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+<!DOCTYPE html>
+ <html lang="fr">
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+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Le droit à l’avortemnt | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
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+/* Typographie */
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76554 ***</div>
+
+<hr class="full">
+
+<p class="noindent"><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p>
+
+<div class="titlepage">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_1">1</span></p>
+
+ <p class="left2">DOUZIÈME ANNÉE. — NUMÉRO 4004</p>
+
+ <p class="right2">Un Numéro:<br>
+ Paris, 15 cent.; Départements, 20 cent.</p>
+
+ <p class="center br2">MARDI 4 NOVEMBRE 1890</p>
+
+ <p class="center">————</p>
+
+ <p class="title1">GIL BLAS</p>
+
+ <p class="title2">R. D’HUBERT, Directeur</p>
+
+ <p class="center">_________</p>
+
+ <p class="title3">Séverine</p>
+
+ <p class="center">_________</p>
+
+ <h1><span class="h1line1">LE DROIT</span><br>
+ <span class="h1line2">A</span><br>
+ <span class="h1line3">L’AVORTEMENT</span></h1>
+
+ <p class="center">_______</p>
+
+ <p class="title5">PARIS</p>
+</div>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_2">2</span></p>
+</div>
+
+<p class="margintop4">Vous m’avez demandé, cher directeur et ami, mon opinion sur le drame
+de Toulon. C’était chose dangereuse—l’avis que je puis émettre étant
+d’une hardiesse à faire paraître ingénus et familiaux les contes les
+plus risqués publiés ici.</p>
+
+<p>Car l’immoralité, vous le savez, est de deux sortes: celle qui
+chatouille en riant le nombril des sénateurs—celle-là, tous les
+régimes l’ont encouragée—et celle qui s’arrête, grave, devant certains
+problèmes, celle que n’inquiète pas la crudité du sujet, et qui marche
+dans l’ordure jusqu’aux reins, sans frisson et sans nausée, si quelque
+être s’y noie, en cette ordure, et appelle au secours de toute la force
+de son désespoir, de toute l’angoisse de son abandon.</p>
+
+<p>C’est cette immoralité-là qui est mienne, et j’y vais donner libre
+carrière, audacieusement, cyniquement—étonnant les superficiels qui me
+considéraient un peu comme la vertu de la maison, mais ne surprenant
+point les autres, ceux qui, habitués à lire entre les lignes,
+comprendront que ce que j’écris aujourd’hui n’est que la résultante
+logique, absolue, implacable, de ce que j’écrivais hier.</p>
+
+<p class="center">*<br>
+*&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Et, tout d’abord, un mot sur l’affaire elle-même, ce qu’on a appelé,
+dès le premier jour, le scandale de Toulon. Ah! oui, un joli scandale,
+à l’actif bien moins des accusés que des magistrats, la dernière
+stupidité de la justice, la gaffe à Thémis, quoi!</p>
+
+<p>Mais est-ce bien une gaffe? Cela pue la vengeance à plein nez, la
+vengeance de province, rance et moisie, avec des relents de vieille
+demoiselle et des senteurs de robin irrité. Cela ressemble furieusement
+à la revanche d’une caste sur un adversaire hier puissant, la mise
+en pièces d’un homme par toutes les furies de la magistrature, de la
+«bonne société»,—et de l’autorité maritime.</p>
+
+<p>Car elle en est, l’autorité maritime, elle en est en plein. M. Fouroux
+avait été sous ses ordres, puis, libéré, avait combattu des abus qu’il
+connaissait d’autant mieux qu’il en avait souffert.</p>
+
+<p>Rappelez-vous l’affaire Ginailhac? Le maire soutint la population, et
+les journaux de la localité, contre l’arrogant sous-lieutenant—et en
+eut raison. Evidemment, l’autorité maritime ne pouvait nier l’évidence
+des faits, mais elle fut hors d’elle d’avoir à reconnaître et à châtier
+publiquement les torts d’un de ses subordonnés.</p>
+
+<p>Enfin, madame de Jonquières est la femme d’un marin, la bru d’un
+contre-amiral. L’autorité maritime fut bien convaincue que ce choix
+n’avait d’autre motif que de la narguer, de l’atteindre dans son
+collectif honneur conjugal.</p>
+
+<p>Etudiez cela attentivement—jamais la lutte entre l’élément civil et
+l’élément militaire n’atteignit pareil degré d’acuité sournoise, jamais
+élu d’une ville ne fut en butte à plus de haines, guetté par plus de
+pièges, miné par plus d’ongles tenaces, grattant le sol sous ses pas.</p>
+
+<p>Lisez les détails communiqués d’abord—et si vite! «M. Fouroux était
+républicain... et même républicain avancé... il avait su se rendre
+populaire... les ouvriers des ports votaient pour lui...» Etc., etc.</p>
+
+<p>Il y a autre chose, croyez-le, en cette affaire, que ce qu’on en
+raconte. Qui a dénoncé? Qui a donné l’ordre immédiat des poursuites?
+Ne parle-t-on pas aujourd’hui de concussions, de détournements,
+lamentables et abominables calomnies qui ne tiennent pas debout!</p>
+
+<p>Si bien que Ranc, Charles Laurent, d’autres encore, sont obligés de
+crier «Silence!» et de rappeler ces furieux à la pudeur.</p>
+
+<p>Le scandale de Toulon, savez-vous ce que c’est?... C’est un roman
+de Maloty ourdi comme l’est le <i>Beau-Frère</i> ou le <i>Docteur
+Claude</i>, un monstrueux enchevêtrement de rancunes provinciales
+tissées autour d’un homme, et le ligotant, l’enserrant, l’étouffant.</p>
+
+<p class="center">*<br>
+*&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Remarquez bien que je ne plaide pas non-coupable. Il se peut très
+bien que M. Fouroux ait fait ce dont on l’accuse. Et puis après? En
+administrait-il moins bien sa ville pour cela?</p>
+
+<p>Parmi ceux qui seront dans la salle de l’audience, le jour où il
+passera aux assises—si il y passe—tant juges que témoins, tant jurés
+qu’auditeurs, y compris les huissiers et les gendarmes il y en aura
+plus de cent entendez-vous, qui seront identiquement dans le même cas.</p>
+
+<p>L’avortement! Je voudrais bien qu’on me dise, d’abord, où et quand il
+commence? J’ai peu habitué les lecteurs du <i>Gil Blas</i> à leur en
+conter de raides; mais, vrai, il me coûte, cette fois, de mâcher mes
+mots.</p>
+
+<p>L’homme qui se gare des suites d’une rencontre, la femme qui préserve
+immédiatement ses échéances futures, sont-ils donc des avorteurs?
+En bonne logique, la loi devrait dire oui. Et avorteur aussi, Onan,
+le vilain homme qui semait son blé en herbe—ce qui n’a pas empêché
+d’ailleurs Israël de germer et de moissonner! Mais, à ce compte, les
+collèges, les pensions, les casernes, les couvents, les navires, toutes
+les agglomérations d’adolescents, d’hommes, de femmes, où les sexes
+isolés s’appellent et s’illusionnent, sont des fabriques d’avortements.</p>
+
+<p>Et à quel moment est-il légal, l’avortement, à quel moment ne l’est il
+pas? L’Eglise est logique, au moins, dans ses interdictions, dans ses
+défenses; mais le Code—ah! le blagueur!...</p>
+
+<p>Comme si la conscience—la seule loi du monde!—faisait ces
+distinctions et s’abritait derrière ces subterfuges; Dès qu’un être a
+été lâché sur la terre, si petit, si frêle, si touchant dans sa laideur
+et dans sa faiblesse, dès qu’il a vagi son premier cri, agité ses
+menottes, dénoué ses petons, il vit, il est sacré!</p>
+
+<p>Avant, il y a une femme—et rien qu’une femme, vous m’entendez bien!
+Cela est si juste qu’en cas d’accouchement difficile les médecins
+n’hésitent pas: il sauvent la mère et laissent l’enfant dans le néant!</p>
+
+<p>On les étonnerait rudement, ceux-là, en les traitant d’avorteurs!</p>
+
+<p>—Mais la repopulation?... disent les économistes.</p>
+
+<p>La repopulation, misérables hypocrites, qu’a-t-elle à voir
+là-dedans—et comment osez-vous prononcer ce mot?</p>
+
+<p>La repopulation! Que fait-on donc pour les nombreuses familles, les
+«tiaulées» de dix, douze moutards qui, dans votre état social, ne
+trouvent ni de quoi se nourrir, ni même de quoi se loger? Mon confrère
+Montorgueil, l’autre jour, en tête de l’<i>Eclair</i> y signalait un de
+ces faits à l’indignation publique? Ecoutez ça.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>«Il est, à Paris, un artiste, ouvrier de grand mérite, M. Maingonnat,
+ habitant récemment, 13, rue Bayen, médaillé à l’Exposition de
+ 1889 pour des tapisseries d’une finesse remarquable. Cet honnête
+ et laborieux ouvrier a eu onze enfants; il lui en reste sept.
+ Depuis six semaines, il est sans logement, parce qu’on ne veut
+ pas d’enfants dans les maisons où il s’est adressé; il a loué un
+ modeste appartement dans dix maisons successivement, il a remis au
+ concierge dans chacune de ces maisons un denier à Dieu; partout on
+ le lui a rendu et on a refusé de le recevoir quand on a vu arriver
+ ses enfants; je citerai notamment les concierges de la rue Demours,
+ 74; de la rue Poncelet, 3 et 10. Le commissaire de police, auquel
+ il s’est adressé pour exiger l’exécution des locations verbales
+ constatées par la remise des deniers à Dieu a refusé d’intervenir.
+ Voilà six semaines que dure le supplice de l’expulsion pour cause
+ d’enfants; pendant ce temps, le malheureux ouvrier a mangé ses
+ économies, il n’a pu travailler à son métier de réparateur de
+ tapisseries où il excelle: il a empilé sa pauvre famille dans la
+ chambre de son vieux père, sauf sa femme et deux de ses filles qui
+ sont à l’hôpital.»</p>
+</div>
+
+<p>La repopulation! Il faudrait prendre les ultimes excréments de
+la famille Hayem, pour en barbouiller ceux qui osent prêcher la
+reproduction aux meurt-de-faim!</p>
+
+<p>Que fait-on pour les chefs des nombreuses lignées. Où est leur
+récompense, l’encouragement qu’on leur offre, l’appui qu’on leur
+accorde, l’aide qu’on leur prodigue, l’allégement de leurs charges, de
+leurs pesants devoirs, de leurs écrasantes obligations?</p>
+
+<p>Rien. La peine, la misère et le suicide au bout—voilà leur lot!</p>
+
+<p>Avant que d’imposer les Célibataires ou que d’aller fouiller dans le
+panier à linge sale des sages-femmes, la loi ferait vraiment bien de
+payer ses dettes!</p>
+
+<p class="center">*<br>
+*&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Moins de faubouriennes—même mariées—éviteraient un accroissement
+de postérité si le Paul à venir ne devait pas arracher le pain de la
+bouche de Jacques, Pierre et Jeanne. En se privant de tout, c’est
+la gêne; un de plus, ce serait la misère. Elles se font quelquefois
+avorter par amour maternel, les ouvrières—on ne se doute pas de ça,
+dans l’économie sociale, ni dans la magistrature non plus!</p>
+
+<p>Quant à celles qui risquent leur vie pour sauver moins leur réputation
+que le repos de ceux qui les entourent, elles sacrifient à un préjugé
+dont le Code seul est responsable, car ce n’est certes pas la nature
+qui en a eu l’idée.</p>
+
+<p>Lorsque les hommes ont placé l’honneur des hommes sous le cotillon
+des femmes, ils auraient dû songer, en même temps, à ne pas imputer
+de crime et à ne pas frapper de châtiments tout acte commis par la
+femme pour sauvegarder l’apparence de cet honneur-là. Le contraire est
+illogique et cruel.</p>
+
+<p>Puis, après tout, je le répète, elles risquent leur vie, celles qui
+refusent la maternité accrochée à leurs entrailles—et le danger
+anoblit les pires actions.</p>
+
+<p>Etre espion en temps de paix est vil et lâche; être espion en temps
+de guerre est héroïque et noble. Les agents des mœurs sont honnis;
+les agents de la Sûreté sont estimés. Pourquoi? C’est le même métier,
+cependant, il ne varie ni dans ses mobiles, ni dans ses conséquences.</p>
+
+<p>Oui, mais le péril est là! Les douze balles du peloton d’exécution, le
+surin de l’escarpe font blason—la mort donne l’investiture.</p>
+
+<p>Cette chair qui a péché, la pécheresse l’offre à la tombe; elle sait
+qu’elle peut mourir, elle sait qu’elle peut dépérir à jamais, perdre sa
+beauté, sa santé, sa force—et le mobile qui la fait agir est plus
+puissant que la révolte de son épouvante.</p>
+
+<p>Si vous avez des pierres dans votre jardin, jetez-les-lui. Moi pas!</p>
+
+<p class="center">*<br>
+*&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>—Mais les coquettes, disent les bonnes gens, celles qui ont peur pour
+la finesse de leur taille, et l’éclat de leur teint?</p>
+
+<p>Il en est peu, de celles là. Les femmes, aujourd’hui, sont assez
+instruites pour savoir qu’un «accident» tardif les vieillit et les
+fane souvent autrement qu’une naissance. Et—chose gaie!—les bonnes
+gens en question, qui élèvent leurs rejetons dans la vénération de
+la civilisation grecque, ignorent que le peuple d’Athènes votait
+l’avortement de Phryné, «ne voulant pas qu’un chef-d’œuvre aussi
+parfait risquât d’être abîmé».</p>
+
+<p>Nous n’en sommes pas là, mais elles pullulent les pauvres petites
+Phrynés qui ne peuvent, vivant au jour le jour, s’imposer un chômage
+d’un an. La plupart des femmes galantes ont un enfant—la surprise
+des débuts—mais n’en ont plus par la suite... il y aurait des
+désabonnements!</p>
+
+<p>Exercer un autre métier? Mais puisqu’il y a plus de doigts qu’il n’y a
+d’ouvrage, et que les travailleuses honnêtes crèvent de misère, faute
+de travail. Que viendrait faire cette concurrence au marché à besogne?
+Il vaut bien mieux qu’elles restent ce qu’elles sont—et vengent les
+autres!</p>
+
+<p>Puis leur inconsciente philosophie, s’émeut du sort des petits qui
+naîtraient de leur alcôve. Des enfants à trente-six pères? Des
+fils de filles? De la chair à chagrin comme elles ont été de la
+chair à plaisir? Ah! non, par exemple! Et leur moralité évite cette
+immoralité-là.</p>
+
+<p>Voyez-vous, l’avortement est un malheur, une fatalité—pas un crime. La
+législation n’a pas droit de punir ce qui est son œuvre, son œuvre à
+elle seule.</p>
+
+<p>Tant qu’il y aura, de par le monde, des bâtards et des affamés, le
+drapeau de Malthus,—le drapeau taché de sang des infanticides avant la
+lettre—flottera sur ce troupeau d’amazones rebelles qui, forcées par
+vos lois de tenir leurs seins arides, ont droit de garder leurs flancs
+inféconds!</p>
+
+<p class="rsignature"><span class="smcap"><i>JACQUELINE</i></span></p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="administration margintop4">
+ <p class="center"><span class="smcap"><b>A. Dumont</b></span>,&nbsp;&nbsp;<b>Fondateur</b></p>
+
+ <p class="center">————</p>
+
+ <p class="center"><span class="smcap">Rédaction et administration</span>: <b>8 et 10, Boulevard des Capucines.</b></p>
+
+ <p class="center">————</p>
+
+ <p class="center lineheight1"><span class="smcap">ANNONCES, RÉCLAMES ET FAITS-DIVERS</span><br>
+ <b>Dollingen fils, Ségur et C<sup>ie</sup></b></p>
+
+ <p class="center lineheight1">16, <span class="smcap">rue de la Grange-Batelière<br>
+ et au Gil Blas, boulevard des Capucines, 8 et 10<br>
+ <b>place de l’opéra</b></span></p>
+</div>
+
+<div class="chapter margintop4">
+ <div class="tnote">
+ <h2 class="h2note" id="note_au_lecteur">Au lecteur</h2>
+
+ <p class="fontnote"><b>Séverine</b> (1855-1929), principal nom de plume de
+ Caroline Rémy, est une écrivaine française, journaliste, figure marquante
+ du journalisme d’investigation, première femme à diriger un grand journal
+ (Le cri du peuple) créé par Jules Vallès.</p>
+
+ <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
+ originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.</p>
+
+ <p class="fontnote">La ponctuation a pu faire l’objet de quelques corrections mineures.</p>
+
+ <p class="fontnote">La couverture est ornée d’un portrait de Séverine, réalisé par
+ Aristide Delannoy pour l’hebdomadaire “les hommes du jour”. (source: Gallica).
+ Elle appartient au domaine public.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="full">
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76554 ***</div>
+ </body>
+</html>
+
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