il est abondant, et dans l’Égypte supérieure +(Lippi ! in herb. Mus. Par., Delile !, Olivier et Bruguière !, Wiest ! +_Pl. Æg. exsicc._ un. it. [1835] n. 518 sub nomine _H. muticus_, Aucher- +Éloy ! _Pl. exsicc._ [1837] n. 2471 in herb. Mus. Par., Boissier !, +Kralik !). Les échantillons recueillis, dans la Perse méridionale, à +Géré entre Abouchir et Chiraz, par M. Kotschy (_Pl. Pers. Austr. +exsicc._ ed. 1845, n. 38) paraissent appartenir à une espèce nouvelle +distincte des _H. muticus_ et _Datora_, ainsi que l’ont fait remarquer +MM. Jaubert et Spach (loc. cit.). A cette même espèce devraient être +rapportés les échantillons recueillis par Aucher-Éloy en Perse (Aucher- +Éloy ! _Pl. exsicc._ n. 5040 in herb. Mus. Par.) et en Cappadoce +(Aucher-Éloy ! _Pl. exsicc._ n. 2478 in herb. Mus. Par.). — Le _H. +Falezlez_ diffère du _H. Datora_ Forsk. (_Descr. pl. Æg.-Arab._ p. 45, +loco natali forsan excludendo ? ; Jaub et Spach. loc. cit. in adnot. — +_Scopolia Datora_ Dun. in DC. _Prodr._ XIII pars I, 553. — _Sc. Boveana_ +Dun., loc. cit., discrimine certo nullo distinguenda sec. Jaub. et +Spach, loc. cit.) par les fleurs plus brièvement pédicellées, par le +calice beaucoup moins grand à limbe moins dilaté, par la corolle +dépassant à peine le calice lors de la floraison, et non pas longue de +plus de 5 centimètres et environ deux fois aussi longue que le calice. +Tous les échantillons de l’_H. Datora_ que j’ai pu observer dans +l’herbier du Muséum proviennent de la péninsule du Sinaï (Bové ! _Pl. +exsicc._ n. 78 sub nom. _H. muticus_ ; Botta ! ; Aucher-Éloy ! _Pl. +exsicc._ [1837] n. 2472). — Consulter sur les propriétés vénéneuses de +l’_H. Falezlez_ l’article publié dans ce volume p. 182 par M. H. +Duveyrier. + + + EXPLICATION DES FIGURES DE LA PLANCHE XXXI. + + + 1. Plante jeune, de grandeur naturelle. + + 2. Fleur vue de profil, un peu grossie. + + 3. Corolle fendue par le côté inférieur, et étalée artificiellement + pour montrer la forme des lobes et l’insertion des étamines, un peu + grossie. + + 4. Calice fructifère, de grandeur naturelle. + + 5. Le même, coupé longitudinalement, pour montrer la capsule. + + 6. Graine fortement grossie. + +[Décoration] + +Pl. XXXI. _Plantes nouvelles_, Page 37. Fig. 142 à 147. + +[Illustration : HYOSCYAMUS FALEZLEZ _Coss._ + +_Riocreux del_] + + + + + TABLE DU SUPPLÉMENT + + * * * * * + + + MOLLUSQUES. + + * * * * * + + 1o — ESPÈCES VIVANTES. + + Pages. + + Zonites candidissimus 3 + + Helix aperta 4 + + — Warnieriana 4 + + — agrioica 5 + + — Reboudiana 6 + + — rufolabris 7 + + — lineata 8 + + — lauta 8 + + — Pisana 8 + + — Terveri 9 + + — ericetorum 10 + + — pyramidata 10 + + — Duveyrieriana 10 + + — acuta 11 + + Bulimus decollatus 12 + + Ferussacia charopia 12 + + Pupa granum 13 + + Limnæa truncatula 14 + + Hydrobia Peraudieri 15 + + — Brondeli 16 + + — arenaria 17 + + — Duveyrieri 17 + + Bythinia similis 18 + + — Dupotetiana 19 + + — pycnocheila 19 + + — seminium 20 + + Melania tuberculata 20 + + Melanopsis Maroccana 21 + + — præmorsa 22 + + — Maresi 22 + + 2o — ESPÈCES FOSSILES. + + Planorbis Aucapitainianus 24 + + — Duveyrieri 25 + + — maresianus 26 + + Physa contorta 27 + + — Brocchii 27 + + — truncata 27 + + Explication des planches XXVI, XXVII, XXVIII 29 + + * * * * * + + PLANTES NOUVELLES. + + * * * * * + + Diplotaxis Duveyrierana 31 + + Explication des fig. de la XXIXe pl. 32 + + Crotalaria Saharæ 33 + + Explication des fig. de la XXXe pl. 34 + + Hyoscyamus Falezlez 35 + + Explication des fig. de la XXXIe pl. 37 + + + PARIS. — J. CLAYE, IMPRIMEUR, RUE SAINT-BENOIT, 7. + + +[Illustration : EXPLORATION DU SAHARA — ANNÉES 1859, 1860, 1861. +CARTE DU PLATEAU CENTRAL DU SAHARA comprenant LE PAYS DES TOUÂREG DU +NORD LE SAHARA ALGÉRIEN, TUNISIEN ET TRIPOLITAIN par HENRI DUVEYRIER. + +GÉOGRAPHIE ANCIENNE. + +Gravé chez Erhard, 12 r. Duguay-Trouin. + +DESSINÉ PAR E. DESBUISSONS. + +Paris. Imp. Lemercier, r. de Seine 57.] + + + + +Note du transcripteur : + + + Les changements dans l’ERRATA ont été apportés, ainsi qu'aux pages + non citées. + + Quelques CORRECTIONS GÉNÉRALES n'ont pas été effectuées en faveur de + l'orthographe originale : " ’Abd-el-Kâder ", " Fez ", " In-Sâlah ", + " Sahara ", " Sanhâdja " et " Tlemsen ". + + " Golêá " et " Golêà " ont été aussi changés en " Golêa’a ". + + Autrement : + + Page xx, " près de trois c nts lieues " a été remplacé par " cents " + + Page xxi, note 4, ajouté " « " avant " Auster " + + Page 18, " directe entre Ouraglâ, Agadez " a été remplacé par " + Ouarglâ " + + Page 23, " par le Ckeikh-’Othmân " a été remplacé par + " Cheikh-’Othmân " + + Page 26, " le golfe de Gabès " a été remplacé par " Gâbès " + + Page 37, " Le Tasîlí du Sud " a été remplacé par " Tasîli " + + Page 42, " aussi par les immenses barages " a été remplacé par " + barrages " + + Page 42, " le Chott du Nefzaoua " a été remplacé par " Nefzâoua " + + Page 44, " sur la surface du globle " a été remplacé par " globe " + + Page 47 et suivants (notes), dans L. 1er, ch. IV., les traits " — " + indiquant " Échantillon " ont été remplacées par " Échantillon " lui- + même. + + Page 54, " De Ghadâmês à Tâdjenoût " a été remplacé par " Ghadâmès " + + Page 55, " Le Tâsîli du Nord ou des " a été remplacé par " Tasîli " + + Page 70, " la hamâda entre Laghouat et " a été remplacé par + " Laghouât " + + Page 77, " comprise entre Ghâdamès et Sôkna " a été remplacé par " + Ghadâmès " + + Page 138, " El-Guerâra | 32° 47° 25″ " a été remplacé par " 32° 47′ + 25″ " + + Page 143, " Tadôhayt-tân-Tâmzerdja " a été remplacé par " Tahôdayt " + + Page 185, " de Lahgouât au Soûf " a été remplacé par " Laghouât " + + Page 189, " lui atttribue des vertus " a été remplacé par " attribue " + + Page 235, " rare chez les Toûareg " a été remplacé par " Touâreg " + + Page 239, " piqûres sont plus féquentes " a été remplacé par " + fréquentes " + + Page 241, " toute la dnrée de mon voyage " a été remplacé par + " durée " + + Page 242, ajouté " » " après " constructions des hommes " + + Page 243, " vu dans la néccessité " a été remplacé par " nécessité " + + pl. XII., " TROUVÉE A GHADAMÈS. " a été remplacé par " GHADÂMÈS " + + Page 268, " Mohammed-ould-Ardhâl devait clore " a été remplacé par " + Mohammed-Ould-Arhdâl " + + Page 294, " l’occcupation du Touât " a été remplacé par + " l’occupation " + + Page 309, " Sîdi-Mohammed-es-Seghîr-ould-Sîdi-Admed-et-Tidjâni " a été + remplacé par " Ahmed " + + pl. XVIII., " CONFRÉRIE DES TEDJADJNA " a été remplacé par + " TEDJÂDJNA " + + Page 310, " a des khouân Tedjâdna " a été remplacé par " Tedjâdjna " + + Page 351, " chantés par par un poëte " a été remplacé par " chantés + par un poëte " + + Page 363, " sa vie va nous révé- er " a été remplacé par " révéler " + + Page 365, " des marabouts Ihêhaoune " a été remplacé par " Ihêhaouen " + + Page 371, " des commerçants d’In-Salâh " a été remplacé par " d’In- + Sâlah " + + Page 407, " (Voir planche XXIV, fig. 9.) " a été remplacé par " + planche XXV " + + Page 416, " des caravanes de Ghadamès " a été remplacé par + " Ghadâmès " + + Page 425, " du Palmier pour les comtempler " a été remplacé par " + contempler " + + Page 441, " TOUAREG DANS LEUR VIE EXTÉRIEURE " a été remplacé par " + TOUÂREG " + + Pages 444-448 (plusieurs), " planche XXIV " remplacé par " XXV " et " + planche XXV " remplacé par " XXIV " + + Page 458, " chevaux, » dit Héro-rodote " a été remplacé par + " Hérodote " + + Page 458, " destination de cete artère " a été remplacé par " cette " + + Page 466, " les indentifications suivantes " a été remplacé par " + identifications " + + Page 490, " Ouâdî-Akâraba " a été remplacé par " Ouâdi-Akâraba " + + Page 498, " la Gorge Garamantîque " a été remplacé par + " Garamantique " + + Page 499, " à l’époque de Ptolémée. — 181 " a été remplacé par " 481 " + + De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe + ont été apportés. + + Quelques abréviations ont été utilisées dans certains tableaux + larges. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76587 *** |
